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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I), by
+Mademoiselle Mars
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I)
+ (de la Comédie Française)
+
+Author: Mademoiselle Mars
+
+Editor: Roger de Beauvoir
+
+Release Date: May 19, 2008 [EBook #25039]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MLLE MARS (VOL. I) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreading Team of Europe
+(http://dp.rastko.net). (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS
+
+(DE LA COMÉDIE FRANÇAISE),
+
+PUBLIÉS PAR ROGER DE BEAUVOIR.
+
+
+I
+
+PARIS,
+
+GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,
+
+33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain.
+
+1849.
+
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+
+
+
+I.
+
+
+Dans le courant de 1829, la _Revue de Paris_, recueil alors à la mode,
+publia une toute petite nouvelle de cinq pages, appelée: _Marie_ ou le
+_Mouchoir bleu_.
+
+Cette nouvelle obtint un véritable succès.
+
+Pour le dire en passant, M. Véron n'a eu ce bonheur-là que deux fois
+dans sa vie de directeur, mais il l'a eu pleinement et à l'exclusion de
+tout grand journal; il a publié deux petits chefs-d'œuvre, dont ses amis
+et le public doivent lui savoir gré: le premier était cette nouvelle du
+_Mouchoir bleu_, et portait, comme signature, le nom d'Étienne Béquet;
+le second se nommait _l'Abbé Aubin_; il était de Mérimée.
+
+À plus de dix-sept ans de distance, la première de ces deux nouvelles si
+simples, si rapides, fut presque un événement.
+
+C'était alors le règne véritable de la _nouvelle_: on n'écrivait pas
+encore six volumes en deux mois; la littérature contemporaine ne montait
+pas des briks de l'État, elle vivait de peu; il n'y avait pas de métier
+à la Jacquart pour le roman, voire même pour le théâtre. Béquet tira
+donc un jour de son portefeuille le _Mouchoir bleu_, et la _Revue de
+Paris_ s'en contenta.
+
+C'était une élégie candide et modeste, l'histoire d'un pauvre diable de
+soldat suisse, qui vole un mouchoir pour sa fiancée, mademoiselle Marie,
+et que l'on fusille d'après la rigueur du code militaire. Là rien de
+tourmenté, rien de prolixe, le pâtre du chemin vous eût fait le même
+récit; la jeune villageoise eût déposé sa cruche à la fontaine pour
+l'entendre. Sur le papier de notre écrivain ingénu avaient dû tomber
+seulement quelques unes de ces larmes rares, arrachées à la paupière du
+caporal Trimm, quand ce brave caporal trouve le temps de s'attendrir.
+Sédaine, Sterne et Prévost étaient fondus habilement dans ce récit. La
+bonhomie habituelle du conteur, la tournure contemplative de son esprit,
+se trahissait dès les premières lignes; c'est la seule nouvelle que fit
+Béquet, encore fallut-il qu'on l'en pressât. Indolent par goût, critique
+par état, flâneur par instinct, Béquet, que nous avons beaucoup connu,
+réalisait dans toute sa personne un de ces chanoines fleuris, dont
+l'abbé de Saint-Martin restera le meilleur type; il y avait chez cet
+homme du sybarite, de l'écrivain, et du lazzarone. Sa physionomie seule
+devenait la plus intéressante des études; elle avait quelque chose
+mobile et d'imprévu, elle passait par des nuances aussi distinctes que
+le visage expressif du neveu de Rameau. Dans le même quart-d'heure,
+Béquet se montrait réjoui et sentimental, pleureur et sceptique,
+crédule, sévère, indulgent, selon l'ami ou le vin qu'il rencontrait. Ce
+front chauve bien avant l'âge, ces mains passées invariablement dans son
+gousset comme pour se donner une contenance, cet œil vitré ou étincelant
+tour-à-tour, cette lèvre triste, pendante comme celle d'un homme absorbé
+dans quelque colloque intérieur, cette négligence résolue dans le
+maintien, dans la démarche, dans l'habit, tout cet ensemble gauche et
+abandonné de Béquet attirait sur lui l'attention et commandait l'examen
+aux plus distraits. Je laisse exprès ici la pureté inaltérable de ce
+goût si rare et si correct, pour ne parler que de l'homme; l'homme
+intéressait chez Béquet par une sorte de mélancolie hâtive, son rire
+était maladif, sa gaîté fiévreuse, son esprit le plus calme voisin de
+l'exaltation. Causeur ingénieux, helléniste de premier ordre, esprit
+incisif, mémoire charmante, Béquet fascinait surtout ses initiés; il
+fallait lui plaire pour qu'il se donnât la peine de plaire ensuite. Quel
+torrent de citations et d'anecdotes! Il vous eût parlé à la fois de
+Saint-Simon et du poète Lucain, de madame du Barry et de mademoiselle
+Contat, de Planche, son vieux maître, et du procès de Fouquet sur lequel
+il avait des notes! En vérité, ceux qui ne connaissent cet homme d'un
+charmant esprit que par la piquante vulgarité de quelques traits et
+charges d'atelier ne savent rien de Béquet! On a fait sur lui des mots
+qu'il n'acceptait pas; on a joué avec son esprit imprudemment. Nous, qui
+respectons plus que tout autre sa mémoire (peut-être parce qu'il eut
+l'indulgence de nous aimer), nous devons dire que si Béquet eût vécu,
+nous n'eussions guère songé à écrire ce livre, tant dans la moindre
+causerie, la moindre soirée, Béquet eût pris sur nous les devants en
+causeur instruit des moindres particularités de la vie de mademoiselle
+Mars. Béquet eut en effet, dans l'inimitable actrice, une amie noble et
+constante; il l'apprécia, il l'aima comme une sœur habile et prudente;
+il la défendit, ce qui vaut mieux, lui dont la rigueur fut souvent si
+inflexible! C'est que, comme beaucoup d'amis de mademoiselle Mars,
+Béquet avait reconnu dans elle toutes les qualités d'un _honnête homme_.
+Quand il en parlait, Dieu sait avec quel esprit! on s'intéressait à
+cette persévérante étude d'une femme du XIXe siècle, comme on se fût
+intéressé à un pastel à demi effacé dans la galerie de Versailles et de
+Saint-Cloud. Quel autre, en effet, eût fait mieux valoir que lui les
+plus exquises délicatesses de ce cœur inconnu au monde, à la foule; qui
+mieux que cet ami naïf et bon nous eût révélé la femme dans l'actrice;
+mademoiselle Mars sous Célimène, Sylvia? Ce talent si pur, si
+étincelant, si ferme, ce talent multiple et plein de souplesse, quel
+homme dut le contempler avec plus de respect, de trouble, d'émotion, lui
+qui fut l'ami, le défenseur assidu de Casimir Delavigne, de mademoiselle
+Mars, de Talma? Mademoiselle Mars! mademoiselle Mars! Les pleurs
+venaient aux yeux de Béquet lorsqu'il prononçait ce nom! Il savait tout
+d'elle: ses labeurs, ses bienfaits cachés, son abnégation, ses joies,
+ses triomphes et même ses caprices; et de tout cela, il s'était fait
+dans sa tête un roman aussi charmant, aussi approfondi que la _Marianne_
+de Marivaux. Mademoiselle Mars, nous disait-il, mademoiselle Mars, oh!
+quelle oraison funèbre! Ne fut-elle donc pas hors de la scène un composé
+brillant de mille qualités aimables, ne laisse-t-elle pas après elle un
+parfum de grâce et de politesse qu'eût envié la cour du grand roi? Dans
+le temps où nous vivons, temps phalanstérien, prosaïque, humanitaire, ne
+sont-ce pas là de beaux et utiles dehors à proposer en exemple à une
+société chez qui le goût et l'instinct des convenances s'affaiblissent
+de jour en jour? Mademoiselle Mars! mais elle emportera, croyez le bien,
+avec elle, le dernier mot d'un siècle qui eut seul le don de la causerie
+et des belles manières, qui défendit son fauteuil contre l'empiètement
+de la politique! Mademoiselle Mars est bien plus de ce siècle-là que du
+nôtre, et rien ne servirait plus à l'établir, poursuivait-il, que son
+dédain formel pour tout ce qui ne rappelait pas ses mœurs. Que
+d'éléments de succès réunis dans ce modèle incomparable! Celui-là ne
+s'est pas trompé qui a dit le premier, en la voyant, qu'elle n'était pas
+née bourgeoise. La bourgeoisie était pour elle une antipathie, un
+contresens. «Avec un éventail dans la main, m'a-t-elle dit cent fois,
+une femme est plus forte qu'un homme avec une épée!» C'est qu'elle avait
+compris ce pouvoir souverain du regard, du geste, de la parole! Ce
+sourire, doux rayon entre deux rangées de perles, cette gaîté vive,
+aimable, que madame de Sévigné laisse follement bondir sous sa plume, et
+que mademoiselle Mars laissait tomber de sa lèvre; ce talent
+d'écouter,--le plus difficile des silences,--cette moquerie pleine
+d'insouciance, ce goût, ce tac sûr, qui donc en a surpris l'étude, sinon
+le secret?
+
+C'est par tout cela que se défend mademoiselle Mars, et aussi par ce
+goût, cette réserve, ces grâces imprévues, cette immense faculté
+d'exaltation qu'elle possède et domine, selon le besoin et l'exigence du
+travail. Mademoiselle Mars! mais elle aura été mêlée comme une noble et
+grande tige à toutes les palmes du dix-huitième siècle et du
+dix-neuvième, elle aura connu tour-à-tour Chateaubriand et madame
+Récamier, Gérard, Victor-Hugo et Napoléon! Vous fut-il donné seulement,
+ajoutait l'auteur du _Mouchoir bleu_, de voir, de lire, de tenir entre
+vos mains une correspondance quelconque sortie des mains de mademoiselle
+Mars? Quel génie plus fin, plus agile et plus hardi! C'est elle, et non
+moi, qui devait écrire le moindre feuilleton sur Suzanne ou Célimène.
+Telle elle est entrée dans sa vie, telle elle l'a traversée avec le
+cortége de ses qualités affables, de ses vertus, de ses sentiments d'une
+autre époque! Et il faudra bien que l'envie se taise, il faudra bien
+qu'on lave un jour mademoiselle Mars de l'affront des petits pamphlets
+et des petites calomnies; car on se souviendra, en temps donné, qu'elle
+ne leur opposa jamais que le silence, on se souviendra que mademoiselle
+Mars, si humble et si ignorante d'elle-même dans ses triomphes, fut
+aussi la femme la plus résignée aux jours désastreux de l'abandon!
+
+ * * * * *
+
+Ainsi parlait Béquet, ce vrai confesseur littéraire de mademoiselle
+Mars, Béquet, qui lui avait fait partager le premier son amour pour les
+poètes, son culte pour Saint-Simon. Mademoiselle Mars avait aimé
+Saint-Simon parce que Béquet l'aimait.
+
+ * * * * *
+
+Et par ce trait seul, vous pouvez voir tout d'abord à quelle femme et à
+quel esprit nous allons avoir affaire. Célimène lisant le chapitre des
+ducs à brevet, n'est point une Célimène comme il en naît tous les jours.
+Ajoutez à cela que mademoiselle Mars eut pour père un membre de
+l'Institut, Monvel; qu'elle fut appelée toute jeune à connaître les
+premiers, les plus excellents auteurs de son temps; que la cour
+elle-même lui sourit à sa naissance; que tout ce qu'il y avait en France
+d'esprits éclairés, ardents et chaleureux protégea cette jeune enfant;
+et dites-nous si les fées de la fable mollement penchées sur un berceau
+trouvèrent un plus brillant avenir à prophétiser?
+
+Ce que m'avait dit Béquet de ce caractère surprenant me donnait, je
+l'avoue, le plus vif, le plus sincère désir de connaître mademoiselle
+Mars; et comme ici les dates peuvent servir à l'appréciation de cette
+étude, je dois ajouter que Béquet me parlait ainsi de son idole
+constante à l'époque où mademoiselle Mars allait, disait-on, prendre sa
+retraite, emportant avec elle, dans un seul pli de sa robe, tous ces
+chefs-d'œuvre qu'une autre magicienne ne devra plus de longtemps, hélas!
+ressusciter avec sa baguette et son sourire.
+
+La première fois que je vis l'auteur du _Mouchoir bleu_, chose
+singulière! Béquet se rendait lui-même à la vente d'une bibliothèque,
+celle de M. Chalabres, dont mademoiselle Mars était légataire
+universelle. La _Revue de Paris_ publia, à cette occasion, un article de
+moi: ce fut mon premier essai littéraire. Béquet présenta lui-même cet
+article à la _Revue_. C'est au nom de mademoiselle Mars que je dus ainsi
+ma première inscription sur un registre de la presse. Cette date m'était
+demeurée présente à l'esprit, quand j'appris, à quelque temps de là, le
+nouveau domicile que s'était choisi Béquet, à Saint-Maur. Loëve-Veymars
+et moi nous reçûmes un jour une lettre de Béquet: il nous invitait à
+aller dîner le lendemain dans son ermitage. Nous nous promîmes bien,
+l'un et l'autre, de ne pas manquer à ce rendez-vous, dans lequel, je
+dois le dire, il entrait pour moi un vif désir de curiosité. La nature
+de nos travaux nous avait tenus quelque temps éloignés les uns des
+autres; ce rendez-vous littéraire avait donc pour nous un grand charme.
+En me couchant, je l'avoue, je relus un peu mon Horace, n'ayant pas
+oublié que Béquet était bien capable de nous parler latin à dîner.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Si vous ne connaissez pas Saint-Maur et ses ombrages, vous êtes bien
+heureux, d'abord parce que Saint-Maur est laid, puis parce que ses
+ombrages sont inondés de poussière, d'une poussière à désespérer la
+palette des peintres.
+
+Rien qu'en voyant ces arbres et ce morne village parisien, où l'on
+transporta Carrel expirant, je fus pris d'une grande tristesse. Il
+m'avait toujours semblé que la maison d'un poète devait être fraîche et
+souriante; je trouvai l'habitation de Béquet froide et morose. Quoi de
+plus malheureux que les auteurs, pensais-je, ils inventent des oasis
+délicieuses, admirables, dans leurs moindres livres, et tous leurs
+poëmes, tous leurs rêves aboutissent à une mauvaise treille, à des
+gazons brûlés et à une vieille servante qu'ils prennent pour Amadryade!
+
+Cela me fit penser à regarder un peu la servante de notre ami.
+
+C'était un composé curieux, qui tenait à la fois de la gouvernante, de
+la tourière et de la Maritorne; elle avait en main un pot de réséda
+quand nous entrâmes, et elle le laissa tomber à notre aspect, en
+manifestant les signes de la plus grande surprise.
+
+--On ne nous attend donc pas? demandai-je à Loëve-Veymars.
+
+Il n'eut pas le temps de répondre, une fenêtre s'ouvrit: il en sortit la
+tête de Béquet.
+
+--Ne parlez qu'en allemand à la Bérésina, nous dit-il, car elle est bien
+digne de cette nation par sa lenteur. Entrez, la table est mise et vous
+n'aurez pas d'indigestion!
+
+Le dîner était frugal, en effet, et nous essuyâmes, à son endroit, un
+feu roulant de citations latines. Nous y répondîmes humblement par
+l'offre d'un pâté de Chevet, que nous tirâmes de notre voiture. La
+Bérésina nous fit une mine gracieuse. Elle se démit vite de sa mauvaise
+humeur, et nous nous assîmes.
+
+Entre ces deux convives, je n'avais vraiment qu'à écouter.
+Loëve-Veymars, à qui j'adresserais bien volontiers l'ode d'Horace: _O
+navis referent in mare!_ etc, était un spirituel lutteur; il entama
+bientôt une escarmouche piquante avec Béquet. Le talent de Loëve-Veymars
+était net, concis, plein de charme et d'élégante atticité. Aucun auteur
+n'a laissé sur le théâtre, et sur mademoiselle Mars en particulier, de
+plus fines appréciations. On mit de côté les poètes latins pour parler
+de mademoiselle Mars. La Bérésina ressemblait à Laforêt: elle écoutait.
+Le dîner fut long et très gai; Béquet nous y lut la seule lettre qu'il
+eût reçue de mademoiselle Mars à titre d'éloges; il y était question du
+_Mouchoir Bleu_. Je n'ai jamais lu une pareille page de critique, cela
+était délié comme Marivaux. Il avait fallu faire violence à la modestie
+de Béquet pour qu'il nous allât chercher cette page précieuse[1]. La
+conversation qui suivit cette lecture eut pour objet différents épisodes
+de la vie de mademoiselle Mars; Béquet nous conta, entre autres, le
+trait suivant:
+
+Mademoiselle Mars vit un matin arriver chez elle,--je ne sais plus en
+quelle année, ce devait être vers 1825,--un jeune homme de bonne mine
+qui lui présenta un manuscrit. Ce garçon avait vingt ans, il était venu
+de sa province à Paris; il n'avait lu qu'une chose encore, l'affiche du
+Théâtre-Français, et sur cette affiche le nom de mademoiselle Mars. Se
+faire présenter chez elle, il n'y fallait pas songer; il ne connaissait
+âme qui vive. Un soir il entre au théâtre, où mademoiselle Mars jouait
+_Fanchette_ de la Belle-Fermière. Il la regarde, il l'admire, il sort du
+parterre à moitié fou. À peine dans Paris, il s'aperçoit bien vite qu'il
+n'était pas mis comme tout le monde, le monde de Paris qui sait vivre et
+s'habiller. Il avait peu d'argent, il en attendait de son père; il
+emploie le peu de ressources qu'il a à s'habiller convenablement. L'idée
+de voir de plus près mademoiselle Mars s'empare de son cerveau avec une
+telle force que le lendemain, en se levant et après s'être équipé,
+adonisé de son mieux, il roule dans sa main gauche un cahier de papier
+blanc, puis le voilà qui court chez mademoiselle Mars. Il sonne, il
+attend, il dit son nom, un nom fort honorable et fort estimé dans sa
+province, mais inconnu dans la capitale; il est introduit enfin. Il
+balbutie quelques mots: mademoiselle Mars l'écoute, elle lui parle avec
+bonté, il se trouble, et quand elle lui demande son manuscrit, il se
+déferre tout-à-fait. La rougeur lui monte au front, il est en nage, il
+se lève, puis le voilà courant avec cette rame de papier,--ce drame
+mensonger d'un pauvre enfant!--jusqu'aux alentours du
+Palais-Royal.--J'ai menti, se dit-il, j'ai menti, elle doit me mépriser!
+Il entre chez un armurier, et achète un pistolet. Le soir, et je ne sais
+à quelle occasion, il est invité chez un de nos plus riches banquiers.
+M. Shikler, de la place Vendôme. Le jeu à la mode était alors l'écarté.
+Notre jeune homme entre dans ces salons, il voit une table à laquelle on
+le convie de s'asseoir; il n'a jamais joué de sa vie, le voilà qui joue.
+Il passe une première fois, une seconde, une troisième, en un mot, il
+passe dix-sept fois! L'enjeu modeste qu'il a mis sur table est devenu
+une fortune; il a peur, il perd la tête... Cependant il faut se lever,
+il ramasse les pièces éparses sur le tapis, fuit par le grand escalier
+et les jette à pleines poignées aux laquais de M. Shikler.--Quel
+malheur! s'écrie-t-il en s'esquivant comme un malfaiteur, quel malheur!
+oh! j'ai gagné! j'ai gagné, et l'on croira que je ne suis qu'un voleur!
+
+Il reste chez lui, s'y barricade, et, exalté par les événements de sa
+journée, il se brûle la cervelle...
+
+Béquet connaissait la famille de ce jeune homme; il était le lendemain
+dans la loge de mademoiselle Mars, quand il reçoit une lettre annonçant
+cet événement: cette lettre était du maître de l'hôtel habité par le
+jeune homme. Béquet se lève en s'écriant: «Le pauvre N...! oh! si vous
+l'aviez connu! C'était bien le garçon le plus timide, le plus gauche...
+Je ne le savais pas encore à Paris, pourquoi faut-il qu'il y soit venu!»
+Tout en parlant ainsi, Béquet regardait mademoiselle Mars; il la voit
+pâle et tremblante.
+
+--Mon Dieu! s'écrie-t-elle, mon Dieu! vous venez de nommer ici un jeune
+homme que j'ai vu hier, un jeune homme, n'est-ce pas, qui est venu chez
+moi avec un manuscrit?
+
+--J'ignorais cela, dit Béquet.
+
+--Eh bien! ce jeune homme, je l'ai vu... oui, je l'ai vu en rêve cette
+nuit... dans un rêve singulier. Il tenait en main un pistolet!
+
+Béquet resta confondu. Nul au monde n'avait pu apprendre les détails de
+ce suicide à mademoiselle Mars; mais elle avait rêvé, véritablement rêvé
+l'image du suicidé.
+
+Un pareil fait ne doit être suivi, à notre sens, d'aucun commentaire; il
+servirait seulement, selon nous, à établir la faculté d'exaltation de
+mademoiselle Mars. Pour peu qu'une figure fût accentuée et qu'elle l'eût
+entrevue, cette image se gravait dans son esprit en contours
+ineffaçables. Il lui est souvent arrivé en province, de reconnaître des
+personnes qu'elle avait à peine fréquentées.--À certains passages de ces
+mêmes souvenirs, on rencontrera aussi dans sa vie d'étranges
+prédestinations.
+
+Ainsi, mademoiselle Mars qui professa toute sa vie un culte pour les
+violettes,--ces fleurs au parfum suave et modeste,--devait se voir
+enterrée avec un bouquet de ces mêmes fleurs au côté, sans qu'on sût
+quelle main mystérieuse les avait placées sur sa poitrine.
+
+Elle est morte aussi dans le mois qui porte son nom.
+
+Sa fille est morte le 31 du mois de mars.
+
+L'histoire de la mésange donnée à Béquet par mademoiselle Mars ne mérite
+pas moins de trouver sa place dans ces mémoires. Béquet en eût fait
+seulement le pendant du _Mouchoir bleu_.
+
+Enfin mademoiselle Mars recevait tous les ans, à sa fête (la Saint
+Hippolyte), au milieu de bouquets d'amis, de fleurs achetées à grands
+frais chez madame Prévost, un simple bouquet d'héliotropes... L'auteur
+de cette offrande, renouvelée tant de fois et avec le même silence,
+resta toujours inconnu, du moins de toute autre personne qu'elle.
+
+Sans anticiper ici davantage sur ces détails purement biographiques qui
+retrouveront leur place en temps et lieu, nous pouvons avancer hardiment
+que peu d'actrices eurent d'abord une existence plus brillante que
+mademoiselle Mars, du moins du côté de la fortune; seulement la vie
+pratique l'usa. Les journaux qui ont bien voulu parler du nitrate
+d'argent employé par elle sur la fin de sa vie comme cosmétique pour ses
+cheveux se sont arrêtés froidement à l'épiderme; ils ne savaient rien du
+caractère de mademoiselle Mars. Ce n'est point une misérable teinture,
+un fard apprêté plus ou moins bien qui a déterminé chez mademoiselle
+Mars ces lésions graves, organiques, c'est sa vie elle-même, vie active,
+nerveuse et singulièrement tourmentée par son propre besoin de volonté.
+Les esprits vulgaires ne se doutent pas à quel prix on achète souvent
+l'éclat, les indifférents s'embarrassent peu de ces luttes sourdes,
+incessantes contre l'envie. Les véritables amis de ce talent, l'honneur
+de la scène, demandaient à Dieu qu'il ne séparât pas pour elle le
+bonheur de la gloire: Dieu les a-t-il exaucés? Mademoiselle Mars eut à
+subir, vers la fin de sa carrière dramatique, des préférences et des
+injustices: le présent l'a vengée de l'ingratitude avant l'avenir; elle
+n'en a pas moins souffert de ces combats violents. Affirmer seulement
+qu'elle est morte de chagrin, de désillusion, de satiété, c'est mentir
+aux faits, à l'évidence; c'est arranger une histoire de fantaisie.
+
+Mademoiselle Mars est morte avec un mot admirable sur les lèvres, un mot
+digne de Bossuet.
+
+L'abbé Gallard avait été amené près d'elle; il venait de joindre sur le
+lit de la mourante ces deux mains aussi blanches que deux beaux lys; il
+lui parlait de Dieu en prêtre noble et intelligent.
+
+Quand cette confession--on sait que mademoiselle Mars s'est confessée
+sans nulle répugnance--fut finie à ce pacifique chevet, un ami bien cher
+et bien dévoué, s'approcha de mademoiselle Mars:
+
+--Eh bien, lui dit-il avec un sourire voilé de larmes; cela ne fait pas
+mourir!
+
+--Non, répondit-elle, mais cela aide à mourir!
+
+C'est par ces paroles que cette vie simple et touchante devait être
+close; c'est par cette dernière abnégation d'elle-même que mademoiselle
+Mars vivra. Tout le temps qu'elle a souri et parlé, mademoiselle Mars a
+mis son cœur, son esprit au service des gloires ou des amitiés
+contemporaines; elle n'a reculé devant aucun sacrifice. Cette voix d'un
+attrait, d'un pouvoir incomparable, ce talent net, éprouvé, elle l'a
+prêté à toutes les tentatives, à toutes les expériences du style et de
+la pensée, ne reculant ni devant le drame, qu'elle haïssait d'instinct,
+ni devant d'autres essais, où l'on semblait prendre plaisir à la
+compromettre. Cet art sérieux, difficile, l'art du théâtre, a trouvé
+dans elle une amazone et une interprète; elle a combattu à la fois pour
+l'école de Molière, de Marivaux et de Beaumarchais, comme pour Victor
+Hugo, pour Dumas et Delavigne.
+
+«Ôtez mademoiselle Mars de la Comédie-Française, écrivait M. Jules Janin
+en 1840, c'en est fait non seulement de la comédie classique, mais de
+tous ces chefs-d'œuvre de seconde main, de ces copies éphémères de la
+comédie, auxquelles elle prête encore sa grâce piquante et son fin
+sourire[2].»
+
+Hélas! cette grâce, ce sourire, cet éclat vivifiant est perdu à tout
+jamais pour notre principale scène; il ne nous reste plus de
+mademoiselle Mars qu'un triste et morne souvenir. L'écrivain aimable et
+piquant dont je parlais tout-à-l'heure, le critique habile et fin qui
+l'appréciait si bien est mort huit ans avant elle, et quand il mourut,
+mademoiselle Mars se trouvait elle-même alors absente. Nous ne saurions
+mieux faire que de donner ici quelques lignes dues à la plume d'un ami
+de Béquet sur cette fin prématurée du feuilletoniste. Le souvenir de
+mademoiselle Mars s'y trouve religieusement accolé à de légitimes
+regrets; il répand sur cette page un double intérêt. Plus d'une fois,
+d'ailleurs, le nom de Béquet interviendra sous notre plume, dans le
+cours de ces souvenirs; c'est donc ici un dernier hommage que nous
+rendons à l'excellence de son cœur. Rien de ce qui compose cette
+funéraire guirlande de mademoiselle Mars ne doit se voir oublié, rien,
+pas même les vers que plusieurs poètes ont bien voulu nous faire
+parvenir, à la suite de ses glorieux obsèques.
+
+«Saint-Maur, 13 octobre 1838.
+
+«Mon cher ami,
+
+«C'est à vous, à vous seul, que je veux rendre compte de mon triste
+pèlerinage. Absent de Paris depuis août, j'étais loin de me douter des
+progrès que le mal avait faits chez ce malheureux Étienne.
+
+«J'arrive à ce petit ermitage où nous l'avions vu: plus rien, plus rien;
+on me dit qu'il a été transporté chez le docteur Blanche! Voici comment
+cela est arrivé:
+
+«Béquet n'a pu se lever un matin de son lit, la voix lui manquait, ainsi
+que les forces. Il regardait autour de lui d'un regard terne,
+défaillant... ce regard, vous le savez, qui me fit tant de peine une
+fois chez lui, quand nous lui parlions d'Hoffmann... Hoffmann, cher ami,
+quel nom viens-je de rappeler? Notre pauvre Étienne avait souvent
+recours à des excitations aussi périlleuses que celles employées par le
+fantastique auteur du _Chat Murr_, afin de ranimer sa verve vis-à-vis
+d'un travail ingrat et pressé; vous vous souvenez de ce libraire qui,
+pour obtenir de lui je ne sais plus quelle notice, employait le procédé
+le plus curieux et, à mon avis, le plus coupable. Il invitait Béquet à
+dîner dans un cabinet bien clos d'un restaurant; sur cette table il y
+avait deux couverts, des plumes, de l'encre, du papier...
+
+«Hélas! c'était la plume qui devait jouer en cette mise en scène le
+premier rôle... Le garçon du restaurant, qui avait le mot, mettait entre
+chaque plat, que dis-je? entre chaque flacon, un intervalle convenu
+entre l'amphitryon et lui; l'amphitryon criait, pestait, avait l'air de
+s'emporter contre le chef de cuisine, le maître du café, que sais-je? et
+pendant ces entr'actes prémédités, la plume de Béquet achevait une
+colonne. C'est ainsi qu'on le perdait, qu'on l'usait comme à plaisir!
+Non-seulement il était indolent, mais besogneux; ce qu'il y avait de
+pis, c'est que ceux qui profitaient ainsi de sa noble intelligence
+n'agissaient qu'à bon escient! Il fallait alors l'entendre raconter par
+quelle pente magique, insensible, le pied d'un autre poète, d'un autre
+rêveur,--celui d'Hoffmann,--l'avait porté souvent à Leipsick ou à
+Berlin, vers la cave de Tresber ou de Wegmer, afin d'y poursuivre ses
+ébauches commencées, de s'y accouder, lui conseiller de justice, entre
+ses pots et ses plumes, criant à tue-tête aussi au garçon de l'endroit
+qu'on lui apportât un encrier. Mais le Ganimède ou l'Hébé de ces
+tavernes savait bien aussi sans doute à qui il avait affaire; l'encrier
+demandé n'arrivait point, l'encre était trop épaisse, il fallait la
+renouveler,--mille autres raison enfin!
+
+ _Tunc queritur crassus calamo cur pendeat humor,
+ Nigra quod infusâ vanescat scepia lymphâ_.
+
+ (PERSE.)
+
+«En revanche, si ce malencontreux encrier n'arrivait pas, le vin
+arrivait toujours, le vin, c'est-à-dire cette encre devenue, hélas! la
+seule encre de ce merveilleux conteur!
+
+«Il y a trois choses par lesquelles beaucoup de nos poètes hollandais
+périssent, écrivait le sage Heinsius: _Ventre, plumâ, Venere_.
+
+«Hoffmann en eût ajouté une quatrième: _vino!_
+
+«Depuis le tombeau de lord Byron, à Hucnall-Torkard, jusqu'à celui du
+pauvre Étienne, que nous pleurons tous à Bessancourt, que de fins
+précoces parmi tous les écrivains; que d'existences fauchées ainsi d'un
+seul coup! Il semble que les gens d'esprit, de mouvement, de pensée ne
+doivent point mourir comme les autres: quelque chose de triste, de fatal
+s'attache à ces ouvriers de l'intelligence, _pâle troupeau de talents
+marqués par la mort_, s'écrie quelque part un poète, génération de
+labeur et de misère! Et puis, ce travail âpre, quotidien, celui de la
+critique hebdomadaire dans un journal! Le dimanche, ce jour de repos,
+devenu pour l'écrivain son jour de travail forcé, son jour de
+composition de concours comme au collége! Rendre compte d'une pièce qui,
+le samedi, vous a brisé, s'étendre sur le lit de Procuste de l'analyse
+avec cette pièce, la presser comme une orange, en extraire le jus bon ou
+mauvais, et le servir le lendemain à son public! Béquet eût pu être si
+heureux sans cette torture, sans ce brodequin de fer! Il eût continué de
+traduire Lucain tout à son aise; il eût élevé son monument de
+persévérance et de goût, _exegi monumentum_; il eût relu madame de
+Sévigné, qu'il aimait tant, sous les ombrages du château de Brady, ou à
+Bièvre, chez son patron littéraire[3], nourri lui-même de si fortes, de
+si ardentes études! Au lieu de ce nonchalant sillon, le travail de la
+critique théâtrale, depuis Corneille jusqu'à M. Ancelot, il eût écrit
+d'exquises et insouciantes nouvelles. Ah! qu'il nous a dit bien des
+fois: «Enseignez-moi donc, mes amis, comment on peut travailler quand on
+n'en a point envie?» Il travaillait lentement et difficilement. Esprit
+juste, logique, il fut par malheur toute sa vie le contraire de son
+esprit; il a tué sa raison et ses forces en homme inconsidéré. Cette âme
+jeune et vive, ce goût,--la plus admirable des qualités,--cette
+éloquence aimable, sincère, attachante, il l'a poignardée complaisamment
+en demandant à ses nerfs plus qu'il ne devait leur demander, en revenant
+souvent chez lui la tête allourdie des fumées du vin comme Kean, ou ce
+brillant Sheridan que Byron nommait son _vieux Sherry_. Ainsi avait-il
+vécu, ainsi est-il mort, nous laissant à tous dans l'âme autant de
+terreur que d'admiration, autant de douleur que de pitié.
+
+«Il serait cruel pour Béquet qu'il n'eût vécu que sur un mot politique.
+Celui de _malheureux roi! malheureuse France!_ eut les honneurs d'un
+procès fait au journal et non à l'écrivain; Béquet avait la conscience
+de s'en désoler[4].
+
+«Un madrigal a fait passer Saint-Aulaire jusqu'à nous; le mot de Béquet
+eut cela d'étrange qu'il fut prophétique, il présageait la fin de la
+monarchie. À quelque temps de là, ce Calchas ingénu en
+plaisantait:--«L'échafaud me réclame, nous écrivait-il; aussi à six
+heures précises, je compte dîner avec vous tous chez Véry.»
+
+«C'était là, vous le savez, qu'on jouissait le plus de sa conversation
+et de sa verve. Chez Véry on le baptisa un soir du nom de l'_abbé
+Chaulieu_.
+
+«Je ne sais pas trop si je ne dois pas bénir Dieu de m'être trouvé à
+Londres pendant qu'il mourait ici, car tous les détails de cette mort
+sont bien tristes. Béquet n'a pas, je le sais, souffert comme Hoffmann,
+et n'a pas eu le spectacle odieux de véritables bourreaux, promenant un
+fer ardent sur son corps pour y rappeler un reste de vie. Koreff et
+Loëve-Veymars vous ont donné ces affreux détails; ceux que vous auriez
+recueillis, soit du docteur Blanche, soit de tout autre laissent encore
+cependant bien du deuil dans l'âme. En mourant, cet homme n'a pas
+seulement dit comme Horace:
+
+ _Bene est cui Deus obtulit
+ Parcâ, quod satis est manu._
+
+«Il est mort sans croix et sans pension, mort dans un état presque
+voisin de l'indigence. C'est le 30 septembre qu'ils l'ont enterré, le
+dimanche matin. Sa bière attelée attendait; on l'a transporté de
+Montmartre, où il est mort, jusqu'à Bessancourt, le modeste village où
+il fut élevé; il est là, placé dans l'église même, dans l'église,
+entendez-vous! Antony Deschamps, Janin et ses deux frères
+l'accompagnaient en poste jusqu'à sa dernière demeure. Vous serez bien
+triste en votre Normandie, quand vous appendrez cela. Avec quelles
+larmes ne l'eussiez-vous point suivi! N'oubliez jamais qu'il aimait
+surtout à raconter lorsque vous vous trouviez là.
+
+ * * * * *
+
+«Mais quelle douleur! La seule femme, la seule amie qui aurait dû suivre
+ce char funèbre était absente!
+
+«Pour Béquet, mademoiselle Mars fut une mère, une sœur... Disons plus,
+elle fut une famille. Vous le savez, mademoiselle Mars composait pour ce
+singulier poète, un monde véritable. Les dernières années de Béquet se
+sont partagées entre son admiration enthousiaste pour Talma, et son
+culte fervent, réfléchi pour mademoiselle Mars. Il posait rarement le
+pied dans son salon lorsqu'il s'y formait un cercle, mais en revanche,
+que de fois ne frappait-il pas à la porte de sa loge! _Casta fave!_ lui
+criait-il à travers, la serrure, et cette porte s'ouvrait, non pas que
+Célimène sût le latin, mais elle avait reconnu la voix douce et basse de
+notre ami. Dans ce cœur d'élite, Béquet rencontra toute sa vie une
+indulgence et une amitié à toute épreuve; non qu'elle s'abstînt par fois
+de le gronder, mais elle le grondait avec un son de voix si doux une
+telle bonté dans le regard, que cette gronderie quotidienne était
+devenue pour Béquet le pain de son cœur. Elle disait souvent, en
+parlant de lui: _C'est un vieil enfant incorrigible; mais que
+voulez-vous? ce sont ceux-là qu'on aime le mieux, et auxquels on
+pardonne le plus!_
+
+«Un soir,--pardonnez à ces souvenirs qui m'obsèdent,--je trouvai Béquet
+accroupi plutôt qu'assis dans un coin de la loge de mademoiselle Mars.
+On jouait le _Misanthrope_. Son visage était plus triste et plus pâle
+que de coutume; un engourdissement étrange, une torpeur, physique autant
+que morale, semblait l'avoir cloué immobile, les lèvres entr'ouvertes, à
+cette place... Il était indifférent, presque mort à tout ce qui se
+passait autour de lui. J'eus pitié de lui en le regardant! Quel
+contraste, mon Dieu! Cette femme, belle encore de cette beauté qu'elle
+seule pouvait si longtemps garder, rayonnante d'esprit, de gloire, de
+succès, éblouissante de fleurs, de diamants, de dentelles, enivrée
+encore des applaudissements dont l'écho venait de mourir à son oreille,
+à côté de cet homme, arrivé ainsi avant l'âge du déclin de
+l'intelligence et de la vie! un pareil spectacle vous eût navré. Ce
+soir-là, mademoiselle Mars employa toutes les ressources charmantes et
+fécondes de son esprit pour captiver, que dis-je? pour réveiller un
+instant l'attention de son vieil ami; et, vous, qui l'avez souvent
+admirée, étudiée, suivie dans le moindre de ses rôles, oh! qu'elle vous
+eût semblé belle dans celui-là! C'était un assaut de coquetterie, de
+bienveillance, de bonté; eh bien! tous ces mille riens ingénieux dont
+elle se montra prodigue, tous ces traits, toutes ces saillies ne purent
+amener un sourire sur les lèvres décolorées de son auditeur: il l'écouta
+sans l'entendre. Alors aussi elle devint rêveuse, et elle me dit
+tristement:
+
+--Ah! mon pauvre Béquet est bien malade!
+
+--Bien malade, ajouta-t-elle, vous le voyez, car il ne sait plus
+sourire!
+
+«Ces simples paroles furent l'arrêt de mort de notre ami! C'est que,
+pour mademoiselle Mars, le seul sourire, c'était l'intelligence de la
+jeunesse, la santé, la vie! Peu de temps après ces mots qui m'avaient
+fait tressaillir, Béquet se mourait! Au plus fort de son agonie, il
+demanda mademoiselle Mars; il semblait attendre qu'elle fût là pour
+mourir.--Son courage faiblissait devant ce moment suprême! Elle qui
+comprenait, qui devinait si merveilleusement toutes les angoisses de
+l'âme, elle lui eût appris à supporter un si affreux passage avec calme;
+en vain l'appela-t-il à son heure dernière d'une voix morne, brisée...
+Un silence glacé répondit seul à l'agonisant; son dernier désir ne
+devait pas être exaucé.--Mademoiselle Mars ne vint pas!... Moi, j'aurais
+donné dix ans de ma vie pour qu'elle fût là!
+
+«L'agonie de Béquet devait être double, il était mort sans la voir!
+
+«Pour que mademoiselle Mars n'assistât pas à ce dernier et cruel instant
+de la vie de Béquet, il fallait quelle eût quitté la France; la dernière
+étincelle de cette âme amie lui appartenait de droit.
+
+«En effet, mademoiselle Mars, les journaux vous l'auront dit, je pense,
+était à Milan, quand nous perdîmes notre ami!
+
+«Qui sait même, à l'heure où la mort posait sa main sur ce pauvre
+Étienne, si elle ne recevait pas en Italie la plus éclatante des
+ovations; qui sait, mon ami, si, quand il a rendu son âme à Dieu, une
+couronne, fraîche et charmante, ne tombait pas aux pieds de l'amie
+absente sur la scène de la Scala!
+
+«Oh! j'en suis bien sûr, cette couronne, tressée pour le triomphe, elle
+la déposera à son retour sur la pierre qui le recouvre!»
+
+
+
+
+III.
+
+
+Séparer mademoiselle Mars de son époque, l'isoler comme figure de toutes
+ces figures curieuses et mémorables, ce se serait se condamner, selon
+nous, au plus aride examen.
+
+Pour ne parler que de l'un des côtés de la vie de mademoiselle Mars, le
+côté purement littéraire, convient-il donc de s'en rapporter à ce sujet
+même aux notices dramatiques? Beaucoup d'oublis et d'erreurs nous ont
+d'abord été signalés; il importe de les rectifier. Insouciante de sa
+gloire, la célèbre actrice a laissé passer elle-même, durant sa vie,
+nombre d'inexactitudes sur sa personne; des biographies hâtives,
+indigestes, ont été semées sur elle à profusion. Ce qui n'est pas moins
+regrettable, c'est que son influence sur l'esprit et les mœurs de la
+scène française n'a jamais été, selon nous, signalée ou définie. Le
+Théâtre-Français, ce fut longtemps mademoiselle Mars; elle aurait pu
+dire, en parlant de cette scène: «_l'État c'est moi!_» comme disait
+Louis XIV.
+
+Mademoiselle Mars a traversé le Directoire, l'Empire, la Restauration,
+elle a connu une foule de personnages qui ont marqué dans le monde, la
+politique, les lettres. On ne peut lui faire un crime d'avoir choisi
+elle-même, dans cette vaste galerie, ceux dont elle a voulu s'entourer,
+la mort inexorable lui en a enlevé quelques-uns, d'autres subsistent et
+regardent à bon droit le bonheur de son ancienne intimité comme une
+préférence. Ils ont connu cette noble femme partagée entre les
+affections les plus sérieuses et les études de son art; ils savent, eux
+ses intimes, les moindres pages de sa vie, excepté peut-être ce qui
+concerne ses bienfaits. La main gauche de mademoiselle Mars n'a jamais
+su ce que la main droite donnait; elle aimait l'aumône par instinct,
+quand tant de riches l'aiment par ennui. Sous une apparence de raideur,
+il lui est souvent arrivé de cacher une bonne action; elle se défendait
+ainsi contre l'orgueil naturel de la pitié. On a bien voulu attribuer à
+mademoiselle Mars des opinions politiques; elle fit toute sa vie trop
+grand cas de la prudence pour ne pas comprendre les dangers de
+l'exaltation. Qu'au milieu de l'ivresse générale qui animait un peuple
+guerrier, mademoiselle Mars ait fait éclater quelques transports, cela
+était naturel; il est faux qu'elle ait jamais arboré une cocarde. «La
+pauvre femme, nous écrit sa plus vieille amie, mademoiselle Julienne,
+celle qui l'a connue depuis 1808 jusqu'à sa mort, la pauvre femme
+n'avait ni le goût ni le temps de s'occuper de politique; elle n'a crié
+que _vive Molière!_[5]»
+
+Ce qu'il ne deviendra pas moins curieux à observer parfois chez cette
+grande actrice, sera, nous devons le dire, sa propre organisation.
+
+Ainsi sera-t-on peut-être étonné d'apprendre que Mademoiselle Mars ne
+procéda toute sa vie au théâtre qu'à force d'art, d'étude, de soins
+patients. Oui, Mademoiselle Mars ne fut grande qu'à force d'art; oui, il
+y eut toujours en elle une lutte mystérieuse entre l'idée et la parole;
+elle ne sortait de cette lutte que par un effort victorieux.
+Magnifiquement douée de tous les dons, elle n'en travailla qu'avec plus
+d'ardeur, avant de suspendre aux accents mélodieux de ses lèvres tout ce
+public ébloui. Esprit sévère, difficile, la première ébauche de la
+passion théâtrale ne lui a jamais suffi; elle n'eut, pour elle-même,
+aucune faiblesse; elle se soumit aux plus courageuses épreuves. Avec de
+telles idées, on ne peut demeurer inférieur à l'art éclatant que l'on
+cultive; c'est ce qui advint à Mademoiselle Mars, ce diamant épuré
+longtemps au feu. En dépit de toutes ses facultés éminentes, elle tendit
+toujours sa main au travail. La grâce, la vérité, la simplicité
+touchante, les élans nobles, dramatiques, elle ne les obtint qu'au prix
+de laborieux efforts. Admirable exemple, qui doit prémunir les jeunes
+athlètes contre le désespoir qui brise souvent leurs forces!
+
+«--Vous trouvez ce trait difficile, disait-elle un jour à sa seule
+élève, mademoiselle D...; personne ne m'a montré cet effet, je ne l'ai
+trouvé qu'après trente ans de travail!»
+
+Un trait non moins saillant de ce noble caractère, c'est que
+mademoiselle Mars ne découragea jamais aucune vocation. Quelle meilleure
+preuve pouvons-nous en apporter que l'élève privilégiée à qui nous
+devons une grande partie de ces souvenirs, et sur laquelle l'artiste
+incomparable que nous pleurons reporta si longtemps une partie de sa
+tendresse? Jamais leçons moins dures, moins impérieuses, moins pédantes,
+ne furent données avec plus de goût, et cependant, nous venons de le
+voir, mademoiselle Mars était bien sévère pour elle-même! Elle aimait
+que l'on grandît sous son aile, sous ses doux enseignements; une étoile
+qui se levait dans son ciel la rassurait contre l'envie elle-même. C'est
+qu'aussi mademoiselle Mars ne connut jamais la jalousie, dans cette
+carrière où les plus amis se dénigrent; en revanche aussi, elle subit
+les contre-coups de cette passion, la seule arme des comédiens. On peut
+avancer qu'elle souffrit souvent de ses rivales, elle qui toute sa vie
+s'était abstenue de les faire souffrir.
+
+Une volupté réelle de mademoiselle Mars, c'était de jouir du succès de
+ses amis: Talma et elle s'entraidaient dans un mutuel accord. La rue de
+la Tour-des-Dames, qu'habitait Talma, et la rue La Rochefoucault, où
+demeurait mademoiselle Mars, favorisaient ces rapprochements; ces deux
+royautés fraternelles se visitaient, s'étayaient de mutuelles
+confidences; mademoiselle Mars aimait Talma autant qu'elle l'estimait.
+
+Il n'est peut-être pas non plus inutile de dire ici en passant un mot de
+sa philosophie, mademoiselle Mars lisait Saint-Simon, parce qu'il n'y a
+rien dans un pareil livre de romanesque et de fabuleux: la vie et sa
+lutte implacable s'y retrouvent à chaque page. Or, mademoiselle Mars eut
+toujours l'esprit positif; c'était une femme de grand conseil et aussi
+un homme d'une grande volonté. Elle s'armait d'un triple airain contre
+ce qu'elle croyait illicite, elle maintenait avec une exigence sévère la
+moindre parcelle de son bon droit. Elle eut, à ce sujet, des combats
+dont elle sortit toujours avec bonheur; son organe seul plaidait pour
+elle.
+
+--Un procureur du roi eût tenu tête fort difficilement à mademoiselle
+Mars.
+
+Si les fausses vertus sont odieuses, si l'amitié même de ceux qui
+survivent doit être impuissante un jour à les faire prévaloir,
+mademoiselle Mars n'a, grâce au ciel, rien à redouter en ce jour du
+présent comme du passé. Elle a été franche, loyale, jusqu'à la fin de sa
+carrière; c'est un témoignage que ses amis et ses ennemis se plaisent
+conjointement lui rendre. La trempe de cette âme était d'acier; elle
+disait souvent à ses amis leurs vérités les plus dures, mais en leur
+présence, face à face, et avec une verdeur digne de Molière; mais
+ceux-là même qu'elle venait d'accuser en traits si francs vis-à-vis de
+leur conscience, elle les défendait, une fois absents, avec toute la
+probité du cœur, et ne souffrait pas que le moindre trait caustique leur
+fût lancé.
+
+En revanche, elle ne pouvait pardonner à la méchanceté systématique.
+L'injustice, l'ingratitude la trouvaient prête à se dessaisir de la
+clémence; elle décapitait un ennemi avec un mot[6].
+
+Celui-ci restera d'elle; il peint à la fois sa probité de sentiments et
+sa franchise:
+
+«On ne donne la main que quand on donne le cœur.»
+
+Avec cette horreur pour la banalité, horreur aussi vigoureuse, aussi
+noble que celle d'Alceste, mademoiselle Mars devait être toute sa vie
+une personne exceptionnelle, et elle le fut, comme s'il était écrit
+qu'aucun triomphe ne dût lui manquer.
+
+La société, qui se venge souvent de l'éclat des réputations par des
+inductions voisines de la calomnie, n'épargna pas cette femme honorable;
+ne pouvant nier ses succès, elle la poursuivit jusque dans ses intimes
+affections. Il nous est arrivé plus d'une fois d'entendre sur
+mademoiselle Mars des contes ineptes, absurdes; nous en avons lu, ce qui
+devient plus coupable, mademoiselle Mars n'opposa à ces mensonges que le
+plus noble des mépris: elle se tut. Le respect dû aux morts,
+l'inviolabilité du cercueil, sont des phrases pour beaucoup de gens; il
+se trouvera encore, comme il s'en est déjà trouvé, des hommes dont un
+sentiment de décence ne guidera pas la plume en parlant de cette vie, où
+les actions généreuses ne laissent que l'embarras du choix au paneriste.
+Que les véritables amis de ce grand talent n'en conçoivent pas
+d'ombrage, quand le rossignol s'est tu, les grenouilles coassent. Tout
+devient pâture à la curiosité, les plus doux loisirs de l'honnêteté,
+comme ses labeurs, les sentiments les plus vrais, les plus
+désintéressés, comme les luttes courageuses de l'art, du génie! Il
+semble au moins qu'on eût dû épargner à mademoiselle Mars l'amertume
+d'un tel calice; il semble que sa vie répond assez de ses œuvres: il
+faut bien le dire pourtant, ce cœur si tendre, si loyal, on l'a méconnu,
+injurié à plaisir. Il y a eu des hommes qui ont suivi sans pudeur
+mademoiselle Mars dans ses douleurs domestiques: on l'a accusée de ne
+point aimer sa fille! À la portée de ce trait, on peut juger d'avance de
+l'acharnement de ses ennemis. Ce n'est point une femme comme
+mademoiselle Mars qui n'eût point compris la plus sainte, la plus noble
+des missions, celle d'une mère! La sienne fut toujours l'objet constant
+de sa vive sollicitude. Quant à son amour exalté par cette enfant, nous
+n'en saurions apporter de meilleur preuve que sa retraite de la scène,
+retraite qui dura neuf mois[7]. Accablée de cette perte cruelle,
+mademoiselle Mars rompit tout d'un coup avec Paris et ses habitudes,
+elle courut se confiner dans sa retraite afin d'y cacher ses larmes, ses
+angoisses, son désespoir! La seule vue du portrait de cette adorable
+créature, peinte pour elle par Gérard, excitait encore, huit ans après,
+chez elle, un tremblement nerveux et fébrile, les pleurs mouillaient ses
+yeux en retrouvant un dessin, une fleur de cette fille adorée! Cette
+enfant elle-même n'avait-elle pas reçu de mademoiselle Mars une
+éducation digne de la fille d'un prince? Et voilà le deuil qu'on
+accusait cette mère de ne pas porter, voilà cette mémoire que l'on
+supposait si vite rayée de son cœur! mademoiselle Mars aurait pu dire
+cette fois comme Marie-Antoinette: «J'en appelle à toutes les mères!»
+
+Ceux qui ont répandu sur mademoiselle Mars une pareille calomnie
+l'avaient-ils vue seulement dans _Louise de Lignerolles_ et dans les
+_Enfants d'Édouard_? Le tort de certains rôles est souvent d'imprimer
+leur tenue et leur caractère, aux acteurs qui les maintiennent à la
+scène; ce n'est peut-être pas une observation frivole que celle de cette
+rareté des rôles de _mère_ que nous consignons ici dans le répertoire de
+mademoiselle Mars. Devait-on s'en faire une arme injuste contre sa
+tendresse? L'emploi de mademoiselle Mars les excluait.
+
+S'il devient facile à toute personne de bonne foi, d'après ces divers
+aperçus, de se faire une idée ce caractère, il est plus malaisé de lui
+trouver des analogies dans la société même où mademoiselle Mars vécut.
+Aucune physionomie de comédienne ne saurait entrer en ligne avec
+celle-ci dans le dix-huitième siècle, siècle individuel par excellence,
+et dans le dix-neuvième, mademoiselle Mars conserve encore le privilége
+exceptionnel de sa valeur. Elle demeura _elle_ jusqu'à la fin de sa vie,
+_elle_, c'est-à-dire une femme qui, dans d'autres conditions données,
+eût fait merveilleusement et mieux qu'une duchesse de la vieille cour
+les honneurs d'un salon peuplé de grands noms et de grands esprits. Mais
+mademoiselle Mars était non-seulement modeste, elle fut timide toute sa
+vie. Pressée bien souvent de céder à des sollicitations élégantes, à des
+démarches habiles tentées auprès d'elle pour la confisquer une seule
+soirée dans les salons à la mode, elle répondait à l'un de ses anciens
+amis, conteur ingénieux de qui nous tenons ce trait: _Je ne veux pas
+leur montrer la bête curieuse!_ Cette antipathie marquée pour le monde
+tenait à une certaine sauvagerie de caractère dont mademoiselle Mars
+s'accusait souvent devant ses amis. Le monde ne lui eût offert
+d'ailleurs qu'un commerce pauvre, ingrat; il lui eût rendu des sous pour
+de l'or. Où donc alors mademoiselle Mars avait-elle puisé cette
+convenance parfaite, ce goût, cette réserve qui formaient le cachet
+personnel de son talent? Elle est morte, hélas! en emportant le secret
+de cette ingénieuse puissance.
+
+Il est vrai de dire aussi, pour faire comprendre la répugnance de
+mademoiselle Mars, à l'endroit des cercles, que la société devant
+laquelle s'étaient écoulées ses plus belles années avait vu ses rangs
+singulièrement éclaircis. Les poètes dramatiques de sa pléïade s'étaient
+éclipsés peu-à-peu devant d'autres écrivains, Lemercier, Arnauld,
+Andrieux, Legouvé, Soumet, tous, jusqu'à Casimir Delavigne, avaient payé
+leur dette à la mort bien avant mademoiselle Mars. De là un ennui, une
+satiété réelle pour une femme qui aimait souvent à causer de
+mademoiselle Contat avec Chazet, de Fleury avec Roger, de Monvel avec
+Duval, de Napoléon avec Gérard! mademoiselle Mars, qui se fût peut-être
+composé un salon à trente ans, ne se sentait plus la force de
+recommencer des amitiés. Que lui restait-il en effet de l'ancienne
+Comédie, des acteurs qu'elle avait pu connaître et chérir, des auteurs
+qui, les premiers, lui avaient apporté le fruit de leurs veilles? Les
+uns n'étaient plus, nous le répétons; d'autres s'étaient métamorphosés
+en députés, en pairs de France, quelques-uns même en ermites qui avaient
+rompu avec leur siècle. Et cependant la puissance de ce génie était
+telle, que chacun voulait admirer encore de près cette jeunesse
+éternelle et ce séduisant sourire, les uns pour en jouir comme d'un
+portrait aux lignes suaves, d'autres pour confier encore à ce rare
+talent leurs créations fraîchement écloses, leurs travaux, leurs œuvres
+qui ne pouvaient se passer d'elle! Le salon de mademoiselle Mars voyait
+encore à certains jours accourir près de cette femme simple et bonne les
+noms les plus beaux, les plus radieux de notre siècle littéraire, Victor
+Hugo, notre grand poète, avait donné le premier rôle de sa première
+pièce à mademoiselle Mars; Alexandre Dumas avait eu le même bonheur que
+Victor Hugo. Des peintres comme Delaroche, Eugène Delacroix, Dauzats et
+Jadin se faisaient remarquer dans le cercle de ses habitués, ils y
+échangeaient de vives causeries. On rencontrait chez elle M. V. de la
+Pelouse, vieillard aimable et instruit; Romieu, ce gai préfet; Lebrun,
+l'auteur de _Marie Stuart_; MM. Edmond Blanc, Vatout, Planard, Goubaud,
+Germain Delavigne, Véron, Lesourd, Malitourne, le baron Denniée,
+toujours vif et spirituel dans ses moindres anecdotes; Bachou, le baron
+Taylor, et une foule d'autres personnes distinguées. Dans cet angle de
+son salon se tenait le camp des intimes: M. Baudouin, le conteur attique
+et précis; M. Milot, M. le comte de Mornay, d'un goût noble, exquis dans
+tout; M. le marquis de Mornay son frère; ce pauvre Béquet, dont nous
+vous avons dit la sagacité, l'esprit et le goût;--que vous dirais-je
+enfin, quelques femmes assises sur ces mêmes fauteuils où s'étaient
+assises avant elles mesdames Mainvieille-Fodor et Saint-Aubin, des
+femmes douées de la beauté de mademoiselle Amigo, de la voix de madame
+Dabadie. Plus loin, c'était MM. Cavé, Jules Janin, Hippolyte Lucas,
+Cordellier-Delanoue. Ainsi entourée, mademoiselle Mars pouvait se croire
+encore la reine des intelligences; elle souriait à Dumas en se souvenant
+de _Bellisle_; à Hugo en songeant à _Dona Sol_ ou à la _Thisbé_! Alfred
+de Vigny et Soumet étaient ses adorations. Ne vous seriez donc pas cru
+vous-même transporté dans quelque noble salon de la place Royale, en
+voyant cette femme qui eut toute sa vie l'esprit et le cœur de Ninon,
+cette femme dont Charles Nodier eût défendu la moindre lettre à l'égal
+de celles de Maintenon ou de Mirabeau? C'est que tout devenait charme et
+musique en passant par les lèvres de l'admirable comédienne; c'est que
+tous ces hommes, devenus ses hôtes pour une soirée, se disputaient tous
+l'honneur d'une parole prononcée par mademoiselle Mars hors de la scène?
+Là, point de calcul, d'apprêt, rien de l'éventail, des diamants de
+Célimène; mademoiselle Mars n'était plus qu'une femme du monde, une
+femme, il est vrai, qui avait parlé de bonne heure à bien des têtes
+couronnées, une femme parée de toutes les ressources de son esprit, de
+son maintien, de sa voix! Qui lui eût parlé dans ces réunions des choses
+du théâtre eut commis presque un délit; là plus de grande coquette, plus
+d'ingénue, plus de comédienne, mais une maîtresse de maison, la dernière
+des grandes dames, comme on l'a dit. Nous avons ajouté qu'elle était
+difficile et méticuleuse en amitiés, mais à qui donc doit-on refuser le
+droit d'arranger sa vie? Mademoiselle Mars était née tellement, et
+peut-être à son insu, une femme du monde, que dans le dépit,
+l'impatience la plus naturelle et la plus vive, il ne lui échappa jamais
+un mot qui parût une dissonnance choquante à ses familiers.
