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diff --git a/24962-0.txt b/24962-0.txt new file mode 100644 index 0000000..9cca0d4 --- /dev/null +++ b/24962-0.txt @@ -0,0 +1,19286 @@ +The Project Gutenberg EBook of Aventures extraordinaires d'un savant russe, by +Georges Le Faure and Henri de Graffigny + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Aventures extraordinaires d'un savant russe + II. Le Soleil et les petites planètes + +Author: Georges Le Faure + Henri de Graffigny + +Illustrator: J. Cayron et d'Henriot + L. Vallet + +Release Date: March 30, 2008 [EBook #24962] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES EXTRAORDINAIRES *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +[Illustration] + +Georges Le Faure et Henry de Graffigny + +AVENTURES EXTRAORDINAIRES D'UN SAVANT RUSSE + +II. LE SOLEIL ET LES PETITES PLANÈTES + +500 Dessins de L. Vallet, Henriot, etc. + +Édinger, ÉDITEUR, 34, RUE DE LA MONTAGNE-SAINTE GENEVIÈVE, 34 + +MDCCCLXXXIX + + + + +Table des matières + + + I. OÙ NOS HÉROS ONT DES TIRAILLEMENTS D'ESTOMAC + II. OÙ, POUR LA SECONDE FOIS, GONTRAN A UNE IDÉE LUMINEUSE + III. LE FEU À BORD + IV. TROIS MILLIONS DE LIEUES EN PARACHUTE + V. PLONGEON DANS L'OCÉAN VÉNUSIEN + VI. EXCURSIONS VÉNUSIENNES + VII. À TRAVERS L'ESPACE INTERPLANÉTAIRE + VIII. GONTRAN RETROUVE SÉLÉNA ET FARENHEIT A DES NOUVELLES DE SHARP + IX. À CHEVAL SUR UNE COMÈTE + X. OÙ VULCAIN JOUE UN MAUVAIS TOUR À GONTRAN DE FLAMMERMONT + XI. OÙ L'HEURE DE LA VENGEANCE SONNE ENFIN + XII. LA BANLIEUE DU SOLEIL + XIII. LE BALLON DE SÉLÉNIUM + XIV. SIX MILLE KILOMÈTRES EN HUIT HEURES + XV. LA PLANÈTE GUERRIÈRE + XVI. LA VÉRITÉ SUR LA SÉRIE: 4, 7, 10, ETC. + XVII. COUPS DE CANON ET COUPS DE FOUDRE + XVIII. L'ÎLE NEIGEUSE + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE PREMIER + +OÙ NOS HÉROS ONT DES TIRAILLEMENTS D'ESTOMAC + +[Illustration] + + +ALCIDE FRICOULET était ce qu'on appelle un bon garçon, et si, pour des +causes qu'il tenait à garder secrètes, il n'aimait pas les femmes, tout +au moins avait-il un cœur excellent. + +Aussi, tout en applaudissant _in petto_ à l'aventure qui soustrayait son +ami Gontran à l'enfer du mariage, il ne pouvait s'empêcher, en même +temps, de déplorer cette même aventure qui frappait si cruellement le +comte de Flammermont. + +Semblable à un fou, celui-ci criait et gesticulait, insultant Sharp, +appelant Séléna, sondant en vain l'immensité où, dans l'irradiation +solaire, aucune trace du véhicule n'apparaissait déjà plus. + +--Gontran! cria l'ingénieur, Gontran! + +Mais le jeune homme, tout entier à sa douleur, n'entendait pas et +continuait à s'absorber dans sa recherche. + +Fricoulet reporta alors son attention sur Ossipoff qui, sous la violence +de l'émotion, s'était évanoui entre ses bras. + +Les jambes molles, le corps inerte et la tête ballante, le vieillard +demeurait sans mouvement, et sans le souffle pressé qui s'échappait de +sa gorge contractée, il eût pu passer pour mort. + +Fricoulet, le seul qui eût conservé son sang-froid--et pour cause, +puisqu'il n'était ni le père, ni le fiancé de Séléna, Fricoulet sentait +cependant la nécessité de prendre une décision. + +[Illustration] + +--Je ne puis pas demeurer là éternellement, murmura-t-il, ce vieillard a +besoin de soins; quant à Gontran, pour un peu il deviendrait fou. + +Seulement alors, il s'aperçut que le cratère s'était peu à peu vidé des +assistants qui le remplissaient au moment du congrès; dans le lointain, +de longues files de Sélénites disparaissaient par les voies +souterraines, semblables à une bande de lapins qu'un étranger vient +troubler dans leurs ébats. + +--Les égoïstes! pensa Fricoulet, pas un seul d'entre eux n'est venu +s'enquérir de ce qui est arrivé. + +À ce moment, une main se posa sur son épaule; il se retourna et reconnut +Telingâ. + +--Hein! s'écria l'ingénieur, vous seriez-vous jamais douté qu'il pût +exister sur ce monde lumineux qui éclaire durant la nuit le pays des +Subvolves, des gredins semblables! + +Le sélénite hocha la tête sans répondre. + +Puis, après un moment: + +--Il faut vous hâter, dit-il. + +--Me hâter! répliqua Fricoulet, me hâter de quoi faire? + +--De partir d'ici. + +L'ingénieur fixa sur son interlocuteur des yeux ahuris. + +--Mais où voulez-vous que nous allions? demanda-t-il. + +Telingâ posa son index sur le front du jeune homme. + +[Illustration] + +Le sommet des montagnes s'estompait graduellement. + +--Non, non! exclama celui-ci, j'ai bien ma tête, rassurez-vous, +seulement, je ne comprends pas pourquoi vous me dites de me hâter de +partir d'ici. + +--La nuit, répliqua laconiquement le sélénite. + +Et il étendit le bras vers l'horizon. + +Le sommet des montagnes et des cratères avoisinants s'estompait +graduellement et l'ombre agrandie des dentelures volcaniques +s'allongeait jusqu'aux Terriens. + +En même temps, dans l'azur profond des cieux, dont aucun nuage ne +troublait l'impassible et morne sérénité, les étoiles commençaient à +scintiller. + +--Brrr! fit tout à coup Fricoulet, on dirait qu'il vous tombe sur les +épaules un manteau de glace. + +--Il ne faudrait pas tarder, fit observer Telingâ; déjà les Sélénites, +dont la constitution est cependant plus en rapport avec ces brusques +changements de température, ont rejoint leurs chaudes demeures +souterraines... croyez-moi, il serait dangereux pour vous et vos amis de +demeurer plus longtemps ici... + +--Vous avez raison, répliqua Fricoulet, je me sens déjà glacé jusqu'aux +moelles. + +Puis, avec autant de facilité que s'il n'eût pas plus pesé qu'une plume, +l'ingénieur enleva Ossipoff et le jeta sur ses épaules; ensuite il +courut à Gontran, le prit par le bras et l'entraîna vers la grande salle +mise à leur disposition par le directeur de l'observatoire de +Maoulideck. + +[Illustration] + +Il avait fait à peine quelques pas que soudain il s'arrêta. + +--Et Farenheit! exclama-t-il. + +Tout préoccupé de l'état d'Ossipoff et de la douleur de Gontran, +Fricoulet avait totalement oublié l'Américain, dont le souvenir lui +était, à l'instant, revenu brusquement. + +--Je ne puis pourtant pas abandonner ainsi ce malheureux, dit-il. + +Et, en dépit des observations de Telingâ, il revint à grandes enjambées +vers l'endroit où était tombé sir Jonathan. + +Atteint en pleine poitrine par les éclats meurtriers de la cartouche de +Sharp, l'Américain gisait sur le sol, les membres raides, la face rigide +et convulsée par la rage, les yeux vitreux et le poing encore crispé sur +la crosse de son revolver, dans l'attitude où la mort l'avait saisi. + +--Mais il vit! s'écria Fricoulet, trompé par cette apparence de +mouvement. + +Telingâ secoua la tête. + +--Le froid s'est déjà emparé de lui, murmura-t-il; l'âme s'est envolée +vers les sphères supérieures, et ce n'est plus que sa dépouille mortelle +que nous avons sous les yeux. + +[Illustration] + +--Je veux au moins lui donner une sépulture, insista l'ingénieur. + +--Le sol est déjà congelé, répliqua le Sélénite, et vous vous épuiseriez +en vain à le vouloir creuser... au surplus, ce serait une précaution +inutile... le froid va dessécher ce corps, le momifier, et lorsque le +soleil luira à nouveau, vous en pourrez faire ce que bon vous semblera. + +Fricoulet jeta sur le cadavre de son compagnon un regard attristé et, +suivi de Telingâ qui précipitait sa marche, il se mit à fuir devant +l'ombre profonde qui, tombant des sommets, envahissait derrière lui le +cirque lunaire, enveloppant d'un silence de mort ces roches titanesques, +au pied desquelles, saisi par le froid épouvantable des espaces, le +cadavre de Farenheit se congelait en grimaçant. + +Arrivé dans la salle qui déjà, pendant quinze fois vingt-quatre heures, +leur avait servi d'habitation, et où force leur était d'attendre le +retour du soleil, Fricoulet étendit le vieillard sur la couche de Fédor +Sharp. + +Puis il fouilla dans l'une des nombreuses poches dont ses vêtements +étaient munis, et en tira un petit bougeoir qu'il alluma; à la lueur +vacillante de ce lumignon, la salle prit aussitôt un aspect sinistre et +funèbre; des ombres monstrueuses s'accrochaient aux saillies des parois, +faisant paraître plus petits encore les trois Terriens, rassemblés dans +une encoignure. + +--Fichtre! grommela Fricoulet, il ne fait pas gai ici! + +Il secoua brusquement les épaules pour chasser le voile de tristesse qui +menaçait de l'envelopper ainsi qu'un linceul; puis, s'approchant de M. +de Flammermont qui s'était laissé tomber sur une couchette et demeurait +immobile, la tête penchée sur la poitrine, les yeux fixés sur le sol, +engourdi dans une torpeur désespérée, il lui posa la main sur l'épaule. + +Le jeune comte tressaillit, releva la tête et regarda son ami, avec, sur +la physionomie, la stupeur première de l'homme que l'on arrache +brusquement au sommeil. + +[Illustration] + +--Voyons! Gontran, dit l'ingénieur, voyons!... sois homme! que +diable!... en vérité, j'ai honte de te voir abattu ainsi. + +M. de Flammermont haussa les épaules dans un geste accablé et murmura ce +seul mot d'une voix navrée: + +--Séléna! + +Pour le coup, Fricoulet s'impatienta et, frappant du pied: + +--Eh! s'écria-t-il, quand tu demeureras là, immobile, inerte comme un +cratère, à te désoler et à appeler Séléna!... crois-tu, par hasard, que +c'est là ce qui te la rendra? + +--Me la rendre! murmura Gontran; hélas!... elle est perdue!... perdue à +jamais... + +Et, après un moment, il poursuivit avec amertume: + +--Ah! pourquoi ce gredin ne m'a-t-il pas tué comme Farenheit? au moins, +c'en serait fini de la souffrance. + +Fricoulet leva les bras au ciel. + +--Voilà! exclama-t-il, du parfait égoïsme ou je ne m'y connais pas!... +eh bien! et nous! est-ce que nous ne comptons pas un peu aussi dans ton +affection!... moi, particulièrement, est-ce que je n'ai pas un peu droit +à ce que tu ne fasses pas si bon marché de ton existence? + +Il se tut et reprit: + +--Car, ce bonheur dont la perte te désespère, est-ce que jamais tu +aurais pu même le toucher du bout du doigt, si je ne t'avais fait la +courte échelle pour te permettre d'y atteindre?... + +--Où veux-tu en venir? demanda M. de Flammermont. + +--À ceci, tout simplement: c'est qu'il pouvait arriver, pour ton amour +et tes intentions matrimoniales, quelque chose de plus fâcheux que +l'enlèvement de Mlle Séléna. + +Le jeune comte fixait sur son ami des yeux que l'ahurissement +agrandissait. + +--Je comprends de moins en moins, balbutia-t-il. + +--Il faut que la douleur t'obscurcisse les idées. Comment! ce que je te +dis ne te paraît pas lucide, lumineux? Admets cependant qu'au lieu +d'enlever ta fiancée, ce coquin de Sharp soit parti tout seul. + +À cette supposition, Gontran poussa un soupir navrant. + +--Hélas! dit-il. + +--Seulement, poursuivit l'ingénieur, admets aussi qu'au lieu de tuer, +avant son départ, ce pauvre sir Farenheit, ce soit moi que Sharp ait +abattu. + +Il se tut, puis se croisant les bras: + +--Crois-tu que Séléna n'aurait pas été, alors, bien plus perdue pour toi +qu'elle ne l'est actuellement? ah! mon pauvre ami! c'est pour le coup +que le brave M. Ossipoff se fût aperçu de la nullité scientifique de son +futur gendre. + +--Eh! riposta M. de Flammermont, que m'importe maintenant l'opinion de +M. Ossipoff? je n'avais consenti à jouer cette comédie que par amour +pour sa fille... mon bonheur est perdu à jamais... + +L'ingénieur l'interrompit d'un geste bref. + +--Perdu, dit-il, et pourquoi cela? + +Gontran, comme mû par un ressort, se redressa. + +--Que signifie? balbutia-t-il d'une voix tremblante. + +--Que je considère ton bonheur comme compromis, mais non perdu. + +Le comte lui saisit les mains. + +--Parle, fit-il avec angoisse, aurais-tu quelque espoir... quelque +projet?... + +--De l'espoir! non; mais, en tout cas, je n'ai aucune désespérance: je +suis furieux, j'enrage, j'étranglerais Sharp avec une jouissance +infinie; mais, en ce qui concerne Mlle Ossipoff, si j'étais à ta place, +je ne me désolerais qu'après avoir retrouvé son cadavre. + +--Le retrouver, murmura Gontran, penses-tu que cela soit possible? + +--Eh! riposta l'ingénieur avec un haussement d'épaules plein de fatuité, +peut-il y avoir quelque chose d'impossible à des hommes comme nous? + +Et, tout heureux de voir Gontran sorti de la torpeur première dans +laquelle l'avait plongé la disparition de sa fiancée, il s'écria: + +--Allons! _sursum corda[1]!..._ Que ce malheur, loin de nous abattre, +nous mette, au contraire, le diable au corps pour nous faire sortir +triomphants de la lutte gigantesque que nous avons entamée contre +l'Infini. + +Un gémissement retentit derrière l'ingénieur et la voix douloureuse +d'Ossipoff se fit entendre: + +--Hélas! il ne s'agit pas, pour nous, de lutter contre l'Infini, mais +bien contre notre propre nature. Que parlez-vous, M. Fricoulet, de +courir à la poursuite de Sharp, alors que, dans quelques heures, nous ne +serons plus que des cadavres? + +Le jeune ingénieur ne put retenir un mouvement de surprise. + +--Comment, fit-il, vous aussi, vous vous laissez abattre? + +Puis tout à coup se redressant, il s'écria d'une voix vibrante, +enthousiasmé par la difficulté même des obstacles qu'il s'agissait de +vaincre: + +--Eh bien! puisque vous son père, vous son fiancé, vous l'abandonnez, +c'est moi qui irai au secours de Mlle Séléna. + +Gontran saisit la main de son ami et la serra énergiquement. + +--Dispose de moi, Fricoulet, prononça-t-il d'une voix ferme; ce que tu +me diras de faire, je le ferai; partout où tu iras, j'irai, car en +vérité, j'ai honte de mon abattement et de ma désespérance! + +--Mais, insensés que vous êtes, exclama le vieillard, ne songez-vous +donc pas qu'en s'emparant de notre obus, ce misérable nous a ravi, non +pas seulement le moyen de quitter le sol lunaire, mais encore le moyen +d'y pouvoir subsister? + +Gontran devint tout pâle. + +--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il. + +--Que nous n'avons plus qu'à mourir de faim; il ne nous reste plus ni +vivres, ni eau, ni air... + +--Allons donc! riposta M. de Flammermont, les Sélénites trouvent bien +moyen de vivre. + +--Parce que les aliments dont ils font usage contiennent les principes +nutritifs nécessaires à leur organisme. + +--Mais qui vous prouve que notre estomac ne s'accommoderait pas, lui +aussi...? + +Le vieillard lui coupa la parole, d'un geste désespéré. + +--Eh! dit-il, croyez-vous que j'aie attendu jusqu'à aujourd'hui pour +m'en assurer?... L'analyse chimique m'a démontré que nous ne saurions +nous plier à l'alimentation lunarienne. + +Ces paroles furent accueillies par un gémissement et un cri de rage, le +premier poussé par Gontran, le second échappé des lèvres de Fricoulet. + +Les trois hommes se regardèrent pendant quelques instants, silencieux et +atterrés. + +La situation était en effet terrible: lutter contre l'impossible était +encore à la hauteur de leur audace, mais lutter contre la faim... + +Ce fut l'ingénieur qui reprit le premier la parole. + +--Mourir de faim! exclama-t-il, avoir fait plus de quatre-vingt-dix +mille lieues pour venir mourir de faim sur la lune! En vérité, ce serait +stupide, et si les bons astronomes terriens apprenaient jamais cela, ils +en éclateraient de rire devant leurs télescopes. + +Et il se mit à arpenter furieusement la salle de long en large. + +--Stupide tant que tu voudras, riposta M. de Flammermont, la réalité +n'en est pas moins là qui nous montre un garde-manger absolument vide. + +--Il nous reste, il est vrai, la ressource de danser devant, reprit +l'ingénieur; mais encore qu'hygiénique, je ne sache pas que la danse ait +été jamais considérée comme un exercice réconfortant. + +[Illustration] + +Puis, après un moment: + +--Voyons, nous sommes ici trois auxquels, cela est indéniable, aucun des +secrets de la science moderne n'est inconnu, et nous ne trouverions pas +le moyen de nous sustenter dans le monde que nous avons atteint!... cela +est absolument invraisemblable. + +Gontran hocha la tête. + +--Tu en parles à ton aise, fit-il; inventer un système de locomotion qui +vous fasse franchir des millions de lieues à cheval sur un rayon +lumineux ou dans un courant électrique! parcourir l'immensité +planétaire! visiter le soleil et les étoiles! ce n'est rien... mais +inventer un gigot ou un beefsteak sans avoir sous la main la matière +première, c'est à dire un mouton ou un bœuf! cela, je le déclare +au-dessus de mes forces. + +[Illustration] + +Fricoulet claqua ses doigts avec impatience. + +--Ma parole! exclama-t-il, tu me ferais croire que tu es aussi bourgeois +que tous les bourgeois qui s'empressent aux tables des bouillons Duval +ou des restaurants à trente-deux sous du Palais-Royal. Comment, tu en es +encore à croire que le gigot et la côtelette sont indispensables à +l'existence de l'homme? + +Il agita désespérément ses bras dans l'espace et s'écria: + +--Que diront les gens du XXe siècle, quand ils liront qu'à l'époque +éclairée que nous prétendons être, on croyait encore à des machines +semblables. + +[Illustration] + +Ce disant, il s'était tourné vers Ossipoff comme pour lui demander son +approbation. + +Mais le vieillard n'avait pas entendu un seul mot de ce qui venait de se +dire entre les deux amis. + +Accroupi sur sa couchette, il paraissait fort occupé à noircir une page +blanche de son carnet, avec force chiffres et dessins. + +Enfin il releva la tête et s'écria: + +--Sharp n'atteindra pas Vénus avant vingt-cinq jours... c'est dans un +mois seulement que la planète arrivera en conjonction avec le Soleil et +à sa plus grande proximité de la Terre, dont elle ne sera plus séparée +que par douze millions de lieues à peine. + +--Une futilité, murmura amèrement le jeune comte, ce n'est vraiment pas +la peine d'en parler. + +--Avez-vous tenu compte, dans vos calculs, demanda Fricoulet, du poids +moins considérable que transporte l'obus? + +--Parfaitement, et j'ai trouvé que la durée du voyage se trouve diminuée +de quatre jours, dix-huit heures, quatorze minutes, trente secondes, par +suite de la suppression des deux cent quatre-vingt-cinq kilos que nous +représentons tous les quatre. + +--Cependant le poids de Sharp doit être défalqué de cet allégement. + +Ossipoff inclina la tête. + +--J'y ai pensé: Sharp pesant quatre-vingts kilos, ces quatre-vingts +kilos retranchés de deux cent quatre-vingt-cinq donnent, pour +l'allégement de l'obus, un poids de deux cent cinq kilos, lesquels +représentent, effectivement, une augmentation de vitesse qui se traduit +par quatre jours... + +--Dix-huit heures, quatorze minutes, trente secondes de moindre durée +dans le voyage, ajouta Gontran. + +--C'est bien cela. + +--Et à quoi tendent ces calculs? demanda railleusement le jeune comte. + +--À ceci tout simplement, répondit Fricoulet qui coupa sans façon la +parole au vieillard: qu'il nous faut trouver un moyen de locomotion +assez rapide, pour que dans vingt-cinq jours nous arrivions, nous aussi, +sur Vénus, afin de happer ce coquin de Sharp et de délivrer Mlle Séléna. + +Ossipoff tendit silencieusement la main au jeune ingénieur et la serra +avec énergie. + +Gontran demanda: + +--En vérité, mon pauvre ami, ne te berces-tu pas là de vaines +espérances? + +--Eh! exclama Fricoulet; je te répète qu'à nous trois, nous arriverons à +vaincre les difficultés les plus insurmontables... du reste, moi j'ai +pris comme devise, cette parole vieille comme le monde, mais qui a +toujours réussi à ceux qui ont eu foi en elle: «Aide-toi, le ciel +t'aidera.» + +Puis, frappant sur l'épaule de son ami: + +--Quant à toi, cette défiance de toi-même provient d'un excès de +modestie... l'amour de la science t'a déjà fait accomplir des +miracles... tu ne me feras pas croire que Mlle Séléna ne soit pas +capable de te faire faire des choses plus surprenantes encore... + +Le jeune comte, malgré sa tristesse, ne put s'empêcher de sourire. + +Après un court silence, le jeune ingénieur reprit: + +--Donc, par suite du vol de ce coquin de Sharp, nous voici à peu près +dans la même situation que Robinson sur son île, avec cette différence +cependant que Robinson pouvait cueillir aux arbres des fruits qui, sans +l'engraisser précisément, l'empêchaient tout au moins de mourir de faim, +tandis que nous... + +[Illustration] + +Tout à coup, il s'interrompit, se frappa le front d'un geste inspiré et, +s'accroupissant sur le sol, tira de sous la couchette de M. Ossipoff une +caisse qu'il ouvrit. + +Elle contenait quelques douzaines de biscuits et quatre boîtes de +conserves. + +--Comme quoi, dit-il, une bonne action est toujours récompensée. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda le vieillard. + +--Une attention de Mlle Séléna à l'égard de Sharp, ne voulant pas +l'abandonner ici sans ressources, elle avait exigé de moi que je lui +laissasse, sans en rien dire à personne, cette petite réserve. + +--Cette enfant a toujours eu un cœur d'or, murmura le vieux savant tout +attendri. + +--Aussi, cette bonne action va-t-elle lui profiter, riposta Fricoulet. + +--Comment l'entends-tu? demanda Gontran. + +--Dame! pour que nous puissions l'arracher à son ravisseur, il faut que +nous construisions un moyen de locomotion... or, pour cela, il nous faut +du temps, et pendant ce temps-là, nos estomacs réclameront leurs droits. + +M. de Flammermont désigna le contenu de la boîte. + +--Est-ce là-dessus que tu comptes pour nous sustenter tous les trois? + +--Non, mais pour nous donner le temps de construire d'autres aliments. + +--Construire! exclama Gontran, le mot est joli. + +Puis, sérieusement: + +--Alors, ajouta-t-il, tu en reviens à ton idée première de fabriquer +gigots et côtelettes. + +En entendant ces mots, Ossipoff fixa sur l'ingénieur des regards +surpris. + +--M. de Flammermont plaisante, n'est-ce pas? dit-il. + +--Assurément, car telle n'est pas ma pensée. + +--Explique-toi, alors, exclama Gontran un peu piqué. + +--Je veux, tout simplement, chercher à nous procurer des éléments +assimilables et permettant à notre organisme de réparer les pertes de +substance journalières, causées par les dépenses de forces auxquelles +nous nous livrons. + +M. de Flammermont haussa les épaules. + +--Eh! tu vois bien, dit-il; tu en reviens à mes moutons, dont les gigots +sont, je crois, les seules substances assimilables susceptibles de nous +rendre les services réparateurs dont tu parles. + +--Mais, mon pauvre ami, riposta Fricoulet, la perte de ta fiancée te +tourne absolument la tête; autrement tu te rappellerais que dans cette +viande, base de la nourriture humaine, l'eau, absolument inutile, entre +pour les quatre cinquièmes du poids,... le cinquième restant est composé +de matières solides, telles qu'albumine, fibrine, créatine, gélatine, +chondrine, etc... + +--Je suis d'accord avec toi sur ce point, répliqua M. de Flammermont +railleur... fabriquons donc de la viande, car pour l'eau, nous en avons +en quantité... allons! où se trouvent ton albumine, ta fibrine, etc, +etc... + +[Illustration] + +Ossipoff lui répondit: + +--Point n'est besoin de tout cela, mon cher enfant; car, parmi les +substances qui composent la viande, il en est un certain nombre +absolument impropres à la nutrition, partant complètement inutiles; la +chondrine et la gélatine, par exemple. D'autres comme la fibrine, +l'albumine, ne sont point des corps simples, mais des combinaisons, +suivant des proportions connues, d'oxygène, d'hydrogène, de carbone, et +d'azote. Nous n'avons donc aucunement besoin de pain et de viande pour +notre nourriture. Tous nos efforts doivent tendre à extraire des +matériaux séléniens les corps véritablement nutritifs et à nous les +assimiler. + +--Autrement dit, ajouta Fricoulet, faisons de la synthèse. + +Gontran, sur les lèvres duquel un sourire railleur courait depuis +quelques instants, s'écria en croisant les bras: + +--En vérité! je vous admire,--si j'ai bien compris vos explications, il +s'agirait de nous livrer tout simplement à des travaux d'analyse +chimique... or, le premier point, le point indispensable pour mener à +bien ce beau projet, ce sont les instruments... or... + +Fricoulet, dont les yeux erraient à travers la pièce, fit un brusque +mouvement: + +--Inutile d'en dire davantage, interrompit-il d'un ton triomphant; je +prévois ton objection; et voici de quoi y répondre triomphalement. + +Il courut de l'autre côté de la salle, chercha quelques secondes dans un +coin d'ombre, et revint traînant sur le sol, avec précaution, une caisse +qu'il déposa aux pieds de M. de Flammermont. + +--Qu'est-ce que cela! demanda celui-ci. + +--Eh bien! dit à son tour Ossipoff. + +--C'est votre boîte d'instruments! + +--Comment cela? + +--Vous savez bien; c'est cette caisse que l'on avait mise de côté pour +analyser, dans un moment de loisir, la composition de l'atmosphère +lunaire... or, les différents événements qui se sont précipités pendant +notre séjour, nous ont fait différer indéfiniment cette étude par un +bienheureux hasard, cette boîte a été oubliée ici et elle va nous +servir, je vous le promets. + +[Illustration] + +Et frappant sur le couvercle, il dit plaisamment à M. de Flammermont: + +--Avec cela, vois-tu bien, nous allons te fabriquer des gigots et des +pains de quatre livres puisque ces aliments sont absolument +indispensables à ton bonheur. + +La boîte une fois ouverte, le vieux savant ne put contenir une +exclamation de plaisir à la vue des instruments enfouis dans la paille. + +--Un eudiomètre, un anéroïde, des thermomètres, une boussole, des tubes, +des éprouvettes, une boîte de réactifs, murmura-t-il, tandis que son +visage s'éclairait à chaque découverte qu'il faisait, en voilà plus +qu'il ne nous en faut. + +[Illustration] + +Et, après un moment: + +--Procédons par ordre, dit-il, la première chose à faire est de nous +assurer de la composition de l'air que nous respirons et de l'importance +de l'atmosphère, n'est-ce pas votre avis, mon cher Gontran? + +--Parfaitement si, parfaitement si, répéta par deux fois le jeune homme. + +Et il ajouta _in petto_, en se grattant l'oreille; + +--Pourvu qu'il ne lui prenne pas fantaisie de me consulter sur la +cuisine qu'il va faire! + +Ce pensant, il coula un regard suppliant sur Fricoulet. + +Celui-ci comprit cette muette prière et, réprimant un sourire, demanda +au vieillard: + +--Quelle méthode allons-nous suivre? + +Et aussitôt, se reprenant: + +--...Allez vous suivre pour opérer? + +Le vieux savant réfléchit un instant. + +--Mon Dieu!... Je pensais tout d'abord à la méthode eudiométrique +imaginée par Gay-Lussac... mais, comme vous savez, on n'opère que sur de +très petits volumes de gaz, d'où il résulte de grandes chances d'erreur; +or, au point où nous en sommes, je n'ai pas le droit de me tromper et il +me faut arriver à des résultats scrupuleusement exacts. + +--En ce cas, s'écria Fricoulet, employez le phosphore; c'est le procède +le plus simple et aussi le plus rapide. + +--J'y pensais, répliqua sèchement Ossipoff. + +Il prit dans la boîte à réactifs un verre à pied qu'il remplit aux deux +tiers d'eau distillée, puis, plongeant dans l'eau, il enfonça une +éprouvette graduée et contenant exactement cent centimètres cubes d'air, +après quoi, il fit passer dans l'éprouvette un long bâton de phosphore +humide. + +Cela fait, il alla déposer l'appareil dans un coin et se mit à déballer +les autres instruments. + +Alors le jeune comte, qui avait regardé curieusement cette opération, +attira Fricoulet en arrière. + +--Explique-moi, lui chuchota-t-il à l'oreille. + +--Le bâton de phosphore que tu vois reluire dans l'ombre, répondit +l'ingénieur à voix basse, absorbe l'oxygène de