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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +[Note du transcripteur: Les renvois et les notes afférents au texte ont +été renumérotés séquentiellement. Les renvois et notes afférents aux +illustrations ne l'ont pas été, mais ces notes ont été placées +immédiatement après la légende de l'illustration.] + + + + + HISTOIRE ANCIENNE + + DE L'ORIENT + + JUSQU'AUX GUERRES MÉDIQUES + + + PAR + + FRANÇOIS LENORMANT + + PROFESSEUR D'ARCHÉOLOGIE PRÈS LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE + + Ouvrage couronné par l'Académie Française + + + + NEUVIÈME ÉDITION + + Revue, corrigée, considérablement augmentée et + illustrée de nombreuses figures d'après les + monuments antiques. + + + + + TOME PREMIER + + LES ORIGINES.--LES RACES ET LES LANGUES + + + PARIS + A. LÉVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 13, RUE LAFAYETTE + (PRÈS L'OPÉRA) + + + 1881 + +I + + + + + PRÉFACE + DE LA PREMIÈRE ÉDITION + (1868) + + + + Le fait dominant des cinquante dernières années, dans l'ordre + scientifique, a été certainement la rénovation des études de + l'histoire et surtout la conquête du vieux passé de l'Orient par la + critique moderne, armée du flambeau qui fait pénétrer la lumière + jusque dans les plus obscurs replis de ces annales pendant si + longtemps ensevelies dans l'oubli. + + Il y a seulement un demi-siècle, on ne connaissait guère de + l'ancien monde que les Romains et les Grecs. Habitués à voir dans + ces deux grands peuples les représentants de la civilisation + antique, on consentait sans peine à ignorer ce qui s'était passé en + dehors de la Grèce et de l'Italie. Il était à peu près convenu + qu'on n'entrait dans le domaine de l'histoire positive que quand on + avait mis le pied sur le sol de l'Europe. + + On savait cependant que, dans cette immense contrée qui s'étend + entre le Nil et l'Indus, il y avait eu de grands centres de + civilisation, des monarchies embrassant de vastes territoires et +II d'innombrables tribus, des capitales plus étendues que nos + capitales modernes de l'Occident, des palais aussi somptueux que + ceux de nos rois; et de vagues traditions disaient que leurs + orgueilleux fondateurs y avaient retracé la pompeuse histoire de + leurs actions. On savait également que ces vieux peuples de l'Asie + avaient laissé des traces puissantes de leur passage sur la terre. + Des débris amoncelés dans le désert et sur le rivage des fleuves, + des temples, des pyramides, des monuments de toute sorte recouverts + d'inscriptions présentant des caractères étranges, inconnus; tout + ce que racontaient les voyageurs qui avaient visité ces contrées + attestait un grand développement de culture sociale. Mais cette + grandeur apparaissait à travers des ruines ou dans les récits + incomplets des historiens grecs, et dans quelques passages de la + Bible. Et comme, dans ce monde primitif de l'Orient, tout revêt des + proportions colossales, on était naturellement disposé à croire que + la fiction occupait une grande place dans les récits de la Bible et + dans les pages d'Hérodote. + + Aujourd'hui les choses ont bien changé. Dans toutes ses branches la + science des antiquités a pris un essor qu'elle n'avait pas connu + jusqu'alors, et ses conquêtes ont renouvelé la face de l'histoire. + Après les grandes oeuvres des érudits de la Renaissance, on croyait + connaître à fond la civilisation de la Grèce et de Rome, et + pourtant sur cette civilisation même l'archéologie est venue jeter + des lueurs inattendues. L'étude et l'intelligence véritable des + monuments figurés, l'histoire de l'art, ne datent pour ainsi dire + que d'hier. Winckelmann clôt le XVIIIe siècle, et c'est celui-ci + qu'inaugure Visconti. Les innombrables vases peints et les + monuments de toute nature qu'ont fourni, que fournissent encore + chaque jour les nécropoles de l'Étrurie, de l'Italie méridionale, + de la Sicile, de la Grèce, de la Cyrénaïque et de la Crimée, + constituent un champ immense, inconnu il y a cinquante ans, et qui + a prodigieusement élargi l'horizon de la science. + + Mais ces conquêtes dans le domaine du monde classique ne sont rien + à côté des mondes nouveaux qui se sont tout à coup révélés à nos + yeux; à côté de l'Égypte, ouverte pour la première fois par les + Français, et dont les débris ont rempli les musées de l'Europe, nous +III initiant jusqu'aux moindres détails de la civilisation la plus + antique du monde; à côté de l'Assyrie, dont les monuments, + découverts aussi par un Français, sortent du sol où ils sont + demeurés enfouis depuis plus de deux mille ans, et nous font + connaître un art, une culture, dont les témoignages littéraires ne + faisaient qu'indiquer l'existence. Et ce n'est pas tout: voici la + Phénicie, dont l'art, l'histoire et la civilisation, intermédiaires + entre l'Égypte et l'Assyrie, se révèlent, et dont les catacombes + commencent à rendre leurs trésors. Voici la Syrie araméenne qui + livre ses vieilles inscriptions et ses souvenirs. Voici que de + hardis explorateurs nous font connaître les vestiges de tous les + peuples divers qui se pressaient en foule sur l'étroit territoire + de l'Asie Mineure: Cypre, avec son écriture étrange, qui cache un + dialecte grec, et les sculptures de ses temples; la Lycie, avec sa + langue particulière, ses inscriptions, ses monnaies, ses grottes + sépulcrales; la Phrygie, avec ses grands bas-reliefs sculptés sur + les rochers et les tombeaux des rois de la famille de Midas. + L'Arabie rend à la science les vieux monuments de ses âges + antérieurs à l'islamisme, les textes gravés du Sinaï et les + nombreuses inscriptions qui remplissent le Yémen. Et comment + oublier dans cette énumération la Perse, avec les souvenirs de ses + rois Achéménides et Sassanides, ou l'Inde, dont l'étude des Vêdas a + renouvelé la connaissance? + + Mais ce n'est pas seulement le champ à parcourir qui s'est élargi. + Les progrès de la science ont été aussi grands que son domaine est + maintenant étendu. Partout, sur ces routes nouvelles, de vaillants + et heureux pionniers ont planté leurs jalons et fait pénétrer la + lumière au sein des ténèbres. L'Europe achève en notre siècle de + prendre possession définitive du globe. Ce qui se passe dans + l'ordre des événements se passe aussi dans le domaine de l'étude. + La science reprend possession du monde ancien et des âges disparus. + + C'est par l'Égypte qu'a commencé cette renaissance des premières + époques des annales de la civilisation. La main de Champollion a + déchiré le voile qui cachait aux yeux la mystérieuse Égypte, + illustrant le nom français par la plus grande découverte de ce + siècle. Grâce à lui, nous savons enfin ce que cachaient jusqu'ici + les énigmes des hiéroglyphes, et nous pouvons désormais nous +IV avancer d'un pas ferme sur un terrain solide et définitivement + conquis, au lieu du sol trompeur et mal assuré où s'égaraient ceux + qui l'ont précédé. + + La découverte de Champollion a été le point de départ des + recherches savantes, ingénieuses, auxquelles nous devons la + restauration de l'histoire égyptienne. Dans toute l'étendue de la + vallée du Nil, les monuments ont été interrogés, et ils nous ont + raconté les actions des rois qui gouvernèrent l'Égypte depuis les + temps les plus reculés. La science a pénétré dans ces sombres + nécropoles où dormaient les Pharaons, et elle y a retrouvé ces + nombreuses dynasties dont il ne restait de traces que dans les + écrits mutilés du vieux Manéthon. On connaissait à peine, au + commencement de ce siècle, les noms de quelques souverains séparés + les uns des autres par de bien longs intervalles, et ces noms ne + rappelaient qu'un petit nombre d'événements altérés par la + crédulité des voyageurs grecs ou amplifiés par la vanité nationale. + Maintenant nous connaissons à bien peu de chose près toute la série + des monarques qui régnèrent sur l'Égypte pendant plus de 4,000 ans. + + L'art pharaonique a été apprécié dans ses formes diverses, + architecture, sculpture, peinture, et la loi qui réglait les + inspirations du génie égyptien a été reconnue. La religion a été + étudiée dans son double élément sacerdotal et populaire, et il a + été prouvé que, sous ce symbolisme étrange et désordonné qui + consacrait l'adoration des animaux, il y avait une théologie + savante qui embrassait l'univers entier dans ses conceptions, et au + fond de laquelle se retrouvait la grande idée de l'unité de Dieu. + Nous savons aussi à quoi nous en tenir sur l'état des sciences chez + cette nation fameuse. On a fait passer dans les langues de l'Europe + les morceaux les plus importants de sa littérature, dont le style + et l'action rappellent étroitement ceux de la Bible. En un mot, + l'Égypte a complètement reconquis sa place dans l'histoire + positive, et nous pouvons maintenant raconter ses annales d'après + les documents originaux et contemporains, comme nous raconterions + celle d'une nation moderne. + + La résurrection de l'Assyrie a été, s'il est possible, plus + extraordinaire encore. Ninive et Babylone n'ont pas laissé, comme + Thèbes, des ruines gigantesques à la surface du sol. D'informes +V amas de décombres amoncelés en collines, voilà tout ce que les + voyageurs y avaient vu. On pouvait donc croire que les derniers + vestiges de la grande civilisation de la Mésopotamie avaient péri + pour toujours, quand la pioche des ouvriers de M. Botta, puis de + ceux de M. Layard et de M. Loftus, de George Smith et de M. Rassam, + rendit à la lumière les majestueuses sculptures que l'on peut + admirer au Louvre et au Musée Britannique, et les inappréciables + débris des tablettes de terre cuite de la Bibliothèque Palatine de + Ninive, gages certains de découvertes plus brillantes et plus + étendues encore quand les recherches pourront être poussées dans + toutes les parties de l'Assyrie et de la Chaldée. + + Et maintenant ils revivent sous nos yeux dans les bas-reliefs de + leurs palais, ces rois superbes qui emmenaient des nations entières + en captivité. Voilà ces figures qui nous apparaissent si terribles + dans les récits enflammés des prophètes hébreux. On les a + retrouvées, ces portes où, suivant l'expression de l'un d'eux, les + peuples passaient comme des fleuves. Voilà ces idoles d'un si + merveilleux travail, que leur vue seule corrompait le peuple + d'Israël et lui faisait oublier Yahveh. Voilà, reproduite en mille + tableaux divers, la vie des Assyriens: leurs cérémonies + religieuses, leurs usages domestiques, leurs meubles si précieux, + leurs vases si riches; voilà leurs batailles, les sièges des + villes, les machines ébranlant les remparts. + + D'innombrables inscriptions couvrent les murailles des édifices de + l'Assyrie et ont été exhumées dans les fouilles. Elles sont tracées + avec ces bizarres caractères cunéiformes dont la complication est + si grande qu'elle paraissait à jamais défier la sagacité des + interprètes. Mais il n'est pas de mystère philologique qui puisse + résister aux méthodes de la science moderne. L'écriture sacrée de + Ninive et de Babylone a été forcée de livrer ses secrets après + celle de l'Égypte. Les travaux de génie de sir Henry Rawlinson, du + docteur Hincks et de M. Oppert ont donné la clef du système + graphique des bords de l'Euphrate et du Tigre. On lit maintenant, + d'après des principes certains, les annales des rois d'Assyrie et + de ceux de Babylone, gravées sur le marbre ou tracées sur l'argile + pour l'instruction de la postérité. On lit le récit qu'ils ont +VI eux-mêmes donné de leurs campagnes, de leurs conquêtes, de leurs + cruautés. On y déchiffre la version officielle assyrienne des + événements dont la Bible, dans le Livre des Rois et dans les + Prophètes, nous fournit la version juive, et cette comparaison fait + ressortir d'une manière éclatante l'incomparable véracité du livre + saint. + + La révélation de l'antiquité assyrienne est venue aussi jeter les + lumières les plus précieuses et les moins attendues sur les + origines et la marche de la civilisation. Il était impossible + qu'une culture aussi brillante restât enfermée dans les limites de + l'Assyrie, et en effet, l'influence des arts et de la civilisation + assyrienne se propagea au loin avec les armes des conquérants + ninivites. + + A l'orient et au nord, elle s'étendit sur la Médie et sur la Perse, + où, en se combinant avec le génie si fin et si délicat des Iraniens + sous les Achéménides, elle enfanta les merveilleuses créations de + Persépolis. + + L'art de la Grèce, dont on avait cherché vainement la source en + Égypte, retrouve ses origines à Ninive. L'influence assyrienne + pénétra dans la Syrie, dans l'Asie Mineure, dans les îles de la + Méditerranée; par les villes grecques du littoral, il s'introduisit + au sein des tribus helléniques. C'est ainsi que les premiers + sculpteurs de la Grèce reçurent les inspirations et les + enseignements de l'école des sculpteurs assyriens, qui parvinrent + jusqu'à eux en gagnant de proche en proche, et prirent pour modèles + les oeuvres asiatiques. De l'Asie Mineure, de la Phénicie et de + Carthage, cette tradition passa, peut-être avec les colons lydiens + et plus sûrement par l'influence du commerce maritime, en Italie, + où elle servit de base au développement de la civilisation + étrusque, qui fournit à celle de Rome les éléments de sa primitive + grandeur. Et c'est ainsi que s'expliquent ces monuments, ce luxe, + ces richesses des villes de l'Étrurie, qui excitèrent si longtemps + les âpres convoitises des grossiers enfants de Romulus. + + * * * * * + + Ainsi l'histoire des plus vieux empires du monde, de ceux chez + lesquels la civilisation prit naissance, se trouve désormais + accessible à l'Europe dans les conditions aujourd'hui reconnues + comme les seules garanties d'études historiques sérieuses, +VII c'est-à-dire avec l'aide et la connaissance des documents + originaux. On peut maintenant apprécier à leur juste valeur les + notions confuses et informes que les écrivains les plus accrédités + de l'antiquité classique nous ont transmises sur ces peuples, dont + ils ignoraient les idiomes et dont la tradition historique était + déjà probablement bien altérée quand ils en recueillaient à + l'aveugle quelques rares débris. On peut, on doit aujourd'hui + encore, parler avec respect de l'exactitude avec laquelle Hérodote + a raconté ce que lui ont dit les Égyptiens et les Perses, avec + sympathie du zèle que Diodore de Sicile a montré pour les + recherches de l'érudition. On peut et on doit faire entrer dans + l'enseignement les traits de moeurs qu'ils ont recueillis. + + Mais reproduire l'ensemble des faits qu'ils racontent et le donner + comme l'enchaînement des événements principaux dans l'histoire + d'Égypte ou d'Assyrie, ce n'est pas donner de cette histoire une + idée sommaire telle qu'elle conviendrait assurément à de jeunes + esprits, c'est en donner une idée absolument fausse. Les récits + d'Hérodote et de Diodore sur l'Égypte et l'Assyrie ne sont pas plus + une histoire réelle que ne le serait, pour notre pays, celle qui + supprimerait l'invasion des barbares, la féodalité, la Renaissance; + qui ferait de Philippe-Auguste le prédécesseur de Charlemagne, de + Napoléon le fils de Louis XIV, et qui expliquerait les embarras + financiers de Philippe le Bel par le contre-coup de la bataille de + Pavie. + + «Et pourtant, comme le disait récemment un savant estimable, M. + Robiou, c'est là qu'en sont encore, avec quelques corrections + empruntées à Josèphe, la majorité des livres classiques. Sans doute + il en est qui tiennent compte dans une certaine mesure des progrès + de la science, qui ont éliminé de grossières erreurs. Mais au point + où en sont arrivées les connaissances, quand l'histoire des peuples + orientaux peut être racontée d'une manière suivie et précise, et + fournit des lumières qu'il n'est plus permis d'ignorer sur les + origines de nos arts et de notre civilisation, il ne suffit pas de + supprimer quelques énormités. Il n'y a plus de raison pour laisser + de vastes lacunes, pour oublier des faits du plus haut intérêt, + pour conserver, à côté de rectifications importantes, des erreurs +VIII qui faussent l'ensemble de cet enseignement.» + + Une réforme complète est donc indispensable à introduire chez nous + dans l'enseignement de l'histoire et dans les livres classiques, en + ce qui touche à la première période de l'histoire ancienne, aux + annales des vieux empires de l'Orient, aux origines de la + civilisation. Les immenses conquêtes de la science doivent passer + dans le domaine de tous, leurs résultats principaux doivent entrer + dans cette somme de connaissances indispensables qu'il n'est permis + à personne d'ignorer, et qui font la base de toute éducation + sérieuse. On ne saurait plus aujourd'hui, sans une ignorance + impardonnable, s'en tenir à l'histoire telle que l'ont écrite le + bon Rollin et le peuple de ses imitateurs. Que dirait-on d'un + professeur ou d'un homme du monde qui parlerait encore des quatre + éléments ou des trois parties de l'univers habité; qui ferait, avec + Ptolémée, tourner le soleil autour de la terre? C'est là qu'en sont + aujourd'hui même, au sujet de l'Égypte et de l'Assyrie, la grande + majorité de nos livres d'histoire. + + La nécessité absolue de la réforme dont nous parlons frappe, du + reste, tous les esprits. Il n'y a pas un des maîtres de la science + qui ne l'ait hautement proclamé et le sentiment commence à en + devenir général. Mais ce qui manque jusqu'à présent pour les + sciences historiques et archéologiques, c'est ce que l'on a produit + en foule depuis quelques années pour les sciences naturelles et ce + qui en a fait pénétrer les notions dans tous les rangs de la + société, des livres de vulgarisation, des manuels. Les résultats du + prodigieux mouvement des études d'antiquités et de philologie + orientale depuis cinquante ans n'ont pas été mis suffisamment à la + portée du grand public. Il faut aller les chercher dans des + ouvrages spéciaux, volumineux, coûteux, et que l'appareil + d'érudition qui s'y développe ne rend accessibles qu'à un bien + petit nombre. Combien de fois n'avons-nous pas entendu dans le + monde et dans le corps enseignant les hommes les plus instruits, + les meilleurs esprits dire: Oui, nous savons que l'histoire + primitive de l'Orient, cette histoire qui est le point de départ de + toute autre, a été complètement renouvelée depuis un demi-siècle, + qu'elle a changé de face; mais où trouver réuni, clairement exposé, +IX l'ensemble des faits que la science est parvenue à reconstituer. + + C'est cette lacune que nous avons essayé de combler dans le livre + que nous publions aujourd'hui. + + Sans doute nous ne sommes pas tout à fait le premier à hasarder + cette tentative. Outre M. Henry de Riancey qui, dans son _Histoire + du Monde_, a donné place à une partie des résultats des recherches + modernes, deux membres distingués de l'Université, M. Guillemin, + recteur de l'Académie de Nancy, et M. Robiou, professeur + d'histoire, ont essayé d'introduire dans l'enseignement public + l'histoire véritable des antiques empires de l'Orient. Ils ont l'un + et l'autre publié dans cette intention des résumés dignes d'estime, + qui n'ont pas eu le retentissement qu'ils méritaient. Ces livres + nous ont frayé la voie et en plus d'un point nous avons suivi leurs + traces. Mais, malgré tout leur mérite, ils ne nous ont point paru + répondre complètement aux besoins. Ils offrent encore de graves + lacunes, et, suffisants et utiles pour les élèves des collèges, ils + ne le sont pas pour les gens du monde et pour les professeurs, + auxquels ils ne fournissent pas tous les moyens de renouveler leur + enseignement. On y sent un peu trop que les auteurs n'ont abordé + qu'en partie l'étude directe des sciences dont ils exposent les + résultats, qu'ils n'en connaissent certaines branches que de + seconde main, et pas toujours d'après les meilleures sources. + D'ailleurs, ces livres ont déjà plusieurs années de date. La + science a marché depuis qu'ils ont paru, et maintenant ils se + trouvent en arrière. + + * * * * * + + Nous croyons pouvoir affirmer que le lecteur trouvera dans notre + livre le résumé complet de l'état des connaissances à l'heure + présente, sauf bien entendu le degré d'imperfection que nul + homme--et nous moins qu'aucun autre--ne saurait se vanter d'éviter. + La science dont j'y expose les résultats est celle à laquelle un + père illustre, et dont j'essaie de continuer les travaux, m'a + formé, qui est le but et l'occupation de ma vie. Il n'est pas une + de ses branches comprises dans la présente publication à laquelle + je n'aie consacré une étude directe et approfondie. + + Dans l'histoire de chaque peuple, j'ai pris pour guides les +X autorités les plus imposantes, celles dont les jugements font loi + dans le monde savant. + + Pour ce qui est des Israélites pendant la période des Juges et + celles des Rois, dans tous les cas où le déchiffrement des + inscriptions égyptiennes et assyriennes n'est pas venu apporter des + lumières nouvelles et inattendues, mes guides ont été M. Munk, + enlevé beaucoup trop tôt à ces études bibliques où il était le + maître par excellence dans notre pays, et M. Ewald, dans les écrits + duquel tant d'éclairs de génie et un si profond sentiment de la + poésie de l'histoire brillent au milieu d'idées souvent bizarres et + téméraires. + + Pour l'Égypte je me suis appuyé sur les admirables travaux des + continuateurs de Champollion, de MM. de Rougé et Mariette en + France, Lepsius et Brugsch en Allemagne, Birch en Angleterre. Mais + je me suis surtout servi de la grande _Histoire d'Égypte_ de M. + Brugsch, et encore plus de l'excellent _Abrégé_ composé par M. + Mariette pour les écoles de l'Égypte, véritable chef-d'oeuvre de + sens historique, de clarté dans l'exposition, de méthode prudente + et de concision substantielle. J'ai emprunté à ce dernier livre des + pages entières, surtout en ce qui touche les dynasties de + l'_Ancien_ et du _Moyen Empire_, car je n'avais rien à ajouter à ce + que disait le savant directeur des fouilles du gouvernement + égyptien, et je n'aurais pu mieux dire. + + Les écrits de MM. Rawlinson, Hincks et par-dessus tout de M. Oppert + m'ont fourni les éléments nécessaires à la reconstitution des + annales de l'Assyrie et de Babylone, dont M. Oppert avait commencé + un tableau d'ensemble, qui demeure malheureusement inachevé. + + Notre immortel Eugène Burnouf, M. Spiegel, le commentateur allemand + du Zend-Avesta, Westergaard, M. Oppert, et Mgr de Harlez, ont été + les autorités auxquelles j'ai recouru pour la connaissance des + antiquités, des doctrines et des institutions de la Perse. + + Enfin, quant à ce qui est de la Phénicie, les belles études de + Movers ont été naturellement mon point de départ, mais j'en ai + complété ou modifié les résultats à l'aide des écrits de M. le duc + de Luynes, de M. Munk, de M. de Saulcy, de M. le docteur A. Lévy, + de Breslau, de M. Renan et de M. le comte de Vogüé. +XI + Le résumé des oeuvres des maîtres de la science, des conquêtes de + l'érudition européenne depuis cinquante ans dans le champ des + antiquités orientales, fait donc le fond de mon livre et en + constituera la véritable valeur. Mais dans ces études, qui sont les + miennes propres, il m'a été impossible, quelque effort que j'aie + fait sur moi-même, de me borner au simple rôle de rapporteur. On + trouvera donc dans ces volumes une part considérable de recherches + personnelles, et même quelques assertions dont je dois assumer + entièrement la responsabilité. Mais j'ai du moins toujours pris + soin d'indiquer ce qui était de mes hypothèses et de mes opinions + personnelles. + + * * * * * + + Un mot encore sur les principes et les idées qu'on verra se + refléter à chaque page de ce livre. + + Je suis chrétien, et je le proclame hautement. Mais ma foi ne + s'effraie d'aucune des découvertes de la critique, quand elles sont + vraies. Fils soumis de l'Église dans toutes les choses nécessaires, + je n'en revendique qu'avec plus d'ardeur les droits de la liberté + scientifique. Et par cela même que je suis chrétien, je me regarde + comme étant plus complètement dans le sens et dans l'esprit de la + science que ceux qui ont le malheur de ne pas posséder la foi. + + En histoire, je suis de l'école de Bossuet. Je vois dans les + annales de l'humanité le développement d'un plan providentiel qui + se suit à travers tous les siècles et toutes les vicissitudes des + sociétés. J'y reconnais les desseins de Dieu, respectant la liberté + des hommes, et faisant invinciblement son oeuvre par leurs mains + libres, presque toujours à leur insu, et souvent malgré eux. Pour + moi, comme pour tous les chrétiens, l'histoire ancienne tout + entière est la préparation, l'histoire moderne la conséquence du + sacrifice divin du Golgotha. + + C'est pour cela que, fidèle aux traditions de mon père, j'ai la + passion de la liberté et de la dignité de l'homme. C'est pour cela + que j'ai l'horreur du despotisme et de l'oppression, et que je + n'éprouve aucune admiration devant ces grands fléaux de l'humanité + qu'on appelle les conquérants, devant ces hommes que l'histoire + matérialiste élève aux honneurs de l'apothéose, qu'ils s'appellent + Sésostris, Sennachérib, Nabuchodonosor, César, Louis XIV ou + Napoléon. +XII + C'est pour cela surtout que mon âme est invinciblement attachée à + la doctrine du progrès constant et indéfini de l'humanité, doctrine + que le paganisme ignorait, que la foi chrétienne a fait naître, et + dont toute la loi se trouve dans ce mot de l'Évangile: «Soyez + parfaits, _estote perfecti_.» + +XIII + + + PRÉFACE + DE LA TROISIÈME ÉDITION + (1869) + + + + Ce livre a trouvé auprès du public un accueil que je n'eusse pas + osé espérer. Deux éditions épuisées en quelques mois, une + contre-façon allemande, une traduction anglaise, m'ont prouvé qu'il + répondait effectivement à un besoin, qu'il comblait une lacune + assez généralement sentie. Mais ce qui m'a surtout rendu à la fois + fier et reconnaissant, c'est le bienveillant suffrage que mon + travail a obtenu de la part des hommes dont la parole a la plus + haute autorité dans les études historiques, ce sont les + encouragements que MM. Guizot, Mignet, Vitet, Guigniaut ont bien + voulu donner à cette tentative de répandre dans le public et de + faire pénétrer dans l'éducation les résultats des grands travaux + par lesquels l'archéologie orientale a, depuis cinquante ans, + renouvelé la connaissance des périodes les plus anciennes de + l'histoire. + + De tels encouragements m'imposaient le devoir de faire de nouveaux + et considérables efforts pour rendre mon livre un peu moins indigne + de la bienveillance de ces maîtres, de le revoir soigneusement, de + le corriger et de le compléter autant que possible. C'est ce que + j'ai tenté dans la présente édition. + + Revisée d'un bout à l'autre, étendue, rédigée à nouveau dans un +XIV certain nombre de parties, elle présente avec les éditions qui + l'ont précédée des différences considérables, dont je crois devoir + signaler ici les plus essentielles. + + * * * * * + + Avant tout, j'ai voulu déférer à une critique qui m'a été adressée + par des personnes dont l'opinion a un grand poids à mes yeux. Elles + voyaient avec raison un sérieux défaut dans l'absence de toute + indication de sources, qui permissent au lecteur de recourir aux + documents originaux ou aux travaux des fondateurs de la science, et + qui fournissent en même temps la justification des faits énoncés + dans le récit. Cependant il ne m'était pas possible--autrement que + pour un petit nombre de cas exceptionnels--de donner dans des notes + perpétuelles la suite des renvois qu'eût réclamés l'_apparatus_ + d'érudition complet d'un semblable livre. Il eût fallu pour cela + donner à l'ouvrage une étendue à laquelle l'éditeur se refusait + d'une manière absolue. Mais dans cette situation j'espère avoir + satisfait jusqu'à un certain point à ce qu'on réclamait si + légitimement, en plaçant à la tête de chaque chapitre une longue + bibliographie, où toutes les sources mises en usage sont énumérées + dans un ordre méthodique. + + Je crois aussi avoir adopté une division plus claire et plus + régulière en multipliant le nombre des chapitres et en les groupant + en livres, qui correspondent à chacun des peuples dont j'expose + successivement les annales. + + Mais le défaut principal du _Manuel d'histoire ancienne de + l'Orient_ sous sa première forme, était de n'avoir pas une + destination suffisamment définie, et par suite un caractère bien + uniforme. Ce n'était complètement ni le livre des élèves, ni celui + des professeurs. Certaines parties, et en particulier le premier + chapitre, étaient beaucoup trop élémentaires--je dirai même trop + enfantines--pour répondre à ce que demande le grand public. La + plupart des chapitres, au contraire, étaient infiniment trop + détaillés et trop scientifiques pour être compris par les enfants. + Je me suis efforcé de faire disparaître ce défaut. Tel que je le + réimprime aujourd'hui, le présent ouvrage s'adresse exclusivement + aux professeurs et aux gens du monde qui voudront se mettre au + courant des progrès récents de l'histoire orientale. Pour les +XV écoliers--dont il était nécessaire de s'occuper dans cette + entreprise pour déraciner de l'enseignement des erreurs + surannées--j'ai rédigé un _Abrégé_ succinct, que l'on peut se + procurer à la même librairie que l'_Histoire_ plus développée dont + nous donnons une nouvelle édition[1]. + + [Note 1: Cet abrégé scolaire en est actuellement à sa deuxième + édition.] + + La première partie est complètement nouvelle. C'est comme une + préface aux autres, où j'ai essayé de résumer le petit nombre de + données que l'on possède sur les temps primitifs de l'humanité. + Ainsi que le commandaient à la fois les principes d'une saine + critique et les convictions les plus profondément enracinées dans + mon âme, j'y ai donné la première place au récit biblique, que j'ai + fait suivre de l'exposé des traditions parallèles conservées chez + d'autres peuples de l'antiquité. Vient ensuite un rapide aperçu des + découvertes de l'archéologie préhistorique, qui nous renseignent + sur un tout autre ordre de faits que les récits de la Bible et nous + font pénétrer dans la vie matérielle et quotidienne des premiers + hommes. Enfin cette partie se termine par quelques notions + générales sur les races humaines et sur les familles de langues, + qui m'ont paru devoir former une introduction presque nécessaire au + récit historique. + + Quelques passages des chapitres qui forment le livre consacré aux + annales des Israélites ont étonné certaines personnes, que je + serais d'autant plus désolé de scandaliser que je partage + entièrement leur foi, et m'ont paru leur donner le change sur ma + pensée. Je crois donc nécessaire de placer ici deux mots + d'explication sur le point de vue où je me suis mis en racontant + l'histoire du peuple de Dieu. + + Il y a deux choses constamment unies dans cette histoire: l'action + de Dieu, permanente, directe, surnaturelle, telle qu'elle ne se + présente dans les annales d'aucune autre nation, en faveur du + peuple qu'il a investi de la sublime mission de conserver le dépôt + de la vérité religieuse et du sein duquel sortira le Rédempteur, + puis les événements humains qui se déroulent sous cette action + divine. +XVI + Celui qui écrit une _Histoire sainte_ doit naturellement, d'après + le point de vue même où il s'est placé, considérer avant tout le + côté divin des annales d'Israël. Au contraire, ayant entrepris un + tableau des civilisations de l'Asie antique et faisant figurer dans + ce tableau l'histoire des Israélites, je devais la considérer + principalement sous son aspect humain, sans qu'il en résulte pour + cela que j'aie voulu méconnaître un seul instant le caractère tout + exceptionnel de cette histoire. Aussi dans mon récit n'ai-je donné + que peu de place aux miracles dont elle est remplie, quoiqu'il fût + bien loin de ma pensée de contester les miracles reconnus par + l'Église et surtout de nier en principe le surnaturel et le + miracle. + + J'ai cru qu'il m'était permis d'examiner si, dans certains récits + de la Bible, le langage allégorique ne tenait pas plus de place que + ne l'ont pensé beaucoup d'interprètes, et si quelques faits + déterminés ne pouvaient pas s'expliquer dans l'ordre naturel. Je + l'ai fait un peu hardiment peut-être, mais avec un profond respect + pour le livre inspiré. Il est possible que je me sois trompé dans + mes conjectures, et je les soumets au jugement de ceux qui ont + autorité pour prononcer en ces matières. Mais je tiens à bien + établir que je n'ai parlé que de faits spéciaux et qu'à aucun prix + je ne voudrais que l'on pût me confondre avec ceux qui prétendent + effacer le caractère miraculeux de l'histoire biblique. + + Aussi bien le miracle, l'intervention surnaturelle, spéciale et + directe de la puissance divine dans un événement, n'impliquent pas + d'une façon nécessaire la dérogation aux lois de la nature. + L'action miraculeuse de la Providence se manifeste aussi par la + production d'un fait naturel dans une circonstance donnée, + conduisant à un résultat déterminé. Dieu n'a pas toujours besoin de + suspendre pour l'accomplissement de ses desseins les lois qu'il a + données au monde physique; il sait se servir aussi dans un but + direct de l'effet de ces lois. Aussi l'historien chrétien peut-il + chercher dans certains cas à expliquer le _comment_ d'un fait + exceptionnel voulu par la Providence, sans nier en même temps son + essence surnaturelle et miraculeuse. Mais, je le répète, si j'ai + cru pouvoir agir ainsi par rapport à quelques-uns des faits de la + Bible, ce n'est aucunement avec l'intention de me jeter dans la + voie dangereuse du naturalisme et de m'écarter des enseignements de +XVII l'Église dans la question des miracles. + + L'absence de l'histoire de l'Inde dans mon ouvrage a été + généralement considérée comme une lacune regrettable, qu'il + importait de combler. Sans doute l'Inde n'a pas eu d'action + politique sur l'Asie occidentale; mais elle n'est cependant pas + restée absolument isolée des nations voisines de la Méditerranée. + Elle est mêlée à l'histoire de la Perse à partir du règne de + Darius, à celle de la Grèce au temps d'Alexandre et de ses + successeurs. Puis, surtout, l'Inde aryenne tient une place trop + considérable dans le mouvement de l'esprit humain aux siècles de la + haute antiquité, pour être exclue d'un tableau général des grandes + civilisations de l'Asie. Le reproche qu'on m'adressait pour l'avoir + laissée de côté était juste et j'ai tenu à ne plus le mériter. J'ai + donc consacré un livre--un peu plus développé peut-être que les + autres à cause de l'importance capitale du sujet--à l'histoire de + l'Inde antique, telle que notre siècle l'a vue se révéler par les + travaux successifs des William Jones, des Colebrooke, des Schlegel, + des Wilson, des Eugène Burnouf, des Lassen, des Max Müller et des + Weber. + + Mais j'ai cru devoir m'arrêter à l'Inde. Quelques personnes avaient + exprimé le désir de voir également ajouter un chapitre sur les + époques les plus anciennes des annales de la Chine. Je dois d'abord + l'avouer, je me suis senti trop absolument incompétent pour traiter + ce sujet. De plus il m'a paru que l'histoire de la Chine a toujours + été si complètement isolée de celle du reste du monde, qu'elle + n'avait pas une place naturelle dans le cadre de mon livre, et + qu'elle ne rentrait point dans l'étude des civilisations qui ont eu + dans la formation de la nôtre une influence plus ou moins directe. +XIX + + + + PRÉFACE + DE LA NEUVIÈME ÉDITION + (1881) + + + + Il y a treize ans, en publiant ce livre pour la première fois, je + tentais une innovation qui pouvait paraître hardie. Il s'agissait + de faire pénétrer dans le public les résultats des grandes + découvertes de la science sur les périodes antiques de l'histoire + de l'Orient et de leur obtenir enfin dans l'enseignement la place + qu'ils devaient légitimement réclamer. A ce point de vue j'ai eu + gain de cause au delà même de mes espérances. La réforme que je + poursuivais et dont je prenais l'initiative est désormais un fait + accompli. Il n'est plus personne, si ce n'est parmi les illettrés, + qui n'ait au moins une teinture des travaux que je m'efforçais de + vulgariser, une connaissance sommaire des conquêtes de + l'égyptologie et de l'assyriologie; il n'est plus un établissement + d'instruction publique, libre ou de l'État, où l'on continue à + donner les premiers enseignements de l'histoire ancienne en s'en + tenant au cadre des récits des écrivains grecs et latins. Sur ce + terrain, la vieille routine est vaincue, et je ne puis me défendre +XX d'un certain orgueil en constatant ce progrès, auquel j'ai été le + premier à ouvrir la voie. + + Comme il devait nécessairement arriver du moment que l'idée + fondamentale en était acceptée du public comme répondant à un + véritable besoin, l'exemple donné dans mon livre a eu de nombreux + imitateurs. Il n'était plus possible de conserver les anciens + livres scolaires résumant cette partie de l'histoire. On s'est donc + activement occupé de les remettre, d'une façon plus ou moins + satisfaisante, au courant de l'état actuel des connaissances, et en + même temps les manuels nouveaux sur le même sujet ont pullulé en + France et dans les pays voisins. La plupart de ces publications + n'ont aucune valeur originale, ne s'élèvent pas au-dessus du niveau + des plus médiocres compilations et ne répondent même point d'une + manière suffisante à leur objet. Mais le mouvement des esprits + qu'ils traduisaient par un signe matériel a du moins donné + naissance à un ouvrage du premier mérite, auquel je me plais à + rendre hautement hommage. Je veux parler de l'_Histoire ancienne + des peuples de l'Orient_ de mon savant ami M. G. Maspero, + professeur d'archéologie égyptienne au Collège de France. Ailleurs + nous avions affaire à des livres de troisième ou de quatrième main, + dont les auteurs n'avaient même pas su, le plus souvent, se rendre + un compte exact de la valeur des sources où ils allaient puiser + sans discernement. Ici c'est un homme qui, malgré sa jeunesse, + s'est déjà placé au rang des maîtres et qui, avec une rare + habileté, plie sa science si sûre et si vaste à un rôle de + vulgarisation, produisant une oeuvre aussi originale que solide et + agréable à lire. En particulier, dans tout ce qui touche à + l'Égypte, le livre de M. Maspero est de beaucoup supérieur à ce qui + avait été fait avant lui; rempli de faits nouveaux et inspiré par + le sentiment le plus pénétrant de l'histoire, il tient et au delà + ce que l'on pouvait attendre du digne successeur de l'enseignement + de Champollion et d'Emmanuel de Rougé. + + M. Maspero procède par grandes époques, pour chacune desquelles il + s'étudie à tracer le tableau d'ensemble de l'histoire de l'Orient + antique. Je prends successivement les annales et la civilisation de + chacun des peuples qui ont joué un rôle de premier ordre dans cette + histoire, et je suis l'existence de ce peuple au travers de ses +XXI vicissitudes depuis l'époque la plus haute à laquelle on puisse + remonter d'une manière positive jusqu'à la date adoptée comme terme + commun de mes récits. Il y a donc entre mon livre et celui de + l'éminent professeur une différence complète de plan, une + différence telle qu'il m'a semblé qu'ils ne faisaient pas double + emploi l'un avec l'autre et que, malgré le haut mérite de l'ouvrage + de M. Maspero, le mien gardait encore sa raison d'être à côté de + lui. C'est là ce qui m'a décidé à en entreprendre une nouvelle + édition, d'autant plus que la façon dont la vente s'en maintenait + constamment la même me montrait que, sous certains rapports, il + répondait bien à ce que le public recherche dans un livre de ce + genre. + + Mais en donnant cette nouvelle édition, j'ai voulu l'améliorer + sérieusement et la mettre à la hauteur des derniers progrès des + études. Voilà douze ans qu'absorbé par des travaux scientifiques + d'une nature plus spéciale, et qui s'adressaient aux seuls érudits, + je n'avais pu remettre la main à ce livre. Les éditions + successives, qui s'en réimprimaient presque chaque année, n'étaient + en réalité que des tirages faits sur clichés, et la dernière + reproduit sans changement celle de 1869. Pendant ce temps, la + science poursuivait ses conquêtes, toujours plus nombreuses et + mieux assurées; moi-même, contribuant à ce progrès dans la mesure + de mes forces, je voyais mes opinions se modifier sur bien des + points historiques, mes connaissances s'étendre, se compléter et + devenir plus solides. Après avoir assez exactement, quand il parut, + répondu à l'objet que je m'étais proposé, mon livre finissait par + être d'une manière fâcheuse en arrière de l'état général des + connaissances parmi les savants, et même de mes propres travaux. Le + moment était venu ou bien de renoncer à le réimprimer désormais, ou + bien de lui faire subir une profonde revision, qui le corrigeât, le + complétât et le mît au courant. C'est à ce dernier parti que je me + suis arrêté; et une fois ayant entrepris un semblable travail, j'ai + été bientôt conduit à récrire mon livre d'un bout à l'autre. + + C'est donc en réalité un ouvrage nouveau que j'offre au public. Je + me devais à moi-même et à ma réputation scientifique de pousser + jusque-là la revision; je le devais aussi à la bienveillance du +XXII public qui a épuisé jusqu'à huit éditions d'un livre trop + imparfait. Et c'était d'ailleurs une obligation que m'imposait la + haute récompense dont l'Académie française avait couronné l'ouvrage + dans son premier état. Il fallait le rendre plus digne du prix + qu'elle lui avait décerné. + + Mais tout en récrivant mon livre, j'en ai conservé exactement le + plan, que j'ai seulement développé un peu davantage dans quelques + parties. Je continue à croire que ce plan était bon, et les + critiques que certains y ont adressées ne m'ont point convaincu. + Elles portaient principalement sur la part que j'y ai faite au + récit biblique sur les origines. Je lui ai maintenu cette part et + je l'ai même agrandie, en développant bien plus largement que je ne + l'avais fait antérieurement l'exposé des récits parallèles des + autres nations de l'antiquité. Et, en agissant ainsi, j'ai la + conviction que je suis dans le véritable esprit de la science + historique, et qu'il y aurait le plus grave inconvénient à cesser, + en écoutant les clameurs de ceux qui voudraient y substituer les + fantaisies de leur imagination, à cesser de donner pour préface et + pour introduction aux annales positives de l'humanité cette grande + tradition symbolique, si pleine de vérités profondes, qui n'est pas + spéciale à la Bible, mais qui constitue un patrimoine commun à tous + les anciens peuples dans lesquels se résume l'humanité supérieure. + Le parti que j'ai adopté ici, et auquel je suis resté fidèle, est + pour moi affaire de méthode scientifique bien plus que de + conviction religieuse. J'ai donc élargi encore, au lieu de le + supprimer et de le restreindre, tout ce qui touche à ce sujet des + origines traditionnelles, en faisant à côté une place non moins + large aux faits de l'ordre matériel constatés par la science + nouvelle de l'archéologie préhistorique, faits qui, dégagés de + certaines exagérations systématiques et compromettantes, méritent + dès à présent d'entrer dans les cadres de l'histoire. J'ai aussi + fortement développé les notions préliminaires sur les races + humaines, sur les familles des langues et leurs caractères + distinctifs, enfin sur les premières étapes de la formation de + l'écriture jusqu'à la grande invention de l'alphabet, notions + indispensables au seuil d'une histoire qui passe en revue tant de + races et de langues diverses, et qui a ses sources d'information + dans les systèmes graphiques les plus différents. De ces +XXIII développements est résulté un volume entier de prolégomènes, qui + ouvre désormais mon histoire de l'Orient. + + Avec la large part ainsi donnée à ces notions préliminaires, qui ne + seront pas, je crois, dépourvues d'intérêt pour le lecteur, la + principale, je dirai même la seule modification apportée à mon plan + primitif consiste dans le déplacement de la partie consacrée aux + annales des Israélites. Dans les éditions précédentes cette + histoire venait la première, précédant même celle de l'Égypte. Je + l'ai reportée, au contraire, tout à fait à la fin de l'ouvrage, + qu'elle termine désormais. Mais si je me suis arrêté à ce parti, ce + n'a pas été pour me conformer au nouveau plan de l'enseignement + classique de l'histoire, à des décisions que je blâme énergiquement + et qui ont été inspirées par un fâcheux esprit sectaire, sous + l'influence des passions irréligieuses du moment. Chez un peuple + chrétien, et qui restera foncièrement tel en dépit des efforts + entrepris pour le déchristianiser, c'est une entreprise mauvaise, + contre laquelle on doit protester et qui n'aura qu'un règne bien + passager, que celle de bannir l'_histoire sainte_ de l'enseignement + public. Elle y a sa place nécessaire, même pour l'instruction des + fils des incroyants, et elle doit y précéder tout autre cours + d'histoire, quand ce ne serait que pour la manière dont elle parle + mieux que toute autre à l'esprit des enfants. Mais, je l'ai déjà + dit un peu plus haut et je le répète, ce n'est pas une _histoire + sainte_ que j'ai voulu faire. J'ai cherché, au contraire, à + replacer les annales d'Israël au sein du cadre naturel et humain + dans lequel elles se sont déroulées avec leur caractère + providentiel, qui en fait une exception si singulière au milieu des + autres histoires. Ceci donné, la place que je leur assigne à + présent est la plus logique et la plus convenable. Ces annales + d'Israël ne peuvent réellement se bien comprendre, au point de vue + proprement historique, que si l'on connaît déjà celle des grands + empires entre lesquels les Benê Yisraël ont vécu, dont les + rivalités et la puissance irrésistible ont exercé une action si + décisive sur leurs destinées. Il me semble même que la véritable + manière de présenter au point de vue chrétien l'histoire spéciale + d'Israël dans le cadre général de l'histoire de l'antiquité, et d'en +XXIV faire mieux ressortir le caractère réellement surnaturel, est de la + présenter pour ce qu'elle est en fait, le corollaire et la + résultante de l'histoire des autres nations. C'est surtout ainsi + que l'on admire, comme on le doit, cette merveilleuse action de la + Providence qui dirige les entreprises et les fortunes des + monarchies les plus colossales de manière à les transformer en + facteurs inconscients des destinées d'un peuple microscopique qui + n'était rien comme force matérielle, que chacune d'elles courbait + ou broyait sans peine au cours de ses conquêtes, et qui pourtant + tient une bien autre place dans l'histoire morale de l'humanité, + car c'est ce petit peuple que Dieu avait choisi pour lui faire + conserver le dépôt de la vérité religieuse qui devait un jour + renouveler la face du monde. + + Dans les additions, les corrections et les modifications de toute + nature que j'ai introduites, je me suis appuyé en partie sur mes + études personnelles, et l'on trouvera encore ici bien des faits + dont la constatation m'appartient, bien des opinions dont je dois + revendiquer l'entière responsabilité. En même temps je me suis + efforcé d'y résumer aussi complètement que possible les résultats + des travaux des autres, en puisant mes données aux sources les + meilleures et les plus sûres, de manière à représenter exactement + dans mon livre l'état présent de la science. J'espère y avoir + réussi, et je n'ai rien épargné pour arriver à cette fin, que je + m'étais proposée. J'ai donc puisé mes informations dans une + infinité d'ouvrages et de dissertations, publiées dans tous les + pays de l'Europe, dont on trouvera l'indication dans les listes + bibliographiques qui accompagnent les principaux chapitres de + l'ouvrage. Je me suis aussi, surtout en ce qui touche à l'Égypte, + largement servi de l'excellent livre de M. Maspero. Dans toute + cette partie, qui forme mon second volume, je lui ai emprunté de + longues citations, comme, du reste, pour d'autres parties il en + avait puisé dans mon livre. + + Ce que la présente édition présentera peut-être de plus neuf et de + plus original, c'est la partie consacrée aux grands empires qui ont + flori dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, avec + alternativement Babylone et Ninive pour capitales, à leur histoire + et à leur civilisation. C'est sur ce terrain que mon livre, sous la + forme actuelle, sera le plus en avance sur tout ce qui a été publié +XXV jusqu'à ce jour. Là, en effet, je me sens plus complètement chez + moi que partout ailleurs; il s'agit d'un ordre d'études auxquelles + je me suis adonné spécialement, à la marche desquelles je crois + avoir, depuis une dizaine d'années, contribué _pro parte virili_, + et où je suis loin d'avoir encore donné au public tous les + résultats de mes recherches. Aussi des traductions nombreuses de + documents cunéiformes, publiés ou inédits, que l'on trouvera dans + cette partie de mon livre, il n'en est pas une seule qui n'ait un + caractère personnel. + + Je dois, au contraire, confesser franchement mon insuffisance et + l'impossibilité où j'ai été de recourir à autre chose qu'à des + traductions des documents originaux pour la partie relative à + l'Inde. Je ne suis pas, en effet, sanscritiste, et je tiens à ne + pas paraître prétendre savoir ce que j'ignore en réalité. Dans + cette partie donc, mon travail n'est que de seconde main. Mais j'ai + eu du moins le soin de m'attacher à puiser aux meilleures sources + et je me suis guidé sur les conseils des hommes vraiment + compétents, des maîtres en qui l'on pouvait avoir le plus de + confiance. L'histoire de l'Inde antique, surtout dans ses époques + les plus anciennes, a d'ailleurs un caractère à part de flottement + et de vague chronologique, tenant à l'absence de monuments + épigraphiques d'une date élevée, contemporains des événements, + avant le règne de Piyadasi Açoka. Il y a encore, et il restera + peut-être toujours, une hésitation de plusieurs siècles pour la + date des événements les plus considérables, de ceux qui marquent + des périodes décisives, comme la vie de Çâkya-Mouni. Ce flottement + ne cesse qu'au moment du contact avec les Grecs d'Alexandre, qui + constitue pour l'Inde une époque climatérique, comme pour l'Asie + antérieure l'ouverture des Guerres Médiques. J'ai été amené ainsi à + prendre cette date pour point d'arrêt de mes récits relatifs à + l'Inde, les prolongeant de deux cents ans de plus que ceux relatifs + aux autres pays, de manière à pouvoir y comprendre, dans les + limites de l'incertitude chronologique qu'il comporte, le grand + fait de la formation du Bouddhisme, sans lequel ces récits + n'eussent pas été suffisamment complets. + + * * * * * + + Il me reste à dire quelques mots de l'illustration qui accompagne +XXVI cette édition et qui y fournit un commentaire graphique perpétuel. + C'est l'exemple si heureusement donné par M. Duruy, dans la + monumentale édition qu'il donne en ce moment de son _Histoire des + Romains_, qui a inspiré à l'habile et intelligent éditeur, entre + les mains de qui est mon livre depuis sa première apparition, d'y + joindre de nombreuses figures empruntées aux monuments antiques. + Dès qu'il m'a proposé de le faire, j'ai profité avidement de sa + bonne volonté, et je crois que l'ouvrage y gagnera beaucoup, qu'il + devient par là plus intéressant et plus instructif. Nulle part, en + effet, une riche illustration archéologique n'était plus + naturellement appelée que dans une histoire puisée toute entière + aux sources monumentales. Je n'avais vraiment que l'embarras du + choix au milieu de la masse des oeuvres que nous avons aujourd'hui + des arts des vieilles civilisations de l'Orient. La difficulté même + était de se limiter aux figures qui pouvaient le mieux éclaircir + les événements, les moeurs et les religions sans excéder une + proportion raisonnable. Ce choix, je l'ai fait moi-même avec tout + le soin dont j'étais capable, et j'espère y avoir réussi. Aucune + part n'a été laissée à la fantaisie dans l'illustration du livre, + et je crois pouvoir dire qu'on n'y trouvera rien d'oiseux ni d'une + valeur suspecte. Toutes les gravures ont été empruntées à des + monuments d'une authenticité incontestable et autant que possible + contemporains des événements auxquels ils se rapportent. Les vues + des lieux célèbres dans l'histoire ont été empruntées aux + meilleures sources, et dans une bonne moitié des cas, mon + expérience personnelle de voyageur ayant visité ces lieux me + donnait le moyen de choisir en connaissance de cause les plus + exactes. Quant aux cartes insérées dans le texte ou tirées + séparément, elles ont toutes été dressées d'après les documents les + plus récents et les plus sûrs par M. J. Hansen, dont le nom seul + est une garantie. + + En un mot, ici comme en ce qui touche la rédaction même de + l'ouvrage, j'ai fait de mon mieux et j'ose espérer que le lecteur + voudra bien m'en tenir compte. +2 + + + + LIVRE PREMIER + + LES ORIGINES + +3 + + [Illustration 028] + + + + + CHAPITRE PREMIER + + LE RÉCIT DE LA BIBLE + + + § 1.--L'ESPÈCE HUMAINE JUSQU'AU DÉLUGE. + + Il n'existe sur l'histoire des premiers hommes et les origines de + notre espèce, de récit précis et suivi que celui de l'Écriture + Sainte[2]. Ce récit sacré, lors même qu'il n'emprunterait pas une + autorité auguste au caractère d'inspiration du livre dans lequel il + se trouve, devrait encore, en saine critique, être l'introduction + de toute histoire générale; car, considéré à un point de vue + purement humain, il contient la plus antique tradition sur les + premiers jours de la race des hommes, la seule qui n'ait pas été + défigurée par l'introduction de mythes fantastiques, dans lesquels + une imagination déréglée s'est donné libre carrière. Les principaux +4 traits de cette tradition, qui fut originairement commune aux races + supérieures de l'humanité et qu'un soin particulier de la + Providence fit se conserver plus intacte qu'ailleurs chez le peuple + choisi, se reconnaissent, mais altérés, dans les souvenirs des + contrées les plus éloignées les unes des autres, et dont les + habitants n'ont pas eu de communications historiquement + appréciables. Et l'unique fil conducteur qui permette de se guider + au milieu du dédale de ces fragments de traditions privés + d'enchaînement, est le récit de la Bible. C'est donc lui que + l'histoire doit enregistrer tout d'abord, en lui reconnaissant un + caractère à part; et de plus il a pour le chrétien une valeur + dogmatique, qui permet de l'interpréter conformément aux + éclaircissements qu'il reçoit des progrès de la science, mais qui + en fait le pivot invariable autour duquel doivent se grouper les + résultats des investigations humaines. + + [Note 2: Nous prenons ici le récit biblique tel qu'il nous est + parvenu, sous sa forme définitive et complète, sans entrer dans + les obscures et délicates questions de la date de cette rédaction + définitive et des éléments antérieurs qui ont pu servir à sa + formation. C'est au livre de notre histoire qui traitera des + Hébreux, que nous nous réservons d'aborder ce problème, qu'il + sérait impossible de laisser entièrement de côté dans l'état + actuel de la science. Le système auquel s'arrête aujourd'hui + l'école critique rationaliste (le dernier état de ses travaux + peut être considéré comme résumé sous la forme la plus complète + et la plus scientifique dans E. Schrader, _Studien zur Kritik und + Erhlärung der Biblischen Urgeschichte_, Zurich, 1863, et A. + Kayser, _Das vorexilische Buch der Urgeschichte Israels und seine + Erweiterungen_, Strasbourg, 1874) admet dans le style actuel de + la Genèse la fusion de deux livrés antérieurs, qualifiés + d'_élohiste_ et de _jéhoviste_, d'après la différence du nom qui + sert à désigner Dieu dans l'un et dans l'autre, et, par dessus + ces deux documents reproduits textuellement, le travail d'un + dernier rédacteur qui les a combinés. Bornons-nous à remarquer + que ce système lui-même, aussi bien que celui qui a été inauguré + par Richard Simon, et qui voit dans la Genèse une collection de + fragments traditionnels coordonnés par Moïse ou par tout autre, + n'a rien en soi de contradictoire avec le dogme orthodoxe de + l'inspiration divine du livre. L'Église a toujours admis que son + auteur avait pu mettre en oeuvre, tout en étant guidé par une + lumière surnaturelle, des documents antérieurs à lui. Mais dans + l'exposé que nous avons à faire des données de la Bible sur les + premiers âges, et dans les recherches comparatives auxquelles + elles nous donneront lieu, cette distinction des anciennes + rédactions importe peu. Qu'elle ait été rédigée en une fois ou à + l'aide de la combinaison de récits parallèles qui se complétaient + les uns les autres, la tradition biblique est une dans son + ensemble et dans son esprit, et la comparaison que l'on peut en + faire aujourd'hui avec l'enchaînement que révèlent les lambeaux + de la tradition génésiaque de la Chaldée, prouve surabondamment + que la construction du dernier rédacteur n'a rien d'artificiel et + de forcé. Il est conforme au véritable esprit de la science, + aussi bien qu'à l'orthodoxie religieuse, de l'envisager dans sa + suite.] + + L'interprétation historique de ce récit offre, du reste, encore de + graves difficultés. On a beaucoup discuté, même parmi les + théologiens les plus autorisés et les plus orthodoxes, sur le degré + de latitude qu'il ouvre à l'exégèse. En bien des points on ne saura + sans doute jamais d'une manière absolument précise déterminer dans + quelle mesure il faut y admettre l'emploi de la figure et du + langage allégorique, qui tient toujours une si grande place dans la + Bible. Remarquons-le, du reste, le récit biblique laisse à côté de +5 lui le champ le plus large ouvert à la liberté des spéculations + scientifiques; par les lacunes qu'il présente. Il faut se garder, + par respect même pour l'autorité des Livres Saints, d'y chercher ce + qu'ils ne contiennent pas et ce qui n'a jamais été dans la pensée + de ceux qui les écrivaient sous l'inspiration divine. L'auteur de + la Genèse n'a point prétendu faire une histoire complète de + l'humanité primitive, surtout au point de vue de la naissance et + des progrès de la civilisation matérielle. Il s'est borné à + retracer quelques-uns des traits essentiels et principaux de cette + histoire; présentés de manière à être à la portée du peuple auquel + il s'adressait. Il s'est attaché à mettre en lumière l'enchaînement + des patriarches élus de Dieu qui conservèrent au travers des + siècles le dépôt de la révélation primitive, et surtout à faire + éclater, en opposition avec les monstrueuses cosmogonies des + nations dont les Hébreux étaient entourés, les grandes vérités que + l'idolâtrie avait obscurcies, la création du monde, tiré du néant + par un acte de la volonté et de la toute-puissance divine, l'unité + de l'espèce humaine sortie d'un seul couple, la déchéance de notre + race et l'origine du mal sur la terre, la promesse d'un rédempteur, + enfin l'intervention constante de la Providence dans les affaires + de ce monde. + + Le récit de la création elle-même, ses rapports avec les + découvertes des sciences naturelles, sont choses qui ne sauraient + entrer dans le cadre de notre ouvrage. C'est seulement au moment où + Dieu, après avoir créé le monde et tous les êtres qui l'habitent, + mit le sceau à son oeuvre en faisant l'homme, que nous devons + prendre le récit du premier livre de la Bible, la Genèse, ainsi + nommée en Europe d'un mot grec qui signifie _génération_, parce que + le livre débute par raconter la formation de l'univers[3]. + + [Note 3: En hébreu il est appelé _Bereschith_, d'après les + premiers mots qui en ouvrent le récit, «au commencement.»] + + «Dieu dit: «Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance; + qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, + sur les animaux, sur toute la terre et sur tout reptile qui se meut + à la surface de la terre.»--Dieu créa l'homme à son image; il le + créa à l'image de Dieu et il le fit mâle et femelle[4].--Yahveh[5] +6 Dieu forma l'homme du limon de la terre et lui souffla dans les + narines le souffle de la vie, et l'homme fut fait âme vivante[6].» + + [Note 4: _Genes._, I, 26 et 27.] + + [Note 5: La prononciation vulgaire Jehovah au lieu de Yahveh, est + le résultat de l'application au nom ineffable de Dieu des + voyelles du mot _Adonai_, «le Seigneur,» que les Juifs prononcent + au lieu de ce nom quand ils lisent la Bible. Nous discuterons + plus tard, quand nous traiterons des Hébreux, la question de + savoir si la vraie prononciation antique était Yahoh ou Yahveh; + en attendant nous suivons cette dernière forme, généralement + admise dans la science.] + + [Note 6: _Genes._, II, 7.] + + Après le récit de la formation du premier couple humain, vient + celui de la déchéance. Le père de tous les hommes, Adam (dont le + nom dans les langues sémitiques signifie _l'homme_ par excellence), + créé par Dieu dans un état d'innocence absolue et de bonheur, + désobéit au Seigneur par orgueil dans les délicieux jardins de + 'Eden, où il avait été d'abord placé, et cette désobéissance le + condamna, lui et sa race, à la peine, à la douleur et à la mort. + Dieu l'avait créé pour le travail, dit formellement le livre + inspiré, mais ce fut en expiation de sa chute que ce travail devint + pénible et difficile; «tu mangeras ton pain à la sueur de ton + front,» lui dit le Seigneur, et cette condamnation pèse encore sur + tous les hommes. + + Voici comment la Genèse[7] raconte la séduction et la faute dont le + poids s'est étendu à toute la descendance de nos premiers pères. + «Le serpent était le plus rusé de tous les animaux de la terre que + Yahveh Dieu avait faits. Il dit à la femme: «Pourquoi Dieu vous + a-t-il ordonné de ne pas manger de tous les arbres du Paradis?»--La + femme lui répondit: «Nous pouvons manger du fruit des arbres qui + sont dans le Paradis,--mais quant au fruit de l'arbre qui est au + milieu du Paradis (l'arbre de la science du bien et du mal), Dieu + nous a ordonné que nous n'en mangions pas, de peur que nous en + mourions.»--Et le serpent dit à la femme: «Point du tout, vous ne + mourrez pas de mort,--mais Dieu sait qu'au jour où vous en aurez + mangé, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, + connaissant le bien et le mal.»--La femme donc vit que cet arbre + était bon pour se nourrir et qu'il était beau aux yeux et + délectable au regard; et elle prit du fruit, et elle en mangea, et + elle en donna à son mari, qui en mangea.--Et les yeux de tous deux + s'ouvrirent; et ayant vu qu'ils étaient nus, ils tressèrent des + feuilles de figuier et s'en firent des ceintures[8].» + + [Note 7: III, 1-7.] + + [Note 8: La gravure placée en tête de ce chapitre, représente la + scène de la tentation des premiers humains au jardin de 'Eden, + d'après une peinture chrétienne des catacombes de Rome, empruntée + au grand ouvrage de Perret.] + + «Prodigieuse et accablante vérité, dit Chateaubriand: _L'homme_ +7 _mourant pour s'être empoisonné avec le fruit de vie_! L'homme + perdu pour avoir goûté à l'arbre de la science, pour avoir su trop + connaître le bien et le mal! Qu'on suppose toute autre défense de + Dieu relative à un penchant quelconque de l'âme, que deviennent la + sagesse et la profondeur de l'ordre du Très-Haut? Ce n'est plus + qu'un caprice indigne de la Divinité, et aucune moralité ne résulte + de la désobéissance d'Adam. Toute l'histoire du monde, au + contraire, découle de la loi imposée à notre père... Le secret de + l'existence morale et politique des peuples, les mystères les plus + profonds du coeur humain sont renfermés dans la tradition de cet + arbre admirable et funeste.» + + La Bible n'assigne pas une date précise à la naissance du genre + humain, elle ne donne aucun chiffre positif à ce sujet. Elle n'a + pas en réalité de chronologie pour les époques initiales de + l'existence de l'homme, ni pour celle qui s'étend de la Création au + Déluge, ni pour celle qui va du Déluge à la Vocation d'Abraham. Les + dates que les commentateurs ont prétendu en tirer sont purement + arbitraires et n'ont aucune autorité dogmatique. Elles rentrent + dans le domaine de l'hypothèse historique et l'on pourrait énumérer + plus de cent manières d'après lesquelles on a essayé de les + calculer. Ce que les Livres Saints affirment seulement, et ce que + la science démontre d'accord avec eux, c'est que l'apparition de + l'homme sur la terre (quelque haute qu'en puisse être la date) est + récente par rapport à l'immense durée des périodes géologiques de + la création, et que l'antiquité de plusieurs myriades d'années que + certains peuples, comme les Égyptiens, les Chaldéens, les Indiens + et les Chinois, se sont complaisamment attribuée dans leurs + traditions mythologiques, est entièrement fabuleuse. + + Aussi superflue et aussi dénuée de fondement solide que les calculs + sur la date de la création de l'homme, serait la tentative de celui + qui chercherait à déterminer d'après la Bible le lieu précis où fut + le berceau de notre espèce, ainsi que la situation du jardin de + 'Eden. La tradition sacrée ne fournit aucune indication précise à + cet égard. Les commentateurs les plus savants et les plus + orthodoxes des Livres Saints ont laissé la question indécise. Tout + nous commande d'imiter leur réserve, et de nous en tenir à + l'opinion commune, qui place en Asie l'origine de la première + famille humaine et le berceau de toute civilisation. + + Adam et 'Havah (d'où nous avons fait Ève), le premier couple humain +8 sorti des mains de Dieu, eurent deux fils, Qaïn et Habel[9]. Ils + menaient l'un la vie agricole et l'autre la vie pastorale, dont la + Bible place ainsi l'origine au début même de l'humanité. Qaïn tua + son frère Habel, par jalousie pour les bénédictions dont le + Seigneur récompensait sa piété[10]; puis il s'expatria, dans le + désespoir de ses remords, et il se retira avec les siens à l'orient + de 'Eden, dans la terre de Nod ou de l'exil, où il fonda la + première ville, qu'il appela 'Hanoch, du nom de son premier-né[11]. + Dieu avait créé l'homme avec les dons de l'esprit et du corps qui + devaient le mettre en état de remplir le but de son existence, et + par conséquent de former des sociétés régulières et civilisées. + C'est à la famille de Qaïn que le livre de la Genèse attribue la + première invention des arts industriels. De 'Hanoch, fils de Qaïn, + y est-il dit, naquit à la quatrième génération, Lemech, qui eut à + son tour plusieurs enfants: Yabal, «le père de ceux qui demeurent + sous les tentes et des pasteurs»; Youbal, l'inventeur de la + musique; Thoubal-qaïn, l'auteur de l'art de fondre et de travailler + les métaux; enfin une fille, Nâ'amah[12]. Pour celle-ci, le texte + biblique ne fait qu'enregistrer son nom; mais la tradition + rabbinique, voulant achever le groupement de toutes les inventions + en les rapportant aux enfants de Lemech, raconte que Nâ'amah fut la + mère des chanteurs, ou bien que la première elle fila la laine des + troupeaux et en tissa des étoffes. + + [Note 9: Ces noms sont significatifs et tirés des langues + sémitiques, comme tous ceux que le récit biblique attribue aux + premiers ancêtres de notre race; ce sont en réalité de véritables + épithètes qualificatives, qui expriment le rôle et la situation + de chaque personnage dans la famille originaire. Adam, nous + l'avons déjà dit, veut dire _homme_, 'Havah _vie_, «parce qu'elle + a été la mère de tous les vivants», dit le texte sacré; Qaïn + signifie _la créature, le rejeton_; Habel est le mot qui, dans + les plus anciens idiomes sémitiques, exprimait l'idée de _fils_, + et s'est conservé en assyrien; enfin Scheth, comme la Bible le + dit formellement, est le _substitué_, celui que Dieu accorde à + ses parents pour compenser la perte de leur fils bien-aimé.] + + [Note 10: _Genes._, IV, 1-16.] + + [Note 11: _Genes._, IV, 17 et 18.] + + [Note 12: _Genes._, IV, 19-22.] + + La Bible rapporte à Lemech l'origine des sanguinaires habitudes de + vengeance qui jouèrent un si grand rôle dans la vie des peuples + antiques. «Lemech dit à ses femmes 'Adah et Çillah: «Écoutez ma + voix, femmes de Lemech, soyez attentives à mes paroles; j'ai tué un + homme parce qu'il m'avait blessé, un jeune homme parce qu'il + m'avait fait une plaie.--Qaïn sera vengé soixante-dix fois, et + Lemech septante fois sept fois[13].» + + [Note 13: _Genes_, IV, 23 et 24.] +9 + Adam eut un troisième fils, nommé Scheth (Seth dans notre Vulgate), + et Dieu lui accorda encore un grand nombre d'enfants. Scheth vécut + neuf cent douze ans, et eut une nombreuse famille[14], qui, tandis + que les autres hommes s'abandonnaient à l'idolâtrie et à tous les + vices, conserva précieusement les traditions religieuses de la + révélation primitive jusqu'au temps du Déluge, après lequel elle + passa dans la race de Schem. Les descendants de Scheth furent + Enosch, au temps de qui «l'on commença à invoquer par le nom de + Yahveh», Qaïnan, Mahalalel, Yared, 'Hanoch, «qui marcha pendant + trois cent soixante-cinq ans dans les voies de Dieu» et fut ravi au + ciel, Methouschela'h[15], qui de tous vécut la plus longue vie, neuf + cent soixante-neuf ans, Lemech, enfin Noa'h[16], qui fut père de + Schem, 'Ham et Yapheth, ou, comme nous avons pris l'habitude de + dire, d'après la Vulgate latine, Sem, Cham et Japhet[17]. Chacun + d'eux fut la tige d'une postérité nombreuse. + + [Note 14: Sur cette généalogie des descendants de Scheth, voy. le + chapitre V de la Genèse.] + + [Note 15: Le Mathusalem de la Vulgate]. + + [Note 16: Noé.] + + [Note 17: Il est impossible de ne pas consacrer quelques + observations aux généalogies que la Bible fournit pour la période + antédiluvienne. Le nom de Enosch, donné comme le fils de Scheth, + est en hébreu le synonyme exact de celui d'Adam, il signifie + également «l'homme» par excellence. Or, si l'on prend cet Enosch + comme point de départ, on trouve pendant six générations les + mêmes noms qui se succèdent avec de très légères variantes de + forme et une interversion dans la place de deux d'entre eux, + d'une part dans la descendance d'Adam par Qaïn, de l'autre, dans + celle de Scheth par Enosch. Le parallélisme est singulièrement + frappant et tel que l'on serait volontiers porté à croire qu'on a + là deux versions d'une même liste originaire. On trouve, en + effet: + + _D'un côté_: _De l'autre_: + + Adam. Enosch. + | | | + Qaïn. Qaïnan. + | | | + Hanoch. Mahalalel. + | | | + Yirad. Yared. + | | | + Metouschaël. 'Hanoch. + | | | + Lemech. Methouschela'h. + | + ------------ | | + Yabal. Youbal. Thoubalqaïn. Lemech. + | + Noa'h. + | + ------------------------- + Schem. 'Ham. Yapheth. + + La généalogie des Qaïnites se termine par _trois_ chefs de races, + fils de Lemech, celle des Enoschides par _trois_ chefs de races, + petits-fils de Lemech. Il y a seulement de ce dernier côté + insertion d'une génération de plus, celle de Noa'h, entre Lemech + et la division de la famille en trois branches.] +10 + + § 2.--LE DÉLUGE. + + «Quand les hommes eurent commencé à se multiplier sur la terre et + eurent engendré des filles,--les enfants de Dieu (_benê Elohim_), + voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour + épouses celles qu'ils choisirent au milieu des autres.--Et Yahveh + dit: «Mon esprit ne demeurera pas toujours avec l'homme, car il + n'est que chair: et ses jours ne seront plus que de cent vingt + ans.»--Et en ce temps il y avait sur la terre des Géants + (_Nephilim_), comme aussi quand les enfants de Dieu se furent unis + aux filles des hommes et leur donnèrent pour enfants les Héros + (_Giborim_), qui sont fameux dans l'antiquité.--Yahveh voyant que + la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes + les pensées de leur coeur étaient tournées vers le mal en tout + temps,--se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre; et il fut + touché de douleur au fond de son coeur.--Et Yahveh dit: + «J'exterminerai de dessus la terre l'homme que j'ai créé[18].» + + [Note 18: _Genes._, VI, 1-7.] + + Seul, le juste Noa'h, descendant de Scheth, trouva grâce devant + Dieu. L'Éternel lui fit bâtir une arche dans laquelle il s'enferma + avec les siens et sept couples de tous les animaux, purs et impurs, + puis le déluge commença. + + «Dans la six-centième année de la vie de Noa'h, au second mois, le + dix-septième jour du mois, toutes les sources du grand abîme + jaillirent et les cataractes du ciel furent ouvertes;--et la pluie + tomba sur la terre quarante jours et quarante nuits.--Ce même jour, + Noa'h entra dans l'arche; et Schem, 'Ham et Yapheth, ses fils, sa + femme et les trois femmes de ses fils avec lui,--eux et tout animal + suivant son espèce, tout bétail et tout ce qui se meut sur la + terre, toutes sortes de volatiles, tout oiseau ailé, chacun selon + son espèce,--entrèrent auprès de Noa'h dans l'arche, un couple de + toute chair ayant souffle de vie.--Les arrivants étaient mâle et + femelle de chaque créature, comme Dieu l'avait ordonné; et ensuite + Yahveh ferma (l'arche) sur Noa'h. + + Le déluge était depuis quarante jours sur la terre, quand les eaux + s'accrurent et soulevèrent l'arche, de sorte qu'elle fut enlevée de + dessus la terre.--Les eaux se renforçaient et s'augmentaient + beaucoup sur la terre, et l'arche était portée sur les eaux.--Les + eaux se renforcèrent énormément sur la terre, et toutes les +11 montagnes sous les cieux furent couvertes.--Les eaux s'élevèrent de + quinze coudées au-dessus des montages qu'elles couvraient;--et + toute chair qui se meut sur la terre, oiseaux, bétail, animaux et + reptiles rampant sur la terre, périt, ainsi que toute la race des + hommes.--Tout ce qui avait dans ses narines le souffle de la vie, + tout ce qui se trouvait sur le sol, mourut.--Ainsi fut détruite + toute créature qui se trouvait sur la terre; depuis l'homme + jusqu'aux animaux, aux reptiles et aux oiseaux du ciel, tout fut + anéanti sur la terre. Il né resta que Noa'h et ce qui était avec + lui dans l'arche.--Et les eaux occupèrent la terre pendant cent + cinquante jours[19].» + + [Note 19: _Genes_., VII, 11-24.] + + Il y a quelques remarques d'une importance capitale à faire sur ce + récit. La distinction des animaux _purs et impurs_ prouve que les + espèces enfermées dans l'arche ne comprenaient que les animaux + utiles à l'homme et susceptibles de jouer le rôle de ses serviteurs + domestiques, car c'est seulement à ceux-là que s'appliquent chez + les Hébreux la division dans ces deux classes. Le mode suivant + lequel s'opéra le déluge, qu'il faut absolument distinguer du fait + lui-même, est présenté suivant les notions grossières de la + physique des contemporains du rédacteur de la Genèse, et c'est ici + le cas d'appliquer les sages paroles d'un des théologiens + catholiques les plus éminents de l'Allemagne, le docteur Reusch[20]: + «Dieu a donné aux écrivains bibliques une lumière surnaturelle; + mais cette lumière surnaturelle n'avait pour but, comme la + révélation en général, que la manifestation des vérités + religieuses, et non la communication d'une science profane; et nous + pouvons, sans violer les droits que les écrivains sacrés ont à + notre vénération, sans affaiblir le dogme de l'inspiration, + accorder franchement que dans les sciences profanes, et + conséquemment aussi dans les sciences physiques, ils ne se sont + point élevés au-dessus de leurs contemporains, que même ils ont + partagé les erreurs de leur époque et de leur nation..... Par la + révélation Moïse ne fut point élevé, pour ce qui regarde la + science, au-dessus du niveau intellectuel de son temps; de plus, + rien ne nous prouve qu'il ait pu s'y élever par l'étude et par ses + réflexions personnelles.» + + [Note 20: _La Bible et la Nature_, trad. française, p. 27.] + + Enfin les termes dont s'est servi le rédacteur du texte sacré + doivent être scrupuleusement notés, car ils peuvent avoir une large + influence sur la manière dont on interprétera ce texte. Il y a deux + mots en hébreu pour désigner la terre: _ereç_, dont le sens est +12 susceptible à la fois de l'acception la plus large et de + l'acception la plus restreinte de l'idée, et que la Bible emploie + toujours lorsqu'il s'agit de l'ensemble du globe terrestre; + _adamah_, qui n'a jamais qu'une acception restreinte et signifie la + terre cultivée, habitée, une région, un pays. C'est le second qui + est employé lorsqu'il est dit que les eaux du déluge couvrirent + toute la surface de la terre. Aussi depuis longtemps déjà les + interprètes autorisés ont-ils admis que rien dans le récit biblique + n'obligeait à entendre l'universalité du cataclysme comme + s'étendant à autre chose qu'à la région terrestre, alors habitée + par les hommes. Encore examinerons-nous plus loin s'il n'y à pas + possibilité de la restreindre davantage. + + [Illustration 037: Le mont Ararat.] + + «Dieu se souvint de Noa'h, de tous les animaux et de tout le bétail + qui étaient avec lui dans l'arche; il fit passer un vent sur la + terre, et les eaux diminuèrent.--Les sources de l'abîme et les + cataractes du ciel se refermèrent, et la pluie ne tomba plus du + ciel.--Les eaux se retirèrent de dessus la terre, allant et venant, + et les eaux commencèrent à diminuer après cent cinquante jours.--Et +13 l'arche reposa sur les montagnes rat, le septième mois, au + dix-septième jour.--Les eaux allaient en baissant jusqu'au dixième + mois; le premier jour du dixième mois, les sommets des montagnes + furent visibles.--Au bout de quarante jours. Noa'h ouvrit la + fenêtre qu'il avait faite à l'arche,--et il envoya dehors le + corbeau, qui sortit, allant et rentrant jusqu'à ce que le sol fût + entièrement desséché.--Noa'h envoya ensuite la colombe, afin de + voir si les eaux avaient baissé sur la terre;--mais elle ne trouva + pas où poser son pied et elle revint à l'arche, car il y avait + encore de l'eau sur toute la terre. Noa'h étendit la main, la prit + et la rentra dans l'arche.--Il attendit encore sept autres jours, + et il lâcha de nouveau la colombe.--Elle revint auprès de lui vers + le soir, et voilà qu'une feuille arrachée d'un olivier était dans + son bec; alors Noa'h comprit que les eaux s'étaient retirées de la + terre.--Il attendit encore sept autres jours, et il lâcha une + dernière fois la colombe, qui alors ne revint plus auprès de lui. + + [Illustration 038: Noa'h et sa famille dans l'arche[1].] + + [Note 1: Sarcophage des premiers siècles chrétiens, à Trêves. + Noa'h et sa famille sont, avec les animaux, dans l'arche, figurée + comme un coffre carré. La colombe revient en voiant avec le + rameau d'olivier, le corbeau piétine à terre, hors de l'arche.] + + «Dans la six cent unième année de Noa'h, le premier jour du premier + mois, les eaux avaient disparu de dessus la terre; Noa'h enleva la + toiture de l'arche et vit que la surface de la terre était + séchée.--Et Dieu parla à Noa'h et dit:--«Sors de l'arche, toi, ta +14 femme, tes fils et les femmes de tes fils avec toi.--Toute espèce + d'animal qui est avec toi, oiseaux, quadrupèdes et reptiles rampant + sur la terre, fais-la aussi sortir; qu'ils se perpétuent, croissent + et multiplient sur la terre.»--Et Noa'h sortit avec ses fils, sa + femme et les femmes de ses fils;--et tout animal, tout bétail, tout + oiseau et tout ce qui rampe sur la terre sortit de l'arche, selon + son espèce.--Noa'h construisit un autel à Yahveh; il prit de toute + espèce d'animaux purs et de toute espèce d'oiseaux purs, et il les + offrit en holocauste sur l'autel.--Yahveh en sentit l'odeur + agréable et dit en son coeur: «Je ne maudirai pas encore une fois + la terre à cause de l'homme, car l'instinct du coeur de l'homme est + mauvais dès sa jeunesse; je ne frapperai plus de nouveau tout ce + qui vit, comme j'ai fait;--tout le temps que durera la terre, les + semailles, la moisson, le froid, le chaud, l'été, l'hiver, le jour + et la nuit, ne s'arrêteront pas[21].» + + Dieu fit alors apparaître son arc dans le ciel, en signe de + l'alliance qu'il contractait avec la race humaine[22]. + + «Noa'h commença à devenir un agriculteur et il planta la vigne.--Il + en but le vin, s'enivra et découvrit sa nudité sous sa + tente.--'Ham, ayant vu la honte de son père, se hâta de le raconter + à ses frères qui étaient dehors.--Schem et Yapheth prirent une + couverture qu'ils posèrent sur leurs épaules, et allant à reculons + ils couvrirent la honte de leur père, le visage détourné pour ne + pas voir la honte de leur père.» A son réveil, Noa'h, apprenant le + manque de respect de 'Ham, le maudit dans la personne de son fils + Kena'an[23]. Noa'h vécut encore trois cent cinquante ans après le + déluge; il en avait neuf cent cinquante, quand il mourut[24]. + + [Note 21: _Genes._, VIII, 1-22.] + + [Note 22: _Genes._, IX, 1-17.] + + [Note 23: _Genes._, IX, 20-27.] + + [Note 24: _Genes._, IX, 28 et 29.] + + + § 3.--DISPERSION DES PEUPLES. + + La famille de Noa'h se multiplia rapidement; mais, à partir de + cette époque, la vie des hommes fut abrégée de beaucoup et ne + dépassa plus, en général, la moyenne actuelle. Schem pourtant (et + probablement aussi ses frères) vécut encore durant plusieurs +15 siècles[25], et, d'après le témoignage de l'Écriture Sainte (au XIe + chapitre de la Genèse), la famille où naquit Abraham put, jusqu'au + temps de ce patriarche, grâce sans doute aux sobres habitudes de la + vie patriarcale, dépasser de beaucoup la vie ordinaire des humains + d'alors[26]. + + [Note 25: Six cents ans.] + + [Note 26: Voici, en effet, la durée de vie que l'on prête aux + patriarches intermédiaires entre Schem et Abraham: + + Texte hébreu. Texte samaritain. Version des + Septante. + + Arphakschad 338 ans. 438 ans. 538 ans. + Qaïnan " " 460 + Schéla'h. 433 433 536 + 'Eber 464 404 567 + Pheleg 239 239 339 + Re'ou 239 239 342 + Seroug 230 230 330 + Na'hor 148 148 198 + Tera'h 205 145 205] + + «Toute la terre n'avait qu'une seule langue et les mêmes + paroles.--Partis de l'Orient, ils (les hommes) trouvèrent une + plaine dans le pays de Schine'ar, et ils y habitèrent.--Ils se + dirent entre eux: «Venez, faisons des briques et cuisons-les au + feu.» Et ils prirent des briques comme pierres et l'argile leur + servit de mortier.--Ils dirent: «Venez, bâtissons-nous une ville et + une tour dont le sommet monte jusqu'au ciel; rendons notre nom + célèbre, car peut-être serons-nous dispersés sur toute la + terre.»--Yahveh descendit pour voir la tour et la ville que + bâtissaient les enfants d'Adam,--et Yahveh dit: «Voici, c'est un + seul peuple et un même langage à tous; c'est leur première + entreprise, et ils n'abandonneront pas leurs pensées jusqu'à ce + qu'ils les aient réalisées.--Eh bien! descendons, et confondons-y + leur langage, de façon que l'un ne comprenne plus la parole de + l'autre.»--Et Yahveh les dispersa de cet endroit sur la surface de + toute la terre; alors ils cessèrent de bâtir la ville.--C'est + pourquoi on la nomma _Babel_ (c'est-à-dire «confusion»), car Yahveh + y confondit le langage de toute la terre, et de là Yahveh les + dispersa sur toute la surface de la terre[27].» + + [Note 27: _Genes._, XI, 1-9.] + + Un passage de l'Écriture, qui a fort exercé la sagacité des + commentateurs, dit que le quatrième descendant de Schem «fut nommé + Pheleg («division, partage») parce qu'en son temps la terre fut + divisée[28].» Nombre d'interprètes ont cherché à en déduire cette + conséquence que, dans la tradition conservée par le livre de la + Genèse, la confusion des langues et la dispersion générale des +16 peuples avaient eu lieu quatre générations après les fils de Noa'h + et cinq avant Abraham. En réalité le texte ne l'implique + aucunement; l'explication la plus naturelle et la plus probable de + la phrase que nous avons citée, la rapporte à la division en deux + branches du rameau spécial de la descendance de Schem d'où + sortirent les Hébreux, division que la généalogie biblique + enregistre en effet en ce moment. La Bible ne précise aucune époque + pour le grand fait dont elle place le théâtre à Babel. De plus, + rien dans son texte n'interdit de penser que quelques familles + s'étaient déjà séparées antérieurement de la masse des descendants + de Noa'h, et s'en étaient allées au loin former des colonies en + dehors du centre commun, où le plus grand nombre des familles + destinées à repeupler la terre demeuraient encore réunies. + + [Note 28: _Genes._, X, 25.] +17 + + + + CHAPITRE II + + TRADITIONS PARALLÈLES AU RÉCIT BIBLIQUE[29]. + + + § 1.--LA CRÉATION DE L'HOMME. + + Le récit biblique, que nous avons résumé dans le chapitre + précédent, n'est pas un récit isolé, sans rapports avec les + souvenirs des autres peuples, et qui ne s'est produit que sous la + plume de l'auteur de la Genèse. C'est au contraire, nous l'avons + déjà dit, la forme la plus complète d'une grande tradition + primitive, remontant aux âges les plus vieux de l'humanité, qui a + été à l'origine commune à des races et à des peuples très divers, + et qu'en se dispersant sur la surface de la terre ces races ont + emportée avec elles. En racontant cette histoire, l'écrivain sacré + a fidèlement reproduit les antiques souvenirs qui s'étaient + conservés d'âge en âge chez les patriarches; il a rempli ce rôle de + rapporteur des traditions, éclairé par les lumières de + l'inspiration, en rendant aux faits leur véritable caractère, trop + souvent obscurci ailleurs par le polythéisme et l'idolâtrie, mais, + comme l'a dit saint Augustin, sans se préoccuper de faire des + Hébreux un peuple de savants, pas plus en histoire ancienne qu'en + physique et en géologie. + + [Note 29: Ce chapitre est un résumé de l'ouvrage que nous avons + publié sous le titre de: _Les origines de l'histoire d'après la + Bible et les traditions des peuples orientaux_ (Paris, 1880). + Nous y renvoyons le lecteur désireux d'avoir au complet le + développement et les preuves des faits énoncés dans les pages qui + vont suivre.] + + Nous allons maintenant rechercher chez les différents peuples de + l'antiquité les débris épars de cette tradition primitive, dont la + narration de la Bible nous a montré l'enchaînement. Nous en + retrouverons ici et là tous les traits essentiels, même ceux où il + est difficile de prendre la tradition au pied de la lettre et où + l'on est autorisé à penser qu'elle avait revêtu un caractère + allégorique et figuré. Mais cette recherche présente des écueils; + il est nécessaire de s'y imposer des règles sévères de critique. + Autrement on serait exposé à prendre, comme l'ont fait quelques + défenseurs plus zélés qu'éclairés de l'autorité des Écritures, pour + des narrations antiques et séparées, coïncidant d'une manière +18 frappante avec le récit biblique, des légendes dues à une + communication plus ou moins directe, à une sorte d'infiltration de + ce récit. Il faut donc avant tout, et pour plus de sûreté; laisser + de côté tout ce qui appartient à des peuples sur les souvenirs + desquels on puisse admettre une influence quelconque de + prédications juives, chrétiennes ou même musulmanes. Il importe de + s'attacher exclusivement aux traditions dont on peut établir + l'antiquité et qui s'appuient sur de vieux monuments écrits + d'origine indigène. + + Entre toutes ces traditions, celle qui offre avec les récits des + premiers chapitres de la Genèse la ressemblance la plus étroite, le + parallélisme le plus exact et le plus suivi, est celle que + contenaient les livres sacrés de Babylone et de la Chaldée. + L'affinité que nous signalons, et que l'on verra se développer dans + les pages qui vont suivre, avait déjà frappé les Pères de l'Église, + qui ne connaissaient la tradition chaldéenne que par l'ouvrage de + Bérose, prêtre de Babylone, qui, sous les premiers Séleucides, + écrivit en grec l'histoire de son pays depuis les origines du + monde; elle se caractérise encore plus, maintenant que la science + moderne est parvenue à déchiffrer quelques lambeaux, conservés + jusqu'à nous, des livres qui servaient de fondement à + l'enseignement des écoles sacerdotales sur les rives de l'Euphrate + et du Tigre. Mais il faut remarquer qu'au témoignage de la Bible + elle-même, la famille d'où sortit Abraham vécut longtemps mêlée aux + Chaldéens, que c'est de la ville d'Our en Chaldée qu'elle partit + pour aller chercher une nouvelle patrie dans le pays de Kena'an. + Rien donc de plus naturel et de plus vraisemblable que d'admettre + que Téra'hites apportèrent avec eux de la contrée d'Our un récit + traditionnel sur la création du monde et sur les premiers jours de + l'humanité, étroitement apparenté à celui des Chaldéens eux-mêmes. + De l'un comme de l'autre côté, la formation du monde est l'oeuvre + des sept jours, les diverses créations s'y succèdent dans le même + ordre; le déluge, la confusion des langues et la dispersion des + peuples sont racontés d'une façon presque absolument identique. Et + cependant un esprit tout opposé anime les deux récits. L'un respire + un monothéisme rigoureux et absolu, l'autre un polythéisme + exubérant. Un véritable abîme sépare les deux conceptions + fondamentales de la cosmogonie babylonienne et de la cosmogonie + biblique, malgré les plus frappantes ressemblances dans la forme + extérieure. Chez les Chaldéens nous avons la matière éternelle + organisée par un ou plusieurs démiurges qui émanent de son propre + sein, dans la Bible l'univers créé du néant par la toute-puissance +19 d'un Dieu purement spirituel. Pour donner au vieux récit que l'on + faisait dans les sanctuaires de la Chaldée ce sens tout nouveau, + pour le transporter des conceptions du panthéisme le plus matériel + et le plus grossier dans la lumière de la vérité religieuse, il a + suffi au rédacteur de la Genèse d'ajouter au début de tout, avant + la peinture du chaos, par laquelle commençaient les cosmogonies de + la Chaldée et de la Phénicie, ce simple verset: «Au commencement + Dieu créa le ciel et la terre.» Dès lors l'acte libre du créateur + spirituel est placé avant l'existence même du chaos, que le + panthéisme païen croyait antérieur à tout; ce chaos, premier + principe pour les Chaldéens, et d'où les dieux eux-mêmes étaient + sortis, devient une création que l'Éternel fait apparaître dans le + temps. + + Dans l'état actuel des connaissances, maintenant que nous pouvons + établir une comparaison entre le récit chaldéen et le récit + biblique, il ne semble plus y avoir que deux opinions possibles + pour expliquer leur relation réciproque, et ces deux opinions + peuvent être acceptées l'une et l'autre sans s'écarter du respect + dû à l'Écriture Sainte. Elles laissent encore à la révélation et à + l'inspiration divine une part assez large pour satisfaire aux + exigences de la plus rigoureuse orthodoxie, bien qu'elles écartent + l'idée d'une sorte de dictée surnaturelle du texte sacré, qui n'a + jamais, du reste, été enseignée dogmatiquement. Ou bien l'on + considérera la Genèse comme une édition expurgée de la tradition + chaldéenne, où le rédacteur inspiré a fait pénétrer un esprit + nouveau, tout en conservant les lignes essentielles, et d'où il a + soigneusement banni toutes les erreurs du panthéisme et du + polythéisme. Ou bien l'on verra dans la narration de la Bible et + dans celle du sacerdoce de la Chaldée deux formes divergentes du + même rameau de la tradition primitive, qui, partant d'un fond + commun, reflètent dans leurs différences le génie de deux peuples + et de deux religions, une disposition spéciale de la Providence + ayant permis que chez les Téra'hites ces vieux récits, en partie + symboliques et figurés, se soient maintenus à l'abri du mélange + impur qui les entachait chez les peuplés d'alentour. Nous ne nous + reconnaissons pas autorité pour prononcer en faveur de l'une ou de + l'autre de ces deux opinions, entre lesquelles nous laissons le + choix au lecteur. + + * * * * * + + En général, dans les idées des peuples anciens, l'homme est + considéré comme autochthone ou né de la terre qui le porte. Et le + plus souvent, dans les récits qui ont trait à sa première + apparition, nous ne trouvons pas trace de la notion qui le fait +20 créer par l'opération toute-puissante d'un dieu personnel et + distinct de la matière primordiale. Les idées fondamentales de + panthéisme et d'émanatisme, qui étaient la base des religions + savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, permettaient de + laisser dans le vague l'origine et la production des hommes. On les + regardait comme issus, ainsi que toutes les choses, de la substance + même de la divinité, confondue avec le monde; ils en sortaient + spontanément, par le développement de la chaîne des émanations, non + par un acte libre et déterminé de la volonté créatrice, et on + s'inquiétait peu de définir autrement que sous une forme symbolique + et mythologique le _comment_ de l'émanation, qui avait lieu par un + véritable fait de génération spontanée. + + [Illustration 045: Le dieu Khnoum formant l'oeuf de l'univers sur + le tour à potier[1].] + + [Note 1: D'après un bas-relief du grand temple de Philæ.] + + «Du vent Colpias et de son épouse Baau (le chaos), dit un des + fragments de cosmogonie phénicienne, traduits en grec, qui nous + sont parvenus sous le nom de Sanchoniathon, naquit le couple humain + et mortel de Protogonos (_Adam Qadniôn_) et d'Æon (_Havah_), et Æon + inventa de manger le fruit de l'arbre. Ils eurent pour enfants + Génos et Généa, qui habitèrent la Phénicie, et, pressés par les + chaleurs de l'été, commencèrent à élever leurs mains vers le Soleil, +21 le considérant comme le seul dieu seigneur du ciel, ce que l'on + exprime par le nom de Beelsamen.» Dans un autre fragment des mêmes + cosmogonies, il est question de la naissance de «l'autochthone issu + de la terre,» d'où descendent les hommes. Les traditions de la + Libye faisaient «sortir des plaines échauffées par le soleil + Iarbas, le premier des humains, qui se nourrit des glands doux du + chêne.» Dans les idées des Égyptiens, «le limon fécondant abandonné + par le Nil, sous l'action vivifiante de l'échauffement des rayons + solaires, avait fait germer les corps des hommes.» La traduction de + cette croyance sous une forme mythologique faisait émaner les + humains de l'oeil du dieu Râ-Harmakhou, c'est-à-dire du soleil. + L'émanation qui produit ainsi la substance matérielle des hommes + n'empêche pas, du reste, une opération démiurgique postérieure pour + achever de les former et pour leur communiquer l'âme et + l'intelligence. Celle-ci est attribuée à la déesse Sekhet pour les + races asiatiques et septentrionales, à Horus pour les nègres. Quant + aux Égyptiens, qui se regardaient comme supérieurs à toutes les + autres races, leur formateur était le démiurge suprême, Khnoum, et + c'est de cette façon que certains monuments le montrent pétrissant + l'argile pour en faire l'homme sur le même tour à potier, où il a + formé l'oeuf primordial de l'univers. + + [Illustration 046: L'homme formé par le dieu Khnoum et doué de la + vie[1].] + + [Note 1: D'après un bas relief du temple d'Esneh. + + Deux petits personnages humains, dont l'un portant au front le + serpent uræus, insigne de la royauté, sont debout sur le tour à + potier, où ils viennent d'être formés par le dieu Khnoum, à tête + de bélier. Une déesse présente à leurs narines la croix ansée, + emblème de la vie.] +22 + Présentée ainsi, la donnée égyptienne se rapproche d'une manière + frappante de celle de la Genèse, où Dieu «forme l'homme du limon de + la terre.» Au reste, l'opération du modeleur fournissait le moyen + le plus naturel de représenter aux imaginations primitives l'action + du créateur ou du démiurge sous une forme sensible. Et c'est ainsi + que chez beaucoup de peuples encore sauvages on retrouve la même + notion de l'homme façonné avec la terre par la main du créateur. + Dans la cosmogonie du Pérou, le premier homme, créé par la + toute-puissance divine, s'appelle _Alpa camasca_, «terre animée.» + Parmi les tribus de l'Amérique du Nord, les Mandans racontaient que + le Grand-Esprit forma deux figures d'argile, qu'il dessécha et + anima du souffle de sa bouche, et dont l'un reçut le nom de + _premier homme_, et l'autre celui de _compagne_. Le grand dieu de + Tahiti, Taeroa, forme l'homme avec de la terre rouge; et les Dayaks + de Bornéo, rebelles à toutes les influences musulmanes, se + racontent de génération en génération que l'homme a été modelé avec + de la terre. + + N'insistons pas trop, d'ailleurs, sur cette dernière catégorie de + rapprochements, où il serait facile de s'égarer, et tenons-nous à + ceux que nous offrent les traditions sacrées des grands peuples + civilisés de l'antiquité. Le récit cosmogonique chaldéen, spécial à + Babylone, que Bérose avait mis en grec, se rapproche beaucoup de ce + que nous lisons dans le chapitre II de la Genèse; là encore l'homme + est formé de limon à la manière d'une statue. «Bélos (le démiurge + Bel-Maroudouk), voyant que la terre était déserte, quoique fertile, + se trancha sa propre tête, et les autres dieux, ayant pétri le sang + qui en coulait avec la terre, formèrent les hommes, qui, pour cela, + sont doués d'intelligence et participent de la pensée divine[30], et + aussi les animaux qui peuvent vivre au contact de l'air.» Avec la + différence d'une mise en scène polythéiste d'une part, strictement + monothéiste de l'autre, les faits suivent ici exactement le même + ordre que dans la narration du chapitre II du premier livre du + Pentateuque. La terre déserte[31] devient fertile[32]; alors l'homme + est pétri d'une argile dans laquelle l'âme spirituelle et le +23 souffle vital sont communiqués[33]. + + [Note 30: Les Orphiques, qui avaient tant emprunté à l'Orient, + admettaient pour l'origine des hommes la notion qu'ils + descendaient des Titans. Et ils disaient que la partie + immatérielle de l'homme, son âme, provenait du sang du jeune dieu + Dionysos Zagreus, que ces Titans avaient mis en pièces, et dont + ils avaient en partie dévoré les membres.] + + [Note 31: _Genes_., II, 5.] + + [Note 32: _Genes_., II, 6.] + + [Note 33: II, 7.] + + Un jeune savant anglais, doué du génie le plus pénétrant et qui, + dans une carrière bien courte, terminée brusquement par la mort, a + marqué sa trace d'une manière ineffaçable parmi les assyriologues, + George Smith, a reconnu parmi les tablettes d'argile couvertes + d'écriture cunéiforme, et provenant de la bibliothèque palatine de + Ninive, que possède le Musée Britannique, les débris d'une sorte + d'épopée cosmogonique, de Genèse assyro-babylonienne, où était + racontée l'oeuvre des sept jours. Chacune des tablettes dont la + réunion composait cette histoire, portait un des chants du poème, + un des chapitres du récit, d'abord la génération des dieux issus du + chaos primordial, puis les actes successifs de la création, dont la + suite est la même que dans le chapitre Ier de la Genèse, mais dont + chacun est attribué à un dieu différent. Cette narration paraît + être de rédaction proprement assyrienne. Car chacune des grandes + écoles sacerdotales, dont on nous signale l'existence dans le + territoire de la religion chaldéo-assyrienne, semble avoir eu sa + forme particulière de la tradition cosmogonique; le fonds était + partout le même, mais son expression mythologique variait + sensiblement. + + Le récit de la formation de l'homme n'est malheureusement pas + compris dans les fragments jusqu'ici reconnus de la Genèse + assyrienne. Mais nous savons du moins d'une manière positive que + celui des immortels qui y était représenté comme «ayant formé de + ses mains la race des hommes,» comme «ayant formé l'humanité pour + être soumise aux dieux,» était Êa, le dieu de l'intelligence + suprême, le maître de toute sagesse, le «dieu de la vie pure, + directeur de la pureté,» «celui qui vivifie les morts,» «le + miséricordieux avec qui existe la vie.» C'est ce que nous apprend + une sorte de litanie de reconnaissance, qui nous a été conservée + sur le lambeau d'une tablette d'argile, laquelle faisait peut-être + partie de la collection des poèmes cosmogoniques. Un des titres les + plus habituels de Êa est celui de «seigneur de l'espèce humaine;» + il est aussi plus d'une fois question, dans les documents religieux + et cosmogoniques, des rapports entre ce dieu et «l'homme qui est sa + chose.» + + * * * * * + + Chez les Grecs, une tradition raconte que Prométhée, remplissant +24 l'office d'un véritable démiurge en sous-ordre, a formé l'homme en + le modelant avec de l'argile, les uns disent à l'origine des + choses, les autres après le déluge de Deucalion et la destruction + d'une première humanité. Cette légende a joui d'une grande + popularité à l'époque romaine, et elle a été alors plusieurs fois + retracée sur les sarcophages. Mais elle semble être le produit + d'une introduction d'idées étrangères, car on n'en trouve pas de + trace aux époques plus anciennes. Dans la poésie grecque vraiment + antique, Prométhée n'est pas celui qui a formé les hommes, mais + celui qui les a animés et doués d'intelligence en leur communiquant + le feu qu'il a dérobé au ciel, par un larcin dont le punit la + vengeance de Zeus. Telle est la donnée du _Prométhée_ d'Eschyle, et + c'est ce que nous donne à lire encore, à une époque plus ancienne, + le poème d'Hésiode: _Les travaux et les jours_. Quant à la + naissance même des premiers humains, produits sans avoir eu de + pères, les plus vieilles traditions grecques, qui trouvaient déjà + des sceptiques au temps où furent composées les poésies décorées du + nom d'Homère, les faisaient sortir spontanément, ou par une action + volontaire des dieux, de la terre échauffée ou bien du tronc éclaté + des chênes. Cette dernière origine était aussi celle que leur + attribuaient les Italiotes. Dans la mythologie scandinave, les + dieux tirent les premiers humains du tronc des arbres, et la même + croyance existait chez les Germains. On en observe des vestiges + très formels dans les Vêdas ou recueils d'hymnes sacrés de l'Inde, + et nous allons encore la trouver avec des particularités fort + remarquables, chez les Iraniens de la Bactriane et de la Perse. + + [Illustration 049a: Prométhée formant l'homme[1].] + + [Note 1: Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite. Prométhée + modèle l'homme en argile à la façon d'un sculpteur. Minerve + assiste à son travail, comme déesse des arts et de + l'intelligence. Voy. plus loin, p. 36, un sarcophage du Musée du + Capitole, qui retrace le même sujet avec plus de développement.] + + [Illustration 049b: Prométhée dérobant le feu céleste[2].] + + [Note 2: Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite.] +25 + * * * * * + + La religion de Zarathoustra (Zoroastre) est la seule, parmi les + religions savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, qui rapporte + la création à l'opération libre d'un dieu personnel, distinct de la + matière primordiale. C'est Ahouramazda, le dieu bon et grand, qui a + créé l'univers et l'homme en six périodes successives, lesquelles, + au lieu d'embrasser seulement une semaine, comme dans la Genèse, + forment par leur réunion une année de 365 jours; l'homme est l'être + par lequel il a terminé son oeuvre. Le premier des humains, sorti + sans tache des mains du créateur, est appelé Gayômaretan, «vie + mortelle!» Les Écritures les plus antiques, attribuées au prophète + de l'Iran, bornent ici leurs indications; mais nous trouvons une + histoire plus développée des origines de l'espèce humaine dans le + livre intitulé _Boundehesch_, consacré à l'exposition d'une + cosmogonie complète. Ce livre est écrit en langue pehlevie, et non + plus en zend comme ceux de Zarathoustra; la rédaction que nous en + possédons est postérieure à la conquête de la Perse par les + Musulmans. Malgré cette date récente, il relate des traditions dont + tous les savants compétents ont reconnu le caractère antique et + nettement indigène. + + D'après le _Boundehesch_, Ahouramazda achève sa création en + produisant à la fois Gayômaretan, l'homme type, et le taureau type, + deux créatures d'une pureté parfaite, qui vivent d'abord 3,000 ans + sur la terre, dans un état de béatitude et sans craindre de maux + jusqu'au moment où Angrômainyous, le représentant du mauvais + principe, commence à faire sentir sa puissance dans le monde. + Celui-ci frappe d'abord de mort le taureau type; mais du corps de + sa victime naissent les plantes utiles et les animaux qui servent à + l'homme. Trente ans après, c'est au tour de Gayômaretan de périr + sous les coups d'Angrômainyous. Cependant le sang de l'homme type, + répandu à terre au moment de sa mort, y germe au bout de quarante + ans. Du sol s'élève une plante de _reivas_, sorte de rhubarbe + employée à l'alimentation par les Iraniens. Au centre de cette + plante se dresse une tige qui a la forme d'un double corps d'homme + et de femme, soudés entre eux par leur partie postérieure. + Ahouramazda les divise, leur donne le mouvement et l'activité, + place en eux une âme intelligente et leur prescrit «d'être humbles +26 de coeur; d'observer la loi; d'être purs dans leurs pensées, purs + dans leurs paroles, purs dans leurs actions.» Ainsi naissent + Maschya et Maschyâna, le couple d'où descendent tous les humains. + + La notion exprimée dans ce récit, que le premier couple humain a + formé originairement un seul être androgyne à deux faces, séparé + ensuite en deux personnages par la puissance créatrice, se trouve + aussi chez les Indiens, dans la narration cosmogonique du + _Çatapatha Brâhmana_. Ce dernier écrit est compris dans la + collection du _Rig-Vêda_, mais très postérieur à la composition des + hymnes du recueil. Le récit tiré par Bérose des documents chaldéens + place aussi «des hommes à deux têtes, l'une d'homme et l'autre de + femme, sur un seul corps, et avec les deux sexes en même temps,» + dans la création première, née au sein du chaos avant la production + des êtres qui peuplent actuellement la terre. Platon, dans son + _Banquet_, fait raconter par Aristophane l'histoire des androgynes + primordiaux, séparés ensuite par les dieux en homme et femme, que + les philosophes de l'école ionienne avaient empruntée à l'Asie et + fait connaître à la Grèce. + + + §2.--LE PREMIER PÉCHÉ. + + L'idée de la félicité édénique des premiers humains constitue l'une + des traditions universelles. Pour les Égyptiens, le règne terrestre + du dieu Râ, qui avait inauguré l'existence du monde et de + l'humanité, était un âge d'or auquel ils ne songeaient jamais sans + regret et sans envie; pour dire d'une chose qu'elle était + supérieure à tout ce qu'on pouvait imaginer, ils affirmaient «ne + pas en avoir vu la pareille depuis les jours du dieu Râ.» + + Cette croyance à un âge de bonheur et d'innocence par lequel débuta + l'humanité se trouve aussi chez tous les peuples de race aryenne ou + japhétique; c'est une de celles qu'ils possédaient déjà + antérieurement à leur séparation, et tous les érudits ont depuis + longtemps remarqué que c'est là un des points où leurs traditions + se rattachent le plus formellement à un fond commun avec celles des + Sémites, avec celles dont nous avons l'expression dans la Genèse. + Mais chez les nations aryennes, cette croyance se lie intimement à + une conception qui leur est spéciale, celle des quatre âges + successifs du monde. C'est dans l'Inde que nous trouvons cette + conception à son état de plus complet développement. +27 + Les choses créées, et avec elles l'humanité, doivent durer 12,000 + années divines, dont chacune comprend 360 années des hommes. Cette + énorme période de temps se divise en quatre âges ou époques: l'âge + de la perfection ou Kritayouga; l'âge du triple sacrifice, + c'est-à-dire du complet accomplissement de tous les devoirs + religieux, ou Trêtayouga; l'âge du doute et de l'obscurcissement + des notions de la religion, le Dvaparayouga; enfin l'âge de la + perdition ou Kaliyouga, qui est l'âge actuel et qui se terminera + par la destruction du monde. Chez les Grecs, dans _Les travaux et + les jours d'Hésiode_, nous avons exactement la même succession + d'âges, mais sans que leur durée soit évaluée en années et en + supposant au commencement de chacun d'eux la production d'une + humanité nouvelle; la dégénérescence graduelle qui marque cette + succession d'âges est exprimée par les métaux dont on leur applique + les noms, l'or, l'argent, l'airain et le fer. Notre humanité + présente est celle de l'âge de fer, le pire de tous, bien qu'il ait + commencé par les héros. Le mazdéisme zoroastrien admet aussi la + théorie des quatre âges[34] et nous la voyons exprimée dans le + _Boundehesch_, mais sous une forme moins rapprochée de celle des + Indiens que chez Hésiode et sans le même esprit de désolante + fatalité. La durée de l'univers y est de 12,000 ans, divisée en + quatre périodes de 3,000. Dans la première tout est pur; le dieu + bon, Ahouramazda, règne seul sur sa création, où le mal n'a pas + encore fait son apparition; dans la seconde, Angrômainyous sort des + ténèbres, où il était resté d'abord immobile, et déclare la guerre + à Ahouramazda; c'est alors que commence leur lutte de 9,000 ans, + qui remplit trois âges du monde. Pendant 3,000 ans, Angrômainyous + est sans force; pendant 3,000 autres années, les succès des deux + principes se balancent d'une manière égale; enfin le mal l'emporte + dans le dernier âge, qui est celui des temps historiques; mais il + doit se terminer par la défaite finale d'Angrômainyous, que suivra + la résurrection des morts et la béatitude éternelle des justes + rendus à la vie. + + [Note 34: Théopompe, cité par l'auteur du traité _Sur Isis et + Osiris_ attribué à Plutarque (c. 47), signalait déjà cette + doctrine comme existant chez les Perses. Il faut, du reste, + consulter à son sujet le mémoire de M. Spiegel, intitulé: + _Studien ueber das Zend-Avesta_, dans le tome V de la + _Zeitschrift der deutschen Morgenlændischen Gesellschaft_.] + + Quelques savants se sont efforcés de retrouver dans l'économie + générale de l'histoire biblique des traces de ce système des quatre + âges du monde. Mais la critique impartiale doit reconnaître qu'ils + n'y ont pas réussi; les constructions sur lesquelles ils ont voulu + étayer leur démonstration sont absolument artificielles, en +28 contradiction avec l'esprit du récit biblique, et s'écroulent + d'elles-mêmes. L'un de ces savants, M. Maury, reconnaît, + d'ailleurs, qu'il y a une opposition fondamentale entre la + tradition biblique et la légende de l'Inde brahmanique ou + d'Hésiode. Dans cette dernière, comme il le remarque, on ne voit + «aucune trace d'une prédisposition à pécher, transmise par un + héritage du premier homme à ses descendants, aucun vestige du péché + originel.» Sans doute, comme l'a dit si éloquemment Pascal, «le + noeud de notre condition prend ses retours et ses replis dans cet + abîme, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère + que ce mystère n'est inconcevable à l'homme;» mais la vérité de la + déchéance et de la tache originelle est une de celles contre + lesquelles l'orgueil humain s'est le plus constamment révolté, + celle à laquelle il a cherché tout d'abord à se soustraire. Aussi, + de toutes les parties de la tradition primitive sur les débuts de + l'humanité, est-ce celle qui s'est oblitérée le plus vite. Dès que + les hommes ont senti naître le sentiment de superbe que leur + inspiraient les progrès de leur civilisation, les conquêtes sur le + monde matériel, ils l'ont répudiée. Les philosophies religieuses + qui se sont fondées en dehors de la révélation, dont le dépôt se + maintenait chez le peuple choisi, n'ont pas tenu compte de la + déchéance. Et comment d'ailleurs cette doctrine eût-elle pu cadrer + avec les rêveries du panthéisme et de l'émanation? + + En repoussant la notion du péché originel et en substituant à la + doctrine de la création celle de l'émanation, la plupart des + peuples de l'antiquité païenne ont été conduits à la désolante + conclusion qui est contenue dans la théorie des quatre âges, telle + que l'admettent les livres des Indiens et la poésie d'Hésiode. + C'est la loi de la décadence et de la péjoration continue, que le + monde antique a cru sentir si lourdement peser sur lui. À mesure + que le temps s'écoule et éloigne les choses de leur foyer + d'émanation, elles se corrompent et deviennent pires. C'est l'effet + d'une destinée inexorable et de la force même de leur + développement. Dans cette évolution fatale vers le déclin, il n'y a + plus place pour la liberté humaine; tout tourne dans un cercle + auquel il n'y a pas moyen d'échapper. Chez Hésiode, chaque âge + marque une décadence sur celui qui précède, et, comme le poète + l'indique formellement pour l'âge de fer commencé par les héros, + chacun d'eux pris isolément suit la même pente descendante que leur + ensemble. Dans l'Inde, la conception des quatre âges ou _yougas_, + en se développant et en produisant ses conséquences naturelles, +29 enfante celle des _manvantaras_. Dans cette nouvelle donnée, le + monde après avoir accompli ses quatre âges toujours pires, est + soumis à une dissolution, _pralaya_, quand les choses sont arrivées + à un tel point de corruption qu'elles ne peuvent plus subsister; + puis recommence un nouvel univers, avec une nouvelle humanité, + astreints au même cycle d'évolutions nécessaires et fatales, qui + parcourent à leur tour leur quatre _yougas_ jusqu'à une nouvelle + dissolution; et ainsi de suite à l'infini. C'est la fatalité du + destin sous la forme la plus cruellement inexorable et en même + temps la plus destructive de toute vraie morale. Car il n'y a plus + de responsabilité là où il n'y a pas de liberté; il n'y a plus en + réalité ni bien ni mal là où la corruption est l'effet d'une loi + d'évolution inéluctable. + + Combien plus consolante est la donnée biblique, qui au premier + abord semble si dure pour l'orgueil humain, et quelles + incomparables perspectives morales elle ouvre à l'esprit! Elle + admet que l'homme est déchu, presque aussitôt après sa création, de + son état de pureté originaire et de sa félicité édénique. En vertu + de la loi d'hérédité qui est partout empreinte dans la nature, + c'est la faute commise par les premiers ancêtres de l'humanité, + dans l'exercice de leur liberté morale, qui a condamné leur + descendance à la peine, qui la prédispose au péché en lui léguant + la tache originelle. Mais cette prédisposition au péché ne condamne + pas fatalement l'homme à le commettre; il peut y échapper par le + choix de son libre arbitre; de même, par ses efforts personnels, il + se relève graduellement de l'état de déchéance matérielle et de + misère où l'a fait descendre la faute de ses auteurs. Les quatre + âges de la conception païenne déroulent le tableau d'une + dégénérescence constante. Toute l'économie de l'histoire biblique, + depuis les premiers chapitres de la Genèse qui y servent de point + de départ, nous offre le spectacle d'un relèvement continu de + l'humanité à partir de sa déchéance originelle. D'un côté la marche + est constamment descendante, de l'autre constamment ascendante. + L'Ancien Testament, qu'il faut embrasser ici tout entier d'une vue + générale, s'occupe peu de cette marche ascendante en ce qui est du + développement de la civilisation matérielle, dont il indique + cependant en passant les principales étapes d'une manière fort + exacte. Ce qu'il retrace, c'est le tableau du progrès moral et du + développement toujours plus net de la vérité religieuse, dont la + notion va en se spiritualisant, s'épurant et s'élargissant toujours + davantage, chez le peuple choisi, par une succession d'échelons que + marquent la vocation d'Abraham, la promulgation de la loi mosaïque, +30 enfin la mission des prophètes, lesquels annoncent à leur tour le + dernier et suprême progrès. Celui-ci résulte de la venue du Messie; + et les conséquences de ce dernier fait providentiel iront toujours + en se développant dans le monde en tendant à une perfection dont le + terme est dans l'infini. Cette notion du relèvement après la + déchéance, fruit des efforts libres de l'homme assisté par la grâce + divine et travaillant dans la limite de ses forces à + l'accomplissement du plan providentiel, l'Ancien Testament ne le + montrait que chez un seul peuple, celui d'Israël; mais l'esprit + chrétien en a étendu la vue à l'histoire universelle de l'humanité. + Et c'est ainsi qu'est née la conception de cette loi du progrès + constant, que l'antiquité n'a pas connue, à laquelle nos sociétés + modernes sont si invinciblement attachées, mais qui, nous ne devons + jamais l'oublier, est fille du christianisme. + + * * * * * + + Revenons aux traditions sur le premier péché, parallèles à celle de + la Genèse. + + Le zoroastrisme ne pouvait manquer d'admettre cette donnée + traditionnelle et de la conserver. Cette tradition cadrait, en + effet, trop bien avec son système de dualisme à base spirituelle, + bien qu'encore imparfaitement dégagé de la confusion entre le monde + physique et le monde moral. Elle expliquait de la façon la plus + naturelle comment l'homme, créature du dieu bon, et par suite + parfaite à l'origine, était tombée en partie sous la puissance du + mauvais esprit, contractant ainsi la souillure qui le rendait dans + l'ordre moral sujet au péché, dans l'ordre matériel soumis à la + mort et à toutes les misères qui empoisonnent la vie terrestre. + Aussi la notion du péché des premiers auteurs de l'humanité, dont + l'héritage pèse constamment sur leur descendance, est-elle + fondamentale dans les livres mazdéens. La modification des légendes + relatives au premier homme finit même, dans les constructions + mythiques des derniers temps du zoroastrisme, par amener une assez + singulière répétition de ce souvenir de la première faute, à + plusieurs générations successives dans les âges initiaux de + l'humanité. + + Originairement--et ceci est maintenant un des points les plus + solidement établis pour la science--originairement, dans les + légendes communes aux Aryas orientaux antérieurement à leur + séparation en deux branches, le premier homme était le personnage + que les Iraniens appellent Yima et les Indiens Yâma. Fils du ciel + et non de l'homme, Yima réunit sur lui les traits que la Genèse + sépare en les appliquant à Adam et à Noa'h, les pères des deux +31 humanités antédiluvienne et postdiluvienne. Plus tard, il est + seulement le premier roi des Iraniens, mais un roi dont + l'existence, comme celle de ses sujets, se passe au milieu de la + béatitude édénique, dans le paradis de l'Airyana-Vaedja, séjour de + premiers hommes. Mais après un temps de vie pure et sans taches + Yima commet le péché qui pèsera sur sa descendance; et ce péché, + lui faisant perdre la puissance et le rejetant hors de la terre + paradisiaque, le livre au pouvoir du serpent, du mauvais esprit + Angrômainyous, qui finit par le faire périr dans d'horribles + tourments. + + Plus tard, Yima n'est plus le premier homme, ni même le premier + roi. C'est le système adopté par le _Boundehesch_. L'histoire de la + faute qui a fait perdre à Yima son bonheur édénique, en le mettant + au pouvoir de l'ennemi, reste toujours attachée au nom de ce héros. + Mais cette faute n'est plus le premier péché, et, pour pouvoir être + attribué aux ancêtres d'où descendent tous les hommes, celui-ci est + raconté une première fois auparavant et rapporté à Maschya et + Maschyâna. + + «L'homme fut, le père du monde fut. Le ciel lui était destiné, à + condition qu'il serait humble de coeur, qu'il ferait avec humilité + l'oeuvre de la loi, qu'il serait pur dans ses pensées, pur dans ses + paroles, pur dans ses actions, et qu'il n'invoquerait pas les + Daevas (les démons). Dans ces dispositions, l'homme et la femme + devaient faire réciproquement le bonheur l'un de l'autre. Telles + furent aussi au commencement leurs pensées; telles furent leurs + actions. Ils s'approchèrent et eurent commerce ensemble. + + «D'abord ils dirent ces paroles: «C'est Ahouramazda qui a donné + l'eau, la terre, les arbres, les bestiaux, les astres, la lune, le + soleil, et tous les biens qui viennent d'une racine pure et d'un + fruit pur.» Ensuite le mensonge courut sur leurs pensées; il + renversa leurs dispositions et leur dit: «C'est Angrômainyous qui a + donné l'eau, la terre, les arbres, les animaux et tout ce qui a été + nommé ci-dessus.» Ce fut ainsi qu'au commencement Angrômainyous les + trompa sur ce qui regardait les Deavas; et jusqu'à la fin ce cruel + n'a cherché qu'à les séduire. En croyant ce mensonge, tous deux + devinrent pareils aux démons, et leurs âmes seront dans l'enfer + jusqu'au renouvellement des corps. + + «Ils mangèrent pendant trente jours, se couvrirent d'habits noirs. + Après ces trente jours, ils allèrent à la chasse; une chèvre + blanche se présenta; ils tirèrent avec leur bouche du lait de ses + mamelles, et se nourrirent de ce lait qui leur fit beaucoup de + plaisir..... +32 + «Le Daeva qui dit le mensonge, devenu plus hardi, se présenta une + seconde fois _et leur apporta des fruits qu'ils mangèrent, et par + là, de cent avantages dont ils jouissaient, il ne leur en resta + qu'un_. + + Après trente jours et trente nuits, un mouton gras et blanc se + présenta; ils lui coupèrent l'oreille gauche. Instruits par les + Yazatas célestes, ils tirèrent le feu de l'arbre konar en le + frottant avec un morceau de bois. Tous deux mirent le feu à + l'arbre; ils activèrent le feu avec leur bouche. Ils brûlèrent + d'abord des morceaux de l'arbre konar, puis du dattier et du myrte. + Ils firent rôtir ce mouton, qu'ils divisèrent en trois portions... + Ayant mangé de la chair de chien, ils se couvrirent de la peau de + cet animal. Ils s'adonnèrent ensuite à la chasse et se firent des + habits du poil des bêtes fauves.» + + Remarquons ici qu'également dans la Genèse la nourriture végétale + est la seule dont le premier homme use dans son état de béatitude + et de pureté, la seule que Dieu lui ait permise[35]; la nourriture + animale ne devient licite qu'après le déluge[36]. C'est aussi après + le péché que Adam et 'Havah se couvrent de leur premier vêtement, + que Yahveh leur façonne lui-même avec des peaux de bêtes[37]. + + [Note 35: _Genes._, I, 29; II, 9 et 16; III, 2.] + + [Note 36: _Genes._, IX, 3.] + + [Note 37: _Genes._, III. 21.] + + Non moins frappant est le récit que nous rencontrons dans les + traditions mythiques des Scandinaves, conservées par l'_Edda_ de + Snorre Sturluson, et qui appartient aussi au cycle des légendes + germaniques. La scène ne se passe pas parmi les humains, mais entre + des êtres de race divine, les Ases. L'immortelle Idhunna demeurait + avec Bragi, le premier des skaldes ou chantres inspirés, à Asgard, + dans le Midhgard, le milieu du monde, le paradis, dans un état de + parfaite innocence. Les dieux avaient confié à sa garde les pommes + de l'immortalité; mais Loki le rusé, l'auteur de tout mal, le + représentant du mauvais principe, la séduisit avec d'autres pommes + qu'il avait découvertes, disait-il, dans un bois. Elle l'y suivit + pour en cueillir; mais soudain elle fut enlevée par un géant, et le + bonheur ne fut plus dans Asgard. + + Nous n'avons pas de preuve formelle et directe de ce que la + tradition du péché originel, telle que la racontent nos Livres + Saints, ait fait partie du cycle des récits de Babylone et de la + Chaldée sur les origines du monde et de l'homme. On n'y trouve non + plus aucune allusion dans les fragments de Bérose. Malgré ce + silence, le parallélisme des traditions chaldéennes et hébraïques, +33 sur ce point comme sur les autres, a en sa faveur une probabilité + si grande, qu'elle équivaut presque à une certitude. Nous + reviendrons un peu plus loin sur certains indices fort probants de + l'existence de mythes relatifs au paradis terrestre dans les + traditions sacrées du bassin inférieur de l'Euphrate et du Tigre. + Mais il importe de nous arrêter quelques instants aux + représentations de la plante mystérieuse et sacrée que les + bas-reliefs assyriens nous font voir si souvent, gardée par des + génies célestes. Aucun texte n'est venu jusqu'à présent éclairer le + sens de ce symbole, et l'on doit déplorer une telle lacune, que + combleront sans doute un jour des documents nouveaux. Mais par + l'étude des seuls monuments figurés, il est impossible de se + méprendre sur la haute importance de cette représentation de la + plante sacrée. C'est incontestablement un des emblèmes les plus + élevés de la religion; et ce qui achève de lui assurer ce + caractère, c'est que souvent au-dessus de la plante nous voyons + planer l'image symbolique du dieu suprême, le disque ailé, surmonté + ou non d'un buste humain. Les cylindres de travail babylonien ou + assyrien ne présentent pas cet emblème moins fréquemment que les + bas-reliefs des palais de l'Assyrie, toujours dans les mêmes + conditions et en lui attribuant autant d'importance. + + [Illustration 058: La plante de vie gardée par des génies + ailés[1].] + + [Note 1: D'après un bas-relief assyrien du palais de Nimroud + (l'ancienne Kala'h), conservé au Musée Britannique.] + + Il est bien difficile de ne pas rapprocher cette plante + mystérieuse, en qui tout fait voir un symbole religieux de premier +34 ordre, des fameux arbres de la vie et de la science, qui jouent un + rôle si considérable dans l'histoire du premier péché. Toutes les + traditions paradisiaques les mentionnent: celle de la Genèse, qui + semble admettre tantôt deux arbres, celui de la vie et celui de la + science, tantôt un seulement, réunissant les deux attributions, + dans le milieu du jardin de 'Éden; celle de l'Inde, qui en suppose + quatre, plantés sur les quatre contre-forts du mont Mêrou; enfin + celle des Iraniens, qui n'admet tantôt qu'un seul arbre, sortant du + milieu même de la source sainte Ardvî-çoura dans l'Airyana-vaedja, + tantôt deux, correspondant exactement à ceux du 'Éden biblique. Le + plus ancien nom de Babylone, dans l'idiome de la population + antésémitique, _Tin-tir-ki_, signifie «le lieu de l'arbre de vie.» + Enfin la figure de la plante sacrée, que nous assimilons à celle + des traditions édéniques, apparaît comme un symbole de vie + éternelle sur les curieux sarcophages en terre émaillée, + appartenant aux derniers temps de la civilisation chaldéenne, après + Alexandre le Grand, que l'on a découverts à Warkah, l'ancienne + Ourouk. + + [Illustration 059: Adoration de la plante de vie[1].] + + [Note 1: D'après le monument du roi assyrien Asschour-a'h-iddin, + connu sous le nom de «Pierre noire de lord Aberdeen.» + + Un prêtre est en adoration devant la plante sacrée, placée sous + un édicule ou naos que surmonte une tiare droite ou cidaris, + garnie de plusieurs paires de cornes parallèlement appliquées. + Derrière le prêtre est de nouveau la plante divine, figurée de + plus grande dimension, puis vient le taureau du sacrifice.] + + L'image de cet arbre de vie était chez les Chaldéo-Assyriens + l'objet d'un véritable culte divin. Dans les représentations du + monument connu sous le nom de «la Pierre noire de Lord Aberdeen,» + et qui se rapporte aux fondations religieuses du roi + Asschour-a'h-iddin, à Babylone, nous voyons ce simulacre placé, à + l'état d'idole, dans un naos que surmonte une cidaris ou tiare +35 droite, garnie de plusieurs paires de cornes. On l'avait donc + identifié à une divinité. Ici doit trouver place la très ingénieuse + observation de M. Georges Rawlinson sur la relation que les oeuvres + de l'art symbolique assyrien établissent entre cette image et le + dieu Asschour. Celui-ci plane au-dessus en sa qualité de dieu + céleste, et l'arbre de vie au-dessous de lui semble être l'emblème + d'une divinité féminine chthonienne, présidant à la vie et à la + fécondité terrestre, qui lui aurait été associée. Nous aurions + ainsi, dans cette association du dieu et de l'arbre paradisiaque + sur lequel il plane, une expression plastique du couple + cosmogonique, rappelant celui d'Ouranos et de Gê chez les Grecs, + personnifiant le firmament et le sol terrestre chargé de sa + végétation. Nous retrouvons ainsi le prototype de l'_ascherah_, ce + pieu plus ou moins enrichi d'ornements, qui constituait le + simulacre consacré de la déesse chthonienne de la fécondité et de + la vie dans le culte kanânéen de la Palestine, et dont il est si + souvent parlé dans la Bible. + + * * * * * + + Qu'en outre de ce culte il existât dans les traditions + cosmogoniques des Chaldéens et des Babyloniens, au sujet de l'arbre + de vie et du fruit paradisiaque, un mythe en action se rapprochant + étroitement dans sa forme du récit biblique sur la tentation, c'est + ce que paraît établir d'une façon positive, en l'absence de textes + écrits, la représentation d'un cylindre de pierre dure conservé au + Musée Britannique. Nous y voyons, en effet, un homme et une femme, + le premier portant sur sa tête la sorte de turban qui était propre + aux Babyloniens, assis face à face aux deux côtés d'un arbre aux + rameaux étendus horizontalement, d'où pendent deux gros fruits, + chacun devant l'un des personnages, lesquels étendent la main pour + les cueillir. Derrière la femme se dresse un serpent. Cette + représentation peut servir d'illustration directe à la narration de + la Genèse et ne se prête à aucune autre explication. + + [Illustration 060: L'arbre et le serpent sur un cylindre + babylonien[1].] + + [Note 1: Monument faisant partie des collections du Musée + Britannique.] + + M. Renan n'hésite pas à retrouver un vestige de la même tradition + chez les Phéniciens, dans les fragments du livre de Sanchoniathon, + traduit en grec par Philon de Biblos. En effet, il y est dit, à + propos du premier couple humain et de Æon, qui semble la traduction + de 'Havah et en tient la place dans le couple, que ce personnage +36 «inventa de se nourrir des fruits de l'arbre.» Le savant + académicien croit même trouver ici l'écho de quelque type de + représentation figurée phénicienne, qui aura retracé une scène + pareille à celle que raconte la Genèse, pareille à celle que l'on + voit sur le cylindre babylonien. Il est certain qu'à l'époque du + grand afflux des traditions orientales dans le monde classique, on + voit apparaître une représentation de ce genre sur plusieurs + sarcophages romains, où elle indique positivement l'introduction + d'une légende analogue au récit de la Genèse, et liée au mythe de + la formation de l'homme par Prométhée. Un fameux sarcophage du + Musée du Capitole montre auprès du Titan, fils de Iapétos, qui + accomplit son oeuvre de modeleur, le couple d'un homme et d'une + femme dans la nudité des premiers jours, debout au pied d'un arbre + dont l'homme fait le geste de cueillir le fruit. La présence, à + côté de Prométhée, d'une Parque tirant l'horoscope de l'homme que + le Titan est en train de former, est de nature à faire soupçonner + dans les sujets figurés par le sculpteur une influence des + doctrines de ces astrologues chaldéens, qui s'étaient répandus dans + le monde gréco-romain dans les derniers siècles avant l'ère + chrétienne et avaient acquis en particulier un grand crédit à Rome. + Cependant, la date des monuments que nous venons de signaler rend + possible de considérer la donnée du premier couple humain, auprès + de l'arbre paradisiaque dont il va manger le fruit, comme y + provenant directement de l'Ancien Testament lui-même, aussi bien + que des mythes cosmogoniques de la Chaldée ou de la Phénicie. + + [Illustration 061: Sarcophage du Musée du Capitole[1].] + + [Note 1: Au centre de la composition, _Prométhée_; assis, tient + de la main gauche sur ses genoux une figure humaine qu'il a + modelée, et de la droite l'ébauchoir pour la terminer. À côté de + lui est une corbeille remplie d'argile et une autre figure déjà + terminée. _Minerve_ pose un papillon, symbole de l'âme, sur la + tête de la figure que tient Prométhée. En haut, derrière le + Titan, sont les Parques, _Clotho_ avec la quenouille, sur + laquelle elle file les jours des hommes, et _Lachésis_ qui trace + avec une baguette, sur un globe, les lignes de l'horoscope de + l'homme que le fils de Iapétos est en train de former. La femme + couchée derrière Prométhée, et qui tient une grande corne + d'abondance soutenue par les _Génies_ de l'été et de l'hiver, est + la _Terre_. À ses pieds sont l'_Amour_ et _Psyché_ qui + s'embrassent, emblèmes du corps et de l'âme. Au-dessus est le + char du _Soleil_, pour indiquer le ciel. L'_Océan_ le suit, + tenant une rame et monté sur le monstre marin qui le portait + quand il vint consoler Prométhée pendant son supplice. Plus loin, + à gauche, est la forge de _Vulcain_, établie dans une caverne. + Deux _Cyclopes_ aident le dieu à battre à grands coups de marteau + le fer destiné à forger les chaînes de Prométhée et les clous + qu'il doit lui enfoncer dans la poitrine. Un troisième Cyclope + est derrière le rocher pour faire aller les soufflets. À + l'extrémité gauche de la composition, l'on voit le _premier + homme_ et _la première femme_, nus, au pied de l'arbre, dont + l'homme va cueillir le fruit. À droite du groupe central de + Prométhée et de Minerve, est un corps étendu à terre, dont l'âme + est représentée par un papillon qui s'envole. Auprès, le _Génie + de la mort_ tient son flambeau renversé. La figure enveloppée + dans un long voile est l'ombre du défunt. La Parque _Atropos_, + assise auprès du cadavre, tient le livre fatal où est inscrit le + sort de tous. Au-dessus est le char d'_Hécate_, symbolisant la + nuit de la mort. _Mercure Psychopompe_ emporte aux enfers l'âme, + sous la figure de _Psyché_. Le supplice de _Prométhée_ termine la + composition sur la droite. Le Titan est attaché au rocher où l'a + cloué la vengeance de Jupiter et le vautour lui ronge le foie. À + ses pieds est encore la figure de la _Terre_, couchée et + accompagnée de _Génies_ enfantins. _Hercule_ s'apprête à délivrer + Prométhée de ses tortures en perçant le vautour à coup de + flèches. Le vieillard assis sur le rocher, à l'extrémité de la + scène, est la personnification du mont _Caucase_, théâtre du + supplice de Prométhée dans la tradition mythologique.] +37 + Mais l'existence de cette tradition dans le cycle des légendes + indigènes du peuple de Kena'an ne me semble plus contestable en + présence d'un curieux vase peint de travail phénicien, du VIIe ou + du VIe siècle avant Jésus-Christ, découvert par M. le général de + Cesnola dans une des plus anciennes sépultures d'Idalion, dans + l'île de Cypre. Nous y voyons, en effet, un arbre feuillu, du bas + des rameaux duquel pendent, de chaque côté, deux grosses grappes de + fruits; un grand serpent s'avance par ondulations vers cet arbre et + se dresse pour saisir un des fruits avec sa gueule. + + [Illustration 062: L'arbre et le serpent sur un vase de travail + phénicien[1].] + + [Note 1: Le monument original est conservé au Metropolitan Museum + of art, de New-York.] + + Maintenant on est en droit de douter qu'en Chaldée, et à plus forte + raison en Phénicie, la tradition parallèle au récit biblique de la + déchéance ait revêtu une signification aussi exclusivement + spirituelle que dans la Genèse, qu'elle y ait contenu la même leçon + morale, qui se retrouve aussi dans la narration des livres du + zoroastrisme. L'esprit de panthéisme grossièrement matérialiste de +38 la religion de ces contrées y mettait un obstacle invincible. + Pourtant il est à remarquer que chez les Chaldéens et les Assyriens + leurs disciples, au moins à partir d'une certaine époque, la notion + de la nature du péché et de la nécessité de la pénitence se + retrouve d'une manière plus précise que chez la plupart des autres + peuples antiques; et par suite il est difficile de croire que le + sacerdoce de la Chaldée, dans ses profondes spéculations de + philosophie religieuse, n'ait pas cherché une solution du problème + de l'origine du mal et du péché. + + Sous la réserve de cette dernière remarque, il est vraisemblable + que, dans son esprit, la légende chaldéenne et phénicienne sur le + fruit de l'arbre paradisiaque devait se rapprocher beaucoup du + cycle des vieux mythes communs à toutes les branches de la race + aryenne, à l'étude desquels M. Adalbert Kuhn a consacré un livre du + plus grand intérêt[38]. Ce sont ceux qui ont trait à l'invention du + feu et au breuvage de vie; on les trouve à leur état le plus ancien + dans les _Vêdas_, et ils ont passé, plus ou moins modifiés par le + cours du temps, chez les Grecs, les Germains et les Slaves, comme + chez les Iraniens et les Indiens. La donnée fondamentale de ces + mythes, qui ne se montrent complets que sous leurs plus vieilles + formes, représente l'univers comme un arbre immense dont les + racines embrassent la terre et dont les branches forment la voûte + du ciel. Le fruit de cet arbre est le feu, indispensable a + l'existence de l'homme et symbole matériel de l'intelligence; ses + feuilles distillent le breuvage de vie. Les dieux se sont réservé + la possession du feu, qui descend quelquefois sur la terre dans la + foudre, mais que les hommes ne doivent pas produire eux-mêmes. + Celui qui, comme le Prométhée des Grecs, découvre le procédé qui + permet d'allumer artificiellement la flamme et le communique aux + autres hommes est un impie, qui a dérobé à l'arbre sacré le fruit + défendu; il est maudit, et le courroux des dieux le poursuit, lui + et sa race. + + [Note 38: _Die Herabkunft des Feuers und der Goettertranks_, + Berlin, 1859.--Voy. les importants articles de M. F. Baudry sur + ce livre, dans la _Revue germanique_ de 1861.] + + L'analogie de forme entre ces mythes et le récit de la Bible est + saisissante. C'est bien la même tradition, mais prise dans un tout + autre sens, symbolisant une invention de l'ordre matériel au lieu + de s'appliquer au fait fondamental de l'ordre moral, défigurée de + plus par cette monstrueuse conception, trop fréquente dans le + paganisme, qui se représente la divinité comme une puissance + redoutable et ennemie, jalouse du bonheur et du progrès des hommes. + L'esprit d'erreur avait altéré chez les Gentils ce mystérieux +39 souvenir symbolique de l'événement qui décida du sort de + l'humanité. L'auteur inspiré de la Genèse le reprit sous la forme + même qu'il avait revêtue avec un sens matériel; mais il lui rendit + sa véritable signification, et il en fit ressortir l'enseignement + solennel. + + * * * * * + + Quelques remarques sont encore nécessaires sur la forme animale que + revêt le tentateur dans le récit biblique, sur ce serpent qui + jouait un rôle analogue, les monuments figurés viennent de nous le + montrer, dans les légendes de la Chaldée et de la Phénicie. + + [Illustration 064: Horus combattant le serpent Apap[1].] + + [Note 1: D'après un bas-relief égyptien du temple d'Elfou.] + + Le serpent, ou, pour parler plus exactement, les diverses espèces + de serpent tiennent une place très considérable dans la symbolique + religieuse des peuples de l'antiquité. Ces animaux y sont employés + avec les significations les plus opposées, et il serait contraire à + tout esprit de critique de grouper ensemble et confusément, comme + l'ont fait quelques érudits d'autrefois, les notions si + contradictoires qui s'attachent ainsi aux différents serpents dans + les anciens mythes, de manière à en former un vaste système + ophiolâtrique, rattaché à une seule source et mis en rapport avec + la narration de la Genèse. Mais à côté de serpents divins d'un +40 caractère essentiellement favorable et protecteur, fatidiques ou + mis en rapport avec les dieux de la santé, de la vie et de la + guérison, nous voyons dans toutes les mythologies un serpent + gigantesque personnifier la puissance nocturne, hostile, le mauvais + principe, les ténèbres matérielles et le mal moral. + + Chez les Égyptiens, c'est le serpent Apap, qui lutte contre le + Soleil et que Horus perce de son arme. On nous dit formellement que + c'est à la mythologie phénicienne que Phérécyde de Syros emprunta + son récit sur le Titan Ophion, le vieux serpent, précipité avec ses + compagnons dans le Tartare par le dieu Cronos (El), qui triomphe de + lui à l'origine des choses, récit dont l'analogie est frappante + avec l'histoire de la défaite «du serpent antique, qui est le + calomniateur et Satan,» rejeté et enfermé dans l'abîme, laquelle ne + figure pas dans l'Ancien Testament, mais existait dans les + traditions orales des Hébreux et a trouvé place dans les chapitres + XII et XX de l'Apocalypse de saint Jean. + + Le mazdéisme est la seule religion dans la symbolique de laquelle + le serpent ne soit jamais pris qu'en mauvais part, car dans celle + de la Bible elle-même il se présente quelquefois avec une + signification favorable, par exemple dans l'histoire du Serpent + d'airain. C'est que, dans la conception du dualisme zoorastrien, + l'animal lui-même appartenait à la création impure et funeste du + mauvais principe. Aussi est-ce sous la forme d'un grand serpent + qu'Angrômainyous, après avoir tenté de corrompre le ciel, a sauté + sur la terre; c est sous cette forme que le combat Mithra, le dieu + du ciel pur; c'est sous cette forme enfin qu'il sera un jour + vaincu, enchaîné pendant trois mille ans, et à la fin du monde + brûlé dans les métaux fondus. + + [Illustration 065: Mithra combattant Angrômainyous sous la forme + d'un serpent[1].] + + [Note 1: Intaille de travail perse du temps des Sassanides.] + + Dans ces récits du zoroastrisme, Angrômainyous, sous la forme du + serpent, est l'emblème du mal, la personnification de l'esprit + méchant, aussi nettement que l'est le serpent de la Genèse, et cela + dans un sens presque aussi complètement spirituel. Au contraire, + dans les _Vêdas_, le même mythe de la lutte contre le serpent se + présente à nous avec un caractère purement naturaliste, peignant de + la façon la plus transparente un phénomène de l'atmosphère. La + donnée qui revient le plus fréquemment dans les vieux hymnes des +41 Aryas de l'Inde à leur époque primitive, est celle du combat + d'Indra, le dieu du ciel lumineux et de l'azur, contre Ahi, le + serpent, ou Vritra, personnifications du nuage orageux qui + s'allonge en rampant dans les airs. Indra terrasse Ahi, le frappe + de sa foudre, et en le déchirant donne un libre cours aux eaux + fécondantes qu'il retenait enfermées dans ses flancs. Jamais dans + les _Vêdas_ le mythe ne s'élève au-dessus de cette réalité purement + physique, et ne passe de la représentation de la lutte des éléments + de l'atmosphère à celle de la lutte morale du bien et du mal, dont + il est devenu l'expression dans le mazdéisme. + + Ma foi de chrétien n'éprouve, du reste, aucun embarras à admettre + qu'ici le rédacteur inspiré de la Genèse a employé, pour raconter + la chute du premier couple humain, une narration qui, chez les + peuples voisins, avait pris un caractère entièrement mythique, et + que la forme du serpent qu'y revêt le tentateur a pu avoir pour + point de départ, un symbole essentiellement naturaliste. Rien + n'oblige à prendre au pied de la lettre le récit du chapitre III de + la Genèse. On est en droit, sans sortir de l'orthodoxie, de le + considérer comme une figure destinée à rendre sensible un fait de + l'ordre purement moral. Ce n'est donc pas la forme du récit qui + importe ici; c'est le dogme qu'elle exprime, et ce dogme de la + déchéance de la race des hommes, par le mauvais usage que ses + premiers auteurs ont fait de leur libre arbitre, est une vérité + éternelle qui nulle part ailleurs n'éclate avec la même netteté. + Elle fournit la seule solution du redoutable problème qui revient + toujours se dresser devant l'esprit de l'homme, et qu'aucune + philosophie religieuse n'est parvenue à résoudre en dehors de la + révélation. + + + § 3.