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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:15:23 -0700 |
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I) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe +(http://dp.rastko.net). (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS + +(DE LA COMÉDIE FRANÇAISE), + +PUBLIÉS PAR ROGER DE BEAUVOIR. + + +I + +PARIS, + +GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS, + +33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain. + +1849. + + + + +INTRODUCTION. + + + + +I. + + +Dans le courant de 1829, la _Revue de Paris_, recueil alors à la mode, +publia une toute petite nouvelle de cinq pages, appelée: _Marie_ ou le +_Mouchoir bleu_. + +Cette nouvelle obtint un véritable succès. + +Pour le dire en passant, M. Véron n'a eu ce bonheur-là que deux fois +dans sa vie de directeur, mais il l'a eu pleinement et à l'exclusion de +tout grand journal; il a publié deux petits chefs-d'Å“uvre, dont ses amis +et le public doivent lui savoir gré: le premier était cette nouvelle du +_Mouchoir bleu_, et portait, comme signature, le nom d'Étienne Béquet; +le second se nommait _l'Abbé Aubin_; il était de Mérimée. + +À plus de dix-sept ans de distance, la première de ces deux nouvelles si +simples, si rapides, fut presque un événement. + +C'était alors le règne véritable de la _nouvelle_: on n'écrivait pas +encore six volumes en deux mois; la littérature contemporaine ne montait +pas des briks de l'État, elle vivait de peu; il n'y avait pas de métier +à la Jacquart pour le roman, voire même pour le théâtre. Béquet tira +donc un jour de son portefeuille le _Mouchoir bleu_, et la _Revue de +Paris_ s'en contenta. + +C'était une élégie candide et modeste, l'histoire d'un pauvre diable de +soldat suisse, qui vole un mouchoir pour sa fiancée, mademoiselle Marie, +et que l'on fusille d'après la rigueur du code militaire. Là rien de +tourmenté, rien de prolixe, le pâtre du chemin vous eût fait le même +récit; la jeune villageoise eût déposé sa cruche à la fontaine pour +l'entendre. Sur le papier de notre écrivain ingénu avaient dû tomber +seulement quelques unes de ces larmes rares, arrachées à la paupière du +caporal Trimm, quand ce brave caporal trouve le temps de s'attendrir. +Sédaine, Sterne et Prévost étaient fondus habilement dans ce récit. La +bonhomie habituelle du conteur, la tournure contemplative de son esprit, +se trahissait dès les premières lignes; c'est la seule nouvelle que fit +Béquet, encore fallut-il qu'on l'en pressât. Indolent par goût, critique +par état, flâneur par instinct, Béquet, que nous avons beaucoup connu, +réalisait dans toute sa personne un de ces chanoines fleuris, dont +l'abbé de Saint-Martin restera le meilleur type; il y avait chez cet +homme du sybarite, de l'écrivain, et du lazzarone. Sa physionomie seule +devenait la plus intéressante des études; elle avait quelque chose +mobile et d'imprévu, elle passait par des nuances aussi distinctes que +le visage expressif du neveu de Rameau. Dans le même quart-d'heure, +Béquet se montrait réjoui et sentimental, pleureur et sceptique, +crédule, sévère, indulgent, selon l'ami ou le vin qu'il rencontrait. Ce +front chauve bien avant l'âge, ces mains passées invariablement dans son +gousset comme pour se donner une contenance, cet Å“il vitré ou étincelant +tour-à -tour, cette lèvre triste, pendante comme celle d'un homme absorbé +dans quelque colloque intérieur, cette négligence résolue dans le +maintien, dans la démarche, dans l'habit, tout cet ensemble gauche et +abandonné de Béquet attirait sur lui l'attention et commandait l'examen +aux plus distraits. Je laisse exprès ici la pureté inaltérable de ce +goût si rare et si correct, pour ne parler que de l'homme; l'homme +intéressait chez Béquet par une sorte de mélancolie hâtive, son rire +était maladif, sa gaîté fiévreuse, son esprit le plus calme voisin de +l'exaltation. Causeur ingénieux, helléniste de premier ordre, esprit +incisif, mémoire charmante, Béquet fascinait surtout ses initiés; il +fallait lui plaire pour qu'il se donnât la peine de plaire ensuite. Quel +torrent de citations et d'anecdotes! Il vous eût parlé à la fois de +Saint-Simon et du poète Lucain, de madame du Barry et de mademoiselle +Contat, de Planche, son vieux maître, et du procès de Fouquet sur lequel +il avait des notes! En vérité, ceux qui ne connaissent cet homme d'un +charmant esprit que par la piquante vulgarité de quelques traits et +charges d'atelier ne savent rien de Béquet! On a fait sur lui des mots +qu'il n'acceptait pas; on a joué avec son esprit imprudemment. Nous, qui +respectons plus que tout autre sa mémoire (peut-être parce qu'il eut +l'indulgence de nous aimer), nous devons dire que si Béquet eût vécu, +nous n'eussions guère songé à écrire ce livre, tant dans la moindre +causerie, la moindre soirée, Béquet eût pris sur nous les devants en +causeur instruit des moindres particularités de la vie de mademoiselle +Mars. Béquet eut en effet, dans l'inimitable actrice, une amie noble et +constante; il l'apprécia, il l'aima comme une sÅ“ur habile et prudente; +il la défendit, ce qui vaut mieux, lui dont la rigueur fut souvent si +inflexible! C'est que, comme beaucoup d'amis de mademoiselle Mars, +Béquet avait reconnu dans elle toutes les qualités d'un _honnête homme_. +Quand il en parlait, Dieu sait avec quel esprit! on s'intéressait à +cette persévérante étude d'une femme du XIXe siècle, comme on se fût +intéressé à un pastel à demi effacé dans la galerie de Versailles et de +Saint-Cloud. Quel autre, en effet, eût fait mieux valoir que lui les +plus exquises délicatesses de ce cÅ“ur inconnu au monde, à la foule; qui +mieux que cet ami naïf et bon nous eût révélé la femme dans l'actrice; +mademoiselle Mars sous Célimène, Sylvia? Ce talent si pur, si +étincelant, si ferme, ce talent multiple et plein de souplesse, quel +homme dut le contempler avec plus de respect, de trouble, d'émotion, lui +qui fut l'ami, le défenseur assidu de Casimir Delavigne, de mademoiselle +Mars, de Talma? Mademoiselle Mars! mademoiselle Mars! Les pleurs +venaient aux yeux de Béquet lorsqu'il prononçait ce nom! Il savait tout +d'elle: ses labeurs, ses bienfaits cachés, son abnégation, ses joies, +ses triomphes et même ses caprices; et de tout cela, il s'était fait +dans sa tête un roman aussi charmant, aussi approfondi que la _Marianne_ +de Marivaux. Mademoiselle Mars, nous disait-il, mademoiselle Mars, oh! +quelle oraison funèbre! Ne fut-elle donc pas hors de la scène un composé +brillant de mille qualités aimables, ne laisse-t-elle pas après elle un +parfum de grâce et de politesse qu'eût envié la cour du grand roi? Dans +le temps où nous vivons, temps phalanstérien, prosaïque, humanitaire, ne +sont-ce pas là de beaux et utiles dehors à proposer en exemple à une +société chez qui le goût et l'instinct des convenances s'affaiblissent +de jour en jour? Mademoiselle Mars! mais elle emportera, croyez le bien, +avec elle, le dernier mot d'un siècle qui eut seul le don de la causerie +et des belles manières, qui défendit son fauteuil contre l'empiètement +de la politique! Mademoiselle Mars est bien plus de ce siècle-là que du +nôtre, et rien ne servirait plus à l'établir, poursuivait-il, que son +dédain formel pour tout ce qui ne rappelait pas ses mÅ“urs. Que +d'éléments de succès réunis dans ce modèle incomparable! Celui-là ne +s'est pas trompé qui a dit le premier, en la voyant, qu'elle n'était pas +née bourgeoise. La bourgeoisie était pour elle une antipathie, un +contresens. «Avec un éventail dans la main, m'a-t-elle dit cent fois, +une femme est plus forte qu'un homme avec une épée!» C'est qu'elle avait +compris ce pouvoir souverain du regard, du geste, de la parole! Ce +sourire, doux rayon entre deux rangées de perles, cette gaîté vive, +aimable, que madame de Sévigné laisse follement bondir sous sa plume, et +que mademoiselle Mars laissait tomber de sa lèvre; ce talent +d'écouter,--le plus difficile des silences,--cette moquerie pleine +d'insouciance, ce goût, ce tac sûr, qui donc en a surpris l'étude, sinon +le secret? + +C'est par tout cela que se défend mademoiselle Mars, et aussi par ce +goût, cette réserve, ces grâces imprévues, cette immense faculté +d'exaltation qu'elle possède et domine, selon le besoin et l'exigence du +travail. Mademoiselle Mars! mais elle aura été mêlée comme une noble et +grande tige à toutes les palmes du dix-huitième siècle et du +dix-neuvième, elle aura connu tour-à -tour Chateaubriand et madame +Récamier, Gérard, Victor-Hugo et Napoléon! Vous fut-il donné seulement, +ajoutait l'auteur du _Mouchoir bleu_, de voir, de lire, de tenir entre +vos mains une correspondance quelconque sortie des mains de mademoiselle +Mars? Quel génie plus fin, plus agile et plus hardi! C'est elle, et non +moi, qui devait écrire le moindre feuilleton sur Suzanne ou Célimène. +Telle elle est entrée dans sa vie, telle elle l'a traversée avec le +cortége de ses qualités affables, de ses vertus, de ses sentiments d'une +autre époque! Et il faudra bien que l'envie se taise, il faudra bien +qu'on lave un jour mademoiselle Mars de l'affront des petits pamphlets +et des petites calomnies; car on se souviendra, en temps donné, qu'elle +ne leur opposa jamais que le silence, on se souviendra que mademoiselle +Mars, si humble et si ignorante d'elle-même dans ses triomphes, fut +aussi la femme la plus résignée aux jours désastreux de l'abandon! + + * * * * * + +Ainsi parlait Béquet, ce vrai confesseur littéraire de mademoiselle +Mars, Béquet, qui lui avait fait partager le premier son amour pour les +poètes, son culte pour Saint-Simon. Mademoiselle Mars avait aimé +Saint-Simon parce que Béquet l'aimait. + + * * * * * + +Et par ce trait seul, vous pouvez voir tout d'abord à quelle femme et à +quel esprit nous allons avoir affaire. Célimène lisant le chapitre des +ducs à brevet, n'est point une Célimène comme il en naît tous les jours. +Ajoutez à cela que mademoiselle Mars eut pour père un membre de +l'Institut, Monvel; qu'elle fut appelée toute jeune à connaître les +premiers, les plus excellents auteurs de son temps; que la cour +elle-même lui sourit à sa naissance; que tout ce qu'il y avait en France +d'esprits éclairés, ardents et chaleureux protégea cette jeune enfant; +et dites-nous si les fées de la fable mollement penchées sur un berceau +trouvèrent un plus brillant avenir à prophétiser? + +Ce que m'avait dit Béquet de ce caractère surprenant me donnait, je +l'avoue, le plus vif, le plus sincère désir de connaître mademoiselle +Mars; et comme ici les dates peuvent servir à l'appréciation de cette +étude, je dois ajouter que Béquet me parlait ainsi de son idole +constante à l'époque où mademoiselle Mars allait, disait-on, prendre sa +retraite, emportant avec elle, dans un seul pli de sa robe, tous ces +chefs-d'Å“uvre qu'une autre magicienne ne devra plus de longtemps, hélas! +ressusciter avec sa baguette et son sourire. + +La première fois que je vis l'auteur du _Mouchoir bleu_, chose +singulière! Béquet se rendait lui-même à la vente d'une bibliothèque, +celle de M. Chalabres, dont mademoiselle Mars était légataire +universelle. La _Revue de Paris_ publia, à cette occasion, un article de +moi: ce fut mon premier essai littéraire. Béquet présenta lui-même cet +article à la _Revue_. C'est au nom de mademoiselle Mars que je dus ainsi +ma première inscription sur un registre de la presse. Cette date m'était +demeurée présente à l'esprit, quand j'appris, à quelque temps de là , le +nouveau domicile que s'était choisi Béquet, à Saint-Maur. Loëve-Veymars +et moi nous reçûmes un jour une lettre de Béquet: il nous invitait à +aller dîner le lendemain dans son ermitage. Nous nous promîmes bien, +l'un et l'autre, de ne pas manquer à ce rendez-vous, dans lequel, je +dois le dire, il entrait pour moi un vif désir de curiosité. La nature +de nos travaux nous avait tenus quelque temps éloignés les uns des +autres; ce rendez-vous littéraire avait donc pour nous un grand charme. +En me couchant, je l'avoue, je relus un peu mon Horace, n'ayant pas +oublié que Béquet était bien capable de nous parler latin à dîner. + + + + +II. + + +Si vous ne connaissez pas Saint-Maur et ses ombrages, vous êtes bien +heureux, d'abord parce que Saint-Maur est laid, puis parce que ses +ombrages sont inondés de poussière, d'une poussière à désespérer la +palette des peintres. + +Rien qu'en voyant ces arbres et ce morne village parisien, où l'on +transporta Carrel expirant, je fus pris d'une grande tristesse. Il +m'avait toujours semblé que la maison d'un poète devait être fraîche et +souriante; je trouvai l'habitation de Béquet froide et morose. Quoi de +plus malheureux que les auteurs, pensais-je, ils inventent des oasis +délicieuses, admirables, dans leurs moindres livres, et tous leurs +poëmes, tous leurs rêves aboutissent à une mauvaise treille, à des +gazons brûlés et à une vieille servante qu'ils prennent pour Amadryade! + +Cela me fit penser à regarder un peu la servante de notre ami. + +C'était un composé curieux, qui tenait à la fois de la gouvernante, de +la tourière et de la Maritorne; elle avait en main un pot de réséda +quand nous entrâmes, et elle le laissa tomber à notre aspect, en +manifestant les signes de la plus grande surprise. + +--On ne nous attend donc pas? demandai-je à Loëve-Veymars. + +Il n'eut pas le temps de répondre, une fenêtre s'ouvrit: il en sortit la +tête de Béquet. + +--Ne parlez qu'en allemand à la Bérésina, nous dit-il, car elle est bien +digne de cette nation par sa lenteur. Entrez, la table est mise et vous +n'aurez pas d'indigestion! + +Le dîner était frugal, en effet, et nous essuyâmes, à son endroit, un +feu roulant de citations latines. Nous y répondîmes humblement par +l'offre d'un pâté de Chevet, que nous tirâmes de notre voiture. La +Bérésina nous fit une mine gracieuse. Elle se démit vite de sa mauvaise +humeur, et nous nous assîmes. + +Entre ces deux convives, je n'avais vraiment qu'à écouter. +Loëve-Veymars, à qui j'adresserais bien volontiers l'ode d'Horace: _O +navis referent in mare!_ etc, était un spirituel lutteur; il entama +bientôt une escarmouche piquante avec Béquet. Le talent de Loëve-Veymars +était net, concis, plein de charme et d'élégante atticité. Aucun auteur +n'a laissé sur le théâtre, et sur mademoiselle Mars en particulier, de +plus fines appréciations. On mit de côté les poètes latins pour parler +de mademoiselle Mars. La Bérésina ressemblait à Laforêt: elle écoutait. +Le dîner fut long et très gai; Béquet nous y lut la seule lettre qu'il +eût reçue de mademoiselle Mars à titre d'éloges; il y était question du +_Mouchoir Bleu_. Je n'ai jamais lu une pareille page de critique, cela +était délié comme Marivaux. Il avait fallu faire violence à la modestie +de Béquet pour qu'il nous allât chercher cette page précieuse[1]. La +conversation qui suivit cette lecture eut pour objet différents épisodes +de la vie de mademoiselle Mars; Béquet nous conta, entre autres, le +trait suivant: + +Mademoiselle Mars vit un matin arriver chez elle,--je ne sais plus en +quelle année, ce devait être vers 1825,--un jeune homme de bonne mine +qui lui présenta un manuscrit. Ce garçon avait vingt ans, il était venu +de sa province à Paris; il n'avait lu qu'une chose encore, l'affiche du +Théâtre-Français, et sur cette affiche le nom de mademoiselle Mars. Se +faire présenter chez elle, il n'y fallait pas songer; il ne connaissait +âme qui vive. Un soir il entre au théâtre, où mademoiselle Mars jouait +_Fanchette_ de la Belle-Fermière. Il la regarde, il l'admire, il sort du +parterre à moitié fou. À peine dans Paris, il s'aperçoit bien vite qu'il +n'était pas mis comme tout le monde, le monde de Paris qui sait vivre et +s'habiller. Il avait peu d'argent, il en attendait de son père; il +emploie le peu de ressources qu'il a à s'habiller convenablement. L'idée +de voir de plus près mademoiselle Mars s'empare de son cerveau avec une +telle force que le lendemain, en se levant et après s'être équipé, +adonisé de son mieux, il roule dans sa main gauche un cahier de papier +blanc, puis le voilà qui court chez mademoiselle Mars. Il sonne, il +attend, il dit son nom, un nom fort honorable et fort estimé dans sa +province, mais inconnu dans la capitale; il est introduit enfin. Il +balbutie quelques mots: mademoiselle Mars l'écoute, elle lui parle avec +bonté, il se trouble, et quand elle lui demande son manuscrit, il se +déferre tout-à -fait. La rougeur lui monte au front, il est en nage, il +se lève, puis le voilà courant avec cette rame de papier,--ce drame +mensonger d'un pauvre enfant!--jusqu'aux alentours du +Palais-Royal.--J'ai menti, se dit-il, j'ai menti, elle doit me mépriser! +Il entre chez un armurier, et achète un pistolet. Le soir, et je ne sais +à quelle occasion, il est invité chez un de nos plus riches banquiers. +M. Shikler, de la place Vendôme. Le jeu à la mode était alors l'écarté. +Notre jeune homme entre dans ces salons, il voit une table à laquelle on +le convie de s'asseoir; il n'a jamais joué de sa vie, le voilà qui joue. +Il passe une première fois, une seconde, une troisième, en un mot, il +passe dix-sept fois! L'enjeu modeste qu'il a mis sur table est devenu +une fortune; il a peur, il perd la tête... Cependant il faut se lever, +il ramasse les pièces éparses sur le tapis, fuit par le grand escalier +et les jette à pleines poignées aux laquais de M. Shikler.--Quel +malheur! s'écrie-t-il en s'esquivant comme un malfaiteur, quel malheur! +oh! j'ai gagné! j'ai gagné, et l'on croira que je ne suis qu'un voleur! + +Il reste chez lui, s'y barricade, et, exalté par les événements de sa +journée, il se brûle la cervelle... + +Béquet connaissait la famille de ce jeune homme; il était le lendemain +dans la loge de mademoiselle Mars, quand il reçoit une lettre annonçant +cet événement: cette lettre était du maître de l'hôtel habité par le +jeune homme. Béquet se lève en s'écriant: «Le pauvre N...! oh! si vous +l'aviez connu! C'était bien le garçon le plus timide, le plus gauche... +Je ne le savais pas encore à Paris, pourquoi faut-il qu'il y soit venu!» +Tout en parlant ainsi, Béquet regardait mademoiselle Mars; il la voit +pâle et tremblante. + +--Mon Dieu! s'écrie-t-elle, mon Dieu! vous venez de nommer ici un jeune +homme que j'ai vu hier, un jeune homme, n'est-ce pas, qui est venu chez +moi avec un manuscrit? + +--J'ignorais cela, dit Béquet. + +--Eh bien! ce jeune homme, je l'ai vu... oui, je l'ai vu en rêve cette +nuit... dans un rêve singulier. Il tenait en main un pistolet! + +Béquet resta confondu. Nul au monde n'avait pu apprendre les détails de +ce suicide à mademoiselle Mars; mais elle avait rêvé, véritablement rêvé +l'image du suicidé. + +Un pareil fait ne doit être suivi, à notre sens, d'aucun commentaire; il +servirait seulement, selon nous, à établir la faculté d'exaltation de +mademoiselle Mars. Pour peu qu'une figure fût accentuée et qu'elle l'eût +entrevue, cette image se gravait dans son esprit en contours +ineffaçables. Il lui est souvent arrivé en province, de reconnaître des +personnes qu'elle avait à peine fréquentées.--À certains passages de ces +mêmes souvenirs, on rencontrera aussi dans sa vie d'étranges +prédestinations. + +Ainsi, mademoiselle Mars qui professa toute sa vie un culte pour les +violettes,--ces fleurs au parfum suave et modeste,--devait se voir +enterrée avec un bouquet de ces mêmes fleurs au côté, sans qu'on sût +quelle main mystérieuse les avait placées sur sa poitrine. + +Elle est morte aussi dans le mois qui porte son nom. + +Sa fille est morte le 31 du mois de mars. + +L'histoire de la mésange donnée à Béquet par mademoiselle Mars ne mérite +pas moins de trouver sa place dans ces mémoires. Béquet en eût fait +seulement le pendant du _Mouchoir bleu_. + +Enfin mademoiselle Mars recevait tous les ans, à sa fête (la Saint +Hippolyte), au milieu de bouquets d'amis, de fleurs achetées à grands +frais chez madame Prévost, un simple bouquet d'héliotropes... L'auteur +de cette offrande, renouvelée tant de fois et avec le même silence, +resta toujours inconnu, du moins de toute autre personne qu'elle. + +Sans anticiper ici davantage sur ces détails purement biographiques qui +retrouveront leur place en temps et lieu, nous pouvons avancer hardiment +que peu d'actrices eurent d'abord une existence plus brillante que +mademoiselle Mars, du moins du côté de la fortune; seulement la vie +pratique l'usa. Les journaux qui ont bien voulu parler du nitrate +d'argent employé par elle sur la fin de sa vie comme cosmétique pour ses +cheveux se sont arrêtés froidement à l'épiderme; ils ne savaient rien du +caractère de mademoiselle Mars. Ce n'est point une misérable teinture, +un fard apprêté plus ou moins bien qui a déterminé chez mademoiselle +Mars ces lésions graves, organiques, c'est sa vie elle-même, vie active, +nerveuse et singulièrement tourmentée par son propre besoin de volonté. +Les esprits vulgaires ne se doutent pas à quel prix on achète souvent +l'éclat, les indifférents s'embarrassent peu de ces luttes sourdes, +incessantes contre l'envie. Les véritables amis de ce talent, l'honneur +de la scène, demandaient à Dieu qu'il ne séparât pas pour elle le +bonheur de la gloire: Dieu les a-t-il exaucés? Mademoiselle Mars eut à +subir, vers la fin de sa carrière dramatique, des préférences et des +injustices: le présent l'a vengée de l'ingratitude avant l'avenir; elle +n'en a pas moins souffert de ces combats violents. Affirmer seulement +qu'elle est morte de chagrin, de désillusion, de satiété, c'est mentir +aux faits, à l'évidence; c'est arranger une histoire de fantaisie. + +Mademoiselle Mars est morte avec un mot admirable sur les lèvres, un mot +digne de Bossuet. + +L'abbé Gallard avait été amené près d'elle; il venait de joindre sur le +lit de la mourante ces deux mains aussi blanches que deux beaux lys; il +lui parlait de Dieu en prêtre noble et intelligent. + +Quand cette confession--on sait que mademoiselle Mars s'est confessée +sans nulle répugnance--fut finie à ce pacifique chevet, un ami bien cher +et bien dévoué, s'approcha de mademoiselle Mars: + +--Eh bien, lui dit-il avec un sourire voilé de larmes; cela ne fait pas +mourir! + +--Non, répondit-elle, mais cela aide à mourir! + +C'est par ces paroles que cette vie simple et touchante devait être +close; c'est par cette dernière abnégation d'elle-même que mademoiselle +Mars vivra. Tout le temps qu'elle a souri et parlé, mademoiselle Mars a +mis son cÅ“ur, son esprit au service des gloires ou des amitiés +contemporaines; elle n'a reculé devant aucun sacrifice. Cette voix d'un +attrait, d'un pouvoir incomparable, ce talent net, éprouvé, elle l'a +prêté à toutes les tentatives, à toutes les expériences du style et de +la pensée, ne reculant ni devant le drame, qu'elle haïssait d'instinct, +ni devant d'autres essais, où l'on semblait prendre plaisir à la +compromettre. Cet art sérieux, difficile, l'art du théâtre, a trouvé +dans elle une amazone et une interprète; elle a combattu à la fois pour +l'école de Molière, de Marivaux et de Beaumarchais, comme pour Victor +Hugo, pour Dumas et Delavigne. + +«Ôtez mademoiselle Mars de la Comédie-Française, écrivait M. Jules Janin +en 1840, c'en est fait non seulement de la comédie classique, mais de +tous ces chefs-d'Å“uvre de seconde main, de ces copies éphémères de la +comédie, auxquelles elle prête encore sa grâce piquante et son fin +sourire[2].» + +Hélas! cette grâce, ce sourire, cet éclat vivifiant est perdu à tout +jamais pour notre principale scène; il ne nous reste plus de +mademoiselle Mars qu'un triste et morne souvenir. L'écrivain aimable et +piquant dont je parlais tout-à -l'heure, le critique habile et fin qui +l'appréciait si bien est mort huit ans avant elle, et quand il mourut, +mademoiselle Mars se trouvait elle-même alors absente. Nous ne saurions +mieux faire que de donner ici quelques lignes dues à la plume d'un ami +de Béquet sur cette fin prématurée du feuilletoniste. Le souvenir de +mademoiselle Mars s'y trouve religieusement accolé à de légitimes +regrets; il répand sur cette page un double intérêt. Plus d'une fois, +d'ailleurs, le nom de Béquet interviendra sous notre plume, dans le +cours de ces souvenirs; c'est donc ici un dernier hommage que nous +rendons à l'excellence de son cÅ“ur. Rien de ce qui compose cette +funéraire guirlande de mademoiselle Mars ne doit se voir oublié, rien, +pas même les vers que plusieurs poètes ont bien voulu nous faire +parvenir, à la suite de ses glorieux obsèques. + +«Saint-Maur, 13 octobre 1838. + +«Mon cher ami, + +«C'est à vous, à vous seul, que je veux rendre compte de mon triste +pèlerinage. Absent de Paris depuis août, j'étais loin de me douter des +progrès que le mal avait faits chez ce malheureux Étienne. + +«J'arrive à ce petit ermitage où nous l'avions vu: plus rien, plus rien; +on me dit qu'il a été transporté chez le docteur Blanche! Voici comment +cela est arrivé: + +«Béquet n'a pu se lever un matin de son lit, la voix lui manquait, ainsi +que les forces. Il regardait autour de lui d'un regard terne, +défaillant... ce regard, vous le savez, qui me fit tant de peine une +fois chez lui, quand nous lui parlions d'Hoffmann... Hoffmann, cher ami, +quel nom viens-je de rappeler? Notre pauvre Étienne avait souvent +recours à des excitations aussi périlleuses que celles employées par le +fantastique auteur du _Chat Murr_, afin de ranimer sa verve vis-à -vis +d'un travail ingrat et pressé; vous vous souvenez de ce libraire qui, +pour obtenir de lui je ne sais plus quelle notice, employait le procédé +le plus curieux et, à mon avis, le plus coupable. Il invitait Béquet à +dîner dans un cabinet bien clos d'un restaurant; sur cette table il y +avait deux couverts, des plumes, de l'encre, du papier... + +«Hélas! c'était la plume qui devait jouer en cette mise en scène le +premier rôle... Le garçon du restaurant, qui avait le mot, mettait entre +chaque plat, que dis-je? entre chaque flacon, un intervalle convenu +entre l'amphitryon et lui; l'amphitryon criait, pestait, avait l'air de +s'emporter contre le chef de cuisine, le maître du café, que sais-je? et +pendant ces entr'actes prémédités, la plume de Béquet achevait une +colonne. C'est ainsi qu'on le perdait, qu'on l'usait comme à plaisir! +Non-seulement il était indolent, mais besogneux; ce qu'il y avait de +pis, c'est que ceux qui profitaient ainsi de sa noble intelligence +n'agissaient qu'à bon escient! Il fallait alors l'entendre raconter par +quelle pente magique, insensible, le pied d'un autre poète, d'un autre +rêveur,--celui d'Hoffmann,--l'avait porté souvent à Leipsick ou à +Berlin, vers la cave de Tresber ou de Wegmer, afin d'y poursuivre ses +ébauches commencées, de s'y accouder, lui conseiller de justice, entre +ses pots et ses plumes, criant à tue-tête aussi au garçon de l'endroit +qu'on lui apportât un encrier. Mais le Ganimède ou l'Hébé de ces +tavernes savait bien aussi sans doute à qui il avait affaire; l'encrier +demandé n'arrivait point, l'encre était trop épaisse, il fallait la +renouveler,--mille autres raison enfin! + + _Tunc queritur crassus calamo cur pendeat humor, + Nigra quod infusâ vanescat scepia lymphâ_. + + (PERSE.) + +«En revanche, si ce malencontreux encrier n'arrivait pas, le vin +arrivait toujours, le vin, c'est-à -dire cette encre devenue, hélas! la +seule encre de ce merveilleux conteur! + +«Il y a trois choses par lesquelles beaucoup de nos poètes hollandais +périssent, écrivait le sage Heinsius: _Ventre, plumâ, Venere_. + +«Hoffmann en eût ajouté une quatrième: _vino!_ + +«Depuis le tombeau de lord Byron, à Hucnall-Torkard, jusqu'à celui du +pauvre Étienne, que nous pleurons tous à Bessancourt, que de fins +précoces parmi tous les écrivains; que d'existences fauchées ainsi d'un +seul coup! Il semble que les gens d'esprit, de mouvement, de pensée ne +doivent point mourir comme les autres: quelque chose de triste, de fatal +s'attache à ces ouvriers de l'intelligence, _pâle troupeau de talents +marqués par la mort_, s'écrie quelque part un poète, génération de +labeur et de misère! Et puis, ce travail âpre, quotidien, celui de la +critique hebdomadaire dans un journal! Le dimanche, ce jour de repos, +devenu pour l'écrivain son jour de travail forcé, son jour de +composition de concours comme au collége! Rendre compte d'une pièce qui, +le samedi, vous a brisé, s'étendre sur le lit de Procuste de l'analyse +avec cette pièce, la presser comme une orange, en extraire le jus bon ou +mauvais, et le servir le lendemain à son public! Béquet eût pu être si +heureux sans cette torture, sans ce brodequin de fer! Il eût continué de +traduire Lucain tout à son aise; il eût élevé son monument de +persévérance et de goût, _exegi monumentum_; il eût relu madame de +Sévigné, qu'il aimait tant, sous les ombrages du château de Brady, ou à +Bièvre, chez son patron littéraire[3], nourri lui-même de si fortes, de +si ardentes études! Au lieu de ce nonchalant sillon, le travail de la +critique théâtrale, depuis Corneille jusqu'à M. Ancelot, il eût écrit +d'exquises et insouciantes nouvelles. Ah! qu'il nous a dit bien des +fois: «Enseignez-moi donc, mes amis, comment on peut travailler quand on +n'en a point envie?» Il travaillait lentement et difficilement. Esprit +juste, logique, il fut par malheur toute sa vie le contraire de son +esprit; il a tué sa raison et ses forces en homme inconsidéré. Cette âme +jeune et vive, ce goût,--la plus admirable des qualités,--cette +éloquence aimable, sincère, attachante, il l'a poignardée complaisamment +en demandant à ses nerfs plus qu'il ne devait leur demander, en revenant +souvent chez lui la tête allourdie des fumées du vin comme Kean, ou ce +brillant Sheridan que Byron nommait son _vieux Sherry_. Ainsi avait-il +vécu, ainsi est-il mort, nous laissant à tous dans l'âme autant de +terreur que d'admiration, autant de douleur que de pitié. + +«Il serait cruel pour Béquet qu'il n'eût vécu que sur un mot politique. +Celui de _malheureux roi! malheureuse France!_ eut les honneurs d'un +procès fait au journal et non à l'écrivain; Béquet avait la conscience +de s'en désoler[4]. + +«Un madrigal a fait passer Saint-Aulaire jusqu'à nous; le mot de Béquet +eut cela d'étrange qu'il fut prophétique, il présageait la fin de la +monarchie. À quelque temps de là , ce Calchas ingénu en +plaisantait:--«L'échafaud me réclame, nous écrivait-il; aussi à six +heures précises, je compte dîner avec vous tous chez Véry.» + +«C'était là , vous le savez, qu'on jouissait le plus de sa conversation +et de sa verve. Chez Véry on le baptisa un soir du nom de l'_abbé +Chaulieu_. + +«Je ne sais pas trop si je ne dois pas bénir Dieu de m'être trouvé à +Londres pendant qu'il mourait ici, car tous les détails de cette mort +sont bien tristes. Béquet n'a pas, je le sais, souffert comme Hoffmann, +et n'a pas eu le spectacle odieux de véritables bourreaux, promenant un +fer ardent sur son corps pour y rappeler un reste de vie. Koreff et +Loëve-Veymars vous ont donné ces affreux détails; ceux que vous auriez +recueillis, soit du docteur Blanche, soit de tout autre laissent encore +cependant bien du deuil dans l'âme. En mourant, cet homme n'a pas +seulement dit comme Horace: + + _Bene est cui Deus obtulit + Parcâ, quod satis est manu._ + +«Il est mort sans croix et sans pension, mort dans un état presque +voisin de l'indigence. C'est le 30 septembre qu'ils l'ont enterré, le +dimanche matin. Sa bière attelée attendait; on l'a transporté de +Montmartre, où il est mort, jusqu'à Bessancourt, le modeste village où +il fut élevé; il est là , placé dans l'église même, dans l'église, +entendez-vous! Antony Deschamps, Janin et ses deux frères +l'accompagnaient en poste jusqu'à sa dernière demeure. Vous serez bien +triste en votre Normandie, quand vous appendrez cela. Avec quelles +larmes ne l'eussiez-vous point suivi! N'oubliez jamais qu'il aimait +surtout à raconter lorsque vous vous trouviez là . + + * * * * * + +«Mais quelle douleur! La seule femme, la seule amie qui aurait dû suivre +ce char funèbre était absente! + +«Pour Béquet, mademoiselle Mars fut une mère, une sÅ“ur... Disons plus, +elle fut une famille. Vous le savez, mademoiselle Mars composait pour ce +singulier poète, un monde véritable. Les dernières années de Béquet se +sont partagées entre son admiration enthousiaste pour Talma, et son +culte fervent, réfléchi pour mademoiselle Mars. Il posait rarement le +pied dans son salon lorsqu'il s'y formait un cercle, mais en revanche, +que de fois ne frappait-il pas à la porte de sa loge! _Casta fave!_ lui +criait-il à travers, la serrure, et cette porte s'ouvrait, non pas que +Célimène sût le latin, mais elle avait reconnu la voix douce et basse de +notre ami. Dans ce cÅ“ur d'élite, Béquet rencontra toute sa vie une +indulgence et une amitié à toute épreuve; non qu'elle s'abstînt par fois +de le gronder, mais elle le grondait avec un son de voix si doux une +telle bonté dans le regard, que cette gronderie quotidienne était +devenue pour Béquet le pain de son cÅ“ur. Elle disait souvent, en +parlant de lui: _C'est un vieil enfant incorrigible; mais que +voulez-vous? ce sont ceux-là qu'on aime le mieux, et auxquels on +pardonne le plus!_ + +«Un soir,--pardonnez à ces souvenirs qui m'obsèdent,--je trouvai Béquet +accroupi plutôt qu'assis dans un coin de la loge de mademoiselle Mars. +On jouait le _Misanthrope_. Son visage était plus triste et plus pâle +que de coutume; un engourdissement étrange, une torpeur, physique autant +que morale, semblait l'avoir cloué immobile, les lèvres entr'ouvertes, à +cette place... Il était indifférent, presque mort à tout ce qui se +passait autour de lui. J'eus pitié de lui en le regardant! Quel +contraste, mon Dieu! Cette femme, belle encore de cette beauté qu'elle +seule pouvait si longtemps garder, rayonnante d'esprit, de gloire, de +succès, éblouissante de fleurs, de diamants, de dentelles, enivrée +encore des applaudissements dont l'écho venait de mourir à son oreille, +à côté de cet homme, arrivé ainsi avant l'âge du déclin de +l'intelligence et de la vie! un pareil spectacle vous eût navré. Ce +soir-là , mademoiselle Mars employa toutes les ressources charmantes et +fécondes de son esprit pour captiver, que dis-je? pour réveiller un +instant l'attention de son vieil ami; et, vous, qui l'avez souvent +admirée, étudiée, suivie dans le moindre de ses rôles, oh! qu'elle vous +eût semblé belle dans celui-là ! C'était un assaut de coquetterie, de +bienveillance, de bonté; eh bien! tous ces mille riens ingénieux dont +elle se montra prodigue, tous ces traits, toutes ces saillies ne purent +amener un sourire sur les lèvres décolorées de son auditeur: il l'écouta +sans l'entendre. Alors aussi elle devint rêveuse, et elle me dit +tristement: + +--Ah! mon pauvre Béquet est bien malade! + +--Bien malade, ajouta-t-elle, vous le voyez, car il ne sait plus +sourire! + +«Ces simples paroles furent l'arrêt de mort de notre ami! C'est que, +pour mademoiselle Mars, le seul sourire, c'était l'intelligence de la +jeunesse, la santé, la vie! Peu de temps après ces mots qui m'avaient +fait tressaillir, Béquet se mourait! Au plus fort de son agonie, il +demanda mademoiselle Mars; il semblait attendre qu'elle fût là pour +mourir.--Son courage faiblissait devant ce moment suprême! Elle qui +comprenait, qui devinait si merveilleusement toutes les angoisses de +l'âme, elle lui eût appris à supporter un si affreux passage avec calme; +en vain l'appela-t-il à son heure dernière d'une voix morne, brisée... +Un silence glacé répondit seul à l'agonisant; son dernier désir ne +devait pas être exaucé.--Mademoiselle Mars ne vint pas!... Moi, j'aurais +donné dix ans de ma vie pour qu'elle fût là ! + +«L'agonie de Béquet devait être double, il était mort sans la voir! + +«Pour que mademoiselle Mars n'assistât pas à ce dernier et cruel instant +de la vie de Béquet, il fallait quelle eût quitté la France; la dernière +étincelle de cette âme amie lui appartenait de droit. + +«En effet, mademoiselle Mars, les journaux vous l'auront dit, je pense, +était à Milan, quand nous perdîmes notre ami! + +«Qui sait même, à l'heure où la mort posait sa main sur ce pauvre +Étienne, si elle ne recevait pas en Italie la plus éclatante des +ovations; qui sait, mon ami, si, quand il a rendu son âme à Dieu, une +couronne, fraîche et charmante, ne tombait pas aux pieds de l'amie +absente sur la scène de la Scala! + +«Oh! j'en suis bien sûr, cette couronne, tressée pour le triomphe, elle +la déposera à son retour sur la pierre qui le recouvre!» + + + + +III. + + +Séparer mademoiselle Mars de son époque, l'isoler comme figure de toutes +ces figures curieuses et mémorables, ce se serait se condamner, selon +nous, au plus aride examen. + +Pour ne parler que de l'un des côtés de la vie de mademoiselle Mars, le +côté purement littéraire, convient-il donc de s'en rapporter à ce sujet +même aux notices dramatiques? Beaucoup d'oublis et d'erreurs nous ont +d'abord été signalés; il importe de les rectifier. Insouciante de sa +gloire, la célèbre actrice a laissé passer elle-même, durant sa vie, +nombre d'inexactitudes sur sa personne; des biographies hâtives, +indigestes, ont été semées sur elle à profusion. Ce qui n'est pas moins +regrettable, c'est que son influence sur l'esprit et les mÅ“urs de la +scène française n'a jamais été, selon nous, signalée ou définie. Le +Théâtre-Français, ce fut longtemps mademoiselle Mars; elle aurait pu +dire, en parlant de cette scène: «_l'État c'est moi!_» comme disait +Louis XIV. + +Mademoiselle Mars a traversé le Directoire, l'Empire, la Restauration, +elle a connu une foule de personnages qui ont marqué dans le monde, la +politique, les lettres. On ne peut lui faire un crime d'avoir choisi +elle-même, dans cette vaste galerie, ceux dont elle a voulu s'entourer, +la mort inexorable lui en a enlevé quelques-uns, d'autres subsistent et +regardent à bon droit le bonheur de son ancienne intimité comme une +préférence. Ils ont connu cette noble femme partagée entre les +affections les plus sérieuses et les études de son art; ils savent, eux +ses intimes, les moindres pages de sa vie, excepté peut-être ce qui +concerne ses bienfaits. La main gauche de mademoiselle Mars n'a jamais +su ce que la main droite donnait; elle aimait l'aumône par instinct, +quand tant de riches l'aiment par ennui. Sous une apparence de raideur, +il lui est souvent arrivé de cacher une bonne action; elle se défendait +ainsi contre l'orgueil naturel de la pitié. On a bien voulu attribuer à +mademoiselle Mars des opinions politiques; elle fit toute sa vie trop +grand cas de la prudence pour ne pas comprendre les dangers de +l'exaltation. Qu'au milieu de l'ivresse générale qui animait un peuple +guerrier, mademoiselle Mars ait fait éclater quelques transports, cela +était naturel; il est faux qu'elle ait jamais arboré une cocarde. «La +pauvre femme, nous écrit sa plus vieille amie, mademoiselle Julienne, +celle qui l'a connue depuis 1808 jusqu'à sa mort, la pauvre femme +n'avait ni le goût ni le temps de s'occuper de politique; elle n'a crié +que _vive Molière!_[5]» + +Ce qu'il ne deviendra pas moins curieux à observer parfois chez cette +grande actrice, sera, nous devons le dire, sa propre organisation. + +Ainsi sera-t-on peut-être étonné d'apprendre que Mademoiselle Mars ne +procéda toute sa vie au théâtre qu'à force d'art, d'étude, de soins +patients. Oui, Mademoiselle Mars ne fut grande qu'à force d'art; oui, il +y eut toujours en elle une lutte mystérieuse entre l'idée et la parole; +elle ne sortait de cette lutte que par un effort victorieux. +Magnifiquement douée de tous les dons, elle n'en travailla qu'avec plus +d'ardeur, avant de suspendre aux accents mélodieux de ses lèvres tout ce +public ébloui. Esprit sévère, difficile, la première ébauche de la +passion théâtrale ne lui a jamais suffi; elle n'eut, pour elle-même, +aucune faiblesse; elle se soumit aux plus courageuses épreuves. Avec de +telles idées, on ne peut demeurer inférieur à l'art éclatant que l'on +cultive; c'est ce qui advint à Mademoiselle Mars, ce diamant épuré +longtemps au feu. En dépit de toutes ses facultés éminentes, elle tendit +toujours sa main au travail. La grâce, la vérité, la simplicité +touchante, les élans nobles, dramatiques, elle ne les obtint qu'au prix +de laborieux efforts. Admirable exemple, qui doit prémunir les jeunes +athlètes contre le désespoir qui brise souvent leurs forces! + +«--Vous trouvez ce trait difficile, disait-elle un jour à sa seule +élève, mademoiselle D...; personne ne m'a montré cet effet, je ne l'ai +trouvé qu'après trente ans de travail!» + +Un trait non moins saillant de ce noble caractère, c'est que +mademoiselle Mars ne découragea jamais aucune vocation. Quelle meilleure +preuve pouvons-nous en apporter que l'élève privilégiée à qui nous +devons une grande partie de ces souvenirs, et sur laquelle l'artiste +incomparable que nous pleurons reporta si longtemps une partie de sa +tendresse? Jamais leçons moins dures, moins impérieuses, moins pédantes, +ne furent données avec plus de goût, et cependant, nous venons de le +voir, mademoiselle Mars était bien sévère pour elle-même! Elle aimait +que l'on grandît sous son aile, sous ses doux enseignements; une étoile +qui se levait dans son ciel la rassurait contre l'envie elle-même. C'est +qu'aussi mademoiselle Mars ne connut jamais la jalousie, dans cette +carrière où les plus amis se dénigrent; en revanche aussi, elle subit +les contre-coups de cette passion, la seule arme des comédiens. On peut +avancer qu'elle souffrit souvent de ses rivales, elle qui toute sa vie +s'était abstenue de les faire souffrir. + +Une volupté réelle de mademoiselle Mars, c'était de jouir du succès de +ses amis: Talma et elle s'entraidaient dans un mutuel accord. La rue de +la Tour-des-Dames, qu'habitait Talma, et la rue La Rochefoucault, où +demeurait mademoiselle Mars, favorisaient ces rapprochements; ces deux +royautés fraternelles se visitaient, s'étayaient de mutuelles +confidences; mademoiselle Mars aimait Talma autant qu'elle l'estimait. + +Il n'est peut-être pas non plus inutile de dire ici en passant un mot de +sa philosophie, mademoiselle Mars lisait Saint-Simon, parce qu'il n'y a +rien dans un pareil livre de romanesque et de fabuleux: la vie et sa +lutte implacable s'y retrouvent à chaque page. Or, mademoiselle Mars eut +toujours l'esprit positif; c'était une femme de grand conseil et aussi +un homme d'une grande volonté. Elle s'armait d'un triple airain contre +ce qu'elle croyait illicite, elle maintenait avec une exigence sévère la +moindre parcelle de son bon droit. Elle eut, à ce sujet, des combats +dont elle sortit toujours avec bonheur; son organe seul plaidait pour +elle. + +--Un procureur du roi eût tenu tête fort difficilement à mademoiselle +Mars. + +Si les fausses vertus sont odieuses, si l'amitié même de ceux qui +survivent doit être impuissante un jour à les faire prévaloir, +mademoiselle Mars n'a, grâce au ciel, rien à redouter en ce jour du +présent comme du passé. Elle a été franche, loyale, jusqu'à la fin de sa +carrière; c'est un témoignage que ses amis et ses ennemis se plaisent +conjointement lui rendre. La trempe de cette âme était d'acier; elle +disait souvent à ses amis leurs vérités les plus dures, mais en leur +présence, face à face, et avec une verdeur digne de Molière; mais +ceux-là même qu'elle venait d'accuser en traits si francs vis-à -vis de +leur conscience, elle les défendait, une fois absents, avec toute la +probité du cÅ“ur, et ne souffrait pas que le moindre trait caustique leur +fût lancé. + +En revanche, elle ne pouvait pardonner à la méchanceté systématique. +L'injustice, l'ingratitude la trouvaient prête à se dessaisir de la +clémence; elle décapitait un ennemi avec un mot[6]. + +Celui-ci restera d'elle; il peint à la fois sa probité de sentiments et +sa franchise: + +«On ne donne la main que quand on donne le cÅ“ur.» + +Avec cette horreur pour la banalité, horreur aussi vigoureuse, aussi +noble que celle d'Alceste, mademoiselle Mars devait être toute sa vie +une personne exceptionnelle, et elle le fut, comme s'il était écrit +qu'aucun triomphe ne dût lui manquer. + +La société, qui se venge souvent de l'éclat des réputations par des +inductions voisines de la calomnie, n'épargna pas cette femme honorable; +ne pouvant nier ses succès, elle la poursuivit jusque dans ses intimes +affections. Il nous est arrivé plus d'une fois d'entendre sur +mademoiselle Mars des contes ineptes, absurdes; nous en avons lu, ce qui +devient plus coupable, mademoiselle Mars n'opposa à ces mensonges que le +plus noble des mépris: elle se tut. Le respect dû aux morts, +l'inviolabilité du cercueil, sont des phrases pour beaucoup de gens; il +se trouvera encore, comme il s'en est déjà trouvé, des hommes dont un +sentiment de décence ne guidera pas la plume en parlant de cette vie, où +les actions généreuses ne laissent que l'embarras du choix au paneriste. +Que les véritables amis de ce grand talent n'en conçoivent pas +d'ombrage, quand le rossignol s'est tu, les grenouilles coassent. Tout +devient pâture à la curiosité, les plus doux loisirs de l'honnêteté, +comme ses labeurs, les sentiments les plus vrais, les plus +désintéressés, comme les luttes courageuses de l'art, du génie! Il +semble au moins qu'on eût dû épargner à mademoiselle Mars l'amertume +d'un tel calice; il semble que sa vie répond assez de ses Å“uvres: il +faut bien le dire pourtant, ce cÅ“ur si tendre, si loyal, on l'a méconnu, +injurié à plaisir. Il y a eu des hommes qui ont suivi sans pudeur +mademoiselle Mars dans ses douleurs domestiques: on l'a accusée de ne +point aimer sa fille! À la portée de ce trait, on peut juger d'avance de +l'acharnement de ses ennemis. Ce n'est point une femme comme +mademoiselle Mars qui n'eût point compris la plus sainte, la plus noble +des missions, celle d'une mère! La sienne fut toujours l'objet constant +de sa vive sollicitude. Quant à son amour exalté par cette enfant, nous +n'en saurions apporter de meilleur preuve que sa retraite de la scène, +retraite qui dura neuf mois[7]. Accablée de cette perte cruelle, +mademoiselle Mars rompit tout d'un coup avec Paris et ses habitudes, +elle courut se confiner dans sa retraite afin d'y cacher ses larmes, ses +angoisses, son désespoir! La seule vue du portrait de cette adorable +créature, peinte pour elle par Gérard, excitait encore, huit ans après, +chez elle, un tremblement nerveux et fébrile, les pleurs mouillaient ses +yeux en retrouvant un dessin, une fleur de cette fille adorée! Cette +enfant elle-même n'avait-elle pas reçu de mademoiselle Mars une +éducation digne de la fille d'un prince? Et voilà le deuil qu'on +accusait cette mère de ne pas porter, voilà cette mémoire que l'on +supposait si vite rayée de son cÅ“ur! mademoiselle Mars aurait pu dire +cette fois comme Marie-Antoinette: «J'en appelle à toutes les mères!» + +Ceux qui ont répandu sur mademoiselle Mars une pareille calomnie +l'avaient-ils vue seulement dans _Louise de Lignerolles_ et dans les +_Enfants d'Édouard_? Le tort de certains rôles est souvent d'imprimer +leur tenue et leur caractère, aux acteurs qui les maintiennent à la +scène; ce n'est peut-être pas une observation frivole que celle de cette +rareté des rôles de _mère_ que nous consignons ici dans le répertoire de +mademoiselle Mars. Devait-on s'en faire une arme injuste contre sa +tendresse? L'emploi de mademoiselle Mars les excluait. + +S'il devient facile à toute personne de bonne foi, d'après ces divers +aperçus, de se faire une idée ce caractère, il est plus malaisé de lui +trouver des analogies dans la société même où mademoiselle Mars vécut. +Aucune physionomie de comédienne ne saurait entrer en ligne avec +celle-ci dans le dix-huitième siècle, siècle individuel par excellence, +et dans le dix-neuvième, mademoiselle Mars conserve encore le privilége +exceptionnel de sa valeur. Elle demeura _elle_ jusqu'à la fin de sa vie, +_elle_, c'est-à -dire une femme qui, dans d'autres conditions données, +eût fait merveilleusement et mieux qu'une duchesse de la vieille cour +les honneurs d'un salon peuplé de grands noms et de grands esprits. Mais +mademoiselle Mars était non-seulement modeste, elle fut timide toute sa +vie. Pressée bien souvent de céder à des sollicitations élégantes, à des +démarches habiles tentées auprès d'elle pour la confisquer une seule +soirée dans les salons à la mode, elle répondait à l'un de ses anciens +amis, conteur ingénieux de qui nous tenons ce trait: _Je ne veux pas +leur montrer la bête curieuse!