l'air ambiant et se +combine avec lui; tout à l'heure, quand le phosphore ne sera plus +entouré de fumées blanches et qu'il aura perdu tout son rayonnement, +Ossipoff retirera l'éprouvette et, comme elle est graduée, il n'aura +qu'à ramener le nouveau volume de gaz à la pression initiale, pour +constater qu'une certaine partie en a disparu, absorbée par le +phosphore. + +--C'est l'oxygène, n'est-ce pas? fit Gontran. + +--En effet; et le gaz, demeurant dans l'éprouvette, devra être de +l'azote... + +--À moins cependant que l'atmosphère lunaire soit autrement composée que +l'atmosphère terrestre, ainsi que je l'ai entendu dire à plusieurs +reprises par M. Ossipoff. + +À ce moment, le vieillard poussa un cri et, désignant la bougie de +Fricoulet: + +--Nous allons nous trouver dans l'obscurité, fit-il. + +[Illustration] + +La mèche, en effet, se carbonisait et ne jetait plus que des lueurs +vacillantes. + +--Ah! si l'on pouvait faire du gaz, soupira Gontran. + +Ossipoff frappa ses mains l'une contre l'autre: + +--Pourquoi pas? exclama-t-il, j'entends du gaz liquide; c'est très +simple, puisque nous avons de l'alcool et de la térébenthine. + +Et pendant qu'il faisait le mélange dans un flacon de verre ordinaire, +Fricoulet fabriquait, à l'aide d'une bande de coton, une mèche qui, +plongée dans le liquide et allumée, s'enflamma aussitôt, répandant une +lueur éclatante. + +Gontran était stupéfait. + +--Oh! ces hommes de science! pensa-t-il. + +Mais déjà Ossipoff était passé à une autre occupation, et tout en +rangeant ses instruments, il disait: + +--Il ne faut pas nous en tenir à l'air; car l'eau doit également +concourir à notre nutrition; vous avez été, tout comme moi, à même de +remarquer que l'eau lunaire a un goût tout différent de l'eau des +fleuves et mers terrestres... J'ai idée que l'analyse nous y fera +découvrir quelque élément dont nous pourrons tirer parti... cette +analyse, je vous propose de la faire par la pile électrique, laquelle +nous donnera le rapport du volume des gaz, et ensuite, par l'évaporation +qui laissera des résidus dont il nous sera facile de connaître la +nature; hein! approuvez-vous cette manière de faire? + +Gontran, auquel cette question était plus spécialement posée, hocha la +tête d'un air entendu. + +--Assurément, répondit-il; cette marche me paraît être celle qu'il +faudrait suivre, si... + +--Si?... + +[Illustration] + +--Si nous étions en possession de l'instrument indispensable, +c'est-à-dire de la pile électrique. + +--Là n'est point l'obstacle, répliqua Fricoulet, car nous pouvons en +construire une facilement. + +Et, au regard interrogateur du jeune comte, il répondit: + +--Le zinc qui double cette boîte, les sous que les uns et les autres +nous avons dans nos poches, enfin un peu de drap emprunté à nos +vêtements, ne voilà-t-il pas tous les éléments constitutifs d'une pile; +nous la mouillerons d'eau additionnée d'un peu d'acide sulfurique, et le +courant que nous obtiendrons sera plus que suffisant pour produire +l'électrolyse du liquide... + +Et comme Gontran s'extasiait: + +--Ce procédé n'a rien de neuf, ajouta le jeune ingénieur; il date de +l'an 1800 et fut employé par Nicholson et Carlisle pour faire la +première analyse de l'eau terrestre. + +Tout en parlant, il avait découpé en rondelles un morceau du pan de sa +redingote, pendant que Ossipoff en faisait autant du zinc arraché au +couvercle de la boîte. + +Et M. de Flammermont les regardait monter la _pile_, en hochant la tête +d'un air de doute. + +En dépit des explications qui lui avaient été fournies, il ne pouvait se +faire à l'idée que de toutes ces manipulations sortirait quelque chose +de nutritif et de stomachique. + +--Parbleu! pensait-il, s'il en était ainsi qu'ils le prétendent, +l'expression terrestre «vivre de l'air du temps» se trouverait être +juste!... et ce serait par trop bizarre. + +[Illustration] + +Tout à coup il poussa une légère exclamation qui attira l'attention +d'Ossipoff et de ses compagnons. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda Fricoulet. + +--Le bâton de phosphore est éteint, répliqua M. de Flammermont. + +Le vieillard abandonna la pile aux mains de l'ingénieur et s'en fut +chercher l'appareil. + +Après avoir retiré le phosphore de l'éprouvette et fait rapidement ses +calculs, il s'écria triomphalement: + +--Hurrah!... je ne m'étais pas trompé dans mes suppositions. + +--Auriez-vous trouvé par hasard, un mouton dans cette éprouvette? +demanda plaisamment le jeune comte. + +Ossipoff sourit et répliqua: + +--Non; mais quelque chose assurément qui pourrait peut-être remplacer la +chair de ce quadrupède. + +Gontran ouvrit de grands yeux. + +--Il y a, poursuivit le père de Séléna, qu'au lieu d'être composé, comme +sur la terre, de soixante-dix-neuf parties d'azote pour vingt-une +parties d'oxygène, l'air que nous respirons est composé de volumes égaux +de ces deux gaz! + +--Eh! s'écria Fricoulet, voilà pourquoi nous n'éprouvons aucune +souffrance de la basse pression de l'air. + +Un instant après, Ossipoff et l'ingénieur demeuraient courbés sur le +voltamètre, examinant en silence les bulles de gaz qui se dégageaient de +la pile et remplissaient les éprouvettes. + +--C'est bizarre! murmura le vieillard à mi-voix. + +Fricoulet prit une goutte de l'eau soumise à l'analyse et l'étendit sur +sa main. + +--Parbleu! exclama-t-il, j'en étais sûr. + +--De quoi étiez-vous sûr? demanda le vieux savant. + +L'ingénieur examina encore méticuleusement la goutte d'eau, et répondit: + +--Cette eau, pas plus que l'air lunaire, n'est composée de même que sur +terre. + +--Que prétendez-vous donc? + +--Qu'elle contient deux fois autant d'oxygène que l'eau terrestre et +qu'elle est composée de trois volumes de ce gaz pour un d'hydrogène. + +--Mais, en ce cas, fit Gontran, c'est de l'eau oxygénée! + +--Assurément. + +--Elle est imbuvable? + +--Pas le moins du monde, mais il faut auparavant la distiller pour la +débarrasser de son surplus d'oxygène. + +Seul, Ossipoff ne disait rien; les lèvres pincées, les yeux à +demi-voilés sous les paupières abaissées, le menton dans la main, il +paraissait plongé en une méditation profonde. + +--À quoi pensez-vous donc, monsieur Ossipoff? demanda Gontran. + +[Illustration] + +--Je songe que nous avons de l'oxygène, de l'hydrogène et de l'azote... +et qu'il ne nous reste plus à trouver que du carbone. + +--Du carbone! exclama le jeune comte! Qu'en feriez-vous donc, si vous en +aviez? + +--Je le mettrais en présence, et dans certaines proportions, des corps +que nous possédons déjà... et de cette combinaison naîtrait la substance +destinée à nous servir de nourriture. + +Gontran, en entendant ces mots, eut un haut-le-corps prodigieux. + +--Ah! par exemple! murmura-t-il, si je m'attendais à celle-là!... + +Fricoulet lui poussa le coude, et se penchant vers lui: + +--Un vrai savant, chuchota-t-il, doit s'attendre à tout. + +[Illustration] + +M. de Flammermont comprit cet avertissement et se promit de dissimuler, +à l'avenir, des étonnements capables de donner à Ossipoff des soupçons +sur la capacité scientifique de son futur gendre. + +Le vieillard cependant demeurait silencieux, les regards fixés sur ses +fioles de réactifs et ses appareils. + +Soudain ses compagnons l'entendirent répéter plusieurs fois, comme se +parlant à lui-même: + +--C'est cela, oui, c'est bien cela. + +Puis, il leur fit de la main, signe de s'approcher et leur dit: + +--Voici comment nous allons procéder: nous commencerons par extraire de +suite, au moyen de cette pile, l'oxygène et l'hydrogène de l'eau; pour +l'air, nous absorberons l'oxygène par le phosphore afin de recueillir +l'azote pur; quant au carbone, nous le produirons sous forme de +graphite. Puis par les procédés connus, nous produirons, d'une part, +l'oxygène pur à l'état solide et, d'autre part, un composé nutritif qui, +sous un petit volume, possédera des qualités extraordinaires +d'assimilation, cela fait nous serons assurés de nos poumons, et de nos +estomacs. + +Puis, se tournant vers M. de Flammermont: + +--Quand nous serons arrivés à ce résultat, je ferai appel à toute votre +intelligence, mon cher enfant, pour nous procurer un nouveau moyen de +locomotion qui nous permette de nous lancer à la poursuite de Sharp. + +Sans doute, en ce moment, la vision de sa douce fiancée passa-t-elle +devant les yeux du jeune homme, car il s'écria d'une voix vibrante: + +--Comptez sur moi, monsieur Ossipoff, et s'il ne dépend que de ma bonne +volonté, nous rejoindrons ce coquin, fût-il dans le soleil. + +Une grande émotion s'empara du vieillard qui attira le jeune comte sur +sa poitrine et l'y tint longtemps serré étroitement. + +Fricoulet, pendant ce temps-là, examinait minutieusement l'état du +garde-manger, c'est-à-dire le contenu de la boîte, que la prévoyance de +Séléna avait fait laisser à la disposition de Sharp. + +--Mes amis, dit-il, je crois qu'il importe de nous mettre sans tarder à +l'ouvrage, car nous avons devant nous pour quatre jours de nourriture, +tout au plus: trente-trois biscuits, cinq boîtes de conserves d'une +demi-livre chacune... et c'est tout! + +[Illustration] + +--Plus une tablette de chocolat que j'avais emportée dans ma poche pour +grignoter pendant le congrès, ajouta Gontran, je la mets dans la +communauté. + +Ce disant, il sortit le précieux comestible et le remit à Fricoulet qui, +de lui-même, s'adjugea les fonctions d'économe de la petite colonie. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE II + +OÙ, POUR LA SECONDE FOIS, GONTRAN A UNE IDÉE LUMINEUSE + +[Illustration] + + +ALCIDE! + +--Gontran! + +--Je n'en puis plus. + +--Allons, un peu de courage encore! + +--Eh! du courage, j'en ai... mais c'est mon estomac qui n'en a pas... +depuis trente heures que je ne lui ai pas fourni sa ration quotidienne, +il regimbe et réclame ses droits. + +Le jeune comte avait prononcé ces mots d'une voix faible qui +impressionna vivement Fricoulet. + +L'ingénieur, qui s'occupait à liquéfier et à solidifier, au moyen d'une +pompe à compression, de l'azote et de l'oxygène, abandonna aussitôt sa +besogne et accourut auprès de M. de Flammermont. + +--Eh quoi! fit-il en essayant de plaisanter, tu n'es pas capable de te +passer de manger pendant plus de deux jours... sais-tu bien que tu fais +un déplorable explorateur! + +Gontran hocha la tête. + +--Oh! dit-il, je donnerais un de mes membres pour être attablé devant +une côtelette au cresson ou un beefsteak aux pommes... + +--Toujours ta marotte, répliqua l'ingénieur en souriant. + +--Oui, et si cela continue, cette marotte va se transformer en folie... +je le sens, ma tête devient vide, mes idées se brouillent et, en même +temps... + +Il porta les mains à sa poitrine dans un geste douloureux. + +--Oh! que je souffre! soupira-t-il. + +--Et rien à te mettre sous la dent, mon pauvre vieux, dit +affectueusement Fricoulet... Oh! si les choses avaient marché comme +l'espérait Ossipoff... mais tu as été témoin, toi-même, des difficultés +qu'il a rencontrées... deux fois déjà, il a recommencé l'opération... de +là le retard... mais maintenant il prétend être certain du succès. + +Gontran hocha la tête. + +--Si son succès tarde à venir, il arrivera trop tard, grommela-t-il. + +Comme il achevait ces mots, le vieillard, dont on apercevait la +silhouette courbée sur des cornues, à l'extrémité de la salle, poussa +une exclamation de triomphe: + +--Gontran! Fricoulet! appela-t-il. + +Les deux jeunes gens accoururent et arrivèrent assez à temps pour +recevoir, entre leurs bras, Mickhaïl Ossipoff, terrassé, lui aussi, par +la faim et qui, avec une énergie indomptable, avait lutté cependant +jusqu'au moment de la victoire. + +Avec des efforts inouïs, il étendit la main vers un récipient au fond +duquel s'apercevait une matière noirâtre d'aspect gélatineux. + +--Là, réussit-il à balbutier; mangez... vite... vite... + +Sa tête se renversa en arrière et il demeura sans mouvement, comme +évanoui. + +Gontran et Fricoulet se regardaient terrifiés: + +--Mort! exclama le jeune comte, il est mort. + +--Non! répliqua l'ingénieur, mais il ne s'en faut guère... aide-moi à le +transporter sur sa couchette, ensuite nous aviserons à ce qu'il convient +de faire. + +Quand le vieillard fut étendu, le buste un peu relevé pour faciliter le +jeu des poumons, le jeune comte et son compagnon revinrent vers les +cornues dont Ossipoff s'était servi pour composer la préparation +alimentaire qui devait assurer l'existence de nos voyageurs. + +[Illustration] + +--Alors, murmura Gontran en faisant la grimace, c'est cela qu'il nous +faut absorber? + +--Il le prétend, du moins... + +--Mais si nous allions nous empoisonner. + +--Impossible... étant donné que tous les corps simples qui entrent +là-dedans sont absolument inoffensifs. + +--En tout cas, rien que de voir cela, je sens l'appétit qui s'en va... +pouah!... on dirait de la pâte de réglisse. + +Cependant, sans prêter attention aux répugnances de Gontran, Fricoulet +avait débouché le récipient et ramené, au bout de son couteau, gros +comme une noix de la composition qu'il avala, après l'avoir mastiqué +longuement. + +M. de Flammermont fixait sur lui des regards tellement étranges qu'il ne +put s'empêcher d'éclater de rire. + +--Eh bien? demanda Gontran. + +L'ingénieur fit claquer sa langue contre son palais. + +--Hum!... c'est un peu fade... voilà le seul reproche qu'on puisse lui +adresser... tiens, goûte à ton tour... + +Et il tendit à son compagnon, qui l'avala avec force grimaces, une +quantité de pâte égale à celle qu'il avait absorbée lui-même. + +[Illustration] + +--Et tu crois, grommela Gontran, que cela suffira à nous empêcher de +mourir de faim? + +--En théorie, cela doit suffire... en tout cas, il ne se passera pas +longtemps avant que nous ne sachions à quoi nous en tenir. + +Pour