--LES GÉNÉRATIONS ANTÉDILUVIENNES. + + Un remarquable rapport entre les traditions des peuples les plus + divers se manifeste ici et ne permet pas de douter de l'antique + communauté des récits sur les premiers jours de l'humanité chez + toutes les grandes races civilisées de l'ancien monde. Les + patriarches antédiluviens, de Scheth à Noa'h, sont dix dans le + récit de la Genèse, et une persistance bien digne de la plus + sérieuse attention fait reproduire ce chiffre de dix dans les + légendes d'un très grand nombre de nations, pour leurs ancêtres + primitifs encore enveloppés dans le brouillard des fables. À + quelque époque qu'elles fassent remonter ces ancêtres, avant ou +42 après le déluge, que le côté mythique ou historique prédomine dans + leur physionomie, ils offrent ce nombre sacramentel de dix. + + Les noms des dix rois antédiluviens qu'admettait la tradition + chaldéenne nous ont été transmis dans les fragments de Bérose, + malheureusement sous une forme très altérée par les copistes + successifs du texte. On en trouvera le tableau dans la page en + regard de celle-ci, parallèlement à celui des patriarches + correspondants de la Genèse. + + Une tradition assyrienne recueillie par Abydène plaçait à l'origine + de la nation, antérieurement à la fondation de Ninive, dix + générations de héros, éponymes d'autant de cités successivement + érigées. Le même Abydène, l'un des polygraphes grecs qui pendant la + période des successeurs d'Alexandre s'efforcèrent sans succès de + vulgariser auprès de leurs compatriotes les traditions et + l'histoire des peuples de l'Asie, paraît avoir déjà enregistré la + donnée arménienne d'une succession de dix héros ancêtres précédant + Aram, celui qui constitua définitivement la nation et lui donna son + nom, donnée qui fut ensuite adoptée par Mar-Abas Katina et les + écrivains de l'école d'Edesse, et d'après eux par Moïse de Khorène, + l'historien national de l'Arménie. + + Les livres sacrés des Iraniens, attribués à Zarathoustra + (Zoroastre), comptent au début de l'humanité neuf héros d'un + caractère absolument mythique, succédant à Gayômaretan, l'homme + type, héros autour desquels se groupent toutes les traditions sur + les premiers âges, jusqu'au moment où elles prennent un caractère + plus humain et presque semi-historique. Ainsi se présentent les + Paradhâtas de l'antique tradition, devenus les dix rois + Peschdâdiens de la légende iranienne postérieure, mise en épopée + par Firdoûsi, les premiers monarques terrestres «les hommes de + l'ancienne loi,» qui se nourrissaient «du pur breuvage du haoma et + qui gardaient la sainteté.» + + Dans les légendes cosmogoniques des Indiens, nous rencontrons les + neuf Brahmâdikas, qui sont dix avec Brahmâ, leur auteur, et qu'on + appelle les dix Pîtris ou «pères.» Les Chinois comptent dix + empereurs participant à la nature divine entre Fou-hi et le + souverain qui inaugure les temps historiques, Hoang-fi, et + l'avènement de celui-ci marque la dixième des périodes, ki, qui se + sont succédées depuis la création de l'homme et le commencement de + la «souveraineté humaine» sur la terre, Jin-hoang. Enfin, pour ne + pas multiplier les exemples outre mesure, les Germains et les + Scandinaves croyaient aux dix ancêtres de Wodan ou Odin, comme les + Arabes aux dix rois mythiques de 'Ad, le peuple primordial de leur + péninsule, dont le nom signifie «antique.» +43 + + LES GÉNÉRATIONS ANTÉDILUVIENNES + + PATRIARCHES ROIS + ANTÉDILUVIENS ANTÉDILUVIENS + DE LA BIBLE DE LA TRADITION + CHALDÉENNE. + + NOMS Faits relatés NOMS Faits relatés + à leur occasion. à leur occasion. + ____ _______________ ______________________________ ______________ + Dans les Formes Formes + fragments orrigées. originales. + de Bérose. + +1. Adam (homme). 1. Alôros. Adôros. Adiourou. Première + révélation + divine. +2. Scheth (fondement). 2. Alaparos. + +3. Enosch (homme). 3. Almélon ou Seconde + On commence Amillaros révélation + alors à invoquer divine. + le nom de Yahveh. + +4. Qenân (créature). 4. Amménon. 'Hammanou. Troisième + révélation + divine. + +5. Mahalalel (louange de 5. Amegalaros ou Quatrième +Dieu). Megalaros. révélation + divine. + +6. Yered (descente). 6. Daônos ou Ce roi est + Daôs. qualifié de + «pasteur.» + Cinquième + révélation + divine. + +7. 'Hanoch (initiateur)(8) 7. Edoranchos ou Sixième + Il marche dans Evedoreschos. et + les voies de dernière + l'Éternel révélation + et est enlevé au ciel. divine. + +8. Methouschela'h 8. Amemphsinos. + (l'homme au trait). + +9. Lemech (jeune homme 9. Otiartès Obartès. Oubaratoutou. +robuste). ou Ardatès. + +10. Noa'h (consolation). 10. Xisouthros 'Hasisatra. + Sous lui arrive ou Sous lui + le déluge. Sisithros. arrive le + déluge. +44 + En Égypte, les premiers temps de l'existence de l'humanité sont + marqués par les règnes des dieux sur la terre. Les fragments de + Manéthon, relatifs à ces premières époques, nous sont parvenus dans + un tel état d'altération qu'il est difficile d'établir d'une + manière certaine combien cet auteur admettait au juste de règnes + divins. Mais les lambeaux parvenus jusqu'à nous du célèbre Papyrus + historique de Turin, qui contenait une liste des dynasties + égyptiennes tracée en écriture hiératique, semblent indiquer + formellement que le rédacteur de ce canon portait à dix les dieux + qui au commencement avaient gouverné les hommes. + + Cette répétition constante, chez tant de peuples divers, du même + nombre dix est on ne saurait plus frappante. Et cela d'autant plus + qu'il s'agit incontestablement d'un nombre rond et systématiquement + choisi. Nous en avons la preuve quand nous voyons dans la Genèse, + au chapitre XI, ce même chiffre de dix se répéter pour les + générations postdiluviennes de Schem à Abraham, ou plutôt, car la + donnée de la version des Septante, qui compte ici un nom de plus + que l'hébreu, paraît mieux représenter le plus ancien texte, pour + les générations de Schem à Tera'h, père de trois fils, chefs de + races[39] de la même façon que Noa'h, le dixième patriarche à partir + d'Adam. Et il paraît que dans le livre où Bérose exposait les + traditions chaldéennes, les dix premières générations après le + déluge formaient un cycle, une époque sans doute encore entièrement + mythique, faisant pendant aux dix règnes antédiluviens. Cependant + on chercherait vainement à rattacher le choix de ce nombre dix à + quelqu'une des spéculations raffinées des philosophies religieuses + du paganisme sur la valeur mystérieuse des nombres. Ce n'est pas + dans ce stage postérieur, et déjà bien avancé, du développement + humain que la tradition des dix patriarches antédiluviens prend sa + racine. Elle nous reporte bien plus haut, à une époque réellement + primitive, où les ancêtres de toutes les races chez lesquelles nous + l'avons retrouvée vivaient encore rapprochés les uns des autres, + assez en contact pour expliquer cette communauté de traditions, et + ne s'étaient pas éloignés en se dispersant. Cette époque, dans la + marche progressive des connaissances, est celle où dix était le + nombre le plus haut auquel on sût atteindre, par suite le nombre +45 indéterminé, celui qui servait pour dire «beaucoup,» pour exprimer + la notion générale de pluralité. C'est le stage où de la numération + quinaire primitive, donnée par les doigts de la main, on passa à la + numération décimale, basée sur le calcul digital des deux mains, + laquelle est demeurée, pour presque tous les peuples, le point de + départ des computs plus complets et plus perfectionnés qui arrivent + à ne plus connaître de limite à la multiplication infinie ni à la + division infinie. Or, il importe de remarquer que c'est précisément + jusqu'à dix qu'existent les affinités incontestables des noms de + nombres égyptiens et sémitiques, et qu'également, s'il y a une + parenté entre les mêmes noms dans les langages des Aryens et dans + ceux des Sémites, elle est aussi restreinte dans cette limite. + + [Note 39: Abram, Na'hor et 'Haran.] + + On voit à quelle énorme antiquité dans le passé primitif de + l'humanité nous replace la tradition biblique sur les patriarches + antérieurs au déluge, comparée aux traditions parallèles qui + dérivent incontestablement de la même source. + + Maintenant la généalogie des Qaïnites nous offre sept noms depuis + Adam jusqu'à Lemech, père de trois chefs de races comme Noa'h, et + nous avons constaté plus haut que la généalogie de la descendance + d'Adam par Scheth présente des traces manifestes d'un travail + systématique, qui, de sept noms parallèles à ceux de la lignée + qaïnite, l'a portée à dix[40]. De même, les Paradhâtas de la + tradition iranienne sont sept à partir de Yima, qui était + originairement le premier homme; ils sont devenus dix seulement + quand avant Yima l'on a placé Gayômarétan, par un doublement + analogue à celui que la généalogie biblique nous offre avec Adam et + Enosch. En Égypte, si le système du rédacteur du Papyrus de Turin a + admis dix rois divins, ceux qui étaient le plus généralement + adoptés dans les grands centres sacerdotaux comme Thèbes et + Memphis, en comptaient sept. Dans la tradition chaldéenne, la + donnée de six révélations divines successives avant le déluge + mérite une sérieuse attention, car ce nombre et la manière dont + elles se produisent est de nature à faire fortement soupçonner que + primitivement on devait en compter une par règne ou par génération + jusqu'au patriarche du vivant duquel se produisait le cataclysme. + + [Note 40: En revanche, l'addition des trois fils de Lamech fait + qu'il y a en tout dix noms enregistrés jusqu'au déluge du côté + des Qaïnites, comme du côté des Schethites, ces dix noms se + répartissant seulement sur dix générations dans la lignée du + Qaïn.] +46 + Tous ces faits sont autant d'indices de ce qu'a déjà entrevu Ewald, + que l'on a varié entre les chiffres sept et dix, comme nombre rond + des ancêtres antédiluviens. Les Indiens aussi substituent + quelquefois dans ce cas le nombre sept au nombre dix, et c'est + ainsi que nous les voyons admettre à l'origine sept Maharschis ou + «grands saints ancêtres,» et sept Pradjâpatis, «maîtres des + créatures» ou pères primordiaux[41]. De ces deux nombres entre + lesquels la tradition flottait, l'influence des Chaldéo-Babyloniens + a puissamment contribué à faire définitivement prédominer celui de + dix. Ils s'y étaient, en effet, attachés d'une façon toute + particulière en vertu d'un système calendaire dont l'étude ne + saurait trouver ici sa place, mais sur lequel nous reviendrons dans + le livre de cette histoire qui traitera spécialement de la Chaldée + et de l'Assyrie. + + [Note 41: Multipliant ce chiffre de sept par celui de trois âges + du monde, on arrive à compter vingt et un Pradjâpatis.] + + Nous devons aussi, pour éviter des développements exagérés, laisser + de côté ce qui a trait aux rapprochements que pourrait provoquer, + avec les traditions d'autres peuples de l'antiquité, le récit + biblique qui lie la construction de la première ville au premier + meurtre, perpétré par un frère sur son frère. Car c'est encore une + notion qui se retrouve presque partout, une de ces notions + primitives, antérieures à la dispersion des grandes races + civilisées et qu'elles ont conservées après leur séparation, que la + tradition qui rattache une fondation de ville à un fratricide. Et + on pourrait en suivre la trace depuis Qaïn bâtissant la première + ville, 'Hanoch, après avoir assassiné Habel, jusqu'à Romulus + fondant Rome dans le sang de son fils Rémus. On le verrait même + s'élargir et donner naissance à une superstition d'un caractère + plus général, qui a sa place dans les traditions populaires de + toutes les nations et que le paganisme a trop souvent traduite en + une pratique d'une révoltante barbarie, celle que l'établissement + d'une ville doit être accompagnée d'une immolation humaine, que ses + fondations réclament d'être arrosées d'un sang pur. + + Une autre croyance universellement admise de l'antiquité était + celle que les hommes des premiers âges dépassaient énormément par + leur taille ceux qui leur ont succédé, de même que leur vie était + infiniment plus longue. + + Chez les Grecs, la notion de la taille gigantesque des premiers +47 hommes était intimement liée à celle de leur atochthonie. + L'Arcadien était quelquefois appelée _Gigantis_ et la Lycie + _Gigantia_, d'après le caractère attribué à leurs habitants + primitifs. Des traditions sur une population de géants, nés de la + terre, s'attachent à la partie méridionale de l'île de Rhodes et à + Cos. Cyzique montrait sur son territoire une digue qu'elle + prétendait construite par ces mêmes géants. Cette idée que les + héros des origines étaient d'une taille gigantesque devient un lieu + commun dans la poésie classique, et elle paraissait confirmée par + les découvertes de débris de grands mammifères fossiles, que l'on + prenait pour les ossements de héros. Bérose, d'après la tradition + chaldéo-babylonienne, disait que les premiers hommes avaient été + d'une stature et d'une force prodigieuses, et les représentait + comme demeurant encore tels dans les premières générations après le + déluge. C'est dans les récits de l'historien de la Chaldée et aussi + dans les traditions nationales de l'Arménie, que Mar Abas Katina + puisa sa narration sur les antiques géants de cette contrée et de + la Mésopotamie, leurs violences et la guerre des deux plus + terribles d'entre eux, Bel le Babylonien et Haïgh l'Arménien. + Toutes les légendes arabes sont unanimes à représenter comme des + géants les peuples primitifs et antésémitiques de la Péninsule + arabique, les fils de 'Amliq et de 'Ad, nations éteintes dès une + très haute antiquité, dont l'origine se perd dans la nuit des temps + et qui ont laissé derrière elles un souvenir d'impiété et de + violence. + + On n'a donc pas lieu d'être surpris de trouver dans les récits + antédiluviens de la Genèse[42] cette croyance populaire, dont la + généralité atteste l'origine très ancienne, et que l'on peut + hardiment ranger au nombre de celles qui s'étaient formées au temps + où les grands peuples civilisés de la haute antiquité, encore + voisins de leur berceau primitif, demeuraient dans un contact assez + étroit pour avoir des traditions communes. Il est aujourd'hui + scientifiquement prouvé qu'elle n'a pas de fondement réel, qu'elle + est un simple produit de l'imagination, et ce ne sont pas les + fables populaires ou les faits tératologiques individuels amassés + confusément et sans critique par Sennert, par Dom Calmet et par + quelques autres, qui peuvent aller à l'encontre de ce fait positif. + Aussi haut que l'on remonte dans les vestiges de l'humanité, + jusqu'aux races qui vivaient dans la période géologique quaternaire + à côté des grands mammifères d'espèces éteintes, on constate que la +48 taille moyenne de notre espèce ne s'est pas modifiée avec le cours + des siècles et qu'elle n'a jamais excédé ses limites actuelles. + Mais c'est ici le cas de se souvenir des paroles si sages et si + profondes, que nous citions un peu plus haut, d'un des premiers + théologiens catholiques de l'Allemagne contemporaine, proclamant + que la lumière surnaturelle donnée par Dieu aux écrivains bibliques + «n'avait pour but, comme la révélation en général, que la + manifestation des vérités religieuses, non la communication d'une + science profane,» et que sur ce terrain de la science les écrivains + inspirés «ne se sont point élevés au-dessus de leurs contemporains, + que même ils ont partagé les erreurs de leur époque et de leur + nation.» + + [Note 42: IV, 4.] + + À la tradition des géants primordiaux se lie toujours une idée de + violence, d'abus de la force et de révolte contre le ciel. + «C'était, a dit M. Maury[43], une ancienne tradition que des hommes + forts et puissants, dépeints par l'imagination populaire comme des + géants, avaient attiré sur eux, par leur impiété, leur orgueil et + leur arrogance, le courroux céleste. Les prétendus géants n'étaient + probablement que les premiers humains qui abusèrent de la + supériorité de leurs lumières et de leur force pour opprimer leurs + semblables. Les connaissances dont ils étaient dépositaires + parurent à des peuplades ignorantes et crédules une révélation + qu'ils tenaient des dieux, des secrets qu'ils avaient ravis au + ciel. Soit que ces géants se donnassent pour issus des divinités, + soit que la superstition des peuples enfants les crût fils de + celles-ci, ils passèrent pour être nés du commerce des immortels + avec les femmes de la terre. Les prêtres, dépositaires exclusifs et + jaloux des connaissances, enseignèrent par la suite que ces géants + impies avaient été foudroyés par les dieux dont ils voulaient + égaler la puissance. Sans doute que quelques grandes catastrophes + qui mirent fin à la domination de ces tyrans, peut-être la + révolution qui livra aux mains des prêtres le pouvoir qui + appartenait auparavant aux chefs militaires, furent présentés comme + des actes de la colère divine; quoi qu'il en soit, cette légende se + répandit de bonne heure en Chaldée, et de là en Grèce.» Il y a plus + d'une réserve à faire sur cette explication, qui suppose la + généralité d'un fait spécial, les luttes des Kchatryas et des + Brahmanes dans l'Inde[44] et le triomphe d'une caste sacerdotale + puissamment organisée sur les guerriers, qu'elle finit par plier à +49 sa domination. Les choses ne se sont certainement point passées de + même chez la plupart des nations, et l'on a dû renoncer aujourd'hui + au mirage d'une puissance mystérieuse et primitive des prêtres, + dépositaires de toutes les connaissances, qui avait tant de crédit + au temps où les idées systématiques de Creuzer régnaient dans la + science des religions. Mais M. Maury a eu parfaitement raison de ne + pas voir uniquement un mythe physique dans cette tradition si + générale des géants primitifs, de leurs violences et de leurs + impiétés. Il y a certainement là une part de souvenirs historiques, + comme un écho et une représentation expressive du déchaînement de + corruption et de brutalité sans frein, que la tradition biblique + nous fait voir chez les dernières générations antédiluviennes, + oublieuses de Dieu, au temps où «les géants étaient sur la terre,» + état de choses hideux qui exista dans la réalité, puisque la + conscience des hommes, en conservant la mémoire, fut unanime à en + voir le châtiment divin dans le cataclysme qui frappa les + populations chez lesquelles il s'était développé. + + [Note 43: Article _Diable_ dans l'_Encyclopédie nouvelle_.] + + [Note 44: Elles seront racontées en détail dans le livre de cette + histoire consacré aux annales primitives de l'Inde.] + + Pour tous les peuples où existe la tradition du déluge, cette + catastrophe terrible est l'effet de la colère céleste provoquée par + les crimes des premiers hommes, lesquels, nous venons de le dire, + sont généralement regardés comme des géants. Cette impiété des + antédiluviens envers les dieux, aussi bien que la violence de leurs + moeurs, sont en particulier très nettement indiqués dans la + narration chaldéenne du cataclysme, parvenue jusqu'à nous dans un + texte original, et qui offre une si étroite affinité avec celle de + la Bible. La même notion de violence et d'impiété s'attache aussi + aux générations gigantesques qui se produisent encore dans les + premiers temps après le déluge. Bérose disait que «les premiers + hommes (d'après le cataclysme), enorgueillis outre mesure par leur + force et leur taille gigantesque, en vinrent à mépriser les dieux + et à se croire supérieurs à eux,» et c'est à cette violente impiété + qu'il rattachait la tradition de la Tour de Babel et de la + confusion des langues. Mar Abas Katina, qui combina dans son livre + les récits populaires des Arméniens sur leurs origines et les + données historiques de la littérature gréco-babylonienne, racontait + à son tour: «Quand la race des hommes se fut répandue sur toute la + surface de la terre, des géants d'une force extraordinaire vivaient + au milieu d'elle. Ceux-ci, toujours agités de fureur, tiraient le + glaive chacun contre son voisin et luttaient continuellement pour + s'emparer de la domination.» +50 + La tradition, non-seulement de l'existence des géants primitifs, + mais aussi de leur violence désordonnée, de leur rébellion contre + le ciel et de leur châtiment, est une de celles qui sont communes + aux Aryas comme aux Sémites et aux Kouschites. Mais dans + l'exubérance de végétation mythologique à laquelle s'est laissé + aller, par une pente naturelle, le génie des nations aryennes, + cette tradition d'histoire primitive se combine et se confond d'une + manière souvent inextricable avec les mythes purement naturalistes + qui dépeignent les luttes de l'organisation de l'univers, entre les + dieux célestes et les personnifications des forces telluriques. + Aussi serait-il imprudent de suivre l'historien juif Josèphe, et un + certain nombre d'interprètes modernes, en établissant un + rapprochement entre les indications de la Genèse sur les géants + antédiluviens et sur la violence dont toute la terre était remplie + avant le déluge, d'une part, et la Gigantomachie des Hellènes, + d'autre part. Ce dernier mythe, en effet, est exclusivement + naturaliste; le génie plastique de la Grèce a beau étendre aux + personnages des Géants, nés de la Terre, son anthropomorphisme + habituel[45], ils demeurent absolument étrangers à l'humanité, ne + cessent pas d'être uniquement des représentants de forces de la + nature, et aucun mythologue sérieux n'a jamais eu l'idée de + rapporter la Gigantomachie au cycle des traditions sur les origines + de l'histoire humaine. Il en est de même de la lutte des Asouras + contre les Dêvas ou dieux célestes, mythe qui est dans l'Inde +51 le pendant de celui de la Gigantomachie chez les Hellènes; la lutte + y est également toute physique; c'est au sein de la nature qu'elle + se produit, et si l'on devait y chercher une certaine part de + souvenir d'un événement historique de l'antiquité primitive, ce ne + pourrait être que le triomphe des dieux célestes et lumineux des + Aryas, sur les dieux sombres et chthoniens d'une population + antérieure, lesquels, vaincus, passent à l'état de démons. + + [Note 45: La magnifique composition en deux parties, retraçant + sous des traits purement anthropomorphiques le mythe grec du + combat des Dieux et des Géants, que nous reproduisons aux pages + 52 et 53, décore les deux faces d'une amphore peinte à figures + rouges, datant du siècle d'Alexandre-le-Grand, qui a été + découverte dans l'île de Milo et fait partie des collections du + Musée du Louvre. Les _Géants_ y sont figurés comme des guerriers + à l'aspect sauvage, vêtus de peaux de bêtes, armés de massues, de + pierres ou de flambeaux allumés, d'autres avec le casque et le + bouclier; une _Amazone_ combat au milieu d'eux. Les dieux qui + luttent contre eux sont: sur une face, _Zeus_ qui pour lancer sa + foudre est descendu de son char à quatre chevaux que conduit + _Nicé_ (la Victoire); _Dionysos_ armé du thyse et monté dans un + char que traînent deux panthères; _Poséidon_ à cheval et + brandissant son trident, puis, à pied; _Apollon_ muni de l'arc et + d'un flambeau allumé; _Artémis_ en costume de chasseresse, avec + l'arc et deux flambeaux; _Athéné_ casquée, couverte de l'égide, + armée du bouclier et de la lance; _Héraclès_ coiffé de la peau de + lion, qui, un genou en terre, lance ses flèches; enfin _Hermès_, + reconnaissable à son pétase ailé, qui combat avec l'épée. Sur + l'autre face, nous avons _Arès_ et _Aphrodite_ montés sur un même + char à quatre chevaux, sur la croupe d'un desquels est posé + _Éros_, qui tire de l'arc; les deux _Dioscures_ à cheval, coiffés + du chapeau thessalien; _Adonis_ en costume asiatique, lançant des + flèches; enfin _Déméter_ et _Perséphoné_, vêtues de longues + robes, qui combattent à pied, l'une avec son sceptre et un grand + flambeau allumé, l'autre avec un glaive. Ces belles peintures ont + été éditées pour la première fois en 1875, dans les _Monuments + grecs publiés par l'Association des études grecques_.] + + La même idée de la victoire de nouveaux dieux qui supplantent les + anciens se combine aussi manifestement avec le mythe cosmogonique + fondamental dans les récits poétiques de la Titanomachie, bien + distincte de la Gigantomachie, c'est-à-dire de la lutte que les + dieux Olympiens soutiennent contre les Titans, auxiliaires de + Cronos, et à la suite de laquelle ce dernier est détrôné, en même + temps que les fils d'Ouranos et de Gaia sont précipités dans le + Tartare. La localisation et la forme épique que ce récit revêt chez + Hésiode ont été influencés par le souvenir d'une grande convulsion + de l'écorce terrestre, produite par l'effort des feux souterrains, + qui eut les contrées grecques pour théâtre et déjà les hommes pour + témoins, sans doute celle que les géologues appellent le + _Soulèvement du Ténare_, la dernière des crises plutoniennes qui + ont bouleversé l'ancien monde et qui fit sentir ses effets du + centre de la France jusqu'aux côtes de la Syrie. L'Italie, en + effet, en fut brisée dans toute sa longueur, la Toscane éclata en + volcans, les Champs Phlégréens s'enflammèrent, le Stromboli et + l'Etna s'ouvrirent dans une première éruption. En Grèce, le Taygète + se souleva au centre du Péloponnèse, de nouvelles îles, Mélos, + Cimolos, Siphnos, Thermia, Délos, Théra, sortirent des flots + bouillonnants de la mer Égée. Les hommes qui assistèrent à cette + effroyable convulsion de la nature se crurent naturellement pris au + milieu d'un combat des Titans issus de la mère chthonienne contre + les puissances célestes, assistées d'autres forces terrestres en + conflit avec les Titans, les Hécatonchires, et leur imagination se + représenta ces adversaires tout puissants, les uns postés sur le + sommet de l'Othrys, les autres sur le sommet de l'Olympe, cherchant + réciproquement à s'écraser en se lançant des roches enflammées. +52 + [Illustration 077: La Gigantomachie hellénique.] +53 + [Illustration 078: La Gigantomachie hellénique.] +54 + Mais dans le mythe de la Titanomachie, à la différence de la + Gigantomachie, il y a aussi autre chose qu'une lutte des forces de + la nature. Il faut également tenir compte de la donnée que les + hommes sont issus du sang des Titans. La conception des fils + d'Ouranos et de Gaia, précédant les dieux Olympiens, telle que nous + la trouvons exprimée avec son complet développement dans la + _Théogonie_ d'Hésiode, a ceci de particulier, qu'à côté des + personnifications des forces de la nature dans les quatre éléments, + forces envisagées comme encore violentes, exubérantes et mal + assujetties à un ordre régulier, nous y rencontrons les prototypes, + non moins exagérés et imparfaitement réglés, comme énergie et comme + stature, de l'humanité primitive, véritables représentants des + géants des premiers âges, tels que les admettait la tradition + chaldéenne. Je veux parler de Iapétos et de ses fils, Atlas, + Ménoitios, Prométhée et Épiméthée, ancêtres et types symboliques de + la race humaine, qui sont qualifiés de Titans comme leur père. La + tradition qui se rapporte à eux est d'autant plus remarquable que + la Bible accepte le Titan Iapétos de la légende grecque, en lui + conservant son nom d'origine aryenne sous la forme Yapheth, comme + un des fils de Noa'h et le père d'une des grandes races humaines, + celle des Aryas. C'est spécialement au rameau de ce Iapétos que + s'attache l'idée d'antagonisme avec les dieux Olympiens. Ménoitios, + que son nom caractérise comme un parallèle du Manou des Indiens, un + représentant de «l'homme» en général, est un contempteur des dieux, + que Zeus foudroie et précipite dans le Tartare pour le punir de sa + violence et de son impiété. Prométhée, avec son frère Épiméthée, + est le protagoniste d'une série de mythes qui correspondent à + l'histoire du premier péché dans la Genèse et qui attirent sur lui + le châtiment de la colère de Zeus. Dans les récits arméniens de Mar + Abas Katina et de Moïse de Khorène, Yapedosthê, le correspondant du + Iapétos grec et du Yapheth biblique, est un géant, père de la race + de géants à laquelle appartient le héros national Haïgh. Tous ces + faits, dont il est impossible de méconnaître l'enchaînement, + amènent à cette conclusion que la tradition qui liait une idée de + violence, d'impiété, de révolte contre le ciel et de punition + divine à la croyance que les premiers hommes avaient été démesurés + de taille et de force, a eu sa part, autant que la notion des + luttes primordiales des forces physiques, dans la naissance de la + conception fondamentale de la Titanomachie, bien que la description + épique d'Hésiode en efface complètement le côté humain. + + Ce côté reste encore bien plus accentué dans une troisième fable de + la même famille, que nous offre la tradition grecque, la fable des + Aloades. Ici le caractère des antagonistes des dieux est absolument +55 humain, quoique prodigieux; et Preller a été complètement dans le + vrai quand il a rangé ce récit, non dans la classe des mythes + naturalistes, mais dans celle des mythes qui ont trait aux origines + de l'histoire des hommes. Les Aloades, représentés comme d'une + taille gigantesque, sont fils d'Alôeus, le héros de l'aire à battre + le blé, et d'Iphimédée, la terre féconde dont les productions + donnent la force; on doit donc reconnaître en eux une + personnification des premiers agriculteurs, et en même temps, + enorgueillis de leur vigueur prodigieuse, de leur puissance et de + leur richesse, ils se croient capables de tout, défient les dieux + et se préparent à les détrôner[46]. Leur légende porte ainsi une + empreinte qui conduit à en rechercher les origines dans le temps où + les ancêtres de la race hellénique, vivant encore de la vie + pastorale, regardaient avec inquiétude et hostilité les populations + déjà fixées au sol, cultivant la terre et habitant des villes; + c'est le même esprit qui fait que dans la Genèse le premier + meurtrier, Qaïn, est agriculteur et constructeur de ville, tandis + que sa victime, l'innocent Habel, mène l'existence de pasteur. Les + Aloades sont, d'ailleurs, des constructeurs et des ingénieurs en + même temps que des agriculteurs. Ils ne visent rien moins qu'à + changer par leurs travaux la surface terrestre, faisant du + continent la mer et de la mer un continent. On raconte même qu'ils + ont commencé à élever une tour dont le sommet, dans leur projet, + doit atteindre jusqu'au ciel, variante manifeste, et la seule que + nous connaissions en Grèce, de la tradition de la Tour de Babel, + telle que nous la lisons dans la Genèse et qu'elle existait dans le + cycle chaldéo-babylonien des légendes sur les origines. C'est au + milieu de ces entreprises insensées d'orgueil qu'ils sont foudroyés + par les dieux et précipités dans le Tartare. + + [Note 46: Platon et Aristote citent les Aloades comme types du + degré auquel peut atteindre l'arrogance humaine. Plus tard on les + réunit aux autres géants et blasphémateurs des dieux.] + + + § 4.--LE DÉLUGE. + + La tradition universelle par excellence, entre toutes celles qui + ont trait à l'histoire de l'humanité primitive, est la tradition du + Déluge. Ce serait trop que de dire qu'on la retrouve chez tous les + peuples, mais elle se reproduit dans toutes les grandes races de + l'humanité, sauf pourtant une,--il importe de le remarquer,--la + race noire, chez laquelle on en a vainement cherché la trace, soit +56 parmi les tribus africaines, soit parmi les populations noires de + l'Océanie. Ce silence absolu d'une race sur le souvenir d'un + événement aussi capital, au milieu de l'accord de toutes les + autres, est un fait que la science doit soigneusement noter, car il + peut en découler des conséquences importantes[47]. + + [Note 47: Voy. Schoebel, _De l'universalité du Déluge_, Paris, + 1858.] + + Nous allons passer en revue les principales traditions sur le + déluge éparses dans les divers rameaux de l'humanité. Leur + concordance avec le récit biblique en fera nettement ressortir + l'unité première, et nous reconnaîtrons ainsi que cette tradition + est bien une de celles qui datent d'avant la dispersion des + peuples, qu'elle remonte à l'aurore même du monde civilisé et + qu'elle ne peut se rapporter qu'à un fait réel et précis. + + Mais nous devrons d'abord écarter certains souvenirs légendaires + que l'on a rapprochés à tort du déluge biblique et que leurs traits + essentiels ne permettent pas d'y assimiler en bonne critique. Ce + sont ceux qui se rapportent à quelques phénomènes locaux et d'une + date historique relativement assez voisine de nous. Sans doute la + tradition du grand cataclysme primitif a pu s'y confondre, amener à + en exagérer l'importance; mais les points caractéristiques du récit + admis dans la Genèse ne s'y retrouvent pas, et le fait garde + nettement, même sous la forme légendaire qu'il a revêtue, sa + physionomie restreinte et spéciale. Commettre la faute de grouper + les souvenirs de cette nature avec ceux qui ont trait au déluge, + serait infirmer la valeur des conséquences que l'on est en droit de + tirer de l'accord des derniers, au lieu de la fortifier. + + Tel est le caractère de la grande inondation placée par les livres + historiques de la Chine sous le règne de Yao. Elle n'a aucune + parenté réelle, ni même aucune ressemblance avec le déluge + biblique; c'est un événement purement local et dont on peut + parvenir, dans la limite de l'incertitude que présente encore la + chronologie chinoise, quand on remonte au-delà du VIIIe siècle + avant l'ère chrétienne, à déterminer la date, bien postérieure au + début des temps pleinement historiques en Égypte et à Babylone[48]. + Les écrivains chinois nous montrent alors Yu, ministre et + ingénieur, rétablissant le cours des eaux, élevant des digues, +57 creusant des canaux et réglant les impôts de chaque province dans + toute la Chine. Un savant sinologue, Édouard Biot, a prouvé, dans + un mémoire sur les changements du cours inférieur du Hoang-ho, que + c'est aux inondations fréquentes de ce fleuve que fut due la + catastrophe ainsi relatée; la société chinoise primitive, établie + sur les bords du fleuve, eut beaucoup à souffrir de ses + débordements. Les travaux de Yu ne furent autre chose que le + commencement des endiguements nécessaires pour contenir les eaux, + lesquels furent continués dans les âges suivants. Une célèbre + inscription, gravée sur le rocher d'un des pics des montagnes du + Hou-nan, serait, dit-on, un monument contemporain de ces travaux et + par suite le plus antique spécimen de l'épigraphie chinoise, si + elle était authentique, ce qui demeure encore douteux. + + [Note 48: D'après le système chronologique du _Lih-taï-ki-ssé_, + les travaux de Yu pour réparer les désastres de l'inondation + auraient été terminés en 2278 av. J.-C.; d'après celui des + «Annales des Bambous» su _Tchou-schou_, en 2062.] + + Le caractère d'événement local n'est pas moins clair dans la + légende de Botchica, telle que la rapportaient les Muyscas, anciens + habitants de la province de Cundinamarca dans l'Amérique + méridionale, bien que la fable s'y soit mêlée dans une beaucoup + plus forte proportion à l'élément historique fondamental. Qu'y + voyons-nous, en effet? L'épouse d'un homme divin ou plutôt d'un + dieu nommé Botchica, laquelle s'appelait Huythaca, se livrant à + d'abominables sortiléges pour faire sortir de son lit la rivière + Funzha; toute la plaine de Bogota bouleversée par les eaux; les + hommes et les animaux périssant dans cette catastrophe, + quelques-uns seulement échappent à la destruction en gagnant les + plus hautes montagnes. La tradition ajoute que Botchica brisa les + rochers qui fermaient la vallée de Canoas et de Tequendama, pour + faciliter l'écoulement des eaux; puis il rassembla les restes + dispersés de la nation des Muyscas, leur enseigna le culte du + Soleil et monta au ciel après avoir vécu 500 ans dans le + Cundinamarca. + + Des traditions relatives au grand cataclysme, la plus curieuse sans + contredit est celle des Chaldéens. Elle a marqué d'une manière + incontestable l'empreinte de son influence sur la tradition de + l'Inde, et de toutes les narrations du déluge c'est celle qui se + rapproche le plus exactement de la narration de la Genèse. Il est + bien évident pour quiconque compare les deux récits, qu'ils ont dû + n'en faire qu'un jusqu'au moment où les Téra'hites sortirent d'Our + pour gagner la Palestine. + + Nous possédons du récit chaldéen du Déluge deux versions + inégalement développées, mais qui offrent entre elles un + remarquable accord. La plus anciennement connue, et aussi la plus + abrégée, est celle que Bérose avait tirée des livres sacrés de +58 Babylone et comprise dans l'histoire qu'il écrivait à l'usage des + Grecs. Après avoir parlé des neuf premiers rois antédiluviens, le + prêtre chaldéen continuait ainsi: + + «Obartès (Oubaratoutou) étant mort, son fils Xisouthros + ('Hasisadra) régna dix-huit sares (64800 ans). C'est sous lui + qu'arriva le grand déluge, dont l'histoire est racontée de la + manière suivante dans les documents sacrés. Cronos (Êa) lui apparut + dans son sommeil et lui annonça que le 15 du mois de daisios (le + mois assyrien de sivan, un peu avant le solstice d'été) tous les + hommes périraient par un déluge. Il lui ordonna donc de prendre le + commencement, le milieu et la fin de tout ce qui était consigné par + écrit et de l'enfouir dans la ville du Soleil, à Sippara, puis de + construire un navire et d'y monter avec sa famille et ses amis les + plus chers; de déposer dans le navire des provisions pour la + nourriture et la boisson, et d'y faire entrer les animaux, + volatiles et quadrupèdes; enfin de tout préparer pour la + navigation. Et quand Xisouthros demanda de quel côté il devait + tourner la marche de son navire, il lui fut répondu «vers les + dieux,» et de prier pour qu'il en arrivât du bien aux hommes. + + Xisouthros obéit et construisit un navire long de cinq stades et + large de deux; il réunit tout ce qui lui avait été prescrit et + embarqua sa femme, ses enfants et ses amis intimes... + + Le déluge étant survenu et bientôt décroissant, Xisouthros lâcha + quelques-uns des oiseaux. Ceux-ci n'ayant trouvé ni nourriture, ni + lieu pour se poser, revinrent au vaisseau. Quelques jours après + Xisouthros leur donna de nouveau la liberté; mais ils revinrent + encore au navire avec les pieds pleins de boue. Enfin, lâchés une + troisième fois, les oiseaux ne retournèrent plus. Alors Xisouthros + comprit que la terre était découverte; il fit une ouverture au toit + du navire et vit que celui-ci était arrêté sur une montagne. Il + descendit donc avec sa femme, sa fille et son pilote, adora la + Terre, éleva un autel et y sacrifia aux dieux; à ce moment il + disparut avec ceux qui l'accompagnaient. + + Cependant ceux qui étaient restés dans le navire, ne voyant pas + revenir Xisouthros, descendirent à terre à leur tour et se mirent à + le chercher en l'appelant par son nom. Ils ne revirent plus + Xisouthros, mais une voix du ciel se fit entendre, leur prescrivant + d'être pieux envers les dieux; qu'en effet il recevait la + récompense de sa piété en étant enlevé pour habiter désormais au + milieu des dieux, et que sa femme, sa fille et le pilote du navire + partageaient un tel honneur. La voix dit en outre à ceux qui +59 restaient qu'ils devaient retourner à Babylone et, conformément aux + décrets du destin, déterrer les écrits enfouis à Sippara pour les + transmettre aux hommes. Elle ajouta que le pays où ils se + trouvaient était l'Arménie. Ceux-ci, après avoir entendu la voix, + sacrifièrent aux dieux et revinrent à pied à Babylone. Du vaisseau + de Xisouthros, qui s'était enfin arrêté en Arménie, une partie + subsiste encore dans les monts Gordyéens, en Arménie, et les + pèlerins en rapportent l'asphalte qu'ils ont râclé sur les débris; + on s'en sert pour repousser l'influence des maléfices. Quant aux + compagnons de Xisouthros, ils vinrent à Babylone, déterrèrent les + écrits déposés à Sippara, fondèrent des villes nombreuses, bâtirent + des temples et reconstituèrent Babylone[49].» + + [Note 49: Ceci est l'extrait tiré du livre de Bérose par Cornelius + Alexander, dit le Polyhistor. L'extrait fait par Abydène est plus + abrégé, mais précise davantage les circonstances relatives à + l'envoi des oiseaux.] + + A côté de cette version qui, tout intéressante qu'elle soit, n'est + cependant que de seconde main, nous pouvons maintenant placer une + rédaction chaldéo-babylonienne originale, celle que le regretté + George Smith a déchiffrée le premier sur des tablettes cunéiformes + exhumées à Ninive et transportées au Musée Britannique. La + narration du déluge y intervient comme épisode dans la onzième + tablette ou onzième chant d'une grande épopée héroïque de la ville + d'Ourouk dans la Basse-Chaldée, dont nous donnerons l'analyse + détaillée dans le livre de cette histoire qui traitera des + Chaldéens et des Assyriens. Cette narration y est placée dans la + bouche même de 'Hasisadra, le patriarche sauvé du déluge et + transporté par les dieux dans un lieu reculé, où il jouit d'une + éternelle félicité. + + On a pu en rétablir le récit presque sans lacunes par la + comparaison des débris de trois exemplaires du poème, que + renfermait la bibliothèque du palais de Ninive. Ces trois copies + furent faites au VIIe siècle avant notre ère, par l'ordre du roi + d'Assyrie Asschour-bani-abal, d'après un exemplaire très ancien que + possédait la bibliothèque sacerdotale de la cité d'Ourouk, fondée + par les monarques du premier Empire de Chaldée. Il est difficile de + préciser la date de l'original ainsi transcrit par les scribes + assyriens; mais il est certain qu'il remontait à l'époque de cet + Ancien Empire, dix-sept siècles au moins avant notre ère, et même + probablement plus; il était donc fort antérieur à Moscheh (Moïse) + et presque contemporain d'Abraham. Les variantes que les trois +60 copies existantes présentent entre elles prouvent que l'exemplaire + type était tracé au moyen de la forme primitive d'écriture désignée + sous le nom d'_hiératique_, caractère qui était déjà devenu + difficile à lire au VIIe siècle, puisque les copistes ont varié sur + l'interprétation à donner à certains signes et dans d'autres cas + ont purement et simplement reproduit les formes de ceux qu'ils ne + comprenaient plus. Il résulte enfin de la comparaison des mêmes + variantes, que l'exemplaire transcrit par ordre + d'Asschour-bani-abal était lui-même la copie d'un manuscrit plus + ancien, sur laquelle on avait déjà joint au texte original quelques + gloses interlinéaires. Certains des copistes les ont introduites + dans le texte; les autres les ont omises. + + «Je veux te révéler, ô Izdhubar, l'histoire de ma conservation--et + te dire la décision des dieux. + + La ville de Schourippak[50], une ville que tu connais, est située + sur l'Euphrate;--elle était antique et en elle [on n'honorait pas] + les dieux.--[Moi seul, j'étais] leur serviteur, aux grands + dieux.--[Les dieux tinrent conseil sur l'appel d']Anou.--[Un déluge + fut proposé par] Bel--[et approuvé par Nabou, Nergal et] Ninib. + + [Note 50: Schourippak, dont les copistes de Bérose, par une série + de fautes successives, ont fait Larancha, était une ville de la + Basse Chaldée, située près de la mer, car on nous parle des + «vaisseaux de Schourippak.» Le nom religieux accadien de cette + ville était mâ-uru, «la ville du vaisseau,» sans doute par + allusion à la légende de la construction de celui de 'Hasisadra. + + Dans les traditions musulmanes, le lieu d'embarquement de Nou'h + dans son vaisseau fut à Koufah, sur le bras occidental de + l'Euphrate, ou bien à Babylone, ou bien à 'Aïnvardah dans la + Mésopotamie.] + + Et le dieu [Êa], le seigneur immuable,--répéta leur commandement + dans un songe.--J'écoutais l'arrêt du destin qu'il annonçait, et il + me dit:--«Homme de Schourippak, fils d'Oubaratoutou,--toi, fais un + vaisseau et achève-le [vite].--[Par un déluge] je détruirai la + semence et la vie.--Fais (donc) monter dans le vaisseau la semence + de tout ce qui a vie.--Le vaisseau que tu construiras,--600 coudées + le montant de sa largeur et de sa hauteur.--[Lance-le] aussi sur + l'Océan et couvre-le d'un toit.»--Je compris et je dis à Êa, mon + seigneur:--«[Le vaisseau] que tu me commandés de construire + ainsi,--[quand] je le ferai--jeunes et vieux [se riront de + moi].»--[Êa ouvrit sa bouche et] parla;--il dit à moi, son + serviteur:--«[S'ils se rient de toi,] tu leur diras:--[Sera puni] + celui qui m'a injurié,--[car la protection des dieux] existe sur + moi[51].--.... comme des cavernes.... +61 + j'exercerai mon jugement sur ce qui est en haut et ce qui est en + bas....--.... Ferme le vaisseau....--.... Au moment venu, que je te + ferai connaître,--entre dedans et amène à toi la porte du + navire.--A l'intérieur, ton grain, tes meubles, tes + provisions,--tes richesses, tes serviteurs mâles et femelles, et + les jeunes gens,--le bétail des champs et les animaux sauvages des + campagnes que je rassemblerai--et que je t'enverrai, seront gardés + derrière ta porte.»--'Hasisadra ouvrit sa bouche et parla;--il dit + à Êa, son seigneur:--«Personne n'a fait [un tel] vaisseau.--Sur la + carène je fixerai....--je verrai.... et le vaisseau....--le + vaisseau que tu me commandes de construire [ainsi,]--qui dans....» + .............................................,,,,,,,,,,,,......[52] + + [Note 51: Mo'hammed dit dans le Qorân, évidemment d'après une + tradition populaire des Juifs de son temps: «Il construisit un + vaisseau, et chaque fois que les chefs de son peuple passaient + auprès de lui, ils le raillaient.»--«Ne me raillez pas, dit + Nou'h; car je vous raillerai à mon tour comme vous me raillez, et + vous apprendrez sur qui tombera le châtiment qui le couvrira + d'opprobre. Ce châtiment restera perpétuellement sur votre + tête.»] + + [Note 52: Ici une lacune de quelques versets.] + + «Au cinquième jour [ses deux flancs[53]] étaient élevés.--Dans sa + couverture quatorze en tout étaient ses fermes,--quatorze en tout + on en comptait en dessus.--Je plaçai son toit et je le couvris.--Je + naviguai dedans au sixième (jour); je divisai ses étages au + septième;--je divisai les compartiments intérieurs au huitième.--Je + bouchai les fentes par où l'eau entrait dedans;--je visitai les + fissures et j'ajoutai ce qui manquait.--Je versai sur l'extérieur + trois fois 3600 (mesures) de bitume,--et trois fois 3600 (mesures) + de bitume à l'intérieur.--Trois fois 3600 hommes porte-faix + apportèrent sur leurs têtes les caisses (de provisions).--Je gardai + 3600 caisses pour la nourriture de ma famille--et les mariniers se + partagèrent deux fois 3600 caisses.--Pour [l'approvisionnement] je + fis tuer des boeufs;--j'instituai [des distributions] pour chaque + jour.--En [prévision des besoins de] boissons, des tonneaux et du + vin--[je rassemblai en quantité] comme les eaux d'un fleuve + et--[des provisions] en quantité pareille à la poussière de la + terre;--[à les arranger dans] les caisses je mis la main.--.... du + soleil.... le vaisseau était achevé.--.... fort, et--je fis porter + en haut et en bas les apparaux du navire.--[Ce chargement] en + remplit les deux tiers. + + [Note 53: Du navire.] + + Tout ce que je possédais, je le réunis; tout ce que je possédais +62 d'argent, je le réunis;--tout ce que je possédais d'or, je le + réunis;--tout ce que je possédais de semences de vie de toute + nature, je le réunis.--Je fis tout monter dans le vaisseau; mes + serviteurs mâles et femelles,--le bétail des champs, les animaux + sauvages des campagnes et les fils du peuple, je les fis tous + monter. + + «Schamasch (le Soleil) fit le moment déterminé, et--il l'annonça en + ces termes: «Au soir je ferai pleuvoir abondamment du ciel;--entre + dans le vaisseau et ferme ta porte.»--Le moment fixé était + arrivé,--qu'il annonçait en ces termes: «Au soir je ferai pleuvoir + abondamment du ciel.»--Quand j'arrivai au soir de ce jour,--du jour + où je devais me tenir sur mes gardes, j'eus peur;--j'entrai dans le + vaisseau et je fermai ma porte.--En fermant le vaisseau, à + Bouzour-schadi-rabi, le pilote,--je confiai (cette) demeure avec + tout ce qu'elle comportait. + + [Illustration 087: Le dieu Raman[3].] + + [Note 3: D'après un cylindre assyrien.] + + Mou-scheri-ina-namari[54] s'éleva des fondements du ciel en un nuage + noir;--Raman[55] tonnait au milieu de ce nuage,--et Nabou et + Scharrou marchaient devant;--ils marchaient dévastant la montagne + et la plaine;--Nergal[56] le puissant traîna (après lui) les + châtiments;--Ninib[57] s'avança en renversant devant lui;--les + Archanges de l'abîme apportèrent la destruction,--dans leurs + épouvantements ils agitèrent la terre.--L'inondation de Raman se + gonfla jusqu'au ciel,--et [la terre,] devenue sans éclat, fut + changée en désert. + + [Note 54: «L'Eau du crépuscule au lever du jour,» une des + personnifications de la pluie.] + + [Note 55: Dieu de la foudre et des orages.] + + [Note 56: Dieu de la guerre et de la destruction.] + + [Note 57: L'Hercule chaldéo-assyrien.] + + Ils brisèrent les.... de la surface de la terre comme....;--[ils + détruisirent] les êtres vivants de la surface de la terre.--Le + terrible [déluge] sur les hommes se gonfla jusqu'au [ciel.]--Le + frère ne vit plus son frère; les hommes ne se reconnurent plus. + Dans le ciel--les dieux prirent peur de la trombe et--cherchèrent + un refuge; ils montèrent jusqu'au ciel d'Anou[58].--Les dieux + étaient étendus immobiles, serrés les uns contre les autres, comme + des chiens.--Ischtar parla comme un petit enfant,--la grande déesse + prononça son discours:--«Voici que l'humanité est retournée en + limon, et--c'est le malheur que j'ai annoncé en présence des + dieux.--Tel que j'ai annoncé le malheur en présence des +63 dieux,--pour le mal j'ai annoncé le.... terrible des hommes qui + sont à moi.--Je suis la mère qui a enfanté les hommes, et--comme la + race des poissons les voilà qui remplissent la mer; et--les dieux, + à cause de (ce que font) les Archanges de l'abîme, sont pleurant + avec moi.»--Les dieux sur leurs sièges étaient assis en larmes,--et + ils tenaient leurs lèvres fermées, [méditant] les choses futures. + + [Note 58: Le ciel supérieur des étoiles fixes.] + + Six jours et autant de nuits--se passèrent; le vent, la trombe et + la pluie diluvienne étaient dans toute leur force.--A l'approche du + septième jour, la pluie diluvienne s'affaiblit, la trombe + terrible--qui avait assailli à la façon d'un tremblement de + terre--se calma. La mer tendit à se dessécher, et le vent et la + trombe prirent fin.--Je regardai la mer en observant + attentivement.--Et toute l'humanité était retournée en + limon;--comme des algues les cadavres flottaient.--J'ouvris la + fenêtre, et la lumière vint frapper ma face.--Je fus saisi de + tristesse, je m'assis et je pleurai;--et mes larmes vinrent sur ma + face. + + [Illustration 088: La déesse Ischtar[1].] + + [Note 1: D'après un cylindre assyrien.] + + Je regardai les régions qui bornaient la mer;--vers les douze + points de l'horizon, pas de continent.--Le vaisseau fut porté + au-dessus du pays de Nizir.--La montagne de Nizir arrêta le + vaisseau et ne lui permit pas de passer par-dessus.--Un jour et un + second jour, la montagne de Nizir arrêta le vaisseau et ne lui + permit pas de passer par-dessus;--le troisième et le quatrième + jour, la montagne de Nizir arrêta le vaisseau et ne lui permit pas + de passer par-dessus;--le cinquième et le sixième jour, la montagne + de Nizir arrêta le vaisseau et ne lui permit pas de passer + par-dessus.--A l'approche du septième jour,--je fis sortir et + lâchai une colombe. La colombe alla, tourna et--ne trouva pas + d'endroit où se poser et elle revint.--Je fis sortir et je lâchai + une hirondelle. L'hirondelle alla, tourna et--ne trouva pas + d'endroit où se poser, et elle revint.--Je fis sortir et je lâchai +64 un corbeau.--Le corbeau alla et vit les charognes sur les eaux;--il + mangea, se posa, tourna et ne revint pas. + + Je fis sortir alors (ce qui était dans le vaisseau) vers les quatre + vents, et j'offris un sacrifice.--J'élevai le bûcher de + l'holocauste sur le pic de la montagne;--sept par sept je disposai + les vases mesurés[59],--et en dessous j'étendis des roseaux, du bois + de cèdre et de genévrier.--Les dieux sentirent l'odeur; les dieux + sentirent la bonne odeur;--et les dieux se rassemblèrent comme des + mouches au-dessus du maître du sacrifice.--De loin, en + s'approchant, la Grande Déesse--éleva les grandes zones que Anou a + faites comme leur gloire (des dieux)[60].--Ces dieux, cristal + lumineux devant moi, je ne les quitterai jamais;--en ce jour je + priai pour qu'à toujours je pusse ne jamais les quitter:--«Que les + dieux viennent à mon bûcher d'holocauste!--mais que jamais Bel ne + vienne à mon bûcher d'holocauste! car il ne s'est pas maîtrisé et + il a fait la trombe (du déluge),--et il a compté mes hommes pour le + gouffre.» + + [Note 59: Il s'agit d'un détail de prescriptions rituelles du + sacrifice.] + + [Note 60: Ces expressions métaphoriques paraissent bien désigner + l'arc-en-ciel.] + + [Illustration 089: Le dieu Bel[3].] + + [Note 3: D'après un cylindre babylonien.] + + «De loin, en s'approchant, Bel--vit le vaisseau; et Bel s'arrêta; + il fut rempli de colère contre les dieux et les Archanges + célestes.--Personne ne doit sortir vivant! aucun homme ne sera + préservé de l'abîme!»--Ninib ouvrit sa bouche et parla; il dit au + guerrier Bel:--«Quel autre que Êa en aurait formé la + résolution?--car Êa possède «la science et [il prévoit] tout.»--Êa + ouvrit sa bouche et parla; il dit au guerrier Bel:--«O toi, héraut + des dieux, guerrier,--comme tu «ne t'es pas maîtrisé, tu as fait la + trombe (du déluge).--Laisse le «pécheur porter le poids de son + péché, le blasphémateur le poids de «son blasphème.--Complais-toi + dans ce bon plaisir et jamais il ne «sera enfreint; la foi jamais + [n'en sera violée.]--Au lieu que tu fasses «un (nouveau) déluge, + que les lions surviennent et qu'ils réduisent «le nombre des + hommes;--au lieu que tu fasses un (nouveau) déluge, que les hyènes + surviennent et qu'elles réduisent le nombre des hommes;--au lieu + que tu fasses, un (nouveau) déluge, qu'il y ait famine et que la + terre soit [dévastée;]--au lieu que tu fasses un (nouveau) +65 déluge, que Dibbarra (le dieu des épidémies) survienne et que les + hommes soient [moissonnés][61].--Je n'ai pas révélé la décision des + grands dieux;--c'est 'Hasisadra qui a interprété un songe et + compris ce que les dieux avaient décidé.» + + [Note 61: Pour les Chaldéo-Babyloniens, comme pour les Hébreux, les + famines et les épidémies étaient des visitations de la colère + divine provoquées par les péchés des hommes. On racontait des + légendes étendues sur certains de ces fléaux qui avaient désolé le + monde d'une manière particulièrement terrible dans les temps + antiques, mais depuis le déluge, conformément à l'arrêt de Êa, + consenti par Bel, d'après lequel ce châtiment seul devait être + désormais employé, au lieu d'un cataclysme, pour amener l'humanité + à résipiscence.] + + «Alors quand sa résolution fut arrêtée, Bel entra dans le + vaisseau,--il prit ma main et me fit lever.--Il fit lever aussi ma + femme et la fit se placer à mon côté.--Il tourna autour de nous et + s'arrêta fixe; il s'approcha de notre groupe.--«Jusqu'à présent + 'Hasisadra a fait partie de l'humanité périssable;--mais voici que + 'Hasisadra et sa femme vont être enlevés pour vivre comme les + dieux,--et 'Hasisadra résidera au loin, à l'embouchure des + fleuves.»--Ils m'emportèrent et m'établirent dans un lieu reculé, à + l'embouchure des fleuves.» + + Ce récit suit très exactement la même marche que celui de la + Genèse, et d'un côté à l'autre les analogies sont frappantes. + Pourtant il faut aussi noter des divergences d'une certaine valeur, + qui prouvent que les deux traditions ont bifurqué dès une époque + fort antique, et que celle dont nous avons l'expression dans la + Bible n'est pas seulement une édition de celle du sacerdoce + chaldéen, expurgée au point de vue d'un sévère monothéisme. + + Le récit biblique porte l'empreinte d'un peuple qui vit au milieu + des terres et ignore les choses de la navigation. Dans la _Genèse_ + le nom de l'arche, _tebah_, signifie «coffre» et non «vaisseau;» il + n'y est pas question de la mise à l'eau de l'arche; aucune mention + ni de la mer, ni de la navigation; point de pilote. Au contraire, + dans l'épopée d'Ourouk, tout indique qu'elle a été composée chez un + peuple maritime; chaque circonstance porte le reflet des moeurs et + des coutumes des riverains du Golfe Persique. 'Hasisadra monte sur + un navire formellement désigné par le mot propre; ce navire est mis + à l'eau et éprouvé par une navigation d'essai; toutes ses fentes + sont calfatées avec du bitume; il est confié à un pilote. + + La narration chaldéo-babylonienne représente 'Hasisadra comme un + roi qui monte dans le vaisseau entouré de tout un peuple de + serviteurs et de compagnons; dans la Bible il n'y a que la famille +66 de Noa'h qui soit sauvée[62]; la nouvelle humanité n'a pas d'autre + souche que les trois fils du patriarche. Pas de trace dans le poème + chaldéen de la distinction des animaux purs et impurs, et du nombre + de sept couples pour chaque espèce des premiers, bien qu'en + Babylonie le nombre sept eût un caractère tout à fait sacramentel. + + [Note 62: Dans le Qorân, qui a manifestement emprunté son récit du + déluge à des sources populaires, Nou'h obtient d'Allah de faire + entrer dans son vaisseau avec lui, non seulement sa famille, mais + les rares hommes qui ont cru à ses prédications. Les interprètes + orthodoxes musulmans disent qu'outre Nou'h, sa femme, ses trois + fils et leurs femmes, il y avait en outre dans le vaisseau 72 + personnes, serviteurs et amis, en tout 80.] + + L'auteur du traité _Sur la Déesse Syrienne_, indûment attribué à + Lucien, nous fait connaître la tradition diluvienne des Araméens, + issue directement de celle de la Chaldée, telle qu'on la racontait + dans le fameux sanctuaire d'Hiérapolis ou Bambyce. + + «La plupart des gens, dit-il, racontent que le fondateur du temple + fut Deucalion-Sisythès, ce Deucalion sous lequel eut lieu la grande + inondation. J'ai aussi entendu le récit que les Grecs font de leur + côté sur Deucalion; le mythe est ainsi conçu: La race actuelle des + hommes n'est pas la première; car il y en a eu une auparavant, dont + tous les hommes ont péri. Nous sommes d'une deuxième race, qui + descend de Deucalion et s'est multipliée avec la suite des temps. + Quant aux premiers hommes, on dit qu'ils étaient pleins d'orgueil + et d'insolence et qu'ils commettaient beaucoup de crimes, ne + gardant pas leurs serments, n'exerçant pas les lois de + l'hospitalité, n'épargnant pas les suppliants; aussi furent-ils + châtiés par un immense désastre. Subitement d'énormes masses d'eau + jaillirent de la terre et des pluies d'une abondance extraordinaire + se mirent à tomber, les fleuves sortirent de leur lit et la mer + franchit ses rivages; tout fut couvert d'eau, et tous les hommes + périrent. Deucalion seul fut conservé vivant, pour donner naissance + à une nouvelle race, à cause de sa vertu et de sa piété. Voici + comment il se sauva. Il se mit avec ses enfants et ses femmes dans + un grand coffre, qu'il avait, et où vinrent se réfugier auprès de + lui des porcs, des chevaux, des lions, des serpents et de tous les + animaux terrestres. Il les reçut tous avec lui, et tout le temps + qu'ils furent dans le coffre Zeus inspira à ces animaux une amitié + réciproque, qui les empêcha de s'entredévorer. De cette façon, + enfermés dans un seul coffre, ils flottèrent tant que les eaux +67 furent dans leur force. Tel est le récit des Grecs sur Deucalion. + + «Mais à ceci qu'ils racontent également, les gens d'Hiérapolis + ajoutent une narration merveilleuse: que dans leur pays s'ouvrit un + vaste gouffre, où toute l'eau du déluge s'engloutit. Alors + Deucalion éleva un hôtel et consacra un temple à Héra + (Athar-'athè=Alargatis) près du gouffre même. J'ai vu ce gouffre, + qui est très-étroit et situé sous le temple. S'il était plus grand + autrefois et s'est maintenant rétréci, je ne sais; mais je l'ai vu, + il est tout petit. En souvenir de l'événement que l'on raconte, + voici le rite que l'on accomplit. Deux fois par an l'on amène de + l'eau de la mer au temple. Ce ne sont pas les prêtres seuls qui en + font venir, mais de nombreux pèlerins viennent de toute la Syrie, + de l'Arabie et même d'au-delà de l'Euphrate, apportant de l'eau. On + la verse dans le temple, et elle descend dans le gouffre, qui + malgré son étroitesse en engloutit ainsi une quantité + très-considérable. On dit que cela se fait en vertu d'une loi + religieuse instituée par Deucalion, pour conserver le souvenir de + la catastrophe et du bienfait qu'il reçut des dieux. Tel est + l'antique tradition du temple.» + + L'Inde nous offre à son tour un récit du déluge, dont la parenté + avec celui de la Bible et celui des Chaldéens est grande. La forme + la plus ancienne et la plus simple s'en trouve dans le _Çatapata + Brâhmana_, dont nous avons essayé plus haut d'indiquer la date + approximative. Ce morceau a été traduit pour la première fois par + M. Max Müller. + + «Un matin, l'on apporta à Manou[63] de l'eau pour se laver; et, + quand il se fut lavé, un poisson lui resta dans les mains. Et il + lui adressa ces mots: «Protège-moi et je te sauverai.»--«De quoi me + sauveras-tu?»--«Un déluge emportera toutes les créatures; c'est là + ce dont je te sauverai.»--«Comment te protégerai-je?» Le poisson + répondit: «Tant que nous sommes petits, nous restons en grand + péril; car le poisson avale le poisson. Garde-moi d'abord dans un + vase. Quand je serai trop gros, creuse un bassin pour m'y mettre. + Quand j'aurai grandi encore, porte-moi dans l'Océan. Alors je serai + préservé de la destruction.» Bientôt il devint un gros poisson. Il +68 dit à Manou: «Dans l'année même où j'aurai atteint ma pleine + croissance, le déluge surviendra. Construis alors un vaisseau et + adore-moi. Quand les eaux s'élèveront, entre dans ce vaisseau et je + te sauverai.» + + [Note 63: Manou Vaivasvata, le type et l'ancêtre de l'humanité + dans les légendes indiennes.] + + «Après l'avoir ainsi gardé, Manou porta le poisson dans l'Océan. + Dans l'année qu'il avait indiquée, Manou construisit un vaisseau et + adora le poisson. Et quand le déluge fut arrivé, il entra dans le + vaisseau. Alors le poisson vint à lui en nageant, et Manou attacha + le câble du vaisseau à la corne du poisson, et, par ce moyen, + celui-ci le fit passer par-dessus la montagne du Nord. Le poisson + dit: «Je t'ai sauvé; attache le vaisseau à un arbre, pour que l'eau + ne l'entraîne pas pendant que tu es sur la montagne; à mesure que + les eaux baisseront, tu descendras.» Manou descendit avec les eaux, + et c'est ce qu'on appelle _la descente de Manou_ sur la montagne du + Nord. Le déluge avait emporté toutes les créatures, et Manou resta + seul.» + + Vient ensuite par ordre de date et de complication du récit, qui va + toujours en se surchargeant de traits fantastiques et parasites, la + version de l'énorme épopée du _Mahâbhârata_. Celle du poème + intitulé _Bhâgavata-Pourâna_ est encore plus récente et plus + fabuleuse. Enfin la même tradition fait le sujet d'un poème entier, + de date fort basse, le _Matsya-Pourâna_, dont le grand indianiste + anglais Wilson a donné l'analyse. + + Dans la préface du troisième volume de son édition du + _Bhâgavata-Pourâna_; notre illustre Eugène Burnouf a comparé avec + soin les trois récits connus quand il écrivait (celui du + _Çatapatha-Brâhmana_ a été découvert depuis) pour éclairer la + question de l'origine de la tradition indienne du déluge. Il y + montre, par une discussion qui mérite de rester un modèle + d'érudition, de finesse et de critique, que cette tradition fait + totalement défaut dans les hymnes des Vêdas, où on ne trouve que + des allusions lointaines à la donnée du déluge, et des allusions + qui paraissent se rapporter à une forme de légende assez + différente, et aussi que cette tradition a été primitivement + étrangère au système, essentiellement indien, des _manvantaras_ ou + destructions périodiques du monde. Il en conclut qu'elle doit avoir + été importée dans l'Inde postérieurement à l'adoption de ce dernier + système, fort ancien cependant, puisqu'il est commun au brahmanisme + et au bouddhisme. Il incline dès lors à y voir une importation + sémitique, opérée dans les temps déjà historiques, non pas de la + Genèse, dont il est difficile d'admettre l'action dans l'Inde à +69 une époque aussi ancienne, mais plus probablement de la tradition + babylonienne. + + La découverte d'une rédaction originale de celle-ci confirme + l'opinion du grand sanscritiste dont le nom restera l'une des plus + hautes gloires scientifiques de notre pays. Le trait dominant du + récit indien, celui qui y tient une place essentielle et en fait le + caractère distinctif, est le rôle attribué à un dieu qui revêt la + forme d'un poisson pour avertir Manou, guider son navire et le + sauver du déluge. La nature de la métamorphose est le seul point + fondamental et primitif, car les diverses versions varient sur la + personne du dieu qui prend cette forme: le _Brâhmana_ ne précise + rien; le _Mahâbhârata_ en fait Brâhma, et pour les rédacteurs des + _Pourânas_ c'est Vischnou. Ceci est d'autant plus remarquable que + la métamorphose en poisson, _matsyavatara_, demeure isolée dans la + mythologie indienne, étrangère à sa symbolique habituelle, et n'y + donne naissance à aucun développement ultérieur; on ne trouve pas + dans l'Inde d'autre trace du culte des poissons, qui avait pris + tant d'importance et d'étendue chez d'autres peuples de + l'antiquité. Burnouf y voyait avec raison une des marques + d'importation de l'extérieur et le principal indice d'origine + babylonienne, car les témoignages classiques, confirmés depuis par + les monuments indigènes, faisaient entrevoir dans la religion de + Babylone un rôle plus capital que partout ailleurs, attribué à la + conception des dieux ichthyomorphes ou en forme de poissons. Le + rôle que la légende conservée dans l'Inde fait tenir par le poisson + divin auprès de Manou, est, en effet, rempli près de 'Hasisadra, + dans la narration de l'épopée d'Ourouk, et dans celle de Bérose, + par le dieu Êa, qualifié aussi de Schalman, «le sauveur.» Or, ce + dieu, dont on connaît maintenant avec certitude le type de + représentation sur les monuments assyriens et babyloniens, y est le + dieu ichtyomorphe par essence; presque constamment son image + consacrée combine les formes du poisson et celle de l'homme. + + [Illustration: Le _Matsyavatara_, incarnation de Vischnou en + homme-poisson[1].] + + [Note 1: D'après une peinture indienne moderne.] +70 + Quand on trouve chez deux peuples différant entre eux une même + légende, avec une circonstance aussi _spéciale_, et qui ne ressort + pas _nécessairement_ et _naturellement_ de la donnée fondamentale + du récit; quand, de plus, cette circonstance tient étroitement à + l'ensemble des conceptions religieuses d'un des deux peuples, et + chez l'autre reste isolée, en dehors des habitudes de sa + symbolique, une règle absolue de critique impose de conclure que la + légende a été transmise de l'un à l'autre avec une rédaction déjà + fixée, et constitue une importation étrangère qui s'est superposée, + sans s'y confondre, aux traditions vraiment nationales, et pour + ainsi dire générales, du peuple qui l'a reçue sans l'avoir créée. + + [Illustration 095: Le dieu Êa[1].] + + [Note 1: D'après un bas-relief assyrien du palais de Nimroud + (l'ancienne Kala'h), conservé au Musée Britannique.] + + Il est encore à remarquer que dans les _Pourânas_ ce n'est plus + Manou Vâivasvata que le poisson divin sauve du déluge; c'est un + personnage différent, roi des Dâsas, c'est-à-dire des pêcheurs, + Satyavrata, «l'homme qui aime la justice et la vérité,» ressemblant + d'une manière frappante au 'Hasisadra de la tradition chaldéenne. + Et la version pourânique de la légende du déluge n'est pas à + dédaigner, malgré la date récente de sa rédaction, malgré les + détails fantastiques et souvent presque enfantins dont elle + surcharge le récit. Par certains côtés, elle est moins aryanisée + que la version du _Brâhmana_ et que celle du _Mahâbhârata_; elle + offre surtout quelques circonstances omises dans les rédactions + antérieures et qui pourtant doivent appartenir au fonds primitifs, + puisqu'elles se retrouvent dans la légende babylonienne, + circonstances qui sans doute s'étaient conservées dans la tradition + orale, populaire et non brahmanique, dont les _Pourânas_ se + montrent si profondément pénétrés. C'est ce qu'a remarqué déjà + Pictet; qui insiste avec raison sur le trait suivant de la + rédaction du _Bhâgavata-Pourâna:_ «_Dans sept jours_, dit Yischnou +71 à Satyavatra, les trois mondes seront submergés par l'océan de la + destruction.» Il n'y a rien de semblable dans le _Brâhmana_ ni dans + le _Mahàbhârata_; mais nous voyons dans la Genèse[64] que l'Éternel + dit à Noa'h: «_Dans sept jours_ je ferai pleuvoir sur toute la + terre;» et un peu plus loin nous y voyons encore: «_Au bout de sept + jours_, les eaux du déluge furent sur toute la terre[65].» Il ne + faut pas accorder moins d'attention à ce que dit le + _Bhâgavata-Pourâna_ des recommandations faites à Satyavrata par le + dieu incarné en poisson, pour qu'il dépose les écritures sacrées en + un lieu sûr, afin de le mettre à l'abri du Hayagrîva, cheval marin + qui réside dans les abîmes, et de la lutte du dieu contre cet + Hayagrîva qui a dérobé les _Vêdas_ et produit ainsi le cataclysme + en troublant l'ordre du monde. C'est encore une circonstance qui + manque aux rédactions plus anciennes, même au _Mahâbhârata_; mais + elle est capitale et ne peut être considérée comme un produit + spontané du sol de l'Inde, car il est difficile d'y méconnaître, + sous un vêtement indien, le pendant exact de la tradition de + l'enfouissement des écritures sacrées à Sippara par 'Hasisadra, + telle qu'elle apparaît dans la version des fragments de Bérose. + + [Note 64: VII, 4.] + + [Note 65: _Genes._, VII, 10.] + + C'est donc la forme chaldéenne de la tradition du déluge que les + Indiens ont adoptée, à la suite d'une communication que les + rapports de commerce entre les deux contrées rendent historiquement + toute naturelle, et qu'ils ont ensuite développée avec l'exubérance + propre à leur imagination. Mais ils ont dû adopter d'autant plus + facilement ce récit de la Chaldée qu'il s'accordait avec une + tradition que, sous une forme un peu différente, leurs ancêtres + avaient apportées du berceau primitif de la race aryenne. Que le + souvenir du déluge ait fait partie du fond premier des légendes de + cette grande race sur les origines du monde, c'est, en effet, ce + dont il n'est pas possible de douter. Car si les Indiens ont + accepté la forme du récit de la Chaldée, si voisine de celle du + récit de la Genèse, tous les autres rameaux de la race aryenne se + montrent à nous en possession de versions pleinement originales de + l'histoire du cataclysme, que l'on ne saurait tenir pour empruntées + à Babylone ou aux Hébreux. + + Chez les Iraniens, nous rencontrons dans les livres sacrés qui +72 constituent le fondement de la doctrine du zoroastrisme et + remontent à une très-haute antiquité; une tradition dans laquelle + il faut reconnaître bien certainement une variante de celle du + déluge, mais qui prend un caractère bien spécial et s'écarte par + certains traits essentiels de celles que nous avons jusqu'ici + examinées. On y raconte comment Yima, qui dans sa conception + originaire et primitive était le père de l'humanité, fut averti, + par Ahouramazda, le dieu bon, de ce que la terre allait être + dévastée par une inondation destructrice. Le dieu lui ordonna de + construire un refuge, un jardin de forme carrée, _vara_, défendu + par une enceinte, et d'y faire entrer les germes des hommes, des + animaux et des plantes pour les préserver de l'anéantissement. En + effet, quand l'inondation survint, le jardin de Yima fut seul + épargné, avec tout ce qu'il contenait; et l'annonce du salut y fut + apportée par l'oiseau Karschipta, envoyé d'Ahouramazda. + + Les Grecs avaient deux légendes principales et différentes sur le + cataclysme qui détruisit l'humanité primitive. La première se + rattachait au nom d'Ogygès, le plus ancien roi de Béotie ou de + l'Attique, personnage tout a fait mythique et qui se perd dans la + nuit des âges; son nom paraît dérivé de celui qui désignait + primitivement le déluge dans les idiomes aryens, en sanscrit + _âugha_. On racontait que, de son temps, tout le pays fut envahi + par le déluge dont les eaux s'élevèrent jusqu'au ciel, et auquel il + échappa dans un vaisseau avec quelques compagnons. + + La seconde tradition est la légende thessalienne de Deucalion. Zeus + ayant résolu de détruire les hommes de l'âge de bronze, dont les + crimes avaient excité sa colère, Deucalion, sur le conseil de + Prométhée, son père, construit un coffre dans lequel il se réfugie + avec sa femme Pyrrha. Le déluge arrive; le coffre flotte au gré des + flots pendant neuf jours et neuf nuits, et est enfin déposé par les + eaux au sommet du Parnasse. Deucalion et Pyrrha en sortent, offrent + un sacrifice et repeuplent le monde, suivant l'ordre de Zeus, en + jetant derrière eux «les os de la terre,» c'est-à-dire des pierres, + qui se changent en hommes. Ce déluge de Deucalion est, dans la + tradition grecque, celui qui a le plus le caractère de déluge + universel. Beaucoup d'auteurs disent qu'il s'étendit à toute la + terre et que l'humanité entière y périt. À Athènes, on célébrait en + mémoire de cet événement, et pour apaiser les mânes des morts du + cataclysme, une cérémonie appelé _Hydrophoria_, laquelle avait une + analogie si étroite avec celle qui était en usage à Hiérapolis de +73 Syrie, qu'il est difficile de ne pas voir ici une importation + syro-phénicienne et le résultat d'une assimilation établie dès une + haute antiquité entre le déluge de Deucalion et le déluge de + 'Hasisadra, comme l'établit aussi l'auteur du traité _Sur la Déesse + syrienne_[66]. Auprès du temple de Zeus Olympien, l'on montrait une + fissure dans le sol, longue d'une coudée seulement, par laquelle on + disait que les eaux du déluge avaient été englouties dans la terre. + Là, chaque année, dans le troisième jour de la fête des + Antesthéries, jour de deuil, consacré aux morts, c'est-à-dire le 13 + du mois d'anthestérion, vers le commencement de mars, on venait + verser dans le gouffre de l'eau, comme à Bambyce, et de la farine + mêlée de miel, ainsi qu'on faisait dans la fosse que l'on creusait + à l'occident du tombeau, dans les sacrifices funèbres des + Athéniens. + + [Note 66: C'est encore en vertu de cette assimilation que + Plutarque parle de la colombe envoyée par Deucalion pour voir si + le déluge avait cessé, circonstance que ne mentionne aucun + mythographe grec.] + + [Illustration 098: Libations et offrandes au tombeau, suivant + l'usage attique[2].] + + [Note 2: Peinture d'un _léctyhos_ décoré au trait rouge sur fond + blanc, découvert à Athènes et conservé au Musée Britannique.] + + D'autres, au contraire, limitaient l'étendue du déluge de Deucalion + à la Grèce. Ils disaient même que cette catastrophe n'avait détruit + que la majeure partie de la population de la contrée, mais que +74 beaucoup d'hommes avaient pu se sauver sur les plus hautes + montagnes. Ainsi la légende de Delphes racontait que les habitants + de cette ville, suivant les loups dans leur fuite, s'étaient + réfugiés dans une grotte au sommet du Parnasse, où ils avaient bâti + la ville de Lycorée. Cette idée qu'il y avait eu simultanément des + sauvetages sur un certain nombre de points, fut inspirée + nécessairement aux mythographes postérieurs par le désir de + concilier entre elles les légendes locales de bon nombre d'endroits + de la Grèce, qui nommaient comme le héros sauvé du déluge un autre + que Deucalion. Tel était à Mégare l'éponyme de la ville, Mégaros, + fils de Zeus et d'une des Nymphes Sithnides, qui, averti de + l'imminence du déluge par les cris des grues, avait cherché un + refuge sur le Mont Géranien. Tels étaient le Thessalien Cérambos, + qui avait pu, disait-on, échapper au déluge en s'élevant dans les + airs au moyen d'ailes que les Nymphes lui avaient données, ou bien + Perirrhoos, fils d'Aiolos, que Zeus Naïos avait préservé du + cataclysme à Dodone. Pour les gens de l'île de Cos, le héros sauvé + du déluge était Mérops, fils d'Hyas, qui avait rassemblé sous sa + loi dans leur île les débris de l'humanité, préservés avec lui. Les + traditions de Rhodes faisaient échapper au cataclysme les seuls + Telchines, celles de la Crète Jasion. A Samothrace, ce rôle de + héros sauvé du déluge était attribué à Saon, que l'on disait fils + de Zeus ou d'Hermès. Dardanos, que l'on fait arriver à Samothrace + immédiatement après ces événements, vient de l'Arcadie, d'où il a + été chassé par le déluge. + + Dans tous ces récits diluviens de la Grèce, on ne saurait douter + qu'à l'antique tradition du cataclysme qui avait fait périr + l'humanité, tradition commune à tous les peuples aryens, se mêlent + le souvenir plus ou moins précis de catastrophes locales, produites + par des débordements extraordinaires des lacs ou des rivières, par + la rupture des digues naturelles de certains lacs, par des + affaissements de portions de rivages de la mer, par des ras de + marée à la suite de tremblements de terre ou de soulèvements + partiels du fond de la mer. Les Grecs racontaient que dans les âges + primitifs leur pays avait été le théâtre de plusieurs de ces + catastrophes; Istros en comptait quatre principales, dont une avait + ouvert les détroits du Bosphore et de l'Hellespont, précipitant les + eaux du Pont-Euxin dans la Mer Égée et submergeant les îles et les + côtes voisines. C'est là manifestement le déluge de Samothrace, où + les habitants qui parvinrent à se sauver ne le firent qu'en gagnant + le plus haut sommet de la montagne qui s'y élève, puis, en +75 reconnaissance de leur préservation, consacrèrent l'île toute + entière, en entourant ses rivages d'une ceinture d'autels dédiés + aux dieux. De même, la tradition du déluge d'Ogygès paraît bien se + rapporter au souvenir d'une crue extraordinaire du lac Copaïs, + inondant toute la grande vallée béotienne, souvenir que la légende + a ensuite amplifiée, comme elle fait toujours, et qu'elle a surtout + grossi par ce qu'elle a appliqué à ce désastre local les traits qui + couraient dans les dires populaires sur le déluge primitif, qui + s'était produit avant la dispersion et la séparation des ancêtres + des deux races, sémitique et aryenne. Il est probable aussi que + quelque événement survenu dans la Thessalie ou plutôt dans la + région du Parnasse, a déterminé la localisation de la légende de + Deucalion. Cependant celle-ci, comme nous l'avons déjà remarqué, + garde toujours un caractère plus général que les autres, soit qu'on + étende le déluge à toute la terre, soit qu'on ne parle que de la + totalité de la Grèce. + + Quoiqu'il en soit, on concilia les différents récits en admettant + trois déluges successifs, celui d'Ogygès, celui de Deucalion et + celui de Dardanos. L'opinion générale faisait du déluge d'Ogygès le + plus ancien de tous, et les chronographes le placèrent 600 ans ou + 250 environ avant celui de Deucalion. Mais cette chronologie était + loin d'être universellement admise, et les habitants de Samothrace + soutenaient que leur déluge avait précédé tous les autres. Les + chronographes chrétiens du IIIe et du IVe siècle, comme Jules + l'Africain et Eusèbe, adoptèrent les dates des chronographes + hellènes pour les déluges d'Ogygès et de Deucalion, et les + inscrivirent dans leurs tableaux comme des événements différents du + déluge mosaïque, antérieur pour eux de mille ans à celui d'Ogygès. + + En Phrygie, la tradition diluvienne était nationale comme en Grèce. + La ville d'Apamée en tirait son surnom de _Kibôtos_ ou «arche,» + prétendant être le lieu où l'arche s'était arrêtée. Iconion, de son + côté, avait la même prétention. C'est ainsi que les gens du pays de + Milyas, en Arménie, montraient sur le sommet de la montagne appelée + Baris les débris de l'arche, que l'on faisait aussi voir aux + pèlerins sur l'Ararat, dans les premiers siècles du christianisme, + comme Bérose raconte que sur les monts Gordyéens on visitait de son + temps les restes du vaisseau de 'Hasisadra. + + Dans le IIe et le IIIe siècle de l'ère chrétienne, par suite de + l'infiltration syncrétique de traditions juives et chrétiennes, qui + pénétrait jusque dans les esprit encore attachés au paganisme, les +76 autorités sacerdotales d'Apamée de Phrygie firent frapper des + monnaies qui ont pour type l'arche ouverte, dans laquelle sont le + patriarche sauvé du déluge et sa femme, recevant la colombe qui + apporte le rameau d'olivier, puis, à côté, les deux mêmes + personnages sortis du coffre pour reprendre possession de la terre. + Sur l'arche est écrit le nom [Grec: NOÉ], c'est-à-dire la forme + même que revêt l'appellation de Noa'h dans la version grecque de la + Bible, dite des Septante. Ainsi, à cette époque, le sacerdoce païen + de la cité phrygienne avait adopté le récit biblique avec ses noms + mêmes, et l'avait greffé sur l'ancienne tradition indigène. Il + racontait aussi qu'un peu avant le déluge avait régné un saint + homme, nommé Annacos, qui l'avait prédit et avait occupé le trône + plus de 300 ans, reproduction manifeste du 'Hanoch de la Bible, + avec ses 365 ans de vie dans les voies du Seigneur. + + [Illustration 101: La déluge de Noa'h sur une monnaie + d'Apamée[1].] + + [Note 1: Le droit de cette monnaie porte l'effigie de Septime + Sévère, empereur sous lequel elle a été frappée. Les inscriptions + de la face ici gravée consistent d'abord, à l'exergue, dans le + nom des _Apaméens_ pour qui elle était émise, puis, autour du + type, dans la date, exprimée sous cette forme: _Artémas étant + chargé de présider aux jeux pour la troisième fois_.] + + Pour le rameau des peuples celtiques, nous trouvons dans les + poésies bardiques des Cymris du pays de Galles, une tradition du + déluge qui, malgré la date récente de sa rédaction, résumée sous la + forme concise de ce que l'on appelle les Triades, mérite à son tour + d'attirer l'attention. Comme toujours, la légende est localisée + dans le pays même, et le déluge est compté au nombre des trois + catastrophes terribles de l'île de Prydain ou de Bretagne, les deux + autres consistant en une dévastation par le feu et une sécheresse + désastreuse. «Le premier de ces événements, est-il dit, fut + l'éruption du Llyn-llion ou «lac des flots,» et la venue, sur toute + la surface du pays, d'une inondation, par laquelle tous les hommes + furent noyés, à l'exception de Dwyfan et Dwyfach, qui se sauvèrent + dans un vaisseau sans agrès; et c'est par eux que l'île de Prydain + fut repeuplée.» «Bien que les Triades, sous leur forme actuelle, ne + datent guère que du XIIIe ou XIVe siècle, remarque ici Pictet[67], + quelques-unes se rattachent sûrement à de très anciennes + traditions, et, dans celle-ci, rien n'indique un emprunt fait à la +77 Genèse. Il n'en est peut-être pas de même d'une autre Triade, où il + est parlé du vaisseau Nefydd-Naf-Neifion, qui portait un couple de + toutes les créatures vivantes quand le lac Llyn-Ilion fit éruption, + et qui ressemble un peu trop à l'arche de Noé. Le nom même du + patriarche peut avoir suggéré cette triple épithète d'un sens + obscur, mais formée évidemment sur le principe de l'allitération + cymrique. Dans la même Triade figure l'histoire fort énigmatique + des boeufs à cornes de Hu le puissant, qui ont tiré du Llyn-Ilion + l'Avanc (castor ou crocodile?), pour que le lac ne fit plus + éruption. La solution de ces énigmes ne peut s'espérer que si l'on + parvient à débrouiller le chaos des monuments bardiques du moyen + âge gallois; mais on ne saurait douter, en attendant, que les + Cymris n'aient possédé une tradition indigène du déluge.» + + [Note 67: _Les origines indo-européennes_, t. II, p. 619.] + + Les Lithuaniens sont, parmi les peuples de l'Europe, celui qui a le + dernier embrassé le christianisme et en même temps celui dont la + langue est restée le plus près de l'origine aryaque. Ils possèdent + une légende du déluge dont le fond paraît ancien, bien qu'elle ait + pris le caractère naïf d'un conte populaire, et que certains + détails puissent avoir été empruntés à la Genèse lors des premières + prédications des missionnaires du christianisme. Suivant cette + légende, le dieu Pramzimas, voyant la terre pleine de désordres, + envoie deux géants Wandou et Wêjas, l'eau et le vent, pour la + ravager. Ceux-ci bouleversent tout dans leur fureur, et quelques + hommes seulement se sauvent sur une montagne. Alors, pris de + compassion, Pramzimas, qui était en train de manger des noix + célestes, en laisse tomber près de la montagne une coquille, dans + laquelle les hommes se réfugient et que les géants respectent. + Échappés au désastre, ils se dispersent ensuite, et un seul couple, + très âgé, reste dans le pays, se désolant de ne pas avoir + d'enfants. Pramzimas, pour les consoler, leur envoie son + arc-en-ciel et leur prescrit de «sauter sur les os de la terre,» ce + qui rappelle singulièrement l'oracle que reçoit Deucalion. Les deux + vieux époux font neuf sauts, et il en résulte neuf couples qui + deviennent les aïeux des neuf tribus lithuaniennes. + + Tandis que la tradition du déluge tient une si grande place dans + les souvenirs légendaires de tous les rameaux de la race aryenne, + les monuments et les textes originaux de l'Égypte, au milieu de + leurs spéculations cosmogoniques, n'ont pas offert une seule + allusion, même lointaine, à un souvenir de ce cataclysme. Quand les + Grecs racontaient aux prêtres de l'Égypte le déluge de Deucalion, +78 ceux-ci leur répondaient que la vallée du Nil en avait été + préservée, aussi bien que de la conflagration produite par + Phaéthon; ils ajoutaient même que les Hellènes étaient des enfants + d'attacher tant d'importance à cet événement, car il y avait eu + bien d'autres catastrophes locales analogues. + + Cependant les Égyptiens admettaient une destruction des hommes + primitifs par les dieux, à cause de leur rébellion et de leurs + péchés. Cet événement était raconté dans un chapitre des livres + sacrés de Tahout, des fameux Livres Hermétiques du sacerdoce + égyptien, lequel a été gravé sur les parois d'une des salles les + plus reculées de l'hypogée funéraire du roi Séti Ier, à Thèbes. Le + texte en a été publié et traduit par M. Édouard Naville, de Genève. + + La scène se passe à la fin du règne du dieu Râ, le premier règne + terrestre suivant le système des prêtres de Thèbes, second suivant + le système des prêtres de Memphis, suivis par Manéthon, qui + plaçaient à l'origine des choses le règne de Phia'h, avant celui de + Râ. Irrité de l'impiété et des crimes des hommes qu'il a produits, + le dieu rassemble les autres dieux pour tenir conseil avec eux, + dans le plus grand secret, «afin que les hommes ne le voient point + et que leur coeur ne s'effraie point.» + + «Dit par Râ à Noun[68]: «Toi, l'aîné des dieux, de qui je suis né, + et vous, dieux antiques, voici les hommes qui sont nés de moi-même; + ils prononcent des paroles contre moi; dites-moi ce que vous ferez + à ce propos; voici, j'ai attendu et je ne les ai point tués avant + d'avoir entendu vos paroles.» + + [Note 68: Personnification de l'Abîme primordial.] + + «Dit par la majesté de Noun: «Mon fils Râ, dieu plus grand que + celui qui l'a fait et qui l'a créé, je demeure en grande crainte + devant toi; que toi-même délibères en toi-même.» + + «Dit par la majesté de Râ: «Voici, ils s'enfuient dans le pays, et + leurs coeurs sont effrayés...» + + «Dit par les dieux: «Que ta face le permette, et qu'on frappe ces + hommes qui trament des choses mauvaises, tes ennemis, et que + personne [ne subsiste parmi eux.]» + + Une déesse, dont malheureusement le nom a disparu, mais qui paraît + être Tefnout, identifiée à Hat'hor et à Sekhet, est alors envoyée +79 pour accomplir la sentence de destruction. «Cette déesse partit, et + elle tua les hommes sur la terre.--Dit par la majesté de ce dieu: + «Viens en paix, Hat'hor, tu as fait [ce qui t'était ordonné.]»--Dit + par cette déesse: «Tu es vivant, car j'ai été plus forte que les + hommes, «et mon coeur est content.»--Dit par la majesté de Râ: «Je + suis vivant, car je dominerai sur eux [et j'achèverai] leur + ruine.»--Et voici que Sekhet, pendant plusieurs nuits, foula aux + pieds leur sang jusqu'à la ville de Hâ-khnen-sou (Héracléopolis).» + + [Illustration 104a: La déesse Tefnout[1].] + + [Note 1: D'après un bas-relief égyptien de l'époque pharaonique.] + + Mais le massacre achevé, la colère de Râ s'appaise; il commence à + se repentir de ce qu'il a fait. Un grand sacrifice expiatoire + achève de le calmer. On recueille des fruits dans toute l'Égypte, + on les broie et on les mêle au sang des hommes, dont on remplit + 7000 cruches, que l'on présente devant le dieu. + + [Illustration 104b: Le dieu Râ[2].] + + [Note 2: D'après un bas-relief égyptien.] + + «Voici que la majesté de Râ, le roi de la Haute et de la + Basse-Égypte, vint avec les dieux en trois jours de navigation, + pour voir ces vases de boisson, après qu'il eut ordonné à la déesse + de tuer les hommes.--Dit par la majesté de Râ: «C'est bien, cela; + je vais protéger les hommes à cause de cela.» Dit par Râ: «J'élève + ma main à ce sujet, pour jurer que je ne tuerai plus les hommes.» + + «La majesté de Râ, le roi de la Haute et Basse-Égypte, ordonna au + milieu de la nuit de verser le liquide des vases, et les champs + furent complètement remplis d'eau, par la volonté de ce dieu. La + déesse arriva au matin et trouva les champs pleins d'eau; son + visage en fut joyeux, et elle but en abondance et elle s'en alla + rassasiée. Elle n'aperçut plus d'hommes. + + «Dit par la majesté de Râ à cette déesse: «Viens en paix, gracieuse + déesse.»--Et il fit naître les jeunes prêtresses d'Amou (le nome + Libyque).--Dit par la majesté de Râ à la déesse: «On lui fera des + libations à chacune des fêtes de la nouvelle année, sous +80 l'intendance de mes prêtresses.»--De là vient que des libations + sont faites sous l'intendance des prêtresses de Hat'hor par tous + les hommes depuis les jours anciens.» + + Cependant quelques hommes ont échappé à la destruction qui avait + été ordonnée par Râ; ils renouvellent la population de la surface + terrestre. Pour le dieu solaire qui règne sur le monde, il se sent + vieux, malade, fatigué; il en a assez de vivre au milieu des + hommes, qu'il regrette de ne pas avoir complètement anéantis, mais + qu'il a juré d'épargner désormais. + + «Dit par la majesté de Râ: «Il y a une douleur cuisante qui me + tourmente; qu'est-ce donc qui me fait mal?» Dit par la majesté de + Râ: «Je suis vivant, mais mon coeur est lassé d'être avec eux (les + hommes), et je ne les ai nullement détruits. Ce n'est pas là une + destruction que j'aie faite moi-même.» + + «Dit par les dieux qui l'accompagnent: «Arrière avec ta lassitude, + tu as obtenu tout ce que tu désirais.» + + Le dieu Râ se décide pourtant à accepter le secours des hommes de + la nouvelle humanité, qui s'offrent à lui pour combattre ses + ennemis et livrent une grande bataille, d'où ils sortent + vainqueurs. Mais malgré ce succès, le dieu, dégoûté de la vie + terrestre, se résout à la quitter pour toujours et se fait porter + au ciel par la déesse Nout, qui prend la forme d'une vache. Là il + crée un lieu de délices, les champs d'Aalou, l'Élysée de la + mythologie égyptienne, qu'il peuple d'étoiles. Entrant dans le + repos, il attribue aux différents dieux le gouvernement des + différentes parties du monde. Schou, qui va lui succéder comme roi, + administrera les choses célestes avec Nout; Seb et Noun reçoivent + la garde des êtres de la terre et de l'eau. Enfin Râ, souverain + descendu volontairement du pouvoir par une véritable abdication, + s'en va faire sa demeure avec Tahout, son fils préféré, auquel il a + donné l'intendance du monde inférieur. + + Tel est cet étrange récit, «dans lequel, a très bien dit M. + Naville, au milieu d'inventions fantastiques et souvent puériles, + nous trouvons cependant les deux termes de l'existence telle que la + comprenaient les anciens Égyptiens. Râ commence par la terre, et, + passant par le ciel, s'arrête dans la région de la profondeur, + l'Ament, dans laquelle il paraît vouloir séjourner. C'est donc une + représentation symbolique et religieuse de la vie, qui, pour chaque + Égyptien, et surtout pour un roi conquérant, devait commencer et + finir comme le soleil. Voilà ce qui explique que ce chapitre ait pu +81 être inscrit dans un tombeau.» + + C'est donc la dernière partie du récit, que nous nous sommes borné + à analyser très brièvement, l'histoire de l'abdication de Râ et de + sa retraite, d'abord dans le ciel, puis dans l'Ament, symbole de la + mort, qui doit être suivie d'une résurrection comme le soleil + ressortira des ténèbres, c'est cette conclusion du récit qui en + faisait tout l'intérêt dans la conception d'enseignement religieux + sur la vie future, qui se déroulait dans la décoration des parois + intérieures du tombeau de Sétî Ier. Pour nous, au contraire, + l'importance du morceau réside dans l'épisode qui en forme le + début, dans cette destruction des premiers hommes par les dieux, + dont on n'a jusqu'à présent trouvé la mention nulle part ailleurs. + Bien que le moyen de destruction employé par Râ contre les hommes + soit tout différent, bien qu'il ne procède pas par une submersion + mais par un massacre dont la déesse Tefnout ou Sekhet, à tête de + lionne, la forme terrible de Hat'hor, est l'exécutrice, ce récit + offre par tous les autres côtés une analogie assez frappante avec + celui du déluge mosaïque ou chaldéen, pour qu'il soit difficile de + ne pas l'en rapprocher, de ne pas y voir la forme spéciale, et très + individuelle, que la même tradition avait revêtue en Égypte. Des + deux côtés, en effet, nous avons la même corruption des hommes, qui + excite le courroux divin; cette corruption, de part et d'autre, est + châtiée par un anéantissement de l'humanité, décidé dans le ciel, + anéantissement dont le mode seul diffère, mais auquel n'échappent, + dans une forme et dans l'autre de la tradition, qu'un très petit + nombre d'individus, destinés à devenir la souche d'une humanité + nouvelle. Enfin, la destruction des hommes accomplie, un sacrifice + expiatoire achève de calmer le courroux céleste, et un pacte + solennel est conclu entre la divinité et la nouvelle race des + hommes, qu'elle fait serment de ne plus anéantir. La concordance de + tous ces traits essentiels me paraît primer ici la divergence au + sujet de la manière dont la première humanité créée a été détruite. + Et il faut encore observer ici la singulière parenté du rôle et du + caractère que le narrateur égyptien prête à Râ, avec le rôle et le + caractère que l'épopée d'Ourouk assigne au dieu Bel, dans le déluge + de 'Hasisadra. «Les Égyptiens, dit M. l'abbé Vigouroux, avaient + conservé la mémoire de la destruction des hommes, mais comme + l'inondation était pour eux la richesse et la vie, ils altérèrent + la tradition primitive; le genre humain, au lieu de périr dans + l'eau, fut exterminé d'une autre manière, et l'inondation, ce +82 bienfait de la vallée du Nil, devint à leurs yeux la marque que la + colère de Râ était apaisée.» + + «C'est un fait très digne de remarque, a dit M. Maury[69], de + rencontrer en Amérique des traditions relatives au déluge + infiniment plus rapprochées de celle de la Bible et de la religion + chaldéenne, que chez aucun peuple de l'ancien monde. On conçoit + difficilement que les émigrations qui eurent lieu très certainement + de l'Asie dans l'Amérique septentrionale par les îles Kouriles et + Aléoutiennes, et qui s'accomplissent encore de nos jours, aient + apporté de semblables souvenirs, puisqu'on n'en trouve aucune trace + chez les populations mongoles ou sibériennes[70], qui furent celles + qui se mêlèrent aux races autochthones du Nouveau Monde.... Sans + doute, certaines nations américaines, les Mexicains et les + Péruviens, avaient atteint, au moment de la conquête espagnole, un + état social fort avancé; mais cette civilisation porte un caractère + qui lui est propre, et elle paraît s'être développée sur le sol où + elle florissait. Plusieurs inventions très simples, telles que la + pesée par exemple[71], étaient inconnues à ces peuples, et cette + circonstance nous montre que ce n'était pas de l'Inde ou du Japon + qu'ils tenaient leurs connaissances. Les tentatives que l'on a + faites pour retrouver en Asie, dans la société bouddhique, les + origines de la civilisation mexicaine, n'ont pu amener encore à un + fait suffisamment concluant. D'ailleurs le Bouddhisme eût-il, ce + qui nous paraît douteux, pénétré en Amérique, il n'eût pu y + apporter un mythe qu'on ne rencontre pas dans ses livres[72]. La + cause de ces ressemblances des traditions diluviennes des indigènes + du Nouveau-Monde avec celle de la Bible, demeure donc un fait + inexpliqué.» Je me plais à citer ces paroles d'un homme dont + l'érudition est immense, précisément parce qu'il n'appartient pas + aux écrivains catholiques et que, par conséquent, il ne saurait + être suspect de se laisser aller dans son jugement à une opinion + préconçue. D'autres, d'ailleurs, non moins rationalistes que lui, + ont signalé de même cette parenté des traditions américaines, au +83 sujet du déluge avec celles de la Bible et des Chaldéens. + + [Note 69: Article _Déluge_ dans _l'Encyclopédie nouvelle_.] + + [Note 70: Cependant le déluge tient une place importante dans les + traditions cosmogoniques, d'un caractère franchement original, + que Réguly a recueillies chez les Vogouls. On signale aussi un + récit diluvien chez les Eulets ou Kalmouks, où il semble avoir + pénétré avec le Bouddhisme.] + + [Note 71: Ajoutons-y l'usage d'une lumière artificielle quelconque + pour s'éclairer dans la nuit.] + + [Note 72: Il faut pourtant remarquer que les missionnaires + bouddhistes paraissent avoir introduit en Chine la tradition + diluvienne de l'Inde; Gutzlaff affirme en avoir vu l'épisode + principal représenté dans une très belle peinture d'un temple de + la déesse Kouan-yin.] + + [Illustration 108: Le déluge et les premières migrations + humaines, suivant la tradition du Mexique[1].] + + [Note 1: Extrait de la gravure faite au siècle dernier (et + reproduite par Humboldt dans ses _Vues des Cordillères_), d'après + la copie d'un manuscrit indigène de Cholula, exécutée en 1566, + par Pedro de los Rios, religieux dominicain qui, moins de + cinquante ans après Cortez, s'adonna à la recherche des + traditions des naturels comme étude nécessaire à ses travaux de + missionnaire. + + On y voit d'abord Coxcox dans sa barque de cyprès, flottant sur + les eaux du déluge. Du milieu de ces eaux émerge le pic de la + montagne de Colhuacan. Sur l'arbre qui couronne ce pic est posé + un aigle, distribuant des langues aux premiers hommes issus de + Coxcox; car ils avaient été d'abord privés de la parole. Ensuite, + les ancêtres des diverses tribus des Aztèques se mettent en + marche pour leur migration; chacun porte sur la tête les symboles + hiéroglyphiques du nom de sa tribu. Leur première station est + marquée à Cholula, qu'indique sa fameuse pyramide à degrés, + surmontée d'un autel; auprès est un palmier, et derrière cet + arbre on voit l'expression du nom de la localité en hiéroglyphes + aztèques. + + Le style de l'art barbare des Mexicains est très altéré dans + cette reproduction d'une peinture dont l'original est + malheureusement perdu. On peut s'en assurer en la comparant à la + peinture originale du _Codex Vaticanus_, que nous plaçons à la p. + 85. Mais malgré cette altération de style, l'authenticité + parfaite du document est reconnue par un critique de la valeur et + de l'autorité de Humboldt.] + + Les plus importantes de ces légendes diluviennes de l'Amérique sont + celles du Mexique, parce qu'elles paraissent avoir eu une forme + définitivement fixée en peintures symboliques et mnémoniques avant + tout contact des indigènes avec les Européens. D'après ces + documents, le Noa'h du cataclysme mexicain serait Coxcox, appelé + par certaines populations Teocipactli ou Tezpi. Il se serait sauvé, + conjointement avec sa femme Xochiquetzal, dans une barque, ou, + suivant d'autres traditions, sur un radeau de bois de cyprès chauve + (_cupressus disticha_). Des peintures retraçant le déluge de Coxcox + ont été retrouvées chez les Aztèques, les Miztèques, les +84 Zapotèques, les Tlascaltèques et les Méchoacanèses. La tradition de + ces derniers, en particulier, offrirait une conformité plus + frappante encore que chez les autres avec les récits de la Genèse + et des sources chaldéennes. Il y serait dit que Tezpi s'embarqua + dans un vaisseau spacieux avec sa femme, ses enfants, plusieurs + animaux et des graines dont la conservation était nécessaire à la + substance du genre humain. Lorsque le grand dieu Tezcatlipoca + ordonna que les eaux se retirassent, Tezpi fit sortir de la barque + un vautour. L'oiseau, qui se nourrit de chair morte, ne revint pas + à cause du grand nombre de cadavres dont était jonchée la terre + récemment desséchée. Tezpi envoya d'autres oiseaux, parmi lesquels + le colibri seul revint, en tenant dans son bec une rameau de + feuilles. Alors Tezpi, voyant que le sol commençait à se couvrir + d'une verdure nouvelle, quitta son navire sur la montagne de + Colhuacan. + + Le plus précieux document pour la connaissance du système + cosmogonique des Mexicains est celui que l'on désigne sous le nom + de _Codex Vaticanus_, d'après la Bibliothèque du Vatican, où il est + conservé. Ce sont quatre tableaux symboliques, résumant les quatre + âges du monde qui ont précédé l'âge actuel. Le premier y est appelé + _Tlatonatiuh_, «soleil de terre.» C'est celui des géants ou + Quinamés, premiers habitants de l'Anahuac, qui finissent par être + détruits par une famine. Le second, nommé _Tlétonatiuh_, «soleil de + feu,» se termine par la descente sur la terre de Xiuhteuctli, le + dieu de l'élément igné. Les hommes sont tous transformés en oiseaux + et n'échappent qu'ainsi à l'incendie. Toutefois un couple humain + trouve asile dans une caverne et repeuple l'univers après cette + destruction. Pour le troisième âge, _Ehécatonatiuh_, «soleil de + vent,» la catastrophe qui le termine est un ouragan terrible + suscité par Quetzalcohuatl, le dieu de l'air. À de rares exceptions + près, les hommes, au milieu de cet ouragan, sont métamorphosés en + singes. Vient ensuite, comme quatrième âge, celui qu'on appelle + _Atonatiuh_, «soleil d'eau.» Il se termine par une grande +85 inondation, un véritable déluge. Tous les hommes sont changés en + poissons, sauf un individu et sa femme, qui se sauvent dans un + bateau fait du tronc d'un cyprès chauve. Le tableau figuratif + représente Matlalcuéyé, déesse des eaux, et compagne de Tlaloc, le + dieu de la pluie, s'élançant vers la terre. Coxcox et Xochiquetzal, + les deux êtres humains préservés du désastre, apparaissent assis + sur un tronc d'arbre et flottant au milieu des eaux. Ce déluge est + représenté comme le dernier cataclysme qui ait bouleversé la face + de la terre. + + [Illustration 110: Tableau du déluge dans le _Codex + Vaticanus_[1].] + + [Note 1: A côté du tableau sont exprimés, en hiéroglyphes + aztèques, le nom de cet âge du monde et les chiffres de sa durée: + 10 x 400 + 10, c'est-à-dire 4010 ans.] + + La conception que nous venons de résumer offre, avec celle des + quatre âges ou _yougas_ de l'Inde, et celle des _manvantaras_, où + alternent les destructions du monde et les renouvellements de + l'humanité, une analogie singulière. Celle-ci est de telle nature + qu'on est en droit de se demander si les Mexicains ont pu trouver + de leur côté, et d'une manière tout à fait indépendante, une + conception aussi exactement pareille à celle des Indiens, ou s'ils + ont dû la recevoir de l'Inde par une voie plus ou moins directe. La + tradition diluvienne et le système des quatre âges, dont cette + tradition est inséparable au Mexique, nous placent donc en face du + problème auquel on revient toujours forcément quand il s'agit des + civilisations américaines, le problème de l'originalité plus ou + moins absolue, plus ou moins spontanée, de ces civilisations, et +86 des apports qu'elles ont pu recevoir de l'Asie, par des + missionnaires bouddhistes ou d'autres, à une certaine époque. Dans + l'état actuel des connaissances il est aussi impossible de résoudre + ce problème négativement qu'affirmativement, et toutes les + tentatives que l'on fait aujourd'hui pour le pénétrer sont beaucoup + trop prématurées, ne peuvent conduire à aucun résultat solide. + + Quoi qu'il en soit, la doctrine des âges successifs et la + destruction de l'humanité du premier de ces âges par un déluge, se + retrouvent dans le singulier livre du _Popol-vuh_, ce recueil des + traditions mythologiques des indigènes du Guatemala, rédigé en + langue quiché, postérieurement à la conquête, par un adepte secret + de l'ancienne religion, découvert, copié et traduit en espagnol au + commencement du siècle dernier par le dominicain Francisco Ximenez, + curé de Saint-Thomas de Chuila. On y lit qu'après la création, les + dieux, ayant vu que les animaux n'étaient capables ni de parler ni + de les adorer, voulurent former les hommes à leur propre image. Ils + en façonnèrent d'abord en argile. Mais ces hommes étaient sans + consistance; ils ne pouvaient tourner la tête; ils parlaient, mais + ne comprenaient rien. Les dieux détruisirent alors par un déluge + leur oeuvre imparfaite. S'y reprenant une deuxième fois, ils firent + un homme de bois et une femme de résine. Ces créatures étaient bien + supérieures aux précédentes; elles remuaient et vivaient, mais + comme des animaux; elles parlaient, mais d'une façon + inintelligible, et elles ne pensaient pas aux dieux. Alors + Hourakan, «le coeur du ciel,» dieu de l'orage, fit pleuvoir sur la + terre une résine enflammée, en même temps que le sol était secoué + par un épouvantable tremblement de terre. Tous les hommes descendus + du couple de bois et de résine périrent, à l'exception de + quelques-uns, qui devinrent les singes des forêts. Enfin les dieux + firent avec du maïs blanc et du maïs jaune quatre hommes parfaits: + Balam-Quitzé, «le jaguar qui sourit,» Balam-Agab, «le jaguar de la + nuit,» Mahuentah, «le nom distingué,» et Iqi-Balam, «le jaguar de + la lune.» Ils étaient grands et forts, ils voyaient tout et + connaissaient tout, et ils remercièrent les dieux. Mais ceux-ci + furent effrayés du succès définitif de leur oeuvre et eurent peur + pour leur suprématie; aussi jetèrent-ils un léger voile, comme un + brouillard, sur la vue des quatre hommes, qui devint semblable à + celle des hommes d'aujourd'hui. Pendant qu'ils dormaient les dieux + leur créèrent quatre épouses d'une grande beauté, et de trois +87 naquirent les Quichés, Iqi-Balam et sa femme Cakixaha n'ayant pas + eu d'enfants. Avec cette série d'essais maladroits des dieux pour + créer les hommes, ce à quoi ils ne réussissent qu'après avoir été + deux fois obligés de détruire leur oeuvre imparfaite, nous voici + bien loin du récit biblique, assez loin pour écarter tout soupçon + d'influence des prédications des missionnaires chrétiens sur cette + narration indigène guatémalienne, où nous retrouvons toujours la + croyance qu'une première race d'hommes a été détruite dans le + commencement des temps par une grande inondation. + + De nombreuses légendes sur la grande inondation des premiers âges + ont été aussi relevées chez les tribus américaines demeurées à + l'état sauvage. Mais par leur nature même ces récits peuvent + laisser une certaine place au doute. Ce ne sont pas les indigènes + eux-mêmes qui les ont fixés par écrit; nous ne les connaissons que + par des intermédiaires qui ont pu, de très bonne foi, leur faire + subir des altérations considérables en les rapportant, forcer + presque inconsciemment leur ressemblance avec les données + bibliques. D'ailleurs, ils n'ont été recueillis qu'à des époques + tardives, quand les tribus avaient eu déjà des contacts prolongés + avec les Européens et avaient vu vivre au milieu d'elles plus d'un + aventurier qui avait pu faire pénétrer des éléments nouveaux dans + leurs traditions. Ces récits ne devraient donc avoir qu'une bien + faible valeur sans les faits, autrement positifs, que nous avons + constatés au Mexique, au Guatemala et au Nicaragua, et qui prouvent + l'existence de la tradition diluvienne chez les populations de + l'Amérique avant l'arrivée des conquérants européens. Appuyées sur + ces faits, les narrations diluviennes des tribus illettrées du + Nouveau-Monde méritent d'être mentionnées, mais avec la réserve que + nous venons d'indiquer. + + La plus remarquable comme excluant, par sa forme même, l'idée d'une + communication de la tradition par les Européens, est celle des + Chéroquis. Elle semble une traduction enfantine du récit de l'Inde, + avec cette différence, que c'est un chien qui s'y substitue au + poisson, dans le rôle de sauveur de l'homme qui échappe au + cataclysme. + + «Le chien ne cessait pas pendant plusieurs jours de parcourir avec + une persistance singulière les bords de la rivière, regardant l'eau + fixement et hurlant comme en détresse. Son maître s'étant irrité de + ces manoeuvres, lui ordonna d'un ton rude de rentrer à la maison; + alors il se mit à parler et révéla le malheur qui le menaçait. Il + termina sa prédiction en disant que son maître, et la famille de +88 celui-ci, ne pourrait échapper à la submersion qu'en le jetant + immédiatement à l'eau, lui chien, car il deviendrait alors leur + sauveur. Qu'il s'en irait en nageant chercher un bateau pour se + mettre à l'abri, avec ceux qu'il voulait faire échapper, mais qu'il + n'y avait pas à perdre un moment, car il allait survenir une pluie + terrible qui produirait une inondation générale, où tout périrait. + L'homme obéit à ce que lui disait son chien; il fut ainsi sauvé + avec sa famille, et ce furent eux qui repeuplèrent la terre.» + + On prétend que les Tamanakis, tribus caraïbes des bords de + l'Orénoque, ont une légende diluvienne, d'après laquelle un homme + et une femme auraient seuls échappé au cataclysme en gagnant le + sommet du mont Tapanacu. Là, ils auraient jeté derrière eux + par-dessus leurs têtes des fruits de cocotier, d'où serait sortie + une nouvelle race d'hommes et de femmes. Si le rapport est exact, + ce que nous n'oserions affirmer, il y aurait là un bien curieux + accord avec un des traits essentiels de l'histoire hellénique de + Deucalion et Pyrrha. + + Les explorateurs russes ont signalé l'existence d'une narration + enfantine du déluge dans les îles Aléoutiennes, qui forment le + chaînon géographique entre l'Asie et l'Amérique septentrionale, et + à l'extrémité de la côte nord-ouest américaine, chez les Kolosches. + Le voyageur Henry raconte cette tradition, qu'il avait recueillie + chez les Indiens des grands lacs: «Autrefois le père des tribus + indiennes habitait vers le soleil levant. Ayant été averti en songe + qu'un déluge allait désoler la terre, il construisit un radeau, sur + lequel il se sauva avec sa famille et tous les animaux. Il flotta + ainsi plusieurs mois sur les eaux. Les animaux, qui parlaient + alors, se plaignaient hautement et murmuraient contre lui. Une + nouvelle terre apparut enfin; il y descendit avec toutes les + créatures, qui perdirent dès lors l'usage de la parole, en punition + de leurs murmures contre leur libérateur.» Selon le P. Charlevoix, + les tribus du Canada et de la vallée du Mississipi rapportaient, + dans leurs grossières légendes, que tous les humains avaient été + détruits par un déluge, et qu'alors le Grand-Esprit, pour repeupler + la terre, avait changé des animaux en hommes. Nous devons à J.-G. + Kohl la connaissance de la version des Chippeways, pleine de traits + bizarres et difficiles à expliquer, où l'homme sauvé du cataclysme + est appelé Ménaboschu[73]. Pour savoir si la terre se dessèche, il + envoie de son embarcation un oiseau, le plongeon; puis, une fois +89 revenu sur le sol débarrassé des eaux, il devient le restaurateur + du genre humain et le fondateur de la société. + + [Note 73: Ceci semble une altération du sanscrit Manou + Vaivasvata.] + + Il était question, dans les chants des habitants de la + Nouvelle-Californie, d'une époque très reculée où la mer sortit de + son lit et couvrit la terre. Tous les hommes et tous les animaux + périrent à la suite de ce déluge, envoyé par le dieu suprême + Chinigchinig, à l'exception de quelques-uns, qui s'étaient réfugiés + sur une haute montagne où l'eau ne parvint pas. Les commissaires + des États-Unis, chargés de l'exploration des territoires du + Nouveau-Mexique, lors de leur prise de possession par la grande + République américaine, ont constaté l'existence d'une tradition + pareille chez diverses tribus des indigènes de cette vaste contrée. + D'autres récits du même genre sont encore signalés par d'autres + voyageurs en diverses parties de l'Amérique du nord, avec des + ressemblances plus ou moins accusées avec la narration biblique. + Mais ils sont généralement indiqués d'une manière trop vague pour + que l'on puisse se fier absolument aux détails dont ceux qui les + rapportent les ont accompagnés. + + Il n'est pas jusqu'à l'Océanie où l'on n'ait pensé retrouver, non + dans la race des nègres pélagiens ou Papous[74], mais dans la race + polynésienne, originaire des archipels de l'Australasie, la + tradition diluvienne, mêlée à des traits empruntés aux ras de + marée, qui sont un des fléaux les plus habituels de ces îles. Le + récit le plus célèbre en ce genre est celui de Tahiti, que l'on a + plus spécialement que les autres rattaché à la tradition des + premiers âges. Mais ce récit, comme tous ceux de la même partie du + monde où l'on a vu le souvenir du déluge, a revêtu le caractère + enfantin qui est le propre des légendes des populations + polynésiennes ou canaques, et d'ailleurs, comme l'a justement + remarqué M. Maury, la narration de Tahiti pourrait s'expliquer très + naturellement par le souvenir d'un de ces ras de marée si fréquents + dans la Polynésie. Le trait le plus essentiel de tous les récits + proprement diluviens fait défaut. «L'île de Toa-Marama, dans + laquelle, suivant le récit de Tahiti, se réfugièrent les pêcheurs + qui avaient excité la colère du dieu des eaux, Rouahatou, en jetant + leur hameçon dans sa chevelure, n'a pas, dit M. Maury, de +90 ressemblance avec l'arche[75].» Il est vrai qu'une des versions de + la légende tahitienne ajoute que les deux pêcheurs se rendirent à + Toa-Marama, non-seulement avec leurs familles, mais avec un cochon, + un chien et un couple de poules, circonstance qui se rapproche fort + de l'entrée des animaux dans l'arche. D'un autre côté, certains + traits du récit des Fidjiens, surtout celui que pendant de longues + années après l'événement on tint constamment des pirogues toutes + prêtes pour le cas où il se reproduirait, se rapportent bien plus à + un phénomène local, à un ras de marée, qu'au déluge universel. + + [Note 74: Sauf à Fidji, point où les Polynésiens ont été quelque + temps établis au milieu des Mélaniens, et où ils n'ont été + détruits par ceux-ci qu'après avoir infusé dans la population un + élément assez marqué pour avoir fait des Fidjiiens une race mixte + plutôt que purement noire.] + + [Note 75: Remarquons cependant que, dans le mythe iranien de Yima, + que nous avons rapporté plus haut, un enclos carré (_vara_), + préservé miraculeusement du déluge, tient la place de l'arche de + la Bible et du vaisseau de la tradition chaldéenne.] + + Cependant, si ces légendes se rattachaient exclusivement à des + catastrophes locales, il serait singulier qu'elles se + reproduisissent presque pareilles dans un certain nombre de + localités fort éloignées les unes des autres, et que parmi les + populations de l'Océanie elles n'existassent que là où se + rencontre, ou du moins a pris pied pour quelque temps et laissé des + vestiges incontestables de son passage, une seule race, la race + polynésienne, originaire de l'archipel Malais, d'où ses premiers + ancêtres n'émigrèrent que vers le IVe siècle de l'ère chrétienne, + c'est-à-dire à une époque à laquelle, de proche en proche, par + suite des rapports entre l'Inde et une partie de la Malaisie, la + narration du déluge, sous sa forme indienne plus ou moins altérée, + avait pu y pénétrer. Sans oser donc trancher d'une manière + affirmative dans un sens ou dans l'autre cette question difficile, + et peut-être à toujours insoluble, nous ne croyons pas que l'on + puisse absolument rejeter l'opinion de ceux qui, dans les récits + polynésiens, dont nous avons cité deux échantillons, veulent + trouver un écho de la tradition du déluge, très affaibli, très + altéré, plus inextricablement confondu que partout ailleurs avec le + souvenir de désastres locaux d'une date peu éloignée. + + La longue revue à laquelle nous venons de nous livrer, nous permet + d'affirmer que le récit du déluge est une tradition universelle + dans tous les rameaux de l'humanité, à l'exception toutefois de la + race noire. Mais un souvenir partout aussi précis et aussi + concordant ne saurait être celui d'un mythe inventé à plaisir. + Aucun mythe religieux ou cosmogonique ne présente ce caractère + d'universalité. C'est nécessairement le souvenir d'un événement + réel et terrible, qui frappa assez puissamment l'imagination des +91 premiers ancêtres de notre espèce, pour n'être jamais oublié de + leur descendance. Ce cataclysme se produisit près du berceau + premier de l'humanité, et avant que les familles-souches, d'où + devaient descendre les principales races, ne fussent encore + séparées; car il serait tout à fait contraire à la vraisemblance et + aux saines lois de la critique d'admettre que, sur autant de points + différents du globe qu'il faudrait le supposer, pour expliquer ces + traditions partout répandues, des phénomènes locaux exactement + semblables se seraient reproduits et que leur souvenir aurait + toujours pris une forme identique, avec des circonstances qui ne + devaient pas nécessairement se présenter à l'esprit en pareil cas. + + Notons cependant que la tradition diluvienne n'est peut-être pas + primitive, mais importée, en Amérique, qu'elle a sûrement ce + caractère d'importation chez les rares populations de race jaune où + on la retrouve; enfin que son existence réelle en Océanie, chez les + Polynésiens, est encore douteuse. Restent trois grandes races + auxquelles elle appartient sûrement en propre, qui ne se la sont + pas empruntées les unes aux autres, mais chez lesquelles, cette + tradition est incontestablement primitive, remonte aux plus anciens + souvenirs des ancêtres. Et ces trois races sont précisément les + seules dont la Bible parle pour les rattacher à la descendance de + Noa'h, celles dont elle donne la filiation ethnique dans le + chapitre X de la Genèse. Cette observation, qu'il ne me paraît pas + possible de révoquer en doute, donne une valeur singulièrement + historique, et précise à la tradition qu'enregistre le livre sacré, + et telle qu'il la présente, si d'un autre côté elle doit peut-être + conduire à lui donner une signification plus resserrée + géographiquement et ethnologiquement. Et l'on ne saurait hésiter à + reconnaître que le déluge biblique, loin d'être un mythe, a été un + fait historique et réel, qui a frappé à tout le moins les ancêtres + des trois races aryenne ou indo-européenne, sémitique ou + syro-arabe, chamitique ou kouschite, c'est-à-dire des trois grandes + races civilisées du monde ancien, de celles qui constituent + l'humanité vraiment supérieure, avant que les ancêtres de ces trois + races ne se fussent encore séparés et dans la contrée de l'Asie + qu'ils habitaient ensemble. +92 + + § 5.--LE BERCEAU DE L'HUMANITÉ POSTDILUVIENNE[76]. + + Le lieu où le récit biblique montre l'arche s'arrêtant après le + déluge, le point de départ qu'elle assigne aux Noa'hides est «les + montagnes d'Ararat.» À dater d'une certaine époque ce souvenir + s'est appliqué à la plus haute montagne de la chaîne de l'Arménie, + qui, dans le cours des migrations diverses dont ce pays a été le + théâtre, a reçu en effet le nom d'Ararat, plus anciennement que le + IXe siècle avant l'ère chrétienne, après avoir été désigné sous + celui de Masis par les premiers habitants indigènes. La plupart des + interprètes de l'Écriture Sainte ont adopté cette manière de voir, + bien que d'autres, dans les premiers siècles du christianisme, + préférassent suivre les données de la tradition chaldéenne + rapportée par Bérose, laquelle mettait le lieu de la descente de + Xisouthros ('Hasisadra) dans une partie plus méridionale de la même + chaîne, aux monts Gordyéens, les montagnes du Kurdistan actuel, au + nord-est de l'Assyrie. La montagne de Nizir, où la tradition de la + sortie du vaisseau du patriarche sauvé du cataclysme est localisée + par le récit déchiffré sur les tablettes cunéiformes de Ninive, que + nous avons rapporté tout à l'heure, constituait la portion sud de + ce massif. Sa situation par 36° de latitude est, en effet, + déterminée formellement par les indications que fournit, dans ses + inscriptions historiques, le monarque assyrien Asschour-naçir-abal + au sujet d'une expédition militaire qu'il conduisit dans cette + contrée. Il s'y rendit en partant d'une localité voisine d'Arbèles, + en passant la rivière du Zab inférieur et en marchant toujours vers + l'Orient. + + [Note 76: Sur cet ordre de traditions, voy. principalement + d'Eckstein, _De quelques légendes brahmaniques qui se rapportent + au berceau de l'espèce humaine_, Paris, 1856.--Renan, _De + l'origine du langage_, 2e édition, p. 218-235.--Obry, _Le berceau + de l'espèce humaine selon les Indiens, les Perses et les + Hébreux_. Amiens, 1858.] + + Si l'on examine attentivement le texte sacré, il est impossible + d'admettre que dans la pensée de l'écrivain de la Genèse l'Ararat + du déluge fût celui de l'Arménie. En effet, quelques versets plus + loin[77], il est dit formellement que ce fut en marchant toujours de + l'est à l'ouest que la postérité de Noa'h parvint dans les plaines + de Schine'ar. Ceci s'accorde beaucoup mieux avec la donnée de la + tradition chaldéo-babylonienne sur la montagne de Nizir comme point + de départ de l'humanité renouvelée après le cataclysme. Mais il + faut remarquer que si l'on prolonge davantage dans la direction de +93 l'Orient, par delà les monts Gordyéens, la recherche d'un très haut + sommet, comme celui où l'arche se fixe, on arrive à la chaîne de + l'Hindou-Kousch, ou plutôt, encore aux montagnes où l'Indus prend + sa course. Or, c'est exactement sur ce dernier point que convergent + les traditions sur le berceau de l'humanité chez deux des grands + peuples du monde antique, qui ont conservé les souvenirs les plus + nets et les plus circonstanciés des âges primitifs, les récits les + plus analogues à ceux de la Bible et des livres sacrés de la + Chaldée, je veux dire les Indiens et les Iraniens. + + [Note 77: _Genes._, XI, 2.] + + * * * * * + + Dans toutes les légendes de l'Inde, l'origine des humains est + placée au mont Mêrou, résidence des dieux, colonne qui unit le ciel + à la terre. Ce mont Mêrou a plus tard été déplacé à plusieurs + reprises, par suite du progrès de la marche des Aryas dans l'Inde; + les Brahmanes de l'Inde centrale ont voulu avoir dans leur + voisinage la montagne sacrée, et ils en ont transporté le nom + d'abord au Kailâsa, puis au Mahâpantha (surnommé Soumêrou), et plus + tardivement encore la propagation des doctrines bouddhiques chez + les Birmans, les Chinois et les Singhalais, fit revendiquer par + chacun de ces peuples le Mêrou pour leur propre pays. C'est + exactement de même que nous voyons l'Ararat diluvien se déplacer + graduellement, en étant fixé d'abord dans les monts Gordyéens, puis + à l'Ararat d'Arménie. Mais le Mêrou primitif était situé au nord, + par rapport même à la première habitation des tribus aryennes sur + le sol indien, dans le Pendjâb et sur le haut Indus. Et ce n'est + pas là une montagne fabuleuse, étrangère à la géographie terrestre; + le baron d'Eckstein a complètement démontré son existence réelle, + sa situation vers la Sérique des anciens, c'est-à-dire la partie + sud-est du Thibet. + + Mais les indications des Iraniens sont encore plus précises, encore + plus concordantes avec celles qui résultent de la Bible, parce + qu'ils se sont moins éloignés du berceau primitif, qui n'a pas pris + par conséquent pour eux un caractère aussi nuageux. Les souvenirs + si précieux sur les stations successives de la race, qui sont + contenus dans un des plus antiques chapitres des livres attribués à + Zoroastre[78], caractérisent l'Airyana Vaedja, point de départ +94 originaire des hommes et particulièrement des Iraniens, comme une + contrée septentrionale, froide et alpestre, d'où la race des Perses + descendit au sud vers la Sogdiane[79]. Là s'élève l'ombilic des + eaux, la montagne sainte, le Harâ Berezaiti du Zend-Avesta, + l'Albordj des Persans modernes, du flanc duquel découle le fleuve + non moins sacré de l'Arvand, dont les premiers hommes burent les + eaux. Notre illustre Eugène Burnouf a démontré, d'une manière qui + ne laisse pas place au doute, que le Harâ Berezaiti est le Bolor, + ou Belourtagh, et que l'Arvand est l'Iaxarte ou plutôt le Tarim[80]. + «Il est vrai, remarque M. Renan, que les noms de Berezaiti et + d'Arvand ont servi plus tard à désigner des montagnes et des + fleuves fort éloignés de la Bactriane: ou les trouve successivement + appliqués à des montagnes et à des fleuves de la Perse, de la + Médie, de la Mésopotamie, de la Syrie, de l'Asie-Mineure, et ce + n'est pas sans surprise qu'on les reconnaît dans les noms + classiques du Bérécynthe de Phrygie et de l'Oronte de Syrie.» Ce + dernier est particulièrement curieux, car nous le lisons déjà dans + les inscriptions égyptiennes de la XVIIIe et de la XIXe dynastie, + et il n'a certainement pas été apporté dans la Syrie septentrionale + par des populations aryennes, mais par les Sémites. Les faits que + nous venons de citer sont le produit du déplacement que subissent + toutes les localités de la géographie légendaire des premiers âges. + «Les races, dit encore M. Renan, portent avec elles dans leurs + migrations les noms antiques auxquels se rattachent leurs + souvenirs, et les appliquent aux montagnes et aux fleuves nouveaux + qu'elles trouvent dans les pays où elles s'établissent.» C'est ce + qui est arrivé aussi au nom d'Ararat. M. Obry a fait voir que la + montagne que les tribus aryennes regardaient comme le berceau sacré + de l'humanité, avait originairement porté dans leurs souvenirs le + nom d'Aryâratha, char des vénérables, «parce qu'à sa cime était + censé tourner le char des sept Mahârschis brahmaniques, des sept + Amescha-Çpentas perses et des sept Kakkabi chaldéens, c'est-à-dire + le char des sept astres de la Grande-Ourse.» Ce nom d'Aryâratha est + la source de celui d'Ararat, et c'est seulement plus tard que les + premières tribus aryennes, qui vinrent en Arménie, le + transportèrent au mont appelé aussi Masis. Ainsi la donnée biblique +95 d'un Ararat primitif, situé très à l'est du pays de Schine'ar, + coïncide exactement avec les traditions des peuples aryens. + + [Note 78: Voy. Ritter, _Erdkunde, Asien_, t. VIII, 1re partie, p. + 29-31, 50-69.--Haug, _Der erste Kapitel der Vendidâd_, dans le + tome V de Bunsen, _Ægyptens Stelle_.--Kiepert, dans le _Bulletin + de l'Académie de Berlin_, décembre 1856.--_Obry, Du berceau de + l'espèce humaine_, p. 61 et suiv.--Spiegel, _Avesta_, t. I, p. 4 + et suiv.] + + [Note 79: Il a été ensuite transporté dans l'Atropatène des + géographes classiques; Spiegel, _Erdnische Alterthumskunde_, t. + I, p. 683.] + + [Note 80: _Commentaire sur le Yaçna_, t. I, p. 239 et suiv., CXI + et suiv., CLXXXI et suiv.] + + Nous voici donc reportés, par l'accord de la tradition sacrée et + des plus respectables parmi les traditions profanes, au massif + montueux de la Petite-Boukharie et du Thibet occidental, comme au + lieu d'où sortirent les races humaines. C'est là que quatre des + plus grands fleuves de l'Asie, l'Indus, le Tarîm, l'Oxus et + l'Iaxarte prennent leur source. Les points culminants en sont le + Beloustagh et le vaste plateau de Pamir, si propre à nourrir des + populations primitives encore à l'état pastoral, et dont le nom, + sous sa forme première, était Oupa-Mêrou, «le pays sous le Mêrou,» + ou peut-être Oupa-mîra, «le pays auprès du lac,» qui lui-même avait + motivé l'appellation du Mêrou. C'est encore là que certains + souvenirs des Grecs nous forcent à tourner nos regards, + particulièrement l'expression sacrée [Grec: meropes anthrôpoi], qui + ne peut avoir voulu dire originairement que «les hommes issus du + Mêrou.» Les souvenirs d'autres peuples sur la patrie d'origine de + leurs ancêtres convergent aussi dans la même direction, mais sans + atteindre le point central, oblitérés qu'ils sont en partie par + l'éloignement. Les Chinois se disent issus du Kouen-lun. «Les + tribus mongoles, remarque M. Renan, rattachent leurs légendes les + plus anciennes au Thian-Chan et à l'Altaï, les tribus finnoises à + l'Oural, parce que ces deux chaînes leur dérobent la vue d'un plan + de montagnes plus reculé. Mais prolongez les deux lignes de + migration qu'indiquent ces souvenirs vers un berceau moins voisin, + vous les verrez se rencontrer dans la Petite-Boukharie.» + + * * * * * + + Ces lieux ayant été le berceau de l'humanité postdiluvienne, les + peuples qui en avaient gardé le souvenir furent amenés par une + pente assez naturelle à y placer le berceau de l'humanité + antédiluvienne. Chez les Indiens, les hommes d'avant le déluge, + comme ceux d'après le déluge, descendent du mont Mêrou. C'est là + que se trouve l'Outtara-Kourou, véritable paradis terrestre. C'est + là aussi que nous ramène, chez les Grecs, le mythe paradisiaque des + Méropes, les gens du Mêrou, mythe qui, transporté jusque dans la + Grèce, s'y localisa dans l'île de Cos. Les Perses dépeignent + l'Airyana Vaedja, situé sur le mont Harâ Berezaiti, comme un + paradis exactement semblable à celui de la Genèse, jusqu'au jour où + la déchéance des premiers pères et la méchanceté d'Angrômainyous le + transforme en un séjour que le froid rend inhabitable. La croyance +96 à un âge de bonheur et d'innocence par lequel débuta l'humanité, + est en effet, nous l'avons déjà dit, une des plus positives et des + plus importantes parmi les traditions communes aux Aryas et aux + Sémites. Il n'est pas jusqu'au nom même de 'Eden qui n'ait été à + une certaine époque appliqué à cette région, car il se retrouve + clairement dans le nom du royaume d'Oudyâna ou du «jardin,» près de + Kaschmyr, arrosé précisément par quatre fleuves comme le 'Eden + biblique. Il est vrai qu'étymologiquement et au point de vue de la + rigueur philologique, 'Eden et Oudyâna sont parfaitement distincts; + de ces deux noms l'un a revêtu une forme purement sémitique et + significative dans cette famille de langues, l'autre une forme + purement sanscrite et également significative. Mais c'est le propre + de ces quelques noms de la géographie tout à fait primitive des + traditions communes aux Aryas et aux Sémites, dont l'origine + remonte à une époque bien antérieure à celle où les deux familles + d'idiomes se constituèrent telles que nous pouvons les étudier, et + dont l'étymologie réelle serait actuellement impossible à + restituer, de se retrouver à la fois chez les Aryas et chez les + Sémites sous des formes assez voisines pour que le rapprochement + s'en fasse avec toute vraisemblance, bien que ces formes aient été + combinées de manière à avoir un sens dans les langues des uns et + des autres. Les plus anciennes traditions religieuses et les + vieilles légendes du brahmanisme se rattachent au pays d'Oudyâna, + qui certainement a été un des points où se sont localisées les + traditions paradisiaques de l'Inde. Mais ce n'a été que par un + déplacement vers le sud de la position du 'Eden primitif, qui était + d'abord plus au nord, quand les habitants de cette région + prétendirent posséder le Mêrou dans leurs monts Nischadhas, d'où + les compagnons d'Alexandre-le-Grand conclurent que c'était là le + Mêros ([Grec: mêros] «cuisse») de Zeus, où Dionysos avait été + recueilli après le foudroiement de sa mère Sémélé. Il est à + remarquer que Josèphe et les plus anciens Pères de l'Église furent + conduits, par des raisons fort différentes de celles qui amènent la + science moderne au même résultat, à placer le paradis terrestre du + récit biblique à l'est des possessions sémitiques et même au delà, + dans les environs de la chaîne de l'Imaüs ou Himalaya. + + La description du jardin de 'Eden dans la Genèse est bien + certainement un de ces documents primitifs, antérieurs à la + migration des Hébreux vers la Syrie, que la famille d'Abraham + apporta avec elle en quittant les bords de l'Euphrate, et que le + rédacteur du Pentateuque inséra dans son texte, tels que la +97 tradition les avait conservés. Il a trait à des pays dont il n'est + plus question dans le reste de la Bible, et tout, comme dans + d'autres morceaux placés également au début de la Genèse, y est + empreint de la couleur symbolique propre à l'esprit des premiers + âges. Dans le pays de 'Eden est un jardin qui sert au premier + couple humain de séjour; la tradition se le représente sur le + modèle d'un de ces _paradis_ des monarques asiatiques, ayant au + centre le cyprès pyramidal. Mais on ne saurait voir dans cette + analogie un argument en faveur de l'opinion qui regarderait les + récits relatifs au jardin de 'Eden comme empruntés par les Juifs + aux Perses, vers le temps de la captivité. En effet, si le nom des + paradis des rois de l'Asie est purement iranien, zend _paradâeçô_, + le type de ces jardins, comme la plupart des détails de + civilisation matérielle des empires de Médie et de Perse, tire son + origine des usages des antiques monarchies de Babylone et de + Ninive, aussi bien que la relation de ces paradis artificiels avec + les données des traditions édéniques. Ce qui prouve, du reste, + d'une manière à notre avis tout à fait définitive, la haute + antiquité du récit de la Genèse sur le jardin de 'Eden et la + connaissance qu'en avaient les Hébreux bien avant la captivité, + c'est l'intention manifeste d'imiter les quatre fleuves édéniques, + qui présida aux travaux de Schelomoh (Salomon) et de 'Hizqiahou + (Ezéchias) pour la distribution des eaux de Yerouschalaïm, + considérée à son tour comme le nombril de la terre[81], au double + sens de centre du globe et de source des fleuves. Les quatre + ruisseaux qui arrosaient la ville et le pied de ses remparts, et + dont l'un s'appelait Gi'hon comme un des fleuves paradisiaques, + étaient réputés sortir de la source d'eau vive qu'on supposait + placée sous le temple. Et en présence de cette dernière + circonstance nous n'hésitons pas à mettre, avec Wilford, le nom de + la montagne sur laquelle avait été construit le temple, Moriah, nom + qui n'a aucune étymologie naturelle dans les langues sémitiques, en + rapprochement avec celui du Mêrou, le mont paradisiaque des + Indiens, regardé aussi comme le point de départ de quatre fleuves. + + [Note 81: _Ezech._ V, 5.] + + * * * * * + + En effet, suivant la Genèse, du pays de 'Eden sort un fleuve qui + arrose le jardin, puis se divise en quatre fleuves. Le nom du + premier est Pischon; il entoure toute la terre de 'Havilah, où se + trouve l'or; l'or de ce pays est excellent; là aussi se trouve le +98 _bedola'h_, le _budil'hu_ des textes cunéiformes, c'est-à-dire + l'escarboucle, et la pierre _schoham_, dont les documents assyriens + nous ont fait connaître la véritable nature et qui est le + lapis-lazuli. Le nom du second fleuve est Gi'hon: il entoure toute + la terre de Kousch. Le nom du troisième fleuve est 'Hid-Deqel; il + coule devant le pays d'Asschour. Le quatrième fleuve est le + Phrath[82]. Le _Boundehesch_ pehlevi contient une description toute + pareille; et pourtant on ne saurait admettre ici un emprunt, ni de + la Genèse aux traditions du zoroastrisme, ni du livre mazdéen à la + Genèse; d'où il faut bien conclure que l'un et l'autre ont +99 également puisé à une vieille tradition qui remontait réellement + aux âges voisins de la naissance de l'humanité. En combinant les + données du _Boundehesch_ avec celles des livres zends, d'une + rédaction beaucoup plus ancienne, on arrive à compléter les noms + des quatre fleuves que les Iraniens admettaient comme sortant à la + fois de l'Airyana Vaedja: l'Arang-roût, primitivement Rangha + (l'Iaxarte), fleuve appelé aussi Frât; le Veh-roût, primitivement + Vangouhi (l'Oxus); le Dei-roût ou antérieurement Arvand (le Tarîm) + enfin le Mehrva ou Mehra-roût (l'Indus supérieur). + + [Note 82: _Genes._, II, 8-14.] + + [Illustration 123: Localisation des données géographiques de la + Genèse sur le 'Eden et les contrées environnantes, dans la région + du Pamir[1].] + + [Note 1: Cette carte et les suivantes ont été dressées par M.J. + Hansen, d'après les documents les plus récents.] + + [Illustration 124: Géographie des traditions paradisiaques des + peuples iraniens[1].] + + [Note 1: Les noms du mont _Mérou_, du plateau d'_Oupa-Mérou_ et + de la source _Ganga_ sont empruntées à la tradition indienne.] + + Que la description biblique du jardin de 'Eden se rapporte + originairement à la même contrée que les autres traditions passées +100 par nous en revue, la grande majorité des savants sont aujourd'hui + d'accord sur ce point, et en effet bien des preuves l'établissent. + C'est le lieu du monde où l'on peut dire avec le plus de vérité que + quatre grands fleuves sortent d'une même source. Là se trouvent, + comme autour du paradis de la Genèse, l'or et les pierres + précieuses. Il est certain, d'ailleurs, que deux des fleuves + paradisiaques sont les plus grands fleuves qui prennent leur source + dans le massif du Belourtagh et de Pamir, l'un vers le nord et + l'autre au sud. Le Gi'hon est l'Oxus, appelé encore aujourd'hui + Dji'houn par ses riverains; la plupart des commentateurs modernes + sont unanimes à cet égard. Le nom de Gi'hon présente, du reste, la + même particularité que presque tous ceux de la géographie des + traditions primitives; sans que la forme s'en altère + essentiellement, il prend un sens pour les peuples sémitiques et + pour les peuples aryens. Pour les premiers il signifie «le fleuve + impétueux,» pour les seconds «le fleuve sinueux, tortueux.» Le pays + de Kousch, que baigne ce fleuve, semblerait être ainsi le séjour + primitif de la race Kouschite, dont le berceau apparaîtrait à côté + de celui des Aryas et des Sémites. Dans le Pischon, où la tradition + a toujours vu un fleuve de l'Inde, il est difficile de méconnaître + le haut Indus, et le pays de 'Havilah, qu'il longe, paraît bien + être le pays de Darada, vers Kaschmyr, célèbre dans la tradition + grecque et indienne par sa richesse, et où l'on trouve une foule de + noms géographiques apparentés à celui de 'Havilah. + + Mais, d'un autre côté, les deux derniers fleuves paradisiaques de + la Genèse, le 'Hid-Deqel et le Phrath sont non moins positivement + les deux grands fleuves de la Mésopotamie, le Tigre et l'Euphrate. + Le nom du premier se présente dans le texte biblique avec sa forme + de la langue non-sémitique de Schoumer et d'Accad, telle que nous + la lisons dans les documents cunéiformes, Hid-Diqla, «le fleuve + Tigre;» et l'indication qu'il «coule devant le pays d'Asschour» ne + laisse pas de doute possible sur son identification. Quelques + érudits, comme Bunsen et le baron d'Eckstein, en ont conclu que le + 'Eden biblique avait une bien plus grande étendue que le paradis + des Indiens et des Iraniens, qu'il comprenait toute la vaste région + qui va des montagnes d'où sortent l'Oxus et l'Indus, à l'est, aux + montagnes d'où descendent le Tigre et l'Euphrate, à l'ouest, région + fertile, tempérée, véritable séjour de délices situé entre des pays + brûlés du soleil ou désolés par le froid. A ceci doit être objecté + qu'en donnant une pareille étendue au sens géographique du nom de + 'Eden, on ne comprendrait plus comment il a été possible de +101 regarder quatre fleuves, formant deux groupes aussi distants l'un + de l'autre, comme sortant de la même source. D'ailleurs, il est + encore une des indications du texte biblique sur un troisième des + fleuves paradisiaques qui peut parfaitement s'entendre comme se + rapportant à la Mésopotamie. C'est la mention de la terre de + Kousch, qu'entoure le Gi'hon; car on est en droit d'y voir le pays + des Cosséens ou des Cissiens de la géographie classique, des + Kasschi des textes cunéiformes, c'est-à-dire la contrée de 'Elam. + + [Illustration 126: Localisation dos fleuves paradisiaques, dans + la Mésopotamie[1].] + + [Note 1: Les noms écrits en lettres droites sont ceux de la + tradition chaldéenne, les noms écrits en lettres penchées ceux de + la Bible.] + + Il est positif que, comme nous l'avons déjà signalé tout à l'heure, + qu'un des noms religieux les plus antiques de Babylone est + Tin-tir-kî, appellation accadienne qui veut dire «le lieu de + l'arbre de la vie.» En même temps, le nom de Gan-Dounyasch, «le + jardin du dieu Dounyasch,» donné à partir d'une certaine époque au + district admirable de fertilité dont Babylone est le centre, offre + une remarquable assonnance avec le biblique Gan-'Eden ou «jardin de + 'Eden.» C'est en se fondant sur ces faits, et sur quelques autres + qui viennent les confirmer, que sir Henry Rawlinson et M. Friedrich + Delitzsch ont cherché à prouver que les Babyloniens avaient + localisé la tradition édénique dans leur propre contrée, et que la + narration biblique a aussi en vue la même donnée de situation. Et, + en effet, il est facile de retrouver dans la Babylonie et la + Chaldée quatre cours d'eau à qui l'on appliquera très bien les + caractéristiques fournies par la Genèse pour ceux qui sortent du + jardin de 'Eden: d'abord les cours principaux de l'Euphrate et du + Tigre, qui seront le Phrath et le 'Hid-Deqel; puis le Choaspès + (appelé Sourappi dans les textes cunéiformes), qui coule le long de + la contrée de 'Elam où sont les Cosséens, et qui sera, par + conséquent, le Gi'hon; enfin le bras occidental de l'Euphrate + (l'Ougni des documents indigènes), que l'on identifiera au Pischon, + d'autant plus qu'il longe le désert de l'Arabie, auquel le nom de +102 'Havilah a pu être appliqué, en le prenant pour un terme sémitique + signifiant un «pays de sables», et qu'il est un fleuve qui dort au + milieu des roseaux (en assyrien _pisanni_). + + Tout ceci est très vraisemblable. J'admets pleinement cette + localisation de la tradition du 'Eden dans la Babylonie et dans la + Chaldée, et je reconnais qu'elle explique seule certains traits du + texte de la Genèse. Mais elle n'a été sûrement que le résultat d'un + transport de la donnée consacrée par de bien plus antiques + souvenirs, qui avait pris naissance dans une contrée beaucoup plus + reculée vers l'est. La conception du 'Eden et de ses quatre fleuves + a pu être appliquée aux plaines voisines du golfe Persique; elle + n'y a pas pris naissance, pas plus que dans le massif des montagnes + de l'Arménie, où on l'a aussi naturalisée, trouvant les fleuves + paradisiaques dans les quatre grands fleuves qui en sortent vers + différentes directions, le Tigre et l'Euphrate ('Hid-Deqel et + Phrath), l'Araxe, auquel on a quelquefois appliqué le nom de + Gi'hon, et le Kour ou bien le Phase, dont l'appellation paraît + reproduire celle de Pischon. Il suffit de lire attentivement le + texte biblique pour y discerner, sous les données qui ont trait aux + fleuves de la Babylonie, d'autres plus anciennes qui ne peuvent + s'appliquer à cette contrée et qui reportent forcément au même + point de départ que les traditions de l'Inde et de l'Iran. C'est + avant tout la donnée fondamentale de la conception géographique du + Gan-'Eden, le cours d'eau unique qui entre dans le jardin pour + l'arroser, et qui s'y divise de façon à sortir en quatre fleuves + dans des directions divergentes. En Babylonie, nous avons + exactement l'inverse, deux fleuves divisés en quatre rameaux qui + entrent séparés dans le Gan-Dounyasch pour s'y réunir et en sortir + en formant un seul cours d'eau. C'est ensuite l'indication des + produits minéraux, métaux et pierres précieuses, du pays arrosé par + le Pischon, qui sont bien plus ceux de la contrée de 'Havilah du + haut Indus que ceux de l'Arabie. + + Nous ne croyons pas cependant que l'on doive supposer, avec Ewald, + que les noms de 'Hid-Deqel et de Phrath, de Tigre et d'Euphrate, + aient été, à une époque postérieure au déplacement de la tradition + des fleuves paradisiaques, substitués à deux noms plus anciens, que + l'on ne comprenait plus. Nous pensons au contraire, avec M. Obry, + que ces noms, aussi bien que ceux de Gi'hon et de Pischon, sont du + nombre des appellations qui, appartenant à la géographie + traditionnelle des âges primitifs, ont été plus tard transportés +103 dans l'ouest avec les migrations des peuples. Il nous semble + probable qu'à l'origine il y a eu un Tigre et un Euphrate + primitifs, parmi les fleuves sortant du plateau de Pamir. + Remarquons que, dans la tradition des Persans, l'Arvand s'est + confondu avec le Tigre, ce qui donne lieu de soupçonner l'existence + antique, chez les Iraniens, d'un nom analogue à celui de 'Hid-Deqel + parallèlement du nom de Arvand. Plus positive est la présence du + nom de Frât dans les livres mazdéens parmi les désignations des + fleuves paradisiaques. Pour le rédacteur de basse époque du + _Boundehesch_, peut-être influencé ici par la donnée biblique, ce + Frât est l'Euphrate de la Mésopotamie. Mais des preuves nombreuses + établissent que plus anciennement la même appellation a été + attachée à l'Helmend, l'Etymander des Grecs, lorsque la notion de + la montagne sainte avec ses quatre fleuves se fut localisée dans la + partie méridionale de l'Hindou-Kousch, au massif de l'Ouçadarena + des livres zends, fameux comme le théâtre des révélations divines + reçues par Zarathoustra (Zoroastre). Et, ceci étant, on peut encore + avec certitude reporter le nom de Frât au point primitif où + convergent toutes les traditions iraniennes sur le berceau de + l'humanité. + + Une dernière circonstance achève de fixer le site originaire du + 'Eden biblique dans la région que nous avons indiquée, d'accord + avec tant de savants illustres. C'est le voisinage de la terre de + Nod ou d'exil, de nécessité, située à l'orient de 'Eden, où Qaïn se + retire après son crime et bâtit la première ville, la ville de + 'Hanoch[83], car elle paraît bien correspondre à la lisière du + désert central de l'Asie, du désert de Gobi. C'est là que se trouve + cette ville de Khotan, dont les traditions, enregistrées dans des + chroniques indigènes, qui ont été connues des historiens chinois, + remontaient beaucoup plus haut que celles d'aucune autre cité de + l'Asie intérieure. Abel Rémusat, qui avait bien compris toute + l'importance de ce que les Chinois racontent de cette ville et de + ses souvenirs, y a consacré un travail spécial, auquel nous + renverrons le lecteur[84]. Le savant baron d'Eckstein a fait + ressortir tout ce qu'ont de précieux pour l'histoire primitive les + renseignements qui y sont contenus; il a montré dans Khotan le + centre d'un commerce métallurgique qui doit être regardé comme un + des plus antiques du monde, et il ne serait pas éloigné de rapporter +104 à cette ville les récits de la Genèse sur la 'Hanoch qaïnite. + + [Note 83: _Genes._, IV, 16-17.] + + [Note 84: _Histoire de la ville de Khotan_. Paris, 1820, in-8°.] + + * * * * * + + C'est donc bien au plateau de Pamir qu'a trait originairement le + récit biblique sur le jardin de 'Eden, aussi bien que la tradition + iranienne de l'Airyana Vaedja. Et l'assimilation des fleuves + paradisiaques à ceux de cette contrée doit être faite de la manière + suivante: Gi'hon=Oxus; Pischon=Indus; 'Hid-Deqel=Tarîm; + Phrath=Iaxarte. Mais dans la forme où nous possédons ce récit, au + premier fond de la description traditionnelle, qui avait en vue + cette région lointaine, se sont superposés certains traits + empruntés à la Chaldée, lesquels se rattachent à une localisation + postérieure de la donnée du paradis terrestre sur le cours + inférieur du Tigre et de l'Euphrate. + + Du reste, les Chaldéens, s'ils paraissent bien avoir transplanté + dans leur propre pays, comme beaucoup d'autres peuples, l'antique + tradition édénique, n'en avaient pas moins conservé, eux aussi, + bien des restes de la forme plus ancienne de ces souvenirs, de + celle qui les reportait à leur véritable berceau. La conception de + la montagne sainte et paradisiaque située au nord, plus haute que + toutes les autres montagnes de la terre, colonne du monde autour de + laquelle tournent les sept étoiles de la Grande-Ourse, assimilées + aux sept corps planétaires, cette conception qui est celle du + Mêrou, du Harâ-Berezaiti et de l'Aryâratha primitif, a été + certainement connue et admise des Chaldéens. C'est ce que prouve + surabondamment l'admirable et si poétique morceau du prophète + Yescha'yahou (Isaïe)[85] sur la chute de l'orgueilleux monarque de + Babylone, de cet astre du matin, fils de l'aurore, de cet + oppresseur des nations qui s'était vanté de ne pas descendre, à + l'exemple des autres rois, dans les profondeurs du schéôl[86], mais + d'aller s'asseoir au-dessus des étoiles du Dieu fort et de prendre + place à côté du Très-Haut sur la montagne de l'Assemblée (_har + moad_) dans le Septentrion. Théodoret, natif de Syrie et + profondément imbu de traditions orientales, dit à cette occasion: + «On rapporte qu'il y a au nord des Assyriens et des Mèdes une haute + montagne qui sépare ces peuples des nations scythiques, et que + cette chaîne est la plus haute de toutes les montagnes de la + terre.» Il applique donc la notion de la montagne à laquelle le + prophète fait allusion, précisément au sommet sur lequel les +105 Iraniens de la Médie avaient transporté et localisé leurs souvenirs + bien antérieurs sur la montagne sainte, le Harâ Berezaiti; car + Théodoret a eu certainement en vue l'Elbourz du sud de la Mer + Caspienne, si important par ses traditions mythiques, qui avait été + connu des Assyriens dès le IXe siècle av. J.