+Grondait-elle quelqu'un et lui faisait-elle, comme l'on dit, son paquet
+au coin de son feu, elle avait dans sa seule façon de prononcer le nom
+de monsieur; de mademoiselle si c'était une femme, quelque chose de
+bref, de sec, d'incisif, allant merveilleusement et en droite ligne à
+son but. Et en ceci, on le voit, la comédienne de grandes manières
+servait la femme de grand ton. Célimène ne doit, ne peut se fâcher comme
+madame Patin.
+
+Si, durant toute sa vie, et au dire de ceux qui l'ont connue, elle fut
+toujours en retard d'une heure pour une affaire d'intérêt, souvent même
+pour une affaire de comité; mademoiselle Mars était en revanche aussi en
+avance pour obliger. On l'a vue souvent se lever, quitter son propre
+salon et ses amis, afin de courir où l'infortune l'appelait. Elle a
+supporté courageusement d'affreux revers de fortune; tomber d'un seul
+coup de cent quarante mille francs à huit mille six cents francs du
+Théâtre-Français[8], restreindre sa maison et ne pas se plaindre, n'est
+pas d'une femme ordinaire. Le nombre des pensions qu'elle faisait à des
+gens nécessiteux ne s'en vit pas même diminué.
+
+On a parlé de services oubliés par mademoiselle Mars, et à ce sujet on a
+accusé son testament.
+
+D'abord, ce testament est de 1838. Il est daté d'Italie.
+
+Cette date répond à plusieurs de ces oublis; puis nous savons de bonne
+source qu'elle avait l'intention de le retoucher, seulement elle n'en
+trouva pas le courage. Elle craignait la mort et tout ce qui pouvait la
+lui rappeler[9].
+
+Les meilleurs esprits ne sont pas exemps de cette sinistre inquiétude.
+
+Mademoiselle de Sens, dont nous avons écrit quelque part l'histoire,
+poussa cette crainte si loin, qu'on avait ordre dans sa maison de ne
+jamais lui apporter une lettre timbrée de noir. Elle ignora longtemps le
+trépas d'amis bien chers, et son saisissement fut si profond en
+apprenant la mort d'une personne qu'elle croyait pleine de vie, qu'elle
+la suivit au tombeau.
+
+Étonnez-vous donc des alarmes de mademoiselle Mars! Par quel charme, par
+quelle prière sortie de ce doux organe eût-elle désarmé cette implacable
+déesse? Hélas! elle avait eu dans une fin récente encore l'exemple de
+cette lutte formidable et vaine; on lui avait raconté un jour les
+derniers moments d'un poète plein de génie et de feu que la mort venait
+de prendre, les deux mains sur ses chants inachevés[10].
+
+--Sauvez-moi! sauvez-moi! s'écriait avec une voix déchirante le noble
+martyr à la garde-malade qui le veillait; sauvez moi, ma sœur, ne me
+laissez pas mourir!
+
+Et il tendait vers cette femme des mains fiévreuses, défaillantes...
+
+Les détails de cette agonie, si cruelle pour nous tous les amis et les
+élèves de Soumet, avaient vivement impressionné mademoiselle Mars.
+
+Les sombres fantômes dont la fantaisie des biographes s'est complu à
+l'entourer au lit de sa mort sont de pures fictions, Elle a beaucoup
+souffert, mais le délire n'a pas toujours opprimé cette noble
+intelligence; elle s'est endormie si doucement, que trois heures après
+elle ressemblait à sa propre image, peinte par Gérard. Une fois touché
+par la mort, ce visage avait repris sa plus éclatante beauté,--la beauté
+de mademoiselle Mars à l'âge de trente ans!
+
+Voici tout ce qui reste de cette femme célèbre en fait de reproductions
+dues au marbre, au crayon ou au pinceau:
+
+Le portrait de mademoiselle Mars, peint par Gérard.
+
+La miniature de Jacques, (1810) représentant mademoiselle Mars dans le
+personnage de Betty (la _Jeunesse de Henry V_); elle avait alors trente
+ans.
+
+Le buste de David (d'après nature), 1823.
+
+Ce buste, que David possède encore dans son atelier, reviendra de droit
+à la Comédie Française, nous l'espérons.
+
+Outre les nombreux services rendus si longtemps à la Comédie par
+mademoiselle Mars, il est bon de dire qu'en mourant elle avait manifesté
+l'intention de fonder un prix que ce théâtre eût décerné, soit à la
+meilleure pièce, représentée dans l'année, soit à la première élève qui
+se distinguerait entre toutes dans le domaine si pauvre à cette heure de
+la Comédie.
+
+Un mot de nous au lecteur, en finissant.
+
+La vie de mademoiselle Mars s'offre naturellement au biographe sous un
+double aspect: comme artiste, elle a occupé au théâtre une place large,
+importante; comme femme, elle s'est conquis, au sein de l'existence la
+plus modeste, des amitiés nobles, délicates, dont nul ne contestera la
+valeur.
+
+En raison de ceci, il se présentait pour nous une difficulté que le plus
+simple juge appréciera. Ne parler que de mademoiselle Mars à la scène
+pouvait devenir fastidieux à la longue; pénétrer dans l'intimité de
+cette vie offrait un écueil inévitable. On nous saura gré, nous
+l'espérons, de nos réticences et de nos ménagements.
+
+Le masque suppose un stylet; nous répudions à l'avance le masque et le
+stylet pour toutes nos œuvres. Si c'est là une garantie de nos
+jugements, nous la donnons tout d'abord et de plein gré à ceux qui
+voudront nous lire: «Nous signons donc cet ouvrage et de grand cœur».
+
+Différentes considérations nous ont déterminé à l'entreprendre; la
+première de toutes a été de montrer mademoiselle Mars sous son vrai
+jour. Pour obtenir un pareil résultat, il ne nous a pas semblé que ce
+fût assez des matériaux précieux que nous possédions, des documents
+divers et des autographes nombreux de mademoiselle Mars; nous avons eu
+recours constamment aux témoignages des contemporains. Les moindres
+confidences, les moindres souvenirs des personnes qui ont approché de
+près mademoiselle Mars ont eu pour nous, un grand prix; en frappant au
+cœur de ses amis, nous avons trouvé plus d'un écho sympathique. C'est
+là le privilége des mémoires illustres de se conserver des défenseurs
+ardents même au-delà du tombeau; les amis de mademoiselle Mars se sont
+ligués noblement pour prévenir la sienne de la moindre tache. Ce sont
+leurs souvenirs plus que les nôtres que nous consignons ici. Nous sommes
+trop jeune pour avoir suivi de bonne heure mademoiselle Mars dans les
+diverses phrases de sa carrière; mais nous connaissons ses amis, c'est à
+eux que nous avons fait appel. Beaucoup de ces personnes reconnaîtront
+ici sans peine le texte même de leurs notes.
+
+Faire estimer la femme de ceux qui n'ont entrevu que l'actrice était
+pour nous un devoir: ce devoir, la vie de mademoiselle Mars nous l'a
+rendu bien facile. La sincérité d'un pareil écrit est son unique
+défense.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Naissance de mademoiselle Mars.--Opinions diverses à ce sujet.--Date des
+archives de la Ville.--Contradiction de madame Desmousseaux.--Parrain et
+marraine.--Le baptême de Clairon.--Le nom d'_Hippolyte_.--_Le bonheur du
+jour_.--La pension sur la cassette.--Monvel.--Mademoiselle Mars et ses
+portraits.--L'enfant de la balle.--Jeunesse et misère.--Deux sœurs.--Les
+mains rouges.--Le café au lait et les officiers.--M. Valville ne doit
+pas attendre.--Les beaux bras de mademoiselle Lange.--Dugazon console
+mademoiselle Mars.--Portrait de Dugazon.--La sœur martyre.--Les oiseaux
+de Dugazon.--Vengeance d'acteur.--Manière de professer de
+Dugazon.--Théâtre de marionnettes qu'il donne à Hippolyte
+Mars.--Desessarts plastron.--Grandménil.--Un trait de
+l'Avare.--Singulière fin de Grandménil.
+
+ «Et memor nostri Galatea vives!
+
+ HORACE, liv. III.
+
+
+«Mademoiselle Mars (Anne-Françoise-Hippolyte Boutet) est née à Paris le
+9 février 1779 (paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois).»
+
+Telle est la date enregistrée par tous les biographes de la célèbre
+actrice aux souvenirs de laquelle nous consacrons cet ouvrage.
+
+Les biographes ajoutent que Boutet était le nom de son père[11] et Mars
+celui de sa mère.
+
+Arrêtons-nous d'abord sur la première de ces assertions,--celle qui
+touche la naissance de mademoiselle Mars.
+
+À ce compte des biographes, mademoiselle Mars serait née six semaines
+après Marie-Thérèse-Charlotte de France, dauphine et duchesse
+d'Angoulême. Le jour où elle serait venue au monde, on célébrait les
+relevailles de la reine. Le canon tonnait pour la fille de
+Marie-Antoinette, en même temps que la fille de Monvel bégayait ses
+premiers cris.
+
+Ce rapprochement devait nécessairement flatter les historiens, les
+curieux, les poètes.
+
+Ces deux destinées, si voisines l'une de l'autre, ont été en effet bien
+dissemblables!
+
+On connaît le mot attribué à Monvel:
+
+«On a tiré le canon le jour de la naissance de ma fille!»
+
+Mais est-ce du canon qu'on tira le jour des relevailles de la reine ou
+de celui qui annonçait la naissance de la dauphine que voulait parler
+Monvel?
+
+Les registres de la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, sur laquelle
+est née mademoiselle Mars, ont été transportés dès 92 à la Ville; ils ne
+laissent aucun doute à l'égard de cette date. C'est le 9 février 1779
+qu'Hippolyte Mars est née.
+
+Voici l'acte de naissance relevé par nous à la Ville, nous le copions
+textuellement:
+
+ «Mercredi 10 février 1779,
+
+ _«Fut baptisée Anne-Françoise-Hippolyte, fille de Jacques-Marie
+ Boutet, _bourgeois de Paris_, et de Jeanne-Marguerite Salvetat, son
+ épouse, rue Saint-Nicaise. Parein[12], Saint-Jean-François Aladane,
+ caissier des fermes. La marraine, Marie-Anne Bosse, veuve de Joseph
+ Fabre, _bourgeois de Marseille_.
+
+ «_L'enfant est né d'hier et ont signé:_
+
+ ALADANE, BOSSE, BOUTET, LEBAS.
+
+Plusieurs choses ont le droit de surprendre dans cet acte, revêtu de la
+plus complète authenticité. Le nom de _Mars_ n'y figure point du côté de
+la mère ou de la fille. Pour Monvel, il tait son nom de Monvel, (il est
+vrai que son voyage en Suède ne l'avait pas encore anobli). Il ne s'y
+dit pas comédien et s'intitule _bourgeois de Paris_. Mais ce qui étonne
+bien plus, c'est qu'il y regarde Jeanne-Marguerite Salvetat (Madame
+Mars) comme sa femme, ce qui entacherait l'acte de nullité. Des
+considérations particulières ont déterminé sans doute Monvel à agir
+ainsi, nous ne pouvons les pénétrer ni les expliquer.
+
+Ce que nous pouvons seulement affirmer, c'est que Monvel, peu de temps
+après cet acte, se maria en Suède où il épousa mademoiselle Cléricourt,
+fille d'un ancien comédien pensionné par le roi. Ce que nous pouvons
+dire, c'est qu'une personne, dont le père et l'oncle furent
+contemporains de Monvel, dont la famille, en un mot, s'est trouvée
+toujours unie à celle de mademoiselle Mars, autant par les liens de la
+parenté que par les liens du succès, madame Desmousseaux, cette actrice
+si distinguée de notre premier théâtre, dont mademoiselle Mars faisait
+si grand cas, cette seule duègne qui nous rappelle les temps glorieux de
+la Comédie, nous a assuré:
+
+1º Que l'acte relevé par nous sur les archives de l'Hôtel-de-Ville lui
+paraissait incompréhensible;
+
+2º Qu'elle savait de source sûre que mademoiselle Mars était née à Rouen
+et non à Paris;
+
+3º Qu'il n'était pas rare, à cette époque, de voir des oublis ou des
+erreurs notables sur les registres de la Ville.
+
+À l'appui de cette opinion, madame Desmousseaux ajoutait les faits qui
+suivent:
+
+«Mademoiselle Mars est née à Rouen; le lendemain même du jour où
+Marie-Antoinette donnait, à Versailles, le jour à la duchesse
+d'Angoulême (Madame la Dauphine). Les chemins de fer n'existaient pas
+alors; aussi avait-il fallu toute la nuit pour que la nouvelle franchît
+la distance de Versailles jusqu'à Rouen. Les cloches mêlaient leur bruit
+à la grande voix du canon, au moment où madame Mars accoucha
+d'Anne-Françoise Hippolyte.»
+
+Cette assertion de madame Desmousseaux nous paraît la seule raisonnable.
+
+Comment admettre, en effet, la pension accordée à mademoiselle Mars, le
+meuble envoyé par la reine, dont il sera bientôt fait mention, si
+mademoiselle Mars n'était née que _six semaines après la Dauphine_?
+
+Le nom d'Hippolyte, donné à Mademoiselle Mars, avait été le nom de
+Clairon.
+
+Clairon fut aussi la maîtresse de Monvel. Voici comment elle raconte
+elle-même, dans ses Mémoires, les circonstances curieuses de son
+baptême:
+
+«L'usage de la petite ville où je suis née était de se rassembler, en
+temps de carnaval, chez le plus riche bourgeois, pour y passer tout le
+jour en danses et en festins. Loin de désapprouver ce plaisir, le curé
+le doublait en le partageant, et se travestissait comme les autres. Un
+de ces jours de fête, ma mère, grosse de sept mois, me mit au monde
+entre deux et trois heures après midi. J'étais si chétive, si faible,
+qu'on crut que peu de moments achèveraient ma carrière. Ma grand'mère,
+femme d'une piété vraiment respectable, voulut qu'on me portât
+sur-le-champ même à l'église recevoir au moins mon passeport pour le
+ciel; mon grand-père et la sage-femme me conduisirent à la paroisse; le
+bedeau même n'y était pas, et ce fut inutilement qu'on alla au
+presbytère. Une voisine dit qu'on était à l'assemblée chez M***, et on
+m'y porta. Le curé, mis en Arlequin, et son vicaire, en Gilles,
+trouvèrent mon danger si pressant, qu'ils jugèrent n'avoir pas un
+instant à perdre. On prit promptement, sur le buffet, tout ce qui était
+nécessaire; on fit taire un moment les violons, on dit les paroles
+requises, et on me ramena à la maison». (Mém. d'Hippolyte Clairon,
+publiés par elle-même en 1799, p. 225).
+
+La reine Marie-Antoinette fut la première fée qui toucha véritablement
+de sa baguette royale le berceau de la petite Hippolyte Mars: une
+pension de 500 livres sur la cassette du roi lui fut accordée[13].
+
+Dans le salon de mademoiselle Mars, dont nous parlerons plus tard, la
+célèbre actrice garda toute sa vie, à l'appui de cette faveur princière,
+un petit meuble, dit _bonheur du jour_, auquel elle attachait
+nécessairement un grand prix. Ce meuble à compartiments, donné à sa mère
+par la reine de France, servit constamment de secrétaire à mademoiselle
+Mars.
+
+On montre sur une table, à Fontainebleau, le coup de canif plus ou moins
+historique échappé à l'impatience de Napoléon, au moment de son
+abdication; mademoiselle Mars qui, elle aussi, abdiqua, n'a laissé à ce
+petit meuble aucune trace de sa juste indignation: ce fut cependant sur
+lui qu'elle signa son acte de retraite, en mars 1841.
+
+Remarquez la date, en mars!
+
+Monvel, en sa qualité de comédien du roi, avait droit à cette marque
+insigne de bienveillance de la part de la reine. Cet acteur, chacun le
+sait, était loin d'être un homme ordinaire.
+
+Nous aurons plus d'une fois l'occasion de remarquer la noblesse innée de
+son ton, de ses manières; tout chez lui sentait l'homme de qualité. Vers
+la fin de sa vie, mademoiselle Mars n'en parlait elle-même qu'avec un
+attendrissement mêlé de respect.
+
+--On ne saura jamais ce qu'il valait! disait-elle un jour à M. B..., qui
+lui faisait voir un portrait de cet acteur célèbre; jamais peut-être il
+n'y eut d'homme plus modeste!
+
+Et comme une autre fois son carrossier lui proposait devant la même
+personne de faire peindre un canton d'armes sur les panneaux de sa
+calèche:
+
+--Au fait, reprit mademoiselle Mars, j'en aurais le droit!... à cause de
+Monvel!
+
+L'ami de mademoiselle Mars de qui nous tenons cette anecdote l'ayant
+pressée de s'expliquer à cet égard, elle n'en fit rien et changea vite
+de conversation.
+
+Si Monvel devint noble, puis comme Molé et Grandménil, membre de
+l'Institut national, c'est qu'on ne rougissait pas alors d'accorder au
+talent, dans quelque sphère qu'il brillât, les honneurs dont il était
+digne. Dans le siècle d'avant, Molière ne fut pas de l'Académie; dans
+notre siècle, on hésita à donner la croix à Talma. Un seul trait peindra
+l'estime que les gens de lettres et les comédiens eurent pour Monvel, ce
+fut lui qui fut chargé de l'apothéose de Molé[14]. L'effet de cet éloge
+funèbre, prononcé par Monvel avec cette sensibilité exquise qui faisait
+le fond de son caractère, et cette pureté de diction qui le classa si
+vite au rang de nos premiers comédiens, est encore présent à bien des
+mémoires contemporaines. La douleur qui le pénétrait semblait avoir
+augmenté le charme naturel de son éloquence, Monvel pleurait ce jour-là
+autrement qu'à la Comédie. Il se souvenait sans doute, en accompagnant
+Molé à sa dernière demeure, de deux douleurs bien cuisantes: d'abord
+Molé avait été son ami, puis il s'était affecté si cruellement des
+injures de Geoffroy qu'il en parlait encore à son lit de mort avec
+amertume. Cette double affection inspira à Monvel de belles et
+énergiques paroles.
+
+Le père de Monvel était un acteur de talent; Monvel était comédien et
+homme de lettres: la vocation de mademoiselle Mars était tracée.
+
+«Presque tous ceux qui se sont fait un nom dans les beaux-arts, a dit
+Voltaire, les ont cultivés malgré leurs parents; mais la nature a
+toujours été en eux plus forte que l'éducation.»
+
+Si de pareilles lignes s'appliquent de droit à un génie de la trempe de
+Molière, génie combattu, opprimé dès sa naissance, elles trouvent en
+revanche dans l'éducation première de notre héroïne un éclatant démenti.
+
+Monvel avait eu avec madame Mars, actrice fort belle, mais médiocre, de
+cette époque, une liaison que sa propre existence lui permettait de
+regarder comme fragile, qu'un mariage postérieurement conclu[15] lui
+commandait même de rompre; de cette liaison était née Hippolyte Mars.
+
+Mais, dans ce miroir si pur, si ingénu, si charmant, Monvel tout entier
+se retrouvait il eût été bien ingrat de contrarier la vocation de sa
+fille!
+
+De son côté, madame Mars vivant du théâtre, madame Mars, liée de bonne
+heure avec des acteurs comme Préville, Dazincourt, Baptiste, des auteurs
+comme Ducis, Legouvé, etc., devait tout naturellement songer à produire
+bientôt cette enfant à la scène. La première fois qu'elle avait vu
+Monvel, c'était dans une représentation de Mahomet. Lekain jouait le
+rôle du prophète, Monvel faisait _Séide_ et Brizard _Zopire_. Jamais
+peut-être un pareil ensemble de talents ne s'était produit. Madame Mars
+était fort belle[16], si belle qu'on s'écriait en la voyant: Voilà une
+vraie reine de tragédie! Elle avait les bras et la gorge magnifiques, de
+grands yeux méridionaux; seulement chez elle l'âme et le foyer
+manquaient. C'était un marbre admirable et rien de plus.
+
+La mère de madame Mars avait été plus remarquable encore de visage que
+sa fille; le roi Louis XV l'avait distinguée. Elle-même racontait que,
+dans la grande galerie de Versailles, le pied lui avait tourné quand le
+jeune roi passait: on portait dans ce temps là des mules de Venise très
+hautes. La douleur fit pousser un cri à madame Mars; le roi, tout ému de
+voir une si belle personne, pâlit, s'approcha d'elle et la soutint.
+
+--Une femme qu'on soutient est une femme qui tombe, lui dit Louis XV à
+l'oreille; et en effet, ajoutait-elle avec un sourire, de ce jour-là je
+ne fus plus obligée de passer à Versailles par la grande galerie.
+
+Elle dansa le _menuet_ devant le roi.
+
+Monvel, on le sait, fut toute sa vie un homme à bonnes fortunes;
+cependant l'ensemble de sa personne était très frêle; il avait à
+proprement parler la peau sur les os. Du reste, une tête de médaille
+admirable (cela était frappant surtout quand il jouait _Cinna_ avec sa
+couronne de chêne), des yeux profonds, expressifs. Malgré la faiblesse
+de sa constitution, il se fit remarquer bien vite dans l'emploi de Molé;
+il avait autant de feu, mais plus d'art. Au dire de tous ceux qui ont vu
+ces deux acteurs, on doit s'abstenir même d'établir entre eux la moindre
+similitude. Ainsi le rôle de Morinzer, dans l'_Amant bourru_[17] était
+joué par Molé avec une franchise telle, une chaleur si brûlante, qu'on
+ne voyait guère en lui qu'on bon marin bien entier, bien rude, en
+révolte avec la société et ses usages, un de ces hommes véritablement
+bourrus qu'on aime malgré soi, grâce à leur probité et malgré la dureté
+de leur écorce. Monvel, au contraire, moins fougueux, plus pénétré,
+maître de sa colère et de ses éclats, pathétique au plus haut degré, y
+produisait un effet bien différent; on s'enthousiasmait avec le premier,
+on pleurait avec le second, deux exemples bien faits pour encourager au
+théâtre les organisations les plus contraires! Ajoutez à cette habileté
+profonde une diction simple et touchante, des attitudes aisées, et ce
+grand art des nuances que si peu d'acteurs comprennent, vous n'aurez
+encore qu'une idée imparfaite de ce beau talent, qui pourrait peut-être
+se résumer pour Monvel dans ce seul trait: la faculté de s'émouvoir à
+son gré, à son heure. Monvel eut de tout temps la passion à ses ordres,
+et cependant il écarta avec soin de son répertoire les rôles qui exigent
+une explosion trop éclatante. C'est que la douleur, l'amour, la
+jalousie, la haine, les grandes passions, n'ont pas besoin de cris pour
+se traduire: voyez la Niobé, elle est immobile, mais dans ce marbre
+quelle noble mélancolie! L'éloquence du regard était poussée à un si
+haut point chez Monvel, la sensibilité de son silence même devenait si
+sympathique, qu'il produisait un effet prodigieux bien avant d'avoir
+parlé. Molé était un volcan, un coup de foudre; Monvel était simple et
+persuadé[18].
+
+Dans la comédie, où on le vit après la mort de Molé, il ne causa pas
+moins d'intérêt, d'admiration, de surprise. _Ésope à la cour_, l'_Abbé
+de l'Épée_, le _Philosophe sans le savoir_, le Président de la
+_Gouvernante_, quels joyaux charmants, quel triomphe pour ce comédien
+tant aimé!--Nous avons parlé tout à l'heure de l'_Amant bourru_, Monvel
+est l'auteur de cet ouvrage; on doit lui pardonner dès lors les
+_Victimes cloîtrées_, drame à notre sens fort ennuyeux. Mais il faut se
+reporter à l'époque où l'ouvrage fut composé. Les couvents étaient assez
+mal notés dans l'opinion: Diderot n'avait pas peu contribué à les
+décrier avec sa _Religieuse_. Les opéras de Monvel lui font certainement
+plus d'honneur que ses drames: témoins _Julie, Blaise et Babet_, les
+_Trois fermiers, Ambroise_ ou _Voilà ma journée_. L'Institut ne fut
+qu'une justice rendue à ce littérateur intéressant[19].
+
+Peu contents des palmes cueillies par eux à la scène, du retentissement
+des journaux et des recettes, les acteurs d'alors ambitionnaient le
+succès de l'écrivain: Molé, Monvel, Dugazon ont chacun des titres divers
+à l'estime des gens de lettres. Le premier composa des pièces de vers
+pleines de sel et d'agrément, des discours d'ouverture et de clôture
+(usage perdu depuis la Révolution à la Comédie-Française), des notices
+sur Lekain et mademoiselle d'Angeville; il fit même au théâtre une
+petite comédie, le _Quiproquo_, qui eut du succès. Monvel alla plus
+loin: il eut un vrai répertoire; pour Dugazon, que devons-nous en dire,
+sinon que ces mystifications valent mieux que ses pièces
+républicaines[20]? Il appartenait à un seul homme, à Molière, de réunir
+en lui ces deux gloires, celle de l'écrivain et de l'artiste. Plus tard,
+des comédiens comme Picard et Alexandre Duval laissèrent au théâtre des
+preuves de leur vocation d'auteur. De nos jours encore, deux artistes
+fort distingués[21] ont abordé avec succès cette double carrière. Monvel
+professait en homme convaincu de tout ce que l'art possède de ressources
+et de secrets. Il eût communiqué la vie et le mouvement au comédien le
+plus froid, et cela par des gradations si admirables, qu'on se demandait
+comment la nature, qui l'avait fait si chétif, l'avait doué en même
+temps d'une pareille énergie. Seulement, et pour nous servir d'une
+expression commune qui rende exactement notre pensée sur ce lutteur
+merveilleux, la lame chez Monvel usait le fourreau. Il était souvent
+environné de potions et de tisanes, donnant la plupart du temps ses
+leçons dans un grand fauteuil qui égalait, pour l'ampleur et la vétusté,
+celui du _Malade Imaginaire_. La petite Hippolyte, amenée alors près de
+Monvel, tremblait devant cet appareil de fioles et ce grand fauteuil,
+comme Louison à la vue de la poignée de verges dont le terrible Argan la
+menace[22]. Épeler les chefs-d'œuvre de notre scène avec un tel maître,
+c'était entrer d'un seul coup dans la voie du succès; Monvel fut pour sa
+fille la meilleure école, mais il ne l'épargna pas à la peine. Son
+écolière fut plus d'une fois sévèrement réprimandée. «On n'arrive à la
+gloire, dans notre état, qu'en mouillant par jour six chemises,» disait
+Clotilde la danseuse à M. de Ségur. Mademoiselle Mars n'y arriva
+qu'après avoir mangé du pain noir: sa première jeunesse fut misérable.
+L'enfant de la balle fut traitée souvent comme la pauvre Chiara
+d'Hoffmann, elle souffrit comme Mignon. Qui ne s'est ému au seul début
+de ce livre charmant de Marivaux, où Marianne arrive sur le pavé de
+Paris, Marianne douce et candide, Marianne qui se mire avec une joie si
+grande à un morceau de glace suspendu dans sa chambrette? Voici la
+chambre en carreaux, froide l'hiver, brûlante l'été, le pot à l'eau
+ébréché, les rideaux trop courts retombant en pentes inégales sur le
+lit; la mansarde d'une grisette du temps de Louis XV enfin. À cette
+fenêtre, et ses deux coudes appuyés sur l'ardoise du toit, rayonne d'un
+morne éclair cette belle enfant aux couleurs pâles, aux yeux bleuâtres
+de fatigue... appelez-la Marianne ou mademoiselle Mars, mais elle
+souffre, hélas! elle est étiolée; voyez ses bras! «Hippolyte est si
+maigre, écrivait Valville à l'un de ses amis, que nous craignons de la
+perdre.» Valville eût pu ajouter que la pauvre enfant grelotait à la
+lettre dans son grenier. Il fallait là voir, souffreteuse et toute
+pensive, arroser quelques méchants pots de fleurs à sa fenêtre, et cela
+pendant que sa sœur aînée[23] portait de belles robes de belles étoffes,
+des étoffes qui eussent si bien convenu aux délicates épaules de la
+jeune Agnès! Voilà de beaux bijoux, lui disait sa sœur; admire cet
+écrin, ces bagues! N'est-ce pas que je suis éblouissante? Dame! ma chère
+sœur, je suis l'aînée, je me sens faite pour vivre dans une atmosphère
+brillante! Que tu es bonne de te fatiguer à apprendre de méchants rôles!
+Vois un peu ce pauvre Valville: où cela l'a-t-il mené, le théâtre! Moi,
+je veux sourire, je veux vivre, je veux régner! Et je régnerai, vois-tu,
+ma pauvre sœur, je régnerai; je serai riche, fêtée, enviée un jour de
+tous! Va! j'espère bien ne pas rester au théâtre Montansier!
+
+Cendrillon,--n'était-ce point alors Cendrillon que mademoiselle
+Mars?--écoutait cet orgueilleux babil en portant au feu mourant de la
+cheminée quelques mauvais tisons dus à l'obligeance d'un voisin. Elle
+admirait les chapeaux à plumes et les écharpes de sa sœur,--ses bonnets
+de gaze,--ses rubans de mille couleurs,--un arc-en-ciel de tous les
+jours et de toutes les heures,--car mademoiselle Mars aînée était une
+vraie poupée de modes. À quarante-cinq ans passés, elle portait encore
+des chapeaux à grandes plumes.
+
+Mademoiselle Mars aînée avait les mains lisses et blanches, et
+mademoiselle Mars se désolait bien fort d'avoir en ce temps-là les mains
+rouges. Les mains rouges! qui se douterait aujourd'hui que ce fut là le
+premier chagrin de mademoiselle Mars!
+
+Un autre désespoir enfantin non moins grand pour elle, c'était chaque
+matin d'aller chercher le lait! Elle s'aventurait timide et les yeux
+baissés, jusqu'à la laitière, présentant son pot de fer-blanc comme une
+de ces jolies petites servantes de Greuze aux robes rayées de bleu et de
+rose, au ruban lilas à la ceinture, au pied mignon et furtif.--Le lait!
+le lait! bien vite, Madame la laitière! M. Valville attend son café, et
+malheur à moi si je faisais attendre M. Valville!
+
+Et elle s'en revenait triomphante, comme Perrette de la fable.
+
+Ce Valville, pour qui mademoiselle Mars se dépêchait tant, était un
+acteur qu'affectionnait beaucoup sa mère;--il logeait chez elle et
+jouait à Montansier. Plus tard, mademoiselle Mars devait le recueillir
+elle-même, pauvre, délaissé, souffrant! Il avait pour amis Baptiste
+cadet, Damas, Caumont, mais surtout Patrat.
+
+Cet acteur, dont il sera parlé plus d'une fois dans ces récits, était
+donc le commensal et l'ami de madame Mars la mère depuis un assez grand
+nombre d'années. C'était un homme méthodique, qui ressemblait à un
+portrait du temps de Néricault Destouches, l'air grave, la démarche
+lente,--mais surtout il était exact aux heures des repas et tenait
+énormément le matin à son café.
+
+Un jour, cependant, le café au lait de Valville manqua; Valville faillit
+attendre, comme Louis XIV!
+
+L'enfant était revenue toute en larmes à la maison.
+
+--Qu'as-tu? demanda Valville.
+
+Pour toute réponse, Hippolyte Mars se mit à pleurer. Elle balançait à sa
+main gauche l'anse de son pot au lait, en baissant à terre ses grands
+yeux noirs.
+
+--Vide! s'écria Valville en regardant le pot au lait; ils te l'ont pris,
+l'on t'aura poussée, c'est sûr! Tiens, ne pleure pas, et retourne vite à
+la laitière!
+
+Ce mot de _retourne vite!_ amena un nuage de honte et de douleur au
+front de la pauvre enfant.
+
+--Mais encore un coup, que s'est-il donc passé? demanda Valville; tu
+ressembles à la petite fille à la _cruche cassée_. Tu sais, ce joli
+tableau? Voyons, Hippolyte, est-ce un rôle que tu répètes?
+
+--Je ne répète pas de rôle, répondit-elle à Valville avec une moue
+chagrine, ce sont ces maudits officiers qui m'ont vu jouer à Versailles
+le divertissement des _Étrennes_[24] et qui, depuis ce matin, m'ont
+reconnue par malheur quand j'allais chercher du lait:
+
+--Tiens, se sont-ils écriés, c'est la petite à Monvel! Et là-dessus,
+j'en rougis encore, l'un d'eux m'a pris le menton.
+
+--N'est-ce que cela?
+
+--Comment, ce n'est point assez? Apprenez donc alors qu'un autre--le
+plus hardi sans doute--a prétendu que je lui devais un baiser. Un
+officier du roi! ces messieurs, à ce qu'il paraît, ne doutent de rien!
+
+--Et tu le lui as accordé?
+
+--Ah! bien oui, je n'ai pas même demandé mon reste... je veux dire mon
+lait à la laitière. Je me suis enfuie à toutes jambes et je vous jure
+bien, monsieur Valville, que c'est la dernière fois que je retourne avec
+ce pot dans la rue... Non, je ne descendrai plus jamais le matin, oh
+non! Et tenez, pour que vous n'en doutiez pas, ajouta-t-elle en mettant
+le vase sous son pied mutin, voilà, je l'espère, ce qui vous fera croire
+à ma volonté!
+
+Ce mot _volonté_ dans la bouche de la petite fille avait quelque chose
+de si accentué, de si ferme, racontait plus tard Valville, que ce
+jour-là je n'osai lutter; je pris mon café sans lait.
+
+Il est vrai de dire, pour la justification de la chère enfant, que cette
+commission journalière la mettait sur les épines. On portait alors en
+effet des manches courtes, et chaque fois qu'Hippolyte Mars descendait
+dans la rue pour chercher le lait de Valville, il lui fallait bien
+montrer ses bras.
+
+--Des mains rouges, des mains rouges! répétait-elle en pleurant, quand
+les bras de mademoiselle Lange sont si beaux!
+
+Mademoiselle Lange, qui joua en effet plus tard les ingénuités à côté de
+mademoiselle Mars, était une délicieuse jeune première pleine de grâce
+et de fraîcheur; reçue en 1793, elle se retira en l'an VI.
+
+C'est sur cette pauvre mademoiselle Lange, dont le portrait figure
+encore dans le foyer de MM. les comédiens ordinaires du roi, que retomba
+d'aplomb la vengeance de Girodet. Ce peintre déjà célèbre venait de
+faire le portrait de l'actrice pour M. Simon, qui le lui avait commandé.
+Ce M. Simon était carrossier à Bruxelles, et tellement en réputation,
+que les merveilleuses de Paris, comme les lionnes d'Angleterre,
+faisaient mettre dans leur contrat de mariage qu'elles auraient un
+équipage sortant des ateliers de Simon. La solidité dont il faisait
+parade pour ses roues avait établi sa réputation. Il les faisait jeter
+d'un des sommets les plus élevés de Bruxelles sur une surface plane, et
+à la moindre avarie, il forçait l'ouvrier à recommencer la pièce. M.
+Simon avait admiré mademoiselle Lange dans _Pygmalion_; il voulut offrir
+un char à cette Galatée. Mademoiselle Lange préféra ce char à son image.
+Une garde-robe fort belle et des diamants complétèrent l'attaque de
+mademoiselle Lange. L'épais carrossier obtient le pas sur le beau
+Larive. M. Simon avait un mérite roulant; il se piquait de plus de se
+connaître aussi bien en peinture qu'en vernis. Il s'en alla donc chez
+Girodet, auquel il fut tenté de dire sur le seuil même: _Mon confrère!_
+tant sa vanité lui faisait voir ses propres ateliers sous un jour aussi
+resplendissant que celui du peintre. Girodet se mit à la besogne; il
+espérait beaucoup de ce portrait: Mademoiselle Lange était si jolie! Son
+désappointement fut grand, lorsqu'il vit que mademoiselle Lange le
+refusait; le portrait fut renvoyé à l'artiste. Outré de colère, le
+peintre le creva et le _retourna_ (style de commerce) à mademoiselle
+Lange.
+
+Six semaines après, parut au Salon un petit tableau représentant Danaé.
+La déesse _à la pluie d'or_ ressemblait cette fois à mademoiselle Lange
+de façon à la convaincre elle-même. On fut obligé de retirer cette toile
+qui occasionnait une véritable émeute. Les femmes à demi étouffées par
+la foule y laissaient leurs châles, d'autres leurs maris; c'était un
+concert de réclamations incroyables. À côté de la Danaé, le peintre
+avait mis un dindon faisant la roue (allusion ironique au carrossier!)
+il avait un anneau à la patte droite. Cette patte s'offrait avec une
+gaucherie des plus comiques à la main délicieuse de mademoiselle Lange,
+que M. Simon épousa en effet. L'allégorie était trop verte pour que M.
+Simon avouât que tout Paris l'avait reconnu; il voulut faire cependant
+un procès à Girodet: des amis prudents l'en détournèrent. Des
+avertissements anonymes furent employés contre l'artiste: on le
+menaçait, on voulait l'effrayer; il ne sortait plus qu'avec une canne à
+dard. Le texte de ces lettres alarmantes était des plus curieux; l'une
+d'elles finissait ainsi:
+
+«On vous prévient, Monsieur, que pour être tout entier à sa vengeance,
+M. Simon est plutôt dans l'intention de vendre son fonds.»
+
+Mademoiselle Mars, fluette, maigre, prête à rompre comme la baguette
+d'un alcade, était de plus aussi noire qu'une taupe; en un mot, loin
+d'annoncer ce qu'elle devint par la suite. Elle comparait elle-même sa
+maigreur à celle d'un _faucheux_, nous sommes forcé de prendre son
+mot[25]. Par un malheur singulier, mademoiselle Mars jouait souvent à
+côté de mademoiselle Lange.
+
+--Il fallait voir, écrit-elle plus tard à l'une de ses amies, madame de
+Saint-A..., comme je souffrais de me trouver près de mademoiselle Lange!
+En vain j'employais la patte de lièvre et les cosmétiques pour blanchir
+ces _malheureux bras_, rien n'y faisait! Comment les cacher par des
+manches longues? L'impitoyable mode me défendait cette petite ruse. Il
+fallut me résigner, me consoler même avec le mot de Dugazon; «_C'est
+jeunesse, reprenait-il, c'est jeunesse, petite bête! Un jour, va,
+crois-m'en, tu pleureras de les avoir blanches, tes mains!_»
+
+Dugazon la chérissait. Il l'avait d'abord amusée plus aisément que tout
+autre, car on n'eut jamais de masque plus mobile; son visage seul était
+un répertoire, et l'on sait combien les enfants aiment les grimaces et
+les pantins. Joignez à cela chez Dugazon une agilité de singe, une
+science d'escamoteur et une abondance de lazzis telle, qu'on eût pu se
+croire à l'âge de notre héroïne devant la barraque d'un Polichinelle; et
+jugez de la joie de la petite Hippolyte quand l'ingénieux Scapin levait
+le marteau de la maison! Dugazon dansait avec une aisance parfaite; il
+baragouinait et se gaussait du premier venu avec un sang-froid
+inaltérable. On sait le succès de ses mystifications; celle qu'il fit
+subir à M. Decaze, fils d'un fermier-général, est bien connue; nous ne
+la rappelons que pour mémoire. Il s'agissait, on le sait, de madame
+Dugazon; cette fois, les rieurs furent du côté du mari.
+
+M. Decaze, fils d'un fermier-général, admit Dugazon dans sa société, il
+s'amusait quelquefois à jouer des proverbes avec lui. Riche, jeune,
+brillant, il s'imagina de faire la cour à madame Dugazon, actrice aussi
+supérieure dans son genre (l'Opéra-Comique), que son mari l'était dans
+le sien. La chronique prétendit que M. Decaze fut heureux; Dugazon,
+averti de cette liaison clandestine, vole chez M. Decaze; il ferme la
+porte de sa chambre sur lui, et tire un pistolet qu'il présente à son
+rival.--Les lettres de ma femme! ses lettres! son portrait!
+s'écrie-t-il; exécutez-vous, Monsieur! Le jeune homme, effrayé, obéit en
+tremblant; il court à son secrétaire, il remet les lettres, le portrait
+à Dugazon. Dugazon, muni de ce butin, ouvre la porte sans bruit, il met
+la main sur la rampe de l'escalier... Son rival, revenu de sa stupeur et
+de son effroi, l'y poursuit presque aussitôt.
+
+--Au voleur, au voleur, qu'on arrête ce coquin! s'écriait le jeune
+Decaze.
+
+Et les domestiques d'accourir au bruit que fait leur maître, et Dugazon
+d'aller au-devant d'eux, de s'arrêter aussi comme ravi et de regarder
+fixement M. Decaze.
+
+--Bravo! Monsieur, c'est cela! bien joué!
+
+M. Decaze redoublait en vain ses cris; en vain il le montrait du doigt à
+ses laquais, en renouvelant l'ordre de l'arrêter. Dugazon lui
+répliquait, en gagnant la rue très lentement: À merveille!... Si vous
+jouez avec autant de vérité ce soir, vous l'emporterez vraiment sur moi!
+
+Puis, comme l'autre écumait de rage:
+
+--Parbleu, je vous fais mon sincère compliment, vous étiez né pour être
+un grand comédien!
+
+Ce qui, dans cette scène incroyable, devait piquer le plus M. Decaze,
+c'était de voir ses laquais se joindre à Dugazon pour l'applaudir et
+l'apostropher par des bravos qu'ils croyaient flatteurs. L'habitude où
+ces dignes gens se trouvaient de voir l'amoureux de madame Dugazon jouer
+des scènes comiques avec son mari les enracinait dans cette croyance que
+tout cela n'était qu'un proverbe. Dugazon parvint ainsi jusqu'à la porte
+cochère sans démentir son persiflage, et il se trouvait déjà loin quand
+M. Decaze parvint à désabuser ses valets.
+
+En revanche, voici une anecdote arrivée à la sœur même de Dugazon, et
+qui n'a jamais obtenu l'honneur des Mémoires. Nous croyons qu'elle n'en
+est pas tout à fait indigne. Elle peint à merveille la taquinerie de cet
+homme, rival de Musson en fait de plaisanteries et de tours moqueurs.
+
+Indépendamment de madame Vestris, sa sœur, Dugazon avait une autre sœur,
+laquelle s'était vue élevée de bonne heure dans une réserve scrupuleuse.
+C'était une demoiselle de province, rigide et pieuse; on ne lui avait
+jamais prêté un seul amant, et, en venant à Paris, elle n'avait pas la
+prétention d'en faire. La sévérité de cette demoiselle allait à un point
+tel, qu'elle n'avait jamais vu son frère jouer devant le public; elle
+ignorait les coulisses de son théâtre, et cependant elle portait le nom
+de Dugazon! La maison de cet acteur qui, grâce à la présence de sa sœur,
+pouvait devenir tout d'un coup un intérieur agréable, prit dès son
+arrivée la forme d'un cloître; le livre d'heures de mademoiselle Dugazon
+traînait souvent à côté de ses rôles; ses lunettes (la malheureuse fille
+portait des lunettes!) allaient de pair sur le bureau de notre comique
+avec le répertoire de Scapin et de Mascarille. Dugazon le mondain,
+Dugazon le _farceur_ Dugazon l'homme des proverbes, l'homme des
+singeries, des parades, était embaumé de vertus, il suait l'office divin
+par tous les pores.
+
+Les premiers jours, cela lui parut fort dur; il commençait à s'y
+habituer cependant, quand un désir curieux de cette même sœur lui donna
+l'idée de renverser en un jour l'édifice de sa pruderie.
+
+Un écho mondain venait de pénétrer dans cette demeure purifiée par tant
+de pieux exemples; le hasard, ce dieu des amants, fut cette fois celui
+des frères: on parla devant mademoiselle Dugazon du bal prochain de
+l'Opéra.
+
+J'aime à croire, pour mon compte, qu'un pareil récit se trouva dans la
+bouche de quelque marquis enthousiaste. Il dut mettre beaucoup d'art au
+récit de ces magnificences nocturnes; la peinture qu'il en fit fut si
+variée, si vive, que la recluse éprouva un désir violent d'assister, ne
+fût-ce qu'une nuit, à ce magnifique spectacle.
+
+ «Désir de femme est un feu qui dévore,
+ Désir de nonne est cent fois pis encore!»
+
+Et mademoiselle Dugazon était aussi nonne que possible. Dugazon se vit
+prié, que dis-je? supplié, par cette même sœur si austère; elle lui
+demanda de l'accompagner au bal masqué de l'Opéra. C'était une folie, un
+rêve, disait-elle; mais ce rêve, ne pouvait-il pas le réaliser; cette
+folie était-elle donc si coupable? Chez les femmes, de la prière au
+larmes il n'y a qu'un pas. Mademoiselle Dugazon pleura comme n'eût point
+pleuré Clairon dans des beaux jours; elle appela Dugazon son _bon petit
+frère_, Dugazon fut d'abord déferré; il ne jouait pas cet emploi, mais
+il finit par se laisser attendrir: il y eut plus, il promit.
+
+Il suffisait de connaître Dugazon pour comprendre ce que devait lui
+coûter une pareille promesse; lui, le papillon du bal, le point de mire
+des seigneurs désœuvrés, des baronnes coquettes, des nymphes agaçantes!
+lui, le brillant acteur, le Frontin hardi, le soupeur par excellence,
+s'allourdir au point d'amener à son bras, dans ce bal, une provinciale
+bien gauche, une fille ignorante de tous les usages reçus, de tous les
+plaisirs musqués, de toutes les intrigues qui se croisent dans cette
+nuit de folies! C'était s'aventurer, se compromettre, se perdre de
+gaieté de cœur! Dugazon pris en flagrant délit de conversation
+_fraternelle_ à ce bal de l'Opéra! Quel sujet de rire pour les fades
+plaisants qui s'y donnent rendez-vous, quelle page honteuse pour ses
+Mémoires!
+
+Dugazon n'en dormit pas de la nuit.
+
+Le lendemain il était levé et habillé bien avant l'heure ordinaire du
+déjeuner; il manda sa sœur près de lui; son visage avait revêtu son
+expression la plus digne et la plus sévère. Dugazon ressemblait à
+Auguste dans _Cinna_.
+
+--Prends un siége, _ma sœur_...
+
+Mademoiselle Dugazon s'assit un peu interdite; elle arrangea l'envergure
+de ses paniers; elle tendit l'oreille et écouta.
+
+--Ma sœur, dit Dugazon, je vous ai promis de vous conduire ce soir même
+au bal de l'Opéra...
+
+--C'est vrai...
+
+--Ne m'interrompez pas, c'est une affaire des plus graves. Vous ne voyez
+sans doute de cette fête que le plaisir, que l'intrigue, un millier de
+lustres flamboyant des dominos jaunes, noirs ou bleus, des masques de
+tous pays... J'y vois, moi, les conséquences les plus funestes, le deuil
+d'une famille, les tortures morales d'un frère; j'y vois, ma sœur, la
+honte, le crime et le sang!...
+
+--Vous m'épouvantez!
+
+--Je suis loin d'avoir fini. Le bal de l'Opéra n'est nullement ce que
+vous pensez, ajouta Dugazon d'un ton de prédicateur; c'est un cloaque.
+
+--Un cloaque!
+
+--Un cloaque! ma sœur; un lieu empesté par l'audace et par le vice. Et
+peut-être... puisqu'il faut ici tout vous dire, paierai-je bientôt de ma
+vie la légèreté d'une telle démarche; oui, pour ces quelques heures de
+plaisir que je vous ai promises...
+
+Mademoiselle Dugazon devint plus pâle qu'un linge.
+
+--Écoutez-moi, poursuivit le malicieux orateur, en arrêtant sur elle un
+regard clair et perçant, écoutez-moi! S'il est à ce bal des gens
+paisibles, curieux, insouciants, qui n'y vont chercher que la pompe d'un
+spectacle, l'étourdissement d'une fête, il en est, hélas! il n'en est
+que trop, ma sœur, qui abusant du privilége odieux du moindre nez en
+carton, du plus simple masque de satin, ne craignent pas d'exposer la
+vertu des femmes aux plus cyniques attaques.
+
+Mademoiselle Dugazon devint rouge cette fois comme une grenade.
+
+--Donc, continua-t-il, vous ne seriez pas à l'abri des poursuites de ces
+messieurs.
+
+--Quoi! mon frère... à votre bras?
+
+--À mon bras, ma sœur. Aussi, je vous en préviens, j'aurai ce soir des
+yeux et des oreilles partout. Oh! ne craignez rien, je surveillerai vos
+moindres mouvements, et si l'un de ces insolents osait...
+
+--Vous me faites frémir... reprit la pauvre fille les maintes jointes.
+
+--Si l'un de ces insolents osait... reprit Dugazon.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! ma sœur, je le tuerais, je le tuerais sans pitié!
+
+--Ô Ciel!
+
+--Oui, ma sœur, je le tuerais! Car, pour que vous le sachiez, je n'irai
+avec vous au bal de l'Opéra qu'avec ce protecteur mystérieux, ce gardien
+sévère de votre vertu... (ici Dugazon laissa entrevoir à sa sœur la lame
+d'un poignard).
+
+La pauvre fille ferma les yeux, en étendant devant elle des mains
+tremblantes.
+
+--Ainsi, voilà qui est convenu, ma sœur, reprit Dugazon en se levant;
+vous avez ma parole: je vous conduirai ce soir à ce bal; advienne que
+pourra! Tenez-vous prête pour minuit.
+
+--Pour minuit! répéta la malheureuse d'un ton de voix funèbre.
+
+--Je joue dans la dernière pièce; ajouta Dugazon; mais je passerai vite
+un domino; je viendrai vous prendre. Adieu!
+
+À minuit, Dugazon partait pour le bal en carrosse fermé avec
+mademoiselle sa sœur. Il lui renouvela en route toutes ses jérémiades:
+il lui montra de nouveau la lame du poignard avec lequel il comptait
+bien défendre cette nouvelle Lucrèce.
+
+Nous n'essaierons pas de reproduire ici les diverses impressions de
+mademoiselle Dugazon en posant le pied dans le bal de l'Opéra; tout ce
+qu'elle voyait lui semblait tenir de la magie! Une provinciale,
+presqu'une religieuse au milieu de ces brillantes mascarades! Dugazon
+lui avait fait revêtir le plus sombre et le plus noir des
+dominos,--_toujours pour ne pas l'exposer_, ajoutait-il. Ainsi éteinte,
+mademoiselle Dugazon ressemblait à une chouette effarouchée.
+
+Le bal était merveilleux; la reine et les princes y assistaient sous le
+masque. Tout ce que Paris renfermait d'illustre, de galant, de dissipé,
+s'était donné rendez-vous dans cette salle féerique. Mademoiselle
+Dugazon y serait bien restée jusqu'à la fermeture des portes, si son
+frère, qui avait grande envie de se débarrasser d'un si ennuyeux domino,
+ne fût revenu bien vite au rôle qu'il s'était proposé de jouer avec
+elle.
+
+Dès le premier tour dans le foyer, et quand mademoiselle Dugazon,
+pressée, écrasée à demi par la cohue, admirait encore, la bouche béante,
+les dorures des colonnes, Dugazon se retourne vivement vers elle à un
+léger mouvement qu'il croit remarquer, en lui disant:
+
+--Eh bien! qu'est-ce, ma sœur? qu'avez-vous? vous aurait-on manqué de
+respect? déjà?
+
+--À moi... mon frère? à moi? Oh! non... je puis vous assurer...
+
+Et dans ce moment même mademoiselle Dugazon mentait: une main agile,
+audacieuse, venait de lui presser assez rudement la taille.
+
+Quelques secondes après, elle contint à peine, en marchant toujours au
+bras de son frère, un cri nouveau.
+
+--Ah! cette fois, ma sœur, je vais avoir raison de l'insolent.
+
+--Il n'y a pas d'insolent... mon frère... balbutia la malheureuse, à
+demi-morte de peur; c'est...
+
+--Alors, pourquoi avez-vous crié? voyons.
+
+--C'est... de joie... c'est de joie... je vous assure...
+
+Et cette fois la pression exercée à la sourdine sur la pauvre fille
+avait été plus robuste encore.
+
+Un moment après, un cri véritable de mademoiselle Dugazon alluma de
+nouveau l'indignation de son frère. Pendant une minute, il jura, il
+tempêta, la tenant toujours au bras, et la priant de lui désigner du
+doigt, dans cette foule, l'insolent qui se permettait envers elle une
+pareille licence.
+
+--Je veux lui couper les deux oreilles ajouta-t-il.
+
+--Mon frère... je vous jure...
+
+--Que vous ne venez point encore de crier? Allons donc!
+
+--Oui... Eh bien! oui... j'ai crié, mon frère... mais c'était
+d'admiration!
+
+Dugazon partit, cette fois, d'un sublime éclat de rire.
+
+À quelques pas de là, nouvelle attaque et nouveau cri. Cette fois aussi
+Dugazon fait mine de tirer son poignard; il menace d'en frapper le
+téméraire...
+
+--Pas encore... mon frère... pas encore, murmurait la malheureuse,
+toujours poussée par la foule, et partagée entre l'inquiétude la plus
+horrible et son admiration pour le bal. Un flot de masques les entoure
+bientôt; mademoiselle Dugazon est si pressée, si vivement chiffonnée,
+que ses cris ressemblent à une gamme solfiée par un chat. En vain
+cherche-t-elle des yeux cet antagoniste acharné dont la main indiscrète
+la moleste au point qu'elle en a les bras tout noirs de pinçures, la
+taille meurtrie et son domino tout éraillé. Rien... absolument rien! une
+foule compacte, indifférente qui passe! À la fin, elle n'y tient plus:
+
+--Rentrons, mon frère... s'écrie-t-elle d'une voix expirante; rentrons!
+
+--Et pourquoi rentrer? demanda Dugazon d'une voix mielleuse.
+
+--Parce que... parce que... reprit-elle avec effort, parce que je
+m'amuse trop!
+
+C'est là tout ce que voulait Dugazon. Il rentra sa sœur avec une
+compassion hypocrite, et il la laissa chez elle, bien guérie, à coup
+sûr, du désir de voir les pompes de l'Opéra.
+
+Celui dont la main traîtresse avait si constamment inquiété la pauvre
+fille n'était autre que Dugazon! Grâce à la longueur et à la souplesse
+de ses bras, il était parvenu à l'inquiéter, tout le temps du bal, de
+cette manière.
+
+Dugazon aimait surtout singulièrement les oiseaux; sa maison était
+devenue bien vite une volière. Il les avait tous baptisés de noms amis
+et ennemis: cette fauvette était Contat, ce serin Préville, ce perroquet
+déplumé Geoffroy, son zoïle, sa bête noire! Les traits de ce critique
+poursuivirent, on le sait, Molé jusqu'au tombeau, ils accélérèrent la
+retraite de Larive, ils eurent la prétention plus grande d'arrêter
+l'essor de Talma. Dugazon fut toute sa vie le point de mire des
+épigrammes de cet abbé, rustre et crasseux comme un pédant de collége.
+Il fallut la mort de cet acteur admirable pour que le journal de
+Geoffroy en fît l'éloge, et chose au moins étrange! cet éloge fut
+pompeux. Le feuilleton du critique tonsuré était à la mode. La seule
+vengeance qu'en tira Dugazon fut de se montrer un jour à Bordeaux, sur
+le cours des allées Tourny, exactement vêtu et grimé comme Geoffroy.
+C'était un portrait véritablement accusateur! Et pour que rien n'y
+manquât, Dugazon, qui savait l'abbé fort intéressé, tenait une bourse
+dans sa main gauche et un paquet de plumes taillées dans sa droite! De
+la promenade il se rendit au théâtre; il avait été suivi par une
+affluence considérable. On donnait ce soir là le _Chanoine de Milan_.
+L'usage autorisait le compliment au public, Dugazon s'avança, toujours
+dans le même costume, lorsque tout à coup la voix d'un plaisant (d'un
+compère peut-être) cria de l'orchestre: _L'abbé Geoffroy à la porte!_
+
+--Bien volontiers, Messieurs, répond alors Dugazon; pourquoi faut-il
+seulement qu'on ne m'ait dit cela qu'à Bordeaux!
+
+Et il reparut dans le _Chanoine de Milan_, pièce qu'il jouait à
+ravir[26].
+
+Il improvisait avec une merveilleuse facilité. Son couplet final dans
+Figaro était quelquefois changé par lui, et suivant la circonstance;
+mais souvent aussi Dugazon allait trop loin, et comme il était
+chatouilleux à l'endroit de la critique, le moindre signe d'improbation
+le mettait en fureur. On sait qu'il tira l'épée hors du fourreau devant
+le parterre, mouvement de dépit impardonnable qui lui valut un bien
+cruel repentir.
+
+Il est vrai que Dugazon tirait l'épée comme un ange; la nature l'avait
+fait en ces assauts si leste, qu'on cherchait souvent son fer quand il
+était déjà loin. Jamais peut-être plus charmant conteur n'exista; mais
+c'était surtout à table devant la _bouillabaisse_, plat marseillais dont
+il se montrait friand, qu'il fallait voir cet intrépide fourbisseur de
+contes! Il eût tenu les badauds de la Cannebière suspendus bouche béante
+à ses récits. Quand l'intérêt lui semblait faiblir, il grimpait comme un
+singe sur les bâtons d'une chaise et il disait de là ses vérités à
+chacun. Gai, trivial, ingénieux, soumis, important, valet, grand
+seigneur, il était tout cela quand venait l'heure du dessert!
+
+Sa façon de professer, dont nul n'a parlé jusqu'à ce jour, n'était pas
+moins singulière que sa personne. Mais comment vous la rendre, si vous
+n'avez pas vu mademoiselle Mars? Elle qui avait reçu les leçons de
+Dugazon! elle excellait à le copier, à le charger.
+
+Pressez le suc des Mémoires du temps, il en sortira ceci:
+
+C'est un homme de taille avantageuse, changeant de visage comme de
+mouchoir de poche, relevant la tête et se promenant dans sa chambre d'un
+air inspiré. Vous ai-je tout dit? Non, imaginez un Calchas en robe de
+chambre, se frappant le front, criant et gesticulant avant que l'élève
+attendu n'arrive. Il chante, il pirouette, il danse, il écume, il
+regarde sa pendule et se dit:--Ne vient-il point? Un pas retentit sur
+l'escalier, la sonnette s'agite, il prend alors sa voix de tôle la plus
+aiguë et il vous dit:--Entrez donc! Vous voilà devant deux yeux aussi
+vifs que les yeux d'un écureuil; il vous amène alors par le bras, homme
+ou femme, devant sa glace.
+
+--Qui voulez-vous être aujourd'hui, _Monsieur_ ou _Madame_? Achille?
+Agnès? Bernadille? Dorine? ce qu'il vous plaira, parlez! Voilà votre
+public,--cette glace!--N'y voyez-vous pas s'agiter à l'orchestre les
+plus méchantes bêtes démuselées; Geoffroy, Lauraguais, Morande,
+Bachaumont, que sais-je, moi? Voilà votre cirque! Les chrétiens livrés
+aux bêtes! Ne regardez donc pas Arnoult, qui fait espalier avec sa robe
+dans cette loge d'avant-scène; Cléophile, Raucourt, ou tout autre
+impure, les joues peintes comme une roue de carrosse, les plumes
+saluantes comme celles des chevaux du roi! Pénétrez-vous du rôle que
+vous allez jouer; vous avez affaire à Jean-Baptiste-Henri Gourgaud
+Dugazon, un homme aussi fort à la parade que ses amis d'Éon ou
+Saint-Georges, ou plutôt vous avez sur votre front une épée nue!
+
+L'élève écoutait ce jargon dans un étonnement muet.
