summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/25149-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '25149-8.txt')
-rw-r--r--25149-8.txt20729
1 files changed, 20729 insertions, 0 deletions
diff --git a/25149-8.txt b/25149-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..fb5f4d1
--- /dev/null
+++ b/25149-8.txt
@@ -0,0 +1,20729 @@
+The Project Gutenberg EBook of Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux
+guerres médiques (1-6), by François Lenormant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1-6)
+ I. Les origines, les races et les langues
+
+Author: François Lenormant
+
+Release Date: April 23, 2008 [EBook #25149]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANCIENNE DE L'ORIENT ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+[Note du transcripteur: Les renvois et les notes afférents au texte ont
+été renumérotés séquentiellement. Les renvois et notes afférents aux
+illustrations ne l'ont pas été, mais ces notes ont été placées
+immédiatement après la légende de l'illustration.]
+
+
+
+
+ HISTOIRE ANCIENNE
+
+ DE L'ORIENT
+
+ JUSQU'AUX GUERRES MÉDIQUES
+
+
+ PAR
+
+ FRANÇOIS LENORMANT
+
+ PROFESSEUR D'ARCHÉOLOGIE PRÈS LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
+
+ Ouvrage couronné par l'Académie Française
+
+
+
+ NEUVIÈME ÉDITION
+
+ Revue, corrigée, considérablement augmentée et
+ illustrée de nombreuses figures d'après les
+ monuments antiques.
+
+
+
+
+ TOME PREMIER
+
+ LES ORIGINES.--LES RACES ET LES LANGUES
+
+
+ PARIS
+ A. LÉVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 13, RUE LAFAYETTE
+ (PRÈS L'OPÉRA)
+
+
+ 1881
+
+I
+
+
+
+
+ PRÉFACE
+ DE LA PREMIÈRE ÉDITION
+ (1868)
+
+
+
+ Le fait dominant des cinquante dernières années, dans l'ordre
+ scientifique, a été certainement la rénovation des études de
+ l'histoire et surtout la conquête du vieux passé de l'Orient par la
+ critique moderne, armée du flambeau qui fait pénétrer la lumière
+ jusque dans les plus obscurs replis de ces annales pendant si
+ longtemps ensevelies dans l'oubli.
+
+ Il y a seulement un demi-siècle, on ne connaissait guère de
+ l'ancien monde que les Romains et les Grecs. Habitués à voir dans
+ ces deux grands peuples les représentants de la civilisation
+ antique, on consentait sans peine à ignorer ce qui s'était passé en
+ dehors de la Grèce et de l'Italie. Il était à peu près convenu
+ qu'on n'entrait dans le domaine de l'histoire positive que quand on
+ avait mis le pied sur le sol de l'Europe.
+
+ On savait cependant que, dans cette immense contrée qui s'étend
+ entre le Nil et l'Indus, il y avait eu de grands centres de
+ civilisation, des monarchies embrassant de vastes territoires et
+II d'innombrables tribus, des capitales plus étendues que nos
+ capitales modernes de l'Occident, des palais aussi somptueux que
+ ceux de nos rois; et de vagues traditions disaient que leurs
+ orgueilleux fondateurs y avaient retracé la pompeuse histoire de
+ leurs actions. On savait également que ces vieux peuples de l'Asie
+ avaient laissé des traces puissantes de leur passage sur la terre.
+ Des débris amoncelés dans le désert et sur le rivage des fleuves,
+ des temples, des pyramides, des monuments de toute sorte recouverts
+ d'inscriptions présentant des caractères étranges, inconnus; tout
+ ce que racontaient les voyageurs qui avaient visité ces contrées
+ attestait un grand développement de culture sociale. Mais cette
+ grandeur apparaissait à travers des ruines ou dans les récits
+ incomplets des historiens grecs, et dans quelques passages de la
+ Bible. Et comme, dans ce monde primitif de l'Orient, tout revêt des
+ proportions colossales, on était naturellement disposé à croire que
+ la fiction occupait une grande place dans les récits de la Bible et
+ dans les pages d'Hérodote.
+
+ Aujourd'hui les choses ont bien changé. Dans toutes ses branches la
+ science des antiquités a pris un essor qu'elle n'avait pas connu
+ jusqu'alors, et ses conquêtes ont renouvelé la face de l'histoire.
+ Après les grandes oeuvres des érudits de la Renaissance, on croyait
+ connaître à fond la civilisation de la Grèce et de Rome, et
+ pourtant sur cette civilisation même l'archéologie est venue jeter
+ des lueurs inattendues. L'étude et l'intelligence véritable des
+ monuments figurés, l'histoire de l'art, ne datent pour ainsi dire
+ que d'hier. Winckelmann clôt le XVIIIe siècle, et c'est celui-ci
+ qu'inaugure Visconti. Les innombrables vases peints et les
+ monuments de toute nature qu'ont fourni, que fournissent encore
+ chaque jour les nécropoles de l'Étrurie, de l'Italie méridionale,
+ de la Sicile, de la Grèce, de la Cyrénaïque et de la Crimée,
+ constituent un champ immense, inconnu il y a cinquante ans, et qui
+ a prodigieusement élargi l'horizon de la science.
+
+ Mais ces conquêtes dans le domaine du monde classique ne sont rien
+ à côté des mondes nouveaux qui se sont tout à coup révélés à nos
+ yeux; à côté de l'Égypte, ouverte pour la première fois par les
+ Français, et dont les débris ont rempli les musées de l'Europe, nous
+III initiant jusqu'aux moindres détails de la civilisation la plus
+ antique du monde; à côté de l'Assyrie, dont les monuments,
+ découverts aussi par un Français, sortent du sol où ils sont
+ demeurés enfouis depuis plus de deux mille ans, et nous font
+ connaître un art, une culture, dont les témoignages littéraires ne
+ faisaient qu'indiquer l'existence. Et ce n'est pas tout: voici la
+ Phénicie, dont l'art, l'histoire et la civilisation, intermédiaires
+ entre l'Égypte et l'Assyrie, se révèlent, et dont les catacombes
+ commencent à rendre leurs trésors. Voici la Syrie araméenne qui
+ livre ses vieilles inscriptions et ses souvenirs. Voici que de
+ hardis explorateurs nous font connaître les vestiges de tous les
+ peuples divers qui se pressaient en foule sur l'étroit territoire
+ de l'Asie Mineure: Cypre, avec son écriture étrange, qui cache un
+ dialecte grec, et les sculptures de ses temples; la Lycie, avec sa
+ langue particulière, ses inscriptions, ses monnaies, ses grottes
+ sépulcrales; la Phrygie, avec ses grands bas-reliefs sculptés sur
+ les rochers et les tombeaux des rois de la famille de Midas.
+ L'Arabie rend à la science les vieux monuments de ses âges
+ antérieurs à l'islamisme, les textes gravés du Sinaï et les
+ nombreuses inscriptions qui remplissent le Yémen. Et comment
+ oublier dans cette énumération la Perse, avec les souvenirs de ses
+ rois Achéménides et Sassanides, ou l'Inde, dont l'étude des Vêdas a
+ renouvelé la connaissance?
+
+ Mais ce n'est pas seulement le champ à parcourir qui s'est élargi.
+ Les progrès de la science ont été aussi grands que son domaine est
+ maintenant étendu. Partout, sur ces routes nouvelles, de vaillants
+ et heureux pionniers ont planté leurs jalons et fait pénétrer la
+ lumière au sein des ténèbres. L'Europe achève en notre siècle de
+ prendre possession définitive du globe. Ce qui se passe dans
+ l'ordre des événements se passe aussi dans le domaine de l'étude.
+ La science reprend possession du monde ancien et des âges disparus.
+
+ C'est par l'Égypte qu'a commencé cette renaissance des premières
+ époques des annales de la civilisation. La main de Champollion a
+ déchiré le voile qui cachait aux yeux la mystérieuse Égypte,
+ illustrant le nom français par la plus grande découverte de ce
+ siècle. Grâce à lui, nous savons enfin ce que cachaient jusqu'ici
+ les énigmes des hiéroglyphes, et nous pouvons désormais nous
+IV avancer d'un pas ferme sur un terrain solide et définitivement
+ conquis, au lieu du sol trompeur et mal assuré où s'égaraient ceux
+ qui l'ont précédé.
+
+ La découverte de Champollion a été le point de départ des
+ recherches savantes, ingénieuses, auxquelles nous devons la
+ restauration de l'histoire égyptienne. Dans toute l'étendue de la
+ vallée du Nil, les monuments ont été interrogés, et ils nous ont
+ raconté les actions des rois qui gouvernèrent l'Égypte depuis les
+ temps les plus reculés. La science a pénétré dans ces sombres
+ nécropoles où dormaient les Pharaons, et elle y a retrouvé ces
+ nombreuses dynasties dont il ne restait de traces que dans les
+ écrits mutilés du vieux Manéthon. On connaissait à peine, au
+ commencement de ce siècle, les noms de quelques souverains séparés
+ les uns des autres par de bien longs intervalles, et ces noms ne
+ rappelaient qu'un petit nombre d'événements altérés par la
+ crédulité des voyageurs grecs ou amplifiés par la vanité nationale.
+ Maintenant nous connaissons à bien peu de chose près toute la série
+ des monarques qui régnèrent sur l'Égypte pendant plus de 4,000 ans.
+
+ L'art pharaonique a été apprécié dans ses formes diverses,
+ architecture, sculpture, peinture, et la loi qui réglait les
+ inspirations du génie égyptien a été reconnue. La religion a été
+ étudiée dans son double élément sacerdotal et populaire, et il a
+ été prouvé que, sous ce symbolisme étrange et désordonné qui
+ consacrait l'adoration des animaux, il y avait une théologie
+ savante qui embrassait l'univers entier dans ses conceptions, et au
+ fond de laquelle se retrouvait la grande idée de l'unité de Dieu.
+ Nous savons aussi à quoi nous en tenir sur l'état des sciences chez
+ cette nation fameuse. On a fait passer dans les langues de l'Europe
+ les morceaux les plus importants de sa littérature, dont le style
+ et l'action rappellent étroitement ceux de la Bible. En un mot,
+ l'Égypte a complètement reconquis sa place dans l'histoire
+ positive, et nous pouvons maintenant raconter ses annales d'après
+ les documents originaux et contemporains, comme nous raconterions
+ celle d'une nation moderne.
+
+ La résurrection de l'Assyrie a été, s'il est possible, plus
+ extraordinaire encore. Ninive et Babylone n'ont pas laissé, comme
+ Thèbes, des ruines gigantesques à la surface du sol. D'informes
+V amas de décombres amoncelés en collines, voilà tout ce que les
+ voyageurs y avaient vu. On pouvait donc croire que les derniers
+ vestiges de la grande civilisation de la Mésopotamie avaient péri
+ pour toujours, quand la pioche des ouvriers de M. Botta, puis de
+ ceux de M. Layard et de M. Loftus, de George Smith et de M. Rassam,
+ rendit à la lumière les majestueuses sculptures que l'on peut
+ admirer au Louvre et au Musée Britannique, et les inappréciables
+ débris des tablettes de terre cuite de la Bibliothèque Palatine de
+ Ninive, gages certains de découvertes plus brillantes et plus
+ étendues encore quand les recherches pourront être poussées dans
+ toutes les parties de l'Assyrie et de la Chaldée.
+
+ Et maintenant ils revivent sous nos yeux dans les bas-reliefs de
+ leurs palais, ces rois superbes qui emmenaient des nations entières
+ en captivité. Voilà ces figures qui nous apparaissent si terribles
+ dans les récits enflammés des prophètes hébreux. On les a
+ retrouvées, ces portes où, suivant l'expression de l'un d'eux, les
+ peuples passaient comme des fleuves. Voilà ces idoles d'un si
+ merveilleux travail, que leur vue seule corrompait le peuple
+ d'Israël et lui faisait oublier Yahveh. Voilà, reproduite en mille
+ tableaux divers, la vie des Assyriens: leurs cérémonies
+ religieuses, leurs usages domestiques, leurs meubles si précieux,
+ leurs vases si riches; voilà leurs batailles, les sièges des
+ villes, les machines ébranlant les remparts.
+
+ D'innombrables inscriptions couvrent les murailles des édifices de
+ l'Assyrie et ont été exhumées dans les fouilles. Elles sont tracées
+ avec ces bizarres caractères cunéiformes dont la complication est
+ si grande qu'elle paraissait à jamais défier la sagacité des
+ interprètes. Mais il n'est pas de mystère philologique qui puisse
+ résister aux méthodes de la science moderne. L'écriture sacrée de
+ Ninive et de Babylone a été forcée de livrer ses secrets après
+ celle de l'Égypte. Les travaux de génie de sir Henry Rawlinson, du
+ docteur Hincks et de M. Oppert ont donné la clef du système
+ graphique des bords de l'Euphrate et du Tigre. On lit maintenant,
+ d'après des principes certains, les annales des rois d'Assyrie et
+ de ceux de Babylone, gravées sur le marbre ou tracées sur l'argile
+ pour l'instruction de la postérité. On lit le récit qu'ils ont
+VI eux-mêmes donné de leurs campagnes, de leurs conquêtes, de leurs
+ cruautés. On y déchiffre la version officielle assyrienne des
+ événements dont la Bible, dans le Livre des Rois et dans les
+ Prophètes, nous fournit la version juive, et cette comparaison fait
+ ressortir d'une manière éclatante l'incomparable véracité du livre
+ saint.
+
+ La révélation de l'antiquité assyrienne est venue aussi jeter les
+ lumières les plus précieuses et les moins attendues sur les
+ origines et la marche de la civilisation. Il était impossible
+ qu'une culture aussi brillante restât enfermée dans les limites de
+ l'Assyrie, et en effet, l'influence des arts et de la civilisation
+ assyrienne se propagea au loin avec les armes des conquérants
+ ninivites.
+
+ A l'orient et au nord, elle s'étendit sur la Médie et sur la Perse,
+ où, en se combinant avec le génie si fin et si délicat des Iraniens
+ sous les Achéménides, elle enfanta les merveilleuses créations de
+ Persépolis.
+
+ L'art de la Grèce, dont on avait cherché vainement la source en
+ Égypte, retrouve ses origines à Ninive. L'influence assyrienne
+ pénétra dans la Syrie, dans l'Asie Mineure, dans les îles de la
+ Méditerranée; par les villes grecques du littoral, il s'introduisit
+ au sein des tribus helléniques. C'est ainsi que les premiers
+ sculpteurs de la Grèce reçurent les inspirations et les
+ enseignements de l'école des sculpteurs assyriens, qui parvinrent
+ jusqu'à eux en gagnant de proche en proche, et prirent pour modèles
+ les oeuvres asiatiques. De l'Asie Mineure, de la Phénicie et de
+ Carthage, cette tradition passa, peut-être avec les colons lydiens
+ et plus sûrement par l'influence du commerce maritime, en Italie,
+ où elle servit de base au développement de la civilisation
+ étrusque, qui fournit à celle de Rome les éléments de sa primitive
+ grandeur. Et c'est ainsi que s'expliquent ces monuments, ce luxe,
+ ces richesses des villes de l'Étrurie, qui excitèrent si longtemps
+ les âpres convoitises des grossiers enfants de Romulus.
+
+ * * * * *
+
+ Ainsi l'histoire des plus vieux empires du monde, de ceux chez
+ lesquels la civilisation prit naissance, se trouve désormais
+ accessible à l'Europe dans les conditions aujourd'hui reconnues
+ comme les seules garanties d'études historiques sérieuses,
+VII c'est-à-dire avec l'aide et la connaissance des documents
+ originaux. On peut maintenant apprécier à leur juste valeur les
+ notions confuses et informes que les écrivains les plus accrédités
+ de l'antiquité classique nous ont transmises sur ces peuples, dont
+ ils ignoraient les idiomes et dont la tradition historique était
+ déjà probablement bien altérée quand ils en recueillaient à
+ l'aveugle quelques rares débris. On peut, on doit aujourd'hui
+ encore, parler avec respect de l'exactitude avec laquelle Hérodote
+ a raconté ce que lui ont dit les Égyptiens et les Perses, avec
+ sympathie du zèle que Diodore de Sicile a montré pour les
+ recherches de l'érudition. On peut et on doit faire entrer dans
+ l'enseignement les traits de moeurs qu'ils ont recueillis.
+
+ Mais reproduire l'ensemble des faits qu'ils racontent et le donner
+ comme l'enchaînement des événements principaux dans l'histoire
+ d'Égypte ou d'Assyrie, ce n'est pas donner de cette histoire une
+ idée sommaire telle qu'elle conviendrait assurément à de jeunes
+ esprits, c'est en donner une idée absolument fausse. Les récits
+ d'Hérodote et de Diodore sur l'Égypte et l'Assyrie ne sont pas plus
+ une histoire réelle que ne le serait, pour notre pays, celle qui
+ supprimerait l'invasion des barbares, la féodalité, la Renaissance;
+ qui ferait de Philippe-Auguste le prédécesseur de Charlemagne, de
+ Napoléon le fils de Louis XIV, et qui expliquerait les embarras
+ financiers de Philippe le Bel par le contre-coup de la bataille de
+ Pavie.
+
+ «Et pourtant, comme le disait récemment un savant estimable, M.
+ Robiou, c'est là qu'en sont encore, avec quelques corrections
+ empruntées à Josèphe, la majorité des livres classiques. Sans doute
+ il en est qui tiennent compte dans une certaine mesure des progrès
+ de la science, qui ont éliminé de grossières erreurs. Mais au point
+ où en sont arrivées les connaissances, quand l'histoire des peuples
+ orientaux peut être racontée d'une manière suivie et précise, et
+ fournit des lumières qu'il n'est plus permis d'ignorer sur les
+ origines de nos arts et de notre civilisation, il ne suffit pas de
+ supprimer quelques énormités. Il n'y a plus de raison pour laisser
+ de vastes lacunes, pour oublier des faits du plus haut intérêt,
+ pour conserver, à côté de rectifications importantes, des erreurs
+VIII qui faussent l'ensemble de cet enseignement.»
+
+ Une réforme complète est donc indispensable à introduire chez nous
+ dans l'enseignement de l'histoire et dans les livres classiques, en
+ ce qui touche à la première période de l'histoire ancienne, aux
+ annales des vieux empires de l'Orient, aux origines de la
+ civilisation. Les immenses conquêtes de la science doivent passer
+ dans le domaine de tous, leurs résultats principaux doivent entrer
+ dans cette somme de connaissances indispensables qu'il n'est permis
+ à personne d'ignorer, et qui font la base de toute éducation
+ sérieuse. On ne saurait plus aujourd'hui, sans une ignorance
+ impardonnable, s'en tenir à l'histoire telle que l'ont écrite le
+ bon Rollin et le peuple de ses imitateurs. Que dirait-on d'un
+ professeur ou d'un homme du monde qui parlerait encore des quatre
+ éléments ou des trois parties de l'univers habité; qui ferait, avec
+ Ptolémée, tourner le soleil autour de la terre? C'est là qu'en sont
+ aujourd'hui même, au sujet de l'Égypte et de l'Assyrie, la grande
+ majorité de nos livres d'histoire.
+
+ La nécessité absolue de la réforme dont nous parlons frappe, du
+ reste, tous les esprits. Il n'y a pas un des maîtres de la science
+ qui ne l'ait hautement proclamé et le sentiment commence à en
+ devenir général. Mais ce qui manque jusqu'à présent pour les
+ sciences historiques et archéologiques, c'est ce que l'on a produit
+ en foule depuis quelques années pour les sciences naturelles et ce
+ qui en a fait pénétrer les notions dans tous les rangs de la
+ société, des livres de vulgarisation, des manuels. Les résultats du
+ prodigieux mouvement des études d'antiquités et de philologie
+ orientale depuis cinquante ans n'ont pas été mis suffisamment à la
+ portée du grand public. Il faut aller les chercher dans des
+ ouvrages spéciaux, volumineux, coûteux, et que l'appareil
+ d'érudition qui s'y développe ne rend accessibles qu'à un bien
+ petit nombre. Combien de fois n'avons-nous pas entendu dans le
+ monde et dans le corps enseignant les hommes les plus instruits,
+ les meilleurs esprits dire: Oui, nous savons que l'histoire
+ primitive de l'Orient, cette histoire qui est le point de départ de
+ toute autre, a été complètement renouvelée depuis un demi-siècle,
+ qu'elle a changé de face; mais où trouver réuni, clairement exposé,
+IX l'ensemble des faits que la science est parvenue à reconstituer.
+
+ C'est cette lacune que nous avons essayé de combler dans le livre
+ que nous publions aujourd'hui.
+
+ Sans doute nous ne sommes pas tout à fait le premier à hasarder
+ cette tentative. Outre M. Henry de Riancey qui, dans son _Histoire
+ du Monde_, a donné place à une partie des résultats des recherches
+ modernes, deux membres distingués de l'Université, M. Guillemin,
+ recteur de l'Académie de Nancy, et M. Robiou, professeur
+ d'histoire, ont essayé d'introduire dans l'enseignement public
+ l'histoire véritable des antiques empires de l'Orient. Ils ont l'un
+ et l'autre publié dans cette intention des résumés dignes d'estime,
+ qui n'ont pas eu le retentissement qu'ils méritaient. Ces livres
+ nous ont frayé la voie et en plus d'un point nous avons suivi leurs
+ traces. Mais, malgré tout leur mérite, ils ne nous ont point paru
+ répondre complètement aux besoins. Ils offrent encore de graves
+ lacunes, et, suffisants et utiles pour les élèves des collèges, ils
+ ne le sont pas pour les gens du monde et pour les professeurs,
+ auxquels ils ne fournissent pas tous les moyens de renouveler leur
+ enseignement. On y sent un peu trop que les auteurs n'ont abordé
+ qu'en partie l'étude directe des sciences dont ils exposent les
+ résultats, qu'ils n'en connaissent certaines branches que de
+ seconde main, et pas toujours d'après les meilleures sources.
+ D'ailleurs, ces livres ont déjà plusieurs années de date. La
+ science a marché depuis qu'ils ont paru, et maintenant ils se
+ trouvent en arrière.
+
+ * * * * *
+
+ Nous croyons pouvoir affirmer que le lecteur trouvera dans notre
+ livre le résumé complet de l'état des connaissances à l'heure
+ présente, sauf bien entendu le degré d'imperfection que nul
+ homme--et nous moins qu'aucun autre--ne saurait se vanter d'éviter.
+ La science dont j'y expose les résultats est celle à laquelle un
+ père illustre, et dont j'essaie de continuer les travaux, m'a
+ formé, qui est le but et l'occupation de ma vie. Il n'est pas une
+ de ses branches comprises dans la présente publication à laquelle
+ je n'aie consacré une étude directe et approfondie.
+
+ Dans l'histoire de chaque peuple, j'ai pris pour guides les
+X autorités les plus imposantes, celles dont les jugements font loi
+ dans le monde savant.
+
+ Pour ce qui est des Israélites pendant la période des Juges et
+ celles des Rois, dans tous les cas où le déchiffrement des
+ inscriptions égyptiennes et assyriennes n'est pas venu apporter des
+ lumières nouvelles et inattendues, mes guides ont été M. Munk,
+ enlevé beaucoup trop tôt à ces études bibliques où il était le
+ maître par excellence dans notre pays, et M. Ewald, dans les écrits
+ duquel tant d'éclairs de génie et un si profond sentiment de la
+ poésie de l'histoire brillent au milieu d'idées souvent bizarres et
+ téméraires.
+
+ Pour l'Égypte je me suis appuyé sur les admirables travaux des
+ continuateurs de Champollion, de MM. de Rougé et Mariette en
+ France, Lepsius et Brugsch en Allemagne, Birch en Angleterre. Mais
+ je me suis surtout servi de la grande _Histoire d'Égypte_ de M.
+ Brugsch, et encore plus de l'excellent _Abrégé_ composé par M.
+ Mariette pour les écoles de l'Égypte, véritable chef-d'oeuvre de
+ sens historique, de clarté dans l'exposition, de méthode prudente
+ et de concision substantielle. J'ai emprunté à ce dernier livre des
+ pages entières, surtout en ce qui touche les dynasties de
+ l'_Ancien_ et du _Moyen Empire_, car je n'avais rien à ajouter à ce
+ que disait le savant directeur des fouilles du gouvernement
+ égyptien, et je n'aurais pu mieux dire.
+
+ Les écrits de MM. Rawlinson, Hincks et par-dessus tout de M. Oppert
+ m'ont fourni les éléments nécessaires à la reconstitution des
+ annales de l'Assyrie et de Babylone, dont M. Oppert avait commencé
+ un tableau d'ensemble, qui demeure malheureusement inachevé.
+
+ Notre immortel Eugène Burnouf, M. Spiegel, le commentateur allemand
+ du Zend-Avesta, Westergaard, M. Oppert, et Mgr de Harlez, ont été
+ les autorités auxquelles j'ai recouru pour la connaissance des
+ antiquités, des doctrines et des institutions de la Perse.
+
+ Enfin, quant à ce qui est de la Phénicie, les belles études de
+ Movers ont été naturellement mon point de départ, mais j'en ai
+ complété ou modifié les résultats à l'aide des écrits de M. le duc
+ de Luynes, de M. Munk, de M. de Saulcy, de M. le docteur A. Lévy,
+ de Breslau, de M. Renan et de M. le comte de Vogüé.
+XI
+ Le résumé des oeuvres des maîtres de la science, des conquêtes de
+ l'érudition européenne depuis cinquante ans dans le champ des
+ antiquités orientales, fait donc le fond de mon livre et en
+ constituera la véritable valeur. Mais dans ces études, qui sont les
+ miennes propres, il m'a été impossible, quelque effort que j'aie
+ fait sur moi-même, de me borner au simple rôle de rapporteur. On
+ trouvera donc dans ces volumes une part considérable de recherches
+ personnelles, et même quelques assertions dont je dois assumer
+ entièrement la responsabilité. Mais j'ai du moins toujours pris
+ soin d'indiquer ce qui était de mes hypothèses et de mes opinions
+ personnelles.
+
+ * * * * *
+
+ Un mot encore sur les principes et les idées qu'on verra se
+ refléter à chaque page de ce livre.
+
+ Je suis chrétien, et je le proclame hautement. Mais ma foi ne
+ s'effraie d'aucune des découvertes de la critique, quand elles sont
+ vraies. Fils soumis de l'Église dans toutes les choses nécessaires,
+ je n'en revendique qu'avec plus d'ardeur les droits de la liberté
+ scientifique. Et par cela même que je suis chrétien, je me regarde
+ comme étant plus complètement dans le sens et dans l'esprit de la
+ science que ceux qui ont le malheur de ne pas posséder la foi.
+
+ En histoire, je suis de l'école de Bossuet. Je vois dans les
+ annales de l'humanité le développement d'un plan providentiel qui
+ se suit à travers tous les siècles et toutes les vicissitudes des
+ sociétés. J'y reconnais les desseins de Dieu, respectant la liberté
+ des hommes, et faisant invinciblement son oeuvre par leurs mains
+ libres, presque toujours à leur insu, et souvent malgré eux. Pour
+ moi, comme pour tous les chrétiens, l'histoire ancienne tout
+ entière est la préparation, l'histoire moderne la conséquence du
+ sacrifice divin du Golgotha.
+
+ C'est pour cela que, fidèle aux traditions de mon père, j'ai la
+ passion de la liberté et de la dignité de l'homme. C'est pour cela
+ que j'ai l'horreur du despotisme et de l'oppression, et que je
+ n'éprouve aucune admiration devant ces grands fléaux de l'humanité
+ qu'on appelle les conquérants, devant ces hommes que l'histoire
+ matérialiste élève aux honneurs de l'apothéose, qu'ils s'appellent
+ Sésostris, Sennachérib, Nabuchodonosor, César, Louis XIV ou
+ Napoléon.
+XII
+ C'est pour cela surtout que mon âme est invinciblement attachée à
+ la doctrine du progrès constant et indéfini de l'humanité, doctrine
+ que le paganisme ignorait, que la foi chrétienne a fait naître, et
+ dont toute la loi se trouve dans ce mot de l'Évangile: «Soyez
+ parfaits, _estote perfecti_.»
+
+XIII
+
+
+ PRÉFACE
+ DE LA TROISIÈME ÉDITION
+ (1869)
+
+
+
+ Ce livre a trouvé auprès du public un accueil que je n'eusse pas
+ osé espérer. Deux éditions épuisées en quelques mois, une
+ contre-façon allemande, une traduction anglaise, m'ont prouvé qu'il
+ répondait effectivement à un besoin, qu'il comblait une lacune
+ assez généralement sentie. Mais ce qui m'a surtout rendu à la fois
+ fier et reconnaissant, c'est le bienveillant suffrage que mon
+ travail a obtenu de la part des hommes dont la parole a la plus
+ haute autorité dans les études historiques, ce sont les
+ encouragements que MM. Guizot, Mignet, Vitet, Guigniaut ont bien
+ voulu donner à cette tentative de répandre dans le public et de
+ faire pénétrer dans l'éducation les résultats des grands travaux
+ par lesquels l'archéologie orientale a, depuis cinquante ans,
+ renouvelé la connaissance des périodes les plus anciennes de
+ l'histoire.
+
+ De tels encouragements m'imposaient le devoir de faire de nouveaux
+ et considérables efforts pour rendre mon livre un peu moins indigne
+ de la bienveillance de ces maîtres, de le revoir soigneusement, de
+ le corriger et de le compléter autant que possible. C'est ce que
+ j'ai tenté dans la présente édition.
+
+ Revisée d'un bout à l'autre, étendue, rédigée à nouveau dans un
+XIV certain nombre de parties, elle présente avec les éditions qui
+ l'ont précédée des différences considérables, dont je crois devoir
+ signaler ici les plus essentielles.
+
+ * * * * *
+
+ Avant tout, j'ai voulu déférer à une critique qui m'a été adressée
+ par des personnes dont l'opinion a un grand poids à mes yeux. Elles
+ voyaient avec raison un sérieux défaut dans l'absence de toute
+ indication de sources, qui permissent au lecteur de recourir aux
+ documents originaux ou aux travaux des fondateurs de la science, et
+ qui fournissent en même temps la justification des faits énoncés
+ dans le récit. Cependant il ne m'était pas possible--autrement que
+ pour un petit nombre de cas exceptionnels--de donner dans des notes
+ perpétuelles la suite des renvois qu'eût réclamés l'_apparatus_
+ d'érudition complet d'un semblable livre. Il eût fallu pour cela
+ donner à l'ouvrage une étendue à laquelle l'éditeur se refusait
+ d'une manière absolue. Mais dans cette situation j'espère avoir
+ satisfait jusqu'à un certain point à ce qu'on réclamait si
+ légitimement, en plaçant à la tête de chaque chapitre une longue
+ bibliographie, où toutes les sources mises en usage sont énumérées
+ dans un ordre méthodique.
+
+ Je crois aussi avoir adopté une division plus claire et plus
+ régulière en multipliant le nombre des chapitres et en les groupant
+ en livres, qui correspondent à chacun des peuples dont j'expose
+ successivement les annales.
+
+ Mais le défaut principal du _Manuel d'histoire ancienne de
+ l'Orient_ sous sa première forme, était de n'avoir pas une
+ destination suffisamment définie, et par suite un caractère bien
+ uniforme. Ce n'était complètement ni le livre des élèves, ni celui
+ des professeurs. Certaines parties, et en particulier le premier
+ chapitre, étaient beaucoup trop élémentaires--je dirai même trop
+ enfantines--pour répondre à ce que demande le grand public. La
+ plupart des chapitres, au contraire, étaient infiniment trop
+ détaillés et trop scientifiques pour être compris par les enfants.
+ Je me suis efforcé de faire disparaître ce défaut. Tel que je le
+ réimprime aujourd'hui, le présent ouvrage s'adresse exclusivement
+ aux professeurs et aux gens du monde qui voudront se mettre au
+ courant des progrès récents de l'histoire orientale. Pour les
+XV écoliers--dont il était nécessaire de s'occuper dans cette
+ entreprise pour déraciner de l'enseignement des erreurs
+ surannées--j'ai rédigé un _Abrégé_ succinct, que l'on peut se
+ procurer à la même librairie que l'_Histoire_ plus développée dont
+ nous donnons une nouvelle édition[1].
+
+ [Note 1: Cet abrégé scolaire en est actuellement à sa deuxième
+ édition.]
+
+ La première partie est complètement nouvelle. C'est comme une
+ préface aux autres, où j'ai essayé de résumer le petit nombre de
+ données que l'on possède sur les temps primitifs de l'humanité.
+ Ainsi que le commandaient à la fois les principes d'une saine
+ critique et les convictions les plus profondément enracinées dans
+ mon âme, j'y ai donné la première place au récit biblique, que j'ai
+ fait suivre de l'exposé des traditions parallèles conservées chez
+ d'autres peuples de l'antiquité. Vient ensuite un rapide aperçu des
+ découvertes de l'archéologie préhistorique, qui nous renseignent
+ sur un tout autre ordre de faits que les récits de la Bible et nous
+ font pénétrer dans la vie matérielle et quotidienne des premiers
+ hommes. Enfin cette partie se termine par quelques notions
+ générales sur les races humaines et sur les familles de langues,
+ qui m'ont paru devoir former une introduction presque nécessaire au
+ récit historique.
+
+ Quelques passages des chapitres qui forment le livre consacré aux
+ annales des Israélites ont étonné certaines personnes, que je
+ serais d'autant plus désolé de scandaliser que je partage
+ entièrement leur foi, et m'ont paru leur donner le change sur ma
+ pensée. Je crois donc nécessaire de placer ici deux mots
+ d'explication sur le point de vue où je me suis mis en racontant
+ l'histoire du peuple de Dieu.
+
+ Il y a deux choses constamment unies dans cette histoire: l'action
+ de Dieu, permanente, directe, surnaturelle, telle qu'elle ne se
+ présente dans les annales d'aucune autre nation, en faveur du
+ peuple qu'il a investi de la sublime mission de conserver le dépôt
+ de la vérité religieuse et du sein duquel sortira le Rédempteur,
+ puis les événements humains qui se déroulent sous cette action
+ divine.
+XVI
+ Celui qui écrit une _Histoire sainte_ doit naturellement, d'après
+ le point de vue même où il s'est placé, considérer avant tout le
+ côté divin des annales d'Israël. Au contraire, ayant entrepris un
+ tableau des civilisations de l'Asie antique et faisant figurer dans
+ ce tableau l'histoire des Israélites, je devais la considérer
+ principalement sous son aspect humain, sans qu'il en résulte pour
+ cela que j'aie voulu méconnaître un seul instant le caractère tout
+ exceptionnel de cette histoire. Aussi dans mon récit n'ai-je donné
+ que peu de place aux miracles dont elle est remplie, quoiqu'il fût
+ bien loin de ma pensée de contester les miracles reconnus par
+ l'Église et surtout de nier en principe le surnaturel et le
+ miracle.
+
+ J'ai cru qu'il m'était permis d'examiner si, dans certains récits
+ de la Bible, le langage allégorique ne tenait pas plus de place que
+ ne l'ont pensé beaucoup d'interprètes, et si quelques faits
+ déterminés ne pouvaient pas s'expliquer dans l'ordre naturel. Je
+ l'ai fait un peu hardiment peut-être, mais avec un profond respect
+ pour le livre inspiré. Il est possible que je me sois trompé dans
+ mes conjectures, et je les soumets au jugement de ceux qui ont
+ autorité pour prononcer en ces matières. Mais je tiens à bien
+ établir que je n'ai parlé que de faits spéciaux et qu'à aucun prix
+ je ne voudrais que l'on pût me confondre avec ceux qui prétendent
+ effacer le caractère miraculeux de l'histoire biblique.
+
+ Aussi bien le miracle, l'intervention surnaturelle, spéciale et
+ directe de la puissance divine dans un événement, n'impliquent pas
+ d'une façon nécessaire la dérogation aux lois de la nature.
+ L'action miraculeuse de la Providence se manifeste aussi par la
+ production d'un fait naturel dans une circonstance donnée,
+ conduisant à un résultat déterminé. Dieu n'a pas toujours besoin de
+ suspendre pour l'accomplissement de ses desseins les lois qu'il a
+ données au monde physique; il sait se servir aussi dans un but
+ direct de l'effet de ces lois. Aussi l'historien chrétien peut-il
+ chercher dans certains cas à expliquer le _comment_ d'un fait
+ exceptionnel voulu par la Providence, sans nier en même temps son
+ essence surnaturelle et miraculeuse. Mais, je le répète, si j'ai
+ cru pouvoir agir ainsi par rapport à quelques-uns des faits de la
+ Bible, ce n'est aucunement avec l'intention de me jeter dans la
+ voie dangereuse du naturalisme et de m'écarter des enseignements de
+XVII l'Église dans la question des miracles.
+
+ L'absence de l'histoire de l'Inde dans mon ouvrage a été
+ généralement considérée comme une lacune regrettable, qu'il
+ importait de combler. Sans doute l'Inde n'a pas eu d'action
+ politique sur l'Asie occidentale; mais elle n'est cependant pas
+ restée absolument isolée des nations voisines de la Méditerranée.
+ Elle est mêlée à l'histoire de la Perse à partir du règne de
+ Darius, à celle de la Grèce au temps d'Alexandre et de ses
+ successeurs. Puis, surtout, l'Inde aryenne tient une place trop
+ considérable dans le mouvement de l'esprit humain aux siècles de la
+ haute antiquité, pour être exclue d'un tableau général des grandes
+ civilisations de l'Asie. Le reproche qu'on m'adressait pour l'avoir
+ laissée de côté était juste et j'ai tenu à ne plus le mériter. J'ai
+ donc consacré un livre--un peu plus développé peut-être que les
+ autres à cause de l'importance capitale du sujet--à l'histoire de
+ l'Inde antique, telle que notre siècle l'a vue se révéler par les
+ travaux successifs des William Jones, des Colebrooke, des Schlegel,
+ des Wilson, des Eugène Burnouf, des Lassen, des Max Müller et des
+ Weber.
+
+ Mais j'ai cru devoir m'arrêter à l'Inde. Quelques personnes avaient
+ exprimé le désir de voir également ajouter un chapitre sur les
+ époques les plus anciennes des annales de la Chine. Je dois d'abord
+ l'avouer, je me suis senti trop absolument incompétent pour traiter
+ ce sujet. De plus il m'a paru que l'histoire de la Chine a toujours
+ été si complètement isolée de celle du reste du monde, qu'elle
+ n'avait pas une place naturelle dans le cadre de mon livre, et
+ qu'elle ne rentrait point dans l'étude des civilisations qui ont eu
+ dans la formation de la nôtre une influence plus ou moins directe.
+XIX
+
+
+
+ PRÉFACE
+ DE LA NEUVIÈME ÉDITION
+ (1881)
+
+
+
+ Il y a treize ans, en publiant ce livre pour la première fois, je
+ tentais une innovation qui pouvait paraître hardie. Il s'agissait
+ de faire pénétrer dans le public les résultats des grandes
+ découvertes de la science sur les périodes antiques de l'histoire
+ de l'Orient et de leur obtenir enfin dans l'enseignement la place
+ qu'ils devaient légitimement réclamer. A ce point de vue j'ai eu
+ gain de cause au delà même de mes espérances. La réforme que je
+ poursuivais et dont je prenais l'initiative est désormais un fait
+ accompli. Il n'est plus personne, si ce n'est parmi les illettrés,
+ qui n'ait au moins une teinture des travaux que je m'efforçais de
+ vulgariser, une connaissance sommaire des conquêtes de
+ l'égyptologie et de l'assyriologie; il n'est plus un établissement
+ d'instruction publique, libre ou de l'État, où l'on continue à
+ donner les premiers enseignements de l'histoire ancienne en s'en
+ tenant au cadre des récits des écrivains grecs et latins. Sur ce
+ terrain, la vieille routine est vaincue, et je ne puis me défendre
+XX d'un certain orgueil en constatant ce progrès, auquel j'ai été le
+ premier à ouvrir la voie.
+
+ Comme il devait nécessairement arriver du moment que l'idée
+ fondamentale en était acceptée du public comme répondant à un
+ véritable besoin, l'exemple donné dans mon livre a eu de nombreux
+ imitateurs. Il n'était plus possible de conserver les anciens
+ livres scolaires résumant cette partie de l'histoire. On s'est donc
+ activement occupé de les remettre, d'une façon plus ou moins
+ satisfaisante, au courant de l'état actuel des connaissances, et en
+ même temps les manuels nouveaux sur le même sujet ont pullulé en
+ France et dans les pays voisins. La plupart de ces publications
+ n'ont aucune valeur originale, ne s'élèvent pas au-dessus du niveau
+ des plus médiocres compilations et ne répondent même point d'une
+ manière suffisante à leur objet. Mais le mouvement des esprits
+ qu'ils traduisaient par un signe matériel a du moins donné
+ naissance à un ouvrage du premier mérite, auquel je me plais à
+ rendre hautement hommage. Je veux parler de l'_Histoire ancienne
+ des peuples de l'Orient_ de mon savant ami M. G. Maspero,
+ professeur d'archéologie égyptienne au Collège de France. Ailleurs
+ nous avions affaire à des livres de troisième ou de quatrième main,
+ dont les auteurs n'avaient même pas su, le plus souvent, se rendre
+ un compte exact de la valeur des sources où ils allaient puiser
+ sans discernement. Ici c'est un homme qui, malgré sa jeunesse,
+ s'est déjà placé au rang des maîtres et qui, avec une rare
+ habileté, plie sa science si sûre et si vaste à un rôle de
+ vulgarisation, produisant une oeuvre aussi originale que solide et
+ agréable à lire. En particulier, dans tout ce qui touche à
+ l'Égypte, le livre de M. Maspero est de beaucoup supérieur à ce qui
+ avait été fait avant lui; rempli de faits nouveaux et inspiré par
+ le sentiment le plus pénétrant de l'histoire, il tient et au delà
+ ce que l'on pouvait attendre du digne successeur de l'enseignement
+ de Champollion et d'Emmanuel de Rougé.
+
+ M. Maspero procède par grandes époques, pour chacune desquelles il
+ s'étudie à tracer le tableau d'ensemble de l'histoire de l'Orient
+ antique. Je prends successivement les annales et la civilisation de
+ chacun des peuples qui ont joué un rôle de premier ordre dans cette
+ histoire, et je suis l'existence de ce peuple au travers de ses
+XXI vicissitudes depuis l'époque la plus haute à laquelle on puisse
+ remonter d'une manière positive jusqu'à la date adoptée comme terme
+ commun de mes récits. Il y a donc entre mon livre et celui de
+ l'éminent professeur une différence complète de plan, une
+ différence telle qu'il m'a semblé qu'ils ne faisaient pas double
+ emploi l'un avec l'autre et que, malgré le haut mérite de l'ouvrage
+ de M. Maspero, le mien gardait encore sa raison d'être à côté de
+ lui. C'est là ce qui m'a décidé à en entreprendre une nouvelle
+ édition, d'autant plus que la façon dont la vente s'en maintenait
+ constamment la même me montrait que, sous certains rapports, il
+ répondait bien à ce que le public recherche dans un livre de ce
+ genre.
+
+ Mais en donnant cette nouvelle édition, j'ai voulu l'améliorer
+ sérieusement et la mettre à la hauteur des derniers progrès des
+ études. Voilà douze ans qu'absorbé par des travaux scientifiques
+ d'une nature plus spéciale, et qui s'adressaient aux seuls érudits,
+ je n'avais pu remettre la main à ce livre. Les éditions
+ successives, qui s'en réimprimaient presque chaque année, n'étaient
+ en réalité que des tirages faits sur clichés, et la dernière
+ reproduit sans changement celle de 1869. Pendant ce temps, la
+ science poursuivait ses conquêtes, toujours plus nombreuses et
+ mieux assurées; moi-même, contribuant à ce progrès dans la mesure
+ de mes forces, je voyais mes opinions se modifier sur bien des
+ points historiques, mes connaissances s'étendre, se compléter et
+ devenir plus solides. Après avoir assez exactement, quand il parut,
+ répondu à l'objet que je m'étais proposé, mon livre finissait par
+ être d'une manière fâcheuse en arrière de l'état général des
+ connaissances parmi les savants, et même de mes propres travaux. Le
+ moment était venu ou bien de renoncer à le réimprimer désormais, ou
+ bien de lui faire subir une profonde revision, qui le corrigeât, le
+ complétât et le mît au courant. C'est à ce dernier parti que je me
+ suis arrêté; et une fois ayant entrepris un semblable travail, j'ai
+ été bientôt conduit à récrire mon livre d'un bout à l'autre.
+
+ C'est donc en réalité un ouvrage nouveau que j'offre au public. Je
+ me devais à moi-même et à ma réputation scientifique de pousser
+ jusque-là la revision; je le devais aussi à la bienveillance du
+XXII public qui a épuisé jusqu'à huit éditions d'un livre trop
+ imparfait. Et c'était d'ailleurs une obligation que m'imposait la
+ haute récompense dont l'Académie française avait couronné l'ouvrage
+ dans son premier état. Il fallait le rendre plus digne du prix
+ qu'elle lui avait décerné.
+
+ Mais tout en récrivant mon livre, j'en ai conservé exactement le
+ plan, que j'ai seulement développé un peu davantage dans quelques
+ parties. Je continue à croire que ce plan était bon, et les
+ critiques que certains y ont adressées ne m'ont point convaincu.
+ Elles portaient principalement sur la part que j'y ai faite au
+ récit biblique sur les origines. Je lui ai maintenu cette part et
+ je l'ai même agrandie, en développant bien plus largement que je ne
+ l'avais fait antérieurement l'exposé des récits parallèles des
+ autres nations de l'antiquité. Et, en agissant ainsi, j'ai la
+ conviction que je suis dans le véritable esprit de la science
+ historique, et qu'il y aurait le plus grave inconvénient à cesser,
+ en écoutant les clameurs de ceux qui voudraient y substituer les
+ fantaisies de leur imagination, à cesser de donner pour préface et
+ pour introduction aux annales positives de l'humanité cette grande
+ tradition symbolique, si pleine de vérités profondes, qui n'est pas
+ spéciale à la Bible, mais qui constitue un patrimoine commun à tous
+ les anciens peuples dans lesquels se résume l'humanité supérieure.
+ Le parti que j'ai adopté ici, et auquel je suis resté fidèle, est
+ pour moi affaire de méthode scientifique bien plus que de
+ conviction religieuse. J'ai donc élargi encore, au lieu de le
+ supprimer et de le restreindre, tout ce qui touche à ce sujet des
+ origines traditionnelles, en faisant à côté une place non moins
+ large aux faits de l'ordre matériel constatés par la science
+ nouvelle de l'archéologie préhistorique, faits qui, dégagés de
+ certaines exagérations systématiques et compromettantes, méritent
+ dès à présent d'entrer dans les cadres de l'histoire. J'ai aussi
+ fortement développé les notions préliminaires sur les races
+ humaines, sur les familles des langues et leurs caractères
+ distinctifs, enfin sur les premières étapes de la formation de
+ l'écriture jusqu'à la grande invention de l'alphabet, notions
+ indispensables au seuil d'une histoire qui passe en revue tant de
+ races et de langues diverses, et qui a ses sources d'information
+ dans les systèmes graphiques les plus différents. De ces
+XXIII développements est résulté un volume entier de prolégomènes, qui
+ ouvre désormais mon histoire de l'Orient.
+
+ Avec la large part ainsi donnée à ces notions préliminaires, qui ne
+ seront pas, je crois, dépourvues d'intérêt pour le lecteur, la
+ principale, je dirai même la seule modification apportée à mon plan
+ primitif consiste dans le déplacement de la partie consacrée aux
+ annales des Israélites. Dans les éditions précédentes cette
+ histoire venait la première, précédant même celle de l'Égypte. Je
+ l'ai reportée, au contraire, tout à fait à la fin de l'ouvrage,
+ qu'elle termine désormais. Mais si je me suis arrêté à ce parti, ce
+ n'a pas été pour me conformer au nouveau plan de l'enseignement
+ classique de l'histoire, à des décisions que je blâme énergiquement
+ et qui ont été inspirées par un fâcheux esprit sectaire, sous
+ l'influence des passions irréligieuses du moment. Chez un peuple
+ chrétien, et qui restera foncièrement tel en dépit des efforts
+ entrepris pour le déchristianiser, c'est une entreprise mauvaise,
+ contre laquelle on doit protester et qui n'aura qu'un règne bien
+ passager, que celle de bannir l'_histoire sainte_ de l'enseignement
+ public. Elle y a sa place nécessaire, même pour l'instruction des
+ fils des incroyants, et elle doit y précéder tout autre cours
+ d'histoire, quand ce ne serait que pour la manière dont elle parle
+ mieux que toute autre à l'esprit des enfants. Mais, je l'ai déjà
+ dit un peu plus haut et je le répète, ce n'est pas une _histoire
+ sainte_ que j'ai voulu faire. J'ai cherché, au contraire, à
+ replacer les annales d'Israël au sein du cadre naturel et humain
+ dans lequel elles se sont déroulées avec leur caractère
+ providentiel, qui en fait une exception si singulière au milieu des
+ autres histoires. Ceci donné, la place que je leur assigne à
+ présent est la plus logique et la plus convenable. Ces annales
+ d'Israël ne peuvent réellement se bien comprendre, au point de vue
+ proprement historique, que si l'on connaît déjà celle des grands
+ empires entre lesquels les Benê Yisraël ont vécu, dont les
+ rivalités et la puissance irrésistible ont exercé une action si
+ décisive sur leurs destinées. Il me semble même que la véritable
+ manière de présenter au point de vue chrétien l'histoire spéciale
+ d'Israël dans le cadre général de l'histoire de l'antiquité, et d'en
+XXIV faire mieux ressortir le caractère réellement surnaturel, est de la
+ présenter pour ce qu'elle est en fait, le corollaire et la
+ résultante de l'histoire des autres nations. C'est surtout ainsi
+ que l'on admire, comme on le doit, cette merveilleuse action de la
+ Providence qui dirige les entreprises et les fortunes des
+ monarchies les plus colossales de manière à les transformer en
+ facteurs inconscients des destinées d'un peuple microscopique qui
+ n'était rien comme force matérielle, que chacune d'elles courbait
+ ou broyait sans peine au cours de ses conquêtes, et qui pourtant
+ tient une bien autre place dans l'histoire morale de l'humanité,
+ car c'est ce petit peuple que Dieu avait choisi pour lui faire
+ conserver le dépôt de la vérité religieuse qui devait un jour
+ renouveler la face du monde.
+
+ Dans les additions, les corrections et les modifications de toute
+ nature que j'ai introduites, je me suis appuyé en partie sur mes
+ études personnelles, et l'on trouvera encore ici bien des faits
+ dont la constatation m'appartient, bien des opinions dont je dois
+ revendiquer l'entière responsabilité. En même temps je me suis
+ efforcé d'y résumer aussi complètement que possible les résultats
+ des travaux des autres, en puisant mes données aux sources les
+ meilleures et les plus sûres, de manière à représenter exactement
+ dans mon livre l'état présent de la science. J'espère y avoir
+ réussi, et je n'ai rien épargné pour arriver à cette fin, que je
+ m'étais proposée. J'ai donc puisé mes informations dans une
+ infinité d'ouvrages et de dissertations, publiées dans tous les
+ pays de l'Europe, dont on trouvera l'indication dans les listes
+ bibliographiques qui accompagnent les principaux chapitres de
+ l'ouvrage. Je me suis aussi, surtout en ce qui touche à l'Égypte,
+ largement servi de l'excellent livre de M. Maspero. Dans toute
+ cette partie, qui forme mon second volume, je lui ai emprunté de
+ longues citations, comme, du reste, pour d'autres parties il en
+ avait puisé dans mon livre.
+
+ Ce que la présente édition présentera peut-être de plus neuf et de
+ plus original, c'est la partie consacrée aux grands empires qui ont
+ flori dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, avec
+ alternativement Babylone et Ninive pour capitales, à leur histoire
+ et à leur civilisation. C'est sur ce terrain que mon livre, sous la
+ forme actuelle, sera le plus en avance sur tout ce qui a été publié
+XXV jusqu'à ce jour. Là, en effet, je me sens plus complètement chez
+ moi que partout ailleurs; il s'agit d'un ordre d'études auxquelles
+ je me suis adonné spécialement, à la marche desquelles je crois
+ avoir, depuis une dizaine d'années, contribué _pro parte virili_,
+ et où je suis loin d'avoir encore donné au public tous les
+ résultats de mes recherches. Aussi des traductions nombreuses de
+ documents cunéiformes, publiés ou inédits, que l'on trouvera dans
+ cette partie de mon livre, il n'en est pas une seule qui n'ait un
+ caractère personnel.
+
+ Je dois, au contraire, confesser franchement mon insuffisance et
+ l'impossibilité où j'ai été de recourir à autre chose qu'à des
+ traductions des documents originaux pour la partie relative à
+ l'Inde. Je ne suis pas, en effet, sanscritiste, et je tiens à ne
+ pas paraître prétendre savoir ce que j'ignore en réalité. Dans
+ cette partie donc, mon travail n'est que de seconde main. Mais j'ai
+ eu du moins le soin de m'attacher à puiser aux meilleures sources
+ et je me suis guidé sur les conseils des hommes vraiment
+ compétents, des maîtres en qui l'on pouvait avoir le plus de
+ confiance. L'histoire de l'Inde antique, surtout dans ses époques
+ les plus anciennes, a d'ailleurs un caractère à part de flottement
+ et de vague chronologique, tenant à l'absence de monuments
+ épigraphiques d'une date élevée, contemporains des événements,
+ avant le règne de Piyadasi Açoka. Il y a encore, et il restera
+ peut-être toujours, une hésitation de plusieurs siècles pour la
+ date des événements les plus considérables, de ceux qui marquent
+ des périodes décisives, comme la vie de Çâkya-Mouni. Ce flottement
+ ne cesse qu'au moment du contact avec les Grecs d'Alexandre, qui
+ constitue pour l'Inde une époque climatérique, comme pour l'Asie
+ antérieure l'ouverture des Guerres Médiques. J'ai été amené ainsi à
+ prendre cette date pour point d'arrêt de mes récits relatifs à
+ l'Inde, les prolongeant de deux cents ans de plus que ceux relatifs
+ aux autres pays, de manière à pouvoir y comprendre, dans les
+ limites de l'incertitude chronologique qu'il comporte, le grand
+ fait de la formation du Bouddhisme, sans lequel ces récits
+ n'eussent pas été suffisamment complets.
+
+ * * * * *
+
+ Il me reste à dire quelques mots de l'illustration qui accompagne
+XXVI cette édition et qui y fournit un commentaire graphique perpétuel.
+ C'est l'exemple si heureusement donné par M. Duruy, dans la
+ monumentale édition qu'il donne en ce moment de son _Histoire des
+ Romains_, qui a inspiré à l'habile et intelligent éditeur, entre
+ les mains de qui est mon livre depuis sa première apparition, d'y
+ joindre de nombreuses figures empruntées aux monuments antiques.
+ Dès qu'il m'a proposé de le faire, j'ai profité avidement de sa
+ bonne volonté, et je crois que l'ouvrage y gagnera beaucoup, qu'il
+ devient par là plus intéressant et plus instructif. Nulle part, en
+ effet, une riche illustration archéologique n'était plus
+ naturellement appelée que dans une histoire puisée toute entière
+ aux sources monumentales. Je n'avais vraiment que l'embarras du
+ choix au milieu de la masse des oeuvres que nous avons aujourd'hui
+ des arts des vieilles civilisations de l'Orient. La difficulté même
+ était de se limiter aux figures qui pouvaient le mieux éclaircir
+ les événements, les moeurs et les religions sans excéder une
+ proportion raisonnable. Ce choix, je l'ai fait moi-même avec tout
+ le soin dont j'étais capable, et j'espère y avoir réussi. Aucune
+ part n'a été laissée à la fantaisie dans l'illustration du livre,
+ et je crois pouvoir dire qu'on n'y trouvera rien d'oiseux ni d'une
+ valeur suspecte. Toutes les gravures ont été empruntées à des
+ monuments d'une authenticité incontestable et autant que possible
+ contemporains des événements auxquels ils se rapportent. Les vues
+ des lieux célèbres dans l'histoire ont été empruntées aux
+ meilleures sources, et dans une bonne moitié des cas, mon
+ expérience personnelle de voyageur ayant visité ces lieux me
+ donnait le moyen de choisir en connaissance de cause les plus
+ exactes. Quant aux cartes insérées dans le texte ou tirées
+ séparément, elles ont toutes été dressées d'après les documents les
+ plus récents et les plus sûrs par M. J. Hansen, dont le nom seul
+ est une garantie.
+
+ En un mot, ici comme en ce qui touche la rédaction même de
+ l'ouvrage, j'ai fait de mon mieux et j'ose espérer que le lecteur
+ voudra bien m'en tenir compte.
+2
+
+
+
+ LIVRE PREMIER
+
+ LES ORIGINES
+
+3
+
+ [Illustration 028]
+
+
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ LE RÉCIT DE LA BIBLE
+
+
+ § 1.--L'ESPÈCE HUMAINE JUSQU'AU DÉLUGE.
+
+ Il n'existe sur l'histoire des premiers hommes et les origines de
+ notre espèce, de récit précis et suivi que celui de l'Écriture
+ Sainte[2]. Ce récit sacré, lors même qu'il n'emprunterait pas une
+ autorité auguste au caractère d'inspiration du livre dans lequel il
+ se trouve, devrait encore, en saine critique, être l'introduction
+ de toute histoire générale; car, considéré à un point de vue
+ purement humain, il contient la plus antique tradition sur les
+ premiers jours de la race des hommes, la seule qui n'ait pas été
+ défigurée par l'introduction de mythes fantastiques, dans lesquels
+ une imagination déréglée s'est donné libre carrière. Les principaux
+4 traits de cette tradition, qui fut originairement commune aux races
+ supérieures de l'humanité et qu'un soin particulier de la
+ Providence fit se conserver plus intacte qu'ailleurs chez le peuple
+ choisi, se reconnaissent, mais altérés, dans les souvenirs des
+ contrées les plus éloignées les unes des autres, et dont les
+ habitants n'ont pas eu de communications historiquement
+ appréciables. Et l'unique fil conducteur qui permette de se guider
+ au milieu du dédale de ces fragments de traditions privés
+ d'enchaînement, est le récit de la Bible. C'est donc lui que
+ l'histoire doit enregistrer tout d'abord, en lui reconnaissant un
+ caractère à part; et de plus il a pour le chrétien une valeur
+ dogmatique, qui permet de l'interpréter conformément aux
+ éclaircissements qu'il reçoit des progrès de la science, mais qui
+ en fait le pivot invariable autour duquel doivent se grouper les
+ résultats des investigations humaines.
+
+ [Note 2: Nous prenons ici le récit biblique tel qu'il nous est
+ parvenu, sous sa forme définitive et complète, sans entrer dans
+ les obscures et délicates questions de la date de cette rédaction
+ définitive et des éléments antérieurs qui ont pu servir à sa
+ formation. C'est au livre de notre histoire qui traitera des
+ Hébreux, que nous nous réservons d'aborder ce problème, qu'il
+ sérait impossible de laisser entièrement de côté dans l'état
+ actuel de la science. Le système auquel s'arrête aujourd'hui
+ l'école critique rationaliste (le dernier état de ses travaux
+ peut être considéré comme résumé sous la forme la plus complète
+ et la plus scientifique dans E. Schrader, _Studien zur Kritik und
+ Erhlärung der Biblischen Urgeschichte_, Zurich, 1863, et A.
+ Kayser, _Das vorexilische Buch der Urgeschichte Israels und seine
+ Erweiterungen_, Strasbourg, 1874) admet dans le style actuel de
+ la Genèse la fusion de deux livrés antérieurs, qualifiés
+ d'_élohiste_ et de _jéhoviste_, d'après la différence du nom qui
+ sert à désigner Dieu dans l'un et dans l'autre, et, par dessus
+ ces deux documents reproduits textuellement, le travail d'un
+ dernier rédacteur qui les a combinés. Bornons-nous à remarquer
+ que ce système lui-même, aussi bien que celui qui a été inauguré
+ par Richard Simon, et qui voit dans la Genèse une collection de
+ fragments traditionnels coordonnés par Moïse ou par tout autre,
+ n'a rien en soi de contradictoire avec le dogme orthodoxe de
+ l'inspiration divine du livre. L'Église a toujours admis que son
+ auteur avait pu mettre en oeuvre, tout en étant guidé par une
+ lumière surnaturelle, des documents antérieurs à lui. Mais dans
+ l'exposé que nous avons à faire des données de la Bible sur les
+ premiers âges, et dans les recherches comparatives auxquelles
+ elles nous donneront lieu, cette distinction des anciennes
+ rédactions importe peu. Qu'elle ait été rédigée en une fois ou à
+ l'aide de la combinaison de récits parallèles qui se complétaient
+ les uns les autres, la tradition biblique est une dans son
+ ensemble et dans son esprit, et la comparaison que l'on peut en
+ faire aujourd'hui avec l'enchaînement que révèlent les lambeaux
+ de la tradition génésiaque de la Chaldée, prouve surabondamment
+ que la construction du dernier rédacteur n'a rien d'artificiel et
+ de forcé. Il est conforme au véritable esprit de la science,
+ aussi bien qu'à l'orthodoxie religieuse, de l'envisager dans sa
+ suite.]
+
+ L'interprétation historique de ce récit offre, du reste, encore de
+ graves difficultés. On a beaucoup discuté, même parmi les
+ théologiens les plus autorisés et les plus orthodoxes, sur le degré
+ de latitude qu'il ouvre à l'exégèse. En bien des points on ne saura
+ sans doute jamais d'une manière absolument précise déterminer dans
+ quelle mesure il faut y admettre l'emploi de la figure et du
+ langage allégorique, qui tient toujours une si grande place dans la
+ Bible. Remarquons-le, du reste, le récit biblique laisse à côté de
+5 lui le champ le plus large ouvert à la liberté des spéculations
+ scientifiques; par les lacunes qu'il présente. Il faut se garder,
+ par respect même pour l'autorité des Livres Saints, d'y chercher ce
+ qu'ils ne contiennent pas et ce qui n'a jamais été dans la pensée
+ de ceux qui les écrivaient sous l'inspiration divine. L'auteur de
+ la Genèse n'a point prétendu faire une histoire complète de
+ l'humanité primitive, surtout au point de vue de la naissance et
+ des progrès de la civilisation matérielle. Il s'est borné à
+ retracer quelques-uns des traits essentiels et principaux de cette
+ histoire; présentés de manière à être à la portée du peuple auquel
+ il s'adressait. Il s'est attaché à mettre en lumière l'enchaînement
+ des patriarches élus de Dieu qui conservèrent au travers des
+ siècles le dépôt de la révélation primitive, et surtout à faire
+ éclater, en opposition avec les monstrueuses cosmogonies des
+ nations dont les Hébreux étaient entourés, les grandes vérités que
+ l'idolâtrie avait obscurcies, la création du monde, tiré du néant
+ par un acte de la volonté et de la toute-puissance divine, l'unité
+ de l'espèce humaine sortie d'un seul couple, la déchéance de notre
+ race et l'origine du mal sur la terre, la promesse d'un rédempteur,
+ enfin l'intervention constante de la Providence dans les affaires
+ de ce monde.
+
+ Le récit de la création elle-même, ses rapports avec les
+ découvertes des sciences naturelles, sont choses qui ne sauraient
+ entrer dans le cadre de notre ouvrage. C'est seulement au moment où
+ Dieu, après avoir créé le monde et tous les êtres qui l'habitent,
+ mit le sceau à son oeuvre en faisant l'homme, que nous devons
+ prendre le récit du premier livre de la Bible, la Genèse, ainsi
+ nommée en Europe d'un mot grec qui signifie _génération_, parce que
+ le livre débute par raconter la formation de l'univers[3].
+
+ [Note 3: En hébreu il est appelé _Bereschith_, d'après les
+ premiers mots qui en ouvrent le récit, «au commencement.»]
+
+ «Dieu dit: «Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance;
+ qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel,
+ sur les animaux, sur toute la terre et sur tout reptile qui se meut
+ à la surface de la terre.»--Dieu créa l'homme à son image; il le
+ créa à l'image de Dieu et il le fit mâle et femelle[4].--Yahveh[5]
+6 Dieu forma l'homme du limon de la terre et lui souffla dans les
+ narines le souffle de la vie, et l'homme fut fait âme vivante[6].»
+
+ [Note 4: _Genes._, I, 26 et 27.]
+
+ [Note 5: La prononciation vulgaire Jehovah au lieu de Yahveh, est
+ le résultat de l'application au nom ineffable de Dieu des
+ voyelles du mot _Adonai_, «le Seigneur,» que les Juifs prononcent
+ au lieu de ce nom quand ils lisent la Bible. Nous discuterons
+ plus tard, quand nous traiterons des Hébreux, la question de
+ savoir si la vraie prononciation antique était Yahoh ou Yahveh;
+ en attendant nous suivons cette dernière forme, généralement
+ admise dans la science.]
+
+ [Note 6: _Genes._, II, 7.]
+
+ Après le récit de la formation du premier couple humain, vient
+ celui de la déchéance. Le père de tous les hommes, Adam (dont le
+ nom dans les langues sémitiques signifie _l'homme_ par excellence),
+ créé par Dieu dans un état d'innocence absolue et de bonheur,
+ désobéit au Seigneur par orgueil dans les délicieux jardins de
+ 'Eden, où il avait été d'abord placé, et cette désobéissance le
+ condamna, lui et sa race, à la peine, à la douleur et à la mort.
+ Dieu l'avait créé pour le travail, dit formellement le livre
+ inspiré, mais ce fut en expiation de sa chute que ce travail devint
+ pénible et difficile; «tu mangeras ton pain à la sueur de ton
+ front,» lui dit le Seigneur, et cette condamnation pèse encore sur
+ tous les hommes.
+
+ Voici comment la Genèse[7] raconte la séduction et la faute dont le
+ poids s'est étendu à toute la descendance de nos premiers pères.
+ «Le serpent était le plus rusé de tous les animaux de la terre que
+ Yahveh Dieu avait faits. Il dit à la femme: «Pourquoi Dieu vous
+ a-t-il ordonné de ne pas manger de tous les arbres du Paradis?»--La
+ femme lui répondit: «Nous pouvons manger du fruit des arbres qui
+ sont dans le Paradis,--mais quant au fruit de l'arbre qui est au
+ milieu du Paradis (l'arbre de la science du bien et du mal), Dieu
+ nous a ordonné que nous n'en mangions pas, de peur que nous en
+ mourions.»--Et le serpent dit à la femme: «Point du tout, vous ne
+ mourrez pas de mort,--mais Dieu sait qu'au jour où vous en aurez
+ mangé, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux,
+ connaissant le bien et le mal.»--La femme donc vit que cet arbre
+ était bon pour se nourrir et qu'il était beau aux yeux et
+ délectable au regard; et elle prit du fruit, et elle en mangea, et
+ elle en donna à son mari, qui en mangea.--Et les yeux de tous deux
+ s'ouvrirent; et ayant vu qu'ils étaient nus, ils tressèrent des
+ feuilles de figuier et s'en firent des ceintures[8].»
+
+ [Note 7: III, 1-7.]
+
+ [Note 8: La gravure placée en tête de ce chapitre, représente la
+ scène de la tentation des premiers humains au jardin de 'Eden,
+ d'après une peinture chrétienne des catacombes de Rome, empruntée
+ au grand ouvrage de Perret.]
+
+ «Prodigieuse et accablante vérité, dit Chateaubriand: _L'homme_
+7 _mourant pour s'être empoisonné avec le fruit de vie_! L'homme
+ perdu pour avoir goûté à l'arbre de la science, pour avoir su trop
+ connaître le bien et le mal! Qu'on suppose toute autre défense de
+ Dieu relative à un penchant quelconque de l'âme, que deviennent la
+ sagesse et la profondeur de l'ordre du Très-Haut? Ce n'est plus
+ qu'un caprice indigne de la Divinité, et aucune moralité ne résulte
+ de la désobéissance d'Adam. Toute l'histoire du monde, au
+ contraire, découle de la loi imposée à notre père... Le secret de
+ l'existence morale et politique des peuples, les mystères les plus
+ profonds du coeur humain sont renfermés dans la tradition de cet
+ arbre admirable et funeste.»
+
+ La Bible n'assigne pas une date précise à la naissance du genre
+ humain, elle ne donne aucun chiffre positif à ce sujet. Elle n'a
+ pas en réalité de chronologie pour les époques initiales de
+ l'existence de l'homme, ni pour celle qui s'étend de la Création au
+ Déluge, ni pour celle qui va du Déluge à la Vocation d'Abraham. Les
+ dates que les commentateurs ont prétendu en tirer sont purement
+ arbitraires et n'ont aucune autorité dogmatique. Elles rentrent
+ dans le domaine de l'hypothèse historique et l'on pourrait énumérer
+ plus de cent manières d'après lesquelles on a essayé de les
+ calculer. Ce que les Livres Saints affirment seulement, et ce que
+ la science démontre d'accord avec eux, c'est que l'apparition de
+ l'homme sur la terre (quelque haute qu'en puisse être la date) est
+ récente par rapport à l'immense durée des périodes géologiques de
+ la création, et que l'antiquité de plusieurs myriades d'années que
+ certains peuples, comme les Égyptiens, les Chaldéens, les Indiens
+ et les Chinois, se sont complaisamment attribuée dans leurs
+ traditions mythologiques, est entièrement fabuleuse.
+
+ Aussi superflue et aussi dénuée de fondement solide que les calculs
+ sur la date de la création de l'homme, serait la tentative de celui
+ qui chercherait à déterminer d'après la Bible le lieu précis où fut
+ le berceau de notre espèce, ainsi que la situation du jardin de
+ 'Eden. La tradition sacrée ne fournit aucune indication précise à
+ cet égard. Les commentateurs les plus savants et les plus
+ orthodoxes des Livres Saints ont laissé la question indécise. Tout
+ nous commande d'imiter leur réserve, et de nous en tenir à
+ l'opinion commune, qui place en Asie l'origine de la première
+ famille humaine et le berceau de toute civilisation.
+
+ Adam et 'Havah (d'où nous avons fait Ève), le premier couple humain
+8 sorti des mains de Dieu, eurent deux fils, Qaïn et Habel[9]. Ils
+ menaient l'un la vie agricole et l'autre la vie pastorale, dont la
+ Bible place ainsi l'origine au début même de l'humanité. Qaïn tua
+ son frère Habel, par jalousie pour les bénédictions dont le
+ Seigneur récompensait sa piété[10]; puis il s'expatria, dans le
+ désespoir de ses remords, et il se retira avec les siens à l'orient
+ de 'Eden, dans la terre de Nod ou de l'exil, où il fonda la
+ première ville, qu'il appela 'Hanoch, du nom de son premier-né[11].
+ Dieu avait créé l'homme avec les dons de l'esprit et du corps qui
+ devaient le mettre en état de remplir le but de son existence, et
+ par conséquent de former des sociétés régulières et civilisées.
+ C'est à la famille de Qaïn que le livre de la Genèse attribue la
+ première invention des arts industriels. De 'Hanoch, fils de Qaïn,
+ y est-il dit, naquit à la quatrième génération, Lemech, qui eut à
+ son tour plusieurs enfants: Yabal, «le père de ceux qui demeurent
+ sous les tentes et des pasteurs»; Youbal, l'inventeur de la
+ musique; Thoubal-qaïn, l'auteur de l'art de fondre et de travailler
+ les métaux; enfin une fille, Nâ'amah[12]. Pour celle-ci, le texte
+ biblique ne fait qu'enregistrer son nom; mais la tradition
+ rabbinique, voulant achever le groupement de toutes les inventions
+ en les rapportant aux enfants de Lemech, raconte que Nâ'amah fut la
+ mère des chanteurs, ou bien que la première elle fila la laine des
+ troupeaux et en tissa des étoffes.
+
+ [Note 9: Ces noms sont significatifs et tirés des langues
+ sémitiques, comme tous ceux que le récit biblique attribue aux
+ premiers ancêtres de notre race; ce sont en réalité de véritables
+ épithètes qualificatives, qui expriment le rôle et la situation
+ de chaque personnage dans la famille originaire. Adam, nous
+ l'avons déjà dit, veut dire _homme_, 'Havah _vie_, «parce qu'elle
+ a été la mère de tous les vivants», dit le texte sacré; Qaïn
+ signifie _la créature, le rejeton_; Habel est le mot qui, dans
+ les plus anciens idiomes sémitiques, exprimait l'idée de _fils_,
+ et s'est conservé en assyrien; enfin Scheth, comme la Bible le
+ dit formellement, est le _substitué_, celui que Dieu accorde à
+ ses parents pour compenser la perte de leur fils bien-aimé.]
+
+ [Note 10: _Genes._, IV, 1-16.]
+
+ [Note 11: _Genes._, IV, 17 et 18.]
+
+ [Note 12: _Genes._, IV, 19-22.]
+
+ La Bible rapporte à Lemech l'origine des sanguinaires habitudes de
+ vengeance qui jouèrent un si grand rôle dans la vie des peuples
+ antiques. «Lemech dit à ses femmes 'Adah et Çillah: «Écoutez ma
+ voix, femmes de Lemech, soyez attentives à mes paroles; j'ai tué un
+ homme parce qu'il m'avait blessé, un jeune homme parce qu'il
+ m'avait fait une plaie.--Qaïn sera vengé soixante-dix fois, et
+ Lemech septante fois sept fois[13].»
+
+ [Note 13: _Genes_, IV, 23 et 24.]
+9
+ Adam eut un troisième fils, nommé Scheth (Seth dans notre Vulgate),
+ et Dieu lui accorda encore un grand nombre d'enfants. Scheth vécut
+ neuf cent douze ans, et eut une nombreuse famille[14], qui, tandis
+ que les autres hommes s'abandonnaient à l'idolâtrie et à tous les
+ vices, conserva précieusement les traditions religieuses de la
+ révélation primitive jusqu'au temps du Déluge, après lequel elle
+ passa dans la race de Schem. Les descendants de Scheth furent
+ Enosch, au temps de qui «l'on commença à invoquer par le nom de
+ Yahveh», Qaïnan, Mahalalel, Yared, 'Hanoch, «qui marcha pendant
+ trois cent soixante-cinq ans dans les voies de Dieu» et fut ravi au
+ ciel, Methouschela'h[15], qui de tous vécut la plus longue vie, neuf
+ cent soixante-neuf ans, Lemech, enfin Noa'h[16], qui fut père de
+ Schem, 'Ham et Yapheth, ou, comme nous avons pris l'habitude de
+ dire, d'après la Vulgate latine, Sem, Cham et Japhet[17]. Chacun
+ d'eux fut la tige d'une postérité nombreuse.
+
+ [Note 14: Sur cette généalogie des descendants de Scheth, voy. le
+ chapitre V de la Genèse.]
+
+ [Note 15: Le Mathusalem de la Vulgate].
+
+ [Note 16: Noé.]
+
+ [Note 17: Il est impossible de ne pas consacrer quelques
+ observations aux généalogies que la Bible fournit pour la période
+ antédiluvienne. Le nom de Enosch, donné comme le fils de Scheth,
+ est en hébreu le synonyme exact de celui d'Adam, il signifie
+ également «l'homme» par excellence. Or, si l'on prend cet Enosch
+ comme point de départ, on trouve pendant six générations les
+ mêmes noms qui se succèdent avec de très légères variantes de
+ forme et une interversion dans la place de deux d'entre eux,
+ d'une part dans la descendance d'Adam par Qaïn, de l'autre, dans
+ celle de Scheth par Enosch. Le parallélisme est singulièrement
+ frappant et tel que l'on serait volontiers porté à croire qu'on a
+ là deux versions d'une même liste originaire. On trouve, en
+ effet:
+
+ _D'un côté_: _De l'autre_:
+
+ Adam. Enosch.
+ | | |
+ Qaïn. Qaïnan.
+ | | |
+ Hanoch. Mahalalel.
+ | | |
+ Yirad. Yared.
+ | | |
+ Metouschaël. 'Hanoch.
+ | | |
+ Lemech. Methouschela'h.
+ |
+ ------------ | |
+ Yabal. Youbal. Thoubalqaïn. Lemech.
+ |
+ Noa'h.
+ |
+ -------------------------
+ Schem. 'Ham. Yapheth.
+
+ La généalogie des Qaïnites se termine par _trois_ chefs de races,
+ fils de Lemech, celle des Enoschides par _trois_ chefs de races,
+ petits-fils de Lemech. Il y a seulement de ce dernier côté
+ insertion d'une génération de plus, celle de Noa'h, entre Lemech
+ et la division de la famille en trois branches.]
+10
+
+ § 2.--LE DÉLUGE.
+
+ «Quand les hommes eurent commencé à se multiplier sur la terre et
+ eurent engendré des filles,--les enfants de Dieu (_benê Elohim_),
+ voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour
+ épouses celles qu'ils choisirent au milieu des autres.--Et Yahveh
+ dit: «Mon esprit ne demeurera pas toujours avec l'homme, car il
+ n'est que chair: et ses jours ne seront plus que de cent vingt
+ ans.»--Et en ce temps il y avait sur la terre des Géants
+ (_Nephilim_), comme aussi quand les enfants de Dieu se furent unis
+ aux filles des hommes et leur donnèrent pour enfants les Héros
+ (_Giborim_), qui sont fameux dans l'antiquité.--Yahveh voyant que
+ la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes
+ les pensées de leur coeur étaient tournées vers le mal en tout
+ temps,--se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre; et il fut
+ touché de douleur au fond de son coeur.--Et Yahveh dit:
+ «J'exterminerai de dessus la terre l'homme que j'ai créé[18].»
+
+ [Note 18: _Genes._, VI, 1-7.]
+
+ Seul, le juste Noa'h, descendant de Scheth, trouva grâce devant
+ Dieu. L'Éternel lui fit bâtir une arche dans laquelle il s'enferma
+ avec les siens et sept couples de tous les animaux, purs et impurs,
+ puis le déluge commença.
+
+ «Dans la six-centième année de la vie de Noa'h, au second mois, le
+ dix-septième jour du mois, toutes les sources du grand abîme
+ jaillirent et les cataractes du ciel furent ouvertes;--et la pluie
+ tomba sur la terre quarante jours et quarante nuits.--Ce même jour,
+ Noa'h entra dans l'arche; et Schem, 'Ham et Yapheth, ses fils, sa
+ femme et les trois femmes de ses fils avec lui,--eux et tout animal
+ suivant son espèce, tout bétail et tout ce qui se meut sur la
+ terre, toutes sortes de volatiles, tout oiseau ailé, chacun selon
+ son espèce,--entrèrent auprès de Noa'h dans l'arche, un couple de
+ toute chair ayant souffle de vie.--Les arrivants étaient mâle et
+ femelle de chaque créature, comme Dieu l'avait ordonné; et ensuite
+ Yahveh ferma (l'arche) sur Noa'h.
+
+ Le déluge était depuis quarante jours sur la terre, quand les eaux
+ s'accrurent et soulevèrent l'arche, de sorte qu'elle fut enlevée de
+ dessus la terre.--Les eaux se renforçaient et s'augmentaient
+ beaucoup sur la terre, et l'arche était portée sur les eaux.--Les
+ eaux se renforcèrent énormément sur la terre, et toutes les
+11 montagnes sous les cieux furent couvertes.--Les eaux s'élevèrent de
+ quinze coudées au-dessus des montages qu'elles couvraient;--et
+ toute chair qui se meut sur la terre, oiseaux, bétail, animaux et
+ reptiles rampant sur la terre, périt, ainsi que toute la race des
+ hommes.--Tout ce qui avait dans ses narines le souffle de la vie,
+ tout ce qui se trouvait sur le sol, mourut.--Ainsi fut détruite
+ toute créature qui se trouvait sur la terre; depuis l'homme
+ jusqu'aux animaux, aux reptiles et aux oiseaux du ciel, tout fut
+ anéanti sur la terre. Il né resta que Noa'h et ce qui était avec
+ lui dans l'arche.--Et les eaux occupèrent la terre pendant cent
+ cinquante jours[19].»
+
+ [Note 19: _Genes_., VII, 11-24.]
+
+ Il y a quelques remarques d'une importance capitale à faire sur ce
+ récit. La distinction des animaux _purs et impurs_ prouve que les
+ espèces enfermées dans l'arche ne comprenaient que les animaux
+ utiles à l'homme et susceptibles de jouer le rôle de ses serviteurs
+ domestiques, car c'est seulement à ceux-là que s'appliquent chez
+ les Hébreux la division dans ces deux classes. Le mode suivant
+ lequel s'opéra le déluge, qu'il faut absolument distinguer du fait
+ lui-même, est présenté suivant les notions grossières de la
+ physique des contemporains du rédacteur de la Genèse, et c'est ici
+ le cas d'appliquer les sages paroles d'un des théologiens
+ catholiques les plus éminents de l'Allemagne, le docteur Reusch[20]:
+ «Dieu a donné aux écrivains bibliques une lumière surnaturelle;
+ mais cette lumière surnaturelle n'avait pour but, comme la
+ révélation en général, que la manifestation des vérités
+ religieuses, et non la communication d'une science profane; et nous
+ pouvons, sans violer les droits que les écrivains sacrés ont à
+ notre vénération, sans affaiblir le dogme de l'inspiration,
+ accorder franchement que dans les sciences profanes, et
+ conséquemment aussi dans les sciences physiques, ils ne se sont
+ point élevés au-dessus de leurs contemporains, que même ils ont
+ partagé les erreurs de leur époque et de leur nation..... Par la
+ révélation Moïse ne fut point élevé, pour ce qui regarde la
+ science, au-dessus du niveau intellectuel de son temps; de plus,
+ rien ne nous prouve qu'il ait pu s'y élever par l'étude et par ses
+ réflexions personnelles.»
+
+ [Note 20: _La Bible et la Nature_, trad. française, p. 27.]
+
+ Enfin les termes dont s'est servi le rédacteur du texte sacré
+ doivent être scrupuleusement notés, car ils peuvent avoir une large
+ influence sur la manière dont on interprétera ce texte. Il y a deux
+ mots en hébreu pour désigner la terre: _ereç_, dont le sens est
+12 susceptible à la fois de l'acception la plus large et de
+ l'acception la plus restreinte de l'idée, et que la Bible emploie
+ toujours lorsqu'il s'agit de l'ensemble du globe terrestre;
+ _adamah_, qui n'a jamais qu'une acception restreinte et signifie la
+ terre cultivée, habitée, une région, un pays. C'est le second qui
+ est employé lorsqu'il est dit que les eaux du déluge couvrirent
+ toute la surface de la terre. Aussi depuis longtemps déjà les
+ interprètes autorisés ont-ils admis que rien dans le récit biblique
+ n'obligeait à entendre l'universalité du cataclysme comme
+ s'étendant à autre chose qu'à la région terrestre, alors habitée
+ par les hommes. Encore examinerons-nous plus loin s'il n'y à pas
+ possibilité de la restreindre davantage.
+
+ [Illustration 037: Le mont Ararat.]
+
+ «Dieu se souvint de Noa'h, de tous les animaux et de tout le bétail
+ qui étaient avec lui dans l'arche; il fit passer un vent sur la
+ terre, et les eaux diminuèrent.--Les sources de l'abîme et les
+ cataractes du ciel se refermèrent, et la pluie ne tomba plus du
+ ciel.--Les eaux se retirèrent de dessus la terre, allant et venant,
+ et les eaux commencèrent à diminuer après cent cinquante jours.--Et
+13 l'arche reposa sur les montagnes rat, le septième mois, au
+ dix-septième jour.--Les eaux allaient en baissant jusqu'au dixième
+ mois; le premier jour du dixième mois, les sommets des montagnes
+ furent visibles.--Au bout de quarante jours. Noa'h ouvrit la
+ fenêtre qu'il avait faite à l'arche,--et il envoya dehors le
+ corbeau, qui sortit, allant et rentrant jusqu'à ce que le sol fût
+ entièrement desséché.--Noa'h envoya ensuite la colombe, afin de
+ voir si les eaux avaient baissé sur la terre;--mais elle ne trouva
+ pas où poser son pied et elle revint à l'arche, car il y avait
+ encore de l'eau sur toute la terre. Noa'h étendit la main, la prit
+ et la rentra dans l'arche.--Il attendit encore sept autres jours,
+ et il lâcha de nouveau la colombe.--Elle revint auprès de lui vers
+ le soir, et voilà qu'une feuille arrachée d'un olivier était dans
+ son bec; alors Noa'h comprit que les eaux s'étaient retirées de la
+ terre.--Il attendit encore sept autres jours, et il lâcha une
+ dernière fois la colombe, qui alors ne revint plus auprès de lui.
+
+ [Illustration 038: Noa'h et sa famille dans l'arche[1].]
+
+ [Note 1: Sarcophage des premiers siècles chrétiens, à Trêves.
+ Noa'h et sa famille sont, avec les animaux, dans l'arche, figurée
+ comme un coffre carré. La colombe revient en voiant avec le
+ rameau d'olivier, le corbeau piétine à terre, hors de l'arche.]
+
+ «Dans la six cent unième année de Noa'h, le premier jour du premier
+ mois, les eaux avaient disparu de dessus la terre; Noa'h enleva la
+ toiture de l'arche et vit que la surface de la terre était
+ séchée.--Et Dieu parla à Noa'h et dit:--«Sors de l'arche, toi, ta
+14 femme, tes fils et les femmes de tes fils avec toi.--Toute espèce
+ d'animal qui est avec toi, oiseaux, quadrupèdes et reptiles rampant
+ sur la terre, fais-la aussi sortir; qu'ils se perpétuent, croissent
+ et multiplient sur la terre.»--Et Noa'h sortit avec ses fils, sa
+ femme et les femmes de ses fils;--et tout animal, tout bétail, tout
+ oiseau et tout ce qui rampe sur la terre sortit de l'arche, selon
+ son espèce.--Noa'h construisit un autel à Yahveh; il prit de toute
+ espèce d'animaux purs et de toute espèce d'oiseaux purs, et il les
+ offrit en holocauste sur l'autel.--Yahveh en sentit l'odeur
+ agréable et dit en son coeur: «Je ne maudirai pas encore une fois
+ la terre à cause de l'homme, car l'instinct du coeur de l'homme est
+ mauvais dès sa jeunesse; je ne frapperai plus de nouveau tout ce
+ qui vit, comme j'ai fait;--tout le temps que durera la terre, les
+ semailles, la moisson, le froid, le chaud, l'été, l'hiver, le jour
+ et la nuit, ne s'arrêteront pas[21].»
+
+ Dieu fit alors apparaître son arc dans le ciel, en signe de
+ l'alliance qu'il contractait avec la race humaine[22].
+
+ «Noa'h commença à devenir un agriculteur et il planta la vigne.--Il
+ en but le vin, s'enivra et découvrit sa nudité sous sa
+ tente.--'Ham, ayant vu la honte de son père, se hâta de le raconter
+ à ses frères qui étaient dehors.--Schem et Yapheth prirent une
+ couverture qu'ils posèrent sur leurs épaules, et allant à reculons
+ ils couvrirent la honte de leur père, le visage détourné pour ne
+ pas voir la honte de leur père.» A son réveil, Noa'h, apprenant le
+ manque de respect de 'Ham, le maudit dans la personne de son fils
+ Kena'an[23]. Noa'h vécut encore trois cent cinquante ans après le
+ déluge; il en avait neuf cent cinquante, quand il mourut[24].
+
+ [Note 21: _Genes._, VIII, 1-22.]
+
+ [Note 22: _Genes._, IX, 1-17.]
+
+ [Note 23: _Genes._, IX, 20-27.]
+
+ [Note 24: _Genes._, IX, 28 et 29.]
+
+
+ § 3.--DISPERSION DES PEUPLES.
+
+ La famille de Noa'h se multiplia rapidement; mais, à partir de
+ cette époque, la vie des hommes fut abrégée de beaucoup et ne
+ dépassa plus, en général, la moyenne actuelle. Schem pourtant (et
+ probablement aussi ses frères) vécut encore durant plusieurs
+15 siècles[25], et, d'après le témoignage de l'Écriture Sainte (au XIe
+ chapitre de la Genèse), la famille où naquit Abraham put, jusqu'au
+ temps de ce patriarche, grâce sans doute aux sobres habitudes de la
+ vie patriarcale, dépasser de beaucoup la vie ordinaire des humains
+ d'alors[26].
+
+ [Note 25: Six cents ans.]
+
+ [Note 26: Voici, en effet, la durée de vie que l'on prête aux
+ patriarches intermédiaires entre Schem et Abraham:
+
+ Texte hébreu. Texte samaritain. Version des
+ Septante.
+
+ Arphakschad 338 ans. 438 ans. 538 ans.
+ Qaïnan " " 460
+ Schéla'h. 433 433 536
+ 'Eber 464 404 567
+ Pheleg 239 239 339
+ Re'ou 239 239 342
+ Seroug 230 230 330
+ Na'hor 148 148 198
+ Tera'h 205 145 205]
+
+ «Toute la terre n'avait qu'une seule langue et les mêmes
+ paroles.--Partis de l'Orient, ils (les hommes) trouvèrent une
+ plaine dans le pays de Schine'ar, et ils y habitèrent.--Ils se
+ dirent entre eux: «Venez, faisons des briques et cuisons-les au
+ feu.» Et ils prirent des briques comme pierres et l'argile leur
+ servit de mortier.--Ils dirent: «Venez, bâtissons-nous une ville et
+ une tour dont le sommet monte jusqu'au ciel; rendons notre nom
+ célèbre, car peut-être serons-nous dispersés sur toute la
+ terre.»--Yahveh descendit pour voir la tour et la ville que
+ bâtissaient les enfants d'Adam,--et Yahveh dit: «Voici, c'est un
+ seul peuple et un même langage à tous; c'est leur première
+ entreprise, et ils n'abandonneront pas leurs pensées jusqu'à ce
+ qu'ils les aient réalisées.--Eh bien! descendons, et confondons-y
+ leur langage, de façon que l'un ne comprenne plus la parole de
+ l'autre.»--Et Yahveh les dispersa de cet endroit sur la surface de
+ toute la terre; alors ils cessèrent de bâtir la ville.--C'est
+ pourquoi on la nomma _Babel_ (c'est-à-dire «confusion»), car Yahveh
+ y confondit le langage de toute la terre, et de là Yahveh les
+ dispersa sur toute la surface de la terre[27].»
+
+ [Note 27: _Genes._, XI, 1-9.]
+
+ Un passage de l'Écriture, qui a fort exercé la sagacité des
+ commentateurs, dit que le quatrième descendant de Schem «fut nommé
+ Pheleg («division, partage») parce qu'en son temps la terre fut
+ divisée[28].» Nombre d'interprètes ont cherché à en déduire cette
+ conséquence que, dans la tradition conservée par le livre de la
+ Genèse, la confusion des langues et la dispersion générale des
+16 peuples avaient eu lieu quatre générations après les fils de Noa'h
+ et cinq avant Abraham. En réalité le texte ne l'implique
+ aucunement; l'explication la plus naturelle et la plus probable de
+ la phrase que nous avons citée, la rapporte à la division en deux
+ branches du rameau spécial de la descendance de Schem d'où
+ sortirent les Hébreux, division que la généalogie biblique
+ enregistre en effet en ce moment. La Bible ne précise aucune époque
+ pour le grand fait dont elle place le théâtre à Babel. De plus,
+ rien dans son texte n'interdit de penser que quelques familles
+ s'étaient déjà séparées antérieurement de la masse des descendants
+ de Noa'h, et s'en étaient allées au loin former des colonies en
+ dehors du centre commun, où le plus grand nombre des familles
+ destinées à repeupler la terre demeuraient encore réunies.
+
+ [Note 28: _Genes._, X, 25.]
+17
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ TRADITIONS PARALLÈLES AU RÉCIT BIBLIQUE[29].
+
+
+ § 1.--LA CRÉATION DE L'HOMME.
+
+ Le récit biblique, que nous avons résumé dans le chapitre
+ précédent, n'est pas un récit isolé, sans rapports avec les
+ souvenirs des autres peuples, et qui ne s'est produit que sous la
+ plume de l'auteur de la Genèse. C'est au contraire, nous l'avons
+ déjà dit, la forme la plus complète d'une grande tradition
+ primitive, remontant aux âges les plus vieux de l'humanité, qui a
+ été à l'origine commune à des races et à des peuples très divers,
+ et qu'en se dispersant sur la surface de la terre ces races ont
+ emportée avec elles. En racontant cette histoire, l'écrivain sacré
+ a fidèlement reproduit les antiques souvenirs qui s'étaient
+ conservés d'âge en âge chez les patriarches; il a rempli ce rôle de
+ rapporteur des traditions, éclairé par les lumières de
+ l'inspiration, en rendant aux faits leur véritable caractère, trop
+ souvent obscurci ailleurs par le polythéisme et l'idolâtrie, mais,
+ comme l'a dit saint Augustin, sans se préoccuper de faire des
+ Hébreux un peuple de savants, pas plus en histoire ancienne qu'en
+ physique et en géologie.
+
+ [Note 29: Ce chapitre est un résumé de l'ouvrage que nous avons
+ publié sous le titre de: _Les origines de l'histoire d'après la
+ Bible et les traditions des peuples orientaux_ (Paris, 1880).
+ Nous y renvoyons le lecteur désireux d'avoir au complet le
+ développement et les preuves des faits énoncés dans les pages qui
+ vont suivre.]
+
+ Nous allons maintenant rechercher chez les différents peuples de
+ l'antiquité les débris épars de cette tradition primitive, dont la
+ narration de la Bible nous a montré l'enchaînement. Nous en
+ retrouverons ici et là tous les traits essentiels, même ceux où il
+ est difficile de prendre la tradition au pied de la lettre et où
+ l'on est autorisé à penser qu'elle avait revêtu un caractère
+ allégorique et figuré. Mais cette recherche présente des écueils;
+ il est nécessaire de s'y imposer des règles sévères de critique.
+ Autrement on serait exposé à prendre, comme l'ont fait quelques
+ défenseurs plus zélés qu'éclairés de l'autorité des Écritures, pour
+ des narrations antiques et séparées, coïncidant d'une manière
+18 frappante avec le récit biblique, des légendes dues à une
+ communication plus ou moins directe, à une sorte d'infiltration de
+ ce récit. Il faut donc avant tout, et pour plus de sûreté; laisser
+ de côté tout ce qui appartient à des peuples sur les souvenirs
+ desquels on puisse admettre une influence quelconque de
+ prédications juives, chrétiennes ou même musulmanes. Il importe de
+ s'attacher exclusivement aux traditions dont on peut établir
+ l'antiquité et qui s'appuient sur de vieux monuments écrits
+ d'origine indigène.
+
+ Entre toutes ces traditions, celle qui offre avec les récits des
+ premiers chapitres de la Genèse la ressemblance la plus étroite, le
+ parallélisme le plus exact et le plus suivi, est celle que
+ contenaient les livres sacrés de Babylone et de la Chaldée.
+ L'affinité que nous signalons, et que l'on verra se développer dans
+ les pages qui vont suivre, avait déjà frappé les Pères de l'Église,
+ qui ne connaissaient la tradition chaldéenne que par l'ouvrage de
+ Bérose, prêtre de Babylone, qui, sous les premiers Séleucides,
+ écrivit en grec l'histoire de son pays depuis les origines du
+ monde; elle se caractérise encore plus, maintenant que la science
+ moderne est parvenue à déchiffrer quelques lambeaux, conservés
+ jusqu'à nous, des livres qui servaient de fondement à
+ l'enseignement des écoles sacerdotales sur les rives de l'Euphrate
+ et du Tigre. Mais il faut remarquer qu'au témoignage de la Bible
+ elle-même, la famille d'où sortit Abraham vécut longtemps mêlée aux
+ Chaldéens, que c'est de la ville d'Our en Chaldée qu'elle partit
+ pour aller chercher une nouvelle patrie dans le pays de Kena'an.
+ Rien donc de plus naturel et de plus vraisemblable que d'admettre
+ que Téra'hites apportèrent avec eux de la contrée d'Our un récit
+ traditionnel sur la création du monde et sur les premiers jours de
+ l'humanité, étroitement apparenté à celui des Chaldéens eux-mêmes.
+ De l'un comme de l'autre côté, la formation du monde est l'oeuvre
+ des sept jours, les diverses créations s'y succèdent dans le même
+ ordre; le déluge, la confusion des langues et la dispersion des
+ peuples sont racontés d'une façon presque absolument identique. Et
+ cependant un esprit tout opposé anime les deux récits. L'un respire
+ un monothéisme rigoureux et absolu, l'autre un polythéisme
+ exubérant. Un véritable abîme sépare les deux conceptions
+ fondamentales de la cosmogonie babylonienne et de la cosmogonie
+ biblique, malgré les plus frappantes ressemblances dans la forme
+ extérieure. Chez les Chaldéens nous avons la matière éternelle
+ organisée par un ou plusieurs démiurges qui émanent de son propre
+ sein, dans la Bible l'univers créé du néant par la toute-puissance
+19 d'un Dieu purement spirituel. Pour donner au vieux récit que l'on
+ faisait dans les sanctuaires de la Chaldée ce sens tout nouveau,
+ pour le transporter des conceptions du panthéisme le plus matériel
+ et le plus grossier dans la lumière de la vérité religieuse, il a
+ suffi au rédacteur de la Genèse d'ajouter au début de tout, avant
+ la peinture du chaos, par laquelle commençaient les cosmogonies de
+ la Chaldée et de la Phénicie, ce simple verset: «Au commencement
+ Dieu créa le ciel et la terre.» Dès lors l'acte libre du créateur
+ spirituel est placé avant l'existence même du chaos, que le
+ panthéisme païen croyait antérieur à tout; ce chaos, premier
+ principe pour les Chaldéens, et d'où les dieux eux-mêmes étaient
+ sortis, devient une création que l'Éternel fait apparaître dans le
+ temps.
+
+ Dans l'état actuel des connaissances, maintenant que nous pouvons
+ établir une comparaison entre le récit chaldéen et le récit
+ biblique, il ne semble plus y avoir que deux opinions possibles
+ pour expliquer leur relation réciproque, et ces deux opinions
+ peuvent être acceptées l'une et l'autre sans s'écarter du respect
+ dû à l'Écriture Sainte. Elles laissent encore à la révélation et à
+ l'inspiration divine une part assez large pour satisfaire aux
+ exigences de la plus rigoureuse orthodoxie, bien qu'elles écartent
+ l'idée d'une sorte de dictée surnaturelle du texte sacré, qui n'a
+ jamais, du reste, été enseignée dogmatiquement. Ou bien l'on
+ considérera la Genèse comme une édition expurgée de la tradition
+ chaldéenne, où le rédacteur inspiré a fait pénétrer un esprit
+ nouveau, tout en conservant les lignes essentielles, et d'où il a
+ soigneusement banni toutes les erreurs du panthéisme et du
+ polythéisme. Ou bien l'on verra dans la narration de la Bible et
+ dans celle du sacerdoce de la Chaldée deux formes divergentes du
+ même rameau de la tradition primitive, qui, partant d'un fond
+ commun, reflètent dans leurs différences le génie de deux peuples
+ et de deux religions, une disposition spéciale de la Providence
+ ayant permis que chez les Téra'hites ces vieux récits, en partie
+ symboliques et figurés, se soient maintenus à l'abri du mélange
+ impur qui les entachait chez les peuplés d'alentour. Nous ne nous
+ reconnaissons pas autorité pour prononcer en faveur de l'une ou de
+ l'autre de ces deux opinions, entre lesquelles nous laissons le
+ choix au lecteur.
+
+ * * * * *
+
+ En général, dans les idées des peuples anciens, l'homme est
+ considéré comme autochthone ou né de la terre qui le porte. Et le
+ plus souvent, dans les récits qui ont trait à sa première
+ apparition, nous ne trouvons pas trace de la notion qui le fait
+20 créer par l'opération toute-puissante d'un dieu personnel et
+ distinct de la matière primordiale. Les idées fondamentales de
+ panthéisme et d'émanatisme, qui étaient la base des religions
+ savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, permettaient de
+ laisser dans le vague l'origine et la production des hommes. On les
+ regardait comme issus, ainsi que toutes les choses, de la substance
+ même de la divinité, confondue avec le monde; ils en sortaient
+ spontanément, par le développement de la chaîne des émanations, non
+ par un acte libre et déterminé de la volonté créatrice, et on
+ s'inquiétait peu de définir autrement que sous une forme symbolique
+ et mythologique le _comment_ de l'émanation, qui avait lieu par un
+ véritable fait de génération spontanée.
+
+ [Illustration 045: Le dieu Khnoum formant l'oeuf de l'univers sur
+ le tour à potier[1].]
+
+ [Note 1: D'après un bas-relief du grand temple de Philæ.]
+
+ «Du vent Colpias et de son épouse Baau (le chaos), dit un des
+ fragments de cosmogonie phénicienne, traduits en grec, qui nous
+ sont parvenus sous le nom de Sanchoniathon, naquit le couple humain
+ et mortel de Protogonos (_Adam Qadniôn_) et d'Æon (_Havah_), et Æon
+ inventa de manger le fruit de l'arbre. Ils eurent pour enfants
+ Génos et Généa, qui habitèrent la Phénicie, et, pressés par les
+ chaleurs de l'été, commencèrent à élever leurs mains vers le Soleil,
+21 le considérant comme le seul dieu seigneur du ciel, ce que l'on
+ exprime par le nom de Beelsamen.» Dans un autre fragment des mêmes
+ cosmogonies, il est question de la naissance de «l'autochthone issu
+ de la terre,» d'où descendent les hommes. Les traditions de la
+ Libye faisaient «sortir des plaines échauffées par le soleil
+ Iarbas, le premier des humains, qui se nourrit des glands doux du
+ chêne.» Dans les idées des Égyptiens, «le limon fécondant abandonné
+ par le Nil, sous l'action vivifiante de l'échauffement des rayons
+ solaires, avait fait germer les corps des hommes.» La traduction de
+ cette croyance sous une forme mythologique faisait émaner les
+ humains de l'oeil du dieu Râ-Harmakhou, c'est-à-dire du soleil.
+ L'émanation qui produit ainsi la substance matérielle des hommes
+ n'empêche pas, du reste, une opération démiurgique postérieure pour
+ achever de les former et pour leur communiquer l'âme et
+ l'intelligence. Celle-ci est attribuée à la déesse Sekhet pour les
+ races asiatiques et septentrionales, à Horus pour les nègres. Quant
+ aux Égyptiens, qui se regardaient comme supérieurs à toutes les
+ autres races, leur formateur était le démiurge suprême, Khnoum, et
+ c'est de cette façon que certains monuments le montrent pétrissant
+ l'argile pour en faire l'homme sur le même tour à potier, où il a
+ formé l'oeuf primordial de l'univers.
+
+ [Illustration 046: L'homme formé par le dieu Khnoum et doué de la
+ vie[1].]
+
+ [Note 1: D'après un bas relief du temple d'Esneh.
+
+ Deux petits personnages humains, dont l'un portant au front le
+ serpent uræus, insigne de la royauté, sont debout sur le tour à
+ potier, où ils viennent d'être formés par le dieu Khnoum, à tête
+ de bélier. Une déesse présente à leurs narines la croix ansée,
+ emblème de la vie.]
+22
+ Présentée ainsi, la donnée égyptienne se rapproche d'une manière
+ frappante de celle de la Genèse, où Dieu «forme l'homme du limon de
+ la terre.» Au reste, l'opération du modeleur fournissait le moyen
+ le plus naturel de représenter aux imaginations primitives l'action
+ du créateur ou du démiurge sous une forme sensible. Et c'est ainsi
+ que chez beaucoup de peuples encore sauvages on retrouve la même
+ notion de l'homme façonné avec la terre par la main du créateur.
+ Dans la cosmogonie du Pérou, le premier homme, créé par la
+ toute-puissance divine, s'appelle _Alpa camasca_, «terre animée.»
+ Parmi les tribus de l'Amérique du Nord, les Mandans racontaient que
+ le Grand-Esprit forma deux figures d'argile, qu'il dessécha et
+ anima du souffle de sa bouche, et dont l'un reçut le nom de
+ _premier homme_, et l'autre celui de _compagne_. Le grand dieu de
+ Tahiti, Taeroa, forme l'homme avec de la terre rouge; et les Dayaks
+ de Bornéo, rebelles à toutes les influences musulmanes, se
+ racontent de génération en génération que l'homme a été modelé avec
+ de la terre.
+
+ N'insistons pas trop, d'ailleurs, sur cette dernière catégorie de
+ rapprochements, où il serait facile de s'égarer, et tenons-nous à
+ ceux que nous offrent les traditions sacrées des grands peuples
+ civilisés de l'antiquité. Le récit cosmogonique chaldéen, spécial à
+ Babylone, que Bérose avait mis en grec, se rapproche beaucoup de ce
+ que nous lisons dans le chapitre II de la Genèse; là encore l'homme
+ est formé de limon à la manière d'une statue. «Bélos (le démiurge
+ Bel-Maroudouk), voyant que la terre était déserte, quoique fertile,
+ se trancha sa propre tête, et les autres dieux, ayant pétri le sang
+ qui en coulait avec la terre, formèrent les hommes, qui, pour cela,
+ sont doués d'intelligence et participent de la pensée divine[30], et
+ aussi les animaux qui peuvent vivre au contact de l'air.» Avec la
+ différence d'une mise en scène polythéiste d'une part, strictement
+ monothéiste de l'autre, les faits suivent ici exactement le même
+ ordre que dans la narration du chapitre II du premier livre du
+ Pentateuque. La terre déserte[31] devient fertile[32]; alors l'homme
+ est pétri d'une argile dans laquelle l'âme spirituelle et le
+23 souffle vital sont communiqués[33].
+
+ [Note 30: Les Orphiques, qui avaient tant emprunté à l'Orient,
+ admettaient pour l'origine des hommes la notion qu'ils
+ descendaient des Titans. Et ils disaient que la partie
+ immatérielle de l'homme, son âme, provenait du sang du jeune dieu
+ Dionysos Zagreus, que ces Titans avaient mis en pièces, et dont
+ ils avaient en partie dévoré les membres.]
+
+ [Note 31: _Genes_., II, 5.]
+
+ [Note 32: _Genes_., II, 6.]
+
+ [Note 33: II, 7.]
+
+ Un jeune savant anglais, doué du génie le plus pénétrant et qui,
+ dans une carrière bien courte, terminée brusquement par la mort, a
+ marqué sa trace d'une manière ineffaçable parmi les assyriologues,
+ George Smith, a reconnu parmi les tablettes d'argile couvertes
+ d'écriture cunéiforme, et provenant de la bibliothèque palatine de
+ Ninive, que possède le Musée Britannique, les débris d'une sorte
+ d'épopée cosmogonique, de Genèse assyro-babylonienne, où était
+ racontée l'oeuvre des sept jours. Chacune des tablettes dont la
+ réunion composait cette histoire, portait un des chants du poème,
+ un des chapitres du récit, d'abord la génération des dieux issus du
+ chaos primordial, puis les actes successifs de la création, dont la
+ suite est la même que dans le chapitre Ier de la Genèse, mais dont
+ chacun est attribué à un dieu différent. Cette narration paraît
+ être de rédaction proprement assyrienne. Car chacune des grandes
+ écoles sacerdotales, dont on nous signale l'existence dans le
+ territoire de la religion chaldéo-assyrienne, semble avoir eu sa
+ forme particulière de la tradition cosmogonique; le fonds était
+ partout le même, mais son expression mythologique variait
+ sensiblement.
+
+ Le récit de la formation de l'homme n'est malheureusement pas
+ compris dans les fragments jusqu'ici reconnus de la Genèse
+ assyrienne. Mais nous savons du moins d'une manière positive que
+ celui des immortels qui y était représenté comme «ayant formé de
+ ses mains la race des hommes,» comme «ayant formé l'humanité pour
+ être soumise aux dieux,» était Êa, le dieu de l'intelligence
+ suprême, le maître de toute sagesse, le «dieu de la vie pure,
+ directeur de la pureté,» «celui qui vivifie les morts,» «le
+ miséricordieux avec qui existe la vie.» C'est ce que nous apprend
+ une sorte de litanie de reconnaissance, qui nous a été conservée
+ sur le lambeau d'une tablette d'argile, laquelle faisait peut-être
+ partie de la collection des poèmes cosmogoniques. Un des titres les
+ plus habituels de Êa est celui de «seigneur de l'espèce humaine;»
+ il est aussi plus d'une fois question, dans les documents religieux
+ et cosmogoniques, des rapports entre ce dieu et «l'homme qui est sa
+ chose.»
+
+ * * * * *
+
+ Chez les Grecs, une tradition raconte que Prométhée, remplissant
+24 l'office d'un véritable démiurge en sous-ordre, a formé l'homme en
+ le modelant avec de l'argile, les uns disent à l'origine des
+ choses, les autres après le déluge de Deucalion et la destruction
+ d'une première humanité. Cette légende a joui d'une grande
+ popularité à l'époque romaine, et elle a été alors plusieurs fois
+ retracée sur les sarcophages. Mais elle semble être le produit
+ d'une introduction d'idées étrangères, car on n'en trouve pas de
+ trace aux époques plus anciennes. Dans la poésie grecque vraiment
+ antique, Prométhée n'est pas celui qui a formé les hommes, mais
+ celui qui les a animés et doués d'intelligence en leur communiquant
+ le feu qu'il a dérobé au ciel, par un larcin dont le punit la
+ vengeance de Zeus. Telle est la donnée du _Prométhée_ d'Eschyle, et
+ c'est ce que nous donne à lire encore, à une époque plus ancienne,
+ le poème d'Hésiode: _Les travaux et les jours_. Quant à la
+ naissance même des premiers humains, produits sans avoir eu de
+ pères, les plus vieilles traditions grecques, qui trouvaient déjà
+ des sceptiques au temps où furent composées les poésies décorées du
+ nom d'Homère, les faisaient sortir spontanément, ou par une action
+ volontaire des dieux, de la terre échauffée ou bien du tronc éclaté
+ des chênes. Cette dernière origine était aussi celle que leur
+ attribuaient les Italiotes. Dans la mythologie scandinave, les
+ dieux tirent les premiers humains du tronc des arbres, et la même
+ croyance existait chez les Germains. On en observe des vestiges
+ très formels dans les Vêdas ou recueils d'hymnes sacrés de l'Inde,
+ et nous allons encore la trouver avec des particularités fort
+ remarquables, chez les Iraniens de la Bactriane et de la Perse.
+
+ [Illustration 049a: Prométhée formant l'homme[1].]
+
+ [Note 1: Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite. Prométhée
+ modèle l'homme en argile à la façon d'un sculpteur. Minerve
+ assiste à son travail, comme déesse des arts et de
+ l'intelligence. Voy. plus loin, p. 36, un sarcophage du Musée du
+ Capitole, qui retrace le même sujet avec plus de développement.]
+
+ [Illustration 049b: Prométhée dérobant le feu céleste[2].]
+
+ [Note 2: Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite.]
+25
+ * * * * *
+
+ La religion de Zarathoustra (Zoroastre) est la seule, parmi les
+ religions savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, qui rapporte
+ la création à l'opération libre d'un dieu personnel, distinct de la
+ matière primordiale. C'est Ahouramazda, le dieu bon et grand, qui a
+ créé l'univers et l'homme en six périodes successives, lesquelles,
+ au lieu d'embrasser seulement une semaine, comme dans la Genèse,
+ forment par leur réunion une année de 365 jours; l'homme est l'être
+ par lequel il a terminé son oeuvre. Le premier des humains, sorti
+ sans tache des mains du créateur, est appelé Gayômaretan, «vie
+ mortelle!» Les Écritures les plus antiques, attribuées au prophète
+ de l'Iran, bornent ici leurs indications; mais nous trouvons une
+ histoire plus développée des origines de l'espèce humaine dans le
+ livre intitulé _Boundehesch_, consacré à l'exposition d'une
+ cosmogonie complète. Ce livre est écrit en langue pehlevie, et non
+ plus en zend comme ceux de Zarathoustra; la rédaction que nous en
+ possédons est postérieure à la conquête de la Perse par les
+ Musulmans. Malgré cette date récente, il relate des traditions dont
+ tous les savants compétents ont reconnu le caractère antique et
+ nettement indigène.
+
+ D'après le _Boundehesch_, Ahouramazda achève sa création en
+ produisant à la fois Gayômaretan, l'homme type, et le taureau type,
+ deux créatures d'une pureté parfaite, qui vivent d'abord 3,000 ans
+ sur la terre, dans un état de béatitude et sans craindre de maux
+ jusqu'au moment où Angrômainyous, le représentant du mauvais
+ principe, commence à faire sentir sa puissance dans le monde.
+ Celui-ci frappe d'abord de mort le taureau type; mais du corps de
+ sa victime naissent les plantes utiles et les animaux qui servent à
+ l'homme. Trente ans après, c'est au tour de Gayômaretan de périr
+ sous les coups d'Angrômainyous. Cependant le sang de l'homme type,
+ répandu à terre au moment de sa mort, y germe au bout de quarante
+ ans. Du sol s'élève une plante de _reivas_, sorte de rhubarbe
+ employée à l'alimentation par les Iraniens. Au centre de cette
+ plante se dresse une tige qui a la forme d'un double corps d'homme
+ et de femme, soudés entre eux par leur partie postérieure.
+ Ahouramazda les divise, leur donne le mouvement et l'activité,
+ place en eux une âme intelligente et leur prescrit «d'être humbles
+26 de coeur; d'observer la loi; d'être purs dans leurs pensées, purs
+ dans leurs paroles, purs dans leurs actions.» Ainsi naissent
+ Maschya et Maschyâna, le couple d'où descendent tous les humains.
+
+ La notion exprimée dans ce récit, que le premier couple humain a
+ formé originairement un seul être androgyne à deux faces, séparé
+ ensuite en deux personnages par la puissance créatrice, se trouve
+ aussi chez les Indiens, dans la narration cosmogonique du
+ _Çatapatha Brâhmana_. Ce dernier écrit est compris dans la
+ collection du _Rig-Vêda_, mais très postérieur à la composition des
+ hymnes du recueil. Le récit tiré par Bérose des documents chaldéens
+ place aussi «des hommes à deux têtes, l'une d'homme et l'autre de
+ femme, sur un seul corps, et avec les deux sexes en même temps,»
+ dans la création première, née au sein du chaos avant la production
+ des êtres qui peuplent actuellement la terre. Platon, dans son
+ _Banquet_, fait raconter par Aristophane l'histoire des androgynes
+ primordiaux, séparés ensuite par les dieux en homme et femme, que
+ les philosophes de l'école ionienne avaient empruntée à l'Asie et
+ fait connaître à la Grèce.
+
+
+ §2.--LE PREMIER PÉCHÉ.
+
+ L'idée de la félicité édénique des premiers humains constitue l'une
+ des traditions universelles. Pour les Égyptiens, le règne terrestre
+ du dieu Râ, qui avait inauguré l'existence du monde et de
+ l'humanité, était un âge d'or auquel ils ne songeaient jamais sans
+ regret et sans envie; pour dire d'une chose qu'elle était
+ supérieure à tout ce qu'on pouvait imaginer, ils affirmaient «ne
+ pas en avoir vu la pareille depuis les jours du dieu Râ.»
+
+ Cette croyance à un âge de bonheur et d'innocence par lequel débuta
+ l'humanité se trouve aussi chez tous les peuples de race aryenne ou
+ japhétique; c'est une de celles qu'ils possédaient déjà
+ antérieurement à leur séparation, et tous les érudits ont depuis
+ longtemps remarqué que c'est là un des points où leurs traditions
+ se rattachent le plus formellement à un fond commun avec celles des
+ Sémites, avec celles dont nous avons l'expression dans la Genèse.
+ Mais chez les nations aryennes, cette croyance se lie intimement à
+ une conception qui leur est spéciale, celle des quatre âges
+ successifs du monde. C'est dans l'Inde que nous trouvons cette
+ conception à son état de plus complet développement.
+27
+ Les choses créées, et avec elles l'humanité, doivent durer 12,000
+ années divines, dont chacune comprend 360 années des hommes. Cette
+ énorme période de temps se divise en quatre âges ou époques: l'âge
+ de la perfection ou Kritayouga; l'âge du triple sacrifice,
+ c'est-à-dire du complet accomplissement de tous les devoirs
+ religieux, ou Trêtayouga; l'âge du doute et de l'obscurcissement
+ des notions de la religion, le Dvaparayouga; enfin l'âge de la
+ perdition ou Kaliyouga, qui est l'âge actuel et qui se terminera
+ par la destruction du monde. Chez les Grecs, dans _Les travaux et
+ les jours d'Hésiode_, nous avons exactement la même succession
+ d'âges, mais sans que leur durée soit évaluée en années et en
+ supposant au commencement de chacun d'eux la production d'une
+ humanité nouvelle; la dégénérescence graduelle qui marque cette
+ succession d'âges est exprimée par les métaux dont on leur applique
+ les noms, l'or, l'argent, l'airain et le fer. Notre humanité
+ présente est celle de l'âge de fer, le pire de tous, bien qu'il ait
+ commencé par les héros. Le mazdéisme zoroastrien admet aussi la
+ théorie des quatre âges[34] et nous la voyons exprimée dans le
+ _Boundehesch_, mais sous une forme moins rapprochée de celle des
+ Indiens que chez Hésiode et sans le même esprit de désolante
+ fatalité. La durée de l'univers y est de 12,000 ans, divisée en
+ quatre périodes de 3,000. Dans la première tout est pur; le dieu
+ bon, Ahouramazda, règne seul sur sa création, où le mal n'a pas
+ encore fait son apparition; dans la seconde, Angrômainyous sort des
+ ténèbres, où il était resté d'abord immobile, et déclare la guerre
+ à Ahouramazda; c'est alors que commence leur lutte de 9,000 ans,
+ qui remplit trois âges du monde. Pendant 3,000 ans, Angrômainyous
+ est sans force; pendant 3,000 autres années, les succès des deux
+ principes se balancent d'une manière égale; enfin le mal l'emporte
+ dans le dernier âge, qui est celui des temps historiques; mais il
+ doit se terminer par la défaite finale d'Angrômainyous, que suivra
+ la résurrection des morts et la béatitude éternelle des justes
+ rendus à la vie.
+
+ [Note 34: Théopompe, cité par l'auteur du traité _Sur Isis et
+ Osiris_ attribué à Plutarque (c. 47), signalait déjà cette
+ doctrine comme existant chez les Perses. Il faut, du reste,
+ consulter à son sujet le mémoire de M. Spiegel, intitulé:
+ _Studien ueber das Zend-Avesta_, dans le tome V de la
+ _Zeitschrift der deutschen Morgenlændischen Gesellschaft_.]
+
+ Quelques savants se sont efforcés de retrouver dans l'économie
+ générale de l'histoire biblique des traces de ce système des quatre
+ âges du monde. Mais la critique impartiale doit reconnaître qu'ils
+ n'y ont pas réussi; les constructions sur lesquelles ils ont voulu
+ étayer leur démonstration sont absolument artificielles, en
+28 contradiction avec l'esprit du récit biblique, et s'écroulent
+ d'elles-mêmes. L'un de ces savants, M. Maury, reconnaît,
+ d'ailleurs, qu'il y a une opposition fondamentale entre la
+ tradition biblique et la légende de l'Inde brahmanique ou
+ d'Hésiode. Dans cette dernière, comme il le remarque, on ne voit
+ «aucune trace d'une prédisposition à pécher, transmise par un
+ héritage du premier homme à ses descendants, aucun vestige du péché
+ originel.» Sans doute, comme l'a dit si éloquemment Pascal, «le
+ noeud de notre condition prend ses retours et ses replis dans cet
+ abîme, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère
+ que ce mystère n'est inconcevable à l'homme;» mais la vérité de la
+ déchéance et de la tache originelle est une de celles contre
+ lesquelles l'orgueil humain s'est le plus constamment révolté,
+ celle à laquelle il a cherché tout d'abord à se soustraire. Aussi,
+ de toutes les parties de la tradition primitive sur les débuts de
+ l'humanité, est-ce celle qui s'est oblitérée le plus vite. Dès que
+ les hommes ont senti naître le sentiment de superbe que leur
+ inspiraient les progrès de leur civilisation, les conquêtes sur le
+ monde matériel, ils l'ont répudiée. Les philosophies religieuses
+ qui se sont fondées en dehors de la révélation, dont le dépôt se
+ maintenait chez le peuple choisi, n'ont pas tenu compte de la
+ déchéance. Et comment d'ailleurs cette doctrine eût-elle pu cadrer
+ avec les rêveries du panthéisme et de l'émanation?
+
+ En repoussant la notion du péché originel et en substituant à la
+ doctrine de la création celle de l'émanation, la plupart des
+ peuples de l'antiquité païenne ont été conduits à la désolante
+ conclusion qui est contenue dans la théorie des quatre âges, telle
+ que l'admettent les livres des Indiens et la poésie d'Hésiode.
+ C'est la loi de la décadence et de la péjoration continue, que le
+ monde antique a cru sentir si lourdement peser sur lui. À mesure
+ que le temps s'écoule et éloigne les choses de leur foyer
+ d'émanation, elles se corrompent et deviennent pires. C'est l'effet
+ d'une destinée inexorable et de la force même de leur
+ développement. Dans cette évolution fatale vers le déclin, il n'y a
+ plus place pour la liberté humaine; tout tourne dans un cercle
+ auquel il n'y a pas moyen d'échapper. Chez Hésiode, chaque âge
+ marque une décadence sur celui qui précède, et, comme le poète
+ l'indique formellement pour l'âge de fer commencé par les héros,
+ chacun d'eux pris isolément suit la même pente descendante que leur
+ ensemble. Dans l'Inde, la conception des quatre âges ou _yougas_,
+ en se développant et en produisant ses conséquences naturelles,
+29 enfante celle des _manvantaras_. Dans cette nouvelle donnée, le
+ monde après avoir accompli ses quatre âges toujours pires, est
+ soumis à une dissolution, _pralaya_, quand les choses sont arrivées
+ à un tel point de corruption qu'elles ne peuvent plus subsister;
+ puis recommence un nouvel univers, avec une nouvelle humanité,
+ astreints au même cycle d'évolutions nécessaires et fatales, qui
+ parcourent à leur tour leur quatre _yougas_ jusqu'à une nouvelle
+ dissolution; et ainsi de suite à l'infini. C'est la fatalité du
+ destin sous la forme la plus cruellement inexorable et en même
+ temps la plus destructive de toute vraie morale. Car il n'y a plus
+ de responsabilité là où il n'y a pas de liberté; il n'y a plus en
+ réalité ni bien ni mal là où la corruption est l'effet d'une loi
+ d'évolution inéluctable.
+
+ Combien plus consolante est la donnée biblique, qui au premier
+ abord semble si dure pour l'orgueil humain, et quelles
+ incomparables perspectives morales elle ouvre à l'esprit! Elle
+ admet que l'homme est déchu, presque aussitôt après sa création, de
+ son état de pureté originaire et de sa félicité édénique. En vertu
+ de la loi d'hérédité qui est partout empreinte dans la nature,
+ c'est la faute commise par les premiers ancêtres de l'humanité,
+ dans l'exercice de leur liberté morale, qui a condamné leur
+ descendance à la peine, qui la prédispose au péché en lui léguant
+ la tache originelle. Mais cette prédisposition au péché ne condamne
+ pas fatalement l'homme à le commettre; il peut y échapper par le
+ choix de son libre arbitre; de même, par ses efforts personnels, il
+ se relève graduellement de l'état de déchéance matérielle et de
+ misère où l'a fait descendre la faute de ses auteurs. Les quatre
+ âges de la conception païenne déroulent le tableau d'une
+ dégénérescence constante. Toute l'économie de l'histoire biblique,
+ depuis les premiers chapitres de la Genèse qui y servent de point
+ de départ, nous offre le spectacle d'un relèvement continu de
+ l'humanité à partir de sa déchéance originelle. D'un côté la marche
+ est constamment descendante, de l'autre constamment ascendante.
+ L'Ancien Testament, qu'il faut embrasser ici tout entier d'une vue
+ générale, s'occupe peu de cette marche ascendante en ce qui est du
+ développement de la civilisation matérielle, dont il indique
+ cependant en passant les principales étapes d'une manière fort
+ exacte. Ce qu'il retrace, c'est le tableau du progrès moral et du
+ développement toujours plus net de la vérité religieuse, dont la
+ notion va en se spiritualisant, s'épurant et s'élargissant toujours
+ davantage, chez le peuple choisi, par une succession d'échelons que
+ marquent la vocation d'Abraham, la promulgation de la loi mosaïque,
+30 enfin la mission des prophètes, lesquels annoncent à leur tour le
+ dernier et suprême progrès. Celui-ci résulte de la venue du Messie;
+ et les conséquences de ce dernier fait providentiel iront toujours
+ en se développant dans le monde en tendant à une perfection dont le
+ terme est dans l'infini. Cette notion du relèvement après la
+ déchéance, fruit des efforts libres de l'homme assisté par la grâce
+ divine et travaillant dans la limite de ses forces à
+ l'accomplissement du plan providentiel, l'Ancien Testament ne le
+ montrait que chez un seul peuple, celui d'Israël; mais l'esprit
+ chrétien en a étendu la vue à l'histoire universelle de l'humanité.
+ Et c'est ainsi qu'est née la conception de cette loi du progrès
+ constant, que l'antiquité n'a pas connue, à laquelle nos sociétés
+ modernes sont si invinciblement attachées, mais qui, nous ne devons
+ jamais l'oublier, est fille du christianisme.
+
+ * * * * *
+
+ Revenons aux traditions sur le premier péché, parallèles à celle de
+ la Genèse.
+
+ Le zoroastrisme ne pouvait manquer d'admettre cette donnée
+ traditionnelle et de la conserver. Cette tradition cadrait, en
+ effet, trop bien avec son système de dualisme à base spirituelle,
+ bien qu'encore imparfaitement dégagé de la confusion entre le monde
+ physique et le monde moral. Elle expliquait de la façon la plus
+ naturelle comment l'homme, créature du dieu bon, et par suite
+ parfaite à l'origine, était tombée en partie sous la puissance du
+ mauvais esprit, contractant ainsi la souillure qui le rendait dans
+ l'ordre moral sujet au péché, dans l'ordre matériel soumis à la
+ mort et à toutes les misères qui empoisonnent la vie terrestre.
+ Aussi la notion du péché des premiers auteurs de l'humanité, dont
+ l'héritage pèse constamment sur leur descendance, est-elle
+ fondamentale dans les livres mazdéens. La modification des légendes
+ relatives au premier homme finit même, dans les constructions
+ mythiques des derniers temps du zoroastrisme, par amener une assez
+ singulière répétition de ce souvenir de la première faute, à
+ plusieurs générations successives dans les âges initiaux de
+ l'humanité.
+
+ Originairement--et ceci est maintenant un des points les plus
+ solidement établis pour la science--originairement, dans les
+ légendes communes aux Aryas orientaux antérieurement à leur
+ séparation en deux branches, le premier homme était le personnage
+ que les Iraniens appellent Yima et les Indiens Yâma. Fils du ciel
+ et non de l'homme, Yima réunit sur lui les traits que la Genèse
+ sépare en les appliquant à Adam et à Noa'h, les pères des deux
+31 humanités antédiluvienne et postdiluvienne. Plus tard, il est
+ seulement le premier roi des Iraniens, mais un roi dont
+ l'existence, comme celle de ses sujets, se passe au milieu de la
+ béatitude édénique, dans le paradis de l'Airyana-Vaedja, séjour de
+ premiers hommes. Mais après un temps de vie pure et sans taches
+ Yima commet le péché qui pèsera sur sa descendance; et ce péché,
+ lui faisant perdre la puissance et le rejetant hors de la terre
+ paradisiaque, le livre au pouvoir du serpent, du mauvais esprit
+ Angrômainyous, qui finit par le faire périr dans d'horribles
+ tourments.
+
+ Plus tard, Yima n'est plus le premier homme, ni même le premier
+ roi. C'est le système adopté par le _Boundehesch_. L'histoire de la
+ faute qui a fait perdre à Yima son bonheur édénique, en le mettant
+ au pouvoir de l'ennemi, reste toujours attachée au nom de ce héros.
+ Mais cette faute n'est plus le premier péché, et, pour pouvoir être
+ attribué aux ancêtres d'où descendent tous les hommes, celui-ci est
+ raconté une première fois auparavant et rapporté à Maschya et
+ Maschyâna.
+
+ «L'homme fut, le père du monde fut. Le ciel lui était destiné, à
+ condition qu'il serait humble de coeur, qu'il ferait avec humilité
+ l'oeuvre de la loi, qu'il serait pur dans ses pensées, pur dans ses
+ paroles, pur dans ses actions, et qu'il n'invoquerait pas les
+ Daevas (les démons). Dans ces dispositions, l'homme et la femme
+ devaient faire réciproquement le bonheur l'un de l'autre. Telles
+ furent aussi au commencement leurs pensées; telles furent leurs
+ actions. Ils s'approchèrent et eurent commerce ensemble.
+
+ «D'abord ils dirent ces paroles: «C'est Ahouramazda qui a donné
+ l'eau, la terre, les arbres, les bestiaux, les astres, la lune, le
+ soleil, et tous les biens qui viennent d'une racine pure et d'un
+ fruit pur.» Ensuite le mensonge courut sur leurs pensées; il
+ renversa leurs dispositions et leur dit: «C'est Angrômainyous qui a
+ donné l'eau, la terre, les arbres, les animaux et tout ce qui a été
+ nommé ci-dessus.» Ce fut ainsi qu'au commencement Angrômainyous les
+ trompa sur ce qui regardait les Deavas; et jusqu'à la fin ce cruel
+ n'a cherché qu'à les séduire. En croyant ce mensonge, tous deux
+ devinrent pareils aux démons, et leurs âmes seront dans l'enfer
+ jusqu'au renouvellement des corps.
+
+ «Ils mangèrent pendant trente jours, se couvrirent d'habits noirs.
+ Après ces trente jours, ils allèrent à la chasse; une chèvre
+ blanche se présenta; ils tirèrent avec leur bouche du lait de ses
+ mamelles, et se nourrirent de ce lait qui leur fit beaucoup de
+ plaisir.....
+32
+ «Le Daeva qui dit le mensonge, devenu plus hardi, se présenta une
+ seconde fois _et leur apporta des fruits qu'ils mangèrent, et par
+ là, de cent avantages dont ils jouissaient, il ne leur en resta
+ qu'un_.
+
+ Après trente jours et trente nuits, un mouton gras et blanc se
+ présenta; ils lui coupèrent l'oreille gauche. Instruits par les
+ Yazatas célestes, ils tirèrent le feu de l'arbre konar en le
+ frottant avec un morceau de bois. Tous deux mirent le feu à
+ l'arbre; ils activèrent le feu avec leur bouche. Ils brûlèrent
+ d'abord des morceaux de l'arbre konar, puis du dattier et du myrte.
+ Ils firent rôtir ce mouton, qu'ils divisèrent en trois portions...
+ Ayant mangé de la chair de chien, ils se couvrirent de la peau de
+ cet animal. Ils s'adonnèrent ensuite à la chasse et se firent des
+ habits du poil des bêtes fauves.»
+
+ Remarquons ici qu'également dans la Genèse la nourriture végétale
+ est la seule dont le premier homme use dans son état de béatitude
+ et de pureté, la seule que Dieu lui ait permise[35]; la nourriture
+ animale ne devient licite qu'après le déluge[36]. C'est aussi après
+ le péché que Adam et 'Havah se couvrent de leur premier vêtement,
+ que Yahveh leur façonne lui-même avec des peaux de bêtes[37].
+
+ [Note 35: _Genes._, I, 29; II, 9 et 16; III, 2.]
+
+ [Note 36: _Genes._, IX, 3.]
+
+ [Note 37: _Genes._, III. 21.]
+
+ Non moins frappant est le récit que nous rencontrons dans les
+ traditions mythiques des Scandinaves, conservées par l'_Edda_ de
+ Snorre Sturluson, et qui appartient aussi au cycle des légendes
+ germaniques. La scène ne se passe pas parmi les humains, mais entre
+ des êtres de race divine, les Ases. L'immortelle Idhunna demeurait
+ avec Bragi, le premier des skaldes ou chantres inspirés, à Asgard,
+ dans le Midhgard, le milieu du monde, le paradis, dans un état de
+ parfaite innocence. Les dieux avaient confié à sa garde les pommes
+ de l'immortalité; mais Loki le rusé, l'auteur de tout mal, le
+ représentant du mauvais principe, la séduisit avec d'autres pommes
+ qu'il avait découvertes, disait-il, dans un bois. Elle l'y suivit
+ pour en cueillir; mais soudain elle fut enlevée par un géant, et le
+ bonheur ne fut plus dans Asgard.
+
+ Nous n'avons pas de preuve formelle et directe de ce que la
+ tradition du péché originel, telle que la racontent nos Livres
+ Saints, ait fait partie du cycle des récits de Babylone et de la
+ Chaldée sur les origines du monde et de l'homme. On n'y trouve non
+ plus aucune allusion dans les fragments de Bérose. Malgré ce
+ silence, le parallélisme des traditions chaldéennes et hébraïques,
+33 sur ce point comme sur les autres, a en sa faveur une probabilité
+ si grande, qu'elle équivaut presque à une certitude. Nous
+ reviendrons un peu plus loin sur certains indices fort probants de
+ l'existence de mythes relatifs au paradis terrestre dans les
+ traditions sacrées du bassin inférieur de l'Euphrate et du Tigre.
+ Mais il importe de nous arrêter quelques instants aux
+ représentations de la plante mystérieuse et sacrée que les
+ bas-reliefs assyriens nous font voir si souvent, gardée par des
+ génies célestes. Aucun texte n'est venu jusqu'à présent éclairer le
+ sens de ce symbole, et l'on doit déplorer une telle lacune, que
+ combleront sans doute un jour des documents nouveaux. Mais par
+ l'étude des seuls monuments figurés, il est impossible de se
+ méprendre sur la haute importance de cette représentation de la
+ plante sacrée. C'est incontestablement un des emblèmes les plus
+ élevés de la religion; et ce qui achève de lui assurer ce
+ caractère, c'est que souvent au-dessus de la plante nous voyons
+ planer l'image symbolique du dieu suprême, le disque ailé, surmonté
+ ou non d'un buste humain. Les cylindres de travail babylonien ou
+ assyrien ne présentent pas cet emblème moins fréquemment que les
+ bas-reliefs des palais de l'Assyrie, toujours dans les mêmes
+ conditions et en lui attribuant autant d'importance.
+
+ [Illustration 058: La plante de vie gardée par des génies
+ ailés[1].]
+
+ [Note 1: D'après un bas-relief assyrien du palais de Nimroud
+ (l'ancienne Kala'h), conservé au Musée Britannique.]
+
+ Il est bien difficile de ne pas rapprocher cette plante
+ mystérieuse, en qui tout fait voir un symbole religieux de premier
+34 ordre, des fameux arbres de la vie et de la science, qui jouent un
+ rôle si considérable dans l'histoire du premier péché. Toutes les
+ traditions paradisiaques les mentionnent: celle de la Genèse, qui
+ semble admettre tantôt deux arbres, celui de la vie et celui de la
+ science, tantôt un seulement, réunissant les deux attributions,
+ dans le milieu du jardin de 'Éden; celle de l'Inde, qui en suppose
+ quatre, plantés sur les quatre contre-forts du mont Mêrou; enfin
+ celle des Iraniens, qui n'admet tantôt qu'un seul arbre, sortant du
+ milieu même de la source sainte Ardvî-çoura dans l'Airyana-vaedja,
+ tantôt deux, correspondant exactement à ceux du 'Éden biblique. Le
+ plus ancien nom de Babylone, dans l'idiome de la population
+ antésémitique, _Tin-tir-ki_, signifie «le lieu de l'arbre de vie.»
+ Enfin la figure de la plante sacrée, que nous assimilons à celle
+ des traditions édéniques, apparaît comme un symbole de vie
+ éternelle sur les curieux sarcophages en terre émaillée,
+ appartenant aux derniers temps de la civilisation chaldéenne, après
+ Alexandre le Grand, que l'on a découverts à Warkah, l'ancienne
+ Ourouk.
+
+ [Illustration 059: Adoration de la plante de vie[1].]
+
+ [Note 1: D'après le monument du roi assyrien Asschour-a'h-iddin,
+ connu sous le nom de «Pierre noire de lord Aberdeen.»
+
+ Un prêtre est en adoration devant la plante sacrée, placée sous
+ un édicule ou naos que surmonte une tiare droite ou cidaris,
+ garnie de plusieurs paires de cornes parallèlement appliquées.
+ Derrière le prêtre est de nouveau la plante divine, figurée de
+ plus grande dimension, puis vient le taureau du sacrifice.]
+
+ L'image de cet arbre de vie était chez les Chaldéo-Assyriens
+ l'objet d'un véritable culte divin. Dans les représentations du
+ monument connu sous le nom de «la Pierre noire de Lord Aberdeen,»
+ et qui se rapporte aux fondations religieuses du roi
+ Asschour-a'h-iddin, à Babylone, nous voyons ce simulacre placé, à
+ l'état d'idole, dans un naos que surmonte une cidaris ou tiare
+35 droite, garnie de plusieurs paires de cornes. On l'avait donc
+ identifié à une divinité. Ici doit trouver place la très ingénieuse
+ observation de M. Georges Rawlinson sur la relation que les oeuvres
+ de l'art symbolique assyrien établissent entre cette image et le
+ dieu Asschour. Celui-ci plane au-dessus en sa qualité de dieu
+ céleste, et l'arbre de vie au-dessous de lui semble être l'emblème
+ d'une divinité féminine chthonienne, présidant à la vie et à la
+ fécondité terrestre, qui lui aurait été associée. Nous aurions
+ ainsi, dans cette association du dieu et de l'arbre paradisiaque
+ sur lequel il plane, une expression plastique du couple
+ cosmogonique, rappelant celui d'Ouranos et de Gê chez les Grecs,
+ personnifiant le firmament et le sol terrestre chargé de sa
+ végétation. Nous retrouvons ainsi le prototype de l'_ascherah_, ce
+ pieu plus ou moins enrichi d'ornements, qui constituait le
+ simulacre consacré de la déesse chthonienne de la fécondité et de
+ la vie dans le culte kanânéen de la Palestine, et dont il est si
+ souvent parlé dans la Bible.
+
+ * * * * *
+
+ Qu'en outre de ce culte il existât dans les traditions
+ cosmogoniques des Chaldéens et des Babyloniens, au sujet de l'arbre
+ de vie et du fruit paradisiaque, un mythe en action se rapprochant
+ étroitement dans sa forme du récit biblique sur la tentation, c'est
+ ce que paraît établir d'une façon positive, en l'absence de textes
+ écrits, la représentation d'un cylindre de pierre dure conservé au
+ Musée Britannique. Nous y voyons, en effet, un homme et une femme,
+ le premier portant sur sa tête la sorte de turban qui était propre
+ aux Babyloniens, assis face à face aux deux côtés d'un arbre aux
+ rameaux étendus horizontalement, d'où pendent deux gros fruits,
+ chacun devant l'un des personnages, lesquels étendent la main pour
+ les cueillir. Derrière la femme se dresse un serpent. Cette
+ représentation peut servir d'illustration directe à la narration de
+ la Genèse et ne se prête à aucune autre explication.
+
+ [Illustration 060: L'arbre et le serpent sur un cylindre
+ babylonien[1].]
+
+ [Note 1: Monument faisant partie des collections du Musée
+ Britannique.]
+
+ M. Renan n'hésite pas à retrouver un vestige de la même tradition
+ chez les Phéniciens, dans les fragments du livre de Sanchoniathon,
+ traduit en grec par Philon de Biblos. En effet, il y est dit, à
+ propos du premier couple humain et de Æon, qui semble la traduction
+ de 'Havah et en tient la place dans le couple, que ce personnage
+36 «inventa de se nourrir des fruits de l'arbre.» Le savant
+ académicien croit même trouver ici l'écho de quelque type de
+ représentation figurée phénicienne, qui aura retracé une scène
+ pareille à celle que raconte la Genèse, pareille à celle que l'on
+ voit sur le cylindre babylonien. Il est certain qu'à l'époque du
+ grand afflux des traditions orientales dans le monde classique, on
+ voit apparaître une représentation de ce genre sur plusieurs
+ sarcophages romains, où elle indique positivement l'introduction
+ d'une légende analogue au récit de la Genèse, et liée au mythe de
+ la formation de l'homme par Prométhée. Un fameux sarcophage du
+ Musée du Capitole montre auprès du Titan, fils de Iapétos, qui
+ accomplit son oeuvre de modeleur, le couple d'un homme et d'une
+ femme dans la nudité des premiers jours, debout au pied d'un arbre
+ dont l'homme fait le geste de cueillir le fruit. La présence, à
+ côté de Prométhée, d'une Parque tirant l'horoscope de l'homme que
+ le Titan est en train de former, est de nature à faire soupçonner
+ dans les sujets figurés par le sculpteur une influence des
+ doctrines de ces astrologues chaldéens, qui s'étaient répandus dans
+ le monde gréco-romain dans les derniers siècles avant l'ère
+ chrétienne et avaient acquis en particulier un grand crédit à Rome.
+ Cependant, la date des monuments que nous venons de signaler rend
+ possible de considérer la donnée du premier couple humain, auprès
+ de l'arbre paradisiaque dont il va manger le fruit, comme y
+ provenant directement de l'Ancien Testament lui-même, aussi bien
+ que des mythes cosmogoniques de la Chaldée ou de la Phénicie.
+
+ [Illustration 061: Sarcophage du Musée du Capitole[1].]
+
+ [Note 1: Au centre de la composition, _Prométhée_; assis, tient
+ de la main gauche sur ses genoux une figure humaine qu'il a
+ modelée, et de la droite l'ébauchoir pour la terminer. À côté de
+ lui est une corbeille remplie d'argile et une autre figure déjà
+ terminée. _Minerve_ pose un papillon, symbole de l'âme, sur la
+ tête de la figure que tient Prométhée. En haut, derrière le
+ Titan, sont les Parques, _Clotho_ avec la quenouille, sur
+ laquelle elle file les jours des hommes, et _Lachésis_ qui trace
+ avec une baguette, sur un globe, les lignes de l'horoscope de
+ l'homme que le fils de Iapétos est en train de former. La femme
+ couchée derrière Prométhée, et qui tient une grande corne
+ d'abondance soutenue par les _Génies_ de l'été et de l'hiver, est
+ la _Terre_. À ses pieds sont l'_Amour_ et _Psyché_ qui
+ s'embrassent, emblèmes du corps et de l'âme. Au-dessus est le
+ char du _Soleil_, pour indiquer le ciel. L'_Océan_ le suit,
+ tenant une rame et monté sur le monstre marin qui le portait
+ quand il vint consoler Prométhée pendant son supplice. Plus loin,
+ à gauche, est la forge de _Vulcain_, établie dans une caverne.
+ Deux _Cyclopes_ aident le dieu à battre à grands coups de marteau
+ le fer destiné à forger les chaînes de Prométhée et les clous
+ qu'il doit lui enfoncer dans la poitrine. Un troisième Cyclope
+ est derrière le rocher pour faire aller les soufflets. À
+ l'extrémité gauche de la composition, l'on voit le _premier
+ homme_ et _la première femme_, nus, au pied de l'arbre, dont
+ l'homme va cueillir le fruit. À droite du groupe central de
+ Prométhée et de Minerve, est un corps étendu à terre, dont l'âme
+ est représentée par un papillon qui s'envole. Auprès, le _Génie
+ de la mort_ tient son flambeau renversé. La figure enveloppée
+ dans un long voile est l'ombre du défunt. La Parque _Atropos_,
+ assise auprès du cadavre, tient le livre fatal où est inscrit le
+ sort de tous. Au-dessus est le char d'_Hécate_, symbolisant la
+ nuit de la mort. _Mercure Psychopompe_ emporte aux enfers l'âme,
+ sous la figure de _Psyché_. Le supplice de _Prométhée_ termine la
+ composition sur la droite. Le Titan est attaché au rocher où l'a
+ cloué la vengeance de Jupiter et le vautour lui ronge le foie. À
+ ses pieds est encore la figure de la _Terre_, couchée et
+ accompagnée de _Génies_ enfantins. _Hercule_ s'apprête à délivrer
+ Prométhée de ses tortures en perçant le vautour à coup de
+ flèches. Le vieillard assis sur le rocher, à l'extrémité de la
+ scène, est la personnification du mont _Caucase_, théâtre du
+ supplice de Prométhée dans la tradition mythologique.]
+37
+ Mais l'existence de cette tradition dans le cycle des légendes
+ indigènes du peuple de Kena'an ne me semble plus contestable en
+ présence d'un curieux vase peint de travail phénicien, du VIIe ou
+ du VIe siècle avant Jésus-Christ, découvert par M. le général de
+ Cesnola dans une des plus anciennes sépultures d'Idalion, dans
+ l'île de Cypre. Nous y voyons, en effet, un arbre feuillu, du bas
+ des rameaux duquel pendent, de chaque côté, deux grosses grappes de
+ fruits; un grand serpent s'avance par ondulations vers cet arbre et
+ se dresse pour saisir un des fruits avec sa gueule.
+
+ [Illustration 062: L'arbre et le serpent sur un vase de travail
+ phénicien[1].]
+
+ [Note 1: Le monument original est conservé au Metropolitan Museum
+ of art, de New-York.]
+
+ Maintenant on est en droit de douter qu'en Chaldée, et à plus forte
+ raison en Phénicie, la tradition parallèle au récit biblique de la
+ déchéance ait revêtu une signification aussi exclusivement
+ spirituelle que dans la Genèse, qu'elle y ait contenu la même leçon
+ morale, qui se retrouve aussi dans la narration des livres du
+ zoroastrisme. L'esprit de panthéisme grossièrement matérialiste de
+38 la religion de ces contrées y mettait un obstacle invincible.
+ Pourtant il est à remarquer que chez les Chaldéens et les Assyriens
+ leurs disciples, au moins à partir d'une certaine époque, la notion
+ de la nature du péché et de la nécessité de la pénitence se
+ retrouve d'une manière plus précise que chez la plupart des autres
+ peuples antiques; et par suite il est difficile de croire que le
+ sacerdoce de la Chaldée, dans ses profondes spéculations de
+ philosophie religieuse, n'ait pas cherché une solution du problème
+ de l'origine du mal et du péché.
+
+ Sous la réserve de cette dernière remarque, il est vraisemblable
+ que, dans son esprit, la légende chaldéenne et phénicienne sur le
+ fruit de l'arbre paradisiaque devait se rapprocher beaucoup du
+ cycle des vieux mythes communs à toutes les branches de la race
+ aryenne, à l'étude desquels M. Adalbert Kuhn a consacré un livre du
+ plus grand intérêt[38]. Ce sont ceux qui ont trait à l'invention du
+ feu et au breuvage de vie; on les trouve à leur état le plus ancien
+ dans les _Vêdas_, et ils ont passé, plus ou moins modifiés par le
+ cours du temps, chez les Grecs, les Germains et les Slaves, comme
+ chez les Iraniens et les Indiens. La donnée fondamentale de ces
+ mythes, qui ne se montrent complets que sous leurs plus vieilles
+ formes, représente l'univers comme un arbre immense dont les
+ racines embrassent la terre et dont les branches forment la voûte
+ du ciel. Le fruit de cet arbre est le feu, indispensable a
+ l'existence de l'homme et symbole matériel de l'intelligence; ses
+ feuilles distillent le breuvage de vie. Les dieux se sont réservé
+ la possession du feu, qui descend quelquefois sur la terre dans la
+ foudre, mais que les hommes ne doivent pas produire eux-mêmes.
+ Celui qui, comme le Prométhée des Grecs, découvre le procédé qui
+ permet d'allumer artificiellement la flamme et le communique aux
+ autres hommes est un impie, qui a dérobé à l'arbre sacré le fruit
+ défendu; il est maudit, et le courroux des dieux le poursuit, lui
+ et sa race.
+
+ [Note 38: _Die Herabkunft des Feuers und der Goettertranks_,
+ Berlin, 1859.--Voy. les importants articles de M. F. Baudry sur
+ ce livre, dans la _Revue germanique_ de 1861.]
+
+ L'analogie de forme entre ces mythes et le récit de la Bible est
+ saisissante. C'est bien la même tradition, mais prise dans un tout
+ autre sens, symbolisant une invention de l'ordre matériel au lieu
+ de s'appliquer au fait fondamental de l'ordre moral, défigurée de
+ plus par cette monstrueuse conception, trop fréquente dans le
+ paganisme, qui se représente la divinité comme une puissance
+ redoutable et ennemie, jalouse du bonheur et du progrès des hommes.
+ L'esprit d'erreur avait altéré chez les Gentils ce mystérieux
+39 souvenir symbolique de l'événement qui décida du sort de
+ l'humanité. L'auteur inspiré de la Genèse le reprit sous la forme
+ même qu'il avait revêtue avec un sens matériel; mais il lui rendit
+ sa véritable signification, et il en fit ressortir l'enseignement
+ solennel.
+
+ * * * * *
+
+ Quelques remarques sont encore nécessaires sur la forme animale que
+ revêt le tentateur dans le récit biblique, sur ce serpent qui
+ jouait un rôle analogue, les monuments figurés viennent de nous le
+ montrer, dans les légendes de la Chaldée et de la Phénicie.
+
+ [Illustration 064: Horus combattant le serpent Apap[1].]
+
+ [Note 1: D'après un bas-relief égyptien du temple d'Elfou.]
+
+ Le serpent, ou, pour parler plus exactement, les diverses espèces
+ de serpent tiennent une place très considérable dans la symbolique
+ religieuse des peuples de l'antiquité. Ces animaux y sont employés
+ avec les significations les plus opposées, et il serait contraire à
+ tout esprit de critique de grouper ensemble et confusément, comme
+ l'ont fait quelques érudits d'autrefois, les notions si
+ contradictoires qui s'attachent ainsi aux différents serpents dans
+ les anciens mythes, de manière à en former un vaste système
+ ophiolâtrique, rattaché à une seule source et mis en rapport avec
+ la narration de la Genèse. Mais à côté de serpents divins d'un
+40 caractère essentiellement favorable et protecteur, fatidiques ou
+ mis en rapport avec les dieux de la santé, de la vie et de la
+ guérison, nous voyons dans toutes les mythologies un serpent
+ gigantesque personnifier la puissance nocturne, hostile, le mauvais
+ principe, les ténèbres matérielles et le mal moral.
+
+ Chez les Égyptiens, c'est le serpent Apap, qui lutte contre le
+ Soleil et que Horus perce de son arme. On nous dit formellement que
+ c'est à la mythologie phénicienne que Phérécyde de Syros emprunta
+ son récit sur le Titan Ophion, le vieux serpent, précipité avec ses
+ compagnons dans le Tartare par le dieu Cronos (El), qui triomphe de
+ lui à l'origine des choses, récit dont l'analogie est frappante
+ avec l'histoire de la défaite «du serpent antique, qui est le
+ calomniateur et Satan,» rejeté et enfermé dans l'abîme, laquelle ne
+ figure pas dans l'Ancien Testament, mais existait dans les
+ traditions orales des Hébreux et a trouvé place dans les chapitres
+ XII et XX de l'Apocalypse de saint Jean.
+
+ Le mazdéisme est la seule religion dans la symbolique de laquelle
+ le serpent ne soit jamais pris qu'en mauvais part, car dans celle
+ de la Bible elle-même il se présente quelquefois avec une
+ signification favorable, par exemple dans l'histoire du Serpent
+ d'airain. C'est que, dans la conception du dualisme zoorastrien,
+ l'animal lui-même appartenait à la création impure et funeste du
+ mauvais principe. Aussi est-ce sous la forme d'un grand serpent
+ qu'Angrômainyous, après avoir tenté de corrompre le ciel, a sauté
+ sur la terre; c est sous cette forme que le combat Mithra, le dieu
+ du ciel pur; c'est sous cette forme enfin qu'il sera un jour
+ vaincu, enchaîné pendant trois mille ans, et à la fin du monde
+ brûlé dans les métaux fondus.
+
+ [Illustration 065: Mithra combattant Angrômainyous sous la forme
+ d'un serpent[1].]
+
+ [Note 1: Intaille de travail perse du temps des Sassanides.]
+
+ Dans ces récits du zoroastrisme, Angrômainyous, sous la forme du
+ serpent, est l'emblème du mal, la personnification de l'esprit
+ méchant, aussi nettement que l'est le serpent de la Genèse, et cela
+ dans un sens presque aussi complètement spirituel. Au contraire,
+ dans les _Vêdas_, le même mythe de la lutte contre le serpent se
+ présente à nous avec un caractère purement naturaliste, peignant de
+ la façon la plus transparente un phénomène de l'atmosphère. La
+ donnée qui revient le plus fréquemment dans les vieux hymnes des
+41 Aryas de l'Inde à leur époque primitive, est celle du combat
+ d'Indra, le dieu du ciel lumineux et de l'azur, contre Ahi, le
+ serpent, ou Vritra, personnifications du nuage orageux qui
+ s'allonge en rampant dans les airs. Indra terrasse Ahi, le frappe
+ de sa foudre, et en le déchirant donne un libre cours aux eaux
+ fécondantes qu'il retenait enfermées dans ses flancs. Jamais dans
+ les _Vêdas_ le mythe ne s'élève au-dessus de cette réalité purement
+ physique, et ne passe de la représentation de la lutte des éléments
+ de l'atmosphère à celle de la lutte morale du bien et du mal, dont
+ il est devenu l'expression dans le mazdéisme.