-C. sous son nom perse + de Hâra-Barjat, altéré en Hâla-Barjat par la prononciation + particulière aux Mèdes[87]. La donnée dont nous parlons a été + conservée, comme tant d'autres débris des croyances religieuses de + la Chaldée et de la Babylonie, par les Sabiens ou Mendaïtes, qui + mariaient le culte des sept planètes à l'adoration des sept astres + de la Grande-Ourse, dans leur célébration des mystères du Nord sur + la haute montagne du Septentrion, réputée le séjour du Seigneur des + lumières, du père des génies célestes. + + [Note 85: XIV, 4-20.] + + [Note 86: La demeure des morts.] + + [Note 87: Fr. Lenormant, _Lettres assyiologiques_, t. I, p. 36.] + + Il est bien souvent question, dans les textes cunéiformes, de cette + montagne sainte où se rassemblent les dieux, où est la source des + eaux terrestres et qui sert de pivot aux mouvements célestes. On + qualifie ce mont de «père des pays» (en assyrien _abu matâti_), + preuve certaine de ce qu'on y rattachait les origines de + l'humanité. C'est le point culminant de la convexité de la surface + de la terre, d'où son appellation de «montagne de la terre» (en + accadien _gharsak kalama_). Par rapport à la Chaldée et à + l'Assyrie, on la considère comme située dans le nord-est, à côté du + pays mystérieux d'Arali, célèbre par la quantité d'or qu'il + produit, et où est placée la résidence des morts. Aussi la + désigne-t-on encore comme «la Montagne de l'Orient» (en accadien + _gharsak kurra_, en assyrien sémitique _schad schadî_). C'est à + l'imitation de cette montagne sainte que les Chaldéens des plus + anciennes époques, dans les plaines absolument sans une ondulation + où l'Euphrate et le Tigre terminent leurs cours, faisaient de leurs + temples de véritables montagnes artificielles, leur donnant + typiquement et rituellement la forme d'une haute pyramide à degrés, + que surmontait un petit sanctuaire. + + Les «paradis» des monarques perses, parcs ombreux, plantés + d'arbres, ornés de viviers, et placés en général au sommet de + hauteurs, dont le nom signifiait «lieu élevé, endroit délicieux» + (sanscrit _paradêças_, zend _paradâeçô_), et était déjà connu des + populations de la Syrie et de la Palestine au temps où fut écrit le + Cantique des cantiques[88], ces paradis étaient pour les rois + iraniens, qui en entouraient leurs palais, une image et une +106 imitation du céleste paradis d'Ahouramazda, planté sur le Harâ + Berezaiti. Mais ce type particulier et symbolique de jardins, avec + l'idée qui s'y attachait, n'était pas exclusivement propre aux + monarques iraniens de la Médie et de la Perse; avant eux les rois + d'Assyrie et de Babylone, dont ils copiaient presque tous les + usages, avaient eu des «paradis» semblables. Il est même à + remarquer que le type le plus parfait et le plus paradisiaque, dans + le sens de l'imitation du jardin légendaire de la montagne sainte, + berceau des hommes, en avait été donné à Babylone, dans les fameux + jardins suspendus, que tous les auteurs décrivent comme une + montagne artificielle, élevée jusqu'à une très grande hauteur sur + des étages voûtés, couverte d'arbres de la plus forte dimension sur + son sommet et sur ses terrasses latérales, et où des machines + hydrauliques, placées aux quatre angles et puisant l'eau de + l'Euphrate, entretenaient sur la plate-forme culminante des viviers + et des courants d'eau, destinés bien évidemment à reproduire les + courants d'eau du paradis traditionnel. Cependant du fait seul des + jardins suspendus il n'y aurait pas de conséquence à tirer, car + Bérose, Diodore de Sicile et Quinte-Curce racontent tous les trois + une historiette d'après laquelle ce serait pour complaire à sa + femme, princesse mède de naissance, et lui rappeler son pays natal, + que Nabou-koudourri-ouçour (Nabuchodonosor) aurait créé ces jardins + fameux, regardés depuis comme une des merveilles du monde. On + serait donc en droit de supposer par là que ce prince avait + transporté à Babylone un usage purement iranien, inconnu + jusqu'alors à la civilisation chaldéo-assyrienne. Mais un monument + assyrien d'époque antérieure vient répondre à cette objection. +107 C'est un bas-relief du palais du roi Asschour-bani-abal, à + Koyoundjik (première moitié du VIIe siècle av. J.-C.); on y voit un + paradis royal attenant à un palais, planté de grands arbres, situé + au sommet d'une éminence prolongée par un jardin suspendu que + soutiennent des arcades, et arrosé par un cours d'eau unique, qui + se divise en plusieurs canaux sur le flanc de la montagne, comme le + fleuve du 'Eden biblique, la fontaine divine Ghe-tim-kour-koû de la + Montagne de la Terre des Chaldéens, la source Arvanda ou + Ardvî-çourâ du Harâ-Berezaiti iranien, et la Gangâ du Mêrou des + Indiens. + + [Illustration 131: Un paradis artificiel assyrien{1}.] + + [Note 1: D'après un bas-relief du palais de Koyoundjik, conservé + au Musée Britannique.] + + [Note 88: IV, 13.] + + + § 6.--LE PATRIARCHE SAUVÉ DU DÉLUGE ET SES TROIS FILS. + + Nous avons déjà fait remarquer plus haut que les narrations + chaldéennes, telles que nous les connaissons par les fragments de + Bérose et par le texte original déchiffré sur les tablettes + cunéiformes du Musée Britannique, réunissaient, sur le personnage + du juste sauvé du déluge, ce que la Bible raconte de Noa'h et de + 'Hanoch. Après être sorti de son vaisseau et avoir offert le + sacrifice de la nouvelle alliance, 'Hasis-Adra est enlevé par les + dieux et transporté dans un lieu retiré, où il jouit du privilège + de l'immortalité, de même qu'après 365 ans de vie où «il marcha + avec Dieu, 'Hanoch ne fut plus vu, car Dieu l'avait pris[89].» + + [Note 89: _Genes._, V, 24.] + + Le rénovateur de l'humanité après le cataclysme tient une place + considérable dans les souvenirs traditionnels de la race + aryenne[90], et le plus souvent il s'y confond avec le premier père + du genre humain. La distinction des auteurs des deux humanités + successives n'y apparaît un peu nettement que dans la formation du + nom du Deucalion des Grecs, qui, étymologiquement, paraît avoir + signifié «le second excellent, béni.» Dans le récit indien du + déluge, le héros sauvé par la protection du poisson divin est + Manou, dont le nom a été d'abord un terme désignant «l'homme» en + général, en tant que «l'être intelligent, pensant,» avant de + devenir l'appellation spéciale d'un personnage mythique. Ce Manou + s'est modifié et multiplié plus tard sous diverses formes dans la + mythologie indienne. Déjà le _Rig-Vêda_ en distingue plusieurs, et, + dans la suite, on en a compté jusqu'à sept, dont chacun préside à +108 un _manvantara_ ou période du monde. Le principal, et le seul qui + doive nous occuper ici, est le Manou, surnommé Vâivasvata, parce + qu'on en fait le fils de Vivasvat, c'est-à-dire du Soleil, et le + frère de Yama, le dieu des morts, qualifié aussi de Vâivasvata. Le + _Rig-Vêda_ parle plusieurs fois de ce Manou comme du père des + hommes, qui sont appelés _Manôr apatya_, «la descendance de Manou,» + et lui-même y reçoit le titre de père par excellence, + Manouschpitar. Il a donné aux humains la prospérité et le salut, et + il leur a indiqué de bienfaisants remèdes. Le premier il a sacrifié + aux dieux, et son sacrifice est devenu le prototype de tous ceux + des générations postérieures. On a souvent signalé la remarquable + coïncidence de cette tradition indienne avec celle des anciens + Germains, qui, au témoignage de Tacite, se disaient issus de + Mannus, fils de Tuiscon ou Tuiston, dieu issu de la Terre. + + [Note 90: Il faut sur ce sujet consulter avant tout Pictet, _Les + origines indo-européennes_, t. II, p. 621 et suiv. C'est le + savant genevois que nous avons ici principalement pris pour + guide.] + + [Illustration 133: Les trois juges des enfers dans la mythologie + grecque[1].] + + [Note 1: D'après les peintures d'un vase découvert à Canosa, dans + l'ancienne Apulie. _Minos_ est celui qui siège sur un trône du + centre de la composition; _Rhadamanthe_, en costume asiatique + (comme juge spécial des morts de l'Asie), se tient debout à sa + droite; enfin _Èaque_ est celui qui se voit assis à sa gauche.] + + Si de la Germanie nous passons à la Grèce, nous trouverons dans le + personnage mythique de Minos un autre représentant du Manou indien, + mais considérablement modifié par les traditions helléniques. Il ne + s'agit plus ici, en effet, du premier homme ni du juste sauvé du + déluge, mais d'un roi fabuleux des anciens âges, fils de Zeus, qui + régnait sur l'île de Crète, et qui le premier donna de sages lois + aux Hellènes. A ces divers égards, et sauf la localisation + postérieure de sa légende, il rappelle certainement le Manou roi et + législateur. Cela ne suffirait pas, toutefois, à autoriser un + rapprochement, si Minos, comme juge des morts ne touchait pas par + d'autres points aux traditions indo-iraniennes. Chez les Indiens, + c'est Yama qui règne sur les morts, tandis que son corrélatif + iranien Yima, fils de Vivanghvat (le Vivasvat indien), est comme + Manou le premier roi législateur, l'ordonnateur de la société + humaine. Les rôles se sont ainsi intervertis de plusieurs manières + entre les deux frères Manou et Yama, ce qui s'explique par leur +109 identité primitive, que la science a établie d'une manière + irréfragable. Tous deux représentent le premier homme, car il est + dit de Yama que le premier il a passé par la mort pour entrer dans + le royaume des Mânes. Minos aussi ne devient juge aux enfers + qu'après sa mort, et il partage cet office avec Rhadamanthe, dont + le nom signifie «celui qui brandit la verge,» épithète + caractéristique du rôle de juge, que la poésie indienne donne à + Yama. Il réunit ainsi dans sa personne les traits propres à ce + dernier, et ceux du Manou de l'Inde et du Yima de l'Iran, rois et + législateurs. En même temps, la transformation, que nous venons de + saisir sur le fait, du premier homme qui a passé par la mort en un + dieu qui règne sur le royaume des ombres, nous explique comment les + Gaulois, au rapport de César, prétendaient tirer leur origine d'un + dieu funèbre, que le Romain a traduit par Dis Pater ou Pluton. + + * * * * * + + Windischmann a encore retrouvé dans les traditions de l'Inde un + autre personnage qui, par certains points, présente un remarquable + parallélisme avec le Noa'h de la Bible. C'est Nahouscha qui, comme + Manou, est une sorte de personnification symbolique de l'«homme,» + idée exprimée par son nom même, et un ancêtre de l'humanité, que le + _Rig-Vêda_ appelle souvent «race de Nahouscha.» On le représente + comme fils de Manou, comme spécialement adonné au culte de Soma, le + dieu de la boisson enivrante qui, pour les Aryas primitifs, était + le succédané du vin; ses biens deviennent la conquête de ce dieu. + Ceci rappelle bien étroitement Noa'h plantant la vigne et + s'enivrant du jus de son fruit[91]; et il semble que dans la Bible + le patriarche Noa'h réunisse sur sa tête deux traditions qui dans + l'Inde se divisent entre Manou et Nahouscha. Quant à l'assonnance + entre les noms de Noa'h et de Nahouscha, elle n'est peut-être pas + seulement fortuite, bien que ces deux appellations aient, l'une en + hébreu, l'autre en sanscrit, des significations parfaitement + déterminées et absolument différentes. Il est, au contraire, + probable, que nous avons ici un nouvel exemple de la façon dont les + noms des traditions primitives, en étant adoptés par des peuples de + race différente, gardent le même son, la même physionomie + extérieure, mais se différencient pourtant de façon à prendre un + sens dans la langue de chacun de ces peuples, un sens qui s'éloigne +110 du tout au tout d'une nation à l'autre, et qui n'est peut-être + nulle part celui qu'avait réellement à l'origine le nom qui subit + ces métamorphoses. + + [Note 91: _Genes._, IX, 20 et 21.] + + Je réserve pour le livre suivant l'étude du tableau des + personnifications de peuples que la Genèse énumère comme descendues + des trois fils de Noa'h, 'Ham, Schem et Vapheth, ainsi que de la + signification ethnique qui en résulte pour chacun d'eux. Les trois + fils de Noa'h sont, en effet, les ancêtres et les représentants des + trois grandes races entre lesquelles se divise l'humanité + postdiluvienne, la descendance du rénovateur de l'espèce humaine + après le cataclysme. Mais sans entrer encore dans l'examen de cette + question ethnographique, qui trouvera mieux sa place lorsque nous + parlerons des principales races des hommes, de celles + particulièrement qui ont leur place dans l'histoire ancienne de + l'Orient, il importe de remarquer ici le parallélisme frappant + qu'offrent, dans la façon dont elles se terminent, les deux + généalogies bibliques des Schethites et des Qaïnites. Après Lemech, + la lignée de Qaïn se divise entre trois chefs de races; celle de + Scheth présente le même fait après Noa'h; et il est difficile de ne + pas en voir encore un reflet dans la façon dont la généalogie + biblique des descendants de Scheth par Arphakschad, à la fin de la + période qui s'étend du déluge à Abraham, nous offre aussi la triple + division des fils de Tera'h[92], chefs et pères des nations s'ils ne + le sont plus de grandes races. La donnée fondamentale, plus nette + que partout ailleurs dans les fils de Noa'h, est celle d'une + répartition de l'humanité en trois familles ethniques. C'est aussi + celle qu'admettaient les Égyptiens, pour qui les hommes formaient + trois races, les 'Amou et les Tama'hou ou Ta'hennou, correspondant + exactement aux familles de Schem et de Yapheth dans le récit + biblique, et les Na'hasiou, c'est-à-dire les nègres. Il est vrai + que les Égyptiens se mettaient à part de ces trois divisions de + l'humanité, sous le nom de Rot, «la race» par excellence, + s'attribuant une origine plus relevée que celle des autres hommes. + + [Note 92: _Genes._, XI, 26.] +111 + [Illustration 136: Les races humaines admis par les + Égyptiens[1].] + + [Note 1: D'après les peintures du tombeau du roi Séti Ier, à + Thèbes. Les types de ces races se succèdent dans l'ordre suivant, + en commençant par la gauche: Rot ou égyptienne, au teint rouge; + 'Amou ou asiatique au teint jaune; Na'hasiou ou nègre; Tama'hou + ou libyeo-européenne, au teint blanc et aux cheveux blonds.] + + Dans les antiques traditions iraniennes nous trouvons aussi la + division tripartite des races humaines, personnifiées dans trois + ancêtres issus d'un même père. Ce sont les fils de Thraetaona, l'un + des premiers Paradhâtas, des héros des premiers jours de + l'humanité, celui qui succède à la domination impie de Azhi-Dahâka, +112 personnification terrestre du principe mauvais. Les anciens livres + zends nomment ces trois frères, chefs de races, Çairima, Toûra et + Arya, qui deviennent Selm, Tour et Eradj dans l'épopée + traditionnelle de la Perse moderne. Çairima correspond au Schem de + la Bible, dont son nom n'est qu'une variante; celui d'Arya + s'applique à la même famille ethnique que Yapheth dans la Genèse. + Mais à 'Ham, père d'une race avec laquelle les Iraniens n'avaient + plus depuis longtemps de contact direct à l'époque où furent + composés les livres sacrés du mazdéisme, ces livres substituent + Toûra, personnification des peuples turcs, qui n'ont pas de + représentant dans le tableau ethnographique du chapitre X de la + Genèse, non plus que les nègres, l'une des races essentielles du + système égyptien. + + Nous sommes ainsi amenés à mettre en regard des trois fils de Noa'h + les trois fils de Thraetaona, qui leur correspondent dans les + traditions religieuses de l'Irân, et les grandes races humaines + telles que les reconnaissaient les Égyptiens[93]. + + BIBLE. | IRÂN. | ÉGYPTE. + | | + 1. Schem. | 1. Çairima. | 2. 'Amou. + 2. 'Ham | | 1. Rotou + 3. Yapheth. | 3. Arya. | 4. Tama'hou + | 2. Toûra. | + | | 3. Na'hasiou + + [Note 93: Le chiffre qui précède chaque nom dans ce tableau, + marque l'ordre de primogéniture qui lui est attribué dans le + système auquel il appartient.] + + Les Sabiens ou Mendaïtes, dans leurs livres sacrés, parlent des + trois frères Schoum, Yamin et Yaphet, mais on ne saurait dire si la + tradition leur en vient de source babylonienne ou bien est chez eux + le résultat d'une infiltration juive ou chrétienne. En revanche, + dans les fragments de Bérose, qui, eux, représentent exactement les + récits qui se lisaient dans les livres des Chaldéens, il est + question de trois frères à demi divins, qui ont régné presque + aussitôt après le déluge, et que dès les premiers siècles chrétiens + les Pères de l'Église comparaient à Schem, 'Ham et Yapheth. Ce sont + Cronos, Titan et Prométhée, que l'auteur des _Chaldaïgues_ + représentait comme trois frères ennemis se faisant la guerre. + Malheureusement on n'a pas encore jusqu'à présent retrouvé de + rédaction cunéiforme originale de cette histoire, qui fasse +113 connaître quels étaient les noms assyriens que Bérose a ainsi + traduits en grec, s'ils étaient identiques à ceux de la Genèse ou + s'ils en différaient. + + Moïse de Khorène, l'historien national de l'Arménie, développe un + peu davantage le récit de l'hostilité des trois frères, en disant + qu'il l'emprunte à Bérose; mais en employant pour désigner ses + personnages des noms différents de ceux que nous lisons dans les + fragments grecs de l'historien de Babylone. «Avant la construction + de la tour et la confusion du langage des hommes, dit-il, mais + après la navigation de Xisouthros jusqu'à l'Ararat, les trois + frères Zerovan, Titan et Yapedosthê se partagèrent la domination de + la terre. Et ils me semblent les mêmes que Schem, 'Ham et Yapheth. + Quand ils se furent partagés l'empire de toute la surface + terrestre, Zerovan, enflammé d'orgueil, voulut dominer sur les deux + autres. Titan et Yapedosthê résistèrent à sa violence et lui firent + la guerre, parce qu'il voulait instituer ses fils comme rois sur + tous les hommes. Et pendant cette guerre, Titan occupa une partie + des limites héréditaires de Zerovan. Alors leur soeur Astlik[94] + s'interposa entre eux, calma par ses séductions leur querelle et + les amena à convenir que Zerovan aurait la primauté. Mais les deux + autres frères arrêtèrent, en se liant par des serments, qu'ils + tueraient désormais tous les enfants mâles de Zerovan, pour éviter + que sa postérité ne continuât sa domination. Pour réaliser ce + projet, ils chargèrent quelques-uns des plus actifs parmi les + compagnons de Titan de surveiller les accouchements des femmes. + C'est ainsi qu'ils mirent à mort, conformément à leur serment, deux + des enfants de Zerovan. Mais enfin Astlik, après s'être concertée + avec les femmes de Zerovan, parvint à persuader à quelques-uns des + serviteurs de Titan de laisser vivre les autres enfants et de les + transporter dans l'Orient, sur la montagne de l'assemblée des + dieux.» + + [Note 94: Cette mention d'une soeur à côté des trois frères, + rappelle les enfants de Lemech dans la Genèse.] + + Moïse de Khorène n'a certainement pas pris ceci dans un texte écrit + en grec, dans les extraits directs de l'ouvrage de Bérose. Sa + source était déjà arménienne, et les noms grecs qui désignaient les + personnages du mythe dans le livre du prêtre chaldéen contemporain + des Séleucides, y étaient traduits et déguisés sous une forme tout + iranienne. Zerovan est bien évidemment le zend _zarvan_, «temps,» + et cette appellation s'est formée sur le modèle du Zrvâna-akarana, +114 le Temps incréé, infini, des livres mazdéens. Yapedosthê est un + superlatif (sanscrit _djâpatista_) du nom arien de Djâpati, «le + chef de la race,» qui a été la source du biblique Yapheth; c'est + donc «le chef de la race par excellence.» Cette formation confirme + l'opinion d'Ewald et de Pictet, attribuant une origine aryenne au + nom du personnage dont la Bible fait l'ancêtre des Aryas, nom connu + du reste aussi dans la tradition grecque, tandis que ceux de Schem + et de 'Ham sont purement sémitiques. Tout ceci doit être le + résultat d'un travail, en partie basé sur des traditions encore + existantes, que le récit traduit d'abord des tablettes chaldéennes + en grec par Bérose aura subi à une certaine époque pour reprendre + une forme orientale, en passant de nouveau du grec dans une des + langues de l'Asie. Nous n'hésitons pas à rapporter un tel travail + aux deux premiers siècles de l'ère chrétienne et aux savants de + l'école d'Édesse, à laquelle appartenait certainement--bien qu'il + ait prétendu attribuer une antiquité apocryphe à son livre--le + Mar-Abas Katina dont Moïse de Khorène a fait son guide pour les + époques antiques de l'histoire d'Arménie. Des noms grecs que Bérose + avait employés, Titan n'a pas été changé; Cronos, par suite des + idées d'antiquité prodigieusement reculée qui s'attachent toujours + à ce nom, a été très naturellement remplacé par Zerovan; quant à + Prométhée, l'échange de son nom avec celui de Yapedosthê est tout + naturel, si l'on se souvient des mythes helléniques qui font de + Prométhée le fils de Iapétos. En traduisant sous une forme grecque + les noms de la tradition ethnologique que lui offraient les + documents babyloniens, Bérose la rapprochait de la très antique + tradition hellénique d'après laquelle Cronos et Iapétos étaient + également deux Titans, fils d'Ouranos et de Gaia, et Iapétos + devenait le père d'Atlas, de Menoitios (Manou), de Prométhée et + d'Épiméthée, c'est-à-dire la souche de l'humanité primitive. + L'emploi du nom de Prométhée par Bérose semble indiquer + positivement que celui de Yapheth existait dans les traditions + chaldéennes comme dans la Bible. Et, d'un autre côté, l'importance + du cycle des fables relatives à Iapétos a été depuis longtemps + reconnue par la science comme un des points de contact les plus + frappants entre les mythes helléniques relatifs aux premiers âges + et la narration de la Genèse. Au reste, il faut remarquer que chez + les Grecs les Titans, en général, sont représentés comme les + premiers éducateurs du genre humain, ou que, suivant d'autres + légendes, les hommes sont issus du sang des Titans. +115 + + § 7.--LA TOUR DES LANGUES. + + Les traditions parallèles à celles de la Bible, que nous avons + jusqu'à présent examinées, avaient un caractère véritablement + universel; elles se retrouvaient dans tous les rameaux supérieurs + de l'humanité Noa'hide; chez les peuples des races et des contrées + les plus diverses. Il n'en est plus de même pour celle de la + confusion des langues et de la Tour de Babel. Celle-ci a pour + théâtre, dans la Bible, les plaines de Schine'ar ou de la Chaldée, + et elle est particulière aux habitants de cette contrée ou aux + peuples qui en sortirent à une époque historiquement appréciable. + + Le récit de la Tour des langues existait dans les plus anciens + souvenirs des Chaldéens, et il faisait aussi partie des traditions + nationales de l'Arménie, où il était venu des nations civilisées du + bassin de l'Euphrate et du Tigre. Mais nous ne trouvons rien de + semblable ni dans l'Inde, ni dans l'Iran. Chez les Grecs seuls, + nous constatons un trait manifestement parallèle, venu on ne sait + par quelle voie, dans la légende des Aloades, que nous avons déjà + racontée plus haut (p. 55), en parlant des traditions relatives aux + géants. On prétend, en effet, qu'ils ont commencé à élever une tour + dont le sommet, dans leur projet, doit atteindre jusqu'au ciel, + lorsque les dieux, enfin las de leur arrogance et de leur audace, + les foudroient et les précipitent dans le Tartare. + + Les extraits de Bérose offrent deux versions, très exactement + concordantes entre elles, de l'histoire de la construction de la + Tour et de la confusion des langues. Voici d'abord celle d'Abydène: + «On raconte que les premiers hommes, enorgueillis outre mesure par + leur force et leur haute taille, en vinrent à mépriser les dieux et + à se croire supérieurs à eux; c'est dans cette pensée qu'ils + élevèrent une tour d'une prodigieuse hauteur, qui est maintenant + Babylone. Déjà elle approchait du ciel, quand les vents vinrent au + secours des dieux et bouleversèrent tout l'échafaudage, en le + renversant sur les constructeurs. Les ruines en sont appelées + Babylone, et les hommes, qui avaient jusqu'alors une seule langue, + commencèrent, depuis lors à parler, par l'ordre des dieux, des + idiomes différents.» La rédaction d'Alexandre Polyhistor dit: + «Lorsque les hommes avaient encore une seule langue, quelques-uns + d'entre eux entreprirent de construire une tour immense, afin de + monter jusqu'au ciel. Mais la divinité, ayant fait souffler les + vents, renversa la tour, bouleversa ces hommes et donna à chacun +116 une langue propre; d'où la ville fut appelée Babylone.» Parmi les + fragments des tablettes cunéiformes provenant de Ninive et + conservées au Musée Britannique, on a reconnu un lambeau d'une + rédaction originale de ce récit. Il est déplorablement mutilé, mais + cependant il en reste encore assez pour qu'on soit bien assuré du + sujet, et même pour que l'on puisse constater que cette narration, + dans les circonstances les plus essentielles, était en parfaite + conformité avec les extraits de Bérose. + + Au reste, dans la Genèse, le récit relatif à la Tour de Babel n'a + pas seulement la Chaldée pour théâtre; il porte dans sa rédaction + même l'empreinte incontestable et manifeste d'une origine + chaldéenne. On y trouve jusqu'à un jeu de mots qui ne peut + s'expliquer que par l'analogie des mots _zikru_, «souvenir, nom,» + et _zikurat_, «tour, pyramide à étages,» dans la langue assyrienne, + et dont l'idiome hébraïque ne rendrait compte en aucune façon. Le + déchiffrement des inscriptions cunéiformes, en nous faisant + connaître le nom indigène de Babel ou Babylone sous sa forme + authentique, lui assigne une toute autre étymologie que celle qui + semblerait ressortir du texte de la Bible; c'est Bab-Ilou, «la + porte du dieu Ilou.» L'explication par _babel_, «confusion,» est + donc le résultat d'une allitération inspirée par les récits qui + s'attachaient à ce lieu. Mais cette explication factice est + d'origine chaldéo-babylonienne et non juive; car le mot _babel_, + sur lequel elle repose, n'appartient pas à l'hébreu; c'est un + vocable de l'idiome sémitique qui se parlait à Babylone et à + Ninive. + + La tradition de la Tour et de la confusion des langues est, du + reste, indépendante de cette étymologie et même de toute + localisation de ce souvenir à Babylone. L'opinion des Chaldéens + paraît avoir varié sur le lieu où les premiers habitants de leur + pays avaient élevé ce monument fameux de leur orgueil. Il résulte + d'une précieuse glose introduite dans le texte du prophète + Yescha'yahou (Isaïe)[95] par la version des Septante et de nombreux + passages des anciens Pères de l'Église, qu'une des formes du récit + plaçait la Tour des langues dans la ville de la Chaldée + méridionale, que la Bible appel Kalneh ou Kalno, et les documents + cunéiformes Koul-ounou; c'était un souvenir des âges reculés où la + civilisation de l'Euphrate et du Tigre avait eu pour foyer + principal les provinces les plus voisines du golfe Persique, le +118 pays auquel appartient en propre le nom de Schoumer ou Schine'ar. + Cette incertitude sur le site de la tour ou de la pyramide à + étages, à la construction de laquelle était lié le châtiment divin + de la confusion du langage des hommes, prouve que l'on considérait + ce monument légendaire comme ayant été totalement renversé par la + colère céleste, comme ayant disparu sans laisser de vestiges + appréciables. Jusqu'aux premiers siècles chrétiens, en effet, on ne + voit nulle part que l'on prétendît, ni à Babylone, ni dans aucune + autre ville de la Chaldée, montrer les ruines de la Tour de Babel. + Ce sont seulement les docteurs juifs des écoles mésopotamiennes où + se forma le Talmud de Babylone, qui eurent l'idée d'en retrouver + les restes dans les gigantesques ruines de la pyramide de Borsippa, + appelées aujourd'hui Birs-Nimroud. Ce qui les y induisit fut + seulement l'impression de désolation et de majestueuse grandeur + qu'éveille la vue de cette énorme montagne de décombres, la plus + imposante ruine de la contrée de Babylone. Mais en réalité aucune + tradition ancienne ne justifiait le nom glorieux dont les docteurs + juifs gratifièrent la pyramide de Borsippa. C'était un édifice + religieux de date fort ancienne, consacré au dieu Nabou, que + Nabou-koudourri-ouçour (Nabuchodonosor), au VIe siècle avant notre + ère, trouva en ruines, qu'il restaura et rebâtit en grande partie. + Il a consacré des inscriptions pompeuses à léguer à la postérité le + souvenir de cette reconstruction; il y parle des traditions qui se + rattachaient à l'origine du monument, mais il ne souffle pas mot de + celle de la confusion des langues, dont il n'aurait pas manqué de + faire mention si elle y avait été appliquée. C'est donc à tort que + beaucoup de modernes ont attaché foi à une prétendue tradition, qui + est toute artificielle, de date récente, et ne repose sur rien de + sérieux. Le vrai est qu'il faut renoncer à voir dans le + Birs-Nimroud ou dans toute autre ruine subsistant aujourd'hui le + long du cours inférieur de l'Euphrate, les restes de la Tour de + Babel. +117 + [Illustration 142: Les ruines du Birs-Nimroud[1]] + + [Note 1: D'après un dessin de M. Thomas, architecte, publié dans + l'_Expédition en Mésopotamie_, de M. Oppert.] + + [Note 95: IX, 10.] +119 + + + + CHAPITRE III + + VESTIGES MATÉRIELS DE L'HUMANITÉ PRIMITIVE. + + + § 1.--L'HOMME DES TEMPS GÉOLOGIQUES. + + Nous avons écouté jusqu'à présent la grande voix de l'humanité + racontant, dans la tradition sacrée et dans la tradition profane, + les souvenirs qu'elle avait gardés de ses premiers âges. Il nous + faut maintenant aborder un tout autre ordre d'informations, pour + essayer de compléter les renseignements que l'on peut grouper dans + l'état actuel sur l'existence primitive de l'homme. Ce sont + désormais les pierres qui vont parler. Nous demanderons aux couches + constitutives de notre sol les secrets qu'elles cachent dans leur + sein; nous examinerons soigneusement les vestiges matériels qu'a + laissés le passage des populations antérieures à toute histoire. Et + nous pourrons ainsi placer, à côté des faits généraux transmis par + la tradition, de nombreux détails sur la vie des premiers hommes, + ainsi que sur les phases successives de leurs progrès matériels. + + Il s'agit là d'une science toute nouvelle, qui n'a pas encore plus + d'un quart de siècle d'existence et qu'on a appelée l'archéologie + préhistorique. Comme toutes les sciences qui en sont encore à leurs + débuts, elle est très orgueilleuse; elle prétend, du moins dans la + bouche d'une partie de ses adeptes, bouleverser la tradition, en + réduire à néant l'autorité et expliquer à elle seule tout le + problème de nos origines. Ce sont là des prétentions bien hardies + et qui ne se réaliseront jamais. Sans viser si haut, la science + nouvelle, dans les vraies limites de ce qui lui est possible, a + déjà un rôle assez considérable et assez brillant à remplir pour + pouvoir s'en contenter. Combler avec certitude les énormes lacunes + de la tradition, en éclaircir les données obscures au moyen de + faits positifs, scientifiquement constatés, c'est là ce qu'elle + doit faire un jour et ce qu'elle a déjà fait en partie. + L'archéologie préhistorique, au reste, n'est encore + qu'imparfaitement constituée; elle présente de grandes canules, des +120 problèmes jusqu'à présent dépourvus de solution. L'esprit de + système s'y est trop souvent donné carrière, et bien des savants se + sont hâtés d'y échafauder des théories avant d'avoir mené assez + loin les observations. Enfin tous les faits de cette science ne + sont pas établis d'une manière parfaitement certaine. + + Mais malgré ces imperfections, inévitables dans une étude commencée + depuis si peu d'années, la science des vestiges archéologiques de + l'humanité primitive a pris rang parmi les sciences positives. Elle + a rassemblé déjà un très grand nombre de faits absolument certains, + dont la synthèse commence à se dessiner. Ses recherches ont fait + réapparaître les scènes de la vie rude et sauvage des premiers + hommes, et de ses succès jusqu'à présent on peut augurer ceux qui + suivront. Il est désormais impossible de faire un livre dans le + genre de celui que nous avons entrepris, et de le mettre à la + hauteur de l'état des connaissances, sans y donner une place aux + résultats de cette étude. Comme de raison, les faits + indubitablement constatés doivent seuls être insérés dans un résumé + tel que le nôtre. Aussi avons-nous fait avec le plus grand soin le + départ des choses certaines et des choses encore douteuses. + + Malheureusement les recherches de l'archéologie préhistorique n'ont + pas pu être poussées encore dans toutes les parties du globe. Elles + ont eu jusqu'à présent pour théâtre principal l'Europe occidentale, + et en particulier la France et l'Angleterre. Ceci nous met loin des + lieux où l'espèce humaine dut faire son apparition, où vécut le + couple de nos premiers pères. C'est en cela que la science présente + une de ses plus regrettables lacunes, qui sera sans doute un jour + comblée. Mais, comme on va le voir, les faits mêmes constatés en + Europe, bien que ne pouvant pas être regardés comme absolument + primordiaux, ont un intérêt de premier ordre qui ne permettait pas + de les passer ici sous silence. + + Ils ont pris surtout une importance exceptionnelle depuis que la + paléontologie humaine s'est constituée comme une branche à part de + l'archéologie préhistorique. Celle-ci, lorsque les savants des pays + scandinaves en ont jeté les premières bases, n'étendait pas ses + investigations au delà de l'époque actuelle de la formation de + l'écorce du globe, au delà du temps où les continents prirent à peu + de chose près le relief que nous leur voyons aujourd'hui. La + paléontologie humaine, au contraire, fait remonter bien autrement + haut dans les annales du passé de l'homme; elle nous reporte à une +121 + antiquité qu'on ne saurait, au moins quant à présent, évaluer en + années ni en siècles d'une manière quelque peu précise. Elle fait + suivre les plus antiques représentants de notre espèce, au travers + des dernières révolutions de l'écorce terrestre, par delà plusieurs + changements profonds des continents et des climats, et dans des + conditions de vie très différentes de celles de l'époque actuelle. + + * * * * * + + C'est dans les étages supérieurs du groupe de terrains désigné sous + le nom de _miocène_, c'est-à-dire dans les couches de sédiments + déposés vers le milieu de la grande période géologique appelée + _époque tertiaire_, que l'on a cru retrouver dans nos pays les plus + antiques vestiges de l'existence de l'homme. + + La flore et la faune des couches en question démontrent que la + température de la surface du globe était alors beaucoup plus élevée + qu'elle n'est aujourd'hui. Les contrées de l'Europe centrale + jouissaient d'un climat pareil à celui des tropiques; les portions + les plus septentrionales de l'Asie et de l'Amérique, et le + Groënland lui-même, n'étaient pas encore envahis par les glaces. + Jusque sous le cercle polaire, toutes les terres émergées--et de ce + côté elles paraissent alors avoir été plus nombreuses + qu'aujourd'hui--étaient couvertes d'épaisses forêts, dont la riante + végétation était alors, à peu de chose près, ce qu'est maintenant + celle des climats tempérés. De grands singes anthropomorphes + voisins des gibbons, le rhinocéros à quatre doigts que les + paléontologistes ont appelé _acerotherium_, le dicrocère, + l'amphicyon gigantesque, plusieurs espèces d'ours et de grands + félins plus formidables que le lion et le tigre de nos jours: tels + étaient les animaux qui peuplaient alors la France, et auxquels + vinrent bientôt se joindre les colosses de la famille des + proboscidiens, mastodontes et dinothériums, auprès desquels les + éléphants actuels ne sont que des diminutifs. + + Il est certain que, sur quelques points du centre de la France, on + a exhumé des strates des terrains miocènes supérieurs des silex + éclatés à l'aide du feu, où il est bien difficile de ne pas + reconnaître les traces d'un travail intentionnel et intelligent, + destiné à les transformer en armes et en instruments. De très + hautes autorités n'hésitent pas à y voir les oeuvres des premières + générations humaines. D'autres, au contraire, effrayés de + l'antiquité que ces faits révéleraient pour notre espèce, ou bien, + dans une autre direction d'idées, influencés par les doctrines +122 transformistes, attribuent ces vestiges à un «précurseur de + l'homme,» encore inconnu, qui aurait été déjà doué d'intelligence + et capable d'industrie. D'autres enfin, mais le nombre en va + toujours diminuant devant l'évidence de plus en plus grande des + faits observés, y opposent une dénégation formelle et prétendent ne + voir ici que de simples produits de circonstances fortuites. + + [Illustration 147: Silex éclaté en forme de grattoir, des + terrains miocènes supérieurs[1].] + + [Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le + docteur Hamy. La pièce a été extraite, par M. l'abbé Bourgeois, + des marnes lacustres de Thenay (Loir-et-Cher).] + + Tant que l'on n'aura pas rencontré, dans les couches où s'observent + ces silex, qui paraissent travaillés et ont déjà donné lieu à tant + de discussions, des ossements de l'homme ou de son précurseur + supposé, la question devra demeurer indécise. Il n'y aura pas moyen + de la trancher d'une manière définitive. On doit cependant + remarquer que, dans l'état actuel de la science, une grande + objection contre l'opinion qui suppose dès cette époque l'existence + de l'homme, perpétué ensuite sans interruption depuis lors, se tire + du hiatus énorme formé dans le temps par la durée des époques où se + déposèrent les terrains _pliocènes_ inférieurs et moyens, terrains + où jusqu'ici l'on n'a pu constater aucun vestige analogue. + + Le passage de l'époque miocène à celle où se formèrent les strates + pliocènes inférieures, représentées dans nos pays par les + mollasses, fut marqué par un changement de climat notable, un + abaissement de température qui plaça l'Europe centrale environ dans + les mêmes conditions qu'aujourd'hui. «Si, dit M. Schimper dans son + _Traité de paléontologie végétale_, la période miocène offre un + mélange de plantes tropicales et subtropicales, au milieu + desquelles les plantes des zones tempérées ne jouent qu'un rôle + secondaire, il n'en est plus ainsi dans la période pliocène, où + celles-ci finissent par dominer exclusivement.» Cette flore + européenne tempérée correspond assez exactement à celle des + contrées dont la moyenne thermométrique est de 13 degrés environ. A + la modification de la flore de nos pays correspond une modification + parallèle de la faune, en rapport avec le changement du climat. + + Celui-ci, du reste, alla rapidement en s'accentuant de plus en + plus. La baisse de la température, par suite de causes qui restent + encore absolument inconnues, en vint au point de produire les + phénomènes, aujourd'hui parfaitement constatés, de la _première + époque glaciaire_. +123 + Le climat moyen de l'Europe, descendu bien au-dessous de ce qu'il + est aujourd'hui, donna naissance à d'immenses accumulations de + glace qui couvrirent toute la Scandinavie, toute l'Écosse et tout + le plateau central de la France d'une calotte uniforme, pareille à + celle qui enveloppe aujourd'hui le Groënland, et remplirent les + vallées de toutes les chaînes de montagnes jusqu'à leurs débouchés + dans les plaines inférieures. C'est alors que le grand glacier du + Rhône descendit jusqu'au point que marque la ligne des anciennes + moraines s'étendant de Bourg-en-Bresse à Lyon. Un refroidissement + aussi considérable de la température, qui paraît s'être produit + proportionnellement sur toute la surface du globe, eut pour + résultat de tuer la riche végétation qui embellissait nos régions, + et d'anéantir en grande partie la faune européenne. Les + mastodontes, et avec eux nombre d'espèces de carnassiers, de + ruminants, etc., s'éteignirent ou émigrèrent vers le sud. De même, + s'il avait existé antérieurement des hommes dans nos contrées, ils + durent forcément être détruits ou contraints à l'émigration; car le + climat de l'Europe ne permettait plus alors la vie de l'homme, non + plus que de la plupart des animaux de la faune vertébrée. C'est + dans des contrées plus méridionales qu'on devra rechercher un jour, + quand elles seront mieux ouvertes aux explorations, si la race + humaine se conserva pendant ce temps sous des climats moins + rigoureux où elle aurait émigré, ou bien si les êtres intelligents, + qui taillèrent les silex découverts dans le calcaire de Beauce et + dans les sables de l'Orléanais, furent entièrement anéantis. Alors + seulement on pourra se former une opinion sérieusement motivée sur + la question de savoir s'ils étaient les ancêtres des hommes + actuels, des _préadamites_, c'est-à-dire, des humains d'une race + disparue, ou bien encore des précurseurs de l'homme, des êtres se + rapprochant de notre espèce mais en étant nettement distincts, + sortes d'ébauches par lesquelles le Créateur aurait préludé à la + formation définitive de l'homme. + + Quoiqu'il en soit, après la période glaciaire, lorsque se formèrent + les terrains pliocènes supérieurs, la température de l'Europe + redevint tempérée et probablement très voisine de ce qu'elle est + aujourd'hui, car dès lors la flore fut à peu de chose près ce + qu'elle n'a pas cessé d'être depuis. Sur nos pays débarrassés des + glaces qui les avaient couverts, on vit revenir une faune très + différente de celle qui l'avait précédée. À celle-ci appartenaient + les derniers mastodontes; celle-là voit apparaître les premiers + éléphants, _l'elephas meridionalis_. Aux rhinocéros et aux tapirs, +124 aux ours et aux cerfs du pliocène inférieur, se substituent des + cerfs, des ours, des tapirs, des rhinocéros d'espèces jusqu'alors + inconnues. Les genres hippopotame (_hippopotamus major_) et cheval + (_equus robustus_) jouent un rôle important dans cette population + animale nouvelle; les félins, au contraire, y deviennent + relativement rares. C'est le temps des alluvions de Saint-Prest + auprès de Chartres, et du val d'Arno supérieur, si riches en débris + d'éléphants. + + L'homme avait apparu ou reparu dans nos contrées en même temps que + les animaux que nous venons de nommer; et depuis lors les monuments + de sa présence se succèdent sans interruption jusqu'à nos jours. On + a trouvé les traces non équivoques de son passage à Saint-Prest, où + elles ont été constatées pour la première fois par M. Desnoyers; + dans le val d'Arno, où elles ont été reconnues par M. Ramorino; et + aussi dans les _oesar_ de la Scandinavie, dépôts de la même époque, + étudiés par M. Nilsson. Ce sont des pointes de flèche et des + grattoirs en silex, taillés par éclatement d'une manière encore + fort grossière; ce sont surtout des incisions produites + manifestement par les lames de pierre servant de couteaux sur les + ossements des grands pachydermes, en en détachant les chairs pour + les manger. Car les sauvages de l'époque pliocène supérieure + chassaient hardiment ces colosses animaux et en faisaient leur + nourriture. + + [Illustration: Petite pointe de flèche en silex de + Saint-Prest[1]] + + [Note 149: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. + Hamy.] + + Les terres émergées dans notre partie du globe étaient beaucoup + plus vastes qu'aujourd'hui. Un soulèvement d'environ 180 mètres du + fond de la mer unissait les Iles Britanniques à la France, comme + appendice du continent européen, qui embrassait aussi toute + l'étendue actuelle de la mer du Nord, de telle façon que la Tamise + était alors un affluent du Rhin. Au midi, la Sicile tenait à + l'Afrique septentrionale, comme aussi l'Espagne. Cet état des + continents explique les migrations animales qui commencèrent + presque aussitôt à se produire et qui occupèrent toute l'époque de + la transition entre l'âge tertiaire et l'âge quaternaire. En effet, + tandis que la faune caractérisée par l'_elephas meridionalis_, + l'_hippopotamus major_ et le _rhinoceros leptorhinus_ apparaissait + dans l'Europe centrale, deux autres faunes analogues, mais + distinctes, caractérisées par des espèces différentes des mêmes + genres, s'étaient montrées en même temps, l'une au nord et l'autre +125 au sud, l'une dans les régions hyperboréennes et l'autre en + Afrique. La première était remarquable surtout par le mammouth ou + éléphant à longs poils (_elephas primigenius_), par un rhinocéros à + épaisse toison (_rhinoceros tichorinus_), animaux aujourd'hui + disparus, par le renne, l'élan, le glouton, le boeuf musqué, qui + habitent encore maintenant les environs du pôle; la seconde était + la faune qui subsiste en Afrique avec son éléphant, son rhinocéros + et son hippopotame. + + Or, tandis que la faune propre à nos contrées s'éteignait assez + rapidement, sauf quelques espèces, comme l'ours des cavernes, sous + l'influence de causes que nous ne pouvons encore pénétrer, un + double courant de migration, dont la constatation est due aux + travaux de M. Lartet, amenait dans l'Europe centrale les animaux de + la faune hyperboréenne et ceux de la flore africaine, les uns + descendant du nord, les autres remontant du sud par les + communications terrestres qui existaient alors, venant se réunir + sur notre sol et pénétrant jusque dans ce qui a été plus tard les + Iles Britanniques. Ce sont les diverses phases de ce mélange, et de + cette substitution d'une faune à une autre, qui sont marquées en + Angleterre par les couches du crag des comtés de Norfolk et de + Suffolk, ainsi que par le «forest-bed» de Cromer, auprès de Paris + par les alluvions fluviales de Montreuil et de Villejuif, en Sicile + par les remplissages des grottes de Syracuse et de San-Teodoro. Du + même temps sont aussi les dépôts qui remplissent la grotte de + Wookey, en Angleterre, où l'on a recueilli des objets de travail + humain indiquant une industrie un peu plus avancée que celle à + laquelle appartiennent les instruments en silex de Saint-Prest et + des _oesar_ de la Suède. + + Mais, en même temps que la double migration des animaux + hyperboréens et africains vers l'Europe centrale achevait ses + premières étapes, une grande révolution s'accomplissait dans le + relief des continents et marquait l'aurore d'une nouvelle époque + géologique. Un immense affaissement, sensible plus fortement + qu'ailleurs dans les régions septentrionales, plongeait sous les + eaux la plus grande partie du nord de l'Europe; où les glaces + flottantes venaient disperser, dans les plaines de la Russie, de la + Pologne et de la Prusse, des blocs de rochers arrachés au voisinage + du pôle. Les Iles Britanniques étaient réduites à un archipel de + petits îlots formés seulement par les sommets les plus élevés. A la + même date, l'Atlantide tertiaire disparaissait également, la Sicile + se séparait de l'Afrique, la mer venait couvrir l'espace qu'occupe +126 aujourd'hui le Sahara. De tels changements dans la distribution des + terres et des eaux amenaient forcément avec eux un changement + profond dans le climat. + + * * * * * + + L'accomplissement des phénomènes d'immersion dont nous venons de + parler, et le moment où ils atteignirent leur maximum d'intensité + ouvrent une nouvelle époque géologique, celle que l'on appelle + _quaternaire_. Ses débuts sont marqués par une extension des + glaciers, moins grande que celle du milieu des temps pliocènes, + mais énorme encore, et qui a laissé des vestiges impossibles à + méconnaître dans toutes les régions de montagnes. Les vallées des + Carpathes, des Balkans, des Pyrénées, des Apennins, sont alors de + nouveau encombrées de glaces. Les glaciers du versant sud des Alpes + s'avancent jusqu'à l'entrée des plaines du Piémont et de la + Lombardie; celui du Rhône va rejoindre une seconde fois le Jura, + remplissant le bassin du lac Léman. C'est la _seconde période + glaciaire_. + + On n'est point surpris de retrouver, dans les dépôts que cette + époque a laissés sur notre sol, des débris de toutes les espèces, + éteintes ou conservées, qui caractérisent la faune des régions + circumpolaires et ne peuvent vivre que dans un climat très froid. + Le mammouth et le rhinocéros à narines cloisonnées, dont le berceau + fut en Sibérie à l'âge pliocène, et que leur épaisse fourrure + révèle comme des animaux organisés pour vivre sous la température + la plus rigoureuse, descendaient alors jusqu'aux Pyrénées et aux + Alpes. Les marmottes, les bouquetins, les chamois, maintenant + relégués sur la cime des plus hautes montagnes, habitaient, jusque + dans les environs de la Méditerranée, des plaines où il leur serait + impossible de vivre aujourd'hui. Le boeuf musqué, que l'on ne + trouve plus que par delà le 60e parallèle, dans l'Amérique + septentrionale, errait dans les campagnes du Périgord. Le renne, + plus arctique encore, abondait dans toute la France, où le glouton + l'attaquait, comme aujourd'hui dans le pays des Lapons. Le grand + ours des cavernes, espèce qui s'est graduellement éteinte, et qui + avait disparu longtemps avant l'ouverture des temps purement + historiques, se rattache aussi à cette faune septentrionale. + + Mais il ne faudrait pas en conclure, comme on l'a fait trop vite, + que le climat de nos pays fût alors identique à ce qu'est + maintenant celui de la Sibérie. Par suite du double courant de + migrations animales venant du nord et du sud, que nous avons + indiqué tout à l'heure, la faune des dépôts quaternaires de la +127 France présente le mélange le plus extraordinaire des espèces des + zones chaudes et des zones froides. À côté des animaux des contrées + circumpolaires, on y rencontre la plupart de ceux du continent + africain. Les débris de l'éléphant d'Afrique se rencontrent, en + allant vers le nord, depuis l'Espagne jusqu'aux bords du Rhin; le + rhinocéros bicorne, aujourd'hui restreint dans les environs du Cap, + a laissé ses ossements dans les alluvions quaternaires de la + Grande-Bretagne. L'hippopotame amphibie des grands fleuves de + l'Afrique habitait nos rivières et y était très abondant; on en + rencontre fréquemment les vestiges dans les dépôts de l'ancienne + Seine. Une énorme espèce de lion ou de tigre,--les naturalistes + hésitent encore sur ses affinités,--le _felis spelæus_; vivait dans + toutes les provinces de France et des pays voisins avec la hyène, + la panthère et le léopard. Force est donc d'admettre qu'à l'époque + quaternaire, si les glaciers des montagnes avaient un prodigieux + développement, si le froid était vif sur tous les plateaux un peu + élevés, la température des vallées plus basses offrait un contraste + marqué et était assez chaude pour convenir à des espèces animales + dont l'habitat actuel est en Afrique. + + M. le docteur Hamy, dans son beau _Précis de paléontologie + humaine_, a très bien expliqué, par des raisons simples et + vraisemblables, ces conditions toutes particulières de climat et de + faune. + + «Dans le nord, le Royaume-Uni morcelé en un certain nombre d'îles + moyennes et petites, la Scandinavie très réduite en étendue, la + Finlande séparée du reste de l'Europe par un bras de mer reliant, à + travers les lacs russes, la Baltique à la Mer Blanche, l'Océan + Glacial s'avançant jusqu'au pied de l'Oural du centre, les plaines + de la Sibérie en grande partie inondées, comme celles de la Russie, + de la Pologne et de la Prusse; dans l'est, la Caspienne, réunie à + la Mer Noire et à la Mer d'Azof, couvrant les steppes d'Astrakhan, + entre l'Oural et le Volga, et s'étendant du Caucase jusqu'au delà + de Kherson, les grands lacs d'Aral, de Ko-Ko-Noor, etc., bien plus + vastes, une mer intérieure remplaçant l'immense désert de Gobi; au + sud, enfin, le Sahara submergé, doublant presque la surface de + notre Méditerranée: telles seraient les principales modifications + qu'il faudrait introduire dans la carte de l'ancien continent pour + y représenter la géographie quaternaire. Partout des îles ou de + grandes presqu'îles, entre lesquelles pénètrent les eaux de la mer, + et par là même presque partout le climat insulaire substitué au + climat continental. +128 + «Dans les conditions où se trouvent aujourd'hui nos contrées, les + températures moyennes des divers mois de l'année varient de plus en + plus, quand de l'équateur on va vers les pôles. Circonscrites entre + 2 et 3 degrés centigrades de 0 à 10 degrés de latitude nord, ces + variations augmentent de 10 à 20 degrés, augmentent encore de 20 à + 30 degrés, et s'accentuent de plus en plus dans les zones + tempérées. À Paris, l'amplitude de l'oscillation est de 15 à 16 + degrés centigrades; à Berlin, elle en atteint 20 degrés et demi; à + Moscou, 35 ou 36 degrés. À Boothia-Felix, enfin, par 72 degrés de + latitude nord, elle est de plus de 45 degrés. + + «Dans les îles, ces variations sont bien plus limitées. Dans + l'archipel de la Nouvelle-Zélande, par exemple, qui s'étend aux + antipodes à des latitudes égales à celles de l'Europe, les + divergences sont beaucoup moins fortes de l'hiver à l'été, puisque, + au lieu d'aller à 16, 20 ou 25 degrés, elles ne dépassent pas 7 + degrés. + + «Avec un climat continental, les chaleurs des étés détruisent + l'action du froid pendant les hivers; le vent chaud du Sahara + (_foehn_ des naturalistes suisses) établit une sorte de + compensation à l'égard des vents froids qui ont soufflé du nord et + de l'est, et les glaciers, dont quelques années froides se + succédant abaisseraient, comme en 1816, la limite inférieure d'une + manière notable, se maintiennent, ou peu s'en faut, à la même + élévation. Les influences de latitude s'atténuant dans un climat + insulaire, et l'altitude conservant toute sa force, on pourra voir + de belles vallées, couvertes d'une splendide végétation + méridionale, dominées de quelques centaines de mètres seulement par + d'immenses glaciers. + + «Il en est ainsi à la Nouvelle-Zélande, que nous avons choisie + comme exemple plus haut. Tous les voyageurs, depuis Cook, ont parlé + avec enthousiasme des vigoureuses forêts de la «terre des bois + verts,» où l'élégant _areca sapida_ représente le groupe des + palmiers et marie ses riants bouquets au feuillage des podocarpées, + des dacrydies et des fougères arborescentes. Tous ont admiré la + riche végétation de ces plaines verdoyantes où croissent en + abondance les _dracæna_, les cordylines, les _phormium tenax_, etc. + Et à quelque distance seulement de ces richesses végétales, ils ont + vu se dresser les masses blanches des Alpes du sud. Si, à la suite + des Haast, des Hector, des Hochstetter, ils ont gravi les pentes de + cette belle chaîne de montagnes, ils ont trouvé à des niveaux bien +129 moins élevés que dans notre continent la limite inférieure des + neiges perpétuelles. + + «Ce n'est plus, en effet, à 2,700 mètres, comme dans les Alpes + d'Europe, que commence la fusion de la glace; c'est à 1,460 environ + au glacier d'Hochstetter, à 1,450 pour celui d'Ashburton. Cette + limite est située plus bas encore aux glaciers de Hourglass (1,155 + mètres) et de la Grande-Clyde (1,140 mètres). Elle descend à 1,070 + mètres pour celui de Murchison, à 838 mètres pour celui de Tasman, + enfin à 115 mètres seulement d'altitude pour le glacier de + François-Joseph. C'est à 1,000 mètres en moyenne au-dessus du + niveau de l'Océan que s'arrêtent les glaces perpétuelles de la + Nouvelle-Zélande. On remarquera que c'est précisément à cette même + hauteur que se rencontrent les traces les plus inférieures des + anciens glaciers alpestres. + + «Les résultats produits sont exactement comparables, et la cause + qui maintient à ce niveau relativement bas les neiges perpétuelles + de la Nouvelle-Zélande s'est certainement exercée sur une grande + partie de l'Europe quaternaire. N'est-il pas logique de conclure de + ce rapprochement que l'ancien monde, réduit à former des groupes + géographiques comparables à l'archipel zélandais, par des + affaissements considérables dont sa surface présente de nombreuses + traces, dut à ces conditions spéciales les manifestations + glaciaires que nous avons rapidement décrites? + + «Dans ces conditions de milieu, l'altitude agissant presque seule + sur la température, qui, en raison de l'état insulaire, varie peu + d'une saison à l'autre à des niveaux également élevés, il serait + facile de placer un grand nombre d'espèces d'animaux variées dans + les conditions les plus favorables à leur développement. On + pourrait, par exemple, ainsi que l'a fait M. Saratz, au Roseggthal, + dans la Haute-Engaddine, transporter des rennes dans le voisinage + des neiges perpétuelles, où ils prospéreraient, tandis que dans les + régions basses les rhinocéros, les hippopotames trouveraient la + douce température qui leur est nécessaire. + + «En s'élevant graduellement de la plaine au sommet des monts, le + zoologiste jouirait ainsi d'un spectacle toujours nouveau, + comparable à celui qui attend le botaniste sur certaines montagnes. + De même que ce dernier peut, dans son ascension au mont Ventoux, + par exemple, cueillir successivement sur les pentes du mont des + plantes qui correspondent à celles des diverses latitudes de + l'Europe, chaudes, tempérées, glaciales; de même le zoologiste + rencontrerait l'un après l'autre les divers groupes d'animaux qui +130 peuvent se présenter à ses yeux de l'Algérie aux Alpes laponnes. En + d'autres termes, l'élévation en altitude remplacerait l'élévation + en latitude.» + + Tel était l'état de notre Europe à l'époque quaternaire. Et l'on + peut apporter une nouvelle preuve, en faveur de l'opinion de M. le + docteur Hamy, sur l'influence qu'exerçaient alors les conditions du + climat insulaire, en invoquant le témoignage des vestiges révélant + le développement prodigieux qu'avaient dans cet âge les phénomènes + aqueux à la surface de notre partie du globe. Dans des îles et des + presqu'îles entourées de tous côtés et pénétrées par l'Océan, + l'atmosphère était saturée d'humidité, et partout les dépôts + quaternaires en ont conservé l'empreinte. Presque toutes les hautes + vallées, au-dessous de la limite des glaces, étaient occupées par + des lacs, qui se sont successivement desséchés en rompant leurs + barrages naturels. Alimentés par ces lacs, par les immenses + glaciers qui les dominaient, par des pluies dont rien ne peut plus, + dans les phénomènes actuels, nous donner une idée suffisante, les + fleuves étaient énormes et occupaient toute la largeur des vallées + de dénudation où coulent aujourd'hui leurs successeurs; car ces + vallées ne sont pour la plupart que leurs lits, profondément + creusés par le passage de pareilles masses d'eau. Pour reconstituer + la Somme, le Rhin, le Rhône de cet âge, c'est à 100 mètres pour le + premier de ces fleuves, à plus de 60 pour le second, à 50 au moins + pour le troisième, qu'il faut relever le niveau présenté par eux + actuellement. + + Les traces de l'existence de l'homme sont très multipliées dans les + dépôts quaternaires, dès le début de cette période géologique. Les + ossements des animaux que nous énumérions tout à l'heure se + trouvent associés aux silex taillés et à quelques autres objets en + pierre dénotant un travail très imparfait et un état social fort + rudimentaire, mais pourtant un progrès bien sensible depuis l'âge + du pliocène supérieur, dans les sables et les graviers fluviatiles + du comté de Suffolk et du Bedfordshire, dans les dépôts de + transport des vallées de la Somme et de l'Oise, dans les sablières + du Champ-de-Mars et de Levallois-Clichy, à Paris, et en général + dans toutes les alluvions quaternaires de l'Europe occidentale, + France, Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Espagne. De cet + âge également paraissent être celles des cavernes ossifères des + Pyrénées, qui sont situées à une hauteur de 150 à 250 mètres + au-dessus des vallées d'aujourd'hui, et certaines des grottes du +131 Périgord, celle de Moustier, par exemple, dont les silex travaillés + sont pareils à ceux que l'on recueille à Saint-Acheul et à + Abbeville. + + [Illustration 156: Hache lancéolée en silex de Saint-Acheul, près + Amiens[1]] + + [Note 1: Cette figure et la suivante sont empruntées à la + traduction française de l'ouvrage de Lyell sur _l'Ancienneté de + l'homme_. + + L'objet est représenté à moitié de sa grandeur originale, vu de + face sous la lettre _a_, et vu par le bord tranchant sous la + lettre _b_.] + + Les pièces les plus multipliées et les plus caractéristiques de cet + âge de la vie de l'humanité sont des haches lancéolées, taillées à + grands éclats. On reconnaît aisément que ces silex, couverts d'une + patine blanchâtre de cacholong qui révèle leur extrême antiquité, + étaient destinés à la fois à trancher, à fendre et à percer. Quand + les pointes sont aiguës, elles ont été obtenues par des cassures à + plus petits éclats. On rencontre aussi dans les mêmes dépôts des + pointes de lances et de flèches grossières, et des lames détachées + avec assez d'habileté pour former des couteaux, qui sont aussi + multipliées à Levallois-Clichy que les haches à Saint-Acheul et à + Abbeville. Quelques pierres figurent de véritables grattoirs, qui + servaient sans doute à râcler intérieurement les peaux dont se + couvraient les sauvages quaternaires pour se défendre contre le + froid. C'est la forme qui paraît aussi la plus habituelle et la + mieux caractérisée dans les silex taillés du calcaire de Beauce, + dont l'attribution à l'industrie de l'homme est encore incertaine. + + On peut, du reste, se faire une idée assez exacte de ce qu'était la + vie des sauvages quaternaires. La culture de la terre et l'élève + des animaux domestiques leur étaient inconnues; ils erraient dans + les forêts et s'abritaient dans les cavernes naturelles des + montagnes. Ceux qui habitaient les bords de la mer se nourrissaient +132 de habitaient les bords de la mer se nourrissaient de poissons + harponnés au milieu des rochers et de coquillages; les peuplades de + l'intérieur vivaient de la chair des animaux qu'elles frappaient + avec leurs armes de pierre. Les accumulations d'ossements d'animaux + observées dans les grottes en sont la preuve, et certains de ces os + portent encore la trace de l'instrument qui en a détaché les + chairs. Mais les hommes de cette époque ne se bornaient pas à + dévorer les parties charnues de la dépouille des ruminants, des + solipèdes, des pachydermes, des carnassiers même, ils étaient très + friands de la moelle, ainsi que l'indique le mode presque constant + de fracture des os longs. C'est un goût que l'on a observé chez la + plupart des barbares. Certaines tribus, comme celle qui a laissé + des traces à Choisy-le-Roi, près de Paris, paraissent s'être + adonnées à l'anthropophagie; mais les indices de cette horrible + habitude ne se montrent qu'exceptionnellement. + + [Illustration 157: Instruments en silex des terrains quaternaires + d'Abbeville et de Saint Acheul[1].] + + [Note 1: Le nº 1 provient d'Abbeville, c'est une sorte de + hachette ovale. Elle est figurée de face (_a_) et sur le + tranchant (_b_); en _c_ on a dessiné une fracture voisine du + sommet, où l'on voit dans la partie centrale le silex noir non + altéré et autour l'épaisseur de la couche altérée par l'action du + temps et de divers agents naturels qui ont transformé le silex en + cacholong. L'objet est figuré à moitié de sa dimension. + + Sous le nº 2 on a représenté de grandeur naturelle, une sorte de + perçoir provenant de Saint-Acheul. La partie _a-b_ est taillée + par l'industrie humaine, ayant son bord tranchant en _a_; la + partie _b-c_ est non travaillée.] + + Les hommes dont un retrouve la trace dans les dépôts quaternaires, + et encore plus ceux du temps du pliocène supérieur, étaient donc +133 des sauvages aussi peu avancés que le sont aujourd'hui ceux des + îles Andaman ou de la Nouvelle-Calédonie. Leur vie était + profondément misérable; mais c'étaient déjà bien des hommes; même + dans leur état d'abjection, l'étincelle divine existait chez eux. + Déjà l'homme était en possession du feu, cette invention + primordiale et prodigieuse qui établit un abîme entre lui et les + animaux les plus élevés. Ne l'oublions pas, d'ailleurs, les + inventions les plus rudimentaires sont celles qui ont réclamé le + plus grand effort d'intelligence, car elles ont été les premières + et rien ne les avait précédées. Au début de l'humanité il a fallu + plus de génie encore pour arriver à tailler, dans le silex, les + haches grossières que nous restituent les sables des alluvions + fluviales, qu'il n'en faut aujourd'hui pour combiner les plus + savantes et les plus ingénieuses machines. + + [Illustration 158a: Lame de silex sablières de Levallois-Clichy, + ayant servi de couteau[1].] + + [Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le + docteur Hamy.] + + [Illustration 158b: Hache triangulaire de la grotte du Moustier + (Dordogne)[2].] + + [Note 2: D'après les _Reliquiae aquitanicae_, de Lartet et + Christy.] + + Si l'on contemple d'ailleurs en même temps, dans les salles de nos + musées, ces seules armes de l'humanité primitive, et les squelettes + des animaux formidables au milieu desquels il lui fallait vivre, on +134 comprend qu'il a fallu à l'homme, si faible et si mal armé, + déployer toutes les ressources de l'intelligence qu'il avait reçue + du Créateur pour ne pas être rapidement anéanti dans de telles + conditions. L'imagination peut maintenant se représenter, avec + exactitude, les luttes terribles des premiers hommes contre les + monstres encore subsistants des créations aujourd'hui disparues. À + chaque instant il leur fallait disputer des cavernes à ces + carnassiers plus grands et plus redoutables que ceux de notre âge, + ours, hyènes et tigres. Souvent, surpris par ces fauves + redoutables, ils en devenaient la proie. + + Unus enim tum quisque magis deprensus eorum + Pabula viva feris praebebat dentibus haustus; + Et nemora ac montes gemitu silvasque replebat, + Viva videns vivo sepeliri viscera busto. + + Ils parvenaient cependant, à force de ruse et d'adresse, à vaincre + ces grands carnassiers devant lesquels ils étaient si faibles et si + impuissants, et ceux-ci, peu à peu, reculaient devant l'homme. Les + sauvages européens de l'époque quaternaire savaient aussi, comme + aujourd'hui ceux de l'Afrique, creuser des fosses qui leur + servaient de piéges pour capturer les éléphants et les rhinocéros, + et la viande de ces géants du règne animal entrait pour une part + importante dans leur alimentation. + + * * * * * + + Nous ne parlons ici que des faits constatés dans l'Europe + occidentale, car c'est dans ces contrées seulement que l'étude des + vestiges de l'humanité de l'âge quaternaire a pu être poursuivie + d'une manière un peu complète; c'est là que les observations ont + été les plus nombreuses et les plus probantes. Mais dans d'autres + parties du monde, les découvertes, bien que peu multipliées encore, + sont suffisantes pour prouver que l'homme y vivait aussi à la même + époque, et dans les mêmes conditions que chez nous. J'ai signalé la + trouvaille de haches pareilles à celles des alluvions de la Somme, + en compagnie d'ossements de grands mammifères éteints, dans les + graviers quaternaires, aux environs de Mégalopolis en Arcadie, et + depuis j'en ai recueilli, avec M. Hamy, dans la plaine de Thèbes, à + la partie supérieure des alluvions du Nil de cet âge. M. Louis + Lartet a fouillé dans le Liban, tout auprès de Beyrouth, des + grottes ossifères où des silex taillés sont mêlés à des débris d'os + de ruminants. Des haches du type de Saint-Acheul et d'Abbeville ont + été aussi exhumées, par M. Brace-Fooke, des dépôts quaternaires +135 autour de Madras. On en a enfin rencontré en Amérique. Un + naturaliste français, M. Marcou, a découvert dans les États du + Mississipi, du Missouri et du Kentucky, des ossements humains, des + pointes de flèches et des haches en pierre, engagés dans des + couches inférieures à celles qui renferment les restes des + mastodontes[96], des mégathériums, des mégalonyx, des hipparions et + des autres animaux qui ont disparu de la faune actuelle. Ainsi + l'espèce humaine s'était déjà répandue sur la plus grande partie de + la surface du globe à l'époque quaternaire. + + [Note 96: Les mastodontes se sont maintenus en Amérique beaucoup + plus tard qu'en Europe.] + + * * * * * + + Nous avons dit qu'on n'avait pas encore découvert d'ossements + humains dans les couches tertiaires miocènes, où se sont rencontrés + les vestiges d'un travail que l'on hésite encore à attribuer à + l'homme, ou à un être qui reste à connaître et qui aurait été son + précurseur. On possède, au contraire, maintenant, un nombre assez + considérable de débris de squelettes d'hommes des temps + quaternaires. L'étude en a été faite d'une manière toute spéciale + et complète par M. de Quatrefages et M. le docteur Hamy dans leur + grand ouvrage commun des _Crania ethnica_, et résumée par le + premier dans quelques chapitres de son livre sur _l'Espèce + humaine_. + + Toutefois les ossements humains de l'âge quaternaire appartiennent + encore presque exclusivement à l'Europe. «Cette absence de fossiles + humains recueillis hors de nos contrées est des plus regrettables, + remarque M. de Quatrefages. Rien n'autorise à regarder l'Europe + comme le point de départ de l'espèce, ni le lieu de formation des + races primitives. C'est en Asie qu'il faudrait surtout les + chercher. C'est là, sur les versants de l'Himalaya, au pied du + grand massif central, que Falconer espérait trouver l'homme + tertiaire. Des recherches assidues et persévérantes pourraient + seules vérifier les prévisions de l'éminent paléontologiste.» + + «Quelques faits généraux, dont on comprendra facilement l'intérêt, + continue le savant professeur du Muséum d'Histoire naturelle, se + dégagent déjà des détails recueillis sans sortir des terres + européennes. Constatons d'abord que, dès les temps quaternaires, + l'homme ne présente pas l'uniformité de caractères que supposerait + une origine récente. _L'espèce_ est déjà composée de plusieurs + _races_ distinctes; ces races apparaissent successivement ou + simultanément; elles vivent à côté les unes des autres; et +136 peut-être, comme l'a pensé M. Dupont, la guerre de races + remonte-t-elle jusque là. La présence de ces groupes humains + nettement caractérisés à l'époque quaternaire, est à elle seule une + forte présomption en faveur de l'existence antérieure de l'homme. + L'influence d'actions très diverses et longtemps continuées peut + seule expliquer les différences qui séparent l'homme de la Vezère, + en France, de celui de la Lesse, en Belgique. + + «Malgré quelques appréciations émises à un moment où la science + était moins avancée et où les termes de comparaison manquaient, on + peut affirmer qu'aucune tête fossile ne se rattache au type nègre + africain ou mélanésien. Le vrai nègre n'existait pas en Europe à + l'époque quaternaire. Nous ne concluons pourtant pas que ce type + n'a pris naissance que plus tard et date de la période géologique + actuelle. De nouvelles recherches, faites surtout en Asie et dans + les contrées où vivent les peuples noirs, sont encore nécessaires + pour qu'on puisse conclure avec certitude sur ce point. Toutefois + on voit que jusqu'ici les résultats de l'observation sont peu + favorables à l'opinion des anthropologistes qui ont regardé les + races nègres comme ayant précédé toutes les autres.» + + «Dolichocéphale ou brachycéphale, dit encore M. de Quatrefages, + grand ou petit, orthognathe ou prognathe, l'homme quaternaire est + toujours homme dans l'acception entière du mot. Toutes les fois que + ses restes ont permis d'en juger, on a retrouvé chez lui le pied, + la main qui caractérisent notre espèce; la colonne vertébrale a + montré la double courbure à laquelle Lawrence attachait une si + haute importance, et dont Serres faisait l'attribut du _règne + humain_, tel qu'il l'entendait. Plus on étudie et plus on s'assure + que chaque os du squelette, depuis le plus volumineux jusqu'au plus + petit, porte avec lui, dans sa forme et ses proportions, un + certificat d'origine impossible à méconnaître... Nous pouvons donc + avec certitude appliquer à l'homme fossile que nous connaissons les + paroles de Huxley. Pas plus aux temps quaternaires que dans la + période actuelle, aucun être intermédiaire ne comble la brèche qui + sépare l'homme du singe anthropoïde. Nier l'existence de cet abîme + serait aussi blâmable qu'absurde.» + + Les races humaines de l'époque quaternaire--c'est là un des + résultats les plus certains, et historiquement le plus important + des recherches dont elles ont été l'objet--n'ont pas été + exterminées par les catastrophes géologiques ou par les populations + qui sont venues s'établir, à la suite d'invasions plus ou moins +137 violentes, dans les contrées qu'elles ont habitées les premières. + Recouvertes et comme submergées par plusieurs couches ethniques + successives, elles s'y sont fondues, et leur type reparaît + sporadiquement jusqu'à nos jours, par un curieux effet d'atavisme, + au milieu des nations qui occupent le sol où elles vivaient. Ainsi + les races d'hommes qui chassaient le mammouth et l'hippopotame dans + les forêts do nos pays, avant la période géologique actuelle, + comptent encore, pour une faible part il est vrai, dans les + éléments constitutifs de la population de l'Europe occidentale. + Elles y ont encore des descendants directs, chez lesquels se + perpétue leur type. + + [Illustration 162: Vue latérale de la portion de crâne humain + trouvé dans la caverne de Neanderthal[1].] + + [Note 1: D'après le livre de Lyell sur _l'Ancienneté de l'homme_. + Le fragment comprend toute la calotte supérieure du crâne depuis + l'arcade sourcilière (_a_) jusqu'à la protubérance occipitale + (_d_); la lettre _b_ marque la suture coronale, et _c_ le sommet + de la suture lamdoïde.] + + Pour ce qui est de nos contrées, les seules dont on puisse encore + parler avec certitude, les faits déjà rassemblés établissent d'une + manière incontestable l'antériorité de la présence d'une race haute + de taille et fortement dolichocéphale, ou à crâne allongé, sur + celle de la race petite et brachycéphale, ou à tête ronde, + ressemblant de très près aux Lapons, qu'une théorie, qui a compté + beaucoup de partisans, considérait d abord comme ayant fourni les + premiers habitants de l'Europe occidentale. Cette race + brachycéphale ne commence à se montrer sur le sol français qu'à la + fin de l'époque dont nous parlons en ce moment, et elle semble + alors arriver par une migration venue du nord. Mais elle trouve, + établie antérieurement sur ce même sol, la race dolichocéphale, qui + dans certains caractères de sa tête présente des traits +138 singulièrement rudes et bestiaux: le frontal bas, étroit et fuyant, + s'appuyant sur des arcades sourcilières développées; le pariétal + étendu, déprimé dans son quart postérieur; l'occiput saillant en + arrière; un prognathisme tellement développé, qu'il rend le menton + fuyant. Tous ces traits, fortement accusés dans le crâne découvert + à Canstadt en Wurtemberg, arrivent au plus haut degré de + l'exagération dans celui qui a été exhumé, en 1857, de la caverne + de Neanderthal, auprès de Dusseldorf. + + «À en juger par la distribution géographique des restes rencontrés + jusqu'à ce jour, dit M. de Quatrefages, la race ainsi reconstituée, + pendant l'époque quaternaire, occupait surtout les bassins du Rhin + et de la Seine; elle s'étendait peut-être jusqu'à Stängenäs, dans + le Bohuslän; certainement jusqu'à l'Olmo, dans l'Italie centrale; + jusqu'à Brux, en Bohême; jusqu'aux Pyrénées, en France; + probablement jusqu'à Gibraltar. + + [Illustration 163: Profils des crânes de Neanderthal et + d'Engis[1] et du crâne d'un Australien de Port-Adélaïde[2].] + + [Note 1: Le crâne découvert par Schmerling dans la grotte d'Engis, + près de Liège, appartient à la race de Cro-Magnon, dont nous + parlons dans le paragraphe suivant.] + + [Note 2: D'après l'ouvrage de Lyell sur _l'Ancienneté de l'homme_. + + Ces trois crânes ont été ramenés à la même longueur absolue, pour + mieux comparer leurs proportions. La lettre _a_ marque la glabelle, + _b_ la protubérance occipitale, _c_ la position du trou auditif.] + + «Cette race n'est pas confinée dans les temps géologiques. + L'attention éveillée par les caractères étranges du crâne de + Neanderthal, a fait entreprendre une foule de recherches qui ont + rapidement tiré ce remarquable spécimen de l'isolement où il + semblait d'abord devoir rester.... De cet ensemble de travaux, il + résulte que le type de Canstadt, parfois remarquablement pur, +139 parfois aussi plus ou moins altéré par les croisements, se retrouve + dans les dolmens, dans les cimetières des temps gallo-romains, dans + ceux du moyen âge et dans les tombes modernes, depuis la + Scandinavie jusqu'en Espagne, en Portugal et en Italie, depuis + l'Écosse et l'Irlande jusque dans la vallée du Danube, en Crimée, à + Minsk, et jusqu'à Orenbourg en Russie. Cet habitat comprend, on le + voit, l'ensemble des temps écoulés depuis l'époque quaternaire + jusqu'à nos jours, et l'Europe tout entière. M. Hamy a justement + fait remarquer qu'il existe dans l'Inde, au milieu des populations + refoulées par l'invasion aryenne, des représentants du type de + Neanderthal. Toutefois, pour les retrouver avec certitude, il faut + aller jusqu'en Australie. Nos propres études ont confirmé sur ce + point le résultat de celles de Huxley. Parmi les races de cette + grande île, il en est une répandue surtout dans la province de + Victoria, aux environs de Port-Western, qui reproduit d'une manière + remarquable les caractères de la race de Canstadt.» + + Nous empruntons encore au même savant quelques observations d'une + haute importance. «Les épithètes de bestial, de simien, souvent + appliquées au crâne de Neanderthal et à ceux qui lui ressemblent, + les conjectures émises au sujet des individus auxquels ils ont + appartenu, pourraient faire penser qu'une certaine infériorité + intellectuelle et morale se lie nécessairement à cette forme + crânienne. Il est aisé de montrer que cette conclusion serait des + plus mal fondées. + + Au Congrès Anthropologique de Paris, M. Karl Vogt a cité l'exemple + d'un de ses amis, dont le crâne rappelle entièrement celui du + Neanderthal, et qui n'en est pas moins un médecin aliéniste des + plus distingués. En parcourant le Musée de Copenhague, je fus + frappé des traits tout pareils que présentait un des crânes de la + collection; il se trouva que c'était celui de Kay Lykke, + gentilhomme danois qui a joué un certain rôle politique pendant le + XVIIe siècle. M. Godron a publié le dessin de la tête de Saint + Mansuy, évêque de Toul au IVe siècle, et cette tête exagère même + quelques-uns des traits les plus saillants du crâne de Neanderthal. + Le front est encore plus fuyant, la voûte crânienne plus + surbaissée. Enfin la tête de Bruce, le héros écossais, reproduisait + aussi le type de Canstadt. En présence de ces faits, il faut bien + reconnaître que même l'individu dont on a trouvé les restes dans la + caverne de Neanderthal a pu posséder toutes les qualités morales et + intellectuelles compatibles avec son état social inférieur.» +140 + + § 2.--L'HOMME DES CAVERNES DE L'ÂGE DU RENNE. + + Un second âge du développement de l'humanité s'annonce par un + progrès dans le travail des instruments de pierre; mais des + caractères zoologiques tranchés ne le distinguent pas du premier. + Les débris datant de cette époque se trouvent surtout dans les + cavernes, dans celles du pied des Pyrénées, du Périgord et de la + Belgique, dont les fouilles ont fourni par milliers à l'étude de la + science les vestiges d'une humanité sauvage encore, mais un peu + plus avancée que celle qui vivait lors de la formation des dépôts + des vallées de la Somme et de l'Oise. Pendant cet âge les grands + carnassiers paraissent avoir presque disparu, ce qui explique + l'énorme multiplication des herbivores. Les mammouths et les + rhinocéros existent encore, mais tendent graduellement à + s'éteindre; le renne abonde dans le midi de la France, où il forme + de grands troupeaux errant dans les pâturages des forêts. + + [Illustration 165a: Grattoir en silex des alluvions + quaternaires[1].] + + [Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le + docteur Hamy.] + + [Illustration 165b: Harpon en os décoré d'une tête de cheval[2].] + + [Note 2: Découvert à Laugerie-Basse (Dordogne). D'après le + _Précis de paléontologie humaine_, de M. le docteur Hamy.] + + L'homme de cette seconde époque emploie à la fois pour son usage + les os, les cornes des animaux, et la pierre, qu'il façonne avec + plus d'adresse. Tous les objets exhumés des grottes du Périgord et + de l'Angoumois annoncent chez notre espèce de notables progrès dans + la fabrication des engins et des ustensiles. Les flèches sont + barbelées; certains silex sont ébréchés de manière à former de + petites scies; on rencontre des ornements de pure parure exécutés + avec des dents, des cailloux et surtout des coquillages marins. On + a extrait de plusieurs grottes des phalanges de ruminants creusées + et percées d'un trou, visiblement destinées à servir de sifflet, + car ces pièces en rendent encore aujourd'hui le son. Mais l'homme + qui menait alors dans les cavernes du Périgord, de l'Angoumois et + du Languedoc la vie de troglodyte, ne maniait pas seulement la + taille avec habileté; il réussissait avec ses outils de pierre à + fouiller et à ciseler l'ivoire et le bois de renne, ainsi que + l'établissent de nombreux spécimens. Enfin, chose plus remarquable, + il avait déjà l'instinct du dessin, et il figurait sur le schiste, + l'ivoire, l'os ou la corne, avec la pointe d'un silex, l'image des + animaux dont il était entouré. +141 + [Illustration 166a: Grattoir de forme allongée, des cavernes du + Périgord[1].] + + [Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le + docteur Hamy.] + + [Illustration 166b: Petit harpon en os[2].] + + [Note 2: Provenant de la caverne de Massat (Ariège). D'après le + _Précis de paléontologie humaine_, de M. le docteur Hamy.] + + [Illustration 166c: Gravure sur un morceau de schiste, + représentant l'ours des cavernes[3].] + + [Note 3: Découverte dans la grotte du Bas-Massat (Ariège). + D'après le _Bulletin de la Société d'anthropologie_, de Paris.] +142 + Les espèces qu'on a le plus souvent tenté de reproduire dans ces + essais d'un art qu'on pourrait presque dire antédiluvien sont le + bouquetin, l'urus ou boeuf sauvage, le cheval, alors à l'état de + liberté dans nos contrées, et le renne, soit isolé, soit en troupe. + Une plaque de schiste nous offre une excellente représentation de + l'ours des cavernes; sur un os, nous avons celle du _felis + spelaeus_. Mais, de tous ces dessins à la pointe, le plus + surprenant, sans contredit, est celui qui a été découvert dans la + grotte de la Madeleine (commune de Turzac, arrondissement de + Sarlat): c'est une lame d'ivoire fossile où a été figurée, par une + main fort inexpérimentée et qui s'y est reprise à plusieurs fois, + l'image nettement caractérisée du mammouth, avec la longue crinière + qui le distinguait de tous les éléphants actuellement vivants. Les + troglodytes de cet âge se sont même quelquefois essayés à + reproduire des scènes de chasse: un homme combattant un aurochs, un + autre harponnant un cétacé, souvenir d'un passage de la tribu sur + les bords du golfe de Gascogne, dans le cours de ses migrations + nomades. Mais ils ont échoué d'une façon misérable dans ces + tentatives pour dessiner la figure humaine. + + La plupart des représentations ainsi tracées par les hommes + contemporains de l'énorme multiplication du renne dans nos contrées + sont fort grossières; mais il en est d'autres qui sont de l'art + véritable. À ce point de vue, les sculptures qui ornent les manches + de poignard en os exhumés des grottes de Laugerie-Basse, de + Bruniquel et de Montastruc sont encore plus remarquables que les + meilleurs dessins, si l'on excepte toutefois, parmi ces derniers, + la représentation d'un renne broutant, qui a été découverte dans la + caverne de Thaïngen auprès de Schaffhouse, en Suisse. Jamais on + n'eût cru pouvoir attendre, dans ces oeuvres de purs sauvages, une + telle hardiesse et une telle sûreté de dessin, une si fière + tournure, une imitation si vraie de la nature vivante, une telle + propriété dans la reproduction des attitudes propres à chaque + espèce animale. Ainsi, l'art a précédé les premiers développements + de la civilisation matérielle. Dès cet âge primitif, alors qu'il + n'était point encore sorti de la vie sauvage, déjà l'homme se + montrait artiste et avait le sentiment du beau. Cette faculté + sublime que Dieu avait déposée en lui en «le faisant à son image» + s'était éveillée l'une des premières, avant qu'il eût senti encore + le besoin d'améliorer les dures conditions de sa vie. +143 + [Illustration 168a: Manches de poignards sculptés en ivoire, + représentant des rennes[1].] + + [Note 1: Provenant de la grotte de Montastruc. D'après M. le + docteur Hamy.] + + [Illustration 168b: Lame d'ivoire de la grotte de la Madeleine, + avec représentation du mammouth{2}.] + + [Note 2: D'après les _Beliquiae aquitanicae_ de Lartet et + Garisty.] + + [Illustration 168c: Figures diverses sur un morceau de bois de + renne[3].] + + [Note 3: On y voit un gros serpent nageant au milieu des roseaux, + une figure humaine nue et deux têtes de cheval. Le morceau a été + découvert dans la grotte de La Madeleine. D'après les _Beliquiae + aquitanicae_.] +144 + Au reste, les troglodytes du Périgord, dans l'âge du renne, + connaissaient la numération. Ils avaient inventé une méthode de + notation de certaines idées, au moyen de tablettes d'os marquées + d'entailles, convenues, qui permettaient des communications à + distance, méthode tout à fait pareille à celle que les auteurs + grecs nous montrent employée très tard par les Scythes au moyen de + bâtonnets entaillés, et que les écrivains chinois disent être + restée en usage chez les Tartares jusqu'au VIe siècle de notre ère. + Enfin, l'homme de l'époque quaternaire, surtout dans la seconde + partie, dans l'âge du renne, avait certainement des croyances + religieuses, puisqu'il avait des rites funéraires dont l'origine se + lie d'une façon nécessaire à des idées sur l'autre vie. À Aurignac, + à Cro-Magnon et à Menton, l'on a trouvé des lieux de sépulture + régulière de cette époque, où de nombreux individus avaient été + soigneusement déposés; et à la porte de ces grottes sépulcrales + étaient les restes, impossibles à méconnaître, de sacrifices et de + banquets en l'honneur des morts. Dès les premiers jours de son + apparition, l'homme a porté la tête haute et regardé le ciel: + + Os homini sublime dedit, coelumque tueri. + + La race humaine, dont nous venons d'essayer de caractériser + l'industrie, et qui vint s'établir dans nos pays à l'âge du renne, + est très bien connue par les sépultures découvertes dans la France + méridionale, particulièrement par celle de Cro-Magnon dans la + vallée de la Vézère, en Périgord. C'est encore une race de haute + taille et très fortement dolichocéphale, comme celle dont nous + avons parlé dans le chapitre précédent, mais d'un type très + différent et bien supérieur. «Au lieu d'un front bas et fuyant + placé au-dessus de ces crête sourcilières qui ont fait penser au +145 singe, dit M. de Quatrefages, au lieu d'une voûte surbaissée comme + dans le crâne de Neanderthal et ses congénères, on trouve ici un + front large, s'élevant au-dessus de sinus frontaux assez peu + accusés et une voûte présentant les plus belles proportions... Le + crâne est encore remarquable par sa capacité. Elle est très + supérieure à celle de la moyenne chez les Parisiens modernes; elle + l'est également à celle des autres races européennes modernes. + Ainsi chez ce sauvage des derniers temps quaternaires, qui a encore + lutté contre le mammouth avec ses armes de pierre, nous trouvons + réunis tous les caractères craniologiques généralement regardés + comme les signes d'un développement intellectuel.» + + [Illustration 170a: Tête de vieillard découverte à Cro-Magnon + (Dordogne)[1].] + + [Note 1: D'après la _Conférence_ de M. Broca _sur les troglodytes + de la Vézère_.] + + «En somme, continue un peu plus loin l'éminent académicien, chez + les hommes de Cro-Magnon, un front bien ouvert, un grand nez étroit + et recourbé, devait compenser ce que la figure pouvait emprunter + d'étrange à des yeux probablement petits, à des masséters très + forts, à des contours un peu en losange. À ces traits, dont le type + n'a rien de désagréable et permet une véritable beauté, cette + magnifique race joignait une haute stature, des muscles puissants, + une constitution athlétique. Elle semble avoir été faite à tous + égards pour lutter contre les difficultés et les périls de la vie + sauvage... + + [Illustration 170b: Tête de femme découverte à Cro-Magnon[2].] + + [Note 2: D'après la même source. L'os frontal porte la marque + d'un coup de hache qui l'a percé.] + + «La race de Cro-Magnon était donc belle et intelligente. Dans + l'ensemble de son développement, elle me semble présenter de + grandes analogies avec la race Algonquine, telle que la font +146 connaître les premiers voyageurs et surtout les missionnaires ayant + vécu longtemps parmi ces Peaux-Rouges. Elle en avait sans doute les + qualités et les défauts. Des scènes violentes se passaient sur les + bords de la Vézère; nous en avons pour preuve le coup de hache qui + a enfoncé le crâne à la femme de Cro-Magnon. En revanche, les + sépultures de Solutré, en nous livrant plusieurs têtes de femmes et + d'hommes édentés, semblent attester que la vieillesse recevait des + soins particuliers dans ces tribus, et était par conséquent + honorée. Cette race a cru à une autre vie; et le contenu des tombes + semble prouver que sur les bords de la Vézère et de la Saône on + comptait sur les prairies bienheureuses, comme sur les rives du + Mississipi. + + «Comme l'Algonquin, l'homme du Périgord ne s'est pas élevé + au-dessus du degré le plus inférieur de l'état social; il est resté + chasseur, tout au moins jusque vers la fin des âges qui le virent + apparaître dans nos montagnes. C'est donc à tort que l'on a + prononcé à son sujet le mot de _civilisation_. Pourtant il était + doué d'une intelligence élastique, perfectible. Nous le voyons + progresser et se transformer tout seul, fait dont on ne trouve + aucune trace chez son similaire américain. Par là, il lui est + vraiment supérieur. Enfin ses instincts artistiques, les oeuvres + remarquables qu'il a laissées, lui assignent une place à part parmi + les races sauvages de tous les temps.» + + Dans l'âge immédiatement postérieur, celui de la pierre polie, nous + voyons la race de ces troglodytes du Périgord se maintenir à l'état + de tribus isolées, vivant au milieu des populations nouvelles qui + sont venues se répandre sur le même sol, ayant adopté les moeurs + importées par ces nouveaux venus, mais demeurant à côté d'eux sur + certains points dans un état de grande pureté ethnique, tandis que + sur d'autres points elle tend à se fondre graduellement avec eux. + Nous suivons après, au travers de la série complète des temps + historiques et jusqu'à nos jours, la persistance et la réapparition + fréquente du type de cette race à l'état d'individus isolés dans + toutes les parties de l'Europe occidentale. Elle est un des + éléments constitutifs originaires de la population de ces contrées, + et elle y tient plus de place que la race antérieure, celle de + Canstadt et de Neanderthal. + + «J'ai moi-même en France, à plusieurs reprises, dit M. de + Quatrefages, constaté chez des femmes, des traits qui ne pouvaient + s'accorder qu'avec l'ossature crânienne et faciale de la race dont +147 nous parlons. Chez l'une d'elles, la dysharmonie de la face et du + crâne était au moins aussi marquée que chez le grand vieillard de + Cro-Magnon: l'oeil enfoncé sous la voûte orbitaire avait le regard + dur; le nez était plutôt droit que courbé, les lèvres un peu + fortes, les masséters très développés, le teint très brun, les + cheveux très noirs et plantés bas sur le front. Une taille épaisse + à la ceinture; des seins peu développés, des pieds et des mains + relativement petits, complétaient cet ensemble. Les études de M. + Hamy ont étendu et agrandi le champ des recherches. Il a retrouvé + le même type dans la collection de crânes basques de Zaraus, + recueillie par MM. Broca et Velasco; il l'a suivi jusqu'en Afrique, + dans les tombes mégalithiques explorées par le général Faidherbe, + et chez les tribus Kabyles des Beni-Masser et du Djurjura. Mais + c'est principalement aux Canaries, dans la collection du + Barranco-Hundo de Ténériffe, qu'il a rencontré des têtes dont la + parenté ethnique avec les hommes de Cro-Magnon est vraiment + indiscutable. D'autre part, différents termes de comparaison lui + font regarder comme probable que les Dalécarliens se rattachent à + la même souche... + + «Pendant l'époque quaternaire, la race de Cro-Magnon avait en + Europe son principal centre de population dans le sud-ouest de la + France. Ses colonies s'étendaient jusqu'en Italie, dans le nord de + notre pays, dans la vallée de la Meuse, où elles se juxtaposaient à + une autre race. Mais peut-être elle-même n'était-elle qu'un rameau + de population africaine, émigré chez nous avec les hyènes, le lion, + l'hippopotame, etc. En ce cas il serait tout simple qu'elle se + retrouvât de nos jours dans le nord-ouest de l'Afrique et dans les + îles où elle était plus à l'abri du croisement. Une partie de ses + tribus, lancée à la poursuite du renne, aura conservé, dans les + Alpes scandinaves, la haute taille, les cheveux noirs et le teint + brun qui distinguent les Dalécarliens des populations voisines; les + autres, mêlées à toutes les races qui ont successivement envahi + notre sol, ne manifesteraient plus leur ancienne existence que par + des phénomènes d'atavisme, imprimant à quelques individus le cachet + des antiques chasseurs du Périgord.» + + * * * * * + + C'est, au contraire, sûrement du nord que venait la race toute + différente qui, à la même époque, menait une vie toute semblable + dans les cavernes de la Belgique. Nous la connaissons par les + belles fouilles de Schmerling et de M. Dupont. Cette race, dont on + constate plusieurs variétés établies en des lieux différents, était + petite de taille, brachycéphâle, et présente tous les caractères +148 d'un étroite parenté avec les Lapons. + + Les troglodytes belges de cette race, qui a fourni également la + population primitive de la Scandinavie, étaient à beaucoup de + points de vue en retard sur ceux du Périgord et du Mâconnais, issus + d'un autre sang. «Les monuments de leur industrie, dit encore M. de + Quatrefages, sont bien inférieurs à ce que nous avons vu chez ces + derniers, et ils ne montrent aucun indice des aptitudes artistiques + si remarquables chez l'homme de la Vézère. Ils le dépassent + pourtant sur un point essentiel: ils avaient inventé ou reçu + d'ailleurs l'art de fabriquer une poterie grossière. M. Dupont en a + trouvé des débris dans toutes les stations qu'il a explorées, et a + retiré du _Trou du frontal_ (sur la Lesse) des fragments en nombre + suffisant pour reconstituer le vase dont ils avaient fait + partie..... + + «Contrairement à ce que nous avons vu chez les hommes de + Cro-Maguon, ceux-ci paraissent avoir été éminemment pacifiques. M. + Dupont n'a rencontré ni dans leurs grottes ni dans leurs sépultures + aucune arme de combat, et il leur applique ce que Ross rapporte des + Esquimaux de la Baie de Baffin, qui ne pouvaient comprendre ce + qu'on entendait par la guerre.... + + Les troglodytes de Belgique se peignaient la figure et peut-être le + corps comme ceux du Périgord. Les objets de parure étaient à peu + près les mêmes que chez ces derniers. Toutefois on ne voit figurer + parmi eux aucun objet emprunté à la faune marine. Ce fait a quelque + chose de singulier, car l'homme de la Lesse allait parfois chercher + ses «bijoux,» aussi bien que la matière première de ses outils et + de ses armes de chasse, à des distances bien plus grandes que celle + qui le séparait de la mer. En effet, les principaux ornements des + hommes de la Lesse étaient des coquilles fossiles. Quelques-unes + étaient empruntées aux terrains dévoniens du voisinage; mais la + plupart venaient de fort loin, et en particulier de la Champagne et + de Grignon près de Versailles[97]. Les silex, dont nos troglodytes + faisaient une si grande consommation, étaient tirés, non du Hainaut + ou de la province de Liège, mais presque tous de la Champagne. Il + en est même qui ne peuvent avoir été ramassés qu'en Touraine, sur + les bords de la Loire. En jugeant d'après les provenances de ces + divers objets, on pourrait dire que le monde connu des troglodytes +149 de la Lesse s'élevait à peine de 30 à 40 kilomètres au nord de leur + résidence, tandis qu'il s'étendait à 400 ou 500 kilomètres vers le + sud. + + [Note 97: Une tribu de cette race était établie sur les bords de la + Seine, vers le site de Paris, et a laissé de nombreux vestiges de + son séjour dans les sables de Grenelle.] + + «Il y a dans ce fait quelque chose de fort étrange, mais dont M. + Dupont nous paraît avoir donné une explication au moins fort + plausible. Selon lui deux populations, deux races peut-être, + auraient été juxtaposées dans les contrées dont il s'agit, pendant + l'époque quaternaire. Entre elles aurait existé une de ces haines + pour ainsi dire instinctives, pareille à celle qui règne entre les + Peaux-Rouges et les Esquimaux. Cernés au nord et à l'ouest par + leurs ennemis, qui occupaient le Hainaut, les indigènes de la Lesse + ne pouvaient s'étendre qu'au sud; et c'est par les Ardennes qu'ils + communiquaient avec les bassins de la Seine et de la Loire.» + + [Illustration 174: Crâne d'homme provenant de la grotte du Trou + du Frontal[1].] + + [Note 1: Ce remarquable type de la race laponoïde des Troglodytes + de la Belgique, est emprunté au _Précis de paléontologie humaine_ + de M. le docteur Hamy.] + + C'est seulement dans la dernière partie des temps quaternaires, + vers le milieu de l'âge du renne, que la race petite, brachycéphale + et tout à fait analogue aux Lapons, dont un établissement important + a pu être ainsi étudié dans la vallée de la Lesse, parvint sur + notre sol français, plus tard que la race dolichocéphale, et + d'origine probablement africaine, à laquelle appartenaient les + troglodytes du Périgord. Elle paraît alors avoir poussé des essaims + dans les bassins de la Somme et de la Seine, et même plus loin vers + le sud, jusque dans la vallée de l'Aude. A Solutré, dans le + Mâconnais, nous la voyons se mêler à la population des chasseurs de + chevaux sauvages, née déjà d'une fusion entre les deux races + dolichocéphales dont la présence était plus ancienne. D'un autre + côté, l'on constate son existence à la même époque dans la Hongrie, + comme dans les pays scandinaves. Pendant la période suivante, dite + _néolithique_, cette même race, pressée par les immigrants qui + arrivent, apportant de nouvelles moeurs avec un sang nouveau, s'est +150 en partie précipitée vers le midi et y a porté quelques-unes de ses + tribus au delà des Pyrénées, dans l'Espagne et le Portugal, jusqu'à + Gibraltar. + + Les recherches de MM. de Quatrefages et Hamy conduisent à voir en + elle la souche de nombreuses populations de type _laponoïde_, + échelonnées dans le temps et répandues à peu près dans l'Europe + entière. En particulier ce type est représenté presque à l'état de + pureté encore aujourd'hui dans les Alpes du Dauphiné. «Ainsi, dit + l'éminent antropologiste auquel nous faisons dans ce chapitre de si + nombreux emprunts, la race des troglodytes de la Belgique, la + dernière venue de l'époque quaternaire, s'est rencontrée pendant + les temps glaciaires avec les races dolichocéphales qui l'avaient + précédée. Sur certains points elle s'est associée à elles; sur + d'autres elle a conservé son autonomie; elle a eu le même sort. + Elle aussi a assisté à la transformation du sol et du climat, qui a + porté le trouble dans les sociétés naissantes de la race de + Cro-Magnon; elle aussi a vu les conditions d'existence se + transformer progressivement, et les conséquences de ces changements + ont été les mêmes pour elle. + + «Un certain nombre de tribus ont marché vers le nord, à la suite du + renne et des autres espèces animales qu'elles étaient habituées à + regarder comme nécessaire à leur existence; elles ont émigré en + latitude. D'autres, pour le même motif, ont émigré en altitude, + accompagnant le bouquetin et le chamois dans nos chaînes de + montagnes, dégagées par la fonte des glaciers. D'autres enfin sont + restées en place. Les deux premiers groupes ont pu rester plus + longtemps à l'abri des mélanges ethniques. Les tribus composant le + troisième se sont promptement trouvées en présence des immigrants + brachycéphales et dolichocéphales de la pierre polie, et ont été + facilement subjuguées, absorbées par eux.» + + En effet, c'est pendant l'âge du renne que se produisirent les + derniers phénomènes géologiques qui marquent, dans nos contrées, la + fin de l'époque quaternaire. Un mouvement graduel de soulèvement + fit émerger du sein des mers les pays qui s'étaient antérieurement + affaissés, et le résultat de ce soulèvement fut d'amener les + continents à prendre, à bien peu de chose près, le relief que nous + leur voyons aujourd'hui. D'aussi grandes modifications dans la + disposition du sol, dans le rapport des terres et des eaux, + amenèrent forcément des changements non moins profonds dans la + température et dans les conditions atmosphériques. Le climat + continental actuel se substitua au climat insulaire. Les glaciers +151 de toutes les chaînes de montagnes reculèrent rapidement, et leur + fonte, ainsi que la rupture des lacs placés au-dessus, qui en fut + presque partout la conséquence, produisit les faits d'inondation + brusque et sur une énorme échelle, auxquels est dû le dépôt + argileux rougeâtre, mêlé de cailloux anguleux, d'une origine + évidemment torrentielle, qui couvre une grande partie de l'Europe, + et que les géologues parisiens ont appelé le _diluvium rouge_. La + formation de ce dépôt fut suivie d'une longue période pendant + laquelle les grands cours d'eau des contrées occidentales suivirent + un régime de débordements annuels et réguliers, analogues à ceux du + Nil, de l'Euphrate, de l'Indus et du Gange, débordements étendus + dans d'immenses proportions, et qui ont laissé, comme un vaste + manteau par-dessus le diluvium rouge, les couches de limon fin, de + même nature que celui des alluvions nilotiques modernes, connu sous + le nom de _loess_ supérieur ou terre à briques. Les espèces + africaines avaient alors, depuis un temps considérable déjà, + disparu de notre sol; le rhinocéros à épaisse fourrure était + également éteint; quelques rares individus de l'espèce du mammouth + subsistaient seuls, et l'on rencontre çà et là leurs restes dans le + _loess_. Quant au renne, il était encore nombreux dans nos pays. + + Après cette période, de nouveaux phénomènes d'inondation subite, + déchirèrent les dépôts, d'abord continus, du loess, et n'en + laissèrent plus subsister que des lambeaux en terrasse sur les + flancs des vallées et sur les plateaux où nous les observons + aujourd'hui. Ce fut la dernière crise de l'âge quaternaire, celle + qui marque la transition à l'époque géologique actuelle. A dater de + ce moment, les conditions géographiques et climatériques de + l'Europe furent celles qui subsistent encore actuellement, et + depuis lors son sol n'a pas été sensiblement modifié. + + La faune, influencée par les changements des climats, devint aussi + ce qu'elle est de nos jours. Il ne resta plus dès lors dans nos + pays, en fait d'espèces maintenant éteintes, que le grand cerf + d'Irlande (_cervus megaceros_) avec ses cornes immenses, dont on + trouve encore les ossements dans les tourbières; l'urus ou boeuf + sauvage et l'aurochs, qui, résistant encore plus tard, furent + détruits par les chasseurs de la Gaule seulement dans le cours de + l'époque historique, et subsistèrent en Suisse jusqu'au IXe et au + Xe siècle de notre ère. On sait même qu'il s'en conserve des + individus vivants en Écosse et en Lithuanie. Le mammouth venait + d'achever de disparaître. A part le lièvre, qui, avec ses poils + sous la plante des pieds, est resté comme une dernière épave de la +152 période glaciaire, tous les animaux organisés pour vivre au milieu + des frimas émigrèrent, dès le début de la période actuelle, les uns + en altitude, les autres en latitude. Le bouquetin, le chamois, la + marmotte et le tétras se réfugièrent sur les plus hautes montagnes, + fuyant devant l'élévation de la température. Le renne, qui ne + pouvait vivre que dans les plaines, se retira progressivement vers + le nord. Au temps où se formèrent les plus anciennes tourbières, il + avait déjà quitté la France, mais il vivait encore dans le + Mecklembourg, en Danemarck et dans le sud de la Scandinavie, d'où + plus tard il émigra de nouveau pour se retirer définitivement dans + les régions polaires. + + Il paraît bien prouvé aujourd'hui qu'à cette aurore de la période + géologique qui se continue encore, et à laquelle correspondent, + dans l'archéologie préhistorique, les premières manifestations des + temps _néolithiques_ ou de l'âge de la _pierre polie_, la majeure + partie des tribus de brachycéphales de la race laponoïde suivirent + dans sa migration l'animal utile auquel elles empruntaient les + principales ressources de leur subsistance. Elles se retirèrent, + elles aussi, vers le nord, en laissant seulement derrière elles de + faibles essaims attardés, et elles ne se sont non plus arrêtées + dans leur retraite que lorsqu'elles ont eu atteint les contrées + arctiques. Il est probable qu'elles allaient ainsi chercher les + climats qu'elles préféraient et qu'elles ne trouvaient plus dans + notre pays; mais en même temps elles étaient refoulées par de + nouvelles populations qui s'emparaient de l'Europe occidentale. En + effet, le passage de la période archéolithique à la période + néolithique[98], de l'âge quaternaire à l'âge géologique actuel, + correspond à un changement dans les habitants de nos pays comme à + un changement dans le climat. + + [Note 98: On réunit assez souvent en un même groupe les deux âges + successifs des grands carnassiers et du renne, sous le nom commun + d'_époque archéolithique_, expression tirée du grec, qui + caractérise l'époque ainsi nommée comme la plus ancienne parmi + celles où l'homme, ne connaissant pas encore l'art de fondre les + métaux, employait exclusivement la pierre taillée par éclats, à + faire ses armes et ses métaux. L'époque suivante, où on les + faisait en pierre polie, est désignée, par opposition, sous le + nom d'_époque néolithique_.] + + «Des hordes armées de la hache de pierre polie, dit M. Hamy, qui + résume ainsi dans son _Précis de paléontologie humaine_ les + observations les plus récentes, surgissant au milieu des débris des + peuplades de l'âge du renne, les soumettent aisément. Cette période + d'envahissement brutal et de décadence matérielle représente, pour + l'Occident préhistorique, une phase comparable à celles qui ont +153 suivi l'invasion des Hycsos en Égypte et celles des Germains au Ve + siècle de notre ère. Comme les Barbares, les nouveaux venus, qui + sont peut-être en partie ethniquement apparentés aux premiers + dolichocéphales que nous avons étudiés, se modifieront peu à peu au + contact des populations moins sauvages qu'ils ont mises sous le + joug et avec lesquelles ils se mêleront de plus en plus. Et sous + l'influence de celles-ci, la pierre finement taillée, dont les + dernières stations de l'âge du renne fournissaient de si + remarquables échantillons, s'unira à la pierre polie, que les + envahisseurs ont apportée avec eux, tandis que le travail de l'os + se relèvera de sa chute, sans atteindre néanmoins le degré de + perfection qu'il possédait auparavant. + + «La grotte funéraire des anciens jours et le monument en pierres + brutes de la race nouvelle seront simultanément employés. Ce + dernier, qui est la manifestation la plus remarquable de la période + néolithique, se perfectionne peu à peu. Aux monuments formés + d'énormes pierres irrégulières, supportant comme de gigantesques + piliers une grande table horizontale, en succéderont d'autres + composés de pierres équarries, alignées avec un certain art. Ces + architectes préhistoriques, dont les travaux ont pu résister à tant + de causes de destruction, entrent ainsi à leur tour dans la voie du + progrès, un instant abandonnée. Plus tard, ils couvriront de + figures sculptées certaines _allées couvertes_, et ils élèveront à + Stone-Henge le majestueux édifice qui offre tant de points de + ressemblance avec cet autre monument préhistorique découvert par M. + Mariette à Gizeh et connu par les égyptologues sous le nom de + «temple du Sphinx,» préludant ainsi à cette renaissance + préhistorique dont _l'âge du bronze_ et le _premier âge du fer_ + représentent l'apogée. + + «Ainsi, le développement de l'humanité, momentanément ralenti dans + sa marche, après cette évolution partiellement rétrograde, prendra + une nouvelle activité. Du degré de civilisation que nous nous + sommes efforcé de faire connaître, l'homme s'élèvera lentement à + une civilisation supérieure.» + + Mais ici nous sortons des temps paléontologiques pour entrer dans + des temps qui, relativement modernes, tout en étant préhistoriques + pour notre Occident, touchent au début des siècles historiques pour + d'autres régions, comme l'Égypte et la Chaldée. Nous n'avons plus + affaire à l'homme fossile, mais à l'homme de la période géologique + actuelle. + + * * * * * +154 + L'existence primitive d'une population de sauvages menant la vie de + chasseurs troglodytes, a laissé des souvenirs d'une singulière + précision dans les récits traditionnels des peuples civilisés du + monde classique, dans leurs légendes sur les premiers âges[99]. + C'est à tel point que l'on peut presque dire que les hommes des + cavernes de la période quaternaire ne sont pas à proprement parler + _préhistoriques_, puisqu'ils ont une place incontestable dans la + tradition. Et ici nous trouvons une preuve de la succession + ininterrompue des générations humaines sur le sol européen, depuis + le temps où vivaient le mammouth et les grands carnassiers depuis + si longtemps éteints. + + [Note 99: Voy. le chapitre Ier du livre de M. d'Arbois de + Jubainville, _Les premiers habitants de l'Europe_; nous n'avons + fait ici que le résumer.] + + «Alors, dit Eschyle[100], pas de maisons de brique ouvertes au + soleil, pas de constructions en charpente. Se plongeant dans la + terre tels que de minces fourmis, les hommes se cachaient dans des + antres sans lumière.» La charrue à cette date ne labourait pas le + sol européen. Prométhée, aïeul d'Hellen et personnification + mythique des débuts de la civilisation de la race aryenne dans ces + contrées, «accoupla le premier, suivant le poète, des bêtes de + somme sous le joug pour décharger les mortels des travaux les plus + durs.» Pour le grand tragique grec, l'état sauvage qui précéda + Prométhée remonte à l'époque la plus reculée. Mais quelques siècles + plus tôt, le chantre de l'_Odyssée_ représente certaines tribus de + cette race primitive vivant encore de la vie de troglodytes + sauvages, au temps de ses héros Achéens, dont la civilisation est + déjà relativement avancée. Tels sont chez lui les Cyclopes de + Sicile, que la tradition plaçait dans cette contrée avant + l'établissement de la population ibérienne des Sicanes, lequel + remonte au moins à 2,000 ans avant l'ère chrétienne, les Cyclopes + que les Grecs disaient fils du Ciel et de la Terre et + représentaient comme absolument étrangers aux généalogies de leur + propre race. Les Cyclopes, tels que les décrit le IXe chant de + l'_Odyssée_, «habitent des cavernes au sommet des hautes + montagnes;» non-seulement ils ne labourent pas, mais ils ne + cultivent pas même la terre à la main. Ils ont pourtant quelques + troupeaux, mais ignorent toute navigation, comme l'art de + l'équitation et celui des transports au moyen de chariots. Les + dieux des Hellènes leurs sont inconnus; il les dédaignent et les + défient. + + [Note 100: _Prometh._, v. 450 et suiv.] + + Si nous en croyons la tradition grecque recueillie par Pausanias, + Pélasgos, le représentant de la première race un peu civilisée, +155 aurait trouvé dans le Péloponnèse, à l'aurore des temps + historiques, une population qui ne bâtissait pas et qui ne portait + pas de vêtements; il lui apprit à construire des cabanes et à + s'habiller de peaux de cochons. Cette population vivait de + feuilles, d'herbes et de racines, sans distinguer les saines des + dangereuses: les Pélasges lui firent joindre le gland doux à cette + nourriture rudimentaire. Diodore de Sicile parle d'une époque + reculée où en Crète on ne savait pas encore bâtir de maisons: les + hommes cherchaient un abri sous les arbres des montagnes et dans + les cavernes des vallées; tel était l'état des choses jusqu'à + l'arrivée des Curètes, peuple de race pélasgique, qui enseignèrent + aux aborigènes les premiers rudiments de la civilisation, l'élève + des troupeaux, la récolte du miel, l'emploi du métal pour faire des + glaives et des casques, enfin la substitution d'une organisation + sociale à la vie solitaire du sauvage chasseur. + + Le souvenir de la population des cavernes restait aussi vivant en + Italie. C'est en parlant d'elle qu'Évandre, dans l'_Énéide_ de + Virgile, commence son poétique résumé de l'histoire du Latium. + «Autrefois ces bois étaient habités par des autochthones, les + Faunes et les Nymphes, race d'hommes née des troncs durs du chêne. + Vivant sans lois traditionnelles ni civilisation, ils ne savaient + ni réunir des boeufs sous le joug, ni amasser des richesses, ni + épargner le bien acquis; des pousses d'arbres et les sauvages + produits de la chasse étaient leur nourriture.» + + Mais la description traditionnelle la plus remarquable, la plus + exacte et la plus vivante des moeurs des sauvages primitifs des + cavernes, est celle que nous lisons chez Lucrèce. «Le robuste + conducteur de la charrue courbée n'avait pas encore paru; personne + ne savait dompter les champs par le fer, ni planter les jeunes + arbres, ni au sommet des vieux couper les branches avec la + serpe..... Les hommes trouvaient la nourriture de leur corps sous + les chênes porteurs de gland, sous les arbousiers dont, pendant + l'hiver, les fruits mûrs se teignent en rouge..... Ils ne savaient + pas se servir des peaux ni se vêtir de la dépouille des animaux + sauvages. Ils habitaient les forêts et les cavités des montagnes; + ils abritaient sous les broussailles leurs membres crasseux, quand + ils voulaient éviter les vents et la pluie..... Leurs mains et + leurs pieds étaient d'une admirable vigueur: ils poursuivaient dans + les bois, les animaux sauvages, leur lançaient des pierres, les + frappaient de massues, en abattaient un grand nombre, ne fuyaient + que devant quelques-uns..... C'était en vain que la mer soulevait + ses flots irrités: elle proférait des menaces impuissantes; quand + au contraire la rusée étalait paisiblement ses eaux riantes, elle +156 ne pouvait séduire personne: l'art perfide de la navigation n'était + pas encore inventé.» + + Ici le poète, vivifiant la tradition par son génie, a réalisé une + véritable résurrection du passé. Pour dépeindre les troglodytes des + temps quaternaires, tels que nous les connaissons aujourd'hui par + leurs vestiges, la science contemporaine n'a presque rien à changer + à son tableau. Elle en adoucirait plutôt certaines couleurs. + + + § 3.--RESTES MATÉRIELS DE L'ÉPOQUE NÉOLITHIQUE. + + [Illustration 181: Hache en pierre polie, de France.] + + Pour celui qui suit les reliques de son industrie, que l'homme + antérieur à l'histoire écrite a laissés dans notre Europe, un + nouvel âge, comme nous l'avons dit tout à l'heure, se marque par + l'apparition de la pierre polie. Car il est à remarquer que dans + l'époque précédente, quelque habileté que révèle déjà le travail de + la pierre et de l'os, on n'a encore aperçu aucun spécimen d'arme ou + d'outil quelconque en pierre portant des traces de polissage. Ce ne + sont plus les alluvions quaternaires et les cavernes de l'âge du + renne qui fournissent les pierres polies, les haches en silex, en + serpentine, en néphrite, en obsidienne de cet âge; on les trouve + dans les tourbières, dans des amoncellements sans doute fort + anciens, mais qui s'élèvent sur le sol actuel, dans des sépultures + d'une très haute antiquité, mais postérieures au début de notre + période géologique, dans certains camps retranchés qui furent plus + tard occupés par les Romains. On a recueilli par milliers presque + partout en France, en Belgique, en Suisse, en Angleterre, en + Italie, en Grèce, en Espagne, en Allemagne et en Scandinavie. + + Il ne faudrait pas croire, du reste, qu'un changement brusque et + subit sépare l'âge du renne de l'âge de la pierre polie. On passe + de l'un à l'autre par des gradations successives, qui prouvent que + si l'apparition du nouveau procédé semble se rattacher à la + prédominance désormais acquise par de nouveaux éléments de + population, le changement s'est opéré par une action lente et + prolongée. La géologie a également reconnu--fait exactement +157 parallèle--que la transition de la période quaternaire à la période + présente n'avait pas été brusque et violente, mais graduelle. Elle + fut le résultat d'une série de phénomènes successifs et locaux, qui + achevèrent de donner aux continents la forme qu'ils ont maintenant + et changèrent peu à peu le climat, ce qui amena forcément la + disparition ou la retraite vers d'autres latitudes de certaines + espèces animales. A tel point que beaucoup de géologues admettent + aujourd'hui que nous sommes dans la continuation de l'époque + quaternaire et qu'il ne faut pas établir de démarcation nettement + définie entre celle-ci et les temps actuels. + + [Illustration 182a: Hache en pierre polie, de France] + + [Illustration 182b: Hache de pierre polie, avec son emmanchement + en bois et en corne de cerf[1].] + + [Note 1: Provenant des villages lacustres de la Suisse.] + + Les haches de l'époque de la pierre polie diffèrent de celles de + l'époque archéolithique en ce que celles-ci fendaient ou perçaient + par leur petite extrémité, tandis que celles de l'âge nouveau ont + le tranchant à l'extrémité la plus large. Certaines haches de cette + époque étaient emmanchées dans la corne de cerf ou le bois, tandis + que d'autres semblent avoir été tenues directement à la main et + avoir servi de couteau ou de scie pour l'os, la corne et le bois. A + cela près, la nature des armes et des ustensiles est la même aux + deux âges, avec la seule différence de l'habileté et de la + perfection du travail: ce sont des haches, des couteaux, des + pointes de flèches barbelées, des grattoirs, des alènes, des + pierres de fronde, des disques, des poteries grossières, des grains + de colliers en coquillages ou en terre qui déjà se montrent à + l'époque précédente. Bien qu'on donne souvent le nom d'_âge de la + pierre polie_ à la troisième phase de la période préhistorique, il +158 ne faudrait pas s'imaginer que ce soit toujours le poli de la + matière qui la caractérise; le fini, la perfection de l'exécution, + peuvent aussi faire juger que des armes et des ustensiles non polis + s'y rapportent. Aussi vaut-il mieux se servir de l'expression + d'époque _néolithique_, qui dénote seulement le caractère + relativement plus récent du dernier âge de l'emploi exclusif des + instruments de pierre. + + On a observé sur divers points de l'Europe les vestiges + incontestables d'ateliers où les instruments de pierre de cette + époque étaient préparés, et dont l'emplacement est décelé par les + nombreuses pièces inachevées qui s'y trouvent réunies, à côté + d'armes de la même matière amenées à leur dernier degré de + perfection. Un de ces ateliers existait à Pressigny + (Indre-et-Loire), d'autres à Chauvigny (Loir-et-Cher), à Civray, à + Charroux (Vienne). Je ne parle ici que de quelques-uns de ceux qui + ont été reconnus en France; il y en a dans tous les autres pays, et + moi-même j'en ai découvert à la porte d'Athènes et dans la montagne + qui domine Thèbes d'Égypte (ce dernier conjointement avec M. Hamy). + Les silex paraissent ordinairement avoir été taillés dans la + carrière même et portés ailleurs pour être polis. On a retrouvé en + plusieurs endroits les pierres qui servaient au polissage, et + auxquelles les paysans de nos campagnes donnent le nom de «pierres + cochées,» d'après les sillons ou «coches» dont elles sont marquées. + + Il y avait donc, dès cet âge, des centres industriels, des lieux + spéciaux de fabrication; par suite, il y avait aussi commerce. Les + peuplades qui fabriquaient sur une grande échelle les armes et les + ustensiles de pierre ne devaient pas vivre dans un état d'isolement + complet, où elles n'auraient su que faire des produits de leur + travail. Elles les portaient chez les peuplades qui n'avaient pas + chez elles des matériaux aussi propices à cette fabrication, et les + échangeaient contre d'autres produits du sol de ces dernières. + C'est ainsi que le besoin établissait peu à peu les diverses + relations de la vie sociale. On a trouvé en Bretagne des haches en + fibrolite, matière qui ne se rencontre en France que dans + l'Auvergne et les environs de Lyon. De l'allée couverte + d'Argenteuil on a exhumé un couteau en silex sorti manifestement + des carrières de Pressigny. A l'île d'Elbe, où l'on a recueilli un + grand nombre d'instruments en pierre taillée, dont l'usage est + certainement antérieur aux premières exploitations des mines de + fer, ouvertes par les Étrusques, la plupart de ces armes primitives + sont faites d'un silex qui ne se rencontre pas dans le sol, et a +159 été, par conséquent, apporté par mer. Dans l'Archipel grec, j'ai + rencontré à Ios des couteaux et des _nuclei_[101] en obsidienne de + Milo. + + [Note 101: On appelle ainsi le noyau central de la pierre, resté + après l'enlèvement d'un certain nombre de lames destinées à faire + des couteaux.] + + [Illustration 184: Nucleus d'obsidienne, provenant de l'Archipel + grec.] + + Un commerce rudimentaire de ce genre, franchissant souvent de + grandes distances, faisant passer les objets de tribus en tribus, + par une série d'échanges successifs, jusque bien loin de leur lieu + d'origine, dans des conditions même où le point d'arrivée est + souvent ignoré au point de départ, se produit chez tous les + sauvages. De hautes autorités, comme M. Dupont, M. de Quatrefages + et M. Hamy, admettent qu'il en existait déjà un semblable dans + l'âge du renne. Se fondant sur des raisons très sérieuses, ces + savants, qui ont si profondément étudié les vestiges de l'humanité + préhistorique, pensent qu'il faut attribuer à des échanges et à un + véritable commerce, plutôt qu'à un état nomade qui aurait conduit + des tribus à des migrations incessantes, l'importation des + coquilles marines du Golfe de Gascogne et de la Méditerranée chez + les troglodytes du Périgord, des silex et des coquillages fossiles + de la Champagne, des environs de Paris et même de Touraine chez + ceux des bords de la Lesse. + + Les débris d'animaux que l'on trouve avec les objets de travail + humain appartenant à l'âge néolithique, se joignent aux indications + fournies par les gisements pour démontrer que celui-ci n'appartient + plus à l'époque quaternaire, mais à notre époque géologique, et se + trouve ainsi placé sur le seuil des temps historiques. Les grands + carnassiers et les grands pachydermes, comme l'éléphant et le + rhinocéros, n'existaient plus alors. L'urus (_bos primigenius_), + qui vivait encore au commencement des siècles historiques, est le + seul animal de cet âge qui n'appartienne plus à la faune + contemporaine. Les ossements qui se rencontrent avec les ustensiles + de pierre polie sont ceux du cheval, du cerf, du mouton, de la + chèvre, du chamois, du sanglier, du loup, du chien, du renard, du + blaireau, du lièvre. Le renne ne se montre plus dans nos contrées. + En revanche, on commence à trouver les animaux domestiques, qui +160 manquent absolument dans les cavernes des derniers temps + quaternaires, du moins ceux qui depuis lors deviennent les + compagnons inséparables des nations civilisées. Car il n'est pas + impossible que, vers la fin de l'époque précédente, les hommes des + cavernes soient parvenus à amener le renne et le cheval à un état + de demi-domestication, en faisant des animaux rassemblés en + troupeaux pour fournir à l'alimentation leur lait et leur viande, + mais sans savoir leur demander encore aucun autre service. + Évidemment le climat de nos pays était devenu, dès le commencement + des temps néolithiques, ce qu'il est aujourd'hui. + + [Illustration: Dolmen de Duneau (Sarthe).] + + Tout le monde a vu, en France ou en Angleterre, au moins quelqu'un + de ces étranges monuments en pierres énormes non taillées, connus + sous le nom de _dolmens_ et d'_allées couvertes_, que l'on a + regardés longtemps comme des autels et des sanctuaires druidiques. + L'exploration soigneuse de ces monuments, auxquels on applique + aujourd'hui la dénomination fort juste de _mégalithiques_, y a fait + reconnaître des tombeaux, que recouvrait presque toujours à + l'origine un tertre sous lequel la construction en pierres brutes + était dissimulée. La plupart de ces tombes étaient violées depuis + des siècles: mais dans le petit nombre de celles que les fouilles + de nos jours ont retrouvées intactes, on a pu se convaincre de +161 l'absence presque constante de tout objet de métal. On n'y + découvre, avec les os et les cendres des morts, que des instruments + et des armes en silex, en quartz, en jade, en serpentine et des + poteries. Tel a été le cas des dolmens de Keryaval en Carnac, du + tumulus du Mané-Lud à Locmariaker et du Moustoir-Carnac, dont les + haches en pierre dure, d'une exécution si précieuse et aux formes + si géométriquement régulières, ont été envoyées par le Musée de + Vannes aux Expositions universelles de Paris en 1867 et 1878. Les + poteries des dolmens sont de la pâte la plus grossière, et aucune + n'a été façonnée à l'aide du tour. Quelquefois, comme à Gavr'innis + et au Mané-Lud, on a sculpté péniblement sur la face des dalles de + granit, qui forme la paroi intérieure de la chambre sépulcrale, des + dessins bizarres, qui la plupart du temps semblent reproduire des + tatouages, cette marque d'individualité qui, chez les peuples + sauvages, est comme une signature imprimée sur la face, et qui, + dans le tombeau, tenait lieu, en l'absence d'écriture, du nom du + personnage déposé au pied de la dalle où on l'avait gravée. + + [Illustration 186: Allée couverte de la Pierre-Turquaise + (Seine-et-Oise).] + + On a trouvé des ustensiles de bronze sous quelques-uns des dolmens + que l'on a fouillés dans les dernières années. L'apparition de ce + métal est d'une haute importance, car elle prouve que l'usage + d'élever des dolmens et des allées couvertes, qui avait pris + naissance dans l'âge de la pierre polie, subsistait encore en Gaule + quand l'emploi des métaux commença à y être connu. On rencontre + même des sépultures de cette catégorie où le bronze domine et où + les armes de pierre ne se montrent plus qu'exceptionnellement; mais +162 il est à noter qu'alors la disposition de la cavité destinée à + recevoir le mort ou les morts n'est plus telle qu'on l'observe dans + les tombeaux de la pure époque de la pierre: l'architecture + funéraire a pris de nouveaux développements, par suite de l'emploi + des outils en métal; l'intérieur des tombeaux se divise en galeries + et en chambres souterraines. + + Tous les indices concordent à prouver que les dolmens et les allées + couvertes de notre pays, aussi bien ceux où l'on ne découvre que + des objets de pierre que ceux où le bronze fait sa première + apparition, sont les sépultures d'une race différente de celle des + Celtes, qui occupait antérieurement le sol de la Gaule occidentale + et centrale, et s'étendait du nord au sud, depuis la Scandinavie + jusque dans l'Algérie et le Maroc, race que dans notre pays les + Celtes anéantirent, chassèrent ou plutôt subjuguèrent en + s'amalgamant avec elles. On a fait déjà bien des conjectures pour + déterminer le rameau de l'humanité auquel pouvait appartenir cette + race; mais toutes, jusqu'à présent, ont été prématurées et sans + fondement assez solide. On n'est même pas parvenu à établir, d'une + manière certaine, si son mouvement d'expansion s'est produit du + nord au sud ou bien du sud au nord. Ce que prouve du moins la + diversité de types des crânes trouvés sous les dolmens, c'est que + la race qui établit l'usage de cette architecture primitive dans la + région dont nous avons sommairement indiqué l'aire, prolongée le + long de l'Océan Atlantique, mais ne s'étendant pas vers l'Orient, + dans l'intérieur des terres, au delà du Rhône et de la Saône, était + peut-être assez peu nombreuse, mais avait su faire prévaloir son + influence, sa civilisation, supérieure à celle des premiers + occupants du sol, quoique encore bien imparfaite, et peut-être sa + domination sur des peuplades déjà fort diverses, où se mêlaient des + sangs tout à fait différents. + + Il n'y a pas impossibilité à ce que ce soit à la diffusion de cette + race qu'aient trait les traditions du monde classique, qui + prétendaient puiser leur source en Égypte, sur le peuple légendaire + des Atlantes et ses essaims de colons conquérants, répandus dans + une partie de l'Europe à une date prodigieusement antique[102]. Sans + doute ces traditions ont revêtu une forme singulièrement fabuleuse, + où la plupart des traits ne sauraient être admis par la critique et + où particulièrement l'état de civilisation des Atlantes est exagéré +163 de la façon la plus évidente. Mais il est difficile de croire + qu'elles n'aient pas eu non plus un certain fondement réel; et de + bons esprits ont pensé reconnaître dans les légendes relatives à la + colonisation et aux conquêtes des Atlantes un écho du souvenir de + l'établissement, dans l'Europe occidentale, de nombreux essaims + d'une population brune et dolichocéphale, venue du nord de + l'Afrique, spécialement de sa partie occidentale[103]. La venue de + cette population dans la Gaule, dont elle occupa une grande partie, + et où ses descendants sont restés un des principaux éléments + constitutifs de la population actuelle du sol français, a été pour + la première fois mise en lumière par les travaux de Roget de + Belloguet; les recherches récentes de l'anthropologie et de + l'archéologie préhistorique ont achevé de l'établir, en rapportant + d'une manière certaine cette immigration à la période néolithique. + Les représentants les mieux connus et les plus certains de ce + groupe ethnique sont les Ibères; Roget de Belloguet a cru démontrer + qu'en Gaule et en Italie il fallait appliquer à ses tribus le nom + de Ligures, ce que conteste M. d'Arbois de Jubainville, lequel + voit, au contraire, dans les Ligures la première avant-garde de la + race aryenne en Occident. Et cette question de nom ne saurait être + encore tranchée d'une manière définitive. + + [Note 102: Tous les témoignages relatifs aux Atlantes sont très + bien coordonnés dans le chapitre II du livre de M. D'Arbois de + Jubainville, sur _Les premiers habitants de l'Europe_.] + + [Note 103: Il faut consulter ici, mais avec une certaine réserve, + le chapitre III du même ouvrage.] + + Mais les immigrants nouveaux qui inondèrent nos contrées au début + de l'âge de la pierre polie n'appartenaient pas à une même race et + venaient pas tous de la même direction. Concurremment avec les + dolichocéphales d'origine libyque, on y constate un courant opposé + qui amène du nord et de l'est des populations brachycéphales et + mésaticéphales. Les Druides rapportèrent au grec Timagène que les + plus anciens habitants de la Gaule se composaient de trois + éléments, des autochthones qui avaient été originairement dans un + état de sauvagerie absolue, des tribus sorties d'îles de l'Océan + Atlantique et d'autres qui étaient venues d'au delà du Rhin[104]. Il + est à remarquer que dans les traditions des Grecs sur l'Atlantide + légendaire, engloutie dans les flots après avoir fourni des colons + aux contrées occidentales du continent européen, il existait sur sa + situation exactement la même incertitude que dans les appréciations + de la science actuelle sur le point de départ du peuple qui a + propagé dans ces mêmes contrées l'usage des dolmens. Pour Solon et +164 Platon[105], l'Atlantide était située en face du détroit des + Colonnes d'Hercule et touchait à l'Afrique; pour Théopompe elle + appartenait aux régions hyperboréennes. + + [Note 104: Ammian. Marcell., XV, 9.] + + [Note 105: Voy. les récits du _Timée_ et du _Critias_ de Platon.] + + [Illustration 189: Dolmen de l'Inde[1].] + + [Note 1: D'après Ferguson, _Rude stones monuments_.] + + Quoi qu'il en soit, les monuments mégalithiques ne se rencontrent + pas seulement dans la région européenne des dolmens, région si + nettement délimitée, qui va de la Scandinavie au Maroc et à + l'Algérie, en embrassant dans son parcours l'Angleterre et la + moitié de la France. On en a observé dans certaines îles de la + Méditerranée, comme les Baléares et la Corse, où le peuple + constructeur des dolmens a pu facilement envoyer des essaims, mais + aussi dans la Syrie et la Palestine, dans une portion de + l'Asie-Mineure, dans le coeur de l'Arabie, et jusque dans le + Turkestan, l'Afghanistan et l'Inde. Il n'est donc pas possible, en + présence de ces derniers faits, soigneusement colligés par M. + Ferguson dans un livre spécial, de considérer les monuments + mégalithiques comme l'oeuvre d'une seule race. Ce sont les + monuments d'un âge de développement qu'ont dû traverser une grande + partie des différents rameaux de l'espèce humaine, avant + d'atteindre une nouvelle étape de progrès. Mais les uns y sont + demeurés pendant de longs siècles, tandis que pour d'autres, cet + âge a été très court. Le célèbre Temple du Sphinx, à Gizeh en + Égypte, marque, comme nous l'avons déjà dit tout à l'heure, la + transition du monument mégalithique à l'architecture proprement + dite. + + Au reste, dans la période néolithique, comme dans les périodes + antérieures, les mêmes besoins et l'emploi des mêmes ressources ont + produit les plus curieuses ressemblances dans les armes et les + ustensiles de pays fort éloignés, qui n'avaient évidemment aucune +165 communication entre eux, et que devaient habiter des races + différentes. Pour nous borner à l'Europe, sans aller chercher nos + exemples à Java, en Chine ou au Japon, où nous trouverions + cependant des points de comparaison dignes d'attention, les haches + et les couteaux en silex, en obsidienne, en quartz compact, + extraits des tumulus de l'Attique, de la Béotie, de l'Achaïe, de + l'Eubée, des Cyclades, sont identiques aux armes pareilles qu'on + recueille sur notre sol; celles que l'on a colligées au Caucase ou + dans les provinces slaves de la Russie, rentrent aussi exactement + dans les mêmes types. La Scandinavie, nous l'avons dit, a ses + dolmens, ses tumuli, qui offrent avec ceux de la France une + saisissante analogie. Les corps qu'ils renfermaient avaient été + également déposés dans la tombe sans être brûlés; le bronze s'y + montre encore plus rarement que sous nos dolmens. Les objets en + pierre et en os provenant de ces tombeaux affectent les formes les + plus variées et sont d'une exécution particulièrement délicate. + Mais une notable portion des collections danoises provient non des + dolmens, mais des tourbières, où on trouve ces objets dans les + couches les plus inférieures avec des troncs de pins en partie + décomposés, fait d'une haute importance pour établir l'antiquité à + laquelle remontent les instruments de l'époque néolithique, car + cette essence forestière a disparu du Danemark depuis des siècles; + elle a été remplacée par le chêne, puis par le hêtre. Deux + circonstances expliquent, du reste, le degré de perfection toute + particulière que le travail de la pierre atteignit en Scandinavie; + d'abord la période de l'emploi exclusif des instruments de pierre + s'y prolongea plus tard que dans aucun autre pays de l'Europe, et + par conséquent cette forme de l'industrie humaine eut le temps, + plus que partout ailleurs, d'y perfectionner ses procédés; puis le + silex y est d'une qualité supérieure et s'y prête à la taille mieux + que dans notre pays. + + [Illustration 190: Dague en silex de Danemark[1].] + + [Note 1: Cette pièce servira de spécimen du degré de finesse el de + précision où en arrive le travail à petits éclats des armes de + silex, dans la dernière époque de l'âge de pierre de la + Scandinavie.] +166 + [Illustration 191: Pointes de lames grossières des + _kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie.] + + Ce sont encore les contrées scandinaves qui ont livré à l'étude de + la science d'autres bien curieux dépôts de la même phase de + l'histoire de l'homme. Les côtes du Danemark et de la Scanie + offrent, de distance en distance, des amas considérables de + coquilles d'huîtres et d'autres mollusques comestibles. Ces dépôts + n'ont pas été apportés par les flots: se sont des accumulations + manifestes de débris de repas, d'où le nom de _kjoekkenmoeddinger_, + ou «rebuts de cuisine,» sous lesquels ils sont connus dans le pays. + Ils s'étendent souvent sur des longueurs de plusieurs centaines de + mètres, avec une épaisseur qui atteint quelquefois jusqu'à près de + dix pieds. On n'a jamais rencontré dans ces amas aucun objet de + métal, mais au contraire de nombreux silex taillés, des morceaux + d'os et de cornes travaillés, des poteries grossières et faites à + la main. L'imperfection du travail dans les objets qui en + proviennent rappelle la période des cavernes, le second âge de + l'époque archéolithique. Mais le style des armes et des ustensiles + ne saurait être le seul critérium pour juger de la date d'un dépôt + de ce genre. Il faut avant tout prendre en sérieuse considération +167 la faune qui s'y révèle. Or, on n'a rencontré dans les + _kjoekkenmoeddinger_ aucun débris d'espèces caractéristiques d'un + autre âge géologique; sauf le lynx et l'urus, qui n'ont disparu que + depuis l'époque historique, il ne s'y est trouvé aucun ossement + d'animaux qui aient cessé d'habiter ces climats; on y a même trouvé + des indices de l'existence du porc et du chien à l'état d'animaux + domestiques. Les _kjoekkenmoeddinger_ se placent donc, dans l'ordre + chronologique, à côté des plus anciens dolmens. Si l'industrie s'y + montre encore aussi rudimentaire, c'est seulement parce que les + tribus qui ont abandonné sur les bords de la mer du Nord les débris + de leurs grossiers festins étaient demeurées en arrière de leurs + voisins, placés dans de meilleures conditions et déjà notablement + plus avancés dans la voie de la civilisation. + + Des dépôts analogues aux _kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie ont + été signalés dans les derniers temps en d'autres contrées. On en + connaît dans le Cornouailles, sur la côte nord de l'Écosse, aux + Orcades, et bien loin de là, sur les rivages de la Provence, où + leur existence a été constatée par le duc de Luynes. Les + _terramare_ des bords du Pô, amas contenant des cendres, du + charbon, du silex et des os travaillés, des ossements d'animaux + dont la chair paraît avoir été mangée, des tessons de poteries et + d'autres restes de la vie des premiers âges offrent également une + grande analogie avec les dépôts du Danemark et de la Scanie, et + appartiennent bien évidemment à la même période du développement de + l'humanité; quelques-unes des _terramare_ ont même continué à se + former après l'introduction des métaux. Ces dépôts de détritus + marquent l'emplacement de villages établis au milieu des marais et + analogues à ceux dont il nous reste maintenant à parler. Un des + plus éminents archéologues de l'Allemagne, M. Helbig, rattachant + ici les débris préhistoriques au plus ancien passé des races + classiques, a entrepris de démontrer, dans un ouvrage récent[106], + que les _terramare_ sont dues aux populations de race aryenne + auxquelles s'applique spécialement la dénomination d'Italiotes. + Elles seraient ainsi les monuments de leur plus ancienne habitation + dans la Péninsule, alors qu'elles ne s'étaient pas encore étendues + au delà de sa partie septentrionale et que leur civilisation + n'avait pas encore pris son essor de progrès. M. Helbig a su donner + au moins une grande probabilité à cette thèse; dont la conséquence + serait que les Italiotes auraient pénétré dans le bassin du Pô dans +168 un état de barbarie tel qu'ils ne connaissaient pas encore l'usage + des métaux, et l'auraient appris seulement par des enseignements + étrangers pendant la période de leur séjour auprès de ce grand + fleuve. C'est là une question sur laquelle nous aurons à revenir + avec quelque développement dans celui des livres de la présente + histoire où nous traiterons des origines des peuples aryens. + + [Note 106: _Die Italiker in der Pôebene, Beitroege zur + altitalischen Kultur--und Kunstgeschichte_, Leipzig, 1879.] + + [Illustration 193: Restitution d'un village lacustre de la + Suisse.] + + Mais les restes les plus intéressants de l'âge néolithique, ceux + qui révèlent l'état de société le plus avancé et marquent la + dernière phase de progrès des populations de l'Europe occidentale, + avant qu'elles ne connussent l'usage des métaux, sont les + palafittes ou villages lacustres. + + En 1853, la baisse extraordinaire des eaux du lac de Zurich permit + d'observer des vestiges d'habitations sur pilotis, qui paraissaient + remonter à une très haute antiquité. M. F. Keller ayant appelé + l'attention sur cette découverte, on se mit à explorer d'autres + lacs pour rechercher s'ils ne contenaient pas de semblables restes. + Les investigations, auxquelles demeure attaché le nom de M. Troyon, + furent couronnées d'un plein succès. Non-seulement un grand nombre + de lacs de la Suisse recélaient des palafittes, mais on en + découvrit également dans les lacs de la Savoie, du Dauphiné et de + l'Italie septentrionale, puis dans ceux de la Bavière et du + Mecklembourg. Les habitations des villages lacustres étaient +169 voisines du rivage, construites sur une vaste plateforme, que + composaient plusieurs couches croisées de troncs d'arbres et de + perches reliées par un entrelacement de branches et cimentées par + de l'argile, et que supportaient des pieux plantés au milieu des + eaux. Hérodote décrit très exactement des habitations de ce genre + qui subsistaient encore de son temps sur les lacs de la Macédoine. + Mais si l'on veut se faire une idée complète de ce qu'étaient les + stations lacustres de la Suisse, il faut prendre dans le voyage de + Dumont d'Urville la planche qui représente le gros village de + Doréi, sur la côte de la Nouvelle-Guinée, encore tout entier bâti + dans ce système. + + [Illustration 194: Habitation sur pilotis des Arfakis, du havre + de Doréi (Nouvelle-Guinée).] + + L'usage d'établir ainsi les demeures sur pilotis au milieu de l'eau + se continua dans l'Helvétie et les contrées voisines pendant bien + des siècles, car les objets qui ont été retirés des palaffites + appartiennent à des âges très différents. Tandis que dans les moins + anciennes on a recueilli des ustensiles en bronze et même en fer, + métal dont l'usage détermine encore une période nouvelle dans la + marche des inventions humaines, dans d'autres, et c'était le plus + grand nombre, on n'a découvert que des armes et des outils de + pierre polie ou d'os. La forme et la nature du travail de ceux-ci + se rapprochent beaucoup des objets fournis par les dolmens et les + tourbières de la France, de la Grande-Bretagne, de la +170 Belgique et de la Scandinavie; seulement la variété des + instruments y est plus grande. Les animaux dont la drague a ramené + les ossements du milieu des palafittes sont ceux-là mêmes qui + vivent encore aujourd'hui dans les montagnes de la Suisse: l'ours + brun, le blaireau, la fouine, la loutre, le loup, le chien, le + renard, le chat sauvage, le castor, le sanglier, le porc, la + chèvre, le mouton. Seuls, l'élan, l'urus et l'aurochs manquent à la + faune actuelle du pays; mais on sait, par des témoignages formels, + qu'ils y habitaient encore au commencement de l'ère chrétienne. + + [Illustration 195a: Urne cinéraire en terre noire représentant un + groupe d'habitations lacustres[1].] + + [Note 1: Cette urne, découverte dans un tumulus à Adersleben + (Bavière), est aujourd'hui conservée au Musée de Munich. Elle + copie l'apparence de sept huttes de forme circulaire groupées sur + une même plateforme, portée par des pilotis. Il y a une + singulière analogie entre cet objet et les urnes cinéraires des + plus anciennes sépultures du Latium, imitant une cabane de forme + ronde, urnes dont nous mettons un spécimen en regard de celle + d'Adersleben.] + + [Illustration 195b: Urne cinéraire de terre noire du Latium, en + forme de hutte ronde ou _tugurium_[2].] + + [Note 2: Provenant des sépultures les plus antiques de la + nécropole d'Albano.] + + [Illustration 195c: Fragment de tissus provenant des habitations + lacustres de la suisse.] + + Ainsi les villages lacustres caractérisent nettement dans notre + Europe occidentale la fin de l'âge néolithique, et les populations + qui les avaient établis continuèrent même à les habiter dans les + premiers temps où elles se servirent des métaux, que leur avaient + fait connaître des nations plus avancées. L'ensemble des objets que + les savants de la Suisse ont retirés de leurs emplacements dénote, + du reste, en bien des choses, même dans les plus anciens, une +171 véritable civilisation. La poterie est encore façonnée à la main, + mais affecte une grande variété de formes et un certain goût + d'ornementation. Les plus grands de ces vases servaient à conserver + les céréales pour l'hiver. On y a recueilli du froment, de l'orge, + de l'avoine, des pois, des lentilles. Les habitants des villages + lacustres s'adonnaient donc à l'agriculture, art absolument inconnu + encore des hommes dont les cavernes du Périgord nous ont conservé + les vestiges. Ils élevaient des bestiaux; ils connaissaient l'usage + de la meule. Enfin, dans les palafittes de la plus haute date, on a + rencontré des lambeaux d'étoffes qui prouvent que dès lors, au lieu + de se contenter pour tout vêtement de peaux de bêtes, on savait + tresser et tisser les fibres du lin. Dans certaines cavernes de + l'Andalousie, qui paraissent avoir été habitées vers la même + époque, on a trouvé des vêtements presque complets en sparterie + tressée, avec des armes et d'autres ustensiles de pierre polie. + + + § 4.