la troisième fois, il prit au bout de son couteau un peu de la +précieuse substance et, revenant vers Ossipoff, la lui introduisit dans +la bouche, non sans avoir eu beaucoup de peine à lui desserrer les +dents. + +Pendant ce temps, M. de Flammermont, silencieux et immobile à la même +place, semblait étudier les effets produits sur son organisme par +l'absorption de ce bizarre aliment. + +--C'est singulier, murmura-t-il enfin, le vide de ma tête paraît se +remplir, mes idées semblent plus nettes, les tiraillements de mon +estomac disparaissent... c'est fort singulier. + +Puis s'adressant à Fricoulet: + +--Est-ce que tu ressens la même chose? + +--Moi! je me trouve en ce moment dans le même état que si je sortais de +table après un repas plantureux. + +--En effet!... mais ce va être bien monotone que de se nourrir de +réglisse, fit Gontran d'un ton piteux. + +--Allons donc! exclama l'ingénieur; es-tu donc de ceux qui vivent pour +manger!... moi, je mange pour vivre... + +Peu à peu, Ossipoff avait ouvert les yeux et insensiblement ses joues +pâles s'étaient colorées. + +Il parut tout d'abord très surpris de se trouver ainsi couché. + +--Ai-je donc dormi? balbutia-t-il. + +--Non, mon cher monsieur Ossipoff, répliqua plaisamment Fricoulet, vous +êtes mort de faim... + +Le vieillard passa la main sur son front. + +--Ah! oui, fit-il, je me rappelle... + +Puis, brusquement, sautant à bas de sa couchette, il serra l'un après +l'autre les deux jeunes gens dans ses bras en s'écriant: + +--Sauvés! nous sommes sauvés! + +--Hum! grommela Gontran, pourvu que nous ne soyons pas le jouet d'une +illusion!... je serais bien plus rassuré si j'avais absorbé une ou deux +côtelettes... rien qu'au point de vue de l'œil... + +Ossipoff haussa les épaules. + +--Maintenant que nous avons notre existence assurée, fit-il, si nous +examinions les moyens à employer pour nous lancer à la poursuite de +Sharp. + +--Je propose, dit aussitôt M. de Flammermont, de nous rendre dans les +montagnes de l'Éternelle lumière. + +--Pourquoi faire? grand Dieu! exclama l'ingénieur. + +--Y chercher l'obus de ce gredin et le badigeonner, comme nous avions +fait du notre, de minerai radiothermique, afin de nous élancer, sans +perdre de temps, à la poursuite du misérable. + +Fricoulet secoua la tête: + +--Mon pauvre ami, dit-il, avant de nous préoccuper du moyen que nous +emploierons pour mettre la main sur ce monsieur, il serait plus logique +d'examiner d'abord vers quel point il s'est enfui car, suivant la +direction qu'il aura prise, nous pourrons... + +Ossipoff ne lui laissa pas achever sa phrase: + +--Eh! s'écria-t-il, Sharp n'a pu prendre qu'une route, celle que nous +devions prendre nous-mêmes. Il file directement sur le soleil et dans +une quinzaine de jours environ, il atteindra Vénus! + +L'ingénieur allongea ses lèvres dans une moue expressive: + +--Ce que vous dites là, mon cher monsieur, répliqua-t-il, pourrait +paraître vraisemblable en toute autre circonstance; mais il faut tenir +compte du peu de désir que doit avoir Sharp d'être rencontré par nous; +or, il suppose assurément que vous, le père de Séléna, Gontran, son +fiancé, et moi votre ami à tous deux, nous emploierons tous les moyens +imaginables de lui arracher sa victime. + +Un gémissement profond, sorti de la poitrine de Flammermont, souligna +les paroles de Fricoulet. + +Celui-ci étendit la main: + +--Laisse moi continuer, dit-il. + +Mais avant qu'il eût repris son raisonnement, le jeune comte s'écria: + +--Parbleu! tu as raison... tout ce que nous avons déjà fait doit lui +donner une idée de ce que nous pouvons faire; quant à moi, si j'étais à +sa place je filerais, sans m'arrêter, dans l'espace; je brûlerais Vénus. + +--Pour aller vous brûler dans le soleil, n'est-ce pas? dit à son tour +Ossipoff. + +Le vieillard considéra d'un air apitoyé M. de Flammermont, et se +penchant vers l'ingénieur, lui murmura à l'oreille: + +--Hein! Faut-il que son affection pour ma pauvre Séléna sort assez +profonde pour lui faire perdre ainsi les plus élémentaires notions +d'astronomie, car il est évident qu'en n'abordant pas sur Vénus... + +--Il faut pourtant prendre un parti, s'écria violemment M. de +Flammermont. + +Et frappant du pied avec rage: + +--Oh! poursuivit-il, la science n'est donc qu'un vain mot! + +Et, en proie à un désespoir réel, il se prit la tête à deux mains et +demeura silencieux, angoissé. + +En ce moment, l'écho apporta jusqu'à eux, assourdi d'abord, ensuite plus +net, le bruit d'un pas lourd qui s'approchait de leur salle. + +--On vient vers nous, murmura Ossipoff, sans doute est-ce Telingâ! + +[Illustration] + +Comme il achevait ces mots, une ombre gigantesque s'allongea sur le sol +du souterrain; cette ombre était, effectivement, celle de leur guide. + +--Salut à vous, amis, dit-il de sa voix brève et métallique. + +--Salut, répliqua Ossipoff, comment se fait-il que nous te voyons +debout, alors que tous tes compatriotes sont plongés dans le sommeil? + +--Je reviens de Wandoung et vous apporte des nouvelles. + +--Des nouvelles? répétèrent-ils tous trois, des nouvelles de qui? + +--Du Terrien qui s'est emparé de votre appareil et de la jeune fille. + +Sous l'empire de l'émotion occasionnée par ces paroles, Ossipoff, +défaillant presque, s'assit sur sa couchette, incapable de prononcer un +mot. + +Quant à Gontran, il s'élança vers Telingâ et, lui saisissant les mains: + +--Jour de Dieu! exclama-t-il, ce misérable est-il donc retombé sur le +sol lunaire? ah! s'il en était ainsi... + +Ses yeux brillaient d'un éclat haineux et ses sourcils, violemment +contractés, indiquaient assez les idées de vengeance qui hantaient sa +cervelle. + +--Retombé!... mais c'est impossible!... mathématiquement, le boulet doit +atteindre Vénus. + +Celui qui parlait ainsi n'était autre qu'Ossipoff: son affection pour sa +fille et sa haine pour Sharp étaient moins fortes que son amour pour la +science... il préférait voir son ennemi lui échapper, grâce au système +de locomotion inventé par lui, plutôt que de s'être trompé dans ses +calculs et dans ses combinaisons... + +Gontran n'avait point fait attention aux paroles du vieillard, car une +autre pensée, pensée effrayante, celle-là, venait de lui traverser +soudainement l'esprit. + +--Mais Séléna a dû se tuer dans la chute, exclama-t-il. + +Il avait prononcé ces mots en langage sélénite, s'adressant à Telingâ. + +[Illustration] + +Tout surpris, celui-ci demanda: + +--Quelle chute? + +--Ne venez-vous pas de dire que vous nous apportiez des nouvelles du +misérable? + +--Parfaitement si. + +--Comment pourriez-vous en avoir s'il n'était point retombé sur la Lune? + +Telingâ hocha la tête. + +--En ce moment, répliqua-t-il, le Terrien franchit l'espace à toute +vitesse, se dirigeant sur Tihy qu'il paraît vouloir atteindre... mais il +en est encore loin et n'y arrivera pas avant que le jour soit venu dorer +les hauts sommets du cirque de Wandoung. + +--C'est de l'observatoire que vous avez pu constater la marche du +véhicule? demanda Gontran. + +--À quoi pensez-vous donc, mon cher ami! exclama le vieil Ossipoff... +songez donc que voici cinq jours, c'est-à-dire cinq fois vingt-quatre +heures que Sharp est parti... or, d'après nos calculs, il fait 75,000 +kilomètres à l'heure... il doit donc, en ce moment, se trouver à deux +millions trois cent mille lieues de la Lune... vous reconnaîtrez avec +moi que nul instrument d'optique, quelle que soit sa puissance, ne peut +permettre d'apercevoir, à une semblable distance, un corps d'aussi +minime surface que notre wagon. + +Gontran courba la tête, convaincu qu'il venait de dire une sottise et +regrettant, une fois de plus, d'avoir une langue si prompte. + +--Cependant, intervint Fricoulet, il faut bien que Sharp ait été aperçu +quelque part, puisque Telingâ l'affirme. + +Ce disant, il se tournait vers le Sélénite qui répondit gravement: + +--En effet, la marche du Terrien à travers l'espace a été reconnue, mais +non pas par nous, Lunariens. + +--Et par qui donc? exclama le jeune ingénieur. + +--Par les habitants de Tihy, la planète que vous nommez Vénus. + +Les trois voyageurs demeuraient bouche bée, les yeux écarquillés, n'en +pouvant croire leurs oreilles. + +--Vous allez voir, murmura Gontran, qu'il existe entre la Lune et Vénus +un service télégraphique optique. + +Fricoulet haussa les épaules. + +--Ton amour pour Séléna te fait perdre la tête, balbutia-t-il. + +Ossipoff lança à l'ingénieur un regard sévère. + +--M. de Flammermont est peut-être plus près de la vérité que vous ne le +supposez, dit-il. + +Puis, au Lunarien: + +--Vous devez constater, ajouta-t-il, dans quelle stupéfaction nous ont +jetés les paroles que vous venez de prononcer, expliquez-vous! + +--Il y a des siècles, répondit Telingâ, que nos astronomes remarquèrent, +à la surface de Tihy, des points brillants, intermittents, paraissant +changer de forme et d'intensité; ils jugèrent que c'étaient là des +signaux destinés à mettre la planète en rapport avec les autres mondes, +et tous leurs efforts, pendant de longues années, tendirent à nouer des +relations avec notre brillante voisine. Ils y sont parvenus, grâce à des +signaux convenus, que les foyers lumineux de Tihy comprennent et +répètent. + +[Illustration] + +Ossipoff l'écoutait parler, en proie à l'ébahissement le plus profond, +ne pouvant contenir sa curiosité, il interrompit le Lunarien: + +--Mais, dit-il, quels procédés employez-vous? + +--Il y a, à la surface de notre sol, un métal qui a la curieuse +propriété de conduire l'électricité plus ou moins bien, suivant qu'il +est éclairé par une lumière plus ou moins vive... + +--C'est le sélénium, s'écria Fricoulet. + +--Eh! n'interrompez donc pas, s'écria Ossipoff, surtout pour dire des +choses que tout le monde connaît aussi bien que vous! + +Telingâ, impassible, continua: + +--Avec ce métal, nous avons construit un réflecteur immense, très +brillant, au foyer duquel aboutissent les fils d'un générateur +d'électricité et d'un appareil de transmission de la parole. + +--Mais c'est un téléphone! exclama Gontran. + +--Ou plutôt un photophone, ajouta Fricoulet. + +--Grâce à la lumière accumulée au foyer du réflecteur par une foule de +petits miroirs dont tous les rayons convergent en ce même point, le son +bondit jusqu'à l'appareil récepteur installé par les Vénusiens sur la +plus haute montagne de leur globe; le rayon de lumière emporte, à +travers l'espace, les vibrations du son et c'est notre voix même qui +parvient à nos frères du ciel, tout comme la leur nous arrive. + +--C'est prodigieux... prodigieux, murmurait Ossipoff. + +Puis, après un moment: + +--Mais, quelle sorte de récepteur avez-vous? demanda-t-il. + +--Notre transmetteur même nous en tient lieu, transformant en +oscillations sonores, les ondes lumineuses qui impressionnent le +réflecteur. Comprenez-vous maintenant comment je puis vous apporter des +nouvelles du Terrien? Dès la catastrophe, je suis parti pour Wandoung, +et profitant des dernières lueurs solaires, je me suis mis en rapport +avec Tihy qui m'a répondu ce que je vous ai dit. + +--Prodigieux, prodigieux, ne cessait de répéter à mi-voix le vieux +savant. + +Le souvenir de Sharp et même de sa fille était loin de lui, son esprit +était tout entier rempli de la pensée que deux mondes gravitant à douze +millions de lieues l'un de l'autre pouvaient correspondre entre eux. Et +il pensait avec humiliation à son globe natal, seul et isolé au milieu +de l'espace sidéral. + +Il fut tiré de ses réflexions amères par une exclamation que lançait M. +de Flammermont: + +--Une idée! fit-il... Cette lumière qui emporte la voix sur ses ailes, +serait-elle assez puissante pour nous emporter nous aussi? + +Il s'était exprimé dans sa langue natale, en sorte que Telingâ ne +pouvait comprendre la cause de la stupéfaction en laquelle Ossipoff et +Fricoulet venaient de tomber subitement. + +Le vieillard fut le premier à reprendre son sang-froid: + +--Qu'entendez-vous par là? demanda-t-il. + +--Dame! répliqua le jeune comte sans se déconcerter, on envoie bien des +dépêches jusque dans Vénus, pourquoi ne suivrions-nous pas le même +chemin? + +[Illustration] + +--Expliquez-vous, fit Ossipoff. + +En vain Fricoulet tira-t-il son ami par le pan de son vêtement pour lui +recommander le silence, M. de Flammermont répliqua: + +--Puisque l'électricité est une force, j'imagine que si l'on pouvait +accumuler toute celle contenue dans la lumière et l'utiliser à actionner +un moteur, on aurait là un moyen infaillible de gagner Sharp de vitesse +et de lui arracher Séléna. + +En entendant Gontran parler, l'ingénieur semblait être sur des charbons +ardents; en vain il toussait d'une façon opiniâtre, en vain il roulait +vers lui des regards terrifiés, ce fut peine inutile. + +--Le malheureux, pensa-t-il, il se perd en ce moment... ma parole! c'est +à croire qu'il est devenu fou! + +--Eh! pas si fou que cela, répliqua avec un peu d'aigreur Gontran, aux +oreilles duquel ces derniers mots étaient parvenus... car, si j'étais +fou, il faudrait admettre que M. Ossipoff l'est devenu lui aussi!... Ne +l'avons-nous pas entendu répéter plusieurs fois que la lumière, la +chaleur, le son, ne sont autre chose que du mouvement et de la force?... +Ah! si l'on pouvait utiliser toutes ces vibrations, toutes ces +oscillations qui traversent l'éther et s'entrecroisent... + +Il se tut un moment et demanda avec ingénuité: + +--Et pourquoi ne les utiliserait-on pas? + +Ossipoff se rapprocha de lui, les yeux grands ouverts et brillant d'une +flamme étrange; puis, tout à coup: + +--Ah! mon cher fils, s'écria-t-il en lui prenant les mains, vous n'avez +point dit cela à la légère; je le pressens, je le devine, déjà un plan a +germé dans votre tête. + +Le jeune comte voulut s'en défendre. + +--Tentez tout au moins quelque