+
+ Ma foi de chrétien n'éprouve, du reste, aucun embarras à admettre
+ qu'ici le rédacteur inspiré de la Genèse a employé, pour raconter
+ la chute du premier couple humain, une narration qui, chez les
+ peuples voisins, avait pris un caractère entièrement mythique, et
+ que la forme du serpent qu'y revêt le tentateur a pu avoir pour
+ point de départ, un symbole essentiellement naturaliste. Rien
+ n'oblige à prendre au pied de la lettre le récit du chapitre III de
+ la Genèse. On est en droit, sans sortir de l'orthodoxie, de le
+ considérer comme une figure destinée à rendre sensible un fait de
+ l'ordre purement moral. Ce n'est donc pas la forme du récit qui
+ importe ici; c'est le dogme qu'elle exprime, et ce dogme de la
+ déchéance de la race des hommes, par le mauvais usage que ses
+ premiers auteurs ont fait de leur libre arbitre, est une vérité
+ éternelle qui nulle part ailleurs n'éclate avec la même netteté.
+ Elle fournit la seule solution du redoutable problème qui revient
+ toujours se dresser devant l'esprit de l'homme, et qu'aucune
+ philosophie religieuse n'est parvenue à résoudre en dehors de la
+ révélation.
+
+
+ § 3.--LES GÉNÉRATIONS ANTÉDILUVIENNES.
+
+ Un remarquable rapport entre les traditions des peuples les plus
+ divers se manifeste ici et ne permet pas de douter de l'antique
+ communauté des récits sur les premiers jours de l'humanité chez
+ toutes les grandes races civilisées de l'ancien monde. Les
+ patriarches antédiluviens, de Scheth à Noa'h, sont dix dans le
+ récit de la Genèse, et une persistance bien digne de la plus
+ sérieuse attention fait reproduire ce chiffre de dix dans les
+ légendes d'un très grand nombre de nations, pour leurs ancêtres
+ primitifs encore enveloppés dans le brouillard des fables. À
+ quelque époque qu'elles fassent remonter ces ancêtres, avant ou
+42 après le déluge, que le côté mythique ou historique prédomine dans
+ leur physionomie, ils offrent ce nombre sacramentel de dix.
+
+ Les noms des dix rois antédiluviens qu'admettait la tradition
+ chaldéenne nous ont été transmis dans les fragments de Bérose,
+ malheureusement sous une forme très altérée par les copistes
+ successifs du texte. On en trouvera le tableau dans la page en
+ regard de celle-ci, parallèlement à celui des patriarches
+ correspondants de la Genèse.
+
+ Une tradition assyrienne recueillie par Abydène plaçait à l'origine
+ de la nation, antérieurement à la fondation de Ninive, dix
+ générations de héros, éponymes d'autant de cités successivement
+ érigées. Le même Abydène, l'un des polygraphes grecs qui pendant la
+ période des successeurs d'Alexandre s'efforcèrent sans succès de
+ vulgariser auprès de leurs compatriotes les traditions et
+ l'histoire des peuples de l'Asie, paraît avoir déjà enregistré la
+ donnée arménienne d'une succession de dix héros ancêtres précédant
+ Aram, celui qui constitua définitivement la nation et lui donna son
+ nom, donnée qui fut ensuite adoptée par Mar-Abas Katina et les
+ écrivains de l'école d'Edesse, et d'après eux par Moïse de Khorène,
+ l'historien national de l'Arménie.
+
+ Les livres sacrés des Iraniens, attribués à Zarathoustra
+ (Zoroastre), comptent au début de l'humanité neuf héros d'un
+ caractère absolument mythique, succédant à Gayômaretan, l'homme
+ type, héros autour desquels se groupent toutes les traditions sur
+ les premiers âges, jusqu'au moment où elles prennent un caractère
+ plus humain et presque semi-historique. Ainsi se présentent les
+ Paradhâtas de l'antique tradition, devenus les dix rois
+ Peschdâdiens de la légende iranienne postérieure, mise en épopée
+ par Firdoûsi, les premiers monarques terrestres «les hommes de
+ l'ancienne loi,» qui se nourrissaient «du pur breuvage du haoma et
+ qui gardaient la sainteté.»
+
+ Dans les légendes cosmogoniques des Indiens, nous rencontrons les
+ neuf Brahmâdikas, qui sont dix avec Brahmâ, leur auteur, et qu'on
+ appelle les dix Pîtris ou «pères.» Les Chinois comptent dix
+ empereurs participant à la nature divine entre Fou-hi et le
+ souverain qui inaugure les temps historiques, Hoang-fi, et
+ l'avènement de celui-ci marque la dixième des périodes, ki, qui se
+ sont succédées depuis la création de l'homme et le commencement de
+ la «souveraineté humaine» sur la terre, Jin-hoang. Enfin, pour ne
+ pas multiplier les exemples outre mesure, les Germains et les
+ Scandinaves croyaient aux dix ancêtres de Wodan ou Odin, comme les
+ Arabes aux dix rois mythiques de 'Ad, le peuple primordial de leur
+ péninsule, dont le nom signifie «antique.»
+43
+
+ LES GÉNÉRATIONS ANTÉDILUVIENNES
+
+ PATRIARCHES ROIS
+ ANTÉDILUVIENS ANTÉDILUVIENS
+ DE LA BIBLE DE LA TRADITION
+ CHALDÉENNE.
+
+ NOMS Faits relatés NOMS Faits relatés
+ à leur occasion. à leur occasion.
+ ____ _______________ ______________________________ ______________
+ Dans les Formes Formes
+ fragments orrigées. originales.
+ de Bérose.
+
+1. Adam (homme). 1. Alôros. Adôros. Adiourou. Première
+ révélation
+ divine.
+2. Scheth (fondement). 2. Alaparos.
+
+3. Enosch (homme). 3. Almélon ou Seconde
+ On commence Amillaros révélation
+ alors à invoquer divine.
+ le nom de Yahveh.
+
+4. Qenân (créature). 4. Amménon. 'Hammanou. Troisième
+ révélation
+ divine.
+
+5. Mahalalel (louange de 5. Amegalaros ou Quatrième
+Dieu). Megalaros. révélation
+ divine.
+
+6. Yered (descente). 6. Daônos ou Ce roi est
+ Daôs. qualifié de
+ «pasteur.»
+ Cinquième
+ révélation
+ divine.
+
+7. 'Hanoch (initiateur)(8) 7. Edoranchos ou Sixième
+ Il marche dans Evedoreschos. et
+ les voies de dernière
+ l'Éternel révélation
+ et est enlevé au ciel. divine.
+
+8. Methouschela'h 8. Amemphsinos.
+ (l'homme au trait).
+
+9. Lemech (jeune homme 9. Otiartès Obartès. Oubaratoutou.
+robuste). ou Ardatès.
+
+10. Noa'h (consolation). 10. Xisouthros 'Hasisatra.
+ Sous lui arrive ou Sous lui
+ le déluge. Sisithros. arrive le
+ déluge.
+44
+ En Égypte, les premiers temps de l'existence de l'humanité sont
+ marqués par les règnes des dieux sur la terre. Les fragments de
+ Manéthon, relatifs à ces premières époques, nous sont parvenus dans
+ un tel état d'altération qu'il est difficile d'établir d'une
+ manière certaine combien cet auteur admettait au juste de règnes
+ divins. Mais les lambeaux parvenus jusqu'à nous du célèbre Papyrus
+ historique de Turin, qui contenait une liste des dynasties
+ égyptiennes tracée en écriture hiératique, semblent indiquer
+ formellement que le rédacteur de ce canon portait à dix les dieux
+ qui au commencement avaient gouverné les hommes.
+
+ Cette répétition constante, chez tant de peuples divers, du même
+ nombre dix est on ne saurait plus frappante. Et cela d'autant plus
+ qu'il s'agit incontestablement d'un nombre rond et systématiquement
+ choisi. Nous en avons la preuve quand nous voyons dans la Genèse,
+ au chapitre XI, ce même chiffre de dix se répéter pour les
+ générations postdiluviennes de Schem à Abraham, ou plutôt, car la
+ donnée de la version des Septante, qui compte ici un nom de plus
+ que l'hébreu, paraît mieux représenter le plus ancien texte, pour
+ les générations de Schem à Tera'h, père de trois fils, chefs de
+ races[39] de la même façon que Noa'h, le dixième patriarche à partir
+ d'Adam. Et il paraît que dans le livre où Bérose exposait les
+ traditions chaldéennes, les dix premières générations après le
+ déluge formaient un cycle, une époque sans doute encore entièrement
+ mythique, faisant pendant aux dix règnes antédiluviens. Cependant
+ on chercherait vainement à rattacher le choix de ce nombre dix à
+ quelqu'une des spéculations raffinées des philosophies religieuses
+ du paganisme sur la valeur mystérieuse des nombres. Ce n'est pas
+ dans ce stage postérieur, et déjà bien avancé, du développement
+ humain que la tradition des dix patriarches antédiluviens prend sa
+ racine. Elle nous reporte bien plus haut, à une époque réellement
+ primitive, où les ancêtres de toutes les races chez lesquelles nous
+ l'avons retrouvée vivaient encore rapprochés les uns des autres,
+ assez en contact pour expliquer cette communauté de traditions, et
+ ne s'étaient pas éloignés en se dispersant. Cette époque, dans la
+ marche progressive des connaissances, est celle où dix était le
+ nombre le plus haut auquel on sût atteindre, par suite le nombre
+45 indéterminé, celui qui servait pour dire «beaucoup,» pour exprimer
+ la notion générale de pluralité. C'est le stage où de la numération
+ quinaire primitive, donnée par les doigts de la main, on passa à la
+ numération décimale, basée sur le calcul digital des deux mains,
+ laquelle est demeurée, pour presque tous les peuples, le point de
+ départ des computs plus complets et plus perfectionnés qui arrivent
+ à ne plus connaître de limite à la multiplication infinie ni à la
+ division infinie. Or, il importe de remarquer que c'est précisément
+ jusqu'à dix qu'existent les affinités incontestables des noms de
+ nombres égyptiens et sémitiques, et qu'également, s'il y a une
+ parenté entre les mêmes noms dans les langages des Aryens et dans
+ ceux des Sémites, elle est aussi restreinte dans cette limite.
+
+ [Note 39: Abram, Na'hor et 'Haran.]
+
+ On voit à quelle énorme antiquité dans le passé primitif de
+ l'humanité nous replace la tradition biblique sur les patriarches
+ antérieurs au déluge, comparée aux traditions parallèles qui
+ dérivent incontestablement de la même source.
+
+ Maintenant la généalogie des Qaïnites nous offre sept noms depuis
+ Adam jusqu'à Lemech, père de trois chefs de races comme Noa'h, et
+ nous avons constaté plus haut que la généalogie de la descendance
+ d'Adam par Scheth présente des traces manifestes d'un travail
+ systématique, qui, de sept noms parallèles à ceux de la lignée
+ qaïnite, l'a portée à dix[40]. De même, les Paradhâtas de la
+ tradition iranienne sont sept à partir de Yima, qui était
+ originairement le premier homme; ils sont devenus dix seulement
+ quand avant Yima l'on a placé Gayômarétan, par un doublement
+ analogue à celui que la généalogie biblique nous offre avec Adam et
+ Enosch. En Égypte, si le système du rédacteur du Papyrus de Turin a
+ admis dix rois divins, ceux qui étaient le plus généralement
+ adoptés dans les grands centres sacerdotaux comme Thèbes et
+ Memphis, en comptaient sept. Dans la tradition chaldéenne, la
+ donnée de six révélations divines successives avant le déluge
+ mérite une sérieuse attention, car ce nombre et la manière dont
+ elles se produisent est de nature à faire fortement soupçonner que
+ primitivement on devait en compter une par règne ou par génération
+ jusqu'au patriarche du vivant duquel se produisait le cataclysme.
+
+ [Note 40: En revanche, l'addition des trois fils de Lamech fait
+ qu'il y a en tout dix noms enregistrés jusqu'au déluge du côté
+ des Qaïnites, comme du côté des Schethites, ces dix noms se
+ répartissant seulement sur dix générations dans la lignée du
+ Qaïn.]
+46
+ Tous ces faits sont autant d'indices de ce qu'a déjà entrevu Ewald,
+ que l'on a varié entre les chiffres sept et dix, comme nombre rond
+ des ancêtres antédiluviens. Les Indiens aussi substituent
+ quelquefois dans ce cas le nombre sept au nombre dix, et c'est
+ ainsi que nous les voyons admettre à l'origine sept Maharschis ou
+ «grands saints ancêtres,» et sept Pradjâpatis, «maîtres des
+ créatures» ou pères primordiaux[41]. De ces deux nombres entre
+ lesquels la tradition flottait, l'influence des Chaldéo-Babyloniens
+ a puissamment contribué à faire définitivement prédominer celui de
+ dix. Ils s'y étaient, en effet, attachés d'une façon toute
+ particulière en vertu d'un système calendaire dont l'étude ne
+ saurait trouver ici sa place, mais sur lequel nous reviendrons dans
+ le livre de cette histoire qui traitera spécialement de la Chaldée
+ et de l'Assyrie.
+
+ [Note 41: Multipliant ce chiffre de sept par celui de trois âges
+ du monde, on arrive à compter vingt et un Pradjâpatis.]
+
+ Nous devons aussi, pour éviter des développements exagérés, laisser
+ de côté ce qui a trait aux rapprochements que pourrait provoquer,
+ avec les traditions d'autres peuples de l'antiquité, le récit
+ biblique qui lie la construction de la première ville au premier
+ meurtre, perpétré par un frère sur son frère. Car c'est encore une
+ notion qui se retrouve presque partout, une de ces notions
+ primitives, antérieures à la dispersion des grandes races
+ civilisées et qu'elles ont conservées après leur séparation, que la
+ tradition qui rattache une fondation de ville à un fratricide. Et
+ on pourrait en suivre la trace depuis Qaïn bâtissant la première
+ ville, 'Hanoch, après avoir assassiné Habel, jusqu'à Romulus
+ fondant Rome dans le sang de son fils Rémus. On le verrait même
+ s'élargir et donner naissance à une superstition d'un caractère
+ plus général, qui a sa place dans les traditions populaires de
+ toutes les nations et que le paganisme a trop souvent traduite en
+ une pratique d'une révoltante barbarie, celle que l'établissement
+ d'une ville doit être accompagnée d'une immolation humaine, que ses
+ fondations réclament d'être arrosées d'un sang pur.
+
+ Une autre croyance universellement admise de l'antiquité était
+ celle que les hommes des premiers âges dépassaient énormément par
+ leur taille ceux qui leur ont succédé, de même que leur vie était
+ infiniment plus longue.
+
+ Chez les Grecs, la notion de la taille gigantesque des premiers
+47 hommes était intimement liée à celle de leur atochthonie.
+ L'Arcadien était quelquefois appelée _Gigantis_ et la Lycie
+ _Gigantia_, d'après le caractère attribué à leurs habitants
+ primitifs. Des traditions sur une population de géants, nés de la
+ terre, s'attachent à la partie méridionale de l'île de Rhodes et à
+ Cos. Cyzique montrait sur son territoire une digue qu'elle
+ prétendait construite par ces mêmes géants. Cette idée que les
+ héros des origines étaient d'une taille gigantesque devient un lieu
+ commun dans la poésie classique, et elle paraissait confirmée par
+ les découvertes de débris de grands mammifères fossiles, que l'on
+ prenait pour les ossements de héros. Bérose, d'après la tradition
+ chaldéo-babylonienne, disait que les premiers hommes avaient été
+ d'une stature et d'une force prodigieuses, et les représentait
+ comme demeurant encore tels dans les premières générations après le
+ déluge. C'est dans les récits de l'historien de la Chaldée et aussi
+ dans les traditions nationales de l'Arménie, que Mar Abas Katina
+ puisa sa narration sur les antiques géants de cette contrée et de
+ la Mésopotamie, leurs violences et la guerre des deux plus
+ terribles d'entre eux, Bel le Babylonien et Haïgh l'Arménien.
+ Toutes les légendes arabes sont unanimes à représenter comme des
+ géants les peuples primitifs et antésémitiques de la Péninsule
+ arabique, les fils de 'Amliq et de 'Ad, nations éteintes dès une
+ très haute antiquité, dont l'origine se perd dans la nuit des temps
+ et qui ont laissé derrière elles un souvenir d'impiété et de
+ violence.
+
+ On n'a donc pas lieu d'être surpris de trouver dans les récits
+ antédiluviens de la Genèse[42] cette croyance populaire, dont la
+ généralité atteste l'origine très ancienne, et que l'on peut
+ hardiment ranger au nombre de celles qui s'étaient formées au temps
+ où les grands peuples civilisés de la haute antiquité, encore
+ voisins de leur berceau primitif, demeuraient dans un contact assez
+ étroit pour avoir des traditions communes. Il est aujourd'hui
+ scientifiquement prouvé qu'elle n'a pas de fondement réel, qu'elle
+ est un simple produit de l'imagination, et ce ne sont pas les
+ fables populaires ou les faits tératologiques individuels amassés
+ confusément et sans critique par Sennert, par Dom Calmet et par
+ quelques autres, qui peuvent aller à l'encontre de ce fait positif.
+ Aussi haut que l'on remonte dans les vestiges de l'humanité,
+ jusqu'aux races qui vivaient dans la période géologique quaternaire
+ à côté des grands mammifères d'espèces éteintes, on constate que la
+48 taille moyenne de notre espèce ne s'est pas modifiée avec le cours
+ des siècles et qu'elle n'a jamais excédé ses limites actuelles.
+ Mais c'est ici le cas de se souvenir des paroles si sages et si
+ profondes, que nous citions un peu plus haut, d'un des premiers
+ théologiens catholiques de l'Allemagne contemporaine, proclamant
+ que la lumière surnaturelle donnée par Dieu aux écrivains bibliques
+ «n'avait pour but, comme la révélation en général, que la
+ manifestation des vérités religieuses, non la communication d'une
+ science profane,» et que sur ce terrain de la science les écrivains
+ inspirés «ne se sont point élevés au-dessus de leurs contemporains,
+ que même ils ont partagé les erreurs de leur époque et de leur
+ nation.»
+
+ [Note 42: IV, 4.]
+
+ À la tradition des géants primordiaux se lie toujours une idée de
+ violence, d'abus de la force et de révolte contre le ciel.
+ «C'était, a dit M. Maury[43], une ancienne tradition que des hommes
+ forts et puissants, dépeints par l'imagination populaire comme des
+ géants, avaient attiré sur eux, par leur impiété, leur orgueil et
+ leur arrogance, le courroux céleste. Les prétendus géants n'étaient
+ probablement que les premiers humains qui abusèrent de la
+ supériorité de leurs lumières et de leur force pour opprimer leurs
+ semblables. Les connaissances dont ils étaient dépositaires
+ parurent à des peuplades ignorantes et crédules une révélation
+ qu'ils tenaient des dieux, des secrets qu'ils avaient ravis au
+ ciel. Soit que ces géants se donnassent pour issus des divinités,
+ soit que la superstition des peuples enfants les crût fils de
+ celles-ci, ils passèrent pour être nés du commerce des immortels
+ avec les femmes de la terre. Les prêtres, dépositaires exclusifs et
+ jaloux des connaissances, enseignèrent par la suite que ces géants
+ impies avaient été foudroyés par les dieux dont ils voulaient
+ égaler la puissance. Sans doute que quelques grandes catastrophes
+ qui mirent fin à la domination de ces tyrans, peut-être la
+ révolution qui livra aux mains des prêtres le pouvoir qui
+ appartenait auparavant aux chefs militaires, furent présentés comme
+ des actes de la colère divine; quoi qu'il en soit, cette légende se
+ répandit de bonne heure en Chaldée, et de là en Grèce.» Il y a plus
+ d'une réserve à faire sur cette explication, qui suppose la
+ généralité d'un fait spécial, les luttes des Kchatryas et des
+ Brahmanes dans l'Inde[44] et le triomphe d'une caste sacerdotale
+ puissamment organisée sur les guerriers, qu'elle finit par plier à
+49 sa domination. Les choses ne se sont certainement point passées de
+ même chez la plupart des nations, et l'on a dû renoncer aujourd'hui
+ au mirage d'une puissance mystérieuse et primitive des prêtres,
+ dépositaires de toutes les connaissances, qui avait tant de crédit
+ au temps où les idées systématiques de Creuzer régnaient dans la
+ science des religions. Mais M. Maury a eu parfaitement raison de ne
+ pas voir uniquement un mythe physique dans cette tradition si
+ générale des géants primitifs, de leurs violences et de leurs
+ impiétés. Il y a certainement là une part de souvenirs historiques,
+ comme un écho et une représentation expressive du déchaînement de
+ corruption et de brutalité sans frein, que la tradition biblique
+ nous fait voir chez les dernières générations antédiluviennes,
+ oublieuses de Dieu, au temps où «les géants étaient sur la terre,»
+ état de choses hideux qui exista dans la réalité, puisque la
+ conscience des hommes, en conservant la mémoire, fut unanime à en
+ voir le châtiment divin dans le cataclysme qui frappa les
+ populations chez lesquelles il s'était développé.
+
+ [Note 43: Article _Diable_ dans l'_Encyclopédie nouvelle_.]
+
+ [Note 44: Elles seront racontées en détail dans le livre de cette
+ histoire consacré aux annales primitives de l'Inde.]
+
+ Pour tous les peuples où existe la tradition du déluge, cette
+ catastrophe terrible est l'effet de la colère céleste provoquée par
+ les crimes des premiers hommes, lesquels, nous venons de le dire,
+ sont généralement regardés comme des géants. Cette impiété des
+ antédiluviens envers les dieux, aussi bien que la violence de leurs
+ moeurs, sont en particulier très nettement indiqués dans la
+ narration chaldéenne du cataclysme, parvenue jusqu'à nous dans un
+ texte original, et qui offre une si étroite affinité avec celle de
+ la Bible. La même notion de violence et d'impiété s'attache aussi
+ aux générations gigantesques qui se produisent encore dans les
+ premiers temps après le déluge. Bérose disait que «les premiers
+ hommes (d'après le cataclysme), enorgueillis outre mesure par leur
+ force et leur taille gigantesque, en vinrent à mépriser les dieux
+ et à se croire supérieurs à eux,» et c'est à cette violente impiété
+ qu'il rattachait la tradition de la Tour de Babel et de la
+ confusion des langues. Mar Abas Katina, qui combina dans son livre
+ les récits populaires des Arméniens sur leurs origines et les
+ données historiques de la littérature gréco-babylonienne, racontait
+ à son tour: «Quand la race des hommes se fut répandue sur toute la
+ surface de la terre, des géants d'une force extraordinaire vivaient
+ au milieu d'elle. Ceux-ci, toujours agités de fureur, tiraient le
+ glaive chacun contre son voisin et luttaient continuellement pour
+ s'emparer de la domination.»
+50
+ La tradition, non-seulement de l'existence des géants primitifs,
+ mais aussi de leur violence désordonnée, de leur rébellion contre
+ le ciel et de leur châtiment, est une de celles qui sont communes
+ aux Aryas comme aux Sémites et aux Kouschites. Mais dans
+ l'exubérance de végétation mythologique à laquelle s'est laissé
+ aller, par une pente naturelle, le génie des nations aryennes,
+ cette tradition d'histoire primitive se combine et se confond d'une
+ manière souvent inextricable avec les mythes purement naturalistes
+ qui dépeignent les luttes de l'organisation de l'univers, entre les
+ dieux célestes et les personnifications des forces telluriques.
+ Aussi serait-il imprudent de suivre l'historien juif Josèphe, et un
+ certain nombre d'interprètes modernes, en établissant un
+ rapprochement entre les indications de la Genèse sur les géants
+ antédiluviens et sur la violence dont toute la terre était remplie
+ avant le déluge, d'une part, et la Gigantomachie des Hellènes,
+ d'autre part. Ce dernier mythe, en effet, est exclusivement
+ naturaliste; le génie plastique de la Grèce a beau étendre aux
+ personnages des Géants, nés de la Terre, son anthropomorphisme
+ habituel[45], ils demeurent absolument étrangers à l'humanité, ne
+ cessent pas d'être uniquement des représentants de forces de la
+ nature, et aucun mythologue sérieux n'a jamais eu l'idée de
+ rapporter la Gigantomachie au cycle des traditions sur les origines
+ de l'histoire humaine. Il en est de même de la lutte des Asouras
+ contre les Dêvas ou dieux célestes, mythe qui est dans l'Inde
+51 le pendant de celui de la Gigantomachie chez les Hellènes; la lutte
+ y est également toute physique; c'est au sein de la nature qu'elle
+ se produit, et si l'on devait y chercher une certaine part de
+ souvenir d'un événement historique de l'antiquité primitive, ce ne
+ pourrait être que le triomphe des dieux célestes et lumineux des
+ Aryas, sur les dieux sombres et chthoniens d'une population
+ antérieure, lesquels, vaincus, passent à l'état de démons.
+
+ [Note 45: La magnifique composition en deux parties, retraçant
+ sous des traits purement anthropomorphiques le mythe grec du
+ combat des Dieux et des Géants, que nous reproduisons aux pages
+ 52 et 53, décore les deux faces d'une amphore peinte à figures
+ rouges, datant du siècle d'Alexandre-le-Grand, qui a été
+ découverte dans l'île de Milo et fait partie des collections du
+ Musée du Louvre. Les _Géants_ y sont figurés comme des guerriers
+ à l'aspect sauvage, vêtus de peaux de bêtes, armés de massues, de
+ pierres ou de flambeaux allumés, d'autres avec le casque et le
+ bouclier; une _Amazone_ combat au milieu d'eux. Les dieux qui
+ luttent contre eux sont: sur une face, _Zeus_ qui pour lancer sa
+ foudre est descendu de son char à quatre chevaux que conduit
+ _Nicé_ (la Victoire); _Dionysos_ armé du thyse et monté dans un
+ char que traînent deux panthères; _Poséidon_ à cheval et
+ brandissant son trident, puis, à pied; _Apollon_ muni de l'arc et
+ d'un flambeau allumé; _Artémis_ en costume de chasseresse, avec
+ l'arc et deux flambeaux; _Athéné_ casquée, couverte de l'égide,
+ armée du bouclier et de la lance; _Héraclès_ coiffé de la peau de
+ lion, qui, un genou en terre, lance ses flèches; enfin _Hermès_,
+ reconnaissable à son pétase ailé, qui combat avec l'épée. Sur
+ l'autre face, nous avons _Arès_ et _Aphrodite_ montés sur un même
+ char à quatre chevaux, sur la croupe d'un desquels est posé
+ _Éros_, qui tire de l'arc; les deux _Dioscures_ à cheval, coiffés
+ du chapeau thessalien; _Adonis_ en costume asiatique, lançant des
+ flèches; enfin _Déméter_ et _Perséphoné_, vêtues de longues
+ robes, qui combattent à pied, l'une avec son sceptre et un grand
+ flambeau allumé, l'autre avec un glaive. Ces belles peintures ont
+ été éditées pour la première fois en 1875, dans les _Monuments
+ grecs publiés par l'Association des études grecques_.]
+
+ La même idée de la victoire de nouveaux dieux qui supplantent les
+ anciens se combine aussi manifestement avec le mythe cosmogonique
+ fondamental dans les récits poétiques de la Titanomachie, bien
+ distincte de la Gigantomachie, c'est-à-dire de la lutte que les
+ dieux Olympiens soutiennent contre les Titans, auxiliaires de
+ Cronos, et à la suite de laquelle ce dernier est détrôné, en même
+ temps que les fils d'Ouranos et de Gaia sont précipités dans le
+ Tartare. La localisation et la forme épique que ce récit revêt chez
+ Hésiode ont été influencés par le souvenir d'une grande convulsion
+ de l'écorce terrestre, produite par l'effort des feux souterrains,
+ qui eut les contrées grecques pour théâtre et déjà les hommes pour
+ témoins, sans doute celle que les géologues appellent le
+ _Soulèvement du Ténare_, la dernière des crises plutoniennes qui
+ ont bouleversé l'ancien monde et qui fit sentir ses effets du
+ centre de la France jusqu'aux côtes de la Syrie. L'Italie, en
+ effet, en fut brisée dans toute sa longueur, la Toscane éclata en
+ volcans, les Champs Phlégréens s'enflammèrent, le Stromboli et
+ l'Etna s'ouvrirent dans une première éruption. En Grèce, le Taygète
+ se souleva au centre du Péloponnèse, de nouvelles îles, Mélos,
+ Cimolos, Siphnos, Thermia, Délos, Théra, sortirent des flots
+ bouillonnants de la mer Égée. Les hommes qui assistèrent à cette
+ effroyable convulsion de la nature se crurent naturellement pris au
+ milieu d'un combat des Titans issus de la mère chthonienne contre
+ les puissances célestes, assistées d'autres forces terrestres en
+ conflit avec les Titans, les Hécatonchires, et leur imagination se
+ représenta ces adversaires tout puissants, les uns postés sur le
+ sommet de l'Othrys, les autres sur le sommet de l'Olympe, cherchant
+ réciproquement à s'écraser en se lançant des roches enflammées.
+52
+ [Illustration 077: La Gigantomachie hellénique.]
+53
+ [Illustration 078: La Gigantomachie hellénique.]
+54
+ Mais dans le mythe de la Titanomachie, à la différence de la
+ Gigantomachie, il y a aussi autre chose qu'une lutte des forces de
+ la nature. Il faut également tenir compte de la donnée que les
+ hommes sont issus du sang des Titans. La conception des fils
+ d'Ouranos et de Gaia, précédant les dieux Olympiens, telle que nous
+ la trouvons exprimée avec son complet développement dans la
+ _Théogonie_ d'Hésiode, a ceci de particulier, qu'à côté des
+ personnifications des forces de la nature dans les quatre éléments,
+ forces envisagées comme encore violentes, exubérantes et mal
+ assujetties à un ordre régulier, nous y rencontrons les prototypes,
+ non moins exagérés et imparfaitement réglés, comme énergie et comme
+ stature, de l'humanité primitive, véritables représentants des
+ géants des premiers âges, tels que les admettait la tradition
+ chaldéenne. Je veux parler de Iapétos et de ses fils, Atlas,
+ Ménoitios, Prométhée et Épiméthée, ancêtres et types symboliques de
+ la race humaine, qui sont qualifiés de Titans comme leur père. La
+ tradition qui se rapporte à eux est d'autant plus remarquable que
+ la Bible accepte le Titan Iapétos de la légende grecque, en lui
+ conservant son nom d'origine aryenne sous la forme Yapheth, comme
+ un des fils de Noa'h et le père d'une des grandes races humaines,
+ celle des Aryas. C'est spécialement au rameau de ce Iapétos que
+ s'attache l'idée d'antagonisme avec les dieux Olympiens. Ménoitios,
+ que son nom caractérise comme un parallèle du Manou des Indiens, un
+ représentant de «l'homme» en général, est un contempteur des dieux,
+ que Zeus foudroie et précipite dans le Tartare pour le punir de sa
+ violence et de son impiété. Prométhée, avec son frère Épiméthée,
+ est le protagoniste d'une série de mythes qui correspondent à
+ l'histoire du premier péché dans la Genèse et qui attirent sur lui
+ le châtiment de la colère de Zeus. Dans les récits arméniens de Mar
+ Abas Katina et de Moïse de Khorène, Yapedosthê, le correspondant du
+ Iapétos grec et du Yapheth biblique, est un géant, père de la race
+ de géants à laquelle appartient le héros national Haïgh. Tous ces
+ faits, dont il est impossible de méconnaître l'enchaînement,
+ amènent à cette conclusion que la tradition qui liait une idée de
+ violence, d'impiété, de révolte contre le ciel et de punition
+ divine à la croyance que les premiers hommes avaient été démesurés
+ de taille et de force, a eu sa part, autant que la notion des
+ luttes primordiales des forces physiques, dans la naissance de la
+ conception fondamentale de la Titanomachie, bien que la description
+ épique d'Hésiode en efface complètement le côté humain.
+
+ Ce côté reste encore bien plus accentué dans une troisième fable de
+ la même famille, que nous offre la tradition grecque, la fable des
+ Aloades. Ici le caractère des antagonistes des dieux est absolument
+55 humain, quoique prodigieux; et Preller a été complètement dans le
+ vrai quand il a rangé ce récit, non dans la classe des mythes
+ naturalistes, mais dans celle des mythes qui ont trait aux origines
+ de l'histoire des hommes. Les Aloades, représentés comme d'une
+ taille gigantesque, sont fils d'Alôeus, le héros de l'aire à battre
+ le blé, et d'Iphimédée, la terre féconde dont les productions
+ donnent la force; on doit donc reconnaître en eux une
+ personnification des premiers agriculteurs, et en même temps,
+ enorgueillis de leur vigueur prodigieuse, de leur puissance et de
+ leur richesse, ils se croient capables de tout, défient les dieux
+ et se préparent à les détrôner[46]. Leur légende porte ainsi une
+ empreinte qui conduit à en rechercher les origines dans le temps où
+ les ancêtres de la race hellénique, vivant encore de la vie
+ pastorale, regardaient avec inquiétude et hostilité les populations
+ déjà fixées au sol, cultivant la terre et habitant des villes;
+ c'est le même esprit qui fait que dans la Genèse le premier
+ meurtrier, Qaïn, est agriculteur et constructeur de ville, tandis
+ que sa victime, l'innocent Habel, mène l'existence de pasteur. Les
+ Aloades sont, d'ailleurs, des constructeurs et des ingénieurs en
+ même temps que des agriculteurs. Ils ne visent rien moins qu'à
+ changer par leurs travaux la surface terrestre, faisant du
+ continent la mer et de la mer un continent. On raconte même qu'ils
+ ont commencé à élever une tour dont le sommet, dans leur projet,
+ doit atteindre jusqu'au ciel, variante manifeste, et la seule que
+ nous connaissions en Grèce, de la tradition de la Tour de Babel,
+ telle que nous la lisons dans la Genèse et qu'elle existait dans le
+ cycle chaldéo-babylonien des légendes sur les origines. C'est au
+ milieu de ces entreprises insensées d'orgueil qu'ils sont foudroyés
+ par les dieux et précipités dans le Tartare.
+
+ [Note 46: Platon et Aristote citent les Aloades comme types du
+ degré auquel peut atteindre l'arrogance humaine. Plus tard on les
+ réunit aux autres géants et blasphémateurs des dieux.]
+
+
+ § 4.--LE DÉLUGE.
+
+ La tradition universelle par excellence, entre toutes celles qui
+ ont trait à l'histoire de l'humanité primitive, est la tradition du
+ Déluge. Ce serait trop que de dire qu'on la retrouve chez tous les
+ peuples, mais elle se reproduit dans toutes les grandes races de
+ l'humanité, sauf pourtant une,--il importe de le remarquer,--la
+ race noire, chez laquelle on en a vainement cherché la trace, soit
+56 parmi les tribus africaines, soit parmi les populations noires de
+ l'Océanie. Ce silence absolu d'une race sur le souvenir d'un
+ événement aussi capital, au milieu de l'accord de toutes les
+ autres, est un fait que la science doit soigneusement noter, car il
+ peut en découler des conséquences importantes[47].
+
+ [Note 47: Voy. Schoebel, _De l'universalité du Déluge_, Paris,
+ 1858.]
+
+ Nous allons passer en revue les principales traditions sur le
+ déluge éparses dans les divers rameaux de l'humanité. Leur
+ concordance avec le récit biblique en fera nettement ressortir
+ l'unité première, et nous reconnaîtrons ainsi que cette tradition
+ est bien une de celles qui datent d'avant la dispersion des
+ peuples, qu'elle remonte à l'aurore même du monde civilisé et
+ qu'elle ne peut se rapporter qu'à un fait réel et précis.
+
+ Mais nous devrons d'abord écarter certains souvenirs légendaires
+ que l'on a rapprochés à tort du déluge biblique et que leurs traits
+ essentiels ne permettent pas d'y assimiler en bonne critique. Ce
+ sont ceux qui se rapportent à quelques phénomènes locaux et d'une
+ date historique relativement assez voisine de nous. Sans doute la
+ tradition du grand cataclysme primitif a pu s'y confondre, amener à
+ en exagérer l'importance; mais les points caractéristiques du récit
+ admis dans la Genèse ne s'y retrouvent pas, et le fait garde
+ nettement, même sous la forme légendaire qu'il a revêtue, sa
+ physionomie restreinte et spéciale. Commettre la faute de grouper
+ les souvenirs de cette nature avec ceux qui ont trait au déluge,
+ serait infirmer la valeur des conséquences que l'on est en droit de
+ tirer de l'accord des derniers, au lieu de la fortifier.
+
+ Tel est le caractère de la grande inondation placée par les livres
+ historiques de la Chine sous le règne de Yao. Elle n'a aucune
+ parenté réelle, ni même aucune ressemblance avec le déluge
+ biblique; c'est un événement purement local et dont on peut
+ parvenir, dans la limite de l'incertitude que présente encore la
+ chronologie chinoise, quand on remonte au-delà du VIIIe siècle
+ avant l'ère chrétienne, à déterminer la date, bien postérieure au
+ début des temps pleinement historiques en Égypte et à Babylone[48].
+ Les écrivains chinois nous montrent alors Yu, ministre et
+ ingénieur, rétablissant le cours des eaux, élevant des digues,
+57 creusant des canaux et réglant les impôts de chaque province dans
+ toute la Chine. Un savant sinologue, Édouard Biot, a prouvé, dans
+ un mémoire sur les changements du cours inférieur du Hoang-ho, que
+ c'est aux inondations fréquentes de ce fleuve que fut due la
+ catastrophe ainsi relatée; la société chinoise primitive, établie
+ sur les bords du fleuve, eut beaucoup à souffrir de ses
+ débordements. Les travaux de Yu ne furent autre chose que le
+ commencement des endiguements nécessaires pour contenir les eaux,
+ lesquels furent continués dans les âges suivants. Une célèbre
+ inscription, gravée sur le rocher d'un des pics des montagnes du
+ Hou-nan, serait, dit-on, un monument contemporain de ces travaux et
+ par suite le plus antique spécimen de l'épigraphie chinoise, si
+ elle était authentique, ce qui demeure encore douteux.
+
+ [Note 48: D'après le système chronologique du _Lih-taï-ki-ssé_,
+ les travaux de Yu pour réparer les désastres de l'inondation
+ auraient été terminés en 2278 av. J.-C.; d'après celui des
+ «Annales des Bambous» su _Tchou-schou_, en 2062.]
+
+ Le caractère d'événement local n'est pas moins clair dans la
+ légende de Botchica, telle que la rapportaient les Muyscas, anciens
+ habitants de la province de Cundinamarca dans l'Amérique
+ méridionale, bien que la fable s'y soit mêlée dans une beaucoup
+ plus forte proportion à l'élément historique fondamental. Qu'y
+ voyons-nous, en effet? L'épouse d'un homme divin ou plutôt d'un
+ dieu nommé Botchica, laquelle s'appelait Huythaca, se livrant à
+ d'abominables sortiléges pour faire sortir de son lit la rivière
+ Funzha; toute la plaine de Bogota bouleversée par les eaux; les
+ hommes et les animaux périssant dans cette catastrophe,
+ quelques-uns seulement échappent à la destruction en gagnant les
+ plus hautes montagnes. La tradition ajoute que Botchica brisa les
+ rochers qui fermaient la vallée de Canoas et de Tequendama, pour
+ faciliter l'écoulement des eaux; puis il rassembla les restes
+ dispersés de la nation des Muyscas, leur enseigna le culte du
+ Soleil et monta au ciel après avoir vécu 500 ans dans le
+ Cundinamarca.
+
+ Des traditions relatives au grand cataclysme, la plus curieuse sans
+ contredit est celle des Chaldéens. Elle a marqué d'une manière
+ incontestable l'empreinte de son influence sur la tradition de
+ l'Inde, et de toutes les narrations du déluge c'est celle qui se
+ rapproche le plus exactement de la narration de la Genèse. Il est
+ bien évident pour quiconque compare les deux récits, qu'ils ont dû
+ n'en faire qu'un jusqu'au moment où les Téra'hites sortirent d'Our
+ pour gagner la Palestine.
+
+ Nous possédons du récit chaldéen du Déluge deux versions
+ inégalement développées, mais qui offrent entre elles un
+ remarquable accord. La plus anciennement connue, et aussi la plus
+ abrégée, est celle que Bérose avait tirée des livres sacrés de
+58 Babylone et comprise dans l'histoire qu'il écrivait à l'usage des
+ Grecs. Après avoir parlé des neuf premiers rois antédiluviens, le
+ prêtre chaldéen continuait ainsi:
+
+ «Obartès (Oubaratoutou) étant mort, son fils Xisouthros
+ ('Hasisadra) régna dix-huit sares (64800 ans). C'est sous lui
+ qu'arriva le grand déluge, dont l'histoire est racontée de la
+ manière suivante dans les documents sacrés. Cronos (Êa) lui apparut
+ dans son sommeil et lui annonça que le 15 du mois de daisios (le
+ mois assyrien de sivan, un peu avant le solstice d'été) tous les
+ hommes périraient par un déluge. Il lui ordonna donc de prendre le
+ commencement, le milieu et la fin de tout ce qui était consigné par
+ écrit et de l'enfouir dans la ville du Soleil, à Sippara, puis de
+ construire un navire et d'y monter avec sa famille et ses amis les
+ plus chers; de déposer dans le navire des provisions pour la
+ nourriture et la boisson, et d'y faire entrer les animaux,
+ volatiles et quadrupèdes; enfin de tout préparer pour la
+ navigation. Et quand Xisouthros demanda de quel côté il devait
+ tourner la marche de son navire, il lui fut répondu «vers les
+ dieux,» et de prier pour qu'il en arrivât du bien aux hommes.
+
+ Xisouthros obéit et construisit un navire long de cinq stades et
+ large de deux; il réunit tout ce qui lui avait été prescrit et
+ embarqua sa femme, ses enfants et ses amis intimes...
+
+ Le déluge étant survenu et bientôt décroissant, Xisouthros lâcha
+ quelques-uns des oiseaux. Ceux-ci n'ayant trouvé ni nourriture, ni
+ lieu pour se poser, revinrent au vaisseau. Quelques jours après
+ Xisouthros leur donna de nouveau la liberté; mais ils revinrent
+ encore au navire avec les pieds pleins de boue. Enfin, lâchés une
+ troisième fois, les oiseaux ne retournèrent plus. Alors Xisouthros
+ comprit que la terre était découverte; il fit une ouverture au toit
+ du navire et vit que celui-ci était arrêté sur une montagne. Il
+ descendit donc avec sa femme, sa fille et son pilote, adora la
+ Terre, éleva un autel et y sacrifia aux dieux; à ce moment il
+ disparut avec ceux qui l'accompagnaient.
+
+ Cependant ceux qui étaient restés dans le navire, ne voyant pas
+ revenir Xisouthros, descendirent à terre à leur tour et se mirent à
+ le chercher en l'appelant par son nom. Ils ne revirent plus
+ Xisouthros, mais une voix du ciel se fit entendre, leur prescrivant
+ d'être pieux envers les dieux; qu'en effet il recevait la
+ récompense de sa piété en étant enlevé pour habiter désormais au
+ milieu des dieux, et que sa femme, sa fille et le pilote du navire
+ partageaient un tel honneur. La voix dit en outre à ceux qui
+59 restaient qu'ils devaient retourner à Babylone et, conformément aux
+ décrets du destin, déterrer les écrits enfouis à Sippara pour les
+ transmettre aux hommes. Elle ajouta que le pays où ils se
+ trouvaient était l'Arménie. Ceux-ci, après avoir entendu la voix,
+ sacrifièrent aux dieux et revinrent à pied à Babylone. Du vaisseau
+ de Xisouthros, qui s'était enfin arrêté en Arménie, une partie
+ subsiste encore dans les monts Gordyéens, en Arménie, et les
+ pèlerins en rapportent l'asphalte qu'ils ont râclé sur les débris;
+ on s'en sert pour repousser l'influence des maléfices. Quant aux
+ compagnons de Xisouthros, ils vinrent à Babylone, déterrèrent les
+ écrits déposés à Sippara, fondèrent des villes nombreuses, bâtirent
+ des temples et reconstituèrent Babylone[49].»
+
+ [Note 49: Ceci est l'extrait tiré du livre de Bérose par Cornelius
+ Alexander, dit le Polyhistor. L'extrait fait par Abydène est plus
+ abrégé, mais précise davantage les circonstances relatives à
+ l'envoi des oiseaux.]
+
+ A côté de cette version qui, tout intéressante qu'elle soit, n'est
+ cependant que de seconde main, nous pouvons maintenant placer une
+ rédaction chaldéo-babylonienne originale, celle que le regretté
+ George Smith a déchiffrée le premier sur des tablettes cunéiformes
+ exhumées à Ninive et transportées au Musée Britannique. La
+ narration du déluge y intervient comme épisode dans la onzième
+ tablette ou onzième chant d'une grande épopée héroïque de la ville
+ d'Ourouk dans la Basse-Chaldée, dont nous donnerons l'analyse
+ détaillée dans le livre de cette histoire qui traitera des
+ Chaldéens et des Assyriens. Cette narration y est placée dans la
+ bouche même de 'Hasisadra, le patriarche sauvé du déluge et
+ transporté par les dieux dans un lieu reculé, où il jouit d'une
+ éternelle félicité.
+
+ On a pu en rétablir le récit presque sans lacunes par la
+ comparaison des débris de trois exemplaires du poème, que
+ renfermait la bibliothèque du palais de Ninive. Ces trois copies
+ furent faites au VIIe siècle avant notre ère, par l'ordre du roi
+ d'Assyrie Asschour-bani-abal, d'après un exemplaire très ancien que
+ possédait la bibliothèque sacerdotale de la cité d'Ourouk, fondée
+ par les monarques du premier Empire de Chaldée. Il est difficile de
+ préciser la date de l'original ainsi transcrit par les scribes
+ assyriens; mais il est certain qu'il remontait à l'époque de cet
+ Ancien Empire, dix-sept siècles au moins avant notre ère, et même
+ probablement plus; il était donc fort antérieur à Moscheh (Moïse)
+ et presque contemporain d'Abraham. Les variantes que les trois
+60 copies existantes présentent entre elles prouvent que l'exemplaire
+ type était tracé au moyen de la forme primitive d'écriture désignée
+ sous le nom d'_hiératique_, caractère qui était déjà devenu
+ difficile à lire au VIIe siècle, puisque les copistes ont varié sur
+ l'interprétation à donner à certains signes et dans d'autres cas
+ ont purement et simplement reproduit les formes de ceux qu'ils ne
+ comprenaient plus. Il résulte enfin de la comparaison des mêmes
+ variantes, que l'exemplaire transcrit par ordre
+ d'Asschour-bani-abal était lui-même la copie d'un manuscrit plus
+ ancien, sur laquelle on avait déjà joint au texte original quelques
+ gloses interlinéaires. Certains des copistes les ont introduites
+ dans le texte; les autres les ont omises.
+
+ «Je veux te révéler, ô Izdhubar, l'histoire de ma conservation--et
+ te dire la décision des dieux.
+
+ La ville de Schourippak[50], une ville que tu connais, est située
+ sur l'Euphrate;--elle était antique et en elle [on n'honorait pas]
+ les dieux.--[Moi seul, j'étais] leur serviteur, aux grands
+ dieux.--[Les dieux tinrent conseil sur l'appel d']Anou.--[Un déluge
+ fut proposé par] Bel--[et approuvé par Nabou, Nergal et] Ninib.
+
+ [Note 50: Schourippak, dont les copistes de Bérose, par une série
+ de fautes successives, ont fait Larancha, était une ville de la
+ Basse Chaldée, située près de la mer, car on nous parle des
+ «vaisseaux de Schourippak.» Le nom religieux accadien de cette
+ ville était mâ-uru, «la ville du vaisseau,» sans doute par
+ allusion à la légende de la construction de celui de 'Hasisadra.
+
+ Dans les traditions musulmanes, le lieu d'embarquement de Nou'h
+ dans son vaisseau fut à Koufah, sur le bras occidental de
+ l'Euphrate, ou bien à Babylone, ou bien à 'Aïnvardah dans la
+ Mésopotamie.]
+
+ Et le dieu [Êa], le seigneur immuable,--répéta leur commandement
+ dans un songe.--J'écoutais l'arrêt du destin qu'il annonçait, et il
+ me dit:--«Homme de Schourippak, fils d'Oubaratoutou,--toi, fais un
+ vaisseau et achève-le [vite].--[Par un déluge] je détruirai la
+ semence et la vie.--Fais (donc) monter dans le vaisseau la semence
+ de tout ce qui a vie.--Le vaisseau que tu construiras,--600 coudées
+ le montant de sa largeur et de sa hauteur.--[Lance-le] aussi sur
+ l'Océan et couvre-le d'un toit.»--Je compris et je dis à Êa, mon
+ seigneur:--«[Le vaisseau] que tu me commandés de construire
+ ainsi,--[quand] je le ferai--jeunes et vieux [se riront de
+ moi].»--[Êa ouvrit sa bouche et] parla;--il dit à moi, son
+ serviteur:--«[S'ils se rient de toi,] tu leur diras:--[Sera puni]
+ celui qui m'a injurié,--[car la protection des dieux] existe sur
+ moi[51].--.... comme des cavernes....
+61
+ j'exercerai mon jugement sur ce qui est en haut et ce qui est en
+ bas....--.... Ferme le vaisseau....--.... Au moment venu, que je te
+ ferai connaître,--entre dedans et amène à toi la porte du
+ navire.--A l'intérieur, ton grain, tes meubles, tes
+ provisions,--tes richesses, tes serviteurs mâles et femelles, et
+ les jeunes gens,--le bétail des champs et les animaux sauvages des
+ campagnes que je rassemblerai--et que je t'enverrai, seront gardés
+ derrière ta porte.»--'Hasisadra ouvrit sa bouche et parla;--il dit
+ à Êa, son seigneur:--«Personne n'a fait [un tel] vaisseau.--Sur la
+ carène je fixerai....--je verrai.... et le vaisseau....--le
+ vaisseau que tu me commandes de construire [ainsi,]--qui dans....»
+ .............................................,,,,,,,,,,,,......[52]
+
+ [Note 51: Mo'hammed dit dans le Qorân, évidemment d'après une
+ tradition populaire des Juifs de son temps: «Il construisit un
+ vaisseau, et chaque fois que les chefs de son peuple passaient
+ auprès de lui, ils le raillaient.»--«Ne me raillez pas, dit
+ Nou'h; car je vous raillerai à mon tour comme vous me raillez, et
+ vous apprendrez sur qui tombera le châtiment qui le couvrira
+ d'opprobre. Ce châtiment restera perpétuellement sur votre
+ tête.»]
+
+ [Note 52: Ici une lacune de quelques versets.]
+
+ «Au cinquième jour [ses deux flancs[53]] étaient élevés.--Dans sa
+ couverture quatorze en tout étaient ses fermes,--quatorze en tout
+ on en comptait en dessus.--Je plaçai son toit et je le couvris.--Je
+ naviguai dedans au sixième (jour); je divisai ses étages au
+ septième;--je divisai les compartiments intérieurs au huitième.--Je
+ bouchai les fentes par où l'eau entrait dedans;--je visitai les
+ fissures et j'ajoutai ce qui manquait.--Je versai sur l'extérieur
+ trois fois 3600 (mesures) de bitume,--et trois fois 3600 (mesures)
+ de bitume à l'intérieur.--Trois fois 3600 hommes porte-faix
+ apportèrent sur leurs têtes les caisses (de provisions).--Je gardai
+ 3600 caisses pour la nourriture de ma famille--et les mariniers se
+ partagèrent deux fois 3600 caisses.--Pour [l'approvisionnement] je
+ fis tuer des boeufs;--j'instituai [des distributions] pour chaque
+ jour.--En [prévision des besoins de] boissons, des tonneaux et du
+ vin--[je rassemblai en quantité] comme les eaux d'un fleuve
+ et--[des provisions] en quantité pareille à la poussière de la
+ terre;--[à les arranger dans] les caisses je mis la main.--.... du
+ soleil.... le vaisseau était achevé.--.... fort, et--je fis porter
+ en haut et en bas les apparaux du navire.--[Ce chargement] en
+ remplit les deux tiers.
+
+ [Note 53: Du navire.]
+
+ Tout ce que je possédais, je le réunis; tout ce que je possédais
+62 d'argent, je le réunis;--tout ce que je possédais d'or, je le
+ réunis;--tout ce que je possédais de semences de vie de toute
+ nature, je le réunis.--Je fis tout monter dans le vaisseau; mes
+ serviteurs mâles et femelles,--le bétail des champs, les animaux
+ sauvages des campagnes et les fils du peuple, je les fis tous
+ monter.
+
+ «Schamasch (le Soleil) fit le moment déterminé, et--il l'annonça en
+ ces termes: «Au soir je ferai pleuvoir abondamment du ciel;--entre
+ dans le vaisseau et ferme ta porte.»--Le moment fixé était
+ arrivé,--qu'il annonçait en ces termes: «Au soir je ferai pleuvoir
+ abondamment du ciel.»--Quand j'arrivai au soir de ce jour,--du jour
+ où je devais me tenir sur mes gardes, j'eus peur;--j'entrai dans le
+ vaisseau et je fermai ma porte.--En fermant le vaisseau, à
+ Bouzour-schadi-rabi, le pilote,--je confiai (cette) demeure avec
+ tout ce qu'elle comportait.
+
+ [Illustration 087: Le dieu Raman[3].]
+
+ [Note 3: D'après un cylindre assyrien.]
+
+ Mou-scheri-ina-namari[54] s'éleva des fondements du ciel en un nuage
+ noir;--Raman[55] tonnait au milieu de ce nuage,--et Nabou et
+ Scharrou marchaient devant;--ils marchaient dévastant la montagne
+ et la plaine;--Nergal[56] le puissant traîna (après lui) les
+ châtiments;--Ninib[57] s'avança en renversant devant lui;--les
+ Archanges de l'abîme apportèrent la destruction,--dans leurs
+ épouvantements ils agitèrent la terre.--L'inondation de Raman se
+ gonfla jusqu'au ciel,--et [la terre,] devenue sans éclat, fut
+ changée en désert.
+
+ [Note 54: «L'Eau du crépuscule au lever du jour,» une des
+ personnifications de la pluie.]
+
+ [Note 55: Dieu de la foudre et des orages.]
+
+ [Note 56: Dieu de la guerre et de la destruction.]
+
+ [Note 57: L'Hercule chaldéo-assyrien.]
+
+ Ils brisèrent les.... de la surface de la terre comme....;--[ils
+ détruisirent] les êtres vivants de la surface de la terre.--Le
+ terrible [déluge] sur les hommes se gonfla jusqu'au [ciel.]--Le
+ frère ne vit plus son frère; les hommes ne se reconnurent plus.
+ Dans le ciel--les dieux prirent peur de la trombe et--cherchèrent
+ un refuge; ils montèrent jusqu'au ciel d'Anou[58].--Les dieux
+ étaient étendus immobiles, serrés les uns contre les autres, comme
+ des chiens.--Ischtar parla comme un petit enfant,--la grande déesse
+ prononça son discours:--«Voici que l'humanité est retournée en
+ limon, et--c'est le malheur que j'ai annoncé en présence des
+ dieux.--Tel que j'ai annoncé le malheur en présence des
+63 dieux,--pour le mal j'ai annoncé le.... terrible des hommes qui
+ sont à moi.--Je suis la mère qui a enfanté les hommes, et--comme la
+ race des poissons les voilà qui remplissent la mer; et--les dieux,
+ à cause de (ce que font) les Archanges de l'abîme, sont pleurant
+ avec moi.»--Les dieux sur leurs sièges étaient assis en larmes,--et
+ ils tenaient leurs lèvres fermées, [méditant] les choses futures.
+
+ [Note 58: Le ciel supérieur des étoiles fixes.]
+
+ Six jours et autant de nuits--se passèrent; le vent, la trombe et
+ la pluie diluvienne étaient dans toute leur force.--A l'approche du
+ septième jour, la pluie diluvienne s'affaiblit, la trombe
+ terrible--qui avait assailli à la façon d'un tremblement de
+ terre--se calma. La mer tendit à se dessécher, et le vent et la
+ trombe prirent fin.--Je regardai la mer en observant
+ attentivement.--Et toute l'humanité était retournée en
+ limon;--comme des algues les cadavres flottaient.--J'ouvris la
+ fenêtre, et la lumière vint frapper ma face.--Je fus saisi de
+ tristesse, je m'assis et je pleurai;--et mes larmes vinrent sur ma
+ face.
+
+ [Illustration 088: La déesse Ischtar[1].]
+
+ [Note 1: D'après un cylindre assyrien.]
+
+ Je regardai les régions qui bornaient la mer;--vers les douze
+ points de l'horizon, pas de continent.--Le vaisseau fut porté
+ au-dessus du pays de Nizir.--La montagne de Nizir arrêta le
+ vaisseau et ne lui permit pas de passer par-dessus.--Un jour et un
+ second jour, la montagne de Nizir arrêta le vaisseau et ne lui
+ permit pas de passer par-dessus;--le troisième et le quatrième
+ jour, la montagne de Nizir arrêta le vaisseau et ne lui permit pas
+ de passer par-dessus;--le cinquième et le sixième jour, la montagne
+ de Nizir arrêta le vaisseau et ne lui permit pas de passer
+ par-dessus.--A l'approche du septième jour,--je fis sortir et
+ lâchai une colombe. La colombe alla, tourna et--ne trouva pas
+ d'endroit où se poser et elle revint.--Je fis sortir et je lâchai
+ une hirondelle. L'hirondelle alla, tourna et--ne trouva pas
+ d'endroit où se poser, et elle revint.--Je fis sortir et je lâchai
+64 un corbeau.--Le corbeau alla et vit les charognes sur les eaux;--il
+ mangea, se posa, tourna et ne revint pas.
+
+ Je fis sortir alors (ce qui était dans le vaisseau) vers les quatre
+ vents, et j'offris un sacrifice.--J'élevai le bûcher de
+ l'holocauste sur le pic de la montagne;--sept par sept je disposai
+ les vases mesurés[59],--et en dessous j'étendis des roseaux, du bois
+ de cèdre et de genévrier.--Les dieux sentirent l'odeur; les dieux
+ sentirent la bonne odeur;--et les dieux se rassemblèrent comme des
+ mouches au-dessus du maître du sacrifice.--De loin, en
+ s'approchant, la Grande Déesse--éleva les grandes zones que Anou a
+ faites comme leur gloire (des dieux)[60].--Ces dieux, cristal
+ lumineux devant moi, je ne les quitterai jamais;--en ce jour je
+ priai pour qu'à toujours je pusse ne jamais les quitter:--«Que les
+ dieux viennent à mon bûcher d'holocauste!--mais que jamais Bel ne
+ vienne à mon bûcher d'holocauste! car il ne s'est pas maîtrisé et
+ il a fait la trombe (du déluge),--et il a compté mes hommes pour le
+ gouffre.»
+
+ [Note 59: Il s'agit d'un détail de prescriptions rituelles du
+ sacrifice.]
+
+ [Note 60: Ces expressions métaphoriques paraissent bien désigner
+ l'arc-en-ciel.]
+
+ [Illustration 089: Le dieu Bel[3].]
+
+ [Note 3: D'après un cylindre babylonien.]
+
+ «De loin, en s'approchant, Bel--vit le vaisseau; et Bel s'arrêta;
+ il fut rempli de colère contre les dieux et les Archanges
+ célestes.--Personne ne doit sortir vivant! aucun homme ne sera
+ préservé de l'abîme!»--Ninib ouvrit sa bouche et parla; il dit au
+ guerrier Bel:--«Quel autre que Êa en aurait formé la
+ résolution?--car Êa possède «la science et [il prévoit] tout.»--Êa
+ ouvrit sa bouche et parla; il dit au guerrier Bel:--«O toi, héraut
+ des dieux, guerrier,--comme tu «ne t'es pas maîtrisé, tu as fait la
+ trombe (du déluge).--Laisse le «pécheur porter le poids de son
+ péché, le blasphémateur le poids de «son blasphème.--Complais-toi
+ dans ce bon plaisir et jamais il ne «sera enfreint; la foi jamais
+ [n'en sera violée.]--Au lieu que tu fasses «un (nouveau) déluge,
+ que les lions surviennent et qu'ils réduisent «le nombre des
+ hommes;--au lieu que tu fasses un (nouveau) déluge, que les hyènes
+ surviennent et qu'elles réduisent le nombre des hommes;--au lieu
+ que tu fasses, un (nouveau) déluge, qu'il y ait famine et que la
+ terre soit [dévastée;]--au lieu que tu fasses un (nouveau)
+65 déluge, que Dibbarra (le dieu des épidémies) survienne et que les
+ hommes soient [moissonnés][61].--Je n'ai pas révélé la décision des
+ grands dieux;--c'est 'Hasisadra qui a interprété un songe et
+ compris ce que les dieux avaient décidé.»
+
+ [Note 61: Pour les Chaldéo-Babyloniens, comme pour les Hébreux, les
+ famines et les épidémies étaient des visitations de la colère
+ divine provoquées par les péchés des hommes. On racontait des
+ légendes étendues sur certains de ces fléaux qui avaient désolé le
+ monde d'une manière particulièrement terrible dans les temps
+ antiques, mais depuis le déluge, conformément à l'arrêt de Êa,
+ consenti par Bel, d'après lequel ce châtiment seul devait être
+ désormais employé, au lieu d'un cataclysme, pour amener l'humanité
+ à résipiscence.]
+
+ «Alors quand sa résolution fut arrêtée, Bel entra dans le
+ vaisseau,--il prit ma main et me fit lever.--Il fit lever aussi ma
+ femme et la fit se placer à mon côté.--Il tourna autour de nous et
+ s'arrêta fixe; il s'approcha de notre groupe.--«Jusqu'à présent
+ 'Hasisadra a fait partie de l'humanité périssable;--mais voici que
+ 'Hasisadra et sa femme vont être enlevés pour vivre comme les
+ dieux,--et 'Hasisadra résidera au loin, à l'embouchure des
+ fleuves.»--Ils m'emportèrent et m'établirent dans un lieu reculé, à
+ l'embouchure des fleuves.»
+
+ Ce récit suit très exactement la même marche que celui de la
+ Genèse, et d'un côté à l'autre les analogies sont frappantes.
+ Pourtant il faut aussi noter des divergences d'une certaine valeur,
+ qui prouvent que les deux traditions ont bifurqué dès une époque
+ fort antique, et que celle dont nous avons l'expression dans la
+ Bible n'est pas seulement une édition de celle du sacerdoce
+ chaldéen, expurgée au point de vue d'un sévère monothéisme.
+
+ Le récit biblique porte l'empreinte d'un peuple qui vit au milieu
+ des terres et ignore les choses de la navigation. Dans la _Genèse_
+ le nom de l'arche, _tebah_, signifie «coffre» et non «vaisseau;» il
+ n'y est pas question de la mise à l'eau de l'arche; aucune mention
+ ni de la mer, ni de la navigation; point de pilote. Au contraire,
+ dans l'épopée d'Ourouk, tout indique qu'elle a été composée chez un
+ peuple maritime; chaque circonstance porte le reflet des moeurs et
+ des coutumes des riverains du Golfe Persique. 'Hasisadra monte sur
+ un navire formellement désigné par le mot propre; ce navire est mis
+ à l'eau et éprouvé par une navigation d'essai; toutes ses fentes
+ sont calfatées avec du bitume; il est confié à un pilote.
+
+ La narration chaldéo-babylonienne représente 'Hasisadra comme un
+ roi qui monte dans le vaisseau entouré de tout un peuple de
+ serviteurs et de compagnons; dans la Bible il n'y a que la famille
+66 de Noa'h qui soit sauvée[62]; la nouvelle humanité n'a pas d'autre
+ souche que les trois fils du patriarche. Pas de trace dans le poème
+ chaldéen de la distinction des animaux purs et impurs, et du nombre
+ de sept couples pour chaque espèce des premiers, bien qu'en
+ Babylonie le nombre sept eût un caractère tout à fait sacramentel.
+
+ [Note 62: Dans le Qorân, qui a manifestement emprunté son récit du
+ déluge à des sources populaires, Nou'h obtient d'Allah de faire
+ entrer dans son vaisseau avec lui, non seulement sa famille, mais
+ les rares hommes qui ont cru à ses prédications. Les interprètes
+ orthodoxes musulmans disent qu'outre Nou'h, sa femme, ses trois
+ fils et leurs femmes, il y avait en outre dans le vaisseau 72
+ personnes, serviteurs et amis, en tout 80.]
+
+ L'auteur du traité _Sur la Déesse Syrienne_, indûment attribué à
+ Lucien, nous fait connaître la tradition diluvienne des Araméens,
+ issue directement de celle de la Chaldée, telle qu'on la racontait
+ dans le fameux sanctuaire d'Hiérapolis ou Bambyce.
+
+ «La plupart des gens, dit-il, racontent que le fondateur du temple
+ fut Deucalion-Sisythès, ce Deucalion sous lequel eut lieu la grande
+ inondation. J'ai aussi entendu le récit que les Grecs font de leur
+ côté sur Deucalion; le mythe est ainsi conçu: La race actuelle des
+ hommes n'est pas la première; car il y en a eu une auparavant, dont
+ tous les hommes ont péri. Nous sommes d'une deuxième race, qui
+ descend de Deucalion et s'est multipliée avec la suite des temps.
+ Quant aux premiers hommes, on dit qu'ils étaient pleins d'orgueil
+ et d'insolence et qu'ils commettaient beaucoup de crimes, ne
+ gardant pas leurs serments, n'exerçant pas les lois de
+ l'hospitalité, n'épargnant pas les suppliants; aussi furent-ils
+ châtiés par un immense désastre. Subitement d'énormes masses d'eau
+ jaillirent de la terre et des pluies d'une abondance extraordinaire
+ se mirent à tomber, les fleuves sortirent de leur lit et la mer
+ franchit ses rivages; tout fut couvert d'eau, et tous les hommes
+ périrent. Deucalion seul fut conservé vivant, pour donner naissance
+ à une nouvelle race, à cause de sa vertu et de sa piété. Voici
+ comment il se sauva. Il se mit avec ses enfants et ses femmes dans
+ un grand coffre, qu'il avait, et où vinrent se réfugier auprès de
+ lui des porcs, des chevaux, des lions, des serpents et de tous les
+ animaux terrestres. Il les reçut tous avec lui, et tout le temps
+ qu'ils furent dans le coffre Zeus inspira à ces animaux une amitié
+ réciproque, qui les empêcha de s'entredévorer. De cette façon,
+ enfermés dans un seul coffre, ils flottèrent tant que les eaux
+67 furent dans leur force. Tel est le récit des Grecs sur Deucalion.
+
+ «Mais à ceci qu'ils racontent également, les gens d'Hiérapolis
+ ajoutent une narration merveilleuse: que dans leur pays s'ouvrit un
+ vaste gouffre, où toute l'eau du déluge s'engloutit. Alors
+ Deucalion éleva un hôtel et consacra un temple à Héra
+ (Athar-'athè=Alargatis) près du gouffre même. J'ai vu ce gouffre,
+ qui est très-étroit et situé sous le temple. S'il était plus grand
+ autrefois et s'est maintenant rétréci, je ne sais; mais je l'ai vu,
+ il est tout petit. En souvenir de l'événement que l'on raconte,
+ voici le rite que l'on accomplit. Deux fois par an l'on amène de
+ l'eau de la mer au temple. Ce ne sont pas les prêtres seuls qui en
+ font venir, mais de nombreux pèlerins viennent de toute la Syrie,
+ de l'Arabie et même d'au-delà de l'Euphrate, apportant de l'eau. On
+ la verse dans le temple, et elle descend dans le gouffre, qui
+ malgré son étroitesse en engloutit ainsi une quantité
+ très-considérable. On dit que cela se fait en vertu d'une loi
+ religieuse instituée par Deucalion, pour conserver le souvenir de
+ la catastrophe et du bienfait qu'il reçut des dieux. Tel est
+ l'antique tradition du temple.»
+
+ L'Inde nous offre à son tour un récit du déluge, dont la parenté
+ avec celui de la Bible et celui des Chaldéens est grande. La forme
+ la plus ancienne et la plus simple s'en trouve dans le _Çatapata
+ Brâhmana_, dont nous avons essayé plus haut d'indiquer la date
+ approximative. Ce morceau a été traduit pour la première fois par
+ M. Max Müller.
+
+ «Un matin, l'on apporta à Manou[63] de l'eau pour se laver; et,
+ quand il se fut lavé, un poisson lui resta dans les mains. Et il
+ lui adressa ces mots: «Protège-moi et je te sauverai.»--«De quoi me
+ sauveras-tu?»--«Un déluge emportera toutes les créatures; c'est là
+ ce dont je te sauverai.»--«Comment te protégerai-je?» Le poisson
+ répondit: «Tant que nous sommes petits, nous restons en grand
+ péril; car le poisson avale le poisson. Garde-moi d'abord dans un
+ vase. Quand je serai trop gros, creuse un bassin pour m'y mettre.
+ Quand j'aurai grandi encore, porte-moi dans l'Océan. Alors je serai
+ préservé de la destruction.» Bientôt il devint un gros poisson. Il
+68 dit à Manou: «Dans l'année même où j'aurai atteint ma pleine
+ croissance, le déluge surviendra. Construis alors un vaisseau et
+ adore-moi. Quand les eaux s'élèveront, entre dans ce vaisseau et je
+ te sauverai.»
+
+ [Note 63: Manou Vaivasvata, le type et l'ancêtre de l'humanité
+ dans les légendes indiennes.]
+
+ «Après l'avoir ainsi gardé, Manou porta le poisson dans l'Océan.
+ Dans l'année qu'il avait indiquée, Manou construisit un vaisseau et
+ adora le poisson. Et quand le déluge fut arrivé, il entra dans le
+ vaisseau. Alors le poisson vint à lui en nageant, et Manou attacha
+ le câble du vaisseau à la corne du poisson, et, par ce moyen,
+ celui-ci le fit passer par-dessus la montagne du Nord. Le poisson
+ dit: «Je t'ai sauvé; attache le vaisseau à un arbre, pour que l'eau
+ ne l'entraîne pas pendant que tu es sur la montagne; à mesure que
+ les eaux baisseront, tu descendras.» Manou descendit avec les eaux,
+ et c'est ce qu'on appelle _la descente de Manou_ sur la montagne du
+ Nord. Le déluge avait emporté toutes les créatures, et Manou resta
+ seul.»
+
+ Vient ensuite par ordre de date et de complication du récit, qui va
+ toujours en se surchargeant de traits fantastiques et parasites, la
+ version de l'énorme épopée du _Mahâbhârata_. Celle du poème
+ intitulé _Bhâgavata-Pourâna_ est encore plus récente et plus
+ fabuleuse. Enfin la même tradition fait le sujet d'un poème entier,
+ de date fort basse, le _Matsya-Pourâna_, dont le grand indianiste
+ anglais Wilson a donné l'analyse.
+
+ Dans la préface du troisième volume de son édition du
+ _Bhâgavata-Pourâna_; notre illustre Eugène Burnouf a comparé avec
+ soin les trois récits connus quand il écrivait (celui du
+ _Çatapatha-Brâhmana_ a été découvert depuis) pour éclairer la
+ question de l'origine de la tradition indienne du déluge. Il y
+ montre, par une discussion qui mérite de rester un modèle
+ d'érudition, de finesse et de critique, que cette tradition fait
+ totalement défaut dans les hymnes des Vêdas, où on ne trouve que
+ des allusions lointaines à la donnée du déluge, et des allusions
+ qui paraissent se rapporter à une forme de légende assez
+ différente, et aussi que cette tradition a été primitivement
+ étrangère au système, essentiellement indien, des _manvantaras_ ou
+ destructions périodiques du monde. Il en conclut qu'elle doit avoir
+ été importée dans l'Inde postérieurement à l'adoption de ce dernier
+ système, fort ancien cependant, puisqu'il est commun au brahmanisme
+ et au bouddhisme. Il incline dès lors à y voir une importation
+ sémitique, opérée dans les temps déjà historiques, non pas de la
+ Genèse, dont il est difficile d'admettre l'action dans l'Inde à
+69 une époque aussi ancienne, mais plus probablement de la tradition
+ babylonienne.
+
+ La découverte d'une rédaction originale de celle-ci confirme
+ l'opinion du grand sanscritiste dont le nom restera l'une des plus
+ hautes gloires scientifiques de notre pays. Le trait dominant du
+ récit indien, celui qui y tient une place essentielle et en fait le
+ caractère distinctif, est le rôle attribué à un dieu qui revêt la
+ forme d'un poisson pour avertir Manou, guider son navire et le
+ sauver du déluge. La nature de la métamorphose est le seul point
+ fondamental et primitif, car les diverses versions varient sur la
+ personne du dieu qui prend cette forme: le _Brâhmana_ ne précise
+ rien; le _Mahâbhârata_ en fait Brâhma, et pour les rédacteurs des
+ _Pourânas_ c'est Vischnou. Ceci est d'autant plus remarquable que
+ la métamorphose en poisson, _matsyavatara_, demeure isolée dans la
+ mythologie indienne, étrangère à sa symbolique habituelle, et n'y
+ donne naissance à aucun développement ultérieur; on ne trouve pas
+ dans l'Inde d'autre trace du culte des poissons, qui avait pris
+ tant d'importance et d'étendue chez d'autres peuples de
+ l'antiquité. Burnouf y voyait avec raison une des marques
+ d'importation de l'extérieur et le principal indice d'origine
+ babylonienne, car les témoignages classiques, confirmés depuis par
+ les monuments indigènes, faisaient entrevoir dans la religion de
+ Babylone un rôle plus capital que partout ailleurs, attribué à la
+ conception des dieux ichthyomorphes ou en forme de poissons. Le
+ rôle que la légende conservée dans l'Inde fait tenir par le poisson
+ divin auprès de Manou, est, en effet, rempli près de 'Hasisadra,
+ dans la narration de l'épopée d'Ourouk, et dans celle de Bérose,
+ par le dieu Êa, qualifié aussi de Schalman, «le sauveur.» Or, ce
+ dieu, dont on connaît maintenant avec certitude le type de
+ représentation sur les monuments assyriens et babyloniens, y est le
+ dieu ichtyomorphe par essence; presque constamment son image
+ consacrée combine les formes du poisson et celle de l'homme.
+
+ [Illustration: Le _Matsyavatara_, incarnation de Vischnou en
+ homme-poisson[1].]
+
+ [Note 1: D'après une peinture indienne moderne.]
+70
+ Quand on trouve chez deux peuples différant entre eux une même
+ légende, avec une circonstance aussi _spéciale_, et qui ne ressort
+ pas _nécessairement_ et _naturellement_ de la donnée fondamentale
+ du récit; quand, de plus, cette circonstance tient étroitement à
+ l'ensemble des conceptions religieuses d'un des deux peuples, et
+ chez l'autre reste isolée, en dehors des habitudes de sa
+ symbolique, une règle absolue de critique impose de conclure que la
+ légende a été transmise de l'un à l'autre avec une rédaction déjà
+ fixée, et constitue une importation étrangère qui s'est superposée,
+ sans s'y confondre, aux traditions vraiment nationales, et pour
+ ainsi dire générales, du peuple qui l'a reçue sans l'avoir créée.
+
+ [Illustration 095: Le dieu Êa[1].]
+
+ [Note 1: D'après un bas-relief assyrien du palais de Nimroud
+ (l'ancienne Kala'h), conservé au Musée Britannique.]
+
+ Il est encore à remarquer que dans les _Pourânas_ ce n'est plus
+ Manou Vâivasvata que le poisson divin sauve du déluge; c'est un
+ personnage différent, roi des Dâsas, c'est-à-dire des pêcheurs,
+ Satyavrata, «l'homme qui aime la justice et la vérité,» ressemblant
+ d'une manière frappante au 'Hasisadra de la tradition chaldéenne.
+ Et la version pourânique de la légende du déluge n'est pas à
+ dédaigner, malgré la date récente de sa rédaction, malgré les
+ détails fantastiques et souvent presque enfantins dont elle
+ surcharge le récit. Par certains côtés, elle est moins aryanisée
+ que la version du _Brâhmana_ et que celle du _Mahâbhârata_; elle
+ offre surtout quelques circonstances omises dans les rédactions
+ antérieures et qui pourtant doivent appartenir au fonds primitifs,
+ puisqu'elles se retrouvent dans la légende babylonienne,
+ circonstances qui sans doute s'étaient conservées dans la tradition
+ orale, populaire et non brahmanique, dont les _Pourânas_ se
+ montrent si profondément pénétrés. C'est ce qu'a remarqué déjà
+ Pictet; qui insiste avec raison sur le trait suivant de la
+ rédaction du _Bhâgavata-Pourâna:_ «_Dans sept jours_, dit Yischnou
+71 à Satyavatra, les trois mondes seront submergés par l'océan de la
+ destruction.» Il n'y a rien de semblable dans le _Brâhmana_ ni dans
+ le _Mahàbhârata_; mais nous voyons dans la Genèse[64] que l'Éternel
+ dit à Noa'h: «_Dans sept jours_ je ferai pleuvoir sur toute la
+ terre;» et un peu plus loin nous y voyons encore: «_Au bout de sept
+ jours_, les eaux du déluge furent sur toute la terre[65].» Il ne
+ faut pas accorder moins d'attention à ce que dit le
+ _Bhâgavata-Pourâna_ des recommandations faites à Satyavrata par le
+ dieu incarné en poisson, pour qu'il dépose les écritures sacrées en
+ un lieu sûr, afin de le mettre à l'abri du Hayagrîva, cheval marin
+ qui réside dans les abîmes, et de la lutte du dieu contre cet
+ Hayagrîva qui a dérobé les _Vêdas_ et produit ainsi le cataclysme
+ en troublant l'ordre du monde. C'est encore une circonstance qui
+ manque aux rédactions plus anciennes, même au _Mahâbhârata_; mais
+ elle est capitale et ne peut être considérée comme un produit
+ spontané du sol de l'Inde, car il est difficile d'y méconnaître,
+ sous un vêtement indien, le pendant exact de la tradition de
+ l'enfouissement des écritures sacrées à Sippara par 'Hasisadra,
+ telle qu'elle apparaît dans la version des fragments de Bérose.
+
+ [Note 64: VII, 4.]
+
+ [Note 65: _Genes._, VII, 10.]
+
+ C'est donc la forme chaldéenne de la tradition du déluge que les
+ Indiens ont adoptée, à la suite d'une communication que les
+ rapports de commerce entre les deux contrées rendent historiquement
+ toute naturelle, et qu'ils ont ensuite développée avec l'exubérance
+ propre à leur imagination. Mais ils ont dû adopter d'autant plus
+ facilement ce récit de la Chaldée qu'il s'accordait avec une
+ tradition que, sous une forme un peu différente, leurs ancêtres
+ avaient apportées du berceau primitif de la race aryenne. Que le
+ souvenir du déluge ait fait partie du fond premier des légendes de
+ cette grande race sur les origines du monde, c'est, en effet, ce
+ dont il n'est pas possible de douter. Car si les Indiens ont
+ accepté la forme du récit de la Chaldée, si voisine de celle du
+ récit de la Genèse, tous les autres rameaux de la race aryenne se
+ montrent à nous en possession de versions pleinement originales de
+ l'histoire du cataclysme, que l'on ne saurait tenir pour empruntées
+ à Babylone ou aux Hébreux.
+
+ Chez les Iraniens, nous rencontrons dans les livres sacrés qui
+72 constituent le fondement de la doctrine du zoroastrisme et
+ remontent à une très-haute antiquité; une tradition dans laquelle
+ il faut reconnaître bien certainement une variante de celle du
+ déluge, mais qui prend un caractère bien spécial et s'écarte par
+ certains traits essentiels de celles que nous avons jusqu'ici
+ examinées. On y raconte comment Yima, qui dans sa conception
+ originaire et primitive était le père de l'humanité, fut averti,
+ par Ahouramazda, le dieu bon, de ce que la terre allait être
+ dévastée par une inondation destructrice. Le dieu lui ordonna de
+ construire un refuge, un jardin de forme carrée, _vara_, défendu
+ par une enceinte, et d'y faire entrer les germes des hommes, des
+ animaux et des plantes pour les préserver de l'anéantissement. En
+ effet, quand l'inondation survint, le jardin de Yima fut seul
+ épargné, avec tout ce qu'il contenait; et l'annonce du salut y fut
+ apportée par l'oiseau Karschipta, envoyé d'Ahouramazda.
+
+ Les Grecs avaient deux légendes principales et différentes sur le
+ cataclysme qui détruisit l'humanité primitive. La première se
+ rattachait au nom d'Ogygès, le plus ancien roi de Béotie ou de
+ l'Attique, personnage tout a fait mythique et qui se perd dans la
+ nuit des âges; son nom paraît dérivé de celui qui désignait
+ primitivement le déluge dans les idiomes aryens, en sanscrit
+ _âugha_. On racontait que, de son temps, tout le pays fut envahi
+ par le déluge dont les eaux s'élevèrent jusqu'au ciel, et auquel il
+ échappa dans un vaisseau avec quelques compagnons.
+
+ La seconde tradition est la légende thessalienne de Deucalion. Zeus
+ ayant résolu de détruire les hommes de l'âge de bronze, dont les
+ crimes avaient excité sa colère, Deucalion, sur le conseil de
+ Prométhée, son père, construit un coffre dans lequel il se réfugie
+ avec sa femme Pyrrha. Le déluge arrive; le coffre flotte au gré des
+ flots pendant neuf jours et neuf nuits, et est enfin déposé par les
+ eaux au sommet du Parnasse. Deucalion et Pyrrha en sortent, offrent
+ un sacrifice et repeuplent le monde, suivant l'ordre de Zeus, en
+ jetant derrière eux «les os de la terre,» c'est-à-dire des pierres,
+ qui se changent en hommes. Ce déluge de Deucalion est, dans la
+ tradition grecque, celui qui a le plus le caractère de déluge
+ universel. Beaucoup d'auteurs disent qu'il s'étendit à toute la
+ terre et que l'humanité entière y périt. À Athènes, on célébrait en
+ mémoire de cet événement, et pour apaiser les mânes des morts du
+ cataclysme, une cérémonie appelé _Hydrophoria_, laquelle avait une
+ analogie si étroite avec celle qui était en usage à Hiérapolis de
+73 Syrie, qu'il est difficile de ne pas voir ici une importation
+ syro-phénicienne et le résultat d'une assimilation établie dès une
+ haute antiquité entre le déluge de Deucalion et le déluge de
+ 'Hasisadra, comme l'établit aussi l'auteur du traité _Sur la Déesse
+ syrienne_[66]. Auprès du temple de Zeus Olympien, l'on montrait une
+ fissure dans le sol, longue d'une coudée seulement, par laquelle on
+ disait que les eaux du déluge avaient été englouties dans la terre.
+ Là, chaque année, dans le troisième jour de la fête des
+ Antesthéries, jour de deuil, consacré aux morts, c'est-à-dire le 13
+ du mois d'anthestérion, vers le commencement de mars, on venait
+ verser dans le gouffre de l'eau, comme à Bambyce, et de la farine
+ mêlée de miel, ainsi qu'on faisait dans la fosse que l'on creusait
+ à l'occident du tombeau, dans les sacrifices funèbres des
+ Athéniens.
+
+ [Note 66: C'est encore en vertu de cette assimilation que
+ Plutarque parle de la colombe envoyée par Deucalion pour voir si
+ le déluge avait cessé, circonstance que ne mentionne aucun
+ mythographe grec.]
+
+ [Illustration 098: Libations et offrandes au tombeau, suivant
+ l'usage attique[2].]
+
+ [Note 2: Peinture d'un _léctyhos_ décoré au trait rouge sur fond
+ blanc, découvert à Athènes et conservé au Musée Britannique.]
+
+ D'autres, au contraire, limitaient l'étendue du déluge de Deucalion
+ à la Grèce. Ils disaient même que cette catastrophe n'avait détruit
+ que la majeure partie de la population de la contrée, mais que
+74 beaucoup d'hommes avaient pu se sauver sur les plus hautes
+ montagnes. Ainsi la légende de Delphes racontait que les habitants
+ de cette ville, suivant les loups dans leur fuite, s'étaient
+ réfugiés dans une grotte au sommet du Parnasse, où ils avaient bâti
+ la ville de Lycorée. Cette idée qu'il y avait eu simultanément des
+ sauvetages sur un certain nombre de points, fut inspirée
+ nécessairement aux mythographes postérieurs par le désir de
+ concilier entre elles les légendes locales de bon nombre d'endroits
+ de la Grèce, qui nommaient comme le héros sauvé du déluge un autre
+ que Deucalion. Tel était à Mégare l'éponyme de la ville, Mégaros,
+ fils de Zeus et d'une des Nymphes Sithnides, qui, averti de
+ l'imminence du déluge par les cris des grues, avait cherché un
+ refuge sur le Mont Géranien. Tels étaient le Thessalien Cérambos,
+ qui avait pu, disait-on, échapper au déluge en s'élevant dans les
+ airs au moyen d'ailes que les Nymphes lui avaient données, ou bien
+ Perirrhoos, fils d'Aiolos, que Zeus Naïos avait préservé du
+ cataclysme à Dodone. Pour les gens de l'île de Cos, le héros sauvé
+ du déluge était Mérops, fils d'Hyas, qui avait rassemblé sous sa
+ loi dans leur île les débris de l'humanité, préservés avec lui. Les
+ traditions de Rhodes faisaient échapper au cataclysme les seuls
+ Telchines, celles de la Crète Jasion. A Samothrace, ce rôle de
+ héros sauvé du déluge était attribué à Saon, que l'on disait fils
+ de Zeus ou d'Hermès. Dardanos, que l'on fait arriver à Samothrace
+ immédiatement après ces événements, vient de l'Arcadie, d'où il a
+ été chassé par le déluge.
+
+ Dans tous ces récits diluviens de la Grèce, on ne saurait douter
+ qu'à l'antique tradition du cataclysme qui avait fait périr
+ l'humanité, tradition commune à tous les peuples aryens, se mêlent
+ le souvenir plus ou moins précis de catastrophes locales, produites
+ par des débordements extraordinaires des lacs ou des rivières, par
+ la rupture des digues naturelles de certains lacs, par des
+ affaissements de portions de rivages de la mer, par des ras de
+ marée à la suite de tremblements de terre ou de soulèvements
+ partiels du fond de la mer. Les Grecs racontaient que dans les âges
+ primitifs leur pays avait été le théâtre de plusieurs de ces
+ catastrophes; Istros en comptait quatre principales, dont une avait
+ ouvert les détroits du Bosphore et de l'Hellespont, précipitant les
+ eaux du Pont-Euxin dans la Mer Égée et submergeant les îles et les
+ côtes voisines. C'est là manifestement le déluge de Samothrace, où
+ les habitants qui parvinrent à se sauver ne le firent qu'en gagnant
+ le plus haut sommet de la montagne qui s'y élève, puis, en
+75 reconnaissance de leur préservation, consacrèrent l'île toute
+ entière, en entourant ses rivages d'une ceinture d'autels dédiés
+ aux dieux. De même, la tradition du déluge d'Ogygès paraît bien se
+ rapporter au souvenir d'une crue extraordinaire du lac Copaïs,
+ inondant toute la grande vallée béotienne, souvenir que la légende
+ a ensuite amplifiée, comme elle fait toujours, et qu'elle a surtout
+ grossi par ce qu'elle a appliqué à ce désastre local les traits qui
+ couraient dans les dires populaires sur le déluge primitif, qui
+ s'était produit avant la dispersion et la séparation des ancêtres
+ des deux races, sémitique et aryenne. Il est probable aussi que
+ quelque événement survenu dans la Thessalie ou plutôt dans la
+ région du Parnasse, a déterminé la localisation de la légende de
+ Deucalion. Cependant celle-ci, comme nous l'avons déjà remarqué,
+ garde toujours un caractère plus général que les autres, soit qu'on
+ étende le déluge à toute la terre, soit qu'on ne parle que de la
+ totalité de la Grèce.
+
+ Quoiqu'il en soit, on concilia les différents récits en admettant
+ trois déluges successifs, celui d'Ogygès, celui de Deucalion et
+ celui de Dardanos. L'opinion générale faisait du déluge d'Ogygès le
+ plus ancien de tous, et les chronographes le placèrent 600 ans ou
+ 250 environ avant celui de Deucalion. Mais cette chronologie était
+ loin d'être universellement admise, et les habitants de Samothrace
+ soutenaient que leur déluge avait précédé tous les autres. Les
+ chronographes chrétiens du IIIe et du IVe siècle, comme Jules
+ l'Africain et Eusèbe, adoptèrent les dates des chronographes
+ hellènes pour les déluges d'Ogygès et de Deucalion, et les
+ inscrivirent dans leurs tableaux comme des événements différents du
+ déluge mosaïque, antérieur pour eux de mille ans à celui d'Ogygès.
+
+ En Phrygie, la tradition diluvienne était nationale comme en Grèce.
+ La ville d'Apamée en tirait son surnom de _Kibôtos_ ou «arche,»
+ prétendant être le lieu où l'arche s'était arrêtée. Iconion, de son
+ côté, avait la même prétention. C'est ainsi que les gens du pays de
+ Milyas, en Arménie, montraient sur le sommet de la montagne appelée
+ Baris les débris de l'arche, que l'on faisait aussi voir aux
+ pèlerins sur l'Ararat, dans les premiers siècles du christianisme,
+ comme Bérose raconte que sur les monts Gordyéens on visitait de son
+ temps les restes du vaisseau de 'Hasisadra.
+
+ Dans le IIe et le IIIe siècle de l'ère chrétienne, par suite de
+ l'infiltration syncrétique de traditions juives et chrétiennes, qui
+ pénétrait jusque dans les esprit encore attachés au paganisme, les
+76 autorités sacerdotales d'Apamée de Phrygie firent frapper des
+ monnaies qui ont pour type l'arche ouverte, dans laquelle sont le
+ patriarche sauvé du déluge et sa femme, recevant la colombe qui
+ apporte le rameau d'olivier, puis, à côté, les deux mêmes
+ personnages sortis du coffre pour reprendre possession de la terre.
+ Sur l'arche est écrit le nom [Grec: NOÉ], c'est-à-dire la forme
+ même que revêt l'appellation de Noa'h dans la version grecque de la
+ Bible, dite des Septante. Ainsi, à cette époque, le sacerdoce païen
+ de la cité phrygienne avait adopté le récit biblique avec ses noms
+ mêmes, et l'avait greffé sur l'ancienne tradition indigène. Il
+ racontait aussi qu'un peu avant le déluge avait régné un saint
+ homme, nommé Annacos, qui l'avait prédit et avait occupé le trône
+ plus de 300 ans, reproduction manifeste du 'Hanoch de la Bible,
+ avec ses 365 ans de vie dans les voies du Seigneur.
+
+ [Illustration 101: La déluge de Noa'h sur une monnaie
+ d'Apamée[1].]
+
+ [Note 1: Le droit de cette monnaie porte l'effigie de Septime
+ Sévère, empereur sous lequel elle a été frappée. Les inscriptions
+ de la face ici gravée consistent d'abord, à l'exergue, dans le
+ nom des _Apaméens_ pour qui elle était émise, puis, autour du
+ type, dans la date, exprimée sous cette forme: _Artémas étant
+ chargé de présider aux jeux pour la troisième fois_.]
+
+ Pour le rameau des peuples celtiques, nous trouvons dans les
+ poésies bardiques des Cymris du pays de Galles, une tradition du
+ déluge qui, malgré la date récente de sa rédaction, résumée sous la
+ forme concise de ce que l'on appelle les Triades, mérite à son tour
+ d'attirer l'attention. Comme toujours, la légende est localisée
+ dans le pays même, et le déluge est compté au nombre des trois
+ catastrophes terribles de l'île de Prydain ou de Bretagne, les deux
+ autres consistant en une dévastation par le feu et une sécheresse
+ désastreuse. «Le premier de ces événements, est-il dit, fut
+ l'éruption du Llyn-llion ou «lac des flots,» et la venue, sur toute
+ la surface du pays, d'une inondation, par laquelle tous les hommes
+ furent noyés, à l'exception de Dwyfan et Dwyfach, qui se sauvèrent
+ dans un vaisseau sans agrès; et c'est par eux que l'île de Prydain
+ fut repeuplée.» «Bien que les Triades, sous leur forme actuelle, ne
+ datent guère que du XIIIe ou XIVe siècle, remarque ici Pictet[67],
+ quelques-unes se rattachent sûrement à de très anciennes
+ traditions, et, dans celle-ci, rien n'indique un emprunt fait à la
+77 Genèse. Il n'en est peut-être pas de même d'une autre Triade, où il
+ est parlé du vaisseau Nefydd-Naf-Neifion, qui portait un couple de
+ toutes les créatures vivantes quand le lac Llyn-Ilion fit éruption,
+ et qui ressemble un peu trop à l'arche de Noé. Le nom même du
+ patriarche peut avoir suggéré cette triple épithète d'un sens
+ obscur, mais formée évidemment sur le principe de l'allitération
+ cymrique. Dans la même Triade figure l'histoire fort énigmatique
+ des boeufs à cornes de Hu le puissant, qui ont tiré du Llyn-Ilion
+ l'Avanc (castor ou crocodile?), pour que le lac ne fit plus
+ éruption. La solution de ces énigmes ne peut s'espérer que si l'on
+ parvient à débrouiller le chaos des monuments bardiques du moyen
+ âge gallois; mais on ne saurait douter, en attendant, que les
+ Cymris n'aient possédé une tradition indigène du déluge.»
+
+ [Note 67: _Les origines indo-européennes_, t. II, p. 619.]
+
+ Les Lithuaniens sont, parmi les peuples de l'Europe, celui qui a le
+ dernier embrassé le christianisme et en même temps celui dont la
+ langue est restée le plus près de l'origine aryaque. Ils possèdent
+ une légende du déluge dont le fond paraît ancien, bien qu'elle ait
+ pris le caractère naïf d'un conte populaire, et que certains
+ détails puissent avoir été empruntés à la Genèse lors des premières
+ prédications des missionnaires du christianisme. Suivant cette
+ légende, le dieu Pramzimas, voyant la terre pleine de désordres,
+ envoie deux géants Wandou et Wêjas, l'eau et le vent, pour la
+ ravager. Ceux-ci bouleversent tout dans leur fureur, et quelques
+ hommes seulement se sauvent sur une montagne. Alors, pris de
+ compassion, Pramzimas, qui était en train de manger des noix
+ célestes, en laisse tomber près de la montagne une coquille, dans
+ laquelle les hommes se réfugient et que les géants respectent.
+ Échappés au désastre, ils se dispersent ensuite, et un seul couple,
+ très âgé, reste dans le pays, se désolant de ne pas avoir
+ d'enfants. Pramzimas, pour les consoler, leur envoie son
+ arc-en-ciel et leur prescrit de «sauter sur les os de la terre,» ce
+ qui rappelle singulièrement l'oracle que reçoit Deucalion. Les deux
+ vieux époux font neuf sauts, et il en résulte neuf couples qui
+ deviennent les aïeux des neuf tribus lithuaniennes.
+
+ Tandis que la tradition du déluge tient une si grande place dans
+ les souvenirs légendaires de tous les rameaux de la race aryenne,
+ les monuments et les textes originaux de l'Égypte, au milieu de
+ leurs spéculations cosmogoniques, n'ont pas offert une seule
+ allusion, même lointaine, à un souvenir de ce cataclysme. Quand les
+ Grecs racontaient aux prêtres de l'Égypte le déluge de Deucalion,
+78 ceux-ci leur répondaient que la vallée du Nil en avait été
+ préservée, aussi bien que de la conflagration produite par
+ Phaéthon; ils ajoutaient même que les Hellènes étaient des enfants
+ d'attacher tant d'importance à cet événement, car il y avait eu
+ bien d'autres catastrophes locales analogues.
+
+ Cependant les Égyptiens admettaient une destruction des hommes
+ primitifs par les dieux, à cause de leur rébellion et de leurs
+ péchés. Cet événement était raconté dans un chapitre des livres
+ sacrés de Tahout, des fameux Livres Hermétiques du sacerdoce
+ égyptien, lequel a été gravé sur les parois d'une des salles les
+ plus reculées de l'hypogée funéraire du roi Séti Ier, à Thèbes. Le
+ texte en a été publié et traduit par M. Édouard Naville, de Genève.
+
+ La scène se passe à la fin du règne du dieu Râ, le premier règne
+ terrestre suivant le système des prêtres de Thèbes, second suivant
+ le système des prêtres de Memphis, suivis par Manéthon, qui
+ plaçaient à l'origine des choses le règne de Phia'h, avant celui de
+ Râ. Irrité de l'impiété et des crimes des hommes qu'il a produits,
+ le dieu rassemble les autres dieux pour tenir conseil avec eux,
+ dans le plus grand secret, «afin que les hommes ne le voient point
+ et que leur coeur ne s'effraie point.»
+
+ «Dit par Râ à Noun[68]: «Toi, l'aîné des dieux, de qui je suis né,
+ et vous, dieux antiques, voici les hommes qui sont nés de moi-même;
+ ils prononcent des paroles contre moi; dites-moi ce que vous ferez
+ à ce propos; voici, j'ai attendu et je ne les ai point tués avant
+ d'avoir entendu vos paroles.»
+
+ [Note 68: Personnification de l'Abîme primordial.]
+
+ «Dit par la majesté de Noun: «Mon fils Râ, dieu plus grand que
+ celui qui l'a fait et qui l'a créé, je demeure en grande crainte
+ devant toi; que toi-même délibères en toi-même.»
+
+ «Dit par la majesté de Râ: «Voici, ils s'enfuient dans le pays, et
+ leurs coeurs sont effrayés...»
+
+ «Dit par les dieux: «Que ta face le permette, et qu'on frappe ces
+ hommes qui trament des choses mauvaises, tes ennemis, et que
+ personne [ne subsiste parmi eux.]»
+
+ Une déesse, dont malheureusement le nom a disparu, mais qui paraît
+ être Tefnout, identifiée à Hat'hor et à Sekhet, est alors envoyée
+79 pour accomplir la sentence de destruction. «Cette déesse partit, et
+ elle tua les hommes sur la terre.--Dit par la majesté de ce dieu:
+ «Viens en paix, Hat'hor, tu as fait [ce qui t'était ordonné.]»--Dit
+ par cette déesse: «Tu es vivant, car j'ai été plus forte que les
+ hommes, «et mon coeur est content.»--Dit par la majesté de Râ: «Je
+ suis vivant, car je dominerai sur eux [et j'achèverai] leur
+ ruine.»--Et voici que Sekhet, pendant plusieurs nuits, foula aux
+ pieds leur sang jusqu'à la ville de Hâ-khnen-sou (Héracléopolis).»
+
+ [Illustration 104a: La déesse Tefnout[1].]
+
+ [Note 1: D'après un bas-relief égyptien de l'époque pharaonique.]
+
+ Mais le massacre achevé, la colère de Râ s'appaise; il commence à
+ se repentir de ce qu'il a fait. Un grand sacrifice expiatoire
+ achève de le calmer. On recueille des fruits dans toute l'Égypte,
+ on les broie et on les mêle au sang des hommes, dont on remplit
+ 7000 cruches, que l'on présente devant le dieu.
+
+ [Illustration 104b: Le dieu Râ[2].]
+
+ [Note 2: D'après un bas-relief égyptien.]
+
+ «Voici que la majesté de Râ, le roi de la Haute et de la
+ Basse-Égypte, vint avec les dieux en trois jours de navigation,
+ pour voir ces vases de boisson, après qu'il eut ordonné à la déesse
+ de tuer les hommes.--Dit par la majesté de Râ: «C'est bien, cela;
+ je vais protéger les hommes à cause de cela.» Dit par Râ: «J'élève
+ ma main à ce sujet, pour jurer que je ne tuerai plus les hommes.»
+
+ «La majesté de Râ, le roi de la Haute et Basse-Égypte, ordonna au
+ milieu de la nuit de verser le liquide des vases, et les champs
+ furent complètement remplis d'eau, par la volonté de ce dieu. La
+ déesse arriva au matin et trouva les champs pleins d'eau; son
+ visage en fut joyeux, et elle but en abondance et elle s'en alla
+ rassasiée. Elle n'aperçut plus d'hommes.
+
+ «Dit par la majesté de Râ à cette déesse: «Viens en paix, gracieuse
+ déesse.»--Et il fit naître les jeunes prêtresses d'Amou (le nome
+ Libyque).--Dit par la majesté de Râ à la déesse: «On lui fera des
+ libations à chacune des fêtes de la nouvelle année, sous
+80 l'intendance de mes prêtresses.»--De là vient que des libations
+ sont faites sous l'intendance des prêtresses de Hat'hor par tous
+ les hommes depuis les jours anciens.»
+
+ Cependant quelques hommes ont échappé à la destruction qui avait
+ été ordonnée par Râ; ils renouvellent la population de la surface
+ terrestre. Pour le dieu solaire qui règne sur le monde, il se sent
+ vieux, malade, fatigué; il en a assez de vivre au milieu des
+ hommes, qu'il regrette de ne pas avoir complètement anéantis, mais
+ qu'il a juré d'épargner désormais.
+
+ «Dit par la majesté de Râ: «Il y a une douleur cuisante qui me
+ tourmente; qu'est-ce donc qui me fait mal?» Dit par la majesté de
+ Râ: «Je suis vivant, mais mon coeur est lassé d'être avec eux (les
+ hommes), et je ne les ai nullement détruits. Ce n'est pas là une
+ destruction que j'aie faite moi-même.»
+
+ «Dit par les dieux qui l'accompagnent: «Arrière avec ta lassitude,
+ tu as obtenu tout ce que tu désirais.»
+
+ Le dieu Râ se décide pourtant à accepter le secours des hommes de
+ la nouvelle humanité, qui s'offrent à lui pour combattre ses
+ ennemis et livrent une grande bataille, d'où ils sortent
+ vainqueurs. Mais malgré ce succès, le dieu, dégoûté de la vie
+ terrestre, se résout à la quitter pour toujours et se fait porter
+ au ciel par la déesse Nout, qui prend la forme d'une vache. Là il
+ crée un lieu de délices, les champs d'Aalou, l'Élysée de la
+ mythologie égyptienne, qu'il peuple d'étoiles. Entrant dans le
+ repos, il attribue aux différents dieux le gouvernement des
+ différentes parties du monde. Schou, qui va lui succéder comme roi,
+ administrera les choses célestes avec Nout; Seb et Noun reçoivent
+ la garde des êtres de la terre et de l'eau. Enfin Râ, souverain
+ descendu volontairement du pouvoir par une véritable abdication,
+ s'en va faire sa demeure avec Tahout, son fils préféré, auquel il a
+ donné l'intendance du monde inférieur.
+
+ Tel est cet étrange récit, «dans lequel, a très bien dit M.
+ Naville, au milieu d'inventions fantastiques et souvent puériles,
+ nous trouvons cependant les deux termes de l'existence telle que la
+ comprenaient les anciens Égyptiens. Râ commence par la terre, et,
+ passant par le ciel, s'arrête dans la région de la profondeur,
+ l'Ament, dans laquelle il paraît vouloir séjourner. C'est donc une
+ représentation symbolique et religieuse de la vie, qui, pour chaque
+ Égyptien, et surtout pour un roi conquérant, devait commencer et
+ finir comme le soleil. Voilà ce qui explique que ce chapitre ait pu
+81 être inscrit dans un tombeau.»
+
+ C'est donc la dernière partie du récit, que nous nous sommes borné
+ à analyser très brièvement, l'histoire de l'abdication de Râ et de
+ sa retraite, d'abord dans le ciel, puis dans l'Ament, symbole de la
+ mort, qui doit être suivie d'une résurrection comme le soleil
+ ressortira des ténèbres, c'est cette conclusion du récit qui en
+ faisait tout l'intérêt dans la conception d'enseignement religieux
+ sur la vie future, qui se déroulait dans la décoration des parois
+ intérieures du tombeau de Sétî Ier. Pour nous, au contraire,
+ l'importance du morceau réside dans l'épisode qui en forme le
+ début, dans cette destruction des premiers hommes par les dieux,
+ dont on n'a jusqu'à présent trouvé la mention nulle part ailleurs.
+ Bien que le moyen de destruction employé par Râ contre les hommes
+ soit tout différent, bien qu'il ne procède pas par une submersion
+ mais par un massacre dont la déesse Tefnout ou Sekhet, à tête de
+ lionne, la forme terrible de Hat'hor, est l'exécutrice, ce récit
+ offre par tous les autres côtés une analogie assez frappante avec
+ celui du déluge mosaïque ou chaldéen, pour qu'il soit difficile de
+ ne pas l'en rapprocher, de ne pas y voir la forme spéciale, et très
+ individuelle, que la même tradition avait revêtue en Égypte. Des
+ deux côtés, en effet, nous avons la même corruption des hommes, qui
+ excite le courroux divin; cette corruption, de part et d'autre, est
+ châtiée par un anéantissement de l'humanité, décidé dans le ciel,
+ anéantissement dont le mode seul diffère, mais auquel n'échappent,
+ dans une forme et dans l'autre de la tradition, qu'un très petit
+ nombre d'individus, destinés à devenir la souche d'une humanité
+ nouvelle. Enfin, la destruction des hommes accomplie, un sacrifice
+ expiatoire achève de calmer le courroux céleste, et un pacte
+ solennel est conclu entre la divinité et la nouvelle race des
+ hommes, qu'elle fait serment de ne plus anéantir. La concordance de
+ tous ces traits essentiels me paraît primer ici la divergence au
+ sujet de la manière dont la première humanité créée a été détruite.
+ Et il faut encore observer ici la singulière parenté du rôle et du
+ caractère que le narrateur égyptien prête à Râ, avec le rôle et le
+ caractère que l'épopée d'Ourouk assigne au dieu Bel, dans le déluge
+ de 'Hasisadra. «Les Égyptiens, dit M. l'abbé Vigouroux, avaient
+ conservé la mémoire de la destruction des hommes, mais comme
+ l'inondation était pour eux la richesse et la vie, ils altérèrent
+ la tradition primitive; le genre humain, au lieu de périr dans
+ l'eau, fut exterminé d'une autre manière, et l'inondation, ce
+82 bienfait de la vallée du Nil, devint à leurs yeux la marque que la
+ colère de Râ était apaisée.»
+
+ «C'est un fait très digne de remarque, a dit M. Maury[69], de
+ rencontrer en Amérique des traditions relatives au déluge
+ infiniment plus rapprochées de celle de la Bible et de la religion
+ chaldéenne, que chez aucun peuple de l'ancien monde. On conçoit
+ difficilement que les émigrations qui eurent lieu très certainement
+ de l'Asie dans l'Amérique septentrionale par les îles Kouriles et
+ Aléoutiennes, et qui s'accomplissent encore de nos jours, aient
+ apporté de semblables souvenirs, puisqu'on n'en trouve aucune trace
+ chez les populations mongoles ou sibériennes[70], qui furent celles
+ qui se mêlèrent aux races autochthones du Nouveau Monde.... Sans
+ doute, certaines nations américaines, les Mexicains et les
+ Péruviens, avaient atteint, au moment de la conquête espagnole, un
+ état social fort avancé; mais cette civilisation porte un caractère
+ qui lui est propre, et elle paraît s'être développée sur le sol où
+ elle florissait. Plusieurs inventions très simples, telles que la
+ pesée par exemple[71], étaient inconnues à ces peuples, et cette
+ circonstance nous montre que ce n'était pas de l'Inde ou du Japon
+ qu'ils tenaient leurs connaissances. Les tentatives que l'on a
+ faites pour retrouver en Asie, dans la société bouddhique, les
+ origines de la civilisation mexicaine, n'ont pu amener encore à un
+ fait suffisamment concluant. D'ailleurs le Bouddhisme eût-il, ce
+ qui nous paraît douteux, pénétré en Amérique, il n'eût pu y
+ apporter un mythe qu'on ne rencontre pas dans ses livres[72]. La
+ cause de ces ressemblances des traditions diluviennes des indigènes
+ du Nouveau-Monde avec celle de la Bible, demeure donc un fait
+ inexpliqué.» Je me plais à citer ces paroles d'un homme dont
+ l'érudition est immense, précisément parce qu'il n'appartient pas
+ aux écrivains catholiques et que, par conséquent, il ne saurait
+ être suspect de se laisser aller dans son jugement à une opinion
+ préconçue. D'autres, d'ailleurs, non moins rationalistes que lui,
+ ont signalé de même cette parenté des traditions américaines, au
+83 sujet du déluge avec celles de la Bible et des Chaldéens.
+
+ [Note 69: Article _Déluge_ dans _l'Encyclopédie nouvelle_.]
+
+ [Note 70: Cependant le déluge tient une place importante dans les
+ traditions cosmogoniques, d'un caractère franchement original,
+ que Réguly a recueillies chez les Vogouls. On signale aussi un
+ récit diluvien chez les Eulets ou Kalmouks, où il semble avoir
+ pénétré avec le Bouddhisme.]
+
+ [Note 71: Ajoutons-y l'usage d'une lumière artificielle quelconque
+ pour s'éclairer dans la nuit.]
+
+ [Note 72: Il faut pourtant remarquer que les missionnaires
+ bouddhistes paraissent avoir introduit en Chine la tradition
+ diluvienne de l'Inde; Gutzlaff affirme en avoir vu l'épisode
+ principal représenté dans une très belle peinture d'un temple de
+ la déesse Kouan-yin.]
+
+ [Illustration 108: Le déluge et les premières migrations
+ humaines, suivant la tradition du Mexique[1].]
+
+ [Note 1: Extrait de la gravure faite au siècle dernier (et
+ reproduite par Humboldt dans ses _Vues des Cordillères_), d'après
+ la copie d'un manuscrit indigène de Cholula, exécutée en 1566,
+ par Pedro de los Rios, religieux dominicain qui, moins de
+ cinquante ans après Cortez, s'adonna à la recherche des
+ traditions des naturels comme étude nécessaire à ses travaux de
+ missionnaire.
+
+ On y voit d'abord Coxcox dans sa barque de cyprès, flottant sur
+ les eaux du déluge. Du milieu de ces eaux émerge le pic de la
+ montagne de Colhuacan. Sur l'arbre qui couronne ce pic est posé
+ un aigle, distribuant des langues aux premiers hommes issus de
+ Coxcox; car ils avaient été d'abord privés de la parole. Ensuite,
+ les ancêtres des diverses tribus des Aztèques se mettent en
+ marche pour leur migration; chacun porte sur la tête les symboles
+ hiéroglyphiques du nom de sa tribu. Leur première station est
+ marquée à Cholula, qu'indique sa fameuse pyramide à degrés,
+ surmontée d'un autel; auprès est un palmier, et derrière cet
+ arbre on voit l'expression du nom de la localité en hiéroglyphes
+ aztèques.
+
+ Le style de l'art barbare des Mexicains est très altéré dans
+ cette reproduction d'une peinture dont l'original est
+ malheureusement perdu. On peut s'en assurer en la comparant à la
+ peinture originale du _Codex Vaticanus_, que nous plaçons à la p.
+ 85. Mais malgré cette altération de style, l'authenticité
+ parfaite du document est reconnue par un critique de la valeur et
+ de l'autorité de Humboldt.]
+
+ Les plus importantes de ces légendes diluviennes de l'Amérique sont
+ celles du Mexique, parce qu'elles paraissent avoir eu une forme
+ définitivement fixée en peintures symboliques et mnémoniques avant
+ tout contact des indigènes avec les Européens. D'après ces
+ documents, le Noa'h du cataclysme mexicain serait Coxcox, appelé
+ par certaines populations Teocipactli ou Tezpi. Il se serait sauvé,
+ conjointement avec sa femme Xochiquetzal, dans une barque, ou,
+ suivant d'autres traditions, sur un radeau de bois de cyprès chauve
+ (_cupressus disticha_). Des peintures retraçant le déluge de Coxcox
+ ont été retrouvées chez les Aztèques, les Miztèques, les
+84 Zapotèques, les Tlascaltèques et les Méchoacanèses. La tradition de
+ ces derniers, en particulier, offrirait une conformité plus
+ frappante encore que chez les autres avec les récits de la Genèse
+ et des sources chaldéennes. Il y serait dit que Tezpi s'embarqua
+ dans un vaisseau spacieux avec sa femme, ses enfants, plusieurs
+ animaux et des graines dont la conservation était nécessaire à la
+ substance du genre humain. Lorsque le grand dieu Tezcatlipoca
+ ordonna que les eaux se retirassent, Tezpi fit sortir de la barque
+ un vautour. L'oiseau, qui se nourrit de chair morte, ne revint pas
+ à cause du grand nombre de cadavres dont était jonchée la terre
+ récemment desséchée. Tezpi envoya d'autres oiseaux, parmi lesquels
+ le colibri seul revint, en tenant dans son bec une rameau de
+ feuilles. Alors Tezpi, voyant que le sol commençait à se couvrir
+ d'une verdure nouvelle, quitta son navire sur la montagne de
+ Colhuacan.
+
+ Le plus précieux document pour la connaissance du système
+ cosmogonique des Mexicains est celui que l'on désigne sous le nom
+ de _Codex Vaticanus_, d'après la Bibliothèque du Vatican, où il est
+ conservé. Ce sont quatre tableaux symboliques, résumant les quatre
+ âges du monde qui ont précédé l'âge actuel. Le premier y est appelé
+ _Tlatonatiuh_, «soleil de terre.» C'est celui des géants ou
+ Quinamés, premiers habitants de l'Anahuac, qui finissent par être
+ détruits par une famine. Le second, nommé _Tlétonatiuh_, «soleil de
+ feu,» se termine par la descente sur la terre de Xiuhteuctli, le
+ dieu de l'élément igné. Les hommes sont tous transformés en oiseaux
+ et n'échappent qu'ainsi à l'incendie. Toutefois un couple humain
+ trouve asile dans une caverne et repeuple l'univers après cette
+ destruction. Pour le troisième âge, _Ehécatonatiuh_, «soleil de
+ vent,» la catastrophe qui le termine est un ouragan terrible
+ suscité par Quetzalcohuatl, le dieu de l'air. À de rares exceptions
+ près, les hommes, au milieu de cet ouragan, sont métamorphosés en
+ singes. Vient ensuite, comme quatrième âge, celui qu'on appelle
+ _Atonatiuh_, «soleil d'eau.» Il se termine par une grande
+85 inondation, un véritable déluge. Tous les hommes sont changés en
+ poissons, sauf un individu et sa femme, qui se sauvent dans un
+ bateau fait du tronc d'un cyprès chauve. Le tableau figuratif
+ représente Matlalcuéyé, déesse des eaux, et compagne de Tlaloc, le
+ dieu de la pluie, s'élançant vers la terre. Coxcox et Xochiquetzal,
+ les deux êtres humains préservés du désastre, apparaissent assis
+ sur un tronc d'arbre et flottant au milieu des eaux. Ce déluge est
+ représenté comme le dernier cataclysme qui ait bouleversé la face
+ de la terre.
+
+ [Illustration 110: Tableau du déluge dans le _Codex
+ Vaticanus_[1].]
+
+ [Note 1: A côté du tableau sont exprimés, en hiéroglyphes
+ aztèques, le nom de cet âge du monde et les chiffres de sa durée:
+ 10 x 400 + 10, c'est-à-dire 4010 ans.]
+
+ La conception que nous venons de résumer offre, avec celle des
+ quatre âges ou _yougas_ de l'Inde, et celle des _manvantaras_, où
+ alternent les destructions du monde et les renouvellements de
+ l'humanité, une analogie singulière. Celle-ci est de telle nature
+ qu'on est en droit de se demander si les Mexicains ont pu trouver
+ de leur côté, et d'une manière tout à fait indépendante, une
+ conception aussi exactement pareille à celle des Indiens, ou s'ils
+ ont dû la recevoir de l'Inde par une voie plus ou moins directe. La
+ tradition diluvienne et le système des quatre âges, dont cette
+ tradition est inséparable au Mexique, nous placent donc en face du
+ problème auquel on revient toujours forcément quand il s'agit des
+ civilisations américaines, le problème de l'originalité plus ou
+ moins absolue, plus ou moins spontanée, de ces civilisations, et
+86 des apports qu'elles ont pu recevoir de l'Asie, par des
+ missionnaires bouddhistes ou d'autres, à une certaine époque. Dans
+ l'état actuel des connaissances il est aussi impossible de résoudre
+ ce problème négativement qu'affirmativement, et toutes les
+ tentatives que l'on fait aujourd'hui pour le pénétrer sont beaucoup
+ trop prématurées, ne peuvent conduire à aucun résultat solide.
+
+ Quoi qu'il en soit, la doctrine des âges successifs et la
+ destruction de l'humanité du premier de ces âges par un déluge, se
+ retrouvent dans le singulier livre du _Popol-vuh_, ce recueil des
+ traditions mythologiques des indigènes du Guatemala, rédigé en
+ langue quiché, postérieurement à la conquête, par un adepte secret
+ de l'ancienne religion, découvert, copié et traduit en espagnol au
+ commencement du siècle dernier par le dominicain Francisco Ximenez,
+ curé de Saint-Thomas de Chuila. On y lit qu'après la création, les
+ dieux, ayant vu que les animaux n'étaient capables ni de parler ni
+ de les adorer, voulurent former les hommes à leur propre image. Ils
+ en façonnèrent d'abord en argile. Mais ces hommes étaient sans
+ consistance; ils ne pouvaient tourner la tête; ils parlaient, mais
+ ne comprenaient rien. Les dieux détruisirent alors par un déluge
+ leur oeuvre imparfaite. S'y reprenant une deuxième fois, ils firent
+ un homme de bois et une femme de résine. Ces créatures étaient bien
+ supérieures aux précédentes; elles remuaient et vivaient, mais
+ comme des animaux; elles parlaient, mais d'une façon
+ inintelligible, et elles ne pensaient pas aux dieux. Alors
+ Hourakan, «le coeur du ciel,» dieu de l'orage, fit pleuvoir sur la
+ terre une résine enflammée, en même temps que le sol était secoué
+ par un épouvantable tremblement de terre. Tous les hommes descendus
+ du couple de bois et de résine périrent, à l'exception de
+ quelques-uns, qui devinrent les singes des forêts. Enfin les dieux
+ firent avec du maïs blanc et du maïs jaune quatre hommes parfaits:
+ Balam-Quitzé, «le jaguar qui sourit,» Balam-Agab, «le jaguar de la
+ nuit,» Mahuentah, «le nom distingué,» et Iqi-Balam, «le jaguar de
+ la lune.» Ils étaient grands et forts, ils voyaient tout et
+ connaissaient tout, et ils remercièrent les dieux. Mais ceux-ci
+ furent effrayés du succès définitif de leur oeuvre et eurent peur
+ pour leur suprématie; aussi jetèrent-ils un léger voile, comme un
+ brouillard, sur la vue des quatre hommes, qui devint semblable à
+ celle des hommes d'aujourd'hui. Pendant qu'ils dormaient les dieux
+ leur créèrent quatre épouses d'une grande beauté, et de trois
+87 naquirent les Quichés, Iqi-Balam et sa femme Cakixaha n'ayant pas
+ eu d'enfants. Avec cette série d'essais maladroits des dieux pour
+ créer les hommes, ce à quoi ils ne réussissent qu'après avoir été
+ deux fois obligés de détruire leur oeuvre imparfaite, nous voici
+ bien loin du récit biblique, assez loin pour écarter tout soupçon
+ d'influence des prédications des missionnaires chrétiens sur cette
+ narration indigène guatémalienne, où nous retrouvons toujours la
+ croyance qu'une première race d'hommes a été détruite dans le
+ commencement des temps par une grande inondation.
+
+ De nombreuses légendes sur la grande inondation des premiers âges
+ ont été aussi relevées chez les tribus américaines demeurées à
+ l'état sauvage. Mais par leur nature même ces récits peuvent
+ laisser une certaine place au doute. Ce ne sont pas les indigènes
+ eux-mêmes qui les ont fixés par écrit; nous ne les connaissons que
+ par des intermédiaires qui ont pu, de très bonne foi, leur faire
+ subir des altérations considérables en les rapportant, forcer
+ presque inconsciemment leur ressemblance avec les données
+ bibliques. D'ailleurs, ils n'ont été recueillis qu'à des époques
+ tardives, quand les tribus avaient eu déjà des contacts prolongés
+ avec les Européens et avaient vu vivre au milieu d'elles plus d'un
+ aventurier qui avait pu faire pénétrer des éléments nouveaux dans
+ leurs traditions. Ces récits ne devraient donc avoir qu'une bien
+ faible valeur sans les faits, autrement positifs, que nous avons
+ constatés au Mexique, au Guatemala et au Nicaragua, et qui prouvent
+ l'existence de la tradition diluvienne chez les populations de
+ l'Amérique avant l'arrivée des conquérants européens. Appuyées sur
+ ces faits, les narrations diluviennes des tribus illettrées du
+ Nouveau-Monde méritent d'être mentionnées, mais avec la réserve que
+ nous venons d'indiquer.
+
+ La plus remarquable comme excluant, par sa forme même, l'idée d'une
+ communication de la tradition par les Européens, est celle des
+ Chéroquis. Elle semble une traduction enfantine du récit de l'Inde,
+ avec cette différence, que c'est un chien qui s'y substitue au
+ poisson, dans le rôle de sauveur de l'homme qui échappe au
+ cataclysme.
+
+ «Le chien ne cessait pas pendant plusieurs jours de parcourir avec
+ une persistance singulière les bords de la rivière, regardant l'eau
+ fixement et hurlant comme en détresse. Son maître s'étant irrité de
+ ces manoeuvres, lui ordonna d'un ton rude de rentrer à la maison;
+ alors il se mit à parler et révéla le malheur qui le menaçait. Il
+ termina sa prédiction en disant que son maître, et la famille de
+88 celui-ci, ne pourrait échapper à la submersion qu'en le jetant
+ immédiatement à l'eau, lui chien, car il deviendrait alors leur
+ sauveur. Qu'il s'en irait en nageant chercher un bateau pour se
+ mettre à l'abri, avec ceux qu'il voulait faire échapper, mais qu'il
+ n'y avait pas à perdre un moment, car il allait survenir une pluie
+ terrible qui produirait une inondation générale, où tout périrait.
+ L'homme obéit à ce que lui disait son chien; il fut ainsi sauvé
+ avec sa famille, et ce furent eux qui repeuplèrent la terre.»
+
+ On prétend que les Tamanakis, tribus caraïbes des bords de
+ l'Orénoque, ont une légende diluvienne, d'après laquelle un homme
+ et une femme auraient seuls échappé au cataclysme en gagnant le
+ sommet du mont Tapanacu. Là, ils auraient jeté derrière eux
+ par-dessus leurs têtes des fruits de cocotier, d'où serait sortie
+ une nouvelle race d'hommes et de femmes. Si le rapport est exact,
+ ce que nous n'oserions affirmer, il y aurait là un bien curieux
+ accord avec un des traits essentiels de l'histoire hellénique de
+ Deucalion et Pyrrha.
+
+ Les explorateurs russes ont signalé l'existence d'une narration
+ enfantine du déluge dans les îles Aléoutiennes, qui forment le
+ chaînon géographique entre l'Asie et l'Amérique septentrionale, et
+ à l'extrémité de la côte nord-ouest américaine, chez les Kolosches.
+ Le voyageur Henry raconte cette tradition, qu'il avait recueillie
+ chez les Indiens des grands lacs: «Autrefois le père des tribus
+ indiennes habitait vers le soleil levant. Ayant été averti en songe
+ qu'un déluge allait désoler la terre, il construisit un radeau, sur
+ lequel il se sauva avec sa famille et tous les animaux. Il flotta
+ ainsi plusieurs mois sur les eaux. Les animaux, qui parlaient
+ alors, se plaignaient hautement et murmuraient contre lui. Une
+ nouvelle terre apparut enfin; il y descendit avec toutes les
+ créatures, qui perdirent dès lors l'usage de la parole, en punition
+ de leurs murmures contre leur libérateur.» Selon le P. Charlevoix,
+ les tribus du Canada et de la vallée du Mississipi rapportaient,
+ dans leurs grossières légendes, que tous les humains avaient été
+ détruits par un déluge, et qu'alors le Grand-Esprit, pour repeupler
+ la terre, avait changé des animaux en hommes. Nous devons à J.-G.
+ Kohl la connaissance de la version des Chippeways, pleine de traits
+ bizarres et difficiles à expliquer, où l'homme sauvé du cataclysme
+ est appelé Ménaboschu[73]. Pour savoir si la terre se dessèche, il
+ envoie de son embarcation un oiseau, le plongeon; puis, une fois
+89 revenu sur le sol débarrassé des eaux, il devient le restaurateur
+ du genre humain et le fondateur de la société.
+
+ [Note 73: Ceci semble une altération du sanscrit Manou
+ Vaivasvata.]
+
+ Il était question, dans les chants des habitants de la
+ Nouvelle-Californie, d'une époque très reculée où la mer sortit de
+ son lit et couvrit la terre. Tous les hommes et tous les animaux
+ périrent à la suite de ce déluge, envoyé par le dieu suprême
+ Chinigchinig, à l'exception de quelques-uns, qui s'étaient réfugiés
+ sur une haute montagne où l'eau ne parvint pas. Les commissaires
+ des États-Unis, chargés de l'exploration des territoires du
+ Nouveau-Mexique, lors de leur prise de possession par la grande
+ République américaine, ont constaté l'existence d'une tradition
+ pareille chez diverses tribus des indigènes de cette vaste contrée.
+ D'autres récits du même genre sont encore signalés par d'autres
+ voyageurs en diverses parties de l'Amérique du nord, avec des
+ ressemblances plus ou moins accusées avec la narration biblique.
+ Mais ils sont généralement indiqués d'une manière trop vague pour
+ que l'on puisse se fier absolument aux détails dont ceux qui les
+ rapportent les ont accompagnés.
+
+ Il n'est pas jusqu'à l'Océanie où l'on n'ait pensé retrouver, non
+ dans la race des nègres pélagiens ou Papous[74], mais dans la race
+ polynésienne, originaire des archipels de l'Australasie, la
+ tradition diluvienne, mêlée à des traits empruntés aux ras de
+ marée, qui sont un des fléaux les plus habituels de ces îles. Le
+ récit le plus célèbre en ce genre est celui de Tahiti, que l'on a
+ plus spécialement que les autres rattaché à la tradition des
+ premiers âges. Mais ce récit, comme tous ceux de la même partie du
+ monde où l'on a vu le souvenir du déluge, a revêtu le caractère
+ enfantin qui est le propre des légendes des populations
+ polynésiennes ou canaques, et d'ailleurs, comme l'a justement
+ remarqué M. Maury, la narration de Tahiti pourrait s'expliquer très
+ naturellement par le souvenir d'un de ces ras de marée si fréquents
+ dans la Polynésie. Le trait le plus essentiel de tous les récits
+ proprement diluviens fait défaut. «L'île de Toa-Marama, dans
+ laquelle, suivant le récit de Tahiti, se réfugièrent les pêcheurs
+ qui avaient excité la colère du dieu des eaux, Rouahatou, en jetant
+ leur hameçon dans sa chevelure, n'a pas, dit M. Maury, de
+90 ressemblance avec l'arche[75].» Il est vrai qu'une des versions de
+ la légende tahitienne ajoute que les deux pêcheurs se rendirent à
+ Toa-Marama, non-seulement avec leurs familles, mais avec un cochon,
+ un chien et un couple de poules, circonstance qui se rapproche fort
+ de l'entrée des animaux dans l'arche. D'un autre côté, certains
+ traits du récit des Fidjiens, surtout celui que pendant de longues
+ années après l'événement on tint constamment des pirogues toutes
+ prêtes pour le cas où il se reproduirait, se rapportent bien plus à
+ un phénomène local, à un ras de marée, qu'au déluge universel.
+
+ [Note 74: Sauf à Fidji, point où les Polynésiens ont été quelque
+ temps établis au milieu des Mélaniens, et où ils n'ont été
+ détruits par ceux-ci qu'après avoir infusé dans la population un
+ élément assez marqué pour avoir fait des Fidjiiens une race mixte
+ plutôt que purement noire.]
+
+ [Note 75: Remarquons cependant que, dans le mythe iranien de Yima,
+ que nous avons rapporté plus haut, un enclos carré (_vara_),
+ préservé miraculeusement du déluge, tient la place de l'arche de
+ la Bible et du vaisseau de la tradition chaldéenne.]
+
+ Cependant, si ces légendes se rattachaient exclusivement à des
+ catastrophes locales, il serait singulier qu'elles se
+ reproduisissent presque pareilles dans un certain nombre de
+ localités fort éloignées les unes des autres, et que parmi les
+ populations de l'Océanie elles n'existassent que là où se
+ rencontre, ou du moins a pris pied pour quelque temps et laissé des
+ vestiges incontestables de son passage, une seule race, la race
+ polynésienne, originaire de l'archipel Malais, d'où ses premiers
+ ancêtres n'émigrèrent que vers le IVe siècle de l'ère chrétienne,
+ c'est-à-dire à une époque à laquelle, de proche en proche, par
+ suite des rapports entre l'Inde et une partie de la Malaisie, la
+ narration du déluge, sous sa forme indienne plus ou moins altérée,
+ avait pu y pénétrer. Sans oser donc trancher d'une manière
+ affirmative dans un sens ou dans l'autre cette question difficile,
+ et peut-être à toujours insoluble, nous ne croyons pas que l'on
+ puisse absolument rejeter l'opinion de ceux qui, dans les récits
+ polynésiens, dont nous avons cité deux échantillons, veulent
+ trouver un écho de la tradition du déluge, très affaibli, très
+ altéré, plus inextricablement confondu que partout ailleurs avec le
+ souvenir de désastres locaux d'une date peu éloignée.
+
+ La longue revue à laquelle nous venons de nous livrer, nous permet
+ d'affirmer que le récit du déluge est une tradition universelle
+ dans tous les rameaux de l'humanité, à l'exception toutefois de la
+ race noire. Mais un souvenir partout aussi précis et aussi
+ concordant ne saurait être celui d'un mythe inventé à plaisir.
+ Aucun mythe religieux ou cosmogonique ne présente ce caractère
+ d'universalité. C'est nécessairement le souvenir d'un événement
+ réel et terrible, qui frappa assez puissamment l'imagination des
+91 premiers ancêtres de notre espèce, pour n'être jamais oublié de
+ leur descendance. Ce cataclysme se produisit près du berceau
+ premier de l'humanité, et avant que les familles-souches, d'où
+ devaient descendre les principales races, ne fussent encore
+ séparées; car il serait tout à fait contraire à la vraisemblance et
+ aux saines lois de la critique d'admettre que, sur autant de points
+ différents du globe qu'il faudrait le supposer, pour expliquer ces
+ traditions partout répandues, des phénomènes locaux exactement
+ semblables se seraient reproduits et que leur souvenir aurait
+ toujours pris une forme identique, avec des circonstances qui ne
+ devaient pas nécessairement se présenter à l'esprit en pareil cas.
+
+ Notons cependant que la tradition diluvienne n'est peut-être pas
+ primitive, mais importée, en Amérique, qu'elle a sûrement ce
+ caractère d'importation chez les rares populations de race jaune où
+ on la retrouve; enfin que son existence réelle en Océanie, chez les
+ Polynésiens, est encore douteuse. Restent trois grandes races
+ auxquelles elle appartient sûrement en propre, qui ne se la sont
+ pas empruntées les unes aux autres, mais chez lesquelles, cette
+ tradition est incontestablement primitive, remonte aux plus anciens
+ souvenirs des ancêtres. Et ces trois races sont précisément les
+ seules dont la Bible parle pour les rattacher à la descendance de
+ Noa'h, celles dont elle donne la filiation ethnique dans le
+ chapitre X de la Genèse. Cette observation, qu'il ne me paraît pas
+ possible de révoquer en doute, donne une valeur singulièrement
+ historique, et précise à la tradition qu'enregistre le livre sacré,
+ et telle qu'il la présente, si d'un autre côté elle doit peut-être
+ conduire à lui donner une signification plus resserrée
+ géographiquement et ethnologiquement. Et l'on ne saurait hésiter à
+ reconnaître que le déluge biblique, loin d'être un mythe, a été un
+ fait historique et réel, qui a frappé à tout le moins les ancêtres
+ des trois races aryenne ou indo-européenne, sémitique ou
+ syro-arabe, chamitique ou kouschite, c'est-à-dire des trois grandes
+ races civilisées du monde ancien, de celles qui constituent
+ l'humanité vraiment supérieure, avant que les ancêtres de ces trois
+ races ne se fussent encore séparés et dans la contrée de l'Asie
+ qu'ils habitaient ensemble.
+92
+
+ § 5.--LE BERCEAU DE L'HUMANITÉ POSTDILUVIENNE[76].
+
+ Le lieu où le récit biblique montre l'arche s'arrêtant après le
+ déluge, le point de départ qu'elle assigne aux Noa'hides est «les
+ montagnes d'Ararat.» À dater d'une certaine époque ce souvenir
+ s'est appliqué à la plus haute montagne de la chaîne de l'Arménie,
+ qui, dans le cours des migrations diverses dont ce pays a été le
+ théâtre, a reçu en effet le nom d'Ararat, plus anciennement que le
+ IXe siècle avant l'ère chrétienne, après avoir été désigné sous
+ celui de Masis par les premiers habitants indigènes. La plupart des
+ interprètes de l'Écriture Sainte ont adopté cette manière de voir,
+ bien que d'autres, dans les premiers siècles du christianisme,
+ préférassent suivre les données de la tradition chaldéenne
+ rapportée par Bérose, laquelle mettait le lieu de la descente de
+ Xisouthros ('Hasisadra) dans une partie plus méridionale de la même
+ chaîne, aux monts Gordyéens, les montagnes du Kurdistan actuel, au
+ nord-est de l'Assyrie. La montagne de Nizir, où la tradition de la
+ sortie du vaisseau du patriarche sauvé du cataclysme est localisée
+ par le récit déchiffré sur les tablettes cunéiformes de Ninive, que
+ nous avons rapporté tout à l'heure, constituait la portion sud de
+ ce massif. Sa situation par 36° de latitude est, en effet,
+ déterminée formellement par les indications que fournit, dans ses
+ inscriptions historiques, le monarque assyrien Asschour-naçir-abal
+ au sujet d'une expédition militaire qu'il conduisit dans cette
+ contrée. Il s'y rendit en partant d'une localité voisine d'Arbèles,
+ en passant la rivière du Zab inférieur et en marchant toujours vers
+ l'Orient.
+
+ [Note 76: Sur cet ordre de traditions, voy. principalement
+ d'Eckstein, _De quelques légendes brahmaniques qui se rapportent
+ au berceau de l'espèce humaine_, Paris, 1856.--Renan, _De
+ l'origine du langage_, 2e édition, p. 218-235.--Obry, _Le berceau
+ de l'espèce humaine selon les Indiens, les Perses et les
+ Hébreux_. Amiens, 1858.]
+
+ Si l'on examine attentivement le texte sacré, il est impossible
+ d'admettre que dans la pensée de l'écrivain de la Genèse l'Ararat
+ du déluge fût celui de l'Arménie. En effet, quelques versets plus
+ loin[77], il est dit formellement que ce fut en marchant toujours de
+ l'est à l'ouest que la postérité de Noa'h parvint dans les plaines
+ de Schine'ar. Ceci s'accorde beaucoup mieux avec la donnée de la
+ tradition chaldéo-babylonienne sur la montagne de Nizir comme point
+ de départ de l'humanité renouvelée après le cataclysme. Mais il
+ faut remarquer que si l'on prolonge davantage dans la direction de
+93 l'Orient, par delà les monts Gordyéens, la recherche d'un très haut
+ sommet, comme celui où l'arche se fixe, on arrive à la chaîne de
+ l'Hindou-Kousch, ou plutôt, encore aux montagnes où l'Indus prend
+ sa course. Or, c'est exactement sur ce dernier point que convergent
+ les traditions sur le berceau de l'humanité chez deux des grands
+ peuples du monde antique, qui ont conservé les souvenirs les plus
+ nets et les plus circonstanciés des âges primitifs, les récits les
+ plus analogues à ceux de la Bible et des livres sacrés de la
+ Chaldée, je veux dire les Indiens et les Iraniens.
+
+ [Note 77: _Genes._, XI, 2.]
+
+ * * * * *
+
+ Dans toutes les légendes de l'Inde, l'origine des humains est
+ placée au mont Mêrou, résidence des dieux, colonne qui unit le ciel
+ à la terre. Ce mont Mêrou a plus tard été déplacé à plusieurs
+ reprises, par suite du progrès de la marche des Aryas dans l'Inde;
+ les Brahmanes de l'Inde centrale ont voulu avoir dans leur
+ voisinage la montagne sacrée, et ils en ont transporté le nom
+ d'abord au Kailâsa, puis au Mahâpantha (surnommé Soumêrou), et plus
+ tardivement encore la propagation des doctrines bouddhiques chez
+ les Birmans, les Chinois et les Singhalais, fit revendiquer par
+ chacun de ces peuples le Mêrou pour leur propre pays. C'est
+ exactement de même que nous voyons l'Ararat diluvien se déplacer
+ graduellement, en étant fixé d'abord dans les monts Gordyéens, puis
+ à l'Ararat d'Arménie. Mais le Mêrou primitif était situé au nord,
+ par rapport même à la première habitation des tribus aryennes sur
+ le sol indien, dans le Pendjâb et sur le haut Indus. Et ce n'est
+ pas là une montagne fabuleuse, étrangère à la géographie terrestre;
+ le baron d'Eckstein a complètement démontré son existence réelle,
+ sa situation vers la Sérique des anciens, c'est-à-dire la partie
+ sud-est du Thibet.
+
+ Mais les indications des Iraniens sont encore plus précises, encore
+ plus concordantes avec celles qui résultent de la Bible, parce
+ qu'ils se sont moins éloignés du berceau primitif, qui n'a pas pris
+ par conséquent pour eux un caractère aussi nuageux. Les souvenirs
+ si précieux sur les stations successives de la race, qui sont
+ contenus dans un des plus antiques chapitres des livres attribués à
+ Zoroastre[78], caractérisent l'Airyana Vaedja, point de départ
+94 originaire des hommes et particulièrement des Iraniens, comme une
+ contrée septentrionale, froide et alpestre, d'où la race des Perses
+ descendit au sud vers la Sogdiane[79]. Là s'élève l'ombilic des
+ eaux, la montagne sainte, le Harâ Berezaiti du Zend-Avesta,
+ l'Albordj des Persans modernes, du flanc duquel découle le fleuve
+ non moins sacré de l'Arvand, dont les premiers hommes burent les
+ eaux. Notre illustre Eugène Burnouf a démontré, d'une manière qui
+ ne laisse pas place au doute, que le Harâ Berezaiti est le Bolor,
+ ou Belourtagh, et que l'Arvand est l'Iaxarte ou plutôt le Tarim[80].
+ «Il est vrai, remarque M. Renan, que les noms de Berezaiti et
+ d'Arvand ont servi plus tard à désigner des montagnes et des
+ fleuves fort éloignés de la Bactriane: ou les trouve successivement
+ appliqués à des montagnes et à des fleuves de la Perse, de la
+ Médie, de la Mésopotamie, de la Syrie, de l'Asie-Mineure, et ce
+ n'est pas sans surprise qu'on les reconnaît dans les noms
+ classiques du Bérécynthe de Phrygie et de l'Oronte de Syrie.» Ce
+ dernier est particulièrement curieux, car nous le lisons déjà dans
+ les inscriptions égyptiennes de la XVIIIe et de la XIXe dynastie,
+ et il n'a certainement pas été apporté dans la Syrie septentrionale
+ par des populations aryennes, mais par les Sémites. Les faits que
+ nous venons de citer sont le produit du déplacement que subissent
+ toutes les localités de la géographie légendaire des premiers âges.
+ «Les races, dit encore M. Renan, portent avec elles dans leurs
+ migrations les noms antiques auxquels se rattachent leurs
+ souvenirs, et les appliquent aux montagnes et aux fleuves nouveaux
+ qu'elles trouvent dans les pays où elles s'établissent.» C'est ce
+ qui est arrivé aussi au nom d'Ararat. M. Obry a fait voir que la
+ montagne que les tribus aryennes regardaient comme le berceau sacré
+ de l'humanité, avait originairement porté dans leurs souvenirs le
+ nom d'Aryâratha, char des vénérables, «parce qu'à sa cime était
+ censé tourner le char des sept Mahârschis brahmaniques, des sept
+ Amescha-Çpentas perses et des sept Kakkabi chaldéens, c'est-à-dire
+ le char des sept astres de la Grande-Ourse.» Ce nom d'Aryâratha est
+ la source de celui d'Ararat, et c'est seulement plus tard que les
+ premières tribus aryennes, qui vinrent en Arménie, le
+ transportèrent au mont appelé aussi Masis. Ainsi la donnée biblique
+95 d'un Ararat primitif, situé très à l'est du pays de Schine'ar,
+ coïncide exactement avec les traditions des peuples aryens.
+
+ [Note 78: Voy. Ritter, _Erdkunde, Asien_, t. VIII, 1re partie, p.
+ 29-31, 50-69.--Haug, _Der erste Kapitel der Vendidâd_, dans le
+ tome V de Bunsen, _Ægyptens Stelle_.--Kiepert, dans le _Bulletin
+ de l'Académie de Berlin_, décembre 1856.--_Obry, Du berceau de
+ l'espèce humaine_, p. 61 et suiv.--Spiegel, _Avesta_, t. I, p. 4
+ et suiv.]
+
+ [Note 79: Il a été ensuite transporté dans l'Atropatène des
+ géographes classiques; Spiegel, _Erdnische Alterthumskunde_, t.
+ I, p. 683.]
+
+ [Note 80: _Commentaire sur le Yaçna_, t. I, p. 239 et suiv., CXI
+ et suiv., CLXXXI et suiv.]
+
+ Nous voici donc reportés, par l'accord de la tradition sacrée et
+ des plus respectables parmi les traditions profanes, au massif
+ montueux de la Petite-Boukharie et du Thibet occidental, comme au
+ lieu d'où sortirent les races humaines. C'est là que quatre des
+ plus grands fleuves de l'Asie, l'Indus, le Tarîm, l'Oxus et
+ l'Iaxarte prennent leur source. Les points culminants en sont le
+ Beloustagh et le vaste plateau de Pamir, si propre à nourrir des
+ populations primitives encore à l'état pastoral, et dont le nom,
+ sous sa forme première, était Oupa-Mêrou, «le pays sous le Mêrou,»
+ ou peut-être Oupa-mîra, «le pays auprès du lac,» qui lui-même avait
+ motivé l'appellation du Mêrou. C'est encore là que certains
+ souvenirs des Grecs nous forcent à tourner nos regards,
+ particulièrement l'expression sacrée [Grec: meropes anthrôpoi], qui
+ ne peut avoir voulu dire originairement que «les hommes issus du
+ Mêrou.» Les souvenirs d'autres peuples sur la patrie d'origine de
+ leurs ancêtres convergent aussi dans la même direction, mais sans
+ atteindre le point central, oblitérés qu'ils sont en partie par
+ l'éloignement. Les Chinois se disent issus du Kouen-lun. «Les
+ tribus mongoles, remarque M. Renan, rattachent leurs légendes les
+ plus anciennes au Thian-Chan et à l'Altaï, les tribus finnoises à
+ l'Oural, parce que ces deux chaînes leur dérobent la vue d'un plan
+ de montagnes plus reculé. Mais prolongez les deux lignes de
+ migration qu'indiquent ces souvenirs vers un berceau moins voisin,
+ vous les verrez se rencontrer dans la Petite-Boukharie.»
+
+ * * * * *
+
+ Ces lieux ayant été le berceau de l'humanité postdiluvienne, les
+ peuples qui en avaient gardé le souvenir furent amenés par une
+ pente assez naturelle à y placer le berceau de l'humanité
+ antédiluvienne. Chez les Indiens, les hommes d'avant le déluge,
+ comme ceux d'après le déluge, descendent du mont Mêrou. C'est là
+ que se trouve l'Outtara-Kourou, véritable paradis terrestre. C'est
+ là aussi que nous ramène, chez les Grecs, le mythe paradisiaque des
+ Méropes, les gens du Mêrou, mythe qui, transporté jusque dans la
+ Grèce, s'y localisa dans l'île de Cos. Les Perses dépeignent
+ l'Airyana Vaedja, situé sur le mont Harâ Berezaiti, comme un
+ paradis exactement semblable à celui de la Genèse, jusqu'au jour où
+ la déchéance des premiers pères et la méchanceté d'Angrômainyous le
+ transforme en un séjour que le froid rend inhabitable. La croyance
+96 à un âge de bonheur et d'innocence par lequel débuta l'humanité,
+ est en effet, nous l'avons déjà dit, une des plus positives et des
+ plus importantes parmi les traditions communes aux Aryas et aux
+ Sémites. Il n'est pas jusqu'au nom même de 'Eden qui n'ait été à
+ une certaine époque appliqué à cette région, car il se retrouve
+ clairement dans le nom du royaume d'Oudyâna ou du «jardin,» près de
+ Kaschmyr, arrosé précisément par quatre fleuves comme le 'Eden
+ biblique. Il est vrai qu'étymologiquement et au point de vue de la
+ rigueur philologique, 'Eden et Oudyâna sont parfaitement distincts;
+ de ces deux noms l'un a revêtu une forme purement sémitique et
+ significative dans cette famille de langues, l'autre une forme
+ purement sanscrite et également significative. Mais c'est le propre
+ de ces quelques noms de la géographie tout à fait primitive des
+ traditions communes aux Aryas et aux Sémites, dont l'origine
+ remonte à une époque bien antérieure à celle où les deux familles
+ d'idiomes se constituèrent telles que nous pouvons les étudier, et
+ dont l'étymologie réelle serait actuellement impossible à
+ restituer, de se retrouver à la fois chez les Aryas et chez les
+ Sémites sous des formes assez voisines pour que le rapprochement
+ s'en fasse avec toute vraisemblance, bien que ces formes aient été
+ combinées de manière à avoir un sens dans les langues des uns et
+ des autres. Les plus anciennes traditions religieuses et les
+ vieilles légendes du brahmanisme se rattachent au pays d'Oudyâna,
+ qui certainement a été un des points où se sont localisées les
+ traditions paradisiaques de l'Inde. Mais ce n'a été que par un
+ déplacement vers le sud de la position du 'Eden primitif, qui était
+ d'abord plus au nord, quand les habitants de cette région
+ prétendirent posséder le Mêrou dans leurs monts Nischadhas, d'où
+ les compagnons d'Alexandre-le-Grand conclurent que c'était là le
+ Mêros ([Grec: mêros] «cuisse») de Zeus, où Dionysos avait été
+ recueilli après le foudroiement de sa mère Sémélé. Il est à
+ remarquer que Josèphe et les plus anciens Pères de l'Église furent
+ conduits, par des raisons fort différentes de celles qui amènent la
+ science moderne au même résultat, à placer le paradis terrestre du
+ récit biblique à l'est des possessions sémitiques et même au delà,
+ dans les environs de la chaîne de l'Imaüs ou Himalaya.
+
+ La description du jardin de 'Eden dans la Genèse est bien
+ certainement un de ces documents primitifs, antérieurs à la
+ migration des Hébreux vers la Syrie, que la famille d'Abraham
+ apporta avec elle en quittant les bords de l'Euphrate, et que le
+ rédacteur du Pentateuque inséra dans son texte, tels que la
+97 tradition les avait conservés. Il a trait à des pays dont il n'est
+ plus question dans le reste de la Bible, et tout, comme dans
+ d'autres morceaux placés également au début de la Genèse, y est
+ empreint de la couleur symbolique propre à l'esprit des premiers
+ âges. Dans le pays de 'Eden est un jardin qui sert au premier
+ couple humain de séjour; la tradition se le représente sur le
+ modèle d'un de ces _paradis_ des monarques asiatiques, ayant au
+ centre le cyprès pyramidal. Mais on ne saurait voir dans cette
+ analogie un argument en faveur de l'opinion qui regarderait les
+ récits relatifs au jardin de 'Eden comme empruntés par les Juifs
+ aux Perses, vers le temps de la captivité. En effet, si le nom des
+ paradis des rois de l'Asie est purement iranien, zend _paradâeçô_,
+ le type de ces jardins, comme la plupart des détails de
+ civilisation matérielle des empires de Médie et de Perse, tire son
+ origine des usages des antiques monarchies de Babylone et de
+ Ninive, aussi bien que la relation de ces paradis artificiels avec
+ les données des traditions édéniques. Ce qui prouve, du reste,
+ d'une manière à notre avis tout à fait définitive, la haute
+ antiquité du récit de la Genèse sur le jardin de 'Eden et la
+ connaissance qu'en avaient les Hébreux bien avant la captivité,
+ c'est l'intention manifeste d'imiter les quatre fleuves édéniques,
+ qui présida aux travaux de Schelomoh (Salomon) et de 'Hizqiahou
+ (Ezéchias) pour la distribution des eaux de Yerouschalaïm,
+ considérée à son tour comme le nombril de la terre[81], au double
+ sens de centre du globe et de source des fleuves. Les quatre
+ ruisseaux qui arrosaient la ville et le pied de ses remparts, et
+ dont l'un s'appelait Gi'hon comme un des fleuves paradisiaques,
+ étaient réputés sortir de la source d'eau vive qu'on supposait
+ placée sous le temple. Et en présence de cette dernière
+ circonstance nous n'hésitons pas à mettre, avec Wilford, le nom de
+ la montagne sur laquelle avait été construit le temple, Moriah, nom
+ qui n'a aucune étymologie naturelle dans les langues sémitiques, en
+ rapprochement avec celui du Mêrou, le mont paradisiaque des
+ Indiens, regardé aussi comme le point de départ de quatre fleuves.
+
+ [Note 81: _Ezech._ V, 5.]
+
+ * * * * *
+
+ En effet, suivant la Genèse, du pays de 'Eden sort un fleuve qui
+ arrose le jardin, puis se divise en quatre fleuves. Le nom du
+ premier est Pischon; il entoure toute la terre de 'Havilah, où se
+ trouve l'or; l'or de ce pays est excellent; là aussi se trouve le
+98 _bedola'h_, le _budil'hu_ des textes cunéiformes, c'est-à-dire
+ l'escarboucle, et la pierre _schoham_, dont les documents assyriens
+ nous ont fait connaître la véritable nature et qui est le
+ lapis-lazuli. Le nom du second fleuve est Gi'hon: il entoure toute
+ la terre de Kousch. Le nom du troisième fleuve est 'Hid-Deqel; il
+ coule devant le pays d'Asschour. Le quatrième fleuve est le
+ Phrath[82]. Le _Boundehesch_ pehlevi contient une description toute
+ pareille; et pourtant on ne saurait admettre ici un emprunt, ni de
+ la Genèse aux traditions du zoroastrisme, ni du livre mazdéen à la
+ Genèse; d'où il faut bien conclure que l'un et l'autre ont
+99 également puisé à une vieille tradition qui remontait réellement
+ aux âges voisins de la naissance de l'humanité. En combinant les
+ données du _Boundehesch_ avec celles des livres zends, d'une
+ rédaction beaucoup plus ancienne, on arrive à compléter les noms
+ des quatre fleuves que les Iraniens admettaient comme sortant à la
+ fois de l'Airyana Vaedja: l'Arang-roût, primitivement Rangha
+ (l'Iaxarte), fleuve appelé aussi Frât; le Veh-roût, primitivement
+ Vangouhi (l'Oxus); le Dei-roût ou antérieurement Arvand (le Tarîm)
+ enfin le Mehrva ou Mehra-roût (l'Indus supérieur).
+
+ [Note 82: _Genes._, II, 8-14.]
+
+ [Illustration 123: Localisation des données géographiques de la
+ Genèse sur le 'Eden et les contrées environnantes, dans la région
+ du Pamir[1].]
+
+ [Note 1: Cette carte et les suivantes ont été dressées par M.J.
+ Hansen, d'après les documents les plus récents.]
+
+ [Illustration 124: Géographie des traditions paradisiaques des
+ peuples iraniens[1].]
+
+ [Note 1: Les noms du mont _Mérou_, du plateau d'_Oupa-Mérou_ et
+ de la source _Ganga_ sont empruntées à la tradition indienne.]