_ Cette antipathie marquée pour le monde +tenait à une certaine sauvagerie de caractère dont mademoiselle Mars +s'accusait souvent devant ses amis. Le monde ne lui eût offert +d'ailleurs qu'un commerce pauvre, ingrat; il lui eût rendu des sous pour +de l'or. Où donc alors mademoiselle Mars avait-elle puisé cette +convenance parfaite, ce goût, cette réserve qui formaient le cachet +personnel de son talent? Elle est morte, hélas! en emportant le secret +de cette ingénieuse puissance. + +Il est vrai de dire aussi, pour faire comprendre la répugnance de +mademoiselle Mars, à l'endroit des cercles, que la société devant +laquelle s'étaient écoulées ses plus belles années avait vu ses rangs +singulièrement éclaircis. Les poètes dramatiques de sa pléïade s'étaient +éclipsés peu-à -peu devant d'autres écrivains, Lemercier, Arnauld, +Andrieux, Legouvé, Soumet, tous, jusqu'à Casimir Delavigne, avaient payé +leur dette à la mort bien avant mademoiselle Mars. De là un ennui, une +satiété réelle pour une femme qui aimait souvent à causer de +mademoiselle Contat avec Chazet, de Fleury avec Roger, de Monvel avec +Duval, de Napoléon avec Gérard! mademoiselle Mars, qui se fût peut-être +composé un salon à trente ans, ne se sentait plus la force de +recommencer des amitiés. Que lui restait-il en effet de l'ancienne +Comédie, des acteurs qu'elle avait pu connaître et chérir, des auteurs +qui, les premiers, lui avaient apporté le fruit de leurs veilles? Les +uns n'étaient plus, nous le répétons; d'autres s'étaient métamorphosés +en députés, en pairs de France, quelques-uns même en ermites qui avaient +rompu avec leur siècle. Et cependant la puissance de ce génie était +telle, que chacun voulait admirer encore de près cette jeunesse +éternelle et ce séduisant sourire, les uns pour en jouir comme d'un +portrait aux lignes suaves, d'autres pour confier encore à ce rare +talent leurs créations fraîchement écloses, leurs travaux, leurs Å“uvres +qui ne pouvaient se passer d'elle! Le salon de mademoiselle Mars voyait +encore à certains jours accourir près de cette femme simple et bonne les +noms les plus beaux, les plus radieux de notre siècle littéraire, Victor +Hugo, notre grand poète, avait donné le premier rôle de sa première +pièce à mademoiselle Mars; Alexandre Dumas avait eu le même bonheur que +Victor Hugo. Des peintres comme Delaroche, Eugène Delacroix, Dauzats et +Jadin se faisaient remarquer dans le cercle de ses habitués, ils y +échangeaient de vives causeries. On rencontrait chez elle M. V. de la +Pelouse, vieillard aimable et instruit; Romieu, ce gai préfet; Lebrun, +l'auteur de _Marie Stuart_; MM. Edmond Blanc, Vatout, Planard, Goubaud, +Germain Delavigne, Véron, Lesourd, Malitourne, le baron Denniée, +toujours vif et spirituel dans ses moindres anecdotes; Bachou, le baron +Taylor, et une foule d'autres personnes distinguées. Dans cet angle de +son salon se tenait le camp des intimes: M. Baudouin, le conteur attique +et précis; M. Milot, M. le comte de Mornay, d'un goût noble, exquis dans +tout; M. le marquis de Mornay son frère; ce pauvre Béquet, dont nous +vous avons dit la sagacité, l'esprit et le goût;--que vous dirais-je +enfin, quelques femmes assises sur ces mêmes fauteuils où s'étaient +assises avant elles mesdames Mainvieille-Fodor et Saint-Aubin, des +femmes douées de la beauté de mademoiselle Amigo, de la voix de madame +Dabadie. Plus loin, c'était MM. Cavé, Jules Janin, Hippolyte Lucas, +Cordellier-Delanoue. Ainsi entourée, mademoiselle Mars pouvait se croire +encore la reine des intelligences; elle souriait à Dumas en se souvenant +de _Bellisle_; à Hugo en songeant à _Dona Sol_ ou à la _Thisbé_! Alfred +de Vigny et Soumet étaient ses adorations. Ne vous seriez donc pas cru +vous-même transporté dans quelque noble salon de la place Royale, en +voyant cette femme qui eut toute sa vie l'esprit et le cÅ“ur de Ninon, +cette femme dont Charles Nodier eût défendu la moindre lettre à l'égal +de celles de Maintenon ou de Mirabeau? C'est que tout devenait charme et +musique en passant par les lèvres de l'admirable comédienne; c'est que +tous ces hommes, devenus ses hôtes pour une soirée, se disputaient tous +l'honneur d'une parole prononcée par mademoiselle Mars hors de la scène? +Là , point de calcul, d'apprêt, rien de l'éventail, des diamants de +Célimène; mademoiselle Mars n'était plus qu'une femme du monde, une +femme, il est vrai, qui avait parlé de bonne heure à bien des têtes +couronnées, une femme parée de toutes les ressources de son esprit, de +son maintien, de sa voix! Qui lui eût parlé dans ces réunions des choses +du théâtre eut commis presque un délit; là plus de grande coquette, plus +d'ingénue, plus de comédienne, mais une maîtresse de maison, la dernière +des grandes dames, comme on l'a dit. Nous avons ajouté qu'elle était +difficile et méticuleuse en amitiés, mais à qui donc doit-on refuser le +droit d'arranger sa vie? Mademoiselle Mars était née tellement, et +peut-être à son insu, une femme du monde, que dans le dépit, +l'impatience la plus naturelle et la plus vive, il ne lui échappa jamais +un mot qui parût une dissonnance choquante à ses familiers. +Grondait-elle quelqu'un et lui faisait-elle, comme l'on dit, son paquet +au coin de son feu, elle avait dans sa seule façon de prononcer le nom +de monsieur; de mademoiselle si c'était une femme, quelque chose de +bref, de sec, d'incisif, allant merveilleusement et en droite ligne à +son but. Et en ceci, on le voit, la comédienne de grandes manières +servait la femme de grand ton. Célimène ne doit, ne peut se fâcher comme +madame Patin. + +Si, durant toute sa vie, et au dire de ceux qui l'ont connue, elle fut +toujours en retard d'une heure pour une affaire d'intérêt, souvent même +pour une affaire de comité; mademoiselle Mars était en revanche aussi en +avance pour obliger. On l'a vue souvent se lever, quitter son propre +salon et ses amis, afin de courir où l'infortune l'appelait. Elle a +supporté courageusement d'affreux revers de fortune; tomber d'un seul +coup de cent quarante mille francs à huit mille six cents francs du +Théâtre-Français[8], restreindre sa maison et ne pas se plaindre, n'est +pas d'une femme ordinaire. Le nombre des pensions qu'elle faisait à des +gens nécessiteux ne s'en vit pas même diminué. + +On a parlé de services oubliés par mademoiselle Mars, et à ce sujet on a +accusé son testament. + +D'abord, ce testament est de 1838. Il est daté d'Italie. + +Cette date répond à plusieurs de ces oublis; puis nous savons de bonne +source qu'elle avait l'intention de le retoucher, seulement elle n'en +trouva pas le courage. Elle craignait la mort et tout ce qui pouvait la +lui rappeler[9]. + +Les meilleurs esprits ne sont pas exemps de cette sinistre inquiétude. + +Mademoiselle de Sens, dont nous avons écrit quelque part l'histoire, +poussa cette crainte si loin, qu'on avait ordre dans sa maison de ne +jamais lui apporter une lettre timbrée de noir. Elle ignora longtemps le +trépas d'amis bien chers, et son saisissement fut si profond en +apprenant la mort d'une personne qu'elle croyait pleine de vie, qu'elle +la suivit au tombeau. + +Étonnez-vous donc des alarmes de mademoiselle Mars! Par quel charme, par +quelle prière sortie de ce doux organe eût-elle désarmé cette implacable +déesse? Hélas! elle avait eu dans une fin récente encore l'exemple de +cette lutte formidable et vaine; on lui avait raconté un jour les +derniers moments d'un poète plein de génie et de feu que la mort venait +de prendre, les deux mains sur ses chants inachevés[10]. + +--Sauvez-moi! sauvez-moi! s'écriait avec une voix déchirante le noble +martyr à la garde-malade qui le veillait; sauvez moi, ma sÅ“ur, ne me +laissez pas mourir! + +Et il tendait vers cette femme des mains fiévreuses, défaillantes... + +Les détails de cette agonie, si cruelle pour nous tous les amis et les +élèves de Soumet, avaient vivement impressionné mademoiselle Mars. + +Les sombres fantômes dont la fantaisie des biographes s'est complu à +l'entourer au lit de sa mort sont de pures fictions, Elle a beaucoup +souffert, mais le délire n'a pas toujours opprimé cette noble +intelligence; elle s'est endormie si doucement, que trois heures après +elle ressemblait à sa propre image, peinte par Gérard. Une fois touché +par la mort, ce visage avait repris sa plus éclatante beauté,--la beauté +de mademoiselle Mars à l'âge de trente ans! + +Voici tout ce qui reste de cette femme célèbre en fait de reproductions +dues au marbre, au crayon ou au pinceau: + +Le portrait de mademoiselle Mars, peint par Gérard. + +La miniature de Jacques, (1810) représentant mademoiselle Mars dans le +personnage de Betty (la _Jeunesse de Henry V_); elle avait alors trente +ans. + +Le buste de David (d'après nature), 1823. + +Ce buste, que David possède encore dans son atelier, reviendra de droit +à la Comédie Française, nous l'espérons. + +Outre les nombreux services rendus si longtemps à la Comédie par +mademoiselle Mars, il est bon de dire qu'en mourant elle avait manifesté +l'intention de fonder un prix que ce théâtre eût décerné, soit à la +meilleure pièce, représentée dans l'année, soit à la première élève qui +se distinguerait entre toutes dans le domaine si pauvre à cette heure de +la Comédie. + +Un mot de nous au lecteur, en finissant. + +La vie de mademoiselle Mars s'offre naturellement au biographe sous un +double aspect: comme artiste, elle a occupé au théâtre une place large, +importante; comme femme, elle s'est conquis, au sein de l'existence la +plus modeste, des amitiés nobles, délicates, dont nul ne contestera la +valeur. + +En raison de ceci, il se présentait pour nous une difficulté que le plus +simple juge appréciera. Ne parler que de mademoiselle Mars à la scène +pouvait devenir fastidieux à la longue; pénétrer dans l'intimité de +cette vie offrait un écueil inévitable. On nous saura gré, nous +l'espérons, de nos réticences et de nos ménagements. + +Le masque suppose un stylet; nous répudions à l'avance le masque et le +stylet pour toutes nos Å“uvres. Si c'est là une garantie de nos +jugements, nous la donnons tout d'abord et de plein gré à ceux qui +voudront nous lire: «Nous signons donc cet ouvrage et de grand cÅ“ur». + +Différentes considérations nous ont déterminé à l'entreprendre; la +première de toutes a été de montrer mademoiselle Mars sous son vrai +jour. Pour obtenir un pareil résultat, il ne nous a pas semblé que ce +fût assez des matériaux précieux que nous possédions, des documents +divers et des autographes nombreux de mademoiselle Mars; nous avons eu +recours constamment aux témoignages des contemporains. Les moindres +confidences, les moindres souvenirs des personnes qui ont approché de +près mademoiselle Mars ont eu pour nous, un grand prix; en frappant au +cÅ“ur de ses amis, nous avons trouvé plus d'un écho sympathique. C'est +là le privilége des mémoires illustres de se conserver des défenseurs +ardents même au-delà du tombeau; les amis de mademoiselle Mars se sont +ligués noblement pour prévenir la sienne de la moindre tache. Ce sont +leurs souvenirs plus que les nôtres que nous consignons ici. Nous sommes +trop jeune pour avoir suivi de bonne heure mademoiselle Mars dans les +diverses phrases de sa carrière; mais nous connaissons ses amis, c'est à +eux que nous avons fait appel. Beaucoup de ces personnes reconnaîtront +ici sans peine le texte même de leurs notes. + +Faire estimer la femme de ceux qui n'ont entrevu que l'actrice était +pour nous un devoir: ce devoir, la vie de mademoiselle Mars nous l'a +rendu bien facile. La sincérité d'un pareil écrit est son unique +défense. + + + + +MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Naissance de mademoiselle Mars.--Opinions diverses à ce sujet.--Date des +archives de la Ville.--Contradiction de madame Desmousseaux.--Parrain et +marraine.--Le baptême de Clairon.--Le nom d'_Hippolyte_.--_Le bonheur du +jour_.--La pension sur la cassette.--Monvel.--Mademoiselle Mars et ses +portraits.--L'enfant de la balle.--Jeunesse et misère.--Deux sÅ“urs.--Les +mains rouges.--Le café au lait et les officiers.--M. Valville ne doit +pas attendre.--Les beaux bras de mademoiselle Lange.--Dugazon console +mademoiselle Mars.--Portrait de Dugazon.--La sÅ“ur martyre.--Les oiseaux +de Dugazon.--Vengeance d'acteur.--Manière de professer de +Dugazon.--Théâtre de marionnettes qu'il donne à Hippolyte +Mars.--Desessarts plastron.--Grandménil.--Un trait de +l'Avare.--Singulière fin de Grandménil. + + «Et memor nostri Galatea vives! + + HORACE, liv. III. + + +«Mademoiselle Mars (Anne-Françoise-Hippolyte Boutet) est née à Paris le +9 février 1779 (paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois).» + +Telle est la date enregistrée par tous les biographes de la célèbre +actrice aux souvenirs de laquelle nous consacrons cet ouvrage. + +Les biographes ajoutent que Boutet était le nom de son père[11] et Mars +celui de sa mère. + +Arrêtons-nous d'abord sur la première de ces assertions,--celle qui +touche la naissance de mademoiselle Mars. + +À ce compte des biographes, mademoiselle Mars serait née six semaines +après Marie-Thérèse-Charlotte de France, dauphine et duchesse +d'Angoulême. Le jour où elle serait venue au monde, on célébrait les +relevailles de la reine. Le canon tonnait pour la fille de +Marie-Antoinette, en même temps que la fille de Monvel bégayait ses +premiers cris. + +Ce rapprochement devait nécessairement flatter les historiens, les +curieux, les poètes. + +Ces deux destinées, si voisines l'une de l'autre, ont été en effet bien +dissemblables! + +On connaît le mot attribué à Monvel: + +«On a tiré le canon le jour de la naissance de ma fille!» + +Mais est-ce du canon qu'on tira le jour des relevailles de la reine ou +de celui qui annonçait la naissance de la dauphine que voulait parler +Monvel? + +Les registres de la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, sur laquelle +est née mademoiselle Mars, ont été transportés dès 92 à la Ville; ils ne +laissent aucun doute à l'égard de cette date. C'est le 9 février 1779 +qu'Hippolyte Mars est née. + +Voici l'acte de naissance relevé par nous à la Ville, nous le copions +textuellement: + + «Mercredi 10 février 1779, + + _«Fut baptisée Anne-Françoise-Hippolyte, fille de Jacques-Marie + Boutet, _bourgeois de Paris_, et de Jeanne-Marguerite Salvetat, son + épouse, rue Saint-Nicaise. Parein[12], Saint-Jean-François Aladane, + caissier des fermes. La marraine, Marie-Anne Bosse, veuve de Joseph + Fabre, _bourgeois de Marseille_. + + «_L'enfant est né d'hier et ont signé:_ + + ALADANE, BOSSE, BOUTET, LEBAS. + +Plusieurs choses ont le droit de surprendre dans cet acte, revêtu de la +plus complète authenticité. Le nom de _Mars_ n'y figure point du côté de +la mère ou de la fille. Pour Monvel, il tait son nom de Monvel, (il est +vrai que son voyage en Suède ne l'avait pas encore anobli). Il ne s'y +dit pas comédien et s'intitule _bourgeois de Paris_. Mais ce qui étonne +bien plus, c'est qu'il y regarde Jeanne-Marguerite Salvetat (Madame +Mars) comme sa femme, ce qui entacherait l'acte de nullité. Des +considérations particulières ont déterminé sans doute Monvel à agir +ainsi, nous ne pouvons les pénétrer ni les expliquer. + +Ce que nous pouvons seulement affirmer, c'est que Monvel, peu de temps +après cet acte, se maria en Suède où il épousa mademoiselle Cléricourt, +fille d'un ancien comédien pensionné par le roi. Ce que nous pouvons +dire, c'est qu'une personne, dont le père et l'oncle furent +contemporains de Monvel, dont la famille, en un mot, s'est trouvée +toujours unie à celle de mademoiselle Mars, autant par les liens de la +parenté que par les liens du succès, madame Desmousseaux, cette actrice +si distinguée de notre premier théâtre, dont mademoiselle Mars faisait +si grand cas, cette seule duègne qui nous rappelle les temps glorieux de +la Comédie, nous a assuré: + +1º Que l'acte relevé par nous sur les archives de l'Hôtel-de-Ville lui +paraissait incompréhensible; + +2º Qu'elle savait de source sûre que mademoiselle Mars était née à Rouen +et non à Paris; + +3º Qu'il n'était pas rare, à cette époque, de voir des oublis ou des +erreurs notables sur les registres de la Ville. + +À l'appui de cette opinion, madame Desmousseaux ajoutait les faits qui +suivent: + +«Mademoiselle Mars est née à Rouen; le lendemain même du jour où +Marie-Antoinette donnait, à Versailles, le jour à la duchesse +d'Angoulême (Madame la Dauphine). Les chemins de fer n'existaient pas +alors; aussi avait-il fallu toute la nuit pour que la nouvelle franchît +la distance de Versailles jusqu'à Rouen. Les cloches mêlaient leur bruit +à la grande voix du canon, au moment où madame Mars accoucha +d'Anne-Françoise Hippolyte.» + +Cette assertion de madame Desmousseaux nous paraît la seule raisonnable. + +Comment admettre, en effet, la pension accordée à mademoiselle Mars, le +meuble envoyé par la reine, dont il sera bientôt fait mention, si +mademoiselle Mars n'était née que _six semaines après la Dauphine_? + +Le nom d'Hippolyte, donné à Mademoiselle Mars, avait été le nom de +Clairon. + +Clairon fut aussi la maîtresse de Monvel. Voici comment elle raconte +elle-même, dans ses Mémoires, les circonstances curieuses de son +baptême: + +«L'usage de la petite ville où je suis née était de se rassembler, en +temps de carnaval, chez le plus riche bourgeois, pour y passer tout le +jour en danses et en festins. Loin de désapprouver ce plaisir, le curé +le doublait en le partageant, et se travestissait comme les autres. Un +de ces jours de fête, ma mère, grosse de sept mois, me mit au monde +entre deux et trois heures après midi. J'étais si chétive, si faible, +qu'on crut que peu de moments achèveraient ma carrière. Ma grand'mère, +femme d'une piété vraiment respectable, voulut qu'on me portât +sur-le-champ même à l'église recevoir au moins mon passeport pour le +ciel; mon grand-père et la sage-femme me conduisirent à la paroisse; le +bedeau même n'y était pas, et ce fut inutilement qu'on alla au +presbytère. Une voisine dit qu'on était à l'assemblée chez M***, et on +m'y porta. Le curé, mis en Arlequin, et son vicaire, en Gilles, +trouvèrent mon danger si pressant, qu'ils jugèrent n'avoir pas un +instant à perdre. On prit promptement, sur le buffet, tout ce qui était +nécessaire; on fit taire un moment les violons, on dit les paroles +requises, et on me ramena à la maison». (Mém. d'Hippolyte Clairon, +publiés par elle-même en 1799, p. 225). + +La reine Marie-Antoinette fut la première fée qui toucha véritablement +de sa baguette royale le berceau de la petite Hippolyte Mars: une +pension de 500 livres sur la cassette du roi lui fut accordée[13]. + +Dans le salon de mademoiselle Mars, dont nous parlerons plus tard, la +célèbre actrice garda toute sa vie, à l'appui de cette faveur princière, +un petit meuble, dit _bonheur du jour_, auquel elle attachait +nécessairement un grand prix. Ce meuble à compartiments, donné à sa mère +par la reine de France, servit constamment de secrétaire à mademoiselle +Mars. + +On montre sur une table, à Fontainebleau, le coup de canif plus ou moins +historique échappé à l'impatience de Napoléon, au moment de son +abdication; mademoiselle Mars qui, elle aussi, abdiqua, n'a laissé à ce +petit meuble aucune trace de sa juste indignation: ce fut cependant sur +lui qu'elle signa son acte de retraite, en mars 1841. + +Remarquez la date, en mars! + +Monvel, en sa qualité de comédien du roi, avait droit à cette marque +insigne de bienveillance de la part de la reine. Cet acteur, chacun le +sait, était loin d'être un homme ordinaire. + +Nous aurons plus d'une fois l'occasion de remarquer la noblesse innée de +son ton, de ses manières; tout chez lui sentait l'homme de qualité. Vers +la fin de sa vie, mademoiselle Mars n'en parlait elle-même qu'avec un +attendrissement mêlé de respect. + +--On ne saura jamais ce qu'il valait! disait-elle un jour à M. B..., qui +lui faisait voir un portrait de cet acteur célèbre; jamais peut-être il +n'y eut d'homme plus modeste! + +Et comme une autre fois son carrossier lui proposait devant la même +personne de faire peindre un canton d'armes sur les panneaux de sa +calèche: + +--Au fait, reprit mademoiselle Mars, j'en aurais le droit!... à cause de +Monvel! + +L'ami de mademoiselle Mars de qui nous tenons cette anecdote l'ayant +pressée de s'expliquer à cet égard, elle n'en fit rien et changea vite +de conversation. + +Si Monvel devint noble, puis comme Molé et Grandménil, membre de +l'Institut national, c'est qu'on ne rougissait pas alors d'accorder au +talent, dans quelque sphère qu'il brillât, les honneurs dont il était +digne. Dans le siècle d'avant, Molière ne fut pas de l'Académie; dans +notre siècle, on hésita à donner la croix à Talma. Un seul trait peindra +l'estime que les gens de lettres et les comédiens eurent pour Monvel, ce +fut lui qui fut chargé de l'apothéose de Molé[14]. L'effet de cet éloge +funèbre, prononcé par Monvel avec cette sensibilité exquise qui faisait +le fond de son caractère, et cette pureté de diction qui le classa si +vite au rang de nos premiers comédiens, est encore présent à bien des +mémoires contemporaines. La douleur qui le pénétrait semblait avoir +augmenté le charme naturel de son éloquence, Monvel pleurait ce jour-là +autrement qu'à la Comédie. Il se souvenait sans doute, en accompagnant +Molé à sa dernière demeure, de deux douleurs bien cuisantes: d'abord +Molé avait été son ami, puis il s'était affecté si cruellement des +injures de Geoffroy qu'il en parlait encore à son lit de mort avec +amertume. Cette double affection inspira à Monvel de belles et +énergiques paroles. + +Le père de Monvel était un acteur de talent; Monvel était comédien et +homme de lettres: la vocation de mademoiselle Mars était tracée. + +«Presque tous ceux qui se sont fait un nom dans les beaux-arts, a dit +Voltaire, les ont cultivés malgré leurs parents; mais la nature a +toujours été en eux plus forte que l'éducation.» + +Si de pareilles lignes s'appliquent de droit à un génie de la trempe de +Molière, génie combattu, opprimé dès sa naissance, elles trouvent en +revanche dans l'éducation première de notre héroïne un éclatant démenti. + +Monvel avait eu avec madame Mars, actrice fort belle, mais médiocre, de +cette époque, une liaison que sa propre existence lui permettait de +regarder comme fragile, qu'un mariage postérieurement conclu[15] lui +commandait même de rompre; de cette liaison était née Hippolyte Mars. + +Mais, dans ce miroir si pur, si ingénu, si charmant, Monvel tout entier +se retrouvait il eût été bien ingrat de contrarier la vocation de sa +fille! + +De son côté, madame Mars vivant du théâtre, madame Mars, liée de bonne +heure avec des acteurs comme Préville, Dazincourt, Baptiste, des auteurs +comme Ducis, Legouvé, etc., devait tout naturellement songer à produire +bientôt cette enfant à la scène. La première fois qu'elle avait vu +Monvel, c'était dans une représentation de Mahomet. Lekain jouait le +rôle du prophète, Monvel faisait _Séide_ et Brizard _Zopire_. Jamais +peut-être un pareil ensemble de talents ne s'était produit. Madame Mars +était fort belle[16], si belle qu'on s'écriait en la voyant: Voilà une +vraie reine de tragédie! Elle avait les bras et la gorge magnifiques, de +grands yeux méridionaux; seulement chez elle l'âme et le foyer +manquaient. C'était un marbre admirable et rien de plus. + +La mère de madame Mars avait été plus remarquable encore de visage que +sa fille; le roi Louis XV l'avait distinguée. Elle-même racontait que, +dans la grande galerie de Versailles, le pied lui avait tourné quand le +jeune roi passait: on portait dans ce temps là des mules de Venise très +hautes. La douleur fit pousser un cri à madame Mars; le roi, tout ému de +voir une si belle personne, pâlit, s'approcha d'elle et la soutint. + +--Une femme qu'on soutient est une femme qui tombe, lui dit Louis XV à +l'oreille; et en effet, ajoutait-elle avec un sourire, de ce jour-là je +ne fus plus obligée de passer à Versailles par la grande galerie. + +Elle dansa le _menuet_ devant le roi. + +Monvel, on le sait, fut toute sa vie un homme à bonnes fortunes; +cependant l'ensemble de sa personne était très frêle; il avait à +proprement parler la peau sur les os. Du reste, une tête de médaille +admirable (cela était frappant surtout quand il jouait _Cinna_ avec sa +couronne de chêne), des yeux profonds, expressifs. Malgré la faiblesse +de sa constitution, il se fit remarquer bien vite dans l'emploi de Molé; +il avait autant de feu, mais plus d'art. Au dire de tous ceux qui ont vu +ces deux acteurs, on doit s'abstenir même d'établir entre eux la moindre +similitude. Ainsi le rôle de Morinzer, dans l'_Amant bourru_[17] était +joué par Molé avec une franchise telle, une chaleur si brûlante, qu'on +ne voyait guère en lui qu'on bon marin bien entier, bien rude, en +révolte avec la société et ses usages, un de ces hommes véritablement +bourrus qu'on aime malgré soi, grâce à leur probité et malgré la dureté +de leur écorce. Monvel, au contraire, moins fougueux, plus pénétré, +maître de sa colère et de ses éclats, pathétique au plus haut degré, y +produisait un effet bien différent; on s'enthousiasmait avec le premier, +on pleurait avec le second, deux exemples bien faits pour encourager au +théâtre les organisations les plus contraires! Ajoutez à cette habileté +profonde une diction simple et touchante, des attitudes aisées, et ce +grand art des nuances que si peu d'acteurs comprennent, vous n'aurez +encore qu'une idée imparfaite de ce beau talent, qui pourrait peut-être +se résumer pour Monvel dans ce seul trait: la faculté de s'émouvoir à +son gré, à son heure. Monvel eut de tout temps la passion à ses ordres, +et cependant il écarta avec soin de son répertoire les rôles qui exigent +une explosion trop éclatante. C'est que la douleur, l'amour, la +jalousie, la haine, les grandes passions, n'ont pas besoin de cris pour +se traduire: voyez la Niobé, elle est immobile, mais dans ce marbre +quelle noble mélancolie! L'éloquence du regard était poussée à un si +haut point chez Monvel, la sensibilité de son silence même devenait si +sympathique, qu'il produisait un effet prodigieux bien avant d'avoir +parlé. Molé était un volcan, un coup de foudre; Monvel était simple et +persuadé[18]. + +Dans la comédie, où on le vit après la mort de Molé, il ne causa pas +moins d'intérêt, d'admiration, de surprise. _Ésope à la cour_, l'_Abbé +de l'Épée_, le _Philosophe sans le savoir_, le Président de la +_Gouvernante_, quels joyaux charmants, quel triomphe pour ce comédien +tant aimé!--Nous avons parlé tout à l'heure de l'_Amant bourru_, Monvel +est l'auteur de cet ouvrage; on doit lui pardonner dès lors les +_Victimes cloîtrées_, drame à notre sens fort ennuyeux. Mais il faut se +reporter à l'époque où l'ouvrage fut composé. Les couvents étaient assez +mal notés dans l'opinion: Diderot n'avait pas peu contribué à les +décrier avec sa _Religieuse_. Les opéras de Monvel lui font certainement +plus d'honneur que ses drames: témoins _Julie, Blaise et Babet_, les +_Trois fermiers, Ambroise_ ou _Voilà ma journée_. L'Institut ne fut +qu'une justice rendue à ce littérateur intéressant[19]. + +Peu contents des palmes cueillies par eux à la scène, du retentissement +des journaux et des recettes, les acteurs d'alors ambitionnaient le +succès de l'écrivain: Molé, Monvel, Dugazon ont chacun des titres divers +à l'estime des gens de lettres. Le premier composa des pièces de vers +pleines de sel et d'agrément, des discours d'ouverture et de clôture +(usage perdu depuis la Révolution à la Comédie-Française), des notices +sur Lekain et mademoiselle d'Angeville; il fit même au théâtre une +petite comédie, le _Quiproquo_, qui eut du succès. Monvel alla plus +loin: il eut un vrai répertoire; pour Dugazon, que devons-nous en dire, +sinon que ces mystifications valent mieux que ses pièces +républicaines[20]? Il appartenait à un seul homme, à Molière, de réunir +en lui ces deux gloires, celle de l'écrivain et de l'artiste. Plus tard, +des comédiens comme Picard et Alexandre Duval laissèrent au théâtre des +preuves de leur vocation d'auteur. De nos jours encore, deux artistes +fort distingués[21] ont abordé avec succès cette double carrière. Monvel +professait en homme convaincu de tout ce que l'art possède de ressources +et de secrets. Il eût communiqué la vie et le mouvement au comédien le +plus froid, et cela par des gradations si admirables, qu'on se demandait +comment la nature, qui l'avait fait si chétif, l'avait doué en même +temps d'une pareille énergie. Seulement, et pour nous servir d'une +expression commune qui rende exactement notre pensée sur ce lutteur +merveilleux, la lame chez Monvel usait le fourreau. Il était souvent +environné de potions et de tisanes, donnant la plupart du temps ses +leçons dans un grand fauteuil qui égalait, pour l'ampleur et la vétusté, +celui du _Malade Imaginaire_. La petite Hippolyte, amenée alors près de +Monvel, tremblait devant cet appareil de fioles et ce grand fauteuil, +comme Louison à la vue de la poignée de verges dont le terrible Argan la +menace[22]. Épeler les chefs-d'Å“uvre de notre scène avec un tel maître, +c'était entrer d'un seul coup dans la voie du succès; Monvel fut pour sa +fille la meilleure école, mais il ne l'épargna pas à la peine. Son +écolière fut plus d'une fois sévèrement réprimandée. «On n'arrive à la +gloire, dans notre état, qu'en mouillant par jour six chemises,» disait +Clotilde la danseuse à M. de Ségur. Mademoiselle Mars n'y arriva +qu'après avoir mangé du pain noir: sa première jeunesse fut misérable. +L'enfant de la balle fut traitée souvent comme la pauvre Chiara +d'Hoffmann, elle souffrit comme Mignon. Qui ne s'est ému au seul début +de ce livre charmant de Marivaux, où Marianne arrive sur le pavé de +Paris, Marianne douce et candide, Marianne qui se mire avec une joie si +grande à un morceau de glace suspendu dans sa chambrette? Voici la +chambre en carreaux, froide l'hiver, brûlante l'été, le pot à l'eau +ébréché, les rideaux trop courts retombant en pentes inégales sur le +lit; la mansarde d'une grisette du temps de Louis XV enfin. À cette +fenêtre, et ses deux coudes appuyés sur l'ardoise du toit, rayonne d'un +morne éclair cette belle enfant aux couleurs pâles, aux yeux bleuâtres +de fatigue... appelez-la Marianne ou mademoiselle Mars, mais elle +souffre, hélas! elle est étiolée; voyez ses bras! «Hippolyte est si +maigre, écrivait Valville à l'un de ses amis, que nous craignons de la +perdre.» Valville eût pu ajouter que la pauvre enfant grelotait à la +lettre dans son grenier. Il fallait là voir, souffreteuse et toute +pensive, arroser quelques méchants pots de fleurs à sa fenêtre, et cela +pendant que sa sÅ“ur aînée[23] portait de belles robes de belles étoffes, +des étoffes qui eussent si bien convenu aux délicates épaules de la +jeune Agnès! Voilà de beaux bijoux, lui disait sa sÅ“ur; admire cet +écrin, ces bagues! N'est-ce pas que je suis éblouissante? Dame! ma chère +sÅ“ur, je suis l'aînée, je me sens faite pour vivre dans une atmosphère +brillante! Que tu es bonne de te fatiguer à apprendre de méchants rôles! +Vois un peu ce pauvre Valville: où cela l'a-t-il mené, le théâtre! Moi, +je veux sourire, je veux vivre, je veux régner! Et je régnerai, vois-tu, +ma pauvre sÅ“ur, je régnerai; je serai riche, fêtée, enviée un jour de +tous! Va! j'espère bien ne pas rester au théâtre Montansier! + +Cendrillon,--n'était-ce point alors Cendrillon que mademoiselle +Mars?--écoutait cet orgueilleux babil en portant au feu mourant de la +cheminée quelques mauvais tisons dus à l'obligeance d'un voisin. Elle +admirait les chapeaux à plumes et les écharpes de sa sÅ“ur,--ses bonnets +de gaze,--ses rubans de mille couleurs,--un arc-en-ciel de tous les +jours et de toutes les heures,--car mademoiselle Mars aînée était une +vraie poupée de modes. À quarante-cinq ans passés, elle portait encore +des chapeaux à grandes plumes. + +Mademoiselle Mars aînée avait les mains lisses et blanches, et +mademoiselle Mars se désolait bien fort d'avoir en ce temps-là les mains +rouges. Les mains rouges! qui se douterait aujourd'hui que ce fut là le +premier chagrin de mademoiselle Mars! + +Un autre désespoir enfantin non moins grand pour elle, c'était chaque +matin d'aller chercher le lait! Elle s'aventurait timide et les yeux +baissés, jusqu'à la laitière, présentant son pot de fer-blanc comme une +de ces jolies petites servantes de Greuze aux robes rayées de bleu et de +rose, au ruban lilas à la ceinture, au pied mignon et furtif.--Le lait! +le lait! bien vite, Madame la laitière! M. Valville attend son café, et +malheur à moi si je faisais attendre M. Valville! + +Et elle s'en revenait triomphante, comme Perrette de la fable. + +Ce Valville, pour qui mademoiselle Mars se dépêchait tant, était un +acteur qu'affectionnait beaucoup sa mère;--il logeait chez elle et +jouait à Montansier. Plus tard, mademoiselle Mars devait le recueillir +elle-même, pauvre, délaissé, souffrant! Il avait pour amis Baptiste +cadet, Damas, Caumont, mais surtout Patrat. + +Cet acteur, dont il sera parlé plus d'une fois dans ces récits, était +donc le commensal et l'ami de madame Mars la mère depuis un assez grand +nombre d'années. C'était un homme méthodique, qui ressemblait à un +portrait du temps de Néricault Destouches, l'air grave, la démarche +lente,--mais surtout il était exact aux heures des repas et tenait +énormément le matin à son café. + +Un jour, cependant, le café au lait de Valville manqua; Valville faillit +attendre, comme Louis XIV! + +L'enfant était revenue toute en larmes à la maison. + +--Qu'as-tu? demanda Valville. + +Pour toute réponse, Hippolyte Mars se mit à pleurer. Elle balançait à sa +main gauche l'anse de son pot au lait, en baissant à terre ses grands +yeux noirs. + +--Vide! s'écria Valville en regardant le pot au lait; ils te l'ont pris, +l'on t'aura poussée, c'est sûr! Tiens, ne pleure pas, et retourne vite à +la laitière! + +Ce mot de _retourne vite!_ amena un nuage de honte et de douleur au +front de la pauvre enfant. + +--Mais encore un coup, que s'est-il donc passé? demanda Valville; tu +ressembles à la petite fille à la _cruche cassée_. Tu sais, ce joli +tableau? Voyons, Hippolyte, est-ce un rôle que tu répètes? + +--Je ne répète pas de rôle, répondit-elle à Valville avec une moue +chagrine, ce sont ces maudits officiers qui m'ont vu jouer à Versailles +le divertissement des _Étrennes_[24] et qui, depuis ce matin, m'ont +reconnue par malheur quand j'allais chercher du lait: + +--Tiens, se sont-ils écriés, c'est la petite à Monvel! Et là -dessus, +j'en rougis encore, l'un d'eux m'a pris le menton. + +--N'est-ce que cela? + +--Comment, ce n'est point assez? Apprenez donc alors qu'un autre--le +plus hardi sans doute--a prétendu que je lui devais un baiser. Un +officier du roi! ces messieurs, à ce qu'il paraît, ne doutent de rien! + +--Et tu le lui as accordé? + +--Ah! bien oui, je n'ai pas même demandé mon reste... je veux dire mon +lait à la laitière. Je me suis enfuie à toutes jambes et je vous jure +bien, monsieur Valville, que c'est la dernière fois que je retourne avec +ce pot dans la rue... Non, je ne descendrai plus jamais le matin, oh +non! Et tenez, pour que vous n'en doutiez pas, ajouta-t-elle en mettant +le vase sous son pied mutin, voilà , je l'espère, ce qui vous fera croire +à ma volonté! + +Ce mot _volonté_ dans la bouche de la petite fille avait quelque chose +de si accentué, de si ferme, racontait plus tard Valville, que ce +jour-là je n'osai lutter; je pris mon café sans lait. + +Il est vrai de dire, pour la justification de la chère enfant, que cette +commission journalière la mettait sur les épines. On portait alors en +effet des manches courtes, et chaque fois qu'Hippolyte Mars descendait +dans la rue pour chercher le lait de Valville, il lui fallait bien +montrer ses bras. + +--Des mains rouges, des mains rouges! répétait-elle en pleurant, quand +les bras de mademoiselle Lange sont si beaux! + +Mademoiselle Lange, qui joua en effet plus tard les ingénuités à côté de +mademoiselle Mars, était une délicieuse jeune première pleine de grâce +et de fraîcheur; reçue en 1793, elle se retira en l'an VI. + +C'est sur cette pauvre mademoiselle Lange, dont le portrait figure +encore dans le foyer de MM. les comédiens ordinaires du roi, que retomba +d'aplomb la vengeance de Girodet. Ce peintre déjà célèbre venait de +faire le portrait de l'actrice pour M. Simon, qui le lui avait commandé. +Ce M. Simon était carrossier à Bruxelles, et tellement en réputation, +que les merveilleuses de Paris, comme les lionnes d'Angleterre, +faisaient mettre dans leur contrat de mariage qu'elles auraient un +équipage sortant des ateliers de Simon. La solidité dont il faisait +parade pour ses roues avait établi sa réputation. Il les faisait jeter +d'un des sommets les plus élevés de Bruxelles sur une surface plane, et +à la moindre avarie, il forçait l'ouvrier à recommencer la pièce. M. +Simon avait admiré mademoiselle Lange dans _Pygmalion_; il voulut offrir +un char à cette Galatée. Mademoiselle Lange préféra ce char à son image. +Une garde-robe fort belle et des diamants complétèrent l'attaque de +mademoiselle Lange. L'épais carrossier obtient le pas sur le beau +Larive. M. Simon avait un mérite roulant; il se piquait de plus de se +connaître aussi bien en peinture qu'en vernis. Il s'en alla donc chez +Girodet, auquel il fut tenté de dire sur le seuil même: _Mon confrère!_ +tant sa vanité lui faisait voir ses propres ateliers sous un jour aussi +resplendissant que celui du peintre. Girodet se mit à la besogne; il +espérait beaucoup de ce portrait: Mademoiselle Lange était si jolie! Son +désappointement fut grand, lorsqu'il vit que mademoiselle Lange le +refusait; le portrait fut renvoyé à l'artiste. Outré de colère, le +peintre le creva et le _retourna_ (style de commerce) à mademoiselle +Lange. + +Six semaines après, parut au Salon un petit tableau représentant Danaé. +La déesse _à la pluie d'or_ ressemblait cette fois à mademoiselle Lange +de façon à la convaincre elle-même. On fut obligé de retirer cette toile +qui occasionnait une véritable émeute. Les femmes à demi étouffées par +la foule y laissaient leurs châles, d'autres leurs maris; c'était un +concert de réclamations incroyables. À côté de la Danaé, le peintre +avait mis un dindon faisant la roue (allusion ironique au carrossier!) +il avait un anneau à la patte droite. Cette patte s'offrait avec une +gaucherie des plus comiques à la main délicieuse de mademoiselle Lange, +que M. Simon épousa en effet. L'allégorie était trop verte pour que M. +Simon avouât que tout Paris l'avait reconnu; il voulut faire cependant +un procès à Girodet: des amis prudents l'en détournèrent. Des +avertissements anonymes furent employés contre l'artiste: on le +menaçait, on voulait l'effrayer; il ne sortait plus qu'avec une canne à +dard. Le texte de ces lettres alarmantes était des plus curieux; l'une +d'elles finissait ainsi: + +«On vous prévient, Monsieur, que pour être tout entier à sa vengeance, +M. Simon est plutôt dans l'intention de vendre son fonds.» + +Mademoiselle Mars, fluette, maigre, prête à rompre comme la baguette +d'un alcade, était de plus aussi noire qu'une taupe; en un mot, loin +d'annoncer ce qu'elle devint par la suite. Elle comparait elle-même sa +maigreur à celle d'un _faucheux_, nous sommes forcé de prendre son +mot[25]. Par un malheur singulier, mademoiselle Mars jouait souvent à +côté de mademoiselle Lange. + +--Il fallait voir, écrit-elle plus tard à l'une de ses amies, madame de +Saint-A..., comme je souffrais de me trouver près de mademoiselle Lange! +En vain j'employais la patte de lièvre et les cosmétiques pour blanchir +ces _malheureux bras_, rien n'y faisait! Comment les cacher par des +manches longues? L'impitoyable mode me défendait cette petite ruse. Il +fallut me résigner, me consoler même avec le mot de Dugazon; «_C'est +jeunesse, reprenait-il, c'est jeunesse, petite bête! Un jour, va, +crois-m'en, tu pleureras de les avoir blanches, tes mains!_» + +Dugazon la chérissait. Il l'avait d'abord amusée plus aisément que tout +autre, car on n'eut jamais de masque plus mobile; son visage seul était +un répertoire, et l'on sait combien les enfants aiment les grimaces et +les pantins. Joignez à cela chez Dugazon une agilité de singe, une +science d'escamoteur et une abondance de lazzis telle, qu'on eût pu se +croire à l'âge de notre héroïne devant la barraque d'un Polichinelle; et +jugez de la joie de la petite Hippolyte quand l'ingénieux Scapin levait +le marteau de la maison! Dugazon dansait avec une aisance parfaite; il +baragouinait et se gaussait du premier venu avec un sang-froid +inaltérable. On sait le succès de ses mystifications; celle qu'il fit +subir à M. Decaze, fils d'un fermier-général, est bien connue; nous ne +la rappelons que pour mémoire. Il s'agissait, on le sait, de madame +Dugazon; cette fois, les rieurs furent du côté du mari. + +M. Decaze, fils d'un fermier-général, admit Dugazon dans sa société, il +s'amusait quelquefois à jouer des proverbes avec lui. Riche, jeune, +brillant, il s'imagina de faire la cour à madame Dugazon, actrice aussi +supérieure dans son genre (l'Opéra-Comique), que son mari l'était dans +le sien. La chronique prétendit que M. Decaze fut heureux; Dugazon, +averti de cette liaison clandestine, vole chez M. Decaze; il ferme la +porte de sa chambre sur lui, et tire un pistolet qu'il présente à son +rival.--Les lettres de ma femme! ses lettres! son portrait! +s'écrie-t-il; exécutez-vous, Monsieur! Le jeune homme, effrayé, obéit en +tremblant; il court à son secrétaire, il remet les lettres, le portrait +à Dugazon. Dugazon, muni de ce butin, ouvre la porte sans bruit, il met +la main sur la rampe de l'escalier... Son rival, revenu de sa stupeur et +de son effroi, l'y poursuit presque aussitôt. + +--Au voleur, au voleur, qu'on arrête ce coquin! s'écriait le jeune +Decaze. + +Et les domestiques d'accourir au bruit que fait leur maître, et Dugazon +d'aller au-devant d'eux, de s'arrêter aussi comme ravi et de regarder +fixement M. Decaze. + +--Bravo! Monsieur, c'est cela! bien joué! + +M. Decaze redoublait en vain ses cris; en vain il le montrait du doigt à +ses laquais, en renouvelant l'ordre de l'arrêter. Dugazon lui +répliquait, en gagnant la rue très lentement: À merveille!... Si vous +jouez avec autant de vérité ce soir, vous l'emporterez vraiment sur moi! + +Puis, comme l'autre écumait de rage: + +--Parbleu, je vous fais mon sincère compliment, vous étiez né pour être +un grand comédien! + +Ce qui, dans cette scène incroyable, devait piquer le plus M. Decaze, +c'était de voir ses laquais se joindre à Dugazon pour l'applaudir et +l'apostropher par des bravos qu'ils croyaient flatteurs. L'habitude où +ces dignes gens se trouvaient de voir l'amoureux de madame Dugazon jouer +des scènes comiques avec son mari les enracinait dans cette croyance que +tout cela n'était qu'un proverbe. Dugazon parvint ainsi jusqu'à la porte +cochère sans démentir son persiflage, et il se trouvait déjà loin quand +M. Decaze parvint à désabuser ses valets. + +En revanche, voici une anecdote arrivée à la sÅ“ur même de Dugazon, et +qui n'a jamais obtenu l'honneur des Mémoires. Nous croyons qu'elle n'en +est pas tout à fait indigne. Elle peint à merveille la taquinerie de cet +homme, rival de Musson en fait de plaisanteries et de tours moqueurs. + +Indépendamment de madame Vestris, sa sÅ“ur, Dugazon avait une autre sÅ“ur, +laquelle s'était vue élevée de bonne heure dans une réserve scrupuleuse. +C'était une demoiselle de province, rigide et pieuse; on ne lui avait +jamais prêté un seul amant, et, en venant à Paris, elle n'avait pas la +prétention d'en faire. La sévérité de cette demoiselle allait à un point +tel, qu'elle n'avait jamais vu son frère jouer devant le public; elle +ignorait les coulisses de son théâtre, et cependant elle portait le nom +de Dugazon! La maison de cet acteur qui, grâce à la présence de sa sÅ“ur, +pouvait devenir tout d'un coup un intérieur agréable, prit dès son +arrivée la forme d'un cloître; le livre d'heures de mademoiselle Dugazon +traînait souvent à côté de ses rôles; ses lunettes (la malheureuse fille +portait des lunettes!) allaient de pair sur le bureau de notre comique +avec le répertoire de Scapin et de Mascarille. Dugazon le mondain, +Dugazon le _farceur_ Dugazon l'homme des proverbes, l'homme des +singeries, des parades, était embaumé de vertus, il suait l'office divin +par tous les pores. + +Les premiers jours, cela lui parut fort dur; il commençait à s'y +habituer cependant, quand un désir curieux de cette même sÅ“ur lui donna +l'idée de renverser en un jour l'édifice de sa pruderie. + +Un écho mondain venait de pénétrer dans cette demeure purifiée par tant +de pieux exemples; le hasard, ce dieu des amants, fut cette fois celui +des frères: on parla devant mademoiselle Dugazon du bal prochain de +l'Opéra. + +J'aime à croire, pour mon compte, qu'un pareil récit se trouva dans la +bouche de quelque marquis enthousiaste. Il dut mettre beaucoup d'art au +récit de ces magnificences nocturnes; la peinture qu'il en fit fut si +variée, si vive, que la recluse éprouva un désir violent d'assister, ne +fût-ce qu'une nuit, à ce magnifique spectacle. + + «Désir de femme est un feu qui dévore, + Désir de nonne est cent fois pis encore!» + +Et mademoiselle Dugazon était aussi nonne que possible. Dugazon se vit +prié, que dis-je? supplié, par cette même sÅ“ur si austère; elle lui +demanda de l'accompagner au bal masqué de l'Opéra. C'était une folie, un +rêve, disait-elle; mais ce rêve, ne pouvait-il pas le réaliser; cette +folie était-elle donc si coupable? Chez les femmes, de la prière au +larmes il n'y a qu'un pas. Mademoiselle Dugazon pleura comme n'eût point +pleuré Clairon dans des beaux jours; elle appela Dugazon son _bon petit +frère_, Dugazon fut d'abord déferré; il ne jouait pas cet emploi, mais +il finit par se laisser attendrir: il y eut plus, il promit. + +Il suffisait de connaître Dugazon pour comprendre ce que devait lui +coûter une pareille promesse; lui, le papillon du bal, le point de mire +des seigneurs désÅ“uvrés, des baronnes coquettes, des nymphes agaçantes! +lui, le brillant acteur, le Frontin hardi, le soupeur par excellence, +s'allourdir au point d'amener à son bras, dans ce bal, une provinciale +bien gauche, une fille ignorante de tous les usages reçus, de tous les +plaisirs musqués, de toutes les intrigues qui se croisent dans cette +nuit de folies! C'était s'aventurer, se compromettre, se perdre de +gaieté de cÅ“ur! Dugazon pris en flagrant délit de conversation +_fraternelle_ à ce bal de l'Opéra! Quel sujet de rire pour les fades +plaisants qui s'y donnent rendez-vous, quelle page honteuse pour ses +Mémoires! + +Dugazon n'en dormit pas de la nuit. + +Le lendemain il était levé et habillé bien avant l'heure ordinaire du +déjeuner; il manda sa sÅ“ur près de lui; son visage avait revêtu son +expression la plus digne et la plus sévère. Dugazon ressemblait à +Auguste dans _Cinna_. + +--Prends un siége, _ma sÅ“ur_... + +Mademoiselle Dugazon s'assit un peu interdite; elle arrangea l'envergure +de ses paniers; elle tendit l'oreille et écouta. + +--Ma sÅ“ur, dit Dugazon, je vous ai promis de vous conduire ce soir même +au bal de l'Opéra... + +--C'est vrai... + +--Ne m'interrompez pas, c'est une affaire des plus graves. Vous ne voyez +sans doute de cette fête que le plaisir, que l'intrigue, un millier de +lustres flamboyant des dominos jaunes, noirs ou bleus, des masques de +tous pays... J'y vois, moi, les conséquences les plus funestes, le deuil +d'une famille, les tortures morales d'un frère; j'y vois, ma sÅ“ur, la +honte, le crime et le sang!... + +--Vous m'épouvantez! + +--Je suis loin d'avoir fini. Le bal de l'Opéra n'est nullement ce que +vous pensez, ajouta Dugazon d'un ton de prédicateur; c'est un cloaque. + +--Un cloaque! + +--Un cloaque! ma sÅ“ur; un lieu empesté par l'audace et par le vice. Et +peut-être... puisqu'il faut ici tout vous dire, paierai-je bientôt de ma +vie la légèreté d'une telle démarche; oui, pour ces quelques heures de +plaisir que je vous ai promises... + +Mademoiselle Dugazon devint plus pâle qu'un linge. + +--Écoutez-moi, poursuivit le malicieux orateur, en arrêtant sur elle un +regard clair et perçant, écoutez-moi! S'il est à ce bal des gens +paisibles, curieux, insouciants, qui n'y vont chercher que la pompe d'un +spectacle, l'étourdissement d'une fête, il en est, hélas! il n'en est +que trop, ma sÅ“ur, qui abusant du privilége odieux du moindre nez en +carton, du plus simple masque de satin, ne craignent pas d'exposer la +vertu des femmes aux plus cyniques attaques. + +Mademoiselle Dugazon devint rouge cette fois comme une grenade. + +--Donc, continua-t-il, vous ne seriez pas à l'abri des poursuites de ces +messieurs. + +--Quoi! mon frère... à votre bras? + +--À mon bras, ma sÅ“ur. Aussi, je vous en préviens, j'aurai ce soir des +yeux et des oreilles partout. Oh! ne craignez rien, je surveillerai vos +moindres mouvements, et si l'un de ces insolents osait... + +--Vous me faites frémir... reprit la pauvre fille les maintes jointes. + +--Si l'un de ces insolents osait... reprit Dugazon. + +--Eh bien? + +--Eh bien! ma sÅ“ur, je le tuerais, je le tuerais sans pitié! + +--Ô Ciel! + +--Oui, ma sÅ“ur, je le tuerais! Car, pour que vous le sachiez, je n'irai +avec vous au bal de l'Opéra qu'avec ce protecteur mystérieux, ce gardien +sévère de votre vertu... (ici Dugazon laissa entrevoir à sa sÅ“ur la lame +d'un poignard). + +La pauvre fille ferma les yeux, en étendant devant elle des mains +tremblantes. + +--Ainsi, voilà qui est convenu, ma sÅ“ur, reprit Dugazon en se levant; +vous avez ma parole: je vous conduirai ce soir à ce bal; advienne que +pourra! Tenez-vous prête pour minuit. + +--Pour minuit! répéta la malheureuse d'un ton de voix funèbre. + +--Je joue dans la dernière pièce; ajouta Dugazon; mais je passerai vite +un domino; je viendrai vous prendre. Adieu! + +À minuit, Dugazon partait pour le bal en carrosse fermé avec +mademoiselle sa sÅ“ur. Il lui renouvela en route toutes ses jérémiades: +il lui montra de nouveau la lame du poignard avec lequel il comptait +bien défendre cette nouvelle Lucrèce. + +Nous n'essaierons pas de reproduire ici les diverses impressions de +mademoiselle Dugazon en posant le pied dans le bal de l'Opéra; tout ce +qu'elle voyait lui semblait tenir de la magie! Une provinciale, +presqu'une religieuse au milieu de ces brillantes mascarades! Dugazon +lui avait fait revêtir le plus sombre et le plus noir des +dominos,--_toujours pour ne pas l'exposer_, ajoutait-il. Ainsi éteinte, +mademoiselle Dugazon ressemblait à une chouette effarouchée. + +Le bal était merveilleux; la reine et les princes y assistaient sous le +masque. Tout ce que Paris renfermait d'illustre, de galant, de dissipé, +s'était donné rendez-vous dans cette salle féerique. Mademoiselle +Dugazon y serait bien restée jusqu'à la fermeture des portes, si son +frère, qui avait grande envie de se débarrasser d'un si ennuyeux domino, +ne fût revenu bien vite au rôle qu'il s'était proposé de jouer avec +elle. + +Dès le premier tour dans le foyer, et quand mademoiselle Dugazon, +pressée, écrasée à demi par la cohue, admirait encore, la bouche béante, +les dorures des colonnes, Dugazon se retourne vivement vers elle à un +léger mouvement qu'il croit remarquer, en lui disant: + +--Eh bien! qu'est-ce, ma sÅ“ur? qu'avez-vous? vous aurait-on manqué de +respect? déjà ? + +--À moi... mon frère? à moi? Oh! non... je puis vous assurer... + +Et dans ce moment même mademoiselle Dugazon mentait: une main agile, +audacieuse, venait de lui presser assez rudement la taille. + +Quelques secondes après, elle contint à peine, en marchant toujours au +bras de son frère, un cri nouveau. + +--Ah! cette fois, ma sÅ“ur, je vais avoir raison de l'insolent. + +--Il n'y a pas d'insolent... mon frère... balbutia la malheureuse, à +demi-morte de peur; c'est... + +--Alors, pourquoi avez-vous crié? voyons. + +--C'est... de joie... c'est de joie... je vous assure... + +Et cette fois la pression exercée à la sourdine sur la pauvre fille +avait été plus robuste encore. + +Un moment après, un cri véritable de mademoiselle Dugazon alluma de +nouveau l'indignation de son frère. Pendant une minute, il jura, il +tempêta, la tenant toujours au bras, et la priant de lui désigner du +doigt, dans cette foule, l'insolent qui se permettait envers elle une +pareille licence. + +--Je veux lui couper les deux oreilles ajouta-t-il. + +--Mon frère... je vous jure... + +--Que vous ne venez point encore de crier? Allons donc! + +--Oui... Eh bien! oui... j'ai crié, mon frère... mais c'était +d'admiration! + +Dugazon partit, cette fois, d'un sublime éclat de rire. + +À quelques pas de là , nouvelle attaque et nouveau cri. Cette fois aussi +Dugazon fait mine de tirer son poignard; il menace d'en frapper le +téméraire... + +--Pas encore... mon frère... pas encore, murmurait la malheureuse, +toujours poussée par la foule, et partagée entre l'inquiétude la plus +horrible et son admiration pour le bal. Un flot de masques les entoure +bientôt; mademoiselle Dugazon est si pressée, si vivement chiffonnée, +que ses cris ressemblent à une gamme solfiée par un chat. En vain +cherche-t-elle des yeux cet antagoniste acharné dont la main indiscrète +la moleste au point qu'elle en a les bras tout noirs de pinçures, la +taille meurtrie et son domino tout éraillé. Rien... absolument rien! une +foule compacte, indifférente qui passe! À la fin, elle n'y tient plus: + +--Rentrons, mon frère... s'écrie-t-elle d'une voix expirante; rentrons! + +--Et pourquoi rentrer? demanda Dugazon d'une voix mielleuse. + +--Parce que... parce que... reprit-elle avec effort, parce que je +m'amuse trop! + +C'est là tout ce que voulait Dugazon. Il rentra sa sÅ“ur avec une +compassion hypocrite, et il la laissa chez elle, bien guérie, à coup +sûr, du désir de voir les pompes de l'Opéra. + +Celui dont la main traîtresse avait si constamment inquiété la pauvre +fille n'était autre que Dugazon! Grâce à la longueur et à la souplesse +de ses bras, il était parvenu à l'inquiéter, tout le temps du bal, de +cette manière. + +Dugazon aimait surtout singulièrement les oiseaux; sa maison était +devenue bien vite une volière. Il les avait tous baptisés de noms amis +et ennemis: cette fauvette était Contat, ce serin Préville, ce perroquet +déplumé Geoffroy, son zoïle, sa bête noire! Les traits de ce critique +poursuivirent, on le sait, Molé jusqu'au tombeau, ils accélérèrent la +retraite de Larive, ils eurent la prétention plus grande d'arrêter +l'essor de Talma. Dugazon fut toute sa vie le point de mire des +épigrammes de cet abbé, rustre et crasseux comme un pédant de collége. +Il fallut la mort de cet acteur admirable pour que le journal de +Geoffroy en fît l'éloge, et chose au moins étrange! cet éloge fut +pompeux. Le feuilleton du critique tonsuré était à la mode. La seule +vengeance qu'en tira Dugazon fut de se montrer un jour à Bordeaux, sur +le cours des allées Tourny, exactement vêtu et grimé comme Geoffroy. +C'était un portrait véritablement accusateur! Et pour que rien n'y +manquât, Dugazon, qui savait l'abbé fort intéressé, tenait une bourse +dans sa main gauche et un paquet de plumes taillées dans sa droite! De +la promenade il se rendit au théâtre; il avait été suivi par une +affluence considérable. On donnait ce soir là le _Chanoine de Milan_. +L'usage autorisait le compliment au public, Dugazon s'avança, toujours +dans le même costume, lorsque tout à coup la voix d'un plaisant (d'un +compère peut-être) cria de l'orchestre: _L'abbé Geoffroy à la porte!_ + +--Bien volontiers, Messieurs, répond alors Dugazon; pourquoi faut-il +seulement qu'on ne m'ait dit cela qu'à Bordeaux! + +Et il reparut dans le _Chanoine de Milan_, pièce qu'il jouait à +ravir[26]. + +Il improvisait avec une merveilleuse facilité. Son couplet final dans +Figaro était quelquefois changé par lui, et suivant la circonstance; +mais souvent aussi Dugazon allait trop loin, et comme il était +chatouilleux à l'endroit de la critique, le moindre signe d'improbation +le mettait en fureur. On sait qu'il tira l'épée hors du fourreau devant +le parterre, mouvement de dépit impardonnable qui lui valut un bien +cruel repentir. + +Il est vrai que Dugazon tirait l'épée comme un ange; la nature l'avait +fait en ces assauts si leste, qu'on cherchait souvent son fer quand il +était déjà loin. Jamais peut-être plus charmant conteur n'exista; mais +c'était surtout à table devant la _bouillabaisse_, plat marseillais dont +il se montrait friand, qu'il fallait voir cet intrépide fourbisseur de +contes! Il eût tenu les badauds de la Cannebière suspendus bouche béante +à ses récits. Quand l'intérêt lui semblait faiblir, il grimpait comme un +singe sur les bâtons d'une chaise et il disait de là ses vérités à +chacun. Gai, trivial, ingénieux, soumis, important, valet, grand +seigneur, il était tout cela quand venait l'heure du dessert! + +Sa façon de professer, dont nul n'a parlé jusqu'à ce jour, n'était pas +moins singulière que sa personne. Mais comment vous la rendre, si vous +n'avez pas vu mademoiselle Mars? Elle qui avait reçu les leçons de +Dugazon! elle excellait à le copier, à le charger. + +Pressez le suc des Mémoires du temps, il en sortira ceci: + +C'est un homme de taille avantageuse, changeant de visage comme de +mouchoir de poche, relevant la tête et se promenant dans sa chambre d'un +air inspiré. Vous ai-je tout dit? Non, imaginez un Calchas en robe de +chambre, se frappant le front, criant et gesticulant avant que l'élève +attendu n'arrive. Il chante, il pirouette, il danse, il écume, il +regarde sa pendule et se dit:--Ne vient-il point? Un pas retentit sur +l'escalier, la sonnette s'agite, il prend alors sa voix de tôle la plus +aiguë et il vous dit:--Entrez donc! Vous voilà devant deux yeux aussi +vifs que les yeux d'un écureuil; il vous amène alors par le bras, homme +ou femme, devant sa glace. + +--Qui voulez-vous être aujourd'hui, _Monsieur_ ou _Madame_? Achille? +Agnès? Bernadille? Dorine? ce qu'il vous plaira, parlez! Voilà votre +public,--cette glace!