+
+--Voyons ce bras,--il prenait le bras, puis il le laissait tomber; ce
+pied, et il le plaçait comme eût fait Vestris;--Cette tête, et il
+l'ajustait dans le sens voulu, comme un peintre arrangeant son
+mannequin.
+
+--Fort bien; maintenant... attention... une, deux, trois... et il
+frappait dans ses mains,--il vous demandait gravement: Quel rôle
+jouez-vous?
+
+Si c'était Achille, il vous toisait, et vous auriez cru voir le
+dédaigneux Agamemnon; il commençait insensiblement un monologue avec
+lui-même, il vous regardait de l'air d'un beau-père furieux contre son
+gendre, et il marmottait entre ses dents:
+
+--Le cuistre, le bélître! Voilà le drôle à qui je donnerais ma fille!
+Oh! nous allons voir!
+
+Et comme le pauvre élève le regardait abasourdi:
+
+--Mais, s'écriait-il, à qui donc en avez-vous? n'êtes-vous pas Achille,
+mon cher Monsieur! et n'êtes-vous pas pressé de me voir et de me dire:
+
+ _«Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi»._
+
+Et le reste donc! le reste! voyons, de la chaleur, de l'indignation,
+parlez!
+
+L'élève disait sa tirade, et d'ordinaire, on peut le croire, il la
+disait de manière à mécontenter ce maître rigide.
+
+Le premier couplet d'Achille terminé, Dugazon lui donnait quelques
+indications; l'élève répétait encore plus mal.
+
+--Mais ce n'est pas cela, reprenait alors Dugazon; vous n'avez point
+l'air d'un homme en colère le moins du monde. Allons, échauffez-vous,
+criez contre moi, appelez-moi des noms les plus odieux, ne vous gênez
+point. Dites-moi: _Gueux, pendard, meurt de faim, bélître_! Criez,
+criez, fort, au voleur! dites que je vous ai volé votre montre!--Tenez!
+je suppose que vous me parlez: Ah! maraud! pendard, assassin, triple
+sot, faquin digne des étrivières! Continuez sur ce ton; allons,
+poursuivez!
+
+L'élève demeurait pétrifié, confondu.
+
+--Vous me trouvez bizarre, reprenait Dugazon, vous me regardez avec des
+yeux hébétés; ce n'est pas cela: allons, empoignez-moi au collet,
+appelez le commissaire! criez donc, monsieur, criez pour l'amour de
+Dieu!
+
+À bout de patience, excité par Dugazon qui lui déchirait presque son
+habit, l'élève se relevait véritablement en colère, il était monté ainsi
+au diapason du professeur.
+
+--Bravo! ah! bravo! vous y êtes enfin; vous voilà comme je voulais! À la
+bonne heure, cet Achille-là ne ressemble pas à l'Achille de tout à
+l'heure!
+
+Il courait à une carafe, il s'en inondait les doigts, il répandait sur
+lui un flacon de Portugal, et il en offrait la moitié à son élève.
+
+--Continuez, ainsi, lui disait-il en le reconduisant, injuriez-moi tant
+que vous voudrez, battez-moi au besoin; mais du feu, de l'énergie!
+Allez, jeune homme, allez, j'aime mieux les volcans que les tombeaux!
+
+On était fait à ces bizarreries, on savait qu'il marchait à pieds joints
+sur ses élèves. Avec de pareilles extravagances, il arrivait à son but
+aussi sûrement que les plus calmes; la leçon finie, il se rejetait dans
+son fauteuil à oreillières, les pieds appuyés sur le garde-feu de la
+cheminée, et repassant en lui-même le rôle qu'il devait jouer le soir.
+
+Une pareille figure devait laisser dans l'esprit de mademoiselle Mars
+une profonde impression. Si Dugazon l'aimait, elle en avait peur, en
+revanche, comme du diable. Lui cependant, il arrivait une fois par
+semaine conter à mademoiselle Mars ce qu'il avait fait de bon, je me
+trompe, de méchant. C'était le fou en titre des salons et des ruelles!
+Cette fois il arrivait moucheté de perles et d'acier, coiffé de frais,
+chaussé comme un ange, d'autres fois crotté et trempé jusqu'aux os, et
+tout cela par boutade. Le premier cadeau que fit Dugazon à Hippolyte
+Mars, devinez-le... c'était un théâtre de marionnettes, un théâtre que
+notre spirituel comique peignit lui-même: il jouait, avec ces figures
+découpées, des proverbes et des parades à désespérer Jeannot[27]. Nous
+reviendrons sur Jeannot, qui alors était à la mode, mais nous ne pouvons
+quitter Dugazon sans consigner en quelques lignes la plaisanterie faite
+par cet auteur original à Desessarts, et dont les auteurs du _Duel et du
+déjeuner_ ont trouvé moyen de faire une charmante pièce. Nous citerons
+le plus brièvement possible cette anecdote, qui se trouve consignée dans
+l'_Histoire du Théâtre Français_, par Étienne et Martainville:
+
+«Desessarts, dont la corpulence était devenue le point de mire des
+plaisanteries de Dugazon, fut prié un jour par ce dernier de venir avec
+lui chez le ministre *** pour y jouer un proverbe dans lequel il était
+besoin d'un compère intelligent. La ménagerie du Roi venait de perdre la
+veille l'unique éléphant qu'elle possédait, et les gazettes avaient
+publié, sur cet intéressant animal, des articles nécrologiques.
+Desessarts consent à ce que Dugazon lui demande, il s'informe seulement
+du costume qu'il devra prendre.
+
+--Mets-toi en grand deuil, lui dit Dugazon, tu es censé représenter un
+héritier.
+
+Voilà Desessarts en habit noir complet, avec le crêpe obligé et les
+pleureuses. On arrive chez le ministre.
+
+--Monseigneur, la Comédie-Française a été on ne peut plus sensible à la
+perte du bel éléphant qui faisait l'ornement de la ménagerie du roi;
+mais si quelque chose peut la consoler, c'est de fournir à Sa Majesté
+l'occasion de reconnaître les longs services de notre ami Desessarts: en
+un mot je viens au nom de la Comédie-Française, vous demander pour lui
+la survivance de l'éléphant.
+
+On peut se figurer l'étonnement et le rire des auditeurs, l'embarras et
+la colère de Desessarts! Il sort furieux, et le lendemain appelle
+Dugazon en duel. Arrivés au bois de Boulogne, les deux champions mettent
+l'épée à la main.
+
+--Mon ami, dit Dugazon à Desessarts, j'éprouve un scrupule à me mesurer
+avec toi; tu me présentes une surface énorme, j'ai trop d'avantages,
+laisse-moi égaliser la partie.
+
+En parlant ainsi, il tire de sa poche, un morceau de blanc d'Espagne,
+trace un rond sur le ventre de Desessarts et ajoute:
+
+--Tout ce qui sera hors du rond, mon cher ami, ne comptera pas.
+
+Le moyen de se battre après une pareille clause! Ce duel bouffon finit
+par un déjeuner.
+
+D'après ces détails, on sera peu surpris d'apprendre que, vu la grosseur
+fabuleuse de ce comédien, il lui fallait, lorsqu'il jouait Orgon de
+_Tartuffe_, une table faite exprès et plus haute qu'à l'ordinaire, afin
+qu'il pût se cacher dessous. Son prodigieux appétit répondait à sa
+grosseur, il mangeait en un repas ce qui eût suffi à quatre hommes.
+
+Grandménil, l'antipode de Desessarts par sa maigreur, venait souvent
+avec lui chez mademoiselle Mars. Desessarts suivit les progrès de la
+petite Hippolyte jusqu'à ce qu'elle eût douze ans. Quand Grandménil et
+Desessarts se retiraient par le mauvais temps, la servante de la maison,
+mademoiselle Rose Renard, avait l'ordre d'amener deux voitures, l'une
+pour Grandménil, l'autre pour Desessarts, qui trouvait la plupart du
+temps les portières des carrosses de place trop étroites pour le
+recevoir. Les huîtres que Dugazon, son persécuteur éternel, lui fit
+manger un jour rue Montorgueil, ne lui parurent pas moins amères à
+digérer que sa présentation chez le ministre pour la place dont il a été
+question plus haut; on sait que Dugazon avait mesuré malignement pour
+cet invité la rondeur de son abdomen, et qu'il avait choisi un
+restaurant dont l'allée était des plus étroites. Le déjeuner était pour
+midi. Desessarts arrive, Dugazon était à la croisée.
+
+--Allons, mon ami, nous t'attendions, dit-il en décoiffant une
+bouteille, monte donc vite! monte, nous avons commencé.
+
+Desessarts se présente en vain à la porte de l'allée; à peine peut-il
+introduire un bras et une cuisse. Cependant Dugazon et ses amis lui
+criaient toujours d'entrer. Force fut à Desessarts de manger les huîtres
+dans une maison voisine, où l'on transporta le déjeuner à sa prière. Le
+renard invité par la cigogne se trouvait aussi à plaindre.
+
+Grandménil, qui fut de l'Institut comme Monvel, avait des traits
+prononcés, des yeux vifs, perçants, sous d'énormes sourcils noirs,
+c'était un physique sec et convenant merveilleusement au rôle
+d'Harpagon[28], de longues mains pâles, décharnées, et des jambes,
+véritable étude d'anatomie! Il n'avait point encore de château, et avait
+joué pendant longtemps les rôles de grande livrée en province; il vint à
+Paris, il y débuta dans l'emploi des manteaux par le rôle d'Arnolphe.
+C'était un acteur qui abhorrait les lazzis, partant, fort ennemi de
+Dugazon. Rien de plus avare, du reste, que lui, si ce n'est, peut-être,
+l'_Avare_ de Molière; encore lui eût-il rendu des points, comme on va le
+voir par le trait suivant, que je dois à l'amitié de feu M. Campenon,
+qui l'avait beaucoup connu.
+
+Cet acteur avait une garde-robe fort belle, il soignait avec amour tous
+ses costumes. Au premier incendie de l'Odéon, je crois que c'était le 20
+mars 1818, il donna une belle preuve de son avarice. À la nouvelle de ce
+feu terrible, Grandménil accourt éperdu. Déjà les échelles sont
+appliquées contre la muraille, la foule hurlante se presse autour de
+l'édifice.
+
+--Pompez sur mon secrétaire, disait le pauvre directeur, il y a là des
+manuscrits de vingt auteurs!
+
+--Sur ma caisse! disait le caissier.
+
+--Sur mes cartons! s'écriait le régisseur.
+
+C'était un spectacle véritablement tragique. Les jeunes premiers
+s'arrachaient les cheveux, les ingénuités pleuraient, les choristes se
+tordaient dans la fournaise comme autant de Machabées.
+
+Grandménil survient, Grandménil veut sauver à tout prix ces précieux
+costumes si beaux, si brossés, si exacts, sous lesquels il joue tant de
+beaux rôles. _Où courir? où ne pas courir?_ ce monologue de l'_Avare_
+était plus que jamais devenu le monologue de Grandménil.
+
+Un Savoyard se présente.
+
+--Monsieur, lui dit-il, je monterai pour vous à cette échelle, je
+sauverai votre garde-robe; mais il me faut un louis!
+
+--Un louis! bourreau! murmure Grandménil; un louis! coquin! tu veux donc
+ma mort!
+
+--Un louis, reprend le Savoyard.
+
+--Va pour un louis, dit Grandménil après bien des hésitations.
+
+Le Savoyard monte à l'échelle; un quart d'heure se passe: un quart
+d'heure d'angoisses pour Grandménil.
+
+--Me volerait-il le scélérat, le pendard! Foin de lui! foin de ces
+gueux-là! Oh! je vais me plaindre à M. le préfet de police!
+
+Et Grandménil, soupçonneux comme tout avare, se désespérait.
+
+Cependant le Savoyard redescend, au milieu d'un nuage de fumée. Tous les
+spectateurs, tous les curieux l'entourent: ô prodige! il a sauvé les
+caisses de Grandménil! Lui-même, voyez-le! Il s'approche, il
+s'agenouille devant ces bienheureux coffres; il en fait l'inventaire
+avec bonheur.
+
+Tout d'un coup, le voilà qui se frappe le front; qu'arrive-t-il donc?
+
+Il arrive ceci, qu'en moins d'une minute Grandménil a mis le pied sur
+l'échelle du Savoyard; il a bravé le feu, la fumée, l'incendie aux mille
+langues sifflantes; il court, il vole, à travers les corridors
+enflammés, jusqu'à sa loge.
+
+--Que va-t-il rapporter? se demandent les assistants, peut-être un
+costume, un rôle oublié, quelque chose de précieux, dans tous les cas!
+
+--Nullement,--on voit redescendre majestueusement Grandménil, comme un
+dieu de l'Olympe, sa savonnette d'une main, son rasoir de l'autre, et
+dans sa poche gauche, devinez le bout de cette porcelaine qui
+passe,--c'est un vase, son vase de nuit.
+
+ _Naturam expellat farcâ, tamen usque recurret!_
+
+Dans ce même incendie de l'Odéon, Valville se jeta courageusement de la
+fenêtre de sa loge sur les matelas qu'on lui tendait.
+
+Grandménil était, du reste, fort riche; il aimait à jouer la comédie
+dans son château. Il quitta le théâtre en 1811, et se retira aux
+environs de Paris. Les Prussiens, les Autrichiens et les Russes le
+tourmentèrent sur la fin de sa vie, comme les Euménides tourmentent
+Oreste: l'arrivée des alliés, en 1815, le tua. Il abandonna sa terre, et
+erra plusieurs nuits, en s'écriant:--Voilà le commencement de la fin!
+
+En proie à l'intempérie de l'air, il prit la fièvre et mourut.
+
+Grandménil, Dugazon et Desessarts représentaient donc la
+Comédie-Française, à certaines heures, chez mademoiselle Mars. Tous
+trois amis de Valville, ils prenaient plaisir à voir germer par ses
+soins ce petit prodige. Dugazon commençait cette éducation de sa
+petite-fille; cette éducation devait se voir achevée un jour par
+mademoiselle Contat!
+
+
+
+
+II.
+
+La maison de madame Mars.--Les Étrennes.--Déplorable santé de
+mademoiselle Mars.--Mademoiselle Mars amenée au foyer.--_Monsieur et
+mademoiselle_ Raucourt.--Desessarts volé.--Mademoiselle Mars à la
+première représentation du _Mariage de Figaro_.--Originaux d'alors.--Le
+marquis Bilboquet.--_Ingrate Amarante!_--M. de Sartine juge.--M. de
+Chambre.--Champcenetz.--_Remboursé!_--Almanach des _Grâces et des
+Maigres_.--Morbide.--Champfort.--Mademoiselle Olivier.--La boîte à
+bonbons.--Le chevalier de Brigand.--Dazincourt.--Mot d'un spectateur à
+Beaumarchais.--Mort de mademoiselle Olivier.--Son épitaphe.--Le casseur
+de vitres.--Rivarol, juge de Beaumarchais et de Monvel.--Esprit
+d'alors.--Encore le jeune homme à la brouette.--Un traité d'actrice à
+marquis.
+
+
+Nos lecteurs ont pu voir combien l'intérieur de madame Mars la mère
+était borné, la modicité de ses ressources ne lui permettait guère d'en
+égayer la monotonie habituelle.
+
+À part quelques éclairs joyeux de Dugazon, quelques brusqueries de
+Grandménil, qui faisaient sourire la pauvre petite comédienne en herbe,
+rien ne corrigeait à ses yeux l'aspect renfrogné de cette maison, où
+toutes ses journées se ressemblaient.
+
+Madame Mars avait pour Monvel un attachement sérieux, et elle le lui fit
+bien voir, quand, plus tard, cet acteur se maria en Suède. C'était une
+femme d'ordre et d'économie; ce qui le prouve, c'est qu'elle fut choisie
+par mademoiselle Mars elle-même, dès que celle-ci se vit riche, pour
+s'occuper de tous les détails de la maison. En attendant, elle était si
+misérable, qu'elle-même faisait sa cuisine. Ces premières années de
+mademoiselle Mars furent donc loin d'être heureuses.
+
+Cependant Valville l'avait conduite quelquefois au théâtre Montansier,
+où il était acteur lui-même, nous l'avons dit, en compagnie de Damas et
+de Baptiste. À douze ans elle avait déjà joué à Versailles de petits
+rôles en harmonie avec son âge, celui du _Plaisir_ entre autres, dans un
+divertissement qu'on y donna et qui avait pour titre les _Étrennes_[29].
+
+Mais son apparence était si mesquine, sa santé si pauvre, sa voix si
+faible, que Valville désespérait d'elle et disait à Grammont[30]: _On
+n'en fera jamais une comédienne!_
+
+Cependant mademoiselle Mars, même avant de jouer pour la première fois
+sur un théâtre, avait vu de près les premières coulisses d'alors,--les
+coulisses de la Comédie-Française!
+
+La date est précise, c'est en 1784, et mademoiselle Mars avait alors
+cinq ans!...
+
+Cinq ans!... Jusque-là elle n'avait jamais abordé ce redoutable domaine,
+divisé par tant d'intérêts, capricieux sénat où M. de Richelieu
+promenait sa goutte en compagnie de Fleury et du duc de Duras, où les
+gentilshommes de la chambre se promenaient bras dessus bras dessous avec
+les comédiens.
+
+--Que fait donc là Molé depuis un quart d'heure? demandait un jour un de
+ces messieurs en voyant ce semainier hautain tirer à l'écart M. de
+Richelieu, et causer avec lui d'un air important.
+
+--Ne le devinez-vous pas, reprit ironiquement le comique Auger, Molé est
+en train de _protéger_ M. de Richelieu!
+
+Monvel ne donnait, lui, dans aucun de ces orgueils ridicules; aussi ne
+s'était-il pas même concédé jusque-là un autre orgueil bien plus
+légitime, celui de sa fille; il allait la voir; il l'aimait à sa
+manière, c'est-à-dire de temps en temps, et comme il aimait la Comédie
+Française[31]; mais il avait défendu à Valville de la lui amener jamais
+dans les coulisses de la Comédie.
+
+Or, pour que Valville bravât ainsi les ordres de Monvel, il fallait,
+certes, une grave circonstance.
+
+Voici, en effet, ce qui était arrivé:
+
+Le 27 avril 1784, l'affiche de la Comédie annonçait le _Mariage de
+Figaro_. Aucun autre moyen, pour Valville, de voir la pièce que de
+pénétrer par les coulisses; et ce soir-là madame Mars était malade! Lui
+laisser Hippolyte à la maison, c'était exposer l'enfant à sa mauvaise
+humeur, à son ennui; Valville préféra l'emmener à ses risques et périls,
+car il l'aimait et ne se refusait jamais à ce qui pouvait l'égayer.
+
+Et certainement la mêlée était bien rude ce jour-là!
+
+Dès trois heures, une foule immense emplissait les abords de la Comédie;
+c'était un tumulte, des cris dont rien ne peut donner une idée. En
+voyant cet essor, ce roulis de la multitude, on se demandait si le
+théâtre n'allait pas soutenir un siége dans les règles; messieurs les
+gardes françaises mêlés, cette fois, aux gardes suisses, avaient grand
+mal à repousser les assaillants. Valville hésita quelques instants, puis
+avisant une trouée faite par Hullin le danseur, qui, grâce à sa
+maigreur, à son nez en crochet et à ses bras de télégraphe, était
+parvenu à déranger l'épais bataillon obstruant l'entrée des coulisses,
+il prit résolument Hippolyte Mars dans ses bras, l'éleva au dessus de sa
+tête, et parvint ainsi jusqu'à l'escalier du théâtre, en demandant la
+loge de Monvel. Arrivé à la rampe, il la saisit et s'apprêta à en gravir
+les degrés quatre à quatre.
+
+--Il est inutile de te presser autant, lui dit Hullin, tu ne trouveras
+pas Monvel: je l'ai laissé au café de la Régence avec un monsieur.
+
+Hullin appuya beaucoup sur le mot de monsieur; il savait Valville fort
+curieux de tout ce qui pouvait toucher Monvel; le ton mystérieux qu'il
+affectait ne pouvait manquer son coup.
+
+--Oui, poursuivit Hullin d'un air hypocrite et en voulant s'amuser de la
+sincérité de Valville, il s'est fait là une jolie affaire! Protéger un
+pareil audacieux, le réclamer, des mains de la garde, qui, heureusement
+pour la sûreté publique, ne le rendra pas!
+
+C'est là de la folie... A-t-on rien vu de pareil?
+
+--Qu'a donc fait ce monsieur? demanda Valville.
+
+--Ce qu'il a fait, reprit Hullin; il s'est élancé de sa brouette, parce
+qu'un garde suisse venait d'intimer l'ordre à ses porteurs de retourner;
+et brandissant en main la cravache qu'il tenait:
+
+--Faquin! s'est-il écrié, ne me reconnaissez-vous point? J'appartiens à
+la Comédie-Française!
+
+--Et qui as-tu reconnu?
+
+--Personne, je t'assure, du personnel masculin de la Comédie. Pourtant,
+Monvel s'est empressé de quitter sa tasse de café, et il a couru parler
+aux gardes. Tu aurais bien ri, va; jamais il ne s'est montré plus
+pathétique!
+
+ Ô Romains! ô vengeance, ô pouvoir absolu!
+
+avait-il l'air de leur dire, à ces gens de la maréchaussée, comme
+Auguste dans _Cinna_. Je n'ai pu en savoir davantage; mais mon opinion
+est qu'à cette heure Monvel est bien capable d'avoir suivi au
+corps-de-garde cet ami improvisé...
+
+--Diable d'imprudent! il n'en fait jamais d'autre! reprit Valville, et
+moi qui venais le prier de me faire placer ici!
+
+--Autant vaudrait que tu demandasses la place de M. de Vaudreuil! Tu ne
+vois donc pas ce peuple? On dirait vraiment que les Parisiens vont voir
+exécuter quelqu'un à la Grève!
+
+--Beaumarchais et Law seront un jour synonymes: même foule pour tous les
+deux.
+
+--Nous allons voir tirer de fiers coups de fusils à l'opinion, dit
+sentencieusement Hullin. Ce qu'il y a de triste, c'est que M. de
+Beaumarchais danse bien mal.
+
+--Tu l'as vu danser?
+
+--À Gennevilliers... une seule fois; ça fait pitié!
+
+Un brouhaha furibond, déchaîné du bas de l'escalier opposé, interrompit
+cette conversation. Hullin poussa un cri; il venait de reconnaître le
+_jeune homme_ qu'avait protégé Monvel une demi-heure avant au café de la
+Régence.
+
+Ce _monsieur_, c'était mademoiselle Raucourt.
+
+Coiffée du chapeau rond aux larges ailes qui ombrageait la physionomie
+pâle et lymphatique du prince de Galles, les jambes et les cuisses
+serrées dans un pantalon collant dû au tailleur Acerbi, qui ne prenait
+jamais ses mesures que sur le nu, fût-ce à des souverains comme à
+l'empereur Alexandre; la cravache à pomme d'or dans la main droite, ses
+gants dans la gauche, son gilet orné de perroquets et sapajous,
+mademoiselle Raucourt, suivie, pourchassée, tomba dans le foyer comme la
+foudre, en donnant les signes de la plus violente agitation. Elle
+s'était mise en homme pour voir plus facilement l'ouvrage tant couru,
+et, grâce à ce déguisement qui lui était familier, elle espérait bien
+percer la cohue, et trouver un coin de loge dans la salle. Par malheur,
+tout était pris. Grâce à Monvel, elle avait pu se soustraire aux
+représailles de la force armée; mais il avait fallu qu'il se fît sa
+caution.
+
+--Ainsi voilà Monvel au corps-de-garde pour _monsieur_! s'écria Valville
+d'un air d'humeur, et vous êtes homme à le laisser là! ajouta-t-il en se
+tournant vers mademoiselle Raucourt.
+
+Cette apostrophe mit les rieurs du côté de Valville. Raucourt en prit
+son parti; elle venait d'apercevoir une grosse servante au front coloré,
+arrivant tout en nage par l'un des corridors. Cette femme tenait à son
+bras un panier de provisions sauvé sans doute à grand'peine de la
+bagarre.
+
+--Desessarts! s'écria-t-on en reconnaissant sous une ample cornette la
+figure ouverte, épanouie du gros comique. Ah! ça, tout le monde
+aujourd'hui est donc déguisé?
+
+--Il le fallait bien, répondit Desessarts; sans cela, je courais risque
+de mourir de faim! Par bonheur, j'ai pris mes précautions.
+
+Et il montra en même temps à ses camarades deux bouteilles ornées d'un
+cachet respectable et un saucisson d'Arles couché en travers sur une
+tranche de pâté.
+
+Valville éprouva une horrible tentation... Il n'avait que son café au
+lait dans l'estomac; pour Hippolyte, la pauvre enfant n'avait rien mangé
+de la journée. De ses beaux yeux noirs languissamment tournés vers
+Valville, elle semblait l'implorer.
+
+S'adresser à Desessarts paraissait humiliant à Valville; il pouvait fort
+bien se faire d'ailleurs que le gastronome refusât.
+
+Si du moins Dugazon eût été là, Dugazon si leste, si adroit, si fin
+larron! Et un tour de main, il eût escamoté la bouteille et la tranche
+de pâté, pensait Valville.
+
+Mais Dugazon était absent, ou il s'habillait sans doute déjà dans sa
+loge.
+
+La perspective de se voir emprisonné avec Hippolyte Mars au milieu de
+tous ces affamés semblait peu agréable à Valville; il n'était pas là sur
+ses planches, dans son théâtre, à la Montansier enfin! Aux maux
+désespérés, les grands remèdes! se dit-il enfin en voyant Desessarts qui
+s'éloignait pour manger à l'écart tout à son aise.
+
+Et passant la main avec une prestesse merveilleuse dans son panier, il
+en sortit une bouteille qu'il cacha sous sa lévite.
+
+--C'est toujours ça, se dit-il en faisant asseoir Hippolyte vis-à-vis du
+portrait de mademoiselle Duclos; ne bouge pas et ne t'étonne de rien.
+
+Il cacha la bouteille de Desessarts sous le velours frangé de la
+banquette.
+
+--Si je pouvais maintenant attraper un petit pain, nous ferions une
+fière dînette!
+
+Hippolyte Mars regardait toujours Valville, comme pour lui dire: j'ai
+faim!
+
+C'était la première fois qu'elle était introduite dans ce sanctuaire
+auguste,--le foyer de la Comédie Française.--Aussi ne se lassait-elle
+point de le regarder.
+
+Qui eût dit alors à la petite fille qu'elle y jouerait _cinquante-cinq
+ans_!
+
+Oui, cinquante-cinq ans d'efforts, de gloire, de fatigue, et d'esclavage
+vis-à-vis de ce même public apprêtant déjà toutes ses colères contre
+Beaumarchais!
+
+Laissons Hippolyte Mars attendre son petit pain, et Valville guetter un
+second Desessarts, pour nous occuper des personnages les plus célèbres
+accourus au foyer sur le seul bruit de cette représentation pour
+laquelle on se passait de dîner.
+
+Le foyer de la Comédie contenait bon nombre d'originaux.
+
+Aujourd'hui que les _habitués_ n'existent plus, que des figures sans
+caractère ni relief les ont remplacés, il n'y a pas de mal à nous
+représenter cet auguste salon de la Comédie tel qu'il était.
+
+Les portraits des plus célèbres artistes l'ornaient comme aujourd'hui;
+on y remarquait ceux de Lekain, Clairon, mademoiselle Duclos, etc.
+Debout et adossés contre la cheminée remplie d'arbustes verts comme pour
+une soirée de réception, se tenaient plusieurs auteurs.
+
+La chaleur était si lourde que beaucoup de ces messieurs balançaient
+alors entre leurs mains des éventails nommés ce soir-là même _éventails
+à la Figaro_. Ils étaient énormes et se composaient de quelques feuilles
+de musique collées ensemble. C'était l'un des violons du théâtre qui, se
+trouvant sans doute mal rétribué et voulant mettre à profit l'occasion
+d'une telle affluence, avait déchiré bel et bien quelques vieilles
+partitions, puis, aidé de la fleuriste voisine, les avait métamorphosées
+en éventail. C'était aussi la première fois que l'orchestre du
+Théâtre-Français, qui peut être fort utile, se mêlait d'être agréable.
+
+Au premier coup d'œil, vous eussiez distingué parmi ces auteurs le
+marquis de Bièvre, de facétieuse mémoire, Bièvre à qui son adresse rare
+à un jeu difficile avait valu le nom de _marquis Bilboquet_. Il
+excellait, en effet, à cet exercice; le bilboquet dont il se servait
+présentait, d'un côté, une surface plane, et à chaque coup la boule y
+tournait sur son axe. D'une taille moyenne, mais bien prise, d'un
+physique aimable, gracieux, de Bièvre, rompu de bonne heure à tous les
+exercices du corps, avait servi quelque temps dans la première compagnie
+des mousquetaires; il y était entré avec un beau nom[32] et une fortune
+de trente mille livres de rente. Il n'en fallait pas davantage pour
+qu'il fût bien vite couru. Célibataire forcené, il ne sacrifia cependant
+aux femmes (c'était alors le mot consacré) qu'en fuyant un si onéreux
+contrat. Il était de mode alors de s'attacher au char d'une courtisane.
+De Bièvre, en vrai mousquetaire, paya son tribut à cette mode ruineuse.
+Tombé dans les griffes de mademoiselle Raucourt, qui débuta avec éclat,
+en 1773, au théâtre, il l'entretint d'abord sur le pied de quinze cents
+livres par mois, de quarante mille données pour payer ses dettes et de
+six mille livres de rentes viagères. C'était se conduire en véritable
+Turcaret. En dépit de ces largesses, de Bièvre ne put conserver le cœur
+de son amante, à laquelle on reprocha de prendre aussi souvent Sapho
+pour modèle que Melpomène. Mademoiselle Arnould lui parut devenir un peu
+trop l'amie de mademoiselle Raucourt; quitté par celle-ci, le
+mousquetaire, pour se venger, écrivit au lieutenant de police une lettre
+qui fit grand bruit. C'était un factum des plus véhéments sous une forme
+comique:
+
+ «Monsieur,
+
+«Je crois n'avoir pas besoin de vous faire une confession générale pour
+vous mettre au fait de toutes mes sottises.
+
+«La belle R..., qui commence par où les autres finissent, à dix-sept ans
+et neuf mois, a arraché à mon ivresse, ou à ma stupidité, un contrat
+qu'elle a fixé à deux mille écus; car, il faut lui rendre justice, elle
+m'a sauvé l'embarras de cette affaire; elle a choisi le notaire
+elle-même, elle a pris son heure, réglé les articles, et je n'ai eu que
+la peine de signer. La forme de ce maudit contrat est si sévère, toute
+cette manœuvre était si mal déguisée, que j'ai ouvert les yeux une
+demi-heure après; je me suis même confié au notaire sur mes craintes, et
+j'ai signé doutant encore si l'on tiendrait les conditions verbales
+qu'on avait faites avec moi. On les a tenues tant bien que mal pendant
+cinq mois et demi, et avant-hier j'ai reçu mon congé sans pouvoir même
+en venir à une explication.
+
+«Vous conviendrez qu'un rêve aussi court, laissant à sa suite des
+réalités pareilles, rend le réveil bien fâcheux... Tout ceci me paraît
+jurer fortement avec la gaieté que je porte dans le monde, et la
+tournure honnête que j'y avais prise. Vous avez eu des bontés pour
+mademoiselle R... je ne puis la croire coupable d'un aussi détestable
+procédé. S'il n'est pas indigne de vous constituer son juge et d'amortir
+un peu le coup que je reçois, je me prêterai aux accommodements que vous
+voudrez bien prescrire. J'attends vos ordres et je suis, avec respect,
+votre, etc.;
+
+ DE BIÈVRE.
+
+M. de Sartine manda la reine de théâtre, et après avoir examiné la
+question, de Bièvre fut mis hors de cour. Le calembouriste ne voulut pas
+perdre l'occasion d'un bon mot, il se vengea de son infidèle en
+l'appelant _ingrate Amarante_ (à ma rente).
+
+De Bièvre, à dater de ce moment, ne voulut plus compromettre ni son
+repos ni son cœur. La _calembourimanie_ devint un culte si fervent chez
+lui, qu'on ne supposait pas même qu'il pût s'exprimer autrement qu'en
+calembourgs. Vrai professeur en ce genre malheureux et détestable, il en
+abusa à un point tel, que ni les jolis vers qu'il improvisait, ni sa
+comédie du _Séducteur_, ne lui furent comptés dans l'opinion. Se
+trouvant, une fois entre autres, à table d'hôte à la descente de la
+diligence et mourant de faim, il s'avisa de demander des épinards à un
+voisin dont il croyait bien ne pas être reconnu, l'autre ne répond
+point, et le contemple avec de gros yeux tout hébétés.
+
+--Eh bien, Monsieur, je vous ai demandé des épinards?
+
+--Je ne comprends pas... répond le _quidam_ qui avait le plat devant
+lui, et se tenait à l'autre bout de la table.
+
+--Des épinards! Monsieur; quoi! vous ne comprenez pas? des épinards!
+
+Et il allait se fâcher tout rouge, quand on lui passa le plat,
+
+--Je croyais, Monsieur, dit le quidam à de Bièvre, que vous ne parliez
+qu'en calembourgs!
+
+Il avait composé certain almanach intitulé _Almanach des Grâces et des
+Maigres_. C'était la liste des femmes que de Bièvre connaissait. Les
+actrices de la Comédie s'y trouvaient annotées selon leurs mérites.
+L'adresse portait: À Paris, chez le libraire qui donne trois _livres_
+pour quarante-cinq sous.
+
+Le marquis de Saint-Chamont, auteur d'aussi méchantes facéties,
+accompagnait souvent de Bièvre au foyer de la Comédie; ce fut lui qui
+donna l'idée à Duplessis d'exposer son portrait au Salon en 1777.
+L'habit modeste et simple, l'air sérieux et pincé du père des
+calembourgs, qui contrastait si fort avec son caractère, n'échappèrent
+point au peintre: tout Paris le reconnut. Comme il avait beaucoup
+d'élèves en son genre il eut aussi en ce genre bon nombre de rivaux; le
+plus redoutable fut un certain M. de Chambre, qui se vantait de battre
+de Bièvre et de lui faire baisser pavillon en fait de mots.
+
+Il rencontre de Bièvre un matin, étalant sur le pont Royal cette sereine
+dignité que donne une souveraineté tranquille; il l'accueille, il le
+flatte, il cause, il lui demande un jour pour commencer une liaison
+honorable et précieuse. Le monarque promet; le malin courtisan s'esquive
+aussitôt, rentre chez lui, et écrit ce billet au souverain, qui était
+loin, hélas! de redouter un pareil coup de foudre:
+
+«Empressé à vous recevoir, vous m'avez laissé, Monsieur, le choix du
+jour: je vous invite pour mercredi, et vous prie de vouloir bien
+accepter la fortune du pot...
+
+ «DE CHAMBRE.»
+
+Revenons maintenant à la scène qui se passait au foyer.
+
+À peine Raucourt eut-elle entrevu le terrible marquis de Bièvre, que,
+craignant son ressentiment, elle s'esquiva.
+
+--J'ai toujours ce malheureux contrat sur le cœur, reprit de Bièvre, qui
+l'avait bien reconnue; cette femme-là, j'aurais dû m'en douter, ne fera
+jamais de _marché d'enfant_!
+
+Ce sarcasme lancé contré les mœurs de Raucourt, de Bièvre demanda à
+Champcenetz ce qu'il pensait de la pièce.
+
+--Pourvu que ce ne soit pas comme à la comédie du _Persiffleur_, de
+Sauvigny, lui dit-il.
+
+--Pourquoi? demanda Champcenetz.
+
+--Parce que le _Persiffleur_ avait, ce soir-là, tous ses enfants au
+parterre, répondit de Bièvre.
+
+M. de Bièvre continua sur ce ton, qui était alors bien plus de mode
+qu'aujourd'hui, et que l'on souffrait tellement, que mademoiselle Lange,
+entrant au foyer, s'y voyait saluée par lui du nom de l'Ange-lure, de
+l'Ange-eu, etc. Il était temps que Champcenetz prît le marquis à partie,
+car ils avaient coutume de donner mutuellement au foyer la petite pièce
+avant la grande.
+
+Champcenetz était un homme dont Rivarol avait dit: _il se bat pour les
+chansons qu'il n'a pas faites_; il aurait pu ajouter que l'esprit de
+Champcenetz était frère du sien. Tout le monde pouvait prendre en effet
+sa part des saillies de Champcenetz sans que celui-ci la revendiquât; il
+était prodigue et paresseux de ce côté-là comme un homme riche. En
+revanche, il ne souffrait pas qu'on dénaturât ses plaisanteries. Voir
+tourner en plomb ses lingots d'or lui semblait le plus cruel des
+outrages. Un an avant cette révolution qui advint si mal pour lui, il se
+trouvait dans le foyer de la Comédie avec Dugazon, que plusieurs
+seigneurs entouraient. Dugazon affectait de dire souvent, en parlant à
+ces hommes titrés: «Nous autres, qui n'aimons ni le peuple ni la
+canaille!» Champcenetz écoutait, et il répétait à voix basse: _Nous,
+nous!..._
+
+--Eh bien, qu'est-ce que vous trouvez donc d'extraordinaire à ce mot?
+lui demanda Dugazon.
+
+Champcenetz reprit:--C'est ce pluriel que je trouve singulier!»
+
+Un dernier trait suffira pour peindre l'à-propos de cet auteur.
+
+Champcenetz,--nous croyons ce fait entièrement inconnu,--eut dans son
+cordonnier, à l'époque de la révolution française, un ennemi déclaré.
+Cet homme, devenu la terreur, le bras-rouge de sa section, l'avait
+désigné à la surveillance de son district. Dans ce temps-là on
+retournait, comme on sait, les plaques de cheminée, les comités
+révolutionnaires ayant, avant tout, l'horreur des fleurs de lys. On va
+chez Champcenetz; on le trouve se chauffant les pieds devant ces plaques
+de tôle accusatrices. Il était à écrire; les espions du comité le
+dérangent; Champcenetz se drape dans sa robe de chambre, il improvise ce
+distique:
+
+ Vous retournez les fleurs de lys, mes drôles:
+ Retournez donc le cuir de vos épaules!
+
+Au nombre de ces hommes, qui commencèrent à tout inventorier dans ses
+papiers, se trouvait le fameux cordonnier, qui l'avait dénoncé; ce
+farouche citoyen chaussait Champcenetz depuis douze ans. Bien souvent il
+avait parlé à Champcenetz de son mémoire; mais son débiteur jouait avec
+lui la scène de don Juan avec l'excellent M. Dimanche. Décrété
+d'accusation à la suite des accusations réitérées de ce créancier,
+Champcenetz fut condamné. Monté dans la fatale charrette, que voit-il au
+coin de la Conciergerie, dans cette même voiture, en se retournant? son
+accusateur!... Ce misérable avait été dénoncé à son tour; on venait de
+l'empiler avec d'autres captifs dans cette prison roulante, Champcenetz,
+arrivé sur la plate-forme de la guillotine, devait porter après son
+cordonnier sa tête au billot.
+
+--Je n'en ferai rien, citoyen, dit Champcenetz d'un ton goguenard au
+disciple de saint Crépin. Comment donc!
+
+--Monsieur le marquis...
+
+--Il n'y a plus de _marquis_, il n'y a que des _citoyens_...
+
+--Alors, citoyen Champcenetz...
+
+--Du tout, citoyen André Fivaut (c'était le nom de cet homme), à vous
+l'honneur!
+
+Le bourreau mit fin à cette contestation d'étiquette: Il fit passer
+Champcenetz le premier.
+
+--_Remboursé_! s'écria celui-ci en lorgnant du coin de l'œil son
+cordonnier.
+
+Et le couperet fit son devoir!
+
+C'était ce même Champcenetz qui, à propos de _l'Almanach des Grâces et
+Maigres_ dont nous avons parlé, voulait se couper la gorge avec de
+Bièvre, lequel y avait mis, par méchanceté gratuite, la jolie
+mademoiselle Luzy, en la taxant d'embonpoint; tandis qu'au contraire
+elle avait la taille d'une guêpe.
+
+Champcenetz prit donc sournoisement de Bièvre par le bras, et, lui
+montrant Morande, l'auteur du _Gazetier cuirassé_:
+
+--Je te pardonnerai tous les calembourgs, lui dit-il, si tu m'en fais un
+bon sur ce gueux-là!
+
+--Sur Morande?
+
+Certainement; tu sais que je l'ai fait rosser l'autre année par des
+portefaix de la Comédie. Oh! ils y allaient d'un zèle!... L'impertinent,
+il a reçu ce qu'il méritait! Ainsi, ne te gêne pas!
+
+Le marquis de Bièvre s'en alla, le chapeau bas, vers Morande.
+
+--Monsieur Morande?
+
+--Monsieur...
+
+--Je voudrais que vous me disiez sur quoi se gravent vos injures?
+
+--Mais, sur le papier, monsieur le marquis, répondit Morande d'un ton
+qui voulait peu à peu devenir superbe.
+
+--Voilà qui est étrange, reprit le marquis; M. de Champcenetz prétend
+qu'elles se gravent sur l'airain.
+
+Et, de sa badine injurieuse, le marquis touchait _les reins_ du pauvre
+Morande.
+
+De Bièvre avait été mousquetaire, Morande se le tint pour dit; il ne
+souffla mot.
+
+Ce Morande était un plat gueux, une bête venimeuse; c'était de lui qu'on
+avait dit: _Il mourra comme Sainte-Croix, de ses poisons_. Il eut à
+Londres, avec d'Éon et Beaumarchais, de sales affaires de police, et
+l'on ne comprenait guère qu'il osât mettre le pied dans le foyer de la
+Comédie.
+
+--Conçoit-on que Champfort y vienne? répondait-il à cela. Champfort que
+j'ai tué tant de fois sous mes pamphlets?
+
+--Ça ne me tue pas, Monsieur, mais ça vous fait vivre, lui avait
+noblement répondu Champfort qui l'avait fort bien entendu.
+
+Champfort n'avait pas trouvé de place plus que tous les autres pour
+cette représentation du _Mariage_, il courait partout comme un fou.
+
+Peu s'en fallut qu'il ne se heurtât contre mademoiselle Olivier,
+délicieuse enfant qui devait jouer ce soir-là le rôle de Chérubin.
+
+Mademoiselle Olivier n'avait obtenu ce gentil rôle qu'à la sollicitation
+de Dazincourt[33]. Pour que Beaumarchais cédât aux instances de cet
+acteur, il fallait qu'il eût reconnu un talent hors ligne à mademoiselle
+Olivier. C'était en effet une charmante personne, qui rappelait par son
+éclat et sa fraîcheur ce qu'Hamilton a dit des beautés anglaises[34];
+elle avait reçu le jour sur les bords de la Tamise, dans cette cité qui
+battit des mains à Henriette Wilson. Une figure de nymphe encadrée par
+de magnifiques grappes de cheveux, des yeux noirs, chose assez rare pour
+une blonde, une fraîcheur telle qu'on l'eût prise pour Diane sortant du
+bain, une taille de fée, un caractère d'ingénuité, de noblesse et de
+décence, telles étaient les qualités de cette suave enfant qui devait
+jouer le rôle de _Chérubino dit amore_.
+
+Le masque de Melpomène, son poignard et son cothurne lui déplurent
+bientôt; elle était si belle dans l'_Alcmène_ d'Amphitryon, dans
+_Agnès_, dans _le Philosophe sans le savoir_! Mais ce qui frappait le
+plus les spectateurs, c'était sa rare décence. Une voix limpide, notée
+comme une musique, une naïveté exquise et pleine d'abandon, quelque
+chose de triste et de virginal tout à la fois formait l'ensemble de
+cette intéressante actrice, à laquelle le public ne cessa jamais de
+donner les preuves du plus flatteur intérêt. Il ne tarda pas à la
+comparer à mademoiselle Gaussin.
+
+D'une modestie, il y a plus, d'une timidité excessive, cette jeune fille
+qui devait mourir à vingt-trois ans portait au théâtre les qualités
+estimables qui l'avaient fait chérir et estimer à la ville, elle rendait
+pur et presque innocent chaque rôle dangereux. Ainsi en fut-il de celui
+d'_Alcmène_, auquel mademoiselle Olivier donna de la sensibilité, de la
+noblesse, et un degré singulier d'élévation.
+
+Ce soir-là elle arrivait au foyer entre deux hommes fort dissemblables à
+coup sûr d'esprit, de manières et de tournure. Elle était entre
+Beaumarchais et Préville.
+
+Beaumarchais, avec un empressement de jeune homme, avait apporté une
+grande boîte de bonbons pour mademoiselle Olivier; il venait de les lui
+offrir avant le lever du rideau,--M. de Bièvre courut lui offrir, lui,
+des calembourgs[35].
+
+On connaît la distribution du _Mariage de Figaro_. Molé seul avait des
+droits au rôle d'Almaviva, puisqu'il l'avait déjà si élégamment
+représenté dans _le Barbier de Séville_; la comtesse fut donnée à
+mademoiselle Sainval; mademoiselle Contat, l'amie de Beaumarchais, joua
+Suzanne; Préville refusa le rôle de Figaro pour choisir celui de
+Bridoison, ce refus dénotait un comédien qui imprime son cachet aux
+moindres rôles; Figaro échut enfin à Dazincourt, et le joli page à
+mademoiselle Olivier.
+
+Tous ces personnages étaient descendus déjà dans le foyer de la Comédie
+bien avant la pièce, quand un fracas terrible retentit aux portes de la
+salle. La rue Quincampoix et les spéculateurs de la régence n'étaient
+rien près de cette foule. La plupart de ces spectateurs faméliques
+n'avaient point dîné; un duc mangea un vol-au-vent sur le rebord de sa
+loge, ce qui parut le signal d'un véritable banquet... En un instant la
+salle devint une taverne...
+
+On n'entendait dans les couloirs que les cris suivants:
+
+--Un aile de poulet à madame la comtesse!
+
+--Une dinde au nº 16!
+
+--Le café au 29! etc., etc.
+
+Les rôles avaient été concertés entre mademoiselle Contat et
+Beaumarchais; mademoiselle Contat protégeait mademoiselle Olivier, elle
+descendit en la tenant par la main...
+
+--Comment _le_ trouvez-vous? demanda-t-elle à Beaumarchais; n'est-ce pas
+que c'est bien là Chérubin?
+
+Beaumarchais embrassa mademoiselle Olivier avec transport.
+
+En effet, c'était bien là Chérubin, le charmant page! L'ovale gracieux
+de mademoiselle Olivier rappelait un peu celui de la belle et
+malheureuse princesse de Lamballe, des yeux magnifiques, un teint de lys
+et de roses, une grâce, une jeunesse, et quel organe!--Elle était ce
+soir-là toute de dentelles et de satin! Le portrait sous lequel elle
+s'assit par mégarde au foyer était celui de mademoiselle Lecouvreur,
+morte à 37 ans! Singulier rapprochement!
+
+Tout ce qui se trouvait dans le foyer fit cercle autour de mademoiselle
+Olivier et de mademoiselle Contat.
+
+--Mais savez-vous bien, disait cette dernière à Beaumarchais, que c'est
+là pour vous une véritable bonne fortune? Grâce à son costume, vous
+venez d'embrasser mon filleul Chérubin, et cela sur les deux joues?
+
+--C'est qu'elle me donnait cette envie-là depuis longtemps, répondit-il,
+on a répété mon pauvre _Mariage_ dès le mois d'avril 1783! J'ai lu ma
+pièce partout, et il le fallait bien; on ne la permettait nulle
+part[36]! Aujourd'hui, enfin, je vois par mes yeux à quoi servent les
+ennemis! Quelle foule, ma chère! quelle foule! ah! sans le comte
+d'Artois je ne ferais pas ce soir lever le rideau[37]!
+
+Mademoiselle Olivier venait d'ouvrir sa boîte à bonbons. Elle la referma
+tout d'un coup et avec un air d'embarras.
+
+--Qu'avez-vous donc? demanda mademoiselle Contat à Chérubin.
+
+--Bien, mon Dieu, rien... je me serai peut-être trompée, répondit à
+l'oreille de Suzanne la naïve enfant, mais j'ai cru voir un billet au
+milieu de ces dragées.
+
+--Un billet! voyons.
+
+Beaumarchais s'était éloigné en voyant venir M. de Lauraguais...
+Mademoiselle Contat ouvrit la boîte, elle en tira en effet un petit
+billet qui sentait le musc d'une lieue. Sur ce billet était inscrit le
+couplet suivant tiré d'une chanson alors en vogue:
+
+ Distinguons la fille ingénue
+ De la femme au hardi maintien;
+ L'une a tout notre sexe en vue,
+ L'autre ignore même le sien;
+ L'une ne rougit point encore,
+ L'autre ne sait plus qu'on rougit;
+ L'une nous peint la jeune Aurore,
+ L'autre un jour ardent qui finit!
+
+On attribuait cette chanson à Beaumarchais lui-même, mais ici la
+désignation des deux femmes qu'elle avait la prétention de peindre était
+changée, car il y avait écrit au bas: _À mesdemoiselles Olivier et
+Contat_.
+
+On ne sut l'auteur de cette infamie qu'une heure après. Un certain ami
+de M. La Morlière, nommé le chevalier de Drigaud, après avoir rôdé
+vainement autour de la jolie mademoiselle Contat, avait résolu de s'en
+venger. Il se trouvait chez le même confiseur où Beaumarchais acheta sa
+boîte. Profitant de la préoccupation du poète, il glissa le billet sous
+les dragées. Un quart d'heure après, mademoiselle Contat, belle de
+pâleur et de colère, demandait à Beaumarchais l'explication de cette
+énigme. Beaumarchais n'eut pas de peine à reconnaître l'écriture de
+Drigaud, il se rappelait aussi qu'il était là, près de lui, lors de
+l'achat de ces bonbons.
+
+--J'en fais mon affaire, dit-il à la délicieuse actrice[38]; bien que ce
+monsieur m'ait fait l'honneur de me citer, je ne pense pas qu'il
+recommence!
+
+Il sortit, et revint quelque temps après apportant une lettre assez
+faiblement orthographiée à l'adresse de mademoiselle Contat.
+
+--J'ai rencontré le drôle au café de la Comédie, lui dit-il, et voici sa
+lettre d'excuses. Quand on a lutté avec le roi,--excusez du peu--on ne
+craint pas ses laquais[39]!
+
+La sérénité reparut sur le beau front de Suzanne, et l'on mangea les
+bonbons.
+
+--Au moins, demanda Chérubin, vous m'assurez, monsieur de Beaumarchais,
+qu'ils ne sont pas empoisonnés!
+
+En ce moment Valville rentra l'oreille basse.
+
+Il courut à cette petite fille de cinq ans presque oubliée sur son banc,
+et qui devait porter un jour un nom égal à celui de Contat; il
+l'embrassa et chercha à lui faire prendre patience. Il avait cherché
+Monvel par les corridors, comme une âme en peine. On trouva Monvel à
+moitié mort d'inanition, grignotant un petit pain à café qu'il s'était
+procuré à grand'peine au milieu de la bagarre.
+
+--Tu es bien heureux, toi, lui cria Valville, tu dînes!
+
+--Oui, grâce à Dugazon qui, avec son agilité de singe, m'a lancé ce
+petit pain du bas de notre escalier! Mais Hippolyte, Hippolyte! où donc
+est-elle?
+
+--Hippolyte Mars n'a pas dîné, répondit Valville, pas plus que ton
+humble serviteur. Là où il n'y à rien, mon cher Monvel, le roi perd ses
+droits, et nous sommes acculés pour notre terme!
+
+Monvel faillit se fâcher contre Valville; mais il releva le front, il
+venait d'apercevoir M. Rochon de Chabannes, auteur de la
+Comédie-Française.
+
+--Rochon, lui dit-il, vous me devez à dîner!
+
+--C'est vrai, mon cher Monvel, répondit Rochon, mais du diable si je
+vous le rends aujourd'hui! On ne trouverait pas un bouillon, fût-ce pour
+la duchesse de Polignac!
+
+--Et voilà le mérite, reprit Monvel; ne voyez-vous pas; que mademoiselle
+Sainval est à demi morte d'inanition? Allons, mon cher Rochon, vous qui
+me devez bien quelque chose, ne fût-ce que pour m'avoir lu hier trois
+grands actes, apportez-nous ici une orange ou une volaille à la pointe
+de votre épée! Tenez, voilà une petite qui me fait mal au cœur tant elle
+est maigre, ajouta Monvel en tâtant le bras de l'enfant que tenait
+Valville dans le foyer et à qui mademoiselle Olivier distribuait la
+moitié de ses papillotes à la vanille.
+
+Rochon partit comme un trait, pendant que mademoiselle Contat riait avec
+Sainval à gorge déployée.
+
+--Ce pauvre Rochon, c'est son dernier jour! Il va se faire étouffer,
+c'est sûr!
+
+Pendant ce temps, la petite Hippolyte Mars mangeait les dragées de
+Chérubin à pleines poignées.
+
+Qui eût annoncé à Beaumarchais qu'il avait alors devant ses yeux une
+petite fille de cinq ans qui jouerait un jour ses trois rôles l'eût
+certainement fort étonné[40].
+
+Dazincourt, habillé déjà pour le rôle de Figaro, descendit alors de sa
+loge. Beaumarchais passa avec anxiété la revue de son costume.
+
+--C'est bien cela, dit-il; je me crois encore à Madrid! Il y a dans une
+tapisserie de l'Escurial un joueur de paume qui vous ressemble, mon cher
+Dazincourt. Ce sera un peu votre rôle ce soir; tenez bien la raquette,
+et ne laissez pas tomber la balle! C'est un combat de mots que ma pièce,
+et voilà tout!
+
+Dazincourt s'approcha de mademoiselle Olivier avec un empressement qui
+ne dut surprendre personne[41]. Tous deux s'admirèrent instinctivement,
+et avec cette franc-maçonnerie du regard qui n'existe vraiment que dans
+le monde du théâtre. La finesse, la grâce et l'esprit faisaient le
+caractère distinctif du talent de Dazincourt; cette fois cependant
+Beaumarchais lui recommanda à l'oreille de la chaleur, ajoutant que le
+mot du _diable au corps_ de Voltaire était cette fois son seul et
+dernier conseil pour le rôle de Figaro.
+
+--Rassurez-vous, répondit l'acteur; je ne vous revois de mes jours, si
+je ne me couche pas cette nuit avec la fièvre[42].
+
+Le retour de Rochon paraissait impossible; Monvel donna à sa
+petite-fille la moitié de la flûte qu'il déchiquetait à belles dents, et
+la plaça ensuite tant bien que mal, avec Valville, dans les coulisses.
+_Le mariage de Figaro_ fut la première pièce à laquelle Hippolyte Mars
+assista.
+
+L'ouvrage fut joué le 27 avril 1784; ses vingt premières valurent cent
+mille francs à la Comédie. L'épigramme et le dénigrement furent très
+vifs, mais impuissants. Bachaumont, à qui nous renvoyons nos lecteurs, a
+relevé nombre de pamphlets et d'injures à l'endroit de Beaumarchais,
+celui-ci n'y répondit que par sa devise de: _Ma vie est un combat!_
+
+L'enthousiasme pour la pièce nouvelle avait été si grand que Larive, et
+ceci est un fait peu connu, demanda le rôle de Grippe-Soleil.
+L'affluence de la province était telle que l'on eût pu mettre sur les
+affiches le fameux mot de Champfort, «Rien ne réussit à Paris comme un
+succès». Beaumarchais eut le tort d'en être excessivement vaniteux. Un
+brave gentilhomme, qui ne se doutait guère que Beaumarchais fût à deux
+pas de la loge qu'il occupait au-dessus de l'orchestre, s'écria:
+
+--Que ce Beaumarchais a donc de l'esprit!
+
+--Il me semble, lui répondit l'auteur piqué, que le mot de _monsieur_ ne
+vous écorcherait pas la bouche!
+
+--Je ne m'en dédis pas, Monsieur, reprit l'autre, en reconnaissant à qui
+il avait affaire,--Beaumarchais a beaucoup d'esprit; mais _monsieur_ de
+Beaumarchais n'est qu'un sot[43]!
+
+Trois ans après cette éclatante représentation, la mort enlevait au
+théâtre mademoiselle Olivier, la plus jeune, la plus tendre fleur de la
+Comédie.
+
+Un coup négligé,--on prétend qu'elle reçut ce coup fatal à un baisser de
+rideau dont la tringle la frappa, devint la cause de sa mort. Elle avait
+vingt-trois ans quand elle mourut, et n'avait joué ainsi que sept ans à
+la Comédie-Française.
+
+On attribue à Rochon l'épitaphe suivante de cette charmante actrice:
+
+ Soyez belle à la ville, au théâtre, à la cour,
+ Soyez jeune, éclatante artiste,
+ Pour mourir par un machiniste,
+ Vous qui faisiez mourir d'amour
+
+Mademoiselle Olivier avait été chérie, adorée des gens de lettres. La
+dernière pièce où elle joua fut l'_École des Pères_, représentée le 1er
+juin 1787.
+
+Comme elle était morte sans avoir pu faire aucun acte religieux, le curé
+refusa de l'enterrer. Obligé de céder à des instances nombreuses, il
+voulut du moins qu'elle n'eût qu'un convoi d'indigents et quatre
+prêtres.
+
+--Quatre prêtres! répéta Valville au foyer de la Comédie, quand elle a
+laissé une aumône de cent écus pour être distribués aux pauvres!
+
+Le fait était vrai; le convoi n'en fut pas moins très mesquin.
+Mademoiselle Olivier fut inhumée à Saint-Sulpice.
+
+Les mots piquants ne manquèrent pas à la représentation de l'œuvre de
+Beaumarchais, qu'on eût pu nommer la préface de 89. Ses ennemis ne
+pouvaient lui pardonner d'avoir creusé, comme la taupe, son chemin sous
+terre. La pièce avait été donnée par l'un des jours les plus chauds de
+l'année; il y avait, nous l'avons vu, un monde énorme. À la fin du
+second acte, l'auteur paraît dans la salle; on criait de tous côtés: de
+l'air! de l'air! de l'air! Beaumarchais fit observer aux spectateurs que
+les fenêtres ne pouvaient pas s'ouvrir.
+
+--Il n'y a qu'un moyen d'avoir plus frais, ajouta-t-il en agitant sa
+canne, je m'en vais casser les vitres.
+
+--Ce sera, lui cria un plaisant, la seconde fois de la soirée.
+
+Jamais il n'y eut d'effet comparable à celui de mademoiselle Contat dans
+Suzanne: le goût le plus fin, l'esprit le plus piquant, la grâce la plus
+vaporeuse (ce mot résumait l'éloge le plus complet de ce temps), étaient
+fondus dans son jeu. Préville s'était jeté à son cou et l'avait tenue
+longtemps embrassée:
+
+--C'est la première infidélité que j'aie faite à mademoiselle
+Dangeville, avait-il dit.
+
+L'épigramme de Rivarol, cet homme dont l'esprit eut toute la vogue d'un
+_pont-neuf_, devait mordre le triomphateur:
+
+«Beaumarchais doit bien rire de Molière, qui, avec tous ses efforts, n'a
+jamais passé les quinze représentations! Se moquer de Molière est bon,
+mais en avoir pitié serait meilleur.»