--RELATION DE TEMPS ENTRE LES DIVERSES ÉPOQUES DES + DÉVELOPPEMENTS INITIAUX DE L'INDUSTRIE HUMAINE. + + La succession chronologique des diverses périodes de l'âge d'emploi + exclusif de la pierre éclatée, taillée ou polie, s'établit + maintenant d'une manière positive et précise. Nous y retrouvons les + premières étapes de la race humaine dans la voie de la + civilisation, après lesquelles l'emploi du métal marque une + évolution nouvelle et d'une importance capitale. Non toutefois + qu'il faille s'exagérer l'état d'avancement auquel correspond le + début du travail des métaux. Les anciens nous représentent les + Massagètes, qui étaient pourtant plongés dans une très grande + barbarie, comme étant en possession d'instruments de métal; et chez + les tribus de race ougrienne, le travail des mines a certainement + pris naissance dans un état social peu avancé. On trouve dans + l'Oural et dans l'Altaï des traces d'anciennes exploitations qui + pénètrent quelquefois la terre à plus de 30 mètres de profondeur. + Certaines populations nègres savent aussi travailler les métaux, et + même fabriquer l'acier, sans que pour cela elles aient atteint la + civilisation véritable. Elles fabriquent des houes, supérieures à + celles que l'Angleterre veut leur envoyer de Sheffield, à l'aide + d'une forge rudimentaire dont une enclume de grès, un marteau de + silex et un soufflet composé d'un vase de terre fermé par une peau + mobile, font tous les frais. Cependant il est incontestable que le +172 travail des métaux a été l'un des plus puissants agents de progrès, + et c'est en effet précisément chez les populations les plus + anciennement civilisées que nous voyons l'origine de cette + invention remonter le plus haut. + + Au reste, excepté dans la Bible, qui nomme un personnage humain + comme le premier qui pratiqua cet art,--encore le personnage en + question a-t-il bien plus le caractère d'une personnification + ethnique que d'un individu,--l'histoire de l'invention des métaux + est entourée de fables chez tous les peuples de l'antiquité. + L'invention paraissait si merveilleuse et si bienfaisante, que + l'imagination populaire y voyait un présent des dieux. Aussi, + presque toujours, le prétendu inventeur que l'on cite n'est que la + personnification mythologique du feu, qui est l'agent naturel de ce + travail: tel est le Tvachtri des Vêdas, l'Hêphaistos des Grecs, le + Vulcain des Latins. + + Le premier métal employé pour faire des armes et des ustensiles fut + le cuivre, dont le minerai est le plus facile à réduire à l'état + métallique, et on apprit bientôt à le rendre plus résistant par un + alliage d'étain, qui constitue le bronze. L'emploi du fer, dont le + travail est plus difficile, marqua un nouveau progrès dans + l'invention. C'est du moins ainsi que les choses se passèrent le + plus généralement; car elles varièrent suivant les races et les + localités, et la succession que nous venons d'indiquer compte + d'importantes exceptions. + + Les nègres de l'Afrique centrale et méridionale n'ont jamais connu + le bronze, et même pour la plupart ne travaillent pas le cuivre. En + revanche, ils fabriquent le fer sur une assez grande échelle, et + par des procédés à eux, qui ne leur ont pas été communiqués du + dehors. Ils sont donc arrivés spontanément à la découverte du fer, + et ils ont passé de l'usage exclusif de la pierre à la fabrication + de ce métal, progrès différent dans sa marche de celui des + populations de l'Asie et de l'Europe, et auquel a dû contribuer la + nature particulière des minerais les plus répandus en Afrique, + lesquels sont moins difficiles à traiter et à affiner que ceux + d'autres pays. Les Esquimaux, qui ne savent pas fondre les métaux + et en sont encore à l'âge de la pierre, fabriquent cependant + quelques outils de fer en détachant des fragments de blocs de fer + météorique, et en les martelant avec des pierres sans les faire + passer par la fusion, comme les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord + faisaient des haches et des bracelets avec le cuivre natif des + bords du lac Supérieur et de la baie d'Hudson, par un procédé de + simple martelage entre deux pierres et sans emploi du feu, + c'est-à-dire sans véritable métallurgie. +173 + Au reste, le fer météorique, qui n'a besoin d'aucun affinage, et + qu'il suffit de fondre pour qu'il soit propre à former tous les + instruments, a dû être partout travaillé le premier et donner le + type du métal que l'on a cherché ensuite à tirer de minerais moins + purs. Le langage de plusieurs des peuples les plus considérables de + l'antiquité par leur civilisation, a conservé des traces de ces + débuts de la métallurgie du fer, tiré de blocs dont on avait + observé l'origine météorique. En égyptien, le fer se nommait _ba en + pe_, «matière du ciel,» mot qui est resté dans le copte _benipe_, + «fer;» et des textes positifs prouvent que l'antique Égypte se + représentait le firmament comme une voûte de fer, dont des + fragments se détachaient quelquefois pour tomber sur la terre. Le + nom grec du fer,[Grec: sidêros], nom tout à fait particulier, et + qui n'a d'analogue dans aucune autre langue aryenne pour désigner + le même métal, est évidemment apparenté d'une manière étroite, + comme l'a reconnu M. Pott, au latin _sidus_, _sideris_, «astre;» il + désigne donc le métal que l'on a d'abord connu avec une origine + sidérale. + + Tous les rameaux de l'humanité, sans exception, ont traversé les + diverses étapes de l'âge de la pierre, et partout on en découvre + les traces. C'est par là que nous sommes justifiés d'avoir + introduit dans la première partie d'une histoire de l'Orient + antique tout un ensemble de faits qui n'ont été jusqu'ici constatés + d'une manière complète et suivie que dans l'Europe occidentale. Car + à ces faits seulement nous pouvions demander, dans l'état actuel de + la science, les éléments d'un tableau des différents stages de + développement de l'humanité primitive, stages qui ont été + nécessairement les mêmes, en partant de la sauvagerie absolue des + origines, chez les races les plus précoces de L'Asie, chez celles + qui se sont éveillées les premières à la civilisation et dans cette + voie ont donné l'exemple à toutes les autres. + + Mais de ce que chaque peuple et que chaque pays offrent aux regards + de l'observateur la même succession de trois âges répondant à trois + moments du développement social, on se tromperait grandement si + l'on allait supposer que les différents peuples y sont parvenus + dans le même temps. Il n'existe pas entre les trois phases + successives, pour les diverses parties du globe, un synchronisme + nécessaire; l'âge de la pierre n'est pas une époque déterminée dans + le temps, c'est un état du progrès humain, et la date en varie + énormément de contrée à contrée. On a découvert des populations + entières qui n'étaient pas encore sorties, à la fin du siècle +174 dernier et même de nos jours, de l'âge de la pierre. Tel était le + cas de la plupart des Polynésiens lorsque Cook explora l'Océan + Pacifique. Les Esquimaux reçoivent quelques objets de métal des + baleiniers qui vont à la pêche au milieu des glaces voisines du + pôle; mais ils n'en fabriquent pas, et leurs râcloirs en ivoire + fossile, leurs petites haches et leurs couteaux à forme de + croissants en pierre sont pareils à ceux dont on se servait dans + l'Europe préhistorique. Un voyageur français rencontrait encore en + 1854, sur les bords du Rio-Colorado de la Californie, une tribu + indienne qui ne se servait que d'armes et d'ustensiles en pierre et + en bois. Les races qui habitaient le nord de l'Europe n'ont reçu la + civilisation que bien après celles de la Grèce et de l'Italie; les + palafittes des lacs de la Suisse, de la Savoie et du Dauphiné + continuaient certainement à subsister, du moins une partie, quand + déjà Massalie et d'autres villes grecques étaient fondées sur le + littoral de la Provence; toutes les vraisemblances paraissent + indiquer que, lorsque les dolmens de l'âge de pierre commençaient à + s'élever chez nous, les populations de l'Asie étaient déjà depuis + des siècles en possession du bronze et du fer, et de tous les + secrets d'une civilisation matérielle extrêmement avancée. En + effet, l'emploi des métaux remonte, en Égypte, en Chaldée, chez les + populations aryennes primitives des bords de l'Oxus et chez les + nations touraniennes, qui remplissaient l'Asie antérieure avant les + grandes migrations des Aryas, à l'antiquité la plus reculée. + + Ainsi que nous l'avons vu plus haut, la tradition biblique désigne + un des fils de Lemech, Thoubal-qaïn, comme ayant le premier forgé + le cuivre et le fer, donnée qui ferait remonter, pour certaines + races, l'invention du travail des métaux à près de mille ans avant + le déluge. Ce nom de Thoubal-qaïn est, du reste, extrêmement + curieux, car il signifie «Thoubal le forgeron,» et, par conséquent, + on ne peut manquer d'établir un rapprochement entre lui et le nom + du peuple de Thoubal, dont la métallurgie prodigieusement antique + est tant de fois citée par la Bible, et qui gardait encore cette + réputation du temps des Grecs, quand, déchu de la puissance + prépondérante sur le nord-est de l'Asie-Mineure que lui attribuent + les monuments assyriens du XIIe siècle, il n'était plus que la + petite nation des Tibaréniens. Une fois découvert, l'usage des + procédés de la métallurgie ne se répandit d'abord que lentement, et + resta longtemps concentré, comme un monopole exclusif, entre les + mains de quelques populations dont le progrès, par suite de causes + de natures diverses, avait devancé celui des autres. Les Chalybes, +175 qui paraissent un rameau du peuple de Thoubal, étaient déjà + renommés pour les armes et les instruments de fer et de bronze, + qu'ils fabriquaient dans leurs montagnes, quand certaines tribus + nomades de l'Asie centrale en restaient encore aux engins de + pierre. + + Bien plus, on a découvert partout des preuves positives de ce fait + que l'invention du travail des métaux ne fit pas disparaître tout + d'abord les armes et les instruments de pierre. Les objets de métal + revenaient à un grand prix, et avant que l'usage ne s'en fût + complètement généralisé, la majorité continua d'abord pendant un + certain temps à préférer, par économie, les vieux ustensiles + auxquels elle était habituée. Chez la plupart des tribus à + demi-sauvages qui travaillent le métal, comme celles des nègres, + cette industrie est, dans l'intérieur même de la tribu, une sorte + d'arcane que certaines familles se transmettent traditionnellement + de père en fils, sans le communiquer aux individus qui les + entourent et leur demandent leurs produits. Tout donne lieu de + penser qu'il dut en être de même pendant une longue suite de + générations dans l'humanité primitive. Et par conséquent il put et + dut arriver que certains essaims d'émigration qui se lançaient en + avant dans les forêts du monde encore désert, bien que partant de + centres où quelques familles travaillaient déjà les métaux, ne + savaient encore fabriquer eux-mêmes que des instruments de pierre + et n'emportèrent pas avec eux d'autre tradition d'industrie dans + leurs établissements lointains. En tout cas, celui qui étudie les + méthodes anciennes de travail des métaux, reconnaît à des indices + matériels incontestables qu'elles rayonnèrent suivant les contrées + de trois centres d'invention distincts; l'un, le plus ancien de + tous, celui dont parle la Bible, situé en Asie, le second en + Afrique, dans la race noire, où l'emploi du bronze ne paraît avoir + jamais été connu et où la nature spéciale des minerais de la + contrée permit d'arriver du premier coup à la production du fer, le + troisième enfin en Amérique, dans la race rouge. + + Il y a même eu dans certains cas, et par suite de circonstances + exceptionnelles, retour à l'âge de pierre de la part de populations + qui au moment de leur émigration connaissaient le travail des + métaux, mais n'avaient pas encore entièrement abandonné les usages + de l'état de civilisation antérieur. C'est ce qui paraît être + arrivé pour la race polynésienne. Elle est, les belles recherches + de M. de Quatrefages l'ont démontré, originaire de la Malaisie, et + autant que l'on peut arriver à déterminer approximativement la date +176 de son émigration première, le départ n'en eut lieu qu'à une époque + peu ancienne, où nous savons par des monuments positifs que l'usage + et la fabrication des métaux étaient déjà répandus généralement + dans les îles malaises, mais sans avoir tout à fait déraciné + l'emploi des ustensiles de pierre. Mais les îles où les ancêtres + des Polynésiens s'établirent d'abord, dans le voisinage de Tahiti, + et où ils se multiplièrent pendant plusieurs siècles avant de + rayonner dans le reste des archipels océaniens, ne renfermaient + dans leur sol aucun filon minier. Le secret de la métallurgie, à + supposer que quelqu'un des individus de la migration le possédait, + se perdit donc au bout de peu de générations, faute d'usage, et il + ne se conserva pas d'autre tradition d'industrie que celle de la + taille de la pierre, que l'on avait l'occasion d'exercer tous les + jours. Aussi les essaims postérieurs de la race polynésienne en + demeurèrent-ils à l'âge de la pierre, même lorsqu'ils allèrent + s'établir dans des lieux riches en mines, comme la + Nouvelle-Zélande. + + La Chine présente un autre phénomène non moins curieux. Au temps où + «les Cent familles,» à peines sorties de leur berceau dans les + monts Kouen-Lun, établirent les premiers rudiments de leur + écriture, elles étaient encore à l'âge de la pierre. L'étude des + deux cents hiéroglyphes primitifs qui servent de base au système + graphique des Chinois montre qu'ils ne possédaient alors aucun + métal, quoiqu'ils eussent déjà neuf à dix espèces d'armes, et + encore aujourd'hui le nom de la hache s'écrit en chinois avec le + caractère de la pierre, souvenir conservé de la matière avec + laquelle se fabriquaient les haches quand on commença à écrire. + Mais les populations tibétaines que l'on groupe sous le nom commun + de Miao-Tseu, populations qui habitaient antérieurement le pays et + que les Cent familles refoulaient devant elles, étaient armées de + coutelas et de haches en fer, qu'elles forgeaient elles-mêmes + d'après les traditions de leurs vainqueurs. Il y a donc eu là + défaite et expulsion d'un peuple en possession de l'usage des + métaux, par un autre peuple qui n'employait encore que la pierre. A + ce triomphe d'une barbarie plus grande que celle des Miao-Tseu + succéda bientôt le développement propre de la civilisation + chinoise, qui paraît s'être fait sur lui-même, à part du reste du + monde, et la métallurgie y suivit ses phases normales. Dès le temps + de Yu, vingt siècles avant notre ère, les Chinois connaissaient + déjà tous les métaux, mais ils ne travaillaient par eux-mêmes ni le + fer ni l'étain; ils fondaient seulement le cuivre pur, l'or et + l'argent. Les quelques objets de fer qu'ils possédaient étaient + tirés par eux, à titre de tribut, des peuplades de la race des +177 Miao-Tseu, qui habitaient les montagnes de leur frontière du côté + du Thibet, et qui y continuaient les traditions de la vieille + métallurgie antérieure à l'invasion des Cent familles. Quant à + l'étain, dont la Chine orientale renferme cependant de riches + gisements, on n'avait pas encore commencé à l'exploiter et à l'unir + au cuivre pour faire du bronze. + + Au contraire, sous la dynastie des Tchéou, qui régna de 1123 à 247 + avant J.-C. la Chine était en plein âge du bronze. On n'y + fabriquait pas encore de fer, et l'on y faisait en bronze toutes + les armes et tous les ustensiles. Les Chinois, pendant cette + période, tiraient l'étain de leurs mines et l'alliaient au cuivre + suivant six proportions diverses, pour les pointes de flèches, pour + les épées, pour les lances, pour les haches, pour les cloches et + les vases. «Ces proportions, remarque M. de Rougemont, sont fort + curieuses, parce qu'il n'en est aucune qui soit celle du bronze de + l'Asie antérieure et de l'Occident. La métallurgie des Chinois est + donc entièrement indépendante de celle de notre monde ancien, et + comme l'histoire de la civilisation pivote, en quelque sorte, sur + celle de la métallurgie, la nation chinoise a grandi par elle-même + dans une région complètement isolée du reste de l'Asie.» + + Cependant, au moins à la fin de l'époque des Tchéou, l'on + commençait à travailler le fer dans un seul des petits royaumes + entre lesquels l'empire chinois était alors divisé, le royaume + méridional de Thsou; cette fabrication y était peut-être un + héritage de traditions des plus anciens occupants du sol, car le + pays de Thsou paraît avoir été l'un de ceux où la race chinoise + était la moins pure, la plus mélangée à la population antérieure, + conquise plutôt que refoulée. En tous cas, ce fut seulement dans + les siècles avoisinant immédiatement le début de l'ère chrétienne, + que la fabrication du fer se répandit dans toute la Chine et y prit + les proportions qu'elle a gardées, avec les mêmes procédés, depuis + cette époque jusqu'à nos jours. + + Les remarques que nous venons de faire sur l'impossibilité de + considérer l'âge de la pierre comme une époque historique + déterminée dans le temps et la même pour tous les pays, + s'appliquent aux faits qui appartiennent à la période géologique + actuelle, particulièrement à l'âge néolithique ou de la pierre + polie, qui a été certainement très court, qui n'a peut-être même + pas existé pour les populations chez lesquelles le travail des + métaux commença d'abord, qui, au contraire, pour d'autres +178 populations a duré des milliers d'années. Mais il n'en est pas de + même de l'âge archéolithique, correspondant à la période + quaternaire. Là, les changements du climat du globe et du relief + des continents marquent dans le temps des époques positives et + synchroniques qui ont leurs limites déterminées, bien qu'on ne + puisse pas les évaluer en années ou en siècles. + + La période glaciaire a été simultanée dans notre Europe + occidentale, en Asie et en Amérique. Les conditions de climat et de + surabondance des eaux qui lui ont succédé, et au milieu desquelles + ont vécu les hommes dont on retrouve les traces dans les couches + alluviales, ont été des conditions communes à tout l'hémisphère + boréal, et elles avaient cessé d'être, elles étaient remplacées par + les conditions actuelles aux temps les plus anciens où nous + puissions remonter dans les civilisations de l'Égypte ou de la + Chaldée. Les vestiges géologiques ne permettent pas de supposer--et + le simple raisonnement y suffirait--que nos pays se soient encore + trouvés dans l'état particulier de l'âge des grands pachydermes ou + du renne, quand l'Asie était parvenue à l'état qui dure encore + aujourd'hui. La période quaternaire est une dans ses conditions + pour toute la surface du globe, et on ne saurait la scinder. Mais, + nous le répétons, le changement du climat et de la faune, qui + caractérise le passage d'une époque géologique à l'autre, est + antérieur à tout monument des plus vieilles civilisations + orientales, antérieur à toute histoire précise. Par conséquent les + débris d'industrie humaine qu'on rencontre dans les couches du + terrain quaternaire et dans les cavernes de la même époque, que ce + soit en France, en Égypte ou dans l'Himalaya, appartiennent + certainement à l'humanité primitive, aux siècles les plus anciens + de l'existence de notre espèce sur la terre. Ils nous fournissent + des renseignements directs sur la vie des premiers hommes, tandis + que les vestiges de l'époque néolithique ne donnent sur les âges + réellement primordiaux que des indications par analogie, du même + genre que celles que l'on peut tirer de l'étude des populations qui + encore aujourd'hui mènent la vie de sauvages. + + Le métal ne s'étant, comme on vient de le voir, substitué que + graduellement, et non par une révolution brusque, aux instruments + de pierre, il y eut un certain temps, plus ou moins prolongé + suivant les contrées, où les deux matières furent concurremment + employées. Nous avons déjà remarqué qu'une partie des dolmens de la +179 France datent de cette époque de transition. Il en est de même de + certaines palafittes de la Suisse, où le bronze est associé à la + pierre, et de quelques terramares de l'Émilie, celles de Campeggine + et de Castelnovo, par exemple, où les silex et les os taillés se + montrent avec des armes et des ustensiles de bronze. Diverses + sépultures de l'Italie septentrionale ont offert pareille + association. Il s'est même rencontré en Allemagne, à Minsleben, un + tumulus où étaient réunies des armes de pierre et des armes de fer, + ce qui montre que l'usage de la pierre taillée subsista chez + quelques populations par delà l'âge du bronze. On a également + trouvé dans le Jura des forges dont les scories accumulées + renferment dans leurs monceaux quelques nstruments de pierre. + Pendant longtemps, comme je l'ai déjà dit plus haut, le grand prix + du métal a fait que les plus pauvres se contentaient d'armer leurs + flèches et leurs lances de pointes de silex. Sur le champ de + bataille de Marathon, l'on ramasse à la fois des bouts de flèches + en bronze et en silex noir taillé par éclat; et, en effet, Hérodote + signale, dans l'armée des Perses qui envahit la Grèce, la présence + de contingents de certaines tribus africaines qui combattaient avec + des flèches à la pointe de pierre. Le même fait a été observé dans + plusieurs localités de la France, notamment au Camp de César, près + de Périgueux. + + Au reste, les exemples de la continuation de l'usage habituel + d'instruments de pierre dans les temps d'une métallurgie complète, + abondent dans les pays les plus différents. Le fait est constant + dans les civilisations développées tout à fait isolément du Mexique + et du Pérou. Il s'est conservé après la conquête espagnole. + Torquemada vit encore les barbiers mexicains se servant de rasoirs + d'obsidienne. Même aujourd'hui, les dames de certaines parties de + l'Amérique du Sud ont dans leur corbeille à ouvrage, à côté des + ciseaux d'acier anglais, une lame tranchante d'obsidienne qui sert + à raser la laine dans certaines broderies. Si nous laissons + l'Amérique pour l'ancien monde, nous trouvons en Chaldée les + instruments de pierre les plus variés dans les mêmes tombeaux et + les mêmes ruines, remontant aux plus anciennes époques historiques, + que les outils de bronze et même que les objets de fer; les + collections formées dans les fouilles du colonel Taylor et + conservées au Musée Britannique, sont là pour le prouver. En + Égypte, l'emploi fréquent de certains outils de pierre, souvent + extrêmement grossiers, à côté des métaux, pendant les siècles les + plus florissants de la civilisation, et jusqu'à une date très +180 rapprochée de nous, est aujourd'hui parfaitement établi. C'est avec + des outils de pierre que les Égyptiens exploitaient les mines de + cuivre de la péninsule du Sinaï, comme l'ont établi les remarques + de M. J. Keast Lord; c'est avec les mêmes outils qu'ils + travaillaient dans les carrières de granit de Syène, comme j'ai pu + le constater de mes propres yeux; et M. Mariette a reconnu des + amoncellements de débris analogues, rejetés quand ils devenaient + impropres au service, auprès de toutes les grandes excavations de + l'Égypte, qu'ils avaient servi à creuser. Quant aux flèches à tête + en silex, elles se rencontrent fréquemment dans les tombeaux de + l'Égypte, et les pointes en abondent dans les anciens cantonnements + des troupes égyptiennes au Sinaï. La Syrie a offert aussi de + nombreux exemples d'armes et d'outils de pierre, même d'une + exécution rudimentaire, appartenant évidemment aux âges pleinement + historiques où les métaux étaient d'usage général; mais il est à + remarquer qu'ils rentrent tous dans les types du couteau et de la + pointe de la flèche. + + Ici nous croyons nécessaire d'insister sur un point que l'on + néglige souvent, à tort suivant nous: c'est la distinction à + établir entre certains instruments de pierre pour les conclusions à + tirer de leur découverte. Toute arme ou tout outil en pierre, ainsi + que le prouvent les faits que je viens de rappeler, n'est pas + nécessairement de l'âge de la pierre. + + On ne peut attribuer avec une confiance absolue, à cette période du + développement humain, que les stations qui présentent tout un + ensemble d'outillage et de faits décelant d'une manière positive + l'usage exclusif de la pierre. C'est seulement des observations + faites dans ces conditions que l'on peut, en bonne critique, + déduire des résultats positifs et de nature à s'imposer dans la + science. Les trouvailles isolées et les dépôts qui ne renferment + que certaines espèces d'armes ou d'instruments, réclament, au + contraire, une grande réserve dans les appréciations, et c'est ici + qu'il faut distinguer entre les objets. Je ne parle pas des outils + de mineurs, dont le type est extrêmement particulier et toujours + reconnaissable; il est trop évident que si l'on exploite une + mine--n'y employât-on que des outils de pierre par économie ou pour + pouvoir mieux attaquer une roche très dure, sur laquelle le bronze + et le fer non aciéré s'émoussent--c'est que l'on connaît et + travaille les métaux. Mais je n'hésite pas à dire que les + découvertes exclusives de couteaux, de pointes de flèches et de + lances, en quelques amas considérables qu'on les observe, n'ont + aucune valeur décisive, rien qui permette d'en déterminer la date; +181 ces objets peuvent être de toutes les époques, aussi bien d'un + temps fort récent que du véritable âge de la pierre, et par + conséquent ils ne prouvent rien. Et quand je me sers du mot de + «couteaux,» c'est pour me conformer à la désignation généralement + usitée, car je doute très fort que la plupart de ces lames de silex + grossièrement détachées du _nucleus_ aient réellement servi de + couteaux, et beaucoup de celles que l'on rencontre doivent provenir + des machines avec lesquelles on dépiquait le grain[107]. L'arme + vraiment significative et que l'on n'a pas employée depuis la fin + de l'âge de pierre, ou tout au moins depuis la période de + transition de la pierre aux métaux, est la hache polie. Elle marque + une période, du moins en Occident, car en Chaldée on l'a trouvée + plusieurs fois dans les tombeaux de l'Ancien Empire et dans les + décombres des édifices d'Abou-Schahreïn. De même en Asie-Mineure, + les habitants de la ville très antique dont les ruines ont été + fouillées par M. Schliemann à Hissarlik, en Troade, tout en + connaissant déjà l'usage des métaux, en possédant des vases, des + armes et des outils de bronze, employaient encore fréquemment des + instruments de pierre polie, entre autres des hachettes, dont un + grand nombre ont été rendues au jour par la pioche des excavateurs. + Ces exceptions ne portent pas atteinte au fait que je viens + d'énoncer, dans sa généralité. Aussi est-ce à la hache de pierre + que se sont attachées plus tard le plus grand nombre de +182 superstitions, parce que son origine par le travail de l'homme + était complètement oubliée. + + [Note 107: «Suivant M. Wilkinson, remarque M. Roulin, l'espèce de + traîneau qu'emploient encore maintenant les fellahs égyptiens + pour battre le grain, et qui, d'après deux passages de la Bible, + était connu des Hébreux au temps d'Isaïe, aurait anciennement été + armé en dessous de pointes de silex, pointes aujourd'hui + remplacées par des lames de métal faisant saillie à la face + inférieure et portées par des axes qui tournent à mesure que + marche la machine. Ce qui est certain, c'est qu'en Italie, peu de + temps avant le commencement de l'ère chrétienne, et probablement + longtemps après, on avait en certaines provinces un appareil tout + semblable appelé _tribulum. Id fit e tabula lapidibus aut ferro + asperata_, c'est ainsi que le décrit Varron. Le savant agronome + nous apprend de plus que dans l'Espagne citérieure on était mieux + outillé, les lames tranchantes étant, dans cet appareil comme + dans le traîneau égyptien, portées par des cylindres mobiles; le + nom par lequel il le désigne, _plostellum poenicum_, semble + indiquer que les Espagnols l'avaient reçu directement des + Carthaginois, si supérieurs en agriculture à leurs vainqueurs, + comme ceux-ci le confessèrent suffisamment quand ils firent + traduire à leur usage le traité de Magnon.» (_Rapport à + l'Académie des Sciences sur une collection d'instruments en + pierre découverts dans l'île de Java_, dans le tome LXVII des + _Comptes-rendus_.) + + Depuis que M. Roulin écrivait ceci, en 1868, M. le général Loysel + a trouvé une machine pareille au _tribulum_ de Varron, + généralement en usage à Madère. M. Émile Burnouf a signalé son + emploi actuel dans plusieurs parties de la Grèce sous le nom + d'[Grec: alônistra]. Enfin, le Musée Britannique, dans la + collection Christy, en possède deux, l'une venant d'Alep et + l'autre de Ténériffe. Dans tous ces exemples, la face inférieure + du traîneau est armée de lames de pierre, ici en lave et là en + silex.] + + La haute antiquité à laquelle remontaient les instruments de pierre + leur fit prêter par la suite, chez un grand nombre de peuples, un + caractère religieux. D'où l'usage s'en conserva dans le culte. Chez + les Égyptiens, c'était avec un instrument de pierre que le + paraschiste ouvrait le flanc de la momie avant de la soumettre aux + opérations de l'embaumement. Chez les Juifs, la circoncision se + pratiquait avec un couteau de silex. En Asie-Mineure, une pierre + tranchante ou un tesson de poterie était l'outil avec lequel les + Galles ou prêtres de Cybèle pratiquaient leur éviration. Dans la + Chaldée, l'intention religieuse et rituelle qui faisait déposer des + couteaux et des pointes de pierre dans les tombeaux de l'Ancien + Empire, est attestée par les modèles de ces instruments de pierre + en terre-cuite, moulés sur les originaux, qui les remplacent + quelquefois. Chez les Romains on se servait, dans le culte de + Jupiter Latialis, d'une hache de pierre (_scena pontificalis_), et + il en était de même dans les rites des Féciaux. En Chine, où les + métaux sont connus depuis tant de siècles, les armes en pierre, et + surtout les couteaux de silex, se sont religieusement conservés. + Encore de nos jours, chez les pallikares de l'Albanie, comme j'ai + eu l'occasion de l'observer moi-même, c'est avec un caillou + tranchant, et non avec un couteau de métal, que doit être dépouillé + de ses chairs l'os de l'omoplate de mouton, dans les fibres duquel + ils croient lire les secrets de l'avenir. + + [Illustration 207: Collier étrusque, avec pour pendant une pointe + de flèche en silex[1].] + + [Note 1: Musée du Louvre, collection Campana.] +183 + [Illustration 208: Hache de pierre polie sur laquelle ont été + gravées postérieurement des représentations mithriaques[1].] + + [Note 1: Musée d'Athènes.] + + A côté de cette conservation rituelle de l'usage de certains + instruments de pierre dans les cérémonies religieuses, il faut + signaler en terminant les idées superstitieuses qui s'appliquèrent + aux pointes de flèches en pierre et aux haches polies qu'on + découvrait dans le sol, une fois que la tradition de leur origine + fut perdue. Chez la plupart des peuples du monde antique, dans les + siècles voisins de l'ère chrétienne, on les recueillait + précieusement, et on leur attribuait mille propriétés merveilleuses + et magiques, croyant qu'elles tombaient du ciel avec la foudre. Au + témoignage de Pline, on distinguait les _cerauniae_, qui, d'après + sa description même, sont des pointes de flèches, et les _betuli_, + qui sont des haches. On possède des colliers d'or étrusques + auxquels sont appendues, en guise d'amulettes, des pointes de + flèches en silex. Au même caractère talismanique attaché à cette + classe d'objets doivent être attribuées les inscriptions gnostiques + et cabalistiques du IIIe ou IVe siècle de notre ère, gravées sur + quelques haches de pierre polie découvertes en Grèce; elles y ont + été ajoutées quand ces haches ont servi d'amulettes portées pour se + préserver des mauvaises influences ou ont été employées à des + usages religieux. Ainsi, sur l'une des haches en question, l'on a + gravé l'image consacrée du dieu Mithra frappant le taureau, d'où + l'on doit conclure qu'elle était conservée dans quelque Mithræum + pour y jouer le rôle de la pierre sainte, de laquelle on tirait + chaque année, au solstice d'hiver, l'étincelle du feu nouveau, + personnification du dieu lui-même. Les croyances superstitieuses + sur les prétendues pierres de foudre sont demeurées en vigueur, + même parmi les savants, jusqu'au XVIe siècle, et ce n'est qu'au + XVIIIe siècle qu'elles ont été complètement déracinées dans + l'Europe éclairée. Dans beaucoup de pays, comme en Italie, en + Alsace et en Grèce, elles subsistent encore chez les habitants des + campagnes. +184 + + § 5.--LES INVENTEURS DE LA MÉTALLURGIE. + + Essayons maintenant de pénétrer dans le mystère des siècles + antérieurs à toute histoire, et de chercher chez laquelle des races + humaines a dû prendre naissance l'art de la métallurgie. + Recherchons du moins le plus antique et le plus fécond des trois + foyers que nous avons indiqués plus haut, celui dont l'influence a + rayonné sur toute l'Asie antérieure et de là sur l'Europe, celui + que la Bible personnifie dans la figure de Thoubalqaïn. + + Pour cette étude, les vestiges matériels qu'étudie l'archéologue ne + peuvent plus nous guider. Du moins, nous ne pouvons leur demander + que la constatation d'un fait, mais d'un fait capital par son + importance, et qui détermine à la fois l'existence nécessaire d'un + point de départ commun pour le travail des métaux dans toute la + région qu'il embrasse, l'unité de la source où les races + 'hamitiques ou kouschites et sémitiques--si tant est qu'on ne doive + pas les voir se réunir en un seul tronc quand on remonte dans une + certaine antiquité--et la race aryenne, ont également puisé les + principes de cet art indispensable à la civilisation, et les + limites jusqu'où se sont étendus les courants partis de cette + source, qui permet enfin d'établir où commence l'action des autres + centres, absolument indépendants, de métallurgie primitive. Ce fait + est celui de l'unité de composition du bronze, où l'étain entre, + par rapport au cuivre, dans la proportion de 10 à 15 p. 100, unité + trop absolue pour n'être pas le résultat d'une même invention, + propagée de proche en proche sur un domaine dont M. de Rougemont a + très bien établi les limites géographiques. «Vers l'orient, dit-il, + elles passent à l'est du Tigre, ou plutôt des montagnes de la Médie + et de la Perse propre. Du fond du Golfe Persique, elles se dirigent + vers la presqu'île du Sinaï, et traversent l'Afrique de Syène par + les oasis de la Libye et de la Mauritanie. L'Océan Atlantique borne + à l'occident notre empire du bronze et l'Europe. Au nord, la + frontière, partant des Orcades, passe par l'extrémité sud de la + Norwége et le centre de la Suède. Plus loin commencent les + hésitations et les incertitudes; nous laissons à notre gauche les + peuples finnois, sauf ceux de la Livonie, connus par leurs ouvrages + en cuivre, étain ou zinc, mais nous ne savons si nous devons faire + entrer dans notre empire les races lithuanienne et slave, ou + remonter l'Oder et gagner par les monts de la Hongrie et de la +185 Transylvanie les rives du Pont-Euxin, d'où nous reviendrions par le + Caucase à notre point de départ, si les Tchoudes ne nous arrêtaient + pas en chemin. Ils nous obligent, par leur métallurgie et par + l'alliage de leurs bronzes, à faire passer nos frontières par le + coeur de la Sibérie, où nous nous trouvons en présence de + l'industrie chinoise.» Le tableau est cependant encore incomplet, + car il faut ajouter à ce vaste empire l'Inde, dont l'histoire + métallurgique reste encore à faire, mais où nous trouvons le double + travail du fer et du bronze aux proportions d'alliage typiques, + florissant dès une époque extrêmement ancienne et antérieure même à + l'établissement des Aryas; car les hymnes védiques montrent les + populations que conquéraient et refoulaient les tribus aryennes, + comme en pleine possession de ces deux métaux, aussi bien que les + Aryas eux-mêmes. + + [Illustration 210: Les trois types principaux de celts ou + hachettes de bronze[1].] + + [Note 1: Nous complétons ici l'enseignement par les yeux, + d'archéologie préhistorique, résultant des figures que nous avons + données d'antiquités des principales époques de l'âge de pierre. + Nous le faisons en insérant dans ce chapitre, qui traite des + origines de la métallurgie, des représentations des principaux + types d'armes, d'instruments et de parures caractéristiques de + l'âge du bronze en Occident, représentations que nous empruntons + à l'ouvrage de sir John Lubbock sur _L'homme préhistorique_. + + On a pris l'habitude d'appliquer le nom assez peu satisfaisant de + celts--du mot douteux, de basse latinité, _celtis_ «ciseau»--aux + hachettes de bronze qui se trouvent en grand nombre dans nos pays + et qui ont dû servir à des usages assez variés, comme armes et + comme instruments de métiers. Les spécimens que nous en plaçons + sous les yeux du lecteur, de manière à lui faire connaître les + trois types principaux que l'on rencontre d'ordinaire de ces + objets, proviennent d'Angleterre et d'Irlande.] + + En attachant ainsi une importance de premier ordre au fait de + l'unité de composition du bronze, et en le considérant comme le + fait caractéristique du rayonnement du foyer de métallurgie auquel + se rapporte la tradition de la Genèse, je n'ai en aucune façon +186 l'intention d'insister outre mesure sur la distinction + chronologique de l'âge du bronze et de l'âge du fer. On l'a d'abord + beaucoup trop exagérée, d'après les faits particuliers du nord + scandinave, et elle tend plutôt à s'effacer. Dans le plus grand + nombre des pays, les deux métaux furent connus en même temps, et ce + furent les circonstances locales, facilitant davantage le travail + du bronze, qui le firent d'abord prédominer chez certains peuples, + tandis que la fabrication du fer se développait de préférence chez + d'autres dès une extrême antiquité. Au foyer même, dans la race où + nous serons conduits à placer les premiers forgerons du monde + antique, les deux inventions du bronze et du fer durent se succéder + très rapidement, naître presque en même temps chez des tribus + voisines; et quand la tradition biblique les fait contemporaines, + elle fournit un indice dont il faut tenir grand compte, que nous + verrons d'ailleurs se rattacher à toute une série d'indices + parallèles. Le travail des deux métaux découle de la même source; + c'est seulement dans leur marche vers des régions lointaines que + les courants en sont devenus divergents et ont présenté, par suite + de circonstances qu'il nous est le plus souvent presque impossible + d'apprécier, des phases de succession bien tranchées. Mais les + faits relatifs à la métallurgie du fer ne nous offrent rien d'aussi + positif, d'aussi palpable et d'aussi significatif, pour déterminer + l'unité du premier foyer commun, que celui du même alliage pour + former le bronze. + + C'est aux traditions en grande partie mythiques que les peuples de + l'ancien monde ont conservées sur l'existence de leurs premiers + ancêtres, que nous devons nous adresser pour essayer de remonter à + ce centre primitif d'invention dont nous venons de mesurer l'action + sur la carte. La recherche est périlleuse et pleine de difficultés; + mais la voie a déjà été tracée par le regrettable baron d'Eckstein, + dont l'esprit pénétrant et sagace a su projeter des vues hardies et + ingénieuses dans les ténèbres qui environnent les origines de + l'Asie avant le développement des nations aryennes et sémitiques, + et reconnaître plus d'un vestige de ces civilisations + prodigieusement antiques dont le problème attirait son imagination + d'un attrait invincible. «On peut, disait-il, appliquer aux + antiquités les plus reculées de l'espèce humaine le même genre de + travaux que l'on applique aux antiquités du globe. Cuvier a pu + exhumer les débris d'un monde animal, Brongniart a pu ressusciter + une flore gigantesque, Élie de Beaumont a pu découvrir les assises +187 de la terre, tous ont pu signaler la succession des êtres + organiques, leur conformité avec la succession des masses + élémentaires, la série des catastrophes des premiers, leur + conformité avec la série des révolutions des autres. Il est + possible de révéler aussi la filiation des grandes races des + peuples primitifs, d'exhumer leurs reliques, non pas dans l'état + fossile de leurs ossements, mais en creusant jusqu'aux fondements + d'un antique sol social, mais en découvrant les strates de leurs + établissements religieux, les couches de leurs institutions civiles + et politiques qui y correspondent. D'autres races d'hommes, de + souche comparativement nouvelle, ont hérité de leurs travaux, ont + profité de leur expérience, métamorphosant leur héritage, y versant + la sève d'une vie nouvelle.» + + Il y a vingt-cinq ans, dès 1854, avant que les travaux et les + découvertes de l'archéologie préhistorique l'eussent posé d'une + manière impérieuse et eussent donné l'éveil à tous les esprits sur + son importance, le baron d'Eckstein, à l'aide principalement des + traditions aryennes, avait scruté le problème des origines de la + métallurgie, et indiqué avec une sûreté divinatrice les lieux et la + race où il fallait en chercher la solution. Voici ce qu'il écrivait + alors[108]: + + [Note 108: _Athénæum français_ du 19 août 1854.] + + «Il y a des peuples qui adorent les dieux de l'abîme dans leur + rapport avec la fécondité du sol, avec les produits de + l'agriculture, comme les races pélasgiques, etc.; il y en a + d'autres qui les adorent sous un point de vue différent, puisqu'ils + rendent exclusivement hommage aux splendeurs d'un monde + métallurgique, rattachent cette adoration à des cultes magiques, à + des superstitions talismaniques; peuples et cultes sans parenté + avec les Kouschites, avec les Phéniciens, avec les Égyptiens, avec + les Kénânéens, avec les grandes branches des familles 'hamitiques. + Faut-il les placer parmi les ancêtres mythiques des races aryennes, + des familles de peuples indo-européens? Pas plus qu'on ne peut les + incorporer aux croyances des tribus sémitiques. Le culte de ces + dieux de la métallurgie, le cortége de génies, d'êtres + fantastiques, souvent grotesques, où se dessinent les physionomies + parfois très caractérisées de certaines races de peuples, tout cela + se trouve fréquemment mêlé aux traditions d'un vieux monde, d'un + monde dont les races aryenne et sémitique ont gardé le souvenir, + mais partout de manière à faire voir que ces dieux redoutés, haïs +188 ou méprisés, ne sont pas de la même souche que les peuples qui ne + leur vouent aucune adoration, qui les tiennent même en très mince + estime. Il faut donc regarder autour de soi pour découvrir des + tribus qui aient sincèrement adoré les dieux de la métallurgie, qui + les aient considérés comme les grands dieux dont elles prétendaient + tirer leur origine. + + «Sur cette route de nos investigations, nous abordons forcément une + série importante de peuples; nous nous trouvons en face des + traditions et des croyances particulières aux tribus turques, + mongoles, tongouses, exploratrices de la chaîne de l'Altaï dans la + nuit des âges; nous heurtons du même coup les tribus finnoises + depuis les vallées de l'Oural jusqu'aux régions extrêmes du nord de + la Scandinavie, races anciennement refoulées par les peuples + d'origine aryenne, hordes peut-être originellement parentes + d'autres peuples, de peuples postérieurement compris dans + l'agglomération des tribus thibétaines, de tous les indigènes des + vallées du Lahdac et du Baltistan, dont les traces se laissent + poursuivre à travers les gorges du Paropanisus, vers les montagnes + de l'Hazarajat. Il est probable que les indigènes des vallées, du + Belour, que les tribus des coins reculés du Wakhan et du + Tokharestan appartenaient, en principe, à la même famille d'hommes + qui ont eu l'initiative des découvertes de tous les arts + métallurgiques. Forcées de travailler pour le compte des Çoûdras ou + des Kouschites du voisinage des régions aryennes, elles changèrent + de tyrans en passant du joug kouschite sous le joug des races + aryennes. De fortes analogies plaident en faveur de l'hypothèse que + plusieurs des races établies dans le Caucase, que, notamment, les + descendants de Meschech et de Thoubal, que les Chalybes, les + Tibaréniens, les Mossynoeques de l'antiquité sont des tronçons + dispersés de la même souche de peuples.» + + L'unité ethnique des peuples auxquels il est ici fait allusion est + maintenant acquise à la science. Les admirables travaux + philologiques des Rask, des Castrèn, des Max Müller et de leurs + disciples, ont établi que toutes les populations diverses qui de la + Finlande aux bords de l'Amour habitent le nord de l'Europe et de + l'Asie, Finnois et Tchoudes, Turcs et Tartares, Mongols, Tongouses, + appartiennent à une même souche et constituent une seule grande + famille, dont l'unité originaire est attestée par la parenté des + idiomes que parlent ces nations. Leur langage, ainsi que l'ont + montré MM. Max Müller et de Bunsen, s'est immobilisé dans un état + extrêmement primitif et représente une phase du développement de la + parole humaine antérieure à la formation des langues à flexions, +189 telles que les langues sémitiques et aryennes. On est donc forcé + d'admettre que cette famille de nations, dont le type + anthropologique révèle un mélange du sang de deux des types + fondamentaux de l'espèce humaine, le blanc et le jaune, où la + proportion des deux sangs varie suivant les tribus et fait + prédominer tantôt l'un et tantôt l'autre, que cette famille de + nations s'est séparée avant les autres du tronc commun d'où sont + sortis tous les peuples qui ont un nom dans l'histoire, et, se + répandant au loin la première, s'est constituée en tribus ayant une + existence ethnique et distincte, dès une antiquité tellement + reculée qu'on ne saurait l'apprécier en nombres. C'est là ce que + l'on désigne par le nom commun de race altaïque ou + ougro-japonnaise. + + [Illustration 214: Modes d'emmanchement des trois types de haches + de bronze.] + + Mais les Altaïques n'ont pas été toujours confinés dans les régions + septentrionales où nous les trouvons aujourd'hui. Si quelques-uns + des rameaux de la race ont dû se répandre tout de suite au nord, et + s'établir dès l'époque de leur dispersion dans l'Altaï, sur les + bords du lac d'Aral et dans les vallées de l'Oural, où viennent + aboutir toutes leurs traditions les plus antiques, d'autres avaient + pris la route de plus heureuses régions, et n'ont été repoussés + dans le nord que par le développement postérieur des races aryenne + et sémitique. Les Finnois se souviennent encore, dans leurs + légendes épiques, des pays méridionaux et favorisés du ciel où + habitaient leurs ancêtres avant de reculer graduellement devant les + nations aryennes jusqu'au fond de la Mer Baltique. + + Un passage célèbre de l'historien Justin[109] dit qu'antérieurement à + la puissance de toute autre nation, l'Asie des anciens, l'Asie +190 antérieure, fut en entier possédée pendant quinze siècles par les + Scythes, dont il fait le plus vieux peuple du monde, plus ancien + même que les Égyptiens. Cette donnée, que Trogue-Pompée avait + puisée dans les traditions asiatiques, est aujourd'hui confirmée + par les découvertes de la science, et passe à l'état de vérité + fondée sur des preuves solides. Le résultat le plus considérable et + le plus inattendu des études assyriologiques a été la révélation du + développement de populations que les anciens eussent qualifié de + scythiques, et auxquelles on donne le nom un peu vague de + touraniennes, populations apparentées de plus ou moins près à la + race altaïque, dans toute l'Asie antérieure avant les Aryas et les + Sémites, et de la part prépondérante qu'elles eurent à la naissance + des premières civilisations de cette partie du monde. Les lueurs + que ces études répandent sur un passé où tout était ignoré, + jusqu'au déchiffrement des écritures cunéiformes, nous permettent, + dès à présent d'entrevoir, par delà les migrations de Schem et de + Yapheth, une vieille Asie déjà civilisée quand Aryens et Sémites + menaient encore la vie de pasteurs, et une Asie exclusivement + touranienne et kouschite. Nous reviendrons au chapitre suivant sur + ce fait capital, et nous tenterons d'esquisser le tableau de la + distribution des peuples de cette Asie primordiale. + + [Note 109: II, 3; cf. I, 1.] + + La parenté des langues n'est pas, du reste, le seul lien des + populations dont nous parlons avec les Altaïques; elles ont en + commun une civilisation étrange et incomplète, à la physionomie + spéciale et encore mal équilibrée, civilisation qui présente les + caractères de la plus extrême antiquité, et dont les traditions ont + servi, aux peuples venus plus tard, de première initiation et de + point de départ pour les progrès ultérieurs de leur culture. Elle + se fait avant tout remarquer par le culte des esprits élémentaires, + qui prend quelquefois la forme d'un grossier sabéisme, plus souvent + celle de rites magiques et de l'adoration des puissances du monde + souterrain, dispensatrices des richesses métalliques, par une + tendance éminemment matérialiste, un défaut complet d'élévation + morale, mais en même temps par un développement prématuré et + vraiment surprenant de certaines connaissances, et par la + disproportion qui y existe entre l'état d'avancement de certains + côtés de la culture matérielle et l'état rudimentaire où demeurent + certains autres. + + Avec la magie, et en liaison étroite avec elle, le trait dominant + des populations altaïques d'aujourd'hui et des populations + touraniennes dont nous ne retrouvons plus la trace que dans les +191 traditions et les monuments de l'Asie antique, est, comme l'a si + bien indiqué le baron d'Eckstein, le développement de la + métallurgie et l'existence d'un cycle de conceptions mythologiques + qui se rattachent à cet art. Dans l'histoire et dans la tradition, + dans la leur comme dans celle des autres peuples, ils sont par + excellence les ouvriers des métaux, les adorateurs des dieux de la + mine et de la forge. C'est sous leurs traits que l'imagination, des + peuples qui les ont supplantés et refoulés se représentent ces + dieux antiques qui président aux richesses cachées, devenus pour + les nations nouvelles des génies malfaisants, gardiens jaloux de + leurs trésors, comme les gnomes, les kobolds, ces peuples d'êtres + souterrains à la petite taille que connaissent toutes les + mythologies populaires. + + Les Turcs et les Mongols placent leur berceau et leur paradis dans + une vallée inconnue de l'Altaï, fermée de tous côtés par + d'infranchissables montagnes riches en fer; leurs ancêtres étaient + sortis de cette prison par un défilé pratiqué au moyen d'un feu + intense, qui avait mis en fusion les rochers ferrugineux. Le + souvenir de cette découverte du fer était célébré chez les Mongols + par une fête annuelle, et c'est de leur premier forgeron que se + faisait descendre Gengis-Khan. Depuis l'époque la plus ancienne où + les annales chinoises parlent des tribus turques, elles signalent + leur habileté pour le travail du fer. + + Les Finnois, les Livoniens, les Esthoniens, et toutes les peuplades + ouraliennes qui se rattachent au même groupe, ont pour industries + primitives celles du forgeron et du tisserand. Les mythes + métallurgiques tiennent une place très considérable dans leurs + souvenirs religieux. Chez les Finnois, l'un des premiers mythes est + celui de la naissance du fer; ils n'en ont pas pour le cuivre. Leur + légende poétique ne mentionne à leurs origines que le fer et l'or. + Leur Vulcain, Ilmarinen, fabrique d'or sa propre femme. C'est à eux + que les Lithuaniens et les Slaves ont emprunté le nom du fer, et + sans doute, aussi sa connaissance. Mais cette concentration des + légendes métallurgiques sur le fer n'est certainement pas chez eux + un fait primitif; c'est le résultat des conditions propres à leur + séjour, au pays où ils ont fini par être repoussés, pays qui leur + offrait le fer en abondance et ne leur fournissait plus l'occasion + de maintenir les traditions antiques du travail du cuivre et du + bronze, que conservaient fidèlement leurs frères de la Livonie. +192 + [Illustration 217: Épées de bronze[1].] + + [Note 1: Ces trois spécimens sont de France et de Danemark. + + La forme de ces épées et le style de leur ornementation que l'on + retrouvera sur les autres objets du même âges figurés ci-après, + restent invariablement les mêmes depuis l'Asie Mineure jusqu'au + fond de la Scandinavie ou de l'Irlande. On a donc là les produits + d'une métallurgie singulièrement une dans ses procédés, dans ses + formes et dans son style, malgré la vaste étendue du territoire + sur lequel elle s'est propagée. Elle représente une époque des + débuts de la civilisation des peuples de l'Europe, époque où + l'emploi du bronze était, sinon exclusif, du moins de beaucoup + prédominant. Les débuts de cette civilisation de l'âge du bronze, + importée de l'extérieur, des contrées orientales, par le commerce + ou peut-être par des tribus qui faisaient le métier de + métallurgistes ambulants, comme encore aujourd'hui les Tziganes + dans les pays danubiens, les débuts de cette civilisation ont dû + être à peu près synchroniques dans la majeure partie de l'Europe. + Mais sa durée a été très variable suivant les pays. En Grèce elle + finissait à l'époque de la composition des poèmes homériques. En + Italie aussi, elle a fait place de bonne heure à une civilisation + plus perfectionnée. Dans la Gaule, son abandon correspond à + l'établissement des Gaulois proprement dits. Dans la Scandinavie, + au contraire, l'âge du bronze et sa civilisation propre se sont + prolongés jusque dans les environs de l'ère chrétienne. + + Tout semble indiquer actuellement à la science que le berceau et + le point de départ de cette métallurgie doivent être cherchés + dans le nord de l'Asie-Mineure, au voisinage du Caucase, + c'est-à-dire dans le pays des Tibaréniens et des Chalybes.] + + En effet, c'est au groupe ougro-finnois qu'il faut rattacher cette + population des Tchoudes, qui a laissé dans toute la région entre la + chaîne de l'Oural et le bassin du Yénisséï les traces de son + existence et de sa multiplication considérable, dans une multitude + de tumulus, ainsi que de mines abandonnées depuis des siècles et de + fourneaux en ruines. Cette population avait déjà disparu quand + l'aurore de l'histoire, se lève pour les contrées où l'on découvre + ses vestiges, et elle avait été remplacée par les Hakas, les Turcs + et les Mongols, dont, les plus anciens monuments funéraires se + superposent aux siens, en s'en distinguant facilement. Ses travaux + de mines remontent à une haute antiquité, à en juger par l'état de + pétrification des bois qu'on y trouve. Le fer se rencontre dans les + tumulus et dans les anciennes galeries de mines des Tchoudes, mais + il y est rare; les métaux prédominants sont le cuivre pur et le + bronze à l'alliage caractéristique de 10 p. 100 d'étain. On y + découvre aussi de nombreux objets en or, car les Tchoudes + exploitaient également ce métal. C'est sans doute leur nom + qu'Hérodote a transformé en Thyssagètes; et le père de l'histoire + connaît les populations de mineurs et de métallurgistes de l'Oural, + ces Arimaspes à qui la renommée populaire faisait disputer l'or aux + griffons, et qui transmettaient leurs métaux précieux aux + Argippéens, tribu d'un caractère sacré qui paraît avoir été en + possession du privilège de fournir les chamans de tous leurs + voisins de même race. Les marchands grecs, venus des colonies + milésiennes du Pont-Euxin, fréquentaient le pays des Argippéens, + d'où ils tiraient l'or des Arimaspes; ils s'avançaient même encore +193 plus loin vers l'est, dans la Sibérie méridionale, entre le Tobol + et l'Irtysch, jusque chez les Issédons, peuple de marchands dont + les caravanes allaient chercher l'or extrait des gisements de + l'Altaï. Les exploitations minières et métallurgiques de la région + qui va de l'Oural à l'Altaï, et où se rencontrent les antiquités + tchoudes, étaient donc en pleine activité quand écrivait Hérodote, + et les richesses qu'en amenait une ligne de commerce de caravanes + aboutissant à la mer Noire faisaient alors la fortune de la cité + grecque d'Olbia, comme un peu plus tard celle de Panticapée. Mais + ces colonies helléniques avaient succédé elles-mêmes au rôle et à + la prospérité de la Colchide, plus ancien terme de la route du même + commerce pour atteindre la mer, de la Colchide où Hérodote place + une antique colonie égyptienne ou plutôt éthiopienne, terre + classique de la toison d'or, but de la navigation des Argonautes, + que les Phéniciens avaient précédé dans la fréquentation des mêmes + parages. Le cycle des légendes de la toison d'or et des richesses + de la Colchide fait remonter bien haut l'existence de ce commerce + et des exploitations minières qui l'alimentaient. + + Au sud de l'Altaï, dans le Thian-chan, toutes les traditions + conservées par les Chinois et par les écrivains musulmans nous + montrent les peuplades turco-tartares, qui l'habitent de temps + immémorial, adonnées depuis la plus grande antiquité à la + fabrication du fer, et en ayant poussé très loin les procédés. + Elles touchent aux tribus tibétaines, dont font partie les + Miao-tseu de la Chine et les Sères des écrivains grecs et latins. + Les Miao-tseu, nous l'avons dit tout à l'heure, travaillaient le + fer antérieurement à l'arrivée de la migration chinoise, + c'est-à-dire au moins vingt-cinq siècles avant Jésus-Christ. Les + Sères étaient célèbres à Rome par leur fer, qui passait pour + supérieur à tout autre, et qui arrivait sur les bords de l'Océan + Indien à travers les immenses plateaux du Tibet. +194 + Transportons-nous maintenant à l'extrémité méridionale de la + diffusion des populations que nous appelons touraniennes, chez les + Schoumers et les Akkads de la Chaldée primitive. Dans cette contrée + qu'habitent deux populations d'origines différentes, dont la plus + anciennement établie et civilisée est la touranienne, la + non-sémitique, nous reconnaissons le siége d'une antique et + florissante industrie des métaux, dont les produits, l'exemple et + l'influence ont rayonné sur l'Assyrie, la Syrie et l'Arabie. Les + tombeaux les plus vieux de la Chaldée, qui ne remontent pas moins + haut que les sépultures égyptiennes de l'Ancien Empire, nous + présentent des objets en or, en bronze et même en fer. A côté se + rencontrent encore, et concurremment employés, des instruments et + des armes en silex taillé et poli, têtes de flèches, haches et + marteaux. Le métal le plus répandu est le bronze; c'est en bronze + que sont tous les ustensiles et tous les instruments métalliques, + et il restera toujours prédominant dans le bassin de l'Euphrate et + du Tigre. Quant au fer, il est plus rare, et semble avoir encore le + caractère d'un métal précieux par la difficulté de sa production; + au lieu d'en faire des outils, on en forme des bracelets et + d'autres parures grossières. Malgré cela, comme on le voit, la + métallurgie est complète et ne se borne pas au bronze. Il n'en + était pas de même au temps bien plus reculé, jusqu'auquel ne nous + font pas remonter les monuments actuellement connus, où les + Schoumers et les Akkads inventèrent les hiéroglyphes rudimentaires + et primitifs d'où est sortie l'écriture cunéiforme. Parmi ces + hiéroglyphes, il y a deux signes simples spéciaux pour désigner, + d'une part les métaux nobles, comme l'or et l'argent, d'autre part + le cuivre; mais le bronze et le fer, comme l'étain, ont leurs noms + exprimés par des combinaisons complexes de caractères, de formation + postérieure et secondaire. Mais si l'écriture cunéiforme paraît + n'avoir reçu ses derniers développements et sa constitution + définitive que dans la Chaldée même, après l'établissement des + Schoumers et des Akkads dans les plaines où se réunissent + l'Euphrate et le Tigre, une importante et féconde remarque de M. + Oppert est de nature à faire penser qu'ils en avaient apporté les + premiers éléments d'un autre séjour, d'une étape antérieure de leur + migration. En effet, lorsqu'on étudie les signes constitutifs de + cette écriture en essayant de remonter aux images d'objets + matériels qu'ils représentaient d'abord, la nature des objets ainsi + devenus des éléments graphiques semble conduire, comme lieu + d'origine de l'écriture, à une autre région que la Chaldée, à une +195 région plus septentrionale, dont la faune et la flore étaient + notablement différentes, où, par exemple, ni le lion, ni aucun des + grands carnassiers de race féline n'étaient connus, et où le + palmier n'existait pas. Pour retrouver le berceau des premiers + essais du système d'écriture des Schoumers et Akkads de la Chaldée, + et de leur métallurgie, qui était déjà complète au temps de ces + premiers essais, il faut donc remonter en partie la route de leur + migration, la route que la Genèse fait suivre aux constructeurs de + la tour de Babel, venus «de l'Orient» dans le pays de Schine'ar, la + route qui aboutit à cette montagne du nord-est qui joue un si grand + rôle dans les traditions chaldéennes et dans les textes + cunéiformes, au double titre de point d'origine de la race humaine + et de lieu de l'assemblée des dieux, et dont nous avons déjà + longuement parlé dans le livre précédent[110]. + + [Illustration 220: Dagues en bronze[1].] + + [Note 1: Provenant d'Irlande et du Danemark.] + + [Note 110: Plus haut, p. 104 et suiv.] +196 + Nous sommes ainsi conduits à rapporter aux Schoumers et aux Akkads, + c'est-à-dire à la primitive population touranienne, l'origine de la + métallurgie de la Chaldée, et à en lier l'implantation dans cette + partie du monde à celle de l'écriture cunéiforme. Il ne nous est + possible, d'ailleurs, d'indiquer ici ces faits que d'une manière + tout à fait sommaire, nous réservant d'y revenir avec tous les + développements qu'ils réclament, dans le livre de cette histoire + qui sera consacré aux annales de la Chaldée et de l'Assyrie. Nous + avons encore à jeter un rapide coup-d'oeil sur un dernier rameau + des vieilles populations touraniennes de l'Asie, celui de tous qui + a laissé la plus grande renommée métallurgique, celui de Meschech + et de Thoubal, auquel appartiennent les Tibaréniens et les + Chalybes. Mais ici nous laisserons de nouveau la parole au baron + d'Eckstein, qui a traité de la manière la plus heureuse cette + partie du sujet. + + «Thoubal, nom de tribu, nom probable de corporation, est + l'équivalent des Telchines de la Grèce primitive. Nous rencontrons, + au dixième chapitre de la Genèse, ce nom, qui s'applique à une race + caucasienne, à celle des Tibaréniens, voisins des Chalybes, + aborigènes des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, forgeant le + fer, travaillant l'airain, fameux du temps des Argonautes. Chez + Ézéchiel (Ye'hezqêl), Thoubal est au nombre des tribus vassales du + commerce de Tyr, cité à laquelle ils livraient l'airan de leurs + montagnes. Les pierres précieuses qui portent le nom de + _tibaréniennes_, chez Pline, témoignent encore de la gloire de + Thoubal. Exploitant la chaîne des monts intermédiaires entre + l'Arménie et le Caucase, ces Chalybes, ces Tibarènes, ces + Mossynoeques relèvent de l'antique souche de Meschech et de + Thoubal, mentionnée dans plus d'un texte de l'Ancien Testament, + chantée par les Grecs dès l'âge mythique du temps des Argonautes; + telles sont les tribus contre lesquelles Xénophon s'est heurté lors + de son expédition assyrienne. + + «Ces mêmes peuplades sont les voisines immédiates d'Aia-Colchis, la + terre classique de la toison d'or. Près de là s'élève la province + arménienne de Syspiritis citée par Strabon, contrée riche en mines + d'or et en mines d'airain, province d'Isber ou d'Iber, comme elle + est appelée dans les annales de l'Arménie. Hérodote en parle deux + fois en deux passages importants; et chaque fois il y place les + Saspires, sur la grande route du commerce de la Médie à la + Colchide. Vers la Médie se dirige une autre route; grande artère du + commerce des Indes, elle aboutit à Suse, la cité éthiopienne ou +197 memnonienne, où arrivent les marchandises débarquées dans les ports + de la Perside. Des rives de la mer Érythrée jusqu'aux rives du + Pont-Euxin, il existe ainsi une communication commerciale, dont les + Saspires sont les intermédiaires. + + «Salués par un souvenir au passage des Argonautes, les Saspires ou + les Sapires donnent leur nom au saphir des anciens, pierre dont + parle Théophraste, mais qui n'est pas notre saphir. C'est le + lapis-lazuli, le _vaidoûrya_ des Indiens, ainsi appelé parce qu'il + vient de «très loin» _vidoûra_, d'où le nom de Vidoûra donné au + Belour, à la montagne dont on le tire, là où sont les sources de + l'Oxus, là où est la région du paradis terrestre. Fameuses dans + toute l'antiquité, célèbres en Chine, dans l'Inde, dans la Perse, + dans le reste de l'Asie, les pierres de lapis-lazuli passent pour + les lumières mystérieuses par excellence, illuminant le monde + souterrain. Si les Saspires donnent leur nom à cette pierre dans + une contrée où elle ne se trouve pas, c'est qu'ils étaient les + grands agents de son commerce et qu'ils constituaient l'anneau + intermédiaire de la chaîne qui rattachait aux villes du Pont-Euxin + les indigènes des régions supérieures de l'Indus et de l'Oxus. Là + se trouve le 'Havilah des premiers chapitres de la Genèse, les pays + de Wakhan, de Badakchan, du Tokharestan, illustrés par les travaux + d'une prodigieusement antique métallurgie. Wood, lors de son voyage + aux sources de l'Oxus, nous a montré ces exploitations dans un état + de séculaire décadence, quoique les travaux des mines de + lapis-lazuli n'y chômassent pas encore. Là est le berceau de la + métallurgie et de son culte.» + + En effet, dans le rapide voyage que nous venons de faire au travers + des populations des deux races apparentées, altaïque et + touranienne, les unes qui se maintiennent encore dans les contrées + septentrionales, les autres qui peuplaient dans des siècles + relativement récents, et déjà pleinement historiques, une grande + partie de l'Asie occidentale et en étaient les premiers occupants, + dans ce rapide voyage, si nous avons trouvé partout les différents + rameaux de ces deux races que l'on venait sans doute se confondre à + leurs origines, exerçant de temps immémorial le travail simultané + du fer et du bronze, liant leur propre naissance à celles de la + métallurgie et accordant aux dieux de cet art, dans leurs mythes et + dans leurs adorations, une place qu'aucune autre race n'accorde aux + mêmes personnifications, nous avons pu discerner une série de + rayons, qui, de toutes les extrémités du domaine où nous avons + trouvé ces peuples, convergent vers un centre commun. Et ce centre, +198 ce point d'intersection où convergent tous les rayons venus du + nord, du sud, de l'est et de l'ouest, n'est autre que la région + montueuse du Wakhan, du Badakchan, du Tokharestan, de la + Petite-Boukharie, et du Tibet occidental, qui entoure le plateau de + Pamir, c'est-à-dire le point où la science, par la comparaison des + traditions de l'Inde et de la Perse avec celle des Livres Saints, + détermine avec une précision rigoureuse le berceau où les grandes + races de l'humanité, Toûra, comme l'appelle la tradition iranienne, + aussi bien que Kousch, Schem et Yapheth, ont pris naissance et + commencé à grandir côte à côte, d'où elles ont successivement + envoyé leurs essaims à tous les points de l'horizon. + + D'autres raisons, d'une valeur non moins décisive, nous obligent + encore à y chercher le foyer premier de l'invention du travail des + métaux chez les plus vieux ancêtres des nations altaïques et + touraniennes. + + [Illustration 223: Pointes de lances en bronze[1].] + + [Note 1: De Danemark et d'Irlande.] + + Ici les faits relatifs au bronze prennent de nouveau une importance + capitale, comme lorsqu'il s'est agi de déterminer l'étendue sur + laquelle s'est propagée l'influence de ce foyer. En effet, si + l'unité de la composition de l'alliage du bronze est le trait + palpable et caractéristique qui permet de rattacher avec certitude + à une invention commune, à celle que la tradition biblique attribue + à Thoubal-qaïn, toute la métallurgie du vaste empire dont nous + avons esquissé les limites, ce sont aussi les éléments dont + l'alliage constitue ce métal qui peuvent servir à déterminer le + lieu de son invention. Le fer se trouve presque partout en + abondance à la surface du globe, et par conséquent on aurait pu + presque partout commencer à le travailler et découvrir les moyens + de le fondre et de le forger. Le cuivre est un peu plus rare, mais + encore répandu dans un grand nombre de régions; le travail du + cuivre pur, qui, dans quelques pays, a précédé l'introduction du + bronze, et a été abandonné devant la supériorité du métal + artificiel, a pu naître spontanément dans ces pays, comme le + travail du fer dans l'Afrique centrale, avant la communication des + procédés dont nous recherchons le berceau; mais ce n'est qu'après + celle-ci qu'a commencé le règne de la vraie et parfaite +199 métallurgie. Au contraire, l'étain ne se rencontre dans les couches + du sol que sur un petit nombre de points nettement déterminés, et + dont l'énumération est facile. Or, il tombe sous le sens que le + bronze a été découvert et fabriqué, pour la première fois, dans une + contrée où les gisements d'étain et de cuivre existaient à + proximité les uns des autres, dans une contrée où le sol + fournissait les deux minerais, et où, par conséquent, après avoir + observé les défauts du cuivre pur, on pouvait avoir naturellement + l'idée d'essayer le résultat que fournirait l'alliage des métaux + obtenus par la fusion de ces minerais. Ce n'est que plus tard, + quand les qualités du bronze étaient déjà bien connues et les + meilleures proportions de son alliage fixées, qu'on s'est mis à en + fabriquer là où l'on ne trouvait que le cuivre et où il fallait + faire venir l'étain de grandes distances. + + [Illustration 224: Pointe de lance en silex[1].] + + [Note 1: Du Danemark. Il nous a paru intéressant de rapprocher + cet objet, d'un travail très particulièrement fin de taille à + petits éclats, du type métallique qui lui a immédiatement + succédé.] + + Ceci posé, quels sont les pays où se trouve l'étain? Nous devons + d'abord écarter les riches gisements de la Chine et de + l'Indo-Chine, qui se trouvent en dehors de la sphère d'action de la + métallurgie de Thoubal-qaïn, en dehors du monde antique. Il en est + de même de l'étain de Banca, qui n'était même pas connu dans l'Inde + au Ier siècle de notre ère, puisque alors, d'après le témoignage + formel du Périple grec de la mer Érythrée, l'Inde, comme l'Arabie + méridionale, tirait tout son étain de la Grande-Bretagne par + l'intermédiaire d'Alexandrie. Qui d'ailleurs pourrait songer à + chercher à Banca et à Malacca le berceau de la métallurgie de + l'Asie occidentale et centrale et de l'Europe? Les mines des monts + Mêwar, dans l'Inde centrale, sont aussi dans une situation trop + excentrique et trop orientale; d'ailleurs le témoignage du Périple + les exclut également, puisqu'il montre qu'elles n'étaient pas + exploitées dans l'antiquité. Quant à celles du pays de Midian, au + nord-est de la mer Rouge, récemment retrouvées par le capitaine + Burton, leur production n'a jamais eu qu'une importance secondaire. + En réalité, l'antiquité ne connaissait que trois grands gîtes de + l'étain, florissants à des époques différentes: la Grande-Bretagne, + l'Ibérie du Caucase et le Paropanisus. Écartons encore la première + de ces contrées, qui ne peut pas prétendre à un caractère + véritablement primitif pour l'exploitation de ses mines, et qui ne +200 les a ouvertes que lorsque les navigateurs phéniciens ont fréquenté + ses côtes. Restent les gisements de l'Ibérie caucasienne et du + Paropanisus. + + Les uns et les autres ont été activement fouillés dès un temps bien + plus reculé que celui des voyages des Phéniciens aux Iles + Cassitérides. Dans la Géorgie actuelle, on découvre des traces + d'exploitations d'un caractère extrêmement primitif dans les filons + de minerai d'étain, et le silence absolu que gardent au sujet de + l'extraction de ce métal, chez les Ibères, les écrivains grecs et + latins de l'époque impériale et l'historien arménien Moïse de + Khorène, semble indiquer que les travaux, dont les vestiges + attestent un assez grand développement d'activité minière, étaient + abandonnés déjà vers le temps de l'ère chrétienne. C'est de là, + sans doute, que les gens de Thoubal, à l'époque de Ye'hezqêl, et + les Chalybes de la tradition grecque, tiraient l'étain nécessaire à + la fabrication de leurs bronzes fameux. C'est de là aussi que + devait provenir celui que consommaient les travaux de civilisation + de l'Iran, de la Susiane et du bassin de l'Euphrate et du Tigre, + puisque nous avons constaté tout à l'heure l'importance du + commerce, en grande partie métallique, que les Saspires d'Hérodote, + chez qui se trouvaient ces mines, entretenaient d'un côté avec la + mer Noire, de l'autre avec Suse et Babylone, par deux voies qui, + une fois ouvertes et fréquentées, n'ont jamais été oubliées au + travers de toutes les révolutions de l'Asie. Quant à l'étain du + Paropanisus, on en a trouvé les gisements, accompagnés aussi de + restes d'antiques travaux abandonnés depuis des siècles, dans le + pays de Bamian, au coeur même de la chaîne de l'Hindou-Kousch, + auprès des sources de l'Helmend ou Etymander, un des quatre fleuves + paradisiaques des Iraniens. Ce ne peut être que de là que provenait + l'étain que les habitants de la Bactriane employaient déjà dans les + âges antiques auxquels remontent certaines parties des livres de + Zoroastre; car il est fait mention de ce métal, et même de l'art de + l'étameur, dans un de ces chapitres les plus primitifs du + Vendidâd-Sadé. Nous hésiterions entre les mines de l'Ibérie et du + Paropanisus pour attribuer aux unes ou aux autres l'honneur d'avoir + été les premières exploitées, et d'avoir vu naître dans leur + voisinage l'art de travailler les métaux, comme la science a + longtemps hésité entre le Caucase et le Belourtagh; pour + reconnaître dans l'un ou dans l'autre la montagne qui abrita de son + ombre les familles des premiers ancêtres des grandes races + humaines, si notre choix n'était pas fixé par les raisons mêmes qui +201 ont déterminé les maîtres de l'érudition moderne à saluer, dans le + Belourtagh et le plateau de Pamir, le berceau véritable d'où nous + descendons tous. + + En effet, si c'est à une autre race que celles de 'Ham, de Schem et + de Yapheth qu'il faut attribuer les premières découvertes du + travail des métaux, si ces découvertes ont été l'oeuvre d'un rameau + de l'espèce humaine qui avait quitté plus tôt le berceau commun, + elles ont dû avoir pour théâtre un pays encore très voisin des + lieux où les pères des trois autres familles demeuraient réunis. Ni + 'Ham, ni Schem, ni Yapheth n'ont inventé la métallurgie; ils n'y + prétendent même pas; mais ils ont reçu la communication de ses + secrets avant de s'être encore dispersés dans le monde. Car, dès + que les tribus de ces trois races entrent dans la période de leurs + migrations, elles sont en possession du bronze et du fer, elles + savent les extraire du minerai et les travailler, et partout où + elles vont elles portent cette industrie avec elles. Le groupe de + peuplades 'hamitiques qui, dans une antiquité impossible à évaluer, + franchit l'isthme de Suez pour venir s'établir dans la vallée du + Nil, et fut le noyau de la nation égyptienne, était certainement + maître des procédés d'une métallurgie complète, car il ne l'aurait + certainement pas inventée dans ce pays qui ne produit pas de + métaux, et où le besoin de s'assurer du moins l'exploitation des + mines de cuivre du Sinaï l'obligea dès les premières dynasties à + entrer dans la voie des conquêtes étrangères. S'il y a eu + réellement un âge de la pierre en Égypte,--ce que je persiste à + penser malgré l'autorité des savants qui le contestent,--il a été + antérieur à l'établissement des fils de Miçraïm; il appartient à la + population mélanienne qui paraît les y avoir précédés et dont le + sang se mêla au leur, fournissant l'élément africain dont la + présence est incontestable dans la nation égyptienne telle que les + monuments nous la font connaître. La plus ancienne tradition des + Sémites, celle que la Bible nous a conservée, place la découverte + des métaux presque aux origines de l'espèce humaine, mille ans + avant le déluge et la formation des trois familles des Noa'hides. + Et rien, ni dans les souvenirs, ni dans les usages, ni dans les + langues de la race sémitique, ne nous fait remonter à un temps où + elle n'aurait pas employé les métaux. Chez les Aryas, la philologie + appliquée à cet ordre de recherches que Pictet a si ingénieusement + appelé «la paléontologie linguistique,» nous fait voir la + métallurgie déjà constituée avant la dispersion de la race ou du + moins de ses principaux rameaux, avant la séparation des nations + orientales et occidentales, chez les tribus encore cantonnées sur + les bords de l'Oxus. +202 + Il n'est guère moins frappant de trouver chez les trois familles de + 'Ham, de Schem et de Yapheth la même notion symbolique, qui conduit + à représenter le dieu démiurge, l'ouvrier des mondes, en sa qualité + de dieu forgeron, sous les traits d'un nain grotesque et difforme. + Qu'il s'agisse du Pta'h de Memphis quand il est envisagé sous le + point de vue spécial de démiurge, des Patèques de la Phénicie ou de + son Adonis Pygmaion (le dieu qui manie le marteau), de l'Hêphaistos + homérique qui cache sa difformité dans l'île de Lemnos et dont la + démarche et la tournure excitent le rire des immortels, ou bien + encore du Mimir des Scandinaves, nous voyons toujours reparaître le + même type consacré, qui est aussi celui des kobolds, des gnomes et + d'autres êtres analogues dans les mythologies populaires, et qui + semble une caricature des races qui les premières ont travaillé les + métaux. Il y a là une conception commune aux peuples de 'Ham, de + Schem et de Yapheth, et qui doit être rangée parmi les souvenirs + que ces peuples ont gardés d'avant leur séparation. + + C'est maintenant, après cette suite de remarques qui nous ont + ramené au pied du plateau de Pamir, que nous pouvons apprécier à sa + juste valeur la tradition biblique sur l'invention des métaux, et + en comprendre la signification. Thoubal-qaïn n'est pas un individu + au sens où nous l'entendrions aujourd'hui; les traditions des + premiers âges n'ont pas ce caractère précis, et c'est rapetisser la + Bible, donner à ses récits un caractère puéril et en diminuer + l'autorité, que d'envisager de cette façon les patriarches qu'elle + place au début de la famille humaine. Ce n'est pas non plus un être + mythique, une vieille divinité mal déguisée, une sorte de Vulcain, + comme on aimerait à se le figurer dans certaine école. Thoubal-qaïn + est une personnification ethnique; mais elle détermine avec une + merveilleuse exactitude l'âge, la race et le lieu de l'invention + placée sous son nom. Ce nom de Thoubal-qaïn établit un rapport + saisissant entre lui et le rameau métallurgique par excellence + parmi la race métallurgiste des Touraniens; en même temps, il est + impossible de méconnaître la parenté qui le lie à celui des + Telchines des plus anciennes traditions mythologiques de la Grèce. + C'est encore dans le voisinage du 'Eden, c'est tout auprès des + lieux où habite la famille de Scheth, celle qui deviendra la souche + de 'Ham, de Schem et de Yapheth, que Thoubal-qaïn, descendant de + Qaïn, se livre aux premiers travaux de son industrie, dans les + lieux mêmes où le premier meurtrier est venu habiter après son + crime. +203 + Or, il n'est pas dans tout le début de la Genèse un passage d'une + précision géographique plus remarquable que celui qui raconte la + fuite de Qaïn sous la malédiction divine. Il se retire «à l'orient + de Eden,» c'est-à-dire des hauteurs de Pamir, dans la terre de Nod + ou de l'exil, de la nécessité, en dehors du sol jusque là cultivé + et habité, _adamah_. La situation du 'Eden une fois déterminée, + telle que l'impose la concordance des traditions indiennes et + iraniennes avec celle de la Bible, on ne saurait douter qu'il ne + s'agisse ici de la lisière du désert central de l'Asie, du désert + de Gobi. Et l'on demeure stupéfait de la façon dont un souvenir + aussi primitif a conservé avec exactitude le caractère distinctif, + et la position réciproque de localités aussi éloignées de celles où + vivaient les Israélites, de localités avec lesquelles depuis tant + de siècles ils n'avaient plus aucune communication. C'est là que + Qaïn bâtit la première ville, la ville de 'Hanoch. C'est là aussi + que se trouve cette ville de Khotan (en sanscrit Koustana) dont les + traditions, enregistrées dans des chroniques indigènes qui ont été + connues des historiens chinois, remontaient beaucoup plus haut que + celles d'aucune autre cité de l'Asie intérieure. Elle liait + elle-même sa fondation aux mythes d'un antique dieu chthonien, à la + sombre physionomie, maître des feux souterrains et des trésors + métalliques, que les Musulmans n'ont pas manqué d'identifier à + Qaïn. Nous en avons, d'ailleurs parlé plus haut[111], en + l'envisageant déjà sous ce point de vue. + + [Note 111: P. 103.] + + Ainsi, d'un côté Thoubal-qaïn se rattache étroitement à l'un des + rameaux de la race touranienne, de l'autre le lieu de la retraite + de Qaïn, tel qu'il est indiqué par la Genèse, nous conduit dans la + région même où cette race s'établit d'abord et commença à se + développer, dans la région où tant d'autres indices ont concordé + pour nous faire chercher à la fois son berceau et celui de sa + métallurgie, la première en date dans le monde. Ne devons-nous pas + en conclure que ce sont les Touraniens qu'avait en vue l'auteur du + récit qui forme le chapitre IV de la Genèse, quand il faisait le + tableau de la descendance de Qaïn? Il n'est pas, en effet, un des + traits de ce morceau qui ne s'applique d'une manière curieuse aux + tribus de cette race et à leur passé primitif, tel que nous + commençons à l'entrevoir. Séparés avant tous les autres du tronc + commun de la descendance d'Adam, constructeurs des premières + villes, inventeurs de la métallurgie et des premiers rudiments des +204 principaux arts de la civilisation, adonnés à des rites que Yahveh + réprouve, considérés avec autant de haine que de superstitieuse + terreur par les populations encore à l'état pastoral qu'ils ont + devancées dans la voie du progrès matériel et des inventions, mais + qui restent moralement plus pures et plus élevées, tels sont les + Qaïnites; tels aussi nous apparaissent à leur origine les + Touraniens. + + Je n'ose pas pousser plus loin ce parallèle et en tirer une + conclusion formelle et affirmative, car je viens me heurter ici à + des questions d'une nature particulièrement délicate, et il serait + téméraire de contredire d'une manière absolue toute + l'interprétation traditionnelle de quelques-unes des parties les + plus importantes de la Genèse, sans apporter des preuves décisives. + Je sais que cette interprétation peut être modifiée sans + inconvénient pour la foi dans tout ce qui n'est pas du domaine de + celle-ci, et, par exemple, personne aujourd'hui ne voudrait plus + entendre les jours de la création comme le faisaient les anciens + interprètes. J'ai l'intime conviction que les exégètes les plus + orthodoxes et les docteurs autorisés de l'Église en viendront + également un jour à considérer, d'un tout autre point de vue qu'ils + ne le font encore actuellement, la question du déluge et de son + universalité, qui n'est point un dogme, que le texte biblique + n'impose pas d'une manière absolue, et sur laquelle plusieurs Pères + ont admis la discussion. + + Il est certain que les récits de la Bible débutent par des faits + généraux à toute l'espèce humaine, pour se réduire ensuite aux + annales d'une race particulièrement choisie par les desseins de la + Providence. Ne peut-on pas faire commencer ce caractère restreint + du récit plus tôt qu'on ne le fait généralement, et le reconnaître + dans ce qui a trait au déluge? C'est ce qu'ont déjà soutenu des + savants du plus sérieux mérite, qui sont des fils respectueux et + soumis de l'Église. Je reconnais, il est vrai, que les preuves, ou, + pour parler plus exactement, les inductions sur lesquelles elle + s'appuie, tout en étant considérables et en tendant chaque jour à + le devenir davantage, n'ont pas jusqu'à présent le caractère de la + certitude qui s'impose à tous. Mais j'ai la confiance que cette + manière d'entendre le texte biblique sera un jour démontrée par une + masse de faits suffisante à la faire universellement accepter. + Jusque-là je ne la donne que pour une hypothèse individuelle, prêt + à l'abandonner si l'on me prouve que je me suis trompé. Surtout, ce + que je ne voudrais à aucun prix, serait de scandaliser ceux dont je + partage les croyances, et de donner le change sur mes convictions +205 en laissant croire que je me range avec les adversaires de + l'autorité des Livres Saints. Cette autorité, je la respecte, et je + tiens au contraire à la défendre; mais je n'admets pas qu'elle + puisse souffrir des doutes élevés, avec la réserve nécessaire en + pareil cas, sur l'interprétation d'un fait historique. + + [Illustration 230: Bracelets de bronze[1].] + + [Note 1: Des habitations lacustres de la Suisse.] + + La question de l'universalité du déluge n'est pas encore + suffisamment mûre, et d'ailleurs elle est trop grave pour pouvoir + être traitée incidemment et à la légère. Je me bornerai donc à + faire remarquer qu'il est extrêmement difficile de concilier avec + la notion de l'universalité absolue les expressions de la + généalogie de la famille de Qaïn contenue dans le chapitre IV de la + Genèse. C'est un morceau tout à fait à part et dont la rédaction + même porte l'empreinte d'une extrême antiquité. On ne saurait y + méconnaître un des plus vieux documents mis en oeuvre et insérés + dans sa composition par le rédacteur du premier livre du + Pentateuque, un document anté-mosaïque. Il n'a aucun lien avec + l'histoire du déluge et il semble ne tenir aucun compte de cette + tradition. L'idée d'une destruction générale de l'humanité, à + l'exception de la famille de Noa'h, est étrangère à sa rédaction, + puisque, lorsqu'il est dit de Yabal, fils de Lemech et frère de + Thoubal-qaïn, qu'il fut «le père des pasteurs et de ceux qui vivent + sous les tentes,» la construction de la phrase est telle qu'elle + implique le présent, «ceux qui vivent» au moment où l'auteur écrit. + Et il n'est pas jusqu'à la dualité de Thoubal-qaïn le forgeron et + de Yabal le pasteur, qui ne paraissent se rapporter à la division + qui se produisit de très bonne heure entre les tribus touraniennes, + les unes adoptant avant toutes les autres races la vie sédentaire + et industrielle, les autres restant fidèles aux habitudes de la vie +206 nomade, que leurs descendants ont gardées jusqu'à nos jours dans + l'Asie septentrionale. + + * * * * * + + Après cette recherche du foyer d'invention de la métallurgie et de + la race qui la cultiva la première, il serait intéressant d'étudier + comment les autres familles de l'humanité, particulièrement celles + de Schem et de Yapheth, y furent initiées. Mais là encore il s'agit + d'un sujet dont le développement et l'étude complète demanderait + des volumes, sur lequel les documents et les recherches déjà faites + sont trop insuffisants pour permettre autre chose qu'un demi-jour + incertain et souvent trompeur. Je veux parler de l'histoire, + enveloppée de fables, de ces corporations à la fois industrielles + et sacrées, qui apparaissent dans les plus lointains souvenirs des + populations aryennes et sémitiques comme les instituteurs, de + nature à demi divine, qui leur ont communiqué les arts de la + civilisation. Ne pouvant qu'indiquer ici cet ordre d'études à + poursuivre, sans avoir la prétention de l'approfondir en quelques + pages--qui n'ont pas même le caractère d'une dissertation purement + scientifique--je laisserai une dernière fois la parole au baron + d'Eckstein, qui a esquissé sous une forme rapide et ingénieuse les + principaux traits de la physionomie et du rôle des antiques + corporations civilisatrices, envisagées au point de vue spécial des + traditions de la race aryenne. + + «D'une part sont les races au culte magique qui ont adoré les dieux + de la métallurgie; d'autre part se trouvent certaines corporations + au cachet mythique qui ont dirigé leurs travaux, qui ont fonctionné + comme leurs pontifes, confréries sacerdotales traditionnellement + illustres. Les Vêdas, le Zend-Avesta, la mythologie des Thraces, + celle des Pélasges, celle des Celtes, celle des Germains, regorgent + du souvenir de ces affiliations de dieux ouvriers, au caractère + douteux, pareil au génie des [Grec: saimones] de l'antiquité + classique. Inventeurs, instructeurs, magiciens, bienfaiteurs et + malfaiteurs tout ensemble, quand l'image de ces corporations + s'efface, elles demeurent gravées comme puissances néfastes dans la + mémoire des hommes. + + Telles sont les confréries de dieux subalternes, de Telchines, + d'Idéens, de Dactyles, etc., qui ressortent évidemment de peuples + d'une culture avancée, quelquefois étrangers à la race des mineurs + qu'elles disciplinent; elles ont dû puissamment influer sur les + commencements de la civilisation des races aryennes. Étrangères aux + Aryens et intermédiaires entre eux et les peuples de mineurs, elles +207 ont initié les premiers à la vie agricole; elles leur ont fait + franchir le passage de la vie nomade ou pastorale; elles ont ainsi + influé sur les croyances originelles des tribus aryennes. Il en est + résulté que des conceptions tout à fait en dehors de l'esprit des + races aryennes, que des conceptions qui ne furent pas le produit + spontané de leur génie se trouvent néanmoins amalgamées avec le + fond de leurs croyances. Par là le Tvaschtar des Aryens, le dieu + «ouvrier» des mondes, se vit identifié à un dieu phallique, à un + dieu «générateur» du monde, à un Savitar, qui lui était en principe + radicalement étranger. Quoique dirigeant les travaux de l'industrie + humaine, les confréries religieuses dont nous parlons n'adoraient + pas un dieu personnel et libre, ne saluaient pas le dieu des pères + de la race aryenne, ne reconnaissaient pas un ouvrier des mondes; + leur divinité suprême était tout à fait impersonnelle, + s'identifiant à la nature plastique et primordiale, nature en + laquelle elle s'engendrait, en y opérant ses métamorphoses comme + âme du monde. + + [Illustration 232: Épingles à cheveux en bronze[1].] + + [Note 1: Des palafittes des lacs de la Suisse.] + + «Il y eut une fin à cette primitive influence des confréries + civilisatrices; il y eut une éclipse de ces races d'hommes plus + avancés en culture que les pasteurs de la race aryenne et de la + race sémitique: la haine succéda aux souvenirs de la + reconnaissance. Ce sont surtout les Aryas de la Bactriane, ce sont + tout autant les Aryas de souche brâhmanique, les envahisseurs de + l'Inde, qui se reconnaissent à leur aversion pour les corporations + néfastes, pour les soutiens des dieux serpents, pour les pontifes + des rois qui ont le dragon enflammé pour emblème, cet Azdehak de + l'Afghanistan et de la Médie anté-iranienne, ce type de la royauté + des dragons, des mythiques Aztahaks, comme disent les Arméniens, +208 des Astyages, comme disent les Grecs. Partout où se présentent les + dieux aryens, leurs héros, leurs pontifes, leurs guerriers, leurs + pasteurs, leurs laboureurs, ils portent un défi aux dieux serpents + et aux hommes serpents; ils combattent ces voleurs, ces marchands, + ces fils de l'Hermès Chthonios, du dieu des routes, ils les + poursuivent dans les trois mondes, ils les expulsent des cieux et + de l'atmosphère; pour les exterminer, ils descendent jusqu'aux + abîmes. La race noble des Aryens vient au secours de ses dieux, les + nourrissant à l'autel pendant qu'ils luttent pour son bonheur. Les + dieux aryens ouvrent à leur peuple la route des pays de la + conquête, dérivent le cours des fleuves, les font librement + traverser aux Aryas depuis leur issue des montagnes, fleuves qui + sont les _sapta saindhavah_, les sept rivières de l'Indus, arrosant + le territoire du même nom, le même que le _Hapta heanda_ de la + géographie du Zend-Avesta. Tous les hymnes des Vêdas sont remplis + par ce thème, qui se reproduit également dans les traditions du + Zend-Avesta. + + «Veut-on approfondir le double aspect sous lequel se présentent ces + corporations de Telchines, de Dactyles, etc., chez les races + aryennes de l'Asie et chez celles de l'Occident sans exception? On + doit consulter le beau travail de M. Kuhn, qui traite ce sujet à + fond, et la savante monographie sur les Ribhous, de M. Nève, qui + présente l'autre face du même sujet.» + + + § 6.--L'ARCHÉOLOGIE PRÉHISTORIQUE ET LA BIBLE. + + Existe-t-il accord ou contradiction entre les données de la + tradition biblique, corroborée par les souvenirs universels de + l'humanité, et les faits positifs qui se sont inscrits dans les + couches supérieures de l'écorce du globe, ou qui résultent des + observations sur les vestiges de l'âge de la pierre polie? + + Remarquons-le d'abord, car on n'y songe généralement pas assez, le + récit biblique et les découvertes de la science moderne sur l'homme + paléontologique n'ont et ne peuvent avoir que très peu de points de + contact. L'histoire des âges primitifs de l'homme y est considérée + par deux côtés tout à fait différents. La Bible a principalement en + vue les faits de l'ordre moral, d'où peut sortir un enseignement + religieux; la paléontologie humaine et l'archéologie préhistorique, + par suite de la nature même des seuls documents qu'elles puissent + interroger, embrassent exclusivement les faits de l'ordre matériel. +209 Les deux domaines de la foi et de la science, comme partout + ailleurs, se côtoient sans se confondre. Il faut donc répéter les + sages et judicieuses paroles de M. l'abbé Lambert dans son + intéressante thèse sur _le Déluge mosaïque_: + + «La science ne doit pas demander à l'auteur inspiré raison de tout + ce qu'elle découvre ou de ce qu'elle croit découvrir dans l'univers + matériel qu'elle étudie. Tout ce qu'on peut raisonnablement + demander de lui, c'est que les faits avérés par la science ne + soient pas en contradiction avec son récit. Aussi il n'est pas + nécessaire de démontrer rigoureusement leur accord avec le texte + sacré; il suffit de prouver que l'opposition et l'incompatibilité + entre les faits et la parole divine n'existent pas, qu'il n'y a + rien dans le récit de contraire à la vérité scientifique et à la + raison, et que les découvertes de la science peuvent se placer sans + danger dans les vides de la tradition mosaïque.» + + Eh bien, je le dis avec une profonde conviction, que chaque pas + nouveau dans ces études n'a fait que corroborer, si l'on prend les + faits établis scientifiquement par la paléontologie humaine en + eux-mêmes, dans leur simplicité, en dehors des conclusions + téméraires que certains savants en ont tirées d'après des systèmes + préconçus, mais qui n'en découlent pas nécessairement; si l'on + examine en même temps le récit de la Bible avec la largeur + d'exégèse historique que la plus sévère orthodoxie admet sans + hésiter et que repoussent seuls ceux qui veulent à tout prix + détruire l'autorité des Livres Saints; la contradiction n'existe + aucunement. Mais comme on a essayé de l'établir avec une + persistance marquée dans la plupart des livres consacrés à l'exposé + des découvertes de la nouvelle science de l'archéologie + préhistorique, il est du devoir de l'historien de s'y arrêter et de + consacrer un examen approfondi aux trois questions sur lesquelles + pourraient exister des difficultés de quelque gravité, à celles où + certaine école a prétendu trouver la Bible démentie par les + découvertes sur l'homme fossile. Ces trois questions: l'antiquité + de l'homme, la condition sauvage et misérable des premiers humains + dont on découvre les vestiges, enfin l'absence de traces + géologiques du déluge. + + _L'ancienneté de l'homme_. Sans doute, les faits actuellement + acquis et certains prouvent une antiquité de l'homme sur la terre + beaucoup plus grande que celle que pendant longtemps on avait cru + pouvoir conclure d'une interprétation inexacte et trop étroite du + récit biblique. Mais si l'interprétation historique, toujours +210 susceptible de modification et sur laquelle l'Église ne prononce + pas doctrinalement, ne doit pas être maintenue telle qu'on + l'admettait généralement, le récit lui-même en voit-il son autorité + le moins du monde ébranlée? Se trouve-t-il contredit en quelque + point? Aucunement, car la Bible ne donne point de date formelle + pour la création de l'homme. + + Un des plus grands érudits de notre siècle dans les études + orientales, qui était en même temps un grand chrétien. Silvestre de + Sacy, avait l'habitude de dire: «Il n'y a pas de chronologie + biblique.» Le savant et vénérable ecclésiastique qui était + dernièrement encore l'oracle de l'exégèse sacrée dans notre pays, + l'abbé Le Hir, disait aussi: «La chronologie biblique flotte + indécise: c'est aux sciences humaines qu'il appartient de retrouver + la date de la création de notre espèce.» Les calculs que l'on avait + essayé de faire d'après la Bible reposent en effet uniquement sur + la généalogie des Patriarches depuis Adam jusqu'à Abraham et sur + les indications relatives à la durée de la vie de chacun d'eux. + Mais d'abord le premier élément d'une chronologie réelle et + scientifique fait absolument défaut; on n'a aucun élément pour + déterminer la mesure du temps au moyen de laquelle est comptée la + vie des Patriarches, et rien au monde n'est plus vague que le mot + d'année, quand on n'en a pas l'explication précise. + + D'ailleurs, entre les différentes versions de la Bible, entre le + texte hébreu et celui des Septante, dont l'autorité est égale, il y + a dans les générations entre Adam et Noa'h et aussi entre Noa'h et + Abraham, et dans les chiffres d'années de vie, de telles + différences que les interprètes ont pu arriver à des calculs qui + s'éloignent les uns des autres de deux mille ans, suivant la + version qu'ils ont préféré prendre pour guide. Dans le texte tel + qu'il est parvenu jusqu'à nous les chiffres n'ont donc aucun + caractère certain; ils ont subi des altérations qui les ont rendus + discordants et dont on ne peut pas apprécier l'étendue, altérations + qui, du reste, ne doivent en rien troubler la conscience du + chrétien, car on ne saurait confondre la copie plus ou moins exacte + d'un chiffre avec l'inspiration divine qui a dicté la Sainte + Écriture pour éclairer l'homme sur son origine, sa voie, ses + devoirs et sa fin. Et même en dehors du manque de certitude sur la + leçon première des chiffres donnés par la Bible pour l'existence de + chacun des Patriarches antédiluviens et postdiluviens, la + généalogie de ces Patriarches ne peut guère être considérée par une + bonne critique comme présentant un autre caractère que les + généalogies habituellement conservées dans les souvenirs des +211 peuples sémitiques, les généalogies arabes par exemple, qui + s'attachent à établir la filiation directe au moyen de ses + personnages les plus saillants, en omettant bien des degrés + intermédiaires. + + C'est pour ces raisons décisives qu'il n'y a pas en réalité de + chronologie biblique, partant point de contradiction entre cette + chronologie et les découvertes de la science. Quelque haute que + soit la date à laquelle les recherches sur l'homme fossile devront + un jour faire remonter l'existence de l'espèce humaine,--aussi bien + que les monuments égyptiens, impossibles à resserrer dès à présent + dans le chiffre de quatre mille ans, autrefois généralement + accepté--le récit des Livres Saints n'en sera ni ébranlé ni + contredit, puisqu'il n'assigne pas d'époque positive à la création + de l'homme. La seule chose que la Bible dise d'une manière + formelle, c'est que l'homme est comparativement récent sur la + terre, et ceci, les découvertes de la science, au lieu de le + démentir, le confirment de la manière la plus éclatantes. Quelle + que soit la durée du temps qui s'est écoulé depuis la formation des + couches pliocènes jusqu'à nos jours, cette durée est bien courte à + côté des immenses périodes qui la précèdent dans la formation de + l'écorce terrestre. L'échelle des dépôts géologiques ne compte en + effet, depuis lors, que _trois_ groupes de terrains, tandis qu'elle + nous montre antérieurement _trente_ grands groupes de terrains + fossilifères, dont chacun a demandé des milliers de siècles pour se + former, et cela sans compter les roches primitives ignées, qui se + sont constituées auparavant et ont servi de base aux terrains de + sédiment. + + Mais, si nous reconnaissons que la foi n'apporte aucune entrave à + la plus grande liberté des spéculations scientifiques sur + l'antiquité de l'homme, ajoutons que la science, tout en + grandissant de beaucoup cette antiquité, n'est pas encore en + mesure, dans l'état actuel, de l'évaluer par des chiffres. Nous ne + possédons aucun chronomètre pour déterminer, même + approximativement, la durée des siècles et des milliers d'années + qui se sont écoulés depuis les premiers hommes dont on retrouve les + vestiges dans les couches tertiaires. Nous sommes, en effet, en + présence de phénomènes d'affaissement et de soulèvement dont rien + ne peut nous laisser même soupçonner le plus ou moins de lenteur; + car on connaît des phénomènes du même genre qui se sont accomplis + tout à fait brusquement, et d'autres qui se produisent d'une + manière si graduelle et si insensible, que le changement n'est pas + d'un mètre en plusieurs siècles. Quant aux dépôts de sédiment, leur +212 formation a pu être également précipitée ou ralentie par les causes + les plus diverses, sans que nous puissions les apprécier. Rien, + même dans l'état actuel du monde, n'est plus variable de sa nature, + par une multitude d'influences extérieures, que la rapidité plus ou + moins grande des alluvions fluviales, telles que sont les dépôts de + l'époque quaternaire. Et, de plus, les faits de cette époque ou des + temps antérieurs ne sauraient être mesurés à la même échelle que + ceux de la période actuelle, car leurs causes avaient alors des + proportions qu'elles n'ont plus. Aussi, les calculs chiffrés + d'après un progrès d'alluvion supposé toujours égal et régulier, ou + d'après d'autres données aussi incertaines, que des savants à + l'imagination trop vive ont tenté de faire pour établir le temps + écoulé entre l'enfouissement des plus anciens vestiges de l'homme + fossile et notre époque ne sont-ils en réalité que des hypothèses + sans base, des fantaisies capricieuses. La date de l'apparition de + l'espèce humaine, d'après la géologie, est encore dans l'inconnu, + et y demeurera probablement toujours. + + _État misérable de l'humanité primitive._ Ici encore la + contradiction entre le récit mosaïque et les découvertes de + l'archéologie préhistorique nous est impossible à trouver. Les + écrivains qui ont prétendu l'établir étaient peu au courant des + croyances chrétiennes et n'ont oublié qu'une chose, le dogme de la + déchéance. Ils ont cru que l'état misérable de la vie des sauvages + de l'époque quaternaire démentait la vie heureuse et sans nuages du + 'Eden, l'état de perfection absolue, dans lequel le premier homme + était sorti des mains du Créateur. C'était ne pas tenir compte de + l'abîme que creuse, entre la vie édénique de nos premiers pères et + ces générations humaines, quelque antiques qu'elles soient, la + première désobéissance, la faute originelle, qui changea la + condition de l'homme, en le condamnant au travail pénible et à la + douleur. + + Rien de plus instructif, au contraire, pour le chrétien qui le + regarde à la lueur de la tradition sacrée, que le spectacle fourni + par les découvertes de la géologie et de la paléontologie dans les + terrains tertiaires et quaternaires. La condamnation prononcée par + la colère divine est empreinte d'une manière saisissante dans la + vie si dure et si difficile que menaient alors les premières tribus + humaines éparses sur la surface de la terre, au milieu des + dernières convulsions de la nature et à côté des formidables + animaux contre lesquels il leur fallait à chaque instant défendre + leur existence. Il semble que le poids de cette condamnation +213 pesât alors sur notre race plus lourdement qu'il n'a fait depuis. + Et lorsque la science nous montre, bientôt après les premiers + hommes qui vinrent dans nos contrées, des phénomènes sans exemple + depuis, tels que ceux de la première période glaciaire, on est + naturellement amené à se souvenir que la tradition antique de la + Perse, pleinement conforme aux données bibliques au sujet de la + déchéance de l'humanité par la faute de son premier auteur, range + au premier rang, parmi les châtiments qui suivirent cette faute, en + même temps que la mort et les maladies, l'apparition d'un froid + intense et permanent que l'homme pouvait à peine supporter, et qui + rendait une grande partie de la terre inhabitable[112]. Une tradition + semblable existe aussi dans un des chants de l'_Edda_ des + Scandinaves, la _Voluspa_. + + [Note 112: _Vendidâd-Sadé_, chap. Ier.] + + N'exagérons pas, du reste, les couleurs du tableau, comme on est + trop souvent porté à le faire. Si les données paléontologiques + révèlent de dures et misérables conditions d'existence, elles ne + montrent pas l'espèce humaine dans un état d'abjection. Bien au + contraire, l'homme des temps géologiques, et surtout celui de l'âge + quaternaire, parce que c'est celui que nous connaissons le mieux, + se montre en possession des facultés qui sont le privilège des fils + d'Adam. Il a de hautes aspirations, des instincts de beau qui + contrastent avec sa vie sauvage. Il croit à l'existence future. + C'est déjà l'être pensant et créateur; et l'abîme infranchissable + que l'essence immatérielle de son âme établit entre lui et les + animaux qui s'en rapprochent le plus par leur organisation, est + déjà aussi large qu'il sera jamais. Vainement on a cherché dans les + couches de la terre l'homme pithécoïde, cette chimère caressée par + certains esprits qu'un orgueil bizarre et étrangement placé égare + au point de leur faire préférer admettre d'avoir eu un gorille ou + un maki pour ancêtre, plutôt que d'accepter le dogme de la faute + originelle. On ne l'a jamais trouvé et on ne le trouvera jamais. + + Aussi bien, n'oublions pas que l'on n'a encore retrouvé les traces + que de tribus clair-semées, qui s'étaient lancées au milieu des + déserts, vivant du produit de leur chasse et de leur pêche, à une + énorme distance du berceau premier autour duquel devait se + concentrer encore le noyau principal des descendants du couple + originaire. Aussi, de ce que ces premiers coureurs aventureux des + solitudes du vaste monde--_wide, wide world_, comme disent nos +214 voisins d'outre-Manche--ne pratiquaient pas l'agriculture et + n'avaient pas avec eux d'animaux domestiques, on ne peut pas en + conclure d'une manière absolue qu'un certain degré rudimentaire de + vie agricole et pastorale n'existait pas déjà dans le groupe plus + compacte et naturellement plus avancé qui n'avait pas quitté ses + primitives demeures. Donc, pas de démenti formel du récit de la + Bible, qui montre Qaïn et Habel, l'un agriculteur et l'autre + pasteur, dans le voisinage du 'Eden, dès la seconde génération de + l'humanité. Prétendre que ce démenti résulte des faits constatés + dans l'Europe occidentale et en Amérique, serait commettre la même + erreur que l'individu qui voudrait confondre la vie des coureurs + des bois du Canada avec celle des agriculteurs qui entourent Québec + et Montréal. + + Hors ce point, la vie des hommes dont les terrains quaternaires ont + conservé les vestiges n'est-elle pas, même dans ses détails, celle + que le récit de la Bible attribue aux premières générations + humaines après la sortie du paradis terrestre? Ils n'avaient pour + couvrir leur nudité contre les intempéries des saisons que les + peaux des animaux qu'ils parvenaient à tuer; c'est ce que la + _Genèse_ dit formellement d'Adam et de 'Havah. Ils n'avaient pour + armes et pour instruments que des pierres grossièrement taillées; + la Bible place celui qui, le premier, forgea les métaux, six + générations après Adam, et l'on sait combien de siècles + représentent dans le récit biblique ces générations + antédiluviennes. Les faits colligés par l'archéologie préhistorique + prouvent que le progrès de la civilisation matérielle est l'oeuvre + propre de l'homme et le résultat d'inventions successives; notre + tradition sacrée ne fait pas des arts de la civilisation, comme les + cosmogonies du paganisme, un enseignement du ciel révélé à + l'humanité par une voie surnaturelle; elle les présente comme des + inventions purement humaines dont elle nomme les auteurs, et elle + montre à nos regards le progrès graduel de notre espèce comme + l'oeuvre des mains libres de l'homme, qui accomplissent, le plus + souvent sans en avoir eux-mêmes conscience, le plan de la + Providence divine. + + Mais quand la Bible décrit en termes si formels la vie des + premières générations humaines comme celle de purs sauvages, d'où + vient donc la répugnance qu'ont aujourd'hui tant de catholiques à + admettre cette notion? D'où vient le préjugé si généralement + répandu qu'elle est contraire à la religion et à l'Écriture? C'est + qu'il a plu, dans les premières années de ce siècle, à un homme + d'un immense talent, dont les doctrines exercent une influence +215 profonde, et à mon avis déplorable, sur une grande partie des + générations catholiques depuis cinquante ans, à Joseph de Maistre, + de déclarer la chose impossible et l'idée impie. Pour la trop + nombreuse école qu'il a enfantée, s'écarter des théories de cet + hiérophante, c'est nier la religion elle-même. Je n'appartiens + point à cette école, et je m'en fais gloire; aussi, pour moi, les + dires de l'auteur des _Soirées de Saint-Pétersbourg_ ne sont rien + moins que parole d'Évangile. Appuyé sur les faits constatés par la + science, je tiens ses rêveries sur la civilisation des premières + générations humaines, au lendemain du jour où l'homme fut chassé du + 'Eden, pour radicalement fausses au point de vue historique, et, + recourant à la Bible, je les trouve en contradiction formelle avec + son témoignage. + + Non, la _loi du progrès continu_, qui ressort si lumineuse des + recherches de la paléontologie humaine et de l'archéologie + préhistorique, n'a rien de contraire aux croyances chrétiennes. Il + me semble même, comme je l'ai déjà dit plus haut, qu'il n'est pas + de doctrine historique qui s'harmonise mieux avec ces croyances, et + que la contester est méconnaître la beauté du plan providentiel + d'après lequel se sont déroulées les annales de l'humanité. + + Dieu, qui créa l'homme libre et responsable, a voulu qu'il fit + lui-même ses destinées, réglées à l'avance par cette prescience + divine qui sait se concilier avec notre libre arbitre. Dans l'état + de déchéance où l'avait placé la faute de ses premiers auteurs, + c'est par ces propres efforts qu'il a dû se relever graduellement + jusqu'à arriver à être digne, aux temps prédestinés, de recevoir + son Rédempteur. Ce progrès de l'humanité préparant le terrain pour + la prédication de la bonne nouvelle, tout le monde est obligé de le + reconnaître quand la brillante culture de la Grèce et de Rome + succède aux civilisations immobiles et inférieures de l'Asie. Mais + dès lors comment se refuser à l'admettre aussi pour les temps qui + ont précédé la naissance de ces civilisations? Et dès que l'échelle + ascendante est constatée, il faut bien convenir que le point de + départ, le terme inférieur en a été la condition du sauvage, + conséquence de la faute originelle et de la condamnation. + + Combien Ozanam est plus dans le vrai que Joseph de Maistre + lorsqu'il revendique la doctrine du progrès continu comme une + doctrine essentiellement chrétienne et la proclame hautement! «La + pensée du progrès, dit-il, n'est pas une pensée païenne. Au + contraire, l'antiquité païenne se croyait sous une loi de décadence + irréparable. Le livre sacré des Indiens déclare qu'au premier âge +216 «la justice se maintient ferme sur ses quatre pieds; la vérité + règne, et les mortels ne doivent à l'iniquité aucun des biens dont + ils jouissent. Mais dans les âges suivants la justice perd + successivement un pied, et les biens légitimes diminuent en même + temps d'un quart.» Hésiode berçait les Grecs au récit des quatre + âges, dont le dernier avait vu fuir la pudeur et la justice, «ne + laissant aux mortels que les chagrins dévorants et les maux + «irrémédiables.» Les Romains, les plus sensés des hommes, mettaient + l'idéal de toute sagesse dans les ancêtres; et les sénateurs du + siècle de Tibère, assis aux pieds des images de leurs aïeuls, se + résignaient à leur déchéance, en répétant avec Horace: + + Aetas parentum, pejor avis, tulit + Nos nequiores, mox daturos + Progeniem vitiosiorem. + + «C'est avec l'Évangile qu'on voit commencer la doctrine du progrès. + L'Évangile n'enseigne pas seulement la perfectibilité humaine; il + en fait une loi: «Soyez parfaits, _estote perfecti_;» et cette + parole condamne l'homme à un progrès sans fin, puisqu'elle en met + le terme dans l'infini.» + + _Le déluge_. C'est ici le seul point où la difficulté soit grave, + nous devons l'avouer. Il n'y a pas contradiction radicale et à tout + jamais insoluble entre le récit de la Bible et les faits résultant + des recherches de la géologie; mais il y a un problème dont la clef + n'est pas encore trouvée et sur lequel on ne peut proposer que des + hypothèses, celui de la place qu'on doit assigner au déluge + mosaïque parmi les phénomènes dont notre globe fut témoin pendant + la période quaternaire. + + Il est aujourd'hui prouvé, d'une manière qui rend la discussion + même impossible, qu'aucun des trois ordres de dépôts principaux + constituant le terrain quaternaire n'est dû, comme une observation + superficielle l'avait fait penser d'abord, à un cataclysme + universel, tel qu'aurait été le déluge si l'on prenait au pied de + la lettre les expressions de la Bible. Ces différents dépôts sont + le résultat de phénomènes diluviens partiels et locaux, que les + mêmes conditions de climat ont fait se reproduire successivement + dans toutes les parties de la terre, mais qui n'en ont pas affecté + toute la surface, et dont l'action ne s'est nulle part fait sentir + à plus de trois cents mètres au-dessus du niveau actuel de la mer. + Il est vrai qu'avec l'interprétation généralement acceptée + aujourd'hui et formellement reconnue comme admissible par l'Église, +217 qui entend l'universalité du déluge par rapport aux hommes et aux + régions qu'ils habitaient, non par rapport à la surface totale du + globe, une constatation pareille de la science ne soulèverait pas + d'insurmontables difficultés pour l'exégèse, puisqu'un des déluges + partiels qui furent si multipliés pendant la période quaternaire, + suffirait à remplir les conditions du cataclysme qui châtia les + iniquités de l'espèce humaine. + + Mais voici où s'élève le difficile problème. + + D'un côté nous avons le récit de la Bible, appuyé sur une tradition + universelle dans les plus nobles races de l'humanité, qui proclame + le grand fait du déluge. De l'autre, les découvertes de la géologie + montrent l'homme déjà répandu sur presque toute la surface de la + terre, dès l'âge des grands carnassiers et des grands pachydermes + d'espèces éteintes, depuis lequel on ne trouve pas de traces d'un + cataclysme universel, comme il l'eût fallu pour détruire partout + ces hommes. Aucune interruption violente ne se marque, d'ailleurs, + depuis cette époque dans le cours du progrès de l'humanité, dont on + voit l'industrie se perfectionner graduellement, par une marche + continue, de même que les espèces animales d'alors, qui ne vivent + plus aujourd'hui, disparaissent graduellement, sans brusque + secousse. Et l'anthropologie vient encore confirmer ce point de + vue, en montrant, comme nous l'avons déjà dit, dans la population + actuelle de l'Europe des descendants des races quaternaires, + qu'aucun cataclysme ne sépare donc de nous. + + Il n'y a pas moyen de nier ni l'un ni l'autre des termes du + problème. Force est donc d'en chercher la conciliation. Mais ici, + nous le répétons, la solution définitive n'est pas encore trouvée; + on ne peut que proposer des hypothèses. Trois paraissent possibles. + Nous allons les exposer fidèlement sans prononcer entre elles, et + en nous gardant bien de leur donner un caractère de certitude + qu'elles ne sauraient avoir. + + La première consisterait à reculer la date probable du déluge et à + le regarder comme antérieur à l'époque quaternaire. L'absence de + chronologie précise dans la Bible pour les temps de la création du + monde à Abraham la rendrait possible. Cette hypothèse s'appuierait + sur les vestiges d'existence de l'homme que plusieurs savants + pensent avoir constatés dans la couche supérieure et même dans les + couches moyennes des terrains tertiaires, mais qui, déjà probables, + demandent cependant encore une plus ample confirmation. Si l'homme + s'est déjà montré dans nos contrées vers le milieu de la période +218 géologique tertiaire, une interruption brusque, absolue et + prolongée, sépare cette première humanité de celle de la période + quaternaire, au moins dans nos pays. On pourrait alors assimiler au + déluge mosaïque l'immense invasion des eaux sur une grande partie + de l'Europe et de l'Asie, qui mit fin à la période tertiaire en + produisant ce que les géologues ont appelé le _phénomène erratique + du nord_, alors que les glaces flottantes de la mer apportèrent sur + toutes les parties de l'Angleterre, sur les plaines de l'Allemagne + et de la Russie, des blocs énormes de rochers arrachés aux régions + du pôle. + + La seconde hypothèse est celle qu'a soutenue M. l'abbé Lambert[113]. + Elle consisterait à regarder l'universalité du déluge, par rapport + à l'humanité répandue sur la surface de la terre, comme composée + d'actes successifs, et à y englober tous les phénomènes diluviens + partiels de la période quaternaire. + + [Note 113: _Le Déluge mosaïque, l'histoire et la géologie_. Paris, + 1868.] + + Enfin la dernière, limitant l'universalité du déluge en ce qui + concerne l'humanité comme en ce qui concerne l'étendue de la + surface terrestre, regarderait ce grand fait, qui a laissé de si + vivants souvenirs dans la mémoire des hommes, comme ayant frappé + seulement le noyau principal de l'humanité, demeuré près de son + berceau premier, sans atteindre les peuplades qui s'étaient déjà + répandues bien loin dans les espaces presque déserts, comme ayant + frappé les races que la Bible groupe dans la descendance de Scheth, + sans atteindre celles qu'elle rattache à la famille de Qaïn. Elle + expliquerait ainsi l'absence absolue de toute tradition du déluge + chez la race noire, ce fait que la tradition en commun n'est même + sûrement un vieux souvenir ethnique que chez les différents rameaux + de la race blanche, et que chez la race jaune et la rouge on peut + voir en elle le fruit d'une importation relativement récente. Dans + le livre suivant, en étudiant le tableau généalogique que donne la + Genèse des peuples descendus des trois fils de Noa'h, nous + constaterons qu'il ne comprend absolument que des nations de cette + race blanche ou caucasique, qui constitue la véritable humanité + supérieure. Aucun peuple d'un autre type n'y a sa place, et en + particulier les nègres, qui pourtant ne pouvaient être inconnus aux + écrivains sacrés, sont exclus de cet arbre généalogique de la + famille noachide. Sans doute le rédacteur inspiré du livre de la + Genèse ne pouvait parler aux hommes de leur temps que des nations +219 dont ils avaient connaissance, et cette raison expliquerait + parfaitement le silence du livre sacré sur les Chinois et la race + jaune en général ou sur la race rouge américaine. Mais il est + impossible d'admettre que ce soit par ignorance ou par omission que + l'écrivain n'a pas fait figurer les noirs dans son tableau de la + descendance de Noa'h. C'est volontairement, systématiquement, avec + une intention formelle qu'il a agi ainsi; et il n'est possible de + deviner de sa part une autre raison d'un tel silence que celle + qu'il les regardait comme étrangers à la souche du patriarche sauvé + du déluge. Au moins en ce qui concerne les nègres, le rédacteur de + la Genèse admettait donc l'existence, soit de Préadamites, soit de + Qaïnites préservés jusqu'à son temps, c'est-à-dire de fractions de + l'humanité sur lesquelles n'avait pas porté le cataclysme. + + Il me paraît bien difficile de se soustraire à ce fait, d'échapper + aux conséquences de ce raisonnement. Aussi, sans prétendre encore + l'imposer au lecteur, la présenter comme une vérité scientifique + dès à présent démontrée, j'ai déjà fait voir plus haut, à plusieurs + reprises, ma tendance personnelle pour la théorie qui limiterait + les effets du déluge à une partie déterminée de l'humanité, tout en + reconnaissant l'incontestable caractère historique de ce fait. Il + est certain, nous l'avons déjà dit, que les récits de la Bible + débutent par des faits généraux à toute l'espèce humaine, pour se + réduire ensuite aux annales d'une race plus particulièrement + choisie par les desseins de la Providence. L'opinion à laquelle + nous inclinons, tendrait à faire commencer ce caractère restreint + du récit plus tôt qu'on ne le fait généralement. Quelque hardie + qu'elle puisse paraître encore, par suite de son désaccord avec les + interprétations jusqu'ici les plus généralement reçues, des + autorités théologiques considérables, sans aller jusqu'à l'adopter, + ont reconnu qu'elle n'avait rien de contraire à l'orthodoxie et + qu'on pouvait la soutenir sans s'écarter des renseignements de + l'Église dans ce qu'ils ont d'essentiel et de nécessaire[114]. + + [Note 114: Voy. ce qu'en a dit le R. P. Bellynek, dans les _Études + religieuses_ de la Compagnie de Jésus, avril 1868.] + + Cette hypothèse sourit aux anthropologistes respectueux du livre + sacré, car elle laisse plus de latitude pour expliquer les + changements profonds qui se sont produits dans certaines races, en + reculant la séparation de ces races d'avec le tronc principal de la + descendance d'Adam, et en la plaçant dans une période où les + influences de climat et de milieu étaient forcément bien plus +220 puissantes dans leur action qu'aujourd'hui, puisque les phénomènes + terrestres et atmosphériques avaient une plus grande intensité. + Elle n'est pas en contradiction formelle avec le sens que les + habitudes du langage poétique de la Bible permettent d'attribuer + aux expressions du récit du Déluge; car on a rassemblé bien des + passages où les Livres Saints emploient les mots «tous les hommes, + toute la terre,» sans qu'il soit possible de les prendre au pied de + la lettre. Un examen attentif des premiers chapitres de la Genèse, + dans lequel on pèse tous les mots avec soin, permet même de relever + des indices, à mes yeux tout à fait formels, d'après lesquels on + peut soutenir avec vraisemblance que l'auteur inspiré n'a pas voulu + peindre le cataclysme comme absolument universel, mais qu'il + admettait, au contraire, que certaines fractions de l'humanité + auraient été préservées. + + J'ai déjà, dans ce qui précède, relevé quelques-uns de ces traits, + et je n'y reviendrai pas. Mais il importe aussi de signaler à ce + sujet un point de vue général, sur lequel M. Schoebel[115] a eu le + mérite d'appeler le premier l'attention. L'auteur de la Genèse, en + parlant des hommes qui furent engloutis par le Déluge, les désigne + toujours par l'expression _haadam_, «l'humanité adamique.» Ceci + semble indiquer qu'il parle d'une seule et même famille, non encore + divisée en peuples différents, _goîm_. Et cependant, d'après son + système même, cette division existait déjà dans la race humaine. + Avant de parler du Déluge, il montre la descendance de Qaïn vivant + et se propageant séparément de la race de Scheth, tant par l'espace + que par la religion et les moeurs. Elle n'était donc plus dans + l'unité adamique, de même qu'elle était, sortie du sol + primitivement habité et adamique, _adamah_[116]; elle était donc + vraiment un peuple différent du peuple de Scheth. Comment, s'il + considérait ce peuple distinct comme ayant été compris dans le + châtiment du Déluge, l'auteur ne l'aurait-il pas dit? Comment, du + moins, ne l'aurait-il pas fait entendre de quelque manière? Au + contraire, il nous montre, comme le crime qui attira le déluge sur + les hommes, la corruption irrémédiable dans laquelle étaient tombés + ceux qui connaissaient Yahveh, qui invoquaient son nom[117], plus + coupables que les autres puisqu'ils n'ignoraient pas la vérité + qu'ils méprisaient, qu'ils enfreignaient, puisqu'en se laissant + entraîner aux passions de la chair ils se soustrayaient +221 volontairement à l'action de l'esprit de Dieu[118]. Les Qaïnites, + eux, d'après le livre saint, ne connaissaient pas Yahveh, puisque + Qaïn _était sorti de la présence de Yahveh_[119], en même temps que + du territoire de la _adamah_. + + [Note 115: _De l'universalité du Déluge_, Paris, 1868.] + + [Note 116: _Genes._, IV, 14.] + + [Note 117: _Genes._, IV, 26.] + + [Note 118: _Genes._, VI, 3.] + + [Note 119: _Genes._, IV, 16.] + + Au reste, la question de savoir si, d'après la Bible même, quelques + personnages n'auraient pas échappé au Déluge, bien que ne se + trouvant pas dans l'arche avec Noa'h, a été déjà discutée + anciennement parmi les Juifs et parmi les Chrétiens, et l'Église ne + l'a jamais tranchée dogmatiquement d'une manière formelle. D'après + le texte des Septante, Methouschela'h aurait encore vécu quatorze + ans après le Déluge, tandis que le texte hébreu le fait mourir + l'année même de cet événement. La donnée du texte grec a été suivie + par beaucoup de docteurs israélites. Un certain nombre d'écrivains + chrétiens des premiers siècles l'ont adoptée, entre autres les + chronographes, tels qu'Eusèbe. Saint Jérôme, dans ses _Questions + hébraïques sur la Genèse_, nous apprend que de son temps cette + difficulté célèbre était l'objet de nombreuses controverses. +222 + + + + LIVRE II + + LES RACES ET LES LANGUES + +225 + [Illustration 248:] + + + + + CHAPITRE PREMIER + + LES RACES HUMAINES[120]. + + + [Note 120: SOURCES PRINCIPALES DE CE CHAPITRE.--Les mémoires des + Sociétés Ethnologiques de Paris et de New-York.--Les Bulletins + des Sociétés Anthropologiques de Paris et de Berlin.--Camper, + _Dissertation sur les variétés naturelles qui caractérisent la + physionomie des hommes_, traduction française, Paris, 1791.--Ch. + V. de Bonstetten, _L'homme du Midi et l'homme du Nord_, Genève, + 1824.--Edwards, _Des caractères physiologiques des races + humaines_, Paris, 1829.--Foissac, _De l'influence des climats sur + l'homme_, Paris, 1837.--J.-C. Prichard, _Histoire naturelle de + l'homme_, traduction française, Paris, 1843.--D'Omalius d'Halloy, + _Des races humaines_, Paris, 1845.--Rob. Knox, _The races of + men_, Londres, 1850.--R.-G. Latham, _The natural history of the + varieties of man_, Londres, 1850.--Ch. Pickering, _The races of + man and their geographical distribution_, Londres, + 1851.--Hollard, _De l'homme et des races humaines_, Paris, + 1853.--Nott et Gliddon, _Types of mankind_, Boston, 1854.--A. de + Gobineau, _Essai sur l'inégalité des races humaines_, Paris, + 1855.--Hotz, _The moral and intellectual diversity of races_, + Philadelphie, 1856.--A. Maury, _La terre et l'homme_, 3e édition, + Paris, 1869.--A. de Quatrefages et E. Hamy, _Crania ethnica_, en + cours de publication.--A. de Quatrefages, _Rapport sur les + progrès de l'anthropologie_, Paris, 1868, _L'espèce humaine_, 2e + édition, Paris, 1877.] + + + § 1.