--N'y voyez-vous pas s'agiter à l'orchestre les +plus méchantes bêtes démuselées; Geoffroy, Lauraguais, Morande, +Bachaumont, que sais-je, moi? Voilà votre cirque! Les chrétiens livrés +aux bêtes! Ne regardez donc pas Arnoult, qui fait espalier avec sa robe +dans cette loge d'avant-scène; Cléophile, Raucourt, ou tout autre +impure, les joues peintes comme une roue de carrosse, les plumes +saluantes comme celles des chevaux du roi! Pénétrez-vous du rôle que +vous allez jouer; vous avez affaire à Jean-Baptiste-Henri Gourgaud +Dugazon, un homme aussi fort à la parade que ses amis d'Éon ou +Saint-Georges, ou plutôt vous avez sur votre front une épée nue! + +L'élève écoutait ce jargon dans un étonnement muet. + +--Voyons ce bras,--il prenait le bras, puis il le laissait tomber; ce +pied, et il le plaçait comme eût fait Vestris;--Cette tête, et il +l'ajustait dans le sens voulu, comme un peintre arrangeant son +mannequin. + +--Fort bien; maintenant... attention... une, deux, trois... et il +frappait dans ses mains,--il vous demandait gravement: Quel rôle +jouez-vous? + +Si c'était Achille, il vous toisait, et vous auriez cru voir le +dédaigneux Agamemnon; il commençait insensiblement un monologue avec +lui-même, il vous regardait de l'air d'un beau-père furieux contre son +gendre, et il marmottait entre ses dents: + +--Le cuistre, le bélître! Voilà le drôle à qui je donnerais ma fille! +Oh! nous allons voir! + +Et comme le pauvre élève le regardait abasourdi: + +--Mais, s'écriait-il, à qui donc en avez-vous? n'êtes-vous pas Achille, +mon cher Monsieur! et n'êtes-vous pas pressé de me voir et de me dire: + + _«Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi»._ + +Et le reste donc! le reste! voyons, de la chaleur, de l'indignation, +parlez! + +L'élève disait sa tirade, et d'ordinaire, on peut le croire, il la +disait de manière à mécontenter ce maître rigide. + +Le premier couplet d'Achille terminé, Dugazon lui donnait quelques +indications; l'élève répétait encore plus mal. + +--Mais ce n'est pas cela, reprenait alors Dugazon; vous n'avez point +l'air d'un homme en colère le moins du monde. Allons, échauffez-vous, +criez contre moi, appelez-moi des noms les plus odieux, ne vous gênez +point. Dites-moi: _Gueux, pendard, meurt de faim, bélître_! Criez, +criez, fort, au voleur! dites que je vous ai volé votre montre!--Tenez! +je suppose que vous me parlez: Ah! maraud! pendard, assassin, triple +sot, faquin digne des étrivières! Continuez sur ce ton; allons, +poursuivez! + +L'élève demeurait pétrifié, confondu. + +--Vous me trouvez bizarre, reprenait Dugazon, vous me regardez avec des +yeux hébétés; ce n'est pas cela: allons, empoignez-moi au collet, +appelez le commissaire! criez donc, monsieur, criez pour l'amour de +Dieu! + +À bout de patience, excité par Dugazon qui lui déchirait presque son +habit, l'élève se relevait véritablement en colère, il était monté ainsi +au diapason du professeur. + +--Bravo! ah! bravo! vous y êtes enfin; vous voilà comme je voulais! À la +bonne heure, cet Achille-là ne ressemble pas à l'Achille de tout à +l'heure! + +Il courait à une carafe, il s'en inondait les doigts, il répandait sur +lui un flacon de Portugal, et il en offrait la moitié à son élève. + +--Continuez, ainsi, lui disait-il en le reconduisant, injuriez-moi tant +que vous voudrez, battez-moi au besoin; mais du feu, de l'énergie! +Allez, jeune homme, allez, j'aime mieux les volcans que les tombeaux! + +On était fait à ces bizarreries, on savait qu'il marchait à pieds joints +sur ses élèves. Avec de pareilles extravagances, il arrivait à son but +aussi sûrement que les plus calmes; la leçon finie, il se rejetait dans +son fauteuil à oreillières, les pieds appuyés sur le garde-feu de la +cheminée, et repassant en lui-même le rôle qu'il devait jouer le soir. + +Une pareille figure devait laisser dans l'esprit de mademoiselle Mars +une profonde impression. Si Dugazon l'aimait, elle en avait peur, en +revanche, comme du diable. Lui cependant, il arrivait une fois par +semaine conter à mademoiselle Mars ce qu'il avait fait de bon, je me +trompe, de méchant. C'était le fou en titre des salons et des ruelles! +Cette fois il arrivait moucheté de perles et d'acier, coiffé de frais, +chaussé comme un ange, d'autres fois crotté et trempé jusqu'aux os, et +tout cela par boutade. Le premier cadeau que fit Dugazon à Hippolyte +Mars, devinez-le... c'était un théâtre de marionnettes, un théâtre que +notre spirituel comique peignit lui-même: il jouait, avec ces figures +découpées, des proverbes et des parades à désespérer Jeannot[27]. Nous +reviendrons sur Jeannot, qui alors était à la mode, mais nous ne pouvons +quitter Dugazon sans consigner en quelques lignes la plaisanterie faite +par cet auteur original à Desessarts, et dont les auteurs du _Duel et du +déjeuner_ ont trouvé moyen de faire une charmante pièce. Nous citerons +le plus brièvement possible cette anecdote, qui se trouve consignée dans +l'_Histoire du Théâtre Français_, par Étienne et Martainville: + +«Desessarts, dont la corpulence était devenue le point de mire des +plaisanteries de Dugazon, fut prié un jour par ce dernier de venir avec +lui chez le ministre *** pour y jouer un proverbe dans lequel il était +besoin d'un compère intelligent. La ménagerie du Roi venait de perdre la +veille l'unique éléphant qu'elle possédait, et les gazettes avaient +publié, sur cet intéressant animal, des articles nécrologiques. +Desessarts consent à ce que Dugazon lui demande, il s'informe seulement +du costume qu'il devra prendre. + +--Mets-toi en grand deuil, lui dit Dugazon, tu es censé représenter un +héritier. + +Voilà Desessarts en habit noir complet, avec le crêpe obligé et les +pleureuses. On arrive chez le ministre. + +--Monseigneur, la Comédie-Française a été on ne peut plus sensible à la +perte du bel éléphant qui faisait l'ornement de la ménagerie du roi; +mais si quelque chose peut la consoler, c'est de fournir à Sa Majesté +l'occasion de reconnaître les longs services de notre ami Desessarts: en +un mot je viens au nom de la Comédie-Française, vous demander pour lui +la survivance de l'éléphant. + +On peut se figurer l'étonnement et le rire des auditeurs, l'embarras et +la colère de Desessarts! Il sort furieux, et le lendemain appelle +Dugazon en duel. Arrivés au bois de Boulogne, les deux champions mettent +l'épée à la main. + +--Mon ami, dit Dugazon à Desessarts, j'éprouve un scrupule à me mesurer +avec toi; tu me présentes une surface énorme, j'ai trop d'avantages, +laisse-moi égaliser la partie. + +En parlant ainsi, il tire de sa poche, un morceau de blanc d'Espagne, +trace un rond sur le ventre de Desessarts et ajoute: + +--Tout ce qui sera hors du rond, mon cher ami, ne comptera pas. + +Le moyen de se battre après une pareille clause! Ce duel bouffon finit +par un déjeuner. + +D'après ces détails, on sera peu surpris d'apprendre que, vu la grosseur +fabuleuse de ce comédien, il lui fallait, lorsqu'il jouait Orgon de +_Tartuffe_, une table faite exprès et plus haute qu'à l'ordinaire, afin +qu'il pût se cacher dessous. Son prodigieux appétit répondait à sa +grosseur, il mangeait en un repas ce qui eût suffi à quatre hommes. + +Grandménil, l'antipode de Desessarts par sa maigreur, venait souvent +avec lui chez mademoiselle Mars. Desessarts suivit les progrès de la +petite Hippolyte jusqu'à ce qu'elle eût douze ans. Quand Grandménil et +Desessarts se retiraient par le mauvais temps, la servante de la maison, +mademoiselle Rose Renard, avait l'ordre d'amener deux voitures, l'une +pour Grandménil, l'autre pour Desessarts, qui trouvait la plupart du +temps les portières des carrosses de place trop étroites pour le +recevoir. Les huîtres que Dugazon, son persécuteur éternel, lui fit +manger un jour rue Montorgueil, ne lui parurent pas moins amères à +digérer que sa présentation chez le ministre pour la place dont il a été +question plus haut; on sait que Dugazon avait mesuré malignement pour +cet invité la rondeur de son abdomen, et qu'il avait choisi un +restaurant dont l'allée était des plus étroites. Le déjeuner était pour +midi. Desessarts arrive, Dugazon était à la croisée. + +--Allons, mon ami, nous t'attendions, dit-il en décoiffant une +bouteille, monte donc vite! monte, nous avons commencé. + +Desessarts se présente en vain à la porte de l'allée; à peine peut-il +introduire un bras et une cuisse. Cependant Dugazon et ses amis lui +criaient toujours d'entrer. Force fut à Desessarts de manger les huîtres +dans une maison voisine, où l'on transporta le déjeuner à sa prière. Le +renard invité par la cigogne se trouvait aussi à plaindre. + +Grandménil, qui fut de l'Institut comme Monvel, avait des traits +prononcés, des yeux vifs, perçants, sous d'énormes sourcils noirs, +c'était un physique sec et convenant merveilleusement au rôle +d'Harpagon[28], de longues mains pâles, décharnées, et des jambes, +véritable étude d'anatomie! Il n'avait point encore de château, et avait +joué pendant longtemps les rôles de grande livrée en province; il vint à +Paris, il y débuta dans l'emploi des manteaux par le rôle d'Arnolphe. +C'était un acteur qui abhorrait les lazzis, partant, fort ennemi de +Dugazon. Rien de plus avare, du reste, que lui, si ce n'est, peut-être, +l'_Avare_ de Molière; encore lui eût-il rendu des points, comme on va le +voir par le trait suivant, que je dois à l'amitié de feu M. Campenon, +qui l'avait beaucoup connu. + +Cet acteur avait une garde-robe fort belle, il soignait avec amour tous +ses costumes. Au premier incendie de l'Odéon, je crois que c'était le 20 +mars 1818, il donna une belle preuve de son avarice. À la nouvelle de ce +feu terrible, Grandménil accourt éperdu. Déjà les échelles sont +appliquées contre la muraille, la foule hurlante se presse autour de +l'édifice. + +--Pompez sur mon secrétaire, disait le pauvre directeur, il y a là des +manuscrits de vingt auteurs! + +--Sur ma caisse! disait le caissier. + +--Sur mes cartons! s'écriait le régisseur. + +C'était un spectacle véritablement tragique. Les jeunes premiers +s'arrachaient les cheveux, les ingénuités pleuraient, les choristes se +tordaient dans la fournaise comme autant de Machabées. + +Grandménil survient, Grandménil veut sauver à tout prix ces précieux +costumes si beaux, si brossés, si exacts, sous lesquels il joue tant de +beaux rôles. _Où courir? où ne pas courir?_ ce monologue de l'_Avare_ +était plus que jamais devenu le monologue de Grandménil. + +Un Savoyard se présente. + +--Monsieur, lui dit-il, je monterai pour vous à cette échelle, je +sauverai votre garde-robe; mais il me faut un louis! + +--Un louis! bourreau! murmure Grandménil; un louis! coquin! tu veux donc +ma mort! + +--Un louis, reprend le Savoyard. + +--Va pour un louis, dit Grandménil après bien des hésitations. + +Le Savoyard monte à l'échelle; un quart d'heure se passe: un quart +d'heure d'angoisses pour Grandménil. + +--Me volerait-il le scélérat, le pendard! Foin de lui! foin de ces +gueux-là ! Oh! je vais me plaindre à M. le préfet de police! + +Et Grandménil, soupçonneux comme tout avare, se désespérait. + +Cependant le Savoyard redescend, au milieu d'un nuage de fumée. Tous les +spectateurs, tous les curieux l'entourent: ô prodige! il a sauvé les +caisses de Grandménil! Lui-même, voyez-le! Il s'approche, il +s'agenouille devant ces bienheureux coffres; il en fait l'inventaire +avec bonheur. + +Tout d'un coup, le voilà qui se frappe le front; qu'arrive-t-il donc? + +Il arrive ceci, qu'en moins d'une minute Grandménil a mis le pied sur +l'échelle du Savoyard; il a bravé le feu, la fumée, l'incendie aux mille +langues sifflantes; il court, il vole, à travers les corridors +enflammés, jusqu'à sa loge. + +--Que va-t-il rapporter? se demandent les assistants, peut-être un +costume, un rôle oublié, quelque chose de précieux, dans tous les cas! + +--Nullement,--on voit redescendre majestueusement Grandménil, comme un +dieu de l'Olympe, sa savonnette d'une main, son rasoir de l'autre, et +dans sa poche gauche, devinez le bout de cette porcelaine qui +passe,--c'est un vase, son vase de nuit. + + _Naturam expellat farcâ, tamen usque recurret!_ + +Dans ce même incendie de l'Odéon, Valville se jeta courageusement de la +fenêtre de sa loge sur les matelas qu'on lui tendait. + +Grandménil était, du reste, fort riche; il aimait à jouer la comédie +dans son château. Il quitta le théâtre en 1811, et se retira aux +environs de Paris. Les Prussiens, les Autrichiens et les Russes le +tourmentèrent sur la fin de sa vie, comme les Euménides tourmentent +Oreste: l'arrivée des alliés, en 1815, le tua. Il abandonna sa terre, et +erra plusieurs nuits, en s'écriant:--Voilà le commencement de la fin! + +En proie à l'intempérie de l'air, il prit la fièvre et mourut. + +Grandménil, Dugazon et Desessarts représentaient donc la +Comédie-Française, à certaines heures, chez mademoiselle Mars. Tous +trois amis de Valville, ils prenaient plaisir à voir germer par ses +soins ce petit prodige. Dugazon commençait cette éducation de sa +petite-fille; cette éducation devait se voir achevée un jour par +mademoiselle Contat! + + + + +II. + +La maison de madame Mars.--Les Étrennes.--Déplorable santé de +mademoiselle Mars.--Mademoiselle Mars amenée au foyer.--_Monsieur et +mademoiselle_ Raucourt.--Desessarts volé.--Mademoiselle Mars à la +première représentation du _Mariage de Figaro_.--Originaux d'alors.--Le +marquis Bilboquet.--_Ingrate Amarante!_--M. de Sartine juge.--M. de +Chambre.--Champcenetz.--_Remboursé!_--Almanach des _Grâces et des +Maigres_.--Morbide.--Champfort.--Mademoiselle Olivier.--La boîte à +bonbons.--Le chevalier de Brigand.--Dazincourt.--Mot d'un spectateur à +Beaumarchais.--Mort de mademoiselle Olivier.--Son épitaphe.--Le casseur +de vitres.--Rivarol, juge de Beaumarchais et de Monvel.--Esprit +d'alors.--Encore le jeune homme à la brouette.--Un traité d'actrice à +marquis. + + +Nos lecteurs ont pu voir combien l'intérieur de madame Mars la mère +était borné, la modicité de ses ressources ne lui permettait guère d'en +égayer la monotonie habituelle. + +À part quelques éclairs joyeux de Dugazon, quelques brusqueries de +Grandménil, qui faisaient sourire la pauvre petite comédienne en herbe, +rien ne corrigeait à ses yeux l'aspect renfrogné de cette maison, où +toutes ses journées se ressemblaient. + +Madame Mars avait pour Monvel un attachement sérieux, et elle le lui fit +bien voir, quand, plus tard, cet acteur se maria en Suède. C'était une +femme d'ordre et d'économie; ce qui le prouve, c'est qu'elle fut choisie +par mademoiselle Mars elle-même, dès que celle-ci se vit riche, pour +s'occuper de tous les détails de la maison. En attendant, elle était si +misérable, qu'elle-même faisait sa cuisine. Ces premières années de +mademoiselle Mars furent donc loin d'être heureuses. + +Cependant Valville l'avait conduite quelquefois au théâtre Montansier, +où il était acteur lui-même, nous l'avons dit, en compagnie de Damas et +de Baptiste. À douze ans elle avait déjà joué à Versailles de petits +rôles en harmonie avec son âge, celui du _Plaisir_ entre autres, dans un +divertissement qu'on y donna et qui avait pour titre les _Étrennes_[29]. + +Mais son apparence était si mesquine, sa santé si pauvre, sa voix si +faible, que Valville désespérait d'elle et disait à Grammont[30]: _On +n'en fera jamais une comédienne!_ + +Cependant mademoiselle Mars, même avant de jouer pour la première fois +sur un théâtre, avait vu de près les premières coulisses d'alors,--les +coulisses de la Comédie-Française! + +La date est précise, c'est en 1784, et mademoiselle Mars avait alors +cinq ans!... + +Cinq ans!... Jusque-là elle n'avait jamais abordé ce redoutable domaine, +divisé par tant d'intérêts, capricieux sénat où M. de Richelieu +promenait sa goutte en compagnie de Fleury et du duc de Duras, où les +gentilshommes de la chambre se promenaient bras dessus bras dessous avec +les comédiens. + +--Que fait donc là Molé depuis un quart d'heure? demandait un jour un de +ces messieurs en voyant ce semainier hautain tirer à l'écart M. de +Richelieu, et causer avec lui d'un air important. + +--Ne le devinez-vous pas, reprit ironiquement le comique Auger, Molé est +en train de _protéger_ M. de Richelieu! + +Monvel ne donnait, lui, dans aucun de ces orgueils ridicules; aussi ne +s'était-il pas même concédé jusque-là un autre orgueil bien plus +légitime, celui de sa fille; il allait la voir; il l'aimait à sa +manière, c'est-à -dire de temps en temps, et comme il aimait la Comédie +Française[31]; mais il avait défendu à Valville de la lui amener jamais +dans les coulisses de la Comédie. + +Or, pour que Valville bravât ainsi les ordres de Monvel, il fallait, +certes, une grave circonstance. + +Voici, en effet, ce qui était arrivé: + +Le 27 avril 1784, l'affiche de la Comédie annonçait le _Mariage de +Figaro_. Aucun autre moyen, pour Valville, de voir la pièce que de +pénétrer par les coulisses; et ce soir-là madame Mars était malade! Lui +laisser Hippolyte à la maison, c'était exposer l'enfant à sa mauvaise +humeur, à son ennui; Valville préféra l'emmener à ses risques et périls, +car il l'aimait et ne se refusait jamais à ce qui pouvait l'égayer. + +Et certainement la mêlée était bien rude ce jour-là ! + +Dès trois heures, une foule immense emplissait les abords de la Comédie; +c'était un tumulte, des cris dont rien ne peut donner une idée. En +voyant cet essor, ce roulis de la multitude, on se demandait si le +théâtre n'allait pas soutenir un siége dans les règles; messieurs les +gardes françaises mêlés, cette fois, aux gardes suisses, avaient grand +mal à repousser les assaillants. Valville hésita quelques instants, puis +avisant une trouée faite par Hullin le danseur, qui, grâce à sa +maigreur, à son nez en crochet et à ses bras de télégraphe, était +parvenu à déranger l'épais bataillon obstruant l'entrée des coulisses, +il prit résolument Hippolyte Mars dans ses bras, l'éleva au dessus de sa +tête, et parvint ainsi jusqu'à l'escalier du théâtre, en demandant la +loge de Monvel. Arrivé à la rampe, il la saisit et s'apprêta à en gravir +les degrés quatre à quatre. + +--Il est inutile de te presser autant, lui dit Hullin, tu ne trouveras +pas Monvel: je l'ai laissé au café de la Régence avec un monsieur. + +Hullin appuya beaucoup sur le mot de monsieur; il savait Valville fort +curieux de tout ce qui pouvait toucher Monvel; le ton mystérieux qu'il +affectait ne pouvait manquer son coup. + +--Oui, poursuivit Hullin d'un air hypocrite et en voulant s'amuser de la +sincérité de Valville, il s'est fait là une jolie affaire! Protéger un +pareil audacieux, le réclamer, des mains de la garde, qui, heureusement +pour la sûreté publique, ne le rendra pas! + +C'est là de la folie... A-t-on rien vu de pareil? + +--Qu'a donc fait ce monsieur? demanda Valville. + +--Ce qu'il a fait, reprit Hullin; il s'est élancé de sa brouette, parce +qu'un garde suisse venait d'intimer l'ordre à ses porteurs de retourner; +et brandissant en main la cravache qu'il tenait: + +--Faquin! s'est-il écrié, ne me reconnaissez-vous point? J'appartiens à +la Comédie-Française! + +--Et qui as-tu reconnu? + +--Personne, je t'assure, du personnel masculin de la Comédie. Pourtant, +Monvel s'est empressé de quitter sa tasse de café, et il a couru parler +aux gardes. Tu aurais bien ri, va; jamais il ne s'est montré plus +pathétique! + + Ô Romains! ô vengeance, ô pouvoir absolu! + +avait-il l'air de leur dire, à ces gens de la maréchaussée, comme +Auguste dans _Cinna_. Je n'ai pu en savoir davantage; mais mon opinion +est qu'à cette heure Monvel est bien capable d'avoir suivi au +corps-de-garde cet ami improvisé... + +--Diable d'imprudent! il n'en fait jamais d'autre! reprit Valville, et +moi qui venais le prier de me faire placer ici! + +--Autant vaudrait que tu demandasses la place de M. de Vaudreuil! Tu ne +vois donc pas ce peuple? On dirait vraiment que les Parisiens vont voir +exécuter quelqu'un à la Grève! + +--Beaumarchais et Law seront un jour synonymes: même foule pour tous les +deux. + +--Nous allons voir tirer de fiers coups de fusils à l'opinion, dit +sentencieusement Hullin. Ce qu'il y a de triste, c'est que M. de +Beaumarchais danse bien mal. + +--Tu l'as vu danser? + +--À Gennevilliers... une seule fois; ça fait pitié! + +Un brouhaha furibond, déchaîné du bas de l'escalier opposé, interrompit +cette conversation. Hullin poussa un cri; il venait de reconnaître le +_jeune homme_ qu'avait protégé Monvel une demi-heure avant au café de la +Régence. + +Ce _monsieur_, c'était mademoiselle Raucourt. + +Coiffée du chapeau rond aux larges ailes qui ombrageait la physionomie +pâle et lymphatique du prince de Galles, les jambes et les cuisses +serrées dans un pantalon collant dû au tailleur Acerbi, qui ne prenait +jamais ses mesures que sur le nu, fût-ce à des souverains comme à +l'empereur Alexandre; la cravache à pomme d'or dans la main droite, ses +gants dans la gauche, son gilet orné de perroquets et sapajous, +mademoiselle Raucourt, suivie, pourchassée, tomba dans le foyer comme la +foudre, en donnant les signes de la plus violente agitation. Elle +s'était mise en homme pour voir plus facilement l'ouvrage tant couru, +et, grâce à ce déguisement qui lui était familier, elle espérait bien +percer la cohue, et trouver un coin de loge dans la salle. Par malheur, +tout était pris. Grâce à Monvel, elle avait pu se soustraire aux +représailles de la force armée; mais il avait fallu qu'il se fît sa +caution. + +--Ainsi voilà Monvel au corps-de-garde pour _monsieur_! s'écria Valville +d'un air d'humeur, et vous êtes homme à le laisser là ! ajouta-t-il en se +tournant vers mademoiselle Raucourt. + +Cette apostrophe mit les rieurs du côté de Valville. Raucourt en prit +son parti; elle venait d'apercevoir une grosse servante au front coloré, +arrivant tout en nage par l'un des corridors. Cette femme tenait à son +bras un panier de provisions sauvé sans doute à grand'peine de la +bagarre. + +--Desessarts! s'écria-t-on en reconnaissant sous une ample cornette la +figure ouverte, épanouie du gros comique. Ah! ça, tout le monde +aujourd'hui est donc déguisé? + +--Il le fallait bien, répondit Desessarts; sans cela, je courais risque +de mourir de faim! Par bonheur, j'ai pris mes précautions. + +Et il montra en même temps à ses camarades deux bouteilles ornées d'un +cachet respectable et un saucisson d'Arles couché en travers sur une +tranche de pâté. + +Valville éprouva une horrible tentation... Il n'avait que son café au +lait dans l'estomac; pour Hippolyte, la pauvre enfant n'avait rien mangé +de la journée. De ses beaux yeux noirs languissamment tournés vers +Valville, elle semblait l'implorer. + +S'adresser à Desessarts paraissait humiliant à Valville; il pouvait fort +bien se faire d'ailleurs que le gastronome refusât. + +Si du moins Dugazon eût été là , Dugazon si leste, si adroit, si fin +larron! Et un tour de main, il eût escamoté la bouteille et la tranche +de pâté, pensait Valville. + +Mais Dugazon était absent, ou il s'habillait sans doute déjà dans sa +loge. + +La perspective de se voir emprisonné avec Hippolyte Mars au milieu de +tous ces affamés semblait peu agréable à Valville; il n'était pas là sur +ses planches, dans son théâtre, à la Montansier enfin! Aux maux +désespérés, les grands remèdes! se dit-il enfin en voyant Desessarts qui +s'éloignait pour manger à l'écart tout à son aise. + +Et passant la main avec une prestesse merveilleuse dans son panier, il +en sortit une bouteille qu'il cacha sous sa lévite. + +--C'est toujours ça, se dit-il en faisant asseoir Hippolyte vis-à -vis du +portrait de mademoiselle Duclos; ne bouge pas et ne t'étonne de rien. + +Il cacha la bouteille de Desessarts sous le velours frangé de la +banquette. + +--Si je pouvais maintenant attraper un petit pain, nous ferions une +fière dînette! + +Hippolyte Mars regardait toujours Valville, comme pour lui dire: j'ai +faim! + +C'était la première fois qu'elle était introduite dans ce sanctuaire +auguste,--le foyer de la Comédie Française.--Aussi ne se lassait-elle +point de le regarder. + +Qui eût dit alors à la petite fille qu'elle y jouerait _cinquante-cinq +ans_! + +Oui, cinquante-cinq ans d'efforts, de gloire, de fatigue, et d'esclavage +vis-à -vis de ce même public apprêtant déjà toutes ses colères contre +Beaumarchais! + +Laissons Hippolyte Mars attendre son petit pain, et Valville guetter un +second Desessarts, pour nous occuper des personnages les plus célèbres +accourus au foyer sur le seul bruit de cette représentation pour +laquelle on se passait de dîner. + +Le foyer de la Comédie contenait bon nombre d'originaux. + +Aujourd'hui que les _habitués_ n'existent plus, que des figures sans +caractère ni relief les ont remplacés, il n'y a pas de mal à nous +représenter cet auguste salon de la Comédie tel qu'il était. + +Les portraits des plus célèbres artistes l'ornaient comme aujourd'hui; +on y remarquait ceux de Lekain, Clairon, mademoiselle Duclos, etc. +Debout et adossés contre la cheminée remplie d'arbustes verts comme pour +une soirée de réception, se tenaient plusieurs auteurs. + +La chaleur était si lourde que beaucoup de ces messieurs balançaient +alors entre leurs mains des éventails nommés ce soir-là même _éventails +à la Figaro_. Ils étaient énormes et se composaient de quelques feuilles +de musique collées ensemble. C'était l'un des violons du théâtre qui, se +trouvant sans doute mal rétribué et voulant mettre à profit l'occasion +d'une telle affluence, avait déchiré bel et bien quelques vieilles +partitions, puis, aidé de la fleuriste voisine, les avait métamorphosées +en éventail. C'était aussi la première fois que l'orchestre du +Théâtre-Français, qui peut être fort utile, se mêlait d'être agréable. + +Au premier coup d'Å“il, vous eussiez distingué parmi ces auteurs le +marquis de Bièvre, de facétieuse mémoire, Bièvre à qui son adresse rare +à un jeu difficile avait valu le nom de _marquis Bilboquet_. Il +excellait, en effet, à cet exercice; le bilboquet dont il se servait +présentait, d'un côté, une surface plane, et à chaque coup la boule y +tournait sur son axe. D'une taille moyenne, mais bien prise, d'un +physique aimable, gracieux, de Bièvre, rompu de bonne heure à tous les +exercices du corps, avait servi quelque temps dans la première compagnie +des mousquetaires; il y était entré avec un beau nom[32] et une fortune +de trente mille livres de rente. Il n'en fallait pas davantage pour +qu'il fût bien vite couru. Célibataire forcené, il ne sacrifia cependant +aux femmes (c'était alors le mot consacré) qu'en fuyant un si onéreux +contrat. Il était de mode alors de s'attacher au char d'une courtisane. +De Bièvre, en vrai mousquetaire, paya son tribut à cette mode ruineuse. +Tombé dans les griffes de mademoiselle Raucourt, qui débuta avec éclat, +en 1773, au théâtre, il l'entretint d'abord sur le pied de quinze cents +livres par mois, de quarante mille données pour payer ses dettes et de +six mille livres de rentes viagères. C'était se conduire en véritable +Turcaret. En dépit de ces largesses, de Bièvre ne put conserver le cÅ“ur +de son amante, à laquelle on reprocha de prendre aussi souvent Sapho +pour modèle que Melpomène. Mademoiselle Arnould lui parut devenir un peu +trop l'amie de mademoiselle Raucourt; quitté par celle-ci, le +mousquetaire, pour se venger, écrivit au lieutenant de police une lettre +qui fit grand bruit. C'était un factum des plus véhéments sous une forme +comique: + + «Monsieur, + +«Je crois n'avoir pas besoin de vous faire une confession générale pour +vous mettre au fait de toutes mes sottises. + +«La belle R..., qui commence par où les autres finissent, à dix-sept ans +et neuf mois, a arraché à mon ivresse, ou à ma stupidité, un contrat +qu'elle a fixé à deux mille écus; car, il faut lui rendre justice, elle +m'a sauvé l'embarras de cette affaire; elle a choisi le notaire +elle-même, elle a pris son heure, réglé les articles, et je n'ai eu que +la peine de signer. La forme de ce maudit contrat est si sévère, toute +cette manÅ“uvre était si mal déguisée, que j'ai ouvert les yeux une +demi-heure après; je me suis même confié au notaire sur mes craintes, et +j'ai signé doutant encore si l'on tiendrait les conditions verbales +qu'on avait faites avec moi. On les a tenues tant bien que mal pendant +cinq mois et demi, et avant-hier j'ai reçu mon congé sans pouvoir même +en venir à une explication. + +«Vous conviendrez qu'un rêve aussi court, laissant à sa suite des +réalités pareilles, rend le réveil bien fâcheux... Tout ceci me paraît +jurer fortement avec la gaieté que je porte dans le monde, et la +tournure honnête que j'y avais prise. Vous avez eu des bontés pour +mademoiselle R... je ne puis la croire coupable d'un aussi détestable +procédé. S'il n'est pas indigne de vous constituer son juge et d'amortir +un peu le coup que je reçois, je me prêterai aux accommodements que vous +voudrez bien prescrire. J'attends vos ordres et je suis, avec respect, +votre, etc.; + + DE BIÈVRE. + +M. de Sartine manda la reine de théâtre, et après avoir examiné la +question, de Bièvre fut mis hors de cour. Le calembouriste ne voulut pas +perdre l'occasion d'un bon mot, il se vengea de son infidèle en +l'appelant _ingrate Amarante_ (à ma rente). + +De Bièvre, à dater de ce moment, ne voulut plus compromettre ni son +repos ni son cÅ“ur. La _calembourimanie_ devint un culte si fervent chez +lui, qu'on ne supposait pas même qu'il pût s'exprimer autrement qu'en +calembourgs. Vrai professeur en ce genre malheureux et détestable, il en +abusa à un point tel, que ni les jolis vers qu'il improvisait, ni sa +comédie du _Séducteur_, ne lui furent comptés dans l'opinion. Se +trouvant, une fois entre autres, à table d'hôte à la descente de la +diligence et mourant de faim, il s'avisa de demander des épinards à un +voisin dont il croyait bien ne pas être reconnu, l'autre ne répond +point, et le contemple avec de gros yeux tout hébétés. + +--Eh bien, Monsieur, je vous ai demandé des épinards? + +--Je ne comprends pas... répond le _quidam_ qui avait le plat devant +lui, et se tenait à l'autre bout de la table. + +--Des épinards! Monsieur; quoi! vous ne comprenez pas? des épinards! + +Et il allait se fâcher tout rouge, quand on lui passa le plat, + +--Je croyais, Monsieur, dit le quidam à de Bièvre, que vous ne parliez +qu'en calembourgs! + +Il avait composé certain almanach intitulé _Almanach des Grâces et des +Maigres_. C'était la liste des femmes que de Bièvre connaissait. Les +actrices de la Comédie s'y trouvaient annotées selon leurs mérites. +L'adresse portait: À Paris, chez le libraire qui donne trois _livres_ +pour quarante-cinq sous. + +Le marquis de Saint-Chamont, auteur d'aussi méchantes facéties, +accompagnait souvent de Bièvre au foyer de la Comédie; ce fut lui qui +donna l'idée à Duplessis d'exposer son portrait au Salon en 1777. +L'habit modeste et simple, l'air sérieux et pincé du père des +calembourgs, qui contrastait si fort avec son caractère, n'échappèrent +point au peintre: tout Paris le reconnut. Comme il avait beaucoup +d'élèves en son genre il eut aussi en ce genre bon nombre de rivaux; le +plus redoutable fut un certain M. de Chambre, qui se vantait de battre +de Bièvre et de lui faire baisser pavillon en fait de mots. + +Il rencontre de Bièvre un matin, étalant sur le pont Royal cette sereine +dignité que donne une souveraineté tranquille; il l'accueille, il le +flatte, il cause, il lui demande un jour pour commencer une liaison +honorable et précieuse. Le monarque promet; le malin courtisan s'esquive +aussitôt, rentre chez lui, et écrit ce billet au souverain, qui était +loin, hélas! de redouter un pareil coup de foudre: + +«Empressé à vous recevoir, vous m'avez laissé, Monsieur, le choix du +jour: je vous invite pour mercredi, et vous prie de vouloir bien +accepter la fortune du pot... + + «DE CHAMBRE.» + +Revenons maintenant à la scène qui se passait au foyer. + +À peine Raucourt eut-elle entrevu le terrible marquis de Bièvre, que, +craignant son ressentiment, elle s'esquiva. + +--J'ai toujours ce malheureux contrat sur le cÅ“ur, reprit de Bièvre, qui +l'avait bien reconnue; cette femme-là , j'aurais dû m'en douter, ne fera +jamais de _marché d'enfant_! + +Ce sarcasme lancé contré les mÅ“urs de Raucourt, de Bièvre demanda à +Champcenetz ce qu'il pensait de la pièce. + +--Pourvu que ce ne soit pas comme à la comédie du _Persiffleur_, de +Sauvigny, lui dit-il. + +--Pourquoi? demanda Champcenetz. + +--Parce que le _Persiffleur_ avait, ce soir-là , tous ses enfants au +parterre, répondit de Bièvre. + +M. de Bièvre continua sur ce ton, qui était alors bien plus de mode +qu'aujourd'hui, et que l'on souffrait tellement, que mademoiselle Lange, +entrant au foyer, s'y voyait saluée par lui du nom de l'Ange-lure, de +l'Ange-eu, etc. Il était temps que Champcenetz prît le marquis à partie, +car ils avaient coutume de donner mutuellement au foyer la petite pièce +avant la grande. + +Champcenetz était un homme dont Rivarol avait dit: _il se bat pour les +chansons qu'il n'a pas faites_; il aurait pu ajouter que l'esprit de +Champcenetz était frère du sien. Tout le monde pouvait prendre en effet +sa part des saillies de Champcenetz sans que celui-ci la revendiquât; il +était prodigue et paresseux de ce côté-là comme un homme riche. En +revanche, il ne souffrait pas qu'on dénaturât ses plaisanteries. Voir +tourner en plomb ses lingots d'or lui semblait le plus cruel des +outrages. Un an avant cette révolution qui advint si mal pour lui, il se +trouvait dans le foyer de la Comédie avec Dugazon, que plusieurs +seigneurs entouraient. Dugazon affectait de dire souvent, en parlant à +ces hommes titrés: «Nous autres, qui n'aimons ni le peuple ni la +canaille!» Champcenetz écoutait, et il répétait à voix basse: _Nous, +nous!..._ + +--Eh bien, qu'est-ce que vous trouvez donc d'extraordinaire à ce mot? +lui demanda Dugazon. + +Champcenetz reprit:--C'est ce pluriel que je trouve singulier!» + +Un dernier trait suffira pour peindre l'à -propos de cet auteur. + +Champcenetz,--nous croyons ce fait entièrement inconnu,--eut dans son +cordonnier, à l'époque de la révolution française, un ennemi déclaré. +Cet homme, devenu la terreur, le bras-rouge de sa section, l'avait +désigné à la surveillance de son district. Dans ce temps-là on +retournait, comme on sait, les plaques de cheminée, les comités +révolutionnaires ayant, avant tout, l'horreur des fleurs de lys. On va +chez Champcenetz; on le trouve se chauffant les pieds devant ces plaques +de tôle accusatrices. Il était à écrire; les espions du comité le +dérangent; Champcenetz se drape dans sa robe de chambre, il improvise ce +distique: + + Vous retournez les fleurs de lys, mes drôles: + Retournez donc le cuir de vos épaules! + +Au nombre de ces hommes, qui commencèrent à tout inventorier dans ses +papiers, se trouvait le fameux cordonnier, qui l'avait dénoncé; ce +farouche citoyen chaussait Champcenetz depuis douze ans. Bien souvent il +avait parlé à Champcenetz de son mémoire; mais son débiteur jouait avec +lui la scène de don Juan avec l'excellent M. Dimanche. Décrété +d'accusation à la suite des accusations réitérées de ce créancier, +Champcenetz fut condamné. Monté dans la fatale charrette, que voit-il au +coin de la Conciergerie, dans cette même voiture, en se retournant? son +accusateur!... Ce misérable avait été dénoncé à son tour; on venait de +l'empiler avec d'autres captifs dans cette prison roulante, Champcenetz, +arrivé sur la plate-forme de la guillotine, devait porter après son +cordonnier sa tête au billot. + +--Je n'en ferai rien, citoyen, dit Champcenetz d'un ton goguenard au +disciple de saint Crépin. Comment donc! + +--Monsieur le marquis... + +--Il n'y a plus de _marquis_, il n'y a que des _citoyens_... + +--Alors, citoyen Champcenetz... + +--Du tout, citoyen André Fivaut (c'était le nom de cet homme), à vous +l'honneur! + +Le bourreau mit fin à cette contestation d'étiquette: Il fit passer +Champcenetz le premier. + +--_Remboursé_! s'écria celui-ci en lorgnant du coin de l'Å“il son +cordonnier. + +Et le couperet fit son devoir! + +C'était ce même Champcenetz qui, à propos de _l'Almanach des Grâces et +Maigres_ dont nous avons parlé, voulait se couper la gorge avec de +Bièvre, lequel y avait mis, par méchanceté gratuite, la jolie +mademoiselle Luzy, en la taxant d'embonpoint; tandis qu'au contraire +elle avait la taille d'une guêpe. + +Champcenetz prit donc sournoisement de Bièvre par le bras, et, lui +montrant Morande, l'auteur du _Gazetier cuirassé_: + +--Je te pardonnerai tous les calembourgs, lui dit-il, si tu m'en fais un +bon sur ce gueux-là ! + +--Sur Morande? + +Certainement; tu sais que je l'ai fait rosser l'autre année par des +portefaix de la Comédie. Oh! ils y allaient d'un zèle!... L'impertinent, +il a reçu ce qu'il méritait! Ainsi, ne te gêne pas! + +Le marquis de Bièvre s'en alla, le chapeau bas, vers Morande. + +--Monsieur Morande? + +--Monsieur... + +--Je voudrais que vous me disiez sur quoi se gravent vos injures? + +--Mais, sur le papier, monsieur le marquis, répondit Morande d'un ton +qui voulait peu à peu devenir superbe. + +--Voilà qui est étrange, reprit le marquis; M. de Champcenetz prétend +qu'elles se gravent sur l'airain. + +Et, de sa badine injurieuse, le marquis touchait _les reins_ du pauvre +Morande. + +De Bièvre avait été mousquetaire, Morande se le tint pour dit; il ne +souffla mot. + +Ce Morande était un plat gueux, une bête venimeuse; c'était de lui qu'on +avait dit: _Il mourra comme Sainte-Croix, de ses poisons_. Il eut à +Londres, avec d'Éon et Beaumarchais, de sales affaires de police, et +l'on ne comprenait guère qu'il osât mettre le pied dans le foyer de la +Comédie. + +--Conçoit-on que Champfort y vienne? répondait-il à cela. Champfort que +j'ai tué tant de fois sous mes pamphlets? + +--Ça ne me tue pas, Monsieur, mais ça vous fait vivre, lui avait +noblement répondu Champfort qui l'avait fort bien entendu. + +Champfort n'avait pas trouvé de place plus que tous les autres pour +cette représentation du _Mariage_, il courait partout comme un fou. + +Peu s'en fallut qu'il ne se heurtât contre mademoiselle Olivier, +délicieuse enfant qui devait jouer ce soir-là le rôle de Chérubin. + +Mademoiselle Olivier n'avait obtenu ce gentil rôle qu'à la sollicitation +de Dazincourt[33]. Pour que Beaumarchais cédât aux instances de cet +acteur, il fallait qu'il eût reconnu un talent hors ligne à mademoiselle +Olivier. C'était en effet une charmante personne, qui rappelait par son +éclat et sa fraîcheur ce qu'Hamilton a dit des beautés anglaises[34]; +elle avait reçu le jour sur les bords de la Tamise, dans cette cité qui +battit des mains à Henriette Wilson. Une figure de nymphe encadrée par +de magnifiques grappes de cheveux, des yeux noirs, chose assez rare pour +une blonde, une fraîcheur telle qu'on l'eût prise pour Diane sortant du +bain, une taille de fée, un caractère d'ingénuité, de noblesse et de +décence, telles étaient les qualités de cette suave enfant qui devait +jouer le rôle de _Chérubino dit amore_. + +Le masque de Melpomène, son poignard et son cothurne lui déplurent +bientôt; elle était si belle dans l'_Alcmène_ d'Amphitryon, dans +_Agnès_, dans _le Philosophe sans le savoir_! Mais ce qui frappait le +plus les spectateurs, c'était sa rare décence. Une voix limpide, notée +comme une musique, une naïveté exquise et pleine d'abandon, quelque +chose de triste et de virginal tout à la fois formait l'ensemble de +cette intéressante actrice, à laquelle le public ne cessa jamais de +donner les preuves du plus flatteur intérêt. Il ne tarda pas à la +comparer à mademoiselle Gaussin. + +D'une modestie, il y a plus, d'une timidité excessive, cette jeune fille +qui devait mourir à vingt-trois ans portait au théâtre les qualités +estimables qui l'avaient fait chérir et estimer à la ville, elle rendait +pur et presque innocent chaque rôle dangereux. Ainsi en fut-il de celui +d'_Alcmène_, auquel mademoiselle Olivier donna de la sensibilité, de la +noblesse, et un degré singulier d'élévation. + +Ce soir-là elle arrivait au foyer entre deux hommes fort dissemblables à +coup sûr d'esprit, de manières et de tournure. Elle était entre +Beaumarchais et Préville. + +Beaumarchais, avec un empressement de jeune homme, avait apporté une +grande boîte de bonbons pour mademoiselle Olivier; il venait de les lui +offrir avant le lever du rideau,--M. de Bièvre courut lui offrir, lui, +des calembourgs[35]. + +On connaît la distribution du _Mariage de Figaro_. Molé seul avait des +droits au rôle d'Almaviva, puisqu'il l'avait déjà si élégamment +représenté dans _le Barbier de Séville_; la comtesse fut donnée à +mademoiselle Sainval; mademoiselle Contat, l'amie de Beaumarchais, joua +Suzanne; Préville refusa le rôle de Figaro pour choisir celui de +Bridoison, ce refus dénotait un comédien qui imprime son cachet aux +moindres rôles; Figaro échut enfin à Dazincourt, et le joli page à +mademoiselle Olivier. + +Tous ces personnages étaient descendus déjà dans le foyer de la Comédie +bien avant la pièce, quand un fracas terrible retentit aux portes de la +salle. La rue Quincampoix et les spéculateurs de la régence n'étaient +rien près de cette foule. La plupart de ces spectateurs faméliques +n'avaient point dîné; un duc mangea un vol-au-vent sur le rebord de sa +loge, ce qui parut le signal d'un véritable banquet... En un instant la +salle devint une taverne... + +On n'entendait dans les couloirs que les cris suivants: + +--Un aile de poulet à madame la comtesse! + +--Une dinde au nº 16! + +--Le café au 29! etc., etc. + +Les rôles avaient été concertés entre mademoiselle Contat et +Beaumarchais; mademoiselle Contat protégeait mademoiselle Olivier, elle +descendit en la tenant par la main... + +--Comment _le_ trouvez-vous? demanda-t-elle à Beaumarchais; n'est-ce pas +que c'est bien là Chérubin? + +Beaumarchais embrassa mademoiselle Olivier avec transport. + +En effet, c'était bien là Chérubin, le charmant page! L'ovale gracieux +de mademoiselle Olivier rappelait un peu celui de la belle et +malheureuse princesse de Lamballe, des yeux magnifiques, un teint de lys +et de roses, une grâce, une jeunesse, et quel organe!--Elle était ce +soir-là toute de dentelles et de satin! Le portrait sous lequel elle +s'assit par mégarde au foyer était celui de mademoiselle Lecouvreur, +morte à 37 ans! Singulier rapprochement! + +Tout ce qui se trouvait dans le foyer fit cercle autour de mademoiselle +Olivier et de mademoiselle Contat. + +--Mais savez-vous bien, disait cette dernière à Beaumarchais, que c'est +là pour vous une véritable bonne fortune? Grâce à son costume, vous +venez d'embrasser mon filleul Chérubin, et cela sur les deux joues? + +--C'est qu'elle me donnait cette envie-là depuis longtemps, répondit-il, +on a répété mon pauvre _Mariage_ dès le mois d'avril 1783! J'ai lu ma +pièce partout, et il le fallait bien; on ne la permettait nulle +part[36]! Aujourd'hui, enfin, je vois par mes yeux à quoi servent les +ennemis! Quelle foule, ma chère! quelle foule! ah! sans le comte +d'Artois je ne ferais pas ce soir lever le rideau[37]! + +Mademoiselle Olivier venait d'ouvrir sa boîte à bonbons. Elle la referma +tout d'un coup et avec un air d'embarras. + +--Qu'avez-vous donc? demanda mademoiselle Contat à Chérubin. + +--Bien, mon Dieu, rien... je me serai peut-être trompée, répondit à +l'oreille de Suzanne la naïve enfant, mais j'ai cru voir un billet au +milieu de ces dragées. + +--Un billet! voyons. + +Beaumarchais s'était éloigné en voyant venir M. de Lauraguais... +Mademoiselle Contat ouvrit la boîte, elle en tira en effet un petit +billet qui sentait le musc d'une lieue. Sur ce billet était inscrit le +couplet suivant tiré d'une chanson alors en vogue: + + Distinguons la fille ingénue + De la femme au hardi maintien; + L'une a tout notre sexe en vue, + L'autre ignore même le sien; + L'une ne rougit point encore, + L'autre ne sait plus qu'on rougit; + L'une nous peint la jeune Aurore, + L'autre un jour ardent qui finit! + +On attribuait cette chanson à Beaumarchais lui-même, mais ici la +désignation des deux femmes qu'elle avait la prétention de peindre était +changée, car il y avait écrit au bas: _À mesdemoiselles Olivier et +Contat_. + +On ne sut l'auteur de cette infamie qu'une heure après. Un certain ami +de M. La Morlière, nommé le chevalier de Drigaud, après avoir rôdé +vainement autour de la jolie mademoiselle Contat, avait résolu de s'en +venger. Il se trouvait chez le même confiseur où Beaumarchais acheta sa +boîte. Profitant de la préoccupation du poète, il glissa le billet sous +les dragées. Un quart d'heure après, mademoiselle Contat, belle de +pâleur et de colère, demandait à Beaumarchais l'explication de cette +énigme. Beaumarchais n'eut pas de peine à reconnaître l'écriture de +Drigaud, il se rappelait aussi qu'il était là , près de lui, lors de +l'achat de ces bonbons. + +--J'en fais mon affaire, dit-il à la délicieuse actrice[38]; bien que ce +monsieur m'ait fait l'honneur de me citer, je ne pense pas qu'il +recommence! + +Il sortit, et revint quelque temps après apportant une lettre assez +faiblement orthographiée à l'adresse de mademoiselle Contat. + +--J'ai rencontré le drôle au café de la Comédie, lui dit-il, et voici sa +lettre d'excuses. Quand on a lutté avec le roi,--excusez du peu--on ne +craint pas ses laquais[39]! + +La sérénité reparut sur le beau front de Suzanne, et l'on mangea les +bonbons. + +--Au moins, demanda Chérubin, vous m'assurez, monsieur de Beaumarchais, +qu'ils ne sont pas empoisonnés! + +En ce moment Valville rentra l'oreille basse. + +Il courut à cette petite fille de cinq ans presque oubliée sur son banc, +et qui devait porter un jour un nom égal à celui de Contat; il +l'embrassa et chercha à lui faire prendre patience. Il avait cherché +Monvel par les corridors, comme une âme en peine. On trouva Monvel à +moitié mort d'inanition, grignotant un petit pain à café qu'il s'était +procuré à grand'peine au milieu de la bagarre. + +--Tu es bien heureux, toi, lui cria Valville, tu dînes! + +--Oui, grâce à Dugazon qui, avec son agilité de singe, m'a lancé ce +petit pain du bas de notre escalier! Mais Hippolyte, Hippolyte! où donc +est-elle? + +--Hippolyte Mars n'a pas dîné, répondit Valville, pas plus que ton +humble serviteur. Là où il n'y à rien, mon cher Monvel, le roi perd ses +droits, et nous sommes acculés pour notre terme! + +Monvel faillit se fâcher contre Valville; mais il releva le front, il +venait d'apercevoir M. Rochon de Chabannes, auteur de la +Comédie-Française. + +--Rochon, lui dit-il, vous me devez à dîner! + +--C'est vrai, mon cher Monvel, répondit Rochon, mais du diable si je +vous le rends aujourd'hui! On ne trouverait pas un bouillon, fût-ce pour +la duchesse de Polignac! + +--Et voilà le mérite, reprit Monvel; ne voyez-vous pas; que mademoiselle +Sainval est à demi morte d'inanition? Allons, mon cher Rochon, vous qui +me devez bien quelque chose, ne fût-ce que pour m'avoir lu hier trois +grands actes, apportez-nous ici une orange ou une volaille à la pointe +de votre épée! Tenez, voilà une petite qui me fait mal au cÅ“ur tant elle +est maigre, ajouta Monvel en tâtant le bras de l'enfant que tenait +Valville dans le foyer et à qui mademoiselle Olivier distribuait la +moitié de ses papillotes à la vanille. + +Rochon partit comme un trait, pendant que mademoiselle Contat riait avec +Sainval à gorge déployée. + +--Ce pauvre Rochon, c'est son dernier jour! Il va se faire étouffer, +c'est sûr! + +Pendant ce temps, la petite Hippolyte Mars mangeait les dragées de +Chérubin à pleines poignées. + +Qui eût annoncé à Beaumarchais qu'il avait alors devant ses yeux une +petite fille de cinq ans qui jouerait un jour ses trois rôles l'eût +certainement fort étonné[40]. + +Dazincourt, habillé déjà pour le rôle de Figaro, descendit alors de sa +loge. Beaumarchais passa avec anxiété la revue de son costume. + +--C'est bien cela, dit-il; je me crois encore à Madrid! Il y a dans une +tapisserie de l'Escurial un joueur de paume qui vous ressemble, mon cher +Dazincourt. Ce sera un peu votre rôle ce soir; tenez bien la raquette, +et ne laissez pas tomber la balle! C'est un combat de mots que ma pièce, +et voilà tout! + +Dazincourt s'approcha de mademoiselle Olivier avec un empressement qui +ne dut surprendre personne[41]. Tous deux s'admirèrent instinctivement, +et avec cette franc-maçonnerie du regard qui n'existe vraiment que dans +le monde du théâtre. La finesse, la grâce et l'esprit faisaient le +caractère distinctif du talent de Dazincourt; cette fois cependant +Beaumarchais lui recommanda à l'oreille de la chaleur, ajoutant que le +mot du _diable au corps_ de Voltaire était cette fois son seul et +dernier conseil pour le rôle de Figaro. + +--Rassurez-vous, répondit l'acteur; je ne vous revois de mes jours, si +je ne me couche pas cette nuit avec la fièvre[42]. + +Le retour de Rochon paraissait impossible; Monvel donna à sa +petite-fille la moitié de la flûte qu'il déchiquetait à belles dents, et +la plaça ensuite tant bien que mal, avec Valville, dans les coulisses. +_Le mariage de Figaro_ fut la première pièce à laquelle Hippolyte Mars +assista. + +L'ouvrage fut joué le 27 avril 1784; ses vingt premières valurent cent +mille francs à la Comédie. L'épigramme et le dénigrement furent très +vifs, mais impuissants. Bachaumont, à qui nous renvoyons nos lecteurs, a +relevé nombre de pamphlets et d'injures à l'endroit de Beaumarchais, +celui-ci n'y répondit que par sa devise de: _Ma vie est un combat!_ + +L'enthousiasme pour la pièce nouvelle avait été si grand que Larive, et +ceci est un fait peu connu, demanda le rôle de Grippe-Soleil. +L'affluence de la province était telle que l'on eût pu mettre sur les +affiches le fameux mot de Champfort, «Rien ne réussit à Paris comme un +succès». Beaumarchais eut le tort d'en être excessivement vaniteux. Un +brave gentilhomme, qui ne se doutait guère que Beaumarchais fût à deux +pas de la loge qu'il occupait au-dessus de l'orchestre, s'écria: + +--Que ce Beaumarchais a donc de l'esprit! + +--Il me semble, lui répondit l'auteur piqué, que le mot de _monsieur_ ne +vous écorcherait pas la bouche! + +--Je ne m'en dédis pas, Monsieur, reprit l'autre, en reconnaissant à qui +il avait affaire,--Beaumarchais a beaucoup d'esprit; mais _monsieur_ de +Beaumarchais n'est qu'un sot[43]! + +Trois ans après cette éclatante représentation, la mort enlevait au +théâtre mademoiselle Olivier, la plus jeune, la plus tendre fleur de la +Comédie. + +Un coup négligé,--on prétend qu'elle reçut ce coup fatal à un baisser de +rideau dont la tringle la frappa, devint la cause de sa mort. Elle avait +vingt-trois ans quand elle mourut, et n'avait joué ainsi que sept ans à +la Comédie-Française. + +On attribue à Rochon l'épitaphe suivante de cette charmante actrice: + + Soyez belle à la ville, au théâtre, à la cour, + Soyez jeune, éclatante artiste, + Pour mourir par un machiniste, + Vous qui faisiez mourir d'amour + +Mademoiselle Olivier avait été chérie, adorée des gens de lettres. La +dernière pièce où elle joua fut l'_École des Pères_, représentée le 1er +juin 1787. + +Comme elle était morte sans avoir pu faire aucun acte religieux, le curé +refusa de l'enterrer. Obligé de céder à des instances nombreuses, il +voulut du moins qu'elle n'eût qu'un convoi d'indigents et quatre +prêtres. + +--Quatre prêtres! répéta Valville au foyer de la Comédie, quand elle a +laissé une aumône de cent écus pour être distribués aux pauvres! + +Le fait était vrai; le convoi n'en fut pas moins très mesquin. +Mademoiselle Olivier fut inhumée à Saint-Sulpice. + +Les mots piquants ne manquèrent pas à la représentation de l'Å“uvre de +Beaumarchais, qu'on eût pu nommer la préface de 89. Ses ennemis ne +pouvaient lui pardonner d'avoir creusé, comme la taupe, son chemin sous +terre. La pièce avait été donnée par l'un des jours les plus chauds de +l'année; il y avait, nous l'avons vu, un monde énorme. À la fin du +second acte, l'auteur paraît dans la salle; on criait de tous côtés: de +l'air! de l'air! de l'air! Beaumarchais fit observer aux spectateurs que +les fenêtres ne pouvaient pas s'ouvrir. + +--Il n'y a qu'un moyen d'avoir plus frais, ajouta-t-il en agitant sa +canne, je m'en vais casser les vitres. + +--Ce sera, lui cria un plaisant, la seconde fois de la soirée. + +Jamais il n'y eut d'effet comparable à celui de mademoiselle Contat dans +Suzanne: le goût le plus fin, l'esprit le plus piquant, la grâce la plus +vaporeuse (ce mot résumait l'éloge le plus complet de ce temps), étaient +fondus dans son jeu. Préville s'était jeté à son cou et l'avait tenue +longtemps embrassée: + +--C'est la première infidélité que j'aie faite à mademoiselle +Dangeville, avait-il dit. + +L'épigramme de Rivarol, cet homme dont l'esprit eut toute la vogue d'un +_pont-neuf_, devait mordre le triomphateur: + +«Beaumarchais doit bien rire de Molière, qui, avec tous ses efforts, n'a +jamais passé les quinze représentations! Se moquer de Molière est bon, +mais en avoir pitié serait meilleur.» + +Rivarol n'en voulait pas moins à Monvel qu'à Beaumarchais. «Son _Amant +bourru_ est un des joyaux du théâtre, écrivait-il plus tard; ses _Amours +de Bayard_ se sont emparés d'un public encore chaud du _Mariage de +Figaro_; mais qu'est-ce que cela prouve?» + +Rivarol avait eu recours cependant plus d'une fois à la bourse de +Monvel. + +Il avait emprunté à M. de Ségur le jeune une bague où se trouvait la +tête de César. Quelques jours après M. Ségur la lui redemanda. + +--_César ne se vend pas_, lui répondit Rivarol. + +Le lendemain de cette première représentation, le marquis de Bièvre +entrait d'un air rayonnant dans le foyer de la Comédie-française. Le +succès de la veille était dans toutes les bouches. Quand le marquis +parut, tout ce qu'il y avait de célèbre parmi les nouvellistes du temps, +les acteurs et les auteurs se répandaient en éloges sur la pièce en +vogue. + +--Ah! s'écria de Bièvre, il s'agit bien de M. Beaumarchais, du comte +Almaviva, de Chérubin, de Suzanne! La _Folle Journée_, ne l'oubliez pas, +date d'hier, tandis que l'aventure dont je vous promets de vous régaler +est inédite; elle vaut bien la pièce, et si Beaumarchais l'avait +connue... + +--Ah! diable, marquis, vous nous mettez l'eau à la bouche,--parlez, +parlez, s'écria-t-on de toutes parts. + +Le marquis garda le silence; il prenait un malin plaisir à se laisser +presser de la sorte. Il s'essuyait le front, tirait sa tabatière et +riait sous cape. + +Les curieux étaient au supplice. + +--Comment donc, marquis, vous avez frappé les trois coups et vous ne +levez pas le rideau? C'est déloyal! Prenez garde! on va vous siffler. + +--Ah bah! pour cela vous attendrez bien que j'aie fini. Je commence: il +s'agit... + +Ici une avalanche de noms inscrits sur les registres de la galanterie +interrompit de Bièvre. + +--Non, non, mille fois non, reprit-il; il s'agit du jeune homme que +Monvel a sauvé hier soir devant le café de la Régence.