+
+ Que la description biblique du jardin de 'Eden se rapporte
+ originairement à la même contrée que les autres traditions passées
+100 par nous en revue, la grande majorité des savants sont aujourd'hui
+ d'accord sur ce point, et en effet bien des preuves l'établissent.
+ C'est le lieu du monde où l'on peut dire avec le plus de vérité que
+ quatre grands fleuves sortent d'une même source. Là se trouvent,
+ comme autour du paradis de la Genèse, l'or et les pierres
+ précieuses. Il est certain, d'ailleurs, que deux des fleuves
+ paradisiaques sont les plus grands fleuves qui prennent leur source
+ dans le massif du Belourtagh et de Pamir, l'un vers le nord et
+ l'autre au sud. Le Gi'hon est l'Oxus, appelé encore aujourd'hui
+ Dji'houn par ses riverains; la plupart des commentateurs modernes
+ sont unanimes à cet égard. Le nom de Gi'hon présente, du reste, la
+ même particularité que presque tous ceux de la géographie des
+ traditions primitives; sans que la forme s'en altère
+ essentiellement, il prend un sens pour les peuples sémitiques et
+ pour les peuples aryens. Pour les premiers il signifie «le fleuve
+ impétueux,» pour les seconds «le fleuve sinueux, tortueux.» Le pays
+ de Kousch, que baigne ce fleuve, semblerait être ainsi le séjour
+ primitif de la race Kouschite, dont le berceau apparaîtrait à côté
+ de celui des Aryas et des Sémites. Dans le Pischon, où la tradition
+ a toujours vu un fleuve de l'Inde, il est difficile de méconnaître
+ le haut Indus, et le pays de 'Havilah, qu'il longe, paraît bien
+ être le pays de Darada, vers Kaschmyr, célèbre dans la tradition
+ grecque et indienne par sa richesse, et où l'on trouve une foule de
+ noms géographiques apparentés à celui de 'Havilah.
+
+ Mais, d'un autre côté, les deux derniers fleuves paradisiaques de
+ la Genèse, le 'Hid-Deqel et le Phrath sont non moins positivement
+ les deux grands fleuves de la Mésopotamie, le Tigre et l'Euphrate.
+ Le nom du premier se présente dans le texte biblique avec sa forme
+ de la langue non-sémitique de Schoumer et d'Accad, telle que nous
+ la lisons dans les documents cunéiformes, Hid-Diqla, «le fleuve
+ Tigre;» et l'indication qu'il «coule devant le pays d'Asschour» ne
+ laisse pas de doute possible sur son identification. Quelques
+ érudits, comme Bunsen et le baron d'Eckstein, en ont conclu que le
+ 'Eden biblique avait une bien plus grande étendue que le paradis
+ des Indiens et des Iraniens, qu'il comprenait toute la vaste région
+ qui va des montagnes d'où sortent l'Oxus et l'Indus, à l'est, aux
+ montagnes d'où descendent le Tigre et l'Euphrate, à l'ouest, région
+ fertile, tempérée, véritable séjour de délices situé entre des pays
+ brûlés du soleil ou désolés par le froid. A ceci doit être objecté
+ qu'en donnant une pareille étendue au sens géographique du nom de
+ 'Eden, on ne comprendrait plus comment il a été possible de
+101 regarder quatre fleuves, formant deux groupes aussi distants l'un
+ de l'autre, comme sortant de la même source. D'ailleurs, il est
+ encore une des indications du texte biblique sur un troisième des
+ fleuves paradisiaques qui peut parfaitement s'entendre comme se
+ rapportant à la Mésopotamie. C'est la mention de la terre de
+ Kousch, qu'entoure le Gi'hon; car on est en droit d'y voir le pays
+ des Cosséens ou des Cissiens de la géographie classique, des
+ Kasschi des textes cunéiformes, c'est-à-dire la contrée de 'Elam.
+
+ [Illustration 126: Localisation dos fleuves paradisiaques, dans
+ la Mésopotamie[1].]
+
+ [Note 1: Les noms écrits en lettres droites sont ceux de la
+ tradition chaldéenne, les noms écrits en lettres penchées ceux de
+ la Bible.]
+
+ Il est positif que, comme nous l'avons déjà signalé tout à l'heure,
+ qu'un des noms religieux les plus antiques de Babylone est
+ Tin-tir-kî, appellation accadienne qui veut dire «le lieu de
+ l'arbre de la vie.» En même temps, le nom de Gan-Dounyasch, «le
+ jardin du dieu Dounyasch,» donné à partir d'une certaine époque au
+ district admirable de fertilité dont Babylone est le centre, offre
+ une remarquable assonnance avec le biblique Gan-'Eden ou «jardin de
+ 'Eden.» C'est en se fondant sur ces faits, et sur quelques autres
+ qui viennent les confirmer, que sir Henry Rawlinson et M. Friedrich
+ Delitzsch ont cherché à prouver que les Babyloniens avaient
+ localisé la tradition édénique dans leur propre contrée, et que la
+ narration biblique a aussi en vue la même donnée de situation. Et,
+ en effet, il est facile de retrouver dans la Babylonie et la
+ Chaldée quatre cours d'eau à qui l'on appliquera très bien les
+ caractéristiques fournies par la Genèse pour ceux qui sortent du
+ jardin de 'Eden: d'abord les cours principaux de l'Euphrate et du
+ Tigre, qui seront le Phrath et le 'Hid-Deqel; puis le Choaspès
+ (appelé Sourappi dans les textes cunéiformes), qui coule le long de
+ la contrée de 'Elam où sont les Cosséens, et qui sera, par
+ conséquent, le Gi'hon; enfin le bras occidental de l'Euphrate
+ (l'Ougni des documents indigènes), que l'on identifiera au Pischon,
+ d'autant plus qu'il longe le désert de l'Arabie, auquel le nom de
+102 'Havilah a pu être appliqué, en le prenant pour un terme sémitique
+ signifiant un «pays de sables», et qu'il est un fleuve qui dort au
+ milieu des roseaux (en assyrien _pisanni_).
+
+ Tout ceci est très vraisemblable. J'admets pleinement cette
+ localisation de la tradition du 'Eden dans la Babylonie et dans la
+ Chaldée, et je reconnais qu'elle explique seule certains traits du
+ texte de la Genèse. Mais elle n'a été sûrement que le résultat d'un
+ transport de la donnée consacrée par de bien plus antiques
+ souvenirs, qui avait pris naissance dans une contrée beaucoup plus
+ reculée vers l'est. La conception du 'Eden et de ses quatre fleuves
+ a pu être appliquée aux plaines voisines du golfe Persique; elle
+ n'y a pas pris naissance, pas plus que dans le massif des montagnes
+ de l'Arménie, où on l'a aussi naturalisée, trouvant les fleuves
+ paradisiaques dans les quatre grands fleuves qui en sortent vers
+ différentes directions, le Tigre et l'Euphrate ('Hid-Deqel et
+ Phrath), l'Araxe, auquel on a quelquefois appliqué le nom de
+ Gi'hon, et le Kour ou bien le Phase, dont l'appellation paraît
+ reproduire celle de Pischon. Il suffit de lire attentivement le
+ texte biblique pour y discerner, sous les données qui ont trait aux
+ fleuves de la Babylonie, d'autres plus anciennes qui ne peuvent
+ s'appliquer à cette contrée et qui reportent forcément au même
+ point de départ que les traditions de l'Inde et de l'Iran. C'est
+ avant tout la donnée fondamentale de la conception géographique du
+ Gan-'Eden, le cours d'eau unique qui entre dans le jardin pour
+ l'arroser, et qui s'y divise de façon à sortir en quatre fleuves
+ dans des directions divergentes. En Babylonie, nous avons
+ exactement l'inverse, deux fleuves divisés en quatre rameaux qui
+ entrent séparés dans le Gan-Dounyasch pour s'y réunir et en sortir
+ en formant un seul cours d'eau. C'est ensuite l'indication des
+ produits minéraux, métaux et pierres précieuses, du pays arrosé par
+ le Pischon, qui sont bien plus ceux de la contrée de 'Havilah du
+ haut Indus que ceux de l'Arabie.
+
+ Nous ne croyons pas cependant que l'on doive supposer, avec Ewald,
+ que les noms de 'Hid-Deqel et de Phrath, de Tigre et d'Euphrate,
+ aient été, à une époque postérieure au déplacement de la tradition
+ des fleuves paradisiaques, substitués à deux noms plus anciens, que
+ l'on ne comprenait plus. Nous pensons au contraire, avec M. Obry,
+ que ces noms, aussi bien que ceux de Gi'hon et de Pischon, sont du
+ nombre des appellations qui, appartenant à la géographie
+ traditionnelle des âges primitifs, ont été plus tard transportés
+103 dans l'ouest avec les migrations des peuples. Il nous semble
+ probable qu'à l'origine il y a eu un Tigre et un Euphrate
+ primitifs, parmi les fleuves sortant du plateau de Pamir.
+ Remarquons que, dans la tradition des Persans, l'Arvand s'est
+ confondu avec le Tigre, ce qui donne lieu de soupçonner l'existence
+ antique, chez les Iraniens, d'un nom analogue à celui de 'Hid-Deqel
+ parallèlement du nom de Arvand. Plus positive est la présence du
+ nom de Frât dans les livres mazdéens parmi les désignations des
+ fleuves paradisiaques. Pour le rédacteur de basse époque du
+ _Boundehesch_, peut-être influencé ici par la donnée biblique, ce
+ Frât est l'Euphrate de la Mésopotamie. Mais des preuves nombreuses
+ établissent que plus anciennement la même appellation a été
+ attachée à l'Helmend, l'Etymander des Grecs, lorsque la notion de
+ la montagne sainte avec ses quatre fleuves se fut localisée dans la
+ partie méridionale de l'Hindou-Kousch, au massif de l'Ouçadarena
+ des livres zends, fameux comme le théâtre des révélations divines
+ reçues par Zarathoustra (Zoroastre). Et, ceci étant, on peut encore
+ avec certitude reporter le nom de Frât au point primitif où
+ convergent toutes les traditions iraniennes sur le berceau de
+ l'humanité.
+
+ Une dernière circonstance achève de fixer le site originaire du
+ 'Eden biblique dans la région que nous avons indiquée, d'accord
+ avec tant de savants illustres. C'est le voisinage de la terre de
+ Nod ou d'exil, de nécessité, située à l'orient de 'Eden, où Qaïn se
+ retire après son crime et bâtit la première ville, la ville de
+ 'Hanoch[83], car elle paraît bien correspondre à la lisière du
+ désert central de l'Asie, du désert de Gobi. C'est là que se trouve
+ cette ville de Khotan, dont les traditions, enregistrées dans des
+ chroniques indigènes, qui ont été connues des historiens chinois,
+ remontaient beaucoup plus haut que celles d'aucune autre cité de
+ l'Asie intérieure. Abel Rémusat, qui avait bien compris toute
+ l'importance de ce que les Chinois racontent de cette ville et de
+ ses souvenirs, y a consacré un travail spécial, auquel nous
+ renverrons le lecteur[84]. Le savant baron d'Eckstein a fait
+ ressortir tout ce qu'ont de précieux pour l'histoire primitive les
+ renseignements qui y sont contenus; il a montré dans Khotan le
+ centre d'un commerce métallurgique qui doit être regardé comme un
+ des plus antiques du monde, et il ne serait pas éloigné de rapporter
+104 à cette ville les récits de la Genèse sur la 'Hanoch qaïnite.
+
+ [Note 83: _Genes._, IV, 16-17.]
+
+ [Note 84: _Histoire de la ville de Khotan_. Paris, 1820, in-8°.]
+
+ * * * * *
+
+ C'est donc bien au plateau de Pamir qu'a trait originairement le
+ récit biblique sur le jardin de 'Eden, aussi bien que la tradition
+ iranienne de l'Airyana Vaedja. Et l'assimilation des fleuves
+ paradisiaques à ceux de cette contrée doit être faite de la manière
+ suivante: Gi'hon=Oxus; Pischon=Indus; 'Hid-Deqel=Tarîm;
+ Phrath=Iaxarte. Mais dans la forme où nous possédons ce récit, au
+ premier fond de la description traditionnelle, qui avait en vue
+ cette région lointaine, se sont superposés certains traits
+ empruntés à la Chaldée, lesquels se rattachent à une localisation
+ postérieure de la donnée du paradis terrestre sur le cours
+ inférieur du Tigre et de l'Euphrate.
+
+ Du reste, les Chaldéens, s'ils paraissent bien avoir transplanté
+ dans leur propre pays, comme beaucoup d'autres peuples, l'antique
+ tradition édénique, n'en avaient pas moins conservé, eux aussi,
+ bien des restes de la forme plus ancienne de ces souvenirs, de
+ celle qui les reportait à leur véritable berceau. La conception de
+ la montagne sainte et paradisiaque située au nord, plus haute que
+ toutes les autres montagnes de la terre, colonne du monde autour de
+ laquelle tournent les sept étoiles de la Grande-Ourse, assimilées
+ aux sept corps planétaires, cette conception qui est celle du
+ Mêrou, du Harâ-Berezaiti et de l'Aryâratha primitif, a été
+ certainement connue et admise des Chaldéens. C'est ce que prouve
+ surabondamment l'admirable et si poétique morceau du prophète
+ Yescha'yahou (Isaïe)[85] sur la chute de l'orgueilleux monarque de
+ Babylone, de cet astre du matin, fils de l'aurore, de cet
+ oppresseur des nations qui s'était vanté de ne pas descendre, à
+ l'exemple des autres rois, dans les profondeurs du schéôl[86], mais
+ d'aller s'asseoir au-dessus des étoiles du Dieu fort et de prendre
+ place à côté du Très-Haut sur la montagne de l'Assemblée (_har
+ moad_) dans le Septentrion. Théodoret, natif de Syrie et
+ profondément imbu de traditions orientales, dit à cette occasion:
+ «On rapporte qu'il y a au nord des Assyriens et des Mèdes une haute
+ montagne qui sépare ces peuples des nations scythiques, et que
+ cette chaîne est la plus haute de toutes les montagnes de la
+ terre.» Il applique donc la notion de la montagne à laquelle le
+ prophète fait allusion, précisément au sommet sur lequel les
+105 Iraniens de la Médie avaient transporté et localisé leurs souvenirs
+ bien antérieurs sur la montagne sainte, le Harâ Berezaiti; car
+ Théodoret a eu certainement en vue l'Elbourz du sud de la Mer
+ Caspienne, si important par ses traditions mythiques, qui avait été
+ connu des Assyriens dès le IXe siècle av. J.-C. sous son nom perse
+ de Hâra-Barjat, altéré en Hâla-Barjat par la prononciation
+ particulière aux Mèdes[87]. La donnée dont nous parlons a été
+ conservée, comme tant d'autres débris des croyances religieuses de
+ la Chaldée et de la Babylonie, par les Sabiens ou Mendaïtes, qui
+ mariaient le culte des sept planètes à l'adoration des sept astres
+ de la Grande-Ourse, dans leur célébration des mystères du Nord sur
+ la haute montagne du Septentrion, réputée le séjour du Seigneur des
+ lumières, du père des génies célestes.
+
+ [Note 85: XIV, 4-20.]
+
+ [Note 86: La demeure des morts.]
+
+ [Note 87: Fr. Lenormant, _Lettres assyiologiques_, t. I, p. 36.]
+
+ Il est bien souvent question, dans les textes cunéiformes, de cette
+ montagne sainte où se rassemblent les dieux, où est la source des
+ eaux terrestres et qui sert de pivot aux mouvements célestes. On
+ qualifie ce mont de «père des pays» (en assyrien _abu matâti_),
+ preuve certaine de ce qu'on y rattachait les origines de
+ l'humanité. C'est le point culminant de la convexité de la surface
+ de la terre, d'où son appellation de «montagne de la terre» (en
+ accadien _gharsak kalama_). Par rapport à la Chaldée et à
+ l'Assyrie, on la considère comme située dans le nord-est, à côté du
+ pays mystérieux d'Arali, célèbre par la quantité d'or qu'il
+ produit, et où est placée la résidence des morts. Aussi la
+ désigne-t-on encore comme «la Montagne de l'Orient» (en accadien
+ _gharsak kurra_, en assyrien sémitique _schad schadî_). C'est à
+ l'imitation de cette montagne sainte que les Chaldéens des plus
+ anciennes époques, dans les plaines absolument sans une ondulation
+ où l'Euphrate et le Tigre terminent leurs cours, faisaient de leurs
+ temples de véritables montagnes artificielles, leur donnant
+ typiquement et rituellement la forme d'une haute pyramide à degrés,
+ que surmontait un petit sanctuaire.
+
+ Les «paradis» des monarques perses, parcs ombreux, plantés
+ d'arbres, ornés de viviers, et placés en général au sommet de
+ hauteurs, dont le nom signifiait «lieu élevé, endroit délicieux»
+ (sanscrit _paradêças_, zend _paradâeçô_), et était déjà connu des
+ populations de la Syrie et de la Palestine au temps où fut écrit le
+ Cantique des cantiques[88], ces paradis étaient pour les rois
+ iraniens, qui en entouraient leurs palais, une image et une
+106 imitation du céleste paradis d'Ahouramazda, planté sur le Harâ
+ Berezaiti. Mais ce type particulier et symbolique de jardins, avec
+ l'idée qui s'y attachait, n'était pas exclusivement propre aux
+ monarques iraniens de la Médie et de la Perse; avant eux les rois
+ d'Assyrie et de Babylone, dont ils copiaient presque tous les
+ usages, avaient eu des «paradis» semblables. Il est même à
+ remarquer que le type le plus parfait et le plus paradisiaque, dans
+ le sens de l'imitation du jardin légendaire de la montagne sainte,
+ berceau des hommes, en avait été donné à Babylone, dans les fameux
+ jardins suspendus, que tous les auteurs décrivent comme une
+ montagne artificielle, élevée jusqu'à une très grande hauteur sur
+ des étages voûtés, couverte d'arbres de la plus forte dimension sur
+ son sommet et sur ses terrasses latérales, et où des machines
+ hydrauliques, placées aux quatre angles et puisant l'eau de
+ l'Euphrate, entretenaient sur la plate-forme culminante des viviers
+ et des courants d'eau, destinés bien évidemment à reproduire les
+ courants d'eau du paradis traditionnel. Cependant du fait seul des
+ jardins suspendus il n'y aurait pas de conséquence à tirer, car
+ Bérose, Diodore de Sicile et Quinte-Curce racontent tous les trois
+ une historiette d'après laquelle ce serait pour complaire à sa
+ femme, princesse mède de naissance, et lui rappeler son pays natal,
+ que Nabou-koudourri-ouçour (Nabuchodonosor) aurait créé ces jardins
+ fameux, regardés depuis comme une des merveilles du monde. On
+ serait donc en droit de supposer par là que ce prince avait
+ transporté à Babylone un usage purement iranien, inconnu
+ jusqu'alors à la civilisation chaldéo-assyrienne. Mais un monument
+ assyrien d'époque antérieure vient répondre à cette objection.
+107 C'est un bas-relief du palais du roi Asschour-bani-abal, à
+ Koyoundjik (première moitié du VIIe siècle av. J.-C.); on y voit un
+ paradis royal attenant à un palais, planté de grands arbres, situé
+ au sommet d'une éminence prolongée par un jardin suspendu que
+ soutiennent des arcades, et arrosé par un cours d'eau unique, qui
+ se divise en plusieurs canaux sur le flanc de la montagne, comme le
+ fleuve du 'Eden biblique, la fontaine divine Ghe-tim-kour-koû de la
+ Montagne de la Terre des Chaldéens, la source Arvanda ou
+ Ardvî-çourâ du Harâ-Berezaiti iranien, et la Gangâ du Mêrou des
+ Indiens.
+
+ [Illustration 131: Un paradis artificiel assyrien{1}.]
+
+ [Note 1: D'après un bas-relief du palais de Koyoundjik, conservé
+ au Musée Britannique.]
+
+ [Note 88: IV, 13.]
+
+
+ § 6.--LE PATRIARCHE SAUVÉ DU DÉLUGE ET SES TROIS FILS.
+
+ Nous avons déjà fait remarquer plus haut que les narrations
+ chaldéennes, telles que nous les connaissons par les fragments de
+ Bérose et par le texte original déchiffré sur les tablettes
+ cunéiformes du Musée Britannique, réunissaient, sur le personnage
+ du juste sauvé du déluge, ce que la Bible raconte de Noa'h et de
+ 'Hanoch. Après être sorti de son vaisseau et avoir offert le
+ sacrifice de la nouvelle alliance, 'Hasis-Adra est enlevé par les
+ dieux et transporté dans un lieu retiré, où il jouit du privilège
+ de l'immortalité, de même qu'après 365 ans de vie où «il marcha
+ avec Dieu, 'Hanoch ne fut plus vu, car Dieu l'avait pris[89].»
+
+ [Note 89: _Genes._, V, 24.]
+
+ Le rénovateur de l'humanité après le cataclysme tient une place
+ considérable dans les souvenirs traditionnels de la race
+ aryenne[90], et le plus souvent il s'y confond avec le premier père
+ du genre humain. La distinction des auteurs des deux humanités
+ successives n'y apparaît un peu nettement que dans la formation du
+ nom du Deucalion des Grecs, qui, étymologiquement, paraît avoir
+ signifié «le second excellent, béni.» Dans le récit indien du
+ déluge, le héros sauvé par la protection du poisson divin est
+ Manou, dont le nom a été d'abord un terme désignant «l'homme» en
+ général, en tant que «l'être intelligent, pensant,» avant de
+ devenir l'appellation spéciale d'un personnage mythique. Ce Manou
+ s'est modifié et multiplié plus tard sous diverses formes dans la
+ mythologie indienne. Déjà le _Rig-Vêda_ en distingue plusieurs, et,
+ dans la suite, on en a compté jusqu'à sept, dont chacun préside à
+108 un _manvantara_ ou période du monde. Le principal, et le seul qui
+ doive nous occuper ici, est le Manou, surnommé Vâivasvata, parce
+ qu'on en fait le fils de Vivasvat, c'est-à-dire du Soleil, et le
+ frère de Yama, le dieu des morts, qualifié aussi de Vâivasvata. Le
+ _Rig-Vêda_ parle plusieurs fois de ce Manou comme du père des
+ hommes, qui sont appelés _Manôr apatya_, «la descendance de Manou,»
+ et lui-même y reçoit le titre de père par excellence,
+ Manouschpitar. Il a donné aux humains la prospérité et le salut, et
+ il leur a indiqué de bienfaisants remèdes. Le premier il a sacrifié
+ aux dieux, et son sacrifice est devenu le prototype de tous ceux
+ des générations postérieures. On a souvent signalé la remarquable
+ coïncidence de cette tradition indienne avec celle des anciens
+ Germains, qui, au témoignage de Tacite, se disaient issus de
+ Mannus, fils de Tuiscon ou Tuiston, dieu issu de la Terre.
+
+ [Note 90: Il faut sur ce sujet consulter avant tout Pictet, _Les
+ origines indo-européennes_, t. II, p. 621 et suiv. C'est le
+ savant genevois que nous avons ici principalement pris pour
+ guide.]
+
+ [Illustration 133: Les trois juges des enfers dans la mythologie
+ grecque[1].]
+
+ [Note 1: D'après les peintures d'un vase découvert à Canosa, dans
+ l'ancienne Apulie. _Minos_ est celui qui siège sur un trône du
+ centre de la composition; _Rhadamanthe_, en costume asiatique
+ (comme juge spécial des morts de l'Asie), se tient debout à sa
+ droite; enfin _Èaque_ est celui qui se voit assis à sa gauche.]
+
+ Si de la Germanie nous passons à la Grèce, nous trouverons dans le
+ personnage mythique de Minos un autre représentant du Manou indien,
+ mais considérablement modifié par les traditions helléniques. Il ne
+ s'agit plus ici, en effet, du premier homme ni du juste sauvé du
+ déluge, mais d'un roi fabuleux des anciens âges, fils de Zeus, qui
+ régnait sur l'île de Crète, et qui le premier donna de sages lois
+ aux Hellènes. A ces divers égards, et sauf la localisation
+ postérieure de sa légende, il rappelle certainement le Manou roi et
+ législateur. Cela ne suffirait pas, toutefois, à autoriser un
+ rapprochement, si Minos, comme juge des morts ne touchait pas par
+ d'autres points aux traditions indo-iraniennes. Chez les Indiens,
+ c'est Yama qui règne sur les morts, tandis que son corrélatif
+ iranien Yima, fils de Vivanghvat (le Vivasvat indien), est comme
+ Manou le premier roi législateur, l'ordonnateur de la société
+ humaine. Les rôles se sont ainsi intervertis de plusieurs manières
+ entre les deux frères Manou et Yama, ce qui s'explique par leur
+109 identité primitive, que la science a établie d'une manière
+ irréfragable. Tous deux représentent le premier homme, car il est
+ dit de Yama que le premier il a passé par la mort pour entrer dans
+ le royaume des Mânes. Minos aussi ne devient juge aux enfers
+ qu'après sa mort, et il partage cet office avec Rhadamanthe, dont
+ le nom signifie «celui qui brandit la verge,» épithète
+ caractéristique du rôle de juge, que la poésie indienne donne à
+ Yama. Il réunit ainsi dans sa personne les traits propres à ce
+ dernier, et ceux du Manou de l'Inde et du Yima de l'Iran, rois et
+ législateurs. En même temps, la transformation, que nous venons de
+ saisir sur le fait, du premier homme qui a passé par la mort en un
+ dieu qui règne sur le royaume des ombres, nous explique comment les
+ Gaulois, au rapport de César, prétendaient tirer leur origine d'un
+ dieu funèbre, que le Romain a traduit par Dis Pater ou Pluton.
+
+ * * * * *
+
+ Windischmann a encore retrouvé dans les traditions de l'Inde un
+ autre personnage qui, par certains points, présente un remarquable
+ parallélisme avec le Noa'h de la Bible. C'est Nahouscha qui, comme
+ Manou, est une sorte de personnification symbolique de l'«homme,»
+ idée exprimée par son nom même, et un ancêtre de l'humanité, que le
+ _Rig-Vêda_ appelle souvent «race de Nahouscha.» On le représente
+ comme fils de Manou, comme spécialement adonné au culte de Soma, le
+ dieu de la boisson enivrante qui, pour les Aryas primitifs, était
+ le succédané du vin; ses biens deviennent la conquête de ce dieu.
+ Ceci rappelle bien étroitement Noa'h plantant la vigne et
+ s'enivrant du jus de son fruit[91]; et il semble que dans la Bible
+ le patriarche Noa'h réunisse sur sa tête deux traditions qui dans
+ l'Inde se divisent entre Manou et Nahouscha. Quant à l'assonnance
+ entre les noms de Noa'h et de Nahouscha, elle n'est peut-être pas
+ seulement fortuite, bien que ces deux appellations aient, l'une en
+ hébreu, l'autre en sanscrit, des significations parfaitement
+ déterminées et absolument différentes. Il est, au contraire,
+ probable, que nous avons ici un nouvel exemple de la façon dont les
+ noms des traditions primitives, en étant adoptés par des peuples de
+ race différente, gardent le même son, la même physionomie
+ extérieure, mais se différencient pourtant de façon à prendre un
+ sens dans la langue de chacun de ces peuples, un sens qui s'éloigne
+110 du tout au tout d'une nation à l'autre, et qui n'est peut-être
+ nulle part celui qu'avait réellement à l'origine le nom qui subit
+ ces métamorphoses.
+
+ [Note 91: _Genes._, IX, 20 et 21.]
+
+ Je réserve pour le livre suivant l'étude du tableau des
+ personnifications de peuples que la Genèse énumère comme descendues
+ des trois fils de Noa'h, 'Ham, Schem et Vapheth, ainsi que de la
+ signification ethnique qui en résulte pour chacun d'eux. Les trois
+ fils de Noa'h sont, en effet, les ancêtres et les représentants des
+ trois grandes races entre lesquelles se divise l'humanité
+ postdiluvienne, la descendance du rénovateur de l'espèce humaine
+ après le cataclysme. Mais sans entrer encore dans l'examen de cette
+ question ethnographique, qui trouvera mieux sa place lorsque nous
+ parlerons des principales races des hommes, de celles
+ particulièrement qui ont leur place dans l'histoire ancienne de
+ l'Orient, il importe de remarquer ici le parallélisme frappant
+ qu'offrent, dans la façon dont elles se terminent, les deux
+ généalogies bibliques des Schethites et des Qaïnites. Après Lemech,
+ la lignée de Qaïn se divise entre trois chefs de races; celle de
+ Scheth présente le même fait après Noa'h; et il est difficile de ne
+ pas en voir encore un reflet dans la façon dont la généalogie
+ biblique des descendants de Scheth par Arphakschad, à la fin de la
+ période qui s'étend du déluge à Abraham, nous offre aussi la triple
+ division des fils de Tera'h[92], chefs et pères des nations s'ils ne
+ le sont plus de grandes races. La donnée fondamentale, plus nette
+ que partout ailleurs dans les fils de Noa'h, est celle d'une
+ répartition de l'humanité en trois familles ethniques. C'est aussi
+ celle qu'admettaient les Égyptiens, pour qui les hommes formaient
+ trois races, les 'Amou et les Tama'hou ou Ta'hennou, correspondant
+ exactement aux familles de Schem et de Yapheth dans le récit
+ biblique, et les Na'hasiou, c'est-à-dire les nègres. Il est vrai
+ que les Égyptiens se mettaient à part de ces trois divisions de
+ l'humanité, sous le nom de Rot, «la race» par excellence,
+ s'attribuant une origine plus relevée que celle des autres hommes.
+
+ [Note 92: _Genes._, XI, 26.]
+111
+ [Illustration 136: Les races humaines admis par les
+ Égyptiens[1].]
+
+ [Note 1: D'après les peintures du tombeau du roi Séti Ier, à
+ Thèbes. Les types de ces races se succèdent dans l'ordre suivant,
+ en commençant par la gauche: Rot ou égyptienne, au teint rouge;
+ 'Amou ou asiatique au teint jaune; Na'hasiou ou nègre; Tama'hou
+ ou libyeo-européenne, au teint blanc et aux cheveux blonds.]
+
+ Dans les antiques traditions iraniennes nous trouvons aussi la
+ division tripartite des races humaines, personnifiées dans trois
+ ancêtres issus d'un même père. Ce sont les fils de Thraetaona, l'un
+ des premiers Paradhâtas, des héros des premiers jours de
+ l'humanité, celui qui succède à la domination impie de Azhi-Dahâka,
+112 personnification terrestre du principe mauvais. Les anciens livres
+ zends nomment ces trois frères, chefs de races, Çairima, Toûra et
+ Arya, qui deviennent Selm, Tour et Eradj dans l'épopée
+ traditionnelle de la Perse moderne. Çairima correspond au Schem de
+ la Bible, dont son nom n'est qu'une variante; celui d'Arya
+ s'applique à la même famille ethnique que Yapheth dans la Genèse.
+ Mais à 'Ham, père d'une race avec laquelle les Iraniens n'avaient
+ plus depuis longtemps de contact direct à l'époque où furent
+ composés les livres sacrés du mazdéisme, ces livres substituent
+ Toûra, personnification des peuples turcs, qui n'ont pas de
+ représentant dans le tableau ethnographique du chapitre X de la
+ Genèse, non plus que les nègres, l'une des races essentielles du
+ système égyptien.
+
+ Nous sommes ainsi amenés à mettre en regard des trois fils de Noa'h
+ les trois fils de Thraetaona, qui leur correspondent dans les
+ traditions religieuses de l'Irân, et les grandes races humaines
+ telles que les reconnaissaient les Égyptiens[93].
+
+ BIBLE. | IRÂN. | ÉGYPTE.
+ | |
+ 1. Schem. | 1. Çairima. | 2. 'Amou.
+ 2. 'Ham | | 1. Rotou
+ 3. Yapheth. | 3. Arya. | 4. Tama'hou
+ | 2. Toûra. |
+ | | 3. Na'hasiou
+
+ [Note 93: Le chiffre qui précède chaque nom dans ce tableau,
+ marque l'ordre de primogéniture qui lui est attribué dans le
+ système auquel il appartient.]
+
+ Les Sabiens ou Mendaïtes, dans leurs livres sacrés, parlent des
+ trois frères Schoum, Yamin et Yaphet, mais on ne saurait dire si la
+ tradition leur en vient de source babylonienne ou bien est chez eux
+ le résultat d'une infiltration juive ou chrétienne. En revanche,
+ dans les fragments de Bérose, qui, eux, représentent exactement les
+ récits qui se lisaient dans les livres des Chaldéens, il est
+ question de trois frères à demi divins, qui ont régné presque
+ aussitôt après le déluge, et que dès les premiers siècles chrétiens
+ les Pères de l'Église comparaient à Schem, 'Ham et Yapheth. Ce sont
+ Cronos, Titan et Prométhée, que l'auteur des _Chaldaïgues_
+ représentait comme trois frères ennemis se faisant la guerre.
+ Malheureusement on n'a pas encore jusqu'à présent retrouvé de
+ rédaction cunéiforme originale de cette histoire, qui fasse
+113 connaître quels étaient les noms assyriens que Bérose a ainsi
+ traduits en grec, s'ils étaient identiques à ceux de la Genèse ou
+ s'ils en différaient.
+
+ Moïse de Khorène, l'historien national de l'Arménie, développe un
+ peu davantage le récit de l'hostilité des trois frères, en disant
+ qu'il l'emprunte à Bérose; mais en employant pour désigner ses
+ personnages des noms différents de ceux que nous lisons dans les
+ fragments grecs de l'historien de Babylone. «Avant la construction
+ de la tour et la confusion du langage des hommes, dit-il, mais
+ après la navigation de Xisouthros jusqu'à l'Ararat, les trois
+ frères Zerovan, Titan et Yapedosthê se partagèrent la domination de
+ la terre. Et ils me semblent les mêmes que Schem, 'Ham et Yapheth.
+ Quand ils se furent partagés l'empire de toute la surface
+ terrestre, Zerovan, enflammé d'orgueil, voulut dominer sur les deux
+ autres. Titan et Yapedosthê résistèrent à sa violence et lui firent
+ la guerre, parce qu'il voulait instituer ses fils comme rois sur
+ tous les hommes. Et pendant cette guerre, Titan occupa une partie
+ des limites héréditaires de Zerovan. Alors leur soeur Astlik[94]
+ s'interposa entre eux, calma par ses séductions leur querelle et
+ les amena à convenir que Zerovan aurait la primauté. Mais les deux
+ autres frères arrêtèrent, en se liant par des serments, qu'ils
+ tueraient désormais tous les enfants mâles de Zerovan, pour éviter
+ que sa postérité ne continuât sa domination. Pour réaliser ce
+ projet, ils chargèrent quelques-uns des plus actifs parmi les
+ compagnons de Titan de surveiller les accouchements des femmes.
+ C'est ainsi qu'ils mirent à mort, conformément à leur serment, deux
+ des enfants de Zerovan. Mais enfin Astlik, après s'être concertée
+ avec les femmes de Zerovan, parvint à persuader à quelques-uns des
+ serviteurs de Titan de laisser vivre les autres enfants et de les
+ transporter dans l'Orient, sur la montagne de l'assemblée des
+ dieux.»
+
+ [Note 94: Cette mention d'une soeur à côté des trois frères,
+ rappelle les enfants de Lemech dans la Genèse.]
+
+ Moïse de Khorène n'a certainement pas pris ceci dans un texte écrit
+ en grec, dans les extraits directs de l'ouvrage de Bérose. Sa
+ source était déjà arménienne, et les noms grecs qui désignaient les
+ personnages du mythe dans le livre du prêtre chaldéen contemporain
+ des Séleucides, y étaient traduits et déguisés sous une forme tout
+ iranienne. Zerovan est bien évidemment le zend _zarvan_, «temps,»
+ et cette appellation s'est formée sur le modèle du Zrvâna-akarana,
+114 le Temps incréé, infini, des livres mazdéens. Yapedosthê est un
+ superlatif (sanscrit _djâpatista_) du nom arien de Djâpati, «le
+ chef de la race,» qui a été la source du biblique Yapheth; c'est
+ donc «le chef de la race par excellence.» Cette formation confirme
+ l'opinion d'Ewald et de Pictet, attribuant une origine aryenne au
+ nom du personnage dont la Bible fait l'ancêtre des Aryas, nom connu
+ du reste aussi dans la tradition grecque, tandis que ceux de Schem
+ et de 'Ham sont purement sémitiques. Tout ceci doit être le
+ résultat d'un travail, en partie basé sur des traditions encore
+ existantes, que le récit traduit d'abord des tablettes chaldéennes
+ en grec par Bérose aura subi à une certaine époque pour reprendre
+ une forme orientale, en passant de nouveau du grec dans une des
+ langues de l'Asie. Nous n'hésitons pas à rapporter un tel travail
+ aux deux premiers siècles de l'ère chrétienne et aux savants de
+ l'école d'Édesse, à laquelle appartenait certainement--bien qu'il
+ ait prétendu attribuer une antiquité apocryphe à son livre--le
+ Mar-Abas Katina dont Moïse de Khorène a fait son guide pour les
+ époques antiques de l'histoire d'Arménie. Des noms grecs que Bérose
+ avait employés, Titan n'a pas été changé; Cronos, par suite des
+ idées d'antiquité prodigieusement reculée qui s'attachent toujours
+ à ce nom, a été très naturellement remplacé par Zerovan; quant à
+ Prométhée, l'échange de son nom avec celui de Yapedosthê est tout
+ naturel, si l'on se souvient des mythes helléniques qui font de
+ Prométhée le fils de Iapétos. En traduisant sous une forme grecque
+ les noms de la tradition ethnologique que lui offraient les
+ documents babyloniens, Bérose la rapprochait de la très antique
+ tradition hellénique d'après laquelle Cronos et Iapétos étaient
+ également deux Titans, fils d'Ouranos et de Gaia, et Iapétos
+ devenait le père d'Atlas, de Menoitios (Manou), de Prométhée et
+ d'Épiméthée, c'est-à-dire la souche de l'humanité primitive.
+ L'emploi du nom de Prométhée par Bérose semble indiquer
+ positivement que celui de Yapheth existait dans les traditions
+ chaldéennes comme dans la Bible. Et, d'un autre côté, l'importance
+ du cycle des fables relatives à Iapétos a été depuis longtemps
+ reconnue par la science comme un des points de contact les plus
+ frappants entre les mythes helléniques relatifs aux premiers âges
+ et la narration de la Genèse. Au reste, il faut remarquer que chez
+ les Grecs les Titans, en général, sont représentés comme les
+ premiers éducateurs du genre humain, ou que, suivant d'autres
+ légendes, les hommes sont issus du sang des Titans.
+115
+
+ § 7.--LA TOUR DES LANGUES.
+
+ Les traditions parallèles à celles de la Bible, que nous avons
+ jusqu'à présent examinées, avaient un caractère véritablement
+ universel; elles se retrouvaient dans tous les rameaux supérieurs
+ de l'humanité Noa'hide; chez les peuples des races et des contrées
+ les plus diverses. Il n'en est plus de même pour celle de la
+ confusion des langues et de la Tour de Babel. Celle-ci a pour
+ théâtre, dans la Bible, les plaines de Schine'ar ou de la Chaldée,
+ et elle est particulière aux habitants de cette contrée ou aux
+ peuples qui en sortirent à une époque historiquement appréciable.
+
+ Le récit de la Tour des langues existait dans les plus anciens
+ souvenirs des Chaldéens, et il faisait aussi partie des traditions
+ nationales de l'Arménie, où il était venu des nations civilisées du
+ bassin de l'Euphrate et du Tigre. Mais nous ne trouvons rien de
+ semblable ni dans l'Inde, ni dans l'Iran. Chez les Grecs seuls,
+ nous constatons un trait manifestement parallèle, venu on ne sait
+ par quelle voie, dans la légende des Aloades, que nous avons déjà
+ racontée plus haut (p. 55), en parlant des traditions relatives aux
+ géants. On prétend, en effet, qu'ils ont commencé à élever une tour
+ dont le sommet, dans leur projet, doit atteindre jusqu'au ciel,
+ lorsque les dieux, enfin las de leur arrogance et de leur audace,
+ les foudroient et les précipitent dans le Tartare.
+
+ Les extraits de Bérose offrent deux versions, très exactement
+ concordantes entre elles, de l'histoire de la construction de la
+ Tour et de la confusion des langues. Voici d'abord celle d'Abydène:
+ «On raconte que les premiers hommes, enorgueillis outre mesure par
+ leur force et leur haute taille, en vinrent à mépriser les dieux et
+ à se croire supérieurs à eux; c'est dans cette pensée qu'ils
+ élevèrent une tour d'une prodigieuse hauteur, qui est maintenant
+ Babylone. Déjà elle approchait du ciel, quand les vents vinrent au
+ secours des dieux et bouleversèrent tout l'échafaudage, en le
+ renversant sur les constructeurs. Les ruines en sont appelées
+ Babylone, et les hommes, qui avaient jusqu'alors une seule langue,
+ commencèrent, depuis lors à parler, par l'ordre des dieux, des
+ idiomes différents.» La rédaction d'Alexandre Polyhistor dit:
+ «Lorsque les hommes avaient encore une seule langue, quelques-uns
+ d'entre eux entreprirent de construire une tour immense, afin de
+ monter jusqu'au ciel. Mais la divinité, ayant fait souffler les
+ vents, renversa la tour, bouleversa ces hommes et donna à chacun
+116 une langue propre; d'où la ville fut appelée Babylone.» Parmi les
+ fragments des tablettes cunéiformes provenant de Ninive et
+ conservées au Musée Britannique, on a reconnu un lambeau d'une
+ rédaction originale de ce récit. Il est déplorablement mutilé, mais
+ cependant il en reste encore assez pour qu'on soit bien assuré du
+ sujet, et même pour que l'on puisse constater que cette narration,
+ dans les circonstances les plus essentielles, était en parfaite
+ conformité avec les extraits de Bérose.
+
+ Au reste, dans la Genèse, le récit relatif à la Tour de Babel n'a
+ pas seulement la Chaldée pour théâtre; il porte dans sa rédaction
+ même l'empreinte incontestable et manifeste d'une origine
+ chaldéenne. On y trouve jusqu'à un jeu de mots qui ne peut
+ s'expliquer que par l'analogie des mots _zikru_, «souvenir, nom,»
+ et _zikurat_, «tour, pyramide à étages,» dans la langue assyrienne,
+ et dont l'idiome hébraïque ne rendrait compte en aucune façon. Le
+ déchiffrement des inscriptions cunéiformes, en nous faisant
+ connaître le nom indigène de Babel ou Babylone sous sa forme
+ authentique, lui assigne une toute autre étymologie que celle qui
+ semblerait ressortir du texte de la Bible; c'est Bab-Ilou, «la
+ porte du dieu Ilou.» L'explication par _babel_, «confusion,» est
+ donc le résultat d'une allitération inspirée par les récits qui
+ s'attachaient à ce lieu. Mais cette explication factice est
+ d'origine chaldéo-babylonienne et non juive; car le mot _babel_,
+ sur lequel elle repose, n'appartient pas à l'hébreu; c'est un
+ vocable de l'idiome sémitique qui se parlait à Babylone et à
+ Ninive.
+
+ La tradition de la Tour et de la confusion des langues est, du
+ reste, indépendante de cette étymologie et même de toute
+ localisation de ce souvenir à Babylone. L'opinion des Chaldéens
+ paraît avoir varié sur le lieu où les premiers habitants de leur
+ pays avaient élevé ce monument fameux de leur orgueil. Il résulte
+ d'une précieuse glose introduite dans le texte du prophète
+ Yescha'yahou (Isaïe)[95] par la version des Septante et de nombreux
+ passages des anciens Pères de l'Église, qu'une des formes du récit
+ plaçait la Tour des langues dans la ville de la Chaldée
+ méridionale, que la Bible appel Kalneh ou Kalno, et les documents
+ cunéiformes Koul-ounou; c'était un souvenir des âges reculés où la
+ civilisation de l'Euphrate et du Tigre avait eu pour foyer
+ principal les provinces les plus voisines du golfe Persique, le
+118 pays auquel appartient en propre le nom de Schoumer ou Schine'ar.
+ Cette incertitude sur le site de la tour ou de la pyramide à
+ étages, à la construction de laquelle était lié le châtiment divin
+ de la confusion du langage des hommes, prouve que l'on considérait
+ ce monument légendaire comme ayant été totalement renversé par la
+ colère céleste, comme ayant disparu sans laisser de vestiges
+ appréciables. Jusqu'aux premiers siècles chrétiens, en effet, on ne
+ voit nulle part que l'on prétendît, ni à Babylone, ni dans aucune
+ autre ville de la Chaldée, montrer les ruines de la Tour de Babel.
+ Ce sont seulement les docteurs juifs des écoles mésopotamiennes où
+ se forma le Talmud de Babylone, qui eurent l'idée d'en retrouver
+ les restes dans les gigantesques ruines de la pyramide de Borsippa,
+ appelées aujourd'hui Birs-Nimroud. Ce qui les y induisit fut
+ seulement l'impression de désolation et de majestueuse grandeur
+ qu'éveille la vue de cette énorme montagne de décombres, la plus
+ imposante ruine de la contrée de Babylone. Mais en réalité aucune
+ tradition ancienne ne justifiait le nom glorieux dont les docteurs
+ juifs gratifièrent la pyramide de Borsippa. C'était un édifice
+ religieux de date fort ancienne, consacré au dieu Nabou, que
+ Nabou-koudourri-ouçour (Nabuchodonosor), au VIe siècle avant notre
+ ère, trouva en ruines, qu'il restaura et rebâtit en grande partie.
+ Il a consacré des inscriptions pompeuses à léguer à la postérité le
+ souvenir de cette reconstruction; il y parle des traditions qui se
+ rattachaient à l'origine du monument, mais il ne souffle pas mot de
+ celle de la confusion des langues, dont il n'aurait pas manqué de
+ faire mention si elle y avait été appliquée. C'est donc à tort que
+ beaucoup de modernes ont attaché foi à une prétendue tradition, qui
+ est toute artificielle, de date récente, et ne repose sur rien de
+ sérieux. Le vrai est qu'il faut renoncer à voir dans le
+ Birs-Nimroud ou dans toute autre ruine subsistant aujourd'hui le
+ long du cours inférieur de l'Euphrate, les restes de la Tour de
+ Babel.
+117
+ [Illustration 142: Les ruines du Birs-Nimroud[1]]
+
+ [Note 1: D'après un dessin de M. Thomas, architecte, publié dans
+ l'_Expédition en Mésopotamie_, de M. Oppert.]
+
+ [Note 95: IX, 10.]
+119
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ VESTIGES MATÉRIELS DE L'HUMANITÉ PRIMITIVE.
+
+
+ § 1.--L'HOMME DES TEMPS GÉOLOGIQUES.
+
+ Nous avons écouté jusqu'à présent la grande voix de l'humanité
+ racontant, dans la tradition sacrée et dans la tradition profane,
+ les souvenirs qu'elle avait gardés de ses premiers âges. Il nous
+ faut maintenant aborder un tout autre ordre d'informations, pour
+ essayer de compléter les renseignements que l'on peut grouper dans
+ l'état actuel sur l'existence primitive de l'homme. Ce sont
+ désormais les pierres qui vont parler. Nous demanderons aux couches
+ constitutives de notre sol les secrets qu'elles cachent dans leur
+ sein; nous examinerons soigneusement les vestiges matériels qu'a
+ laissés le passage des populations antérieures à toute histoire. Et
+ nous pourrons ainsi placer, à côté des faits généraux transmis par
+ la tradition, de nombreux détails sur la vie des premiers hommes,
+ ainsi que sur les phases successives de leurs progrès matériels.
+
+ Il s'agit là d'une science toute nouvelle, qui n'a pas encore plus
+ d'un quart de siècle d'existence et qu'on a appelée l'archéologie
+ préhistorique. Comme toutes les sciences qui en sont encore à leurs
+ débuts, elle est très orgueilleuse; elle prétend, du moins dans la
+ bouche d'une partie de ses adeptes, bouleverser la tradition, en
+ réduire à néant l'autorité et expliquer à elle seule tout le
+ problème de nos origines. Ce sont là des prétentions bien hardies
+ et qui ne se réaliseront jamais. Sans viser si haut, la science
+ nouvelle, dans les vraies limites de ce qui lui est possible, a
+ déjà un rôle assez considérable et assez brillant à remplir pour
+ pouvoir s'en contenter. Combler avec certitude les énormes lacunes
+ de la tradition, en éclaircir les données obscures au moyen de
+ faits positifs, scientifiquement constatés, c'est là ce qu'elle
+ doit faire un jour et ce qu'elle a déjà fait en partie.
+ L'archéologie préhistorique, au reste, n'est encore
+ qu'imparfaitement constituée; elle présente de grandes canules, des
+120 problèmes jusqu'à présent dépourvus de solution. L'esprit de
+ système s'y est trop souvent donné carrière, et bien des savants se
+ sont hâtés d'y échafauder des théories avant d'avoir mené assez
+ loin les observations. Enfin tous les faits de cette science ne
+ sont pas établis d'une manière parfaitement certaine.
+
+ Mais malgré ces imperfections, inévitables dans une étude commencée
+ depuis si peu d'années, la science des vestiges archéologiques de
+ l'humanité primitive a pris rang parmi les sciences positives. Elle
+ a rassemblé déjà un très grand nombre de faits absolument certains,
+ dont la synthèse commence à se dessiner. Ses recherches ont fait
+ réapparaître les scènes de la vie rude et sauvage des premiers
+ hommes, et de ses succès jusqu'à présent on peut augurer ceux qui
+ suivront. Il est désormais impossible de faire un livre dans le
+ genre de celui que nous avons entrepris, et de le mettre à la
+ hauteur de l'état des connaissances, sans y donner une place aux
+ résultats de cette étude. Comme de raison, les faits
+ indubitablement constatés doivent seuls être insérés dans un résumé
+ tel que le nôtre. Aussi avons-nous fait avec le plus grand soin le
+ départ des choses certaines et des choses encore douteuses.
+
+ Malheureusement les recherches de l'archéologie préhistorique n'ont
+ pas pu être poussées encore dans toutes les parties du globe. Elles
+ ont eu jusqu'à présent pour théâtre principal l'Europe occidentale,
+ et en particulier la France et l'Angleterre. Ceci nous met loin des
+ lieux où l'espèce humaine dut faire son apparition, où vécut le
+ couple de nos premiers pères. C'est en cela que la science présente
+ une de ses plus regrettables lacunes, qui sera sans doute un jour
+ comblée. Mais, comme on va le voir, les faits mêmes constatés en
+ Europe, bien que ne pouvant pas être regardés comme absolument
+ primordiaux, ont un intérêt de premier ordre qui ne permettait pas
+ de les passer ici sous silence.
+
+ Ils ont pris surtout une importance exceptionnelle depuis que la
+ paléontologie humaine s'est constituée comme une branche à part de
+ l'archéologie préhistorique. Celle-ci, lorsque les savants des pays
+ scandinaves en ont jeté les premières bases, n'étendait pas ses
+ investigations au delà de l'époque actuelle de la formation de
+ l'écorce du globe, au delà du temps où les continents prirent à peu
+ de chose près le relief que nous leur voyons aujourd'hui. La
+ paléontologie humaine, au contraire, fait remonter bien autrement
+ haut dans les annales du passé de l'homme; elle nous reporte à une
+121
+ antiquité qu'on ne saurait, au moins quant à présent, évaluer en
+ années ni en siècles d'une manière quelque peu précise. Elle fait
+ suivre les plus antiques représentants de notre espèce, au travers
+ des dernières révolutions de l'écorce terrestre, par delà plusieurs
+ changements profonds des continents et des climats, et dans des
+ conditions de vie très différentes de celles de l'époque actuelle.
+
+ * * * * *
+
+ C'est dans les étages supérieurs du groupe de terrains désigné sous
+ le nom de _miocène_, c'est-à-dire dans les couches de sédiments
+ déposés vers le milieu de la grande période géologique appelée
+ _époque tertiaire_, que l'on a cru retrouver dans nos pays les plus
+ antiques vestiges de l'existence de l'homme.
+
+ La flore et la faune des couches en question démontrent que la
+ température de la surface du globe était alors beaucoup plus élevée
+ qu'elle n'est aujourd'hui. Les contrées de l'Europe centrale
+ jouissaient d'un climat pareil à celui des tropiques; les portions
+ les plus septentrionales de l'Asie et de l'Amérique, et le
+ Groënland lui-même, n'étaient pas encore envahis par les glaces.
+ Jusque sous le cercle polaire, toutes les terres émergées--et de ce
+ côté elles paraissent alors avoir été plus nombreuses
+ qu'aujourd'hui--étaient couvertes d'épaisses forêts, dont la riante
+ végétation était alors, à peu de chose près, ce qu'est maintenant
+ celle des climats tempérés. De grands singes anthropomorphes
+ voisins des gibbons, le rhinocéros à quatre doigts que les
+ paléontologistes ont appelé _acerotherium_, le dicrocère,
+ l'amphicyon gigantesque, plusieurs espèces d'ours et de grands
+ félins plus formidables que le lion et le tigre de nos jours: tels
+ étaient les animaux qui peuplaient alors la France, et auxquels
+ vinrent bientôt se joindre les colosses de la famille des
+ proboscidiens, mastodontes et dinothériums, auprès desquels les
+ éléphants actuels ne sont que des diminutifs.
+
+ Il est certain que, sur quelques points du centre de la France, on
+ a exhumé des strates des terrains miocènes supérieurs des silex
+ éclatés à l'aide du feu, où il est bien difficile de ne pas
+ reconnaître les traces d'un travail intentionnel et intelligent,
+ destiné à les transformer en armes et en instruments. De très
+ hautes autorités n'hésitent pas à y voir les oeuvres des premières
+ générations humaines. D'autres, au contraire, effrayés de
+ l'antiquité que ces faits révéleraient pour notre espèce, ou bien,
+ dans une autre direction d'idées, influencés par les doctrines
+122 transformistes, attribuent ces vestiges à un «précurseur de
+ l'homme,» encore inconnu, qui aurait été déjà doué d'intelligence
+ et capable d'industrie. D'autres enfin, mais le nombre en va
+ toujours diminuant devant l'évidence de plus en plus grande des
+ faits observés, y opposent une dénégation formelle et prétendent ne
+ voir ici que de simples produits de circonstances fortuites.
+
+ [Illustration 147: Silex éclaté en forme de grattoir, des
+ terrains miocènes supérieurs[1].]
+
+ [Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le
+ docteur Hamy. La pièce a été extraite, par M. l'abbé Bourgeois,
+ des marnes lacustres de Thenay (Loir-et-Cher).]
+
+ Tant que l'on n'aura pas rencontré, dans les couches où s'observent
+ ces silex, qui paraissent travaillés et ont déjà donné lieu à tant
+ de discussions, des ossements de l'homme ou de son précurseur
+ supposé, la question devra demeurer indécise. Il n'y aura pas moyen
+ de la trancher d'une manière définitive. On doit cependant
+ remarquer que, dans l'état actuel de la science, une grande
+ objection contre l'opinion qui suppose dès cette époque l'existence
+ de l'homme, perpétué ensuite sans interruption depuis lors, se tire
+ du hiatus énorme formé dans le temps par la durée des époques où se
+ déposèrent les terrains _pliocènes_ inférieurs et moyens, terrains
+ où jusqu'ici l'on n'a pu constater aucun vestige analogue.
+
+ Le passage de l'époque miocène à celle où se formèrent les strates
+ pliocènes inférieures, représentées dans nos pays par les
+ mollasses, fut marqué par un changement de climat notable, un
+ abaissement de température qui plaça l'Europe centrale environ dans
+ les mêmes conditions qu'aujourd'hui. «Si, dit M. Schimper dans son
+ _Traité de paléontologie végétale_, la période miocène offre un
+ mélange de plantes tropicales et subtropicales, au milieu
+ desquelles les plantes des zones tempérées ne jouent qu'un rôle
+ secondaire, il n'en est plus ainsi dans la période pliocène, où
+ celles-ci finissent par dominer exclusivement.» Cette flore
+ européenne tempérée correspond assez exactement à celle des
+ contrées dont la moyenne thermométrique est de 13 degrés environ. A
+ la modification de la flore de nos pays correspond une modification
+ parallèle de la faune, en rapport avec le changement du climat.
+
+ Celui-ci, du reste, alla rapidement en s'accentuant de plus en
+ plus. La baisse de la température, par suite de causes qui restent
+ encore absolument inconnues, en vint au point de produire les
+ phénomènes, aujourd'hui parfaitement constatés, de la _première
+ époque glaciaire_.
+123
+ Le climat moyen de l'Europe, descendu bien au-dessous de ce qu'il
+ est aujourd'hui, donna naissance à d'immenses accumulations de
+ glace qui couvrirent toute la Scandinavie, toute l'Écosse et tout
+ le plateau central de la France d'une calotte uniforme, pareille à
+ celle qui enveloppe aujourd'hui le Groënland, et remplirent les
+ vallées de toutes les chaînes de montagnes jusqu'à leurs débouchés
+ dans les plaines inférieures. C'est alors que le grand glacier du
+ Rhône descendit jusqu'au point que marque la ligne des anciennes
+ moraines s'étendant de Bourg-en-Bresse à Lyon. Un refroidissement
+ aussi considérable de la température, qui paraît s'être produit
+ proportionnellement sur toute la surface du globe, eut pour
+ résultat de tuer la riche végétation qui embellissait nos régions,
+ et d'anéantir en grande partie la faune européenne. Les
+ mastodontes, et avec eux nombre d'espèces de carnassiers, de
+ ruminants, etc., s'éteignirent ou émigrèrent vers le sud. De même,
+ s'il avait existé antérieurement des hommes dans nos contrées, ils
+ durent forcément être détruits ou contraints à l'émigration; car le
+ climat de l'Europe ne permettait plus alors la vie de l'homme, non
+ plus que de la plupart des animaux de la faune vertébrée. C'est
+ dans des contrées plus méridionales qu'on devra rechercher un jour,
+ quand elles seront mieux ouvertes aux explorations, si la race
+ humaine se conserva pendant ce temps sous des climats moins
+ rigoureux où elle aurait émigré, ou bien si les êtres intelligents,
+ qui taillèrent les silex découverts dans le calcaire de Beauce et
+ dans les sables de l'Orléanais, furent entièrement anéantis. Alors
+ seulement on pourra se former une opinion sérieusement motivée sur
+ la question de savoir s'ils étaient les ancêtres des hommes
+ actuels, des _préadamites_, c'est-à-dire, des humains d'une race
+ disparue, ou bien encore des précurseurs de l'homme, des êtres se
+ rapprochant de notre espèce mais en étant nettement distincts,
+ sortes d'ébauches par lesquelles le Créateur aurait préludé à la
+ formation définitive de l'homme.
+
+ Quoiqu'il en soit, après la période glaciaire, lorsque se formèrent
+ les terrains pliocènes supérieurs, la température de l'Europe
+ redevint tempérée et probablement très voisine de ce qu'elle est
+ aujourd'hui, car dès lors la flore fut à peu de chose près ce
+ qu'elle n'a pas cessé d'être depuis. Sur nos pays débarrassés des
+ glaces qui les avaient couverts, on vit revenir une faune très
+ différente de celle qui l'avait précédée. À celle-ci appartenaient
+ les derniers mastodontes; celle-là voit apparaître les premiers
+ éléphants, _l'elephas meridionalis_. Aux rhinocéros et aux tapirs,
+124 aux ours et aux cerfs du pliocène inférieur, se substituent des
+ cerfs, des ours, des tapirs, des rhinocéros d'espèces jusqu'alors
+ inconnues. Les genres hippopotame (_hippopotamus major_) et cheval
+ (_equus robustus_) jouent un rôle important dans cette population
+ animale nouvelle; les félins, au contraire, y deviennent
+ relativement rares. C'est le temps des alluvions de Saint-Prest
+ auprès de Chartres, et du val d'Arno supérieur, si riches en débris
+ d'éléphants.
+
+ L'homme avait apparu ou reparu dans nos contrées en même temps que
+ les animaux que nous venons de nommer; et depuis lors les monuments
+ de sa présence se succèdent sans interruption jusqu'à nos jours. On
+ a trouvé les traces non équivoques de son passage à Saint-Prest, où
+ elles ont été constatées pour la première fois par M. Desnoyers;
+ dans le val d'Arno, où elles ont été reconnues par M. Ramorino; et
+ aussi dans les _oesar_ de la Scandinavie, dépôts de la même époque,
+ étudiés par M. Nilsson. Ce sont des pointes de flèche et des
+ grattoirs en silex, taillés par éclatement d'une manière encore
+ fort grossière; ce sont surtout des incisions produites
+ manifestement par les lames de pierre servant de couteaux sur les
+ ossements des grands pachydermes, en en détachant les chairs pour
+ les manger. Car les sauvages de l'époque pliocène supérieure
+ chassaient hardiment ces colosses animaux et en faisaient leur
+ nourriture.
+
+ [Illustration: Petite pointe de flèche en silex de
+ Saint-Prest[1]]
+
+ [Note 149: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M.
+ Hamy.]
+
+ Les terres émergées dans notre partie du globe étaient beaucoup
+ plus vastes qu'aujourd'hui. Un soulèvement d'environ 180 mètres du
+ fond de la mer unissait les Iles Britanniques à la France, comme
+ appendice du continent européen, qui embrassait aussi toute
+ l'étendue actuelle de la mer du Nord, de telle façon que la Tamise
+ était alors un affluent du Rhin. Au midi, la Sicile tenait à
+ l'Afrique septentrionale, comme aussi l'Espagne. Cet état des
+ continents explique les migrations animales qui commencèrent
+ presque aussitôt à se produire et qui occupèrent toute l'époque de
+ la transition entre l'âge tertiaire et l'âge quaternaire. En effet,
+ tandis que la faune caractérisée par l'_elephas meridionalis_,
+ l'_hippopotamus major_ et le _rhinoceros leptorhinus_ apparaissait
+ dans l'Europe centrale, deux autres faunes analogues, mais
+ distinctes, caractérisées par des espèces différentes des mêmes
+ genres, s'étaient montrées en même temps, l'une au nord et l'autre
+125 au sud, l'une dans les régions hyperboréennes et l'autre en
+ Afrique. La première était remarquable surtout par le mammouth ou
+ éléphant à longs poils (_elephas primigenius_), par un rhinocéros à
+ épaisse toison (_rhinoceros tichorinus_), animaux aujourd'hui
+ disparus, par le renne, l'élan, le glouton, le boeuf musqué, qui
+ habitent encore maintenant les environs du pôle; la seconde était
+ la faune qui subsiste en Afrique avec son éléphant, son rhinocéros
+ et son hippopotame.
+
+ Or, tandis que la faune propre à nos contrées s'éteignait assez
+ rapidement, sauf quelques espèces, comme l'ours des cavernes, sous
+ l'influence de causes que nous ne pouvons encore pénétrer, un
+ double courant de migration, dont la constatation est due aux
+ travaux de M. Lartet, amenait dans l'Europe centrale les animaux de
+ la faune hyperboréenne et ceux de la flore africaine, les uns
+ descendant du nord, les autres remontant du sud par les
+ communications terrestres qui existaient alors, venant se réunir
+ sur notre sol et pénétrant jusque dans ce qui a été plus tard les
+ Iles Britanniques. Ce sont les diverses phases de ce mélange, et de
+ cette substitution d'une faune à une autre, qui sont marquées en
+ Angleterre par les couches du crag des comtés de Norfolk et de
+ Suffolk, ainsi que par le «forest-bed» de Cromer, auprès de Paris
+ par les alluvions fluviales de Montreuil et de Villejuif, en Sicile
+ par les remplissages des grottes de Syracuse et de San-Teodoro. Du
+ même temps sont aussi les dépôts qui remplissent la grotte de
+ Wookey, en Angleterre, où l'on a recueilli des objets de travail
+ humain indiquant une industrie un peu plus avancée que celle à
+ laquelle appartiennent les instruments en silex de Saint-Prest et
+ des _oesar_ de la Suède.
+
+ Mais, en même temps que la double migration des animaux
+ hyperboréens et africains vers l'Europe centrale achevait ses
+ premières étapes, une grande révolution s'accomplissait dans le
+ relief des continents et marquait l'aurore d'une nouvelle époque
+ géologique. Un immense affaissement, sensible plus fortement
+ qu'ailleurs dans les régions septentrionales, plongeait sous les
+ eaux la plus grande partie du nord de l'Europe; où les glaces
+ flottantes venaient disperser, dans les plaines de la Russie, de la
+ Pologne et de la Prusse, des blocs de rochers arrachés au voisinage
+ du pôle. Les Iles Britanniques étaient réduites à un archipel de
+ petits îlots formés seulement par les sommets les plus élevés. A la
+ même date, l'Atlantide tertiaire disparaissait également, la Sicile
+ se séparait de l'Afrique, la mer venait couvrir l'espace qu'occupe
+126 aujourd'hui le Sahara. De tels changements dans la distribution des
+ terres et des eaux amenaient forcément avec eux un changement
+ profond dans le climat.
+
+ * * * * *
+
+ L'accomplissement des phénomènes d'immersion dont nous venons de
+ parler, et le moment où ils atteignirent leur maximum d'intensité
+ ouvrent une nouvelle époque géologique, celle que l'on appelle
+ _quaternaire_. Ses débuts sont marqués par une extension des
+ glaciers, moins grande que celle du milieu des temps pliocènes,
+ mais énorme encore, et qui a laissé des vestiges impossibles à
+ méconnaître dans toutes les régions de montagnes. Les vallées des
+ Carpathes, des Balkans, des Pyrénées, des Apennins, sont alors de
+ nouveau encombrées de glaces. Les glaciers du versant sud des Alpes
+ s'avancent jusqu'à l'entrée des plaines du Piémont et de la
+ Lombardie; celui du Rhône va rejoindre une seconde fois le Jura,
+ remplissant le bassin du lac Léman. C'est la _seconde période
+ glaciaire_.
+
+ On n'est point surpris de retrouver, dans les dépôts que cette
+ époque a laissés sur notre sol, des débris de toutes les espèces,
+ éteintes ou conservées, qui caractérisent la faune des régions
+ circumpolaires et ne peuvent vivre que dans un climat très froid.
+ Le mammouth et le rhinocéros à narines cloisonnées, dont le berceau
+ fut en Sibérie à l'âge pliocène, et que leur épaisse fourrure
+ révèle comme des animaux organisés pour vivre sous la température
+ la plus rigoureuse, descendaient alors jusqu'aux Pyrénées et aux
+ Alpes. Les marmottes, les bouquetins, les chamois, maintenant
+ relégués sur la cime des plus hautes montagnes, habitaient, jusque
+ dans les environs de la Méditerranée, des plaines où il leur serait
+ impossible de vivre aujourd'hui. Le boeuf musqué, que l'on ne
+ trouve plus que par delà le 60e parallèle, dans l'Amérique
+ septentrionale, errait dans les campagnes du Périgord. Le renne,
+ plus arctique encore, abondait dans toute la France, où le glouton
+ l'attaquait, comme aujourd'hui dans le pays des Lapons. Le grand
+ ours des cavernes, espèce qui s'est graduellement éteinte, et qui
+ avait disparu longtemps avant l'ouverture des temps purement
+ historiques, se rattache aussi à cette faune septentrionale.
+
+ Mais il ne faudrait pas en conclure, comme on l'a fait trop vite,
+ que le climat de nos pays fût alors identique à ce qu'est
+ maintenant celui de la Sibérie. Par suite du double courant de
+ migrations animales venant du nord et du sud, que nous avons
+ indiqué tout à l'heure, la faune des dépôts quaternaires de la
+127 France présente le mélange le plus extraordinaire des espèces des
+ zones chaudes et des zones froides. À côté des animaux des contrées
+ circumpolaires, on y rencontre la plupart de ceux du continent
+ africain. Les débris de l'éléphant d'Afrique se rencontrent, en
+ allant vers le nord, depuis l'Espagne jusqu'aux bords du Rhin; le
+ rhinocéros bicorne, aujourd'hui restreint dans les environs du Cap,
+ a laissé ses ossements dans les alluvions quaternaires de la
+ Grande-Bretagne. L'hippopotame amphibie des grands fleuves de
+ l'Afrique habitait nos rivières et y était très abondant; on en
+ rencontre fréquemment les vestiges dans les dépôts de l'ancienne
+ Seine. Une énorme espèce de lion ou de tigre,--les naturalistes
+ hésitent encore sur ses affinités,--le _felis spelæus_; vivait dans
+ toutes les provinces de France et des pays voisins avec la hyène,
+ la panthère et le léopard. Force est donc d'admettre qu'à l'époque
+ quaternaire, si les glaciers des montagnes avaient un prodigieux
+ développement, si le froid était vif sur tous les plateaux un peu
+ élevés, la température des vallées plus basses offrait un contraste
+ marqué et était assez chaude pour convenir à des espèces animales
+ dont l'habitat actuel est en Afrique.
+
+ M. le docteur Hamy, dans son beau _Précis de paléontologie
+ humaine_, a très bien expliqué, par des raisons simples et
+ vraisemblables, ces conditions toutes particulières de climat et de
+ faune.
+
+ «Dans le nord, le Royaume-Uni morcelé en un certain nombre d'îles
+ moyennes et petites, la Scandinavie très réduite en étendue, la
+ Finlande séparée du reste de l'Europe par un bras de mer reliant, à
+ travers les lacs russes, la Baltique à la Mer Blanche, l'Océan
+ Glacial s'avançant jusqu'au pied de l'Oural du centre, les plaines
+ de la Sibérie en grande partie inondées, comme celles de la Russie,
+ de la Pologne et de la Prusse; dans l'est, la Caspienne, réunie à
+ la Mer Noire et à la Mer d'Azof, couvrant les steppes d'Astrakhan,
+ entre l'Oural et le Volga, et s'étendant du Caucase jusqu'au delà
+ de Kherson, les grands lacs d'Aral, de Ko-Ko-Noor, etc., bien plus
+ vastes, une mer intérieure remplaçant l'immense désert de Gobi; au
+ sud, enfin, le Sahara submergé, doublant presque la surface de
+ notre Méditerranée: telles seraient les principales modifications
+ qu'il faudrait introduire dans la carte de l'ancien continent pour
+ y représenter la géographie quaternaire. Partout des îles ou de
+ grandes presqu'îles, entre lesquelles pénètrent les eaux de la mer,
+ et par là même presque partout le climat insulaire substitué au
+ climat continental.
+128
+ «Dans les conditions où se trouvent aujourd'hui nos contrées, les
+ températures moyennes des divers mois de l'année varient de plus en
+ plus, quand de l'équateur on va vers les pôles. Circonscrites entre
+ 2 et 3 degrés centigrades de 0 à 10 degrés de latitude nord, ces
+ variations augmentent de 10 à 20 degrés, augmentent encore de 20 à
+ 30 degrés, et s'accentuent de plus en plus dans les zones
+ tempérées. À Paris, l'amplitude de l'oscillation est de 15 à 16
+ degrés centigrades; à Berlin, elle en atteint 20 degrés et demi; à
+ Moscou, 35 ou 36 degrés. À Boothia-Felix, enfin, par 72 degrés de
+ latitude nord, elle est de plus de 45 degrés.
+
+ «Dans les îles, ces variations sont bien plus limitées. Dans
+ l'archipel de la Nouvelle-Zélande, par exemple, qui s'étend aux
+ antipodes à des latitudes égales à celles de l'Europe, les
+ divergences sont beaucoup moins fortes de l'hiver à l'été, puisque,
+ au lieu d'aller à 16, 20 ou 25 degrés, elles ne dépassent pas 7
+ degrés.
+
+ «Avec un climat continental, les chaleurs des étés détruisent
+ l'action du froid pendant les hivers; le vent chaud du Sahara
+ (_foehn_ des naturalistes suisses) établit une sorte de
+ compensation à l'égard des vents froids qui ont soufflé du nord et
+ de l'est, et les glaciers, dont quelques années froides se
+ succédant abaisseraient, comme en 1816, la limite inférieure d'une
+ manière notable, se maintiennent, ou peu s'en faut, à la même
+ élévation. Les influences de latitude s'atténuant dans un climat
+ insulaire, et l'altitude conservant toute sa force, on pourra voir
+ de belles vallées, couvertes d'une splendide végétation
+ méridionale, dominées de quelques centaines de mètres seulement par
+ d'immenses glaciers.
+
+ «Il en est ainsi à la Nouvelle-Zélande, que nous avons choisie
+ comme exemple plus haut. Tous les voyageurs, depuis Cook, ont parlé
+ avec enthousiasme des vigoureuses forêts de la «terre des bois
+ verts,» où l'élégant _areca sapida_ représente le groupe des
+ palmiers et marie ses riants bouquets au feuillage des podocarpées,
+ des dacrydies et des fougères arborescentes. Tous ont admiré la
+ riche végétation de ces plaines verdoyantes où croissent en
+ abondance les _dracæna_, les cordylines, les _phormium tenax_, etc.
+ Et à quelque distance seulement de ces richesses végétales, ils ont
+ vu se dresser les masses blanches des Alpes du sud. Si, à la suite
+ des Haast, des Hector, des Hochstetter, ils ont gravi les pentes de
+ cette belle chaîne de montagnes, ils ont trouvé à des niveaux bien
+129 moins élevés que dans notre continent la limite inférieure des
+ neiges perpétuelles.
+
+ «Ce n'est plus, en effet, à 2,700 mètres, comme dans les Alpes
+ d'Europe, que commence la fusion de la glace; c'est à 1,460 environ
+ au glacier d'Hochstetter, à 1,450 pour celui d'Ashburton. Cette
+ limite est située plus bas encore aux glaciers de Hourglass (1,155
+ mètres) et de la Grande-Clyde (1,140 mètres). Elle descend à 1,070
+ mètres pour celui de Murchison, à 838 mètres pour celui de Tasman,
+ enfin à 115 mètres seulement d'altitude pour le glacier de
+ François-Joseph. C'est à 1,000 mètres en moyenne au-dessus du
+ niveau de l'Océan que s'arrêtent les glaces perpétuelles de la
+ Nouvelle-Zélande. On remarquera que c'est précisément à cette même
+ hauteur que se rencontrent les traces les plus inférieures des
+ anciens glaciers alpestres.
+
+ «Les résultats produits sont exactement comparables, et la cause
+ qui maintient à ce niveau relativement bas les neiges perpétuelles
+ de la Nouvelle-Zélande s'est certainement exercée sur une grande
+ partie de l'Europe quaternaire. N'est-il pas logique de conclure de
+ ce rapprochement que l'ancien monde, réduit à former des groupes
+ géographiques comparables à l'archipel zélandais, par des
+ affaissements considérables dont sa surface présente de nombreuses
+ traces, dut à ces conditions spéciales les manifestations
+ glaciaires que nous avons rapidement décrites?
+
+ «Dans ces conditions de milieu, l'altitude agissant presque seule
+ sur la température, qui, en raison de l'état insulaire, varie peu
+ d'une saison à l'autre à des niveaux également élevés, il serait
+ facile de placer un grand nombre d'espèces d'animaux variées dans
+ les conditions les plus favorables à leur développement. On
+ pourrait, par exemple, ainsi que l'a fait M. Saratz, au Roseggthal,
+ dans la Haute-Engaddine, transporter des rennes dans le voisinage
+ des neiges perpétuelles, où ils prospéreraient, tandis que dans les
+ régions basses les rhinocéros, les hippopotames trouveraient la
+ douce température qui leur est nécessaire.
+
+ «En s'élevant graduellement de la plaine au sommet des monts, le
+ zoologiste jouirait ainsi d'un spectacle toujours nouveau,
+ comparable à celui qui attend le botaniste sur certaines montagnes.
+ De même que ce dernier peut, dans son ascension au mont Ventoux,
+ par exemple, cueillir successivement sur les pentes du mont des
+ plantes qui correspondent à celles des diverses latitudes de
+ l'Europe, chaudes, tempérées, glaciales; de même le zoologiste
+ rencontrerait l'un après l'autre les divers groupes d'animaux qui
+130 peuvent se présenter à ses yeux de l'Algérie aux Alpes laponnes. En
+ d'autres termes, l'élévation en altitude remplacerait l'élévation
+ en latitude.»
+
+ Tel était l'état de notre Europe à l'époque quaternaire. Et l'on
+ peut apporter une nouvelle preuve, en faveur de l'opinion de M. le
+ docteur Hamy, sur l'influence qu'exerçaient alors les conditions du
+ climat insulaire, en invoquant le témoignage des vestiges révélant
+ le développement prodigieux qu'avaient dans cet âge les phénomènes
+ aqueux à la surface de notre partie du globe. Dans des îles et des
+ presqu'îles entourées de tous côtés et pénétrées par l'Océan,
+ l'atmosphère était saturée d'humidité, et partout les dépôts
+ quaternaires en ont conservé l'empreinte. Presque toutes les hautes
+ vallées, au-dessous de la limite des glaces, étaient occupées par
+ des lacs, qui se sont successivement desséchés en rompant leurs
+ barrages naturels. Alimentés par ces lacs, par les immenses
+ glaciers qui les dominaient, par des pluies dont rien ne peut plus,
+ dans les phénomènes actuels, nous donner une idée suffisante, les
+ fleuves étaient énormes et occupaient toute la largeur des vallées
+ de dénudation où coulent aujourd'hui leurs successeurs; car ces
+ vallées ne sont pour la plupart que leurs lits, profondément
+ creusés par le passage de pareilles masses d'eau. Pour reconstituer
+ la Somme, le Rhin, le Rhône de cet âge, c'est à 100 mètres pour le
+ premier de ces fleuves, à plus de 60 pour le second, à 50 au moins
+ pour le troisième, qu'il faut relever le niveau présenté par eux
+ actuellement.
+
+ Les traces de l'existence de l'homme sont très multipliées dans les
+ dépôts quaternaires, dès le début de cette période géologique. Les
+ ossements des animaux que nous énumérions tout à l'heure se
+ trouvent associés aux silex taillés et à quelques autres objets en
+ pierre dénotant un travail très imparfait et un état social fort
+ rudimentaire, mais pourtant un progrès bien sensible depuis l'âge
+ du pliocène supérieur, dans les sables et les graviers fluviatiles
+ du comté de Suffolk et du Bedfordshire, dans les dépôts de
+ transport des vallées de la Somme et de l'Oise, dans les sablières
+ du Champ-de-Mars et de Levallois-Clichy, à Paris, et en général
+ dans toutes les alluvions quaternaires de l'Europe occidentale,
+ France, Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Espagne. De cet
+ âge également paraissent être celles des cavernes ossifères des
+ Pyrénées, qui sont situées à une hauteur de 150 à 250 mètres
+ au-dessus des vallées d'aujourd'hui, et certaines des grottes du
+131 Périgord, celle de Moustier, par exemple, dont les silex travaillés
+ sont pareils à ceux que l'on recueille à Saint-Acheul et à
+ Abbeville.
+
+ [Illustration 156: Hache lancéolée en silex de Saint-Acheul, près
+ Amiens[1]]
+
+ [Note 1: Cette figure et la suivante sont empruntées à la
+ traduction française de l'ouvrage de Lyell sur _l'Ancienneté de
+ l'homme_.
+
+ L'objet est représenté à moitié de sa grandeur originale, vu de
+ face sous la lettre _a_, et vu par le bord tranchant sous la
+ lettre _b_.]
+
+ Les pièces les plus multipliées et les plus caractéristiques de cet
+ âge de la vie de l'humanité sont des haches lancéolées, taillées à
+ grands éclats. On reconnaît aisément que ces silex, couverts d'une
+ patine blanchâtre de cacholong qui révèle leur extrême antiquité,
+ étaient destinés à la fois à trancher, à fendre et à percer. Quand
+ les pointes sont aiguës, elles ont été obtenues par des cassures à
+ plus petits éclats. On rencontre aussi dans les mêmes dépôts des
+ pointes de lances et de flèches grossières, et des lames détachées
+ avec assez d'habileté pour former des couteaux, qui sont aussi
+ multipliées à Levallois-Clichy que les haches à Saint-Acheul et à
+ Abbeville. Quelques pierres figurent de véritables grattoirs, qui
+ servaient sans doute à râcler intérieurement les peaux dont se
+ couvraient les sauvages quaternaires pour se défendre contre le
+ froid. C'est la forme qui paraît aussi la plus habituelle et la
+ mieux caractérisée dans les silex taillés du calcaire de Beauce,
+ dont l'attribution à l'industrie de l'homme est encore incertaine.
+
+ On peut, du reste, se faire une idée assez exacte de ce qu'était la
+ vie des sauvages quaternaires. La culture de la terre et l'élève
+ des animaux domestiques leur étaient inconnues; ils erraient dans
+ les forêts et s'abritaient dans les cavernes naturelles des
+ montagnes. Ceux qui habitaient les bords de la mer se nourrissaient
+132 de habitaient les bords de la mer se nourrissaient de poissons
+ harponnés au milieu des rochers et de coquillages; les peuplades de
+ l'intérieur vivaient de la chair des animaux qu'elles frappaient
+ avec leurs armes de pierre. Les accumulations d'ossements d'animaux
+ observées dans les grottes en sont la preuve, et certains de ces os
+ portent encore la trace de l'instrument qui en a détaché les
+ chairs. Mais les hommes de cette époque ne se bornaient pas à
+ dévorer les parties charnues de la dépouille des ruminants, des
+ solipèdes, des pachydermes, des carnassiers même, ils étaient très
+ friands de la moelle, ainsi que l'indique le mode presque constant
+ de fracture des os longs. C'est un goût que l'on a observé chez la
+ plupart des barbares. Certaines tribus, comme celle qui a laissé
+ des traces à Choisy-le-Roi, près de Paris, paraissent s'être
+ adonnées à l'anthropophagie; mais les indices de cette horrible
+ habitude ne se montrent qu'exceptionnellement.
+
+ [Illustration 157: Instruments en silex des terrains quaternaires
+ d'Abbeville et de Saint Acheul[1].]
+
+ [Note 1: Le nº 1 provient d'Abbeville, c'est une sorte de
+ hachette ovale. Elle est figurée de face (_a_) et sur le
+ tranchant (_b_); en _c_ on a dessiné une fracture voisine du
+ sommet, où l'on voit dans la partie centrale le silex noir non
+ altéré et autour l'épaisseur de la couche altérée par l'action du
+ temps et de divers agents naturels qui ont transformé le silex en
+ cacholong. L'objet est figuré à moitié de sa dimension.
+
+ Sous le nº 2 on a représenté de grandeur naturelle, une sorte de
+ perçoir provenant de Saint-Acheul. La partie _a-b_ est taillée
+ par l'industrie humaine, ayant son bord tranchant en _a_; la
+ partie _b-c_ est non travaillée.]
+
+ Les hommes dont un retrouve la trace dans les dépôts quaternaires,
+ et encore plus ceux du temps du pliocène supérieur, étaient donc
+133 des sauvages aussi peu avancés que le sont aujourd'hui ceux des
+ îles Andaman ou de la Nouvelle-Calédonie. Leur vie était
+ profondément misérable; mais c'étaient déjà bien des hommes; même
+ dans leur état d'abjection, l'étincelle divine existait chez eux.
+ Déjà l'homme était en possession du feu, cette invention
+ primordiale et prodigieuse qui établit un abîme entre lui et les
+ animaux les plus élevés. Ne l'oublions pas, d'ailleurs, les
+ inventions les plus rudimentaires sont celles qui ont réclamé le
+ plus grand effort d'intelligence, car elles ont été les premières
+ et rien ne les avait précédées. Au début de l'humanité il a fallu
+ plus de génie encore pour arriver à tailler, dans le silex, les
+ haches grossières que nous restituent les sables des alluvions
+ fluviales, qu'il n'en faut aujourd'hui pour combiner les plus
+ savantes et les plus ingénieuses machines.
+
+ [Illustration 158a: Lame de silex sablières de Levallois-Clichy,
+ ayant servi de couteau[1].]
+
+ [Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le
+ docteur Hamy.]
+
+ [Illustration 158b: Hache triangulaire de la grotte du Moustier
+ (Dordogne)[2].]
+
+ [Note 2: D'après les _Reliquiae aquitanicae_, de Lartet et
+ Christy.]
+
+ Si l'on contemple d'ailleurs en même temps, dans les salles de nos
+ musées, ces seules armes de l'humanité primitive, et les squelettes
+ des animaux formidables au milieu desquels il lui fallait vivre, on
+134 comprend qu'il a fallu à l'homme, si faible et si mal armé,
+ déployer toutes les ressources de l'intelligence qu'il avait reçue
+ du Créateur pour ne pas être rapidement anéanti dans de telles
+ conditions. L'imagination peut maintenant se représenter, avec
+ exactitude, les luttes terribles des premiers hommes contre les
+ monstres encore subsistants des créations aujourd'hui disparues. À
+ chaque instant il leur fallait disputer des cavernes à ces
+ carnassiers plus grands et plus redoutables que ceux de notre âge,
+ ours, hyènes et tigres. Souvent, surpris par ces fauves
+ redoutables, ils en devenaient la proie.
+
+ Unus enim tum quisque magis deprensus eorum
+ Pabula viva feris praebebat dentibus haustus;
+ Et nemora ac montes gemitu silvasque replebat,
+ Viva videns vivo sepeliri viscera busto.
+
+ Ils parvenaient cependant, à force de ruse et d'adresse, à vaincre
+ ces grands carnassiers devant lesquels ils étaient si faibles et si
+ impuissants, et ceux-ci, peu à peu, reculaient devant l'homme. Les
+ sauvages européens de l'époque quaternaire savaient aussi, comme
+ aujourd'hui ceux de l'Afrique, creuser des fosses qui leur
+ servaient de piéges pour capturer les éléphants et les rhinocéros,
+ et la viande de ces géants du règne animal entrait pour une part
+ importante dans leur alimentation.
+
+ * * * * *
+
+ Nous ne parlons ici que des faits constatés dans l'Europe
+ occidentale, car c'est dans ces contrées seulement que l'étude des
+ vestiges de l'humanité de l'âge quaternaire a pu être poursuivie
+ d'une manière un peu complète; c'est là que les observations ont
+ été les plus nombreuses et les plus probantes. Mais dans d'autres
+ parties du monde, les découvertes, bien que peu multipliées encore,
+ sont suffisantes pour prouver que l'homme y vivait aussi à la même
+ époque, et dans les mêmes conditions que chez nous. J'ai signalé la
+ trouvaille de haches pareilles à celles des alluvions de la Somme,
+ en compagnie d'ossements de grands mammifères éteints, dans les
+ graviers quaternaires, aux environs de Mégalopolis en Arcadie, et
+ depuis j'en ai recueilli, avec M. Hamy, dans la plaine de Thèbes, à
+ la partie supérieure des alluvions du Nil de cet âge. M. Louis
+ Lartet a fouillé dans le Liban, tout auprès de Beyrouth, des
+ grottes ossifères où des silex taillés sont mêlés à des débris d'os
+ de ruminants. Des haches du type de Saint-Acheul et d'Abbeville ont
+ été aussi exhumées, par M. Brace-Fooke, des dépôts quaternaires
+135 autour de Madras. On en a enfin rencontré en Amérique. Un
+ naturaliste français, M. Marcou, a découvert dans les États du
+ Mississipi, du Missouri et du Kentucky, des ossements humains, des
+ pointes de flèches et des haches en pierre, engagés dans des
+ couches inférieures à celles qui renferment les restes des
+ mastodontes[96], des mégathériums, des mégalonyx, des hipparions et
+ des autres animaux qui ont disparu de la faune actuelle. Ainsi
+ l'espèce humaine s'était déjà répandue sur la plus grande partie de
+ la surface du globe à l'époque quaternaire.
+
+ [Note 96: Les mastodontes se sont maintenus en Amérique beaucoup
+ plus tard qu'en Europe.]
+
+ * * * * *
+
+ Nous avons dit qu'on n'avait pas encore découvert d'ossements
+ humains dans les couches tertiaires miocènes, où se sont rencontrés
+ les vestiges d'un travail que l'on hésite encore à attribuer à
+ l'homme, ou à un être qui reste à connaître et qui aurait été son
+ précurseur. On possède, au contraire, maintenant, un nombre assez
+ considérable de débris de squelettes d'hommes des temps
+ quaternaires. L'étude en a été faite d'une manière toute spéciale
+ et complète par M. de Quatrefages et M. le docteur Hamy dans leur
+ grand ouvrage commun des _Crania ethnica_, et résumée par le
+ premier dans quelques chapitres de son livre sur _l'Espèce
+ humaine_.
+
+ Toutefois les ossements humains de l'âge quaternaire appartiennent
+ encore presque exclusivement à l'Europe. «Cette absence de fossiles
+ humains recueillis hors de nos contrées est des plus regrettables,
+ remarque M. de Quatrefages. Rien n'autorise à regarder l'Europe
+ comme le point de départ de l'espèce, ni le lieu de formation des
+ races primitives. C'est en Asie qu'il faudrait surtout les
+ chercher. C'est là, sur les versants de l'Himalaya, au pied du
+ grand massif central, que Falconer espérait trouver l'homme
+ tertiaire. Des recherches assidues et persévérantes pourraient
+ seules vérifier les prévisions de l'éminent paléontologiste.»
+
+ «Quelques faits généraux, dont on comprendra facilement l'intérêt,
+ continue le savant professeur du Muséum d'Histoire naturelle, se
+ dégagent déjà des détails recueillis sans sortir des terres
+ européennes. Constatons d'abord que, dès les temps quaternaires,
+ l'homme ne présente pas l'uniformité de caractères que supposerait
+ une origine récente. _L'espèce_ est déjà composée de plusieurs
+ _races_ distinctes; ces races apparaissent successivement ou
+ simultanément; elles vivent à côté les unes des autres; et
+136 peut-être, comme l'a pensé M. Dupont, la guerre de races
+ remonte-t-elle jusque là. La présence de ces groupes humains
+ nettement caractérisés à l'époque quaternaire, est à elle seule une
+ forte présomption en faveur de l'existence antérieure de l'homme.
+ L'influence d'actions très diverses et longtemps continuées peut
+ seule expliquer les différences qui séparent l'homme de la Vezère,
+ en France, de celui de la Lesse, en Belgique.
+
+ «Malgré quelques appréciations émises à un moment où la science
+ était moins avancée et où les termes de comparaison manquaient, on
+ peut affirmer qu'aucune tête fossile ne se rattache au type nègre
+ africain ou mélanésien. Le vrai nègre n'existait pas en Europe à
+ l'époque quaternaire. Nous ne concluons pourtant pas que ce type
+ n'a pris naissance que plus tard et date de la période géologique
+ actuelle. De nouvelles recherches, faites surtout en Asie et dans
+ les contrées où vivent les peuples noirs, sont encore nécessaires
+ pour qu'on puisse conclure avec certitude sur ce point. Toutefois
+ on voit que jusqu'ici les résultats de l'observation sont peu
+ favorables à l'opinion des anthropologistes qui ont regardé les
+ races nègres comme ayant précédé toutes les autres.»
+
+ «Dolichocéphale ou brachycéphale, dit encore M. de Quatrefages,
+ grand ou petit, orthognathe ou prognathe, l'homme quaternaire est
+ toujours homme dans l'acception entière du mot. Toutes les fois que
+ ses restes ont permis d'en juger, on a retrouvé chez lui le pied,
+ la main qui caractérisent notre espèce; la colonne vertébrale a
+ montré la double courbure à laquelle Lawrence attachait une si
+ haute importance, et dont Serres faisait l'attribut du _règne
+ humain_, tel qu'il l'entendait. Plus on étudie et plus on s'assure
+ que chaque os du squelette, depuis le plus volumineux jusqu'au plus
+ petit, porte avec lui, dans sa forme et ses proportions, un
+ certificat d'origine impossible à méconnaître... Nous pouvons donc
+ avec certitude appliquer à l'homme fossile que nous connaissons les
+ paroles de Huxley. Pas plus aux temps quaternaires que dans la
+ période actuelle, aucun être intermédiaire ne comble la brèche qui
+ sépare l'homme du singe anthropoïde. Nier l'existence de cet abîme
+ serait aussi blâmable qu'absurde.»
+
+ Les races humaines de l'époque quaternaire--c'est là un des
+ résultats les plus certains, et historiquement le plus important
+ des recherches dont elles ont été l'objet--n'ont pas été
+ exterminées par les catastrophes géologiques ou par les populations
+ qui sont venues s'établir, à la suite d'invasions plus ou moins
+137 violentes, dans les contrées qu'elles ont habitées les premières.
+ Recouvertes et comme submergées par plusieurs couches ethniques
+ successives, elles s'y sont fondues, et leur type reparaît
+ sporadiquement jusqu'à nos jours, par un curieux effet d'atavisme,
+ au milieu des nations qui occupent le sol où elles vivaient. Ainsi
+ les races d'hommes qui chassaient le mammouth et l'hippopotame dans
+ les forêts do nos pays, avant la période géologique actuelle,
+ comptent encore, pour une faible part il est vrai, dans les
+ éléments constitutifs de la population de l'Europe occidentale.
+ Elles y ont encore des descendants directs, chez lesquels se
+ perpétue leur type.
+
+ [Illustration 162: Vue latérale de la portion de crâne humain
+ trouvé dans la caverne de Neanderthal[1].]
+
+ [Note 1: D'après le livre de Lyell sur _l'Ancienneté de l'homme_.
+ Le fragment comprend toute la calotte supérieure du crâne depuis
+ l'arcade sourcilière (_a_) jusqu'à la protubérance occipitale
+ (_d_); la lettre _b_ marque la suture coronale, et _c_ le sommet
+ de la suture lamdoïde.]
+
+ Pour ce qui est de nos contrées, les seules dont on puisse encore
+ parler avec certitude, les faits déjà rassemblés établissent d'une
+ manière incontestable l'antériorité de la présence d'une race haute
+ de taille et fortement dolichocéphale, ou à crâne allongé, sur
+ celle de la race petite et brachycéphale, ou à tête ronde,
+ ressemblant de très près aux Lapons, qu'une théorie, qui a compté
+ beaucoup de partisans, considérait d abord comme ayant fourni les
+ premiers habitants de l'Europe occidentale. Cette race
+ brachycéphale ne commence à se montrer sur le sol français qu'à la
+ fin de l'époque dont nous parlons en ce moment, et elle semble
+ alors arriver par une migration venue du nord. Mais elle trouve,
+ établie antérieurement sur ce même sol, la race dolichocéphale, qui
+ dans certains caractères de sa tête présente des traits
+138 singulièrement rudes et bestiaux: le frontal bas, étroit et fuyant,
+ s'appuyant sur des arcades sourcilières développées; le pariétal
+ étendu, déprimé dans son quart postérieur; l'occiput saillant en
+ arrière; un prognathisme tellement développé, qu'il rend le menton
+ fuyant. Tous ces traits, fortement accusés dans le crâne découvert
+ à Canstadt en Wurtemberg, arrivent au plus haut degré de
+ l'exagération dans celui qui a été exhumé, en 1857, de la caverne
+ de Neanderthal, auprès de Dusseldorf.
+
+ «À en juger par la distribution géographique des restes rencontrés
+ jusqu'à ce jour, dit M. de Quatrefages, la race ainsi reconstituée,
+ pendant l'époque quaternaire, occupait surtout les bassins du Rhin
+ et de la Seine; elle s'étendait peut-être jusqu'à Stängenäs, dans
+ le Bohuslän; certainement jusqu'à l'Olmo, dans l'Italie centrale;
+ jusqu'à Brux, en Bohême; jusqu'aux Pyrénées, en France;
+ probablement jusqu'à Gibraltar.
+
+ [Illustration 163: Profils des crânes de Neanderthal et
+ d'Engis[1] et du crâne d'un Australien de Port-Adélaïde[2].]
+
+ [Note 1: Le crâne découvert par Schmerling dans la grotte d'Engis,
+ près de Liège, appartient à la race de Cro-Magnon, dont nous
+ parlons dans le paragraphe suivant.]
+
+ [Note 2: D'après l'ouvrage de Lyell sur _l'Ancienneté de l'homme_.
+
+ Ces trois crânes ont été ramenés à la même longueur absolue, pour
+ mieux comparer leurs proportions. La lettre _a_ marque la glabelle,
+ _b_ la protubérance occipitale, _c_ la position du trou auditif.]
+
+ «Cette race n'est pas confinée dans les temps géologiques.
+ L'attention éveillée par les caractères étranges du crâne de
+ Neanderthal, a fait entreprendre une foule de recherches qui ont
+ rapidement tiré ce remarquable spécimen de l'isolement où il
+ semblait d'abord devoir rester.... De cet ensemble de travaux, il
+ résulte que le type de Canstadt, parfois remarquablement pur,
+139 parfois aussi plus ou moins altéré par les croisements, se retrouve
+ dans les dolmens, dans les cimetières des temps gallo-romains, dans
+ ceux du moyen âge et dans les tombes modernes, depuis la
+ Scandinavie jusqu'en Espagne, en Portugal et en Italie, depuis
+ l'Écosse et l'Irlande jusque dans la vallée du Danube, en Crimée, à
+ Minsk, et jusqu'à Orenbourg en Russie. Cet habitat comprend, on le
+ voit, l'ensemble des temps écoulés depuis l'époque quaternaire
+ jusqu'à nos jours, et l'Europe tout entière. M. Hamy a justement
+ fait remarquer qu'il existe dans l'Inde, au milieu des populations
+ refoulées par l'invasion aryenne, des représentants du type de
+ Neanderthal. Toutefois, pour les retrouver avec certitude, il faut
+ aller jusqu'en Australie. Nos propres études ont confirmé sur ce
+ point le résultat de celles de Huxley. Parmi les races de cette
+ grande île, il en est une répandue surtout dans la province de
+ Victoria, aux environs de Port-Western, qui reproduit d'une manière
+ remarquable les caractères de la race de Canstadt.»
+
+ Nous empruntons encore au même savant quelques observations d'une
+ haute importance. «Les épithètes de bestial, de simien, souvent
+ appliquées au crâne de Neanderthal et à ceux qui lui ressemblent,
+ les conjectures émises au sujet des individus auxquels ils ont
+ appartenu, pourraient faire penser qu'une certaine infériorité
+ intellectuelle et morale se lie nécessairement à cette forme
+ crânienne. Il est aisé de montrer que cette conclusion serait des
+ plus mal fondées.
+
+ Au Congrès Anthropologique de Paris, M. Karl Vogt a cité l'exemple
+ d'un de ses amis, dont le crâne rappelle entièrement celui du
+ Neanderthal, et qui n'en est pas moins un médecin aliéniste des
+ plus distingués. En parcourant le Musée de Copenhague, je fus
+ frappé des traits tout pareils que présentait un des crânes de la
+ collection; il se trouva que c'était celui de Kay Lykke,
+ gentilhomme danois qui a joué un certain rôle politique pendant le
+ XVIIe siècle. M. Godron a publié le dessin de la tête de Saint
+ Mansuy, évêque de Toul au IVe siècle, et cette tête exagère même
+ quelques-uns des traits les plus saillants du crâne de Neanderthal.
+ Le front est encore plus fuyant, la voûte crânienne plus
+ surbaissée. Enfin la tête de Bruce, le héros écossais, reproduisait
+ aussi le type de Canstadt. En présence de ces faits, il faut bien
+ reconnaître que même l'individu dont on a trouvé les restes dans la
+ caverne de Neanderthal a pu posséder toutes les qualités morales et
+ intellectuelles compatibles avec son état social inférieur.»
+140
+
+ § 2.--L'HOMME DES CAVERNES DE L'ÂGE DU RENNE.
+
+ Un second âge du développement de l'humanité s'annonce par un
+ progrès dans le travail des instruments de pierre; mais des
+ caractères zoologiques tranchés ne le distinguent pas du premier.
+ Les débris datant de cette époque se trouvent surtout dans les
+ cavernes, dans celles du pied des Pyrénées, du Périgord et de la
+ Belgique, dont les fouilles ont fourni par milliers à l'étude de la
+ science les vestiges d'une humanité sauvage encore, mais un peu
+ plus avancée que celle qui vivait lors de la formation des dépôts
+ des vallées de la Somme et de l'Oise. Pendant cet âge les grands
+ carnassiers paraissent avoir presque disparu, ce qui explique
+ l'énorme multiplication des herbivores. Les mammouths et les
+ rhinocéros existent encore, mais tendent graduellement à
+ s'éteindre; le renne abonde dans le midi de la France, où il forme
+ de grands troupeaux errant dans les pâturages des forêts.
+
+ [Illustration 165a: Grattoir en silex des alluvions
+ quaternaires[1].]
+
+ [Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le
+ docteur Hamy.]
+
+ [Illustration 165b: Harpon en os décoré d'une tête de cheval[2].]
+
+ [Note 2: Découvert à Laugerie-Basse (Dordogne). D'après le
+ _Précis de paléontologie humaine_, de M. le docteur Hamy.]
+
+ L'homme de cette seconde époque emploie à la fois pour son usage
+ les os, les cornes des animaux, et la pierre, qu'il façonne avec
+ plus d'adresse. Tous les objets exhumés des grottes du Périgord et
+ de l'Angoumois annoncent chez notre espèce de notables progrès dans
+ la fabrication des engins et des ustensiles. Les flèches sont
+ barbelées; certains silex sont ébréchés de manière à former de
+ petites scies; on rencontre des ornements de pure parure exécutés
+ avec des dents, des cailloux et surtout des coquillages marins. On
+ a extrait de plusieurs grottes des phalanges de ruminants creusées
+ et percées d'un trou, visiblement destinées à servir de sifflet,
+ car ces pièces en rendent encore aujourd'hui le son. Mais l'homme
+ qui menait alors dans les cavernes du Périgord, de l'Angoumois et
+ du Languedoc la vie de troglodyte, ne maniait pas seulement la
+ taille avec habileté; il réussissait avec ses outils de pierre à
+ fouiller et à ciseler l'ivoire et le bois de renne, ainsi que
+ l'établissent de nombreux spécimens. Enfin, chose plus remarquable,
+ il avait déjà l'instinct du dessin, et il figurait sur le schiste,
+ l'ivoire, l'os ou la corne, avec la pointe d'un silex, l'image des
+ animaux dont il était entouré.
+141
+ [Illustration 166a: Grattoir de forme allongée, des cavernes du
+ Périgord[1].]
+
+ [Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le
+ docteur Hamy.]
+
+ [Illustration 166b: Petit harpon en os[2].]
+
+ [Note 2: Provenant de la caverne de Massat (Ariège). D'après le
+ _Précis de paléontologie humaine_, de M. le docteur Hamy.]
+
+ [Illustration 166c: Gravure sur un morceau de schiste,
+ représentant l'ours des cavernes[3].]
+
+ [Note 3: Découverte dans la grotte du Bas-Massat (Ariège).
+ D'après le _Bulletin de la Société d'anthropologie_, de Paris.]
+142
+ Les espèces qu'on a le plus souvent tenté de reproduire dans ces
+ essais d'un art qu'on pourrait presque dire antédiluvien sont le
+ bouquetin, l'urus ou boeuf sauvage, le cheval, alors à l'état de
+ liberté dans nos contrées, et le renne, soit isolé, soit en troupe.
+ Une plaque de schiste nous offre une excellente représentation de
+ l'ours des cavernes; sur un os, nous avons celle du _felis
+ spelaeus_. Mais, de tous ces dessins à la pointe, le plus
+ surprenant, sans contredit, est celui qui a été découvert dans la
+ grotte de la Madeleine (commune de Turzac, arrondissement de
+ Sarlat): c'est une lame d'ivoire fossile où a été figurée, par une
+ main fort inexpérimentée et qui s'y est reprise à plusieurs fois,
+ l'image nettement caractérisée du mammouth, avec la longue crinière
+ qui le distinguait de tous les éléphants actuellement vivants. Les
+ troglodytes de cet âge se sont même quelquefois essayés à
+ reproduire des scènes de chasse: un homme combattant un aurochs, un
+ autre harponnant un cétacé, souvenir d'un passage de la tribu sur
+ les bords du golfe de Gascogne, dans le cours de ses migrations
+ nomades. Mais ils ont échoué d'une façon misérable dans ces
+ tentatives pour dessiner la figure humaine.
+
+ La plupart des représentations ainsi tracées par les hommes
+ contemporains de l'énorme multiplication du renne dans nos contrées
+ sont fort grossières; mais il en est d'autres qui sont de l'art
+ véritable. À ce point de vue, les sculptures qui ornent les manches
+ de poignard en os exhumés des grottes de Laugerie-Basse, de
+ Bruniquel et de Montastruc sont encore plus remarquables que les
+ meilleurs dessins, si l'on excepte toutefois, parmi ces derniers,
+ la représentation d'un renne broutant, qui a été découverte dans la
+ caverne de Thaïngen auprès de Schaffhouse, en Suisse. Jamais on
+ n'eût cru pouvoir attendre, dans ces oeuvres de purs sauvages, une
+ telle hardiesse et une telle sûreté de dessin, une si fière
+ tournure, une imitation si vraie de la nature vivante, une telle
+ propriété dans la reproduction des attitudes propres à chaque
+ espèce animale. Ainsi, l'art a précédé les premiers développements
+ de la civilisation matérielle. Dès cet âge primitif, alors qu'il
+ n'était point encore sorti de la vie sauvage, déjà l'homme se
+ montrait artiste et avait le sentiment du beau. Cette faculté
+ sublime que Dieu avait déposée en lui en «le faisant à son image»
+ s'était éveillée l'une des premières, avant qu'il eût senti encore
+ le besoin d'améliorer les dures conditions de sa vie.
+143
+ [Illustration 168a: Manches de poignards sculptés en ivoire,
+ représentant des rennes[1].]
+
+ [Note 1: Provenant de la grotte de Montastruc. D'après M. le
+ docteur Hamy.]
+
+ [Illustration 168b: Lame d'ivoire de la grotte de la Madeleine,
+ avec représentation du mammouth{2}.]
+
+ [Note 2: D'après les _Beliquiae aquitanicae_ de Lartet et
+ Garisty.]
+
+ [Illustration 168c: Figures diverses sur un morceau de bois de
+ renne[3].]
+
+ [Note 3: On y voit un gros serpent nageant au milieu des roseaux,
+ une figure humaine nue et deux têtes de cheval. Le morceau a été
+ découvert dans la grotte de La Madeleine. D'après les _Beliquiae
+ aquitanicae_.]
+144
+ Au reste, les troglodytes du Périgord, dans l'âge du renne,
+ connaissaient la numération. Ils avaient inventé une méthode de
+ notation de certaines idées, au moyen de tablettes d'os marquées
+ d'entailles, convenues, qui permettaient des communications à
+ distance, méthode tout à fait pareille à celle que les auteurs
+ grecs nous montrent employée très tard par les Scythes au moyen de
+ bâtonnets entaillés, et que les écrivains chinois disent être
+ restée en usage chez les Tartares jusqu'au VIe siècle de notre ère.
+ Enfin, l'homme de l'époque quaternaire, surtout dans la seconde
+ partie, dans l'âge du renne, avait certainement des croyances
+ religieuses, puisqu'il avait des rites funéraires dont l'origine se
+ lie d'une façon nécessaire à des idées sur l'autre vie. À Aurignac,
+ à Cro-Magnon et à Menton, l'on a trouvé des lieux de sépulture
+ régulière de cette époque, où de nombreux individus avaient été
+ soigneusement déposés; et à la porte de ces grottes sépulcrales
+ étaient les restes, impossibles à méconnaître, de sacrifices et de
+ banquets en l'honneur des morts. Dès les premiers jours de son
+ apparition, l'homme a porté la tête haute et regardé le ciel:
+
+ Os homini sublime dedit, coelumque tueri.
+
+ La race humaine, dont nous venons d'essayer de caractériser
+ l'industrie, et qui vint s'établir dans nos pays à l'âge du renne,
+ est très bien connue par les sépultures découvertes dans la France
+ méridionale, particulièrement par celle de Cro-Magnon dans la
+ vallée de la Vézère, en Périgord. C'est encore une race de haute
+ taille et très fortement dolichocéphale, comme celle dont nous
+ avons parlé dans le chapitre précédent, mais d'un type très
+ différent et bien supérieur. «Au lieu d'un front bas et fuyant
+ placé au-dessus de ces crête sourcilières qui ont fait penser au
+145 singe, dit M. de Quatrefages, au lieu d'une voûte surbaissée comme
+ dans le crâne de Neanderthal et ses congénères, on trouve ici un
+ front large, s'élevant au-dessus de sinus frontaux assez peu
+ accusés et une voûte présentant les plus belles proportions... Le
+ crâne est encore remarquable par sa capacité. Elle est très
+ supérieure à celle de la moyenne chez les Parisiens modernes; elle
+ l'est également à celle des autres races européennes modernes.
+ Ainsi chez ce sauvage des derniers temps quaternaires, qui a encore
+ lutté contre le mammouth avec ses armes de pierre, nous trouvons
+ réunis tous les caractères craniologiques généralement regardés
+ comme les signes d'un développement intellectuel.»
+
+ [Illustration 170a: Tête de vieillard découverte à Cro-Magnon
+ (Dordogne)[1].]
+
+ [Note 1: D'après la _Conférence_ de M. Broca _sur les troglodytes
+ de la Vézère_.]
+
+ «En somme, continue un peu plus loin l'éminent académicien, chez
+ les hommes de Cro-Magnon, un front bien ouvert, un grand nez étroit
+ et recourbé, devait compenser ce que la figure pouvait emprunter
+ d'étrange à des yeux probablement petits, à des masséters très
+ forts, à des contours un peu en losange. À ces traits, dont le type
+ n'a rien de désagréable et permet une véritable beauté, cette
+ magnifique race joignait une haute stature, des muscles puissants,
+ une constitution athlétique. Elle semble avoir été faite à tous
+ égards pour lutter contre les difficultés et les périls de la vie
+ sauvage...
+
+ [Illustration 170b: Tête de femme découverte à Cro-Magnon[2].]
+
+ [Note 2: D'après la même source. L'os frontal porte la marque
+ d'un coup de hache qui l'a percé.]
+
+ «La race de Cro-Magnon était donc belle et intelligente. Dans
+ l'ensemble de son développement, elle me semble présenter de
+ grandes analogies avec la race Algonquine, telle que la font
+146 connaître les premiers voyageurs et surtout les missionnaires ayant
+ vécu longtemps parmi ces Peaux-Rouges. Elle en avait sans doute les
+ qualités et les défauts. Des scènes violentes se passaient sur les
+ bords de la Vézère; nous en avons pour preuve le coup de hache qui
+ a enfoncé le crâne à la femme de Cro-Magnon. En revanche, les
+ sépultures de Solutré, en nous livrant plusieurs têtes de femmes et
+ d'hommes édentés, semblent attester que la vieillesse recevait des
+ soins particuliers dans ces tribus, et était par conséquent
+ honorée. Cette race a cru à une autre vie; et le contenu des tombes
+ semble prouver que sur les bords de la Vézère et de la Saône on
+ comptait sur les prairies bienheureuses, comme sur les rives du
+ Mississipi.
+
+ «Comme l'Algonquin, l'homme du Périgord ne s'est pas élevé
+ au-dessus du degré le plus inférieur de l'état social; il est resté
+ chasseur, tout au moins jusque vers la fin des âges qui le virent
+ apparaître dans nos montagnes. C'est donc à tort que l'on a
+ prononcé à son sujet le mot de _civilisation_. Pourtant il était
+ doué d'une intelligence élastique, perfectible. Nous le voyons
+ progresser et se transformer tout seul, fait dont on ne trouve
+ aucune trace chez son similaire américain. Par là, il lui est
+ vraiment supérieur. Enfin ses instincts artistiques, les oeuvres
+ remarquables qu'il a laissées, lui assignent une place à part parmi
+ les races sauvages de tous les temps.»
+
+ Dans l'âge immédiatement postérieur, celui de la pierre polie, nous
+ voyons la race de ces troglodytes du Périgord se maintenir à l'état
+ de tribus isolées, vivant au milieu des populations nouvelles qui
+ sont venues se répandre sur le même sol, ayant adopté les moeurs
+ importées par ces nouveaux venus, mais demeurant à côté d'eux sur
+ certains points dans un état de grande pureté ethnique, tandis que
+ sur d'autres points elle tend à se fondre graduellement avec eux.
+ Nous suivons après, au travers de la série complète des temps
+ historiques et jusqu'à nos jours, la persistance et la réapparition
+ fréquente du type de cette race à l'état d'individus isolés dans
+ toutes les parties de l'Europe occidentale. Elle est un des
+ éléments constitutifs originaires de la population de ces contrées,
+ et elle y tient plus de place que la race antérieure, celle de
+ Canstadt et de Neanderthal.
+
+ «J'ai moi-même en France, à plusieurs reprises, dit M. de
+ Quatrefages, constaté chez des femmes, des traits qui ne pouvaient
+ s'accorder qu'avec l'ossature crânienne et faciale de la race dont
+147 nous parlons. Chez l'une d'elles, la dysharmonie de la face et du
+ crâne était au moins aussi marquée que chez le grand vieillard de
+ Cro-Magnon: l'oeil enfoncé sous la voûte orbitaire avait le regard
+ dur; le nez était plutôt droit que courbé, les lèvres un peu
+ fortes, les masséters très développés, le teint très brun, les
+ cheveux très noirs et plantés bas sur le front. Une taille épaisse
+ à la ceinture; des seins peu développés, des pieds et des mains
+ relativement petits, complétaient cet ensemble. Les études de M.
+ Hamy ont étendu et agrandi le champ des recherches. Il a retrouvé
+ le même type dans la collection de crânes basques de Zaraus,
+ recueillie par MM. Broca et Velasco; il l'a suivi jusqu'en Afrique,
+ dans les tombes mégalithiques explorées par le général Faidherbe,
+ et chez les tribus Kabyles des Beni-Masser et du Djurjura. Mais
+ c'est principalement aux Canaries, dans la collection du
+ Barranco-Hundo de Ténériffe, qu'il a rencontré des têtes dont la
+ parenté ethnique avec les hommes de Cro-Magnon est vraiment
+ indiscutable. D'autre part, différents termes de comparaison lui
+ font regarder comme probable que les Dalécarliens se rattachent à
+ la même souche...
+
+ «Pendant l'époque quaternaire, la race de Cro-Magnon avait en
+ Europe son principal centre de population dans le sud-ouest de la
+ France. Ses colonies s'étendaient jusqu'en Italie, dans le nord de
+ notre pays, dans la vallée de la Meuse, où elles se juxtaposaient à
+ une autre race. Mais peut-être elle-même n'était-elle qu'un rameau
+ de population africaine, émigré chez nous avec les hyènes, le lion,
+ l'hippopotame, etc. En ce cas il serait tout simple qu'elle se
+ retrouvât de nos jours dans le nord-ouest de l'Afrique et dans les
+ îles où elle était plus à l'abri du croisement. Une partie de ses
+ tribus, lancée à la poursuite du renne, aura conservé, dans les
+ Alpes scandinaves, la haute taille, les cheveux noirs et le teint
+ brun qui distinguent les Dalécarliens des populations voisines; les
+ autres, mêlées à toutes les races qui ont successivement envahi
+ notre sol, ne manifesteraient plus leur ancienne existence que par
+ des phénomènes d'atavisme, imprimant à quelques individus le cachet
+ des antiques chasseurs du Périgord.»
+
+ * * * * *
+
+ C'est, au contraire, sûrement du nord que venait la race toute
+ différente qui, à la même époque, menait une vie toute semblable
+ dans les cavernes de la Belgique. Nous la connaissons par les
+ belles fouilles de Schmerling et de M. Dupont. Cette race, dont on
+ constate plusieurs variétés établies en des lieux différents, était
+ petite de taille, brachycéphâle, et présente tous les caractères
+148 d'un étroite parenté avec les Lapons.
+
+ Les troglodytes belges de cette race, qui a fourni également la
+ population primitive de la Scandinavie, étaient à beaucoup de
+ points de vue en retard sur ceux du Périgord et du Mâconnais, issus
+ d'un autre sang. «Les monuments de leur industrie, dit encore M. de
+ Quatrefages, sont bien inférieurs à ce que nous avons vu chez ces
+ derniers, et ils ne montrent aucun indice des aptitudes artistiques
+ si remarquables chez l'homme de la Vézère. Ils le dépassent
+ pourtant sur un point essentiel: ils avaient inventé ou reçu
+ d'ailleurs l'art de fabriquer une poterie grossière. M. Dupont en a
+ trouvé des débris dans toutes les stations qu'il a explorées, et a
+ retiré du _Trou du frontal_ (sur la Lesse) des fragments en nombre
+ suffisant pour reconstituer le vase dont ils avaient fait
+ partie.....
+
+ «Contrairement à ce que nous avons vu chez les hommes de
+ Cro-Maguon, ceux-ci paraissent avoir été éminemment pacifiques. M.
+ Dupont n'a rencontré ni dans leurs grottes ni dans leurs sépultures
+ aucune arme de combat, et il leur applique ce que Ross rapporte des
+ Esquimaux de la Baie de Baffin, qui ne pouvaient comprendre ce
+ qu'on entendait par la guerre....
+
+ Les troglodytes de Belgique se peignaient la figure et peut-être le
+ corps comme ceux du Périgord. Les objets de parure étaient à peu
+ près les mêmes que chez ces derniers. Toutefois on ne voit figurer
+ parmi eux aucun objet emprunté à la faune marine. Ce fait a quelque
+ chose de singulier, car l'homme de la Lesse allait parfois chercher
+ ses «bijoux,» aussi bien que la matière première de ses outils et
+ de ses armes de chasse, à des distances bien plus grandes que celle
+ qui le séparait de la mer. En effet, les principaux ornements des
+ hommes de la Lesse étaient des coquilles fossiles. Quelques-unes
+ étaient empruntées aux terrains dévoniens du voisinage; mais la
+ plupart venaient de fort loin, et en particulier de la Champagne et
+ de Grignon près de Versailles[97]. Les silex, dont nos troglodytes
+ faisaient une si grande consommation, étaient tirés, non du Hainaut
+ ou de la province de Liège, mais presque tous de la Champagne. Il
+ en est même qui ne peuvent avoir été ramassés qu'en Touraine, sur
+ les bords de la Loire. En jugeant d'après les provenances de ces
+ divers objets, on pourrait dire que le monde connu des troglodytes
+149 de la Lesse s'élevait à peine de 30 à 40 kilomètres au nord de leur
+ résidence, tandis qu'il s'étendait à 400 ou 500 kilomètres vers le
+ sud.
+
+ [Note 97: Une tribu de cette race était établie sur les bords de la
+ Seine, vers le site de Paris, et a laissé de nombreux vestiges de
+ son séjour dans les sables de Grenelle.]
+
+ «Il y a dans ce fait quelque chose de fort étrange, mais dont M.
+ Dupont nous paraît avoir donné une explication au moins fort
+ plausible. Selon lui deux populations, deux races peut-être,
+ auraient été juxtaposées dans les contrées dont il s'agit, pendant
+ l'époque quaternaire. Entre elles aurait existé une de ces haines
+ pour ainsi dire instinctives, pareille à celle qui règne entre les
+ Peaux-Rouges et les Esquimaux. Cernés au nord et à l'ouest par
+ leurs ennemis, qui occupaient le Hainaut, les indigènes de la Lesse
+ ne pouvaient s'étendre qu'au sud; et c'est par les Ardennes qu'ils
+ communiquaient avec les bassins de la Seine et de la Loire.»
+
+ [Illustration 174: Crâne d'homme provenant de la grotte du Trou
+ du Frontal[1].]
+
+ [Note 1: Ce remarquable type de la race laponoïde des Troglodytes
+ de la Belgique, est emprunté au _Précis de paléontologie humaine_
+ de M. le docteur Hamy.]
+
+ C'est seulement dans la dernière partie des temps quaternaires,
+ vers le milieu de l'âge du renne, que la race petite, brachycéphale
+ et tout à fait analogue aux Lapons, dont un établissement important
+ a pu être ainsi étudié dans la vallée de la Lesse, parvint sur
+ notre sol français, plus tard que la race dolichocéphale, et
+ d'origine probablement africaine, à laquelle appartenaient les
+ troglodytes du Périgord. Elle paraît alors avoir poussé des essaims
+ dans les bassins de la Somme et de la Seine, et même plus loin vers
+ le sud, jusque dans la vallée de l'Aude. A Solutré, dans le
+ Mâconnais, nous la voyons se mêler à la population des chasseurs de
+ chevaux sauvages, née déjà d'une fusion entre les deux races
+ dolichocéphales dont la présence était plus ancienne. D'un autre
+ côté, l'on constate son existence à la même époque dans la Hongrie,
+ comme dans les pays scandinaves. Pendant la période suivante, dite
+ _néolithique_, cette même race, pressée par les immigrants qui
+ arrivent, apportant de nouvelles moeurs avec un sang nouveau, s'est
+150 en partie précipitée vers le midi et y a porté quelques-unes de ses
+ tribus au delà des Pyrénées, dans l'Espagne et le Portugal, jusqu'à
+ Gibraltar.
+
+ Les recherches de MM. de Quatrefages et Hamy conduisent à voir en
+ elle la souche de nombreuses populations de type _laponoïde_,
+ échelonnées dans le temps et répandues à peu près dans l'Europe
+ entière. En particulier ce type est représenté presque à l'état de
+ pureté encore aujourd'hui dans les Alpes du Dauphiné. «Ainsi, dit
+ l'éminent antropologiste auquel nous faisons dans ce chapitre de si
+ nombreux emprunts, la race des troglodytes de la Belgique, la
+ dernière venue de l'époque quaternaire, s'est rencontrée pendant
+ les temps glaciaires avec les races dolichocéphales qui l'avaient
+ précédée. Sur certains points elle s'est associée à elles; sur
+ d'autres elle a conservé son autonomie; elle a eu le même sort.
+ Elle aussi a assisté à la transformation du sol et du climat, qui a
+ porté le trouble dans les sociétés naissantes de la race de
+ Cro-Magnon; elle aussi a vu les conditions d'existence se
+ transformer progressivement, et les conséquences de ces changements
+ ont été les mêmes pour elle.
+
+ «Un certain nombre de tribus ont marché vers le nord, à la suite du
+ renne et des autres espèces animales qu'elles étaient habituées à
+ regarder comme nécessaire à leur existence; elles ont émigré en
+ latitude. D'autres, pour le même motif, ont émigré en altitude,
+ accompagnant le bouquetin et le chamois dans nos chaînes de
+ montagnes, dégagées par la fonte des glaciers. D'autres enfin sont
+ restées en place. Les deux premiers groupes ont pu rester plus
+ longtemps à l'abri des mélanges ethniques. Les tribus composant le
+ troisième se sont promptement trouvées en présence des immigrants
+ brachycéphales et dolichocéphales de la pierre polie, et ont été
+ facilement subjuguées, absorbées par eux.»
+
+ En effet, c'est pendant l'âge du renne que se produisirent les
+ derniers phénomènes géologiques qui marquent, dans nos contrées, la
+ fin de l'époque quaternaire. Un mouvement graduel de soulèvement
+ fit émerger du sein des mers les pays qui s'étaient antérieurement
+ affaissés, et le résultat de ce soulèvement fut d'amener les
+ continents à prendre, à bien peu de chose près, le relief que nous
+ leur voyons aujourd'hui. D'aussi grandes modifications dans la
+ disposition du sol, dans le rapport des terres et des eaux,
+ amenèrent forcément des changements non moins profonds dans la
+ température et dans les conditions atmosphériques. Le climat
+ continental actuel se substitua au climat insulaire. Les glaciers
+151 de toutes les chaînes de montagnes reculèrent rapidement, et leur
+ fonte, ainsi que la rupture des lacs placés au-dessus, qui en fut
+ presque partout la conséquence, produisit les faits d'inondation
+ brusque et sur une énorme échelle, auxquels est dû le dépôt
+ argileux rougeâtre, mêlé de cailloux anguleux, d'une origine
+ évidemment torrentielle, qui couvre une grande partie de l'Europe,
+ et que les géologues parisiens ont appelé le _diluvium rouge_. La
+ formation de ce dépôt fut suivie d'une longue période pendant
+ laquelle les grands cours d'eau des contrées occidentales suivirent
+ un régime de débordements annuels et réguliers, analogues à ceux du
+ Nil, de l'Euphrate, de l'Indus et du Gange, débordements étendus
+ dans d'immenses proportions, et qui ont laissé, comme un vaste
+ manteau par-dessus le diluvium rouge, les couches de limon fin, de
+ même nature que celui des alluvions nilotiques modernes, connu sous
+ le nom de _loess_ supérieur ou terre à briques. Les espèces
+ africaines avaient alors, depuis un temps considérable déjà,
+ disparu de notre sol; le rhinocéros à épaisse fourrure était
+ également éteint; quelques rares individus de l'espèce du mammouth
+ subsistaient seuls, et l'on rencontre çà et là leurs restes dans le
+ _loess_. Quant au renne, il était encore nombreux dans nos pays.
+
+ Après cette période, de nouveaux phénomènes d'inondation subite,
+ déchirèrent les dépôts, d'abord continus, du loess, et n'en
+ laissèrent plus subsister que des lambeaux en terrasse sur les
+ flancs des vallées et sur les plateaux où nous les observons
+ aujourd'hui. Ce fut la dernière crise de l'âge quaternaire, celle
+ qui marque la transition à l'époque géologique actuelle. A dater de
+ ce moment, les conditions géographiques et climatériques de
+ l'Europe furent celles qui subsistent encore actuellement, et
+ depuis lors son sol n'a pas été sensiblement modifié.
+
+ La faune, influencée par les changements des climats, devint aussi
+ ce qu'elle est de nos jours. Il ne resta plus dès lors dans nos
+ pays, en fait d'espèces maintenant éteintes, que le grand cerf
+ d'Irlande (_cervus megaceros_) avec ses cornes immenses, dont on
+ trouve encore les ossements dans les tourbières; l'urus ou boeuf
+ sauvage et l'aurochs, qui, résistant encore plus tard, furent
+ détruits par les chasseurs de la Gaule seulement dans le cours de
+ l'époque historique, et subsistèrent en Suisse jusqu'au IXe et au
+ Xe siècle de notre ère. On sait même qu'il s'en conserve des
+ individus vivants en Écosse et en Lithuanie. Le mammouth venait
+ d'achever de disparaître. A part le lièvre, qui, avec ses poils
+ sous la plante des pieds, est resté comme une dernière épave de la
+152 période glaciaire, tous les animaux organisés pour vivre au milieu
+ des frimas émigrèrent, dès le début de la période actuelle, les uns
+ en altitude, les autres en latitude. Le bouquetin, le chamois, la
+ marmotte et le tétras se réfugièrent sur les plus hautes montagnes,
+ fuyant devant l'élévation de la température. Le renne, qui ne
+ pouvait vivre que dans les plaines, se retira progressivement vers
+ le nord. Au temps où se formèrent les plus anciennes tourbières, il
+ avait déjà quitté la France, mais il vivait encore dans le
+ Mecklembourg, en Danemarck et dans le sud de la Scandinavie, d'où
+ plus tard il émigra de nouveau pour se retirer définitivement dans
+ les régions polaires.
+
+ Il paraît bien prouvé aujourd'hui qu'à cette aurore de la période
+ géologique qui se continue encore, et à laquelle correspondent,
+ dans l'archéologie préhistorique, les premières manifestations des
+ temps _néolithiques_ ou de l'âge de la _pierre polie_, la majeure
+ partie des tribus de brachycéphales de la race laponoïde suivirent
+ dans sa migration l'animal utile auquel elles empruntaient les
+ principales ressources de leur subsistance. Elles se retirèrent,
+ elles aussi, vers le nord, en laissant seulement derrière elles de
+ faibles essaims attardés, et elles ne se sont non plus arrêtées
+ dans leur retraite que lorsqu'elles ont eu atteint les contrées
+ arctiques. Il est probable qu'elles allaient ainsi chercher les
+ climats qu'elles préféraient et qu'elles ne trouvaient plus dans
+ notre pays; mais en même temps elles étaient refoulées par de
+ nouvelles populations qui s'emparaient de l'Europe occidentale. En
+ effet, le passage de la période archéolithique à la période
+ néolithique[98], de l'âge quaternaire à l'âge géologique actuel,
+ correspond à un changement dans les habitants de nos pays comme à
+ un changement dans le climat.
+
+ [Note 98: On réunit assez souvent en un même groupe les deux âges
+ successifs des grands carnassiers et du renne, sous le nom commun
+ d'_époque archéolithique_, expression tirée du grec, qui
+ caractérise l'époque ainsi nommée comme la plus ancienne parmi
+ celles où l'homme, ne connaissant pas encore l'art de fondre les
+ métaux, employait exclusivement la pierre taillée par éclats, à
+ faire ses armes et ses métaux. L'époque suivante, où on les
+ faisait en pierre polie, est désignée, par opposition, sous le
+ nom d'_époque néolithique_.]
+
+ «Des hordes armées de la hache de pierre polie, dit M. Hamy, qui
+ résume ainsi dans son _Précis de paléontologie humaine_ les
+ observations les plus récentes, surgissant au milieu des débris des
+ peuplades de l'âge du renne, les soumettent aisément. Cette période
+ d'envahissement brutal et de décadence matérielle représente, pour
+ l'Occident préhistorique, une phase comparable à celles qui ont
+153 suivi l'invasion des Hycsos en Égypte et celles des Germains au Ve
+ siècle de notre ère. Comme les Barbares, les nouveaux venus, qui
+ sont peut-être en partie ethniquement apparentés aux premiers
+ dolichocéphales que nous avons étudiés, se modifieront peu à peu au
+ contact des populations moins sauvages qu'ils ont mises sous le
+ joug et avec lesquelles ils se mêleront de plus en plus. Et sous
+ l'influence de celles-ci, la pierre finement taillée, dont les
+ dernières stations de l'âge du renne fournissaient de si
+ remarquables échantillons, s'unira à la pierre polie, que les
+ envahisseurs ont apportée avec eux, tandis que le travail de l'os
+ se relèvera de sa chute, sans atteindre néanmoins le degré de
+ perfection qu'il possédait auparavant.
+
+ «La grotte funéraire des anciens jours et le monument en pierres
+ brutes de la race nouvelle seront simultanément employés. Ce
+ dernier, qui est la manifestation la plus remarquable de la période
+ néolithique, se perfectionne peu à peu. Aux monuments formés
+ d'énormes pierres irrégulières, supportant comme de gigantesques
+ piliers une grande table horizontale, en succéderont d'autres
+ composés de pierres équarries, alignées avec un certain art. Ces
+ architectes préhistoriques, dont les travaux ont pu résister à tant
+ de causes de destruction, entrent ainsi à leur tour dans la voie du
+ progrès, un instant abandonnée. Plus tard, ils couvriront de
+ figures sculptées certaines _allées couvertes_, et ils élèveront à
+ Stone-Henge le majestueux édifice qui offre tant de points de
+ ressemblance avec cet autre monument préhistorique découvert par M.
+ Mariette à Gizeh et connu par les égyptologues sous le nom de
+ «temple du Sphinx,» préludant ainsi à cette renaissance
+ préhistorique dont _l'âge du bronze_ et le _premier âge du fer_
+ représentent l'apogée.
+
+ «Ainsi, le développement de l'humanité, momentanément ralenti dans
+ sa marche, après cette évolution partiellement rétrograde, prendra
+ une nouvelle activité. Du degré de civilisation que nous nous
+ sommes efforcé de faire connaître, l'homme s'élèvera lentement à
+ une civilisation supérieure.»
+
+ Mais ici nous sortons des temps paléontologiques pour entrer dans
+ des temps qui, relativement modernes, tout en étant préhistoriques
+ pour notre Occident, touchent au début des siècles historiques pour
+ d'autres régions, comme l'Égypte et la Chaldée. Nous n'avons plus
+ affaire à l'homme fossile, mais à l'homme de la période géologique
+ actuelle.
+
+ * * * * *
+154
+ L'existence primitive d'une population de sauvages menant la vie de
+ chasseurs troglodytes, a laissé des souvenirs d'une singulière
+ précision dans les récits traditionnels des peuples civilisés du
+ monde classique, dans leurs légendes sur les premiers âges[99].
+ C'est à tel point que l'on peut presque dire que les hommes des
+ cavernes de la période quaternaire ne sont pas à proprement parler
+ _préhistoriques_, puisqu'ils ont une place incontestable dans la
+ tradition. Et ici nous trouvons une preuve de la succession
+ ininterrompue des générations humaines sur le sol européen, depuis
+ le temps où vivaient le mammouth et les grands carnassiers depuis
+ si longtemps éteints.
+
+ [Note 99: Voy. le chapitre Ier du livre de M. d'Arbois de
+ Jubainville, _Les premiers habitants de l'Europe_; nous n'avons
+ fait ici que le résumer.]
+
+ «Alors, dit Eschyle[100], pas de maisons de brique ouvertes au
+ soleil, pas de constructions en charpente. Se plongeant dans la
+ terre tels que de minces fourmis, les hommes se cachaient dans des
+ antres sans lumière.» La charrue à cette date ne labourait pas le
+ sol européen. Prométhée, aïeul d'Hellen et personnification
+ mythique des débuts de la civilisation de la race aryenne dans ces
+ contrées, «accoupla le premier, suivant le poète, des bêtes de
+ somme sous le joug pour décharger les mortels des travaux les plus
+ durs.» Pour le grand tragique grec, l'état sauvage qui précéda
+ Prométhée remonte à l'époque la plus reculée. Mais quelques siècles
+ plus tôt, le chantre de l'_Odyssée_ représente certaines tribus de
+ cette race primitive vivant encore de la vie de troglodytes
+ sauvages, au temps de ses héros Achéens, dont la civilisation est
+ déjà relativement avancée. Tels sont chez lui les Cyclopes de
+ Sicile, que la tradition plaçait dans cette contrée avant
+ l'établissement de la population ibérienne des Sicanes, lequel
+ remonte au moins à 2,000 ans avant l'ère chrétienne, les Cyclopes
+ que les Grecs disaient fils du Ciel et de la Terre et
+ représentaient comme absolument étrangers aux généalogies de leur
+ propre race. Les Cyclopes, tels que les décrit le IXe chant de
+ l'_Odyssée_, «habitent des cavernes au sommet des hautes
+ montagnes;» non-seulement ils ne labourent pas, mais ils ne
+ cultivent pas même la terre à la main. Ils ont pourtant quelques
+ troupeaux, mais ignorent toute navigation, comme l'art de
+ l'équitation et celui des transports au moyen de chariots. Les
+ dieux des Hellènes leurs sont inconnus; il les dédaignent et les
+ défient.
+
+ [Note 100: _Prometh._, v. 450 et suiv.]
+
+ Si nous en croyons la tradition grecque recueillie par Pausanias,
+ Pélasgos, le représentant de la première race un peu civilisée,
+155 aurait trouvé dans le Péloponnèse, à l'aurore des temps
+ historiques, une population qui ne bâtissait pas et qui ne portait
+ pas de vêtements; il lui apprit à construire des cabanes et à
+ s'habiller de peaux de cochons. Cette population vivait de
+ feuilles, d'herbes et de racines, sans distinguer les saines des
+ dangereuses: les Pélasges lui firent joindre le gland doux à cette
+ nourriture rudimentaire. Diodore de Sicile parle d'une époque
+ reculée où en Crète on ne savait pas encore bâtir de maisons: les
+ hommes cherchaient un abri sous les arbres des montagnes et dans
+ les cavernes des vallées; tel était l'état des choses jusqu'à
+ l'arrivée des Curètes, peuple de race pélasgique, qui enseignèrent
+ aux aborigènes les premiers rudiments de la civilisation, l'élève
+ des troupeaux, la récolte du miel, l'emploi du métal pour faire des
+ glaives et des casques, enfin la substitution d'une organisation
+ sociale à la vie solitaire du sauvage chasseur.
+
+ Le souvenir de la population des cavernes restait aussi vivant en
+ Italie. C'est en parlant d'elle qu'Évandre, dans l'_Énéide_ de
+ Virgile, commence son poétique résumé de l'histoire du Latium.
+ «Autrefois ces bois étaient habités par des autochthones, les
+ Faunes et les Nymphes, race d'hommes née des troncs durs du chêne.
+ Vivant sans lois traditionnelles ni civilisation, ils ne savaient
+ ni réunir des boeufs sous le joug, ni amasser des richesses, ni
+ épargner le bien acquis; des pousses d'arbres et les sauvages
+ produits de la chasse étaient leur nourriture.»
+
+ Mais la description traditionnelle la plus remarquable, la plus
+ exacte et la plus vivante des moeurs des sauvages primitifs des
+ cavernes, est celle que nous lisons chez Lucrèce. «Le robuste
+ conducteur de la charrue courbée n'avait pas encore paru; personne
+ ne savait dompter les champs par le fer, ni planter les jeunes
+ arbres, ni au sommet des vieux couper les branches avec la
+ serpe..... Les hommes trouvaient la nourriture de leur corps sous
+ les chênes porteurs de gland, sous les arbousiers dont, pendant
+ l'hiver, les fruits mûrs se teignent en rouge..... Ils ne savaient
+ pas se servir des peaux ni se vêtir de la dépouille des animaux
+ sauvages. Ils habitaient les forêts et les cavités des montagnes;
+ ils abritaient sous les broussailles leurs membres crasseux, quand
+ ils voulaient éviter les vents et la pluie..... Leurs mains et
+ leurs pieds étaient d'une admirable vigueur: ils poursuivaient dans
+ les bois, les animaux sauvages, leur lançaient des pierres, les
+ frappaient de massues, en abattaient un grand nombre, ne fuyaient
+ que devant quelques-uns..... C'était en vain que la mer soulevait
+ ses flots irrités: elle proférait des menaces impuissantes; quand
+ au contraire la rusée étalait paisiblement ses eaux riantes, elle
+156 ne pouvait séduire personne: l'art perfide de la navigation n'était
+ pas encore inventé.»
+
+ Ici le poète, vivifiant la tradition par son génie, a réalisé une
+ véritable résurrection du passé. Pour dépeindre les troglodytes des
+ temps quaternaires, tels que nous les connaissons aujourd'hui par
+ leurs vestiges, la science contemporaine n'a presque rien à changer
+ à son tableau. Elle en adoucirait plutôt certaines couleurs.
+
+
+ § 3.--RESTES MATÉRIELS DE L'ÉPOQUE NÉOLITHIQUE.
+
+ [Illustration 181: Hache en pierre polie, de France.]
+
+ Pour celui qui suit les reliques de son industrie, que l'homme
+ antérieur à l'histoire écrite a laissés dans notre Europe, un
+ nouvel âge, comme nous l'avons dit tout à l'heure, se marque par
+ l'apparition de la pierre polie. Car il est à remarquer que dans
+ l'époque précédente, quelque habileté que révèle déjà le travail de
+ la pierre et de l'os, on n'a encore aperçu aucun spécimen d'arme ou
+ d'outil quelconque en pierre portant des traces de polissage. Ce ne
+ sont plus les alluvions quaternaires et les cavernes de l'âge du
+ renne qui fournissent les pierres polies, les haches en silex, en
+ serpentine, en néphrite, en obsidienne de cet âge; on les trouve
+ dans les tourbières, dans des amoncellements sans doute fort
+ anciens, mais qui s'élèvent sur le sol actuel, dans des sépultures
+ d'une très haute antiquité, mais postérieures au début de notre
+ période géologique, dans certains camps retranchés qui furent plus
+ tard occupés par les Romains. On a recueilli par milliers presque
+ partout en France, en Belgique, en Suisse, en Angleterre, en
+ Italie, en Grèce, en Espagne, en Allemagne et en Scandinavie.
+
+ Il ne faudrait pas croire, du reste, qu'un changement brusque et
+ subit sépare l'âge du renne de l'âge de la pierre polie. On passe
+ de l'un à l'autre par des gradations successives, qui prouvent que
+ si l'apparition du nouveau procédé semble se rattacher à la
+ prédominance désormais acquise par de nouveaux éléments de
+ population, le changement s'est opéré par une action lente et
+ prolongée. La géologie a également reconnu--fait exactement
+157 parallèle--que la transition de la période quaternaire à la période
+ présente n'avait pas été brusque et violente, mais graduelle. Elle
+ fut le résultat d'une série de phénomènes successifs et locaux, qui
+ achevèrent de donner aux continents la forme qu'ils ont maintenant
+ et changèrent peu à peu le climat, ce qui amena forcément la
+ disparition ou la retraite vers d'autres latitudes de certaines
+ espèces animales. A tel point que beaucoup de géologues admettent
+ aujourd'hui que nous sommes dans la continuation de l'époque
+ quaternaire et qu'il ne faut pas établir de démarcation nettement
+ définie entre celle-ci et les temps actuels.
+
+ [Illustration 182a: Hache en pierre polie, de France]
+
+ [Illustration 182b: Hache de pierre polie, avec son emmanchement
+ en bois et en corne de cerf[1].]
+
+ [Note 1: Provenant des villages lacustres de la Suisse.]
+
+ Les haches de l'époque de la pierre polie diffèrent de celles de
+ l'époque archéolithique en ce que celles-ci fendaient ou perçaient
+ par leur petite extrémité, tandis que celles de l'âge nouveau ont
+ le tranchant à l'extrémité la plus large. Certaines haches de cette
+ époque étaient emmanchées dans la corne de cerf ou le bois, tandis
+ que d'autres semblent avoir été tenues directement à la main et
+ avoir servi de couteau ou de scie pour l'os, la corne et le bois. A
+ cela près, la nature des armes et des ustensiles est la même aux
+ deux âges, avec la seule différence de l'habileté et de la
+ perfection du travail: ce sont des haches, des couteaux, des
+ pointes de flèches barbelées, des grattoirs, des alènes, des
+ pierres de fronde, des disques, des poteries grossières, des grains
+ de colliers en coquillages ou en terre qui déjà se montrent à
+ l'époque précédente. Bien qu'on donne souvent le nom d'_âge de la
+ pierre polie_ à la troisième phase de la période préhistorique, il
+158 ne faudrait pas s'imaginer que ce soit toujours le poli de la
+ matière qui la caractérise; le fini, la perfection de l'exécution,
+ peuvent aussi faire juger que des armes et des ustensiles non polis
+ s'y rapportent. Aussi vaut-il mieux se servir de l'expression
+ d'époque _néolithique_, qui dénote seulement le caractère
+ relativement plus récent du dernier âge de l'emploi exclusif des
+ instruments de pierre.
+
+ On a observé sur divers points de l'Europe les vestiges
+ incontestables d'ateliers où les instruments de pierre de cette
+ époque étaient préparés, et dont l'emplacement est décelé par les
+ nombreuses pièces inachevées qui s'y trouvent réunies, à côté
+ d'armes de la même matière amenées à leur dernier degré de
+ perfection. Un de ces ateliers existait à Pressigny
+ (Indre-et-Loire), d'autres à Chauvigny (Loir-et-Cher), à Civray, à
+ Charroux (Vienne). Je ne parle ici que de quelques-uns de ceux qui
+ ont été reconnus en France; il y en a dans tous les autres pays, et
+ moi-même j'en ai découvert à la porte d'Athènes et dans la montagne
+ qui domine Thèbes d'Égypte (ce dernier conjointement avec M. Hamy).
+ Les silex paraissent ordinairement avoir été taillés dans la
+ carrière même et portés ailleurs pour être polis. On a retrouvé en
+ plusieurs endroits les pierres qui servaient au polissage, et
+ auxquelles les paysans de nos campagnes donnent le nom de «pierres
+ cochées,» d'après les sillons ou «coches» dont elles sont marquées.
+
+ Il y avait donc, dès cet âge, des centres industriels, des lieux
+ spéciaux de fabrication; par suite, il y avait aussi commerce. Les
+ peuplades qui fabriquaient sur une grande échelle les armes et les
+ ustensiles de pierre ne devaient pas vivre dans un état d'isolement
+ complet, où elles n'auraient su que faire des produits de leur
+ travail. Elles les portaient chez les peuplades qui n'avaient pas
+ chez elles des matériaux aussi propices à cette fabrication, et les
+ échangeaient contre d'autres produits du sol de ces dernières.
+ C'est ainsi que le besoin établissait peu à peu les diverses
+ relations de la vie sociale. On a trouvé en Bretagne des haches en
+ fibrolite, matière qui ne se rencontre en France que dans
+ l'Auvergne et les environs de Lyon. De l'allée couverte
+ d'Argenteuil on a exhumé un couteau en silex sorti manifestement
+ des carrières de Pressigny. A l'île d'Elbe, où l'on a recueilli un
+ grand nombre d'instruments en pierre taillée, dont l'usage est
+ certainement antérieur aux premières exploitations des mines de
+ fer, ouvertes par les Étrusques, la plupart de ces armes primitives
+ sont faites d'un silex qui ne se rencontre pas dans le sol, et a
+159 été, par conséquent, apporté par mer. Dans l'Archipel grec, j'ai
+ rencontré à Ios des couteaux et des _nuclei_[101] en obsidienne de
+ Milo.
+
+ [Note 101: On appelle ainsi le noyau central de la pierre, resté
+ après l'enlèvement d'un certain nombre de lames destinées à faire
+ des couteaux.]
+
+ [Illustration 184: Nucleus d'obsidienne, provenant de l'Archipel
+ grec.]
+
+ Un commerce rudimentaire de ce genre, franchissant souvent de
+ grandes distances, faisant passer les objets de tribus en tribus,
+ par une série d'échanges successifs, jusque bien loin de leur lieu
+ d'origine, dans des conditions même où le point d'arrivée est
+ souvent ignoré au point de départ, se produit chez tous les
+ sauvages. De hautes autorités, comme M. Dupont, M. de Quatrefages
+ et M. Hamy, admettent qu'il en existait déjà un semblable dans
+ l'âge du renne. Se fondant sur des raisons très sérieuses, ces
+ savants, qui ont si profondément étudié les vestiges de l'humanité
+ préhistorique, pensent qu'il faut attribuer à des échanges et à un
+ véritable commerce, plutôt qu'à un état nomade qui aurait conduit
+ des tribus à des migrations incessantes, l'importation des
+ coquilles marines du Golfe de Gascogne et de la Méditerranée chez
+ les troglodytes du Périgord, des silex et des coquillages fossiles
+ de la Champagne, des environs de Paris et même de Touraine chez
+ ceux des bords de la Lesse.
+
+ Les débris d'animaux que l'on trouve avec les objets de travail
+ humain appartenant à l'âge néolithique, se joignent aux indications
+ fournies par les gisements pour démontrer que celui-ci n'appartient
+ plus à l'époque quaternaire, mais à notre époque géologique, et se
+ trouve ainsi placé sur le seuil des temps historiques. Les grands
+ carnassiers et les grands pachydermes, comme l'éléphant et le
+ rhinocéros, n'existaient plus alors. L'urus (_bos primigenius_),
+ qui vivait encore au commencement des siècles historiques, est le
+ seul animal de cet âge qui n'appartienne plus à la faune
+ contemporaine. Les ossements qui se rencontrent avec les ustensiles
+ de pierre polie sont ceux du cheval, du cerf, du mouton, de la
+ chèvre, du chamois, du sanglier, du loup, du chien, du renard, du
+ blaireau, du lièvre. Le renne ne se montre plus dans nos contrées.
+ En revanche, on commence à trouver les animaux domestiques, qui
+160 manquent absolument dans les cavernes des derniers temps
+ quaternaires, du moins ceux qui depuis lors deviennent les
+ compagnons inséparables des nations civilisées. Car il n'est pas
+ impossible que, vers la fin de l'époque précédente, les hommes des
+ cavernes soient parvenus à amener le renne et le cheval à un état
+ de demi-domestication, en faisant des animaux rassemblés en
+ troupeaux pour fournir à l'alimentation leur lait et leur viande,
+ mais sans savoir leur demander encore aucun autre service.
+ Évidemment le climat de nos pays était devenu, dès le commencement
+ des temps néolithiques, ce qu'il est aujourd'hui.
+
+ [Illustration: Dolmen de Duneau (Sarthe).]
+
+ Tout le monde a vu, en France ou en Angleterre, au moins quelqu'un
+ de ces étranges monuments en pierres énormes non taillées, connus
+ sous le nom de _dolmens_ et d'_allées couvertes_, que l'on a
+ regardés longtemps comme des autels et des sanctuaires druidiques.
+ L'exploration soigneuse de ces monuments, auxquels on applique
+ aujourd'hui la dénomination fort juste de _mégalithiques_, y a fait
+ reconnaître des tombeaux, que recouvrait presque toujours à
+ l'origine un tertre sous lequel la construction en pierres brutes
+ était dissimulée. La plupart de ces tombes étaient violées depuis
+ des siècles: mais dans le petit nombre de celles que les fouilles
+ de nos jours ont retrouvées intactes, on a pu se convaincre de
+161 l'absence presque constante de tout objet de métal. On n'y
+ découvre, avec les os et les cendres des morts, que des instruments
+ et des armes en silex, en quartz, en jade, en serpentine et des
+ poteries. Tel a été le cas des dolmens de Keryaval en Carnac, du
+ tumulus du Mané-Lud à Locmariaker et du Moustoir-Carnac, dont les
+ haches en pierre dure, d'une exécution si précieuse et aux formes
+ si géométriquement régulières, ont été envoyées par le Musée de
+ Vannes aux Expositions universelles de Paris en 1867 et 1878. Les
+ poteries des dolmens sont de la pâte la plus grossière, et aucune
+ n'a été façonnée à l'aide du tour. Quelquefois, comme à Gavr'innis
+ et au Mané-Lud, on a sculpté péniblement sur la face des dalles de
+ granit, qui forme la paroi intérieure de la chambre sépulcrale, des
+ dessins bizarres, qui la plupart du temps semblent reproduire des
+ tatouages, cette marque d'individualité qui, chez les peuples
+ sauvages, est comme une signature imprimée sur la face, et qui,
+ dans le tombeau, tenait lieu, en l'absence d'écriture, du nom du
+ personnage déposé au pied de la dalle où on l'avait gravée.
+
+ [Illustration 186: Allée couverte de la Pierre-Turquaise
+ (Seine-et-Oise).]
+
+ On a trouvé des ustensiles de bronze sous quelques-uns des dolmens
+ que l'on a fouillés dans les dernières années. L'apparition de ce
+ métal est d'une haute importance, car elle prouve que l'usage
+ d'élever des dolmens et des allées couvertes, qui avait pris
+ naissance dans l'âge de la pierre polie, subsistait encore en Gaule
+ quand l'emploi des métaux commença à y être connu. On rencontre
+ même des sépultures de cette catégorie où le bronze domine et où
+ les armes de pierre ne se montrent plus qu'exceptionnellement; mais
+162 il est à noter qu'alors la disposition de la cavité destinée à
+ recevoir le mort ou les morts n'est plus telle qu'on l'observe dans
+ les tombeaux de la pure époque de la pierre: l'architecture
+ funéraire a pris de nouveaux développements, par suite de l'emploi
+ des outils en métal; l'intérieur des tombeaux se divise en galeries
+ et en chambres souterraines.
+
+ Tous les indices concordent à prouver que les dolmens et les allées
+ couvertes de notre pays, aussi bien ceux où l'on ne découvre que
+ des objets de pierre que ceux où le bronze fait sa première
+ apparition, sont les sépultures d'une race différente de celle des
+ Celtes, qui occupait antérieurement le sol de la Gaule occidentale
+ et centrale, et s'étendait du nord au sud, depuis la Scandinavie
+ jusque dans l'Algérie et le Maroc, race que dans notre pays les
+ Celtes anéantirent, chassèrent ou plutôt subjuguèrent en
+ s'amalgamant avec elles. On a fait déjà bien des conjectures pour
+ déterminer le rameau de l'humanité auquel pouvait appartenir cette
+ race; mais toutes, jusqu'à présent, ont été prématurées et sans
+ fondement assez solide. On n'est même pas parvenu à établir, d'une
+ manière certaine, si son mouvement d'expansion s'est produit du
+ nord au sud ou bien du sud au nord. Ce que prouve du moins la
+ diversité de types des crânes trouvés sous les dolmens, c'est que
+ la race qui établit l'usage de cette architecture primitive dans la
+ région dont nous avons sommairement indiqué l'aire, prolongée le
+ long de l'Océan Atlantique, mais ne s'étendant pas vers l'Orient,
+ dans l'intérieur des terres, au delà du Rhône et de la Saône, était
+ peut-être assez peu nombreuse, mais avait su faire prévaloir son
+ influence, sa civilisation, supérieure à celle des premiers
+ occupants du sol, quoique encore bien imparfaite, et peut-être sa
+ domination sur des peuplades déjà fort diverses, où se mêlaient des
+ sangs tout à fait différents.