chose, insista le vieillard; songez que +le sort de Séléna est entre vos mains; pour la rejoindre, il faut un +miracle, et ce miracle, vous seul êtes capable de l'accomplir. + +Fricoulet se mordait les lèvres pour ne pas éclater de rire; ce fut bien +pis encore lorsqu'il entendit son ami, parlant lentement comme s'il +suivait les phases d'une idée éclosant laborieusement dans son cerveau, +dire au vieillard: + +--On peut admettre, n'est-ce pas, que les atomes en mouvement dans le +rayon lumineux que réfléchit le réflecteur, se dirigent en droite ligne +avec une immense vitesse; qui empêche d'utiliser ces atomes pour la +continuation de notre voyage? + +[Illustration] + +L'ingénieur n'en put écouter davantage; il se pencha à l'oreille de +Gontran: + +--Tu divagues, mon pauvre ami, chuchota-t-il. + +Mais il dut courber la tête sous le regard triomphant que lui lança M. +de Flammermont, en entendant Telingâ déclarer qu'on avait déjà, de +l'appareil de Wandoung, expédié à titre d'essai, dans un rayon lumineux, +des objets légers. + +--Par exemple! s'écria-t-il en se croisant les bras, je serais fort aise +d'avoir à ce sujet quelques explications. Quelle machine employez-vous? + +--Une simple sphère creuse, que l'on place au centre du grand réflecteur +dont je vous ai parlé, répondit Telingâ; un son grave et continu +actionne l'appareil transmetteur dont les pôles sont reliés à une +puissante batterie électrique. Sous l'influence des vibrations qu'elle +emmagasine, la sphère suspendue sur le réseau des oscillations +électriques et lumineuses s'échappe avec une rapidité inouïe et vogue en +ligne droite, jusqu'à ce que les vibrations se soient tellement +affaiblies que la sphère ne soit plus animée d'aucun mouvement et +s'arrête forcément. De même, si l'on supprime pendant cette course le +son et le rayon lumineux, la sphère s'arrête également et retombe. + +--Eh bien! demanda victorieusement M. de Flammermont en s'adressant à +Fricoulet, qu'as-tu a répondre à cela? + +--Rien, absolument rien, répliqua l'ingénieur, sinon que je me mets à +ton entière disposition pour construire, d'après tes plans, une sphère +semblable à celle dont parle Telingâ, mais de dimensions assez grandes +pour nous contenir tous les trois. + +Il avait prononcé ces paroles avec un sérieux si magnifique que M. +Ossipoff s'y laissa prendre et murmura à mi-voix: + +--À la bonne heure! voilà une modestie que j'aime, c'est grand dommage +que ce garçon ne soit pas toujours ainsi. + +Pourtant, il fronça les sourcils en entendant l'ingénieur murmurer à +voix basse: + +--Il faut certainement que le sol lunaire ait des propriétés spéciales +et tout à fait différentes de celles que nous connaissons au sol +terrestre, car, du diable, si de semblables combinaisons pourraient +réussir sur notre planète natale! + +--Comment, monsieur Fricoulet, exclama Mickhaïl Ossipoff, c'est vous qui +préjugez ainsi de l'avenir? mais les quelques notions scientifiques que +vous possédez vous mettent à même, plus que le commun des mortels, +d'apprécier à leur juste valeur les merveilleuses découvertes enfantées +par le seul dix-neuvième siècle, et ces découvertes devraient vous faire +présager les miracles que nous réservent les siècles futurs. + +Après cette petite admonestation, le vieux savant se tourna vers +Telingâ: + +--Il serait urgent, lui dit-il, que tu nous donnes le plan de ce système +dont tu viens de nous parler. + +Le Sélénite répliqua: + +--Si toi et tes compagnons m'aviez laissé achever ce que j'avais à vous +dire, vous sauriez qu'il y a, à Maoulideck, enfouies dans les +souterrains dépendant de l'observatoire, toutes les pièces d'un appareil +construit autrefois par des sélénites audacieux qui se proposaient +d'aller visiter Vénus. + +Ossipoff poussa un cri de joie: + +--Et cet appareil? dit-il. + +--Cet appareil n'a jamais servi... le gouvernement que nous avions alors +ayant décidé qu'il était peu sage de compromettre le bonheur parfait +dont jouissait alors notre planète, en établissant des relations avec un +monde dont nous ne connaissions ni les mœurs ni l'état de civilisation. + +--Et tu penses, demanda le vieillard tout anxieux, tu penses que l'on +pourrait mettre cet appareil à notre disposition? + +[Illustration] + +Avant que Telingâ eût pu répondre, Gontran s'était avancé vers +Fricoulet. + +--Hein! lui dit-il, tu te moquais de moi tout à l'heure, que penses-tu +maintenant? + +--Aux innocents les mains pleines, grommela l'ingénieur. + +Il se tourna vers le Sélénite et demanda: + +--Mais si votre appareil est en tous points semblable à celui que vous +nous avez décrit, le réflecteur doit avoir au moins un kilomètre de +diamètre? + +--Et pourquoi cela? + +--Songez qu'il s'agit de faire parcourir au projectile une distance de +douze millions de lieues... + +--Pardon, fit Ossipoff, de six millions seulement; puisque c'est à cette +distance que se trouvent contiguës les zones d'attraction de la Lune et +de Vénus. + +--Or, dit à son tour le Sélénite, les constructeurs de l'appareil ont +jugé que pour faire parcourir à un projectile une distance aussi +dérisoire, il suffisait d'un réflecteur mesurant cinquante mètres de +haut sur deux cent cinquante mètres de large. + +L'ingénieur fit la moue: + +--C'est peu, murmura-t-il. + +Et s'adressant à Ossipoff: + +--Ne trouvez-vous pas? + +Le vieillard ne lui répondit pas; depuis quelques instants il était +plongé dans une série de calculs prodigieux qui n'avaient pas couvert de +chiffres, moins de trois pages de son carnet... + +Enfin il poussa un soupir de soulagement et, tendant ses calculs à M. de +Flammermont: + +--Mon cher Gontran, dit-il, voyez donc si c'est exact. + +Puis à Telingâ: + +--Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, fit-il, je choisirai Maoulideck +comme point de départ; la situation de cette ville, au centre de votre +hémisphère, me permettra de m'élever directement pour me soustraire plus +rapidement à l'influence de la pesanteur et en même temps de profiter de +toute l'influence des vibrations électriques... + +Le Sélénite approuva muettement d'un signe de tête. + +--Vous êtes bien certain, demanda en ce moment M. de Flammermont, qui +examinait avec un sérieux imperturbable, les calculs à lui soumis par +Ossipoff, vous êtes bien certain de ne pas avoir fait d'erreur? + +Le vieillard tressaillit et se rapprochant du jeune homme: + +--Me serais-je par hasard trompé, demanda-t-il? après tout, c'est bien +possible. + +--Non pas, non pas, s'empressa de répondre Gontran, seulement c'est la +rapidité avec laquelle vous estimez que s'accomplira ce voyage qui +m'étonne. + +--À ce point de vue là, vous pouvez être sans crainte; j'ai compté d'ici +la zone d'attraction de Vénus, deux jours et demi, autant pour la +chute... cela vous donne cinq jours terrestres. + +[Illustration] + +--Mais, dans ces conditions-là, exclama Gontran, nous pourrions +atteindre Vénus, avant que Sharp lui-même n'y atterrisse. + +Fricoulet eut une moue dubitative. + +--Peste! fit-il, comme tu y vas!... Songe donc que, pendant que nous +sommes ici, immobilisés dans la nuit, le gredin voyage, neuf jours +encore nous séparent du lever du soleil, et au moment ou nous verrons +clair et où seulement nous pourrons nous occuper utilement de notre +départ, il n'aura plus, lui, que trois millions de lieues à franchir! + +Comme la mine de M. de Flammermont s'assombrissait, Mickhaïl Ossipoff +lui dit: + +--Au surplus, peu importe que nous arrivions avant ou après lui, le +principal est que nous l'y retrouvions, ce qui ne peut manquer d'arriver +si, comme l'affirme Telingâ, toutes les pièces de l'appareil sont +intactes. + +--Pour ma part, déclara le Sélénite, je m'engage à avoir tout préparé +pour la deux centième heure du jour. + +À peine les premiers rayons du soleil, dorant les cimes crénelées des +cratères, eurent-ils ramené, à la surface de l'hémisphère invisible, la +lumière et la chaleur, que les Sélénites, sous la direction de Telingâ, +se mirent à l'œuvre. + +Pendant que les uns s'occupaient à dresser, sur le sommet d'un pic qui +dominait Maoulideck, d'immenses miroirs appelés à concentrer tous les +rayons solaires au foyer du réflecteur parabolique, d'autres ajoutaient, +les unes aux autres, les cinq cents plaques de sélénium qui formaient le +réflecteur. + +[Illustration] + +Ossipoff et ses compagnons ne demeuraient pas non plus inactifs, après +avoir longuement examiné le véhicule étrange dans lequel ils étaient +appelés à continuer leur voyage, ils étaient tombés d'accord pour lui +faire subir une transformation importante et de laquelle dépendait, pour +ainsi dire, la réussite de leur hardie tentative. + +Ce véhicule affectait la forme d'une sphère creuse toute en sélénium, et +ne mesurant pas moins de dix mètres de diamètre, à sa partie inférieure +était pratiquée une ouverture d'un mètre, coupée transversalement par +quatre tiges supportant, à leur entrecroisement, un axe de sélénium. +L'extrémité de cet axe servait de support à un plancher roulant, grâce à +des galets de bronze, sur une voie ferrée, tout comme un dôme +d'observatoire, de manière à ce que la chambre, dans laquelle les +voyageurs devaient prendre place, pût demeurer immobile en dépit du +mouvement de rotation de la sphère. + +[Illustration] + +Gontran, auquel Fricoulet détaillait minutieusement toutes les pièces de +cet étrange véhicule, lui murmura à l'oreille: + +--Cette sphère tournera sur elle-même! + +--Assurément, une balle ne tourne-t-elle pas, au sortir de l'engin qui +la lance? + +[Illustration] + +Puis amenant le jeune comte à l'écart: + +--Inutile de te demander, n'est-ce pas, si tu sais ce que William +Crookes, le grand savant anglais, entendait par le bombardement +atomique. + +--Inutile, en effet, de me le demander, répondit en souriant M. de +Flammermont, car tu es convaincu que je n'en sais pas un mot. + +--Donc, poursuivit Fricoulet, la matière est à l'état de mouvement +éternel, formidable; plus la matière est dissociée et plus ce mouvement +est libéré des entraves de la cohésion; or, en emmagasinant dans la +sphère les millions de vibrations produites par cette rondelle +téléphonique, on met en mouvement les molécules de l'air qui agissent +sur les parois de la sphère, comme le pourraient faire des milliers de +petits doigts, et lui impriment une vitesse incalculable. As-tu compris? + +Gontran hocha la tête. + +--Si tu veux que je sois franc, dit-il, je te répondrai que j'ai peu +compris, mais le principal, c'est que tu sois certain que cette +machine-là peut fonctionner. + +--Et comment veux-tu qu'il en soit autrement, répliqua l'ingénieur, +regarde-moi ce téléphone transmetteur, dont la rondelle n'a pas moins de +trois mètres de diamètre, et ces électro-aimants formidables qui doivent +la faire vibrer, et cette batterie voltaïque. + +Cependant, tout en écoutant silencieusement les explications de son ami, +M. de Flammermont paraissait soucieux. + +--À quoi penses-tu donc? lui demanda tout à coup Fricoulet. + +--Mon Dieu, répliqua le jeune comte, tu vas rire de moi, sans doute, +mais il me vient une crainte. + +--Laquelle? + +--C'est que, à une certaine distance du sol lunaire, les ondes vibrantes +n'aient plus assez de force pour nous entraîner en avant. + +L'ingénieur fronça les sourcils. + +--Parbleu! dit-il, il se pourrait bien que cela arrivât. + +Puis, s'adressant à Ossipoff: + +--M. de Flammermont pense que notre force motrice ne sera pas suffisante +pour nous amener jusqu'au terme du voyage. + +[Illustration] + +--Et sur quoi basez-vous cette supposition? mon cher enfant, demanda le +vieillard. + +Pour le coup, Gontran se trouvait fort embarrassé de répondre et il +lança à Fricoulet un regard désespéré. + +Heureusement, ce fut l'ingénieur qui répondit à sa place en tendant à +Ossipoff une feuille de son carnet. + +Sur cette feuille se trouvait, inscrite au crayon, la formule algébrique +suivante: + __________________ + A= \/ L 189 + ν / V + P = 980,400 + +--Qu'est-ce que cela? demanda le vieillard en écarquillant les yeux. + +--Ça, répondit Fricoulet, c'est la preuve mathématique que l'ami Gontran +à raison. + +Et comme le vieillard se tournait déjà vers M. de Flammermont, +l'ingénieur se hâta de répondre à la question qui allait être posée à +son ami: + +--À nous trois, dit-il, nous pesons deux cent cinq kilogrammes. Or, en +tenant compte de la déperdition constante de force motrice, au fur et à +mesure de notre éloignement, il est facile de calculer que, forcément, +il viendra un moment où cette force, diminuant constamment, deviendra +absolument nulle. C'est pourquoi, représentant par _v_ la vitesse de +l'appareil et en le multipliant par L 189, intensité de la pesanteur à +la surface lunaire, je les divise par V (Vénus), plus P (notre poids), +j'en prends la racine carrée et j'arrive à ce résultat: à 980,400 +kilomètres de la Lune, nous nous arrêterons. + +M. Ossipoff avait écouté, sans les interrompre, les calculs de +l'ingénieur. + +Quand celui-ci eut fini, le vieillard demeura, quelques instants encore, +plongé dans ses réflexions, puis enfin il murmura: + +--C'est juste... fort juste... mais alors... + +Il regarda alternativement ses deux compagnons et ajouta: + +--Il faudrait que l'un de nous demeurât ici pour alléger l'appareil. + +Fricoulet sourit: + +--En ce cas, fit-il, je ne vois que moi auquel puisse convenir ce rôle +d'abandonné, car ni vous ni Gontran, l'un le père, l'autre le fiancé, ne +pouvez vous dérober au devoir qui vous incombe de courir après le +ravisseur de Séléna. + +--Je n'osais point vous le proposer, ajouta le vieillard, mais puisque +vous reconnaissez vous-même qu'il n'y a pas moyen de faire autrement... + +Mais cette combinaison n'était nullement du goût de M. de Flammermont. + +Se séparer de Fricoulet! Fricoulet, son