+
+Rivarol n'en voulait pas moins à Monvel qu'à Beaumarchais. «Son _Amant
+bourru_ est un des joyaux du théâtre, écrivait-il plus tard; ses _Amours
+de Bayard_ se sont emparés d'un public encore chaud du _Mariage de
+Figaro_; mais qu'est-ce que cela prouve?»
+
+Rivarol avait eu recours cependant plus d'une fois à la bourse de
+Monvel.
+
+Il avait emprunté à M. de Ségur le jeune une bague où se trouvait la
+tête de César. Quelques jours après M. Ségur la lui redemanda.
+
+--_César ne se vend pas_, lui répondit Rivarol.
+
+Le lendemain de cette première représentation, le marquis de Bièvre
+entrait d'un air rayonnant dans le foyer de la Comédie-française. Le
+succès de la veille était dans toutes les bouches. Quand le marquis
+parut, tout ce qu'il y avait de célèbre parmi les nouvellistes du temps,
+les acteurs et les auteurs se répandaient en éloges sur la pièce en
+vogue.
+
+--Ah! s'écria de Bièvre, il s'agit bien de M. Beaumarchais, du comte
+Almaviva, de Chérubin, de Suzanne! La _Folle Journée_, ne l'oubliez pas,
+date d'hier, tandis que l'aventure dont je vous promets de vous régaler
+est inédite; elle vaut bien la pièce, et si Beaumarchais l'avait
+connue...
+
+--Ah! diable, marquis, vous nous mettez l'eau à la bouche,--parlez,
+parlez, s'écria-t-on de toutes parts.
+
+Le marquis garda le silence; il prenait un malin plaisir à se laisser
+presser de la sorte. Il s'essuyait le front, tirait sa tabatière et
+riait sous cape.
+
+Les curieux étaient au supplice.
+
+--Comment donc, marquis, vous avez frappé les trois coups et vous ne
+levez pas le rideau? C'est déloyal! Prenez garde! on va vous siffler.
+
+--Ah bah! pour cela vous attendrez bien que j'aie fini. Je commence: il
+s'agit...
+
+Ici une avalanche de noms inscrits sur les registres de la galanterie
+interrompit de Bièvre.
+
+--Non, non, mille fois non, reprit-il; il s'agit du jeune homme que
+Monvel a sauvé hier soir devant le café de la Régence.--Vous savez bien,
+l'_homme... à la brouette_?
+
+--Vrai! s'écria-t on de tous côtés. Voilà qui promet!
+
+Et un silence de première représentation s'établit. On eût entendu voler
+une mouche.
+
+--Vous connaissez tous, reprit de Bièvre, l'imagination passionnée,
+bizarre de ce beau jeune homme... ce qu'on en raconte... ajouta le
+marquis avec un sourire moqueur. Eh bien! figurez-vous que, négligeant
+cette fois tout déguisement, il avait résolu de ne s'en fier qu'à ses
+propres charmes pour réussir près de la belle C... de la
+Comédie-Italienne, dont il faisait le siége depuis plus de trois
+semaines.
+
+--En vérité?
+
+--C'est comme je vous le dis: les bouquets le matin, le soir les
+primeurs les plus exquises, les plus rares. Rien n'était épargné; mais
+notre jeune homme n'était pas le seul à soupirer pour les beaux yeux de
+la dame, il y en avait un autre... et un autre plus sérieux. Il n'était
+pourtant que simple chevalier, mais d'une des meilleures familles de
+France, par ma foi, et de plus un cavalier accompli.
+
+--Cela devient intéressant, dirent les femmes.
+
+--En amour, reprit Dugazon, c'est bien le moins qu'on ait des doubles.
+
+--Silence! s'écria de Bièvre, autrement je remporte mon histoire!
+
+--Donc, nos deux jeunes gens, de leur côté, soupiraient en même temps et
+à qui mieux mieux; l'un plaisait, plaisait beaucoup; l'autre ne pouvait
+plaire autant, et pour cause... car tous deux jouant le même emploi,
+n'avaient pas les mêmes moyens. Cependant le héros de la brouette avait
+peu à peu conquis toute la confiance de la dame. Jugez-en: avant hier il
+était chez elle:
+
+--Qu'avez-vous? lui demanda-t-il en la voyant chagrine, et pourquoi cet
+air rêveur!
+
+--Ah! ne m'en parlez pas, reprit-elle, je suis horriblement torturée.
+Des créanciers implacables! ils me menacent, me poursuivent, et tout
+cela pourtant s'arrangerait avec trois mille livres.
+
+--N'avez-vous donc personne qui puisse tous venir en aide? objecta-t-on
+d'une voix mielleuse.
+
+--J'ai bien le chevalier, mais je n'ose rien lui dire. Il est gêné, je
+le sais, des dettes énormes contractées au jeu... Ce pauvre chevalier!
+s'il savait où j'en suis, il serait capable de jouer encore! Et puis,
+vous le dirai-je? je ne suis point une Lucrèce, et à celui qui nous
+oblige on ne sait rien refuser.
+
+--Ma belle enfant, reprit notre héros, en la baisant au front, tout cela
+s'arrangera. Seulement rappelez-vous les derniers mots que vous m'avez
+dits: «À celui qui nous oblige on ne sait rien refuser.»
+
+Un second baiser effleura encore le front de la belle, son consolateur
+s'éloigna.
+
+Le lendemain matin, la femme de chambre de l'actrice lui apporta un
+billet et une bourse.
+
+Le billet renfermait ce mot sans signature:--Je vous aime!
+
+La bourse contenait trois mille livres.
+
+Deux heures après, on annonçait chez elle le chevalier.
+
+Le soir mademoiselle C... ne parut pas à la première représentation de
+_Figaro_.
+
+--C'est vrai, nous l'y avons cherchée vainement, ainsi que le chevalier.
+
+--Mais voilà le piquant!... qu'on m'écoute... s'écria de Bièvre d'une
+voix de tonnerre.
+
+Chacun retint sa respiration.
+
+--Ce matin notre héroïne arriva chez son confident de l'avant-veille.
+
+--Ah! mon ami, s'écria-t-elle, je suis sauvée, entendez-vous? Ces trois
+mille livres, je les ai.
+
+--Ne vous l'avais-je pas dit? Ah ça! n'oubliez pas qu'à celui qui nous
+oblige...
+
+--Oh! je n'ai rien oublié, bien au contraire; aussi quand le chevalier
+est rentré...
+
+--Hein? reprit notre _jeune homme_ alarmé, le chevalier est venu?
+
+--Hier matin, deux heures après cet envoi tant désiré! Ah! j'ai tout
+oublié auprès de lui, mes chagrins, mes tourments passés.--C'est qu'il
+est charmant.
+
+--Comment! il aurait été heureux?
+
+--Tant d'esprit, un cœur si noble, si généreux! continuait mademoiselle
+C... avec exaltation... ouvrir ainsi sa bourse à une amie...
+
+--Sa bourse! sa bourse! murmurait notre jeune homme entre ses dents.
+Vous l'aimez? demanda-t-il avec un air d'incrédulité.
+
+--J'en suis folle.
+
+--Allons, reprit notre héros désappointé, j'ai payé pour un
+chevalier!--À la première occasion, il faudra qu'un duc paye pour moi!
+
+Le marquis de Bièvre achevait à peine, que mille éclats de rire
+saluèrent son récit.
+
+--Bravo, bravo, marquis; c'est unique, délicieux!
+
+--C'est conté à ravir, ajouta derrière de Bièvre une voix que le marquis
+reconnut pour celle de mademoiselle Raucourt, l'héroïne peu chaste de
+son anecdote.
+
+--Vous trouvez?
+
+--Et sans un seul calembourg!... Ah! c'est là, marquis une infidélité
+véritable à vos habitudes... Pour rendre hommage à votre talent de
+conteur, je vous propose ici devant tous les nôtres le traité suivant.
+
+--Un traité! demanda de Bièvre surpris.
+
+--Sans doute. M. de Sartine ne vous a-t-il pas condamné, mon pauvre
+marquis, à me payer certain contrat?
+
+--Je ne le sais que trop, reprit de Bièvre. Deux mille écus!
+
+--Eh bien! à chaque fois que vous conterez si bien...--sur moi bien
+entendu et sans calembourg,--sans calembourg, ah! c'est bien
+convenu,--je vous remettrai la moitié de ce que j'ai donné hier, pour
+que le chevalier devînt l'amant de cette ingrate petite C...
+
+--La moitié de trois mille livres!
+
+--La moitié, marquis; vous voyez que si vous contez souvent, nous serons
+quittes avant peu!
+
+--Pauvre Raucourt, si j'allais te ruiner! reprit de Bièvre tenté de se
+jeter à son cou.
+
+--Ah! bast! le calembourg me répond de toi; marquis; tu seras longtemps
+encore mon débiteur!
+
+Les rieurs, qui avaient été d'abord pour le marquis, passèrent du côté
+de Raucourt.
+
+L'année 1784 n'était pas encore révolue, que de Bièvre, emporté par sa
+manie, redevait encore les deux mille écus.
+
+
+
+
+III.
+
+Retour vers l'enfance de mademoiselle Mars; madame Monvel.--Une scène
+inattendue.--Le duel et les mains de papier.--L'enlèvement.--Les deux
+orthographes.--M. Floquet.--Un changement d'heure.--Incendie de
+l'Opéra.--Le danseur Nivelon.--Lettre des demoiselles de l'Opéra.
+
+
+Dans les premiers temps de cette enfance si ingrate, l'intérieur de
+madame Mars devait paraître d'autant plus morose à notre écolière, qu'au
+sortir de l'église où elle avait été baptisée[44], madame Monvel, la
+mère du célèbre comédien, l'avait emportée dans ses bras jusque chez
+elle, en l'accablant de ses caresses et de ses baisers. La maison de
+madame Monvel se ressentait du bien-être que son fils y avait apporté:
+il lui sacrifiait ses moindres caprices, ses besoins même, se bornant
+pour lui au strict nécessaire, honorant sa mère, et ne lui laissant rien
+voir de ce qui pouvait l'aigrir lui-même dans la carrière épineuse qu'il
+avait embrassée. Madame Monvel avait fait d'Hippolyte Mars son bijou de
+parade, son orgueil, son adoration. Les grand'mères, on le sait,
+dépassent souvent, en fait de gâterie, les mères elles-mêmes. Celle-ci
+attirait sa petite fille comme une vraie poupée; elle l'eût mise sous
+verre, tant elle était vaine de sa ressemblance avec Monvel!
+
+Hippolyte Mars resta chez elle trois ans et demi, trois ans pendant
+lesquels sa propre mère, à qui on l'amenait de temps en temps, ne
+pouvait la voir elle-même qu'à des intervalles assez éloignés.
+
+On peut juger de la douleur incessante, des angoisses cruelles, des
+perplexités inouïes de madame Mars pendant cette première séquestration!
+Cela se passait un an et demi avant cette étrange représentation de
+Beaumarchais dont nous avons parlé; on venait d'habiller un beau matin
+la petite Hippolyte pour la conduire rue Saint-Nicaise, au logis de
+madame Monvel, qui présidait elle-même, avec un soin tout particulier,
+aux moindres détails de sa toilette enfantine, quand le bruit d'un
+carrosse retentit soudain sous ses fenêtres.
+
+La servante pencha la tête dans la rue: elle reconnut le cocher dont
+Monvel se servait habituellement, un brave Bourguignon du nom de Louis.
+
+La voiture (Monvel ne sortait pas à pied depuis quinze jours, par suite
+d'une blessure qu'il s'était faite en sortant de scène dans je ne sais
+quelle pièce) était bien la même; elle annonça donc à sa mère que son
+cher fils n'allait pas tarder à l'embrasser. En parlant ainsi, elle
+s'achemina vers l'escalier pour lui donner le bras, comme de coutume.
+
+Quelques secondes s'étaient à peine écoulées, madame Monvel la voit
+remonter vers elle toute pâle.
+
+--Qu'avez-vous donc, Victoire? dites, que s'est-il passé?
+
+--Il y a, Madame, répond Victoire en indiquant l'escalier qu'elle a
+franchi d'un bond, il y a que ce n'est pas M. Monvel... c'est...
+
+--Et qui donc? interrompit madame Monvel.
+
+--C'est madame Mars!
+
+Un coup de foudre eût produit moins d'effet sur madame Monvel. Par une
+convention rigoureusement observée jusque-là entre les parties, madame
+Mars s'était interdit toute visite chez la mère de Monvel; et, ce qui
+devait surprendre encore plus cette dernière, elle arrivait au moment où
+l'on allait conduire chez elle la petite Hippolyte. Elle était venue
+enfin dans la voiture de Monvel; il fallait dès lors qu'elle l'eût vu le
+matin même.
+
+Cette visite avait donc quelque chose d'inattendu et de singulièrement
+inusité pour madame Monvel.
+
+La porte s'ouvre, madame Mars entre toute pâle.
+
+--Hippolyte! Hippolyte! s'écrie-t-elle en se précipitant vers l'enfant,
+que Victoire tient par la main pour l'emmener dans la pièce contiguë.
+
+En même temps, aussi prompte que l'éclair, elle enlace Hippolyte Mars
+dans ses deux bras, et, en jetant un coup d'œil terrible à madame
+Monvel, elle se dispose à fuir, chargée de ce précieux fardeau.
+
+La mère de Monvel se place résolument devant la porte pour lui barrer le
+passage.
+
+Qu'on se figure cette scène muette,--car l'enfant, glacée de crainte, ne
+pousse pas même un cri:--d'un côté, une femme de trente et un ans
+serrant sa fille contre sa poitrine, l'entourant de son châle, et jetant
+à celle qu'elle nomme sa rivale un coup d'œil de défi de l'autre, une
+personne grave, d'un aspect noble, sévère, arrachée tout d'un coup au
+flegme de ses habitudes, et voyant s'engager chez elle, sous ses propres
+yeux, une lutte de cette nature! Madame Mars avait pour elle la force
+qui s'attache à tout élan généreux, à toute résolution surhumaine, la
+pauvre femme avait tant souffert! D'abord elle ne put rencontrer une
+parole; ses yeux étaient secs, ardents, sa poitrine étrangement
+comprimée; qui l'eût vue ainsi eût cru voir une belle statue antique, la
+statue de la Douleur! Puis tout à coup et comme brisée sons le poids de
+ses efforts, elle laisse échapper un nouveau cri, terrible, déchirant,
+profond, le cri d'une louve blessée; les pleurs débordent à flots de ses
+cils, les sanglots l'étouffent, elle se tient, encore debout, mais ses
+jambes ont fléchi...
+
+--Je veux ma fille! ma fille! répète-t-elle en la pressant dans ses
+bras; Madame, rendez-moi ma fille!
+
+Et cette fois nulle parole humaine ne saurait rendre la torture de cette
+femme qui tremble, qui implore.
+
+L'enfant elle-même a eu pitié de sa mère, elle agite vers elle ses
+petits bras, elle sanglotte.
+
+--Vous le voyez bien, Madame, reprend sa mère avec l'exaltation du
+triomphe, ma fille m'aime!
+
+Madame Monvel fait signe à cette femme désespérée de s'asseoir, elle
+veut bien entendre d'elle ses motifs, elle la conjure de s'expliquer.
+
+--Je quitte votre fils, Madame, reprend celle-ci, je le quitte à
+l'instant; il ignore ce que je suis venu tenter ici... Ce que je sais,
+moi, c'est que son air sombre, distrait, est loin de m'avoir échappé;
+d'un jour à l'autre Monvel peut vous quitter, il a reçu du roi Gustave
+une lettre toute récente...
+
+--Du roi de Suède?
+
+--Oui, Madame! on lui fait de ce pays des offres brillantes, on l'y
+appelle, on le presse... Nul doute que Monvel, las des tracasseries de
+la Comédie-Française, n'accepte quelque jour... et alors que
+deviendrai-je? que deviendra surtout mon enfant, ma pauvre enfant?
+
+--Il vous a fait part de ses projets?
+
+--Sans doute, puisqu'il m'aime encore... À peine établi dans ce pays, il
+m'a promis de m'y faire venir avec sa fille... En attendant, qui me
+donnera la force de supporter une aussi cruelle absence, un exil d'où me
+viendra sans doute le malheur de toute ma vie!... Vous êtes sa mère,
+Madame; jugez, par la seule douleur de vous séparer d'un fils, du
+tourment odieux que j'éprouve à ne plus avoir ma fille!
+
+--Mais vous la voyez...
+
+--Oui, par concession, par bonté... répondit-elle avec un sourire
+d'ironie. Croyez-moi, Madame, liguons-nous plutôt toutes deux pour
+défendre ce que nous avons de plus cher, vous ce fils chéri, et moi
+cette pauvre enfant que je vous redemande les mains jointes... Vous êtes
+attendrie, je le vois... Oh! vous pleurez!
+
+--Mais que dira-t-il, lui? que dira Monvel, grand Dieu!
+
+--Vous me chargerez, vous m'accuserez, n'importe! Dites-lui que je suis
+venue l'enlever; dites-lui, s'il le faut, que j'ai employé la force ou
+la ruse! J'aime mieux subir ses reproches que ma douleur!
+
+Jamais peut-être une mère n'avait été plus grande, plus véritablement
+héroïque en cet instant que madame Mars; cette femme si froide, si
+insensible à la scène, trouvait une éloquence inouïe dans son désespoir!
+Durant toute cette scène, elle n'avait pas quitté un seul instant la
+main d'Hippolyte, il semblait qu'elle eût peur de la perdre au moment de
+la reconquérir. Madame Monvel ne savait vraiment quel parti prendre.
+Elle connaissait la fougue, l'emportement de son fils, elle ne prévoyait
+que trop l'éclat qui suivrait ce détournement. La persistance de madame
+Mars l'effrayait, elle hésitait pourtant lorsque tout d'un coup Monvel
+entra.
+
+La physionomie de Monvel était d'habitude si franche, si expressive,
+qu'on voyait son âme dans ses yeux, comme à travers un cristal; c'était
+quelque chose de doux et d'émouvant que son aspect, et puis quelle
+noblesse, quel calme imposant dans ses moindres mouvements, quelle
+égalité sereine, attachante! C'était la suavité, le cœur de Ducis, allié
+à un grain d'ironie, l'esprit de Monvel se cachait sous la bonté.
+
+Une femme qui aima Monvel peut-être autant que madame Mars, et on verra
+que c'est beaucoup dire, le peint ainsi dans une de ses lettres que nous
+tenons: _Le front d'un héros avec le rire d'un enfant_. Toutes les
+vertus naturelles et tous les talents acquis, voilà Monvel, disait en
+revanche un homme; c'était Andrieux.
+
+Mais quel changement dans les traits de ce paisible visage, quand ces
+deux femmes, agitées toutes deux de transes si différentes, le virent
+entrer dans ce même appartement! La cravate lâche comme Valère du
+_Joueur_, l'habit en désordre, les joues pâles, une lettre dans une
+main, son chapeau dans l'autre les yeux bouffis, les lèvres tremblantes,
+les main agitées d'une crispation fébrile, tel leur apparut alors ce
+fils, cet amant qu'elles n'entrevirent qu'avec stupeur! Il jeta son
+chapeau sur un fauteuil, étendit sur un autre sa jambe malade, puis sans
+faire attention à sa mère et à madame Mars, il s'écria comme s'il se fût
+parlé:
+
+--Allons, Jacques, c'était écrit!
+
+En s'interpellant lui-même de la sorte par son prénom, Monvel
+ressemblait à Jacques le fataliste, quand celui-ci réplique à son
+maître:
+
+«Tout a été écrit à la fois, c'est comme un grand rouleau qui se déploie
+petit à petit.»
+
+Jamais peut-être on ne fut plus superstitieux que Monvel; il était tombé
+dans une rêverie véritable, comme un homme qui sort d'une crise
+violente. De temps à autre il tirait un large mouchoir et il s'étanchait
+le front avec un air accablé. Son regard, déjà vitré, ne voyait plus;
+tout ce que l'on pouvait entendre des mots saccadés qu'il prononçait,
+c'était ceci:--Je crois bien! un vendredi, cela ne m'étonne pas!
+
+Il est temps de dire ce qui lui était arrivé.
+
+Monvel, le matin même, était allé prendre madame Mars en voiture, comme
+il ne pouvait monter chez elle; tous deux avaient fait ensuite une
+promenade jusqu'à la porte Maillot. Pendant le trajet, les explications
+ordinaires avaient eu leur train; madame Mars s'emportait, elle était
+fort vive, une tête de Carcassonne! Reproches incessants, soupçons
+jaloux, menaces presque viriles, elle n'avait rien épargné pour amener
+Monvel à lui rendre sa propre fille, ajoutant qu'elle serait bien folle
+et bien coupable de se fier à la parole d'un homme qui lui avait promis
+depuis trois ans de l'épouser, qui n'en faisait rien, et dont plusieurs
+maris trouvaient même bon de se plaindre. À toutes ces récriminations,
+dont quelques-unes ne manquaient pas de justesse, Monvel avait opposé un
+flegme admirable; une autre préocupation l'absorbait. Comme il n'était
+pas comédien pour rien, il se contenta de rassurer madame Mars de son
+mieux, puis, arrivé à la porte Maillot, il pria sa maîtresse de l'y
+laisser.
+
+--Et pourquoi cela? demanda madame Mars.
+
+--C'est que je dois donner ici près une leçon à un écolier... il demeure
+à Sablonville; laisse-moi l'attendre sur ce banc.
+
+En parlant ainsi, il venait de descendre appuyé sur le bras de Louis; il
+avait ouvert une brochure et s'était assis sous la tonnelle du traiteur
+voisin de la grille.
+
+Comme madame Mars le savait fort original, et que la conversation de la
+voiture n'avait guère disposé son esprit à l'indulgence, elle avait obéi
+à son caprice et retourné à Paris d'après son ordre. Ce fut seulement
+dans ce trajet que sa tête se monta.
+
+--J'aurai ma fille, s'était-elle dit, je ne veux plus de partage avec
+une autre!
+
+Et, comme on l'a pu voir, elle s'était fait conduire chez madame Monvel,
+sous l'empire de cette idée.
+
+La leçon que devait donner Monvel en un lieu si éloigné n'était pas,
+cette fois, une leçon ordinaire. Attaqué la veille dans son honneur par
+un pamphlétaire anonyme, devenu le héros d'une anecdote scandaleuse et
+apocryphe, Monvel, bien que blessé, s'était promis d'en tirer vengeance;
+il avait en main la brochure qui le salissait, et, comme elle
+s'adressait de prime abord à ses mœurs, il s'était constitué son propre
+juge. Un parrain comme Dugazon eût gâté l'affaire par l'effervescence de
+sa colère: Monvel jugea plus sage d'en référer aux premiers soldats qui
+passeraient.
+
+Son adversaire avait été prévenu par un mot de lui, et ce qui surprendra
+peu, c'est que ce fût ce même chevalier Drigaud, à qui Beaumarchais
+s'était adressé déjà, comme on l'a pu voir, pour venger la jeunesse et
+l'innocence de Contat. Ce misérable, chassé des gardes-françaises,
+s'était retiré à Sablonville, à l'exemple de Chevrier, son digne maître
+en mensonge. Il lançait de là ses flèches empoisonnées et correspondait
+en Angleterre avec Morande. Récemment encore il venait d'être compris
+dans le testament ironique de Desbrugnières, l'inspecteur de police[45],
+sous les deux codicilles suivants:
+
+«Je lègue au chevalier de D... une paire de bottes fortes, une selle et
+un fouet de poste, pour se transporter avec plus de célérité partout où
+il y a quelque vilenie à faire et quelqu'argent à gagner.
+
+«_Item_ au même tous les coups de bâton qui me seront dus à Paris ou
+ailleurs, au jour de mon décès.»
+
+Ce chevalier de raccroc voulait se remettre en honneur, il avait donc
+accepté la rencontre de Monvel.
+
+Celui-ci le vit bientôt apparaître, l'air rogue, mutin, et se donnant
+tout l'air d'un véritable César.
+
+--Vous savez ce que j'ai le droit d'attendre de vous, dit Monvel en
+toisant le pamphlétaire; voici mes seconds, je demande pardon à deux
+braves de les faire assister au châtiment d'un faquin!
+
+Ces deux témoins, rencontrés fort à propos par Monvel, se trouvaient
+être MM. Deschamps et d'Héliot, adjudants de la garde à la
+Comédie-Française. Ils connaissaient Monvel, et avaient semblé ravis de
+pouvoir lui être bons à quelque chose.
+
+--Vous nous prêterez vos deux épées, avait dit Monvel aux deux
+officiers, l'affaire ne sera pas longue.
+
+--Non, parbleu! reprit M. Deschamps, car je reconnais monsieur... Il a
+été chassé du corps pour ses hauts faits... Seulement, il me paraît bien
+engraissé.
+
+Cet embonpoint n'avait gagné que le buste de Drigaud, dont les jambes
+n'étaient pas grasses. Il parut suspect à M. d'Héliot, qui s'empressa de
+le vérifier.
+
+Quand M. Deschamps somme notre chevalier, qui a mis déjà habit bas, de
+se laisser tâter par lui, voilà que notre homme refuse; il pâlit, il
+balbutie... On écarte sa chemise, il avait sous elle trois ou quatre
+mains de papier blanc!
+
+Les deux adjudants partent d'un éclat de rire.
+
+--Oh! vous êtes un homme de précaution, chevalier!
+
+Confondu de la découverte de sa cuirasse, Drigaud voulut faire de
+nouveau le rodomont; mais les seconds de Monvel faillirent l'écraser de
+coups. M. d'Héliot parla d'une lettre de cachet qu'il se faisait fort
+d'obtenir de M. de Breteuil, et tout fut dit. Les marmitons du traiteur
+de la porte Maillot reconduisirent le pauvre diable avec des huées
+jusqu'à son gîte.
+
+--C'est le seul papier que je lui pardonne, reprit en souriant Monvel,
+le seul qu'il n'ait point noirci!
+
+--Vous vouliez vous battre, quoique malade du pied! dirent les deux
+adjudant à Monvel d'un ton de bienveillant reproche.
+
+Cette affaire n'eût pas laissé grande trace dans l'esprit léger de
+Monvel, si, en retournant de là vers la salle nouvelle de la
+Comédie-Française, au faubourg Saint-Germain[46], il n'eût rencontré en
+chemin Dugazon, armé de l'abominable brochure. Dugazon, véritable
+capitan de Cyrano, porta à son ami un coup mortel, en lui apprenant les
+interprétations perfides auxquelles prêtait cet écrit, répandu à la
+vérité sous le manteau, mais qui diffamait un des plus beaux talents de
+la Comédie, pour l'amusement des désœuvrés. À l'entendre, Monvel devait
+quitter la France ou tuer ce misérable. Quand Monvel lui eut raconté
+l'histoire des mains de papier, Dugazon partit d'un sublime éclat de
+rire.
+
+--Puisque ce nigaud veut être relié, dit-il, nous aviserons à le faire
+dorer sur tranche, aux frais du roi, dans quelque Bastille digne de lui!
+Je pense toutefois qu'il est bon que tu te montres au foyer; nous sommes
+précisément en réunion, viens avec moi!
+
+Monvel avait suivi Dugazon; il était entré dans le foyer, mais quel
+accueil! En vérité, il s'agissait bien là de Drigaud et de calomnie; il
+s'agissait de Gustave III et de Stockholm. Molé, Dazincourt, Préville,
+Desessarts, Fleury, entouraient M. Delaporte, le secrétaire ordinaire de
+la Comédie, qui tenait en main une lettre de Suède, où il n'était
+question que de la troupe française, entretenue si magnifiquement par
+Gustave. Le récit de ces libéralités suédoises était bien fait pour
+donner à penser aux articles amoureux de la fortune: par bonheur, en ce
+temps Monvel ne l'était que de la gloire. Comédien à la mode, auteur
+agréable, homme du monde couru et fêté, il ne rencontrait que des amis
+dans le public; en retranche, les jaloux ne lui manquaient pas. À son
+arrivée dans le foyer, il trouva plusieurs de ces _bons amis_, tenant en
+main la rapsodie du cuistre Drigaud; on l'entoura, on le pressa, on lui
+marcha presque sur ses escarpins.
+
+--Est-il vrai que vous nous abandonniez? demanda Brizard, honnête homme
+s'il en fut, mais qui ne se doutait pas en cette occasion qu'il
+attachait le grelot.
+
+--L'ingrat! poursuivit mademoiselle Fannier, il nous préfère le Nord!
+Prenez-y garde au moins, ajouta-t-elle, on devient de glace dans ce
+pays-là.
+
+--Je gèle rien qu'à y songer, reprit madame Préville.
+
+--Nous ne sommes pas dignes de M. Monvel, reprit madame Bellecourt.
+
+--Nous mépriseriez-vous? fit sèchement mademoiselle Sainval.
+
+Monvel se demandait d'où pouvait venir à Delaporte cette maudite lettre
+de Suède; il avait caché les propositions royales à tous ses amis, même
+à Dazincourt et Dugazon.
+
+Mademoiselle Contat vint au secours de ses doutes, en lui disant à
+l'oreille:
+
+--La lettre est de Cléricourt!
+
+Cléricourt, ancien comédien, était pensionné du roi de Suède; Monvel le
+connaissait et correspondait souvent avec lui. Par malheur, Cléricourt
+était aussi l'ami de M. Delaporte, et de là l'indiscrétion. En un clin
+d'œil, Monvel avait paru un conspirateur aux membres de la Comédie; il
+avait avec eux un contrat de solidarité formel, et ce contrat, comment
+l'aurait-il rompu? Peu s'en fallut qu'on n'établît autour de lui une
+escouade de surveillance. On lui reprocha, en termes amers, de songer à
+fuir Paris au plus beau moment de son triomphe; on l'accusa de n'avoir
+point l'esprit de corps. Ainsi que nous l'avons dit, Monvel était
+superstitieux. Il endura le choc du comité, prit son chapeau et sortit;
+seulement il se fit conduire à deux pas de là, dans l'atelier d'une
+sorcière du nom de Louise Friope, qui se mêlait de battre les cartes
+dans un méchant taudis de la rue d'Enfer. La Friope fit le grand jeu à
+Monvel, qu'elle reconnut parfaitement bien, malgré la précaution qu'il
+avait prise de se dire négociant.
+
+--Irai-je en Suède? demanda-t-il.
+
+--Oui.
+
+--Dans combien de temps?
+
+--Vous serez un an et plus à prendre un parti.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il y a ici une femme que vous aimez...
+
+--Quelle femme?
+
+--Une beauté qui n'a qu'un défaut, celui de vous être fidèle. Elle a une
+fille... une fille de vous... qui sera un jour la gloire de la
+Comédie...
+
+Monvel se troubla;--la Friope poursuivit son chapelet.
+
+--Ce n'est pas tout. Il vous arrivera en Suède une aventure.
+
+--Rien qu'une? C'est bien peu, dit Monvel en se rassurant.
+
+--Cette aventure aura sur votre vie et sur celle de votre maîtresse une
+influence des plus grandes.
+
+--Laquelle?
+
+--Vous épouserez là-bas une autre personne; ce mariage fait, vous
+reviendrez.
+
+Monvel devint pâle, si pâle que la tireuse de cartes eut grand'peur.
+
+--Je n'irai point en Suède! dit-il en frappant du poing sur la table;
+délaisser celle que j'aime pour en épouser une autre, jamais!
+
+Il jeta son argent à la sorcière, et revint fort agité chez sa mère.
+
+Ainsi que nous l'avons dit, il était entré sans même apercevoir ces deux
+femmes; revenu à lui, il poussa un cri terrible en reconnaissant madame
+Mars.
+
+Elle tenait par la main sa chère Hippolyte, elle la couvrait de larmes
+et de baisers. Il y eut de part et d'autre un échange de regards et de
+paroles pleines de cœur, de chagrins et de tendresse. Monvel, de ce
+jour-là, chérissait plus madame Mars et son enfant.
+
+Cependant, l'horoscope de la sorcière l'obsédait. D'un autre côté, la
+présence de madame Monvel glaçait son fils; c'était une femme habituée
+au commandement; son attendrissement ne fut que passager: elle reprit
+tous ses droits passés sur sa petite-fille.
+
+Brisée par la douleur et l'angoisse, madame Mars ne songea plus qu'à se
+venger. Elle se contint de son mieux, salua madame Monvel, et sortit.
+
+Monvel ne crut pas devoir cacher à sa mère une partie de la
+prédiction,--celle qui concernait Hippolyte Mars.
+
+--Chimères que tout cela! dit sa mère en soupirant avec incrédulité;
+c'est une enfant chétive, à qui l'on eût mieux fait de prédire la santé
+que la gloire, mon cher Jacques!
+
+Elle redoubla de soin et de vigilance autour d'Hippolyte; mais un soir
+qu'elle était sortie pour voir madame Dugazon, madame Monvel trouva à
+son retour Victoire tout en larmes.
+
+--Qu'avez-vous? qu'est-il arrivé?
+
+Pour toute réponse, Victoire indiqua à madame Monvel le petit lit de
+l'enfant: il était vide!
+
+À sa place, et piqué sur l'oreiller du berceau avec une épingle, était
+le billet suivant tracé à la hâte:
+
+«--J'ai repris ma fille; songez à garder votre fils!»
+
+Tel fut le rapt légitime de madame Mars.
+
+Une fois en possession de sa chère enfant, elle la soigna avec le cœur
+d'une mère qui a longtemps souffert et regretté. Valville devint son
+tuteur, presque son père. Maîtresse de sa fille, madame Mars dictait des
+lois à Monvel; elle le recevait, mais on ne conduisait plus l'enfant
+chez lui. Valville fut par la suite bien grondé de l'avoir menée à cette
+belle échauffourée de la pièce de Beaumarchais; il s'en excusa du mieux
+qu'il put. Pour Monvel, il ne songeait plus, en vérité, à la Suède; il
+oubliait même les dégoûts de son état et les menées de ses envieux.
+Emporté par le tourbillon, il ne revenait jamais à madame Mars sans un
+sentiment de respect pour elle et de regret pour lui-même; mais comme
+nous l'avons dit, cette prédiction l'avait frappé.
+
+Le plus souvent il présidait aux leçons d'Hippolyte, il s'applaudissait
+de la voir marcher, saluer, s'asseoir avec facilité et gentillesse;
+seulement il se souciait peu qu'elle apprît un jour le chant.
+Mademoiselle Mars hérita de cette antipathie; elle craignit toujours les
+couplets comme le feu[47]. Monvel, tant qu'elle fut petite, n'épuisa ni
+son temps, ni sa mémoire; ce qui le désespérait, c'était son air pauvre
+et languissant.
+
+Madame Mars, moins rigoureuse que lui à l'endroit de l'orthographe,
+trouvait celle de la petite très satisfaisante; mais il arrivait souvent
+que Monvel fronçait le sourcil en la voyant.
+
+--Encore des fautes! répétait-il un jour qu'Hippolyte Mars venait de
+griffonner un brouillon de lettre à son maître d'écriture.
+
+Ce brouillon, Monvel l'avait surpris dans sa corbeille.
+
+--Ne te fâche point, cher papa; je m'en vais te dire, reprit l'espiègle:
+c'est que j'ai deux orthographes.
+
+--Comment cela?
+
+--Sans doute, j'ai la bonne et la mauvaise.
+
+--Et tu aimes mieux la seconde, comme plus facile?
+
+--Pas du tout: je me sers de la bonne avec mes amis, avec toi, par
+exemple, ou avec maman... La mauvaise est pour ceux qui m'ennuient, et
+M. Floquet est de ce nombre.
+
+Ce M. Floquet était maître-expert en fait de jambages; il avait donné
+des leçons à Mesdames; c'était un homme dont chacun riait; Dugazon
+faisait sa charge à ravir. Ne s'était-il pas mis en tête de demander la
+croix de Saint Michel! Il avait fait nombre de démarches à cette fin, se
+tuant à courir de Paris à Versailles et de Versailles à Paris, jusqu'à
+ce qu'un beau jour il reçut un billet par lequel on lui apprenait sa
+nomination. Grande joie de M. Floquet, on le conçoit, la première
+personne qu'il rencontre dans la rue, c'est son persiffleur impitoyable,
+sa bête noire de tous les jours, Dugazon.
+
+--Eh bien! monsieur Dugazon?
+
+--Eh bien! Floquet, comment va la main?
+
+--Je vais m'en servir pour remercier M. le duc d'Aumont, qui me protége,
+Monsieur Dugazon, j'ai l'ordre!
+
+--L'ordre de copier un manuscrit?
+
+--Pas le moins du monde, j'ai l'ordre de Saint-Michel!
+
+--Bravo, mon cher Floquet, mais les statuts, les statuts!
+
+--Quels statuts?
+
+--Vous faites le fin; allons donc, vous le savez!
+
+--Du diable si l'on m'a dit...
+
+--Quoi! vous ignorez qu'il vous faut acheter un habit _ad hoc_, et vous
+prosterner devant Sa Majesté jusqu'à trois fois, au sortir de la
+chapelle?
+
+--J'aurai l'habit, et je me prosternerai.
+
+--Voilà qui est bien, mais votre compliment de réception?
+
+--Mon compliment?
+
+--Sans doute; il faut qu'il soit en latin.
+
+--En latin?
+
+--Eh oui! mademoiselle Quinault l'aînée a passé elle-même par là, dans
+le temps, quand on l'a reçue chevalière; il est vrai qu'elle était
+duchesse et princesse de Nevers.
+
+--Et quels sont les termes du compliment?
+
+--Je vous écrirai cela.
+
+Le crédule professeur montre alors sa lettre de nomination à
+l'imperturbable mystificateur; Dugazon n'avait pas besoin de la lire, il
+la connaissait! Le duc d'Aumont était prévenu, Floquet devint sa
+victime. Il entrait dans sa destinée malheureuse de payer ce soir-là à
+souper à Dugazon; notre acteur ne manqua pas de lui apporter un
+compliment fait en latin de cuisine. M. Floquet le récitait
+enthousiasmé. Le lendemain, à Versailles, Dugazon se promenait dans le
+parc de fort bonne heure, et bien avant que le roi fût entré dans la
+chapelle pour la messe. M. Floquet avait un habit serein, un gilet
+cerise, et des manchettes. Tout d'un coup voilà que madame Floquet
+débouche d'une allée, elle s'avance furieuse et les poings fermés vers
+son mari.
+
+--Que veut dire cette mascarade?
+
+--Qu'appelez-vous mascarade, ma chère? objecte M. Floquet.
+
+--Sans doute, obtus que vous êtes... n'avez-vous pas deviné qui vous a
+écrit!
+
+--C'est le duc d'Aumont, voyez!
+
+Et M. Floquet de tirer sa lettre d'un air de triomphe.
+
+--Voilà votre duc, reprend la terrible madame Floquet en démasquant les
+batteries de Dugazon et en le montrant du doigt à son mari.
+
+Dugazon ne se déferre point.
+
+--Laissez dire votre femme, objecte-t-il, elle est difficile à
+contenter; croiriez-vous qu'elle a demandé elle-même cet ordre?
+
+Madame Floquet ne se contenait point de colère, elle avait des motifs
+réels d'aversion pour Dugazon. M. Floquet était mince, petit, chétif
+d'esprit autant que de corps; elle le menait littéralement à la
+baguette.
+
+Dugazon demeurait dans la même maison que le pauvre M. Floquet, à qui sa
+moitié infligeait souvent des corrections retentissantes. L'hôtel de
+Bouillon, quai des Théatins, où se passaient ces scènes furieuses, en
+était scandalisé, d'autant plus que c'était la nuit qu'elles avaient
+lieu. Une nuit, M. Floquet recevait ses appointements; Dugazon sort en
+chemise de sa chambre à coucher, armé d'une lanterne sourde.
+
+--Ne pourriez-vous pas au moins changer d'heure, vertueuse madame
+Floquet? demandait-il à la farouche compagne du maître d'écriture.
+
+Ce M. Floquet avait du reste une fort belle main[48]. Il était lié en
+revanche avec un homme qui ne brillait que par le pied, c'était Nivelon,
+le danseur de l'Opéra. Il apportait souvent à Valville d'excellentes
+topettes de liqueur du Languedoc et des îles, et réjouissait Hippolyte
+encore enfant par ses saillies.
+
+Madame Mars demeurait alors rue Saint-Nicaise, cette rue qui devait être
+plus tard si miraculeusement providentielle pour le carrosse du premier
+consul. M. Nivelon, maître de danse, logeait à l'étage supérieur.
+C'était le père du danseur de ce nom, un excellent homme gros et gras
+plus qu'il n'appartenait seulement de l'être à un berger de l'Académie
+royale de Musique. Quand Desessarts et lui se rencontraient sur
+l'escalier, c'était à faire croire aux locataires qu'il y avait un
+rassemblement. Donc, un soir que madame Mars allait se coucher, c'était
+en 1781, un vendredi, le 8 juin, vers les neuf heures un quart, le
+portier monta jusqu'à elle d'un air effrayé, en s'écriant: Sauvez-vous!
+
+--Que voulez-vous dire? demanda madame Mars.
+
+Le portier pousse la fenêtre et montre à madame Mars la réverbération du
+feu sur les cheminées de la maison voisine. Le feu venait de prendre à
+l'Opéra, alors situé à l'extrémité du Palais-Royal, sur l'emplacement du
+Lycée et de la rue de ce nom. Les progrès de l'incendie étaient
+effrayants, l'effroi était au comble, toutes les communications
+interceptées. Des toiles, des décors enflammés tourbillonnant au milieu
+d'une fumée épaisse, des cris de détresse et de désespoir, des
+rassemblements sans cesse renaissants sur tous les points du désastre,
+tel était le spectacle que présentaient les rues adjacentes; le peuple
+courait de tous côtés entre le feu et la pluie qui commençait à tomber.
+On couvrait les toits de draps mouillés, grâce à cette circonstance
+heureuse de l'orage; mais le vent variait souvent de direction et
+portait les flammes aux côtés les plus opposés. Impossible d'imaginer
+une horreur plus magnifique; l'instant où le plafond de l'édifice
+s'abîma avec un bruit sourd faisait songer à ces masses de roches que
+remuaient seuls les vieux Titans. À tout moment, ceux qui échappaient de
+cette fournaise aux flammes de toutes couleurs (il y avait en effet une
+foule de machines à artifice) racontaient sur l'incendie les détails les
+plus déplorables. On disait que le feu, qui n'avait pris heureusement
+qu'après le spectacle, et lorsque la salle avait été presque entièrement
+évacuée, avait éclaté pendant la représentation et que tout le monde
+avait péri. Chacun tremblait pour les siens, la chaîne sa formait
+partout, on se passait les seaux de main en main. Il ne s'était pas
+trouvé une seule goutte d'eau dans les réservoirs de l'Opéra, quand
+l'incendie commença; la pluie forma bientôt un vrai torrent sur la place
+du Palais-Royal, où chaque Parisien était trempé jusqu'aux os.
+
+Madame Mars tremblait pour Nivelon, et en effet le brave homme ne tarda
+pas à arriver jusque chez lui dans un accoutrement difficile à peindre.
+Il essayait un costume dans sa loge, quand l'incendie avait éclaté; à
+peine habillé il avait pu se frayer un passage à travers le feu,
+d'abord, puis à travers l'eau, car il avait dû passer par ces deux
+éléments si opposés. Sa veste de berger n'avait plus de forme et de
+couleur: sa perruque roussie d'un côté, ruisselante de l'autre, était de
+plus couverte de boue; il changea de tout en arrivant, et madame Mars
+exigea qu'il se mît au lit. L'incendie ne devait s'apaiser que dans la
+nuit; il fut suivi d'une lettre faite évidemment pour tourner les
+nymphes de l'Opéra en ridicule, il les laissait presque nues. Voici un
+extrait de la requête adressée par une de ces divinités de l'Olympe à
+une de ses bonnes amies:
+
+«L'attrayante ceinture de Vénus est brûlée; c'en est fait, les Grâces
+modernes iront sans voile; ce qui pourrait leur devenir moins avantageux
+qu'aux anciennes. Le bonnet de Mercure, son caducée, ses ailes sont
+consumés; on a heureusement sauvé sa bourse. Depuis longtemps l'Amour
+n'a rien à perdre, si ce n'est quelques flèches dont il ne faisait plus
+d'usage et que l'on a retrouvées avec peine, tant le feu les avait
+rendues méconnaissables; mais, pour le dédommager de cette perte, on
+assure que Mercure a résolu de partager sa bourse comme un bon frère
+avec lui. Quant à la froide et triste Pallas, son armure, son casque,
+son panache, sont en cendres; son égide est bien fondue; la lyre
+d'Apollon ne saurait être non plus raccordée.
+
+«Il n'est plus question du magnifique jardin d'Alcindor, ni du palais du
+roi d'Ormus. Armide, Didon ont sauvé les leurs fort heureusement: mais
+le char du Soleil et de la Nature n'a pas été épargné. Que te dire de la
+quantité de linons qui drapaient aussi de bonnes grosses ombres très
+palpables, je n'ajouterai pas très palpées, ce serait médire. Je n'en
+finirais pas, chère amie, si je te disais toutes nos pertes, etc.»
+
+Ce fut M. Lenoir, l'architecte, qui, construisit la salle provisoire du
+nouvel Opéra, élevée au boulevart de la porte Saint-Martin, en attendant
+qu'on en achevât une permanente au Carrousel, sur le terrain de l'hôtel
+de Brionne. Les améliorations de ce vaisseau, commencées le mercredi 29
+octobre, furent achevées le 7 novembre: la salle avait été construite en
+deux mois. C'était le temps où les architectes improvisaient, Bellanger
+avait bâti Bagatelle au feu des lampions, les ouvriers étaient payés
+jour et nuit. Faudra-t-il donc un incendie à notre Opéra actuel pour
+qu'on le place enfin sur un terrain plus digne et plus convenable? Ce
+serait alors le cas de recourir aux imprécations de Camille, et de
+s'écrier avec elle!
+
+ Que le courroux du Ciel, allumé par nos vœux,
+ Fasse pleuvoir sur lui son déluge de feux!
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: La place de cette lettre, comme de beaucoup d'autres, est marquée à
+la fin du livre, aux autographes dont la collection fera mieux que toute
+autre étude apprécier le genre d'esprit de mademoiselle Mars.]
+
+[2: _Débats_, du 13 avril 1840.]
+
+[3: M. Bertin.]
+
+[4: Août 1829.]
+
+[5: Le mot ridicule que l'on prête à Mademoiselle Mars au sujet d'une
+prétendue cabale des gardes-du-corps contre elle:
+
+«Il n'y a rien de commun entre _Mars_ et Messieurs les gardes-du-corps?»
+
+est de toute fausseté.--Le seul homme que Mademoiselle Mars ait
+cruellement relevé au sujet de ses violettes est M. Papillon de la
+Ferté. Cet intendant des Menus lui ayant demandé un certain jour quand
+elle cesserait de porter des violettes?
+
+Mademoiselle Mars lui répondit:
+
+«Quand les papillons seront des aigles!» ]
+
+[6: Celui-ci est assez vert, et il peint en même temps mademoiselle
+Mars. Un ancien acteur de la Comédie-Française qui jouait les valets à
+sa façon, c'est-à-dire fort mal, dit un jour assez rudement à Célimène
+qui venait d'entrer au foyer, de fermer sa porte. Mademoiselle Mars
+obéit. En revenant s'asseoir elle se contenta de dire: J'avais oublié,
+Monsieur, qu'il n'y avait plus de valets à la Comédie.]
+
+[7: M. de Salvandy prononça quelques paroles touchantes sur cette tombe;
+elles méritent d'être rappelées et font honneur à sa vive amitié pour
+mademoiselle Mars.]
+
+[8: Elle n'avait de plus que 3,000 francs comme inspectrice du
+Conservatoire.]
+
+[9: Dans ce testament de mademoiselle Mars, son fils, M. Alphonse
+Brummer, est institué son légataire universel.
+
+Il contient entre autres legs une bague pour Armand. Armand, le comédien
+par excellence, avait été, on le sait, bien longtemps l'ami de
+mademoiselle Mars. Retiré à Versailles depuis longues années, il n'a pas
+appris cette perte sans un vif sentiment de douleur.]
+
+[10: A. Soumet.]
+
+[11: La pièce de l'_Amant bourru_, comédie en trois actes et en vers
+libres, représentée par les comédiens ordinaires du roi, le mercredi 14
+août 1777, est dédiée à la reine, avec une lettre portant pour
+signature: BOUTET DE MONVEL. Il est assez étrange que les biographes
+n'aient jamais consigné ce _de_. La brochure que nous tenons en main
+(imprimée chez la veuve Duchesne, rue Saint-Jacques, au Temple du Goût),
+porte la date de 1777, ainsi que la permission de M. Lenoir,
+lieutenant-général de police. Que durant la Révolution on ait raccourci
+Monvel de ce _de_, passe encore; mais que les _Fastes de la Comédie
+Française_, imprimés en 1821, n'en disent pas un mot, c'est un oubli au
+moins singulier. Ce même livre l'appelle _Bouvet_ au lieu de _Boutet_.
+
+Monvel était-il noble, se demanderont nos lecteurs, ou seulement
+_bourgeois de Paris_, comme il s'intitule plus tard dans l'acte de
+naissance de sa fille? S'il n'était pas noble, il faudrait recourir à
+une supposition d'état inouïe vis-à-vis de sa signature, adressée à la
+reine mère. Mais que l'on se rassure, Monvel s'était vu anobli par le
+roi de Suède; les preuves de cet anoblissement subsistent. On sait que
+ce prince le nomma son lecteur, et il nous sera facile de prouver, en
+temps et lieu, quelle part Monvel eut constamment dans ses amitiés, d'un
+choix si difficile. Les pseudonymes d'auteurs et d'acteurs ont été
+fréquents, et ils le sont encore aujourd'hui; nous pensons, nous, que
+Monvel n'y eut point recours; dans tous, les cas, se fût-il nommé
+simplement _Boutet_, il n'eût fait que suivre l'exemple des auteurs
+suivants:
+
+Poquelin (Molière), Carton (Dancourt), Arouet (Voltaire), Fusée
+(Voisenon), Leclerc (de Buffon), Carlet (Marivaux), Jolyot (de
+Crébillon), Burette (du Belloy), Chassebœuf (Volney), etc, etc.
+
+Monvel eut beaucoup d'enfants naturels. Un de ses fils, qui portait son
+nom, était secrétaire de Cambacérès. Ce ministre l'appelait toujours à
+sa table M. _de_ Monvel.]
+
+[12: Cette faute existe.]
+
+[13: En 1830, on supprima cette pension de 500 livres à mademoiselle
+Mars. Elle en reçut la nouvelle, sans faire paraître la moindre émotion.
+
+--Eh bien! oui, disait-elle à un ami qui lui parlait de cette
+suppression,--c'est vrai, ils m'ont supprimé _mes bonbons_, mais je ne
+suis plus d'âge à en demander.]
+
+[14: 20 frimaire de l'an XI (samedi 11 décembre 1802.)]
+
+[15: Monvel revint de Suède en 1788.]
+
+[16: Mademoiselle Mars a toujours conservé dans ses divers appartements
+deux portraits de sa mère, l'un fait à l'âge de quinze ans, l'autre à
+celui de vingt-cinq. Le premier représente une jeune fille ravissante
+avec une coiffure à racines droites, robe blanche à échelle de roses
+pompon, petit ruban de velours noir autour du cou, une vraie bergère de
+trumeau du temps de Louis XV. L'autre, dont la perruque poudrée fait
+plus la corbeille et se termine en boucles déroulées sur ses épaules, a
+une couronne de roses sur le côté. Deux signes délicieux, placés comme
+deux mouches sur ce visage exquis, en réveillent un peu l'aspect
+langoureux et nonchalant. Les deux cadres de ces portraits sont ovales
+et parfilés de grosses perles.]
+
+[17: Dans ce rôle, Molé, se jetant aux genoux de la comtesse,
+parcourait, à proprement parler, une partie du théâtre sur ses genoux,
+dans la chaleur de son jeu.]
+
+[18: _Si vis me flere, dolendum est primo ipse tibi_.]
+
+[19: Andrieux avait la voix très faible, un filet de voix, comme chacun
+sait; c'était Monvel qui lisait et faisait valoir à l'Institut ses
+épîtres en vers.]
+
+[20: L'_Émigrante ou le Père Jacobin_, comédie en trois actes en vers,
+jouée le 25 octobre 1792, au Théâtre de la République; le _Modéré_,
+comédie en un acte et en vers, au même théâtre, 30 octobre 1793.]
+
+[21: MM. Samson, de la Comédie-Française, et Lockroy, à qui nous devons
+de charmantes pièces.]
+
+[22: Mademoiselle Mars joua _Louison_.]
+
+[23: Mademoiselle Mars aînée prit le nom de madame Salvetat; elle jouait
+à Montansier, où parut mademoiselle Mars à treize ans (1792). Elle
+laissa en mourant sa fortune (18,000 livres de rente) à sa sœur.]
+
+[24: 1791.]
+
+[25: Ce ne fut en effet que vers trente ans que mademoiselle Mars devint
+une femme véritablement complète au point de vue des formes et de
+l'optique théâtrale; jusque-là elle était fort maigre, et n'avait pour
+elle que l'éclat de ses beaux yeux noirs et profonds. Le peintre
+Lagrenée, l'admirant un jour à cette époque dans sa loge, lui disait
+qu'elle n'avait pas perdu pour attendre.--«Je désespérais d'être jamais
+belle, répondit-elle; mais c'est à Paris que la Providence est plus
+grande qu'ailleurs, me voilà grasse!»]
+
+[26: Les vengeances d'acteurs fourniraient à elles seules un chapitre
+très étendu. Ce même abbé Geoffroy, mis en scène par Dugazon, eut à
+subir, de la part de Talma et de mademoiselle Contat, des représailles
+plus directes.
+
+On sait que Talma se fit ouvrir un soir une loge que Geoffroy occupait
+aux Français, et qu'il l'apostropha d'abord en termes assez durs au
+sujet des articles que publiait contre lui le feuilletoniste. Il y eut
+même voie de fait, et à cette occasion deux lettres parurent dans les
+journaux le lendemain, l'une de Talma, l'autre de Geoffroy.
+
+Mademoiselle Contat ne se montra pas moins rancunière envers le même
+critique. L'éventail de Célimène devint entre ses mains une arme
+vengeresse, et elle aussi s'étant fait ouvrir la loge de l'abbé, elle se
+vengea de ses épigrammes en le couvrant des paillettes brisées de son
+éventail. De compte fait, l'abbé avait donc pleinement satisfait aux
+préceptes de l'Évangile, il avait tendu la joue gauche et la joue droite
+aux deux premiers talents de la Comédie.]
+
+[27: À Trianon, presque tous les proverbes exécutés par la reine étaient
+de sa composition, et il les faisait répéter lui-même.]
+
+[28: Le foyer de la Comédie-Française possède un fort beau portrait de
+Grandménil dans l'_Avare_.]
+
+[29: 1791. Ce divertissement est imprimé.]
+
+[30: Grammont abandonna la scène pour les armes; il jouait à Montansier
+avec Valville; il devint général de la République, et il fut
+guillotiné.]
+
+[31: En effet, Monvel fut inconstant avec la Comédie. Il partit pour la
+Suède, où il demeura plusieurs années. Les motifs de ce départ si
+brusque seront expliqués plus tard.]
+
+[32: N. de Bièvre était petit-fils de Georges Mareschal, premier
+chirurgien de Louis XIV, lequel Mareschal enserra cette place sous Louis
+XV, qui lui accorda des lettres de noblesse pour avoir contribué, avec
+Lapeyronie, à la fondation de l'Académie de chirurgie.--Il avait à
+Bièvre, village à deux lieues de Versailles, un fort beau château, qui
+passa à ses descendants, et que Louis XIV érigea en marquisat.]
+
+[33: V. Mémoires de Dazincourt.]
+
+[34: Hamilton, on le sait, comparait leur teint à du lait dans lequel on
+aurait effeuillé des roses.]
+
+[35: Il offrit pourtant à mademoiselle Olivier Rosalie dans le
+_Séducteur_; elle y mit un abandon touchant et une grâce incomparable.]
+
+[36: Ordre de M. Lenoir, lieutenant de police.]
+
+[37: 27 avril 1784. Beaumarchais disait ce soir-là même à Rivarol:
+Plaignez-moi un peu, mon cher! j'ai tant couru ce matin auprès des
+ministres, auprès de la police, que j'en ai les cuisses rompues!
+
+--Quoi déjà! repartit Rivarol toujours méchant.]
+
+[38: Ce fut Beaumarchais qui devina mademoiselle Contat; jusque-là cette
+comédienne n'avait joué que des rôles fort secondaires. Celui de
+_Suzanne_ la révéla au public.]
+
+[39: C'est ce même Beaumarchais qui, déclinant l'honneur d'un duel avec
+un homme de condition médiocre, lui disait:--J'ai refusé mieux!]
+
+[40: Mademoiselle Mars joua les trois rôles, Chérubin, Suzanne, la
+comtesse.]
+
+[41: Nous n'écrivons pas ici la _Chronique scandaleuse_; on ne trouvera
+donc aucun détail sur l'attachement de Dazincourt pour mademoiselle
+Olivier, ni sur ses relations avec la princesse Sh...]
+
+[42: Un des traits les plus curieux de Dazincourt à la scène, le seul
+dont nous prendrons texte pour donner une idée de son respect religieux
+pour la tradition, est celui-ci:
+
+À la suite d'une représentation de _Polixène_ (tragédie qui n'en eut que
+quatre), on en donnait une de l'_Homme à bonnes fortunes_, de Baron,
+dans l'hiver de l'an XII; Dazincourt y jouait Pasquin. Un étourdi du
+parterre venu probablement pour siffler la tragédie, et mécontent, sans
+doute, d'avoir été contenu par les nombreux amis de l'auteur, crut se
+dédommager en sifflant Dazincourt dans l'instant d'un lazzi consacré par
+la tradition. On sait qu'au moment où Pasquin fait sa toilette, il
+inonde son mouchoir d'eau de Cologne, le tord ensuite, et en exprime le
+contenu sur la tête du souffleur qui, d'avance, a grand soin de faire le
+plongeon. Le connaisseur prétendu lâcha à cet endroit un coup de
+sifflet. Sans rien perdre de sa fermeté, Dazincourt s'avance sur le bord
+de la rampe, et, s'adressant au parterre: «Messieurs, dit-il, lorsque
+Préville jouait ce rôle, il faisait ce que je viens de faire, et il
+était applaudi par tout ce qu'il y avait de mieux en France.»
+
+Des bravos nombreux vengèrent à l'instant l'acteur.]
+
+[43: Mémoires secrets. Bach.]
+
+[44: Saint-Germain-l'Auxerrois.]
+
+[45: Desbrugnières était fort sain d'esprit et de corps, quand les
+plaisants d'alors lui firent l'honneur de ce testament qui courut tout
+Paris. Il avait un legs pour Rivarol.]
+
+[46: Ouverte en 1782.]
+
+[47: On doit se souvenir qu'elle n'abordait jamais celui du _Mariage de
+Figaro_ qu'avec frayeur; et le plus souvent elle le passait.]
+
+[48: Mademoiselle Mars a conservé toute sa vie le rare privilége d'une
+charmante écriture; rien de plus fin, de plus délié, de mieux _peint_
+que toutes ses lettres. C'est la calligraphie d'une femme de qualité,
+les contours en sont précis, élégants, flexibles; sa façon d'écrire
+ressemble à celle de la reine Hortense.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Mademoiselle Mars (volum
+ I), by Mademoiselle Mars
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MLLE MARS (VOL. I) ***
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I), by
+Mademoiselle Mars
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I)
+ (de la Comédie Française)
+
+Author: Mademoiselle Mars
+
+Editor: Roger de Beauvoir
+
+Release Date: May 19, 2008 [EBook #25039]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MLLE MARS (VOL. I) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreading Team of Europe
+(http://dp.rastko.net). (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS
+
+(DE LA COMÉDIE FRANÇAISE),
+
+PUBLIÉS PAR ROGER DE BEAUVOIR.