--Vous savez bien, +l'_homme... à la brouette_? + +--Vrai! s'écria-t on de tous côtés. Voilà qui promet! + +Et un silence de première représentation s'établit. On eût entendu voler +une mouche. + +--Vous connaissez tous, reprit de Bièvre, l'imagination passionnée, +bizarre de ce beau jeune homme... ce qu'on en raconte... ajouta le +marquis avec un sourire moqueur. Eh bien! figurez-vous que, négligeant +cette fois tout déguisement, il avait résolu de ne s'en fier qu'à ses +propres charmes pour réussir près de la belle C... de la +Comédie-Italienne, dont il faisait le siége depuis plus de trois +semaines. + +--En vérité? + +--C'est comme je vous le dis: les bouquets le matin, le soir les +primeurs les plus exquises, les plus rares. Rien n'était épargné; mais +notre jeune homme n'était pas le seul à soupirer pour les beaux yeux de +la dame, il y en avait un autre... et un autre plus sérieux. Il n'était +pourtant que simple chevalier, mais d'une des meilleures familles de +France, par ma foi, et de plus un cavalier accompli. + +--Cela devient intéressant, dirent les femmes. + +--En amour, reprit Dugazon, c'est bien le moins qu'on ait des doubles. + +--Silence! s'écria de Bièvre, autrement je remporte mon histoire! + +--Donc, nos deux jeunes gens, de leur côté, soupiraient en même temps et +à qui mieux mieux; l'un plaisait, plaisait beaucoup; l'autre ne pouvait +plaire autant, et pour cause... car tous deux jouant le même emploi, +n'avaient pas les mêmes moyens. Cependant le héros de la brouette avait +peu à peu conquis toute la confiance de la dame. Jugez-en: avant hier il +était chez elle: + +--Qu'avez-vous? lui demanda-t-il en la voyant chagrine, et pourquoi cet +air rêveur! + +--Ah! ne m'en parlez pas, reprit-elle, je suis horriblement torturée. +Des créanciers implacables! ils me menacent, me poursuivent, et tout +cela pourtant s'arrangerait avec trois mille livres. + +--N'avez-vous donc personne qui puisse tous venir en aide? objecta-t-on +d'une voix mielleuse. + +--J'ai bien le chevalier, mais je n'ose rien lui dire. Il est gêné, je +le sais, des dettes énormes contractées au jeu... Ce pauvre chevalier! +s'il savait où j'en suis, il serait capable de jouer encore! Et puis, +vous le dirai-je? je ne suis point une Lucrèce, et à celui qui nous +oblige on ne sait rien refuser. + +--Ma belle enfant, reprit notre héros, en la baisant au front, tout cela +s'arrangera. Seulement rappelez-vous les derniers mots que vous m'avez +dits: «À celui qui nous oblige on ne sait rien refuser.» + +Un second baiser effleura encore le front de la belle, son consolateur +s'éloigna. + +Le lendemain matin, la femme de chambre de l'actrice lui apporta un +billet et une bourse. + +Le billet renfermait ce mot sans signature:--Je vous aime! + +La bourse contenait trois mille livres. + +Deux heures après, on annonçait chez elle le chevalier. + +Le soir mademoiselle C... ne parut pas à la première représentation de +_Figaro_. + +--C'est vrai, nous l'y avons cherchée vainement, ainsi que le chevalier. + +--Mais voilà le piquant!... qu'on m'écoute... s'écria de Bièvre d'une +voix de tonnerre. + +Chacun retint sa respiration. + +--Ce matin notre héroïne arriva chez son confident de l'avant-veille. + +--Ah! mon ami, s'écria-t-elle, je suis sauvée, entendez-vous? Ces trois +mille livres, je les ai. + +--Ne vous l'avais-je pas dit? Ah ça! n'oubliez pas qu'à celui qui nous +oblige... + +--Oh! je n'ai rien oublié, bien au contraire; aussi quand le chevalier +est rentré... + +--Hein? reprit notre _jeune homme_ alarmé, le chevalier est venu? + +--Hier matin, deux heures après cet envoi tant désiré! Ah! j'ai tout +oublié auprès de lui, mes chagrins, mes tourments passés.--C'est qu'il +est charmant. + +--Comment! il aurait été heureux? + +--Tant d'esprit, un cÅ“ur si noble, si généreux! continuait mademoiselle +C... avec exaltation... ouvrir ainsi sa bourse à une amie... + +--Sa bourse! sa bourse! murmurait notre jeune homme entre ses dents. +Vous l'aimez? demanda-t-il avec un air d'incrédulité. + +--J'en suis folle. + +--Allons, reprit notre héros désappointé, j'ai payé pour un +chevalier!--À la première occasion, il faudra qu'un duc paye pour moi! + +Le marquis de Bièvre achevait à peine, que mille éclats de rire +saluèrent son récit. + +--Bravo, bravo, marquis; c'est unique, délicieux! + +--C'est conté à ravir, ajouta derrière de Bièvre une voix que le marquis +reconnut pour celle de mademoiselle Raucourt, l'héroïne peu chaste de +son anecdote. + +--Vous trouvez? + +--Et sans un seul calembourg!... Ah! c'est là , marquis une infidélité +véritable à vos habitudes... Pour rendre hommage à votre talent de +conteur, je vous propose ici devant tous les nôtres le traité suivant. + +--Un traité! demanda de Bièvre surpris. + +--Sans doute. M. de Sartine ne vous a-t-il pas condamné, mon pauvre +marquis, à me payer certain contrat? + +--Je ne le sais que trop, reprit de Bièvre. Deux mille écus! + +--Eh bien! à chaque fois que vous conterez si bien...--sur moi bien +entendu et sans calembourg,--sans calembourg, ah! c'est bien +convenu,--je vous remettrai la moitié de ce que j'ai donné hier, pour +que le chevalier devînt l'amant de cette ingrate petite C... + +--La moitié de trois mille livres! + +--La moitié, marquis; vous voyez que si vous contez souvent, nous serons +quittes avant peu! + +--Pauvre Raucourt, si j'allais te ruiner! reprit de Bièvre tenté de se +jeter à son cou. + +--Ah! bast! le calembourg me répond de toi; marquis; tu seras longtemps +encore mon débiteur! + +Les rieurs, qui avaient été d'abord pour le marquis, passèrent du côté +de Raucourt. + +L'année 1784 n'était pas encore révolue, que de Bièvre, emporté par sa +manie, redevait encore les deux mille écus. + + + + +III. + +Retour vers l'enfance de mademoiselle Mars; madame Monvel.--Une scène +inattendue.--Le duel et les mains de papier.--L'enlèvement.--Les deux +orthographes.--M. Floquet.--Un changement d'heure.--Incendie de +l'Opéra.--Le danseur Nivelon.--Lettre des demoiselles de l'Opéra. + + +Dans les premiers temps de cette enfance si ingrate, l'intérieur de +madame Mars devait paraître d'autant plus morose à notre écolière, qu'au +sortir de l'église où elle avait été baptisée[44], madame Monvel, la +mère du célèbre comédien, l'avait emportée dans ses bras jusque chez +elle, en l'accablant de ses caresses et de ses baisers. La maison de +madame Monvel se ressentait du bien-être que son fils y avait apporté: +il lui sacrifiait ses moindres caprices, ses besoins même, se bornant +pour lui au strict nécessaire, honorant sa mère, et ne lui laissant rien +voir de ce qui pouvait l'aigrir lui-même dans la carrière épineuse qu'il +avait embrassée. Madame Monvel avait fait d'Hippolyte Mars son bijou de +parade, son orgueil, son adoration. Les grand'mères, on le sait, +dépassent souvent, en fait de gâterie, les mères elles-mêmes. Celle-ci +attirait sa petite fille comme une vraie poupée; elle l'eût mise sous +verre, tant elle était vaine de sa ressemblance avec Monvel! + +Hippolyte Mars resta chez elle trois ans et demi, trois ans pendant +lesquels sa propre mère, à qui on l'amenait de temps en temps, ne +pouvait la voir elle-même qu'à des intervalles assez éloignés. + +On peut juger de la douleur incessante, des angoisses cruelles, des +perplexités inouïes de madame Mars pendant cette première séquestration! +Cela se passait un an et demi avant cette étrange représentation de +Beaumarchais dont nous avons parlé; on venait d'habiller un beau matin +la petite Hippolyte pour la conduire rue Saint-Nicaise, au logis de +madame Monvel, qui présidait elle-même, avec un soin tout particulier, +aux moindres détails de sa toilette enfantine, quand le bruit d'un +carrosse retentit soudain sous ses fenêtres. + +La servante pencha la tête dans la rue: elle reconnut le cocher dont +Monvel se servait habituellement, un brave Bourguignon du nom de Louis. + +La voiture (Monvel ne sortait pas à pied depuis quinze jours, par suite +d'une blessure qu'il s'était faite en sortant de scène dans je ne sais +quelle pièce) était bien la même; elle annonça donc à sa mère que son +cher fils n'allait pas tarder à l'embrasser. En parlant ainsi, elle +s'achemina vers l'escalier pour lui donner le bras, comme de coutume. + +Quelques secondes s'étaient à peine écoulées, madame Monvel la voit +remonter vers elle toute pâle. + +--Qu'avez-vous donc, Victoire? dites, que s'est-il passé? + +--Il y a, Madame, répond Victoire en indiquant l'escalier qu'elle a +franchi d'un bond, il y a que ce n'est pas M. Monvel... c'est... + +--Et qui donc? interrompit madame Monvel. + +--C'est madame Mars! + +Un coup de foudre eût produit moins d'effet sur madame Monvel. Par une +convention rigoureusement observée jusque-là entre les parties, madame +Mars s'était interdit toute visite chez la mère de Monvel; et, ce qui +devait surprendre encore plus cette dernière, elle arrivait au moment où +l'on allait conduire chez elle la petite Hippolyte. Elle était venue +enfin dans la voiture de Monvel; il fallait dès lors qu'elle l'eût vu le +matin même. + +Cette visite avait donc quelque chose d'inattendu et de singulièrement +inusité pour madame Monvel. + +La porte s'ouvre, madame Mars entre toute pâle. + +--Hippolyte! Hippolyte! s'écrie-t-elle en se précipitant vers l'enfant, +que Victoire tient par la main pour l'emmener dans la pièce contiguë. + +En même temps, aussi prompte que l'éclair, elle enlace Hippolyte Mars +dans ses deux bras, et, en jetant un coup d'Å“il terrible à madame +Monvel, elle se dispose à fuir, chargée de ce précieux fardeau. + +La mère de Monvel se place résolument devant la porte pour lui barrer le +passage. + +Qu'on se figure cette scène muette,--car l'enfant, glacée de crainte, ne +pousse pas même un cri:--d'un côté, une femme de trente et un ans +serrant sa fille contre sa poitrine, l'entourant de son châle, et jetant +à celle qu'elle nomme sa rivale un coup d'Å“il de défi de l'autre, une +personne grave, d'un aspect noble, sévère, arrachée tout d'un coup au +flegme de ses habitudes, et voyant s'engager chez elle, sous ses propres +yeux, une lutte de cette nature! Madame Mars avait pour elle la force +qui s'attache à tout élan généreux, à toute résolution surhumaine, la +pauvre femme avait tant souffert! D'abord elle ne put rencontrer une +parole; ses yeux étaient secs, ardents, sa poitrine étrangement +comprimée; qui l'eût vue ainsi eût cru voir une belle statue antique, la +statue de la Douleur! Puis tout à coup et comme brisée sons le poids de +ses efforts, elle laisse échapper un nouveau cri, terrible, déchirant, +profond, le cri d'une louve blessée; les pleurs débordent à flots de ses +cils, les sanglots l'étouffent, elle se tient, encore debout, mais ses +jambes ont fléchi... + +--Je veux ma fille! ma fille! répète-t-elle en la pressant dans ses +bras; Madame, rendez-moi ma fille! + +Et cette fois nulle parole humaine ne saurait rendre la torture de cette +femme qui tremble, qui implore. + +L'enfant elle-même a eu pitié de sa mère, elle agite vers elle ses +petits bras, elle sanglotte. + +--Vous le voyez bien, Madame, reprend sa mère avec l'exaltation du +triomphe, ma fille m'aime! + +Madame Monvel fait signe à cette femme désespérée de s'asseoir, elle +veut bien entendre d'elle ses motifs, elle la conjure de s'expliquer. + +--Je quitte votre fils, Madame, reprend celle-ci, je le quitte à +l'instant; il ignore ce que je suis venu tenter ici... Ce que je sais, +moi, c'est que son air sombre, distrait, est loin de m'avoir échappé; +d'un jour à l'autre Monvel peut vous quitter, il a reçu du roi Gustave +une lettre toute récente... + +--Du roi de Suède? + +--Oui, Madame! on lui fait de ce pays des offres brillantes, on l'y +appelle, on le presse... Nul doute que Monvel, las des tracasseries de +la Comédie-Française, n'accepte quelque jour... et alors que +deviendrai-je? que deviendra surtout mon enfant, ma pauvre enfant? + +--Il vous a fait part de ses projets? + +--Sans doute, puisqu'il m'aime encore... À peine établi dans ce pays, il +m'a promis de m'y faire venir avec sa fille... En attendant, qui me +donnera la force de supporter une aussi cruelle absence, un exil d'où me +viendra sans doute le malheur de toute ma vie!... Vous êtes sa mère, +Madame; jugez, par la seule douleur de vous séparer d'un fils, du +tourment odieux que j'éprouve à ne plus avoir ma fille! + +--Mais vous la voyez... + +--Oui, par concession, par bonté... répondit-elle avec un sourire +d'ironie. Croyez-moi, Madame, liguons-nous plutôt toutes deux pour +défendre ce que nous avons de plus cher, vous ce fils chéri, et moi +cette pauvre enfant que je vous redemande les mains jointes... Vous êtes +attendrie, je le vois... Oh! vous pleurez! + +--Mais que dira-t-il, lui? que dira Monvel, grand Dieu! + +--Vous me chargerez, vous m'accuserez, n'importe! Dites-lui que je suis +venue l'enlever; dites-lui, s'il le faut, que j'ai employé la force ou +la ruse! J'aime mieux subir ses reproches que ma douleur! + +Jamais peut-être une mère n'avait été plus grande, plus véritablement +héroïque en cet instant que madame Mars; cette femme si froide, si +insensible à la scène, trouvait une éloquence inouïe dans son désespoir! +Durant toute cette scène, elle n'avait pas quitté un seul instant la +main d'Hippolyte, il semblait qu'elle eût peur de la perdre au moment de +la reconquérir. Madame Monvel ne savait vraiment quel parti prendre. +Elle connaissait la fougue, l'emportement de son fils, elle ne prévoyait +que trop l'éclat qui suivrait ce détournement. La persistance de madame +Mars l'effrayait, elle hésitait pourtant lorsque tout d'un coup Monvel +entra. + +La physionomie de Monvel était d'habitude si franche, si expressive, +qu'on voyait son âme dans ses yeux, comme à travers un cristal; c'était +quelque chose de doux et d'émouvant que son aspect, et puis quelle +noblesse, quel calme imposant dans ses moindres mouvements, quelle +égalité sereine, attachante! C'était la suavité, le cÅ“ur de Ducis, allié +à un grain d'ironie, l'esprit de Monvel se cachait sous la bonté. + +Une femme qui aima Monvel peut-être autant que madame Mars, et on verra +que c'est beaucoup dire, le peint ainsi dans une de ses lettres que nous +tenons: _Le front d'un héros avec le rire d'un enfant_. Toutes les +vertus naturelles et tous les talents acquis, voilà Monvel, disait en +revanche un homme; c'était Andrieux. + +Mais quel changement dans les traits de ce paisible visage, quand ces +deux femmes, agitées toutes deux de transes si différentes, le virent +entrer dans ce même appartement! La cravate lâche comme Valère du +_Joueur_, l'habit en désordre, les joues pâles, une lettre dans une +main, son chapeau dans l'autre les yeux bouffis, les lèvres tremblantes, +les main agitées d'une crispation fébrile, tel leur apparut alors ce +fils, cet amant qu'elles n'entrevirent qu'avec stupeur! Il jeta son +chapeau sur un fauteuil, étendit sur un autre sa jambe malade, puis sans +faire attention à sa mère et à madame Mars, il s'écria comme s'il se fût +parlé: + +--Allons, Jacques, c'était écrit! + +En s'interpellant lui-même de la sorte par son prénom, Monvel +ressemblait à Jacques le fataliste, quand celui-ci réplique à son +maître: + +«Tout a été écrit à la fois, c'est comme un grand rouleau qui se déploie +petit à petit.» + +Jamais peut-être on ne fut plus superstitieux que Monvel; il était tombé +dans une rêverie véritable, comme un homme qui sort d'une crise +violente. De temps à autre il tirait un large mouchoir et il s'étanchait +le front avec un air accablé. Son regard, déjà vitré, ne voyait plus; +tout ce que l'on pouvait entendre des mots saccadés qu'il prononçait, +c'était ceci:--Je crois bien! un vendredi, cela ne m'étonne pas! + +Il est temps de dire ce qui lui était arrivé. + +Monvel, le matin même, était allé prendre madame Mars en voiture, comme +il ne pouvait monter chez elle; tous deux avaient fait ensuite une +promenade jusqu'à la porte Maillot. Pendant le trajet, les explications +ordinaires avaient eu leur train; madame Mars s'emportait, elle était +fort vive, une tête de Carcassonne! Reproches incessants, soupçons +jaloux, menaces presque viriles, elle n'avait rien épargné pour amener +Monvel à lui rendre sa propre fille, ajoutant qu'elle serait bien folle +et bien coupable de se fier à la parole d'un homme qui lui avait promis +depuis trois ans de l'épouser, qui n'en faisait rien, et dont plusieurs +maris trouvaient même bon de se plaindre. À toutes ces récriminations, +dont quelques-unes ne manquaient pas de justesse, Monvel avait opposé un +flegme admirable; une autre préocupation l'absorbait. Comme il n'était +pas comédien pour rien, il se contenta de rassurer madame Mars de son +mieux, puis, arrivé à la porte Maillot, il pria sa maîtresse de l'y +laisser. + +--Et pourquoi cela? demanda madame Mars. + +--C'est que je dois donner ici près une leçon à un écolier... il demeure +à Sablonville; laisse-moi l'attendre sur ce banc. + +En parlant ainsi, il venait de descendre appuyé sur le bras de Louis; il +avait ouvert une brochure et s'était assis sous la tonnelle du traiteur +voisin de la grille. + +Comme madame Mars le savait fort original, et que la conversation de la +voiture n'avait guère disposé son esprit à l'indulgence, elle avait obéi +à son caprice et retourné à Paris d'après son ordre. Ce fut seulement +dans ce trajet que sa tête se monta. + +--J'aurai ma fille, s'était-elle dit, je ne veux plus de partage avec +une autre! + +Et, comme on l'a pu voir, elle s'était fait conduire chez madame Monvel, +sous l'empire de cette idée. + +La leçon que devait donner Monvel en un lieu si éloigné n'était pas, +cette fois, une leçon ordinaire. Attaqué la veille dans son honneur par +un pamphlétaire anonyme, devenu le héros d'une anecdote scandaleuse et +apocryphe, Monvel, bien que blessé, s'était promis d'en tirer vengeance; +il avait en main la brochure qui le salissait, et, comme elle +s'adressait de prime abord à ses mÅ“urs, il s'était constitué son propre +juge. Un parrain comme Dugazon eût gâté l'affaire par l'effervescence de +sa colère: Monvel jugea plus sage d'en référer aux premiers soldats qui +passeraient. + +Son adversaire avait été prévenu par un mot de lui, et ce qui surprendra +peu, c'est que ce fût ce même chevalier Drigaud, à qui Beaumarchais +s'était adressé déjà , comme on l'a pu voir, pour venger la jeunesse et +l'innocence de Contat. Ce misérable, chassé des gardes-françaises, +s'était retiré à Sablonville, à l'exemple de Chevrier, son digne maître +en mensonge. Il lançait de là ses flèches empoisonnées et correspondait +en Angleterre avec Morande. Récemment encore il venait d'être compris +dans le testament ironique de Desbrugnières, l'inspecteur de police[45], +sous les deux codicilles suivants: + +«Je lègue au chevalier de D... une paire de bottes fortes, une selle et +un fouet de poste, pour se transporter avec plus de célérité partout où +il y a quelque vilenie à faire et quelqu'argent à gagner. + +«_Item_ au même tous les coups de bâton qui me seront dus à Paris ou +ailleurs, au jour de mon décès.» + +Ce chevalier de raccroc voulait se remettre en honneur, il avait donc +accepté la rencontre de Monvel. + +Celui-ci le vit bientôt apparaître, l'air rogue, mutin, et se donnant +tout l'air d'un véritable César. + +--Vous savez ce que j'ai le droit d'attendre de vous, dit Monvel en +toisant le pamphlétaire; voici mes seconds, je demande pardon à deux +braves de les faire assister au châtiment d'un faquin! + +Ces deux témoins, rencontrés fort à propos par Monvel, se trouvaient +être MM. Deschamps et d'Héliot, adjudants de la garde à la +Comédie-Française. Ils connaissaient Monvel, et avaient semblé ravis de +pouvoir lui être bons à quelque chose. + +--Vous nous prêterez vos deux épées, avait dit Monvel aux deux +officiers, l'affaire ne sera pas longue. + +--Non, parbleu! reprit M. Deschamps, car je reconnais monsieur... Il a +été chassé du corps pour ses hauts faits... Seulement, il me paraît bien +engraissé. + +Cet embonpoint n'avait gagné que le buste de Drigaud, dont les jambes +n'étaient pas grasses. Il parut suspect à M. d'Héliot, qui s'empressa de +le vérifier. + +Quand M. Deschamps somme notre chevalier, qui a mis déjà habit bas, de +se laisser tâter par lui, voilà que notre homme refuse; il pâlit, il +balbutie... On écarte sa chemise, il avait sous elle trois ou quatre +mains de papier blanc! + +Les deux adjudants partent d'un éclat de rire. + +--Oh! vous êtes un homme de précaution, chevalier! + +Confondu de la découverte de sa cuirasse, Drigaud voulut faire de +nouveau le rodomont; mais les seconds de Monvel faillirent l'écraser de +coups. M. d'Héliot parla d'une lettre de cachet qu'il se faisait fort +d'obtenir de M. de Breteuil, et tout fut dit. Les marmitons du traiteur +de la porte Maillot reconduisirent le pauvre diable avec des huées +jusqu'à son gîte. + +--C'est le seul papier que je lui pardonne, reprit en souriant Monvel, +le seul qu'il n'ait point noirci! + +--Vous vouliez vous battre, quoique malade du pied! dirent les deux +adjudant à Monvel d'un ton de bienveillant reproche. + +Cette affaire n'eût pas laissé grande trace dans l'esprit léger de +Monvel, si, en retournant de là vers la salle nouvelle de la +Comédie-Française, au faubourg Saint-Germain[46], il n'eût rencontré en +chemin Dugazon, armé de l'abominable brochure. Dugazon, véritable +capitan de Cyrano, porta à son ami un coup mortel, en lui apprenant les +interprétations perfides auxquelles prêtait cet écrit, répandu à la +vérité sous le manteau, mais qui diffamait un des plus beaux talents de +la Comédie, pour l'amusement des désÅ“uvrés. À l'entendre, Monvel devait +quitter la France ou tuer ce misérable. Quand Monvel lui eut raconté +l'histoire des mains de papier, Dugazon partit d'un sublime éclat de +rire. + +--Puisque ce nigaud veut être relié, dit-il, nous aviserons à le faire +dorer sur tranche, aux frais du roi, dans quelque Bastille digne de lui! +Je pense toutefois qu'il est bon que tu te montres au foyer; nous sommes +précisément en réunion, viens avec moi! + +Monvel avait suivi Dugazon; il était entré dans le foyer, mais quel +accueil! En vérité, il s'agissait bien là de Drigaud et de calomnie; il +s'agissait de Gustave III et de Stockholm. Molé, Dazincourt, Préville, +Desessarts, Fleury, entouraient M. Delaporte, le secrétaire ordinaire de +la Comédie, qui tenait en main une lettre de Suède, où il n'était +question que de la troupe française, entretenue si magnifiquement par +Gustave. Le récit de ces libéralités suédoises était bien fait pour +donner à penser aux articles amoureux de la fortune: par bonheur, en ce +temps Monvel ne l'était que de la gloire. Comédien à la mode, auteur +agréable, homme du monde couru et fêté, il ne rencontrait que des amis +dans le public; en retranche, les jaloux ne lui manquaient pas. À son +arrivée dans le foyer, il trouva plusieurs de ces _bons amis_, tenant en +main la rapsodie du cuistre Drigaud; on l'entoura, on le pressa, on lui +marcha presque sur ses escarpins. + +--Est-il vrai que vous nous abandonniez? demanda Brizard, honnête homme +s'il en fut, mais qui ne se doutait pas en cette occasion qu'il +attachait le grelot. + +--L'ingrat! poursuivit mademoiselle Fannier, il nous préfère le Nord! +Prenez-y garde au moins, ajouta-t-elle, on devient de glace dans ce +pays-là . + +--Je gèle rien qu'à y songer, reprit madame Préville. + +--Nous ne sommes pas dignes de M. Monvel, reprit madame Bellecourt. + +--Nous mépriseriez-vous? fit sèchement mademoiselle Sainval. + +Monvel se demandait d'où pouvait venir à Delaporte cette maudite lettre +de Suède; il avait caché les propositions royales à tous ses amis, même +à Dazincourt et Dugazon. + +Mademoiselle Contat vint au secours de ses doutes, en lui disant à +l'oreille: + +--La lettre est de Cléricourt! + +Cléricourt, ancien comédien, était pensionné du roi de Suède; Monvel le +connaissait et correspondait souvent avec lui. Par malheur, Cléricourt +était aussi l'ami de M. Delaporte, et de là l'indiscrétion. En un clin +d'Å“il, Monvel avait paru un conspirateur aux membres de la Comédie; il +avait avec eux un contrat de solidarité formel, et ce contrat, comment +l'aurait-il rompu? Peu s'en fallut qu'on n'établît autour de lui une +escouade de surveillance. On lui reprocha, en termes amers, de songer à +fuir Paris au plus beau moment de son triomphe; on l'accusa de n'avoir +point l'esprit de corps. Ainsi que nous l'avons dit, Monvel était +superstitieux. Il endura le choc du comité, prit son chapeau et sortit; +seulement il se fit conduire à deux pas de là , dans l'atelier d'une +sorcière du nom de Louise Friope, qui se mêlait de battre les cartes +dans un méchant taudis de la rue d'Enfer. La Friope fit le grand jeu à +Monvel, qu'elle reconnut parfaitement bien, malgré la précaution qu'il +avait prise de se dire négociant. + +--Irai-je en Suède? demanda-t-il. + +--Oui. + +--Dans combien de temps? + +--Vous serez un an et plus à prendre un parti. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il y a ici une femme que vous aimez... + +--Quelle femme? + +--Une beauté qui n'a qu'un défaut, celui de vous être fidèle. Elle a une +fille... une fille de vous... qui sera un jour la gloire de la +Comédie... + +Monvel se troubla;--la Friope poursuivit son chapelet. + +--Ce n'est pas tout. Il vous arrivera en Suède une aventure. + +--Rien qu'une? C'est bien peu, dit Monvel en se rassurant. + +--Cette aventure aura sur votre vie et sur celle de votre maîtresse une +influence des plus grandes. + +--Laquelle? + +--Vous épouserez là -bas une autre personne; ce mariage fait, vous +reviendrez. + +Monvel devint pâle, si pâle que la tireuse de cartes eut grand'peur. + +--Je n'irai point en Suède! dit-il en frappant du poing sur la table; +délaisser celle que j'aime pour en épouser une autre, jamais! + +Il jeta son argent à la sorcière, et revint fort agité chez sa mère. + +Ainsi que nous l'avons dit, il était entré sans même apercevoir ces deux +femmes; revenu à lui, il poussa un cri terrible en reconnaissant madame +Mars. + +Elle tenait par la main sa chère Hippolyte, elle la couvrait de larmes +et de baisers. Il y eut de part et d'autre un échange de regards et de +paroles pleines de cÅ“ur, de chagrins et de tendresse. Monvel, de ce +jour-là , chérissait plus madame Mars et son enfant. + +Cependant, l'horoscope de la sorcière l'obsédait. D'un autre côté, la +présence de madame Monvel glaçait son fils; c'était une femme habituée +au commandement; son attendrissement ne fut que passager: elle reprit +tous ses droits passés sur sa petite-fille. + +Brisée par la douleur et l'angoisse, madame Mars ne songea plus qu'à se +venger. Elle se contint de son mieux, salua madame Monvel, et sortit. + +Monvel ne crut pas devoir cacher à sa mère une partie de la +prédiction,--celle qui concernait Hippolyte Mars. + +--Chimères que tout cela! dit sa mère en soupirant avec incrédulité; +c'est une enfant chétive, à qui l'on eût mieux fait de prédire la santé +que la gloire, mon cher Jacques! + +Elle redoubla de soin et de vigilance autour d'Hippolyte; mais un soir +qu'elle était sortie pour voir madame Dugazon, madame Monvel trouva à +son retour Victoire tout en larmes. + +--Qu'avez-vous? qu'est-il arrivé? + +Pour toute réponse, Victoire indiqua à madame Monvel le petit lit de +l'enfant: il était vide! + +À sa place, et piqué sur l'oreiller du berceau avec une épingle, était +le billet suivant tracé à la hâte: + +«--J'ai repris ma fille; songez à garder votre fils!» + +Tel fut le rapt légitime de madame Mars. + +Une fois en possession de sa chère enfant, elle la soigna avec le cÅ“ur +d'une mère qui a longtemps souffert et regretté. Valville devint son +tuteur, presque son père. Maîtresse de sa fille, madame Mars dictait des +lois à Monvel; elle le recevait, mais on ne conduisait plus l'enfant +chez lui. Valville fut par la suite bien grondé de l'avoir menée à cette +belle échauffourée de la pièce de Beaumarchais; il s'en excusa du mieux +qu'il put. Pour Monvel, il ne songeait plus, en vérité, à la Suède; il +oubliait même les dégoûts de son état et les menées de ses envieux. +Emporté par le tourbillon, il ne revenait jamais à madame Mars sans un +sentiment de respect pour elle et de regret pour lui-même; mais comme +nous l'avons dit, cette prédiction l'avait frappé. + +Le plus souvent il présidait aux leçons d'Hippolyte, il s'applaudissait +de la voir marcher, saluer, s'asseoir avec facilité et gentillesse; +seulement il se souciait peu qu'elle apprît un jour le chant. +Mademoiselle Mars hérita de cette antipathie; elle craignit toujours les +couplets comme le feu[47]. Monvel, tant qu'elle fut petite, n'épuisa ni +son temps, ni sa mémoire; ce qui le désespérait, c'était son air pauvre +et languissant. + +Madame Mars, moins rigoureuse que lui à l'endroit de l'orthographe, +trouvait celle de la petite très satisfaisante; mais il arrivait souvent +que Monvel fronçait le sourcil en la voyant. + +--Encore des fautes! répétait-il un jour qu'Hippolyte Mars venait de +griffonner un brouillon de lettre à son maître d'écriture. + +Ce brouillon, Monvel l'avait surpris dans sa corbeille. + +--Ne te fâche point, cher papa; je m'en vais te dire, reprit l'espiègle: +c'est que j'ai deux orthographes. + +--Comment cela? + +--Sans doute, j'ai la bonne et la mauvaise. + +--Et tu aimes mieux la seconde, comme plus facile? + +--Pas du tout: je me sers de la bonne avec mes amis, avec toi, par +exemple, ou avec maman... La mauvaise est pour ceux qui m'ennuient, et +M. Floquet est de ce nombre. + +Ce M. Floquet était maître-expert en fait de jambages; il avait donné +des leçons à Mesdames; c'était un homme dont chacun riait; Dugazon +faisait sa charge à ravir. Ne s'était-il pas mis en tête de demander la +croix de Saint Michel! Il avait fait nombre de démarches à cette fin, se +tuant à courir de Paris à Versailles et de Versailles à Paris, jusqu'à +ce qu'un beau jour il reçut un billet par lequel on lui apprenait sa +nomination. Grande joie de M. Floquet, on le conçoit, la première +personne qu'il rencontre dans la rue, c'est son persiffleur impitoyable, +sa bête noire de tous les jours, Dugazon. + +--Eh bien! monsieur Dugazon? + +--Eh bien! Floquet, comment va la main? + +--Je vais m'en servir pour remercier M. le duc d'Aumont, qui me protége, +Monsieur Dugazon, j'ai l'ordre! + +--L'ordre de copier un manuscrit? + +--Pas le moins du monde, j'ai l'ordre de Saint-Michel! + +--Bravo, mon cher Floquet, mais les statuts, les statuts! + +--Quels statuts? + +--Vous faites le fin; allons donc, vous le savez! + +--Du diable si l'on m'a dit... + +--Quoi! vous ignorez qu'il vous faut acheter un habit _ad hoc_, et vous +prosterner devant Sa Majesté jusqu'à trois fois, au sortir de la +chapelle? + +--J'aurai l'habit, et je me prosternerai. + +--Voilà qui est bien, mais votre compliment de réception? + +--Mon compliment? + +--Sans doute; il faut qu'il soit en latin. + +--En latin? + +--Eh oui! mademoiselle Quinault l'aînée a passé elle-même par là , dans +le temps, quand on l'a reçue chevalière; il est vrai qu'elle était +duchesse et princesse de Nevers. + +--Et quels sont les termes du compliment? + +--Je vous écrirai cela. + +Le crédule professeur montre alors sa lettre de nomination à +l'imperturbable mystificateur; Dugazon n'avait pas besoin de la lire, il +la connaissait! Le duc d'Aumont était prévenu, Floquet devint sa +victime. Il entrait dans sa destinée malheureuse de payer ce soir-là à +souper à Dugazon; notre acteur ne manqua pas de lui apporter un +compliment fait en latin de cuisine. M. Floquet le récitait +enthousiasmé. Le lendemain, à Versailles, Dugazon se promenait dans le +parc de fort bonne heure, et bien avant que le roi fût entré dans la +chapelle pour la messe. M. Floquet avait un habit serein, un gilet +cerise, et des manchettes. Tout d'un coup voilà que madame Floquet +débouche d'une allée, elle s'avance furieuse et les poings fermés vers +son mari. + +--Que veut dire cette mascarade? + +--Qu'appelez-vous mascarade, ma chère? objecte M. Floquet. + +--Sans doute, obtus que vous êtes... n'avez-vous pas deviné qui vous a +écrit! + +--C'est le duc d'Aumont, voyez! + +Et M. Floquet de tirer sa lettre d'un air de triomphe. + +--Voilà votre duc, reprend la terrible madame Floquet en démasquant les +batteries de Dugazon et en le montrant du doigt à son mari. + +Dugazon ne se déferre point. + +--Laissez dire votre femme, objecte-t-il, elle est difficile à +contenter; croiriez-vous qu'elle a demandé elle-même cet ordre? + +Madame Floquet ne se contenait point de colère, elle avait des motifs +réels d'aversion pour Dugazon. M. Floquet était mince, petit, chétif +d'esprit autant que de corps; elle le menait littéralement à la +baguette. + +Dugazon demeurait dans la même maison que le pauvre M. Floquet, à qui sa +moitié infligeait souvent des corrections retentissantes. L'hôtel de +Bouillon, quai des Théatins, où se passaient ces scènes furieuses, en +était scandalisé, d'autant plus que c'était la nuit qu'elles avaient +lieu. Une nuit, M. Floquet recevait ses appointements; Dugazon sort en +chemise de sa chambre à coucher, armé d'une lanterne sourde. + +--Ne pourriez-vous pas au moins changer d'heure, vertueuse madame +Floquet? demandait-il à la farouche compagne du maître d'écriture. + +Ce M. Floquet avait du reste une fort belle main[48]. Il était lié en +revanche avec un homme qui ne brillait que par le pied, c'était Nivelon, +le danseur de l'Opéra. Il apportait souvent à Valville d'excellentes +topettes de liqueur du Languedoc et des îles, et réjouissait Hippolyte +encore enfant par ses saillies. + +Madame Mars demeurait alors rue Saint-Nicaise, cette rue qui devait être +plus tard si miraculeusement providentielle pour le carrosse du premier +consul. M. Nivelon, maître de danse, logeait à l'étage supérieur. +C'était le père du danseur de ce nom, un excellent homme gros et gras +plus qu'il n'appartenait seulement de l'être à un berger de l'Académie +royale de Musique. Quand Desessarts et lui se rencontraient sur +l'escalier, c'était à faire croire aux locataires qu'il y avait un +rassemblement. Donc, un soir que madame Mars allait se coucher, c'était +en 1781, un vendredi, le 8 juin, vers les neuf heures un quart, le +portier monta jusqu'à elle d'un air effrayé, en s'écriant: Sauvez-vous! + +--Que voulez-vous dire? demanda madame Mars. + +Le portier pousse la fenêtre et montre à madame Mars la réverbération du +feu sur les cheminées de la maison voisine. Le feu venait de prendre à +l'Opéra, alors situé à l'extrémité du Palais-Royal, sur l'emplacement du +Lycée et de la rue de ce nom. Les progrès de l'incendie étaient +effrayants, l'effroi était au comble, toutes les communications +interceptées. Des toiles, des décors enflammés tourbillonnant au milieu +d'une fumée épaisse, des cris de détresse et de désespoir, des +rassemblements sans cesse renaissants sur tous les points du désastre, +tel était le spectacle que présentaient les rues adjacentes; le peuple +courait de tous côtés entre le feu et la pluie qui commençait à tomber. +On couvrait les toits de draps mouillés, grâce à cette circonstance +heureuse de l'orage; mais le vent variait souvent de direction et +portait les flammes aux côtés les plus opposés. Impossible d'imaginer +une horreur plus magnifique; l'instant où le plafond de l'édifice +s'abîma avec un bruit sourd faisait songer à ces masses de roches que +remuaient seuls les vieux Titans. À tout moment, ceux qui échappaient de +cette fournaise aux flammes de toutes couleurs (il y avait en effet une +foule de machines à artifice) racontaient sur l'incendie les détails les +plus déplorables. On disait que le feu, qui n'avait pris heureusement +qu'après le spectacle, et lorsque la salle avait été presque entièrement +évacuée, avait éclaté pendant la représentation et que tout le monde +avait péri. Chacun tremblait pour les siens, la chaîne sa formait +partout, on se passait les seaux de main en main. Il ne s'était pas +trouvé une seule goutte d'eau dans les réservoirs de l'Opéra, quand +l'incendie commença; la pluie forma bientôt un vrai torrent sur la place +du Palais-Royal, où chaque Parisien était trempé jusqu'aux os. + +Madame Mars tremblait pour Nivelon, et en effet le brave homme ne tarda +pas à arriver jusque chez lui dans un accoutrement difficile à peindre. +Il essayait un costume dans sa loge, quand l'incendie avait éclaté; à +peine habillé il avait pu se frayer un passage à travers le feu, +d'abord, puis à travers l'eau, car il avait dû passer par ces deux +éléments si opposés. Sa veste de berger n'avait plus de forme et de +couleur: sa perruque roussie d'un côté, ruisselante de l'autre, était de +plus couverte de boue; il changea de tout en arrivant, et madame Mars +exigea qu'il se mît au lit. L'incendie ne devait s'apaiser que dans la +nuit; il fut suivi d'une lettre faite évidemment pour tourner les +nymphes de l'Opéra en ridicule, il les laissait presque nues. Voici un +extrait de la requête adressée par une de ces divinités de l'Olympe à +une de ses bonnes amies: + +«L'attrayante ceinture de Vénus est brûlée; c'en est fait, les Grâces +modernes iront sans voile; ce qui pourrait leur devenir moins avantageux +qu'aux anciennes. Le bonnet de Mercure, son caducée, ses ailes sont +consumés; on a heureusement sauvé sa bourse. Depuis longtemps l'Amour +n'a rien à perdre, si ce n'est quelques flèches dont il ne faisait plus +d'usage et que l'on a retrouvées avec peine, tant le feu les avait +rendues méconnaissables; mais, pour le dédommager de cette perte, on +assure que Mercure a résolu de partager sa bourse comme un bon frère +avec lui. Quant à la froide et triste Pallas, son armure, son casque, +son panache, sont en cendres; son égide est bien fondue; la lyre +d'Apollon ne saurait être non plus raccordée. + +«Il n'est plus question du magnifique jardin d'Alcindor, ni du palais du +roi d'Ormus. Armide, Didon ont sauvé les leurs fort heureusement: mais +le char du Soleil et de la Nature n'a pas été épargné. Que te dire de la +quantité de linons qui drapaient aussi de bonnes grosses ombres très +palpables, je n'ajouterai pas très palpées, ce serait médire. Je n'en +finirais pas, chère amie, si je te disais toutes nos pertes, etc.» + +Ce fut M. Lenoir, l'architecte, qui, construisit la salle provisoire du +nouvel Opéra, élevée au boulevart de la porte Saint-Martin, en attendant +qu'on en achevât une permanente au Carrousel, sur le terrain de l'hôtel +de Brionne. Les améliorations de ce vaisseau, commencées le mercredi 29 +octobre, furent achevées le 7 novembre: la salle avait été construite en +deux mois. C'était le temps où les architectes improvisaient, Bellanger +avait bâti Bagatelle au feu des lampions, les ouvriers étaient payés +jour et nuit. Faudra-t-il donc un incendie à notre Opéra actuel pour +qu'on le place enfin sur un terrain plus digne et plus convenable? Ce +serait alors le cas de recourir aux imprécations de Camille, et de +s'écrier avec elle! + + Que le courroux du Ciel, allumé par nos vÅ“ux, + Fasse pleuvoir sur lui son déluge de feux! + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + +NOTES + + +[1: La place de cette lettre, comme de beaucoup d'autres, est marquée à +la fin du livre, aux autographes dont la collection fera mieux que toute +autre étude apprécier le genre d'esprit de mademoiselle Mars.] + +[2: _Débats_, du 13 avril 1840.] + +[3: M. Bertin.] + +[4: Août 1829.] + +[5: Le mot ridicule que l'on prête à Mademoiselle Mars au sujet d'une +prétendue cabale des gardes-du-corps contre elle: + +«Il n'y a rien de commun entre _Mars_ et Messieurs les gardes-du-corps?» + +est de toute fausseté.--Le seul homme que Mademoiselle Mars ait +cruellement relevé au sujet de ses violettes est M. Papillon de la +Ferté. Cet intendant des Menus lui ayant demandé un certain jour quand +elle cesserait de porter des violettes? + +Mademoiselle Mars lui répondit: + +«Quand les papillons seront des aigles!» ] + +[6: Celui-ci est assez vert, et il peint en même temps mademoiselle +Mars. Un ancien acteur de la Comédie-Française qui jouait les valets à +sa façon, c'est-à -dire fort mal, dit un jour assez rudement à Célimène +qui venait d'entrer au foyer, de fermer sa porte. Mademoiselle Mars +obéit. En revenant s'asseoir elle se contenta de dire: J'avais oublié, +Monsieur, qu'il n'y avait plus de valets à la Comédie.] + +[7: M. de Salvandy prononça quelques paroles touchantes sur cette tombe; +elles méritent d'être rappelées et font honneur à sa vive amitié pour +mademoiselle Mars.] + +[8: Elle n'avait de plus que 3,000 francs comme inspectrice du +Conservatoire.] + +[9: Dans ce testament de mademoiselle Mars, son fils, M. Alphonse +Brummer, est institué son légataire universel. + +Il contient entre autres legs une bague pour Armand. Armand, le comédien +par excellence, avait été, on le sait, bien longtemps l'ami de +mademoiselle Mars. Retiré à Versailles depuis longues années, il n'a pas +appris cette perte sans un vif sentiment de douleur.] + +[10: A. Soumet.] + +[11: La pièce de l'_Amant bourru_, comédie en trois actes et en vers +libres, représentée par les comédiens ordinaires du roi, le mercredi 14 +août 1777, est dédiée à la reine, avec une lettre portant pour +signature: BOUTET DE MONVEL. Il est assez étrange que les biographes +n'aient jamais consigné ce _de_. La brochure que nous tenons en main +(imprimée chez la veuve Duchesne, rue Saint-Jacques, au Temple du Goût), +porte la date de 1777, ainsi que la permission de M. Lenoir, +lieutenant-général de police. Que durant la Révolution on ait raccourci +Monvel de ce _de_, passe encore; mais que les _Fastes de la Comédie +Française_, imprimés en 1821, n'en disent pas un mot, c'est un oubli au +moins singulier. Ce même livre l'appelle _Bouvet_ au lieu de _Boutet_. + +Monvel était-il noble, se demanderont nos lecteurs, ou seulement +_bourgeois de Paris_, comme il s'intitule plus tard dans l'acte de +naissance de sa fille? S'il n'était pas noble, il faudrait recourir à +une supposition d'état inouïe vis-à -vis de sa signature, adressée à la +reine mère. Mais que l'on se rassure, Monvel s'était vu anobli par le +roi de Suède; les preuves de cet anoblissement subsistent. On sait que +ce prince le nomma son lecteur, et il nous sera facile de prouver, en +temps et lieu, quelle part Monvel eut constamment dans ses amitiés, d'un +choix si difficile. Les pseudonymes d'auteurs et d'acteurs ont été +fréquents, et ils le sont encore aujourd'hui; nous pensons, nous, que +Monvel n'y eut point recours; dans tous, les cas, se fût-il nommé +simplement _Boutet_, il n'eût fait que suivre l'exemple des auteurs +suivants: + +Poquelin (Molière), Carton (Dancourt), Arouet (Voltaire), Fusée +(Voisenon), Leclerc (de Buffon), Carlet (Marivaux), Jolyot (de +Crébillon), Burette (du Belloy), ChassebÅ“uf (Volney), etc, etc. + +Monvel eut beaucoup d'enfants naturels. Un de ses fils, qui portait son +nom, était secrétaire de Cambacérès. Ce ministre l'appelait toujours à +sa table M. _de_ Monvel.] + +[12: Cette faute existe.] + +[13: En 1830, on supprima cette pension de 500 livres à mademoiselle +Mars. Elle en reçut la nouvelle, sans faire paraître la moindre émotion. + +--Eh bien! oui, disait-elle à un ami qui lui parlait de cette +suppression,--c'est vrai, ils m'ont supprimé _mes bonbons_, mais je ne +suis plus d'âge à en demander.] + +[14: 20 frimaire de l'an XI (samedi 11 décembre 1802.)] + +[15: Monvel revint de Suède en 1788.] + +[16: Mademoiselle Mars a toujours conservé dans ses divers appartements +deux portraits de sa mère, l'un fait à l'âge de quinze ans, l'autre à +celui de vingt-cinq. Le premier représente une jeune fille ravissante +avec une coiffure à racines droites, robe blanche à échelle de roses +pompon, petit ruban de velours noir autour du cou, une vraie bergère de +trumeau du temps de Louis XV. L'autre, dont la perruque poudrée fait +plus la corbeille et se termine en boucles déroulées sur ses épaules, a +une couronne de roses sur le côté. Deux signes délicieux, placés comme +deux mouches sur ce visage exquis, en réveillent un peu l'aspect +langoureux et nonchalant. Les deux cadres de ces portraits sont ovales +et parfilés de grosses perles.] + +[17: Dans ce rôle, Molé, se jetant aux genoux de la comtesse, +parcourait, à proprement parler, une partie du théâtre sur ses genoux, +dans la chaleur de son jeu.] + +[18: _Si vis me flere, dolendum est primo ipse tibi_.] + +[19: Andrieux avait la voix très faible, un filet de voix, comme chacun +sait; c'était Monvel qui lisait et faisait valoir à l'Institut ses +épîtres en vers.] + +[20: L'_Émigrante ou le Père Jacobin_, comédie en trois actes en vers, +jouée le 25 octobre 1792, au Théâtre de la République; le _Modéré_, +comédie en un acte et en vers, au même théâtre, 30 octobre 1793.] + +[21: MM. Samson, de la Comédie-Française, et Lockroy, à qui nous devons +de charmantes pièces.] + +[22: Mademoiselle Mars joua _Louison_.] + +[23: Mademoiselle Mars aînée prit le nom de madame Salvetat; elle jouait +à Montansier, où parut mademoiselle Mars à treize ans (1792). Elle +laissa en mourant sa fortune (18,000 livres de rente) à sa sÅ“ur.] + +[24: 1791.] + +[25: Ce ne fut en effet que vers trente ans que mademoiselle Mars devint +une femme véritablement complète au point de vue des formes et de +l'optique théâtrale; jusque-là elle était fort maigre, et n'avait pour +elle que l'éclat de ses beaux yeux noirs et profonds. Le peintre +Lagrenée, l'admirant un jour à cette époque dans sa loge, lui disait +qu'elle n'avait pas perdu pour attendre.--«Je désespérais d'être jamais +belle, répondit-elle; mais c'est à Paris que la Providence est plus +grande qu'ailleurs, me voilà grasse!»] + +[26: Les vengeances d'acteurs fourniraient à elles seules un chapitre +très étendu. Ce même abbé Geoffroy, mis en scène par Dugazon, eut à +subir, de la part de Talma et de mademoiselle Contat, des représailles +plus directes. + +On sait que Talma se fit ouvrir un soir une loge que Geoffroy occupait +aux Français, et qu'il l'apostropha d'abord en termes assez durs au +sujet des articles que publiait contre lui le feuilletoniste. Il y eut +même voie de fait, et à cette occasion deux lettres parurent dans les +journaux le lendemain, l'une de Talma, l'autre de Geoffroy. + +Mademoiselle Contat ne se montra pas moins rancunière envers le même +critique. L'éventail de Célimène devint entre ses mains une arme +vengeresse, et elle aussi s'étant fait ouvrir la loge de l'abbé, elle se +vengea de ses épigrammes en le couvrant des paillettes brisées de son +éventail. De compte fait, l'abbé avait donc pleinement satisfait aux +préceptes de l'Évangile, il avait tendu la joue gauche et la joue droite +aux deux premiers talents de la Comédie.] + +[27: À Trianon, presque tous les proverbes exécutés par la reine étaient +de sa composition, et il les faisait répéter lui-même.] + +[28: Le foyer de la Comédie-Française possède un fort beau portrait de +Grandménil dans l'_Avare_.] + +[29: 1791. Ce divertissement est imprimé.] + +[30: Grammont abandonna la scène pour les armes; il jouait à Montansier +avec Valville; il devint général de la République, et il fut +guillotiné.] + +[31: En effet, Monvel fut inconstant avec la Comédie. Il partit pour la +Suède, où il demeura plusieurs années. Les motifs de ce départ si +brusque seront expliqués plus tard.] + +[32: N. de Bièvre était petit-fils de Georges Mareschal, premier +chirurgien de Louis XIV, lequel Mareschal enserra cette place sous Louis +XV, qui lui accorda des lettres de noblesse pour avoir contribué, avec +Lapeyronie, à la fondation de l'Académie de chirurgie.--Il avait à +Bièvre, village à deux lieues de Versailles, un fort beau château, qui +passa à ses descendants, et que Louis XIV érigea en marquisat.] + +[33: V. Mémoires de Dazincourt.] + +[34: Hamilton, on le sait, comparait leur teint à du lait dans lequel on +aurait effeuillé des roses.] + +[35: Il offrit pourtant à mademoiselle Olivier Rosalie dans le +_Séducteur_; elle y mit un abandon touchant et une grâce incomparable.] + +[36: Ordre de M. Lenoir, lieutenant de police.] + +[37: 27 avril 1784. Beaumarchais disait ce soir-là même à Rivarol: +Plaignez-moi un peu, mon cher! j'ai tant couru ce matin auprès des +ministres, auprès de la police, que j'en ai les cuisses rompues! + +--Quoi déjà ! repartit Rivarol toujours méchant.] + +[38: Ce fut Beaumarchais qui devina mademoiselle Contat; jusque-là cette +comédienne n'avait joué que des rôles fort secondaires. Celui de +_Suzanne_ la révéla au public.] + +[39: C'est ce même Beaumarchais qui, déclinant l'honneur d'un duel avec +un homme de condition médiocre, lui disait:--J'ai refusé mieux!] + +[40: Mademoiselle Mars joua les trois rôles, Chérubin, Suzanne, la +comtesse.] + +[41: Nous n'écrivons pas ici la _Chronique scandaleuse_; on ne trouvera +donc aucun détail sur l'attachement de Dazincourt pour mademoiselle +Olivier, ni sur ses relations avec la princesse Sh...] + +[42: Un des traits les plus curieux de Dazincourt à la scène, le seul +dont nous prendrons texte pour donner une idée de son respect religieux +pour la tradition, est celui-ci: + +À la suite d'une représentation de _Polixène_ (tragédie qui n'en eut que +quatre), on en donnait une de l'_Homme à bonnes fortunes_, de Baron, +dans l'hiver de l'an XII; Dazincourt y jouait Pasquin. Un étourdi du +parterre venu probablement pour siffler la tragédie, et mécontent, sans +doute, d'avoir été contenu par les nombreux amis de l'auteur, crut se +dédommager en sifflant Dazincourt dans l'instant d'un lazzi consacré par +la tradition. On sait qu'au moment où Pasquin fait sa toilette, il +inonde son mouchoir d'eau de Cologne, le tord ensuite, et en exprime le +contenu sur la tête du souffleur qui, d'avance, a grand soin de faire le +plongeon. Le connaisseur prétendu lâcha à cet endroit un coup de +sifflet. Sans rien perdre de sa fermeté, Dazincourt s'avance sur le bord +de la rampe, et, s'adressant au parterre: «Messieurs, dit-il, lorsque +Préville jouait ce rôle, il faisait ce que je viens de faire, et il +était applaudi par tout ce qu'il y avait de mieux en France.» + +Des bravos nombreux vengèrent à l'instant l'acteur.] + +[43: Mémoires secrets. Bach.] + +[44: Saint-Germain-l'Auxerrois.] + +[45: Desbrugnières était fort sain d'esprit et de corps, quand les +plaisants d'alors lui firent l'honneur de ce testament qui courut tout +Paris. Il avait un legs pour Rivarol.] + +[46: Ouverte en 1782.] + +[47: On doit se souvenir qu'elle n'abordait jamais celui du _Mariage de +Figaro_ qu'avec frayeur; et le plus souvent elle le passait.] + +[48: Mademoiselle Mars a conservé toute sa vie le rare privilége d'une +charmante écriture; rien de plus fin, de plus délié, de mieux _peint_ +que toutes ses lettres. C'est la calligraphie d'une femme de qualité, +les contours en sont précis, élégants, flexibles; sa façon d'écrire +ressemble à celle de la reine Hortense.