inspirateur, celui qui lui +tendait la perche pour le sortir des bains dangereux dans lequel le +plongeaient, à tous moments, les questions embarrassantes de M. +Ossipoff. + +Autant renoncer tout de suite à Séléna. + +Non, cela ne pouvait être, cela ne serait pas: Fricoulet faisait partie +de Gontran, l'ingénieur était la face scientifique du diplomate; les +séparer l'un de l'autre, c'était détruire entièrement le Flammermont que +connaissait M. Ossipoff et qui avait séduit le père de Séléna. + +--Eh bien! dit tout à coup le vieillard en remarquant la mine absorbée +de son futur gendre, qu'avez-vous donc, on dirait que cette combinaison +ne vous va pas? + +--Alcide est un ami d'enfance, répondit le jeune homme avec une émotion +admirablement bien jouée, et vous devez comprendre que je ne puisse, de +gaieté de cœur, l'abandonner. + +--Préféreriez-vous renoncer à Séléna? répliqua le savant non sans +quelque aigreur. + +--À Dieu ne plaise! s'écria vivement le comte, mais puisque c'est la +question de poids qui nous gêne, ne pourrait-on, au lieu de se séparer +de Fricoulet, se séparer d'une partie de l'appareil. + +Le vieux savant eut un formidable haut-le-corps. + +--Se séparer de l'appareil! exclama-t-il, vous n'avez pas, je suppose, +la prétention de vous envoler, comme un atome, dans un rayon lumineux. + +[Illustration] + +--Cela serait-il bien impossible? riposta le jeune homme. + +Puis, sans laisser à Ossipoff, qui le considérait avec des yeux hagards +d'étonnement, le temps de relever cette énormité, il poursuivit +gravement: + +--Au surplus, une semblable audace ne m'est point venue à l'esprit; mais +il me semble qu'en cherchant bien, on pourrait trouver un moyen +d'alléger notre véhicule. + +Il parlait lentement, scandant ses mots, hachant ses phrases, +surveillant du coin de l'œil Fricoulet qui, tout en paraissant réfléchir +profondément, se livrait à une mimique expressive. + +Ossipoff répondit: + +--Comme Telingâ m'a affirmé que nous ne pourrions être prêts à partir +avant quatre fois vingt-quatre heures, réfléchissez à ce que vous venez +de me dire, et si vous trouvez le moyen dont vous me parlez, je serai le +premier à l'adopter... vous ne doutez pas que je me résigne avec peine à +me séparer de M. Fricoulet. + +Et, avec une grimace en opposition avec les paroles qu'il venait de +prononcer, il serra les mains de l'ingénieur. + +--Mais, ajouta-t-il, au cas où, en dépit de tous vos efforts, l'appareil +devrait rester tel qu'il est actuellement et où il faudrait nous +alléger... + +--Alors, poursuivit Fricoulet en souriant, vous me jetterez pardessus +bord, ni plus ni moins qu'un sac de lest. + +Ossipoff inclina la tête affirmativement et, tournant les talons, s'en +fut rejoindre Telingâ en compagnie duquel il devait se rendre au wagon +de Fédor Sharp, afin de s'y livrer à une minutieuse perquisition, en ce +qui concernait tous les objets dont il pouvait avoir besoin, tels que: +couvertures, vêtements de rechange, appareils scientifiques, armes, etc. + +À peine eut-il laissé seuls les deux jeunes gens, que M. de Flammermont +s'écria: + +--Eh bien! tu es encore gentil, toi!... comment! tu sais que je +n'entends pas un traître mot à toutes ces combinaisons de vitesse, de +poids, etc., tu t'amuses à me faire jongler avec des chiffres, et tu me +laisses le bec dans l'eau. + +L'ingénieur haussa les épaules. + +--Tu as un aplomb si surprenant, répondit-il, que je cherche toutes les +occasions de te le voir déployer. + +--C'est fort bien, riposta Gontran d'un ton piqué, il n'en est pas moins +vrai que tu m'as fait soulever un lièvre, et que ce lièvre, il faut que +je le tue. + +[Illustration] + +--Bast! tu le tueras, sois tranquille, ces machines-là, tu sais bien que +ça me connaît; donne-moi seulement quelques heures et tu seras +satisfait. + +--Moi, cela est indifférent, c'est Ossipoff qu'il s'agit de satisfaire. + +--Eh bien! il le sera. + +Sur ces mots, l'ingénieur, laissant M. de Flammermont surveiller les +travaux, regagna le souterrain afin de pouvoir se livrer en paix à ses +méditations et à ses recherches. + +Une heure ne s'était pas écoulée qu'il accourait triomphant auprès du +comte: + +--Eh bien? dit celui-ci. + +--Eh bien! ça y est! vois plutôt. + +Et il étala, sous les yeux de son ami, un croquis rapide, en disant: + +--Étant établi que notre poids total était trop considérable pour que +l'appareil pût nous faire franchir la distance qui nous sépare de Vénus, +il fallait forcément diminuer ce poids, pour cela deux moyens se +présentaient: soit vous débarrasser de moi, soit vous débarrasser de +l'appareil, tu as opté pour le second de ces moyens, je n'attendais pas +moins de ton amitié. + +--Pardon, pardon, s'écria Gontran, je n'ai jamais parlé de nous +débarrasser de l'appareil. + +--Voilà où nous ne sommes pas d'accord, car c'est là-dessus qu'est basée +ma combinaison. + +[Illustration] + +--As-tu donc l'intention de nous faire voyager à cheval sur un courant +électrique? + +--Tu plaisantes, moi je parle sérieusement et je vais t'en convaincre: +Les nouveaux calculs auxquels je viens de me livrer établissent que +l'appareil, tel qu'il est organisé, sera suffisant pour nous conduire +jusqu'aux confins de la zone d'attraction lunaire; une fois là, par +exemple, les ondes vibratoires seront sans influence sur lui, alors nous +l'abandonnerons. + +--Tu en parles bien à ton aise! exclama Gontran, nous l'abandonnerons! +mais qu'est-ce que nous devenons, nous? + +Fricoulet sourit de l'inquiétude de son ami. + +--Nous, poursuivit-il, nous restons où nous sommes, c'est-à-dire dans +cette logette de trois mètres de haut sur trois mètres de large enclavée +dans la partie supérieure de la sphère. + +L'ébahissement de M. de Flammermont allait croissant: + +--Mais objecta-t-il, puisque cette logette fait partie de l'appareil! + +--En ce moment, oui; mais voici en quoi consiste mon innovation, au lieu +de l'unir indissolublement à la sphère par des boulons rivés, ainsi que +cela est, je l'y fixe au moyen de boulons à écrou, de façon à pouvoir, +au moment voulu, l'en rendre indépendante. + +Gontran frappa ses mains l'une contre l'autre. + +--Eh! j'y suis, s'écria-t-il; c'est simple comme tout! + +--Tu y es, fit narquoisement l'ingénieur. + +--Parbleu! arrivé à la limite de la zone d'attraction lunaire, nous +abandonnons la sphère devenue inutile, et nous continuons le voyage dans +notre chambrette. + +Fricoulet ne put s'empêcher de rire. + +--Heureusement, dit-il, que M. Ossipoff ne peut t'entendre, car s'il +t'entendait, il aurait de toi une triste opinion... Comment! malheureux, +tu te laisserais tomber de six millions de lieues, dans ce cube de +sélénium... + +[Illustration] + +--Quels inconvénients y vois-tu? + +--Une quantité... d'abord..., mais je n'ai pas le temps de t'expliquer +cela; j'aime mieux continuer à te développer mon projet: autour de ma +sphère, et dans une position équatoriale, j'étends une surface +circulaire toute en sélénium et de trente mètres de diamètre; à cette +surface, notre logette se trouve rattachée par des câbles métalliques, +si bien que, après nous être débarrassés de la sphère encombrante, nous +continuerons notre voyage dans notre logette formant nacelle et +suspendue à un vaste parachute rigide qui ne mesurera pas moins de trois +cents mètres carrés de surface; de cette façon, non seulement l'appareil +se trouvera suffisamment allégé pour me permettre de prendre part à +votre voyage, mais encore pour nous mettre à même d'emmener des +compagnons sélénites, si le cœur leur en dit. + +[Illustration] + +Comme il achevait ces mots, Fricoulet roula sur le sol, à la renverse, +entraînant dans sa chute son ami Gontran. Celui-ci, pour marquer à +l'ingénieur l'enthousiasme en lequel le jetait son invention, si simple +cependant, s'était précipité pour le serrer dans ses bras, sans penser +aux conditions spéciales de densité et de pesanteur du monde où il se +trouvait; si bien que sa force se trouvant sextuplée, il était venu +battre la poitrine de l'infortuné Fricoulet avec la puissance d'une +catapulte. + +[Illustration] + +--Fichtre! grommela l'ingénieur en se palpant avec inquiétude, ne +pourrais-tu un peu penser à ce que tu fais? + +Puis, après s'être convaincu qu'il n'avait rien de cassé: + +--À l'avenir, ajouta-t-il, fais-moi grâce de tes manifestations +amicales, elles sont trop dangereuses. + +Mais en voyant l'attitude penaude de Gontran, il se mit à rire et, lui +prenant la main: + +--Sans rancune, n'est-ce pas... et maintenant occupons-nous de mettre à +exécution le projet que tu viens de me soumettre... + +--Quoi! exclama Gontran... tu veux? + +--Assurément, je veux qu'aux yeux d'Ossipoff, tu passes pour avoir +trouvé cela... du reste, tu l'as dit toi-même, c'est d'une simplicité +enfantine... c'est l'œuf de Christophe Colomb... + +[Illustration] + +C'était cinq jours après cette conversation: l'immense parachute de +sélénium entourait la sphère, rattaché par des câbles à la chambrette +dans laquelle devaient prendre place les voyageurs, la sphère elle-même, +suspendue à deux mâts métalliques, était placée au foyer du réflecteur +parabolique, il ne restait plus qu'à _centrer_ les miroirs et le départ +avait été fixé au lendemain. + +Ossipoff et ses compagnons, après avoir achevé d'emménager tous les +objets qu'ils comptaient emporter avec eux, avaient résolu de prendre +quelques heures de repos; mais afin de ne point perdre leur temps en +allées et venues inutiles, ils s'étaient étendus sur leurs couchettes +aménagées dans le nouveau véhicule, en sorte que, dès leur réveil, ils +n'auraient qu'à donner le signal du départ. + +Harassés par la fatigue accumulée des jours précédents, ils dormaient, +comme on dit vulgairement, à poings fermés, remplissant la chambrette de +ronflements sonores, lorsque soudain, un bruit épouvantable, formidable, +les fit bondir sur leurs pieds. + +[Illustration] + +Pendant une seconde, ils se regardèrent interdits, cherchant +réciproquement dans les yeux les uns des autres, l'explication d'un si +brusque réveil. + +Le premier, Fricoulet s'écria: + +--L'ami Telingâ ne nous aurait-il pas joué le mauvais tour de nous +envoyer dans l'espace sans nous prévenir? + +Gontran secoua la tête. + +--Non, fit-il, il m'a semblé plutôt que c'était comme le bruit d'une +avalanche s'écroulant sur nous... qui sait, des rocs se sont peut-être +détachés du sommet du cratère. + +Ossipoff haussa les épaules et grommela laconiquement: + +--Aussi invraisemblable l'un que l'autre. + +--Du reste, ajouta Fricoulet, il y a un moyen bien simple de savoir ce +qui vient de se passer, c'est d'y aller voir. + +Ce disant, il gravissait l'échelle donnant accès à l'un des hublots qui +servait de porte et allait sortir de la chambrette, lorsque tout à coup +Gontran s'écria: + +--Mais, Dieu me pardonne, on marche au-dessous de nous! + +--Dans la sphère, exclama l'ingénieur, allons donc! tu rêves!... + +Néanmoins, il redescendit et, s'agenouillant, colla son oreille au +plancher de la chambre. + +Quand il se releva, sa physionomie portait l'empreinte d'une profonde +stupéfaction. + +--Je ne sais si on marche, fit-il à voix basse, en tout cas, il se passe +là-dedans quelque chose d'insolite, car j'entends un bruit dont je ne +puis définir la nature. + +Il achevait à peine ces mots qu'un roulement de tonnerre éclata sous les +pieds des voyageurs qui, dans le premier mouvement de frayeur, firent en +l'air un bond prodigieux. + +--Ah! cria Fricoulet, quelle est cette diablerie? + +Un second roulement, puis un troisième, un quatrième, se firent +entendre, sourds et continus comme le premier. + +--Ma foi, messieurs, fit Gontran, vous me suivrez si vous voulez; quant +à moi, je veux savoir à quoi m'en tenir. + +Il décrocha de la paroi un revolver qui était pendu parmi plusieurs +autres armes, vérifia s'il était chargé et s'avança vers le hublot de +sortie... + +--Nous allons avec toi, fit l'ingénieur, seulement tu m'amuses avec tes +précautions! Tu t'attends donc à trouver là-dedans des Indiens +Comanches? + +Le jeune comte ne releva pas la plaisanterie, par la bonne raison qu'il +ne l'avait point entendue car, sans s'inquiéter de savoir s'il était +suivi ou non par ses compagnons, il avait empoigné l'échelle rigide qui, +de la chambrette, courait le long de la sphère, jusqu'à la partie +inférieure. + +Sans hésiter, mettant le revolver au poing, il entra dans le trou +d'ombre que formait la sphère métallique et se mit à marcher carrément +devant lui, mais tout à coup, une détonation retentit dont les échos, +frappant les parois de sélénium et renvoyés par elles, comme un volant +par des raquettes, se multipliaient, assourdissants, terrifiants. + +[Illustration] + +Gontran n'était point un savant, mais c'était un homme courageux, cette +attaque loin de l'arrêter, ne fit que le surexciter et il se mit à +courir du côté d'où elle lui semblait être partie. Une seconde +détonation éclata et il entendit siffler une balle à son oreille; alors, +au hasard, il lâcha l'un sur l'autre les six coups de son revolver et +jetant son arme devenue inutile il se précipita en avant. Soudain, dans +l'ombre, des bras l'étreignirent, alors, ses doigts rencontrant une +gorge, la serrèrent vigoureusement, et son adversaire inconnu chancela, +l'entraînant dans sa chute. + +[Illustration] + +--À moi! à moi! cria M. de Flammermont. + +En ce moment, Ossipoff arrivait suivi de Fricoulet qui, homme de +précaution, s'était muni de baguettes de magnésium. + +Il en fit flamber une, et aussitôt, les ténèbres se dissipant, les +nouveaux venus aperçurent Gontran formant une masse confuse avec son +adversaire sur l'estomac duquel il se tenait accroupi. + +--Grand Dieu! s'écria le jeune homme en bondissant en arrière, grand +Dieu! c'est