+
+ Il n'y a pas impossibilité à ce que ce soit à la diffusion de cette
+ race qu'aient trait les traditions du monde classique, qui
+ prétendaient puiser leur source en Égypte, sur le peuple légendaire
+ des Atlantes et ses essaims de colons conquérants, répandus dans
+ une partie de l'Europe à une date prodigieusement antique[102]. Sans
+ doute ces traditions ont revêtu une forme singulièrement fabuleuse,
+ où la plupart des traits ne sauraient être admis par la critique et
+ où particulièrement l'état de civilisation des Atlantes est exagéré
+163 de la façon la plus évidente. Mais il est difficile de croire
+ qu'elles n'aient pas eu non plus un certain fondement réel; et de
+ bons esprits ont pensé reconnaître dans les légendes relatives à la
+ colonisation et aux conquêtes des Atlantes un écho du souvenir de
+ l'établissement, dans l'Europe occidentale, de nombreux essaims
+ d'une population brune et dolichocéphale, venue du nord de
+ l'Afrique, spécialement de sa partie occidentale[103]. La venue de
+ cette population dans la Gaule, dont elle occupa une grande partie,
+ et où ses descendants sont restés un des principaux éléments
+ constitutifs de la population actuelle du sol français, a été pour
+ la première fois mise en lumière par les travaux de Roget de
+ Belloguet; les recherches récentes de l'anthropologie et de
+ l'archéologie préhistorique ont achevé de l'établir, en rapportant
+ d'une manière certaine cette immigration à la période néolithique.
+ Les représentants les mieux connus et les plus certains de ce
+ groupe ethnique sont les Ibères; Roget de Belloguet a cru démontrer
+ qu'en Gaule et en Italie il fallait appliquer à ses tribus le nom
+ de Ligures, ce que conteste M. d'Arbois de Jubainville, lequel
+ voit, au contraire, dans les Ligures la première avant-garde de la
+ race aryenne en Occident. Et cette question de nom ne saurait être
+ encore tranchée d'une manière définitive.
+
+ [Note 102: Tous les témoignages relatifs aux Atlantes sont très
+ bien coordonnés dans le chapitre II du livre de M. D'Arbois de
+ Jubainville, sur _Les premiers habitants de l'Europe_.]
+
+ [Note 103: Il faut consulter ici, mais avec une certaine réserve,
+ le chapitre III du même ouvrage.]
+
+ Mais les immigrants nouveaux qui inondèrent nos contrées au début
+ de l'âge de la pierre polie n'appartenaient pas à une même race et
+ venaient pas tous de la même direction. Concurremment avec les
+ dolichocéphales d'origine libyque, on y constate un courant opposé
+ qui amène du nord et de l'est des populations brachycéphales et
+ mésaticéphales. Les Druides rapportèrent au grec Timagène que les
+ plus anciens habitants de la Gaule se composaient de trois
+ éléments, des autochthones qui avaient été originairement dans un
+ état de sauvagerie absolue, des tribus sorties d'îles de l'Océan
+ Atlantique et d'autres qui étaient venues d'au delà du Rhin[104]. Il
+ est à remarquer que dans les traditions des Grecs sur l'Atlantide
+ légendaire, engloutie dans les flots après avoir fourni des colons
+ aux contrées occidentales du continent européen, il existait sur sa
+ situation exactement la même incertitude que dans les appréciations
+ de la science actuelle sur le point de départ du peuple qui a
+ propagé dans ces mêmes contrées l'usage des dolmens. Pour Solon et
+164 Platon[105], l'Atlantide était située en face du détroit des
+ Colonnes d'Hercule et touchait à l'Afrique; pour Théopompe elle
+ appartenait aux régions hyperboréennes.
+
+ [Note 104: Ammian. Marcell., XV, 9.]
+
+ [Note 105: Voy. les récits du _Timée_ et du _Critias_ de Platon.]
+
+ [Illustration 189: Dolmen de l'Inde[1].]
+
+ [Note 1: D'après Ferguson, _Rude stones monuments_.]
+
+ Quoi qu'il en soit, les monuments mégalithiques ne se rencontrent
+ pas seulement dans la région européenne des dolmens, région si
+ nettement délimitée, qui va de la Scandinavie au Maroc et à
+ l'Algérie, en embrassant dans son parcours l'Angleterre et la
+ moitié de la France. On en a observé dans certaines îles de la
+ Méditerranée, comme les Baléares et la Corse, où le peuple
+ constructeur des dolmens a pu facilement envoyer des essaims, mais
+ aussi dans la Syrie et la Palestine, dans une portion de
+ l'Asie-Mineure, dans le coeur de l'Arabie, et jusque dans le
+ Turkestan, l'Afghanistan et l'Inde. Il n'est donc pas possible, en
+ présence de ces derniers faits, soigneusement colligés par M.
+ Ferguson dans un livre spécial, de considérer les monuments
+ mégalithiques comme l'oeuvre d'une seule race. Ce sont les
+ monuments d'un âge de développement qu'ont dû traverser une grande
+ partie des différents rameaux de l'espèce humaine, avant
+ d'atteindre une nouvelle étape de progrès. Mais les uns y sont
+ demeurés pendant de longs siècles, tandis que pour d'autres, cet
+ âge a été très court. Le célèbre Temple du Sphinx, à Gizeh en
+ Égypte, marque, comme nous l'avons déjà dit tout à l'heure, la
+ transition du monument mégalithique à l'architecture proprement
+ dite.
+
+ Au reste, dans la période néolithique, comme dans les périodes
+ antérieures, les mêmes besoins et l'emploi des mêmes ressources ont
+ produit les plus curieuses ressemblances dans les armes et les
+ ustensiles de pays fort éloignés, qui n'avaient évidemment aucune
+165 communication entre eux, et que devaient habiter des races
+ différentes. Pour nous borner à l'Europe, sans aller chercher nos
+ exemples à Java, en Chine ou au Japon, où nous trouverions
+ cependant des points de comparaison dignes d'attention, les haches
+ et les couteaux en silex, en obsidienne, en quartz compact,
+ extraits des tumulus de l'Attique, de la Béotie, de l'Achaïe, de
+ l'Eubée, des Cyclades, sont identiques aux armes pareilles qu'on
+ recueille sur notre sol; celles que l'on a colligées au Caucase ou
+ dans les provinces slaves de la Russie, rentrent aussi exactement
+ dans les mêmes types. La Scandinavie, nous l'avons dit, a ses
+ dolmens, ses tumuli, qui offrent avec ceux de la France une
+ saisissante analogie. Les corps qu'ils renfermaient avaient été
+ également déposés dans la tombe sans être brûlés; le bronze s'y
+ montre encore plus rarement que sous nos dolmens. Les objets en
+ pierre et en os provenant de ces tombeaux affectent les formes les
+ plus variées et sont d'une exécution particulièrement délicate.
+ Mais une notable portion des collections danoises provient non des
+ dolmens, mais des tourbières, où on trouve ces objets dans les
+ couches les plus inférieures avec des troncs de pins en partie
+ décomposés, fait d'une haute importance pour établir l'antiquité à
+ laquelle remontent les instruments de l'époque néolithique, car
+ cette essence forestière a disparu du Danemark depuis des siècles;
+ elle a été remplacée par le chêne, puis par le hêtre. Deux
+ circonstances expliquent, du reste, le degré de perfection toute
+ particulière que le travail de la pierre atteignit en Scandinavie;
+ d'abord la période de l'emploi exclusif des instruments de pierre
+ s'y prolongea plus tard que dans aucun autre pays de l'Europe, et
+ par conséquent cette forme de l'industrie humaine eut le temps,
+ plus que partout ailleurs, d'y perfectionner ses procédés; puis le
+ silex y est d'une qualité supérieure et s'y prête à la taille mieux
+ que dans notre pays.
+
+ [Illustration 190: Dague en silex de Danemark[1].]
+
+ [Note 1: Cette pièce servira de spécimen du degré de finesse el de
+ précision où en arrive le travail à petits éclats des armes de
+ silex, dans la dernière époque de l'âge de pierre de la
+ Scandinavie.]
+166
+ [Illustration 191: Pointes de lames grossières des
+ _kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie.]
+
+ Ce sont encore les contrées scandinaves qui ont livré à l'étude de
+ la science d'autres bien curieux dépôts de la même phase de
+ l'histoire de l'homme. Les côtes du Danemark et de la Scanie
+ offrent, de distance en distance, des amas considérables de
+ coquilles d'huîtres et d'autres mollusques comestibles. Ces dépôts
+ n'ont pas été apportés par les flots: se sont des accumulations
+ manifestes de débris de repas, d'où le nom de _kjoekkenmoeddinger_,
+ ou «rebuts de cuisine,» sous lesquels ils sont connus dans le pays.
+ Ils s'étendent souvent sur des longueurs de plusieurs centaines de
+ mètres, avec une épaisseur qui atteint quelquefois jusqu'à près de
+ dix pieds. On n'a jamais rencontré dans ces amas aucun objet de
+ métal, mais au contraire de nombreux silex taillés, des morceaux
+ d'os et de cornes travaillés, des poteries grossières et faites à
+ la main. L'imperfection du travail dans les objets qui en
+ proviennent rappelle la période des cavernes, le second âge de
+ l'époque archéolithique. Mais le style des armes et des ustensiles
+ ne saurait être le seul critérium pour juger de la date d'un dépôt
+ de ce genre. Il faut avant tout prendre en sérieuse considération
+167 la faune qui s'y révèle. Or, on n'a rencontré dans les
+ _kjoekkenmoeddinger_ aucun débris d'espèces caractéristiques d'un
+ autre âge géologique; sauf le lynx et l'urus, qui n'ont disparu que
+ depuis l'époque historique, il ne s'y est trouvé aucun ossement
+ d'animaux qui aient cessé d'habiter ces climats; on y a même trouvé
+ des indices de l'existence du porc et du chien à l'état d'animaux
+ domestiques. Les _kjoekkenmoeddinger_ se placent donc, dans l'ordre
+ chronologique, à côté des plus anciens dolmens. Si l'industrie s'y
+ montre encore aussi rudimentaire, c'est seulement parce que les
+ tribus qui ont abandonné sur les bords de la mer du Nord les débris
+ de leurs grossiers festins étaient demeurées en arrière de leurs
+ voisins, placés dans de meilleures conditions et déjà notablement
+ plus avancés dans la voie de la civilisation.
+
+ Des dépôts analogues aux _kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie ont
+ été signalés dans les derniers temps en d'autres contrées. On en
+ connaît dans le Cornouailles, sur la côte nord de l'Écosse, aux
+ Orcades, et bien loin de là, sur les rivages de la Provence, où
+ leur existence a été constatée par le duc de Luynes. Les
+ _terramare_ des bords du Pô, amas contenant des cendres, du
+ charbon, du silex et des os travaillés, des ossements d'animaux
+ dont la chair paraît avoir été mangée, des tessons de poteries et
+ d'autres restes de la vie des premiers âges offrent également une
+ grande analogie avec les dépôts du Danemark et de la Scanie, et
+ appartiennent bien évidemment à la même période du développement de
+ l'humanité; quelques-unes des _terramare_ ont même continué à se
+ former après l'introduction des métaux. Ces dépôts de détritus
+ marquent l'emplacement de villages établis au milieu des marais et
+ analogues à ceux dont il nous reste maintenant à parler. Un des
+ plus éminents archéologues de l'Allemagne, M. Helbig, rattachant
+ ici les débris préhistoriques au plus ancien passé des races
+ classiques, a entrepris de démontrer, dans un ouvrage récent[106],
+ que les _terramare_ sont dues aux populations de race aryenne
+ auxquelles s'applique spécialement la dénomination d'Italiotes.
+ Elles seraient ainsi les monuments de leur plus ancienne habitation
+ dans la Péninsule, alors qu'elles ne s'étaient pas encore étendues
+ au delà de sa partie septentrionale et que leur civilisation
+ n'avait pas encore pris son essor de progrès. M. Helbig a su donner
+ au moins une grande probabilité à cette thèse; dont la conséquence
+ serait que les Italiotes auraient pénétré dans le bassin du Pô dans
+168 un état de barbarie tel qu'ils ne connaissaient pas encore l'usage
+ des métaux, et l'auraient appris seulement par des enseignements
+ étrangers pendant la période de leur séjour auprès de ce grand
+ fleuve. C'est là une question sur laquelle nous aurons à revenir
+ avec quelque développement dans celui des livres de la présente
+ histoire où nous traiterons des origines des peuples aryens.
+
+ [Note 106: _Die Italiker in der Pôebene, Beitroege zur
+ altitalischen Kultur--und Kunstgeschichte_, Leipzig, 1879.]
+
+ [Illustration 193: Restitution d'un village lacustre de la
+ Suisse.]
+
+ Mais les restes les plus intéressants de l'âge néolithique, ceux
+ qui révèlent l'état de société le plus avancé et marquent la
+ dernière phase de progrès des populations de l'Europe occidentale,
+ avant qu'elles ne connussent l'usage des métaux, sont les
+ palafittes ou villages lacustres.
+
+ En 1853, la baisse extraordinaire des eaux du lac de Zurich permit
+ d'observer des vestiges d'habitations sur pilotis, qui paraissaient
+ remonter à une très haute antiquité. M. F. Keller ayant appelé
+ l'attention sur cette découverte, on se mit à explorer d'autres
+ lacs pour rechercher s'ils ne contenaient pas de semblables restes.
+ Les investigations, auxquelles demeure attaché le nom de M. Troyon,
+ furent couronnées d'un plein succès. Non-seulement un grand nombre
+ de lacs de la Suisse recélaient des palafittes, mais on en
+ découvrit également dans les lacs de la Savoie, du Dauphiné et de
+ l'Italie septentrionale, puis dans ceux de la Bavière et du
+ Mecklembourg. Les habitations des villages lacustres étaient
+169 voisines du rivage, construites sur une vaste plateforme, que
+ composaient plusieurs couches croisées de troncs d'arbres et de
+ perches reliées par un entrelacement de branches et cimentées par
+ de l'argile, et que supportaient des pieux plantés au milieu des
+ eaux. Hérodote décrit très exactement des habitations de ce genre
+ qui subsistaient encore de son temps sur les lacs de la Macédoine.
+ Mais si l'on veut se faire une idée complète de ce qu'étaient les
+ stations lacustres de la Suisse, il faut prendre dans le voyage de
+ Dumont d'Urville la planche qui représente le gros village de
+ Doréi, sur la côte de la Nouvelle-Guinée, encore tout entier bâti
+ dans ce système.
+
+ [Illustration 194: Habitation sur pilotis des Arfakis, du havre
+ de Doréi (Nouvelle-Guinée).]
+
+ L'usage d'établir ainsi les demeures sur pilotis au milieu de l'eau
+ se continua dans l'Helvétie et les contrées voisines pendant bien
+ des siècles, car les objets qui ont été retirés des palaffites
+ appartiennent à des âges très différents. Tandis que dans les moins
+ anciennes on a recueilli des ustensiles en bronze et même en fer,
+ métal dont l'usage détermine encore une période nouvelle dans la
+ marche des inventions humaines, dans d'autres, et c'était le plus
+ grand nombre, on n'a découvert que des armes et des outils de
+ pierre polie ou d'os. La forme et la nature du travail de ceux-ci
+ se rapprochent beaucoup des objets fournis par les dolmens et les
+ tourbières de la France, de la Grande-Bretagne, de la
+170 Belgique et de la Scandinavie; seulement la variété des
+ instruments y est plus grande. Les animaux dont la drague a ramené
+ les ossements du milieu des palafittes sont ceux-là mêmes qui
+ vivent encore aujourd'hui dans les montagnes de la Suisse: l'ours
+ brun, le blaireau, la fouine, la loutre, le loup, le chien, le
+ renard, le chat sauvage, le castor, le sanglier, le porc, la
+ chèvre, le mouton. Seuls, l'élan, l'urus et l'aurochs manquent à la
+ faune actuelle du pays; mais on sait, par des témoignages formels,
+ qu'ils y habitaient encore au commencement de l'ère chrétienne.
+
+ [Illustration 195a: Urne cinéraire en terre noire représentant un
+ groupe d'habitations lacustres[1].]
+
+ [Note 1: Cette urne, découverte dans un tumulus à Adersleben
+ (Bavière), est aujourd'hui conservée au Musée de Munich. Elle
+ copie l'apparence de sept huttes de forme circulaire groupées sur
+ une même plateforme, portée par des pilotis. Il y a une
+ singulière analogie entre cet objet et les urnes cinéraires des
+ plus anciennes sépultures du Latium, imitant une cabane de forme
+ ronde, urnes dont nous mettons un spécimen en regard de celle
+ d'Adersleben.]
+
+ [Illustration 195b: Urne cinéraire de terre noire du Latium, en
+ forme de hutte ronde ou _tugurium_[2].]
+
+ [Note 2: Provenant des sépultures les plus antiques de la
+ nécropole d'Albano.]
+
+ [Illustration 195c: Fragment de tissus provenant des habitations
+ lacustres de la suisse.]
+
+ Ainsi les villages lacustres caractérisent nettement dans notre
+ Europe occidentale la fin de l'âge néolithique, et les populations
+ qui les avaient établis continuèrent même à les habiter dans les
+ premiers temps où elles se servirent des métaux, que leur avaient
+ fait connaître des nations plus avancées. L'ensemble des objets que
+ les savants de la Suisse ont retirés de leurs emplacements dénote,
+ du reste, en bien des choses, même dans les plus anciens, une
+171 véritable civilisation. La poterie est encore façonnée à la main,
+ mais affecte une grande variété de formes et un certain goût
+ d'ornementation. Les plus grands de ces vases servaient à conserver
+ les céréales pour l'hiver. On y a recueilli du froment, de l'orge,
+ de l'avoine, des pois, des lentilles. Les habitants des villages
+ lacustres s'adonnaient donc à l'agriculture, art absolument inconnu
+ encore des hommes dont les cavernes du Périgord nous ont conservé
+ les vestiges. Ils élevaient des bestiaux; ils connaissaient l'usage
+ de la meule. Enfin, dans les palafittes de la plus haute date, on a
+ rencontré des lambeaux d'étoffes qui prouvent que dès lors, au lieu
+ de se contenter pour tout vêtement de peaux de bêtes, on savait
+ tresser et tisser les fibres du lin. Dans certaines cavernes de
+ l'Andalousie, qui paraissent avoir été habitées vers la même
+ époque, on a trouvé des vêtements presque complets en sparterie
+ tressée, avec des armes et d'autres ustensiles de pierre polie.
+
+
+ § 4.--RELATION DE TEMPS ENTRE LES DIVERSES ÉPOQUES DES
+ DÉVELOPPEMENTS INITIAUX DE L'INDUSTRIE HUMAINE.
+
+ La succession chronologique des diverses périodes de l'âge d'emploi
+ exclusif de la pierre éclatée, taillée ou polie, s'établit
+ maintenant d'une manière positive et précise. Nous y retrouvons les
+ premières étapes de la race humaine dans la voie de la
+ civilisation, après lesquelles l'emploi du métal marque une
+ évolution nouvelle et d'une importance capitale. Non toutefois
+ qu'il faille s'exagérer l'état d'avancement auquel correspond le
+ début du travail des métaux. Les anciens nous représentent les
+ Massagètes, qui étaient pourtant plongés dans une très grande
+ barbarie, comme étant en possession d'instruments de métal; et chez
+ les tribus de race ougrienne, le travail des mines a certainement
+ pris naissance dans un état social peu avancé. On trouve dans
+ l'Oural et dans l'Altaï des traces d'anciennes exploitations qui
+ pénètrent quelquefois la terre à plus de 30 mètres de profondeur.
+ Certaines populations nègres savent aussi travailler les métaux, et
+ même fabriquer l'acier, sans que pour cela elles aient atteint la
+ civilisation véritable. Elles fabriquent des houes, supérieures à
+ celles que l'Angleterre veut leur envoyer de Sheffield, à l'aide
+ d'une forge rudimentaire dont une enclume de grès, un marteau de
+ silex et un soufflet composé d'un vase de terre fermé par une peau
+ mobile, font tous les frais. Cependant il est incontestable que le
+172 travail des métaux a été l'un des plus puissants agents de progrès,
+ et c'est en effet précisément chez les populations les plus
+ anciennement civilisées que nous voyons l'origine de cette
+ invention remonter le plus haut.
+
+ Au reste, excepté dans la Bible, qui nomme un personnage humain
+ comme le premier qui pratiqua cet art,--encore le personnage en
+ question a-t-il bien plus le caractère d'une personnification
+ ethnique que d'un individu,--l'histoire de l'invention des métaux
+ est entourée de fables chez tous les peuples de l'antiquité.
+ L'invention paraissait si merveilleuse et si bienfaisante, que
+ l'imagination populaire y voyait un présent des dieux. Aussi,
+ presque toujours, le prétendu inventeur que l'on cite n'est que la
+ personnification mythologique du feu, qui est l'agent naturel de ce
+ travail: tel est le Tvachtri des Vêdas, l'Hêphaistos des Grecs, le
+ Vulcain des Latins.
+
+ Le premier métal employé pour faire des armes et des ustensiles fut
+ le cuivre, dont le minerai est le plus facile à réduire à l'état
+ métallique, et on apprit bientôt à le rendre plus résistant par un
+ alliage d'étain, qui constitue le bronze. L'emploi du fer, dont le
+ travail est plus difficile, marqua un nouveau progrès dans
+ l'invention. C'est du moins ainsi que les choses se passèrent le
+ plus généralement; car elles varièrent suivant les races et les
+ localités, et la succession que nous venons d'indiquer compte
+ d'importantes exceptions.
+
+ Les nègres de l'Afrique centrale et méridionale n'ont jamais connu
+ le bronze, et même pour la plupart ne travaillent pas le cuivre. En
+ revanche, ils fabriquent le fer sur une assez grande échelle, et
+ par des procédés à eux, qui ne leur ont pas été communiqués du
+ dehors. Ils sont donc arrivés spontanément à la découverte du fer,
+ et ils ont passé de l'usage exclusif de la pierre à la fabrication
+ de ce métal, progrès différent dans sa marche de celui des
+ populations de l'Asie et de l'Europe, et auquel a dû contribuer la
+ nature particulière des minerais les plus répandus en Afrique,
+ lesquels sont moins difficiles à traiter et à affiner que ceux
+ d'autres pays. Les Esquimaux, qui ne savent pas fondre les métaux
+ et en sont encore à l'âge de la pierre, fabriquent cependant
+ quelques outils de fer en détachant des fragments de blocs de fer
+ météorique, et en les martelant avec des pierres sans les faire
+ passer par la fusion, comme les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord
+ faisaient des haches et des bracelets avec le cuivre natif des
+ bords du lac Supérieur et de la baie d'Hudson, par un procédé de
+ simple martelage entre deux pierres et sans emploi du feu,
+ c'est-à-dire sans véritable métallurgie.
+173
+ Au reste, le fer météorique, qui n'a besoin d'aucun affinage, et
+ qu'il suffit de fondre pour qu'il soit propre à former tous les
+ instruments, a dû être partout travaillé le premier et donner le
+ type du métal que l'on a cherché ensuite à tirer de minerais moins
+ purs. Le langage de plusieurs des peuples les plus considérables de
+ l'antiquité par leur civilisation, a conservé des traces de ces
+ débuts de la métallurgie du fer, tiré de blocs dont on avait
+ observé l'origine météorique. En égyptien, le fer se nommait _ba en
+ pe_, «matière du ciel,» mot qui est resté dans le copte _benipe_,
+ «fer;» et des textes positifs prouvent que l'antique Égypte se
+ représentait le firmament comme une voûte de fer, dont des
+ fragments se détachaient quelquefois pour tomber sur la terre. Le
+ nom grec du fer,[Grec: sidêros], nom tout à fait particulier, et
+ qui n'a d'analogue dans aucune autre langue aryenne pour désigner
+ le même métal, est évidemment apparenté d'une manière étroite,
+ comme l'a reconnu M. Pott, au latin _sidus_, _sideris_, «astre;» il
+ désigne donc le métal que l'on a d'abord connu avec une origine
+ sidérale.
+
+ Tous les rameaux de l'humanité, sans exception, ont traversé les
+ diverses étapes de l'âge de la pierre, et partout on en découvre
+ les traces. C'est par là que nous sommes justifiés d'avoir
+ introduit dans la première partie d'une histoire de l'Orient
+ antique tout un ensemble de faits qui n'ont été jusqu'ici constatés
+ d'une manière complète et suivie que dans l'Europe occidentale. Car
+ à ces faits seulement nous pouvions demander, dans l'état actuel de
+ la science, les éléments d'un tableau des différents stages de
+ développement de l'humanité primitive, stages qui ont été
+ nécessairement les mêmes, en partant de la sauvagerie absolue des
+ origines, chez les races les plus précoces de L'Asie, chez celles
+ qui se sont éveillées les premières à la civilisation et dans cette
+ voie ont donné l'exemple à toutes les autres.
+
+ Mais de ce que chaque peuple et que chaque pays offrent aux regards
+ de l'observateur la même succession de trois âges répondant à trois
+ moments du développement social, on se tromperait grandement si
+ l'on allait supposer que les différents peuples y sont parvenus
+ dans le même temps. Il n'existe pas entre les trois phases
+ successives, pour les diverses parties du globe, un synchronisme
+ nécessaire; l'âge de la pierre n'est pas une époque déterminée dans
+ le temps, c'est un état du progrès humain, et la date en varie
+ énormément de contrée à contrée. On a découvert des populations
+ entières qui n'étaient pas encore sorties, à la fin du siècle
+174 dernier et même de nos jours, de l'âge de la pierre. Tel était le
+ cas de la plupart des Polynésiens lorsque Cook explora l'Océan
+ Pacifique. Les Esquimaux reçoivent quelques objets de métal des
+ baleiniers qui vont à la pêche au milieu des glaces voisines du
+ pôle; mais ils n'en fabriquent pas, et leurs râcloirs en ivoire
+ fossile, leurs petites haches et leurs couteaux à forme de
+ croissants en pierre sont pareils à ceux dont on se servait dans
+ l'Europe préhistorique. Un voyageur français rencontrait encore en
+ 1854, sur les bords du Rio-Colorado de la Californie, une tribu
+ indienne qui ne se servait que d'armes et d'ustensiles en pierre et
+ en bois. Les races qui habitaient le nord de l'Europe n'ont reçu la
+ civilisation que bien après celles de la Grèce et de l'Italie; les
+ palafittes des lacs de la Suisse, de la Savoie et du Dauphiné
+ continuaient certainement à subsister, du moins une partie, quand
+ déjà Massalie et d'autres villes grecques étaient fondées sur le
+ littoral de la Provence; toutes les vraisemblances paraissent
+ indiquer que, lorsque les dolmens de l'âge de pierre commençaient à
+ s'élever chez nous, les populations de l'Asie étaient déjà depuis
+ des siècles en possession du bronze et du fer, et de tous les
+ secrets d'une civilisation matérielle extrêmement avancée. En
+ effet, l'emploi des métaux remonte, en Égypte, en Chaldée, chez les
+ populations aryennes primitives des bords de l'Oxus et chez les
+ nations touraniennes, qui remplissaient l'Asie antérieure avant les
+ grandes migrations des Aryas, à l'antiquité la plus reculée.
+
+ Ainsi que nous l'avons vu plus haut, la tradition biblique désigne
+ un des fils de Lemech, Thoubal-qaïn, comme ayant le premier forgé
+ le cuivre et le fer, donnée qui ferait remonter, pour certaines
+ races, l'invention du travail des métaux à près de mille ans avant
+ le déluge. Ce nom de Thoubal-qaïn est, du reste, extrêmement
+ curieux, car il signifie «Thoubal le forgeron,» et, par conséquent,
+ on ne peut manquer d'établir un rapprochement entre lui et le nom
+ du peuple de Thoubal, dont la métallurgie prodigieusement antique
+ est tant de fois citée par la Bible, et qui gardait encore cette
+ réputation du temps des Grecs, quand, déchu de la puissance
+ prépondérante sur le nord-est de l'Asie-Mineure que lui attribuent
+ les monuments assyriens du XIIe siècle, il n'était plus que la
+ petite nation des Tibaréniens. Une fois découvert, l'usage des
+ procédés de la métallurgie ne se répandit d'abord que lentement, et
+ resta longtemps concentré, comme un monopole exclusif, entre les
+ mains de quelques populations dont le progrès, par suite de causes
+ de natures diverses, avait devancé celui des autres. Les Chalybes,
+175 qui paraissent un rameau du peuple de Thoubal, étaient déjà
+ renommés pour les armes et les instruments de fer et de bronze,
+ qu'ils fabriquaient dans leurs montagnes, quand certaines tribus
+ nomades de l'Asie centrale en restaient encore aux engins de
+ pierre.
+
+ Bien plus, on a découvert partout des preuves positives de ce fait
+ que l'invention du travail des métaux ne fit pas disparaître tout
+ d'abord les armes et les instruments de pierre. Les objets de métal
+ revenaient à un grand prix, et avant que l'usage ne s'en fût
+ complètement généralisé, la majorité continua d'abord pendant un
+ certain temps à préférer, par économie, les vieux ustensiles
+ auxquels elle était habituée. Chez la plupart des tribus à
+ demi-sauvages qui travaillent le métal, comme celles des nègres,
+ cette industrie est, dans l'intérieur même de la tribu, une sorte
+ d'arcane que certaines familles se transmettent traditionnellement
+ de père en fils, sans le communiquer aux individus qui les
+ entourent et leur demandent leurs produits. Tout donne lieu de
+ penser qu'il dut en être de même pendant une longue suite de
+ générations dans l'humanité primitive. Et par conséquent il put et
+ dut arriver que certains essaims d'émigration qui se lançaient en
+ avant dans les forêts du monde encore désert, bien que partant de
+ centres où quelques familles travaillaient déjà les métaux, ne
+ savaient encore fabriquer eux-mêmes que des instruments de pierre
+ et n'emportèrent pas avec eux d'autre tradition d'industrie dans
+ leurs établissements lointains. En tout cas, celui qui étudie les
+ méthodes anciennes de travail des métaux, reconnaît à des indices
+ matériels incontestables qu'elles rayonnèrent suivant les contrées
+ de trois centres d'invention distincts; l'un, le plus ancien de
+ tous, celui dont parle la Bible, situé en Asie, le second en
+ Afrique, dans la race noire, où l'emploi du bronze ne paraît avoir
+ jamais été connu et où la nature spéciale des minerais de la
+ contrée permit d'arriver du premier coup à la production du fer, le
+ troisième enfin en Amérique, dans la race rouge.
+
+ Il y a même eu dans certains cas, et par suite de circonstances
+ exceptionnelles, retour à l'âge de pierre de la part de populations
+ qui au moment de leur émigration connaissaient le travail des
+ métaux, mais n'avaient pas encore entièrement abandonné les usages
+ de l'état de civilisation antérieur. C'est ce qui paraît être
+ arrivé pour la race polynésienne. Elle est, les belles recherches
+ de M. de Quatrefages l'ont démontré, originaire de la Malaisie, et
+ autant que l'on peut arriver à déterminer approximativement la date
+176 de son émigration première, le départ n'en eut lieu qu'à une époque
+ peu ancienne, où nous savons par des monuments positifs que l'usage
+ et la fabrication des métaux étaient déjà répandus généralement
+ dans les îles malaises, mais sans avoir tout à fait déraciné
+ l'emploi des ustensiles de pierre. Mais les îles où les ancêtres
+ des Polynésiens s'établirent d'abord, dans le voisinage de Tahiti,
+ et où ils se multiplièrent pendant plusieurs siècles avant de
+ rayonner dans le reste des archipels océaniens, ne renfermaient
+ dans leur sol aucun filon minier. Le secret de la métallurgie, à
+ supposer que quelqu'un des individus de la migration le possédait,
+ se perdit donc au bout de peu de générations, faute d'usage, et il
+ ne se conserva pas d'autre tradition d'industrie que celle de la
+ taille de la pierre, que l'on avait l'occasion d'exercer tous les
+ jours. Aussi les essaims postérieurs de la race polynésienne en
+ demeurèrent-ils à l'âge de la pierre, même lorsqu'ils allèrent
+ s'établir dans des lieux riches en mines, comme la
+ Nouvelle-Zélande.
+
+ La Chine présente un autre phénomène non moins curieux. Au temps où
+ «les Cent familles,» à peines sorties de leur berceau dans les
+ monts Kouen-Lun, établirent les premiers rudiments de leur
+ écriture, elles étaient encore à l'âge de la pierre. L'étude des
+ deux cents hiéroglyphes primitifs qui servent de base au système
+ graphique des Chinois montre qu'ils ne possédaient alors aucun
+ métal, quoiqu'ils eussent déjà neuf à dix espèces d'armes, et
+ encore aujourd'hui le nom de la hache s'écrit en chinois avec le
+ caractère de la pierre, souvenir conservé de la matière avec
+ laquelle se fabriquaient les haches quand on commença à écrire.
+ Mais les populations tibétaines que l'on groupe sous le nom commun
+ de Miao-Tseu, populations qui habitaient antérieurement le pays et
+ que les Cent familles refoulaient devant elles, étaient armées de
+ coutelas et de haches en fer, qu'elles forgeaient elles-mêmes
+ d'après les traditions de leurs vainqueurs. Il y a donc eu là
+ défaite et expulsion d'un peuple en possession de l'usage des
+ métaux, par un autre peuple qui n'employait encore que la pierre. A
+ ce triomphe d'une barbarie plus grande que celle des Miao-Tseu
+ succéda bientôt le développement propre de la civilisation
+ chinoise, qui paraît s'être fait sur lui-même, à part du reste du
+ monde, et la métallurgie y suivit ses phases normales. Dès le temps
+ de Yu, vingt siècles avant notre ère, les Chinois connaissaient
+ déjà tous les métaux, mais ils ne travaillaient par eux-mêmes ni le
+ fer ni l'étain; ils fondaient seulement le cuivre pur, l'or et
+ l'argent. Les quelques objets de fer qu'ils possédaient étaient
+ tirés par eux, à titre de tribut, des peuplades de la race des
+177 Miao-Tseu, qui habitaient les montagnes de leur frontière du côté
+ du Thibet, et qui y continuaient les traditions de la vieille
+ métallurgie antérieure à l'invasion des Cent familles. Quant à
+ l'étain, dont la Chine orientale renferme cependant de riches
+ gisements, on n'avait pas encore commencé à l'exploiter et à l'unir
+ au cuivre pour faire du bronze.
+
+ Au contraire, sous la dynastie des Tchéou, qui régna de 1123 à 247
+ avant J.-C. la Chine était en plein âge du bronze. On n'y
+ fabriquait pas encore de fer, et l'on y faisait en bronze toutes
+ les armes et tous les ustensiles. Les Chinois, pendant cette
+ période, tiraient l'étain de leurs mines et l'alliaient au cuivre
+ suivant six proportions diverses, pour les pointes de flèches, pour
+ les épées, pour les lances, pour les haches, pour les cloches et
+ les vases. «Ces proportions, remarque M. de Rougemont, sont fort
+ curieuses, parce qu'il n'en est aucune qui soit celle du bronze de
+ l'Asie antérieure et de l'Occident. La métallurgie des Chinois est
+ donc entièrement indépendante de celle de notre monde ancien, et
+ comme l'histoire de la civilisation pivote, en quelque sorte, sur
+ celle de la métallurgie, la nation chinoise a grandi par elle-même
+ dans une région complètement isolée du reste de l'Asie.»
+
+ Cependant, au moins à la fin de l'époque des Tchéou, l'on
+ commençait à travailler le fer dans un seul des petits royaumes
+ entre lesquels l'empire chinois était alors divisé, le royaume
+ méridional de Thsou; cette fabrication y était peut-être un
+ héritage de traditions des plus anciens occupants du sol, car le
+ pays de Thsou paraît avoir été l'un de ceux où la race chinoise
+ était la moins pure, la plus mélangée à la population antérieure,
+ conquise plutôt que refoulée. En tous cas, ce fut seulement dans
+ les siècles avoisinant immédiatement le début de l'ère chrétienne,
+ que la fabrication du fer se répandit dans toute la Chine et y prit
+ les proportions qu'elle a gardées, avec les mêmes procédés, depuis
+ cette époque jusqu'à nos jours.
+
+ Les remarques que nous venons de faire sur l'impossibilité de
+ considérer l'âge de la pierre comme une époque historique
+ déterminée dans le temps et la même pour tous les pays,
+ s'appliquent aux faits qui appartiennent à la période géologique
+ actuelle, particulièrement à l'âge néolithique ou de la pierre
+ polie, qui a été certainement très court, qui n'a peut-être même
+ pas existé pour les populations chez lesquelles le travail des
+ métaux commença d'abord, qui, au contraire, pour d'autres
+178 populations a duré des milliers d'années. Mais il n'en est pas de
+ même de l'âge archéolithique, correspondant à la période
+ quaternaire. Là, les changements du climat du globe et du relief
+ des continents marquent dans le temps des époques positives et
+ synchroniques qui ont leurs limites déterminées, bien qu'on ne
+ puisse pas les évaluer en années ou en siècles.
+
+ La période glaciaire a été simultanée dans notre Europe
+ occidentale, en Asie et en Amérique. Les conditions de climat et de
+ surabondance des eaux qui lui ont succédé, et au milieu desquelles
+ ont vécu les hommes dont on retrouve les traces dans les couches
+ alluviales, ont été des conditions communes à tout l'hémisphère
+ boréal, et elles avaient cessé d'être, elles étaient remplacées par
+ les conditions actuelles aux temps les plus anciens où nous
+ puissions remonter dans les civilisations de l'Égypte ou de la
+ Chaldée. Les vestiges géologiques ne permettent pas de supposer--et
+ le simple raisonnement y suffirait--que nos pays se soient encore
+ trouvés dans l'état particulier de l'âge des grands pachydermes ou
+ du renne, quand l'Asie était parvenue à l'état qui dure encore
+ aujourd'hui. La période quaternaire est une dans ses conditions
+ pour toute la surface du globe, et on ne saurait la scinder. Mais,
+ nous le répétons, le changement du climat et de la faune, qui
+ caractérise le passage d'une époque géologique à l'autre, est
+ antérieur à tout monument des plus vieilles civilisations
+ orientales, antérieur à toute histoire précise. Par conséquent les
+ débris d'industrie humaine qu'on rencontre dans les couches du
+ terrain quaternaire et dans les cavernes de la même époque, que ce
+ soit en France, en Égypte ou dans l'Himalaya, appartiennent
+ certainement à l'humanité primitive, aux siècles les plus anciens
+ de l'existence de notre espèce sur la terre. Ils nous fournissent
+ des renseignements directs sur la vie des premiers hommes, tandis
+ que les vestiges de l'époque néolithique ne donnent sur les âges
+ réellement primordiaux que des indications par analogie, du même
+ genre que celles que l'on peut tirer de l'étude des populations qui
+ encore aujourd'hui mènent la vie de sauvages.
+
+ Le métal ne s'étant, comme on vient de le voir, substitué que
+ graduellement, et non par une révolution brusque, aux instruments
+ de pierre, il y eut un certain temps, plus ou moins prolongé
+ suivant les contrées, où les deux matières furent concurremment
+ employées. Nous avons déjà remarqué qu'une partie des dolmens de la
+179 France datent de cette époque de transition. Il en est de même de
+ certaines palafittes de la Suisse, où le bronze est associé à la
+ pierre, et de quelques terramares de l'Émilie, celles de Campeggine
+ et de Castelnovo, par exemple, où les silex et les os taillés se
+ montrent avec des armes et des ustensiles de bronze. Diverses
+ sépultures de l'Italie septentrionale ont offert pareille
+ association. Il s'est même rencontré en Allemagne, à Minsleben, un
+ tumulus où étaient réunies des armes de pierre et des armes de fer,
+ ce qui montre que l'usage de la pierre taillée subsista chez
+ quelques populations par delà l'âge du bronze. On a également
+ trouvé dans le Jura des forges dont les scories accumulées
+ renferment dans leurs monceaux quelques nstruments de pierre.
+ Pendant longtemps, comme je l'ai déjà dit plus haut, le grand prix
+ du métal a fait que les plus pauvres se contentaient d'armer leurs
+ flèches et leurs lances de pointes de silex. Sur le champ de
+ bataille de Marathon, l'on ramasse à la fois des bouts de flèches
+ en bronze et en silex noir taillé par éclat; et, en effet, Hérodote
+ signale, dans l'armée des Perses qui envahit la Grèce, la présence
+ de contingents de certaines tribus africaines qui combattaient avec
+ des flèches à la pointe de pierre. Le même fait a été observé dans
+ plusieurs localités de la France, notamment au Camp de César, près
+ de Périgueux.
+
+ Au reste, les exemples de la continuation de l'usage habituel
+ d'instruments de pierre dans les temps d'une métallurgie complète,
+ abondent dans les pays les plus différents. Le fait est constant
+ dans les civilisations développées tout à fait isolément du Mexique
+ et du Pérou. Il s'est conservé après la conquête espagnole.
+ Torquemada vit encore les barbiers mexicains se servant de rasoirs
+ d'obsidienne. Même aujourd'hui, les dames de certaines parties de
+ l'Amérique du Sud ont dans leur corbeille à ouvrage, à côté des
+ ciseaux d'acier anglais, une lame tranchante d'obsidienne qui sert
+ à raser la laine dans certaines broderies. Si nous laissons
+ l'Amérique pour l'ancien monde, nous trouvons en Chaldée les
+ instruments de pierre les plus variés dans les mêmes tombeaux et
+ les mêmes ruines, remontant aux plus anciennes époques historiques,
+ que les outils de bronze et même que les objets de fer; les
+ collections formées dans les fouilles du colonel Taylor et
+ conservées au Musée Britannique, sont là pour le prouver. En
+ Égypte, l'emploi fréquent de certains outils de pierre, souvent
+ extrêmement grossiers, à côté des métaux, pendant les siècles les
+ plus florissants de la civilisation, et jusqu'à une date très
+180 rapprochée de nous, est aujourd'hui parfaitement établi. C'est avec
+ des outils de pierre que les Égyptiens exploitaient les mines de
+ cuivre de la péninsule du Sinaï, comme l'ont établi les remarques
+ de M. J. Keast Lord; c'est avec les mêmes outils qu'ils
+ travaillaient dans les carrières de granit de Syène, comme j'ai pu
+ le constater de mes propres yeux; et M. Mariette a reconnu des
+ amoncellements de débris analogues, rejetés quand ils devenaient
+ impropres au service, auprès de toutes les grandes excavations de
+ l'Égypte, qu'ils avaient servi à creuser. Quant aux flèches à tête
+ en silex, elles se rencontrent fréquemment dans les tombeaux de
+ l'Égypte, et les pointes en abondent dans les anciens cantonnements
+ des troupes égyptiennes au Sinaï. La Syrie a offert aussi de
+ nombreux exemples d'armes et d'outils de pierre, même d'une
+ exécution rudimentaire, appartenant évidemment aux âges pleinement
+ historiques où les métaux étaient d'usage général; mais il est à
+ remarquer qu'ils rentrent tous dans les types du couteau et de la
+ pointe de la flèche.
+
+ Ici nous croyons nécessaire d'insister sur un point que l'on
+ néglige souvent, à tort suivant nous: c'est la distinction à
+ établir entre certains instruments de pierre pour les conclusions à
+ tirer de leur découverte. Toute arme ou tout outil en pierre, ainsi
+ que le prouvent les faits que je viens de rappeler, n'est pas
+ nécessairement de l'âge de la pierre.
+
+ On ne peut attribuer avec une confiance absolue, à cette période du
+ développement humain, que les stations qui présentent tout un
+ ensemble d'outillage et de faits décelant d'une manière positive
+ l'usage exclusif de la pierre. C'est seulement des observations
+ faites dans ces conditions que l'on peut, en bonne critique,
+ déduire des résultats positifs et de nature à s'imposer dans la
+ science. Les trouvailles isolées et les dépôts qui ne renferment
+ que certaines espèces d'armes ou d'instruments, réclament, au
+ contraire, une grande réserve dans les appréciations, et c'est ici
+ qu'il faut distinguer entre les objets. Je ne parle pas des outils
+ de mineurs, dont le type est extrêmement particulier et toujours
+ reconnaissable; il est trop évident que si l'on exploite une
+ mine--n'y employât-on que des outils de pierre par économie ou pour
+ pouvoir mieux attaquer une roche très dure, sur laquelle le bronze
+ et le fer non aciéré s'émoussent--c'est que l'on connaît et
+ travaille les métaux. Mais je n'hésite pas à dire que les
+ découvertes exclusives de couteaux, de pointes de flèches et de
+ lances, en quelques amas considérables qu'on les observe, n'ont
+ aucune valeur décisive, rien qui permette d'en déterminer la date;
+181 ces objets peuvent être de toutes les époques, aussi bien d'un
+ temps fort récent que du véritable âge de la pierre, et par
+ conséquent ils ne prouvent rien. Et quand je me sers du mot de
+ «couteaux,» c'est pour me conformer à la désignation généralement
+ usitée, car je doute très fort que la plupart de ces lames de silex
+ grossièrement détachées du _nucleus_ aient réellement servi de
+ couteaux, et beaucoup de celles que l'on rencontre doivent provenir
+ des machines avec lesquelles on dépiquait le grain[107]. L'arme
+ vraiment significative et que l'on n'a pas employée depuis la fin
+ de l'âge de pierre, ou tout au moins depuis la période de
+ transition de la pierre aux métaux, est la hache polie. Elle marque
+ une période, du moins en Occident, car en Chaldée on l'a trouvée
+ plusieurs fois dans les tombeaux de l'Ancien Empire et dans les
+ décombres des édifices d'Abou-Schahreïn. De même en Asie-Mineure,
+ les habitants de la ville très antique dont les ruines ont été
+ fouillées par M. Schliemann à Hissarlik, en Troade, tout en
+ connaissant déjà l'usage des métaux, en possédant des vases, des
+ armes et des outils de bronze, employaient encore fréquemment des
+ instruments de pierre polie, entre autres des hachettes, dont un
+ grand nombre ont été rendues au jour par la pioche des excavateurs.
+ Ces exceptions ne portent pas atteinte au fait que je viens
+ d'énoncer, dans sa généralité. Aussi est-ce à la hache de pierre
+ que se sont attachées plus tard le plus grand nombre de
+182 superstitions, parce que son origine par le travail de l'homme
+ était complètement oubliée.
+
+ [Note 107: «Suivant M. Wilkinson, remarque M. Roulin, l'espèce de
+ traîneau qu'emploient encore maintenant les fellahs égyptiens
+ pour battre le grain, et qui, d'après deux passages de la Bible,
+ était connu des Hébreux au temps d'Isaïe, aurait anciennement été
+ armé en dessous de pointes de silex, pointes aujourd'hui
+ remplacées par des lames de métal faisant saillie à la face
+ inférieure et portées par des axes qui tournent à mesure que
+ marche la machine. Ce qui est certain, c'est qu'en Italie, peu de
+ temps avant le commencement de l'ère chrétienne, et probablement
+ longtemps après, on avait en certaines provinces un appareil tout
+ semblable appelé _tribulum. Id fit e tabula lapidibus aut ferro
+ asperata_, c'est ainsi que le décrit Varron. Le savant agronome
+ nous apprend de plus que dans l'Espagne citérieure on était mieux
+ outillé, les lames tranchantes étant, dans cet appareil comme
+ dans le traîneau égyptien, portées par des cylindres mobiles; le
+ nom par lequel il le désigne, _plostellum poenicum_, semble
+ indiquer que les Espagnols l'avaient reçu directement des
+ Carthaginois, si supérieurs en agriculture à leurs vainqueurs,
+ comme ceux-ci le confessèrent suffisamment quand ils firent
+ traduire à leur usage le traité de Magnon.» (_Rapport à
+ l'Académie des Sciences sur une collection d'instruments en
+ pierre découverts dans l'île de Java_, dans le tome LXVII des
+ _Comptes-rendus_.)
+
+ Depuis que M. Roulin écrivait ceci, en 1868, M. le général Loysel
+ a trouvé une machine pareille au _tribulum_ de Varron,
+ généralement en usage à Madère. M. Émile Burnouf a signalé son
+ emploi actuel dans plusieurs parties de la Grèce sous le nom
+ d'[Grec: alônistra]. Enfin, le Musée Britannique, dans la
+ collection Christy, en possède deux, l'une venant d'Alep et
+ l'autre de Ténériffe. Dans tous ces exemples, la face inférieure
+ du traîneau est armée de lames de pierre, ici en lave et là en
+ silex.]
+
+ La haute antiquité à laquelle remontaient les instruments de pierre
+ leur fit prêter par la suite, chez un grand nombre de peuples, un
+ caractère religieux. D'où l'usage s'en conserva dans le culte. Chez
+ les Égyptiens, c'était avec un instrument de pierre que le
+ paraschiste ouvrait le flanc de la momie avant de la soumettre aux
+ opérations de l'embaumement. Chez les Juifs, la circoncision se
+ pratiquait avec un couteau de silex. En Asie-Mineure, une pierre
+ tranchante ou un tesson de poterie était l'outil avec lequel les
+ Galles ou prêtres de Cybèle pratiquaient leur éviration. Dans la
+ Chaldée, l'intention religieuse et rituelle qui faisait déposer des
+ couteaux et des pointes de pierre dans les tombeaux de l'Ancien
+ Empire, est attestée par les modèles de ces instruments de pierre
+ en terre-cuite, moulés sur les originaux, qui les remplacent
+ quelquefois. Chez les Romains on se servait, dans le culte de
+ Jupiter Latialis, d'une hache de pierre (_scena pontificalis_), et
+ il en était de même dans les rites des Féciaux. En Chine, où les
+ métaux sont connus depuis tant de siècles, les armes en pierre, et
+ surtout les couteaux de silex, se sont religieusement conservés.
+ Encore de nos jours, chez les pallikares de l'Albanie, comme j'ai
+ eu l'occasion de l'observer moi-même, c'est avec un caillou
+ tranchant, et non avec un couteau de métal, que doit être dépouillé
+ de ses chairs l'os de l'omoplate de mouton, dans les fibres duquel
+ ils croient lire les secrets de l'avenir.
+
+ [Illustration 207: Collier étrusque, avec pour pendant une pointe
+ de flèche en silex[1].]
+
+ [Note 1: Musée du Louvre, collection Campana.]
+183
+ [Illustration 208: Hache de pierre polie sur laquelle ont été
+ gravées postérieurement des représentations mithriaques[1].]
+
+ [Note 1: Musée d'Athènes.]
+
+ A côté de cette conservation rituelle de l'usage de certains
+ instruments de pierre dans les cérémonies religieuses, il faut
+ signaler en terminant les idées superstitieuses qui s'appliquèrent
+ aux pointes de flèches en pierre et aux haches polies qu'on
+ découvrait dans le sol, une fois que la tradition de leur origine
+ fut perdue. Chez la plupart des peuples du monde antique, dans les
+ siècles voisins de l'ère chrétienne, on les recueillait
+ précieusement, et on leur attribuait mille propriétés merveilleuses
+ et magiques, croyant qu'elles tombaient du ciel avec la foudre. Au
+ témoignage de Pline, on distinguait les _cerauniae_, qui, d'après
+ sa description même, sont des pointes de flèches, et les _betuli_,
+ qui sont des haches. On possède des colliers d'or étrusques
+ auxquels sont appendues, en guise d'amulettes, des pointes de
+ flèches en silex. Au même caractère talismanique attaché à cette
+ classe d'objets doivent être attribuées les inscriptions gnostiques
+ et cabalistiques du IIIe ou IVe siècle de notre ère, gravées sur
+ quelques haches de pierre polie découvertes en Grèce; elles y ont
+ été ajoutées quand ces haches ont servi d'amulettes portées pour se
+ préserver des mauvaises influences ou ont été employées à des
+ usages religieux. Ainsi, sur l'une des haches en question, l'on a
+ gravé l'image consacrée du dieu Mithra frappant le taureau, d'où
+ l'on doit conclure qu'elle était conservée dans quelque Mithræum
+ pour y jouer le rôle de la pierre sainte, de laquelle on tirait
+ chaque année, au solstice d'hiver, l'étincelle du feu nouveau,
+ personnification du dieu lui-même. Les croyances superstitieuses
+ sur les prétendues pierres de foudre sont demeurées en vigueur,
+ même parmi les savants, jusqu'au XVIe siècle, et ce n'est qu'au
+ XVIIIe siècle qu'elles ont été complètement déracinées dans
+ l'Europe éclairée. Dans beaucoup de pays, comme en Italie, en
+ Alsace et en Grèce, elles subsistent encore chez les habitants des
+ campagnes.
+184
+
+ § 5.--LES INVENTEURS DE LA MÉTALLURGIE.
+
+ Essayons maintenant de pénétrer dans le mystère des siècles
+ antérieurs à toute histoire, et de chercher chez laquelle des races
+ humaines a dû prendre naissance l'art de la métallurgie.
+ Recherchons du moins le plus antique et le plus fécond des trois
+ foyers que nous avons indiqués plus haut, celui dont l'influence a
+ rayonné sur toute l'Asie antérieure et de là sur l'Europe, celui
+ que la Bible personnifie dans la figure de Thoubalqaïn.
+
+ Pour cette étude, les vestiges matériels qu'étudie l'archéologue ne
+ peuvent plus nous guider. Du moins, nous ne pouvons leur demander
+ que la constatation d'un fait, mais d'un fait capital par son
+ importance, et qui détermine à la fois l'existence nécessaire d'un
+ point de départ commun pour le travail des métaux dans toute la
+ région qu'il embrasse, l'unité de la source où les races
+ 'hamitiques ou kouschites et sémitiques--si tant est qu'on ne doive
+ pas les voir se réunir en un seul tronc quand on remonte dans une
+ certaine antiquité--et la race aryenne, ont également puisé les
+ principes de cet art indispensable à la civilisation, et les
+ limites jusqu'où se sont étendus les courants partis de cette
+ source, qui permet enfin d'établir où commence l'action des autres
+ centres, absolument indépendants, de métallurgie primitive. Ce fait
+ est celui de l'unité de composition du bronze, où l'étain entre,
+ par rapport au cuivre, dans la proportion de 10 à 15 p. 100, unité
+ trop absolue pour n'être pas le résultat d'une même invention,
+ propagée de proche en proche sur un domaine dont M. de Rougemont a
+ très bien établi les limites géographiques. «Vers l'orient, dit-il,
+ elles passent à l'est du Tigre, ou plutôt des montagnes de la Médie
+ et de la Perse propre. Du fond du Golfe Persique, elles se dirigent
+ vers la presqu'île du Sinaï, et traversent l'Afrique de Syène par
+ les oasis de la Libye et de la Mauritanie. L'Océan Atlantique borne
+ à l'occident notre empire du bronze et l'Europe. Au nord, la
+ frontière, partant des Orcades, passe par l'extrémité sud de la
+ Norwége et le centre de la Suède. Plus loin commencent les
+ hésitations et les incertitudes; nous laissons à notre gauche les
+ peuples finnois, sauf ceux de la Livonie, connus par leurs ouvrages
+ en cuivre, étain ou zinc, mais nous ne savons si nous devons faire
+ entrer dans notre empire les races lithuanienne et slave, ou
+ remonter l'Oder et gagner par les monts de la Hongrie et de la
+185 Transylvanie les rives du Pont-Euxin, d'où nous reviendrions par le
+ Caucase à notre point de départ, si les Tchoudes ne nous arrêtaient
+ pas en chemin. Ils nous obligent, par leur métallurgie et par
+ l'alliage de leurs bronzes, à faire passer nos frontières par le
+ coeur de la Sibérie, où nous nous trouvons en présence de
+ l'industrie chinoise.» Le tableau est cependant encore incomplet,
+ car il faut ajouter à ce vaste empire l'Inde, dont l'histoire
+ métallurgique reste encore à faire, mais où nous trouvons le double
+ travail du fer et du bronze aux proportions d'alliage typiques,
+ florissant dès une époque extrêmement ancienne et antérieure même à
+ l'établissement des Aryas; car les hymnes védiques montrent les
+ populations que conquéraient et refoulaient les tribus aryennes,
+ comme en pleine possession de ces deux métaux, aussi bien que les
+ Aryas eux-mêmes.
+
+ [Illustration 210: Les trois types principaux de celts ou
+ hachettes de bronze[1].]
+
+ [Note 1: Nous complétons ici l'enseignement par les yeux,
+ d'archéologie préhistorique, résultant des figures que nous avons
+ données d'antiquités des principales époques de l'âge de pierre.
+ Nous le faisons en insérant dans ce chapitre, qui traite des
+ origines de la métallurgie, des représentations des principaux
+ types d'armes, d'instruments et de parures caractéristiques de
+ l'âge du bronze en Occident, représentations que nous empruntons
+ à l'ouvrage de sir John Lubbock sur _L'homme préhistorique_.
+
+ On a pris l'habitude d'appliquer le nom assez peu satisfaisant de
+ celts--du mot douteux, de basse latinité, _celtis_ «ciseau»--aux
+ hachettes de bronze qui se trouvent en grand nombre dans nos pays
+ et qui ont dû servir à des usages assez variés, comme armes et
+ comme instruments de métiers. Les spécimens que nous en plaçons
+ sous les yeux du lecteur, de manière à lui faire connaître les
+ trois types principaux que l'on rencontre d'ordinaire de ces
+ objets, proviennent d'Angleterre et d'Irlande.]
+
+ En attachant ainsi une importance de premier ordre au fait de
+ l'unité de composition du bronze, et en le considérant comme le
+ fait caractéristique du rayonnement du foyer de métallurgie auquel
+ se rapporte la tradition de la Genèse, je n'ai en aucune façon
+186 l'intention d'insister outre mesure sur la distinction
+ chronologique de l'âge du bronze et de l'âge du fer. On l'a d'abord
+ beaucoup trop exagérée, d'après les faits particuliers du nord
+ scandinave, et elle tend plutôt à s'effacer. Dans le plus grand
+ nombre des pays, les deux métaux furent connus en même temps, et ce
+ furent les circonstances locales, facilitant davantage le travail
+ du bronze, qui le firent d'abord prédominer chez certains peuples,
+ tandis que la fabrication du fer se développait de préférence chez
+ d'autres dès une extrême antiquité. Au foyer même, dans la race où
+ nous serons conduits à placer les premiers forgerons du monde
+ antique, les deux inventions du bronze et du fer durent se succéder
+ très rapidement, naître presque en même temps chez des tribus
+ voisines; et quand la tradition biblique les fait contemporaines,
+ elle fournit un indice dont il faut tenir grand compte, que nous
+ verrons d'ailleurs se rattacher à toute une série d'indices
+ parallèles. Le travail des deux métaux découle de la même source;
+ c'est seulement dans leur marche vers des régions lointaines que
+ les courants en sont devenus divergents et ont présenté, par suite
+ de circonstances qu'il nous est le plus souvent presque impossible
+ d'apprécier, des phases de succession bien tranchées. Mais les
+ faits relatifs à la métallurgie du fer ne nous offrent rien d'aussi
+ positif, d'aussi palpable et d'aussi significatif, pour déterminer
+ l'unité du premier foyer commun, que celui du même alliage pour
+ former le bronze.
+
+ C'est aux traditions en grande partie mythiques que les peuples de
+ l'ancien monde ont conservées sur l'existence de leurs premiers
+ ancêtres, que nous devons nous adresser pour essayer de remonter à
+ ce centre primitif d'invention dont nous venons de mesurer l'action
+ sur la carte. La recherche est périlleuse et pleine de difficultés;
+ mais la voie a déjà été tracée par le regrettable baron d'Eckstein,
+ dont l'esprit pénétrant et sagace a su projeter des vues hardies et
+ ingénieuses dans les ténèbres qui environnent les origines de
+ l'Asie avant le développement des nations aryennes et sémitiques,
+ et reconnaître plus d'un vestige de ces civilisations
+ prodigieusement antiques dont le problème attirait son imagination
+ d'un attrait invincible. «On peut, disait-il, appliquer aux
+ antiquités les plus reculées de l'espèce humaine le même genre de
+ travaux que l'on applique aux antiquités du globe. Cuvier a pu
+ exhumer les débris d'un monde animal, Brongniart a pu ressusciter
+ une flore gigantesque, Élie de Beaumont a pu découvrir les assises
+187 de la terre, tous ont pu signaler la succession des êtres
+ organiques, leur conformité avec la succession des masses
+ élémentaires, la série des catastrophes des premiers, leur
+ conformité avec la série des révolutions des autres. Il est
+ possible de révéler aussi la filiation des grandes races des
+ peuples primitifs, d'exhumer leurs reliques, non pas dans l'état
+ fossile de leurs ossements, mais en creusant jusqu'aux fondements
+ d'un antique sol social, mais en découvrant les strates de leurs
+ établissements religieux, les couches de leurs institutions civiles
+ et politiques qui y correspondent. D'autres races d'hommes, de
+ souche comparativement nouvelle, ont hérité de leurs travaux, ont
+ profité de leur expérience, métamorphosant leur héritage, y versant
+ la sève d'une vie nouvelle.»
+
+ Il y a vingt-cinq ans, dès 1854, avant que les travaux et les
+ découvertes de l'archéologie préhistorique l'eussent posé d'une
+ manière impérieuse et eussent donné l'éveil à tous les esprits sur
+ son importance, le baron d'Eckstein, à l'aide principalement des
+ traditions aryennes, avait scruté le problème des origines de la
+ métallurgie, et indiqué avec une sûreté divinatrice les lieux et la
+ race où il fallait en chercher la solution. Voici ce qu'il écrivait
+ alors[108]:
+
+ [Note 108: _Athénæum français_ du 19 août 1854.]
+
+ «Il y a des peuples qui adorent les dieux de l'abîme dans leur
+ rapport avec la fécondité du sol, avec les produits de
+ l'agriculture, comme les races pélasgiques, etc.; il y en a
+ d'autres qui les adorent sous un point de vue différent, puisqu'ils
+ rendent exclusivement hommage aux splendeurs d'un monde
+ métallurgique, rattachent cette adoration à des cultes magiques, à
+ des superstitions talismaniques; peuples et cultes sans parenté
+ avec les Kouschites, avec les Phéniciens, avec les Égyptiens, avec
+ les Kénânéens, avec les grandes branches des familles 'hamitiques.
+ Faut-il les placer parmi les ancêtres mythiques des races aryennes,
+ des familles de peuples indo-européens? Pas plus qu'on ne peut les
+ incorporer aux croyances des tribus sémitiques. Le culte de ces
+ dieux de la métallurgie, le cortége de génies, d'êtres
+ fantastiques, souvent grotesques, où se dessinent les physionomies
+ parfois très caractérisées de certaines races de peuples, tout cela
+ se trouve fréquemment mêlé aux traditions d'un vieux monde, d'un
+ monde dont les races aryenne et sémitique ont gardé le souvenir,
+ mais partout de manière à faire voir que ces dieux redoutés, haïs
+188 ou méprisés, ne sont pas de la même souche que les peuples qui ne
+ leur vouent aucune adoration, qui les tiennent même en très mince
+ estime. Il faut donc regarder autour de soi pour découvrir des
+ tribus qui aient sincèrement adoré les dieux de la métallurgie, qui
+ les aient considérés comme les grands dieux dont elles prétendaient
+ tirer leur origine.
+
+ «Sur cette route de nos investigations, nous abordons forcément une
+ série importante de peuples; nous nous trouvons en face des
+ traditions et des croyances particulières aux tribus turques,
+ mongoles, tongouses, exploratrices de la chaîne de l'Altaï dans la
+ nuit des âges; nous heurtons du même coup les tribus finnoises
+ depuis les vallées de l'Oural jusqu'aux régions extrêmes du nord de
+ la Scandinavie, races anciennement refoulées par les peuples
+ d'origine aryenne, hordes peut-être originellement parentes
+ d'autres peuples, de peuples postérieurement compris dans
+ l'agglomération des tribus thibétaines, de tous les indigènes des
+ vallées du Lahdac et du Baltistan, dont les traces se laissent
+ poursuivre à travers les gorges du Paropanisus, vers les montagnes
+ de l'Hazarajat. Il est probable que les indigènes des vallées, du
+ Belour, que les tribus des coins reculés du Wakhan et du
+ Tokharestan appartenaient, en principe, à la même famille d'hommes
+ qui ont eu l'initiative des découvertes de tous les arts
+ métallurgiques. Forcées de travailler pour le compte des Çoûdras ou
+ des Kouschites du voisinage des régions aryennes, elles changèrent
+ de tyrans en passant du joug kouschite sous le joug des races
+ aryennes. De fortes analogies plaident en faveur de l'hypothèse que
+ plusieurs des races établies dans le Caucase, que, notamment, les
+ descendants de Meschech et de Thoubal, que les Chalybes, les
+ Tibaréniens, les Mossynoeques de l'antiquité sont des tronçons
+ dispersés de la même souche de peuples.»
+
+ L'unité ethnique des peuples auxquels il est ici fait allusion est
+ maintenant acquise à la science. Les admirables travaux
+ philologiques des Rask, des Castrèn, des Max Müller et de leurs
+ disciples, ont établi que toutes les populations diverses qui de la
+ Finlande aux bords de l'Amour habitent le nord de l'Europe et de
+ l'Asie, Finnois et Tchoudes, Turcs et Tartares, Mongols, Tongouses,
+ appartiennent à une même souche et constituent une seule grande
+ famille, dont l'unité originaire est attestée par la parenté des
+ idiomes que parlent ces nations. Leur langage, ainsi que l'ont
+ montré MM. Max Müller et de Bunsen, s'est immobilisé dans un état
+ extrêmement primitif et représente une phase du développement de la
+ parole humaine antérieure à la formation des langues à flexions,
+189 telles que les langues sémitiques et aryennes. On est donc forcé
+ d'admettre que cette famille de nations, dont le type
+ anthropologique révèle un mélange du sang de deux des types
+ fondamentaux de l'espèce humaine, le blanc et le jaune, où la
+ proportion des deux sangs varie suivant les tribus et fait
+ prédominer tantôt l'un et tantôt l'autre, que cette famille de
+ nations s'est séparée avant les autres du tronc commun d'où sont
+ sortis tous les peuples qui ont un nom dans l'histoire, et, se
+ répandant au loin la première, s'est constituée en tribus ayant une
+ existence ethnique et distincte, dès une antiquité tellement
+ reculée qu'on ne saurait l'apprécier en nombres. C'est là ce que
+ l'on désigne par le nom commun de race altaïque ou
+ ougro-japonnaise.
+
+ [Illustration 214: Modes d'emmanchement des trois types de haches
+ de bronze.]
+
+ Mais les Altaïques n'ont pas été toujours confinés dans les régions
+ septentrionales où nous les trouvons aujourd'hui. Si quelques-uns
+ des rameaux de la race ont dû se répandre tout de suite au nord, et
+ s'établir dès l'époque de leur dispersion dans l'Altaï, sur les
+ bords du lac d'Aral et dans les vallées de l'Oural, où viennent
+ aboutir toutes leurs traditions les plus antiques, d'autres avaient
+ pris la route de plus heureuses régions, et n'ont été repoussés
+ dans le nord que par le développement postérieur des races aryenne
+ et sémitique. Les Finnois se souviennent encore, dans leurs
+ légendes épiques, des pays méridionaux et favorisés du ciel où
+ habitaient leurs ancêtres avant de reculer graduellement devant les
+ nations aryennes jusqu'au fond de la Mer Baltique.
+
+ Un passage célèbre de l'historien Justin[109] dit qu'antérieurement à
+ la puissance de toute autre nation, l'Asie des anciens, l'Asie
+190 antérieure, fut en entier possédée pendant quinze siècles par les
+ Scythes, dont il fait le plus vieux peuple du monde, plus ancien
+ même que les Égyptiens. Cette donnée, que Trogue-Pompée avait
+ puisée dans les traditions asiatiques, est aujourd'hui confirmée
+ par les découvertes de la science, et passe à l'état de vérité
+ fondée sur des preuves solides. Le résultat le plus considérable et
+ le plus inattendu des études assyriologiques a été la révélation du
+ développement de populations que les anciens eussent qualifié de
+ scythiques, et auxquelles on donne le nom un peu vague de
+ touraniennes, populations apparentées de plus ou moins près à la
+ race altaïque, dans toute l'Asie antérieure avant les Aryas et les
+ Sémites, et de la part prépondérante qu'elles eurent à la naissance
+ des premières civilisations de cette partie du monde. Les lueurs
+ que ces études répandent sur un passé où tout était ignoré,
+ jusqu'au déchiffrement des écritures cunéiformes, nous permettent,
+ dès à présent d'entrevoir, par delà les migrations de Schem et de
+ Yapheth, une vieille Asie déjà civilisée quand Aryens et Sémites
+ menaient encore la vie de pasteurs, et une Asie exclusivement
+ touranienne et kouschite. Nous reviendrons au chapitre suivant sur
+ ce fait capital, et nous tenterons d'esquisser le tableau de la
+ distribution des peuples de cette Asie primordiale.
+
+ [Note 109: II, 3; cf. I, 1.]
+
+ La parenté des langues n'est pas, du reste, le seul lien des
+ populations dont nous parlons avec les Altaïques; elles ont en
+ commun une civilisation étrange et incomplète, à la physionomie
+ spéciale et encore mal équilibrée, civilisation qui présente les
+ caractères de la plus extrême antiquité, et dont les traditions ont
+ servi, aux peuples venus plus tard, de première initiation et de
+ point de départ pour les progrès ultérieurs de leur culture. Elle
+ se fait avant tout remarquer par le culte des esprits élémentaires,
+ qui prend quelquefois la forme d'un grossier sabéisme, plus souvent
+ celle de rites magiques et de l'adoration des puissances du monde
+ souterrain, dispensatrices des richesses métalliques, par une
+ tendance éminemment matérialiste, un défaut complet d'élévation
+ morale, mais en même temps par un développement prématuré et
+ vraiment surprenant de certaines connaissances, et par la
+ disproportion qui y existe entre l'état d'avancement de certains
+ côtés de la culture matérielle et l'état rudimentaire où demeurent
+ certains autres.
+
+ Avec la magie, et en liaison étroite avec elle, le trait dominant
+ des populations altaïques d'aujourd'hui et des populations
+ touraniennes dont nous ne retrouvons plus la trace que dans les
+191 traditions et les monuments de l'Asie antique, est, comme l'a si
+ bien indiqué le baron d'Eckstein, le développement de la
+ métallurgie et l'existence d'un cycle de conceptions mythologiques
+ qui se rattachent à cet art. Dans l'histoire et dans la tradition,
+ dans la leur comme dans celle des autres peuples, ils sont par
+ excellence les ouvriers des métaux, les adorateurs des dieux de la
+ mine et de la forge. C'est sous leurs traits que l'imagination, des
+ peuples qui les ont supplantés et refoulés se représentent ces
+ dieux antiques qui président aux richesses cachées, devenus pour
+ les nations nouvelles des génies malfaisants, gardiens jaloux de
+ leurs trésors, comme les gnomes, les kobolds, ces peuples d'êtres
+ souterrains à la petite taille que connaissent toutes les
+ mythologies populaires.
+
+ Les Turcs et les Mongols placent leur berceau et leur paradis dans
+ une vallée inconnue de l'Altaï, fermée de tous côtés par
+ d'infranchissables montagnes riches en fer; leurs ancêtres étaient
+ sortis de cette prison par un défilé pratiqué au moyen d'un feu
+ intense, qui avait mis en fusion les rochers ferrugineux. Le
+ souvenir de cette découverte du fer était célébré chez les Mongols
+ par une fête annuelle, et c'est de leur premier forgeron que se
+ faisait descendre Gengis-Khan. Depuis l'époque la plus ancienne où
+ les annales chinoises parlent des tribus turques, elles signalent
+ leur habileté pour le travail du fer.
+
+ Les Finnois, les Livoniens, les Esthoniens, et toutes les peuplades
+ ouraliennes qui se rattachent au même groupe, ont pour industries
+ primitives celles du forgeron et du tisserand. Les mythes
+ métallurgiques tiennent une place très considérable dans leurs
+ souvenirs religieux. Chez les Finnois, l'un des premiers mythes est
+ celui de la naissance du fer; ils n'en ont pas pour le cuivre. Leur
+ légende poétique ne mentionne à leurs origines que le fer et l'or.
+ Leur Vulcain, Ilmarinen, fabrique d'or sa propre femme. C'est à eux
+ que les Lithuaniens et les Slaves ont emprunté le nom du fer, et
+ sans doute, aussi sa connaissance. Mais cette concentration des
+ légendes métallurgiques sur le fer n'est certainement pas chez eux
+ un fait primitif; c'est le résultat des conditions propres à leur
+ séjour, au pays où ils ont fini par être repoussés, pays qui leur
+ offrait le fer en abondance et ne leur fournissait plus l'occasion
+ de maintenir les traditions antiques du travail du cuivre et du
+ bronze, que conservaient fidèlement leurs frères de la Livonie.
+192
+ [Illustration 217: Épées de bronze[1].]
+
+ [Note 1: Ces trois spécimens sont de France et de Danemark.
+
+ La forme de ces épées et le style de leur ornementation que l'on
+ retrouvera sur les autres objets du même âges figurés ci-après,
+ restent invariablement les mêmes depuis l'Asie Mineure jusqu'au
+ fond de la Scandinavie ou de l'Irlande. On a donc là les produits
+ d'une métallurgie singulièrement une dans ses procédés, dans ses
+ formes et dans son style, malgré la vaste étendue du territoire
+ sur lequel elle s'est propagée. Elle représente une époque des
+ débuts de la civilisation des peuples de l'Europe, époque où
+ l'emploi du bronze était, sinon exclusif, du moins de beaucoup
+ prédominant. Les débuts de cette civilisation de l'âge du bronze,
+ importée de l'extérieur, des contrées orientales, par le commerce
+ ou peut-être par des tribus qui faisaient le métier de
+ métallurgistes ambulants, comme encore aujourd'hui les Tziganes
+ dans les pays danubiens, les débuts de cette civilisation ont dû
+ être à peu près synchroniques dans la majeure partie de l'Europe.
+ Mais sa durée a été très variable suivant les pays. En Grèce elle
+ finissait à l'époque de la composition des poèmes homériques. En
+ Italie aussi, elle a fait place de bonne heure à une civilisation
+ plus perfectionnée. Dans la Gaule, son abandon correspond à
+ l'établissement des Gaulois proprement dits. Dans la Scandinavie,
+ au contraire, l'âge du bronze et sa civilisation propre se sont
+ prolongés jusque dans les environs de l'ère chrétienne.
+
+ Tout semble indiquer actuellement à la science que le berceau et
+ le point de départ de cette métallurgie doivent être cherchés
+ dans le nord de l'Asie-Mineure, au voisinage du Caucase,
+ c'est-à-dire dans le pays des Tibaréniens et des Chalybes.]
+
+ En effet, c'est au groupe ougro-finnois qu'il faut rattacher cette
+ population des Tchoudes, qui a laissé dans toute la région entre la
+ chaîne de l'Oural et le bassin du Yénisséï les traces de son
+ existence et de sa multiplication considérable, dans une multitude
+ de tumulus, ainsi que de mines abandonnées depuis des siècles et de
+ fourneaux en ruines. Cette population avait déjà disparu quand
+ l'aurore de l'histoire, se lève pour les contrées où l'on découvre
+ ses vestiges, et elle avait été remplacée par les Hakas, les Turcs
+ et les Mongols, dont, les plus anciens monuments funéraires se
+ superposent aux siens, en s'en distinguant facilement. Ses travaux
+ de mines remontent à une haute antiquité, à en juger par l'état de
+ pétrification des bois qu'on y trouve. Le fer se rencontre dans les
+ tumulus et dans les anciennes galeries de mines des Tchoudes, mais
+ il y est rare; les métaux prédominants sont le cuivre pur et le
+ bronze à l'alliage caractéristique de 10 p. 100 d'étain. On y
+ découvre aussi de nombreux objets en or, car les Tchoudes
+ exploitaient également ce métal. C'est sans doute leur nom
+ qu'Hérodote a transformé en Thyssagètes; et le père de l'histoire
+ connaît les populations de mineurs et de métallurgistes de l'Oural,
+ ces Arimaspes à qui la renommée populaire faisait disputer l'or aux
+ griffons, et qui transmettaient leurs métaux précieux aux
+ Argippéens, tribu d'un caractère sacré qui paraît avoir été en
+ possession du privilège de fournir les chamans de tous leurs
+ voisins de même race. Les marchands grecs, venus des colonies
+ milésiennes du Pont-Euxin, fréquentaient le pays des Argippéens,
+ d'où ils tiraient l'or des Arimaspes; ils s'avançaient même encore
+193 plus loin vers l'est, dans la Sibérie méridionale, entre le Tobol
+ et l'Irtysch, jusque chez les Issédons, peuple de marchands dont
+ les caravanes allaient chercher l'or extrait des gisements de
+ l'Altaï. Les exploitations minières et métallurgiques de la région
+ qui va de l'Oural à l'Altaï, et où se rencontrent les antiquités
+ tchoudes, étaient donc en pleine activité quand écrivait Hérodote,
+ et les richesses qu'en amenait une ligne de commerce de caravanes
+ aboutissant à la mer Noire faisaient alors la fortune de la cité
+ grecque d'Olbia, comme un peu plus tard celle de Panticapée. Mais
+ ces colonies helléniques avaient succédé elles-mêmes au rôle et à
+ la prospérité de la Colchide, plus ancien terme de la route du même
+ commerce pour atteindre la mer, de la Colchide où Hérodote place
+ une antique colonie égyptienne ou plutôt éthiopienne, terre
+ classique de la toison d'or, but de la navigation des Argonautes,
+ que les Phéniciens avaient précédé dans la fréquentation des mêmes
+ parages. Le cycle des légendes de la toison d'or et des richesses
+ de la Colchide fait remonter bien haut l'existence de ce commerce
+ et des exploitations minières qui l'alimentaient.
+
+ Au sud de l'Altaï, dans le Thian-chan, toutes les traditions
+ conservées par les Chinois et par les écrivains musulmans nous
+ montrent les peuplades turco-tartares, qui l'habitent de temps
+ immémorial, adonnées depuis la plus grande antiquité à la
+ fabrication du fer, et en ayant poussé très loin les procédés.
+ Elles touchent aux tribus tibétaines, dont font partie les
+ Miao-tseu de la Chine et les Sères des écrivains grecs et latins.
+ Les Miao-tseu, nous l'avons dit tout à l'heure, travaillaient le
+ fer antérieurement à l'arrivée de la migration chinoise,
+ c'est-à-dire au moins vingt-cinq siècles avant Jésus-Christ. Les
+ Sères étaient célèbres à Rome par leur fer, qui passait pour
+ supérieur à tout autre, et qui arrivait sur les bords de l'Océan
+ Indien à travers les immenses plateaux du Tibet.
+194
+ Transportons-nous maintenant à l'extrémité méridionale de la
+ diffusion des populations que nous appelons touraniennes, chez les
+ Schoumers et les Akkads de la Chaldée primitive. Dans cette contrée
+ qu'habitent deux populations d'origines différentes, dont la plus
+ anciennement établie et civilisée est la touranienne, la
+ non-sémitique, nous reconnaissons le siége d'une antique et
+ florissante industrie des métaux, dont les produits, l'exemple et
+ l'influence ont rayonné sur l'Assyrie, la Syrie et l'Arabie. Les
+ tombeaux les plus vieux de la Chaldée, qui ne remontent pas moins
+ haut que les sépultures égyptiennes de l'Ancien Empire, nous
+ présentent des objets en or, en bronze et même en fer. A côté se
+ rencontrent encore, et concurremment employés, des instruments et
+ des armes en silex taillé et poli, têtes de flèches, haches et
+ marteaux. Le métal le plus répandu est le bronze; c'est en bronze
+ que sont tous les ustensiles et tous les instruments métalliques,
+ et il restera toujours prédominant dans le bassin de l'Euphrate et
+ du Tigre. Quant au fer, il est plus rare, et semble avoir encore le
+ caractère d'un métal précieux par la difficulté de sa production;
+ au lieu d'en faire des outils, on en forme des bracelets et
+ d'autres parures grossières. Malgré cela, comme on le voit, la
+ métallurgie est complète et ne se borne pas au bronze. Il n'en
+ était pas de même au temps bien plus reculé, jusqu'auquel ne nous
+ font pas remonter les monuments actuellement connus, où les
+ Schoumers et les Akkads inventèrent les hiéroglyphes rudimentaires
+ et primitifs d'où est sortie l'écriture cunéiforme. Parmi ces
+ hiéroglyphes, il y a deux signes simples spéciaux pour désigner,
+ d'une part les métaux nobles, comme l'or et l'argent, d'autre part
+ le cuivre; mais le bronze et le fer, comme l'étain, ont leurs noms
+ exprimés par des combinaisons complexes de caractères, de formation
+ postérieure et secondaire. Mais si l'écriture cunéiforme paraît
+ n'avoir reçu ses derniers développements et sa constitution
+ définitive que dans la Chaldée même, après l'établissement des
+ Schoumers et des Akkads dans les plaines où se réunissent
+ l'Euphrate et le Tigre, une importante et féconde remarque de M.
+ Oppert est de nature à faire penser qu'ils en avaient apporté les
+ premiers éléments d'un autre séjour, d'une étape antérieure de leur
+ migration. En effet, lorsqu'on étudie les signes constitutifs de
+ cette écriture en essayant de remonter aux images d'objets
+ matériels qu'ils représentaient d'abord, la nature des objets ainsi
+ devenus des éléments graphiques semble conduire, comme lieu
+ d'origine de l'écriture, à une autre région que la Chaldée, à une
+195 région plus septentrionale, dont la faune et la flore étaient
+ notablement différentes, où, par exemple, ni le lion, ni aucun des
+ grands carnassiers de race féline n'étaient connus, et où le
+ palmier n'existait pas. Pour retrouver le berceau des premiers
+ essais du système d'écriture des Schoumers et Akkads de la Chaldée,
+ et de leur métallurgie, qui était déjà complète au temps de ces
+ premiers essais, il faut donc remonter en partie la route de leur
+ migration, la route que la Genèse fait suivre aux constructeurs de
+ la tour de Babel, venus «de l'Orient» dans le pays de Schine'ar, la
+ route qui aboutit à cette montagne du nord-est qui joue un si grand
+ rôle dans les traditions chaldéennes et dans les textes
+ cunéiformes, au double titre de point d'origine de la race humaine
+ et de lieu de l'assemblée des dieux, et dont nous avons déjà
+ longuement parlé dans le livre précédent[110].
+
+ [Illustration 220: Dagues en bronze[1].]
+
+ [Note 1: Provenant d'Irlande et du Danemark.]
+
+ [Note 110: Plus haut, p. 104 et suiv.]
+196
+ Nous sommes ainsi conduits à rapporter aux Schoumers et aux Akkads,
+ c'est-à-dire à la primitive population touranienne, l'origine de la
+ métallurgie de la Chaldée, et à en lier l'implantation dans cette
+ partie du monde à celle de l'écriture cunéiforme. Il ne nous est
+ possible, d'ailleurs, d'indiquer ici ces faits que d'une manière
+ tout à fait sommaire, nous réservant d'y revenir avec tous les
+ développements qu'ils réclament, dans le livre de cette histoire
+ qui sera consacré aux annales de la Chaldée et de l'Assyrie. Nous
+ avons encore à jeter un rapide coup-d'oeil sur un dernier rameau
+ des vieilles populations touraniennes de l'Asie, celui de tous qui
+ a laissé la plus grande renommée métallurgique, celui de Meschech
+ et de Thoubal, auquel appartiennent les Tibaréniens et les
+ Chalybes. Mais ici nous laisserons de nouveau la parole au baron
+ d'Eckstein, qui a traité de la manière la plus heureuse cette
+ partie du sujet.
+
+ «Thoubal, nom de tribu, nom probable de corporation, est
+ l'équivalent des Telchines de la Grèce primitive. Nous rencontrons,
+ au dixième chapitre de la Genèse, ce nom, qui s'applique à une race
+ caucasienne, à celle des Tibaréniens, voisins des Chalybes,
+ aborigènes des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, forgeant le
+ fer, travaillant l'airain, fameux du temps des Argonautes. Chez
+ Ézéchiel (Ye'hezqêl), Thoubal est au nombre des tribus vassales du
+ commerce de Tyr, cité à laquelle ils livraient l'airan de leurs
+ montagnes. Les pierres précieuses qui portent le nom de
+ _tibaréniennes_, chez Pline, témoignent encore de la gloire de
+ Thoubal. Exploitant la chaîne des monts intermédiaires entre
+ l'Arménie et le Caucase, ces Chalybes, ces Tibarènes, ces
+ Mossynoeques relèvent de l'antique souche de Meschech et de
+ Thoubal, mentionnée dans plus d'un texte de l'Ancien Testament,
+ chantée par les Grecs dès l'âge mythique du temps des Argonautes;
+ telles sont les tribus contre lesquelles Xénophon s'est heurté lors
+ de son expédition assyrienne.
+
+ «Ces mêmes peuplades sont les voisines immédiates d'Aia-Colchis, la
+ terre classique de la toison d'or. Près de là s'élève la province
+ arménienne de Syspiritis citée par Strabon, contrée riche en mines
+ d'or et en mines d'airain, province d'Isber ou d'Iber, comme elle
+ est appelée dans les annales de l'Arménie. Hérodote en parle deux
+ fois en deux passages importants; et chaque fois il y place les
+ Saspires, sur la grande route du commerce de la Médie à la
+ Colchide. Vers la Médie se dirige une autre route; grande artère du
+ commerce des Indes, elle aboutit à Suse, la cité éthiopienne ou
+197 memnonienne, où arrivent les marchandises débarquées dans les ports
+ de la Perside. Des rives de la mer Érythrée jusqu'aux rives du
+ Pont-Euxin, il existe ainsi une communication commerciale, dont les
+ Saspires sont les intermédiaires.
+
+ «Salués par un souvenir au passage des Argonautes, les Saspires ou
+ les Sapires donnent leur nom au saphir des anciens, pierre dont
+ parle Théophraste, mais qui n'est pas notre saphir. C'est le
+ lapis-lazuli, le _vaidoûrya_ des Indiens, ainsi appelé parce qu'il
+ vient de «très loin» _vidoûra_, d'où le nom de Vidoûra donné au
+ Belour, à la montagne dont on le tire, là où sont les sources de
+ l'Oxus, là où est la région du paradis terrestre. Fameuses dans
+ toute l'antiquité, célèbres en Chine, dans l'Inde, dans la Perse,
+ dans le reste de l'Asie, les pierres de lapis-lazuli passent pour
+ les lumières mystérieuses par excellence, illuminant le monde
+ souterrain. Si les Saspires donnent leur nom à cette pierre dans
+ une contrée où elle ne se trouve pas, c'est qu'ils étaient les
+ grands agents de son commerce et qu'ils constituaient l'anneau
+ intermédiaire de la chaîne qui rattachait aux villes du Pont-Euxin
+ les indigènes des régions supérieures de l'Indus et de l'Oxus. Là
+ se trouve le 'Havilah des premiers chapitres de la Genèse, les pays
+ de Wakhan, de Badakchan, du Tokharestan, illustrés par les travaux
+ d'une prodigieusement antique métallurgie. Wood, lors de son voyage
+ aux sources de l'Oxus, nous a montré ces exploitations dans un état
+ de séculaire décadence, quoique les travaux des mines de
+ lapis-lazuli n'y chômassent pas encore. Là est le berceau de la
+ métallurgie et de son culte.»
+
+ En effet, dans le rapide voyage que nous venons de faire au travers
+ des populations des deux races apparentées, altaïque et
+ touranienne, les unes qui se maintiennent encore dans les contrées
+ septentrionales, les autres qui peuplaient dans des siècles
+ relativement récents, et déjà pleinement historiques, une grande
+ partie de l'Asie occidentale et en étaient les premiers occupants,
+ dans ce rapide voyage, si nous avons trouvé partout les différents
+ rameaux de ces deux races que l'on venait sans doute se confondre à
+ leurs origines, exerçant de temps immémorial le travail simultané
+ du fer et du bronze, liant leur propre naissance à celles de la
+ métallurgie et accordant aux dieux de cet art, dans leurs mythes et
+ dans leurs adorations, une place qu'aucune autre race n'accorde aux
+ mêmes personnifications, nous avons pu discerner une série de
+ rayons, qui, de toutes les extrémités du domaine où nous avons
+ trouvé ces peuples, convergent vers un centre commun. Et ce centre,
+198 ce point d'intersection où convergent tous les rayons venus du
+ nord, du sud, de l'est et de l'ouest, n'est autre que la région
+ montueuse du Wakhan, du Badakchan, du Tokharestan, de la
+ Petite-Boukharie, et du Tibet occidental, qui entoure le plateau de
+ Pamir, c'est-à-dire le point où la science, par la comparaison des
+ traditions de l'Inde et de la Perse avec celle des Livres Saints,
+ détermine avec une précision rigoureuse le berceau où les grandes
+ races de l'humanité, Toûra, comme l'appelle la tradition iranienne,
+ aussi bien que Kousch, Schem et Yapheth, ont pris naissance et
+ commencé à grandir côte à côte, d'où elles ont successivement
+ envoyé leurs essaims à tous les points de l'horizon.
+
+ D'autres raisons, d'une valeur non moins décisive, nous obligent
+ encore à y chercher le foyer premier de l'invention du travail des
+ métaux chez les plus vieux ancêtres des nations altaïques et
+ touraniennes.
+
+ [Illustration 223: Pointes de lances en bronze[1].]
+
+ [Note 1: De Danemark et d'Irlande.]
+
+ Ici les faits relatifs au bronze prennent de nouveau une importance
+ capitale, comme lorsqu'il s'est agi de déterminer l'étendue sur
+ laquelle s'est propagée l'influence de ce foyer. En effet, si
+ l'unité de la composition de l'alliage du bronze est le trait
+ palpable et caractéristique qui permet de rattacher avec certitude
+ à une invention commune, à celle que la tradition biblique attribue
+ à Thoubal-qaïn, toute la métallurgie du vaste empire dont nous
+ avons esquissé les limites, ce sont aussi les éléments dont
+ l'alliage constitue ce métal qui peuvent servir à déterminer le
+ lieu de son invention. Le fer se trouve presque partout en
+ abondance à la surface du globe, et par conséquent on aurait pu
+ presque partout commencer à le travailler et découvrir les moyens
+ de le fondre et de le forger. Le cuivre est un peu plus rare, mais
+ encore répandu dans un grand nombre de régions; le travail du
+ cuivre pur, qui, dans quelques pays, a précédé l'introduction du
+ bronze, et a été abandonné devant la supériorité du métal
+ artificiel, a pu naître spontanément dans ces pays, comme le
+ travail du fer dans l'Afrique centrale, avant la communication des
+ procédés dont nous recherchons le berceau; mais ce n'est qu'après
+ celle-ci qu'a commencé le règne de la vraie et parfaite
+199 métallurgie. Au contraire, l'étain ne se rencontre dans les couches
+ du sol que sur un petit nombre de points nettement déterminés, et
+ dont l'énumération est facile. Or, il tombe sous le sens que le
+ bronze a été découvert et fabriqué, pour la première fois, dans une
+ contrée où les gisements d'étain et de cuivre existaient à
+ proximité les uns des autres, dans une contrée où le sol
+ fournissait les deux minerais, et où, par conséquent, après avoir
+ observé les défauts du cuivre pur, on pouvait avoir naturellement
+ l'idée d'essayer le résultat que fournirait l'alliage des métaux
+ obtenus par la fusion de ces minerais. Ce n'est que plus tard,
+ quand les qualités du bronze étaient déjà bien connues et les
+ meilleures proportions de son alliage fixées, qu'on s'est mis à en
+ fabriquer là où l'on ne trouvait que le cuivre et où il fallait
+ faire venir l'étain de grandes distances.
+
+ [Illustration 224: Pointe de lance en silex[1].]
+
+ [Note 1: Du Danemark. Il nous a paru intéressant de rapprocher
+ cet objet, d'un travail très particulièrement fin de taille à
+ petits éclats, du type métallique qui lui a immédiatement
+ succédé.]
+
+ Ceci posé, quels sont les pays où se trouve l'étain? Nous devons
+ d'abord écarter les riches gisements de la Chine et de
+ l'Indo-Chine, qui se trouvent en dehors de la sphère d'action de la
+ métallurgie de Thoubal-qaïn, en dehors du monde antique. Il en est
+ de même de l'étain de Banca, qui n'était même pas connu dans l'Inde
+ au Ier siècle de notre ère, puisque alors, d'après le témoignage
+ formel du Périple grec de la mer Érythrée, l'Inde, comme l'Arabie
+ méridionale, tirait tout son étain de la Grande-Bretagne par
+ l'intermédiaire d'Alexandrie. Qui d'ailleurs pourrait songer à
+ chercher à Banca et à Malacca le berceau de la métallurgie de
+ l'Asie occidentale et centrale et de l'Europe? Les mines des monts
+ Mêwar, dans l'Inde centrale, sont aussi dans une situation trop
+ excentrique et trop orientale; d'ailleurs le témoignage du Périple
+ les exclut également, puisqu'il montre qu'elles n'étaient pas
+ exploitées dans l'antiquité. Quant à celles du pays de Midian, au
+ nord-est de la mer Rouge, récemment retrouvées par le capitaine
+ Burton, leur production n'a jamais eu qu'une importance secondaire.
+ En réalité, l'antiquité ne connaissait que trois grands gîtes de
+ l'étain, florissants à des époques différentes: la Grande-Bretagne,
+ l'Ibérie du Caucase et le Paropanisus. Écartons encore la première
+ de ces contrées, qui ne peut pas prétendre à un caractère
+ véritablement primitif pour l'exploitation de ses mines, et qui ne
+200 les a ouvertes que lorsque les navigateurs phéniciens ont fréquenté
+ ses côtes. Restent les gisements de l'Ibérie caucasienne et du
+ Paropanisus.
+
+ Les uns et les autres ont été activement fouillés dès un temps bien
+ plus reculé que celui des voyages des Phéniciens aux Iles
+ Cassitérides. Dans la Géorgie actuelle, on découvre des traces
+ d'exploitations d'un caractère extrêmement primitif dans les filons
+ de minerai d'étain, et le silence absolu que gardent au sujet de
+ l'extraction de ce métal, chez les Ibères, les écrivains grecs et
+ latins de l'époque impériale et l'historien arménien Moïse de
+ Khorène, semble indiquer que les travaux, dont les vestiges
+ attestent un assez grand développement d'activité minière, étaient
+ abandonnés déjà vers le temps de l'ère chrétienne. C'est de là,
+ sans doute, que les gens de Thoubal, à l'époque de Ye'hezqêl, et
+ les Chalybes de la tradition grecque, tiraient l'étain nécessaire à
+ la fabrication de leurs bronzes fameux. C'est de là aussi que
+ devait provenir celui que consommaient les travaux de civilisation
+ de l'Iran, de la Susiane et du bassin de l'Euphrate et du Tigre,
+ puisque nous avons constaté tout à l'heure l'importance du
+ commerce, en grande partie métallique, que les Saspires d'Hérodote,
+ chez qui se trouvaient ces mines, entretenaient d'un côté avec la
+ mer Noire, de l'autre avec Suse et Babylone, par deux voies qui,
+ une fois ouvertes et fréquentées, n'ont jamais été oubliées au
+ travers de toutes les révolutions de l'Asie. Quant à l'étain du
+ Paropanisus, on en a trouvé les gisements, accompagnés aussi de
+ restes d'antiques travaux abandonnés depuis des siècles, dans le
+ pays de Bamian, au coeur même de la chaîne de l'Hindou-Kousch,
+ auprès des sources de l'Helmend ou Etymander, un des quatre fleuves
+ paradisiaques des Iraniens. Ce ne peut être que de là que provenait
+ l'étain que les habitants de la Bactriane employaient déjà dans les
+ âges antiques auxquels remontent certaines parties des livres de
+ Zoroastre; car il est fait mention de ce métal, et même de l'art de
+ l'étameur, dans un de ces chapitres les plus primitifs du
+ Vendidâd-Sadé. Nous hésiterions entre les mines de l'Ibérie et du
+ Paropanisus pour attribuer aux unes ou aux autres l'honneur d'avoir
+ été les premières exploitées, et d'avoir vu naître dans leur
+ voisinage l'art de travailler les métaux, comme la science a
+ longtemps hésité entre le Caucase et le Belourtagh; pour
+ reconnaître dans l'un ou dans l'autre la montagne qui abrita de son
+ ombre les familles des premiers ancêtres des grandes races
+ humaines, si notre choix n'était pas fixé par les raisons mêmes qui
+201 ont déterminé les maîtres de l'érudition moderne à saluer, dans le
+ Belourtagh et le plateau de Pamir, le berceau véritable d'où nous
+ descendons tous.
+
+ En effet, si c'est à une autre race que celles de 'Ham, de Schem et
+ de Yapheth qu'il faut attribuer les premières découvertes du
+ travail des métaux, si ces découvertes ont été l'oeuvre d'un rameau
+ de l'espèce humaine qui avait quitté plus tôt le berceau commun,
+ elles ont dû avoir pour théâtre un pays encore très voisin des
+ lieux où les pères des trois autres familles demeuraient réunis. Ni
+ 'Ham, ni Schem, ni Yapheth n'ont inventé la métallurgie; ils n'y
+ prétendent même pas; mais ils ont reçu la communication de ses
+ secrets avant de s'être encore dispersés dans le monde. Car, dès
+ que les tribus de ces trois races entrent dans la période de leurs
+ migrations, elles sont en possession du bronze et du fer, elles
+ savent les extraire du minerai et les travailler, et partout où
+ elles vont elles portent cette industrie avec elles. Le groupe de
+ peuplades 'hamitiques qui, dans une antiquité impossible à évaluer,
+ franchit l'isthme de Suez pour venir s'établir dans la vallée du
+ Nil, et fut le noyau de la nation égyptienne, était certainement
+ maître des procédés d'une métallurgie complète, car il ne l'aurait
+ certainement pas inventée dans ce pays qui ne produit pas de
+ métaux, et où le besoin de s'assurer du moins l'exploitation des
+ mines de cuivre du Sinaï l'obligea dès les premières dynasties à
+ entrer dans la voie des conquêtes étrangères. S'il y a eu
+ réellement un âge de la pierre en Égypte,--ce que je persiste à
+ penser malgré l'autorité des savants qui le contestent,--il a été
+ antérieur à l'établissement des fils de Miçraïm; il appartient à la
+ population mélanienne qui paraît les y avoir précédés et dont le
+ sang se mêla au leur, fournissant l'élément africain dont la
+ présence est incontestable dans la nation égyptienne telle que les
+ monuments nous la font connaître. La plus ancienne tradition des
+ Sémites, celle que la Bible nous a conservée, place la découverte
+ des métaux presque aux origines de l'espèce humaine, mille ans
+ avant le déluge et la formation des trois familles des Noa'hides.
+ Et rien, ni dans les souvenirs, ni dans les usages, ni dans les
+ langues de la race sémitique, ne nous fait remonter à un temps où
+ elle n'aurait pas employé les métaux. Chez les Aryas, la philologie
+ appliquée à cet ordre de recherches que Pictet a si ingénieusement
+ appelé «la paléontologie linguistique,» nous fait voir la
+ métallurgie déjà constituée avant la dispersion de la race ou du
+ moins de ses principaux rameaux, avant la séparation des nations
+ orientales et occidentales, chez les tribus encore cantonnées sur
+ les bords de l'Oxus.
+202
+ Il n'est guère moins frappant de trouver chez les trois familles de
+ 'Ham, de Schem et de Yapheth la même notion symbolique, qui conduit
+ à représenter le dieu démiurge, l'ouvrier des mondes, en sa qualité
+ de dieu forgeron, sous les traits d'un nain grotesque et difforme.
+ Qu'il s'agisse du Pta'h de Memphis quand il est envisagé sous le
+ point de vue spécial de démiurge, des Patèques de la Phénicie ou de
+ son Adonis Pygmaion (le dieu qui manie le marteau), de l'Hêphaistos
+ homérique qui cache sa difformité dans l'île de Lemnos et dont la
+ démarche et la tournure excitent le rire des immortels, ou bien
+ encore du Mimir des Scandinaves, nous voyons toujours reparaître le
+ même type consacré, qui est aussi celui des kobolds, des gnomes et
+ d'autres êtres analogues dans les mythologies populaires, et qui
+ semble une caricature des races qui les premières ont travaillé les
+ métaux. Il y a là une conception commune aux peuples de 'Ham, de
+ Schem et de Yapheth, et qui doit être rangée parmi les souvenirs
+ que ces peuples ont gardés d'avant leur séparation.
+
+ C'est maintenant, après cette suite de remarques qui nous ont
+ ramené au pied du plateau de Pamir, que nous pouvons apprécier à sa
+ juste valeur la tradition biblique sur l'invention des métaux, et
+ en comprendre la signification. Thoubal-qaïn n'est pas un individu
+ au sens où nous l'entendrions aujourd'hui; les traditions des
+ premiers âges n'ont pas ce caractère précis, et c'est rapetisser la
+ Bible, donner à ses récits un caractère puéril et en diminuer
+ l'autorité, que d'envisager de cette façon les patriarches qu'elle
+ place au début de la famille humaine. Ce n'est pas non plus un être
+ mythique, une vieille divinité mal déguisée, une sorte de Vulcain,
+ comme on aimerait à se le figurer dans certaine école. Thoubal-qaïn
+ est une personnification ethnique; mais elle détermine avec une
+ merveilleuse exactitude l'âge, la race et le lieu de l'invention
+ placée sous son nom. Ce nom de Thoubal-qaïn établit un rapport
+ saisissant entre lui et le rameau métallurgique par excellence
+ parmi la race métallurgiste des Touraniens; en même temps, il est
+ impossible de méconnaître la parenté qui le lie à celui des
+ Telchines des plus anciennes traditions mythologiques de la Grèce.
+ C'est encore dans le voisinage du 'Eden, c'est tout auprès des
+ lieux où habite la famille de Scheth, celle qui deviendra la souche
+ de 'Ham, de Schem et de Yapheth, que Thoubal-qaïn, descendant de
+ Qaïn, se livre aux premiers travaux de son industrie, dans les
+ lieux mêmes où le premier meurtrier est venu habiter après son
+ crime.
+203
+ Or, il n'est pas dans tout le début de la Genèse un passage d'une
+ précision géographique plus remarquable que celui qui raconte la
+ fuite de Qaïn sous la malédiction divine. Il se retire «à l'orient
+ de Eden,» c'est-à-dire des hauteurs de Pamir, dans la terre de Nod
+ ou de l'exil, de la nécessité, en dehors du sol jusque là cultivé
+ et habité, _adamah_. La situation du 'Eden une fois déterminée,
+ telle que l'impose la concordance des traditions indiennes et
+ iraniennes avec celle de la Bible, on ne saurait douter qu'il ne
+ s'agisse ici de la lisière du désert central de l'Asie, du désert
+ de Gobi. Et l'on demeure stupéfait de la façon dont un souvenir
+ aussi primitif a conservé avec exactitude le caractère distinctif,
+ et la position réciproque de localités aussi éloignées de celles où
+ vivaient les Israélites, de localités avec lesquelles depuis tant
+ de siècles ils n'avaient plus aucune communication. C'est là que
+ Qaïn bâtit la première ville, la ville de 'Hanoch. C'est là aussi
+ que se trouve cette ville de Khotan (en sanscrit Koustana) dont les
+ traditions, enregistrées dans des chroniques indigènes qui ont été
+ connues des historiens chinois, remontaient beaucoup plus haut que
+ celles d'aucune autre cité de l'Asie intérieure. Elle liait
+ elle-même sa fondation aux mythes d'un antique dieu chthonien, à la
+ sombre physionomie, maître des feux souterrains et des trésors
+ métalliques, que les Musulmans n'ont pas manqué d'identifier à
+ Qaïn. Nous en avons, d'ailleurs parlé plus haut[111], en
+ l'envisageant déjà sous ce point de vue.
+
+ [Note 111: P. 103.]
+
+ Ainsi, d'un côté Thoubal-qaïn se rattache étroitement à l'un des
+ rameaux de la race touranienne, de l'autre le lieu de la retraite
+ de Qaïn, tel qu'il est indiqué par la Genèse, nous conduit dans la
+ région même où cette race s'établit d'abord et commença à se
+ développer, dans la région où tant d'autres indices ont concordé
+ pour nous faire chercher à la fois son berceau et celui de sa
+ métallurgie, la première en date dans le monde. Ne devons-nous pas
+ en conclure que ce sont les Touraniens qu'avait en vue l'auteur du
+ récit qui forme le chapitre IV de la Genèse, quand il faisait le
+ tableau de la descendance de Qaïn? Il n'est pas, en effet, un des
+ traits de ce morceau qui ne s'applique d'une manière curieuse aux
+ tribus de cette race et à leur passé primitif, tel que nous
+ commençons à l'entrevoir. Séparés avant tous les autres du tronc
+ commun de la descendance d'Adam, constructeurs des premières
+ villes, inventeurs de la métallurgie et des premiers rudiments des
+204 principaux arts de la civilisation, adonnés à des rites que Yahveh
+ réprouve, considérés avec autant de haine que de superstitieuse
+ terreur par les populations encore à l'état pastoral qu'ils ont
+ devancées dans la voie du progrès matériel et des inventions, mais
+ qui restent moralement plus pures et plus élevées, tels sont les
+ Qaïnites; tels aussi nous apparaissent à leur origine les
+ Touraniens.
+
+ Je n'ose pas pousser plus loin ce parallèle et en tirer une
+ conclusion formelle et affirmative, car je viens me heurter ici à
+ des questions d'une nature particulièrement délicate, et il serait
+ téméraire de contredire d'une manière absolue toute
+ l'interprétation traditionnelle de quelques-unes des parties les
+ plus importantes de la Genèse, sans apporter des preuves décisives.
+ Je sais que cette interprétation peut être modifiée sans
+ inconvénient pour la foi dans tout ce qui n'est pas du domaine de
+ celle-ci, et, par exemple, personne aujourd'hui ne voudrait plus
+ entendre les jours de la création comme le faisaient les anciens
+ interprètes. J'ai l'intime conviction que les exégètes les plus
+ orthodoxes et les docteurs autorisés de l'Église en viendront
+ également un jour à considérer, d'un tout autre point de vue qu'ils
+ ne le font encore actuellement, la question du déluge et de son
+ universalité, qui n'est point un dogme, que le texte biblique
+ n'impose pas d'une manière absolue, et sur laquelle plusieurs Pères
+ ont admis la discussion.
+
+ Il est certain que les récits de la Bible débutent par des faits
+ généraux à toute l'espèce humaine, pour se réduire ensuite aux
+ annales d'une race particulièrement choisie par les desseins de la
+ Providence. Ne peut-on pas faire commencer ce caractère restreint
+ du récit plus tôt qu'on ne le fait généralement, et le reconnaître
+ dans ce qui a trait au déluge? C'est ce qu'ont déjà soutenu des
+ savants du plus sérieux mérite, qui sont des fils respectueux et
+ soumis de l'Église. Je reconnais, il est vrai, que les preuves, ou,
+ pour parler plus exactement, les inductions sur lesquelles elle
+ s'appuie, tout en étant considérables et en tendant chaque jour à
+ le devenir davantage, n'ont pas jusqu'à présent le caractère de la
+ certitude qui s'impose à tous. Mais j'ai la confiance que cette
+ manière d'entendre le texte biblique sera un jour démontrée par une
+ masse de faits suffisante à la faire universellement accepter.
+ Jusque-là je ne la donne que pour une hypothèse individuelle, prêt
+ à l'abandonner si l'on me prouve que je me suis trompé. Surtout, ce
+ que je ne voudrais à aucun prix, serait de scandaliser ceux dont je
+ partage les croyances, et de donner le change sur mes convictions
+205 en laissant croire que je me range avec les adversaires de
+ l'autorité des Livres Saints. Cette autorité, je la respecte, et je
+ tiens au contraire à la défendre; mais je n'admets pas qu'elle
+ puisse souffrir des doutes élevés, avec la réserve nécessaire en
+ pareil cas, sur l'interprétation d'un fait historique.
+
+ [Illustration 230: Bracelets de bronze[1].]
+
+ [Note 1: Des habitations lacustres de la Suisse.]
+
+ La question de l'universalité du déluge n'est pas encore
+ suffisamment mûre, et d'ailleurs elle est trop grave pour pouvoir
+ être traitée incidemment et à la légère. Je me bornerai donc à
+ faire remarquer qu'il est extrêmement difficile de concilier avec
+ la notion de l'universalité absolue les expressions de la
+ généalogie de la famille de Qaïn contenue dans le chapitre IV de la
+ Genèse. C'est un morceau tout à fait à part et dont la rédaction
+ même porte l'empreinte d'une extrême antiquité. On ne saurait y
+ méconnaître un des plus vieux documents mis en oeuvre et insérés
+ dans sa composition par le rédacteur du premier livre du
+ Pentateuque, un document anté-mosaïque. Il n'a aucun lien avec
+ l'histoire du déluge et il semble ne tenir aucun compte de cette
+ tradition. L'idée d'une destruction générale de l'humanité, à
+ l'exception de la famille de Noa'h, est étrangère à sa rédaction,
+ puisque, lorsqu'il est dit de Yabal, fils de Lemech et frère de
+ Thoubal-qaïn, qu'il fut «le père des pasteurs et de ceux qui vivent
+ sous les tentes,» la construction de la phrase est telle qu'elle
+ implique le présent, «ceux qui vivent» au moment où l'auteur écrit.
+ Et il n'est pas jusqu'à la dualité de Thoubal-qaïn le forgeron et
+ de Yabal le pasteur, qui ne paraissent se rapporter à la division
+ qui se produisit de très bonne heure entre les tribus touraniennes,
+ les unes adoptant avant toutes les autres races la vie sédentaire
+ et industrielle, les autres restant fidèles aux habitudes de la vie
+206 nomade, que leurs descendants ont gardées jusqu'à nos jours dans
+ l'Asie septentrionale.
+
+ * * * * *
+
+ Après cette recherche du foyer d'invention de la métallurgie et de
+ la race qui la cultiva la première, il serait intéressant d'étudier
+ comment les autres familles de l'humanité, particulièrement celles
+ de Schem et de Yapheth, y furent initiées. Mais là encore il s'agit
+ d'un sujet dont le développement et l'étude complète demanderait
+ des volumes, sur lequel les documents et les recherches déjà faites
+ sont trop insuffisants pour permettre autre chose qu'un demi-jour
+ incertain et souvent trompeur. Je veux parler de l'histoire,
+ enveloppée de fables, de ces corporations à la fois industrielles
+ et sacrées, qui apparaissent dans les plus lointains souvenirs des
+ populations aryennes et sémitiques comme les instituteurs, de
+ nature à demi divine, qui leur ont communiqué les arts de la
+ civilisation. Ne pouvant qu'indiquer ici cet ordre d'études à
+ poursuivre, sans avoir la prétention de l'approfondir en quelques
+ pages--qui n'ont pas même le caractère d'une dissertation purement
+ scientifique--je laisserai une dernière fois la parole au baron
+ d'Eckstein, qui a esquissé sous une forme rapide et ingénieuse les
+ principaux traits de la physionomie et du rôle des antiques
+ corporations civilisatrices, envisagées au point de vue spécial des
+ traditions de la race aryenne.
+
+ «D'une part sont les races au culte magique qui ont adoré les dieux
+ de la métallurgie; d'autre part se trouvent certaines corporations
+ au cachet mythique qui ont dirigé leurs travaux, qui ont fonctionné
+ comme leurs pontifes, confréries sacerdotales traditionnellement
+ illustres. Les Vêdas, le Zend-Avesta, la mythologie des Thraces,
+ celle des Pélasges, celle des Celtes, celle des Germains, regorgent
+ du souvenir de ces affiliations de dieux ouvriers, au caractère
+ douteux, pareil au génie des [Grec: saimones] de l'antiquité
+ classique. Inventeurs, instructeurs, magiciens, bienfaiteurs et
+ malfaiteurs tout ensemble, quand l'image de ces corporations
+ s'efface, elles demeurent gravées comme puissances néfastes dans la
+ mémoire des hommes.
+
+ Telles sont les confréries de dieux subalternes, de Telchines,
+ d'Idéens, de Dactyles, etc., qui ressortent évidemment de peuples
+ d'une culture avancée, quelquefois étrangers à la race des mineurs
+ qu'elles disciplinent; elles ont dû puissamment influer sur les
+ commencements de la civilisation des races aryennes. Étrangères aux
+ Aryens et intermédiaires entre eux et les peuples de mineurs, elles
+207 ont initié les premiers à la vie agricole; elles leur ont fait
+ franchir le passage de la vie nomade ou pastorale; elles ont ainsi
+ influé sur les croyances originelles des tribus aryennes. Il en est
+ résulté que des conceptions tout à fait en dehors de l'esprit des
+ races aryennes, que des conceptions qui ne furent pas le produit
+ spontané de leur génie se trouvent néanmoins amalgamées avec le
+ fond de leurs croyances. Par là le Tvaschtar des Aryens, le dieu
+ «ouvrier» des mondes, se vit identifié à un dieu phallique, à un
+ dieu «générateur» du monde, à un Savitar, qui lui était en principe
+ radicalement étranger. Quoique dirigeant les travaux de l'industrie
+ humaine, les confréries religieuses dont nous parlons n'adoraient
+ pas un dieu personnel et libre, ne saluaient pas le dieu des pères
+ de la race aryenne, ne reconnaissaient pas un ouvrier des mondes;
+ leur divinité suprême était tout à fait impersonnelle,
+ s'identifiant à la nature plastique et primordiale, nature en
+ laquelle elle s'engendrait, en y opérant ses métamorphoses comme
+ âme du monde.
+
+ [Illustration 232: Épingles à cheveux en bronze[1].]
+
+ [Note 1: Des palafittes des lacs de la Suisse.]
+
+ «Il y eut une fin à cette primitive influence des confréries
+ civilisatrices; il y eut une éclipse de ces races d'hommes plus
+ avancés en culture que les pasteurs de la race aryenne et de la
+ race sémitique: la haine succéda aux souvenirs de la
+ reconnaissance. Ce sont surtout les Aryas de la Bactriane, ce sont
+ tout autant les Aryas de souche brâhmanique, les envahisseurs de
+ l'Inde, qui se reconnaissent à leur aversion pour les corporations
+ néfastes, pour les soutiens des dieux serpents, pour les pontifes
+ des rois qui ont le dragon enflammé pour emblème, cet Azdehak de
+ l'Afghanistan et de la Médie anté-iranienne, ce type de la royauté
+ des dragons, des mythiques Aztahaks, comme disent les Arméniens,
+208 des Astyages, comme disent les Grecs. Partout où se présentent les
+ dieux aryens, leurs héros, leurs pontifes, leurs guerriers, leurs
+ pasteurs, leurs laboureurs, ils portent un défi aux dieux serpents
+ et aux hommes serpents; ils combattent ces voleurs, ces marchands,
+ ces fils de l'Hermès Chthonios, du dieu des routes, ils les
+ poursuivent dans les trois mondes, ils les expulsent des cieux et
+ de l'atmosphère; pour les exterminer, ils descendent jusqu'aux
+ abîmes. La race noble des Aryens vient au secours de ses dieux, les
+ nourrissant à l'autel pendant qu'ils luttent pour son bonheur. Les
+ dieux aryens ouvrent à leur peuple la route des pays de la
+ conquête, dérivent le cours des fleuves, les font librement
+ traverser aux Aryas depuis leur issue des montagnes, fleuves qui
+ sont les _sapta saindhavah_, les sept rivières de l'Indus, arrosant
+ le territoire du même nom, le même que le _Hapta heanda_ de la
+ géographie du Zend-Avesta. Tous les hymnes des Vêdas sont remplis
+ par ce thème, qui se reproduit également dans les traditions du
+ Zend-Avesta.
+
+ «Veut-on approfondir le double aspect sous lequel se présentent ces
+ corporations de Telchines, de Dactyles, etc., chez les races
+ aryennes de l'Asie et chez celles de l'Occident sans exception? On
+ doit consulter le beau travail de M. Kuhn, qui traite ce sujet à
+ fond, et la savante monographie sur les Ribhous, de M. Nève, qui
+ présente l'autre face du même sujet.»
+
+
+ § 6.--L'ARCHÉOLOGIE PRÉHISTORIQUE ET LA BIBLE.
+
+ Existe-t-il accord ou contradiction entre les données de la
+ tradition biblique, corroborée par les souvenirs universels de
+ l'humanité, et les faits positifs qui se sont inscrits dans les
+ couches supérieures de l'écorce du globe, ou qui résultent des
+ observations sur les vestiges de l'âge de la pierre polie?
+
+ Remarquons-le d'abord, car on n'y songe généralement pas assez, le
+ récit biblique et les découvertes de la science moderne sur l'homme
+ paléontologique n'ont et ne peuvent avoir que très peu de points de
+ contact. L'histoire des âges primitifs de l'homme y est considérée
+ par deux côtés tout à fait différents. La Bible a principalement en
+ vue les faits de l'ordre moral, d'où peut sortir un enseignement
+ religieux; la paléontologie humaine et l'archéologie préhistorique,
+ par suite de la nature même des seuls documents qu'elles puissent
+ interroger, embrassent exclusivement les faits de l'ordre matériel.
+209 Les deux domaines de la foi et de la science, comme partout
+ ailleurs, se côtoient sans se confondre. Il faut donc répéter les
+ sages et judicieuses paroles de M. l'abbé Lambert dans son
+ intéressante thèse sur _le Déluge mosaïque_:
+
+ «La science ne doit pas demander à l'auteur inspiré raison de tout
+ ce qu'elle découvre ou de ce qu'elle croit découvrir dans l'univers
+ matériel qu'elle étudie. Tout ce qu'on peut raisonnablement
+ demander de lui, c'est que les faits avérés par la science ne
+ soient pas en contradiction avec son récit. Aussi il n'est pas
+ nécessaire de démontrer rigoureusement leur accord avec le texte
+ sacré; il suffit de prouver que l'opposition et l'incompatibilité
+ entre les faits et la parole divine n'existent pas, qu'il n'y a
+ rien dans le récit de contraire à la vérité scientifique et à la
+ raison, et que les découvertes de la science peuvent se placer sans
+ danger dans les vides de la tradition mosaïque.»
+
+ Eh bien, je le dis avec une profonde conviction, que chaque pas
+ nouveau dans ces études n'a fait que corroborer, si l'on prend les
+ faits établis scientifiquement par la paléontologie humaine en
+ eux-mêmes, dans leur simplicité, en dehors des conclusions
+ téméraires que certains savants en ont tirées d'après des systèmes
+ préconçus, mais qui n'en découlent pas nécessairement; si l'on
+ examine en même temps le récit de la Bible avec la largeur
+ d'exégèse historique que la plus sévère orthodoxie admet sans
+ hésiter et que repoussent seuls ceux qui veulent à tout prix
+ détruire l'autorité des Livres Saints; la contradiction n'existe
+ aucunement. Mais comme on a essayé de l'établir avec une
+ persistance marquée dans la plupart des livres consacrés à l'exposé
+ des découvertes de la nouvelle science de l'archéologie
+ préhistorique, il est du devoir de l'historien de s'y arrêter et de
+ consacrer un examen approfondi aux trois questions sur lesquelles
+ pourraient exister des difficultés de quelque gravité, à celles où
+ certaine école a prétendu trouver la Bible démentie par les
+ découvertes sur l'homme fossile. Ces trois questions: l'antiquité
+ de l'homme, la condition sauvage et misérable des premiers humains
+ dont on découvre les vestiges, enfin l'absence de traces
+ géologiques du déluge.
+
+ _L'ancienneté de l'homme_. Sans doute, les faits actuellement
+ acquis et certains prouvent une antiquité de l'homme sur la terre
+ beaucoup plus grande que celle que pendant longtemps on avait cru
+ pouvoir conclure d'une interprétation inexacte et trop étroite du
+ récit biblique. Mais si l'interprétation historique, toujours
+210 susceptible de modification et sur laquelle l'Église ne prononce
+ pas doctrinalement, ne doit pas être maintenue telle qu'on
+ l'admettait généralement, le récit lui-même en voit-il son autorité
+ le moins du monde ébranlée? Se trouve-t-il contredit en quelque
+ point? Aucunement, car la Bible ne donne point de date formelle
+ pour la création de l'homme.
+
+ Un des plus grands érudits de notre siècle dans les études
+ orientales, qui était en même temps un grand chrétien. Silvestre de
+ Sacy, avait l'habitude de dire: «Il n'y a pas de chronologie
+ biblique.» Le savant et vénérable ecclésiastique qui était
+ dernièrement encore l'oracle de l'exégèse sacrée dans notre pays,
+ l'abbé Le Hir, disait aussi: «La chronologie biblique flotte
+ indécise: c'est aux sciences humaines qu'il appartient de retrouver
+ la date de la création de notre espèce.» Les calculs que l'on avait
+ essayé de faire d'après la Bible reposent en effet uniquement sur
+ la généalogie des Patriarches depuis Adam jusqu'à Abraham et sur
+ les indications relatives à la durée de la vie de chacun d'eux.
+ Mais d'abord le premier élément d'une chronologie réelle et
+ scientifique fait absolument défaut; on n'a aucun élément pour
+ déterminer la mesure du temps au moyen de laquelle est comptée la
+ vie des Patriarches, et rien au monde n'est plus vague que le mot
+ d'année, quand on n'en a pas l'explication précise.
+
+ D'ailleurs, entre les différentes versions de la Bible, entre le
+ texte hébreu et celui des Septante, dont l'autorité est égale, il y
+ a dans les générations entre Adam et Noa'h et aussi entre Noa'h et
+ Abraham, et dans les chiffres d'années de vie, de telles
+ différences que les interprètes ont pu arriver à des calculs qui
+ s'éloignent les uns des autres de deux mille ans, suivant la
+ version qu'ils ont préféré prendre pour guide. Dans le texte tel
+ qu'il est parvenu jusqu'à nous les chiffres n'ont donc aucun
+ caractère certain; ils ont subi des altérations qui les ont rendus
+ discordants et dont on ne peut pas apprécier l'étendue, altérations
+ qui, du reste, ne doivent en rien troubler la conscience du
+ chrétien, car on ne saurait confondre la copie plus ou moins exacte
+ d'un chiffre avec l'inspiration divine qui a dicté la Sainte
+ Écriture pour éclairer l'homme sur son origine, sa voie, ses
+ devoirs et sa fin. Et même en dehors du manque de certitude sur la
+ leçon première des chiffres donnés par la Bible pour l'existence de
+ chacun des Patriarches antédiluviens et postdiluviens, la
+ généalogie de ces Patriarches ne peut guère être considérée par une
+ bonne critique comme présentant un autre caractère que les
+ généalogies habituellement conservées dans les souvenirs des
+211 peuples sémitiques, les généalogies arabes par exemple, qui
+ s'attachent à établir la filiation directe au moyen de ses
+ personnages les plus saillants, en omettant bien des degrés
+ intermédiaires.
+
+ C'est pour ces raisons décisives qu'il n'y a pas en réalité de
+ chronologie biblique, partant point de contradiction entre cette
+ chronologie et les découvertes de la science. Quelque haute que
+ soit la date à laquelle les recherches sur l'homme fossile devront
+ un jour faire remonter l'existence de l'espèce humaine,--aussi bien
+ que les monuments égyptiens, impossibles à resserrer dès à présent
+ dans le chiffre de quatre mille ans, autrefois généralement
+ accepté--le récit des Livres Saints n'en sera ni ébranlé ni
+ contredit, puisqu'il n'assigne pas d'époque positive à la création
+ de l'homme. La seule chose que la Bible dise d'une manière
+ formelle, c'est que l'homme est comparativement récent sur la
+ terre, et ceci, les découvertes de la science, au lieu de le
+ démentir, le confirment de la manière la plus éclatantes. Quelle
+ que soit la durée du temps qui s'est écoulé depuis la formation des
+ couches pliocènes jusqu'à nos jours, cette durée est bien courte à
+ côté des immenses périodes qui la précèdent dans la formation de
+ l'écorce terrestre. L'échelle des dépôts géologiques ne compte en
+ effet, depuis lors, que _trois_ groupes de terrains, tandis qu'elle
+ nous montre antérieurement _trente_ grands groupes de terrains
+ fossilifères, dont chacun a demandé des milliers de siècles pour se
+ former, et cela sans compter les roches primitives ignées, qui se
+ sont constituées auparavant et ont servi de base aux terrains de
+ sédiment.
+
+ Mais, si nous reconnaissons que la foi n'apporte aucune entrave à
+ la plus grande liberté des spéculations scientifiques sur
+ l'antiquité de l'homme, ajoutons que la science, tout en
+ grandissant de beaucoup cette antiquité, n'est pas encore en
+ mesure, dans l'état actuel, de l'évaluer par des chiffres. Nous ne
+ possédons aucun chronomètre pour déterminer, même
+ approximativement, la durée des siècles et des milliers d'années
+ qui se sont écoulés depuis les premiers hommes dont on retrouve les
+ vestiges dans les couches tertiaires. Nous sommes, en effet, en
+ présence de phénomènes d'affaissement et de soulèvement dont rien
+ ne peut nous laisser même soupçonner le plus ou moins de lenteur;
+ car on connaît des phénomènes du même genre qui se sont accomplis
+ tout à fait brusquement, et d'autres qui se produisent d'une
+ manière si graduelle et si insensible, que le changement n'est pas
+ d'un mètre en plusieurs siècles. Quant aux dépôts de sédiment, leur
+212 formation a pu être également précipitée ou ralentie par les causes
+ les plus diverses, sans que nous puissions les apprécier. Rien,
+ même dans l'état actuel du monde, n'est plus variable de sa nature,
+ par une multitude d'influences extérieures, que la rapidité plus ou
+ moins grande des alluvions fluviales, telles que sont les dépôts de
+ l'époque quaternaire. Et, de plus, les faits de cette époque ou des
+ temps antérieurs ne sauraient être mesurés à la même échelle que
+ ceux de la période actuelle, car leurs causes avaient alors des
+ proportions qu'elles n'ont plus. Aussi, les calculs chiffrés
+ d'après un progrès d'alluvion supposé toujours égal et régulier, ou
+ d'après d'autres données aussi incertaines, que des savants à
+ l'imagination trop vive ont tenté de faire pour établir le temps
+ écoulé entre l'enfouissement des plus anciens vestiges de l'homme
+ fossile et notre époque ne sont-ils en réalité que des hypothèses
+ sans base, des fantaisies capricieuses. La date de l'apparition de
+ l'espèce humaine, d'après la géologie, est encore dans l'inconnu,
+ et y demeurera probablement toujours.
+
+ _État misérable de l'humanité primitive._ Ici encore la
+ contradiction entre le récit mosaïque et les découvertes de
+ l'archéologie préhistorique nous est impossible à trouver. Les
+ écrivains qui ont prétendu l'établir étaient peu au courant des
+ croyances chrétiennes et n'ont oublié qu'une chose, le dogme de la
+ déchéance. Ils ont cru que l'état misérable de la vie des sauvages
+ de l'époque quaternaire démentait la vie heureuse et sans nuages du
+ 'Eden, l'état de perfection absolue, dans lequel le premier homme
+ était sorti des mains du Créateur. C'était ne pas tenir compte de
+ l'abîme que creuse, entre la vie édénique de nos premiers pères et
+ ces générations humaines, quelque antiques qu'elles soient, la
+ première désobéissance, la faute originelle, qui changea la
+ condition de l'homme, en le condamnant au travail pénible et à la
+ douleur.
+
+ Rien de plus instructif, au contraire, pour le chrétien qui le
+ regarde à la lueur de la tradition sacrée, que le spectacle fourni
+ par les découvertes de la géologie et de la paléontologie dans les
+ terrains tertiaires et quaternaires. La condamnation prononcée par
+ la colère divine est empreinte d'une manière saisissante dans la
+ vie si dure et si difficile que menaient alors les premières tribus
+ humaines éparses sur la surface de la terre, au milieu des
+ dernières convulsions de la nature et à côté des formidables
+ animaux contre lesquels il leur fallait à chaque instant défendre
+ leur existence. Il semble que le poids de cette condamnation
+213 pesât alors sur notre race plus lourdement qu'il n'a fait depuis.
+ Et lorsque la science nous montre, bientôt après les premiers
+ hommes qui vinrent dans nos contrées, des phénomènes sans exemple
+ depuis, tels que ceux de la première période glaciaire, on est
+ naturellement amené à se souvenir que la tradition antique de la
+ Perse, pleinement conforme aux données bibliques au sujet de la
+ déchéance de l'humanité par la faute de son premier auteur, range
+ au premier rang, parmi les châtiments qui suivirent cette faute, en
+ même temps que la mort et les maladies, l'apparition d'un froid
+ intense et permanent que l'homme pouvait à peine supporter, et qui
+ rendait une grande partie de la terre inhabitable[112]. Une tradition
+ semblable existe aussi dans un des chants de l'_Edda_ des
+ Scandinaves, la _Voluspa_.
+
+ [Note 112: _Vendidâd-Sadé_, chap. Ier.]
+
+ N'exagérons pas, du reste, les couleurs du tableau, comme on est
+ trop souvent porté à le faire. Si les données paléontologiques
+ révèlent de dures et misérables conditions d'existence, elles ne
+ montrent pas l'espèce humaine dans un état d'abjection. Bien au
+ contraire, l'homme des temps géologiques, et surtout celui de l'âge
+ quaternaire, parce que c'est celui que nous connaissons le mieux,
+ se montre en possession des facultés qui sont le privilège des fils
+ d'Adam. Il a de hautes aspirations, des instincts de beau qui
+ contrastent avec sa vie sauvage. Il croit à l'existence future.
+ C'est déjà l'être pensant et créateur; et l'abîme infranchissable
+ que l'essence immatérielle de son âme établit entre lui et les
+ animaux qui s'en rapprochent le plus par leur organisation, est
+ déjà aussi large qu'il sera jamais. Vainement on a cherché dans les
+ couches de la terre l'homme pithécoïde, cette chimère caressée par
+ certains esprits qu'un orgueil bizarre et étrangement placé égare
+ au point de leur faire préférer admettre d'avoir eu un gorille ou
+ un maki pour ancêtre, plutôt que d'accepter le dogme de la faute
+ originelle. On ne l'a jamais trouvé et on ne le trouvera jamais.
+
+ Aussi bien, n'oublions pas que l'on n'a encore retrouvé les traces
+ que de tribus clair-semées, qui s'étaient lancées au milieu des
+ déserts, vivant du produit de leur chasse et de leur pêche, à une
+ énorme distance du berceau premier autour duquel devait se
+ concentrer encore le noyau principal des descendants du couple
+ originaire. Aussi, de ce que ces premiers coureurs aventureux des
+ solitudes du vaste monde--_wide, wide world_, comme disent nos
+214 voisins d'outre-Manche--ne pratiquaient pas l'agriculture et
+ n'avaient pas avec eux d'animaux domestiques, on ne peut pas en
+ conclure d'une manière absolue qu'un certain degré rudimentaire de
+ vie agricole et pastorale n'existait pas déjà dans le groupe plus
+ compacte et naturellement plus avancé qui n'avait pas quitté ses
+ primitives demeures. Donc, pas de démenti formel du récit de la
+ Bible, qui montre Qaïn et Habel, l'un agriculteur et l'autre
+ pasteur, dans le voisinage du 'Eden, dès la seconde génération de
+ l'humanité. Prétendre que ce démenti résulte des faits constatés
+ dans l'Europe occidentale et en Amérique, serait commettre la même
+ erreur que l'individu qui voudrait confondre la vie des coureurs
+ des bois du Canada avec celle des agriculteurs qui entourent Québec
+ et Montréal.
+
+ Hors ce point, la vie des hommes dont les terrains quaternaires ont
+ conservé les vestiges n'est-elle pas, même dans ses détails, celle
+ que le récit de la Bible attribue aux premières générations
+ humaines après la sortie du paradis terrestre? Ils n'avaient pour
+ couvrir leur nudité contre les intempéries des saisons que les
+ peaux des animaux qu'ils parvenaient à tuer; c'est ce que la
+ _Genèse_ dit formellement d'Adam et de 'Havah. Ils n'avaient pour
+ armes et pour instruments que des pierres grossièrement taillées;
+ la Bible place celui qui, le premier, forgea les métaux, six
+ générations après Adam, et l'on sait combien de siècles
+ représentent dans le récit biblique ces générations
+ antédiluviennes. Les faits colligés par l'archéologie préhistorique
+ prouvent que le progrès de la civilisation matérielle est l'oeuvre
+ propre de l'homme et le résultat d'inventions successives; notre
+ tradition sacrée ne fait pas des arts de la civilisation, comme les
+ cosmogonies du paganisme, un enseignement du ciel révélé à
+ l'humanité par une voie surnaturelle; elle les présente comme des
+ inventions purement humaines dont elle nomme les auteurs, et elle
+ montre à nos regards le progrès graduel de notre espèce comme
+ l'oeuvre des mains libres de l'homme, qui accomplissent, le plus
+ souvent sans en avoir eux-mêmes conscience, le plan de la
+ Providence divine.
+
+ Mais quand la Bible décrit en termes si formels la vie des
+ premières générations humaines comme celle de purs sauvages, d'où
+ vient donc la répugnance qu'ont aujourd'hui tant de catholiques à
+ admettre cette notion? D'où vient le préjugé si généralement
+ répandu qu'elle est contraire à la religion et à l'Écriture? C'est
+ qu'il a plu, dans les premières années de ce siècle, à un homme
+ d'un immense talent, dont les doctrines exercent une influence
+215 profonde, et à mon avis déplorable, sur une grande partie des
+ générations catholiques depuis cinquante ans, à Joseph de Maistre,
+ de déclarer la chose impossible et l'idée impie. Pour la trop
+ nombreuse école qu'il a enfantée, s'écarter des théories de cet
+ hiérophante, c'est nier la religion elle-même. Je n'appartiens
+ point à cette école, et je m'en fais gloire; aussi, pour moi, les
+ dires de l'auteur des _Soirées de Saint-Pétersbourg_ ne sont rien
+ moins que parole d'Évangile. Appuyé sur les faits constatés par la
+ science, je tiens ses rêveries sur la civilisation des premières
+ générations humaines, au lendemain du jour où l'homme fut chassé du
+ 'Eden, pour radicalement fausses au point de vue historique, et,
+ recourant à la Bible, je les trouve en contradiction formelle avec
+ son témoignage.
+
+ Non, la _loi du progrès continu_, qui ressort si lumineuse des
+ recherches de la paléontologie humaine et de l'archéologie
+ préhistorique, n'a rien de contraire aux croyances chrétiennes. Il
+ me semble même, comme je l'ai déjà dit plus haut, qu'il n'est pas
+ de doctrine historique qui s'harmonise mieux avec ces croyances, et
+ que la contester est méconnaître la beauté du plan providentiel
+ d'après lequel se sont déroulées les annales de l'humanité.
+
+ Dieu, qui créa l'homme libre et responsable, a voulu qu'il fit
+ lui-même ses destinées, réglées à l'avance par cette prescience
+ divine qui sait se concilier avec notre libre arbitre. Dans l'état
+ de déchéance où l'avait placé la faute de ses premiers auteurs,
+ c'est par ces propres efforts qu'il a dû se relever graduellement
+ jusqu'à arriver à être digne, aux temps prédestinés, de recevoir
+ son Rédempteur. Ce progrès de l'humanité préparant le terrain pour
+ la prédication de la bonne nouvelle, tout le monde est obligé de le
+ reconnaître quand la brillante culture de la Grèce et de Rome
+ succède aux civilisations immobiles et inférieures de l'Asie. Mais
+ dès lors comment se refuser à l'admettre aussi pour les temps qui
+ ont précédé la naissance de ces civilisations? Et dès que l'échelle
+ ascendante est constatée, il faut bien convenir que le point de
+ départ, le terme inférieur en a été la condition du sauvage,
+ conséquence de la faute originelle et de la condamnation.
+
+ Combien Ozanam est plus dans le vrai que Joseph de Maistre
+ lorsqu'il revendique la doctrine du progrès continu comme une
+ doctrine essentiellement chrétienne et la proclame hautement! «La
+ pensée du progrès, dit-il, n'est pas une pensée païenne. Au
+ contraire, l'antiquité païenne se croyait sous une loi de décadence
+ irréparable. Le livre sacré des Indiens déclare qu'au premier âge
+216 «la justice se maintient ferme sur ses quatre pieds; la vérité
+ règne, et les mortels ne doivent à l'iniquité aucun des biens dont
+ ils jouissent. Mais dans les âges suivants la justice perd
+ successivement un pied, et les biens légitimes diminuent en même
+ temps d'un quart.» Hésiode berçait les Grecs au récit des quatre
+ âges, dont le dernier avait vu fuir la pudeur et la justice, «ne
+ laissant aux mortels que les chagrins dévorants et les maux
+ «irrémédiables.» Les Romains, les plus sensés des hommes, mettaient
+ l'idéal de toute sagesse dans les ancêtres; et les sénateurs du
+ siècle de Tibère, assis aux pieds des images de leurs aïeuls, se
+ résignaient à leur déchéance, en répétant avec Horace:
+
+ Aetas parentum, pejor avis, tulit
+ Nos nequiores, mox daturos
+ Progeniem vitiosiorem.
+
+ «C'est avec l'Évangile qu'on voit commencer la doctrine du progrès.
+ L'Évangile n'enseigne pas seulement la perfectibilité humaine; il
+ en fait une loi: «Soyez parfaits, _estote perfecti_;» et cette
+ parole condamne l'homme à un progrès sans fin, puisqu'elle en met
+ le terme dans l'infini.»
+
+ _Le déluge_. C'est ici le seul point où la difficulté soit grave,
+ nous devons l'avouer. Il n'y a pas contradiction radicale et à tout
+ jamais insoluble entre le récit de la Bible et les faits résultant
+ des recherches de la géologie; mais il y a un problème dont la clef
+ n'est pas encore trouvée et sur lequel on ne peut proposer que des
+ hypothèses, celui de la place qu'on doit assigner au déluge
+ mosaïque parmi les phénomènes dont notre globe fut témoin pendant
+ la période quaternaire.
+
+ Il est aujourd'hui prouvé, d'une manière qui rend la discussion
+ même impossible, qu'aucun des trois ordres de dépôts principaux
+ constituant le terrain quaternaire n'est dû, comme une observation
+ superficielle l'avait fait penser d'abord, à un cataclysme
+ universel, tel qu'aurait été le déluge si l'on prenait au pied de
+ la lettre les expressions de la Bible. Ces différents dépôts sont
+ le résultat de phénomènes diluviens partiels et locaux, que les
+ mêmes conditions de climat ont fait se reproduire successivement
+ dans toutes les parties de la terre, mais qui n'en ont pas affecté
+ toute la surface, et dont l'action ne s'est nulle part fait sentir
+ à plus de trois cents mètres au-dessus du niveau actuel de la mer.
+ Il est vrai qu'avec l'interprétation généralement acceptée
+ aujourd'hui et formellement reconnue comme admissible par l'Église,
+217 qui entend l'universalité du déluge par rapport aux hommes et aux
+ régions qu'ils habitaient, non par rapport à la surface totale du
+ globe, une constatation pareille de la science ne soulèverait pas
+ d'insurmontables difficultés pour l'exégèse, puisqu'un des déluges
+ partiels qui furent si multipliés pendant la période quaternaire,
+ suffirait à remplir les conditions du cataclysme qui châtia les
+ iniquités de l'espèce humaine.
+
+ Mais voici où s'élève le difficile problème.
+
+ D'un côté nous avons le récit de la Bible, appuyé sur une tradition
+ universelle dans les plus nobles races de l'humanité, qui proclame
+ le grand fait du déluge. De l'autre, les découvertes de la géologie
+ montrent l'homme déjà répandu sur presque toute la surface de la
+ terre, dès l'âge des grands carnassiers et des grands pachydermes
+ d'espèces éteintes, depuis lequel on ne trouve pas de traces d'un
+ cataclysme universel, comme il l'eût fallu pour détruire partout
+ ces hommes. Aucune interruption violente ne se marque, d'ailleurs,
+ depuis cette époque dans le cours du progrès de l'humanité, dont on
+ voit l'industrie se perfectionner graduellement, par une marche
+ continue, de même que les espèces animales d'alors, qui ne vivent
+ plus aujourd'hui, disparaissent graduellement, sans brusque
+ secousse. Et l'anthropologie vient encore confirmer ce point de
+ vue, en montrant, comme nous l'avons déjà dit, dans la population
+ actuelle de l'Europe des descendants des races quaternaires,
+ qu'aucun cataclysme ne sépare donc de nous.
+
+ Il n'y a pas moyen de nier ni l'un ni l'autre des termes du
+ problème. Force est donc d'en chercher la conciliation. Mais ici,
+ nous le répétons, la solution définitive n'est pas encore trouvée;
+ on ne peut que proposer des hypothèses. Trois paraissent possibles.
+ Nous allons les exposer fidèlement sans prononcer entre elles, et
+ en nous gardant bien de leur donner un caractère de certitude
+ qu'elles ne sauraient avoir.
+
+ La première consisterait à reculer la date probable du déluge et à
+ le regarder comme antérieur à l'époque quaternaire. L'absence de
+ chronologie précise dans la Bible pour les temps de la création du
+ monde à Abraham la rendrait possible. Cette hypothèse s'appuierait
+ sur les vestiges d'existence de l'homme que plusieurs savants
+ pensent avoir constatés dans la couche supérieure et même dans les
+ couches moyennes des terrains tertiaires, mais qui, déjà probables,
+ demandent cependant encore une plus ample confirmation. Si l'homme
+ s'est déjà montré dans nos contrées vers le milieu de la période
+218 géologique tertiaire, une interruption brusque, absolue et
+ prolongée, sépare cette première humanité de celle de la période
+ quaternaire, au moins dans nos pays. On pourrait alors assimiler au
+ déluge mosaïque l'immense invasion des eaux sur une grande partie
+ de l'Europe et de l'Asie, qui mit fin à la période tertiaire en
+ produisant ce que les géologues ont appelé le _phénomène erratique
+ du nord_, alors que les glaces flottantes de la mer apportèrent sur
+ toutes les parties de l'Angleterre, sur les plaines de l'Allemagne
+ et de la Russie, des blocs énormes de rochers arrachés aux régions
+ du pôle.
+
+ La seconde hypothèse est celle qu'a soutenue M. l'abbé Lambert[113].
+ Elle consisterait à regarder l'universalité du déluge, par rapport
+ à l'humanité répandue sur la surface de la terre, comme composée
+ d'actes successifs, et à y englober tous les phénomènes diluviens
+ partiels de la période quaternaire.
+
+ [Note 113: _Le Déluge mosaïque, l'histoire et la géologie_. Paris,
+ 1868.]
+
+ Enfin la dernière, limitant l'universalité du déluge en ce qui
+ concerne l'humanité comme en ce qui concerne l'étendue de la
+ surface terrestre, regarderait ce grand fait, qui a laissé de si
+ vivants souvenirs dans la mémoire des hommes, comme ayant frappé
+ seulement le noyau principal de l'humanité, demeuré près de son
+ berceau premier, sans atteindre les peuplades qui s'étaient déjà
+ répandues bien loin dans les espaces presque déserts, comme ayant
+ frappé les races que la Bible groupe dans la descendance de Scheth,
+ sans atteindre celles qu'elle rattache à la famille de Qaïn. Elle
+ expliquerait ainsi l'absence absolue de toute tradition du déluge
+ chez la race noire, ce fait que la tradition en commun n'est même
+ sûrement un vieux souvenir ethnique que chez les différents rameaux
+ de la race blanche, et que chez la race jaune et la rouge on peut
+ voir en elle le fruit d'une importation relativement récente. Dans
+ le livre suivant, en étudiant le tableau généalogique que donne la
+ Genèse des peuples descendus des trois fils de Noa'h, nous
+ constaterons qu'il ne comprend absolument que des nations de cette
+ race blanche ou caucasique, qui constitue la véritable humanité
+ supérieure. Aucun peuple d'un autre type n'y a sa place, et en
+ particulier les nègres, qui pourtant ne pouvaient être inconnus aux
+ écrivains sacrés, sont exclus de cet arbre généalogique de la
+ famille noachide. Sans doute le rédacteur inspiré du livre de la
+ Genèse ne pouvait parler aux hommes de leur temps que des nations
+219 dont ils avaient connaissance, et cette raison expliquerait
+ parfaitement le silence du livre sacré sur les Chinois et la race
+ jaune en général ou sur la race rouge américaine. Mais il est
+ impossible d'admettre que ce soit par ignorance ou par omission que
+ l'écrivain n'a pas fait figurer les noirs dans son tableau de la
+ descendance de Noa'h. C'est volontairement, systématiquement, avec
+ une intention formelle qu'il a agi ainsi; et il n'est possible de
+ deviner de sa part une autre raison d'un tel silence que celle
+ qu'il les regardait comme étrangers à la souche du patriarche sauvé
+ du déluge. Au moins en ce qui concerne les nègres, le rédacteur de
+ la Genèse admettait donc l'existence, soit de Préadamites, soit de
+ Qaïnites préservés jusqu'à son temps, c'est-à-dire de fractions de
+ l'humanité sur lesquelles n'avait pas porté le cataclysme.
+
+ Il me paraît bien difficile de se soustraire à ce fait, d'échapper
+ aux conséquences de ce raisonnement. Aussi, sans prétendre encore
+ l'imposer au lecteur, la présenter comme une vérité scientifique
+ dès à présent démontrée, j'ai déjà fait voir plus haut, à plusieurs
+ reprises, ma tendance personnelle pour la théorie qui limiterait
+ les effets du déluge à une partie déterminée de l'humanité, tout en
+ reconnaissant l'incontestable caractère historique de ce fait. Il
+ est certain, nous l'avons déjà dit, que les récits de la Bible
+ débutent par des faits généraux à toute l'espèce humaine, pour se
+ réduire ensuite aux annales d'une race plus particulièrement
+ choisie par les desseins de la Providence. L'opinion à laquelle
+ nous inclinons, tendrait à faire commencer ce caractère restreint
+ du récit plus tôt qu'on ne le fait généralement. Quelque hardie
+ qu'elle puisse paraître encore, par suite de son désaccord avec les
+ interprétations jusqu'ici les plus généralement reçues, des
+ autorités théologiques considérables, sans aller jusqu'à l'adopter,
+ ont reconnu qu'elle n'avait rien de contraire à l'orthodoxie et
+ qu'on pouvait la soutenir sans s'écarter des renseignements de
+ l'Église dans ce qu'ils ont d'essentiel et de nécessaire[114].
+
+ [Note 114: Voy. ce qu'en a dit le R. P. Bellynek, dans les _Études
+ religieuses_ de la Compagnie de Jésus, avril 1868.]
+
+ Cette hypothèse sourit aux anthropologistes respectueux du livre
+ sacré, car elle laisse plus de latitude pour expliquer les
+ changements profonds qui se sont produits dans certaines races, en
+ reculant la séparation de ces races d'avec le tronc principal de la
+ descendance d'Adam, et en la plaçant dans une période où les
+ influences de climat et de milieu étaient forcément bien plus
+220 puissantes dans leur action qu'aujourd'hui, puisque les phénomènes
+ terrestres et atmosphériques avaient une plus grande intensité.
+ Elle n'est pas en contradiction formelle avec le sens que les
+ habitudes du langage poétique de la Bible permettent d'attribuer
+ aux expressions du récit du Déluge; car on a rassemblé bien des
+ passages où les Livres Saints emploient les mots «tous les hommes,
+ toute la terre,» sans qu'il soit possible de les prendre au pied de
+ la lettre. Un examen attentif des premiers chapitres de la Genèse,
+ dans lequel on pèse tous les mots avec soin, permet même de relever
+ des indices, à mes yeux tout à fait formels, d'après lesquels on
+ peut soutenir avec vraisemblance que l'auteur inspiré n'a pas voulu
+ peindre le cataclysme comme absolument universel, mais qu'il
+ admettait, au contraire, que certaines fractions de l'humanité
+ auraient été préservées.
+
+ J'ai déjà, dans ce qui précède, relevé quelques-uns de ces traits,
+ et je n'y reviendrai pas. Mais il importe aussi de signaler à ce
+ sujet un point de vue général, sur lequel M. Schoebel[115] a eu le
+ mérite d'appeler le premier l'attention. L'auteur de la Genèse, en
+ parlant des hommes qui furent engloutis par le Déluge, les désigne
+ toujours par l'expression _haadam_, «l'humanité adamique.» Ceci
+ semble indiquer qu'il parle d'une seule et même famille, non encore
+ divisée en peuples différents, _goîm_. Et cependant, d'après son
+ système même, cette division existait déjà dans la race humaine.
+ Avant de parler du Déluge, il montre la descendance de Qaïn vivant
+ et se propageant séparément de la race de Scheth, tant par l'espace
+ que par la religion et les moeurs. Elle n'était donc plus dans
+ l'unité adamique, de même qu'elle était, sortie du sol
+ primitivement habité et adamique, _adamah_[116]; elle était donc
+ vraiment un peuple différent du peuple de Scheth. Comment, s'il
+ considérait ce peuple distinct comme ayant été compris dans le
+ châtiment du Déluge, l'auteur ne l'aurait-il pas dit? Comment, du
+ moins, ne l'aurait-il pas fait entendre de quelque manière? Au
+ contraire, il nous montre, comme le crime qui attira le déluge sur
+ les hommes, la corruption irrémédiable dans laquelle étaient tombés
+ ceux qui connaissaient Yahveh, qui invoquaient son nom[117], plus
+ coupables que les autres puisqu'ils n'ignoraient pas la vérité
+ qu'ils méprisaient, qu'ils enfreignaient, puisqu'en se laissant
+ entraîner aux passions de la chair ils se soustrayaient
+221 volontairement à l'action de l'esprit de Dieu[118]. Les Qaïnites,
+ eux, d'après le livre saint, ne connaissaient pas Yahveh, puisque
+ Qaïn _était sorti de la présence de Yahveh_[119], en même temps que
+ du territoire de la _adamah_.
+
+ [Note 115: _De l'universalité du Déluge_, Paris, 1868.]
+
+ [Note 116: _Genes._, IV, 14.]
+
+ [Note 117: _Genes._, IV, 26.]
+
+ [Note 118: _Genes._, VI, 3.]
+
+ [Note 119: _Genes._, IV, 16.]
+
+ Au reste, la question de savoir si, d'après la Bible même, quelques
+ personnages n'auraient pas échappé au Déluge, bien que ne se
+ trouvant pas dans l'arche avec Noa'h, a été déjà discutée
+ anciennement parmi les Juifs et parmi les Chrétiens, et l'Église ne
+ l'a jamais tranchée dogmatiquement d'une manière formelle. D'après
+ le texte des Septante, Methouschela'h aurait encore vécu quatorze
+ ans après le Déluge, tandis que le texte hébreu le fait mourir
+ l'année même de cet événement. La donnée du texte grec a été suivie
+ par beaucoup de docteurs israélites. Un certain nombre d'écrivains
+ chrétiens des premiers siècles l'ont adoptée, entre autres les
+ chronographes, tels qu'Eusèbe. Saint Jérôme, dans ses _Questions
+ hébraïques sur la Genèse_, nous apprend que de son temps cette
+ difficulté célèbre était l'objet de nombreuses controverses.
+222
+
+
+
+ LIVRE II
+
+ LES RACES ET LES LANGUES
+
+225
+ [Illustration 248:]
+
+
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ LES RACES HUMAINES[120].
+
+
+ [Note 120: SOURCES PRINCIPALES DE CE CHAPITRE.--Les mémoires des
+ Sociétés Ethnologiques de Paris et de New-York.--Les Bulletins
+ des Sociétés Anthropologiques de Paris et de Berlin.--Camper,
+ _Dissertation sur les variétés naturelles qui caractérisent la
+ physionomie des hommes_, traduction française, Paris, 1791.--Ch.
+ V. de Bonstetten, _L'homme du Midi et l'homme du Nord_, Genève,
+ 1824.--Edwards, _Des caractères physiologiques des races
+ humaines_, Paris, 1829.--Foissac, _De l'influence des climats sur
+ l'homme_, Paris, 1837.--J.-C. Prichard, _Histoire naturelle de
+ l'homme_, traduction française, Paris, 1843.--D'Omalius d'Halloy,
+ _Des races humaines_, Paris, 1845.--Rob. Knox, _The races of
+ men_, Londres, 1850.--R.-G. Latham, _The natural history of the
+ varieties of man_, Londres, 1850.--Ch. Pickering, _The races of
+ man and their geographical distribution_, Londres,
+ 1851.--Hollard, _De l'homme et des races humaines_, Paris,
+ 1853.--Nott et Gliddon, _Types of mankind_, Boston, 1854.--A. de
+ Gobineau, _Essai sur l'inégalité des races humaines_, Paris,
+ 1855.--Hotz, _The moral and intellectual diversity of races_,
+ Philadelphie, 1856.--A. Maury, _La terre et l'homme_, 3e édition,
+ Paris, 1869.--A. de Quatrefages et E. Hamy, _Crania ethnica_, en
+ cours de publication.--A. de Quatrefages, _Rapport sur les
+ progrès de l'anthropologie_, Paris, 1868, _L'espèce humaine_, 2e
+ édition, Paris, 1877.]
+
+
+ § 1.--L'UNITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE ET SES VARIATIONS.