--L'UNITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE ET SES VARIATIONS. + + La tradition sacrée nous enseigne que l'humanité tout entière, dans + ses races les plus diverses, descend d'un seul couple primordial. A + la parole divine seule il appartenait de prononcer d'une manière + affirmative et précise sur cette question capitale au point de vue + religieux, comme au point de vue philosophique, car elle intéresse + le dogme fondamental du christianisme, celui de la rédemption. La + science humaine ne saurait en pareille matière avoir des + affirmations aussi absolues, qui échappent à ses recherches. Elle + ne peut remonter que par induction au couple primordial; le +226 résultat qu'il est donné à ses investigations d'atteindre est la + démonstration de ce fait que toutes les variétés de races d'hommes + appartiennent à une espèce unique, ce qui suppose presque + nécessairement le couple unique des premiers auteurs. + + Il existe aujourd'hui deux écoles de naturalistes adonnés à l'étude + de l'homme, envisagé au point de vue de son organisation physique; + l'une admet, conformément à la tradition sacrée, l'unité de + l'espèce humaine; l'autre suppose plusieurs espèces d'hommes + apparues dans les lieux divers, mais ses adeptes n'ont jamais pu + s'accorder sur le nombre de ces espèces, qu'ils font varier de deux + à seize. C'est ce qu'on appelle les _monogénistes_ et les + _polygénistes_. Entre les deux doctrines, les faits de l'ordre + purement scientifique, ceux qui relèvent d'une manière exclusive de + la méthode de l'histoire naturelle, les observations de l'anatomie + et de la physiologie, ne permettent pas encore et ne permettront + peut être jamais de trancher d'une manière définitive. Il s'agit, + en effet, d'un problème que la nature particulière de l'homme rend + nécessairement complexe comme elle-même. Les considérations + philosophiques et même religieuses ne sauraient en être tenues à + l'écart. Elles doivent forcément y intervenir, et l'on n'a pas le + droit de les tenir en dehors. Elles exercent une influence décisive + sur la manière d'envisager les faits et sur les conclusions qu'on + en tire. Il n'est pas un monogéniste ou un polygéniste sur les + théories duquel elles n'aient eu une action, qu'elles n'aient + contribué puissamment à déterminer en faveur de l'un et de l'autre + système. + + Nous n'éprouvons aucun embarras à l'avouer, c'est principalement + cet ordre de considérations qui fait de nous un partisan résolu, de + la doctrine de l'unité de l'espèce humaine. Il est dans le monde + toute une série de problèmes que nul ne pourrait prétendre + supprimer et qui pourtant sont insolubles pour la science pure. La + nécessité d'une croyance philosophique et religieuse s'impose à +227 chaque homme, et c'est toujours une croyance de ce genre qui le + dirige et l'inspire dans ses travaux, fût-elle le scepticisme ou + même le nihilisme le plus absolu. C'est en vain qu'une école + s'intitule aujourd'hui positiviste, elle n'est pas plus positive + que les autres, en ceci que, malgré sa prétention, elle ne se borne + pas plus qu'une autre à recueillir des faits formellement + constatés. Il lui faut les grouper, les interpréter, et elle ne + peut le faire, elle non plus, qu'en prenant pour point de départ + une pétition de principe, un axiome doctrinal, une théorie + philosophique. Elle affirme supprimer la métaphysique, et en + réalité elle ne fait pas autre chose qu'avoir sa métaphysique à + elle propre. + + Pour nous restreindre ici, sans nous laisser entraîner dans des + considérations plus générales, à ce qui est de l'unité ou de la + pluralité de l'espèce humaine, du monogénisme ou du polygénisme, ce + seront toujours les raisons et les arguments de l'ordre + philosophique qui primeront ce débat et qui décideront les esprits + à opter pour l'un et l'autre système, également soutenables au + point de vue de la science positive. L'histoire naturelle, + l'anatomie et la physiologie ne le tranchent pas, non plus que la + linguistique ou l'ethnographie. Ce n'est pas réduire le rôle de ces + sciences, c'est le définir exactement, que de dire qu'elles ont + pour objet et pour mission de bien établir, sur des bases solides, + les éléments du problème, mais non sa solution. Tout ce que la + critique la plus rigoureuse a le droit d'exiger de celui qui + affirme sa croyance à l'unité de l'espèce humaine, est qu'il la + justifie comme n'étant en rien démentie par les faits que la + science constate à l'aide de l'observation et de l'expérience; que + même sa doctrine, ou si l'on veut son hypothèse fondamentale, est + celle qui explique le mieux l'ensemble de ces faits, en fournit la + coordination la plus satisfaisante. + + Les preuves qui permettent de défendre au nom de la science pure la + thèse de l'unité de notre espèce ont été récemment groupées une + fois de plus en faisceau par M. de Quatrefages, le plus éminent des + anthropologistes français, et présentées à certains points de vue + d'une manière plus saisissante qu'on n'avait fait jusqu'alors, en + profitant des derniers progrès des connaissances. C'est là que nous + puiserons les éléments d'un rapide résumé d'une telle + démonstration, qui sans doute appartient au domaine de la + physiologie, mais qui ne saurait être laissée de côté par + l'histoire, sur les jugements et la méthode d'appréciation de + laquelle la question de savoir si tous les hommes sont frères, ou + si des différences d'espèces créent entre eux des barrières +228 infranchissables, ne saurait manquer d'avoir une grande influence. + L'origine de l'homme, d'ailleurs, est nécessairement le premier + chapitre de son histoire. Et c'est là notre justification pour + avoir placé, en tête d'une esquisse des annales des plus anciennes + civilisations de l'humanité historique, ce livre et le précédent. + + [Illustration 251: Crânes des quatre races fondamentales de + l'humanité, vus de profil[1].] + + [Note 1: D'après l'_Histoire naturelle de l'homme_, de Prichard. + Le n° 1 est le crâne d'un Européen; le n° 2 celui d'un Mongol; le + n° 3 celui d'un nègre du Congo; et le n° 4 enfin, le crâne d'un + ancien Péruvien, tiré des sépultures de l'époque des Incas.] + + L'homme, considéré au point de vue du naturaliste, est le siège de + phénomènes communs à tous les êtres doués de vie et d'organisation. + Lors donc qu'il présente un problème dont il ne peut par lui-même + donner la solution, la marche à suivre est d'interroger sur ce + point les animaux, les végétaux eux-mêmes, et de conclure d'eux à + lui. C'est par cette voie qu'on arrive à justifier scientifiquement + l'unité de l'espèce humaine. + + Mais d'abord il faut bien définir ce que c'est qu'une _espèce_: +229 «L'espèce est l'ensemble des individus, plus ou moins semblables + entre eux, qui sont descendus, ou qui peuvent être regardés comme + descendus d'une paire primitive unique par une succession + ininterrompue de familles.» Les individus qui s'écartent du type + général d'une manière prononcée sont des _variétés_. La race est + une variété qui se transmet par génération. + + [Illustration 252: Crânes des quatre races fondamentales de + l'humanité, vus par en haut[1].] + + [Note 1: Ces crânes sont les mêmes que ceux représentés de profil + à la p. 228.] + + Les caractères propres à chacune des races humaines ne doivent pas + être considérés comme des caractères d'espèces, car les variations + qu'on observe dans une même espèce chez les animaux, surtout les + animaux domestiques, et qui vont jusqu'à affecter les parties les + plus essentielles du squelette, sont bien autrement considérables + que celles qui séparent le blanc du nègre, les deux types humains + les plus éloignés. D'ailleurs on ne peut pas établir de séparation + bien tranchée entre les races d'hommes, qui passent de l'une à +230 l'autre par une infinité d'intermédiaires. Or, quand il s'agit + d'espèces animales, quelque rapprochées qu'elles soient, on arrive + à déterminer un ou plusieurs caractères, absents chez les unes, + présents chez les autres, et qui les différencient nettement. Il + n'en est pas ainsi des races. Les caractères s'entrecroisent pour + ainsi dire, si bien que, lorsqu'elles sont un peu nombreuses, on a + de la peine à dire quel est le trait qui les distingue réellement. + + Si nous consultons les croisements, ils révèlent à leur tour des + différences fondamentales entre l'_espèce_ et la _race_. Le + croisement entre espèces est très rare dans la nature. Lorsqu'il + s'opère sous l'influence de l'homme, il est infécond dans l'immense + majorité des cas. Le croisement entre races est toujours fécond. Or + les unions entre les types les plus opposés de l'humanité + présentent constamment ce dernier caractère; il arrive même + quelquefois que la fécondité des races ainsi unies s'y augmente. + + La race, avons-nous dit, est une variété que l'hérédité parvient à + propager. Les influences du milieu, c'est-à-dire l'action des + conditions d'existence au milieu desquelles se développe un animal, + est la principale des causes qui produisent dans une même espèce + les variétés, origines des races. Cette influence des milieux, due + au climat, à la nature du sol, au mode de vie, fut bien évidemment + celle qui détermina la naissance des différentes races de + l'humanité. Sans doute nous ne la voyons plus produire des effets + aussi puissants dans les émigrations européennes des siècles + modernes. Mais cela tient à la manière intelligente dont l'homme + civilisé se défend contre le milieu où il réside. Cette lutte, il + la soutient sans cesse, dans le lieu même qui fut le berceau de la + race à laquelle il appartient; émigrant, il agit de même avec plus + de soin encore. L'habitant des zones tempérées qui arrive en + Sibérie perfectionne ses moyens de chauffage; dans l'Inde ou au + Sénégal il s'efforce d'échapper à la chaleur, et il y réussit en + partie; partout il transporte avec lui des moeurs, des habitudes, + des pratiques qui font aussi partie du milieu et tendent à diminuer + l'influence du changement. + + Toutefois l'homme a beau se défendre, il n'en subit pas moins dans + une certaine mesure l'action du climat et du sol nouveau, où il + fixe sa demeure. L'individu européen peut, quand il renonce à la + lutte, être rapidement transformé au point de devenir + méconnaissable pour ses compatriotes. La race anglaise qui, plus + qu'aucune autre, emporte avec elle tout ce qui peut la protéger +231 contre les actions dont il s'agit, est attaquée dès la première + génération en Australie, où pourtant elle prospère + merveilleusement. Aux États-Unis, elle s'est assez transformée pour + pouvoir être considérée comme ayant donné naissance à une race + nouvelle. + + [Illustration 254: Indien de la caste brâhmanique[1].] + + [Note 1: D'après Prichard. Type de la race blanche dans sa + division aryo-asiatique. La tête de l'Apollon du Belvédère, + placée en tête de ce chapitre (p. 225), est un exemple du type + idéal des peuples aryo-européens.] + + S'il en est ainsi de nos jours, pour l'homme pourvu de tous les + moyens de défense que fournit la civilisation la plus raffinée, + combien ces influences auxquelles il ne parvient jamais à se + soustraire entièrement, n'ont-elles pas dû avoir d'action sur les + familles primitives qui se sont répandues dans le monde encore à + l'état sauvage. Dans les conditions de cet âge de l'humanité, + l'influence du milieu a été forcément la même sur l'homme que sur + les animaux, et les changements qu'éprouvent toutes les espèces + animales transportées dans de nouveaux climats, ne sont pas +232 moindres que les différences qui séparent entre elles les races + humaines. Un changement complet dans le mode de vie d'une + population, sous le même climat, suffit d'ailleurs à produire des + faits analogues à ceux qui se sont produits ainsi dans l'époque + primordiale de l'humanité et qui ont donné naissance à ses races. + On en a vu un exemple saisissant dans l'Irlande, à la suite des + guerres du XVIIe siècle. Des populations entières, refoulées dans + les contrées les plus sauvages de l'île et vouées pendant plusieurs + générations à la misère, à la faim, à l'ignorance, sont pour ainsi + dire revenues à l'état sauvage; et leurs caractères physiques, + profondément altérés, modifiés, en ont fait une race parfaitement + distincte de celle d'où elles sont sorties et que l'on retrouve + avec ses caractères primitifs dans les comtés voisins. + + Rien, du reste, ne prouve d'une manière plus manifeste l'unité de + l'espèce humaine, sa descendance d'une même souche et la production + de la variété de ses races par des influences de milieu, que le + spectacle de la distribution géographique des différents rameaux de + l'humanité sur la surface du globe, et du rapport de leurs types + avec les conditions physiques et sociales dans lesquelles ils sont + placés. + + «Toutes les traditions, a dit M. Maury, auquel nous nous plaisons à + emprunter ces pages si remarquables, toutes les traditions + concourent à placer la formation de la race blanche, c'est-à-dire + de la race la plus élevée dans l'échelle intellectuelle, celle qui + possède au plus haut degré la convenance, la proportion, le parfait + équilibre des forces et de l'organisation physique, dans la partie + septentrionale de l'ancien monde, située pour ainsi dire à égale + distance de ses deux extrémités. L'étude des migrations des + peuples, la comparaison des langues, les témoignages historiques, + s'accordent à faire rayonner la race blanche de la contrée située + au pied du Caucase, comprise entre la Méditerranée, la mer Rouge et + la mer des Indes, les steppes de l'Asie centrale et les montagnes + de l'Himalaya. Plus nous nous éloignons de ce berceau de notre + race, plus les caractères de ce beau type s'altèrent ou s'effacent. + C'est en Europe qu'il se conserve davantage. Toutefois on ne + retrouve déjà plus dans les traits des populations européennes + cette régularité parfaite, cette noble symétrie qui nous frappent + tant dans les figures des Orientaux, chez les habitants de + l'Arménie, de la Perse, ou chez les femmes de la Géorgie et de la + Circassie. Chez les Européens il y a, par contre, plus d'animation, +233 plus de mobilité, plus d'expression; la beauté est, en un mot, + moins physique, mais plus morale. + + [Illustration 256: Arabe Bédouin[1].] + + [Note 1: D'après le _Tour du Monde_. Type de la race blanche dans + sa division sémitique ou syro-arabe.] + + «Pénétrons en Afrique, et nous allons rencontrer un autre ordre + d'altérations. Déjà l'Arabe qui habite le voisinage de l'isthme de + Suez, et qui peuple à la fois l'un et l'autre littoral de la mer + Rouge et s'avance sur les bords de la Méditerranée, a les traits + moins intelligents et moins réguliers. Son front est plus fuyant, + et sa tête plus allongée; son visage n'a ni la beauté du coloris, + ni la fermeté des chairs du Persan ou de l'Arménien, ni la + fraîcheur de l'Européen; sa peau est jaunâtre et parfois bistrée. + Avance-t-on au midi, au delà du tropique du Cancer, la couleur +234 prend une teinte encore plus sombre, en même temps que les cheveux + deviennent crépus, les lèvres épaisses. Telle est la physionomie + des Gallas de l'Abyssinie. Plus avant vers le sud, sur la côte + orientale de l'Afrique, ce type s'enlaidit encore. Alors apparaît + le Cafre à la chevelure laineuse, aux lèvres épaisses, et dont les + mâchoires sont déjà légèrement proéminentes. Enfin, à l'extrémité + même de l'Afrique, au point le plus éloigné de ce côté du monde où + l'espèce humaine puisse atteindre, ses caractères physiques et + moraux sont arrivés à leur point extrême de dégradation. Le + Hottentot nous présente le type le plus enlaidi et le moins + intelligent de l'humanité. + + «Sur la côte d'Afrique opposée, à des distances encore plus + éloignées du berceau de la race blanche, la dégénérescence s'opère + par une progression plus rapide. Les races berbères du Sahara se + rattachent sans contredit à la souche blanche, mais déjà on + découvre dans leur type comme les avant-coureurs de l'altération + profonde qui s'opère dans le Soudan. La tête est allongée, la + bouche forme une saillie prononcée, les membres sont maigres et mal + proportionnés, la couleur de la peau se fonce. Le Fellatah du + Soudan est déjà un nègre, mais un nègre dont la figure respire + l'intelligence. Ce reste de noblesse dans les traits disparaît chez + le noir de la Sénégambie, et est remplacé par un peu plus de + laideur. Le nègre du Congo nous fournit enfin le type pur de sa + race: front déprimé et rejeté en arrière, mâchoire inférieure + proéminente, lèvres épaisses, nez camus, chevelure laineuse, + occiput développé, intelligence bornée et confinée presque tout + entière dans l'adresse manuelle. Enfin, aux extrémités de cette + côte occidentale d'Afrique, le Buschman ou Boschiman nous offre les + traits enlaidis, s'il est possible, du Hottentot. + + «Cette dégénérescence graduelle du type humain qui vient d'être + constatée, pour ainsi dire en latitude, des bords de la mer + Caspienne au cap de Bonne-Espérance, on la retrouve non moins + prononcée lorsqu'on s'éloigne du même berceau, dans la direction de + l'est et du sud-est. Si nous pénétrons dans les steppes de l'Asie + Centrale, nous rencontrons le Mongol aux pommettes proéminentes, + aux yeux petits et bridés, relevés à leur angle externe, à la face + triangulaire, aux formes carrées et épaisses. Toute harmonie dans + les lignes a disparu. La race dravidienne, repoussée par les hommes + de race blanche de la majeure partie de l'Hindoustan, réfugiée dans + les montagnes de son ancienne patrie, la race malaie, qui en forme + comme l'avant-garde et qui de la presqu'île transgangétique s'est +235 répandue dans les îles, depuis les Moluques jusqu'à Madagascar, + offrent des traits plus sauvages que les Mongols et une coloration + plus prononcée. Chez les plus barbares, la peau est presque noire, + et les membres laissent déjà percer cette maigreur et ces formes + grêles qui, en Afrique, annoncent le voisinage de la race noire. + L'Alfourou présente différentes teintes variant du brun clair au + brun foncé. Sa chevelure affecte une disposition par touffes + énormes, qui commence chez les populations malayennes les plus + abruties. Enfin, au delà de la race alfourou qui les repousse + devant elle, çà et là répandus, des îles Andaman aux Philippines, à + l'intérieur desquelles ils habitent, les Australiens et les + _Negritos_, dont la patrie s'avance jusque dans la terre de + Van-Diémen, nous offrent le dernier degré de la grossièreté et de + la laideur, de la stupidité et de l'abjection. + + [Illustration 258: Chinois[1].] + + [Note 1: D'après Prichard. Type de la race jaune.] + + «Si, au lieu de descendre au sud-est, on s'avance au delà des + Mongols, dans la direction du nord et du nord-est, on observe une + altération d'un autre genre, mais moins profonde. Comme l'espace ne + s'offre pas aussi étendu à la migration des peuples, que notre +236 espèce ne peut pas s'éloigner autant du point où elle atteint son + plus haut degré de développement, la dégénérescence n'a point eu un + champ si ouvert à ses progrès. Les races ougro-finnoises, qui + s'étendent sur tout le nord du globe, depuis la Laponie jusqu'au + pays des Esquimaux, rappellent encore la race mongole; mais leurs + yeux sont généralement moins obliques, leur peau ne prend plus une + teinte jaune aussi prononcée, leur chevelure est plus abondante, + leur front plus déprimé, leur figure respire moins d'intelligence. + + «L'Amérique, en excluant la partie septentrionale habitée par la + race boréale, renferme une autre race dont le mode de distribution + ne correspond plus toutefois avec la loi que nous venons de + constater. Dans l'Amérique du Nord, l'homme se présente avec un + caractère d'énergie dans les traits tout particulier. Les lignes de + la figure sont arquées, le front est extraordinairement fuyant, + sans être pour cela déprimé à la façon de celui du nègre, la peau + est rouge, la barbe est nulle ou rare, l'oeil est très légèrement + relevé sur les bords, les pommettes sont proéminentes. Ce type + atteint son point culminant de beauté et d'intelligence dans les + régions équatoriales du Mexique et du Pérou. Au delà de ces + régions, à mesure qu'on descend vers le sud, la peau se fonce ou + plutôt se brunit, les traits s'enlaidissent, les lignes perdent de + leur courbure et de leur régularité, les membres de leur bonne + conformation. Tel est le caractère des Guaranis, des Rotocoudos, + des Aymaras. Lorsqu'on arrive à l'extrémité méridionale de + l'Amérique, on ne trouve plus que la plus difforme et la plus + misérable des populations, la plus abrutie et la plus stupide, les + Pécherais de la Terre de Feu. + + «Cette distribution nouvelle et en apparence anomale des races du + Nouveau Monde, loin d'être une exception à la loi qui nous présente + le type humain d'autant plus parfait que les conditions + climatologiques sont plus favorables, ne fait, au contraire, que la + confirmer. L'Amérique a aussi sa contrée tempérée; cette contrée + est située plus au sud que celle de l'Europe, parce que ce + continent est plus froid; la chaîne de montagnes qui lui sert comme + d'arête, détermine une succession de plateaux élevés. C'est en + effet au Mexique et au Pérou c'est-à-dire dans des contrées + placées, à raison de leur altitude, dans des conditions plus + favorables à la vie, que la civilisation indigène américaine avait + atteint son plus haut degré de développement. + + La diffusion de l'humanité dans toutes les parties du globe et sous +237 tous les climats, dont nous venons d'esquisser le tableau, est + encore un des faits où la science de l'anthropologie, guidée par + l'analogie des observations les plus modernes sur la distribution + géographique des animaux, découvre la justification de l'unité de + notre espèce, en constatant qu'elle a dû se répandre partout en + partant d'un point unique et restreint, où elle avait fait sa + première apparition à la vie. + + [Illustration 260: Nègre de la côte de Mozambique[1].] + + [Note 1: D'après Prichard. Type de la race noire dans sa division + africaine.] + + Les animaux, comme les plantes, ne sont pas distribués au hasard + sur le globe. L'observation nous apprend que chaque région a ses + espèces, ses genres, ses types particuliers. L'expérience démontre + que certaines espèces peuvent être transportées d'une région dans + une autre, y vivre et y prospérer. Mais il n'existe pas une seule + espèce qui soit naturellement cosmopolite. Aussi faut-il, pour les + animaux et les plantes, abandonner l'idée d'un centre de création + unique et accepter celle des centres de création multiples. + + Ces centres de création multiples, les partisans des doctrines + polygénistes sont obligés de les admettre pour les hommes, du + moment qu'ils en distinguent plusieurs espèces. Mais là encore ils + viennent se heurter contre les lois que la science proclame comme + ayant présidé à la répartition des êtres organisés. En effet, pour +238 étendue que les espèces, les genres n'en présentent pas moins des + faits de cantonnement analogues, car, comme l'a si bien dit M. de + Candolle, «les mêmes causes ont pesé sur les espèces et sur les + genres.» Plus l'organisation d'un végétal ou d'un animal devient + complète, plus son aire devient restreinte. Dans la série des + mammifères particulièrement, on peut suivre pas à pas le + rétrécissement de l'aire occupée à mesure qu'on s'élève dans + l'organisation. Quand nous en arrivons aux grands singes + anthropomorphes, qui sont les animaux les plus rapprochés de nous + au point de vue physique, nous constatons que presque chaque genre + est représenté par une unique espèce, que pas un de ces genres + n'est commun à l'Asie et à l'Afrique, pas un ne s'étend sur + l'ensemble de la partie du monde qu'il habite, enfin que tous sont + remarquablement cantonnés. Supposer donc que le genre humain se + subdivise en plusieurs espèces, issues d'origines distinctes, + admettre que ce type, le plus perfectionné de tous, même au point + de vue purement organique, a pris naissance dans tous les centres + de création, qu'il n'en a caractérisé aucun, ce serait faire de + l'homme une exception unique aux lois de la nature. + + Ainsi l'observation directe et la science de la physiologie mettent + en état d'affirmer, suivant l'ingénieuse expression de M. de + Quatrefages, que «tout est _comme si_ l'ensemble des hommes avait + commencé par une paire primitive et unique.» Elles ne nous + apprennent rien sur l'existence de ce couple originaire. La parole + divine pouvait seule nous instruire à ce sujet. + + + § 2.--LE CANTONNEMENT PRIMITIF DE L'ESPÈCE HUMAINE ET SES + MIGRATIONS. + + «Est-il possible, dit M. de Quatrefages, d'aller plus loin que nous + venons de le faire et de chercher à déterminer la position + géographique du centre d'apparition humain? Je ne saurais aborder + ce problème dans ses détails; je me bornerai à en préciser le sens + et à indiquer les solutions probables d'après les données de la + science actuelle. + + «Remarquons d'abord que, lorsqu'il s'agit d'une espèce animale ou + végétale, de celles même dont l'aire est la plus circonscrite, + personne ne demande le point précis où elle a pu se montrer pour la + première fois. La détermination dont il s'agit a toujours quelque + chose de très vague et est forcément approximative. L'on ne saurait +239 en demander davantage, quand il s'agit de l'espèce répandue + aujourd'hui partout. Dans ces limites, il est permis de former au + moins des conjectures ayant pour elles une certaine probabilité. + + «La question se présente avec des caractères assez différents, + selon que l'on s'arrête aux temps présents ou que l'on tient compte + de l'ancienneté géologique de l'homme. Toutefois les faits ramènent + dans les mêmes régions et semblent indiquer deux extrêmes. La + vérité est peut-être entre eux deux. + + [Illustration 262: Papou de la Nouvelle-Guinée[1].] + + [Note 1: D'après Prichard. Type de la race noire dans sa division + pélagienne.] + + «On sait qu'il existe en Asie une vaste région entourée au sud et + au sud-ouest par l'Himalaya, à l'ouest par le Bolor ou Belourtagh, + au nord-ouest par l'Ala-Tau, au nord par l'Altaï et ses dérivés, à + l'est par le Kingkhan, au sud et au sud-est par le Felina et le + Kouenlun. A en juger par ce qui existe aujourd'hui, ce grand massif + central pourrait être regardé comme ayant renfermé le berceau de + l'espèce humaine. + + «En effet, les trois types fondamentaux de toutes les races + humaines sont représentés dans les populations groupées autour de + ce massif. Les races nègres en sont les plus éloignées, mais ont + pourtant des stations maritimes où on les trouve pures ou métisses + depuis les îles Kioussiou jusqu'aux Andaman. Sur le continent elles + ont mêlé leur sang à presque toutes les castes et classes + inférieures des deux presqu'îles gangétiques; elles se retrouvent + encore pures dans toutes deux, remontent jusqu'au Népal et + s'étendent à l'ouest jusqu'au golfe Persique et au lac Zareh, + d'après Elphinstone. + + «La race jaune, pure ou mélangée par places d'éléments blancs, + paraît occuper seule l'aire dont il s'agit; elle en peuple le + pourtour au nord, à l'est, au sud-est et à l'ouest. Au sud elle se +240 mélange davantage, mais elle n'en forme pas moins un élément + important de la population. + + «La race blanche, par ses représentants allophyles, semble avoir + disputé l'aire centrale elle-même à la race jaune. Dans le passé + nous trouvons les Yu-Tchi, les Ou-soun au nord du Hoang-Ho; de nos + jours dans le Petit Thibet, dans le Thibet oriental, on a signalé + des îlots de populations blanches. Les Miao-tseu occupent les + régions montagneuses de la Chine; les Siaposch résistent à toutes + les attaques dans les gorges du Bolor. Sur les confins de l'aire, + nous rencontrons à l'est les Aïnos et les Japonais des hautes + castes, les Tinguianes des Philippines; au sud les Hindous. Au + sud-ouest et à l'ouest l'élément blanc, pur ou mélangé, domine + entièrement. + + «Aucune autre région sur le globe ne présente une semblable réunion + des types humains extrêmes distribués autour d'un centre commun. A + lui seul, ce fait pourrait inspirer au naturaliste la conjecture + que j'ai exprimée plus haut; mais on peut invoquer d'autres + considérations. + + «Une des plus sérieuses se tire de la linguistique. Les trois + formes fondamentales du langage humain se retrouvent dans les mêmes + contrées et dans des rapports analogues. Au centre et au sud-est de + notre aire, les langues monosyllabiques sont représentées par le + chinois, le cochinchinois, le siamois et le thibétain. Comme + langues agglutinatives, nous trouvons du nord-est au nord-ouest le + groupe des ougro-japonaises ou altaïques, au sud celui des langues + dravidiennes et des malaies, à l'ouest les langues turques. Enfin + le sanscrit avec ses dérivés, et les langues iraniennes + représentent au sud et au sud-ouest les langues à flexion. + + «C'est aux types linguistiques accumulés autour du massif central + de l'Asie que se rattachent tous les langages humains; soit par le + vocabulaire soit par la grammaire, quelques-unes de ces langues + asiatiques touchent de très près à des langages parlés dans des + régions fort éloignées, ou séparées de l'aire dont il s'agit par + des langues fort différentes. + + «Enfin c'est encore d'Asie que nous sont venus nos animaux + domestiques les plus anciennement soumis. Isidore-Geoffroy + Saint-Hilaire s'accorde entièrement sur ce point avec Dureau de la + Malle. + + «Ainsi, à ne tenir compte que de l'époque actuelle, tout nous + ramène à ce plateau central ou mieux à cette grande enceinte. Là, +241 est-on tenté de se dire, ont apparu et se sont multipliés les + premiers hommes, jusqu'au moment où les populations ont débordé + comme d'une coupe trop pleine et se sont épanchées en flots humains + dans toutes les directions.» + + [Illustration 264: Indien Sauk, de l'Amérique du Nord[1].] + + [Note 1: D'après Prichard. Type de la race rouge.] + + Avons-nous besoin d'insister sur ce qu'a de remarquable et de + frappant pour l'esprit l'accord de ces conclusions, fondées + uniquement sur des considérations anthropologiques, avec celles où + nous a conduit, dans le livre précédent, l'étude des traditions + antiques des plus grandes races humaines sur le berceau de + l'humanité primitive? Le lecteur aura certainement relevé cet + accord et en aura apprécié toute l'importance, sans qu'il nous soit + nécessaire de le lui signaler. + + «Mais, continue l'éminent anthropologiste que nous citons ici, les + études paléontologiques ont conduit assez récemment à des résultats + qui peuvent modifier ces premières conclusions. MM. Heer et de + Saporta nous ont appris qu'à l'époque tertiaire la Sibérie et le + Spitzberg étaient couverts de plantes attestant un climat tempéré. + A la même époque, nous disent MM. Murchison, Keyserlink, de +242 Verneuil, d'Archiac, les _barenlands_ de nos jours nourrissaient de + grands herbivores, le renne, le mammouth, le rhinocéros à narines + cloisonnées. Tous ces animaux se montrent chez nous au début de + l'époque quaternaire. Ils me semblent ne pas être arrivés seuls. + + «Les trouvailles de M. l'abbé Bourgeois démontrent à mes yeux + l'existence en France de l'homme des âges tertiaires[121]. Mais tout + semble annoncer qu'il ne comptait encore chez nous que de rares + représentants. Les populations de l'âge quaternaire, au contraire, + étaient, au moins par places, aussi nombreuses que le permet la vie + de chasseur. N'est-il pas permis de penser que, pendant l'époque + tertiaire, l'homme vivait dans l'Asie boréale à côté des espèces + que je viens de nommer et qu'il les chassait pour s'en nourrir, + comme il les a plus tard chassées en France? Le refroidissement + força les animaux à émigrer vers le sud; l'homme dut les suivre + pour chercher un climat plus doux et pour ne pas perdre de vue son + gibier habituel. Leur arrivée simultanée dans nos climats, + l'apparente multiplication subite de l'homme s'expliqueraient ainsi + aisément. + + [Note 121: Nous avons fait plus haut par avance certaines réserves + sur cette affirmation (p. 121 et suiv.). La question de + l'existence de l'homme _dans nos contrées_ aux temps de la + période tertiaire est encore douteuse.] + + «On pourrait donc reporter bien au nord de l'enceinte dont je + parlais tout à l'heure, et au moins jusqu'en Sibérie, le centre + d'apparition humain. Peut-être l'archéologie préhistorique et la + paléontologie confirmeront-elles ou infirmeront-elles un jour cette + conjecture. + + «Quoiqu'il en soit; aucun des faits recueillis jusqu'à ce jour + n'autorise à placer ailleurs qu'en Asie le berceau de l'espèce + humaine. Aucun non plus ne conduit à chercher notre patrie + originelle dans les régions chaudes, soit des continents actuels, + soit d'un continent disparu. Cette pensée, bien souvent exprimée, + repose uniquement sur la croyance que le climat du globe, au moment + de l'apparition de l'homme, était ce qu'il est aujourd'hui. La + science moderne nous a appris que c'est là une erreur. Dès lors + rien ne s'oppose à ce que nos premiers ancêtres aient trouvé des + conditions d'existence favorables jusque dans le nord de l'Asie, où + nous ramènent tant de faits empruntés à l'histoire de l'homme, à + celle des animaux et des plantes.» + + La tradition religieuse et la philosophie spiritualiste affirment + l'unité spécifique du genre humain. La physiologie fournit des +243 éléments de démonstration de cette thèse qu'il n'existe qu'une + seule _espèce_ d'homme dont les différents groupes humains sont les + _variétés_ et les _races_. La géographie zoologique conduit à + admettre presque forcément que cette espèce a dû être primitivement + cantonnée dans un espace relativement très restreint. Si donc nous + la voyons aujourd'hui partout, c'est qu'elle s'est répandue en + irradiant en tous sens à partir de ce centre primitif. Le + _peuplement du globe par voie de migrations_ est la conséquence + nécessaire de ces prémisses. + + [Illustration 266: Galla de l'Abyssinie[1].] + + [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race + éthiopico-berbère.] + + Les polygénistes, les partisans de l'autochthonie des races + humaines ont déclaré ces migrations impossibles pour un certain + nombre de cas, et ont présenté cette impossibilité prétendue comme + une objection insurmontable à la doctrine monogéniste. Les faits + historiquement connus, d'où l'on est en droit d'induire de quelle + manière ont dû s'opérer les faits analogues dont le _comment_ reste + et restera toujours inconnu, répondent surabondamment à une telle + objection. Car ils établissent au-dessus de toute contestation deux + faits essentiels, qui suffisent à expliquer le peuplement du globe + entier par voie de migrations ayant un point de départ unique: la + faculté spéciale qu'a l'homme de toutes les races de s'acclimater + dans toutes les contrées et sous tous les climats; non-seulement la + possibilité, mais la réalisation, dans des circonstances connues, + de migrations ethniques qui se sont produites précisément dans les + conditions où on les représentait, d'après des théories préconçues; + comme absolument impossibles. + + «L'expérience, dit M. Maury, montre que l'acclimatation est + possible dans un climat donné pour des hommes de toute race, mais +244 qu'elle s'opère d'autant plus facilement que la race à laquelle ils + appartiennent trouve des conditions plus analogues à celles de son + berceau, et adopte un genre de vie plus conforme à celui que + nécessite sa nouvelle patrie. Ce qui se produit pour certains + animaux, tels que les boeufs et les chevaux, revenus à l'état + sauvage en Amérique, y prospérant, s'y propageant aussi bien que + sur la terre natale, a également lieu pour l'Européen établi aux + États-Unis et dans l'Amérique du Sud, pour le Chinois transporté en + Californie et le Nègre dans le Nouveau-Monde. Seulement cette + acclimatation exige une véritable _lutte pour l'existence_, dans + laquelle un grand nombre succombent. Les individus émigrés sous un + ciel très différent du leur, comme cela s'observe pour les animaux + et les plantes exotiques, languissent d'abord, et ne retrouvent + qu'au bout d'un certain nombre de générations leur fécondité + native. Il y a d'ailleurs des races qui sont plus propres à + s'acclimater que d'autres. Il y a des contrées malsaines où toutes + les races dépérissent, comme la côte du Gabon; il en est, comme + l'Australie, qui conviennent à toutes, parce qu'elles offrent des + conditions moyennes auxquelles les races les plus distinctes + peuvent s'adapter. Mais l'acclimatation est loin d'avoir toujours + réussi. L'influence délétère des agglomérations trop nombreuses, + des vices qu'apporte aux sauvages le contact de la civilisation + européenne, des guerres d'extermination et de bien autres causes de + destruction ont amené l'anéantissement de certaines races qui + avaient émigré. Malgré ces faits, n'en subsiste pas moins la loi + générale qu'à quelque race qu'il appartienne l'homme peut se faire + à tous les milieux auxquels s'est déjà accommodé son semblable, + qu'il peut se reproduire sous tous les climats. Cette loi permet + donc d'admettre que des migrations se sont opérées dans les sens + les plus divers, que les races ont dû non-seulement se mêler, mais + se substituer les unes aux autres, qu'aucune, en un mot, n'est + irrévocablement attachée à une contrée déterminée.» + + Voilà pour ce qui est de la faculté spéciale d'acclimatation que + possède l'homme, soit qu'on l'envisage au point de vue de + l'ensemble de son unité d'espèce, soit qu'on le considère + séparément dans chacune de ses variétés et de ses races. Écoutons + maintenant M. de Quatrefages au sujet des objections élevées contre + la possibilité matérielle du peuplement de la surface terrestre par + des migrations ayant pour point de départ un centre d'origine + commun et restreint. + + «Les migrations se montrent à peu près partout dans l'histoire, +245 dans les traditions et les légendes du nouveau comme de l'ancien + monde. Nous les constatons chez les peuples les plus civilisés de + nos jours et chez les tribus encore arrêtées aux plus bas échelons + de la vie sauvage. A mesure que nos connaissances grandissent et + dans quelque sens qu'elles s'étendent, elles nous font de plus en + plus connaître les instincts voyageurs de l'homme. La paléontologie + humaine, l'archéologie préhistorique ajoutent chaque jour leurs + témoignages à ceux des sciences historiques. + + [Illustration 268: Kalmouk sibérien[1].] + + [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race altaïque dans ses + variétés les plus rapprochées de la race jaune pure.] + + «A ne juger que par cette sorte de renseignements, le peuplement du + globe entier par voie de migrations, de colonisations, apparaît + comme plus que probable. L'immobilité primordiale et ininterrompue + d'une race humaine quelconque serait un fait en désaccord avec + toutes les analogies. Sans doute, une fois constituée, elle + laissera en place, à moins d'événements exceptionnels, un nombre + plus ou moins considérable, et d'ordinaire la très grande majorité + de ses représentants; mais, à coup sûr, dans le cours des âges, + elle aura essaimé. + + «Les partisans de l'autochthonie insistent d'une manière spéciale + sur deux ordres de considérations tirées les unes de l'état social + des peuples dans l'enfance et dépourvus des moyens d'action que + nous possédons, les autres des obstacles qu'une nature jusque-là + indomptée devait opposer à leur marche. + + «La première objection repose évidemment sur une appréciation + inexacte des aptitudes et des tendances développées chez l'homme + par ses divers genres de vie. L'imperfection même de l'état social, + loin d'arrêter la dissémination de l'espèce humaine, ne pouvait que +246 la favoriser. Les peuples cultivateurs sont forcément sédentaires; + les pasteurs, moins attachés au sol, ont besoin de rencontrer des + conditions spéciales. Les chasseurs au contraire, entraînés par + leur genre de vie, par les nécessités qu'il impose et les instincts + qu'il développe, ne peuvent que se disséminer en tout sens. Il leur + faut pour vivre de vastes espaces; dès que les populations + s'accroissent, même dans d'assez faibles proportions, elles sont + forcées de se séparer ou de s'entre-détruire, comme le montre si + bien l'histoire des Peaux-Rouges. Les peuples chasseurs ou pasteurs + sont donc seuls propres aux grandes et lointaines migrations. Les + peuples cultivateurs seront plutôt colonisateurs. + + «L'histoire classique elle-même confirme de tout point ces + inductions théoriques. On sait ce qu'étaient les envahisseurs du + monde romain, les destructeurs du Bas-Empire, les conquérants + arabes. Le même fait s'est produit au Mexique. Les Chichimèques + représentent ici les Goths et les Vandales de l'ancien monde. Si + l'Asie a tant de fois débordé sur l'Europe, si le nord américain a + envoyé tant de hordes dévastatrices dans les régions plus + méridionales, c'est que dans ces deux contrées l'homme était resté + barbare ou sauvage. + + «Les obstacles naturels étaient-ils vraiment infranchissables pour + les populations dénuées de nos moyens perfectionnés de locomotion? + Cette question doit être examinée à deux points de vue, selon qu'il + s'agit de migrations par terre ou par mer. + + «Le premier cas nous embarrassera peu. On a vraiment trop exagéré + la faiblesse de l'homme et la puissance des barrières que pouvaient + lui opposer les accidents du terrain, la végétation ou les faunes. + L'homme a toujours su vaincre les bêtes féroces; dès les temps + quaternaires il mangeait le rhinocéros. Il n'a jamais été arrêté + par les montagnes lors même qu'il traînait à sa suite ce qui + pouvait rendre le passage le plus difficile; 'Hanniba'al a franchi + les Alpes avec ses éléphants et Bonaparte avec ses canons. Les + hordes asiatiques n'ont pas été arrêtées par les Palus Méotides, + pas plus que Fernand de Soto par les marais de la Floride. Les + déserts sont chaque jour sillonnés par des caravanes; et quant aux + fleuves, il n'est pas de sauvage qui ne sache les traverser sur un + radeau ou une outre. + + «En réalité,--l'histoire des voyages ne le prouve que trop--l'homme + seul arrête l'homme. Quand celui-ci n'existait pas, rien ne + s'opposait à l'expansion de tribus ou de nations avançant + lentement, à leur heure, se poussant ou se dépassant tour à tour, +247 constituant des centres secondaires d'où partaient plus tard de + nouvelles migrations. Même sur une terre peuplée, une race + supérieure envahissante ne procède pas autrement. C'est ainsi que + les Aryas ont conquis l'Inde, c'est ainsi qu'avancent les Paouins, + qui, partis d'un centre encore inconnu, arrivent au Gabon sur un + front de bandière d'environ 400 kilomètres.» + + [Illustration 270: Kanitchudale[1].] + + [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race hyperboréenne.] + + Les migrations terrestres suffisent à expliquer le peuplement des + trois parties, du continent de l'ancien monde et des îles qui y + sont adjacentes, car l'occupation de celles-ci sortait à peine des + conditions de ces migrations. Les bras de mer qu'il fallait + franchir pour y pénétrer n'offraient pas, en général, pour leur + passage de difficultés beaucoup plus grandes que celles que + présente le passage des grands fleuves, qui n'ont arrêté aucune + migration terrestre de peuples sauvages ou barbares. On conçoit + facilement comment des tribus qui ne possédaient encore que des +248 moyens de transport par eau tout à fait rudimentaires, ont pu + cependant traverser de semblables bras de mer et passer du + continent dans les îles voisines. Ce ne sont pas là, à proprement + parler, des migrations maritimes. + + Dans le cours de l'histoire que nous avons entrepris de raconter, + nous rencontrerons, nous saisirons pour ainsi dire sur le fait + quelques migrations de cette dernière catégorie, qui se sont + produites au milieu des temps pleinement historiques, dans le + bassin de la Méditerranée et dans celui de la mer d'Oman: par + exemple la migration d'une partie des populations pélasgiques + d'Asie-Mineure en Italie, ou bien celles qui ont eu lieu entre + l'Inde, d'une part, et, de l'autre, l'Arabie méridionale et la côte + africaine du pays des Somalis. Mais ce sont, d'après leurs + proportions mêmes, des faits de colonisation plutôt que proprement + de migration. D'ailleurs nous les voyons se produire dans des + conditions qui les rendent aussi peu extraordinaires que celui de + l'établissement et de la diffusion de la race blanche en Amérique + depuis le XVe siècle jusqu'à nos jours. Il s'agit de mouvements + opérés, en prenant la mer pour grand chemin, par des populations + habituées au métier de matelots, possédant des vaisseaux capables + d'affronter des traversées d'une certaine étendue, connaissant les + conditions d'une navigation hanturière qui, sans franchir encore de + bien vastes espaces, ne craignait pas cependant de perdre pour + quelques journées la vue des côtes, par des populations parvenues à + un degré de civilisation déjà remarquable. Remarquons de plus + qu'aucun de ces transports de tribus entières par la voie de mer ne + dépasse l'aire du développement habituel de la navigation + commerciale à l'époque où elles se sont produites. Tout cela est + bien loin de ce que firent les Scandinaves, avec des vaisseaux qui + n'étaient ni plus forts ni plus perfectionnés, lorsqu'au IXe siècle + ils colonisèrent le Groenland, et que, du XIe au XIVe siècle, ils + fréquentèrent habituellement le Vinland, c'est-à-dire le littoral + de l'Amérique du Nord, en y fondant des établissements. + + La réalisation de migrations maritimes de ce genre n'a donc en + réalité presque aucun rapport avec le problème, insoluble + semble-t-il au premier abord, que présente le peuplement par + migrations de certaines parties du globe qui se composent d'îles + disséminées sur un immense espace, séparées entre elles par + d'énormes distances, et que cependant les Européens ont trouvées + habitées par des tribus sauvages qu'il était difficile de croire + capables d'avoir franchi, avec les faibles moyens en leur + possession, les effrayantes étendues de mer qui s'interposent entre +249 ces îles et le continent où tout nous induit à placer le berceau + unique et commun de l'espèce humaine. Et pourtant ce problème a été + résolu d'une manière certaine par la science contemporaine, et cela + précisément pour la région où le fait exigé par la doctrine + monogéniste paraissait le plus invraisemblable. + + [Illustration 272: Malay[1].] + + [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race + malayo-polynésienne, dans sa division malaye.] + + La plupart des défenseurs de la pluralité des espèces d'homme et de + l'autochthonie des races ont reconnu que les migrations par terre + n'avaient en elles-mêmes rien d'impossible; mais il en était tout + autrement, affirmaient-ils, des migrations par mer. En particulier, + ils soutenaient que le peuplement de la Polynésie, par des + immigrants venus de notre grand continent, était au-dessus de tout + ce que pouvaient entreprendre et accomplir des peuples dépourvus de +250 connaissances astronomiques et de moyens perfectionnés de + navigation. A les en croire, les conditions géographiques, le + régime des vents et des courants devaient opposer une barrière + insurmontable à toute entreprise de ce genre. + + Or, les admirables études de l'anthropologiste américain, M. + Horatio Hale, puis de M. de Quatrefages, fondées sur les traditions + orales des différents peuples de la Polynésie, sur les chants + historiques qui s'y répètent de génération en génération, ainsi que + sur les généalogies soigneusement étudiées de leurs maisons + princières, ont permis de reconstituer sans lacunes, avec une + sûreté parfaite et en n'enregistrant que des faits positifs, + l'itinéraire et les annales de la migration maritime des + Polynésiens. Il est impossible de le contester aujourd'hui, la + Polynésie, cette région que les conditions géographiques semblent + au premier abord isoler du reste du monde, a été peuplée à une + époque rapprochée de nous par voie de migration volontaire, et de + dissémination accidentelle, procédant de l'ouest à l'est, au moins + pour l'ensemble, et elle l'a été par une population qui ne + possédait même pas l'usage des métaux, qui en était encore aux + pratiques de l'âge de la pierre polie. Les Polynésiens venus de la + Malaisie, et de l'île Bouro en particulier, se sont établis et + constitués d'abord dans les archipels de Samoa et de Tonga; de là + ils ont successivement envahi le monde maritime ouvert devant eux; + ils ont trouvé désertes, à bien peu près, toutes les terres où ils + ont abordé et n'ont rencontré que sur trois ou quatre points + quelques tribus peu nombreuses de sang plus ou moins noir. Il y a + plus. On est parvenu à déterminer avec une approximation très + rapprochée les dates des principales étapes de cette migration si + extraordinaire. C'est vers l'époque de l'ère chrétienne que les + ancêtres des Polynésiens sont sortis de l'île de Bouro, et dans les + quatre premiers siècles de cette ère qu'a eu lieu leur première + extension jusqu'aux îles Samoa et Tonga. Au Ve siècle ils + occupaient les Marquises, au VIIIe les îles Sandwich, aux XIIIe, + dans une autre direction, les îles Manaïa, d'où partirent les + colons qui s'établirent à la Nouvelle-Zélande entre 1400 et 1450. + Ainsi c'est au plus tôt dans les premières années du XVe siècle de + notre ère qu'ont pris terre, dans cette dernière contrée, ces + Maoris dont on a voulu faire les enfants du sol qui les porte. +251 + [Illustration 274: Tahitien[1].] + + [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race + malayo-polynésienne dans sa division canaque ou polynésienne.] + + Les dates que nous venons d'indiquer prouvent que cette migration + est étrangère à l'histoire ancienne, de même que le domaine où elle + s'est développée est en dehors de l'aire géographique des + civilisations dont les époques les plus antiques font le sujet du + présent ouvrage. Il en est de même du peuplement de l'Amérique, + dont l'époque et le mode ne sont pas aussi bien éclaircis, et où il + faut sûrement admettre des époques différentes et des couches + d'immigrations successives. La question se complique ici par le + fait de l'existence sur le nouveau continent, dès l'époque + quaternaire, d'une population humaine encore imparfaitement connue, + qui n'a peut-être pas été étrangère à la formation de la race + rouge, à laquelle appartient l'immense majorité des indigènes de + l'Amérique. L'homme américain des temps géologiques a dû passer + d'Asie en Amérique par le Nord, où les îles Aléoutiennes + établissent entre l'extrémité orientale de l'Asie et le + Nouveau-Monde une chaîne ininterrompue, dont les anneaux sont si + rapprochés que le passage par cette voie rentrait plutôt dans la + donnée des migrations terrestres que dans celle des migrations + maritimes. Mais en dehors de la race rouge, le continent américain + a présenté à ses premiers explorateurs des îlots de populations + appartenant de la manière la plus formelle aux trois races, jaune, + noire et blanche, isolés au milieu de la masse des indigènes, qui +252 est de race rouge. Et l'existence de ces îlots sporadiques ne peut + s'expliquer que par des faits de dissémination accidentelle, + produits des tempêtes et des grands courants marins, faits ayant + pour théâtres le littoral de l'Océan Pacifique, de la Californie au + Pérou, le long du trajet du vaste courant que les Japonais + appellent Kouro-Sivo ou «fleuve noir,» ou bien le littoral de + l'Atlantique, là où portent le Gulf-stream et son contre-courant. + + Je ne veux pas, du reste, m'appesantir plus longuement sur des + ordres de faits qui n'intéressent pas directement le sujet spécial + de l'histoire que j'ai entrepris de raconter. Il était cependant + impossible de les passer absolument sous silence, en touchant d'une + manière générale à la question de la diffusion, sur toutes les + parties de la surface terrestre, de l'homme, sorti d'une source + unique sur un point déterminé du globe. Mais il me suffit d'y avoir + trouvé dans le passé la justification de ces belles paroles du + grand géologue anglais Lyell, aussi fermement convaincu de l'unité + de l'espèce humaine, et de la sortie de tous ses rameaux d'un + centre commun, que de son antiquité géologique: «En supposant que + le genre humain disparût en entier, à l'exception d'une seule + famille, fût-elle placée sur l'Océan ou sur le nouveau continent, + en Australie ou sur quelque îlot madréporique de l'Océan Pacifique, + nous pouvons être certains que ses descendants finiraient dans le + cours des âges par envahir la terre entière, alors même qu'ils + n'atteindraient pas à un degré de civilisation plus élevé que les + Esquimaux ou les insulaires de la mer du Sud.» + + + § 3.--GRANDES DIVISIONS DES RACES HUMAINES, TYPES FONDAMENTAUX ET + TYPES SECONDAIRES. + + Entre les nombreuses variétés de l'espèce humaine, dont nous avons + indiqué un peu plus haut, à grands traits, la distribution + géographique, on ne peut pas toujours distinguer les plus + anciennes, celles qui sont pures ou du moins constituées depuis des + milliers d'années, de celles qui résultent de croisements. + «Toutefois, dit M. Maury, en s'appuyant sur ce fait fourni par la + physiologie végétale que les espèces pures varient peu ou restent + dans leurs variations soumises à des lois végétales, tandis que + chez les hybrides la forme se dissout, d'une génération à l'autre, + en variations individuelles, on peut admettre que les races + humaines dont le type est le plus persistant, sont les moins + mélangées. En tenant compte de toutes les variétés spécifiques, et +253 en rangeant les unes à côté des autres, par ordre d'affinités, + toutes les races humaines, on arrive à reconnaître qu'elles se + groupent autour de trois types principaux: + + «Un type blanc, + + «Un type jaune, + + «Et un type noir. + + «On passe de l'un à l'autre type par une série de types + intermédiaires, qui représentent des races mixtes. Quoique à + certains égards indépendant du climat et de latitude, quoique + persistant un laps de temps fort long quand il est transporté en + d'autres régions que celle où il est indigène, le type ne peut être + considéré comme ayant une origine étrangère à la constitution du + pays où il se produit. Au contraire, tout donne à penser + aujourd'hui que la race, émigrée sous un autre ciel, revient peu à + peu au type propre à ce nouveau climat. C'est ainsi que + l'Anglo-Américain tend à se rapprocher du type indien, qu'il perd + chaque jour davantage de sa physionomie européenne pour prendre + celle des anciens indigènes, avec lesquels il évite pourtant de se + croiser; de même le nègre établi dans les contrées froides perd, + après plusieurs générations, en partie le pigment noir de sa peau + et prend une couleur grisâtre. Ce phénomène nous explique comment + les populations aryennes ont pu en Europe revêtir un type tout + septentrional. Inversement, les Portugais établis depuis plusieurs + générations dans l'Inde, sans se croiser avec les Hindous, ont pris + peu à peu, par l'action du climat, la coloration et le type de + ceux-ci. Ce phénomène tend donc à faire attribuer un caractère plus + géographique que physiologique à la distinction des races. + + «Le type blanc semble avoir son berceau dans le plateau de l'Iran, + d'où il a rayonné dans l'Inde, l'Arabie, la Syrie, l'Asie-Mineure + et l'Europe, circonstance qui a fait donner à la race blanche le + nom assez impropre de _caucasique_. + + «Le type jaune existe en Chine depuis la plus haute antiquité; il + se présente dans toutes les contrées habitées par les populations + mongoliennes; de là l'épithète de _mongolique_ appliquée à la race + chez laquelle il s'observe. Cette race s'est répandue, au sud, + jusque dans les deux presqu'îles de l'Inde et dans la Malaisie; au + nord, elle confine aux régions polaires. + + «Le type noir répond à l'Afrique centrale et occidentale, et paraît + s'être étendu sous la zone intertropicale, depuis la côte orientale +254 de l'Afrique jusqu'en Australie.» Son centre primitif de formation + a peut-être été dans une partie de l'Inde ou vers l'Éthiopie + asiatique des anciens, le Beloutchistan actuel. C'est ainsi qu'on + s'expliquerait le mieux le double courant divergent de migration + qui a répandu les populations de ce type, d'un côté en Afrique, de + l'autre dans l'Inde méridionale, dont les traditions + semi-historiques conservent le souvenir de peuples noirs, dans les + Philippines, où nous rencontrons les Negritos, dans la Papuasie et + dans une portion de l'Océanie, dans celle qu'on appelle + spécialement la Mélanésie. + + Les nègres du type le plus caractérisé ont le crâne allongé, + comprimé, étroit surtout aux tempes. L'os de la mâchoire supérieure + se projette en avant, par cette disposition que les naturalistes + appellent _prognathisme_; de là les traits les plus saillants du + visage de la race noire, le peu de saillie du nez, son épatement à + l'endroit des narines et le développement exagéré des lèvres. Les + cheveux sont noirs, courts et crépus, le système pileux en général + très peu développé, ce qui se remarque aussi chez les différents + mammifères des pays qu'habite le nègre. Avec quelques + particularités dans la forme du torse et une courbure sensible des + jambes, ce sont là les caractères essentiels et distinctifs de la + race noire, bien plus que la couleur, car il est tel peuple de race + blanche, comme les Abyssins, à qui un long séjour dans l'Afrique + équatoriale a donné une teinte de peau tout aussi foncée. + + Le crâne de la race jaune présente une forme arrondie; l'ovale de + la tête est plus large que chez les Européens. Les pommettes sont + fortement saillantes, les joues relevées vers les tempes; par + suite, l'angle externe des yeux se trouve élevé, les paupières + comme bridées et à demi-closes. Le front s'aplatit au-dessus des + yeux. Le nez est écrasé vers le front, le menton court, les + oreilles démesurément grandes et détachées de la tête. La couleur + de la peau se montre généralement jaune et tourne au brun dans + certains rameaux. Les poils sont durs et presque constamment noirs + comme les yeux. + + Quant à notre race blanche, elle est avant tout caractérisée par la + beauté de l'ovale que forme sa tête. Les yeux sont horizontaux et + plus ou moins largement découverts par les paupières; le nez est + plus saillant que large; la bouche est petite ou modérément fendue, + les lèvres sont assez minces. La barbe est fournie, les cheveux + longs, lisses ou bouclés, et de couleur variable. La peau, d'un +255 blanc rosé, a plus ou moins de transparence, selon le climat, les + habitudes et le tempérament. Sous le rapport intellectuel et moral, + la race blanche a une supériorité marquée sur les autres. C'est + parmi les peuples qui y appartiennent que nous rencontrons, depuis + une haute antiquité, le plus grand développement de civilisation et + les tendances les plus progressives. + + [Illustration 278: Australien[1].] + + [Note 1: D'après Prichard.] + + Peut-être faut-il joindre à ces trois types, comme celui d'une + quatrième race fondamentale de l'humanité, le type rouge, propre à + l'Amérique, où il s'est certainement constitué. Nous avons indiqué + déjà plus haut les principaux traits qui distinguent le visage de + l'homme de ce type, très voisin dans sa construction osseuse du + type blanc, mais s'en distinguant par la couleur, toujours d'un + brun rouge ou cuivrée, avec plus ou moins d'intensité dans le ton, + puis par la rareté du système pileux, car toutes les populations + américaines ont les cheveux rares et courts, et sont imberbes. + + On ne saurait déterminer toutes les variétés sorties des + innombrables mélanges opérés entre les trois races primordiales, ou + dues à l'action combinée des influences sous lesquelles chacune de + ces trois grandes races a pris naissance. Quelques-unes ont + cependant des caractères spécifiques assez tranchés, assez + permanents pour constituer des sous-races particulières. + + Ce sont: +256 + La race boréale, qui embrasse toutes les populations habitant au + voisinage du cercle polaire arctique, et qui est intermédiaire + entre les races blanche et jaune. C'est à cette race, nous l'avons + vu plus haut, qu'appartenait une partie des habitants de notre + contrée à l'époque quaternaire, les tribus qui ont laissé leurs + vestiges bien caractérisés à Grenelle, sur les rives de la Seine, + et à Furfooz en Belgique; + + La race altaïque ou ougro-japonaise, qui est sortie du même + métissage de blancs et de jaunes et qui présente une série continue + de transitions graduelles entre ces deux types extrêmes; la race + boréale n'en est presque qu'une exagération, et par quelques-uns + des peuples qui la constituent, comme les Lapons, la race altaïque + arrive à la toucher d'une manière intime; les Samoyèdes, plus + boréaux de type et de demeure, forment le lien et la transition + entre les deux; ce sont surtout le langage et l'habitat qui + constituent à la race altaïque une individualité pleinement + distincte de celle de la race boréale; on serait assez disposé à + les envisager comme deux branches d'une même famille humaine que + des milieux divers ont différenciées[122], mais qui sortiraient + originairement d'une seule souche; + + [Note 122: Il faut remarquer, en effet, combien le type des + Yakoutes, qui sont pourtant de sang turc pur, c'est-à-dire + altaïque, est devenu celui de la race boréale dans leur séjour + sur les bords de la Léna, touchant à la mer Glaciale.] + + La race malayo-polynésienne, qui participe à la fois des types + nègre, mongolique et blanc, et dont le domaine s'étend, de chaque + côté de l'équateur, depuis Madagascar jusqu'en Polynésie; + + La race égypto-berbère, qui a peuplé le nord et le nord-est de + l'Afrique; elle participe des races blanche et noire, et présente + un grand nombre de variétés où l'un ou l'autre élément est + prépondérant; + + La race hottentote, de l'extrémité méridionale de l'Afrique, qui se + place entre la race nègre et la race jaune; + + La race noire pélagienne, dont les Papous, les Negritos et les + Australiens sont les principales variétés; on peut la considérer + comme une branche de la race nègre, distinguée par sa + brachycéphalie, tandis que les noirs africains sont éminemment + dolichocéphales. + + On est ainsi amené à reconnaître dix grandes familles d'hommes, dix + types, tant secondaires que primaires, qui, dans leur distribution + actuelle, répondent sensiblement à des régions zoologico-botaniques + assez nettement tracées. + + Nous l'avons dit plus haut, l'influence des milieux et l'hérédité +257 rendant permanente une variété d'abord produite accidentellement, + ont été, sans aucune contestation possible, les deux principaux + facteurs de la formation des races humaines. C'est à eux seuls + qu'il convient d'attribuer l'apparition des types fondamentaux + autour desquels se groupent tous les autres, plus indécis, moins + nettement définis et occupant une position intermédiaire. + + [Illustration 280: Femme hottentote[1].] + + [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race hottentote.] + + Mais dans la formation des types secondaires, qui tous participent + dans une certaine mesure à la fois de plusieurs des types + primordiaux, et surtout des innombrables variétés qui les + subdivisent à l'infini et font passer de l'un à l'autre par une + série de transitions graduelles et presque insensibles, il n'est + guères douteux qu'une autre action se soit aussi exercée, celle du + métissage, c'est-à-dire des unions entre deux races différentes + mises en contact, qui a produit des types nouveaux portant + l'empreinte de leur double origine. Ici encore, c'est par + l'analogie avec les faits qui se produisent sous nos yeux que nous + pouvons juger ceux qui ont marqué les temps primitifs de l'espèce + humaine et de sa diffusion sur la surface de la terre. + + La prodigieuse expansion de la race blanche européenne, comme + commerçante, civilisatrice et conquérante, depuis le XVe siècle, a + produit et produit encore de nos jours de très nombreux faits de + métissage de cette race avec les races de couleur en Amérique, dans + l'extrême Asie et en Océanie. On peut évaluer actuellement à 18 + millions, c'est-à-dire à 1/62 de la population totale du globe, le + nombre des métis modernes de ce genre. + + Mais la plupart des croisements qui les produisent ne s'opérant que + passagèrement, ils n'ont pu engendrer de véritables races, d'un + caractère permanent. Le sang qui finit par prédominer davantage + ramène peu à peu au type qu'il représente. C'est ainsi que dans +258 certaines parties de l'Amérique centrale et méridionale, l'infusion + toujours de plus en plus grande du sang indien chez les créoles + d'origine espagnole, tend à faire reparaître à l'état presque pur + la vieille race, qui avait été d'abord repoussée dans les forêts et + les savanes, et à rendre au Nouveau-Monde sa population indigène. + Mais là où le métissage se reproduit sans cesse avec les mêmes + éléments, une race croisée tend à se constituer, qui prend même + parfois la place de la race indigène. En Polynésie, la population + primitive est graduellement remplacée par un croisement d'Européens + et de Polynésiens. Aux Philippines, notamment à Luçon, les métis de + Tagals, de Chinois et d'Espagnols voient leur chiffre incessamment + grossir, et ils se substituent peu à peu aux insulaires primitifs. + Au Cap, le croisement des Hollandais et des Hottentots donna + naissance à des métis appelés Basters, qui devinrent bientôt assez + nombreux pour inspirer des craintes. On les bannit au delà de la + Rivière Orange. Ils s'y sont constitués sous le nom de Griquas, et + leur population s'accroît rapidement par elle-même. C'est + certainement un phénomène tout semblable qui s'est produit en + beaucoup de lieux dans le passé, et plusieurs des races qui + tiennent déjà une place dans l'histoire ancienne n'ont pas d'autre + origine. Il n'est que bien peu de peuples dans le monde que l'on + puisse considérer comme appartenant à une race absolument pure. + + «Le milieu et l'hérédité, dit M. de Quatrefages, ont façonné les + premières races humaines, dont un certain nombre a pu conserver + pendant un temps indéterminé cette première empreinte, grâce à + l'isolement. + + Peut-être est-ce pendant cette période, bien lointaine, que se sont + caractérisés les trois grands types, nègre, jaune et blanc. + + Les instincts migrateurs et conquérants de l'homme ont amené la + rencontre de ces races primaires, et par conséquent les croisements + entre elles. + + Quand les races métisses ont pris naissance, le croisement même n'a + fonctionné que sous la domination du milieu et de l'hérédité. + + Les grands mouvements de populations n'ont lieu qu'à intervalles + éloignés et comme par crises. Dans l'intervalle d'une crise à + l'autre, les races formées par croisement ont eu le temps de + s'asseoir et de s'uniformiser. + + La consolidation des races métisses, l'uniformisation relative des + caractères à la suite du croisement, ont été forcément très lentes +259 par suite du défaut absolu de sélection. Par conséquent, toute race + métisse uniformisée est en même temps très ancienne. + + Les instincts de l'homme ont amené le mélange des races métisses, + comme ils avaient produit celui des races primaires. + + Toute race métisse, uniformisée et assise, a pu jouer, dans de + nouveaux croisements, le rôle d'une race primaire. + + L'humanité actuelle s'est ainsi formée, sans doute pour la plus + grande partie, par le croisement successif d'un nombre encore + indéterminé de races. + + Les races les plus anciennes que nous connaissions, les races + quaternaires, n'en sont pas moins représentées encore de nos jours, + soit par des populations généralement peu nombreuses, soit par des + individus isolés, chez lesquels l'atavisme reproduit les traits de + ces ancêtres reculés.» C'est un fait que nous avons exposé déjà + dans le livre précédent. + + + § 4.--L'HOMME PRIMITIF. + + Il serait du plus haut intérêt, parmi les grands types primordiaux + de l'humanité, que nous trouvons déjà complétement constitués et + aussi distincts qu'aujourd'hui dès les temps les plus anciens où + remontent l'histoire positive et les monuments de la civilisation, + d'arriver à déterminer quel est le plus antique et s'il en est un + qui représente encore avec un certain degré d'exactitude l'homme + primitif. Malheureusement c'est là une question à laquelle la + science est impuissante à donner une réponse formelle. Elle n'a pas + d'éléments certains pour déterminer quel était le type primitif de + notre espèce. + + Ce qui paraît bien probable, et même presque certain, c'est que ce + type a dû, dans le cours des âges, s'effacer et disparaître, et + qu'il n'était précisément celui d'aucune des races actuelles. Les + conditions de milieu dans lesquelles l'homme est apparu sur la + terre ont profondément changé, puisque c'étaient celles d'une autre + époque géologique. Comment admettre que de tels changements aient + permis la conservation du type exact des premiers humains? Quand + tout se transformait autour de lui, l'homme ne pouvait rester + immuable. Et d'ailleurs, comme nous venons de le faire voir, le + métissage a eu aussi sa part dans cette modification. + + Cependant, d'autre part, nous avons constaté que la tête osseuse de +260 la plus ancienne race quaternaire se retrouve non-seulement en + Australie dans quelques tribus, mais en Europe et chez des hommes + qui ont joué un rôle considérable parmi leurs compatriotes. Les + autres races de la même époque, à en juger de même par la tête + osseuse, ont parmi nous de nombreux représentants. Elles ont + pourtant traversé une révolution géologique qui nous sépare de + notre souche originelle. Il n'y a donc rien d'impossible à ce que + celle-ci ait transmis à un certain nombre d'hommes, peut-être + dispersés dans le temps et dans l'espace, au moins une partie de + ses caractères. + + Malheureusement on ne sait où chercher ces reproductions, plus ou + moins ressemblantes, du type primitif; et, faute de renseignements, + il serait impossible de les reconnaître pour telles si on venait à + les rencontrer. Ici l'observation seule ne peut donc fournir aucune + donnée. Mais, éclairée par la physiologie, elle permet quelques + conjectures. + + Il y a des anthropologistes qui ont voulu chercher l'homme primitif + dans les tribus placées aux derniers rangs de l'espèce humaine, + comme les Hottentots ou les Australiens. Mais pareille opinion + n'est pas scientifiquement admissible, car ces tribus attestent par + leurs caractères physiques un état de dégradation qui indique un + état antérieur plus élevé, et qui est le résultat des conditions + d'existence au milieu desquelles les a conduits le passé de leur + race. Par contre, il est bien difficile, surtout quand on voit + combien elle s'altère quand elle retombe dans une vie presque + sauvage, de ne pas admettre dans la race blanche un + perfectionnement du type, dû aux conditions exceptionnellement + favorables de climat dans lesquelles elle a vécu, et surtout à la + longue pratique de la civilisation. + + On observe chez toutes les espèces animales qui présentent des + variétés nombreuses, un genre de phénomènes que les naturalistes + ont qualifié du nom à'_atavisme_. C'est l'apparition sporadique, + dans toutes les variétés, d'individus qui reproduisent, au lieu du + type de leurs auteurs directs, le type originaire de l'espèce, + antérieur à la formation des variétés. Certains faits, qui se + reproduisent de temps à autre dans les différentes races de + l'humanité, paraissent devoir être regardés comme des faits + d'atavisme. Les anthropologistes les plus habiles, tels que M. de + Quatrefages et M. le docteur Pruner-Bey, les considèrent comme + pouvant jeter quelque lumière sur ce qu'étaient les ancêtres + primitifs de notre espèce. Deux points surtout paraissent en +261 ressortir: c'est que le visage des premiers hommes devait présenter + un certain prognathisme et que leur teint n'était pas noir. + + Le trait anatomique du prognathisme, surtout de la saillie de la + mâchoire supérieure, existe chez toutes les familles de la race + noire; il n'est pas moins accusé chez une partie de la race jaune. + On y remarque une tendance sensible dans le type de la plupart des + variétés groupées dans la sous-race boréale. Considérablement + atténué chez les blancs, il y reparaît pourtant assez fréquemment + chez des individus isolés, parfois à peu près aussi marqué que dans + les deux autres groupes. Il existait chez toutes les races d'hommes + de l'âge quaternaire qui nous sont jusqu'à présent connues. Tout + semble donc indiquer que ce caractère devait être assez fortement + prononcé chez nos premiers ancêtres. + + «Les phénomènes d'atavisme portant sur la coloration, dit M. de + Quatrefages, sont fréquents chez les animaux. On les constate + également dans l'espèce humaine. Cette considération me fait + attacher une importance réelle à l'opinion d'Eusèbe de Salles, qui + attribue une chevelure rousse aux premiers hommes. On a signalé, en + effet, dans toutes les races humaines, des individus dont les + cheveux se rapprochent plus ou moins de cette teinte. + + L'es expériences de Darwin sur les effets du croisement entre races + très différentes de pigeons conduisent à la même conclusion. Il a + vu, à la suite de ces croisements, reparaître dans les métis des + particularités de coloration propres à l'_espèce_ souche et qui + avaient disparu dans les deux _races_ parentes. Or, dans nos + colonies, le tierceron, fils de mulâtre et de blanc, a souvent les + cheveux rouges. En Europe même, selon la remarque de M. Hamy, il + naît souvent des enfants à cheveux rouges, lorsque le père et la + mère sont franchement, l'un brun et l'autre blond. Dans tous les + cas de cette nature, on dirait que le caractère primitif se dégage + par la neutralisation réciproque des caractères ethniques opposés + accidentellement acquis.» + + Il est permis d'être plus affirmatif sur ce point que les auteurs + de notre espèce n'étaient pas noirs. Le ton plus foncé de la peau, + le développement exagéré de la matière noire ou pigmentum, qui se + forme sous le derme, est très positivement un effet des climats + brûlants et de l'ardeur du soleil, qui ne se produit que dans la + région intertropicale, où certainement le berceau primitif de + l'humanité ne s'est pas trouvé. De plus, on voit assez fréquemment +262 apparaître, par un effet d'atavisme, des individus blancs ou jaunes + dans les populations nègres; on ne voit jamais naître de nègres au + sein des populations blanches ou jaunes. + + M. de Quatrefages est même d'avis qu'on pourrait aller encore plus + loin, que d'après d'autres faits de même classe on serait dans une + certaine mesure en droit de conjecturer que le type originaire de + l'humanité devait plutôt se rapprocher de celui de la race jaune, + dont les langues sont aussi celles qui se sont conservées à l'état + le plus primitif. Mais nous n'osons pas le suivre sur ce terrain + encore bien peu assuré, et nous préférons nous borner aux données + suivantes, qui paraissent contenir tout ce que la science peut dire + actuellement sur cet obscur sujet avec une certaine assurance. + Suivant toutes les apparences, l'homme du type originaire devait + présenter un prognathisme accusé, et n'avait ni le teint noir ni + les cheveux laineux. Il est encore assez probable, quoiqu'à un + degré qui approche moins de la certitude, que son teint, s'il + n'était pas noir, n'était pas non plus absolument blanc, et qu'il + accompagnait une chevelure tirant sur le roux. + + «L'homme, dit encore l'illustre anthropologiste auquel nous avons + fait tant d'emprunts dans ce chapitre, l'homme a d'abord sans doute + peuplé son centre d'apparition et les contrées immédiatement + voisines. Puis il a commencé l'immense et multiple voyage qui date + des temps tertiaires et dure encore aujourd'hui. Il a traversé deux + époques géologiques; il en est à sa troisième. Il a vu le mammouth + et le rhinocéros prospérant en Sibérie, au milieu d'une riche + faune; tout au moins, il les a vus chassés par le froid jusque dans + le midi de l'Europe; il a assisté à leur extinction. Plus tard, + lui-même a repris possession des _barenlands_; il a poussé ses + colonies jusque dans le voisinage du pôle, peut-être jusqu'au pôle + lui-même, en même temps qu'il envahissait les sables et les forêts + des tropiques, atteignait l'extrémité des deux grands continents et + peuplait tous les archipels. + + Depuis bien des milliers d'années, l'homme a donc subi l'action de + tous les milieux extérieurs que nous connaissons, celle de milieux + dont nous pouvons tout au plus nous faire une idée. Les divers + genres de vie auxquels il s'est livré, les différents degrés de + civilisation auxquels il s'est arrêté ou élevé, ont encore + diversifié pour lui les conditions d'existence. Était-il possible + qu'il conservât partout et toujours ses caractères primitifs? +263 + L'expérience, l'observation, conduisent à une conclusion tout + opposée. + + En voyant l'Anglo-Saxon de nos jours, bien que protégé par toutes + les ressources d'une civilisation avancée, subir l'action du milieu + américain et se transformer en Yankee, il nous faut admettre qu'à + chacune de ses grandes étapes, l'homme, soumis à des conditions + d'existence nouvelles, a dû s'harmoniser avec elles, et pour cela + se modifier. Chacune de ces stations principales a nécessairement + vu se former une race correspondante. Les caractères primitifs, + ainsi atteints successivement, se sont inévitablement altérés de + plus en plus, en raison de la longueur du voyage et de la + différence des milieux. Parvenus au bout de leur course, les + petits-fils des premiers émigrants n'avaient certainement conservé + que bien peu des traits de leurs ancêtres. + + Le type humain primitif a probablement présenté, pendant un temps + indéfini, ses caractères originels chez les tribus qui restèrent + attachées au centre d'apparition de notre espèce. Quand vint + l'époque glaciaire, qui, selon toute apparence, rendit inhabitable + la première patrie de l'homme, ces tribus durent émigrer à leur + tour. Dès lors, la terre n'eut plus d'_autochthones_; elle ne fut + peuplée que de _colons_. En même temps, l'action modificatrice des + milieux pesa sur les derniers venus, qui, eux aussi, se + transformèrent. + + A partir de ce moment, le type primitif de l'homme a été perdu; + l'_espèce humaine_ n'a plus été composée que de races, toutes plus + ou moins différentes du premier modèle.» + + + § 5.--LA DESCENDANCE DES FILS DE NOA'H DANS LA GENÈSE[123]. + + [Note 123: Sur ce sujet, voyez principalement: Bochart, _Geographia + sacra seu Phaleg et Chanaan_, Caen 1646 (et dans le tome Ier de + ses OEuvres complètes, Leyde, 1792).--J.-D. Michaëlis, + _Spicilegium geographiae Hebraeorum exterae_, Goettingue, + 1769-1780.--Forster, _Epistolae ad J.-D. Michaelem_, Goettingue, + 1772.--Volney, _Recherches nouvelles sur l'Histoire ancienne_, + tome I, Paris, 1814.--Schulthess, _Das Paradies_, Zurich, + 1816.--Rosenmüller, _Handbuch der biblischen Alterthumskunde_, + tome I, 1re et 2e partie, Leipzig, 1823.--Feldhoff, _Die + Voelkertafel der Genesis_, Elberfurt,1837.--Krücke, _Erklærung + der Voelkertafel im Buch Mose_, Bonn, 1837.--Ch. Lenormant, + _Introduction à l'Histoire de l'Asie occidentale_, Paris, + 1838.--Tuch, _Commentar ueber die Genesis_, Halle, 1833.--Knobel, + _Die Voelkertafel der Genesis_, Giessen, 1850.--Dillmann, _Die + Genesis_, Leipzig, 1875.--Fr. Lenormant, _Les origines de + l'histoire_, tome II, Paris, 1881.--Ewald, _Jahrbücher_, tomes IX + et X.--Le _Realwoerterbuch_ de Winer et le _Bibellexikon_ de + Schevkel. + + Pour la généalogie spéciale des enfants de Yapheth: J. von + Goerres, _Die Jafetiten und ihre Heimath Armenien_, Munich, + 1844.--Bergmann, _Les peuples et la race de Jafête_, Strasbourg, + 1853.--Kiepert, _Ueber die geographische Stellung der noerdlichen + Lænder in der phoenizischen-hebræischen Urkunde_, dans les + _Monatsberitchte_ de l'Académie de Berlin, année 1859.--De + Lagarde, _Gesammelte Abhandlungen_, Leipzig, 1866, p. 254 et + suiv.--A. Maury, dans le _Journal des savants_, avril, mai et + juin 1869. + + Pour la comparaison du tableau ethnographique de la Genèse avec + les documents égyptiens: Ebers, _Ægypten und die Bücher Mose's_, + Leipzig, 1868. + + Pour sa comparaison avec les documents assyriens: E. Schrader, + _Die Keilinschriften und das Alte Testament_, Giessen, 1872.] + + Noa'h, comme nous l'avons déjà dit, avait, suivant la Bible, trois + fils, Schem, 'Ham et Yapheth. Dans le dixième chapitre de la + Genèse, l'auteur inspiré donne le tableau des peuples connus de son + temps, rattachés à la filiation de ces trois grands chefs de races +264 de l'humanité nouvelle, postérieure au déluge. C'est le document le + plus ancien, le plus précieux et le plus complet sur la + distribution des peuples dans le monde de la haute antiquité. On + est même en droit de le considérer comme antérieur à l'époque de + Moscheh (Moïse), car il présente un état des nations que les + monuments égyptiens nous montrent déjà changé sur plusieurs points + importants à l'époque de l'Exode. De plus, l'énumération y est + faite dans un ordre géographique régulier autour d'un centre qui + est Babylone et la Chaldée, non l'Égypte ou la Palestine. Il est + donc probable que ce tableau des peuples et de leurs origines fait + partie des souvenirs que la famille d'Abraham avait apportés avec + elle de la Chaldée, et qu'il représente la distribution des peuples + connus dans le monde civilisé au moment où le patriarche abandonna + les rives de l'Euphrate, c'est-à-dire 2,000 ans avant l'ère + chrétienne. + + Depuis longtemps il a été reconnu que, malgré la forme généalogique + donnée à ce tableau du chapitre X de la Genèse, tous les noms qui + le composent sont des noms de peuples. On a soutenu, il est vrai, + que c'étaient primitivement des noms d'hommes, et qu'il y avait là, + non pas une liste de peuples, mais une généalogie proprement dite + des premiers ancêtres dont ces peuples sortirent. La forme même des + noms constituant la liste ne permet pas une semblable + interprétation. Le plus grand nombre d'entre eux ne sont pas au + singulier, comme c'est l'habitude constante pour les noms propres + d'hommes; ils ont la forme du pluriel hébraïque en _im_. Ce sont + donc des appellations plurielles qui désignent une collectivité + ethnique, et non le patriarche d'où on la regardait comme + descendue. D'autres sont des noms de pays: Kena'an, par exemple, un + des fils de 'Ham, signifie «le bas pays;» Miçraïm est un duel qui + désigne la Haute et la Basse-Égypte. On trouve même dans la liste + des noms de villes; par exemple, quand nous y lisons que Kena'an + engendra Çidon, son premier-né, ceci veut dire que Sidon fut la + première métropole des Phéniciens. + + [Illustration 288: ETHNOGRAPHIE DU CHAPITRE DIX DE LA GENÈSE] +265 + On a aussi beaucoup discuté sur la question de savoir si le + principe de construction de la liste a été purement géographique ou + bien ethnographique; en d'autres termes, comme le dit fort bien M. + Philippe Berger, «si l'auteur a seulement décrit ce qu'il avait + sous les yeux, ou bien s'il s'est inspiré de la tradition, et si + cette table représente avec plus ou moins d'exactitude non pas + seulement les relations géographiques, mais la filiation des + peuples qui y figurent.» Les partisans de l'interprétation + géographique prétendent que la classification des peuples est + artificielle dans le document biblique, et que sous cette triple + division l'on a compris tout le monde connu: Yapheth désignant tous + les peuples situés à l'ouest ou au nord; 'Ham les habitants de la + côte méridionale de l'Asie et de l'Afrique; enfin Schem, ceux qui + habitaient la Syrie et les pays voisins, jusqu'à l'Arabie d'un côté + et au golfe Persique de l'autre. On a prétendu aussi que, dans + cette table, des peuples de races différentes ont été groupés + ensemble; qu'ainsi les Kenânéens sont donnés comme frères des + Égyptiens, qui appartiendraient à une autre race. Mais cette + objection a été soulevée sous l'empire d'un préjugé, très répandu + il y a quelques années encore, lequel consistait à voir dans le + langage le critérium infaillible de la race. Ce préjugé est + aujourd'hui déraciné dans la science, et nous ferons voir un peu + plus loin à quel degré les faits le démentent. Bien souvent les + divisions des langues ne correspondent pas à celles des races. + Cette idée fausse écartée, toute base manque aux arguments qu'on en + tirait contre le caractère réellement ethnographique du tableau de + la descendance de Noa'h dans la Genèse. Mais la meilleure + démonstration de l'exactitude de ce caractère ethnographique ou + ethnogénique sera l'analyse même du tableau. Elle ne laissera pas, + je crois, de doute dans l'esprit du lecteur sur ce que nous y avons + une classification des peuples, non d'après leur position + géographique, mais d'après leur parenté d'origine, telle qu'elle se + déduisait de la tradition, et de la ressemblance de leur type + physique. + + Ce document fournit donc une base d'un prix inestimable pour les + recherches historiques de l'ethnographie, c'est-à-dire de la + science qui s'occupe de rechercher les affinités des nations entre + elles et leurs origines. L'étude attentive des traditions de + l'histoire, la comparaison des langues et l'examen des caractères +266 physiologiques des diverses nations, fournissent des résultats + pleinement d'accord sur cette matière avec le témoignage du livre + inspiré. Nous allons exposer, aussi brièvement que possible, les + faits qui ressortent des renseignements ethnographiques de la + Genèse et les constatations de la science moderne, qui sont venues + les compléter ou les éclaircir[124]. + + [Note 124: Une carte, gravée hors texte, éclaircira pour le lecteur + toute cette étude de l'ethnographie de la Genèse.] + + FAMILLE DE 'HAM.--'Ham, dont le nom veut dire «le noir, le brun,» + est le père de la grande famille dont les peuples de la Phénicie, + de l'Égypte et de l'Éthiopie étaient primitivement descendus. Ce + groupe de populations, que représentent encore de nos jours les + fellahs de l'Égypte, les Nubiens, les Abyssins et les Touaregs, et + avec un mélange de sang blanc, probablement yaphétite ou + indo-européen, dont on peut déterminer historiquement la date d'une + manière approximative, les Berbères ou Amazigs, présente tous les + traits anatomiques essentiels de la race blanche. Mais il se + distingue par le teint toujours foncé, qui passe du brun clair à la + couleur du bronze et presque au noir, par la taille peu élevée, le + menton fuyant, les lèvres grosses sans être très proéminentes, la + barbe clair-semée, les cheveux très frisés sans être jamais crépus. + Les classifications de l'anthropologie, fondées uniquement sur les + caractères physiques, le délimitent exactement de même que le texte + sacré. C'est la sous-race que nous avons qualifiée plus haut + d'_égypto-berbère_, et qui tient une place intermédiaire entre les + deux races primordiales blanche et noire. + + Suivant la Genèse, 'Ham eut quatre fils: _Kousch, Miçraïm, Pout_ et + _Kena'an_. Ce sont quatre divisions principales, ethniques et + géographiques, de la famille. + + L'identité de la race de _Kousch_ et des Éthiopiens est certaine; + les inscriptions hiéroglyphiques de l'Égypte désignent toujours les + peuples du Haut-Nil[125], au sud de la Nubie, sous le nom de + _Kousch_. Mais ce nom, dans la Genèse, comme celui d'Éthiopiens + dans la géographie classique, possède un sens bien plus étendu. + Avec les habitants non-nègres du Haut-Nil, il embrasse tout un + vaste ensemble de populations, étroitement apparentées entre elles + par le type physique, sinon par le langage, qui s'étendent le long +267 des rivages de la mer d'Oman, de la côte orientale de l'Afrique aux + embouchures de l'Indus. Nous en avons la preuve par la liste que le + texte biblique donne ensuite des fils de _Kousch_, c'est-à-dire des + sous-familles que son auteur rattachait à la famille principale. + Cette liste suit un ordre géographique parfaitement régulier + d'ouest en est, de la manière suivante: + + [Note 125: Ces habitants non-nègres du pays de Kousch ou de + l'Éthiopie nilotique, sont représentés sur les monuments + exactement avec les mêmes traits que les Égyptiens, dont on ne + les distingue pas. Aussi n'avons-nous pas cru nécessaire d'en + donner ici une figure.] + + _Seba_, que d'autres textes bibliques représentent comme relégué au + plus loin dans le sud et mettent en rapport avec l'Égypte et + l'Éthiopie; il faut en rapprocher la grande ville de Sabæ et le + port de Saba (Sabat chez Ptolémée), que Strabon place sur la rive + occidentale de la Mer Rouge, au nord du détroit de Bab-el-Mandeb. + + _'Havilah_, que l'on ne doit pas confondre avec le peuple sémitique + de même nom, classé dans la descendance de Yaqtan; dans celle de + Kousch, 'Havilah représente la nation des Avalites, habitant les + bords du golfe que forme la côte d'Afrique au sud du détroit + donnant accès dans la Mer Rouge, du golfe de Zeïlah. + + _Sabtah_, dont le nom correspond manifestement à celui de la ville + de Sabbatha ou Sabota, devenue plus tard la capitale des + Chatramotites de la géographie classique, c'est-à-dire des + habitants du 'Hadhramaut, et l'un des plus grands marchés de + l'Arabie méridionale. + + _Ra'emah_, que les Septante et saint Jérôme transcrivent _Regma_, + d'après la transformation fréquente du _'aïn_ sémitique en un gamma + grec; on rapproche généralement _Ra'emah_ du port de Regma, situé + sur la rive arabe du golfe Persique, bien qu'il y ait à cette + assimilation une difficulté philologique, dans le fait que le nom + arabe indigène correspondant à Regma est _Redjam_, et non _Re'am_ + ou _Regham_. Cependant les fils que la Genèse attribue à Ra'emah + semblent la confirmer: car le premier, _Dedan_, correspond sûrement + à l'appellation de _Daden_, donnée à l'une des îles Bahreïn. Le + second, _Scheba_, est plus obscur; tout d'abord on serait tenté, et + ç'a été l'avis de la majorité des commentateurs, d'y voir les + fameux Sabéens de l'Arabie-Heureuse, qui reparaissent sous le même + nom de _Scheba_ dans la descendance de Yaqtan, double emploi par + lequel l'auteur inspiré aurait exprimé le fait d'une double couche + ethnique, d'abord kouschite, puis yaqtanide, qui aurait contribué à + la formation de ce peuple. Mais, sans s'éloigner autant du site de + Ra'emah et de Dedan, le nom de _Scheba_ peut s'expliquer par le + peuple des Asabes, que les géographes classiques placent sur la + côte de l'Oman actuel, où l'on cite aussi la ville de + _Batra-sabbes_, et un peuple de Sabéens mentionnés par Pline. +268 + _Sabteka_, dont l'appellation doit être mise en parallèle avec + celles de la ville de Samydacê et du fleuve Samydacês, sur le + littoral de la Carmanie, où la géographie classique place aussi un + fleuve Sabis et un peuple de _Sabæ_. + + Cette liste nous conduit ainsi, pour l'extension des peuples de la + souche de Kousch, jusqu'à la frontière de la Gédrosie, où les + écrivains grecs placent leurs Éthiopiens orientaux ou asiatiques, + semblables d'aspect aux Éthiopiens africains; et de là nous gagnons + l'Inde, dont les anciennes traditions nous parleront d'un peuple + brun de _Kauçikas_, habitant le pays antérieurement à l'arrivée des + Aryas et absorbé par eux, peuple dont le nom offre une bien + remarquable coïncidence avec celui de _Kousch_. + + La Bible place encore des Kouschites dans la partie méridionale du + bassin de l'Euphrate et du Tigre, quand elle fait sortir de Kousch + Nemrod, le fondateur légendaire de la puissance politique et de la + civilisation des Chaldéo-Babyloniens. La tradition recueillie par + les Grecs parle aussi de la dualité ethnique des Chaldéens et des + Céphènes comme ayant formé originairement la population de cette + contrée; et le nom de Céphènes est sûrement un synonyme de celui de + Kousch; des bords de la Méditerranée jusqu'à ceux de l'Indus, il + s'applique toujours aux mêmes populations. Les textes cunéiformes + nous font connaître un peuple de _Kasschi_, répandu dans une partie + de la Babylonie et dans le nord-ouest du pays de 'Élam; nous lui + verrons jouer un grand rôle dans l'histoire de ces pays à une date + reculée. Ce sont les Cissiens de la géographie classique, qui met + aussi dans le nord de la Susiane des Cosséens, dont le nom paraît + également un reste de celui de _Kousch_. + + Tout ceci nous montre que, pour l'auteur du document que fournit le + chapitre X de la Genèse, _Kousch_ est une grande famille de peuples + couvrant une zone méridionale de territoires depuis le Haut-Nil à + l'ouest jusqu'au Bas-Indus à l'est, famille dont l'unité physique + était encore plus accusée dans la haute antiquité que de nos jours, + mais n'a cependant pas tout à fait disparu, malgré les migrations + qui depuis ont superposé sur différents points d'autres races à ce + substratum ethnique. En revanche, elle ne nous offre pas dans + l'histoire la même unité linguistique, unité sans doute rompue de + bonne heure par des circonstances historiques. Nous constaterons, + d'ailleurs, par d'autres exemples que dans le système de +269 classification des races qui a servi de base au tableau + généalogique des descendants de Noa'h, ce ne sont pas d'après les + affinités du langage que l'on s'est guidé, mais d'après le type et + aussi d'après certaines données traditionnelles sur la filiation + des peuples. + + Dans les Livres Saints, _Miçraïm_ est l'appellation constante de + l'Égypte, qualifiée de _Mouçour_ ou _Miçir_ par les Assyriens, de + _Moudrâya_ par les Perses. De nos jours encore les Arabes + appliquent le nom de _Miçr_ soit à la capitale de l'Égype, soit à + l'Égypte entière. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, _Miçraïm_ a + la forme du duel, à cause de la fameuse division de l'Égypte en + deux parties, haute et basse. De même qu'à Kousch, le texte sacré + donne une série d'enfants, représentant autant de divisions + ethniques secondaires, à Miçraïm. + + Les _Loudim_ sont sûrement les Égyptiens proprement dits, de la + race dominante, qui s'intitulaient eux-mêmes, nous l'avons vu plus + haut, _Rot_ ou _Lot_[126], «la race» par excellence[127]. + + [Note 126: En égyptien les deux articulations _r_ et _l_ + permutaient avec une singulière facilité.] + + [Note 127: La gravure de la page 111 a déjà montré plus haut + comment les Égyptiens représentaient eux-mêmes le type de ce + peuple de Rot ou de leur propre race. Il suffit d'y renvoyer le + lecteur, sans donner ici d'autre figure monumentale des Égyptiens + antiques. D'ailleurs l'illustration de notre livre III en offrira + un peu plus loin de très nombreux exemples.] + + Les _'Anamim_, sont les _'Anou_ des monuments égyptiens, population + qui apparaît aux âges historiques brisée en débris répandus un peu + partout dans la vallée du Nil; elle a laissé son nom aux villes + d'Héliopolis (en égyptien _'An_), Tentyris ou Dendérah (appellée + aussi quelquefois _'An_) et Hermonthis (_'An-res_, la 'An du sud); + deux de ses rameaux gardèrent pendant un certain temps après les + autres une vie propre, l'un dans une portion de la péninsule du + Sinaï, l'autre dans la Nubie; ce sont probablement les gens de ce + dernier rameau, les _'Anou-Kens_ des inscriptions égyptiennes, que + l'auteur du document ethnographique de la Genèse a eu en vue; + + Les _Naphtou'him_ sont les habitants du pays de Memphis, dont le + nom sacerdotal indigène était _Nu-Phta'h_, «le domaine du dieu + Phta'h.» + + Les _Pathrousim_ sont ceux de la Thébaïde, appelée en égyptien + _p-to-res_ «le pays méridional.» + + Les _Kastou'him_ sont plus embarrassants; ils ont donné lieu à + beaucoup de conjectures, dénuées de fondement suffisant. Ce qui + complique ici la question, c'est que ni les documents égyptiens, ni +270 les documents assyro-babyloniens ne nous fournissent d'appellation + analogue. Il faut cependant remarquer que les Septante ont eu ici + sous les yeux un texte différent de notre texte hébraïque, et que + ce texte substituait au nom de _Kaslou'him_ celui de _'Hasmoniim_, + «les gens du pays du natron,» en égyptien _'hesmen_. Ceci fournit + une désignation certaine de la partie occidentale du Delta et du + nome libyque des Grecs, synonyme de celle de _Milou'h'hi_ ou + _Melou'h'hi_, par laquelle les textes cunéiformes désignent la même + contrée, comme «le pays du sel,» en copte _mel'h_[128]; et + l'appellation de Maréa, placée dans la même contrée par les + géographes classiques, doit dériver du même prototype égyptien. + Cependant les peuples que la Genèse fait sortir des Kaslou'him + rendent difficile de croire que ce nom désigne seulement la partie + occidentale du Delta; il est plus probable que dans la pensée de + l'auteur sacré il s'étendait à toute la partie maritime de + l'Égypte, habitée par une population particulière et plus asiatique + que celle du reste du pays, depuis la frontière de la Libye jusqu'à + celle du pays des Philistins. On peut même conjecturer que ce nom + doit être regardé comme embrassant en outre la couche la plus + ancienne de la population du pays philistin, caractérisée comme + Céphénienne dans les traditions que les Grecs recueillirent. En + effet, le document biblique dit que des _Kaslou'him_ sortirent les + _Pelischthim_, c'est-à-dire les Philistins. Ceux-ci nous + apparaissent dans l'histoire comme une population de la souche + pélasgique, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, établie dans le + XIVe siècle avant notre ère sur la côte palestinienne. Il est clair + qu'en les faisant fils des _Kaslou'him_, l'auteur de la Genèse a + voulu marquer la fusion qui s'était opérée sur ce terrain entre les + envahisseurs venus du Nord et l'ancienne population, sortie de la + souche de 'Ham, fusion qui avait donné naissance à un peuple mixte + et nouveau. Et par un des éléments qui avaient contribué à sa + formation, ce peuple pouvait être à bon droit qualifié de + petit-fils de Miçraïm; car il est facile de remarquer que, dans sa + construction sous forme généalogique, le tableau donné par la Bible + multiplie les degrés de génération séparant de la souche + fondamentale, à proportion des mélanges de sang étranger qui + rendent un peuple de race moins pure. Quant aux _Kaphthorim_, que + le texte biblique associe aux _Pelischthim_, comme sortis de la +271 même source, ce sont les habitants de l'île de _Kaphthor_, qui dans + nombre d'autres passages de la Bible est certainement la Crète. La + parenté ethnique des Crétois et des Philistins est attestée par le + témoignage unanime de toute l'antiquité. + + [Note 128: On n'a pas encore trouvé la forme correspondante en + égyptien antique.] + + Enfin, le dernier des fils de Miçraïm n'offre pas de doute pour ce + qui est de sa signification ethnographique. Les _Lehabim_ sont + sûrement les Libyens, les _Lebou_ des monuments égyptiens; mais + l'appellation doit être ici entendue dans un sens restreint, comme + s'appliquant seulement aux Libyens voisins de l'Égypte, chez qui + pouvait s'être infusée une part de sang égyptien. Ces _Lehabim_ + pénétraient certainement jusque dans une partie du Delta + occidental. + + [Illustration 295: Captif de la nation des Lebou[1].] + + [Note 1: D'après les sculptures du palais de Médinet-Abou, à + Thèbes, exécutées sous Ramessou III, de la XXe dynastie.] + + _Pout_, troisième fils de 'Ham, est un peuple africain dans un + grand nombre de passages de la Bible. La tradition juive en fait + les habitants des côtes septentrionales de l'Afrique jusqu'à + l'extrémité de la Mauritanie. Ceci est confirmé par l'appellation + de _Phaiat_ donnée en copte à la Libye, ainsi que par l'existence + d'un fleuve _Phthuth_ ou _Fut_, mentionné dans la Mauritanie par + les géographes grecs et romains. Les inscriptions cunéiformes + perses mentionnent un pays de _Poutiya_ parmi ceux qui étaient + soumis à l'empire des Achéménides, et il ne peut être que la + portion de la Libye qui reconnaissait leurs lois. D'un autre côté, + il est bien difficile de ne pas comparer, à la suite de M. Ebers, + le nom de _Pout_ avec celui de _Pount_, qui désigne dans la + géographie des anciens Égyptiens les pays au sud-est de la vallée + du Nil, c'est-à-dire la côte africaine des Somâlis d'aujourd'hui et + la côte opposée de l'Arabie-Heureuse. Dans les bas-reliefs + historiques de l'Égypte, les gens de Pount, qui forment ainsi en + Arabie le substratum 'hamitique auquel se sont superposés les + Sabéens yaqtanides, sont représentés avec la même coloration que + les Égyptiens, et des traits qui participent à la fois de ceux de + ce peuple et de ceux des Sémites purs. +272 + [Illustration 296: Indigène du pays de Pount[1].] + + [Note 1: D'après les bas-reliefs égyptiens du temple de + Deïr-el-Bahari, à Thèbes, élevé sous la minorité du roi Tahoutmès + III.] + + Ceci correspond fort bien avec le type physique des Somâlis + actuels, qui, dans leurs propres traditions, se disent apparentés à + la population la plus antique du Yémen et du 'Hdhramaout. Il semble + donc que, dans le tableau ethnographique de la Genèse, _Pout_ ait + un sens géographiquement aussi étendu que _Kousch_. Il désigne tout + le vaste ensemble des populations de race éthiopico-berbère + répandues au sud de l'Éthiopie kouschite et à l'ouest du bassin du + Nil. Ces populations forment deux groupes principaux, séparés par + l'interposition d'éléments nègres: d'abord les peuples du _Pount_ + des Égyptiens, c'est-à-dire les Somâlis et leurs congénères et + voisins de la côte orientale d'Afrique, à cheval, comme les + Kouschites leurs proches parents, sur les deux rives du golfe + d'Aden; puis la grande famille des peuples libyens et berbères, + occupant tout le nord du continent africain, depuis le voisinage de + l'Égypte jusqu'à l'Océan Atlantique et même ayant occupé les îles + Canaries dans cet océan. Les peuples de cette dernière famille se + donnent à eux-mêmes le nom générique d'Amazigs (les nobles), que + l'antiquité nous offre déjà dans les appellations des Mazices et + des Maxitains, que les Phéniciens, qui fondèrent Carthage, + trouvèrent à leur arrivée et qui paraissent identiques aux Maxyes + ou Libyens laboureurs, appelés Maschouasch dans les documents + égyptiens. Entre ces deux groupes de populations, auxquelles + s'applique en commun le nom biblique de _Pout_, la parenté + ethnographique et linguistique est très grande. Mais le type + primitif et 'hamitique de la famille paraît s'être mieux conservé + qu'ailleurs chez les Somâlis et les autres peuples du même groupe. + Les Berbères ou Amazigs ont reçu à une époque ancienne une forte + infusion de sang de la race blanche pure, qui les a sensiblement + modifiés. C'est le résultat de la grande invasion maritime des +273 _Ta'hennou_ ou _Tama'hou_ aux cheveux blonds et aux yeux bleus[129], + que les monuments égyptiens du temps de la XVIIIe et de la XIXe + dynastie nous montrent répandus dans la Libye, et rapportent à la + même race que les _Ha-nebou_ ou habitants du continent et des îles + de la Grèce, ainsi que du midi de l'Italie. + + [Note 129: Voy. plus haut, p. 111, le type que les monuments + égyptiens donnent à ces Ta'hennou ou Tama'hou.] + + [Illustration 297: Un prince des Khétas[2].] + + [Note 2: D'après un bas-relief égyptien d'Ibsamboul en Nubie. Le + prince ainsi représenté était devenu le beau-frère du Pharaon + Ramessou II, de la XIXe dynastie.] + + Sous le nom de _Kena'an_ sont compris les Phéniciens et toutes les + tribus étroitement apparentées à eux, qui, avant l'établissement + des Hébreux, habitaient le pays compris entre la Méditerranée et le + bassin de la mer Morte et du Jourdain, qui fut plus tard la + Terre-Sainte. Le document biblique énumère de nombreux fils de + Kena'an; il pousse ici la subdivision jusqu'à un degré très + minutieux, à cause des rapports étroits entre l'histoire des + Kenânéens et celle du peuple choisi de Dieu. Il compte donc comme + issus de Kena'an: + + _Çidon_, «son premier-né,» c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà + remarqué, la ville de Sidon (en phénicien _Çidon_), première + métropole des Phéniciens; ce nom représente ici tout le peuple des + Kenânéens maritimes ou Phéniciens, qui se donnaient à eux-mêmes le + nom de _Çidonim_ ou Sidoniens. + + _'Heth_, qui représente le grand peuple des _Kheta_ des monuments + égyptiens, des _'Hatti_ des Assyriens, établi entre l'Oronte, + l'Euphrate et l'Amanus, peuple que nous verrons tenir une place de + premier ordre dans l'histoire des contrées syriennes pendant six + siècles au moins, depuis le temps où la XIXe dynastie monta sur le + trône d'Égypte jusqu'à celui où les Sargonides régnèrent en + Assyrie; une petite peuplade de _'Hittim_, colonie détachée de + cette grande nation, est signalée auprès de 'Hébron. + + Le _Yebousi_ ou peuple de Yebous, localité qui devint ensuite + Yerouschalaïm (Jérusalem). +274 + Le _Amori_, nation qu'à l'époque de la conquête de la Palestine par + les Hébreux nous voyons habiter les montagnes d'Éphraïm et de + Yehoudah (Juda) et se prolonger encore plus dans le sud; les + monuments égyptiens nous montrent aussi une peuplade isolée + d'_Amorim_ habitant plus au nord, auprès de Qadesch sur le haut + Oronte. + + Le _Girgaschi_, peuple qui est encore nommé parmi ceux que + dépossédèrent les Hébreux, mais dont on ne précise pas la situation + dans le pays de Kena'an. + + [Illustration 298: Captif des Amorim de Qadesch[1].] + + [Note 1: Sculpture égyptienne de Medinet-Abou.] + + Le _'Hivi_, dont les récits bibliques de la conquête de la + Terre-Promise mentionnent des tribus à Schechem (Sichem), à Gib'eon + et dans le voisinage du mont 'Hermon. + + Le _'Arqi_, de Arca dans le Liban, un peu au nord de Tripolis. + + Le _Sini_ ou peuple de la ville de Sin, située un peu plus haut + dans la même région, en remontant du sud au nord, direction que la + liste suit désormais très exactement. + + Le _Arvadi_, de la ville insulaire d'_Arvad_, l'Aradus de la + géographie classique. + + Le _Çemari_, dont la cité est appelée Simyra des Grecs et des + Latins. + + Le _'Hamathi_, de la grande ville de 'Hamath dans la vallée de + l'Oronte. + + L'inscription de Kena'an parmi les fils de 'Ham a été le principal + argument dont on s'est servi pour attaquer l'exactitude et le + caractère ethnographique du tableau des peuples dans le chapitre X + de la Genèse. On y objectait qu'ils devaient appartenir à la + famille syro-arabe ou au sang de Schem, puisqu'ils parlaient un + idiome purement sémitique, le même que celui des Hébreux. +275 Aujourd'hui, dans le point de vue actuel de la science, cet + argument linguistique a perdu beaucoup de sa force. Les érudits qui + ont étudié le plus à fond les Phéniciens et les autres Kenânéens, + comme M. Renan, reconnaissent qu'en dépit de leur langage sémitique + et de la forte infiltration de sang syro-arabe qui dut + nécessairement se produire parmi eux, une fois qu'ils furent + établis dans la Palestine et dans la région du Liban, le fond + premier de ces peuples était plus apparenté aux Égyptiens, avec + lesquels ils ont tant de légendes religieuses communes, qu'aux + nations de Schem. Ceci s'accorde avec la tradition, constante dans + l'antiquité et chez les Phéniciens eux-mêmes, qui les faisait venir + des bords du golfe Persique, c'est-à-dire d'un domaine qui + appartient exclusivement aux peuples de 'Ham. Les Égyptiens, sur + leurs monuments, donnent aux gens de _Kefta_, les Phéniciens, des + traits et un costume qui se rapprochent beaucoup des leurs propres; + ils les peignent en rouge comme eux-mêmes. Et c'est à cette couleur + de teint rouge qu'a trait le nom de [Grec: phones], qui leur a été + donné par les Grecs. En même temps, quand on voit ce nom de + Phéniciens prendre en latin la forme _Poeni_, qui s'applique + spécialement aux Kenânéens auxquels les Romains et les autres + Italiotes ont eu le plus anciennement affaire, c'est-à-dire aux + Carthaginois, on en arrive à soupçonner que les Grecs ont dû + helléniser en [phoïnes], pour y donner un sens dans leur propre + idiome, une appellation asiatique, dont _Poeni_ aura mieux conservé + la forme indigène et dont la ressemblance avec le _Pount_ égyptien + est à tout le moins digne d'attention. + + [Illustration 299: Phénicien du temps de la XVIIIe dynastie + égyptienne[1].] + + [Note 1: Cette figure d'un homme du pays de Kefta, apportant en + tribut des oeuvres de son industrie, est empruntée aux peintures + du tombeau de Hekh-ma-Ra, à Thèbes, datant du règne de Tahoutmès + III.] + + Au reste, la contradiction apparente que l'on a cru remarquer entre + la place donnée à Kena'an dans le tableau ethnographique de la + Genèse, et la nature de la langue que parlait ce peuple, tient + surtout à l'habitude que l'on a prise, par suite de la confusion + qui a longtemps régné entre les faits philologiques et les faits + ethnographiques, d'appeler _langues sémitiques_ le rameau +276 syro-arabe des idiomes à flexion. Des savants de premier ordre, et + dont l'opinion possède une autorité supérieure, ont déjà fait + remarquer ce que cette expression a d'impropre. Une notable partie, + sinon la majorité des peuples que la Bible rapporte à la + descendance de 'Ham, en particulier ceux du rameau de Kousch, + parlaient des langues de cette classe. Le fait de Kena'an n'est pas + isolé; il appartient, au contraire, à tout un ensemble. Le ghez est + parlé par une population dont le fond--les caractères physiques des + Abyssins l'attestent--est resté en très grande majorité kouschite, + et où les quelques éléments sémitiques qui se sont infiltrés de + manière à devenir dominateurs, venant du Yémen, auraient apporté + l'himyarite comme ils ont apporté l'écriture de l'Arabie + méridionale, si le langage venait d'eux. La langue himyarite ou + sabéenne elle-même, est l'idiome d'un pays où les peuples de Kousch + et de Pount précédèrent les tribus de la descendance de Yaqtan, et + formèrent toujours un élément considérable de la population. Si les + Yaqtanides de l'Arabie méridionale eurent, au temps de leur + civilisation, un langage différent de celui des tribus de même + souche qui s'étaient établies dans le reste de la péninsule, + n'est-il pas très vraisemblable de penser qu'ils le durent à + l'influence de la race antérieure, qui se fondit avec eux? De même, + quand nous exposerons l'histoire des civilisations du bassin de + l'Euphrate et du Tigre, la langue de la famille syro-arabe, dite + _assyrienne_, nous apparaîtra comme ayant été à l'origine la langue + de l'élément kouschite de la population de la Babylonie, transmise + ensuite, avec la civilisation chaldéo-babylonienne, au peuple + d'Asschour, de la pure race de Schem. + + [Illustration 300: Guerrier kenânéen de la Palestine[1].] + + [Note 1: Ce personnage est donné comme ayant pour patrie la ville + de Kanàana, que les documents hiéroglyphiques représentent comme + située dans la Palestine méridionale, probablement sur le + territoire qu'occupèrent plus tard les Pelischtim ou Philistins. + + Représentation égyptienne du temps de la XIXe dynastie, empruntée + à l'ouvrage de Wilkinson, _Manners and customs of ancient + Egyptians_.] + + Tout ceci vient favoriser, au point de vue de la linguistique, et + même, dans une certaine mesure, de l'histoire, la théorie de ceux + qui voient dans les nations de 'Ham «la branche la plus ancienne de +277 cette famille de peuples répandus dans toute l'Asie antérieure, des + sources de l'Euphrate et du Tigre au fond de l'Arabie, des bords du + golfe Persique à ceux de la Méditerranée, et sur les deux rivages + du golfe Arabique, en Afrique et en Asie. Cette branche ancienne de + la famille sémitique, partie la première du berceau commun, disent + les partisans d'une telle opinion, la première aussi parmi cette + foule de hordes longtemps nomades, se fixa, puis s'éleva à la + civilisation en Chaldée, en Éthiopie, en Égypte, en Palestine, pour + devenir à ses frères demeurés pasteurs un objet d'envie et + d'exécration tout à la fois. De là cette scission entre les enfants + de Schem et ceux de 'Ham, ces derniers au sud et à l'ouest, les + autres à l'est et au nord, quoique tous fussent les membres d'une + même famille originaire, parlant une même langue, divisée entre de + nombreux dialectes, et qu'on est autorisé à nommer + ethnographiquement dans son ensemble famille syro-arabique ou + syro-éthiopienne, par opposition à la famille indo-persique ou + indo-germanique (aryenne), autre grande section de la race + blanche[130].» Cette manière de voir se concilierait d'une manière + très heureuse avec la singulière facilité que les 'Hamites montrent + dans l'histoire à se confondre avec les Sémites purs, de manière à + ne plus pouvoir s'en distinguer, toutes les fois qu'il y a eu + superposition des deux éléments, comme dans l'Arabie méridionale. + + [Note 130: Guigniaut, _Religions de l'antiquité_, t. II, p. 822.] + + Mais, d'un autre côté, anthropologiquement il semble, dans + l'antiquité comme de nos jours, y avoir entre les peuples de Schem + et de 'Ham une distinction qui n'existe pas dans le langage, et qui + correspond à celle qu'établit la tradition biblique; les peuples de + 'Ham ont aussi, dans une certaine mesure, un génie à part, plus + matérialiste et plus industriel que celui des purs Sémites, à côté + de bien des instincts communs; enfin même, si une partie notable + des 'Hamites parle des langues décidément sémitiques, d'autres, + comme les Égyptiens, ont des idiomes qui sont sans doute apparentés + à la famille sémitique, mais possèdent cependant une originalité + propre assez considérable pour qu'on doive en faire une famille à + part. Peut-être est-il possible d'expliquer et de concilier ces + données contradictoires, en modifiant la formule dans le sens des + faits que l'anthropologie permet déjà d'entrevoir. Il faudrait + supposer dans ce cas que le premier rameau détaché du tronc commun, + celui des peuples de 'Ham, subit un métissage avec une race noire +278 ou mélanienne, qu'elle trouva antérieurement établie dans les pays + où elle se répandit d'abord, tandis que les Sémites, demeurés en + arrière, conservaient dans sa pureté le sang de la race blanche. Le + métissage aurait été suffisant pour faire des peuples de 'Ham, au + bout d'un certain temps de séparation, une race réellement + différente de celle de Schem, sans cependant effacer les affinités + originaires, surtout dans le langage. Mais en même temps, le + mélange avec un autre sang, qui serait ainsi le caractère + distinctif des 'Hamites, ne se serait pas opéré partout dans les + mêmes proportions; ici, le sang mélanien aurait prédominé + davantage, et là moins. Ainsi les nations groupées par la Bible + dans la race de 'Ham offriraient en réalité comme une gamme de + métissages plus ou moins prononcés, depuis des peuples aussi + rapprochés des Sémites purs et aussi difficiles à en distinguer par + certains côtés, que les Kouschites de Babylone ou les Kenânéens de + la Phénicie, jusqu'à des peuples à la physionomie déjà nettement + tranchée, comme les Égyptiens. Et il est à remarquer qu'en + envisageant ainsi la race de 'Ham, le plus ou moins d'affinité des + idiomes de ses différents peuples avec les langues sémitiques + coïncide avec le plus ou moins de ressemblance des mêmes peuples + avec le type anthropologique des Sémites purs, marque incontestable + d'une proportion plus ou moins forte de mélange d'un sang étranger, + autre que celui de la race blanche. + + Les observations que nous venons de faire au sujet du langage + laissent en dehors les Kouschites orientaux du tableau + ethnographique de la Genèse, c'est-à-dire les peuples habitant à + l'est du golfe Persique et rattachés encore par l'écrivain sacré à + la descendance de Kousch. Ceux-là, en effet, aussi haut qu'on les + rencontre dans l'histoire, s'y montrent parlant des idiomes + radicalement différents de ceux des peuples de Schem et des autres + peuples de 'Ham. Mais ceci ne saurait être une raison suffisante + pour contester formellement la tradition de leur parenté ethnique + avec le reste des 'Hamites. D'ailleurs il faut tenir compte de la + façon dont ces peuples, les plus reculés dans l'est de l'horizon + géographique de la Bible, se confondent par une série de + transitions graduelles avec les Dravidiens de l'Inde, que + l'antiquité n'a jamais distingués des Éthiopiens ou Kouschites. La + côte entre le golfe Persique et l'Indus paraît avoir été, dès une + époque extrêmement reculée, le point de rencontre et de fusion de + deux races distinctes d'hommes à peau brune, inclinant plus ou + moins vers le noir pur. + + Les 'Hamites furent donc, des trois grandes divisions de l'humanité +279 Noa'hide que la Bible montre se séparant après la confusion des + langues, ceux qui s'éloignèrent les premiers du centre commun, se + répandirent d'abord sur la plus vaste étendue de territoire et + fondèrent les plus antiques monarchies. Ce fut chez eux que la + civilisation matérielle fit d'abord les plus rapides progrès. Mais + Noa'h avait maudit son fils 'Ham pour lui avoir manqué de respect + dans son ivresse et pour avoir tourné en dérision la nudité + paternelle. «Tu seras le serviteur de Schem et de Yapheth,» lui + avait-il dit. Cette malédiction s'accomplit dans sa plénitude. Les + empires fondés par les 'Hamites se trouvèrent bientôt en contact + avec les deux autres races, qui entrèrent en lutte avec eux, les + vainquirent et s'emparèrent des pays qu'ils occupaient. Les Sémites + les remplacèrent dans la Chaldée, dans l'Assyrie, dans la Palestine + et dans l'Arabie; les Aryas dans l'Inde et la Perse. Les + descendants du fils maudit ne maintinrent leur puissance qu'en + Afrique et particulièrement en Égypte, où s'éleva la plus + florissante de leurs colonies. Et même encore là, dans la suite des + siècles, les effets de la malédiction paternelle ont fini par les + atteindre. Si 'Ham y est resté libre et maître plus longtemps + qu'ailleurs, il n'y est pas moins à la fin devenu le serviteur de + Schem. Après avoir été conquis par les Grecs et les Romains, + descendants de Yapheth, la Phénicie, l'Égypte et le nord de + l'Afrique obéissent depuis des siècles à des Arabes; les Éthiopiens + ont été conquis par des tribus sémitiques, qui se sont amalgamées + avec eux. Si la famille de 'Ham subsiste encore dans un certain + nombre de pays et y forme toujours le fond de la population, nulle + part, depuis des centaines et des centaines d'années, elle n'a une + vie propre et nationale et ne forme un État indépendant. + + Les descendants de 'Ham furent les premiers, parmi l'humanité + Noa'hide, à marcher dans la vie de la civilisation matérielle, + qu'ils poussèrent à un haut degré de développement. Mais s'ils + avaient sous ce rapport des aptitudes remarquables, leur race garda + toujours l'empreinte des tendances dépravées et grossières qui + avaient attiré sur 'Ham la malédiction paternelle. Les peuples + 'hamites ont été tous profondément corrompus, à part les Égyptiens, + qui forment à cet égard parmi eux une éclatante exception. Leurs + religions (en mettant aussi à part celle de l'Égypte) ne sortaient + pas du matérialisme le plus absolu, exprimé sans pudeur, par des + fables révoltantes et par des symboles d'une inconcevable + obscénité. Aussi le triomphe des familles de Schem et de Yapheth +280 a-t-il été partout la substitution d'une civilisation plus haute et + plus épurée à celle que les 'Hamites avaient établie, l'avénement + d'une morale plus pure et d'une religion plus spirituelle, même au + milieu des erreurs de l'idolâtrie. + + FAMILLE DE SCHEM.--Les descendants de Schem furent les seconds à se + répandre dans le monde, en quittant la contrée que les enfants de + Noa'h avaient habitée à la suite du Déluge. Ils occupèrent les pays + qui s'étendent depuis la haute Mésopotamie jusqu'à l'extrémité + méridionale de l'Arabie et depuis les bords de la mer Méditerranée + jusqu'au delà du Tigre. L'énumération de leurs différentes + branches, dans le chapitre X de la Genèse, suit un ordre + géographique régulier, procédant d'est en ouest. Car on donne pour + fils à Schem, _'Elam_, _Asschour_, _Arphakschad_, _Loud_ et _Aram_. + + [Illustration 304: Têtes d'Élamites de la classe inférieure, au + type négroïde[2].] + + [Note 2: D'après les sculptures assyriennes du palais du roi + Asschour-bani-abal, à Koyoundjik, l'ancienne Ninive.] + + Le premier-né est donc _'Elam_. Ce nom, d'origine sémitique et + signifiant «le pays élevé,» le pays des montagnes par opposition + aux plaines de la Chaldée[131], est celui par lequel les Assyriens, + les Hébreux et les peuples congénères désignaient la Susiane ou + Élymaïs de la géographie classique, la contrée située entre le + Tigre et la Perse. Au premier abord on est surpris de voir la + population de ce pays donnée comme sémitique, car linguistiquement + le pays de 'Elam est absolument étranger au monde sémitique. La + langue qu'on y parlait, et dont nous possédons un certain nombre de + monuments écrits, était un idiome agglutinatif, tenant de très près + à celui du vieux fond anté-aryen de la population de la Médie, et + apparenté dans une certaine mesure aux langues altaïques, + particulièrement à celles du rameau turc. Il ne paraît pas douteux + aujourd'hui que la masse du peuple élamite ou susien ne se composât + de tribus juxtaposées et en partie croisées, se rattachant les unes + à la souche de 'Ham comme les Cissiens et les Cosséens, les autres + à la souche touranienne comme les Susiens proprement dits, comme + les Susiens (_Schouschinak_ dans leur propre langage), les +281 Apharséens ou Amardes (_Hafarti_) et les Uxiens (nom tiré par les + Grecs du Perse _Ouvaja_). Les sculptures assyriennes représentant + des scènes des guerres des monarques ninivites dans le pays de + 'Elam, montrent qu'un type négroïde très caractérisé prédominait + dans cette population de sang extrêmement mélangé. Mais en même + temps elles justifient l'écrivain biblique en attribuant à la + plupart des chefs de tribus et des hauts fonctionnaires de la cour + des rois de Suse un type de race tout à fait différent de celui des + hommes du peuple, des traits qui sont, sans aucun doute possible, + ceux des nations syro-arabes. Il y avait donc eu dans le pays de + 'Elam, à une époque qu'il nous est impossible de déterminer, + introduction d'une aristocratie se rattachant à la race de Schem, + aristocratie qui avait rapidement adopté le langage du peuple + auquel elle s'était superposée, mais qui, ne se mélangeant pas avec + les indigènes des classes inférieures, avait conservé fort intact + son type ethnique particulier. C'est là ce que le document sacré + désigne sous le nom de _'Elam_, fils de Schem. + + [Note 131: C'est aussi le sens du nom donné au même pays dans la + langue accadienne, _Nima_.] + + [Illustration 305: Tête d'un Élamite de la classe aristocratique, + au type sémitique[1].] + + [Note 1: D'après les sculptures assyriennes de Koyoundjik.] + + _Asschour_, second fils de Schem, personnifie la nation des + Assyriens, qui joua un si grand rôle dans l'histoire de l'Asie + occidentale. La langue et la civilisation sont communes aux + Assyriens proprement dits et aux Chaldéo-Babyloniens; mais les + monuments figurés de ces peuples eux-mêmes montrent que leur type + physique et anthropologique différait profondément. Les Assyriens + ont tous les traits propres aux peuples syro-arabes; ils peuvent en + passer pour une des nations caractéristiques et typiques au point + de vue de l'apparence extérieure, ce qui s'applique très bien à la + place donnée à _Asschour_ dans la descendance de Schem. Les + Chaldéo-Babyloniens s'en distinguent d'une façon très accusée; il + suffit de voir leur figure dans les bas-reliefs exécutés avec soin + pour reconnaître que, malgré la communauté de langue, ce sont des + hommes d'une autre race. Et en effet, nous verrons en étudiant leur + histoire que leur nation s'est formée de la fusion de deux éléments + ethniques: l'un à qui appartenait en propre à l'origine la langue +282 de la famille syro-arabe dit abusivement _assyrienne_, mais que la + Genèse, en parlant de son héros légendaire Nimrod, range dans la + descendance de Kousch; l'autre, parlant un idiome agglutinatif très + particulier, est le peuple de Schoumer et d'Akkad, comme il + s'intitulait lui-même, qui paraît devoir être rapporté à la souche + touranienne. La distinction d'origine ethnique, que la Bible + établit entre les Assyriens et les Chaldéo-Babyloniens, est donc + parfaitement justifiée au point de vue scientifique. + + [Illustration 306: Types d'Assyriens[1].] + + [Note 1: D'après les bas-reliefs de l'Assyrie. La figure imberbe, + placée entre les deux autres, est celle d'un eunuque.] + + Le texte sacré ajoute que c'est de la terre où Nimrod avait établi + son empire kouschite et où se trouvaient les quatre villes de Babel + (_Babilou_, Babylone), Érech (_Ourouk_, Orchoé), Akkàd et Kalneh + (_Koulounou_), que sortit Asschour; après quoi il bâtit Ninive et + les cités voisines. Ceci encore est de la plus merveilleuse + exactitude. Nous verrons, en effet, dans le livre de cette histoire + qui sera consacré aux Assyriens, que la civilisation + chaldéo-babylonienne était déjà depuis longtemps constituée, et + parvenue à un haut point de splendeur quand les tribus de race + sémitique pure, riveraines du Tigre, qui formèrent ensuite la + nation assyrienne, étaient encore à l'état de hordes confuses, + nomades et à demi barbares, auxquelles on donnait le nom collectif + de _Gouti_, en hébreu _Goim_. Une colonie babylonienne, prenant sa + route vers le nord, s'établit sur la rive occidentale du Tigre, à + l'entrée du territoire de ces tribus, dans le lieu qui s'appelle + aujourd'hui Kalah-Scherghât. Elle y fonda une ville, consacrée au + culte du dieu Asschour, un des dieux du panthéon + chaldéo-babylonien. Cette ville devint le foyer d'où la + civilisation et la langue de Babylone rayonnèrent sur les Gouti et + les conquirent. Peu à peu ils se groupèrent autour de ce centre, +283 reconnurent sa suprématie et se formèrent en unité nationale sous + le gouvernement de chefs, primitivement sacerdotaux, qui résidaient + dans «la ville d'Asschour.» Le dieu Asschour, sous les auspices + duquel ils s'étaient ainsi civilisés et constitués, devint leur + grand dieu national, le peuple que forma leur groupement «le peuple + d'Asschour» et leur territoire «le pays d'Asschour.» + + [Illustration 307: Les deux types de visages des Babyloniens[1].] + + [Note 1: D'après les sculptures du palais de Koyoundjik, + retraçant les campagnes du roi ninivite Asschour-bani-abal en + Babylonie.] + + Le troisième fils de Schem, dans le tableau ethnographique de la + Genèse, est appelé _Arphakschad_. C'est une souche ethnique que + l'auteur représente comme se divisant, au bout de quelques + générations, en deux grands rameaux, les Tera'hites ou les Hébreux + et les peuples qui leur sont intimement apparentés, les Yaqtanides + ou populations sémitiques de l'Arabie méridionale. Les premiers + noms de la généalogie de cette section de la race de Schem, à + laquelle l'écrivain sacré donne un développement tout spécial, + parce que c'était celle à laquelle appartenait le peuple choisi + dont il racontait l'histoire, ont un caractère à part; ils ne sont + évidemment ni personnels, ni ethnographiques; leur sens est à la + fois géographique et historique. Ils représentent les premiers + faits de la migration d'est en ouest, de ce groupe des descendants + de Schem après la constitution de son individualité propre et avant + sa division en deux courants divergents. _Arpha-Kschad_ signifie + «limite du Chaldéen» ou plutôt «limitrophe du Chaldéen;» c'est + l'indication du point où fut le berceau du groupe. _Schela'h_, nom + donné comme celui de son fils, exprime «l'impulsion en avant,» la + mise en marche de ce rameau de populations, sortant de son premier + séjour pour se porter vers l'occident. A la génération suivante + _'Eber_ représente le «passage au delà (de l'Euphrate),» qui dut, + en effet, avoir lieu pour permettre aux Yaqtanides de gagner + l'Arabie et aux Tera'hites de s'établir autour d'Our des Kaschdim + ou Chaldéens, qui fut le point de départ de leur dernière + migration. Il rappelle aussi que les populations de la Syrie, en + vertu de ce même fait, donnèrent aux Tera'hites, quand ils vinrent + s'établir au milieu d'elles, le nom de _'Ebrim_ ou _Beni 'Eber_, + c'est-à-dire les gens venus d'au delà du fleuve, d'où l'on a fait +284 Hébreux. C'est à la génération après _'Eber_, autrement dit après + le passage sur la rive droite de l'Euphrate, que s'opère la + division du tronc ethnique en deux rameaux. Le représentant de + celui d'où sortirent les Tera'hites est _Peleg_, dont le nom + exprime l'idée de «division,» et le texte sacré insiste sur cette + signification; le représentant du rameau qui prend dès lors sa + route vers l'Arabie, a un nom ethnique, _Yaqtan_. + + _Yaqtan_ revêt dans la tradition arabe la forme _Qa'htan_, qui est + le nom d'un canton situé dans le nord du Yémen, sans doute celui + d'où rayonnèrent toutes les tribus de cette race, qui se + superposèrent aux anciens habitants 'Hamites sur le littoral arabe + de la mer d'Oman. Les peuples yaqtanides ou qa'htanides constituent + dans la péninsule arabique la couche de populations que les + traditions recueillies par les Musulmans appellent _Moute'arriba_. + «Ils habitèrent, dit le texte, à partir de Mescha, en allant vers + Sephar, jusqu'à la Montagne de l'Orient.» Ces points géographiques + sont bien clairs: _Mescha_ est la Mésène de la géographie + classique, le _Maisân_ des écrivains syriaques, auprès de + l'embouchure commune de l'Euphrate et du Tigre, avec le _Mésalik_ + de nos jours, c'est-à-dire la partie de désert, actuellement + habitée par la grande tribu arabe des Benou-Lam, qui s'étend + immédiatement en arrière de la contrée fertile du 'Iraq-'Araby; + _Sephur_ est le _Saphar_ des géographes grecs et latins, qui fut un + temps la capitale des Sabéens, le _Zhafâr_ d'aujourd'hui; quant à + la Montagne de l'Orient, cette désignation, par rapport à la + péninsule arabique, a trait évidemment au massif montueux et + fortement relevé du Nedjd. Ainsi les indications de la Genèse + déterminent pour l'habitation des Yaqtanides une vaste zone qui + traverse toute l'Arabie et comprend, à partir du Mésalik, le + Djebel-Schommer, le Nedjd, le midi du 'Hedjâz, le Yémen, le + 'Hadhramaout et le Mahrah. Sur ce territoire, l'écrivain biblique + compte treize fils de Yaqtan ou peuples principaux issus de cette + souche: + + _Almodad_, dont le nom présente l'article arabe _al_; ce sont + probablement les _Djor'hom_ de la tradition arabe, l'une des plus + puissantes nations issues de Qa'htan, qui habitait une portion du + 'Hedjâz et dont les rois légendaires sont presque tous désignés par + l'appellation de _Modhadh_. + + _Schaleph_ correspond bien manifestement aux _Salapeni_ de la + géographie classique et au canton actuel de _Salfieh_, au sud-ouest + de Çan'âa. + + _'Haçarmaveth_ est la forme que devait revêtir régulièrement en + hébreu le nom du _'Hadhramaout_, le pays des Chatramotites des + Grecs. +285 + _Yera'h_ ne peut être que la traduction hébraïque d'un nom de + peuple, qui en arabe avait le sens de «peuple de la lune;» les + commentateurs hésitent pour l'application de ce nom entre les + _Benou-Helal_ ou «fils de la nouvelle lune,» ancien peuple du nord + du Yémen, les Aliléens de la géographie classique, et la région du + _Djebel Qamar_, «la montagne de la lune,» dans le 'Hadhramaout + oriental. + + Pas de doute que _Hadoram_ ne corresponde aux Adramites des + géographes classiques, donnés pour voisins des _Chatramotites_ mais + distincts d'eux. + + _Ouzal_ représente le canton du Yémen où est située la ville de + Çan'âa, que les traditions arabes affirment s'être appelée _Aouzâl_ + jusqu'à la conquête éthiopienne du Ve siècle de l'ère chrétienne. + + Avec _Diqlah_ nous sommes obligés de rentrer dans la voie des + conjectures; aucun canton de l'Arabie ne nous offre d'appellation + analogue; mais ce nom signifie «palme» en hébreu; il doit donc + désigner une contrée particulièrement riche en palmiers, ou bien où + l'on rendait un culte religieux au dattier, comme le faisaient les + habitants de Nedjrân; la situation de ce dernier canton + conviendrait fort au groupement de _Diqlah_ avec les noms voisins. + + _'Obal_, qui peut répondre à un protype arabe _Ghobal_, rappelle à + l'esprit les _Gebanitae_ de Pline, qui habitaient à l'ouest du + canton d'Aouzal, sur le bord de la mer, et dont la capitale, Tamna, + était une si grande ville qu'elle comptait jusqu'à 65 temples. + + _Abimaël_, «le père de Maël,» représente un des cantons du pays de + Mahrah, la région principale de production de l'encens; le + naturaliste grec Théophraste dit, en effet, que de son temps le + meilleur encens venait du district de _Mali_, qu'on ne saurait + manquer d'identifier avec Maël. + + Le sens de _Scheba_ est certain; ce sont les célèbres Sabéens, le + peuple le plus considérable et le plus fameux de l'Arabie-Heureuse. + + Vient ensuite _Ophir_. Il ne saurait être ici question de l'Ophir + indien, du pays d'Abhîra, près des bouches de l'Indus; mais la + conjecture la plus vraisemblable, au sujet de l'Ophir arabe, est + que ce nom avait été appliqué dans l'usage à la région qui servait + d'entrepôt ordinaire aux produits de l'Ophir indien, c'est-à-dire + aux alentours du port de 'Aden, où les vaisseaux de l'Inde avaient + l'habitude d'apporter leurs marchandises, qu'y prenaient d'autres + vaisseaux faisant la navigation de la mer Rouge. Et, en effet, nous +286 voyons dans les géographes classiques la province du Yémen qui + s'étend le long du détroit de Bal-el-Mandeb, depuis Muza + (aujourd'hui Maouschid) jusqu'à 'Aden, appelée pays de _Maphar_, + appellation qui reproduit celle d'Ophir, avec une préformante _m_, + très fréquente dans les noms de lieux sémitiques. + + _'Havilah_ est le pays de _Khaoulân_ dans le nord du Yémen, + touchant à la frontière du 'Hedjâz; c'est jusque là, est-il dit + plus loin dans la Genèse[132], que s'étendirent au sud les tribus de + la descendance de Yischmaël (Ismaël). + + [Note 132: XXV, 18.] + + Enfin le dernier des fils de Yaqtan est _Yobab_, dont le nom paraît + être altéré et devoir se corriger en _Yobar_; car Ptolémée + mentionne des _Iobaritæ_ dans l'Arabie méridionale, et les + traditions arabes enregistrent un peuple _Wabar_, issu de Qa'htan, + qui habitait à l'orient de 'Aden jusqu'à la frontière du + 'Hadhramaout. + + Pendant que la branche de _Yaqtan_ se divise ainsi, la descendance + de _Peleg_ se continue par les générations successives de _Re'ou_ + (nom dont le sens implique la notion de la vie pastorale), + _Seroug_, _Na'hor_ et _Tera'h_. Après ce dernier personnage, + l'ensemble des tribus tera'hites ou des _'Ebrim_, opère sa + migration de la Chaldée occidentale en Syrie, où il a son premier + établissement à 'Haran, et la Bible nous le montre subissant une + division tripartite, qui semble calquée sur celle des fils de + Noa'h. Les trois fils de Tera'h sont _Abraham_, _Na'hor_ et + _'Haran_, tous trois chefs de divisions ethniques et pères de + nombreuses tribus. Na'hor reste fixé dans le _Paddan Aram_ ou _Aram + Naharaïm_, c'est-à-dire dans le vaste plateau de Damas, arrosé de + deux rivières, tandis que son frère Abraham se dirige vers le sud. + Là il a douze fils[133], qui représentent autant de peuplades, qui se + mêlent aux Araméens et s'étendent vers le sud, le long de la + lisière du désert. Lot, fils de 'Haran, suit la migration de son + oncle Abraham; la Genèse fait sortir de lui les peuples de Moab et + de 'Ammon, qui habitaient à l'Orient de la Mer Morte. Pour Abraham, + il a comme fils, de sa femme légitime Sara, Yiçe'haq (Isaac), qui + continue la lignée de la tribu aînée, et auparavant, de son esclave + Hagar, Yischma'el (Ismaël), qui, s'unissant à une Égyptienne, donne + à son tour naissance à douze fils, représentant les principales + tribus de la dernière couche de population de l'Arabie, les Arabes + proprement dits ou _Moust'ariba_ des écrivains musulmans. Les +287 tribus ismaélites, dont nous réservons l'examen détaillé pour une + autre partie de notre histoire, sont désignées dans le texte + biblique comme «habitant, les unes dans des villages et les autres + sous des tentes, depuis le pays de 'Havilah jusqu'au désert de + Schour à l'orient de l'Égypte, dans un sens, et de là jusqu'à la + frontière d'Asschour, dans l'autre sens[134].» Enfin Abraham, après + la mort de Sara, épouse une nouvelle femme, Qetourah, dont il a six + fils, représentant encore autant de peuplades, dont la liste + généalogique[135] suit l'ordre de leur position respective du sud au + nord. La plus importante est celle de _Midian_, fameuse dans + l'histoire des Hébreux, par ses conflits avec ce peuple; et les + autres appartiennent à son voisinage immédiat. L'auteur sacré + indique même que, de ses concubines, Abraham a eu encore de + nombreux fils, qu'il a envoyé au loin dans l'est, après les avoir + dotés[136], et qui y sont devenus les auteurs de tribus nomades. La + dernière division des Tera'hites se produit après Yiçe'haq, quand + de ses deux fils l'un, Yaqob (Jacob), surnommé _Yisraël_, devient + le père des Beni Yisraël ou Israélites, et de leurs douze tribus + (ce nombre de douze, qui se reproduit dans la famille de Na'hor et + dans celle de Yischma'el, est évidemment artificiel et cherché), + l'autre, 'Esav (Esaü), surnommé à son tour _Edom_, est l'auteur des + Édomites ou Iduméens. La Genèse attribue à 'Esav cinq fils, nés de + mères Kenânéennes ou Ismaélites[137]; ils représentent cinq tribus + qui, dans les montagnes de Se'ir, s'associent et se mêlent aux sept + tribus des 'Horim, habitants antérieurs du pays[138]. Ainsi la nation + des Édomites se montre à son tour formée encore de douze tribus, + issues de deux origines différentes. + + [Note 133: _Genes_., XXII, 20-24.] + + [Note 134: _Genes_., XXV, 12-18.] + + [Note 135: _Genes_., XXV, 1-4.] + + [Note 136: _Genes_., XXV, 6.] + + [Note 137: _Genes_., XXXVI, 9-19.] + + [Note 138: _Genes_., XXXVI, 20-30.] + + [Illustration 311: Captif de la nation des Schasou, nomades + sémitiques du désert entre l'Égypte et la Syrie[4].] + + [Note 4: D'après les sculptures égyptiennes du Palais de + Médinet-Abou. + + Le nom de Schasou, comme celui de Bédouins aujourd'hui, était une + appellation générale que les Égyptiens donnaient à toutes les + tribus nomades de Sémites habitant le désert, telles que les + Édomites et les Ismaélites; il semble englober aussi les peuples + de 'Amaleq.] +288 + Nous venons de suivre la vaste extension de la descendance + d'_Arphakschad_ dans l'ouest et le sud-ouest, telle que le texte + biblique la donne avec beaucoup plus de détails que celle d'aucun + autre des rameaux congénères. Mais le rang de ce nom dans la liste + des fils de Schem se rapporte à la position du berceau premier de + tous ces peuples, et non au champ de leur développement postérieur. + Les deux derniers fils de Schem sont _Loud_ et _Aram_. Ils + représentent les deux divisions, septentrionale et méridionale, des + peuples Araméens ou Syriens. + + On a cherché dans _Loud_ les Lydiens de l'Asie-Mineure, d'après une + assonance de noms purement fortuite. Les Lydiens sont un peuple + aryen de race et de langage; et leur position géographique ne + correspond aucunement à celle du _Loud_, fils de Schem, qui, + d'après son rang dans l'énumération, habitait entre _Asschour_ et + _Arphakschad_, d'une part, et _Aram_, de l'autre. Sur ce qu'est ce + dernier, pas de doute possible, son nom a gardé sa signification + ethnographique et géographique dans toutes les langues orientales. + Seulement, dans toute la Genèse, sa signification est beaucoup + moins étendue que plus tard. Qu'on y emploie les noms d'_Aram_ + simplement, de _Paddan Aram_ ou de _Aram Naharaïn_, ces expressions + ne désignent jamais (nous en donnerons la preuve dans le livre de + cette histoire consacré aux Israélites) que le pays voisin de + Dammeseq ou Damas, c'est-à-dire la Syrie méridionale. Et c'est + aussi là que nous maintient la liste des fils d'_Aram_ dans le + tableau ethnographique du chapitre X. + + Ces fils sont, en effet: + + _'Ouç_, le peuple auquel appartient le Patriarche Yiob (Job); le + même nom reparaît dans les généalogies des descendants de Na'hor et + de ceux des _'Horim_, ce qui indique que des éléments divers + s'étaient mêlés dans le peuple qu'il désignait; parmi les fils de + Na'hor, _'Ouç_ a pour frère _Bouz_, et les documents assyriens + mentionnent, comme deux peuplades situées à côté l'une de l'autre + dans le désert à l'est de la Syrie, _'Hazou_ et _Bazou_; le + prophète Yirmiah (Jérémie) parle d'un pays de _'Ouç_ touchant à + celui d'Edom, du côté du nord, et c'est bien là qu'est la scène de +289 l'histoire de Yiob; d'un autre côté, le _'Hazou_ des inscriptions + cunéiformes assyriennes est plutôt voisin de la Trachonitide, où + l'historien juif Josèphe place le _'Ouç_, fils d'_Aram_; enfin + Ptolémée parle d'une peuplade de _Aisitæ_ ou _Ausitæ_, errant dans + le désert à l'ouest de l'Euphrate; tout ceci donne l'idée d'un + peuple qui s'est formé dans l'est de Damas et de la Trachonitide, + et s'est ensuite brisé en plusieurs tronçons, répandus sur + différents points du désert de Syrie; + + _'Houl_, dont le nom est celui du pays de _'Houl_ ou _'Houla_, + placé par les géographes arabes entre les contrées antiques de + _Baschan_ et de _Golan_; le territoire de la population désignée + par ce nom devait s'étendre jusque là où est située _'Houleh_, sur + le lac Merom; + + _Gether_ est représenté dans les généalogies traditionnelles des + Arabes comme la source des peuples de _Themoud_ et de _Djadis_; on + n'est pas en mesure de discuter la valeur de cette donnée; dans le + document biblique, _Gether_ paraît correspondre au canton que la + géographie classique appelle l'Iturée; + + Pour le quatrième fils d'Aram, _Masch_, les interprètes ont hésité + entre la Mésène, que nous avons déjà vu désigner tout à l'heure + sous la forme _Mescha_, et le Masius auprès de Nisibe; la question + est tranchée en faveur de la Mésène par ce fait que les + inscriptions cunéiformes assyriennes y placent un peuple d'_Arami_ + ou Araméens; cette fraction de la famille sémitique y avait établi + de très bonne heure une de ses tribus; peut-être même avait-ce été + là le berceau premier d'où sa majeure part avait émigré pour la + Syrie. +290 + Ce dernier nom nous éloigne donc de la Syrie méridionale, mais non + pour nous amener dans la Syrie du nord, qui reste absolument en + dehors de la descendance d'_Aram_, dans le tableau du chapitre X de + la Genèse. Pour cette dernière région, c'est _Loud_ qui l'y + représente. C'est, en effet, de ce côté que la situation dans + laquelle _Loud_ est mentionné entre les fils de Schem, nous oblige + à le chercher; et les généalogies traditionnelles des Arabes nous + confirment dans cette voie, en faisant, dans quelques-unes de leurs + versions, de _Loud_ un fils d'_Aram_. Ces généalogies n'ont pas, + sans doute, une bien grande autorité; cependant ici elles ne + sauraient être absolument méprisées, car elles nomment _Pharis_ + comme un fils de _Loud_ ou _Laoud_, et dans le seul passage + biblique où il soit encore question du peuple asiatique de + _Loud_[139], il est associé à _Paras_ comme fournissant tous deux des + mercenaires aux armées de Tyr. Mais ce qui est bien plus sérieux et + qui doit entrer au premier rang en ligne de compte pour la solution + du problème des deux derniers fils de Schem, c'est que les + monuments égyptiens donnent le nom de _Routen_ à l'ensemble des + peuples connus plus tard sous l'appellation générique d'Araméens. + Ils distinguent, du reste, ces peuples en deux groupes sous leur + nom commun: le _Routen_ inférieur ou _Khar_[140] qui correspond à + l'_Aram_ du tableau ethnographique de la Genèse, en y joignant le + pays de Kena'an ou la Palestine; le _Routen_ supérieur, auquel + appartient, du reste, plus spécialement et plus en propre le nom de + _Routen_, et que désigne ce nom quand il est employé absolument. + C'est la Syrie du Nord, entre la vallée de l'Oronte et l'Euphrate, + avec la partie ouest de la Mésopotamie septentrionale, jusqu'à la + frontière des Assyriens. Voilà le _Loud_ de la Genèse, et il faut + hésiter d'autant moins à l'y reconnaître que, dans la famille de + Miçraïm, nous avons vu la forme biblique correspondre déjà à + l'égyptien _Rot=Loud_; or, le _Loud_, fils de Schem, est exactement + dans le même rapport philologique et phonétique avec le _Rout-en_, + _Lout-en_ des documents hiéroglyphiques, sauf l'addition à ce + dernier d'une désinence en _n_, qui n'appartient pas à la + constitution philologique du nom. Dans les sculptures des monuments + égyptiens dont l'exécution est la plus soignée, il y a une + différence sensible de figure et de costume sous le type commun de + race entre les gens du _Routen_ inférieur et du _Routen_ supérieur + ou du _Khar_ et du _Routen_, différence qui justifie la distinction + biblique entre _Aram_ et _Loud_. + + [Note 139: _Ezech._, XXVII, 10.] + + [Illustration 314: Guerriers du peuple de Khar ou des Araméens + méridionaux[2].] + + [Note 2: Représentation égyptienne du temps de la XVIIIe + dynastie, empruntée à l'ouvrage de Wilkinson.] + + [Note 140: Ce nom égyptien de _Khar_ est bien évidemment une + corruption du sémitique _A'har_, «l'Ouest, le pays de l'Ouest,» + qui s'appliquait à l'ensemble de la Syrie et de la Palestine + comme à la plus occidentale des possessions sémitiques.] +291 + Mais elle s'efface de bonne heure; en Égypte, _Routen_ devient une + appellation traditionnelle des peuples syriens, qui perd tout sens + plus précis; dans les livres hébreux le nom de Loud disparaît, et + celui d'Aram s'étend sur son territoire. Les deux nations + primitivement distinctes, se sont fondues et assimilées. Au VIIIe + siècle avant notre ère, après la ruine de l'empire des _Hittim_, + leur pays se fond aussi dans l'Aram. C'est qu'en effet, à ce + moment, l'aramaïsme devient singulièrement envahissant. Grâce à des + circonstances politiques et historiques que nous aurons à exposer + plus tard, grâce à la faveur que lui témoignent les monarques + assyriens, puis les Achéménides, il absorbe graduellement toutes + les populations de la Palestine, de l'Arabie-Pétrée, de la Syrie et + de la Mésopotamie. Il est pendant plusieurs siècles l'élément + prédominant, qui tend à tout s'assimiler dans la race sémitique, + jusqu'au moment où, avec la prédication de l'islamisme, c'est + l'Arabe qui le supplante dans ce rôle et l'absorbe à son tour. + + [Illustration 315: Ambassadeur des Rotennon ou Araméens + septentrionaux[1].] + + [Note 1: D'après les peintures d'un tombeau de Thèbes datant du + règne de Toutankh-Amon (XVIIIe dynastie).] + + Le groupe des populations que l'ethnographie biblique rassemble + sous le nom de Schem, groupe dont les représentants principaux sont + de nos jours les Arabes et les Juifs, est remarquablement un au + double point de vue physique et linguistique. Il présente un type + de la race blanche plus pur et plus beau que celui des populations + 'hamitiques. La barbe est mieux fournie, le teint beaucoup plus + clair, quoique déjà bistré, la taille plus élevée, la complexion + particulièrement sèche. Le visage est généralement long et mince, + le front peu élevé, le nez aquilin, la bouche et le menton fuyants, + ce qui donne au profil un contour arrondi plutôt que droit; les + yeux enfoncés, noirs et brillants. +292 + FAMILLE DE YAPHETH.