Farenheit. + +--Farenheit! répétèrent à la fois Ossipoff et Fricoulet, en se penchant, +muets de stupeur, sur le corps immobile à leurs pieds. + +C'était, en effet, l'Américain, maigre, décharné, desséché pour ainsi +dire, dont le magnésium éclairait le masque livide et parcheminé. + +Le premier moment de stupéfaction passé, Ossipoff déclara qu'il +importait de transporter au plus tôt le malheureux dans la chambrette, +afin de lui donner les soins que réclamait son état. + +--Je ne l'ai pas tué, au moins? demandait Gontran. Je crains de l'avoir +serré un peu fort. + +Sans répondre, Fricoulet jeta l'Américain sur son dos et aussi +légèrement qu'une plume, le monta jusqu'à l'habitacle. + +[Illustration] + +--Le pauvre diable meurt de faim, dit-il après l'avoir examiné, tâchons +d'abord de lui faire absorber un peu de notre pâte nutritive. + +À grand peine on arriva à desserrer les dents de l'Américain et à lui +introduire dans la bouche un peu d'aliments, puis on attendit +anxieusement l'effet que cela allait produire. + +--Comment expliques-tu cette résurrection? demanda M. de Flammermont +qui, même encore à ce moment, n'en pouvait croire ses yeux. + +--D'une manière fort simple: il faut établir d'abord que la cartouche de +ce gredin de Sharp, au lieu de tuer sir Jonathan, n'avait fait que le +blesser, lorsque fuyant devant la nuit, nous l'avons abandonné, croyant +ne laisser derrière nous qu'un cadavre, le froid l'a saisi, or, tu sais +que le froid conserve et que certains animaux, les anguilles, par +exemple, ont la faculté de vivre, même après avoir été gelées; c'est +probablement un phénomène identique qui s'est produit pour Farenheit. + +--Alors, fit en souriant Gontran, c'est le soleil qui l'aurait dégelé? + +--Comme tu le dis fort bien. + +--Mais comment expliquer sa conduite? + +--Ceci n'étant plus du domaine scientifique, je ne puis te donner des +éclaircissements mais tu pourras le lui demander à lui-même. + +En ce moment, l'Américain commençait à s'agiter sur sa couche, ses +lèvres se coloraient et, sur ses joues que les pommettes saillantes +semblaient prêtes à crever, un peu de sang paraissait. + +Durant quelques secondes, ses mâchoires se choquèrent avec un bruit de +castagnettes, dans un mouvement formidable de mastication; puis, sans +ouvrir les yeux, il murmura d'une voix caverneuse: + +--Manger..., manger..., manger! + +Comme si Fricoulet eût prévu cette demande, il avait pris, du bout des +doigts une forte boulette de pâte, et profitant d'un moment ou la bouche +de l'Américain s'ouvrait toute grande, il l'y introduisit. + +L'effet fut, pour ainsi dire, instantané. Farenheit se dressa sur son +séant, ses paupières se soulevèrent, les yeux se fixèrent successivement +sur ceux qui l'entouraient, puis, leur tendant les mains: + +--_By God!_ fit-il... ce n'est donc pas ce gredin de Sharp qui a +construit le ballon métallique que je voulais détruire. + +Ossipoff ne put retenir un grondement. + +--Détruire! s'écria-t-il. + +--Que voulez-vous? en revenant à moi, dans ce désert épouvantable, je me +suis traîné, comme j'ai pu, pendant quelques kilomètres, puis, tout à +coup, j'ai aperçu tous ces préparatifs de départ... j'ai cru que c'était +Sharp qui voulait encore m'échapper... la rage s'est emparée de moi et +j'ai résolu de mourir, s'il le fallait, mais de mourir en me vengeant. + +--Alors c'est contre lui que vous croyiez tirer tout à l'heure? demanda +Gontran. + +--Parfaitement, et heureusement que ma main tremblait. + +Il s'interrompit, et avec une lueur d'envie dans la prunelle: + +--Oh! dit-il, je mangerais volontiers un rosbeef arrosé d'un verre de +Porto... + +Fricoulet et Gontran se regardèrent navrés: + +--Le seul moyen de contenter cette envie, dit enfin le jeune ingénieur, +c'est de vous endormir en souhaitant que Morphée vous envoie un rêve +gastronomique... car, pour nous, notre garde-manger se compose de ceci: + +Et il désigna la pâte fabriquée par Ossipoff. + +L'Américain fit la grimace, puis, cédant au conseil de Fricoulet, il se +tourna sur le flanc et s'endormit. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE III + +LE FEU À BORD + +[Illustration] + + +EH bien! monsieur +Fricoulet, demanda Ossipoff d'un ton narquois, commencez-vous à être +convaincu? + +--Je fais plus que de commencer, cher monsieur, je suis convaincu, +absolument convaincu; cela ne m'empêche pas d'être stupéfait de la +réussite... + +L'ingénieur se tourna vers M. de Flammermont. + +--Et toi, Gontran? interrogea-t-il. + +Le jeune comte haussa légèrement les épaules et répliqua d'un petit ton +dégagé: + +--Oh! moi, tu sais bien que, pas un instant, je n'ai eu l'ombre d'un +doute. + +--D'ailleurs, dit à son tour le vieillard, n'est-ce pas à lui +qu'appartient l'ingénieuse idée, grâce à laquelle nous pouvons continuer +notre voyage?... Il serait donc bien étonnant qu'il eût conçu des +inquiétudes à ce sujet. + +Fricoulet dissimula, sous un plissement de paupières, la lueur joyeuse +que ces mots venaient d'allumer dans ses yeux; mais il eut beaucoup de +peine à ne pas éclater de rire, lorsque Gontran lui dit gravement: + +--Ce qui me donne une grande confiance en moi-même, c'est la persuasion +en laquelle je suis que le mot «impossible» n'est pas français... + +Un grognement se fit entendre derrière eux; ils se retournèrent et +virent Farenheit assis sur le bord du coussin qui lui servait de +couchette. + +--Le mot «impossible» n'est pas américain non plus, fit-il d'un ton +bourru. + +[Illustration] + +Fricoulet sourit un peu et répondit: + +--Vous en êtes une preuve éclatante; car, du diable! si je me serais +attendu à vous voir vivant après l'étrange aventure qui vous est +survenue... + +--Il faut venir sur la Lune pour voir des choses semblables, dit à son +tour Gontran. + +--Pourquoi cela? n'avons-nous pas sur la terre des procédés de +conservation de la viande par le froid? repartit M. Ossipoff. + +--Avec cette différence que les bœufs et les moutons conservés de la +sorte, ne ressuscitent pas, tandis que sir Jonathan est ressuscité, lui. + +--Nous avons même oublié de vous demander comment vous alliez? fit +Gontran. + +L'Américain s'étira violemment les bras, fit craquer ses jointures avec +des bruits de pistolet, et répondit: + +--Mais cela ne va pas mal, je vous remercie; je sens seulement, par tout +le corps, une grande courbature... c'est sans doute ce sommeil hivernal +qui est cause de cela... mais un peu d'exercice va me rendre toute mon +élasticité. + +Ce disant, il fit mine de se lever, un geste de Fricoulet l'arrêta: + +--Un peu d'exercice, répéta l'ingénieur; mais, où diable, voulez-vous en +prendre? vous n'avez, pour vous livrer à cette promenade, que la cage +dans laquelle nous nous trouvons, et vous avouerez que l'espace manque +considérablement. + +Un désappointement profond se peignit sur le visage du Yankee. + +--_By God!_ gronda-t-il, en effet, c'est peu. + +Puis, aussitôt, il ajouta d'un ton de stupeur: + +--Ah ça! où sommes-nous? + +--Dans notre nouveau véhicule, celui-là même que vous vous acharniez à +détériorer, lorsque M. de Flammermont est intervenu, si heureusement +pour vous et pour nous. + +Farenheit promenait autour de lui des regards peu satisfaits. + +[Illustration] + +--Peuh! murmura-t-il avec une grimace, c'est moins confortable que +l'autre wagon. + +--Que voulez-vous, répliqua Gontran, à la guerre comme à la guerre, nous +devons même nous estimer fort heureux qu'un concours providentiel de +circonstances nous ait mis à même de poursuivre notre voyage... +autrement, je devais renoncer à l'espoir de retrouver jamais ma chère +Séléna, et vous à celui de remettre la main sur votre ami Sharp. + +À ce nom, qui avait toujours eu la propriété de le mettre en fureur, +l'Américain fit sur sa couche un bond formidable, les dents serrées, les +poings fermés, les yeux étincelants. + +Mais il se produisit alors un singulier phénomène; projeté par sa force +d'impulsion, il alla donner de la tête contre la paroi supérieure du +projectile pour retomber sur les épaules d'Ossipoff, fort tranquillement +occupé à rédiger ses notes de voyage. + +Surpris à l'improviste, le vieillard perdit l'équilibre, tenta de se +rattraper à Gontran qu'il entraîna dans sa chute et tous les trois +roulèrent sur le plancher, pendant que Fricoulet riait aux larmes. + +Ossipoff fut le premier qui se releva. + +--Qu'y a-t-il? grommela-t-il tout en bougonnant... quelle est cette +commotion? + +L'ingénieur se tenait les côtes, incapable de prononcer une parole. + +Ce fut Gontran qui répondit en se frottant les genoux: + +--Parbleu! cette commotion a été produite par la chute d'un corps. + +--Un bolide! exclama M. Ossipoff. + +Farenheit, qui s'était relevé lui aussi, s'avança vers le vieillard: + +--J'était prêt à vous faire des excuses, gronda-t-il; mais du moment que +vous vous servez, à mon égard, d'expressions aussi malsonnantes... + +[Illustration] + +Pour le coup, l'hilarité de Fricoulet redoubla et il fut impossible à +Gontran de conserver son sérieux plus longtemps. + +Farenheit et Ossipoff se regardaient dans le blanc des yeux, comme deux +bouledogues prêts à s'entre-dévorer... + +--Mais, mon cher sir Jonathan, réussit à dire le jeune comte, le digne +M. Ossipoff n'a aucunement eu l'intention de vous insulter. + +--Cependant... grommela l'Américain... bolide... bolide... + +--...Est le nom que l'on donne, en astronomie, à certains corps errants +dans l'espace... or, vous conviendrez qu'en l'espèce, vous avez joué un +peu ce rôle. + +Le visage du Yankee se rasséréna; il fit un pas encore et, tendant au +vieillard sa main largement ouverte: + +--Touchez-là, monsieur Ossipoff, dit-il avec dignité, pour me prouver +que vous ne m'en voulez pas de vous être tombé à califourchon sur les +épaules. + +--Comme à saute-mouton, murmura Gontran. + +--J'accepte bien volontiers vos excuses, répondit le vieux savant en +touchant la main de Farenheit... seulement, je vous serai très +reconnaissant de m'expliquer dans quel but vous vous êtes livré à cette +bruyante manifestation. + +--Je ne saurais vous le dire, et vous me voyez moi-même tout surpris de +ce qui est arrivé. + +Fricoulet, qui avait fini par se rendre maître de son hilarité, expliqua +alors que l'Américain avait fait un brusque mouvement, sans réfléchir +que plus on s'éloignait de la lune, et plus on échappait aux lois de la +pesanteur, déjà si faibles à la surface même du satellite. + +En entendant ces mots, l'Américain faillit témoigner sa stupéfaction par +un bond non moins formidable que le premier; mais, instruit par +l'expérience et se défiant de sa nature nerveuse, il se cramponna, des +deux mains, aux coussins du divan et s'écria: + +--_By God!..._ ai-je bien entendu?... ne venez-vous pas de dire «plus on +s'éloigne de la lune»? + +--Vous avez parfaitement bien entendu, sir Jonathan. + +--Nous ne sommes plus sur la lune? + +--Voici bientôt une heure que nous l'avons quittée. + +L'effarement du digne Américain était comique à voir. + +Il se précipita à l'un des hublots et demeura quelques instants, +immobile, le nez collé à la vitre épaisse, sondant l'immensité. + +Convaincu de la réalité, il se retourna. + +--Ah çà! fit-il, comment vous y êtes-vous pris pour quitter ce sol +lunaire sur lequel nous semblions échoués à jamais? + +Ossipoff désigna Gontran et répondit: + +[Illustration] + +--C'est encore à M. de Flammermont que nous sommes redevables de cette +merveilleuse application des forces électriques. + +L'Américain secoua vigoureusement la main du jeune comte. + +--Au nom de ma haine, merci, fit-il d'une voix profonde; et je m'engage, +si nous réussissons à mettre une seconde fois la main sur ce gredin de +Sharp, à ne pas le laisser échapper... d'un seul coup, il paiera pour +tous ses méfaits. + +--Pardon, répliqua Gontran dont le visage avait légèrement pâli, vous +m'accorderez bien que, maintenant, ce Sharp m'appartient un peu... +n'ai-je pas à venger ma fiancée, ma Séléna adorée? + +[Illustration] + +Farenheit se tut un moment, puis répondit: + +--Ne nous disputons point encore à ce sujet; lorsque le gredin sera à +notre disposition, il sera suffisamment temps d'agiter cette question. + +--Il y aura un moyen bien simple de la trancher, après l'avoir agitée, +dit plaisamment Fricoulet; vous jouerez la peau de Sharp, aux dés ou à +la courte paille... + +Pendant que les trois hommes causaient ainsi, Ossipoff consultait +attentivement les instruments suspendus aux parois de la chambrette. + +[Illustration] + +--Allons, allons, dit-il en se frottant les mains d'un air satisfait, le +voyage s'annonce bien... le baromètre ne marquant que 350 millimètres, +n'en est pas moins au beau temps; l'hygromètre à cheveu indique une +humidité très modérée et les papiers ozonométriques sont intacts. + +--Êtes-vous au moins certain de la route que nous suivons? demanda +Farenheit. + +--J'ai soumis tous mes calculs à M. de Flammermont, répliqua le +vieillard, et il les a reconnus exacts. + +L'Américain considéra d'un œil étrange le jeune homme qui gardait un +sérieux imperturbable. + +--Au surplus, fit le comte, si vous doutez, vous n'avez qu'à consulter +la boussole. + +M. Ossipoff se redressa et regarda tout surpris M. de Flammermont. + +--Allons, bon, pensa celui-ci, j'ai dû dire une bêtise. + +Il en fut convaincu en entendant Ossipoff prononcer, d'un ton un peu +amer, les paroles suivantes: + +--Vous plaisantez, n'est-ce pas... vous savez bien que toutes les +indications de la boussole ne se rapportent aucunement au milieu que +nous habitons et que, si loin de toute attraction, la boussole ne nous +est plus d'aucune utilité. + +Gontran, tout confus, se mordait les lèvres; mais, soudain, il eut une +inspiration de génie et étendant la main vers les hublots à travers +lesquels on apercevait les constellations