+
+ La tradition sacrée nous enseigne que l'humanité tout entière, dans
+ ses races les plus diverses, descend d'un seul couple primordial. A
+ la parole divine seule il appartenait de prononcer d'une manière
+ affirmative et précise sur cette question capitale au point de vue
+ religieux, comme au point de vue philosophique, car elle intéresse
+ le dogme fondamental du christianisme, celui de la rédemption. La
+ science humaine ne saurait en pareille matière avoir des
+ affirmations aussi absolues, qui échappent à ses recherches. Elle
+ ne peut remonter que par induction au couple primordial; le
+226 résultat qu'il est donné à ses investigations d'atteindre est la
+ démonstration de ce fait que toutes les variétés de races d'hommes
+ appartiennent à une espèce unique, ce qui suppose presque
+ nécessairement le couple unique des premiers auteurs.
+
+ Il existe aujourd'hui deux écoles de naturalistes adonnés à l'étude
+ de l'homme, envisagé au point de vue de son organisation physique;
+ l'une admet, conformément à la tradition sacrée, l'unité de
+ l'espèce humaine; l'autre suppose plusieurs espèces d'hommes
+ apparues dans les lieux divers, mais ses adeptes n'ont jamais pu
+ s'accorder sur le nombre de ces espèces, qu'ils font varier de deux
+ à seize. C'est ce qu'on appelle les _monogénistes_ et les
+ _polygénistes_. Entre les deux doctrines, les faits de l'ordre
+ purement scientifique, ceux qui relèvent d'une manière exclusive de
+ la méthode de l'histoire naturelle, les observations de l'anatomie
+ et de la physiologie, ne permettent pas encore et ne permettront
+ peut être jamais de trancher d'une manière définitive. Il s'agit,
+ en effet, d'un problème que la nature particulière de l'homme rend
+ nécessairement complexe comme elle-même. Les considérations
+ philosophiques et même religieuses ne sauraient en être tenues à
+ l'écart. Elles doivent forcément y intervenir, et l'on n'a pas le
+ droit de les tenir en dehors. Elles exercent une influence décisive
+ sur la manière d'envisager les faits et sur les conclusions qu'on
+ en tire. Il n'est pas un monogéniste ou un polygéniste sur les
+ théories duquel elles n'aient eu une action, qu'elles n'aient
+ contribué puissamment à déterminer en faveur de l'un et de l'autre
+ système.
+
+ Nous n'éprouvons aucun embarras à l'avouer, c'est principalement
+ cet ordre de considérations qui fait de nous un partisan résolu, de
+ la doctrine de l'unité de l'espèce humaine. Il est dans le monde
+ toute une série de problèmes que nul ne pourrait prétendre
+ supprimer et qui pourtant sont insolubles pour la science pure. La
+ nécessité d'une croyance philosophique et religieuse s'impose à
+227 chaque homme, et c'est toujours une croyance de ce genre qui le
+ dirige et l'inspire dans ses travaux, fût-elle le scepticisme ou
+ même le nihilisme le plus absolu. C'est en vain qu'une école
+ s'intitule aujourd'hui positiviste, elle n'est pas plus positive
+ que les autres, en ceci que, malgré sa prétention, elle ne se borne
+ pas plus qu'une autre à recueillir des faits formellement
+ constatés. Il lui faut les grouper, les interpréter, et elle ne
+ peut le faire, elle non plus, qu'en prenant pour point de départ
+ une pétition de principe, un axiome doctrinal, une théorie
+ philosophique. Elle affirme supprimer la métaphysique, et en
+ réalité elle ne fait pas autre chose qu'avoir sa métaphysique à
+ elle propre.
+
+ Pour nous restreindre ici, sans nous laisser entraîner dans des
+ considérations plus générales, à ce qui est de l'unité ou de la
+ pluralité de l'espèce humaine, du monogénisme ou du polygénisme, ce
+ seront toujours les raisons et les arguments de l'ordre
+ philosophique qui primeront ce débat et qui décideront les esprits
+ à opter pour l'un et l'autre système, également soutenables au
+ point de vue de la science positive. L'histoire naturelle,
+ l'anatomie et la physiologie ne le tranchent pas, non plus que la
+ linguistique ou l'ethnographie. Ce n'est pas réduire le rôle de ces
+ sciences, c'est le définir exactement, que de dire qu'elles ont
+ pour objet et pour mission de bien établir, sur des bases solides,
+ les éléments du problème, mais non sa solution. Tout ce que la
+ critique la plus rigoureuse a le droit d'exiger de celui qui
+ affirme sa croyance à l'unité de l'espèce humaine, est qu'il la
+ justifie comme n'étant en rien démentie par les faits que la
+ science constate à l'aide de l'observation et de l'expérience; que
+ même sa doctrine, ou si l'on veut son hypothèse fondamentale, est
+ celle qui explique le mieux l'ensemble de ces faits, en fournit la
+ coordination la plus satisfaisante.
+
+ Les preuves qui permettent de défendre au nom de la science pure la
+ thèse de l'unité de notre espèce ont été récemment groupées une
+ fois de plus en faisceau par M. de Quatrefages, le plus éminent des
+ anthropologistes français, et présentées à certains points de vue
+ d'une manière plus saisissante qu'on n'avait fait jusqu'alors, en
+ profitant des derniers progrès des connaissances. C'est là que nous
+ puiserons les éléments d'un rapide résumé d'une telle
+ démonstration, qui sans doute appartient au domaine de la
+ physiologie, mais qui ne saurait être laissée de côté par
+ l'histoire, sur les jugements et la méthode d'appréciation de
+ laquelle la question de savoir si tous les hommes sont frères, ou
+ si des différences d'espèces créent entre eux des barrières
+228 infranchissables, ne saurait manquer d'avoir une grande influence.
+ L'origine de l'homme, d'ailleurs, est nécessairement le premier
+ chapitre de son histoire. Et c'est là notre justification pour
+ avoir placé, en tête d'une esquisse des annales des plus anciennes
+ civilisations de l'humanité historique, ce livre et le précédent.
+
+ [Illustration 251: Crânes des quatre races fondamentales de
+ l'humanité, vus de profil[1].]
+
+ [Note 1: D'après l'_Histoire naturelle de l'homme_, de Prichard.
+ Le n° 1 est le crâne d'un Européen; le n° 2 celui d'un Mongol; le
+ n° 3 celui d'un nègre du Congo; et le n° 4 enfin, le crâne d'un
+ ancien Péruvien, tiré des sépultures de l'époque des Incas.]
+
+ L'homme, considéré au point de vue du naturaliste, est le siège de
+ phénomènes communs à tous les êtres doués de vie et d'organisation.
+ Lors donc qu'il présente un problème dont il ne peut par lui-même
+ donner la solution, la marche à suivre est d'interroger sur ce
+ point les animaux, les végétaux eux-mêmes, et de conclure d'eux à
+ lui. C'est par cette voie qu'on arrive à justifier scientifiquement
+ l'unité de l'espèce humaine.
+
+ Mais d'abord il faut bien définir ce que c'est qu'une _espèce_:
+229 «L'espèce est l'ensemble des individus, plus ou moins semblables
+ entre eux, qui sont descendus, ou qui peuvent être regardés comme
+ descendus d'une paire primitive unique par une succession
+ ininterrompue de familles.» Les individus qui s'écartent du type
+ général d'une manière prononcée sont des _variétés_. La race est
+ une variété qui se transmet par génération.
+
+ [Illustration 252: Crânes des quatre races fondamentales de
+ l'humanité, vus par en haut[1].]
+
+ [Note 1: Ces crânes sont les mêmes que ceux représentés de profil
+ à la p. 228.]
+
+ Les caractères propres à chacune des races humaines ne doivent pas
+ être considérés comme des caractères d'espèces, car les variations
+ qu'on observe dans une même espèce chez les animaux, surtout les
+ animaux domestiques, et qui vont jusqu'à affecter les parties les
+ plus essentielles du squelette, sont bien autrement considérables
+ que celles qui séparent le blanc du nègre, les deux types humains
+ les plus éloignés. D'ailleurs on ne peut pas établir de séparation
+ bien tranchée entre les races d'hommes, qui passent de l'une à
+230 l'autre par une infinité d'intermédiaires. Or, quand il s'agit
+ d'espèces animales, quelque rapprochées qu'elles soient, on arrive
+ à déterminer un ou plusieurs caractères, absents chez les unes,
+ présents chez les autres, et qui les différencient nettement. Il
+ n'en est pas ainsi des races. Les caractères s'entrecroisent pour
+ ainsi dire, si bien que, lorsqu'elles sont un peu nombreuses, on a
+ de la peine à dire quel est le trait qui les distingue réellement.
+
+ Si nous consultons les croisements, ils révèlent à leur tour des
+ différences fondamentales entre l'_espèce_ et la _race_. Le
+ croisement entre espèces est très rare dans la nature. Lorsqu'il
+ s'opère sous l'influence de l'homme, il est infécond dans l'immense
+ majorité des cas. Le croisement entre races est toujours fécond. Or
+ les unions entre les types les plus opposés de l'humanité
+ présentent constamment ce dernier caractère; il arrive même
+ quelquefois que la fécondité des races ainsi unies s'y augmente.
+
+ La race, avons-nous dit, est une variété que l'hérédité parvient à
+ propager. Les influences du milieu, c'est-à-dire l'action des
+ conditions d'existence au milieu desquelles se développe un animal,
+ est la principale des causes qui produisent dans une même espèce
+ les variétés, origines des races. Cette influence des milieux, due
+ au climat, à la nature du sol, au mode de vie, fut bien évidemment
+ celle qui détermina la naissance des différentes races de
+ l'humanité. Sans doute nous ne la voyons plus produire des effets
+ aussi puissants dans les émigrations européennes des siècles
+ modernes. Mais cela tient à la manière intelligente dont l'homme
+ civilisé se défend contre le milieu où il réside. Cette lutte, il
+ la soutient sans cesse, dans le lieu même qui fut le berceau de la
+ race à laquelle il appartient; émigrant, il agit de même avec plus
+ de soin encore. L'habitant des zones tempérées qui arrive en
+ Sibérie perfectionne ses moyens de chauffage; dans l'Inde ou au
+ Sénégal il s'efforce d'échapper à la chaleur, et il y réussit en
+ partie; partout il transporte avec lui des moeurs, des habitudes,
+ des pratiques qui font aussi partie du milieu et tendent à diminuer
+ l'influence du changement.
+
+ Toutefois l'homme a beau se défendre, il n'en subit pas moins dans
+ une certaine mesure l'action du climat et du sol nouveau, où il
+ fixe sa demeure. L'individu européen peut, quand il renonce à la
+ lutte, être rapidement transformé au point de devenir
+ méconnaissable pour ses compatriotes. La race anglaise qui, plus
+ qu'aucune autre, emporte avec elle tout ce qui peut la protéger
+231 contre les actions dont il s'agit, est attaquée dès la première
+ génération en Australie, où pourtant elle prospère
+ merveilleusement. Aux États-Unis, elle s'est assez transformée pour
+ pouvoir être considérée comme ayant donné naissance à une race
+ nouvelle.
+
+ [Illustration 254: Indien de la caste brâhmanique[1].]
+
+ [Note 1: D'après Prichard. Type de la race blanche dans sa
+ division aryo-asiatique. La tête de l'Apollon du Belvédère,
+ placée en tête de ce chapitre (p. 225), est un exemple du type
+ idéal des peuples aryo-européens.]
+
+ S'il en est ainsi de nos jours, pour l'homme pourvu de tous les
+ moyens de défense que fournit la civilisation la plus raffinée,
+ combien ces influences auxquelles il ne parvient jamais à se
+ soustraire entièrement, n'ont-elles pas dû avoir d'action sur les
+ familles primitives qui se sont répandues dans le monde encore à
+ l'état sauvage. Dans les conditions de cet âge de l'humanité,
+ l'influence du milieu a été forcément la même sur l'homme que sur
+ les animaux, et les changements qu'éprouvent toutes les espèces
+ animales transportées dans de nouveaux climats, ne sont pas
+232 moindres que les différences qui séparent entre elles les races
+ humaines. Un changement complet dans le mode de vie d'une
+ population, sous le même climat, suffit d'ailleurs à produire des
+ faits analogues à ceux qui se sont produits ainsi dans l'époque
+ primordiale de l'humanité et qui ont donné naissance à ses races.
+ On en a vu un exemple saisissant dans l'Irlande, à la suite des
+ guerres du XVIIe siècle. Des populations entières, refoulées dans
+ les contrées les plus sauvages de l'île et vouées pendant plusieurs
+ générations à la misère, à la faim, à l'ignorance, sont pour ainsi
+ dire revenues à l'état sauvage; et leurs caractères physiques,
+ profondément altérés, modifiés, en ont fait une race parfaitement
+ distincte de celle d'où elles sont sorties et que l'on retrouve
+ avec ses caractères primitifs dans les comtés voisins.
+
+ Rien, du reste, ne prouve d'une manière plus manifeste l'unité de
+ l'espèce humaine, sa descendance d'une même souche et la production
+ de la variété de ses races par des influences de milieu, que le
+ spectacle de la distribution géographique des différents rameaux de
+ l'humanité sur la surface du globe, et du rapport de leurs types
+ avec les conditions physiques et sociales dans lesquelles ils sont
+ placés.
+
+ «Toutes les traditions, a dit M. Maury, auquel nous nous plaisons à
+ emprunter ces pages si remarquables, toutes les traditions
+ concourent à placer la formation de la race blanche, c'est-à-dire
+ de la race la plus élevée dans l'échelle intellectuelle, celle qui
+ possède au plus haut degré la convenance, la proportion, le parfait
+ équilibre des forces et de l'organisation physique, dans la partie
+ septentrionale de l'ancien monde, située pour ainsi dire à égale
+ distance de ses deux extrémités. L'étude des migrations des
+ peuples, la comparaison des langues, les témoignages historiques,
+ s'accordent à faire rayonner la race blanche de la contrée située
+ au pied du Caucase, comprise entre la Méditerranée, la mer Rouge et
+ la mer des Indes, les steppes de l'Asie centrale et les montagnes
+ de l'Himalaya. Plus nous nous éloignons de ce berceau de notre
+ race, plus les caractères de ce beau type s'altèrent ou s'effacent.
+ C'est en Europe qu'il se conserve davantage. Toutefois on ne
+ retrouve déjà plus dans les traits des populations européennes
+ cette régularité parfaite, cette noble symétrie qui nous frappent
+ tant dans les figures des Orientaux, chez les habitants de
+ l'Arménie, de la Perse, ou chez les femmes de la Géorgie et de la
+ Circassie. Chez les Européens il y a, par contre, plus d'animation,
+233 plus de mobilité, plus d'expression; la beauté est, en un mot,
+ moins physique, mais plus morale.
+
+ [Illustration 256: Arabe Bédouin[1].]
+
+ [Note 1: D'après le _Tour du Monde_. Type de la race blanche dans
+ sa division sémitique ou syro-arabe.]
+
+ «Pénétrons en Afrique, et nous allons rencontrer un autre ordre
+ d'altérations. Déjà l'Arabe qui habite le voisinage de l'isthme de
+ Suez, et qui peuple à la fois l'un et l'autre littoral de la mer
+ Rouge et s'avance sur les bords de la Méditerranée, a les traits
+ moins intelligents et moins réguliers. Son front est plus fuyant,
+ et sa tête plus allongée; son visage n'a ni la beauté du coloris,
+ ni la fermeté des chairs du Persan ou de l'Arménien, ni la
+ fraîcheur de l'Européen; sa peau est jaunâtre et parfois bistrée.
+ Avance-t-on au midi, au delà du tropique du Cancer, la couleur
+234 prend une teinte encore plus sombre, en même temps que les cheveux
+ deviennent crépus, les lèvres épaisses. Telle est la physionomie
+ des Gallas de l'Abyssinie. Plus avant vers le sud, sur la côte
+ orientale de l'Afrique, ce type s'enlaidit encore. Alors apparaît
+ le Cafre à la chevelure laineuse, aux lèvres épaisses, et dont les
+ mâchoires sont déjà légèrement proéminentes. Enfin, à l'extrémité
+ même de l'Afrique, au point le plus éloigné de ce côté du monde où
+ l'espèce humaine puisse atteindre, ses caractères physiques et
+ moraux sont arrivés à leur point extrême de dégradation. Le
+ Hottentot nous présente le type le plus enlaidi et le moins
+ intelligent de l'humanité.
+
+ «Sur la côte d'Afrique opposée, à des distances encore plus
+ éloignées du berceau de la race blanche, la dégénérescence s'opère
+ par une progression plus rapide. Les races berbères du Sahara se
+ rattachent sans contredit à la souche blanche, mais déjà on
+ découvre dans leur type comme les avant-coureurs de l'altération
+ profonde qui s'opère dans le Soudan. La tête est allongée, la
+ bouche forme une saillie prononcée, les membres sont maigres et mal
+ proportionnés, la couleur de la peau se fonce. Le Fellatah du
+ Soudan est déjà un nègre, mais un nègre dont la figure respire
+ l'intelligence. Ce reste de noblesse dans les traits disparaît chez
+ le noir de la Sénégambie, et est remplacé par un peu plus de
+ laideur. Le nègre du Congo nous fournit enfin le type pur de sa
+ race: front déprimé et rejeté en arrière, mâchoire inférieure
+ proéminente, lèvres épaisses, nez camus, chevelure laineuse,
+ occiput développé, intelligence bornée et confinée presque tout
+ entière dans l'adresse manuelle. Enfin, aux extrémités de cette
+ côte occidentale d'Afrique, le Buschman ou Boschiman nous offre les
+ traits enlaidis, s'il est possible, du Hottentot.
+
+ «Cette dégénérescence graduelle du type humain qui vient d'être
+ constatée, pour ainsi dire en latitude, des bords de la mer
+ Caspienne au cap de Bonne-Espérance, on la retrouve non moins
+ prononcée lorsqu'on s'éloigne du même berceau, dans la direction de
+ l'est et du sud-est. Si nous pénétrons dans les steppes de l'Asie
+ Centrale, nous rencontrons le Mongol aux pommettes proéminentes,
+ aux yeux petits et bridés, relevés à leur angle externe, à la face
+ triangulaire, aux formes carrées et épaisses. Toute harmonie dans
+ les lignes a disparu. La race dravidienne, repoussée par les hommes
+ de race blanche de la majeure partie de l'Hindoustan, réfugiée dans
+ les montagnes de son ancienne patrie, la race malaie, qui en forme
+ comme l'avant-garde et qui de la presqu'île transgangétique s'est
+235 répandue dans les îles, depuis les Moluques jusqu'à Madagascar,
+ offrent des traits plus sauvages que les Mongols et une coloration
+ plus prononcée. Chez les plus barbares, la peau est presque noire,
+ et les membres laissent déjà percer cette maigreur et ces formes
+ grêles qui, en Afrique, annoncent le voisinage de la race noire.
+ L'Alfourou présente différentes teintes variant du brun clair au
+ brun foncé. Sa chevelure affecte une disposition par touffes
+ énormes, qui commence chez les populations malayennes les plus
+ abruties. Enfin, au delà de la race alfourou qui les repousse
+ devant elle, çà et là répandus, des îles Andaman aux Philippines, à
+ l'intérieur desquelles ils habitent, les Australiens et les
+ _Negritos_, dont la patrie s'avance jusque dans la terre de
+ Van-Diémen, nous offrent le dernier degré de la grossièreté et de
+ la laideur, de la stupidité et de l'abjection.
+
+ [Illustration 258: Chinois[1].]
+
+ [Note 1: D'après Prichard. Type de la race jaune.]
+
+ «Si, au lieu de descendre au sud-est, on s'avance au delà des
+ Mongols, dans la direction du nord et du nord-est, on observe une
+ altération d'un autre genre, mais moins profonde. Comme l'espace ne
+ s'offre pas aussi étendu à la migration des peuples, que notre
+236 espèce ne peut pas s'éloigner autant du point où elle atteint son
+ plus haut degré de développement, la dégénérescence n'a point eu un
+ champ si ouvert à ses progrès. Les races ougro-finnoises, qui
+ s'étendent sur tout le nord du globe, depuis la Laponie jusqu'au
+ pays des Esquimaux, rappellent encore la race mongole; mais leurs
+ yeux sont généralement moins obliques, leur peau ne prend plus une
+ teinte jaune aussi prononcée, leur chevelure est plus abondante,
+ leur front plus déprimé, leur figure respire moins d'intelligence.
+
+ «L'Amérique, en excluant la partie septentrionale habitée par la
+ race boréale, renferme une autre race dont le mode de distribution
+ ne correspond plus toutefois avec la loi que nous venons de
+ constater. Dans l'Amérique du Nord, l'homme se présente avec un
+ caractère d'énergie dans les traits tout particulier. Les lignes de
+ la figure sont arquées, le front est extraordinairement fuyant,
+ sans être pour cela déprimé à la façon de celui du nègre, la peau
+ est rouge, la barbe est nulle ou rare, l'oeil est très légèrement
+ relevé sur les bords, les pommettes sont proéminentes. Ce type
+ atteint son point culminant de beauté et d'intelligence dans les
+ régions équatoriales du Mexique et du Pérou. Au delà de ces
+ régions, à mesure qu'on descend vers le sud, la peau se fonce ou
+ plutôt se brunit, les traits s'enlaidissent, les lignes perdent de
+ leur courbure et de leur régularité, les membres de leur bonne
+ conformation. Tel est le caractère des Guaranis, des Rotocoudos,
+ des Aymaras. Lorsqu'on arrive à l'extrémité méridionale de
+ l'Amérique, on ne trouve plus que la plus difforme et la plus
+ misérable des populations, la plus abrutie et la plus stupide, les
+ Pécherais de la Terre de Feu.
+
+ «Cette distribution nouvelle et en apparence anomale des races du
+ Nouveau Monde, loin d'être une exception à la loi qui nous présente
+ le type humain d'autant plus parfait que les conditions
+ climatologiques sont plus favorables, ne fait, au contraire, que la
+ confirmer. L'Amérique a aussi sa contrée tempérée; cette contrée
+ est située plus au sud que celle de l'Europe, parce que ce
+ continent est plus froid; la chaîne de montagnes qui lui sert comme
+ d'arête, détermine une succession de plateaux élevés. C'est en
+ effet au Mexique et au Pérou c'est-à-dire dans des contrées
+ placées, à raison de leur altitude, dans des conditions plus
+ favorables à la vie, que la civilisation indigène américaine avait
+ atteint son plus haut degré de développement.
+
+ La diffusion de l'humanité dans toutes les parties du globe et sous
+237 tous les climats, dont nous venons d'esquisser le tableau, est
+ encore un des faits où la science de l'anthropologie, guidée par
+ l'analogie des observations les plus modernes sur la distribution
+ géographique des animaux, découvre la justification de l'unité de
+ notre espèce, en constatant qu'elle a dû se répandre partout en
+ partant d'un point unique et restreint, où elle avait fait sa
+ première apparition à la vie.
+
+ [Illustration 260: Nègre de la côte de Mozambique[1].]
+
+ [Note 1: D'après Prichard. Type de la race noire dans sa division
+ africaine.]
+
+ Les animaux, comme les plantes, ne sont pas distribués au hasard
+ sur le globe. L'observation nous apprend que chaque région a ses
+ espèces, ses genres, ses types particuliers. L'expérience démontre
+ que certaines espèces peuvent être transportées d'une région dans
+ une autre, y vivre et y prospérer. Mais il n'existe pas une seule
+ espèce qui soit naturellement cosmopolite. Aussi faut-il, pour les
+ animaux et les plantes, abandonner l'idée d'un centre de création
+ unique et accepter celle des centres de création multiples.
+
+ Ces centres de création multiples, les partisans des doctrines
+ polygénistes sont obligés de les admettre pour les hommes, du
+ moment qu'ils en distinguent plusieurs espèces. Mais là encore ils
+ viennent se heurter contre les lois que la science proclame comme
+ ayant présidé à la répartition des êtres organisés. En effet, pour
+238 étendue que les espèces, les genres n'en présentent pas moins des
+ faits de cantonnement analogues, car, comme l'a si bien dit M. de
+ Candolle, «les mêmes causes ont pesé sur les espèces et sur les
+ genres.» Plus l'organisation d'un végétal ou d'un animal devient
+ complète, plus son aire devient restreinte. Dans la série des
+ mammifères particulièrement, on peut suivre pas à pas le
+ rétrécissement de l'aire occupée à mesure qu'on s'élève dans
+ l'organisation. Quand nous en arrivons aux grands singes
+ anthropomorphes, qui sont les animaux les plus rapprochés de nous
+ au point de vue physique, nous constatons que presque chaque genre
+ est représenté par une unique espèce, que pas un de ces genres
+ n'est commun à l'Asie et à l'Afrique, pas un ne s'étend sur
+ l'ensemble de la partie du monde qu'il habite, enfin que tous sont
+ remarquablement cantonnés. Supposer donc que le genre humain se
+ subdivise en plusieurs espèces, issues d'origines distinctes,
+ admettre que ce type, le plus perfectionné de tous, même au point
+ de vue purement organique, a pris naissance dans tous les centres
+ de création, qu'il n'en a caractérisé aucun, ce serait faire de
+ l'homme une exception unique aux lois de la nature.
+
+ Ainsi l'observation directe et la science de la physiologie mettent
+ en état d'affirmer, suivant l'ingénieuse expression de M. de
+ Quatrefages, que «tout est _comme si_ l'ensemble des hommes avait
+ commencé par une paire primitive et unique.» Elles ne nous
+ apprennent rien sur l'existence de ce couple originaire. La parole
+ divine pouvait seule nous instruire à ce sujet.
+
+
+ § 2.--LE CANTONNEMENT PRIMITIF DE L'ESPÈCE HUMAINE ET SES
+ MIGRATIONS.
+
+ «Est-il possible, dit M. de Quatrefages, d'aller plus loin que nous
+ venons de le faire et de chercher à déterminer la position
+ géographique du centre d'apparition humain? Je ne saurais aborder
+ ce problème dans ses détails; je me bornerai à en préciser le sens
+ et à indiquer les solutions probables d'après les données de la
+ science actuelle.
+
+ «Remarquons d'abord que, lorsqu'il s'agit d'une espèce animale ou
+ végétale, de celles même dont l'aire est la plus circonscrite,
+ personne ne demande le point précis où elle a pu se montrer pour la
+ première fois. La détermination dont il s'agit a toujours quelque
+ chose de très vague et est forcément approximative. L'on ne saurait
+239 en demander davantage, quand il s'agit de l'espèce répandue
+ aujourd'hui partout. Dans ces limites, il est permis de former au
+ moins des conjectures ayant pour elles une certaine probabilité.
+
+ «La question se présente avec des caractères assez différents,
+ selon que l'on s'arrête aux temps présents ou que l'on tient compte
+ de l'ancienneté géologique de l'homme. Toutefois les faits ramènent
+ dans les mêmes régions et semblent indiquer deux extrêmes. La
+ vérité est peut-être entre eux deux.
+
+ [Illustration 262: Papou de la Nouvelle-Guinée[1].]
+
+ [Note 1: D'après Prichard. Type de la race noire dans sa division
+ pélagienne.]
+
+ «On sait qu'il existe en Asie une vaste région entourée au sud et
+ au sud-ouest par l'Himalaya, à l'ouest par le Bolor ou Belourtagh,
+ au nord-ouest par l'Ala-Tau, au nord par l'Altaï et ses dérivés, à
+ l'est par le Kingkhan, au sud et au sud-est par le Felina et le
+ Kouenlun. A en juger par ce qui existe aujourd'hui, ce grand massif
+ central pourrait être regardé comme ayant renfermé le berceau de
+ l'espèce humaine.
+
+ «En effet, les trois types fondamentaux de toutes les races
+ humaines sont représentés dans les populations groupées autour de
+ ce massif. Les races nègres en sont les plus éloignées, mais ont
+ pourtant des stations maritimes où on les trouve pures ou métisses
+ depuis les îles Kioussiou jusqu'aux Andaman. Sur le continent elles
+ ont mêlé leur sang à presque toutes les castes et classes
+ inférieures des deux presqu'îles gangétiques; elles se retrouvent
+ encore pures dans toutes deux, remontent jusqu'au Népal et
+ s'étendent à l'ouest jusqu'au golfe Persique et au lac Zareh,
+ d'après Elphinstone.
+
+ «La race jaune, pure ou mélangée par places d'éléments blancs,
+ paraît occuper seule l'aire dont il s'agit; elle en peuple le
+ pourtour au nord, à l'est, au sud-est et à l'ouest. Au sud elle se
+240 mélange davantage, mais elle n'en forme pas moins un élément
+ important de la population.
+
+ «La race blanche, par ses représentants allophyles, semble avoir
+ disputé l'aire centrale elle-même à la race jaune. Dans le passé
+ nous trouvons les Yu-Tchi, les Ou-soun au nord du Hoang-Ho; de nos
+ jours dans le Petit Thibet, dans le Thibet oriental, on a signalé
+ des îlots de populations blanches. Les Miao-tseu occupent les
+ régions montagneuses de la Chine; les Siaposch résistent à toutes
+ les attaques dans les gorges du Bolor. Sur les confins de l'aire,
+ nous rencontrons à l'est les Aïnos et les Japonais des hautes
+ castes, les Tinguianes des Philippines; au sud les Hindous. Au
+ sud-ouest et à l'ouest l'élément blanc, pur ou mélangé, domine
+ entièrement.
+
+ «Aucune autre région sur le globe ne présente une semblable réunion
+ des types humains extrêmes distribués autour d'un centre commun. A
+ lui seul, ce fait pourrait inspirer au naturaliste la conjecture
+ que j'ai exprimée plus haut; mais on peut invoquer d'autres
+ considérations.
+
+ «Une des plus sérieuses se tire de la linguistique. Les trois
+ formes fondamentales du langage humain se retrouvent dans les mêmes
+ contrées et dans des rapports analogues. Au centre et au sud-est de
+ notre aire, les langues monosyllabiques sont représentées par le
+ chinois, le cochinchinois, le siamois et le thibétain. Comme
+ langues agglutinatives, nous trouvons du nord-est au nord-ouest le
+ groupe des ougro-japonaises ou altaïques, au sud celui des langues
+ dravidiennes et des malaies, à l'ouest les langues turques. Enfin
+ le sanscrit avec ses dérivés, et les langues iraniennes
+ représentent au sud et au sud-ouest les langues à flexion.
+
+ «C'est aux types linguistiques accumulés autour du massif central
+ de l'Asie que se rattachent tous les langages humains; soit par le
+ vocabulaire soit par la grammaire, quelques-unes de ces langues
+ asiatiques touchent de très près à des langages parlés dans des
+ régions fort éloignées, ou séparées de l'aire dont il s'agit par
+ des langues fort différentes.
+
+ «Enfin c'est encore d'Asie que nous sont venus nos animaux
+ domestiques les plus anciennement soumis. Isidore-Geoffroy
+ Saint-Hilaire s'accorde entièrement sur ce point avec Dureau de la
+ Malle.
+
+ «Ainsi, à ne tenir compte que de l'époque actuelle, tout nous
+ ramène à ce plateau central ou mieux à cette grande enceinte. Là,
+241 est-on tenté de se dire, ont apparu et se sont multipliés les
+ premiers hommes, jusqu'au moment où les populations ont débordé
+ comme d'une coupe trop pleine et se sont épanchées en flots humains
+ dans toutes les directions.»
+
+ [Illustration 264: Indien Sauk, de l'Amérique du Nord[1].]
+
+ [Note 1: D'après Prichard. Type de la race rouge.]
+
+ Avons-nous besoin d'insister sur ce qu'a de remarquable et de
+ frappant pour l'esprit l'accord de ces conclusions, fondées
+ uniquement sur des considérations anthropologiques, avec celles où
+ nous a conduit, dans le livre précédent, l'étude des traditions
+ antiques des plus grandes races humaines sur le berceau de
+ l'humanité primitive? Le lecteur aura certainement relevé cet
+ accord et en aura apprécié toute l'importance, sans qu'il nous soit
+ nécessaire de le lui signaler.
+
+ «Mais, continue l'éminent anthropologiste que nous citons ici, les
+ études paléontologiques ont conduit assez récemment à des résultats
+ qui peuvent modifier ces premières conclusions. MM. Heer et de
+ Saporta nous ont appris qu'à l'époque tertiaire la Sibérie et le
+ Spitzberg étaient couverts de plantes attestant un climat tempéré.
+ A la même époque, nous disent MM. Murchison, Keyserlink, de
+242 Verneuil, d'Archiac, les _barenlands_ de nos jours nourrissaient de
+ grands herbivores, le renne, le mammouth, le rhinocéros à narines
+ cloisonnées. Tous ces animaux se montrent chez nous au début de
+ l'époque quaternaire. Ils me semblent ne pas être arrivés seuls.
+
+ «Les trouvailles de M. l'abbé Bourgeois démontrent à mes yeux
+ l'existence en France de l'homme des âges tertiaires[121]. Mais tout
+ semble annoncer qu'il ne comptait encore chez nous que de rares
+ représentants. Les populations de l'âge quaternaire, au contraire,
+ étaient, au moins par places, aussi nombreuses que le permet la vie
+ de chasseur. N'est-il pas permis de penser que, pendant l'époque
+ tertiaire, l'homme vivait dans l'Asie boréale à côté des espèces
+ que je viens de nommer et qu'il les chassait pour s'en nourrir,
+ comme il les a plus tard chassées en France? Le refroidissement
+ força les animaux à émigrer vers le sud; l'homme dut les suivre
+ pour chercher un climat plus doux et pour ne pas perdre de vue son
+ gibier habituel. Leur arrivée simultanée dans nos climats,
+ l'apparente multiplication subite de l'homme s'expliqueraient ainsi
+ aisément.
+
+ [Note 121: Nous avons fait plus haut par avance certaines réserves
+ sur cette affirmation (p. 121 et suiv.). La question de
+ l'existence de l'homme _dans nos contrées_ aux temps de la
+ période tertiaire est encore douteuse.]
+
+ «On pourrait donc reporter bien au nord de l'enceinte dont je
+ parlais tout à l'heure, et au moins jusqu'en Sibérie, le centre
+ d'apparition humain. Peut-être l'archéologie préhistorique et la
+ paléontologie confirmeront-elles ou infirmeront-elles un jour cette
+ conjecture.
+
+ «Quoiqu'il en soit; aucun des faits recueillis jusqu'à ce jour
+ n'autorise à placer ailleurs qu'en Asie le berceau de l'espèce
+ humaine. Aucun non plus ne conduit à chercher notre patrie
+ originelle dans les régions chaudes, soit des continents actuels,
+ soit d'un continent disparu. Cette pensée, bien souvent exprimée,
+ repose uniquement sur la croyance que le climat du globe, au moment
+ de l'apparition de l'homme, était ce qu'il est aujourd'hui. La
+ science moderne nous a appris que c'est là une erreur. Dès lors
+ rien ne s'oppose à ce que nos premiers ancêtres aient trouvé des
+ conditions d'existence favorables jusque dans le nord de l'Asie, où
+ nous ramènent tant de faits empruntés à l'histoire de l'homme, à
+ celle des animaux et des plantes.»
+
+ La tradition religieuse et la philosophie spiritualiste affirment
+ l'unité spécifique du genre humain. La physiologie fournit des
+243 éléments de démonstration de cette thèse qu'il n'existe qu'une
+ seule _espèce_ d'homme dont les différents groupes humains sont les
+ _variétés_ et les _races_. La géographie zoologique conduit à
+ admettre presque forcément que cette espèce a dû être primitivement
+ cantonnée dans un espace relativement très restreint. Si donc nous
+ la voyons aujourd'hui partout, c'est qu'elle s'est répandue en
+ irradiant en tous sens à partir de ce centre primitif. Le
+ _peuplement du globe par voie de migrations_ est la conséquence
+ nécessaire de ces prémisses.
+
+ [Illustration 266: Galla de l'Abyssinie[1].]
+
+ [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race
+ éthiopico-berbère.]
+
+ Les polygénistes, les partisans de l'autochthonie des races
+ humaines ont déclaré ces migrations impossibles pour un certain
+ nombre de cas, et ont présenté cette impossibilité prétendue comme
+ une objection insurmontable à la doctrine monogéniste. Les faits
+ historiquement connus, d'où l'on est en droit d'induire de quelle
+ manière ont dû s'opérer les faits analogues dont le _comment_ reste
+ et restera toujours inconnu, répondent surabondamment à une telle
+ objection. Car ils établissent au-dessus de toute contestation deux
+ faits essentiels, qui suffisent à expliquer le peuplement du globe
+ entier par voie de migrations ayant un point de départ unique: la
+ faculté spéciale qu'a l'homme de toutes les races de s'acclimater
+ dans toutes les contrées et sous tous les climats; non-seulement la
+ possibilité, mais la réalisation, dans des circonstances connues,
+ de migrations ethniques qui se sont produites précisément dans les
+ conditions où on les représentait, d'après des théories préconçues;
+ comme absolument impossibles.
+
+ «L'expérience, dit M. Maury, montre que l'acclimatation est
+ possible dans un climat donné pour des hommes de toute race, mais
+244 qu'elle s'opère d'autant plus facilement que la race à laquelle ils
+ appartiennent trouve des conditions plus analogues à celles de son
+ berceau, et adopte un genre de vie plus conforme à celui que
+ nécessite sa nouvelle patrie. Ce qui se produit pour certains
+ animaux, tels que les boeufs et les chevaux, revenus à l'état
+ sauvage en Amérique, y prospérant, s'y propageant aussi bien que
+ sur la terre natale, a également lieu pour l'Européen établi aux
+ États-Unis et dans l'Amérique du Sud, pour le Chinois transporté en
+ Californie et le Nègre dans le Nouveau-Monde. Seulement cette
+ acclimatation exige une véritable _lutte pour l'existence_, dans
+ laquelle un grand nombre succombent. Les individus émigrés sous un
+ ciel très différent du leur, comme cela s'observe pour les animaux
+ et les plantes exotiques, languissent d'abord, et ne retrouvent
+ qu'au bout d'un certain nombre de générations leur fécondité
+ native. Il y a d'ailleurs des races qui sont plus propres à
+ s'acclimater que d'autres. Il y a des contrées malsaines où toutes
+ les races dépérissent, comme la côte du Gabon; il en est, comme
+ l'Australie, qui conviennent à toutes, parce qu'elles offrent des
+ conditions moyennes auxquelles les races les plus distinctes
+ peuvent s'adapter. Mais l'acclimatation est loin d'avoir toujours
+ réussi. L'influence délétère des agglomérations trop nombreuses,
+ des vices qu'apporte aux sauvages le contact de la civilisation
+ européenne, des guerres d'extermination et de bien autres causes de
+ destruction ont amené l'anéantissement de certaines races qui
+ avaient émigré. Malgré ces faits, n'en subsiste pas moins la loi
+ générale qu'à quelque race qu'il appartienne l'homme peut se faire
+ à tous les milieux auxquels s'est déjà accommodé son semblable,
+ qu'il peut se reproduire sous tous les climats. Cette loi permet
+ donc d'admettre que des migrations se sont opérées dans les sens
+ les plus divers, que les races ont dû non-seulement se mêler, mais
+ se substituer les unes aux autres, qu'aucune, en un mot, n'est
+ irrévocablement attachée à une contrée déterminée.»
+
+ Voilà pour ce qui est de la faculté spéciale d'acclimatation que
+ possède l'homme, soit qu'on l'envisage au point de vue de
+ l'ensemble de son unité d'espèce, soit qu'on le considère
+ séparément dans chacune de ses variétés et de ses races. Écoutons
+ maintenant M. de Quatrefages au sujet des objections élevées contre
+ la possibilité matérielle du peuplement de la surface terrestre par
+ des migrations ayant pour point de départ un centre d'origine
+ commun et restreint.
+
+ «Les migrations se montrent à peu près partout dans l'histoire,
+245 dans les traditions et les légendes du nouveau comme de l'ancien
+ monde. Nous les constatons chez les peuples les plus civilisés de
+ nos jours et chez les tribus encore arrêtées aux plus bas échelons
+ de la vie sauvage. A mesure que nos connaissances grandissent et
+ dans quelque sens qu'elles s'étendent, elles nous font de plus en
+ plus connaître les instincts voyageurs de l'homme. La paléontologie
+ humaine, l'archéologie préhistorique ajoutent chaque jour leurs
+ témoignages à ceux des sciences historiques.
+
+ [Illustration 268: Kalmouk sibérien[1].]
+
+ [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race altaïque dans ses
+ variétés les plus rapprochées de la race jaune pure.]
+
+ «A ne juger que par cette sorte de renseignements, le peuplement du
+ globe entier par voie de migrations, de colonisations, apparaît
+ comme plus que probable. L'immobilité primordiale et ininterrompue
+ d'une race humaine quelconque serait un fait en désaccord avec
+ toutes les analogies. Sans doute, une fois constituée, elle
+ laissera en place, à moins d'événements exceptionnels, un nombre
+ plus ou moins considérable, et d'ordinaire la très grande majorité
+ de ses représentants; mais, à coup sûr, dans le cours des âges,
+ elle aura essaimé.
+
+ «Les partisans de l'autochthonie insistent d'une manière spéciale
+ sur deux ordres de considérations tirées les unes de l'état social
+ des peuples dans l'enfance et dépourvus des moyens d'action que
+ nous possédons, les autres des obstacles qu'une nature jusque-là
+ indomptée devait opposer à leur marche.
+
+ «La première objection repose évidemment sur une appréciation
+ inexacte des aptitudes et des tendances développées chez l'homme
+ par ses divers genres de vie. L'imperfection même de l'état social,
+ loin d'arrêter la dissémination de l'espèce humaine, ne pouvait que
+246 la favoriser. Les peuples cultivateurs sont forcément sédentaires;
+ les pasteurs, moins attachés au sol, ont besoin de rencontrer des
+ conditions spéciales. Les chasseurs au contraire, entraînés par
+ leur genre de vie, par les nécessités qu'il impose et les instincts
+ qu'il développe, ne peuvent que se disséminer en tout sens. Il leur
+ faut pour vivre de vastes espaces; dès que les populations
+ s'accroissent, même dans d'assez faibles proportions, elles sont
+ forcées de se séparer ou de s'entre-détruire, comme le montre si
+ bien l'histoire des Peaux-Rouges. Les peuples chasseurs ou pasteurs
+ sont donc seuls propres aux grandes et lointaines migrations. Les
+ peuples cultivateurs seront plutôt colonisateurs.
+
+ «L'histoire classique elle-même confirme de tout point ces
+ inductions théoriques. On sait ce qu'étaient les envahisseurs du
+ monde romain, les destructeurs du Bas-Empire, les conquérants
+ arabes. Le même fait s'est produit au Mexique. Les Chichimèques
+ représentent ici les Goths et les Vandales de l'ancien monde. Si
+ l'Asie a tant de fois débordé sur l'Europe, si le nord américain a
+ envoyé tant de hordes dévastatrices dans les régions plus
+ méridionales, c'est que dans ces deux contrées l'homme était resté
+ barbare ou sauvage.
+
+ «Les obstacles naturels étaient-ils vraiment infranchissables pour
+ les populations dénuées de nos moyens perfectionnés de locomotion?
+ Cette question doit être examinée à deux points de vue, selon qu'il
+ s'agit de migrations par terre ou par mer.
+
+ «Le premier cas nous embarrassera peu. On a vraiment trop exagéré
+ la faiblesse de l'homme et la puissance des barrières que pouvaient
+ lui opposer les accidents du terrain, la végétation ou les faunes.
+ L'homme a toujours su vaincre les bêtes féroces; dès les temps
+ quaternaires il mangeait le rhinocéros. Il n'a jamais été arrêté
+ par les montagnes lors même qu'il traînait à sa suite ce qui
+ pouvait rendre le passage le plus difficile; 'Hanniba'al a franchi
+ les Alpes avec ses éléphants et Bonaparte avec ses canons. Les
+ hordes asiatiques n'ont pas été arrêtées par les Palus Méotides,
+ pas plus que Fernand de Soto par les marais de la Floride. Les
+ déserts sont chaque jour sillonnés par des caravanes; et quant aux
+ fleuves, il n'est pas de sauvage qui ne sache les traverser sur un
+ radeau ou une outre.
+
+ «En réalité,--l'histoire des voyages ne le prouve que trop--l'homme
+ seul arrête l'homme. Quand celui-ci n'existait pas, rien ne
+ s'opposait à l'expansion de tribus ou de nations avançant
+ lentement, à leur heure, se poussant ou se dépassant tour à tour,
+247 constituant des centres secondaires d'où partaient plus tard de
+ nouvelles migrations. Même sur une terre peuplée, une race
+ supérieure envahissante ne procède pas autrement. C'est ainsi que
+ les Aryas ont conquis l'Inde, c'est ainsi qu'avancent les Paouins,
+ qui, partis d'un centre encore inconnu, arrivent au Gabon sur un
+ front de bandière d'environ 400 kilomètres.»
+
+ [Illustration 270: Kanitchudale[1].]
+
+ [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race hyperboréenne.]
+
+ Les migrations terrestres suffisent à expliquer le peuplement des
+ trois parties, du continent de l'ancien monde et des îles qui y
+ sont adjacentes, car l'occupation de celles-ci sortait à peine des
+ conditions de ces migrations. Les bras de mer qu'il fallait
+ franchir pour y pénétrer n'offraient pas, en général, pour leur
+ passage de difficultés beaucoup plus grandes que celles que
+ présente le passage des grands fleuves, qui n'ont arrêté aucune
+ migration terrestre de peuples sauvages ou barbares. On conçoit
+ facilement comment des tribus qui ne possédaient encore que des
+248 moyens de transport par eau tout à fait rudimentaires, ont pu
+ cependant traverser de semblables bras de mer et passer du
+ continent dans les îles voisines. Ce ne sont pas là, à proprement
+ parler, des migrations maritimes.
+
+ Dans le cours de l'histoire que nous avons entrepris de raconter,
+ nous rencontrerons, nous saisirons pour ainsi dire sur le fait
+ quelques migrations de cette dernière catégorie, qui se sont
+ produites au milieu des temps pleinement historiques, dans le
+ bassin de la Méditerranée et dans celui de la mer d'Oman: par
+ exemple la migration d'une partie des populations pélasgiques
+ d'Asie-Mineure en Italie, ou bien celles qui ont eu lieu entre
+ l'Inde, d'une part, et, de l'autre, l'Arabie méridionale et la côte
+ africaine du pays des Somalis. Mais ce sont, d'après leurs
+ proportions mêmes, des faits de colonisation plutôt que proprement
+ de migration. D'ailleurs nous les voyons se produire dans des
+ conditions qui les rendent aussi peu extraordinaires que celui de
+ l'établissement et de la diffusion de la race blanche en Amérique
+ depuis le XVe siècle jusqu'à nos jours. Il s'agit de mouvements
+ opérés, en prenant la mer pour grand chemin, par des populations
+ habituées au métier de matelots, possédant des vaisseaux capables
+ d'affronter des traversées d'une certaine étendue, connaissant les
+ conditions d'une navigation hanturière qui, sans franchir encore de
+ bien vastes espaces, ne craignait pas cependant de perdre pour
+ quelques journées la vue des côtes, par des populations parvenues à
+ un degré de civilisation déjà remarquable. Remarquons de plus
+ qu'aucun de ces transports de tribus entières par la voie de mer ne
+ dépasse l'aire du développement habituel de la navigation
+ commerciale à l'époque où elles se sont produites. Tout cela est
+ bien loin de ce que firent les Scandinaves, avec des vaisseaux qui
+ n'étaient ni plus forts ni plus perfectionnés, lorsqu'au IXe siècle
+ ils colonisèrent le Groenland, et que, du XIe au XIVe siècle, ils
+ fréquentèrent habituellement le Vinland, c'est-à-dire le littoral
+ de l'Amérique du Nord, en y fondant des établissements.
+
+ La réalisation de migrations maritimes de ce genre n'a donc en
+ réalité presque aucun rapport avec le problème, insoluble
+ semble-t-il au premier abord, que présente le peuplement par
+ migrations de certaines parties du globe qui se composent d'îles
+ disséminées sur un immense espace, séparées entre elles par
+ d'énormes distances, et que cependant les Européens ont trouvées
+ habitées par des tribus sauvages qu'il était difficile de croire
+ capables d'avoir franchi, avec les faibles moyens en leur
+ possession, les effrayantes étendues de mer qui s'interposent entre
+249 ces îles et le continent où tout nous induit à placer le berceau
+ unique et commun de l'espèce humaine. Et pourtant ce problème a été
+ résolu d'une manière certaine par la science contemporaine, et cela
+ précisément pour la région où le fait exigé par la doctrine
+ monogéniste paraissait le plus invraisemblable.
+
+ [Illustration 272: Malay[1].]
+
+ [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race
+ malayo-polynésienne, dans sa division malaye.]
+
+ La plupart des défenseurs de la pluralité des espèces d'homme et de
+ l'autochthonie des races ont reconnu que les migrations par terre
+ n'avaient en elles-mêmes rien d'impossible; mais il en était tout
+ autrement, affirmaient-ils, des migrations par mer. En particulier,
+ ils soutenaient que le peuplement de la Polynésie, par des
+ immigrants venus de notre grand continent, était au-dessus de tout
+ ce que pouvaient entreprendre et accomplir des peuples dépourvus de
+250 connaissances astronomiques et de moyens perfectionnés de
+ navigation. A les en croire, les conditions géographiques, le
+ régime des vents et des courants devaient opposer une barrière
+ insurmontable à toute entreprise de ce genre.
+
+ Or, les admirables études de l'anthropologiste américain, M.
+ Horatio Hale, puis de M. de Quatrefages, fondées sur les traditions
+ orales des différents peuples de la Polynésie, sur les chants
+ historiques qui s'y répètent de génération en génération, ainsi que
+ sur les généalogies soigneusement étudiées de leurs maisons
+ princières, ont permis de reconstituer sans lacunes, avec une
+ sûreté parfaite et en n'enregistrant que des faits positifs,
+ l'itinéraire et les annales de la migration maritime des
+ Polynésiens. Il est impossible de le contester aujourd'hui, la
+ Polynésie, cette région que les conditions géographiques semblent
+ au premier abord isoler du reste du monde, a été peuplée à une
+ époque rapprochée de nous par voie de migration volontaire, et de
+ dissémination accidentelle, procédant de l'ouest à l'est, au moins
+ pour l'ensemble, et elle l'a été par une population qui ne
+ possédait même pas l'usage des métaux, qui en était encore aux
+ pratiques de l'âge de la pierre polie. Les Polynésiens venus de la
+ Malaisie, et de l'île Bouro en particulier, se sont établis et
+ constitués d'abord dans les archipels de Samoa et de Tonga; de là
+ ils ont successivement envahi le monde maritime ouvert devant eux;
+ ils ont trouvé désertes, à bien peu près, toutes les terres où ils
+ ont abordé et n'ont rencontré que sur trois ou quatre points
+ quelques tribus peu nombreuses de sang plus ou moins noir. Il y a
+ plus. On est parvenu à déterminer avec une approximation très
+ rapprochée les dates des principales étapes de cette migration si
+ extraordinaire. C'est vers l'époque de l'ère chrétienne que les
+ ancêtres des Polynésiens sont sortis de l'île de Bouro, et dans les
+ quatre premiers siècles de cette ère qu'a eu lieu leur première
+ extension jusqu'aux îles Samoa et Tonga. Au Ve siècle ils
+ occupaient les Marquises, au VIIIe les îles Sandwich, aux XIIIe,
+ dans une autre direction, les îles Manaïa, d'où partirent les
+ colons qui s'établirent à la Nouvelle-Zélande entre 1400 et 1450.
+ Ainsi c'est au plus tôt dans les premières années du XVe siècle de
+ notre ère qu'ont pris terre, dans cette dernière contrée, ces
+ Maoris dont on a voulu faire les enfants du sol qui les porte.
+251
+ [Illustration 274: Tahitien[1].]
+
+ [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race
+ malayo-polynésienne dans sa division canaque ou polynésienne.]
+
+ Les dates que nous venons d'indiquer prouvent que cette migration
+ est étrangère à l'histoire ancienne, de même que le domaine où elle
+ s'est développée est en dehors de l'aire géographique des
+ civilisations dont les époques les plus antiques font le sujet du
+ présent ouvrage. Il en est de même du peuplement de l'Amérique,
+ dont l'époque et le mode ne sont pas aussi bien éclaircis, et où il
+ faut sûrement admettre des époques différentes et des couches
+ d'immigrations successives. La question se complique ici par le
+ fait de l'existence sur le nouveau continent, dès l'époque
+ quaternaire, d'une population humaine encore imparfaitement connue,
+ qui n'a peut-être pas été étrangère à la formation de la race
+ rouge, à laquelle appartient l'immense majorité des indigènes de
+ l'Amérique. L'homme américain des temps géologiques a dû passer
+ d'Asie en Amérique par le Nord, où les îles Aléoutiennes
+ établissent entre l'extrémité orientale de l'Asie et le
+ Nouveau-Monde une chaîne ininterrompue, dont les anneaux sont si
+ rapprochés que le passage par cette voie rentrait plutôt dans la
+ donnée des migrations terrestres que dans celle des migrations
+ maritimes. Mais en dehors de la race rouge, le continent américain
+ a présenté à ses premiers explorateurs des îlots de populations
+ appartenant de la manière la plus formelle aux trois races, jaune,
+ noire et blanche, isolés au milieu de la masse des indigènes, qui
+252 est de race rouge. Et l'existence de ces îlots sporadiques ne peut
+ s'expliquer que par des faits de dissémination accidentelle,
+ produits des tempêtes et des grands courants marins, faits ayant
+ pour théâtres le littoral de l'Océan Pacifique, de la Californie au
+ Pérou, le long du trajet du vaste courant que les Japonais
+ appellent Kouro-Sivo ou «fleuve noir,» ou bien le littoral de
+ l'Atlantique, là où portent le Gulf-stream et son contre-courant.
+
+ Je ne veux pas, du reste, m'appesantir plus longuement sur des
+ ordres de faits qui n'intéressent pas directement le sujet spécial
+ de l'histoire que j'ai entrepris de raconter. Il était cependant
+ impossible de les passer absolument sous silence, en touchant d'une
+ manière générale à la question de la diffusion, sur toutes les
+ parties de la surface terrestre, de l'homme, sorti d'une source
+ unique sur un point déterminé du globe. Mais il me suffit d'y avoir
+ trouvé dans le passé la justification de ces belles paroles du
+ grand géologue anglais Lyell, aussi fermement convaincu de l'unité
+ de l'espèce humaine, et de la sortie de tous ses rameaux d'un
+ centre commun, que de son antiquité géologique: «En supposant que
+ le genre humain disparût en entier, à l'exception d'une seule
+ famille, fût-elle placée sur l'Océan ou sur le nouveau continent,
+ en Australie ou sur quelque îlot madréporique de l'Océan Pacifique,
+ nous pouvons être certains que ses descendants finiraient dans le
+ cours des âges par envahir la terre entière, alors même qu'ils
+ n'atteindraient pas à un degré de civilisation plus élevé que les
+ Esquimaux ou les insulaires de la mer du Sud.»
+
+
+ § 3.--GRANDES DIVISIONS DES RACES HUMAINES, TYPES FONDAMENTAUX ET
+ TYPES SECONDAIRES.
+
+ Entre les nombreuses variétés de l'espèce humaine, dont nous avons
+ indiqué un peu plus haut, à grands traits, la distribution
+ géographique, on ne peut pas toujours distinguer les plus
+ anciennes, celles qui sont pures ou du moins constituées depuis des
+ milliers d'années, de celles qui résultent de croisements.
+ «Toutefois, dit M. Maury, en s'appuyant sur ce fait fourni par la
+ physiologie végétale que les espèces pures varient peu ou restent
+ dans leurs variations soumises à des lois végétales, tandis que
+ chez les hybrides la forme se dissout, d'une génération à l'autre,
+ en variations individuelles, on peut admettre que les races
+ humaines dont le type est le plus persistant, sont les moins
+ mélangées. En tenant compte de toutes les variétés spécifiques, et
+253 en rangeant les unes à côté des autres, par ordre d'affinités,
+ toutes les races humaines, on arrive à reconnaître qu'elles se
+ groupent autour de trois types principaux:
+
+ «Un type blanc,
+
+ «Un type jaune,
+
+ «Et un type noir.
+
+ «On passe de l'un à l'autre type par une série de types
+ intermédiaires, qui représentent des races mixtes. Quoique à
+ certains égards indépendant du climat et de latitude, quoique
+ persistant un laps de temps fort long quand il est transporté en
+ d'autres régions que celle où il est indigène, le type ne peut être
+ considéré comme ayant une origine étrangère à la constitution du
+ pays où il se produit. Au contraire, tout donne à penser
+ aujourd'hui que la race, émigrée sous un autre ciel, revient peu à
+ peu au type propre à ce nouveau climat. C'est ainsi que
+ l'Anglo-Américain tend à se rapprocher du type indien, qu'il perd
+ chaque jour davantage de sa physionomie européenne pour prendre
+ celle des anciens indigènes, avec lesquels il évite pourtant de se
+ croiser; de même le nègre établi dans les contrées froides perd,
+ après plusieurs générations, en partie le pigment noir de sa peau
+ et prend une couleur grisâtre. Ce phénomène nous explique comment
+ les populations aryennes ont pu en Europe revêtir un type tout
+ septentrional. Inversement, les Portugais établis depuis plusieurs
+ générations dans l'Inde, sans se croiser avec les Hindous, ont pris
+ peu à peu, par l'action du climat, la coloration et le type de
+ ceux-ci. Ce phénomène tend donc à faire attribuer un caractère plus
+ géographique que physiologique à la distinction des races.
+
+ «Le type blanc semble avoir son berceau dans le plateau de l'Iran,
+ d'où il a rayonné dans l'Inde, l'Arabie, la Syrie, l'Asie-Mineure
+ et l'Europe, circonstance qui a fait donner à la race blanche le
+ nom assez impropre de _caucasique_.
+
+ «Le type jaune existe en Chine depuis la plus haute antiquité; il
+ se présente dans toutes les contrées habitées par les populations
+ mongoliennes; de là l'épithète de _mongolique_ appliquée à la race
+ chez laquelle il s'observe. Cette race s'est répandue, au sud,
+ jusque dans les deux presqu'îles de l'Inde et dans la Malaisie; au
+ nord, elle confine aux régions polaires.
+
+ «Le type noir répond à l'Afrique centrale et occidentale, et paraît
+ s'être étendu sous la zone intertropicale, depuis la côte orientale
+254 de l'Afrique jusqu'en Australie.» Son centre primitif de formation
+ a peut-être été dans une partie de l'Inde ou vers l'Éthiopie
+ asiatique des anciens, le Beloutchistan actuel. C'est ainsi qu'on
+ s'expliquerait le mieux le double courant divergent de migration
+ qui a répandu les populations de ce type, d'un côté en Afrique, de
+ l'autre dans l'Inde méridionale, dont les traditions
+ semi-historiques conservent le souvenir de peuples noirs, dans les
+ Philippines, où nous rencontrons les Negritos, dans la Papuasie et
+ dans une portion de l'Océanie, dans celle qu'on appelle
+ spécialement la Mélanésie.
+
+ Les nègres du type le plus caractérisé ont le crâne allongé,
+ comprimé, étroit surtout aux tempes. L'os de la mâchoire supérieure
+ se projette en avant, par cette disposition que les naturalistes
+ appellent _prognathisme_; de là les traits les plus saillants du
+ visage de la race noire, le peu de saillie du nez, son épatement à
+ l'endroit des narines et le développement exagéré des lèvres. Les
+ cheveux sont noirs, courts et crépus, le système pileux en général
+ très peu développé, ce qui se remarque aussi chez les différents
+ mammifères des pays qu'habite le nègre. Avec quelques
+ particularités dans la forme du torse et une courbure sensible des
+ jambes, ce sont là les caractères essentiels et distinctifs de la
+ race noire, bien plus que la couleur, car il est tel peuple de race
+ blanche, comme les Abyssins, à qui un long séjour dans l'Afrique
+ équatoriale a donné une teinte de peau tout aussi foncée.
+
+ Le crâne de la race jaune présente une forme arrondie; l'ovale de
+ la tête est plus large que chez les Européens. Les pommettes sont
+ fortement saillantes, les joues relevées vers les tempes; par
+ suite, l'angle externe des yeux se trouve élevé, les paupières
+ comme bridées et à demi-closes. Le front s'aplatit au-dessus des
+ yeux. Le nez est écrasé vers le front, le menton court, les
+ oreilles démesurément grandes et détachées de la tête. La couleur
+ de la peau se montre généralement jaune et tourne au brun dans
+ certains rameaux. Les poils sont durs et presque constamment noirs
+ comme les yeux.
+
+ Quant à notre race blanche, elle est avant tout caractérisée par la
+ beauté de l'ovale que forme sa tête. Les yeux sont horizontaux et
+ plus ou moins largement découverts par les paupières; le nez est
+ plus saillant que large; la bouche est petite ou modérément fendue,
+ les lèvres sont assez minces. La barbe est fournie, les cheveux
+ longs, lisses ou bouclés, et de couleur variable. La peau, d'un
+255 blanc rosé, a plus ou moins de transparence, selon le climat, les
+ habitudes et le tempérament. Sous le rapport intellectuel et moral,
+ la race blanche a une supériorité marquée sur les autres. C'est
+ parmi les peuples qui y appartiennent que nous rencontrons, depuis
+ une haute antiquité, le plus grand développement de civilisation et
+ les tendances les plus progressives.
+
+ [Illustration 278: Australien[1].]
+
+ [Note 1: D'après Prichard.]
+
+ Peut-être faut-il joindre à ces trois types, comme celui d'une
+ quatrième race fondamentale de l'humanité, le type rouge, propre à
+ l'Amérique, où il s'est certainement constitué. Nous avons indiqué
+ déjà plus haut les principaux traits qui distinguent le visage de
+ l'homme de ce type, très voisin dans sa construction osseuse du
+ type blanc, mais s'en distinguant par la couleur, toujours d'un
+ brun rouge ou cuivrée, avec plus ou moins d'intensité dans le ton,
+ puis par la rareté du système pileux, car toutes les populations
+ américaines ont les cheveux rares et courts, et sont imberbes.
+
+ On ne saurait déterminer toutes les variétés sorties des
+ innombrables mélanges opérés entre les trois races primordiales, ou
+ dues à l'action combinée des influences sous lesquelles chacune de
+ ces trois grandes races a pris naissance. Quelques-unes ont
+ cependant des caractères spécifiques assez tranchés, assez
+ permanents pour constituer des sous-races particulières.
+
+ Ce sont:
+256
+ La race boréale, qui embrasse toutes les populations habitant au
+ voisinage du cercle polaire arctique, et qui est intermédiaire
+ entre les races blanche et jaune. C'est à cette race, nous l'avons
+ vu plus haut, qu'appartenait une partie des habitants de notre
+ contrée à l'époque quaternaire, les tribus qui ont laissé leurs
+ vestiges bien caractérisés à Grenelle, sur les rives de la Seine,
+ et à Furfooz en Belgique;
+
+ La race altaïque ou ougro-japonaise, qui est sortie du même
+ métissage de blancs et de jaunes et qui présente une série continue
+ de transitions graduelles entre ces deux types extrêmes; la race
+ boréale n'en est presque qu'une exagération, et par quelques-uns
+ des peuples qui la constituent, comme les Lapons, la race altaïque
+ arrive à la toucher d'une manière intime; les Samoyèdes, plus
+ boréaux de type et de demeure, forment le lien et la transition
+ entre les deux; ce sont surtout le langage et l'habitat qui
+ constituent à la race altaïque une individualité pleinement
+ distincte de celle de la race boréale; on serait assez disposé à
+ les envisager comme deux branches d'une même famille humaine que
+ des milieux divers ont différenciées[122], mais qui sortiraient
+ originairement d'une seule souche;
+
+ [Note 122: Il faut remarquer, en effet, combien le type des
+ Yakoutes, qui sont pourtant de sang turc pur, c'est-à-dire
+ altaïque, est devenu celui de la race boréale dans leur séjour
+ sur les bords de la Léna, touchant à la mer Glaciale.]
+
+ La race malayo-polynésienne, qui participe à la fois des types
+ nègre, mongolique et blanc, et dont le domaine s'étend, de chaque
+ côté de l'équateur, depuis Madagascar jusqu'en Polynésie;
+
+ La race égypto-berbère, qui a peuplé le nord et le nord-est de
+ l'Afrique; elle participe des races blanche et noire, et présente
+ un grand nombre de variétés où l'un ou l'autre élément est
+ prépondérant;
+
+ La race hottentote, de l'extrémité méridionale de l'Afrique, qui se
+ place entre la race nègre et la race jaune;
+
+ La race noire pélagienne, dont les Papous, les Negritos et les
+ Australiens sont les principales variétés; on peut la considérer
+ comme une branche de la race nègre, distinguée par sa
+ brachycéphalie, tandis que les noirs africains sont éminemment
+ dolichocéphales.
+
+ On est ainsi amené à reconnaître dix grandes familles d'hommes, dix
+ types, tant secondaires que primaires, qui, dans leur distribution
+ actuelle, répondent sensiblement à des régions zoologico-botaniques
+ assez nettement tracées.
+
+ Nous l'avons dit plus haut, l'influence des milieux et l'hérédité
+257 rendant permanente une variété d'abord produite accidentellement,
+ ont été, sans aucune contestation possible, les deux principaux
+ facteurs de la formation des races humaines. C'est à eux seuls
+ qu'il convient d'attribuer l'apparition des types fondamentaux
+ autour desquels se groupent tous les autres, plus indécis, moins
+ nettement définis et occupant une position intermédiaire.
+
+ [Illustration 280: Femme hottentote[1].]
+
+ [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race hottentote.]
+
+ Mais dans la formation des types secondaires, qui tous participent
+ dans une certaine mesure à la fois de plusieurs des types
+ primordiaux, et surtout des innombrables variétés qui les
+ subdivisent à l'infini et font passer de l'un à l'autre par une
+ série de transitions graduelles et presque insensibles, il n'est
+ guères douteux qu'une autre action se soit aussi exercée, celle du
+ métissage, c'est-à-dire des unions entre deux races différentes
+ mises en contact, qui a produit des types nouveaux portant
+ l'empreinte de leur double origine. Ici encore, c'est par
+ l'analogie avec les faits qui se produisent sous nos yeux que nous
+ pouvons juger ceux qui ont marqué les temps primitifs de l'espèce
+ humaine et de sa diffusion sur la surface de la terre.
+
+ La prodigieuse expansion de la race blanche européenne, comme
+ commerçante, civilisatrice et conquérante, depuis le XVe siècle, a
+ produit et produit encore de nos jours de très nombreux faits de
+ métissage de cette race avec les races de couleur en Amérique, dans
+ l'extrême Asie et en Océanie. On peut évaluer actuellement à 18
+ millions, c'est-à-dire à 1/62 de la population totale du globe, le
+ nombre des métis modernes de ce genre.
+
+ Mais la plupart des croisements qui les produisent ne s'opérant que
+ passagèrement, ils n'ont pu engendrer de véritables races, d'un
+ caractère permanent. Le sang qui finit par prédominer davantage
+ ramène peu à peu au type qu'il représente. C'est ainsi que dans
+258 certaines parties de l'Amérique centrale et méridionale, l'infusion
+ toujours de plus en plus grande du sang indien chez les créoles
+ d'origine espagnole, tend à faire reparaître à l'état presque pur
+ la vieille race, qui avait été d'abord repoussée dans les forêts et
+ les savanes, et à rendre au Nouveau-Monde sa population indigène.
+ Mais là où le métissage se reproduit sans cesse avec les mêmes
+ éléments, une race croisée tend à se constituer, qui prend même
+ parfois la place de la race indigène. En Polynésie, la population
+ primitive est graduellement remplacée par un croisement d'Européens
+ et de Polynésiens. Aux Philippines, notamment à Luçon, les métis de
+ Tagals, de Chinois et d'Espagnols voient leur chiffre incessamment
+ grossir, et ils se substituent peu à peu aux insulaires primitifs.
+ Au Cap, le croisement des Hollandais et des Hottentots donna
+ naissance à des métis appelés Basters, qui devinrent bientôt assez
+ nombreux pour inspirer des craintes. On les bannit au delà de la
+ Rivière Orange. Ils s'y sont constitués sous le nom de Griquas, et
+ leur population s'accroît rapidement par elle-même. C'est
+ certainement un phénomène tout semblable qui s'est produit en
+ beaucoup de lieux dans le passé, et plusieurs des races qui
+ tiennent déjà une place dans l'histoire ancienne n'ont pas d'autre
+ origine. Il n'est que bien peu de peuples dans le monde que l'on
+ puisse considérer comme appartenant à une race absolument pure.
+
+ «Le milieu et l'hérédité, dit M. de Quatrefages, ont façonné les
+ premières races humaines, dont un certain nombre a pu conserver
+ pendant un temps indéterminé cette première empreinte, grâce à
+ l'isolement.
+
+ Peut-être est-ce pendant cette période, bien lointaine, que se sont
+ caractérisés les trois grands types, nègre, jaune et blanc.
+
+ Les instincts migrateurs et conquérants de l'homme ont amené la
+ rencontre de ces races primaires, et par conséquent les croisements
+ entre elles.
+
+ Quand les races métisses ont pris naissance, le croisement même n'a
+ fonctionné que sous la domination du milieu et de l'hérédité.
+
+ Les grands mouvements de populations n'ont lieu qu'à intervalles
+ éloignés et comme par crises. Dans l'intervalle d'une crise à
+ l'autre, les races formées par croisement ont eu le temps de
+ s'asseoir et de s'uniformiser.
+
+ La consolidation des races métisses, l'uniformisation relative des
+ caractères à la suite du croisement, ont été forcément très lentes
+259 par suite du défaut absolu de sélection. Par conséquent, toute race
+ métisse uniformisée est en même temps très ancienne.
+
+ Les instincts de l'homme ont amené le mélange des races métisses,
+ comme ils avaient produit celui des races primaires.
+
+ Toute race métisse, uniformisée et assise, a pu jouer, dans de
+ nouveaux croisements, le rôle d'une race primaire.
+
+ L'humanité actuelle s'est ainsi formée, sans doute pour la plus
+ grande partie, par le croisement successif d'un nombre encore
+ indéterminé de races.
+
+ Les races les plus anciennes que nous connaissions, les races
+ quaternaires, n'en sont pas moins représentées encore de nos jours,
+ soit par des populations généralement peu nombreuses, soit par des
+ individus isolés, chez lesquels l'atavisme reproduit les traits de
+ ces ancêtres reculés.» C'est un fait que nous avons exposé déjà
+ dans le livre précédent.
+
+
+ § 4.--L'HOMME PRIMITIF.
+
+ Il serait du plus haut intérêt, parmi les grands types primordiaux
+ de l'humanité, que nous trouvons déjà complétement constitués et
+ aussi distincts qu'aujourd'hui dès les temps les plus anciens où
+ remontent l'histoire positive et les monuments de la civilisation,
+ d'arriver à déterminer quel est le plus antique et s'il en est un
+ qui représente encore avec un certain degré d'exactitude l'homme
+ primitif. Malheureusement c'est là une question à laquelle la
+ science est impuissante à donner une réponse formelle. Elle n'a pas
+ d'éléments certains pour déterminer quel était le type primitif de
+ notre espèce.
+
+ Ce qui paraît bien probable, et même presque certain, c'est que ce
+ type a dû, dans le cours des âges, s'effacer et disparaître, et
+ qu'il n'était précisément celui d'aucune des races actuelles. Les
+ conditions de milieu dans lesquelles l'homme est apparu sur la
+ terre ont profondément changé, puisque c'étaient celles d'une autre
+ époque géologique. Comment admettre que de tels changements aient
+ permis la conservation du type exact des premiers humains? Quand
+ tout se transformait autour de lui, l'homme ne pouvait rester
+ immuable. Et d'ailleurs, comme nous venons de le faire voir, le
+ métissage a eu aussi sa part dans cette modification.
+
+ Cependant, d'autre part, nous avons constaté que la tête osseuse de
+260 la plus ancienne race quaternaire se retrouve non-seulement en
+ Australie dans quelques tribus, mais en Europe et chez des hommes
+ qui ont joué un rôle considérable parmi leurs compatriotes. Les
+ autres races de la même époque, à en juger de même par la tête
+ osseuse, ont parmi nous de nombreux représentants. Elles ont
+ pourtant traversé une révolution géologique qui nous sépare de
+ notre souche originelle. Il n'y a donc rien d'impossible à ce que
+ celle-ci ait transmis à un certain nombre d'hommes, peut-être
+ dispersés dans le temps et dans l'espace, au moins une partie de
+ ses caractères.
+
+ Malheureusement on ne sait où chercher ces reproductions, plus ou
+ moins ressemblantes, du type primitif; et, faute de renseignements,
+ il serait impossible de les reconnaître pour telles si on venait à
+ les rencontrer. Ici l'observation seule ne peut donc fournir aucune
+ donnée. Mais, éclairée par la physiologie, elle permet quelques
+ conjectures.
+
+ Il y a des anthropologistes qui ont voulu chercher l'homme primitif
+ dans les tribus placées aux derniers rangs de l'espèce humaine,
+ comme les Hottentots ou les Australiens. Mais pareille opinion
+ n'est pas scientifiquement admissible, car ces tribus attestent par
+ leurs caractères physiques un état de dégradation qui indique un
+ état antérieur plus élevé, et qui est le résultat des conditions
+ d'existence au milieu desquelles les a conduits le passé de leur
+ race. Par contre, il est bien difficile, surtout quand on voit
+ combien elle s'altère quand elle retombe dans une vie presque
+ sauvage, de ne pas admettre dans la race blanche un
+ perfectionnement du type, dû aux conditions exceptionnellement
+ favorables de climat dans lesquelles elle a vécu, et surtout à la
+ longue pratique de la civilisation.
+
+ On observe chez toutes les espèces animales qui présentent des
+ variétés nombreuses, un genre de phénomènes que les naturalistes
+ ont qualifié du nom à'_atavisme_. C'est l'apparition sporadique,
+ dans toutes les variétés, d'individus qui reproduisent, au lieu du
+ type de leurs auteurs directs, le type originaire de l'espèce,
+ antérieur à la formation des variétés. Certains faits, qui se
+ reproduisent de temps à autre dans les différentes races de
+ l'humanité, paraissent devoir être regardés comme des faits
+ d'atavisme. Les anthropologistes les plus habiles, tels que M. de
+ Quatrefages et M. le docteur Pruner-Bey, les considèrent comme
+ pouvant jeter quelque lumière sur ce qu'étaient les ancêtres
+ primitifs de notre espèce. Deux points surtout paraissent en
+261 ressortir: c'est que le visage des premiers hommes devait présenter
+ un certain prognathisme et que leur teint n'était pas noir.
+
+ Le trait anatomique du prognathisme, surtout de la saillie de la
+ mâchoire supérieure, existe chez toutes les familles de la race
+ noire; il n'est pas moins accusé chez une partie de la race jaune.
+ On y remarque une tendance sensible dans le type de la plupart des
+ variétés groupées dans la sous-race boréale. Considérablement
+ atténué chez les blancs, il y reparaît pourtant assez fréquemment
+ chez des individus isolés, parfois à peu près aussi marqué que dans
+ les deux autres groupes. Il existait chez toutes les races d'hommes
+ de l'âge quaternaire qui nous sont jusqu'à présent connues. Tout
+ semble donc indiquer que ce caractère devait être assez fortement
+ prononcé chez nos premiers ancêtres.
+
+ «Les phénomènes d'atavisme portant sur la coloration, dit M. de
+ Quatrefages, sont fréquents chez les animaux. On les constate
+ également dans l'espèce humaine. Cette considération me fait
+ attacher une importance réelle à l'opinion d'Eusèbe de Salles, qui
+ attribue une chevelure rousse aux premiers hommes. On a signalé, en
+ effet, dans toutes les races humaines, des individus dont les
+ cheveux se rapprochent plus ou moins de cette teinte.
+
+ L'es expériences de Darwin sur les effets du croisement entre races
+ très différentes de pigeons conduisent à la même conclusion. Il a
+ vu, à la suite de ces croisements, reparaître dans les métis des
+ particularités de coloration propres à l'_espèce_ souche et qui
+ avaient disparu dans les deux _races_ parentes. Or, dans nos
+ colonies, le tierceron, fils de mulâtre et de blanc, a souvent les
+ cheveux rouges. En Europe même, selon la remarque de M. Hamy, il
+ naît souvent des enfants à cheveux rouges, lorsque le père et la
+ mère sont franchement, l'un brun et l'autre blond. Dans tous les
+ cas de cette nature, on dirait que le caractère primitif se dégage
+ par la neutralisation réciproque des caractères ethniques opposés
+ accidentellement acquis.»
+
+ Il est permis d'être plus affirmatif sur ce point que les auteurs
+ de notre espèce n'étaient pas noirs. Le ton plus foncé de la peau,
+ le développement exagéré de la matière noire ou pigmentum, qui se
+ forme sous le derme, est très positivement un effet des climats
+ brûlants et de l'ardeur du soleil, qui ne se produit que dans la
+ région intertropicale, où certainement le berceau primitif de
+ l'humanité ne s'est pas trouvé. De plus, on voit assez fréquemment
+262 apparaître, par un effet d'atavisme, des individus blancs ou jaunes
+ dans les populations nègres; on ne voit jamais naître de nègres au
+ sein des populations blanches ou jaunes.
+
+ M. de Quatrefages est même d'avis qu'on pourrait aller encore plus
+ loin, que d'après d'autres faits de même classe on serait dans une
+ certaine mesure en droit de conjecturer que le type originaire de
+ l'humanité devait plutôt se rapprocher de celui de la race jaune,
+ dont les langues sont aussi celles qui se sont conservées à l'état
+ le plus primitif. Mais nous n'osons pas le suivre sur ce terrain
+ encore bien peu assuré, et nous préférons nous borner aux données
+ suivantes, qui paraissent contenir tout ce que la science peut dire
+ actuellement sur cet obscur sujet avec une certaine assurance.
+ Suivant toutes les apparences, l'homme du type originaire devait
+ présenter un prognathisme accusé, et n'avait ni le teint noir ni
+ les cheveux laineux. Il est encore assez probable, quoiqu'à un
+ degré qui approche moins de la certitude, que son teint, s'il
+ n'était pas noir, n'était pas non plus absolument blanc, et qu'il
+ accompagnait une chevelure tirant sur le roux.
+
+ «L'homme, dit encore l'illustre anthropologiste auquel nous avons
+ fait tant d'emprunts dans ce chapitre, l'homme a d'abord sans doute
+ peuplé son centre d'apparition et les contrées immédiatement
+ voisines. Puis il a commencé l'immense et multiple voyage qui date
+ des temps tertiaires et dure encore aujourd'hui. Il a traversé deux
+ époques géologiques; il en est à sa troisième. Il a vu le mammouth
+ et le rhinocéros prospérant en Sibérie, au milieu d'une riche
+ faune; tout au moins, il les a vus chassés par le froid jusque dans
+ le midi de l'Europe; il a assisté à leur extinction. Plus tard,
+ lui-même a repris possession des _barenlands_; il a poussé ses
+ colonies jusque dans le voisinage du pôle, peut-être jusqu'au pôle
+ lui-même, en même temps qu'il envahissait les sables et les forêts
+ des tropiques, atteignait l'extrémité des deux grands continents et
+ peuplait tous les archipels.
+
+ Depuis bien des milliers d'années, l'homme a donc subi l'action de
+ tous les milieux extérieurs que nous connaissons, celle de milieux
+ dont nous pouvons tout au plus nous faire une idée. Les divers
+ genres de vie auxquels il s'est livré, les différents degrés de
+ civilisation auxquels il s'est arrêté ou élevé, ont encore
+ diversifié pour lui les conditions d'existence. Était-il possible
+ qu'il conservât partout et toujours ses caractères primitifs?
+263
+ L'expérience, l'observation, conduisent à une conclusion tout
+ opposée.
+
+ En voyant l'Anglo-Saxon de nos jours, bien que protégé par toutes
+ les ressources d'une civilisation avancée, subir l'action du milieu
+ américain et se transformer en Yankee, il nous faut admettre qu'à
+ chacune de ses grandes étapes, l'homme, soumis à des conditions
+ d'existence nouvelles, a dû s'harmoniser avec elles, et pour cela
+ se modifier. Chacune de ces stations principales a nécessairement
+ vu se former une race correspondante. Les caractères primitifs,
+ ainsi atteints successivement, se sont inévitablement altérés de
+ plus en plus, en raison de la longueur du voyage et de la
+ différence des milieux. Parvenus au bout de leur course, les
+ petits-fils des premiers émigrants n'avaient certainement conservé
+ que bien peu des traits de leurs ancêtres.
+
+ Le type humain primitif a probablement présenté, pendant un temps
+ indéfini, ses caractères originels chez les tribus qui restèrent
+ attachées au centre d'apparition de notre espèce. Quand vint
+ l'époque glaciaire, qui, selon toute apparence, rendit inhabitable
+ la première patrie de l'homme, ces tribus durent émigrer à leur
+ tour. Dès lors, la terre n'eut plus d'_autochthones_; elle ne fut
+ peuplée que de _colons_. En même temps, l'action modificatrice des
+ milieux pesa sur les derniers venus, qui, eux aussi, se
+ transformèrent.
+
+ A partir de ce moment, le type primitif de l'homme a été perdu;
+ l'_espèce humaine_ n'a plus été composée que de races, toutes plus
+ ou moins différentes du premier modèle.»
+
+
+ § 5.--LA DESCENDANCE DES FILS DE NOA'H DANS LA GENÈSE[123].
+
+ [Note 123: Sur ce sujet, voyez principalement: Bochart, _Geographia
+ sacra seu Phaleg et Chanaan_, Caen 1646 (et dans le tome Ier de
+ ses OEuvres complètes, Leyde, 1792).--J.-D. Michaëlis,
+ _Spicilegium geographiae Hebraeorum exterae_, Goettingue,
+ 1769-1780.--Forster, _Epistolae ad J.-D. Michaelem_, Goettingue,
+ 1772.--Volney, _Recherches nouvelles sur l'Histoire ancienne_,
+ tome I, Paris, 1814.--Schulthess, _Das Paradies_, Zurich,
+ 1816.--Rosenmüller, _Handbuch der biblischen Alterthumskunde_,
+ tome I, 1re et 2e partie, Leipzig, 1823.--Feldhoff, _Die
+ Voelkertafel der Genesis_, Elberfurt,1837.--Krücke, _Erklærung
+ der Voelkertafel im Buch Mose_, Bonn, 1837.--Ch. Lenormant,
+ _Introduction à l'Histoire de l'Asie occidentale_, Paris,
+ 1838.--Tuch, _Commentar ueber die Genesis_, Halle, 1833.--Knobel,
+ _Die Voelkertafel der Genesis_, Giessen, 1850.--Dillmann, _Die
+ Genesis_, Leipzig, 1875.--Fr. Lenormant, _Les origines de
+ l'histoire_, tome II, Paris, 1881.--Ewald, _Jahrbücher_, tomes IX
+ et X.--Le _Realwoerterbuch_ de Winer et le _Bibellexikon_ de
+ Schevkel.
+
+ Pour la généalogie spéciale des enfants de Yapheth: J. von
+ Goerres, _Die Jafetiten und ihre Heimath Armenien_, Munich,
+ 1844.--Bergmann, _Les peuples et la race de Jafête_, Strasbourg,
+ 1853.--Kiepert, _Ueber die geographische Stellung der noerdlichen
+ Lænder in der phoenizischen-hebræischen Urkunde_, dans les
+ _Monatsberitchte_ de l'Académie de Berlin, année 1859.--De
+ Lagarde, _Gesammelte Abhandlungen_, Leipzig, 1866, p. 254 et
+ suiv.--A. Maury, dans le _Journal des savants_, avril, mai et
+ juin 1869.
+
+ Pour la comparaison du tableau ethnographique de la Genèse avec
+ les documents égyptiens: Ebers, _Ægypten und die Bücher Mose's_,
+ Leipzig, 1868.
+
+ Pour sa comparaison avec les documents assyriens: E. Schrader,
+ _Die Keilinschriften und das Alte Testament_, Giessen, 1872.]
+
+ Noa'h, comme nous l'avons déjà dit, avait, suivant la Bible, trois
+ fils, Schem, 'Ham et Yapheth. Dans le dixième chapitre de la
+ Genèse, l'auteur inspiré donne le tableau des peuples connus de son
+ temps, rattachés à la filiation de ces trois grands chefs de races
+264 de l'humanité nouvelle, postérieure au déluge. C'est le document le
+ plus ancien, le plus précieux et le plus complet sur la
+ distribution des peuples dans le monde de la haute antiquité. On
+ est même en droit de le considérer comme antérieur à l'époque de
+ Moscheh (Moïse), car il présente un état des nations que les
+ monuments égyptiens nous montrent déjà changé sur plusieurs points
+ importants à l'époque de l'Exode. De plus, l'énumération y est
+ faite dans un ordre géographique régulier autour d'un centre qui
+ est Babylone et la Chaldée, non l'Égypte ou la Palestine. Il est
+ donc probable que ce tableau des peuples et de leurs origines fait
+ partie des souvenirs que la famille d'Abraham avait apportés avec
+ elle de la Chaldée, et qu'il représente la distribution des peuples
+ connus dans le monde civilisé au moment où le patriarche abandonna
+ les rives de l'Euphrate, c'est-à-dire 2,000 ans avant l'ère
+ chrétienne.
+
+ Depuis longtemps il a été reconnu que, malgré la forme généalogique
+ donnée à ce tableau du chapitre X de la Genèse, tous les noms qui
+ le composent sont des noms de peuples. On a soutenu, il est vrai,
+ que c'étaient primitivement des noms d'hommes, et qu'il y avait là,
+ non pas une liste de peuples, mais une généalogie proprement dite
+ des premiers ancêtres dont ces peuples sortirent. La forme même des
+ noms constituant la liste ne permet pas une semblable
+ interprétation. Le plus grand nombre d'entre eux ne sont pas au
+ singulier, comme c'est l'habitude constante pour les noms propres
+ d'hommes; ils ont la forme du pluriel hébraïque en _im_. Ce sont
+ donc des appellations plurielles qui désignent une collectivité
+ ethnique, et non le patriarche d'où on la regardait comme
+ descendue. D'autres sont des noms de pays: Kena'an, par exemple, un
+ des fils de 'Ham, signifie «le bas pays;» Miçraïm est un duel qui
+ désigne la Haute et la Basse-Égypte. On trouve même dans la liste
+ des noms de villes; par exemple, quand nous y lisons que Kena'an
+ engendra Çidon, son premier-né, ceci veut dire que Sidon fut la
+ première métropole des Phéniciens.
+
+ [Illustration 288: ETHNOGRAPHIE DU CHAPITRE DIX DE LA GENÈSE]
+265
+ On a aussi beaucoup discuté sur la question de savoir si le
+ principe de construction de la liste a été purement géographique ou
+ bien ethnographique; en d'autres termes, comme le dit fort bien M.
+ Philippe Berger, «si l'auteur a seulement décrit ce qu'il avait
+ sous les yeux, ou bien s'il s'est inspiré de la tradition, et si
+ cette table représente avec plus ou moins d'exactitude non pas
+ seulement les relations géographiques, mais la filiation des
+ peuples qui y figurent.» Les partisans de l'interprétation
+ géographique prétendent que la classification des peuples est
+ artificielle dans le document biblique, et que sous cette triple
+ division l'on a compris tout le monde connu: Yapheth désignant tous
+ les peuples situés à l'ouest ou au nord; 'Ham les habitants de la
+ côte méridionale de l'Asie et de l'Afrique; enfin Schem, ceux qui
+ habitaient la Syrie et les pays voisins, jusqu'à l'Arabie d'un côté
+ et au golfe Persique de l'autre. On a prétendu aussi que, dans
+ cette table, des peuples de races différentes ont été groupés
+ ensemble; qu'ainsi les Kenânéens sont donnés comme frères des
+ Égyptiens, qui appartiendraient à une autre race. Mais cette
+ objection a été soulevée sous l'empire d'un préjugé, très répandu
+ il y a quelques années encore, lequel consistait à voir dans le
+ langage le critérium infaillible de la race. Ce préjugé est
+ aujourd'hui déraciné dans la science, et nous ferons voir un peu
+ plus loin à quel degré les faits le démentent. Bien souvent les
+ divisions des langues ne correspondent pas à celles des races.
+ Cette idée fausse écartée, toute base manque aux arguments qu'on en
+ tirait contre le caractère réellement ethnographique du tableau de
+ la descendance de Noa'h dans la Genèse. Mais la meilleure
+ démonstration de l'exactitude de ce caractère ethnographique ou
+ ethnogénique sera l'analyse même du tableau. Elle ne laissera pas,
+ je crois, de doute dans l'esprit du lecteur sur ce que nous y avons
+ une classification des peuples, non d'après leur position
+ géographique, mais d'après leur parenté d'origine, telle qu'elle se
+ déduisait de la tradition, et de la ressemblance de leur type
+ physique.
+
+ Ce document fournit donc une base d'un prix inestimable pour les
+ recherches historiques de l'ethnographie, c'est-à-dire de la
+ science qui s'occupe de rechercher les affinités des nations entre
+ elles et leurs origines. L'étude attentive des traditions de
+ l'histoire, la comparaison des langues et l'examen des caractères
+266 physiologiques des diverses nations, fournissent des résultats
+ pleinement d'accord sur cette matière avec le témoignage du livre
+ inspiré. Nous allons exposer, aussi brièvement que possible, les
+ faits qui ressortent des renseignements ethnographiques de la
+ Genèse et les constatations de la science moderne, qui sont venues
+ les compléter ou les éclaircir[124].
+
+ [Note 124: Une carte, gravée hors texte, éclaircira pour le lecteur
+ toute cette étude de l'ethnographie de la Genèse.]
+
+ FAMILLE DE 'HAM.--'Ham, dont le nom veut dire «le noir, le brun,»
+ est le père de la grande famille dont les peuples de la Phénicie,
+ de l'Égypte et de l'Éthiopie étaient primitivement descendus. Ce
+ groupe de populations, que représentent encore de nos jours les
+ fellahs de l'Égypte, les Nubiens, les Abyssins et les Touaregs, et
+ avec un mélange de sang blanc, probablement yaphétite ou
+ indo-européen, dont on peut déterminer historiquement la date d'une
+ manière approximative, les Berbères ou Amazigs, présente tous les
+ traits anatomiques essentiels de la race blanche. Mais il se
+ distingue par le teint toujours foncé, qui passe du brun clair à la
+ couleur du bronze et presque au noir, par la taille peu élevée, le
+ menton fuyant, les lèvres grosses sans être très proéminentes, la
+ barbe clair-semée, les cheveux très frisés sans être jamais crépus.
+ Les classifications de l'anthropologie, fondées uniquement sur les
+ caractères physiques, le délimitent exactement de même que le texte
+ sacré. C'est la sous-race que nous avons qualifiée plus haut
+ d'_égypto-berbère_, et qui tient une place intermédiaire entre les
+ deux races primordiales blanche et noire.
+
+ Suivant la Genèse, 'Ham eut quatre fils: _Kousch, Miçraïm, Pout_ et
+ _Kena'an_. Ce sont quatre divisions principales, ethniques et
+ géographiques, de la famille.
+
+ L'identité de la race de _Kousch_ et des Éthiopiens est certaine;
+ les inscriptions hiéroglyphiques de l'Égypte désignent toujours les
+ peuples du Haut-Nil[125], au sud de la Nubie, sous le nom de
+ _Kousch_. Mais ce nom, dans la Genèse, comme celui d'Éthiopiens
+ dans la géographie classique, possède un sens bien plus étendu.
+ Avec les habitants non-nègres du Haut-Nil, il embrasse tout un
+ vaste ensemble de populations, étroitement apparentées entre elles
+ par le type physique, sinon par le langage, qui s'étendent le long
+267 des rivages de la mer d'Oman, de la côte orientale de l'Afrique aux
+ embouchures de l'Indus. Nous en avons la preuve par la liste que le
+ texte biblique donne ensuite des fils de _Kousch_, c'est-à-dire des
+ sous-familles que son auteur rattachait à la famille principale.
+ Cette liste suit un ordre géographique parfaitement régulier
+ d'ouest en est, de la manière suivante:
+
+ [Note 125: Ces habitants non-nègres du pays de Kousch ou de
+ l'Éthiopie nilotique, sont représentés sur les monuments
+ exactement avec les mêmes traits que les Égyptiens, dont on ne
+ les distingue pas. Aussi n'avons-nous pas cru nécessaire d'en
+ donner ici une figure.]
+
+ _Seba_, que d'autres textes bibliques représentent comme relégué au
+ plus loin dans le sud et mettent en rapport avec l'Égypte et
+ l'Éthiopie; il faut en rapprocher la grande ville de Sabæ et le
+ port de Saba (Sabat chez Ptolémée), que Strabon place sur la rive
+ occidentale de la Mer Rouge, au nord du détroit de Bab-el-Mandeb.
+
+ _'Havilah_, que l'on ne doit pas confondre avec le peuple sémitique
+ de même nom, classé dans la descendance de Yaqtan; dans celle de
+ Kousch, 'Havilah représente la nation des Avalites, habitant les
+ bords du golfe que forme la côte d'Afrique au sud du détroit
+ donnant accès dans la Mer Rouge, du golfe de Zeïlah.
+
+ _Sabtah_, dont le nom correspond manifestement à celui de la ville
+ de Sabbatha ou Sabota, devenue plus tard la capitale des
+ Chatramotites de la géographie classique, c'est-à-dire des
+ habitants du 'Hadhramaut, et l'un des plus grands marchés de
+ l'Arabie méridionale.
+
+ _Ra'emah_, que les Septante et saint Jérôme transcrivent _Regma_,
+ d'après la transformation fréquente du _'aïn_ sémitique en un gamma
+ grec; on rapproche généralement _Ra'emah_ du port de Regma, situé
+ sur la rive arabe du golfe Persique, bien qu'il y ait à cette
+ assimilation une difficulté philologique, dans le fait que le nom
+ arabe indigène correspondant à Regma est _Redjam_, et non _Re'am_
+ ou _Regham_. Cependant les fils que la Genèse attribue à Ra'emah
+ semblent la confirmer: car le premier, _Dedan_, correspond sûrement
+ à l'appellation de _Daden_, donnée à l'une des îles Bahreïn. Le
+ second, _Scheba_, est plus obscur; tout d'abord on serait tenté, et
+ ç'a été l'avis de la majorité des commentateurs, d'y voir les
+ fameux Sabéens de l'Arabie-Heureuse, qui reparaissent sous le même
+ nom de _Scheba_ dans la descendance de Yaqtan, double emploi par
+ lequel l'auteur inspiré aurait exprimé le fait d'une double couche
+ ethnique, d'abord kouschite, puis yaqtanide, qui aurait contribué à
+ la formation de ce peuple. Mais, sans s'éloigner autant du site de
+ Ra'emah et de Dedan, le nom de _Scheba_ peut s'expliquer par le
+ peuple des Asabes, que les géographes classiques placent sur la
+ côte de l'Oman actuel, où l'on cite aussi la ville de
+ _Batra-sabbes_, et un peuple de Sabéens mentionnés par Pline.
+268
+ _Sabteka_, dont l'appellation doit être mise en parallèle avec
+ celles de la ville de Samydacê et du fleuve Samydacês, sur le
+ littoral de la Carmanie, où la géographie classique place aussi un
+ fleuve Sabis et un peuple de _Sabæ_.
+
+ Cette liste nous conduit ainsi, pour l'extension des peuples de la
+ souche de Kousch, jusqu'à la frontière de la Gédrosie, où les
+ écrivains grecs placent leurs Éthiopiens orientaux ou asiatiques,
+ semblables d'aspect aux Éthiopiens africains; et de là nous gagnons
+ l'Inde, dont les anciennes traditions nous parleront d'un peuple
+ brun de _Kauçikas_, habitant le pays antérieurement à l'arrivée des
+ Aryas et absorbé par eux, peuple dont le nom offre une bien
+ remarquable coïncidence avec celui de _Kousch_.
+
+ La Bible place encore des Kouschites dans la partie méridionale du
+ bassin de l'Euphrate et du Tigre, quand elle fait sortir de Kousch
+ Nemrod, le fondateur légendaire de la puissance politique et de la
+ civilisation des Chaldéo-Babyloniens. La tradition recueillie par
+ les Grecs parle aussi de la dualité ethnique des Chaldéens et des
+ Céphènes comme ayant formé originairement la population de cette
+ contrée; et le nom de Céphènes est sûrement un synonyme de celui de
+ Kousch; des bords de la Méditerranée jusqu'à ceux de l'Indus, il
+ s'applique toujours aux mêmes populations. Les textes cunéiformes
+ nous font connaître un peuple de _Kasschi_, répandu dans une partie
+ de la Babylonie et dans le nord-ouest du pays de 'Élam; nous lui
+ verrons jouer un grand rôle dans l'histoire de ces pays à une date
+ reculée. Ce sont les Cissiens de la géographie classique, qui met
+ aussi dans le nord de la Susiane des Cosséens, dont le nom paraît
+ également un reste de celui de _Kousch_.
+
+ Tout ceci nous montre que, pour l'auteur du document que fournit le
+ chapitre X de la Genèse, _Kousch_ est une grande famille de peuples
+ couvrant une zone méridionale de territoires depuis le Haut-Nil à
+ l'ouest jusqu'au Bas-Indus à l'est, famille dont l'unité physique
+ était encore plus accusée dans la haute antiquité que de nos jours,
+ mais n'a cependant pas tout à fait disparu, malgré les migrations
+ qui depuis ont superposé sur différents points d'autres races à ce
+ substratum ethnique. En revanche, elle ne nous offre pas dans
+ l'histoire la même unité linguistique, unité sans doute rompue de
+ bonne heure par des circonstances historiques. Nous constaterons,
+ d'ailleurs, par d'autres exemples que dans le système de
+269 classification des races qui a servi de base au tableau
+ généalogique des descendants de Noa'h, ce ne sont pas d'après les
+ affinités du langage que l'on s'est guidé, mais d'après le type et
+ aussi d'après certaines données traditionnelles sur la filiation
+ des peuples.
+
+ Dans les Livres Saints, _Miçraïm_ est l'appellation constante de
+ l'Égypte, qualifiée de _Mouçour_ ou _Miçir_ par les Assyriens, de
+ _Moudrâya_ par les Perses. De nos jours encore les Arabes
+ appliquent le nom de _Miçr_ soit à la capitale de l'Égype, soit à
+ l'Égypte entière. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, _Miçraïm_ a
+ la forme du duel, à cause de la fameuse division de l'Égypte en
+ deux parties, haute et basse. De même qu'à Kousch, le texte sacré
+ donne une série d'enfants, représentant autant de divisions
+ ethniques secondaires, à Miçraïm.
+
+ Les _Loudim_ sont sûrement les Égyptiens proprement dits, de la
+ race dominante, qui s'intitulaient eux-mêmes, nous l'avons vu plus
+ haut, _Rot_ ou _Lot_[126], «la race» par excellence[127].
+
+ [Note 126: En égyptien les deux articulations _r_ et _l_
+ permutaient avec une singulière facilité.]
+
+ [Note 127: La gravure de la page 111 a déjà montré plus haut
+ comment les Égyptiens représentaient eux-mêmes le type de ce
+ peuple de Rot ou de leur propre race. Il suffit d'y renvoyer le
+ lecteur, sans donner ici d'autre figure monumentale des Égyptiens
+ antiques. D'ailleurs l'illustration de notre livre III en offrira
+ un peu plus loin de très nombreux exemples.]
+
+ Les _'Anamim_, sont les _'Anou_ des monuments égyptiens, population
+ qui apparaît aux âges historiques brisée en débris répandus un peu
+ partout dans la vallée du Nil; elle a laissé son nom aux villes
+ d'Héliopolis (en égyptien _'An_), Tentyris ou Dendérah (appellée
+ aussi quelquefois _'An_) et Hermonthis (_'An-res_, la 'An du sud);
+ deux de ses rameaux gardèrent pendant un certain temps après les
+ autres une vie propre, l'un dans une portion de la péninsule du
+ Sinaï, l'autre dans la Nubie; ce sont probablement les gens de ce
+ dernier rameau, les _'Anou-Kens_ des inscriptions égyptiennes, que
+ l'auteur du document ethnographique de la Genèse a eu en vue;
+
+ Les _Naphtou'him_ sont les habitants du pays de Memphis, dont le
+ nom sacerdotal indigène était _Nu-Phta'h_, «le domaine du dieu
+ Phta'h.»
+
+ Les _Pathrousim_ sont ceux de la Thébaïde, appelée en égyptien
+ _p-to-res_ «le pays méridional.»
+
+ Les _Kastou'him_ sont plus embarrassants; ils ont donné lieu à
+ beaucoup de conjectures, dénuées de fondement suffisant. Ce qui
+ complique ici la question, c'est que ni les documents égyptiens, ni
+270 les documents assyro-babyloniens ne nous fournissent d'appellation
+ analogue. Il faut cependant remarquer que les Septante ont eu ici
+ sous les yeux un texte différent de notre texte hébraïque, et que
+ ce texte substituait au nom de _Kaslou'him_ celui de _'Hasmoniim_,
+ «les gens du pays du natron,» en égyptien _'hesmen_. Ceci fournit
+ une désignation certaine de la partie occidentale du Delta et du
+ nome libyque des Grecs, synonyme de celle de _Milou'h'hi_ ou
+ _Melou'h'hi_, par laquelle les textes cunéiformes désignent la même
+ contrée, comme «le pays du sel,» en copte _mel'h_[128]; et
+ l'appellation de Maréa, placée dans la même contrée par les
+ géographes classiques, doit dériver du même prototype égyptien.
+ Cependant les peuples que la Genèse fait sortir des Kaslou'him
+ rendent difficile de croire que ce nom désigne seulement la partie
+ occidentale du Delta; il est plus probable que dans la pensée de
+ l'auteur sacré il s'étendait à toute la partie maritime de
+ l'Égypte, habitée par une population particulière et plus asiatique
+ que celle du reste du pays, depuis la frontière de la Libye jusqu'à
+ celle du pays des Philistins. On peut même conjecturer que ce nom
+ doit être regardé comme embrassant en outre la couche la plus
+ ancienne de la population du pays philistin, caractérisée comme
+ Céphénienne dans les traditions que les Grecs recueillirent. En
+ effet, le document biblique dit que des _Kaslou'him_ sortirent les
+ _Pelischthim_, c'est-à-dire les Philistins. Ceux-ci nous
+ apparaissent dans l'histoire comme une population de la souche
+ pélasgique, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, établie dans le
+ XIVe siècle avant notre ère sur la côte palestinienne. Il est clair
+ qu'en les faisant fils des _Kaslou'him_, l'auteur de la Genèse a
+ voulu marquer la fusion qui s'était opérée sur ce terrain entre les
+ envahisseurs venus du Nord et l'ancienne population, sortie de la
+ souche de 'Ham, fusion qui avait donné naissance à un peuple mixte
+ et nouveau. Et par un des éléments qui avaient contribué à sa
+ formation, ce peuple pouvait être à bon droit qualifié de
+ petit-fils de Miçraïm; car il est facile de remarquer que, dans sa
+ construction sous forme généalogique, le tableau donné par la Bible
+ multiplie les degrés de génération séparant de la souche
+ fondamentale, à proportion des mélanges de sang étranger qui
+ rendent un peuple de race moins pure. Quant aux _Kaphthorim_, que
+ le texte biblique associe aux _Pelischthim_, comme sortis de la
+271 même source, ce sont les habitants de l'île de _Kaphthor_, qui dans
+ nombre d'autres passages de la Bible est certainement la Crète. La
+ parenté ethnique des Crétois et des Philistins est attestée par le
+ témoignage unanime de toute l'antiquité.
+
+ [Note 128: On n'a pas encore trouvé la forme correspondante en
+ égyptien antique.]
+
+ Enfin, le dernier des fils de Miçraïm n'offre pas de doute pour ce
+ qui est de sa signification ethnographique. Les _Lehabim_ sont
+ sûrement les Libyens, les _Lebou_ des monuments égyptiens; mais
+ l'appellation doit être ici entendue dans un sens restreint, comme
+ s'appliquant seulement aux Libyens voisins de l'Égypte, chez qui
+ pouvait s'être infusée une part de sang égyptien. Ces _Lehabim_
+ pénétraient certainement jusque dans une partie du Delta
+ occidental.
+
+ [Illustration 295: Captif de la nation des Lebou[1].]
+
+ [Note 1: D'après les sculptures du palais de Médinet-Abou, à
+ Thèbes, exécutées sous Ramessou III, de la XXe dynastie.]
+
+ _Pout_, troisième fils de 'Ham, est un peuple africain dans un
+ grand nombre de passages de la Bible. La tradition juive en fait
+ les habitants des côtes septentrionales de l'Afrique jusqu'à
+ l'extrémité de la Mauritanie. Ceci est confirmé par l'appellation
+ de _Phaiat_ donnée en copte à la Libye, ainsi que par l'existence
+ d'un fleuve _Phthuth_ ou _Fut_, mentionné dans la Mauritanie par
+ les géographes grecs et romains. Les inscriptions cunéiformes
+ perses mentionnent un pays de _Poutiya_ parmi ceux qui étaient
+ soumis à l'empire des Achéménides, et il ne peut être que la
+ portion de la Libye qui reconnaissait leurs lois. D'un autre côté,
+ il est bien difficile de ne pas comparer, à la suite de M. Ebers,
+ le nom de _Pout_ avec celui de _Pount_, qui désigne dans la
+ géographie des anciens Égyptiens les pays au sud-est de la vallée
+ du Nil, c'est-à-dire la côte africaine des Somâlis d'aujourd'hui et
+ la côte opposée de l'Arabie-Heureuse. Dans les bas-reliefs
+ historiques de l'Égypte, les gens de Pount, qui forment ainsi en
+ Arabie le substratum 'hamitique auquel se sont superposés les
+ Sabéens yaqtanides, sont représentés avec la même coloration que
+ les Égyptiens, et des traits qui participent à la fois de ceux de
+ ce peuple et de ceux des Sémites purs.
+272
+ [Illustration 296: Indigène du pays de Pount[1].]
+
+ [Note 1: D'après les bas-reliefs égyptiens du temple de
+ Deïr-el-Bahari, à Thèbes, élevé sous la minorité du roi Tahoutmès
+ III.]
+
+ Ceci correspond fort bien avec le type physique des Somâlis
+ actuels, qui, dans leurs propres traditions, se disent apparentés à
+ la population la plus antique du Yémen et du 'Hdhramaout. Il semble
+ donc que, dans le tableau ethnographique de la Genèse, _Pout_ ait
+ un sens géographiquement aussi étendu que _Kousch_. Il désigne tout
+ le vaste ensemble des populations de race éthiopico-berbère
+ répandues au sud de l'Éthiopie kouschite et à l'ouest du bassin du
+ Nil. Ces populations forment deux groupes principaux, séparés par
+ l'interposition d'éléments nègres: d'abord les peuples du _Pount_
+ des Égyptiens, c'est-à-dire les Somâlis et leurs congénères et
+ voisins de la côte orientale d'Afrique, à cheval, comme les
+ Kouschites leurs proches parents, sur les deux rives du golfe
+ d'Aden; puis la grande famille des peuples libyens et berbères,
+ occupant tout le nord du continent africain, depuis le voisinage de
+ l'Égypte jusqu'à l'Océan Atlantique et même ayant occupé les îles
+ Canaries dans cet océan. Les peuples de cette dernière famille se
+ donnent à eux-mêmes le nom générique d'Amazigs (les nobles), que
+ l'antiquité nous offre déjà dans les appellations des Mazices et
+ des Maxitains, que les Phéniciens, qui fondèrent Carthage,
+ trouvèrent à leur arrivée et qui paraissent identiques aux Maxyes
+ ou Libyens laboureurs, appelés Maschouasch dans les documents
+ égyptiens. Entre ces deux groupes de populations, auxquelles
+ s'applique en commun le nom biblique de _Pout_, la parenté
+ ethnographique et linguistique est très grande. Mais le type
+ primitif et 'hamitique de la famille paraît s'être mieux conservé
+ qu'ailleurs chez les Somâlis et les autres peuples du même groupe.
+ Les Berbères ou Amazigs ont reçu à une époque ancienne une forte
+ infusion de sang de la race blanche pure, qui les a sensiblement
+ modifiés. C'est le résultat de la grande invasion maritime des
+273 _Ta'hennou_ ou _Tama'hou_ aux cheveux blonds et aux yeux bleus[129],
+ que les monuments égyptiens du temps de la XVIIIe et de la XIXe
+ dynastie nous montrent répandus dans la Libye, et rapportent à la
+ même race que les _Ha-nebou_ ou habitants du continent et des îles
+ de la Grèce, ainsi que du midi de l'Italie.
+
+ [Note 129: Voy. plus haut, p. 111, le type que les monuments
+ égyptiens donnent à ces Ta'hennou ou Tama'hou.]
+
+ [Illustration 297: Un prince des Khétas[2].]
+
+ [Note 2: D'après un bas-relief égyptien d'Ibsamboul en Nubie. Le
+ prince ainsi représenté était devenu le beau-frère du Pharaon
+ Ramessou II, de la XIXe dynastie.]
+
+ Sous le nom de _Kena'an_ sont compris les Phéniciens et toutes les
+ tribus étroitement apparentées à eux, qui, avant l'établissement
+ des Hébreux, habitaient le pays compris entre la Méditerranée et le
+ bassin de la mer Morte et du Jourdain, qui fut plus tard la
+ Terre-Sainte. Le document biblique énumère de nombreux fils de
+ Kena'an; il pousse ici la subdivision jusqu'à un degré très
+ minutieux, à cause des rapports étroits entre l'histoire des
+ Kenânéens et celle du peuple choisi de Dieu. Il compte donc comme
+ issus de Kena'an:
+
+ _Çidon_, «son premier-né,» c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà
+ remarqué, la ville de Sidon (en phénicien _Çidon_), première
+ métropole des Phéniciens; ce nom représente ici tout le peuple des
+ Kenânéens maritimes ou Phéniciens, qui se donnaient à eux-mêmes le
+ nom de _Çidonim_ ou Sidoniens.
+
+ _'Heth_, qui représente le grand peuple des _Kheta_ des monuments
+ égyptiens, des _'Hatti_ des Assyriens, établi entre l'Oronte,
+ l'Euphrate et l'Amanus, peuple que nous verrons tenir une place de
+ premier ordre dans l'histoire des contrées syriennes pendant six
+ siècles au moins, depuis le temps où la XIXe dynastie monta sur le
+ trône d'Égypte jusqu'à celui où les Sargonides régnèrent en
+ Assyrie; une petite peuplade de _'Hittim_, colonie détachée de
+ cette grande nation, est signalée auprès de 'Hébron.
+
+ Le _Yebousi_ ou peuple de Yebous, localité qui devint ensuite
+ Yerouschalaïm (Jérusalem).
+274
+ Le _Amori_, nation qu'à l'époque de la conquête de la Palestine par
+ les Hébreux nous voyons habiter les montagnes d'Éphraïm et de
+ Yehoudah (Juda) et se prolonger encore plus dans le sud; les
+ monuments égyptiens nous montrent aussi une peuplade isolée
+ d'_Amorim_ habitant plus au nord, auprès de Qadesch sur le haut
+ Oronte.
+
+ Le _Girgaschi_, peuple qui est encore nommé parmi ceux que
+ dépossédèrent les Hébreux, mais dont on ne précise pas la situation
+ dans le pays de Kena'an.
+
+ [Illustration 298: Captif des Amorim de Qadesch[1].]
+
+ [Note 1: Sculpture égyptienne de Medinet-Abou.]
+
+ Le _'Hivi_, dont les récits bibliques de la conquête de la
+ Terre-Promise mentionnent des tribus à Schechem (Sichem), à Gib'eon
+ et dans le voisinage du mont 'Hermon.
+
+ Le _'Arqi_, de Arca dans le Liban, un peu au nord de Tripolis.
+
+ Le _Sini_ ou peuple de la ville de Sin, située un peu plus haut
+ dans la même région, en remontant du sud au nord, direction que la
+ liste suit désormais très exactement.
+
+ Le _Arvadi_, de la ville insulaire d'_Arvad_, l'Aradus de la
+ géographie classique.
+
+ Le _Çemari_, dont la cité est appelée Simyra des Grecs et des
+ Latins.
+
+ Le _'Hamathi_, de la grande ville de 'Hamath dans la vallée de
+ l'Oronte.
+
+ L'inscription de Kena'an parmi les fils de 'Ham a été le principal
+ argument dont on s'est servi pour attaquer l'exactitude et le
+ caractère ethnographique du tableau des peuples dans le chapitre X
+ de la Genèse. On y objectait qu'ils devaient appartenir à la
+ famille syro-arabe ou au sang de Schem, puisqu'ils parlaient un
+ idiome purement sémitique, le même que celui des Hébreux.
+275 Aujourd'hui, dans le point de vue actuel de la science, cet
+ argument linguistique a perdu beaucoup de sa force. Les érudits qui
+ ont étudié le plus à fond les Phéniciens et les autres Kenânéens,
+ comme M. Renan, reconnaissent qu'en dépit de leur langage sémitique
+ et de la forte infiltration de sang syro-arabe qui dut
+ nécessairement se produire parmi eux, une fois qu'ils furent
+ établis dans la Palestine et dans la région du Liban, le fond
+ premier de ces peuples était plus apparenté aux Égyptiens, avec
+ lesquels ils ont tant de légendes religieuses communes, qu'aux
+ nations de Schem. Ceci s'accorde avec la tradition, constante dans
+ l'antiquité et chez les Phéniciens eux-mêmes, qui les faisait venir
+ des bords du golfe Persique, c'est-à-dire d'un domaine qui
+ appartient exclusivement aux peuples de 'Ham. Les Égyptiens, sur
+ leurs monuments, donnent aux gens de _Kefta_, les Phéniciens, des
+ traits et un costume qui se rapprochent beaucoup des leurs propres;
+ ils les peignent en rouge comme eux-mêmes. Et c'est à cette couleur
+ de teint rouge qu'a trait le nom de [Grec: phones], qui leur a été
+ donné par les Grecs. En même temps, quand on voit ce nom de
+ Phéniciens prendre en latin la forme _Poeni_, qui s'applique
+ spécialement aux Kenânéens auxquels les Romains et les autres
+ Italiotes ont eu le plus anciennement affaire, c'est-à-dire aux
+ Carthaginois, on en arrive à soupçonner que les Grecs ont dû
+ helléniser en [phoïnes], pour y donner un sens dans leur propre
+ idiome, une appellation asiatique, dont _Poeni_ aura mieux conservé
+ la forme indigène et dont la ressemblance avec le _Pount_ égyptien
+ est à tout le moins digne d'attention.
+
+ [Illustration 299: Phénicien du temps de la XVIIIe dynastie
+ égyptienne[1].]
+
+ [Note 1: Cette figure d'un homme du pays de Kefta, apportant en
+ tribut des oeuvres de son industrie, est empruntée aux peintures
+ du tombeau de Hekh-ma-Ra, à Thèbes, datant du règne de Tahoutmès
+ III.]
+
+ Au reste, la contradiction apparente que l'on a cru remarquer entre
+ la place donnée à Kena'an dans le tableau ethnographique de la
+ Genèse, et la nature de la langue que parlait ce peuple, tient
+ surtout à l'habitude que l'on a prise, par suite de la confusion
+ qui a longtemps régné entre les faits philologiques et les faits
+ ethnographiques, d'appeler _langues sémitiques_ le rameau
+276 syro-arabe des idiomes à flexion. Des savants de premier ordre, et
+ dont l'opinion possède une autorité supérieure, ont déjà fait
+ remarquer ce que cette expression a d'impropre. Une notable partie,
+ sinon la majorité des peuples que la Bible rapporte à la
+ descendance de 'Ham, en particulier ceux du rameau de Kousch,
+ parlaient des langues de cette classe. Le fait de Kena'an n'est pas
+ isolé; il appartient, au contraire, à tout un ensemble. Le ghez est
+ parlé par une population dont le fond--les caractères physiques des
+ Abyssins l'attestent--est resté en très grande majorité kouschite,
+ et où les quelques éléments sémitiques qui se sont infiltrés de
+ manière à devenir dominateurs, venant du Yémen, auraient apporté
+ l'himyarite comme ils ont apporté l'écriture de l'Arabie
+ méridionale, si le langage venait d'eux. La langue himyarite ou
+ sabéenne elle-même, est l'idiome d'un pays où les peuples de Kousch
+ et de Pount précédèrent les tribus de la descendance de Yaqtan, et
+ formèrent toujours un élément considérable de la population. Si les
+ Yaqtanides de l'Arabie méridionale eurent, au temps de leur
+ civilisation, un langage différent de celui des tribus de même
+ souche qui s'étaient établies dans le reste de la péninsule,
+ n'est-il pas très vraisemblable de penser qu'ils le durent à
+ l'influence de la race antérieure, qui se fondit avec eux? De même,
+ quand nous exposerons l'histoire des civilisations du bassin de
+ l'Euphrate et du Tigre, la langue de la famille syro-arabe, dite
+ _assyrienne_, nous apparaîtra comme ayant été à l'origine la langue
+ de l'élément kouschite de la population de la Babylonie, transmise
+ ensuite, avec la civilisation chaldéo-babylonienne, au peuple
+ d'Asschour, de la pure race de Schem.
+
+ [Illustration 300: Guerrier kenânéen de la Palestine[1].]
+
+ [Note 1: Ce personnage est donné comme ayant pour patrie la ville
+ de Kanàana, que les documents hiéroglyphiques représentent comme
+ située dans la Palestine méridionale, probablement sur le
+ territoire qu'occupèrent plus tard les Pelischtim ou Philistins.
+
+ Représentation égyptienne du temps de la XIXe dynastie, empruntée
+ à l'ouvrage de Wilkinson, _Manners and customs of ancient
+ Egyptians_.]
+
+ Tout ceci vient favoriser, au point de vue de la linguistique, et
+ même, dans une certaine mesure, de l'histoire, la théorie de ceux
+ qui voient dans les nations de 'Ham «la branche la plus ancienne de
+277 cette famille de peuples répandus dans toute l'Asie antérieure, des
+ sources de l'Euphrate et du Tigre au fond de l'Arabie, des bords du
+ golfe Persique à ceux de la Méditerranée, et sur les deux rivages
+ du golfe Arabique, en Afrique et en Asie. Cette branche ancienne de
+ la famille sémitique, partie la première du berceau commun, disent
+ les partisans d'une telle opinion, la première aussi parmi cette
+ foule de hordes longtemps nomades, se fixa, puis s'éleva à la
+ civilisation en Chaldée, en Éthiopie, en Égypte, en Palestine, pour
+ devenir à ses frères demeurés pasteurs un objet d'envie et
+ d'exécration tout à la fois. De là cette scission entre les enfants
+ de Schem et ceux de 'Ham, ces derniers au sud et à l'ouest, les
+ autres à l'est et au nord, quoique tous fussent les membres d'une
+ même famille originaire, parlant une même langue, divisée entre de
+ nombreux dialectes, et qu'on est autorisé à nommer
+ ethnographiquement dans son ensemble famille syro-arabique ou
+ syro-éthiopienne, par opposition à la famille indo-persique ou
+ indo-germanique (aryenne), autre grande section de la race
+ blanche[130].» Cette manière de voir se concilierait d'une manière
+ très heureuse avec la singulière facilité que les 'Hamites montrent
+ dans l'histoire à se confondre avec les Sémites purs, de manière à
+ ne plus pouvoir s'en distinguer, toutes les fois qu'il y a eu
+ superposition des deux éléments, comme dans l'Arabie méridionale.
+
+ [Note 130: Guigniaut, _Religions de l'antiquité_, t. II, p. 822.]
+
+ Mais, d'un autre côté, anthropologiquement il semble, dans
+ l'antiquité comme de nos jours, y avoir entre les peuples de Schem
+ et de 'Ham une distinction qui n'existe pas dans le langage, et qui
+ correspond à celle qu'établit la tradition biblique; les peuples de
+ 'Ham ont aussi, dans une certaine mesure, un génie à part, plus
+ matérialiste et plus industriel que celui des purs Sémites, à côté
+ de bien des instincts communs; enfin même, si une partie notable
+ des 'Hamites parle des langues décidément sémitiques, d'autres,
+ comme les Égyptiens, ont des idiomes qui sont sans doute apparentés
+ à la famille sémitique, mais possèdent cependant une originalité
+ propre assez considérable pour qu'on doive en faire une famille à
+ part. Peut-être est-il possible d'expliquer et de concilier ces
+ données contradictoires, en modifiant la formule dans le sens des
+ faits que l'anthropologie permet déjà d'entrevoir. Il faudrait
+ supposer dans ce cas que le premier rameau détaché du tronc commun,
+ celui des peuples de 'Ham, subit un métissage avec une race noire
+278 ou mélanienne, qu'elle trouva antérieurement établie dans les pays
+ où elle se répandit d'abord, tandis que les Sémites, demeurés en
+ arrière, conservaient dans sa pureté le sang de la race blanche. Le
+ métissage aurait été suffisant pour faire des peuples de 'Ham, au
+ bout d'un certain temps de séparation, une race réellement
+ différente de celle de Schem, sans cependant effacer les affinités
+ originaires, surtout dans le langage. Mais en même temps, le
+ mélange avec un autre sang, qui serait ainsi le caractère
+ distinctif des 'Hamites, ne se serait pas opéré partout dans les
+ mêmes proportions; ici, le sang mélanien aurait prédominé
+ davantage, et là moins. Ainsi les nations groupées par la Bible
+ dans la race de 'Ham offriraient en réalité comme une gamme de
+ métissages plus ou moins prononcés, depuis des peuples aussi
+ rapprochés des Sémites purs et aussi difficiles à en distinguer par
+ certains côtés, que les Kouschites de Babylone ou les Kenânéens de
+ la Phénicie, jusqu'à des peuples à la physionomie déjà nettement
+ tranchée, comme les Égyptiens. Et il est à remarquer qu'en
+ envisageant ainsi la race de 'Ham, le plus ou moins d'affinité des
+ idiomes de ses différents peuples avec les langues sémitiques
+ coïncide avec le plus ou moins de ressemblance des mêmes peuples
+ avec le type anthropologique des Sémites purs, marque incontestable
+ d'une proportion plus ou moins forte de mélange d'un sang étranger,
+ autre que celui de la race blanche.
+
+ Les observations que nous venons de faire au sujet du langage
+ laissent en dehors les Kouschites orientaux du tableau
+ ethnographique de la Genèse, c'est-à-dire les peuples habitant à
+ l'est du golfe Persique et rattachés encore par l'écrivain sacré à
+ la descendance de Kousch. Ceux-là, en effet, aussi haut qu'on les
+ rencontre dans l'histoire, s'y montrent parlant des idiomes
+ radicalement différents de ceux des peuples de Schem et des autres
+ peuples de 'Ham. Mais ceci ne saurait être une raison suffisante
+ pour contester formellement la tradition de leur parenté ethnique
+ avec le reste des 'Hamites. D'ailleurs il faut tenir compte de la
+ façon dont ces peuples, les plus reculés dans l'est de l'horizon
+ géographique de la Bible, se confondent par une série de
+ transitions graduelles avec les Dravidiens de l'Inde, que
+ l'antiquité n'a jamais distingués des Éthiopiens ou Kouschites. La
+ côte entre le golfe Persique et l'Indus paraît avoir été, dès une
+ époque extrêmement reculée, le point de rencontre et de fusion de
+ deux races distinctes d'hommes à peau brune, inclinant plus ou
+ moins vers le noir pur.
+
+ Les 'Hamites furent donc, des trois grandes divisions de l'humanité
+279 Noa'hide que la Bible montre se séparant après la confusion des
+ langues, ceux qui s'éloignèrent les premiers du centre commun, se
+ répandirent d'abord sur la plus vaste étendue de territoire et
+ fondèrent les plus antiques monarchies. Ce fut chez eux que la
+ civilisation matérielle fit d'abord les plus rapides progrès. Mais
+ Noa'h avait maudit son fils 'Ham pour lui avoir manqué de respect
+ dans son ivresse et pour avoir tourné en dérision la nudité
+ paternelle. «Tu seras le serviteur de Schem et de Yapheth,» lui
+ avait-il dit. Cette malédiction s'accomplit dans sa plénitude. Les
+ empires fondés par les 'Hamites se trouvèrent bientôt en contact
+ avec les deux autres races, qui entrèrent en lutte avec eux, les
+ vainquirent et s'emparèrent des pays qu'ils occupaient. Les Sémites
+ les remplacèrent dans la Chaldée, dans l'Assyrie, dans la Palestine
+ et dans l'Arabie; les Aryas dans l'Inde et la Perse. Les
+ descendants du fils maudit ne maintinrent leur puissance qu'en
+ Afrique et particulièrement en Égypte, où s'éleva la plus
+ florissante de leurs colonies. Et même encore là, dans la suite des
+ siècles, les effets de la malédiction paternelle ont fini par les
+ atteindre. Si 'Ham y est resté libre et maître plus longtemps
+ qu'ailleurs, il n'y est pas moins à la fin devenu le serviteur de
+ Schem. Après avoir été conquis par les Grecs et les Romains,
+ descendants de Yapheth, la Phénicie, l'Égypte et le nord de
+ l'Afrique obéissent depuis des siècles à des Arabes; les Éthiopiens
+ ont été conquis par des tribus sémitiques, qui se sont amalgamées
+ avec eux. Si la famille de 'Ham subsiste encore dans un certain
+ nombre de pays et y forme toujours le fond de la population, nulle
+ part, depuis des centaines et des centaines d'années, elle n'a une
+ vie propre et nationale et ne forme un État indépendant.
+
+ Les descendants de 'Ham furent les premiers, parmi l'humanité
+ Noa'hide, à marcher dans la vie de la civilisation matérielle,
+ qu'ils poussèrent à un haut degré de développement. Mais s'ils
+ avaient sous ce rapport des aptitudes remarquables, leur race garda
+ toujours l'empreinte des tendances dépravées et grossières qui
+ avaient attiré sur 'Ham la malédiction paternelle. Les peuples
+ 'hamites ont été tous profondément corrompus, à part les Égyptiens,
+ qui forment à cet égard parmi eux une éclatante exception. Leurs
+ religions (en mettant aussi à part celle de l'Égypte) ne sortaient
+ pas du matérialisme le plus absolu, exprimé sans pudeur, par des
+ fables révoltantes et par des symboles d'une inconcevable
+ obscénité. Aussi le triomphe des familles de Schem et de Yapheth
+280 a-t-il été partout la substitution d'une civilisation plus haute et
+ plus épurée à celle que les 'Hamites avaient établie, l'avénement
+ d'une morale plus pure et d'une religion plus spirituelle, même au
+ milieu des erreurs de l'idolâtrie.
+
+ FAMILLE DE SCHEM.--Les descendants de Schem furent les seconds à se
+ répandre dans le monde, en quittant la contrée que les enfants de
+ Noa'h avaient habitée à la suite du Déluge. Ils occupèrent les pays
+ qui s'étendent depuis la haute Mésopotamie jusqu'à l'extrémité
+ méridionale de l'Arabie et depuis les bords de la mer Méditerranée
+ jusqu'au delà du Tigre. L'énumération de leurs différentes
+ branches, dans le chapitre X de la Genèse, suit un ordre
+ géographique régulier, procédant d'est en ouest. Car on donne pour
+ fils à Schem, _'Elam_, _Asschour_, _Arphakschad_, _Loud_ et _Aram_.
+
+ [Illustration 304: Têtes d'Élamites de la classe inférieure, au
+ type négroïde[2].]
+
+ [Note 2: D'après les sculptures assyriennes du palais du roi
+ Asschour-bani-abal, à Koyoundjik, l'ancienne Ninive.]
+
+ Le premier-né est donc _'Elam_. Ce nom, d'origine sémitique et
+ signifiant «le pays élevé,» le pays des montagnes par opposition
+ aux plaines de la Chaldée[131], est celui par lequel les Assyriens,
+ les Hébreux et les peuples congénères désignaient la Susiane ou
+ Élymaïs de la géographie classique, la contrée située entre le
+ Tigre et la Perse. Au premier abord on est surpris de voir la
+ population de ce pays donnée comme sémitique, car linguistiquement
+ le pays de 'Elam est absolument étranger au monde sémitique. La
+ langue qu'on y parlait, et dont nous possédons un certain nombre de
+ monuments écrits, était un idiome agglutinatif, tenant de très près
+ à celui du vieux fond anté-aryen de la population de la Médie, et
+ apparenté dans une certaine mesure aux langues altaïques,
+ particulièrement à celles du rameau turc. Il ne paraît pas douteux
+ aujourd'hui que la masse du peuple élamite ou susien ne se composât
+ de tribus juxtaposées et en partie croisées, se rattachant les unes
+ à la souche de 'Ham comme les Cissiens et les Cosséens, les autres
+ à la souche touranienne comme les Susiens proprement dits, comme
+ les Susiens (_Schouschinak_ dans leur propre langage), les
+281 Apharséens ou Amardes (_Hafarti_) et les Uxiens (nom tiré par les
+ Grecs du Perse _Ouvaja_). Les sculptures assyriennes représentant
+ des scènes des guerres des monarques ninivites dans le pays de
+ 'Elam, montrent qu'un type négroïde très caractérisé prédominait
+ dans cette population de sang extrêmement mélangé. Mais en même
+ temps elles justifient l'écrivain biblique en attribuant à la
+ plupart des chefs de tribus et des hauts fonctionnaires de la cour
+ des rois de Suse un type de race tout à fait différent de celui des
+ hommes du peuple, des traits qui sont, sans aucun doute possible,
+ ceux des nations syro-arabes. Il y avait donc eu dans le pays de
+ 'Elam, à une époque qu'il nous est impossible de déterminer,
+ introduction d'une aristocratie se rattachant à la race de Schem,
+ aristocratie qui avait rapidement adopté le langage du peuple
+ auquel elle s'était superposée, mais qui, ne se mélangeant pas avec
+ les indigènes des classes inférieures, avait conservé fort intact
+ son type ethnique particulier. C'est là ce que le document sacré
+ désigne sous le nom de _'Elam_, fils de Schem.
+
+ [Note 131: C'est aussi le sens du nom donné au même pays dans la
+ langue accadienne, _Nima_.]
+
+ [Illustration 305: Tête d'un Élamite de la classe aristocratique,
+ au type sémitique[1].]
+
+ [Note 1: D'après les sculptures assyriennes de Koyoundjik.]
+
+ _Asschour_, second fils de Schem, personnifie la nation des
+ Assyriens, qui joua un si grand rôle dans l'histoire de l'Asie
+ occidentale. La langue et la civilisation sont communes aux
+ Assyriens proprement dits et aux Chaldéo-Babyloniens; mais les
+ monuments figurés de ces peuples eux-mêmes montrent que leur type
+ physique et anthropologique différait profondément. Les Assyriens
+ ont tous les traits propres aux peuples syro-arabes; ils peuvent en
+ passer pour une des nations caractéristiques et typiques au point
+ de vue de l'apparence extérieure, ce qui s'applique très bien à la
+ place donnée à _Asschour_ dans la descendance de Schem. Les
+ Chaldéo-Babyloniens s'en distinguent d'une façon très accusée; il
+ suffit de voir leur figure dans les bas-reliefs exécutés avec soin
+ pour reconnaître que, malgré la communauté de langue, ce sont des
+ hommes d'une autre race. Et en effet, nous verrons en étudiant leur
+ histoire que leur nation s'est formée de la fusion de deux éléments
+ ethniques: l'un à qui appartenait en propre à l'origine la langue
+282 de la famille syro-arabe dit abusivement _assyrienne_, mais que la
+ Genèse, en parlant de son héros légendaire Nimrod, range dans la
+ descendance de Kousch; l'autre, parlant un idiome agglutinatif très
+ particulier, est le peuple de Schoumer et d'Akkad, comme il
+ s'intitulait lui-même, qui paraît devoir être rapporté à la souche
+ touranienne. La distinction d'origine ethnique, que la Bible
+ établit entre les Assyriens et les Chaldéo-Babyloniens, est donc
+ parfaitement justifiée au point de vue scientifique.
+
+ [Illustration 306: Types d'Assyriens[1].]
+
+ [Note 1: D'après les bas-reliefs de l'Assyrie. La figure imberbe,
+ placée entre les deux autres, est celle d'un eunuque.]
+
+ Le texte sacré ajoute que c'est de la terre où Nimrod avait établi
+ son empire kouschite et où se trouvaient les quatre villes de Babel
+ (_Babilou_, Babylone), Érech (_Ourouk_, Orchoé), Akkàd et Kalneh
+ (_Koulounou_), que sortit Asschour; après quoi il bâtit Ninive et
+ les cités voisines. Ceci encore est de la plus merveilleuse
+ exactitude. Nous verrons, en effet, dans le livre de cette histoire
+ qui sera consacré aux Assyriens, que la civilisation
+ chaldéo-babylonienne était déjà depuis longtemps constituée, et
+ parvenue à un haut point de splendeur quand les tribus de race
+ sémitique pure, riveraines du Tigre, qui formèrent ensuite la
+ nation assyrienne, étaient encore à l'état de hordes confuses,
+ nomades et à demi barbares, auxquelles on donnait le nom collectif
+ de _Gouti_, en hébreu _Goim_. Une colonie babylonienne, prenant sa
+ route vers le nord, s'établit sur la rive occidentale du Tigre, à
+ l'entrée du territoire de ces tribus, dans le lieu qui s'appelle
+ aujourd'hui Kalah-Scherghât. Elle y fonda une ville, consacrée au
+ culte du dieu Asschour, un des dieux du panthéon
+ chaldéo-babylonien. Cette ville devint le foyer d'où la
+ civilisation et la langue de Babylone rayonnèrent sur les Gouti et
+ les conquirent. Peu à peu ils se groupèrent autour de ce centre,
+283 reconnurent sa suprématie et se formèrent en unité nationale sous
+ le gouvernement de chefs, primitivement sacerdotaux, qui résidaient
+ dans «la ville d'Asschour.» Le dieu Asschour, sous les auspices
+ duquel ils s'étaient ainsi civilisés et constitués, devint leur
+ grand dieu national, le peuple que forma leur groupement «le peuple
+ d'Asschour» et leur territoire «le pays d'Asschour.»
+
+ [Illustration 307: Les deux types de visages des Babyloniens[1].]
+
+ [Note 1: D'après les sculptures du palais de Koyoundjik,
+ retraçant les campagnes du roi ninivite Asschour-bani-abal en
+ Babylonie.]
+
+ Le troisième fils de Schem, dans le tableau ethnographique de la
+ Genèse, est appelé _Arphakschad_. C'est une souche ethnique que
+ l'auteur représente comme se divisant, au bout de quelques
+ générations, en deux grands rameaux, les Tera'hites ou les Hébreux
+ et les peuples qui leur sont intimement apparentés, les Yaqtanides
+ ou populations sémitiques de l'Arabie méridionale. Les premiers
+ noms de la généalogie de cette section de la race de Schem, à
+ laquelle l'écrivain sacré donne un développement tout spécial,
+ parce que c'était celle à laquelle appartenait le peuple choisi
+ dont il racontait l'histoire, ont un caractère à part; ils ne sont
+ évidemment ni personnels, ni ethnographiques; leur sens est à la
+ fois géographique et historique. Ils représentent les premiers
+ faits de la migration d'est en ouest, de ce groupe des descendants
+ de Schem après la constitution de son individualité propre et avant
+ sa division en deux courants divergents. _Arpha-Kschad_ signifie
+ «limite du Chaldéen» ou plutôt «limitrophe du Chaldéen;» c'est
+ l'indication du point où fut le berceau du groupe. _Schela'h_, nom
+ donné comme celui de son fils, exprime «l'impulsion en avant,» la
+ mise en marche de ce rameau de populations, sortant de son premier
+ séjour pour se porter vers l'occident. A la génération suivante
+ _'Eber_ représente le «passage au delà (de l'Euphrate),» qui dut,
+ en effet, avoir lieu pour permettre aux Yaqtanides de gagner
+ l'Arabie et aux Tera'hites de s'établir autour d'Our des Kaschdim
+ ou Chaldéens, qui fut le point de départ de leur dernière
+ migration. Il rappelle aussi que les populations de la Syrie, en
+ vertu de ce même fait, donnèrent aux Tera'hites, quand ils vinrent
+ s'établir au milieu d'elles, le nom de _'Ebrim_ ou _Beni 'Eber_,
+ c'est-à-dire les gens venus d'au delà du fleuve, d'où l'on a fait
+284 Hébreux. C'est à la génération après _'Eber_, autrement dit après
+ le passage sur la rive droite de l'Euphrate, que s'opère la
+ division du tronc ethnique en deux rameaux. Le représentant de
+ celui d'où sortirent les Tera'hites est _Peleg_, dont le nom
+ exprime l'idée de «division,» et le texte sacré insiste sur cette
+ signification; le représentant du rameau qui prend dès lors sa
+ route vers l'Arabie, a un nom ethnique, _Yaqtan_.
+
+ _Yaqtan_ revêt dans la tradition arabe la forme _Qa'htan_, qui est
+ le nom d'un canton situé dans le nord du Yémen, sans doute celui
+ d'où rayonnèrent toutes les tribus de cette race, qui se
+ superposèrent aux anciens habitants 'Hamites sur le littoral arabe
+ de la mer d'Oman. Les peuples yaqtanides ou qa'htanides constituent
+ dans la péninsule arabique la couche de populations que les
+ traditions recueillies par les Musulmans appellent _Moute'arriba_.
+ «Ils habitèrent, dit le texte, à partir de Mescha, en allant vers
+ Sephar, jusqu'à la Montagne de l'Orient.» Ces points géographiques
+ sont bien clairs: _Mescha_ est la Mésène de la géographie
+ classique, le _Maisân_ des écrivains syriaques, auprès de
+ l'embouchure commune de l'Euphrate et du Tigre, avec le _Mésalik_
+ de nos jours, c'est-à-dire la partie de désert, actuellement
+ habitée par la grande tribu arabe des Benou-Lam, qui s'étend
+ immédiatement en arrière de la contrée fertile du 'Iraq-'Araby;
+ _Sephur_ est le _Saphar_ des géographes grecs et latins, qui fut un
+ temps la capitale des Sabéens, le _Zhafâr_ d'aujourd'hui; quant à
+ la Montagne de l'Orient, cette désignation, par rapport à la
+ péninsule arabique, a trait évidemment au massif montueux et
+ fortement relevé du Nedjd. Ainsi les indications de la Genèse
+ déterminent pour l'habitation des Yaqtanides une vaste zone qui
+ traverse toute l'Arabie et comprend, à partir du Mésalik, le
+ Djebel-Schommer, le Nedjd, le midi du 'Hedjâz, le Yémen, le
+ 'Hadhramaout et le Mahrah. Sur ce territoire, l'écrivain biblique
+ compte treize fils de Yaqtan ou peuples principaux issus de cette
+ souche:
+
+ _Almodad_, dont le nom présente l'article arabe _al_; ce sont
+ probablement les _Djor'hom_ de la tradition arabe, l'une des plus
+ puissantes nations issues de Qa'htan, qui habitait une portion du
+ 'Hedjâz et dont les rois légendaires sont presque tous désignés par
+ l'appellation de _Modhadh_.
+
+ _Schaleph_ correspond bien manifestement aux _Salapeni_ de la
+ géographie classique et au canton actuel de _Salfieh_, au sud-ouest
+ de Çan'âa.
+
+ _'Haçarmaveth_ est la forme que devait revêtir régulièrement en
+ hébreu le nom du _'Hadhramaout_, le pays des Chatramotites des
+ Grecs.
+285
+ _Yera'h_ ne peut être que la traduction hébraïque d'un nom de
+ peuple, qui en arabe avait le sens de «peuple de la lune;» les
+ commentateurs hésitent pour l'application de ce nom entre les
+ _Benou-Helal_ ou «fils de la nouvelle lune,» ancien peuple du nord
+ du Yémen, les Aliléens de la géographie classique, et la région du
+ _Djebel Qamar_, «la montagne de la lune,» dans le 'Hadhramaout
+ oriental.
+
+ Pas de doute que _Hadoram_ ne corresponde aux Adramites des
+ géographes classiques, donnés pour voisins des _Chatramotites_ mais
+ distincts d'eux.
+
+ _Ouzal_ représente le canton du Yémen où est située la ville de
+ Çan'âa, que les traditions arabes affirment s'être appelée _Aouzâl_
+ jusqu'à la conquête éthiopienne du Ve siècle de l'ère chrétienne.
+
+ Avec _Diqlah_ nous sommes obligés de rentrer dans la voie des
+ conjectures; aucun canton de l'Arabie ne nous offre d'appellation
+ analogue; mais ce nom signifie «palme» en hébreu; il doit donc
+ désigner une contrée particulièrement riche en palmiers, ou bien où
+ l'on rendait un culte religieux au dattier, comme le faisaient les
+ habitants de Nedjrân; la situation de ce dernier canton
+ conviendrait fort au groupement de _Diqlah_ avec les noms voisins.
+
+ _'Obal_, qui peut répondre à un protype arabe _Ghobal_, rappelle à
+ l'esprit les _Gebanitae_ de Pline, qui habitaient à l'ouest du
+ canton d'Aouzal, sur le bord de la mer, et dont la capitale, Tamna,
+ était une si grande ville qu'elle comptait jusqu'à 65 temples.
+
+ _Abimaël_, «le père de Maël,» représente un des cantons du pays de
+ Mahrah, la région principale de production de l'encens; le
+ naturaliste grec Théophraste dit, en effet, que de son temps le
+ meilleur encens venait du district de _Mali_, qu'on ne saurait
+ manquer d'identifier avec Maël.
+
+ Le sens de _Scheba_ est certain; ce sont les célèbres Sabéens, le
+ peuple le plus considérable et le plus fameux de l'Arabie-Heureuse.
+
+ Vient ensuite _Ophir_. Il ne saurait être ici question de l'Ophir
+ indien, du pays d'Abhîra, près des bouches de l'Indus; mais la
+ conjecture la plus vraisemblable, au sujet de l'Ophir arabe, est
+ que ce nom avait été appliqué dans l'usage à la région qui servait
+ d'entrepôt ordinaire aux produits de l'Ophir indien, c'est-à-dire
+ aux alentours du port de 'Aden, où les vaisseaux de l'Inde avaient
+ l'habitude d'apporter leurs marchandises, qu'y prenaient d'autres
+ vaisseaux faisant la navigation de la mer Rouge. Et, en effet, nous
+286 voyons dans les géographes classiques la province du Yémen qui
+ s'étend le long du détroit de Bal-el-Mandeb, depuis Muza
+ (aujourd'hui Maouschid) jusqu'à 'Aden, appelée pays de _Maphar_,
+ appellation qui reproduit celle d'Ophir, avec une préformante _m_,
+ très fréquente dans les noms de lieux sémitiques.
+
+ _'Havilah_ est le pays de _Khaoulân_ dans le nord du Yémen,
+ touchant à la frontière du 'Hedjâz; c'est jusque là, est-il dit
+ plus loin dans la Genèse[132], que s'étendirent au sud les tribus de
+ la descendance de Yischmaël (Ismaël).
+
+ [Note 132: XXV, 18.]
+
+ Enfin le dernier des fils de Yaqtan est _Yobab_, dont le nom paraît
+ être altéré et devoir se corriger en _Yobar_; car Ptolémée
+ mentionne des _Iobaritæ_ dans l'Arabie méridionale, et les
+ traditions arabes enregistrent un peuple _Wabar_, issu de Qa'htan,
+ qui habitait à l'orient de 'Aden jusqu'à la frontière du
+ 'Hadhramaout.
+
+ Pendant que la branche de _Yaqtan_ se divise ainsi, la descendance
+ de _Peleg_ se continue par les générations successives de _Re'ou_
+ (nom dont le sens implique la notion de la vie pastorale),
+ _Seroug_, _Na'hor_ et _Tera'h_. Après ce dernier personnage,
+ l'ensemble des tribus tera'hites ou des _'Ebrim_, opère sa
+ migration de la Chaldée occidentale en Syrie, où il a son premier
+ établissement à 'Haran, et la Bible nous le montre subissant une
+ division tripartite, qui semble calquée sur celle des fils de
+ Noa'h. Les trois fils de Tera'h sont _Abraham_, _Na'hor_ et
+ _'Haran_, tous trois chefs de divisions ethniques et pères de
+ nombreuses tribus. Na'hor reste fixé dans le _Paddan Aram_ ou _Aram
+ Naharaïm_, c'est-à-dire dans le vaste plateau de Damas, arrosé de
+ deux rivières, tandis que son frère Abraham se dirige vers le sud.
+ Là il a douze fils[133], qui représentent autant de peuplades, qui se
+ mêlent aux Araméens et s'étendent vers le sud, le long de la
+ lisière du désert. Lot, fils de 'Haran, suit la migration de son
+ oncle Abraham; la Genèse fait sortir de lui les peuples de Moab et
+ de 'Ammon, qui habitaient à l'Orient de la Mer Morte. Pour Abraham,
+ il a comme fils, de sa femme légitime Sara, Yiçe'haq (Isaac), qui
+ continue la lignée de la tribu aînée, et auparavant, de son esclave
+ Hagar, Yischma'el (Ismaël), qui, s'unissant à une Égyptienne, donne
+ à son tour naissance à douze fils, représentant les principales
+ tribus de la dernière couche de population de l'Arabie, les Arabes
+ proprement dits ou _Moust'ariba_ des écrivains musulmans. Les
+287 tribus ismaélites, dont nous réservons l'examen détaillé pour une
+ autre partie de notre histoire, sont désignées dans le texte
+ biblique comme «habitant, les unes dans des villages et les autres
+ sous des tentes, depuis le pays de 'Havilah jusqu'au désert de
+ Schour à l'orient de l'Égypte, dans un sens, et de là jusqu'à la
+ frontière d'Asschour, dans l'autre sens[134].» Enfin Abraham, après
+ la mort de Sara, épouse une nouvelle femme, Qetourah, dont il a six
+ fils, représentant encore autant de peuplades, dont la liste
+ généalogique[135] suit l'ordre de leur position respective du sud au
+ nord. La plus importante est celle de _Midian_, fameuse dans
+ l'histoire des Hébreux, par ses conflits avec ce peuple; et les
+ autres appartiennent à son voisinage immédiat. L'auteur sacré
+ indique même que, de ses concubines, Abraham a eu encore de
+ nombreux fils, qu'il a envoyé au loin dans l'est, après les avoir
+ dotés[136], et qui y sont devenus les auteurs de tribus nomades. La
+ dernière division des Tera'hites se produit après Yiçe'haq, quand
+ de ses deux fils l'un, Yaqob (Jacob), surnommé _Yisraël_, devient
+ le père des Beni Yisraël ou Israélites, et de leurs douze tribus
+ (ce nombre de douze, qui se reproduit dans la famille de Na'hor et
+ dans celle de Yischma'el, est évidemment artificiel et cherché),
+ l'autre, 'Esav (Esaü), surnommé à son tour _Edom_, est l'auteur des
+ Édomites ou Iduméens. La Genèse attribue à 'Esav cinq fils, nés de
+ mères Kenânéennes ou Ismaélites[137]; ils représentent cinq tribus
+ qui, dans les montagnes de Se'ir, s'associent et se mêlent aux sept
+ tribus des 'Horim, habitants antérieurs du pays[138]. Ainsi la nation
+ des Édomites se montre à son tour formée encore de douze tribus,
+ issues de deux origines différentes.
+
+ [Note 133: _Genes_., XXII, 20-24.]
+
+ [Note 134: _Genes_., XXV, 12-18.]
+
+ [Note 135: _Genes_., XXV, 1-4.]
+
+ [Note 136: _Genes_., XXV, 6.]
+
+ [Note 137: _Genes_., XXXVI, 9-19.]
+
+ [Note 138: _Genes_., XXXVI, 20-30.]
+
+ [Illustration 311: Captif de la nation des Schasou, nomades
+ sémitiques du désert entre l'Égypte et la Syrie[4].]
+
+ [Note 4: D'après les sculptures égyptiennes du Palais de
+ Médinet-Abou.
+
+ Le nom de Schasou, comme celui de Bédouins aujourd'hui, était une
+ appellation générale que les Égyptiens donnaient à toutes les
+ tribus nomades de Sémites habitant le désert, telles que les
+ Édomites et les Ismaélites; il semble englober aussi les peuples
+ de 'Amaleq.]
+288
+ Nous venons de suivre la vaste extension de la descendance
+ d'_Arphakschad_ dans l'ouest et le sud-ouest, telle que le texte
+ biblique la donne avec beaucoup plus de détails que celle d'aucun
+ autre des rameaux congénères. Mais le rang de ce nom dans la liste
+ des fils de Schem se rapporte à la position du berceau premier de
+ tous ces peuples, et non au champ de leur développement postérieur.
+ Les deux derniers fils de Schem sont _Loud_ et _Aram_. Ils
+ représentent les deux divisions, septentrionale et méridionale, des
+ peuples Araméens ou Syriens.
+
+ On a cherché dans _Loud_ les Lydiens de l'Asie-Mineure, d'après une
+ assonance de noms purement fortuite. Les Lydiens sont un peuple
+ aryen de race et de langage; et leur position géographique ne
+ correspond aucunement à celle du _Loud_, fils de Schem, qui,
+ d'après son rang dans l'énumération, habitait entre _Asschour_ et
+ _Arphakschad_, d'une part, et _Aram_, de l'autre. Sur ce qu'est ce
+ dernier, pas de doute possible, son nom a gardé sa signification
+ ethnographique et géographique dans toutes les langues orientales.
+ Seulement, dans toute la Genèse, sa signification est beaucoup
+ moins étendue que plus tard. Qu'on y emploie les noms d'_Aram_
+ simplement, de _Paddan Aram_ ou de _Aram Naharaïn_, ces expressions
+ ne désignent jamais (nous en donnerons la preuve dans le livre de
+ cette histoire consacré aux Israélites) que le pays voisin de
+ Dammeseq ou Damas, c'est-à-dire la Syrie méridionale. Et c'est
+ aussi là que nous maintient la liste des fils d'_Aram_ dans le
+ tableau ethnographique du chapitre X.
+
+ Ces fils sont, en effet:
+
+ _'Ouç_, le peuple auquel appartient le Patriarche Yiob (Job); le
+ même nom reparaît dans les généalogies des descendants de Na'hor et
+ de ceux des _'Horim_, ce qui indique que des éléments divers
+ s'étaient mêlés dans le peuple qu'il désignait; parmi les fils de
+ Na'hor, _'Ouç_ a pour frère _Bouz_, et les documents assyriens
+ mentionnent, comme deux peuplades situées à côté l'une de l'autre
+ dans le désert à l'est de la Syrie, _'Hazou_ et _Bazou_; le
+ prophète Yirmiah (Jérémie) parle d'un pays de _'Ouç_ touchant à
+ celui d'Edom, du côté du nord, et c'est bien là qu'est la scène de
+289 l'histoire de Yiob; d'un autre côté, le _'Hazou_ des inscriptions
+ cunéiformes assyriennes est plutôt voisin de la Trachonitide, où
+ l'historien juif Josèphe place le _'Ouç_, fils d'_Aram_; enfin
+ Ptolémée parle d'une peuplade de _Aisitæ_ ou _Ausitæ_, errant dans
+ le désert à l'ouest de l'Euphrate; tout ceci donne l'idée d'un
+ peuple qui s'est formé dans l'est de Damas et de la Trachonitide,
+ et s'est ensuite brisé en plusieurs tronçons, répandus sur
+ différents points du désert de Syrie;
+
+ _'Houl_, dont le nom est celui du pays de _'Houl_ ou _'Houla_,
+ placé par les géographes arabes entre les contrées antiques de
+ _Baschan_ et de _Golan_; le territoire de la population désignée
+ par ce nom devait s'étendre jusque là où est située _'Houleh_, sur
+ le lac Merom;
+
+ _Gether_ est représenté dans les généalogies traditionnelles des
+ Arabes comme la source des peuples de _Themoud_ et de _Djadis_; on
+ n'est pas en mesure de discuter la valeur de cette donnée; dans le
+ document biblique, _Gether_ paraît correspondre au canton que la
+ géographie classique appelle l'Iturée;
+
+ Pour le quatrième fils d'Aram, _Masch_, les interprètes ont hésité
+ entre la Mésène, que nous avons déjà vu désigner tout à l'heure
+ sous la forme _Mescha_, et le Masius auprès de Nisibe; la question
+ est tranchée en faveur de la Mésène par ce fait que les
+ inscriptions cunéiformes assyriennes y placent un peuple d'_Arami_
+ ou Araméens; cette fraction de la famille sémitique y avait établi
+ de très bonne heure une de ses tribus; peut-être même avait-ce été
+ là le berceau premier d'où sa majeure part avait émigré pour la
+ Syrie.