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Mademoiselle Mars (volum + I), by Mademoiselle Mars + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MLLE MARS (VOL. I) *** + +***** This file should be named 25039-0.txt or 25039-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/5/0/3/25039/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe +(http://dp.rastko.net). (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/25039-0.zip b/25039-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c6f4db2 --- /dev/null +++ b/25039-0.zip diff --git a/25039-8.txt b/25039-8.txt new file mode 100644 index 0000000..c4da779 --- /dev/null +++ b/25039-8.txt @@ -0,0 +1,4633 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I), by +Mademoiselle Mars + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I) + (de la Comédie Française) + +Author: Mademoiselle Mars + +Editor: Roger de Beauvoir + +Release Date: May 19, 2008 [EBook #25039] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MLLE MARS (VOL. I) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe +(http://dp.rastko.net). (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS + +(DE LA COMÉDIE FRANÇAISE), + +PUBLIÉS PAR ROGER DE BEAUVOIR. + + +I + +PARIS, + +GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS, + +33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain. + +1849. + + + + +INTRODUCTION. + + + + +I. + + +Dans le courant de 1829, la _Revue de Paris_, recueil alors à la mode, +publia une toute petite nouvelle de cinq pages, appelée: _Marie_ ou le +_Mouchoir bleu_. + +Cette nouvelle obtint un véritable succès. + +Pour le dire en passant, M. Véron n'a eu ce bonheur-là que deux fois +dans sa vie de directeur, mais il l'a eu pleinement et à l'exclusion de +tout grand journal; il a publié deux petits chefs-d'oeuvre, dont ses amis +et le public doivent lui savoir gré: le premier était cette nouvelle du +_Mouchoir bleu_, et portait, comme signature, le nom d'Étienne Béquet; +le second se nommait _l'Abbé Aubin_; il était de Mérimée. + +À plus de dix-sept ans de distance, la première de ces deux nouvelles si +simples, si rapides, fut presque un événement. + +C'était alors le règne véritable de la _nouvelle_: on n'écrivait pas +encore six volumes en deux mois; la littérature contemporaine ne montait +pas des briks de l'État, elle vivait de peu; il n'y avait pas de métier +à la Jacquart pour le roman, voire même pour le théâtre. Béquet tira +donc un jour de son portefeuille le _Mouchoir bleu_, et la _Revue de +Paris_ s'en contenta. + +C'était une élégie candide et modeste, l'histoire d'un pauvre diable de +soldat suisse, qui vole un mouchoir pour sa fiancée, mademoiselle Marie, +et que l'on fusille d'après la rigueur du code militaire. Là rien de +tourmenté, rien de prolixe, le pâtre du chemin vous eût fait le même +récit; la jeune villageoise eût déposé sa cruche à la fontaine pour +l'entendre. Sur le papier de notre écrivain ingénu avaient dû tomber +seulement quelques unes de ces larmes rares, arrachées à la paupière du +caporal Trimm, quand ce brave caporal trouve le temps de s'attendrir. +Sédaine, Sterne et Prévost étaient fondus habilement dans ce récit. La +bonhomie habituelle du conteur, la tournure contemplative de son esprit, +se trahissait dès les premières lignes; c'est la seule nouvelle que fit +Béquet, encore fallut-il qu'on l'en pressât. Indolent par goût, critique +par état, flâneur par instinct, Béquet, que nous avons beaucoup connu, +réalisait dans toute sa personne un de ces chanoines fleuris, dont +l'abbé de Saint-Martin restera le meilleur type; il y avait chez cet +homme du sybarite, de l'écrivain, et du lazzarone. Sa physionomie seule +devenait la plus intéressante des études; elle avait quelque chose +mobile et d'imprévu, elle passait par des nuances aussi distinctes que +le visage expressif du neveu de Rameau. Dans le même quart-d'heure, +Béquet se montrait réjoui et sentimental, pleureur et sceptique, +crédule, sévère, indulgent, selon l'ami ou le vin qu'il rencontrait. Ce +front chauve bien avant l'âge, ces mains passées invariablement dans son +gousset comme pour se donner une contenance, cet oeil vitré ou étincelant +tour-à-tour, cette lèvre triste, pendante comme celle d'un homme absorbé +dans quelque colloque intérieur, cette négligence résolue dans le +maintien, dans la démarche, dans l'habit, tout cet ensemble gauche et +abandonné de Béquet attirait sur lui l'attention et commandait l'examen +aux plus distraits. Je laisse exprès ici la pureté inaltérable de ce +goût si rare et si correct, pour ne parler que de l'homme; l'homme +intéressait chez Béquet par une sorte de mélancolie hâtive, son rire +était maladif, sa gaîté fiévreuse, son esprit le plus calme voisin de +l'exaltation. Causeur ingénieux, helléniste de premier ordre, esprit +incisif, mémoire charmante, Béquet fascinait surtout ses initiés; il +fallait lui plaire pour qu'il se donnât la peine de plaire ensuite. Quel +torrent de citations et d'anecdotes! Il vous eût parlé à la fois de +Saint-Simon et du poète Lucain, de madame du Barry et de mademoiselle +Contat, de Planche, son vieux maître, et du procès de Fouquet sur lequel +il avait des notes! En vérité, ceux qui ne connaissent cet homme d'un +charmant esprit que par la piquante vulgarité de quelques traits et +charges d'atelier ne savent rien de Béquet! On a fait sur lui des mots +qu'il n'acceptait pas; on a joué avec son esprit imprudemment. Nous, qui +respectons plus que tout autre sa mémoire (peut-être parce qu'il eut +l'indulgence de nous aimer), nous devons dire que si Béquet eût vécu, +nous n'eussions guère songé à écrire ce livre, tant dans la moindre +causerie, la moindre soirée, Béquet eût pris sur nous les devants en +causeur instruit des moindres particularités de la vie de mademoiselle +Mars. Béquet eut en effet, dans l'inimitable actrice, une amie noble et +constante; il l'apprécia, il l'aima comme une soeur habile et prudente; +il la défendit, ce qui vaut mieux, lui dont la rigueur fut souvent si +inflexible! C'est que, comme beaucoup d'amis de mademoiselle Mars, +Béquet avait reconnu dans elle toutes les qualités d'un _honnête homme_. +Quand il en parlait, Dieu sait avec quel esprit! on s'intéressait à +cette persévérante étude d'une femme du XIXe siècle, comme on se fût +intéressé à un pastel à demi effacé dans la galerie de Versailles et de +Saint-Cloud. Quel autre, en effet, eût fait mieux valoir que lui les +plus exquises délicatesses de ce coeur inconnu au monde, à la foule; qui +mieux que cet ami naïf et bon nous eût révélé la femme dans l'actrice; +mademoiselle Mars sous Célimène, Sylvia? Ce talent si pur, si +étincelant, si ferme, ce talent multiple et plein de souplesse, quel +homme dut le contempler avec plus de respect, de trouble, d'émotion, lui +qui fut l'ami, le défenseur assidu de Casimir Delavigne, de mademoiselle +Mars, de Talma? Mademoiselle Mars! mademoiselle Mars! Les pleurs +venaient aux yeux de Béquet lorsqu'il prononçait ce nom! Il savait tout +d'elle: ses labeurs, ses bienfaits cachés, son abnégation, ses joies, +ses triomphes et même ses caprices; et de tout cela, il s'était fait +dans sa tête un roman aussi charmant, aussi approfondi que la _Marianne_ +de Marivaux. Mademoiselle Mars, nous disait-il, mademoiselle Mars, oh! +quelle oraison funèbre! Ne fut-elle donc pas hors de la scène un composé +brillant de mille qualités aimables, ne laisse-t-elle pas après elle un +parfum de grâce et de politesse qu'eût envié la cour du grand roi? Dans +le temps où nous vivons, temps phalanstérien, prosaïque, humanitaire, ne +sont-ce pas là de beaux et utiles dehors à proposer en exemple à une +société chez qui le goût et l'instinct des convenances s'affaiblissent +de jour en jour? Mademoiselle Mars! mais elle emportera, croyez le bien, +avec elle, le dernier mot d'un siècle qui eut seul le don de la causerie +et des belles manières, qui défendit son fauteuil contre l'empiètement +de la politique! Mademoiselle Mars est bien plus de ce siècle-là que du +nôtre, et rien ne servirait plus à l'établir, poursuivait-il, que son +dédain formel pour tout ce qui ne rappelait pas ses moeurs. Que +d'éléments de succès réunis dans ce modèle incomparable! Celui-là ne +s'est pas trompé qui a dit le premier, en la voyant, qu'elle n'était pas +née bourgeoise. La bourgeoisie était pour elle une antipathie, un +contresens. «Avec un éventail dans la main, m'a-t-elle dit cent fois, +une femme est plus forte qu'un homme avec une épée!» C'est qu'elle avait +compris ce pouvoir souverain du regard, du geste, de la parole! Ce +sourire, doux rayon entre deux rangées de perles, cette gaîté vive, +aimable, que madame de Sévigné laisse follement bondir sous sa plume, et +que mademoiselle Mars laissait tomber de sa lèvre; ce talent +d'écouter,--le plus difficile des silences,--cette moquerie pleine +d'insouciance, ce goût, ce tac sûr, qui donc en a surpris l'étude, sinon +le secret? + +C'est par tout cela que se défend mademoiselle Mars, et aussi par ce +goût, cette réserve, ces grâces imprévues, cette immense faculté +d'exaltation qu'elle possède et domine, selon le besoin et l'exigence du +travail. Mademoiselle Mars! mais elle aura été mêlée comme une noble et +grande tige à toutes les palmes du dix-huitième siècle et du +dix-neuvième, elle aura connu tour-à-tour Chateaubriand et madame +Récamier, Gérard, Victor-Hugo et Napoléon! Vous fut-il donné seulement, +ajoutait l'auteur du _Mouchoir bleu_, de voir, de lire, de tenir entre +vos mains une correspondance quelconque sortie des mains de mademoiselle +Mars? Quel génie plus fin, plus agile et plus hardi! C'est elle, et non +moi, qui devait écrire le moindre feuilleton sur Suzanne ou Célimène. +Telle elle est entrée dans sa vie, telle elle l'a traversée avec le +cortége de ses qualités affables, de ses vertus, de ses sentiments d'une +autre époque! Et il faudra bien que l'envie se taise, il faudra bien +qu'on lave un jour mademoiselle Mars de l'affront des petits pamphlets +et des petites calomnies; car on se souviendra, en temps donné, qu'elle +ne leur opposa jamais que le silence, on se souviendra que mademoiselle +Mars, si humble et si ignorante d'elle-même dans ses triomphes, fut +aussi la femme la plus résignée aux jours désastreux de l'abandon! + + * * * * * + +Ainsi parlait Béquet, ce vrai confesseur littéraire de mademoiselle +Mars, Béquet, qui lui avait fait partager le premier son amour pour les +poètes, son culte pour Saint-Simon. Mademoiselle Mars avait aimé +Saint-Simon parce que Béquet l'aimait. + + * * * * * + +Et par ce trait seul, vous pouvez voir tout d'abord à quelle femme et à +quel esprit nous allons avoir affaire. Célimène lisant le chapitre des +ducs à brevet, n'est point une Célimène comme il en naît tous les jours. +Ajoutez à cela que mademoiselle Mars eut pour père un membre de +l'Institut, Monvel; qu'elle fut appelée toute jeune à connaître les +premiers, les plus excellents auteurs de son temps; que la cour +elle-même lui sourit à sa naissance; que tout ce qu'il y avait en France +d'esprits éclairés, ardents et chaleureux protégea cette jeune enfant; +et dites-nous si les fées de la fable mollement penchées sur un berceau +trouvèrent un plus brillant avenir à prophétiser? + +Ce que m'avait dit Béquet de ce caractère surprenant me donnait, je +l'avoue, le plus vif, le plus sincère désir de connaître mademoiselle +Mars; et comme ici les dates peuvent servir à l'appréciation de cette +étude, je dois ajouter que Béquet me parlait ainsi de son idole +constante à l'époque où mademoiselle Mars allait, disait-on, prendre sa +retraite, emportant avec elle, dans un seul pli de sa robe, tous ces +chefs-d'oeuvre qu'une autre magicienne ne devra plus de longtemps, hélas! +ressusciter avec sa baguette et son sourire. + +La première fois que je vis l'auteur du _Mouchoir bleu_, chose +singulière! Béquet se rendait lui-même à la vente d'une bibliothèque, +celle de M. Chalabres, dont mademoiselle Mars était légataire +universelle. La _Revue de Paris_ publia, à cette occasion, un article de +moi: ce fut mon premier essai littéraire. Béquet présenta lui-même cet +article à la _Revue_. C'est au nom de mademoiselle Mars que je dus ainsi +ma première inscription sur un registre de la presse. Cette date m'était +demeurée présente à l'esprit, quand j'appris, à quelque temps de là, le +nouveau domicile que s'était choisi Béquet, à Saint-Maur. Loëve-Veymars +et moi nous reçûmes un jour une lettre de Béquet: il nous invitait à +aller dîner le lendemain dans son ermitage. Nous nous promîmes bien, +l'un et l'autre, de ne pas manquer à ce rendez-vous, dans lequel, je +dois le dire, il entrait pour moi un vif désir de curiosité. La nature +de nos travaux nous avait tenus quelque temps éloignés les uns des +autres; ce rendez-vous littéraire avait donc pour nous un grand charme. +En me couchant, je l'avoue, je relus un peu mon Horace, n'ayant pas +oublié que Béquet était bien capable de nous parler latin à dîner. + + + + +II. + + +Si vous ne connaissez pas Saint-Maur et ses ombrages, vous êtes bien +heureux, d'abord parce que Saint-Maur est laid, puis parce que ses +ombrages sont inondés de poussière, d'une poussière à désespérer la +palette des peintres. + +Rien qu'en voyant ces arbres et ce morne village parisien, où l'on +transporta Carrel expirant, je fus pris d'une grande tristesse. Il +m'avait toujours semblé que la maison d'un poète devait être fraîche et +souriante; je trouvai l'habitation de Béquet froide et morose. Quoi de +plus malheureux que les auteurs, pensais-je, ils inventent des oasis +délicieuses, admirables, dans leurs moindres livres, et tous leurs +poëmes, tous leurs rêves aboutissent à une mauvaise treille, à des +gazons brûlés et à une vieille servante qu'ils prennent pour Amadryade! + +Cela me fit penser à regarder un peu la servante de notre ami. + +C'était un composé curieux, qui tenait à la fois de la gouvernante, de +la tourière et de la Maritorne; elle avait en main un pot de réséda +quand nous entrâmes, et elle le laissa tomber à notre aspect, en +manifestant les signes de la plus grande surprise. + +--On ne nous attend donc pas? demandai-je à Loëve-Veymars. + +Il n'eut pas le temps de répondre, une fenêtre s'ouvrit: il en sortit la +tête de Béquet. + +--Ne parlez qu'en allemand à la Bérésina, nous dit-il, car elle est bien +digne de cette nation par sa lenteur. Entrez, la table est mise et vous +n'aurez pas d'indigestion! + +Le dîner était frugal, en effet, et nous essuyâmes, à son endroit, un +feu roulant de citations latines. Nous y répondîmes humblement par +l'offre d'un pâté de Chevet, que nous tirâmes de notre voiture. La +Bérésina nous fit une mine gracieuse. Elle se démit vite de sa mauvaise +humeur, et nous nous assîmes. + +Entre ces deux convives, je n'avais vraiment qu'à écouter. +Loëve-Veymars, à qui j'adresserais bien volontiers l'ode d'Horace: _O +navis referent in mare!_ etc, était un spirituel lutteur; il entama +bientôt une escarmouche piquante avec Béquet. Le talent de Loëve-Veymars +était net, concis, plein de charme et d'élégante atticité. Aucun auteur +n'a laissé sur le théâtre, et sur mademoiselle Mars en particulier, de +plus fines appréciations. On mit de côté les poètes latins pour parler +de mademoiselle Mars. La Bérésina ressemblait à Laforêt: elle écoutait. +Le dîner fut long et très gai; Béquet nous y lut la seule lettre qu'il +eût reçue de mademoiselle Mars à titre d'éloges; il y était question du +_Mouchoir Bleu_. Je n'ai jamais lu une pareille page de critique, cela +était délié comme Marivaux. Il avait fallu faire violence à la modestie +de Béquet pour qu'il nous allât chercher cette page précieuse[1]. La +conversation qui suivit cette lecture eut pour objet différents épisodes +de la vie de mademoiselle Mars; Béquet nous conta, entre autres, le +trait suivant: + +Mademoiselle Mars vit un matin arriver chez elle,--je ne sais plus en +quelle année, ce devait être vers 1825,--un jeune homme de bonne mine +qui lui présenta un manuscrit. Ce garçon avait vingt ans, il était venu +de sa province à Paris; il n'avait lu qu'une chose encore, l'affiche du +Théâtre-Français, et sur cette affiche le nom de mademoiselle Mars. Se +faire présenter chez elle, il n'y fallait pas songer; il ne connaissait +âme qui vive. Un soir il entre au théâtre, où mademoiselle Mars jouait +_Fanchette_ de la Belle-Fermière. Il la regarde, il l'admire, il sort du +parterre à moitié fou. À peine dans Paris, il s'aperçoit bien vite qu'il +n'était pas mis comme tout le monde, le monde de Paris qui sait vivre et +s'habiller. Il avait peu d'argent, il en attendait de son père; il +emploie le peu de ressources qu'il a à s'habiller convenablement. L'idée +de voir de plus près mademoiselle Mars s'empare de son cerveau avec une +telle force que le lendemain, en se levant et après s'être équipé, +adonisé de son mieux, il roule dans sa main gauche un cahier de papier +blanc, puis le voilà qui court chez mademoiselle Mars. Il sonne, il +attend, il dit son nom, un nom fort honorable et fort estimé dans sa +province, mais inconnu dans la capitale; il est introduit enfin. Il +balbutie quelques mots: mademoiselle Mars l'écoute, elle lui parle avec +bonté, il se trouble, et quand elle lui demande son manuscrit, il se +déferre tout-à-fait. La rougeur lui monte au front, il est en nage, il +se lève, puis le voilà courant avec cette rame de papier,--ce drame +mensonger d'un pauvre enfant!--jusqu'aux alentours du +Palais-Royal.--J'ai menti, se dit-il, j'ai menti, elle doit me mépriser! +Il entre chez un armurier, et achète un pistolet. Le soir, et je ne sais +à quelle occasion, il est invité chez un de nos plus riches banquiers. +M. Shikler, de la place Vendôme. Le jeu à la mode était alors l'écarté. +Notre jeune homme entre dans ces salons, il voit une table à laquelle on +le convie de s'asseoir; il n'a jamais joué de sa vie, le voilà qui joue. +Il passe une première fois, une seconde, une troisième, en un mot, il +passe dix-sept fois! L'enjeu modeste qu'il a mis sur table est devenu +une fortune; il a peur, il perd la tête... Cependant il faut se lever, +il ramasse les pièces éparses sur le tapis, fuit par le grand escalier +et les jette à pleines poignées aux laquais de M. Shikler.--Quel +malheur! s'écrie-t-il en s'esquivant comme un malfaiteur, quel malheur! +oh! j'ai gagné! j'ai gagné, et l'on croira que je ne suis qu'un voleur! + +Il reste chez lui, s'y barricade, et, exalté par les événements de sa +journée, il se brûle la cervelle... + +Béquet connaissait la famille de ce jeune homme; il était le lendemain +dans la loge de mademoiselle Mars, quand il reçoit une lettre annonçant +cet événement: cette lettre était du maître de l'hôtel habité par le +jeune homme. Béquet se lève en s'écriant: «Le pauvre N...! oh! si vous +l'aviez connu! C'était bien le garçon le plus timide, le plus gauche... +Je ne le savais pas encore à Paris, pourquoi faut-il qu'il y soit venu!» +Tout en parlant ainsi, Béquet regardait mademoiselle Mars; il la voit +pâle et tremblante. + +--Mon Dieu! s'écrie-t-elle, mon Dieu! vous venez de nommer ici un jeune +homme que j'ai vu hier, un jeune homme, n'est-ce pas, qui est venu chez +moi avec un manuscrit? + +--J'ignorais cela, dit Béquet. + +--Eh bien! ce jeune homme, je l'ai vu... oui, je l'ai vu en rêve cette +nuit... dans un rêve singulier. Il tenait en main un pistolet! + +Béquet resta confondu. Nul au monde n'avait pu apprendre les détails de +ce suicide à mademoiselle Mars; mais elle avait rêvé, véritablement rêvé +l'image du suicidé. + +Un pareil fait ne doit être suivi, à notre sens, d'aucun commentaire; il +servirait seulement, selon nous, à établir la faculté d'exaltation de +mademoiselle Mars. Pour peu qu'une figure fût accentuée et qu'elle l'eût +entrevue, cette image se gravait dans son esprit en contours +ineffaçables. Il lui est souvent arrivé en province, de reconnaître des +personnes qu'elle avait à peine fréquentées.--À certains passages de ces +mêmes souvenirs, on rencontrera aussi dans sa vie d'étranges +prédestinations. + +Ainsi, mademoiselle Mars qui professa toute sa vie un culte pour les +violettes,--ces fleurs au parfum suave et modeste,--devait se voir +enterrée avec un bouquet de ces mêmes fleurs au côté, sans qu'on sût +quelle main mystérieuse les avait placées sur sa poitrine. + +Elle est morte aussi dans le mois qui porte son nom. + +Sa fille est morte le 31 du mois de mars. + +L'histoire de la mésange donnée à Béquet par mademoiselle Mars ne mérite +pas moins de trouver sa place dans ces mémoires. Béquet en eût fait +seulement le pendant du _Mouchoir bleu_. + +Enfin mademoiselle Mars recevait tous les ans, à sa fête (la Saint +Hippolyte), au milieu de bouquets d'amis, de fleurs achetées à grands +frais chez madame Prévost, un simple bouquet d'héliotropes... L'auteur +de cette offrande, renouvelée tant de fois et avec le même silence, +resta toujours inconnu, du moins de toute autre personne qu'elle. + +Sans anticiper ici davantage sur ces détails purement biographiques qui +retrouveront leur place en temps et lieu, nous pouvons avancer hardiment +que peu d'actrices eurent d'abord une existence plus brillante que +mademoiselle Mars, du moins du côté de la fortune; seulement la vie +pratique l'usa. Les journaux qui ont bien voulu parler du nitrate +d'argent employé par elle sur la fin de sa vie comme cosmétique pour ses +cheveux se sont arrêtés froidement à l'épiderme; ils ne savaient rien du +caractère de mademoiselle Mars. Ce n'est point une misérable teinture, +un fard apprêté plus ou moins bien qui a déterminé chez mademoiselle +Mars ces lésions graves, organiques, c'est sa vie elle-même, vie active, +nerveuse et singulièrement tourmentée par son propre besoin de volonté. +Les esprits vulgaires ne se doutent pas à quel prix on achète souvent +l'éclat, les indifférents s'embarrassent peu de ces luttes sourdes, +incessantes contre l'envie. Les véritables amis de ce talent, l'honneur +de la scène, demandaient à Dieu qu'il ne séparât pas pour elle le +bonheur de la gloire: Dieu les a-t-il exaucés? Mademoiselle Mars eut à +subir, vers la fin de sa carrière dramatique, des préférences et des +injustices: le présent l'a vengée de l'ingratitude avant l'avenir; elle +n'en a pas moins souffert de ces combats violents. Affirmer seulement +qu'elle est morte de chagrin, de désillusion, de satiété, c'est mentir +aux faits, à l'évidence; c'est arranger une histoire de fantaisie. + +Mademoiselle Mars est morte avec un mot admirable sur les lèvres, un mot +digne de Bossuet. + +L'abbé Gallard avait été amené près d'elle; il venait de joindre sur le +lit de la mourante ces deux mains aussi blanches que deux beaux lys; il +lui parlait de Dieu en prêtre noble et intelligent. + +Quand cette confession--on sait que mademoiselle Mars s'est confessée +sans nulle répugnance--fut finie à ce pacifique chevet, un ami bien cher +et bien dévoué, s'approcha de mademoiselle Mars: + +--Eh bien, lui dit-il avec un sourire voilé de larmes; cela ne fait pas +mourir! + +--Non, répondit-elle, mais cela aide à mourir! + +C'est par ces paroles que cette vie simple et touchante devait être +close; c'est par cette dernière abnégation d'elle-même que mademoiselle +Mars vivra. Tout le temps qu'elle a souri et parlé, mademoiselle Mars a +mis son coeur, son esprit au service des gloires ou des amitiés +contemporaines; elle n'a reculé devant aucun sacrifice. Cette voix d'un +attrait, d'un pouvoir incomparable, ce talent net, éprouvé, elle l'a +prêté à toutes les tentatives, à toutes les expériences du style et de +la pensée, ne reculant ni devant le drame, qu'elle haïssait d'instinct, +ni devant d'autres essais, où l'on semblait prendre plaisir à la +compromettre. Cet art sérieux, difficile, l'art du théâtre, a trouvé +dans elle une amazone et une interprète; elle a combattu à la fois pour +l'école de Molière, de Marivaux et de Beaumarchais, comme pour Victor +Hugo, pour Dumas et Delavigne. + +«Ôtez mademoiselle Mars de la Comédie-Française, écrivait M. Jules Janin +en 1840, c'en est fait non seulement de la comédie classique, mais de +tous ces chefs-d'oeuvre de seconde main, de ces copies éphémères de la +comédie, auxquelles elle prête encore sa grâce piquante et son fin +sourire[2].» + +Hélas! cette grâce, ce sourire, cet éclat vivifiant est perdu à tout +jamais pour notre principale scène; il ne nous reste plus de +mademoiselle Mars qu'un triste et morne souvenir. L'écrivain aimable et +piquant dont je parlais tout-à-l'heure, le critique habile et fin qui +l'appréciait si bien est mort huit ans avant elle, et quand il mourut, +mademoiselle Mars se trouvait elle-même alors absente. Nous ne saurions +mieux faire que de donner ici quelques lignes dues à la plume d'un ami +de Béquet sur cette fin prématurée du feuilletoniste. Le souvenir de +mademoiselle Mars s'y trouve religieusement accolé à de légitimes +regrets; il répand sur cette page un double intérêt. Plus d'une fois, +d'ailleurs, le nom de Béquet interviendra sous notre plume, dans le +cours de ces souvenirs; c'est donc ici un dernier hommage que nous +rendons à l'excellence de son coeur. Rien de ce qui compose cette +funéraire guirlande de mademoiselle Mars ne doit se voir oublié, rien, +pas même les vers que plusieurs poètes ont bien voulu nous faire +parvenir, à la suite de ses glorieux obsèques. + +«Saint-Maur, 13 octobre 1838. + +«Mon cher ami, + +«C'est à vous, à vous seul, que je veux rendre compte de mon triste +pèlerinage. Absent de Paris depuis août, j'étais loin de me douter des +progrès que le mal avait faits chez ce malheureux Étienne. + +«J'arrive à ce petit ermitage où nous l'avions vu: plus rien, plus rien; +on me dit qu'il a été transporté chez le docteur Blanche! Voici comment +cela est arrivé: + +«Béquet n'a pu se lever un matin de son lit, la voix lui manquait, ainsi +que les forces. Il regardait autour de lui d'un regard terne, +défaillant... ce regard, vous le savez, qui me fit tant de peine une +fois chez lui, quand nous lui parlions d'Hoffmann... Hoffmann, cher ami, +quel nom viens-je de rappeler? Notre pauvre Étienne avait souvent +recours à des excitations aussi périlleuses que celles employées par le +fantastique auteur du _Chat Murr_, afin de ranimer sa verve vis-à-vis +d'un travail ingrat et pressé; vous vous souvenez de ce libraire qui, +pour obtenir de lui je ne sais plus quelle notice, employait le procédé +le plus curieux et, à mon avis, le plus coupable. Il invitait Béquet à +dîner dans un cabinet bien clos d'un restaurant; sur cette table il y +avait deux couverts, des plumes, de l'encre, du papier... + +«Hélas! c'était la plume qui devait jouer en cette mise en scène le +premier rôle... Le garçon du restaurant, qui avait le mot, mettait entre +chaque plat, que dis-je? entre chaque flacon, un intervalle convenu +entre l'amphitryon et lui; l'amphitryon criait, pestait, avait l'air de +s'emporter contre le chef de cuisine, le maître du café, que sais-je? et +pendant ces entr'actes prémédités, la plume de Béquet achevait une +colonne. C'est ainsi qu'on le perdait, qu'on l'usait comme à plaisir! +Non-seulement il était indolent, mais besogneux; ce qu'il y avait de +pis, c'est que ceux qui profitaient ainsi de sa noble intelligence +n'agissaient qu'à bon escient! Il fallait alors l'entendre raconter par +quelle pente magique, insensible, le pied d'un autre poète, d'un autre +rêveur,--celui d'Hoffmann,--l'avait porté souvent à Leipsick ou à +Berlin, vers la cave de Tresber ou de Wegmer, afin d'y poursuivre ses +ébauches commencées, de s'y accouder, lui conseiller de justice, entre +ses pots et ses plumes, criant à tue-tête aussi au garçon de l'endroit +qu'on lui apportât un encrier. Mais le Ganimède ou l'Hébé de ces +tavernes savait bien aussi sans doute à qui il avait affaire; l'encrier +demandé n'arrivait point, l'encre était trop épaisse, il fallait la +renouveler,--mille autres raison enfin! + + _Tunc queritur crassus calamo cur pendeat humor, + Nigra quod infusâ vanescat scepia lymphâ_. + + (PERSE.) + +«En revanche, si ce malencontreux encrier n'arrivait pas, le vin +arrivait toujours, le vin, c'est-à-dire cette encre devenue, hélas! la +seule encre de ce merveilleux conteur! + +«Il y a trois choses par lesquelles beaucoup de nos poètes hollandais +périssent, écrivait le sage Heinsius: _Ventre, plumâ, Venere_. + +«Hoffmann en eût ajouté une quatrième: _vino!_ + +«Depuis le tombeau de lord Byron, à Hucnall-Torkard, jusqu'à celui du +pauvre Étienne, que nous pleurons tous à Bessancourt, que de fins +précoces parmi tous les écrivains; que d'existences fauchées ainsi d'un +seul coup! Il semble que les gens d'esprit, de mouvement, de pensée ne +doivent point mourir comme les autres: quelque chose de triste, de fatal +s'attache à ces ouvriers de l'intelligence, _pâle troupeau de talents +marqués par la mort_, s'écrie quelque part un poète, génération de +labeur et de misère! Et puis, ce travail âpre, quotidien, celui de la +critique hebdomadaire dans un journal! Le dimanche, ce jour de repos, +devenu pour l'écrivain son jour de travail forcé, son jour de +composition de concours comme au collége! Rendre compte d'une pièce qui, +le samedi, vous a brisé, s'étendre sur le lit de Procuste de l'analyse +avec cette pièce, la presser comme une orange, en extraire le jus bon ou +mauvais, et le servir le lendemain à son public! Béquet eût pu être si +heureux sans cette torture, sans ce brodequin de fer! Il eût continué de +traduire Lucain tout à son aise; il eût élevé son monument de +persévérance et de goût, _exegi monumentum_; il eût relu madame de +Sévigné, qu'il aimait tant, sous les ombrages du château de Brady, ou à +Bièvre, chez son patron littéraire[3], nourri lui-même de si fortes, de +si ardentes études! Au lieu de ce nonchalant sillon, le travail de la +critique théâtrale, depuis Corneille jusqu'à M. Ancelot, il eût écrit +d'exquises et insouciantes nouvelles. Ah! qu'il nous a dit bien des +fois: «Enseignez-moi donc, mes amis, comment on peut travailler quand on +n'en a point envie?» Il travaillait lentement et difficilement. Esprit +juste, logique, il fut par malheur toute sa vie le contraire de son +esprit; il a tué sa raison et ses forces en homme inconsidéré. Cette âme +jeune et vive, ce goût,--la plus admirable des qualités,--cette +éloquence aimable, sincère, attachante, il l'a poignardée complaisamment +en demandant à ses nerfs plus qu'il ne devait leur demander, en revenant +souvent chez lui la tête allourdie des fumées du vin comme Kean, ou ce +brillant Sheridan que Byron nommait son _vieux Sherry_. Ainsi avait-il +vécu, ainsi est-il mort, nous laissant à tous dans l'âme autant de +terreur que d'admiration, autant de douleur que de pitié. + +«Il serait cruel pour Béquet qu'il n'eût vécu que sur un mot politique. +Celui de _malheureux roi! malheureuse France!_ eut les honneurs d'un +procès fait au journal et non à l'écrivain; Béquet avait la conscience +de s'en désoler[4]. + +«Un madrigal a fait passer Saint-Aulaire jusqu'à nous; le mot de Béquet +eut cela d'étrange qu'il fut prophétique, il présageait la fin de la +monarchie. À quelque temps de là, ce Calchas ingénu en +plaisantait:--«L'échafaud me réclame, nous écrivait-il; aussi à six +heures précises, je compte dîner avec vous tous chez Véry.» + +«C'était là, vous le savez, qu'on jouissait le plus de sa conversation +et de sa verve. Chez Véry on le baptisa un soir du nom de l'_abbé +Chaulieu_. + +«Je ne sais pas trop si je ne dois pas bénir Dieu de m'être trouvé à +Londres pendant qu'il mourait ici, car tous les détails de cette mort +sont bien tristes. Béquet n'a pas, je le sais, souffert comme Hoffmann, +et n'a pas eu le spectacle odieux de véritables bourreaux, promenant un +fer ardent sur son corps pour y rappeler un reste de vie. Koreff et +Loëve-Veymars vous ont donné ces affreux détails; ceux que vous auriez +recueillis, soit du docteur Blanche, soit de tout autre laissent encore +cependant bien du deuil dans l'âme. En mourant, cet homme n'a pas +seulement dit comme Horace: + + _Bene est cui Deus obtulit + Parcâ, quod satis est manu._ + +«Il est mort sans croix et sans pension, mort dans un état presque +voisin de l'indigence. C'est le 30 septembre qu'ils l'ont enterré, le +dimanche matin. Sa bière attelée attendait; on l'a transporté de +Montmartre, où il est mort, jusqu'à Bessancourt, le modeste village où +il fut élevé; il est là, placé dans l'église même, dans l'église, +entendez-vous! Antony Deschamps, Janin et ses deux frères +l'accompagnaient en poste jusqu'à sa dernière demeure. Vous serez bien +triste en votre Normandie, quand vous appendrez cela. Avec quelles +larmes ne l'eussiez-vous point suivi! N'oubliez jamais qu'il aimait +surtout à raconter lorsque vous vous trouviez là. + + * * * * * + +«Mais quelle douleur! La seule femme, la seule amie qui aurait dû suivre +ce char funèbre était absente! + +«Pour Béquet, mademoiselle Mars fut une mère, une soeur... Disons plus, +elle fut une famille. Vous le savez, mademoiselle Mars composait pour ce +singulier poète, un monde véritable. Les dernières années de Béquet se +sont partagées entre son admiration enthousiaste pour Talma, et son +culte fervent, réfléchi pour mademoiselle Mars. Il posait rarement le +pied dans son salon lorsqu'il s'y formait un cercle, mais en revanche, +que de fois ne frappait-il pas à la porte de sa loge! _Casta fave!_ lui +criait-il à travers, la serrure, et cette porte s'ouvrait, non pas que +Célimène sût le latin, mais elle avait reconnu la voix douce et basse de +notre ami. Dans ce coeur d'élite, Béquet rencontra toute sa vie une +indulgence et une amitié à toute épreuve; non qu'elle s'abstînt par fois +de le gronder, mais elle le grondait avec un son de voix si doux une +telle bonté dans le regard, que cette gronderie quotidienne était +devenue pour Béquet le pain de son coeur. Elle disait souvent, en +parlant de lui: _C'est un vieil enfant incorrigible; mais que +voulez-vous? ce sont ceux-là qu'on aime le mieux, et auxquels on +pardonne le plus!_ + +«Un soir,--pardonnez à ces souvenirs qui m'obsèdent,--je trouvai Béquet +accroupi plutôt qu'assis dans un coin de la loge de mademoiselle Mars. +On jouait le _Misanthrope_. Son visage était plus triste et plus pâle +que de coutume; un engourdissement étrange, une torpeur, physique autant +que morale, semblait l'avoir cloué immobile, les lèvres entr'ouvertes, à +cette place... Il était indifférent, presque mort à tout ce qui se +passait autour de lui. J'eus pitié de lui en le regardant! Quel +contraste, mon Dieu! Cette femme, belle encore de cette beauté qu'elle +seule pouvait si longtemps garder, rayonnante d'esprit, de gloire, de +succès, éblouissante de fleurs, de diamants, de dentelles, enivrée +encore des applaudissements dont l'écho venait de mourir à son oreille, +à côté de cet homme, arrivé ainsi avant l'âge du déclin de +l'intelligence et de la vie! un pareil spectacle vous eût navré. Ce +soir-là, mademoiselle Mars employa toutes les ressources charmantes et +fécondes de son esprit pour captiver, que dis-je? pour réveiller un +instant l'attention de son vieil ami; et, vous, qui l'avez souvent +admirée, étudiée, suivie dans le moindre de ses rôles, oh! qu'elle vous +eût semblé belle dans celui-là! C'était un assaut de coquetterie, de +bienveillance, de bonté; eh bien! tous ces mille riens ingénieux dont +elle se montra prodigue, tous ces traits, toutes ces saillies ne purent +amener un sourire sur les lèvres décolorées de son auditeur: il l'écouta +sans l'entendre. Alors aussi elle devint rêveuse, et elle me dit +tristement: + +--Ah! mon pauvre Béquet est bien malade! + +--Bien malade, ajouta-t-elle, vous le voyez, car il ne sait plus +sourire! + +«Ces simples paroles furent l'arrêt de mort de notre ami! C'est que, +pour mademoiselle Mars, le seul sourire, c'était l'intelligence de la +jeunesse, la santé, la vie! Peu de temps après ces mots qui m'avaient +fait tressaillir, Béquet se mourait! Au plus fort de son agonie, il +demanda mademoiselle Mars; il semblait attendre qu'elle fût là pour +mourir.--Son courage faiblissait devant ce moment suprême! Elle qui +comprenait, qui devinait si merveilleusement toutes les angoisses de +l'âme, elle lui eût appris à supporter un si affreux passage avec calme; +en vain l'appela-t-il à son heure dernière d'une voix morne, brisée... +Un silence glacé répondit seul à l'agonisant; son dernier désir ne +devait pas être exaucé.--Mademoiselle Mars ne vint pas!... Moi, j'aurais +donné dix ans de ma vie pour qu'elle fût là! + +«L'agonie de Béquet devait être double, il était mort sans la voir! + +«Pour que mademoiselle Mars n'assistât pas à ce dernier et cruel instant +de la vie de Béquet, il fallait quelle eût quitté la France; la dernière +étincelle de cette âme amie lui appartenait de droit. + +«En effet, mademoiselle Mars, les journaux vous l'auront dit, je pense, +était à Milan, quand nous perdîmes notre ami! + +«Qui sait même, à l'heure où la mort posait sa main sur ce pauvre +Étienne, si elle ne recevait pas en Italie la plus éclatante des +ovations; qui sait, mon ami, si, quand il a rendu son âme à Dieu, une +couronne, fraîche et charmante, ne tombait pas aux pieds de l'amie +absente sur la scène de la Scala! + +«Oh! j'en suis bien sûr, cette couronne, tressée pour le triomphe, elle +la déposera à son retour sur la pierre qui le recouvre!» + + + + +III. + + +Séparer mademoiselle Mars de son époque, l'isoler comme figure de toutes +ces figures curieuses et mémorables, ce se serait se condamner, selon +nous, au plus aride examen. + +Pour ne parler que de l'un des côtés de la vie de mademoiselle Mars, le +côté purement littéraire, convient-il donc de s'en rapporter à ce sujet +même aux notices dramatiques? Beaucoup d'oublis et d'erreurs nous ont +d'abord été signalés; il importe de les rectifier. Insouciante de sa +gloire, la célèbre actrice a laissé passer elle-même, durant sa vie, +nombre d'inexactitudes sur sa personne; des biographies hâtives, +indigestes, ont été semées sur elle à profusion. Ce qui n'est pas moins +regrettable, c'est que son influence sur l'esprit et les moeurs de la +scène française n'a jamais été, selon nous, signalée ou définie. Le +Théâtre-Français, ce fut longtemps mademoiselle Mars; elle aurait pu +dire, en parlant de cette scène: «_l'État c'est moi!_» comme disait +Louis XIV. + +Mademoiselle Mars a traversé le Directoire, l'Empire, la Restauration, +elle a connu une foule de personnages qui ont marqué dans le monde, la +politique, les lettres. On ne peut lui faire un crime d'avoir choisi +elle-même, dans cette vaste galerie, ceux dont elle a voulu s'entourer, +la mort inexorable lui en a enlevé quelques-uns, d'autres subsistent et +regardent à bon droit le bonheur de son ancienne intimité comme une +préférence. Ils ont connu cette noble femme partagée entre les +affections les plus sérieuses et les études de son art; ils savent, eux +ses intimes, les moindres pages de sa vie, excepté peut-être ce qui +concerne ses bienfaits. La main gauche de mademoiselle Mars n'a jamais +su ce que la main droite donnait; elle aimait l'aumône par instinct, +quand tant de riches l'aiment par ennui. Sous une apparence de raideur, +il lui est souvent arrivé de cacher une bonne action; elle se défendait +ainsi contre l'orgueil naturel de la pitié. On a bien voulu attribuer à +mademoiselle Mars des opinions politiques; elle fit toute sa vie trop +grand cas de la prudence pour ne pas comprendre les dangers de +l'exaltation. Qu'au milieu de l'ivresse générale qui animait un peuple +guerrier, mademoiselle Mars ait fait éclater quelques transports, cela +était naturel; il est faux qu'elle ait jamais arboré une cocarde. «La +pauvre femme, nous écrit sa plus vieille amie, mademoiselle Julienne, +celle qui l'a connue depuis 1808 jusqu'à sa mort, la pauvre femme +n'avait ni le goût ni le temps de s'occuper de politique; elle n'a crié +que _vive Molière!_[5]» + +Ce qu'il ne deviendra pas moins curieux à observer parfois chez cette +grande actrice, sera, nous devons le dire, sa propre organisation. + +Ainsi sera-t-on peut-être étonné d'apprendre que Mademoiselle Mars ne +procéda toute sa vie au théâtre qu'à force d'art, d'étude, de soins +patients. Oui, Mademoiselle Mars ne fut grande qu'à force d'art; oui, il +y eut toujours en elle une lutte mystérieuse entre l'idée et la parole; +elle ne sortait de cette lutte que par un effort victorieux. +Magnifiquement douée de tous les dons, elle n'en travailla qu'avec plus +d'ardeur, avant de suspendre aux accents mélodieux de ses lèvres tout ce +public ébloui. Esprit sévère, difficile, la première ébauche de la +passion théâtrale ne lui a jamais suffi; elle n'eut, pour elle-même, +aucune faiblesse; elle se soumit aux plus courageuses épreuves. Avec de +telles idées, on ne peut demeurer inférieur à l'art éclatant que l'on +cultive; c'est ce qui advint à Mademoiselle Mars, ce diamant épuré +longtemps au feu. En dépit de toutes ses facultés éminentes, elle tendit +toujours sa main au travail. La grâce, la vérité, la simplicité +touchante, les élans nobles, dramatiques, elle ne les obtint qu'au prix +de laborieux efforts. Admirable exemple, qui doit prémunir les jeunes +athlètes contre le désespoir qui brise souvent leurs forces! + +«--Vous trouvez ce trait difficile, disait-elle un jour à sa seule +élève, mademoiselle D...; personne ne m'a montré cet effet, je ne l'ai +trouvé qu'après trente ans de travail!» + +Un trait non moins saillant de ce noble caractère, c'est que +mademoiselle Mars ne découragea jamais aucune vocation. Quelle meilleure +preuve pouvons-nous en apporter que l'élève privilégiée à qui nous +devons une grande partie de ces souvenirs, et sur laquelle l'artiste +incomparable que nous pleurons reporta si longtemps une partie de sa +tendresse? Jamais leçons moins dures, moins impérieuses, moins pédantes, +ne furent données avec plus de goût, et cependant, nous venons de le +voir, mademoiselle Mars était bien sévère pour elle-même! Elle aimait +que l'on grandît sous son aile, sous ses doux enseignements; une étoile +qui se levait dans son ciel la rassurait contre l'envie elle-même. C'est +qu'aussi mademoiselle Mars ne connut jamais la jalousie, dans cette +carrière où les plus amis se dénigrent; en revanche aussi, elle subit +les contre-coups de cette passion, la seule arme des comédiens. On peut +avancer qu'elle souffrit souvent de ses rivales, elle qui toute sa vie +s'était abstenue de les faire souffrir. + +Une volupté réelle de mademoiselle Mars, c'était de jouir du succès de +ses amis: Talma et elle s'entraidaient dans un mutuel accord. La rue de +la Tour-des-Dames, qu'habitait Talma, et la rue La Rochefoucault, où +demeurait mademoiselle Mars, favorisaient ces rapprochements; ces deux +royautés fraternelles se visitaient, s'étayaient de mutuelles +confidences; mademoiselle Mars aimait Talma autant qu'elle l'estimait. + +Il n'est peut-être pas non plus inutile de dire ici en passant un mot de +sa philosophie, mademoiselle Mars lisait Saint-Simon, parce qu'il n'y a +rien dans un pareil livre de romanesque et de fabuleux: la vie et sa +lutte implacable s'y retrouvent à chaque page. Or, mademoiselle Mars eut +toujours l'esprit positif; c'était une femme de grand conseil et aussi +un homme d'une grande volonté. Elle s'armait d'un triple airain contre +ce qu'elle croyait illicite, elle maintenait avec une exigence sévère la +moindre parcelle de son bon droit. Elle eut, à ce sujet, des combats +dont elle sortit toujours avec bonheur; son organe seul plaidait pour +elle. + +--Un procureur du roi eût tenu tête fort difficilement à mademoiselle +Mars. + +Si les fausses vertus sont odieuses, si l'amitié même de ceux qui +survivent doit être impuissante un jour à les faire prévaloir, +mademoiselle Mars n'a, grâce au ciel, rien à redouter en ce jour du +présent comme du passé. Elle a été franche, loyale, jusqu'à la fin de sa +carrière; c'est un témoignage que ses amis et ses ennemis se plaisent +conjointement lui rendre. La trempe de cette âme était d'acier; elle +disait souvent à ses amis leurs vérités les plus dures, mais en leur +présence, face à face, et avec une verdeur digne de Molière; mais +ceux-là même qu'elle venait d'accuser en traits si francs vis-à-vis de +leur conscience, elle les défendait, une fois absents, avec toute la +probité du coeur, et ne souffrait pas que le moindre trait caustique leur +fût lancé. + +En revanche, elle ne pouvait pardonner à la méchanceté systématique. +L'injustice, l'ingratitude la trouvaient prête à se dessaisir de la +clémence; elle décapitait un ennemi avec un mot[6]. + +Celui-ci restera d'elle; il peint à la fois sa probité de sentiments et +sa franchise: + +«On ne donne la main que quand on donne le coeur.» + +Avec cette horreur pour la banalité, horreur aussi vigoureuse, aussi +noble que celle d'Alceste, mademoiselle Mars devait être toute sa vie +une personne exceptionnelle, et elle le fut, comme s'il était écrit +qu'aucun triomphe ne dût lui manquer. + +La société, qui se venge souvent de l'éclat des réputations par des +inductions voisines de la calomnie, n'épargna pas cette femme honorable; +ne pouvant nier ses succès, elle la poursuivit jusque dans ses intimes +affections. Il nous est arrivé plus d'une fois d'entendre sur +mademoiselle Mars des contes ineptes, absurdes; nous en avons lu, ce qui +devient plus coupable, mademoiselle Mars n'opposa à ces mensonges que le +plus noble des mépris: elle se tut. Le respect dû aux morts, +l'inviolabilité du cercueil, sont des phrases pour beaucoup de gens; il +se trouvera encore, comme il s'en est déjà trouvé, des hommes dont un +sentiment de décence ne guidera pas la plume en parlant de cette vie, où +les actions généreuses ne laissent que l'embarras du choix au paneriste. +Que les véritables amis de ce grand talent n'en conçoivent pas +d'ombrage, quand le rossignol s'est tu, les grenouilles coassent. Tout +devient pâture à la curiosité, les plus doux loisirs de l'honnêteté, +comme ses labeurs, les sentiments les plus vrais, les plus +désintéressés, comme les luttes courageuses de l'art, du génie! Il +semble au moins qu'on eût dû épargner à mademoiselle Mars l'amertume +d'un tel calice; il semble que sa vie répond assez de ses oeuvres: il +faut bien le dire pourtant, ce coeur si tendre, si loyal, on l'a méconnu, +injurié à plaisir. Il y a eu des hommes qui ont suivi sans pudeur +mademoiselle Mars dans ses douleurs domestiques: on l'a accusée de ne +point aimer sa fille! À la portée de ce trait, on peut juger d'avance de +l'acharnement de ses ennemis. Ce n'est point une femme comme +mademoiselle Mars qui n'eût point compris la plus sainte, la plus noble +des missions, celle d'une mère! La sienne fut toujours l'objet constant +de sa vive sollicitude. Quant à son amour exalté par cette enfant, nous +n'en saurions apporter de meilleur preuve que sa retraite de la scène, +retraite qui dura neuf mois[7]. Accablée de cette perte cruelle, +mademoiselle Mars rompit tout d'un coup avec Paris et ses habitudes, +elle courut se confiner dans sa retraite afin d'y cacher ses larmes, ses +angoisses, son désespoir! La seule vue du portrait de cette adorable +créature, peinte pour elle par Gérard, excitait encore, huit ans après, +chez elle, un tremblement nerveux et fébrile, les pleurs mouillaient ses +yeux en retrouvant un dessin, une fleur de cette fille adorée! Cette +enfant elle-même n'avait-elle pas reçu de mademoiselle Mars une +éducation digne de la fille d'un prince? Et voilà le deuil qu'on +accusait cette mère de ne pas porter, voilà cette mémoire que l'on +supposait si vite rayée de son coeur! mademoiselle Mars aurait pu dire +cette fois comme Marie-Antoinette: «J'en appelle à toutes les mères!» + +Ceux qui ont répandu sur mademoiselle Mars une pareille calomnie +l'avaient-ils vue seulement dans _Louise de Lignerolles_ et dans les +_Enfants d'Édouard_? Le tort de certains rôles est souvent d'imprimer +leur tenue et leur caractère, aux acteurs qui les maintiennent à la +scène; ce n'est peut-être pas une observation frivole que celle de cette +rareté des rôles de _mère_ que nous consignons ici dans le répertoire de +mademoiselle Mars. Devait-on s'en faire une arme injuste contre sa +tendresse? L'emploi de mademoiselle Mars les excluait. + +S'il devient facile à toute personne de bonne foi, d'après ces divers +aperçus, de se faire une idée ce caractère, il est plus malaisé de lui +trouver des analogies dans la société même où mademoiselle Mars vécut. +Aucune physionomie de comédienne ne saurait entrer en ligne avec +celle-ci dans le dix-huitième siècle, siècle individuel par excellence, +et dans le dix-neuvième, mademoiselle Mars conserve encore le privilége +exceptionnel de sa valeur. Elle demeura _elle_ jusqu'à la fin de sa vie, +_elle_, c'est-à-dire une femme qui, dans d'autres conditions données, +eût fait merveilleusement et mieux qu'une duchesse de la vieille cour +les honneurs d'un salon peuplé de grands noms et de grands esprits. Mais +mademoiselle Mars était non-seulement modeste, elle fut timide toute sa +vie. Pressée bien souvent de céder à des sollicitations élégantes, à des +démarches habiles tentées auprès d'elle pour la confisquer une seule +soirée dans les salons à la mode, elle répondait à l'un de ses anciens +amis, conteur ingénieux de qui nous tenons ce trait: _Je ne veux pas +leur montrer la bête curieuse!