--Nous avons déjà dit que le nom de ce troisième + des fils de Noa'h, connu aussi de la tradition arménienne et de la + tradition grecque, paraît emprunté aux idiomes aryens, que + parlaient la plupart des peuples rattachés à sa descendance. Mais + il a pris en hébreu une forme qui lui donne une signification dans + cet idiome; _Yapheth_ veut dire «extension,» et cette forme a été + adoptée pour exprimer la notion de l'immense étendue des pays + couverts par cette division de l'humanité noa'hide. + + La Genèse donne sept fils à Yapheth: _Gomer_, _Magog_, _Madaï_, + _Yavan_, _Thoubal_, _Meschech_ et _Thiras_. + + Pas de doute que _Gomer_ ne corresponde aux Cimmériens de + l'antiquité classique, dont Hérodote parle comme ayant constitué la + population de la Chersonèse taurique avant l'invasion des Scythes + et comme s'étant ensuite établis en Paphlagonie. Les Cimmériens, + aux VIIIe et VIIe siècles avant J.-C., jouèrent un assez grand rôle + dans l'histoire de l'Asie-Mineure, qu'ils désolèrent par leurs + incursions. Les documents assyriens les appellent _Gimirraï_. Ils + appartenaient à la souche des peuples thraco-phrygiens, les + témoignages grecs nous le disent formellement. _Gomer_, dans le + chapitre X de la Genèse, a un sens ethnique très étendu, comme tous + les noms placés à la génération immédiatement après Yapheth, qui + représentent une première grande division de sa race. On doit donc + le prendre comme la personnification de l'ensemble des + Thraco-Phrygiens établis des deux côtés du Pont-Euxin, en Europe et + en Asie. Le document biblique lui prête ensuite trois fils, + _Aschkenaz_, _Riphath_ et _Thogarmah_, représentant une subdivision + de la souche première entre les différents rameaux qu'elle + présentait en avant du côté des Hébreux, c'est-à-dire en + Asie-Mineure. + + _Aschkenaz_ est associé dans un autre endroit aux peuples de + l'_Ararat_ et de _Minni_ en Arménie[141]. Il est impossible de + méconnaître dans leur nom celui des Ascaniens du nord de la + Phrygie, dont l'antique extension est attestée par les + dénominations du canton bithynien de l'Ascanie, des deux lacs + Ascaniens situés au sud et au nord de Nicée, du golfe Ascanien et + des îles Ascaniennes du littoral de la Troade, enfin du port + Ascanien en Éolie. C'est ce nom d'Ascanie et d'Ascaniens qui + suggéra la création du personnage mythique d'Ascanios ou Ascagne, + donné pour fils à Énée et à Créuse. _Aschkenaz_ représente donc la +293 nation des Bryges ou Phryges, nation étroitement apparentée aux + Thraces, émigrée de leur contrée en Asie-Mineure, où sa première + station fut, dit-on, dans l'Ascanie, mais ayant laissé en arrière + quelques tribus de même nom dans les cantons entre la Macédoine et + la Thrace. + + [Note 141: _Jerem._, LI, 27.] + + _Riphath_, d'après l'ancienne tradition juive recueillie par + Josèphe, est la Paphlagonie. Il n'y a rien de sérieux à objecter à + cette donnée, qui s'accorde parfaitement avec la position de + _Riphath_ entre _Aschkenaz_, c'est-à-dire la Phrygie + septentrionale, et _Thagarmah_, l'Arménie occidentale. «On a + rapproché avec raison, dit M. Maury, le nom de _Riphath_ de celui + des monts Riphées, attribué par les Grecs à une chaîne qu'ils + représentaient comme s'élevant aux extrémités boréales de + l'univers, et que, pour ce motif, ils ont successivement transporté + à des montagnes de plus en plus éloignées vers le nord-est, à + mesure que leurs connaissances géographiques s'étendaient. Lorsque + le Caucase apparaissait aux Hellènes comme le point le plus reculé + de la terre, ils durent lui appliquer le nom de Riphée. Encore au + temps de Pline, cette chaîne était supposée se rattacher aux + montagnes de ce dernier nom. La Paphlagonie, qui s'avançait presque + jusqu'au pied du Caucase, et d'où l'on apercevait ses cimes les + plus hautes, a donc pu être jadis connue des Grecs, qui y + envoyèrent de bonne heure des colonies, sous le nom de pays des + Riphées, lequel aura ensuite passé chez les Phéniciens.» + + _Thogarmah_ est plusieurs fois encore mentionné dans la Bible. Le + prophète Ye'hezqel (Ëzéchiel) le qualifie de contrée voisine de + l'aquilon et en parle comme étant voisin de _Gomer_[142]. D'où il + suit que le pays de _Thogarmah_ devait être situé au nord de + l'Assyrie. Ailleurs[143], le même prophète nous dit que _Thogarmah_ + envoyait à Tyr des mules, des chevaux et des cavaliers. La contrée + de ce nom ne pouvait, par conséquent, être prodigieusement éloignée + de la cité phénicienne, d'où l'on devait s'y rendre par terre. La + tradition des Arméniens et des Géorgiens leur attribue pour ancêtre + _Thargamoss_ ou _Thorgom_, père de Haigh, qui est visiblement + _Thogarmah_. Josèphe, en avançant que, de ce même _Thogarmah_, + était issue la nation des Phrygiens, s'éloigne peu de + l'identification que cette tradition entraîne, puisque Hérodote, et + avec lui l'unanimité des écrivains grecs, nous apprend que les + Arméniens étaient une colonie des Phrygiens. _Thogarmah_ représente +294 donc l'Arménie, mais au sens le plus ancien de ce mot, restreint à + l'Arménie occidentale, et laissant de côté les pays de l'_Ararat_ + et de _Minni_ ou _Manni_ (la Minyade des auteurs classiques, du + côté de l'actuel Van), que jusqu'au VIIe siècle avant J.-C. + habitait un peuple tout à fait différent de race et de langage, les + _Ourarti_ des documents cunéiformes, Alarodiens d'Hérodote. C'est + seulement à la fin du VIIe siècle et dans le VIe que les Arméniens + proprement dits, apparentés étroitement aux Phrygiens, firent la + conquête de ces dernières contrées, où plus tard une infiltration + lente de nouveaux éléments ethniques, sous la domination perse, en + fit un peuple entièrement iranien de langue et même de type + physique, comme le sont les Arméniens modernes. + + [Note 142: _Ezech._, XXXVIII, 6.] + + [Note 143: XXVII, 14.] + + On donne généralement au nom de _Magog_ une étymologie aryenne qui + le décomposerait en _Ma-gog_ et lui attribuerait le sens de «grande + montagne,» que l'on rapporte au Caucase. Il y a de sérieuses + objections à faire à cette étymologie, et le plus sage est de + chercher la situation de _Magog_ sans s'occuper de l'origine, + encore inconnue, de son appellation. Pour la plupart des + interprètes depuis Josèphe, ce nom désigne les Scythes proprement + dits ou Scythes européens, peuple qui appartenait certainement à la + race aryenne, iranien suivant les uns, germanoslave suivant + d'autres. Il n'est pas, en effet, douteux que ce ne soit aux + Scythes passés au sud du Caucase dans la seconde moitié du VIIe + siècle avant J.-C., ayant leur quartier-général dans le canton de + la vallée du fleuve Kour, au nord de l'Arménie, canton auquel leur + séjour valut le nom de Sacasène, et promenant pendant un certain + nombre d'années la dévastation sur toute l'Asie antérieure, comme + nous le raconterons en traitant de l'histoire d'Assyrie, que font + allusion deux des prophéties de Ye'hezqel[144]. Elles s'adressent à + _Gog_, du pays de _Magog_, prince et chef de _Meschech_ et de + _Thoubal_. Ce sont ces oracles qui ont donné lieu à tant de + bizarres et fantastiques légendes sur les peuples fabuleux de _Gog_ + et _Magog_. En réalité, il y est question d'un personnage + parfaitement historique, dont la réalité a été révélée par les + documents assyriens; car les inscriptions du roi + Asschour-bani-abal, à très peu d'années de distance de la prophétie + de Ye'hezqel, parlent de _Gagi_, roi des _Sakha_ ou Scythes + habitant au nord de l'Ararat. Voilà bien le _Gog_ du prophète, qui + reprend sa place légitime dans l'histoire, et s'il est dit «prince + de Meschech et de Thoubal,» c'est qu'à ce moment les hordes +295 scythiques tenaient sous leur domination les deux peuples désignés + par ces derniers noms. Mais _Magog_ est-il bien le nom de son + peuple, des Scythes? Ceci n'est pas possible, car l'apparition des + Scythes au sud du Caucase n'a été qu'un fait passager et récent. + C'est au nord de cette grande chaîne de montagnes qu'est leur + habitation normale, et certainement son interposition les met en + dehors de l'horizon du tableau ethnographique de la Genèse. + _Magog_, les termes employés par Ye'hezqel sont formels à cet + égard, est le pays où le roi _Gog_ et son peuple résidaient au + temps du prophète, c'est-à-dire celui qui comprenait la Sacasène. + Ceci s'accorde parfaitement avec la place de _Magog_ dans le + tableau ethnographique, où il occupe l'intervalle entre _Thogarmah_ + et _Madaï_, entre l'Arménie orientale et la Médie. Son territoire + est donc, comme l'a très bien vu le grand géographe allemand, M. + Kiepert, celui de la 18° des satrapies établies dans l'empire perse + par le roi Darayavous, fils de Vistaçpa (Darius, fils d'Hystaspe), + laquelle comprenait les Saspires, les Alarodiens et les Matiens, en + y ajoutant en plus le bassin du Kour jusqu'au pied du Caucase. + Ethniquement, _Magog_ représente les habitants de cette contrée + jusqu'au VIe siècle, c'est-à-dire non pas les Scythes, qui y firent + seulement une apparition temporaire, mais les blancs allophyles du + Caucase, dont le domaine se prolongeait alors de façon à comprendre + l'Ararat et le pays de _Manni_ ou _Minni_. + + [Note 144: XXXVIII et XXXIX.] + + [Illustration 319: Guerrier Iranien ou Médo-Perse, portant la + robe médique[1].] + + [Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.] + + La synonymie de _Madai_ avec les Mèdes est si évidente qu'elle n'a + pas besoin de justification. Pour l'auteur du chapitre X de la + Genèse, les Mèdes sont encore cantonnés là où nous les font voir + aussi les documents assyriens du IXe siècle avant notre ère, dans + le pays de Rhagæ ou Médie Rhagienne, au nord de la Grande Médie ou + Médie propre, où ils ne pénétrèrent qu'au VIIIe siècle. _Madai_ est + dans le texte biblique le seul représentant des peuples iraniens et + de toute la grande division orientale des Aryas. +296 + Les trois fils aînés de Yapheth forment une première série, + énumérée d'ouest en est et reculée à l'extrême plan septentrional. + Les quatre autres en composent une seconde, plus au sud, énumérée + dans le même ordre géographique régulier; il est important de tenir + grand compte de cette circonstance dans la recherche de leurs + assimilations. + + _Yavan_ est le nom des Grecs[145] dans toutes les langues de + l'Orient; il correspond à _Iones_, dont la forme primitive était + _Iavones_. Dans le tableau ethnographique de la Genèse, ce nom + constitue la désignation générique la plus étendue de l'ensemble + des peuples helléno-pélasgiques avec leurs deux divisions + primitives, européenne et asiatique, si bien définies par M. Ernest + Curtius. «La migration aryenne qui s'était déversée dans + l'Asie-Mineure, dit le savant berlinois, peupla le plateau de cette + presqu'île de tribus de race phrygienne. Le peuple grec, en s'en + séparant, constitua, par le développement de ses institutions et de + sa langue, un rameau distinct, qui se subdivisa à son tour en deux + branches. L'une traversa l'Hellespont et la Propontide,... l'autre + demeura en Asie et s'avança graduellement du plateau de + l'intérieur, en suivant les vallées fertiles que forment les + rivières, jusque sur la côte, où elle s'établit à leur embouchure, + rayonnant de là au nord et au sud. On n'observe nulle part plus + qu'en Asie-Mineure le contraste de la région de l'intérieur et de + celle du littoral. Sur la côte, c'est comme une terre d'une autre + constitution et soumise à un autre régime. La côte de + l'Asie-Mineure avait donc sa nature propre; elle eut aussi sa + population et son histoire particulière. C'est sur le littoral que + s'établit l'une des deux branches de la nation grecque, tandis que + l'autre, s'avançant plus à l'ouest, traversait l'Hellespont et + mettait définitivement le pied dans les vallées fermées et les + plaines de l'intérieur de la Thrace et de la Macédoine, défendues + par des montagnes. Ainsi déjà, sur la terre d'Asie, s'étaient + séparées les deux races grecques, les Grecs orientaux et les Grecs + occidentaux, autrement dit les Ioniens et les Hellènes, dans le + sens strict du mot. Dès une époque fort reculée, ce peuple occupa + la région environnant la mer Égée, qui devait devenir le théâtre de + son histoire. Les Ioniens s'avancèrent dès le principe jusqu'au + bord le plus extrême du continent asiatique, d'où ils se + répandirent dans les îles; les Hellènes, au contraire, se + cantonnèrent dans la vaste contrée montagneuse située plus avant en +297 Europe, et dans les vallées fermées où ils se fixèrent; ils + adoptèrent, par suite du développement de leurs moeurs, un système + de constitution cantonale. Plus tard, inquiétés dans leurs défilés + par de nouvelles migrations, repoussés au sud, ils vinrent + s'abattre par masses successives dans la presqu'île européenne, + sous les noms d'Éoliens, d'Achéens et de Doriens.» + + [Note 145: Voy. plus haut, à la page 225, le type idéal de la race + grecque.] + + _Yavan_, dans le chapitre X de la Genèse, a quatre fils, + _Elischah_, _Tharschisch_, _Kittim_ et _Dodanim_ ou _Rodanim_. Ici + encore nous avons un ordre géographique d'ouest en est. + + _Etischah_, d'après l'emploi de ce nom dans d'autres passages + bibliques, est sûrement la Grèce européenne. Quelques commentateurs + ont cherché à rapprocher cette appellation de celle des _Hellènes_ + ou de l'_Elis_; mais la philologie repousse l'un et l'autre + rapprochement, car la forme la plus antique d'_Hellènes_ est + _Selloi_ et celle d'_Éleioi_ est _Valeivoi_. Le nom grec qui a été + ainsi transcrit dans le document sacré est celui des Éoliens, qui + constituèrent, en effet, la plus ancienne couche des Grecs + européens ou Hellènes, et à qui se rattachaient les Achéens, entre + les mains desquels fut l'hégémonie des populations helléniques du + Péloponnèse jusqu'à l'invasion dorienne. On doit noter que la + transcription de _Aiolievs_ en _Elischah_ est tout à fait parallèle + à celle du nom des Achéens dans les documents égyptiens de la + XVIIIe dynastie, _Akaiouscha_, de _Achaivos_, forme primitive de ce + nom grec. + + _Tharschisch_ est à partir d'une certaine époque le nom de + l'Espagne, où les Tyriens allaient commercer à _Tartesse_, dans le + pays des _Tardétans_. Mais il est impossible que ce nom ait un tel + sens dans le tableau ethnographique de la Genèse. En effet, + _Tharschisch_ y est un fils de _Yavan_, c'est-à-dire un pays + colonisé par la race helléno-pélasgique, et de plus, sa position + est entre _Elischah_ et les _Kittim_, entre la Grèce et Cypre, ce + qui nous reporte vers l'Archipel. C'est là, d'ailleurs, un de ces + noms de pays lointains qui ont successivement reculé à mesure que + les connaissances géographiques s'étendaient. _Tharschisch_ est + l'extrême ouest des navigations phéniciennes, comme _Ophir_ est + leur extrême est. D'abord beaucoup plus voisin de la côte de + Kena'an, il a été reporté toujours davantage dans l'occident, + jusqu'en Espagne, en se localisant là où des assonances de noms le + permettaient. Dans l'ethnographie de la Genèse, il n'y a pas moyen + de ne pas assimiler _Tharschisch_ aux _Touirscha_ des inscriptions + hiéroglyphiques, d'hésiter à y voir, avec Knobel, les _Tursanes_ ou + Pélasges Tyrrhéniens. Et d'après la place que le document biblique +298 leur assigne, ils y occupent encore leurs premières demeures sur + les côtes occidentales de l'Asie-Mineure et dans les îles de la mer + Égée, où quelques-unes de leurs tribus, restées en arrière dans la + migration générale du peuple vers l'Italie, subsistaient encore + isolément à l'aurore des temps classiques. Ici donc les documents + mis en oeuvre par le rédacteur de la Genèse remontaient + certainement à une époque antérieure à la migration des Tyrrhéniens + dans l'Occident, dont les monuments égyptiens nous permettront de + déterminer la date. + + [Illustration 322: Guerriers des nations pélasgiques au temps de + la XXe dynastie égyptienne[1].] + + [Note 1: Figures empruntées aux sculptures historiques de + Médinet-Abou, à Thèbes, datant du règne de Ramessou III (XXe + dynastie). Les premiers guerriers sur la droite, appartiennent à + la nation des _T'akkaro_ ou Teucriens; ceux qui viennent ensuite, + à la nation des _Touirscha_ ou Tyrrhéniens.] + + L'assimilation des _Kittim_ est tellement certaine qu'elle ne + demande pas de commentaire. Ce sont les habitants de l'île de + Cypre, désignés d'après la grande ville de _Kit_ ou _Cition_, qui + était le principal port de communication des Phéniciens avec cette + île. Les découvertes récentes de la science ont établi que la + population de Cypre, où l'on a fait dans les quinze dernières + années des fouilles si fructueuses pour l'histoire et + l'archéologie, était dès la plus haute antiquité de la souche + helléno-pélasgique, parlant un dialecte grec, qu'elle écrivait avec + un système graphique particulier. + + Pour le quatrième fils de _Yavan_, au contraire, la question qu'il + soulève reste fort douteuse, d'autant plus que l'on n'est même pas + sûr de la forme exacte de son nom. Notre texte hébreu de la Genèse + porte _Dodanim_; mais dans celui que les Septante et les auteurs de +299 la version samaritaine avaient sous les yeux, on trouvait + _Rodanim_, et c'est la leçon que fournit le texte hébreu du livre + des Chroniques (ou Paralipomènes, dans la Vulgate latine), à + l'endroit où le tableau ethnographique de la Genèse y est + reproduit. C'est donc _Rodanim_ qui a pour soi le plus d'autorités, + et en même temps il se prête à une assimilation beaucoup plus + vraisemblable que _Dodanim_. Les commentateurs qui ont adopté cette + dernière leçon y ont vu Dodone d'Épire, ce qui est impossible + historiquement et géographiquement reporte beaucoup trop loin dans + le nord-ouest, ou bien les Dardaniens de la Troade, qui sont aussi + trop au nord, d'autant plus que pour les retrouver ici il faudrait + corriger arbitrairement _Dodanim_ en _Dardanim_. _Rodanim_, au + contraire, nous fournit le nom de l'île de Rhodes, dont + l'importance historique est si ancienne et dont la mention à côté + de Cypre est toute naturelle. Il est probable, du reste, que sous + ce nom sont aussi englobés les Cariens, au territoire desquels + touchait Rhodes; car la population de l'île et celle du district + continental voisin paraissent avoir été identiques. + + Les deux fils de Yapheth qui succèdent à _Yavan_, sont accouplés + étroitement dans le tableau ethnographique, _Thoubal_ et + _Meschech_, comme aussi dans presque tous les autres passages + bibliques, assez nombreux, où ils sont nommés et où ils se + présentent habituellement comme inséparables. Ce sont deux peuples + de l'Asie-Mineure, guerriers et célèbres par leur métallurgie, qui + habitaient côte à côte, vivant dans une intime alliance. Pas de + doute qu'il ne faille, comme l'ont fait tous les commentateurs + depuis Josèphe, reconnaître en eux les Tibaréniens et les Moschiens + de la géographie classique. Seulement, au temps où les Grecs et les + Romains nous en parlent, ces peuples avaient été refoulés dans + d'étroits cantons des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, tandis + qu'il est évident que dans la Genèse leur territoire a une + extension bien plus grande et surtout est placé bien plus au sud. + Ici encore, les documents cunéiformes assyriens sont venus apporter + les plus heureux éclaircissements à l'ethnographie biblique. Ils + nous montrent, en effet, dans les peuples de _Tabal_ et de + _Mouschki_ deux nations puissantes, presque toujours associées, qui + du XIIe au VIIe siècle avant notre ère habitaient la Cappadoce, + venant toucher au pays de _Khilakki_, c'est-à-dire à la Cilicie, et + au _Koummoukh_ ou Commagène, presque jusqu'au haut Euphrate. Au + reste, l'ancienne extension des Moschiens dans la Cappadoce a été + connue de Josèphe, qui affirme que la ville de Mazaca leur devait +300 son nom, et du temps de Cicéron il y avait encore des clans de + Tibaréniens dans le voisinage de la Cilicie, de même que bien plus + au nord, dans les pays Pontiques. + + Enfin, pour ce qui est du dernier des peuples de Yapheth, _Thiras_, + la presque unanimité des commentateurs, à commencer par Josèphe, y + a vu les Thraces. La chose est pourtant philologiquement + impossible; les deux noms ne se correspondent aucunement. _Thiras_, + avec un _i_ long entre le _th_ et le _r_ et une sifflante à la fin, + au lieu d'une gutturale, ne saurait être la transcription hébraïque + d'un nom dont le radical était _thrak_. En outre, la race + thraco-phrygienne est déjà représentée dans la famille japhétique + par _Gomer_. Enfin _Thiras_, géographiquement, n'est pas reculé + dans le nord-ouest comme les Thraces; c'est un voisin de _Thoubal_ + et de _Meschech_, qui doit être plus oriental qu'eux ou un peu plus + méridional. Ceci donné, c'est au nom de la grande chaîne du + _Taurus_ que j'identifie le sien. Et de cette façon je vois en lui + le représentant de la population de la Cilicie, vaste contrée qui + ne pouvait manquer d'avoir sa place dans la géographie du chapitre + X de la Genèse, et à laquelle pourtant ne correspond aucune des + appellations que nous avons jusqu'ici passées en revue. Quelques + érudits, frappés de cette lacune inexplicable, ont cru pouvoir + chercher la Cilicie dans _Tharschisch_, dont ils rapprochaient le + nom de celui de Tarse. Mais cette conjecture a été définitivement + écartée une fois qu'on est parvenu à lire la véritable forme + sémitique du nom de la ville de Tarse, _Tarz_ dans les légendes + araméennes des monnaies qui y ont été frappées sous les + Achéménides, _Tarzi_ dans les textes assyriens. La Cilicie n'est + pourtant pas absente du tableau ethnographique de la Bible, mais on + y a jusqu'ici méconnu le vrai nom qui la désigne et qui est Thiras. + + On le voit par ce qui précède, la grande majorité des peuples + classés dans la descendance de Yapheth appartiennent à cette grande + race, la plus pure du type blanc et la plus noble de toute + l'humanité, que l'on connaît sous le nom d'_aryenne_ ou + _indo-européenne_, et dont la science contemporaine, en se guidant + sur les affinités physiologiques et linguistiques, est parvenue à + reconstituer l'unité originaire. En Europe, les Grecs et les + Romains, les Germains, les Celtes, les Scandinaves et les Slaves; + en Asie, les Perses, l'aristocratie des Mèdes, les Bactriens et les + castes supérieures de l'Inde; telles sont les principales nations + de cette race, divisée depuis une très haute antiquité en deux + grandes branches, l'une occidentale et l'autre orientale, les + Européens, ainsi désignés d'après la partie du monde où ils +301 terminèrent leur migration et trouvèrent leur demeure définitive, + et les Aryas, comme ils s'intitulaient eux-mêmes. Ces derniers, + réunis d'abord sous ce nom commun, restèrent longtemps concentrés + dans les contrées arrosées par l'Oxus et l'Iaxarte, c'est-à-dire + dans la Bactriane et la Sogdiane, région qui avait été le berceau + premier de la race. De là un de leurs rameaux se dirigea vers le + midi, franchit l'Hindou-Kousch et pénétra dans l'Inde en + détruisant, ou subjuguant les populations antérieures, de souche + thibétaine, kouschite et dravidienne. L'autre s'établit dans le + pays qui s'étend entre la mer Caspienne et le Tigre, et dans les + montagnes de la Médie et de la Perse. + + [Illustration 325: Perse en costume national[1].] + + [Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.] + + L'auteur inspiré du chapitre X de la Genèse n'a donc compris dans + son énumération ethnographique qu'une faible partie du vaste + développement de cette race et, sauf Madaï, tous les représentants + qu'il en nomme appartiennent à la branche occidentale. + Naturellement son tableau embrasse seulement ceux des peuples + aryens qui pouvaient être connus des Hébreux de son temps, ceux + qu'il connaissait lui-même; et il n'y a pas à hésiter pour + reconnaître que ceux de ses commentateurs qui ont prétendu trop + élargir son horizon géographique, l'étendre au même degré que celui + des Grecs et des Romains, se sont absolument trompés. Mais pour ce + qu'il a connu de peuples aryens, l'auteur sacré a discerné de + l'oeil le plus sûr leur étroite parenté, et il leur a assigné une + origine commune, ce qui est déjà merveilleux, car chez aucun ancien + l'on ne rencontre une vue ethnographique de cette profondeur et de + cette justesse. C'est bien la race aryenne ou indo-européenne dans + son ensemble qu'il a voulu représenter comme issue de Yapheth, et + si la science actuelle trouve ici à élargir son cadre, elle n'a pas + à le modifier. Cette race est celle à laquelle nous appartenons. + C'est la race noble par excellence, celle à qui a été confiée la + mission providentielle de porter à un degré de perfection inconnu + de toutes les autres les arts, les sciences et la philosophie. + «Béni soit Yapheth, dit Noa'h suivant la Bible, que Dieu étende au + loin sa postérité, qu'il habite dans les tentes de Schem et que +302 'Ham soit son serviteur!» Cette bénédiction et cette prophétie se + sont accomplies, car la descendance de Yapheth n'est pas devenue + seulement la plus nombreuse et la plus étendue; elle est aussi la + race dominatrice du monde, celle qui chaque jour encore s'avance + vers la souveraineté universelle. + + Avec les peuples aryens, l'auteur du tableau ethnographique de la + Genèse a placé les populations caucasiennes et les peuples de + Meschech et de Thoubal, qui certainement s'y rattachaient. Ce sont + là ceux qui pouvaient être connus de lui parmi les peuples que l'on + appelle «les blancs allophyles,» autrement dit ceux qui, sans + différence notable et facilement appréciable dans le type physique + avec les nations européennes, parlent des idiomes radicalement + différents, qui semblent éloigner leur origine de la souche + aryenne. Il est clair qu'ici c'est sur le type qu'il a basé son + classement et non sur les idiomes, ce que le simple bon sens + indique, du reste; car certainement, si la parenté des différentes + langues de la famille sémitique ou syro-arabe était de nature à + être appréciable pour la philologie si imparfaite des anciens, il + n'en était pas de même de l'affinité des dialectes iraniens et du + grec, de l'idiome de Madaï et de celui de Yavan; et personne ne + prétendra, je pense, que les écrivains bibliques aient eu une + révélation spéciale ou même simplement une inspiration divine en + matière de linguistique. «Sans leur langue si spéciale, dit M. de + Quatrefages, personne n'eût hésité avoir dans les Basques les + frères des autres Européens méridionaux. Leur dolichocéphalie + spéciale eût-elle été découverte, comme elle l'a été par M. Broca, + on n'aurait pas eu l'idée d'en faire des blancs allophyles. Il en + est de même des peuples du Caucase, si longtemps regardés, + précisément à cause de leurs caractères physiques, comme la souche + pure des populations blanches européennes.» Remarquons, du reste, + que précisément ces peuples présentent pour l'anthropologiste et + l'ethnographe un problème des plus obscurs et des plus complexes, + par suite du contraste même qui existe entre les affinités + d'origine que semblent indiquer leur type et l'isolement où les + placent leurs idiomes. Mais le langage coïncidant mal avec les + caractères physiques peut être chez eux le résultat de faits + historiques qui resteront pour nous à jamais inconnus, par exemple + un héritage de populations antérieures d'une toute autre race, dont + le type aura fini par s'effacer sous l'afflux toujours prédominant + du sang blanc qui devait s'y mêler. C'est ainsi que les Ottomans + ont fini, à force de métissages, opérés surtout par le choix de +303 femmes européennes et caucasiennes, par devenir un peuple de race + formellement blanche, tout en gardant la langue turque de leurs + ancêtres d'un autre type. Bien téméraire serait donc celui qui + oserait affirmer, sur la foi exclusive de la différence + linguistique, qu'en classant les blancs allophyles du Caucase dans + la famille de Yapheth, l'écrivain biblique n'a pas suivi des + traditions formelles et autorisées, et que ce n'est pas lui qui est + ici dans le vrai, aussi bien que Blumenbach et Cuvier en les + classant avec les Aryens dans la même division de la race blanche, + toutes réserves faites, d'ailleurs, sur le nom impropre qu'ils ont + donné à cette grande division ethnique. + + [Illustration 327: Captif nègre, représentation égyptienne[1].] + + [Note 1: D'après les sculptures de Médinet-Abou.] + + * * * * * + + La descendance de Schem, de 'Ham et de Yapheth, telle qu'elle est + si bien exposée et définie dans la Genèse, ne comprend, on vient de + le voir, qu'une seule des races humaines, la race blanche, dont + elle nous présente les deux divisions principales, sémitique ou + syro-arabe et aryenne ou indo-européenne, avec la sous-race + égypto-berbère, qui est certainement sortie de son métissage avec + la race noire, et chez qui les caractères anatomiques, ainsi que + tout ce qui, sauf la couleur, constitue le type physique extérieur, + montre que c'est le sang blanc qui prédomine, qu'il s'agit en + réalité de blancs modifiés par des alliances étrangères et des + influences de milieu. Les trois autres races, jaune, noire et + rouge, n'ont pas de place dans le tableau que donne la Bible des + peuples issus de Noa'h. On ne saurait s'en étonner pour ce qui est + de la première et de la troisième. Le rédacteur inspiré du livre de + la Genèse ne pouvait parler aux hommes de son temps que des nations + dont ils avaient connaissance. +304 + [Illustration 328: Captif nègre, représentation égyptienne[2].] + + [Note 2: D'après les sculptures de Médinet-Abou.] + + Or, de son temps on n'avait ni en Égypte, ni en Palestine, ni à + Babylone aucune notion de l'existence des Chinois ou de la race + rouge américaine. Les nègres, au contraire, étaient parfaitement + connus. On en rencontrait sur tous les marchés d'esclaves de + l'Asie; l'Égypte, sur laquelle l'écrivain sacré avait tant et de si + sûres notions[146], les voyait surtout ramener par milliers à l'état + de captifs dans ses cités et dans ses campagnes, à la suite des + grandes razzias décorées du nom d'expéditions militaires, que les + Pharaons poussaient périodiquement dans le Soudan; des + représentations de vaincus de race noire étaient sculptées sur les + murailles de tous ses temples; de nombreuses tribus de cette race, + dans les régions du Haut-Nil, reconnaissaient sa suprématie + politique et obéissaient aux gouverneurs qu'elle envoyait en + Éthiopie. Sur plusieurs des points où s'étendaient leurs + navigations, les Phéniciens abordaient dans des pays habités par + des nègres et commerçaient avec eux. L'auteur du tableau + ethnographique, si parfaitement renseigné sur les populations + kouschites du Haut-Nil et de la côte orientale de l'Afrique, ne + pouvait ignorer qu'elles étaient en contact direct avec les noirs. + Il est encore plus impossible de croire qu'il n'ait pas connu le + système de l'ethnographie égyptienne, où les trois grandes races +305 des Rotou, des Âmou et des Ta'hennou ou Tama'hou correspondent si + exactement, ainsi que nous l'avons déjà montré (p. 110), à ses + trois races de 'Ham, Schem et Yapheth, et que, par conséquent, il + n'ait pas su que les nègres y formaient une quatrième race, sous le + nom de Na'hasiou. Tout ceci rend inadmissible que ce soit par + ignorance ou par omission qu'il ne les ait pas fait figurer dans + son énumération des descendants des trois fils de Noa'h. On ne + saurait douter que, s'il l'a fait, ç'a été volontairement et avec + une intention formelle, bien que nous ne puissions pas l'expliquer + avec certitude. + + [Note 146: J'évite ici de tirer un argument de la rédaction + mosaïque des livres du Pentateuque; il n'est pas nécessaire dans + la question, et si la tradition religieuse affirme que Moscheh + (Moïse) est l'auteur des cinq premiers livres de la Bible, on + sait que cette tradition est aujourd'hui contestée d'une façon + très sérieuse sur le terrain scientifique. Ce débat est d'une + nature trop grave pour être tranché en passant et pour ne pas + imposer une grande réserve, tant que l'on n'a pas exposé les + raisons qui y font prendre parti dans tel ou tel sens. Nous + l'examinerons dans le livre de cette histoire qui traitera des + Israélites. Disons seulement dès à présent que, quelle qu'en soit + la solution, cette question de date et d'auteur ne porte en + réalité aucune atteinte à la valeur historique et religieuse, non + plus qu'à l'inspiration des livres au sujet desquels elle est + soulevée.] + + [Illustration 329: _J. Hansen_ Distribution géographique des + races admises par les Égyptiens[1].] + + [Note 1: Cette carte nous a paru utile à mettre en regard de + celle où nous résumons l'ethnographie du chapitre X de la Genèse. + + Les noms en lettres capitales sont ceux des quatre grandes races + humaines admises par l'ethnographie des monuments pharaoniques. + Les noms en minuscules sont ceux des peuples que les Égyptiens + représentent avec des traits étroitement analogues à ceux de leur + propre race.] +306 + Mais ce n'est pas la seule omission que le tableau ethnographique + de la Genèse nous présente, de peuples importants qui n'ont pas pu + être inconnus de son auteur. Tandis qu'en énumérant les grandes + divisions de la race de Yapheth reculées sur le plus extrême plan + septentrional, il a mentionné les Mèdes qui habitaient si loin au + nord-est, dû côté de Rhagæ; en se rapprochant du centre autour + duquel son regard rayonne, la barrière du mont Zagros semble + opposer un obstacle infranchissable à sa vue et lui cacher + absolument les peuples qui sont au delà. Et cependant Babylone, que + tout indique comme ayant été sa principale source d'informations, + entretenait avec ces peuples un commerce actif et constant; on les + y connaissait depuis la plus haute antiquité. Il n'a même pas un + nom pour ceux qui habitaient les montagnes à l'est du Tigre, + touchant aux nations d'Asschour ou de Nimrod. Ou du moins, s'il + mentionne le pays de 'Elam, ce foyer de civilisation + prodigieusement ancien qui en occupait la partie méridionale, c'est + uniquement pour y placer un fils de Schem. Il ne l'envisage donc + qu'au point de vue de l'aristocratie peu nombreuse qui s'y était + absolument dénationalisée, en adoptant l'idiome et la civilisation + de l'élément prédominant dans la population à laquelle elle s'était + superposée, et il ne tient aucun compte de la masse principale des + habitants de 'Elam. De même, en Babylonie et en Chaldée, il ne + parle que des Kouschites et il passe sous silence l'antique peuple + de Schoumer et d'Akkad, qui a eu pourtant un rôle si prépondérant + dans la création première de la civilisation de ces contrées. + + Tout cela ne peut être qu'intentionnel. Il y a eu évidemment, chez + l'écrivain biblique, volonté formelle et arrêtée, d'exclure de son + tableau des Noa'hides, aussi bien que les nègres, les peuples + situés à l'est de la Mésopotamie et appartenant à une même race, + dans la formation de laquelle le sang jaune avait eu une part + considérable, sinon la principale. Les différentes nations de cette + race particulière parlaient toutes des langues, plus ou moins + étroitement apparentées entre elles, et qui ont avant tout ceci de + commun qu'elles appartiennent à la grande classe des idiomes + agglutinatifs, que leur structure et leur mécanisme grammatical + offrent une analogie fort rapprochée, d'une part avec ceux des + langues altaïques, de l'autre avec ceux des langues dravidiennes. + C'est pour l'ensemble de ces nations que nous adoptons +307 l'appellation de Touraniens, sans prétendre trancher d'une manière + formelle la question, encore profondément obscure et dans l'état + actuel impossible à résoudre d'une façon affirmative, de savoir si + leurs affinités décisives sont plutôt avec les Altaïques ou avec + les Dravidiens, ou s'ils ne forment peut-être pas une sorte de + transition et comme des chaînons entre eux, de même que leur + position géographique est intermédiaire entre les uns et les + autres. Nous en avons déjà parlé plus haut, à l'occasion des + origines de la métallurgie, en les envisageant surtout au point de + vue de ce qui établit leurs rapports avec les peuples altaïques. Il + importe d'y revenir ici, après avoir bien précisé le sens dans + lequel nous entendons et employons ce terme de Touraniens dont on a + tant fait abus, pour esquisser rapidement le tableau des + principales nations de ce groupe, qui n'ont pu être ignorées du + rédacteur de la Genèse, ou du moins des auteurs du document qu'il a + mis en oeuvre dans son chapitre X, car elles étaient trop bien + connues à Babylone. Ce sont les nations qui, avec les Kouschites, + et peut-être même avant eux, ont précédé de beaucoup les peuples de + Schem et de Yapheth dans la voie de la civilisation matérielle et y + ont été leurs institutrices. + + [Illustration 331: Types touraniens de la Médie[1].] + + [Note 1: Têtes de captifs des guerres de Médie, représentés dans + les bas-reliefs du palais de Sinakhe irib, à Koyoundjik, comme + employés aux travaux pénibles des grandes constructions du roi.] + + La Médie reste tout entière touranienne, habitée par une population + dont la langue offre un des types les mieux étudiés jusqu'ici des + idiomes du groupe, jusqu'au VIIIe siècle avant notre ère, date de + l'établissement des Mèdes proprement dits, de race iranienne, dans + la contrée dont Hangmatana (Ecbatane) est la capitale. Et même +308 après cette invasion, les Iraniens ne constituent qu'une caste + dominante et peu nombreuse; du temps des Achéménides, la masse du + peuple parle encore sa vieille langue, qui est admise à l'honneur + de compter parmi les idiomes officiels de la chancellerie des rois + de Perses. La Médie touranienne ne garde pas seulement sa langue, + mais son génie propre, et elle ne cesse que très tard de lutter, + avec des chances diverses, contre le dualisme de la religion de + Zarathoustra; ses croyances particulières s'infiltrent jusque chez + les conquérants de race iranienne et produisent, par leur amalgame + avec les idées religieuses de ces conquérants, le système du + magisme, qui balance pendant longtemps, jusque dans la Perse + elle-même, la fortune du mazdéisme pur. + + [Illustration 332: Mède aryen en costume national[1].] + + [Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.] + + Plus au sud, les Touraniens se montrent à nous comme formant une + portion notable de la population de la Susiane ou pays de 'Elam, + foyer d'une culture antérieure à celle de la Babylonie même, et + assez puissant pour entreprendre de lointaines conquêtes + vingt-trois siècles avant notre ère. Ce curieux pays, placé à la + limite commune de toutes les races diverses de l'Asie occidentale, + les voyait, comme nous l'avons déjà dit (p. 280 et suiv.), + confondues et enchevêtrées sur son sol à l'époque historique. Mais + depuis les temps les plus reculés, c'est à l'élément touranien qu'y + appartenait la suprématie ethnique et morale; c'est lui qui avait + imposé sa langue aux autres, du moins dans l'usage officiel et + comme idiome commun. + + Dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, en Babylonie et en + Chaldée, aussi haut que nous fassent remonter les monuments et les + traditions, nous nous trouvons en présence de deux populations + juxtaposées et dans bien des endroits enchevêtrées, appartenant à + deux races distinctes et parlant des idiomes divers, d'une part les + Sémito-Kouschites, de l'autre le peuple de Schoumer et d'Akkad, + apparenté aux Touraniens de la Médie et du 'Elam. Laquelle des deux + précéda l'autre sur ce sol, c'est ce qu'il est impossible de dire, + car aux périodes les plus reculées où puisse atteindre notre + regard, nous constatons leur coexistence. Mais ce que l'on peut + dire d'une manière positive, c'est que Schoumer et Akkad +309 constituaient un rameau particulier dans le groupe des Touraniens, + rameau dont la langue s'était fixée et cristallisée à un état + encore plus primitif de développement que celle des autres peuples + de la même famille. Comme nous le ferons voir en traitant + spécialement de l'histoire des Chaldéens et des Assyriens, c'est la + fusion des génies et des institutions propres aux deux races + opposées de Kousch et de Schoumer et Akkad, réunies sur le même + territoire, qui donna naissance à la grande civilisation de + Babylone et de la Chaldée, appelée à jouer un rôle si considérable + sur toute l'Asie antérieure, qu'elle pénétra de son influence. + + [Illustration 333: Type touranien de la Chaldée[1].] + + [Note 1: Plaquette de terre-cuite découverte dans la Chaldée + méridionale et conservée au Musée Britannique. «Le nez creux, et + comme on dit vulgairement _en pied de marmite_, la bouche large + et épaisse, la pommette saillante et représentée relativement + haut et en dehors, dit M. le docteur Hamy, distinguent aussi + profondément le personnage ici représenté de l'Assyrien de race + sémitique que nos paysans du plateau central des Juifs et des + Arabes. La tête est raccourcie dans ses diamètres postérieurs, et + l'on sait que le crâne syro-arabe est, au contraire, très + allongé.» Nous avons déjà donné plus haut côte à côte (p. 283) + les deux types différents, l'un sémitique et l'autre touranien, + que les monuments prêtent à la population de la Babylonie.] + + Que si nous tournons maintenant nos regards vers le massif montueux + d'où descendent les deux grands fleuves de la Mésopotamie, nous y + trouvons encore les Touraniens, établis en maîtres exclusifs + jusqu'au IXe et au VIIIe siècle avant notre ère. La parenté des + noms géographiques et des noms propres d'hommes, cités en très + grand nombre dans les inscriptions assyriennes, nous permet de + rétablir une chaîne de populations de même race que les premiers + habitants de la Médie, qui, à partir de ce dernier pays, s'étend + dans la direction de l'ouest jusqu'au coeur de l'Asie-Mineure. Ce + sont d'abord les vieilles tribus touraniennes de l'Atropatène, + rejetées plus tard par les Mèdes iraniens dans les montagnes qui + bordent la mer Caspienne, et désignées dans cette retraite + jusqu'aux temps classiques par l'appellation de non-aryens + (_Anariacæ_). Viennent ensuite les nombreuses populations qui +310 habitent, au sud des Alarodiens et des gens de Minni ou Manni, le + pays désigné par les Assyriens sous le nom de _Nahiri_, + c'est-à-dire les montagnes où le Tigre prend sa source, et où leurs + descendants, complètement aryanisés dans le cours des siècles, + gardent du moins encore aujourd'hui le nom de Kurdes, qui témoigne + de leur parenté primitive avec les Chaldéens de race touranienne, + de même que le nom d'Akkad, appliqué quelquefois par les Assyriens + à cette région aussi bien qu'à une partie de la Chaldée. De là, + toujours en marchant vers l'occident, nous atteignons les peuples + de Meschech et de Thoubal, chez lesquels on discerne un vieux fond + touranien, auquel s'est superposé et mêlé une couche de blancs + allophyles caucasiens, qui justifie l'inscription de ces deux noms + dans la descendance de Yapheth, tandis que nous avons déjà + soupçonné que le _substratum_ touranien des peuples en question + était indiqué par le Thoubal-Qaïn de la lignée qaïnite. + + Dans le système de l'ethnographie des livres sacrés de l'Iran, + exprimé par la division des trois fils de Thraetaona (voy. p. 110), + ces Touraniens ont leur place; ils y sont associés au rameau turc + des Altaïques proprement dits et personnifiés avec eux par Toura, + tandis que Çairima correspond au Schem biblique et Arya à Yapheth. + En même temps la population méridionale et brune des Pairikas, qui + figure dans les mêmes récits mythologiques, mais n'est plus + rattachée à la descendance des fils de Thraetaona, s'identifie avec + certitude aux Kouschites orientaux de la Genèse, c'est-à-dire à la + division ethnique de 'Ham. + + Voilà donc deux grandes classes de peuples que l'auteur biblique + n'a pas pu ne pas connaître et qu'il a exclu systématiquement de la + progéniture de Noa'h. Mais il faut encore pousser plus loin ces + observations. Il est impossible de ne pas remarquer, en y attachant + une véritable importance, qu'au milieu de tant de détails minutieux + sur les populations de la Palestine et de l'Arabie, pas un nom du + tableau ethnographique ne s'applique aux peuples primitifs qui + habitaient ces contrées avant l'invasion kenânéenne, et dont tant + de tronçons isolés subsistaient encore au milieu des nations de + Kena'an à l'époque où les Benê-Yisraël firent la conquête de la + Terre-Promise, 'Enaqim, Emim, Rephaïm, 'Horim, Zouzim, Zomzommim, + peuples dont la stature était beaucoup plus grande que celle des + Hébreux et des Kenânéens (on les représente comme des géants) et + dont le langage, absolument différent de celui de ces derniers + venus, leur paraissait une sorte de balbutiement barbare et + inintelligible. +311 + [Illustration 335: _J. Hansen_ Système de l'ethnographie des + livres sacrés iraniens.] + + Il est très souvent fait mention de ces peuples dans le Pentateuque + et dans le livre de Yehoschou'a (Josué), mais sans que jamais on + les y relie à la généalogie d'un des fils de Noa'h; au contraire, + ils y apparaissent toujours comme isolés de la souche de Schem et + de celle de 'Ham. Il en est de même du grand peuple de 'Amaleq, que + le livre des Nombres[147] appelle «l'origine des nations,» + c'est-à-dire le peuple le plus anciennement constitué, auquel les + Hébreux se heurtèrent mainte fois dans le désert entre l'Égypte et + la Palestine, jusqu'au moment de son anéantissement par Schaoul + (Saül); qui tient enfin, sous le nom de 'Amliq, une place si + considérable dans les traditions les plus antiques des Arabes, + lesquelles lui prêtent une très grande extension dans leur + péninsule. L'omission de son nom dans les généalogies du chapitre X + de la Genèse est encore plus extraordinaire. Elle ne peut manquer + d'être significative, et cela d'autant plus que dans les noms, + également fort nombreux, donnés pour l'Arabie méridionale par le + tableau ethnographique et répartis entre les familles de Kousch et + de Yaqtan, il n'en est pas un qui corresponde à celui du peuple + prodigieusement antique, gigantesque et impie de 'Ad, frappé +312 par un châtiment terrible de la colère céleste, dont les vieilles + traditions arabes racontent tant de légendes, en le représentant + comme la nation des aborigènes du Yémen et en même temps comme un + fils de 'Amliq. Nous avons encore là tout un vaste groupe de + peuples, qui précéda ceux de 'Ham et de Schem dans la Palestine et + l'Arabie, et auquel il est difficile de ne pas admettre que le + rédacteur de la Genèse a refusé, avec une intention voulue et + réfléchie, d'assigner un rang dans son tableau e l'humanité + Noa'hide. + + [Note 147: XXIV, 20.] + + Le fait me paraît incontestable, et on peut le poser hardiment. + Mais autre chose est d'en pénétrer la cause et l'intention. À ce + sujet on ne peut émettre que des conjectures, et encore en les + environnant de grandes réserves. + + Remarquons cependant qu'ici se pose de nouveau, presque + nécessairement, un problème d'une gravité singulière, que nous + avons déjà rencontré sur notre route, au cours du livre précédent, + et sur lequel nous avons été amené à nous expliquer avec entière + franchise et liberté, mais en même temps avec les ménagements + qu'impose un sujet aussi délicat. C'est celui de savoir si, dans la + pensée de l'auteur inspiré de la Genèse, le fait du Déluge avait eu + toute l'extension que l'on a jusqu'ici conclu de certaine de ses + expressions, prises au pied de la lettre; si le chrétien était + obligé de le tenir pour réellement universel, soit au point de vue + de la surface terrestre, soit au point de vue des contrées habitées + par les hommes et de l'anéantissement complet de la primitive + humanité adamique. Nous avons déjà dit que l'interprétation + affirmative, tout en ayant pour elle le poids bien considérable de + l'unanimité de la tradition, n'était pas obligatoire _de foi_, et + que des autorités religieuses considérables reconnaissaient + aujourd'hui que la thèse contraire pouvait être soutenue sans se + mettre en dehors de l'orthodoxie. Nous avons ajouté que, dans notre + conviction personnelle, le fait du Déluge, en s'attachant même aux + données de la Bible, devait être restreint, qu'à le bien peser et à + le scruter jusqu'au fond, l'ensemble du texte de la Genèse, si l'on + n'y prend pas isolément le récit diluvien, mais si l'on y met en + parallèle quelques expressions très significatives de la généalogie + des Qaïnites, donne l'impression que pour son auteur une partie des + descendants du fils maudit de Adam avait échappé au cataclysme, et + était encore représentée par des populations existantes au temps où + il écrivait. + + Ce serait là, il faut bien le reconnaître, l'explication la plus +313 naturelle et la plus simple des lacunes volontaires du tableau + ethnographique du chapitre X. L'écrivain sacré y aurait tenu + certains groupes de peuples bien déterminés en dehors de la + généalogie des fils de Noa'h, parce qu'il les aurait regardés comme + n'en dérivant pas, mais bien se rattachant à la souche antérieure + des Qaïnites. Parmi les nations connues des Hébreux et de leurs + voisins, ce sont trois groupes ethniques aussi nettement définis et + aussi distincts que ceux de Schem, 'Ham et Yapheth, qui sont ainsi + omis, et la division des fils de Lemech dans la lignée qaïnite, + parallèle à celle des fils de Noa'h dans la lignée de Scheth, est + précisément tripartite. Peut-on attribuer cette coïncidence au + simple hasard? Je ne le crois pas, et d'autres indices, d'une + incontestable valeur, viennent corroborer une telle hypothèse. J'ai + déjà signalé plus haut (p. 203 et suiv.) le rapprochement si + naturel que l'on est induit à faire entre Thoubal-qaïn ou «Thoubal + le forgeron» et les Touraniens métallurgistes, d'autant plus que + c'est aux domaines de la race jaune que paraît bien appartenir la + ville de 'Hanoch, fondée par Qaïn lui-même. D'un autre côté, les + deux fils de Lemech, que les expressions formelles du texte + biblique désignent comme chefs de races pastorales, naissent d'une + mère dont le nom, _'Adah_, n'est autre que la forme féminine de + celui du peuple aborigène arabe de _'Ad_. Nous retrouvons encore + une autre _'Adah_ dans la Genèse[148] comme une des femmes indigènes + que 'Esav, le frère de Ya'aqob, épouse en s'établissant au milieu + des 'Horim; et le petit-fils de cette _'Adah_ est appelé _'Amaleq_, + autrement dit est le chef et la personnification d'une tribu qui + participe du sang d'Edom et de 'Amaleq, et se confond dans le + peuple plus ancien de ce nom. Enfin, l'histoire de Moscheh (Moïse) + nous offre une tribu, dont 'Hobab, le beau-père du législateur des + Israélites, était le phylarque, tribu dite formellement du sang de + 'Amaleq[149], bien qu'habitant au milieu de Midian; et son nom est + _Qaini_ ou _Qeni_, c'est-à-dire «le Qaïnite.» + + [Note 148: XXXVI, 2 et 4.] + + [Note 149: _I Sam._, XV, 6.] + + Maintenant, pour ceux qu'effraierait la hardiesse de cette manière + de voir et ce qu'elle a de contraire aux opinions jusqu'ici + généralement reçues, ils n'auront qu'à constater que le texte de la + Bible ne contient rien qui s'oppose à une autre hypothèse, celle-là + d'accord avec la thèse de l'universalité du Déluge. C'est celle que +314 Noa'h aurait eu, postérieurement au cataclysme, d'autres enfants + que Schem, 'Ham et Yapheth, d'où seraient sorties les races qui ne + figurent pas dans la généalogie de ces trois personnages. Il ne + contredit pas non plus une troisième hypothèse, encore soutenable, + que certaines familles issues des trois patriarches Noa'hides aient + pu s'éloigner du centre commun avant la confusion des langues et la + dispersion générale des peuples mentionnés au chapitre X de la + Genèse, et aient pu donner naissance à de grandes races, + lesquelles, se développant dans un isolement absolu, auraient pris + une physionomie tout à fait à part et seraient demeurées en dehors + de l'histoire du reste des hommes. En un mot, il y a bien des + manières possibles de concilier, suivant les tendances personnelles + des esprits, la foi à l'unité de l'espèce humaine, descendue d'un + seul couple premier, le respect religieux du texte biblique, poussé + même jusqu'à en prendre toutes les expressions dans le sens + littéral le plus étroit, et la croyance à l'universalité la plus + absolue du Déluge, avec ce fait scientifique et positif que le + rédacteur de la Genèse n'a compris et voulu comprendre, dans son + tableau généalogique de la postérité des fils de Noa'h, que les + trois divisions fondamentales de la race blanche, la race + supérieure et dominatrice, à laquelle on ne saurait refuser la + primauté sur toutes les autres. C'est à ce fait seul, longtemps + méconnu, que nous nous attachons ici; c'est celui que nous retenons + pour l'histoire de l'antique Orient. +315 + + + + CHAPITRE II + + LES LANGUES ET LEURS FAMILLES. + + + § 1.--ORIGINE ET DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE. + + La linguistique est une science qui, pour ses développements et sa + méthode, ne date pour ainsi dire que d'hier. Mais l'étude de + l'essence philosophique du langage et de son origine a toujours été + considérée comme un des plus difficiles et des plus importants + problèmes de la philologie. L'antiquité cependant, sauf un dialogue + de Platon et quelques mots d'Aristote, ne paraît pas s'en être + beaucoup préoccupée. L'opinion la plus généralement admise était + celle des Épicuriens, qui appliquaient à l'origine et à la + formation du langage leur hypothèse grossièrement matérialiste + d'une humanité primitive vivant à l'état absolument bestial. + D'après cette opinion, l'homme aurait d'abord été muet comme les + animaux, _mutum et turpe pecus_, mais plus tard le besoin l'aurait + amené à proférer des sons, d'abord inarticulés, vagissements de + l'enfance de l'humanité, qui, peu a peu, par le temps, se seraient + réglés, perfectionnés et auraient traversé toutes les phases d'un + progrès lent et continu. + + C'est surtout la philosophie moderne qui a tenté de rechercher + l'origine du langage. A la fin du XVIIe siècle, Locke plaçait dans + son _Essai_ l'étude des mots à côté de l'étude des idées, et y + consacrait un livre entier sur les quatre livres dont se compose + cet ouvrage. Mais la doctrine sensualiste du philosophe anglais + l'enfermait dans des limites trop étroites pour qu'il pût arriver à + une solution satisfaisante. Leibnitz, répondant à Locke et relevant + avec toute la puissance et l'éclat de son génie la bannière du + spiritualisme, suivit son adversaire sur le terrain de l'étude + analytique du langage et de son origine. Là encore il l'écrasa par + l'étendue prodigieuse de ses connaissances aussi bien que par la + hauteur de son admirable intelligence. Leibnitz devina les traits + principaux de la linguistique et en entrevit les applications. +316 Il repoussa la théorie qui ne voyait dans le langage qu'une + convention arbitraire formée sous l'influence des causes + extérieures et indiqua, dans les facultés naturelles de l'esprit et + dans les idées innées, le fondement nécessaire de l'institution des + signes de la parole. Comparant les divers éléments que son époque + avait à sa disposition, Leibnitz rechercha avec une ingénieuse + sagacité les rapports qui peuvent exister entre la forme des mots + et les idées qu'ils expriment, et atteignit dans cette voie à des + résultats souvent réels, souvent aussi contestables. + + Les philosophes du XVIIIe siècle voulurent à leur tour résoudre le + problème du langage et revinrent aux idées des Épicuriens de + l'antiquité. + + Condillac modifia néanmoins ces idées, pour les faire concorder + avec sa doctrine de la sensation, mais sans arriver à une meilleure + conclusion. La parole est pour lui plus que l'auxiliaire de la + pensée, elle en est la condition primitive et nécessaire. S'il est + certain qu'il n'y a pas de parole sans pensée, il l'est également à + ses yeux qu'il n'y a pas de pensée sans parole. Ces deux éléments + forment un ensemble, une dualité irréductible: car la pensée, se + composant entièrement de termes abstraits, suppose nécessairement + l'existence de ces termes, c'est-à-dire du langage. Parler étant + penser, et la parole étant indissolublement liée à la pensée, les + origines de l'une sont les mêmes que celles de l'autre. L'homme + commence donc par être muet, puis, la sensation créant en lui la + pensée, crée nécessairement en même temps la parole, composée + d'abord de _signes naturels_, puis de _signes arbitraires_ convenus + entre les hommes. + + Lorsqu'éclata la renaissance catholique qui ouvrit le XIXe siècle, + un des penseurs les plus originaux et les plus éminents qui + guidèrent ce mouvement, Bonald, dans ses _Recherches + philosophiques_, aborda à son tour la question de l'origine du + langage. Bonald, toujours porté à rabaisser l'homme, ne croyait + pas, comme Leibnitz, que les forces de l'intelligence humaine + eussent été capables d'inventer par elles-mêmes le langage; il lui + attribuait une origine plus haute; il y voyait l'oeuvre de Dieu. + Pour réfuter Condillac et parvenir à une conclusion diamétralement + opposée, l'éloquent philosophe semble d'abord être d'accord avec + lui. Il n'admet pas seulement que l'homme ne pense actuellement + qu'avec le secours des signes, mais il suppose que la pensée n'a + jamais pu se produire sans l'existence d'un langage articulé. + Condillac concluait de cette indivisibilité du langage et de la +317 pensée que l'un comme l'autre était le résultat nécessaire de la + sensation. Bonald répond: Si le langage est nécessaire à la pensée, + il est également évident que sans pensée le langage n'est qu'un + vain bruit. De cette nécessité réciproque résulte l'impossibilité + de l'invention du langage par l'homme, car pour inventer il faut + penser. Il n'y a donc qu'une solution possible et admissible, c'est + de supposer le don simultané de la pensée et de la parole comme + fait directement à l'homme par Dieu. + + Bonald poussait cette doctrine plus loin qu'une simple expression + de la dépendance de l'homme vis-à-vis de son Créateur, dont il a + reçu toutes ses facultés, limite dans laquelle nous n'hésitons pas + à l'admettre, et à propos de laquelle M. Barthélemy Saint-Hilaire + proclamait hautement que la solution du problème de l'origine du + langage, donnée par la tradition religieuse, est encore + philosophiquement la meilleure, la plus élevée et la plus + vraisemblable. Suivant Bonald, l'homme, au moment où Dieu l'a placé + dans le monde, était muet et privé de pensée; ses facultés + intellectuelles existaient en lui à l'état de germe, mais elles + étaient frappées d'impuissance, incapables de se manifester, et, + par suite, de se produire. Tout à coup la lumière a éclairé ces + ténèbres, et le miracle a été produit par la parole de Dieu, qui a + frappé l'oreille de l'homme et lui a révélé le langage. C'est ce + langage, enseigné au premier homme d'une façon surnaturelle par le + Créateur, qui l'a révélé à lui-même et a été pour son intelligence + une source de création et de vie. + + À l'époque où Bonald défendait si éloquemment les principes du + christianisme, mais en y mêlant des conceptions personnelles qui + n'en sont aucunement la conséquence nécessaire, des conceptions + inacceptables pour tout esprit libéral et scientifique, et dont + l'influence pèse encore lourdement, avec celle des idées de Joseph + de Maistre, sur l'école catholique contemporaine; à la même époque, + un penseur profond, que la philosophie devait plus tard ramener à + la foi, Maine de Biran, essayait d'établir sur les ruines du + sensualisme les fondements d'une psychologie spiritualiste et d'une + nouvelle métaphysique. Maine de Biran n'acceptait pas plus les + idées de Bonald que celles de Condillac sur l'origine du langage; + il ne croyait pas plus à la langue révélée surnaturellement qu'à la + parole produite avec la pensée par la sensation extérieure. Son + opinion se rapproche plutôt de celle de Leibnitz. Comme lui, c'est + dans l'exercice libre et réfléchi des facultés de l'âme humaine +318 qu'il va chercher la naissance du langage. Il y voit l'oeuvre d'une + raison présente à elle-même, qui, par une suite d'opérations + successives, crée un signe extérieur de ses pensées, lequel lui + sert à les exprimer en lui-même et à les communiquer aux autres + hommes. + + Après Maine de Biran, la philosophie sembla pendant quelque temps + avoir laissé de côté la recherche du problème dont nous venons + d'esquisser rapidement l'histoire. Mais une branche des sciences + d'observation se fondait et allait ouvrir une voie nouvelle. La + _linguistique_, ou, comme on dit quelquefois, par une expression + plus impropre, la _philologie comparée_, était créée par les + travaux de Schlegel, de Bopp, de Guillaume de Humboldt, de Burnouf + et de Grimm, et embrassait graduellement dans ses recherches toutes + les formes du langage humain. Ce n'était plus désormais seulement + dans l'analyse des facultés de l'entendement qu'il fallait + rechercher les origines du langage, comme l'avaient fait jusque là + tous les philosophes qui s'étaient occupés de cette question; il + fallait demander aux langues elles-mêmes comment elles avaient été + produites, et y rechercher la trace des opérations de l'esprit qui + avaient présidé à leur naissance et à leur formation. + + M. Renan a été le premier à entrer dans cette voie nouvelle, par un + ouvrage sur l'_Origine du langage_, publié en 1848 et réimprimé en + 1864. Depuis, nombre des maîtres de la science linguistique, Jacob + Grimm, Pott, Schleicher, MM. Steinthal, Max Müller, Whitney, ont + abordé le même problème et l'ont traité avec l'autorité qui leur + appartenait légitimement. Leurs théories ne sont pas toujours + d'accord, il s'est même produit parmi eux deux doctrines + principales et opposées; mais la question, sortie du vague des + spéculations purement abstraites et sans base suffisante, n'en a + pas moins fait au milieu de ces divergences des progrès + incontestables et très grands. Elle a pris un caractère + scientifique et positif. Nombre de points fondamentaux y sont + acquis d'une manière définitive, et l'on approche du moment où l'on + pourra considérer le problème de l'origine et de la formation du + langage comme résolu par l'observation et la méthode historique. + + Et d'abord il n'est plus possible aujourd'hui de soutenir la thèse, + désormais absolument ruinée, de Bonald sur le langage révélé d'une + manière surnaturelle. C'est là de la pure mythologie, qui n'a rien + à voir avec la science, et dont la religion n'a que faire, qui n'y + est aucunement liée. Dieu, en créant l'homme, lui a donné le + langage comme il lui a donné la pensée, mais de la même façon, +319 virtuellement et non formellement, comme une faculté dont + l'exercice et le développement devait être l'oeuvre de son action + propre. + + «Les animaux ont la voix; l'homme seul a la parole.» Cette vérité, + proclamée par Aristote, est universellement acceptée de nos jours. + Tout le monde reconnaît que le langage articulé n'est pas seulement + un des plus hauts attributs de l'homme, mais qu'il est un de ses + caractères essentiels. L'homme ne peut se concevoir sans parole, + non plus que sans pensée; il n'a été lui-même qu'à condition de + posséder et d'exercer ces deux facultés. Dès qu'il a été sur la + terre, il a parlé comme il a pensé. Il y a eu seulement succession + des deux actes; l'éveil de la conscience et de la pensée a + nécessairement précédé la parole, qui a fourni la formule et la + limite de la pensée, et dans laquelle, dès son premier début, la + réflexion a eu part. Mais l'homme, usant des facultés qui lui + avaient été données et qui étaient inhérentes à sa nature, a fait + son langage par lui-même et par une opération libre; il ne l'a pas + reçu de l'extérieur. + + Mais comment l'a-t-il fait? C'est ici que deux doctrines sont en + présence. + + La première a été formulée avec une grande habileté par M. Renan, + que l'on peut en considérer comme le fondateur. L'homme n'est pas + en état, suivant lui, de se créer un langage par l'usage réfléchi + de sa raison. Cependant la parole ne lui est pas un don du dehors. + «Il ne reste donc qu'un parti à prendre, c'est d'en attribuer la + création aux facultés humaines agissant spontanément et dans leur + ensemble. Le besoin de signifier au dehors ses pensées et ses + sentiments est naturel à l'homme. Tout ce qu'il pense, il l'exprime + intérieurement et extérieurement. Rien non plus d'arbitraire dans + l'emploi de l'articulation comme signe des idées. Ce n'est ni par + une vue de convenance ou de commodité, ni par imitation des + animaux, que l'homme a choisi la parole pour formuler et + communiquer sa pensée, mais bien parce que la parole est chez lui + naturelle, et quant à sa production organique et quant à sa valeur + expressive... Il serait absurde de regarder comme une découverte + l'application que l'homme a faite de l'oeil à la vision, de + l'oreille à l'audition; il ne l'est guère moins d'appeler invention + l'emploi de la parole comme signe expressif... L'usage de + l'articulation n'est donc pas plus le fruit de la réflexion que + l'usage des différents organes du corps n'est le résultat de + l'expérience... L'homme est naturellement parlant comme il est + naturellement pensant.» +320 + Philosophiquement nous ne saurions souscrire à une semblable + théorie. + + L'éminent écrivain, dont nous venons de citer les termes mêmes, + traite le langage de produit «spontané et aveugle» de toutes les + facultés humaines en exercice. Il suppose donc que les facultés ont + enfanté le langage comme un produit nécessaire de leur vertu + intime, sans aucun exercice de la raison, de la réflexion ni de la + volonté. Il assimile l'esprit humain, se créant son langage, à + l'oeil qui perçoit naturellement et immédiatement les objets + colorés. Une telle assimilation renverse les lois fondamentales de + toute psychologie. La matérialisation de la parole, et par suite de + la pensée, en est la conséquence inévitable. Le langage n'est plus + qu'un acte matériel analogue à la vision, acte qui ne peut être que + le produit des impressions extérieures, et nous en revenons ainsi à + la théorie de Condillac, qui faisait créer le langage avec la + pensée par la sensation. + + M. Renan s'arrête sur la voie des conséquences logiques de sa + théorie; il ruine à l'avance une partie de ces déductions par de + sages réserves.. Mais d'autres ont été plus loin, en suivant la + même route; ils sont arrivés jusqu'à ce qu'on a appelé la doctrine + de l'_organisme_, c'est-à-dire la production nécessaire et + matérielle du langage humain. Un linguiste philosophe de + l'Allemagne, M. Heyse, a parfaitement réfuté cette grossière + doctrine, en montrant que le langage a été créé par l'homme + librement, puisque l'homme, en le créant, n'a obéi à aucune raison + déterminante, et qu'il y a mis son individualité personnelle, ce + qui n'a pas lieu dans les fonctions purement organiques. + + La théorie, qui n'admet pas l'intervention de la réflexion et de la + volonté dans la création du langage, n'explique pas en réalité le + problème, elle le supprime. Elle admet l'union constante et + l'indivisibilité de la pensée et de son expression; mais elle ne + recherche ni le comment ni le pourquoi de cette union. C'est + pourtant là un point essentiel à étudier. Quelle relation + existe-t-il entre la pensée et son signe extérieur ou intérieur? + Par quelles opérations de l'esprit le rapport se trouve-t-il établi + entre ces deux termes en apparence irréductibles, mais dont la + diversité est incontestable? Cette recherche n'est pas facile, car + l'habitude oblitère presque entièrement la trace des opérations qui + produisent ce rapport, mais elle n'en est pas moins importante et + indispensable. Le plus savant homme n'a point en parlant conscience + des mécanismes intellectuels qui produisent sa parole; ces +321 mécanismes agissent en lui sans sa coopération réfléchie, comme ils + agissent chez l'enfant et comme ils ont dû agir chez les hommes + primitifs. Mais ils n'en doivent pas moins être soigneusement + analysés par le psychologue, et lorsqu'on procède à cette analyse, + force est bien de reconnaître que la réflexion et la volonté en + sont deux des principaux ressorts. Et il n'a pas pu en être + autrement dans la première création du langage. + + Où, d'ailleurs, la part de la raison consciente, de la réflexion et + de la volonté dans la formation du langage apparaît éclatante, où + la science linguistique nous permet de la saisir sur le fait, c'est + dans le développement de toutes les langues les plus anciennes, + développement dont les phases sont aujourd'hui bien connues. Il y a + là une évolution de progrès, due à l'activité réfléchie de l'esprit + de l'homme, qui est exactement parallèle à celle de toutes les + connaissances et de toutes les industries humaines, et dont + l'existence est aujourd'hui incontestable. + + M. Renan n'admettait, et c'était une condition nécessaire de sa + théorie, que deux états dans l'évolution des langues: l'état + synthétique, qui, selon lui, était le primitif, état riche et + exubérant où les relations des idées sont exprimées par des + flexions qui ne font qu'un avec le mot et sont d'autant plus + nombreuses que la langue est plus ancienne, et l'état analytique, + qui vient après, où le peuple, incapable d'observer une grammaire + aussi savante, brise l'unité du mot fléchi, et, indiquant les + rapports des idées par des particules ou des auxiliaires, préfère + la juxtaposition des diverses parties de l'expression. Il comparait + ces deux phases de développement à celles du langage des enfants, + qui veulent d'abord tout exprimer à la fois et qui n'arrivent que + par la suite à une réflexion de plus en plus claire. C'était + supprimer l'état réellement primitif, isolé et monosyllabique du + langage, et renouveler un système qu'Abel Rémusat avait déjà + antérieurement exprimé avec un grand éclat de forme et de style. + + Mais je doute que, linguiste supérieur comme il l'est, le savant + auteur de l'_Origine du langage_ voulût soutenir encore aujourd'hui + cette manière de voir. Il est, en effet, trop démontré + scientifiquement désormais, trop universellement reconnu par tous + ceux qui s'occupent de ces études, que trois époques distinctes et + successives marquent l'histoire primitive du langage: le + monosyllabisme isolant, l'agglutination et la flexion. Non pas que + toutes les langues aient passé nécessairement par ces trois phases, +322 mais parce que les idiomes qui appartiennent à la dernière époque, + celle de la flexion, portent l'empreinte d'une organisation plus + développée que celle de l'époque intermédiaire correspondant à + l'agglutination, ces dernières langues étant elles-mêmes d'une + organisation supérieure à celle des langues monosyllabiques. Entre + les langues parlées jadis et celles qu'on parle aujourd'hui sur le + globe, les unes ont passé par ces trois phases, les autres se sont + arrêtées dans leur développement. Ainsi l'agglutination renferme le + monosyllabisme; la flexion renferme à la fois le monosyllabisme et + l'agglutination. Absolument de même que, parmi les espèces + animales, les unes se sont arrêtées à un organisme élémentaire, + tandis que d'autres se sont élevées, dans la période de gestation, + de cet organisme primitif à une organisation plus riche et plus + élevée. + + Voilà le grand fait que Jacob Grimm a mis le premier en pleine + lumière, dans son _Mémoire sur l'origine du langage_[150], et qui l'a + conduit, en vertu de l'observation linguistique, à une conclusion + presque exactement pareille à celle que le raisonnement + philosophique avait inspirée à Maine de Biran. + + [Note 150: Publié en 1852, dans les _Mémoires de l'Académie de + Berlin_.] + + C'est cette dernière doctrine que nous adoptons, nous aussi, parce + qu'elle nous paraît la plus conforme aux données de la science. + Nous voyons dans le langage ou plutôt dans les formes concrètes + qu'il revêt, dans les langues, des oeuvres humaines produites par + l'exercice libre et réfléchi d'une faculté innée, que l'homme a + reçue de son Créateur en faisant son apparition sur la terre. Mais + nous admettons en même temps, dans les phénomènes initiaux qui ont + marqué la première création du langage, une large part de + spontanéité qui ne se rendait pas compte de ses propres procédés, + d'intuition presque instinctive. L'homme primitif a formé son + langage sans effort, sans conscience définie des opérations de + réflexion qui l'y conduisaient, spontanément et instinctivement, et + surtout sans chercher à y développer un type logique, préconçu dans + son esprit. C'est sous ce rapport que Turgot avait raison de dire, + dès 1750, que les langues, dans leur origine, ne sont pas l'ouvrage + d'une raison présente à elle-même. De même que tous les instincts, + qui décroissent à mesure que la raison grandit, la faculté du + langage s'est épuisée peu à peu dans sa force créatrice; et la + raison consciente a substitué par degré ses règles et ses +323 opérations réfléchies aux résultats immédiats de la spontanéité + humaine. Elle a régné en souveraine maîtresse dans le développement + grammatical des langues. + + À l'origine de l'humanité, comme l'a montré M. Steinthal, l'âme et + le corps étaient dans une telle dépendance l'un de l'autre, que + tous les mouvements de l'âme avaient leur écho dans le corps, + principalement dans les organes de la respiration et de la voix. + Cette sympathie du corps et de l'âme, qui se remarque encore dans + l'enfant et le sauvage, était intime et féconde; chaque intuition, + chaque idée éveillait en lui un accent ou un son. Chaque émotion, + chaque effort, chaque acte de la volonté ou de la sensibilité se + reflétèrent ainsi, dès l'origine, en une sorte d'interjection. + Cette interjection, souvent imitée du son rendu par l'objet qui la + provoquait, du bruit de la pierre, de l'agitation de l'arbre, du + cri de l'animal (c'est ce qu'on appelle l'_onomatopée_), devint le + signe du mouvement de l'âme auquel il était dû et de l'idée qui est + la trace que ce mouvement laisse dans l'esprit. C'est ici qu'il + faut faire intervenir la loi d'association des idées, si bien mise + en lumière par M. Steinthal. En vertu de cette loi, le son qui + accompagnait une intuition ou une idée s'associait dans l'âme avec + l'intuition ou l'idée elle-même, si bien que tous deux se + présentaient à la conscience comme inséparables, et furent + également inséparables dans le souvenir. Le son devint ainsi un + lien entre l'image obtenue par la vision et l'image conservée dans + la mémoire; en d'autres termes, il acquit une signification et + devint élément du langage. En effet, l'image du souvenir et l'image + de la vision ne sont point tout à fait identiques: j'aperçois un + cheval; aucun des chevaux que j'ai vus autrefois ne lui ressemble + absolument en couleur, en grandeur, etc.; l'idée générale + représentée par le mot _cheval_ renferme uniquement les traits + communs à tous les animaux de la même espèce. Ce quelque chose de + commun est ce qui constitue la signification du son. + + De même que l'esprit humain revêt ses premières aperceptions, non + de la forme abstraite et générale qui ne s'obtient que par + élimination et analyse, mais de la forme particulière, laquelle est + en un sens plus synthétique, en tant que renfermant et confondant + une donnée accessoire avec la vérité absolue; de même le langage + primitif dut ignorer presque entièrement l'abstraction + métaphysique. Sans doute la raison pure s'y réfléchissait, comme + dans tous les produits des facultés humaines. L'exercice le plus +324 humble de l'intelligence implique les notions les plus élevées; la + parole aussi, à son état le plus simple, supposait des moules + absolus et éminemment purs; mais tout était engagé dans une forme + concrète et sensible. + + Dans l'expression des choses physiques, l'imitation ou l'onomatopée + paraît avoir été le procédé ordinaire employé par l'homme pour + former les appellations. La voix humaine étant à la fois signe et + son, il était naturel que l'on prît le son de la voix pour signe + des sons de la nature. D'ailleurs, comme le choix d'appellation + n'est pas arbitraire et que jamais l'homme ne se décide à assembler + des sons au hasard pour en faire les signes de sa pensée, on peut + assurer que, de tous les mots actuellement usités, il n'en est pas + un seul qui n'ait sa raison suffisante, ou comme fait primitif ou + comme débris de langue plus ancienne. Or, le fait primitif qui a dû + déterminer l'élection des mots est sans doute l'effort pour imiter + l'objet qu'on voulait exprimer, surtout si l'on considère les + instincts sensibles qui durent présider aux débuts de l'esprit + humain. + + «L'homme émit donc, dit M. Maury, des sons d'abord monosyllabiques, + dont il associa la production à l'idée de certains objets + déterminés. Ces sons constituèrent les racines primitives de la + langue. Ils fournirent un premier vocabulaire qui fut le fond, + d'abord très pauvre, de chaque idiome respectif. Ces monosyllabes + n'exprimaient, dans le principe, que des idées concrètes; mais de + très bonne heure, en vertu de sa faculté de généralisation, + l'esprit humain les appliqua à certains ensembles d'objets, dont + ils servirent alors à représenter la qualité commune la plus + frappante. L'on observe, en effet, que les plus anciennes racines + des langues indo-européennes, parlées par des peuples arrivés de + bonne heure à un certain développement intellectuel, offrent toutes + une signification générale et ne désignent jamais un objet + particulier ou individuel; mais cette idée générale se rapporte + constamment à quelque chose de physique, et le mot qui la rend ne + prend un sens abstrait que par l'effet de la dérivation, par une + métaphore, un détournement du sens primitif. Les monosyllabes qui + ont constitué la matière primordiale du langage, ses premiers + rudiments, et dont un grand nombre furent éliminés par la + prédominance d'autres, n'ont pas tardé à être soumis, dans leur + association et leur emploi, à des lois qui s'offrent en grande + partie les mêmes dans tous les idiomes, vu qu'elles découlent de la + constitution de l'intelligence humaine, partout la même. La phrase + est devenue plus complexe, à mesure que la pensée, dont elle est +325 le miroir, se compliquait. Quand les premières racines furent + arrivées à cette période de sens général et indéterminé, d'autres + racines y furent adjointes pour leur donner un sens plus spécial.» + + C'est en vertu de remarques de cette nature, puisées principalement + dans l'observation et l'analyse des idiomes aryens, que Jacob Grimm + s'est cru autorisé à tracer l'esquisse suivante de ce que dut être + l'état primitif du langage: «À son apparition, la langue était + simple, sans procédés artificiels, pleine de la vie et du mouvement + de la jeunesse. Tous les mots étaient courts, monosyllabiques, + formés la plupart de voyelles brèves et de consonnes simples. Les + mots se pressaient et s'aggloméraient dans le discours comme les + brins d'herbe dans le gazon. Tous les concepts découlaient d'une + sensation, d'une intuition claire, constituant déjà une pensée et + devenant le point de départ d'une foule d'autres pensées également + simples. Les rapports qui liaient les mots à la pensée étaient + naïfs; mais ils furent bientôt déparés par l'addition de mots + disposés sans ordre. À chaque pas qu'elle fit, la langue parlée + revêtit plus de plénitude et de flexibilité, mais elle se + manifestait encore sans mesure et sans harmonie. La pensée n'avait + rien de fixe et d'arrêté; et voilà pourquoi la langue primitive n'a + pu laisser aucun monument de son existence.» + + Un premier progrès, qui contenait tous les autres en germe, fut la + création de racines démonstratives ou pronominales, distinctes des + racines prédicatives. Aussi haut que l'on remonte par l'observation + dans les langues, même monosyllabiques et isolantes, on trouve la + distinction de ces deux classes de racines, qui s'agrègent plus ou + moins intimement entre elles et subissent plus ou moins + d'altération par le fait de cette agrégation. La formation première + des racines démonstratives, qui date ainsi d'une période + préhistorique du langage, impossible à atteindre dans sa réalité, + et qu'on ne reconstitue que par induction, est encore tout à fait + obscure. Ici elles paraissent avoir dès le début une existence + indépendante et une origine propre; là, au contraire, il semble + qu'on doive y reconnaître des racines originairement prédicatives, + auxquelles on a pris ensuite l'habitude d'attacher ce sens nouveau. + + Quoi qu'il en soit, le monosyllabisme isolant a été sûrement la + phase primordiale du langage; et l'emploi des démonstratifs prépara + la création des catégories grammaticales. «De très bonne heure chez + la plupart des langues, dit encore M. Maury, l'habitude se prit +326 d'agglutiner les racines accessoires avec les racines primitives. + Le résultat se produisit d'autant plus vite, comme l'observe M. F. + Baudry, que la pensée étant fort pauvre, les mêmes formules se + représentaient sans cesse. C'est à cette même époque que s'effectua + ce qu'on peut appeler, la corruption des sons. La racine principale + subsiste encore sans altération, mais sous l'influence de l'accent + tonique qui donne l'unité aux éléments multiples du mot, la + prononciation des accessoires s'obscurcit, s'abrégea et s'altéra, + en même temps que leur signification indépendante s'oubliait. Dès + lors le polysyllabisme se constitua et le langage entra dans sa + période synthétique. Celle-ci présenta plusieurs degrés. D'abord, + comme l'observe M. Max Müller, les accessoires étaient seuls + altérés et la racine principale gardait son intégrité. Puis la + racine principale et les accessoires se confondirent par une égale + altération dans l'unité du mot. Ces deux phases constituent, la + première, _l'état agglutinant_, la seconde, _l'état flexionnel_ ou + _amalgamant_; celui-ci laissant voir les sutures ou les fissures + par où les petites pierres ont été jointes ensemble, celui-là + présentant les mots composés comme faits tout d'une pièce. Les deux + divisions ne sont pas, au reste, nettement tranchées, et l'on passe + de l'une à l'autre par une foule d'intermédiaires... Une nouvelle + évolution amena les idiomes synthétiques à une forme analytique, + dans laquelle les éléments composants se désagrégèrent, se + séparèrent et se coordonnèrent suivant un ordre logique, né du + besoin croissant de clarté. C'est le moment de l'emploi des + prépositions pour indiquer avec plus de précision les rapports; les + cas n'ayant plus d'utilité, on les brouilla, et l'on finit par les + laisser tomber tout à fait; dans la conjugaison, l'emploi des + verbes auxiliaires se substitua aux terminaisons et aux préfixes + qui indiquaient les temps et les personnes.» + + + § 2.--UNITÉ DU LANGAGE ET DIVERSITÉ DES LANGUES. + + On vient de le voir, depuis que l'homme a commencé de parler, + c'est-à-dire depuis qu'il a commencé d'exister, les langues des + diverses races ont passé par des modifications innombrables dues à + la marche de l'esprit chez ceux qui les parlaient, dues à des + mélanges, à des influences réciproques d'idiomes les uns sur les + autres. Il est donc impossible de remonter à la langue primitive, +327 encore plus qu'il n'est impossible de remonter à la race primitive. + Trop de révolutions se sont opérées depuis que l'humanité est + sortie de son berceau. + + Les langues connues et sur lesquelles peuvent porter les études de + la linguistique, mortes ou vivantes, se présentent formant un + certain nombre de groupes ou de familles, composés chacun d'idiomes + ayant entre eux une parenté dont le degré varie et pouvant se + ramener à une souche originaire commune. Mais par de là la + formation de ces groupes, la science demeure impuissante. Elle est + obligé de les accepter comme foncièrement différents et absolument + irréductibles entre eux, impossibles à ramener à une unité + primordiale reconstituable. C'est ce qu'a très bien défini M. + Chavée. «Quand deux langues peuvent-elles être scientifiquement + tenues, dit-il, pour deux créations radicalement séparées? + Premièrement: quand leurs mots simples ou irréductibles à des + formes antérieures n'offrent absolument rien de commun, soit dans + leurs étoffes sonores, soit dans leur constitution syllabique. + Secondement: quand les lois qui président aux premières + combinaisons de ces mots simples diffèrent absolument dans les deux + systèmes comparés.» + + Ce fait de l'existence d'un certain nombre de familles primordiales + de langues absolument irréductibles s'impose d'une manière forcée à + tout linguiste sérieux. Proclamons-le, résolument, il n'y a pas + moyen de s'y soustraire, et il faut savoir l'accepter comme le + dernier terme où s'arrête la science. + + Sous ce rapport, il est nécessaire de se tenir en garde contre + certaines illusions qui restent encore dans beaucoup d'esprits et + qui proviennent d'une sorte de malentendus, d'une intelligence + imparfaite de la véritable nature de quelques débats encore ouverts + entre les linguistes. Oui, la science n'a pas encore dit son + dernier mot au sujet de la parenté primitive ou de la différence + radicale de toutes les familles de langues. Il est à ce sujet des + questions qui ne sont pas encore résolues. Il y aurait + outrecuidance et témérité peu scientifique à prétendre condamner _a + priori_ les travaux, sagement limités à des questions précises et + spéciales, qui peuvent avoir pour résultat de diminuer le nombre + des entités irréductibles dans la classification des langues, + d'établir une parenté et une origine commune entre certaines + familles qui, aujourd'hui encore, paraissent foncièrement + différentes. Les efforts tentés par de fort bons linguistes, et + même de grands esprits, pour établir un lien de descendance d'une +328 même souche entre les trois grandes familles des idiomes à flexions + ou plutôt entre les langues sémitiques et 'hamitiques, d'une part, + les langues aryennes, de l'autre, n'ont jusqu'à présent conduit à + aucun résultat démonstratif et certain. Mais la continuation de + tentatives mieux conduites dans cette voie n'a rien + d'anti-scientifique; en réalité on ne peut tenir actuellement le + problème comme résolu, ni dans le sens de la parenté, ni dans celui + de l'irréductibilité. Il en est de même du problème du _touranisme_ + de Bunsen et de M. Max Müller, entendu dans le sens de la + possibilité d'une parenté d'origine entre les idiomes altaïques et + les idiomes dravidiens, de la parenté même qui leur relierait un + certain nombre de dialectes parlés autour du Thibet, et qui par un + autre côté touchent au thibétain monosyllabique, enfin de la + possibilité, après avoir formé de tous ces groupes, actuellement + irréductibles, une seule famille, d'y retrouver un rameau sorti + très anciennement de la souche qui aurait aussi donné naissance aux + langues sémitiques et aryennes. Sur tous ces points, le grand + philologue d'Oxford, et ceux qui ont adopté ses idées, ne sont + point parvenus jusqu'à présent à une démonstration scientifique + suffisante et satisfaisante. Leur théorie reste une hypothèse + ingénieuse et brillante, mais en faveur de laquelle il n'y a que + certaines inductions, pas même de commencement de preuve positive + et directe, et contre laquelle, en revanche, s'élèvent de très + sérieuses objections. Elle ne peut cependant pas être absolument + condamnée, et j'admets pour un instant qu'elle pourra un jour + arriver à une démonstration formelle, ou tout au moins à une + probabilité considérable. En sera-t-on venu pour cela à établir + l'unité fondamentale des langues? Non certes; on aura retrouvé + quelques parentés d'abord méconnues, diminué le nombre des + individualités absolument distinctes de la linguistique. Mais à + côté de l'unité que l'on aura ainsi substitué à quelques-unes de + ces individualités, que jusqu'à nouvel ordre on n'est pas encore + parvenu à rapprocher d'une façon acceptable, il restera toujours un + bon nombre de groupes irréductibles, de types essentiellement + distincts, qui défieront à jamais les efforts tentés pour les + unifier. + + En dehors donc des questions nettement délimitées que nous venons + d'indiquer, et où la carrière reste ouverte aux efforts de la + spéculation scientifique, sans que l'on puisse encore prévoir avec + une probabilité sérieuse s'ils seront ou non couronnés de succès, + toute recherche de l'unité primordiale de l'universalité des +329 idiomes connus dans leur infinie variété, tout essai de + reconstitution de la langue primitive unique de nos premiers pères, + doit être banni de la science. Ce n'est et ne peut être qu'une + fantaisie puérile et oiseuse. Quiconque prétend, en linguistique et + en histoire, au titre de savant sérieux doit s'en abstenir, comme + en mathématiques de chercher la solution de la quadrature du + cercle. On peut philosopher sur le problème du langage primitif, + l'aborder par les méthodes de l'analyse psychologique, se rendre + même compte, par des inductions tirées de l'état le plus ancien des + langues connues, de ce que devaient être quelques-uns des + caractères généraux de ce langage primitif. Mais aller au delà, + essayer de le reconstituer, d'en retrouver les racines dans celles + des familles de langues qui nous sont connues, en ramenant ces + racines à une unité, ce n'est plus affaire de la science + linguistique. Elle n'a et n'aura jamais aucun moyen sérieux d'y + parvenir, et elle doit s'arrêter où elle rencontre la limite de ses + possibilités, où sa méthode et ses procédés deviennent impuissants + en cessant de rencontrer des éléments solides sur lesquels opérer. + + La pluralité d'un certain nombre de familles irréductibles de + langues est dans l'état actuel sa conclusion dernière, le terme où + elle s'arrête sans avoir le moyen de pousser plus loin, et suivant + toutes les apparences il en sera toujours ainsi. Acceptons donc ce + fait, qui ne marque, du reste, qu'une limite dans ce que la science + peut atteindre et démontrer, mais qui ne porte pas atteinte à la + nécessité philosophique d'un langage primitif unique, conséquence + de l'unité de l'espèce humaine et de sa descendance d'un seul + couple. + + Il est, en effet, impossible à tout homme de bon sens et à tout + observateur impartial de trouver nécessairement impliquée dans ce + fait la conclusion que prétendent en tirer les linguistes + polygénistes. L'existence de plusieurs familles irréductibles de + langues n'emporte nullement, comme on l'a dit, la pluralité + originelle des espèces humaines qui ont formé ces familles de + langues. + + Et d'abord l'irréductibilité qui existe pour la science peut + parfaitement n'être ici qu'un résultat de l'insuffisance des + éléments qu'elle possède, de la perte irréparable de quelques-uns + de ceux dont la conservation aurait pu la conduire à un tout autre + résultat. Il est, en effet, une chose incontestable pour toutes les + écoles de linguistique, c'est que les langues sont essentiellement + variables et périssables. Il en est une autre non moins possible à +330 contester, c'est que nous ne connaissons pas et que nous ne + connaîtrons jamais toutes les langues mortes, surtout celles de la + période primitive et préhistorique. Or, s'il manque un certain + nombre d'anneaux à la chaîne de la filiation des langues--et il est + certain qu'il en manque beaucoup--il n'y a pas moyen de douter que + des rapports qui ont jadis existé sont à tout jamais perdus pour + nous. La science est dans son rôle quand elle constate qu'elle ne + trouve aucune trace de ces rapports; elle en sortirait si on + voulait lui faire dire qu'ils n'ont pas pu exister. + + Sir John Lubbock a fait, sur l'origine probable des racines dans + les différentes langues, des observations ingénieuses, aidées de + rapprochements avec les idiomes des sauvages, dont la linguistique + n'a, pendant bien longtemps, pas tenu assez de compte, observations + qui ont une haute valeur et peuvent être tenues comme ayant fait + faire un progrès sérieux à la question. Que l'on s'y reporte et + l'on devra reconnaître que la majorité d'entre elles ne doivent pas + être communes à toutes les familles de langues. Quiconque pense que + le langage n'est pas un fait surnaturel et divin, mais qu'il est + d'invention et de création humaine, ne peut qu'adopter sur ce point + les conclusions du savant anglais. Or, pour peu que ces différences + radicales soient nombreuses--et leur présence s'explique + parfaitement dans la donnée de l'unité primordiale du langage à une + époque à laquelle il ne nous est pas possible de remonter,--pour + peu que ces différences radicales soient nombreuses, elles + entraînent nécessairement l'irréductibilité, sans que celle-ci + puisse être invoquée comme un argument contre la doctrine + monogéniste. + + Ce qu'implique seulement l'irréductibilité d'un certain nombre de + groupes linguistiques, c'est ce qu'implique aussi la profonde + différence des trois ou quatre grands types physiques de + l'humanité, non la pluralité des espèces, mais la formation séparée + des races sorties de l'unité primitive à une très grande distance + dans le temps du commencement de l'histoire positive, c'est que, + pour ce qui touche spécialement aux langues propres à ces races, la + séparation a eu lieu dans un état de civilisation tout à fait + rudimentaire et quand le langage en était encore à sa période toute + première. Il n'est pas possible de la placer à un autre moment qu'à + l'état monosyllabique et isolant, avant la naissance de toute + grammaire. Mais ceci admis, le fait de la disparition du langage + primordial et de toute trace de l'unité originelle qui a enfanté la + diversité, devient tout simple et parfaitement naturel. La +331 merveille invraisemblable serait qu'il en fût autrement. Aucune + langue ne peut rester stationnaire; mais dans cette évolution + perpétuelle, la partie conservative du langage, celle qui résiste + le plus aux influences dissolvantes, est la grammaire. Pour les + mots, ils changent et se renouvellent d'autant plus facilement que + la langue est moins avancée. Et chez les peuples sauvages, où + l'écriture n'a pas fixé les mots, ceux-ci se transforment avec une + telle rapidité qu'on cite des missionnaires et des voyageurs qui + sont allés deux fois, à une vingtaine d'années d'intervalle, chez + une même peuplade et qui ne retrouvèrent au second voyage presque + rien de la langue qu'ils avaient apprise au premier. M. Max Müller + a groupé à cette égard un ensemble de faits et d'observations + absolument probant, qui a une importance de premier ordre lorsque + l'on veut se rendre compte du _comment_ de la production d'une + pluralité de types linguistiques irréductibles, dans la donnée de + l'unité de l'espèce humaine. + + Mais il importe de constater encore une fois ici, pour la formation + des langues comme pour celle des races, que la conciliation entre + les faits observés et la doctrine qu'imposent à la fois le dogme + religieux et la philosophie spiritualiste, n'est naturelle, et même + réellement possible, qu'avec la haute antiquité de l'homme et son + progrès continu depuis un point de départ qui n'est autre que + l'état de pur sauvage. Et cependant ces deux grands faits, qui + résultent d'une façon si éclatante de l'archéologie préhistorique, + il est encore un certain nombre d'esprits timides, parmi les + croyants et les spiritualistes, qui s'effraient de leurs + conséquences, faute de savoir bien les discerner, et qui se + refusent même à les admettre, soit par une interprétation étroite + et malentendue des textes bibliques, soit par pure paresse + d'esprit, pour ne pas se donner la peine de secouer le joug de + vieilles idées, pour ne pas dire de vieilles erreurs, dont ils ont + pris l'habitude. + + Pour nous, sur la question de l'unité du langage et de la diversité + des langues, nous ne pouvons mieux faire que de nous approprier les + paroles de M. Whitney, l'éminent linguiste américain, qui a mieux + mis que personne en lumière l'impossibilité scientifique de la + réduction et de l'identification des racines de toutes les familles + de langues, comme des lois qui y ont présidé aux premières + combinaisons de ces éléments simples et fondamentaux. «La + linguistique ne peut se porter garant de la diversité des races + humaines. Si nous admettons que les hommes ont créé les premiers +332 éléments du langage, de même qu'ils en ont fait tous les + développements subséquents, nous sommes forcés de convenir qu'une + période de temps assez longue a dû s'écouler avant qu'ils aient pu + se former une certaine somme de matériaux. Et pendant ce temps, la + race, fût-elle unique, a pu se répandre et se diviser de façon que + les germes primitifs de chaque langue aient été produits + indépendamment dans les unes et dans les autres. Donc, + l'incompétence de la linguistique, pour décider de l'unité ou de la + diversité des races humaines, paraît être complétement et + irrévocablement démontrée.» + + * * * * * + + Personne n'a soutenu avec plus d'énergie et d'habileté la doctrine + polygéniste qu'Agassiz, et sur le terrain des caractères physiques + des races et sur celui de leurs langues. Suivant lui, les hommes + ont été créés _par nations_, et chacune de celles-ci a reçu, en + même temps que tous ses traits physiques, son langage particulier, + éclos ainsi de toutes pièces et aussi caractéristique que la voix + d'une espèce animale. Il est bon de citer ici ses propres paroles, + pour donner une idée des arguments de l'école dans son plus + illustre représentant. «Qu'on suive sur une carte la distribution + géographique des ours, des chats, des ruminants, des gallinacés ou + de toute autre famille: on prouvera avec tout autant d'évidence que + peuvent le faire pour les langages humains n'importe quelles + recherches philologiques, que le grondement des ours du Kamtchatka + est allié à celui des ours du Thibet, des Indes Orientales, des + Îles de la Sonde, du Népaul, de Syrie, d'Europe, de Sibérie, des + Montagnes Rocheuses et des Andes. Cependant tous ces ours sont + considérés comme des espèces distinctes, n'ayant en aucune façon + hérité de la voix les uns des autres. Les différentes races + humaines ne l'ont pas fait davantage. Tout ce qui précède est + encore vrai du caquetage des gallinacés, du cancanage des canards + aussi bien que du chant des grives, qui toutes lancent leurs notes + harmonieuses et gaies, chacune dans son dialecte, lequel n'est ni + l'héritier ni le dérivé d'un autre, bien que toutes chantent en + _grivien_. Que les philologues étudient ces faits et, s'ils ne sont + pas aveugles à la signification des analogies dans la nature, ils + en arriveront eux-mêmes à douter de la possibilité d'avoir + confiance dans les arguments philologiques employés à prouver la + dérivation génétique.» + + «Agassiz est logique, et il pousse jusqu'au bout les conséquences +333 de sa théorie, répond avec un suprême bon sens M. de Quatrefages. + Mais il oublie un grand fait, que l'on peut opposer à lui et à tous + ceux qui, de près ou de loin, se rattachent à cet ordre d'idées. + Jamais une espèce animale n'a échangé sa voix contre celle d'une + espèce voisine. L'ânon allaité par une jument ne désapprend pas à + braire pour apprendre à hennir. Au contraire, chacun sait bien que + le blanc le plus pur, placé dès son bas âge au milieu des Chinois + ou des Australiens, ne parlera que leur langage, et que la + réciproque est également vraie.» + + Et ce fait capital n'est pas seulement individuel; il s'est étendu + à des nations entières; il a dans l'histoire et dans l'ethnologie + autant de développement que d'importance; il faut lui faire une + place de premier ordre. C'est un point aujourd'hui mis en pleine + lumière et qui a complétement dissipé l'illusion, née d'abord des + premiers progrès de la linguistique, qui faisait de cette science + la base de l'ethnologie et cherchait dans la langue le critérium + infaillible de la race. Dans bien des cas il n'en est rien. L'usage + de telle ou telle langue ne dépend pas si nécessairement de la race + à laquelle appartient un peuple (ce qui serait pourtant fatal dans + la théorie des linguistes polygénistes) qu'il mette le langage + au-dessus des contingences historiques. Il y a, au contraire, des + langues imposées par la conquête, le commerce ou le rayonnement de + foyers intellectuels plus puissants. Un peuple a souvent oublié le + langage de ses ancêtres pour prendre celui de ses maîtres ou de ses + sujets. Les exemples abondent à cet égard. Les Juifs avaient cessé + de parler hébreu 600 ans avant Jésus-Christ; la conquête, le + voisinage leur avaient imposé un dialecte araméen. Les Francs ont + cessé de parler leur langue germanique 300 ans après Clovis. Les + Silures et Ligures celtisés des Îles Britanniques ont oublié leur + langue primitive pour les langues gaëliques et kymriques, et plus + tard pour l'anglais. Le grec et le latin se sont propagés chez + toute nation, comme langues de la civilisation ou de la science; on + a pu penser un temps qu'il en serait de même du français. Le russe + est aujourd'hui la langue de millions d'hommes des races altaïque + et mongolique. Ceci a même, dans le temps où l'on se fiait + exclusivement aux indices linguistiques, fait croire à + l'anéantissement de races ou de populations en réalité + florissantes. C'est, par exemple, ce qui est arrivé pour les + Canaries. Les descendants des Guanches ayant tous adopté + l'espagnol, on a cru qu'il n'en existait plus, jusqu'au moment où +334 Sabin Berthelot a démontré qu'ils forment en réalité le fond de la + population dans tout cet archipel. + + «C'est que, dit M. de Quatrefages, dont nous ne saurions mieux + faire que d'emprunter encore les paroles, la _voix animale_ est un + caractère fondamental, tenant évidemment à la nature de l'être, + susceptible de légères modifications, mais ne pouvant disparaître + et se transmettant intégralement; c'est un _caractère d'espèce_. La + _langue humaine_ n'a rien de pareil. Elle est essentiellement + variable et se modifie de génération en génération; elle se + transforme, elle emprunte et elle perd; elle est remplacée par une + autre; elle est manifestement sous la dépendance de l'intelligence + et du milieu. On ne peut donc voir en elle qu'un caractère + secondaire, un _caractère de race_. + + «Au point de vue linguistique, l'attribut spécifique de l'homme + n'est pas la _langue spéciale_ qu'il emploie; c'est la _faculté + d'articulation_, la _parole_, qui lui a permis de créer un premier + langage et de le varier à l'infini, grâce à son intelligence et à + sa volonté plus ou moins impressionnées par une foule de + circonstances.» Et c'est ainsi qu'au-dessus de la diversité des + langues nous retrouvons l'unité du langage, conséquence nécessaire + de l'unité de l'espèce et de son origine. + + «Maintenant, ajouterons-nous avec M. Whitney, prétendre pour + expliquer la variété des langues que le pouvoir de s'exprimer a été + virtuellement différent dans les différentes races; qu'une langue a + contenu, dès l'origine et dans ses matériaux primitifs, un principe + formatif qui ne se trouvait pas dans une autre; que les éléments + employés pour un usage formel étaient formels par nature, et ainsi + de suite, c'est de la pure mythologie.» + + * * * * * + + Le principal facteur de la formation différente et de l'évolution + parallèle des différentes familles de langues, a été l'action libre + des facultés intellectuelles de l'homme, se mouvant dans le cadre + de l'évolution naturelle et logique du progrès de l'entendement + humain. Mais là, comme toujours, la liberté n'a pas été absolue et + illimitée; elle a été entravée et influencée par des causes + internes ou externes à l'homme, que l'on peut rapporter à trois + ordres, causes physiques, morales et historiques. + + On sait en quoi consiste, au point de vue physique, la parole + humaine. L'homme, à l'aide de son larynx, émet des sons que modifie + le jeu des organes buccaux. Le souffle que produit l'effort +335 volontaire de ses poumons, par suite des mouvements de la langue, + des lèvres, des dents, résultant de la compression des parties + molles et mobiles de la bouche contre les parois fixes qui + l'entourent, donne naissance à des sons articulés, profondément + distincts par leur nature, leur extrême variété, du cri des + animaux, du chant des oiseaux. Chez certains mammifères il y a + comme une ébauche d'articulation, labiale chez les ruminants, + gutturale chez une partie des carnassiers, dentale chez les singes. + Mais elle est toujours imparfaite et surtout absolument uniforme. + La faculté de produire des articulations parfaitement nettes et + infiniment variées, choisies et déterminées par sa volonté, de les + nuancer délicatement, pour ne pas parler ici de leur groupement et + de leur succession, calculée de manière à exprimer une suite + logique d'idées, est l'apanage exclusif de l'homme. Seulement les + variations physiques des races, produisant des modifications et des + différences dans la construction des organes buccaux, modifie leur + jeu et ses effets, la nature des sons articulés qu'ils sont aptes à + produire. Chaque race, chaque subdivision ethnique et presque + chaque nation, a des articulations qui lui sont propres, d'autres + qui lui font défaut; d'un peuple à l'autre, les consonnes de même + ordre éprouvent des altérations régulières et constantes, dont + l'étude constitue dans la science du langage cette branche + essentielle que l'on appelle la _phonétique_. + + Il est facile de se rendre compte de ce qu'a pu être le rôle de ces + différences d'articulation, produites par une nécessité organique à + laquelle il est impossible de se soustraire, dans la période + préhistorique du langage, alors qu'il en était encore à l'état + monosyllabique et isolant. L'action seule de cette cause a suffi + pour rendre alors absolument différent le langage dans deux races + dont la constitution physique se modifiait d'une manière divergente + sous l'effet de la diversité des influences de milieu. Nous en + constatons même historiquement les effets dans les langues les plus + avancées, dans celles dont la constitution paraît la plus + solidement établie. Lorsqu'il se produit un de ces faits dont nous + parlions tout à l'heure, d'adoption d'un idiome par un peuple + auquel elle était originairement étrangère, la langue, en passant + dans la bouche d'une race nouvelle, éprouve toujours une altération + sensible dans sa prononciation. C'est ainsi que le latin, une fois + introduit dans les Gaules et en Espagne, a subi dans chacun de ces + deux pays des changements phonétiques particuliers, résultant des + différences d'organisation physique des Celtes et des Ibères par +336 rapport aux Latins, et par suite conformes à la phonétique des + idiomes antérieurs de ces peuples, changements qui sont devenus le + point de départ d'altérations dans les mots eux-mêmes. C'est ainsi + que l'arabe, chez tous les peuples où le Qoran a répandu son usage, + voit se modifier la prononciation de quelques-unes de ses lettres; + et que la langue anglaise, qui a déjà subi sur le sol de la + Grande-Bretagne de si profondes modifications historiques dans sa + prononciation, tend à s'altérer phonétiquement encore davantage aux + États-Unis. + + L'intelligence humaine est une dans ses facultés et dans leur jeu + logique, et c'est pour cela que les lois du développement du + langage, sauf les arrêts de développement, ont été les mêmes dans + toutes les races, malgré leur séparation. Mais de même que dans + l'unité du type d'espèce de l'homme il y a des variétés de types de + races et de types individuels, de même, dans l'unité intellectuelle + de l'humanité il y a des différences d'aptitudes et de génie entre + les races, les peuples et les individus. C'est là ce qui a produit, + dans le cadre des mêmes lois générales de développement, les + différences infinies dans la phraséologie et la syntaxe des + langues, et aussi dans la formation indépendante de leur mécanisme + grammatical. Ici encore il faut admettre une action singulièrement + puissante de cette cause de diversité dans la période primordiale + et préhistorique du langage, dans son passage de l'état + monosyllabique isolant au premier stage de l'état grammatical, à + l'agglutination. Il a suffi de la création séparée et indépendante + des premiers rudiments de la grammaire dans chaque race, pour + donner à leur développement naturel et logique une direction + absolument divergente, et pour produire l'irréductibilité des + familles de langues appartenant à ces différentes races. + + L'action de cette cause morale et intellectuelle de modification, + influencée dans cette dernière mesure par des différences physiques + dans la constitution du cerveau, organe de communication entre les + deux éléments, matériel et immatériel de l'homme, s'observe + historiquement et jusque de nos jours, aussi bien que celle de + l'altération phonétique. Toutes les langues modernes accentuent + chaque jour davantage leur passage de l'état synthétique à l'état + analytique. Le Français, par exemple, a gardé jusqu'au début du + XIVe siècle de notre ère des cas de déclinaison, qu'il a perdus + depuis lors. Un fait rentrant dans les mêmes causes, mais d'une +337 nature différente, est celui des Anglo-Américains, qui non + seulement altèrent d'une façon déjà sensible la prononciation de + leur idiome anglo-saxon, mais y introduisent des tournures + abrégées, _standard phrases_, rappelant le génie des langues des + races indigènes de l'Amérique, dont on a vu plus haut qu'ils + tendent à reprendre la constitution physique. De telle façon que + l'on peut, dès à présent, prévoir avec certitude une époque où + l'anglais et l'américain seront devenus deux idiomes différents. + Voici encore un troisième fait, dû au même genre de causes, mais + qui s'est produit dans des conditions différentes. Parmi les + idiomes vivants de la famille aryenne, il en est trois qui ont en + commun cette particularité d'avoir un article et de le suffixer au + substantif, au lieu de le placer devant comme à l'ordinaire; ces + langues appartiennent à trois subdivisions différentes de la + famille, ce sont le roumain, du groupe néo-latin, le bulgare, du + groupe slave, et le schkype ou albanais, qui doit former à lui seul + le type d'un groupe à part. Mais ces trois idiomes occupent une + aire géographique restreinte et continue. Il est donc clair qu'une + même cause historique a agi sur tous trois dans cette aire + géographique, malgré leur diversité d'origine. L'explication la + plus probable est que la particularité grammaticale commune, qu'ils + ont ainsi développée parallèlement, est le legs d'un idiome + antérieur, parlé dans la région, sans doute celui de la race + thraco-illyrienne, dont les Albanais paraissent les descendants + directs, et dont le sang a laissé de nombreux restes sous les + couches de populations nouvelles qui l'ont recouvert, latines en + Roumanie, ougriennes et slaves en Bulgarie. + + Cet exemple nous met en présence de l'action du troisième ordre de + causes modificatrices des langues, les causes historiques. Ces + causes ne produisent pas seulement les faits dont nous avons déjà + parlé, d'abandon par un peuple de l'idiome propre de sa race pour + adopter, sous des influences diverses, un idiome étranger. Très + fréquemment on constate que les événements de l'histoire ont exercé + une action décisive sur la marche des langues, que les faits + extérieurs les ont détournées de ce qui aurait été sans cela leur + cours naturel. L'anglais, par exemple, tel qu'il se parle + aujourd'hui, est incontestablement fort différent de ce que fût + devenu spontanément l'anglo-saxon sans la conquête normande. + + «Si les langues, dit M. Maury, doivent déjà, en vertu de leur + propre développement, passer par des organismes différents, elles + sont encore plus exposées à l'altération quand elles manquent de + monuments littéraires; alors elles se trouvent ravalées au point de +338 n'être souvent que des jargons, et dans les bouches ignorantes qui + les parlent, elles perdent parfois tout à fait leur caractère + primitif. Leur grammaire vit encore longtemps; mais elle n'est plus + qu'un cadre dans lequel des mots nouveaux viennent remplacer les + anciens; et quand le vocabulaire est ainsi transformé, le cadre + lui-même cède, et la grammaire disparaît ou se change notablement. + Cela se produit surtout chez les idiomes qui n'ont point encore + créé beaucoup de mots, dont la grammaire est assez simple pour + pouvoir s'enrichir de formes que lui fournissent les grammaires + étrangères. Il en est des langues comme des races; quand un + ensemble de circonstances a engendré une race nouvelle, sous des + influences physiques et morales déterminées, cette race déploie une + puissance de conservation d'autant plus prononcée que la race a été + en quelque sorte plus fortement coulée. Son moule se conserve alors + longtemps, sans s'altérer. Les langues offrent, à des degrés + divers, cette même vitalité, et suivant leur plus ou moins grande + homogénéité, la roideur ou la flexibilité de leurs formes + grammaticales, elles se perpétuent, sans subir des altérations bien + notables, même placées dans des conditions nouvelles, ou elles + s'altèrent rapidement.» + + Les emprunts de vocabulaire se produisent toujours, et d'une + manière inévitable, dans la vie historique des langues, jusque chez + les idiomes qui ont la culture littéraire la plus développée et qui + sont constitués le plus fortement pour la conservation. Tout + contact d'une nature quelconque entre deux peuples, soit de même + race, soit des races les plus opposées, donne forcément naissance à + des emprunts de ce genre. Un peuple prend chez un autre les termes + qui servent à exprimer les idées nouvelles dont il doit la + révélation à cet autre peuple, ou bien les objets matériels qui lui + étaient jusqu'alors inconnus. Il en prend aussi dans bien des cas, + qui font double emploi avec les termes que possédait quelquefois + son langage, et souvent alors c'est le mot d'emprunt qui finit par + rester, chassant de l'usage le vieux terme national. Le caprice de + la mode intervient ici fréquemment comme un élément de modification + des langues. Chez les Égyptiens de la XVIIIe et de la XIXe dynastie + il a été de mode de sémitiser aux dépens de l'idiome égyptien; chez + les Syriens des premiers siècles de l'ère chrétienne d'helléniser; + chez les Allemands du siècle dernier de franciser. Depuis cinquante + ans notre propre parler s'est encombré, par suite d'un caprice + d'engouement du même genre, de mots anglais, dont une bonne moitié +339 rendent des idées qui avaient déjà une excellente expression dans + notre langue, et dont quelques-uns sont même d'anciens mots + français qui reviennent altérés par des bouches étrangères. + + Ces emprunts si multipliés de vocabulaire, avec les emprunts plus + rares de grammaire ou les simples influences d'une langue sur + l'autre dans sa grammaire, sa syntaxe et sa phraséologie, finissent + par produire, dans le tableau général des langues connues, un + entrecroisement de caractères analogue à celui que l'on observe + entre les groupes humains, au point de vue de leur type et de leur + constitution physique. + + Au sujet des emprunts de vocabulaire, que les linguistes dédaignent + trop souvent pour ne s'attacher qu'à l'étude de la morphologie + grammaticale, il peut être utile de rappeler les curieux résultats + auxquels Young fut conduit par le calcul des probabilités. Cet + illustre savant, auquel les sciences historiques et philologiques + n'étaient pas étrangères, mais qui a surtout acquis sa gloire dans + les sciences physico-mathématiques, s'était demandé quel nombre de + mots semblables, dans deux langues différentes, était nécessaire + pour qu'on pût être autorisé à considérer ces mots comme ayant + appartenu à la même langue. De ses calculs il résulte que la + communauté d'un seul mot n'a aucune signification. Mais la + probabilité d'une même origine a déjà trois contre un, quand il y a + deux mots communs; plus de dix contre un, quand il y en a trois. + Quand le nombre des mots communs est de six, la probabilité est de + plus de dix-sept cents, et de près de cent mille, quand il est de + huit. Il est donc presque certain que huit mots communs à deux + langues différentes ont appartenu primitivement à un même langage, + et lorsqu'ils sont isolés au milieu d'une langue à laquelle ils + n'appartiennent pas naturellement, on doit les regarder comme + importés. Ces conclusions du mathématicien anglais ont une + importance très grande. L'histoire peut et doit même y trouver des + indices de communications entre les peuples, qui échapperaient à + ses autres moyens d'investigation. + + * * * * * + + Il faut enfin, dans les recherches sur la formation des langues et + l'origine de leur mécanisme, ainsi que de leurs différences, tenir + grand compte de ceci, qu'une langue, dans sa création, n'est pas + une oeuvre individuelle, mais une oeuvre collective. + + Une observation profondément ingénieuse de Jacob Grimm, sur les + langues aryennes, peut mettre sur la trace de la part diverse que + les individus, dans une même race et dans un même peuple, ont pu +340 avoir, selon leur nature ou leur aptitude, dans la formation d'un + langage. «Plus ces langues sont anciennes, dit M. Renan, résumant + les idées du grand linguiste allemand, plus la distinction des + flexions féminines et masculines y est marquée: rien ne le prouve + mieux que le penchant, inexplicable pour nous, qui porta les + peuples primitifs à supposer un sexe à tous les êtres, même + inanimés. Une langue, formée de nos jours, supprimerait le genre en + dehors des cas où il est question de l'homme et de la femme, et + même alors on pourrait très bien s'en passer: l'anglais en est + arrivé sous ce rapport au plus haut degré de simplification, et il + est surprenant que le français, en abandonnant des mécanismes plus + importants du latin, n'ait pas laissé tomber celui dont nous + parlons. Jacob Grimm conclut de là que les femmes durent exercer + dans la création du langage une action distincte de celle des + hommes. La vie extérieure des femmes, que la civilisation tend à + rapprocher de plus en plus de celle des hommes, en était à + l'origine totalement séparée, et une réunion de femmes était très + différente, sous le rapport intellectuel, d'une réunion d'hommes. + De nos jours, le pronom et le verbe n'ayant conservé à la première + personne, dans la plupart des langues, aucune trace de genre, le + langage d'une femme ne diffère grammaticalement de celui d'un homme + que par le genre des adjectifs et des participes qu'elle emploie en + parlant d'elle-même. Mais à l'origine la différence dut être bien + plus forte, ainsi que cela a lieu encore dans certains pays de + l'Afrique. Pour que l'homme, en s'adressant à la femme ou en + parlant de la femme, se soit cru obligé d'employer des flexions + particulières, il faut que la femme ait commencé par avoir + certaines flexions à son usage. Or, si la femme employa tout + d'abord certaines flexions de préférence à d'autres, et provoqua + ces flexions chez ceux qui lui parlaient, c'est qu'elles étaient + plus conformes à ses habitudes de prononciation et aux sentiments + que sa vue faisait naître. C'est ainsi que dans les drames hindous + les hommes parlent sanscrit et les femmes prâcrit. Si l'_a_ et + l'_i_ sont les voyelles caractéristiques du féminin, c'est sans + doute parce que ces voyelles sont mieux accommodées que les sons + virils _o_ et _ou_ à l'organe féminin. Un commentateur indien, + expliquant le verset 10 du livre III de Manou, où il est commandé + de donner aux femmes des noms agréables et qui ne signifient rien + que de doux, recommande en particulier de faire en sorte que ces + noms renferment beaucoup d'_a_. Cet exemple me paraît propre à +341 faire comprendre comment, dans le travail complexe du langage, les + divers instincts, et, si j'ose le dire, les diverses classes de + l'humanité ont eu leur part d'influence.» + + Remarquons, du reste, que l'observation sur laquelle nous venons de + nous appuyer est spéciale à certaines familles de langues, car il + en est d'autres, et en grand nombre, qui n'admettent pas la + distinction des genres. Mais elles prêteraient à leur tour à des + observations différentes, conduisant à une conclusion analogue. + + + § 3.--CLASSIFICATION DES LANGUES. + + Les trois états successifs du développement du langage, tels que + nous les avons indiqués, ont fourni la base d'une classification + naturelle des langues, réparties d'abord en trois grandes classes + suivant celui de ces états où elles se sont fixées et immobilisées, + puis dans chaque classe en familles et en groupes, d'après les + affinités de racines et de structure grammaticale qui permettent de + rattacher un certain nombre d'entre elles à une souche primitive + commune. + + D'après les données statistiques que l'on possède, les langues + monosyllabiques et isolantes seraient aujourd'hui parlées par 449 + millions d'hommes environ, les langues agglutinantes par 216 + millions, et les langues à flexion par 537 millions. Ce dernier + chiffre est dû à la propagation toujours croissante des idiomes + européens, qui étendent leur domaine avec celui de la civilisation + et s'imposent ainsi aux races les plus diverses. + + * * * * * + + Dans les langues monosyllabiques et isolantes, il n'existe encore + que des mots simples, consistant dans un son rendu par une seule + émission de la voix. Ce sont les racines, ayant à la fois le + caractère de substantifs et de verbes; elles expriment la notion, + l'idée, indépendamment de l'emploi du mot, et c'est la manière dont + ce mot est mis en relation avec d'autres qui marque son rôle et son + sens catégorique dans la phrase. De là l'expression d'état + _rhématique_ employée quelquefois pour indiquer ce stage primordial + de développement du langage, qui ne connaît encore que le mot + absolu, sans distinction de catégories grammaticales. + + La grammaire de toute langue de cette classe n'est et ne peut être + qu'une syntaxe. Le mot-racine est inflexible; en dépit de tout + changement de position dans la phrase, il demeure invariable, +342 toujours le même, et c'est uniquement la place qu'il occupe dans la + phrase, dans la proposition logique, construite sur un type + immuable, qui détermine sa valeur, sa qualité de sujet ou de + régime, d'épithète ou de substantif, de verbe ou de nom, et ainsi + de suite. + + Le nombre des monosyllabes possibles à former par une seule + émission de la voix est nécessairement fort restreint; la langue + chinoise en admet 450. On trouve un moyen de multiplier les + différences au moyen de l'accent, qui devient une sorte + d'intonation chantante, appelée _ton_, qui permet à chaque syllabe + de se faire entendre à l'oreille de plusieurs façons différentes. + Ainsi, dans le chinois, la variation des tons porte à 1,203 le + nombre des combinaisons syllabiques qui constituent le vocabulaire. + Avec un fond aussi forcément restreint de matériel phonique, tout + idiome monosyllabique, ne peut manquer de posséder une très grande + quantité de mots homophones. Comme tous les mots de la langue se + composent d'une seule syllabe, chaque syllabe dont l'organe est + susceptible représente un certain nombre d'acceptions sans rapport + les unes avec les autres. Une confusion presque inextricable + résultant de ce fait ne peut être évitée qu'en recourant, pour + distinguer les mots homophones, les acceptions diverses d'une même + syllabe, à des moyens d'éclaircissement plus ou moins ingénieux ou + naïfs. + + C'est ainsi que l'on place après un mot, pour en déterminer le + sens, un autre mot, dont une des acceptions coïncide avec celle + dans laquelle on veut prendre le premier. Exemple: en chinois, + _tao_ est susceptible de signifier: «ravir, atteindre, couvrir, + drapeau, froment, mener, chemin;» _lu_ de vouloir dire: «détourner, + véhicule, pierre précieuse, rosée, forger, chemin.» L'un ou l'autre + de ces deux mots, employé isolément, laisserait l'esprit indécis + entre un grand nombre de significations absolument différentes. On + précise le sens de «chemin» par l'emploi de la locution + pléonastique _tao lu_, qui accumule deux synonymes s'expliquant + l'un par l'autre. D'autres associations, toutes pareilles, ont pour + but de rendre une idée qu'un mot simple n'exprimait pas; ainsi _fu_ + est «père,» _mu_ «mère» et _fu mu_ «parents;» _yuan_ est «éloigné,» + _kin_ «près» et _yuan kin_ «distance.» Il n'y a pas là formation + d'un composé polysyllabique, car les deux mots se juxtaposent et ne + se lient pas; ils restent indépendants et conservent leur tonalité, + sans qu'un des deux, à ce point de vue, se subordonne à l'autre. +343 + Le genre d'un mot ne peut être déterminé qu'à l'aide d'un second + terme, rapproché de la même façon. En chinois l'on emploie pour cet + objet _nan_ «mâle,» et _niu_ «femelle;» ainsi l'on a _nan tse_ pour + dire «fils» et _niu tse_ pour «fille.» La plupart des relations + grammaticales qu'expriment dans les autres langues les cas de + déclinaison, les temps, les modes et les personnes verbales, quand + la position du mot dans la phrase ne suffit pas à les déterminer + assez clairement, sont marquées par l'accession de mots, qui sont + par eux-mêmes des racines prédicatives ayant un sens propre comme + les mots qu'ils viennent déterminer, mais qui, dans ce cas, jouent + le rôle de simples auxiliaires grammaticaux. C'est ce que, dans la + syntaxe chinoise, on appelle les «mots vides,» par opposition aux + «mots pleins,» c'est-à-dire aux racines dont la signification reste + dans toute sa plénitude et son indépendance, aux mots que nos + traductions rendent par des noms ou des verbes. + + La plupart des langages de la race jaune et des populations qui, + dans l'Asie transgangétique, paraissent issues d'un métissage des + types jaune et noir, se sont arrêtées à cet état de développement + monosyllabique, isolant et rhématique. Le chinois antique nous en + offre un spécimen d'une pureté complète. + + Les principaux idiomes de cette classe sont: + + Le chinois avec ses différents dialectes; + + L'annamite; + + Le cambodgien ou khmer; + + Le môn, parlé par les habitants du delta de l'Iraouaddy; + + Le groupe des langues myamma, dont le barman est le type le mieux + connu; + + Le thaï ou siamois; + + Le groupe des langues himalayennes, parlées par les descendants de + quelques tribus primitives du nord de l'Inde, refoulées par + l'invasion aryenne dans les vallées de l'Himalaya; + + Le thibétain. + + Malgré l'origine évidemment apparentée, et quelquefois de fort + près, des populations qui en font usage, tous ces idiomes se + montrent absolument irréductibles dans leurs racines et dans le + système de leur construction syntaxique, de l'ordre de position qui + y assigne au mot invariable sa valeur catégorique dans la phrase. + C'est ce qui prouve combien, comme nous le disions plus haut, dans + cet état du langage les divergences individuelles du parler de tel +344 ou tel peuple arrivent vite à produire une diversité que la science + est impuissante à ramener à une unité primitive. + + «Le moindre changement dans le ton ou accent du mot monosyllabique + donnant naissance à un autre mot, dit M. Maury, la prononciation de + tels mots a dû rester invariable pour que le langage fût + intelligible; c'est ce que montre le chinois. Il n'y a point de + combinaisons phonétiques, ou, comme on dit, de _phonologie_. Le + même caractère appartient plus ou moins à toutes les langues + transgangétiques. Cependant, dans le siamois, commence à se + manifester une disposition à appuyer ou à traîner sur la dernière + partie du groupe composé de plusieurs mots juxtaposés. Ce + prolongement du second des deux mots en composition est le point de + départ du dissyllabisme; il est manifeste dans le cambodgien. Le + barman forme le passage des langues monosyllabiques ou à sons non + liés, aux langues dans lesquelles les sons se lient. Presque tous + ses mots sont monosyllabiques; mais ils sont susceptibles de se + modifier dans leur prononciation, de façon à se lier aux autres + mots et à rendre le langage plus harmonieux.» Nous saisissons là + sur le fait la transition de l'état isolant à l'état + d'agglutination. + + * * * * * + + Le système morphologique commun qui caractérise la classe des + langues agglutinantes, consiste en ce que le mot n'est plus composé + de la racine seule, mais formé de l'union de plusieurs racines. + Dans cette juxtaposition, arrivée jusqu'à une union intime, une + seule des racines agglutinées ou agglomérées entre elles garde sa + valeur réelle; les autres voient leur signification individuelle + s'amoindrir, passer au second rang; elles ne servent plus qu'à + préciser le mode d'être ou d'action de la racine principale, dont + la signification primitive est conservée. Nous y avons ainsi une + nombreuse série de particules monosyllabiques indiquant toutes les + catégories du langage, toutes les notions de relation possibles + entre les mots dans la phrase. Ces particules viennent se coller au + radical, qui demeure invariable, le plus souvent en s'y postposant, + mais aussi chez quelques idiomes en s'y préfixant; elles + déterminent ainsi grammaticalement le radical en allongeant le mot + presque indéfiniment, mais sans aucune fusion ou contraction, soit + entre elles, soit avec le radical primitif. + + Nous rendrons ceci plus clair au moyen de quelques exemples pris au + turc. Le radical _sev_ y exprime l'idée générale et abstraite d' + «aimer» sans distinction de catégorie nominale ou verbale; _sev-gu_ +345 et _sev-i_ sont le substantif «amour,» _sev-mek_ l'infinitif verbal + «aimer,» _sev-er_ le participe «aimant.» Du participe se dérivent + la conjugaison personnelle et les temps du verbe; nous avons ainsi, + au présent, _sev-er-im_ «j'aime,» mot à mot «aim+ant+moi,» + _sev-er-ler_ «ils aiment,» mot à mot «aim+ant+eux,» et à + l'imparfait _sev-er-di-m_ «j'aimais,» _sev-er-di-ler_, «ils + aimaient.» Maintenant, par l'addition d'une suite de particules + postposées, on obtient toute une série de verbes dérivés ou plutôt + de voix verbales où l'idée est modifiée de diverses manières. Par + exemple: + + _sev-mek_, «aimer,» + + _sev-dir-mek_, «faire aimer,» + + _sev-isch-mek_, «s'aimer réciproquement,» + + _sev-il-mek_, «être aimé,» + + _sev-me-mek_, «ne pas aimer.» + + Toutes ces particules formatives agglutinées les unes à la suite + des autres, avec quelques analogues, se combinent entre elles de 24 + façons différentes, de telle sorte qu'on en arrive jusqu'à des + formes comme _sev-isch-dir-il-me-mek_ «ne pas être amené à s'aimer + l'un l'autre;» et ces formes éminemment complexes se conjuguent à + leur tour comme le verbe simple: _sev-isch-dir-il-me-r-ler_, «ils + ne sont pas amenés à s'aimer l'un l'autre;» + _sev-isch-dir-il-me-r-di-ler_, «ils n'étaient pas amenés à s'aimer + l'un l'autre.» La déclinaison des noms suit le même système: + _sev-gu_ «amour,» _sev-gu-nin_ «de l'amour,» _sev-gu-ler_ «les + amours,» _sev-gu-ler-in_ «des amours,» _sev-gu-m_ «mon amour,» + _sev-gu-m-un_ «de mon amour,» _sev-gu-ler-im_ «mes amours,» + _sev-gu-ler-im-in_ «de mes amours.» + + Les langues agglutinantes sont très nombreuses, infiniment variées, + et parlées par des peuples de toutes les races de l'humanité. On + doit distinguer dans cette classe, pour l'ancien hémisphère seul, + 18 familles irréductibles dans l'état actuel de la science, mais + entre quelques-unes desquelles on peut espérer voir un jour établir + sur des bases sérieuses un rapprochement, déjà tenté par certains + linguistes: + + 1° Les langues ougro-japonaises ou altaïques. + + 2° Les langues dravidiennes de l'Inde méridionale. Nous reviendrons + un peu plus loin avec quelques détails sur ces deux importantes + familles, à cause de leur affinité avec certains idiomes antiques + de peuples compris dans le cercle général de cette histoire, et qui + y tiennent même une place de premier ordre. +346 + 3° Les langues malayo-polynésiennes, que l'on distingue en trois + groupes: mélanésien, polynésien et malay, ce dernier se subdivisant + dans les deux branches tagale et malayo-javanaise. + + 4° Les langues des Papous ou Nègres Pélagiens, encore très + imparfaitement connues. + + 5° Les langues australiennes. + + 6° Les langues hottentotes ou langues à _kliks_, caractérisées par + l'aspiration bizarre ainsi désignée, qui se place au commencement + d'une foule de mots. Ce sont des sons qui se produisent en + détachant rapidement la langue du palais et en imprimant à la + bouche un mouvement de succion. + + 7° Les langues cafres ou bantou, qui remontent toutes d'une manière + manifeste à une langue mère aujourd'hui perdue, et que M. Friedrich + Müller divise en trois branches. + + 8° Les langues nilotiques ou nubiennes, parlées dans la Nubie, le + Darfour et le Kordofan. + + 9° Les langues atlantiques ou du nord-ouest de l'Afrique, de la + région du Sénégal et de Sierra-Leone. + + 10° Les langues mandingues, parlées dans l'ancien empire africain + de Mali et répandues dans le nord-ouest du haut Soudan. + + 11° Les langues de la haute Guinée. + + 12° Les langues du delta du Niger. + + 13° Les langues wolofes, parlées dans le Cayor, le Walo, le Dhiolof + et le Dakhar. + + 14° Les langues du nord-est du haut Soudan. + + 15° Les langues du Bornou, dans l'Afrique centrale. + + 16° Les langues poules, propres à un peuple originaire de la côte + orientale d'Afrique, qui occupe aujourd'hui dans le centre du + continent un espace d'environ 750 lieues de long sur 125 de large, + coupé au milieu par le Niger, entre les dixième et quinzième degrés + de latitude nord. + + Toutes les familles de langues africaines que nous venons + d'énumérer, appartenant à des peuples d'un type nègre plus ou moins + prononcé, sont encore fort mal connues. Elles ont une physionomie + analogue et quelques traits communs. Mais on ne saurait, dans + l'état actuel de la science, les grouper d'une manière plus intime, + bien qu'on puisse déjà soupçonner que la majorité d'entre elles + pourront être rattachées à une même formation, s'étendant à travers +347 toute l'Afrique. Il est donc probable qu'une connaissance plus + approfondie permettra un jour de diminuer ici le nombre des + familles irréductibles, en établissant des rapprochements qui ne + sauraient être aujourd'hui scientifiquement possibles. + + 17° Le basque, descendant direct de l'ancien idiome des Ibères, qui + présente un type linguistique absolument isolé dans l'Europe + occidentale, véritable phénomène de permanence et de conservation. + Peut-être devra-t-on lui chercher des affinités avec les idiomes + africains atlantiques. Car toutes les recherches les plus récentes + de l'anthropologie et de la linguistique semblent conduire à cette + conclusion que le basque est le dernier débris des langues de cette + grande race des Atlantes, qui, dans une antiquité extrêmement + reculée, avant l'arrivée des populations libyeo-berbères dans le + nord de l'Afrique et des premiers Aryens en Europe, s'étendit sur + l'angle nord-ouest du continent africain et sur une partie de + l'Europe occidentale, depuis l'Espagne jusqu'aux Îles Britanniques, + dans une direction, et jusqu'à la Sicile, dans une autre. + + 18° Les langues caucasiennes, parlées comme le basque par des + blancs allophyles. Elles se divisent en deux grands groupes, + septentrional et méridional, occupant chacun l'un des versants de + la chaîne du Caucase, groupes dont il serait peut-être plus sage de + faire deux familles indépendantes. Le premier se subdivise à son + tour en trois rameaux: lesghien, dont on peut citer comme types + l'avare, le kasi-koumyk et le kourine; kiste, représenté par le + thousch, le tchetchenze et l'oude, ainsi que d'autres dialectes qui + leur sont étroitement apparentés; enfin tcherkesse ou circassien, + qui à lui seul comprend presque autant d'idiomes que les autres + subdivisions de la famille. Quant au groupe méridional, il comprend + d'une part les langues kartwéliennes, telles que le géorgien, le + plus grammaticalement développé des idiomes du Caucase et le seul + qui ait une culture littéraire, l'iméréthien, le mingrélien et le + grousien, de l'autre le laze et le souane. Ce groupe est d'une + grande unité et les langues qui le composent remontent sûrement à + une origine commune. L'alarodien des inscriptions cunéiformes des + pays de Van et de l'Ararat devra, suivant toutes les probabilités, + y être rattaché et en fournira un type dans l'antiquité. + + Le basque et les langues caucasiennes nous offrent des traces d'une + tendance à l'exagération de l'agglutination qui peut s'étendre +348 jusqu'à comprendre toute une phrase en un seul mot, de telle façon + que le radical même du verbe est susceptible de s'unir, par voie + d'agglomération, à quelques mots de signification indépendante. Ces + deux familles occupent donc, au point de vue morphologique et sans + que ceci doive être pris comme un indice de parenté, une position + intermédiaire entre les autres langues agglutinantes et la + sous-classe des langues américaines, répartie en un certain nombre + de familles entre lesquelles on ne retrouve aucune communauté de + racines, bien que le mécanisme y reste toujours conforme aux mêmes + principes. + + Les langues américaines sont _holophrastiques_ ou incorporantes et + _polysynthétiques_. Elles sont holophrastiques en ce qu'elles + ramènent toute une phrase à la forme d'un seul mot par + l'incorporation des noms au verbe. Du moins elles en sont + universellement susceptibles, car elles ne présentent pas toutes à + un degré égal le développement de ce caractère; et il n'y a pas une + d'entre elles où l'on n'observe, dans des proportions diverses, + l'emploi simultané des procédés analytiques. Il n'y a pas, du + reste, dans le procédé holophrastique des langues américaines, une + simple synthèse qui rapproche en un seul mot de tous les éléments + de l'idée la plus complète, il y a encore enchevêtrement des mots + les uns dans les autres; c'est ce que M. F. Lieber a appelé + l'_encapsulation_, comparant la manière dont les mots isolés + rentrent dans le mot-phrase, à une boîte dans laquelle en serait + contenue une autre, laquelle en contiendrait une troisième, en + contenant à son tour une quatrième, et ainsi de suite. Ainsi + l'algonquin _nadholineen_, «amenez-nous le canot,» est formé de + _naten_ «amener,» _amochol_ «canot» _i_ euphonique et _neen_ «à + nous;» dans la composition du chippeway _sogininginitizoyan_, «si + je ne prends pas la main,» entrent, avec des particules + grammaticales notant les relations de modalité, _sogénât_ «prendre» + et _oninjina_, «main.» «Les formations de cette espèce, remarque + avec raison M. Hovelacque, ne sont qu'une simple extension du + principe de l'incorporation au verbe de l'idée de régime. On a + remarqué qu'un certain nombre de locutions des langues romanes + modernes sont de véritables exemples d'une incorporation + rudimentaire. Lorsque l'italien dit _portandovi_ «vous portant,» + _portandovelo_ «vous le portant,» lorsque le gascon dit _deche-m + droumi_ «laisse-moi dormir,» leur procédé nous rappelle + l'incorporation du basque et des langues américaines.» Il y a + cependant cette grande différence que, dans ces dernières, +349 l'incorporation des mots se pousse jusqu'à une telle exagération + qu'elle amène la mutilation profonde des mots incorporés. + + C'est là une des applications du principe du polysynthétisme. On + désigne ainsi la façon dont toutes les langues américaines + réunissent un grand nombre d'idées sous la forme d'un seul et même + mot composé, holophrastique ou non. Ce mot, généralement fort long, + est l'agglomération intime de mots divers, qui souvent sont réduits + à de simples lettres que l'on intercale. Ainsi l'algonquin + _pilâpé_, «jeune homme non marié,» est formé de _pilsitt_ «chaste» + et _lenâpé_ «homme.» _amanganachquiminchi_, «chêne à larges + feuilles,» de _amangi_, «grand, gros,» _nachk_, «main,» _quim_, + «fruit à coque,» et _achpansi_, «tronc d'arbre;» le chippeway + _totochabo_, «vin,» est un composé de _toto_ «lait,» et + _chominabo_, «grappe de raisin;» le nahuatl ou mexicain + _nicalchihua_, «je construis une maison,» se décompose en _ni_, + «je,» _cal_, «maison,» et _chihua_, «faire;» le nom de lieu de la + même langue _Achichillacachocan_, qui veut dire «le lieu où les + hommes pleurent parce que l'eau est rouge,» est formé par + agglutination de _atl_, «eau,» _chichiltic_, «rouge,» _tlacatl_, + «homme,» et _choca_, «pleurer.» Le polysynthétisme consiste donc en + une composition par syncope, tels composants perdant leurs + premières syllabes et tels autres leurs dernières. + + «La ténacité de ce caractère, dit M. Maury, est un des indices les + moins équivoques que les populations américaines sont liées par une + parenté originelle. Le moule commun dans lequel leurs langues sont + coulées, dénote qu'aucune des tribus indiennes n'avait dépassé + l'état intellectuel auquel correspond la période d'agglutination. + Le grand développement du polysynthétisme n'empêche pas qu'on ne + puisse retrouver aisément dans ces idiomes le radical primitif. + Mais ce radical n'a point la fixité qu'il garde dans les autres + groupes linguistiques; il varie beaucoup, parce qu'il participe de + la mobilité que le système de l'agglutination imprime aux sons + vocaux. Comme l'on peut par un tel procédé former des mots à + l'infini, il en résulte que deux langues d'abord soeurs arrivent à + s'éloigner promptement du type auquel elles appartenaient. Le fond + primitif du vocabulaire est d'ailleurs très pauvre dans les idiomes + du Nouveau-Monde, et peut aisément disparaître, de façon que les + traits qui seraient de nature à faire reconnaître la parenté + originelle, sont rapidement effacés. Une peuplade substitue ainsi +350 facilement aux mots de la langue parlée par la nation dont elle + était sortie, un ensemble de mots tout à fait différents.» + + Il suffit de ces indications générales des caractères propres aux + idiomes américains pour le tableau général que nous voulions donner + ici des principaux types des langues. Nous nous dispenserons donc + d'allonger ces pages outre mesure en entrant dans le détail + particulier des idiomes de l'Amérique et de leur classification par + familles et par groupes. Ils sont, en effet, absolument étrangers + au cadre historique qu'embrasse notre livre; et par suite ils ne + nous y intéressent que par la place qu'ils occupent dans l'ensemble + de la série morphologique des langages humains. C'est aussi pour + cela que nous nous sommes borné à une simple énumération des + familles de langues purement agglutinantes autres que les altaïques + et les dravidiennes, nous réservant de revenir bientôt sur ces + dernières. + + Les idiomes hyperboréens, parlés par les différents peuples des + régions arctiques, tels que le youkaghir, le tchouktche, le koriak, + le kamtchadale, du nord-est de l'Asie, et les différents dialectes + esquimaux, ne sont que très peu connus et leur groupement est tout + à fait imparfait. D'un côté ils semblent donner la main aux langues + altaïques de la Sibérie, de l'autre aux langues américaines. Ils + fourniront peut-être des chaînons dont on ne soupçonne encore qu'à + moitié l'importance. Ces idiomes appartiennent à la classe des + langues agglutinantes et à la sous-classe des langues + holophrastiques et polysynthétiques. Il est remarquable, du reste, + que les caractères qui déterminent ce dernier classement sont plus + prononcés chez ceux du continent américain, chez l'esquimau que + chez aucun autre. Ainsi l'esquimau groënlandais nous offre des + formes comme _aulisariartorasuarpok_, «il s'est hâté d'aller à la + pêche,» formé de _aulisar_, «pêcher,» _peartor_, «être à faire + quelque chose,» et _pinnesuarpok_, «il se hâte;» ou bien + _aglekkigiartorasuarniarpok_, «il s'en va rapidement et se hâte + d'écrire.» + + * * * * * + + Les langues à flexions, qui forment la troisième division dans le + classement naturel des variétés du langage, sont propres à la race + blanche, aux trois rameaux que l'ethnographie biblique, ainsi que + nous l'avons vu tout à l'heure, distingue dans l'humanité noa'hide. + Ce sont celles qui ont atteint le plus haut degré de développement. +351 Elles sont le produit du développement le plus complet de la pensée + et de la civilisation. + + «Dans ces langues, dit M. Maury, dont nous nous plaisons à + reproduire les excellentes définitions, le radical subit une + altération phonétique, destinée à exprimer les modifications + résultant des différences de relation qui le lient aux autres mots. + Les éléments qui gardent encore un caractère rigide et non + modifiable chez les langues d'agglutination, sont devenus dans + celles-ci plus simples et plus organiques. Une langue à flexions + représente le plus haut degré de structure grammaticale, et se + prête le mieux à l'expression et au développement des idées. + + «Rien ne peut mieux faire ressortir la différence qui sépare les + langues d'agglutination des langues à flexions, que le + rapprochement des systèmes de déclinaisons et de conjugaison + respectifs de ces deux classes d'idiomes. + + Dans la déclinaison des langues d'agglutination, la séparation + entre le cas et sa postposition est peu sensible; une simple + terminaison indique le nombre; la fusion entre les mots indiquant + la relation et le radical n'a pas encore lieu; les genres sont à + peine distingués. Dans les langues à flexions, au contraire, toutes + les circonstances d'un mot, circonstances de genre, de nombre, de + relation, sont exprimées par des modifications qui portent sur le + substantif même et en changent incessamment le son, la forme et + l'accent. + + Dans le verbe, la transformation du radical est plus complète, plus + profonde. On n'y trouve plus, comme pour le verbe des langues + d'agglutination, la syllabe extérieurement accolée; c'est tout le + corps du mot qui se modifie suivant les temps et les modes; + quelques-unes des articulations du radical subsistent cependant et + rappellent le sens originel modifié par celles-ci.» + + «La flexion des personnes et des nombres, écrit Schleicher[151], + diffère tout à fait, dans les langues de flexion, de ce qu'on voit + d'analogue dans les idiomes d'agglutination. Chez ces dernières + langues, les personnes sont indiquées par un pronom suffixe + faiblement altéré, et le pluriel est souvent marqué par le signe du + pluriel du substantif. Il n'en saurait être autrement, puisque, + dans les idiomes d'incorporation, la différence du substantif et du + pronom ne fait que commencer. + + [Note 151: _Les langues de l'Europe moderne_, trad. française, p. + 153.] +352 + Dans les langues à flexions, les terminaisons personnelles du verbe + sont sans doute aussi dans un rapport visible avec le pronom, mais + les formes du verbe à flexions se distinguent fondamentalement de + toutes les autres. Une force énergique a formé dans ce cas le tout + indissoluble appelé _mot_, et on ne saurait se méprendre sur le + caractère respectif du substantif et du verbe. Précisément parce + que l'unité du mot se maintient avec rigueur dans la flexion, on + n'y peut exprimer beaucoup de relations par un seul mot; tandis que + les changements, les allongements démesurés que les langues + agglutinantes font subir à leurs verbes et à leurs substantifs, ne + peuvent avoir lieu qu'aux dépens de l'unité du mot. Le verbe à + flexions marque donc moins de relations que le verbe agglutinant. + De là aussi la grande difficulté de décomposer en éléments simples + les formes à flexions. Les éléments exprimant la relation subissent + dans l'idiome à flexions les changements les plus considérables, + seulement pour conserver l'unité du mot.» + + La classe des langues à flexions se partage en trois grandes + familles: + + Les langues 'hamitiques ou égypto-berbères, + + Les langues sémitiques ou syro-arabes, + + Les langues aryennes ou indo-européennes. + + À ces trois familles appartiennent les principaux idiomes des + grandes civilisations antiques dont nous avons entrepris de + raconter l'histoire. Il est donc nécessaire d'entrer à leur égard + dans certains détails et de consacrer à chacune d'elles un + paragraphe spécial. Mais auparavant nous nous arrêterons un moment + à deux familles de langues agglutinantes, que nous avons réservées + pour en parler avec un peu plus de développement que des autres de + la même classe. + + + § 4.