+
+
+I
+
+PARIS,
+
+GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,
+
+33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain.
+
+1849.
+
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+
+
+
+I.
+
+
+Dans le courant de 1829, la _Revue de Paris_, recueil alors à la mode,
+publia une toute petite nouvelle de cinq pages, appelée: _Marie_ ou le
+_Mouchoir bleu_.
+
+Cette nouvelle obtint un véritable succès.
+
+Pour le dire en passant, M. Véron n'a eu ce bonheur-là que deux fois
+dans sa vie de directeur, mais il l'a eu pleinement et à l'exclusion de
+tout grand journal; il a publié deux petits chefs-d'oeuvre, dont ses amis
+et le public doivent lui savoir gré: le premier était cette nouvelle du
+_Mouchoir bleu_, et portait, comme signature, le nom d'Étienne Béquet;
+le second se nommait _l'Abbé Aubin_; il était de Mérimée.
+
+À plus de dix-sept ans de distance, la première de ces deux nouvelles si
+simples, si rapides, fut presque un événement.
+
+C'était alors le règne véritable de la _nouvelle_: on n'écrivait pas
+encore six volumes en deux mois; la littérature contemporaine ne montait
+pas des briks de l'État, elle vivait de peu; il n'y avait pas de métier
+à la Jacquart pour le roman, voire même pour le théâtre. Béquet tira
+donc un jour de son portefeuille le _Mouchoir bleu_, et la _Revue de
+Paris_ s'en contenta.
+
+C'était une élégie candide et modeste, l'histoire d'un pauvre diable de
+soldat suisse, qui vole un mouchoir pour sa fiancée, mademoiselle Marie,
+et que l'on fusille d'après la rigueur du code militaire. Là rien de
+tourmenté, rien de prolixe, le pâtre du chemin vous eût fait le même
+récit; la jeune villageoise eût déposé sa cruche à la fontaine pour
+l'entendre. Sur le papier de notre écrivain ingénu avaient dû tomber
+seulement quelques unes de ces larmes rares, arrachées à la paupière du
+caporal Trimm, quand ce brave caporal trouve le temps de s'attendrir.
+Sédaine, Sterne et Prévost étaient fondus habilement dans ce récit. La
+bonhomie habituelle du conteur, la tournure contemplative de son esprit,
+se trahissait dès les premières lignes; c'est la seule nouvelle que fit
+Béquet, encore fallut-il qu'on l'en pressât. Indolent par goût, critique
+par état, flâneur par instinct, Béquet, que nous avons beaucoup connu,
+réalisait dans toute sa personne un de ces chanoines fleuris, dont
+l'abbé de Saint-Martin restera le meilleur type; il y avait chez cet
+homme du sybarite, de l'écrivain, et du lazzarone. Sa physionomie seule
+devenait la plus intéressante des études; elle avait quelque chose
+mobile et d'imprévu, elle passait par des nuances aussi distinctes que
+le visage expressif du neveu de Rameau. Dans le même quart-d'heure,
+Béquet se montrait réjoui et sentimental, pleureur et sceptique,
+crédule, sévère, indulgent, selon l'ami ou le vin qu'il rencontrait. Ce
+front chauve bien avant l'âge, ces mains passées invariablement dans son
+gousset comme pour se donner une contenance, cet oeil vitré ou étincelant
+tour-à-tour, cette lèvre triste, pendante comme celle d'un homme absorbé
+dans quelque colloque intérieur, cette négligence résolue dans le
+maintien, dans la démarche, dans l'habit, tout cet ensemble gauche et
+abandonné de Béquet attirait sur lui l'attention et commandait l'examen
+aux plus distraits. Je laisse exprès ici la pureté inaltérable de ce
+goût si rare et si correct, pour ne parler que de l'homme; l'homme
+intéressait chez Béquet par une sorte de mélancolie hâtive, son rire
+était maladif, sa gaîté fiévreuse, son esprit le plus calme voisin de
+l'exaltation. Causeur ingénieux, helléniste de premier ordre, esprit
+incisif, mémoire charmante, Béquet fascinait surtout ses initiés; il
+fallait lui plaire pour qu'il se donnât la peine de plaire ensuite. Quel
+torrent de citations et d'anecdotes! Il vous eût parlé à la fois de
+Saint-Simon et du poète Lucain, de madame du Barry et de mademoiselle
+Contat, de Planche, son vieux maître, et du procès de Fouquet sur lequel
+il avait des notes! En vérité, ceux qui ne connaissent cet homme d'un
+charmant esprit que par la piquante vulgarité de quelques traits et
+charges d'atelier ne savent rien de Béquet! On a fait sur lui des mots
+qu'il n'acceptait pas; on a joué avec son esprit imprudemment. Nous, qui
+respectons plus que tout autre sa mémoire (peut-être parce qu'il eut
+l'indulgence de nous aimer), nous devons dire que si Béquet eût vécu,
+nous n'eussions guère songé à écrire ce livre, tant dans la moindre
+causerie, la moindre soirée, Béquet eût pris sur nous les devants en
+causeur instruit des moindres particularités de la vie de mademoiselle
+Mars. Béquet eut en effet, dans l'inimitable actrice, une amie noble et
+constante; il l'apprécia, il l'aima comme une soeur habile et prudente;
+il la défendit, ce qui vaut mieux, lui dont la rigueur fut souvent si
+inflexible! C'est que, comme beaucoup d'amis de mademoiselle Mars,
+Béquet avait reconnu dans elle toutes les qualités d'un _honnête homme_.
+Quand il en parlait, Dieu sait avec quel esprit! on s'intéressait à
+cette persévérante étude d'une femme du XIXe siècle, comme on se fût
+intéressé à un pastel à demi effacé dans la galerie de Versailles et de
+Saint-Cloud. Quel autre, en effet, eût fait mieux valoir que lui les
+plus exquises délicatesses de ce coeur inconnu au monde, à la foule; qui
+mieux que cet ami naïf et bon nous eût révélé la femme dans l'actrice;
+mademoiselle Mars sous Célimène, Sylvia? Ce talent si pur, si
+étincelant, si ferme, ce talent multiple et plein de souplesse, quel
+homme dut le contempler avec plus de respect, de trouble, d'émotion, lui
+qui fut l'ami, le défenseur assidu de Casimir Delavigne, de mademoiselle
+Mars, de Talma? Mademoiselle Mars! mademoiselle Mars! Les pleurs
+venaient aux yeux de Béquet lorsqu'il prononçait ce nom! Il savait tout
+d'elle: ses labeurs, ses bienfaits cachés, son abnégation, ses joies,
+ses triomphes et même ses caprices; et de tout cela, il s'était fait
+dans sa tête un roman aussi charmant, aussi approfondi que la _Marianne_
+de Marivaux. Mademoiselle Mars, nous disait-il, mademoiselle Mars, oh!
+quelle oraison funèbre! Ne fut-elle donc pas hors de la scène un composé
+brillant de mille qualités aimables, ne laisse-t-elle pas après elle un
+parfum de grâce et de politesse qu'eût envié la cour du grand roi? Dans
+le temps où nous vivons, temps phalanstérien, prosaïque, humanitaire, ne
+sont-ce pas là de beaux et utiles dehors à proposer en exemple à une
+société chez qui le goût et l'instinct des convenances s'affaiblissent
+de jour en jour? Mademoiselle Mars! mais elle emportera, croyez le bien,
+avec elle, le dernier mot d'un siècle qui eut seul le don de la causerie
+et des belles manières, qui défendit son fauteuil contre l'empiètement
+de la politique! Mademoiselle Mars est bien plus de ce siècle-là que du
+nôtre, et rien ne servirait plus à l'établir, poursuivait-il, que son
+dédain formel pour tout ce qui ne rappelait pas ses moeurs. Que
+d'éléments de succès réunis dans ce modèle incomparable! Celui-là ne
+s'est pas trompé qui a dit le premier, en la voyant, qu'elle n'était pas
+née bourgeoise. La bourgeoisie était pour elle une antipathie, un
+contresens. «Avec un éventail dans la main, m'a-t-elle dit cent fois,
+une femme est plus forte qu'un homme avec une épée!» C'est qu'elle avait
+compris ce pouvoir souverain du regard, du geste, de la parole! Ce
+sourire, doux rayon entre deux rangées de perles, cette gaîté vive,
+aimable, que madame de Sévigné laisse follement bondir sous sa plume, et
+que mademoiselle Mars laissait tomber de sa lèvre; ce talent
+d'écouter,--le plus difficile des silences,--cette moquerie pleine
+d'insouciance, ce goût, ce tac sûr, qui donc en a surpris l'étude, sinon
+le secret?
+
+C'est par tout cela que se défend mademoiselle Mars, et aussi par ce
+goût, cette réserve, ces grâces imprévues, cette immense faculté
+d'exaltation qu'elle possède et domine, selon le besoin et l'exigence du
+travail. Mademoiselle Mars! mais elle aura été mêlée comme une noble et
+grande tige à toutes les palmes du dix-huitième siècle et du
+dix-neuvième, elle aura connu tour-à-tour Chateaubriand et madame
+Récamier, Gérard, Victor-Hugo et Napoléon! Vous fut-il donné seulement,
+ajoutait l'auteur du _Mouchoir bleu_, de voir, de lire, de tenir entre
+vos mains une correspondance quelconque sortie des mains de mademoiselle
+Mars? Quel génie plus fin, plus agile et plus hardi! C'est elle, et non
+moi, qui devait écrire le moindre feuilleton sur Suzanne ou Célimène.
+Telle elle est entrée dans sa vie, telle elle l'a traversée avec le
+cortége de ses qualités affables, de ses vertus, de ses sentiments d'une
+autre époque! Et il faudra bien que l'envie se taise, il faudra bien
+qu'on lave un jour mademoiselle Mars de l'affront des petits pamphlets
+et des petites calomnies; car on se souviendra, en temps donné, qu'elle
+ne leur opposa jamais que le silence, on se souviendra que mademoiselle
+Mars, si humble et si ignorante d'elle-même dans ses triomphes, fut
+aussi la femme la plus résignée aux jours désastreux de l'abandon!
+
+ * * * * *
+
+Ainsi parlait Béquet, ce vrai confesseur littéraire de mademoiselle
+Mars, Béquet, qui lui avait fait partager le premier son amour pour les
+poètes, son culte pour Saint-Simon. Mademoiselle Mars avait aimé
+Saint-Simon parce que Béquet l'aimait.
+
+ * * * * *
+
+Et par ce trait seul, vous pouvez voir tout d'abord à quelle femme et à
+quel esprit nous allons avoir affaire. Célimène lisant le chapitre des
+ducs à brevet, n'est point une Célimène comme il en naît tous les jours.
+Ajoutez à cela que mademoiselle Mars eut pour père un membre de
+l'Institut, Monvel; qu'elle fut appelée toute jeune à connaître les
+premiers, les plus excellents auteurs de son temps; que la cour
+elle-même lui sourit à sa naissance; que tout ce qu'il y avait en France
+d'esprits éclairés, ardents et chaleureux protégea cette jeune enfant;
+et dites-nous si les fées de la fable mollement penchées sur un berceau
+trouvèrent un plus brillant avenir à prophétiser?
+
+Ce que m'avait dit Béquet de ce caractère surprenant me donnait, je
+l'avoue, le plus vif, le plus sincère désir de connaître mademoiselle
+Mars; et comme ici les dates peuvent servir à l'appréciation de cette
+étude, je dois ajouter que Béquet me parlait ainsi de son idole
+constante à l'époque où mademoiselle Mars allait, disait-on, prendre sa
+retraite, emportant avec elle, dans un seul pli de sa robe, tous ces
+chefs-d'oeuvre qu'une autre magicienne ne devra plus de longtemps, hélas!
+ressusciter avec sa baguette et son sourire.
+
+La première fois que je vis l'auteur du _Mouchoir bleu_, chose
+singulière! Béquet se rendait lui-même à la vente d'une bibliothèque,
+celle de M. Chalabres, dont mademoiselle Mars était légataire
+universelle. La _Revue de Paris_ publia, à cette occasion, un article de
+moi: ce fut mon premier essai littéraire. Béquet présenta lui-même cet
+article à la _Revue_. C'est au nom de mademoiselle Mars que je dus ainsi
+ma première inscription sur un registre de la presse. Cette date m'était
+demeurée présente à l'esprit, quand j'appris, à quelque temps de là, le
+nouveau domicile que s'était choisi Béquet, à Saint-Maur. Loëve-Veymars
+et moi nous reçûmes un jour une lettre de Béquet: il nous invitait à
+aller dîner le lendemain dans son ermitage. Nous nous promîmes bien,
+l'un et l'autre, de ne pas manquer à ce rendez-vous, dans lequel, je
+dois le dire, il entrait pour moi un vif désir de curiosité. La nature
+de nos travaux nous avait tenus quelque temps éloignés les uns des
+autres; ce rendez-vous littéraire avait donc pour nous un grand charme.
+En me couchant, je l'avoue, je relus un peu mon Horace, n'ayant pas
+oublié que Béquet était bien capable de nous parler latin à dîner.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Si vous ne connaissez pas Saint-Maur et ses ombrages, vous êtes bien
+heureux, d'abord parce que Saint-Maur est laid, puis parce que ses
+ombrages sont inondés de poussière, d'une poussière à désespérer la
+palette des peintres.
+
+Rien qu'en voyant ces arbres et ce morne village parisien, où l'on
+transporta Carrel expirant, je fus pris d'une grande tristesse. Il
+m'avait toujours semblé que la maison d'un poète devait être fraîche et
+souriante; je trouvai l'habitation de Béquet froide et morose. Quoi de
+plus malheureux que les auteurs, pensais-je, ils inventent des oasis
+délicieuses, admirables, dans leurs moindres livres, et tous leurs
+poëmes, tous leurs rêves aboutissent à une mauvaise treille, à des
+gazons brûlés et à une vieille servante qu'ils prennent pour Amadryade!
+
+Cela me fit penser à regarder un peu la servante de notre ami.
+
+C'était un composé curieux, qui tenait à la fois de la gouvernante, de
+la tourière et de la Maritorne; elle avait en main un pot de réséda
+quand nous entrâmes, et elle le laissa tomber à notre aspect, en
+manifestant les signes de la plus grande surprise.
+
+--On ne nous attend donc pas? demandai-je à Loëve-Veymars.
+
+Il n'eut pas le temps de répondre, une fenêtre s'ouvrit: il en sortit la
+tête de Béquet.
+
+--Ne parlez qu'en allemand à la Bérésina, nous dit-il, car elle est bien
+digne de cette nation par sa lenteur. Entrez, la table est mise et vous
+n'aurez pas d'indigestion!
+
+Le dîner était frugal, en effet, et nous essuyâmes, à son endroit, un
+feu roulant de citations latines. Nous y répondîmes humblement par
+l'offre d'un pâté de Chevet, que nous tirâmes de notre voiture. La
+Bérésina nous fit une mine gracieuse. Elle se démit vite de sa mauvaise
+humeur, et nous nous assîmes.
+
+Entre ces deux convives, je n'avais vraiment qu'à écouter.
+Loëve-Veymars, à qui j'adresserais bien volontiers l'ode d'Horace: _O
+navis referent in mare!_ etc, était un spirituel lutteur; il entama
+bientôt une escarmouche piquante avec Béquet. Le talent de Loëve-Veymars
+était net, concis, plein de charme et d'élégante atticité. Aucun auteur
+n'a laissé sur le théâtre, et sur mademoiselle Mars en particulier, de
+plus fines appréciations. On mit de côté les poètes latins pour parler
+de mademoiselle Mars. La Bérésina ressemblait à Laforêt: elle écoutait.
+Le dîner fut long et très gai; Béquet nous y lut la seule lettre qu'il
+eût reçue de mademoiselle Mars à titre d'éloges; il y était question du
+_Mouchoir Bleu_. Je n'ai jamais lu une pareille page de critique, cela
+était délié comme Marivaux. Il avait fallu faire violence à la modestie
+de Béquet pour qu'il nous allât chercher cette page précieuse[1]. La
+conversation qui suivit cette lecture eut pour objet différents épisodes
+de la vie de mademoiselle Mars; Béquet nous conta, entre autres, le
+trait suivant:
+
+Mademoiselle Mars vit un matin arriver chez elle,--je ne sais plus en
+quelle année, ce devait être vers 1825,--un jeune homme de bonne mine
+qui lui présenta un manuscrit. Ce garçon avait vingt ans, il était venu
+de sa province à Paris; il n'avait lu qu'une chose encore, l'affiche du
+Théâtre-Français, et sur cette affiche le nom de mademoiselle Mars. Se
+faire présenter chez elle, il n'y fallait pas songer; il ne connaissait
+âme qui vive. Un soir il entre au théâtre, où mademoiselle Mars jouait
+_Fanchette_ de la Belle-Fermière. Il la regarde, il l'admire, il sort du
+parterre à moitié fou. À peine dans Paris, il s'aperçoit bien vite qu'il
+n'était pas mis comme tout le monde, le monde de Paris qui sait vivre et
+s'habiller. Il avait peu d'argent, il en attendait de son père; il
+emploie le peu de ressources qu'il a à s'habiller convenablement. L'idée
+de voir de plus près mademoiselle Mars s'empare de son cerveau avec une
+telle force que le lendemain, en se levant et après s'être équipé,
+adonisé de son mieux, il roule dans sa main gauche un cahier de papier
+blanc, puis le voilà qui court chez mademoiselle Mars. Il sonne, il
+attend, il dit son nom, un nom fort honorable et fort estimé dans sa
+province, mais inconnu dans la capitale; il est introduit enfin. Il
+balbutie quelques mots: mademoiselle Mars l'écoute, elle lui parle avec
+bonté, il se trouble, et quand elle lui demande son manuscrit, il se
+déferre tout-à-fait. La rougeur lui monte au front, il est en nage, il
+se lève, puis le voilà courant avec cette rame de papier,--ce drame
+mensonger d'un pauvre enfant!--jusqu'aux alentours du
+Palais-Royal.--J'ai menti, se dit-il, j'ai menti, elle doit me mépriser!
+Il entre chez un armurier, et achète un pistolet. Le soir, et je ne sais
+à quelle occasion, il est invité chez un de nos plus riches banquiers.
+M. Shikler, de la place Vendôme. Le jeu à la mode était alors l'écarté.
+Notre jeune homme entre dans ces salons, il voit une table à laquelle on
+le convie de s'asseoir; il n'a jamais joué de sa vie, le voilà qui joue.
+Il passe une première fois, une seconde, une troisième, en un mot, il
+passe dix-sept fois! L'enjeu modeste qu'il a mis sur table est devenu
+une fortune; il a peur, il perd la tête... Cependant il faut se lever,
+il ramasse les pièces éparses sur le tapis, fuit par le grand escalier
+et les jette à pleines poignées aux laquais de M. Shikler.--Quel
+malheur! s'écrie-t-il en s'esquivant comme un malfaiteur, quel malheur!
+oh! j'ai gagné! j'ai gagné, et l'on croira que je ne suis qu'un voleur!
+
+Il reste chez lui, s'y barricade, et, exalté par les événements de sa
+journée, il se brûle la cervelle...
+
+Béquet connaissait la famille de ce jeune homme; il était le lendemain
+dans la loge de mademoiselle Mars, quand il reçoit une lettre annonçant
+cet événement: cette lettre était du maître de l'hôtel habité par le
+jeune homme. Béquet se lève en s'écriant: «Le pauvre N...! oh! si vous
+l'aviez connu! C'était bien le garçon le plus timide, le plus gauche...
+Je ne le savais pas encore à Paris, pourquoi faut-il qu'il y soit venu!»
+Tout en parlant ainsi, Béquet regardait mademoiselle Mars; il la voit
+pâle et tremblante.
+
+--Mon Dieu! s'écrie-t-elle, mon Dieu! vous venez de nommer ici un jeune
+homme que j'ai vu hier, un jeune homme, n'est-ce pas, qui est venu chez
+moi avec un manuscrit?
+
+--J'ignorais cela, dit Béquet.
+
+--Eh bien! ce jeune homme, je l'ai vu... oui, je l'ai vu en rêve cette
+nuit... dans un rêve singulier. Il tenait en main un pistolet!
+
+Béquet resta confondu. Nul au monde n'avait pu apprendre les détails de
+ce suicide à mademoiselle Mars; mais elle avait rêvé, véritablement rêvé
+l'image du suicidé.
+
+Un pareil fait ne doit être suivi, à notre sens, d'aucun commentaire; il
+servirait seulement, selon nous, à établir la faculté d'exaltation de
+mademoiselle Mars. Pour peu qu'une figure fût accentuée et qu'elle l'eût
+entrevue, cette image se gravait dans son esprit en contours
+ineffaçables. Il lui est souvent arrivé en province, de reconnaître des
+personnes qu'elle avait à peine fréquentées.--À certains passages de ces
+mêmes souvenirs, on rencontrera aussi dans sa vie d'étranges
+prédestinations.
+
+Ainsi, mademoiselle Mars qui professa toute sa vie un culte pour les
+violettes,--ces fleurs au parfum suave et modeste,--devait se voir
+enterrée avec un bouquet de ces mêmes fleurs au côté, sans qu'on sût
+quelle main mystérieuse les avait placées sur sa poitrine.
+
+Elle est morte aussi dans le mois qui porte son nom.
+
+Sa fille est morte le 31 du mois de mars.
+
+L'histoire de la mésange donnée à Béquet par mademoiselle Mars ne mérite
+pas moins de trouver sa place dans ces mémoires. Béquet en eût fait
+seulement le pendant du _Mouchoir bleu_.
+
+Enfin mademoiselle Mars recevait tous les ans, à sa fête (la Saint
+Hippolyte), au milieu de bouquets d'amis, de fleurs achetées à grands
+frais chez madame Prévost, un simple bouquet d'héliotropes... L'auteur
+de cette offrande, renouvelée tant de fois et avec le même silence,
+resta toujours inconnu, du moins de toute autre personne qu'elle.
+
+Sans anticiper ici davantage sur ces détails purement biographiques qui
+retrouveront leur place en temps et lieu, nous pouvons avancer hardiment
+que peu d'actrices eurent d'abord une existence plus brillante que
+mademoiselle Mars, du moins du côté de la fortune; seulement la vie
+pratique l'usa. Les journaux qui ont bien voulu parler du nitrate
+d'argent employé par elle sur la fin de sa vie comme cosmétique pour ses
+cheveux se sont arrêtés froidement à l'épiderme; ils ne savaient rien du
+caractère de mademoiselle Mars. Ce n'est point une misérable teinture,
+un fard apprêté plus ou moins bien qui a déterminé chez mademoiselle
+Mars ces lésions graves, organiques, c'est sa vie elle-même, vie active,
+nerveuse et singulièrement tourmentée par son propre besoin de volonté.
+Les esprits vulgaires ne se doutent pas à quel prix on achète souvent
+l'éclat, les indifférents s'embarrassent peu de ces luttes sourdes,
+incessantes contre l'envie. Les véritables amis de ce talent, l'honneur
+de la scène, demandaient à Dieu qu'il ne séparât pas pour elle le
+bonheur de la gloire: Dieu les a-t-il exaucés? Mademoiselle Mars eut à
+subir, vers la fin de sa carrière dramatique, des préférences et des
+injustices: le présent l'a vengée de l'ingratitude avant l'avenir; elle
+n'en a pas moins souffert de ces combats violents. Affirmer seulement
+qu'elle est morte de chagrin, de désillusion, de satiété, c'est mentir
+aux faits, à l'évidence; c'est arranger une histoire de fantaisie.
+
+Mademoiselle Mars est morte avec un mot admirable sur les lèvres, un mot
+digne de Bossuet.
+
+L'abbé Gallard avait été amené près d'elle; il venait de joindre sur le
+lit de la mourante ces deux mains aussi blanches que deux beaux lys; il
+lui parlait de Dieu en prêtre noble et intelligent.
+
+Quand cette confession--on sait que mademoiselle Mars s'est confessée
+sans nulle répugnance--fut finie à ce pacifique chevet, un ami bien cher
+et bien dévoué, s'approcha de mademoiselle Mars:
+
+--Eh bien, lui dit-il avec un sourire voilé de larmes; cela ne fait pas
+mourir!
+
+--Non, répondit-elle, mais cela aide à mourir!
+
+C'est par ces paroles que cette vie simple et touchante devait être
+close; c'est par cette dernière abnégation d'elle-même que mademoiselle
+Mars vivra. Tout le temps qu'elle a souri et parlé, mademoiselle Mars a
+mis son coeur, son esprit au service des gloires ou des amitiés
+contemporaines; elle n'a reculé devant aucun sacrifice. Cette voix d'un
+attrait, d'un pouvoir incomparable, ce talent net, éprouvé, elle l'a
+prêté à toutes les tentatives, à toutes les expériences du style et de
+la pensée, ne reculant ni devant le drame, qu'elle haïssait d'instinct,
+ni devant d'autres essais, où l'on semblait prendre plaisir à la
+compromettre. Cet art sérieux, difficile, l'art du théâtre, a trouvé
+dans elle une amazone et une interprète; elle a combattu à la fois pour
+l'école de Molière, de Marivaux et de Beaumarchais, comme pour Victor
+Hugo, pour Dumas et Delavigne.
+
+«Ôtez mademoiselle Mars de la Comédie-Française, écrivait M. Jules Janin
+en 1840, c'en est fait non seulement de la comédie classique, mais de
+tous ces chefs-d'oeuvre de seconde main, de ces copies éphémères de la
+comédie, auxquelles elle prête encore sa grâce piquante et son fin
+sourire[2].»
+
+Hélas! cette grâce, ce sourire, cet éclat vivifiant est perdu à tout
+jamais pour notre principale scène; il ne nous reste plus de
+mademoiselle Mars qu'un triste et morne souvenir. L'écrivain aimable et
+piquant dont je parlais tout-à-l'heure, le critique habile et fin qui
+l'appréciait si bien est mort huit ans avant elle, et quand il mourut,
+mademoiselle Mars se trouvait elle-même alors absente. Nous ne saurions
+mieux faire que de donner ici quelques lignes dues à la plume d'un ami
+de Béquet sur cette fin prématurée du feuilletoniste. Le souvenir de
+mademoiselle Mars s'y trouve religieusement accolé à de légitimes
+regrets; il répand sur cette page un double intérêt. Plus d'une fois,
+d'ailleurs, le nom de Béquet interviendra sous notre plume, dans le
+cours de ces souvenirs; c'est donc ici un dernier hommage que nous
+rendons à l'excellence de son coeur. Rien de ce qui compose cette
+funéraire guirlande de mademoiselle Mars ne doit se voir oublié, rien,
+pas même les vers que plusieurs poètes ont bien voulu nous faire
+parvenir, à la suite de ses glorieux obsèques.
+
+«Saint-Maur, 13 octobre 1838.
+
+«Mon cher ami,
+
+«C'est à vous, à vous seul, que je veux rendre compte de mon triste
+pèlerinage. Absent de Paris depuis août, j'étais loin de me douter des
+progrès que le mal avait faits chez ce malheureux Étienne.
+
+«J'arrive à ce petit ermitage où nous l'avions vu: plus rien, plus rien;
+on me dit qu'il a été transporté chez le docteur Blanche! Voici comment
+cela est arrivé:
+
+«Béquet n'a pu se lever un matin de son lit, la voix lui manquait, ainsi
+que les forces. Il regardait autour de lui d'un regard terne,
+défaillant... ce regard, vous le savez, qui me fit tant de peine une
+fois chez lui, quand nous lui parlions d'Hoffmann... Hoffmann, cher ami,
+quel nom viens-je de rappeler? Notre pauvre Étienne avait souvent
+recours à des excitations aussi périlleuses que celles employées par le
+fantastique auteur du _Chat Murr_, afin de ranimer sa verve vis-à-vis
+d'un travail ingrat et pressé; vous vous souvenez de ce libraire qui,
+pour obtenir de lui je ne sais plus quelle notice, employait le procédé
+le plus curieux et, à mon avis, le plus coupable. Il invitait Béquet à
+dîner dans un cabinet bien clos d'un restaurant; sur cette table il y
+avait deux couverts, des plumes, de l'encre, du papier...
+
+«Hélas! c'était la plume qui devait jouer en cette mise en scène le
+premier rôle... Le garçon du restaurant, qui avait le mot, mettait entre
+chaque plat, que dis-je? entre chaque flacon, un intervalle convenu
+entre l'amphitryon et lui; l'amphitryon criait, pestait, avait l'air de
+s'emporter contre le chef de cuisine, le maître du café, que sais-je? et
+pendant ces entr'actes prémédités, la plume de Béquet achevait une
+colonne. C'est ainsi qu'on le perdait, qu'on l'usait comme à plaisir!
+Non-seulement il était indolent, mais besogneux; ce qu'il y avait de
+pis, c'est que ceux qui profitaient ainsi de sa noble intelligence
+n'agissaient qu'à bon escient! Il fallait alors l'entendre raconter par
+quelle pente magique, insensible, le pied d'un autre poète, d'un autre
+rêveur,--celui d'Hoffmann,--l'avait porté souvent à Leipsick ou à
+Berlin, vers la cave de Tresber ou de Wegmer, afin d'y poursuivre ses
+ébauches commencées, de s'y accouder, lui conseiller de justice, entre
+ses pots et ses plumes, criant à tue-tête aussi au garçon de l'endroit
+qu'on lui apportât un encrier. Mais le Ganimède ou l'Hébé de ces
+tavernes savait bien aussi sans doute à qui il avait affaire; l'encrier
+demandé n'arrivait point, l'encre était trop épaisse, il fallait la
+renouveler,--mille autres raison enfin!
+
+ _Tunc queritur crassus calamo cur pendeat humor,
+ Nigra quod infusâ vanescat scepia lymphâ_.
+
+ (PERSE.)
+
+«En revanche, si ce malencontreux encrier n'arrivait pas, le vin
+arrivait toujours, le vin, c'est-à-dire cette encre devenue, hélas! la
+seule encre de ce merveilleux conteur!
+
+«Il y a trois choses par lesquelles beaucoup de nos poètes hollandais
+périssent, écrivait le sage Heinsius: _Ventre, plumâ, Venere_.
+
+«Hoffmann en eût ajouté une quatrième: _vino!_
+
+«Depuis le tombeau de lord Byron, à Hucnall-Torkard, jusqu'à celui du
+pauvre Étienne, que nous pleurons tous à Bessancourt, que de fins
+précoces parmi tous les écrivains; que d'existences fauchées ainsi d'un
+seul coup! Il semble que les gens d'esprit, de mouvement, de pensée ne
+doivent point mourir comme les autres: quelque chose de triste, de fatal
+s'attache à ces ouvriers de l'intelligence, _pâle troupeau de talents
+marqués par la mort_, s'écrie quelque part un poète, génération de
+labeur et de misère! Et puis, ce travail âpre, quotidien, celui de la
+critique hebdomadaire dans un journal! Le dimanche, ce jour de repos,
+devenu pour l'écrivain son jour de travail forcé, son jour de
+composition de concours comme au collége! Rendre compte d'une pièce qui,
+le samedi, vous a brisé, s'étendre sur le lit de Procuste de l'analyse
+avec cette pièce, la presser comme une orange, en extraire le jus bon ou
+mauvais, et le servir le lendemain à son public! Béquet eût pu être si
+heureux sans cette torture, sans ce brodequin de fer! Il eût continué de
+traduire Lucain tout à son aise; il eût élevé son monument de
+persévérance et de goût, _exegi monumentum_; il eût relu madame de
+Sévigné, qu'il aimait tant, sous les ombrages du château de Brady, ou à
+Bièvre, chez son patron littéraire[3], nourri lui-même de si fortes, de
+si ardentes études! Au lieu de ce nonchalant sillon, le travail de la
+critique théâtrale, depuis Corneille jusqu'à M. Ancelot, il eût écrit
+d'exquises et insouciantes nouvelles. Ah! qu'il nous a dit bien des
+fois: «Enseignez-moi donc, mes amis, comment on peut travailler quand on
+n'en a point envie?» Il travaillait lentement et difficilement. Esprit
+juste, logique, il fut par malheur toute sa vie le contraire de son
+esprit; il a tué sa raison et ses forces en homme inconsidéré. Cette âme
+jeune et vive, ce goût,--la plus admirable des qualités,--cette
+éloquence aimable, sincère, attachante, il l'a poignardée complaisamment
+en demandant à ses nerfs plus qu'il ne devait leur demander, en revenant
+souvent chez lui la tête allourdie des fumées du vin comme Kean, ou ce
+brillant Sheridan que Byron nommait son _vieux Sherry_. Ainsi avait-il
+vécu, ainsi est-il mort, nous laissant à tous dans l'âme autant de
+terreur que d'admiration, autant de douleur que de pitié.
+
+«Il serait cruel pour Béquet qu'il n'eût vécu que sur un mot politique.
+Celui de _malheureux roi! malheureuse France!_ eut les honneurs d'un
+procès fait au journal et non à l'écrivain; Béquet avait la conscience
+de s'en désoler[4].
+
+«Un madrigal a fait passer Saint-Aulaire jusqu'à nous; le mot de Béquet
+eut cela d'étrange qu'il fut prophétique, il présageait la fin de la
+monarchie. À quelque temps de là, ce Calchas ingénu en
+plaisantait:--«L'échafaud me réclame, nous écrivait-il; aussi à six
+heures précises, je compte dîner avec vous tous chez Véry.»
+
+«C'était là, vous le savez, qu'on jouissait le plus de sa conversation
+et de sa verve. Chez Véry on le baptisa un soir du nom de l'_abbé
+Chaulieu_.
+
+«Je ne sais pas trop si je ne dois pas bénir Dieu de m'être trouvé à
+Londres pendant qu'il mourait ici, car tous les détails de cette mort
+sont bien tristes. Béquet n'a pas, je le sais, souffert comme Hoffmann,
+et n'a pas eu le spectacle odieux de véritables bourreaux, promenant un
+fer ardent sur son corps pour y rappeler un reste de vie. Koreff et
+Loëve-Veymars vous ont donné ces affreux détails; ceux que vous auriez
+recueillis, soit du docteur Blanche, soit de tout autre laissent encore
+cependant bien du deuil dans l'âme. En mourant, cet homme n'a pas
+seulement dit comme Horace:
+
+ _Bene est cui Deus obtulit
+ Parcâ, quod satis est manu._
+
+«Il est mort sans croix et sans pension, mort dans un état presque
+voisin de l'indigence. C'est le 30 septembre qu'ils l'ont enterré, le
+dimanche matin. Sa bière attelée attendait; on l'a transporté de
+Montmartre, où il est mort, jusqu'à Bessancourt, le modeste village où
+il fut élevé; il est là, placé dans l'église même, dans l'église,
+entendez-vous! Antony Deschamps, Janin et ses deux frères
+l'accompagnaient en poste jusqu'à sa dernière demeure. Vous serez bien
+triste en votre Normandie, quand vous appendrez cela. Avec quelles
+larmes ne l'eussiez-vous point suivi! N'oubliez jamais qu'il aimait
+surtout à raconter lorsque vous vous trouviez là.
+
+ * * * * *
+
+«Mais quelle douleur! La seule femme, la seule amie qui aurait dû suivre
+ce char funèbre était absente!
+
+«Pour Béquet, mademoiselle Mars fut une mère, une soeur... Disons plus,
+elle fut une famille. Vous le savez, mademoiselle Mars composait pour ce
+singulier poète, un monde véritable. Les dernières années de Béquet se
+sont partagées entre son admiration enthousiaste pour Talma, et son
+culte fervent, réfléchi pour mademoiselle Mars. Il posait rarement le
+pied dans son salon lorsqu'il s'y formait un cercle, mais en revanche,
+que de fois ne frappait-il pas à la porte de sa loge! _Casta fave!_ lui
+criait-il à travers, la serrure, et cette porte s'ouvrait, non pas que
+Célimène sût le latin, mais elle avait reconnu la voix douce et basse de
+notre ami. Dans ce coeur d'élite, Béquet rencontra toute sa vie une
+indulgence et une amitié à toute épreuve; non qu'elle s'abstînt par fois
+de le gronder, mais elle le grondait avec un son de voix si doux une
+telle bonté dans le regard, que cette gronderie quotidienne était
+devenue pour Béquet le pain de son coeur. Elle disait souvent, en
+parlant de lui: _C'est un vieil enfant incorrigible; mais que
+voulez-vous? ce sont ceux-là qu'on aime le mieux, et auxquels on
+pardonne le plus!_
+
+«Un soir,--pardonnez à ces souvenirs qui m'obsèdent,--je trouvai Béquet
+accroupi plutôt qu'assis dans un coin de la loge de mademoiselle Mars.
+On jouait le _Misanthrope_. Son visage était plus triste et plus pâle
+que de coutume; un engourdissement étrange, une torpeur, physique autant
+que morale, semblait l'avoir cloué immobile, les lèvres entr'ouvertes, à
+cette place... Il était indifférent, presque mort à tout ce qui se
+passait autour de lui. J'eus pitié de lui en le regardant! Quel
+contraste, mon Dieu! Cette femme, belle encore de cette beauté qu'elle
+seule pouvait si longtemps garder, rayonnante d'esprit, de gloire, de
+succès, éblouissante de fleurs, de diamants, de dentelles, enivrée
+encore des applaudissements dont l'écho venait de mourir à son oreille,
+à côté de cet homme, arrivé ainsi avant l'âge du déclin de
+l'intelligence et de la vie! un pareil spectacle vous eût navré. Ce
+soir-là, mademoiselle Mars employa toutes les ressources charmantes et
+fécondes de son esprit pour captiver, que dis-je? pour réveiller un
+instant l'attention de son vieil ami; et, vous, qui l'avez souvent
+admirée, étudiée, suivie dans le moindre de ses rôles, oh! qu'elle vous
+eût semblé belle dans celui-là! C'était un assaut de coquetterie, de
+bienveillance, de bonté; eh bien! tous ces mille riens ingénieux dont
+elle se montra prodigue, tous ces traits, toutes ces saillies ne purent
+amener un sourire sur les lèvres décolorées de son auditeur: il l'écouta
+sans l'entendre. Alors aussi elle devint rêveuse, et elle me dit
+tristement:
+
+--Ah! mon pauvre Béquet est bien malade!
+
+--Bien malade, ajouta-t-elle, vous le voyez, car il ne sait plus
+sourire!
+
+«Ces simples paroles furent l'arrêt de mort de notre ami! C'est que,
+pour mademoiselle Mars, le seul sourire, c'était l'intelligence de la
+jeunesse, la santé, la vie! Peu de temps après ces mots qui m'avaient
+fait tressaillir, Béquet se mourait! Au plus fort de son agonie, il
+demanda mademoiselle Mars; il semblait attendre qu'elle fût là pour
+mourir.--Son courage faiblissait devant ce moment suprême! Elle qui
+comprenait, qui devinait si merveilleusement toutes les angoisses de
+l'âme, elle lui eût appris à supporter un si affreux passage avec calme;
+en vain l'appela-t-il à son heure dernière d'une voix morne, brisée...
+Un silence glacé répondit seul à l'agonisant; son dernier désir ne
+devait pas être exaucé.--Mademoiselle Mars ne vint pas!... Moi, j'aurais
+donné dix ans de ma vie pour qu'elle fût là!
+
+«L'agonie de Béquet devait être double, il était mort sans la voir!
+
+«Pour que mademoiselle Mars n'assistât pas à ce dernier et cruel instant
+de la vie de Béquet, il fallait quelle eût quitté la France; la dernière
+étincelle de cette âme amie lui appartenait de droit.
+
+«En effet, mademoiselle Mars, les journaux vous l'auront dit, je pense,
+était à Milan, quand nous perdîmes notre ami!
+
+«Qui sait même, à l'heure où la mort posait sa main sur ce pauvre
+Étienne, si elle ne recevait pas en Italie la plus éclatante des
+ovations; qui sait, mon ami, si, quand il a rendu son âme à Dieu, une
+couronne, fraîche et charmante, ne tombait pas aux pieds de l'amie
+absente sur la scène de la Scala!
+
+«Oh! j'en suis bien sûr, cette couronne, tressée pour le triomphe, elle
+la déposera à son retour sur la pierre qui le recouvre!»
+
+
+
+
+III.
+
+
+Séparer mademoiselle Mars de son époque, l'isoler comme figure de toutes
+ces figures curieuses et mémorables, ce se serait se condamner, selon
+nous, au plus aride examen.
+
+Pour ne parler que de l'un des côtés de la vie de mademoiselle Mars, le
+côté purement littéraire, convient-il donc de s'en rapporter à ce sujet
+même aux notices dramatiques? Beaucoup d'oublis et d'erreurs nous ont
+d'abord été signalés; il importe de les rectifier. Insouciante de sa
+gloire, la célèbre actrice a laissé passer elle-même, durant sa vie,
+nombre d'inexactitudes sur sa personne; des biographies hâtives,
+indigestes, ont été semées sur elle à profusion. Ce qui n'est pas moins
+regrettable, c'est que son influence sur l'esprit et les moeurs de la
+scène française n'a jamais été, selon nous, signalée ou définie. Le
+Théâtre-Français, ce fut longtemps mademoiselle Mars; elle aurait pu
+dire, en parlant de cette scène: «_l'État c'est moi!_» comme disait
+Louis XIV.
+
+Mademoiselle Mars a traversé le Directoire, l'Empire, la Restauration,
+elle a connu une foule de personnages qui ont marqué dans le monde, la
+politique, les lettres. On ne peut lui faire un crime d'avoir choisi
+elle-même, dans cette vaste galerie, ceux dont elle a voulu s'entourer,
+la mort inexorable lui en a enlevé quelques-uns, d'autres subsistent et
+regardent à bon droit le bonheur de son ancienne intimité comme une
+préférence. Ils ont connu cette noble femme partagée entre les
+affections les plus sérieuses et les études de son art; ils savent, eux
+ses intimes, les moindres pages de sa vie, excepté peut-être ce qui
+concerne ses bienfaits. La main gauche de mademoiselle Mars n'a jamais
+su ce que la main droite donnait; elle aimait l'aumône par instinct,
+quand tant de riches l'aiment par ennui. Sous une apparence de raideur,
+il lui est souvent arrivé de cacher une bonne action; elle se défendait
+ainsi contre l'orgueil naturel de la pitié. On a bien voulu attribuer à
+mademoiselle Mars des opinions politiques; elle fit toute sa vie trop
+grand cas de la prudence pour ne pas comprendre les dangers de
+l'exaltation. Qu'au milieu de l'ivresse générale qui animait un peuple
+guerrier, mademoiselle Mars ait fait éclater quelques transports, cela
+était naturel; il est faux qu'elle ait jamais arboré une cocarde. «La
+pauvre femme, nous écrit sa plus vieille amie, mademoiselle Julienne,
+celle qui l'a connue depuis 1808 jusqu'à sa mort, la pauvre femme
+n'avait ni le goût ni le temps de s'occuper de politique; elle n'a crié
+que _vive Molière!_[5]»
+
+Ce qu'il ne deviendra pas moins curieux à observer parfois chez cette
+grande actrice, sera, nous devons le dire, sa propre organisation.
+
+Ainsi sera-t-on peut-être étonné d'apprendre que Mademoiselle Mars ne
+procéda toute sa vie au théâtre qu'à force d'art, d'étude, de soins
+patients. Oui, Mademoiselle Mars ne fut grande qu'à force d'art; oui, il
+y eut toujours en elle une lutte mystérieuse entre l'idée et la parole;
+elle ne sortait de cette lutte que par un effort victorieux.
+Magnifiquement douée de tous les dons, elle n'en travailla qu'avec plus
+d'ardeur, avant de suspendre aux accents mélodieux de ses lèvres tout ce
+public ébloui. Esprit sévère, difficile, la première ébauche de la
+passion théâtrale ne lui a jamais suffi; elle n'eut, pour elle-même,
+aucune faiblesse; elle se soumit aux plus courageuses épreuves. Avec de
+telles idées, on ne peut demeurer inférieur à l'art éclatant que l'on
+cultive; c'est ce qui advint à Mademoiselle Mars, ce diamant épuré
+longtemps au feu. En dépit de toutes ses facultés éminentes, elle tendit
+toujours sa main au travail. La grâce, la vérité, la simplicité
+touchante, les élans nobles, dramatiques, elle ne les obtint qu'au prix
+de laborieux efforts. Admirable exemple, qui doit prémunir les jeunes
+athlètes contre le désespoir qui brise souvent leurs forces!
+
+«--Vous trouvez ce trait difficile, disait-elle un jour à sa seule
+élève, mademoiselle D...; personne ne m'a montré cet effet, je ne l'ai
+trouvé qu'après trente ans de travail!»
+
+Un trait non moins saillant de ce noble caractère, c'est que
+mademoiselle Mars ne découragea jamais aucune vocation. Quelle meilleure
+preuve pouvons-nous en apporter que l'élève privilégiée à qui nous
+devons une grande partie de ces souvenirs, et sur laquelle l'artiste
+incomparable que nous pleurons reporta si longtemps une partie de sa
+tendresse? Jamais leçons moins dures, moins impérieuses, moins pédantes,
+ne furent données avec plus de goût, et cependant, nous venons de le
+voir, mademoiselle Mars était bien sévère pour elle-même! Elle aimait
+que l'on grandît sous son aile, sous ses doux enseignements; une étoile
+qui se levait dans son ciel la rassurait contre l'envie elle-même. C'est
+qu'aussi mademoiselle Mars ne connut jamais la jalousie, dans cette
+carrière où les plus amis se dénigrent; en revanche aussi, elle subit
+les contre-coups de cette passion, la seule arme des comédiens. On peut
+avancer qu'elle souffrit souvent de ses rivales, elle qui toute sa vie
+s'était abstenue de les faire souffrir.
+
+Une volupté réelle de mademoiselle Mars, c'était de jouir du succès de
+ses amis: Talma et elle s'entraidaient dans un mutuel accord. La rue de
+la Tour-des-Dames, qu'habitait Talma, et la rue La Rochefoucault, où
+demeurait mademoiselle Mars, favorisaient ces rapprochements; ces deux
+royautés fraternelles se visitaient, s'étayaient de mutuelles
+confidences; mademoiselle Mars aimait Talma autant qu'elle l'estimait.
+
+Il n'est peut-être pas non plus inutile de dire ici en passant un mot de
+sa philosophie, mademoiselle Mars lisait Saint-Simon, parce qu'il n'y a
+rien dans un pareil livre de romanesque et de fabuleux: la vie et sa
+lutte implacable s'y retrouvent à chaque page. Or, mademoiselle Mars eut
+toujours l'esprit positif; c'était une femme de grand conseil et aussi
+un homme d'une grande volonté. Elle s'armait d'un triple airain contre
+ce qu'elle croyait illicite, elle maintenait avec une exigence sévère la
+moindre parcelle de son bon droit. Elle eut, à ce sujet, des combats
+dont elle sortit toujours avec bonheur; son organe seul plaidait pour
+elle.
+
+--Un procureur du roi eût tenu tête fort difficilement à mademoiselle
+Mars.
+
+Si les fausses vertus sont odieuses, si l'amitié même de ceux qui
+survivent doit être impuissante un jour à les faire prévaloir,
+mademoiselle Mars n'a, grâce au ciel, rien à redouter en ce jour du
+présent comme du passé. Elle a été franche, loyale, jusqu'à la fin de sa
+carrière; c'est un témoignage que ses amis et ses ennemis se plaisent
+conjointement lui rendre. La trempe de cette âme était d'acier; elle
+disait souvent à ses amis leurs vérités les plus dures, mais en leur
+présence, face à face, et avec une verdeur digne de Molière; mais
+ceux-là même qu'elle venait d'accuser en traits si francs vis-à-vis de
+leur conscience, elle les défendait, une fois absents, avec toute la
+probité du coeur, et ne souffrait pas que le moindre trait caustique leur
+fût lancé.
+
+En revanche, elle ne pouvait pardonner à la méchanceté systématique.
+L'injustice, l'ingratitude la trouvaient prête à se dessaisir de la
+clémence; elle décapitait un ennemi avec un mot[6].
+
+Celui-ci restera d'elle; il peint à la fois sa probité de sentiments et
+sa franchise:
+
+«On ne donne la main que quand on donne le coeur.»
+
+Avec cette horreur pour la banalité, horreur aussi vigoureuse, aussi
+noble que celle d'Alceste, mademoiselle Mars devait être toute sa vie
+une personne exceptionnelle, et elle le fut, comme s'il était écrit
+qu'aucun triomphe ne dût lui manquer.
+
+La société, qui se venge souvent de l'éclat des réputations par des
+inductions voisines de la calomnie, n'épargna pas cette femme honorable;
+ne pouvant nier ses succès, elle la poursuivit jusque dans ses intimes
+affections. Il nous est arrivé plus d'une fois d'entendre sur
+mademoiselle Mars des contes ineptes, absurdes; nous en avons lu, ce qui
+devient plus coupable, mademoiselle Mars n'opposa à ces mensonges que le
+plus noble des mépris: elle se tut. Le respect dû aux morts,
+l'inviolabilité du cercueil, sont des phrases pour beaucoup de gens; il
+se trouvera encore, comme il s'en est déjà trouvé, des hommes dont un
+sentiment de décence ne guidera pas la plume en parlant de cette vie, où
+les actions généreuses ne laissent que l'embarras du choix au paneriste.
+Que les véritables amis de ce grand talent n'en conçoivent pas
+d'ombrage, quand le rossignol s'est tu, les grenouilles coassent. Tout
+devient pâture à la curiosité, les plus doux loisirs de l'honnêteté,
+comme ses labeurs, les sentiments les plus vrais, les plus
+désintéressés, comme les luttes courageuses de l'art, du génie! Il
+semble au moins qu'on eût dû épargner à mademoiselle Mars l'amertume
+d'un tel calice; il semble que sa vie répond assez de ses oeuvres: il
+faut bien le dire pourtant, ce coeur si tendre, si loyal, on l'a méconnu,
+injurié à plaisir. Il y a eu des hommes qui ont suivi sans pudeur
+mademoiselle Mars dans ses douleurs domestiques: on l'a accusée de ne
+point aimer sa fille! À la portée de ce trait, on peut juger d'avance de
+l'acharnement de ses ennemis. Ce n'est point une femme comme
+mademoiselle Mars qui n'eût point compris la plus sainte, la plus noble
+des missions, celle d'une mère! La sienne fut toujours l'objet constant
+de sa vive sollicitude. Quant à son amour exalté par cette enfant, nous
+n'en saurions apporter de meilleur preuve que sa retraite de la scène,
+retraite qui dura neuf mois[7]. Accablée de cette perte cruelle,
+mademoiselle Mars rompit tout d'un coup avec Paris et ses habitudes,
+elle courut se confiner dans sa retraite afin d'y cacher ses larmes, ses
+angoisses, son désespoir! La seule vue du portrait de cette adorable
+créature, peinte pour elle par Gérard, excitait encore, huit ans après,
+chez elle, un tremblement nerveux et fébrile, les pleurs mouillaient ses
+yeux en retrouvant un dessin, une fleur de cette fille adorée! Cette
+enfant elle-même n'avait-elle pas reçu de mademoiselle Mars une
+éducation digne de la fille d'un prince? Et voilà le deuil qu'on
+accusait cette mère de ne pas porter, voilà cette mémoire que l'on
+supposait si vite rayée de son coeur! mademoiselle Mars aurait pu dire
+cette fois comme Marie-Antoinette: «J'en appelle à toutes les mères!»
+
+Ceux qui ont répandu sur mademoiselle Mars une pareille calomnie
+l'avaient-ils vue seulement dans _Louise de Lignerolles_ et dans les
+_Enfants d'Édouard_? Le tort de certains rôles est souvent d'imprimer
+leur tenue et leur caractère, aux acteurs qui les maintiennent à la
+scène; ce n'est peut-être pas une observation frivole que celle de cette
+rareté des rôles de _mère_ que nous consignons ici dans le répertoire de
+mademoiselle Mars. Devait-on s'en faire une arme injuste contre sa
+tendresse? L'emploi de mademoiselle Mars les excluait.
+
+S'il devient facile à toute personne de bonne foi, d'après ces divers
+aperçus, de se faire une idée ce caractère, il est plus malaisé de lui
+trouver des analogies dans la société même où mademoiselle Mars vécut.
+Aucune physionomie de comédienne ne saurait entrer en ligne avec
+celle-ci dans le dix-huitième siècle, siècle individuel par excellence,
+et dans le dix-neuvième, mademoiselle Mars conserve encore le privilége
+exceptionnel de sa valeur. Elle demeura _elle_ jusqu'à la fin de sa vie,
+_elle_, c'est-à-dire une femme qui, dans d'autres conditions données,
+eût fait merveilleusement et mieux qu'une duchesse de la vieille cour
+les honneurs d'un salon peuplé de grands noms et de grands esprits. Mais
+mademoiselle Mars était non-seulement modeste, elle fut timide toute sa
+vie. Pressée bien souvent de céder à des sollicitations élégantes, à des
+démarches habiles tentées auprès d'elle pour la confisquer une seule
+soirée dans les salons à la mode, elle répondait à l'un de ses anciens
+amis, conteur ingénieux de qui nous tenons ce trait: _Je ne veux pas
+leur montrer la bête curieuse!_ Cette antipathie marquée pour le monde
+tenait à une certaine sauvagerie de caractère dont mademoiselle Mars
+s'accusait souvent devant ses amis. Le monde ne lui eût offert
+d'ailleurs qu'un commerce pauvre, ingrat; il lui eût rendu des sous pour
+de l'or. Où donc alors mademoiselle Mars avait-elle puisé cette
+convenance parfaite, ce goût, cette réserve qui formaient le cachet
+personnel de son talent? Elle est morte, hélas! en emportant le secret
+de cette ingénieuse puissance.
+
+Il est vrai de dire aussi, pour faire comprendre la répugnance de
+mademoiselle Mars, à l'endroit des cercles, que la société devant
+laquelle s'étaient écoulées ses plus belles années avait vu ses rangs
+singulièrement éclaircis. Les poètes dramatiques de sa pléïade s'étaient
+éclipsés peu-à-peu devant d'autres écrivains, Lemercier, Arnauld,
+Andrieux, Legouvé, Soumet, tous, jusqu'à Casimir Delavigne, avaient payé
+leur dette à la mort bien avant mademoiselle Mars. De là un ennui, une
+satiété réelle pour une femme qui aimait souvent à causer de
+mademoiselle Contat avec Chazet, de Fleury avec Roger, de Monvel avec
+Duval, de Napoléon avec Gérard! mademoiselle Mars, qui se fût peut-être
+composé un salon à trente ans, ne se sentait plus la force de
+recommencer des amitiés. Que lui restait-il en effet de l'ancienne
+Comédie, des acteurs qu'elle avait pu connaître et chérir, des auteurs
+qui, les premiers, lui avaient apporté le fruit de leurs veilles? Les
+uns n'étaient plus, nous le répétons; d'autres s'étaient métamorphosés
+en députés, en pairs de France, quelques-uns même en ermites qui avaient
+rompu avec leur siècle. Et cependant la puissance de ce génie était
+telle, que chacun voulait admirer encore de près cette jeunesse
+éternelle et ce séduisant sourire, les uns pour en jouir comme d'un
+portrait aux lignes suaves, d'autres pour confier encore à ce rare
+talent leurs créations fraîchement écloses, leurs travaux, leurs oeuvres
+qui ne pouvaient se passer d'elle! Le salon de mademoiselle Mars voyait
+encore à certains jours accourir près de cette femme simple et bonne les
+noms les plus beaux, les plus radieux de notre siècle littéraire, Victor
+Hugo, notre grand poète, avait donné le premier rôle de sa première
+pièce à mademoiselle Mars; Alexandre Dumas avait eu le même bonheur que
+Victor Hugo. Des peintres comme Delaroche, Eugène Delacroix, Dauzats et
+Jadin se faisaient remarquer dans le cercle de ses habitués, ils y
+échangeaient de vives causeries. On rencontrait chez elle M. V. de la
+Pelouse, vieillard aimable et instruit; Romieu, ce gai préfet; Lebrun,
+l'auteur de _Marie Stuart_; MM. Edmond Blanc, Vatout, Planard, Goubaud,
+Germain Delavigne, Véron, Lesourd, Malitourne, le baron Denniée,
+toujours vif et spirituel dans ses moindres anecdotes; Bachou, le baron
+Taylor, et une foule d'autres personnes distinguées. Dans cet angle de
+son salon se tenait le camp des intimes: M. Baudouin, le conteur attique
+et précis; M. Milot, M. le comte de Mornay, d'un goût noble, exquis dans
+tout; M. le marquis de Mornay son frère; ce pauvre Béquet, dont nous
+vous avons dit la sagacité, l'esprit et le goût;--que vous dirais-je
+enfin, quelques femmes assises sur ces mêmes fauteuils où s'étaient
+assises avant elles mesdames Mainvieille-Fodor et Saint-Aubin, des
+femmes douées de la beauté de mademoiselle Amigo, de la voix de madame
+Dabadie. Plus loin, c'était MM. Cavé, Jules Janin, Hippolyte Lucas,
+Cordellier-Delanoue. Ainsi entourée, mademoiselle Mars pouvait se croire
+encore la reine des intelligences; elle souriait à Dumas en se souvenant
+de _Bellisle_; à Hugo en songeant à _Dona Sol_ ou à la _Thisbé_! Alfred
+de Vigny et Soumet étaient ses adorations. Ne vous seriez donc pas cru
+vous-même transporté dans quelque noble salon de la place Royale, en
+voyant cette femme qui eut toute sa vie l'esprit et le coeur de Ninon,
+cette femme dont Charles Nodier eût défendu la moindre lettre à l'égal
+de celles de Maintenon ou de Mirabeau? C'est que tout devenait charme et
+musique en passant par les lèvres de l'admirable comédienne; c'est que
+tous ces hommes, devenus ses hôtes pour une soirée, se disputaient tous
+l'honneur d'une parole prononcée par mademoiselle Mars hors de la scène?
+Là, point de calcul, d'apprêt, rien de l'éventail, des diamants de
+Célimène; mademoiselle Mars n'était plus qu'une femme du monde, une
+femme, il est vrai, qui avait parlé de bonne heure à bien des têtes
+couronnées, une femme parée de toutes les ressources de son esprit, de
+son maintien, de sa voix! Qui lui eût parlé dans ces réunions des choses
+du théâtre eut commis presque un délit; là plus de grande coquette, plus
+d'ingénue, plus de comédienne, mais une maîtresse de maison, la dernière
+des grandes dames, comme on l'a dit. Nous avons ajouté qu'elle était
+difficile et méticuleuse en amitiés, mais à qui donc doit-on refuser le
+droit d'arranger sa vie? Mademoiselle Mars était née tellement, et
+peut-être à son insu, une femme du monde, que dans le dépit,
+l'impatience la plus naturelle et la plus vive, il ne lui échappa jamais
+un mot qui parût une dissonnance choquante à ses familiers.