_ Cette antipathie marquée pour le monde +tenait à une certaine sauvagerie de caractère dont mademoiselle Mars +s'accusait souvent devant ses amis. Le monde ne lui eût offert +d'ailleurs qu'un commerce pauvre, ingrat; il lui eût rendu des sous pour +de l'or. Où donc alors mademoiselle Mars avait-elle puisé cette +convenance parfaite, ce goût, cette réserve qui formaient le cachet +personnel de son talent? Elle est morte, hélas! en emportant le secret +de cette ingénieuse puissance. + +Il est vrai de dire aussi, pour faire comprendre la répugnance de +mademoiselle Mars, à l'endroit des cercles, que la société devant +laquelle s'étaient écoulées ses plus belles années avait vu ses rangs +singulièrement éclaircis. Les poètes dramatiques de sa pléïade s'étaient +éclipsés peu-à-peu devant d'autres écrivains, Lemercier, Arnauld, +Andrieux, Legouvé, Soumet, tous, jusqu'à Casimir Delavigne, avaient payé +leur dette à la mort bien avant mademoiselle Mars. De là un ennui, une +satiété réelle pour une femme qui aimait souvent à causer de +mademoiselle Contat avec Chazet, de Fleury avec Roger, de Monvel avec +Duval, de Napoléon avec Gérard! mademoiselle Mars, qui se fût peut-être +composé un salon à trente ans, ne se sentait plus la force de +recommencer des amitiés. Que lui restait-il en effet de l'ancienne +Comédie, des acteurs qu'elle avait pu connaître et chérir, des auteurs +qui, les premiers, lui avaient apporté le fruit de leurs veilles? Les +uns n'étaient plus, nous le répétons; d'autres s'étaient métamorphosés +en députés, en pairs de France, quelques-uns même en ermites qui avaient +rompu avec leur siècle. Et cependant la puissance de ce génie était +telle, que chacun voulait admirer encore de près cette jeunesse +éternelle et ce séduisant sourire, les uns pour en jouir comme d'un +portrait aux lignes suaves, d'autres pour confier encore à ce rare +talent leurs créations fraîchement écloses, leurs travaux, leurs oeuvres +qui ne pouvaient se passer d'elle! Le salon de mademoiselle Mars voyait +encore à certains jours accourir près de cette femme simple et bonne les +noms les plus beaux, les plus radieux de notre siècle littéraire, Victor +Hugo, notre grand poète, avait donné le premier rôle de sa première +pièce à mademoiselle Mars; Alexandre Dumas avait eu le même bonheur que +Victor Hugo. Des peintres comme Delaroche, Eugène Delacroix, Dauzats et +Jadin se faisaient remarquer dans le cercle de ses habitués, ils y +échangeaient de vives causeries. On rencontrait chez elle M. V. de la +Pelouse, vieillard aimable et instruit; Romieu, ce gai préfet; Lebrun, +l'auteur de _Marie Stuart_; MM. Edmond Blanc, Vatout, Planard, Goubaud, +Germain Delavigne, Véron, Lesourd, Malitourne, le baron Denniée, +toujours vif et spirituel dans ses moindres anecdotes; Bachou, le baron +Taylor, et une foule d'autres personnes distinguées. Dans cet angle de +son salon se tenait le camp des intimes: M. Baudouin, le conteur attique +et précis; M. Milot, M. le comte de Mornay, d'un goût noble, exquis dans +tout; M. le marquis de Mornay son frère; ce pauvre Béquet, dont nous +vous avons dit la sagacité, l'esprit et le goût;--que vous dirais-je +enfin, quelques femmes assises sur ces mêmes fauteuils où s'étaient +assises avant elles mesdames Mainvieille-Fodor et Saint-Aubin, des +femmes douées de la beauté de mademoiselle Amigo, de la voix de madame +Dabadie. Plus loin, c'était MM. Cavé, Jules Janin, Hippolyte Lucas, +Cordellier-Delanoue. Ainsi entourée, mademoiselle Mars pouvait se croire +encore la reine des intelligences; elle souriait à Dumas en se souvenant +de _Bellisle_; à Hugo en songeant à _Dona Sol_ ou à la _Thisbé_! Alfred +de Vigny et Soumet étaient ses adorations. Ne vous seriez donc pas cru +vous-même transporté dans quelque noble salon de la place Royale, en +voyant cette femme qui eut toute sa vie l'esprit et le coeur de Ninon, +cette femme dont Charles Nodier eût défendu la moindre lettre à l'égal +de celles de Maintenon ou de Mirabeau? C'est que tout devenait charme et +musique en passant par les lèvres de l'admirable comédienne; c'est que +tous ces hommes, devenus ses hôtes pour une soirée, se disputaient tous +l'honneur d'une parole prononcée par mademoiselle Mars hors de la scène? +Là, point de calcul, d'apprêt, rien de l'éventail, des diamants de +Célimène; mademoiselle Mars n'était plus qu'une femme du monde, une +femme, il est vrai, qui avait parlé de bonne heure à bien des têtes +couronnées, une femme parée de toutes les ressources de son esprit, de +son maintien, de sa voix! Qui lui eût parlé dans ces réunions des choses +du théâtre eut commis presque un délit; là plus de grande coquette, plus +d'ingénue, plus de comédienne, mais une maîtresse de maison, la dernière +des grandes dames, comme on l'a dit. Nous avons ajouté qu'elle était +difficile et méticuleuse en amitiés, mais à qui donc doit-on refuser le +droit d'arranger sa vie? Mademoiselle Mars était née tellement, et +peut-être à son insu, une femme du monde, que dans le dépit, +l'impatience la plus naturelle et la plus vive, il ne lui échappa jamais +un mot qui parût une dissonnance choquante à ses familiers. +Grondait-elle quelqu'un et lui faisait-elle, comme l'on dit, son paquet +au coin de son feu, elle avait dans sa seule façon de prononcer le nom +de monsieur; de mademoiselle si c'était une femme, quelque chose de +bref, de sec, d'incisif, allant merveilleusement et en droite ligne à +son but. Et en ceci, on le voit, la comédienne de grandes manières +servait la femme de grand ton. Célimène ne doit, ne peut se fâcher comme +madame Patin. + +Si, durant toute sa vie, et au dire de ceux qui l'ont connue, elle fut +toujours en retard d'une heure pour une affaire d'intérêt, souvent même +pour une affaire de comité; mademoiselle Mars était en revanche aussi en +avance pour obliger. On l'a vue souvent se lever, quitter son propre +salon et ses amis, afin de courir où l'infortune l'appelait. Elle a +supporté courageusement d'affreux revers de fortune; tomber d'un seul +coup de cent quarante mille francs à huit mille six cents francs du +Théâtre-Français[8], restreindre sa maison et ne pas se plaindre, n'est +pas d'une femme ordinaire. Le nombre des pensions qu'elle faisait à des +gens nécessiteux ne s'en vit pas même diminué. + +On a parlé de services oubliés par mademoiselle Mars, et à ce sujet on a +accusé son testament. + +D'abord, ce testament est de 1838. Il est daté d'Italie. + +Cette date répond à plusieurs de ces oublis; puis nous savons de bonne +source qu'elle avait l'intention de le retoucher, seulement elle n'en +trouva pas le courage. Elle craignait la mort et tout ce qui pouvait la +lui rappeler[9]. + +Les meilleurs esprits ne sont pas exemps de cette sinistre inquiétude. + +Mademoiselle de Sens, dont nous avons écrit quelque part l'histoire, +poussa cette crainte si loin, qu'on avait ordre dans sa maison de ne +jamais lui apporter une lettre timbrée de noir. Elle ignora longtemps le +trépas d'amis bien chers, et son saisissement fut si profond en +apprenant la mort d'une personne qu'elle croyait pleine de vie, qu'elle +la suivit au tombeau. + +Étonnez-vous donc des alarmes de mademoiselle Mars! Par quel charme, par +quelle prière sortie de ce doux organe eût-elle désarmé cette implacable +déesse? Hélas! elle avait eu dans une fin récente encore l'exemple de +cette lutte formidable et vaine; on lui avait raconté un jour les +derniers moments d'un poète plein de génie et de feu que la mort venait +de prendre, les deux mains sur ses chants inachevés[10]. + +--Sauvez-moi! sauvez-moi! s'écriait avec une voix déchirante le noble +martyr à la garde-malade qui le veillait; sauvez moi, ma soeur, ne me +laissez pas mourir! + +Et il tendait vers cette femme des mains fiévreuses, défaillantes... + +Les détails de cette agonie, si cruelle pour nous tous les amis et les +élèves de Soumet, avaient vivement impressionné mademoiselle Mars. + +Les sombres fantômes dont la fantaisie des biographes s'est complu à +l'entourer au lit de sa mort sont de pures fictions, Elle a beaucoup +souffert, mais le délire n'a pas toujours opprimé cette noble +intelligence; elle s'est endormie si doucement, que trois heures après +elle ressemblait à sa propre image, peinte par Gérard. Une fois touché +par la mort, ce visage avait repris sa plus éclatante beauté,--la beauté +de mademoiselle Mars à l'âge de trente ans! + +Voici tout ce qui reste de cette femme célèbre en fait de reproductions +dues au marbre, au crayon ou au pinceau: + +Le portrait de mademoiselle Mars, peint par Gérard. + +La miniature de Jacques, (1810) représentant mademoiselle Mars dans le +personnage de Betty (la _Jeunesse de Henry V_); elle avait alors trente +ans. + +Le buste de David (d'après nature), 1823. + +Ce buste, que David possède encore dans son atelier, reviendra de droit +à la Comédie Française, nous l'espérons. + +Outre les nombreux services rendus si longtemps à la Comédie par +mademoiselle Mars, il est bon de dire qu'en mourant elle avait manifesté +l'intention de fonder un prix que ce théâtre eût décerné, soit à la +meilleure pièce, représentée dans l'année, soit à la première élève qui +se distinguerait entre toutes dans le domaine si pauvre à cette heure de +la Comédie. + +Un mot de nous au lecteur, en finissant. + +La vie de mademoiselle Mars s'offre naturellement au biographe sous un +double aspect: comme artiste, elle a occupé au théâtre une place large, +importante; comme femme, elle s'est conquis, au sein de l'existence la +plus modeste, des amitiés nobles, délicates, dont nul ne contestera la +valeur. + +En raison de ceci, il se présentait pour nous une difficulté que le plus +simple juge appréciera. Ne parler que de mademoiselle Mars à la scène +pouvait devenir fastidieux à la longue; pénétrer dans l'intimité de +cette vie offrait un écueil inévitable. On nous saura gré, nous +l'espérons, de nos réticences et de nos ménagements. + +Le masque suppose un stylet; nous répudions à l'avance le masque et le +stylet pour toutes nos oeuvres. Si c'est là une garantie de nos +jugements, nous la donnons tout d'abord et de plein gré à ceux qui +voudront nous lire: «Nous signons donc cet ouvrage et de grand coeur». + +Différentes considérations nous ont déterminé à l'entreprendre; la +première de toutes a été de montrer mademoiselle Mars sous son vrai +jour. Pour obtenir un pareil résultat, il ne nous a pas semblé que ce +fût assez des matériaux précieux que nous possédions, des documents +divers et des autographes nombreux de mademoiselle Mars; nous avons eu +recours constamment aux témoignages des contemporains. Les moindres +confidences, les moindres souvenirs des personnes qui ont approché de +près mademoiselle Mars ont eu pour nous, un grand prix; en frappant au +coeur de ses amis, nous avons trouvé plus d'un écho sympathique. C'est +là le privilége des mémoires illustres de se conserver des défenseurs +ardents même au-delà du tombeau; les amis de mademoiselle Mars se sont +ligués noblement pour prévenir la sienne de la moindre tache. Ce sont +leurs souvenirs plus que les nôtres que nous consignons ici. Nous sommes +trop jeune pour avoir suivi de bonne heure mademoiselle Mars dans les +diverses phrases de sa carrière; mais nous connaissons ses amis, c'est à +eux que nous avons fait appel. Beaucoup de ces personnes reconnaîtront +ici sans peine le texte même de leurs notes. + +Faire estimer la femme de ceux qui n'ont entrevu que l'actrice était +pour nous un devoir: ce devoir, la vie de mademoiselle Mars nous l'a +rendu bien facile. La sincérité d'un pareil écrit est son unique +défense. + + + + +MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Naissance de mademoiselle Mars.--Opinions diverses à ce sujet.--Date des +archives de la Ville.--Contradiction de madame Desmousseaux.--Parrain et +marraine.--Le baptême de Clairon.--Le nom d'_Hippolyte_.--_Le bonheur du +jour_.--La pension sur la cassette.--Monvel.--Mademoiselle Mars et ses +portraits.--L'enfant de la balle.--Jeunesse et misère.--Deux soeurs.--Les +mains rouges.--Le café au lait et les officiers.--M. Valville ne doit +pas attendre.--Les beaux bras de mademoiselle Lange.--Dugazon console +mademoiselle Mars.--Portrait de Dugazon.--La soeur martyre.--Les oiseaux +de Dugazon.--Vengeance d'acteur.--Manière de professer de +Dugazon.--Théâtre de marionnettes qu'il donne à Hippolyte +Mars.--Desessarts plastron.--Grandménil.--Un trait de +l'Avare.--Singulière fin de Grandménil. + + «Et memor nostri Galatea vives! + + HORACE, liv. III. + + +«Mademoiselle Mars (Anne-Françoise-Hippolyte Boutet) est née à Paris le +9 février 1779 (paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois).» + +Telle est la date enregistrée par tous les biographes de la célèbre +actrice aux souvenirs de laquelle nous consacrons cet ouvrage. + +Les biographes ajoutent que Boutet était le nom de son père[11] et Mars +celui de sa mère. + +Arrêtons-nous d'abord sur la première de ces assertions,--celle qui +touche la naissance de mademoiselle Mars. + +À ce compte des biographes, mademoiselle Mars serait née six semaines +après Marie-Thérèse-Charlotte de France, dauphine et duchesse +d'Angoulême. Le jour où elle serait venue au monde, on célébrait les +relevailles de la reine. Le canon tonnait pour la fille de +Marie-Antoinette, en même temps que la fille de Monvel bégayait ses +premiers cris. + +Ce rapprochement devait nécessairement flatter les historiens, les +curieux, les poètes. + +Ces deux destinées, si voisines l'une de l'autre, ont été en effet bien +dissemblables! + +On connaît le mot attribué à Monvel: + +«On a tiré le canon le jour de la naissance de ma fille!» + +Mais est-ce du canon qu'on tira le jour des relevailles de la reine ou +de celui qui annonçait la naissance de la dauphine que voulait parler +Monvel? + +Les registres de la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, sur laquelle +est née mademoiselle Mars, ont été transportés dès 92 à la Ville; ils ne +laissent aucun doute à l'égard de cette date. C'est le 9 février 1779 +qu'Hippolyte Mars est née. + +Voici l'acte de naissance relevé par nous à la Ville, nous le copions +textuellement: + + «Mercredi 10 février 1779, + + _«Fut baptisée Anne-Françoise-Hippolyte, fille de Jacques-Marie + Boutet, _bourgeois de Paris_, et de Jeanne-Marguerite Salvetat, son + épouse, rue Saint-Nicaise. Parein[12], Saint-Jean-François Aladane, + caissier des fermes. La marraine, Marie-Anne Bosse, veuve de Joseph + Fabre, _bourgeois de Marseille_. + + «_L'enfant est né d'hier et ont signé:_ + + ALADANE, BOSSE, BOUTET, LEBAS. + +Plusieurs choses ont le droit de surprendre dans cet acte, revêtu de la +plus complète authenticité. Le nom de _Mars_ n'y figure point du côté de +la mère ou de la fille. Pour Monvel, il tait son nom de Monvel, (il est +vrai que son voyage en Suède ne l'avait pas encore anobli). Il ne s'y +dit pas comédien et s'intitule _bourgeois de Paris_. Mais ce qui étonne +bien plus, c'est qu'il y regarde Jeanne-Marguerite Salvetat (Madame +Mars) comme sa femme, ce qui entacherait l'acte de nullité. Des +considérations particulières ont déterminé sans doute Monvel à agir +ainsi, nous ne pouvons les pénétrer ni les expliquer. + +Ce que nous pouvons seulement affirmer, c'est que Monvel, peu de temps +après cet acte, se maria en Suède où il épousa mademoiselle Cléricourt, +fille d'un ancien comédien pensionné par le roi. Ce que nous pouvons +dire, c'est qu'une personne, dont le père et l'oncle furent +contemporains de Monvel, dont la famille, en un mot, s'est trouvée +toujours unie à celle de mademoiselle Mars, autant par les liens de la +parenté que par les liens du succès, madame Desmousseaux, cette actrice +si distinguée de notre premier théâtre, dont mademoiselle Mars faisait +si grand cas, cette seule duègne qui nous rappelle les temps glorieux de +la Comédie, nous a assuré: + +1º Que l'acte relevé par nous sur les archives de l'Hôtel-de-Ville lui +paraissait incompréhensible; + +2º Qu'elle savait de source sûre que mademoiselle Mars était née à Rouen +et non à Paris; + +3º Qu'il n'était pas rare, à cette époque, de voir des oublis ou des +erreurs notables sur les registres de la Ville. + +À l'appui de cette opinion, madame Desmousseaux ajoutait les faits qui +suivent: + +«Mademoiselle Mars est née à Rouen; le lendemain même du jour où +Marie-Antoinette donnait, à Versailles, le jour à la duchesse +d'Angoulême (Madame la Dauphine). Les chemins de fer n'existaient pas +alors; aussi avait-il fallu toute la nuit pour que la nouvelle franchît +la distance de Versailles jusqu'à Rouen. Les cloches mêlaient leur bruit +à la grande voix du canon, au moment où madame Mars accoucha +d'Anne-Françoise Hippolyte.» + +Cette assertion de madame Desmousseaux nous paraît la seule raisonnable. + +Comment admettre, en effet, la pension accordée à mademoiselle Mars, le +meuble envoyé par la reine, dont il sera bientôt fait mention, si +mademoiselle Mars n'était née que _six semaines après la Dauphine_? + +Le nom d'Hippolyte, donné à Mademoiselle Mars, avait été le nom de +Clairon. + +Clairon fut aussi la maîtresse de Monvel. Voici comment elle raconte +elle-même, dans ses Mémoires, les circonstances curieuses de son +baptême: + +«L'usage de la petite ville où je suis née était de se rassembler, en +temps de carnaval, chez le plus riche bourgeois, pour y passer tout le +jour en danses et en festins. Loin de désapprouver ce plaisir, le curé +le doublait en le partageant, et se travestissait comme les autres. Un +de ces jours de fête, ma mère, grosse de sept mois, me mit au monde +entre deux et trois heures après midi. J'étais si chétive, si faible, +qu'on crut que peu de moments achèveraient ma carrière. Ma grand'mère, +femme d'une piété vraiment respectable, voulut qu'on me portât +sur-le-champ même à l'église recevoir au moins mon passeport pour le +ciel; mon grand-père et la sage-femme me conduisirent à la paroisse; le +bedeau même n'y était pas, et ce fut inutilement qu'on alla au +presbytère. Une voisine dit qu'on était à l'assemblée chez M***, et on +m'y porta. Le curé, mis en Arlequin, et son vicaire, en Gilles, +trouvèrent mon danger si pressant, qu'ils jugèrent n'avoir pas un +instant à perdre. On prit promptement, sur le buffet, tout ce qui était +nécessaire; on fit taire un moment les violons, on dit les paroles +requises, et on me ramena à la maison». (Mém. d'Hippolyte Clairon, +publiés par elle-même en 1799, p. 225). + +La reine Marie-Antoinette fut la première fée qui toucha véritablement +de sa baguette royale le berceau de la petite Hippolyte Mars: une +pension de 500 livres sur la cassette du roi lui fut accordée[13]. + +Dans le salon de mademoiselle Mars, dont nous parlerons plus tard, la +célèbre actrice garda toute sa vie, à l'appui de cette faveur princière, +un petit meuble, dit _bonheur du jour_, auquel elle attachait +nécessairement un grand prix. Ce meuble à compartiments, donné à sa mère +par la reine de France, servit constamment de secrétaire à mademoiselle +Mars. + +On montre sur une table, à Fontainebleau, le coup de canif plus ou moins +historique échappé à l'impatience de Napoléon, au moment de son +abdication; mademoiselle Mars qui, elle aussi, abdiqua, n'a laissé à ce +petit meuble aucune trace de sa juste indignation: ce fut cependant sur +lui qu'elle signa son acte de retraite, en mars 1841. + +Remarquez la date, en mars! + +Monvel, en sa qualité de comédien du roi, avait droit à cette marque +insigne de bienveillance de la part de la reine. Cet acteur, chacun le +sait, était loin d'être un homme ordinaire. + +Nous aurons plus d'une fois l'occasion de remarquer la noblesse innée de +son ton, de ses manières; tout chez lui sentait l'homme de qualité. Vers +la fin de sa vie, mademoiselle Mars n'en parlait elle-même qu'avec un +attendrissement mêlé de respect. + +--On ne saura jamais ce qu'il valait! disait-elle un jour à M. B..., qui +lui faisait voir un portrait de cet acteur célèbre; jamais peut-être il +n'y eut d'homme plus modeste! + +Et comme une autre fois son carrossier lui proposait devant la même +personne de faire peindre un canton d'armes sur les panneaux de sa +calèche: + +--Au fait, reprit mademoiselle Mars, j'en aurais le droit!... à cause de +Monvel! + +L'ami de mademoiselle Mars de qui nous tenons cette anecdote l'ayant +pressée de s'expliquer à cet égard, elle n'en fit rien et changea vite +de conversation. + +Si Monvel devint noble, puis comme Molé et Grandménil, membre de +l'Institut national, c'est qu'on ne rougissait pas alors d'accorder au +talent, dans quelque sphère qu'il brillât, les honneurs dont il était +digne. Dans le siècle d'avant, Molière ne fut pas de l'Académie; dans +notre siècle, on hésita à donner la croix à Talma. Un seul trait peindra +l'estime que les gens de lettres et les comédiens eurent pour Monvel, ce +fut lui qui fut chargé de l'apothéose de Molé[14]. L'effet de cet éloge +funèbre, prononcé par Monvel avec cette sensibilité exquise qui faisait +le fond de son caractère, et cette pureté de diction qui le classa si +vite au rang de nos premiers comédiens, est encore présent à bien des +mémoires contemporaines. La douleur qui le pénétrait semblait avoir +augmenté le charme naturel de son éloquence, Monvel pleurait ce jour-là +autrement qu'à la Comédie. Il se souvenait sans doute, en accompagnant +Molé à sa dernière demeure, de deux douleurs bien cuisantes: d'abord +Molé avait été son ami, puis il s'était affecté si cruellement des +injures de Geoffroy qu'il en parlait encore à son lit de mort avec +amertume. Cette double affection inspira à Monvel de belles et +énergiques paroles. + +Le père de Monvel était un acteur de talent; Monvel était comédien et +homme de lettres: la vocation de mademoiselle Mars était tracée. + +«Presque tous ceux qui se sont fait un nom dans les beaux-arts, a dit +Voltaire, les ont cultivés malgré leurs parents; mais la nature a +toujours été en eux plus forte que l'éducation.» + +Si de pareilles lignes s'appliquent de droit à un génie de la trempe de +Molière, génie combattu, opprimé dès sa naissance, elles trouvent en +revanche dans l'éducation première de notre héroïne un éclatant démenti. + +Monvel avait eu avec madame Mars, actrice fort belle, mais médiocre, de +cette époque, une liaison que sa propre existence lui permettait de +regarder comme fragile, qu'un mariage postérieurement conclu[15] lui +commandait même de rompre; de cette liaison était née Hippolyte Mars. + +Mais, dans ce miroir si pur, si ingénu, si charmant, Monvel tout entier +se retrouvait il eût été bien ingrat de contrarier la vocation de sa +fille! + +De son côté, madame Mars vivant du théâtre, madame Mars, liée de bonne +heure avec des acteurs comme Préville, Dazincourt, Baptiste, des auteurs +comme Ducis, Legouvé, etc., devait tout naturellement songer à produire +bientôt cette enfant à la scène. La première fois qu'elle avait vu +Monvel, c'était dans une représentation de Mahomet. Lekain jouait le +rôle du prophète, Monvel faisait _Séide_ et Brizard _Zopire_. Jamais +peut-être un pareil ensemble de talents ne s'était produit. Madame Mars +était fort belle[16], si belle qu'on s'écriait en la voyant: Voilà une +vraie reine de tragédie! Elle avait les bras et la gorge magnifiques, de +grands yeux méridionaux; seulement chez elle l'âme et le foyer +manquaient. C'était un marbre admirable et rien de plus. + +La mère de madame Mars avait été plus remarquable encore de visage que +sa fille; le roi Louis XV l'avait distinguée. Elle-même racontait que, +dans la grande galerie de Versailles, le pied lui avait tourné quand le +jeune roi passait: on portait dans ce temps là des mules de Venise très +hautes. La douleur fit pousser un cri à madame Mars; le roi, tout ému de +voir une si belle personne, pâlit, s'approcha d'elle et la soutint. + +--Une femme qu'on soutient est une femme qui tombe, lui dit Louis XV à +l'oreille; et en effet, ajoutait-elle avec un sourire, de ce jour-là je +ne fus plus obligée de passer à Versailles par la grande galerie. + +Elle dansa le _menuet_ devant le roi. + +Monvel, on le sait, fut toute sa vie un homme à bonnes fortunes; +cependant l'ensemble de sa personne était très frêle; il avait à +proprement parler la peau sur les os. Du reste, une tête de médaille +admirable (cela était frappant surtout quand il jouait _Cinna_ avec sa +couronne de chêne), des yeux profonds, expressifs. Malgré la faiblesse +de sa constitution, il se fit remarquer bien vite dans l'emploi de Molé; +il avait autant de feu, mais plus d'art. Au dire de tous ceux qui ont vu +ces deux acteurs, on doit s'abstenir même d'établir entre eux la moindre +similitude. Ainsi le rôle de Morinzer, dans l'_Amant bourru_[17] était +joué par Molé avec une franchise telle, une chaleur si brûlante, qu'on +ne voyait guère en lui qu'on bon marin bien entier, bien rude, en +révolte avec la société et ses usages, un de ces hommes véritablement +bourrus qu'on aime malgré soi, grâce à leur probité et malgré la dureté +de leur écorce. Monvel, au contraire, moins fougueux, plus pénétré, +maître de sa colère et de ses éclats, pathétique au plus haut degré, y +produisait un effet bien différent; on s'enthousiasmait avec le premier, +on pleurait avec le second, deux exemples bien faits pour encourager au +théâtre les organisations les plus contraires! Ajoutez à cette habileté +profonde une diction simple et touchante, des attitudes aisées, et ce +grand art des nuances que si peu d'acteurs comprennent, vous n'aurez +encore qu'une idée imparfaite de ce beau talent, qui pourrait peut-être +se résumer pour Monvel dans ce seul trait: la faculté de s'émouvoir à +son gré, à son heure. Monvel eut de tout temps la passion à ses ordres, +et cependant il écarta avec soin de son répertoire les rôles qui exigent +une explosion trop éclatante. C'est que la douleur, l'amour, la +jalousie, la haine, les grandes passions, n'ont pas besoin de cris pour +se traduire: voyez la Niobé, elle est immobile, mais dans ce marbre +quelle noble mélancolie! L'éloquence du regard était poussée à un si +haut point chez Monvel, la sensibilité de son silence même devenait si +sympathique, qu'il produisait un effet prodigieux bien avant d'avoir +parlé. Molé était un volcan, un coup de foudre; Monvel était simple et +persuadé[18]. + +Dans la comédie, où on le vit après la mort de Molé, il ne causa pas +moins d'intérêt, d'admiration, de surprise. _Ésope à la cour_, l'_Abbé +de l'Épée_, le _Philosophe sans le savoir_, le Président de la +_Gouvernante_, quels joyaux charmants, quel triomphe pour ce comédien +tant aimé!--Nous avons parlé tout à l'heure de l'_Amant bourru_, Monvel +est l'auteur de cet ouvrage; on doit lui pardonner dès lors les +_Victimes cloîtrées_, drame à notre sens fort ennuyeux. Mais il faut se +reporter à l'époque où l'ouvrage fut composé. Les couvents étaient assez +mal notés dans l'opinion: Diderot n'avait pas peu contribué à les +décrier avec sa _Religieuse_. Les opéras de Monvel lui font certainement +plus d'honneur que ses drames: témoins _Julie, Blaise et Babet_, les +_Trois fermiers, Ambroise_ ou _Voilà ma journée_. L'Institut ne fut +qu'une justice rendue à ce littérateur intéressant[19]. + +Peu contents des palmes cueillies par eux à la scène, du retentissement +des journaux et des recettes, les acteurs d'alors ambitionnaient le +succès de l'écrivain: Molé, Monvel, Dugazon ont chacun des titres divers +à l'estime des gens de lettres. Le premier composa des pièces de vers +pleines de sel et d'agrément, des discours d'ouverture et de clôture +(usage perdu depuis la Révolution à la Comédie-Française), des notices +sur Lekain et mademoiselle d'Angeville; il fit même au théâtre une +petite comédie, le _Quiproquo_, qui eut du succès. Monvel alla plus +loin: il eut un vrai répertoire; pour Dugazon, que devons-nous en dire, +sinon que ces mystifications valent mieux que ses pièces +républicaines[20]? Il appartenait à un seul homme, à Molière, de réunir +en lui ces deux gloires, celle de l'écrivain et de l'artiste. Plus tard, +des comédiens comme Picard et Alexandre Duval laissèrent au théâtre des +preuves de leur vocation d'auteur. De nos jours encore, deux artistes +fort distingués[21] ont abordé avec succès cette double carrière. Monvel +professait en homme convaincu de tout ce que l'art possède de ressources +et de secrets. Il eût communiqué la vie et le mouvement au comédien le +plus froid, et cela par des gradations si admirables, qu'on se demandait +comment la nature, qui l'avait fait si chétif, l'avait doué en même +temps d'une pareille énergie. Seulement, et pour nous servir d'une +expression commune qui rende exactement notre pensée sur ce lutteur +merveilleux, la lame chez Monvel usait le fourreau. Il était souvent +environné de potions et de tisanes, donnant la plupart du temps ses +leçons dans un grand fauteuil qui égalait, pour l'ampleur et la vétusté, +celui du _Malade Imaginaire_. La petite Hippolyte, amenée alors près de +Monvel, tremblait devant cet appareil de fioles et ce grand fauteuil, +comme Louison à la vue de la poignée de verges dont le terrible Argan la +menace[22]. Épeler les chefs-d'oeuvre de notre scène avec un tel maître, +c'était entrer d'un seul coup dans la voie du succès; Monvel fut pour sa +fille la meilleure école, mais il ne l'épargna pas à la peine. Son +écolière fut plus d'une fois sévèrement réprimandée. «On n'arrive à la +gloire, dans notre état, qu'en mouillant par jour six chemises,» disait +Clotilde la danseuse à M. de Ségur. Mademoiselle Mars n'y arriva +qu'après avoir mangé du pain noir: sa première jeunesse fut misérable. +L'enfant de la balle fut traitée souvent comme la pauvre Chiara +d'Hoffmann, elle souffrit comme Mignon. Qui ne s'est ému au seul début +de ce livre charmant de Marivaux, où Marianne arrive sur le pavé de +Paris, Marianne douce et candide, Marianne qui se mire avec une joie si +grande à un morceau de glace suspendu dans sa chambrette? Voici la +chambre en carreaux, froide l'hiver, brûlante l'été, le pot à l'eau +ébréché, les rideaux trop courts retombant en pentes inégales sur le +lit; la mansarde d'une grisette du temps de Louis XV enfin. À cette +fenêtre, et ses deux coudes appuyés sur l'ardoise du toit, rayonne d'un +morne éclair cette belle enfant aux couleurs pâles, aux yeux bleuâtres +de fatigue... appelez-la Marianne ou mademoiselle Mars, mais elle +souffre, hélas! elle est étiolée; voyez ses bras! «Hippolyte est si +maigre, écrivait Valville à l'un de ses amis, que nous craignons de la +perdre.» Valville eût pu ajouter que la pauvre enfant grelotait à la +lettre dans son grenier. Il fallait là voir, souffreteuse et toute +pensive, arroser quelques méchants pots de fleurs à sa fenêtre, et cela +pendant que sa soeur aînée[23] portait de belles robes de belles étoffes, +des étoffes qui eussent si bien convenu aux délicates épaules de la +jeune Agnès! Voilà de beaux bijoux, lui disait sa soeur; admire cet +écrin, ces bagues! N'est-ce pas que je suis éblouissante? Dame! ma chère +soeur, je suis l'aînée, je me sens faite pour vivre dans une atmosphère +brillante! Que tu es bonne de te fatiguer à apprendre de méchants rôles! +Vois un peu ce pauvre Valville: où cela l'a-t-il mené, le théâtre! Moi, +je veux sourire, je veux vivre, je veux régner! Et je régnerai, vois-tu, +ma pauvre soeur, je régnerai; je serai riche, fêtée, enviée un jour de +tous! Va! j'espère bien ne pas rester au théâtre Montansier! + +Cendrillon,--n'était-ce point alors Cendrillon que mademoiselle +Mars?--écoutait cet orgueilleux babil en portant au feu mourant de la +cheminée quelques mauvais tisons dus à l'obligeance d'un voisin. Elle +admirait les chapeaux à plumes et les écharpes de sa soeur,--ses bonnets +de gaze,--ses rubans de mille couleurs,--un arc-en-ciel de tous les +jours et de toutes les heures,--car mademoiselle Mars aînée était une +vraie poupée de modes. À quarante-cinq ans passés, elle portait encore +des chapeaux à grandes plumes. + +Mademoiselle Mars aînée avait les mains lisses et blanches, et +mademoiselle Mars se désolait bien fort d'avoir en ce temps-là les mains +rouges. Les mains rouges! qui se douterait aujourd'hui que ce fut là le +premier chagrin de mademoiselle Mars! + +Un autre désespoir enfantin non moins grand pour elle, c'était chaque +matin d'aller chercher le lait! Elle s'aventurait timide et les yeux +baissés, jusqu'à la laitière, présentant son pot de fer-blanc comme une +de ces jolies petites servantes de Greuze aux robes rayées de bleu et de +rose, au ruban lilas à la ceinture, au pied mignon et furtif.--Le lait! +le lait! bien vite, Madame la laitière! M. Valville attend son café, et +malheur à moi si je faisais attendre M. Valville! + +Et elle s'en revenait triomphante, comme Perrette de la fable. + +Ce Valville, pour qui mademoiselle Mars se dépêchait tant, était un +acteur qu'affectionnait beaucoup sa mère;--il logeait chez elle et +jouait à Montansier. Plus tard, mademoiselle Mars devait le recueillir +elle-même, pauvre, délaissé, souffrant! Il avait pour amis Baptiste +cadet, Damas, Caumont, mais surtout Patrat. + +Cet acteur, dont il sera parlé plus d'une fois dans ces récits, était +donc le commensal et l'ami de madame Mars la mère depuis un assez grand +nombre d'années. C'était un homme méthodique, qui ressemblait à un +portrait du temps de Néricault Destouches, l'air grave, la démarche +lente,--mais surtout il était exact aux heures des repas et tenait +énormément le matin à son café. + +Un jour, cependant, le café au lait de Valville manqua; Valville faillit +attendre, comme Louis XIV! + +L'enfant était revenue toute en larmes à la maison. + +--Qu'as-tu? demanda Valville. + +Pour toute réponse, Hippolyte Mars se mit à pleurer. Elle balançait à sa +main gauche l'anse de son pot au lait, en baissant à terre ses grands +yeux noirs. + +--Vide! s'écria Valville en regardant le pot au lait; ils te l'ont pris, +l'on t'aura poussée, c'est sûr! Tiens, ne pleure pas, et retourne vite à +la laitière! + +Ce mot de _retourne vite!_ amena un nuage de honte et de douleur au +front de la pauvre enfant. + +--Mais encore un coup, que s'est-il donc passé? demanda Valville; tu +ressembles à la petite fille à la _cruche cassée_. Tu sais, ce joli +tableau? Voyons, Hippolyte, est-ce un rôle que tu répètes? + +--Je ne répète pas de rôle, répondit-elle à Valville avec une moue +chagrine, ce sont ces maudits officiers qui m'ont vu jouer à Versailles +le divertissement des _Étrennes_[24] et qui, depuis ce matin, m'ont +reconnue par malheur quand j'allais chercher du lait: + +--Tiens, se sont-ils écriés, c'est la petite à Monvel! Et là-dessus, +j'en rougis encore, l'un d'eux m'a pris le menton. + +--N'est-ce que cela? + +--Comment, ce n'est point assez? Apprenez donc alors qu'un autre--le +plus hardi sans doute--a prétendu que je lui devais un baiser. Un +officier du roi! ces messieurs, à ce qu'il paraît, ne doutent de rien! + +--Et tu le lui as accordé? + +--Ah! bien oui, je n'ai pas même demandé mon reste... je veux dire mon +lait à la laitière. Je me suis enfuie à toutes jambes et je vous jure +bien, monsieur Valville, que c'est la dernière fois que je retourne avec +ce pot dans la rue... Non, je ne descendrai plus jamais le matin, oh +non! Et tenez, pour que vous n'en doutiez pas, ajouta-t-elle en mettant +le vase sous son pied mutin, voilà, je l'espère, ce qui vous fera croire +à ma volonté! + +Ce mot _volonté_ dans la bouche de la petite fille avait quelque chose +de si accentué, de si ferme, racontait plus tard Valville, que ce +jour-là je n'osai lutter; je pris mon café sans lait. + +Il est vrai de dire, pour la justification de la chère enfant, que cette +commission journalière la mettait sur les épines. On portait alors en +effet des manches courtes, et chaque fois qu'Hippolyte Mars descendait +dans la rue pour chercher le lait de Valville, il lui fallait bien +montrer ses bras. + +--Des mains rouges, des mains rouges! répétait-elle en pleurant, quand +les bras de mademoiselle Lange sont si beaux! + +Mademoiselle Lange, qui joua en effet plus tard les ingénuités à côté de +mademoiselle Mars, était une délicieuse jeune première pleine de grâce +et de fraîcheur; reçue en 1793, elle se retira en l'an VI. + +C'est sur cette pauvre mademoiselle Lange, dont le portrait figure +encore dans le foyer de MM. les comédiens ordinaires du roi, que retomba +d'aplomb la vengeance de Girodet. Ce peintre déjà célèbre venait de +faire le portrait de l'actrice pour M. Simon, qui le lui avait commandé. +Ce M. Simon était carrossier à Bruxelles, et tellement en réputation, +que les merveilleuses de Paris, comme les lionnes d'Angleterre, +faisaient mettre dans leur contrat de mariage qu'elles auraient un +équipage sortant des ateliers de Simon. La solidité dont il faisait +parade pour ses roues avait établi sa réputation. Il les faisait jeter +d'un des sommets les plus élevés de Bruxelles sur une surface plane, et +à la moindre avarie, il forçait l'ouvrier à recommencer la pièce. M. +Simon avait admiré mademoiselle Lange dans _Pygmalion_; il voulut offrir +un char à cette Galatée. Mademoiselle Lange préféra ce char à son image. +Une garde-robe fort belle et des diamants complétèrent l'attaque de +mademoiselle Lange. L'épais carrossier obtient le pas sur le beau +Larive. M. Simon avait un mérite roulant; il se piquait de plus de se +connaître aussi bien en peinture qu'en vernis. Il s'en alla donc chez +Girodet, auquel il fut tenté de dire sur le seuil même: _Mon confrère!_ +tant sa vanité lui faisait voir ses propres ateliers sous un jour aussi +resplendissant que celui du peintre. Girodet se mit à la besogne; il +espérait beaucoup de ce portrait: Mademoiselle Lange était si jolie! Son +désappointement fut grand, lorsqu'il vit que mademoiselle Lange le +refusait; le portrait fut renvoyé à l'artiste. Outré de colère, le +peintre le creva et le _retourna_ (style de commerce) à mademoiselle +Lange. + +Six semaines après, parut au Salon un petit tableau représentant Danaé. +La déesse _à la pluie d'or_ ressemblait cette fois à mademoiselle Lange +de façon à la convaincre elle-même. On fut obligé de retirer cette toile +qui occasionnait une véritable émeute. Les femmes à demi étouffées par +la foule y laissaient leurs châles, d'autres leurs maris; c'était un +concert de réclamations incroyables. À côté de la Danaé, le peintre +avait mis un dindon faisant la roue (allusion ironique au carrossier!) +il avait un anneau à la patte droite. Cette patte s'offrait avec une +gaucherie des plus comiques à la main délicieuse de mademoiselle Lange, +que M. Simon épousa en effet. L'allégorie était trop verte pour que M. +Simon avouât que tout Paris l'avait reconnu; il voulut faire cependant +un procès à Girodet: des amis prudents l'en détournèrent. Des +avertissements anonymes furent employés contre l'artiste: on le +menaçait, on voulait l'effrayer; il ne sortait plus qu'avec une canne à +dard. Le texte de ces lettres alarmantes était des plus curieux; l'une +d'elles finissait ainsi: + +«On vous prévient, Monsieur, que pour être tout entier à sa vengeance, +M. Simon est plutôt dans l'intention de vendre son fonds.» + +Mademoiselle Mars, fluette, maigre, prête à rompre comme la baguette +d'un alcade, était de plus aussi noire qu'une taupe; en un mot, loin +d'annoncer ce qu'elle devint par la suite. Elle comparait elle-même sa +maigreur à celle d'un _faucheux_, nous sommes forcé de prendre son +mot[25]. Par un malheur singulier, mademoiselle Mars jouait souvent à +côté de mademoiselle Lange. + +--Il fallait voir, écrit-elle plus tard à l'une de ses amies, madame de +Saint-A..., comme je souffrais de me trouver près de mademoiselle Lange! +En vain j'employais la patte de lièvre et les cosmétiques pour blanchir +ces _malheureux bras_, rien n'y faisait! Comment les cacher par des +manches longues? L'impitoyable mode me défendait cette petite ruse. Il +fallut me résigner, me consoler même avec le mot de Dugazon; «_C'est +jeunesse, reprenait-il, c'est jeunesse, petite bête! Un jour, va, +crois-m'en, tu pleureras de les avoir blanches, tes mains!_» + +Dugazon la chérissait. Il l'avait d'abord amusée plus aisément que tout +autre, car on n'eut jamais de masque plus mobile; son visage seul était +un répertoire, et l'on sait combien les enfants aiment les grimaces et +les pantins. Joignez à cela chez Dugazon une agilité de singe, une +science d'escamoteur et une abondance de lazzis telle, qu'on eût pu se +croire à l'âge de notre héroïne devant la barraque d'un Polichinelle; et +jugez de la joie de la petite Hippolyte quand l'ingénieux Scapin levait +le marteau de la maison! Dugazon dansait avec une aisance parfaite; il +baragouinait et se gaussait du premier venu avec un sang-froid +inaltérable. On sait le succès de ses mystifications; celle qu'il fit +subir à M. Decaze, fils d'un fermier-général, est bien connue; nous ne +la rappelons que pour mémoire. Il s'agissait, on le sait, de madame +Dugazon; cette fois, les rieurs furent du côté du mari. + +M. Decaze, fils d'un fermier-général, admit Dugazon dans sa société, il +s'amusait quelquefois à jouer des proverbes avec lui. Riche, jeune, +brillant, il s'imagina de faire la cour à madame Dugazon, actrice aussi +supérieure dans son genre (l'Opéra-Comique), que son mari l'était dans +le sien. La chronique prétendit que M. Decaze fut heureux; Dugazon, +averti de cette liaison clandestine, vole chez M. Decaze; il ferme la +porte de sa chambre sur lui, et tire un pistolet qu'il présente à son +rival.--Les lettres de ma femme! ses lettres! son portrait! +s'écrie-t-il; exécutez-vous, Monsieur! Le jeune homme, effrayé, obéit en +tremblant; il court à son secrétaire, il remet les lettres, le portrait +à Dugazon. Dugazon, muni de ce butin, ouvre la porte sans bruit, il met +la main sur la rampe de l'escalier... Son rival, revenu de sa stupeur et +de son effroi, l'y poursuit presque aussitôt. + +--Au voleur, au voleur, qu'on arrête ce coquin! s'écriait le jeune +Decaze. + +Et les domestiques d'accourir au bruit que fait leur maître, et Dugazon +d'aller au-devant d'eux, de s'arrêter aussi comme ravi et de regarder +fixement M. Decaze. + +--Bravo! Monsieur, c'est cela! bien joué! + +M. Decaze redoublait en vain ses cris; en vain il le montrait du doigt à +ses laquais, en renouvelant l'ordre de l'arrêter. Dugazon lui +répliquait, en gagnant la rue très lentement: À merveille!... Si vous +jouez avec autant de vérité ce soir, vous l'emporterez vraiment sur moi! + +Puis, comme l'autre écumait de rage: + +--Parbleu, je vous fais mon sincère compliment, vous étiez né pour être +un grand comédien! + +Ce qui, dans cette scène incroyable, devait piquer le plus M. Decaze, +c'était de voir ses laquais se joindre à Dugazon pour l'applaudir et +l'apostropher par des bravos qu'ils croyaient flatteurs. L'habitude où +ces dignes gens se trouvaient de voir l'amoureux de madame Dugazon jouer +des scènes comiques avec son mari les enracinait dans cette croyance que +tout cela n'était qu'un proverbe. Dugazon parvint ainsi jusqu'à la porte +cochère sans démentir son persiflage, et il se trouvait déjà loin quand +M. Decaze parvint à désabuser ses valets. + +En revanche, voici une anecdote arrivée à la soeur même de Dugazon, et +qui n'a jamais obtenu l'honneur des Mémoires. Nous croyons qu'elle n'en +est pas tout à fait indigne. Elle peint à merveille la taquinerie de cet +homme, rival de Musson en fait de plaisanteries et de tours moqueurs. + +Indépendamment de madame Vestris, sa soeur, Dugazon avait une autre soeur, +laquelle s'était vue élevée de bonne heure dans une réserve scrupuleuse. +C'était une demoiselle de province, rigide et pieuse; on ne lui avait +jamais prêté un seul amant, et, en venant à Paris, elle n'avait pas la +prétention d'en faire. La sévérité de cette demoiselle allait à un point +tel, qu'elle n'avait jamais vu son frère jouer devant le public; elle +ignorait les coulisses de son théâtre, et cependant elle portait le nom +de Dugazon! La maison de cet acteur qui, grâce à la présence de sa soeur, +pouvait devenir tout d'un coup un intérieur agréable, prit dès son +arrivée la forme d'un cloître; le livre d'heures de mademoiselle Dugazon +traînait souvent à côté de ses rôles; ses lunettes (la malheureuse fille +portait des lunettes!) allaient de pair sur le bureau de notre comique +avec le répertoire de Scapin et de Mascarille. Dugazon le mondain, +Dugazon le _farceur_ Dugazon l'homme des proverbes, l'homme des +singeries, des parades, était embaumé de vertus, il suait l'office divin +par tous les pores. + +Les premiers jours, cela lui parut fort dur; il commençait à s'y +habituer cependant, quand un désir curieux de cette même soeur lui donna +l'idée de renverser en un jour l'édifice de sa pruderie. + +Un écho mondain venait de pénétrer dans cette demeure purifiée par tant +de pieux exemples; le hasard, ce dieu des amants, fut cette fois celui +des frères: on parla devant mademoiselle Dugazon du bal prochain de +l'Opéra. + +J'aime à croire, pour mon compte, qu'un pareil récit se trouva dans la +bouche de quelque marquis enthousiaste. Il dut mettre beaucoup d'art au +récit de ces magnificences nocturnes; la peinture qu'il en fit fut si +variée, si vive, que la recluse éprouva un désir violent d'assister, ne +fût-ce qu'une nuit, à ce magnifique spectacle. + + «Désir de femme est un feu qui dévore, + Désir de nonne est cent fois pis encore!» + +Et mademoiselle Dugazon était aussi nonne que possible. Dugazon se vit +prié, que dis-je? supplié, par cette même soeur si austère; elle lui +demanda de l'accompagner au bal masqué de l'Opéra. C'était une folie, un +rêve, disait-elle; mais ce rêve, ne pouvait-il pas le réaliser; cette +folie était-elle donc si coupable? Chez les femmes, de la prière au +larmes il n'y a qu'un pas. Mademoiselle Dugazon pleura comme n'eût point +pleuré Clairon dans des beaux jours; elle appela Dugazon son _bon petit +frère_, Dugazon fut d'abord déferré; il ne jouait pas cet emploi, mais +il finit par se laisser attendrir: il y eut plus, il promit. + +Il suffisait de connaître Dugazon pour comprendre ce que devait lui +coûter une pareille promesse; lui, le papillon du bal, le point de mire +des seigneurs désoeuvrés, des baronnes coquettes, des nymphes agaçantes! +lui, le brillant acteur, le Frontin hardi, le soupeur par excellence, +s'allourdir au point d'amener à son bras, dans ce bal, une provinciale +bien gauche, une fille ignorante de tous les usages reçus, de tous les +plaisirs musqués, de toutes les intrigues qui se croisent dans cette +nuit de folies! C'était s'aventurer, se compromettre, se perdre de +gaieté de coeur! Dugazon pris en flagrant délit de conversation +_fraternelle_ à ce bal de l'Opéra! Quel sujet de rire pour les fades +plaisants qui s'y donnent rendez-vous, quelle page honteuse pour ses +Mémoires! + +Dugazon n'en dormit pas de la nuit. + +Le lendemain il était levé et habillé bien avant l'heure ordinaire du +déjeuner; il manda sa soeur près de lui; son visage avait revêtu son +expression la plus digne et la plus sévère. Dugazon ressemblait à +Auguste dans _Cinna_. + +--Prends un siége, _ma soeur_... + +Mademoiselle Dugazon s'assit un peu interdite; elle arrangea l'envergure +de ses paniers; elle tendit l'oreille et écouta. + +--Ma soeur, dit Dugazon, je vous ai promis de vous conduire ce soir même +au bal de l'Opéra... + +--C'est vrai... + +--Ne m'interrompez pas, c'est une affaire des plus graves. Vous ne voyez +sans doute de cette fête que le plaisir, que l'intrigue, un millier de +lustres flamboyant des dominos jaunes, noirs ou bleus, des masques de +tous pays... J'y vois, moi, les conséquences les plus funestes, le deuil +d'une famille, les tortures morales d'un frère; j'y vois, ma soeur, la +honte, le crime et le sang!... + +--Vous m'épouvantez! + +--Je suis loin d'avoir fini. Le bal de l'Opéra n'est nullement ce que +vous pensez, ajouta Dugazon d'un ton de prédicateur; c'est un cloaque. + +--Un cloaque! + +--Un cloaque! ma soeur; un lieu empesté par l'audace et par le vice. Et +peut-être... puisqu'il faut ici tout vous dire, paierai-je bientôt de ma +vie la légèreté d'une telle démarche; oui, pour ces quelques heures de +plaisir que je vous ai promises... + +Mademoiselle Dugazon devint plus pâle qu'un linge. + +--Écoutez-moi, poursuivit le malicieux orateur, en arrêtant sur elle un +regard clair et perçant, écoutez-moi! S'il est à ce bal des gens +paisibles, curieux, insouciants, qui n'y vont chercher que la pompe d'un +spectacle, l'étourdissement d'une fête, il en est, hélas! il n'en est +que trop, ma soeur, qui abusant du privilége odieux du moindre nez en +carton, du plus simple masque de satin, ne craignent pas d'exposer la +vertu des femmes aux plus cyniques attaques. + +Mademoiselle Dugazon devint rouge cette fois comme une grenade. + +--Donc, continua-t-il, vous ne seriez pas à l'abri des poursuites de ces +messieurs. + +--Quoi! mon frère... à votre bras? + +--À mon bras, ma soeur. Aussi, je vous en préviens, j'aurai ce soir des +yeux et des oreilles partout. Oh! ne craignez rien, je surveillerai vos +moindres mouvements, et si l'un de ces insolents osait... + +--Vous me faites frémir... reprit la pauvre fille les maintes jointes. + +--Si l'un de ces insolents osait... reprit Dugazon. + +--Eh bien? + +--Eh bien! ma soeur, je le tuerais, je le tuerais sans pitié! + +--Ô Ciel! + +--Oui, ma soeur, je le tuerais! Car, pour que vous le sachiez, je n'irai +avec vous au bal de l'Opéra qu'avec ce protecteur mystérieux, ce gardien +sévère de votre vertu... (ici Dugazon laissa entrevoir à sa soeur la lame +d'un poignard). + +La pauvre fille ferma les yeux, en étendant devant elle des mains +tremblantes. + +--Ainsi, voilà qui est convenu, ma soeur, reprit Dugazon en se levant; +vous avez ma parole: je vous conduirai ce soir à ce bal; advienne que +pourra! Tenez-vous prête pour minuit. + +--Pour minuit! répéta la malheureuse d'un ton de voix funèbre. + +--Je joue dans la dernière pièce; ajouta Dugazon; mais je passerai vite +un domino; je viendrai vous prendre. Adieu! + +À minuit, Dugazon partait pour le bal en carrosse fermé avec +mademoiselle sa soeur. Il lui renouvela en route toutes ses jérémiades: +il lui montra de nouveau la lame du poignard avec lequel il comptait +bien défendre cette nouvelle Lucrèce. + +Nous n'essaierons pas de reproduire ici les diverses impressions de +mademoiselle Dugazon en posant le pied dans le bal de l'Opéra; tout ce +qu'elle voyait lui semblait tenir de la magie! Une provinciale, +presqu'une religieuse au milieu de ces brillantes mascarades! Dugazon +lui avait fait revêtir le plus sombre et le plus noir des +dominos,--_toujours pour ne pas l'exposer_, ajoutait-il. Ainsi éteinte, +mademoiselle Dugazon ressemblait à une chouette effarouchée. + +Le bal était merveilleux; la reine et les princes y assistaient sous le +masque. Tout ce que Paris renfermait d'illustre, de galant, de dissipé, +s'était donné rendez-vous dans cette salle féerique. Mademoiselle +Dugazon y serait bien restée jusqu'à la fermeture des portes, si son +frère, qui avait grande envie de se débarrasser d'un si ennuyeux domino, +ne fût revenu bien vite au rôle qu'il s'était proposé de jouer avec +elle. + +Dès le premier tour dans le foyer, et quand mademoiselle Dugazon, +pressée, écrasée à demi par la cohue, admirait encore, la bouche béante, +les dorures des colonnes, Dugazon se retourne vivement vers elle à un +léger mouvement qu'il croit remarquer, en lui disant: + +--Eh bien! qu'est-ce, ma soeur? qu'avez-vous? vous aurait-on manqué de +respect? déjà? + +--À moi... mon frère? à moi? Oh! non... je puis vous assurer... + +Et dans ce moment même mademoiselle Dugazon mentait: une main agile, +audacieuse, venait de lui presser assez rudement la taille. + +Quelques secondes après, elle contint à peine, en marchant toujours au +bras de son frère, un cri nouveau. + +--Ah! cette fois, ma soeur, je vais avoir raison de l'insolent. + +--Il n'y a pas d'insolent... mon frère... balbutia la malheureuse, à +demi-morte de peur; c'est... + +--Alors, pourquoi avez-vous crié? voyons. + +--C'est... de joie... c'est de joie... je vous assure... + +Et cette fois la pression exercée à la sourdine sur la pauvre fille +avait été plus robuste encore. + +Un moment après, un cri véritable de mademoiselle Dugazon alluma de +nouveau l'indignation de son frère. Pendant une minute, il jura, il +tempêta, la tenant toujours au bras, et la priant de lui désigner du +doigt, dans cette foule, l'insolent qui se permettait envers elle une +pareille licence. + +--Je veux lui couper les deux oreilles ajouta-t-il. + +--Mon frère... je vous jure... + +--Que vous ne venez point encore de crier? Allons donc! + +--Oui... Eh bien! oui... j'ai crié, mon frère... mais c'était +d'admiration! + +Dugazon partit, cette fois, d'un sublime éclat de rire. + +À quelques pas de là, nouvelle attaque et nouveau cri. Cette fois aussi +Dugazon fait mine de tirer son poignard; il menace d'en frapper le +téméraire... + +--Pas encore... mon frère... pas encore, murmurait la malheureuse, +toujours poussée par la foule, et partagée entre l'inquiétude la plus +horrible et son admiration pour le bal. Un flot de masques les entoure +bientôt; mademoiselle Dugazon est si pressée, si vivement chiffonnée, +que ses cris ressemblent à une gamme solfiée par un chat. En vain +cherche-t-elle des yeux cet antagoniste acharné dont la main indiscrète +la moleste au point qu'elle en a les bras tout noirs de pinçures, la +taille meurtrie et son domino tout éraillé. Rien... absolument rien! une +foule compacte, indifférente qui passe! À la fin, elle n'y tient plus: + +--Rentrons, mon frère... s'écrie-t-elle d'une voix expirante; rentrons! + +--Et pourquoi rentrer? demanda Dugazon d'une voix mielleuse. + +--Parce que... parce que... reprit-elle avec effort, parce que je +m'amuse trop! + +C'est là tout ce que voulait Dugazon. Il rentra sa soeur avec une +compassion hypocrite, et il la laissa chez elle, bien guérie, à coup +sûr, du désir de voir les pompes de l'Opéra. + +Celui dont la main traîtresse avait si constamment inquiété la pauvre +fille n'était autre que Dugazon! Grâce à la longueur et à la souplesse +de ses bras, il était parvenu à l'inquiéter, tout le temps du bal, de +cette manière. + +Dugazon aimait surtout singulièrement les oiseaux; sa maison était +devenue bien vite une volière. Il les avait tous baptisés de noms amis +et ennemis: cette fauvette était Contat, ce serin Préville, ce perroquet +déplumé Geoffroy, son zoïle, sa bête noire! Les traits de ce critique +poursuivirent, on le sait, Molé jusqu'au tombeau, ils accélérèrent la +retraite de Larive, ils eurent la prétention plus grande d'arrêter +l'essor de Talma. Dugazon fut toute sa vie le point de mire des +épigrammes de cet abbé, rustre et crasseux comme un pédant de collége. +Il fallut la mort de cet acteur admirable pour que le journal de +Geoffroy en fît l'éloge, et chose au moins étrange! cet éloge fut +pompeux. Le feuilleton du critique tonsuré était à la mode. La seule +vengeance qu'en tira Dugazon fut de se montrer un jour à Bordeaux, sur +le cours des allées Tourny, exactement vêtu et grimé comme Geoffroy. +C'était un portrait véritablement accusateur! Et pour que rien n'y +manquât, Dugazon, qui savait l'abbé fort intéressé, tenait une bourse +dans sa main gauche et un paquet de plumes taillées dans sa droite! De +la promenade il se rendit au théâtre; il avait été suivi par une +affluence considérable. On donnait ce soir là le _Chanoine de Milan_. +L'usage autorisait le compliment au public, Dugazon s'avança, toujours +dans le même costume, lorsque tout à coup la voix d'un plaisant (d'un +compère peut-être) cria de l'orchestre: _L'abbé Geoffroy à la porte!_ + +--Bien volontiers, Messieurs, répond alors Dugazon; pourquoi faut-il +seulement qu'on ne m'ait dit cela qu'à Bordeaux! + +Et il reparut dans le _Chanoine de Milan_, pièce qu'il jouait à +ravir[26]. + +Il improvisait avec une merveilleuse facilité. Son couplet final dans +Figaro était quelquefois changé par lui, et suivant la circonstance; +mais souvent aussi Dugazon allait trop loin, et comme il était +chatouilleux à l'endroit de la critique, le moindre signe d'improbation +le mettait en fureur. On sait qu'il tira l'épée hors du fourreau devant +le parterre, mouvement de dépit impardonnable qui lui valut un bien +cruel repentir. + +Il est vrai que Dugazon tirait l'épée comme un ange; la nature l'avait +fait en ces assauts si leste, qu'on cherchait souvent son fer quand il +était déjà loin. Jamais peut-être plus charmant conteur n'exista; mais +c'était surtout à table devant la _bouillabaisse_, plat marseillais dont +il se montrait friand, qu'il fallait voir cet intrépide fourbisseur de +contes! Il eût tenu les badauds de la Cannebière suspendus bouche béante +à ses récits. Quand l'intérêt lui semblait faiblir, il grimpait comme un +singe sur les bâtons d'une chaise et il disait de là ses vérités à +chacun. Gai, trivial, ingénieux, soumis, important, valet, grand +seigneur, il était tout cela quand venait l'heure du dessert! + +Sa façon de professer, dont nul n'a parlé jusqu'à ce jour, n'était pas +moins singulière que sa personne. Mais comment vous la rendre, si vous +n'avez pas vu mademoiselle Mars? Elle qui avait reçu les leçons de +Dugazon! elle excellait à le copier, à le charger. + +Pressez le suc des Mémoires du temps, il en sortira ceci: + +C'est un homme de taille avantageuse, changeant de visage comme de +mouchoir de poche, relevant la tête et se promenant dans sa chambre d'un +air inspiré. Vous ai-je tout dit? Non, imaginez un Calchas en robe de +chambre, se frappant le front, criant et gesticulant avant que l'élève +attendu n'arrive. Il chante, il pirouette, il danse, il écume, il +regarde sa pendule et se dit:--Ne vient-il point? Un pas retentit sur +l'escalier, la sonnette s'agite, il prend alors sa voix de tôle la plus +aiguë et il vous dit:--Entrez donc! Vous voilà devant deux yeux aussi +vifs que les yeux d'un écureuil; il vous amène alors par le bras, homme +ou femme, devant sa glace. + +--Qui voulez-vous être aujourd'hui, _Monsieur_ ou _Madame_? Achille? +Agnès? Bernadille? Dorine? ce qu'il vous plaira, parlez! Voilà votre +public,--cette glace!