--LES LANGUES DRAVIDIENNES ET ALTAÏQUES. + + Les langues dravidiennes sont celles du midi de l'Inde, du Dekhan. + Le nom générique qu'on a pris l'habitude de leur donner est + emprunté à celui de l'ancienne province de Dravida ou Dravira, + comprenant les pays d'Orissa et de Madras où était parlée l'une des + principales parmi ces langues. Le territoire continu et compact des + idiomes dravidiens s'étend depuis les monts Vindhya et la rivière + Narmadâ ou Nerbuddah jusqu'au cap Comorin. Dans cette vaste région, + peuplée d'environ 38 millions d'habitants, on trouve quelques + colonies européennes ou musulmanes, mais le nombre des indigènes +353 qui se servent exclusivement des idiomes dravidiens peut être + évalué à plus de 35 millions. + + On y compte cinq langues principales: le tamoul ou tamil; le + télougou ou télinga; le kanara ou kannada; le malayâla; enfin le + toulou ou toulouva. Toutes ont une culture littéraire ancienne et + assez développée. + + Le tamoul joue en maintes circonstances, dans l'étude de la famille + dravidienne, par la richesse de son vocabulaire et par la pureté et + l'ancienneté de ses formes, le même rôle que le sanscrit dans + l'étude de la famille aryenne. Il a fleuri sous trois dynasties + puissantes, dont une, les Cholas, donna son nom à la côte de + Coromandel (Cholamandala). Il est encore parlé par dix millions + d'hommes. Son aire s'étend sur la côte orientale du Dekhan, depuis + le cap Comorin jusqu'à Paliacatte, un peu au nord de Madras, et sur + la côte occidentale jusqu'à Trivandrum. La longue bande qui s'étend + entre les Ghattes à l'est et la mer à l'ouest, de Trivandrum à + Mangalore, est la région du malayâla, parlé par environ deux + millions et demi de personnes. Le toulou, jadis répandu sur une + assez grande étendue au nord du malayâla, est confiné actuellement + aux environs de Mangalore, à l'est des Ghattes, et le nombre de + ceux qui le parlent n'est pas évalué à plus de 500,000. C'est une + langue intermédiaire entre le malayâla, qui n'est qu'un très vieux + dialecte du tamoul, et le kanara. Ce dernier occupe le nord du pays + dravidien; il s'étend sur le plateau du Maïssour (orthographié + souvent à l'anglaise Mysore) et la partie occidentale du territoire + de Nizam; c'est le langage d'environ cinq millions d'individus. Le + kanara est linguistiquement d'un haut intérêt, car souvent il a + conservé des formes plus anciennes et plus pures que celles mêmes + du tamoul. Quant au telougou, qui termine au nord-est la série + géographique des langues dravidiennes et que parlent plus de + quatorze millions d'hommes, c'est l'idiome de la famille dont les + formes ont subi le plus d'altération; sa phonétique a aussi + beaucoup varié, mais ça été pour gagner en harmonie. + + Le singhalais ou élou, comme le nomment ceux qui en font usage, est + l'idiome de la partie méridionale de l'île de Ceylan. Son système + grammatical est tout à fait conforme à celui des langues + dravidiennes, et une partie de ses suffixes est commune avec elles. + Mais d'un autre côté une large part des éléments dérivatifs, les + pronoms, les noms de nombre, y sont tout différents; et le +354 vocabulaire s'en écarte aussi beaucoup. Il est donc des linguistes + qui ont fait du singhalais le type d'une famille entièrement à + part. D'autres, et c'est le système le plus probable, le rattachent + à la famille dravidienne, mais l'y classent dans un groupe spécial, + qui se sera détaché de la souche commune à une époque reculée, et + après cette séparation se sera développé d'une manière isolée et + divergente. + + L'affinité avec le groupe proprement dravidien est beaucoup plus + grande dans le groupe des langues vindhyennes ou parlées dans la + région des monts Vindhya. Ici, pas de doute qu'il ne s'agisse d'un + rameau dravidien, mais resté plus rude et plus sauvage, par défaut + de culture, que celui du midi, et beaucoup moins avancé au double + point de vue de la phonologie et de l'idéologie. Les principaux + idiomes de ce groupe sont: le male ou radjmahali, l'uraon, le kole + et le ghond. Ce dernier est celui qui a conservé le type le plus + ancien et le plus dur; le kole est profondément pénétré + d'influences étrangères. + + Enfin le brahoui, parlé dans le nord-est du Beloutchistan, doit + être encore ramené à la famille dravidienne, où il forme le type + d'un groupe à part. C'est le dernier vestige de l'antique extension + des langues dravidiennes le long de la côte nord de la mer d'Oman, + jusqu'à l'entrée du golfe Persique, région où elles ont été depuis + longtemps submergées et effacées par les idiomes iraniens et + aryo-indiens. + + La plupart des peuples qui parlent les langues dravidiennes, et qui + les ont autrefois parlées appartiennent décidément à la race jaune, + et se rattachent anthropologiquement dans cette race au rameau + thibétain. Mais presque tous offrent aussi les traces d'un + métissage plus ou moins profond avec une race mélanienne aux + cheveux lisses, très analogue aux Australiens, qui avait précédé + les tribus jaunes sur le sol de l'Inde méridionale, et dans la + plupart des endroits s'y est fondue avec elles. Les populations + chez lesquelles le type de cette race mélanienne a prévalu dans le + mélange et est resté presque pur, comme les Kôlas et les Ghonds, + emploient des langues du groupe vindhyen. La conservation du + brahoui dans le Beloutchistan est de nature à faire penser que + jadis, avant l'afflux des éléments ethniques iraniens qui s'y sont + superposés, les peuples bruns de cette région, désignés par les + Grecs comme Éthiopiens orientaux et par l'ethnographie biblique + comme le rameau extrême de Kousch dans l'est, parlaient des idiomes + étroitement apparentés à ceux des Dravidiens et sortis de la même + souche. +355 + En général les radicaux verbaux et nominaux des langues + dravidiennes sont essentiellement monosyllabiques, mais produisent + facilement par leur association des dissyllabes et des + trissyllabes. Ces langues possèdent un riche vocabulaire, ce qui + est dû surtout à la possibilité qu'ont les mots de s'agglomérer, de + se réunir entre eux pour produire des mots nouveaux. De même que + presque toutes les langues des populations dépourvues de génie + métaphysique et d'une grande pauvreté en fait de mots propres à + exprimer les idées abstraites, elles ont une extrême richesse + d'expressions quand il s'agit de rendre les mêmes nuances de + sensations physiques. + + La grammaire est nettement agglutinante; elle procède toujours par + la suffixation d'éléments nouveaux. Ainsi à un radical verbal on + ajoutera une syllabe signe du temps, puis une autre exprimant + l'idée de négation, puis le pronom indiquant la personne, et le + résultat de cette agrégation sera un mot signifiant, par exemple, + «tu ne vois pas,» mais qui doit être analysé en «voir + + présentement + non + tu.» Les racines ainsi agglutinées au radical + principal, et jouant le rôle de déterminatifs des rapports + grammaticaux, gardent pour la plupart un sens matériel et en + quelque sorte sensitif, même après leur jonction avec le verbe, ce + qui montre qu'à l'origine elles étaient toutes attributives. Sans + doute, un certain nombre de ces mots formatifs ont été tellement + altérés que leur figure primitive est devenue méconnaissable; mais + une plus grande quantité--ceux en particulier qui servent à + différencier les cas de la déclinaison--sont encore en usage dans + le langage courant, avec leur sens naturel de demeure, contact, + voisinage, conséquence, etc. Plusieurs de ces éléments grammaticaux + agglutinatifs changent de l'une des langues congénères à l'autre, + ce qui prouve l'indépendance originelle de ces suffixes. La + conjugaison dans les idiomes dravidiens est encore fort imparfaite. + Ils manquent tous de cette flexibilité qui permet de longues + phrases et des périodes. Chez toutes les langues de la famille le + verbe produit une forme causative, dérivée par un procédé pareil à + celui dont nous cherchions un peu plus haut le type dans le turc; + en tamoul, ces formes verbales secondaires commencent à se + multiplier, et dans le toulou l'emploi de ce procédé se déploie + avec une singulière richesse. Les pronoms se suffixent aux noms + pour exprimer la notion possessive, ce qui se reproduit dans toutes + les langues agglutinantes. Mais, en outre, le suffixe personnel, + dans les idiomes dravidiens, apporte quelquefois, en s'ajoutant au +356 nom, un sens attributif, une signification d'existence. En tamoul, + par exemple, _têvarîr_, formé de _têvar_ «dieu,» pluriel + honorifique, et de _îr_, suffixe de la 2e personne, signifie «vous + êtes dieu,» et ensuite, prenant le sens de «vous qui êtes dieu,» + peut se décliner. Dans les anciens textes de la même langue (il + s'agit d'un fait qui a disparu du langage d'aujourd'hui), on + rencontre des formes telles que _sârndayakku_, «à toi qui t'es + approché,» qui s'analyse en _sârnday_ «tu t'es approché» (composé + lui-même de _sâr_ «s'approcher, _n_ euphonique, _d_ signe du passé, + _ây_ suffixe verbal de la 2e personne), _ak_ euphonique et _ku_ + suffixe nominal du datif. + + * * * * * + + L'unité ginuistique de la famille des langues ougro-japonaises ou + altaïques, longtemps méconnue, est actuellement passée à l'état de + fait incontestable, grâce surtout aux travaux de Castrèn, fondateur + de l'étude scientifique et de la grammaire comparée de cet idiome. + Il a fait école, et la famille altaïque est dès à présent une de + celles dont la connaissance est la plus avancée et la mieux fondée. + En particulier l'étude des langues qui y composent le groupe + ougro-finnois approche du degré de sûreté et de la précision + d'analyse de celle des langues aryennes. + + La famille altaïque se divise en six groupes qui, avec une parenté + certaine et des traits marqués d'unité générale, ont tous une + individualité fortement accusée: samoyède, ougro-finnois, + turco-tatar, mongol, tongouse et japonais. + + Le groupe samoyède se compose de cinq idiomes parlés par des tribus + très clair-semées (elles ne comptent pas en tout plus de 20,000 + individus) sur la partie orientale de la côte russe de l'océan + Glacial, à l'est de la mer Blanche, en Europe, et en Asie sur le + littoral ouest de la Sibérie. Ce sont le yourak, le tavghi, le + samoyède yénisséien, l'ostiaco-samoyède et le kamassien. + + Le groupe ougro-finnois est le plus riche de tous et celui qui joue + le premier rôle dans l'étude des langues altaïques. M. O. Donner le + subdivise en cinq rameaux ou sous-groupes: + + Finnois, comprenant: le suomi ou finnois, parlé par la grande + majorité de la population de la Finlande; le karélien, dont le + domaine s'étend au nord jusqu'au territoire lapon, au sud jusqu'au + golfe de Finlande et au lac Ladoga, à l'est jusqu'à la mer Blanche + et au lac Onéga; le vêpse et le vote, subdivision de l'ancienne +357 langue tchoude, répandue primitivement sur toute la Russie du nord, + mais aujourd'hui resserrée sur un territoire étroit et très + morcelé, au sud du lac Onéga; l'esthonien, divisé en deux + dialectes, dont le territoire comprend l'Esthonie et le nord de la + Livonie; le krévien et le live, actuellement restreints à d'étroits + cantons de la Courlande; + + Lapon, occupant géographiquement l'extrême nord-ouest de la Russie, + et l'extrême nord de la Suède et de la Norvège; on y distingue + quatre dialectes; + + Permien, où se groupent le zyriainien, le permien et le votiaque, + parlés dans l'ancienne Biarmie ou pays de Perm, au voisinage de la + Kama; + + Bulgare, représenté par le mordvine et le tchérémisse, qui sont + encore les idiomes d'environ 900,000 individus dans la vallée du + Volga; l'ancien bulgare, aujourd'hui disparu et à la place duquel + les descendants des Bulgares établis dans la péninsule danubienne + ont adopté une langue slave, appartenait à ce groupe; + + Ougrien, qui conserve son unité malgré l'énorme distance + géographique séparant aujourd'hui les populations qui en emploient + les idiomes, puisque ce rameau comprend à la fois le magyar, + transplanté depuis dix siècles en Hongrie, puis le vogoul et + l'ostiaque, langages de tribus singulièrement barbares et + clair-semées, habitant dans le bassin de l'Obi, au nord-est de la + Sibérie. Car un des peuples les plus grands et les plus civilisés + de l'Europe est, par la race et par la langue, le frère de + peuplades qui, n'ayant pas été favorisées par les mêmes + circonstances historiques, sont restées ou retombées dans la plus + abjecte barbarie, fait qui doit mettre en garde contre ce qu'ont de + trop absolu les systèmes de philosophie de l'histoire qui font tout + dépendre de la race et de ses aptitudes géniales. + + Le groupe turco-tartare est celui qui offre le type le plus + frappant peut-être des idiomes agglutinants, celui dont la + structure grammaticale est restée le plus transparente. + L'agglutination n'y tourne pas, comme dans les idiomes + ougro-finnois, à une sorte de semi-flexion par la corrodation des + éléments qui s'accolent au radical. Le groupe turc ou + turco-tartare, parlé par des populations intermédiaires entre les + races blanche et jaune, qui ont eu leur berceau historique commun + dans l'Altaï et se sont dispersées depuis les bords de la + Méditerranée jusqu'à ceux de la Léna, en Sibérie, mais en gardant + leur centre et leur foyer dans le Turkestan, se subdivise en cinq +358 rameaux ou en cinq grandes langues, présentant chacune un certain + nombre de dialectes dérivés: + + Le yakoute, parlé par une population qui compte actuellement + 200,000 âmes et, d'émigrations en émigrations, a fini par s'établir + au milieu des tribus tongouses, dans le nord-est de la Sibérie; + + L'ouigour, dont les dialectes sont le kirghiz, le karakalpak, le + tatare de la vallée de l'Ili, le turc de la Dzoungarie; l'ouigour + proprement dit a atteint de bonne heure un haut degré de culture + littéraire; il s'écrivait encore au Ve siècle de notre ère, au + témoignage des écrivains chinois, avec un système graphique + original, perdu depuis lors et remplacé, sous l'influence des + missionnaires nestoriens, par un système dérivé de l'alphabet + syriaque, et qui est devenu à son tour la source de ceux des + Mandchous, des Kalmouks et des Mongols; + + Le djagataï ou turc oriental, qui se subdivise en: kongrat, + dialecte de Taschkend, Khiva et Balkh; khorazmien ou uzbek et + koman, idiome parlé par un peuple de ce nom, actuellement éteint, + mais dont les traces subsistent dans un patois de la Hongrie; + suivant Anne Comnène, ce dernier idiome était également parlé par + les Petchénègues; + + Le kiptchak, se divisant en: nogaï ou turc de la Crimée et du + Daghestan, _lingua ugaresca_ du moyen âge; baschkir, boukhare, + turcoman, turc de Kazan, turc d'Astrakhan, turc d'Orembourg, + barabint; le tchouvache, parlé par des îlots de population au + milieu du domaine des idiomes bulgares, en est encore un dialecte, + mais il a pris dans son isolement une originalité plus prononcée; + + L'ottoman ou turc d'Europe, auquel on réserve aussi la désignation + absolue de turc, sans épithète. + + Plusieurs de ces idiomes ou dialectes ont été adoptés par des + peuples qui ne sont pas de race turque, tels que les Baschkirs et + les Barabints; en même temps les Osmanlis, par suite de leurs + mélanges continus avec des peuples de race blanche, ont + complètement perdu, malgré leur origine historique, le type + physique turc. L'ottoman est, de tous les idiomes turcs, le plus + élaboré; mais comparé aux langues ougro-finnoises, il est + généralement simple, se distingue par une idéologie plus générale + et plus développée. + + Les deux groupes mongol et tongouse ont en commun une grande + pauvreté de formes grammaticales; ainsi aucun des idiomes qui les + composent ne suffixe les pronoms au verbe pour en former des + personnes; le bouriate seul, dans le groupe mongol, a atteint ce + point de développement de la conjugaison. +359 + Les langues du groupe mongol sont: le mongol proprement dit ou + oriental, parlé dans la Mongolie, c'est-à-dire dans la partie + centrale du nord de la Chine; le kalmouk ou eulet, qui a pénétré en + Russie, par suite d'une émigration de nomades, jusque sur la rive + gauche de la mer Caspienne, vers l'embouchure du Volga; enfin le + bouriate, dont le territoire est dans les environs du lac Baïkal. + + Celles du groupe tongouse sont: le tongouse, usité des peuplades de + ce nom dans la Sibérie centrale; le lamoute, langage des tribus de + même race qui habitent au bord de l'océan Pacifique, touchant aux + Kamtchadales; le mandchou, dont le domaine occupe l'extrémité + nord-est de l'empire chinois. Ces trois idiomes ne se sont séparés + qu'après une assez longue période de développement grammatical + commun. + + Le groupe japonais est peut-être celui dont la séparation du reste + de la famille s'est le plus prononcée, à tel point qu'il est encore + beaucoup de linguistes qui se refusent à l'y inscrire. En effet, le + japonais, sous sa forme moderne, a perdu un grand nombre des + caractères qui affirmaient le plus clairement son affinité avec les + idiomes altaïques; mais ils se sont mieux conservés dans le yamato, + langue sacrée qui est encore parlée devant le daïri. Le coréen est + trop imparfaitement connu pour que l'on puisse déterminer avec + certitude s'il doit être groupé avec les langues tongouses ou avec + le japonais. + + Une partie des idiomes de la famille ougro-japonaise ou altaïque, + ceux des groupes mongol, mandchou et japonais, sont usités par des + peuples qui offrent dans toute leur pureté les caractères physiques + de la race jaune; les autres appartiennent aux peuples que nous + avons classés dans la sous-race altaïque, née d'un métissage de + blanc et de jaune, et offrant toute la série des intermédiaires + entre ces deux types extrêmes. + + Il y a de fortes différences pour le fond du vocabulaire entre les + différents groupes de la famille, ou du moins on n'a encore fait + que peu d'efforts vraiment scientifiques pour les ramener à un + système de racines communes. Ils sont aussi parvenus à des degrés + inégaux de développement. Malgré ces divergences, l'unité de la + famille et sa descendance d'une même souche sont attestées par la + communauté de caractères trop importants pour laisser place au + doute. C'est d'abord l'identité du mécanisme grammatical + agglutinatif, procédant d'après les mêmes procédés dans tous les +360 groupes, au moyen de postpositions ou de suffixes. Les idiomes des + groupes mongol et mandchou séparent encore, en écrivant, les + particules de relation postposées; mais ce n'est là qu'une question + d'habitudes graphiques, influencée par le voisinage du chinois + monosyllabique et isolant; les idiomes turcs n'usent que rarement + de cette méthode; mais les ougro-finnois s'en abstiennent. Ces + particules, en effet, forment dans la réalité des parties du mot + composé et en sont inséparables; dans le groupe ougro-finnois elles + tendent à se transformer en flexions. Comme principe syntaxique + commun à la famille dans toutes ses divisions, nous devons noter + que le mot régi, précède invariablement celui dont il dépend; ainsi + le génitif a le pas sur son sujet, le régime a le pas sur son + verbe. + + Mais le trait commun le plus capital et le plus caractéristique des + langues altaïques appartient au domaine de la phonologie et + constitue ce qu'on appelle l'_harmonie vocalique_. C'est un besoin + d'homophonie dans la vocalisation, qui est particulier à ces + langues, et qui conduit à imposer une harmonie dans les syllabes + des radicaux auxquelles sont jointes des voyelles finales, ainsi + qu'une transformation euphonique des voyelles chez les particules + suffixes. Les différents sons vocaux sont répartis en trois + classes: fortes, faibles et neutres, ces dernières susceptibles de + s'harmoniser indifféremment avec les fortes et les faibles; toutes + les voyelles d'un mot, qui suivent celle de la syllabe principale, + doivent être ramenées à la même classe que la voyelle de cette + syllabe. De là des règles de permutation qui varient avec chaque + idiome, mais dont le principe et le fond restent les mêmes. Dans + l'application de l'harmonie vocalique, il y a une certaine variété, + qui la rend plus ou moins absolue. L'harmonie peut s'étendre au mot + entier ou être restreinte aux suffixes; elle peut s'appliquer à + tous les mots ou n'affecter que les mots simples, ceux qui ne sont + pas composés. En turc, par exemple, tout mot doit être harmonique, + de même qu'en mandchou, en mongol, en suomi, en magyar, tandis + qu'en mordvine et en zyriaine les seules voyelles sensibles sont + les voyelles des désinences. En magyar, les mots composés + conservent leurs voyelles originaires. + + La plupart des radicaux des langues altaïques sont dissyllabiques + et portent l'accent sur la première syllabe. Mais sous ce + dissyllabisme on retrouve avec certitude un monosyllabisme + primordial des racines. +361 + Toutes les langues agglutinantes, même celles entre lesquelles il + est impossible de supposer une parenté, présentent un même mode de + formation grammaticale, qui caractérise un stage particulier dans + le développement intellectuel de l'humanité et dans celui de son + langage. Mais l'affinité morphologique, la parité de mécanisme est + surtout étroite entre les deux familles dravidienne et altaïque. + Elles ont aussi en commun, sinon l'harmonie vocalique formelle, qui + n'est soumise à des règles fixes et constantes que dans la seconde, + du moins une tendance générale à l'harmonisation euphonique de la + vocalisation, avec une tendance non moins marquée à éviter les + rencontres de deux consonnes, et à terminer toujours le mot + fondamental ou radical par une voyelle. Il est donc bien difficile + de ne pas les grouper ensemble dans une section particulière de la + grande classe d'idiomes à laquelle elles appartiennent. Mais le + lien incontestable qui les unit est-il celui d'une simple analogie + résultant de la conformité des procédés de l'esprit humain dans les + différentes races de notre espèce, ou bien celui d'une parenté + réelle, qui permette de les faire découler d'une commune origine, + possible à restituer par la science? C'est là une question qui, + ainsi que nous l'avons déjà dit, reste pendante, sans que l'on + puisse encore prévoir dans quel sens le progrès des études la + résoudra définitivement. La théorie _touranienne_, à laquelle M. + Max Müller a attaché son nom, et que le grand linguiste d'Oxford + persiste à maintenir, en dépit des dénégations d'un poids si + considérable qu'elle a rencontrées de la part de Pott, de + Schleicher et de M. Whitney, la théorie _touranienne_ admet la + parenté formelle et la communauté d'origine. Mais elle n'est pas + parvenue jusqu'à présent à la démontrer, à rapprocher d'une manière + scientifiquement acceptable les éléments qui constituent le fonds + même des deux familles en question. À plus forte raison la + démonstration n'est-elle pas faite dans le sens de ceux qui, + outrant la théorie en question, vont jusqu'à vouloir rattacher à + une même souche, sous le nom de _langues touraniennes_, non + seulement les idiomes dravidiens et altaïques, mais ceux des + familles malayo-polynésienne et caucasienne, et aussi le basque. À + mesure que l'on élargit ainsi la donnée du _touranisme_, on la rend + plus invraisemblable, plus difficile à accepter à une sévère + critique. Elle échappe au domaine des réalités positives de la + science pour passer dans celui des hypothèses, ingénieuses + peut-être mais indémontrables. Le problème est plus sérieusement + posé quand il se restreint à la parenté ou à la simple analogie des +362 langues dravidiennes et altaïques entre elles, puis de leur parenté + commune ou de la parenté de chacune de ces familles séparément avec + le thibétain, qui prête à certains rapprochements dignes + d'attention avec elles, bien que demeuré à l'état monosyllabique et + n'étant pas encore entré dans le stage de l'agglutination. Ici la + thèse affirmative n'est aucunement prouvée, car il ne suffit pas + d'une similitude morphologique pour établir la parenté réelle de + deux langues, et dans l'état actuel des études le matériel phonique + des idiomes dravidiens et altaïques, et leurs racines, demeurent + irréductibles. Mais d'un autre côté, on ne saurait non plus écarter + cette thèse par une dédaigneuse fin de recevoir et tenir son + impossibilité pour prouvée; car elle a, au contraire, en sa faveur + des présomptions d'une certaine valeur, et il faut nécessairement + attacher une importance considérable à l'opinion de l'auteur de la + _Grammaire comparative des langues dravidiennes_, de M. Caldwell, + universellement reconnu pour le premier des dravidistes de + l'Europe, lequel adopte énergiquement la théorie touranienne, + limitée à ces données raisonnables. Le seul parti sage est donc de + s'abstenir de porter un jugement dans cette question, qui reste + indécise, et de se borner à enregistrer les deux théories de la + parenté et de la distinction radicale comme ayant toutes deux un + caractère scientifique et des raisons sérieuses pour les appliquer. + Lorsque les maîtres de la linguistique sont en désaccord, ce n'est + pas dans un ouvrage comme celui-ci que l'on peut prendre parti et + prétendre trancher le débat. + + * * * * * + + Suivant M. Maury, les vues de M. Max Müller sur l'existence d'un + vaste ensemble de langues touraniennes, apparentées par une + communauté d'origine quoique divisées en familles profondément + différentes, seraient «corroborées par les recherches d'un + ethnologiste éminent, M. H.-B. Hodgson, sur les langues _horsok_, + parlées par les tribus nomades du Thibet septentrional, les langues + _si-fan_, parlées par les populations appelées Sokpa, répandues au + nord-est du Thibet, dans le Koko-noor, le Tangout, et d'autres qui + s'avancent jusque sur les frontières de la Chine, les Amdo, les + Thochu, les Gyarung et les Manyak, tous idiomes confinant à la fois + aux langues indo-chinoises, thibétaines, dravidiennes, + ougro-japonaises et caucasiennes, et pouvant être regardés comme + établissant le passage entre ces diverses familles linguistiques. + L'étude de leurs grammaires y a fait même découvrir des affinités + avec les langues tagales (de la famille malayo-polynésienne). Le +363 gyarung notamment, dont le verbe a conservé les formes les plus + archaïques, donne une main aux langues de l'Archipel indien et + l'autre aux langues du Caucase; il se lie au thakpa, au manyak et + par suite à toute la formation linguistique du sûd-est; par le + thochu, le horpa, le sokpa, il pousse une pointe, à travers le + Kouen-lun, jusque dans le domaine des langues ougro-sibériennes. M. + Hodgson a signalé dans le gyarung une tendance harmonique et un + système analogue à celui des postpositions qui caractérise toute la + famille ougro-japonaise. D'autre part, le sokpa tient au mongol par + l'eulet, et le horpa se rapproche du turc.» + + Ici encore nous enregistrons sans nous prononcer. Nous nous + bornerons à remarquer que ces observations, dont il faut tenir un + compte très sérieux, ne portent cependant jusqu'ici que sur des + analogies morphologiques, mais non sur la question essentielle de + la comparaison des racines et de leur réductibilité. + + * * * * * + + Des éléments nouveaux et d'une grande importance seront très + probablement introduits dans le débat de ce grand problème + linguistique par une connaissance, plus approfondie qu'elle ne peut + l'être aujourd'hui, des langues auxquelles nous restreignons dans + ce livre l'appellation de _touraniennes_, faute d'une meilleure + désignation à leur appliquer. Ce sont les idiomes nettement + agglutinants, morts depuis des siècles, qui se parlaient au temps + de la haute antiquité dans la région à l'est de la Mésopotamie, + c'est-à-dire dans la Médie et la Susiane, et aussi dans la + Babylonie et la Chaldée, concurremment avec l'assyrien de la + famille sémitique. Ces idiomes, dont la connaissance est encore + imparfaite, mais dont les principaux caractères grammaticaux sont + déjà sûrement établis, nous ont été révélés par le déchiffrement + des inscriptions cunéiformes anariennes, dont une partie est + rédigée dans l'un ou dans l'autre. Ils constituent une famille + parfaitement définie, dont l'unité est assurée par une communauté + de racines qui se discerne déjà clairement, et par une analogie + sensible dans la morphologie. Mais cette famille se subdivise à son + tour en deux groupes qui ne sont point parvenus au même degré de + développement grammatical, qui sont l'un envers l'autre dans une + position très semblable à la position réciproque des langues + turques et tongouses dans la famille altaïque. + + Le premier est le groupe _médo-susien_, dont nous connaissons déjà + quatre idiomes, assez étroitement apparentés entre eux pour que +364 l'on puisse hésiter sur la question de savoir si on ne devrait pas + les définir comme quatre dialectes d'une même langue: + + Le proto-médique, langage de la population anté-aryenne de la + Médie, qui se maintint dans l'usage même après la conquête du pays + par les Iraniens, et qui fut mis au nombre des langues officielles + de la chancellerie des rois de Perse de la dynastie des + Achéménides, admis même à tenir le second rang dans leurs + inscriptions cunéiformes trilingues; + + Le susien, dont l'étude est moins avancée, idiome des vieilles + inscriptions indigènes de Suse et de son voisinage; on en possède + quelques monuments d'une antiquité très reculée; mais la plupart de + ceux qui ont été recueillis jusqu'ici appartiennent aux VIIIe et + VIIe siècles avant l'ère chrétienne; + + L'amardien, dialecte très rapproché du susien, dans lequel sont + conçues les inscriptions cunéiformes de Mal-Amir; + + Le kasschite ou cissien, langage du peuple de ce nom qui fournit, + près de vingt siècles avant notre ère, une dynastie royale assez + longue à la Babylonie; nous ne connaissons de cette langue, encore + apparentée de fort près au susien, que d'assez nombreux noms + propres; une tablette cunéiforme du Musée Britannique en contient + une liste, dans laquelle ils sont accompagnés de leur traduction en + assyrien. + + De ces quatre idiomes, le proto-médique est le seul dont on + connaisse le système grammatical d'une manière un peu complète; il + a été définitivement élucidé par les récents travaux de M. Oppert. + Sa structure offre une très frappante analogie avec celle des + langues turques et se montre aussi régulière. Le langage est ici + parvenu juste au même degré de développement de l'agglutination. + + L'idiome accadien ou sumérien, car les savants varient au sujet de + l'application, de l'un ou de l'autre de ces noms, et il serait + peut-être plus exact de l'appeler suméro-accadien, forme à lui seul + la seconde division de la famille ou groupe _chaldéen_; on + entrevoit, du reste, des variations dialectiques dans les textes + qui en sont parvenus jusqu'à nous. C'est la langue du vieil élément + non-sémitique de la population de la Babylonie et de la Chaldée. + L'accadien ou suméro-accadien est un langage qui s'est fixé de très + bonne heure, que l'adoption de l'écriture dès une très haute + antiquité a comme cristallisé, de même que le chinois, à un état de + grammaire remarquablement primitif, dans le premier stage de +365 l'agglutination, quand il conservait encore de nombreuses traces de + l'état isolant et rhématique. Les radicaux monosyllabiques y + restent très nombreux, et une grande partie de ceux qui se + présentent avec une forme dissyllabique ou polysyllabique se + laissent clairement reconnaître comme des composés de monosyllabes + agglomérés. Nulle distinction de radicaux verbaux et nominaux; les + mots fondamentaux sont susceptibles d'exprimer indifféremment ces + deux formes de l'idée, et ils ne se déterminent dans telle ou telle + catégorie du langage que par la déclinaison ou la conjugaison. Les + suffixes des cas de déclinaison sont des radicaux attributifs, qui + restent parallèlement en usage dans les textes avec leur + signification propre. Le verbe développe de nombreuses voix + dérivées par l'addition de particules monosyllabiques ou + dissyllabiques, qui sont aussi des radicaux attributifs. Ce qui est + particulier au suméro-accadien parmi toutes les langues connues et + qui peut être considéré comme la marque certaine d'un état + singulièrement ancien de grammaire, ce qui le caractérise comme une + langue figée par l'écriture à une période encore imparfaite de sa + formation morphologique, c'est l'incertitude du mode + d'agglutination au radical de ces particules formatives des voix + ainsi que des pronoms sujets et régimes constituant la conjugaison. + Celle-ci peut être, en effet, indifféremment prépositive ou + postpositive. Cependant la conjugaison par voie de préfixation des + pronoms et des particules formatives est la plus habituellement + employée. + + En même temps que sa grammaire est restée à cet état primitif et + imparfait, l'accadien ou suméro-accadien nous apparaît, dans les + textes assez nombreux que nous en possédons, comme une langue déjà + vieille, qui dans un long usage a subi d'une manière profonde + l'action de tendances à l'altération phonétique. Ainsi ses mots + radicaux, quand ils se montrent isolément et à l'état absolu, sans + être munis de suffixes, offrent presque toujours une usure qui en a + effacé la partie finale, la dernière consonne, quand ils étaient + dissyllabiques ou se terminant par une consonne. C'est seulement + suivis d'un suffixe qu'ils reprennent leur forme complète, le + suffixe ayant ici un rôle conservateur et nécessitant la + réapparition de l'articulation qui se corrode et disparaît dans + l'état absolu. + + Cet idiome est soumis à une loi d'harmonie vocalique incontestable, + bien qu'imparfaite, qui le rapproche d'une façon marquée des + langues de la famille altaïque. + + Morphologiquement, les deux groupes des langues auxquelles nous +366 réservons ainsi spécialement le nom de _touraniennes_, offrent une + analogie étroite avec les langues altaïques et les langues + dravidiennes. Ceci coïncide avec le fait que l'aire géographique + dans laquelle nous en constatons l'usage aux siècles de l'antiquité + touchait d'un côté, au nord, vers la Caspienne, au domaine des + idiomes altaïques, et de l'autre côté, au sud, par la Susiane, au + domaine des langues dravidiennes, qui s'étendaient à cette époque + reculée sur le littoral gédrosien et carmanien de la mer d'Oman. + Mais de cette analogie de structure et de mécanisme peut-on + conclure à une parenté réelle, impliquant une commune origine? + Cette parenté existe-t-elle seulement avec l'une ou avec l'autre + des deux familles à l'égard de qui il y a analogie? ou bien doit-on + l'admettre avec les deux, de telle façon que les langues + touraniennes formeraient le chaînon entre les altaïques et les + dravidiennes, de même que leur habitat géographique était + intermédiaire? Ce sont là autant de questions qui sont aujourd'hui + posées, mais non résolues. La science linguistique est amenée à en + aborder dès à présent l'examen, et le sera de plus en plus à mesure + que la connaissance de ces idiomes, en progressant, mettra plus + d'éléments à sa disposition. Mais ce que l'on peut déjà dire, c'est + que la comparaison des langues touraniennes anciennes avec les + langues altaïques, d'une part, et les dravidiennes, de l'autre, est + nécessaire et scientifiquement justifiée, à condition qu'on y + procède avec une sage méthode. Elle est, du reste, tout + spécialement délicate et difficile, puisqu'on est obligé d'y mettre + en parallèle des idiomes dont les monuments les plus récents datent + de plusieurs siècles avant notre ère, et d'autres que l'on ne + connaît que sous leur forme contemporaine ou dont, tout au plus, on + n'a pas de texte remontant de plus de 5 ou 600 ans avant le siècle + actuel; des idiomes entre lesquels existe, par conséquent, un + énorme hiatus dans le temps. Ce serait à faire croire, au premier + abord, que toute comparaison est impossible, si l'on ne constatait + pas, pour celles des langues altaïques et dravidiennes dont on + possède des monuments vieux de plusieurs siècles, qu'elles n'ont + presque subi aucun changement sensible pendant cette période de + temps, et qu'elles sont donc douées d'un privilège d'immobilité + tout à fait à part, que l'on ne rencontre au même degré que chez + les langues sémitiques ou syro-arabes. Et cette immobilité presque + absolue est encore attestée par leur structure même, où se lit la + certitude de leur fixation, presque absolument à l'état où nous les + voyons encore aujourd'hui, dès une date assez reculée pour être +367 tenue comme contemporaine des monuments, venus jusqu'à nous, des + antiques langues agglutinantes de la Médie, de la Susiane et de la + Chaldée. + + Jusqu'à présent on a tenté de pousser aussi loin que le permettait + l'état des connaissances les rapprochements entre ces langues + touraniennes et les langues altaïques. On a pu constater ainsi, non + seulement de frappantes similitudes dans la morphologie + grammaticale, mais la communauté des pronoms et d'un certain nombre + de racines. Mais en même temps on s'est heurté à des divergences + d'une incontestable gravité, surtout en ce qui touche au mécanisme + du verbe suméro-accadien. On ne saurait donc encore prononcer de + conclusions définitives et formelles au sujet de la question de + parenté. Toute conclusion de ce genre sera d'ailleurs prématurée, + tant qu'on n'aura pas également abordé la voie des comparaisons + avec les langues dravidiennes. Et sous ce rapport rien n'a encore + été fait. On n'a que l'assertion de M. Caldwell, qui affirme avoir + relevé des affinités considérables entre le proto-médique et les + idiomes objets de ses constantes études, mais sans en fournir de + preuves suffisantes. + + Ici donc nous nous trouvons une fois de plus en présence d'un + problème ouvert, mais non tranché jusqu'à ce jour, et qui ne le + sera pas d'ici à longtemps. Mais--je reviens encore sur ce point + pour bien préciser ma pensée, de telle façon que le lecteur et la + critique ne puissent pas s'y méprendre--toutes les fois que + j'emploierai dans cet ouvrage l'expression de langues touraniennes, + ce sera pour désigner _spécialement_ et _exclusivement_ ces langues + agglutinantes de la portion orientale de l'Asie antérieure, de même + que sous le nom de Touraniens j'entendrai uniquement les peuples + qui les parlaient. Et en agissant ainsi je ne prétendrai pas + préjuger, au delà d'une simple probabilité, la question de leur + parenté d'origine avec les Altaïques ou les Dravidiens, non plus + que je ne prendrai parti pour ou contre la théorie touranienne de + MM. Bunsen et Max Müller. + + + § 5.--LES LANGUES 'HAMITIQUES + + Abordons maintenant la classe des langues à flexions, dont nous + avons indiqué déjà plus haut les caractères généraux et la division + en trois grandes familles. + + En les classant par ordre de l'ancienneté de leurs formes, en + commençant par celle dont le système grammatical est resté le plus +368 rudimentaire et le moins développé, le premier rang doit, sans + aucune contestation possible, appartenir à la famille des idiomes + 'hamitiques ou égypto-berbères. + + Celle-ci se divise en trois groupes: égyptien, éthiopien et libyen. + + Le premier groupe a pour type fondamental l'égyptien antique, + retrouvé dans le déchiffrement des hiéroglyphes, si longtemps + enveloppés de mystères, par Champollion et ses successeurs. C'est + de toutes les langues du monde celle dont on possède les monuments + écrits les plus anciens. Quelques siècles avant l'ère chrétienne, + la langue des âges classiques de la monarchie des Pharaons n'était + plus qu'un idiome savant et littéraire, qu'on écrivait encore mais + qu'on ne parlait plus. S'altérant par un effet forcé du temps, elle + avait produit le dialecte populaire dans lequel sont rédigés les + documents en écriture démotique, contemporains de la domination + perse et de la monarchie grecque des Lagides. Un pas de plus dans + la voie de l'altération donna, dans les premiers siècles de l'ère + chrétienne, naissance au copte, que l'on prit l'habitude d'écrire + avec des lettres grecques auxquelles furent joints quelques signes + empruntés aux formes cursives de l'ancienne écriture nationale. Le + copte, à son tour, se conserva en usage jusqu'au XVIIe siècle de + notre ère, date où il a définitivement disparu devant l'arabe, ne + restant plus qu'à l'état de langue liturgique pour les chrétiens + indigènes de l'Égypte. Ce ne sont pas là, du reste, trois langues + différentes qui se sont enfantées l'une l'autre, comme le latin a + enfanté les langues néo-latines. Ce sont trois états successifs + d'une même langue, dont on suit l'histoire pendant au moins six + mille ans; et ce qui est vraiment surprenant, c'est de constater + combien elle a peu changé dans la durée d'une aussi énorme période + de temps. + + Le groupe éthiopien est constitué par les langues parlées entre le + Nil Blanc et la mer, le galla et ses différents dialectes, le + bedja, le saho, le dankâli, le somâli, qu'il importe de ne pas + confondre avec les idiomes sémitiques ou syro-arabes de + l'Abyssinie. Linguistiquement et géographiquement, le bischarri + fait le lien entre ces langues et l'égyptien. Il paraît être le + dernier débris de l'idiome antique dans lequel sont conçues les + inscriptions hiéroglyphiques et démotiques des Éthiopiens de Méroé. + Mais presque rien n'a encore été fait pour le déchiffrement et + l'étude de cet idiome antique, et dans les recherches comparatives + de la science du langage, le groupe n'est encore représenté que par + des langues modernes. +369 + Pour ce qui est du groupe libyen, son type antique est la langue + des Libyens et des Numides, dont on possède dès à présent un + certain nombre d'inscriptions, lesquelles par malheur ne + contiennent guères, pour la plupart, que des noms propres. Mais + elles suffisent à montrer que c'est de cet idiome antique que + dérive directement la langue berbère actuelle, avec ses nombreux + dialectes répandus parmi les populations du nord de l'Afrique: le + kabyle-algérien, le mozaby, le schaouia, le schelouh, le zénatya de + la province de Constantine, le temâscheq des Touaregs, le dialecte + de l'oasis de Syouah et celui de Ghadamès. Une langue très voisine + du berbère était jadis parlée par les Guanches dans les îles + Canaries. Le haoussa, idiome riche et harmonieux, parlé à Kano, + Katsina, Zanfara, et en général entre le Bornou et le Niger, ainsi + que dans le pays montagneux d'Asben, appartient au même groupe. + C'est la langue commerciale de l'Afrique centrale. + + * * * * * + + Parmi les traits essentiels qui sont communs à tous les idiomes de + la famille 'hamitique ou égypto-berbère, notons la formation du + féminin par un élément _ti_ ou _t_, que l'on peut indifféremment + préfixer ou suffixer, et que même, dans quelques langues du groupe + libyen, l'on attache deux fois, en préfixe et en suffixe, au même + mot. Le signe du pluriel est en principe et originairement _an_; + quelquefois on y substitue _at_ ou bien _ou_, qui n'est peut-être + que secondaire de _an_. Quant à la flexion nominale proprement + dite, cette famille de langues n'en offre point de traces; on y a + recours à des particules distinctes, que l'on place avant ou après + le nom, pour exprimer ses relations avec le reste de la phrase. Les + formes de la conjugaison sont nombreuses, comme dans les langues + sémitiques. Quant au système des temps, il est tout élémentaire et + très peu développé, également comme celui de la famille syro-arabe + ou sémitique. Au reste, la conjugaison de l'égyptien, comme celle + de toutes les autres langues 'hamitiques est presque purement + agglutinante. Et n'était leur rapport étroit avec les idiomes + sémitiques, qui oblige à les grouper avec eux, dans la même classe, + on hésiterait à les compter parmi les langues à flexion. + + La parenté des langues 'hamitiques et sémitiques, ou + égypto-berbères et syro-arabes, sorties d'une source commune et + formant en réalité deux rameaux d'une même famille primordiale, est +370 un fait actuellement acquis à la science d'une manière + inébranlable. De part et d'autre le système grammatical est + foncièrement le même; il y a identité dans les racines des pronoms, + dans la formation du féminin et dans celle du pluriel. L'organisme + est seulement moins complet, moins perfectionné dans les langues + 'hamitiques. Quant au vocabulaire, une bonne moitié de ses racines + pour le moins est commune aux deux familles. Les langues + 'hamitiques les présentent seulement dans un état plus ancien, + antérieur au travail, sous bien des rapports tout artificiel, qui + les amena dans les langues syro-arabes à une forme invariablement + dissyllabiques. Le reste du vocabulaire, dans les langues + 'hamitiques, même en égyptien, provient des langues proprement + africaines, de celles que parlent les peuples noirs. + + On peut, du reste, définir, avec M. Friedrich Müller, la parenté + qui existe entre les deux familles des langues 'hamitiques et + sémitiques, comme étant plutôt dans l'identité de l'organisme que + dans la coïncidence des formes toutes faites. Les deux familles ont + dû se séparer à une époque où leur langue commune était encore dans + une période fort peu avancée de développement. En même temps, la + persistance des langues sémitiques dans leurs formes anciennes à + travers toute la période historique, est un gage du grand + éloignement de l'âge où langues sémitiques et langues 'hamitiques + n'étaient pas encore nées, mais où existait un idiome à jamais + disparu dont elles devaient procéder les unes et les autres. Enfin, + la famille 'hamitique parait s'être divisée de très bonne heure en + différents rameaux; les idiomes qui la composent sont alliés de + bien moins près les uns aux autres que ne le sont entre eux les + idiomes sémitiques ou syro-arabes. + + Le lecteur ne sera pas sans remarquer combien ces données + linguistiques viennent confirmer les observations que nous avons eu + l'occasion de faire plus haut sur le caractère des peuples que la + Genèse place dans la descendance de 'Ham, et sur leur relation + ethnologique et historique avec ceux dont le texte sacré fait les + enfants de Schem. Elles font aussi mieux comprendre comment un + certain nombre de nations que l'ethnographie biblique fait + 'hamites, et avec toute raison, ne se montrent dans l'histoire que + faisant usage d'idiomes franchement sémitiques. +371 + + § 6.--LES LANGUES SÉMITIQUES + + Nous avons déjà fait remarquer plus haut ce qu'a de réellement + impropre l'expression de langues _sémitiques_, très malheureusement + introduite dans la science par Eichhorn, mais que l'on ne peut + aujourd'hui songer à en effacer, tant elle est consacrée par + l'habitude. L'expression de langues _syro-arabes_ est cependant + beaucoup meilleure et préférable, car elle détermine assez + clairement l'aire géographique où se parlent ces idiomes, et elle + les définit d'après des types bien caractérisés des deux groupes + entre lesquels se partage la famille. + + Ces deux groupes sont l'un septentrional et l'autre méridional, et + correspondent à une première division de la langue sémitique + primitive et commune, sortie elle-même, comme nous venons de le + dire, d'un idiome intérieur, qui a produit à la fois les langues + sémitiques et 'hamitiques. + + Le groupe septentrional se subdivise à son tour en trois rameaux: + _araméen_, _assyrien_ et _kenânéen_. + + Le premier rameau a pour type l'_araméen_, parlé jadis en Syrie, + originairement propre aux populations que l'ethnographie biblique + désigne sous le nom d'Aram, étendu ensuite, par des circonstances + historiques, sous la domination des Assyriens, puis des Perses, non + seulement à toute l'Assyrie, mais à l'ensemble de la Mésopotamie, + jusqu'au golfe Persique, à la Palestine et à l'Arabie + septentrionale. L'araméen, dans toutes ces régions, resta l'idiome + prédominant et commun jusqu'à l'époque où l'arabe prit le dessus, + avec l'islamisme, et se substitua complètement à lui, arrivant même + à le faire périr graduellement. + + Le caractère général de l'araméen est son peu de conservation des + anciennes voyelles de la langue sémitique primitive. On y distingue + plusieurs dialectes, dont la naissance représente des dates + chronologiques dans l'histoire de cette langue: + + _L'araméen biblique_, autrefois appelé _chaldaïque_, désignation + absolument fausse et tout à fait abandonnée aujourd'hui; c'est + l'idiome dans lequel ont été composés, du Ve au IIe siècle avant + notre ère, quelques parties de certains livres de la Bible, comme + ceux de Daniel, de 'Ezra (Esdras) et de Ne'hemiah (Néhémie); les +372 quelques fragments épigraphiques araméens de la Mésopotamie que + nous possédons, et qui datent du IXe au Ve siècle, nous offrent + exactement le même état de la langue; + + L'_araméen targumique_, conservé par les _targoumin_ ou paraphrases + de la Bible, composées au commencement de notre ère; + + L'_araméen talmudique_ ou _syro-chaldaïque_, langue vulgaire qui se + forma chez les Juifs à la suite de l'altération et de l'abandon de + l'hébreu, que l'on parlait en Palestine au temps du Christ et qui + est employée dans les deux grandes compositions rabbiniques + appelées Talmud, le Talmud de Jérusalem et le Talmud de Babylone; + + Le _palmyrénien_, langue contemporaine de Palmyre et en général de + la Syrie du nord, qui nous a légué une riche épigraphie; + + Le _nabatéen_, dialecte des habitants de l'Arabie Pétrée, pénétré + de nombreux arabismes, dont les monuments sont aussi des + inscriptions; + + Le _samaritain_, qui se forma sur le territoire de l'ancienne tribu + d'Éphraïm pendant les siècles de la domination assyrienne, + babylonienne et perse, et qui s'est conservé à l'état d'idiome + littéraire chez les descendants de ces dissidents du culte juif. + + De l'ancien araméen sortent encore: + + Le _syriaque_, langue qui fut écrite dans les contrées d'Édesse et + de Nisibe, et dont le développement et l'existence littéraire + s'étendirent du IIe au IXe siècle de l'ère chrétienne; le + vocabulaire du syriaque est rempli de mots empruntés au grec; sa + littérature est singulièrement empreinte d'hellénisme; elle servit + en quelque sorte d'intermédiaire entre la science grecque et la + science arabe, et opéra la transition de l'une à l'autre; presque + toutes les traductions d'auteurs grecs en arabe ont été faites par + des Syriens et sur des versions syriaques; au Xe siècle de notre + ère, l'islamisme fit décidément prévaloir sa culture, et le + syriaque fut réduit à la simple condition d'idiome liturgique; il + n'est plus parlé aujourd'hui que dans un étroit canton des environs + du lac d'Ouroumiah; M. Noeldeke a publié une intéressante grammaire + de ce dialecte survivant du syriaque; + + Le _çabien_, usité aujourd'hui encore dans la partie méridionale du + bassin de l'Euphrate, chez les Çabiens ou Mendaïtes, secte + particulière sortie des ruines de l'ancien paganisme + assyro-persique, avec un mélange bizarre d'éléments juifs ou + chrétiens; dans les livres sacrés de cette secte, la langue se +373 présente profondément corrompue spécialement sous le rapport + phonétique, avec confusion et élision fréquente des gutturales, + changement des douces en fortes et des fortes en douces, enfin + nombreuses contractions; quelques monnaies de la Characène et + quelques fragments épigraphiques, datant du IIIe et du IVe siècle, + où ce dialecte se montre déjà, avec son alphabet particulier, + laissent entrevoir que dès lors une partie de ces altérations s'y + étaient produites, mais qu'elles étaient moins prononcées. + + L'_assyrien_ forme à lui seul un rameau à part dans le groupe + septentrional des langues sémitiques. C'est le langage commun de + Babylone et de Ninive au temps de leur pleine indépendance, dans + lequel sont conçues les inscriptions cunéiformes de ces deux + fameuses cités. J'ai déjà dit plus haut ce qu'a d'inexact + l'appellation sous laquelle on a pris l'habitude de le désigner, + car c'est la Babylonie, et non l'Assyrie, qu'il a eu pour berceau. + À partir de la ruine de Ninive et de la conquête de Babylone par + les Perses, l'assyrien fut graduellement submergé et étouffé par + l'araméen. On en possède pourtant des monuments écrits qui + descendent jusqu'au Ier siècle de l'ère chrétienne; mais dans ces + derniers monuments ils est profondément corrompu. L'assyrien est + une des langues les plus riches de la famille sémitique; il y + occupe une position à égale distance des idiomes araméens et + kenânéens. Sa déclinaison a gardé les trois désinences casuelles de + la langue sémitique primitive, que la plupart des autres idiomes de + la famille, à l'exception de l'arabe littéral, ont laissé tomber. + Son verbe, riche en voix dérivées, offre une particularité tout à + fait spéciale; les temps et les modes y dérivent tous de deux + primitifs, le participe et l'aoriste; pas de trace du parfait, qui + offre la racine sous sa forme absolue avec des pronoms personnels + suffixes, et qui, avant le déchiffrement de l'assyrien, paraissait + un des éléments organiques essentiels des langues syro-arabe. Son + vocabulaire est aussi pénétré de mots empruntés au vieux langage + suméro-accadien que celui du syriaque est pénétré de mots grecs; un + certain nombre de ces mots ont même pénétré de là dans les autres + idiomes sémitiques, par l'influence de la grande civilisation + assyro-babylonienne. Les textes nous révèlent, sous l'unité de + langue, une certaine différence dialectique entre le parler de + l'Assyrie et celui de Babylone, surtout aux VIIe et VIe siècles + avant l'ère chrétienne. + + Du rameau kenânéen, l'idiome le plus complétement connu est + l'_hébreu_, qui sert, du reste, comme de pivot à l'étude des +374 langues sémitiques, telle qu'elle est aujourd'hui constituée. C'est + la langue de la Bible, où elle se présente avec une singulière + immobilité grammaticale dans les livres des époques les plus + différentes. Les inscriptions nous montrent que c'était aussi le + langage des peuples de Moab et de 'Ammon, rattachés par + l'ethnographie biblique à la souche des Téra'hites. Il est, du + reste, certain que l'hébreu n'était pas l'idiome originaire des + nations de cette souche, qu'elles l'ont emprunté aux Kenânéens + après être venues s'établir au milieu d'eux. Le prophète + Yescha'yahou (Isaïe) lui-même l'appelle «la langue de Kena'an.» + Comme la langue des Kenânéens maritimes ou Phéniciens, tout en + étant très voisine, en était cependant différente, on doit penser + que l'hébreu a été originairement la langue des Kenânéens + agriculteurs de la Palestine, dépossédés ensuite par les + Israélites. Et, en effet, toute la nomenclature géographique de la + Palestine, qui, à bien peu d'exceptions près, remonte au temps de + ces Kenânéens, est purement hébraïque. + + Vers le VIe siècle de notre ère, l'hébreu commença à se perdre + comme langue populaire. Bien avant l'époque des Macchabées, + l'araméen était devenu prépondérant en Palestine. Mais l'hébreu, + mort dans l'usage de langue parlée, a continué à vivre comme langue + littéraire, et comme langue sacrée d'une religion indestructible au + travers de toutes les persécutions qu'elle a subies. On peut + distinguer en deux périodes distinctes l'histoire de l'hébreu + post-biblique ou moderne. La première s'étend jusqu'au XIIe siècle + et a pour monument principal la Mischnah, recueil de traditions + religieuses et légales des plus fameux rabbins, qui forme le noyau + fondamental du Talmud, où elle est environnée d'un commentaire + araméen extrêmement étendu; dans l'hébreu mischnique on rencontre + une certaine proportion de mots araméens hébraïsés, de mots grecs + et même de mots latins. Après avoir adopté au Xe siècle la culture + arabe, les Juifs virent renaître leur littérature quand leurs + compatriotes, chassés de l'Espagne musulmane, gagnèrent la France + méridionale. C'est alors que s'ouvrit la seconde période de + l'histoire de l'hébraïsme moderne, et la langue de cette époque est + encore aujourd'hui l'idiome littéraire des Juifs. + + Le _phénicien_, étroitement apparenté à l'hébreu, offre pourtant + des particularités assez saillantes pour qu'on doive aujourd'hui, + qu'il commence à être mieux connu, le considérer comme une langue + distincte. Tous ses monuments sont épigraphiques et montent dès à +375 présent à plusieurs milliers, dont quelques-uns d'un développement + considérable. Ils révèlent l'existence de trois dialectes: + + Le _giblite_ ou dialecte du pays de Byblos, qui est celui qui se + rapproche le plus de l'hébreu; + + Le _sidonien_, le dialecte le plus important et le plus répandu, + que l'on peut considérer comme le type classique de la langue; + + Le _punique_, dont le foyer fut Carthage et qui florit dans les + grands établissements phéniciens de la côte septentrionale + d'Afrique, dont cette cité fut la capitale historique. Après la + ruine de Carthage, foyer intellectuel des Kenânéens occidentaux, la + décomposition rapide de son idiome donna naissance à deux nouveaux + dialectes: + + Le _néo-punique_, dont les monuments appartiennent à la région + nord-africaine et datent de la fin de la République romaine, ainsi + que du temps de l'Empire; c'est un jargon profondément corrompu, + qui est au phénicien classique comme le çabien aux autres dialectes + araméens, car ses altérations phonétiques ont tout à fait le même + caractère; + + Le _liby-phénicien_ de l'Espagne méridionale, dont nous ne savons + que très peu de chose, car ce que nous en possédons se réduit à + quelques légendes de monnaies frappées sous la République romaine. + + Quant au groupe méridional des langues de la famille sémitique, il + se divise de son côté en deux rameaux, que nous qualifierons + d'_ismaélite_ et de _yaqtanide_ ou _qa'htanide_. + + L'_arabe_ constitue à lui seul le premier rameau. Grâce à la + propagation de l'islamisme et à l'influence du Qoran, cet idiome + qui était originairement propre aux tribus d'origine ismaélite, + s'est répandu de la Babylonie à l'extrémité du Maroc, de la Syrie + au Yémen; il se parle actuellement dans la vallée du Nil jusqu'à + Dongola et au Qordofan. C'est une langue d'une remarquable richesse + grammaticale, qui, dans les recherches sur la grammaire comparée + des langues sémitiques, joue un rôle presque comparable à celui du + sanscrit dans l'étude des langues aryennes. Son vocabulaire, d'une + incroyable variété, a reçu des mots de tous les langages indigènes + de la vaste étendue de pays où il s'est imposé avec une religion + nouvelle. On distingue l'_arabe littéral_ et l'_arabe vulgaire_. La + première de ces expressions a été très bizarrement adoptée pour + désigner la langue littéraire, que le Qoran a immobilisée et qui + avait été aussi employée par les poètes classiques de l'âge qui a + précédé immédiatement Mo'hammed. L'arabe vulgaire est la langue + telle qu'on la parle depuis plusieurs siècles. Ce n'est, du reste, +376 pas autre chose que l'arabe littéral simplifié par l'effet du temps + et de la disposition populaire à ne pas conserver une grammaire + trop savante. La principale différence entre les deux consiste en + ce que l'arabe vulgaire a perdu les flexions casuelles que la + langue littéraire conservait soigneusement; ceci l'a conduit à + prendre une allure analytique. L'arabe vulgaire présente quatre + dialectes: ceux d'Arabie, de Syrie et d'Egypte, puis le _maghreby_ + ou dialecte de l'Afrique septentrionale. Les trois premiers sont + fort peu distincts l'un de l'autre; ils ont chacun une certaine + quantité de locutions propres, de termes particuliers, et ils + diffèrent dans la prononciation de quelques lettres; mais là + s'arrête leur diversité. Le _maghreby_ offre quelques divergences + grammaticales; elles ne sont pas assez considérables, toutefois, + pour que ce dialecte ne soit pas compris aisément dans tous les + pays où règnent les autres. + + Le _maltais_ est un dialecte d'origine arabe, devenu un jargon + grossier, plein de véritables barbarismes, et que les mots + d'origine étrangère ont largement pénétré. Il en était de même du + _mozarabe_ du midi de l'Espagne, qui n'a achevé de s'éteindre qu'au + siècle dernier. + + L'arabe a fourni un grand nombre de mots à certaines langues de + l'Europe et de l'Asie. Les idiomes iraniens actuels, entre autres + le persan, ont admis dans leur vocabulaire, sous l'action de + l'islamisme, une foule de mots arabes; le turc ne lui en a pas + moins emprunté: quelques-unes des langues de l'Inde moderne + possèdent également une quantité de vocables de la même origine. + Enfin, parmi les idiomes européens, les langues néo-latines, + surtout l'espagnol et le portugais, lui ont fait des emprunts, les + uns directs, les autres indirects. En français même, nous avons + quelques mots d'origine arabe, tels que «coton» de _qoton_, «tasse» + de _tass_, «chiffre» de _çifr_, «jarre» de _djarra_, «sirop» de + _scharab_, «algèbre» de _al-djebr_, «cramoisi» de _qirmezy_, + «mesquin» de _meskîn_, etc. + + Le _safaïte_, connu par les inscriptions du désert de Safa, à l'est + de Damas, et le _thémoudite_, dont on possède aussi quelques + lambeaux épigraphiques, recueillis sur la côte du Tihama, sont des + dialectes antiques qui paraissent avoir tenu de très près à + l'arabe. Ils s'écrivaient avec des alphabets d'origine sabéenne. + + Le rameau yaqtanide ou qa'htanide, le dernier dont il nous reste à + parler, embrasse les anciennes langues de l'Arabie Méridionale et + celles qui sont aujourd'hui vivantes dans l'Abyssinie. + + Les anciens idiomes du midi de la péninsule arabique sont encore +377 de ceux que les inscriptions seules nous ont conservées. Mais ces + inscriptions sont nombreuses; les courageuses explorations de + D'Arnaud et de M. Joseph Halévy en ont acquis à la science une + quantité considérable, qui a permis d'établir dès à présent les + principaux linéaments de la grammaire de ces langues. On en compte, + du reste, quatre, nettement différentes, dans les textes + épigraphiques que l'on possède jusqu'ici: + + Le _sabéen_ ou _'himyarite_, idiome du Yémen proprement dit; c'est + celle dont on a le plus d'inscriptions, dont la grammaire est la + mieux connue, par conséquent, que l'on doit prendre comme le type + du groupe; + + Le _'hadhramite_ ou dialecte antique du 'Hadhramaout, remarquable + par la similitude de ses pronoms avec ceux de l'assyrien; + + Le _minéen_, dont la patrie était au nord-est du Yémen. + + L'_e'hkily_, parlé dans le pays de Mahrah, est le seul représentant + actuellement vivant de ces anciens idiomes sud-arabiques. On ne le + connaît, du reste, que de la façon la plus imparfaite. + + En Abyssinie nous rencontrons le _ghez_, appelé quelquefois d'une + manière tout à fait impropre _éthiopien_. C'est une langue qui a eu + jadis une culture littéraire considérable, depuis la conversion de + la contrée au christianisme, dans le IVe siècle, jusqu'au XVIe. + Tombé complètement en désuétude dans l'usage populaire, le ghez + reste une langue savante et liturgique; mais dans l'état + d'abaissement où est tombé l'Église chrétienne d'Abyssinie, cet + idiome n'y est plus sérieusement cultivé. C'était une langue fort + développée; elle possédait, comme l'arabe, le mécanisme des + pluriels internes ou brisés, et conservait encore certaines + désinences terminales perdues par l'hébreu et l'araméen. Son verbe + était plus riche en voix dérivées que celui d'aucune autre langue + de la famille sémitique. + + Plusieurs dialectes, étroitement apparentés au ghez, mais altérés + par un mélange considérable d'éléments africains indigènes, sont + encore aujourd'hui parlés en Abyssinie. Les trois principaux sont + l'_amharique_, dans le sud-ouest du pays, le _tigré_ dans le nord, + et le _hararî_ dans le sud-est. + + * * * * * + + Toutes les langues que nous venons de passer brièvement en revue + constituent une famille très homogène, et ne se ramifient, pas en + ces branches nombreuses que l'on remarque dans les autres familles +378 linguistiques. Les radicaux y sont invariablement composés de deux + syllabes, dont la charpente offre toujours trois consonnes. C'est + ce qu'on appelle le système de la _trilitéralité_. Le + monosyllabisme primitif ne se retrouve que fort difficilement sous + cette forme inflexible, qu'ont revêtue les éléments fondamentaux du + langage. Cependant il est aujourd'hui certain que les radicaux + trilitères des idiomes syro-arabes procèdent de racines + originairement bilitères. Le procédé de leur transformation n'est + pas complètement éclairci, mais on commence à l'entrevoir, et le + jour n'est peut-être pas éloigné où l'on pourra restituer avec + certitude les anciennes racines sémitiques, étude pour laquelle on + trouvera le secours le plus puissant dans la connaissance des + racines 'hamitiques ou égypto-berbères. Les traditions sacrées des + Phéniciens avaient conservé le souvenir du travail qui avait + transformé les racines du langage, de bilitères et monosyllabiques + en trilitères et dissyllabiques, car dans les fragments du livre + que Philon de Byblos avait traduit en grec du phénicien de + Saqoun-yathôn (Sanchoniathon), l'on trouve que «l'inventeur du + système des trois lettres fut Eisiris (_Isir=Osir_), frère de Chnâ + (_Kena'an_) qui est surnommé Phoenix.» + + Les idiomes syro-arabes ou sémitiques sont essentiellement + analytiques; au lieu de rendre dans son unité l'élément complexe du + discours, ils préfèrent le disséquer et l'exprimer terme à terme. + Dans tous se manifeste une disposition marquée à accumuler + l'expression des rapports autour de la racine essentielle. C'est ce + que l'on observe particulièrement en hébreu. Ces langues + participent donc encore des idiomes d'agglutination, bien qu'elles + soient déjà très nettement à l'état de langues à flexions. Le + sujet, le régime pronominal, les conjonctions, l'article, n'y + forment qu'un seul mot avec l'idée même; l'idée principale se voit + comme circonscrite de particules qui en modifient les rapports, et + qui forment alors des dépendances. + + Les mots du dictionnaire offrent une très intime ressemblance entre + les différentes langues de la famille sémitique. Ce qui a beaucoup + contribué au maintien de cette étroite homogénéité dans la famille, + c'est que les idiomes qui la composent n'ont jamais eu la puissance + de végétation propre, qui a porté les langues indo-européennes ou + aryennes à se modifier sans cesse, par un développement continu. + Leur moule est resté le même, et, suivant la juste expression de M. + Renan, elles ont moins vécu que duré. Ce cachet d'immutabilité +379 distingue au plus haut degré les langues sémitiques; elles ont eu + une grande puissance de conservation, qui tenait à la forme très + arrêtée de la prononciation des consonnes, laquelle les a défendu + contre les altérations résultant de l'adoucissement des + articulations et des échanges qui s'opèrent bientôt entre elles. Il + semble vraiment qu'une disposition spéciale de la Providence leur + ait communiqué cette faculté de conservation immuable en vue du + rôle particulier qu'avait à remplir l'une d'elles, en conservant + sans altérations au travers des siècles le livre inspiré où étaient + déposés les principes des vérités religieuses. + + + § 7.--LES LANGUES ARYENNES + + La grande famille des langues indo-européennes ou aryennes a été + aussi quelquefois qualifiée de _japhétique_, parce que tous les + peuples qui en parlent ou en ont parlé les idiomes appartiennent + foncièrement à ce rameau ethnique de la race blanche que la Genèse + rattache à la descendance de Yapheth. Ces langues sont très + nombreuses, car elles avaient une force interne de végétation qui + leur a fait subir des développements, des progrès et des + changements incessants, dans l'espace et dans le temps. Ce sont + celles où le mécanisme des flexions est le plus complet, le plus + développé, sans qu'il y reste aucun vestige actuel de + l'agglutination originaire. + + L'organisme commun de ces langues est révélé par la comparaison + systématique des idiomes qui sont les représentants les plus + anciens et les plus complets de tous les rameaux de la famille. + Tous les idiomes indo-européens se rapprochent plus ou moins du + sanscrit, qui en est le plus riche et celui dont l'état est demeuré + le plus près de la forme primitive. Plus on recule à l'est, plus on + trouve de ressemblance entre les langues de cette nombreuse et + noble famille, et celle que l'on peut considérer comme en + constituant le type. Ainsi les langues celtiques, les plus + occidentales de toute la famille, sont celles qui s'éloignent + davantage du sanscrit. Le berceau primitif de ces idiomes est la + contrée qui s'étend entre la mer Caspienne et l'Hindou-Kousch. Là + fut parlée; avant que les diverses tribus de Yapheth ne se + dispersassent, quand elles vivaient encore réunies, la langue + première qui fut la souche de toutes les autres. La science moderne + l'appelle _aryaque_, et parvient à en reconstituer en partie les + traits les plus essentiels. + + Dès l'époque la plus haute où l'on puisse remonter dans leur +380 histoire, les langues aryennes sont essentiellement synthétiques; + leurs mots sont disposés dans la phrase suivant le système de + construction dont le latin est pour nous le type. Ce n'est que dans + les temps modernes, par suite des nécessités imposées par les + formes nouvelles de la pensée, qu'on a vu sortir de cette souche + des langues aux procédés plus analytiques, comme nos idiomes + néo-latins et l'anglais. Dans l'état même le plus primitif, dans ce + qu'on peut connaître de l'aryaque, le génie de la famille a un + caractère de complexité qui la distingue essentiellement de la + famille sémitique, avec laquelle il n'a qu'un bien petit nombre de + ressemblances de vocabulaire sensibles au premier abord. + + Peut-on scientifiquement admettre une parenté originaire entre les + langues sémitiques et aryennes, syro-arabes et indo-européennes? La + question a souvent été posée, et de nombreux efforts ont été faits + pour la résoudre dans le sens affirmatif. Mais ils ont été + jusqu'ici malheureux; la plupart datent, d'ailleurs, d'une époque + où la méthode et les principes de la linguistique n'étaient pas + assez établis pour que l'on pût procéder à des comparaisons de ce + genre d'une manière vraiment satisfaisante. Encore aujourd'hui les + savants qui se prononcent en principe et _a priori_ pour ou contre + l'idée d'une parenté possible, se guident surtout d'après des + théories préconçues, plutôt que d'après des faits formels. Ni dans + un sens ni dans un autre, on n'est parvenu à une démonstration + formelle. M. Max Müller tient la parenté et la communauté d'origine + des deux familles pour probable, quoique non vérifiée. Schleicher + et M. Whitney la repoussent absolument. + + Voici les arguments de ces derniers. + + Le système sémitique, dit Schleicher, n'avait, avant la séparation + des idiomes sémitiques en langues distinctes les unes des autres, + point de racines auxquelles on pût donner une forme sonore + quelconque, comme cela était le cas du système indo-européen: le + sens de la racine était attaché à de simples consonnes, c'est en + leur adjoignant des voyelles qu'on indiquait les relations du sens + général. C'est ainsi que les trois consonnes QTL constituent la + racine de l'hébreu _qâtal_, de l'arabe _qatula_ «il a tué,» de + _qutila_ «il fut tué,» de l'hébreu _kiqtîl_ «il fit tuer,» de + l'arabe _maqtûlun_ «tué.» Il en est tout différemment dans le + système indo-européen, où le sens est attaché à une syllabe + parfaitement prononçable.--_Deuxième différence_. La racine + sémitique peut admettre toutes les voyelles propres à modifier son + sens. La racine indo-européenne, au contraire, possède une voyelle +381 qui lui est propre, qui est organique; ainsi la racine du sanscrit + _manvê_ «je pense,» du grec _menos_ «pensée,» du latin _mens_, + _moneo_, du gothique _gamunan_ «penser,» n'a pas indifféremment + pour voyelle _a_, _e_, _o_, _u_, mais seulement et nécessairement + _a_. Cette voyelle organique de la racine indo-européenne ne peut + d'ailleurs se changer, à l'occasion, qu'en telle ou telle autre + voyelle, d'après des lois que reconnaît et détermine l'analyse + linguistique.--_Troisième différence_. La racine sémitique est + trilitère: _qtl_ «tuer,» _ktb_ «écrire,» _dbr_ «parler;» elle + provient, sans nul doute, de formes plus simples, mais enfin c'est + ainsi qu'on la reconstitue. Par contre, la racine indo-européenne + est bien plus libre de forme, comme le montre, par exemple, _i_ + «aller,» _su_ «verser, arroser;» toutefois elle est + monosyllabique.--Le système sémitique n'avait que trois cas et deux + temps, le système indo-européen a huit cas et cinq temps au + moins.--Tous les mots de l'aryaque ont une seule et même forme, + celle de la racine, modifiée ou non, accompagnée du suffixe + dérivatif; le sémitique emploie aussi cette forme (exemple, l'arabe + _qatalta_ «toi, homme, tu as tué),» mais il connaît aussi la forme + où l'élément dérivatif est préfixé, celle où la racine est entre + deux éléments dérivatifs, d'autres formes encore. + + La flexion sémitique, dit de son côté M. Whitney, est totalement + différente de la flexion indo-européenne, et ne permet point de + faire dériver les deux systèmes l'un de l'autre, non plus que d'un + système commun. La caractéristique fondamentale du sémitisme réside + dans la forme trilitère de ses racines: celles-ci sont composées de + trois consonnes, auxquelles différentes voyelles viennent + s'adjoindre en tant que formatives, c'est-à-dire en tant + qu'éléments indiquant les relations diverses de la racine. En + arabe, par exemple, la racine _qtl_ présente l'idée de «tuer,» et + _qatala_ veut dire «il tua,» _qutila_ «il fut tué,» _qatl_ + «meurtrier,» _qitl_ «ennemi,» etc. A côté de cette flexion due à + l'emploi de différentes voyelles, le sémitisme forme aussi ses mots + en se servant de suffixes et de préfixes, parfois également + d'infixes. Mais l'aggrégation d'affixes sur affixes, la formation + de dérivatifs tirés de dérivatifs, lui est comme inconnue; de là la + presque uniformité des langues sémitiques. La structure du verbe + sémitique diffère profondément de celle du verbe indo-européen. A + la seconde et à la troisième personne, il distingue le genre + masculin ou féminin du sujet: _qatalat_ «elle tua,» _qatala_ «il + tua;» c'est ce que ne font point les langues indo-européennes: +392 sanscrit _bharati_ «il porte, elle porte.» L'antithèse du passé, du + présent, du futur, qui est si essentielle, si fondamentale dans les + langues indo-européennes, n'existe point pour le sémitisme: il n'a + que deux temps, répondant, l'un à l'idée de l'action accomplie, + l'autre de l'action non accomplie. + + Tout ceci est très vrai, très juste, montre parfaitement les + différences qui séparent les deux familles d'idiomes, telles + qu'elles se présentent avec leur organisme grammatical complètement + constitué et développé. Mais faire porter la comparaison sur cet + état de la grammaire n'est pas, en réalité, plus scientifique que + ne l'étaient les rapprochements de mots hébreux et sanscrits sans + remonter à leur racine originaire qui ont été tant reprochés, et + justement, à Gesenius. La grammaire de l'aryaque, ou de la langue + mère indo-européenne, n'a pas été toujours à l'état flexionnel que + l'on parvient à en restituer. Il n'est pas douteux que cet état a + été précédé par un état agglutinant, où l'aryaque n'était pas + encore lui-même, je le veux bien, mais d'où il est sorti, en + suivant sa voie de développement propre, mais d'où un système + notablement différent pouvait sortir, en suivant une voie + divergente. De même, nous sommes aujourd'hui certains, je l'ai déjà + dit tout à l'heure, que par delà la langue mère sémitique, il y a + eu une langue antérieure, que l'on parviendra un jour à + reconstituer en grande partie comme l'aryaque, langue dont le + système grammatical n'était pas encore déterminé aussi nettement + dans le même sens, et d'où sont sortis à la fois les idiomes + sémitiques et 'hamitiques. Ainsi la trilitéralité des racines, que + nous venons de voir opposer comme un fait primordial à la forme + originaire des racines aryennes, n'y existait pas encore; la racine + y était bilitère et monosyllabique, et, par conséquent, dès à + présent on peut atteindre un état de choses où sa forme s'éloignait + beaucoup moins de celle des racines indo-européennes. + + Nous l'avons dit, la séparation des langues sémitiques et + 'hamitiques, que personne ne doute plus être sorties d'une source + commune, s'est produite à une époque très reculée et dans un état + fort peu développé du langage. Si maintenant les langues aryennes + ont procédé d'une même souche que ces deux autres familles, la + séparation ne peut avoir eu lieu qu'à une époque encore antérieure, + et dans un stage encore moins avancé de la formation linguistique, + entre la langue mère de l'aryaque, d'une part, et la langue mère + commune du sémitique et du 'hamitique, d'autre part. Or, jusqu'ici + le problème n'a pas été sérieusement examiné dans ces données. +383 + Tous les jugements absolus à son égard sont donc, quant à présent, + prématurés, et personne n'est en droit de soutenir d'une manière + formelle ni l'affirmative, ni la négative. J'irai même plus loin, + et je dirai que, dans l'état actuel de la science, toute tentative + pour aborder la question est également prématurée et ne peut + conduire à un résultat sérieux. Il faut d'abord que l'origine + commune des langues sémitiques et 'hamitiques soit aussi bien et + aussi complètement élucidée que l'est dès aujourd'hui celle des + langues aryennes; il faut que l'on ait dressé le bilan exact de ce + qui constituait la grammaire de la langue primitive dont les deux + familles en question sont sorties, et de ce que chacune d'elle en a + développé spontanément de son côté; il faut enfin que l'on soit + parvenu à restituer la forme fondamentale de leurs racines + communes. C'est seulement quand ce grand travail sera accompli--et + il demandera les efforts de plusieurs générations de savants--c'est + seulement alors que l'on pourra, d'une façon véritablement + scientifique, procéder à la comparaison du _substratum_ des langues + sémitiques et 'hamitiques, que l'on aura ainsi obtenu, avec le + _substratum_ des langues aryennes, pour décider enfin si leurs + systèmes grammaticaux, ainsi ramenés le plus près possible de leurs + sources, ont pu avoir un point de départ commun, si leurs racines + réellement primitives sont ou non irréductibles entre elles. Jusque + là on ne saurait rien préjuger, et une critique sévère et + impartiale s'oppose à ce que l'on proclame d'avance impossible + l'unité linguistique originaire, que tant de raisons historiques et + philosophiques rendent probable, entre les trois grands rameaux de + la race blanche, ceux que l'ethnographie sacrée représente comme + constituant l'humanité noa'hide. + + * * * * * + + La science a restitué, avec un haut degré de certitude, les traits + essentiels de l'aryaque ou de la langue mère commune des idiomes + indo-européens. Elle rétablit de même les caractères propres qui + différencièrent les deux premiers langages qui sortirent de sa + décomposition et qui, devenant à leur tour des langues mères d'une + nombreuse progéniture, servirent de point de départ aux deux + grandes divisions de la famille: _indo-iranienne_ et _européenne_. + + Dans la première division il faut compter deux groupes: _indien_ et + _iranien_. + + Dans la seconde il faut en reconnaître quatre: _pélasgique_ ou + _gréco-italique_, _celtique_, _germanique_ et _letto-slave_. +384 + Le _sanscrit_ forme la base du groupe indien; c'est l'idiome sacré + de la religion et de la science des Brahmanes. Parlé il y a plus de + vingt siècles, il a vécu ensuite comme langue littéraire, et il + doit à cette longue existence d'être devenu le type le plus parfait + d'une langue à flexions, ainsi que l'indique la signification même + du nom que les Indiens lui ont donné, _sanskrta_, c'est-à-dire «ce + qui est achevé en soi-même.» Cette langue sonore, très riche en + articulations, que l'improvisation poétique a singulièrement + assouplie, est désignée par ceux qui l'écrivent sous le nom de + «langue des dieux,» _sourabâni_, de même que son alphabet est + appelé «écriture des dieux,» _dêvanâgari_. La grammaire sanscrite + est une des plus riches qui se puissent rencontrer: ses formes les + plus anciennes nous sont offertes par le recueil d'anciens hymnes + appelés Rig-Vêda, ses plus modernes se trouvent dans les Pourânas + ou légendes poétiques, dont la rédaction ne remonte pas, pour + quelques-uns, plus haut que la fin du moyen âge. + + C'est le sort commun de toutes les langues de s'altérer avec le + temps. Les mots se raccourcissent et s'élident; ils s'usent, pour + ainsi dire, comme les objets, par le frottement. La forme + synthétique de la phrase disparaît graduellement en totalité ou en + partie, et les éléments grammaticaux, les parties du discours se + dégagent pour constituer dans la phrase des mots séparés. Ces mots + eux-mêmes se coordonnent et se disposent suivant les besoins de la + clarté et de l'harmonie. Ce travail s'est opéré dans toutes les + langues issues de la souche sanscrite. + + L'idiome que l'on peut considérer comme sorti le premier du + sanscrit est le _pâli_, parlé jadis à l'orient de l'Hindoustan, et + dont la littérature commença à se constituer trois siècles avant + notre ère. Il a laissé de cette époque des monuments gravés, sur + des colonnes et sur des rochers, par les rois bouddhistes de + l'Inde. Devenu la langue des livres de la religion du Bouddha, le + pâli fut chassé de l'Inde avec elle, et porté à l'état d'idiome + sacré par le prosélytisme des fugitifs à Ceylan, dans le Maduré, + dans l'empire Barman et dans l'Indo-Chine. + + Les dialectes _prâcrits_ constituent une seconde génération. Le nom + de _prâkrta_ signifie «inférieur, imparfait,» et a été donné aux + idiomes qui constituaient le langage vulgaire de l'Inde dans les + siècles immédiatement antérieurs à l'ère chrétienne. Ces dialectes + nous ont été particulièrement conservés par les drames indiens, où +385 ils sont mis dans la bouche des personnages inférieurs. Les langues + néo-indiennes sont une dérivation directe des anciens dialectes + prâcrits ou populaires. On en compte un assez grand nombre, toutes + restreintes à des provinces déterminées, d'où elles tirent leurs + noms. Les principales sont: à l'est le _bengali_, l'_assami_ et + l'_oriya_; à l'ouest le _sindhi_, le _moultani_ et le _goujerati_ + ou _gouzarati_; au nord le _nepali_ et le _kachmirien_; au centre + l'_hindi_ et l'_hindoustani_, appelé également _ourdou_; au sud le + _mahratte_. La plupart de ces idiomes ont commencé à prendre la + forme que nous leur voyons aujourd'hui, vers le Xe siècle de l'ère + chrétienne. + + Dans cette variété d'idiomes, l'_hindoui_, dont la patrie + originaire était dans la région centrale de l'Inde du Nord, de + l'Hindoustan proprement dit, s'éleva vers cette époque au rôle de + langue littéraire, de langage commun écrit et cultivé, rôle dont + ont hérité ses deux dérivés, l'hindi et l'hindoustani. On a dit + avec juste raison que l'hindi n'est que de l'hindoui revêtant une + forme plus moderne. Quant à l'hindoustani, c'est sous l'influence + musulmane qu'il s'est formé; aussi son vocabulaire est plein de + mots arabes et persans, et, à la différence des autres idiomes + néo-indiens dont les alphabets procèdent du dêvanâgari, il s'écrit + avec les caractères persans, c'est-à-dire avec l'alphabet arabe + augmenté de quelques signes. + + Il faut encore joindre aux langues néo-indiennes le _tzigane_, + idiome de cette race étrange, originaire de l'Inde, qui erre en + nomade au travers de l'Europe, et qu'on désigne, suivant les pays, + par les noms de Zigeuner, Zingari, Gitanos, Bohémiens ou Gypsies. + Leur langage est, du reste, bien plus corrompu qu'aucun autre de + ceux auxquels il est apparenté. Il s'est pénétré d'une quantité de + mots empruntés aux langues de tous les pays que le peuple bizarre + qui le parle a traversés dans le cours de sa longue migration. + + * * * * * + + Les deux types les plus anciens que nous possédions du groupe + iranien sont le _zend_ et le _perse_. Le zend est l'idiome des + livres sacrés attribués à Zarathoustra (Zoroastre) et désignés par + le nom commun de _Zend-Avesta_; le dialecte des Gâthâs, ainsi nommé + d'après certains morceaux du recueil avestique qui nous l'ont + conservé, paraît en représenter la forme la plus ancienne. Le perse + est connu par les inscriptions cunéiformes des monarques + Achéménides. Il a été longtemps admis dans la science que le zend +386 était l'ancien idiome de la Bactriane, qu'il constituait l'iranien + oriental et le perse l'iranien occidental. Mais d'autres savants + tendent à admettre aujourd'hui que c'est la Médie, et spécialement + la Médie Atropatène, qui a été le berceau de la langue zende et de + la réforme religieuse du zoroastrisme. C'est là une question fort + obscure encore et dont nous devons reporter l'examen au livre de + cette histoire qui traitera spécialement des Mèdes. + + Quoiqu'il en soit, les langues iraniennes sont encore très + rapprochées du sanscrit. En général, leur phonétique est moins + compliquée, moins délicate que celle des idiomes indiens, quoique, + sous bien des rapports, elle lui soit comparable. Le zend et le + perse l'emportent même parfois sur le sanscrit, en ce qu'ils se + rapprochent davantage de l'aryaque ou de la langue mère des idiomes + indo-européens. Ainsi, tandis que le sanscrit convertit en un + simple _ô_ la diphtongue primitive _au_, le perse la conserve telle + quelle et le zend ne fait que la changer en _ao_; tandis que le + sanscrit remplace par le génitif le vieil ablatif en _at_, sauf + lorsqu'il s'agit d'un thème se terminant par la voyelle _a_, le + zend conserve toujours cette ancienne désinence. Un des traits + caractéristiques des langues anciennes de ce groupe est la + transformation en _h_ du _s_ aryaque, que le sanscrit conserve + intact. + + Le zend n'a pas enfanté par sa décomposition de progéniture connue, + qu'on puisse lui rattacher avec certitude. Ce que l'on appelle + quelquefois le _pazend_ ne diffère pas du _parsi_, idiome sorti de + la modification populaire du perse dans les premiers siècles de + l'ère chrétienne et formé dans les provinces orientales de l'Iran, + tandis que dans les provinces occidentales régnait le _pehlevi_, + dont nous parlerons tout à l'heure. Le parsi a vécu assez tard et a + été à la fois langue littéraire et langue vulgaire. De sa + décomposition ont été produits à leur tour le _persan_ moderne et + le _guèbre_. Ce dernier est l'idiome parlé des descendants des + sectateurs du mazdéisme, réfugiés dans l'Inde pour échapper aux + persécutions musulmanes. Quant au persan, qui possède une riche et + brillante littérature, il est né vers le XIe siècle, dans la + province de Fars ou Farsistan, d'une réaction du génie national se + produisant au sein de l'islamisme; sa phraséologie est donc + pénétrée de locutions arabes et turques, malgré la façon dont l'ont + développé et perfectionné plusieurs générations de grands poètes, + sous les dynasties indépendantes de la Perse du moyen âge. L'aire + géographique du persan a été depuis plusieurs siècles en se +387 resserrant toujours; cette langue s'est vue chassée successivement + par le turc du Schirwan, de l'Arran et de l'Adherbaidjan où on le + parlait autrefois. Elle présente quelques dialectes, comme le + _mazenderani_, le _lour_, le _khoraçani_. + + Le _kurde_ et le _béloutchi_ sont des idiomes iraniens modernes, + qui tiennent de très près au persan, mais sont plus altérés et ont + subi de forts mélanges étrangers. Il en est de même de l'_afghan_ + ou _pouschtou_, d'un caractère rude et barbare, qui lui a valu en + Perse le sobriquet de «langue de l'enfer.» L'afghan a cependant une + physionomie assez particulière pour que certains linguistes aient + voulu en faire le type d'un groupe spécial, intermédiaire entre + l'iranien et l'indien. C'est probablement le descendant direct du + véritable iranien oriental ou idiome de la Bactriane, aujourd'hui + perdu et différent du zend. + + Le _huzwaresch_ ou _pehlevi_ est une sorte d'idiome mixte, né dans + la partie la plus occidentale de l'Irân d'une infiltration de + l'araméen dans le langage indigène. Sa phonétique, sa grammaire, + son lexique sont pénétrés d'éléments araméens, qui y tiennent une + énorme place. On discerne les premiers vestiges de sa naissance dès + les derniers temps de la monarchie des Achéménides, en même temps + que le perse se décompose. Mais c'est surtout dans les siècles de + la période macédoniene et de la période parthe qu'il achève de se + former. Divisé en plusieurs dialectes, qui se distinguent surtout + par la quantité plus ou moins forte d'éléments araméens qu'ils + renferment, le pehlevi a été la langue politique officielle de la + cour et de l'administration des Sassanides. C'est vers les derniers + temps de ces princes que l'on traduisit en pehlevi les livrés du + Zend-Avesta, dont le texte zend commençait à n'être plus compris. + Quant au précieux traité cosmogonique mazdéen intitulé + _Boundéhesch_, auquel nous avons fait de nombreux emprunts dans + notre livre précédent, si les traditions qu'il renferme sont pour + la plupart anciennes et réellement indigènes, sa rédaction ne + remonte pas plus haut que le moyen âge. Aussi remarque-t-on dans sa + langue de nombreux arabismes, qui se surperposent aux aramaïsmes du + pehlevi plus ancien. + + L'arménien est un idiome du groupe iranien, qui s'est formé + parallèlement au zend et au perse. Aucun monument ne nous en fait + connaître jusqu'ici la forme ancienne, que l'on ne parvient à + restituer que théoriquement. C'est seulement au Ve siècle de notre + ère que débute la littérature arménienne, avec la conversion du + pays au christianisme et la création d'un alphabet indigène par + St-Mesrob. L'âge d'or de l'arménien, inauguré alors, a duré environ +388 700 ans, jusqu'au commencement du XIIe siècle. La littérature + religieuse, poétique et historique de l'arménien fut féconde, ses + dialectes assez nombreux, et l'un d'eux, celui de la province + d'Ararat, s'éleva bientôt au rang de langue littéraire. Aujourd'hui + encore les dialectes arméniens vulgaires sont nombreux et ne + peuvent en aucune façon être considérés comme des patois de + l'idiome littéraire. Celui-ci, tout au contraire, s'est immobilisé, + et les dialectes actuels ne sont que des formes plus modernes des + anciens dialectes. Dès le XIe siècle, on les employait déjà dans le + langage écrit, aux dépens de la langue littéraire classique. + + Un dernier idiome rentrant dans le groupe iranien est l'_ossète_, + parlé par une petite nation au centre de la chaîne du Caucase, et + divisé en plusieurs dialectes malgré le peu d'étendue actuelle de + son territoire. Les Ossètes ou Irons paraissent avoir été désignés, + avec des tribus voisines, sous le nom d'Albaniens par les Grecs et + sous celui d'Agovhans par les auteurs arméniens. + + * * * * * + + «Le groupe gréco-latin, dit M. Maury, comprend la plus grande + partie des langues de l'Europe méridionale. L'épithète de + _pélasgique_ le caractérise assez clairement, car la Grèce et + l'Italie furent peuplées d'abord par une race commune, les + Pélasges, dont l'idiome paraît avoir été la souche du grec et du + latin. + + La première de ces langues n'est point en effet la mère de l'autre, + comme on l'avait cru dans le principe; ce sont simplement deux + soeurs, et si l'on devait leur assigner un âge différent, la langue + latine aurait des droits à être regardée comme l'aînée. Cette + langue, en effet, présente un caractère plus archaïque que le grec + classique. Le dialecte le plus ancien de l'idiome hellénique, celui + des Éoliens, ressemble au latin bien plus que les dialectes plus + récents du grec. Le latin n'a en aucune façon le caractère d'une + langue due à la décomposition d'une autre plus ancienne ou à son + mélange avec d'autres. Elle porte à un haut degré le caractère + synthétique des idiomes anciens. Les éléments grammaticaux n'y ont + point encore été séparés en autant de mots différents, et la + phraséologie, comme la conjugaison de son verbe et les formes les + plus anciennes de ses déclinaisons, offrent une ressemblance + frappante avec le sanscrit. Son vocabulaire contient une foule de + mots dont la forme archaïque, qui nous a été conservée, est tout + aryaque.» + + Le _latin_ appartient à un ensemble de langues, aujourd'hui +389 disparues, qu'il absorba graduellement, avec l'extension de la + puisance politique de Rome, et qui, après avoir encore subsisté + quelques siècles comme patois, finirent par disparaître vers le + commencement de l'ère chrétienne. Nous ne les connaissons guères, + du reste, que par quelques inscriptions. De ce nombre étaient: le + _sabin_, auquel le latin emprunta beaucoup de mots à l'origine; les + idiomes sabelliques, tels que le _marse_ et l'_osque_ ou + _campanien_, dont cette appellation ne désigne que très + imparfaitement la vaste étendue géographique, car il était aussi le + langage des Samnites, des Lucaniens et des Bruttiens; le _volsque_; + le _falisque_; enfin l'_ombrien_, dont on possède un monument + infiniment précieux, et d'un développement considérable, dans les + célèbres Tables Eugubines, découvertes à Gubbio, l'antique Iguvium. + + Toutes les tentatives faites jusqu'ici pour rattacher au rameau de + ces langues italiques l'_étrusque_, qui nous a laissé une riche + épigraphie, sont demeurées infructueuses. Le problème, toujours + sans solution, de l'étrusque est un des plus irritants pour le + linguiste, pour l'archéologue et pour l'historien. On lit + matériellement cette langue avec une entière certitude, on en a de + nombreuses inscriptions, dont quelques-unes bilingues (très + courtes, il est vrai), et pourtant on n'arrive pas à la comprendre, + à en établir la grammaire, ni même à en déterminer le caractère + général. Il n'est pas du tout sûr encore que ce soit une langue + indo-européenne; il n'est même pas sûr que l'on doive le classer + parmi les langues à flexions et non parmi les langues + agglutinantes, comme le pensent des philologues de la valeur de M. + Deecke et de M. Sayce. + + Le _grec_ a passé, durant sa longue existence, qu'on ne saurait + évaluer à moins de 3000 ans, par des modifications assez sensibles, + moins profondes pourtant que celles qui s'observent pour d'autres + langues de la même famille. Comprenant d'abord un assez grand + nombre de dialectes, tels que l'_éolien_, le _dorien_, l'_ionien_, + l'_attique_, le _macédonien_, il a été ramené à une forme unique + sous l'influence de la culture littéraire. Le grec, parlé d'abord + dans la Grèce, la Thessalie, la Macédoine et sur la côte de l'Asie + Mineure, étendit peu à peu son domaine, par l'envoi de nombreuses + colonies, et à la suite des conquêtes macédoniennes. «Il évinça, + dit M. Maury, les idiomes nationaux de la Thrace et de l'Asie + Mineure. Le _thrace_, dont on sait par Strabon que le _gète_ et le + _dace_ n'étaient que des dialectes, tenait comme le _scolote_, le + _phrygien_ et le _lycien_, aux langues iraniennes. Le _lydien_ + paraît avoir subi, ainsi que le _cilicien_, l'influence des langues +390 sémitiques. Sauf pour le _lycien_, qui nous est connu par des + inscriptions, nous ne possédons qu'un petit nombre de mots de ces + diverses langues, éteintes depuis deux mille ans environ. Le + _cappadocien_ se rapprochait plus du perse. Tous ces idiomes + devaient former le passage du grec à l'arménien et au zend. Quant + au _carien_ et au _mysien_, il y a lieu de supposer qu'ils étaient + aussi de la famille pélasgique.» + + «La langue actuelle des Albanais ou Schkypétars, dit encore le même + savant, quoique aujourd'hui singulièrement pénétrée de mots grecs + et slaves, a été regardée par plusieurs comme un des dérivés les + moins altérés de l'idiome pélasge... Il est à noter que plusieurs + de ses formes se rapprochent plus du sanscrit que du grec; la + déclinaison de l'adjectif, par exemple, est déterminée par un + appendice pronominal, qui s'observe dans les langues slaves. La + conjugaison du verbe se distingue tout à fait de celle du grec, et + dénote un système de flexions moins développé. Les Albanais, qui se + sont beaucoup croisés avec les Slaves, pourraient fort bien + descendre des anciens Lélèges, peuple des côtes de l'Asie Mineure + et de l'archipel grec, lié de près aux Pélasges. M. Otto Blau a + signalé des analogies entre leur idiome, qui se rapproche du + dialecte éolien, et celui des inscriptions lyciennes. La + disposition que les Schkypétars donnent à leur chevelure rappelle + celle qu'Homère attribue aux Abantes, petit peuple lélège de + l'Attique, et qu'on retrouve aussi dans les figures des bas-reliefs + lyciens.» + + Ce qui est plus positif, et ce qu'ont surtout contribué à mettre en + lumière les travaux de M. de Simone, de Lecce, et de M. Alfred + Maury lui-même, c'est la parenté qu'offre avec l'albanais l'idiome + des inscriptions messapiennes, c'est-à-dire celui dont se servaient + les Dauniens, Apuliens, Messapiens et Japyges, peuples d'origine + illyrienne qui habitaient l'extrémité sud-est de l'Italie, le long + de la mer Adriatique. Il y a certainement dans ces inscriptions la + forme antique d'un type de langues dont l'_albanais_ ou _schkype_ + est une forme moderne. Ceci vient confirmer la théorie + historiquement la plus vraisemblable qui ait été émise au sujet de + ce dernier idiome, celle que M. von Hahn a soutenue avec beaucoup + de science, et qui consiste à y voir le dernier débris, plus ou + moins altéré par l'effet du temps et par des influences étrangères, + des langues autrefois propres aux peuples thraco-illyriens. Il est + vraisemblable que l'on devra en faire un groupe spécial, qui + viendra se classer entre le groupe pélasgique ou greco-italique et + les idiomes de la division indo-iranienne. +391 + Pendant la période qui s'écoula de l'établissement du christianisme + à la conquête musulmane, le grec subit un léger travail de + transformation qui lui enleva quelque peu de son organisme + synthétique et simplifia plusieurs de ses formes grammaticales. Le + _grec moderne_ ou _romaïque_ sortit de ce travail, et, tout en + gardant comme le squelette de son organisme primitif, il en expulsa + ce qui tendait encore à lui conserver un caractère synthétique. + Mais tous ces changements se réduirent en somme à peu de chose; ils + n'excèdent pas ce que l'effet du temps produit toujours dans + l'intérieur d'une langue qui reste elle-même. C'est bien le grec + qui continue à vivre encore aujourd'hui; ce n'est pas un idiome + nouveau qui en est sorti. + + La décomposition du latin a été tout autre; elle a produit des + transformations si profondes qu'elles ont enfanté tout un groupe de + langues nouvelles, que l'on désigne sous le nom commun de + _néo-latines_ ou _romanes_: le _portugais_, l'_espagnol_; le + _français_; le _provençal_; l'_italien_; le _ladin_ ou _roumanche_, + restreint dans les Grisons et le Frioul; enfin le _roumain_ ou + _moldo-valaque_. + + «Quand le latin, dit M. Littré, eut définitivement effacé les + idiomes indigènes de l'Italie, de l'Espagne et de la Gaule, la + langue littéraire devint une pour ces trois grands pays, mais le + parler vulgaire (j'entends le parler latin, puisqu'il n'en restait + guère d'autre) y fut respectivement différent. Du moins c'est ce + que témoignent les langues romanes par leur seule existence; si le + latin n'avait pas été parlé dans chaque pays d'une façon + particulière, les idiomes sortis de ce parler latin que + j'appellerai ici régional, n'auraient pas des caractères + distinctifs, et ils se confondraient. Mais ces Italiens, ces + Espagnols et ces Gaulois, conduits par le concours des + circonstances à parler tous latin, le parlaient chacun avec un mode + d'articulation et d'euphonie qui leur était propre.... Ces grandes + localités qu'on nomme Italie, Espagne, Provence et France, mirent + leur empreinte sur la langue, comme la mirent les localités plus + petites qu'on nomme provinces. Et la diversité eut sa règle qui ne + lui permit pas les écarts. Cette règle est dans la situation + géographique, qui implique des différences essentielles et + caractéristiques entre les populations. Le français, le plus + éloigné du centre du latin, fut celui qui l'altéra le plus; je + parle uniquement de la forme, car le fond latin est aussi pur dans + le français que dans les autres idiomes. Le provençal, que la haute + barrière des Alpes place dans le régime gaulois du ciel et de la + terre, mais qui les longe, est intermédiaire, plus près de la forme +392 latine que le français, un peu moins près que l'espagnol. Celui-ci, + qui borde la Méditerranée et que son ciel et sa terre rapprochent + tant de l'Italie, s'en rapproche aussi par la langue. Enfin + l'italien, comme placé au centre même de la latinité, la reproduit + avec le moins d'altération. Il y a dans cette théorie de la + formation romane une contre-épreuve, qui, comme toutes les autres + épreuves, est décisive. En effet, si telle n'était la loi qui + préside à la répartition géographique des langues romanes, on + remarquerait çà et là des interruptions du type propre à chaque + région, par exemple, des apparitions de type propre à une autre. + Ainsi, dans le domaine français, au fond de la Neustrie ou de la + Picardie, on rencontrerait des formations ou provençales, ou + italiennes, ou espagnoles; au fond de l'Espagne on rencontrerait + des formations françaises, provençales, ou italiennes; au fond de + l'Italie, on rencontrerait des formations espagnoles, provençales + ou françaises. Il n'en est rien; le type régional, une fois + commencé, ne subit plus aucune déviation, aucun retour vers les + types d'une autre région; tout s'y suit régulièrement selon les + influences locales, qu'on nommera diminutives en les comparant aux + influences de région.» + + * * * * * + + Les langues celtiques, aujourd'hui restreintes dans un petit nombre + de cantons de la France et des Îles Britanniques, sont de toutes + les langues indo-européennes les plus éloignées du berceau primitif + dans la direction de l'ouest; ce sont aussi les plus altérées. Ces + idiomes rappellent sans doute la grammaire sanscrite, mais + n'offrent plus avec elle qu'une ressemblance générale. En suivant + les lois de la permutation régulière des consonnes, on parvient à + remonter du vocabulaire des langues celtiques à celui de l'aryaque + et du sanscrit; mais les formes grammaticales ont été tellement + altérées, qu'il est souvent difficile de les rattacher, au moins + directement, aux types habituels de la famille indo-européenne. + + Le _gaulois_ a disparu, supplanté par le latin; il n'en subsiste + qu'un petit nombre d'inscriptions, encore imparfaitement + expliquées. Elles prouvent, du moins, dès à présent que, + contrairement à ce que l'on a pensé d'abord, c'est à peine si une + différence dialectique séparait le parler des Bretons et des + Celtes. On classe les idiomes celtiques encore vivants en deux + groupes, _kymrique_ ou _breton_ et _gallique_ ou _gaélique_. Le + premier comprend le _kymrique_ proprement dit ou _gallois_, langage + du pays de Galles, le _cornique_, demeuré en usage jusqu'au siècle +393 dernier en Angleterre, dans le comté de Cornouailles, enfin + l'_armoricain_ ou _breton_, d'un usage général dans nos + départements des Côtes-du-Nord, du Finistère, du Morbihan et dans + une partie de la Loire-Inférieure. Au second appartiennent + l'_irlandais_, celui de tous ces idiomes qui a conservé les formes + les plus archaïques, le _gaélique_ proprement dit ou langue _erse_, + parlé dans la Haute-Écosse, enfin le _manx_ ou dialecte de l'île de + Man. + + * * * * * + + «Le vaste groupe des langues germaniques, qui a repoussé peu à peu + les langues slaves, dit M. Maury, embrasse aujourd'hui un grand + nombre d'idiomes, lesquels ont succédé eux-mêmes à d'autres du même + groupe et dont nous avons conservé quelques monuments. Toutes ces + langues se distinguent par des caractères communs qui découlent + eux-mêmes de la grammaire aryaque, dont ils ne sont que des + altérations régulières. Un des plus célèbres philologues de + l'Allemagne, qui est devenu par ses travaux comme le législateur de + la grammaire comparée des langues germaniques, Jacob Grimm, a + distingué quatre caractères fondamentaux dans ce groupe. C'est + d'abord la propriété qu'a la voyelle de s'adoucir en se prononçant + pour indiquer une modification dans la signification ou l'emploi du + mot. C'est ensuite la transformation d'une consonne en une consonne + de la même classe, plus douce, plus forte ou aspirée. C'est en + troisième lieu l'existence de conjugaisons fortes et faibles, + c'est-à-dire de conjugaisons dans lesquelles la voyelle radicale + change d'après certaines lois, et de conjugaisons dans lesquelles + elle demeure invariable.» + + Les langues germaniques forment deux rameaux, _gothique_ et + _allemand_. Nous ne connaissons l'_ancien gothique_ que par un + petit nombre de monuments écrits, parmi lesquels il faut placer en + première ligne les fragments de la version de la Bible faite par + l'évêque Vulfila (l'Ulphilas des écrivains grecs) au IVe siècle. Au + même rameau appartiennent: 1° le _norse_, idiome des anciens + Scandinaves, qui s'est conservé presque intact en Islande et qui a + donné naissance, par des altérations graduelles, au danois et au + suédois; 2º l'_anglo-saxon_, qui, par son mélange avec le vieux + français et par un effet de modifications propres, dues surtout aux + influences celtiques, a produit l'_anglais_; 3° le _bas-allemand_, + qui comprend lui-même plusieurs dialectes: le _frison_, le + _hollandais_ et le _flamand_. Ces dernières langues sont comme les + résidus de l'idiome _saxon_, qui se parlait avec de légères +394 différences de canton à canton dans tout le nord-ouest de + l'Allemagne, depuis l'Elbe et le Weser jusqu'au Rhin et à l'Escaut. + + Quant au rameau allemand proprement dit, il comprend quatre + dialectes: le _haut-allemand_, devenu depuis Luther la langue des + lettres et de la société dans toute l'Allemagne, le _souabe_, + l'_autrichien_, et le _franconien_. + + * * * * * + + Le groupe des langues lettiques et slaves rappelle d'assez près les + langues indiennes et iraniennes. La sève primitive du génie aryaque + y circule encore avec une remarquable énergie. Ce groupe se divise + en deux rameaux, _lettique_ et _slave_ proprement dit. Le premier + correspond à une période moins avancée que le second. Le substantif + lithuanien n'a, par exemple, que deux genres, tandis que le slave + en reconnaît trois. La conjugaison slave est aussi supérieure à la + lithuanienne, où l'on ne distingue pas les troisièmes personnes du + singulier, du duel et du pluriel. + + Le rameau lettique comprend: le _lithuanien_, celui de tous les + idiomes actuellement parlés en Europe qui se rapproche du sanscrit; + le _borussien ancien_ ou _prussien_, qui a été dépossédé par + l'allemand; le _polexien_, ancien idiome de la Podlachie, parlé + jadis par une population que les Polonais ont anéantie; le _lette_ + ou _livonien_, idiome des Lettons qui forment le fond de la + population de cette contrée et l'ont fait adopter aux Lives, + d'origine finnoise. + + Le rameau slave est infiniment plus étendu; on peut même dire que + de tous les groupes linguistiques de l'Europe, c'est celui qui est + parlé par le plus grand nombre de bouches. Son appellation de + _slave_ vient du nom, impliquant l'idée de gloire, que se donnent à + elles-mêmes toutes les populations parlant les idiomes de ce genre. + À l'exception du bulgare, qui a subi des altérations profondes, les + langues slaves conservent entre elles une similitude beaucoup plus + grande que les langues germaniques, par exemple. Le voyageur qui en + connaît une à fond peut se faire comprendre dans toute l'étendue du + territoire où elles sont parlées, depuis le Monténégro jusqu'au + Kamchatka. + + Il faut distinguer dans les langues slaves deux grandes + subdivisions, _orientale_ et _occidentale_. La forme la plus + ancienne connue de la première est le _slavon ecclésiastique_, + langue liturgique de toutes les Églises slaves, qui, depuis le +395 moyen âge, a cessé d'être vivante dans l'usage parlé. A côté de lui + on doit ranger le _bulgare_, qui représente également un état de + langue fort ancien; c'est aussi un dérivé de la langue perdue des + Antes ou Slaves du sud, adopté par les Bulgares finnois, + originaires des bords du Volga, lors de leur établissement dans les + contrées du bas Danube; dans la bouche de ces hommes de race + étrangère et sous l'influence des idiomes qui l'entouraient, ses + formes se sont altérées notablement. Vient ensuite le _russe_, dont + la conquête a si prodigieusement étendu les domaines et qui + supplante peu à peu les idiomes ougro-finnois et tartares; le + _serbe_, parlé entre la mer Adriatique et le Danube; enfin le + _slovène_, dont le territoire actuel est restreint à la Carniole, à + la Carinthie et à une petite partie de la Hongrie occidentale. + + Les idiomes slaves de l'ouest sont le _polonais_, le _tchèque_ ou + _bohême_, le _sorabe_ ou _vinde_ de la Basse-Lusace, auxquels il + faut joindre quelques langues déracinées depuis plusieurs siècles + déjà par l'allemand, comme le _cachoube_ du Lauenbourg, le _polabe_ + et l'_obotrite_ des bords de l'Elbe. En général ces idiomes sont + plus durs, moins harmonieux, plus surchargés de consonnes que ceux + de la branche orientale, surtout le tchèque. + + * * * * * + + Le coup d'oeil que nous venons de jeter sur les races humaines et + les diverses familles de langues, nous a insensiblement conduit des + temps primitifs de l'humanité aux choses de nos jours. Nous nous + sommes ainsi trouvés entraînés bien loin de l'histoire ancienne des + civilisations orientales, sujet du présent ouvrage. C'est un + inconvénient que je confesse tout le premier, et que pourtant, je + l'espère, le lecteur voudra bien me pardonner. + + En effet, des notions générales d'ethnographie et de linguistique + étaient appelées comme une introduction presque nécessaire en tête + d'une semblable histoire, où il sera question de tant de peuples, + de races et de langues diverses. Et du moment que je me décidais à + y donner place à ces notions, il était impossible qu'elles ne + continssent pas ce mélange d'antique et de moderne auquel j'ai dû + me résigner, tout en reconnaissant que c'était ici un défaut + sérieux. + + Nous allons rentrer plus exclusivement dans l'antiquité, en + esquissant le tableau de l'histoire des écritures, que l'on ne + saurait séparer de l'histoire des langues. Pourtant, là encore, +396 quand il s'agira de retracer les premières origines de l'art + d'écrire, il nous faudra chercher des éclaircissements et des + analogies chez les sauvages modernes. Mais ensuite tout mélange de + ce genre disparaîtra définitivement quand nous aborderons enfin, en + les prenant l'un après l'autre, les annales des grands peuples + civilisés de la haute antiquité orientale. +397 + + + + CHAPITRE III + + L'ÉCRITURE. + + + § 1.--LES MARQUES MNÉMONIQUES. + + L'homme n'eut pas plus tôt acquis les premiers éléments des + connaissances indispensables à son développement intellectuel et + moral, qu'il dut sentir la nécessité d'aider sa mémoire à conserver + les notions qu'il s'était appropriées, et d'acquérir les moyens de + communiquer sa pensée à ses semblables dans des conditions où la + parole ne pouvait être employée. C'est là ce qui constitue + l'écriture. + + Pour réaliser cet objet, deux méthodes pouvaient être employées, + séparément ou ensemble: + + L'_idéographisme_ ou la peinture des idées; + + Le _phonétisme_ ou la peinture des sons. + + À son tour l'idéographisme pouvait user de deux méthodes: + + La représentation même des objets que l'on voulait désigner, ou + _figuration_ directe; + + La représentation d'un objet matériel ou d'une figure convenue pour + exprimer une idée qui ne pouvait pas se peindre par une image + directe; c'est ce qu'on désigne par le nom de _symbolisme_. + + Le phonétisme présente également deux degrés: + + Le _syllabisme_, qui considère dans la parole comme un tout + indivisible, et représente par un seul signe la syllabe, composée + d'une articulation ou consonne, muette par elle-même, et d'un son + vocal qui y sert de motion; + + L'_alphabétisme_, qui décompose la syllabe et en représente par des + signes distincts la consonne et la voyelle. + + Par une marche logique et conforme à la nature des choses, ainsi + qu'à l'organisation même de l'esprit humain, tous les systèmes + d'écriture ont commencé par l'idéographisme et ne sont arrivés que + par un progrès graduel au phonétisme. Dans l'emploi du premier +398 système, ils ont tous débuté par la méthode purement figurative, + qui les a conduits à la méthode symbolique. Dans la peinture des + sons, ils ont traversé l'état du syllabisme avant d'en venir à + celui de l'alphabétisme pur, dernier terme du progrès en ces + matières. + + L'homme recourut d'abord à des procédés très imparfaits, propres + seulement à éveiller la pensée du fait dont il voulait perpétuer le + souvenir; il en associa l'idée à des objets physiques observés ou + fabriqués par lui. Quand il eut quelque peu grandi en intelligence, + l'un des moyens mnémoniques les plus naturels qui s'offrirent à lui + fut d'exécuter une image plus ou moins exacte de ce qu'il avait vu + ou pensé, et cette représentation figurée, taillée dans une + substance suffisamment résistante ou tracée sur une surface qui se + prêtait au dessin, servit non seulement à se rappeler ce qu'on + craignait d'oublier, mais encore à en transmettre la connaissance à + autrui. Toutefois, dans l'enfance de l'humanité, la main était + encore maladroite et inexpérimentée. Souvent elle ne pouvait même + pas s'essayer à des ébauches grossières; certaines races semblent + avoir été totalement incapables d'un pareil travail. Bien des + populations sauvages se bornèrent à entailler une matière dure, à y + faire des marques de diverses formes, auxquelles elles attachaient + les notions qu'il s'agissait de transmettre. On incisait l'écorce + des arbres, la pierre, l'os, on gravait sur des planchettes, on + dessinait sur des peaux ou de larges feuilles sèches les signes + conventionnels qu'on avait adoptés; ces signes étaient généralement + peu compliqués. + + Tels étaient les _khé-mou_, bâtonnets entaillés d'une manière + convenue, que, d'après les écrivains chinois, les chefs tartares, + avant l'introduction de l'alphabet d'origine syriaque adopté + d'abord par les Ouigours, faisaient circuler dans leurs hordes, + lorsqu'ils voulaient entreprendre une expédition, pour indiquer le + nombre d'hommes et de chevaux que devait fournir chaque campement. + Avant de se servir de la forme d'écriture alphabétique à laquelle + on a donné le nom de _runes_, les peuples germaniques et + scandinaves employaient un système analogue, dont l'usage a laissé + des vestiges très manifestes dans le langage de ces peuples. C'est + ainsi que pour désigner les lettres, les signes de l'écriture, on + se sert encore aujourd'hui en allemand du mot _buchstaben_, dont le + sens primitif est celui de «bâtons,» parce que des bâtonnets + entaillés servirent d'abord aux Germains de moyens pour se + communiquer leurs idées. Chez les Scandinaves, l'expression +399 parallèle _bok-stafir_ désigne encore la baguette sur laquelle on + grave des signes mystérieux. Ceci rappelle ce que dit Tacite des + Germains, lesquels faisaient des marques aux fragments d'une + branche d'arbre fruitier qu'ils avaient coupée, et se servaient des + morceaux ainsi marqués pour la divination. C'est à cet usage + primitif des peuples germano-scandinaves qu'Eustathe fait bien + évidemment allusion, quand il dit, d'après quelque auteur + aujourd'hui perdu: «Les anciens, à la manière des Égyptiens, + dessinaient comme des hiéroglyphes des animaux et d'autres figures, + pour indiquer ce qu'ils voulaient dire, de même que plus tard + quelques-uns des Scythes marquaient ce qu'ils voulaient dire en + traçant ou en gravant sur des planchettes de bois certaines images + ou des entailles linéaires de différentes sortes.» + + [Illustration 423: Morceau de bois de renne portant des entailles + significatives, provenant de l'ossuaire de Cro-Magnon + (Dordogne)[1].] + + [Note 1: D'après la _Conférence_ du docteur Broca _sur les + troglodytes de la Vésère_.] + + Il faut remonter bien haut dans la vie de l'humanité pour trouver + les premiers vestiges de semblables usages. Parmi les objets + découverts par Lartet dans la célèbre grotte sépulcrale d'Aurignac, + appartenant à la période quaternaire et à la fin de l'âge du + mammouth, on remarque une lame de bois de renne, «présentant, sur + l'une de ses faces planes, de nombreuses raies transversales, + également distancées, avec une lacune d'interruption qui les divise + en deux séries; sur chacun des bords latéraux de ce morceau ont été + entaillées de champ d'autres séries d'encoches plus profondes et + régulièrement espacées. On serait tenté, dit Lartet de voir là des + signes de numération exprimant des valeurs diverses ou s'appliquant + à des objets distincts.» Il y a, comme on le voit par la + description, identité complète entre cet objet sorti des mains des + hommes qui habitaient notre pays en même temps que l'_elephas + primigenius_, le _rhinoceros tichorhinus_ et l'_ursus spelæus_, et + les _khé-mou_ des Tartares, tels que les décrivent les auteurs + chinois, ou les planchettes qu'Eustathe signale chez les Scythes. + On a trouvé également des pièces toutes semblables dans l'ossuaire + de Cro-Magnon et dans la station renommée de Laugerie-Basse. +400 + [Illustration 424: Quippo péruvien de l'époque incasique[1].] + + [Note 1: D'après le _Magasin pittoresque_.] + + Un autre système, offrant avec celui-ci une grande analogie et + destiné au même objet, fut celui des _quippos_ ou cordelettes + nouées des Péruviens, au temps de la monarchie des Incas. C'était + un moyen mnémonique venant en aide aux poésies transmises par une + tradition purement orale dans la mémoire des _amautas_ ou + «lettrés,» pour conserver le souvenir des principaux événements + historiques. Les _quippos_ péruviens, par les ressources + qu'offraient la variété des couleurs des cordelettes, leur ordre, + le changement du nombre et de la disposition des noeuds, + permettaient d'exprimer ou plutôt de rappeler à la mémoire un + beaucoup plus grand nombre d'idées que les bâtonnets entaillés des + Tartares, et surtout, Garci Lasso de la Vega et Calancha nous + l'attestent, fournissaient les éléments d'une notation numérale + fort avancée. Cependant on n'aurait pu écrire, nous ne disons pas + un livre, mais une phrase entière, au moyen des quippos. Ce n'était +401 par le fait, qu'un perfectionnement du procédé si naturel + qu'emploient beaucoup d'hommes, en faisant des noeuds de diverses + façons au coin de leur mouchoir, pour venir en aide à leur mémoire + et se rappeler à temps certaines choses qu'ils craindraient + d'oublier autrement. + + Suivant la tradition chinoise, les premiers habitants des bords du + Hoang-Ho, avant l'invention de l'écriture proprement dite, se + servaient, eux aussi, de cordelettes nouées à des bâtons comme + instruments de mnémonique et de communication de certaines idées. + Ce procédé est encore usité chez les Miao-tseu, barbares des + montagnes du sud-ouest de la Chine. Les bâtons noueux attachés à + des cordes paraissent, dans les origines de la civilisation + chinoise, avoir été le point de départ de ces mystérieux diagrammes + dont on faisait remonter l'invention au légendaire empereur + Fouh-Hi, et dont il est traité dans le _Yih-King_, un des livres + sacrés du Céleste Empire. + + [Illustration 425: Spécimens des _koua_ ou diagrammes symboliques + dont les Chinois attribuent l'invention à l'empereur Fouh-Hi.] + + Rapprochons encore la pratique des colliers mnémoniques des tribus + de Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, appelés _gaionné_, + _garthoua_ ou _garsuenda_, lesquels empruntent un sens à la + différence des grains qui les composent. Dans certains endroits on + a remarqué, parmi les alluvions quaternaires, à côté d'armes de + pierre de travail humain et de cailloux perforés pour former des + grains de colliers ou de bracelets et servir de parures, des + groupes d'autres cailloux remarquables par leurs formes bizarres, + leurs couleurs variées, certains hasards de cassure. Ces groupes + ont été formés intentionnellement par la main de l'homme, on n'en + saurait douter quand on les trouve en place, et d'un autre côté les + cailloux qui les composent n'ont été utilisés ni comme instruments + ni comme parures. Tout semble donc indiquer qu'on a là les vestiges + d'un procédé mnémonique analogue aux colliers des Peaux-Rouges, + qu'auraient pratiqué les hommes de l'âge quaternaire. Ce qui le +402 confirme, c'est qu'avant l'invention des _quippos_, les Péruviens + de l'époque anté-incasique employaient de même des cailloux ou des + grains de maïs de diverses couleurs. + + Mais ces différents procédés rudimentaires, monuments des premiers + efforts de l'homme pour fixer matériellement ses pensées et les + communiquer à travers la distance, là où ne peut plus atteindre sa + voix, ne peuvent être considérés comme constituant de véritables + systèmes d'écriture. Nulle part ils n'ont été susceptibles d'un + certain progrès, même chez les Péruviens, où la civilisation était + pourtant fort avancée et où l'esprit ingénieux de la nation avait + porté un procédé de ce genre jusqu'au dernier degré de + perfectionnement auquel sa nature même pouvait permettre de le + conduire. Nulle part ils ne se sont élevés d'une méthode purement + mnémonique, convenue entre un petit nombre d'individus, et dont la + clef se conservait par tradition, jusqu'à une véritable peinture + d'idées ou de sons. + + Il n'y a, à proprement parler, d'écriture que là où il y a dessin + de caractères gravés ou peints, qui représentent à tous les mêmes + idées ou les mêmes sons. Or, tous les systèmes connus qui rentrent + dans ces conditions ont à leur point de départ l'_hiéroglyphisme_, + c'est-à-dire la représentation d'images empruntées au monde + matériel. + + + § 2.--LA PICTOGRAPHIE. + + La représentation figurée des objets se prêtait bien mieux que les + grossiers procédés que nous venons de passer en revue, à traduire + la pensée; elle en assurait mieux la transmission. Aussi la plupart + des tribus sauvages douées de quelque aptitude à dessiner y + ont-elles eu recours. On a rencontré chez une foule de tribus + sauvages ou quasi sauvages de ces images qui décèlent plus ou moins + le sentiment des formes. Elles n'ont point été simplement le + produit de l'instinct d'imitation qui caractérise notre espèce; + l'objet en était surtout de relater certains événements et + certaines idées. Il n'y a pas un siècle que la plupart des Indiens + de l'Amérique du Nord avaient l'habitude d'exécuter des peintures + représentant d'une façon plus ou moins abrégée leurs expéditions + guerrières, leurs chasses, leurs pêches, leurs migrations, et à + l'aide desquelles ils se rappelaient les phénomènes qui les avaient + frappés, les aventures où ils avaient été engagés. Ces peintures + ressemblent généralement, à s'y méprendre, aux dessins que nous +403 barbouillons dans notre enfance. Les progrès de ce mode + d'expression de la pensée se sont confondus avec ceux de l'art; + mais les races qui n'ont pas connu d'autre écriture ne poussèrent + pas bien loin l'imitation des formes de la nature. Quelques + populations atteignirent pourtant à un degré assez remarquable + d'habileté dans la pratique de cette méthode, que l'on a pris + l'habitude plus ou moins heureuse de désigner par le mot hybride de + _pictographie_. + + [Illustration 427: Dessins pictographiques des Esquimaux su des + instruments d'os[1].] + + [Note 1: D'après l'ouvrage de sir John Lubbock sur _Les Origines + de la civilisation_.] +404 + [Illustration 428: Représentation pictographique de l'époque + quaternaire[1].] + + [Note 1: D'après les _Reliquæ aquitanicæ_ de Lartet et Christy.] + + Lorsqu'en 1519, le jour de Pâques, Fernand Cortez eut pour la + première fois une entrevue avec un envoyé du roi de Mexico, il + trouva celui-ci accompagné d'indigènes qui, réunis en sa présence, + se mirent immédiatement à peindre sur des bandes d'étoffe de coton + ou d'agave tout ce qui frappait pour la première fois leurs + regards, les navires, les soldats armés d'arquebuses, les chevaux, + etc. Des images qu'ils en firent, les artistes mexicains + composèrent des tableaux qui étonnaient et charmaient l'aventurier + espagnol. Et comme celui-ci leur demandait dans quelle intention + ils exécutaient ces peintures, ils expliquèrent que c'était pour + les porter à Montézuma et lui faire connaître les étrangers qui + avaient abordé dans ses États. Alors, en vue de donner au monarque + mexicain une plus haute idée des forces des _conquistadores_, + Cortez fit manoeuvrer ses fantassins et ses cavaliers, décharger sa + mousqueterie et tirer ses canons; et les peintres de reprendre + leurs pinceaux et de tracer sur leurs bandes d'étoffe les exercices + si nouveaux pour eux dont ils étaient témoins. Ils s'acquittèrent + de leur tâche avec une telle fidélité de reproduction que les + Espagnols s'en émerveillèrent. + + Dans cet exemple la pictographie rentre plutôt dans les données de + l'art proprement dit que dans celles de l'écriture. Elle se compose + de représentations directement figuratives offrant une suite de + scènes où se déroulent sous les yeux les épisodes successifs d'une + histoire. C'est ainsi que procèdent les Esquimaux, remarquables par + leur singulière habileté de main pour ce genre de travail, dans les + dessins figurés et significatifs qu'ils gravent sur leurs armes et + leurs instruments, et qui représentent en général les exploits, les + aventures du possesseur ou de sa famille. Les représentations +405 grossièrement sculptées dans les âges préhistoriques sur quelques + rochers de la Scandinavie et sur ceux des alentours du lac des + Meraviglie, dans les Alpes niçoises, ont tout à fait le même + caractère. On pourra en juger par le spécimen que nous reproduisons + ici. Ces figures, gravées sur un rocher à Skebbervall dans le + Bohuslän, en Suède, étaient manifestement destinées à commémorer un + débarquement d'aventuriers venus par mer, qui avait triomphé de la + résistance des indigènes et enlevé leurs troupeaux. + + [Illustration 429: Sculptures pictographiques sur un rocher, à + Skebbervall, dans le Bohuslän (Suède)[1].] + + [Note 1: D'après la _Revue archéologique_.] + + Nous avons parlé plus haut des dessins exécutés sur différents + objets d'os et de corne de renne par les troglodytes du Périgord à + la fin des temps quaternaires. Il en est quelques-uns dans le + nombre qui ont manifestement le caractère d'une véritable + pictographie significative. Tel est le cas de celui que nous + reproduisons pour la seconde fois en regard de cette page et qui + provient de la grotte de la Madeleine. Ce n'est évidemment pas sans + une intention voulue et calculée qu'ont été groupées les figures si + diverses qui sont réunies sur ce morceau de bois de renne. Par leur + succession et leur réunion, elles exprimaient un sens, elles + rappelaient une histoire, non plus par sa représentation directe, + mais sous une forme abrégée et sommaire, où nous pouvons saisir la + transformation qui conduisit la pictographie à devenir de plus en + plus une écriture à proprement parler. +406 + En effet, dans ces images avant tout mnémoniques, l'observation + d'une grande exactitude dans les détails, d'une précision + rigoureuse dans la reproduction de la réalité, aurait nui le plus + souvent à la rapidité de l'exécution, et, dans le plus grand nombre + des cas aurait été tout à fait impossible. Comme c'était uniquement + en vue de parler à l'esprit et d'aider la mémoire que l'on + recourait à de semblables dessins, on prit l'habitude d'abréger le + tracé, de réduire les figures à ce qui était strictement nécessaire + pour en comprendre le sens. On adopta des indications + conventionnelles qui dispensèrent de beaucoup de détails. Dans + cette peinture idéographique, on recourut aux mêmes tropes, aux + mêmes figures de pensée dont nous nous servons dans le discours, la + synecdoche, la métonymie, la métaphore. On représenta la partie + pour le tout, la cause pour l'effet, l'effet pour la cause, + l'instrument pour l'ouvrage produit, l'attribut pour la chose même. + Ce qu'une image matérielle n'aurait pu peindre directement, on + l'exprima au moyen de figures qui en suggéraient la notion par voie + de comparaison ou d'analogie. + + Quelques exemples, empruntés aux Peaux-Rouges de l'Amérique du + Nord, feront comprendre ce stage de la pictographie. + + Voici, à la page en regard de celle-ci, le fac-similé d'une + pétition présentée par des Indiens au Président des États-Unis pour + réclamer la possession de certains lacs, 8, situés dans le + voisinage du lac Supérieur, 10. La figure n° 1 représente le + principal chef pétitionnaire par l'image d'une grue, _totem_ ou + animal symbolique de son clan; les animaux qui suivent sont les + totems de ses copétitionnaires. Leurs yeux sont tous reliés aux + siens pour exprimer l'unité de vues; leur coeur au sien pour + indiquer l'unité de sentiments. L'oeil de la grue, symbole du chef + principal, est en outre le point de départ d'une ligne qui se + dirige vers le Président et d'une autre qui va rejoindre les lacs, + 8. + + Le document pictographique que nous reproduisons après (p. 408), + contient la biographie de Wingemund, fameux chef des Delawares. La + figure n° 1 dénote qu'il appartenait à la plus ancienne tribu de + cette nation qui a la tortue pour symbole; 2 est son totem + personnel; en 3, le soleil et les dix lignes tracées au-dessous + indiquent dix expéditions guerrières auxquelles il a pris part. Les + figures à la gauche du dessin indiquent les résultats qu'il a + obtenus dans chacune de ses expéditions; les hommes, 5 et 7, y sont + distingués des femmes, 4 et 6; les prisonniers qu'il a emmenés +407 vivants sont pourvus d'une tête, 6 et 7; les ennemis qu'il a tués + n'ont plus de tête, 4 et 5. Les figures au centre représentent + trois forts qu'il a attaqués: 8, un fort sur le lac Érié; 9, le + fort de Détroit; 10, le fort Pitt, au confluent de l'Alleghany et + du Monongahela. Les lignes penchées notent le nombre de guerriers + auxquels commandait Wingemund. + + [Illustration 431: pétition indienne au Président des + États-Unis[1].] + + [Note 1: D'après le livre de sir John Lubbock sur _Les origines + de la civilisation_.] +408 + [Illustration 432a: Biographie pictographique de Wingemund, chef + des Delawares[1].] + + [Note 1: D'après Schoolcraft, _Indian tribes of North-America_.] + + [Illustration 432b: Planches funéraires de chefs indiens de + l'Amérique du Nord[2].] + + [Note 2: D'après Schoolcraft et sir John Lubbock.] + + Enfin nous donnons encore la représentation de deux de ces planches + décorées de symboles (_adjedatig_) que l'on dresse comme des stèles + sur la tombe des personnages considérables. Toutes deux sont celles + de chefs renommés, enterrés sur les bords du lac Supérieur. On ne + connaît pas exactement l'interprétation de toutes les figures + qu'elles portent. Notons cependant que le totem du clan du chef, la + grue pour l'un et le renne pour l'autre, est placé à la partie + supérieure de l'une et de l'autre planche, et que sa position + renversée dénote la mort. Les marques numérales, accompagnant le + totem, veulent dire que le premier des guerriers, celui à la grue, + a pris part à trois traités de paix (marques de gauche) et à six + batailles (marques de droite), que le second, celui au renne, a + commandé sept expéditions (marques de gauche) et figuré dans neuf + batailles (marques de droite). En outre, pour ce dernier, les trois +409 traits verticaux au-dessous de son totem rappellent trois blessures + reçues à l'ennemi, et la tête d'élan un combat terrible qu'il + soutint contre un animal de cette espèce. + + [Illustration 433: Figures tracées sur une des dalles de la + chambre intérieure du tumulus du Mané-Lud[1].] + + [Note 1: D'après la _Revue archéologique_.] + + Que l'on mette maintenant en regard de ces planches tumulaires des + Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, les signes grossièrement gravés + à l'âge de la pierre polie sur une des dalles formant la paroi de + la chambre intérieure du grand tumulus du Mané-Lud à Locmariaker, + dans le département du Morbihan, et il ne sera pas possible de + douter que nous n'ayons dans ce dernier cas une épitaphe + pictographique analogue, dont la clef est aujourd'hui perdue, mais + dont la nature est certaine. Cet exemple nous justifiera pleinement + d'avoir été chercher, dans les usages des sauvages modernes, + l'explication des faits qui se produisirent dans les premiers âges + chez les races mêmes qui surent parvenir le plus tôt à un haut + degré de civilisation. Il y a là des faits, tenant au génie propre + et à la nature essentielle de l'homme, qui ont dû se développer + partout parallèlement, en dépit des différences de races. Et le + point où s'est marquée cette différence d'aptitude des races n'a + pas été tant la manifestation des premiers essais rudimentaires de + pictographie mnémonique que le progrès nouveau qui, chez un petit + nombre de peuples seulement, devait en faire sortir l'invention + féconde de l'écriture. + + Pour achever de montrer que la pictographie a été foncièrement la + même chez toutes les races et dans toutes les parties du monde, et + cela spontanément, sans qu'il soit possible d'admettre transmission + de l'un à l'autre entre les peuples dont nous comparons les + monuments, il suffira, après avoir produit des spécimens de la +410 pictographie des Indiens de l'Amérique du Nord et de celle des + habitants de notre pays aux deux époques archéolithique et + néolithique, d'en joindre ici un de celle des habitants primitifs + de la Sibérie. Ce sont les signes péniblement gravés sur un rocher + voisin de l'embouchure du ruisseau Smolank dans l'Irtysch. + L'analogie avec le tableau biographique d'un chef des Delawares, + donné tout à l'heure, est frappante. Nous avons de même ici, à côté + de signes dont la signification nous échappe, des indications de + nombres de guerriers, de campements ou de villages attaqués, de + marches et de contremarches militaires, notées par des flèches + placées dans des directions diverses, d'ennemis tués et faits + prisonniers. C'est encore toute une histoire de guerre retracée + sous une forme grossièrement symbolique. + + [Illustration 434: Sculptures pictographiques d'un rocher des + bords de l'Irtysch[1].] + + [Note 1: D'après Spassky, _Inscriptiones Sibiricæ_.] +411 + [Illustration 435: Tatouages des Maoris de la + Nouvelle-Zélande[1].] + + [Note 1: D'après sir John Lubbock.] + + «L'écriture pictographique et figurative, dit M. Maury, ne fut pas + seulement tracée sur les rochers et sur le tronc des arbres; elle + ne fut point uniquement employée à la composition de quelques + courtes inscriptions. Elle servit, comme l'attestent les monuments + de l'Égypte et de l'Amérique centrale, à décorer les édifices + qu'elle faisait ainsi parler à la postérité. Mais il fallait + pouvoir transporter partout où il était nécessaire ces images + écrites. L'homme avait besoin d'emporter avec lui sa mnémonique. Il + prépara des peaux, des étoffes, des substances légères et faciles à + se procurer, sur lesquelles il grava, il peignit des successions de + figures, et il eut de la sorte de véritables livres. La pensée put + dès lors circuler ou se garder comme un trésor. Certaines tribus + sauvages, pour la rendre plus expressive, allèrent jusqu'à se + servir de leur propre corps comme de papier, et chez diverses + populations polynésiennes les dessins du tatouage, qui + s'enrichissait à chaque époque principale de la vie, étaient une + véritable écriture. Aussi un savant allemand, M. H. Wuttke, à qui + l'on doit une intéressante histoire de l'écriture, a-t-il avec + raison consacré tout un chapitre au tatouage.» Chez les Maoris de + la Nouvelle-Zélande, il n'y avait pas un chef qui ne sût dessiner + un fac-similé du tatouage de sa face. Ce dessin, qu'ils nommaient + _amoco_, était pour chacun une marque personnelle et significative, + une signature en quelque sorte. Les dessins compliqués que l'on a + trouvés gravés sur les dalles formant les parois de certaines + allées couvertes funéraires de l'époque de la pierre polie, par + exemple de celle de Gavr'Innis dans le Morbihan, présentent toutes + les apparences de dessins de tatouages. Ce sont de véritables +412 amocos qui servaient à désigner le guerrier dont le corps était + déposé dans l'ossuaire commun, devant la dalle où l'on traçait ces + signes. + + [Illustration 436: Dessins de tatouages sur une des dalles de + l'allée couverte de Gavr'Innis (Morbihan).] + + Naturellement la plupart des monuments de la pictographie primitive + et préhistorique ont disparu, surtout chez les peuples qui ont su + de très bonne heure s'élever au-dessus de ce procédé encore si + imparfait et si rudimentaire de fixation et de transmission de la + pensée, et en faire sortir une véritable écriture. C'est pour cela + que nous avons dû aller en chercher les exemples chez d'autres + nations, qui ne l'ont point dépassé. Mais toutes les écritures + hiéroglyphiques impliquent nécessairement à leurs premiers débuts + l'emploi d'une simple pictographie, qui les a engendrées. + + + § 2.