+Grondait-elle quelqu'un et lui faisait-elle, comme l'on dit, son paquet
+au coin de son feu, elle avait dans sa seule façon de prononcer le nom
+de monsieur; de mademoiselle si c'était une femme, quelque chose de
+bref, de sec, d'incisif, allant merveilleusement et en droite ligne à
+son but. Et en ceci, on le voit, la comédienne de grandes manières
+servait la femme de grand ton. Célimène ne doit, ne peut se fâcher comme
+madame Patin.
+
+Si, durant toute sa vie, et au dire de ceux qui l'ont connue, elle fut
+toujours en retard d'une heure pour une affaire d'intérêt, souvent même
+pour une affaire de comité; mademoiselle Mars était en revanche aussi en
+avance pour obliger. On l'a vue souvent se lever, quitter son propre
+salon et ses amis, afin de courir où l'infortune l'appelait. Elle a
+supporté courageusement d'affreux revers de fortune; tomber d'un seul
+coup de cent quarante mille francs à huit mille six cents francs du
+Théâtre-Français[8], restreindre sa maison et ne pas se plaindre, n'est
+pas d'une femme ordinaire. Le nombre des pensions qu'elle faisait à des
+gens nécessiteux ne s'en vit pas même diminué.
+
+On a parlé de services oubliés par mademoiselle Mars, et à ce sujet on a
+accusé son testament.
+
+D'abord, ce testament est de 1838. Il est daté d'Italie.
+
+Cette date répond à plusieurs de ces oublis; puis nous savons de bonne
+source qu'elle avait l'intention de le retoucher, seulement elle n'en
+trouva pas le courage. Elle craignait la mort et tout ce qui pouvait la
+lui rappeler[9].
+
+Les meilleurs esprits ne sont pas exemps de cette sinistre inquiétude.
+
+Mademoiselle de Sens, dont nous avons écrit quelque part l'histoire,
+poussa cette crainte si loin, qu'on avait ordre dans sa maison de ne
+jamais lui apporter une lettre timbrée de noir. Elle ignora longtemps le
+trépas d'amis bien chers, et son saisissement fut si profond en
+apprenant la mort d'une personne qu'elle croyait pleine de vie, qu'elle
+la suivit au tombeau.
+
+Étonnez-vous donc des alarmes de mademoiselle Mars! Par quel charme, par
+quelle prière sortie de ce doux organe eût-elle désarmé cette implacable
+déesse? Hélas! elle avait eu dans une fin récente encore l'exemple de
+cette lutte formidable et vaine; on lui avait raconté un jour les
+derniers moments d'un poète plein de génie et de feu que la mort venait
+de prendre, les deux mains sur ses chants inachevés[10].
+
+--Sauvez-moi! sauvez-moi! s'écriait avec une voix déchirante le noble
+martyr à la garde-malade qui le veillait; sauvez moi, ma soeur, ne me
+laissez pas mourir!
+
+Et il tendait vers cette femme des mains fiévreuses, défaillantes...
+
+Les détails de cette agonie, si cruelle pour nous tous les amis et les
+élèves de Soumet, avaient vivement impressionné mademoiselle Mars.
+
+Les sombres fantômes dont la fantaisie des biographes s'est complu à
+l'entourer au lit de sa mort sont de pures fictions, Elle a beaucoup
+souffert, mais le délire n'a pas toujours opprimé cette noble
+intelligence; elle s'est endormie si doucement, que trois heures après
+elle ressemblait à sa propre image, peinte par Gérard. Une fois touché
+par la mort, ce visage avait repris sa plus éclatante beauté,--la beauté
+de mademoiselle Mars à l'âge de trente ans!
+
+Voici tout ce qui reste de cette femme célèbre en fait de reproductions
+dues au marbre, au crayon ou au pinceau:
+
+Le portrait de mademoiselle Mars, peint par Gérard.
+
+La miniature de Jacques, (1810) représentant mademoiselle Mars dans le
+personnage de Betty (la _Jeunesse de Henry V_); elle avait alors trente
+ans.
+
+Le buste de David (d'après nature), 1823.
+
+Ce buste, que David possède encore dans son atelier, reviendra de droit
+à la Comédie Française, nous l'espérons.
+
+Outre les nombreux services rendus si longtemps à la Comédie par
+mademoiselle Mars, il est bon de dire qu'en mourant elle avait manifesté
+l'intention de fonder un prix que ce théâtre eût décerné, soit à la
+meilleure pièce, représentée dans l'année, soit à la première élève qui
+se distinguerait entre toutes dans le domaine si pauvre à cette heure de
+la Comédie.
+
+Un mot de nous au lecteur, en finissant.
+
+La vie de mademoiselle Mars s'offre naturellement au biographe sous un
+double aspect: comme artiste, elle a occupé au théâtre une place large,
+importante; comme femme, elle s'est conquis, au sein de l'existence la
+plus modeste, des amitiés nobles, délicates, dont nul ne contestera la
+valeur.
+
+En raison de ceci, il se présentait pour nous une difficulté que le plus
+simple juge appréciera. Ne parler que de mademoiselle Mars à la scène
+pouvait devenir fastidieux à la longue; pénétrer dans l'intimité de
+cette vie offrait un écueil inévitable. On nous saura gré, nous
+l'espérons, de nos réticences et de nos ménagements.
+
+Le masque suppose un stylet; nous répudions à l'avance le masque et le
+stylet pour toutes nos oeuvres. Si c'est là une garantie de nos
+jugements, nous la donnons tout d'abord et de plein gré à ceux qui
+voudront nous lire: «Nous signons donc cet ouvrage et de grand coeur».
+
+Différentes considérations nous ont déterminé à l'entreprendre; la
+première de toutes a été de montrer mademoiselle Mars sous son vrai
+jour. Pour obtenir un pareil résultat, il ne nous a pas semblé que ce
+fût assez des matériaux précieux que nous possédions, des documents
+divers et des autographes nombreux de mademoiselle Mars; nous avons eu
+recours constamment aux témoignages des contemporains. Les moindres
+confidences, les moindres souvenirs des personnes qui ont approché de
+près mademoiselle Mars ont eu pour nous, un grand prix; en frappant au
+coeur de ses amis, nous avons trouvé plus d'un écho sympathique. C'est
+là le privilége des mémoires illustres de se conserver des défenseurs
+ardents même au-delà du tombeau; les amis de mademoiselle Mars se sont
+ligués noblement pour prévenir la sienne de la moindre tache. Ce sont
+leurs souvenirs plus que les nôtres que nous consignons ici. Nous sommes
+trop jeune pour avoir suivi de bonne heure mademoiselle Mars dans les
+diverses phrases de sa carrière; mais nous connaissons ses amis, c'est à
+eux que nous avons fait appel. Beaucoup de ces personnes reconnaîtront
+ici sans peine le texte même de leurs notes.
+
+Faire estimer la femme de ceux qui n'ont entrevu que l'actrice était
+pour nous un devoir: ce devoir, la vie de mademoiselle Mars nous l'a
+rendu bien facile. La sincérité d'un pareil écrit est son unique
+défense.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Naissance de mademoiselle Mars.--Opinions diverses à ce sujet.--Date des
+archives de la Ville.--Contradiction de madame Desmousseaux.--Parrain et
+marraine.--Le baptême de Clairon.--Le nom d'_Hippolyte_.--_Le bonheur du
+jour_.--La pension sur la cassette.--Monvel.--Mademoiselle Mars et ses
+portraits.--L'enfant de la balle.--Jeunesse et misère.--Deux soeurs.--Les
+mains rouges.--Le café au lait et les officiers.--M. Valville ne doit
+pas attendre.--Les beaux bras de mademoiselle Lange.--Dugazon console
+mademoiselle Mars.--Portrait de Dugazon.--La soeur martyre.--Les oiseaux
+de Dugazon.--Vengeance d'acteur.--Manière de professer de
+Dugazon.--Théâtre de marionnettes qu'il donne à Hippolyte
+Mars.--Desessarts plastron.--Grandménil.--Un trait de
+l'Avare.--Singulière fin de Grandménil.
+
+ «Et memor nostri Galatea vives!
+
+ HORACE, liv. III.
+
+
+«Mademoiselle Mars (Anne-Françoise-Hippolyte Boutet) est née à Paris le
+9 février 1779 (paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois).»
+
+Telle est la date enregistrée par tous les biographes de la célèbre
+actrice aux souvenirs de laquelle nous consacrons cet ouvrage.
+
+Les biographes ajoutent que Boutet était le nom de son père[11] et Mars
+celui de sa mère.
+
+Arrêtons-nous d'abord sur la première de ces assertions,--celle qui
+touche la naissance de mademoiselle Mars.
+
+À ce compte des biographes, mademoiselle Mars serait née six semaines
+après Marie-Thérèse-Charlotte de France, dauphine et duchesse
+d'Angoulême. Le jour où elle serait venue au monde, on célébrait les
+relevailles de la reine. Le canon tonnait pour la fille de
+Marie-Antoinette, en même temps que la fille de Monvel bégayait ses
+premiers cris.
+
+Ce rapprochement devait nécessairement flatter les historiens, les
+curieux, les poètes.
+
+Ces deux destinées, si voisines l'une de l'autre, ont été en effet bien
+dissemblables!
+
+On connaît le mot attribué à Monvel:
+
+«On a tiré le canon le jour de la naissance de ma fille!»
+
+Mais est-ce du canon qu'on tira le jour des relevailles de la reine ou
+de celui qui annonçait la naissance de la dauphine que voulait parler
+Monvel?
+
+Les registres de la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, sur laquelle
+est née mademoiselle Mars, ont été transportés dès 92 à la Ville; ils ne
+laissent aucun doute à l'égard de cette date. C'est le 9 février 1779
+qu'Hippolyte Mars est née.
+
+Voici l'acte de naissance relevé par nous à la Ville, nous le copions
+textuellement:
+
+ «Mercredi 10 février 1779,
+
+ _«Fut baptisée Anne-Françoise-Hippolyte, fille de Jacques-Marie
+ Boutet, _bourgeois de Paris_, et de Jeanne-Marguerite Salvetat, son
+ épouse, rue Saint-Nicaise. Parein[12], Saint-Jean-François Aladane,
+ caissier des fermes. La marraine, Marie-Anne Bosse, veuve de Joseph
+ Fabre, _bourgeois de Marseille_.
+
+ «_L'enfant est né d'hier et ont signé:_
+
+ ALADANE, BOSSE, BOUTET, LEBAS.
+
+Plusieurs choses ont le droit de surprendre dans cet acte, revêtu de la
+plus complète authenticité. Le nom de _Mars_ n'y figure point du côté de
+la mère ou de la fille. Pour Monvel, il tait son nom de Monvel, (il est
+vrai que son voyage en Suède ne l'avait pas encore anobli). Il ne s'y
+dit pas comédien et s'intitule _bourgeois de Paris_. Mais ce qui étonne
+bien plus, c'est qu'il y regarde Jeanne-Marguerite Salvetat (Madame
+Mars) comme sa femme, ce qui entacherait l'acte de nullité. Des
+considérations particulières ont déterminé sans doute Monvel à agir
+ainsi, nous ne pouvons les pénétrer ni les expliquer.
+
+Ce que nous pouvons seulement affirmer, c'est que Monvel, peu de temps
+après cet acte, se maria en Suède où il épousa mademoiselle Cléricourt,
+fille d'un ancien comédien pensionné par le roi. Ce que nous pouvons
+dire, c'est qu'une personne, dont le père et l'oncle furent
+contemporains de Monvel, dont la famille, en un mot, s'est trouvée
+toujours unie à celle de mademoiselle Mars, autant par les liens de la
+parenté que par les liens du succès, madame Desmousseaux, cette actrice
+si distinguée de notre premier théâtre, dont mademoiselle Mars faisait
+si grand cas, cette seule duègne qui nous rappelle les temps glorieux de
+la Comédie, nous a assuré:
+
+1º Que l'acte relevé par nous sur les archives de l'Hôtel-de-Ville lui
+paraissait incompréhensible;
+
+2º Qu'elle savait de source sûre que mademoiselle Mars était née à Rouen
+et non à Paris;
+
+3º Qu'il n'était pas rare, à cette époque, de voir des oublis ou des
+erreurs notables sur les registres de la Ville.
+
+À l'appui de cette opinion, madame Desmousseaux ajoutait les faits qui
+suivent:
+
+«Mademoiselle Mars est née à Rouen; le lendemain même du jour où
+Marie-Antoinette donnait, à Versailles, le jour à la duchesse
+d'Angoulême (Madame la Dauphine). Les chemins de fer n'existaient pas
+alors; aussi avait-il fallu toute la nuit pour que la nouvelle franchît
+la distance de Versailles jusqu'à Rouen. Les cloches mêlaient leur bruit
+à la grande voix du canon, au moment où madame Mars accoucha
+d'Anne-Françoise Hippolyte.»
+
+Cette assertion de madame Desmousseaux nous paraît la seule raisonnable.
+
+Comment admettre, en effet, la pension accordée à mademoiselle Mars, le
+meuble envoyé par la reine, dont il sera bientôt fait mention, si
+mademoiselle Mars n'était née que _six semaines après la Dauphine_?
+
+Le nom d'Hippolyte, donné à Mademoiselle Mars, avait été le nom de
+Clairon.
+
+Clairon fut aussi la maîtresse de Monvel. Voici comment elle raconte
+elle-même, dans ses Mémoires, les circonstances curieuses de son
+baptême:
+
+«L'usage de la petite ville où je suis née était de se rassembler, en
+temps de carnaval, chez le plus riche bourgeois, pour y passer tout le
+jour en danses et en festins. Loin de désapprouver ce plaisir, le curé
+le doublait en le partageant, et se travestissait comme les autres. Un
+de ces jours de fête, ma mère, grosse de sept mois, me mit au monde
+entre deux et trois heures après midi. J'étais si chétive, si faible,
+qu'on crut que peu de moments achèveraient ma carrière. Ma grand'mère,
+femme d'une piété vraiment respectable, voulut qu'on me portât
+sur-le-champ même à l'église recevoir au moins mon passeport pour le
+ciel; mon grand-père et la sage-femme me conduisirent à la paroisse; le
+bedeau même n'y était pas, et ce fut inutilement qu'on alla au
+presbytère. Une voisine dit qu'on était à l'assemblée chez M***, et on
+m'y porta. Le curé, mis en Arlequin, et son vicaire, en Gilles,
+trouvèrent mon danger si pressant, qu'ils jugèrent n'avoir pas un
+instant à perdre. On prit promptement, sur le buffet, tout ce qui était
+nécessaire; on fit taire un moment les violons, on dit les paroles
+requises, et on me ramena à la maison». (Mém. d'Hippolyte Clairon,
+publiés par elle-même en 1799, p. 225).
+
+La reine Marie-Antoinette fut la première fée qui toucha véritablement
+de sa baguette royale le berceau de la petite Hippolyte Mars: une
+pension de 500 livres sur la cassette du roi lui fut accordée[13].
+
+Dans le salon de mademoiselle Mars, dont nous parlerons plus tard, la
+célèbre actrice garda toute sa vie, à l'appui de cette faveur princière,
+un petit meuble, dit _bonheur du jour_, auquel elle attachait
+nécessairement un grand prix. Ce meuble à compartiments, donné à sa mère
+par la reine de France, servit constamment de secrétaire à mademoiselle
+Mars.
+
+On montre sur une table, à Fontainebleau, le coup de canif plus ou moins
+historique échappé à l'impatience de Napoléon, au moment de son
+abdication; mademoiselle Mars qui, elle aussi, abdiqua, n'a laissé à ce
+petit meuble aucune trace de sa juste indignation: ce fut cependant sur
+lui qu'elle signa son acte de retraite, en mars 1841.
+
+Remarquez la date, en mars!
+
+Monvel, en sa qualité de comédien du roi, avait droit à cette marque
+insigne de bienveillance de la part de la reine. Cet acteur, chacun le
+sait, était loin d'être un homme ordinaire.
+
+Nous aurons plus d'une fois l'occasion de remarquer la noblesse innée de
+son ton, de ses manières; tout chez lui sentait l'homme de qualité. Vers
+la fin de sa vie, mademoiselle Mars n'en parlait elle-même qu'avec un
+attendrissement mêlé de respect.
+
+--On ne saura jamais ce qu'il valait! disait-elle un jour à M. B..., qui
+lui faisait voir un portrait de cet acteur célèbre; jamais peut-être il
+n'y eut d'homme plus modeste!
+
+Et comme une autre fois son carrossier lui proposait devant la même
+personne de faire peindre un canton d'armes sur les panneaux de sa
+calèche:
+
+--Au fait, reprit mademoiselle Mars, j'en aurais le droit!... à cause de
+Monvel!
+
+L'ami de mademoiselle Mars de qui nous tenons cette anecdote l'ayant
+pressée de s'expliquer à cet égard, elle n'en fit rien et changea vite
+de conversation.
+
+Si Monvel devint noble, puis comme Molé et Grandménil, membre de
+l'Institut national, c'est qu'on ne rougissait pas alors d'accorder au
+talent, dans quelque sphère qu'il brillât, les honneurs dont il était
+digne. Dans le siècle d'avant, Molière ne fut pas de l'Académie; dans
+notre siècle, on hésita à donner la croix à Talma. Un seul trait peindra
+l'estime que les gens de lettres et les comédiens eurent pour Monvel, ce
+fut lui qui fut chargé de l'apothéose de Molé[14]. L'effet de cet éloge
+funèbre, prononcé par Monvel avec cette sensibilité exquise qui faisait
+le fond de son caractère, et cette pureté de diction qui le classa si
+vite au rang de nos premiers comédiens, est encore présent à bien des
+mémoires contemporaines. La douleur qui le pénétrait semblait avoir
+augmenté le charme naturel de son éloquence, Monvel pleurait ce jour-là
+autrement qu'à la Comédie. Il se souvenait sans doute, en accompagnant
+Molé à sa dernière demeure, de deux douleurs bien cuisantes: d'abord
+Molé avait été son ami, puis il s'était affecté si cruellement des
+injures de Geoffroy qu'il en parlait encore à son lit de mort avec
+amertume. Cette double affection inspira à Monvel de belles et
+énergiques paroles.
+
+Le père de Monvel était un acteur de talent; Monvel était comédien et
+homme de lettres: la vocation de mademoiselle Mars était tracée.
+
+«Presque tous ceux qui se sont fait un nom dans les beaux-arts, a dit
+Voltaire, les ont cultivés malgré leurs parents; mais la nature a
+toujours été en eux plus forte que l'éducation.»
+
+Si de pareilles lignes s'appliquent de droit à un génie de la trempe de
+Molière, génie combattu, opprimé dès sa naissance, elles trouvent en
+revanche dans l'éducation première de notre héroïne un éclatant démenti.
+
+Monvel avait eu avec madame Mars, actrice fort belle, mais médiocre, de
+cette époque, une liaison que sa propre existence lui permettait de
+regarder comme fragile, qu'un mariage postérieurement conclu[15] lui
+commandait même de rompre; de cette liaison était née Hippolyte Mars.
+
+Mais, dans ce miroir si pur, si ingénu, si charmant, Monvel tout entier
+se retrouvait il eût été bien ingrat de contrarier la vocation de sa
+fille!
+
+De son côté, madame Mars vivant du théâtre, madame Mars, liée de bonne
+heure avec des acteurs comme Préville, Dazincourt, Baptiste, des auteurs
+comme Ducis, Legouvé, etc., devait tout naturellement songer à produire
+bientôt cette enfant à la scène. La première fois qu'elle avait vu
+Monvel, c'était dans une représentation de Mahomet. Lekain jouait le
+rôle du prophète, Monvel faisait _Séide_ et Brizard _Zopire_. Jamais
+peut-être un pareil ensemble de talents ne s'était produit. Madame Mars
+était fort belle[16], si belle qu'on s'écriait en la voyant: Voilà une
+vraie reine de tragédie! Elle avait les bras et la gorge magnifiques, de
+grands yeux méridionaux; seulement chez elle l'âme et le foyer
+manquaient. C'était un marbre admirable et rien de plus.
+
+La mère de madame Mars avait été plus remarquable encore de visage que
+sa fille; le roi Louis XV l'avait distinguée. Elle-même racontait que,
+dans la grande galerie de Versailles, le pied lui avait tourné quand le
+jeune roi passait: on portait dans ce temps là des mules de Venise très
+hautes. La douleur fit pousser un cri à madame Mars; le roi, tout ému de
+voir une si belle personne, pâlit, s'approcha d'elle et la soutint.
+
+--Une femme qu'on soutient est une femme qui tombe, lui dit Louis XV à
+l'oreille; et en effet, ajoutait-elle avec un sourire, de ce jour-là je
+ne fus plus obligée de passer à Versailles par la grande galerie.
+
+Elle dansa le _menuet_ devant le roi.
+
+Monvel, on le sait, fut toute sa vie un homme à bonnes fortunes;
+cependant l'ensemble de sa personne était très frêle; il avait à
+proprement parler la peau sur les os. Du reste, une tête de médaille
+admirable (cela était frappant surtout quand il jouait _Cinna_ avec sa
+couronne de chêne), des yeux profonds, expressifs. Malgré la faiblesse
+de sa constitution, il se fit remarquer bien vite dans l'emploi de Molé;
+il avait autant de feu, mais plus d'art. Au dire de tous ceux qui ont vu
+ces deux acteurs, on doit s'abstenir même d'établir entre eux la moindre
+similitude. Ainsi le rôle de Morinzer, dans l'_Amant bourru_[17] était
+joué par Molé avec une franchise telle, une chaleur si brûlante, qu'on
+ne voyait guère en lui qu'on bon marin bien entier, bien rude, en
+révolte avec la société et ses usages, un de ces hommes véritablement
+bourrus qu'on aime malgré soi, grâce à leur probité et malgré la dureté
+de leur écorce. Monvel, au contraire, moins fougueux, plus pénétré,
+maître de sa colère et de ses éclats, pathétique au plus haut degré, y
+produisait un effet bien différent; on s'enthousiasmait avec le premier,
+on pleurait avec le second, deux exemples bien faits pour encourager au
+théâtre les organisations les plus contraires! Ajoutez à cette habileté
+profonde une diction simple et touchante, des attitudes aisées, et ce
+grand art des nuances que si peu d'acteurs comprennent, vous n'aurez
+encore qu'une idée imparfaite de ce beau talent, qui pourrait peut-être
+se résumer pour Monvel dans ce seul trait: la faculté de s'émouvoir à
+son gré, à son heure. Monvel eut de tout temps la passion à ses ordres,
+et cependant il écarta avec soin de son répertoire les rôles qui exigent
+une explosion trop éclatante. C'est que la douleur, l'amour, la
+jalousie, la haine, les grandes passions, n'ont pas besoin de cris pour
+se traduire: voyez la Niobé, elle est immobile, mais dans ce marbre
+quelle noble mélancolie! L'éloquence du regard était poussée à un si
+haut point chez Monvel, la sensibilité de son silence même devenait si
+sympathique, qu'il produisait un effet prodigieux bien avant d'avoir
+parlé. Molé était un volcan, un coup de foudre; Monvel était simple et
+persuadé[18].
+
+Dans la comédie, où on le vit après la mort de Molé, il ne causa pas
+moins d'intérêt, d'admiration, de surprise. _Ésope à la cour_, l'_Abbé
+de l'Épée_, le _Philosophe sans le savoir_, le Président de la
+_Gouvernante_, quels joyaux charmants, quel triomphe pour ce comédien
+tant aimé!--Nous avons parlé tout à l'heure de l'_Amant bourru_, Monvel
+est l'auteur de cet ouvrage; on doit lui pardonner dès lors les
+_Victimes cloîtrées_, drame à notre sens fort ennuyeux. Mais il faut se
+reporter à l'époque où l'ouvrage fut composé. Les couvents étaient assez
+mal notés dans l'opinion: Diderot n'avait pas peu contribué à les
+décrier avec sa _Religieuse_. Les opéras de Monvel lui font certainement
+plus d'honneur que ses drames: témoins _Julie, Blaise et Babet_, les
+_Trois fermiers, Ambroise_ ou _Voilà ma journée_. L'Institut ne fut
+qu'une justice rendue à ce littérateur intéressant[19].
+
+Peu contents des palmes cueillies par eux à la scène, du retentissement
+des journaux et des recettes, les acteurs d'alors ambitionnaient le
+succès de l'écrivain: Molé, Monvel, Dugazon ont chacun des titres divers
+à l'estime des gens de lettres. Le premier composa des pièces de vers
+pleines de sel et d'agrément, des discours d'ouverture et de clôture
+(usage perdu depuis la Révolution à la Comédie-Française), des notices
+sur Lekain et mademoiselle d'Angeville; il fit même au théâtre une
+petite comédie, le _Quiproquo_, qui eut du succès. Monvel alla plus
+loin: il eut un vrai répertoire; pour Dugazon, que devons-nous en dire,
+sinon que ces mystifications valent mieux que ses pièces
+républicaines[20]? Il appartenait à un seul homme, à Molière, de réunir
+en lui ces deux gloires, celle de l'écrivain et de l'artiste. Plus tard,
+des comédiens comme Picard et Alexandre Duval laissèrent au théâtre des
+preuves de leur vocation d'auteur. De nos jours encore, deux artistes
+fort distingués[21] ont abordé avec succès cette double carrière. Monvel
+professait en homme convaincu de tout ce que l'art possède de ressources
+et de secrets. Il eût communiqué la vie et le mouvement au comédien le
+plus froid, et cela par des gradations si admirables, qu'on se demandait
+comment la nature, qui l'avait fait si chétif, l'avait doué en même
+temps d'une pareille énergie. Seulement, et pour nous servir d'une
+expression commune qui rende exactement notre pensée sur ce lutteur
+merveilleux, la lame chez Monvel usait le fourreau. Il était souvent
+environné de potions et de tisanes, donnant la plupart du temps ses
+leçons dans un grand fauteuil qui égalait, pour l'ampleur et la vétusté,
+celui du _Malade Imaginaire_. La petite Hippolyte, amenée alors près de
+Monvel, tremblait devant cet appareil de fioles et ce grand fauteuil,
+comme Louison à la vue de la poignée de verges dont le terrible Argan la
+menace[22]. Épeler les chefs-d'oeuvre de notre scène avec un tel maître,
+c'était entrer d'un seul coup dans la voie du succès; Monvel fut pour sa
+fille la meilleure école, mais il ne l'épargna pas à la peine. Son
+écolière fut plus d'une fois sévèrement réprimandée. «On n'arrive à la
+gloire, dans notre état, qu'en mouillant par jour six chemises,» disait
+Clotilde la danseuse à M. de Ségur. Mademoiselle Mars n'y arriva
+qu'après avoir mangé du pain noir: sa première jeunesse fut misérable.
+L'enfant de la balle fut traitée souvent comme la pauvre Chiara
+d'Hoffmann, elle souffrit comme Mignon. Qui ne s'est ému au seul début
+de ce livre charmant de Marivaux, où Marianne arrive sur le pavé de
+Paris, Marianne douce et candide, Marianne qui se mire avec une joie si
+grande à un morceau de glace suspendu dans sa chambrette? Voici la
+chambre en carreaux, froide l'hiver, brûlante l'été, le pot à l'eau
+ébréché, les rideaux trop courts retombant en pentes inégales sur le
+lit; la mansarde d'une grisette du temps de Louis XV enfin. À cette
+fenêtre, et ses deux coudes appuyés sur l'ardoise du toit, rayonne d'un
+morne éclair cette belle enfant aux couleurs pâles, aux yeux bleuâtres
+de fatigue... appelez-la Marianne ou mademoiselle Mars, mais elle
+souffre, hélas! elle est étiolée; voyez ses bras! «Hippolyte est si
+maigre, écrivait Valville à l'un de ses amis, que nous craignons de la
+perdre.» Valville eût pu ajouter que la pauvre enfant grelotait à la
+lettre dans son grenier. Il fallait là voir, souffreteuse et toute
+pensive, arroser quelques méchants pots de fleurs à sa fenêtre, et cela
+pendant que sa soeur aînée[23] portait de belles robes de belles étoffes,
+des étoffes qui eussent si bien convenu aux délicates épaules de la
+jeune Agnès! Voilà de beaux bijoux, lui disait sa soeur; admire cet
+écrin, ces bagues! N'est-ce pas que je suis éblouissante? Dame! ma chère
+soeur, je suis l'aînée, je me sens faite pour vivre dans une atmosphère
+brillante! Que tu es bonne de te fatiguer à apprendre de méchants rôles!
+Vois un peu ce pauvre Valville: où cela l'a-t-il mené, le théâtre! Moi,
+je veux sourire, je veux vivre, je veux régner! Et je régnerai, vois-tu,
+ma pauvre soeur, je régnerai; je serai riche, fêtée, enviée un jour de
+tous! Va! j'espère bien ne pas rester au théâtre Montansier!
+
+Cendrillon,--n'était-ce point alors Cendrillon que mademoiselle
+Mars?--écoutait cet orgueilleux babil en portant au feu mourant de la
+cheminée quelques mauvais tisons dus à l'obligeance d'un voisin. Elle
+admirait les chapeaux à plumes et les écharpes de sa soeur,--ses bonnets
+de gaze,--ses rubans de mille couleurs,--un arc-en-ciel de tous les
+jours et de toutes les heures,--car mademoiselle Mars aînée était une
+vraie poupée de modes. À quarante-cinq ans passés, elle portait encore
+des chapeaux à grandes plumes.
+
+Mademoiselle Mars aînée avait les mains lisses et blanches, et
+mademoiselle Mars se désolait bien fort d'avoir en ce temps-là les mains
+rouges. Les mains rouges! qui se douterait aujourd'hui que ce fut là le
+premier chagrin de mademoiselle Mars!
+
+Un autre désespoir enfantin non moins grand pour elle, c'était chaque
+matin d'aller chercher le lait! Elle s'aventurait timide et les yeux
+baissés, jusqu'à la laitière, présentant son pot de fer-blanc comme une
+de ces jolies petites servantes de Greuze aux robes rayées de bleu et de
+rose, au ruban lilas à la ceinture, au pied mignon et furtif.--Le lait!
+le lait! bien vite, Madame la laitière! M. Valville attend son café, et
+malheur à moi si je faisais attendre M. Valville!
+
+Et elle s'en revenait triomphante, comme Perrette de la fable.
+
+Ce Valville, pour qui mademoiselle Mars se dépêchait tant, était un
+acteur qu'affectionnait beaucoup sa mère;--il logeait chez elle et
+jouait à Montansier. Plus tard, mademoiselle Mars devait le recueillir
+elle-même, pauvre, délaissé, souffrant! Il avait pour amis Baptiste
+cadet, Damas, Caumont, mais surtout Patrat.
+
+Cet acteur, dont il sera parlé plus d'une fois dans ces récits, était
+donc le commensal et l'ami de madame Mars la mère depuis un assez grand
+nombre d'années. C'était un homme méthodique, qui ressemblait à un
+portrait du temps de Néricault Destouches, l'air grave, la démarche
+lente,--mais surtout il était exact aux heures des repas et tenait
+énormément le matin à son café.
+
+Un jour, cependant, le café au lait de Valville manqua; Valville faillit
+attendre, comme Louis XIV!
+
+L'enfant était revenue toute en larmes à la maison.
+
+--Qu'as-tu? demanda Valville.
+
+Pour toute réponse, Hippolyte Mars se mit à pleurer. Elle balançait à sa
+main gauche l'anse de son pot au lait, en baissant à terre ses grands
+yeux noirs.
+
+--Vide! s'écria Valville en regardant le pot au lait; ils te l'ont pris,
+l'on t'aura poussée, c'est sûr! Tiens, ne pleure pas, et retourne vite à
+la laitière!
+
+Ce mot de _retourne vite!_ amena un nuage de honte et de douleur au
+front de la pauvre enfant.
+
+--Mais encore un coup, que s'est-il donc passé? demanda Valville; tu
+ressembles à la petite fille à la _cruche cassée_. Tu sais, ce joli
+tableau? Voyons, Hippolyte, est-ce un rôle que tu répètes?
+
+--Je ne répète pas de rôle, répondit-elle à Valville avec une moue
+chagrine, ce sont ces maudits officiers qui m'ont vu jouer à Versailles
+le divertissement des _Étrennes_[24] et qui, depuis ce matin, m'ont
+reconnue par malheur quand j'allais chercher du lait:
+
+--Tiens, se sont-ils écriés, c'est la petite à Monvel! Et là-dessus,
+j'en rougis encore, l'un d'eux m'a pris le menton.
+
+--N'est-ce que cela?
+
+--Comment, ce n'est point assez? Apprenez donc alors qu'un autre--le
+plus hardi sans doute--a prétendu que je lui devais un baiser. Un
+officier du roi! ces messieurs, à ce qu'il paraît, ne doutent de rien!
+
+--Et tu le lui as accordé?
+
+--Ah! bien oui, je n'ai pas même demandé mon reste... je veux dire mon
+lait à la laitière. Je me suis enfuie à toutes jambes et je vous jure
+bien, monsieur Valville, que c'est la dernière fois que je retourne avec
+ce pot dans la rue... Non, je ne descendrai plus jamais le matin, oh
+non! Et tenez, pour que vous n'en doutiez pas, ajouta-t-elle en mettant
+le vase sous son pied mutin, voilà, je l'espère, ce qui vous fera croire
+à ma volonté!
+
+Ce mot _volonté_ dans la bouche de la petite fille avait quelque chose
+de si accentué, de si ferme, racontait plus tard Valville, que ce
+jour-là je n'osai lutter; je pris mon café sans lait.
+
+Il est vrai de dire, pour la justification de la chère enfant, que cette
+commission journalière la mettait sur les épines. On portait alors en
+effet des manches courtes, et chaque fois qu'Hippolyte Mars descendait
+dans la rue pour chercher le lait de Valville, il lui fallait bien
+montrer ses bras.
+
+--Des mains rouges, des mains rouges! répétait-elle en pleurant, quand
+les bras de mademoiselle Lange sont si beaux!
+
+Mademoiselle Lange, qui joua en effet plus tard les ingénuités à côté de
+mademoiselle Mars, était une délicieuse jeune première pleine de grâce
+et de fraîcheur; reçue en 1793, elle se retira en l'an VI.
+
+C'est sur cette pauvre mademoiselle Lange, dont le portrait figure
+encore dans le foyer de MM. les comédiens ordinaires du roi, que retomba
+d'aplomb la vengeance de Girodet. Ce peintre déjà célèbre venait de
+faire le portrait de l'actrice pour M. Simon, qui le lui avait commandé.
+Ce M. Simon était carrossier à Bruxelles, et tellement en réputation,
+que les merveilleuses de Paris, comme les lionnes d'Angleterre,
+faisaient mettre dans leur contrat de mariage qu'elles auraient un
+équipage sortant des ateliers de Simon. La solidité dont il faisait
+parade pour ses roues avait établi sa réputation. Il les faisait jeter
+d'un des sommets les plus élevés de Bruxelles sur une surface plane, et
+à la moindre avarie, il forçait l'ouvrier à recommencer la pièce. M.
+Simon avait admiré mademoiselle Lange dans _Pygmalion_; il voulut offrir
+un char à cette Galatée. Mademoiselle Lange préféra ce char à son image.
+Une garde-robe fort belle et des diamants complétèrent l'attaque de
+mademoiselle Lange. L'épais carrossier obtient le pas sur le beau
+Larive. M. Simon avait un mérite roulant; il se piquait de plus de se
+connaître aussi bien en peinture qu'en vernis. Il s'en alla donc chez
+Girodet, auquel il fut tenté de dire sur le seuil même: _Mon confrère!_
+tant sa vanité lui faisait voir ses propres ateliers sous un jour aussi
+resplendissant que celui du peintre. Girodet se mit à la besogne; il
+espérait beaucoup de ce portrait: Mademoiselle Lange était si jolie! Son
+désappointement fut grand, lorsqu'il vit que mademoiselle Lange le
+refusait; le portrait fut renvoyé à l'artiste. Outré de colère, le
+peintre le creva et le _retourna_ (style de commerce) à mademoiselle
+Lange.
+
+Six semaines après, parut au Salon un petit tableau représentant Danaé.
+La déesse _à la pluie d'or_ ressemblait cette fois à mademoiselle Lange
+de façon à la convaincre elle-même. On fut obligé de retirer cette toile
+qui occasionnait une véritable émeute. Les femmes à demi étouffées par
+la foule y laissaient leurs châles, d'autres leurs maris; c'était un
+concert de réclamations incroyables. À côté de la Danaé, le peintre
+avait mis un dindon faisant la roue (allusion ironique au carrossier!)
+il avait un anneau à la patte droite. Cette patte s'offrait avec une
+gaucherie des plus comiques à la main délicieuse de mademoiselle Lange,
+que M. Simon épousa en effet. L'allégorie était trop verte pour que M.
+Simon avouât que tout Paris l'avait reconnu; il voulut faire cependant
+un procès à Girodet: des amis prudents l'en détournèrent. Des
+avertissements anonymes furent employés contre l'artiste: on le
+menaçait, on voulait l'effrayer; il ne sortait plus qu'avec une canne à
+dard. Le texte de ces lettres alarmantes était des plus curieux; l'une
+d'elles finissait ainsi:
+
+«On vous prévient, Monsieur, que pour être tout entier à sa vengeance,
+M. Simon est plutôt dans l'intention de vendre son fonds.»
+
+Mademoiselle Mars, fluette, maigre, prête à rompre comme la baguette
+d'un alcade, était de plus aussi noire qu'une taupe; en un mot, loin
+d'annoncer ce qu'elle devint par la suite. Elle comparait elle-même sa
+maigreur à celle d'un _faucheux_, nous sommes forcé de prendre son
+mot[25]. Par un malheur singulier, mademoiselle Mars jouait souvent à
+côté de mademoiselle Lange.
+
+--Il fallait voir, écrit-elle plus tard à l'une de ses amies, madame de
+Saint-A..., comme je souffrais de me trouver près de mademoiselle Lange!
+En vain j'employais la patte de lièvre et les cosmétiques pour blanchir
+ces _malheureux bras_, rien n'y faisait! Comment les cacher par des
+manches longues? L'impitoyable mode me défendait cette petite ruse. Il
+fallut me résigner, me consoler même avec le mot de Dugazon; «_C'est
+jeunesse, reprenait-il, c'est jeunesse, petite bête! Un jour, va,
+crois-m'en, tu pleureras de les avoir blanches, tes mains!_»
+
+Dugazon la chérissait. Il l'avait d'abord amusée plus aisément que tout
+autre, car on n'eut jamais de masque plus mobile; son visage seul était
+un répertoire, et l'on sait combien les enfants aiment les grimaces et
+les pantins. Joignez à cela chez Dugazon une agilité de singe, une
+science d'escamoteur et une abondance de lazzis telle, qu'on eût pu se
+croire à l'âge de notre héroïne devant la barraque d'un Polichinelle; et
+jugez de la joie de la petite Hippolyte quand l'ingénieux Scapin levait
+le marteau de la maison! Dugazon dansait avec une aisance parfaite; il
+baragouinait et se gaussait du premier venu avec un sang-froid
+inaltérable. On sait le succès de ses mystifications; celle qu'il fit
+subir à M. Decaze, fils d'un fermier-général, est bien connue; nous ne
+la rappelons que pour mémoire. Il s'agissait, on le sait, de madame
+Dugazon; cette fois, les rieurs furent du côté du mari.
+
+M. Decaze, fils d'un fermier-général, admit Dugazon dans sa société, il
+s'amusait quelquefois à jouer des proverbes avec lui. Riche, jeune,
+brillant, il s'imagina de faire la cour à madame Dugazon, actrice aussi
+supérieure dans son genre (l'Opéra-Comique), que son mari l'était dans
+le sien. La chronique prétendit que M. Decaze fut heureux; Dugazon,
+averti de cette liaison clandestine, vole chez M. Decaze; il ferme la
+porte de sa chambre sur lui, et tire un pistolet qu'il présente à son
+rival.--Les lettres de ma femme! ses lettres! son portrait!
+s'écrie-t-il; exécutez-vous, Monsieur! Le jeune homme, effrayé, obéit en
+tremblant; il court à son secrétaire, il remet les lettres, le portrait
+à Dugazon. Dugazon, muni de ce butin, ouvre la porte sans bruit, il met
+la main sur la rampe de l'escalier... Son rival, revenu de sa stupeur et
+de son effroi, l'y poursuit presque aussitôt.
+
+--Au voleur, au voleur, qu'on arrête ce coquin! s'écriait le jeune
+Decaze.
+
+Et les domestiques d'accourir au bruit que fait leur maître, et Dugazon
+d'aller au-devant d'eux, de s'arrêter aussi comme ravi et de regarder
+fixement M. Decaze.
+
+--Bravo! Monsieur, c'est cela! bien joué!
+
+M. Decaze redoublait en vain ses cris; en vain il le montrait du doigt à
+ses laquais, en renouvelant l'ordre de l'arrêter. Dugazon lui
+répliquait, en gagnant la rue très lentement: À merveille!... Si vous
+jouez avec autant de vérité ce soir, vous l'emporterez vraiment sur moi!
+
+Puis, comme l'autre écumait de rage:
+
+--Parbleu, je vous fais mon sincère compliment, vous étiez né pour être
+un grand comédien!
+
+Ce qui, dans cette scène incroyable, devait piquer le plus M. Decaze,
+c'était de voir ses laquais se joindre à Dugazon pour l'applaudir et
+l'apostropher par des bravos qu'ils croyaient flatteurs. L'habitude où
+ces dignes gens se trouvaient de voir l'amoureux de madame Dugazon jouer
+des scènes comiques avec son mari les enracinait dans cette croyance que
+tout cela n'était qu'un proverbe. Dugazon parvint ainsi jusqu'à la porte
+cochère sans démentir son persiflage, et il se trouvait déjà loin quand
+M. Decaze parvint à désabuser ses valets.
+
+En revanche, voici une anecdote arrivée à la soeur même de Dugazon, et
+qui n'a jamais obtenu l'honneur des Mémoires. Nous croyons qu'elle n'en
+est pas tout à fait indigne. Elle peint à merveille la taquinerie de cet
+homme, rival de Musson en fait de plaisanteries et de tours moqueurs.
+
+Indépendamment de madame Vestris, sa soeur, Dugazon avait une autre soeur,
+laquelle s'était vue élevée de bonne heure dans une réserve scrupuleuse.
+C'était une demoiselle de province, rigide et pieuse; on ne lui avait
+jamais prêté un seul amant, et, en venant à Paris, elle n'avait pas la
+prétention d'en faire. La sévérité de cette demoiselle allait à un point
+tel, qu'elle n'avait jamais vu son frère jouer devant le public; elle
+ignorait les coulisses de son théâtre, et cependant elle portait le nom
+de Dugazon! La maison de cet acteur qui, grâce à la présence de sa soeur,
+pouvait devenir tout d'un coup un intérieur agréable, prit dès son
+arrivée la forme d'un cloître; le livre d'heures de mademoiselle Dugazon
+traînait souvent à côté de ses rôles; ses lunettes (la malheureuse fille
+portait des lunettes!) allaient de pair sur le bureau de notre comique
+avec le répertoire de Scapin et de Mascarille. Dugazon le mondain,
+Dugazon le _farceur_ Dugazon l'homme des proverbes, l'homme des
+singeries, des parades, était embaumé de vertus, il suait l'office divin
+par tous les pores.
+
+Les premiers jours, cela lui parut fort dur; il commençait à s'y
+habituer cependant, quand un désir curieux de cette même soeur lui donna
+l'idée de renverser en un jour l'édifice de sa pruderie.
+
+Un écho mondain venait de pénétrer dans cette demeure purifiée par tant
+de pieux exemples; le hasard, ce dieu des amants, fut cette fois celui
+des frères: on parla devant mademoiselle Dugazon du bal prochain de
+l'Opéra.
+
+J'aime à croire, pour mon compte, qu'un pareil récit se trouva dans la
+bouche de quelque marquis enthousiaste. Il dut mettre beaucoup d'art au
+récit de ces magnificences nocturnes; la peinture qu'il en fit fut si
+variée, si vive, que la recluse éprouva un désir violent d'assister, ne
+fût-ce qu'une nuit, à ce magnifique spectacle.
+
+ «Désir de femme est un feu qui dévore,
+ Désir de nonne est cent fois pis encore!»
+
+Et mademoiselle Dugazon était aussi nonne que possible. Dugazon se vit
+prié, que dis-je? supplié, par cette même soeur si austère; elle lui
+demanda de l'accompagner au bal masqué de l'Opéra. C'était une folie, un
+rêve, disait-elle; mais ce rêve, ne pouvait-il pas le réaliser; cette
+folie était-elle donc si coupable? Chez les femmes, de la prière au
+larmes il n'y a qu'un pas. Mademoiselle Dugazon pleura comme n'eût point
+pleuré Clairon dans des beaux jours; elle appela Dugazon son _bon petit
+frère_, Dugazon fut d'abord déferré; il ne jouait pas cet emploi, mais
+il finit par se laisser attendrir: il y eut plus, il promit.
+
+Il suffisait de connaître Dugazon pour comprendre ce que devait lui
+coûter une pareille promesse; lui, le papillon du bal, le point de mire
+des seigneurs désoeuvrés, des baronnes coquettes, des nymphes agaçantes!
+lui, le brillant acteur, le Frontin hardi, le soupeur par excellence,
+s'allourdir au point d'amener à son bras, dans ce bal, une provinciale
+bien gauche, une fille ignorante de tous les usages reçus, de tous les
+plaisirs musqués, de toutes les intrigues qui se croisent dans cette
+nuit de folies! C'était s'aventurer, se compromettre, se perdre de
+gaieté de coeur! Dugazon pris en flagrant délit de conversation
+_fraternelle_ à ce bal de l'Opéra! Quel sujet de rire pour les fades
+plaisants qui s'y donnent rendez-vous, quelle page honteuse pour ses
+Mémoires!
+
+Dugazon n'en dormit pas de la nuit.
+
+Le lendemain il était levé et habillé bien avant l'heure ordinaire du
+déjeuner; il manda sa soeur près de lui; son visage avait revêtu son
+expression la plus digne et la plus sévère. Dugazon ressemblait à
+Auguste dans _Cinna_.
+
+--Prends un siége, _ma soeur_...
+
+Mademoiselle Dugazon s'assit un peu interdite; elle arrangea l'envergure
+de ses paniers; elle tendit l'oreille et écouta.
+
+--Ma soeur, dit Dugazon, je vous ai promis de vous conduire ce soir même
+au bal de l'Opéra...
+
+--C'est vrai...
+
+--Ne m'interrompez pas, c'est une affaire des plus graves. Vous ne voyez
+sans doute de cette fête que le plaisir, que l'intrigue, un millier de
+lustres flamboyant des dominos jaunes, noirs ou bleus, des masques de
+tous pays... J'y vois, moi, les conséquences les plus funestes, le deuil
+d'une famille, les tortures morales d'un frère; j'y vois, ma soeur, la
+honte, le crime et le sang!...
+
+--Vous m'épouvantez!
+
+--Je suis loin d'avoir fini. Le bal de l'Opéra n'est nullement ce que
+vous pensez, ajouta Dugazon d'un ton de prédicateur; c'est un cloaque.
+
+--Un cloaque!
+
+--Un cloaque! ma soeur; un lieu empesté par l'audace et par le vice. Et
+peut-être... puisqu'il faut ici tout vous dire, paierai-je bientôt de ma
+vie la légèreté d'une telle démarche; oui, pour ces quelques heures de
+plaisir que je vous ai promises...
+
+Mademoiselle Dugazon devint plus pâle qu'un linge.
+
+--Écoutez-moi, poursuivit le malicieux orateur, en arrêtant sur elle un
+regard clair et perçant, écoutez-moi! S'il est à ce bal des gens
+paisibles, curieux, insouciants, qui n'y vont chercher que la pompe d'un
+spectacle, l'étourdissement d'une fête, il en est, hélas! il n'en est
+que trop, ma soeur, qui abusant du privilége odieux du moindre nez en
+carton, du plus simple masque de satin, ne craignent pas d'exposer la
+vertu des femmes aux plus cyniques attaques.
+
+Mademoiselle Dugazon devint rouge cette fois comme une grenade.
+
+--Donc, continua-t-il, vous ne seriez pas à l'abri des poursuites de ces
+messieurs.
+
+--Quoi! mon frère... à votre bras?
+
+--À mon bras, ma soeur. Aussi, je vous en préviens, j'aurai ce soir des
+yeux et des oreilles partout. Oh! ne craignez rien, je surveillerai vos
+moindres mouvements, et si l'un de ces insolents osait...
+
+--Vous me faites frémir... reprit la pauvre fille les maintes jointes.
+
+--Si l'un de ces insolents osait... reprit Dugazon.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! ma soeur, je le tuerais, je le tuerais sans pitié!
+
+--Ô Ciel!
+
+--Oui, ma soeur, je le tuerais! Car, pour que vous le sachiez, je n'irai
+avec vous au bal de l'Opéra qu'avec ce protecteur mystérieux, ce gardien
+sévère de votre vertu... (ici Dugazon laissa entrevoir à sa soeur la lame
+d'un poignard).
+
+La pauvre fille ferma les yeux, en étendant devant elle des mains
+tremblantes.
+
+--Ainsi, voilà qui est convenu, ma soeur, reprit Dugazon en se levant;
+vous avez ma parole: je vous conduirai ce soir à ce bal; advienne que
+pourra! Tenez-vous prête pour minuit.
+
+--Pour minuit! répéta la malheureuse d'un ton de voix funèbre.
+
+--Je joue dans la dernière pièce; ajouta Dugazon; mais je passerai vite
+un domino; je viendrai vous prendre. Adieu!
+
+À minuit, Dugazon partait pour le bal en carrosse fermé avec
+mademoiselle sa soeur. Il lui renouvela en route toutes ses jérémiades:
+il lui montra de nouveau la lame du poignard avec lequel il comptait
+bien défendre cette nouvelle Lucrèce.
+
+Nous n'essaierons pas de reproduire ici les diverses impressions de
+mademoiselle Dugazon en posant le pied dans le bal de l'Opéra; tout ce
+qu'elle voyait lui semblait tenir de la magie! Une provinciale,
+presqu'une religieuse au milieu de ces brillantes mascarades! Dugazon
+lui avait fait revêtir le plus sombre et le plus noir des
+dominos,--_toujours pour ne pas l'exposer_, ajoutait-il. Ainsi éteinte,
+mademoiselle Dugazon ressemblait à une chouette effarouchée.
+
+Le bal était merveilleux; la reine et les princes y assistaient sous le
+masque. Tout ce que Paris renfermait d'illustre, de galant, de dissipé,
+s'était donné rendez-vous dans cette salle féerique. Mademoiselle
+Dugazon y serait bien restée jusqu'à la fermeture des portes, si son
+frère, qui avait grande envie de se débarrasser d'un si ennuyeux domino,
+ne fût revenu bien vite au rôle qu'il s'était proposé de jouer avec
+elle.
+
+Dès le premier tour dans le foyer, et quand mademoiselle Dugazon,
+pressée, écrasée à demi par la cohue, admirait encore, la bouche béante,
+les dorures des colonnes, Dugazon se retourne vivement vers elle à un
+léger mouvement qu'il croit remarquer, en lui disant:
+
+--Eh bien! qu'est-ce, ma soeur? qu'avez-vous? vous aurait-on manqué de
+respect? déjà?
+
+--À moi... mon frère? à moi? Oh! non... je puis vous assurer...
+
+Et dans ce moment même mademoiselle Dugazon mentait: une main agile,
+audacieuse, venait de lui presser assez rudement la taille.
+
+Quelques secondes après, elle contint à peine, en marchant toujours au
+bras de son frère, un cri nouveau.
+
+--Ah! cette fois, ma soeur, je vais avoir raison de l'insolent.
+
+--Il n'y a pas d'insolent... mon frère... balbutia la malheureuse, à
+demi-morte de peur; c'est...
+
+--Alors, pourquoi avez-vous crié? voyons.
+
+--C'est... de joie... c'est de joie... je vous assure...
+
+Et cette fois la pression exercée à la sourdine sur la pauvre fille
+avait été plus robuste encore.
+
+Un moment après, un cri véritable de mademoiselle Dugazon alluma de
+nouveau l'indignation de son frère. Pendant une minute, il jura, il
+tempêta, la tenant toujours au bras, et la priant de lui désigner du
+doigt, dans cette foule, l'insolent qui se permettait envers elle une
+pareille licence.
+
+--Je veux lui couper les deux oreilles ajouta-t-il.
+
+--Mon frère... je vous jure...
+
+--Que vous ne venez point encore de crier? Allons donc!
+
+--Oui... Eh bien! oui... j'ai crié, mon frère... mais c'était
+d'admiration!
+
+Dugazon partit, cette fois, d'un sublime éclat de rire.
+
+À quelques pas de là, nouvelle attaque et nouveau cri. Cette fois aussi
+Dugazon fait mine de tirer son poignard; il menace d'en frapper le
+téméraire...
+
+--Pas encore... mon frère... pas encore, murmurait la malheureuse,
+toujours poussée par la foule, et partagée entre l'inquiétude la plus
+horrible et son admiration pour le bal. Un flot de masques les entoure
+bientôt; mademoiselle Dugazon est si pressée, si vivement chiffonnée,
+que ses cris ressemblent à une gamme solfiée par un chat. En vain
+cherche-t-elle des yeux cet antagoniste acharné dont la main indiscrète
+la moleste au point qu'elle en a les bras tout noirs de pinçures, la
+taille meurtrie et son domino tout éraillé. Rien... absolument rien! une
+foule compacte, indifférente qui passe! À la fin, elle n'y tient plus:
+
+--Rentrons, mon frère... s'écrie-t-elle d'une voix expirante; rentrons!
+
+--Et pourquoi rentrer? demanda Dugazon d'une voix mielleuse.
+
+--Parce que... parce que... reprit-elle avec effort, parce que je
+m'amuse trop!
+
+C'est là tout ce que voulait Dugazon. Il rentra sa soeur avec une
+compassion hypocrite, et il la laissa chez elle, bien guérie, à coup
+sûr, du désir de voir les pompes de l'Opéra.
+
+Celui dont la main traîtresse avait si constamment inquiété la pauvre
+fille n'était autre que Dugazon! Grâce à la longueur et à la souplesse
+de ses bras, il était parvenu à l'inquiéter, tout le temps du bal, de
+cette manière.
+
+Dugazon aimait surtout singulièrement les oiseaux; sa maison était
+devenue bien vite une volière. Il les avait tous baptisés de noms amis
+et ennemis: cette fauvette était Contat, ce serin Préville, ce perroquet
+déplumé Geoffroy, son zoïle, sa bête noire! Les traits de ce critique
+poursuivirent, on le sait, Molé jusqu'au tombeau, ils accélérèrent la
+retraite de Larive, ils eurent la prétention plus grande d'arrêter
+l'essor de Talma. Dugazon fut toute sa vie le point de mire des
+épigrammes de cet abbé, rustre et crasseux comme un pédant de collége.
+Il fallut la mort de cet acteur admirable pour que le journal de
+Geoffroy en fît l'éloge, et chose au moins étrange! cet éloge fut
+pompeux. Le feuilleton du critique tonsuré était à la mode. La seule
+vengeance qu'en tira Dugazon fut de se montrer un jour à Bordeaux, sur
+le cours des allées Tourny, exactement vêtu et grimé comme Geoffroy.
+C'était un portrait véritablement accusateur! Et pour que rien n'y
+manquât, Dugazon, qui savait l'abbé fort intéressé, tenait une bourse
+dans sa main gauche et un paquet de plumes taillées dans sa droite! De
+la promenade il se rendit au théâtre; il avait été suivi par une
+affluence considérable. On donnait ce soir là le _Chanoine de Milan_.
+L'usage autorisait le compliment au public, Dugazon s'avança, toujours
+dans le même costume, lorsque tout à coup la voix d'un plaisant (d'un
+compère peut-être) cria de l'orchestre: _L'abbé Geoffroy à la porte!_
+
+--Bien volontiers, Messieurs, répond alors Dugazon; pourquoi faut-il
+seulement qu'on ne m'ait dit cela qu'à Bordeaux!
+
+Et il reparut dans le _Chanoine de Milan_, pièce qu'il jouait à
+ravir[26].
+
+Il improvisait avec une merveilleuse facilité. Son couplet final dans
+Figaro était quelquefois changé par lui, et suivant la circonstance;
+mais souvent aussi Dugazon allait trop loin, et comme il était
+chatouilleux à l'endroit de la critique, le moindre signe d'improbation
+le mettait en fureur. On sait qu'il tira l'épée hors du fourreau devant
+le parterre, mouvement de dépit impardonnable qui lui valut un bien
+cruel repentir.
+
+Il est vrai que Dugazon tirait l'épée comme un ange; la nature l'avait
+fait en ces assauts si leste, qu'on cherchait souvent son fer quand il
+était déjà loin. Jamais peut-être plus charmant conteur n'exista; mais
+c'était surtout à table devant la _bouillabaisse_, plat marseillais dont
+il se montrait friand, qu'il fallait voir cet intrépide fourbisseur de
+contes! Il eût tenu les badauds de la Cannebière suspendus bouche béante
+à ses récits. Quand l'intérêt lui semblait faiblir, il grimpait comme un
+singe sur les bâtons d'une chaise et il disait de là ses vérités à
+chacun. Gai, trivial, ingénieux, soumis, important, valet, grand
+seigneur, il était tout cela quand venait l'heure du dessert!
+
+Sa façon de professer, dont nul n'a parlé jusqu'à ce jour, n'était pas
+moins singulière que sa personne. Mais comment vous la rendre, si vous
+n'avez pas vu mademoiselle Mars? Elle qui avait reçu les leçons de
+Dugazon! elle excellait à le copier, à le charger.
+
+Pressez le suc des Mémoires du temps, il en sortira ceci:
+
+C'est un homme de taille avantageuse, changeant de visage comme de
+mouchoir de poche, relevant la tête et se promenant dans sa chambre d'un
+air inspiré. Vous ai-je tout dit? Non, imaginez un Calchas en robe de
+chambre, se frappant le front, criant et gesticulant avant que l'élève
+attendu n'arrive. Il chante, il pirouette, il danse, il écume, il
+regarde sa pendule et se dit:--Ne vient-il point? Un pas retentit sur
+l'escalier, la sonnette s'agite, il prend alors sa voix de tôle la plus
+aiguë et il vous dit:--Entrez donc! Vous voilà devant deux yeux aussi
+vifs que les yeux d'un écureuil; il vous amène alors par le bras, homme
+ou femme, devant sa glace.
+
+--Qui voulez-vous être aujourd'hui, _Monsieur_ ou _Madame_? Achille?
+Agnès? Bernadille? Dorine? ce qu'il vous plaira, parlez! Voilà votre
+public,--cette glace!--N'y voyez-vous pas s'agiter à l'orchestre les
+plus méchantes bêtes démuselées; Geoffroy, Lauraguais, Morande,
+Bachaumont, que sais-je, moi? Voilà votre cirque! Les chrétiens livrés
+aux bêtes! Ne regardez donc pas Arnoult, qui fait espalier avec sa robe
+dans cette loge d'avant-scène; Cléophile, Raucourt, ou tout autre
+impure, les joues peintes comme une roue de carrosse, les plumes
+saluantes comme celles des chevaux du roi! Pénétrez-vous du rôle que
+vous allez jouer; vous avez affaire à Jean-Baptiste-Henri Gourgaud
+Dugazon, un homme aussi fort à la parade que ses amis d'Éon ou
+Saint-Georges, ou plutôt vous avez sur votre front une épée nue!
+
+L'élève écoutait ce jargon dans un étonnement muet.