--N'y voyez-vous pas s'agiter à l'orchestre les +plus méchantes bêtes démuselées; Geoffroy, Lauraguais, Morande, +Bachaumont, que sais-je, moi? Voilà votre cirque! Les chrétiens livrés +aux bêtes! Ne regardez donc pas Arnoult, qui fait espalier avec sa robe +dans cette loge d'avant-scène; Cléophile, Raucourt, ou tout autre +impure, les joues peintes comme une roue de carrosse, les plumes +saluantes comme celles des chevaux du roi! Pénétrez-vous du rôle que +vous allez jouer; vous avez affaire à Jean-Baptiste-Henri Gourgaud +Dugazon, un homme aussi fort à la parade que ses amis d'Éon ou +Saint-Georges, ou plutôt vous avez sur votre front une épée nue! + +L'élève écoutait ce jargon dans un étonnement muet. + +--Voyons ce bras,--il prenait le bras, puis il le laissait tomber; ce +pied, et il le plaçait comme eût fait Vestris;--Cette tête, et il +l'ajustait dans le sens voulu, comme un peintre arrangeant son +mannequin. + +--Fort bien; maintenant... attention... une, deux, trois... et il +frappait dans ses mains,--il vous demandait gravement: Quel rôle +jouez-vous? + +Si c'était Achille, il vous toisait, et vous auriez cru voir le +dédaigneux Agamemnon; il commençait insensiblement un monologue avec +lui-même, il vous regardait de l'air d'un beau-père furieux contre son +gendre, et il marmottait entre ses dents: + +--Le cuistre, le bélître! Voilà le drôle à qui je donnerais ma fille! +Oh! nous allons voir! + +Et comme le pauvre élève le regardait abasourdi: + +--Mais, s'écriait-il, à qui donc en avez-vous? n'êtes-vous pas Achille, +mon cher Monsieur! et n'êtes-vous pas pressé de me voir et de me dire: + + _«Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi»._ + +Et le reste donc! le reste! voyons, de la chaleur, de l'indignation, +parlez! + +L'élève disait sa tirade, et d'ordinaire, on peut le croire, il la +disait de manière à mécontenter ce maître rigide. + +Le premier couplet d'Achille terminé, Dugazon lui donnait quelques +indications; l'élève répétait encore plus mal. + +--Mais ce n'est pas cela, reprenait alors Dugazon; vous n'avez point +l'air d'un homme en colère le moins du monde. Allons, échauffez-vous, +criez contre moi, appelez-moi des noms les plus odieux, ne vous gênez +point. Dites-moi: _Gueux, pendard, meurt de faim, bélître_! Criez, +criez, fort, au voleur! dites que je vous ai volé votre montre!--Tenez! +je suppose que vous me parlez: Ah! maraud! pendard, assassin, triple +sot, faquin digne des étrivières! Continuez sur ce ton; allons, +poursuivez! + +L'élève demeurait pétrifié, confondu. + +--Vous me trouvez bizarre, reprenait Dugazon, vous me regardez avec des +yeux hébétés; ce n'est pas cela: allons, empoignez-moi au collet, +appelez le commissaire! criez donc, monsieur, criez pour l'amour de +Dieu! + +À bout de patience, excité par Dugazon qui lui déchirait presque son +habit, l'élève se relevait véritablement en colère, il était monté ainsi +au diapason du professeur. + +--Bravo! ah! bravo! vous y êtes enfin; vous voilà comme je voulais! À la +bonne heure, cet Achille-là ne ressemble pas à l'Achille de tout à +l'heure! + +Il courait à une carafe, il s'en inondait les doigts, il répandait sur +lui un flacon de Portugal, et il en offrait la moitié à son élève. + +--Continuez, ainsi, lui disait-il en le reconduisant, injuriez-moi tant +que vous voudrez, battez-moi au besoin; mais du feu, de l'énergie! +Allez, jeune homme, allez, j'aime mieux les volcans que les tombeaux! + +On était fait à ces bizarreries, on savait qu'il marchait à pieds joints +sur ses élèves. Avec de pareilles extravagances, il arrivait à son but +aussi sûrement que les plus calmes; la leçon finie, il se rejetait dans +son fauteuil à oreillières, les pieds appuyés sur le garde-feu de la +cheminée, et repassant en lui-même le rôle qu'il devait jouer le soir. + +Une pareille figure devait laisser dans l'esprit de mademoiselle Mars +une profonde impression. Si Dugazon l'aimait, elle en avait peur, en +revanche, comme du diable. Lui cependant, il arrivait une fois par +semaine conter à mademoiselle Mars ce qu'il avait fait de bon, je me +trompe, de méchant. C'était le fou en titre des salons et des ruelles! +Cette fois il arrivait moucheté de perles et d'acier, coiffé de frais, +chaussé comme un ange, d'autres fois crotté et trempé jusqu'aux os, et +tout cela par boutade. Le premier cadeau que fit Dugazon à Hippolyte +Mars, devinez-le... c'était un théâtre de marionnettes, un théâtre que +notre spirituel comique peignit lui-même: il jouait, avec ces figures +découpées, des proverbes et des parades à désespérer Jeannot[27]. Nous +reviendrons sur Jeannot, qui alors était à la mode, mais nous ne pouvons +quitter Dugazon sans consigner en quelques lignes la plaisanterie faite +par cet auteur original à Desessarts, et dont les auteurs du _Duel et du +déjeuner_ ont trouvé moyen de faire une charmante pièce. Nous citerons +le plus brièvement possible cette anecdote, qui se trouve consignée dans +l'_Histoire du Théâtre Français_, par Étienne et Martainville: + +«Desessarts, dont la corpulence était devenue le point de mire des +plaisanteries de Dugazon, fut prié un jour par ce dernier de venir avec +lui chez le ministre *** pour y jouer un proverbe dans lequel il était +besoin d'un compère intelligent. La ménagerie du Roi venait de perdre la +veille l'unique éléphant qu'elle possédait, et les gazettes avaient +publié, sur cet intéressant animal, des articles nécrologiques. +Desessarts consent à ce que Dugazon lui demande, il s'informe seulement +du costume qu'il devra prendre. + +--Mets-toi en grand deuil, lui dit Dugazon, tu es censé représenter un +héritier. + +Voilà Desessarts en habit noir complet, avec le crêpe obligé et les +pleureuses. On arrive chez le ministre. + +--Monseigneur, la Comédie-Française a été on ne peut plus sensible à la +perte du bel éléphant qui faisait l'ornement de la ménagerie du roi; +mais si quelque chose peut la consoler, c'est de fournir à Sa Majesté +l'occasion de reconnaître les longs services de notre ami Desessarts: en +un mot je viens au nom de la Comédie-Française, vous demander pour lui +la survivance de l'éléphant. + +On peut se figurer l'étonnement et le rire des auditeurs, l'embarras et +la colère de Desessarts! Il sort furieux, et le lendemain appelle +Dugazon en duel. Arrivés au bois de Boulogne, les deux champions mettent +l'épée à la main. + +--Mon ami, dit Dugazon à Desessarts, j'éprouve un scrupule à me mesurer +avec toi; tu me présentes une surface énorme, j'ai trop d'avantages, +laisse-moi égaliser la partie. + +En parlant ainsi, il tire de sa poche, un morceau de blanc d'Espagne, +trace un rond sur le ventre de Desessarts et ajoute: + +--Tout ce qui sera hors du rond, mon cher ami, ne comptera pas. + +Le moyen de se battre après une pareille clause! Ce duel bouffon finit +par un déjeuner. + +D'après ces détails, on sera peu surpris d'apprendre que, vu la grosseur +fabuleuse de ce comédien, il lui fallait, lorsqu'il jouait Orgon de +_Tartuffe_, une table faite exprès et plus haute qu'à l'ordinaire, afin +qu'il pût se cacher dessous. Son prodigieux appétit répondait à sa +grosseur, il mangeait en un repas ce qui eût suffi à quatre hommes. + +Grandménil, l'antipode de Desessarts par sa maigreur, venait souvent +avec lui chez mademoiselle Mars. Desessarts suivit les progrès de la +petite Hippolyte jusqu'à ce qu'elle eût douze ans. Quand Grandménil et +Desessarts se retiraient par le mauvais temps, la servante de la maison, +mademoiselle Rose Renard, avait l'ordre d'amener deux voitures, l'une +pour Grandménil, l'autre pour Desessarts, qui trouvait la plupart du +temps les portières des carrosses de place trop étroites pour le +recevoir. Les huîtres que Dugazon, son persécuteur éternel, lui fit +manger un jour rue Montorgueil, ne lui parurent pas moins amères à +digérer que sa présentation chez le ministre pour la place dont il a été +question plus haut; on sait que Dugazon avait mesuré malignement pour +cet invité la rondeur de son abdomen, et qu'il avait choisi un +restaurant dont l'allée était des plus étroites. Le déjeuner était pour +midi. Desessarts arrive, Dugazon était à la croisée. + +--Allons, mon ami, nous t'attendions, dit-il en décoiffant une +bouteille, monte donc vite! monte, nous avons commencé. + +Desessarts se présente en vain à la porte de l'allée; à peine peut-il +introduire un bras et une cuisse. Cependant Dugazon et ses amis lui +criaient toujours d'entrer. Force fut à Desessarts de manger les huîtres +dans une maison voisine, où l'on transporta le déjeuner à sa prière. Le +renard invité par la cigogne se trouvait aussi à plaindre. + +Grandménil, qui fut de l'Institut comme Monvel, avait des traits +prononcés, des yeux vifs, perçants, sous d'énormes sourcils noirs, +c'était un physique sec et convenant merveilleusement au rôle +d'Harpagon[28], de longues mains pâles, décharnées, et des jambes, +véritable étude d'anatomie! Il n'avait point encore de château, et avait +joué pendant longtemps les rôles de grande livrée en province; il vint à +Paris, il y débuta dans l'emploi des manteaux par le rôle d'Arnolphe. +C'était un acteur qui abhorrait les lazzis, partant, fort ennemi de +Dugazon. Rien de plus avare, du reste, que lui, si ce n'est, peut-être, +l'_Avare_ de Molière; encore lui eût-il rendu des points, comme on va le +voir par le trait suivant, que je dois à l'amitié de feu M. Campenon, +qui l'avait beaucoup connu. + +Cet acteur avait une garde-robe fort belle, il soignait avec amour tous +ses costumes. Au premier incendie de l'Odéon, je crois que c'était le 20 +mars 1818, il donna une belle preuve de son avarice. À la nouvelle de ce +feu terrible, Grandménil accourt éperdu. Déjà les échelles sont +appliquées contre la muraille, la foule hurlante se presse autour de +l'édifice. + +--Pompez sur mon secrétaire, disait le pauvre directeur, il y a là des +manuscrits de vingt auteurs! + +--Sur ma caisse! disait le caissier. + +--Sur mes cartons! s'écriait le régisseur. + +C'était un spectacle véritablement tragique. Les jeunes premiers +s'arrachaient les cheveux, les ingénuités pleuraient, les choristes se +tordaient dans la fournaise comme autant de Machabées. + +Grandménil survient, Grandménil veut sauver à tout prix ces précieux +costumes si beaux, si brossés, si exacts, sous lesquels il joue tant de +beaux rôles. _Où courir? où ne pas courir?_ ce monologue de l'_Avare_ +était plus que jamais devenu le monologue de Grandménil. + +Un Savoyard se présente. + +--Monsieur, lui dit-il, je monterai pour vous à cette échelle, je +sauverai votre garde-robe; mais il me faut un louis! + +--Un louis! bourreau! murmure Grandménil; un louis! coquin! tu veux donc +ma mort! + +--Un louis, reprend le Savoyard. + +--Va pour un louis, dit Grandménil après bien des hésitations. + +Le Savoyard monte à l'échelle; un quart d'heure se passe: un quart +d'heure d'angoisses pour Grandménil. + +--Me volerait-il le scélérat, le pendard! Foin de lui! foin de ces +gueux-là! Oh! je vais me plaindre à M. le préfet de police! + +Et Grandménil, soupçonneux comme tout avare, se désespérait. + +Cependant le Savoyard redescend, au milieu d'un nuage de fumée. Tous les +spectateurs, tous les curieux l'entourent: ô prodige! il a sauvé les +caisses de Grandménil! Lui-même, voyez-le! Il s'approche, il +s'agenouille devant ces bienheureux coffres; il en fait l'inventaire +avec bonheur. + +Tout d'un coup, le voilà qui se frappe le front; qu'arrive-t-il donc? + +Il arrive ceci, qu'en moins d'une minute Grandménil a mis le pied sur +l'échelle du Savoyard; il a bravé le feu, la fumée, l'incendie aux mille +langues sifflantes; il court, il vole, à travers les corridors +enflammés, jusqu'à sa loge. + +--Que va-t-il rapporter? se demandent les assistants, peut-être un +costume, un rôle oublié, quelque chose de précieux, dans tous les cas! + +--Nullement,--on voit redescendre majestueusement Grandménil, comme un +dieu de l'Olympe, sa savonnette d'une main, son rasoir de l'autre, et +dans sa poche gauche, devinez le bout de cette porcelaine qui +passe,--c'est un vase, son vase de nuit. + + _Naturam expellat farcâ, tamen usque recurret!_ + +Dans ce même incendie de l'Odéon, Valville se jeta courageusement de la +fenêtre de sa loge sur les matelas qu'on lui tendait. + +Grandménil était, du reste, fort riche; il aimait à jouer la comédie +dans son château. Il quitta le théâtre en 1811, et se retira aux +environs de Paris. Les Prussiens, les Autrichiens et les Russes le +tourmentèrent sur la fin de sa vie, comme les Euménides tourmentent +Oreste: l'arrivée des alliés, en 1815, le tua. Il abandonna sa terre, et +erra plusieurs nuits, en s'écriant:--Voilà le commencement de la fin! + +En proie à l'intempérie de l'air, il prit la fièvre et mourut. + +Grandménil, Dugazon et Desessarts représentaient donc la +Comédie-Française, à certaines heures, chez mademoiselle Mars. Tous +trois amis de Valville, ils prenaient plaisir à voir germer par ses +soins ce petit prodige. Dugazon commençait cette éducation de sa +petite-fille; cette éducation devait se voir achevée un jour par +mademoiselle Contat! + + + + +II. + +La maison de madame Mars.--Les Étrennes.--Déplorable santé de +mademoiselle Mars.--Mademoiselle Mars amenée au foyer.--_Monsieur et +mademoiselle_ Raucourt.--Desessarts volé.--Mademoiselle Mars à la +première représentation du _Mariage de Figaro_.--Originaux d'alors.--Le +marquis Bilboquet.--_Ingrate Amarante!_--M. de Sartine juge.--M. de +Chambre.--Champcenetz.--_Remboursé!_--Almanach des _Grâces et des +Maigres_.--Morbide.--Champfort.--Mademoiselle Olivier.--La boîte à +bonbons.--Le chevalier de Brigand.--Dazincourt.--Mot d'un spectateur à +Beaumarchais.--Mort de mademoiselle Olivier.--Son épitaphe.--Le casseur +de vitres.--Rivarol, juge de Beaumarchais et de Monvel.--Esprit +d'alors.--Encore le jeune homme à la brouette.--Un traité d'actrice à +marquis. + + +Nos lecteurs ont pu voir combien l'intérieur de madame Mars la mère +était borné, la modicité de ses ressources ne lui permettait guère d'en +égayer la monotonie habituelle. + +À part quelques éclairs joyeux de Dugazon, quelques brusqueries de +Grandménil, qui faisaient sourire la pauvre petite comédienne en herbe, +rien ne corrigeait à ses yeux l'aspect renfrogné de cette maison, où +toutes ses journées se ressemblaient. + +Madame Mars avait pour Monvel un attachement sérieux, et elle le lui fit +bien voir, quand, plus tard, cet acteur se maria en Suède. C'était une +femme d'ordre et d'économie; ce qui le prouve, c'est qu'elle fut choisie +par mademoiselle Mars elle-même, dès que celle-ci se vit riche, pour +s'occuper de tous les détails de la maison. En attendant, elle était si +misérable, qu'elle-même faisait sa cuisine. Ces premières années de +mademoiselle Mars furent donc loin d'être heureuses. + +Cependant Valville l'avait conduite quelquefois au théâtre Montansier, +où il était acteur lui-même, nous l'avons dit, en compagnie de Damas et +de Baptiste. À douze ans elle avait déjà joué à Versailles de petits +rôles en harmonie avec son âge, celui du _Plaisir_ entre autres, dans un +divertissement qu'on y donna et qui avait pour titre les _Étrennes_[29]. + +Mais son apparence était si mesquine, sa santé si pauvre, sa voix si +faible, que Valville désespérait d'elle et disait à Grammont[30]: _On +n'en fera jamais une comédienne!_ + +Cependant mademoiselle Mars, même avant de jouer pour la première fois +sur un théâtre, avait vu de près les premières coulisses d'alors,--les +coulisses de la Comédie-Française! + +La date est précise, c'est en 1784, et mademoiselle Mars avait alors +cinq ans!... + +Cinq ans!... Jusque-là elle n'avait jamais abordé ce redoutable domaine, +divisé par tant d'intérêts, capricieux sénat où M. de Richelieu +promenait sa goutte en compagnie de Fleury et du duc de Duras, où les +gentilshommes de la chambre se promenaient bras dessus bras dessous avec +les comédiens. + +--Que fait donc là Molé depuis un quart d'heure? demandait un jour un de +ces messieurs en voyant ce semainier hautain tirer à l'écart M. de +Richelieu, et causer avec lui d'un air important. + +--Ne le devinez-vous pas, reprit ironiquement le comique Auger, Molé est +en train de _protéger_ M. de Richelieu! + +Monvel ne donnait, lui, dans aucun de ces orgueils ridicules; aussi ne +s'était-il pas même concédé jusque-là un autre orgueil bien plus +légitime, celui de sa fille; il allait la voir; il l'aimait à sa +manière, c'est-à-dire de temps en temps, et comme il aimait la Comédie +Française[31]; mais il avait défendu à Valville de la lui amener jamais +dans les coulisses de la Comédie. + +Or, pour que Valville bravât ainsi les ordres de Monvel, il fallait, +certes, une grave circonstance. + +Voici, en effet, ce qui était arrivé: + +Le 27 avril 1784, l'affiche de la Comédie annonçait le _Mariage de +Figaro_. Aucun autre moyen, pour Valville, de voir la pièce que de +pénétrer par les coulisses; et ce soir-là madame Mars était malade! Lui +laisser Hippolyte à la maison, c'était exposer l'enfant à sa mauvaise +humeur, à son ennui; Valville préféra l'emmener à ses risques et périls, +car il l'aimait et ne se refusait jamais à ce qui pouvait l'égayer. + +Et certainement la mêlée était bien rude ce jour-là! + +Dès trois heures, une foule immense emplissait les abords de la Comédie; +c'était un tumulte, des cris dont rien ne peut donner une idée. En +voyant cet essor, ce roulis de la multitude, on se demandait si le +théâtre n'allait pas soutenir un siége dans les règles; messieurs les +gardes françaises mêlés, cette fois, aux gardes suisses, avaient grand +mal à repousser les assaillants. Valville hésita quelques instants, puis +avisant une trouée faite par Hullin le danseur, qui, grâce à sa +maigreur, à son nez en crochet et à ses bras de télégraphe, était +parvenu à déranger l'épais bataillon obstruant l'entrée des coulisses, +il prit résolument Hippolyte Mars dans ses bras, l'éleva au dessus de sa +tête, et parvint ainsi jusqu'à l'escalier du théâtre, en demandant la +loge de Monvel. Arrivé à la rampe, il la saisit et s'apprêta à en gravir +les degrés quatre à quatre. + +--Il est inutile de te presser autant, lui dit Hullin, tu ne trouveras +pas Monvel: je l'ai laissé au café de la Régence avec un monsieur. + +Hullin appuya beaucoup sur le mot de monsieur; il savait Valville fort +curieux de tout ce qui pouvait toucher Monvel; le ton mystérieux qu'il +affectait ne pouvait manquer son coup. + +--Oui, poursuivit Hullin d'un air hypocrite et en voulant s'amuser de la +sincérité de Valville, il s'est fait là une jolie affaire! Protéger un +pareil audacieux, le réclamer, des mains de la garde, qui, heureusement +pour la sûreté publique, ne le rendra pas! + +C'est là de la folie... A-t-on rien vu de pareil? + +--Qu'a donc fait ce monsieur? demanda Valville. + +--Ce qu'il a fait, reprit Hullin; il s'est élancé de sa brouette, parce +qu'un garde suisse venait d'intimer l'ordre à ses porteurs de retourner; +et brandissant en main la cravache qu'il tenait: + +--Faquin! s'est-il écrié, ne me reconnaissez-vous point? J'appartiens à +la Comédie-Française! + +--Et qui as-tu reconnu? + +--Personne, je t'assure, du personnel masculin de la Comédie. Pourtant, +Monvel s'est empressé de quitter sa tasse de café, et il a couru parler +aux gardes. Tu aurais bien ri, va; jamais il ne s'est montré plus +pathétique! + + Ô Romains! ô vengeance, ô pouvoir absolu! + +avait-il l'air de leur dire, à ces gens de la maréchaussée, comme +Auguste dans _Cinna_. Je n'ai pu en savoir davantage; mais mon opinion +est qu'à cette heure Monvel est bien capable d'avoir suivi au +corps-de-garde cet ami improvisé... + +--Diable d'imprudent! il n'en fait jamais d'autre! reprit Valville, et +moi qui venais le prier de me faire placer ici! + +--Autant vaudrait que tu demandasses la place de M. de Vaudreuil! Tu ne +vois donc pas ce peuple? On dirait vraiment que les Parisiens vont voir +exécuter quelqu'un à la Grève! + +--Beaumarchais et Law seront un jour synonymes: même foule pour tous les +deux. + +--Nous allons voir tirer de fiers coups de fusils à l'opinion, dit +sentencieusement Hullin. Ce qu'il y a de triste, c'est que M. de +Beaumarchais danse bien mal. + +--Tu l'as vu danser? + +--À Gennevilliers... une seule fois; ça fait pitié! + +Un brouhaha furibond, déchaîné du bas de l'escalier opposé, interrompit +cette conversation. Hullin poussa un cri; il venait de reconnaître le +_jeune homme_ qu'avait protégé Monvel une demi-heure avant au café de la +Régence. + +Ce _monsieur_, c'était mademoiselle Raucourt. + +Coiffée du chapeau rond aux larges ailes qui ombrageait la physionomie +pâle et lymphatique du prince de Galles, les jambes et les cuisses +serrées dans un pantalon collant dû au tailleur Acerbi, qui ne prenait +jamais ses mesures que sur le nu, fût-ce à des souverains comme à +l'empereur Alexandre; la cravache à pomme d'or dans la main droite, ses +gants dans la gauche, son gilet orné de perroquets et sapajous, +mademoiselle Raucourt, suivie, pourchassée, tomba dans le foyer comme la +foudre, en donnant les signes de la plus violente agitation. Elle +s'était mise en homme pour voir plus facilement l'ouvrage tant couru, +et, grâce à ce déguisement qui lui était familier, elle espérait bien +percer la cohue, et trouver un coin de loge dans la salle. Par malheur, +tout était pris. Grâce à Monvel, elle avait pu se soustraire aux +représailles de la force armée; mais il avait fallu qu'il se fît sa +caution. + +--Ainsi voilà Monvel au corps-de-garde pour _monsieur_! s'écria Valville +d'un air d'humeur, et vous êtes homme à le laisser là! ajouta-t-il en se +tournant vers mademoiselle Raucourt. + +Cette apostrophe mit les rieurs du côté de Valville. Raucourt en prit +son parti; elle venait d'apercevoir une grosse servante au front coloré, +arrivant tout en nage par l'un des corridors. Cette femme tenait à son +bras un panier de provisions sauvé sans doute à grand'peine de la +bagarre. + +--Desessarts! s'écria-t-on en reconnaissant sous une ample cornette la +figure ouverte, épanouie du gros comique. Ah! ça, tout le monde +aujourd'hui est donc déguisé? + +--Il le fallait bien, répondit Desessarts; sans cela, je courais risque +de mourir de faim! Par bonheur, j'ai pris mes précautions. + +Et il montra en même temps à ses camarades deux bouteilles ornées d'un +cachet respectable et un saucisson d'Arles couché en travers sur une +tranche de pâté. + +Valville éprouva une horrible tentation... Il n'avait que son café au +lait dans l'estomac; pour Hippolyte, la pauvre enfant n'avait rien mangé +de la journée. De ses beaux yeux noirs languissamment tournés vers +Valville, elle semblait l'implorer. + +S'adresser à Desessarts paraissait humiliant à Valville; il pouvait fort +bien se faire d'ailleurs que le gastronome refusât. + +Si du moins Dugazon eût été là, Dugazon si leste, si adroit, si fin +larron! Et un tour de main, il eût escamoté la bouteille et la tranche +de pâté, pensait Valville. + +Mais Dugazon était absent, ou il s'habillait sans doute déjà dans sa +loge. + +La perspective de se voir emprisonné avec Hippolyte Mars au milieu de +tous ces affamés semblait peu agréable à Valville; il n'était pas là sur +ses planches, dans son théâtre, à la Montansier enfin! Aux maux +désespérés, les grands remèdes! se dit-il enfin en voyant Desessarts qui +s'éloignait pour manger à l'écart tout à son aise. + +Et passant la main avec une prestesse merveilleuse dans son panier, il +en sortit une bouteille qu'il cacha sous sa lévite. + +--C'est toujours ça, se dit-il en faisant asseoir Hippolyte vis-à-vis du +portrait de mademoiselle Duclos; ne bouge pas et ne t'étonne de rien. + +Il cacha la bouteille de Desessarts sous le velours frangé de la +banquette. + +--Si je pouvais maintenant attraper un petit pain, nous ferions une +fière dînette! + +Hippolyte Mars regardait toujours Valville, comme pour lui dire: j'ai +faim! + +C'était la première fois qu'elle était introduite dans ce sanctuaire +auguste,--le foyer de la Comédie Française.--Aussi ne se lassait-elle +point de le regarder. + +Qui eût dit alors à la petite fille qu'elle y jouerait _cinquante-cinq +ans_! + +Oui, cinquante-cinq ans d'efforts, de gloire, de fatigue, et d'esclavage +vis-à-vis de ce même public apprêtant déjà toutes ses colères contre +Beaumarchais! + +Laissons Hippolyte Mars attendre son petit pain, et Valville guetter un +second Desessarts, pour nous occuper des personnages les plus célèbres +accourus au foyer sur le seul bruit de cette représentation pour +laquelle on se passait de dîner. + +Le foyer de la Comédie contenait bon nombre d'originaux. + +Aujourd'hui que les _habitués_ n'existent plus, que des figures sans +caractère ni relief les ont remplacés, il n'y a pas de mal à nous +représenter cet auguste salon de la Comédie tel qu'il était. + +Les portraits des plus célèbres artistes l'ornaient comme aujourd'hui; +on y remarquait ceux de Lekain, Clairon, mademoiselle Duclos, etc. +Debout et adossés contre la cheminée remplie d'arbustes verts comme pour +une soirée de réception, se tenaient plusieurs auteurs. + +La chaleur était si lourde que beaucoup de ces messieurs balançaient +alors entre leurs mains des éventails nommés ce soir-là même _éventails +à la Figaro_. Ils étaient énormes et se composaient de quelques feuilles +de musique collées ensemble. C'était l'un des violons du théâtre qui, se +trouvant sans doute mal rétribué et voulant mettre à profit l'occasion +d'une telle affluence, avait déchiré bel et bien quelques vieilles +partitions, puis, aidé de la fleuriste voisine, les avait métamorphosées +en éventail. C'était aussi la première fois que l'orchestre du +Théâtre-Français, qui peut être fort utile, se mêlait d'être agréable. + +Au premier coup d'oeil, vous eussiez distingué parmi ces auteurs le +marquis de Bièvre, de facétieuse mémoire, Bièvre à qui son adresse rare +à un jeu difficile avait valu le nom de _marquis Bilboquet_. Il +excellait, en effet, à cet exercice; le bilboquet dont il se servait +présentait, d'un côté, une surface plane, et à chaque coup la boule y +tournait sur son axe. D'une taille moyenne, mais bien prise, d'un +physique aimable, gracieux, de Bièvre, rompu de bonne heure à tous les +exercices du corps, avait servi quelque temps dans la première compagnie +des mousquetaires; il y était entré avec un beau nom[32] et une fortune +de trente mille livres de rente. Il n'en fallait pas davantage pour +qu'il fût bien vite couru. Célibataire forcené, il ne sacrifia cependant +aux femmes (c'était alors le mot consacré) qu'en fuyant un si onéreux +contrat. Il était de mode alors de s'attacher au char d'une courtisane. +De Bièvre, en vrai mousquetaire, paya son tribut à cette mode ruineuse. +Tombé dans les griffes de mademoiselle Raucourt, qui débuta avec éclat, +en 1773, au théâtre, il l'entretint d'abord sur le pied de quinze cents +livres par mois, de quarante mille données pour payer ses dettes et de +six mille livres de rentes viagères. C'était se conduire en véritable +Turcaret. En dépit de ces largesses, de Bièvre ne put conserver le coeur +de son amante, à laquelle on reprocha de prendre aussi souvent Sapho +pour modèle que Melpomène. Mademoiselle Arnould lui parut devenir un peu +trop l'amie de mademoiselle Raucourt; quitté par celle-ci, le +mousquetaire, pour se venger, écrivit au lieutenant de police une lettre +qui fit grand bruit. C'était un factum des plus véhéments sous une forme +comique: + + «Monsieur, + +«Je crois n'avoir pas besoin de vous faire une confession générale pour +vous mettre au fait de toutes mes sottises. + +«La belle R..., qui commence par où les autres finissent, à dix-sept ans +et neuf mois, a arraché à mon ivresse, ou à ma stupidité, un contrat +qu'elle a fixé à deux mille écus; car, il faut lui rendre justice, elle +m'a sauvé l'embarras de cette affaire; elle a choisi le notaire +elle-même, elle a pris son heure, réglé les articles, et je n'ai eu que +la peine de signer. La forme de ce maudit contrat est si sévère, toute +cette manoeuvre était si mal déguisée, que j'ai ouvert les yeux une +demi-heure après; je me suis même confié au notaire sur mes craintes, et +j'ai signé doutant encore si l'on tiendrait les conditions verbales +qu'on avait faites avec moi. On les a tenues tant bien que mal pendant +cinq mois et demi, et avant-hier j'ai reçu mon congé sans pouvoir même +en venir à une explication. + +«Vous conviendrez qu'un rêve aussi court, laissant à sa suite des +réalités pareilles, rend le réveil bien fâcheux... Tout ceci me paraît +jurer fortement avec la gaieté que je porte dans le monde, et la +tournure honnête que j'y avais prise. Vous avez eu des bontés pour +mademoiselle R... je ne puis la croire coupable d'un aussi détestable +procédé. S'il n'est pas indigne de vous constituer son juge et d'amortir +un peu le coup que je reçois, je me prêterai aux accommodements que vous +voudrez bien prescrire. J'attends vos ordres et je suis, avec respect, +votre, etc.; + + DE BIÈVRE. + +M. de Sartine manda la reine de théâtre, et après avoir examiné la +question, de Bièvre fut mis hors de cour. Le calembouriste ne voulut pas +perdre l'occasion d'un bon mot, il se vengea de son infidèle en +l'appelant _ingrate Amarante_ (à ma rente). + +De Bièvre, à dater de ce moment, ne voulut plus compromettre ni son +repos ni son coeur. La _calembourimanie_ devint un culte si fervent chez +lui, qu'on ne supposait pas même qu'il pût s'exprimer autrement qu'en +calembourgs. Vrai professeur en ce genre malheureux et détestable, il en +abusa à un point tel, que ni les jolis vers qu'il improvisait, ni sa +comédie du _Séducteur_, ne lui furent comptés dans l'opinion. Se +trouvant, une fois entre autres, à table d'hôte à la descente de la +diligence et mourant de faim, il s'avisa de demander des épinards à un +voisin dont il croyait bien ne pas être reconnu, l'autre ne répond +point, et le contemple avec de gros yeux tout hébétés. + +--Eh bien, Monsieur, je vous ai demandé des épinards? + +--Je ne comprends pas... répond le _quidam_ qui avait le plat devant +lui, et se tenait à l'autre bout de la table. + +--Des épinards! Monsieur; quoi! vous ne comprenez pas? des épinards! + +Et il allait se fâcher tout rouge, quand on lui passa le plat, + +--Je croyais, Monsieur, dit le quidam à de Bièvre, que vous ne parliez +qu'en calembourgs! + +Il avait composé certain almanach intitulé _Almanach des Grâces et des +Maigres_. C'était la liste des femmes que de Bièvre connaissait. Les +actrices de la Comédie s'y trouvaient annotées selon leurs mérites. +L'adresse portait: À Paris, chez le libraire qui donne trois _livres_ +pour quarante-cinq sous. + +Le marquis de Saint-Chamont, auteur d'aussi méchantes facéties, +accompagnait souvent de Bièvre au foyer de la Comédie; ce fut lui qui +donna l'idée à Duplessis d'exposer son portrait au Salon en 1777. +L'habit modeste et simple, l'air sérieux et pincé du père des +calembourgs, qui contrastait si fort avec son caractère, n'échappèrent +point au peintre: tout Paris le reconnut. Comme il avait beaucoup +d'élèves en son genre il eut aussi en ce genre bon nombre de rivaux; le +plus redoutable fut un certain M. de Chambre, qui se vantait de battre +de Bièvre et de lui faire baisser pavillon en fait de mots. + +Il rencontre de Bièvre un matin, étalant sur le pont Royal cette sereine +dignité que donne une souveraineté tranquille; il l'accueille, il le +flatte, il cause, il lui demande un jour pour commencer une liaison +honorable et précieuse. Le monarque promet; le malin courtisan s'esquive +aussitôt, rentre chez lui, et écrit ce billet au souverain, qui était +loin, hélas! de redouter un pareil coup de foudre: + +«Empressé à vous recevoir, vous m'avez laissé, Monsieur, le choix du +jour: je vous invite pour mercredi, et vous prie de vouloir bien +accepter la fortune du pot... + + «DE CHAMBRE.» + +Revenons maintenant à la scène qui se passait au foyer. + +À peine Raucourt eut-elle entrevu le terrible marquis de Bièvre, que, +craignant son ressentiment, elle s'esquiva. + +--J'ai toujours ce malheureux contrat sur le coeur, reprit de Bièvre, qui +l'avait bien reconnue; cette femme-là, j'aurais dû m'en douter, ne fera +jamais de _marché d'enfant_! + +Ce sarcasme lancé contré les moeurs de Raucourt, de Bièvre demanda à +Champcenetz ce qu'il pensait de la pièce. + +--Pourvu que ce ne soit pas comme à la comédie du _Persiffleur_, de +Sauvigny, lui dit-il. + +--Pourquoi? demanda Champcenetz. + +--Parce que le _Persiffleur_ avait, ce soir-là, tous ses enfants au +parterre, répondit de Bièvre. + +M. de Bièvre continua sur ce ton, qui était alors bien plus de mode +qu'aujourd'hui, et que l'on souffrait tellement, que mademoiselle Lange, +entrant au foyer, s'y voyait saluée par lui du nom de l'Ange-lure, de +l'Ange-eu, etc. Il était temps que Champcenetz prît le marquis à partie, +car ils avaient coutume de donner mutuellement au foyer la petite pièce +avant la grande. + +Champcenetz était un homme dont Rivarol avait dit: _il se bat pour les +chansons qu'il n'a pas faites_; il aurait pu ajouter que l'esprit de +Champcenetz était frère du sien. Tout le monde pouvait prendre en effet +sa part des saillies de Champcenetz sans que celui-ci la revendiquât; il +était prodigue et paresseux de ce côté-là comme un homme riche. En +revanche, il ne souffrait pas qu'on dénaturât ses plaisanteries. Voir +tourner en plomb ses lingots d'or lui semblait le plus cruel des +outrages. Un an avant cette révolution qui advint si mal pour lui, il se +trouvait dans le foyer de la Comédie avec Dugazon, que plusieurs +seigneurs entouraient. Dugazon affectait de dire souvent, en parlant à +ces hommes titrés: «Nous autres, qui n'aimons ni le peuple ni la +canaille!» Champcenetz écoutait, et il répétait à voix basse: _Nous, +nous!..._ + +--Eh bien, qu'est-ce que vous trouvez donc d'extraordinaire à ce mot? +lui demanda Dugazon. + +Champcenetz reprit:--C'est ce pluriel que je trouve singulier!» + +Un dernier trait suffira pour peindre l'à-propos de cet auteur. + +Champcenetz,--nous croyons ce fait entièrement inconnu,--eut dans son +cordonnier, à l'époque de la révolution française, un ennemi déclaré. +Cet homme, devenu la terreur, le bras-rouge de sa section, l'avait +désigné à la surveillance de son district. Dans ce temps-là on +retournait, comme on sait, les plaques de cheminée, les comités +révolutionnaires ayant, avant tout, l'horreur des fleurs de lys. On va +chez Champcenetz; on le trouve se chauffant les pieds devant ces plaques +de tôle accusatrices. Il était à écrire; les espions du comité le +dérangent; Champcenetz se drape dans sa robe de chambre, il improvise ce +distique: + + Vous retournez les fleurs de lys, mes drôles: + Retournez donc le cuir de vos épaules! + +Au nombre de ces hommes, qui commencèrent à tout inventorier dans ses +papiers, se trouvait le fameux cordonnier, qui l'avait dénoncé; ce +farouche citoyen chaussait Champcenetz depuis douze ans. Bien souvent il +avait parlé à Champcenetz de son mémoire; mais son débiteur jouait avec +lui la scène de don Juan avec l'excellent M. Dimanche. Décrété +d'accusation à la suite des accusations réitérées de ce créancier, +Champcenetz fut condamné. Monté dans la fatale charrette, que voit-il au +coin de la Conciergerie, dans cette même voiture, en se retournant? son +accusateur!... Ce misérable avait été dénoncé à son tour; on venait de +l'empiler avec d'autres captifs dans cette prison roulante, Champcenetz, +arrivé sur la plate-forme de la guillotine, devait porter après son +cordonnier sa tête au billot. + +--Je n'en ferai rien, citoyen, dit Champcenetz d'un ton goguenard au +disciple de saint Crépin. Comment donc! + +--Monsieur le marquis... + +--Il n'y a plus de _marquis_, il n'y a que des _citoyens_... + +--Alors, citoyen Champcenetz... + +--Du tout, citoyen André Fivaut (c'était le nom de cet homme), à vous +l'honneur! + +Le bourreau mit fin à cette contestation d'étiquette: Il fit passer +Champcenetz le premier. + +--_Remboursé_! s'écria celui-ci en lorgnant du coin de l'oeil son +cordonnier. + +Et le couperet fit son devoir! + +C'était ce même Champcenetz qui, à propos de _l'Almanach des Grâces et +Maigres_ dont nous avons parlé, voulait se couper la gorge avec de +Bièvre, lequel y avait mis, par méchanceté gratuite, la jolie +mademoiselle Luzy, en la taxant d'embonpoint; tandis qu'au contraire +elle avait la taille d'une guêpe. + +Champcenetz prit donc sournoisement de Bièvre par le bras, et, lui +montrant Morande, l'auteur du _Gazetier cuirassé_: + +--Je te pardonnerai tous les calembourgs, lui dit-il, si tu m'en fais un +bon sur ce gueux-là! + +--Sur Morande? + +Certainement; tu sais que je l'ai fait rosser l'autre année par des +portefaix de la Comédie. Oh! ils y allaient d'un zèle!... L'impertinent, +il a reçu ce qu'il méritait! Ainsi, ne te gêne pas! + +Le marquis de Bièvre s'en alla, le chapeau bas, vers Morande. + +--Monsieur Morande? + +--Monsieur... + +--Je voudrais que vous me disiez sur quoi se gravent vos injures? + +--Mais, sur le papier, monsieur le marquis, répondit Morande d'un ton +qui voulait peu à peu devenir superbe. + +--Voilà qui est étrange, reprit le marquis; M. de Champcenetz prétend +qu'elles se gravent sur l'airain. + +Et, de sa badine injurieuse, le marquis touchait _les reins_ du pauvre +Morande. + +De Bièvre avait été mousquetaire, Morande se le tint pour dit; il ne +souffla mot. + +Ce Morande était un plat gueux, une bête venimeuse; c'était de lui qu'on +avait dit: _Il mourra comme Sainte-Croix, de ses poisons_. Il eut à +Londres, avec d'Éon et Beaumarchais, de sales affaires de police, et +l'on ne comprenait guère qu'il osât mettre le pied dans le foyer de la +Comédie. + +--Conçoit-on que Champfort y vienne? répondait-il à cela. Champfort que +j'ai tué tant de fois sous mes pamphlets? + +--Ça ne me tue pas, Monsieur, mais ça vous fait vivre, lui avait +noblement répondu Champfort qui l'avait fort bien entendu. + +Champfort n'avait pas trouvé de place plus que tous les autres pour +cette représentation du _Mariage_, il courait partout comme un fou. + +Peu s'en fallut qu'il ne se heurtât contre mademoiselle Olivier, +délicieuse enfant qui devait jouer ce soir-là le rôle de Chérubin. + +Mademoiselle Olivier n'avait obtenu ce gentil rôle qu'à la sollicitation +de Dazincourt[33]. Pour que Beaumarchais cédât aux instances de cet +acteur, il fallait qu'il eût reconnu un talent hors ligne à mademoiselle +Olivier. C'était en effet une charmante personne, qui rappelait par son +éclat et sa fraîcheur ce qu'Hamilton a dit des beautés anglaises[34]; +elle avait reçu le jour sur les bords de la Tamise, dans cette cité qui +battit des mains à Henriette Wilson. Une figure de nymphe encadrée par +de magnifiques grappes de cheveux, des yeux noirs, chose assez rare pour +une blonde, une fraîcheur telle qu'on l'eût prise pour Diane sortant du +bain, une taille de fée, un caractère d'ingénuité, de noblesse et de +décence, telles étaient les qualités de cette suave enfant qui devait +jouer le rôle de _Chérubino dit amore_. + +Le masque de Melpomène, son poignard et son cothurne lui déplurent +bientôt; elle était si belle dans l'_Alcmène_ d'Amphitryon, dans +_Agnès_, dans _le Philosophe sans le savoir_! Mais ce qui frappait le +plus les spectateurs, c'était sa rare décence. Une voix limpide, notée +comme une musique, une naïveté exquise et pleine d'abandon, quelque +chose de triste et de virginal tout à la fois formait l'ensemble de +cette intéressante actrice, à laquelle le public ne cessa jamais de +donner les preuves du plus flatteur intérêt. Il ne tarda pas à la +comparer à mademoiselle Gaussin. + +D'une modestie, il y a plus, d'une timidité excessive, cette jeune fille +qui devait mourir à vingt-trois ans portait au théâtre les qualités +estimables qui l'avaient fait chérir et estimer à la ville, elle rendait +pur et presque innocent chaque rôle dangereux. Ainsi en fut-il de celui +d'_Alcmène_, auquel mademoiselle Olivier donna de la sensibilité, de la +noblesse, et un degré singulier d'élévation. + +Ce soir-là elle arrivait au foyer entre deux hommes fort dissemblables à +coup sûr d'esprit, de manières et de tournure. Elle était entre +Beaumarchais et Préville. + +Beaumarchais, avec un empressement de jeune homme, avait apporté une +grande boîte de bonbons pour mademoiselle Olivier; il venait de les lui +offrir avant le lever du rideau,--M. de Bièvre courut lui offrir, lui, +des calembourgs[35]. + +On connaît la distribution du _Mariage de Figaro_. Molé seul avait des +droits au rôle d'Almaviva, puisqu'il l'avait déjà si élégamment +représenté dans _le Barbier de Séville_; la comtesse fut donnée à +mademoiselle Sainval; mademoiselle Contat, l'amie de Beaumarchais, joua +Suzanne; Préville refusa le rôle de Figaro pour choisir celui de +Bridoison, ce refus dénotait un comédien qui imprime son cachet aux +moindres rôles; Figaro échut enfin à Dazincourt, et le joli page à +mademoiselle Olivier. + +Tous ces personnages étaient descendus déjà dans le foyer de la Comédie +bien avant la pièce, quand un fracas terrible retentit aux portes de la +salle. La rue Quincampoix et les spéculateurs de la régence n'étaient +rien près de cette foule. La plupart de ces spectateurs faméliques +n'avaient point dîné; un duc mangea un vol-au-vent sur le rebord de sa +loge, ce qui parut le signal d'un véritable banquet... En un instant la +salle devint une taverne... + +On n'entendait dans les couloirs que les cris suivants: + +--Un aile de poulet à madame la comtesse! + +--Une dinde au nº 16! + +--Le café au 29! etc., etc. + +Les rôles avaient été concertés entre mademoiselle Contat et +Beaumarchais; mademoiselle Contat protégeait mademoiselle Olivier, elle +descendit en la tenant par la main... + +--Comment _le_ trouvez-vous? demanda-t-elle à Beaumarchais; n'est-ce pas +que c'est bien là Chérubin? + +Beaumarchais embrassa mademoiselle Olivier avec transport. + +En effet, c'était bien là Chérubin, le charmant page! L'ovale gracieux +de mademoiselle Olivier rappelait un peu celui de la belle et +malheureuse princesse de Lamballe, des yeux magnifiques, un teint de lys +et de roses, une grâce, une jeunesse, et quel organe!--Elle était ce +soir-là toute de dentelles et de satin! Le portrait sous lequel elle +s'assit par mégarde au foyer était celui de mademoiselle Lecouvreur, +morte à 37 ans! Singulier rapprochement! + +Tout ce qui se trouvait dans le foyer fit cercle autour de mademoiselle +Olivier et de mademoiselle Contat. + +--Mais savez-vous bien, disait cette dernière à Beaumarchais, que c'est +là pour vous une véritable bonne fortune? Grâce à son costume, vous +venez d'embrasser mon filleul Chérubin, et cela sur les deux joues? + +--C'est qu'elle me donnait cette envie-là depuis longtemps, répondit-il, +on a répété mon pauvre _Mariage_ dès le mois d'avril 1783! J'ai lu ma +pièce partout, et il le fallait bien; on ne la permettait nulle +part[36]! Aujourd'hui, enfin, je vois par mes yeux à quoi servent les +ennemis! Quelle foule, ma chère! quelle foule! ah! sans le comte +d'Artois je ne ferais pas ce soir lever le rideau[37]! + +Mademoiselle Olivier venait d'ouvrir sa boîte à bonbons. Elle la referma +tout d'un coup et avec un air d'embarras. + +--Qu'avez-vous donc? demanda mademoiselle Contat à Chérubin. + +--Bien, mon Dieu, rien... je me serai peut-être trompée, répondit à +l'oreille de Suzanne la naïve enfant, mais j'ai cru voir un billet au +milieu de ces dragées. + +--Un billet! voyons. + +Beaumarchais s'était éloigné en voyant venir M. de Lauraguais... +Mademoiselle Contat ouvrit la boîte, elle en tira en effet un petit +billet qui sentait le musc d'une lieue. Sur ce billet était inscrit le +couplet suivant tiré d'une chanson alors en vogue: + + Distinguons la fille ingénue + De la femme au hardi maintien; + L'une a tout notre sexe en vue, + L'autre ignore même le sien; + L'une ne rougit point encore, + L'autre ne sait plus qu'on rougit; + L'une nous peint la jeune Aurore, + L'autre un jour ardent qui finit! + +On attribuait cette chanson à Beaumarchais lui-même, mais ici la +désignation des deux femmes qu'elle avait la prétention de peindre était +changée, car il y avait écrit au bas: _À mesdemoiselles Olivier et +Contat_. + +On ne sut l'auteur de cette infamie qu'une heure après. Un certain ami +de M. La Morlière, nommé le chevalier de Drigaud, après avoir rôdé +vainement autour de la jolie mademoiselle Contat, avait résolu de s'en +venger. Il se trouvait chez le même confiseur où Beaumarchais acheta sa +boîte. Profitant de la préoccupation du poète, il glissa le billet sous +les dragées. Un quart d'heure après, mademoiselle Contat, belle de +pâleur et de colère, demandait à Beaumarchais l'explication de cette +énigme. Beaumarchais n'eut pas de peine à reconnaître l'écriture de +Drigaud, il se rappelait aussi qu'il était là, près de lui, lors de +l'achat de ces bonbons. + +--J'en fais mon affaire, dit-il à la délicieuse actrice[38]; bien que ce +monsieur m'ait fait l'honneur de me citer, je ne pense pas qu'il +recommence! + +Il sortit, et revint quelque temps après apportant une lettre assez +faiblement orthographiée à l'adresse de mademoiselle Contat. + +--J'ai rencontré le drôle au café de la Comédie, lui dit-il, et voici sa +lettre d'excuses. Quand on a lutté avec le roi,--excusez du peu--on ne +craint pas ses laquais[39]! + +La sérénité reparut sur le beau front de Suzanne, et l'on mangea les +bonbons. + +--Au moins, demanda Chérubin, vous m'assurez, monsieur de Beaumarchais, +qu'ils ne sont pas empoisonnés! + +En ce moment Valville rentra l'oreille basse. + +Il courut à cette petite fille de cinq ans presque oubliée sur son banc, +et qui devait porter un jour un nom égal à celui de Contat; il +l'embrassa et chercha à lui faire prendre patience. Il avait cherché +Monvel par les corridors, comme une âme en peine. On trouva Monvel à +moitié mort d'inanition, grignotant un petit pain à café qu'il s'était +procuré à grand'peine au milieu de la bagarre. + +--Tu es bien heureux, toi, lui cria Valville, tu dînes! + +--Oui, grâce à Dugazon qui, avec son agilité de singe, m'a lancé ce +petit pain du bas de notre escalier! Mais Hippolyte, Hippolyte! où donc +est-elle? + +--Hippolyte Mars n'a pas dîné, répondit Valville, pas plus que ton +humble serviteur. Là où il n'y à rien, mon cher Monvel, le roi perd ses +droits, et nous sommes acculés pour notre terme! + +Monvel faillit se fâcher contre Valville; mais il releva le front, il +venait d'apercevoir M. Rochon de Chabannes, auteur de la +Comédie-Française. + +--Rochon, lui dit-il, vous me devez à dîner! + +--C'est vrai, mon cher Monvel, répondit Rochon, mais du diable si je +vous le rends aujourd'hui! On ne trouverait pas un bouillon, fût-ce pour +la duchesse de Polignac! + +--Et voilà le mérite, reprit Monvel; ne voyez-vous pas; que mademoiselle +Sainval est à demi morte d'inanition? Allons, mon cher Rochon, vous qui +me devez bien quelque chose, ne fût-ce que pour m'avoir lu hier trois +grands actes, apportez-nous ici une orange ou une volaille à la pointe +de votre épée! Tenez, voilà une petite qui me fait mal au coeur tant elle +est maigre, ajouta Monvel en tâtant le bras de l'enfant que tenait +Valville dans le foyer et à qui mademoiselle Olivier distribuait la +moitié de ses papillotes à la vanille. + +Rochon partit comme un trait, pendant que mademoiselle Contat riait avec +Sainval à gorge déployée. + +--Ce pauvre Rochon, c'est son dernier jour! Il va se faire étouffer, +c'est sûr! + +Pendant ce temps, la petite Hippolyte Mars mangeait les dragées de +Chérubin à pleines poignées. + +Qui eût annoncé à Beaumarchais qu'il avait alors devant ses yeux une +petite fille de cinq ans qui jouerait un jour ses trois rôles l'eût +certainement fort étonné[40]. + +Dazincourt, habillé déjà pour le rôle de Figaro, descendit alors de sa +loge. Beaumarchais passa avec anxiété la revue de son costume. + +--C'est bien cela, dit-il; je me crois encore à Madrid! Il y a dans une +tapisserie de l'Escurial un joueur de paume qui vous ressemble, mon cher +Dazincourt. Ce sera un peu votre rôle ce soir; tenez bien la raquette, +et ne laissez pas tomber la balle! C'est un combat de mots que ma pièce, +et voilà tout! + +Dazincourt s'approcha de mademoiselle Olivier avec un empressement qui +ne dut surprendre personne[41]. Tous deux s'admirèrent instinctivement, +et avec cette franc-maçonnerie du regard qui n'existe vraiment que dans +le monde du théâtre. La finesse, la grâce et l'esprit faisaient le +caractère distinctif du talent de Dazincourt; cette fois cependant +Beaumarchais lui recommanda à l'oreille de la chaleur, ajoutant que le +mot du _diable au corps_ de Voltaire était cette fois son seul et +dernier conseil pour le rôle de Figaro. + +--Rassurez-vous, répondit l'acteur; je ne vous revois de mes jours, si +je ne me couche pas cette nuit avec la fièvre[42]. + +Le retour de Rochon paraissait impossible; Monvel donna à sa +petite-fille la moitié de la flûte qu'il déchiquetait à belles dents, et +la plaça ensuite tant bien que mal, avec Valville, dans les coulisses. +_Le mariage de Figaro_ fut la première pièce à laquelle Hippolyte Mars +assista. + +L'ouvrage fut joué le 27 avril 1784; ses vingt premières valurent cent +mille francs à la Comédie. L'épigramme et le dénigrement furent très +vifs, mais impuissants. Bachaumont, à qui nous renvoyons nos lecteurs, a +relevé nombre de pamphlets et d'injures à l'endroit de Beaumarchais, +celui-ci n'y répondit que par sa devise de: _Ma vie est un combat!_ + +L'enthousiasme pour la pièce nouvelle avait été si grand que Larive, et +ceci est un fait peu connu, demanda le rôle de Grippe-Soleil. +L'affluence de la province était telle que l'on eût pu mettre sur les +affiches le fameux mot de Champfort, «Rien ne réussit à Paris comme un +succès». Beaumarchais eut le tort d'en être excessivement vaniteux. Un +brave gentilhomme, qui ne se doutait guère que Beaumarchais fût à deux +pas de la loge qu'il occupait au-dessus de l'orchestre, s'écria: + +--Que ce Beaumarchais a donc de l'esprit! + +--Il me semble, lui répondit l'auteur piqué, que le mot de _monsieur_ ne +vous écorcherait pas la bouche! + +--Je ne m'en dédis pas, Monsieur, reprit l'autre, en reconnaissant à qui +il avait affaire,--Beaumarchais a beaucoup d'esprit; mais _monsieur_ de +Beaumarchais n'est qu'un sot[43]! + +Trois ans après cette éclatante représentation, la mort enlevait au +théâtre mademoiselle Olivier, la plus jeune, la plus tendre fleur de la +Comédie. + +Un coup négligé,--on prétend qu'elle reçut ce coup fatal à un baisser de +rideau dont la tringle la frappa, devint la cause de sa mort. Elle avait +vingt-trois ans quand elle mourut, et n'avait joué ainsi que sept ans à +la Comédie-Française. + +On attribue à Rochon l'épitaphe suivante de cette charmante actrice: + + Soyez belle à la ville, au théâtre, à la cour, + Soyez jeune, éclatante artiste, + Pour mourir par un machiniste, + Vous qui faisiez mourir d'amour + +Mademoiselle Olivier avait été chérie, adorée des gens de lettres. La +dernière pièce où elle joua fut l'_École des Pères_, représentée le 1er +juin 1787. + +Comme elle était morte sans avoir pu faire aucun acte religieux, le curé +refusa de l'enterrer. Obligé de céder à des instances nombreuses, il +voulut du moins qu'elle n'eût qu'un convoi d'indigents et quatre +prêtres. + +--Quatre prêtres! répéta Valville au foyer de la Comédie, quand elle a +laissé une aumône de cent écus pour être distribués aux pauvres! + +Le fait était vrai; le convoi n'en fut pas moins très mesquin. +Mademoiselle Olivier fut inhumée à Saint-Sulpice. + +Les mots piquants ne manquèrent pas à la représentation de l'oeuvre de +Beaumarchais, qu'on eût pu nommer la préface de 89. Ses ennemis ne +pouvaient lui pardonner d'avoir creusé, comme la taupe, son chemin sous +terre. La pièce avait été donnée par l'un des jours les plus chauds de +l'année; il y avait, nous l'avons vu, un monde énorme. À la fin du +second acte, l'auteur paraît dans la salle; on criait de tous côtés: de +l'air! de l'air! de l'air! Beaumarchais fit observer aux spectateurs que +les fenêtres ne pouvaient pas s'ouvrir. + +--Il n'y a qu'un moyen d'avoir plus frais, ajouta-t-il en agitant sa +canne, je m'en vais casser les vitres. + +--Ce sera, lui cria un plaisant, la seconde fois de la soirée. + +Jamais il n'y eut d'effet comparable à celui de mademoiselle Contat dans +Suzanne: le goût le plus fin, l'esprit le plus piquant, la grâce la plus +vaporeuse (ce mot résumait l'éloge le plus complet de ce temps), étaient +fondus dans son jeu. Préville s'était jeté à son cou et l'avait tenue +longtemps embrassée: + +--C'est la première infidélité que j'aie faite à mademoiselle +Dangeville, avait-il dit. + +L'épigramme de Rivarol, cet homme dont l'esprit eut toute la vogue d'un +_pont-neuf_, devait mordre le triomphateur: + +«Beaumarchais doit bien rire de Molière, qui, avec tous ses efforts, n'a +jamais passé les quinze représentations! Se moquer de Molière est bon, +mais en avoir pitié serait meilleur.» + +Rivarol n'en voulait pas moins à Monvel qu'à Beaumarchais. «Son _Amant +bourru_ est un des joyaux du théâtre, écrivait-il plus tard; ses _Amours +de Bayard_ se sont emparés d'un public encore chaud du _Mariage de +Figaro_; mais qu'est-ce que cela prouve?» + +Rivarol avait eu recours cependant plus d'une fois à la bourse de +Monvel. + +Il avait emprunté à M. de Ségur le jeune une bague où se trouvait la +tête de César. Quelques jours après M. Ségur la lui redemanda. + +--_César ne se vend pas_, lui répondit Rivarol. + +Le lendemain de cette première représentation, le marquis de Bièvre +entrait d'un air rayonnant dans le foyer de la Comédie-française. Le +succès de la veille était dans toutes les bouches. Quand le marquis +parut, tout ce qu'il y avait de célèbre parmi les nouvellistes du temps, +les acteurs et les auteurs se répandaient en éloges sur la pièce en +vogue. + +--Ah! s'écria de Bièvre, il s'agit bien de M. Beaumarchais, du comte +Almaviva, de Chérubin, de Suzanne! La _Folle Journée_, ne l'oubliez pas, +date d'hier, tandis que l'aventure dont je vous promets de vous régaler +est inédite; elle vaut bien la pièce, et si Beaumarchais l'avait +connue... + +--Ah! diable, marquis, vous nous mettez l'eau à la bouche,--parlez, +parlez, s'écria-t-on de toutes parts. + +Le marquis garda le silence; il prenait un malin plaisir à se laisser +presser de la sorte. Il s'essuyait le front, tirait sa tabatière et +riait sous cape. + +Les curieux étaient au supplice. + +--Comment donc, marquis, vous avez frappé les trois coups et vous ne +levez pas le rideau? C'est déloyal! Prenez garde! on va vous siffler. + +--Ah bah! pour cela vous attendrez bien que j'aie fini. Je commence: il +s'agit... + +Ici une avalanche de noms inscrits sur les registres de la galanterie +interrompit de Bièvre. + +--Non, non, mille fois non, reprit-il; il s'agit du jeune homme que +Monvel a sauvé hier soir devant le café de la Régence.