+290
+ Ce dernier nom nous éloigne donc de la Syrie méridionale, mais non
+ pour nous amener dans la Syrie du nord, qui reste absolument en
+ dehors de la descendance d'_Aram_, dans le tableau du chapitre X de
+ la Genèse. Pour cette dernière région, c'est _Loud_ qui l'y
+ représente. C'est, en effet, de ce côté que la situation dans
+ laquelle _Loud_ est mentionné entre les fils de Schem, nous oblige
+ à le chercher; et les généalogies traditionnelles des Arabes nous
+ confirment dans cette voie, en faisant, dans quelques-unes de leurs
+ versions, de _Loud_ un fils d'_Aram_. Ces généalogies n'ont pas,
+ sans doute, une bien grande autorité; cependant ici elles ne
+ sauraient être absolument méprisées, car elles nomment _Pharis_
+ comme un fils de _Loud_ ou _Laoud_, et dans le seul passage
+ biblique où il soit encore question du peuple asiatique de
+ _Loud_[139], il est associé à _Paras_ comme fournissant tous deux des
+ mercenaires aux armées de Tyr. Mais ce qui est bien plus sérieux et
+ qui doit entrer au premier rang en ligne de compte pour la solution
+ du problème des deux derniers fils de Schem, c'est que les
+ monuments égyptiens donnent le nom de _Routen_ à l'ensemble des
+ peuples connus plus tard sous l'appellation générique d'Araméens.
+ Ils distinguent, du reste, ces peuples en deux groupes sous leur
+ nom commun: le _Routen_ inférieur ou _Khar_[140] qui correspond à
+ l'_Aram_ du tableau ethnographique de la Genèse, en y joignant le
+ pays de Kena'an ou la Palestine; le _Routen_ supérieur, auquel
+ appartient, du reste, plus spécialement et plus en propre le nom de
+ _Routen_, et que désigne ce nom quand il est employé absolument.
+ C'est la Syrie du Nord, entre la vallée de l'Oronte et l'Euphrate,
+ avec la partie ouest de la Mésopotamie septentrionale, jusqu'à la
+ frontière des Assyriens. Voilà le _Loud_ de la Genèse, et il faut
+ hésiter d'autant moins à l'y reconnaître que, dans la famille de
+ Miçraïm, nous avons vu la forme biblique correspondre déjà à
+ l'égyptien _Rot=Loud_; or, le _Loud_, fils de Schem, est exactement
+ dans le même rapport philologique et phonétique avec le _Rout-en_,
+ _Lout-en_ des documents hiéroglyphiques, sauf l'addition à ce
+ dernier d'une désinence en _n_, qui n'appartient pas à la
+ constitution philologique du nom. Dans les sculptures des monuments
+ égyptiens dont l'exécution est la plus soignée, il y a une
+ différence sensible de figure et de costume sous le type commun de
+ race entre les gens du _Routen_ inférieur et du _Routen_ supérieur
+ ou du _Khar_ et du _Routen_, différence qui justifie la distinction
+ biblique entre _Aram_ et _Loud_.
+
+ [Note 139: _Ezech._, XXVII, 10.]
+
+ [Illustration 314: Guerriers du peuple de Khar ou des Araméens
+ méridionaux[2].]
+
+ [Note 2: Représentation égyptienne du temps de la XVIIIe
+ dynastie, empruntée à l'ouvrage de Wilkinson.]
+
+ [Note 140: Ce nom égyptien de _Khar_ est bien évidemment une
+ corruption du sémitique _A'har_, «l'Ouest, le pays de l'Ouest,»
+ qui s'appliquait à l'ensemble de la Syrie et de la Palestine
+ comme à la plus occidentale des possessions sémitiques.]
+291
+ Mais elle s'efface de bonne heure; en Égypte, _Routen_ devient une
+ appellation traditionnelle des peuples syriens, qui perd tout sens
+ plus précis; dans les livres hébreux le nom de Loud disparaît, et
+ celui d'Aram s'étend sur son territoire. Les deux nations
+ primitivement distinctes, se sont fondues et assimilées. Au VIIIe
+ siècle avant notre ère, après la ruine de l'empire des _Hittim_,
+ leur pays se fond aussi dans l'Aram. C'est qu'en effet, à ce
+ moment, l'aramaïsme devient singulièrement envahissant. Grâce à des
+ circonstances politiques et historiques que nous aurons à exposer
+ plus tard, grâce à la faveur que lui témoignent les monarques
+ assyriens, puis les Achéménides, il absorbe graduellement toutes
+ les populations de la Palestine, de l'Arabie-Pétrée, de la Syrie et
+ de la Mésopotamie. Il est pendant plusieurs siècles l'élément
+ prédominant, qui tend à tout s'assimiler dans la race sémitique,
+ jusqu'au moment où, avec la prédication de l'islamisme, c'est
+ l'Arabe qui le supplante dans ce rôle et l'absorbe à son tour.
+
+ [Illustration 315: Ambassadeur des Rotennon ou Araméens
+ septentrionaux[1].]
+
+ [Note 1: D'après les peintures d'un tombeau de Thèbes datant du
+ règne de Toutankh-Amon (XVIIIe dynastie).]
+
+ Le groupe des populations que l'ethnographie biblique rassemble
+ sous le nom de Schem, groupe dont les représentants principaux sont
+ de nos jours les Arabes et les Juifs, est remarquablement un au
+ double point de vue physique et linguistique. Il présente un type
+ de la race blanche plus pur et plus beau que celui des populations
+ 'hamitiques. La barbe est mieux fournie, le teint beaucoup plus
+ clair, quoique déjà bistré, la taille plus élevée, la complexion
+ particulièrement sèche. Le visage est généralement long et mince,
+ le front peu élevé, le nez aquilin, la bouche et le menton fuyants,
+ ce qui donne au profil un contour arrondi plutôt que droit; les
+ yeux enfoncés, noirs et brillants.
+292
+ FAMILLE DE YAPHETH.--Nous avons déjà dit que le nom de ce troisième
+ des fils de Noa'h, connu aussi de la tradition arménienne et de la
+ tradition grecque, paraît emprunté aux idiomes aryens, que
+ parlaient la plupart des peuples rattachés à sa descendance. Mais
+ il a pris en hébreu une forme qui lui donne une signification dans
+ cet idiome; _Yapheth_ veut dire «extension,» et cette forme a été
+ adoptée pour exprimer la notion de l'immense étendue des pays
+ couverts par cette division de l'humanité noa'hide.
+
+ La Genèse donne sept fils à Yapheth: _Gomer_, _Magog_, _Madaï_,
+ _Yavan_, _Thoubal_, _Meschech_ et _Thiras_.
+
+ Pas de doute que _Gomer_ ne corresponde aux Cimmériens de
+ l'antiquité classique, dont Hérodote parle comme ayant constitué la
+ population de la Chersonèse taurique avant l'invasion des Scythes
+ et comme s'étant ensuite établis en Paphlagonie. Les Cimmériens,
+ aux VIIIe et VIIe siècles avant J.-C., jouèrent un assez grand rôle
+ dans l'histoire de l'Asie-Mineure, qu'ils désolèrent par leurs
+ incursions. Les documents assyriens les appellent _Gimirraï_. Ils
+ appartenaient à la souche des peuples thraco-phrygiens, les
+ témoignages grecs nous le disent formellement. _Gomer_, dans le
+ chapitre X de la Genèse, a un sens ethnique très étendu, comme tous
+ les noms placés à la génération immédiatement après Yapheth, qui
+ représentent une première grande division de sa race. On doit donc
+ le prendre comme la personnification de l'ensemble des
+ Thraco-Phrygiens établis des deux côtés du Pont-Euxin, en Europe et
+ en Asie. Le document biblique lui prête ensuite trois fils,
+ _Aschkenaz_, _Riphath_ et _Thogarmah_, représentant une subdivision
+ de la souche première entre les différents rameaux qu'elle
+ présentait en avant du côté des Hébreux, c'est-à-dire en
+ Asie-Mineure.
+
+ _Aschkenaz_ est associé dans un autre endroit aux peuples de
+ l'_Ararat_ et de _Minni_ en Arménie[141]. Il est impossible de
+ méconnaître dans leur nom celui des Ascaniens du nord de la
+ Phrygie, dont l'antique extension est attestée par les
+ dénominations du canton bithynien de l'Ascanie, des deux lacs
+ Ascaniens situés au sud et au nord de Nicée, du golfe Ascanien et
+ des îles Ascaniennes du littoral de la Troade, enfin du port
+ Ascanien en Éolie. C'est ce nom d'Ascanie et d'Ascaniens qui
+ suggéra la création du personnage mythique d'Ascanios ou Ascagne,
+ donné pour fils à Énée et à Créuse. _Aschkenaz_ représente donc la
+293 nation des Bryges ou Phryges, nation étroitement apparentée aux
+ Thraces, émigrée de leur contrée en Asie-Mineure, où sa première
+ station fut, dit-on, dans l'Ascanie, mais ayant laissé en arrière
+ quelques tribus de même nom dans les cantons entre la Macédoine et
+ la Thrace.
+
+ [Note 141: _Jerem._, LI, 27.]
+
+ _Riphath_, d'après l'ancienne tradition juive recueillie par
+ Josèphe, est la Paphlagonie. Il n'y a rien de sérieux à objecter à
+ cette donnée, qui s'accorde parfaitement avec la position de
+ _Riphath_ entre _Aschkenaz_, c'est-à-dire la Phrygie
+ septentrionale, et _Thagarmah_, l'Arménie occidentale. «On a
+ rapproché avec raison, dit M. Maury, le nom de _Riphath_ de celui
+ des monts Riphées, attribué par les Grecs à une chaîne qu'ils
+ représentaient comme s'élevant aux extrémités boréales de
+ l'univers, et que, pour ce motif, ils ont successivement transporté
+ à des montagnes de plus en plus éloignées vers le nord-est, à
+ mesure que leurs connaissances géographiques s'étendaient. Lorsque
+ le Caucase apparaissait aux Hellènes comme le point le plus reculé
+ de la terre, ils durent lui appliquer le nom de Riphée. Encore au
+ temps de Pline, cette chaîne était supposée se rattacher aux
+ montagnes de ce dernier nom. La Paphlagonie, qui s'avançait presque
+ jusqu'au pied du Caucase, et d'où l'on apercevait ses cimes les
+ plus hautes, a donc pu être jadis connue des Grecs, qui y
+ envoyèrent de bonne heure des colonies, sous le nom de pays des
+ Riphées, lequel aura ensuite passé chez les Phéniciens.»
+
+ _Thogarmah_ est plusieurs fois encore mentionné dans la Bible. Le
+ prophète Ye'hezqel (Ëzéchiel) le qualifie de contrée voisine de
+ l'aquilon et en parle comme étant voisin de _Gomer_[142]. D'où il
+ suit que le pays de _Thogarmah_ devait être situé au nord de
+ l'Assyrie. Ailleurs[143], le même prophète nous dit que _Thogarmah_
+ envoyait à Tyr des mules, des chevaux et des cavaliers. La contrée
+ de ce nom ne pouvait, par conséquent, être prodigieusement éloignée
+ de la cité phénicienne, d'où l'on devait s'y rendre par terre. La
+ tradition des Arméniens et des Géorgiens leur attribue pour ancêtre
+ _Thargamoss_ ou _Thorgom_, père de Haigh, qui est visiblement
+ _Thogarmah_. Josèphe, en avançant que, de ce même _Thogarmah_,
+ était issue la nation des Phrygiens, s'éloigne peu de
+ l'identification que cette tradition entraîne, puisque Hérodote, et
+ avec lui l'unanimité des écrivains grecs, nous apprend que les
+ Arméniens étaient une colonie des Phrygiens. _Thogarmah_ représente
+294 donc l'Arménie, mais au sens le plus ancien de ce mot, restreint à
+ l'Arménie occidentale, et laissant de côté les pays de l'_Ararat_
+ et de _Minni_ ou _Manni_ (la Minyade des auteurs classiques, du
+ côté de l'actuel Van), que jusqu'au VIIe siècle avant J.-C.
+ habitait un peuple tout à fait différent de race et de langage, les
+ _Ourarti_ des documents cunéiformes, Alarodiens d'Hérodote. C'est
+ seulement à la fin du VIIe siècle et dans le VIe que les Arméniens
+ proprement dits, apparentés étroitement aux Phrygiens, firent la
+ conquête de ces dernières contrées, où plus tard une infiltration
+ lente de nouveaux éléments ethniques, sous la domination perse, en
+ fit un peuple entièrement iranien de langue et même de type
+ physique, comme le sont les Arméniens modernes.
+
+ [Note 142: _Ezech._, XXXVIII, 6.]
+
+ [Note 143: XXVII, 14.]
+
+ On donne généralement au nom de _Magog_ une étymologie aryenne qui
+ le décomposerait en _Ma-gog_ et lui attribuerait le sens de «grande
+ montagne,» que l'on rapporte au Caucase. Il y a de sérieuses
+ objections à faire à cette étymologie, et le plus sage est de
+ chercher la situation de _Magog_ sans s'occuper de l'origine,
+ encore inconnue, de son appellation. Pour la plupart des
+ interprètes depuis Josèphe, ce nom désigne les Scythes proprement
+ dits ou Scythes européens, peuple qui appartenait certainement à la
+ race aryenne, iranien suivant les uns, germanoslave suivant
+ d'autres. Il n'est pas, en effet, douteux que ce ne soit aux
+ Scythes passés au sud du Caucase dans la seconde moitié du VIIe
+ siècle avant J.-C., ayant leur quartier-général dans le canton de
+ la vallée du fleuve Kour, au nord de l'Arménie, canton auquel leur
+ séjour valut le nom de Sacasène, et promenant pendant un certain
+ nombre d'années la dévastation sur toute l'Asie antérieure, comme
+ nous le raconterons en traitant de l'histoire d'Assyrie, que font
+ allusion deux des prophéties de Ye'hezqel[144]. Elles s'adressent à
+ _Gog_, du pays de _Magog_, prince et chef de _Meschech_ et de
+ _Thoubal_. Ce sont ces oracles qui ont donné lieu à tant de
+ bizarres et fantastiques légendes sur les peuples fabuleux de _Gog_
+ et _Magog_. En réalité, il y est question d'un personnage
+ parfaitement historique, dont la réalité a été révélée par les
+ documents assyriens; car les inscriptions du roi
+ Asschour-bani-abal, à très peu d'années de distance de la prophétie
+ de Ye'hezqel, parlent de _Gagi_, roi des _Sakha_ ou Scythes
+ habitant au nord de l'Ararat. Voilà bien le _Gog_ du prophète, qui
+ reprend sa place légitime dans l'histoire, et s'il est dit «prince
+ de Meschech et de Thoubal,» c'est qu'à ce moment les hordes
+295 scythiques tenaient sous leur domination les deux peuples désignés
+ par ces derniers noms. Mais _Magog_ est-il bien le nom de son
+ peuple, des Scythes? Ceci n'est pas possible, car l'apparition des
+ Scythes au sud du Caucase n'a été qu'un fait passager et récent.
+ C'est au nord de cette grande chaîne de montagnes qu'est leur
+ habitation normale, et certainement son interposition les met en
+ dehors de l'horizon du tableau ethnographique de la Genèse.
+ _Magog_, les termes employés par Ye'hezqel sont formels à cet
+ égard, est le pays où le roi _Gog_ et son peuple résidaient au
+ temps du prophète, c'est-à-dire celui qui comprenait la Sacasène.
+ Ceci s'accorde parfaitement avec la place de _Magog_ dans le
+ tableau ethnographique, où il occupe l'intervalle entre _Thogarmah_
+ et _Madaï_, entre l'Arménie orientale et la Médie. Son territoire
+ est donc, comme l'a très bien vu le grand géographe allemand, M.
+ Kiepert, celui de la 18° des satrapies établies dans l'empire perse
+ par le roi Darayavous, fils de Vistaçpa (Darius, fils d'Hystaspe),
+ laquelle comprenait les Saspires, les Alarodiens et les Matiens, en
+ y ajoutant en plus le bassin du Kour jusqu'au pied du Caucase.
+ Ethniquement, _Magog_ représente les habitants de cette contrée
+ jusqu'au VIe siècle, c'est-à-dire non pas les Scythes, qui y firent
+ seulement une apparition temporaire, mais les blancs allophyles du
+ Caucase, dont le domaine se prolongeait alors de façon à comprendre
+ l'Ararat et le pays de _Manni_ ou _Minni_.
+
+ [Note 144: XXXVIII et XXXIX.]
+
+ [Illustration 319: Guerrier Iranien ou Médo-Perse, portant la
+ robe médique[1].]
+
+ [Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.]
+
+ La synonymie de _Madai_ avec les Mèdes est si évidente qu'elle n'a
+ pas besoin de justification. Pour l'auteur du chapitre X de la
+ Genèse, les Mèdes sont encore cantonnés là où nous les font voir
+ aussi les documents assyriens du IXe siècle avant notre ère, dans
+ le pays de Rhagæ ou Médie Rhagienne, au nord de la Grande Médie ou
+ Médie propre, où ils ne pénétrèrent qu'au VIIIe siècle. _Madai_ est
+ dans le texte biblique le seul représentant des peuples iraniens et
+ de toute la grande division orientale des Aryas.
+296
+ Les trois fils aînés de Yapheth forment une première série,
+ énumérée d'ouest en est et reculée à l'extrême plan septentrional.
+ Les quatre autres en composent une seconde, plus au sud, énumérée
+ dans le même ordre géographique régulier; il est important de tenir
+ grand compte de cette circonstance dans la recherche de leurs
+ assimilations.
+
+ _Yavan_ est le nom des Grecs[145] dans toutes les langues de
+ l'Orient; il correspond à _Iones_, dont la forme primitive était
+ _Iavones_. Dans le tableau ethnographique de la Genèse, ce nom
+ constitue la désignation générique la plus étendue de l'ensemble
+ des peuples helléno-pélasgiques avec leurs deux divisions
+ primitives, européenne et asiatique, si bien définies par M. Ernest
+ Curtius. «La migration aryenne qui s'était déversée dans
+ l'Asie-Mineure, dit le savant berlinois, peupla le plateau de cette
+ presqu'île de tribus de race phrygienne. Le peuple grec, en s'en
+ séparant, constitua, par le développement de ses institutions et de
+ sa langue, un rameau distinct, qui se subdivisa à son tour en deux
+ branches. L'une traversa l'Hellespont et la Propontide,... l'autre
+ demeura en Asie et s'avança graduellement du plateau de
+ l'intérieur, en suivant les vallées fertiles que forment les
+ rivières, jusque sur la côte, où elle s'établit à leur embouchure,
+ rayonnant de là au nord et au sud. On n'observe nulle part plus
+ qu'en Asie-Mineure le contraste de la région de l'intérieur et de
+ celle du littoral. Sur la côte, c'est comme une terre d'une autre
+ constitution et soumise à un autre régime. La côte de
+ l'Asie-Mineure avait donc sa nature propre; elle eut aussi sa
+ population et son histoire particulière. C'est sur le littoral que
+ s'établit l'une des deux branches de la nation grecque, tandis que
+ l'autre, s'avançant plus à l'ouest, traversait l'Hellespont et
+ mettait définitivement le pied dans les vallées fermées et les
+ plaines de l'intérieur de la Thrace et de la Macédoine, défendues
+ par des montagnes. Ainsi déjà, sur la terre d'Asie, s'étaient
+ séparées les deux races grecques, les Grecs orientaux et les Grecs
+ occidentaux, autrement dit les Ioniens et les Hellènes, dans le
+ sens strict du mot. Dès une époque fort reculée, ce peuple occupa
+ la région environnant la mer Égée, qui devait devenir le théâtre de
+ son histoire. Les Ioniens s'avancèrent dès le principe jusqu'au
+ bord le plus extrême du continent asiatique, d'où ils se
+ répandirent dans les îles; les Hellènes, au contraire, se
+ cantonnèrent dans la vaste contrée montagneuse située plus avant en
+297 Europe, et dans les vallées fermées où ils se fixèrent; ils
+ adoptèrent, par suite du développement de leurs moeurs, un système
+ de constitution cantonale. Plus tard, inquiétés dans leurs défilés
+ par de nouvelles migrations, repoussés au sud, ils vinrent
+ s'abattre par masses successives dans la presqu'île européenne,
+ sous les noms d'Éoliens, d'Achéens et de Doriens.»
+
+ [Note 145: Voy. plus haut, à la page 225, le type idéal de la race
+ grecque.]
+
+ _Yavan_, dans le chapitre X de la Genèse, a quatre fils,
+ _Elischah_, _Tharschisch_, _Kittim_ et _Dodanim_ ou _Rodanim_. Ici
+ encore nous avons un ordre géographique d'ouest en est.
+
+ _Etischah_, d'après l'emploi de ce nom dans d'autres passages
+ bibliques, est sûrement la Grèce européenne. Quelques commentateurs
+ ont cherché à rapprocher cette appellation de celle des _Hellènes_
+ ou de l'_Elis_; mais la philologie repousse l'un et l'autre
+ rapprochement, car la forme la plus antique d'_Hellènes_ est
+ _Selloi_ et celle d'_Éleioi_ est _Valeivoi_. Le nom grec qui a été
+ ainsi transcrit dans le document sacré est celui des Éoliens, qui
+ constituèrent, en effet, la plus ancienne couche des Grecs
+ européens ou Hellènes, et à qui se rattachaient les Achéens, entre
+ les mains desquels fut l'hégémonie des populations helléniques du
+ Péloponnèse jusqu'à l'invasion dorienne. On doit noter que la
+ transcription de _Aiolievs_ en _Elischah_ est tout à fait parallèle
+ à celle du nom des Achéens dans les documents égyptiens de la
+ XVIIIe dynastie, _Akaiouscha_, de _Achaivos_, forme primitive de ce
+ nom grec.
+
+ _Tharschisch_ est à partir d'une certaine époque le nom de
+ l'Espagne, où les Tyriens allaient commercer à _Tartesse_, dans le
+ pays des _Tardétans_. Mais il est impossible que ce nom ait un tel
+ sens dans le tableau ethnographique de la Genèse. En effet,
+ _Tharschisch_ y est un fils de _Yavan_, c'est-à-dire un pays
+ colonisé par la race helléno-pélasgique, et de plus, sa position
+ est entre _Elischah_ et les _Kittim_, entre la Grèce et Cypre, ce
+ qui nous reporte vers l'Archipel. C'est là, d'ailleurs, un de ces
+ noms de pays lointains qui ont successivement reculé à mesure que
+ les connaissances géographiques s'étendaient. _Tharschisch_ est
+ l'extrême ouest des navigations phéniciennes, comme _Ophir_ est
+ leur extrême est. D'abord beaucoup plus voisin de la côte de
+ Kena'an, il a été reporté toujours davantage dans l'occident,
+ jusqu'en Espagne, en se localisant là où des assonances de noms le
+ permettaient. Dans l'ethnographie de la Genèse, il n'y a pas moyen
+ de ne pas assimiler _Tharschisch_ aux _Touirscha_ des inscriptions
+ hiéroglyphiques, d'hésiter à y voir, avec Knobel, les _Tursanes_ ou
+ Pélasges Tyrrhéniens. Et d'après la place que le document biblique
+298 leur assigne, ils y occupent encore leurs premières demeures sur
+ les côtes occidentales de l'Asie-Mineure et dans les îles de la mer
+ Égée, où quelques-unes de leurs tribus, restées en arrière dans la
+ migration générale du peuple vers l'Italie, subsistaient encore
+ isolément à l'aurore des temps classiques. Ici donc les documents
+ mis en oeuvre par le rédacteur de la Genèse remontaient
+ certainement à une époque antérieure à la migration des Tyrrhéniens
+ dans l'Occident, dont les monuments égyptiens nous permettront de
+ déterminer la date.
+
+ [Illustration 322: Guerriers des nations pélasgiques au temps de
+ la XXe dynastie égyptienne[1].]
+
+ [Note 1: Figures empruntées aux sculptures historiques de
+ Médinet-Abou, à Thèbes, datant du règne de Ramessou III (XXe
+ dynastie). Les premiers guerriers sur la droite, appartiennent à
+ la nation des _T'akkaro_ ou Teucriens; ceux qui viennent ensuite,
+ à la nation des _Touirscha_ ou Tyrrhéniens.]
+
+ L'assimilation des _Kittim_ est tellement certaine qu'elle ne
+ demande pas de commentaire. Ce sont les habitants de l'île de
+ Cypre, désignés d'après la grande ville de _Kit_ ou _Cition_, qui
+ était le principal port de communication des Phéniciens avec cette
+ île. Les découvertes récentes de la science ont établi que la
+ population de Cypre, où l'on a fait dans les quinze dernières
+ années des fouilles si fructueuses pour l'histoire et
+ l'archéologie, était dès la plus haute antiquité de la souche
+ helléno-pélasgique, parlant un dialecte grec, qu'elle écrivait avec
+ un système graphique particulier.
+
+ Pour le quatrième fils de _Yavan_, au contraire, la question qu'il
+ soulève reste fort douteuse, d'autant plus que l'on n'est même pas
+ sûr de la forme exacte de son nom. Notre texte hébreu de la Genèse
+ porte _Dodanim_; mais dans celui que les Septante et les auteurs de
+299 la version samaritaine avaient sous les yeux, on trouvait
+ _Rodanim_, et c'est la leçon que fournit le texte hébreu du livre
+ des Chroniques (ou Paralipomènes, dans la Vulgate latine), à
+ l'endroit où le tableau ethnographique de la Genèse y est
+ reproduit. C'est donc _Rodanim_ qui a pour soi le plus d'autorités,
+ et en même temps il se prête à une assimilation beaucoup plus
+ vraisemblable que _Dodanim_. Les commentateurs qui ont adopté cette
+ dernière leçon y ont vu Dodone d'Épire, ce qui est impossible
+ historiquement et géographiquement reporte beaucoup trop loin dans
+ le nord-ouest, ou bien les Dardaniens de la Troade, qui sont aussi
+ trop au nord, d'autant plus que pour les retrouver ici il faudrait
+ corriger arbitrairement _Dodanim_ en _Dardanim_. _Rodanim_, au
+ contraire, nous fournit le nom de l'île de Rhodes, dont
+ l'importance historique est si ancienne et dont la mention à côté
+ de Cypre est toute naturelle. Il est probable, du reste, que sous
+ ce nom sont aussi englobés les Cariens, au territoire desquels
+ touchait Rhodes; car la population de l'île et celle du district
+ continental voisin paraissent avoir été identiques.
+
+ Les deux fils de Yapheth qui succèdent à _Yavan_, sont accouplés
+ étroitement dans le tableau ethnographique, _Thoubal_ et
+ _Meschech_, comme aussi dans presque tous les autres passages
+ bibliques, assez nombreux, où ils sont nommés et où ils se
+ présentent habituellement comme inséparables. Ce sont deux peuples
+ de l'Asie-Mineure, guerriers et célèbres par leur métallurgie, qui
+ habitaient côte à côte, vivant dans une intime alliance. Pas de
+ doute qu'il ne faille, comme l'ont fait tous les commentateurs
+ depuis Josèphe, reconnaître en eux les Tibaréniens et les Moschiens
+ de la géographie classique. Seulement, au temps où les Grecs et les
+ Romains nous en parlent, ces peuples avaient été refoulés dans
+ d'étroits cantons des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, tandis
+ qu'il est évident que dans la Genèse leur territoire a une
+ extension bien plus grande et surtout est placé bien plus au sud.
+ Ici encore, les documents cunéiformes assyriens sont venus apporter
+ les plus heureux éclaircissements à l'ethnographie biblique. Ils
+ nous montrent, en effet, dans les peuples de _Tabal_ et de
+ _Mouschki_ deux nations puissantes, presque toujours associées, qui
+ du XIIe au VIIe siècle avant notre ère habitaient la Cappadoce,
+ venant toucher au pays de _Khilakki_, c'est-à-dire à la Cilicie, et
+ au _Koummoukh_ ou Commagène, presque jusqu'au haut Euphrate. Au
+ reste, l'ancienne extension des Moschiens dans la Cappadoce a été
+ connue de Josèphe, qui affirme que la ville de Mazaca leur devait
+300 son nom, et du temps de Cicéron il y avait encore des clans de
+ Tibaréniens dans le voisinage de la Cilicie, de même que bien plus
+ au nord, dans les pays Pontiques.
+
+ Enfin, pour ce qui est du dernier des peuples de Yapheth, _Thiras_,
+ la presque unanimité des commentateurs, à commencer par Josèphe, y
+ a vu les Thraces. La chose est pourtant philologiquement
+ impossible; les deux noms ne se correspondent aucunement. _Thiras_,
+ avec un _i_ long entre le _th_ et le _r_ et une sifflante à la fin,
+ au lieu d'une gutturale, ne saurait être la transcription hébraïque
+ d'un nom dont le radical était _thrak_. En outre, la race
+ thraco-phrygienne est déjà représentée dans la famille japhétique
+ par _Gomer_. Enfin _Thiras_, géographiquement, n'est pas reculé
+ dans le nord-ouest comme les Thraces; c'est un voisin de _Thoubal_
+ et de _Meschech_, qui doit être plus oriental qu'eux ou un peu plus
+ méridional. Ceci donné, c'est au nom de la grande chaîne du
+ _Taurus_ que j'identifie le sien. Et de cette façon je vois en lui
+ le représentant de la population de la Cilicie, vaste contrée qui
+ ne pouvait manquer d'avoir sa place dans la géographie du chapitre
+ X de la Genèse, et à laquelle pourtant ne correspond aucune des
+ appellations que nous avons jusqu'ici passées en revue. Quelques
+ érudits, frappés de cette lacune inexplicable, ont cru pouvoir
+ chercher la Cilicie dans _Tharschisch_, dont ils rapprochaient le
+ nom de celui de Tarse. Mais cette conjecture a été définitivement
+ écartée une fois qu'on est parvenu à lire la véritable forme
+ sémitique du nom de la ville de Tarse, _Tarz_ dans les légendes
+ araméennes des monnaies qui y ont été frappées sous les
+ Achéménides, _Tarzi_ dans les textes assyriens. La Cilicie n'est
+ pourtant pas absente du tableau ethnographique de la Bible, mais on
+ y a jusqu'ici méconnu le vrai nom qui la désigne et qui est Thiras.
+
+ On le voit par ce qui précède, la grande majorité des peuples
+ classés dans la descendance de Yapheth appartiennent à cette grande
+ race, la plus pure du type blanc et la plus noble de toute
+ l'humanité, que l'on connaît sous le nom d'_aryenne_ ou
+ _indo-européenne_, et dont la science contemporaine, en se guidant
+ sur les affinités physiologiques et linguistiques, est parvenue à
+ reconstituer l'unité originaire. En Europe, les Grecs et les
+ Romains, les Germains, les Celtes, les Scandinaves et les Slaves;
+ en Asie, les Perses, l'aristocratie des Mèdes, les Bactriens et les
+ castes supérieures de l'Inde; telles sont les principales nations
+ de cette race, divisée depuis une très haute antiquité en deux
+ grandes branches, l'une occidentale et l'autre orientale, les
+ Européens, ainsi désignés d'après la partie du monde où ils
+301 terminèrent leur migration et trouvèrent leur demeure définitive,
+ et les Aryas, comme ils s'intitulaient eux-mêmes. Ces derniers,
+ réunis d'abord sous ce nom commun, restèrent longtemps concentrés
+ dans les contrées arrosées par l'Oxus et l'Iaxarte, c'est-à-dire
+ dans la Bactriane et la Sogdiane, région qui avait été le berceau
+ premier de la race. De là un de leurs rameaux se dirigea vers le
+ midi, franchit l'Hindou-Kousch et pénétra dans l'Inde en
+ détruisant, ou subjuguant les populations antérieures, de souche
+ thibétaine, kouschite et dravidienne. L'autre s'établit dans le
+ pays qui s'étend entre la mer Caspienne et le Tigre, et dans les
+ montagnes de la Médie et de la Perse.
+
+ [Illustration 325: Perse en costume national[1].]
+
+ [Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.]
+
+ L'auteur inspiré du chapitre X de la Genèse n'a donc compris dans
+ son énumération ethnographique qu'une faible partie du vaste
+ développement de cette race et, sauf Madaï, tous les représentants
+ qu'il en nomme appartiennent à la branche occidentale.
+ Naturellement son tableau embrasse seulement ceux des peuples
+ aryens qui pouvaient être connus des Hébreux de son temps, ceux
+ qu'il connaissait lui-même; et il n'y a pas à hésiter pour
+ reconnaître que ceux de ses commentateurs qui ont prétendu trop
+ élargir son horizon géographique, l'étendre au même degré que celui
+ des Grecs et des Romains, se sont absolument trompés. Mais pour ce
+ qu'il a connu de peuples aryens, l'auteur sacré a discerné de
+ l'oeil le plus sûr leur étroite parenté, et il leur a assigné une
+ origine commune, ce qui est déjà merveilleux, car chez aucun ancien
+ l'on ne rencontre une vue ethnographique de cette profondeur et de
+ cette justesse. C'est bien la race aryenne ou indo-européenne dans
+ son ensemble qu'il a voulu représenter comme issue de Yapheth, et
+ si la science actuelle trouve ici à élargir son cadre, elle n'a pas
+ à le modifier. Cette race est celle à laquelle nous appartenons.
+ C'est la race noble par excellence, celle à qui a été confiée la
+ mission providentielle de porter à un degré de perfection inconnu
+ de toutes les autres les arts, les sciences et la philosophie.
+ «Béni soit Yapheth, dit Noa'h suivant la Bible, que Dieu étende au
+ loin sa postérité, qu'il habite dans les tentes de Schem et que
+302 'Ham soit son serviteur!» Cette bénédiction et cette prophétie se
+ sont accomplies, car la descendance de Yapheth n'est pas devenue
+ seulement la plus nombreuse et la plus étendue; elle est aussi la
+ race dominatrice du monde, celle qui chaque jour encore s'avance
+ vers la souveraineté universelle.
+
+ Avec les peuples aryens, l'auteur du tableau ethnographique de la
+ Genèse a placé les populations caucasiennes et les peuples de
+ Meschech et de Thoubal, qui certainement s'y rattachaient. Ce sont
+ là ceux qui pouvaient être connus de lui parmi les peuples que l'on
+ appelle «les blancs allophyles,» autrement dit ceux qui, sans
+ différence notable et facilement appréciable dans le type physique
+ avec les nations européennes, parlent des idiomes radicalement
+ différents, qui semblent éloigner leur origine de la souche
+ aryenne. Il est clair qu'ici c'est sur le type qu'il a basé son
+ classement et non sur les idiomes, ce que le simple bon sens
+ indique, du reste; car certainement, si la parenté des différentes
+ langues de la famille sémitique ou syro-arabe était de nature à
+ être appréciable pour la philologie si imparfaite des anciens, il
+ n'en était pas de même de l'affinité des dialectes iraniens et du
+ grec, de l'idiome de Madaï et de celui de Yavan; et personne ne
+ prétendra, je pense, que les écrivains bibliques aient eu une
+ révélation spéciale ou même simplement une inspiration divine en
+ matière de linguistique. «Sans leur langue si spéciale, dit M. de
+ Quatrefages, personne n'eût hésité avoir dans les Basques les
+ frères des autres Européens méridionaux. Leur dolichocéphalie
+ spéciale eût-elle été découverte, comme elle l'a été par M. Broca,
+ on n'aurait pas eu l'idée d'en faire des blancs allophyles. Il en
+ est de même des peuples du Caucase, si longtemps regardés,
+ précisément à cause de leurs caractères physiques, comme la souche
+ pure des populations blanches européennes.» Remarquons, du reste,
+ que précisément ces peuples présentent pour l'anthropologiste et
+ l'ethnographe un problème des plus obscurs et des plus complexes,
+ par suite du contraste même qui existe entre les affinités
+ d'origine que semblent indiquer leur type et l'isolement où les
+ placent leurs idiomes. Mais le langage coïncidant mal avec les
+ caractères physiques peut être chez eux le résultat de faits
+ historiques qui resteront pour nous à jamais inconnus, par exemple
+ un héritage de populations antérieures d'une toute autre race, dont
+ le type aura fini par s'effacer sous l'afflux toujours prédominant
+ du sang blanc qui devait s'y mêler. C'est ainsi que les Ottomans
+ ont fini, à force de métissages, opérés surtout par le choix de
+303 femmes européennes et caucasiennes, par devenir un peuple de race
+ formellement blanche, tout en gardant la langue turque de leurs
+ ancêtres d'un autre type. Bien téméraire serait donc celui qui
+ oserait affirmer, sur la foi exclusive de la différence
+ linguistique, qu'en classant les blancs allophyles du Caucase dans
+ la famille de Yapheth, l'écrivain biblique n'a pas suivi des
+ traditions formelles et autorisées, et que ce n'est pas lui qui est
+ ici dans le vrai, aussi bien que Blumenbach et Cuvier en les
+ classant avec les Aryens dans la même division de la race blanche,
+ toutes réserves faites, d'ailleurs, sur le nom impropre qu'ils ont
+ donné à cette grande division ethnique.
+
+ [Illustration 327: Captif nègre, représentation égyptienne[1].]
+
+ [Note 1: D'après les sculptures de Médinet-Abou.]
+
+ * * * * *
+
+ La descendance de Schem, de 'Ham et de Yapheth, telle qu'elle est
+ si bien exposée et définie dans la Genèse, ne comprend, on vient de
+ le voir, qu'une seule des races humaines, la race blanche, dont
+ elle nous présente les deux divisions principales, sémitique ou
+ syro-arabe et aryenne ou indo-européenne, avec la sous-race
+ égypto-berbère, qui est certainement sortie de son métissage avec
+ la race noire, et chez qui les caractères anatomiques, ainsi que
+ tout ce qui, sauf la couleur, constitue le type physique extérieur,
+ montre que c'est le sang blanc qui prédomine, qu'il s'agit en
+ réalité de blancs modifiés par des alliances étrangères et des
+ influences de milieu. Les trois autres races, jaune, noire et
+ rouge, n'ont pas de place dans le tableau que donne la Bible des
+ peuples issus de Noa'h. On ne saurait s'en étonner pour ce qui est
+ de la première et de la troisième. Le rédacteur inspiré du livre de
+ la Genèse ne pouvait parler aux hommes de son temps que des nations
+ dont ils avaient connaissance.
+304
+ [Illustration 328: Captif nègre, représentation égyptienne[2].]
+
+ [Note 2: D'après les sculptures de Médinet-Abou.]
+
+ Or, de son temps on n'avait ni en Égypte, ni en Palestine, ni à
+ Babylone aucune notion de l'existence des Chinois ou de la race
+ rouge américaine. Les nègres, au contraire, étaient parfaitement
+ connus. On en rencontrait sur tous les marchés d'esclaves de
+ l'Asie; l'Égypte, sur laquelle l'écrivain sacré avait tant et de si
+ sûres notions[146], les voyait surtout ramener par milliers à l'état
+ de captifs dans ses cités et dans ses campagnes, à la suite des
+ grandes razzias décorées du nom d'expéditions militaires, que les
+ Pharaons poussaient périodiquement dans le Soudan; des
+ représentations de vaincus de race noire étaient sculptées sur les
+ murailles de tous ses temples; de nombreuses tribus de cette race,
+ dans les régions du Haut-Nil, reconnaissaient sa suprématie
+ politique et obéissaient aux gouverneurs qu'elle envoyait en
+ Éthiopie. Sur plusieurs des points où s'étendaient leurs
+ navigations, les Phéniciens abordaient dans des pays habités par
+ des nègres et commerçaient avec eux. L'auteur du tableau
+ ethnographique, si parfaitement renseigné sur les populations
+ kouschites du Haut-Nil et de la côte orientale de l'Afrique, ne
+ pouvait ignorer qu'elles étaient en contact direct avec les noirs.
+ Il est encore plus impossible de croire qu'il n'ait pas connu le
+ système de l'ethnographie égyptienne, où les trois grandes races
+305 des Rotou, des Âmou et des Ta'hennou ou Tama'hou correspondent si
+ exactement, ainsi que nous l'avons déjà montré (p. 110), à ses
+ trois races de 'Ham, Schem et Yapheth, et que, par conséquent, il
+ n'ait pas su que les nègres y formaient une quatrième race, sous le
+ nom de Na'hasiou. Tout ceci rend inadmissible que ce soit par
+ ignorance ou par omission qu'il ne les ait pas fait figurer dans
+ son énumération des descendants des trois fils de Noa'h. On ne
+ saurait douter que, s'il l'a fait, ç'a été volontairement et avec
+ une intention formelle, bien que nous ne puissions pas l'expliquer
+ avec certitude.
+
+ [Note 146: J'évite ici de tirer un argument de la rédaction
+ mosaïque des livres du Pentateuque; il n'est pas nécessaire dans
+ la question, et si la tradition religieuse affirme que Moscheh
+ (Moïse) est l'auteur des cinq premiers livres de la Bible, on
+ sait que cette tradition est aujourd'hui contestée d'une façon
+ très sérieuse sur le terrain scientifique. Ce débat est d'une
+ nature trop grave pour être tranché en passant et pour ne pas
+ imposer une grande réserve, tant que l'on n'a pas exposé les
+ raisons qui y font prendre parti dans tel ou tel sens. Nous
+ l'examinerons dans le livre de cette histoire qui traitera des
+ Israélites. Disons seulement dès à présent que, quelle qu'en soit
+ la solution, cette question de date et d'auteur ne porte en
+ réalité aucune atteinte à la valeur historique et religieuse, non
+ plus qu'à l'inspiration des livres au sujet desquels elle est
+ soulevée.]
+
+ [Illustration 329: _J. Hansen_ Distribution géographique des
+ races admises par les Égyptiens[1].]
+
+ [Note 1: Cette carte nous a paru utile à mettre en regard de
+ celle où nous résumons l'ethnographie du chapitre X de la Genèse.
+
+ Les noms en lettres capitales sont ceux des quatre grandes races
+ humaines admises par l'ethnographie des monuments pharaoniques.
+ Les noms en minuscules sont ceux des peuples que les Égyptiens
+ représentent avec des traits étroitement analogues à ceux de leur
+ propre race.]
+306
+ Mais ce n'est pas la seule omission que le tableau ethnographique
+ de la Genèse nous présente, de peuples importants qui n'ont pas pu
+ être inconnus de son auteur. Tandis qu'en énumérant les grandes
+ divisions de la race de Yapheth reculées sur le plus extrême plan
+ septentrional, il a mentionné les Mèdes qui habitaient si loin au
+ nord-est, dû côté de Rhagæ; en se rapprochant du centre autour
+ duquel son regard rayonne, la barrière du mont Zagros semble
+ opposer un obstacle infranchissable à sa vue et lui cacher
+ absolument les peuples qui sont au delà. Et cependant Babylone, que
+ tout indique comme ayant été sa principale source d'informations,
+ entretenait avec ces peuples un commerce actif et constant; on les
+ y connaissait depuis la plus haute antiquité. Il n'a même pas un
+ nom pour ceux qui habitaient les montagnes à l'est du Tigre,
+ touchant aux nations d'Asschour ou de Nimrod. Ou du moins, s'il
+ mentionne le pays de 'Elam, ce foyer de civilisation
+ prodigieusement ancien qui en occupait la partie méridionale, c'est
+ uniquement pour y placer un fils de Schem. Il ne l'envisage donc
+ qu'au point de vue de l'aristocratie peu nombreuse qui s'y était
+ absolument dénationalisée, en adoptant l'idiome et la civilisation
+ de l'élément prédominant dans la population à laquelle elle s'était
+ superposée, et il ne tient aucun compte de la masse principale des
+ habitants de 'Elam. De même, en Babylonie et en Chaldée, il ne
+ parle que des Kouschites et il passe sous silence l'antique peuple
+ de Schoumer et d'Akkad, qui a eu pourtant un rôle si prépondérant
+ dans la création première de la civilisation de ces contrées.
+
+ Tout cela ne peut être qu'intentionnel. Il y a eu évidemment, chez
+ l'écrivain biblique, volonté formelle et arrêtée, d'exclure de son
+ tableau des Noa'hides, aussi bien que les nègres, les peuples
+ situés à l'est de la Mésopotamie et appartenant à une même race,
+ dans la formation de laquelle le sang jaune avait eu une part
+ considérable, sinon la principale. Les différentes nations de cette
+ race particulière parlaient toutes des langues, plus ou moins
+ étroitement apparentées entre elles, et qui ont avant tout ceci de
+ commun qu'elles appartiennent à la grande classe des idiomes
+ agglutinatifs, que leur structure et leur mécanisme grammatical
+ offrent une analogie fort rapprochée, d'une part avec ceux des
+ langues altaïques, de l'autre avec ceux des langues dravidiennes.
+ C'est pour l'ensemble de ces nations que nous adoptons
+307 l'appellation de Touraniens, sans prétendre trancher d'une manière
+ formelle la question, encore profondément obscure et dans l'état
+ actuel impossible à résoudre d'une façon affirmative, de savoir si
+ leurs affinités décisives sont plutôt avec les Altaïques ou avec
+ les Dravidiens, ou s'ils ne forment peut-être pas une sorte de
+ transition et comme des chaînons entre eux, de même que leur
+ position géographique est intermédiaire entre les uns et les
+ autres. Nous en avons déjà parlé plus haut, à l'occasion des
+ origines de la métallurgie, en les envisageant surtout au point de
+ vue de ce qui établit leurs rapports avec les peuples altaïques. Il
+ importe d'y revenir ici, après avoir bien précisé le sens dans
+ lequel nous entendons et employons ce terme de Touraniens dont on a
+ tant fait abus, pour esquisser rapidement le tableau des
+ principales nations de ce groupe, qui n'ont pu être ignorées du
+ rédacteur de la Genèse, ou du moins des auteurs du document qu'il a
+ mis en oeuvre dans son chapitre X, car elles étaient trop bien
+ connues à Babylone. Ce sont les nations qui, avec les Kouschites,
+ et peut-être même avant eux, ont précédé de beaucoup les peuples de
+ Schem et de Yapheth dans la voie de la civilisation matérielle et y
+ ont été leurs institutrices.
+
+ [Illustration 331: Types touraniens de la Médie[1].]
+
+ [Note 1: Têtes de captifs des guerres de Médie, représentés dans
+ les bas-reliefs du palais de Sinakhe irib, à Koyoundjik, comme
+ employés aux travaux pénibles des grandes constructions du roi.]
+
+ La Médie reste tout entière touranienne, habitée par une population
+ dont la langue offre un des types les mieux étudiés jusqu'ici des
+ idiomes du groupe, jusqu'au VIIIe siècle avant notre ère, date de
+ l'établissement des Mèdes proprement dits, de race iranienne, dans
+ la contrée dont Hangmatana (Ecbatane) est la capitale. Et même
+308 après cette invasion, les Iraniens ne constituent qu'une caste
+ dominante et peu nombreuse; du temps des Achéménides, la masse du
+ peuple parle encore sa vieille langue, qui est admise à l'honneur
+ de compter parmi les idiomes officiels de la chancellerie des rois
+ de Perses. La Médie touranienne ne garde pas seulement sa langue,
+ mais son génie propre, et elle ne cesse que très tard de lutter,
+ avec des chances diverses, contre le dualisme de la religion de
+ Zarathoustra; ses croyances particulières s'infiltrent jusque chez
+ les conquérants de race iranienne et produisent, par leur amalgame
+ avec les idées religieuses de ces conquérants, le système du
+ magisme, qui balance pendant longtemps, jusque dans la Perse
+ elle-même, la fortune du mazdéisme pur.
+
+ [Illustration 332: Mède aryen en costume national[1].]
+
+ [Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.]
+
+ Plus au sud, les Touraniens se montrent à nous comme formant une
+ portion notable de la population de la Susiane ou pays de 'Elam,
+ foyer d'une culture antérieure à celle de la Babylonie même, et
+ assez puissant pour entreprendre de lointaines conquêtes
+ vingt-trois siècles avant notre ère. Ce curieux pays, placé à la
+ limite commune de toutes les races diverses de l'Asie occidentale,
+ les voyait, comme nous l'avons déjà dit (p. 280 et suiv.),
+ confondues et enchevêtrées sur son sol à l'époque historique. Mais
+ depuis les temps les plus reculés, c'est à l'élément touranien qu'y
+ appartenait la suprématie ethnique et morale; c'est lui qui avait
+ imposé sa langue aux autres, du moins dans l'usage officiel et
+ comme idiome commun.
+
+ Dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, en Babylonie et en
+ Chaldée, aussi haut que nous fassent remonter les monuments et les
+ traditions, nous nous trouvons en présence de deux populations
+ juxtaposées et dans bien des endroits enchevêtrées, appartenant à
+ deux races distinctes et parlant des idiomes divers, d'une part les
+ Sémito-Kouschites, de l'autre le peuple de Schoumer et d'Akkad,
+ apparenté aux Touraniens de la Médie et du 'Elam. Laquelle des deux
+ précéda l'autre sur ce sol, c'est ce qu'il est impossible de dire,
+ car aux périodes les plus reculées où puisse atteindre notre
+ regard, nous constatons leur coexistence. Mais ce que l'on peut
+ dire d'une manière positive, c'est que Schoumer et Akkad
+309 constituaient un rameau particulier dans le groupe des Touraniens,
+ rameau dont la langue s'était fixée et cristallisée à un état
+ encore plus primitif de développement que celle des autres peuples
+ de la même famille. Comme nous le ferons voir en traitant
+ spécialement de l'histoire des Chaldéens et des Assyriens, c'est la
+ fusion des génies et des institutions propres aux deux races
+ opposées de Kousch et de Schoumer et Akkad, réunies sur le même
+ territoire, qui donna naissance à la grande civilisation de
+ Babylone et de la Chaldée, appelée à jouer un rôle si considérable
+ sur toute l'Asie antérieure, qu'elle pénétra de son influence.
+
+ [Illustration 333: Type touranien de la Chaldée[1].]
+
+ [Note 1: Plaquette de terre-cuite découverte dans la Chaldée
+ méridionale et conservée au Musée Britannique. «Le nez creux, et
+ comme on dit vulgairement _en pied de marmite_, la bouche large
+ et épaisse, la pommette saillante et représentée relativement
+ haut et en dehors, dit M. le docteur Hamy, distinguent aussi
+ profondément le personnage ici représenté de l'Assyrien de race
+ sémitique que nos paysans du plateau central des Juifs et des
+ Arabes. La tête est raccourcie dans ses diamètres postérieurs, et
+ l'on sait que le crâne syro-arabe est, au contraire, très
+ allongé.» Nous avons déjà donné plus haut côte à côte (p. 283)
+ les deux types différents, l'un sémitique et l'autre touranien,
+ que les monuments prêtent à la population de la Babylonie.]
+
+ Que si nous tournons maintenant nos regards vers le massif montueux
+ d'où descendent les deux grands fleuves de la Mésopotamie, nous y
+ trouvons encore les Touraniens, établis en maîtres exclusifs
+ jusqu'au IXe et au VIIIe siècle avant notre ère. La parenté des
+ noms géographiques et des noms propres d'hommes, cités en très
+ grand nombre dans les inscriptions assyriennes, nous permet de
+ rétablir une chaîne de populations de même race que les premiers
+ habitants de la Médie, qui, à partir de ce dernier pays, s'étend
+ dans la direction de l'ouest jusqu'au coeur de l'Asie-Mineure. Ce
+ sont d'abord les vieilles tribus touraniennes de l'Atropatène,
+ rejetées plus tard par les Mèdes iraniens dans les montagnes qui
+ bordent la mer Caspienne, et désignées dans cette retraite
+ jusqu'aux temps classiques par l'appellation de non-aryens
+ (_Anariacæ_). Viennent ensuite les nombreuses populations qui
+310 habitent, au sud des Alarodiens et des gens de Minni ou Manni, le
+ pays désigné par les Assyriens sous le nom de _Nahiri_,
+ c'est-à-dire les montagnes où le Tigre prend sa source, et où leurs
+ descendants, complètement aryanisés dans le cours des siècles,
+ gardent du moins encore aujourd'hui le nom de Kurdes, qui témoigne
+ de leur parenté primitive avec les Chaldéens de race touranienne,
+ de même que le nom d'Akkad, appliqué quelquefois par les Assyriens
+ à cette région aussi bien qu'à une partie de la Chaldée. De là,
+ toujours en marchant vers l'occident, nous atteignons les peuples
+ de Meschech et de Thoubal, chez lesquels on discerne un vieux fond
+ touranien, auquel s'est superposé et mêlé une couche de blancs
+ allophyles caucasiens, qui justifie l'inscription de ces deux noms
+ dans la descendance de Yapheth, tandis que nous avons déjà
+ soupçonné que le _substratum_ touranien des peuples en question
+ était indiqué par le Thoubal-Qaïn de la lignée qaïnite.
+
+ Dans le système de l'ethnographie des livres sacrés de l'Iran,
+ exprimé par la division des trois fils de Thraetaona (voy. p. 110),
+ ces Touraniens ont leur place; ils y sont associés au rameau turc
+ des Altaïques proprement dits et personnifiés avec eux par Toura,
+ tandis que Çairima correspond au Schem biblique et Arya à Yapheth.
+ En même temps la population méridionale et brune des Pairikas, qui
+ figure dans les mêmes récits mythologiques, mais n'est plus
+ rattachée à la descendance des fils de Thraetaona, s'identifie avec
+ certitude aux Kouschites orientaux de la Genèse, c'est-à-dire à la
+ division ethnique de 'Ham.
+
+ Voilà donc deux grandes classes de peuples que l'auteur biblique
+ n'a pas pu ne pas connaître et qu'il a exclu systématiquement de la
+ progéniture de Noa'h. Mais il faut encore pousser plus loin ces
+ observations. Il est impossible de ne pas remarquer, en y attachant
+ une véritable importance, qu'au milieu de tant de détails minutieux
+ sur les populations de la Palestine et de l'Arabie, pas un nom du
+ tableau ethnographique ne s'applique aux peuples primitifs qui
+ habitaient ces contrées avant l'invasion kenânéenne, et dont tant
+ de tronçons isolés subsistaient encore au milieu des nations de
+ Kena'an à l'époque où les Benê-Yisraël firent la conquête de la
+ Terre-Promise, 'Enaqim, Emim, Rephaïm, 'Horim, Zouzim, Zomzommim,
+ peuples dont la stature était beaucoup plus grande que celle des
+ Hébreux et des Kenânéens (on les représente comme des géants) et
+ dont le langage, absolument différent de celui de ces derniers
+ venus, leur paraissait une sorte de balbutiement barbare et
+ inintelligible.
+311
+ [Illustration 335: _J. Hansen_ Système de l'ethnographie des
+ livres sacrés iraniens.]
+
+ Il est très souvent fait mention de ces peuples dans le Pentateuque
+ et dans le livre de Yehoschou'a (Josué), mais sans que jamais on
+ les y relie à la généalogie d'un des fils de Noa'h; au contraire,
+ ils y apparaissent toujours comme isolés de la souche de Schem et
+ de celle de 'Ham. Il en est de même du grand peuple de 'Amaleq, que
+ le livre des Nombres[147] appelle «l'origine des nations,»
+ c'est-à-dire le peuple le plus anciennement constitué, auquel les
+ Hébreux se heurtèrent mainte fois dans le désert entre l'Égypte et
+ la Palestine, jusqu'au moment de son anéantissement par Schaoul
+ (Saül); qui tient enfin, sous le nom de 'Amliq, une place si
+ considérable dans les traditions les plus antiques des Arabes,
+ lesquelles lui prêtent une très grande extension dans leur
+ péninsule. L'omission de son nom dans les généalogies du chapitre X
+ de la Genèse est encore plus extraordinaire. Elle ne peut manquer
+ d'être significative, et cela d'autant plus que dans les noms,
+ également fort nombreux, donnés pour l'Arabie méridionale par le
+ tableau ethnographique et répartis entre les familles de Kousch et
+ de Yaqtan, il n'en est pas un qui corresponde à celui du peuple
+ prodigieusement antique, gigantesque et impie de 'Ad, frappé
+312 par un châtiment terrible de la colère céleste, dont les vieilles
+ traditions arabes racontent tant de légendes, en le représentant
+ comme la nation des aborigènes du Yémen et en même temps comme un
+ fils de 'Amliq. Nous avons encore là tout un vaste groupe de
+ peuples, qui précéda ceux de 'Ham et de Schem dans la Palestine et
+ l'Arabie, et auquel il est difficile de ne pas admettre que le
+ rédacteur de la Genèse a refusé, avec une intention voulue et
+ réfléchie, d'assigner un rang dans son tableau e l'humanité
+ Noa'hide.
+
+ [Note 147: XXIV, 20.]
+
+ Le fait me paraît incontestable, et on peut le poser hardiment.
+ Mais autre chose est d'en pénétrer la cause et l'intention. À ce
+ sujet on ne peut émettre que des conjectures, et encore en les
+ environnant de grandes réserves.
+
+ Remarquons cependant qu'ici se pose de nouveau, presque
+ nécessairement, un problème d'une gravité singulière, que nous
+ avons déjà rencontré sur notre route, au cours du livre précédent,
+ et sur lequel nous avons été amené à nous expliquer avec entière
+ franchise et liberté, mais en même temps avec les ménagements
+ qu'impose un sujet aussi délicat. C'est celui de savoir si, dans la
+ pensée de l'auteur inspiré de la Genèse, le fait du Déluge avait eu
+ toute l'extension que l'on a jusqu'ici conclu de certaine de ses
+ expressions, prises au pied de la lettre; si le chrétien était
+ obligé de le tenir pour réellement universel, soit au point de vue
+ de la surface terrestre, soit au point de vue des contrées habitées
+ par les hommes et de l'anéantissement complet de la primitive
+ humanité adamique. Nous avons déjà dit que l'interprétation
+ affirmative, tout en ayant pour elle le poids bien considérable de
+ l'unanimité de la tradition, n'était pas obligatoire _de foi_, et
+ que des autorités religieuses considérables reconnaissaient
+ aujourd'hui que la thèse contraire pouvait être soutenue sans se
+ mettre en dehors de l'orthodoxie. Nous avons ajouté que, dans notre
+ conviction personnelle, le fait du Déluge, en s'attachant même aux
+ données de la Bible, devait être restreint, qu'à le bien peser et à
+ le scruter jusqu'au fond, l'ensemble du texte de la Genèse, si l'on
+ n'y prend pas isolément le récit diluvien, mais si l'on y met en
+ parallèle quelques expressions très significatives de la généalogie
+ des Qaïnites, donne l'impression que pour son auteur une partie des
+ descendants du fils maudit de Adam avait échappé au cataclysme, et
+ était encore représentée par des populations existantes au temps où
+ il écrivait.
+
+ Ce serait là, il faut bien le reconnaître, l'explication la plus
+313 naturelle et la plus simple des lacunes volontaires du tableau
+ ethnographique du chapitre X. L'écrivain sacré y aurait tenu
+ certains groupes de peuples bien déterminés en dehors de la
+ généalogie des fils de Noa'h, parce qu'il les aurait regardés comme
+ n'en dérivant pas, mais bien se rattachant à la souche antérieure
+ des Qaïnites. Parmi les nations connues des Hébreux et de leurs
+ voisins, ce sont trois groupes ethniques aussi nettement définis et
+ aussi distincts que ceux de Schem, 'Ham et Yapheth, qui sont ainsi
+ omis, et la division des fils de Lemech dans la lignée qaïnite,
+ parallèle à celle des fils de Noa'h dans la lignée de Scheth, est
+ précisément tripartite. Peut-on attribuer cette coïncidence au
+ simple hasard? Je ne le crois pas, et d'autres indices, d'une
+ incontestable valeur, viennent corroborer une telle hypothèse. J'ai
+ déjà signalé plus haut (p. 203 et suiv.) le rapprochement si
+ naturel que l'on est induit à faire entre Thoubal-qaïn ou «Thoubal
+ le forgeron» et les Touraniens métallurgistes, d'autant plus que
+ c'est aux domaines de la race jaune que paraît bien appartenir la
+ ville de 'Hanoch, fondée par Qaïn lui-même. D'un autre côté, les
+ deux fils de Lemech, que les expressions formelles du texte
+ biblique désignent comme chefs de races pastorales, naissent d'une
+ mère dont le nom, _'Adah_, n'est autre que la forme féminine de
+ celui du peuple aborigène arabe de _'Ad_. Nous retrouvons encore
+ une autre _'Adah_ dans la Genèse[148] comme une des femmes indigènes
+ que 'Esav, le frère de Ya'aqob, épouse en s'établissant au milieu
+ des 'Horim; et le petit-fils de cette _'Adah_ est appelé _'Amaleq_,
+ autrement dit est le chef et la personnification d'une tribu qui
+ participe du sang d'Edom et de 'Amaleq, et se confond dans le
+ peuple plus ancien de ce nom. Enfin, l'histoire de Moscheh (Moïse)
+ nous offre une tribu, dont 'Hobab, le beau-père du législateur des
+ Israélites, était le phylarque, tribu dite formellement du sang de
+ 'Amaleq[149], bien qu'habitant au milieu de Midian; et son nom est
+ _Qaini_ ou _Qeni_, c'est-à-dire «le Qaïnite.»
+
+ [Note 148: XXXVI, 2 et 4.]
+
+ [Note 149: _I Sam._, XV, 6.]
+
+ Maintenant, pour ceux qu'effraierait la hardiesse de cette manière
+ de voir et ce qu'elle a de contraire aux opinions jusqu'ici
+ généralement reçues, ils n'auront qu'à constater que le texte de la
+ Bible ne contient rien qui s'oppose à une autre hypothèse, celle-là
+ d'accord avec la thèse de l'universalité du Déluge. C'est celle que
+314 Noa'h aurait eu, postérieurement au cataclysme, d'autres enfants
+ que Schem, 'Ham et Yapheth, d'où seraient sorties les races qui ne
+ figurent pas dans la généalogie de ces trois personnages. Il ne
+ contredit pas non plus une troisième hypothèse, encore soutenable,
+ que certaines familles issues des trois patriarches Noa'hides aient
+ pu s'éloigner du centre commun avant la confusion des langues et la
+ dispersion générale des peuples mentionnés au chapitre X de la
+ Genèse, et aient pu donner naissance à de grandes races,
+ lesquelles, se développant dans un isolement absolu, auraient pris
+ une physionomie tout à fait à part et seraient demeurées en dehors
+ de l'histoire du reste des hommes. En un mot, il y a bien des
+ manières possibles de concilier, suivant les tendances personnelles
+ des esprits, la foi à l'unité de l'espèce humaine, descendue d'un
+ seul couple premier, le respect religieux du texte biblique, poussé
+ même jusqu'à en prendre toutes les expressions dans le sens
+ littéral le plus étroit, et la croyance à l'universalité la plus
+ absolue du Déluge, avec ce fait scientifique et positif que le
+ rédacteur de la Genèse n'a compris et voulu comprendre, dans son
+ tableau généalogique de la postérité des fils de Noa'h, que les
+ trois divisions fondamentales de la race blanche, la race
+ supérieure et dominatrice, à laquelle on ne saurait refuser la
+ primauté sur toutes les autres. C'est à ce fait seul, longtemps
+ méconnu, que nous nous attachons ici; c'est celui que nous retenons
+ pour l'histoire de l'antique Orient.
+315
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ LES LANGUES ET LEURS FAMILLES.
+
+
+ § 1.--ORIGINE ET DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE.
+
+ La linguistique est une science qui, pour ses développements et sa
+ méthode, ne date pour ainsi dire que d'hier. Mais l'étude de
+ l'essence philosophique du langage et de son origine a toujours été
+ considérée comme un des plus difficiles et des plus importants
+ problèmes de la philologie. L'antiquité cependant, sauf un dialogue
+ de Platon et quelques mots d'Aristote, ne paraît pas s'en être
+ beaucoup préoccupée. L'opinion la plus généralement admise était
+ celle des Épicuriens, qui appliquaient à l'origine et à la
+ formation du langage leur hypothèse grossièrement matérialiste
+ d'une humanité primitive vivant à l'état absolument bestial.
+ D'après cette opinion, l'homme aurait d'abord été muet comme les
+ animaux, _mutum et turpe pecus_, mais plus tard le besoin l'aurait
+ amené à proférer des sons, d'abord inarticulés, vagissements de
+ l'enfance de l'humanité, qui, peu a peu, par le temps, se seraient
+ réglés, perfectionnés et auraient traversé toutes les phases d'un
+ progrès lent et continu.
+
+ C'est surtout la philosophie moderne qui a tenté de rechercher
+ l'origine du langage. A la fin du XVIIe siècle, Locke plaçait dans
+ son _Essai_ l'étude des mots à côté de l'étude des idées, et y
+ consacrait un livre entier sur les quatre livres dont se compose
+ cet ouvrage. Mais la doctrine sensualiste du philosophe anglais
+ l'enfermait dans des limites trop étroites pour qu'il pût arriver à
+ une solution satisfaisante. Leibnitz, répondant à Locke et relevant
+ avec toute la puissance et l'éclat de son génie la bannière du
+ spiritualisme, suivit son adversaire sur le terrain de l'étude
+ analytique du langage et de son origine. Là encore il l'écrasa par
+ l'étendue prodigieuse de ses connaissances aussi bien que par la
+ hauteur de son admirable intelligence. Leibnitz devina les traits
+ principaux de la linguistique et en entrevit les applications.
+316 Il repoussa la théorie qui ne voyait dans le langage qu'une
+ convention arbitraire formée sous l'influence des causes
+ extérieures et indiqua, dans les facultés naturelles de l'esprit et
+ dans les idées innées, le fondement nécessaire de l'institution des
+ signes de la parole. Comparant les divers éléments que son époque
+ avait à sa disposition, Leibnitz rechercha avec une ingénieuse
+ sagacité les rapports qui peuvent exister entre la forme des mots
+ et les idées qu'ils expriment, et atteignit dans cette voie à des
+ résultats souvent réels, souvent aussi contestables.
+
+ Les philosophes du XVIIIe siècle voulurent à leur tour résoudre le
+ problème du langage et revinrent aux idées des Épicuriens de
+ l'antiquité.
+
+ Condillac modifia néanmoins ces idées, pour les faire concorder
+ avec sa doctrine de la sensation, mais sans arriver à une meilleure
+ conclusion. La parole est pour lui plus que l'auxiliaire de la
+ pensée, elle en est la condition primitive et nécessaire. S'il est
+ certain qu'il n'y a pas de parole sans pensée, il l'est également à
+ ses yeux qu'il n'y a pas de pensée sans parole. Ces deux éléments
+ forment un ensemble, une dualité irréductible: car la pensée, se
+ composant entièrement de termes abstraits, suppose nécessairement
+ l'existence de ces termes, c'est-à-dire du langage. Parler étant
+ penser, et la parole étant indissolublement liée à la pensée, les
+ origines de l'une sont les mêmes que celles de l'autre. L'homme
+ commence donc par être muet, puis, la sensation créant en lui la
+ pensée, crée nécessairement en même temps la parole, composée
+ d'abord de _signes naturels_, puis de _signes arbitraires_ convenus
+ entre les hommes.
+
+ Lorsqu'éclata la renaissance catholique qui ouvrit le XIXe siècle,
+ un des penseurs les plus originaux et les plus éminents qui
+ guidèrent ce mouvement, Bonald, dans ses _Recherches
+ philosophiques_, aborda à son tour la question de l'origine du
+ langage. Bonald, toujours porté à rabaisser l'homme, ne croyait
+ pas, comme Leibnitz, que les forces de l'intelligence humaine
+ eussent été capables d'inventer par elles-mêmes le langage; il lui
+ attribuait une origine plus haute; il y voyait l'oeuvre de Dieu.
+ Pour réfuter Condillac et parvenir à une conclusion diamétralement
+ opposée, l'éloquent philosophe semble d'abord être d'accord avec
+ lui. Il n'admet pas seulement que l'homme ne pense actuellement
+ qu'avec le secours des signes, mais il suppose que la pensée n'a
+ jamais pu se produire sans l'existence d'un langage articulé.
+ Condillac concluait de cette indivisibilité du langage et de la
+317 pensée que l'un comme l'autre était le résultat nécessaire de la
+ sensation. Bonald répond: Si le langage est nécessaire à la pensée,
+ il est également évident que sans pensée le langage n'est qu'un
+ vain bruit. De cette nécessité réciproque résulte l'impossibilité
+ de l'invention du langage par l'homme, car pour inventer il faut
+ penser. Il n'y a donc qu'une solution possible et admissible, c'est
+ de supposer le don simultané de la pensée et de la parole comme
+ fait directement à l'homme par Dieu.
+
+ Bonald poussait cette doctrine plus loin qu'une simple expression
+ de la dépendance de l'homme vis-à-vis de son Créateur, dont il a
+ reçu toutes ses facultés, limite dans laquelle nous n'hésitons pas
+ à l'admettre, et à propos de laquelle M. Barthélemy Saint-Hilaire
+ proclamait hautement que la solution du problème de l'origine du
+ langage, donnée par la tradition religieuse, est encore
+ philosophiquement la meilleure, la plus élevée et la plus
+ vraisemblable. Suivant Bonald, l'homme, au moment où Dieu l'a placé
+ dans le monde, était muet et privé de pensée; ses facultés
+ intellectuelles existaient en lui à l'état de germe, mais elles
+ étaient frappées d'impuissance, incapables de se manifester, et,
+ par suite, de se produire. Tout à coup la lumière a éclairé ces
+ ténèbres, et le miracle a été produit par la parole de Dieu, qui a
+ frappé l'oreille de l'homme et lui a révélé le langage. C'est ce
+ langage, enseigné au premier homme d'une façon surnaturelle par le
+ Créateur, qui l'a révélé à lui-même et a été pour son intelligence
+ une source de création et de vie.
+
+ À l'époque où Bonald défendait si éloquemment les principes du
+ christianisme, mais en y mêlant des conceptions personnelles qui
+ n'en sont aucunement la conséquence nécessaire, des conceptions
+ inacceptables pour tout esprit libéral et scientifique, et dont
+ l'influence pèse encore lourdement, avec celle des idées de Joseph
+ de Maistre, sur l'école catholique contemporaine; à la même époque,
+ un penseur profond, que la philosophie devait plus tard ramener à
+ la foi, Maine de Biran, essayait d'établir sur les ruines du
+ sensualisme les fondements d'une psychologie spiritualiste et d'une
+ nouvelle métaphysique. Maine de Biran n'acceptait pas plus les
+ idées de Bonald que celles de Condillac sur l'origine du langage;
+ il ne croyait pas plus à la langue révélée surnaturellement qu'à la
+ parole produite avec la pensée par la sensation extérieure. Son
+ opinion se rapproche plutôt de celle de Leibnitz. Comme lui, c'est
+ dans l'exercice libre et réfléchi des facultés de l'âme humaine
+318 qu'il va chercher la naissance du langage. Il y voit l'oeuvre d'une
+ raison présente à elle-même, qui, par une suite d'opérations
+ successives, crée un signe extérieur de ses pensées, lequel lui
+ sert à les exprimer en lui-même et à les communiquer aux autres
+ hommes.
+
+ Après Maine de Biran, la philosophie sembla pendant quelque temps
+ avoir laissé de côté la recherche du problème dont nous venons
+ d'esquisser rapidement l'histoire. Mais une branche des sciences
+ d'observation se fondait et allait ouvrir une voie nouvelle. La
+ _linguistique_, ou, comme on dit quelquefois, par une expression
+ plus impropre, la _philologie comparée_, était créée par les
+ travaux de Schlegel, de Bopp, de Guillaume de Humboldt, de Burnouf
+ et de Grimm, et embrassait graduellement dans ses recherches toutes
+ les formes du langage humain. Ce n'était plus désormais seulement
+ dans l'analyse des facultés de l'entendement qu'il fallait
+ rechercher les origines du langage, comme l'avaient fait jusque là
+ tous les philosophes qui s'étaient occupés de cette question; il
+ fallait demander aux langues elles-mêmes comment elles avaient été
+ produites, et y rechercher la trace des opérations de l'esprit qui
+ avaient présidé à leur naissance et à leur formation.
+
+ M. Renan a été le premier à entrer dans cette voie nouvelle, par un
+ ouvrage sur l'_Origine du langage_, publié en 1848 et réimprimé en
+ 1864. Depuis, nombre des maîtres de la science linguistique, Jacob
+ Grimm, Pott, Schleicher, MM. Steinthal, Max Müller, Whitney, ont
+ abordé le même problème et l'ont traité avec l'autorité qui leur
+ appartenait légitimement. Leurs théories ne sont pas toujours
+ d'accord, il s'est même produit parmi eux deux doctrines
+ principales et opposées; mais la question, sortie du vague des
+ spéculations purement abstraites et sans base suffisante, n'en a
+ pas moins fait au milieu de ces divergences des progrès
+ incontestables et très grands. Elle a pris un caractère
+ scientifique et positif. Nombre de points fondamentaux y sont
+ acquis d'une manière définitive, et l'on approche du moment où l'on
+ pourra considérer le problème de l'origine et de la formation du
+ langage comme résolu par l'observation et la méthode historique.
+
+ Et d'abord il n'est plus possible aujourd'hui de soutenir la thèse,
+ désormais absolument ruinée, de Bonald sur le langage révélé d'une
+ manière surnaturelle. C'est là de la pure mythologie, qui n'a rien
+ à voir avec la science, et dont la religion n'a que faire, qui n'y
+ est aucunement liée. Dieu, en créant l'homme, lui a donné le
+ langage comme il lui a donné la pensée, mais de la même façon,
+319 virtuellement et non formellement, comme une faculté dont
+ l'exercice et le développement devait être l'oeuvre de son action
+ propre.
+
+ «Les animaux ont la voix; l'homme seul a la parole.» Cette vérité,
+ proclamée par Aristote, est universellement acceptée de nos jours.
+ Tout le monde reconnaît que le langage articulé n'est pas seulement
+ un des plus hauts attributs de l'homme, mais qu'il est un de ses
+ caractères essentiels. L'homme ne peut se concevoir sans parole,
+ non plus que sans pensée; il n'a été lui-même qu'à condition de
+ posséder et d'exercer ces deux facultés. Dès qu'il a été sur la
+ terre, il a parlé comme il a pensé. Il y a eu seulement succession
+ des deux actes; l'éveil de la conscience et de la pensée a
+ nécessairement précédé la parole, qui a fourni la formule et la
+ limite de la pensée, et dans laquelle, dès son premier début, la
+ réflexion a eu part. Mais l'homme, usant des facultés qui lui
+ avaient été données et qui étaient inhérentes à sa nature, a fait
+ son langage par lui-même et par une opération libre; il ne l'a pas
+ reçu de l'extérieur.
+
+ Mais comment l'a-t-il fait? C'est ici que deux doctrines sont en
+ présence.
+
+ La première a été formulée avec une grande habileté par M. Renan,
+ que l'on peut en considérer comme le fondateur. L'homme n'est pas
+ en état, suivant lui, de se créer un langage par l'usage réfléchi
+ de sa raison. Cependant la parole ne lui est pas un don du dehors.
+ «Il ne reste donc qu'un parti à prendre, c'est d'en attribuer la
+ création aux facultés humaines agissant spontanément et dans leur
+ ensemble. Le besoin de signifier au dehors ses pensées et ses
+ sentiments est naturel à l'homme. Tout ce qu'il pense, il l'exprime
+ intérieurement et extérieurement. Rien non plus d'arbitraire dans
+ l'emploi de l'articulation comme signe des idées. Ce n'est ni par
+ une vue de convenance ou de commodité, ni par imitation des
+ animaux, que l'homme a choisi la parole pour formuler et
+ communiquer sa pensée, mais bien parce que la parole est chez lui
+ naturelle, et quant à sa production organique et quant à sa valeur
+ expressive... Il serait absurde de regarder comme une découverte
+ l'application que l'homme a faite de l'oeil à la vision, de
+ l'oreille à l'audition; il ne l'est guère moins d'appeler invention
+ l'emploi de la parole comme signe expressif... L'usage de
+ l'articulation n'est donc pas plus le fruit de la réflexion que
+ l'usage des différents organes du corps n'est le résultat de
+ l'expérience... L'homme est naturellement parlant comme il est
+ naturellement pensant.»
+320
+ Philosophiquement nous ne saurions souscrire à une semblable
+ théorie.
+
+ L'éminent écrivain, dont nous venons de citer les termes mêmes,
+ traite le langage de produit «spontané et aveugle» de toutes les
+ facultés humaines en exercice. Il suppose donc que les facultés ont
+ enfanté le langage comme un produit nécessaire de leur vertu
+ intime, sans aucun exercice de la raison, de la réflexion ni de la
+ volonté. Il assimile l'esprit humain, se créant son langage, à
+ l'oeil qui perçoit naturellement et immédiatement les objets
+ colorés. Une telle assimilation renverse les lois fondamentales de
+ toute psychologie. La matérialisation de la parole, et par suite de
+ la pensée, en est la conséquence inévitable. Le langage n'est plus
+ qu'un acte matériel analogue à la vision, acte qui ne peut être que
+ le produit des impressions extérieures, et nous en revenons ainsi à
+ la théorie de Condillac, qui faisait créer le langage avec la
+ pensée par la sensation.
+
+ M. Renan s'arrête sur la voie des conséquences logiques de sa
+ théorie; il ruine à l'avance une partie de ces déductions par de
+ sages réserves.. Mais d'autres ont été plus loin, en suivant la
+ même route; ils sont arrivés jusqu'à ce qu'on a appelé la doctrine
+ de l'_organisme_, c'est-à-dire la production nécessaire et
+ matérielle du langage humain. Un linguiste philosophe de
+ l'Allemagne, M. Heyse, a parfaitement réfuté cette grossière
+ doctrine, en montrant que le langage a été créé par l'homme
+ librement, puisque l'homme, en le créant, n'a obéi à aucune raison
+ déterminante, et qu'il y a mis son individualité personnelle, ce
+ qui n'a pas lieu dans les fonctions purement organiques.
+
+ La théorie, qui n'admet pas l'intervention de la réflexion et de la
+ volonté dans la création du langage, n'explique pas en réalité le
+ problème, elle le supprime. Elle admet l'union constante et
+ l'indivisibilité de la pensée et de son expression; mais elle ne
+ recherche ni le comment ni le pourquoi de cette union. C'est
+ pourtant là un point essentiel à étudier. Quelle relation
+ existe-t-il entre la pensée et son signe extérieur ou intérieur?
+ Par quelles opérations de l'esprit le rapport se trouve-t-il établi
+ entre ces deux termes en apparence irréductibles, mais dont la
+ diversité est incontestable? Cette recherche n'est pas facile, car
+ l'habitude oblitère presque entièrement la trace des opérations qui
+ produisent ce rapport, mais elle n'en est pas moins importante et
+ indispensable. Le plus savant homme n'a point en parlant conscience
+ des mécanismes intellectuels qui produisent sa parole; ces
+321 mécanismes agissent en lui sans sa coopération réfléchie, comme ils
+ agissent chez l'enfant et comme ils ont dû agir chez les hommes
+ primitifs. Mais ils n'en doivent pas moins être soigneusement
+ analysés par le psychologue, et lorsqu'on procède à cette analyse,
+ force est bien de reconnaître que la réflexion et la volonté en
+ sont deux des principaux ressorts. Et il n'a pas pu en être
+ autrement dans la première création du langage.
+
+ Où, d'ailleurs, la part de la raison consciente, de la réflexion et
+ de la volonté dans la formation du langage apparaît éclatante, où
+ la science linguistique nous permet de la saisir sur le fait, c'est
+ dans le développement de toutes les langues les plus anciennes,
+ développement dont les phases sont aujourd'hui bien connues. Il y a
+ là une évolution de progrès, due à l'activité réfléchie de l'esprit
+ de l'homme, qui est exactement parallèle à celle de toutes les
+ connaissances et de toutes les industries humaines, et dont
+ l'existence est aujourd'hui incontestable.
+
+ M. Renan n'admettait, et c'était une condition nécessaire de sa
+ théorie, que deux états dans l'évolution des langues: l'état
+ synthétique, qui, selon lui, était le primitif, état riche et
+ exubérant où les relations des idées sont exprimées par des
+ flexions qui ne font qu'un avec le mot et sont d'autant plus
+ nombreuses que la langue est plus ancienne, et l'état analytique,
+ qui vient après, où le peuple, incapable d'observer une grammaire
+ aussi savante, brise l'unité du mot fléchi, et, indiquant les
+ rapports des idées par des particules ou des auxiliaires, préfère
+ la juxtaposition des diverses parties de l'expression. Il comparait
+ ces deux phases de développement à celles du langage des enfants,
+ qui veulent d'abord tout exprimer à la fois et qui n'arrivent que
+ par la suite à une réflexion de plus en plus claire. C'était
+ supprimer l'état réellement primitif, isolé et monosyllabique du
+ langage, et renouveler un système qu'Abel Rémusat avait déjà
+ antérieurement exprimé avec un grand éclat de forme et de style.
+
+ Mais je doute que, linguiste supérieur comme il l'est, le savant
+ auteur de l'_Origine du langage_ voulût soutenir encore aujourd'hui
+ cette manière de voir. Il est, en effet, trop démontré
+ scientifiquement désormais, trop universellement reconnu par tous
+ ceux qui s'occupent de ces études, que trois époques distinctes et
+ successives marquent l'histoire primitive du langage: le
+ monosyllabisme isolant, l'agglutination et la flexion. Non pas que
+ toutes les langues aient passé nécessairement par ces trois phases,
+322 mais parce que les idiomes qui appartiennent à la dernière époque,
+ celle de la flexion, portent l'empreinte d'une organisation plus
+ développée que celle de l'époque intermédiaire correspondant à
+ l'agglutination, ces dernières langues étant elles-mêmes d'une
+ organisation supérieure à celle des langues monosyllabiques. Entre
+ les langues parlées jadis et celles qu'on parle aujourd'hui sur le
+ globe, les unes ont passé par ces trois phases, les autres se sont
+ arrêtées dans leur développement. Ainsi l'agglutination renferme le
+ monosyllabisme; la flexion renferme à la fois le monosyllabisme et
+ l'agglutination. Absolument de même que, parmi les espèces
+ animales, les unes se sont arrêtées à un organisme élémentaire,
+ tandis que d'autres se sont élevées, dans la période de gestation,
+ de cet organisme primitif à une organisation plus riche et plus
+ élevée.
+
+ Voilà le grand fait que Jacob Grimm a mis le premier en pleine
+ lumière, dans son _Mémoire sur l'origine du langage_[150], et qui l'a
+ conduit, en vertu de l'observation linguistique, à une conclusion
+ presque exactement pareille à celle que le raisonnement
+ philosophique avait inspirée à Maine de Biran.
+
+ [Note 150: Publié en 1852, dans les _Mémoires de l'Académie de
+ Berlin_.]
+
+ C'est cette dernière doctrine que nous adoptons, nous aussi, parce
+ qu'elle nous paraît la plus conforme aux données de la science.
+ Nous voyons dans le langage ou plutôt dans les formes concrètes
+ qu'il revêt, dans les langues, des oeuvres humaines produites par
+ l'exercice libre et réfléchi d'une faculté innée, que l'homme a
+ reçue de son Créateur en faisant son apparition sur la terre. Mais
+ nous admettons en même temps, dans les phénomènes initiaux qui ont
+ marqué la première création du langage, une large part de
+ spontanéité qui ne se rendait pas compte de ses propres procédés,
+ d'intuition presque instinctive. L'homme primitif a formé son
+ langage sans effort, sans conscience définie des opérations de
+ réflexion qui l'y conduisaient, spontanément et instinctivement, et
+ surtout sans chercher à y développer un type logique, préconçu dans
+ son esprit. C'est sous ce rapport que Turgot avait raison de dire,
+ dès 1750, que les langues, dans leur origine, ne sont pas l'ouvrage
+ d'une raison présente à elle-même. De même que tous les instincts,
+ qui décroissent à mesure que la raison grandit, la faculté du
+ langage s'est épuisée peu à peu dans sa force créatrice; et la
+ raison consciente a substitué par degré ses règles et ses
+323 opérations réfléchies aux résultats immédiats de la spontanéité
+ humaine. Elle a régné en souveraine maîtresse dans le développement
+ grammatical des langues.
+
+ À l'origine de l'humanité, comme l'a montré M. Steinthal, l'âme et
+ le corps étaient dans une telle dépendance l'un de l'autre, que
+ tous les mouvements de l'âme avaient leur écho dans le corps,
+ principalement dans les organes de la respiration et de la voix.
+ Cette sympathie du corps et de l'âme, qui se remarque encore dans
+ l'enfant et le sauvage, était intime et féconde; chaque intuition,
+ chaque idée éveillait en lui un accent ou un son. Chaque émotion,
+ chaque effort, chaque acte de la volonté ou de la sensibilité se
+ reflétèrent ainsi, dès l'origine, en une sorte d'interjection.
+ Cette interjection, souvent imitée du son rendu par l'objet qui la
+ provoquait, du bruit de la pierre, de l'agitation de l'arbre, du
+ cri de l'animal (c'est ce qu'on appelle l'_onomatopée_), devint le
+ signe du mouvement de l'âme auquel il était dû et de l'idée qui est
+ la trace que ce mouvement laisse dans l'esprit. C'est ici qu'il
+ faut faire intervenir la loi d'association des idées, si bien mise
+ en lumière par M. Steinthal. En vertu de cette loi, le son qui
+ accompagnait une intuition ou une idée s'associait dans l'âme avec
+ l'intuition ou l'idée elle-même, si bien que tous deux se
+ présentaient à la conscience comme inséparables, et furent
+ également inséparables dans le souvenir. Le son devint ainsi un
+ lien entre l'image obtenue par la vision et l'image conservée dans
+ la mémoire; en d'autres termes, il acquit une signification et
+ devint élément du langage. En effet, l'image du souvenir et l'image
+ de la vision ne sont point tout à fait identiques: j'aperçois un
+ cheval; aucun des chevaux que j'ai vus autrefois ne lui ressemble
+ absolument en couleur, en grandeur, etc.; l'idée générale
+ représentée par le mot _cheval_ renferme uniquement les traits
+ communs à tous les animaux de la même espèce. Ce quelque chose de
+ commun est ce qui constitue la signification du son.
+
+ De même que l'esprit humain revêt ses premières aperceptions, non
+ de la forme abstraite et générale qui ne s'obtient que par
+ élimination et analyse, mais de la forme particulière, laquelle est
+ en un sens plus synthétique, en tant que renfermant et confondant
+ une donnée accessoire avec la vérité absolue; de même le langage
+ primitif dut ignorer presque entièrement l'abstraction
+ métaphysique. Sans doute la raison pure s'y réfléchissait, comme
+ dans tous les produits des facultés humaines. L'exercice le plus
+324 humble de l'intelligence implique les notions les plus élevées; la
+ parole aussi, à son état le plus simple, supposait des moules
+ absolus et éminemment purs; mais tout était engagé dans une forme
+ concrète et sensible.
+
+ Dans l'expression des choses physiques, l'imitation ou l'onomatopée
+ paraît avoir été le procédé ordinaire employé par l'homme pour
+ former les appellations. La voix humaine étant à la fois signe et
+ son, il était naturel que l'on prît le son de la voix pour signe
+ des sons de la nature. D'ailleurs, comme le choix d'appellation
+ n'est pas arbitraire et que jamais l'homme ne se décide à assembler
+ des sons au hasard pour en faire les signes de sa pensée, on peut
+ assurer que, de tous les mots actuellement usités, il n'en est pas
+ un seul qui n'ait sa raison suffisante, ou comme fait primitif ou
+ comme débris de langue plus ancienne. Or, le fait primitif qui a dû
+ déterminer l'élection des mots est sans doute l'effort pour imiter
+ l'objet qu'on voulait exprimer, surtout si l'on considère les
+ instincts sensibles qui durent présider aux débuts de l'esprit
+ humain.
+
+ «L'homme émit donc, dit M. Maury, des sons d'abord monosyllabiques,
+ dont il associa la production à l'idée de certains objets
+ déterminés. Ces sons constituèrent les racines primitives de la
+ langue. Ils fournirent un premier vocabulaire qui fut le fond,
+ d'abord très pauvre, de chaque idiome respectif. Ces monosyllabes
+ n'exprimaient, dans le principe, que des idées concrètes; mais de
+ très bonne heure, en vertu de sa faculté de généralisation,
+ l'esprit humain les appliqua à certains ensembles d'objets, dont
+ ils servirent alors à représenter la qualité commune la plus
+ frappante. L'on observe, en effet, que les plus anciennes racines
+ des langues indo-européennes, parlées par des peuples arrivés de
+ bonne heure à un certain développement intellectuel, offrent toutes
+ une signification générale et ne désignent jamais un objet
+ particulier ou individuel; mais cette idée générale se rapporte
+ constamment à quelque chose de physique, et le mot qui la rend ne
+ prend un sens abstrait que par l'effet de la dérivation, par une
+ métaphore, un détournement du sens primitif. Les monosyllabes qui
+ ont constitué la matière primordiale du langage, ses premiers
+ rudiments, et dont un grand nombre furent éliminés par la
+ prédominance d'autres, n'ont pas tardé à être soumis, dans leur
+ association et leur emploi, à des lois qui s'offrent en grande
+ partie les mêmes dans tous les idiomes, vu qu'elles découlent de la
+ constitution de l'intelligence humaine, partout la même. La phrase
+ est devenue plus complexe, à mesure que la pensée, dont elle est
+325 le miroir, se compliquait. Quand les premières racines furent
+ arrivées à cette période de sens général et indéterminé, d'autres
+ racines y furent adjointes pour leur donner un sens plus spécial.»
+
+ C'est en vertu de remarques de cette nature, puisées principalement
+ dans l'observation et l'analyse des idiomes aryens, que Jacob Grimm
+ s'est cru autorisé à tracer l'esquisse suivante de ce que dut être
+ l'état primitif du langage: «À son apparition, la langue était
+ simple, sans procédés artificiels, pleine de la vie et du mouvement
+ de la jeunesse. Tous les mots étaient courts, monosyllabiques,
+ formés la plupart de voyelles brèves et de consonnes simples. Les
+ mots se pressaient et s'aggloméraient dans le discours comme les
+ brins d'herbe dans le gazon. Tous les concepts découlaient d'une
+ sensation, d'une intuition claire, constituant déjà une pensée et
+ devenant le point de départ d'une foule d'autres pensées également
+ simples. Les rapports qui liaient les mots à la pensée étaient
+ naïfs; mais ils furent bientôt déparés par l'addition de mots
+ disposés sans ordre. À chaque pas qu'elle fit, la langue parlée
+ revêtit plus de plénitude et de flexibilité, mais elle se
+ manifestait encore sans mesure et sans harmonie. La pensée n'avait
+ rien de fixe et d'arrêté; et voilà pourquoi la langue primitive n'a
+ pu laisser aucun monument de son existence.»
+
+ Un premier progrès, qui contenait tous les autres en germe, fut la
+ création de racines démonstratives ou pronominales, distinctes des
+ racines prédicatives. Aussi haut que l'on remonte par l'observation
+ dans les langues, même monosyllabiques et isolantes, on trouve la
+ distinction de ces deux classes de racines, qui s'agrègent plus ou
+ moins intimement entre elles et subissent plus ou moins
+ d'altération par le fait de cette agrégation. La formation première
+ des racines démonstratives, qui date ainsi d'une période
+ préhistorique du langage, impossible à atteindre dans sa réalité,
+ et qu'on ne reconstitue que par induction, est encore tout à fait
+ obscure. Ici elles paraissent avoir dès le début une existence
+ indépendante et une origine propre; là, au contraire, il semble
+ qu'on doive y reconnaître des racines originairement prédicatives,
+ auxquelles on a pris ensuite l'habitude d'attacher ce sens nouveau.
+
+ Quoi qu'il en soit, le monosyllabisme isolant a été sûrement la
+ phase primordiale du langage; et l'emploi des démonstratifs prépara
+ la création des catégories grammaticales. «De très bonne heure chez
+ la plupart des langues, dit encore M. Maury, l'habitude se prit
+326 d'agglutiner les racines accessoires avec les racines primitives.
+ Le résultat se produisit d'autant plus vite, comme l'observe M. F.
+ Baudry, que la pensée étant fort pauvre, les mêmes formules se
+ représentaient sans cesse. C'est à cette même époque que s'effectua
+ ce qu'on peut appeler, la corruption des sons. La racine principale
+ subsiste encore sans altération, mais sous l'influence de l'accent
+ tonique qui donne l'unité aux éléments multiples du mot, la
+ prononciation des accessoires s'obscurcit, s'abrégea et s'altéra,
+ en même temps que leur signification indépendante s'oubliait. Dès
+ lors le polysyllabisme se constitua et le langage entra dans sa
+ période synthétique. Celle-ci présenta plusieurs degrés. D'abord,
+ comme l'observe M. Max Müller, les accessoires étaient seuls
+ altérés et la racine principale gardait son intégrité. Puis la
+ racine principale et les accessoires se confondirent par une égale
+ altération dans l'unité du mot. Ces deux phases constituent, la
+ première, _l'état agglutinant_, la seconde, _l'état flexionnel_ ou
+ _amalgamant_; celui-ci laissant voir les sutures ou les fissures
+ par où les petites pierres ont été jointes ensemble, celui-là
+ présentant les mots composés comme faits tout d'une pièce. Les deux
+ divisions ne sont pas, au reste, nettement tranchées, et l'on passe
+ de l'une à l'autre par une foule d'intermédiaires... Une nouvelle
+ évolution amena les idiomes synthétiques à une forme analytique,
+ dans laquelle les éléments composants se désagrégèrent, se
+ séparèrent et se coordonnèrent suivant un ordre logique, né du
+ besoin croissant de clarté. C'est le moment de l'emploi des
+ prépositions pour indiquer avec plus de précision les rapports; les
+ cas n'ayant plus d'utilité, on les brouilla, et l'on finit par les
+ laisser tomber tout à fait; dans la conjugaison, l'emploi des
+ verbes auxiliaires se substitua aux terminaisons et aux préfixes
+ qui indiquaient les temps et les personnes.»
+
+
+ § 2.--UNITÉ DU LANGAGE ET DIVERSITÉ DES LANGUES.
+
+ On vient de le voir, depuis que l'homme a commencé de parler,
+ c'est-à-dire depuis qu'il a commencé d'exister, les langues des
+ diverses races ont passé par des modifications innombrables dues à
+ la marche de l'esprit chez ceux qui les parlaient, dues à des
+ mélanges, à des influences réciproques d'idiomes les uns sur les
+ autres. Il est donc impossible de remonter à la langue primitive,
+327 encore plus qu'il n'est impossible de remonter à la race primitive.
+ Trop de révolutions se sont opérées depuis que l'humanité est
+ sortie de son berceau.
+
+ Les langues connues et sur lesquelles peuvent porter les études de
+ la linguistique, mortes ou vivantes, se présentent formant un
+ certain nombre de groupes ou de familles, composés chacun d'idiomes
+ ayant entre eux une parenté dont le degré varie et pouvant se
+ ramener à une souche originaire commune. Mais par de là la
+ formation de ces groupes, la science demeure impuissante. Elle est
+ obligé de les accepter comme foncièrement différents et absolument
+ irréductibles entre eux, impossibles à ramener à une unité
+ primordiale reconstituable. C'est ce qu'a très bien défini M.
+ Chavée. «Quand deux langues peuvent-elles être scientifiquement
+ tenues, dit-il, pour deux créations radicalement séparées?
+ Premièrement: quand leurs mots simples ou irréductibles à des
+ formes antérieures n'offrent absolument rien de commun, soit dans
+ leurs étoffes sonores, soit dans leur constitution syllabique.
+ Secondement: quand les lois qui président aux premières
+ combinaisons de ces mots simples diffèrent absolument dans les deux
+ systèmes comparés.»
+
+ Ce fait de l'existence d'un certain nombre de familles primordiales
+ de langues absolument irréductibles s'impose d'une manière forcée à
+ tout linguiste sérieux. Proclamons-le, résolument, il n'y a pas
+ moyen de s'y soustraire, et il faut savoir l'accepter comme le
+ dernier terme où s'arrête la science.
+
+ Sous ce rapport, il est nécessaire de se tenir en garde contre
+ certaines illusions qui restent encore dans beaucoup d'esprits et
+ qui proviennent d'une sorte de malentendus, d'une intelligence
+ imparfaite de la véritable nature de quelques débats encore ouverts
+ entre les linguistes. Oui, la science n'a pas encore dit son
+ dernier mot au sujet de la parenté primitive ou de la différence
+ radicale de toutes les familles de langues. Il est à ce sujet des
+ questions qui ne sont pas encore résolues. Il y aurait
+ outrecuidance et témérité peu scientifique à prétendre condamner _a
+ priori_ les travaux, sagement limités à des questions précises et
+ spéciales, qui peuvent avoir pour résultat de diminuer le nombre
+ des entités irréductibles dans la classification des langues,
+ d'établir une parenté et une origine commune entre certaines
+ familles qui, aujourd'hui encore, paraissent foncièrement
+ différentes. Les efforts tentés par de fort bons linguistes, et
+ même de grands esprits, pour établir un lien de descendance d'une
+328 même souche entre les trois grandes familles des idiomes à flexions
+ ou plutôt entre les langues sémitiques et 'hamitiques, d'une part,
+ les langues aryennes, de l'autre, n'ont jusqu'à présent conduit à
+ aucun résultat démonstratif et certain. Mais la continuation de
+ tentatives mieux conduites dans cette voie n'a rien
+ d'anti-scientifique; en réalité on ne peut tenir actuellement le
+ problème comme résolu, ni dans le sens de la parenté, ni dans celui
+ de l'irréductibilité. Il en est de même du problème du _touranisme_
+ de Bunsen et de M. Max Müller, entendu dans le sens de la
+ possibilité d'une parenté d'origine entre les idiomes altaïques et
+ les idiomes dravidiens, de la parenté même qui leur relierait un
+ certain nombre de dialectes parlés autour du Thibet, et qui par un
+ autre côté touchent au thibétain monosyllabique, enfin de la
+ possibilité, après avoir formé de tous ces groupes, actuellement
+ irréductibles, une seule famille, d'y retrouver un rameau sorti
+ très anciennement de la souche qui aurait aussi donné naissance aux
+ langues sémitiques et aryennes. Sur tous ces points, le grand
+ philologue d'Oxford, et ceux qui ont adopté ses idées, ne sont
+ point parvenus jusqu'à présent à une démonstration scientifique
+ suffisante et satisfaisante. Leur théorie reste une hypothèse
+ ingénieuse et brillante, mais en faveur de laquelle il n'y a que
+ certaines inductions, pas même de commencement de preuve positive
+ et directe, et contre laquelle, en revanche, s'élèvent de très
+ sérieuses objections. Elle ne peut cependant pas être absolument
+ condamnée, et j'admets pour un instant qu'elle pourra un jour
+ arriver à une démonstration formelle, ou tout au moins à une
+ probabilité considérable. En sera-t-on venu pour cela à établir
+ l'unité fondamentale des langues? Non certes; on aura retrouvé
+ quelques parentés d'abord méconnues, diminué le nombre des
+ individualités absolument distinctes de la linguistique. Mais à
+ côté de l'unité que l'on aura ainsi substitué à quelques-unes de
+ ces individualités, que jusqu'à nouvel ordre on n'est pas encore
+ parvenu à rapprocher d'une façon acceptable, il restera toujours un
+ bon nombre de groupes irréductibles, de types essentiellement
+ distincts, qui défieront à jamais les efforts tentés pour les
+ unifier.
+
+ En dehors donc des questions nettement délimitées que nous venons
+ d'indiquer, et où la carrière reste ouverte aux efforts de la
+ spéculation scientifique, sans que l'on puisse encore prévoir avec
+ une probabilité sérieuse s'ils seront ou non couronnés de succès,
+ toute recherche de l'unité primordiale de l'universalité des
+329 idiomes connus dans leur infinie variété, tout essai de
+ reconstitution de la langue primitive unique de nos premiers pères,
+ doit être banni de la science. Ce n'est et ne peut être qu'une
+ fantaisie puérile et oiseuse. Quiconque prétend, en linguistique et
+ en histoire, au titre de savant sérieux doit s'en abstenir, comme
+ en mathématiques de chercher la solution de la quadrature du
+ cercle. On peut philosopher sur le problème du langage primitif,
+ l'aborder par les méthodes de l'analyse psychologique, se rendre
+ même compte, par des inductions tirées de l'état le plus ancien des
+ langues connues, de ce que devaient être quelques-uns des
+ caractères généraux de ce langage primitif. Mais aller au delà,
+ essayer de le reconstituer, d'en retrouver les racines dans celles
+ des familles de langues qui nous sont connues, en ramenant ces
+ racines à une unité, ce n'est plus affaire de la science
+ linguistique. Elle n'a et n'aura jamais aucun moyen sérieux d'y
+ parvenir, et elle doit s'arrêter où elle rencontre la limite de ses
+ possibilités, où sa méthode et ses procédés deviennent impuissants
+ en cessant de rencontrer des éléments solides sur lesquels opérer.
+
+ La pluralité d'un certain nombre de familles irréductibles de
+ langues est dans l'état actuel sa conclusion dernière, le terme où
+ elle s'arrête sans avoir le moyen de pousser plus loin, et suivant
+ toutes les apparences il en sera toujours ainsi. Acceptons donc ce
+ fait, qui ne marque, du reste, qu'une limite dans ce que la science
+ peut atteindre et démontrer, mais qui ne porte pas atteinte à la
+ nécessité philosophique d'un langage primitif unique, conséquence
+ de l'unité de l'espèce humaine et de sa descendance d'un seul
+ couple.
+
+ Il est, en effet, impossible à tout homme de bon sens et à tout
+ observateur impartial de trouver nécessairement impliquée dans ce
+ fait la conclusion que prétendent en tirer les linguistes
+ polygénistes. L'existence de plusieurs familles irréductibles de
+ langues n'emporte nullement, comme on l'a dit, la pluralité
+ originelle des espèces humaines qui ont formé ces familles de
+ langues.
+
+ Et d'abord l'irréductibilité qui existe pour la science peut
+ parfaitement n'être ici qu'un résultat de l'insuffisance des
+ éléments qu'elle possède, de la perte irréparable de quelques-uns
+ de ceux dont la conservation aurait pu la conduire à un tout autre
+ résultat. Il est, en effet, une chose incontestable pour toutes les
+ écoles de linguistique, c'est que les langues sont essentiellement
+ variables et périssables. Il en est une autre non moins possible à
+330 contester, c'est que nous ne connaissons pas et que nous ne
+ connaîtrons jamais toutes les langues mortes, surtout celles de la
+ période primitive et préhistorique. Or, s'il manque un certain
+ nombre d'anneaux à la chaîne de la filiation des langues--et il est
+ certain qu'il en manque beaucoup--il n'y a pas moyen de douter que
+ des rapports qui ont jadis existé sont à tout jamais perdus pour
+ nous. La science est dans son rôle quand elle constate qu'elle ne
+ trouve aucune trace de ces rapports; elle en sortirait si on
+ voulait lui faire dire qu'ils n'ont pas pu exister.
+
+ Sir John Lubbock a fait, sur l'origine probable des racines dans
+ les différentes langues, des observations ingénieuses, aidées de
+ rapprochements avec les idiomes des sauvages, dont la linguistique
+ n'a, pendant bien longtemps, pas tenu assez de compte, observations
+ qui ont une haute valeur et peuvent être tenues comme ayant fait
+ faire un progrès sérieux à la question. Que l'on s'y reporte et
+ l'on devra reconnaître que la majorité d'entre elles ne doivent pas
+ être communes à toutes les familles de langues. Quiconque pense que
+ le langage n'est pas un fait surnaturel et divin, mais qu'il est
+ d'invention et de création humaine, ne peut qu'adopter sur ce point
+ les conclusions du savant anglais. Or, pour peu que ces différences
+ radicales soient nombreuses--et leur présence s'explique
+ parfaitement dans la donnée de l'unité primordiale du langage à une
+ époque à laquelle il ne nous est pas possible de remonter,--pour
+ peu que ces différences radicales soient nombreuses, elles
+ entraînent nécessairement l'irréductibilité, sans que celle-ci
+ puisse être invoquée comme un argument contre la doctrine
+ monogéniste.
+
+ Ce qu'implique seulement l'irréductibilité d'un certain nombre de
+ groupes linguistiques, c'est ce qu'implique aussi la profonde
+ différence des trois ou quatre grands types physiques de
+ l'humanité, non la pluralité des espèces, mais la formation séparée
+ des races sorties de l'unité primitive à une très grande distance
+ dans le temps du commencement de l'histoire positive, c'est que,
+ pour ce qui touche spécialement aux langues propres à ces races, la
+ séparation a eu lieu dans un état de civilisation tout à fait
+ rudimentaire et quand le langage en était encore à sa période toute
+ première. Il n'est pas possible de la placer à un autre moment qu'à
+ l'état monosyllabique et isolant, avant la naissance de toute
+ grammaire. Mais ceci admis, le fait de la disparition du langage
+ primordial et de toute trace de l'unité originelle qui a enfanté la
+ diversité, devient tout simple et parfaitement naturel. La
+331 merveille invraisemblable serait qu'il en fût autrement. Aucune
+ langue ne peut rester stationnaire; mais dans cette évolution
+ perpétuelle, la partie conservative du langage, celle qui résiste
+ le plus aux influences dissolvantes, est la grammaire. Pour les
+ mots, ils changent et se renouvellent d'autant plus facilement que
+ la langue est moins avancée. Et chez les peuples sauvages, où
+ l'écriture n'a pas fixé les mots, ceux-ci se transforment avec une
+ telle rapidité qu'on cite des missionnaires et des voyageurs qui
+ sont allés deux fois, à une vingtaine d'années d'intervalle, chez
+ une même peuplade et qui ne retrouvèrent au second voyage presque
+ rien de la langue qu'ils avaient apprise au premier. M. Max Müller
+ a groupé à cette égard un ensemble de faits et d'observations
+ absolument probant, qui a une importance de premier ordre lorsque
+ l'on veut se rendre compte du _comment_ de la production d'une
+ pluralité de types linguistiques irréductibles, dans la donnée de
+ l'unité de l'espèce humaine.
+
+ Mais il importe de constater encore une fois ici, pour la formation
+ des langues comme pour celle des races, que la conciliation entre
+ les faits observés et la doctrine qu'imposent à la fois le dogme
+ religieux et la philosophie spiritualiste, n'est naturelle, et même
+ réellement possible, qu'avec la haute antiquité de l'homme et son
+ progrès continu depuis un point de départ qui n'est autre que
+ l'état de pur sauvage. Et cependant ces deux grands faits, qui
+ résultent d'une façon si éclatante de l'archéologie préhistorique,
+ il est encore un certain nombre d'esprits timides, parmi les
+ croyants et les spiritualistes, qui s'effraient de leurs
+ conséquences, faute de savoir bien les discerner, et qui se
+ refusent même à les admettre, soit par une interprétation étroite
+ et malentendue des textes bibliques, soit par pure paresse
+ d'esprit, pour ne pas se donner la peine de secouer le joug de
+ vieilles idées, pour ne pas dire de vieilles erreurs, dont ils ont
+ pris l'habitude.
+
+ Pour nous, sur la question de l'unité du langage et de la diversité
+ des langues, nous ne pouvons mieux faire que de nous approprier les
+ paroles de M. Whitney, l'éminent linguiste américain, qui a mieux
+ mis que personne en lumière l'impossibilité scientifique de la
+ réduction et de l'identification des racines de toutes les familles
+ de langues, comme des lois qui y ont présidé aux premières
+ combinaisons de ces éléments simples et fondamentaux. «La
+ linguistique ne peut se porter garant de la diversité des races
+ humaines. Si nous admettons que les hommes ont créé les premiers
+332 éléments du langage, de même qu'ils en ont fait tous les
+ développements subséquents, nous sommes forcés de convenir qu'une
+ période de temps assez longue a dû s'écouler avant qu'ils aient pu
+ se former une certaine somme de matériaux. Et pendant ce temps, la
+ race, fût-elle unique, a pu se répandre et se diviser de façon que
+ les germes primitifs de chaque langue aient été produits
+ indépendamment dans les unes et dans les autres. Donc,
+ l'incompétence de la linguistique, pour décider de l'unité ou de la
+ diversité des races humaines, paraît être complétement et
+ irrévocablement démontrée.»
+
+ * * * * *
+
+ Personne n'a soutenu avec plus d'énergie et d'habileté la doctrine
+ polygéniste qu'Agassiz, et sur le terrain des caractères physiques
+ des races et sur celui de leurs langues. Suivant lui, les hommes
+ ont été créés _par nations_, et chacune de celles-ci a reçu, en
+ même temps que tous ses traits physiques, son langage particulier,
+ éclos ainsi de toutes pièces et aussi caractéristique que la voix
+ d'une espèce animale. Il est bon de citer ici ses propres paroles,
+ pour donner une idée des arguments de l'école dans son plus
+ illustre représentant. «Qu'on suive sur une carte la distribution
+ géographique des ours, des chats, des ruminants, des gallinacés ou
+ de toute autre famille: on prouvera avec tout autant d'évidence que
+ peuvent le faire pour les langages humains n'importe quelles
+ recherches philologiques, que le grondement des ours du Kamtchatka
+ est allié à celui des ours du Thibet, des Indes Orientales, des
+ Îles de la Sonde, du Népaul, de Syrie, d'Europe, de Sibérie, des
+ Montagnes Rocheuses et des Andes. Cependant tous ces ours sont
+ considérés comme des espèces distinctes, n'ayant en aucune façon
+ hérité de la voix les uns des autres. Les différentes races
+ humaines ne l'ont pas fait davantage. Tout ce qui précède est
+ encore vrai du caquetage des gallinacés, du cancanage des canards
+ aussi bien que du chant des grives, qui toutes lancent leurs notes
+ harmonieuses et gaies, chacune dans son dialecte, lequel n'est ni
+ l'héritier ni le dérivé d'un autre, bien que toutes chantent en
+ _grivien_. Que les philologues étudient ces faits et, s'ils ne sont
+ pas aveugles à la signification des analogies dans la nature, ils
+ en arriveront eux-mêmes à douter de la possibilité d'avoir
+ confiance dans les arguments philologiques employés à prouver la
+ dérivation génétique.»
+
+ «Agassiz est logique, et il pousse jusqu'au bout les conséquences
+333 de sa théorie, répond avec un suprême bon sens M. de Quatrefages.
+ Mais il oublie un grand fait, que l'on peut opposer à lui et à tous
+ ceux qui, de près ou de loin, se rattachent à cet ordre d'idées.
+ Jamais une espèce animale n'a échangé sa voix contre celle d'une
+ espèce voisine. L'ânon allaité par une jument ne désapprend pas à
+ braire pour apprendre à hennir. Au contraire, chacun sait bien que
+ le blanc le plus pur, placé dès son bas âge au milieu des Chinois
+ ou des Australiens, ne parlera que leur langage, et que la
+ réciproque est également vraie.»
+
+ Et ce fait capital n'est pas seulement individuel; il s'est étendu
+ à des nations entières; il a dans l'histoire et dans l'ethnologie
+ autant de développement que d'importance; il faut lui faire une
+ place de premier ordre. C'est un point aujourd'hui mis en pleine
+ lumière et qui a complétement dissipé l'illusion, née d'abord des
+ premiers progrès de la linguistique, qui faisait de cette science
+ la base de l'ethnologie et cherchait dans la langue le critérium
+ infaillible de la race. Dans bien des cas il n'en est rien. L'usage
+ de telle ou telle langue ne dépend pas si nécessairement de la race
+ à laquelle appartient un peuple (ce qui serait pourtant fatal dans
+ la théorie des linguistes polygénistes) qu'il mette le langage
+ au-dessus des contingences historiques. Il y a, au contraire, des
+ langues imposées par la conquête, le commerce ou le rayonnement de
+ foyers intellectuels plus puissants. Un peuple a souvent oublié le
+ langage de ses ancêtres pour prendre celui de ses maîtres ou de ses
+ sujets. Les exemples abondent à cet égard. Les Juifs avaient cessé
+ de parler hébreu 600 ans avant Jésus-Christ; la conquête, le
+ voisinage leur avaient imposé un dialecte araméen. Les Francs ont
+ cessé de parler leur langue germanique 300 ans après Clovis. Les
+ Silures et Ligures celtisés des Îles Britanniques ont oublié leur
+ langue primitive pour les langues gaëliques et kymriques, et plus
+ tard pour l'anglais. Le grec et le latin se sont propagés chez
+ toute nation, comme langues de la civilisation ou de la science; on
+ a pu penser un temps qu'il en serait de même du français. Le russe
+ est aujourd'hui la langue de millions d'hommes des races altaïque
+ et mongolique. Ceci a même, dans le temps où l'on se fiait
+ exclusivement aux indices linguistiques, fait croire à
+ l'anéantissement de races ou de populations en réalité
+ florissantes. C'est, par exemple, ce qui est arrivé pour les
+ Canaries. Les descendants des Guanches ayant tous adopté
+ l'espagnol, on a cru qu'il n'en existait plus, jusqu'au moment où
+334 Sabin Berthelot a démontré qu'ils forment en réalité le fond de la
+ population dans tout cet archipel.
+
+ «C'est que, dit M. de Quatrefages, dont nous ne saurions mieux
+ faire que d'emprunter encore les paroles, la _voix animale_ est un
+ caractère fondamental, tenant évidemment à la nature de l'être,
+ susceptible de légères modifications, mais ne pouvant disparaître
+ et se transmettant intégralement; c'est un _caractère d'espèce_. La
+ _langue humaine_ n'a rien de pareil. Elle est essentiellement
+ variable et se modifie de génération en génération; elle se
+ transforme, elle emprunte et elle perd; elle est remplacée par une
+ autre; elle est manifestement sous la dépendance de l'intelligence
+ et du milieu. On ne peut donc voir en elle qu'un caractère
+ secondaire, un _caractère de race_.
+
+ «Au point de vue linguistique, l'attribut spécifique de l'homme
+ n'est pas la _langue spéciale_ qu'il emploie; c'est la _faculté
+ d'articulation_, la _parole_, qui lui a permis de créer un premier
+ langage et de le varier à l'infini, grâce à son intelligence et à
+ sa volonté plus ou moins impressionnées par une foule de
+ circonstances.» Et c'est ainsi qu'au-dessus de la diversité des
+ langues nous retrouvons l'unité du langage, conséquence nécessaire
+ de l'unité de l'espèce et de son origine.
+
+ «Maintenant, ajouterons-nous avec M. Whitney, prétendre pour
+ expliquer la variété des langues que le pouvoir de s'exprimer a été
+ virtuellement différent dans les différentes races; qu'une langue a
+ contenu, dès l'origine et dans ses matériaux primitifs, un principe
+ formatif qui ne se trouvait pas dans une autre; que les éléments
+ employés pour un usage formel étaient formels par nature, et ainsi
+ de suite, c'est de la pure mythologie.»
+
+ * * * * *
+
+ Le principal facteur de la formation différente et de l'évolution
+ parallèle des différentes familles de langues, a été l'action libre
+ des facultés intellectuelles de l'homme, se mouvant dans le cadre
+ de l'évolution naturelle et logique du progrès de l'entendement
+ humain. Mais là, comme toujours, la liberté n'a pas été absolue et
+ illimitée; elle a été entravée et influencée par des causes
+ internes ou externes à l'homme, que l'on peut rapporter à trois
+ ordres, causes physiques, morales et historiques.
+
+ On sait en quoi consiste, au point de vue physique, la parole
+ humaine. L'homme, à l'aide de son larynx, émet des sons que modifie
+ le jeu des organes buccaux. Le souffle que produit l'effort
+335 volontaire de ses poumons, par suite des mouvements de la langue,
+ des lèvres, des dents, résultant de la compression des parties
+ molles et mobiles de la bouche contre les parois fixes qui
+ l'entourent, donne naissance à des sons articulés, profondément
+ distincts par leur nature, leur extrême variété, du cri des
+ animaux, du chant des oiseaux. Chez certains mammifères il y a
+ comme une ébauche d'articulation, labiale chez les ruminants,
+ gutturale chez une partie des carnassiers, dentale chez les singes.
+ Mais elle est toujours imparfaite et surtout absolument uniforme.
+ La faculté de produire des articulations parfaitement nettes et
+ infiniment variées, choisies et déterminées par sa volonté, de les
+ nuancer délicatement, pour ne pas parler ici de leur groupement et
+ de leur succession, calculée de manière à exprimer une suite
+ logique d'idées, est l'apanage exclusif de l'homme. Seulement les
+ variations physiques des races, produisant des modifications et des
+ différences dans la construction des organes buccaux, modifie leur
+ jeu et ses effets, la nature des sons articulés qu'ils sont aptes à
+ produire. Chaque race, chaque subdivision ethnique et presque
+ chaque nation, a des articulations qui lui sont propres, d'autres
+ qui lui font défaut; d'un peuple à l'autre, les consonnes de même
+ ordre éprouvent des altérations régulières et constantes, dont
+ l'étude constitue dans la science du langage cette branche
+ essentielle que l'on appelle la _phonétique_.
+
+ Il est facile de se rendre compte de ce qu'a pu être le rôle de ces
+ différences d'articulation, produites par une nécessité organique à
+ laquelle il est impossible de se soustraire, dans la période
+ préhistorique du langage, alors qu'il en était encore à l'état
+ monosyllabique et isolant. L'action seule de cette cause a suffi
+ pour rendre alors absolument différent le langage dans deux races
+ dont la constitution physique se modifiait d'une manière divergente
+ sous l'effet de la diversité des influences de milieu. Nous en
+ constatons même historiquement les effets dans les langues les plus
+ avancées, dans celles dont la constitution paraît la plus
+ solidement établie. Lorsqu'il se produit un de ces faits dont nous
+ parlions tout à l'heure, d'adoption d'un idiome par un peuple
+ auquel elle était originairement étrangère, la langue, en passant
+ dans la bouche d'une race nouvelle, éprouve toujours une altération
+ sensible dans sa prononciation. C'est ainsi que le latin, une fois
+ introduit dans les Gaules et en Espagne, a subi dans chacun de ces
+ deux pays des changements phonétiques particuliers, résultant des
+ différences d'organisation physique des Celtes et des Ibères par
+336 rapport aux Latins, et par suite conformes à la phonétique des
+ idiomes antérieurs de ces peuples, changements qui sont devenus le
+ point de départ d'altérations dans les mots eux-mêmes. C'est ainsi
+ que l'arabe, chez tous les peuples où le Qoran a répandu son usage,
+ voit se modifier la prononciation de quelques-unes de ses lettres;
+ et que la langue anglaise, qui a déjà subi sur le sol de la
+ Grande-Bretagne de si profondes modifications historiques dans sa
+ prononciation, tend à s'altérer phonétiquement encore davantage aux
+ États-Unis.
+
+ L'intelligence humaine est une dans ses facultés et dans leur jeu
+ logique, et c'est pour cela que les lois du développement du
+ langage, sauf les arrêts de développement, ont été les mêmes dans
+ toutes les races, malgré leur séparation. Mais de même que dans
+ l'unité du type d'espèce de l'homme il y a des variétés de types de
+ races et de types individuels, de même, dans l'unité intellectuelle
+ de l'humanité il y a des différences d'aptitudes et de génie entre
+ les races, les peuples et les individus. C'est là ce qui a produit,
+ dans le cadre des mêmes lois générales de développement, les
+ différences infinies dans la phraséologie et la syntaxe des
+ langues, et aussi dans la formation indépendante de leur mécanisme
+ grammatical. Ici encore il faut admettre une action singulièrement
+ puissante de cette cause de diversité dans la période primordiale
+ et préhistorique du langage, dans son passage de l'état
+ monosyllabique isolant au premier stage de l'état grammatical, à
+ l'agglutination. Il a suffi de la création séparée et indépendante
+ des premiers rudiments de la grammaire dans chaque race, pour
+ donner à leur développement naturel et logique une direction
+ absolument divergente, et pour produire l'irréductibilité des
+ familles de langues appartenant à ces différentes races.
+
+ L'action de cette cause morale et intellectuelle de modification,
+ influencée dans cette dernière mesure par des différences physiques
+ dans la constitution du cerveau, organe de communication entre les
+ deux éléments, matériel et immatériel de l'homme, s'observe
+ historiquement et jusque de nos jours, aussi bien que celle de
+ l'altération phonétique. Toutes les langues modernes accentuent
+ chaque jour davantage leur passage de l'état synthétique à l'état
+ analytique. Le Français, par exemple, a gardé jusqu'au début du
+ XIVe siècle de notre ère des cas de déclinaison, qu'il a perdus
+ depuis lors. Un fait rentrant dans les mêmes causes, mais d'une
+337 nature différente, est celui des Anglo-Américains, qui non
+ seulement altèrent d'une façon déjà sensible la prononciation de
+ leur idiome anglo-saxon, mais y introduisent des tournures
+ abrégées, _standard phrases_, rappelant le génie des langues des
+ races indigènes de l'Amérique, dont on a vu plus haut qu'ils
+ tendent à reprendre la constitution physique. De telle façon que
+ l'on peut, dès à présent, prévoir avec certitude une époque où
+ l'anglais et l'américain seront devenus deux idiomes différents.
+ Voici encore un troisième fait, dû au même genre de causes, mais
+ qui s'est produit dans des conditions différentes. Parmi les
+ idiomes vivants de la famille aryenne, il en est trois qui ont en
+ commun cette particularité d'avoir un article et de le suffixer au
+ substantif, au lieu de le placer devant comme à l'ordinaire; ces
+ langues appartiennent à trois subdivisions différentes de la
+ famille, ce sont le roumain, du groupe néo-latin, le bulgare, du
+ groupe slave, et le schkype ou albanais, qui doit former à lui seul
+ le type d'un groupe à part. Mais ces trois idiomes occupent une
+ aire géographique restreinte et continue. Il est donc clair qu'une
+ même cause historique a agi sur tous trois dans cette aire
+ géographique, malgré leur diversité d'origine. L'explication la
+ plus probable est que la particularité grammaticale commune, qu'ils
+ ont ainsi développée parallèlement, est le legs d'un idiome
+ antérieur, parlé dans la région, sans doute celui de la race
+ thraco-illyrienne, dont les Albanais paraissent les descendants
+ directs, et dont le sang a laissé de nombreux restes sous les
+ couches de populations nouvelles qui l'ont recouvert, latines en
+ Roumanie, ougriennes et slaves en Bulgarie.
+
+ Cet exemple nous met en présence de l'action du troisième ordre de
+ causes modificatrices des langues, les causes historiques. Ces
+ causes ne produisent pas seulement les faits dont nous avons déjà
+ parlé, d'abandon par un peuple de l'idiome propre de sa race pour
+ adopter, sous des influences diverses, un idiome étranger. Très
+ fréquemment on constate que les événements de l'histoire ont exercé
+ une action décisive sur la marche des langues, que les faits
+ extérieurs les ont détournées de ce qui aurait été sans cela leur
+ cours naturel. L'anglais, par exemple, tel qu'il se parle
+ aujourd'hui, est incontestablement fort différent de ce que fût
+ devenu spontanément l'anglo-saxon sans la conquête normande.
+
+ «Si les langues, dit M. Maury, doivent déjà, en vertu de leur
+ propre développement, passer par des organismes différents, elles
+ sont encore plus exposées à l'altération quand elles manquent de
+ monuments littéraires; alors elles se trouvent ravalées au point de
+338 n'être souvent que des jargons, et dans les bouches ignorantes qui
+ les parlent, elles perdent parfois tout à fait leur caractère
+ primitif. Leur grammaire vit encore longtemps; mais elle n'est plus
+ qu'un cadre dans lequel des mots nouveaux viennent remplacer les
+ anciens; et quand le vocabulaire est ainsi transformé, le cadre
+ lui-même cède, et la grammaire disparaît ou se change notablement.
+ Cela se produit surtout chez les idiomes qui n'ont point encore
+ créé beaucoup de mots, dont la grammaire est assez simple pour
+ pouvoir s'enrichir de formes que lui fournissent les grammaires
+ étrangères. Il en est des langues comme des races; quand un
+ ensemble de circonstances a engendré une race nouvelle, sous des
+ influences physiques et morales déterminées, cette race déploie une
+ puissance de conservation d'autant plus prononcée que la race a été
+ en quelque sorte plus fortement coulée. Son moule se conserve alors
+ longtemps, sans s'altérer. Les langues offrent, à des degrés
+ divers, cette même vitalité, et suivant leur plus ou moins grande
+ homogénéité, la roideur ou la flexibilité de leurs formes
+ grammaticales, elles se perpétuent, sans subir des altérations bien
+ notables, même placées dans des conditions nouvelles, ou elles
+ s'altèrent rapidement.»
+
+ Les emprunts de vocabulaire se produisent toujours, et d'une
+ manière inévitable, dans la vie historique des langues, jusque chez
+ les idiomes qui ont la culture littéraire la plus développée et qui
+ sont constitués le plus fortement pour la conservation. Tout
+ contact d'une nature quelconque entre deux peuples, soit de même
+ race, soit des races les plus opposées, donne forcément naissance à
+ des emprunts de ce genre. Un peuple prend chez un autre les termes
+ qui servent à exprimer les idées nouvelles dont il doit la
+ révélation à cet autre peuple, ou bien les objets matériels qui lui
+ étaient jusqu'alors inconnus. Il en prend aussi dans bien des cas,
+ qui font double emploi avec les termes que possédait quelquefois
+ son langage, et souvent alors c'est le mot d'emprunt qui finit par
+ rester, chassant de l'usage le vieux terme national. Le caprice de
+ la mode intervient ici fréquemment comme un élément de modification
+ des langues. Chez les Égyptiens de la XVIIIe et de la XIXe dynastie
+ il a été de mode de sémitiser aux dépens de l'idiome égyptien; chez
+ les Syriens des premiers siècles de l'ère chrétienne d'helléniser;
+ chez les Allemands du siècle dernier de franciser. Depuis cinquante
+ ans notre propre parler s'est encombré, par suite d'un caprice
+ d'engouement du même genre, de mots anglais, dont une bonne moitié
+339 rendent des idées qui avaient déjà une excellente expression dans
+ notre langue, et dont quelques-uns sont même d'anciens mots
+ français qui reviennent altérés par des bouches étrangères.
+
+ Ces emprunts si multipliés de vocabulaire, avec les emprunts plus
+ rares de grammaire ou les simples influences d'une langue sur
+ l'autre dans sa grammaire, sa syntaxe et sa phraséologie, finissent
+ par produire, dans le tableau général des langues connues, un
+ entrecroisement de caractères analogue à celui que l'on observe
+ entre les groupes humains, au point de vue de leur type et de leur
+ constitution physique.
+
+ Au sujet des emprunts de vocabulaire, que les linguistes dédaignent
+ trop souvent pour ne s'attacher qu'à l'étude de la morphologie
+ grammaticale, il peut être utile de rappeler les curieux résultats
+ auxquels Young fut conduit par le calcul des probabilités. Cet
+ illustre savant, auquel les sciences historiques et philologiques
+ n'étaient pas étrangères, mais qui a surtout acquis sa gloire dans
+ les sciences physico-mathématiques, s'était demandé quel nombre de
+ mots semblables, dans deux langues différentes, était nécessaire
+ pour qu'on pût être autorisé à considérer ces mots comme ayant
+ appartenu à la même langue. De ses calculs il résulte que la
+ communauté d'un seul mot n'a aucune signification. Mais la
+ probabilité d'une même origine a déjà trois contre un, quand il y a
+ deux mots communs; plus de dix contre un, quand il y en a trois.
+ Quand le nombre des mots communs est de six, la probabilité est de
+ plus de dix-sept cents, et de près de cent mille, quand il est de
+ huit. Il est donc presque certain que huit mots communs à deux
+ langues différentes ont appartenu primitivement à un même langage,
+ et lorsqu'ils sont isolés au milieu d'une langue à laquelle ils
+ n'appartiennent pas naturellement, on doit les regarder comme
+ importés. Ces conclusions du mathématicien anglais ont une
+ importance très grande. L'histoire peut et doit même y trouver des
+ indices de communications entre les peuples, qui échapperaient à
+ ses autres moyens d'investigation.
+
+ * * * * *
+
+ Il faut enfin, dans les recherches sur la formation des langues et
+ l'origine de leur mécanisme, ainsi que de leurs différences, tenir
+ grand compte de ceci, qu'une langue, dans sa création, n'est pas
+ une oeuvre individuelle, mais une oeuvre collective.
+
+ Une observation profondément ingénieuse de Jacob Grimm, sur les
+ langues aryennes, peut mettre sur la trace de la part diverse que
+ les individus, dans une même race et dans un même peuple, ont pu
+340 avoir, selon leur nature ou leur aptitude, dans la formation d'un
+ langage. «Plus ces langues sont anciennes, dit M. Renan, résumant
+ les idées du grand linguiste allemand, plus la distinction des
+ flexions féminines et masculines y est marquée: rien ne le prouve
+ mieux que le penchant, inexplicable pour nous, qui porta les
+ peuples primitifs à supposer un sexe à tous les êtres, même
+ inanimés. Une langue, formée de nos jours, supprimerait le genre en
+ dehors des cas où il est question de l'homme et de la femme, et
+ même alors on pourrait très bien s'en passer: l'anglais en est
+ arrivé sous ce rapport au plus haut degré de simplification, et il
+ est surprenant que le français, en abandonnant des mécanismes plus
+ importants du latin, n'ait pas laissé tomber celui dont nous
+ parlons. Jacob Grimm conclut de là que les femmes durent exercer
+ dans la création du langage une action distincte de celle des
+ hommes. La vie extérieure des femmes, que la civilisation tend à
+ rapprocher de plus en plus de celle des hommes, en était à
+ l'origine totalement séparée, et une réunion de femmes était très
+ différente, sous le rapport intellectuel, d'une réunion d'hommes.
+ De nos jours, le pronom et le verbe n'ayant conservé à la première
+ personne, dans la plupart des langues, aucune trace de genre, le
+ langage d'une femme ne diffère grammaticalement de celui d'un homme
+ que par le genre des adjectifs et des participes qu'elle emploie en
+ parlant d'elle-même. Mais à l'origine la différence dut être bien
+ plus forte, ainsi que cela a lieu encore dans certains pays de
+ l'Afrique. Pour que l'homme, en s'adressant à la femme ou en
+ parlant de la femme, se soit cru obligé d'employer des flexions
+ particulières, il faut que la femme ait commencé par avoir
+ certaines flexions à son usage. Or, si la femme employa tout
+ d'abord certaines flexions de préférence à d'autres, et provoqua
+ ces flexions chez ceux qui lui parlaient, c'est qu'elles étaient
+ plus conformes à ses habitudes de prononciation et aux sentiments
+ que sa vue faisait naître. C'est ainsi que dans les drames hindous
+ les hommes parlent sanscrit et les femmes prâcrit. Si l'_a_ et
+ l'_i_ sont les voyelles caractéristiques du féminin, c'est sans
+ doute parce que ces voyelles sont mieux accommodées que les sons
+ virils _o_ et _ou_ à l'organe féminin. Un commentateur indien,
+ expliquant le verset 10 du livre III de Manou, où il est commandé
+ de donner aux femmes des noms agréables et qui ne signifient rien
+ que de doux, recommande en particulier de faire en sorte que ces
+ noms renferment beaucoup d'_a_. Cet exemple me paraît propre à
+341 faire comprendre comment, dans le travail complexe du langage, les
+ divers instincts, et, si j'ose le dire, les diverses classes de
+ l'humanité ont eu leur part d'influence.»
+
+ Remarquons, du reste, que l'observation sur laquelle nous venons de
+ nous appuyer est spéciale à certaines familles de langues, car il
+ en est d'autres, et en grand nombre, qui n'admettent pas la
+ distinction des genres. Mais elles prêteraient à leur tour à des
+ observations différentes, conduisant à une conclusion analogue.
+
+
+ § 3.--CLASSIFICATION DES LANGUES.
+
+ Les trois états successifs du développement du langage, tels que
+ nous les avons indiqués, ont fourni la base d'une classification
+ naturelle des langues, réparties d'abord en trois grandes classes
+ suivant celui de ces états où elles se sont fixées et immobilisées,
+ puis dans chaque classe en familles et en groupes, d'après les
+ affinités de racines et de structure grammaticale qui permettent de
+ rattacher un certain nombre d'entre elles à une souche primitive
+ commune.
+
+ D'après les données statistiques que l'on possède, les langues
+ monosyllabiques et isolantes seraient aujourd'hui parlées par 449
+ millions d'hommes environ, les langues agglutinantes par 216
+ millions, et les langues à flexion par 537 millions. Ce dernier
+ chiffre est dû à la propagation toujours croissante des idiomes
+ européens, qui étendent leur domaine avec celui de la civilisation
+ et s'imposent ainsi aux races les plus diverses.
+
+ * * * * *
+
+ Dans les langues monosyllabiques et isolantes, il n'existe encore
+ que des mots simples, consistant dans un son rendu par une seule
+ émission de la voix. Ce sont les racines, ayant à la fois le
+ caractère de substantifs et de verbes; elles expriment la notion,
+ l'idée, indépendamment de l'emploi du mot, et c'est la manière dont
+ ce mot est mis en relation avec d'autres qui marque son rôle et son
+ sens catégorique dans la phrase. De là l'expression d'état
+ _rhématique_ employée quelquefois pour indiquer ce stage primordial
+ de développement du langage, qui ne connaît encore que le mot
+ absolu, sans distinction de catégories grammaticales.
+
+ La grammaire de toute langue de cette classe n'est et ne peut être
+ qu'une syntaxe. Le mot-racine est inflexible; en dépit de tout
+ changement de position dans la phrase, il demeure invariable,
+342 toujours le même, et c'est uniquement la place qu'il occupe dans la
+ phrase, dans la proposition logique, construite sur un type
+ immuable, qui détermine sa valeur, sa qualité de sujet ou de
+ régime, d'épithète ou de substantif, de verbe ou de nom, et ainsi
+ de suite.
+
+ Le nombre des monosyllabes possibles à former par une seule
+ émission de la voix est nécessairement fort restreint; la langue
+ chinoise en admet 450. On trouve un moyen de multiplier les
+ différences au moyen de l'accent, qui devient une sorte
+ d'intonation chantante, appelée _ton_, qui permet à chaque syllabe
+ de se faire entendre à l'oreille de plusieurs façons différentes.
+ Ainsi, dans le chinois, la variation des tons porte à 1,203 le
+ nombre des combinaisons syllabiques qui constituent le vocabulaire.
+ Avec un fond aussi forcément restreint de matériel phonique, tout
+ idiome monosyllabique, ne peut manquer de posséder une très grande
+ quantité de mots homophones. Comme tous les mots de la langue se
+ composent d'une seule syllabe, chaque syllabe dont l'organe est
+ susceptible représente un certain nombre d'acceptions sans rapport
+ les unes avec les autres. Une confusion presque inextricable
+ résultant de ce fait ne peut être évitée qu'en recourant, pour
+ distinguer les mots homophones, les acceptions diverses d'une même
+ syllabe, à des moyens d'éclaircissement plus ou moins ingénieux ou
+ naïfs.
+
+ C'est ainsi que l'on place après un mot, pour en déterminer le
+ sens, un autre mot, dont une des acceptions coïncide avec celle
+ dans laquelle on veut prendre le premier. Exemple: en chinois,
+ _tao_ est susceptible de signifier: «ravir, atteindre, couvrir,
+ drapeau, froment, mener, chemin;» _lu_ de vouloir dire: «détourner,
+ véhicule, pierre précieuse, rosée, forger, chemin.» L'un ou l'autre
+ de ces deux mots, employé isolément, laisserait l'esprit indécis
+ entre un grand nombre de significations absolument différentes. On
+ précise le sens de «chemin» par l'emploi de la locution
+ pléonastique _tao lu_, qui accumule deux synonymes s'expliquant
+ l'un par l'autre. D'autres associations, toutes pareilles, ont pour
+ but de rendre une idée qu'un mot simple n'exprimait pas; ainsi _fu_
+ est «père,» _mu_ «mère» et _fu mu_ «parents;» _yuan_ est «éloigné,»
+ _kin_ «près» et _yuan kin_ «distance.» Il n'y a pas là formation
+ d'un composé polysyllabique, car les deux mots se juxtaposent et ne
+ se lient pas; ils restent indépendants et conservent leur tonalité,
+ sans qu'un des deux, à ce point de vue, se subordonne à l'autre.
+343
+ Le genre d'un mot ne peut être déterminé qu'à l'aide d'un second
+ terme, rapproché de la même façon. En chinois l'on emploie pour cet
+ objet _nan_ «mâle,» et _niu_ «femelle;» ainsi l'on a _nan tse_ pour
+ dire «fils» et _niu tse_ pour «fille.» La plupart des relations
+ grammaticales qu'expriment dans les autres langues les cas de
+ déclinaison, les temps, les modes et les personnes verbales, quand
+ la position du mot dans la phrase ne suffit pas à les déterminer
+ assez clairement, sont marquées par l'accession de mots, qui sont
+ par eux-mêmes des racines prédicatives ayant un sens propre comme
+ les mots qu'ils viennent déterminer, mais qui, dans ce cas, jouent
+ le rôle de simples auxiliaires grammaticaux. C'est ce que, dans la
+ syntaxe chinoise, on appelle les «mots vides,» par opposition aux
+ «mots pleins,» c'est-à-dire aux racines dont la signification reste
+ dans toute sa plénitude et son indépendance, aux mots que nos
+ traductions rendent par des noms ou des verbes.
+
+ La plupart des langages de la race jaune et des populations qui,
+ dans l'Asie transgangétique, paraissent issues d'un métissage des
+ types jaune et noir, se sont arrêtées à cet état de développement
+ monosyllabique, isolant et rhématique. Le chinois antique nous en
+ offre un spécimen d'une pureté complète.
+
+ Les principaux idiomes de cette classe sont:
+
+ Le chinois avec ses différents dialectes;
+
+ L'annamite;
+
+ Le cambodgien ou khmer;
+
+ Le môn, parlé par les habitants du delta de l'Iraouaddy;
+
+ Le groupe des langues myamma, dont le barman est le type le mieux
+ connu;
+
+ Le thaï ou siamois;
+
+ Le groupe des langues himalayennes, parlées par les descendants de
+ quelques tribus primitives du nord de l'Inde, refoulées par
+ l'invasion aryenne dans les vallées de l'Himalaya;
+
+ Le thibétain.
+
+ Malgré l'origine évidemment apparentée, et quelquefois de fort
+ près, des populations qui en font usage, tous ces idiomes se
+ montrent absolument irréductibles dans leurs racines et dans le
+ système de leur construction syntaxique, de l'ordre de position qui
+ y assigne au mot invariable sa valeur catégorique dans la phrase.
+ C'est ce qui prouve combien, comme nous le disions plus haut, dans
+ cet état du langage les divergences individuelles du parler de tel
+344 ou tel peuple arrivent vite à produire une diversité que la science
+ est impuissante à ramener à une unité primitive.
+
+ «Le moindre changement dans le ton ou accent du mot monosyllabique
+ donnant naissance à un autre mot, dit M. Maury, la prononciation de
+ tels mots a dû rester invariable pour que le langage fût
+ intelligible; c'est ce que montre le chinois. Il n'y a point de
+ combinaisons phonétiques, ou, comme on dit, de _phonologie_. Le
+ même caractère appartient plus ou moins à toutes les langues
+ transgangétiques. Cependant, dans le siamois, commence à se
+ manifester une disposition à appuyer ou à traîner sur la dernière
+ partie du groupe composé de plusieurs mots juxtaposés. Ce
+ prolongement du second des deux mots en composition est le point de
+ départ du dissyllabisme; il est manifeste dans le cambodgien. Le
+ barman forme le passage des langues monosyllabiques ou à sons non
+ liés, aux langues dans lesquelles les sons se lient. Presque tous
+ ses mots sont monosyllabiques; mais ils sont susceptibles de se
+ modifier dans leur prononciation, de façon à se lier aux autres
+ mots et à rendre le langage plus harmonieux.» Nous saisissons là
+ sur le fait la transition de l'état isolant à l'état
+ d'agglutination.
+
+ * * * * *
+
+ Le système morphologique commun qui caractérise la classe des
+ langues agglutinantes, consiste en ce que le mot n'est plus composé
+ de la racine seule, mais formé de l'union de plusieurs racines.
+ Dans cette juxtaposition, arrivée jusqu'à une union intime, une
+ seule des racines agglutinées ou agglomérées entre elles garde sa
+ valeur réelle; les autres voient leur signification individuelle
+ s'amoindrir, passer au second rang; elles ne servent plus qu'à
+ préciser le mode d'être ou d'action de la racine principale, dont
+ la signification primitive est conservée. Nous y avons ainsi une
+ nombreuse série de particules monosyllabiques indiquant toutes les
+ catégories du langage, toutes les notions de relation possibles
+ entre les mots dans la phrase. Ces particules viennent se coller au
+ radical, qui demeure invariable, le plus souvent en s'y postposant,
+ mais aussi chez quelques idiomes en s'y préfixant; elles
+ déterminent ainsi grammaticalement le radical en allongeant le mot
+ presque indéfiniment, mais sans aucune fusion ou contraction, soit
+ entre elles, soit avec le radical primitif.
+
+ Nous rendrons ceci plus clair au moyen de quelques exemples pris au
+ turc. Le radical _sev_ y exprime l'idée générale et abstraite d'
+ «aimer» sans distinction de catégorie nominale ou verbale; _sev-gu_
+345 et _sev-i_ sont le substantif «amour,» _sev-mek_ l'infinitif verbal
+ «aimer,» _sev-er_ le participe «aimant.» Du participe se dérivent
+ la conjugaison personnelle et les temps du verbe; nous avons ainsi,
+ au présent, _sev-er-im_ «j'aime,» mot à mot «aim+ant+moi,»
+ _sev-er-ler_ «ils aiment,» mot à mot «aim+ant+eux,» et à
+ l'imparfait _sev-er-di-m_ «j'aimais,» _sev-er-di-ler_, «ils
+ aimaient.» Maintenant, par l'addition d'une suite de particules
+ postposées, on obtient toute une série de verbes dérivés ou plutôt
+ de voix verbales où l'idée est modifiée de diverses manières. Par
+ exemple:
+
+ _sev-mek_, «aimer,»
+
+ _sev-dir-mek_, «faire aimer,»
+
+ _sev-isch-mek_, «s'aimer réciproquement,»
+
+ _sev-il-mek_, «être aimé,»
+
+ _sev-me-mek_, «ne pas aimer.»
+
+ Toutes ces particules formatives agglutinées les unes à la suite
+ des autres, avec quelques analogues, se combinent entre elles de 24
+ façons différentes, de telle sorte qu'on en arrive jusqu'à des
+ formes comme _sev-isch-dir-il-me-mek_ «ne pas être amené à s'aimer
+ l'un l'autre;» et ces formes éminemment complexes se conjuguent à
+ leur tour comme le verbe simple: _sev-isch-dir-il-me-r-ler_, «ils
+ ne sont pas amenés à s'aimer l'un l'autre;»
+ _sev-isch-dir-il-me-r-di-ler_, «ils n'étaient pas amenés à s'aimer
+ l'un l'autre.» La déclinaison des noms suit le même système:
+ _sev-gu_ «amour,» _sev-gu-nin_ «de l'amour,» _sev-gu-ler_ «les
+ amours,» _sev-gu-ler-in_ «des amours,» _sev-gu-m_ «mon amour,»
+ _sev-gu-m-un_ «de mon amour,» _sev-gu-ler-im_ «mes amours,»
+ _sev-gu-ler-im-in_ «de mes amours.»
+
+ Les langues agglutinantes sont très nombreuses, infiniment variées,
+ et parlées par des peuples de toutes les races de l'humanité. On
+ doit distinguer dans cette classe, pour l'ancien hémisphère seul,
+ 18 familles irréductibles dans l'état actuel de la science, mais
+ entre quelques-unes desquelles on peut espérer voir un jour établir
+ sur des bases sérieuses un rapprochement, déjà tenté par certains
+ linguistes:
+
+ 1° Les langues ougro-japonaises ou altaïques.
+
+ 2° Les langues dravidiennes de l'Inde méridionale. Nous reviendrons
+ un peu plus loin avec quelques détails sur ces deux importantes
+ familles, à cause de leur affinité avec certains idiomes antiques
+ de peuples compris dans le cercle général de cette histoire, et qui
+ y tiennent même une place de premier ordre.
+346
+ 3° Les langues malayo-polynésiennes, que l'on distingue en trois
+ groupes: mélanésien, polynésien et malay, ce dernier se subdivisant
+ dans les deux branches tagale et malayo-javanaise.
+
+ 4° Les langues des Papous ou Nègres Pélagiens, encore très
+ imparfaitement connues.
+
+ 5° Les langues australiennes.
+
+ 6° Les langues hottentotes ou langues à _kliks_, caractérisées par
+ l'aspiration bizarre ainsi désignée, qui se place au commencement
+ d'une foule de mots. Ce sont des sons qui se produisent en
+ détachant rapidement la langue du palais et en imprimant à la
+ bouche un mouvement de succion.
+
+ 7° Les langues cafres ou bantou, qui remontent toutes d'une manière
+ manifeste à une langue mère aujourd'hui perdue, et que M. Friedrich
+ Müller divise en trois branches.
+
+ 8° Les langues nilotiques ou nubiennes, parlées dans la Nubie, le
+ Darfour et le Kordofan.
+
+ 9° Les langues atlantiques ou du nord-ouest de l'Afrique, de la
+ région du Sénégal et de Sierra-Leone.
+
+ 10° Les langues mandingues, parlées dans l'ancien empire africain
+ de Mali et répandues dans le nord-ouest du haut Soudan.
+
+ 11° Les langues de la haute Guinée.
+
+ 12° Les langues du delta du Niger.
+
+ 13° Les langues wolofes, parlées dans le Cayor, le Walo, le Dhiolof
+ et le Dakhar.
+
+ 14° Les langues du nord-est du haut Soudan.
+
+ 15° Les langues du Bornou, dans l'Afrique centrale.
+
+ 16° Les langues poules, propres à un peuple originaire de la côte
+ orientale d'Afrique, qui occupe aujourd'hui dans le centre du
+ continent un espace d'environ 750 lieues de long sur 125 de large,
+ coupé au milieu par le Niger, entre les dixième et quinzième degrés
+ de latitude nord.
+
+ Toutes les familles de langues africaines que nous venons
+ d'énumérer, appartenant à des peuples d'un type nègre plus ou moins
+ prononcé, sont encore fort mal connues. Elles ont une physionomie
+ analogue et quelques traits communs. Mais on ne saurait, dans
+ l'état actuel de la science, les grouper d'une manière plus intime,
+ bien qu'on puisse déjà soupçonner que la majorité d'entre elles
+ pourront être rattachées à une même formation, s'étendant à travers
+347 toute l'Afrique. Il est donc probable qu'une connaissance plus
+ approfondie permettra un jour de diminuer ici le nombre des
+ familles irréductibles, en établissant des rapprochements qui ne
+ sauraient être aujourd'hui scientifiquement possibles.
+
+ 17° Le basque, descendant direct de l'ancien idiome des Ibères, qui
+ présente un type linguistique absolument isolé dans l'Europe
+ occidentale, véritable phénomène de permanence et de conservation.
+ Peut-être devra-t-on lui chercher des affinités avec les idiomes
+ africains atlantiques. Car toutes les recherches les plus récentes
+ de l'anthropologie et de la linguistique semblent conduire à cette
+ conclusion que le basque est le dernier débris des langues de cette
+ grande race des Atlantes, qui, dans une antiquité extrêmement
+ reculée, avant l'arrivée des populations libyeo-berbères dans le
+ nord de l'Afrique et des premiers Aryens en Europe, s'étendit sur
+ l'angle nord-ouest du continent africain et sur une partie de
+ l'Europe occidentale, depuis l'Espagne jusqu'aux Îles Britanniques,
+ dans une direction, et jusqu'à la Sicile, dans une autre.
+
+ 18° Les langues caucasiennes, parlées comme le basque par des
+ blancs allophyles. Elles se divisent en deux grands groupes,
+ septentrional et méridional, occupant chacun l'un des versants de
+ la chaîne du Caucase, groupes dont il serait peut-être plus sage de
+ faire deux familles indépendantes. Le premier se subdivise à son
+ tour en trois rameaux: lesghien, dont on peut citer comme types
+ l'avare, le kasi-koumyk et le kourine; kiste, représenté par le
+ thousch, le tchetchenze et l'oude, ainsi que d'autres dialectes qui
+ leur sont étroitement apparentés; enfin tcherkesse ou circassien,
+ qui à lui seul comprend presque autant d'idiomes que les autres
+ subdivisions de la famille. Quant au groupe méridional, il comprend
+ d'une part les langues kartwéliennes, telles que le géorgien, le
+ plus grammaticalement développé des idiomes du Caucase et le seul
+ qui ait une culture littéraire, l'iméréthien, le mingrélien et le
+ grousien, de l'autre le laze et le souane. Ce groupe est d'une
+ grande unité et les langues qui le composent remontent sûrement à
+ une origine commune. L'alarodien des inscriptions cunéiformes des
+ pays de Van et de l'Ararat devra, suivant toutes les probabilités,
+ y être rattaché et en fournira un type dans l'antiquité.
+
+ Le basque et les langues caucasiennes nous offrent des traces d'une
+ tendance à l'exagération de l'agglutination qui peut s'étendre
+348 jusqu'à comprendre toute une phrase en un seul mot, de telle façon
+ que le radical même du verbe est susceptible de s'unir, par voie
+ d'agglomération, à quelques mots de signification indépendante. Ces
+ deux familles occupent donc, au point de vue morphologique et sans
+ que ceci doive être pris comme un indice de parenté, une position
+ intermédiaire entre les autres langues agglutinantes et la
+ sous-classe des langues américaines, répartie en un certain nombre
+ de familles entre lesquelles on ne retrouve aucune communauté de
+ racines, bien que le mécanisme y reste toujours conforme aux mêmes
+ principes.
+
+ Les langues américaines sont _holophrastiques_ ou incorporantes et
+ _polysynthétiques_. Elles sont holophrastiques en ce qu'elles
+ ramènent toute une phrase à la forme d'un seul mot par
+ l'incorporation des noms au verbe. Du moins elles en sont
+ universellement susceptibles, car elles ne présentent pas toutes à
+ un degré égal le développement de ce caractère; et il n'y a pas une
+ d'entre elles où l'on n'observe, dans des proportions diverses,
+ l'emploi simultané des procédés analytiques. Il n'y a pas, du
+ reste, dans le procédé holophrastique des langues américaines, une
+ simple synthèse qui rapproche en un seul mot de tous les éléments
+ de l'idée la plus complète, il y a encore enchevêtrement des mots
+ les uns dans les autres; c'est ce que M. F. Lieber a appelé
+ l'_encapsulation_, comparant la manière dont les mots isolés
+ rentrent dans le mot-phrase, à une boîte dans laquelle en serait
+ contenue une autre, laquelle en contiendrait une troisième, en
+ contenant à son tour une quatrième, et ainsi de suite. Ainsi
+ l'algonquin _nadholineen_, «amenez-nous le canot,» est formé de
+ _naten_ «amener,» _amochol_ «canot» _i_ euphonique et _neen_ «à
+ nous;» dans la composition du chippeway _sogininginitizoyan_, «si
+ je ne prends pas la main,» entrent, avec des particules
+ grammaticales notant les relations de modalité, _sogénât_ «prendre»
+ et _oninjina_, «main.» «Les formations de cette espèce, remarque
+ avec raison M. Hovelacque, ne sont qu'une simple extension du
+ principe de l'incorporation au verbe de l'idée de régime. On a
+ remarqué qu'un certain nombre de locutions des langues romanes
+ modernes sont de véritables exemples d'une incorporation
+ rudimentaire. Lorsque l'italien dit _portandovi_ «vous portant,»
+ _portandovelo_ «vous le portant,» lorsque le gascon dit _deche-m
+ droumi_ «laisse-moi dormir,» leur procédé nous rappelle
+ l'incorporation du basque et des langues américaines.» Il y a
+ cependant cette grande différence que, dans ces dernières,
+349 l'incorporation des mots se pousse jusqu'à une telle exagération
+ qu'elle amène la mutilation profonde des mots incorporés.
+
+ C'est là une des applications du principe du polysynthétisme. On
+ désigne ainsi la façon dont toutes les langues américaines
+ réunissent un grand nombre d'idées sous la forme d'un seul et même
+ mot composé, holophrastique ou non. Ce mot, généralement fort long,
+ est l'agglomération intime de mots divers, qui souvent sont réduits
+ à de simples lettres que l'on intercale. Ainsi l'algonquin
+ _pilâpé_, «jeune homme non marié,» est formé de _pilsitt_ «chaste»
+ et _lenâpé_ «homme.» _amanganachquiminchi_, «chêne à larges
+ feuilles,» de _amangi_, «grand, gros,» _nachk_, «main,» _quim_,
+ «fruit à coque,» et _achpansi_, «tronc d'arbre;» le chippeway
+ _totochabo_, «vin,» est un composé de _toto_ «lait,» et
+ _chominabo_, «grappe de raisin;» le nahuatl ou mexicain
+ _nicalchihua_, «je construis une maison,» se décompose en _ni_,
+ «je,» _cal_, «maison,» et _chihua_, «faire;» le nom de lieu de la
+ même langue _Achichillacachocan_, qui veut dire «le lieu où les
+ hommes pleurent parce que l'eau est rouge,» est formé par
+ agglutination de _atl_, «eau,» _chichiltic_, «rouge,» _tlacatl_,
+ «homme,» et _choca_, «pleurer.» Le polysynthétisme consiste donc en
+ une composition par syncope, tels composants perdant leurs
+ premières syllabes et tels autres leurs dernières.