+
+--Voyons ce bras,--il prenait le bras, puis il le laissait tomber; ce
+pied, et il le plaçait comme eût fait Vestris;--Cette tête, et il
+l'ajustait dans le sens voulu, comme un peintre arrangeant son
+mannequin.
+
+--Fort bien; maintenant... attention... une, deux, trois... et il
+frappait dans ses mains,--il vous demandait gravement: Quel rôle
+jouez-vous?
+
+Si c'était Achille, il vous toisait, et vous auriez cru voir le
+dédaigneux Agamemnon; il commençait insensiblement un monologue avec
+lui-même, il vous regardait de l'air d'un beau-père furieux contre son
+gendre, et il marmottait entre ses dents:
+
+--Le cuistre, le bélître! Voilà le drôle à qui je donnerais ma fille!
+Oh! nous allons voir!
+
+Et comme le pauvre élève le regardait abasourdi:
+
+--Mais, s'écriait-il, à qui donc en avez-vous? n'êtes-vous pas Achille,
+mon cher Monsieur! et n'êtes-vous pas pressé de me voir et de me dire:
+
+ _«Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi»._
+
+Et le reste donc! le reste! voyons, de la chaleur, de l'indignation,
+parlez!
+
+L'élève disait sa tirade, et d'ordinaire, on peut le croire, il la
+disait de manière à mécontenter ce maître rigide.
+
+Le premier couplet d'Achille terminé, Dugazon lui donnait quelques
+indications; l'élève répétait encore plus mal.
+
+--Mais ce n'est pas cela, reprenait alors Dugazon; vous n'avez point
+l'air d'un homme en colère le moins du monde. Allons, échauffez-vous,
+criez contre moi, appelez-moi des noms les plus odieux, ne vous gênez
+point. Dites-moi: _Gueux, pendard, meurt de faim, bélître_! Criez,
+criez, fort, au voleur! dites que je vous ai volé votre montre!--Tenez!
+je suppose que vous me parlez: Ah! maraud! pendard, assassin, triple
+sot, faquin digne des étrivières! Continuez sur ce ton; allons,
+poursuivez!
+
+L'élève demeurait pétrifié, confondu.
+
+--Vous me trouvez bizarre, reprenait Dugazon, vous me regardez avec des
+yeux hébétés; ce n'est pas cela: allons, empoignez-moi au collet,
+appelez le commissaire! criez donc, monsieur, criez pour l'amour de
+Dieu!
+
+À bout de patience, excité par Dugazon qui lui déchirait presque son
+habit, l'élève se relevait véritablement en colère, il était monté ainsi
+au diapason du professeur.
+
+--Bravo! ah! bravo! vous y êtes enfin; vous voilà comme je voulais! À la
+bonne heure, cet Achille-là ne ressemble pas à l'Achille de tout à
+l'heure!
+
+Il courait à une carafe, il s'en inondait les doigts, il répandait sur
+lui un flacon de Portugal, et il en offrait la moitié à son élève.
+
+--Continuez, ainsi, lui disait-il en le reconduisant, injuriez-moi tant
+que vous voudrez, battez-moi au besoin; mais du feu, de l'énergie!
+Allez, jeune homme, allez, j'aime mieux les volcans que les tombeaux!
+
+On était fait à ces bizarreries, on savait qu'il marchait à pieds joints
+sur ses élèves. Avec de pareilles extravagances, il arrivait à son but
+aussi sûrement que les plus calmes; la leçon finie, il se rejetait dans
+son fauteuil à oreillières, les pieds appuyés sur le garde-feu de la
+cheminée, et repassant en lui-même le rôle qu'il devait jouer le soir.
+
+Une pareille figure devait laisser dans l'esprit de mademoiselle Mars
+une profonde impression. Si Dugazon l'aimait, elle en avait peur, en
+revanche, comme du diable. Lui cependant, il arrivait une fois par
+semaine conter à mademoiselle Mars ce qu'il avait fait de bon, je me
+trompe, de méchant. C'était le fou en titre des salons et des ruelles!
+Cette fois il arrivait moucheté de perles et d'acier, coiffé de frais,
+chaussé comme un ange, d'autres fois crotté et trempé jusqu'aux os, et
+tout cela par boutade. Le premier cadeau que fit Dugazon à Hippolyte
+Mars, devinez-le... c'était un théâtre de marionnettes, un théâtre que
+notre spirituel comique peignit lui-même: il jouait, avec ces figures
+découpées, des proverbes et des parades à désespérer Jeannot[27]. Nous
+reviendrons sur Jeannot, qui alors était à la mode, mais nous ne pouvons
+quitter Dugazon sans consigner en quelques lignes la plaisanterie faite
+par cet auteur original à Desessarts, et dont les auteurs du _Duel et du
+déjeuner_ ont trouvé moyen de faire une charmante pièce. Nous citerons
+le plus brièvement possible cette anecdote, qui se trouve consignée dans
+l'_Histoire du Théâtre Français_, par Étienne et Martainville:
+
+«Desessarts, dont la corpulence était devenue le point de mire des
+plaisanteries de Dugazon, fut prié un jour par ce dernier de venir avec
+lui chez le ministre *** pour y jouer un proverbe dans lequel il était
+besoin d'un compère intelligent. La ménagerie du Roi venait de perdre la
+veille l'unique éléphant qu'elle possédait, et les gazettes avaient
+publié, sur cet intéressant animal, des articles nécrologiques.
+Desessarts consent à ce que Dugazon lui demande, il s'informe seulement
+du costume qu'il devra prendre.
+
+--Mets-toi en grand deuil, lui dit Dugazon, tu es censé représenter un
+héritier.
+
+Voilà Desessarts en habit noir complet, avec le crêpe obligé et les
+pleureuses. On arrive chez le ministre.
+
+--Monseigneur, la Comédie-Française a été on ne peut plus sensible à la
+perte du bel éléphant qui faisait l'ornement de la ménagerie du roi;
+mais si quelque chose peut la consoler, c'est de fournir à Sa Majesté
+l'occasion de reconnaître les longs services de notre ami Desessarts: en
+un mot je viens au nom de la Comédie-Française, vous demander pour lui
+la survivance de l'éléphant.
+
+On peut se figurer l'étonnement et le rire des auditeurs, l'embarras et
+la colère de Desessarts! Il sort furieux, et le lendemain appelle
+Dugazon en duel. Arrivés au bois de Boulogne, les deux champions mettent
+l'épée à la main.
+
+--Mon ami, dit Dugazon à Desessarts, j'éprouve un scrupule à me mesurer
+avec toi; tu me présentes une surface énorme, j'ai trop d'avantages,
+laisse-moi égaliser la partie.
+
+En parlant ainsi, il tire de sa poche, un morceau de blanc d'Espagne,
+trace un rond sur le ventre de Desessarts et ajoute:
+
+--Tout ce qui sera hors du rond, mon cher ami, ne comptera pas.
+
+Le moyen de se battre après une pareille clause! Ce duel bouffon finit
+par un déjeuner.
+
+D'après ces détails, on sera peu surpris d'apprendre que, vu la grosseur
+fabuleuse de ce comédien, il lui fallait, lorsqu'il jouait Orgon de
+_Tartuffe_, une table faite exprès et plus haute qu'à l'ordinaire, afin
+qu'il pût se cacher dessous. Son prodigieux appétit répondait à sa
+grosseur, il mangeait en un repas ce qui eût suffi à quatre hommes.
+
+Grandménil, l'antipode de Desessarts par sa maigreur, venait souvent
+avec lui chez mademoiselle Mars. Desessarts suivit les progrès de la
+petite Hippolyte jusqu'à ce qu'elle eût douze ans. Quand Grandménil et
+Desessarts se retiraient par le mauvais temps, la servante de la maison,
+mademoiselle Rose Renard, avait l'ordre d'amener deux voitures, l'une
+pour Grandménil, l'autre pour Desessarts, qui trouvait la plupart du
+temps les portières des carrosses de place trop étroites pour le
+recevoir. Les huîtres que Dugazon, son persécuteur éternel, lui fit
+manger un jour rue Montorgueil, ne lui parurent pas moins amères à
+digérer que sa présentation chez le ministre pour la place dont il a été
+question plus haut; on sait que Dugazon avait mesuré malignement pour
+cet invité la rondeur de son abdomen, et qu'il avait choisi un
+restaurant dont l'allée était des plus étroites. Le déjeuner était pour
+midi. Desessarts arrive, Dugazon était à la croisée.
+
+--Allons, mon ami, nous t'attendions, dit-il en décoiffant une
+bouteille, monte donc vite! monte, nous avons commencé.
+
+Desessarts se présente en vain à la porte de l'allée; à peine peut-il
+introduire un bras et une cuisse. Cependant Dugazon et ses amis lui
+criaient toujours d'entrer. Force fut à Desessarts de manger les huîtres
+dans une maison voisine, où l'on transporta le déjeuner à sa prière. Le
+renard invité par la cigogne se trouvait aussi à plaindre.
+
+Grandménil, qui fut de l'Institut comme Monvel, avait des traits
+prononcés, des yeux vifs, perçants, sous d'énormes sourcils noirs,
+c'était un physique sec et convenant merveilleusement au rôle
+d'Harpagon[28], de longues mains pâles, décharnées, et des jambes,
+véritable étude d'anatomie! Il n'avait point encore de château, et avait
+joué pendant longtemps les rôles de grande livrée en province; il vint à
+Paris, il y débuta dans l'emploi des manteaux par le rôle d'Arnolphe.
+C'était un acteur qui abhorrait les lazzis, partant, fort ennemi de
+Dugazon. Rien de plus avare, du reste, que lui, si ce n'est, peut-être,
+l'_Avare_ de Molière; encore lui eût-il rendu des points, comme on va le
+voir par le trait suivant, que je dois à l'amitié de feu M. Campenon,
+qui l'avait beaucoup connu.
+
+Cet acteur avait une garde-robe fort belle, il soignait avec amour tous
+ses costumes. Au premier incendie de l'Odéon, je crois que c'était le 20
+mars 1818, il donna une belle preuve de son avarice. À la nouvelle de ce
+feu terrible, Grandménil accourt éperdu. Déjà les échelles sont
+appliquées contre la muraille, la foule hurlante se presse autour de
+l'édifice.
+
+--Pompez sur mon secrétaire, disait le pauvre directeur, il y a là des
+manuscrits de vingt auteurs!
+
+--Sur ma caisse! disait le caissier.
+
+--Sur mes cartons! s'écriait le régisseur.
+
+C'était un spectacle véritablement tragique. Les jeunes premiers
+s'arrachaient les cheveux, les ingénuités pleuraient, les choristes se
+tordaient dans la fournaise comme autant de Machabées.
+
+Grandménil survient, Grandménil veut sauver à tout prix ces précieux
+costumes si beaux, si brossés, si exacts, sous lesquels il joue tant de
+beaux rôles. _Où courir? où ne pas courir?_ ce monologue de l'_Avare_
+était plus que jamais devenu le monologue de Grandménil.
+
+Un Savoyard se présente.
+
+--Monsieur, lui dit-il, je monterai pour vous à cette échelle, je
+sauverai votre garde-robe; mais il me faut un louis!
+
+--Un louis! bourreau! murmure Grandménil; un louis! coquin! tu veux donc
+ma mort!
+
+--Un louis, reprend le Savoyard.
+
+--Va pour un louis, dit Grandménil après bien des hésitations.
+
+Le Savoyard monte à l'échelle; un quart d'heure se passe: un quart
+d'heure d'angoisses pour Grandménil.
+
+--Me volerait-il le scélérat, le pendard! Foin de lui! foin de ces
+gueux-là! Oh! je vais me plaindre à M. le préfet de police!
+
+Et Grandménil, soupçonneux comme tout avare, se désespérait.
+
+Cependant le Savoyard redescend, au milieu d'un nuage de fumée. Tous les
+spectateurs, tous les curieux l'entourent: ô prodige! il a sauvé les
+caisses de Grandménil! Lui-même, voyez-le! Il s'approche, il
+s'agenouille devant ces bienheureux coffres; il en fait l'inventaire
+avec bonheur.
+
+Tout d'un coup, le voilà qui se frappe le front; qu'arrive-t-il donc?
+
+Il arrive ceci, qu'en moins d'une minute Grandménil a mis le pied sur
+l'échelle du Savoyard; il a bravé le feu, la fumée, l'incendie aux mille
+langues sifflantes; il court, il vole, à travers les corridors
+enflammés, jusqu'à sa loge.
+
+--Que va-t-il rapporter? se demandent les assistants, peut-être un
+costume, un rôle oublié, quelque chose de précieux, dans tous les cas!
+
+--Nullement,--on voit redescendre majestueusement Grandménil, comme un
+dieu de l'Olympe, sa savonnette d'une main, son rasoir de l'autre, et
+dans sa poche gauche, devinez le bout de cette porcelaine qui
+passe,--c'est un vase, son vase de nuit.
+
+ _Naturam expellat farcâ, tamen usque recurret!_
+
+Dans ce même incendie de l'Odéon, Valville se jeta courageusement de la
+fenêtre de sa loge sur les matelas qu'on lui tendait.
+
+Grandménil était, du reste, fort riche; il aimait à jouer la comédie
+dans son château. Il quitta le théâtre en 1811, et se retira aux
+environs de Paris. Les Prussiens, les Autrichiens et les Russes le
+tourmentèrent sur la fin de sa vie, comme les Euménides tourmentent
+Oreste: l'arrivée des alliés, en 1815, le tua. Il abandonna sa terre, et
+erra plusieurs nuits, en s'écriant:--Voilà le commencement de la fin!
+
+En proie à l'intempérie de l'air, il prit la fièvre et mourut.
+
+Grandménil, Dugazon et Desessarts représentaient donc la
+Comédie-Française, à certaines heures, chez mademoiselle Mars. Tous
+trois amis de Valville, ils prenaient plaisir à voir germer par ses
+soins ce petit prodige. Dugazon commençait cette éducation de sa
+petite-fille; cette éducation devait se voir achevée un jour par
+mademoiselle Contat!
+
+
+
+
+II.
+
+La maison de madame Mars.--Les Étrennes.--Déplorable santé de
+mademoiselle Mars.--Mademoiselle Mars amenée au foyer.--_Monsieur et
+mademoiselle_ Raucourt.--Desessarts volé.--Mademoiselle Mars à la
+première représentation du _Mariage de Figaro_.--Originaux d'alors.--Le
+marquis Bilboquet.--_Ingrate Amarante!_--M. de Sartine juge.--M. de
+Chambre.--Champcenetz.--_Remboursé!_--Almanach des _Grâces et des
+Maigres_.--Morbide.--Champfort.--Mademoiselle Olivier.--La boîte à
+bonbons.--Le chevalier de Brigand.--Dazincourt.--Mot d'un spectateur à
+Beaumarchais.--Mort de mademoiselle Olivier.--Son épitaphe.--Le casseur
+de vitres.--Rivarol, juge de Beaumarchais et de Monvel.--Esprit
+d'alors.--Encore le jeune homme à la brouette.--Un traité d'actrice à
+marquis.
+
+
+Nos lecteurs ont pu voir combien l'intérieur de madame Mars la mère
+était borné, la modicité de ses ressources ne lui permettait guère d'en
+égayer la monotonie habituelle.
+
+À part quelques éclairs joyeux de Dugazon, quelques brusqueries de
+Grandménil, qui faisaient sourire la pauvre petite comédienne en herbe,
+rien ne corrigeait à ses yeux l'aspect renfrogné de cette maison, où
+toutes ses journées se ressemblaient.
+
+Madame Mars avait pour Monvel un attachement sérieux, et elle le lui fit
+bien voir, quand, plus tard, cet acteur se maria en Suède. C'était une
+femme d'ordre et d'économie; ce qui le prouve, c'est qu'elle fut choisie
+par mademoiselle Mars elle-même, dès que celle-ci se vit riche, pour
+s'occuper de tous les détails de la maison. En attendant, elle était si
+misérable, qu'elle-même faisait sa cuisine. Ces premières années de
+mademoiselle Mars furent donc loin d'être heureuses.
+
+Cependant Valville l'avait conduite quelquefois au théâtre Montansier,
+où il était acteur lui-même, nous l'avons dit, en compagnie de Damas et
+de Baptiste. À douze ans elle avait déjà joué à Versailles de petits
+rôles en harmonie avec son âge, celui du _Plaisir_ entre autres, dans un
+divertissement qu'on y donna et qui avait pour titre les _Étrennes_[29].
+
+Mais son apparence était si mesquine, sa santé si pauvre, sa voix si
+faible, que Valville désespérait d'elle et disait à Grammont[30]: _On
+n'en fera jamais une comédienne!_
+
+Cependant mademoiselle Mars, même avant de jouer pour la première fois
+sur un théâtre, avait vu de près les premières coulisses d'alors,--les
+coulisses de la Comédie-Française!
+
+La date est précise, c'est en 1784, et mademoiselle Mars avait alors
+cinq ans!...
+
+Cinq ans!... Jusque-là elle n'avait jamais abordé ce redoutable domaine,
+divisé par tant d'intérêts, capricieux sénat où M. de Richelieu
+promenait sa goutte en compagnie de Fleury et du duc de Duras, où les
+gentilshommes de la chambre se promenaient bras dessus bras dessous avec
+les comédiens.
+
+--Que fait donc là Molé depuis un quart d'heure? demandait un jour un de
+ces messieurs en voyant ce semainier hautain tirer à l'écart M. de
+Richelieu, et causer avec lui d'un air important.
+
+--Ne le devinez-vous pas, reprit ironiquement le comique Auger, Molé est
+en train de _protéger_ M. de Richelieu!
+
+Monvel ne donnait, lui, dans aucun de ces orgueils ridicules; aussi ne
+s'était-il pas même concédé jusque-là un autre orgueil bien plus
+légitime, celui de sa fille; il allait la voir; il l'aimait à sa
+manière, c'est-à-dire de temps en temps, et comme il aimait la Comédie
+Française[31]; mais il avait défendu à Valville de la lui amener jamais
+dans les coulisses de la Comédie.
+
+Or, pour que Valville bravât ainsi les ordres de Monvel, il fallait,
+certes, une grave circonstance.
+
+Voici, en effet, ce qui était arrivé:
+
+Le 27 avril 1784, l'affiche de la Comédie annonçait le _Mariage de
+Figaro_. Aucun autre moyen, pour Valville, de voir la pièce que de
+pénétrer par les coulisses; et ce soir-là madame Mars était malade! Lui
+laisser Hippolyte à la maison, c'était exposer l'enfant à sa mauvaise
+humeur, à son ennui; Valville préféra l'emmener à ses risques et périls,
+car il l'aimait et ne se refusait jamais à ce qui pouvait l'égayer.
+
+Et certainement la mêlée était bien rude ce jour-là!
+
+Dès trois heures, une foule immense emplissait les abords de la Comédie;
+c'était un tumulte, des cris dont rien ne peut donner une idée. En
+voyant cet essor, ce roulis de la multitude, on se demandait si le
+théâtre n'allait pas soutenir un siége dans les règles; messieurs les
+gardes françaises mêlés, cette fois, aux gardes suisses, avaient grand
+mal à repousser les assaillants. Valville hésita quelques instants, puis
+avisant une trouée faite par Hullin le danseur, qui, grâce à sa
+maigreur, à son nez en crochet et à ses bras de télégraphe, était
+parvenu à déranger l'épais bataillon obstruant l'entrée des coulisses,
+il prit résolument Hippolyte Mars dans ses bras, l'éleva au dessus de sa
+tête, et parvint ainsi jusqu'à l'escalier du théâtre, en demandant la
+loge de Monvel. Arrivé à la rampe, il la saisit et s'apprêta à en gravir
+les degrés quatre à quatre.
+
+--Il est inutile de te presser autant, lui dit Hullin, tu ne trouveras
+pas Monvel: je l'ai laissé au café de la Régence avec un monsieur.
+
+Hullin appuya beaucoup sur le mot de monsieur; il savait Valville fort
+curieux de tout ce qui pouvait toucher Monvel; le ton mystérieux qu'il
+affectait ne pouvait manquer son coup.
+
+--Oui, poursuivit Hullin d'un air hypocrite et en voulant s'amuser de la
+sincérité de Valville, il s'est fait là une jolie affaire! Protéger un
+pareil audacieux, le réclamer, des mains de la garde, qui, heureusement
+pour la sûreté publique, ne le rendra pas!
+
+C'est là de la folie... A-t-on rien vu de pareil?
+
+--Qu'a donc fait ce monsieur? demanda Valville.
+
+--Ce qu'il a fait, reprit Hullin; il s'est élancé de sa brouette, parce
+qu'un garde suisse venait d'intimer l'ordre à ses porteurs de retourner;
+et brandissant en main la cravache qu'il tenait:
+
+--Faquin! s'est-il écrié, ne me reconnaissez-vous point? J'appartiens à
+la Comédie-Française!
+
+--Et qui as-tu reconnu?
+
+--Personne, je t'assure, du personnel masculin de la Comédie. Pourtant,
+Monvel s'est empressé de quitter sa tasse de café, et il a couru parler
+aux gardes. Tu aurais bien ri, va; jamais il ne s'est montré plus
+pathétique!
+
+ Ô Romains! ô vengeance, ô pouvoir absolu!
+
+avait-il l'air de leur dire, à ces gens de la maréchaussée, comme
+Auguste dans _Cinna_. Je n'ai pu en savoir davantage; mais mon opinion
+est qu'à cette heure Monvel est bien capable d'avoir suivi au
+corps-de-garde cet ami improvisé...
+
+--Diable d'imprudent! il n'en fait jamais d'autre! reprit Valville, et
+moi qui venais le prier de me faire placer ici!
+
+--Autant vaudrait que tu demandasses la place de M. de Vaudreuil! Tu ne
+vois donc pas ce peuple? On dirait vraiment que les Parisiens vont voir
+exécuter quelqu'un à la Grève!
+
+--Beaumarchais et Law seront un jour synonymes: même foule pour tous les
+deux.
+
+--Nous allons voir tirer de fiers coups de fusils à l'opinion, dit
+sentencieusement Hullin. Ce qu'il y a de triste, c'est que M. de
+Beaumarchais danse bien mal.
+
+--Tu l'as vu danser?
+
+--À Gennevilliers... une seule fois; ça fait pitié!
+
+Un brouhaha furibond, déchaîné du bas de l'escalier opposé, interrompit
+cette conversation. Hullin poussa un cri; il venait de reconnaître le
+_jeune homme_ qu'avait protégé Monvel une demi-heure avant au café de la
+Régence.
+
+Ce _monsieur_, c'était mademoiselle Raucourt.
+
+Coiffée du chapeau rond aux larges ailes qui ombrageait la physionomie
+pâle et lymphatique du prince de Galles, les jambes et les cuisses
+serrées dans un pantalon collant dû au tailleur Acerbi, qui ne prenait
+jamais ses mesures que sur le nu, fût-ce à des souverains comme à
+l'empereur Alexandre; la cravache à pomme d'or dans la main droite, ses
+gants dans la gauche, son gilet orné de perroquets et sapajous,
+mademoiselle Raucourt, suivie, pourchassée, tomba dans le foyer comme la
+foudre, en donnant les signes de la plus violente agitation. Elle
+s'était mise en homme pour voir plus facilement l'ouvrage tant couru,
+et, grâce à ce déguisement qui lui était familier, elle espérait bien
+percer la cohue, et trouver un coin de loge dans la salle. Par malheur,
+tout était pris. Grâce à Monvel, elle avait pu se soustraire aux
+représailles de la force armée; mais il avait fallu qu'il se fît sa
+caution.
+
+--Ainsi voilà Monvel au corps-de-garde pour _monsieur_! s'écria Valville
+d'un air d'humeur, et vous êtes homme à le laisser là! ajouta-t-il en se
+tournant vers mademoiselle Raucourt.
+
+Cette apostrophe mit les rieurs du côté de Valville. Raucourt en prit
+son parti; elle venait d'apercevoir une grosse servante au front coloré,
+arrivant tout en nage par l'un des corridors. Cette femme tenait à son
+bras un panier de provisions sauvé sans doute à grand'peine de la
+bagarre.
+
+--Desessarts! s'écria-t-on en reconnaissant sous une ample cornette la
+figure ouverte, épanouie du gros comique. Ah! ça, tout le monde
+aujourd'hui est donc déguisé?
+
+--Il le fallait bien, répondit Desessarts; sans cela, je courais risque
+de mourir de faim! Par bonheur, j'ai pris mes précautions.
+
+Et il montra en même temps à ses camarades deux bouteilles ornées d'un
+cachet respectable et un saucisson d'Arles couché en travers sur une
+tranche de pâté.
+
+Valville éprouva une horrible tentation... Il n'avait que son café au
+lait dans l'estomac; pour Hippolyte, la pauvre enfant n'avait rien mangé
+de la journée. De ses beaux yeux noirs languissamment tournés vers
+Valville, elle semblait l'implorer.
+
+S'adresser à Desessarts paraissait humiliant à Valville; il pouvait fort
+bien se faire d'ailleurs que le gastronome refusât.
+
+Si du moins Dugazon eût été là, Dugazon si leste, si adroit, si fin
+larron! Et un tour de main, il eût escamoté la bouteille et la tranche
+de pâté, pensait Valville.
+
+Mais Dugazon était absent, ou il s'habillait sans doute déjà dans sa
+loge.
+
+La perspective de se voir emprisonné avec Hippolyte Mars au milieu de
+tous ces affamés semblait peu agréable à Valville; il n'était pas là sur
+ses planches, dans son théâtre, à la Montansier enfin! Aux maux
+désespérés, les grands remèdes! se dit-il enfin en voyant Desessarts qui
+s'éloignait pour manger à l'écart tout à son aise.
+
+Et passant la main avec une prestesse merveilleuse dans son panier, il
+en sortit une bouteille qu'il cacha sous sa lévite.
+
+--C'est toujours ça, se dit-il en faisant asseoir Hippolyte vis-à-vis du
+portrait de mademoiselle Duclos; ne bouge pas et ne t'étonne de rien.
+
+Il cacha la bouteille de Desessarts sous le velours frangé de la
+banquette.
+
+--Si je pouvais maintenant attraper un petit pain, nous ferions une
+fière dînette!
+
+Hippolyte Mars regardait toujours Valville, comme pour lui dire: j'ai
+faim!
+
+C'était la première fois qu'elle était introduite dans ce sanctuaire
+auguste,--le foyer de la Comédie Française.--Aussi ne se lassait-elle
+point de le regarder.
+
+Qui eût dit alors à la petite fille qu'elle y jouerait _cinquante-cinq
+ans_!
+
+Oui, cinquante-cinq ans d'efforts, de gloire, de fatigue, et d'esclavage
+vis-à-vis de ce même public apprêtant déjà toutes ses colères contre
+Beaumarchais!
+
+Laissons Hippolyte Mars attendre son petit pain, et Valville guetter un
+second Desessarts, pour nous occuper des personnages les plus célèbres
+accourus au foyer sur le seul bruit de cette représentation pour
+laquelle on se passait de dîner.
+
+Le foyer de la Comédie contenait bon nombre d'originaux.
+
+Aujourd'hui que les _habitués_ n'existent plus, que des figures sans
+caractère ni relief les ont remplacés, il n'y a pas de mal à nous
+représenter cet auguste salon de la Comédie tel qu'il était.
+
+Les portraits des plus célèbres artistes l'ornaient comme aujourd'hui;
+on y remarquait ceux de Lekain, Clairon, mademoiselle Duclos, etc.
+Debout et adossés contre la cheminée remplie d'arbustes verts comme pour
+une soirée de réception, se tenaient plusieurs auteurs.
+
+La chaleur était si lourde que beaucoup de ces messieurs balançaient
+alors entre leurs mains des éventails nommés ce soir-là même _éventails
+à la Figaro_. Ils étaient énormes et se composaient de quelques feuilles
+de musique collées ensemble. C'était l'un des violons du théâtre qui, se
+trouvant sans doute mal rétribué et voulant mettre à profit l'occasion
+d'une telle affluence, avait déchiré bel et bien quelques vieilles
+partitions, puis, aidé de la fleuriste voisine, les avait métamorphosées
+en éventail. C'était aussi la première fois que l'orchestre du
+Théâtre-Français, qui peut être fort utile, se mêlait d'être agréable.
+
+Au premier coup d'oeil, vous eussiez distingué parmi ces auteurs le
+marquis de Bièvre, de facétieuse mémoire, Bièvre à qui son adresse rare
+à un jeu difficile avait valu le nom de _marquis Bilboquet_. Il
+excellait, en effet, à cet exercice; le bilboquet dont il se servait
+présentait, d'un côté, une surface plane, et à chaque coup la boule y
+tournait sur son axe. D'une taille moyenne, mais bien prise, d'un
+physique aimable, gracieux, de Bièvre, rompu de bonne heure à tous les
+exercices du corps, avait servi quelque temps dans la première compagnie
+des mousquetaires; il y était entré avec un beau nom[32] et une fortune
+de trente mille livres de rente. Il n'en fallait pas davantage pour
+qu'il fût bien vite couru. Célibataire forcené, il ne sacrifia cependant
+aux femmes (c'était alors le mot consacré) qu'en fuyant un si onéreux
+contrat. Il était de mode alors de s'attacher au char d'une courtisane.
+De Bièvre, en vrai mousquetaire, paya son tribut à cette mode ruineuse.
+Tombé dans les griffes de mademoiselle Raucourt, qui débuta avec éclat,
+en 1773, au théâtre, il l'entretint d'abord sur le pied de quinze cents
+livres par mois, de quarante mille données pour payer ses dettes et de
+six mille livres de rentes viagères. C'était se conduire en véritable
+Turcaret. En dépit de ces largesses, de Bièvre ne put conserver le coeur
+de son amante, à laquelle on reprocha de prendre aussi souvent Sapho
+pour modèle que Melpomène. Mademoiselle Arnould lui parut devenir un peu
+trop l'amie de mademoiselle Raucourt; quitté par celle-ci, le
+mousquetaire, pour se venger, écrivit au lieutenant de police une lettre
+qui fit grand bruit. C'était un factum des plus véhéments sous une forme
+comique:
+
+ «Monsieur,
+
+«Je crois n'avoir pas besoin de vous faire une confession générale pour
+vous mettre au fait de toutes mes sottises.
+
+«La belle R..., qui commence par où les autres finissent, à dix-sept ans
+et neuf mois, a arraché à mon ivresse, ou à ma stupidité, un contrat
+qu'elle a fixé à deux mille écus; car, il faut lui rendre justice, elle
+m'a sauvé l'embarras de cette affaire; elle a choisi le notaire
+elle-même, elle a pris son heure, réglé les articles, et je n'ai eu que
+la peine de signer. La forme de ce maudit contrat est si sévère, toute
+cette manoeuvre était si mal déguisée, que j'ai ouvert les yeux une
+demi-heure après; je me suis même confié au notaire sur mes craintes, et
+j'ai signé doutant encore si l'on tiendrait les conditions verbales
+qu'on avait faites avec moi. On les a tenues tant bien que mal pendant
+cinq mois et demi, et avant-hier j'ai reçu mon congé sans pouvoir même
+en venir à une explication.
+
+«Vous conviendrez qu'un rêve aussi court, laissant à sa suite des
+réalités pareilles, rend le réveil bien fâcheux... Tout ceci me paraît
+jurer fortement avec la gaieté que je porte dans le monde, et la
+tournure honnête que j'y avais prise. Vous avez eu des bontés pour
+mademoiselle R... je ne puis la croire coupable d'un aussi détestable
+procédé. S'il n'est pas indigne de vous constituer son juge et d'amortir
+un peu le coup que je reçois, je me prêterai aux accommodements que vous
+voudrez bien prescrire. J'attends vos ordres et je suis, avec respect,
+votre, etc.;
+
+ DE BIÈVRE.
+
+M. de Sartine manda la reine de théâtre, et après avoir examiné la
+question, de Bièvre fut mis hors de cour. Le calembouriste ne voulut pas
+perdre l'occasion d'un bon mot, il se vengea de son infidèle en
+l'appelant _ingrate Amarante_ (à ma rente).
+
+De Bièvre, à dater de ce moment, ne voulut plus compromettre ni son
+repos ni son coeur. La _calembourimanie_ devint un culte si fervent chez
+lui, qu'on ne supposait pas même qu'il pût s'exprimer autrement qu'en
+calembourgs. Vrai professeur en ce genre malheureux et détestable, il en
+abusa à un point tel, que ni les jolis vers qu'il improvisait, ni sa
+comédie du _Séducteur_, ne lui furent comptés dans l'opinion. Se
+trouvant, une fois entre autres, à table d'hôte à la descente de la
+diligence et mourant de faim, il s'avisa de demander des épinards à un
+voisin dont il croyait bien ne pas être reconnu, l'autre ne répond
+point, et le contemple avec de gros yeux tout hébétés.
+
+--Eh bien, Monsieur, je vous ai demandé des épinards?
+
+--Je ne comprends pas... répond le _quidam_ qui avait le plat devant
+lui, et se tenait à l'autre bout de la table.
+
+--Des épinards! Monsieur; quoi! vous ne comprenez pas? des épinards!
+
+Et il allait se fâcher tout rouge, quand on lui passa le plat,
+
+--Je croyais, Monsieur, dit le quidam à de Bièvre, que vous ne parliez
+qu'en calembourgs!
+
+Il avait composé certain almanach intitulé _Almanach des Grâces et des
+Maigres_. C'était la liste des femmes que de Bièvre connaissait. Les
+actrices de la Comédie s'y trouvaient annotées selon leurs mérites.
+L'adresse portait: À Paris, chez le libraire qui donne trois _livres_
+pour quarante-cinq sous.
+
+Le marquis de Saint-Chamont, auteur d'aussi méchantes facéties,
+accompagnait souvent de Bièvre au foyer de la Comédie; ce fut lui qui
+donna l'idée à Duplessis d'exposer son portrait au Salon en 1777.
+L'habit modeste et simple, l'air sérieux et pincé du père des
+calembourgs, qui contrastait si fort avec son caractère, n'échappèrent
+point au peintre: tout Paris le reconnut. Comme il avait beaucoup
+d'élèves en son genre il eut aussi en ce genre bon nombre de rivaux; le
+plus redoutable fut un certain M. de Chambre, qui se vantait de battre
+de Bièvre et de lui faire baisser pavillon en fait de mots.
+
+Il rencontre de Bièvre un matin, étalant sur le pont Royal cette sereine
+dignité que donne une souveraineté tranquille; il l'accueille, il le
+flatte, il cause, il lui demande un jour pour commencer une liaison
+honorable et précieuse. Le monarque promet; le malin courtisan s'esquive
+aussitôt, rentre chez lui, et écrit ce billet au souverain, qui était
+loin, hélas! de redouter un pareil coup de foudre:
+
+«Empressé à vous recevoir, vous m'avez laissé, Monsieur, le choix du
+jour: je vous invite pour mercredi, et vous prie de vouloir bien
+accepter la fortune du pot...
+
+ «DE CHAMBRE.»
+
+Revenons maintenant à la scène qui se passait au foyer.
+
+À peine Raucourt eut-elle entrevu le terrible marquis de Bièvre, que,
+craignant son ressentiment, elle s'esquiva.
+
+--J'ai toujours ce malheureux contrat sur le coeur, reprit de Bièvre, qui
+l'avait bien reconnue; cette femme-là, j'aurais dû m'en douter, ne fera
+jamais de _marché d'enfant_!
+
+Ce sarcasme lancé contré les moeurs de Raucourt, de Bièvre demanda à
+Champcenetz ce qu'il pensait de la pièce.
+
+--Pourvu que ce ne soit pas comme à la comédie du _Persiffleur_, de
+Sauvigny, lui dit-il.
+
+--Pourquoi? demanda Champcenetz.
+
+--Parce que le _Persiffleur_ avait, ce soir-là, tous ses enfants au
+parterre, répondit de Bièvre.
+
+M. de Bièvre continua sur ce ton, qui était alors bien plus de mode
+qu'aujourd'hui, et que l'on souffrait tellement, que mademoiselle Lange,
+entrant au foyer, s'y voyait saluée par lui du nom de l'Ange-lure, de
+l'Ange-eu, etc. Il était temps que Champcenetz prît le marquis à partie,
+car ils avaient coutume de donner mutuellement au foyer la petite pièce
+avant la grande.
+
+Champcenetz était un homme dont Rivarol avait dit: _il se bat pour les
+chansons qu'il n'a pas faites_; il aurait pu ajouter que l'esprit de
+Champcenetz était frère du sien. Tout le monde pouvait prendre en effet
+sa part des saillies de Champcenetz sans que celui-ci la revendiquât; il
+était prodigue et paresseux de ce côté-là comme un homme riche. En
+revanche, il ne souffrait pas qu'on dénaturât ses plaisanteries. Voir
+tourner en plomb ses lingots d'or lui semblait le plus cruel des
+outrages. Un an avant cette révolution qui advint si mal pour lui, il se
+trouvait dans le foyer de la Comédie avec Dugazon, que plusieurs
+seigneurs entouraient. Dugazon affectait de dire souvent, en parlant à
+ces hommes titrés: «Nous autres, qui n'aimons ni le peuple ni la
+canaille!» Champcenetz écoutait, et il répétait à voix basse: _Nous,
+nous!..._
+
+--Eh bien, qu'est-ce que vous trouvez donc d'extraordinaire à ce mot?
+lui demanda Dugazon.
+
+Champcenetz reprit:--C'est ce pluriel que je trouve singulier!»
+
+Un dernier trait suffira pour peindre l'à-propos de cet auteur.
+
+Champcenetz,--nous croyons ce fait entièrement inconnu,--eut dans son
+cordonnier, à l'époque de la révolution française, un ennemi déclaré.
+Cet homme, devenu la terreur, le bras-rouge de sa section, l'avait
+désigné à la surveillance de son district. Dans ce temps-là on
+retournait, comme on sait, les plaques de cheminée, les comités
+révolutionnaires ayant, avant tout, l'horreur des fleurs de lys. On va
+chez Champcenetz; on le trouve se chauffant les pieds devant ces plaques
+de tôle accusatrices. Il était à écrire; les espions du comité le
+dérangent; Champcenetz se drape dans sa robe de chambre, il improvise ce
+distique:
+
+ Vous retournez les fleurs de lys, mes drôles:
+ Retournez donc le cuir de vos épaules!
+
+Au nombre de ces hommes, qui commencèrent à tout inventorier dans ses
+papiers, se trouvait le fameux cordonnier, qui l'avait dénoncé; ce
+farouche citoyen chaussait Champcenetz depuis douze ans. Bien souvent il
+avait parlé à Champcenetz de son mémoire; mais son débiteur jouait avec
+lui la scène de don Juan avec l'excellent M. Dimanche. Décrété
+d'accusation à la suite des accusations réitérées de ce créancier,
+Champcenetz fut condamné. Monté dans la fatale charrette, que voit-il au
+coin de la Conciergerie, dans cette même voiture, en se retournant? son
+accusateur!... Ce misérable avait été dénoncé à son tour; on venait de
+l'empiler avec d'autres captifs dans cette prison roulante, Champcenetz,
+arrivé sur la plate-forme de la guillotine, devait porter après son
+cordonnier sa tête au billot.
+
+--Je n'en ferai rien, citoyen, dit Champcenetz d'un ton goguenard au
+disciple de saint Crépin. Comment donc!
+
+--Monsieur le marquis...
+
+--Il n'y a plus de _marquis_, il n'y a que des _citoyens_...
+
+--Alors, citoyen Champcenetz...
+
+--Du tout, citoyen André Fivaut (c'était le nom de cet homme), à vous
+l'honneur!
+
+Le bourreau mit fin à cette contestation d'étiquette: Il fit passer
+Champcenetz le premier.
+
+--_Remboursé_! s'écria celui-ci en lorgnant du coin de l'oeil son
+cordonnier.
+
+Et le couperet fit son devoir!
+
+C'était ce même Champcenetz qui, à propos de _l'Almanach des Grâces et
+Maigres_ dont nous avons parlé, voulait se couper la gorge avec de
+Bièvre, lequel y avait mis, par méchanceté gratuite, la jolie
+mademoiselle Luzy, en la taxant d'embonpoint; tandis qu'au contraire
+elle avait la taille d'une guêpe.
+
+Champcenetz prit donc sournoisement de Bièvre par le bras, et, lui
+montrant Morande, l'auteur du _Gazetier cuirassé_:
+
+--Je te pardonnerai tous les calembourgs, lui dit-il, si tu m'en fais un
+bon sur ce gueux-là!
+
+--Sur Morande?
+
+Certainement; tu sais que je l'ai fait rosser l'autre année par des
+portefaix de la Comédie. Oh! ils y allaient d'un zèle!... L'impertinent,
+il a reçu ce qu'il méritait! Ainsi, ne te gêne pas!
+
+Le marquis de Bièvre s'en alla, le chapeau bas, vers Morande.
+
+--Monsieur Morande?
+
+--Monsieur...
+
+--Je voudrais que vous me disiez sur quoi se gravent vos injures?
+
+--Mais, sur le papier, monsieur le marquis, répondit Morande d'un ton
+qui voulait peu à peu devenir superbe.
+
+--Voilà qui est étrange, reprit le marquis; M. de Champcenetz prétend
+qu'elles se gravent sur l'airain.
+
+Et, de sa badine injurieuse, le marquis touchait _les reins_ du pauvre
+Morande.
+
+De Bièvre avait été mousquetaire, Morande se le tint pour dit; il ne
+souffla mot.
+
+Ce Morande était un plat gueux, une bête venimeuse; c'était de lui qu'on
+avait dit: _Il mourra comme Sainte-Croix, de ses poisons_. Il eut à
+Londres, avec d'Éon et Beaumarchais, de sales affaires de police, et
+l'on ne comprenait guère qu'il osât mettre le pied dans le foyer de la
+Comédie.
+
+--Conçoit-on que Champfort y vienne? répondait-il à cela. Champfort que
+j'ai tué tant de fois sous mes pamphlets?
+
+--Ça ne me tue pas, Monsieur, mais ça vous fait vivre, lui avait
+noblement répondu Champfort qui l'avait fort bien entendu.
+
+Champfort n'avait pas trouvé de place plus que tous les autres pour
+cette représentation du _Mariage_, il courait partout comme un fou.
+
+Peu s'en fallut qu'il ne se heurtât contre mademoiselle Olivier,
+délicieuse enfant qui devait jouer ce soir-là le rôle de Chérubin.
+
+Mademoiselle Olivier n'avait obtenu ce gentil rôle qu'à la sollicitation
+de Dazincourt[33]. Pour que Beaumarchais cédât aux instances de cet
+acteur, il fallait qu'il eût reconnu un talent hors ligne à mademoiselle
+Olivier. C'était en effet une charmante personne, qui rappelait par son
+éclat et sa fraîcheur ce qu'Hamilton a dit des beautés anglaises[34];
+elle avait reçu le jour sur les bords de la Tamise, dans cette cité qui
+battit des mains à Henriette Wilson. Une figure de nymphe encadrée par
+de magnifiques grappes de cheveux, des yeux noirs, chose assez rare pour
+une blonde, une fraîcheur telle qu'on l'eût prise pour Diane sortant du
+bain, une taille de fée, un caractère d'ingénuité, de noblesse et de
+décence, telles étaient les qualités de cette suave enfant qui devait
+jouer le rôle de _Chérubino dit amore_.
+
+Le masque de Melpomène, son poignard et son cothurne lui déplurent
+bientôt; elle était si belle dans l'_Alcmène_ d'Amphitryon, dans
+_Agnès_, dans _le Philosophe sans le savoir_! Mais ce qui frappait le
+plus les spectateurs, c'était sa rare décence. Une voix limpide, notée
+comme une musique, une naïveté exquise et pleine d'abandon, quelque
+chose de triste et de virginal tout à la fois formait l'ensemble de
+cette intéressante actrice, à laquelle le public ne cessa jamais de
+donner les preuves du plus flatteur intérêt. Il ne tarda pas à la
+comparer à mademoiselle Gaussin.
+
+D'une modestie, il y a plus, d'une timidité excessive, cette jeune fille
+qui devait mourir à vingt-trois ans portait au théâtre les qualités
+estimables qui l'avaient fait chérir et estimer à la ville, elle rendait
+pur et presque innocent chaque rôle dangereux. Ainsi en fut-il de celui
+d'_Alcmène_, auquel mademoiselle Olivier donna de la sensibilité, de la
+noblesse, et un degré singulier d'élévation.
+
+Ce soir-là elle arrivait au foyer entre deux hommes fort dissemblables à
+coup sûr d'esprit, de manières et de tournure. Elle était entre
+Beaumarchais et Préville.
+
+Beaumarchais, avec un empressement de jeune homme, avait apporté une
+grande boîte de bonbons pour mademoiselle Olivier; il venait de les lui
+offrir avant le lever du rideau,--M. de Bièvre courut lui offrir, lui,
+des calembourgs[35].
+
+On connaît la distribution du _Mariage de Figaro_. Molé seul avait des
+droits au rôle d'Almaviva, puisqu'il l'avait déjà si élégamment
+représenté dans _le Barbier de Séville_; la comtesse fut donnée à
+mademoiselle Sainval; mademoiselle Contat, l'amie de Beaumarchais, joua
+Suzanne; Préville refusa le rôle de Figaro pour choisir celui de
+Bridoison, ce refus dénotait un comédien qui imprime son cachet aux
+moindres rôles; Figaro échut enfin à Dazincourt, et le joli page à
+mademoiselle Olivier.
+
+Tous ces personnages étaient descendus déjà dans le foyer de la Comédie
+bien avant la pièce, quand un fracas terrible retentit aux portes de la
+salle. La rue Quincampoix et les spéculateurs de la régence n'étaient
+rien près de cette foule. La plupart de ces spectateurs faméliques
+n'avaient point dîné; un duc mangea un vol-au-vent sur le rebord de sa
+loge, ce qui parut le signal d'un véritable banquet... En un instant la
+salle devint une taverne...
+
+On n'entendait dans les couloirs que les cris suivants:
+
+--Un aile de poulet à madame la comtesse!
+
+--Une dinde au nº 16!
+
+--Le café au 29! etc., etc.
+
+Les rôles avaient été concertés entre mademoiselle Contat et
+Beaumarchais; mademoiselle Contat protégeait mademoiselle Olivier, elle
+descendit en la tenant par la main...
+
+--Comment _le_ trouvez-vous? demanda-t-elle à Beaumarchais; n'est-ce pas
+que c'est bien là Chérubin?
+
+Beaumarchais embrassa mademoiselle Olivier avec transport.
+
+En effet, c'était bien là Chérubin, le charmant page! L'ovale gracieux
+de mademoiselle Olivier rappelait un peu celui de la belle et
+malheureuse princesse de Lamballe, des yeux magnifiques, un teint de lys
+et de roses, une grâce, une jeunesse, et quel organe!--Elle était ce
+soir-là toute de dentelles et de satin! Le portrait sous lequel elle
+s'assit par mégarde au foyer était celui de mademoiselle Lecouvreur,
+morte à 37 ans! Singulier rapprochement!
+
+Tout ce qui se trouvait dans le foyer fit cercle autour de mademoiselle
+Olivier et de mademoiselle Contat.
+
+--Mais savez-vous bien, disait cette dernière à Beaumarchais, que c'est
+là pour vous une véritable bonne fortune? Grâce à son costume, vous
+venez d'embrasser mon filleul Chérubin, et cela sur les deux joues?
+
+--C'est qu'elle me donnait cette envie-là depuis longtemps, répondit-il,
+on a répété mon pauvre _Mariage_ dès le mois d'avril 1783! J'ai lu ma
+pièce partout, et il le fallait bien; on ne la permettait nulle
+part[36]! Aujourd'hui, enfin, je vois par mes yeux à quoi servent les
+ennemis! Quelle foule, ma chère! quelle foule! ah! sans le comte
+d'Artois je ne ferais pas ce soir lever le rideau[37]!
+
+Mademoiselle Olivier venait d'ouvrir sa boîte à bonbons. Elle la referma
+tout d'un coup et avec un air d'embarras.
+
+--Qu'avez-vous donc? demanda mademoiselle Contat à Chérubin.
+
+--Bien, mon Dieu, rien... je me serai peut-être trompée, répondit à
+l'oreille de Suzanne la naïve enfant, mais j'ai cru voir un billet au
+milieu de ces dragées.
+
+--Un billet! voyons.
+
+Beaumarchais s'était éloigné en voyant venir M. de Lauraguais...
+Mademoiselle Contat ouvrit la boîte, elle en tira en effet un petit
+billet qui sentait le musc d'une lieue. Sur ce billet était inscrit le
+couplet suivant tiré d'une chanson alors en vogue:
+
+ Distinguons la fille ingénue
+ De la femme au hardi maintien;
+ L'une a tout notre sexe en vue,
+ L'autre ignore même le sien;
+ L'une ne rougit point encore,
+ L'autre ne sait plus qu'on rougit;
+ L'une nous peint la jeune Aurore,
+ L'autre un jour ardent qui finit!
+
+On attribuait cette chanson à Beaumarchais lui-même, mais ici la
+désignation des deux femmes qu'elle avait la prétention de peindre était
+changée, car il y avait écrit au bas: _À mesdemoiselles Olivier et
+Contat_.
+
+On ne sut l'auteur de cette infamie qu'une heure après. Un certain ami
+de M. La Morlière, nommé le chevalier de Drigaud, après avoir rôdé
+vainement autour de la jolie mademoiselle Contat, avait résolu de s'en
+venger. Il se trouvait chez le même confiseur où Beaumarchais acheta sa
+boîte. Profitant de la préoccupation du poète, il glissa le billet sous
+les dragées. Un quart d'heure après, mademoiselle Contat, belle de
+pâleur et de colère, demandait à Beaumarchais l'explication de cette
+énigme. Beaumarchais n'eut pas de peine à reconnaître l'écriture de
+Drigaud, il se rappelait aussi qu'il était là, près de lui, lors de
+l'achat de ces bonbons.
+
+--J'en fais mon affaire, dit-il à la délicieuse actrice[38]; bien que ce
+monsieur m'ait fait l'honneur de me citer, je ne pense pas qu'il
+recommence!
+
+Il sortit, et revint quelque temps après apportant une lettre assez
+faiblement orthographiée à l'adresse de mademoiselle Contat.
+
+--J'ai rencontré le drôle au café de la Comédie, lui dit-il, et voici sa
+lettre d'excuses. Quand on a lutté avec le roi,--excusez du peu--on ne
+craint pas ses laquais[39]!
+
+La sérénité reparut sur le beau front de Suzanne, et l'on mangea les
+bonbons.
+
+--Au moins, demanda Chérubin, vous m'assurez, monsieur de Beaumarchais,
+qu'ils ne sont pas empoisonnés!
+
+En ce moment Valville rentra l'oreille basse.
+
+Il courut à cette petite fille de cinq ans presque oubliée sur son banc,
+et qui devait porter un jour un nom égal à celui de Contat; il
+l'embrassa et chercha à lui faire prendre patience. Il avait cherché
+Monvel par les corridors, comme une âme en peine. On trouva Monvel à
+moitié mort d'inanition, grignotant un petit pain à café qu'il s'était
+procuré à grand'peine au milieu de la bagarre.
+
+--Tu es bien heureux, toi, lui cria Valville, tu dînes!
+
+--Oui, grâce à Dugazon qui, avec son agilité de singe, m'a lancé ce
+petit pain du bas de notre escalier! Mais Hippolyte, Hippolyte! où donc
+est-elle?
+
+--Hippolyte Mars n'a pas dîné, répondit Valville, pas plus que ton
+humble serviteur. Là où il n'y à rien, mon cher Monvel, le roi perd ses
+droits, et nous sommes acculés pour notre terme!
+
+Monvel faillit se fâcher contre Valville; mais il releva le front, il
+venait d'apercevoir M. Rochon de Chabannes, auteur de la
+Comédie-Française.
+
+--Rochon, lui dit-il, vous me devez à dîner!
+
+--C'est vrai, mon cher Monvel, répondit Rochon, mais du diable si je
+vous le rends aujourd'hui! On ne trouverait pas un bouillon, fût-ce pour
+la duchesse de Polignac!
+
+--Et voilà le mérite, reprit Monvel; ne voyez-vous pas; que mademoiselle
+Sainval est à demi morte d'inanition? Allons, mon cher Rochon, vous qui
+me devez bien quelque chose, ne fût-ce que pour m'avoir lu hier trois
+grands actes, apportez-nous ici une orange ou une volaille à la pointe
+de votre épée! Tenez, voilà une petite qui me fait mal au coeur tant elle
+est maigre, ajouta Monvel en tâtant le bras de l'enfant que tenait
+Valville dans le foyer et à qui mademoiselle Olivier distribuait la
+moitié de ses papillotes à la vanille.
+
+Rochon partit comme un trait, pendant que mademoiselle Contat riait avec
+Sainval à gorge déployée.
+
+--Ce pauvre Rochon, c'est son dernier jour! Il va se faire étouffer,
+c'est sûr!
+
+Pendant ce temps, la petite Hippolyte Mars mangeait les dragées de
+Chérubin à pleines poignées.
+
+Qui eût annoncé à Beaumarchais qu'il avait alors devant ses yeux une
+petite fille de cinq ans qui jouerait un jour ses trois rôles l'eût
+certainement fort étonné[40].
+
+Dazincourt, habillé déjà pour le rôle de Figaro, descendit alors de sa
+loge. Beaumarchais passa avec anxiété la revue de son costume.
+
+--C'est bien cela, dit-il; je me crois encore à Madrid! Il y a dans une
+tapisserie de l'Escurial un joueur de paume qui vous ressemble, mon cher
+Dazincourt. Ce sera un peu votre rôle ce soir; tenez bien la raquette,
+et ne laissez pas tomber la balle! C'est un combat de mots que ma pièce,
+et voilà tout!
+
+Dazincourt s'approcha de mademoiselle Olivier avec un empressement qui
+ne dut surprendre personne[41]. Tous deux s'admirèrent instinctivement,
+et avec cette franc-maçonnerie du regard qui n'existe vraiment que dans
+le monde du théâtre. La finesse, la grâce et l'esprit faisaient le
+caractère distinctif du talent de Dazincourt; cette fois cependant
+Beaumarchais lui recommanda à l'oreille de la chaleur, ajoutant que le
+mot du _diable au corps_ de Voltaire était cette fois son seul et
+dernier conseil pour le rôle de Figaro.
+
+--Rassurez-vous, répondit l'acteur; je ne vous revois de mes jours, si
+je ne me couche pas cette nuit avec la fièvre[42].
+
+Le retour de Rochon paraissait impossible; Monvel donna à sa
+petite-fille la moitié de la flûte qu'il déchiquetait à belles dents, et
+la plaça ensuite tant bien que mal, avec Valville, dans les coulisses.
+_Le mariage de Figaro_ fut la première pièce à laquelle Hippolyte Mars
+assista.
+
+L'ouvrage fut joué le 27 avril 1784; ses vingt premières valurent cent
+mille francs à la Comédie. L'épigramme et le dénigrement furent très
+vifs, mais impuissants. Bachaumont, à qui nous renvoyons nos lecteurs, a
+relevé nombre de pamphlets et d'injures à l'endroit de Beaumarchais,
+celui-ci n'y répondit que par sa devise de: _Ma vie est un combat!_
+
+L'enthousiasme pour la pièce nouvelle avait été si grand que Larive, et
+ceci est un fait peu connu, demanda le rôle de Grippe-Soleil.
+L'affluence de la province était telle que l'on eût pu mettre sur les
+affiches le fameux mot de Champfort, «Rien ne réussit à Paris comme un
+succès». Beaumarchais eut le tort d'en être excessivement vaniteux. Un
+brave gentilhomme, qui ne se doutait guère que Beaumarchais fût à deux
+pas de la loge qu'il occupait au-dessus de l'orchestre, s'écria:
+
+--Que ce Beaumarchais a donc de l'esprit!
+
+--Il me semble, lui répondit l'auteur piqué, que le mot de _monsieur_ ne
+vous écorcherait pas la bouche!
+
+--Je ne m'en dédis pas, Monsieur, reprit l'autre, en reconnaissant à qui
+il avait affaire,--Beaumarchais a beaucoup d'esprit; mais _monsieur_ de
+Beaumarchais n'est qu'un sot[43]!
+
+Trois ans après cette éclatante représentation, la mort enlevait au
+théâtre mademoiselle Olivier, la plus jeune, la plus tendre fleur de la
+Comédie.
+
+Un coup négligé,--on prétend qu'elle reçut ce coup fatal à un baisser de
+rideau dont la tringle la frappa, devint la cause de sa mort. Elle avait
+vingt-trois ans quand elle mourut, et n'avait joué ainsi que sept ans à
+la Comédie-Française.
+
+On attribue à Rochon l'épitaphe suivante de cette charmante actrice:
+
+ Soyez belle à la ville, au théâtre, à la cour,
+ Soyez jeune, éclatante artiste,
+ Pour mourir par un machiniste,
+ Vous qui faisiez mourir d'amour
+
+Mademoiselle Olivier avait été chérie, adorée des gens de lettres. La
+dernière pièce où elle joua fut l'_École des Pères_, représentée le 1er
+juin 1787.
+
+Comme elle était morte sans avoir pu faire aucun acte religieux, le curé
+refusa de l'enterrer. Obligé de céder à des instances nombreuses, il
+voulut du moins qu'elle n'eût qu'un convoi d'indigents et quatre
+prêtres.
+
+--Quatre prêtres! répéta Valville au foyer de la Comédie, quand elle a
+laissé une aumône de cent écus pour être distribués aux pauvres!
+
+Le fait était vrai; le convoi n'en fut pas moins très mesquin.
+Mademoiselle Olivier fut inhumée à Saint-Sulpice.
+
+Les mots piquants ne manquèrent pas à la représentation de l'oeuvre de
+Beaumarchais, qu'on eût pu nommer la préface de 89. Ses ennemis ne
+pouvaient lui pardonner d'avoir creusé, comme la taupe, son chemin sous
+terre. La pièce avait été donnée par l'un des jours les plus chauds de
+l'année; il y avait, nous l'avons vu, un monde énorme. À la fin du
+second acte, l'auteur paraît dans la salle; on criait de tous côtés: de
+l'air! de l'air! de l'air! Beaumarchais fit observer aux spectateurs que
+les fenêtres ne pouvaient pas s'ouvrir.
+
+--Il n'y a qu'un moyen d'avoir plus frais, ajouta-t-il en agitant sa
+canne, je m'en vais casser les vitres.
+
+--Ce sera, lui cria un plaisant, la seconde fois de la soirée.
+
+Jamais il n'y eut d'effet comparable à celui de mademoiselle Contat dans
+Suzanne: le goût le plus fin, l'esprit le plus piquant, la grâce la plus
+vaporeuse (ce mot résumait l'éloge le plus complet de ce temps), étaient
+fondus dans son jeu. Préville s'était jeté à son cou et l'avait tenue
+longtemps embrassée:
+
+--C'est la première infidélité que j'aie faite à mademoiselle
+Dangeville, avait-il dit.
+
+L'épigramme de Rivarol, cet homme dont l'esprit eut toute la vogue d'un
+_pont-neuf_, devait mordre le triomphateur:
+
+«Beaumarchais doit bien rire de Molière, qui, avec tous ses efforts, n'a
+jamais passé les quinze représentations! Se moquer de Molière est bon,
+mais en avoir pitié serait meilleur.»