--Vous savez bien, +l'_homme... à la brouette_? + +--Vrai! s'écria-t on de tous côtés. Voilà qui promet! + +Et un silence de première représentation s'établit. On eût entendu voler +une mouche. + +--Vous connaissez tous, reprit de Bièvre, l'imagination passionnée, +bizarre de ce beau jeune homme... ce qu'on en raconte... ajouta le +marquis avec un sourire moqueur. Eh bien! figurez-vous que, négligeant +cette fois tout déguisement, il avait résolu de ne s'en fier qu'à ses +propres charmes pour réussir près de la belle C... de la +Comédie-Italienne, dont il faisait le siége depuis plus de trois +semaines. + +--En vérité? + +--C'est comme je vous le dis: les bouquets le matin, le soir les +primeurs les plus exquises, les plus rares. Rien n'était épargné; mais +notre jeune homme n'était pas le seul à soupirer pour les beaux yeux de +la dame, il y en avait un autre... et un autre plus sérieux. Il n'était +pourtant que simple chevalier, mais d'une des meilleures familles de +France, par ma foi, et de plus un cavalier accompli. + +--Cela devient intéressant, dirent les femmes. + +--En amour, reprit Dugazon, c'est bien le moins qu'on ait des doubles. + +--Silence! s'écria de Bièvre, autrement je remporte mon histoire! + +--Donc, nos deux jeunes gens, de leur côté, soupiraient en même temps et +à qui mieux mieux; l'un plaisait, plaisait beaucoup; l'autre ne pouvait +plaire autant, et pour cause... car tous deux jouant le même emploi, +n'avaient pas les mêmes moyens. Cependant le héros de la brouette avait +peu à peu conquis toute la confiance de la dame. Jugez-en: avant hier il +était chez elle: + +--Qu'avez-vous? lui demanda-t-il en la voyant chagrine, et pourquoi cet +air rêveur! + +--Ah! ne m'en parlez pas, reprit-elle, je suis horriblement torturée. +Des créanciers implacables! ils me menacent, me poursuivent, et tout +cela pourtant s'arrangerait avec trois mille livres. + +--N'avez-vous donc personne qui puisse tous venir en aide? objecta-t-on +d'une voix mielleuse. + +--J'ai bien le chevalier, mais je n'ose rien lui dire. Il est gêné, je +le sais, des dettes énormes contractées au jeu... Ce pauvre chevalier! +s'il savait où j'en suis, il serait capable de jouer encore! Et puis, +vous le dirai-je? je ne suis point une Lucrèce, et à celui qui nous +oblige on ne sait rien refuser. + +--Ma belle enfant, reprit notre héros, en la baisant au front, tout cela +s'arrangera. Seulement rappelez-vous les derniers mots que vous m'avez +dits: «À celui qui nous oblige on ne sait rien refuser.» + +Un second baiser effleura encore le front de la belle, son consolateur +s'éloigna. + +Le lendemain matin, la femme de chambre de l'actrice lui apporta un +billet et une bourse. + +Le billet renfermait ce mot sans signature:--Je vous aime! + +La bourse contenait trois mille livres. + +Deux heures après, on annonçait chez elle le chevalier. + +Le soir mademoiselle C... ne parut pas à la première représentation de +_Figaro_. + +--C'est vrai, nous l'y avons cherchée vainement, ainsi que le chevalier. + +--Mais voilà le piquant!... qu'on m'écoute... s'écria de Bièvre d'une +voix de tonnerre. + +Chacun retint sa respiration. + +--Ce matin notre héroïne arriva chez son confident de l'avant-veille. + +--Ah! mon ami, s'écria-t-elle, je suis sauvée, entendez-vous? Ces trois +mille livres, je les ai. + +--Ne vous l'avais-je pas dit? Ah ça! n'oubliez pas qu'à celui qui nous +oblige... + +--Oh! je n'ai rien oublié, bien au contraire; aussi quand le chevalier +est rentré... + +--Hein? reprit notre _jeune homme_ alarmé, le chevalier est venu? + +--Hier matin, deux heures après cet envoi tant désiré! Ah! j'ai tout +oublié auprès de lui, mes chagrins, mes tourments passés.--C'est qu'il +est charmant. + +--Comment! il aurait été heureux? + +--Tant d'esprit, un coeur si noble, si généreux! continuait mademoiselle +C... avec exaltation... ouvrir ainsi sa bourse à une amie... + +--Sa bourse! sa bourse! murmurait notre jeune homme entre ses dents. +Vous l'aimez? demanda-t-il avec un air d'incrédulité. + +--J'en suis folle. + +--Allons, reprit notre héros désappointé, j'ai payé pour un +chevalier!--À la première occasion, il faudra qu'un duc paye pour moi! + +Le marquis de Bièvre achevait à peine, que mille éclats de rire +saluèrent son récit. + +--Bravo, bravo, marquis; c'est unique, délicieux! + +--C'est conté à ravir, ajouta derrière de Bièvre une voix que le marquis +reconnut pour celle de mademoiselle Raucourt, l'héroïne peu chaste de +son anecdote. + +--Vous trouvez? + +--Et sans un seul calembourg!... Ah! c'est là, marquis une infidélité +véritable à vos habitudes... Pour rendre hommage à votre talent de +conteur, je vous propose ici devant tous les nôtres le traité suivant. + +--Un traité! demanda de Bièvre surpris. + +--Sans doute. M. de Sartine ne vous a-t-il pas condamné, mon pauvre +marquis, à me payer certain contrat? + +--Je ne le sais que trop, reprit de Bièvre. Deux mille écus! + +--Eh bien! à chaque fois que vous conterez si bien...--sur moi bien +entendu et sans calembourg,--sans calembourg, ah! c'est bien +convenu,--je vous remettrai la moitié de ce que j'ai donné hier, pour +que le chevalier devînt l'amant de cette ingrate petite C... + +--La moitié de trois mille livres! + +--La moitié, marquis; vous voyez que si vous contez souvent, nous serons +quittes avant peu! + +--Pauvre Raucourt, si j'allais te ruiner! reprit de Bièvre tenté de se +jeter à son cou. + +--Ah! bast! le calembourg me répond de toi; marquis; tu seras longtemps +encore mon débiteur! + +Les rieurs, qui avaient été d'abord pour le marquis, passèrent du côté +de Raucourt. + +L'année 1784 n'était pas encore révolue, que de Bièvre, emporté par sa +manie, redevait encore les deux mille écus. + + + + +III. + +Retour vers l'enfance de mademoiselle Mars; madame Monvel.--Une scène +inattendue.--Le duel et les mains de papier.--L'enlèvement.--Les deux +orthographes.--M. Floquet.--Un changement d'heure.--Incendie de +l'Opéra.--Le danseur Nivelon.--Lettre des demoiselles de l'Opéra. + + +Dans les premiers temps de cette enfance si ingrate, l'intérieur de +madame Mars devait paraître d'autant plus morose à notre écolière, qu'au +sortir de l'église où elle avait été baptisée[44], madame Monvel, la +mère du célèbre comédien, l'avait emportée dans ses bras jusque chez +elle, en l'accablant de ses caresses et de ses baisers. La maison de +madame Monvel se ressentait du bien-être que son fils y avait apporté: +il lui sacrifiait ses moindres caprices, ses besoins même, se bornant +pour lui au strict nécessaire, honorant sa mère, et ne lui laissant rien +voir de ce qui pouvait l'aigrir lui-même dans la carrière épineuse qu'il +avait embrassée. Madame Monvel avait fait d'Hippolyte Mars son bijou de +parade, son orgueil, son adoration. Les grand'mères, on le sait, +dépassent souvent, en fait de gâterie, les mères elles-mêmes. Celle-ci +attirait sa petite fille comme une vraie poupée; elle l'eût mise sous +verre, tant elle était vaine de sa ressemblance avec Monvel! + +Hippolyte Mars resta chez elle trois ans et demi, trois ans pendant +lesquels sa propre mère, à qui on l'amenait de temps en temps, ne +pouvait la voir elle-même qu'à des intervalles assez éloignés. + +On peut juger de la douleur incessante, des angoisses cruelles, des +perplexités inouïes de madame Mars pendant cette première séquestration! +Cela se passait un an et demi avant cette étrange représentation de +Beaumarchais dont nous avons parlé; on venait d'habiller un beau matin +la petite Hippolyte pour la conduire rue Saint-Nicaise, au logis de +madame Monvel, qui présidait elle-même, avec un soin tout particulier, +aux moindres détails de sa toilette enfantine, quand le bruit d'un +carrosse retentit soudain sous ses fenêtres. + +La servante pencha la tête dans la rue: elle reconnut le cocher dont +Monvel se servait habituellement, un brave Bourguignon du nom de Louis. + +La voiture (Monvel ne sortait pas à pied depuis quinze jours, par suite +d'une blessure qu'il s'était faite en sortant de scène dans je ne sais +quelle pièce) était bien la même; elle annonça donc à sa mère que son +cher fils n'allait pas tarder à l'embrasser. En parlant ainsi, elle +s'achemina vers l'escalier pour lui donner le bras, comme de coutume. + +Quelques secondes s'étaient à peine écoulées, madame Monvel la voit +remonter vers elle toute pâle. + +--Qu'avez-vous donc, Victoire? dites, que s'est-il passé? + +--Il y a, Madame, répond Victoire en indiquant l'escalier qu'elle a +franchi d'un bond, il y a que ce n'est pas M. Monvel... c'est... + +--Et qui donc? interrompit madame Monvel. + +--C'est madame Mars! + +Un coup de foudre eût produit moins d'effet sur madame Monvel. Par une +convention rigoureusement observée jusque-là entre les parties, madame +Mars s'était interdit toute visite chez la mère de Monvel; et, ce qui +devait surprendre encore plus cette dernière, elle arrivait au moment où +l'on allait conduire chez elle la petite Hippolyte. Elle était venue +enfin dans la voiture de Monvel; il fallait dès lors qu'elle l'eût vu le +matin même. + +Cette visite avait donc quelque chose d'inattendu et de singulièrement +inusité pour madame Monvel. + +La porte s'ouvre, madame Mars entre toute pâle. + +--Hippolyte! Hippolyte! s'écrie-t-elle en se précipitant vers l'enfant, +que Victoire tient par la main pour l'emmener dans la pièce contiguë. + +En même temps, aussi prompte que l'éclair, elle enlace Hippolyte Mars +dans ses deux bras, et, en jetant un coup d'oeil terrible à madame +Monvel, elle se dispose à fuir, chargée de ce précieux fardeau. + +La mère de Monvel se place résolument devant la porte pour lui barrer le +passage. + +Qu'on se figure cette scène muette,--car l'enfant, glacée de crainte, ne +pousse pas même un cri:--d'un côté, une femme de trente et un ans +serrant sa fille contre sa poitrine, l'entourant de son châle, et jetant +à celle qu'elle nomme sa rivale un coup d'oeil de défi de l'autre, une +personne grave, d'un aspect noble, sévère, arrachée tout d'un coup au +flegme de ses habitudes, et voyant s'engager chez elle, sous ses propres +yeux, une lutte de cette nature! Madame Mars avait pour elle la force +qui s'attache à tout élan généreux, à toute résolution surhumaine, la +pauvre femme avait tant souffert! D'abord elle ne put rencontrer une +parole; ses yeux étaient secs, ardents, sa poitrine étrangement +comprimée; qui l'eût vue ainsi eût cru voir une belle statue antique, la +statue de la Douleur! Puis tout à coup et comme brisée sons le poids de +ses efforts, elle laisse échapper un nouveau cri, terrible, déchirant, +profond, le cri d'une louve blessée; les pleurs débordent à flots de ses +cils, les sanglots l'étouffent, elle se tient, encore debout, mais ses +jambes ont fléchi... + +--Je veux ma fille! ma fille! répète-t-elle en la pressant dans ses +bras; Madame, rendez-moi ma fille! + +Et cette fois nulle parole humaine ne saurait rendre la torture de cette +femme qui tremble, qui implore. + +L'enfant elle-même a eu pitié de sa mère, elle agite vers elle ses +petits bras, elle sanglotte. + +--Vous le voyez bien, Madame, reprend sa mère avec l'exaltation du +triomphe, ma fille m'aime! + +Madame Monvel fait signe à cette femme désespérée de s'asseoir, elle +veut bien entendre d'elle ses motifs, elle la conjure de s'expliquer. + +--Je quitte votre fils, Madame, reprend celle-ci, je le quitte à +l'instant; il ignore ce que je suis venu tenter ici... Ce que je sais, +moi, c'est que son air sombre, distrait, est loin de m'avoir échappé; +d'un jour à l'autre Monvel peut vous quitter, il a reçu du roi Gustave +une lettre toute récente... + +--Du roi de Suède? + +--Oui, Madame! on lui fait de ce pays des offres brillantes, on l'y +appelle, on le presse... Nul doute que Monvel, las des tracasseries de +la Comédie-Française, n'accepte quelque jour... et alors que +deviendrai-je? que deviendra surtout mon enfant, ma pauvre enfant? + +--Il vous a fait part de ses projets? + +--Sans doute, puisqu'il m'aime encore... À peine établi dans ce pays, il +m'a promis de m'y faire venir avec sa fille... En attendant, qui me +donnera la force de supporter une aussi cruelle absence, un exil d'où me +viendra sans doute le malheur de toute ma vie!... Vous êtes sa mère, +Madame; jugez, par la seule douleur de vous séparer d'un fils, du +tourment odieux que j'éprouve à ne plus avoir ma fille! + +--Mais vous la voyez... + +--Oui, par concession, par bonté... répondit-elle avec un sourire +d'ironie. Croyez-moi, Madame, liguons-nous plutôt toutes deux pour +défendre ce que nous avons de plus cher, vous ce fils chéri, et moi +cette pauvre enfant que je vous redemande les mains jointes... Vous êtes +attendrie, je le vois... Oh! vous pleurez! + +--Mais que dira-t-il, lui? que dira Monvel, grand Dieu! + +--Vous me chargerez, vous m'accuserez, n'importe! Dites-lui que je suis +venue l'enlever; dites-lui, s'il le faut, que j'ai employé la force ou +la ruse! J'aime mieux subir ses reproches que ma douleur! + +Jamais peut-être une mère n'avait été plus grande, plus véritablement +héroïque en cet instant que madame Mars; cette femme si froide, si +insensible à la scène, trouvait une éloquence inouïe dans son désespoir! +Durant toute cette scène, elle n'avait pas quitté un seul instant la +main d'Hippolyte, il semblait qu'elle eût peur de la perdre au moment de +la reconquérir. Madame Monvel ne savait vraiment quel parti prendre. +Elle connaissait la fougue, l'emportement de son fils, elle ne prévoyait +que trop l'éclat qui suivrait ce détournement. La persistance de madame +Mars l'effrayait, elle hésitait pourtant lorsque tout d'un coup Monvel +entra. + +La physionomie de Monvel était d'habitude si franche, si expressive, +qu'on voyait son âme dans ses yeux, comme à travers un cristal; c'était +quelque chose de doux et d'émouvant que son aspect, et puis quelle +noblesse, quel calme imposant dans ses moindres mouvements, quelle +égalité sereine, attachante! C'était la suavité, le coeur de Ducis, allié +à un grain d'ironie, l'esprit de Monvel se cachait sous la bonté. + +Une femme qui aima Monvel peut-être autant que madame Mars, et on verra +que c'est beaucoup dire, le peint ainsi dans une de ses lettres que nous +tenons: _Le front d'un héros avec le rire d'un enfant_. Toutes les +vertus naturelles et tous les talents acquis, voilà Monvel, disait en +revanche un homme; c'était Andrieux. + +Mais quel changement dans les traits de ce paisible visage, quand ces +deux femmes, agitées toutes deux de transes si différentes, le virent +entrer dans ce même appartement! La cravate lâche comme Valère du +_Joueur_, l'habit en désordre, les joues pâles, une lettre dans une +main, son chapeau dans l'autre les yeux bouffis, les lèvres tremblantes, +les main agitées d'une crispation fébrile, tel leur apparut alors ce +fils, cet amant qu'elles n'entrevirent qu'avec stupeur! Il jeta son +chapeau sur un fauteuil, étendit sur un autre sa jambe malade, puis sans +faire attention à sa mère et à madame Mars, il s'écria comme s'il se fût +parlé: + +--Allons, Jacques, c'était écrit! + +En s'interpellant lui-même de la sorte par son prénom, Monvel +ressemblait à Jacques le fataliste, quand celui-ci réplique à son +maître: + +«Tout a été écrit à la fois, c'est comme un grand rouleau qui se déploie +petit à petit.» + +Jamais peut-être on ne fut plus superstitieux que Monvel; il était tombé +dans une rêverie véritable, comme un homme qui sort d'une crise +violente. De temps à autre il tirait un large mouchoir et il s'étanchait +le front avec un air accablé. Son regard, déjà vitré, ne voyait plus; +tout ce que l'on pouvait entendre des mots saccadés qu'il prononçait, +c'était ceci:--Je crois bien! un vendredi, cela ne m'étonne pas! + +Il est temps de dire ce qui lui était arrivé. + +Monvel, le matin même, était allé prendre madame Mars en voiture, comme +il ne pouvait monter chez elle; tous deux avaient fait ensuite une +promenade jusqu'à la porte Maillot. Pendant le trajet, les explications +ordinaires avaient eu leur train; madame Mars s'emportait, elle était +fort vive, une tête de Carcassonne! Reproches incessants, soupçons +jaloux, menaces presque viriles, elle n'avait rien épargné pour amener +Monvel à lui rendre sa propre fille, ajoutant qu'elle serait bien folle +et bien coupable de se fier à la parole d'un homme qui lui avait promis +depuis trois ans de l'épouser, qui n'en faisait rien, et dont plusieurs +maris trouvaient même bon de se plaindre. À toutes ces récriminations, +dont quelques-unes ne manquaient pas de justesse, Monvel avait opposé un +flegme admirable; une autre préocupation l'absorbait. Comme il n'était +pas comédien pour rien, il se contenta de rassurer madame Mars de son +mieux, puis, arrivé à la porte Maillot, il pria sa maîtresse de l'y +laisser. + +--Et pourquoi cela? demanda madame Mars. + +--C'est que je dois donner ici près une leçon à un écolier... il demeure +à Sablonville; laisse-moi l'attendre sur ce banc. + +En parlant ainsi, il venait de descendre appuyé sur le bras de Louis; il +avait ouvert une brochure et s'était assis sous la tonnelle du traiteur +voisin de la grille. + +Comme madame Mars le savait fort original, et que la conversation de la +voiture n'avait guère disposé son esprit à l'indulgence, elle avait obéi +à son caprice et retourné à Paris d'après son ordre. Ce fut seulement +dans ce trajet que sa tête se monta. + +--J'aurai ma fille, s'était-elle dit, je ne veux plus de partage avec +une autre! + +Et, comme on l'a pu voir, elle s'était fait conduire chez madame Monvel, +sous l'empire de cette idée. + +La leçon que devait donner Monvel en un lieu si éloigné n'était pas, +cette fois, une leçon ordinaire. Attaqué la veille dans son honneur par +un pamphlétaire anonyme, devenu le héros d'une anecdote scandaleuse et +apocryphe, Monvel, bien que blessé, s'était promis d'en tirer vengeance; +il avait en main la brochure qui le salissait, et, comme elle +s'adressait de prime abord à ses moeurs, il s'était constitué son propre +juge. Un parrain comme Dugazon eût gâté l'affaire par l'effervescence de +sa colère: Monvel jugea plus sage d'en référer aux premiers soldats qui +passeraient. + +Son adversaire avait été prévenu par un mot de lui, et ce qui surprendra +peu, c'est que ce fût ce même chevalier Drigaud, à qui Beaumarchais +s'était adressé déjà, comme on l'a pu voir, pour venger la jeunesse et +l'innocence de Contat. Ce misérable, chassé des gardes-françaises, +s'était retiré à Sablonville, à l'exemple de Chevrier, son digne maître +en mensonge. Il lançait de là ses flèches empoisonnées et correspondait +en Angleterre avec Morande. Récemment encore il venait d'être compris +dans le testament ironique de Desbrugnières, l'inspecteur de police[45], +sous les deux codicilles suivants: + +«Je lègue au chevalier de D... une paire de bottes fortes, une selle et +un fouet de poste, pour se transporter avec plus de célérité partout où +il y a quelque vilenie à faire et quelqu'argent à gagner. + +«_Item_ au même tous les coups de bâton qui me seront dus à Paris ou +ailleurs, au jour de mon décès.» + +Ce chevalier de raccroc voulait se remettre en honneur, il avait donc +accepté la rencontre de Monvel. + +Celui-ci le vit bientôt apparaître, l'air rogue, mutin, et se donnant +tout l'air d'un véritable César. + +--Vous savez ce que j'ai le droit d'attendre de vous, dit Monvel en +toisant le pamphlétaire; voici mes seconds, je demande pardon à deux +braves de les faire assister au châtiment d'un faquin! + +Ces deux témoins, rencontrés fort à propos par Monvel, se trouvaient +être MM. Deschamps et d'Héliot, adjudants de la garde à la +Comédie-Française. Ils connaissaient Monvel, et avaient semblé ravis de +pouvoir lui être bons à quelque chose. + +--Vous nous prêterez vos deux épées, avait dit Monvel aux deux +officiers, l'affaire ne sera pas longue. + +--Non, parbleu! reprit M. Deschamps, car je reconnais monsieur... Il a +été chassé du corps pour ses hauts faits... Seulement, il me paraît bien +engraissé. + +Cet embonpoint n'avait gagné que le buste de Drigaud, dont les jambes +n'étaient pas grasses. Il parut suspect à M. d'Héliot, qui s'empressa de +le vérifier. + +Quand M. Deschamps somme notre chevalier, qui a mis déjà habit bas, de +se laisser tâter par lui, voilà que notre homme refuse; il pâlit, il +balbutie... On écarte sa chemise, il avait sous elle trois ou quatre +mains de papier blanc! + +Les deux adjudants partent d'un éclat de rire. + +--Oh! vous êtes un homme de précaution, chevalier! + +Confondu de la découverte de sa cuirasse, Drigaud voulut faire de +nouveau le rodomont; mais les seconds de Monvel faillirent l'écraser de +coups. M. d'Héliot parla d'une lettre de cachet qu'il se faisait fort +d'obtenir de M. de Breteuil, et tout fut dit. Les marmitons du traiteur +de la porte Maillot reconduisirent le pauvre diable avec des huées +jusqu'à son gîte. + +--C'est le seul papier que je lui pardonne, reprit en souriant Monvel, +le seul qu'il n'ait point noirci! + +--Vous vouliez vous battre, quoique malade du pied! dirent les deux +adjudant à Monvel d'un ton de bienveillant reproche. + +Cette affaire n'eût pas laissé grande trace dans l'esprit léger de +Monvel, si, en retournant de là vers la salle nouvelle de la +Comédie-Française, au faubourg Saint-Germain[46], il n'eût rencontré en +chemin Dugazon, armé de l'abominable brochure. Dugazon, véritable +capitan de Cyrano, porta à son ami un coup mortel, en lui apprenant les +interprétations perfides auxquelles prêtait cet écrit, répandu à la +vérité sous le manteau, mais qui diffamait un des plus beaux talents de +la Comédie, pour l'amusement des désoeuvrés. À l'entendre, Monvel devait +quitter la France ou tuer ce misérable. Quand Monvel lui eut raconté +l'histoire des mains de papier, Dugazon partit d'un sublime éclat de +rire. + +--Puisque ce nigaud veut être relié, dit-il, nous aviserons à le faire +dorer sur tranche, aux frais du roi, dans quelque Bastille digne de lui! +Je pense toutefois qu'il est bon que tu te montres au foyer; nous sommes +précisément en réunion, viens avec moi! + +Monvel avait suivi Dugazon; il était entré dans le foyer, mais quel +accueil! En vérité, il s'agissait bien là de Drigaud et de calomnie; il +s'agissait de Gustave III et de Stockholm. Molé, Dazincourt, Préville, +Desessarts, Fleury, entouraient M. Delaporte, le secrétaire ordinaire de +la Comédie, qui tenait en main une lettre de Suède, où il n'était +question que de la troupe française, entretenue si magnifiquement par +Gustave. Le récit de ces libéralités suédoises était bien fait pour +donner à penser aux articles amoureux de la fortune: par bonheur, en ce +temps Monvel ne l'était que de la gloire. Comédien à la mode, auteur +agréable, homme du monde couru et fêté, il ne rencontrait que des amis +dans le public; en retranche, les jaloux ne lui manquaient pas. À son +arrivée dans le foyer, il trouva plusieurs de ces _bons amis_, tenant en +main la rapsodie du cuistre Drigaud; on l'entoura, on le pressa, on lui +marcha presque sur ses escarpins. + +--Est-il vrai que vous nous abandonniez? demanda Brizard, honnête homme +s'il en fut, mais qui ne se doutait pas en cette occasion qu'il +attachait le grelot. + +--L'ingrat! poursuivit mademoiselle Fannier, il nous préfère le Nord! +Prenez-y garde au moins, ajouta-t-elle, on devient de glace dans ce +pays-là. + +--Je gèle rien qu'à y songer, reprit madame Préville. + +--Nous ne sommes pas dignes de M. Monvel, reprit madame Bellecourt. + +--Nous mépriseriez-vous? fit sèchement mademoiselle Sainval. + +Monvel se demandait d'où pouvait venir à Delaporte cette maudite lettre +de Suède; il avait caché les propositions royales à tous ses amis, même +à Dazincourt et Dugazon. + +Mademoiselle Contat vint au secours de ses doutes, en lui disant à +l'oreille: + +--La lettre est de Cléricourt! + +Cléricourt, ancien comédien, était pensionné du roi de Suède; Monvel le +connaissait et correspondait souvent avec lui. Par malheur, Cléricourt +était aussi l'ami de M. Delaporte, et de là l'indiscrétion. En un clin +d'oeil, Monvel avait paru un conspirateur aux membres de la Comédie; il +avait avec eux un contrat de solidarité formel, et ce contrat, comment +l'aurait-il rompu? Peu s'en fallut qu'on n'établît autour de lui une +escouade de surveillance. On lui reprocha, en termes amers, de songer à +fuir Paris au plus beau moment de son triomphe; on l'accusa de n'avoir +point l'esprit de corps. Ainsi que nous l'avons dit, Monvel était +superstitieux. Il endura le choc du comité, prit son chapeau et sortit; +seulement il se fit conduire à deux pas de là, dans l'atelier d'une +sorcière du nom de Louise Friope, qui se mêlait de battre les cartes +dans un méchant taudis de la rue d'Enfer. La Friope fit le grand jeu à +Monvel, qu'elle reconnut parfaitement bien, malgré la précaution qu'il +avait prise de se dire négociant. + +--Irai-je en Suède? demanda-t-il. + +--Oui. + +--Dans combien de temps? + +--Vous serez un an et plus à prendre un parti. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il y a ici une femme que vous aimez... + +--Quelle femme? + +--Une beauté qui n'a qu'un défaut, celui de vous être fidèle. Elle a une +fille... une fille de vous... qui sera un jour la gloire de la +Comédie... + +Monvel se troubla;--la Friope poursuivit son chapelet. + +--Ce n'est pas tout. Il vous arrivera en Suède une aventure. + +--Rien qu'une? C'est bien peu, dit Monvel en se rassurant. + +--Cette aventure aura sur votre vie et sur celle de votre maîtresse une +influence des plus grandes. + +--Laquelle? + +--Vous épouserez là-bas une autre personne; ce mariage fait, vous +reviendrez. + +Monvel devint pâle, si pâle que la tireuse de cartes eut grand'peur. + +--Je n'irai point en Suède! dit-il en frappant du poing sur la table; +délaisser celle que j'aime pour en épouser une autre, jamais! + +Il jeta son argent à la sorcière, et revint fort agité chez sa mère. + +Ainsi que nous l'avons dit, il était entré sans même apercevoir ces deux +femmes; revenu à lui, il poussa un cri terrible en reconnaissant madame +Mars. + +Elle tenait par la main sa chère Hippolyte, elle la couvrait de larmes +et de baisers. Il y eut de part et d'autre un échange de regards et de +paroles pleines de coeur, de chagrins et de tendresse. Monvel, de ce +jour-là, chérissait plus madame Mars et son enfant. + +Cependant, l'horoscope de la sorcière l'obsédait. D'un autre côté, la +présence de madame Monvel glaçait son fils; c'était une femme habituée +au commandement; son attendrissement ne fut que passager: elle reprit +tous ses droits passés sur sa petite-fille. + +Brisée par la douleur et l'angoisse, madame Mars ne songea plus qu'à se +venger. Elle se contint de son mieux, salua madame Monvel, et sortit. + +Monvel ne crut pas devoir cacher à sa mère une partie de la +prédiction,--celle qui concernait Hippolyte Mars. + +--Chimères que tout cela! dit sa mère en soupirant avec incrédulité; +c'est une enfant chétive, à qui l'on eût mieux fait de prédire la santé +que la gloire, mon cher Jacques! + +Elle redoubla de soin et de vigilance autour d'Hippolyte; mais un soir +qu'elle était sortie pour voir madame Dugazon, madame Monvel trouva à +son retour Victoire tout en larmes. + +--Qu'avez-vous? qu'est-il arrivé? + +Pour toute réponse, Victoire indiqua à madame Monvel le petit lit de +l'enfant: il était vide! + +À sa place, et piqué sur l'oreiller du berceau avec une épingle, était +le billet suivant tracé à la hâte: + +«--J'ai repris ma fille; songez à garder votre fils!» + +Tel fut le rapt légitime de madame Mars. + +Une fois en possession de sa chère enfant, elle la soigna avec le coeur +d'une mère qui a longtemps souffert et regretté. Valville devint son +tuteur, presque son père. Maîtresse de sa fille, madame Mars dictait des +lois à Monvel; elle le recevait, mais on ne conduisait plus l'enfant +chez lui. Valville fut par la suite bien grondé de l'avoir menée à cette +belle échauffourée de la pièce de Beaumarchais; il s'en excusa du mieux +qu'il put. Pour Monvel, il ne songeait plus, en vérité, à la Suède; il +oubliait même les dégoûts de son état et les menées de ses envieux. +Emporté par le tourbillon, il ne revenait jamais à madame Mars sans un +sentiment de respect pour elle et de regret pour lui-même; mais comme +nous l'avons dit, cette prédiction l'avait frappé. + +Le plus souvent il présidait aux leçons d'Hippolyte, il s'applaudissait +de la voir marcher, saluer, s'asseoir avec facilité et gentillesse; +seulement il se souciait peu qu'elle apprît un jour le chant. +Mademoiselle Mars hérita de cette antipathie; elle craignit toujours les +couplets comme le feu[47]. Monvel, tant qu'elle fut petite, n'épuisa ni +son temps, ni sa mémoire; ce qui le désespérait, c'était son air pauvre +et languissant. + +Madame Mars, moins rigoureuse que lui à l'endroit de l'orthographe, +trouvait celle de la petite très satisfaisante; mais il arrivait souvent +que Monvel fronçait le sourcil en la voyant. + +--Encore des fautes! répétait-il un jour qu'Hippolyte Mars venait de +griffonner un brouillon de lettre à son maître d'écriture. + +Ce brouillon, Monvel l'avait surpris dans sa corbeille. + +--Ne te fâche point, cher papa; je m'en vais te dire, reprit l'espiègle: +c'est que j'ai deux orthographes. + +--Comment cela? + +--Sans doute, j'ai la bonne et la mauvaise. + +--Et tu aimes mieux la seconde, comme plus facile? + +--Pas du tout: je me sers de la bonne avec mes amis, avec toi, par +exemple, ou avec maman... La mauvaise est pour ceux qui m'ennuient, et +M. Floquet est de ce nombre. + +Ce M. Floquet était maître-expert en fait de jambages; il avait donné +des leçons à Mesdames; c'était un homme dont chacun riait; Dugazon +faisait sa charge à ravir. Ne s'était-il pas mis en tête de demander la +croix de Saint Michel! Il avait fait nombre de démarches à cette fin, se +tuant à courir de Paris à Versailles et de Versailles à Paris, jusqu'à +ce qu'un beau jour il reçut un billet par lequel on lui apprenait sa +nomination. Grande joie de M. Floquet, on le conçoit, la première +personne qu'il rencontre dans la rue, c'est son persiffleur impitoyable, +sa bête noire de tous les jours, Dugazon. + +--Eh bien! monsieur Dugazon? + +--Eh bien! Floquet, comment va la main? + +--Je vais m'en servir pour remercier M. le duc d'Aumont, qui me protége, +Monsieur Dugazon, j'ai l'ordre! + +--L'ordre de copier un manuscrit? + +--Pas le moins du monde, j'ai l'ordre de Saint-Michel! + +--Bravo, mon cher Floquet, mais les statuts, les statuts! + +--Quels statuts? + +--Vous faites le fin; allons donc, vous le savez! + +--Du diable si l'on m'a dit... + +--Quoi! vous ignorez qu'il vous faut acheter un habit _ad hoc_, et vous +prosterner devant Sa Majesté jusqu'à trois fois, au sortir de la +chapelle? + +--J'aurai l'habit, et je me prosternerai. + +--Voilà qui est bien, mais votre compliment de réception? + +--Mon compliment? + +--Sans doute; il faut qu'il soit en latin. + +--En latin? + +--Eh oui! mademoiselle Quinault l'aînée a passé elle-même par là, dans +le temps, quand on l'a reçue chevalière; il est vrai qu'elle était +duchesse et princesse de Nevers. + +--Et quels sont les termes du compliment? + +--Je vous écrirai cela. + +Le crédule professeur montre alors sa lettre de nomination à +l'imperturbable mystificateur; Dugazon n'avait pas besoin de la lire, il +la connaissait! Le duc d'Aumont était prévenu, Floquet devint sa +victime. Il entrait dans sa destinée malheureuse de payer ce soir-là à +souper à Dugazon; notre acteur ne manqua pas de lui apporter un +compliment fait en latin de cuisine. M. Floquet le récitait +enthousiasmé. Le lendemain, à Versailles, Dugazon se promenait dans le +parc de fort bonne heure, et bien avant que le roi fût entré dans la +chapelle pour la messe. M. Floquet avait un habit serein, un gilet +cerise, et des manchettes. Tout d'un coup voilà que madame Floquet +débouche d'une allée, elle s'avance furieuse et les poings fermés vers +son mari. + +--Que veut dire cette mascarade? + +--Qu'appelez-vous mascarade, ma chère? objecte M. Floquet. + +--Sans doute, obtus que vous êtes... n'avez-vous pas deviné qui vous a +écrit! + +--C'est le duc d'Aumont, voyez! + +Et M. Floquet de tirer sa lettre d'un air de triomphe. + +--Voilà votre duc, reprend la terrible madame Floquet en démasquant les +batteries de Dugazon et en le montrant du doigt à son mari. + +Dugazon ne se déferre point. + +--Laissez dire votre femme, objecte-t-il, elle est difficile à +contenter; croiriez-vous qu'elle a demandé elle-même cet ordre? + +Madame Floquet ne se contenait point de colère, elle avait des motifs +réels d'aversion pour Dugazon. M. Floquet était mince, petit, chétif +d'esprit autant que de corps; elle le menait littéralement à la +baguette. + +Dugazon demeurait dans la même maison que le pauvre M. Floquet, à qui sa +moitié infligeait souvent des corrections retentissantes. L'hôtel de +Bouillon, quai des Théatins, où se passaient ces scènes furieuses, en +était scandalisé, d'autant plus que c'était la nuit qu'elles avaient +lieu. Une nuit, M. Floquet recevait ses appointements; Dugazon sort en +chemise de sa chambre à coucher, armé d'une lanterne sourde. + +--Ne pourriez-vous pas au moins changer d'heure, vertueuse madame +Floquet? demandait-il à la farouche compagne du maître d'écriture. + +Ce M. Floquet avait du reste une fort belle main[48]. Il était lié en +revanche avec un homme qui ne brillait que par le pied, c'était Nivelon, +le danseur de l'Opéra. Il apportait souvent à Valville d'excellentes +topettes de liqueur du Languedoc et des îles, et réjouissait Hippolyte +encore enfant par ses saillies. + +Madame Mars demeurait alors rue Saint-Nicaise, cette rue qui devait être +plus tard si miraculeusement providentielle pour le carrosse du premier +consul. M. Nivelon, maître de danse, logeait à l'étage supérieur. +C'était le père du danseur de ce nom, un excellent homme gros et gras +plus qu'il n'appartenait seulement de l'être à un berger de l'Académie +royale de Musique. Quand Desessarts et lui se rencontraient sur +l'escalier, c'était à faire croire aux locataires qu'il y avait un +rassemblement. Donc, un soir que madame Mars allait se coucher, c'était +en 1781, un vendredi, le 8 juin, vers les neuf heures un quart, le +portier monta jusqu'à elle d'un air effrayé, en s'écriant: Sauvez-vous! + +--Que voulez-vous dire? demanda madame Mars. + +Le portier pousse la fenêtre et montre à madame Mars la réverbération du +feu sur les cheminées de la maison voisine. Le feu venait de prendre à +l'Opéra, alors situé à l'extrémité du Palais-Royal, sur l'emplacement du +Lycée et de la rue de ce nom. Les progrès de l'incendie étaient +effrayants, l'effroi était au comble, toutes les communications +interceptées. Des toiles, des décors enflammés tourbillonnant au milieu +d'une fumée épaisse, des cris de détresse et de désespoir, des +rassemblements sans cesse renaissants sur tous les points du désastre, +tel était le spectacle que présentaient les rues adjacentes; le peuple +courait de tous côtés entre le feu et la pluie qui commençait à tomber. +On couvrait les toits de draps mouillés, grâce à cette circonstance +heureuse de l'orage; mais le vent variait souvent de direction et +portait les flammes aux côtés les plus opposés. Impossible d'imaginer +une horreur plus magnifique; l'instant où le plafond de l'édifice +s'abîma avec un bruit sourd faisait songer à ces masses de roches que +remuaient seuls les vieux Titans. À tout moment, ceux qui échappaient de +cette fournaise aux flammes de toutes couleurs (il y avait en effet une +foule de machines à artifice) racontaient sur l'incendie les détails les +plus déplorables. On disait que le feu, qui n'avait pris heureusement +qu'après le spectacle, et lorsque la salle avait été presque entièrement +évacuée, avait éclaté pendant la représentation et que tout le monde +avait péri. Chacun tremblait pour les siens, la chaîne sa formait +partout, on se passait les seaux de main en main. Il ne s'était pas +trouvé une seule goutte d'eau dans les réservoirs de l'Opéra, quand +l'incendie commença; la pluie forma bientôt un vrai torrent sur la place +du Palais-Royal, où chaque Parisien était trempé jusqu'aux os. + +Madame Mars tremblait pour Nivelon, et en effet le brave homme ne tarda +pas à arriver jusque chez lui dans un accoutrement difficile à peindre. +Il essayait un costume dans sa loge, quand l'incendie avait éclaté; à +peine habillé il avait pu se frayer un passage à travers le feu, +d'abord, puis à travers l'eau, car il avait dû passer par ces deux +éléments si opposés. Sa veste de berger n'avait plus de forme et de +couleur: sa perruque roussie d'un côté, ruisselante de l'autre, était de +plus couverte de boue; il changea de tout en arrivant, et madame Mars +exigea qu'il se mît au lit. L'incendie ne devait s'apaiser que dans la +nuit; il fut suivi d'une lettre faite évidemment pour tourner les +nymphes de l'Opéra en ridicule, il les laissait presque nues. Voici un +extrait de la requête adressée par une de ces divinités de l'Olympe à +une de ses bonnes amies: + +«L'attrayante ceinture de Vénus est brûlée; c'en est fait, les Grâces +modernes iront sans voile; ce qui pourrait leur devenir moins avantageux +qu'aux anciennes. Le bonnet de Mercure, son caducée, ses ailes sont +consumés; on a heureusement sauvé sa bourse. Depuis longtemps l'Amour +n'a rien à perdre, si ce n'est quelques flèches dont il ne faisait plus +d'usage et que l'on a retrouvées avec peine, tant le feu les avait +rendues méconnaissables; mais, pour le dédommager de cette perte, on +assure que Mercure a résolu de partager sa bourse comme un bon frère +avec lui. Quant à la froide et triste Pallas, son armure, son casque, +son panache, sont en cendres; son égide est bien fondue; la lyre +d'Apollon ne saurait être non plus raccordée. + +«Il n'est plus question du magnifique jardin d'Alcindor, ni du palais du +roi d'Ormus. Armide, Didon ont sauvé les leurs fort heureusement: mais +le char du Soleil et de la Nature n'a pas été épargné. Que te dire de la +quantité de linons qui drapaient aussi de bonnes grosses ombres très +palpables, je n'ajouterai pas très palpées, ce serait médire. Je n'en +finirais pas, chère amie, si je te disais toutes nos pertes, etc.» + +Ce fut M. Lenoir, l'architecte, qui, construisit la salle provisoire du +nouvel Opéra, élevée au boulevart de la porte Saint-Martin, en attendant +qu'on en achevât une permanente au Carrousel, sur le terrain de l'hôtel +de Brionne. Les améliorations de ce vaisseau, commencées le mercredi 29 +octobre, furent achevées le 7 novembre: la salle avait été construite en +deux mois. C'était le temps où les architectes improvisaient, Bellanger +avait bâti Bagatelle au feu des lampions, les ouvriers étaient payés +jour et nuit. Faudra-t-il donc un incendie à notre Opéra actuel pour +qu'on le place enfin sur un terrain plus digne et plus convenable? Ce +serait alors le cas de recourir aux imprécations de Camille, et de +s'écrier avec elle! + + Que le courroux du Ciel, allumé par nos voeux, + Fasse pleuvoir sur lui son déluge de feux! + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + +NOTES + + +[1: La place de cette lettre, comme de beaucoup d'autres, est marquée à +la fin du livre, aux autographes dont la collection fera mieux que toute +autre étude apprécier le genre d'esprit de mademoiselle Mars.] + +[2: _Débats_, du 13 avril 1840.] + +[3: M. Bertin.] + +[4: Août 1829.] + +[5: Le mot ridicule que l'on prête à Mademoiselle Mars au sujet d'une +prétendue cabale des gardes-du-corps contre elle: + +«Il n'y a rien de commun entre _Mars_ et Messieurs les gardes-du-corps?» + +est de toute fausseté.--Le seul homme que Mademoiselle Mars ait +cruellement relevé au sujet de ses violettes est M. Papillon de la +Ferté. Cet intendant des Menus lui ayant demandé un certain jour quand +elle cesserait de porter des violettes? + +Mademoiselle Mars lui répondit: + +«Quand les papillons seront des aigles!» ] + +[6: Celui-ci est assez vert, et il peint en même temps mademoiselle +Mars. Un ancien acteur de la Comédie-Française qui jouait les valets à +sa façon, c'est-à-dire fort mal, dit un jour assez rudement à Célimène +qui venait d'entrer au foyer, de fermer sa porte. Mademoiselle Mars +obéit. En revenant s'asseoir elle se contenta de dire: J'avais oublié, +Monsieur, qu'il n'y avait plus de valets à la Comédie.] + +[7: M. de Salvandy prononça quelques paroles touchantes sur cette tombe; +elles méritent d'être rappelées et font honneur à sa vive amitié pour +mademoiselle Mars.] + +[8: Elle n'avait de plus que 3,000 francs comme inspectrice du +Conservatoire.] + +[9: Dans ce testament de mademoiselle Mars, son fils, M. Alphonse +Brummer, est institué son légataire universel. + +Il contient entre autres legs une bague pour Armand. Armand, le comédien +par excellence, avait été, on le sait, bien longtemps l'ami de +mademoiselle Mars. Retiré à Versailles depuis longues années, il n'a pas +appris cette perte sans un vif sentiment de douleur.] + +[10: A. Soumet.] + +[11: La pièce de l'_Amant bourru_, comédie en trois actes et en vers +libres, représentée par les comédiens ordinaires du roi, le mercredi 14 +août 1777, est dédiée à la reine, avec une lettre portant pour +signature: BOUTET DE MONVEL. Il est assez étrange que les biographes +n'aient jamais consigné ce _de_. La brochure que nous tenons en main +(imprimée chez la veuve Duchesne, rue Saint-Jacques, au Temple du Goût), +porte la date de 1777, ainsi que la permission de M. Lenoir, +lieutenant-général de police. Que durant la Révolution on ait raccourci +Monvel de ce _de_, passe encore; mais que les _Fastes de la Comédie +Française_, imprimés en 1821, n'en disent pas un mot, c'est un oubli au +moins singulier. Ce même livre l'appelle _Bouvet_ au lieu de _Boutet_. + +Monvel était-il noble, se demanderont nos lecteurs, ou seulement +_bourgeois de Paris_, comme il s'intitule plus tard dans l'acte de +naissance de sa fille? S'il n'était pas noble, il faudrait recourir à +une supposition d'état inouïe vis-à-vis de sa signature, adressée à la +reine mère. Mais que l'on se rassure, Monvel s'était vu anobli par le +roi de Suède; les preuves de cet anoblissement subsistent. On sait que +ce prince le nomma son lecteur, et il nous sera facile de prouver, en +temps et lieu, quelle part Monvel eut constamment dans ses amitiés, d'un +choix si difficile. Les pseudonymes d'auteurs et d'acteurs ont été +fréquents, et ils le sont encore aujourd'hui; nous pensons, nous, que +Monvel n'y eut point recours; dans tous, les cas, se fût-il nommé +simplement _Boutet_, il n'eût fait que suivre l'exemple des auteurs +suivants: + +Poquelin (Molière), Carton (Dancourt), Arouet (Voltaire), Fusée +(Voisenon), Leclerc (de Buffon), Carlet (Marivaux), Jolyot (de +Crébillon), Burette (du Belloy), Chasseboeuf (Volney), etc, etc. + +Monvel eut beaucoup d'enfants naturels. Un de ses fils, qui portait son +nom, était secrétaire de Cambacérès. Ce ministre l'appelait toujours à +sa table M. _de_ Monvel.] + +[12: Cette faute existe.] + +[13: En 1830, on supprima cette pension de 500 livres à mademoiselle +Mars. Elle en reçut la nouvelle, sans faire paraître la moindre émotion. + +--Eh bien! oui, disait-elle à un ami qui lui parlait de cette +suppression,--c'est vrai, ils m'ont supprimé _mes bonbons_, mais je ne +suis plus d'âge à en demander.] + +[14: 20 frimaire de l'an XI (samedi 11 décembre 1802.)] + +[15: Monvel revint de Suède en 1788.] + +[16: Mademoiselle Mars a toujours conservé dans ses divers appartements +deux portraits de sa mère, l'un fait à l'âge de quinze ans, l'autre à +celui de vingt-cinq. Le premier représente une jeune fille ravissante +avec une coiffure à racines droites, robe blanche à échelle de roses +pompon, petit ruban de velours noir autour du cou, une vraie bergère de +trumeau du temps de Louis XV. L'autre, dont la perruque poudrée fait +plus la corbeille et se termine en boucles déroulées sur ses épaules, a +une couronne de roses sur le côté. Deux signes délicieux, placés comme +deux mouches sur ce visage exquis, en réveillent un peu l'aspect +langoureux et nonchalant. Les deux cadres de ces portraits sont ovales +et parfilés de grosses perles.] + +[17: Dans ce rôle, Molé, se jetant aux genoux de la comtesse, +parcourait, à proprement parler, une partie du théâtre sur ses genoux, +dans la chaleur de son jeu.] + +[18: _Si vis me flere, dolendum est primo ipse tibi_.] + +[19: Andrieux avait la voix très faible, un filet de voix, comme chacun +sait; c'était Monvel qui lisait et faisait valoir à l'Institut ses +épîtres en vers.] + +[20: L'_Émigrante ou le Père Jacobin_, comédie en trois actes en vers, +jouée le 25 octobre 1792, au Théâtre de la République; le _Modéré_, +comédie en un acte et en vers, au même théâtre, 30 octobre 1793.] + +[21: MM. Samson, de la Comédie-Française, et Lockroy, à qui nous devons +de charmantes pièces.] + +[22: Mademoiselle Mars joua _Louison_.] + +[23: Mademoiselle Mars aînée prit le nom de madame Salvetat; elle jouait +à Montansier, où parut mademoiselle Mars à treize ans (1792). Elle +laissa en mourant sa fortune (18,000 livres de rente) à sa soeur.] + +[24: 1791.] + +[25: Ce ne fut en effet que vers trente ans que mademoiselle Mars devint +une femme véritablement complète au point de vue des formes et de +l'optique théâtrale; jusque-là elle était fort maigre, et n'avait pour +elle que l'éclat de ses beaux yeux noirs et profonds. Le peintre +Lagrenée, l'admirant un jour à cette époque dans sa loge, lui disait +qu'elle n'avait pas perdu pour attendre.--«Je désespérais d'être jamais +belle, répondit-elle; mais c'est à Paris que la Providence est plus +grande qu'ailleurs, me voilà grasse!»] + +[26: Les vengeances d'acteurs fourniraient à elles seules un chapitre +très étendu. Ce même abbé Geoffroy, mis en scène par Dugazon, eut à +subir, de la part de Talma et de mademoiselle Contat, des représailles +plus directes. + +On sait que Talma se fit ouvrir un soir une loge que Geoffroy occupait +aux Français, et qu'il l'apostropha d'abord en termes assez durs au +sujet des articles que publiait contre lui le feuilletoniste. Il y eut +même voie de fait, et à cette occasion deux lettres parurent dans les +journaux le lendemain, l'une de Talma, l'autre de Geoffroy. + +Mademoiselle Contat ne se montra pas moins rancunière envers le même +critique. L'éventail de Célimène devint entre ses mains une arme +vengeresse, et elle aussi s'étant fait ouvrir la loge de l'abbé, elle se +vengea de ses épigrammes en le couvrant des paillettes brisées de son +éventail. De compte fait, l'abbé avait donc pleinement satisfait aux +préceptes de l'Évangile, il avait tendu la joue gauche et la joue droite +aux deux premiers talents de la Comédie.] + +[27: À Trianon, presque tous les proverbes exécutés par la reine étaient +de sa composition, et il les faisait répéter lui-même.] + +[28: Le foyer de la Comédie-Française possède un fort beau portrait de +Grandménil dans l'_Avare_.] + +[29: 1791. Ce divertissement est imprimé.] + +[30: Grammont abandonna la scène pour les armes; il jouait à Montansier +avec Valville; il devint général de la République, et il fut +guillotiné.] + +[31: En effet, Monvel fut inconstant avec la Comédie. Il partit pour la +Suède, où il demeura plusieurs années. Les motifs de ce départ si +brusque seront expliqués plus tard.] + +[32: N. de Bièvre était petit-fils de Georges Mareschal, premier +chirurgien de Louis XIV, lequel Mareschal enserra cette place sous Louis +XV, qui lui accorda des lettres de noblesse pour avoir contribué, avec +Lapeyronie, à la fondation de l'Académie de chirurgie.--Il avait à +Bièvre, village à deux lieues de Versailles, un fort beau château, qui +passa à ses descendants, et que Louis XIV érigea en marquisat.] + +[33: V. Mémoires de Dazincourt.] + +[34: Hamilton, on le sait, comparait leur teint à du lait dans lequel on +aurait effeuillé des roses.] + +[35: Il offrit pourtant à mademoiselle Olivier Rosalie dans le +_Séducteur_; elle y mit un abandon touchant et une grâce incomparable.] + +[36: Ordre de M. Lenoir, lieutenant de police.] + +[37: 27 avril 1784. Beaumarchais disait ce soir-là même à Rivarol: +Plaignez-moi un peu, mon cher! j'ai tant couru ce matin auprès des +ministres, auprès de la police, que j'en ai les cuisses rompues! + +--Quoi déjà! repartit Rivarol toujours méchant.] + +[38: Ce fut Beaumarchais qui devina mademoiselle Contat; jusque-là cette +comédienne n'avait joué que des rôles fort secondaires. Celui de +_Suzanne_ la révéla au public.] + +[39: C'est ce même Beaumarchais qui, déclinant l'honneur d'un duel avec +un homme de condition médiocre, lui disait:--J'ai refusé mieux!] + +[40: Mademoiselle Mars joua les trois rôles, Chérubin, Suzanne, la +comtesse.] + +[41: Nous n'écrivons pas ici la _Chronique scandaleuse_; on ne trouvera +donc aucun détail sur l'attachement de Dazincourt pour mademoiselle +Olivier, ni sur ses relations avec la princesse Sh...] + +[42: Un des traits les plus curieux de Dazincourt à la scène, le seul +dont nous prendrons texte pour donner une idée de son respect religieux +pour la tradition, est celui-ci: + +À la suite d'une représentation de _Polixène_ (tragédie qui n'en eut que +quatre), on en donnait une de l'_Homme à bonnes fortunes_, de Baron, +dans l'hiver de l'an XII; Dazincourt y jouait Pasquin. Un étourdi du +parterre venu probablement pour siffler la tragédie, et mécontent, sans +doute, d'avoir été contenu par les nombreux amis de l'auteur, crut se +dédommager en sifflant Dazincourt dans l'instant d'un lazzi consacré par +la tradition. On sait qu'au moment où Pasquin fait sa toilette, il +inonde son mouchoir d'eau de Cologne, le tord ensuite, et en exprime le +contenu sur la tête du souffleur qui, d'avance, a grand soin de faire le +plongeon. Le connaisseur prétendu lâcha à cet endroit un coup de +sifflet. Sans rien perdre de sa fermeté, Dazincourt s'avance sur le bord +de la rampe, et, s'adressant au parterre: «Messieurs, dit-il, lorsque +Préville jouait ce rôle, il faisait ce que je viens de faire, et il +était applaudi par tout ce qu'il y avait de mieux en France.» + +Des bravos nombreux vengèrent à l'instant l'acteur.] + +[43: Mémoires secrets. Bach.] + +[44: Saint-Germain-l'Auxerrois.] + +[45: Desbrugnières était fort sain d'esprit et de corps, quand les +plaisants d'alors lui firent l'honneur de ce testament qui courut tout +Paris. Il avait un legs pour Rivarol.] + +[46: Ouverte en 1782.] + +[47: On doit se souvenir qu'elle n'abordait jamais celui du _Mariage de +Figaro_ qu'avec frayeur; et le plus souvent elle le passait.] + +[48: Mademoiselle Mars a conservé toute sa vie le rare privilége d'une +charmante écriture; rien de plus fin, de plus délié, de mieux _peint_ +que toutes ses lettres. C'est la calligraphie d'une femme de qualité, +les contours en sont précis, élégants, flexibles; sa façon d'écrire +ressemble à celle de la reine Hortense.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Mademoiselle Mars (volume +I), by Mademoiselle Mars + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MLLE MARS (VOL. I) *** + +***** This file should be named 25039-8.txt or 25039-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/5/0/3/25039/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe +(http://dp.rastko.net). (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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