+
+ «La ténacité de ce caractère, dit M. Maury, est un des indices les
+ moins équivoques que les populations américaines sont liées par une
+ parenté originelle. Le moule commun dans lequel leurs langues sont
+ coulées, dénote qu'aucune des tribus indiennes n'avait dépassé
+ l'état intellectuel auquel correspond la période d'agglutination.
+ Le grand développement du polysynthétisme n'empêche pas qu'on ne
+ puisse retrouver aisément dans ces idiomes le radical primitif.
+ Mais ce radical n'a point la fixité qu'il garde dans les autres
+ groupes linguistiques; il varie beaucoup, parce qu'il participe de
+ la mobilité que le système de l'agglutination imprime aux sons
+ vocaux. Comme l'on peut par un tel procédé former des mots à
+ l'infini, il en résulte que deux langues d'abord soeurs arrivent à
+ s'éloigner promptement du type auquel elles appartenaient. Le fond
+ primitif du vocabulaire est d'ailleurs très pauvre dans les idiomes
+ du Nouveau-Monde, et peut aisément disparaître, de façon que les
+ traits qui seraient de nature à faire reconnaître la parenté
+ originelle, sont rapidement effacés. Une peuplade substitue ainsi
+350 facilement aux mots de la langue parlée par la nation dont elle
+ était sortie, un ensemble de mots tout à fait différents.»
+
+ Il suffit de ces indications générales des caractères propres aux
+ idiomes américains pour le tableau général que nous voulions donner
+ ici des principaux types des langues. Nous nous dispenserons donc
+ d'allonger ces pages outre mesure en entrant dans le détail
+ particulier des idiomes de l'Amérique et de leur classification par
+ familles et par groupes. Ils sont, en effet, absolument étrangers
+ au cadre historique qu'embrasse notre livre; et par suite ils ne
+ nous y intéressent que par la place qu'ils occupent dans l'ensemble
+ de la série morphologique des langages humains. C'est aussi pour
+ cela que nous nous sommes borné à une simple énumération des
+ familles de langues purement agglutinantes autres que les altaïques
+ et les dravidiennes, nous réservant de revenir bientôt sur ces
+ dernières.
+
+ Les idiomes hyperboréens, parlés par les différents peuples des
+ régions arctiques, tels que le youkaghir, le tchouktche, le koriak,
+ le kamtchadale, du nord-est de l'Asie, et les différents dialectes
+ esquimaux, ne sont que très peu connus et leur groupement est tout
+ à fait imparfait. D'un côté ils semblent donner la main aux langues
+ altaïques de la Sibérie, de l'autre aux langues américaines. Ils
+ fourniront peut-être des chaînons dont on ne soupçonne encore qu'à
+ moitié l'importance. Ces idiomes appartiennent à la classe des
+ langues agglutinantes et à la sous-classe des langues
+ holophrastiques et polysynthétiques. Il est remarquable, du reste,
+ que les caractères qui déterminent ce dernier classement sont plus
+ prononcés chez ceux du continent américain, chez l'esquimau que
+ chez aucun autre. Ainsi l'esquimau groënlandais nous offre des
+ formes comme _aulisariartorasuarpok_, «il s'est hâté d'aller à la
+ pêche,» formé de _aulisar_, «pêcher,» _peartor_, «être à faire
+ quelque chose,» et _pinnesuarpok_, «il se hâte;» ou bien
+ _aglekkigiartorasuarniarpok_, «il s'en va rapidement et se hâte
+ d'écrire.»
+
+ * * * * *
+
+ Les langues à flexions, qui forment la troisième division dans le
+ classement naturel des variétés du langage, sont propres à la race
+ blanche, aux trois rameaux que l'ethnographie biblique, ainsi que
+ nous l'avons vu tout à l'heure, distingue dans l'humanité noa'hide.
+ Ce sont celles qui ont atteint le plus haut degré de développement.
+351 Elles sont le produit du développement le plus complet de la pensée
+ et de la civilisation.
+
+ «Dans ces langues, dit M. Maury, dont nous nous plaisons à
+ reproduire les excellentes définitions, le radical subit une
+ altération phonétique, destinée à exprimer les modifications
+ résultant des différences de relation qui le lient aux autres mots.
+ Les éléments qui gardent encore un caractère rigide et non
+ modifiable chez les langues d'agglutination, sont devenus dans
+ celles-ci plus simples et plus organiques. Une langue à flexions
+ représente le plus haut degré de structure grammaticale, et se
+ prête le mieux à l'expression et au développement des idées.
+
+ «Rien ne peut mieux faire ressortir la différence qui sépare les
+ langues d'agglutination des langues à flexions, que le
+ rapprochement des systèmes de déclinaisons et de conjugaison
+ respectifs de ces deux classes d'idiomes.
+
+ Dans la déclinaison des langues d'agglutination, la séparation
+ entre le cas et sa postposition est peu sensible; une simple
+ terminaison indique le nombre; la fusion entre les mots indiquant
+ la relation et le radical n'a pas encore lieu; les genres sont à
+ peine distingués. Dans les langues à flexions, au contraire, toutes
+ les circonstances d'un mot, circonstances de genre, de nombre, de
+ relation, sont exprimées par des modifications qui portent sur le
+ substantif même et en changent incessamment le son, la forme et
+ l'accent.
+
+ Dans le verbe, la transformation du radical est plus complète, plus
+ profonde. On n'y trouve plus, comme pour le verbe des langues
+ d'agglutination, la syllabe extérieurement accolée; c'est tout le
+ corps du mot qui se modifie suivant les temps et les modes;
+ quelques-unes des articulations du radical subsistent cependant et
+ rappellent le sens originel modifié par celles-ci.»
+
+ «La flexion des personnes et des nombres, écrit Schleicher[151],
+ diffère tout à fait, dans les langues de flexion, de ce qu'on voit
+ d'analogue dans les idiomes d'agglutination. Chez ces dernières
+ langues, les personnes sont indiquées par un pronom suffixe
+ faiblement altéré, et le pluriel est souvent marqué par le signe du
+ pluriel du substantif. Il n'en saurait être autrement, puisque,
+ dans les idiomes d'incorporation, la différence du substantif et du
+ pronom ne fait que commencer.
+
+ [Note 151: _Les langues de l'Europe moderne_, trad. française, p.
+ 153.]
+352
+ Dans les langues à flexions, les terminaisons personnelles du verbe
+ sont sans doute aussi dans un rapport visible avec le pronom, mais
+ les formes du verbe à flexions se distinguent fondamentalement de
+ toutes les autres. Une force énergique a formé dans ce cas le tout
+ indissoluble appelé _mot_, et on ne saurait se méprendre sur le
+ caractère respectif du substantif et du verbe. Précisément parce
+ que l'unité du mot se maintient avec rigueur dans la flexion, on
+ n'y peut exprimer beaucoup de relations par un seul mot; tandis que
+ les changements, les allongements démesurés que les langues
+ agglutinantes font subir à leurs verbes et à leurs substantifs, ne
+ peuvent avoir lieu qu'aux dépens de l'unité du mot. Le verbe à
+ flexions marque donc moins de relations que le verbe agglutinant.
+ De là aussi la grande difficulté de décomposer en éléments simples
+ les formes à flexions. Les éléments exprimant la relation subissent
+ dans l'idiome à flexions les changements les plus considérables,
+ seulement pour conserver l'unité du mot.»
+
+ La classe des langues à flexions se partage en trois grandes
+ familles:
+
+ Les langues 'hamitiques ou égypto-berbères,
+
+ Les langues sémitiques ou syro-arabes,
+
+ Les langues aryennes ou indo-européennes.
+
+ À ces trois familles appartiennent les principaux idiomes des
+ grandes civilisations antiques dont nous avons entrepris de
+ raconter l'histoire. Il est donc nécessaire d'entrer à leur égard
+ dans certains détails et de consacrer à chacune d'elles un
+ paragraphe spécial. Mais auparavant nous nous arrêterons un moment
+ à deux familles de langues agglutinantes, que nous avons réservées
+ pour en parler avec un peu plus de développement que des autres de
+ la même classe.
+
+
+ § 4.--LES LANGUES DRAVIDIENNES ET ALTAÏQUES.
+
+ Les langues dravidiennes sont celles du midi de l'Inde, du Dekhan.
+ Le nom générique qu'on a pris l'habitude de leur donner est
+ emprunté à celui de l'ancienne province de Dravida ou Dravira,
+ comprenant les pays d'Orissa et de Madras où était parlée l'une des
+ principales parmi ces langues. Le territoire continu et compact des
+ idiomes dravidiens s'étend depuis les monts Vindhya et la rivière
+ Narmadâ ou Nerbuddah jusqu'au cap Comorin. Dans cette vaste région,
+ peuplée d'environ 38 millions d'habitants, on trouve quelques
+ colonies européennes ou musulmanes, mais le nombre des indigènes
+353 qui se servent exclusivement des idiomes dravidiens peut être
+ évalué à plus de 35 millions.
+
+ On y compte cinq langues principales: le tamoul ou tamil; le
+ télougou ou télinga; le kanara ou kannada; le malayâla; enfin le
+ toulou ou toulouva. Toutes ont une culture littéraire ancienne et
+ assez développée.
+
+ Le tamoul joue en maintes circonstances, dans l'étude de la famille
+ dravidienne, par la richesse de son vocabulaire et par la pureté et
+ l'ancienneté de ses formes, le même rôle que le sanscrit dans
+ l'étude de la famille aryenne. Il a fleuri sous trois dynasties
+ puissantes, dont une, les Cholas, donna son nom à la côte de
+ Coromandel (Cholamandala). Il est encore parlé par dix millions
+ d'hommes. Son aire s'étend sur la côte orientale du Dekhan, depuis
+ le cap Comorin jusqu'à Paliacatte, un peu au nord de Madras, et sur
+ la côte occidentale jusqu'à Trivandrum. La longue bande qui s'étend
+ entre les Ghattes à l'est et la mer à l'ouest, de Trivandrum à
+ Mangalore, est la région du malayâla, parlé par environ deux
+ millions et demi de personnes. Le toulou, jadis répandu sur une
+ assez grande étendue au nord du malayâla, est confiné actuellement
+ aux environs de Mangalore, à l'est des Ghattes, et le nombre de
+ ceux qui le parlent n'est pas évalué à plus de 500,000. C'est une
+ langue intermédiaire entre le malayâla, qui n'est qu'un très vieux
+ dialecte du tamoul, et le kanara. Ce dernier occupe le nord du pays
+ dravidien; il s'étend sur le plateau du Maïssour (orthographié
+ souvent à l'anglaise Mysore) et la partie occidentale du territoire
+ de Nizam; c'est le langage d'environ cinq millions d'individus. Le
+ kanara est linguistiquement d'un haut intérêt, car souvent il a
+ conservé des formes plus anciennes et plus pures que celles mêmes
+ du tamoul. Quant au telougou, qui termine au nord-est la série
+ géographique des langues dravidiennes et que parlent plus de
+ quatorze millions d'hommes, c'est l'idiome de la famille dont les
+ formes ont subi le plus d'altération; sa phonétique a aussi
+ beaucoup varié, mais ça été pour gagner en harmonie.
+
+ Le singhalais ou élou, comme le nomment ceux qui en font usage, est
+ l'idiome de la partie méridionale de l'île de Ceylan. Son système
+ grammatical est tout à fait conforme à celui des langues
+ dravidiennes, et une partie de ses suffixes est commune avec elles.
+ Mais d'un autre côté une large part des éléments dérivatifs, les
+ pronoms, les noms de nombre, y sont tout différents; et le
+354 vocabulaire s'en écarte aussi beaucoup. Il est donc des linguistes
+ qui ont fait du singhalais le type d'une famille entièrement à
+ part. D'autres, et c'est le système le plus probable, le rattachent
+ à la famille dravidienne, mais l'y classent dans un groupe spécial,
+ qui se sera détaché de la souche commune à une époque reculée, et
+ après cette séparation se sera développé d'une manière isolée et
+ divergente.
+
+ L'affinité avec le groupe proprement dravidien est beaucoup plus
+ grande dans le groupe des langues vindhyennes ou parlées dans la
+ région des monts Vindhya. Ici, pas de doute qu'il ne s'agisse d'un
+ rameau dravidien, mais resté plus rude et plus sauvage, par défaut
+ de culture, que celui du midi, et beaucoup moins avancé au double
+ point de vue de la phonologie et de l'idéologie. Les principaux
+ idiomes de ce groupe sont: le male ou radjmahali, l'uraon, le kole
+ et le ghond. Ce dernier est celui qui a conservé le type le plus
+ ancien et le plus dur; le kole est profondément pénétré
+ d'influences étrangères.
+
+ Enfin le brahoui, parlé dans le nord-est du Beloutchistan, doit
+ être encore ramené à la famille dravidienne, où il forme le type
+ d'un groupe à part. C'est le dernier vestige de l'antique extension
+ des langues dravidiennes le long de la côte nord de la mer d'Oman,
+ jusqu'à l'entrée du golfe Persique, région où elles ont été depuis
+ longtemps submergées et effacées par les idiomes iraniens et
+ aryo-indiens.
+
+ La plupart des peuples qui parlent les langues dravidiennes, et qui
+ les ont autrefois parlées appartiennent décidément à la race jaune,
+ et se rattachent anthropologiquement dans cette race au rameau
+ thibétain. Mais presque tous offrent aussi les traces d'un
+ métissage plus ou moins profond avec une race mélanienne aux
+ cheveux lisses, très analogue aux Australiens, qui avait précédé
+ les tribus jaunes sur le sol de l'Inde méridionale, et dans la
+ plupart des endroits s'y est fondue avec elles. Les populations
+ chez lesquelles le type de cette race mélanienne a prévalu dans le
+ mélange et est resté presque pur, comme les Kôlas et les Ghonds,
+ emploient des langues du groupe vindhyen. La conservation du
+ brahoui dans le Beloutchistan est de nature à faire penser que
+ jadis, avant l'afflux des éléments ethniques iraniens qui s'y sont
+ superposés, les peuples bruns de cette région, désignés par les
+ Grecs comme Éthiopiens orientaux et par l'ethnographie biblique
+ comme le rameau extrême de Kousch dans l'est, parlaient des idiomes
+ étroitement apparentés à ceux des Dravidiens et sortis de la même
+ souche.
+355
+ En général les radicaux verbaux et nominaux des langues
+ dravidiennes sont essentiellement monosyllabiques, mais produisent
+ facilement par leur association des dissyllabes et des
+ trissyllabes. Ces langues possèdent un riche vocabulaire, ce qui
+ est dû surtout à la possibilité qu'ont les mots de s'agglomérer, de
+ se réunir entre eux pour produire des mots nouveaux. De même que
+ presque toutes les langues des populations dépourvues de génie
+ métaphysique et d'une grande pauvreté en fait de mots propres à
+ exprimer les idées abstraites, elles ont une extrême richesse
+ d'expressions quand il s'agit de rendre les mêmes nuances de
+ sensations physiques.
+
+ La grammaire est nettement agglutinante; elle procède toujours par
+ la suffixation d'éléments nouveaux. Ainsi à un radical verbal on
+ ajoutera une syllabe signe du temps, puis une autre exprimant
+ l'idée de négation, puis le pronom indiquant la personne, et le
+ résultat de cette agrégation sera un mot signifiant, par exemple,
+ «tu ne vois pas,» mais qui doit être analysé en «voir +
+ présentement + non + tu.» Les racines ainsi agglutinées au radical
+ principal, et jouant le rôle de déterminatifs des rapports
+ grammaticaux, gardent pour la plupart un sens matériel et en
+ quelque sorte sensitif, même après leur jonction avec le verbe, ce
+ qui montre qu'à l'origine elles étaient toutes attributives. Sans
+ doute, un certain nombre de ces mots formatifs ont été tellement
+ altérés que leur figure primitive est devenue méconnaissable; mais
+ une plus grande quantité--ceux en particulier qui servent à
+ différencier les cas de la déclinaison--sont encore en usage dans
+ le langage courant, avec leur sens naturel de demeure, contact,
+ voisinage, conséquence, etc. Plusieurs de ces éléments grammaticaux
+ agglutinatifs changent de l'une des langues congénères à l'autre,
+ ce qui prouve l'indépendance originelle de ces suffixes. La
+ conjugaison dans les idiomes dravidiens est encore fort imparfaite.
+ Ils manquent tous de cette flexibilité qui permet de longues
+ phrases et des périodes. Chez toutes les langues de la famille le
+ verbe produit une forme causative, dérivée par un procédé pareil à
+ celui dont nous cherchions un peu plus haut le type dans le turc;
+ en tamoul, ces formes verbales secondaires commencent à se
+ multiplier, et dans le toulou l'emploi de ce procédé se déploie
+ avec une singulière richesse. Les pronoms se suffixent aux noms
+ pour exprimer la notion possessive, ce qui se reproduit dans toutes
+ les langues agglutinantes. Mais, en outre, le suffixe personnel,
+ dans les idiomes dravidiens, apporte quelquefois, en s'ajoutant au
+356 nom, un sens attributif, une signification d'existence. En tamoul,
+ par exemple, _têvarîr_, formé de _têvar_ «dieu,» pluriel
+ honorifique, et de _îr_, suffixe de la 2e personne, signifie «vous
+ êtes dieu,» et ensuite, prenant le sens de «vous qui êtes dieu,»
+ peut se décliner. Dans les anciens textes de la même langue (il
+ s'agit d'un fait qui a disparu du langage d'aujourd'hui), on
+ rencontre des formes telles que _sârndayakku_, «à toi qui t'es
+ approché,» qui s'analyse en _sârnday_ «tu t'es approché» (composé
+ lui-même de _sâr_ «s'approcher, _n_ euphonique, _d_ signe du passé,
+ _ây_ suffixe verbal de la 2e personne), _ak_ euphonique et _ku_
+ suffixe nominal du datif.
+
+ * * * * *
+
+ L'unité ginuistique de la famille des langues ougro-japonaises ou
+ altaïques, longtemps méconnue, est actuellement passée à l'état de
+ fait incontestable, grâce surtout aux travaux de Castrèn, fondateur
+ de l'étude scientifique et de la grammaire comparée de cet idiome.
+ Il a fait école, et la famille altaïque est dès à présent une de
+ celles dont la connaissance est la plus avancée et la mieux fondée.
+ En particulier l'étude des langues qui y composent le groupe
+ ougro-finnois approche du degré de sûreté et de la précision
+ d'analyse de celle des langues aryennes.
+
+ La famille altaïque se divise en six groupes qui, avec une parenté
+ certaine et des traits marqués d'unité générale, ont tous une
+ individualité fortement accusée: samoyède, ougro-finnois,
+ turco-tatar, mongol, tongouse et japonais.
+
+ Le groupe samoyède se compose de cinq idiomes parlés par des tribus
+ très clair-semées (elles ne comptent pas en tout plus de 20,000
+ individus) sur la partie orientale de la côte russe de l'océan
+ Glacial, à l'est de la mer Blanche, en Europe, et en Asie sur le
+ littoral ouest de la Sibérie. Ce sont le yourak, le tavghi, le
+ samoyède yénisséien, l'ostiaco-samoyède et le kamassien.
+
+ Le groupe ougro-finnois est le plus riche de tous et celui qui joue
+ le premier rôle dans l'étude des langues altaïques. M. O. Donner le
+ subdivise en cinq rameaux ou sous-groupes:
+
+ Finnois, comprenant: le suomi ou finnois, parlé par la grande
+ majorité de la population de la Finlande; le karélien, dont le
+ domaine s'étend au nord jusqu'au territoire lapon, au sud jusqu'au
+ golfe de Finlande et au lac Ladoga, à l'est jusqu'à la mer Blanche
+ et au lac Onéga; le vêpse et le vote, subdivision de l'ancienne
+357 langue tchoude, répandue primitivement sur toute la Russie du nord,
+ mais aujourd'hui resserrée sur un territoire étroit et très
+ morcelé, au sud du lac Onéga; l'esthonien, divisé en deux
+ dialectes, dont le territoire comprend l'Esthonie et le nord de la
+ Livonie; le krévien et le live, actuellement restreints à d'étroits
+ cantons de la Courlande;
+
+ Lapon, occupant géographiquement l'extrême nord-ouest de la Russie,
+ et l'extrême nord de la Suède et de la Norvège; on y distingue
+ quatre dialectes;
+
+ Permien, où se groupent le zyriainien, le permien et le votiaque,
+ parlés dans l'ancienne Biarmie ou pays de Perm, au voisinage de la
+ Kama;
+
+ Bulgare, représenté par le mordvine et le tchérémisse, qui sont
+ encore les idiomes d'environ 900,000 individus dans la vallée du
+ Volga; l'ancien bulgare, aujourd'hui disparu et à la place duquel
+ les descendants des Bulgares établis dans la péninsule danubienne
+ ont adopté une langue slave, appartenait à ce groupe;
+
+ Ougrien, qui conserve son unité malgré l'énorme distance
+ géographique séparant aujourd'hui les populations qui en emploient
+ les idiomes, puisque ce rameau comprend à la fois le magyar,
+ transplanté depuis dix siècles en Hongrie, puis le vogoul et
+ l'ostiaque, langages de tribus singulièrement barbares et
+ clair-semées, habitant dans le bassin de l'Obi, au nord-est de la
+ Sibérie. Car un des peuples les plus grands et les plus civilisés
+ de l'Europe est, par la race et par la langue, le frère de
+ peuplades qui, n'ayant pas été favorisées par les mêmes
+ circonstances historiques, sont restées ou retombées dans la plus
+ abjecte barbarie, fait qui doit mettre en garde contre ce qu'ont de
+ trop absolu les systèmes de philosophie de l'histoire qui font tout
+ dépendre de la race et de ses aptitudes géniales.
+
+ Le groupe turco-tartare est celui qui offre le type le plus
+ frappant peut-être des idiomes agglutinants, celui dont la
+ structure grammaticale est restée le plus transparente.
+ L'agglutination n'y tourne pas, comme dans les idiomes
+ ougro-finnois, à une sorte de semi-flexion par la corrodation des
+ éléments qui s'accolent au radical. Le groupe turc ou
+ turco-tartare, parlé par des populations intermédiaires entre les
+ races blanche et jaune, qui ont eu leur berceau historique commun
+ dans l'Altaï et se sont dispersées depuis les bords de la
+ Méditerranée jusqu'à ceux de la Léna, en Sibérie, mais en gardant
+ leur centre et leur foyer dans le Turkestan, se subdivise en cinq
+358 rameaux ou en cinq grandes langues, présentant chacune un certain
+ nombre de dialectes dérivés:
+
+ Le yakoute, parlé par une population qui compte actuellement
+ 200,000 âmes et, d'émigrations en émigrations, a fini par s'établir
+ au milieu des tribus tongouses, dans le nord-est de la Sibérie;
+
+ L'ouigour, dont les dialectes sont le kirghiz, le karakalpak, le
+ tatare de la vallée de l'Ili, le turc de la Dzoungarie; l'ouigour
+ proprement dit a atteint de bonne heure un haut degré de culture
+ littéraire; il s'écrivait encore au Ve siècle de notre ère, au
+ témoignage des écrivains chinois, avec un système graphique
+ original, perdu depuis lors et remplacé, sous l'influence des
+ missionnaires nestoriens, par un système dérivé de l'alphabet
+ syriaque, et qui est devenu à son tour la source de ceux des
+ Mandchous, des Kalmouks et des Mongols;
+
+ Le djagataï ou turc oriental, qui se subdivise en: kongrat,
+ dialecte de Taschkend, Khiva et Balkh; khorazmien ou uzbek et
+ koman, idiome parlé par un peuple de ce nom, actuellement éteint,
+ mais dont les traces subsistent dans un patois de la Hongrie;
+ suivant Anne Comnène, ce dernier idiome était également parlé par
+ les Petchénègues;
+
+ Le kiptchak, se divisant en: nogaï ou turc de la Crimée et du
+ Daghestan, _lingua ugaresca_ du moyen âge; baschkir, boukhare,
+ turcoman, turc de Kazan, turc d'Astrakhan, turc d'Orembourg,
+ barabint; le tchouvache, parlé par des îlots de population au
+ milieu du domaine des idiomes bulgares, en est encore un dialecte,
+ mais il a pris dans son isolement une originalité plus prononcée;
+
+ L'ottoman ou turc d'Europe, auquel on réserve aussi la désignation
+ absolue de turc, sans épithète.
+
+ Plusieurs de ces idiomes ou dialectes ont été adoptés par des
+ peuples qui ne sont pas de race turque, tels que les Baschkirs et
+ les Barabints; en même temps les Osmanlis, par suite de leurs
+ mélanges continus avec des peuples de race blanche, ont
+ complètement perdu, malgré leur origine historique, le type
+ physique turc. L'ottoman est, de tous les idiomes turcs, le plus
+ élaboré; mais comparé aux langues ougro-finnoises, il est
+ généralement simple, se distingue par une idéologie plus générale
+ et plus développée.
+
+ Les deux groupes mongol et tongouse ont en commun une grande
+ pauvreté de formes grammaticales; ainsi aucun des idiomes qui les
+ composent ne suffixe les pronoms au verbe pour en former des
+ personnes; le bouriate seul, dans le groupe mongol, a atteint ce
+ point de développement de la conjugaison.
+359
+ Les langues du groupe mongol sont: le mongol proprement dit ou
+ oriental, parlé dans la Mongolie, c'est-à-dire dans la partie
+ centrale du nord de la Chine; le kalmouk ou eulet, qui a pénétré en
+ Russie, par suite d'une émigration de nomades, jusque sur la rive
+ gauche de la mer Caspienne, vers l'embouchure du Volga; enfin le
+ bouriate, dont le territoire est dans les environs du lac Baïkal.
+
+ Celles du groupe tongouse sont: le tongouse, usité des peuplades de
+ ce nom dans la Sibérie centrale; le lamoute, langage des tribus de
+ même race qui habitent au bord de l'océan Pacifique, touchant aux
+ Kamtchadales; le mandchou, dont le domaine occupe l'extrémité
+ nord-est de l'empire chinois. Ces trois idiomes ne se sont séparés
+ qu'après une assez longue période de développement grammatical
+ commun.
+
+ Le groupe japonais est peut-être celui dont la séparation du reste
+ de la famille s'est le plus prononcée, à tel point qu'il est encore
+ beaucoup de linguistes qui se refusent à l'y inscrire. En effet, le
+ japonais, sous sa forme moderne, a perdu un grand nombre des
+ caractères qui affirmaient le plus clairement son affinité avec les
+ idiomes altaïques; mais ils se sont mieux conservés dans le yamato,
+ langue sacrée qui est encore parlée devant le daïri. Le coréen est
+ trop imparfaitement connu pour que l'on puisse déterminer avec
+ certitude s'il doit être groupé avec les langues tongouses ou avec
+ le japonais.
+
+ Une partie des idiomes de la famille ougro-japonaise ou altaïque,
+ ceux des groupes mongol, mandchou et japonais, sont usités par des
+ peuples qui offrent dans toute leur pureté les caractères physiques
+ de la race jaune; les autres appartiennent aux peuples que nous
+ avons classés dans la sous-race altaïque, née d'un métissage de
+ blanc et de jaune, et offrant toute la série des intermédiaires
+ entre ces deux types extrêmes.
+
+ Il y a de fortes différences pour le fond du vocabulaire entre les
+ différents groupes de la famille, ou du moins on n'a encore fait
+ que peu d'efforts vraiment scientifiques pour les ramener à un
+ système de racines communes. Ils sont aussi parvenus à des degrés
+ inégaux de développement. Malgré ces divergences, l'unité de la
+ famille et sa descendance d'une même souche sont attestées par la
+ communauté de caractères trop importants pour laisser place au
+ doute. C'est d'abord l'identité du mécanisme grammatical
+ agglutinatif, procédant d'après les mêmes procédés dans tous les
+360 groupes, au moyen de postpositions ou de suffixes. Les idiomes des
+ groupes mongol et mandchou séparent encore, en écrivant, les
+ particules de relation postposées; mais ce n'est là qu'une question
+ d'habitudes graphiques, influencée par le voisinage du chinois
+ monosyllabique et isolant; les idiomes turcs n'usent que rarement
+ de cette méthode; mais les ougro-finnois s'en abstiennent. Ces
+ particules, en effet, forment dans la réalité des parties du mot
+ composé et en sont inséparables; dans le groupe ougro-finnois elles
+ tendent à se transformer en flexions. Comme principe syntaxique
+ commun à la famille dans toutes ses divisions, nous devons noter
+ que le mot régi, précède invariablement celui dont il dépend; ainsi
+ le génitif a le pas sur son sujet, le régime a le pas sur son
+ verbe.
+
+ Mais le trait commun le plus capital et le plus caractéristique des
+ langues altaïques appartient au domaine de la phonologie et
+ constitue ce qu'on appelle l'_harmonie vocalique_. C'est un besoin
+ d'homophonie dans la vocalisation, qui est particulier à ces
+ langues, et qui conduit à imposer une harmonie dans les syllabes
+ des radicaux auxquelles sont jointes des voyelles finales, ainsi
+ qu'une transformation euphonique des voyelles chez les particules
+ suffixes. Les différents sons vocaux sont répartis en trois
+ classes: fortes, faibles et neutres, ces dernières susceptibles de
+ s'harmoniser indifféremment avec les fortes et les faibles; toutes
+ les voyelles d'un mot, qui suivent celle de la syllabe principale,
+ doivent être ramenées à la même classe que la voyelle de cette
+ syllabe. De là des règles de permutation qui varient avec chaque
+ idiome, mais dont le principe et le fond restent les mêmes. Dans
+ l'application de l'harmonie vocalique, il y a une certaine variété,
+ qui la rend plus ou moins absolue. L'harmonie peut s'étendre au mot
+ entier ou être restreinte aux suffixes; elle peut s'appliquer à
+ tous les mots ou n'affecter que les mots simples, ceux qui ne sont
+ pas composés. En turc, par exemple, tout mot doit être harmonique,
+ de même qu'en mandchou, en mongol, en suomi, en magyar, tandis
+ qu'en mordvine et en zyriaine les seules voyelles sensibles sont
+ les voyelles des désinences. En magyar, les mots composés
+ conservent leurs voyelles originaires.
+
+ La plupart des radicaux des langues altaïques sont dissyllabiques
+ et portent l'accent sur la première syllabe. Mais sous ce
+ dissyllabisme on retrouve avec certitude un monosyllabisme
+ primordial des racines.
+361
+ Toutes les langues agglutinantes, même celles entre lesquelles il
+ est impossible de supposer une parenté, présentent un même mode de
+ formation grammaticale, qui caractérise un stage particulier dans
+ le développement intellectuel de l'humanité et dans celui de son
+ langage. Mais l'affinité morphologique, la parité de mécanisme est
+ surtout étroite entre les deux familles dravidienne et altaïque.
+ Elles ont aussi en commun, sinon l'harmonie vocalique formelle, qui
+ n'est soumise à des règles fixes et constantes que dans la seconde,
+ du moins une tendance générale à l'harmonisation euphonique de la
+ vocalisation, avec une tendance non moins marquée à éviter les
+ rencontres de deux consonnes, et à terminer toujours le mot
+ fondamental ou radical par une voyelle. Il est donc bien difficile
+ de ne pas les grouper ensemble dans une section particulière de la
+ grande classe d'idiomes à laquelle elles appartiennent. Mais le
+ lien incontestable qui les unit est-il celui d'une simple analogie
+ résultant de la conformité des procédés de l'esprit humain dans les
+ différentes races de notre espèce, ou bien celui d'une parenté
+ réelle, qui permette de les faire découler d'une commune origine,
+ possible à restituer par la science? C'est là une question qui,
+ ainsi que nous l'avons déjà dit, reste pendante, sans que l'on
+ puisse encore prévoir dans quel sens le progrès des études la
+ résoudra définitivement. La théorie _touranienne_, à laquelle M.
+ Max Müller a attaché son nom, et que le grand linguiste d'Oxford
+ persiste à maintenir, en dépit des dénégations d'un poids si
+ considérable qu'elle a rencontrées de la part de Pott, de
+ Schleicher et de M. Whitney, la théorie _touranienne_ admet la
+ parenté formelle et la communauté d'origine. Mais elle n'est pas
+ parvenue jusqu'à présent à la démontrer, à rapprocher d'une manière
+ scientifiquement acceptable les éléments qui constituent le fonds
+ même des deux familles en question. À plus forte raison la
+ démonstration n'est-elle pas faite dans le sens de ceux qui,
+ outrant la théorie en question, vont jusqu'à vouloir rattacher à
+ une même souche, sous le nom de _langues touraniennes_, non
+ seulement les idiomes dravidiens et altaïques, mais ceux des
+ familles malayo-polynésienne et caucasienne, et aussi le basque. À
+ mesure que l'on élargit ainsi la donnée du _touranisme_, on la rend
+ plus invraisemblable, plus difficile à accepter à une sévère
+ critique. Elle échappe au domaine des réalités positives de la
+ science pour passer dans celui des hypothèses, ingénieuses
+ peut-être mais indémontrables. Le problème est plus sérieusement
+ posé quand il se restreint à la parenté ou à la simple analogie des
+362 langues dravidiennes et altaïques entre elles, puis de leur parenté
+ commune ou de la parenté de chacune de ces familles séparément avec
+ le thibétain, qui prête à certains rapprochements dignes
+ d'attention avec elles, bien que demeuré à l'état monosyllabique et
+ n'étant pas encore entré dans le stage de l'agglutination. Ici la
+ thèse affirmative n'est aucunement prouvée, car il ne suffit pas
+ d'une similitude morphologique pour établir la parenté réelle de
+ deux langues, et dans l'état actuel des études le matériel phonique
+ des idiomes dravidiens et altaïques, et leurs racines, demeurent
+ irréductibles. Mais d'un autre côté, on ne saurait non plus écarter
+ cette thèse par une dédaigneuse fin de recevoir et tenir son
+ impossibilité pour prouvée; car elle a, au contraire, en sa faveur
+ des présomptions d'une certaine valeur, et il faut nécessairement
+ attacher une importance considérable à l'opinion de l'auteur de la
+ _Grammaire comparative des langues dravidiennes_, de M. Caldwell,
+ universellement reconnu pour le premier des dravidistes de
+ l'Europe, lequel adopte énergiquement la théorie touranienne,
+ limitée à ces données raisonnables. Le seul parti sage est donc de
+ s'abstenir de porter un jugement dans cette question, qui reste
+ indécise, et de se borner à enregistrer les deux théories de la
+ parenté et de la distinction radicale comme ayant toutes deux un
+ caractère scientifique et des raisons sérieuses pour les appliquer.
+ Lorsque les maîtres de la linguistique sont en désaccord, ce n'est
+ pas dans un ouvrage comme celui-ci que l'on peut prendre parti et
+ prétendre trancher le débat.
+
+ * * * * *
+
+ Suivant M. Maury, les vues de M. Max Müller sur l'existence d'un
+ vaste ensemble de langues touraniennes, apparentées par une
+ communauté d'origine quoique divisées en familles profondément
+ différentes, seraient «corroborées par les recherches d'un
+ ethnologiste éminent, M. H.-B. Hodgson, sur les langues _horsok_,
+ parlées par les tribus nomades du Thibet septentrional, les langues
+ _si-fan_, parlées par les populations appelées Sokpa, répandues au
+ nord-est du Thibet, dans le Koko-noor, le Tangout, et d'autres qui
+ s'avancent jusque sur les frontières de la Chine, les Amdo, les
+ Thochu, les Gyarung et les Manyak, tous idiomes confinant à la fois
+ aux langues indo-chinoises, thibétaines, dravidiennes,
+ ougro-japonaises et caucasiennes, et pouvant être regardés comme
+ établissant le passage entre ces diverses familles linguistiques.
+ L'étude de leurs grammaires y a fait même découvrir des affinités
+ avec les langues tagales (de la famille malayo-polynésienne). Le
+363 gyarung notamment, dont le verbe a conservé les formes les plus
+ archaïques, donne une main aux langues de l'Archipel indien et
+ l'autre aux langues du Caucase; il se lie au thakpa, au manyak et
+ par suite à toute la formation linguistique du sûd-est; par le
+ thochu, le horpa, le sokpa, il pousse une pointe, à travers le
+ Kouen-lun, jusque dans le domaine des langues ougro-sibériennes. M.
+ Hodgson a signalé dans le gyarung une tendance harmonique et un
+ système analogue à celui des postpositions qui caractérise toute la
+ famille ougro-japonaise. D'autre part, le sokpa tient au mongol par
+ l'eulet, et le horpa se rapproche du turc.»
+
+ Ici encore nous enregistrons sans nous prononcer. Nous nous
+ bornerons à remarquer que ces observations, dont il faut tenir un
+ compte très sérieux, ne portent cependant jusqu'ici que sur des
+ analogies morphologiques, mais non sur la question essentielle de
+ la comparaison des racines et de leur réductibilité.
+
+ * * * * *
+
+ Des éléments nouveaux et d'une grande importance seront très
+ probablement introduits dans le débat de ce grand problème
+ linguistique par une connaissance, plus approfondie qu'elle ne peut
+ l'être aujourd'hui, des langues auxquelles nous restreignons dans
+ ce livre l'appellation de _touraniennes_, faute d'une meilleure
+ désignation à leur appliquer. Ce sont les idiomes nettement
+ agglutinants, morts depuis des siècles, qui se parlaient au temps
+ de la haute antiquité dans la région à l'est de la Mésopotamie,
+ c'est-à-dire dans la Médie et la Susiane, et aussi dans la
+ Babylonie et la Chaldée, concurremment avec l'assyrien de la
+ famille sémitique. Ces idiomes, dont la connaissance est encore
+ imparfaite, mais dont les principaux caractères grammaticaux sont
+ déjà sûrement établis, nous ont été révélés par le déchiffrement
+ des inscriptions cunéiformes anariennes, dont une partie est
+ rédigée dans l'un ou dans l'autre. Ils constituent une famille
+ parfaitement définie, dont l'unité est assurée par une communauté
+ de racines qui se discerne déjà clairement, et par une analogie
+ sensible dans la morphologie. Mais cette famille se subdivise à son
+ tour en deux groupes qui ne sont point parvenus au même degré de
+ développement grammatical, qui sont l'un envers l'autre dans une
+ position très semblable à la position réciproque des langues
+ turques et tongouses dans la famille altaïque.
+
+ Le premier est le groupe _médo-susien_, dont nous connaissons déjà
+ quatre idiomes, assez étroitement apparentés entre eux pour que
+364 l'on puisse hésiter sur la question de savoir si on ne devrait pas
+ les définir comme quatre dialectes d'une même langue:
+
+ Le proto-médique, langage de la population anté-aryenne de la
+ Médie, qui se maintint dans l'usage même après la conquête du pays
+ par les Iraniens, et qui fut mis au nombre des langues officielles
+ de la chancellerie des rois de Perse de la dynastie des
+ Achéménides, admis même à tenir le second rang dans leurs
+ inscriptions cunéiformes trilingues;
+
+ Le susien, dont l'étude est moins avancée, idiome des vieilles
+ inscriptions indigènes de Suse et de son voisinage; on en possède
+ quelques monuments d'une antiquité très reculée; mais la plupart de
+ ceux qui ont été recueillis jusqu'ici appartiennent aux VIIIe et
+ VIIe siècles avant l'ère chrétienne;
+
+ L'amardien, dialecte très rapproché du susien, dans lequel sont
+ conçues les inscriptions cunéiformes de Mal-Amir;
+
+ Le kasschite ou cissien, langage du peuple de ce nom qui fournit,
+ près de vingt siècles avant notre ère, une dynastie royale assez
+ longue à la Babylonie; nous ne connaissons de cette langue, encore
+ apparentée de fort près au susien, que d'assez nombreux noms
+ propres; une tablette cunéiforme du Musée Britannique en contient
+ une liste, dans laquelle ils sont accompagnés de leur traduction en
+ assyrien.
+
+ De ces quatre idiomes, le proto-médique est le seul dont on
+ connaisse le système grammatical d'une manière un peu complète; il
+ a été définitivement élucidé par les récents travaux de M. Oppert.
+ Sa structure offre une très frappante analogie avec celle des
+ langues turques et se montre aussi régulière. Le langage est ici
+ parvenu juste au même degré de développement de l'agglutination.
+
+ L'idiome accadien ou sumérien, car les savants varient au sujet de
+ l'application, de l'un ou de l'autre de ces noms, et il serait
+ peut-être plus exact de l'appeler suméro-accadien, forme à lui seul
+ la seconde division de la famille ou groupe _chaldéen_; on
+ entrevoit, du reste, des variations dialectiques dans les textes
+ qui en sont parvenus jusqu'à nous. C'est la langue du vieil élément
+ non-sémitique de la population de la Babylonie et de la Chaldée.
+ L'accadien ou suméro-accadien est un langage qui s'est fixé de très
+ bonne heure, que l'adoption de l'écriture dès une très haute
+ antiquité a comme cristallisé, de même que le chinois, à un état de
+ grammaire remarquablement primitif, dans le premier stage de
+365 l'agglutination, quand il conservait encore de nombreuses traces de
+ l'état isolant et rhématique. Les radicaux monosyllabiques y
+ restent très nombreux, et une grande partie de ceux qui se
+ présentent avec une forme dissyllabique ou polysyllabique se
+ laissent clairement reconnaître comme des composés de monosyllabes
+ agglomérés. Nulle distinction de radicaux verbaux et nominaux; les
+ mots fondamentaux sont susceptibles d'exprimer indifféremment ces
+ deux formes de l'idée, et ils ne se déterminent dans telle ou telle
+ catégorie du langage que par la déclinaison ou la conjugaison. Les
+ suffixes des cas de déclinaison sont des radicaux attributifs, qui
+ restent parallèlement en usage dans les textes avec leur
+ signification propre. Le verbe développe de nombreuses voix
+ dérivées par l'addition de particules monosyllabiques ou
+ dissyllabiques, qui sont aussi des radicaux attributifs. Ce qui est
+ particulier au suméro-accadien parmi toutes les langues connues et
+ qui peut être considéré comme la marque certaine d'un état
+ singulièrement ancien de grammaire, ce qui le caractérise comme une
+ langue figée par l'écriture à une période encore imparfaite de sa
+ formation morphologique, c'est l'incertitude du mode
+ d'agglutination au radical de ces particules formatives des voix
+ ainsi que des pronoms sujets et régimes constituant la conjugaison.
+ Celle-ci peut être, en effet, indifféremment prépositive ou
+ postpositive. Cependant la conjugaison par voie de préfixation des
+ pronoms et des particules formatives est la plus habituellement
+ employée.
+
+ En même temps que sa grammaire est restée à cet état primitif et
+ imparfait, l'accadien ou suméro-accadien nous apparaît, dans les
+ textes assez nombreux que nous en possédons, comme une langue déjà
+ vieille, qui dans un long usage a subi d'une manière profonde
+ l'action de tendances à l'altération phonétique. Ainsi ses mots
+ radicaux, quand ils se montrent isolément et à l'état absolu, sans
+ être munis de suffixes, offrent presque toujours une usure qui en a
+ effacé la partie finale, la dernière consonne, quand ils étaient
+ dissyllabiques ou se terminant par une consonne. C'est seulement
+ suivis d'un suffixe qu'ils reprennent leur forme complète, le
+ suffixe ayant ici un rôle conservateur et nécessitant la
+ réapparition de l'articulation qui se corrode et disparaît dans
+ l'état absolu.
+
+ Cet idiome est soumis à une loi d'harmonie vocalique incontestable,
+ bien qu'imparfaite, qui le rapproche d'une façon marquée des
+ langues de la famille altaïque.
+
+ Morphologiquement, les deux groupes des langues auxquelles nous
+366 réservons ainsi spécialement le nom de _touraniennes_, offrent une
+ analogie étroite avec les langues altaïques et les langues
+ dravidiennes. Ceci coïncide avec le fait que l'aire géographique
+ dans laquelle nous en constatons l'usage aux siècles de l'antiquité
+ touchait d'un côté, au nord, vers la Caspienne, au domaine des
+ idiomes altaïques, et de l'autre côté, au sud, par la Susiane, au
+ domaine des langues dravidiennes, qui s'étendaient à cette époque
+ reculée sur le littoral gédrosien et carmanien de la mer d'Oman.
+ Mais de cette analogie de structure et de mécanisme peut-on
+ conclure à une parenté réelle, impliquant une commune origine?
+ Cette parenté existe-t-elle seulement avec l'une ou avec l'autre
+ des deux familles à l'égard de qui il y a analogie? ou bien doit-on
+ l'admettre avec les deux, de telle façon que les langues
+ touraniennes formeraient le chaînon entre les altaïques et les
+ dravidiennes, de même que leur habitat géographique était
+ intermédiaire? Ce sont là autant de questions qui sont aujourd'hui
+ posées, mais non résolues. La science linguistique est amenée à en
+ aborder dès à présent l'examen, et le sera de plus en plus à mesure
+ que la connaissance de ces idiomes, en progressant, mettra plus
+ d'éléments à sa disposition. Mais ce que l'on peut déjà dire, c'est
+ que la comparaison des langues touraniennes anciennes avec les
+ langues altaïques, d'une part, et les dravidiennes, de l'autre, est
+ nécessaire et scientifiquement justifiée, à condition qu'on y
+ procède avec une sage méthode. Elle est, du reste, tout
+ spécialement délicate et difficile, puisqu'on est obligé d'y mettre
+ en parallèle des idiomes dont les monuments les plus récents datent
+ de plusieurs siècles avant notre ère, et d'autres que l'on ne
+ connaît que sous leur forme contemporaine ou dont, tout au plus, on
+ n'a pas de texte remontant de plus de 5 ou 600 ans avant le siècle
+ actuel; des idiomes entre lesquels existe, par conséquent, un
+ énorme hiatus dans le temps. Ce serait à faire croire, au premier
+ abord, que toute comparaison est impossible, si l'on ne constatait
+ pas, pour celles des langues altaïques et dravidiennes dont on
+ possède des monuments vieux de plusieurs siècles, qu'elles n'ont
+ presque subi aucun changement sensible pendant cette période de
+ temps, et qu'elles sont donc douées d'un privilège d'immobilité
+ tout à fait à part, que l'on ne rencontre au même degré que chez
+ les langues sémitiques ou syro-arabes. Et cette immobilité presque
+ absolue est encore attestée par leur structure même, où se lit la
+ certitude de leur fixation, presque absolument à l'état où nous les
+ voyons encore aujourd'hui, dès une date assez reculée pour être
+367 tenue comme contemporaine des monuments, venus jusqu'à nous, des
+ antiques langues agglutinantes de la Médie, de la Susiane et de la
+ Chaldée.
+
+ Jusqu'à présent on a tenté de pousser aussi loin que le permettait
+ l'état des connaissances les rapprochements entre ces langues
+ touraniennes et les langues altaïques. On a pu constater ainsi, non
+ seulement de frappantes similitudes dans la morphologie
+ grammaticale, mais la communauté des pronoms et d'un certain nombre
+ de racines. Mais en même temps on s'est heurté à des divergences
+ d'une incontestable gravité, surtout en ce qui touche au mécanisme
+ du verbe suméro-accadien. On ne saurait donc encore prononcer de
+ conclusions définitives et formelles au sujet de la question de
+ parenté. Toute conclusion de ce genre sera d'ailleurs prématurée,
+ tant qu'on n'aura pas également abordé la voie des comparaisons
+ avec les langues dravidiennes. Et sous ce rapport rien n'a encore
+ été fait. On n'a que l'assertion de M. Caldwell, qui affirme avoir
+ relevé des affinités considérables entre le proto-médique et les
+ idiomes objets de ses constantes études, mais sans en fournir de
+ preuves suffisantes.
+
+ Ici donc nous nous trouvons une fois de plus en présence d'un
+ problème ouvert, mais non tranché jusqu'à ce jour, et qui ne le
+ sera pas d'ici à longtemps. Mais--je reviens encore sur ce point
+ pour bien préciser ma pensée, de telle façon que le lecteur et la
+ critique ne puissent pas s'y méprendre--toutes les fois que
+ j'emploierai dans cet ouvrage l'expression de langues touraniennes,
+ ce sera pour désigner _spécialement_ et _exclusivement_ ces langues
+ agglutinantes de la portion orientale de l'Asie antérieure, de même
+ que sous le nom de Touraniens j'entendrai uniquement les peuples
+ qui les parlaient. Et en agissant ainsi je ne prétendrai pas
+ préjuger, au delà d'une simple probabilité, la question de leur
+ parenté d'origine avec les Altaïques ou les Dravidiens, non plus
+ que je ne prendrai parti pour ou contre la théorie touranienne de
+ MM. Bunsen et Max Müller.
+
+
+ § 5.--LES LANGUES 'HAMITIQUES
+
+ Abordons maintenant la classe des langues à flexions, dont nous
+ avons indiqué déjà plus haut les caractères généraux et la division
+ en trois grandes familles.
+
+ En les classant par ordre de l'ancienneté de leurs formes, en
+ commençant par celle dont le système grammatical est resté le plus
+368 rudimentaire et le moins développé, le premier rang doit, sans
+ aucune contestation possible, appartenir à la famille des idiomes
+ 'hamitiques ou égypto-berbères.
+
+ Celle-ci se divise en trois groupes: égyptien, éthiopien et libyen.
+
+ Le premier groupe a pour type fondamental l'égyptien antique,
+ retrouvé dans le déchiffrement des hiéroglyphes, si longtemps
+ enveloppés de mystères, par Champollion et ses successeurs. C'est
+ de toutes les langues du monde celle dont on possède les monuments
+ écrits les plus anciens. Quelques siècles avant l'ère chrétienne,
+ la langue des âges classiques de la monarchie des Pharaons n'était
+ plus qu'un idiome savant et littéraire, qu'on écrivait encore mais
+ qu'on ne parlait plus. S'altérant par un effet forcé du temps, elle
+ avait produit le dialecte populaire dans lequel sont rédigés les
+ documents en écriture démotique, contemporains de la domination
+ perse et de la monarchie grecque des Lagides. Un pas de plus dans
+ la voie de l'altération donna, dans les premiers siècles de l'ère
+ chrétienne, naissance au copte, que l'on prit l'habitude d'écrire
+ avec des lettres grecques auxquelles furent joints quelques signes
+ empruntés aux formes cursives de l'ancienne écriture nationale. Le
+ copte, à son tour, se conserva en usage jusqu'au XVIIe siècle de
+ notre ère, date où il a définitivement disparu devant l'arabe, ne
+ restant plus qu'à l'état de langue liturgique pour les chrétiens
+ indigènes de l'Égypte. Ce ne sont pas là, du reste, trois langues
+ différentes qui se sont enfantées l'une l'autre, comme le latin a
+ enfanté les langues néo-latines. Ce sont trois états successifs
+ d'une même langue, dont on suit l'histoire pendant au moins six
+ mille ans; et ce qui est vraiment surprenant, c'est de constater
+ combien elle a peu changé dans la durée d'une aussi énorme période
+ de temps.
+
+ Le groupe éthiopien est constitué par les langues parlées entre le
+ Nil Blanc et la mer, le galla et ses différents dialectes, le
+ bedja, le saho, le dankâli, le somâli, qu'il importe de ne pas
+ confondre avec les idiomes sémitiques ou syro-arabes de
+ l'Abyssinie. Linguistiquement et géographiquement, le bischarri
+ fait le lien entre ces langues et l'égyptien. Il paraît être le
+ dernier débris de l'idiome antique dans lequel sont conçues les
+ inscriptions hiéroglyphiques et démotiques des Éthiopiens de Méroé.
+ Mais presque rien n'a encore été fait pour le déchiffrement et
+ l'étude de cet idiome antique, et dans les recherches comparatives
+ de la science du langage, le groupe n'est encore représenté que par
+ des langues modernes.
+369
+ Pour ce qui est du groupe libyen, son type antique est la langue
+ des Libyens et des Numides, dont on possède dès à présent un
+ certain nombre d'inscriptions, lesquelles par malheur ne
+ contiennent guères, pour la plupart, que des noms propres. Mais
+ elles suffisent à montrer que c'est de cet idiome antique que
+ dérive directement la langue berbère actuelle, avec ses nombreux
+ dialectes répandus parmi les populations du nord de l'Afrique: le
+ kabyle-algérien, le mozaby, le schaouia, le schelouh, le zénatya de
+ la province de Constantine, le temâscheq des Touaregs, le dialecte
+ de l'oasis de Syouah et celui de Ghadamès. Une langue très voisine
+ du berbère était jadis parlée par les Guanches dans les îles
+ Canaries. Le haoussa, idiome riche et harmonieux, parlé à Kano,
+ Katsina, Zanfara, et en général entre le Bornou et le Niger, ainsi
+ que dans le pays montagneux d'Asben, appartient au même groupe.
+ C'est la langue commerciale de l'Afrique centrale.
+
+ * * * * *
+
+ Parmi les traits essentiels qui sont communs à tous les idiomes de
+ la famille 'hamitique ou égypto-berbère, notons la formation du
+ féminin par un élément _ti_ ou _t_, que l'on peut indifféremment
+ préfixer ou suffixer, et que même, dans quelques langues du groupe
+ libyen, l'on attache deux fois, en préfixe et en suffixe, au même
+ mot. Le signe du pluriel est en principe et originairement _an_;
+ quelquefois on y substitue _at_ ou bien _ou_, qui n'est peut-être
+ que secondaire de _an_. Quant à la flexion nominale proprement
+ dite, cette famille de langues n'en offre point de traces; on y a
+ recours à des particules distinctes, que l'on place avant ou après
+ le nom, pour exprimer ses relations avec le reste de la phrase. Les
+ formes de la conjugaison sont nombreuses, comme dans les langues
+ sémitiques. Quant au système des temps, il est tout élémentaire et
+ très peu développé, également comme celui de la famille syro-arabe
+ ou sémitique. Au reste, la conjugaison de l'égyptien, comme celle
+ de toutes les autres langues 'hamitiques est presque purement
+ agglutinante. Et n'était leur rapport étroit avec les idiomes
+ sémitiques, qui oblige à les grouper avec eux, dans la même classe,
+ on hésiterait à les compter parmi les langues à flexion.
+
+ La parenté des langues 'hamitiques et sémitiques, ou
+ égypto-berbères et syro-arabes, sorties d'une source commune et
+ formant en réalité deux rameaux d'une même famille primordiale, est
+370 un fait actuellement acquis à la science d'une manière
+ inébranlable. De part et d'autre le système grammatical est
+ foncièrement le même; il y a identité dans les racines des pronoms,
+ dans la formation du féminin et dans celle du pluriel. L'organisme
+ est seulement moins complet, moins perfectionné dans les langues
+ 'hamitiques. Quant au vocabulaire, une bonne moitié de ses racines
+ pour le moins est commune aux deux familles. Les langues
+ 'hamitiques les présentent seulement dans un état plus ancien,
+ antérieur au travail, sous bien des rapports tout artificiel, qui
+ les amena dans les langues syro-arabes à une forme invariablement
+ dissyllabiques. Le reste du vocabulaire, dans les langues
+ 'hamitiques, même en égyptien, provient des langues proprement
+ africaines, de celles que parlent les peuples noirs.
+
+ On peut, du reste, définir, avec M. Friedrich Müller, la parenté
+ qui existe entre les deux familles des langues 'hamitiques et
+ sémitiques, comme étant plutôt dans l'identité de l'organisme que
+ dans la coïncidence des formes toutes faites. Les deux familles ont
+ dû se séparer à une époque où leur langue commune était encore dans
+ une période fort peu avancée de développement. En même temps, la
+ persistance des langues sémitiques dans leurs formes anciennes à
+ travers toute la période historique, est un gage du grand
+ éloignement de l'âge où langues sémitiques et langues 'hamitiques
+ n'étaient pas encore nées, mais où existait un idiome à jamais
+ disparu dont elles devaient procéder les unes et les autres. Enfin,
+ la famille 'hamitique parait s'être divisée de très bonne heure en
+ différents rameaux; les idiomes qui la composent sont alliés de
+ bien moins près les uns aux autres que ne le sont entre eux les
+ idiomes sémitiques ou syro-arabes.
+
+ Le lecteur ne sera pas sans remarquer combien ces données
+ linguistiques viennent confirmer les observations que nous avons eu
+ l'occasion de faire plus haut sur le caractère des peuples que la
+ Genèse place dans la descendance de 'Ham, et sur leur relation
+ ethnologique et historique avec ceux dont le texte sacré fait les
+ enfants de Schem. Elles font aussi mieux comprendre comment un
+ certain nombre de nations que l'ethnographie biblique fait
+ 'hamites, et avec toute raison, ne se montrent dans l'histoire que
+ faisant usage d'idiomes franchement sémitiques.
+371
+
+ § 6.--LES LANGUES SÉMITIQUES
+
+ Nous avons déjà fait remarquer plus haut ce qu'a de réellement
+ impropre l'expression de langues _sémitiques_, très malheureusement
+ introduite dans la science par Eichhorn, mais que l'on ne peut
+ aujourd'hui songer à en effacer, tant elle est consacrée par
+ l'habitude. L'expression de langues _syro-arabes_ est cependant
+ beaucoup meilleure et préférable, car elle détermine assez
+ clairement l'aire géographique où se parlent ces idiomes, et elle
+ les définit d'après des types bien caractérisés des deux groupes
+ entre lesquels se partage la famille.
+
+ Ces deux groupes sont l'un septentrional et l'autre méridional, et
+ correspondent à une première division de la langue sémitique
+ primitive et commune, sortie elle-même, comme nous venons de le
+ dire, d'un idiome intérieur, qui a produit à la fois les langues
+ sémitiques et 'hamitiques.
+
+ Le groupe septentrional se subdivise à son tour en trois rameaux:
+ _araméen_, _assyrien_ et _kenânéen_.
+
+ Le premier rameau a pour type l'_araméen_, parlé jadis en Syrie,
+ originairement propre aux populations que l'ethnographie biblique
+ désigne sous le nom d'Aram, étendu ensuite, par des circonstances
+ historiques, sous la domination des Assyriens, puis des Perses, non
+ seulement à toute l'Assyrie, mais à l'ensemble de la Mésopotamie,
+ jusqu'au golfe Persique, à la Palestine et à l'Arabie
+ septentrionale. L'araméen, dans toutes ces régions, resta l'idiome
+ prédominant et commun jusqu'à l'époque où l'arabe prit le dessus,
+ avec l'islamisme, et se substitua complètement à lui, arrivant même
+ à le faire périr graduellement.
+
+ Le caractère général de l'araméen est son peu de conservation des
+ anciennes voyelles de la langue sémitique primitive. On y distingue
+ plusieurs dialectes, dont la naissance représente des dates
+ chronologiques dans l'histoire de cette langue:
+
+ _L'araméen biblique_, autrefois appelé _chaldaïque_, désignation
+ absolument fausse et tout à fait abandonnée aujourd'hui; c'est
+ l'idiome dans lequel ont été composés, du Ve au IIe siècle avant
+ notre ère, quelques parties de certains livres de la Bible, comme
+ ceux de Daniel, de 'Ezra (Esdras) et de Ne'hemiah (Néhémie); les
+372 quelques fragments épigraphiques araméens de la Mésopotamie que
+ nous possédons, et qui datent du IXe au Ve siècle, nous offrent
+ exactement le même état de la langue;
+
+ L'_araméen targumique_, conservé par les _targoumin_ ou paraphrases
+ de la Bible, composées au commencement de notre ère;
+
+ L'_araméen talmudique_ ou _syro-chaldaïque_, langue vulgaire qui se
+ forma chez les Juifs à la suite de l'altération et de l'abandon de
+ l'hébreu, que l'on parlait en Palestine au temps du Christ et qui
+ est employée dans les deux grandes compositions rabbiniques
+ appelées Talmud, le Talmud de Jérusalem et le Talmud de Babylone;
+
+ Le _palmyrénien_, langue contemporaine de Palmyre et en général de
+ la Syrie du nord, qui nous a légué une riche épigraphie;
+
+ Le _nabatéen_, dialecte des habitants de l'Arabie Pétrée, pénétré
+ de nombreux arabismes, dont les monuments sont aussi des
+ inscriptions;
+
+ Le _samaritain_, qui se forma sur le territoire de l'ancienne tribu
+ d'Éphraïm pendant les siècles de la domination assyrienne,
+ babylonienne et perse, et qui s'est conservé à l'état d'idiome
+ littéraire chez les descendants de ces dissidents du culte juif.
+
+ De l'ancien araméen sortent encore:
+
+ Le _syriaque_, langue qui fut écrite dans les contrées d'Édesse et
+ de Nisibe, et dont le développement et l'existence littéraire
+ s'étendirent du IIe au IXe siècle de l'ère chrétienne; le
+ vocabulaire du syriaque est rempli de mots empruntés au grec; sa
+ littérature est singulièrement empreinte d'hellénisme; elle servit
+ en quelque sorte d'intermédiaire entre la science grecque et la
+ science arabe, et opéra la transition de l'une à l'autre; presque
+ toutes les traductions d'auteurs grecs en arabe ont été faites par
+ des Syriens et sur des versions syriaques; au Xe siècle de notre
+ ère, l'islamisme fit décidément prévaloir sa culture, et le
+ syriaque fut réduit à la simple condition d'idiome liturgique; il
+ n'est plus parlé aujourd'hui que dans un étroit canton des environs
+ du lac d'Ouroumiah; M. Noeldeke a publié une intéressante grammaire
+ de ce dialecte survivant du syriaque;
+
+ Le _çabien_, usité aujourd'hui encore dans la partie méridionale du
+ bassin de l'Euphrate, chez les Çabiens ou Mendaïtes, secte
+ particulière sortie des ruines de l'ancien paganisme
+ assyro-persique, avec un mélange bizarre d'éléments juifs ou
+ chrétiens; dans les livres sacrés de cette secte, la langue se
+373 présente profondément corrompue spécialement sous le rapport
+ phonétique, avec confusion et élision fréquente des gutturales,
+ changement des douces en fortes et des fortes en douces, enfin
+ nombreuses contractions; quelques monnaies de la Characène et
+ quelques fragments épigraphiques, datant du IIIe et du IVe siècle,
+ où ce dialecte se montre déjà, avec son alphabet particulier,
+ laissent entrevoir que dès lors une partie de ces altérations s'y
+ étaient produites, mais qu'elles étaient moins prononcées.
+
+ L'_assyrien_ forme à lui seul un rameau à part dans le groupe
+ septentrional des langues sémitiques. C'est le langage commun de
+ Babylone et de Ninive au temps de leur pleine indépendance, dans
+ lequel sont conçues les inscriptions cunéiformes de ces deux
+ fameuses cités. J'ai déjà dit plus haut ce qu'a d'inexact
+ l'appellation sous laquelle on a pris l'habitude de le désigner,
+ car c'est la Babylonie, et non l'Assyrie, qu'il a eu pour berceau.
+ À partir de la ruine de Ninive et de la conquête de Babylone par
+ les Perses, l'assyrien fut graduellement submergé et étouffé par
+ l'araméen. On en possède pourtant des monuments écrits qui
+ descendent jusqu'au Ier siècle de l'ère chrétienne; mais dans ces
+ derniers monuments ils est profondément corrompu. L'assyrien est
+ une des langues les plus riches de la famille sémitique; il y
+ occupe une position à égale distance des idiomes araméens et
+ kenânéens. Sa déclinaison a gardé les trois désinences casuelles de
+ la langue sémitique primitive, que la plupart des autres idiomes de
+ la famille, à l'exception de l'arabe littéral, ont laissé tomber.
+ Son verbe, riche en voix dérivées, offre une particularité tout à
+ fait spéciale; les temps et les modes y dérivent tous de deux
+ primitifs, le participe et l'aoriste; pas de trace du parfait, qui
+ offre la racine sous sa forme absolue avec des pronoms personnels
+ suffixes, et qui, avant le déchiffrement de l'assyrien, paraissait
+ un des éléments organiques essentiels des langues syro-arabe. Son
+ vocabulaire est aussi pénétré de mots empruntés au vieux langage
+ suméro-accadien que celui du syriaque est pénétré de mots grecs; un
+ certain nombre de ces mots ont même pénétré de là dans les autres
+ idiomes sémitiques, par l'influence de la grande civilisation
+ assyro-babylonienne. Les textes nous révèlent, sous l'unité de
+ langue, une certaine différence dialectique entre le parler de
+ l'Assyrie et celui de Babylone, surtout aux VIIe et VIe siècles
+ avant l'ère chrétienne.
+
+ Du rameau kenânéen, l'idiome le plus complétement connu est
+ l'_hébreu_, qui sert, du reste, comme de pivot à l'étude des
+374 langues sémitiques, telle qu'elle est aujourd'hui constituée. C'est
+ la langue de la Bible, où elle se présente avec une singulière
+ immobilité grammaticale dans les livres des époques les plus
+ différentes. Les inscriptions nous montrent que c'était aussi le
+ langage des peuples de Moab et de 'Ammon, rattachés par
+ l'ethnographie biblique à la souche des Téra'hites. Il est, du
+ reste, certain que l'hébreu n'était pas l'idiome originaire des
+ nations de cette souche, qu'elles l'ont emprunté aux Kenânéens
+ après être venues s'établir au milieu d'eux. Le prophète
+ Yescha'yahou (Isaïe) lui-même l'appelle «la langue de Kena'an.»
+ Comme la langue des Kenânéens maritimes ou Phéniciens, tout en
+ étant très voisine, en était cependant différente, on doit penser
+ que l'hébreu a été originairement la langue des Kenânéens
+ agriculteurs de la Palestine, dépossédés ensuite par les
+ Israélites. Et, en effet, toute la nomenclature géographique de la
+ Palestine, qui, à bien peu d'exceptions près, remonte au temps de
+ ces Kenânéens, est purement hébraïque.
+
+ Vers le VIe siècle de notre ère, l'hébreu commença à se perdre
+ comme langue populaire. Bien avant l'époque des Macchabées,
+ l'araméen était devenu prépondérant en Palestine. Mais l'hébreu,
+ mort dans l'usage de langue parlée, a continué à vivre comme langue
+ littéraire, et comme langue sacrée d'une religion indestructible au
+ travers de toutes les persécutions qu'elle a subies. On peut
+ distinguer en deux périodes distinctes l'histoire de l'hébreu
+ post-biblique ou moderne. La première s'étend jusqu'au XIIe siècle
+ et a pour monument principal la Mischnah, recueil de traditions
+ religieuses et légales des plus fameux rabbins, qui forme le noyau
+ fondamental du Talmud, où elle est environnée d'un commentaire
+ araméen extrêmement étendu; dans l'hébreu mischnique on rencontre
+ une certaine proportion de mots araméens hébraïsés, de mots grecs
+ et même de mots latins. Après avoir adopté au Xe siècle la culture
+ arabe, les Juifs virent renaître leur littérature quand leurs
+ compatriotes, chassés de l'Espagne musulmane, gagnèrent la France
+ méridionale. C'est alors que s'ouvrit la seconde période de
+ l'histoire de l'hébraïsme moderne, et la langue de cette époque est
+ encore aujourd'hui l'idiome littéraire des Juifs.
+
+ Le _phénicien_, étroitement apparenté à l'hébreu, offre pourtant
+ des particularités assez saillantes pour qu'on doive aujourd'hui,
+ qu'il commence à être mieux connu, le considérer comme une langue
+ distincte. Tous ses monuments sont épigraphiques et montent dès à
+375 présent à plusieurs milliers, dont quelques-uns d'un développement
+ considérable. Ils révèlent l'existence de trois dialectes:
+
+ Le _giblite_ ou dialecte du pays de Byblos, qui est celui qui se
+ rapproche le plus de l'hébreu;
+
+ Le _sidonien_, le dialecte le plus important et le plus répandu,
+ que l'on peut considérer comme le type classique de la langue;
+
+ Le _punique_, dont le foyer fut Carthage et qui florit dans les
+ grands établissements phéniciens de la côte septentrionale
+ d'Afrique, dont cette cité fut la capitale historique. Après la
+ ruine de Carthage, foyer intellectuel des Kenânéens occidentaux, la
+ décomposition rapide de son idiome donna naissance à deux nouveaux
+ dialectes:
+
+ Le _néo-punique_, dont les monuments appartiennent à la région
+ nord-africaine et datent de la fin de la République romaine, ainsi
+ que du temps de l'Empire; c'est un jargon profondément corrompu,
+ qui est au phénicien classique comme le çabien aux autres dialectes
+ araméens, car ses altérations phonétiques ont tout à fait le même
+ caractère;
+
+ Le _liby-phénicien_ de l'Espagne méridionale, dont nous ne savons
+ que très peu de chose, car ce que nous en possédons se réduit à
+ quelques légendes de monnaies frappées sous la République romaine.
+
+ Quant au groupe méridional des langues de la famille sémitique, il
+ se divise de son côté en deux rameaux, que nous qualifierons
+ d'_ismaélite_ et de _yaqtanide_ ou _qa'htanide_.
+
+ L'_arabe_ constitue à lui seul le premier rameau. Grâce à la
+ propagation de l'islamisme et à l'influence du Qoran, cet idiome
+ qui était originairement propre aux tribus d'origine ismaélite,
+ s'est répandu de la Babylonie à l'extrémité du Maroc, de la Syrie
+ au Yémen; il se parle actuellement dans la vallée du Nil jusqu'à
+ Dongola et au Qordofan. C'est une langue d'une remarquable richesse
+ grammaticale, qui, dans les recherches sur la grammaire comparée
+ des langues sémitiques, joue un rôle presque comparable à celui du
+ sanscrit dans l'étude des langues aryennes. Son vocabulaire, d'une
+ incroyable variété, a reçu des mots de tous les langages indigènes
+ de la vaste étendue de pays où il s'est imposé avec une religion
+ nouvelle. On distingue l'_arabe littéral_ et l'_arabe vulgaire_. La
+ première de ces expressions a été très bizarrement adoptée pour
+ désigner la langue littéraire, que le Qoran a immobilisée et qui
+ avait été aussi employée par les poètes classiques de l'âge qui a
+ précédé immédiatement Mo'hammed. L'arabe vulgaire est la langue
+ telle qu'on la parle depuis plusieurs siècles. Ce n'est, du reste,
+376 pas autre chose que l'arabe littéral simplifié par l'effet du temps
+ et de la disposition populaire à ne pas conserver une grammaire
+ trop savante. La principale différence entre les deux consiste en
+ ce que l'arabe vulgaire a perdu les flexions casuelles que la
+ langue littéraire conservait soigneusement; ceci l'a conduit à
+ prendre une allure analytique. L'arabe vulgaire présente quatre
+ dialectes: ceux d'Arabie, de Syrie et d'Egypte, puis le _maghreby_
+ ou dialecte de l'Afrique septentrionale. Les trois premiers sont
+ fort peu distincts l'un de l'autre; ils ont chacun une certaine
+ quantité de locutions propres, de termes particuliers, et ils
+ diffèrent dans la prononciation de quelques lettres; mais là
+ s'arrête leur diversité. Le _maghreby_ offre quelques divergences
+ grammaticales; elles ne sont pas assez considérables, toutefois,
+ pour que ce dialecte ne soit pas compris aisément dans tous les
+ pays où règnent les autres.
+
+ Le _maltais_ est un dialecte d'origine arabe, devenu un jargon
+ grossier, plein de véritables barbarismes, et que les mots
+ d'origine étrangère ont largement pénétré. Il en était de même du
+ _mozarabe_ du midi de l'Espagne, qui n'a achevé de s'éteindre qu'au
+ siècle dernier.
+
+ L'arabe a fourni un grand nombre de mots à certaines langues de
+ l'Europe et de l'Asie. Les idiomes iraniens actuels, entre autres
+ le persan, ont admis dans leur vocabulaire, sous l'action de
+ l'islamisme, une foule de mots arabes; le turc ne lui en a pas
+ moins emprunté: quelques-unes des langues de l'Inde moderne
+ possèdent également une quantité de vocables de la même origine.
+ Enfin, parmi les idiomes européens, les langues néo-latines,
+ surtout l'espagnol et le portugais, lui ont fait des emprunts, les
+ uns directs, les autres indirects. En français même, nous avons
+ quelques mots d'origine arabe, tels que «coton» de _qoton_, «tasse»
+ de _tass_, «chiffre» de _çifr_, «jarre» de _djarra_, «sirop» de
+ _scharab_, «algèbre» de _al-djebr_, «cramoisi» de _qirmezy_,
+ «mesquin» de _meskîn_, etc.
+
+ Le _safaïte_, connu par les inscriptions du désert de Safa, à l'est
+ de Damas, et le _thémoudite_, dont on possède aussi quelques
+ lambeaux épigraphiques, recueillis sur la côte du Tihama, sont des
+ dialectes antiques qui paraissent avoir tenu de très près à
+ l'arabe. Ils s'écrivaient avec des alphabets d'origine sabéenne.
+
+ Le rameau yaqtanide ou qa'htanide, le dernier dont il nous reste à
+ parler, embrasse les anciennes langues de l'Arabie Méridionale et
+ celles qui sont aujourd'hui vivantes dans l'Abyssinie.
+
+ Les anciens idiomes du midi de la péninsule arabique sont encore
+377 de ceux que les inscriptions seules nous ont conservées. Mais ces
+ inscriptions sont nombreuses; les courageuses explorations de
+ D'Arnaud et de M. Joseph Halévy en ont acquis à la science une
+ quantité considérable, qui a permis d'établir dès à présent les
+ principaux linéaments de la grammaire de ces langues. On en compte,
+ du reste, quatre, nettement différentes, dans les textes
+ épigraphiques que l'on possède jusqu'ici:
+
+ Le _sabéen_ ou _'himyarite_, idiome du Yémen proprement dit; c'est
+ celle dont on a le plus d'inscriptions, dont la grammaire est la
+ mieux connue, par conséquent, que l'on doit prendre comme le type
+ du groupe;
+
+ Le _'hadhramite_ ou dialecte antique du 'Hadhramaout, remarquable
+ par la similitude de ses pronoms avec ceux de l'assyrien;
+
+ Le _minéen_, dont la patrie était au nord-est du Yémen.
+
+ L'_e'hkily_, parlé dans le pays de Mahrah, est le seul représentant
+ actuellement vivant de ces anciens idiomes sud-arabiques. On ne le
+ connaît, du reste, que de la façon la plus imparfaite.
+
+ En Abyssinie nous rencontrons le _ghez_, appelé quelquefois d'une
+ manière tout à fait impropre _éthiopien_. C'est une langue qui a eu
+ jadis une culture littéraire considérable, depuis la conversion de
+ la contrée au christianisme, dans le IVe siècle, jusqu'au XVIe.
+ Tombé complètement en désuétude dans l'usage populaire, le ghez
+ reste une langue savante et liturgique; mais dans l'état
+ d'abaissement où est tombé l'Église chrétienne d'Abyssinie, cet
+ idiome n'y est plus sérieusement cultivé. C'était une langue fort
+ développée; elle possédait, comme l'arabe, le mécanisme des
+ pluriels internes ou brisés, et conservait encore certaines
+ désinences terminales perdues par l'hébreu et l'araméen. Son verbe
+ était plus riche en voix dérivées que celui d'aucune autre langue
+ de la famille sémitique.
+
+ Plusieurs dialectes, étroitement apparentés au ghez, mais altérés
+ par un mélange considérable d'éléments africains indigènes, sont
+ encore aujourd'hui parlés en Abyssinie. Les trois principaux sont
+ l'_amharique_, dans le sud-ouest du pays, le _tigré_ dans le nord,
+ et le _hararî_ dans le sud-est.
+
+ * * * * *
+
+ Toutes les langues que nous venons de passer brièvement en revue
+ constituent une famille très homogène, et ne se ramifient, pas en
+ ces branches nombreuses que l'on remarque dans les autres familles
+378 linguistiques. Les radicaux y sont invariablement composés de deux
+ syllabes, dont la charpente offre toujours trois consonnes. C'est
+ ce qu'on appelle le système de la _trilitéralité_. Le
+ monosyllabisme primitif ne se retrouve que fort difficilement sous
+ cette forme inflexible, qu'ont revêtue les éléments fondamentaux du
+ langage. Cependant il est aujourd'hui certain que les radicaux
+ trilitères des idiomes syro-arabes procèdent de racines
+ originairement bilitères. Le procédé de leur transformation n'est
+ pas complètement éclairci, mais on commence à l'entrevoir, et le
+ jour n'est peut-être pas éloigné où l'on pourra restituer avec
+ certitude les anciennes racines sémitiques, étude pour laquelle on
+ trouvera le secours le plus puissant dans la connaissance des
+ racines 'hamitiques ou égypto-berbères. Les traditions sacrées des
+ Phéniciens avaient conservé le souvenir du travail qui avait
+ transformé les racines du langage, de bilitères et monosyllabiques
+ en trilitères et dissyllabiques, car dans les fragments du livre
+ que Philon de Byblos avait traduit en grec du phénicien de
+ Saqoun-yathôn (Sanchoniathon), l'on trouve que «l'inventeur du
+ système des trois lettres fut Eisiris (_Isir=Osir_), frère de Chnâ
+ (_Kena'an_) qui est surnommé Phoenix.»
+
+ Les idiomes syro-arabes ou sémitiques sont essentiellement
+ analytiques; au lieu de rendre dans son unité l'élément complexe du
+ discours, ils préfèrent le disséquer et l'exprimer terme à terme.
+ Dans tous se manifeste une disposition marquée à accumuler
+ l'expression des rapports autour de la racine essentielle. C'est ce
+ que l'on observe particulièrement en hébreu. Ces langues
+ participent donc encore des idiomes d'agglutination, bien qu'elles
+ soient déjà très nettement à l'état de langues à flexions. Le
+ sujet, le régime pronominal, les conjonctions, l'article, n'y
+ forment qu'un seul mot avec l'idée même; l'idée principale se voit
+ comme circonscrite de particules qui en modifient les rapports, et
+ qui forment alors des dépendances.
+
+ Les mots du dictionnaire offrent une très intime ressemblance entre
+ les différentes langues de la famille sémitique. Ce qui a beaucoup
+ contribué au maintien de cette étroite homogénéité dans la famille,
+ c'est que les idiomes qui la composent n'ont jamais eu la puissance
+ de végétation propre, qui a porté les langues indo-européennes ou
+ aryennes à se modifier sans cesse, par un développement continu.
+ Leur moule est resté le même, et, suivant la juste expression de M.
+ Renan, elles ont moins vécu que duré. Ce cachet d'immutabilité
+379 distingue au plus haut degré les langues sémitiques; elles ont eu
+ une grande puissance de conservation, qui tenait à la forme très
+ arrêtée de la prononciation des consonnes, laquelle les a défendu
+ contre les altérations résultant de l'adoucissement des
+ articulations et des échanges qui s'opèrent bientôt entre elles. Il
+ semble vraiment qu'une disposition spéciale de la Providence leur
+ ait communiqué cette faculté de conservation immuable en vue du
+ rôle particulier qu'avait à remplir l'une d'elles, en conservant
+ sans altérations au travers des siècles le livre inspiré où étaient
+ déposés les principes des vérités religieuses.
+
+
+ § 7.--LES LANGUES ARYENNES
+
+ La grande famille des langues indo-européennes ou aryennes a été
+ aussi quelquefois qualifiée de _japhétique_, parce que tous les
+ peuples qui en parlent ou en ont parlé les idiomes appartiennent
+ foncièrement à ce rameau ethnique de la race blanche que la Genèse
+ rattache à la descendance de Yapheth. Ces langues sont très
+ nombreuses, car elles avaient une force interne de végétation qui
+ leur a fait subir des développements, des progrès et des
+ changements incessants, dans l'espace et dans le temps. Ce sont
+ celles où le mécanisme des flexions est le plus complet, le plus
+ développé, sans qu'il y reste aucun vestige actuel de
+ l'agglutination originaire.
+
+ L'organisme commun de ces langues est révélé par la comparaison
+ systématique des idiomes qui sont les représentants les plus
+ anciens et les plus complets de tous les rameaux de la famille.
+ Tous les idiomes indo-européens se rapprochent plus ou moins du
+ sanscrit, qui en est le plus riche et celui dont l'état est demeuré
+ le plus près de la forme primitive. Plus on recule à l'est, plus on
+ trouve de ressemblance entre les langues de cette nombreuse et
+ noble famille, et celle que l'on peut considérer comme en
+ constituant le type. Ainsi les langues celtiques, les plus
+ occidentales de toute la famille, sont celles qui s'éloignent
+ davantage du sanscrit. Le berceau primitif de ces idiomes est la
+ contrée qui s'étend entre la mer Caspienne et l'Hindou-Kousch. Là
+ fut parlée; avant que les diverses tribus de Yapheth ne se
+ dispersassent, quand elles vivaient encore réunies, la langue
+ première qui fut la souche de toutes les autres. La science moderne
+ l'appelle _aryaque_, et parvient à en reconstituer en partie les
+ traits les plus essentiels.
+
+ Dès l'époque la plus haute où l'on puisse remonter dans leur
+380 histoire, les langues aryennes sont essentiellement synthétiques;
+ leurs mots sont disposés dans la phrase suivant le système de
+ construction dont le latin est pour nous le type. Ce n'est que dans
+ les temps modernes, par suite des nécessités imposées par les
+ formes nouvelles de la pensée, qu'on a vu sortir de cette souche
+ des langues aux procédés plus analytiques, comme nos idiomes
+ néo-latins et l'anglais. Dans l'état même le plus primitif, dans ce
+ qu'on peut connaître de l'aryaque, le génie de la famille a un
+ caractère de complexité qui la distingue essentiellement de la
+ famille sémitique, avec laquelle il n'a qu'un bien petit nombre de
+ ressemblances de vocabulaire sensibles au premier abord.
+
+ Peut-on scientifiquement admettre une parenté originaire entre les
+ langues sémitiques et aryennes, syro-arabes et indo-européennes? La
+ question a souvent été posée, et de nombreux efforts ont été faits
+ pour la résoudre dans le sens affirmatif. Mais ils ont été
+ jusqu'ici malheureux; la plupart datent, d'ailleurs, d'une époque
+ où la méthode et les principes de la linguistique n'étaient pas
+ assez établis pour que l'on pût procéder à des comparaisons de ce
+ genre d'une manière vraiment satisfaisante. Encore aujourd'hui les
+ savants qui se prononcent en principe et _a priori_ pour ou contre
+ l'idée d'une parenté possible, se guident surtout d'après des
+ théories préconçues, plutôt que d'après des faits formels. Ni dans
+ un sens ni dans un autre, on n'est parvenu à une démonstration
+ formelle. M. Max Müller tient la parenté et la communauté d'origine
+ des deux familles pour probable, quoique non vérifiée. Schleicher
+ et M. Whitney la repoussent absolument.
+
+ Voici les arguments de ces derniers.
+
+ Le système sémitique, dit Schleicher, n'avait, avant la séparation
+ des idiomes sémitiques en langues distinctes les unes des autres,
+ point de racines auxquelles on pût donner une forme sonore
+ quelconque, comme cela était le cas du système indo-européen: le
+ sens de la racine était attaché à de simples consonnes, c'est en
+ leur adjoignant des voyelles qu'on indiquait les relations du sens
+ général. C'est ainsi que les trois consonnes QTL constituent la
+ racine de l'hébreu _qâtal_, de l'arabe _qatula_ «il a tué,» de
+ _qutila_ «il fut tué,» de l'hébreu _kiqtîl_ «il fit tuer,» de
+ l'arabe _maqtûlun_ «tué.» Il en est tout différemment dans le
+ système indo-européen, où le sens est attaché à une syllabe
+ parfaitement prononçable.--_Deuxième différence_. La racine
+ sémitique peut admettre toutes les voyelles propres à modifier son
+ sens. La racine indo-européenne, au contraire, possède une voyelle
+381 qui lui est propre, qui est organique; ainsi la racine du sanscrit
+ _manvê_ «je pense,» du grec _menos_ «pensée,» du latin _mens_,
+ _moneo_, du gothique _gamunan_ «penser,» n'a pas indifféremment
+ pour voyelle _a_, _e_, _o_, _u_, mais seulement et nécessairement
+ _a_. Cette voyelle organique de la racine indo-européenne ne peut
+ d'ailleurs se changer, à l'occasion, qu'en telle ou telle autre
+ voyelle, d'après des lois que reconnaît et détermine l'analyse
+ linguistique.--_Troisième différence_. La racine sémitique est
+ trilitère: _qtl_ «tuer,» _ktb_ «écrire,» _dbr_ «parler;» elle
+ provient, sans nul doute, de formes plus simples, mais enfin c'est
+ ainsi qu'on la reconstitue. Par contre, la racine indo-européenne
+ est bien plus libre de forme, comme le montre, par exemple, _i_
+ «aller,» _su_ «verser, arroser;» toutefois elle est
+ monosyllabique.--Le système sémitique n'avait que trois cas et deux
+ temps, le système indo-européen a huit cas et cinq temps au
+ moins.--Tous les mots de l'aryaque ont une seule et même forme,
+ celle de la racine, modifiée ou non, accompagnée du suffixe
+ dérivatif; le sémitique emploie aussi cette forme (exemple, l'arabe
+ _qatalta_ «toi, homme, tu as tué),» mais il connaît aussi la forme
+ où l'élément dérivatif est préfixé, celle où la racine est entre
+ deux éléments dérivatifs, d'autres formes encore.
+
+ La flexion sémitique, dit de son côté M. Whitney, est totalement
+ différente de la flexion indo-européenne, et ne permet point de
+ faire dériver les deux systèmes l'un de l'autre, non plus que d'un
+ système commun. La caractéristique fondamentale du sémitisme réside
+ dans la forme trilitère de ses racines: celles-ci sont composées de
+ trois consonnes, auxquelles différentes voyelles viennent
+ s'adjoindre en tant que formatives, c'est-à-dire en tant
+ qu'éléments indiquant les relations diverses de la racine. En
+ arabe, par exemple, la racine _qtl_ présente l'idée de «tuer,» et
+ _qatala_ veut dire «il tua,» _qutila_ «il fut tué,» _qatl_
+ «meurtrier,» _qitl_ «ennemi,» etc. A côté de cette flexion due à
+ l'emploi de différentes voyelles, le sémitisme forme aussi ses mots
+ en se servant de suffixes et de préfixes, parfois également
+ d'infixes. Mais l'aggrégation d'affixes sur affixes, la formation
+ de dérivatifs tirés de dérivatifs, lui est comme inconnue; de là la
+ presque uniformité des langues sémitiques. La structure du verbe
+ sémitique diffère profondément de celle du verbe indo-européen. A
+ la seconde et à la troisième personne, il distingue le genre
+ masculin ou féminin du sujet: _qatalat_ «elle tua,» _qatala_ «il
+ tua;» c'est ce que ne font point les langues indo-européennes:
+392 sanscrit _bharati_ «il porte, elle porte.» L'antithèse du passé, du
+ présent, du futur, qui est si essentielle, si fondamentale dans les
+ langues indo-européennes, n'existe point pour le sémitisme: il n'a
+ que deux temps, répondant, l'un à l'idée de l'action accomplie,
+ l'autre de l'action non accomplie.
+
+ Tout ceci est très vrai, très juste, montre parfaitement les
+ différences qui séparent les deux familles d'idiomes, telles
+ qu'elles se présentent avec leur organisme grammatical complètement
+ constitué et développé. Mais faire porter la comparaison sur cet
+ état de la grammaire n'est pas, en réalité, plus scientifique que
+ ne l'étaient les rapprochements de mots hébreux et sanscrits sans
+ remonter à leur racine originaire qui ont été tant reprochés, et
+ justement, à Gesenius. La grammaire de l'aryaque, ou de la langue
+ mère indo-européenne, n'a pas été toujours à l'état flexionnel que
+ l'on parvient à en restituer. Il n'est pas douteux que cet état a
+ été précédé par un état agglutinant, où l'aryaque n'était pas
+ encore lui-même, je le veux bien, mais d'où il est sorti, en
+ suivant sa voie de développement propre, mais d'où un système
+ notablement différent pouvait sortir, en suivant une voie
+ divergente. De même, nous sommes aujourd'hui certains, je l'ai déjà
+ dit tout à l'heure, que par delà la langue mère sémitique, il y a
+ eu une langue antérieure, que l'on parviendra un jour à
+ reconstituer en grande partie comme l'aryaque, langue dont le
+ système grammatical n'était pas encore déterminé aussi nettement
+ dans le même sens, et d'où sont sortis à la fois les idiomes
+ sémitiques et 'hamitiques. Ainsi la trilitéralité des racines, que
+ nous venons de voir opposer comme un fait primordial à la forme
+ originaire des racines aryennes, n'y existait pas encore; la racine
+ y était bilitère et monosyllabique, et, par conséquent, dès à
+ présent on peut atteindre un état de choses où sa forme s'éloignait
+ beaucoup moins de celle des racines indo-européennes.
+
+ Nous l'avons dit, la séparation des langues sémitiques et
+ 'hamitiques, que personne ne doute plus être sorties d'une source
+ commune, s'est produite à une époque très reculée et dans un état
+ fort peu développé du langage. Si maintenant les langues aryennes
+ ont procédé d'une même souche que ces deux autres familles, la
+ séparation ne peut avoir eu lieu qu'à une époque encore antérieure,
+ et dans un stage encore moins avancé de la formation linguistique,
+ entre la langue mère de l'aryaque, d'une part, et la langue mère
+ commune du sémitique et du 'hamitique, d'autre part. Or, jusqu'ici
+ le problème n'a pas été sérieusement examiné dans ces données.
+383
+ Tous les jugements absolus à son égard sont donc, quant à présent,
+ prématurés, et personne n'est en droit de soutenir d'une manière
+ formelle ni l'affirmative, ni la négative. J'irai même plus loin,
+ et je dirai que, dans l'état actuel de la science, toute tentative
+ pour aborder la question est également prématurée et ne peut
+ conduire à un résultat sérieux. Il faut d'abord que l'origine
+ commune des langues sémitiques et 'hamitiques soit aussi bien et
+ aussi complètement élucidée que l'est dès aujourd'hui celle des
+ langues aryennes; il faut que l'on ait dressé le bilan exact de ce
+ qui constituait la grammaire de la langue primitive dont les deux
+ familles en question sont sorties, et de ce que chacune d'elle en a
+ développé spontanément de son côté; il faut enfin que l'on soit
+ parvenu à restituer la forme fondamentale de leurs racines
+ communes. C'est seulement quand ce grand travail sera accompli--et
+ il demandera les efforts de plusieurs générations de savants--c'est
+ seulement alors que l'on pourra, d'une façon véritablement
+ scientifique, procéder à la comparaison du _substratum_ des langues
+ sémitiques et 'hamitiques, que l'on aura ainsi obtenu, avec le
+ _substratum_ des langues aryennes, pour décider enfin si leurs
+ systèmes grammaticaux, ainsi ramenés le plus près possible de leurs
+ sources, ont pu avoir un point de départ commun, si leurs racines
+ réellement primitives sont ou non irréductibles entre elles. Jusque
+ là on ne saurait rien préjuger, et une critique sévère et
+ impartiale s'oppose à ce que l'on proclame d'avance impossible
+ l'unité linguistique originaire, que tant de raisons historiques et
+ philosophiques rendent probable, entre les trois grands rameaux de
+ la race blanche, ceux que l'ethnographie sacrée représente comme
+ constituant l'humanité noa'hide.
+
+ * * * * *
+
+ La science a restitué, avec un haut degré de certitude, les traits
+ essentiels de l'aryaque ou de la langue mère commune des idiomes
+ indo-européens. Elle rétablit de même les caractères propres qui
+ différencièrent les deux premiers langages qui sortirent de sa
+ décomposition et qui, devenant à leur tour des langues mères d'une
+ nombreuse progéniture, servirent de point de départ aux deux
+ grandes divisions de la famille: _indo-iranienne_ et _européenne_.
+
+ Dans la première division il faut compter deux groupes: _indien_ et
+ _iranien_.
+
+ Dans la seconde il faut en reconnaître quatre: _pélasgique_ ou
+ _gréco-italique_, _celtique_, _germanique_ et _letto-slave_.
+384
+ Le _sanscrit_ forme la base du groupe indien; c'est l'idiome sacré
+ de la religion et de la science des Brahmanes. Parlé il y a plus de
+ vingt siècles, il a vécu ensuite comme langue littéraire, et il
+ doit à cette longue existence d'être devenu le type le plus parfait
+ d'une langue à flexions, ainsi que l'indique la signification même
+ du nom que les Indiens lui ont donné, _sanskrta_, c'est-à-dire «ce
+ qui est achevé en soi-même.» Cette langue sonore, très riche en
+ articulations, que l'improvisation poétique a singulièrement
+ assouplie, est désignée par ceux qui l'écrivent sous le nom de
+ «langue des dieux,» _sourabâni_, de même que son alphabet est
+ appelé «écriture des dieux,» _dêvanâgari_. La grammaire sanscrite
+ est une des plus riches qui se puissent rencontrer: ses formes les
+ plus anciennes nous sont offertes par le recueil d'anciens hymnes
+ appelés Rig-Vêda, ses plus modernes se trouvent dans les Pourânas
+ ou légendes poétiques, dont la rédaction ne remonte pas, pour
+ quelques-uns, plus haut que la fin du moyen âge.
+
+ C'est le sort commun de toutes les langues de s'altérer avec le
+ temps. Les mots se raccourcissent et s'élident; ils s'usent, pour
+ ainsi dire, comme les objets, par le frottement. La forme
+ synthétique de la phrase disparaît graduellement en totalité ou en
+ partie, et les éléments grammaticaux, les parties du discours se
+ dégagent pour constituer dans la phrase des mots séparés. Ces mots
+ eux-mêmes se coordonnent et se disposent suivant les besoins de la
+ clarté et de l'harmonie. Ce travail s'est opéré dans toutes les
+ langues issues de la souche sanscrite.
+
+ L'idiome que l'on peut considérer comme sorti le premier du
+ sanscrit est le _pâli_, parlé jadis à l'orient de l'Hindoustan, et
+ dont la littérature commença à se constituer trois siècles avant
+ notre ère. Il a laissé de cette époque des monuments gravés, sur
+ des colonnes et sur des rochers, par les rois bouddhistes de
+ l'Inde. Devenu la langue des livres de la religion du Bouddha, le
+ pâli fut chassé de l'Inde avec elle, et porté à l'état d'idiome
+ sacré par le prosélytisme des fugitifs à Ceylan, dans le Maduré,
+ dans l'empire Barman et dans l'Indo-Chine.
+
+ Les dialectes _prâcrits_ constituent une seconde génération. Le nom
+ de _prâkrta_ signifie «inférieur, imparfait,» et a été donné aux
+ idiomes qui constituaient le langage vulgaire de l'Inde dans les
+ siècles immédiatement antérieurs à l'ère chrétienne. Ces dialectes
+ nous ont été particulièrement conservés par les drames indiens, où
+385 ils sont mis dans la bouche des personnages inférieurs. Les langues
+ néo-indiennes sont une dérivation directe des anciens dialectes
+ prâcrits ou populaires. On en compte un assez grand nombre, toutes
+ restreintes à des provinces déterminées, d'où elles tirent leurs
+ noms. Les principales sont: à l'est le _bengali_, l'_assami_ et
+ l'_oriya_; à l'ouest le _sindhi_, le _moultani_ et le _goujerati_
+ ou _gouzarati_; au nord le _nepali_ et le _kachmirien_; au centre
+ l'_hindi_ et l'_hindoustani_, appelé également _ourdou_; au sud le
+ _mahratte_. La plupart de ces idiomes ont commencé à prendre la
+ forme que nous leur voyons aujourd'hui, vers le Xe siècle de l'ère
+ chrétienne.
+
+ Dans cette variété d'idiomes, l'_hindoui_, dont la patrie
+ originaire était dans la région centrale de l'Inde du Nord, de
+ l'Hindoustan proprement dit, s'éleva vers cette époque au rôle de
+ langue littéraire, de langage commun écrit et cultivé, rôle dont
+ ont hérité ses deux dérivés, l'hindi et l'hindoustani. On a dit
+ avec juste raison que l'hindi n'est que de l'hindoui revêtant une
+ forme plus moderne. Quant à l'hindoustani, c'est sous l'influence
+ musulmane qu'il s'est formé; aussi son vocabulaire est plein de
+ mots arabes et persans, et, à la différence des autres idiomes
+ néo-indiens dont les alphabets procèdent du dêvanâgari, il s'écrit
+ avec les caractères persans, c'est-à-dire avec l'alphabet arabe
+ augmenté de quelques signes.
+
+ Il faut encore joindre aux langues néo-indiennes le _tzigane_,
+ idiome de cette race étrange, originaire de l'Inde, qui erre en
+ nomade au travers de l'Europe, et qu'on désigne, suivant les pays,
+ par les noms de Zigeuner, Zingari, Gitanos, Bohémiens ou Gypsies.
+ Leur langage est, du reste, bien plus corrompu qu'aucun autre de
+ ceux auxquels il est apparenté. Il s'est pénétré d'une quantité de
+ mots empruntés aux langues de tous les pays que le peuple bizarre
+ qui le parle a traversés dans le cours de sa longue migration.
+
+ * * * * *
+
+ Les deux types les plus anciens que nous possédions du groupe
+ iranien sont le _zend_ et le _perse_. Le zend est l'idiome des
+ livres sacrés attribués à Zarathoustra (Zoroastre) et désignés par
+ le nom commun de _Zend-Avesta_; le dialecte des Gâthâs, ainsi nommé
+ d'après certains morceaux du recueil avestique qui nous l'ont
+ conservé, paraît en représenter la forme la plus ancienne. Le perse
+ est connu par les inscriptions cunéiformes des monarques
+ Achéménides. Il a été longtemps admis dans la science que le zend
+386 était l'ancien idiome de la Bactriane, qu'il constituait l'iranien
+ oriental et le perse l'iranien occidental. Mais d'autres savants
+ tendent à admettre aujourd'hui que c'est la Médie, et spécialement
+ la Médie Atropatène, qui a été le berceau de la langue zende et de
+ la réforme religieuse du zoroastrisme. C'est là une question fort
+ obscure encore et dont nous devons reporter l'examen au livre de
+ cette histoire qui traitera spécialement des Mèdes.
+
+ Quoiqu'il en soit, les langues iraniennes sont encore très
+ rapprochées du sanscrit. En général, leur phonétique est moins
+ compliquée, moins délicate que celle des idiomes indiens, quoique,
+ sous bien des rapports, elle lui soit comparable. Le zend et le
+ perse l'emportent même parfois sur le sanscrit, en ce qu'ils se
+ rapprochent davantage de l'aryaque ou de la langue mère des idiomes
+ indo-européens. Ainsi, tandis que le sanscrit convertit en un
+ simple _ô_ la diphtongue primitive _au_, le perse la conserve telle
+ quelle et le zend ne fait que la changer en _ao_; tandis que le
+ sanscrit remplace par le génitif le vieil ablatif en _at_, sauf
+ lorsqu'il s'agit d'un thème se terminant par la voyelle _a_, le
+ zend conserve toujours cette ancienne désinence. Un des traits
+ caractéristiques des langues anciennes de ce groupe est la
+ transformation en _h_ du _s_ aryaque, que le sanscrit conserve
+ intact.
+
+ Le zend n'a pas enfanté par sa décomposition de progéniture connue,
+ qu'on puisse lui rattacher avec certitude. Ce que l'on appelle
+ quelquefois le _pazend_ ne diffère pas du _parsi_, idiome sorti de
+ la modification populaire du perse dans les premiers siècles de
+ l'ère chrétienne et formé dans les provinces orientales de l'Iran,
+ tandis que dans les provinces occidentales régnait le _pehlevi_,
+ dont nous parlerons tout à l'heure. Le parsi a vécu assez tard et a
+ été à la fois langue littéraire et langue vulgaire. De sa
+ décomposition ont été produits à leur tour le _persan_ moderne et
+ le _guèbre_. Ce dernier est l'idiome parlé des descendants des
+ sectateurs du mazdéisme, réfugiés dans l'Inde pour échapper aux
+ persécutions musulmanes. Quant au persan, qui possède une riche et
+ brillante littérature, il est né vers le XIe siècle, dans la
+ province de Fars ou Farsistan, d'une réaction du génie national se
+ produisant au sein de l'islamisme; sa phraséologie est donc
+ pénétrée de locutions arabes et turques, malgré la façon dont l'ont
+ développé et perfectionné plusieurs générations de grands poètes,
+ sous les dynasties indépendantes de la Perse du moyen âge. L'aire
+ géographique du persan a été depuis plusieurs siècles en se
+387 resserrant toujours; cette langue s'est vue chassée successivement
+ par le turc du Schirwan, de l'Arran et de l'Adherbaidjan où on le
+ parlait autrefois. Elle présente quelques dialectes, comme le
+ _mazenderani_, le _lour_, le _khoraçani_.
+
+ Le _kurde_ et le _béloutchi_ sont des idiomes iraniens modernes,
+ qui tiennent de très près au persan, mais sont plus altérés et ont
+ subi de forts mélanges étrangers. Il en est de même de l'_afghan_
+ ou _pouschtou_, d'un caractère rude et barbare, qui lui a valu en
+ Perse le sobriquet de «langue de l'enfer.» L'afghan a cependant une
+ physionomie assez particulière pour que certains linguistes aient
+ voulu en faire le type d'un groupe spécial, intermédiaire entre
+ l'iranien et l'indien. C'est probablement le descendant direct du
+ véritable iranien oriental ou idiome de la Bactriane, aujourd'hui
+ perdu et différent du zend.
+
+ Le _huzwaresch_ ou _pehlevi_ est une sorte d'idiome mixte, né dans
+ la partie la plus occidentale de l'Irân d'une infiltration de
+ l'araméen dans le langage indigène. Sa phonétique, sa grammaire,
+ son lexique sont pénétrés d'éléments araméens, qui y tiennent une
+ énorme place. On discerne les premiers vestiges de sa naissance dès
+ les derniers temps de la monarchie des Achéménides, en même temps
+ que le perse se décompose. Mais c'est surtout dans les siècles de
+ la période macédoniene et de la période parthe qu'il achève de se
+ former. Divisé en plusieurs dialectes, qui se distinguent surtout
+ par la quantité plus ou moins forte d'éléments araméens qu'ils
+ renferment, le pehlevi a été la langue politique officielle de la
+ cour et de l'administration des Sassanides. C'est vers les derniers
+ temps de ces princes que l'on traduisit en pehlevi les livrés du
+ Zend-Avesta, dont le texte zend commençait à n'être plus compris.
+ Quant au précieux traité cosmogonique mazdéen intitulé
+ _Boundéhesch_, auquel nous avons fait de nombreux emprunts dans
+ notre livre précédent, si les traditions qu'il renferme sont pour
+ la plupart anciennes et réellement indigènes, sa rédaction ne
+ remonte pas plus haut que le moyen âge. Aussi remarque-t-on dans sa
+ langue de nombreux arabismes, qui se surperposent aux aramaïsmes du
+ pehlevi plus ancien.
+
+ L'arménien est un idiome du groupe iranien, qui s'est formé
+ parallèlement au zend et au perse. Aucun monument ne nous en fait
+ connaître jusqu'ici la forme ancienne, que l'on ne parvient à
+ restituer que théoriquement. C'est seulement au Ve siècle de notre
+ ère que débute la littérature arménienne, avec la conversion du
+ pays au christianisme et la création d'un alphabet indigène par
+ St-Mesrob. L'âge d'or de l'arménien, inauguré alors, a duré environ
+388 700 ans, jusqu'au commencement du XIIe siècle. La littérature
+ religieuse, poétique et historique de l'arménien fut féconde, ses
+ dialectes assez nombreux, et l'un d'eux, celui de la province
+ d'Ararat, s'éleva bientôt au rang de langue littéraire. Aujourd'hui
+ encore les dialectes arméniens vulgaires sont nombreux et ne
+ peuvent en aucune façon être considérés comme des patois de
+ l'idiome littéraire. Celui-ci, tout au contraire, s'est immobilisé,
+ et les dialectes actuels ne sont que des formes plus modernes des
+ anciens dialectes. Dès le XIe siècle, on les employait déjà dans le
+ langage écrit, aux dépens de la langue littéraire classique.
+
+ Un dernier idiome rentrant dans le groupe iranien est l'_ossète_,
+ parlé par une petite nation au centre de la chaîne du Caucase, et
+ divisé en plusieurs dialectes malgré le peu d'étendue actuelle de
+ son territoire. Les Ossètes ou Irons paraissent avoir été désignés,
+ avec des tribus voisines, sous le nom d'Albaniens par les Grecs et
+ sous celui d'Agovhans par les auteurs arméniens.
+
+ * * * * *
+
+ «Le groupe gréco-latin, dit M. Maury, comprend la plus grande
+ partie des langues de l'Europe méridionale. L'épithète de
+ _pélasgique_ le caractérise assez clairement, car la Grèce et
+ l'Italie furent peuplées d'abord par une race commune, les
+ Pélasges, dont l'idiome paraît avoir été la souche du grec et du
+ latin.
+
+ La première de ces langues n'est point en effet la mère de l'autre,
+ comme on l'avait cru dans le principe; ce sont simplement deux
+ soeurs, et si l'on devait leur assigner un âge différent, la langue
+ latine aurait des droits à être regardée comme l'aînée. Cette
+ langue, en effet, présente un caractère plus archaïque que le grec
+ classique. Le dialecte le plus ancien de l'idiome hellénique, celui
+ des Éoliens, ressemble au latin bien plus que les dialectes plus
+ récents du grec. Le latin n'a en aucune façon le caractère d'une
+ langue due à la décomposition d'une autre plus ancienne ou à son
+ mélange avec d'autres. Elle porte à un haut degré le caractère
+ synthétique des idiomes anciens. Les éléments grammaticaux n'y ont
+ point encore été séparés en autant de mots différents, et la
+ phraséologie, comme la conjugaison de son verbe et les formes les
+ plus anciennes de ses déclinaisons, offrent une ressemblance
+ frappante avec le sanscrit. Son vocabulaire contient une foule de
+ mots dont la forme archaïque, qui nous a été conservée, est tout
+ aryaque.»
+
+ Le _latin_ appartient à un ensemble de langues, aujourd'hui
+389 disparues, qu'il absorba graduellement, avec l'extension de la
+ puisance politique de Rome, et qui, après avoir encore subsisté
+ quelques siècles comme patois, finirent par disparaître vers le
+ commencement de l'ère chrétienne. Nous ne les connaissons guères,
+ du reste, que par quelques inscriptions. De ce nombre étaient: le
+ _sabin_, auquel le latin emprunta beaucoup de mots à l'origine; les
+ idiomes sabelliques, tels que le _marse_ et l'_osque_ ou
+ _campanien_, dont cette appellation ne désigne que très
+ imparfaitement la vaste étendue géographique, car il était aussi le
+ langage des Samnites, des Lucaniens et des Bruttiens; le _volsque_;
+ le _falisque_; enfin l'_ombrien_, dont on possède un monument
+ infiniment précieux, et d'un développement considérable, dans les
+ célèbres Tables Eugubines, découvertes à Gubbio, l'antique Iguvium.
+
+ Toutes les tentatives faites jusqu'ici pour rattacher au rameau de
+ ces langues italiques l'_étrusque_, qui nous a laissé une riche
+ épigraphie, sont demeurées infructueuses. Le problème, toujours
+ sans solution, de l'étrusque est un des plus irritants pour le
+ linguiste, pour l'archéologue et pour l'historien. On lit
+ matériellement cette langue avec une entière certitude, on en a de
+ nombreuses inscriptions, dont quelques-unes bilingues (très
+ courtes, il est vrai), et pourtant on n'arrive pas à la comprendre,
+ à en établir la grammaire, ni même à en déterminer le caractère
+ général. Il n'est pas du tout sûr encore que ce soit une langue
+ indo-européenne; il n'est même pas sûr que l'on doive le classer
+ parmi les langues à flexions et non parmi les langues
+ agglutinantes, comme le pensent des philologues de la valeur de M.
+ Deecke et de M. Sayce.
+
+ Le _grec_ a passé, durant sa longue existence, qu'on ne saurait
+ évaluer à moins de 3000 ans, par des modifications assez sensibles,
+ moins profondes pourtant que celles qui s'observent pour d'autres
+ langues de la même famille. Comprenant d'abord un assez grand
+ nombre de dialectes, tels que l'_éolien_, le _dorien_, l'_ionien_,
+ l'_attique_, le _macédonien_, il a été ramené à une forme unique
+ sous l'influence de la culture littéraire. Le grec, parlé d'abord
+ dans la Grèce, la Thessalie, la Macédoine et sur la côte de l'Asie
+ Mineure, étendit peu à peu son domaine, par l'envoi de nombreuses
+ colonies, et à la suite des conquêtes macédoniennes. «Il évinça,
+ dit M. Maury, les idiomes nationaux de la Thrace et de l'Asie
+ Mineure. Le _thrace_, dont on sait par Strabon que le _gète_ et le
+ _dace_ n'étaient que des dialectes, tenait comme le _scolote_, le
+ _phrygien_ et le _lycien_, aux langues iraniennes. Le _lydien_
+ paraît avoir subi, ainsi que le _cilicien_, l'influence des langues
+390 sémitiques. Sauf pour le _lycien_, qui nous est connu par des
+ inscriptions, nous ne possédons qu'un petit nombre de mots de ces
+ diverses langues, éteintes depuis deux mille ans environ. Le
+ _cappadocien_ se rapprochait plus du perse. Tous ces idiomes
+ devaient former le passage du grec à l'arménien et au zend. Quant
+ au _carien_ et au _mysien_, il y a lieu de supposer qu'ils étaient
+ aussi de la famille pélasgique.»
+
+ «La langue actuelle des Albanais ou Schkypétars, dit encore le même
+ savant, quoique aujourd'hui singulièrement pénétrée de mots grecs
+ et slaves, a été regardée par plusieurs comme un des dérivés les
+ moins altérés de l'idiome pélasge... Il est à noter que plusieurs
+ de ses formes se rapprochent plus du sanscrit que du grec; la
+ déclinaison de l'adjectif, par exemple, est déterminée par un
+ appendice pronominal, qui s'observe dans les langues slaves. La
+ conjugaison du verbe se distingue tout à fait de celle du grec, et
+ dénote un système de flexions moins développé. Les Albanais, qui se
+ sont beaucoup croisés avec les Slaves, pourraient fort bien
+ descendre des anciens Lélèges, peuple des côtes de l'Asie Mineure
+ et de l'archipel grec, lié de près aux Pélasges. M. Otto Blau a
+ signalé des analogies entre leur idiome, qui se rapproche du
+ dialecte éolien, et celui des inscriptions lyciennes. La
+ disposition que les Schkypétars donnent à leur chevelure rappelle
+ celle qu'Homère attribue aux Abantes, petit peuple lélège de
+ l'Attique, et qu'on retrouve aussi dans les figures des bas-reliefs
+ lyciens.»
+
+ Ce qui est plus positif, et ce qu'ont surtout contribué à mettre en
+ lumière les travaux de M. de Simone, de Lecce, et de M. Alfred
+ Maury lui-même, c'est la parenté qu'offre avec l'albanais l'idiome
+ des inscriptions messapiennes, c'est-à-dire celui dont se servaient
+ les Dauniens, Apuliens, Messapiens et Japyges, peuples d'origine
+ illyrienne qui habitaient l'extrémité sud-est de l'Italie, le long
+ de la mer Adriatique. Il y a certainement dans ces inscriptions la
+ forme antique d'un type de langues dont l'_albanais_ ou _schkype_
+ est une forme moderne. Ceci vient confirmer la théorie
+ historiquement la plus vraisemblable qui ait été émise au sujet de
+ ce dernier idiome, celle que M. von Hahn a soutenue avec beaucoup
+ de science, et qui consiste à y voir le dernier débris, plus ou
+ moins altéré par l'effet du temps et par des influences étrangères,
+ des langues autrefois propres aux peuples thraco-illyriens. Il est
+ vraisemblable que l'on devra en faire un groupe spécial, qui
+ viendra se classer entre le groupe pélasgique ou greco-italique et
+ les idiomes de la division indo-iranienne.
+391
+ Pendant la période qui s'écoula de l'établissement du christianisme
+ à la conquête musulmane, le grec subit un léger travail de
+ transformation qui lui enleva quelque peu de son organisme
+ synthétique et simplifia plusieurs de ses formes grammaticales. Le
+ _grec moderne_ ou _romaïque_ sortit de ce travail, et, tout en
+ gardant comme le squelette de son organisme primitif, il en expulsa
+ ce qui tendait encore à lui conserver un caractère synthétique.
+ Mais tous ces changements se réduirent en somme à peu de chose; ils
+ n'excèdent pas ce que l'effet du temps produit toujours dans
+ l'intérieur d'une langue qui reste elle-même. C'est bien le grec
+ qui continue à vivre encore aujourd'hui; ce n'est pas un idiome
+ nouveau qui en est sorti.
+
+ La décomposition du latin a été tout autre; elle a produit des
+ transformations si profondes qu'elles ont enfanté tout un groupe de
+ langues nouvelles, que l'on désigne sous le nom commun de
+ _néo-latines_ ou _romanes_: le _portugais_, l'_espagnol_; le
+ _français_; le _provençal_; l'_italien_; le _ladin_ ou _roumanche_,
+ restreint dans les Grisons et le Frioul; enfin le _roumain_ ou
+ _moldo-valaque_.
+
+ «Quand le latin, dit M. Littré, eut définitivement effacé les
+ idiomes indigènes de l'Italie, de l'Espagne et de la Gaule, la
+ langue littéraire devint une pour ces trois grands pays, mais le
+ parler vulgaire (j'entends le parler latin, puisqu'il n'en restait
+ guère d'autre) y fut respectivement différent. Du moins c'est ce
+ que témoignent les langues romanes par leur seule existence; si le
+ latin n'avait pas été parlé dans chaque pays d'une façon
+ particulière, les idiomes sortis de ce parler latin que
+ j'appellerai ici régional, n'auraient pas des caractères
+ distinctifs, et ils se confondraient. Mais ces Italiens, ces
+ Espagnols et ces Gaulois, conduits par le concours des
+ circonstances à parler tous latin, le parlaient chacun avec un mode
+ d'articulation et d'euphonie qui leur était propre.... Ces grandes
+ localités qu'on nomme Italie, Espagne, Provence et France, mirent
+ leur empreinte sur la langue, comme la mirent les localités plus
+ petites qu'on nomme provinces. Et la diversité eut sa règle qui ne
+ lui permit pas les écarts. Cette règle est dans la situation
+ géographique, qui implique des différences essentielles et
+ caractéristiques entre les populations. Le français, le plus
+ éloigné du centre du latin, fut celui qui l'altéra le plus; je
+ parle uniquement de la forme, car le fond latin est aussi pur dans
+ le français que dans les autres idiomes. Le provençal, que la haute
+ barrière des Alpes place dans le régime gaulois du ciel et de la
+ terre, mais qui les longe, est intermédiaire, plus près de la forme
+392 latine que le français, un peu moins près que l'espagnol. Celui-ci,
+ qui borde la Méditerranée et que son ciel et sa terre rapprochent
+ tant de l'Italie, s'en rapproche aussi par la langue. Enfin
+ l'italien, comme placé au centre même de la latinité, la reproduit
+ avec le moins d'altération. Il y a dans cette théorie de la
+ formation romane une contre-épreuve, qui, comme toutes les autres
+ épreuves, est décisive. En effet, si telle n'était la loi qui
+ préside à la répartition géographique des langues romanes, on
+ remarquerait çà et là des interruptions du type propre à chaque
+ région, par exemple, des apparitions de type propre à une autre.
+ Ainsi, dans le domaine français, au fond de la Neustrie ou de la
+ Picardie, on rencontrerait des formations ou provençales, ou
+ italiennes, ou espagnoles; au fond de l'Espagne on rencontrerait
+ des formations françaises, provençales, ou italiennes; au fond de
+ l'Italie, on rencontrerait des formations espagnoles, provençales
+ ou françaises. Il n'en est rien; le type régional, une fois
+ commencé, ne subit plus aucune déviation, aucun retour vers les
+ types d'une autre région; tout s'y suit régulièrement selon les
+ influences locales, qu'on nommera diminutives en les comparant aux
+ influences de région.»
+
+ * * * * *
+
+ Les langues celtiques, aujourd'hui restreintes dans un petit nombre
+ de cantons de la France et des Îles Britanniques, sont de toutes
+ les langues indo-européennes les plus éloignées du berceau primitif
+ dans la direction de l'ouest; ce sont aussi les plus altérées. Ces
+ idiomes rappellent sans doute la grammaire sanscrite, mais
+ n'offrent plus avec elle qu'une ressemblance générale. En suivant
+ les lois de la permutation régulière des consonnes, on parvient à
+ remonter du vocabulaire des langues celtiques à celui de l'aryaque
+ et du sanscrit; mais les formes grammaticales ont été tellement
+ altérées, qu'il est souvent difficile de les rattacher, au moins
+ directement, aux types habituels de la famille indo-européenne.
+
+ Le _gaulois_ a disparu, supplanté par le latin; il n'en subsiste
+ qu'un petit nombre d'inscriptions, encore imparfaitement
+ expliquées. Elles prouvent, du moins, dès à présent que,
+ contrairement à ce que l'on a pensé d'abord, c'est à peine si une
+ différence dialectique séparait le parler des Bretons et des
+ Celtes. On classe les idiomes celtiques encore vivants en deux
+ groupes, _kymrique_ ou _breton_ et _gallique_ ou _gaélique_. Le
+ premier comprend le _kymrique_ proprement dit ou _gallois_, langage
+ du pays de Galles, le _cornique_, demeuré en usage jusqu'au siècle
+393 dernier en Angleterre, dans le comté de Cornouailles, enfin
+ l'_armoricain_ ou _breton_, d'un usage général dans nos
+ départements des Côtes-du-Nord, du Finistère, du Morbihan et dans
+ une partie de la Loire-Inférieure. Au second appartiennent
+ l'_irlandais_, celui de tous ces idiomes qui a conservé les formes
+ les plus archaïques, le _gaélique_ proprement dit ou langue _erse_,
+ parlé dans la Haute-Écosse, enfin le _manx_ ou dialecte de l'île de
+ Man.
+
+ * * * * *
+
+ «Le vaste groupe des langues germaniques, qui a repoussé peu à peu
+ les langues slaves, dit M. Maury, embrasse aujourd'hui un grand
+ nombre d'idiomes, lesquels ont succédé eux-mêmes à d'autres du même
+ groupe et dont nous avons conservé quelques monuments. Toutes ces
+ langues se distinguent par des caractères communs qui découlent
+ eux-mêmes de la grammaire aryaque, dont ils ne sont que des
+ altérations régulières. Un des plus célèbres philologues de
+ l'Allemagne, qui est devenu par ses travaux comme le législateur de
+ la grammaire comparée des langues germaniques, Jacob Grimm, a
+ distingué quatre caractères fondamentaux dans ce groupe. C'est
+ d'abord la propriété qu'a la voyelle de s'adoucir en se prononçant
+ pour indiquer une modification dans la signification ou l'emploi du
+ mot. C'est ensuite la transformation d'une consonne en une consonne
+ de la même classe, plus douce, plus forte ou aspirée. C'est en
+ troisième lieu l'existence de conjugaisons fortes et faibles,
+ c'est-à-dire de conjugaisons dans lesquelles la voyelle radicale
+ change d'après certaines lois, et de conjugaisons dans lesquelles
+ elle demeure invariable.»
+
+ Les langues germaniques forment deux rameaux, _gothique_ et
+ _allemand_. Nous ne connaissons l'_ancien gothique_ que par un
+ petit nombre de monuments écrits, parmi lesquels il faut placer en
+ première ligne les fragments de la version de la Bible faite par
+ l'évêque Vulfila (l'Ulphilas des écrivains grecs) au IVe siècle. Au
+ même rameau appartiennent: 1° le _norse_, idiome des anciens
+ Scandinaves, qui s'est conservé presque intact en Islande et qui a
+ donné naissance, par des altérations graduelles, au danois et au
+ suédois; 2º l'_anglo-saxon_, qui, par son mélange avec le vieux
+ français et par un effet de modifications propres, dues surtout aux
+ influences celtiques, a produit l'_anglais_; 3° le _bas-allemand_,
+ qui comprend lui-même plusieurs dialectes: le _frison_, le
+ _hollandais_ et le _flamand_. Ces dernières langues sont comme les
+ résidus de l'idiome _saxon_, qui se parlait avec de légères
+394 différences de canton à canton dans tout le nord-ouest de
+ l'Allemagne, depuis l'Elbe et le Weser jusqu'au Rhin et à l'Escaut.
+
+ Quant au rameau allemand proprement dit, il comprend quatre
+ dialectes: le _haut-allemand_, devenu depuis Luther la langue des
+ lettres et de la société dans toute l'Allemagne, le _souabe_,
+ l'_autrichien_, et le _franconien_.
+
+ * * * * *
+
+ Le groupe des langues lettiques et slaves rappelle d'assez près les
+ langues indiennes et iraniennes. La sève primitive du génie aryaque
+ y circule encore avec une remarquable énergie. Ce groupe se divise
+ en deux rameaux, _lettique_ et _slave_ proprement dit. Le premier
+ correspond à une période moins avancée que le second. Le substantif
+ lithuanien n'a, par exemple, que deux genres, tandis que le slave
+ en reconnaît trois. La conjugaison slave est aussi supérieure à la
+ lithuanienne, où l'on ne distingue pas les troisièmes personnes du
+ singulier, du duel et du pluriel.
+
+ Le rameau lettique comprend: le _lithuanien_, celui de tous les
+ idiomes actuellement parlés en Europe qui se rapproche du sanscrit;
+ le _borussien ancien_ ou _prussien_, qui a été dépossédé par
+ l'allemand; le _polexien_, ancien idiome de la Podlachie, parlé
+ jadis par une population que les Polonais ont anéantie; le _lette_
+ ou _livonien_, idiome des Lettons qui forment le fond de la
+ population de cette contrée et l'ont fait adopter aux Lives,
+ d'origine finnoise.
+
+ Le rameau slave est infiniment plus étendu; on peut même dire que
+ de tous les groupes linguistiques de l'Europe, c'est celui qui est
+ parlé par le plus grand nombre de bouches. Son appellation de
+ _slave_ vient du nom, impliquant l'idée de gloire, que se donnent à
+ elles-mêmes toutes les populations parlant les idiomes de ce genre.
+ À l'exception du bulgare, qui a subi des altérations profondes, les
+ langues slaves conservent entre elles une similitude beaucoup plus
+ grande que les langues germaniques, par exemple. Le voyageur qui en
+ connaît une à fond peut se faire comprendre dans toute l'étendue du
+ territoire où elles sont parlées, depuis le Monténégro jusqu'au
+ Kamchatka.
+
+ Il faut distinguer dans les langues slaves deux grandes
+ subdivisions, _orientale_ et _occidentale_. La forme la plus
+ ancienne connue de la première est le _slavon ecclésiastique_,
+ langue liturgique de toutes les Églises slaves, qui, depuis le
+395 moyen âge, a cessé d'être vivante dans l'usage parlé. A côté de lui
+ on doit ranger le _bulgare_, qui représente également un état de
+ langue fort ancien; c'est aussi un dérivé de la langue perdue des
+ Antes ou Slaves du sud, adopté par les Bulgares finnois,
+ originaires des bords du Volga, lors de leur établissement dans les
+ contrées du bas Danube; dans la bouche de ces hommes de race
+ étrangère et sous l'influence des idiomes qui l'entouraient, ses
+ formes se sont altérées notablement. Vient ensuite le _russe_, dont
+ la conquête a si prodigieusement étendu les domaines et qui
+ supplante peu à peu les idiomes ougro-finnois et tartares; le
+ _serbe_, parlé entre la mer Adriatique et le Danube; enfin le
+ _slovène_, dont le territoire actuel est restreint à la Carniole, à
+ la Carinthie et à une petite partie de la Hongrie occidentale.
+
+ Les idiomes slaves de l'ouest sont le _polonais_, le _tchèque_ ou
+ _bohême_, le _sorabe_ ou _vinde_ de la Basse-Lusace, auxquels il
+ faut joindre quelques langues déracinées depuis plusieurs siècles
+ déjà par l'allemand, comme le _cachoube_ du Lauenbourg, le _polabe_
+ et l'_obotrite_ des bords de l'Elbe. En général ces idiomes sont
+ plus durs, moins harmonieux, plus surchargés de consonnes que ceux
+ de la branche orientale, surtout le tchèque.
+
+ * * * * *
+
+ Le coup d'oeil que nous venons de jeter sur les races humaines et
+ les diverses familles de langues, nous a insensiblement conduit des
+ temps primitifs de l'humanité aux choses de nos jours. Nous nous
+ sommes ainsi trouvés entraînés bien loin de l'histoire ancienne des
+ civilisations orientales, sujet du présent ouvrage. C'est un
+ inconvénient que je confesse tout le premier, et que pourtant, je
+ l'espère, le lecteur voudra bien me pardonner.
+
+ En effet, des notions générales d'ethnographie et de linguistique
+ étaient appelées comme une introduction presque nécessaire en tête
+ d'une semblable histoire, où il sera question de tant de peuples,
+ de races et de langues diverses. Et du moment que je me décidais à
+ y donner place à ces notions, il était impossible qu'elles ne
+ continssent pas ce mélange d'antique et de moderne auquel j'ai dû
+ me résigner, tout en reconnaissant que c'était ici un défaut
+ sérieux.
+
+ Nous allons rentrer plus exclusivement dans l'antiquité, en
+ esquissant le tableau de l'histoire des écritures, que l'on ne
+ saurait séparer de l'histoire des langues. Pourtant, là encore,
+396 quand il s'agira de retracer les premières origines de l'art
+ d'écrire, il nous faudra chercher des éclaircissements et des
+ analogies chez les sauvages modernes. Mais ensuite tout mélange de
+ ce genre disparaîtra définitivement quand nous aborderons enfin, en
+ les prenant l'un après l'autre, les annales des grands peuples
+ civilisés de la haute antiquité orientale.
+397
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ L'ÉCRITURE.
+
+
+ § 1.--LES MARQUES MNÉMONIQUES.
+
+ L'homme n'eut pas plus tôt acquis les premiers éléments des
+ connaissances indispensables à son développement intellectuel et
+ moral, qu'il dut sentir la nécessité d'aider sa mémoire à conserver
+ les notions qu'il s'était appropriées, et d'acquérir les moyens de
+ communiquer sa pensée à ses semblables dans des conditions où la
+ parole ne pouvait être employée. C'est là ce qui constitue
+ l'écriture.
+
+ Pour réaliser cet objet, deux méthodes pouvaient être employées,
+ séparément ou ensemble:
+
+ L'_idéographisme_ ou la peinture des idées;
+
+ Le _phonétisme_ ou la peinture des sons.
+
+ À son tour l'idéographisme pouvait user de deux méthodes:
+
+ La représentation même des objets que l'on voulait désigner, ou
+ _figuration_ directe;
+
+ La représentation d'un objet matériel ou d'une figure convenue pour
+ exprimer une idée qui ne pouvait pas se peindre par une image
+ directe; c'est ce qu'on désigne par le nom de _symbolisme_.
+
+ Le phonétisme présente également deux degrés:
+
+ Le _syllabisme_, qui considère dans la parole comme un tout
+ indivisible, et représente par un seul signe la syllabe, composée
+ d'une articulation ou consonne, muette par elle-même, et d'un son
+ vocal qui y sert de motion;
+
+ L'_alphabétisme_, qui décompose la syllabe et en représente par des
+ signes distincts la consonne et la voyelle.
+
+ Par une marche logique et conforme à la nature des choses, ainsi
+ qu'à l'organisation même de l'esprit humain, tous les systèmes
+ d'écriture ont commencé par l'idéographisme et ne sont arrivés que
+ par un progrès graduel au phonétisme. Dans l'emploi du premier
+398 système, ils ont tous débuté par la méthode purement figurative,
+ qui les a conduits à la méthode symbolique. Dans la peinture des
+ sons, ils ont traversé l'état du syllabisme avant d'en venir à
+ celui de l'alphabétisme pur, dernier terme du progrès en ces
+ matières.
+
+ L'homme recourut d'abord à des procédés très imparfaits, propres
+ seulement à éveiller la pensée du fait dont il voulait perpétuer le
+ souvenir; il en associa l'idée à des objets physiques observés ou
+ fabriqués par lui. Quand il eut quelque peu grandi en intelligence,
+ l'un des moyens mnémoniques les plus naturels qui s'offrirent à lui
+ fut d'exécuter une image plus ou moins exacte de ce qu'il avait vu
+ ou pensé, et cette représentation figurée, taillée dans une
+ substance suffisamment résistante ou tracée sur une surface qui se
+ prêtait au dessin, servit non seulement à se rappeler ce qu'on
+ craignait d'oublier, mais encore à en transmettre la connaissance à
+ autrui. Toutefois, dans l'enfance de l'humanité, la main était
+ encore maladroite et inexpérimentée. Souvent elle ne pouvait même
+ pas s'essayer à des ébauches grossières; certaines races semblent
+ avoir été totalement incapables d'un pareil travail. Bien des
+ populations sauvages se bornèrent à entailler une matière dure, à y
+ faire des marques de diverses formes, auxquelles elles attachaient
+ les notions qu'il s'agissait de transmettre. On incisait l'écorce
+ des arbres, la pierre, l'os, on gravait sur des planchettes, on
+ dessinait sur des peaux ou de larges feuilles sèches les signes
+ conventionnels qu'on avait adoptés; ces signes étaient généralement
+ peu compliqués.
+
+ Tels étaient les _khé-mou_, bâtonnets entaillés d'une manière
+ convenue, que, d'après les écrivains chinois, les chefs tartares,
+ avant l'introduction de l'alphabet d'origine syriaque adopté
+ d'abord par les Ouigours, faisaient circuler dans leurs hordes,
+ lorsqu'ils voulaient entreprendre une expédition, pour indiquer le
+ nombre d'hommes et de chevaux que devait fournir chaque campement.
+ Avant de se servir de la forme d'écriture alphabétique à laquelle
+ on a donné le nom de _runes_, les peuples germaniques et
+ scandinaves employaient un système analogue, dont l'usage a laissé
+ des vestiges très manifestes dans le langage de ces peuples. C'est
+ ainsi que pour désigner les lettres, les signes de l'écriture, on
+ se sert encore aujourd'hui en allemand du mot _buchstaben_, dont le
+ sens primitif est celui de «bâtons,» parce que des bâtonnets
+ entaillés servirent d'abord aux Germains de moyens pour se
+ communiquer leurs idées. Chez les Scandinaves, l'expression
+399 parallèle _bok-stafir_ désigne encore la baguette sur laquelle on
+ grave des signes mystérieux. Ceci rappelle ce que dit Tacite des
+ Germains, lesquels faisaient des marques aux fragments d'une
+ branche d'arbre fruitier qu'ils avaient coupée, et se servaient des
+ morceaux ainsi marqués pour la divination. C'est à cet usage
+ primitif des peuples germano-scandinaves qu'Eustathe fait bien
+ évidemment allusion, quand il dit, d'après quelque auteur
+ aujourd'hui perdu: «Les anciens, à la manière des Égyptiens,
+ dessinaient comme des hiéroglyphes des animaux et d'autres figures,
+ pour indiquer ce qu'ils voulaient dire, de même que plus tard
+ quelques-uns des Scythes marquaient ce qu'ils voulaient dire en
+ traçant ou en gravant sur des planchettes de bois certaines images
+ ou des entailles linéaires de différentes sortes.»
+
+ [Illustration 423: Morceau de bois de renne portant des entailles
+ significatives, provenant de l'ossuaire de Cro-Magnon
+ (Dordogne)[1].]
+
+ [Note 1: D'après la _Conférence_ du docteur Broca _sur les
+ troglodytes de la Vésère_.]
+
+ Il faut remonter bien haut dans la vie de l'humanité pour trouver
+ les premiers vestiges de semblables usages. Parmi les objets
+ découverts par Lartet dans la célèbre grotte sépulcrale d'Aurignac,
+ appartenant à la période quaternaire et à la fin de l'âge du
+ mammouth, on remarque une lame de bois de renne, «présentant, sur
+ l'une de ses faces planes, de nombreuses raies transversales,
+ également distancées, avec une lacune d'interruption qui les divise
+ en deux séries; sur chacun des bords latéraux de ce morceau ont été
+ entaillées de champ d'autres séries d'encoches plus profondes et
+ régulièrement espacées. On serait tenté, dit Lartet de voir là des
+ signes de numération exprimant des valeurs diverses ou s'appliquant
+ à des objets distincts.» Il y a, comme on le voit par la
+ description, identité complète entre cet objet sorti des mains des
+ hommes qui habitaient notre pays en même temps que l'_elephas
+ primigenius_, le _rhinoceros tichorhinus_ et l'_ursus spelæus_, et
+ les _khé-mou_ des Tartares, tels que les décrivent les auteurs
+ chinois, ou les planchettes qu'Eustathe signale chez les Scythes.
+ On a trouvé également des pièces toutes semblables dans l'ossuaire
+ de Cro-Magnon et dans la station renommée de Laugerie-Basse.
+400
+ [Illustration 424: Quippo péruvien de l'époque incasique[1].]
+
+ [Note 1: D'après le _Magasin pittoresque_.]
+
+ Un autre système, offrant avec celui-ci une grande analogie et
+ destiné au même objet, fut celui des _quippos_ ou cordelettes
+ nouées des Péruviens, au temps de la monarchie des Incas. C'était
+ un moyen mnémonique venant en aide aux poésies transmises par une
+ tradition purement orale dans la mémoire des _amautas_ ou
+ «lettrés,» pour conserver le souvenir des principaux événements
+ historiques. Les _quippos_ péruviens, par les ressources
+ qu'offraient la variété des couleurs des cordelettes, leur ordre,
+ le changement du nombre et de la disposition des noeuds,
+ permettaient d'exprimer ou plutôt de rappeler à la mémoire un
+ beaucoup plus grand nombre d'idées que les bâtonnets entaillés des
+ Tartares, et surtout, Garci Lasso de la Vega et Calancha nous
+ l'attestent, fournissaient les éléments d'une notation numérale
+ fort avancée. Cependant on n'aurait pu écrire, nous ne disons pas
+ un livre, mais une phrase entière, au moyen des quippos. Ce n'était
+401 par le fait, qu'un perfectionnement du procédé si naturel
+ qu'emploient beaucoup d'hommes, en faisant des noeuds de diverses
+ façons au coin de leur mouchoir, pour venir en aide à leur mémoire
+ et se rappeler à temps certaines choses qu'ils craindraient
+ d'oublier autrement.
+
+ Suivant la tradition chinoise, les premiers habitants des bords du
+ Hoang-Ho, avant l'invention de l'écriture proprement dite, se
+ servaient, eux aussi, de cordelettes nouées à des bâtons comme
+ instruments de mnémonique et de communication de certaines idées.
+ Ce procédé est encore usité chez les Miao-tseu, barbares des
+ montagnes du sud-ouest de la Chine. Les bâtons noueux attachés à
+ des cordes paraissent, dans les origines de la civilisation
+ chinoise, avoir été le point de départ de ces mystérieux diagrammes
+ dont on faisait remonter l'invention au légendaire empereur
+ Fouh-Hi, et dont il est traité dans le _Yih-King_, un des livres
+ sacrés du Céleste Empire.
+
+ [Illustration 425: Spécimens des _koua_ ou diagrammes symboliques
+ dont les Chinois attribuent l'invention à l'empereur Fouh-Hi.]
+
+ Rapprochons encore la pratique des colliers mnémoniques des tribus
+ de Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, appelés _gaionné_,
+ _garthoua_ ou _garsuenda_, lesquels empruntent un sens à la
+ différence des grains qui les composent. Dans certains endroits on
+ a remarqué, parmi les alluvions quaternaires, à côté d'armes de
+ pierre de travail humain et de cailloux perforés pour former des
+ grains de colliers ou de bracelets et servir de parures, des
+ groupes d'autres cailloux remarquables par leurs formes bizarres,
+ leurs couleurs variées, certains hasards de cassure. Ces groupes
+ ont été formés intentionnellement par la main de l'homme, on n'en
+ saurait douter quand on les trouve en place, et d'un autre côté les
+ cailloux qui les composent n'ont été utilisés ni comme instruments
+ ni comme parures. Tout semble donc indiquer qu'on a là les vestiges
+ d'un procédé mnémonique analogue aux colliers des Peaux-Rouges,
+ qu'auraient pratiqué les hommes de l'âge quaternaire. Ce qui le
+402 confirme, c'est qu'avant l'invention des _quippos_, les Péruviens
+ de l'époque anté-incasique employaient de même des cailloux ou des
+ grains de maïs de diverses couleurs.
+
+ Mais ces différents procédés rudimentaires, monuments des premiers
+ efforts de l'homme pour fixer matériellement ses pensées et les
+ communiquer à travers la distance, là où ne peut plus atteindre sa
+ voix, ne peuvent être considérés comme constituant de véritables
+ systèmes d'écriture. Nulle part ils n'ont été susceptibles d'un
+ certain progrès, même chez les Péruviens, où la civilisation était
+ pourtant fort avancée et où l'esprit ingénieux de la nation avait
+ porté un procédé de ce genre jusqu'au dernier degré de
+ perfectionnement auquel sa nature même pouvait permettre de le
+ conduire. Nulle part ils ne se sont élevés d'une méthode purement
+ mnémonique, convenue entre un petit nombre d'individus, et dont la
+ clef se conservait par tradition, jusqu'à une véritable peinture
+ d'idées ou de sons.
+
+ Il n'y a, à proprement parler, d'écriture que là où il y a dessin
+ de caractères gravés ou peints, qui représentent à tous les mêmes
+ idées ou les mêmes sons. Or, tous les systèmes connus qui rentrent
+ dans ces conditions ont à leur point de départ l'_hiéroglyphisme_,
+ c'est-à-dire la représentation d'images empruntées au monde
+ matériel.
+
+
+ § 2.--LA PICTOGRAPHIE.
+
+ La représentation figurée des objets se prêtait bien mieux que les
+ grossiers procédés que nous venons de passer en revue, à traduire
+ la pensée; elle en assurait mieux la transmission. Aussi la plupart
+ des tribus sauvages douées de quelque aptitude à dessiner y
+ ont-elles eu recours. On a rencontré chez une foule de tribus
+ sauvages ou quasi sauvages de ces images qui décèlent plus ou moins
+ le sentiment des formes. Elles n'ont point été simplement le
+ produit de l'instinct d'imitation qui caractérise notre espèce;
+ l'objet en était surtout de relater certains événements et
+ certaines idées. Il n'y a pas un siècle que la plupart des Indiens
+ de l'Amérique du Nord avaient l'habitude d'exécuter des peintures
+ représentant d'une façon plus ou moins abrégée leurs expéditions
+ guerrières, leurs chasses, leurs pêches, leurs migrations, et à
+ l'aide desquelles ils se rappelaient les phénomènes qui les avaient
+ frappés, les aventures où ils avaient été engagés. Ces peintures
+ ressemblent généralement, à s'y méprendre, aux dessins que nous
+403 barbouillons dans notre enfance. Les progrès de ce mode
+ d'expression de la pensée se sont confondus avec ceux de l'art;
+ mais les races qui n'ont pas connu d'autre écriture ne poussèrent
+ pas bien loin l'imitation des formes de la nature. Quelques
+ populations atteignirent pourtant à un degré assez remarquable
+ d'habileté dans la pratique de cette méthode, que l'on a pris
+ l'habitude plus ou moins heureuse de désigner par le mot hybride de
+ _pictographie_.
+
+ [Illustration 427: Dessins pictographiques des Esquimaux su des
+ instruments d'os[1].]
+
+ [Note 1: D'après l'ouvrage de sir John Lubbock sur _Les Origines
+ de la civilisation_.]
+404
+ [Illustration 428: Représentation pictographique de l'époque
+ quaternaire[1].]
+
+ [Note 1: D'après les _Reliquæ aquitanicæ_ de Lartet et Christy.]
+
+ Lorsqu'en 1519, le jour de Pâques, Fernand Cortez eut pour la
+ première fois une entrevue avec un envoyé du roi de Mexico, il
+ trouva celui-ci accompagné d'indigènes qui, réunis en sa présence,
+ se mirent immédiatement à peindre sur des bandes d'étoffe de coton
+ ou d'agave tout ce qui frappait pour la première fois leurs
+ regards, les navires, les soldats armés d'arquebuses, les chevaux,
+ etc. Des images qu'ils en firent, les artistes mexicains
+ composèrent des tableaux qui étonnaient et charmaient l'aventurier
+ espagnol. Et comme celui-ci leur demandait dans quelle intention
+ ils exécutaient ces peintures, ils expliquèrent que c'était pour
+ les porter à Montézuma et lui faire connaître les étrangers qui
+ avaient abordé dans ses États. Alors, en vue de donner au monarque
+ mexicain une plus haute idée des forces des _conquistadores_,
+ Cortez fit manoeuvrer ses fantassins et ses cavaliers, décharger sa
+ mousqueterie et tirer ses canons; et les peintres de reprendre
+ leurs pinceaux et de tracer sur leurs bandes d'étoffe les exercices
+ si nouveaux pour eux dont ils étaient témoins. Ils s'acquittèrent
+ de leur tâche avec une telle fidélité de reproduction que les
+ Espagnols s'en émerveillèrent.
+
+ Dans cet exemple la pictographie rentre plutôt dans les données de
+ l'art proprement dit que dans celles de l'écriture. Elle se compose
+ de représentations directement figuratives offrant une suite de
+ scènes où se déroulent sous les yeux les épisodes successifs d'une
+ histoire. C'est ainsi que procèdent les Esquimaux, remarquables par
+ leur singulière habileté de main pour ce genre de travail, dans les
+ dessins figurés et significatifs qu'ils gravent sur leurs armes et
+ leurs instruments, et qui représentent en général les exploits, les
+ aventures du possesseur ou de sa famille. Les représentations
+405 grossièrement sculptées dans les âges préhistoriques sur quelques
+ rochers de la Scandinavie et sur ceux des alentours du lac des
+ Meraviglie, dans les Alpes niçoises, ont tout à fait le même
+ caractère. On pourra en juger par le spécimen que nous reproduisons
+ ici. Ces figures, gravées sur un rocher à Skebbervall dans le
+ Bohuslän, en Suède, étaient manifestement destinées à commémorer un
+ débarquement d'aventuriers venus par mer, qui avait triomphé de la
+ résistance des indigènes et enlevé leurs troupeaux.
+
+ [Illustration 429: Sculptures pictographiques sur un rocher, à
+ Skebbervall, dans le Bohuslän (Suède)[1].]
+
+ [Note 1: D'après la _Revue archéologique_.]
+
+ Nous avons parlé plus haut des dessins exécutés sur différents
+ objets d'os et de corne de renne par les troglodytes du Périgord à
+ la fin des temps quaternaires. Il en est quelques-uns dans le
+ nombre qui ont manifestement le caractère d'une véritable
+ pictographie significative. Tel est le cas de celui que nous
+ reproduisons pour la seconde fois en regard de cette page et qui
+ provient de la grotte de la Madeleine. Ce n'est évidemment pas sans
+ une intention voulue et calculée qu'ont été groupées les figures si
+ diverses qui sont réunies sur ce morceau de bois de renne. Par leur
+ succession et leur réunion, elles exprimaient un sens, elles
+ rappelaient une histoire, non plus par sa représentation directe,
+ mais sous une forme abrégée et sommaire, où nous pouvons saisir la
+ transformation qui conduisit la pictographie à devenir de plus en
+ plus une écriture à proprement parler.
+406
+ En effet, dans ces images avant tout mnémoniques, l'observation
+ d'une grande exactitude dans les détails, d'une précision
+ rigoureuse dans la reproduction de la réalité, aurait nui le plus
+ souvent à la rapidité de l'exécution, et, dans le plus grand nombre
+ des cas aurait été tout à fait impossible. Comme c'était uniquement
+ en vue de parler à l'esprit et d'aider la mémoire que l'on
+ recourait à de semblables dessins, on prit l'habitude d'abréger le
+ tracé, de réduire les figures à ce qui était strictement nécessaire
+ pour en comprendre le sens. On adopta des indications
+ conventionnelles qui dispensèrent de beaucoup de détails. Dans
+ cette peinture idéographique, on recourut aux mêmes tropes, aux
+ mêmes figures de pensée dont nous nous servons dans le discours, la
+ synecdoche, la métonymie, la métaphore. On représenta la partie
+ pour le tout, la cause pour l'effet, l'effet pour la cause,
+ l'instrument pour l'ouvrage produit, l'attribut pour la chose même.
+ Ce qu'une image matérielle n'aurait pu peindre directement, on
+ l'exprima au moyen de figures qui en suggéraient la notion par voie
+ de comparaison ou d'analogie.
+
+ Quelques exemples, empruntés aux Peaux-Rouges de l'Amérique du
+ Nord, feront comprendre ce stage de la pictographie.
+
+ Voici, à la page en regard de celle-ci, le fac-similé d'une
+ pétition présentée par des Indiens au Président des États-Unis pour
+ réclamer la possession de certains lacs, 8, situés dans le
+ voisinage du lac Supérieur, 10. La figure n° 1 représente le
+ principal chef pétitionnaire par l'image d'une grue, _totem_ ou
+ animal symbolique de son clan; les animaux qui suivent sont les
+ totems de ses copétitionnaires. Leurs yeux sont tous reliés aux
+ siens pour exprimer l'unité de vues; leur coeur au sien pour
+ indiquer l'unité de sentiments. L'oeil de la grue, symbole du chef
+ principal, est en outre le point de départ d'une ligne qui se
+ dirige vers le Président et d'une autre qui va rejoindre les lacs,
+ 8.
+
+ Le document pictographique que nous reproduisons après (p. 408),
+ contient la biographie de Wingemund, fameux chef des Delawares. La
+ figure n° 1 dénote qu'il appartenait à la plus ancienne tribu de
+ cette nation qui a la tortue pour symbole; 2 est son totem
+ personnel; en 3, le soleil et les dix lignes tracées au-dessous
+ indiquent dix expéditions guerrières auxquelles il a pris part. Les
+ figures à la gauche du dessin indiquent les résultats qu'il a
+ obtenus dans chacune de ses expéditions; les hommes, 5 et 7, y sont
+ distingués des femmes, 4 et 6; les prisonniers qu'il a emmenés
+407 vivants sont pourvus d'une tête, 6 et 7; les ennemis qu'il a tués
+ n'ont plus de tête, 4 et 5. Les figures au centre représentent
+ trois forts qu'il a attaqués: 8, un fort sur le lac Érié; 9, le
+ fort de Détroit; 10, le fort Pitt, au confluent de l'Alleghany et
+ du Monongahela. Les lignes penchées notent le nombre de guerriers
+ auxquels commandait Wingemund.
+
+ [Illustration 431: pétition indienne au Président des
+ États-Unis[1].]
+
+ [Note 1: D'après le livre de sir John Lubbock sur _Les origines
+ de la civilisation_.]
+408
+ [Illustration 432a: Biographie pictographique de Wingemund, chef
+ des Delawares[1].]
+
+ [Note 1: D'après Schoolcraft, _Indian tribes of North-America_.]
+
+ [Illustration 432b: Planches funéraires de chefs indiens de
+ l'Amérique du Nord[2].]
+
+ [Note 2: D'après Schoolcraft et sir John Lubbock.]
+
+ Enfin nous donnons encore la représentation de deux de ces planches
+ décorées de symboles (_adjedatig_) que l'on dresse comme des stèles
+ sur la tombe des personnages considérables. Toutes deux sont celles
+ de chefs renommés, enterrés sur les bords du lac Supérieur. On ne
+ connaît pas exactement l'interprétation de toutes les figures
+ qu'elles portent. Notons cependant que le totem du clan du chef, la
+ grue pour l'un et le renne pour l'autre, est placé à la partie
+ supérieure de l'une et de l'autre planche, et que sa position
+ renversée dénote la mort. Les marques numérales, accompagnant le
+ totem, veulent dire que le premier des guerriers, celui à la grue,
+ a pris part à trois traités de paix (marques de gauche) et à six
+ batailles (marques de droite), que le second, celui au renne, a
+ commandé sept expéditions (marques de gauche) et figuré dans neuf
+ batailles (marques de droite). En outre, pour ce dernier, les trois
+409 traits verticaux au-dessous de son totem rappellent trois blessures
+ reçues à l'ennemi, et la tête d'élan un combat terrible qu'il
+ soutint contre un animal de cette espèce.
+
+ [Illustration 433: Figures tracées sur une des dalles de la
+ chambre intérieure du tumulus du Mané-Lud[1].]
+
+ [Note 1: D'après la _Revue archéologique_.]
+
+ Que l'on mette maintenant en regard de ces planches tumulaires des
+ Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, les signes grossièrement gravés
+ à l'âge de la pierre polie sur une des dalles formant la paroi de
+ la chambre intérieure du grand tumulus du Mané-Lud à Locmariaker,
+ dans le département du Morbihan, et il ne sera pas possible de
+ douter que nous n'ayons dans ce dernier cas une épitaphe
+ pictographique analogue, dont la clef est aujourd'hui perdue, mais
+ dont la nature est certaine. Cet exemple nous justifiera pleinement
+ d'avoir été chercher, dans les usages des sauvages modernes,
+ l'explication des faits qui se produisirent dans les premiers âges
+ chez les races mêmes qui surent parvenir le plus tôt à un haut
+ degré de civilisation. Il y a là des faits, tenant au génie propre
+ et à la nature essentielle de l'homme, qui ont dû se développer
+ partout parallèlement, en dépit des différences de races. Et le
+ point où s'est marquée cette différence d'aptitude des races n'a
+ pas été tant la manifestation des premiers essais rudimentaires de
+ pictographie mnémonique que le progrès nouveau qui, chez un petit
+ nombre de peuples seulement, devait en faire sortir l'invention
+ féconde de l'écriture.
+
+ Pour achever de montrer que la pictographie a été foncièrement la
+ même chez toutes les races et dans toutes les parties du monde, et
+ cela spontanément, sans qu'il soit possible d'admettre transmission
+ de l'un à l'autre entre les peuples dont nous comparons les
+ monuments, il suffira, après avoir produit des spécimens de la
+410 pictographie des Indiens de l'Amérique du Nord et de celle des
+ habitants de notre pays aux deux époques archéolithique et
+ néolithique, d'en joindre ici un de celle des habitants primitifs
+ de la Sibérie. Ce sont les signes péniblement gravés sur un rocher
+ voisin de l'embouchure du ruisseau Smolank dans l'Irtysch.
+ L'analogie avec le tableau biographique d'un chef des Delawares,
+ donné tout à l'heure, est frappante. Nous avons de même ici, à côté
+ de signes dont la signification nous échappe, des indications de
+ nombres de guerriers, de campements ou de villages attaqués, de
+ marches et de contremarches militaires, notées par des flèches
+ placées dans des directions diverses, d'ennemis tués et faits
+ prisonniers. C'est encore toute une histoire de guerre retracée
+ sous une forme grossièrement symbolique.
+
+ [Illustration 434: Sculptures pictographiques d'un rocher des
+ bords de l'Irtysch[1].]
+
+ [Note 1: D'après Spassky, _Inscriptiones Sibiricæ_.]
+411
+ [Illustration 435: Tatouages des Maoris de la
+ Nouvelle-Zélande[1].]
+
+ [Note 1: D'après sir John Lubbock.]
+
+ «L'écriture pictographique et figurative, dit M. Maury, ne fut pas
+ seulement tracée sur les rochers et sur le tronc des arbres; elle
+ ne fut point uniquement employée à la composition de quelques
+ courtes inscriptions. Elle servit, comme l'attestent les monuments
+ de l'Égypte et de l'Amérique centrale, à décorer les édifices
+ qu'elle faisait ainsi parler à la postérité. Mais il fallait
+ pouvoir transporter partout où il était nécessaire ces images
+ écrites. L'homme avait besoin d'emporter avec lui sa mnémonique. Il
+ prépara des peaux, des étoffes, des substances légères et faciles à
+ se procurer, sur lesquelles il grava, il peignit des successions de
+ figures, et il eut de la sorte de véritables livres. La pensée put
+ dès lors circuler ou se garder comme un trésor. Certaines tribus
+ sauvages, pour la rendre plus expressive, allèrent jusqu'à se
+ servir de leur propre corps comme de papier, et chez diverses
+ populations polynésiennes les dessins du tatouage, qui
+ s'enrichissait à chaque époque principale de la vie, étaient une
+ véritable écriture. Aussi un savant allemand, M. H. Wuttke, à qui
+ l'on doit une intéressante histoire de l'écriture, a-t-il avec
+ raison consacré tout un chapitre au tatouage.» Chez les Maoris de
+ la Nouvelle-Zélande, il n'y avait pas un chef qui ne sût dessiner
+ un fac-similé du tatouage de sa face. Ce dessin, qu'ils nommaient
+ _amoco_, était pour chacun une marque personnelle et significative,
+ une signature en quelque sorte. Les dessins compliqués que l'on a
+ trouvés gravés sur les dalles formant les parois de certaines
+ allées couvertes funéraires de l'époque de la pierre polie, par
+ exemple de celle de Gavr'Innis dans le Morbihan, présentent toutes
+ les apparences de dessins de tatouages. Ce sont de véritables
+412 amocos qui servaient à désigner le guerrier dont le corps était
+ déposé dans l'ossuaire commun, devant la dalle où l'on traçait ces
+ signes.