+
+Rivarol n'en voulait pas moins à Monvel qu'à Beaumarchais. «Son _Amant
+bourru_ est un des joyaux du théâtre, écrivait-il plus tard; ses _Amours
+de Bayard_ se sont emparés d'un public encore chaud du _Mariage de
+Figaro_; mais qu'est-ce que cela prouve?»
+
+Rivarol avait eu recours cependant plus d'une fois à la bourse de
+Monvel.
+
+Il avait emprunté à M. de Ségur le jeune une bague où se trouvait la
+tête de César. Quelques jours après M. Ségur la lui redemanda.
+
+--_César ne se vend pas_, lui répondit Rivarol.
+
+Le lendemain de cette première représentation, le marquis de Bièvre
+entrait d'un air rayonnant dans le foyer de la Comédie-française. Le
+succès de la veille était dans toutes les bouches. Quand le marquis
+parut, tout ce qu'il y avait de célèbre parmi les nouvellistes du temps,
+les acteurs et les auteurs se répandaient en éloges sur la pièce en
+vogue.
+
+--Ah! s'écria de Bièvre, il s'agit bien de M. Beaumarchais, du comte
+Almaviva, de Chérubin, de Suzanne! La _Folle Journée_, ne l'oubliez pas,
+date d'hier, tandis que l'aventure dont je vous promets de vous régaler
+est inédite; elle vaut bien la pièce, et si Beaumarchais l'avait
+connue...
+
+--Ah! diable, marquis, vous nous mettez l'eau à la bouche,--parlez,
+parlez, s'écria-t-on de toutes parts.
+
+Le marquis garda le silence; il prenait un malin plaisir à se laisser
+presser de la sorte. Il s'essuyait le front, tirait sa tabatière et
+riait sous cape.
+
+Les curieux étaient au supplice.
+
+--Comment donc, marquis, vous avez frappé les trois coups et vous ne
+levez pas le rideau? C'est déloyal! Prenez garde! on va vous siffler.
+
+--Ah bah! pour cela vous attendrez bien que j'aie fini. Je commence: il
+s'agit...
+
+Ici une avalanche de noms inscrits sur les registres de la galanterie
+interrompit de Bièvre.
+
+--Non, non, mille fois non, reprit-il; il s'agit du jeune homme que
+Monvel a sauvé hier soir devant le café de la Régence.--Vous savez bien,
+l'_homme... à la brouette_?
+
+--Vrai! s'écria-t on de tous côtés. Voilà qui promet!
+
+Et un silence de première représentation s'établit. On eût entendu voler
+une mouche.
+
+--Vous connaissez tous, reprit de Bièvre, l'imagination passionnée,
+bizarre de ce beau jeune homme... ce qu'on en raconte... ajouta le
+marquis avec un sourire moqueur. Eh bien! figurez-vous que, négligeant
+cette fois tout déguisement, il avait résolu de ne s'en fier qu'à ses
+propres charmes pour réussir près de la belle C... de la
+Comédie-Italienne, dont il faisait le siége depuis plus de trois
+semaines.
+
+--En vérité?
+
+--C'est comme je vous le dis: les bouquets le matin, le soir les
+primeurs les plus exquises, les plus rares. Rien n'était épargné; mais
+notre jeune homme n'était pas le seul à soupirer pour les beaux yeux de
+la dame, il y en avait un autre... et un autre plus sérieux. Il n'était
+pourtant que simple chevalier, mais d'une des meilleures familles de
+France, par ma foi, et de plus un cavalier accompli.
+
+--Cela devient intéressant, dirent les femmes.
+
+--En amour, reprit Dugazon, c'est bien le moins qu'on ait des doubles.
+
+--Silence! s'écria de Bièvre, autrement je remporte mon histoire!
+
+--Donc, nos deux jeunes gens, de leur côté, soupiraient en même temps et
+à qui mieux mieux; l'un plaisait, plaisait beaucoup; l'autre ne pouvait
+plaire autant, et pour cause... car tous deux jouant le même emploi,
+n'avaient pas les mêmes moyens. Cependant le héros de la brouette avait
+peu à peu conquis toute la confiance de la dame. Jugez-en: avant hier il
+était chez elle:
+
+--Qu'avez-vous? lui demanda-t-il en la voyant chagrine, et pourquoi cet
+air rêveur!
+
+--Ah! ne m'en parlez pas, reprit-elle, je suis horriblement torturée.
+Des créanciers implacables! ils me menacent, me poursuivent, et tout
+cela pourtant s'arrangerait avec trois mille livres.
+
+--N'avez-vous donc personne qui puisse tous venir en aide? objecta-t-on
+d'une voix mielleuse.
+
+--J'ai bien le chevalier, mais je n'ose rien lui dire. Il est gêné, je
+le sais, des dettes énormes contractées au jeu... Ce pauvre chevalier!
+s'il savait où j'en suis, il serait capable de jouer encore! Et puis,
+vous le dirai-je? je ne suis point une Lucrèce, et à celui qui nous
+oblige on ne sait rien refuser.
+
+--Ma belle enfant, reprit notre héros, en la baisant au front, tout cela
+s'arrangera. Seulement rappelez-vous les derniers mots que vous m'avez
+dits: «À celui qui nous oblige on ne sait rien refuser.»
+
+Un second baiser effleura encore le front de la belle, son consolateur
+s'éloigna.
+
+Le lendemain matin, la femme de chambre de l'actrice lui apporta un
+billet et une bourse.
+
+Le billet renfermait ce mot sans signature:--Je vous aime!
+
+La bourse contenait trois mille livres.
+
+Deux heures après, on annonçait chez elle le chevalier.
+
+Le soir mademoiselle C... ne parut pas à la première représentation de
+_Figaro_.
+
+--C'est vrai, nous l'y avons cherchée vainement, ainsi que le chevalier.
+
+--Mais voilà le piquant!... qu'on m'écoute... s'écria de Bièvre d'une
+voix de tonnerre.
+
+Chacun retint sa respiration.
+
+--Ce matin notre héroïne arriva chez son confident de l'avant-veille.
+
+--Ah! mon ami, s'écria-t-elle, je suis sauvée, entendez-vous? Ces trois
+mille livres, je les ai.
+
+--Ne vous l'avais-je pas dit? Ah ça! n'oubliez pas qu'à celui qui nous
+oblige...
+
+--Oh! je n'ai rien oublié, bien au contraire; aussi quand le chevalier
+est rentré...
+
+--Hein? reprit notre _jeune homme_ alarmé, le chevalier est venu?
+
+--Hier matin, deux heures après cet envoi tant désiré! Ah! j'ai tout
+oublié auprès de lui, mes chagrins, mes tourments passés.--C'est qu'il
+est charmant.
+
+--Comment! il aurait été heureux?
+
+--Tant d'esprit, un coeur si noble, si généreux! continuait mademoiselle
+C... avec exaltation... ouvrir ainsi sa bourse à une amie...
+
+--Sa bourse! sa bourse! murmurait notre jeune homme entre ses dents.
+Vous l'aimez? demanda-t-il avec un air d'incrédulité.
+
+--J'en suis folle.
+
+--Allons, reprit notre héros désappointé, j'ai payé pour un
+chevalier!--À la première occasion, il faudra qu'un duc paye pour moi!
+
+Le marquis de Bièvre achevait à peine, que mille éclats de rire
+saluèrent son récit.
+
+--Bravo, bravo, marquis; c'est unique, délicieux!
+
+--C'est conté à ravir, ajouta derrière de Bièvre une voix que le marquis
+reconnut pour celle de mademoiselle Raucourt, l'héroïne peu chaste de
+son anecdote.
+
+--Vous trouvez?
+
+--Et sans un seul calembourg!... Ah! c'est là, marquis une infidélité
+véritable à vos habitudes... Pour rendre hommage à votre talent de
+conteur, je vous propose ici devant tous les nôtres le traité suivant.
+
+--Un traité! demanda de Bièvre surpris.
+
+--Sans doute. M. de Sartine ne vous a-t-il pas condamné, mon pauvre
+marquis, à me payer certain contrat?
+
+--Je ne le sais que trop, reprit de Bièvre. Deux mille écus!
+
+--Eh bien! à chaque fois que vous conterez si bien...--sur moi bien
+entendu et sans calembourg,--sans calembourg, ah! c'est bien
+convenu,--je vous remettrai la moitié de ce que j'ai donné hier, pour
+que le chevalier devînt l'amant de cette ingrate petite C...
+
+--La moitié de trois mille livres!
+
+--La moitié, marquis; vous voyez que si vous contez souvent, nous serons
+quittes avant peu!
+
+--Pauvre Raucourt, si j'allais te ruiner! reprit de Bièvre tenté de se
+jeter à son cou.
+
+--Ah! bast! le calembourg me répond de toi; marquis; tu seras longtemps
+encore mon débiteur!
+
+Les rieurs, qui avaient été d'abord pour le marquis, passèrent du côté
+de Raucourt.
+
+L'année 1784 n'était pas encore révolue, que de Bièvre, emporté par sa
+manie, redevait encore les deux mille écus.
+
+
+
+
+III.
+
+Retour vers l'enfance de mademoiselle Mars; madame Monvel.--Une scène
+inattendue.--Le duel et les mains de papier.--L'enlèvement.--Les deux
+orthographes.--M. Floquet.--Un changement d'heure.--Incendie de
+l'Opéra.--Le danseur Nivelon.--Lettre des demoiselles de l'Opéra.
+
+
+Dans les premiers temps de cette enfance si ingrate, l'intérieur de
+madame Mars devait paraître d'autant plus morose à notre écolière, qu'au
+sortir de l'église où elle avait été baptisée[44], madame Monvel, la
+mère du célèbre comédien, l'avait emportée dans ses bras jusque chez
+elle, en l'accablant de ses caresses et de ses baisers. La maison de
+madame Monvel se ressentait du bien-être que son fils y avait apporté:
+il lui sacrifiait ses moindres caprices, ses besoins même, se bornant
+pour lui au strict nécessaire, honorant sa mère, et ne lui laissant rien
+voir de ce qui pouvait l'aigrir lui-même dans la carrière épineuse qu'il
+avait embrassée. Madame Monvel avait fait d'Hippolyte Mars son bijou de
+parade, son orgueil, son adoration. Les grand'mères, on le sait,
+dépassent souvent, en fait de gâterie, les mères elles-mêmes. Celle-ci
+attirait sa petite fille comme une vraie poupée; elle l'eût mise sous
+verre, tant elle était vaine de sa ressemblance avec Monvel!
+
+Hippolyte Mars resta chez elle trois ans et demi, trois ans pendant
+lesquels sa propre mère, à qui on l'amenait de temps en temps, ne
+pouvait la voir elle-même qu'à des intervalles assez éloignés.
+
+On peut juger de la douleur incessante, des angoisses cruelles, des
+perplexités inouïes de madame Mars pendant cette première séquestration!
+Cela se passait un an et demi avant cette étrange représentation de
+Beaumarchais dont nous avons parlé; on venait d'habiller un beau matin
+la petite Hippolyte pour la conduire rue Saint-Nicaise, au logis de
+madame Monvel, qui présidait elle-même, avec un soin tout particulier,
+aux moindres détails de sa toilette enfantine, quand le bruit d'un
+carrosse retentit soudain sous ses fenêtres.
+
+La servante pencha la tête dans la rue: elle reconnut le cocher dont
+Monvel se servait habituellement, un brave Bourguignon du nom de Louis.
+
+La voiture (Monvel ne sortait pas à pied depuis quinze jours, par suite
+d'une blessure qu'il s'était faite en sortant de scène dans je ne sais
+quelle pièce) était bien la même; elle annonça donc à sa mère que son
+cher fils n'allait pas tarder à l'embrasser. En parlant ainsi, elle
+s'achemina vers l'escalier pour lui donner le bras, comme de coutume.
+
+Quelques secondes s'étaient à peine écoulées, madame Monvel la voit
+remonter vers elle toute pâle.
+
+--Qu'avez-vous donc, Victoire? dites, que s'est-il passé?
+
+--Il y a, Madame, répond Victoire en indiquant l'escalier qu'elle a
+franchi d'un bond, il y a que ce n'est pas M. Monvel... c'est...
+
+--Et qui donc? interrompit madame Monvel.
+
+--C'est madame Mars!
+
+Un coup de foudre eût produit moins d'effet sur madame Monvel. Par une
+convention rigoureusement observée jusque-là entre les parties, madame
+Mars s'était interdit toute visite chez la mère de Monvel; et, ce qui
+devait surprendre encore plus cette dernière, elle arrivait au moment où
+l'on allait conduire chez elle la petite Hippolyte. Elle était venue
+enfin dans la voiture de Monvel; il fallait dès lors qu'elle l'eût vu le
+matin même.
+
+Cette visite avait donc quelque chose d'inattendu et de singulièrement
+inusité pour madame Monvel.
+
+La porte s'ouvre, madame Mars entre toute pâle.
+
+--Hippolyte! Hippolyte! s'écrie-t-elle en se précipitant vers l'enfant,
+que Victoire tient par la main pour l'emmener dans la pièce contiguë.
+
+En même temps, aussi prompte que l'éclair, elle enlace Hippolyte Mars
+dans ses deux bras, et, en jetant un coup d'oeil terrible à madame
+Monvel, elle se dispose à fuir, chargée de ce précieux fardeau.
+
+La mère de Monvel se place résolument devant la porte pour lui barrer le
+passage.
+
+Qu'on se figure cette scène muette,--car l'enfant, glacée de crainte, ne
+pousse pas même un cri:--d'un côté, une femme de trente et un ans
+serrant sa fille contre sa poitrine, l'entourant de son châle, et jetant
+à celle qu'elle nomme sa rivale un coup d'oeil de défi de l'autre, une
+personne grave, d'un aspect noble, sévère, arrachée tout d'un coup au
+flegme de ses habitudes, et voyant s'engager chez elle, sous ses propres
+yeux, une lutte de cette nature! Madame Mars avait pour elle la force
+qui s'attache à tout élan généreux, à toute résolution surhumaine, la
+pauvre femme avait tant souffert! D'abord elle ne put rencontrer une
+parole; ses yeux étaient secs, ardents, sa poitrine étrangement
+comprimée; qui l'eût vue ainsi eût cru voir une belle statue antique, la
+statue de la Douleur! Puis tout à coup et comme brisée sons le poids de
+ses efforts, elle laisse échapper un nouveau cri, terrible, déchirant,
+profond, le cri d'une louve blessée; les pleurs débordent à flots de ses
+cils, les sanglots l'étouffent, elle se tient, encore debout, mais ses
+jambes ont fléchi...
+
+--Je veux ma fille! ma fille! répète-t-elle en la pressant dans ses
+bras; Madame, rendez-moi ma fille!
+
+Et cette fois nulle parole humaine ne saurait rendre la torture de cette
+femme qui tremble, qui implore.
+
+L'enfant elle-même a eu pitié de sa mère, elle agite vers elle ses
+petits bras, elle sanglotte.
+
+--Vous le voyez bien, Madame, reprend sa mère avec l'exaltation du
+triomphe, ma fille m'aime!
+
+Madame Monvel fait signe à cette femme désespérée de s'asseoir, elle
+veut bien entendre d'elle ses motifs, elle la conjure de s'expliquer.
+
+--Je quitte votre fils, Madame, reprend celle-ci, je le quitte à
+l'instant; il ignore ce que je suis venu tenter ici... Ce que je sais,
+moi, c'est que son air sombre, distrait, est loin de m'avoir échappé;
+d'un jour à l'autre Monvel peut vous quitter, il a reçu du roi Gustave
+une lettre toute récente...
+
+--Du roi de Suède?
+
+--Oui, Madame! on lui fait de ce pays des offres brillantes, on l'y
+appelle, on le presse... Nul doute que Monvel, las des tracasseries de
+la Comédie-Française, n'accepte quelque jour... et alors que
+deviendrai-je? que deviendra surtout mon enfant, ma pauvre enfant?
+
+--Il vous a fait part de ses projets?
+
+--Sans doute, puisqu'il m'aime encore... À peine établi dans ce pays, il
+m'a promis de m'y faire venir avec sa fille... En attendant, qui me
+donnera la force de supporter une aussi cruelle absence, un exil d'où me
+viendra sans doute le malheur de toute ma vie!... Vous êtes sa mère,
+Madame; jugez, par la seule douleur de vous séparer d'un fils, du
+tourment odieux que j'éprouve à ne plus avoir ma fille!
+
+--Mais vous la voyez...
+
+--Oui, par concession, par bonté... répondit-elle avec un sourire
+d'ironie. Croyez-moi, Madame, liguons-nous plutôt toutes deux pour
+défendre ce que nous avons de plus cher, vous ce fils chéri, et moi
+cette pauvre enfant que je vous redemande les mains jointes... Vous êtes
+attendrie, je le vois... Oh! vous pleurez!
+
+--Mais que dira-t-il, lui? que dira Monvel, grand Dieu!
+
+--Vous me chargerez, vous m'accuserez, n'importe! Dites-lui que je suis
+venue l'enlever; dites-lui, s'il le faut, que j'ai employé la force ou
+la ruse! J'aime mieux subir ses reproches que ma douleur!
+
+Jamais peut-être une mère n'avait été plus grande, plus véritablement
+héroïque en cet instant que madame Mars; cette femme si froide, si
+insensible à la scène, trouvait une éloquence inouïe dans son désespoir!
+Durant toute cette scène, elle n'avait pas quitté un seul instant la
+main d'Hippolyte, il semblait qu'elle eût peur de la perdre au moment de
+la reconquérir. Madame Monvel ne savait vraiment quel parti prendre.
+Elle connaissait la fougue, l'emportement de son fils, elle ne prévoyait
+que trop l'éclat qui suivrait ce détournement. La persistance de madame
+Mars l'effrayait, elle hésitait pourtant lorsque tout d'un coup Monvel
+entra.
+
+La physionomie de Monvel était d'habitude si franche, si expressive,
+qu'on voyait son âme dans ses yeux, comme à travers un cristal; c'était
+quelque chose de doux et d'émouvant que son aspect, et puis quelle
+noblesse, quel calme imposant dans ses moindres mouvements, quelle
+égalité sereine, attachante! C'était la suavité, le coeur de Ducis, allié
+à un grain d'ironie, l'esprit de Monvel se cachait sous la bonté.
+
+Une femme qui aima Monvel peut-être autant que madame Mars, et on verra
+que c'est beaucoup dire, le peint ainsi dans une de ses lettres que nous
+tenons: _Le front d'un héros avec le rire d'un enfant_. Toutes les
+vertus naturelles et tous les talents acquis, voilà Monvel, disait en
+revanche un homme; c'était Andrieux.
+
+Mais quel changement dans les traits de ce paisible visage, quand ces
+deux femmes, agitées toutes deux de transes si différentes, le virent
+entrer dans ce même appartement! La cravate lâche comme Valère du
+_Joueur_, l'habit en désordre, les joues pâles, une lettre dans une
+main, son chapeau dans l'autre les yeux bouffis, les lèvres tremblantes,
+les main agitées d'une crispation fébrile, tel leur apparut alors ce
+fils, cet amant qu'elles n'entrevirent qu'avec stupeur! Il jeta son
+chapeau sur un fauteuil, étendit sur un autre sa jambe malade, puis sans
+faire attention à sa mère et à madame Mars, il s'écria comme s'il se fût
+parlé:
+
+--Allons, Jacques, c'était écrit!
+
+En s'interpellant lui-même de la sorte par son prénom, Monvel
+ressemblait à Jacques le fataliste, quand celui-ci réplique à son
+maître:
+
+«Tout a été écrit à la fois, c'est comme un grand rouleau qui se déploie
+petit à petit.»
+
+Jamais peut-être on ne fut plus superstitieux que Monvel; il était tombé
+dans une rêverie véritable, comme un homme qui sort d'une crise
+violente. De temps à autre il tirait un large mouchoir et il s'étanchait
+le front avec un air accablé. Son regard, déjà vitré, ne voyait plus;
+tout ce que l'on pouvait entendre des mots saccadés qu'il prononçait,
+c'était ceci:--Je crois bien! un vendredi, cela ne m'étonne pas!
+
+Il est temps de dire ce qui lui était arrivé.
+
+Monvel, le matin même, était allé prendre madame Mars en voiture, comme
+il ne pouvait monter chez elle; tous deux avaient fait ensuite une
+promenade jusqu'à la porte Maillot. Pendant le trajet, les explications
+ordinaires avaient eu leur train; madame Mars s'emportait, elle était
+fort vive, une tête de Carcassonne! Reproches incessants, soupçons
+jaloux, menaces presque viriles, elle n'avait rien épargné pour amener
+Monvel à lui rendre sa propre fille, ajoutant qu'elle serait bien folle
+et bien coupable de se fier à la parole d'un homme qui lui avait promis
+depuis trois ans de l'épouser, qui n'en faisait rien, et dont plusieurs
+maris trouvaient même bon de se plaindre. À toutes ces récriminations,
+dont quelques-unes ne manquaient pas de justesse, Monvel avait opposé un
+flegme admirable; une autre préocupation l'absorbait. Comme il n'était
+pas comédien pour rien, il se contenta de rassurer madame Mars de son
+mieux, puis, arrivé à la porte Maillot, il pria sa maîtresse de l'y
+laisser.
+
+--Et pourquoi cela? demanda madame Mars.
+
+--C'est que je dois donner ici près une leçon à un écolier... il demeure
+à Sablonville; laisse-moi l'attendre sur ce banc.
+
+En parlant ainsi, il venait de descendre appuyé sur le bras de Louis; il
+avait ouvert une brochure et s'était assis sous la tonnelle du traiteur
+voisin de la grille.
+
+Comme madame Mars le savait fort original, et que la conversation de la
+voiture n'avait guère disposé son esprit à l'indulgence, elle avait obéi
+à son caprice et retourné à Paris d'après son ordre. Ce fut seulement
+dans ce trajet que sa tête se monta.
+
+--J'aurai ma fille, s'était-elle dit, je ne veux plus de partage avec
+une autre!
+
+Et, comme on l'a pu voir, elle s'était fait conduire chez madame Monvel,
+sous l'empire de cette idée.
+
+La leçon que devait donner Monvel en un lieu si éloigné n'était pas,
+cette fois, une leçon ordinaire. Attaqué la veille dans son honneur par
+un pamphlétaire anonyme, devenu le héros d'une anecdote scandaleuse et
+apocryphe, Monvel, bien que blessé, s'était promis d'en tirer vengeance;
+il avait en main la brochure qui le salissait, et, comme elle
+s'adressait de prime abord à ses moeurs, il s'était constitué son propre
+juge. Un parrain comme Dugazon eût gâté l'affaire par l'effervescence de
+sa colère: Monvel jugea plus sage d'en référer aux premiers soldats qui
+passeraient.
+
+Son adversaire avait été prévenu par un mot de lui, et ce qui surprendra
+peu, c'est que ce fût ce même chevalier Drigaud, à qui Beaumarchais
+s'était adressé déjà, comme on l'a pu voir, pour venger la jeunesse et
+l'innocence de Contat. Ce misérable, chassé des gardes-françaises,
+s'était retiré à Sablonville, à l'exemple de Chevrier, son digne maître
+en mensonge. Il lançait de là ses flèches empoisonnées et correspondait
+en Angleterre avec Morande. Récemment encore il venait d'être compris
+dans le testament ironique de Desbrugnières, l'inspecteur de police[45],
+sous les deux codicilles suivants:
+
+«Je lègue au chevalier de D... une paire de bottes fortes, une selle et
+un fouet de poste, pour se transporter avec plus de célérité partout où
+il y a quelque vilenie à faire et quelqu'argent à gagner.
+
+«_Item_ au même tous les coups de bâton qui me seront dus à Paris ou
+ailleurs, au jour de mon décès.»
+
+Ce chevalier de raccroc voulait se remettre en honneur, il avait donc
+accepté la rencontre de Monvel.
+
+Celui-ci le vit bientôt apparaître, l'air rogue, mutin, et se donnant
+tout l'air d'un véritable César.
+
+--Vous savez ce que j'ai le droit d'attendre de vous, dit Monvel en
+toisant le pamphlétaire; voici mes seconds, je demande pardon à deux
+braves de les faire assister au châtiment d'un faquin!
+
+Ces deux témoins, rencontrés fort à propos par Monvel, se trouvaient
+être MM. Deschamps et d'Héliot, adjudants de la garde à la
+Comédie-Française. Ils connaissaient Monvel, et avaient semblé ravis de
+pouvoir lui être bons à quelque chose.
+
+--Vous nous prêterez vos deux épées, avait dit Monvel aux deux
+officiers, l'affaire ne sera pas longue.
+
+--Non, parbleu! reprit M. Deschamps, car je reconnais monsieur... Il a
+été chassé du corps pour ses hauts faits... Seulement, il me paraît bien
+engraissé.
+
+Cet embonpoint n'avait gagné que le buste de Drigaud, dont les jambes
+n'étaient pas grasses. Il parut suspect à M. d'Héliot, qui s'empressa de
+le vérifier.
+
+Quand M. Deschamps somme notre chevalier, qui a mis déjà habit bas, de
+se laisser tâter par lui, voilà que notre homme refuse; il pâlit, il
+balbutie... On écarte sa chemise, il avait sous elle trois ou quatre
+mains de papier blanc!
+
+Les deux adjudants partent d'un éclat de rire.
+
+--Oh! vous êtes un homme de précaution, chevalier!
+
+Confondu de la découverte de sa cuirasse, Drigaud voulut faire de
+nouveau le rodomont; mais les seconds de Monvel faillirent l'écraser de
+coups. M. d'Héliot parla d'une lettre de cachet qu'il se faisait fort
+d'obtenir de M. de Breteuil, et tout fut dit. Les marmitons du traiteur
+de la porte Maillot reconduisirent le pauvre diable avec des huées
+jusqu'à son gîte.
+
+--C'est le seul papier que je lui pardonne, reprit en souriant Monvel,
+le seul qu'il n'ait point noirci!
+
+--Vous vouliez vous battre, quoique malade du pied! dirent les deux
+adjudant à Monvel d'un ton de bienveillant reproche.
+
+Cette affaire n'eût pas laissé grande trace dans l'esprit léger de
+Monvel, si, en retournant de là vers la salle nouvelle de la
+Comédie-Française, au faubourg Saint-Germain[46], il n'eût rencontré en
+chemin Dugazon, armé de l'abominable brochure. Dugazon, véritable
+capitan de Cyrano, porta à son ami un coup mortel, en lui apprenant les
+interprétations perfides auxquelles prêtait cet écrit, répandu à la
+vérité sous le manteau, mais qui diffamait un des plus beaux talents de
+la Comédie, pour l'amusement des désoeuvrés. À l'entendre, Monvel devait
+quitter la France ou tuer ce misérable. Quand Monvel lui eut raconté
+l'histoire des mains de papier, Dugazon partit d'un sublime éclat de
+rire.
+
+--Puisque ce nigaud veut être relié, dit-il, nous aviserons à le faire
+dorer sur tranche, aux frais du roi, dans quelque Bastille digne de lui!
+Je pense toutefois qu'il est bon que tu te montres au foyer; nous sommes
+précisément en réunion, viens avec moi!
+
+Monvel avait suivi Dugazon; il était entré dans le foyer, mais quel
+accueil! En vérité, il s'agissait bien là de Drigaud et de calomnie; il
+s'agissait de Gustave III et de Stockholm. Molé, Dazincourt, Préville,
+Desessarts, Fleury, entouraient M. Delaporte, le secrétaire ordinaire de
+la Comédie, qui tenait en main une lettre de Suède, où il n'était
+question que de la troupe française, entretenue si magnifiquement par
+Gustave. Le récit de ces libéralités suédoises était bien fait pour
+donner à penser aux articles amoureux de la fortune: par bonheur, en ce
+temps Monvel ne l'était que de la gloire. Comédien à la mode, auteur
+agréable, homme du monde couru et fêté, il ne rencontrait que des amis
+dans le public; en retranche, les jaloux ne lui manquaient pas. À son
+arrivée dans le foyer, il trouva plusieurs de ces _bons amis_, tenant en
+main la rapsodie du cuistre Drigaud; on l'entoura, on le pressa, on lui
+marcha presque sur ses escarpins.
+
+--Est-il vrai que vous nous abandonniez? demanda Brizard, honnête homme
+s'il en fut, mais qui ne se doutait pas en cette occasion qu'il
+attachait le grelot.
+
+--L'ingrat! poursuivit mademoiselle Fannier, il nous préfère le Nord!
+Prenez-y garde au moins, ajouta-t-elle, on devient de glace dans ce
+pays-là.
+
+--Je gèle rien qu'à y songer, reprit madame Préville.
+
+--Nous ne sommes pas dignes de M. Monvel, reprit madame Bellecourt.
+
+--Nous mépriseriez-vous? fit sèchement mademoiselle Sainval.
+
+Monvel se demandait d'où pouvait venir à Delaporte cette maudite lettre
+de Suède; il avait caché les propositions royales à tous ses amis, même
+à Dazincourt et Dugazon.
+
+Mademoiselle Contat vint au secours de ses doutes, en lui disant à
+l'oreille:
+
+--La lettre est de Cléricourt!
+
+Cléricourt, ancien comédien, était pensionné du roi de Suède; Monvel le
+connaissait et correspondait souvent avec lui. Par malheur, Cléricourt
+était aussi l'ami de M. Delaporte, et de là l'indiscrétion. En un clin
+d'oeil, Monvel avait paru un conspirateur aux membres de la Comédie; il
+avait avec eux un contrat de solidarité formel, et ce contrat, comment
+l'aurait-il rompu? Peu s'en fallut qu'on n'établît autour de lui une
+escouade de surveillance. On lui reprocha, en termes amers, de songer à
+fuir Paris au plus beau moment de son triomphe; on l'accusa de n'avoir
+point l'esprit de corps. Ainsi que nous l'avons dit, Monvel était
+superstitieux. Il endura le choc du comité, prit son chapeau et sortit;
+seulement il se fit conduire à deux pas de là, dans l'atelier d'une
+sorcière du nom de Louise Friope, qui se mêlait de battre les cartes
+dans un méchant taudis de la rue d'Enfer. La Friope fit le grand jeu à
+Monvel, qu'elle reconnut parfaitement bien, malgré la précaution qu'il
+avait prise de se dire négociant.
+
+--Irai-je en Suède? demanda-t-il.
+
+--Oui.
+
+--Dans combien de temps?
+
+--Vous serez un an et plus à prendre un parti.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il y a ici une femme que vous aimez...
+
+--Quelle femme?
+
+--Une beauté qui n'a qu'un défaut, celui de vous être fidèle. Elle a une
+fille... une fille de vous... qui sera un jour la gloire de la
+Comédie...
+
+Monvel se troubla;--la Friope poursuivit son chapelet.
+
+--Ce n'est pas tout. Il vous arrivera en Suède une aventure.
+
+--Rien qu'une? C'est bien peu, dit Monvel en se rassurant.
+
+--Cette aventure aura sur votre vie et sur celle de votre maîtresse une
+influence des plus grandes.
+
+--Laquelle?
+
+--Vous épouserez là-bas une autre personne; ce mariage fait, vous
+reviendrez.
+
+Monvel devint pâle, si pâle que la tireuse de cartes eut grand'peur.
+
+--Je n'irai point en Suède! dit-il en frappant du poing sur la table;
+délaisser celle que j'aime pour en épouser une autre, jamais!
+
+Il jeta son argent à la sorcière, et revint fort agité chez sa mère.
+
+Ainsi que nous l'avons dit, il était entré sans même apercevoir ces deux
+femmes; revenu à lui, il poussa un cri terrible en reconnaissant madame
+Mars.
+
+Elle tenait par la main sa chère Hippolyte, elle la couvrait de larmes
+et de baisers. Il y eut de part et d'autre un échange de regards et de
+paroles pleines de coeur, de chagrins et de tendresse. Monvel, de ce
+jour-là, chérissait plus madame Mars et son enfant.
+
+Cependant, l'horoscope de la sorcière l'obsédait. D'un autre côté, la
+présence de madame Monvel glaçait son fils; c'était une femme habituée
+au commandement; son attendrissement ne fut que passager: elle reprit
+tous ses droits passés sur sa petite-fille.
+
+Brisée par la douleur et l'angoisse, madame Mars ne songea plus qu'à se
+venger. Elle se contint de son mieux, salua madame Monvel, et sortit.
+
+Monvel ne crut pas devoir cacher à sa mère une partie de la
+prédiction,--celle qui concernait Hippolyte Mars.
+
+--Chimères que tout cela! dit sa mère en soupirant avec incrédulité;
+c'est une enfant chétive, à qui l'on eût mieux fait de prédire la santé
+que la gloire, mon cher Jacques!
+
+Elle redoubla de soin et de vigilance autour d'Hippolyte; mais un soir
+qu'elle était sortie pour voir madame Dugazon, madame Monvel trouva à
+son retour Victoire tout en larmes.
+
+--Qu'avez-vous? qu'est-il arrivé?
+
+Pour toute réponse, Victoire indiqua à madame Monvel le petit lit de
+l'enfant: il était vide!
+
+À sa place, et piqué sur l'oreiller du berceau avec une épingle, était
+le billet suivant tracé à la hâte:
+
+«--J'ai repris ma fille; songez à garder votre fils!»
+
+Tel fut le rapt légitime de madame Mars.
+
+Une fois en possession de sa chère enfant, elle la soigna avec le coeur
+d'une mère qui a longtemps souffert et regretté. Valville devint son
+tuteur, presque son père. Maîtresse de sa fille, madame Mars dictait des
+lois à Monvel; elle le recevait, mais on ne conduisait plus l'enfant
+chez lui. Valville fut par la suite bien grondé de l'avoir menée à cette
+belle échauffourée de la pièce de Beaumarchais; il s'en excusa du mieux
+qu'il put. Pour Monvel, il ne songeait plus, en vérité, à la Suède; il
+oubliait même les dégoûts de son état et les menées de ses envieux.
+Emporté par le tourbillon, il ne revenait jamais à madame Mars sans un
+sentiment de respect pour elle et de regret pour lui-même; mais comme
+nous l'avons dit, cette prédiction l'avait frappé.
+
+Le plus souvent il présidait aux leçons d'Hippolyte, il s'applaudissait
+de la voir marcher, saluer, s'asseoir avec facilité et gentillesse;
+seulement il se souciait peu qu'elle apprît un jour le chant.
+Mademoiselle Mars hérita de cette antipathie; elle craignit toujours les
+couplets comme le feu[47]. Monvel, tant qu'elle fut petite, n'épuisa ni
+son temps, ni sa mémoire; ce qui le désespérait, c'était son air pauvre
+et languissant.
+
+Madame Mars, moins rigoureuse que lui à l'endroit de l'orthographe,
+trouvait celle de la petite très satisfaisante; mais il arrivait souvent
+que Monvel fronçait le sourcil en la voyant.
+
+--Encore des fautes! répétait-il un jour qu'Hippolyte Mars venait de
+griffonner un brouillon de lettre à son maître d'écriture.
+
+Ce brouillon, Monvel l'avait surpris dans sa corbeille.
+
+--Ne te fâche point, cher papa; je m'en vais te dire, reprit l'espiègle:
+c'est que j'ai deux orthographes.
+
+--Comment cela?
+
+--Sans doute, j'ai la bonne et la mauvaise.
+
+--Et tu aimes mieux la seconde, comme plus facile?
+
+--Pas du tout: je me sers de la bonne avec mes amis, avec toi, par
+exemple, ou avec maman... La mauvaise est pour ceux qui m'ennuient, et
+M. Floquet est de ce nombre.
+
+Ce M. Floquet était maître-expert en fait de jambages; il avait donné
+des leçons à Mesdames; c'était un homme dont chacun riait; Dugazon
+faisait sa charge à ravir. Ne s'était-il pas mis en tête de demander la
+croix de Saint Michel! Il avait fait nombre de démarches à cette fin, se
+tuant à courir de Paris à Versailles et de Versailles à Paris, jusqu'à
+ce qu'un beau jour il reçut un billet par lequel on lui apprenait sa
+nomination. Grande joie de M. Floquet, on le conçoit, la première
+personne qu'il rencontre dans la rue, c'est son persiffleur impitoyable,
+sa bête noire de tous les jours, Dugazon.
+
+--Eh bien! monsieur Dugazon?
+
+--Eh bien! Floquet, comment va la main?
+
+--Je vais m'en servir pour remercier M. le duc d'Aumont, qui me protége,
+Monsieur Dugazon, j'ai l'ordre!
+
+--L'ordre de copier un manuscrit?
+
+--Pas le moins du monde, j'ai l'ordre de Saint-Michel!
+
+--Bravo, mon cher Floquet, mais les statuts, les statuts!
+
+--Quels statuts?
+
+--Vous faites le fin; allons donc, vous le savez!
+
+--Du diable si l'on m'a dit...
+
+--Quoi! vous ignorez qu'il vous faut acheter un habit _ad hoc_, et vous
+prosterner devant Sa Majesté jusqu'à trois fois, au sortir de la
+chapelle?
+
+--J'aurai l'habit, et je me prosternerai.
+
+--Voilà qui est bien, mais votre compliment de réception?
+
+--Mon compliment?
+
+--Sans doute; il faut qu'il soit en latin.
+
+--En latin?
+
+--Eh oui! mademoiselle Quinault l'aînée a passé elle-même par là, dans
+le temps, quand on l'a reçue chevalière; il est vrai qu'elle était
+duchesse et princesse de Nevers.
+
+--Et quels sont les termes du compliment?
+
+--Je vous écrirai cela.
+
+Le crédule professeur montre alors sa lettre de nomination à
+l'imperturbable mystificateur; Dugazon n'avait pas besoin de la lire, il
+la connaissait! Le duc d'Aumont était prévenu, Floquet devint sa
+victime. Il entrait dans sa destinée malheureuse de payer ce soir-là à
+souper à Dugazon; notre acteur ne manqua pas de lui apporter un
+compliment fait en latin de cuisine. M. Floquet le récitait
+enthousiasmé. Le lendemain, à Versailles, Dugazon se promenait dans le
+parc de fort bonne heure, et bien avant que le roi fût entré dans la
+chapelle pour la messe. M. Floquet avait un habit serein, un gilet
+cerise, et des manchettes. Tout d'un coup voilà que madame Floquet
+débouche d'une allée, elle s'avance furieuse et les poings fermés vers
+son mari.
+
+--Que veut dire cette mascarade?
+
+--Qu'appelez-vous mascarade, ma chère? objecte M. Floquet.
+
+--Sans doute, obtus que vous êtes... n'avez-vous pas deviné qui vous a
+écrit!
+
+--C'est le duc d'Aumont, voyez!
+
+Et M. Floquet de tirer sa lettre d'un air de triomphe.
+
+--Voilà votre duc, reprend la terrible madame Floquet en démasquant les
+batteries de Dugazon et en le montrant du doigt à son mari.
+
+Dugazon ne se déferre point.
+
+--Laissez dire votre femme, objecte-t-il, elle est difficile à
+contenter; croiriez-vous qu'elle a demandé elle-même cet ordre?
+
+Madame Floquet ne se contenait point de colère, elle avait des motifs
+réels d'aversion pour Dugazon. M. Floquet était mince, petit, chétif
+d'esprit autant que de corps; elle le menait littéralement à la
+baguette.
+
+Dugazon demeurait dans la même maison que le pauvre M. Floquet, à qui sa
+moitié infligeait souvent des corrections retentissantes. L'hôtel de
+Bouillon, quai des Théatins, où se passaient ces scènes furieuses, en
+était scandalisé, d'autant plus que c'était la nuit qu'elles avaient
+lieu. Une nuit, M. Floquet recevait ses appointements; Dugazon sort en
+chemise de sa chambre à coucher, armé d'une lanterne sourde.
+
+--Ne pourriez-vous pas au moins changer d'heure, vertueuse madame
+Floquet? demandait-il à la farouche compagne du maître d'écriture.
+
+Ce M. Floquet avait du reste une fort belle main[48]. Il était lié en
+revanche avec un homme qui ne brillait que par le pied, c'était Nivelon,
+le danseur de l'Opéra. Il apportait souvent à Valville d'excellentes
+topettes de liqueur du Languedoc et des îles, et réjouissait Hippolyte
+encore enfant par ses saillies.
+
+Madame Mars demeurait alors rue Saint-Nicaise, cette rue qui devait être
+plus tard si miraculeusement providentielle pour le carrosse du premier
+consul. M. Nivelon, maître de danse, logeait à l'étage supérieur.
+C'était le père du danseur de ce nom, un excellent homme gros et gras
+plus qu'il n'appartenait seulement de l'être à un berger de l'Académie
+royale de Musique. Quand Desessarts et lui se rencontraient sur
+l'escalier, c'était à faire croire aux locataires qu'il y avait un
+rassemblement. Donc, un soir que madame Mars allait se coucher, c'était
+en 1781, un vendredi, le 8 juin, vers les neuf heures un quart, le
+portier monta jusqu'à elle d'un air effrayé, en s'écriant: Sauvez-vous!
+
+--Que voulez-vous dire? demanda madame Mars.
+
+Le portier pousse la fenêtre et montre à madame Mars la réverbération du
+feu sur les cheminées de la maison voisine. Le feu venait de prendre à
+l'Opéra, alors situé à l'extrémité du Palais-Royal, sur l'emplacement du
+Lycée et de la rue de ce nom. Les progrès de l'incendie étaient
+effrayants, l'effroi était au comble, toutes les communications
+interceptées. Des toiles, des décors enflammés tourbillonnant au milieu
+d'une fumée épaisse, des cris de détresse et de désespoir, des
+rassemblements sans cesse renaissants sur tous les points du désastre,
+tel était le spectacle que présentaient les rues adjacentes; le peuple
+courait de tous côtés entre le feu et la pluie qui commençait à tomber.
+On couvrait les toits de draps mouillés, grâce à cette circonstance
+heureuse de l'orage; mais le vent variait souvent de direction et
+portait les flammes aux côtés les plus opposés. Impossible d'imaginer
+une horreur plus magnifique; l'instant où le plafond de l'édifice
+s'abîma avec un bruit sourd faisait songer à ces masses de roches que
+remuaient seuls les vieux Titans. À tout moment, ceux qui échappaient de
+cette fournaise aux flammes de toutes couleurs (il y avait en effet une
+foule de machines à artifice) racontaient sur l'incendie les détails les
+plus déplorables. On disait que le feu, qui n'avait pris heureusement
+qu'après le spectacle, et lorsque la salle avait été presque entièrement
+évacuée, avait éclaté pendant la représentation et que tout le monde
+avait péri. Chacun tremblait pour les siens, la chaîne sa formait
+partout, on se passait les seaux de main en main. Il ne s'était pas
+trouvé une seule goutte d'eau dans les réservoirs de l'Opéra, quand
+l'incendie commença; la pluie forma bientôt un vrai torrent sur la place
+du Palais-Royal, où chaque Parisien était trempé jusqu'aux os.
+
+Madame Mars tremblait pour Nivelon, et en effet le brave homme ne tarda
+pas à arriver jusque chez lui dans un accoutrement difficile à peindre.
+Il essayait un costume dans sa loge, quand l'incendie avait éclaté; à
+peine habillé il avait pu se frayer un passage à travers le feu,
+d'abord, puis à travers l'eau, car il avait dû passer par ces deux
+éléments si opposés. Sa veste de berger n'avait plus de forme et de
+couleur: sa perruque roussie d'un côté, ruisselante de l'autre, était de
+plus couverte de boue; il changea de tout en arrivant, et madame Mars
+exigea qu'il se mît au lit. L'incendie ne devait s'apaiser que dans la
+nuit; il fut suivi d'une lettre faite évidemment pour tourner les
+nymphes de l'Opéra en ridicule, il les laissait presque nues. Voici un
+extrait de la requête adressée par une de ces divinités de l'Olympe à
+une de ses bonnes amies:
+
+«L'attrayante ceinture de Vénus est brûlée; c'en est fait, les Grâces
+modernes iront sans voile; ce qui pourrait leur devenir moins avantageux
+qu'aux anciennes. Le bonnet de Mercure, son caducée, ses ailes sont
+consumés; on a heureusement sauvé sa bourse. Depuis longtemps l'Amour
+n'a rien à perdre, si ce n'est quelques flèches dont il ne faisait plus
+d'usage et que l'on a retrouvées avec peine, tant le feu les avait
+rendues méconnaissables; mais, pour le dédommager de cette perte, on
+assure que Mercure a résolu de partager sa bourse comme un bon frère
+avec lui. Quant à la froide et triste Pallas, son armure, son casque,
+son panache, sont en cendres; son égide est bien fondue; la lyre
+d'Apollon ne saurait être non plus raccordée.
+
+«Il n'est plus question du magnifique jardin d'Alcindor, ni du palais du
+roi d'Ormus. Armide, Didon ont sauvé les leurs fort heureusement: mais
+le char du Soleil et de la Nature n'a pas été épargné. Que te dire de la
+quantité de linons qui drapaient aussi de bonnes grosses ombres très
+palpables, je n'ajouterai pas très palpées, ce serait médire. Je n'en
+finirais pas, chère amie, si je te disais toutes nos pertes, etc.»
+
+Ce fut M. Lenoir, l'architecte, qui, construisit la salle provisoire du
+nouvel Opéra, élevée au boulevart de la porte Saint-Martin, en attendant
+qu'on en achevât une permanente au Carrousel, sur le terrain de l'hôtel
+de Brionne. Les améliorations de ce vaisseau, commencées le mercredi 29
+octobre, furent achevées le 7 novembre: la salle avait été construite en
+deux mois. C'était le temps où les architectes improvisaient, Bellanger
+avait bâti Bagatelle au feu des lampions, les ouvriers étaient payés
+jour et nuit. Faudra-t-il donc un incendie à notre Opéra actuel pour
+qu'on le place enfin sur un terrain plus digne et plus convenable? Ce
+serait alors le cas de recourir aux imprécations de Camille, et de
+s'écrier avec elle!
+
+ Que le courroux du Ciel, allumé par nos voeux,
+ Fasse pleuvoir sur lui son déluge de feux!
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: La place de cette lettre, comme de beaucoup d'autres, est marquée à
+la fin du livre, aux autographes dont la collection fera mieux que toute
+autre étude apprécier le genre d'esprit de mademoiselle Mars.]
+
+[2: _Débats_, du 13 avril 1840.]
+
+[3: M. Bertin.]
+
+[4: Août 1829.]
+
+[5: Le mot ridicule que l'on prête à Mademoiselle Mars au sujet d'une
+prétendue cabale des gardes-du-corps contre elle:
+
+«Il n'y a rien de commun entre _Mars_ et Messieurs les gardes-du-corps?»
+
+est de toute fausseté.--Le seul homme que Mademoiselle Mars ait
+cruellement relevé au sujet de ses violettes est M. Papillon de la
+Ferté. Cet intendant des Menus lui ayant demandé un certain jour quand
+elle cesserait de porter des violettes?
+
+Mademoiselle Mars lui répondit:
+
+«Quand les papillons seront des aigles!» ]
+
+[6: Celui-ci est assez vert, et il peint en même temps mademoiselle
+Mars. Un ancien acteur de la Comédie-Française qui jouait les valets à
+sa façon, c'est-à-dire fort mal, dit un jour assez rudement à Célimène
+qui venait d'entrer au foyer, de fermer sa porte. Mademoiselle Mars
+obéit. En revenant s'asseoir elle se contenta de dire: J'avais oublié,
+Monsieur, qu'il n'y avait plus de valets à la Comédie.]
+
+[7: M. de Salvandy prononça quelques paroles touchantes sur cette tombe;
+elles méritent d'être rappelées et font honneur à sa vive amitié pour
+mademoiselle Mars.]
+
+[8: Elle n'avait de plus que 3,000 francs comme inspectrice du
+Conservatoire.]
+
+[9: Dans ce testament de mademoiselle Mars, son fils, M. Alphonse
+Brummer, est institué son légataire universel.
+
+Il contient entre autres legs une bague pour Armand. Armand, le comédien
+par excellence, avait été, on le sait, bien longtemps l'ami de
+mademoiselle Mars. Retiré à Versailles depuis longues années, il n'a pas
+appris cette perte sans un vif sentiment de douleur.]
+
+[10: A. Soumet.]
+
+[11: La pièce de l'_Amant bourru_, comédie en trois actes et en vers
+libres, représentée par les comédiens ordinaires du roi, le mercredi 14
+août 1777, est dédiée à la reine, avec une lettre portant pour
+signature: BOUTET DE MONVEL. Il est assez étrange que les biographes
+n'aient jamais consigné ce _de_. La brochure que nous tenons en main
+(imprimée chez la veuve Duchesne, rue Saint-Jacques, au Temple du Goût),
+porte la date de 1777, ainsi que la permission de M. Lenoir,
+lieutenant-général de police. Que durant la Révolution on ait raccourci
+Monvel de ce _de_, passe encore; mais que les _Fastes de la Comédie
+Française_, imprimés en 1821, n'en disent pas un mot, c'est un oubli au
+moins singulier. Ce même livre l'appelle _Bouvet_ au lieu de _Boutet_.
+
+Monvel était-il noble, se demanderont nos lecteurs, ou seulement
+_bourgeois de Paris_, comme il s'intitule plus tard dans l'acte de
+naissance de sa fille? S'il n'était pas noble, il faudrait recourir à
+une supposition d'état inouïe vis-à-vis de sa signature, adressée à la
+reine mère. Mais que l'on se rassure, Monvel s'était vu anobli par le
+roi de Suède; les preuves de cet anoblissement subsistent. On sait que
+ce prince le nomma son lecteur, et il nous sera facile de prouver, en
+temps et lieu, quelle part Monvel eut constamment dans ses amitiés, d'un
+choix si difficile. Les pseudonymes d'auteurs et d'acteurs ont été
+fréquents, et ils le sont encore aujourd'hui; nous pensons, nous, que
+Monvel n'y eut point recours; dans tous, les cas, se fût-il nommé
+simplement _Boutet_, il n'eût fait que suivre l'exemple des auteurs
+suivants:
+
+Poquelin (Molière), Carton (Dancourt), Arouet (Voltaire), Fusée
+(Voisenon), Leclerc (de Buffon), Carlet (Marivaux), Jolyot (de
+Crébillon), Burette (du Belloy), Chasseboeuf (Volney), etc, etc.
+
+Monvel eut beaucoup d'enfants naturels. Un de ses fils, qui portait son
+nom, était secrétaire de Cambacérès. Ce ministre l'appelait toujours à
+sa table M. _de_ Monvel.]
+
+[12: Cette faute existe.]
+
+[13: En 1830, on supprima cette pension de 500 livres à mademoiselle
+Mars. Elle en reçut la nouvelle, sans faire paraître la moindre émotion.
+
+--Eh bien! oui, disait-elle à un ami qui lui parlait de cette
+suppression,--c'est vrai, ils m'ont supprimé _mes bonbons_, mais je ne
+suis plus d'âge à en demander.]
+
+[14: 20 frimaire de l'an XI (samedi 11 décembre 1802.)]
+
+[15: Monvel revint de Suède en 1788.]
+
+[16: Mademoiselle Mars a toujours conservé dans ses divers appartements
+deux portraits de sa mère, l'un fait à l'âge de quinze ans, l'autre à
+celui de vingt-cinq. Le premier représente une jeune fille ravissante
+avec une coiffure à racines droites, robe blanche à échelle de roses
+pompon, petit ruban de velours noir autour du cou, une vraie bergère de
+trumeau du temps de Louis XV. L'autre, dont la perruque poudrée fait
+plus la corbeille et se termine en boucles déroulées sur ses épaules, a
+une couronne de roses sur le côté. Deux signes délicieux, placés comme
+deux mouches sur ce visage exquis, en réveillent un peu l'aspect
+langoureux et nonchalant. Les deux cadres de ces portraits sont ovales
+et parfilés de grosses perles.]
+
+[17: Dans ce rôle, Molé, se jetant aux genoux de la comtesse,
+parcourait, à proprement parler, une partie du théâtre sur ses genoux,
+dans la chaleur de son jeu.]
+
+[18: _Si vis me flere, dolendum est primo ipse tibi_.]
+
+[19: Andrieux avait la voix très faible, un filet de voix, comme chacun
+sait; c'était Monvel qui lisait et faisait valoir à l'Institut ses
+épîtres en vers.]
+
+[20: L'_Émigrante ou le Père Jacobin_, comédie en trois actes en vers,
+jouée le 25 octobre 1792, au Théâtre de la République; le _Modéré_,
+comédie en un acte et en vers, au même théâtre, 30 octobre 1793.]
+
+[21: MM. Samson, de la Comédie-Française, et Lockroy, à qui nous devons
+de charmantes pièces.]
+
+[22: Mademoiselle Mars joua _Louison_.]
+
+[23: Mademoiselle Mars aînée prit le nom de madame Salvetat; elle jouait
+à Montansier, où parut mademoiselle Mars à treize ans (1792). Elle
+laissa en mourant sa fortune (18,000 livres de rente) à sa soeur.]
+
+[24: 1791.]
+
+[25: Ce ne fut en effet que vers trente ans que mademoiselle Mars devint
+une femme véritablement complète au point de vue des formes et de
+l'optique théâtrale; jusque-là elle était fort maigre, et n'avait pour
+elle que l'éclat de ses beaux yeux noirs et profonds. Le peintre
+Lagrenée, l'admirant un jour à cette époque dans sa loge, lui disait
+qu'elle n'avait pas perdu pour attendre.--«Je désespérais d'être jamais
+belle, répondit-elle; mais c'est à Paris que la Providence est plus
+grande qu'ailleurs, me voilà grasse!»]
+
+[26: Les vengeances d'acteurs fourniraient à elles seules un chapitre
+très étendu. Ce même abbé Geoffroy, mis en scène par Dugazon, eut à
+subir, de la part de Talma et de mademoiselle Contat, des représailles
+plus directes.
+
+On sait que Talma se fit ouvrir un soir une loge que Geoffroy occupait
+aux Français, et qu'il l'apostropha d'abord en termes assez durs au
+sujet des articles que publiait contre lui le feuilletoniste. Il y eut
+même voie de fait, et à cette occasion deux lettres parurent dans les
+journaux le lendemain, l'une de Talma, l'autre de Geoffroy.
+
+Mademoiselle Contat ne se montra pas moins rancunière envers le même
+critique. L'éventail de Célimène devint entre ses mains une arme
+vengeresse, et elle aussi s'étant fait ouvrir la loge de l'abbé, elle se
+vengea de ses épigrammes en le couvrant des paillettes brisées de son
+éventail. De compte fait, l'abbé avait donc pleinement satisfait aux
+préceptes de l'Évangile, il avait tendu la joue gauche et la joue droite
+aux deux premiers talents de la Comédie.]
+
+[27: À Trianon, presque tous les proverbes exécutés par la reine étaient
+de sa composition, et il les faisait répéter lui-même.]
+
+[28: Le foyer de la Comédie-Française possède un fort beau portrait de
+Grandménil dans l'_Avare_.]
+
+[29: 1791. Ce divertissement est imprimé.]
+
+[30: Grammont abandonna la scène pour les armes; il jouait à Montansier
+avec Valville; il devint général de la République, et il fut
+guillotiné.]
+
+[31: En effet, Monvel fut inconstant avec la Comédie. Il partit pour la
+Suède, où il demeura plusieurs années. Les motifs de ce départ si
+brusque seront expliqués plus tard.]
+
+[32: N. de Bièvre était petit-fils de Georges Mareschal, premier
+chirurgien de Louis XIV, lequel Mareschal enserra cette place sous Louis
+XV, qui lui accorda des lettres de noblesse pour avoir contribué, avec
+Lapeyronie, à la fondation de l'Académie de chirurgie.--Il avait à
+Bièvre, village à deux lieues de Versailles, un fort beau château, qui
+passa à ses descendants, et que Louis XIV érigea en marquisat.]
+
+[33: V. Mémoires de Dazincourt.]
+
+[34: Hamilton, on le sait, comparait leur teint à du lait dans lequel on
+aurait effeuillé des roses.]
+
+[35: Il offrit pourtant à mademoiselle Olivier Rosalie dans le
+_Séducteur_; elle y mit un abandon touchant et une grâce incomparable.]
+
+[36: Ordre de M. Lenoir, lieutenant de police.]
+
+[37: 27 avril 1784. Beaumarchais disait ce soir-là même à Rivarol:
+Plaignez-moi un peu, mon cher! j'ai tant couru ce matin auprès des
+ministres, auprès de la police, que j'en ai les cuisses rompues!
+
+--Quoi déjà! repartit Rivarol toujours méchant.]
+
+[38: Ce fut Beaumarchais qui devina mademoiselle Contat; jusque-là cette
+comédienne n'avait joué que des rôles fort secondaires. Celui de
+_Suzanne_ la révéla au public.]
+
+[39: C'est ce même Beaumarchais qui, déclinant l'honneur d'un duel avec
+un homme de condition médiocre, lui disait:--J'ai refusé mieux!]
+
+[40: Mademoiselle Mars joua les trois rôles, Chérubin, Suzanne, la
+comtesse.]
+
+[41: Nous n'écrivons pas ici la _Chronique scandaleuse_; on ne trouvera
+donc aucun détail sur l'attachement de Dazincourt pour mademoiselle
+Olivier, ni sur ses relations avec la princesse Sh...]
+
+[42: Un des traits les plus curieux de Dazincourt à la scène, le seul
+dont nous prendrons texte pour donner une idée de son respect religieux
+pour la tradition, est celui-ci:
+
+À la suite d'une représentation de _Polixène_ (tragédie qui n'en eut que
+quatre), on en donnait une de l'_Homme à bonnes fortunes_, de Baron,
+dans l'hiver de l'an XII; Dazincourt y jouait Pasquin. Un étourdi du
+parterre venu probablement pour siffler la tragédie, et mécontent, sans
+doute, d'avoir été contenu par les nombreux amis de l'auteur, crut se
+dédommager en sifflant Dazincourt dans l'instant d'un lazzi consacré par
+la tradition. On sait qu'au moment où Pasquin fait sa toilette, il
+inonde son mouchoir d'eau de Cologne, le tord ensuite, et en exprime le
+contenu sur la tête du souffleur qui, d'avance, a grand soin de faire le
+plongeon. Le connaisseur prétendu lâcha à cet endroit un coup de
+sifflet. Sans rien perdre de sa fermeté, Dazincourt s'avance sur le bord
+de la rampe, et, s'adressant au parterre: «Messieurs, dit-il, lorsque
+Préville jouait ce rôle, il faisait ce que je viens de faire, et il
+était applaudi par tout ce qu'il y avait de mieux en France.»
+
+Des bravos nombreux vengèrent à l'instant l'acteur.]
+
+[43: Mémoires secrets. Bach.]
+
+[44: Saint-Germain-l'Auxerrois.]
+
+[45: Desbrugnières était fort sain d'esprit et de corps, quand les
+plaisants d'alors lui firent l'honneur de ce testament qui courut tout
+Paris. Il avait un legs pour Rivarol.]
+
+[46: Ouverte en 1782.]
+
+[47: On doit se souvenir qu'elle n'abordait jamais celui du _Mariage de
+Figaro_ qu'avec frayeur; et le plus souvent elle le passait.]
+
+[48: Mademoiselle Mars a conservé toute sa vie le rare privilége d'une
+charmante écriture; rien de plus fin, de plus délié, de mieux _peint_
+que toutes ses lettres. C'est la calligraphie d'une femme de qualité,
+les contours en sont précis, élégants, flexibles; sa façon d'écrire
+ressemble à celle de la reine Hortense.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Mademoiselle Mars (volume
+I), by Mademoiselle Mars
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MLLE MARS (VOL. I) ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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