--LES ÉCRITURES HIÉROGLYPHIQUES. + + À l'état rudimentaire de pictographie, l'hiéroglyphisme ne + constitue réellement pas encore une véritable écriture. Il ne le + devient à proprement parler que lorsqu'à la peinture des idées il + joint la peinture des sons. Pour élever l'hiéroglyphisme + pictographique à ce nouveau point de développement, il fallait un + progrès à la fois dans les idées et dans les besoins de relations +413 sociales plus grand que ne le comporte la vie sauvage. La plupart + des peuples ne sont point parvenus spontanément à ce degré de + civilisation qui pouvait donner naissance à l'écriture; ils y ont + été initiés par d'autres peuples qui les avaient précédés dans + cette voie, et ils ont reçu de leurs instituteurs l'écriture toute + formée, avec la notion des autres arts les plus essentiels. Aussi, + lorsqu'on remonte aux origines, toutes les écritures connues se + ramènent-elles à un très petit nombre de systèmes, tous + hiéroglyphiques au début, qui paraissent avoir pris naissance d'une + manière absolument indépendante les uns des autres[152]. + + [Note 152: Sur ces différents systèmes graphiques, leur mécanisme + et leurs caractères essentiels, voy. L. de Rosny, _Les écritures + figuratives et hiéroglyphiques_, 2e édit., Paris, 1870; H. + Wuttke, _Geschichte der Schrift_; A. Mauvy, _Les origines de + l'écriture_, dans la _Revue des Deux-Mondes_, 1er septembre 1875; + et l'Introduction de mon _Essai sur la propagation de l'alphabet + phénicien dans l'ancien monde_, Paris, 1872.] + + Ce sont: + + 1° Les hiéroglyphes égyptiens; + + 2° L'écriture chinoise; + + 3° L'écriture cunéiforme anarienne; + + 4° Les hiéroglyphes 'hittites, qui du nord de la Syrie ont rayonné + dans une haute antiquité sur une portion de l'Asie Mineure; + + 5° Les hiéroglyphes mexicains; + + 6° L'écriture calculiforme ou _katouns_ des Mayas du Yucatan. + + Ces différents systèmes, au nombre de six, tout en restant + essentiellement idéographiques, sont parvenus au phonétisme. Mais, + on admettant ce nouveau principe, ils ne l'ont pas poussé jusqu'au + même degré de développement. Chacun d'eux s'est immobilisé et comme + cristallisé dans une phase différente des progrès du phonétisme, + circonstance précieuse et vraiment providentielle, qui permet à la + science de suivre toutes les étapes par lesquelles l'art d'écrire a + passé pour arriver de la peinture des idées à la peinture exclusive + des sons, de l'idéographisme à l'alphabétisme pur, terme suprême de + son progrès. + + Les systèmes fondamentaux d'écriture originairement hiéroglyphique, + que nous venons d'énumérer, ne sont pas, du reste, encore connus + d'une manière également complète. Il en est deux dont + l'imperfection des notions que l'on possède, dans l'état actuel de + la science, ne nous permettra pas de tirer parti pour y puiser des + renseignements sur cette marche du progrès graduel des écritures + vers la clarté et la simplification. Ce sont les hiéroglyphes + 'hittites, dont on n'a jusqu'ici qu'un petit nombre de monuments et +414 dont le déchiffrement est encore à faire. Il n'y a que peu de temps + qu'on en connaît l'existence et que l'on a commencé à s'en occuper, + et aucun progrès décisif n'a commencé à soulever le voile + mystérieux qui cache leur signification. C'est tout au plus si les + ingénieuses recherches de M. Sayce sont parvenues à déterminer la + valeur de deux ou trois signes d'idées, comme celui de «roi» et + celui de «pays.» On n'a jusqu'à présent aucune donnée sur la part + que peut y tenir le phonétisme et sur la question de savoir s'il + est syllabique ou alphabétique, bien que la première hypothèse + paraisse la plus probable. Non moins mystérieuse est l'écriture des + Mayas du Yucatan, quoique l'on sache à son sujet d'une manière +415 positive, par le témoignage infiniment précieux de Diego de Landa, + que ce système graphique était parvenu à un degré de + perfectionnement très analogue à celui des hiéroglyphes égyptiens, + qu'il admettait de même un élément alphabétique de peinture des + sons. Il subsiste, de l'écriture calculiforme de l'Amérique + centrale, des manuscrits et de très nombreuses inscriptions, dont + malheureusement jusqu'ici les copies sont peu certaines et peu + dignes de foi. Malgré ces ressources d'étude, on n'a fait pendant + bien longtemps aucun progrès sérieux dans la voie de son + explication. Tout récemment, la sagacité pénétrante de M. Léon de + Rosny est parvenue enfin à poser quelques jalons de déchiffrement, + et a donné pour la première fois un caractère réellement + scientifique aux recherches sur la signification des hiéroglyphes + spéciaux du Yucatan. Mais si les résultats obtenus paraissent cette + fois solides, ils se réduisent encore à trop peu de chose pour que + nous avons pu les faire figurer ici. + + [Illustration 438: Bas-relief accompagné d'inscriptions en + hiéroglyphes 'hittites[1].] + + [Note 1: Sculpté sur un rocher à Ibriz, dans l'ancienne Lycaonie. + D'après les _Transactions of the Society of Biblical + Archæology_.] + + [Illustration 439: Une page du manuscrit yucatèque de Dresde[1].] + + [Note 1: Spécimen de l'écriture calculiforme des Mayas. Le + manuscrit de Dresde paraît être un calendrier de fêtes + religieuses.] +416 + [Illustration 440: Dérivation des signes hiératiques égyptiens du + tracé linéaire des hiéroglyphes[1].] + + [Note 1: D'après la _Grammaire hiéroglyphique_ de Champollion.] + + Remarquons, du reste, que toutes les écritures d'origine + hiéroglyphique qui combinent le phonétisme et l'alphabétisme, après + avoir commencé par être _figuratives_, c'est-à-dire par se composer + d'images d'hommes, d'animaux, de plantes, d'objets naturels ou + manufacturés, etc., ont subi, par l'effet de l'usage, une + transformation inévitable, qui leur a donné un autre aspect et un + autre caractère. À force d'être tracées rapidement et abrégées, les + figures s'altérèrent dans leurs formes et finirent par ne plus + offrir que des signes conventionnels, où il était souvent bien + difficile de reconnaître le type originel. Le fait s'observe déjà + quelquefois dans les peintures mexicaines, mais il se produisit sur + une bien plus grande échelle en Égypte, où l'écriture + hiéroglyphique était usitée depuis un temps immémorial. On y + substitua, pour le besoin journalier, une véritable tachygraphie, + qu'on trouve employée spécialement sur les papyrus, et que les + égyptologues nomment écriture _hiératique_ (voy. les clichés des + pages 436 et 437). Plus tard même on en imagina une plus cursive + encore, reposant sur un système à certains égards plus avancé; + c'est celle qu'on appelle _démotique_, parce qu'elle fut en usage + aux derniers temps des Pharaons et sous les Ptolémées chez presque +417 toute la population égyptienne (voy. le cliché de la page 439). En + Chine, les images grossièrement tracées furent aussi promptement + défigurées, et elles ne présentèrent plus qu'un ensemble de traits + que le scribe exécuta avec le pinceau, et dont l'assemblage ne + garde, la plupart du temps, aucune ressemblance avec les figures + dont elles sont cependant l'altération. Dans les écritures cursives + employées chez les Chinois, les signes se sont corrompus davantage, + et n'ont affecté que des formes toutes conventionnelles (voyez les + figures des p. 428 et 429). Parvenue à ce point, l'écriture + figurative cesse d'être une peinture pour devenir une + _sêmeiographie_, c'est-à-dire un assemblage de caractères + représentant des idées et constituant ce que l'on appelle des + _idéogrammes_. L'écriture cunéiforme anarienne, qui comprend divers + systèmes, contient une foule de signes de cette nature. Les traits + offrant l'aspect de têtes de flèches ou de clous y forment par leur + groupement, varié à l'infini, de véritables caractères. Ces groupes + cunéiformes, comme les plus anciens caractères chinois, + reproduisaient grossièrement à l'origine la configuration des + objets; mais les images se sont ensuite si fort altérées, qu'à de + rares exceptions près on ne peut plus remonter aux prototypes + iconographiques. On n'est en présence que de signes ayant un + caractère purement mnémonique et dont un grand nombre affectent une + valeur phonétique. La méthode sêmeiographique n'évinça pas, + d'ailleurs, les symboles, les emblèmes, les images combinées; elle + ne fit qu'en altérer l'aspect d'une manière à peu près complète. On + retrouve dans l'hiératique égyptien, comme dans l'écriture chinoise + actuelle, comme dans le cunéiforme assyrien, la même proportion + d'idéogrammes originairement figuratifs ou symboliques que dans les + écritures qui ont gardé leur ancien aspect hiéroglyphique et où les + images sont demeurées reconnaissables. +418 + [Illustration 442a: Frise hiéroglyphique d'un des temples de + Karnak.] + + [Illustration 442b:] + + Quelquefois aussi, comme en Égypte, l'hiéroglyphisme figuratif est + demeuré en usage, comme écriture décorative et monumentale, + parallèlement aux tachygraphies sêmeiographiques sorties de son + altération. Dans ce cas, l'hiéroglyphisme figuratif, quelques + progrès qu'il ait consommés comme instrument d'expression de la + pensée par la peinture simultanée des idées et des sons, garde + encore tant de son essence primitive de pictographie, que les + signes qui le composent peuvent être groupés dans la décoration des + édifices en forme de tableaux figurés et symboliques représentant + une action, sans perdre pour cela leur signification d'écriture. + Voici par exemple deux petits tableaux dont la répétition forme une + frise à l'un des temples de Karnak, à Thèbes d'Égypte. Ce sont deux + scènes religieuses et symboliques: le roi agenouillé, tenant un + sceptre emblématique, qui varie dans les deux, et la tête surmontée + du disque solaire, présente au dieu Ammon, assis, la figure de la + déesse Mâ, la justice et la vérité personnifiées; quelques signes + hiéroglyphiques, qui n'ont pas trouvé naturellement place dans la + scène, sont disposés de manière à y former un soubassement général + et un piédestal au dieu Ammon. Mais en même temps ces deux tableaux + ne sont pas autre chose qu'une expression graphique du double nom + du pharaon Ramessou IV, de la XXe dynastie, dont ils renferment + tous les éléments, ingénieusement groupés dans une scène en action: + + _Râ-mes-sou haq Mâ meï Amoun_. + + _Râ-ousor-ma sotpou en Amoun_. + + Dans leur disposition graphique ordinaire, ces éléments donneraient + les deux cartouches hiéroglyphiques ci-contre. +419 + + § 4.--DÉVELOPPEMENTS SUCCESSIFS DE L'IDÉOGRAPHISME. + + L'hiéroglyphisme, nous l'avons déjà dit, commença par une méthode + exclusivement figurative, par la représentation pure et simple des + objets eux-mêmes. Toutes les écritures qui sont restées en partie + idéographiques ont conservé jusqu'au terme de leur existence les + vestiges de cet état, car on y trouve un certain nombre de signes + qui sont de simples images et n'ont pas d'autre signification que + celle de l'objet qu'ils représentent. Ce sont ceux que les + égyptologues, depuis Champollion, ont pris l'habitude de désigner + par le nom de «caractères figuratifs,» et que les grammairiens + chinois appellent _siâng-hing_, «images.» + + Mais la méthode purement figurative ne permettait d'exprimer qu'un + très petit nombre d'idées, d'un ordre exclusivement matériel. Toute + idée abstraite ne pouvait, par sa nature même, être peinte au moyen + d'une figure directe; car quelle eût été cette figure? En même + temps certaines idées concrètes et matérielles auraient demandé, + pour leur expression directement figurative, des images trop + développées et trop compliquées pour trouver place dans l'écriture. + L'un et l'autre cas nécessitèrent l'emploi du symbole ou du trope + graphique. Pour rendre l'idée de «combat» on dessina deux bras + humains, dont l'un tient un bouclier et l'autre une hache d'armes; + pour celle d' «aller, marcher,» deux jambes en mouvement. + + La présence du symbole dans l'écriture hiéroglyphique doit remonter + à la première origine et être presque contemporaine de l'emploi des + signes purement figuratifs. En effet, l'adoption de l'écriture, le + besoin d'exprimer la pensée d'une manière fixe et régulière, + suppose nécessairement un développement de civilisation et d'idées + trop considérable pour qu'on ait pu s'y contenter longtemps de la + pure et simple représentation d'objets matériels pris dans leur + sens direct. + + En outre les images affectèrent une signification particulière par + le fait de leur association; la métaphore, l'emblème, le trope, + valurent à certains groupes figurés un sens qui naissait du + rapprochement des diverses images dont ces groupes étaient + composés. C'est surtout de la sorte qu'on rendit idéographiquement + des conceptions qui ne se prêtaient pas ou se prêtaient mal à une + simple peinture iconographique. Les Égyptiens employaient très + fréquemment cette méthode, et on la trouve également appliquée dans +420 les peintures mexicaines. On en saisit la trace dans l'écriture + chinoise, où ces figures réunies de façon à rendre une idée + constituent ce que l'on appelle, dans la langue du Céleste Empire, + _hoéï-î_, «sens combinés.» Par exemple le signe de la bouche tracé + à côté de celui de l'oiseau signifie «chant,» celui de l'oreille + entre ceux des deux battants d'une porte, «entendre;» le symbole de + l'eau accolé à celui de l'oeil a le sens de «larmes.» Le même + procédé tient une large place dans le mécanisme de l'écriture + cunéiforme anarienne. Il n'est pas jusqu'aux Peaux-Rouges qui + n'aient usé de pareils emblèmes, tant l'emploi s'en offre + naturellement à l'esprit. + + [Illustration 444: Caractères cunéiformes avec les tracés + hiéroglyphiques dont ils dérivent[1].] + + [Note 1: Tablette assyrienne du Musée Britannique.] + + L'écriture idéographique ne demeura donc pas longtemps une simple + représentation iconographique; elle forma bientôt un mélange + d'images de significations très diverses, une suite de + représentations prises tour à tour au sens propre et au sens + tropique, d'emblèmes, de véritables énigmes dont l'intelligence + demandait souvent une pénétration particulière. «A cet état, dit M. + Maury, l'écriture idéographique était un art difficile, parfois + même un secret qui devait rester le privilège d'un petit nombre, de + ceux qui l'emportaient par l'adresse de la main et par les +421 lumières, conséquemment des prêtres ou des magiciens, des sorciers, + qui en tiennent lieu chez les populations les plus barbares et les + plus ignorantes. Le nom d'_hiéroglyphes_ a donc été justement + appliqué à ces systèmes graphiques. Dans le symbolisme qui y était + étroitement lié se donnaient nécessairement rendez-vous toutes les + sciences, toutes les croyances du peuple qui faisait usage de tels + procédés. De là l'impossibilité de déchiffrer ces sortes + d'écritures, si l'on ne s'est familiarisé avec les idées de ceux + dont elles émanent. On peut bien, dans les hiéroglyphes égyptiens, + reconnaître du premier coup telle ou telle image, par exemple celle + d'un homme qui est lié à un poteau, qui a les coudes attachés, qui + fait une offrande ou porte une massue; mais comment pourrait-on + deviner que l'image du vautour traduit l'idée de maternité, si l'on + ignorait que, du temps des Pharaons, les Égyptiens supposaient que + cette espèce d'oiseau ne renferme que des femelles pouvant produire + sans le concours des mâles? Comment attacherait-on le sens de + «fils» à la figure d'une oie si l'on ne savait que l'oie du Nil + passait pour un modèle de piété filiale? Comment la figure d'un + épervier posé sur un perchoir suggérerait-elle l'idée de «dieu,» si + l'on n'était point informé que l'épervier était tenu pour l'emblème + du Soleil, le dieu par excellence?» + + Du reste, l'écriture purement idéographique avait beau appeler à + son aide toutes les ressources que nous venons de passer rapidement + en revue, recourir, non seulement aux symboles simples formés par + métonymie, par métaphore ou par convention énigmatique, mais encore + aux symboles complexes, elle n'en restait pas moins un moyen + déplorablement incomplet de fixation et de transmission de la + pensée, et plus on marchait dans la voie du développement des idées + et des connaissances, plus son imperfection se faisait sentir d'une + manière fâcheuse. Avec l'emploi exclusif de l'idéographisme, on ne + pouvait qu'accoler des images ou des symboles les uns à côté des + autres, mais non construire une phrase et l'écrire de manière que + l'erreur sur sa marche fût impossible. Il n'y avait aucun moyen de + distinguer les différentes parties du discours ni les termes de la + phrase, aucune notation pour les flexions des temps verbaux ou des + cas et des nombres pour les cas. Une écriture de ce genre ne + pouvait se plier d'une manière satisfaisante qu'à une langue + monosyllabique et demeurée à la période rhématique, où il n'y a pas + de distinction de nom, de verbe, ni d'aucune partie du discours, et + où la grammaire se réduit à une syntaxe, à des règles de position +422 pour les mots invariables qui expriment indifféremment tous les + modes de l'idée. L'adoption par les Chinois d'un système d'écriture + savant et compliqué, basé sur l'idéographisme, quand leur langue en + était encore à cet état primitif, a certainement contribué dans une + forte mesure à l'y figer définitivement, sans progrès ultérieur. + + En outre, le développement des idées et des notions à exprimer par + l'écriture tendait à faire de cet art un chaos inextricable à force + d'étendue et de complication, si un nouvel élément ne s'y + introduisait pas, et si on continuait à vouloir représenter chaque + idée, chaque notion, chaque objet nouveau par une image spéciale ou + par un symbole, soit simple, soit complexe. Pour obvier à ces deux + inconvénients, dont il fallait à tout prix se délivrer, si l'on ne + voulait pas laisser la pensée à jamais emprisonnée dans des + entraves qui eussent étouffé son développement d'une manière + irréparable, les hommes furent conduits, par une pente naturelle, à + joindre la peinture des sons à la peinture des idées, à passer de + l'idéographisme au phonétisme. + + De leur essence même, les écritures purement idéographiques des + époques primitives ne peignaient aucun son. Représentant + exclusivement et directement des idées, leurs signes étaient + absolument indépendants des mots par lesquels les idiomes parlés + des peuples qui en faisaient usage désignaient les mêmes idées. Ils + avaient une existence et une signification propres, en dehors de + toute prononciation; rien en eux ne figurait cette prononciation, + et la langue écrite était par le fait assez distincte de la langue + parlée pour qu'on pût très bien entendre l'une sans connaître + l'autre, et _vice versâ_. Mais l'homme n'a jamais écrit que pour + être lu; par conséquent, tout texte graphique, quelque indépendant + qu'il ait pu être par son essence de la langue parlée, a + nécessairement été prononcé. Les signes des écritures + idéographiques primitives représentaient des idées et non des mots; + mais celui qui les lisait traduisait forcément chacun d'eux par le + mot affecté dans l'idiome oral à l'expression de la même idée. De + là vint, par une pente inévitable, une habitude et une convention + constante d'après laquelle tout idéogramme éveilla dans l'esprit de + celui qui le voyait tracé, en même temps qu'une idée, le mot de + cette idée, par conséquent une prononciation. C'est ainsi que + naquit la première conception du phonétisme, et c'est dans cette + convention, qui avait fini par faire affecter à chaque signe + figuratif ou symbolique, dans son rôle d'idéogramme, une + prononciation fixe et habituelle, que la peinture des sons trouva + les éléments de ses débuts. +423 + + § 5.--PREMIÈRES ÉTAPES DU PHONÉTISME. + + Le premier pas, le premier essai du phonétisme dut nécessairement + être ce que nous appelons le «rébus,» c'est-à-dire l'emploi des + images primitivement idéographiques pour représenter la + prononciation attachée à leur sens figuratif ou tropique, sans plus + tenir aucun compte de ce sens, de manière à peindre isolément des + mots homophones dans la langue parlée, mais doués d'une + signification tout autre, ou à figurer par leur groupement d'autres + mots dont le son se composait en partie de la prononciation de tel + signe et en partie de celle de tel autre. La logique et la + vraisemblance indiquent qu'il dut en être ainsi, et des preuves + matérielles viennent le confirmer. + + L'écriture hiéroglyphique des Nahuas du Mexique, née et développée + spontanément, dans un isolement absolu et sans communication aucune + avec les peuples de l'ancien monde, après avoir commencé par être + exclusivement idéographique, fut conduite à recourir aux ressources + du phonétisme par les mêmes besoins et la même loi de progrès + logique et régulière, qui avaient conduit à un résultat semblable, + dans d'autres âges, les Égyptiens, les Chinois primitifs et les + Schoumers et Akkads, auteur de l'écriture cunéiforme anarienne. + Mais dans la voie du phonétisme elle s'est arrêtée au simple rébus, + sans faire un pas de plus en avant, et elle est devenue ainsi un + précieux monument de cet état du développement des écritures, + auquel elle s'est immobilisée. + + Un exemple suffira pour montrer comment on y passe de la + prononciation des signes purement idéographiques, indépendants de + tout son par leur essence, mais constamment liés dans l'usage à un + mot de la langue parlée, au phonétisme réel par voie de rébus. Le + nom du quatrième roi de Mexico, Itzcohuatl, «le serpent + d'obsidienne,» s'écrit idéographiquement dans un certain nombre de + manuscrits aztèques par l'image d'un serpent (_cohuatl_), garni de + flèches d'obsidienne (_itzli_). Cette figure constitue un + idéogramme complexe, peignant la signification même du nom royal, + directement, sans tentative d'expression phonétique; mais qui, lu + dans la langue parlée, ne pouvait, par suite des idées qu'il + figurait, être prononcé que _Itzcohuatl_. Mais le même nom est + représenté dans d'autres manuscrits par un groupe de figures, + composé de la flèche d'obsidienne (_itzli_--racine _itz_), d'un + vase (_comitl_--racine _co_), enfin du signe de l'eau (_atl_). Dans + cette nouvelle forme on ne saurait plus chercher d'idéographisme, +424 ni de peinture symbolique de la signification du nom, mais bien un + pur rébus, une peinture des sons par des images matérielles + employées à représenter le mot auquel elles correspondaient dans la + langue. Au reste, les livres historiques ou religieux des anciens + Mexicains, antérieurs à la conquête, se composaient exclusivement + de tableaux figuratifs où l'écriture n'était employée qu'à former + de courtes légendes explicatives à côté des personnages[153]. Aussi + l'élément phonétique, tel que nous venons de le montrer, n'y est-il + guère appliqué qu'à tracer des noms propres. + + [Note 153: Nous donnons comme exemple, à la page 425, d'après les + _Les Écritures figuratives_ de M. L. de Rosny, une peinture tirée + d'un manuscrit de la collection de Mendoza. Elle est destinée à + rappeler la fondation, au milieu des lagunes, de la ville de + Mexico, dont on voit au centre l'emblème, composé d'un aigle + debout sur un nopal ou opuntia (A). Ce symbole de Mexico exprime + les noms des deux chefs auxquels fut due l'édification de la + cité. L'un d'eux, le chef spirituel ou religieux, + Kouaoutli-Ketzki, a son nom figuré par un aigle (en aztèque ou + nahuatl _kouaouhtli_) debout (_ketzki_); c'est un rébus qui n'a + pas de rapport avec le sens réel du nom, lequel voulait dire + «celui qui tire le feu du bois,» titre d'une classe de prêtres. + L'appellation de l'autre, du chef temporel et militaire, + Te-notch, s'écrit par les figures d'une pierre (_te_) et d'un + nopal (_notch_) qui en sort. + + Les noms des dix personnages placés autour de l'aigle debout, + sont écrits phonétiquement par voie de rébus et doivent se lire: + + 1 Akasitli. | 6 Tenoutch. + 2 Kouapa. | 7 Chomimitl. + 3 Oselopa. | 8 Chokoyol. + 4 Akechotl. | 9 Chiouhcak. + 5 Tesineouh. | 10 Atototl. + + Ce sont les chefs des principales familles qui prirent part à + l'établissement. + + Dans la partie inférieure du tableau sont figurées les conquêtes + de Akamapichtli, premier roi de Mexico, sur les états de + Colhuacan (B) et de Tenotchtitlan (C). + + La peinture est circonscrite par les signes qui servent aux + supputations chronologiques d'après le cycle de 52 ans usité par + les anciens Mexicains. On le divise en quatre séries auxquelles + correspondent quatre figures différentes et dont l'expression + commence pour chacune par un petit cercle, puis par deux, trois, + et ainsi de suite jusqu'à treize; après quoi une nouvelle série + de treize années est inaugurée de la même manière.] + + Si elles ne se sont pas arrêtées de même dans leur développement à + la phase du rébus, les écritures qui ont su mener à un plus haut + degré de perfection leurs éléments phonétiques, tout en restant + pour une partie idéographiques, conservent des vestiges impossibles + à méconnaître de cet état, et donnent ainsi la preuve qu'elles + l'ont traversé pour passer de l'idéographisme pur au phonétisme. + Dans le cunéiforme anarien, les vestiges de rébus sont nombreux et + jouent un rôle considérable. Mais ils se rapportent à l'époque + primitive où cette écriture n'avait pas encore été transmise aux + Sémites et demeurait exclusivement aux mains des populations de + race touranienne, qui en avaient été les premiers inventeurs. On en + observe aussi une certaine quantité dans le système hiéroglyphique + des Égyptiens. +425 + [Illustration 449: Peinture figurative mexicaine, accompagnée de + légendes explicatives en hiéroglyphes.] +426 + Dans une langue monosyllabique comme celle des Chinois, l'emploi du + rébus devait nécessairement amener du premier coup à la découverte + de l'écriture syllabique. Chaque signe idéographique, dans son + emploi figuratif ou tropique, répondait à un mot monosyllabique de + la langue parlée, qui en devenait la prononciation constante; par + conséquent, en le prenant dans une acception purement phonétique + pour cette prononciation complète, il représentait une syllabe + isolée. L'état de rébus et l'état d'expression syllabique dans + l'écriture se sont donc trouvés identiques à la Chine, et c'est à + cet état de développement du phonétisme que le système graphique du + Céleste Empire s'est immobilisé, sans faire un pas de plus en + avant, depuis trente siècles qu'il a franchi de cette manière le + premier degré de la peinture des sons. + + Mais, en chinois, ce n'est que dans les noms propres que nous + rencontrons les anciens idéogrammes simples ou complexes employés + isolément avec une valeur exclusivement phonétique, pour leur + prononciation dans la langue parlée, abstraction faite de leur + valeur originaire comme signes d'idées. Et, en effet, par suite de + l'essence même de la langue, le texte chinois le plus court et le + plus simple, écrit exclusivement avec des signes phonétiques, soit + syllabiques, soit alphabétiques, sans aucune part d'idéographisme, + deviendrait une énigme absolument inintelligible. + + Nous avons expliqué déjà, dans le chapitre précédent, comment dans + tout idiome monosyllabique, et particulièrement en chinois, il se + trouve toujours une très grande quantité de mots exactement + homophones. Et nous avons indiqué par quel procédé, dans la langue + parlée, on arrive à parer à l'effrayante confusion résultant de ce + fait. Dans l'écriture on eut recours à une combinaison presque + constante de l'idéographisme et du phonétisme, qui est propre au + chinois. Elle constitue ce qu'on appelle le système des «clés,» + système analogue dans son principe à celui des «déterminatifs[154]» +427 dans les hiéroglyphes égyptiens, mais dont les Chinois ont seuls + fait une application aussi étendue et aussi générale, en même temps + qu'ils le mettaient en oeuvre par des procédés à eux spéciaux. + + [Note 154: On appelle «déterminatif,» dans l'écriture + hiéroglyphique de l'Égypte, un signe idéographique complémentaire + qui se met quelquefois après un mot écrit phonétiquement, pour en + préciser le sens. Tantôt ces déterminatifs ont une acception + générique, en sorte qu'ils sont susceptibles d'être employés + après une foule de mots n'ayant entre eux qu'un rapport de + signification assez éloigné: tantôt ils conviennent à une + catégorie spéciale de mots que lie une idée commune; parfois ils + sont l'image même de la chose dont le nom est énoncé + phonétiquement.] + + Le point de départ de ce système est la faculté, propre à + l'écriture chinoise, de former indéfiniment des groupes complexes + avec plusieurs caractères originairement distincts. Un certain + nombre d'idéogrammes simples--214 en tout--ont donc été choisis + parmi ceux que comprenait le fond premier de l'écriture avant + l'introduction du phonétisme, comme représentant des idées + générales et pouvant servir de rubriques aux différentes classes + entre lesquelles se répartiraient les mots de la langue. Et il faut + noter en passant que les Chinois admettent comme idées génériques + des notions qui pour nous ont bien peu ce caractère, car on trouve + parmi les clés celles des «grenouilles,» des «rats,» des «nez,» des + «tortues,» etc. Les idéogrammes ainsi choisis sont ce qu'on appelle + les «clés.» Ils se combinent avec des signes originairement simples + ou complexes, pris uniquement pour leur prononciation phonétique, + abstraction faite de tout vestige de leur valeur idéographique, de + manière à représenter toutes les syllabes de la langue. Ainsi sont + formés des groupes nouveaux, à moitié phonétiques et à moitié + idéographiques, dont le premier élément représente le son de la + syllabe qui constitue le mot, et le second, la clé, indique dans + quelle catégorie d'idées doit être cherché le sens de ce mot. Les + trois quarts des signes de l'écriture chinoise doivent leur origine + à ce mode de formation[155]. + + [Note 155: Le système des clés a été ensuite appliqué par les + grammairiens chinois à tous les signes de l'écriture, comme un + moyen facile de classement. Certains caractères, simples à + l'origine et dérivés d'une ancienne image unique, ont été + décomposés artificiellement en deux parties, l'une considérée + comme le phonétique et l'autre comme la clé, afin de les faire + rentrer bon gré mal gré dans les classes établies d'après cette + méthode. On a aussi appliqué le même système d'analyse à bien des + caractères qui étaient à l'origine des idéogrammes complexes, aux + deux parties de même nature, essentiellement symboliques. Mais le + principe de composition au moyen du phonétique et de la clé n'en + demeure pas moins vrai dans la grande majorité des cas.] + + Un exemple en fera mieux comprendre le mécanisme. + + La syllabe _pâ_ est susceptible, en chinois, de huit acceptions + absolument différentes, ou, pour parler plus exactement, il y a + dans le vocabulaire des habitants de l'Empire du Milieu huit mots + homophones, bien que sans rapport d'origine entre eux, dont la + prononciation se ramène à cette syllabe. Si donc le chinois + s'écrivait au moyen d'un système exclusivement phonétique, en +428 voyant _pâ_ dans une phrase, l'esprit hésiterait entre huit + significations différentes, sans indication déterminante qui pût + décider à choisir l'une plutôt que l'autre. Mais avec le système + des clés, avec la combinaison de l'élément idéographique et de + l'élément phonétique, cette incertitude, cause permanente des plus + fâcheuses erreurs, disparaît tout à fait. Il y a un signe adopté + dans l'usage ordinaire pour représenter phonétiquement la syllabe + _pâ_; mais ce signe, dont la valeur idéographique primitive s'est + complètement oblitérée, n'est employé isolément, comme phonétique + simple, que dans les noms propres d'hommes ou de lieux. Si l'on y + ajoute la clé des plantes, il devient, toujours en gardant la même + prononciation, le nom du «bananier;» qu'on remplace cette clé par + celle des roseaux, en conservant le signe radical et phonétique, on + obtient la désignation d'une sorte de «roseau épineux.» Avec la clé + du fer, le mot _pâ_ est caractérisé comme le nom du «char de + guerre;» avec la clé des vers, comme celui d'une espèce de + coquillage; avec la clé du mouton, comme celui d'une préparation + particulière de viande séchée. La clé des dents lui donne le sens + de «dents de travers» celle des maladies lui fait signifier + «cicatrices;» enfin celle de la bouche un «cri.» + + [Illustration 452: Spécimens des anciens signes figuratifs qui + ont servi de point de départ à l'écriture chinoise.] + + On voit, par cet exemple, combien la combinaison des éléments + phonétiques et idéographiques, qui constitue le système des clés, + est ingénieusement calquée sur les besoins et le génie propre de la + langue chinoise, et quelle clarté elle répand dans l'expression +429 graphique de cette langue, impossible à peindre d'une manière + intelligible avec un système de phonétisme exclusif. Sans doute la + faculté presque indéfinie de créer de nouveaux signes complexes, + par moitié phonétiques et par moitié idéographiques, paraît dans le + premier abord effrayante à un étranger, car, avec les idéogrammes + simples et complexes, elle donne naissance à plus de 80,000 groupes + différents. Mais il est toujours facile d'analyser ces groupes, + dont les éléments se réduisent à 450 phonétiques et 214 + déterminatifs idéographiques ou clés, et la méthode qui les produit + était la seule par laquelle pût être évité l'inconvénient, bien + autrement grave, qui serait résulté de la multiplicité des mots + homophones. + + [Illustration 453: Spécimen du type d'écriture chinoise appelée + _thsào_[1].] + + [Note 1: Cette écriture cursive, dont il existe plusieurs + variétés paléographiques, passe pour avoir été inventée sous le + règne de l'empereur Youen-ti, de la dynastie des Hàn (48-33 av. + J.-C.).] + + Mais l'identité de l'état de rébus et de l'état de syllabisme, qui + confond en un seul deux des degrés ordinaires du développement de + l'élément phonétique dans les écritures originairement + idéographiques et hiéroglyphiques, n'était possible qu'avec une + langue à la constitution monosyllabique, comme le chinois. Chez les + Égyptiens et chez les Schoumers et Akkads du bas Euphrate, + inventeurs de l'écriture cunéiforme, l'idiome parlé, que l'écriture + devait peindre, était polysyllabique. Le système du rébus ne + donnait donc pas du premier coup les moyens de décomposer les mots + en leurs syllabes constitutives, et de représenter chacune de ces +430 syllabes séparément par un signe fixe et invariable. Il fallait un + pas de plus pour s'élever du rébus au syllabisme. Ce pas fut fait + également dans les deux systèmes des hiéroglyphes égyptiens et de + l'écriture cunéiforme; mais les habitants de la vallée du Nil + surent pousser encore plus avant et atteindre jusqu'à l'analyse de + la syllabe, décomposée en consonne et voyelle, tandis que ceux du + bassin de l'Euphrate et du Tigre s'arrêtèrent au syllabisme, et + laissèrent leur écriture s'immobiliser dans cette méthode + imparfaite de l'expression des sons. Chez les uns comme chez les + autres, ce fut le système du rébus, première étape du phonétisme, + qui servit de base à l'établissement des valeurs syllabiques. + + Tout idéogramme pouvait être employé en rébus pour représenter la + prononciation complète, aussi bien polysyllabique que + monosyllabique, correspondant dans la langue parlée à son sens + figuratif et tropique. Voulant parvenir à la représentation + distincte des syllabes de la langue au moyen de signes fixes, et + par conséquent toujours reconnaissables, ce qui était surtout + nécessaire pour l'expression des particules grammaticales dont + l'agglutination constituait le mécanisme de la conjugaison et de la + déclinaison, les Schoumers et Akkads de la Chaldée et de la + Babylonie choisirent un certain nombre de caractères, primitivement + idéographiques, mais devenant susceptibles d'un emploi + exclusivement phonétique, par une convention qui dut s'établir + graduellement plutôt qu'être le résultat du travail systématique + d'un ou de plusieurs savants. Autant que possible le choix porta + sur des signes dont la prononciation comme idéogrammes formait un + monosyllabe. Ainsi «père» se disait, dans la langue + suméro-accadienne, _ad_, et l'idéogramme de «père» devint le + phonétique ordinaire de la syllabe _ad_; «s'asseoir, résider» se + disait _ku_, et le signe qui représentait idéographiquement ce + radical verbal fut le phonétique de la syllabe _ku_; de même + l'hiéroglyphe de l' «eau» devint le signe du son _a_ et celui de la + «terre» le signe du son _ki_, parce que le mot pour «eau» était _a_ + et pour «terre» _ki_. Mais dans d'autres cas, surtout pour former + les phonétiques des syllabes fermées ou se terminant par une + consonne, on prit des caractères dont la lecture comme idéogrammes + était un dissyllabe, et on ramena cette lecture à un monosyllabe + par la suppression de la voyelle finale. Une des lectures de + l'idéogramme de «dieu» était _ana_, et on fit de ce signe + l'expression phonétique de la syllabe _an_; le caractère qui + représentait la notion de «monceau» devint le syllabique _isch_, + celui qui peignait la notion de «vent» le syllabique _im_, valeurs +431 tirées des lectures _ischi_, «monceau» et _imi_, «vent.» C'était là + le premier rudiment de la méthode que les anciens ont appelée + «acrologique,» pour la formation de valeurs exclusivement + phonétiques. Elle consiste à faire d'un signe hiéroglyphique d'idée + un signe de son, en lui faisant représenter la première syllabe ou + la première lettre du mot qui constituait sa prononciation la plus + habituelle comme idéogramme. + + Ce sont surtout les Égyptiens qui ont fait un grand emploi de cette + méthode acrologique. Elle a été la source des valeurs qu'ils ont + assignées aux signes alphabétiques de leur écriture; et déjà + auparavant, dans un stage moins avancé du développement de cette + écriture, c'est de la même façon qu'ils avaient dû déterminer + l'emploi, dans la peinture des sons, des signes syllabiques que + l'on continue à rencontrer en grand nombre dans les textes + hiéroglyphiques, même après l'invention de l'alphabétisme. Car nous + ne possédons aucun monument qui nous présente l'écriture figurative + des Égyptiens à son état antérieur à cette invention. + + + § 6.--LE SYLLABISME ET L'ALPHABETISME + + On a pu voir, par tout ce qui précède, combien fut lente à naître + la conception de la consonne abstraite du son vocal qui lui sert de + motion, qui donne, pour ainsi dire, la vie extérieure à + l'articulation, muette par elle-même. Cette conception, qui nous + semble aujourd'hui toute simple, car nous y sommes habitués dès + notre enfance, ne pouvait devoir sa naissance première qu'à un + développement déjà très avancé de l'analyse philosophique du + langage. Aussi parmi les différents systèmes d'écriture, à + l'origine hiéroglyphiques et idéographiques, que nous avons + énumérés plus haut et qui se développèrent d'une manière + indépendante, mais en suivant des étapes parallèles, un seul + parvint jusqu'à la décomposition de la syllabe, à la distinction de + l'articulation et de la voix, et à l'affectation d'un signe spécial + à l'expression, indépendante de toute voyelle, de l'articulation ou + consonne qui demeure muette tant qu'un son vocal ne vient pas y + servir de motion. Ce système est celui des hiéroglyphes + égyptiens[156]. Les autres s'arrêtèrent en route sans atteindre au +432 même raffinement d'analyse et au même progrès, et s'immobilisèrent + ou, pour mieux dire, se cristallisèrent à l'un ou à l'autre des + premiers états, de constitution et de développement du phonétisme. + + [Note 156: Je laisse de Côté l'écriture calculiforme des Mayas du + Yucatan, trop imparfaitement connue, mais qui, comme je l'ai déjà + dit plus haut, parait être arrivée d'une manière indépendante à + la conception de l'alphabétisme.] + + [Illustration 456: Cunéiforme babylonien archaïque[1].] + + [Note 1: Le spécimen que nous donnons de ce type de l'écriture + cunéiforme de Babylone et de l'Assyrie, reproduit les premières + lignes de l'inscription de Nabou-koudourri-ouçour dite «de la + Compagnie des Indes,» aujourd'hui conservée au Musée Britannique. + Par affectation d'archaïsme, cette inscription est tracée en + caractères de la forme la plus antique. En regard nous plaçons la + transcription du même texte dans le caractère babylonien plus + récent, celui qui était d'usage habituel au VIIe et au VIe siècle + av. J.-C. + + Les lignes ainsi reproduites sous deux formes se traduisent: + + «Nabou-koudourri-ouçour,--roi de Babylone,--chef + auguste,--favorisé du dieu Maroudouk,--vicaire suprême (des + dieux),--chéri du dieu Nabou,--exalté, possesseur des + mystères,--qui aux voies de leurs divinités--se + conforme,--adorateur de leurs seigneuries.»] + + Cependant les inconvénients d'une notation purement syllabique des + sons étaient si grands que l'on a peine à comprendre comment des + peuples, aussi avancés dans la voie de la civilisation et des + connaissances que l'étaient les Babyloniens et les Assyriens, ont + pu s'en contenter, et n'ont pas cherché à perfectionner davantage + un instrument de transmission et de fixation de la pensée demeuré + tellement grossier encore et si souvent rebelle. + + Le moindre inconvénient du syllabisme était le nombre de caractères +433 qu'il demandait pour exprimer toutes les combinaisons que la langue + admettait par l'union des articulations et des sons vocaux, soit + dans les syllabes composées d'une consonne initiale et d'une + voyelle, ou d'une diphtongue venant après pour permettre de + l'articuler, soit dans celles où la voyelle ou la diphtongue est + initiale et la consonne finale. L'esprit et la mémoire de celui qui + apprenait à écrire devait donc, là où la peinture des sons s'était + arrêtée à l'état du syllabisme, se charger--en dehors de la notion + des idéogrammes les plus usuels, car les écritures primitives qui + nous occupent, en admettant l'élément phonétique, n'avaient point + pour cela répudié l'idéographisme--se charger de la connaissance de + plusieurs centaines de signes purement phonétiques, représentant + chacun une syllabe différente dans l'usage le plus ordinaire. De là + une gêne très grande, un obstacle à la diffusion générale de l'art + d'écrire, qui restait forcément un arcane restreint aux mains d'un + petit nombre d'initiés, car, tant que l'écriture est tellement + compliquée qu'elle constitue à elle seule une vaste science, elle + ne saurait pénétrer dans la masse et devenir d'un usage vulgaire. + + [Illustration 457: Cunéiforme babylonien récent.] + + L'inconvénient de complication, de défaut de clarté, de surcharge + trop grande pour la mémoire, était le même, quelle que fût la + famille et la nature de la langue à l'expression graphique de +434 laquelle s'appliquait le système du syllabisme. Mais il n'était + encore rien à côté des inconvénients nouveaux et tout particuliers + auxquels donnait naissance l'application de ce système aux idiomes + de certaines familles, dans lesquelles les voyelles ont un + caractère vague, une prononciation peu précise, et où toutes les + flexions se marquent par le changement des sons vocaux dans + l'intérieur du mot, tandis que la charpente des consonnes reste + invariable. Je veux parler des langues sémitiques et de leurs + congénères les langues 'hamitiques, à commencer par l'égyptien. + + Les inscriptions assyriennes nous montrent un idiome sémitique + tracé avec une écriture dont tout le phonétisme est syllabique. + Quelle bigarrure! Quelle bizarre et perpétuelle contradiction entre + le génie de la langue et le génie du système graphique! Avec cette + méthode on ne saurait parvenir à exprimer aucun radical de la + langue assyrienne, puisque ces radicaux se composent précisément, + comme dans toutes les langues sémitiques, de la charpente, + généralement trilitère, des consonnes, qui demeurent immuables, + tandis que les voyelles se modifient. Pour exprimer le verbe et le + substantif d'un même radical, il faut employer des caractères + absolument différents, puisque la vocalisation n'est plus la même + et que, dès lors, son changement entraîne celui des signes + syllabiques. Ainsi disparaît toute parenté extérieure, toute + analogie apparente entre les mots sortis de la même racine. Celui + qui aborde la lecture d'un texte cunéiforme assyrien, au lieu de + discerner aussitôt du regard ces radicaux que tous les changements + de voyelles et les additions de suffixes et de préfixes, + n'empêchent pas de reconnaître intacts et invariables, et qui + restent toujours eux-mêmes, n'a plus aucun des guides qui dirigent + sa marche dans les autres idiomes sémitiques. Chaque voix, chaque + mode, chaque temps, dans la conjugaison des verbes, amenant une + modification des voyelles, nécessite aussi le changement des + caractères syllabiques employés à peindre la prononciation, de + telle manière qu'à chaque fois c'est un mot nouveau, sans aucune + analogie dans l'aspect et dans les signes mis en oeuvre avec ceux + qui expriment les autres voix, les autres modes, les autres temps + du même verbe. Jamais système graphique n'a présenté une antinomie + plus absolue avec l'essence et le génie de la langue qu'il était + appelé à tracer, que le cunéiforme assyrien. Jamais les + inconvénients inhérents au syllabisme n'ont été poussés jusqu'à un + degré aussi extrême et ne se sont manifestés aux regards d'une +435 manière aussi frappante dans la confusion et la presque + inextricable complication à laquelle ils donnaient naissance. + + C'était un peuple dans la langue duquel les sons vocaux avaient un + caractère essentiellement vague qui devait, comme l'a + judicieusement remarqué M. Lepsius, abstraire le premier la + consonne de la syllabe, et donner une notation distincte à + l'articulation et à la voyelle. Le génie même d'un idiome ainsi + organisé conduisait naturellement à ce progrès capital dans + l'analyse du langage. La voyelle, variable de sa nature, tendait à + devenir graduellement indifférente dans la lecture des signes + originairement syllabiques; à force d'altérer les voyelles dans la + prononciation des mêmes syllabes, écrites par tel ou tel signe + simple, la consonne seule restait à la fin fixe, ce qui amenait le + caractère adopté dans un usage purement phonétique à devenir + alphabétique, de syllabique qu'il avait été d'abord; ainsi, un + certain nombre de signes qui avaient commencé par représenter des + syllabes distinctes, dont l'articulation initiale était la même, + mais suivie de voyelles différentes ayant fini par ne plus peindre + que cette articulation du début, devenaient des lettres proprement + dites exactement homophones. Telle est la marche que le + raisonnement permet de reconstituer pour le passage du syllabisme à + l'alphabétisme, pour le progrès d'analyse qui permit de discerner + et de noter séparément l'articulation ou consonne qui, dans chaque + série de syllabes, reste la même, quelque soit le son vocal qui lui + sert de motion. Et ici, les faits viennent confirmer pleinement ce + qu'indiquaient le raisonnement et la logique. Il est incontestable + que le premier peuple qui posséda des lettres proprement dites au + lieu de signes syllabiques, fut les Égyptiens. Or, dans la langue + égyptienne, les voyelles étaient essentiellement vagues. + + Ce qui prouve, du reste, que ce fut cette nature des sons vocaux + dans certains idiomes qui conduisit à la décomposition de la + syllabe et à la substitution de lettres alphabétiques aux + caractères syllabiques de l'âge précédent, est ce fait qu'en Égypte + et chez les peuples sémitiques qui, les premiers après les + Égyptiens, employèrent le système de l'alphabétisme, encore + perfectionné, le premier résultat de la substitution des lettres + proprement dites aux signes de syllabes fut la suppression de toute + notation des voyelles intérieures des mots, celles de toutes qui + étaient, de leur nature, les plus vagues et les plus variables, + celles qui, en réalité, ne jouaient qu'un rôle complémentaire dans + les syllabes dont la partie essentielle était l'articulation +436 initiale. On n'écrivit plus que la charpente stable et fixe des + consonnes, sans tenir compte des changements de voyelles, comme si + chaque signe de consonne avait été considéré comme ayant inhérent à + lui un son vocal variable. On choisit bien quelques signes pour la + représentation des voyelles, mais on ne s'en servit que dans + l'expression des voyelles initiales ou finales, qui, en effet, ont + une intensité et une fixité toute particulière, qui ne sont pas + complémentaires mais constituent à elles seules une syllabe, qui, + par conséquent, sont moins des voyelles proprement dites que des + aspirations légères auxquelles un son vocal est inhérent. Ce fut + seulement lorsque l'alphabet phénicien fut adopté par des peuples + de race aryenne, tels que les Grecs, et appliqué à l'expression + d'idiomes où les voyelles avaient un rôle radical, fixe et + essentiel, que l'on choisit un certain nombre de ces signes des + aspirations légères finales ou initiales pour en faire la + représentation des sons vocaux de l'intérieur des mots. + + [Illustration 460: Texte égyptien on écriture hiératique[1].] + + [Note 1: J'emprunte cet exemple à une tablette appartenant à M. + Rogers, vice-consul d'Angleterre au Caire, tablette publiée + récemment, avec traduction et commentaire, par M. G. Maspero, + dans le _Recueil de travaux relatifs à la philologie et à + l'archéologie égyptiennes et assyriennes_, de la librairie + Vieweg. À la page en regard je donne le même passage transcrit en + hiéroglyphes du type linéaire, afin qu'on puisse faire la + comparaison entre les deux formes de caractères. + + Le texte est de nature religieuse. Il a la forme d'un décret du + dieu Ammon-Râ, donnant leur pouvoir surnaturel à ces statuettes + funéraires, à la figure de personnages dans leur momie, que l'on + appelait _ouschebti-ou_, c'est-à-dire «répondants,» et que l'on + déposait en grand nombre dans le tombeau, avec l'intention de + fournir au défunt des auxiliaires pour les travaux qu'il avait à + accomplir au sein de l'autre vie. + + La partie reproduite en fac-similé est ainsi traduite par M. + Maspero. + + «Dit Ammon-Rà, roi des dieux, ce très grand dieu qui le premier + fut: + + J'enjoins aux amulettes-répondants qu'on a fabriquées pour + Nes-Khonsou, dont la mère est Tont-hon-Tahouti, d'avoir à faire + pour Nes-Khonsou, cette fille de Tont-hon-Tahouti, toutes les + lamentations et prosternations en toute nature de lamentation que + les amulettes-répondants savent faire, quand ils se lamentent et + se prosternent pour l'individu qui est mort, d'avoir à le porter + au tombeau pour qu'il s'y rajeunisse, et de ne commettre aucun + délit.» + + «Quand Ammon eut dit: + + Je ferai qu'ils fassent cela à Nes-Khonsou, cette fille de + Tont-hon-Tahouti,» «dit (Ammon-Râ, roi des dieux, ce très grand + dieu qui le premier fut.)»] +437 + [Illustration 461: Texte hiératique de la page précédente + transcrit en hiéroglyphes.] + + Les hiéroglyphes égyptiens ont conservé jusqu'au dernier jour de + leur emploi les vestiges de tous les états qu'ils avaient + traversés, depuis l'idéographisme exclusif de leur origine jusqu'à + l'admission de l'alphabétisme dans leur partie phonétique. Mais, +438 aussi haut que nous fassent remonter les monuments écrits de la + vallée du Nil, dès le temps de la IIIe et peut-être de la IIe + dynastie, les inscriptions nous font voir ce dernier progrès + accompli. Les signes de syllabes ne sont plus qu'en minorité parmi + les phonétiques, dont la plupart sont déjà de véritables lettres, + qui peignent les articulations indépendamment de toutes les + variations du son vocal qui vient s'y joindre. + + Les lettres de l'écriture égyptienne sont des figures + hiéroglyphiques, au tracé plus ou moins altéré dans les + tachygraphies successives de l'hiératique et du démotique, dont la + valeur alphabétique a été établie en vertu du système acrologique. + Chacune de ces figures représente la consonne ou la voyelle + initiale de la prononciation de sa signification première + d'idéogramme, soit figuratif, soit tropique, mais principalement du + mot auquel, prise dans le sens figuratif, elle correspondait dans + la langue parlée. Ainsi, parmi les phonétiques de l'usage le plus + constant, nous voyons le son vocal vague flottant entre _a_ et _o_, + représenté par un «roseau,» dont le nom s'est conservé en copte + sous la forme _ake_ ou _oke_, ou par un «aigle,» _ahom_; + l'articulation _m_ par une «chouette,» _mouladj_; _r_ par une + «bouche,» _rô_; _'h_ par une «corde» tressée, _'haghe_; _kh_ par un + «crible,» _khai_; _sch_ par un «réservoir,» _schêi_, ou par un + «jardin» de papyrus, _schnê_. + + De ce principe acrologique de la formation des valeurs + alphabétiques données à certains signes, résulte un fait + particulier à l'écriture égyptienne. C'est que tout signe figuratif + ou symbolique peut être pris phonétiquement dans le rôle d'initiale + du mot exprimant sa signification idéographique dans la langue + parlée. Mais l'usage indifférent de tous les signes comme de + simples lettres, dans tous les cas et dans toutes les positions, + eût produit dans les textes une confusion sans bornes par la + multiplication indéfinie des homophones. Aussi est-ce seulement à + l'époque romaine, et dans la transcription des noms des empereurs, + que nous voyons les hiérogrammates, par un raffinement de décadence + et par une prétention d'élégance graphique, qui n'est que de la + barbarie, employer jusqu'à quinze ou vingt signes différents pour + peindre la même articulation, en dépouillant ces signes de toute + valeur idéographique. Dans l'Égypte pharaonique, la plupart des + caractères ainsi devenus de simples phonétiques sous la domination + romaine n'ont encore qu'un emploi mixte, symbolico-phonétique, et + ne revêtent une valeur de lettres qu'en initiales du mot de leur + signification idéographique. Une convention rigoureusement +439 observée, et dont l'établissement dut être graduel, limite à un + petit nombre, deux ou trois au plus pour chaque articulation, les + phonétiques d'un emploi constant et indifférent. + + + § 7.--LA POLYPHONIE DANS LES ÉCRITURES D'ORIGINE HIÉROGLYPHIQUE. + + [Illustration 463: Fragment d'un contrat égyptien en écriture + démotique[1].] + + [Note 1: M. Eugène Révillout, qui s'est occupé tout spécialement + et avec tant de succès du déchiffrement des textes démotiques, et + qui a fait faire les plus grands progrès à cette branche de la + science, a bien voulu me donner la traduction suivante de ce + début de contrat, daté du règne de Ptolémée Évergète II, qui + donnera au lecteur un spécimen de la dernière tachygraphie de + l'écriture égyptienne: + + «L'an 44, au mois de choïak, sous le roi Ptolémée, dieu Évergète, + fils de Ptolémée, et la reine Cléopâtre, sa femme, les dieux + Évergètes, du temps de N, prêtre d'Alexandre, des dieux Soters, + des dieux Adelphes, des dieux Évergètes, des dieux Philopators, + du dieu Philométor, du dieu Eupator, des dieux Évergètes, et du + temps de N, canéphore d'Arsinoé Philadelphe, selon ce qui est + établi à Alexandrie (_Rakoti_) et à Ptolémaïs (_Psoï_) en + Thébaïde, le receveur Chapochrat, fils de Hor, dont la mère est + Chachpéri, dit à Héraclios, fils de Memnon: + + Tu as douze grandes mesures de blé et un tiers, dont la moitié + est six grandes mesures et un sixième, douze grandes mesures de + blé et un tiers _iterum_, à me réclamer pour la somme d'argent + que tu m'as donnée. Que je te donne tes douze grandes mesures et + un tiers ci-dessus énoncés au terme de mésori de l'an 44.»] + + Tel est l'état où, de progrès en progrès, nous voyons parvenue + celle de toutes les écritures hiéroglyphiques primitives de + l'ancien monde qui atteignit au plus haut degré de + perfectionnement, la seule qui s'éleva jusqu'à l'analyse de la +440 syllabe et à la conception de la lettre alphabétique, l'écriture + égyptienne. Avant tout, un mélange d'idéogrammes et de phonétiques, + de signes figuratifs, symboliques, syllabiques, alphabétiques. En + même temps, faculté pour tous les signes figuratifs ou symboliques + de prendre une valeur phonétique accidentelle, comme initiales de + certains mots, et, d'un autre côté, possibilité d'employer + idéographiquement, dans un sens figuratif ou dans un sens tropique, + les signes les plus habituellement affectés à la pure et simple + peinture des sons indépendamment de toute idée. Tels sont les faits + que l'écriture hiéroglyphique égyptienne présente à celui qui veut + analyser sa constitution et son génie. Elle constitue, sans + contredit, le plus perfectionné des systèmes d'écriture primitifs + qui commencèrent par le pur idéographisme: mais combien ce système + est encore grossier, confus et imparfait! Que d'obscurités et + d'incertitudes dans la lecture, qui, moins grandes pour les + Égyptiens que pour nous, devaient cependant encore se présenter + plus d'une fois pour eux-mêmes! Quelle extrême complication! Sans + doute, les hiéroglyphes n'étaient pas, comme on l'a cru trop + longtemps d'après une mauvaise interprétation des témoignages des + Grecs et des Romains, un mystère sacerdotal révélé seulement à + quelques adeptes choisis; c'était l'écriture dont on se servait + pour tous les usages où l'on a besoin d'écrire, en se bornant à + abréger le tracé des caractères dans ses tachygraphies. Mais il est + bien évident que, sans que les prêtres eussent besoin d'en faire un + mystère, un système d'écriture aussi compliqué, dont la + connaissance demandait un aussi long apprentissage, ne pouvait être + très répandu dans la masse du peuple; aussi, dans l'Égypte antique, + par suite de la nature même du système graphique et non par volonté + d'en faire un arcane impénétrable à la masse, les gens qui savaient +441 lire et écrire, les scribes religieux ou civils, formèrent une + sorte de classe à part et un groupe restreint dans la nation. + + Encore n'avons-nous pas parlé, jusqu'à présent, de la plus grande + cause de difficultés et d'incertitudes dans toutes les écritures + qui conservent une part d'idéographisme, la «polyphonie.» + + Pour définir ce fait et en faire bien comprendre l'origine, nous + prendrons nos exemples dans les hiéroglyphes égyptiens. + + Nombre de signes hiéroglyphiques sont susceptibles d'être employés + également avec une valeur figurative et une valeur tropique. Rien + de plus simple et de plus naturel avec l'indépendance absolue de la + langue graphique et de la langue parlée dans le système originaire + de l'idéographisme pur. Mais dans la langue parlée les deux + significations, figurative et symbolique, du même caractère, + étaient représentées par deux mots différents. De là vint que, dans + l'établissement de la convention générale qui finit par attacher à + chaque signe de la langue graphique un mot de la langue parlée pour + sa lecture prononcée, le caractère ainsi doué de deux + significations diverses, suivant qu'on le prenait figurativement ou + tropiquement, peignit deux mots de la langue et eut par conséquent + deux prononciations, souvent entièrement dissemblables, entre + lesquelles le lecteur choisissait d'après la marche générale de la + phrase, la position du signe et l'ensemble de ce qui l'entourait. + Ainsi l'image du «disque solaire» s'emploie figurativement pour + signifier «soleil,» et symboliquement, par une métonymie toute + naturelle et bien simple, pour rendre l'idée de «jour;» mais dans + le premier cas, il a pour correspondant dans l'idiome parlé le mot + _râ_, dans le second le mot _hrou_; il est donc susceptible de deux + prononciations; il est polyphone. + + Mais là ne s'arrête pas le phénomène de la polyphonie. Le symbole, + le trope graphique est proprement le mot de cette langue écrite + qui, primitivement, lorsqu'elle ne peignait encore que des idées, + était absolument indépendante de la langue parlée. Aussi l'on se + tromperait si l'on croyait que sa signification est unique, fixe et + invariable. Ses acceptions peuvent s'étendre autant que celles d'un + mot de la langue parlée, et en vertu des mêmes analogies. Mais par + suite de l'indépendance originaire de la langue écrite par rapport + à la langue parlée, il est arrivé plus d'une fois que l'extension + des sens d'un même symbole a englobé des idées que des mots + absolument divers représentaient dans l'idiome oral. Donc le +442 symbole, suivant ses différents emplois, ses différentes + acceptions, s'est lu encore de manières diverses et a eu des + prononciations variées. + + Il y avait là une cause sérieuse d'erreurs et de confusions. Pour y + parer autant que possible, pour augmenter la clarté des textes, on + inventa ce que les savants ont appelé les «compléments + phonétiques.» On joignit au symbole, susceptible de plusieurs + acceptions ou de plusieurs lectures prononcées, tout ou partie des + signes phonétiques habituels représentant la manière dont il devait + être prononcé dans le cas présent--le plus souvent la fin du + mot--de manière que l'erreur ne fut plus possible. Ainsi, la figure + d'une sorte de bande de métal, repliée plusieurs fois sur + elle-même, correspondait aux trois idées de «pli,» d' «entourer, + circuler,» et de «livre pondérale,» et, suivant ces trois + significations, était lu par trois mots différents de la langue, + _keb_, _rer_ et _ten_, et pour qu'on ne se méprît ni sur le sens, + ni sur le mot, on y joignait fréquemment, suivant les cas, les + compléments phonétiques _b_, _r_ ou _n_. Mais dès lors, en réalité, + l'idéogramme, susceptible de plusieurs sens, suivi de compléments + phonétiques, devint un signe mixte, symbolico-phonétique, capable + de représenter dans le rôle d'initiale plusieurs syllabes et + plusieurs articulations diverses. + + De là à faire d'un caractère hiéroglyphique un polyphone purement + phonétique, à lui faire représenter, abstraction faite de toute + signification d'idéogramme, plusieurs valeurs de sons, il n'y avait + qu'un pas. Et c'est ainsi que, sans compléments phonétiques, on + trouve dans des textes pharaoniques l'image d'une «oreille de veau» + exprimant indifféremment les syllabes et les combinaisons de + syllabes _ad_, _ankh_, _mest'er_, _sem_, _sedem_, _aten_, ou la + «jambe humaine» se lisant _pat_, _ret_, _men_, et _ouar_. Ces + valeurs syllabiques polyphones, devenues d'un emploi indifférent et + sans rapport avec aucune idée symbolique, n'empêchent pas + quelquefois les caractères de pouvoir être encore lus par des mots + d'une prononciation toute différente, quand ils sont mis en oeuvre + comme idéogrammes. Ainsi la «tête humaine,» prise phonétiquement, + représente les syllabes _tep_, _ha_ et _her_, et de plus, comme + idéogramme figuratif de «tête,» elle répond aux mots _t'et'_ et + _ap_. + + À la décadence, sous la domination romaine, les exemples de + polyphonie purement phonétique deviennent plus nombreux, avec la + recherche qui, pour chaque lettre, fait multiplier indéfiniment les +443 homophones. Ainsi les cartouches contenant les noms des empereurs + romains nous montrent la figure du «bélier» employée tantôt comme + un _s_, parce que «mouton» se disait _soï_, tantôt comme un _v_, + parce que cette figure était le symbole de l'idée d' «âme,» _vaï_. + Cet exemple est, du reste, le seul où la polyphonie s'applique chez + les Égyptiens à des valeurs alphabétiques; mais pour ce qui est des + valeurs syllabiques, le fait en question prend des développements + inouïs à la basse époque, sous les Ptolémées et les empereurs + romains; le mauvais goût des scribes de décadence en multiplie les + exemples à l'infini; il envahit complètement les textes et y + devient une cause de très grandes obscurités. + + Chez les Assyro-Babyloniens de langue sémitique nous retrouvons + exactement les deux mêmes faits: + + 1° L'emploi des idéogrammes avec un complément phonétique, qui + détermine, parmi les prononciations et les sens dont chacun est + susceptible, celui qui doit être adopté dans le cas spécial, et qui + transforme ainsi ces idéogrammes en phonético-symboliques + polyphones dans le rôle d'initiales; + + 2° La polyphonie syllabique appliquée à des signes qui remplissent + dans l'usage le rôle de phonétiques indifférents pour des valeurs + absolument diverses. + + Seulement les deux faits qui étaient dans un étroit rapport l'un + avec l'autre et qu'on pouvait voir s'enfanter mutuellement dans + l'écriture hiéroglyphique égyptienne--ce qui nous a conduit à en + chercher la théorie dans cette écriture--se montrent indépendants + et séparés dans l'écriture cunéiforme appliquée à la langue + assyrienne. La raison en est facile à comprendre. En Égypte c'est + chez le même peuple, et pour ainsi dire dans l'intérieur du même + idiome, que se sont opérées toutes les évolutions successives dont + nous avons cherché à suivre la trace, et qui ont conduit l'écriture + d'une simple peinture d'idées, entièrement distincte de la langue + parlée; à la peinture des sons de cette langue. Pour ce qui est du + cunéiforme anarien, au contraire, il a été inventé par un peuple + d'une toute autre race que les Assyriens, et c'est entre les mains + de ce peuple qu'il est parvenu, par des progrès successifs, jusqu'à + un syllabisme affecté de polyphonie dans une certaine mesure. C'est + à cet état qu'il a été adopté par les Assyro-Babyloniens de langage + sémitique, lesquels ont emprunté simultanément aux inventeurs + suméro-accadiens les valeurs phonétiques et les valeurs +444 idéographiques des signes, entre lesquelles l'adaptation à une + nouvelle langue, d'une famille toute différente, produisait un + divorce complet. + + Non seulement, dans ce passage de l'écriture cunéiforme de l'usage + d'une langue à celui d'une autre, chaque caractère a gardé + simultanément sa valeur de phonétique, quand il en avait une, et + ses significations idéographiques, qui se sont lues désormais par + des mots absolument autres que ceux qui exprimaient les mêmes + notions dans l'idiome des inventeurs du système graphique en + question: le signe, par exemple, qui était devenu le phonétique + indifférent de la syllabe _ad_, _at_, parce qu'il était + l'idéogramme de «père,» _ad_ en accadien, gardant cette valeur + phonétique et se lisant désormais _abou_ en assyrien, dans son + acception idéographique; mais encore toutes les lectures attachées + en accadien aux significations d'un même caractère, pourvu qu'elles + fussent monosyllabiques, et même quelquefois quand elles étaient + dissyllabiques, sont devenues, dans l'usage des textes assyriens + sémitiques, des valeurs purement phonétiques. Ainsi un signe de + l'écriture était chez les Schoumers et les Akkads l'idéogramme des + notions de «couper, trancher, décider,» lu comme tel _tar_ et + _'gas_, «poser, fixer,» _koud_, enfin «chemin,» _sila_; dans + l'usage assyrien il devient le phonétique indifférent des syllabes + composées _tar_, _'has_, _koud_, _kout_, _qout_, _sil_, _schil_, et + en même temps il garde toujours ses significations idéographiques, + qui se lisent désormais _nakasou_, «couper, trancher,» _dânou_, + «décider, juger,» _schâmou_, «poser, fixer,» et _soûqou_, «rue, + chemin.» Un autre était l'idéogramme de «mouton,» _lou_, et du + verbe «prendre,» _dib_; en outre, il était devenu, d'après la + première de ces deux acceptions, le phonétique ordinaire de la + syllabe _lou_; dans les textes assyriens il est celui de _lou_ et + de _dib_, et en même temps il garde les sens de «mouton,» auquel + correspondent désormais les lectures _çinou_ et _immerou_, puis de + «prendre,» qui se lit en assyrien par les verbes _çabatou_ et + _kâmou_. Et ce n'est pas tout. Après avoir adopté comme valeurs + purement phonétiques toutes les lectures accadiennes des signes qui + rentraient dans certaines conditions de forme, les Assyriens + sémites ont aussi formé quelques valeurs phonétiques nouvelles, et + à eux propres, d'après les mots qui, dans leur langue, servaient de + lecture aux caractères pris dans le rôle d'idéogrammes. Par + exemple, il est un caractère cunéiforme qui a la signification + idéographique de «tête;» le mot qui exprime cette notion en + accadien est _schak_; celui qui l'exprime en assyrien est + _rîschou_. +445 + Le caractère dont nous parlons devient le phonétique indifférent + des deux syllabes _schak_ et _risch_, valeurs dont la première est + d'origine accadienne et la seconde d'origine assyrienne sémitique. + C'est de cette façon que la polyphonie phonétique prend dans + l'écriture cunéiforme, et spécialement dans l'usage, des textes + assyriens, un développement inconnu chez tout autre peuple; à tel + point qu'on y trouve certains signes qui, indépendamment de leurs + lectures d'idéogrammes, sont susceptibles de représenter jusqu'à + dix ou douze valeurs différentes comme signes de syllabes servant + uniquement à la peinture des sons. + + + § 8.--L'INVENTION DE L'ALPHABET. + + Même après que les Égyptiens furent parvenus à l'analyse de la + syllabe et à l'abstraction de la consonne, il restait un pas énorme + à franchir, un progrès capital à consommer, pour que l'écriture + parvînt au degré de simplicité et de clarté qui pouvait seul la + mettre en état de remplir dignement et complètement sa haute + destination. Répudier toute trace d'idéographisme, supprimer + également les valeurs syllabiques, ne plus peindre que les sons au + moyen de l'alphabétisme pur, enfin réduire les phonétiques à un + seul signe invariable pour chaque articulation de l'organe, tel + était le progrès qui devait donner naissance à l'alphabet, + consommer l'union intime de l'écriture avec la parole, émanciper + définitivement l'esprit humain des langes du symbolisme primitif et + lui permettre de prendre librement son essor, en lui donnant un + instrument digne de lui, d'une clarté, d'une souplesse et d'une + commodité parfaites. Ce progrès pouvait seul permettre à l'art + d'écrire de pénétrer dans les masses populaires, en mettant fin à + toutes les complications qui en avaient fait jusqu'alors une + science abstruse et difficilement accessible, et de se communiquer + chez tous les peuples, en faisant de l'écriture un instrument + applicable également bien à tous les idiomes et à toutes les idées. + + L'invention de l'alphabet proprement dit ne pouvait prendre + naissance chez aucun des peuples qui avaient créé les systèmes + primitifs d'écriture débutant par des figures hiéroglyphiques avec + leur idéographisme originaire, même chez celui qui était parvenu + jusqu'à l'analyse de la syllabe et à l'abstraction de la consonne. + Elle devait être nécessairement l'oeuvre d'un autre peuple, + instruit par lui. En effet, les peuples instituteurs des écritures +446 originairement idéographiques avaient bien pu, poussés par les + besoins impérieux qui naissaient du développement de leurs idées et + de leurs connaissances, introduire l'élément phonétique dans leurs + écritures, donner progressivement une plus grande importance et une + plus grande extension à son emploi, enfin porter l'organisme de cet + élément à un très haut degré de perfection. Mais des obstacles + invincibles s'opposaient à ce qu'ils fissent le dernier pas et le + plus décisif, à ce qu'ils transformassent leur écriture en une + peinture exclusive des sons, en répudiant d'une manière absolue + toute trace d'idéographisme. + + Le principal venait de la religion. Toutes les écritures + primitives, par suite de leur nature symbolique et de leur génie, + avaient un caractère essentiellement religieux et sacré. Elles + étaient nées sous l'égide du sacerdoce, inspirées par son esprit de + symbolisme. Dans la première aurore de la civilisation des peuples + primitifs, l'invention de l'art d'écrire avait paru quelque chose + de si merveilleux que le vulgaire n'avait pas pu la concevoir + autrement que comme un présent des dieux. Bouleverser de fond en + comble la constitution d'une écriture ainsi consacrée par la + superstition religieuse, lui enlever toute la part de symbolisme + sur laquelle se fondait principalement son caractère sacro-saint, + était une entreprise énorme et réellement impossible chez le peuple + même où l'écriture avait reçu une sanction si haute, car c'eût été + porter une atteinte directe à la religion. La révolution ne pouvait + donc s'accomplir qu'à la suite d'un changement radical dans l'ordre + religieux, comme il arriva par suite des prédications du + christianisme, dont les apôtres déracinèrent chez beaucoup de + peuples (en Égypte, par exemple) les anciens systèmes d'écritures, + à l'essence desquels s'attachaient des idées de paganisme et de + superstition; ou bien par les mains d'un peuple nouveau, pour + lequel le système graphique reçu du peuple plus anciennement + civilisé ne pouvait avoir le même caractère sacré; qui, par + conséquent, devait être porté à lui faire subir le changement + décisif au moyen duquel il s'appliquerait mieux à son idiome; en + devenant d'un usage plus commode. + + Ainsi ce ne sont pas les Chinois eux-mêmes qui ont amené leur + écriture au pur phonétisme, et qui, rejetant tout vestige + d'idéographisme, ont tiré de ses éléments un syllabaire restreint + et invariable, avec un seul signe pour chaque valeur. Ce sont les + Japonais qui ont emprunté aux types _kiài_ et _thsào_ (voy. la + figure de la p. 429) de l'écriture mixte du Céleste Empire leurs +447 syllabaires _kata-kana_ et _fïra-kana_, en abrégeant le tracé de + certains signes pour les rendre plus faciles à écrire, et en + modifiant légèrement celui de certains autres pour éviter les + confusions qui auraient pu résulter de formes analogues. Les + Assyriens, non plus, ne dégagèrent pas l'élément syllabique de + l'écriture cunéiforme; dans leur usage national il demeura toujours + amalgamé à une proportion égale d'élément idéographique. Mais quand + les habitants indigènes de la Susiane et la population de la Médie + anté-aryenne, qui leur était étroitement apparentée, adoptèrent + cette écriture à l'exemple des Assyriens, et d'après leurs + enseignements, ils ne gardèrent qu'un nombre imperceptible + d'idéogrammes et rendirent l'écriture presque exclusivement + phonétique. Puis les Perses, à leur tour, tirèrent du syllabaire + élamite et médique les éléments d'un véritable alphabet, auquel ils + ne laissèrent associée qu'une si petite proportion de caractères + idéographiques que, jusqu'à présent, on n'en a pas relevé plus de + trois dans les inscriptions perses connues. Les Grecs de Cypre, dès + une époque très ancienne et avant que les autres Hellènes eussent + reçu l'alphabet des Phéniciens, empruntèrent au plus ancien type de + l'écriture cunéiforme ou aux hiéroglyphes 'hittites (ceci n'est pas + encore complètement éclairci), mais dans tous les cas à une + écriture antérieure où l'idéographisme et le phonétisme étaient + mélangés, les éléments d'un syllabaire purement phonétique qui + resta désormais leur système graphique national. + + De même, les Égyptiens, après être parvenus jusqu'à la conception + de l'_alphabétisme_, ne franchirent point le dernier pas et ne + surent point en tirer l'invention de l'_alphabet_ proprement dit. + Ils laissèrent à un autre peuple la gloire de cette grande + révolution, si féconde en résultats et si heureuse pour les progrès + de l'esprit humain. + + Mais tous les peuples n'étaient pas à même de consommer l'invention + de l'alphabet. Il fallait pour tirer ce dernier et suprême + corollaire des progrès consommés par les Égyptiens, une réunion + toute spéciale de conditions. Avant tout, il fallait un peuple qui, + par sa situation géographique, touchât à l'Égypte et eût été soumis + à une profonde influence de la civilisation florissant sur les + bords du Nil. C'est, en effet, seulement dans cette condition qu'il + pouvait prendre pour point de départ la découverte de la + décomposition de la syllabe, base indispensable du progrès dernier + qui devait consister à bannir de l'écriture tout élément + idéographique, à assigner un seul signe à la représentation de + chaque articulation, enfin de cette manière à constituer pour la +448 première fois un alphabet proprement dit. Mais il fallait aussi + d'autres conditions dans les instincts et le génie de la nation. Le + peuple appelé ainsi à donner à l'écriture humaine sa forme + définitive devait être un peuple commerçant et pratique par + essence, un peuple chez lequel le négoce fût la grande affaire de + la vie, un peuple qui eût à tenir beaucoup de comptes courants et + de livres en partie double. C'est, en effet, dans les transactions + commerciales que la nature même des choses devait nécessairement + faire le plus et le plus tôt sentir les inconvénients, signalés par + nous tout à l'heure, du mélange de l'idéographisme, ainsi que de la + facilité de multiplier les homophones pour la même articulation, et + conduire à chercher un perfectionnement de l'écriture dans sa + simplification, en la réduisant à une peinture des sons au moyen de + signes invariables et en petit nombre. De plus, l'invention ne + pouvait être consommée que par un peuple qui, s'il avait été soumis + à une très forte influence égyptienne, professât pourtant une autre + religion que celle des bords du Nil, et dont le génie fût en même + temps singulièrement positiviste. + + Tel est le génie des Japonais, en même temps que leurs conditions + de situation géographique et de soumission à l'influence par + rapport à la Chine, sont exactement celles où nous venons de dire + qu'avait dû se trouver par rapport à l'Égypte le peuple à qui fut + due enfin l'invention de l'alphabet. Aussi sont-ce les Japonais qui + ont réduit l'écriture symbolico-phonétique des Chinois à un pur + syllabaire de quarante-sept caractères. + + Dans le monde ancien, il n'y a eu qu'un seul peuple qui ait rempli + à la fois toutes les conditions que nous venons d'énumérer, ce + furent les Phéniciens. Et, en effet, le témoignage unanime de + l'antiquité s'accorde à attribuer aux Kénânéens maritimes la gloire + du dernier et du plus fécond progrès de l'art d'écrire. Tout le + monde connaît les vers de Lucain à ce sujet: + + Phoenices primi, famae si creditur, ausi + Mansuram rudibus vocem signare figuris. + Nondum flumineas Memphis contexere biblos + Noverat; et saxis tantum volucresque feraeque + Sculptaque servabant magicas animalia linguas. + + Et ici les témoignages littéraires sont pleinement confirmés par + les découvertes de la science moderne. Nous ne connaissons aucun + alphabet proprement dit antérieur à celui des Phéniciens, et tous +449 ceux dont il existe des monuments, ou qui se sont conservés en + usage jusqu'à nos jours, procèdent plus ou moins directement du + premier alphabet, combiné par les fils de Kenâ'an et répandu par + eux sur la surface du monde entier. + + [Illustration 473: Portion de la stèle de Mês'a, roi de Moab[1].] + + [Note 1: Comme type de l'alphabet sémitique de 22 lettres, + inventé par les Phéniciens, nous ne pouvions choisir mieux que le + plus ancien monument de cette écriture que l'on possède + jusqu'ici, et en même temps le plus important au point de vue + historique. C'est la stèle triomphale élevée par Mês'a, roi de + Moab, à la suite de ses guerres contre le royaume de Yisraêl, en + 896 avant J.-C., guerres racontées également, mais au point de + vue des Hébreux, dans le chapitre III du IIe livre des Rois (IVe + dans la Vulgate latine). Ce monument, découvert en 1869 par M. + Clermont-Ganneau, à Dhibân dans l'ancien pays de Moab, est + aujourd'hui l'un des plus précieux joyaux épigraphiques de notre + Musée national du Louvre. Il a été l'objet des études réitérées + de tous les maîtres de la science. Nous en reproduisons en + fac-similé la moitié supérieure, qui se traduit de la manière + suivante, d'après MM. Clermont-Ganneau et Renan: + + «Je suis Mês'a, fils de Kémoschgad, roi de Moab, le--Daïbonite. + Mon père a régné sur Moab trente années, et moi j'ai régné--après + mon père. Et j'ai construit ce haut-lieu à Kémôsch dans + Qar'hah...--car il m'a sauvé de tous les agresseurs et m'a permis + de regarder avec dédain tous mes ennemis. + + 'Omri--fut roi de Yisraêl et opprima Moab pendant de longs jours, + car Kémôsch était irrité contre sa--terre. Et son fils lui + succéda, et il dit, lui aussi: «J'opprimerai Moab; en mes jours + je lui commanderai,--et je l'humilierai, lui et sa maison.» Et + Yisraêl fut ruiné, ruiné pour toujours. Et 'Omri s'était emparé + de la terre de--Meh-débâ, et il y demeura, lui [et son fils, et] + son fils vécut quarante ans--et Kémôsch [l'a fait périr] de mon + temps. + + Alors je bâtis Ba'al Me'ôn, et j'y fis des... et je + construisis--Qiriathaïm. + + Et les hommes de Gad [demeuraient] dans le pays [de 'Atârôth] + depuis un temps immémorial, et avait construit pour lui le + roi--de Yisraêl la ville (de 'Atârôth). J'attaquai la ville et je + la pris, et je tuai tout le peuple--de la ville, en spectacle à + Kémôsch et à Moab, et j'emportai de là l'Ar(ièl de David, et je + le traînai à terre) devant la face de Kémôsch, à Qeriôth, et j'y + transportai les hommes de Scharôn et les hommes--de Ma'harôth. + + Et Kémôsch me dit: «Va! prends Nébah sur Yisraêl.» Et--j'allai de + nuit, et je combattis contre la ville depuis le lever de l'aube + jusqu'à midi, et je [la] pris.» + + Il faut noter sur ce monument, comme une particularité de + paléographie unique, la façon dont les mots sont séparés par des + points et les phrases par un trait vertical. C'est ce qui en a + singulièrement facilité l'interprétation. + + Dans le livre qui sera consacré à l'histoire des Israélites, nous + reviendrons avec détail sur les événements relatés dans cette + inscription et sur son importance historique hors de pair.] + + Nous reviendrons sur la question de l'alphabet phénicien, de son + invention et de sa propagation, dans le livre de la présente + histoire qui sera spécialement consacré à ce peuple. Nous + étudierons alors comment les Kenânéens ont puisé parmi les + phonétiques de l'écriture égyptienne, dans son type hiératique, les + vingt-deux lettres dont ils firent leur alphabet. Nous montrerons +450 comment, sauf le cunéiforme perse, tous les alphabets de l'univers + procèdent de l'invention unique dont le foyer fut en Phénicie; nous + établirons les différents courants de dérivation qui répandirent + dans les directions les plus opposées l'usage de l'écriture + purement alphabétique, et nous esquisserons alors la distribution + et les caractères distinctifs des diverses familles d'écritures + sorties de cette source, car il y en a d'aussi nettement délimitées + que les familles de langues. Ici tous ces renseignements seraient + moins bien à leur place. Nous avons voulu seulement y compléter + l'ensemble des notions d'un caractère général, qui étaient + indispensables à placer comme une sorte d'introduction en tête de + nos récits d'histoire, en résumant, après avoir parlé des races et + des langues, les phases originaires de l'art d'écrire jusqu'au + moment où il atteignit à la perfection par l'invention de + l'alphabet. C'était, d'ailleurs, comme le dernier chapitre de notre + étude des origines de la civilisation. Celle-ci nous apparaîtra + désormais constituée, au milieu de la pleine lumière de l'histoire, + dans les annales des grandes nations de l'Orient antique, qui, + désormais, rempliront les livres suivants de notre ouvrage. + + FIN DE TOME PREMIER. +452 + + + + TABLES DU TOME PREMIER +453 + + + + TABLE DES GRAVURES + DU TOME PREMIER + + + Pages. + + 1. Adam et 'Havah au Paradis terrestre, près de l'Arbre de la + science du bien et du mal, tentés par le serpent, peinture + chrétienne des Catacombes de Rome. 3 + + 2. Vue du mont Ararat en Arménie (d'après l'_Univers + pittoresque_). 12 + + 3. Noa'h et sa famille dans l'arche avec les animaux, + sculpture d'un sarcophage des premiers siècles chrétiens, + à Trêves. 13 + + 4. Le dieu Khnoum formant l'oeuf de l'univers sur le tour à + potier, bas-relief égyptien du temple de Philæ. 20 + + 5. L'homme formé par le dieu Khnoum et doué de la vie, + bas-relief égyptien du temple d'Esneh. 21 + + 6. Prométhée formant l'homme, médaillon d'une lampe romaine de + terre-cuite, emprunté au recueil de Passeri. 24 + + 7. Prométhée dérobant le feu céleste, médaillon d'une lampe + romaine de terre-cuite emprunté au recueil de Passeri. _Ibid_ + + 8. La plante de vie gardée par des génies ailés, bas-relief + assyrien du palais de Nimroud (l'ancienne Kala'h), conservé + au Musée Britannique. 33 + + 9. Adoration de la plante de vie, bas-relief du monument du + roi assyrien Asschour-a'h-iddin, connu sous le nom de «Pierre + noire de lord Aberdeen» et conservé au Musée Britannique. 34 + + 10. L'arbre et le serpent sur un cylindre babylonien du Musée + Britannique. 35 + + 11. Sarcophage romain du Musée du Capitole, retraçant la fable + de Prométhée. 36 + + 12. L'arbre et le serpent sur un vase phénicien trouvé en + Cypre, du Metropolitan Museum of Art de New-York. 37 + + 13. Horus combattant le serpent Apap, bas-relief égyptien du + temple d'Edfon. 39 + + 14. Mithra combattant Angrômainyous sous la forme d'un serpent, + intaille de travail perse du temps des Sassanides, d'après + Lajard. 40 + + 15 et 16. La Gigantomachie hellénique, peintures des deux + faces d'une amphore à figures rouges, du IVe siècle avant + J.-C., découverte dans l'île de Milo (Archipel grec) et + conservée au Musée du Louvre. 52-53 + + 17. Le dieu Raman, d'après un cylindre assyrien. 62 + + 18. La déesse Ischtar, d'après un cylindre assyrien du Musée + Britannique. 63 + + 19. Le dieu Bel, d'après un cylindre babylonien. 64 + + 20. Le _Matsyavatara_, incarnation de Vischnou en + homme-poisson pour sauver Manou du déluge, peinture indienne + moderne. 69 + + 21. Le dieu Êa, moitié homme et moitié poisson, d'après un + bas-relief assyrien du palais de Nimroud (l'ancienne Kala'h), + conservé au Musée Britannique. 70 + + 22. Libations et offrandes au tombeau, suivant l'usage attique, + peinture d'un _lécythos_ décoré au trait rouge sur fond blanc, + découvert à Athènes et conservé au Musée Britannique. 73 + + 23. Le déluge de Noa'h sur une monnaie de bronze d'Apamée de + Phrygie, à l'effigie de Septime Sévère. 76 + + 24. La déesse Tefnout à tête de lion, d'après un bas-relief + égyptien. 79 + + 25. Le dieu Râ à tête d'épervier, d'après un bas-relief + égyptien. _Ibid._ + + 26. Le déluge et les premières migrations humaines, suivant + la tradition du Mexique; extrait de la gravure faite au + siècle dernier d'après la copie d'un manuscrit indigène de + Cholula, exécutée en 1566 par Pedro de los Rios. 83 + + 27. Tableau du déluge dans le manuscrit chronologique + mexicain, dit _Codex Vaticanus_. 85 + + 28. Un paradis artificiel assyrien, d'après un bas-relief du + palais de Keyoundjik (l'ancienne Ninive), conservé au Musée + Britannique. 106 + + 29. Les trois juges des enfers dans la mythologie grecque, + Minos, Éaque et Rhadamanthe, d'après les peintures d'un vase + découvert à Canosa, dans l'ancienne Apulie, et aujourd'hui + conservé au Musée de Karlsruhe. 108 + + 30. Les quatre races humaines admises par les Égyptiens, + d'après les peintures du tombeau du roi Séti Ier (XIXe + dynastie), à Thèbes. 111 + + 31. Les ruines du Birs-Nimroud, pyramide à étage de Borsippa, + en Babylonie, identifiée sans preuves par quelques-uns à la + Tour de Babel, d'après l'_Expédition en Mésopotamie_ de M. + Oppert. 117 + + 32. Silex éclaté en forme de grattoir, des terrains miocènes + supérieurs (marnes lacustres de Thenay, Loir-et-Cher), d'après + le _Précis de paléontologie humaine_ de M. le docteur Hamy. 122 + + 33. Petite pointe de flèche en silex des alluvions pliocènes + supérieures de Saint-Prest (Eure-et-Loir), d'après le même + ouvrage. 124 + + 34. Hache lancéolée en silex des dépôts quaternaires de + Saint-Acheul, près Amiens, d'après l'ouvrage de Lyell sur + l'_Ancienneté de l'homme_. 131 + + 34 et 35. Instruments en silex, hachette ovale et perçoir, + des terrains quaternaires d'Abbeville et de Saint-Acheul, + d'après le même ouvrage. 132 + + 36. Lame de silex des sablières de Levallois-Clichy, près Paris, + ayant servi de couteau, d'après le _Précis de paléontologie + humaine_ de M. Hamy. 133 + + 37. Hache triangulaire en silex de la grotte du Moustier + (Dordogne), d'après les _Reliquiæ aquitaniæ_ de Lartet et + Christy. _Ibid._ + + 38. Vue latérale de la portion de crâne humain, de l'âge + quaternaire, trouvée dans la caverne de Neanderthal, près de + Dusseldorf, d'après Lyell. 137 + + 39. Profil des crânes quaternaires de Neanderthal et d'Engis + et du crâne d'un Australien de Port-Adélaïde, d'après Lyell. 138 + + 40. Grattoir en silex des alluvions quaternaires, d'après le + _Précis de paléontologie humaine_ de M. le docteur Hamy. 140 + + 41. Harpon en os, décoré d'une tête de cheval, découvert à + Laugerie-Basse (Dordogne), d'après le même ouvrage. _Ibid._ + + 42. Grattoir en silex de forme allongée des cavernes du + Périgord, d'après le même ouvrage. 141 + + 43. Petit harpon en os, provenant de la caverne de Massat + (Ariége), d'après le même ouvrage. _Ibid._ + + 44. Gravure sur un morceau de schiste, représentant l'ours + des cavernes, découverte dans la grotte du Bas-Manat (Ariège), + d'après le _Bulletin de la Société d'anthropologie_ de + Paris. 141 + + 45 et 46. Manches de poignards sculptés en ivoire, représentant + des rennes et provenant de la grotte de Montastruc, d'après le + _Précis de paléontologie humaine_ de M. le docteur Hamy. 143 + + 47. Lame d'ivoire de la grotte de La Madeleine (Dordogne), + avec représentation de mammouth, d'après les _Reliquiæ + aquitanicæ_ de Lartet et Christy. _Ibid._ + + 48. Figures diverses sur un morceau de bois de renne + provenant de La Madeleine, d'après le même ouvrage. _Ibid._ + + 49. Tête de vieillard découverte à Cro-Magnon (Dordogne), + d'après la _Conférence_ de M. Broca _sur les troglodytes de + la Vézère_. 145 + + 50. Tête de femme découverte à Cro-Magnon, d'après la même + source. _Ibid._ + + 51. Crâne d'homme provenant de la grotte du Trou du Frontal + (Belgique), d'après le _Précis de paléontologie humaine_ de + M. le docteur Hamy. 149 + + 52. Hache en pierre polie, de France. 156 + + 53. Hache en pierre polie, de France. 157 + + 54. Hache de pierre polie, avec son emmanchement en bois et + en corne de cerf, provenant des villages lacustres de la + Suisse. _Ibid._ + + 55. Nucleus d'obsidienne, provenant de l'Archipel grec. 159 + + 56. Dolmen de Duneau (Sarthe). 160 + + 57. Allée couverte de la Pierre-Turquaise près l'Isle-Adam + (Seine-et-Oise). 161 + + 58. Dolmen de l'Hindoustan, d'après Ferguson, _Rude stones + monuments_. 164 + + 59. Dague en silex du Danemark, d'après sir John Lubbock, + _L'homme préhistorique_. 165 + + 60, 61 et 62. Pointes de lances grossières des + _kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie, d'après le même + ouvrage. 166 + + 63. Restitution d'un village lacustre de la Suisse, d'après + M. le docteur Hamy. 168 + + 64. Habitations sur pilotis des Arfakis, du havre de Doréi + (Nouvelle-Guinée), d'après Dumont-d'Urville. 169 + + 65. Urne cinéraire en terre noire représentant un groupe + d'habitations lacustres, découverte dans un tumulus à + Adersleben (Bavière), d'après sir John Lubbock. 170 + + 66. Urne cinéraire de terre noire du Latium, en forme de + hutte ronde ou _tugurium_. _Ibid._ + + 67. Fragment de tissu provenant des habitations lacustres + de la Suisse, d'après sir John Lubbock. _Ibid._ + + 68. Collier étrusque, avec pour pendant une pointe de + flèche en silex; Musée du Louvre, collection Campana. 182 + + 69. Hache de pierre polie sur laquelle ont été gravées + postérieurement des représentations mithriaques; Musée de + la Société Archéologique d'Athènes. 183 + + 70. 71 et 72. Les trois types principaux de celts ou hachettes + de bronze, d'après sir John Lubbock, _L'homme + préhistorique_. 185 + + 73, 74 et 75. Modes d'emmanchement des trois types de haches + de bronze, d'après le même ouvrage. 189 + + 76, 77 et 78. Épées de bronze, de France et du Danemark, + d'après le même ouvrage. 192 + + 79, 80 et 81. Dagues en bronze, d'Irlande et du Danemark, + d'après le même ouvrage. 195 + + 82 et 83. Pointes de lances en bronze, de Danemark et + d'Irlande, d'après le même ouvrage. 198 + + 84. Pointe de lance en silex taillé à petits éclats, du + Danemark. 199 + + 85 et 86. Bracelets de bronze, des habitations lacustres de + la Suisse, d'après sir John Lubbock. 205 + + 87, 88, 89 et 90. Épingles à cheveux en bronze; des + palafittes des lacs de la Suisse, d'après la même source. 207 + + 91. Tête de l'Apollon du Belvédère, type idéal de la race + blanche dans sa division aryo-européenne. 225 + + 92, 93, 94 et 95. Crânes des quatre races fondamentales de + l'humanité, vus de profil, d'après l'_Histoire naturelle de + l'homme_ de Prichard. 228 + + 96, 97, 98 et 99. Crânes des quatre races fondamentales de + l'humanité, vus par en haut. 229 + + 100. Indien de la caste brahmanique, d'après Prichard, type + de la race blanche dans sa division aryo-asiatique. 231 + + 101. Arabe Bédouin, d'après le _Tour du monde_, type de la + race blanche dans sa division sémitique ou syro-arabe. 233 + + 102. Chinois, d'après Prichard, type de la race jaune. 235 + + 103. Nègre de la côte de Mozambique, d'après Prichard, type + de la race noire dans sa division africaine. 237 + + 104. Papou de la Nouvelle-Guinée, d'après Prichard, type de + la race noire dans sa division pélagienne. 239 + + 105. Indien Sauk, de l'Amérique du Nord, d'après Prichard, + type de la race rouge. 241 + + 106. Galla de l'Abyssinie, d'après Prichard, type de la + sous-race éthiopico-berbère. 243 + + 107. Kalmouk sibérien, d'après Prichard, type de la sous-race + altaïque dans ses variétés les plus rapprochées de la race + jaune pure. 245 + + 108. Kamtchadale, d'après Prichard, type de la sous-race + hyperboréenne. 247 + + 109. Malay, d'après Prichard, type de la sous-race + malayo-polynésienne dans sa division malaye. 249 + + 110. Tahitien, d'après Prichard, type de la sous-race + malayo-polynésienne dans sa division canaque ou + polynésienne. 254 + + 111. Australien, d'après Prichard. 255 + + 112. Femme hottentote, d'après Prichard, type de la sous-race + hottentote. 257 + + 113. Captif de la nation des Lebou, d'après les sculptures du + palais de Médinet-Abou, à Thèbes, exécutées sous Râmessou III, + de la XXe dynastie. 271 + + 114. Indigène du pays de Pount, d'après les bas-reliefs + égyptiens du temple de Deïr-el-Bahari, à Thèbes, élevé + pendant la minorité de Tahoutmès III. 272 + + 115. Un prince des Khétas, d'après un bas-relief égyptien + d'Ibsamboul en Nubie. 273 + + 116. Captif des Amorim de Qadesch, sculpture égyptienne de + Médinet-Abou. 274 + + 117. Phénicien du temps de la XVIIIe dynastie égyptienne, + d'après les peintures du tombeau de Rekh-ma-Ra, à Thèbes, + datant du règne de Tahoutmès III. 275 + + 118. Guerrier kenànéen de la Palestine, représentation + égyptienne du temps de la XIXe dynastie. 276 + + 119 et 120. Têtes d'Élamites de la classe inférieure, au type + négroïde, d'après les sculptures assyriennes du palais du roi + Asschour-bani-abal à Koyoundjik, l'ancienne Ninive. 280 + + 121. Tête d'un Élamite de la classe aristocratique, du type + sémitique, d'après les mêmes sculptures. 281 + + 122, 123 et 124. Types d'Assyriens, d'après les sculptures + indigènes. 283 + + 125 et 126. Les deux types de visages des Babyloniens, d'après + les sculptures du palais de Koyoundjik retraçant les campagnes + du roi ninivite Asschour-bani-abal en Babylonie. _Ibid._ + + 127. Captif de la nation des Schasou, nomades sémitiques + du désert entre l'Égypte et la Syrie, d'après les sculptures + égyptiennes du palais de Médinet-Abou. 287 + + 128. Guerriers du peuple de Khar ou des Araméens méridionaux, + représentation égyptienne du temps de la XVIIIe dynastie. 290 + + 129. Ambassadeur des Routennou ou Araméens septentrionaux, + d'après les peintures d'un tombeau de Thèbes datant du règne + de Toutankh-Amen (XVIIIe dynastie). 294 + + 130. Guerrier Iranien ou Médo-Perse, portant la robe médique, + d'après les sculptures de Persépolis. 295 + + 131. Guerriers des nations pélasgiques (T'akkaro ou Teucriens + et Touirscha ou Tyrrhéniens) au temps de la XXe dynastie + égyptienne, figures empruntées aux bas-reliefs historiques + de Mèdinet-Abou. 298 + + 132. Perse en costume national, d'après les sculptures de + Persépolis. 301 + + 133. Captif nègre, représentation égyptienne, d'après les + sculptures de Médinet-Abou. 303 + + 134. Captif nègre, représentation égyptienne, d'après les + sculptures de Médinet-Abou. 304 + + 135 et 136. Types touraniens de la Médie, d'après les + bas-reliefs assyriens du palais de Sin-akhe-irib à + Koyoundjik. 307 + + 137. Mède aryen en costume national, d'après les sculptures + de Persépolis. 308 + + 138. Type touranien de la Chaldée, plaquette de terre cuite + conservée au Musée Britannique. 309 + + 139. Morceau de bois de renne portant des entailles + significatives, provenant de l'ossuaire de Cro-Magnon + (Dordogne), d'après la _Conférence_ du docteur Broca _sur + les troglodytes de la Vézère_. 399 + + 140. Quippo péruvien de l'époque incasique, d'après le + _Magasin pittoresque_. 400 + + 141. Spécimens des _koua_ ou diagrammes symboliques dont les + Chinois attribuent l'invention à l'empereur Fouh-Hi. 401 + + 142. Dessins pictographiques des Esquimaux sur des + instruments d'os, d'après l'ouvrage de sir John Lubbock sur + _Les origines de la civilisation_. 403 + + 143. Représentation pictographique de l'époque quaternaire + sur un morceau de bois de renne provenant de la grotte de La + Madeleine (Dordogne), d'après les _Reliquiæ aquitanicæ_ de + Lartet et Christy. 404 + + 144. Sculptures pictographiques sur un rocher, à Skebbervall, + dans le Bohuslan (Suède), d'après la _Revue archéologique_. 405 + + 145. Pétition pictographique indienne au Président des + États-Unis, d'après sir John Lubbock. 407 + + 146. Biographie pictographique de Wingemund, chef des + Delawares, d'après Schoolcraft, _Indian tribes of + North-America_. 408 + + 147 et 148. Planches funéraires de chefs indiens de + l'Amérique du Nord, d'après Schoolcraft et sir John + Lubbock. _Ibid_ + + 149. Figures tracées sur une des dalles de la chambre + intérieure du tumulus du Mané-Lud à Locmariaker (Morbihan), + d'après la _Revue archéologique_. 409 + + 150. Sculptures pictographiques d'un rocher des bords de + l'Irtysch en Sibérie, d'après Spassky, _Inscriptiones + Sibiricæ_. 410 + + 151 et 152. Tatouages de Maoris de la Nouvelle-Zélande, + d'après sir John Lubbock. 411 + + 153. Dessins de tatouage sur une des dalles de l'allée + couverte de Gavr'Innis (Morbihan), d'après le moulage + conservé au Musée de Saint-Germain. 412 + + 154. Bas-relief accompagné d'inscriptions en hiéroglyphes + 'hittites, sculpté sur un rocher à Ibriz, dans l'ancienne + Lycaonie; d'après les _Transactions of the Society of + Biblical Archæology_. 414 + + 155. Une page du manuscrit yucatèque de Dresde, spécimen de + l'écriture calculiforme des Mayas. 415 + + 156. Dérivation des signes hiératiques égyptiens du tracé + linéaire des hiéroglyphes, d'après la _Grammaire + hiéroglyphique_ de Champollion. 416 + + 157. Frise hiéroglyphique d'un des temples de Karnak, renfermant + le nom du pharaon Râmessou IV, d'après Champollion. 418 + + 158. Caractères cunéiformes avec les tracés hiéroglyphiques + dont ils dérivent, tablette assyrienne du Musée Britannique. 420 + + 159. Peinture figurative mexicaine de la collection Mendoza, + accompagnée de légendes explicatives; retraçant l'histoire de la + fondation de Mexico et des conquêtes de ses premiers rois. 425 + + 160. Spécimens des anciens signes figuratifs qui ont servi de + point de départ à l'écriture chinoise. 428 + + 161. Spécimen du type cursif d'écriture chinoise appelé + _thsào_. 429 + + 162. Exemple du type archaïque de l'écriture cunéiforme; début + de l'incription de Nabou-koudourri-ouçour dite «de la Compagnie + des Indes,» conservée au Musée Britannique. 432 + + 163. Exemple du type babylonien récent de l'écriture + cunéiforme; le même texte transcrit dans ce caractère. 433 + + 164. Texte égyptien en écriture hiératique; début d'une + tablette de la collection Rogers. 436 + + 165. Le même texte transcrit en hiéroglyphes du type + linéaire. 437 + + 166. Fragment d'un contrat égyptien en écriture démotique, + appartenant au Musée du Louvre. 439 + + 167. Spécimen de l'alphabet sémitique de 22 lettres, inventé + par les Phéniciens, dans le type le plus ancien qu'on en + connaisse; partie de l'inscription de la stèle triomphale de + Mês'a, roi de Moab (IXe siècle avant J.-C.), conservée au + Musée du Louvre. 449 + + + + + TABLE + DES CARTES INSÉRÉES DANS LE TEXTE + + Pages. + + 1. Localisation des données géographiques de la Genèse sur + le 'Eden et les contrées environnantes, dans la région du + Pamir. 98 + + 2. Géographie des traditions paradisiaques des peuples + iraniens et indiens. 99 + + 3. Localisation des fleuves paradisiaques dans la + Mésopotamie. 101 + + 4. Distribution géographique des races admises par les + Égyptiens. 305 + + 5. Système de l'ethnographie des livres sacrés iraniens. 306 + + + * * * * * + + + CARTE TIRÉE HORS TEXTE + + Ethnographie du chapitre X de la Genèse (à placer à la + p. 266). 460 + + + + + TABLE DES MATIÈRES + DU TOME PREMIER + + + Pages. + + Préface de la première édition. I + + Préface de la troisième édition. XIII + + Préface de la neuvième édition. XIX + + + + + LIVRE PREMIER + + LES ORIGINES + + CHAPITRE PREMIER.--LE RÉCIT DE LA BIBLE. + + § 1.--_L'espèce humaine jusqu'au déluge_. + + Le récit de la Bible sur les origines de l'histoire + humaine, son caractère et son autorité. 3 + Création de l'homme. 5 + Le premier péché. 6 + Absence de date assignée dans la Bible à la naissance du + genre humain. 7 + Les enfants du premier couple. 8 + Qaïn, son crime et sa race. _Ibid._ + Scheth et sa descendance. 9 + + § 2.--_Le déluge_. + + Péché des enfants de Dieu avec les filles des hommes, + corruption de l'humanité. 10 + Récit biblique du déluge. _Ibid._ + Remarques sur quelques-unes des expressions de ce récit. 11 + Cessation du déluge. 12 + Sortie de l'arche. 13 + Alliance de Dieu avec l'humanité nouvelle, issue de Noa'h. 14 + L'ivresse de Noa'h et la malédiction de Kenâ'an. _Ibid._ + + § 3.--_Dispersion des peuples_. + + Les descendants de Noa'h. 14 + Construction de la Tour de Babel et confusion des langues. 15 + Ce que la Bible dit au sujet de l'époque du patriarche + Phaleg. _Ibid._ + + + CHAPITRE II.--TRADITIONS PARALLÈLES AU RÉCIT BIBLIQUE. + + § 1.--_La création de l'homme_. + + Relation du récit biblique avec les traditions des autres + peuples de l'antiquité sur les premiers âges. 17 + Son affinité particulièrement étroite avec les récits + chaldéens. 18 + Idée de l'autochthonisme des premiers hommes. 19 + Tradition phénicienne. 20 + La formation des premiers ancêtres de l'humanité dans les + idées des Égyptiens. 21 + L'homme façonné de terre. 22 + Récit babylonien. _Ibid._ + Manque de narration de la création de l'homme dans les + fragments jusqu'ici retrouvés de la Genèse assyrienne. 23 + Les fables grecques sur Prométhée formateur de l'humanité. 24 + Gayômaretan, le premier homme dans la cosmogonie des livres + iraniens attribués à Zarathoustra (Zoroastre). 25 + Naissance de Maschya et Maschyâna. _Ibid._ + Notion de l'androgyne primordial, séparé en deux pour + former le premier couple. 26 + + § 2.--_Le premier péché_. + + L'idée de la félicité édénique des premiers hommes chez les + Égyptiens. 26 + Chez les peuples aryens. _Ibid._ + Leur théorie des quatre âges de l'humanité. 27 + Absence de cette théorie dans la Bible. _Ibid._ + Sa contradiction avec celle du péché originel. 28 + Elle implique une idée de péjoration, de décadence + continue. _Ibid._ + La croyance biblique et chrétienne a enfanté, au contraire, + la doctrine du progrès continu de l'humanité. 29 + Le péché originel dans les croyances du zoroastrisme. 30 + Le péché de Yima. 31 + Le péché de Maschya et Maschyâna. _Ibid._ + Le péché d'Idhunna dans l'Edda des Scandinaves. 32 + Nous ne possédons pas jusqu'ici de récit chaldéen du + premier péché. _Ibid._ + L'arbre de vie sur les monuments babyloniens et assyriens. 33 + Les simulacres de l'arbre de vie chez les Chaldéo-Assyriens + et l'_ascherah_ des populations palestiniennes. 34 + Cylindre babylonien qui paraît se rattacher à un mythe + analogue au récit biblique sur le premier péché. 35 + Vestiges d'un mythe pareil chez les Phéniciens. _Ibid._ + L'homme et la femme auprès de l'arbre, sur les sarcophages + romains où est sculptée l'histoire de Prométhée. 36 + Vase phénicien de Cypre avec l'arbre et le serpent. 37 + L'esprit de cette tradition ne devait pas être en Chaldée + et en Phénicie le même que dans la Bible. _Ibid._ + Les mythes de l'arbre cosmique et du fruit de feu. 38 + La Bible transforme le mythe physique en enseignement + spirituel et moral. _Ibid._ + Le serpent dans la symbolique religieuse de l'antiquité. 39 + Le serpent ennemi des dieux célestes en Égypte et en + Phénicie. 40 + Dans le zoroastrisme. _Ibid_. + Transfiguration que la Bible fait subir ici à un symbole + originairement naturaliste. 41 + + § 3.-_Les générations antédiluviennes_. + + Les dix générations d'ancêtres primordiaux chez un grand + nombre de peuples, comme dans la Bible. 41 + Tableau parallèle des dix rois antédiluviens de la tradition + chaldéenne, recueillie par Bérose, et des dix patriarches + antédiluviens de la Genèse. 43 + Dix employé comme nombre rond dans les généalogies. 44 + Vestige d'un temps primitif où la numération ne s'élevait + pas au-dessus de dix. _Ibid._ + Variations entre dix et sept pour le nombre rond des + ancêtres primordiaux. 45 + Traditions qui lient un fratricide à la fondation de la + première ville. 46 + Croyance, généralement répandue dans l'antiquité, aux géants + primitifs. _Ibid._ + Idée de violence et de révolte contre le ciel qui s'attachent + à ces géants. 48 + La Gigantomachie des Grecs, mythe purement physique. 50 + La Titanomachie. 51 + Les Titans de la famille de Iapétos et le Yapheth biblique. 54 + Le mythe des Aloades. 55 + + § 4.--_Le déluge_. + + Universalité de la tradition du déluge chez toutes les + races, sauf la race noire. 55 + Nécessité d'écarter pourtant de la question certains récits + qui se rapportent uniquement à des faits d'un caractère + local. 56 + L'inondation de Yao et les travaux de Yu en Chine. _Ibid_. + La légende de Botchica au Cundinamarca. 57 + Tradition chaldéenne du déluge. _Ibid._ + Récit de Bérose. 58 + Récit original découvert par G. Smith dans les tablettes + cunéiformes du Musée Britannique. 59 + Traduction de ce récit. 60 + Comparaison entre la narration chaldéenne et celle de la + Bible. 65 + Le récit du déluge chez les Araméens de Bambyce ou + Hiérapolis. 66 + Les récits diluviens de l'Inde. 67 + Leur origine chaldéenne. 68 + Traditions diluviennes de l'Iran. 71 + Le déluge d'Ogygès chez les Grecs. 72 + Le déluge de Deucalion. _Ibid._ + Variations des traditions locales. 74 + Système des chronographes, admettant trois déluges + successifs. 75 + Traditions diluviennes de la Phrygie. _Ibid_. + Traditions des peuples celtiques. 76 + Tradition des Lithuaniens. 77 + Absence de la tradition diluvienne en Égypte. _Ibid_. + Mythe égyptien de la destruction des hommes par les dieux. 78 + Ce qu'il a de commun avec la tradition du déluge et ce + qu'il a de différent. 81 + Les récits diluviens de l'Amérique. 82 + Les narrations mexicaines. 83 + Parenté possible de ces traditions mexicaines avec celles de + l'Inde. 85 + Tradition diluvienne du Guatemala. 86 + Traditions des tribus de l'Amérique du Nord. 87 + Les traditions diluviennes de l'Océanie et leur caractère + incertain. 89 + Caractère d'événement réel du déluge. 90 + + § 5.--_Le berceau de l'humanité postdiluvienne_. + + Le point d'arrêt de l'arche dans la Bible et dans la + tradition chaldéenne. 92 + Difficultés à admettre que l'Ararat de la Genèse soit celui + de l'Arménie. _Ibid._ + La montagne sainte du Mêrou dans les légendes indiennes. 93 + L'Airyana Vaêdja et la montagne du Harâ-Berezaiti dans les + traditions iraniennes. _Ibid._ + Nom d'Aryâratha donné à la montagne sainte, à laquelle se + rattache le souvenir des origines. 94 + Le massif du Belourtagh et du plateau de Pamir, berceau de + l'humanité postdiluvienne. 95 + La tradition du berceau de l'humanité antédiluvienne et du + Paradis terrestre s'y est aussi localisée. _Ibid._ + L'Oudyâna du nord de l'Inde et le 'Eden biblique. 96 + Caractère de la description du jardin de 'Eden. _Ibid._ + Les quatre fleuves paradisiaques de la Genèse. 97 + Leur comparaison avec les fleuves paradisiaques du + _Boundéhesch_ pehlevi. 98 + Les quatre grands fleuves sortant du massif du Pamir. 100 + Problème particulier que soulève la mention du 'Hid-Deqel + et du Phrath parmi les fleuves paradisiaques de la Genèse + et l'identité de leurs noms avec ceux du Tigre et de + l'Euphrate. _Ibid._ + Localisation de la tradition paradisiaque dans la + Mésopotamie, par les Chaldéens. 101 + Elle a influé sur la Genèse, mais elle ne représente plus + exactement la véritable forme originaire de la tradition. 102 + Probabilité de l'existence d'un Tigre et d'un Euphrate + primitifs parmi les fleuves sortant du massif du Pamir. 103 + La terre de Nod, où Qaïn se retire et fonde la ville de + 'Hanoch. _Ibid._ + Khotan et ses traditions très antiques. _Ibid._ + La Montagne de l'Assemblée des dieux dans les croyances + religieuses des Chaldéo-Assyriens. 104 + Les paradis des monarques asiatiques, imitation du jardin + édénique de la montagne sainte. 105 + Les jardins suspendus. 106 + + § 6.--_Le patriarche sauvé du déluge et ses trois fils_. + + Manière dont les traditions chaldéennes réunissent sur la + tête de 'Hasis-Adra, le juste sauvé du déluge, les données + que la Bible répartit entre Noa'h et 'Hanoah. 107 + Confusion du rénovateur et du premier auteur de l'humanité + dans la tradition aryenne, Manou correspondant à la fois à + Adam et à Noa'h. _Ibid._ + Le Minos des Hellènes. 108 + Noa'h plantant la vigne et Nahouscha conquis par Soma. 109 + Les trois fils de Noa'h et les trois fils de Lemech, les + uns et les autres chefs de races. 110 + Division des races humaines, telles que les admettaient les + Égyptiens. _Ibid._ + Les trois fils de Thraetaona dans la légende + iranienne. _Ibid._ + Comparaison de ces systèmes ethnographiques. 112 + Les trois frères, Cronos, Titan et Prométhée, dans les + extraits de Bérose. _Ibid._ + Version de leur histoire mythique chez Moïse de Khorène. 113 + Le cycle des légendes des Iapétides chez les Grecs. 114 + + § 7.--_La Tour des langues_. + + Le récit de la construction de la Tour de Babel et de la + confusion des langues ne se retrouve, parallèlement à la + Bible, que dans la tradition chaldéenne. 115 + Ce récit est indépendant de sa localisation à Babylone. 116 + Défaut de fondement de l'opinion vulgaire, qui voit les + ruines de la Tour de Babel dans le Birs-Nimroud. 118 + + + CHAPITRE III.--VESTIGES MATÉRIELS DE L'HUMANITÉ PRIMITIVE. + + + § 1.--_L'homme des temps géologiques_. + + L'archéologie préhistorique, sa méthode et ses résultats. 119 + La paléontologie humaine. 120 + Silex travaillés des terrains miocènes. 121 + Le problème de l'homme des temps tertiaires. 122 + La première période glaciaire. _Ibid._ + Nouvelle faune qui y succède. 123 + Vestiges de l'homme dans les dépôts pliocènes supérieurs. 124 + État des continents et migrations animales à cette + époque. _Ibid._ + La période quaternaire et ses conditions dans le relief + des continents, le climat et la faune. 126 + Les climats continentaux et les climats insulaires. 128 + Restes de l'industrie humaine dans les dépôts + quaternaires. 130 + Vie des hommes de cette époque dans nos contrées. 131 + Faits analogues constatés en dehors de l'Europe, + particulièrement en Asie. 134 + Les races humaines de l'époque quaternaire. 133 + Dolichocéphales et brachycéphales. 137 + La race de Neanderthal et de Canstadt, et ses descendants + parmi la population. 138 + + § 2.--_L'homme des cavernes de l'âge du renne_. + + L'âge du renne et les cavernes qui offrent les restes de + l'industrie de l'homme de cette période. 140 + Habile travail des instruments de pierre et d'os. _Ibid._ + Dessins tracés sur des pierres et des os. 142 + Existence d'un système de numération et de rites + funéraires. 144 + La race de Cro-Magnon et ses descendants actuels. _Ibid._ + La race brachycéphale de Furfooz et ses descendants + actuels. 147 + Modifications des continents, du climat et de la faune + après l'âge du renne. 150 + Apparition en Occident des populations de l'âge de la + pierre polie. 152 + Les hommes des cavernes dans les traditions de l'antiquité + classique. 154 + + § 3.--_Restes matériels de l'époque néolithique_. + + L'âge néolithique ou de la pierre polie. 156 + Armes et instruments de cette époque. 157 + Centres de fabrication des outils de pierre et commerce. 158 + Identité de la faune de cette époque avec celle + d'aujourd'hui. 159 + Les dolmens et les allées couvertes. 160 + La race des dolmens et les Atlantes des traditions + légendaires. 162 + Les brachycéphales septentrionaux de la même période. 163 + Monuments mégalithiques dans l'Afrique septentrionale, en + Orient et jusque dans l'Inde. 164 + Ressemblance des objets de la période néolithique dans + toutes les parties du monde. 164 + Perfection singulière de ceux de la Scandinavie. 165 + Les _kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie. 166 + Les _terramare_ de l'Emilie. 167 + Les palafittes ou villages lacustres de la Suisse. 168 + Progrès considérable de civilisation marqué dans ces + derniers. 170 + Commencement de l'agriculture. 171 + + § 4.--_Relation de temps entre les diverses époques des + développements initiaux de l'industrie humaine_. + + Le travail des métaux, chez quelques peuples, dans un état + encore presque sauvage. 171 + Inventeurs divins attribués à ce travail chez la plupart des + peuples. 172 + La métallurgie du cuivre et celle du fer. _Ibid._ + Travail primitif du fer météorique. 173 + Les trois époques de l'âge de la pierre sont trois stages + successifs du développement initial de la civilisation, non + trois époques chronologiques, ni surtout synchroniques pour + les différents pays et les différents peuples. _Ibid._ + Populations qui ne sont jamais sorties de l'âge de la + pierre. 174 + Le Thoubal-qaïn de la Bible et le peuple métallurgiste de + Thoubal. _Ibid._ + Les trois centres primitifs de la métallurgie. 175 + Exceptions à la marche ordinaire du progrès du travail des + métaux, les Polynésiens. _Ibid._ + La Chine primitive. 176 + L'âge néolithique, de la période géologique actuelle, a + énormément varié comme durée suivant les pays et les + peuples; l'âge archéolithique, de la période quaternaire, + a été synchronique sur toute la surface du globe. 177 + Conservation de l'usage des armes et des instruments de + pierre après l'invention du travail des métaux. 178 + A quoi l'on doit reconnaître les gisements qui + appartiennent proprement à l'âge de la pierre. 180 + Emploi tardif des armes et des instruments de pierre dans + des rites religieux ou à titre de talismans. 182 + + § 5.--_Les inventeurs de la métallurgie_. + + Unité de composition du bronze préhistorique en Europe et + en Asie, indication d'un foyer commun d'invention de la + métallurgie pour tous les peuples de ces contrées. 184 + Difficulté de distinguer un âge du bronze et un âge du fer + pour beaucoup de contrées situées dans le rayon d'influence + de ce foyer primitif. 186 + Les peuples adorateurs des dieux de la métallurgie. _Ibid._ + Les nations altaïques et leur ancienne extension. 188 + Les Scythes dominateurs de l'Asie, de Trogue Pompée. 189 + Les nations touraniennes de l'Asie antérieure dans la haute + antiquité. 190 + Développement très ancien de la métallurgie et des + traditions mythiques qui s'y rapportent, chez les peuples + Altaïques. _Ibid._ + Les Tchoudes. 191 + Les nations thibétaines. 193 + Populations touraniennes de l'Asie antérieure, les Schoumers + et Akkads de la Châldée, et leur antique métallurgie. 194 + Les peuples de Meschech et de Thoubal, envisagés à ce point + de vue. 196 + Origines de la métallurgie de l'Asie rattachées aux nations + altaïques et touraniennes. 197 + Importance qu'a ici la question de la fabrication du + bronze. 198 + Les gisements de l'étain. 199 + Détermination du point où fut inventé le travail du + bronze. 200 + L'invention de la métallurgie antérieure à la séparation + des trois races de l'humanité noa'hide. 201 + Thoubal-qaïn et sa signification ethnique. 202 + Assimilation probable entre les Altaïques et les Touraniens, + d'une part, et les Qaïnites de la Bible, d'autre part. 203 + Problème, qui se soulève ici, de l'extension qu'il faut + donner à certains des récits primordiaux de la Bible. 204 + Les primitives corporations métallurgiques et leur + caractère sacré. 206 + + § 6.--_L'archéologie préhistorique et la Bible_. + + Ordre absolument différent des faits auxquels s'attachent les + récits bibliques et de ceux qu'envisage l'archéologie + préhistorique. 208 + Pas de contradiction formelle et insoluble entre les données + fournies des deux côtés. 209 + L'ancienneté de l'homme. _Ibid._ + Absence d'une chronologie formelle dans la Bible. 210 + Manque d'un chronomètre précis d'après lequel la science + puisse évaluer en siècles et en années la date des plus + anciens vestiges de l'homme qu'elle constate. 211 + L'état misérable de l'humanité primitive et son accord avec + la doctrine de la déchéance. 212 + La théorie du progrès continu et la doctrine chrétienne. 214 + La question de l'universalité du déluge. 216 + Difficulté du problème. 217 + Hypothèses possibles pour sa solution. _Ibid._ + Raisons pour limiter l'action du déluge à une partie + seulement de l'humanité, à la descendance de Scheth. 218 + Cette thèse n'est pas formellement contraire à + l'orthodoxie. 219 + Divergences au sujet de l'universalité du déluge, dès le + temps des Pères de l'Église. 221 + + + LIVRE II + + LES RACES ET LES LANGUES + + + CHAPITRE PREMIER.--LES RACES HUMAINES. + + § 1.--_L'unité de l'espèce humaine et ses variations_. + + Impossibilité pour la science d'affirmer, de la même façon + que la religion, la descendance de tous les hommes d'un + couple unique; elle peut seulement prouver leur unité + d'espèce. 225 + Les monogénistes et les polygénistes. 226 + Influence que les convictions religieuses et philosophiques + exercent nécessairement sur le parti que l'on prend dans ce + grand débat. _Ibid._ + Rôle qui doit appartenir à la science pure et aux + considérations physiologiques. 227 + L'espèce, la variété et la race en histoire naturelle. 228 + Les différences qui séparent les races humaines ne + constituent pas des caractères spécifiques. 229 + Influence des milieux sur la formation de ces races. 230 + Tableau de la distribution géographique des races humaines + dans leur rapport avec les lieux et les climats. 232 + Conséquences à tirer, au point de vue de son unité + spécifique, de la diffusion de l'homme sous tous les + climats. 236 + + § 2.--_Le cantonnement primitif de l'espèce humaine et ses + migrations_. + + Recherches de M. de Quatrefages sur ce cantonnement primitif, + d'après les faits actuels. 238 + Leur accord avec les données des traditions antiques. 241 + Mesure dans laquelle les constatations les plus récentes de + la géologie peuvent cependant les modifier. _Ibid._ + Le peuplement du globe par voie de migrations. 243 + Faculté d'acclimatation spéciale à l'homme. _Ibid._ + Objections des polygénistes contre la doctrine du + peuplement du globe par migrations, et leur réfutation. 245 + Les migrations terrestres. 246 + Les migrations maritimes. 248 + Problème du peuplement de l'Amérique. 250 + Conclusion de Lyell sur cette question du peuplement du + globe. 252 + + § 3.--_Grandes divisions des races humaines, types + fondamentaux et types secondaires_. + + Bases de la classification des races humaines. 252 + Les trois types fondamentaux, blanc, jaune et noir. 253 + Leurs caractères physiologiques. 254 + Le type rouge. 255 + Sous-races intermédiaires entre ces types + fondamentaux. _Ibid._ + Boréale. 256 + Altaïque ou ougro-japonaise. _Ibid._ + Malayo-polynésienne. _Ibid._ + Égypto-berbère. _Ibid._ + Hottentote. _Ibid._ + Nègres pélagiens. _Ibid._ + Rôle du métissage dans la formation de ces races + secondaires. 257 + Conclusions de M. de Quatrefages sur la manière dont se + sont formées les diverses races de l'humanité. 258 + + § 4.--_L'homme primitif_. + + Disparition du type primordial de l'homme. 259 + Limites dans lesquelles on peut le restituer + conjecturalement. 260 + Les faits d'atavisme. _Ibid._ + Prognathisme. 261 + Coloration. _Ibid._ + Conclusions de M. de Quatrefages sur cette question. 262 + + + § 5.--_La descendance des fils de Noa'h dans la Genèse_. + + Le tableau ethnographique du chapitre X de la Genèse. 263 + Son véritable caractère. 264 + Son immense valeur pour la science. 265 + Famille de 'Ham, peuples qu'elle embrasse. 266 + Kousch. _Ibid._ + Les fils de Kousch. 267 + Extension antique des peuples auxquels s'applique le nom + de Kousch. 268 + Miçraïm et ses fils. 269 + Pout et le Pount des monuments égyptiens. 271 + Kenâ'an et ses fils. 273 + Difficultés soulevées à propos de l'inscription de Kena'an + parmi les enfants de 'Ham. 274 + Peuples 'hamitiques qui parlent des idiomes dits + _sémitiques_. 275 + Relation entre les nations de 'Ham et celles de Schem. 276 + La malédiction de 'Ham et ses effets historiques. 279 + Famille de Schem, peuples qu'elle embrasse. 280 + Élam. _Ibid._ + Asschour. 281 + Arphakschad et la généalogie de ses descendants. 283 + Les Yaqtanides. 284 + Les Téra'hites et leurs différents peuples. 286 + Loud et Aram, les deux divisions des Araméens. 288 + Le Routen des monuments égyptiens. 290 + Caractères généraux des peuples de la famille de Schem. 291 + Famille de Yapheth, peuples qu'elle embrasse. 292 + Gomer et ses fils. _Ibid._ + Magog. 294 + Madaï. 295 + Yavan. 296 + Fils de Yavan. 297 + Thoubal et Meschech. 299 + Thiras. 300 + Identité de la famille de Yapheth dans la Bible et des + peuples aryens. _Ibid._ + Les blancs allophyles compris par l'auteur sacré dans la + même famille. 302 + La descendance des fils de Noa'h n'embrasse que trois + rameaux de la race blanche, silence de la Bible sur les + autres races. 303 + Les nègres étaient pourtant bien connus des écrivains + bibliques et n'ont pu être écartés par eux + qu'intentionnellement du tableau généalogique de la + descendance de Noa'h. 304 + Il en est exactement de même des Touraniens de l'Asie + antérieure. 306 + Esquisse de leur distribution géographique dans la haute + antiquité. 307 + Les populations prékénânéennes de la Palestine et du désert + voisin semblent former un troisième groupe ethnique, + systématiquement exclu par l'auteur de la Genèse du tableau + de la descendance de Noa'h. 310 + Analogie de ces trois groupes de populations avec la division + tripartite des descendants de Qaïn après Lemech, dont les + trois fils font pendant aux trois fils de Noa'h. 312 + + CHAPITRE II.--LES LANGUES ET LEURS FAMILLES. + + § 1.--_Origine et développement du langage_. + + Le problème de l'origine du langage et la philosophie + antique. 315 + Locke et Leibnitz. _Ibid._ + Condillac. 316 + Bonald et le langage révélé. _Ibid._ + Maine de Biran et la théorie du langage comme produit d'une + invention raisonnée. 317 + Création de la science linguistique; manière nouvelle dont + elle conduit à envisager le problème de l'origine du + langage, abordé jusque-là dans le domaine de l'abstraction + pure. 318 + Impossibilité de soutenir désormais la thèse du langage + révélé. _Ibid._ + Le langage, ou plus exactement les langues, constituent + une oeuvre, humaine. 319 + Théorie de M. Renan, qui y voit un produit spontané et + inconscient des facultés de l'homme. _Ibid._ + Rôle nécessaire de la réflexion et de la raison dans la + formation du langage. 321 + Théorie de Jacob Grimm. 322 + Comment l'homme a créé les premiers fondements de son + langage. 323 + Les racines monosyllabiques primordiales. 324 + État monosyllabique et isolant, création des racines + démonstratives ou pronominales. 325 + Stages de développement ultérieur du langage: l'état + agglutinant et l'état flexionnel. 326 + + § 2.--_Unité du langage et diversité des langues_. + + La langue primitive a disparu sans retour. 326 + Multiplicité des familles de langues irréductibles entre + elles dans l'état présent de nos connaissances. 327 + Ce fait est incontestable, mais n'implique en réalité aucune + conséquence contraire à l'unité de l'espèce humaine. 329 + Son explication naturelle. 330 + Faux raisonnement d'Agassiz, qui cherche dans le langage des + preuves du polygénisme, et sa réfutation. 332 + Les faits historiques qui montrent un peuple changeant de + langage et adoptant l'idiome d'un autre sous l'empire de + différentes circonstances. 333 + Variations phonétiques dans le langage résultant de + différences dans les organes vocaux d'un peuple à + l'autre. 334 + Modifications que les différences intellectuelles entre + les peuples amènent forcément dans le langage. 336 + Modifications des langues par des causes historiques. 337 + Emprunts de vocabulaire d'un idiome à un autre. 338 + Caractère d'oeuvre collectif de la création d'une langue. 339 + Remarques de Jacob Grimm sur l'origine des formes du + féminin, en particulier dans les langues aryennes. 340 + + § 3.--_Classification des langues_. + + Leurs trois grandes classes naturelles. 341 + Les langues monosyllabiques et isolantes. _Ibid._ + Le chinois pris comme type de ces idiomes. 342 + Principaux groupes des langues monosyllabiques. 343 + Passage de l'état isolant à l'état d'agglutination. 344 + Les langues agglutinantes. _Ibid._ + Familles entre lesquelles se répartissent les langues de + cette classe. 345 + Le polysynthétisme et les langues américaines. 348 + Les idiomes hyperboréens. 350 + Les langues à flexions. _Ibid._ + Leurs trois grandes familles. 352 + + § 4.--_Les langues dravidiennes et altaïques_. + + Classification et distribution géographique des langues + dravidiennes. 352 + Caractères anthropologiques des peuples qui les parlent. 354 + Caractères linguistiques de ces idiomes. 355 + Classification et distribution géographique des langues + altaïques. 356 + Groupe samoyède. _Ibid._ + Groupe ougro-finnois. _Ibid._ + Groupe turco-tatare. 357 + Groupes mongol et tongouse. 358 + Groupe japonais. 359 + Caractères linguistiques communs de ces idiomes. _Ibid._ + L'harmonie vocalique. 360 + Question de la parenté des langues dravidiennes et + altaïques. 361 + Observations de M. Hodgson sur les langues horsok et + si-fan. 362 + Rôle que peut jouer dans cette question une connaissance + plus approfondie des idiomes touraniens de l'antiquité, + connus par les documents cunéiformes. 363 + Les langues du groupe médo-susien. _Ibid._ + Le suméro-accadien. 364 + Incertitude existant encore sur les parentés linguistiques + exactes de ces idiomes touraniens. 366 + + § 5.--_Les langues 'hamitiques_. + + Elles constituent la première famille des langues à + flexions. 367 + Leur type antique, l'égyptien. 368 + Classification et distribution géographique des langues + modernes de cette famille. _Ibid._ + Caractères fondamentaux communs à ces langues. 369 + Leur parenté avec les idiomes sémitiques. _Ibid._ + Dérivation d'une source commune. 370 + + § 6.--_Les langues sémitiques_. + + Ce que cette dénomination a de défectueux. 371 + Grandes divisions de la famille. _Ibid._ + Groupe septentrional: rameau araméen. _Ibid._ + Rameau assyrien. 373 + Rameau kénânéen. 374 + Groupe méridional: rameau ismaélite. 375 + Rameau yaqtanide. 376 + Homogénéité de la famille. 377 + Trilitéralité des racines. 378 + Autres caractères communs. _Ibid._ + + § 7.--_Les langues aryennes_. + + Unité de cette famille et ses caractères généraux. 379 + Question de sa parenté d'origine avec les langues + 'hamitiques et sémitiques. 380 + Arguments négatifs de Schleicher. _Ibid._ + Arguments de M. Whitney dans le même sens. 381 + Véritable terrain sur lequel la question doit être posée. 382 + Elle n'est encore résolue ni dans un sens ni dans l'autre. 383 + Grandes divisions de la famille. _Ibid._ + Idiomes aryo-asiatiques: groupe indien. 384 + Groupe iranien. 385 + Idiomes aryo-européens: groupe gréco-latin ou pélasgique. 388 + Groupe celtique. 392 + Groupe germanique. 393 + Groupe letto-slave. 394 + + + CHAPITRE III.--L'ÉCRITURE. + + § 1.--_Les marques mnémoniques_. + + Ce qui constitue l'écriture. 395 + Idéographisme et phonétisme. _Ibid._ + Figuration et symbolisme. _Ibid._ + Syllabisme et alphabétisme. 395 + Emploi de marques conventionnelles, au moyen d'entailles, + pour communiquer certaines idées. 398 + Les _khé-mou_ des Tartares. _Ibid._ + Usage analogue chez les peuples germaniques et + Scandinaves. _Ibid._ + Monuments de son existence chez les hommes de la période + quaternaire. 399 + Les _quippos_ ou cordelettes nouées des anciens Péruviens. 400 + Les _kouas_ ou diagrammes attribués à l'empereur Fouh-Hi + chez les Chinois. 401 + Les colliers mnémoniques des Peaux-Rouges. _Ibid._ + Traces d'un usage semblable à l'époque quaternaire. _Ibid._ + Imperfection foncière de tous ces procédés. 402 + + § 2.--_La pictographie_. + + Peintures significatives et mnémoniques des sauvages. 402 + Fernand Cortez et les Mexicains. 404 + Dessins pictographiques des Esquimaux. _Ibid._ + Dessins analogues sur des rochers de la Scandinavie et + des Alpes. _Ibid._ + Représentations du même genre sur l'os ou la corne, + trouvées dans les grottes de l'âge du renne. 405 + Simplification des figures et combinaisons entre elles + qui amènent les représentations de ce genre à devenir + une véritable écriture symbolique. 406 + Spécimens de la pictographie des Indiens de l'Amérique + du Nord. _Ibid._ + Dessins des planches funéraires de deux chefs de ces + tribus. 408 + Dessins analogues sur les dalles de la chambre intérieure + du tumulus du Mané-Lud (Morbihan). 409 + Dessins analogues sur des rochers de la Sibérie. 410 + Diverses applications de l'écriture pictographique. _Ibid._ + Le tatouage et sa signification. 411 + Dessins de tatouages reproduits sur les dalles intérieures + de certaines allées couvertes funéraires de nos pays. 412 + + § 3.--_Les écritures hiéroglyphiques_. + + Ce qu'est proprement l'hiéroglyphisme et en quoi il diffère + de la pictographie. 412 + Les six systèmes primitifs et originaux d'écritures + hiéroglyphiques. 413 + Incertitude des connaissances sur quelques-uns d'entre + eux. _Ibid._ + Les hiéroglyphes 'hittites. _Ibid._ + L'écriture calculiforme des Mayas du Yucatan. 414 + A un certain stage de leur existence, les écritures + hiéroglyphiques cessent d'être figuratives. 415 + Altération tachygraphique des figures des signes. 416 + L'écriture devient alors une _sêmeiographie_. 417 + Traces de son ancienne origine de pictographie que + conserve encore l'hiéroglyphisme égyptien. _Ibid._ + Emploi des signes de l'écriture à former des tableaux + figurés. 418 + + § 4.--_Développements successifs de l'idéographisme_. + + Les caractères figuratifs et les caractères symboliques + dans l'écriture hiéroglyphique. 419 + Les symboles composés de plusieurs figures combinées. _Ibid._ + Complication de l'écriture idéographique arrivée à un + certain degré de son développement. 420 + Son imperfection comme moyen de transmission et de + conservation de la pensée. 421 + Indépendance réciproque originaire de l'écriture + idéographique et du langage parlé. 422 + Manière dont cependant la notion d'un son déterminé vint à + s'attacher à telle ou telle figure. _Ibid._ + + § 5.--_Premières étapes du phonétisme_. + + Le rébus. 423 + Il constitue tout le phonétisme de l'écriture + hiéroglyphique des Nahuas du Mexique. _Ibid._ + Vestiges de rébus dans les systèmes d'écritures + figuratives qui ont poussé plus loin dans la voie du + progrès. 424 + Dans une langue monosyllabique comme le chinois, l'emploi + du rébus menait du même coup au phonétisme syllabique. 426 + Confusions et obscurités qu'eût produit dans cette langue + l'expression purement phonétique des textes. _Ibid._ + Combinaison de phonétisme et d'idéographisme employée + pour y remédier, le système des _clés_. 427 + Manière dont les valeurs de phonétisme syllabique se sont + formées chez les peuples qui parlaient des langues d'une + autre nature et polysyllabiques. 429 + Comment procédèrent les Schoumers et Akkads de la Chaldée + et de la Babylonie. 430 + La méthode acrologique et ses origines. 431 + + § 6.--_Le syllabisme et l'alphabétisme_. + + Comment un seul des systèmes hiéroglyphiques de l'ancien + monde s'est élevé jusqu'à la décomposition de la syllabe + et à l'alphabétisme. 431 + Inconvénients de l'expression purement phonétique des + sons. 432 + Développement particulier de ces inconvénients dans les + langues où les flexions grammaticales se marquent par le + changement des voyelles internes des mots, comme les + idiomes sémitiques et 'hamitiques. 433 + Mariage mal assorti de l'écriture cunéiforme syllabique + et de la langue assyrienne sémitique. 434 + Comment l'alphabétisme devait être inventé par un peuple + chez qui les voyelles intérieures des mots avaient un + caractère vague. 435 + Sa naissance chez les Egyptiens. _Ibid._ + Suppression de la notation des voyelles internes, + surtout quand elles étaient brèves. _Ibid._ + Comment ce furent les Grecs qui reprirent les premiers + un certain nombre des signes d'aspirations douces de + l'alphabet phénicien, pour en faire la représentation + des voyelles. 437 + Très haute antiquité de l'invention des signes + alphabétiques chez les Égyptiens. _Ibid._ + Origine acrologique des valeurs de ces signes. 438 + Les signes symbolico-phonétiques, qui n'ont le rôle de + peinture de sons qu'à l'état d'initiales de certains mots, + qu'ils pourraient représenter idéographiquement à eux + seuls. _Ibid._ + + § 7.--_La polyphonie dans les écritures d'origine + hiéroglyphique_. + + Résumé de l'état auquel en était parvenue l'écriture + hiéroglyphique égyptienne après toutes les phases + successives qui viennent d'être passées en revue. 439 + Nombreuses causes de complications et d'incertitudes qui + empêchaient la pratique de l'art d'écrire de se + généraliser. 440 + Une de plus, dont il n'a pas encore été parlé, la + polyphonie. 441 + Définition de ce fait et explication de son origine + d'après les hiéroglyphes égyptiens. _Ibid._ + Mécanisme des compléments phonétiques. 442 + La polyphonie syllabique dans le système graphique de + l'Égypte. _Ibid._ + Rareté des faits de polyphonie alphabétique, qui ne se + produisent qu'à l'époque romaine. 443 + La polyphonie dans l'écriture cunéiforme assyrienne. _Ibid._ + Elle s'y complique par suite de l'origine étrangère de ce + système graphique. _Ibid._ + Faits particuliers résultant de cette transmission de + l'écriture d'un peuple à un autre. 444 + Valeurs phonétiques d'origine accadienne et d'origine + assyrienne sémitique. _Ibid._ + + § 8.--_L'invention de l'alphabet_. + + Pas qui restait à franchir, même après la découverte de + l'alphabétisme, pour arriver à l'invention de l'alphabet + proprement dit et au rejet de tout élément idéographique + de l'écriture. 445 + Comment cette dernière invention ne pouvait être réalisée + par aucun des peuples qui avaient créé les systèmes + hiéroglyphiques primitifs. _Ibid._ + Obstacle qui résultait pour ceux-ci de la religion et du + caractère sacré attribué à l'écriture. 446 + Ce sont les Japonais qui ont tiré des éléments du système + graphique des Chinois un pur syllabaire, exclusivement + phonétique. _Ibid._ + L'écriture cunéiforme se débarrasse presque entièrement de + l'idéographisme chez les Susiens et chez les Mèdes + anté-aryens. 447 + L'alphabet cunéiforme perse. _Ibid._ + Le syllabaire cypriote. _Ibid._ + Les Égyptiens ont découvert l'alphabétisme mais n'ont pas + réalisé l'alphabet. _Ibid._ + Celui-ci devait être créé, avec des éléments d'origine + égyptienne, par un peuple éminemment pratique et + commerçant. _Ibid._ + C'est par les Phéniciens ou Kenânéens maritimes qu'a été + définitivement inventé l'alphabet. 448 + Témoignage de l'antiquité à cet égard. _Ibid._ + Tous les alphabets connus, à l'exception du cunéiforme + perse, dérivent de l'alphabet phénicien. 449 + Renvoi de la démonstration de ce fait, et du tableau de la + filiation des écritures issues de celle des Phéniciens, au + livre qui traitera de l'histoire de ce peuple. _Ibid._ + + + + FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + ANGERS, IMPRIMERIE HURDIN ET Cie, 4, RUE. GARNIER. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire ancienne de l'Orient +jusqu'aux guerres médiques (1-6), by François Lenormant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANCIENNE DE L'ORIENT *** + +***** This file should be named 25149-8.txt or 25149-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/5/1/4/25149/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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