+
+ [Illustration 436: Dessins de tatouages sur une des dalles de
+ l'allée couverte de Gavr'Innis (Morbihan).]
+
+ Naturellement la plupart des monuments de la pictographie primitive
+ et préhistorique ont disparu, surtout chez les peuples qui ont su
+ de très bonne heure s'élever au-dessus de ce procédé encore si
+ imparfait et si rudimentaire de fixation et de transmission de la
+ pensée, et en faire sortir une véritable écriture. C'est pour cela
+ que nous avons dû aller en chercher les exemples chez d'autres
+ nations, qui ne l'ont point dépassé. Mais toutes les écritures
+ hiéroglyphiques impliquent nécessairement à leurs premiers débuts
+ l'emploi d'une simple pictographie, qui les a engendrées.
+
+
+ § 2.--LES ÉCRITURES HIÉROGLYPHIQUES.
+
+ À l'état rudimentaire de pictographie, l'hiéroglyphisme ne
+ constitue réellement pas encore une véritable écriture. Il ne le
+ devient à proprement parler que lorsqu'à la peinture des idées il
+ joint la peinture des sons. Pour élever l'hiéroglyphisme
+ pictographique à ce nouveau point de développement, il fallait un
+ progrès à la fois dans les idées et dans les besoins de relations
+413 sociales plus grand que ne le comporte la vie sauvage. La plupart
+ des peuples ne sont point parvenus spontanément à ce degré de
+ civilisation qui pouvait donner naissance à l'écriture; ils y ont
+ été initiés par d'autres peuples qui les avaient précédés dans
+ cette voie, et ils ont reçu de leurs instituteurs l'écriture toute
+ formée, avec la notion des autres arts les plus essentiels. Aussi,
+ lorsqu'on remonte aux origines, toutes les écritures connues se
+ ramènent-elles à un très petit nombre de systèmes, tous
+ hiéroglyphiques au début, qui paraissent avoir pris naissance d'une
+ manière absolument indépendante les uns des autres[152].
+
+ [Note 152: Sur ces différents systèmes graphiques, leur mécanisme
+ et leurs caractères essentiels, voy. L. de Rosny, _Les écritures
+ figuratives et hiéroglyphiques_, 2e édit., Paris, 1870; H.
+ Wuttke, _Geschichte der Schrift_; A. Mauvy, _Les origines de
+ l'écriture_, dans la _Revue des Deux-Mondes_, 1er septembre 1875;
+ et l'Introduction de mon _Essai sur la propagation de l'alphabet
+ phénicien dans l'ancien monde_, Paris, 1872.]
+
+ Ce sont:
+
+ 1° Les hiéroglyphes égyptiens;
+
+ 2° L'écriture chinoise;
+
+ 3° L'écriture cunéiforme anarienne;
+
+ 4° Les hiéroglyphes 'hittites, qui du nord de la Syrie ont rayonné
+ dans une haute antiquité sur une portion de l'Asie Mineure;
+
+ 5° Les hiéroglyphes mexicains;
+
+ 6° L'écriture calculiforme ou _katouns_ des Mayas du Yucatan.
+
+ Ces différents systèmes, au nombre de six, tout en restant
+ essentiellement idéographiques, sont parvenus au phonétisme. Mais,
+ on admettant ce nouveau principe, ils ne l'ont pas poussé jusqu'au
+ même degré de développement. Chacun d'eux s'est immobilisé et comme
+ cristallisé dans une phase différente des progrès du phonétisme,
+ circonstance précieuse et vraiment providentielle, qui permet à la
+ science de suivre toutes les étapes par lesquelles l'art d'écrire a
+ passé pour arriver de la peinture des idées à la peinture exclusive
+ des sons, de l'idéographisme à l'alphabétisme pur, terme suprême de
+ son progrès.
+
+ Les systèmes fondamentaux d'écriture originairement hiéroglyphique,
+ que nous venons d'énumérer, ne sont pas, du reste, encore connus
+ d'une manière également complète. Il en est deux dont
+ l'imperfection des notions que l'on possède, dans l'état actuel de
+ la science, ne nous permettra pas de tirer parti pour y puiser des
+ renseignements sur cette marche du progrès graduel des écritures
+ vers la clarté et la simplification. Ce sont les hiéroglyphes
+ 'hittites, dont on n'a jusqu'ici qu'un petit nombre de monuments et
+414 dont le déchiffrement est encore à faire. Il n'y a que peu de temps
+ qu'on en connaît l'existence et que l'on a commencé à s'en occuper,
+ et aucun progrès décisif n'a commencé à soulever le voile
+ mystérieux qui cache leur signification. C'est tout au plus si les
+ ingénieuses recherches de M. Sayce sont parvenues à déterminer la
+ valeur de deux ou trois signes d'idées, comme celui de «roi» et
+ celui de «pays.» On n'a jusqu'à présent aucune donnée sur la part
+ que peut y tenir le phonétisme et sur la question de savoir s'il
+ est syllabique ou alphabétique, bien que la première hypothèse
+ paraisse la plus probable. Non moins mystérieuse est l'écriture des
+ Mayas du Yucatan, quoique l'on sache à son sujet d'une manière
+415 positive, par le témoignage infiniment précieux de Diego de Landa,
+ que ce système graphique était parvenu à un degré de
+ perfectionnement très analogue à celui des hiéroglyphes égyptiens,
+ qu'il admettait de même un élément alphabétique de peinture des
+ sons. Il subsiste, de l'écriture calculiforme de l'Amérique
+ centrale, des manuscrits et de très nombreuses inscriptions, dont
+ malheureusement jusqu'ici les copies sont peu certaines et peu
+ dignes de foi. Malgré ces ressources d'étude, on n'a fait pendant
+ bien longtemps aucun progrès sérieux dans la voie de son
+ explication. Tout récemment, la sagacité pénétrante de M. Léon de
+ Rosny est parvenue enfin à poser quelques jalons de déchiffrement,
+ et a donné pour la première fois un caractère réellement
+ scientifique aux recherches sur la signification des hiéroglyphes
+ spéciaux du Yucatan. Mais si les résultats obtenus paraissent cette
+ fois solides, ils se réduisent encore à trop peu de chose pour que
+ nous avons pu les faire figurer ici.
+
+ [Illustration 438: Bas-relief accompagné d'inscriptions en
+ hiéroglyphes 'hittites[1].]
+
+ [Note 1: Sculpté sur un rocher à Ibriz, dans l'ancienne Lycaonie.
+ D'après les _Transactions of the Society of Biblical
+ Archæology_.]
+
+ [Illustration 439: Une page du manuscrit yucatèque de Dresde[1].]
+
+ [Note 1: Spécimen de l'écriture calculiforme des Mayas. Le
+ manuscrit de Dresde paraît être un calendrier de fêtes
+ religieuses.]
+416
+ [Illustration 440: Dérivation des signes hiératiques égyptiens du
+ tracé linéaire des hiéroglyphes[1].]
+
+ [Note 1: D'après la _Grammaire hiéroglyphique_ de Champollion.]
+
+ Remarquons, du reste, que toutes les écritures d'origine
+ hiéroglyphique qui combinent le phonétisme et l'alphabétisme, après
+ avoir commencé par être _figuratives_, c'est-à-dire par se composer
+ d'images d'hommes, d'animaux, de plantes, d'objets naturels ou
+ manufacturés, etc., ont subi, par l'effet de l'usage, une
+ transformation inévitable, qui leur a donné un autre aspect et un
+ autre caractère. À force d'être tracées rapidement et abrégées, les
+ figures s'altérèrent dans leurs formes et finirent par ne plus
+ offrir que des signes conventionnels, où il était souvent bien
+ difficile de reconnaître le type originel. Le fait s'observe déjà
+ quelquefois dans les peintures mexicaines, mais il se produisit sur
+ une bien plus grande échelle en Égypte, où l'écriture
+ hiéroglyphique était usitée depuis un temps immémorial. On y
+ substitua, pour le besoin journalier, une véritable tachygraphie,
+ qu'on trouve employée spécialement sur les papyrus, et que les
+ égyptologues nomment écriture _hiératique_ (voy. les clichés des
+ pages 436 et 437). Plus tard même on en imagina une plus cursive
+ encore, reposant sur un système à certains égards plus avancé;
+ c'est celle qu'on appelle _démotique_, parce qu'elle fut en usage
+ aux derniers temps des Pharaons et sous les Ptolémées chez presque
+417 toute la population égyptienne (voy. le cliché de la page 439). En
+ Chine, les images grossièrement tracées furent aussi promptement
+ défigurées, et elles ne présentèrent plus qu'un ensemble de traits
+ que le scribe exécuta avec le pinceau, et dont l'assemblage ne
+ garde, la plupart du temps, aucune ressemblance avec les figures
+ dont elles sont cependant l'altération. Dans les écritures cursives
+ employées chez les Chinois, les signes se sont corrompus davantage,
+ et n'ont affecté que des formes toutes conventionnelles (voyez les
+ figures des p. 428 et 429). Parvenue à ce point, l'écriture
+ figurative cesse d'être une peinture pour devenir une
+ _sêmeiographie_, c'est-à-dire un assemblage de caractères
+ représentant des idées et constituant ce que l'on appelle des
+ _idéogrammes_. L'écriture cunéiforme anarienne, qui comprend divers
+ systèmes, contient une foule de signes de cette nature. Les traits
+ offrant l'aspect de têtes de flèches ou de clous y forment par leur
+ groupement, varié à l'infini, de véritables caractères. Ces groupes
+ cunéiformes, comme les plus anciens caractères chinois,
+ reproduisaient grossièrement à l'origine la configuration des
+ objets; mais les images se sont ensuite si fort altérées, qu'à de
+ rares exceptions près on ne peut plus remonter aux prototypes
+ iconographiques. On n'est en présence que de signes ayant un
+ caractère purement mnémonique et dont un grand nombre affectent une
+ valeur phonétique. La méthode sêmeiographique n'évinça pas,
+ d'ailleurs, les symboles, les emblèmes, les images combinées; elle
+ ne fit qu'en altérer l'aspect d'une manière à peu près complète. On
+ retrouve dans l'hiératique égyptien, comme dans l'écriture chinoise
+ actuelle, comme dans le cunéiforme assyrien, la même proportion
+ d'idéogrammes originairement figuratifs ou symboliques que dans les
+ écritures qui ont gardé leur ancien aspect hiéroglyphique et où les
+ images sont demeurées reconnaissables.
+418
+ [Illustration 442a: Frise hiéroglyphique d'un des temples de
+ Karnak.]
+
+ [Illustration 442b:]
+
+ Quelquefois aussi, comme en Égypte, l'hiéroglyphisme figuratif est
+ demeuré en usage, comme écriture décorative et monumentale,
+ parallèlement aux tachygraphies sêmeiographiques sorties de son
+ altération. Dans ce cas, l'hiéroglyphisme figuratif, quelques
+ progrès qu'il ait consommés comme instrument d'expression de la
+ pensée par la peinture simultanée des idées et des sons, garde
+ encore tant de son essence primitive de pictographie, que les
+ signes qui le composent peuvent être groupés dans la décoration des
+ édifices en forme de tableaux figurés et symboliques représentant
+ une action, sans perdre pour cela leur signification d'écriture.
+ Voici par exemple deux petits tableaux dont la répétition forme une
+ frise à l'un des temples de Karnak, à Thèbes d'Égypte. Ce sont deux
+ scènes religieuses et symboliques: le roi agenouillé, tenant un
+ sceptre emblématique, qui varie dans les deux, et la tête surmontée
+ du disque solaire, présente au dieu Ammon, assis, la figure de la
+ déesse Mâ, la justice et la vérité personnifiées; quelques signes
+ hiéroglyphiques, qui n'ont pas trouvé naturellement place dans la
+ scène, sont disposés de manière à y former un soubassement général
+ et un piédestal au dieu Ammon. Mais en même temps ces deux tableaux
+ ne sont pas autre chose qu'une expression graphique du double nom
+ du pharaon Ramessou IV, de la XXe dynastie, dont ils renferment
+ tous les éléments, ingénieusement groupés dans une scène en action:
+
+ _Râ-mes-sou haq Mâ meï Amoun_.
+
+ _Râ-ousor-ma sotpou en Amoun_.
+
+ Dans leur disposition graphique ordinaire, ces éléments donneraient
+ les deux cartouches hiéroglyphiques ci-contre.
+419
+
+ § 4.--DÉVELOPPEMENTS SUCCESSIFS DE L'IDÉOGRAPHISME.
+
+ L'hiéroglyphisme, nous l'avons déjà dit, commença par une méthode
+ exclusivement figurative, par la représentation pure et simple des
+ objets eux-mêmes. Toutes les écritures qui sont restées en partie
+ idéographiques ont conservé jusqu'au terme de leur existence les
+ vestiges de cet état, car on y trouve un certain nombre de signes
+ qui sont de simples images et n'ont pas d'autre signification que
+ celle de l'objet qu'ils représentent. Ce sont ceux que les
+ égyptologues, depuis Champollion, ont pris l'habitude de désigner
+ par le nom de «caractères figuratifs,» et que les grammairiens
+ chinois appellent _siâng-hing_, «images.»
+
+ Mais la méthode purement figurative ne permettait d'exprimer qu'un
+ très petit nombre d'idées, d'un ordre exclusivement matériel. Toute
+ idée abstraite ne pouvait, par sa nature même, être peinte au moyen
+ d'une figure directe; car quelle eût été cette figure? En même
+ temps certaines idées concrètes et matérielles auraient demandé,
+ pour leur expression directement figurative, des images trop
+ développées et trop compliquées pour trouver place dans l'écriture.
+ L'un et l'autre cas nécessitèrent l'emploi du symbole ou du trope
+ graphique. Pour rendre l'idée de «combat» on dessina deux bras
+ humains, dont l'un tient un bouclier et l'autre une hache d'armes;
+ pour celle d' «aller, marcher,» deux jambes en mouvement.
+
+ La présence du symbole dans l'écriture hiéroglyphique doit remonter
+ à la première origine et être presque contemporaine de l'emploi des
+ signes purement figuratifs. En effet, l'adoption de l'écriture, le
+ besoin d'exprimer la pensée d'une manière fixe et régulière,
+ suppose nécessairement un développement de civilisation et d'idées
+ trop considérable pour qu'on ait pu s'y contenter longtemps de la
+ pure et simple représentation d'objets matériels pris dans leur
+ sens direct.
+
+ En outre les images affectèrent une signification particulière par
+ le fait de leur association; la métaphore, l'emblème, le trope,
+ valurent à certains groupes figurés un sens qui naissait du
+ rapprochement des diverses images dont ces groupes étaient
+ composés. C'est surtout de la sorte qu'on rendit idéographiquement
+ des conceptions qui ne se prêtaient pas ou se prêtaient mal à une
+ simple peinture iconographique. Les Égyptiens employaient très
+ fréquemment cette méthode, et on la trouve également appliquée dans
+420 les peintures mexicaines. On en saisit la trace dans l'écriture
+ chinoise, où ces figures réunies de façon à rendre une idée
+ constituent ce que l'on appelle, dans la langue du Céleste Empire,
+ _hoéï-î_, «sens combinés.» Par exemple le signe de la bouche tracé
+ à côté de celui de l'oiseau signifie «chant,» celui de l'oreille
+ entre ceux des deux battants d'une porte, «entendre;» le symbole de
+ l'eau accolé à celui de l'oeil a le sens de «larmes.» Le même
+ procédé tient une large place dans le mécanisme de l'écriture
+ cunéiforme anarienne. Il n'est pas jusqu'aux Peaux-Rouges qui
+ n'aient usé de pareils emblèmes, tant l'emploi s'en offre
+ naturellement à l'esprit.
+
+ [Illustration 444: Caractères cunéiformes avec les tracés
+ hiéroglyphiques dont ils dérivent[1].]
+
+ [Note 1: Tablette assyrienne du Musée Britannique.]
+
+ L'écriture idéographique ne demeura donc pas longtemps une simple
+ représentation iconographique; elle forma bientôt un mélange
+ d'images de significations très diverses, une suite de
+ représentations prises tour à tour au sens propre et au sens
+ tropique, d'emblèmes, de véritables énigmes dont l'intelligence
+ demandait souvent une pénétration particulière. «A cet état, dit M.
+ Maury, l'écriture idéographique était un art difficile, parfois
+ même un secret qui devait rester le privilège d'un petit nombre, de
+ ceux qui l'emportaient par l'adresse de la main et par les
+421 lumières, conséquemment des prêtres ou des magiciens, des sorciers,
+ qui en tiennent lieu chez les populations les plus barbares et les
+ plus ignorantes. Le nom d'_hiéroglyphes_ a donc été justement
+ appliqué à ces systèmes graphiques. Dans le symbolisme qui y était
+ étroitement lié se donnaient nécessairement rendez-vous toutes les
+ sciences, toutes les croyances du peuple qui faisait usage de tels
+ procédés. De là l'impossibilité de déchiffrer ces sortes
+ d'écritures, si l'on ne s'est familiarisé avec les idées de ceux
+ dont elles émanent. On peut bien, dans les hiéroglyphes égyptiens,
+ reconnaître du premier coup telle ou telle image, par exemple celle
+ d'un homme qui est lié à un poteau, qui a les coudes attachés, qui
+ fait une offrande ou porte une massue; mais comment pourrait-on
+ deviner que l'image du vautour traduit l'idée de maternité, si l'on
+ ignorait que, du temps des Pharaons, les Égyptiens supposaient que
+ cette espèce d'oiseau ne renferme que des femelles pouvant produire
+ sans le concours des mâles? Comment attacherait-on le sens de
+ «fils» à la figure d'une oie si l'on ne savait que l'oie du Nil
+ passait pour un modèle de piété filiale? Comment la figure d'un
+ épervier posé sur un perchoir suggérerait-elle l'idée de «dieu,» si
+ l'on n'était point informé que l'épervier était tenu pour l'emblème
+ du Soleil, le dieu par excellence?»
+
+ Du reste, l'écriture purement idéographique avait beau appeler à
+ son aide toutes les ressources que nous venons de passer rapidement
+ en revue, recourir, non seulement aux symboles simples formés par
+ métonymie, par métaphore ou par convention énigmatique, mais encore
+ aux symboles complexes, elle n'en restait pas moins un moyen
+ déplorablement incomplet de fixation et de transmission de la
+ pensée, et plus on marchait dans la voie du développement des idées
+ et des connaissances, plus son imperfection se faisait sentir d'une
+ manière fâcheuse. Avec l'emploi exclusif de l'idéographisme, on ne
+ pouvait qu'accoler des images ou des symboles les uns à côté des
+ autres, mais non construire une phrase et l'écrire de manière que
+ l'erreur sur sa marche fût impossible. Il n'y avait aucun moyen de
+ distinguer les différentes parties du discours ni les termes de la
+ phrase, aucune notation pour les flexions des temps verbaux ou des
+ cas et des nombres pour les cas. Une écriture de ce genre ne
+ pouvait se plier d'une manière satisfaisante qu'à une langue
+ monosyllabique et demeurée à la période rhématique, où il n'y a pas
+ de distinction de nom, de verbe, ni d'aucune partie du discours, et
+ où la grammaire se réduit à une syntaxe, à des règles de position
+422 pour les mots invariables qui expriment indifféremment tous les
+ modes de l'idée. L'adoption par les Chinois d'un système d'écriture
+ savant et compliqué, basé sur l'idéographisme, quand leur langue en
+ était encore à cet état primitif, a certainement contribué dans une
+ forte mesure à l'y figer définitivement, sans progrès ultérieur.
+
+ En outre, le développement des idées et des notions à exprimer par
+ l'écriture tendait à faire de cet art un chaos inextricable à force
+ d'étendue et de complication, si un nouvel élément ne s'y
+ introduisait pas, et si on continuait à vouloir représenter chaque
+ idée, chaque notion, chaque objet nouveau par une image spéciale ou
+ par un symbole, soit simple, soit complexe. Pour obvier à ces deux
+ inconvénients, dont il fallait à tout prix se délivrer, si l'on ne
+ voulait pas laisser la pensée à jamais emprisonnée dans des
+ entraves qui eussent étouffé son développement d'une manière
+ irréparable, les hommes furent conduits, par une pente naturelle, à
+ joindre la peinture des sons à la peinture des idées, à passer de
+ l'idéographisme au phonétisme.
+
+ De leur essence même, les écritures purement idéographiques des
+ époques primitives ne peignaient aucun son. Représentant
+ exclusivement et directement des idées, leurs signes étaient
+ absolument indépendants des mots par lesquels les idiomes parlés
+ des peuples qui en faisaient usage désignaient les mêmes idées. Ils
+ avaient une existence et une signification propres, en dehors de
+ toute prononciation; rien en eux ne figurait cette prononciation,
+ et la langue écrite était par le fait assez distincte de la langue
+ parlée pour qu'on pût très bien entendre l'une sans connaître
+ l'autre, et _vice versâ_. Mais l'homme n'a jamais écrit que pour
+ être lu; par conséquent, tout texte graphique, quelque indépendant
+ qu'il ait pu être par son essence de la langue parlée, a
+ nécessairement été prononcé. Les signes des écritures
+ idéographiques primitives représentaient des idées et non des mots;
+ mais celui qui les lisait traduisait forcément chacun d'eux par le
+ mot affecté dans l'idiome oral à l'expression de la même idée. De
+ là vint, par une pente inévitable, une habitude et une convention
+ constante d'après laquelle tout idéogramme éveilla dans l'esprit de
+ celui qui le voyait tracé, en même temps qu'une idée, le mot de
+ cette idée, par conséquent une prononciation. C'est ainsi que
+ naquit la première conception du phonétisme, et c'est dans cette
+ convention, qui avait fini par faire affecter à chaque signe
+ figuratif ou symbolique, dans son rôle d'idéogramme, une
+ prononciation fixe et habituelle, que la peinture des sons trouva
+ les éléments de ses débuts.
+423
+
+ § 5.--PREMIÈRES ÉTAPES DU PHONÉTISME.
+
+ Le premier pas, le premier essai du phonétisme dut nécessairement
+ être ce que nous appelons le «rébus,» c'est-à-dire l'emploi des
+ images primitivement idéographiques pour représenter la
+ prononciation attachée à leur sens figuratif ou tropique, sans plus
+ tenir aucun compte de ce sens, de manière à peindre isolément des
+ mots homophones dans la langue parlée, mais doués d'une
+ signification tout autre, ou à figurer par leur groupement d'autres
+ mots dont le son se composait en partie de la prononciation de tel
+ signe et en partie de celle de tel autre. La logique et la
+ vraisemblance indiquent qu'il dut en être ainsi, et des preuves
+ matérielles viennent le confirmer.
+
+ L'écriture hiéroglyphique des Nahuas du Mexique, née et développée
+ spontanément, dans un isolement absolu et sans communication aucune
+ avec les peuples de l'ancien monde, après avoir commencé par être
+ exclusivement idéographique, fut conduite à recourir aux ressources
+ du phonétisme par les mêmes besoins et la même loi de progrès
+ logique et régulière, qui avaient conduit à un résultat semblable,
+ dans d'autres âges, les Égyptiens, les Chinois primitifs et les
+ Schoumers et Akkads, auteur de l'écriture cunéiforme anarienne.
+ Mais dans la voie du phonétisme elle s'est arrêtée au simple rébus,
+ sans faire un pas de plus en avant, et elle est devenue ainsi un
+ précieux monument de cet état du développement des écritures,
+ auquel elle s'est immobilisée.
+
+ Un exemple suffira pour montrer comment on y passe de la
+ prononciation des signes purement idéographiques, indépendants de
+ tout son par leur essence, mais constamment liés dans l'usage à un
+ mot de la langue parlée, au phonétisme réel par voie de rébus. Le
+ nom du quatrième roi de Mexico, Itzcohuatl, «le serpent
+ d'obsidienne,» s'écrit idéographiquement dans un certain nombre de
+ manuscrits aztèques par l'image d'un serpent (_cohuatl_), garni de
+ flèches d'obsidienne (_itzli_). Cette figure constitue un
+ idéogramme complexe, peignant la signification même du nom royal,
+ directement, sans tentative d'expression phonétique; mais qui, lu
+ dans la langue parlée, ne pouvait, par suite des idées qu'il
+ figurait, être prononcé que _Itzcohuatl_. Mais le même nom est
+ représenté dans d'autres manuscrits par un groupe de figures,
+ composé de la flèche d'obsidienne (_itzli_--racine _itz_), d'un
+ vase (_comitl_--racine _co_), enfin du signe de l'eau (_atl_). Dans
+ cette nouvelle forme on ne saurait plus chercher d'idéographisme,
+424 ni de peinture symbolique de la signification du nom, mais bien un
+ pur rébus, une peinture des sons par des images matérielles
+ employées à représenter le mot auquel elles correspondaient dans la
+ langue. Au reste, les livres historiques ou religieux des anciens
+ Mexicains, antérieurs à la conquête, se composaient exclusivement
+ de tableaux figuratifs où l'écriture n'était employée qu'à former
+ de courtes légendes explicatives à côté des personnages[153]. Aussi
+ l'élément phonétique, tel que nous venons de le montrer, n'y est-il
+ guère appliqué qu'à tracer des noms propres.
+
+ [Note 153: Nous donnons comme exemple, à la page 425, d'après les
+ _Les Écritures figuratives_ de M. L. de Rosny, une peinture tirée
+ d'un manuscrit de la collection de Mendoza. Elle est destinée à
+ rappeler la fondation, au milieu des lagunes, de la ville de
+ Mexico, dont on voit au centre l'emblème, composé d'un aigle
+ debout sur un nopal ou opuntia (A). Ce symbole de Mexico exprime
+ les noms des deux chefs auxquels fut due l'édification de la
+ cité. L'un d'eux, le chef spirituel ou religieux,
+ Kouaoutli-Ketzki, a son nom figuré par un aigle (en aztèque ou
+ nahuatl _kouaouhtli_) debout (_ketzki_); c'est un rébus qui n'a
+ pas de rapport avec le sens réel du nom, lequel voulait dire
+ «celui qui tire le feu du bois,» titre d'une classe de prêtres.
+ L'appellation de l'autre, du chef temporel et militaire,
+ Te-notch, s'écrit par les figures d'une pierre (_te_) et d'un
+ nopal (_notch_) qui en sort.
+
+ Les noms des dix personnages placés autour de l'aigle debout,
+ sont écrits phonétiquement par voie de rébus et doivent se lire:
+
+ 1 Akasitli. | 6 Tenoutch.
+ 2 Kouapa. | 7 Chomimitl.
+ 3 Oselopa. | 8 Chokoyol.
+ 4 Akechotl. | 9 Chiouhcak.
+ 5 Tesineouh. | 10 Atototl.
+
+ Ce sont les chefs des principales familles qui prirent part à
+ l'établissement.
+
+ Dans la partie inférieure du tableau sont figurées les conquêtes
+ de Akamapichtli, premier roi de Mexico, sur les états de
+ Colhuacan (B) et de Tenotchtitlan (C).
+
+ La peinture est circonscrite par les signes qui servent aux
+ supputations chronologiques d'après le cycle de 52 ans usité par
+ les anciens Mexicains. On le divise en quatre séries auxquelles
+ correspondent quatre figures différentes et dont l'expression
+ commence pour chacune par un petit cercle, puis par deux, trois,
+ et ainsi de suite jusqu'à treize; après quoi une nouvelle série
+ de treize années est inaugurée de la même manière.]
+
+ Si elles ne se sont pas arrêtées de même dans leur développement à
+ la phase du rébus, les écritures qui ont su mener à un plus haut
+ degré de perfection leurs éléments phonétiques, tout en restant
+ pour une partie idéographiques, conservent des vestiges impossibles
+ à méconnaître de cet état, et donnent ainsi la preuve qu'elles
+ l'ont traversé pour passer de l'idéographisme pur au phonétisme.
+ Dans le cunéiforme anarien, les vestiges de rébus sont nombreux et
+ jouent un rôle considérable. Mais ils se rapportent à l'époque
+ primitive où cette écriture n'avait pas encore été transmise aux
+ Sémites et demeurait exclusivement aux mains des populations de
+ race touranienne, qui en avaient été les premiers inventeurs. On en
+ observe aussi une certaine quantité dans le système hiéroglyphique
+ des Égyptiens.
+425
+ [Illustration 449: Peinture figurative mexicaine, accompagnée de
+ légendes explicatives en hiéroglyphes.]
+426
+ Dans une langue monosyllabique comme celle des Chinois, l'emploi du
+ rébus devait nécessairement amener du premier coup à la découverte
+ de l'écriture syllabique. Chaque signe idéographique, dans son
+ emploi figuratif ou tropique, répondait à un mot monosyllabique de
+ la langue parlée, qui en devenait la prononciation constante; par
+ conséquent, en le prenant dans une acception purement phonétique
+ pour cette prononciation complète, il représentait une syllabe
+ isolée. L'état de rébus et l'état d'expression syllabique dans
+ l'écriture se sont donc trouvés identiques à la Chine, et c'est à
+ cet état de développement du phonétisme que le système graphique du
+ Céleste Empire s'est immobilisé, sans faire un pas de plus en
+ avant, depuis trente siècles qu'il a franchi de cette manière le
+ premier degré de la peinture des sons.
+
+ Mais, en chinois, ce n'est que dans les noms propres que nous
+ rencontrons les anciens idéogrammes simples ou complexes employés
+ isolément avec une valeur exclusivement phonétique, pour leur
+ prononciation dans la langue parlée, abstraction faite de leur
+ valeur originaire comme signes d'idées. Et, en effet, par suite de
+ l'essence même de la langue, le texte chinois le plus court et le
+ plus simple, écrit exclusivement avec des signes phonétiques, soit
+ syllabiques, soit alphabétiques, sans aucune part d'idéographisme,
+ deviendrait une énigme absolument inintelligible.
+
+ Nous avons expliqué déjà, dans le chapitre précédent, comment dans
+ tout idiome monosyllabique, et particulièrement en chinois, il se
+ trouve toujours une très grande quantité de mots exactement
+ homophones. Et nous avons indiqué par quel procédé, dans la langue
+ parlée, on arrive à parer à l'effrayante confusion résultant de ce
+ fait. Dans l'écriture on eut recours à une combinaison presque
+ constante de l'idéographisme et du phonétisme, qui est propre au
+ chinois. Elle constitue ce qu'on appelle le système des «clés,»
+ système analogue dans son principe à celui des «déterminatifs[154]»
+427 dans les hiéroglyphes égyptiens, mais dont les Chinois ont seuls
+ fait une application aussi étendue et aussi générale, en même temps
+ qu'ils le mettaient en oeuvre par des procédés à eux spéciaux.
+
+ [Note 154: On appelle «déterminatif,» dans l'écriture
+ hiéroglyphique de l'Égypte, un signe idéographique complémentaire
+ qui se met quelquefois après un mot écrit phonétiquement, pour en
+ préciser le sens. Tantôt ces déterminatifs ont une acception
+ générique, en sorte qu'ils sont susceptibles d'être employés
+ après une foule de mots n'ayant entre eux qu'un rapport de
+ signification assez éloigné: tantôt ils conviennent à une
+ catégorie spéciale de mots que lie une idée commune; parfois ils
+ sont l'image même de la chose dont le nom est énoncé
+ phonétiquement.]
+
+ Le point de départ de ce système est la faculté, propre à
+ l'écriture chinoise, de former indéfiniment des groupes complexes
+ avec plusieurs caractères originairement distincts. Un certain
+ nombre d'idéogrammes simples--214 en tout--ont donc été choisis
+ parmi ceux que comprenait le fond premier de l'écriture avant
+ l'introduction du phonétisme, comme représentant des idées
+ générales et pouvant servir de rubriques aux différentes classes
+ entre lesquelles se répartiraient les mots de la langue. Et il faut
+ noter en passant que les Chinois admettent comme idées génériques
+ des notions qui pour nous ont bien peu ce caractère, car on trouve
+ parmi les clés celles des «grenouilles,» des «rats,» des «nez,» des
+ «tortues,» etc. Les idéogrammes ainsi choisis sont ce qu'on appelle
+ les «clés.» Ils se combinent avec des signes originairement simples
+ ou complexes, pris uniquement pour leur prononciation phonétique,
+ abstraction faite de tout vestige de leur valeur idéographique, de
+ manière à représenter toutes les syllabes de la langue. Ainsi sont
+ formés des groupes nouveaux, à moitié phonétiques et à moitié
+ idéographiques, dont le premier élément représente le son de la
+ syllabe qui constitue le mot, et le second, la clé, indique dans
+ quelle catégorie d'idées doit être cherché le sens de ce mot. Les
+ trois quarts des signes de l'écriture chinoise doivent leur origine
+ à ce mode de formation[155].
+
+ [Note 155: Le système des clés a été ensuite appliqué par les
+ grammairiens chinois à tous les signes de l'écriture, comme un
+ moyen facile de classement. Certains caractères, simples à
+ l'origine et dérivés d'une ancienne image unique, ont été
+ décomposés artificiellement en deux parties, l'une considérée
+ comme le phonétique et l'autre comme la clé, afin de les faire
+ rentrer bon gré mal gré dans les classes établies d'après cette
+ méthode. On a aussi appliqué le même système d'analyse à bien des
+ caractères qui étaient à l'origine des idéogrammes complexes, aux
+ deux parties de même nature, essentiellement symboliques. Mais le
+ principe de composition au moyen du phonétique et de la clé n'en
+ demeure pas moins vrai dans la grande majorité des cas.]
+
+ Un exemple en fera mieux comprendre le mécanisme.
+
+ La syllabe _pâ_ est susceptible, en chinois, de huit acceptions
+ absolument différentes, ou, pour parler plus exactement, il y a
+ dans le vocabulaire des habitants de l'Empire du Milieu huit mots
+ homophones, bien que sans rapport d'origine entre eux, dont la
+ prononciation se ramène à cette syllabe. Si donc le chinois
+ s'écrivait au moyen d'un système exclusivement phonétique, en
+428 voyant _pâ_ dans une phrase, l'esprit hésiterait entre huit
+ significations différentes, sans indication déterminante qui pût
+ décider à choisir l'une plutôt que l'autre. Mais avec le système
+ des clés, avec la combinaison de l'élément idéographique et de
+ l'élément phonétique, cette incertitude, cause permanente des plus
+ fâcheuses erreurs, disparaît tout à fait. Il y a un signe adopté
+ dans l'usage ordinaire pour représenter phonétiquement la syllabe
+ _pâ_; mais ce signe, dont la valeur idéographique primitive s'est
+ complètement oblitérée, n'est employé isolément, comme phonétique
+ simple, que dans les noms propres d'hommes ou de lieux. Si l'on y
+ ajoute la clé des plantes, il devient, toujours en gardant la même
+ prononciation, le nom du «bananier;» qu'on remplace cette clé par
+ celle des roseaux, en conservant le signe radical et phonétique, on
+ obtient la désignation d'une sorte de «roseau épineux.» Avec la clé
+ du fer, le mot _pâ_ est caractérisé comme le nom du «char de
+ guerre;» avec la clé des vers, comme celui d'une espèce de
+ coquillage; avec la clé du mouton, comme celui d'une préparation
+ particulière de viande séchée. La clé des dents lui donne le sens
+ de «dents de travers» celle des maladies lui fait signifier
+ «cicatrices;» enfin celle de la bouche un «cri.»
+
+ [Illustration 452: Spécimens des anciens signes figuratifs qui
+ ont servi de point de départ à l'écriture chinoise.]
+
+ On voit, par cet exemple, combien la combinaison des éléments
+ phonétiques et idéographiques, qui constitue le système des clés,
+ est ingénieusement calquée sur les besoins et le génie propre de la
+ langue chinoise, et quelle clarté elle répand dans l'expression
+429 graphique de cette langue, impossible à peindre d'une manière
+ intelligible avec un système de phonétisme exclusif. Sans doute la
+ faculté presque indéfinie de créer de nouveaux signes complexes,
+ par moitié phonétiques et par moitié idéographiques, paraît dans le
+ premier abord effrayante à un étranger, car, avec les idéogrammes
+ simples et complexes, elle donne naissance à plus de 80,000 groupes
+ différents. Mais il est toujours facile d'analyser ces groupes,
+ dont les éléments se réduisent à 450 phonétiques et 214
+ déterminatifs idéographiques ou clés, et la méthode qui les produit
+ était la seule par laquelle pût être évité l'inconvénient, bien
+ autrement grave, qui serait résulté de la multiplicité des mots
+ homophones.
+
+ [Illustration 453: Spécimen du type d'écriture chinoise appelée
+ _thsào_[1].]
+
+ [Note 1: Cette écriture cursive, dont il existe plusieurs
+ variétés paléographiques, passe pour avoir été inventée sous le
+ règne de l'empereur Youen-ti, de la dynastie des Hàn (48-33 av.
+ J.-C.).]
+
+ Mais l'identité de l'état de rébus et de l'état de syllabisme, qui
+ confond en un seul deux des degrés ordinaires du développement de
+ l'élément phonétique dans les écritures originairement
+ idéographiques et hiéroglyphiques, n'était possible qu'avec une
+ langue à la constitution monosyllabique, comme le chinois. Chez les
+ Égyptiens et chez les Schoumers et Akkads du bas Euphrate,
+ inventeurs de l'écriture cunéiforme, l'idiome parlé, que l'écriture
+ devait peindre, était polysyllabique. Le système du rébus ne
+ donnait donc pas du premier coup les moyens de décomposer les mots
+ en leurs syllabes constitutives, et de représenter chacune de ces
+430 syllabes séparément par un signe fixe et invariable. Il fallait un
+ pas de plus pour s'élever du rébus au syllabisme. Ce pas fut fait
+ également dans les deux systèmes des hiéroglyphes égyptiens et de
+ l'écriture cunéiforme; mais les habitants de la vallée du Nil
+ surent pousser encore plus avant et atteindre jusqu'à l'analyse de
+ la syllabe, décomposée en consonne et voyelle, tandis que ceux du
+ bassin de l'Euphrate et du Tigre s'arrêtèrent au syllabisme, et
+ laissèrent leur écriture s'immobiliser dans cette méthode
+ imparfaite de l'expression des sons. Chez les uns comme chez les
+ autres, ce fut le système du rébus, première étape du phonétisme,
+ qui servit de base à l'établissement des valeurs syllabiques.
+
+ Tout idéogramme pouvait être employé en rébus pour représenter la
+ prononciation complète, aussi bien polysyllabique que
+ monosyllabique, correspondant dans la langue parlée à son sens
+ figuratif et tropique. Voulant parvenir à la représentation
+ distincte des syllabes de la langue au moyen de signes fixes, et
+ par conséquent toujours reconnaissables, ce qui était surtout
+ nécessaire pour l'expression des particules grammaticales dont
+ l'agglutination constituait le mécanisme de la conjugaison et de la
+ déclinaison, les Schoumers et Akkads de la Chaldée et de la
+ Babylonie choisirent un certain nombre de caractères, primitivement
+ idéographiques, mais devenant susceptibles d'un emploi
+ exclusivement phonétique, par une convention qui dut s'établir
+ graduellement plutôt qu'être le résultat du travail systématique
+ d'un ou de plusieurs savants. Autant que possible le choix porta
+ sur des signes dont la prononciation comme idéogrammes formait un
+ monosyllabe. Ainsi «père» se disait, dans la langue
+ suméro-accadienne, _ad_, et l'idéogramme de «père» devint le
+ phonétique ordinaire de la syllabe _ad_; «s'asseoir, résider» se
+ disait _ku_, et le signe qui représentait idéographiquement ce
+ radical verbal fut le phonétique de la syllabe _ku_; de même
+ l'hiéroglyphe de l' «eau» devint le signe du son _a_ et celui de la
+ «terre» le signe du son _ki_, parce que le mot pour «eau» était _a_
+ et pour «terre» _ki_. Mais dans d'autres cas, surtout pour former
+ les phonétiques des syllabes fermées ou se terminant par une
+ consonne, on prit des caractères dont la lecture comme idéogrammes
+ était un dissyllabe, et on ramena cette lecture à un monosyllabe
+ par la suppression de la voyelle finale. Une des lectures de
+ l'idéogramme de «dieu» était _ana_, et on fit de ce signe
+ l'expression phonétique de la syllabe _an_; le caractère qui
+ représentait la notion de «monceau» devint le syllabique _isch_,
+ celui qui peignait la notion de «vent» le syllabique _im_, valeurs
+431 tirées des lectures _ischi_, «monceau» et _imi_, «vent.» C'était là
+ le premier rudiment de la méthode que les anciens ont appelée
+ «acrologique,» pour la formation de valeurs exclusivement
+ phonétiques. Elle consiste à faire d'un signe hiéroglyphique d'idée
+ un signe de son, en lui faisant représenter la première syllabe ou
+ la première lettre du mot qui constituait sa prononciation la plus
+ habituelle comme idéogramme.
+
+ Ce sont surtout les Égyptiens qui ont fait un grand emploi de cette
+ méthode acrologique. Elle a été la source des valeurs qu'ils ont
+ assignées aux signes alphabétiques de leur écriture; et déjà
+ auparavant, dans un stage moins avancé du développement de cette
+ écriture, c'est de la même façon qu'ils avaient dû déterminer
+ l'emploi, dans la peinture des sons, des signes syllabiques que
+ l'on continue à rencontrer en grand nombre dans les textes
+ hiéroglyphiques, même après l'invention de l'alphabétisme. Car nous
+ ne possédons aucun monument qui nous présente l'écriture figurative
+ des Égyptiens à son état antérieur à cette invention.
+
+
+ § 6.--LE SYLLABISME ET L'ALPHABETISME
+
+ On a pu voir, par tout ce qui précède, combien fut lente à naître
+ la conception de la consonne abstraite du son vocal qui lui sert de
+ motion, qui donne, pour ainsi dire, la vie extérieure à
+ l'articulation, muette par elle-même. Cette conception, qui nous
+ semble aujourd'hui toute simple, car nous y sommes habitués dès
+ notre enfance, ne pouvait devoir sa naissance première qu'à un
+ développement déjà très avancé de l'analyse philosophique du
+ langage. Aussi parmi les différents systèmes d'écriture, à
+ l'origine hiéroglyphiques et idéographiques, que nous avons
+ énumérés plus haut et qui se développèrent d'une manière
+ indépendante, mais en suivant des étapes parallèles, un seul
+ parvint jusqu'à la décomposition de la syllabe, à la distinction de
+ l'articulation et de la voix, et à l'affectation d'un signe spécial
+ à l'expression, indépendante de toute voyelle, de l'articulation ou
+ consonne qui demeure muette tant qu'un son vocal ne vient pas y
+ servir de motion. Ce système est celui des hiéroglyphes
+ égyptiens[156]. Les autres s'arrêtèrent en route sans atteindre au
+432 même raffinement d'analyse et au même progrès, et s'immobilisèrent
+ ou, pour mieux dire, se cristallisèrent à l'un ou à l'autre des
+ premiers états, de constitution et de développement du phonétisme.
+
+ [Note 156: Je laisse de Côté l'écriture calculiforme des Mayas du
+ Yucatan, trop imparfaitement connue, mais qui, comme je l'ai déjà
+ dit plus haut, parait être arrivée d'une manière indépendante à
+ la conception de l'alphabétisme.]
+
+ [Illustration 456: Cunéiforme babylonien archaïque[1].]
+
+ [Note 1: Le spécimen que nous donnons de ce type de l'écriture
+ cunéiforme de Babylone et de l'Assyrie, reproduit les premières
+ lignes de l'inscription de Nabou-koudourri-ouçour dite «de la
+ Compagnie des Indes,» aujourd'hui conservée au Musée Britannique.
+ Par affectation d'archaïsme, cette inscription est tracée en
+ caractères de la forme la plus antique. En regard nous plaçons la
+ transcription du même texte dans le caractère babylonien plus
+ récent, celui qui était d'usage habituel au VIIe et au VIe siècle
+ av. J.-C.
+
+ Les lignes ainsi reproduites sous deux formes se traduisent:
+
+ «Nabou-koudourri-ouçour,--roi de Babylone,--chef
+ auguste,--favorisé du dieu Maroudouk,--vicaire suprême (des
+ dieux),--chéri du dieu Nabou,--exalté, possesseur des
+ mystères,--qui aux voies de leurs divinités--se
+ conforme,--adorateur de leurs seigneuries.»]
+
+ Cependant les inconvénients d'une notation purement syllabique des
+ sons étaient si grands que l'on a peine à comprendre comment des
+ peuples, aussi avancés dans la voie de la civilisation et des
+ connaissances que l'étaient les Babyloniens et les Assyriens, ont
+ pu s'en contenter, et n'ont pas cherché à perfectionner davantage
+ un instrument de transmission et de fixation de la pensée demeuré
+ tellement grossier encore et si souvent rebelle.
+
+ Le moindre inconvénient du syllabisme était le nombre de caractères
+433 qu'il demandait pour exprimer toutes les combinaisons que la langue
+ admettait par l'union des articulations et des sons vocaux, soit
+ dans les syllabes composées d'une consonne initiale et d'une
+ voyelle, ou d'une diphtongue venant après pour permettre de
+ l'articuler, soit dans celles où la voyelle ou la diphtongue est
+ initiale et la consonne finale. L'esprit et la mémoire de celui qui
+ apprenait à écrire devait donc, là où la peinture des sons s'était
+ arrêtée à l'état du syllabisme, se charger--en dehors de la notion
+ des idéogrammes les plus usuels, car les écritures primitives qui
+ nous occupent, en admettant l'élément phonétique, n'avaient point
+ pour cela répudié l'idéographisme--se charger de la connaissance de
+ plusieurs centaines de signes purement phonétiques, représentant
+ chacun une syllabe différente dans l'usage le plus ordinaire. De là
+ une gêne très grande, un obstacle à la diffusion générale de l'art
+ d'écrire, qui restait forcément un arcane restreint aux mains d'un
+ petit nombre d'initiés, car, tant que l'écriture est tellement
+ compliquée qu'elle constitue à elle seule une vaste science, elle
+ ne saurait pénétrer dans la masse et devenir d'un usage vulgaire.
+
+ [Illustration 457: Cunéiforme babylonien récent.]
+
+ L'inconvénient de complication, de défaut de clarté, de surcharge
+ trop grande pour la mémoire, était le même, quelle que fût la
+ famille et la nature de la langue à l'expression graphique de
+434 laquelle s'appliquait le système du syllabisme. Mais il n'était
+ encore rien à côté des inconvénients nouveaux et tout particuliers
+ auxquels donnait naissance l'application de ce système aux idiomes
+ de certaines familles, dans lesquelles les voyelles ont un
+ caractère vague, une prononciation peu précise, et où toutes les
+ flexions se marquent par le changement des sons vocaux dans
+ l'intérieur du mot, tandis que la charpente des consonnes reste
+ invariable. Je veux parler des langues sémitiques et de leurs
+ congénères les langues 'hamitiques, à commencer par l'égyptien.
+
+ Les inscriptions assyriennes nous montrent un idiome sémitique
+ tracé avec une écriture dont tout le phonétisme est syllabique.
+ Quelle bigarrure! Quelle bizarre et perpétuelle contradiction entre
+ le génie de la langue et le génie du système graphique! Avec cette
+ méthode on ne saurait parvenir à exprimer aucun radical de la
+ langue assyrienne, puisque ces radicaux se composent précisément,
+ comme dans toutes les langues sémitiques, de la charpente,
+ généralement trilitère, des consonnes, qui demeurent immuables,
+ tandis que les voyelles se modifient. Pour exprimer le verbe et le
+ substantif d'un même radical, il faut employer des caractères
+ absolument différents, puisque la vocalisation n'est plus la même
+ et que, dès lors, son changement entraîne celui des signes
+ syllabiques. Ainsi disparaît toute parenté extérieure, toute
+ analogie apparente entre les mots sortis de la même racine. Celui
+ qui aborde la lecture d'un texte cunéiforme assyrien, au lieu de
+ discerner aussitôt du regard ces radicaux que tous les changements
+ de voyelles et les additions de suffixes et de préfixes,
+ n'empêchent pas de reconnaître intacts et invariables, et qui
+ restent toujours eux-mêmes, n'a plus aucun des guides qui dirigent
+ sa marche dans les autres idiomes sémitiques. Chaque voix, chaque
+ mode, chaque temps, dans la conjugaison des verbes, amenant une
+ modification des voyelles, nécessite aussi le changement des
+ caractères syllabiques employés à peindre la prononciation, de
+ telle manière qu'à chaque fois c'est un mot nouveau, sans aucune
+ analogie dans l'aspect et dans les signes mis en oeuvre avec ceux
+ qui expriment les autres voix, les autres modes, les autres temps
+ du même verbe. Jamais système graphique n'a présenté une antinomie
+ plus absolue avec l'essence et le génie de la langue qu'il était
+ appelé à tracer, que le cunéiforme assyrien. Jamais les
+ inconvénients inhérents au syllabisme n'ont été poussés jusqu'à un
+ degré aussi extrême et ne se sont manifestés aux regards d'une
+435 manière aussi frappante dans la confusion et la presque
+ inextricable complication à laquelle ils donnaient naissance.
+
+ C'était un peuple dans la langue duquel les sons vocaux avaient un
+ caractère essentiellement vague qui devait, comme l'a
+ judicieusement remarqué M. Lepsius, abstraire le premier la
+ consonne de la syllabe, et donner une notation distincte à
+ l'articulation et à la voyelle. Le génie même d'un idiome ainsi
+ organisé conduisait naturellement à ce progrès capital dans
+ l'analyse du langage. La voyelle, variable de sa nature, tendait à
+ devenir graduellement indifférente dans la lecture des signes
+ originairement syllabiques; à force d'altérer les voyelles dans la
+ prononciation des mêmes syllabes, écrites par tel ou tel signe
+ simple, la consonne seule restait à la fin fixe, ce qui amenait le
+ caractère adopté dans un usage purement phonétique à devenir
+ alphabétique, de syllabique qu'il avait été d'abord; ainsi, un
+ certain nombre de signes qui avaient commencé par représenter des
+ syllabes distinctes, dont l'articulation initiale était la même,
+ mais suivie de voyelles différentes ayant fini par ne plus peindre
+ que cette articulation du début, devenaient des lettres proprement
+ dites exactement homophones. Telle est la marche que le
+ raisonnement permet de reconstituer pour le passage du syllabisme à
+ l'alphabétisme, pour le progrès d'analyse qui permit de discerner
+ et de noter séparément l'articulation ou consonne qui, dans chaque
+ série de syllabes, reste la même, quelque soit le son vocal qui lui
+ sert de motion. Et ici, les faits viennent confirmer pleinement ce
+ qu'indiquaient le raisonnement et la logique. Il est incontestable
+ que le premier peuple qui posséda des lettres proprement dites au
+ lieu de signes syllabiques, fut les Égyptiens. Or, dans la langue
+ égyptienne, les voyelles étaient essentiellement vagues.
+
+ Ce qui prouve, du reste, que ce fut cette nature des sons vocaux
+ dans certains idiomes qui conduisit à la décomposition de la
+ syllabe et à la substitution de lettres alphabétiques aux
+ caractères syllabiques de l'âge précédent, est ce fait qu'en Égypte
+ et chez les peuples sémitiques qui, les premiers après les
+ Égyptiens, employèrent le système de l'alphabétisme, encore
+ perfectionné, le premier résultat de la substitution des lettres
+ proprement dites aux signes de syllabes fut la suppression de toute
+ notation des voyelles intérieures des mots, celles de toutes qui
+ étaient, de leur nature, les plus vagues et les plus variables,
+ celles qui, en réalité, ne jouaient qu'un rôle complémentaire dans
+ les syllabes dont la partie essentielle était l'articulation
+436 initiale. On n'écrivit plus que la charpente stable et fixe des
+ consonnes, sans tenir compte des changements de voyelles, comme si
+ chaque signe de consonne avait été considéré comme ayant inhérent à
+ lui un son vocal variable. On choisit bien quelques signes pour la
+ représentation des voyelles, mais on ne s'en servit que dans
+ l'expression des voyelles initiales ou finales, qui, en effet, ont
+ une intensité et une fixité toute particulière, qui ne sont pas
+ complémentaires mais constituent à elles seules une syllabe, qui,
+ par conséquent, sont moins des voyelles proprement dites que des
+ aspirations légères auxquelles un son vocal est inhérent. Ce fut
+ seulement lorsque l'alphabet phénicien fut adopté par des peuples
+ de race aryenne, tels que les Grecs, et appliqué à l'expression
+ d'idiomes où les voyelles avaient un rôle radical, fixe et
+ essentiel, que l'on choisit un certain nombre de ces signes des
+ aspirations légères finales ou initiales pour en faire la
+ représentation des sons vocaux de l'intérieur des mots.
+
+ [Illustration 460: Texte égyptien on écriture hiératique[1].]
+
+ [Note 1: J'emprunte cet exemple à une tablette appartenant à M.
+ Rogers, vice-consul d'Angleterre au Caire, tablette publiée
+ récemment, avec traduction et commentaire, par M. G. Maspero,
+ dans le _Recueil de travaux relatifs à la philologie et à
+ l'archéologie égyptiennes et assyriennes_, de la librairie
+ Vieweg. À la page en regard je donne le même passage transcrit en
+ hiéroglyphes du type linéaire, afin qu'on puisse faire la
+ comparaison entre les deux formes de caractères.
+
+ Le texte est de nature religieuse. Il a la forme d'un décret du
+ dieu Ammon-Râ, donnant leur pouvoir surnaturel à ces statuettes
+ funéraires, à la figure de personnages dans leur momie, que l'on
+ appelait _ouschebti-ou_, c'est-à-dire «répondants,» et que l'on
+ déposait en grand nombre dans le tombeau, avec l'intention de
+ fournir au défunt des auxiliaires pour les travaux qu'il avait à
+ accomplir au sein de l'autre vie.
+
+ La partie reproduite en fac-similé est ainsi traduite par M.
+ Maspero.
+
+ «Dit Ammon-Rà, roi des dieux, ce très grand dieu qui le premier
+ fut:
+
+ J'enjoins aux amulettes-répondants qu'on a fabriquées pour
+ Nes-Khonsou, dont la mère est Tont-hon-Tahouti, d'avoir à faire
+ pour Nes-Khonsou, cette fille de Tont-hon-Tahouti, toutes les
+ lamentations et prosternations en toute nature de lamentation que
+ les amulettes-répondants savent faire, quand ils se lamentent et
+ se prosternent pour l'individu qui est mort, d'avoir à le porter
+ au tombeau pour qu'il s'y rajeunisse, et de ne commettre aucun
+ délit.»
+
+ «Quand Ammon eut dit:
+
+ Je ferai qu'ils fassent cela à Nes-Khonsou, cette fille de
+ Tont-hon-Tahouti,» «dit (Ammon-Râ, roi des dieux, ce très grand
+ dieu qui le premier fut.)»]
+437
+ [Illustration 461: Texte hiératique de la page précédente
+ transcrit en hiéroglyphes.]
+
+ Les hiéroglyphes égyptiens ont conservé jusqu'au dernier jour de
+ leur emploi les vestiges de tous les états qu'ils avaient
+ traversés, depuis l'idéographisme exclusif de leur origine jusqu'à
+ l'admission de l'alphabétisme dans leur partie phonétique. Mais,
+438 aussi haut que nous fassent remonter les monuments écrits de la
+ vallée du Nil, dès le temps de la IIIe et peut-être de la IIe
+ dynastie, les inscriptions nous font voir ce dernier progrès
+ accompli. Les signes de syllabes ne sont plus qu'en minorité parmi
+ les phonétiques, dont la plupart sont déjà de véritables lettres,
+ qui peignent les articulations indépendamment de toutes les
+ variations du son vocal qui vient s'y joindre.
+
+ Les lettres de l'écriture égyptienne sont des figures
+ hiéroglyphiques, au tracé plus ou moins altéré dans les
+ tachygraphies successives de l'hiératique et du démotique, dont la
+ valeur alphabétique a été établie en vertu du système acrologique.
+ Chacune de ces figures représente la consonne ou la voyelle
+ initiale de la prononciation de sa signification première
+ d'idéogramme, soit figuratif, soit tropique, mais principalement du
+ mot auquel, prise dans le sens figuratif, elle correspondait dans
+ la langue parlée. Ainsi, parmi les phonétiques de l'usage le plus
+ constant, nous voyons le son vocal vague flottant entre _a_ et _o_,
+ représenté par un «roseau,» dont le nom s'est conservé en copte
+ sous la forme _ake_ ou _oke_, ou par un «aigle,» _ahom_;
+ l'articulation _m_ par une «chouette,» _mouladj_; _r_ par une
+ «bouche,» _rô_; _'h_ par une «corde» tressée, _'haghe_; _kh_ par un
+ «crible,» _khai_; _sch_ par un «réservoir,» _schêi_, ou par un
+ «jardin» de papyrus, _schnê_.
+
+ De ce principe acrologique de la formation des valeurs
+ alphabétiques données à certains signes, résulte un fait
+ particulier à l'écriture égyptienne. C'est que tout signe figuratif
+ ou symbolique peut être pris phonétiquement dans le rôle d'initiale
+ du mot exprimant sa signification idéographique dans la langue
+ parlée. Mais l'usage indifférent de tous les signes comme de
+ simples lettres, dans tous les cas et dans toutes les positions,
+ eût produit dans les textes une confusion sans bornes par la
+ multiplication indéfinie des homophones. Aussi est-ce seulement à
+ l'époque romaine, et dans la transcription des noms des empereurs,
+ que nous voyons les hiérogrammates, par un raffinement de décadence
+ et par une prétention d'élégance graphique, qui n'est que de la
+ barbarie, employer jusqu'à quinze ou vingt signes différents pour
+ peindre la même articulation, en dépouillant ces signes de toute
+ valeur idéographique. Dans l'Égypte pharaonique, la plupart des
+ caractères ainsi devenus de simples phonétiques sous la domination
+ romaine n'ont encore qu'un emploi mixte, symbolico-phonétique, et
+ ne revêtent une valeur de lettres qu'en initiales du mot de leur
+ signification idéographique. Une convention rigoureusement
+439 observée, et dont l'établissement dut être graduel, limite à un
+ petit nombre, deux ou trois au plus pour chaque articulation, les
+ phonétiques d'un emploi constant et indifférent.
+
+
+ § 7.--LA POLYPHONIE DANS LES ÉCRITURES D'ORIGINE HIÉROGLYPHIQUE.
+
+ [Illustration 463: Fragment d'un contrat égyptien en écriture
+ démotique[1].]
+
+ [Note 1: M. Eugène Révillout, qui s'est occupé tout spécialement
+ et avec tant de succès du déchiffrement des textes démotiques, et
+ qui a fait faire les plus grands progrès à cette branche de la
+ science, a bien voulu me donner la traduction suivante de ce
+ début de contrat, daté du règne de Ptolémée Évergète II, qui
+ donnera au lecteur un spécimen de la dernière tachygraphie de
+ l'écriture égyptienne:
+
+ «L'an 44, au mois de choïak, sous le roi Ptolémée, dieu Évergète,
+ fils de Ptolémée, et la reine Cléopâtre, sa femme, les dieux
+ Évergètes, du temps de N, prêtre d'Alexandre, des dieux Soters,
+ des dieux Adelphes, des dieux Évergètes, des dieux Philopators,
+ du dieu Philométor, du dieu Eupator, des dieux Évergètes, et du
+ temps de N, canéphore d'Arsinoé Philadelphe, selon ce qui est
+ établi à Alexandrie (_Rakoti_) et à Ptolémaïs (_Psoï_) en
+ Thébaïde, le receveur Chapochrat, fils de Hor, dont la mère est
+ Chachpéri, dit à Héraclios, fils de Memnon:
+
+ Tu as douze grandes mesures de blé et un tiers, dont la moitié
+ est six grandes mesures et un sixième, douze grandes mesures de
+ blé et un tiers _iterum_, à me réclamer pour la somme d'argent
+ que tu m'as donnée. Que je te donne tes douze grandes mesures et
+ un tiers ci-dessus énoncés au terme de mésori de l'an 44.»]
+
+ Tel est l'état où, de progrès en progrès, nous voyons parvenue
+ celle de toutes les écritures hiéroglyphiques primitives de
+ l'ancien monde qui atteignit au plus haut degré de
+ perfectionnement, la seule qui s'éleva jusqu'à l'analyse de la
+440 syllabe et à la conception de la lettre alphabétique, l'écriture
+ égyptienne. Avant tout, un mélange d'idéogrammes et de phonétiques,
+ de signes figuratifs, symboliques, syllabiques, alphabétiques. En
+ même temps, faculté pour tous les signes figuratifs ou symboliques
+ de prendre une valeur phonétique accidentelle, comme initiales de
+ certains mots, et, d'un autre côté, possibilité d'employer
+ idéographiquement, dans un sens figuratif ou dans un sens tropique,
+ les signes les plus habituellement affectés à la pure et simple
+ peinture des sons indépendamment de toute idée. Tels sont les faits
+ que l'écriture hiéroglyphique égyptienne présente à celui qui veut
+ analyser sa constitution et son génie. Elle constitue, sans
+ contredit, le plus perfectionné des systèmes d'écriture primitifs
+ qui commencèrent par le pur idéographisme: mais combien ce système
+ est encore grossier, confus et imparfait! Que d'obscurités et
+ d'incertitudes dans la lecture, qui, moins grandes pour les
+ Égyptiens que pour nous, devaient cependant encore se présenter
+ plus d'une fois pour eux-mêmes! Quelle extrême complication! Sans
+ doute, les hiéroglyphes n'étaient pas, comme on l'a cru trop
+ longtemps d'après une mauvaise interprétation des témoignages des
+ Grecs et des Romains, un mystère sacerdotal révélé seulement à
+ quelques adeptes choisis; c'était l'écriture dont on se servait
+ pour tous les usages où l'on a besoin d'écrire, en se bornant à
+ abréger le tracé des caractères dans ses tachygraphies. Mais il est
+ bien évident que, sans que les prêtres eussent besoin d'en faire un
+ mystère, un système d'écriture aussi compliqué, dont la
+ connaissance demandait un aussi long apprentissage, ne pouvait être
+ très répandu dans la masse du peuple; aussi, dans l'Égypte antique,
+ par suite de la nature même du système graphique et non par volonté
+ d'en faire un arcane impénétrable à la masse, les gens qui savaient
+441 lire et écrire, les scribes religieux ou civils, formèrent une
+ sorte de classe à part et un groupe restreint dans la nation.
+
+ Encore n'avons-nous pas parlé, jusqu'à présent, de la plus grande
+ cause de difficultés et d'incertitudes dans toutes les écritures
+ qui conservent une part d'idéographisme, la «polyphonie.»
+
+ Pour définir ce fait et en faire bien comprendre l'origine, nous
+ prendrons nos exemples dans les hiéroglyphes égyptiens.
+
+ Nombre de signes hiéroglyphiques sont susceptibles d'être employés
+ également avec une valeur figurative et une valeur tropique. Rien
+ de plus simple et de plus naturel avec l'indépendance absolue de la
+ langue graphique et de la langue parlée dans le système originaire
+ de l'idéographisme pur. Mais dans la langue parlée les deux
+ significations, figurative et symbolique, du même caractère,
+ étaient représentées par deux mots différents. De là vint que, dans
+ l'établissement de la convention générale qui finit par attacher à
+ chaque signe de la langue graphique un mot de la langue parlée pour
+ sa lecture prononcée, le caractère ainsi doué de deux
+ significations diverses, suivant qu'on le prenait figurativement ou
+ tropiquement, peignit deux mots de la langue et eut par conséquent
+ deux prononciations, souvent entièrement dissemblables, entre
+ lesquelles le lecteur choisissait d'après la marche générale de la
+ phrase, la position du signe et l'ensemble de ce qui l'entourait.
+ Ainsi l'image du «disque solaire» s'emploie figurativement pour
+ signifier «soleil,» et symboliquement, par une métonymie toute
+ naturelle et bien simple, pour rendre l'idée de «jour;» mais dans
+ le premier cas, il a pour correspondant dans l'idiome parlé le mot
+ _râ_, dans le second le mot _hrou_; il est donc susceptible de deux
+ prononciations; il est polyphone.
+
+ Mais là ne s'arrête pas le phénomène de la polyphonie. Le symbole,
+ le trope graphique est proprement le mot de cette langue écrite
+ qui, primitivement, lorsqu'elle ne peignait encore que des idées,
+ était absolument indépendante de la langue parlée. Aussi l'on se
+ tromperait si l'on croyait que sa signification est unique, fixe et
+ invariable. Ses acceptions peuvent s'étendre autant que celles d'un
+ mot de la langue parlée, et en vertu des mêmes analogies. Mais par
+ suite de l'indépendance originaire de la langue écrite par rapport
+ à la langue parlée, il est arrivé plus d'une fois que l'extension
+ des sens d'un même symbole a englobé des idées que des mots
+ absolument divers représentaient dans l'idiome oral. Donc le
+442 symbole, suivant ses différents emplois, ses différentes
+ acceptions, s'est lu encore de manières diverses et a eu des
+ prononciations variées.
+
+ Il y avait là une cause sérieuse d'erreurs et de confusions. Pour y
+ parer autant que possible, pour augmenter la clarté des textes, on
+ inventa ce que les savants ont appelé les «compléments
+ phonétiques.» On joignit au symbole, susceptible de plusieurs
+ acceptions ou de plusieurs lectures prononcées, tout ou partie des
+ signes phonétiques habituels représentant la manière dont il devait
+ être prononcé dans le cas présent--le plus souvent la fin du
+ mot--de manière que l'erreur ne fut plus possible. Ainsi, la figure
+ d'une sorte de bande de métal, repliée plusieurs fois sur
+ elle-même, correspondait aux trois idées de «pli,» d' «entourer,
+ circuler,» et de «livre pondérale,» et, suivant ces trois
+ significations, était lu par trois mots différents de la langue,
+ _keb_, _rer_ et _ten_, et pour qu'on ne se méprît ni sur le sens,
+ ni sur le mot, on y joignait fréquemment, suivant les cas, les
+ compléments phonétiques _b_, _r_ ou _n_. Mais dès lors, en réalité,
+ l'idéogramme, susceptible de plusieurs sens, suivi de compléments
+ phonétiques, devint un signe mixte, symbolico-phonétique, capable
+ de représenter dans le rôle d'initiale plusieurs syllabes et
+ plusieurs articulations diverses.
+
+ De là à faire d'un caractère hiéroglyphique un polyphone purement
+ phonétique, à lui faire représenter, abstraction faite de toute
+ signification d'idéogramme, plusieurs valeurs de sons, il n'y avait
+ qu'un pas. Et c'est ainsi que, sans compléments phonétiques, on
+ trouve dans des textes pharaoniques l'image d'une «oreille de veau»
+ exprimant indifféremment les syllabes et les combinaisons de
+ syllabes _ad_, _ankh_, _mest'er_, _sem_, _sedem_, _aten_, ou la
+ «jambe humaine» se lisant _pat_, _ret_, _men_, et _ouar_. Ces
+ valeurs syllabiques polyphones, devenues d'un emploi indifférent et
+ sans rapport avec aucune idée symbolique, n'empêchent pas
+ quelquefois les caractères de pouvoir être encore lus par des mots
+ d'une prononciation toute différente, quand ils sont mis en oeuvre
+ comme idéogrammes. Ainsi la «tête humaine,» prise phonétiquement,
+ représente les syllabes _tep_, _ha_ et _her_, et de plus, comme
+ idéogramme figuratif de «tête,» elle répond aux mots _t'et'_ et
+ _ap_.
+
+ À la décadence, sous la domination romaine, les exemples de
+ polyphonie purement phonétique deviennent plus nombreux, avec la
+ recherche qui, pour chaque lettre, fait multiplier indéfiniment les
+443 homophones. Ainsi les cartouches contenant les noms des empereurs
+ romains nous montrent la figure du «bélier» employée tantôt comme
+ un _s_, parce que «mouton» se disait _soï_, tantôt comme un _v_,
+ parce que cette figure était le symbole de l'idée d' «âme,» _vaï_.
+ Cet exemple est, du reste, le seul où la polyphonie s'applique chez
+ les Égyptiens à des valeurs alphabétiques; mais pour ce qui est des
+ valeurs syllabiques, le fait en question prend des développements
+ inouïs à la basse époque, sous les Ptolémées et les empereurs
+ romains; le mauvais goût des scribes de décadence en multiplie les
+ exemples à l'infini; il envahit complètement les textes et y
+ devient une cause de très grandes obscurités.
+
+ Chez les Assyro-Babyloniens de langue sémitique nous retrouvons
+ exactement les deux mêmes faits:
+
+ 1° L'emploi des idéogrammes avec un complément phonétique, qui
+ détermine, parmi les prononciations et les sens dont chacun est
+ susceptible, celui qui doit être adopté dans le cas spécial, et qui
+ transforme ainsi ces idéogrammes en phonético-symboliques
+ polyphones dans le rôle d'initiales;
+
+ 2° La polyphonie syllabique appliquée à des signes qui remplissent
+ dans l'usage le rôle de phonétiques indifférents pour des valeurs
+ absolument diverses.
+
+ Seulement les deux faits qui étaient dans un étroit rapport l'un
+ avec l'autre et qu'on pouvait voir s'enfanter mutuellement dans
+ l'écriture hiéroglyphique égyptienne--ce qui nous a conduit à en
+ chercher la théorie dans cette écriture--se montrent indépendants
+ et séparés dans l'écriture cunéiforme appliquée à la langue
+ assyrienne. La raison en est facile à comprendre. En Égypte c'est
+ chez le même peuple, et pour ainsi dire dans l'intérieur du même
+ idiome, que se sont opérées toutes les évolutions successives dont
+ nous avons cherché à suivre la trace, et qui ont conduit l'écriture
+ d'une simple peinture d'idées, entièrement distincte de la langue
+ parlée; à la peinture des sons de cette langue. Pour ce qui est du
+ cunéiforme anarien, au contraire, il a été inventé par un peuple
+ d'une toute autre race que les Assyriens, et c'est entre les mains
+ de ce peuple qu'il est parvenu, par des progrès successifs, jusqu'à
+ un syllabisme affecté de polyphonie dans une certaine mesure. C'est
+ à cet état qu'il a été adopté par les Assyro-Babyloniens de langage
+ sémitique, lesquels ont emprunté simultanément aux inventeurs
+ suméro-accadiens les valeurs phonétiques et les valeurs
+444 idéographiques des signes, entre lesquelles l'adaptation à une
+ nouvelle langue, d'une famille toute différente, produisait un
+ divorce complet.
+
+ Non seulement, dans ce passage de l'écriture cunéiforme de l'usage
+ d'une langue à celui d'une autre, chaque caractère a gardé
+ simultanément sa valeur de phonétique, quand il en avait une, et
+ ses significations idéographiques, qui se sont lues désormais par
+ des mots absolument autres que ceux qui exprimaient les mêmes
+ notions dans l'idiome des inventeurs du système graphique en
+ question: le signe, par exemple, qui était devenu le phonétique
+ indifférent de la syllabe _ad_, _at_, parce qu'il était
+ l'idéogramme de «père,» _ad_ en accadien, gardant cette valeur
+ phonétique et se lisant désormais _abou_ en assyrien, dans son
+ acception idéographique; mais encore toutes les lectures attachées
+ en accadien aux significations d'un même caractère, pourvu qu'elles
+ fussent monosyllabiques, et même quelquefois quand elles étaient
+ dissyllabiques, sont devenues, dans l'usage des textes assyriens
+ sémitiques, des valeurs purement phonétiques. Ainsi un signe de
+ l'écriture était chez les Schoumers et les Akkads l'idéogramme des
+ notions de «couper, trancher, décider,» lu comme tel _tar_ et
+ _'gas_, «poser, fixer,» _koud_, enfin «chemin,» _sila_; dans
+ l'usage assyrien il devient le phonétique indifférent des syllabes
+ composées _tar_, _'has_, _koud_, _kout_, _qout_, _sil_, _schil_, et
+ en même temps il garde toujours ses significations idéographiques,
+ qui se lisent désormais _nakasou_, «couper, trancher,» _dânou_,
+ «décider, juger,» _schâmou_, «poser, fixer,» et _soûqou_, «rue,
+ chemin.» Un autre était l'idéogramme de «mouton,» _lou_, et du
+ verbe «prendre,» _dib_; en outre, il était devenu, d'après la
+ première de ces deux acceptions, le phonétique ordinaire de la
+ syllabe _lou_; dans les textes assyriens il est celui de _lou_ et
+ de _dib_, et en même temps il garde les sens de «mouton,» auquel
+ correspondent désormais les lectures _çinou_ et _immerou_, puis de
+ «prendre,» qui se lit en assyrien par les verbes _çabatou_ et
+ _kâmou_. Et ce n'est pas tout. Après avoir adopté comme valeurs
+ purement phonétiques toutes les lectures accadiennes des signes qui
+ rentraient dans certaines conditions de forme, les Assyriens
+ sémites ont aussi formé quelques valeurs phonétiques nouvelles, et
+ à eux propres, d'après les mots qui, dans leur langue, servaient de
+ lecture aux caractères pris dans le rôle d'idéogrammes. Par
+ exemple, il est un caractère cunéiforme qui a la signification
+ idéographique de «tête;» le mot qui exprime cette notion en
+ accadien est _schak_; celui qui l'exprime en assyrien est
+ _rîschou_.
+445
+ Le caractère dont nous parlons devient le phonétique indifférent
+ des deux syllabes _schak_ et _risch_, valeurs dont la première est
+ d'origine accadienne et la seconde d'origine assyrienne sémitique.
+ C'est de cette façon que la polyphonie phonétique prend dans
+ l'écriture cunéiforme, et spécialement dans l'usage, des textes
+ assyriens, un développement inconnu chez tout autre peuple; à tel
+ point qu'on y trouve certains signes qui, indépendamment de leurs
+ lectures d'idéogrammes, sont susceptibles de représenter jusqu'à
+ dix ou douze valeurs différentes comme signes de syllabes servant
+ uniquement à la peinture des sons.
+
+
+ § 8.--L'INVENTION DE L'ALPHABET.
+
+ Même après que les Égyptiens furent parvenus à l'analyse de la
+ syllabe et à l'abstraction de la consonne, il restait un pas énorme
+ à franchir, un progrès capital à consommer, pour que l'écriture
+ parvînt au degré de simplicité et de clarté qui pouvait seul la
+ mettre en état de remplir dignement et complètement sa haute
+ destination. Répudier toute trace d'idéographisme, supprimer
+ également les valeurs syllabiques, ne plus peindre que les sons au
+ moyen de l'alphabétisme pur, enfin réduire les phonétiques à un
+ seul signe invariable pour chaque articulation de l'organe, tel
+ était le progrès qui devait donner naissance à l'alphabet,
+ consommer l'union intime de l'écriture avec la parole, émanciper
+ définitivement l'esprit humain des langes du symbolisme primitif et
+ lui permettre de prendre librement son essor, en lui donnant un
+ instrument digne de lui, d'une clarté, d'une souplesse et d'une
+ commodité parfaites. Ce progrès pouvait seul permettre à l'art
+ d'écrire de pénétrer dans les masses populaires, en mettant fin à
+ toutes les complications qui en avaient fait jusqu'alors une
+ science abstruse et difficilement accessible, et de se communiquer
+ chez tous les peuples, en faisant de l'écriture un instrument
+ applicable également bien à tous les idiomes et à toutes les idées.
+
+ L'invention de l'alphabet proprement dit ne pouvait prendre
+ naissance chez aucun des peuples qui avaient créé les systèmes
+ primitifs d'écriture débutant par des figures hiéroglyphiques avec
+ leur idéographisme originaire, même chez celui qui était parvenu
+ jusqu'à l'analyse de la syllabe et à l'abstraction de la consonne.
+ Elle devait être nécessairement l'oeuvre d'un autre peuple,
+ instruit par lui. En effet, les peuples instituteurs des écritures
+446 originairement idéographiques avaient bien pu, poussés par les
+ besoins impérieux qui naissaient du développement de leurs idées et
+ de leurs connaissances, introduire l'élément phonétique dans leurs
+ écritures, donner progressivement une plus grande importance et une
+ plus grande extension à son emploi, enfin porter l'organisme de cet
+ élément à un très haut degré de perfection. Mais des obstacles
+ invincibles s'opposaient à ce qu'ils fissent le dernier pas et le
+ plus décisif, à ce qu'ils transformassent leur écriture en une
+ peinture exclusive des sons, en répudiant d'une manière absolue
+ toute trace d'idéographisme.
+
+ Le principal venait de la religion. Toutes les écritures
+ primitives, par suite de leur nature symbolique et de leur génie,
+ avaient un caractère essentiellement religieux et sacré. Elles
+ étaient nées sous l'égide du sacerdoce, inspirées par son esprit de
+ symbolisme. Dans la première aurore de la civilisation des peuples
+ primitifs, l'invention de l'art d'écrire avait paru quelque chose
+ de si merveilleux que le vulgaire n'avait pas pu la concevoir
+ autrement que comme un présent des dieux. Bouleverser de fond en
+ comble la constitution d'une écriture ainsi consacrée par la
+ superstition religieuse, lui enlever toute la part de symbolisme
+ sur laquelle se fondait principalement son caractère sacro-saint,
+ était une entreprise énorme et réellement impossible chez le peuple
+ même où l'écriture avait reçu une sanction si haute, car c'eût été
+ porter une atteinte directe à la religion. La révolution ne pouvait
+ donc s'accomplir qu'à la suite d'un changement radical dans l'ordre
+ religieux, comme il arriva par suite des prédications du
+ christianisme, dont les apôtres déracinèrent chez beaucoup de
+ peuples (en Égypte, par exemple) les anciens systèmes d'écritures,
+ à l'essence desquels s'attachaient des idées de paganisme et de
+ superstition; ou bien par les mains d'un peuple nouveau, pour
+ lequel le système graphique reçu du peuple plus anciennement
+ civilisé ne pouvait avoir le même caractère sacré; qui, par
+ conséquent, devait être porté à lui faire subir le changement
+ décisif au moyen duquel il s'appliquerait mieux à son idiome; en
+ devenant d'un usage plus commode.
+
+ Ainsi ce ne sont pas les Chinois eux-mêmes qui ont amené leur
+ écriture au pur phonétisme, et qui, rejetant tout vestige
+ d'idéographisme, ont tiré de ses éléments un syllabaire restreint
+ et invariable, avec un seul signe pour chaque valeur. Ce sont les
+ Japonais qui ont emprunté aux types _kiài_ et _thsào_ (voy. la
+ figure de la p. 429) de l'écriture mixte du Céleste Empire leurs
+447 syllabaires _kata-kana_ et _fïra-kana_, en abrégeant le tracé de
+ certains signes pour les rendre plus faciles à écrire, et en
+ modifiant légèrement celui de certains autres pour éviter les
+ confusions qui auraient pu résulter de formes analogues. Les
+ Assyriens, non plus, ne dégagèrent pas l'élément syllabique de
+ l'écriture cunéiforme; dans leur usage national il demeura toujours
+ amalgamé à une proportion égale d'élément idéographique. Mais quand
+ les habitants indigènes de la Susiane et la population de la Médie
+ anté-aryenne, qui leur était étroitement apparentée, adoptèrent
+ cette écriture à l'exemple des Assyriens, et d'après leurs
+ enseignements, ils ne gardèrent qu'un nombre imperceptible
+ d'idéogrammes et rendirent l'écriture presque exclusivement
+ phonétique. Puis les Perses, à leur tour, tirèrent du syllabaire
+ élamite et médique les éléments d'un véritable alphabet, auquel ils
+ ne laissèrent associée qu'une si petite proportion de caractères
+ idéographiques que, jusqu'à présent, on n'en a pas relevé plus de
+ trois dans les inscriptions perses connues. Les Grecs de Cypre, dès
+ une époque très ancienne et avant que les autres Hellènes eussent
+ reçu l'alphabet des Phéniciens, empruntèrent au plus ancien type de
+ l'écriture cunéiforme ou aux hiéroglyphes 'hittites (ceci n'est pas
+ encore complètement éclairci), mais dans tous les cas à une
+ écriture antérieure où l'idéographisme et le phonétisme étaient
+ mélangés, les éléments d'un syllabaire purement phonétique qui
+ resta désormais leur système graphique national.
+
+ De même, les Égyptiens, après être parvenus jusqu'à la conception
+ de l'_alphabétisme_, ne franchirent point le dernier pas et ne
+ surent point en tirer l'invention de l'_alphabet_ proprement dit.
+ Ils laissèrent à un autre peuple la gloire de cette grande
+ révolution, si féconde en résultats et si heureuse pour les progrès
+ de l'esprit humain.
+
+ Mais tous les peuples n'étaient pas à même de consommer l'invention
+ de l'alphabet. Il fallait pour tirer ce dernier et suprême
+ corollaire des progrès consommés par les Égyptiens, une réunion
+ toute spéciale de conditions. Avant tout, il fallait un peuple qui,
+ par sa situation géographique, touchât à l'Égypte et eût été soumis
+ à une profonde influence de la civilisation florissant sur les
+ bords du Nil. C'est, en effet, seulement dans cette condition qu'il
+ pouvait prendre pour point de départ la découverte de la
+ décomposition de la syllabe, base indispensable du progrès dernier
+ qui devait consister à bannir de l'écriture tout élément
+ idéographique, à assigner un seul signe à la représentation de
+ chaque articulation, enfin de cette manière à constituer pour la
+448 première fois un alphabet proprement dit. Mais il fallait aussi
+ d'autres conditions dans les instincts et le génie de la nation. Le
+ peuple appelé ainsi à donner à l'écriture humaine sa forme
+ définitive devait être un peuple commerçant et pratique par
+ essence, un peuple chez lequel le négoce fût la grande affaire de
+ la vie, un peuple qui eût à tenir beaucoup de comptes courants et
+ de livres en partie double. C'est, en effet, dans les transactions
+ commerciales que la nature même des choses devait nécessairement
+ faire le plus et le plus tôt sentir les inconvénients, signalés par
+ nous tout à l'heure, du mélange de l'idéographisme, ainsi que de la
+ facilité de multiplier les homophones pour la même articulation, et
+ conduire à chercher un perfectionnement de l'écriture dans sa
+ simplification, en la réduisant à une peinture des sons au moyen de
+ signes invariables et en petit nombre. De plus, l'invention ne
+ pouvait être consommée que par un peuple qui, s'il avait été soumis
+ à une très forte influence égyptienne, professât pourtant une autre
+ religion que celle des bords du Nil, et dont le génie fût en même
+ temps singulièrement positiviste.
+
+ Tel est le génie des Japonais, en même temps que leurs conditions
+ de situation géographique et de soumission à l'influence par
+ rapport à la Chine, sont exactement celles où nous venons de dire
+ qu'avait dû se trouver par rapport à l'Égypte le peuple à qui fut
+ due enfin l'invention de l'alphabet. Aussi sont-ce les Japonais qui
+ ont réduit l'écriture symbolico-phonétique des Chinois à un pur
+ syllabaire de quarante-sept caractères.
+
+ Dans le monde ancien, il n'y a eu qu'un seul peuple qui ait rempli
+ à la fois toutes les conditions que nous venons d'énumérer, ce
+ furent les Phéniciens. Et, en effet, le témoignage unanime de
+ l'antiquité s'accorde à attribuer aux Kénânéens maritimes la gloire
+ du dernier et du plus fécond progrès de l'art d'écrire. Tout le
+ monde connaît les vers de Lucain à ce sujet:
+
+ Phoenices primi, famae si creditur, ausi
+ Mansuram rudibus vocem signare figuris.
+ Nondum flumineas Memphis contexere biblos
+ Noverat; et saxis tantum volucresque feraeque
+ Sculptaque servabant magicas animalia linguas.
+
+ Et ici les témoignages littéraires sont pleinement confirmés par
+ les découvertes de la science moderne. Nous ne connaissons aucun
+ alphabet proprement dit antérieur à celui des Phéniciens, et tous
+449 ceux dont il existe des monuments, ou qui se sont conservés en
+ usage jusqu'à nos jours, procèdent plus ou moins directement du
+ premier alphabet, combiné par les fils de Kenâ'an et répandu par
+ eux sur la surface du monde entier.
+
+ [Illustration 473: Portion de la stèle de Mês'a, roi de Moab[1].]
+
+ [Note 1: Comme type de l'alphabet sémitique de 22 lettres,
+ inventé par les Phéniciens, nous ne pouvions choisir mieux que le
+ plus ancien monument de cette écriture que l'on possède
+ jusqu'ici, et en même temps le plus important au point de vue
+ historique. C'est la stèle triomphale élevée par Mês'a, roi de
+ Moab, à la suite de ses guerres contre le royaume de Yisraêl, en
+ 896 avant J.-C., guerres racontées également, mais au point de
+ vue des Hébreux, dans le chapitre III du IIe livre des Rois (IVe
+ dans la Vulgate latine). Ce monument, découvert en 1869 par M.
+ Clermont-Ganneau, à Dhibân dans l'ancien pays de Moab, est
+ aujourd'hui l'un des plus précieux joyaux épigraphiques de notre
+ Musée national du Louvre. Il a été l'objet des études réitérées
+ de tous les maîtres de la science. Nous en reproduisons en
+ fac-similé la moitié supérieure, qui se traduit de la manière
+ suivante, d'après MM. Clermont-Ganneau et Renan:
+
+ «Je suis Mês'a, fils de Kémoschgad, roi de Moab, le--Daïbonite.
+ Mon père a régné sur Moab trente années, et moi j'ai régné--après
+ mon père. Et j'ai construit ce haut-lieu à Kémôsch dans
+ Qar'hah...--car il m'a sauvé de tous les agresseurs et m'a permis
+ de regarder avec dédain tous mes ennemis.
+
+ 'Omri--fut roi de Yisraêl et opprima Moab pendant de longs jours,
+ car Kémôsch était irrité contre sa--terre. Et son fils lui
+ succéda, et il dit, lui aussi: «J'opprimerai Moab; en mes jours
+ je lui commanderai,--et je l'humilierai, lui et sa maison.» Et
+ Yisraêl fut ruiné, ruiné pour toujours. Et 'Omri s'était emparé
+ de la terre de--Meh-débâ, et il y demeura, lui [et son fils, et]
+ son fils vécut quarante ans--et Kémôsch [l'a fait périr] de mon
+ temps.
+
+ Alors je bâtis Ba'al Me'ôn, et j'y fis des... et je
+ construisis--Qiriathaïm.
+
+ Et les hommes de Gad [demeuraient] dans le pays [de 'Atârôth]
+ depuis un temps immémorial, et avait construit pour lui le
+ roi--de Yisraêl la ville (de 'Atârôth). J'attaquai la ville et je
+ la pris, et je tuai tout le peuple--de la ville, en spectacle à
+ Kémôsch et à Moab, et j'emportai de là l'Ar(ièl de David, et je
+ le traînai à terre) devant la face de Kémôsch, à Qeriôth, et j'y
+ transportai les hommes de Scharôn et les hommes--de Ma'harôth.
+
+ Et Kémôsch me dit: «Va! prends Nébah sur Yisraêl.» Et--j'allai de
+ nuit, et je combattis contre la ville depuis le lever de l'aube
+ jusqu'à midi, et je [la] pris.»
+
+ Il faut noter sur ce monument, comme une particularité de
+ paléographie unique, la façon dont les mots sont séparés par des
+ points et les phrases par un trait vertical. C'est ce qui en a
+ singulièrement facilité l'interprétation.
+
+ Dans le livre qui sera consacré à l'histoire des Israélites, nous
+ reviendrons avec détail sur les événements relatés dans cette
+ inscription et sur son importance historique hors de pair.]
+
+ Nous reviendrons sur la question de l'alphabet phénicien, de son
+ invention et de sa propagation, dans le livre de la présente
+ histoire qui sera spécialement consacré à ce peuple. Nous
+ étudierons alors comment les Kenânéens ont puisé parmi les
+ phonétiques de l'écriture égyptienne, dans son type hiératique, les
+ vingt-deux lettres dont ils firent leur alphabet. Nous montrerons
+450 comment, sauf le cunéiforme perse, tous les alphabets de l'univers
+ procèdent de l'invention unique dont le foyer fut en Phénicie; nous
+ établirons les différents courants de dérivation qui répandirent
+ dans les directions les plus opposées l'usage de l'écriture
+ purement alphabétique, et nous esquisserons alors la distribution
+ et les caractères distinctifs des diverses familles d'écritures
+ sorties de cette source, car il y en a d'aussi nettement délimitées
+ que les familles de langues. Ici tous ces renseignements seraient
+ moins bien à leur place. Nous avons voulu seulement y compléter
+ l'ensemble des notions d'un caractère général, qui étaient
+ indispensables à placer comme une sorte d'introduction en tête de
+ nos récits d'histoire, en résumant, après avoir parlé des races et
+ des langues, les phases originaires de l'art d'écrire jusqu'au
+ moment où il atteignit à la perfection par l'invention de
+ l'alphabet. C'était, d'ailleurs, comme le dernier chapitre de notre
+ étude des origines de la civilisation. Celle-ci nous apparaîtra
+ désormais constituée, au milieu de la pleine lumière de l'histoire,
+ dans les annales des grandes nations de l'Orient antique, qui,
+ désormais, rempliront les livres suivants de notre ouvrage.
+
+ FIN DE TOME PREMIER.
+452
+
+
+
+ TABLES DU TOME PREMIER
+453
+
+
+
+ TABLE DES GRAVURES
+ DU TOME PREMIER
+
+
+ Pages.
+
+ 1. Adam et 'Havah au Paradis terrestre, près de l'Arbre de la
+ science du bien et du mal, tentés par le serpent, peinture
+ chrétienne des Catacombes de Rome. 3
+
+ 2. Vue du mont Ararat en Arménie (d'après l'_Univers
+ pittoresque_). 12
+
+ 3. Noa'h et sa famille dans l'arche avec les animaux,
+ sculpture d'un sarcophage des premiers siècles chrétiens,
+ à Trêves. 13
+
+ 4. Le dieu Khnoum formant l'oeuf de l'univers sur le tour à
+ potier, bas-relief égyptien du temple de Philæ. 20
+
+ 5. L'homme formé par le dieu Khnoum et doué de la vie,
+ bas-relief égyptien du temple d'Esneh. 21
+
+ 6. Prométhée formant l'homme, médaillon d'une lampe romaine de
+ terre-cuite, emprunté au recueil de Passeri. 24
+
+ 7. Prométhée dérobant le feu céleste, médaillon d'une lampe
+ romaine de terre-cuite emprunté au recueil de Passeri. _Ibid_
+
+ 8. La plante de vie gardée par des génies ailés, bas-relief
+ assyrien du palais de Nimroud (l'ancienne Kala'h), conservé
+ au Musée Britannique. 33
+
+ 9. Adoration de la plante de vie, bas-relief du monument du
+ roi assyrien Asschour-a'h-iddin, connu sous le nom de «Pierre
+ noire de lord Aberdeen» et conservé au Musée Britannique. 34
+
+ 10. L'arbre et le serpent sur un cylindre babylonien du Musée
+ Britannique. 35
+
+ 11. Sarcophage romain du Musée du Capitole, retraçant la fable
+ de Prométhée. 36
+
+ 12. L'arbre et le serpent sur un vase phénicien trouvé en
+ Cypre, du Metropolitan Museum of Art de New-York. 37
+
+ 13. Horus combattant le serpent Apap, bas-relief égyptien du
+ temple d'Edfon. 39
+
+ 14. Mithra combattant Angrômainyous sous la forme d'un serpent,
+ intaille de travail perse du temps des Sassanides, d'après
+ Lajard. 40
+
+ 15 et 16. La Gigantomachie hellénique, peintures des deux
+ faces d'une amphore à figures rouges, du IVe siècle avant
+ J.-C., découverte dans l'île de Milo (Archipel grec) et
+ conservée au Musée du Louvre. 52-53
+
+ 17. Le dieu Raman, d'après un cylindre assyrien. 62
+
+ 18. La déesse Ischtar, d'après un cylindre assyrien du Musée
+ Britannique. 63
+
+ 19. Le dieu Bel, d'après un cylindre babylonien. 64
+
+ 20. Le _Matsyavatara_, incarnation de Vischnou en
+ homme-poisson pour sauver Manou du déluge, peinture indienne
+ moderne. 69
+
+ 21. Le dieu Êa, moitié homme et moitié poisson, d'après un
+ bas-relief assyrien du palais de Nimroud (l'ancienne Kala'h),
+ conservé au Musée Britannique. 70
+
+ 22. Libations et offrandes au tombeau, suivant l'usage attique,
+ peinture d'un _lécythos_ décoré au trait rouge sur fond blanc,
+ découvert à Athènes et conservé au Musée Britannique. 73
+
+ 23. Le déluge de Noa'h sur une monnaie de bronze d'Apamée de
+ Phrygie, à l'effigie de Septime Sévère. 76
+
+ 24. La déesse Tefnout à tête de lion, d'après un bas-relief
+ égyptien. 79
+
+ 25. Le dieu Râ à tête d'épervier, d'après un bas-relief
+ égyptien. _Ibid._
+
+ 26. Le déluge et les premières migrations humaines, suivant
+ la tradition du Mexique; extrait de la gravure faite au
+ siècle dernier d'après la copie d'un manuscrit indigène de
+ Cholula, exécutée en 1566 par Pedro de los Rios. 83
+
+ 27. Tableau du déluge dans le manuscrit chronologique
+ mexicain, dit _Codex Vaticanus_. 85
+
+ 28. Un paradis artificiel assyrien, d'après un bas-relief du
+ palais de Keyoundjik (l'ancienne Ninive), conservé au Musée
+ Britannique. 106
+
+ 29. Les trois juges des enfers dans la mythologie grecque,
+ Minos, Éaque et Rhadamanthe, d'après les peintures d'un vase
+ découvert à Canosa, dans l'ancienne Apulie, et aujourd'hui
+ conservé au Musée de Karlsruhe. 108
+
+ 30. Les quatre races humaines admises par les Égyptiens,
+ d'après les peintures du tombeau du roi Séti Ier (XIXe
+ dynastie), à Thèbes. 111
+
+ 31. Les ruines du Birs-Nimroud, pyramide à étage de Borsippa,
+ en Babylonie, identifiée sans preuves par quelques-uns à la
+ Tour de Babel, d'après l'_Expédition en Mésopotamie_ de M.
+ Oppert. 117
+
+ 32. Silex éclaté en forme de grattoir, des terrains miocènes
+ supérieurs (marnes lacustres de Thenay, Loir-et-Cher), d'après
+ le _Précis de paléontologie humaine_ de M. le docteur Hamy. 122
+
+ 33. Petite pointe de flèche en silex des alluvions pliocènes
+ supérieures de Saint-Prest (Eure-et-Loir), d'après le même
+ ouvrage. 124
+
+ 34. Hache lancéolée en silex des dépôts quaternaires de
+ Saint-Acheul, près Amiens, d'après l'ouvrage de Lyell sur
+ l'_Ancienneté de l'homme_. 131
+
+ 34 et 35. Instruments en silex, hachette ovale et perçoir,
+ des terrains quaternaires d'Abbeville et de Saint-Acheul,
+ d'après le même ouvrage. 132
+
+ 36. Lame de silex des sablières de Levallois-Clichy, près Paris,
+ ayant servi de couteau, d'après le _Précis de paléontologie
+ humaine_ de M. Hamy. 133
+
+ 37. Hache triangulaire en silex de la grotte du Moustier
+ (Dordogne), d'après les _Reliquiæ aquitaniæ_ de Lartet et
+ Christy. _Ibid._
+
+ 38. Vue latérale de la portion de crâne humain, de l'âge
+ quaternaire, trouvée dans la caverne de Neanderthal, près de
+ Dusseldorf, d'après Lyell. 137
+
+ 39. Profil des crânes quaternaires de Neanderthal et d'Engis
+ et du crâne d'un Australien de Port-Adélaïde, d'après Lyell. 138
+
+ 40. Grattoir en silex des alluvions quaternaires, d'après le
+ _Précis de paléontologie humaine_ de M. le docteur Hamy. 140
+
+ 41. Harpon en os, décoré d'une tête de cheval, découvert à
+ Laugerie-Basse (Dordogne), d'après le même ouvrage. _Ibid._
+
+ 42. Grattoir en silex de forme allongée des cavernes du
+ Périgord, d'après le même ouvrage. 141
+
+ 43. Petit harpon en os, provenant de la caverne de Massat
+ (Ariége), d'après le même ouvrage. _Ibid._
+
+ 44. Gravure sur un morceau de schiste, représentant l'ours
+ des cavernes, découverte dans la grotte du Bas-Manat (Ariège),
+ d'après le _Bulletin de la Société d'anthropologie_ de
+ Paris. 141
+
+ 45 et 46. Manches de poignards sculptés en ivoire, représentant
+ des rennes et provenant de la grotte de Montastruc, d'après le
+ _Précis de paléontologie humaine_ de M. le docteur Hamy. 143
+
+ 47. Lame d'ivoire de la grotte de La Madeleine (Dordogne),
+ avec représentation de mammouth, d'après les _Reliquiæ
+ aquitanicæ_ de Lartet et Christy. _Ibid._
+
+ 48. Figures diverses sur un morceau de bois de renne
+ provenant de La Madeleine, d'après le même ouvrage. _Ibid._
+
+ 49. Tête de vieillard découverte à Cro-Magnon (Dordogne),
+ d'après la _Conférence_ de M. Broca _sur les troglodytes de
+ la Vézère_. 145
+
+ 50. Tête de femme découverte à Cro-Magnon, d'après la même
+ source. _Ibid._
+
+ 51. Crâne d'homme provenant de la grotte du Trou du Frontal
+ (Belgique), d'après le _Précis de paléontologie humaine_ de
+ M. le docteur Hamy. 149
+
+ 52. Hache en pierre polie, de France. 156
+
+ 53. Hache en pierre polie, de France. 157
+
+ 54. Hache de pierre polie, avec son emmanchement en bois et
+ en corne de cerf, provenant des villages lacustres de la
+ Suisse. _Ibid._
+
+ 55. Nucleus d'obsidienne, provenant de l'Archipel grec. 159
+
+ 56. Dolmen de Duneau (Sarthe). 160
+
+ 57. Allée couverte de la Pierre-Turquaise près l'Isle-Adam
+ (Seine-et-Oise). 161
+
+ 58. Dolmen de l'Hindoustan, d'après Ferguson, _Rude stones
+ monuments_. 164
+
+ 59. Dague en silex du Danemark, d'après sir John Lubbock,
+ _L'homme préhistorique_. 165
+
+ 60, 61 et 62. Pointes de lances grossières des
+ _kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie, d'après le même
+ ouvrage. 166
+
+ 63. Restitution d'un village lacustre de la Suisse, d'après
+ M. le docteur Hamy. 168
+
+ 64. Habitations sur pilotis des Arfakis, du havre de Doréi
+ (Nouvelle-Guinée), d'après Dumont-d'Urville. 169
+
+ 65. Urne cinéraire en terre noire représentant un groupe
+ d'habitations lacustres, découverte dans un tumulus à
+ Adersleben (Bavière), d'après sir John Lubbock. 170
+
+ 66. Urne cinéraire de terre noire du Latium, en forme de
+ hutte ronde ou _tugurium_. _Ibid._
+
+ 67. Fragment de tissu provenant des habitations lacustres
+ de la Suisse, d'après sir John Lubbock. _Ibid._
+
+ 68. Collier étrusque, avec pour pendant une pointe de
+ flèche en silex; Musée du Louvre, collection Campana. 182
+
+ 69. Hache de pierre polie sur laquelle ont été gravées
+ postérieurement des représentations mithriaques; Musée de
+ la Société Archéologique d'Athènes. 183
+
+ 70. 71 et 72. Les trois types principaux de celts ou hachettes
+ de bronze, d'après sir John Lubbock, _L'homme
+ préhistorique_. 185
+
+ 73, 74 et 75. Modes d'emmanchement des trois types de haches
+ de bronze, d'après le même ouvrage. 189
+
+ 76, 77 et 78. Épées de bronze, de France et du Danemark,
+ d'après le même ouvrage. 192
+
+ 79, 80 et 81. Dagues en bronze, d'Irlande et du Danemark,
+ d'après le même ouvrage. 195
+
+ 82 et 83. Pointes de lances en bronze, de Danemark et
+ d'Irlande, d'après le même ouvrage. 198
+
+ 84. Pointe de lance en silex taillé à petits éclats, du
+ Danemark. 199
+
+ 85 et 86. Bracelets de bronze, des habitations lacustres de
+ la Suisse, d'après sir John Lubbock. 205
+
+ 87, 88, 89 et 90. Épingles à cheveux en bronze; des
+ palafittes des lacs de la Suisse, d'après la même source. 207
+
+ 91. Tête de l'Apollon du Belvédère, type idéal de la race
+ blanche dans sa division aryo-européenne. 225
+
+ 92, 93, 94 et 95. Crânes des quatre races fondamentales de
+ l'humanité, vus de profil, d'après l'_Histoire naturelle de
+ l'homme_ de Prichard. 228
+
+ 96, 97, 98 et 99. Crânes des quatre races fondamentales de
+ l'humanité, vus par en haut. 229
+
+ 100. Indien de la caste brahmanique, d'après Prichard, type
+ de la race blanche dans sa division aryo-asiatique. 231
+
+ 101. Arabe Bédouin, d'après le _Tour du monde_, type de la
+ race blanche dans sa division sémitique ou syro-arabe. 233
+
+ 102. Chinois, d'après Prichard, type de la race jaune. 235
+
+ 103. Nègre de la côte de Mozambique, d'après Prichard, type
+ de la race noire dans sa division africaine. 237
+
+ 104. Papou de la Nouvelle-Guinée, d'après Prichard, type de
+ la race noire dans sa division pélagienne. 239
+
+ 105. Indien Sauk, de l'Amérique du Nord, d'après Prichard,
+ type de la race rouge. 241
+
+ 106. Galla de l'Abyssinie, d'après Prichard, type de la
+ sous-race éthiopico-berbère. 243
+
+ 107. Kalmouk sibérien, d'après Prichard, type de la sous-race
+ altaïque dans ses variétés les plus rapprochées de la race
+ jaune pure. 245
+
+ 108. Kamtchadale, d'après Prichard, type de la sous-race
+ hyperboréenne. 247
+
+ 109. Malay, d'après Prichard, type de la sous-race
+ malayo-polynésienne dans sa division malaye. 249
+
+ 110. Tahitien, d'après Prichard, type de la sous-race
+ malayo-polynésienne dans sa division canaque ou
+ polynésienne. 254
+
+ 111. Australien, d'après Prichard. 255
+
+ 112. Femme hottentote, d'après Prichard, type de la sous-race
+ hottentote. 257
+
+ 113. Captif de la nation des Lebou, d'après les sculptures du
+ palais de Médinet-Abou, à Thèbes, exécutées sous Râmessou III,
+ de la XXe dynastie. 271
+
+ 114. Indigène du pays de Pount, d'après les bas-reliefs
+ égyptiens du temple de Deïr-el-Bahari, à Thèbes, élevé
+ pendant la minorité de Tahoutmès III. 272
+
+ 115. Un prince des Khétas, d'après un bas-relief égyptien
+ d'Ibsamboul en Nubie. 273
+
+ 116. Captif des Amorim de Qadesch, sculpture égyptienne de
+ Médinet-Abou. 274
+
+ 117. Phénicien du temps de la XVIIIe dynastie égyptienne,
+ d'après les peintures du tombeau de Rekh-ma-Ra, à Thèbes,
+ datant du règne de Tahoutmès III. 275
+
+ 118. Guerrier kenànéen de la Palestine, représentation
+ égyptienne du temps de la XIXe dynastie. 276
+
+ 119 et 120. Têtes d'Élamites de la classe inférieure, au type
+ négroïde, d'après les sculptures assyriennes du palais du roi
+ Asschour-bani-abal à Koyoundjik, l'ancienne Ninive. 280
+
+ 121. Tête d'un Élamite de la classe aristocratique, du type
+ sémitique, d'après les mêmes sculptures. 281
+
+ 122, 123 et 124. Types d'Assyriens, d'après les sculptures
+ indigènes. 283
+
+ 125 et 126. Les deux types de visages des Babyloniens, d'après
+ les sculptures du palais de Koyoundjik retraçant les campagnes
+ du roi ninivite Asschour-bani-abal en Babylonie. _Ibid._
+
+ 127. Captif de la nation des Schasou, nomades sémitiques
+ du désert entre l'Égypte et la Syrie, d'après les sculptures
+ égyptiennes du palais de Médinet-Abou. 287
+
+ 128. Guerriers du peuple de Khar ou des Araméens méridionaux,
+ représentation égyptienne du temps de la XVIIIe dynastie. 290
+
+ 129. Ambassadeur des Routennou ou Araméens septentrionaux,
+ d'après les peintures d'un tombeau de Thèbes datant du règne
+ de Toutankh-Amen (XVIIIe dynastie). 294
+
+ 130. Guerrier Iranien ou Médo-Perse, portant la robe médique,
+ d'après les sculptures de Persépolis. 295
+
+ 131. Guerriers des nations pélasgiques (T'akkaro ou Teucriens
+ et Touirscha ou Tyrrhéniens) au temps de la XXe dynastie
+ égyptienne, figures empruntées aux bas-reliefs historiques
+ de Mèdinet-Abou. 298
+
+ 132. Perse en costume national, d'après les sculptures de
+ Persépolis. 301
+
+ 133. Captif nègre, représentation égyptienne, d'après les
+ sculptures de Médinet-Abou. 303
+
+ 134. Captif nègre, représentation égyptienne, d'après les
+ sculptures de Médinet-Abou. 304
+
+ 135 et 136. Types touraniens de la Médie, d'après les
+ bas-reliefs assyriens du palais de Sin-akhe-irib à
+ Koyoundjik. 307
+
+ 137. Mède aryen en costume national, d'après les sculptures
+ de Persépolis. 308
+
+ 138. Type touranien de la Chaldée, plaquette de terre cuite
+ conservée au Musée Britannique. 309
+
+ 139. Morceau de bois de renne portant des entailles
+ significatives, provenant de l'ossuaire de Cro-Magnon
+ (Dordogne), d'après la _Conférence_ du docteur Broca _sur
+ les troglodytes de la Vézère_. 399
+
+ 140. Quippo péruvien de l'époque incasique, d'après le
+ _Magasin pittoresque_. 400
+
+ 141. Spécimens des _koua_ ou diagrammes symboliques dont les
+ Chinois attribuent l'invention à l'empereur Fouh-Hi. 401
+
+ 142. Dessins pictographiques des Esquimaux sur des
+ instruments d'os, d'après l'ouvrage de sir John Lubbock sur
+ _Les origines de la civilisation_. 403
+
+ 143. Représentation pictographique de l'époque quaternaire
+ sur un morceau de bois de renne provenant de la grotte de La
+ Madeleine (Dordogne), d'après les _Reliquiæ aquitanicæ_ de
+ Lartet et Christy. 404
+
+ 144. Sculptures pictographiques sur un rocher, à Skebbervall,
+ dans le Bohuslan (Suède), d'après la _Revue archéologique_. 405
+
+ 145. Pétition pictographique indienne au Président des
+ États-Unis, d'après sir John Lubbock. 407
+
+ 146. Biographie pictographique de Wingemund, chef des
+ Delawares, d'après Schoolcraft, _Indian tribes of
+ North-America_. 408
+
+ 147 et 148. Planches funéraires de chefs indiens de
+ l'Amérique du Nord, d'après Schoolcraft et sir John
+ Lubbock. _Ibid_
+
+ 149. Figures tracées sur une des dalles de la chambre
+ intérieure du tumulus du Mané-Lud à Locmariaker (Morbihan),
+ d'après la _Revue archéologique_. 409
+
+ 150. Sculptures pictographiques d'un rocher des bords de
+ l'Irtysch en Sibérie, d'après Spassky, _Inscriptiones
+ Sibiricæ_. 410
+
+ 151 et 152. Tatouages de Maoris de la Nouvelle-Zélande,
+ d'après sir John Lubbock. 411
+
+ 153. Dessins de tatouage sur une des dalles de l'allée
+ couverte de Gavr'Innis (Morbihan), d'après le moulage
+ conservé au Musée de Saint-Germain. 412
+
+ 154. Bas-relief accompagné d'inscriptions en hiéroglyphes
+ 'hittites, sculpté sur un rocher à Ibriz, dans l'ancienne
+ Lycaonie; d'après les _Transactions of the Society of
+ Biblical Archæology_. 414
+
+ 155. Une page du manuscrit yucatèque de Dresde, spécimen de
+ l'écriture calculiforme des Mayas. 415
+
+ 156. Dérivation des signes hiératiques égyptiens du tracé
+ linéaire des hiéroglyphes, d'après la _Grammaire
+ hiéroglyphique_ de Champollion. 416
+
+ 157. Frise hiéroglyphique d'un des temples de Karnak, renfermant
+ le nom du pharaon Râmessou IV, d'après Champollion. 418
+
+ 158. Caractères cunéiformes avec les tracés hiéroglyphiques
+ dont ils dérivent, tablette assyrienne du Musée Britannique. 420
+
+ 159. Peinture figurative mexicaine de la collection Mendoza,
+ accompagnée de légendes explicatives; retraçant l'histoire de la
+ fondation de Mexico et des conquêtes de ses premiers rois. 425
+
+ 160. Spécimens des anciens signes figuratifs qui ont servi de
+ point de départ à l'écriture chinoise. 428
+
+ 161. Spécimen du type cursif d'écriture chinoise appelé
+ _thsào_. 429
+
+ 162. Exemple du type archaïque de l'écriture cunéiforme; début
+ de l'incription de Nabou-koudourri-ouçour dite «de la Compagnie
+ des Indes,» conservée au Musée Britannique. 432
+
+ 163. Exemple du type babylonien récent de l'écriture
+ cunéiforme; le même texte transcrit dans ce caractère. 433
+
+ 164. Texte égyptien en écriture hiératique; début d'une
+ tablette de la collection Rogers. 436
+
+ 165. Le même texte transcrit en hiéroglyphes du type
+ linéaire. 437
+
+ 166. Fragment d'un contrat égyptien en écriture démotique,
+ appartenant au Musée du Louvre. 439
+
+ 167. Spécimen de l'alphabet sémitique de 22 lettres, inventé
+ par les Phéniciens, dans le type le plus ancien qu'on en
+ connaisse; partie de l'inscription de la stèle triomphale de
+ Mês'a, roi de Moab (IXe siècle avant J.-C.), conservée au
+ Musée du Louvre. 449
+
+
+
+
+ TABLE
+ DES CARTES INSÉRÉES DANS LE TEXTE
+
+ Pages.
+
+ 1. Localisation des données géographiques de la Genèse sur
+ le 'Eden et les contrées environnantes, dans la région du
+ Pamir. 98
+
+ 2. Géographie des traditions paradisiaques des peuples
+ iraniens et indiens. 99
+
+ 3. Localisation des fleuves paradisiaques dans la
+ Mésopotamie. 101
+
+ 4. Distribution géographique des races admises par les
+ Égyptiens. 305
+
+ 5. Système de l'ethnographie des livres sacrés iraniens. 306
+
+
+ * * * * *
+
+
+ CARTE TIRÉE HORS TEXTE
+
+ Ethnographie du chapitre X de la Genèse (à placer à la
+ p. 266). 460
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ DU TOME PREMIER
+
+
+ Pages.
+
+ Préface de la première édition. I
+
+ Préface de la troisième édition. XIII
+
+ Préface de la neuvième édition. XIX
+
+
+
+
+ LIVRE PREMIER
+
+ LES ORIGINES
+
+ CHAPITRE PREMIER.--LE RÉCIT DE LA BIBLE.
+
+ § 1.--_L'espèce humaine jusqu'au déluge_.
+
+ Le récit de la Bible sur les origines de l'histoire
+ humaine, son caractère et son autorité. 3
+ Création de l'homme. 5
+ Le premier péché. 6
+ Absence de date assignée dans la Bible à la naissance du
+ genre humain. 7
+ Les enfants du premier couple. 8
+ Qaïn, son crime et sa race. _Ibid._
+ Scheth et sa descendance. 9
+
+ § 2.--_Le déluge_.
+
+ Péché des enfants de Dieu avec les filles des hommes,
+ corruption de l'humanité. 10
+ Récit biblique du déluge. _Ibid._
+ Remarques sur quelques-unes des expressions de ce récit. 11
+ Cessation du déluge. 12
+ Sortie de l'arche. 13
+ Alliance de Dieu avec l'humanité nouvelle, issue de Noa'h. 14
+ L'ivresse de Noa'h et la malédiction de Kenâ'an. _Ibid._
+
+ § 3.--_Dispersion des peuples_.
+
+ Les descendants de Noa'h. 14
+ Construction de la Tour de Babel et confusion des langues. 15
+ Ce que la Bible dit au sujet de l'époque du patriarche
+ Phaleg. _Ibid._
+
+
+ CHAPITRE II.--TRADITIONS PARALLÈLES AU RÉCIT BIBLIQUE.
+
+ § 1.--_La création de l'homme_.
+
+ Relation du récit biblique avec les traditions des autres
+ peuples de l'antiquité sur les premiers âges. 17
+ Son affinité particulièrement étroite avec les récits
+ chaldéens. 18
+ Idée de l'autochthonisme des premiers hommes. 19
+ Tradition phénicienne. 20
+ La formation des premiers ancêtres de l'humanité dans les
+ idées des Égyptiens. 21
+ L'homme façonné de terre. 22
+ Récit babylonien. _Ibid._
+ Manque de narration de la création de l'homme dans les
+ fragments jusqu'ici retrouvés de la Genèse assyrienne. 23
+ Les fables grecques sur Prométhée formateur de l'humanité. 24
+ Gayômaretan, le premier homme dans la cosmogonie des livres
+ iraniens attribués à Zarathoustra (Zoroastre). 25
+ Naissance de Maschya et Maschyâna. _Ibid._
+ Notion de l'androgyne primordial, séparé en deux pour
+ former le premier couple. 26
+
+ § 2.--_Le premier péché_.
+
+ L'idée de la félicité édénique des premiers hommes chez les
+ Égyptiens. 26
+ Chez les peuples aryens. _Ibid._
+ Leur théorie des quatre âges de l'humanité. 27
+ Absence de cette théorie dans la Bible. _Ibid._
+ Sa contradiction avec celle du péché originel. 28
+ Elle implique une idée de péjoration, de décadence
+ continue. _Ibid._
+ La croyance biblique et chrétienne a enfanté, au contraire,
+ la doctrine du progrès continu de l'humanité. 29
+ Le péché originel dans les croyances du zoroastrisme. 30
+ Le péché de Yima. 31
+ Le péché de Maschya et Maschyâna. _Ibid._
+ Le péché d'Idhunna dans l'Edda des Scandinaves. 32
+ Nous ne possédons pas jusqu'ici de récit chaldéen du
+ premier péché. _Ibid._
+ L'arbre de vie sur les monuments babyloniens et assyriens. 33
+ Les simulacres de l'arbre de vie chez les Chaldéo-Assyriens
+ et l'_ascherah_ des populations palestiniennes. 34
+ Cylindre babylonien qui paraît se rattacher à un mythe
+ analogue au récit biblique sur le premier péché. 35
+ Vestiges d'un mythe pareil chez les Phéniciens. _Ibid._
+ L'homme et la femme auprès de l'arbre, sur les sarcophages
+ romains où est sculptée l'histoire de Prométhée. 36
+ Vase phénicien de Cypre avec l'arbre et le serpent. 37
+ L'esprit de cette tradition ne devait pas être en Chaldée
+ et en Phénicie le même que dans la Bible. _Ibid._
+ Les mythes de l'arbre cosmique et du fruit de feu. 38
+ La Bible transforme le mythe physique en enseignement
+ spirituel et moral. _Ibid._
+ Le serpent dans la symbolique religieuse de l'antiquité. 39
+ Le serpent ennemi des dieux célestes en Égypte et en
+ Phénicie. 40
+ Dans le zoroastrisme. _Ibid_.
+ Transfiguration que la Bible fait subir ici à un symbole
+ originairement naturaliste. 41
+
+ § 3.-_Les générations antédiluviennes_.
+
+ Les dix générations d'ancêtres primordiaux chez un grand
+ nombre de peuples, comme dans la Bible. 41
+ Tableau parallèle des dix rois antédiluviens de la tradition
+ chaldéenne, recueillie par Bérose, et des dix patriarches
+ antédiluviens de la Genèse. 43
+ Dix employé comme nombre rond dans les généalogies. 44
+ Vestige d'un temps primitif où la numération ne s'élevait
+ pas au-dessus de dix. _Ibid._
+ Variations entre dix et sept pour le nombre rond des
+ ancêtres primordiaux. 45
+ Traditions qui lient un fratricide à la fondation de la
+ première ville. 46
+ Croyance, généralement répandue dans l'antiquité, aux géants
+ primitifs. _Ibid._
+ Idée de violence et de révolte contre le ciel qui s'attachent
+ à ces géants. 48
+ La Gigantomachie des Grecs, mythe purement physique. 50
+ La Titanomachie. 51
+ Les Titans de la famille de Iapétos et le Yapheth biblique. 54
+ Le mythe des Aloades. 55
+
+ § 4.--_Le déluge_.
+
+ Universalité de la tradition du déluge chez toutes les
+ races, sauf la race noire. 55
+ Nécessité d'écarter pourtant de la question certains récits
+ qui se rapportent uniquement à des faits d'un caractère
+ local. 56
+ L'inondation de Yao et les travaux de Yu en Chine. _Ibid_.
+ La légende de Botchica au Cundinamarca. 57
+ Tradition chaldéenne du déluge. _Ibid._
+ Récit de Bérose. 58
+ Récit original découvert par G. Smith dans les tablettes
+ cunéiformes du Musée Britannique. 59
+ Traduction de ce récit. 60
+ Comparaison entre la narration chaldéenne et celle de la
+ Bible. 65
+ Le récit du déluge chez les Araméens de Bambyce ou
+ Hiérapolis. 66
+ Les récits diluviens de l'Inde. 67
+ Leur origine chaldéenne. 68
+ Traditions diluviennes de l'Iran. 71
+ Le déluge d'Ogygès chez les Grecs. 72
+ Le déluge de Deucalion. _Ibid._
+ Variations des traditions locales. 74
+ Système des chronographes, admettant trois déluges
+ successifs. 75
+ Traditions diluviennes de la Phrygie. _Ibid_.
+ Traditions des peuples celtiques. 76
+ Tradition des Lithuaniens. 77
+ Absence de la tradition diluvienne en Égypte. _Ibid_.
+ Mythe égyptien de la destruction des hommes par les dieux. 78
+ Ce qu'il a de commun avec la tradition du déluge et ce
+ qu'il a de différent. 81
+ Les récits diluviens de l'Amérique. 82
+ Les narrations mexicaines. 83
+ Parenté possible de ces traditions mexicaines avec celles de
+ l'Inde. 85
+ Tradition diluvienne du Guatemala. 86
+ Traditions des tribus de l'Amérique du Nord. 87
+ Les traditions diluviennes de l'Océanie et leur caractère
+ incertain. 89
+ Caractère d'événement réel du déluge. 90
+
+ § 5.--_Le berceau de l'humanité postdiluvienne_.
+
+ Le point d'arrêt de l'arche dans la Bible et dans la
+ tradition chaldéenne. 92
+ Difficultés à admettre que l'Ararat de la Genèse soit celui
+ de l'Arménie. _Ibid._
+ La montagne sainte du Mêrou dans les légendes indiennes. 93
+ L'Airyana Vaêdja et la montagne du Harâ-Berezaiti dans les
+ traditions iraniennes. _Ibid._
+ Nom d'Aryâratha donné à la montagne sainte, à laquelle se
+ rattache le souvenir des origines. 94
+ Le massif du Belourtagh et du plateau de Pamir, berceau de
+ l'humanité postdiluvienne. 95
+ La tradition du berceau de l'humanité antédiluvienne et du
+ Paradis terrestre s'y est aussi localisée. _Ibid._
+ L'Oudyâna du nord de l'Inde et le 'Eden biblique. 96
+ Caractère de la description du jardin de 'Eden. _Ibid._
+ Les quatre fleuves paradisiaques de la Genèse. 97
+ Leur comparaison avec les fleuves paradisiaques du
+ _Boundéhesch_ pehlevi. 98
+ Les quatre grands fleuves sortant du massif du Pamir. 100
+ Problème particulier que soulève la mention du 'Hid-Deqel
+ et du Phrath parmi les fleuves paradisiaques de la Genèse
+ et l'identité de leurs noms avec ceux du Tigre et de
+ l'Euphrate. _Ibid._
+ Localisation de la tradition paradisiaque dans la
+ Mésopotamie, par les Chaldéens. 101
+ Elle a influé sur la Genèse, mais elle ne représente plus
+ exactement la véritable forme originaire de la tradition. 102
+ Probabilité de l'existence d'un Tigre et d'un Euphrate
+ primitifs parmi les fleuves sortant du massif du Pamir. 103
+ La terre de Nod, où Qaïn se retire et fonde la ville de
+ 'Hanoch. _Ibid._
+ Khotan et ses traditions très antiques. _Ibid._
+ La Montagne de l'Assemblée des dieux dans les croyances
+ religieuses des Chaldéo-Assyriens. 104
+ Les paradis des monarques asiatiques, imitation du jardin
+ édénique de la montagne sainte. 105
+ Les jardins suspendus. 106
+
+ § 6.--_Le patriarche sauvé du déluge et ses trois fils_.
+
+ Manière dont les traditions chaldéennes réunissent sur la
+ tête de 'Hasis-Adra, le juste sauvé du déluge, les données
+ que la Bible répartit entre Noa'h et 'Hanoah. 107
+ Confusion du rénovateur et du premier auteur de l'humanité
+ dans la tradition aryenne, Manou correspondant à la fois à
+ Adam et à Noa'h. _Ibid._
+ Le Minos des Hellènes. 108
+ Noa'h plantant la vigne et Nahouscha conquis par Soma. 109
+ Les trois fils de Noa'h et les trois fils de Lemech, les
+ uns et les autres chefs de races. 110
+ Division des races humaines, telles que les admettaient les
+ Égyptiens. _Ibid._
+ Les trois fils de Thraetaona dans la légende
+ iranienne. _Ibid._
+ Comparaison de ces systèmes ethnographiques. 112
+ Les trois frères, Cronos, Titan et Prométhée, dans les
+ extraits de Bérose. _Ibid._
+ Version de leur histoire mythique chez Moïse de Khorène. 113
+ Le cycle des légendes des Iapétides chez les Grecs. 114
+
+ § 7.--_La Tour des langues_.
+
+ Le récit de la construction de la Tour de Babel et de la
+ confusion des langues ne se retrouve, parallèlement à la
+ Bible, que dans la tradition chaldéenne. 115
+ Ce récit est indépendant de sa localisation à Babylone. 116
+ Défaut de fondement de l'opinion vulgaire, qui voit les
+ ruines de la Tour de Babel dans le Birs-Nimroud. 118
+
+
+ CHAPITRE III.--VESTIGES MATÉRIELS DE L'HUMANITÉ PRIMITIVE.
+
+
+ § 1.--_L'homme des temps géologiques_.
+
+ L'archéologie préhistorique, sa méthode et ses résultats. 119
+ La paléontologie humaine. 120
+ Silex travaillés des terrains miocènes. 121
+ Le problème de l'homme des temps tertiaires. 122
+ La première période glaciaire. _Ibid._
+ Nouvelle faune qui y succède. 123
+ Vestiges de l'homme dans les dépôts pliocènes supérieurs. 124
+ État des continents et migrations animales à cette
+ époque. _Ibid._
+ La période quaternaire et ses conditions dans le relief
+ des continents, le climat et la faune. 126
+ Les climats continentaux et les climats insulaires. 128
+ Restes de l'industrie humaine dans les dépôts
+ quaternaires. 130
+ Vie des hommes de cette époque dans nos contrées. 131
+ Faits analogues constatés en dehors de l'Europe,
+ particulièrement en Asie. 134
+ Les races humaines de l'époque quaternaire. 133
+ Dolichocéphales et brachycéphales. 137
+ La race de Neanderthal et de Canstadt, et ses descendants
+ parmi la population. 138
+
+ § 2.--_L'homme des cavernes de l'âge du renne_.
+
+ L'âge du renne et les cavernes qui offrent les restes de
+ l'industrie de l'homme de cette période. 140
+ Habile travail des instruments de pierre et d'os. _Ibid._
+ Dessins tracés sur des pierres et des os. 142
+ Existence d'un système de numération et de rites
+ funéraires. 144
+ La race de Cro-Magnon et ses descendants actuels. _Ibid._
+ La race brachycéphale de Furfooz et ses descendants
+ actuels. 147
+ Modifications des continents, du climat et de la faune
+ après l'âge du renne. 150
+ Apparition en Occident des populations de l'âge de la
+ pierre polie. 152
+ Les hommes des cavernes dans les traditions de l'antiquité
+ classique. 154
+
+ § 3.--_Restes matériels de l'époque néolithique_.
+
+ L'âge néolithique ou de la pierre polie. 156
+ Armes et instruments de cette époque. 157
+ Centres de fabrication des outils de pierre et commerce. 158
+ Identité de la faune de cette époque avec celle
+ d'aujourd'hui. 159
+ Les dolmens et les allées couvertes. 160
+ La race des dolmens et les Atlantes des traditions
+ légendaires. 162
+ Les brachycéphales septentrionaux de la même période. 163
+ Monuments mégalithiques dans l'Afrique septentrionale, en
+ Orient et jusque dans l'Inde. 164
+ Ressemblance des objets de la période néolithique dans
+ toutes les parties du monde. 164
+ Perfection singulière de ceux de la Scandinavie. 165
+ Les _kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie. 166
+ Les _terramare_ de l'Emilie. 167
+ Les palafittes ou villages lacustres de la Suisse. 168
+ Progrès considérable de civilisation marqué dans ces
+ derniers. 170
+ Commencement de l'agriculture. 171
+
+ § 4.--_Relation de temps entre les diverses époques des
+ développements initiaux de l'industrie humaine_.
+
+ Le travail des métaux, chez quelques peuples, dans un état
+ encore presque sauvage. 171
+ Inventeurs divins attribués à ce travail chez la plupart des
+ peuples. 172
+ La métallurgie du cuivre et celle du fer. _Ibid._
+ Travail primitif du fer météorique. 173
+ Les trois époques de l'âge de la pierre sont trois stages
+ successifs du développement initial de la civilisation, non
+ trois époques chronologiques, ni surtout synchroniques pour
+ les différents pays et les différents peuples. _Ibid._
+ Populations qui ne sont jamais sorties de l'âge de la
+ pierre. 174
+ Le Thoubal-qaïn de la Bible et le peuple métallurgiste de
+ Thoubal. _Ibid._
+ Les trois centres primitifs de la métallurgie. 175
+ Exceptions à la marche ordinaire du progrès du travail des
+ métaux, les Polynésiens. _Ibid._
+ La Chine primitive. 176
+ L'âge néolithique, de la période géologique actuelle, a
+ énormément varié comme durée suivant les pays et les
+ peuples; l'âge archéolithique, de la période quaternaire,
+ a été synchronique sur toute la surface du globe. 177
+ Conservation de l'usage des armes et des instruments de
+ pierre après l'invention du travail des métaux. 178
+ A quoi l'on doit reconnaître les gisements qui
+ appartiennent proprement à l'âge de la pierre. 180
+ Emploi tardif des armes et des instruments de pierre dans
+ des rites religieux ou à titre de talismans. 182
+
+ § 5.--_Les inventeurs de la métallurgie_.
+
+ Unité de composition du bronze préhistorique en Europe et
+ en Asie, indication d'un foyer commun d'invention de la
+ métallurgie pour tous les peuples de ces contrées. 184
+ Difficulté de distinguer un âge du bronze et un âge du fer
+ pour beaucoup de contrées situées dans le rayon d'influence
+ de ce foyer primitif. 186
+ Les peuples adorateurs des dieux de la métallurgie. _Ibid._
+ Les nations altaïques et leur ancienne extension. 188
+ Les Scythes dominateurs de l'Asie, de Trogue Pompée. 189
+ Les nations touraniennes de l'Asie antérieure dans la haute
+ antiquité. 190
+ Développement très ancien de la métallurgie et des
+ traditions mythiques qui s'y rapportent, chez les peuples
+ Altaïques. _Ibid._
+ Les Tchoudes. 191
+ Les nations thibétaines. 193
+ Populations touraniennes de l'Asie antérieure, les Schoumers
+ et Akkads de la Châldée, et leur antique métallurgie. 194
+ Les peuples de Meschech et de Thoubal, envisagés à ce point
+ de vue. 196
+ Origines de la métallurgie de l'Asie rattachées aux nations
+ altaïques et touraniennes. 197
+ Importance qu'a ici la question de la fabrication du
+ bronze. 198
+ Les gisements de l'étain. 199
+ Détermination du point où fut inventé le travail du
+ bronze. 200
+ L'invention de la métallurgie antérieure à la séparation
+ des trois races de l'humanité noa'hide. 201
+ Thoubal-qaïn et sa signification ethnique. 202
+ Assimilation probable entre les Altaïques et les Touraniens,
+ d'une part, et les Qaïnites de la Bible, d'autre part. 203
+ Problème, qui se soulève ici, de l'extension qu'il faut
+ donner à certains des récits primordiaux de la Bible. 204
+ Les primitives corporations métallurgiques et leur
+ caractère sacré. 206
+
+ § 6.--_L'archéologie préhistorique et la Bible_.
+
+ Ordre absolument différent des faits auxquels s'attachent les
+ récits bibliques et de ceux qu'envisage l'archéologie
+ préhistorique. 208
+ Pas de contradiction formelle et insoluble entre les données
+ fournies des deux côtés. 209
+ L'ancienneté de l'homme. _Ibid._
+ Absence d'une chronologie formelle dans la Bible. 210
+ Manque d'un chronomètre précis d'après lequel la science
+ puisse évaluer en siècles et en années la date des plus
+ anciens vestiges de l'homme qu'elle constate. 211
+ L'état misérable de l'humanité primitive et son accord avec
+ la doctrine de la déchéance. 212
+ La théorie du progrès continu et la doctrine chrétienne. 214
+ La question de l'universalité du déluge. 216
+ Difficulté du problème. 217
+ Hypothèses possibles pour sa solution. _Ibid._
+ Raisons pour limiter l'action du déluge à une partie
+ seulement de l'humanité, à la descendance de Scheth. 218
+ Cette thèse n'est pas formellement contraire à
+ l'orthodoxie. 219
+ Divergences au sujet de l'universalité du déluge, dès le
+ temps des Pères de l'Église. 221
+
+
+ LIVRE II
+
+ LES RACES ET LES LANGUES
+
+
+ CHAPITRE PREMIER.--LES RACES HUMAINES.
+
+ § 1.--_L'unité de l'espèce humaine et ses variations_.
+
+ Impossibilité pour la science d'affirmer, de la même façon
+ que la religion, la descendance de tous les hommes d'un
+ couple unique; elle peut seulement prouver leur unité
+ d'espèce. 225
+ Les monogénistes et les polygénistes. 226
+ Influence que les convictions religieuses et philosophiques
+ exercent nécessairement sur le parti que l'on prend dans ce
+ grand débat. _Ibid._
+ Rôle qui doit appartenir à la science pure et aux
+ considérations physiologiques. 227
+ L'espèce, la variété et la race en histoire naturelle. 228
+ Les différences qui séparent les races humaines ne
+ constituent pas des caractères spécifiques. 229
+ Influence des milieux sur la formation de ces races. 230
+ Tableau de la distribution géographique des races humaines
+ dans leur rapport avec les lieux et les climats. 232
+ Conséquences à tirer, au point de vue de son unité
+ spécifique, de la diffusion de l'homme sous tous les
+ climats. 236
+
+ § 2.--_Le cantonnement primitif de l'espèce humaine et ses
+ migrations_.
+
+ Recherches de M. de Quatrefages sur ce cantonnement primitif,
+ d'après les faits actuels. 238
+ Leur accord avec les données des traditions antiques. 241
+ Mesure dans laquelle les constatations les plus récentes de
+ la géologie peuvent cependant les modifier. _Ibid._
+ Le peuplement du globe par voie de migrations. 243
+ Faculté d'acclimatation spéciale à l'homme. _Ibid._
+ Objections des polygénistes contre la doctrine du
+ peuplement du globe par migrations, et leur réfutation. 245
+ Les migrations terrestres. 246
+ Les migrations maritimes. 248
+ Problème du peuplement de l'Amérique. 250
+ Conclusion de Lyell sur cette question du peuplement du
+ globe. 252
+
+ § 3.--_Grandes divisions des races humaines, types
+ fondamentaux et types secondaires_.
+
+ Bases de la classification des races humaines. 252
+ Les trois types fondamentaux, blanc, jaune et noir. 253
+ Leurs caractères physiologiques. 254
+ Le type rouge. 255
+ Sous-races intermédiaires entre ces types
+ fondamentaux. _Ibid._
+ Boréale. 256
+ Altaïque ou ougro-japonaise. _Ibid._
+ Malayo-polynésienne. _Ibid._
+ Égypto-berbère. _Ibid._
+ Hottentote. _Ibid._
+ Nègres pélagiens. _Ibid._
+ Rôle du métissage dans la formation de ces races
+ secondaires. 257
+ Conclusions de M. de Quatrefages sur la manière dont se
+ sont formées les diverses races de l'humanité. 258
+
+ § 4.--_L'homme primitif_.
+
+ Disparition du type primordial de l'homme. 259
+ Limites dans lesquelles on peut le restituer
+ conjecturalement. 260
+ Les faits d'atavisme. _Ibid._
+ Prognathisme. 261
+ Coloration. _Ibid._
+ Conclusions de M. de Quatrefages sur cette question. 262
+
+
+ § 5.--_La descendance des fils de Noa'h dans la Genèse_.
+
+ Le tableau ethnographique du chapitre X de la Genèse. 263
+ Son véritable caractère. 264
+ Son immense valeur pour la science. 265
+ Famille de 'Ham, peuples qu'elle embrasse. 266
+ Kousch. _Ibid._
+ Les fils de Kousch. 267
+ Extension antique des peuples auxquels s'applique le nom
+ de Kousch. 268
+ Miçraïm et ses fils. 269
+ Pout et le Pount des monuments égyptiens. 271
+ Kenâ'an et ses fils. 273
+ Difficultés soulevées à propos de l'inscription de Kena'an
+ parmi les enfants de 'Ham. 274
+ Peuples 'hamitiques qui parlent des idiomes dits
+ _sémitiques_. 275
+ Relation entre les nations de 'Ham et celles de Schem. 276
+ La malédiction de 'Ham et ses effets historiques. 279
+ Famille de Schem, peuples qu'elle embrasse. 280
+ Élam. _Ibid._
+ Asschour. 281
+ Arphakschad et la généalogie de ses descendants. 283
+ Les Yaqtanides. 284
+ Les Téra'hites et leurs différents peuples. 286
+ Loud et Aram, les deux divisions des Araméens. 288
+ Le Routen des monuments égyptiens. 290
+ Caractères généraux des peuples de la famille de Schem. 291
+ Famille de Yapheth, peuples qu'elle embrasse. 292
+ Gomer et ses fils. _Ibid._
+ Magog. 294
+ Madaï. 295
+ Yavan. 296
+ Fils de Yavan. 297
+ Thoubal et Meschech. 299
+ Thiras. 300
+ Identité de la famille de Yapheth dans la Bible et des
+ peuples aryens. _Ibid._
+ Les blancs allophyles compris par l'auteur sacré dans la
+ même famille. 302
+ La descendance des fils de Noa'h n'embrasse que trois
+ rameaux de la race blanche, silence de la Bible sur les
+ autres races. 303
+ Les nègres étaient pourtant bien connus des écrivains
+ bibliques et n'ont pu être écartés par eux
+ qu'intentionnellement du tableau généalogique de la
+ descendance de Noa'h. 304
+ Il en est exactement de même des Touraniens de l'Asie
+ antérieure. 306
+ Esquisse de leur distribution géographique dans la haute
+ antiquité. 307
+ Les populations prékénânéennes de la Palestine et du désert
+ voisin semblent former un troisième groupe ethnique,
+ systématiquement exclu par l'auteur de la Genèse du tableau
+ de la descendance de Noa'h. 310
+ Analogie de ces trois groupes de populations avec la division
+ tripartite des descendants de Qaïn après Lemech, dont les
+ trois fils font pendant aux trois fils de Noa'h. 312
+
+ CHAPITRE II.--LES LANGUES ET LEURS FAMILLES.
+
+ § 1.--_Origine et développement du langage_.
+
+ Le problème de l'origine du langage et la philosophie
+ antique. 315
+ Locke et Leibnitz. _Ibid._
+ Condillac. 316
+ Bonald et le langage révélé. _Ibid._
+ Maine de Biran et la théorie du langage comme produit d'une
+ invention raisonnée. 317
+ Création de la science linguistique; manière nouvelle dont
+ elle conduit à envisager le problème de l'origine du
+ langage, abordé jusque-là dans le domaine de l'abstraction
+ pure. 318
+ Impossibilité de soutenir désormais la thèse du langage
+ révélé. _Ibid._
+ Le langage, ou plus exactement les langues, constituent
+ une oeuvre, humaine. 319
+ Théorie de M. Renan, qui y voit un produit spontané et
+ inconscient des facultés de l'homme. _Ibid._
+ Rôle nécessaire de la réflexion et de la raison dans la
+ formation du langage. 321
+ Théorie de Jacob Grimm. 322
+ Comment l'homme a créé les premiers fondements de son
+ langage. 323
+ Les racines monosyllabiques primordiales. 324
+ État monosyllabique et isolant, création des racines
+ démonstratives ou pronominales. 325
+ Stages de développement ultérieur du langage: l'état
+ agglutinant et l'état flexionnel. 326
+
+ § 2.--_Unité du langage et diversité des langues_.
+
+ La langue primitive a disparu sans retour. 326
+ Multiplicité des familles de langues irréductibles entre
+ elles dans l'état présent de nos connaissances. 327
+ Ce fait est incontestable, mais n'implique en réalité aucune
+ conséquence contraire à l'unité de l'espèce humaine. 329
+ Son explication naturelle. 330
+ Faux raisonnement d'Agassiz, qui cherche dans le langage des
+ preuves du polygénisme, et sa réfutation. 332
+ Les faits historiques qui montrent un peuple changeant de
+ langage et adoptant l'idiome d'un autre sous l'empire de
+ différentes circonstances. 333
+ Variations phonétiques dans le langage résultant de
+ différences dans les organes vocaux d'un peuple à
+ l'autre. 334
+ Modifications que les différences intellectuelles entre
+ les peuples amènent forcément dans le langage. 336
+ Modifications des langues par des causes historiques. 337
+ Emprunts de vocabulaire d'un idiome à un autre. 338
+ Caractère d'oeuvre collectif de la création d'une langue. 339
+ Remarques de Jacob Grimm sur l'origine des formes du
+ féminin, en particulier dans les langues aryennes. 340
+
+ § 3.--_Classification des langues_.
+
+ Leurs trois grandes classes naturelles. 341
+ Les langues monosyllabiques et isolantes. _Ibid._
+ Le chinois pris comme type de ces idiomes. 342
+ Principaux groupes des langues monosyllabiques. 343
+ Passage de l'état isolant à l'état d'agglutination. 344
+ Les langues agglutinantes. _Ibid._
+ Familles entre lesquelles se répartissent les langues de
+ cette classe. 345
+ Le polysynthétisme et les langues américaines. 348
+ Les idiomes hyperboréens. 350
+ Les langues à flexions. _Ibid._
+ Leurs trois grandes familles. 352
+
+ § 4.--_Les langues dravidiennes et altaïques_.
+
+ Classification et distribution géographique des langues
+ dravidiennes. 352
+ Caractères anthropologiques des peuples qui les parlent. 354
+ Caractères linguistiques de ces idiomes. 355
+ Classification et distribution géographique des langues
+ altaïques. 356
+ Groupe samoyède. _Ibid._
+ Groupe ougro-finnois. _Ibid._
+ Groupe turco-tatare. 357
+ Groupes mongol et tongouse. 358
+ Groupe japonais. 359
+ Caractères linguistiques communs de ces idiomes. _Ibid._
+ L'harmonie vocalique. 360
+ Question de la parenté des langues dravidiennes et
+ altaïques. 361
+ Observations de M. Hodgson sur les langues horsok et
+ si-fan. 362
+ Rôle que peut jouer dans cette question une connaissance
+ plus approfondie des idiomes touraniens de l'antiquité,
+ connus par les documents cunéiformes. 363
+ Les langues du groupe médo-susien. _Ibid._
+ Le suméro-accadien. 364
+ Incertitude existant encore sur les parentés linguistiques
+ exactes de ces idiomes touraniens. 366
+
+ § 5.--_Les langues 'hamitiques_.
+
+ Elles constituent la première famille des langues à
+ flexions. 367
+ Leur type antique, l'égyptien. 368
+ Classification et distribution géographique des langues
+ modernes de cette famille. _Ibid._
+ Caractères fondamentaux communs à ces langues. 369
+ Leur parenté avec les idiomes sémitiques. _Ibid._
+ Dérivation d'une source commune. 370
+
+ § 6.--_Les langues sémitiques_.
+
+ Ce que cette dénomination a de défectueux. 371
+ Grandes divisions de la famille. _Ibid._
+ Groupe septentrional: rameau araméen. _Ibid._
+ Rameau assyrien. 373
+ Rameau kénânéen. 374
+ Groupe méridional: rameau ismaélite. 375
+ Rameau yaqtanide. 376
+ Homogénéité de la famille. 377
+ Trilitéralité des racines. 378
+ Autres caractères communs. _Ibid._
+
+ § 7.--_Les langues aryennes_.
+
+ Unité de cette famille et ses caractères généraux. 379
+ Question de sa parenté d'origine avec les langues
+ 'hamitiques et sémitiques. 380
+ Arguments négatifs de Schleicher. _Ibid._
+ Arguments de M. Whitney dans le même sens. 381
+ Véritable terrain sur lequel la question doit être posée. 382
+ Elle n'est encore résolue ni dans un sens ni dans l'autre. 383
+ Grandes divisions de la famille. _Ibid._
+ Idiomes aryo-asiatiques: groupe indien. 384
+ Groupe iranien. 385
+ Idiomes aryo-européens: groupe gréco-latin ou pélasgique. 388
+ Groupe celtique. 392
+ Groupe germanique. 393
+ Groupe letto-slave. 394
+
+
+ CHAPITRE III.--L'ÉCRITURE.
+
+ § 1.--_Les marques mnémoniques_.
+
+ Ce qui constitue l'écriture. 395
+ Idéographisme et phonétisme. _Ibid._
+ Figuration et symbolisme. _Ibid._
+ Syllabisme et alphabétisme. 395
+ Emploi de marques conventionnelles, au moyen d'entailles,
+ pour communiquer certaines idées. 398
+ Les _khé-mou_ des Tartares. _Ibid._
+ Usage analogue chez les peuples germaniques et
+ Scandinaves. _Ibid._
+ Monuments de son existence chez les hommes de la période
+ quaternaire. 399
+ Les _quippos_ ou cordelettes nouées des anciens Péruviens. 400
+ Les _kouas_ ou diagrammes attribués à l'empereur Fouh-Hi
+ chez les Chinois. 401
+ Les colliers mnémoniques des Peaux-Rouges. _Ibid._
+ Traces d'un usage semblable à l'époque quaternaire. _Ibid._
+ Imperfection foncière de tous ces procédés. 402
+
+ § 2.--_La pictographie_.
+
+ Peintures significatives et mnémoniques des sauvages. 402
+ Fernand Cortez et les Mexicains. 404
+ Dessins pictographiques des Esquimaux. _Ibid._
+ Dessins analogues sur des rochers de la Scandinavie et
+ des Alpes. _Ibid._
+ Représentations du même genre sur l'os ou la corne,
+ trouvées dans les grottes de l'âge du renne. 405
+ Simplification des figures et combinaisons entre elles
+ qui amènent les représentations de ce genre à devenir
+ une véritable écriture symbolique. 406
+ Spécimens de la pictographie des Indiens de l'Amérique
+ du Nord. _Ibid._
+ Dessins des planches funéraires de deux chefs de ces
+ tribus. 408
+ Dessins analogues sur les dalles de la chambre intérieure
+ du tumulus du Mané-Lud (Morbihan). 409
+ Dessins analogues sur des rochers de la Sibérie. 410
+ Diverses applications de l'écriture pictographique. _Ibid._
+ Le tatouage et sa signification. 411
+ Dessins de tatouages reproduits sur les dalles intérieures
+ de certaines allées couvertes funéraires de nos pays. 412
+
+ § 3.--_Les écritures hiéroglyphiques_.
+
+ Ce qu'est proprement l'hiéroglyphisme et en quoi il diffère
+ de la pictographie. 412
+ Les six systèmes primitifs et originaux d'écritures
+ hiéroglyphiques. 413
+ Incertitude des connaissances sur quelques-uns d'entre
+ eux. _Ibid._
+ Les hiéroglyphes 'hittites. _Ibid._
+ L'écriture calculiforme des Mayas du Yucatan. 414
+ A un certain stage de leur existence, les écritures
+ hiéroglyphiques cessent d'être figuratives. 415
+ Altération tachygraphique des figures des signes. 416
+ L'écriture devient alors une _sêmeiographie_. 417
+ Traces de son ancienne origine de pictographie que
+ conserve encore l'hiéroglyphisme égyptien. _Ibid._
+ Emploi des signes de l'écriture à former des tableaux
+ figurés. 418
+
+ § 4.--_Développements successifs de l'idéographisme_.
+
+ Les caractères figuratifs et les caractères symboliques
+ dans l'écriture hiéroglyphique. 419
+ Les symboles composés de plusieurs figures combinées. _Ibid._
+ Complication de l'écriture idéographique arrivée à un
+ certain degré de son développement. 420
+ Son imperfection comme moyen de transmission et de
+ conservation de la pensée. 421
+ Indépendance réciproque originaire de l'écriture
+ idéographique et du langage parlé. 422
+ Manière dont cependant la notion d'un son déterminé vint à
+ s'attacher à telle ou telle figure. _Ibid._
+
+ § 5.--_Premières étapes du phonétisme_.
+
+ Le rébus. 423
+ Il constitue tout le phonétisme de l'écriture
+ hiéroglyphique des Nahuas du Mexique. _Ibid._
+ Vestiges de rébus dans les systèmes d'écritures
+ figuratives qui ont poussé plus loin dans la voie du
+ progrès. 424
+ Dans une langue monosyllabique comme le chinois, l'emploi
+ du rébus menait du même coup au phonétisme syllabique. 426
+ Confusions et obscurités qu'eût produit dans cette langue
+ l'expression purement phonétique des textes. _Ibid._
+ Combinaison de phonétisme et d'idéographisme employée
+ pour y remédier, le système des _clés_. 427
+ Manière dont les valeurs de phonétisme syllabique se sont
+ formées chez les peuples qui parlaient des langues d'une
+ autre nature et polysyllabiques. 429
+ Comment procédèrent les Schoumers et Akkads de la Chaldée
+ et de la Babylonie. 430
+ La méthode acrologique et ses origines. 431
+
+ § 6.--_Le syllabisme et l'alphabétisme_.
+
+ Comment un seul des systèmes hiéroglyphiques de l'ancien
+ monde s'est élevé jusqu'à la décomposition de la syllabe
+ et à l'alphabétisme. 431
+ Inconvénients de l'expression purement phonétique des
+ sons. 432
+ Développement particulier de ces inconvénients dans les
+ langues où les flexions grammaticales se marquent par le
+ changement des voyelles internes des mots, comme les
+ idiomes sémitiques et 'hamitiques. 433
+ Mariage mal assorti de l'écriture cunéiforme syllabique
+ et de la langue assyrienne sémitique. 434
+ Comment l'alphabétisme devait être inventé par un peuple
+ chez qui les voyelles intérieures des mots avaient un
+ caractère vague. 435
+ Sa naissance chez les Egyptiens. _Ibid._
+ Suppression de la notation des voyelles internes,
+ surtout quand elles étaient brèves. _Ibid._
+ Comment ce furent les Grecs qui reprirent les premiers
+ un certain nombre des signes d'aspirations douces de
+ l'alphabet phénicien, pour en faire la représentation
+ des voyelles. 437
+ Très haute antiquité de l'invention des signes
+ alphabétiques chez les Égyptiens. _Ibid._
+ Origine acrologique des valeurs de ces signes. 438
+ Les signes symbolico-phonétiques, qui n'ont le rôle de
+ peinture de sons qu'à l'état d'initiales de certains mots,
+ qu'ils pourraient représenter idéographiquement à eux
+ seuls. _Ibid._
+
+ § 7.--_La polyphonie dans les écritures d'origine
+ hiéroglyphique_.
+
+ Résumé de l'état auquel en était parvenue l'écriture
+ hiéroglyphique égyptienne après toutes les phases
+ successives qui viennent d'être passées en revue. 439
+ Nombreuses causes de complications et d'incertitudes qui
+ empêchaient la pratique de l'art d'écrire de se
+ généraliser. 440
+ Une de plus, dont il n'a pas encore été parlé, la
+ polyphonie. 441
+ Définition de ce fait et explication de son origine
+ d'après les hiéroglyphes égyptiens. _Ibid._
+ Mécanisme des compléments phonétiques. 442
+ La polyphonie syllabique dans le système graphique de
+ l'Égypte. _Ibid._
+ Rareté des faits de polyphonie alphabétique, qui ne se
+ produisent qu'à l'époque romaine. 443
+ La polyphonie dans l'écriture cunéiforme assyrienne. _Ibid._
+ Elle s'y complique par suite de l'origine étrangère de ce
+ système graphique. _Ibid._
+ Faits particuliers résultant de cette transmission de
+ l'écriture d'un peuple à un autre. 444
+ Valeurs phonétiques d'origine accadienne et d'origine
+ assyrienne sémitique. _Ibid._
+
+ § 8.--_L'invention de l'alphabet_.
+
+ Pas qui restait à franchir, même après la découverte de
+ l'alphabétisme, pour arriver à l'invention de l'alphabet
+ proprement dit et au rejet de tout élément idéographique
+ de l'écriture. 445
+ Comment cette dernière invention ne pouvait être réalisée
+ par aucun des peuples qui avaient créé les systèmes
+ hiéroglyphiques primitifs. _Ibid._
+ Obstacle qui résultait pour ceux-ci de la religion et du
+ caractère sacré attribué à l'écriture. 446
+ Ce sont les Japonais qui ont tiré des éléments du système
+ graphique des Chinois un pur syllabaire, exclusivement
+ phonétique. _Ibid._
+ L'écriture cunéiforme se débarrasse presque entièrement de
+ l'idéographisme chez les Susiens et chez les Mèdes
+ anté-aryens. 447
+ L'alphabet cunéiforme perse. _Ibid._
+ Le syllabaire cypriote. _Ibid._
+ Les Égyptiens ont découvert l'alphabétisme mais n'ont pas
+ réalisé l'alphabet. _Ibid._
+ Celui-ci devait être créé, avec des éléments d'origine
+ égyptienne, par un peuple éminemment pratique et
+ commerçant. _Ibid._
+ C'est par les Phéniciens ou Kenânéens maritimes qu'a été
+ définitivement inventé l'alphabet. 448
+ Témoignage de l'antiquité à cet égard. _Ibid._
+ Tous les alphabets connus, à l'exception du cunéiforme
+ perse, dérivent de l'alphabet phénicien. 449
+ Renvoi de la démonstration de ce fait, et du tableau de la
+ filiation des écritures issues de celle des Phéniciens, au
+ livre qui traitera de l'histoire de ce peuple. _Ibid._
+
+
+
+ FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+ ANGERS, IMPRIMERIE HURDIN ET Cie, 4, RUE. GARNIER.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire ancienne de l'Orient
+jusqu'aux guerres médiques (1-6), by François Lenormant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANCIENNE DE L'ORIENT ***
+
+***** This file should be named 25149-8.txt or 25149-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/5/1/4/25149/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.