brillantes qui étincelaient +dans l'immensité sidérale: + +--Aussi bien, répondit-il d'une voix vibrante, voulais-je parler de ces +étoiles qui, toutes, sont autant de boussoles célestes sur lesquelles +nous pouvons régler notre marche. + +[Illustration] + +Un sourire entr'ouvrit les lèvres du vieux savant qui répliqua aussitôt: + +--Je vous demande pardon, mon cher enfant; je ne vous cacherai pas que, +de votre part, une hérésie semblable m'étonnait. + +Cela dit, d'un ton tout affectueux, Ossipoff reprit ses occupations, +tandis que Gontran s'en allait s'asseoir auprès de Fricoulet. + +--Je t'admire, mon ami, je t'admire sincèrement, murmura l'ingénieur... +Dieu sait que je suis profondément hostile à ton mariage; mais je dois +avouer que, si tu réussis enfin à épouser celle que tu aimes, eh bien! +là, vrai, tu ne l'auras pas volé. + +--Il semble que l'amour décuple mon imagination, répliqua le jeune +comte. + +Farenheit, en ce moment, s'approcha d'eux: + +--À quelle distance, croyez-vous que nous soyons maintenant de la Lune? +demanda-t-il. + +--Peuh! répondit Fricoulet en consultant sa montre, sans rien vous +affirmer d'exact, je puis cependant vous certifier que nous devons en +être à une centaine de mille kilomètres. + +L'Américain ouvrit de grands yeux: + +--Cent mille kilomètres! répéta-t-il... mais vous venez de dire que nous +en sommes partis seulement depuis une heure!... + +--Eh bien!... à raison de vingt-huit mille mètres par +seconde,--qu'est-ce que cela fait?... + +--Cent mille quatre-vingts kilomètres par heure, répondit le Yankee qui, +en sa qualité de commerçant, avait le calcul rapide. + +--Donc, quand je vous disais cent mille kilomètres, je n'étais pas bien +loin de la vérité. + +--Mais cela nous fait une marche de cinq cent mille lieues par jour... +ou du moins par vingt-quatre heures! + +--Rigoureusement exact, dit encore l'ingénieur qui jouissait de +l'ébahissement de sir Jonathan. + +Et il ajouta: + +--Dans dix heures, nous atteindrons le point neutre, c'est-à-dire celui +où les deux attractions de la Lune et de Vénus sont contiguës. + +L'Américain était rêveur; il se livrait mentalement à des tours de force +d'arithmétique. + +--Mais, à ce compte-là, murmura-t-il, il ne nous faudrait, sur Terre, +qu'une minute et demie pour traverser l'océan Atlantique. + +--Je n'ai point fait le calcul, riposta Fricoulet, mais, étant données +les proportions, il doit être juste. + +Gontran poussa un soupir. + +--Qu'as-tu donc? demanda l'ingénieur. + +--J'ai que si nous avions eu à notre disposition un moyen de locomotion +semblable, quand nous nous sommes élancés de la Terre, nous aurions +atteint la Lune en trois heures. + +--Tu as raison... mais puisque c'est fait maintenant, qu'as-tu à +regretter?... + +--Le temps perdu... qui ne se rattrape jamais, répondit gravement M. de +Flammermont en élevant la voix de façon à être entendu d'Ossipoff. + +--_Times is money_, ajouta non moins gravement Farenheit. + +Tout à coup l'Américain poussa un léger cri de surprise. + +[Illustration] + +--Qu'est cela? demanda-t-il en étendant la main vers un coin de la +chambrette... on dirait des scaphandres... + +--Vous ne vous trompez pas, répondit en souriant le jeune comte, ce sont +bien des scaphandres. + +--Allons-nous donc avoir à voyager sous l'eau? demanda l'Américain. + +--Non... mais dans le vide. + +Aux regards surpris de son interlocuteur, Fricoulet vit que ses paroles +n'avaient pour lui aucun sens. + +--En deux mots, vous allez comprendre, dit-il, que la force électrique +qui nous pousse en avant doit être, d'après nos calculs, suffisante pour +nous faire pénétrer dans la zone d'attraction vénusienne; mais là, elle +s'arrête et l'appareil ne nous devient plus d'aucune utilité; au +contraire, son poids ne peut que rendre notre chute plus rapide... +c'est-à-dire plus dangereuse... comprenez-vous? + +L'Américain répondit affirmativement... + +--Alors, nous abandonnons la sphère qui nous supporte et nous continuons +notre voyage dans cette logette, transformée en nacelle, c'est pourquoi +nous avons emporté avec nous ces appareils imaginés autrefois par des +sélénites aventureux... mais, tandis que les scaphandres servent à +protéger le corps contre la pression de l'eau, ceux-ci le garantiront +contre l'effet mortel de la disparition brusque de cette pression +atmosphérique... voilà... + +--Très ingénieux, murmura l'Américain. + +Et étouffant de la main un bâillement formidable, il ajouta: + +--_By God!_ il me semble que j'ai envie de dormir. + +--Parbleu! cela n'a rien d'étonnant, répondit Fricoulet avec un grand +sérieux... voilà quinze jours que vous ne faites que cela; ce n'est pas +en une heure que l'on perd ses mauvaises habitudes. + +--Alors, demanda Farenheit en l'interrogeant du regard, que me +conseillez-vous? + +--De faire un bon somme pour commencer, ensuite, nous verrons... + +Sans doute ce conseil correspondait-il exactement à l'envie secrète de +l'Américain, car, après avoir bredouillé un bonsoir inintelligible, il +s'étendit tout de son long sur les coussins et ne tarda pas à remplir la +logette d'un ronflement sonore... + +Cinq minutes après, Fricoulet dit à son tour: + +--Sir Jonathan est plein de bon sens... il est, en ce moment, plus de +minuit à Paris; c'est l'heure à laquelle les honnêtes gens s'endorment. + +[Illustration] + +Il s'enroula dans sa couverture de voyage et balbutia d'une voix +somnolente: + +--Messieurs, je vous souhaite une bonne nuit... + +Quelques instants ne s'étaient pas écoulés qu'un bruit grêle se faisait +entendre, dominant la basse profonde de l'Américain; c'était l'ingénieur +qui faisait sa partie dans le concert des ronflements. + +Gontran essaya de lutter; mais ce fut en vain, le sommeil s'emparait de +lui. + +--Décidément, fit-il, c'est contagieux. + +Et s'adressant à Ossipoff, toujours plongé dans ses écritures: + +--Qu'y a-t-il à voir entre la lune et l'orbe de Vénus? + +Le savant, un peu surpris, releva la tête. + +--Rien, absolument rien, répondit-il... comme vous le savez d'ailleurs. + +--En ce cas, riposta le jeune comte; comme ce rien ne m'offre non plus +rien de récréatif, je vous demande la permission de prendre quelques +heures de repos. + +Le vieillard lui serra la main et il s'en fut prendre place sur les +coussins, à côté de ses compagnons. + +Il ne tarda pas à tomber en un rêve étrange: + +Après avoir rejoint Séléna, il l'épousait et leur voyage de noces se +faisait à travers les mondes célestes; bientôt, eux-mêmes se +transformaient en étoiles, et unis pour l'éternité, dans l'immensité +céleste, ils devenaient les astres favoris des amoureux terrestres. + +[Illustration] + +Demeuré seul, Mickhaïl Ossipoff avait laissé tomber sa tête entre ses +mains et rêvait, lui aussi, à son enfant adorée, disparue dans l'espace. + +La reverrait-il jamais celle qu'il avait sacrifiée à sa passion pour la +science; et la tentative désespérée qu'il faisait en ce moment +n'aurait-elle pas un autre résultat que de lui faire faire une nouvelle +étape dans le désert intersidéral?... + +Ah! si, tout au moins, Sharp pouvait lui tomber sous la main... et ce +n'était plus la rancune du savant, c'était la haine du père qui gonflait +le cœur du vieillard et faisait bouillonner son sang dans ses veines... + +Peu à peu, cependant, ses idées devinrent moins nettes; les silhouettes +de Sharp et de Séléna s'estompèrent dans une espèce de brume... bientôt +même, elles s'effacèrent complètement, et toute sensation de vie +disparut. + +Mickhaïl Ossipoff venait, lui aussi, de s'endormir. + +Il était onze heures du matin au chronomètre du Yankee quand une main +vigoureuse secoua le vieillard qui s'éveilla en sursaut. + +--Qu'y a-t-il donc? balbutia-t-il, tout surpris lui-même de s'être +assoupi dans cette position... Qu'arrive-t-il donc? + +--Mais rien, cher monsieur, répondit l'Américain; seulement, comme il se +fait tard... + +Le vieillard regarda autour de lui; Gontran faisait sa barbe à l'aide +d'un minuscule nécessaire de poche, et Fricoulet mesurait, au +micromètre, l'arc sous-tendu par la planète Vénus qui s'encadrait dans +le hublot du plafond. + +Ossipoff s'avança vivement vers lui. + +--Eh bien? demanda-t-il avec une légère inquiétude dans la voix. + +L'ingénieur répondit tranquillement: + +--Les prévisions de Telingâ étaient justes; voici vingt heures que nous +avons quitté le sol lunaire et nous avons déjà franchi dix-huit cent +mille kilomètres; nous avons donc effectué la sixième partie de notre +voyage... vous voyez que nous sommes exactement dans les conditions +nécessaires... + +[Illustration] + +Cédant sa place au vieillard, il ajouta: + +--Au surplus, regardez vous-même; on aperçoit déjà les phases de Vénus. + +--Vénus a des phases! exclama Gontran. + +Fricoulet lui lança un coup d'œil terrible et aussitôt le jeune comte, +se reprenant, dit très haut: + +--Oui, sir Jonathan, Vénus a des phases tout comme la lune. + +--Mais je n'en ai jamais douté, répliqua l'Américain à mi-voix. + +L'ingénieur vint se planter devant lui et déclara d'un ton doctoral: + +--Vénus a été baptisée par les Terriens, de plusieurs noms: tantôt elle +est l'Étoile du Berger ou l'astre du matin, tantôt Vesper, ou bien +Lucifer, c'est la deuxième planète du système solaire et elle gravite à +une distance moyenne de 26 millions 750 mille lieues de l'astre central: +le Soleil. + +--Et la Terre? questionna l'Américain. + +Ce fut Gontran qui prit la parole d'un ton d'importance. + +--La Terre est plus loin du Soleil que Vénus, son orbite a 148 millions +de kilomètres de rayon ou 37 millions de lieues. + +Fricoulet le regarda tout surpris. + +--Mais tu es plus savant que je ne le croyais, lui chuchota-t-il à +l'oreille. + +--_Doctus cum libro!_ répondit en souriant M. de Flammermont. + +--Que veux-tu dire? + +Le jeune comte désigna, d'un clignement d'yeux, sa couverture de voyage. + +--Devine, dit-il, ce que j'ai caché là-dessous? + +--Comment veux-tu que je sache? + +--Un livre que j'ai trouvé dans le boulet de Sharp. + +--Un livre? + +[Illustration] + +--Oui, les _Continents célestes_, je l'ai emporté avec moi et tandis que +tout à l'heure vous dormiez tous, j'ai passé deux heures à _piocher_ +Vénus... + +--Ah bah! + +--Et je te promets que je connais mon sujet... Ossipoff peut me pousser +des _colles..._ avec mon _vade-mecum_, je ne le crains plus. + +--Seulement, tu as oublié les phases... + +--C'est vrai... Je les avais oubliées. + +Pendant que les deux amis devisaient ainsi, Farenheit, pour passer le +temps, causait astronomie avec Mickhaïl Ossipoff. + +--Au delà de la Terre, il n'y a plus rien, n'est-ce pas? demanda-t-il. + +--Et Mars, à 56 millions de lieues!... ne le comptez-vous donc pour +rien? fit Ossipoff suffoqué par tant d'ignorance. + +L'Américain, qui n'avait aucune raison de se poser auprès du vieillard +pour un puits de science astronomique, répondit à la suffocation +d'Ossipoff par un petit haussement d'épaules plein d'indifférence. + +Puis, avec un claquement de langue de mauvaise humeur: + +--Mars! bougonna-t-il... la planète protectrice des soldats... en voilà +une que je supprimerais de la carte céleste, si cela se pouvait. + +--Ah bah! firent ensemble Fricoulet et Gontran... et pourquoi cela? + +[Illustration] + +--Parce que moi, je suis un commerçant... et que la guerre nuit au +commerce... si vous saviez ce que les affaires de sécession ont fait de +mal aux suifs... c'est par milliers de dollars que se sont chiffrées mes +pertes de cette année-là... + +--Alors, vous n'aimez pas les soldats? demanda en riant M. de +Flammermont. + +--Je les considère comme un facteur inutile dans la société... voyez, +nous, aux États-Unis, est-ce que nous avons une armée?... et nos +affaires ne vont pas plus mal... au contraire! + +--Vous êtes pour la suppression des armées permanentes? fit l'ingénieur. + +--Absolument... je ne comprends les uniformes qu'au théâtre... et encore +les uniformes du siècle dernier, avec des grands chapeaux et des plumes +blanches... des cuirasses étincelantes, des écharpes de soie... des +pourpoints de velours... au point de vue décoratif, c'est fort joli. +Mais dans la vie... un honorable commerçant, à son comptoir, me produit +plus d'effet qu'un colonel à la tête de son régiment. + +--Heu! répliqua M. de Flammermont, votre situation de citoyen de la +libre Amérique vous permet d'émettre de semblables paradoxes... mais +vous changeriez de langage si vous étiez, comme nous, obligés de jouer +votre partie dans le concert européen. + +Fricoulet se prit à rire et Ossipoff approuva de la tête la réplique du +jeune comte. + +En guise de réponse, Farenheit poussa un sourd grognement et, tournant +lentement sur ses talons, promena autour de lui un regard circulaire, +inventoriant de l'œil le matériel que les voyageurs emportaient avec +eux. + +--Dites-donc! exclama-t-il, il me semble que vous n'avez guère songé à +la rigueur de la température... si nous devons retrouver sur Vénus des +nuits de quinze fois vingt-quatre heures comme sur la Lune... + +--À ce point de vue, vous pouvez être tranquille, répliqua Gontran; nous +retrouverons sur Vénus des jours et des nuits répartis régulièrement, +tout comme sur notre planète natale; la quantité seule diffère... + +--Tiens! dit l'Américain, et pourquoi? + +--Tout simplement parce que l'orbite suivie par Vénus étant intérieure, +et naturellement plus courte, l'année vénusienne, au lieu d'être +composée comme l'année terrestre, de trois cent soixante-cinq jours un +tiers, ne compte que deux cent vingt-quatre jours un tiers. + +Farenheit se grattait la tête avec énergie, ce qui était chez lui +l'indice d'une forte tension cérébrale. + +--Mais, dit-il, tout en ayant une orbite plus petite, Vénus pourrait +cependant mettre à la parcourir, autant de temps qu'en met la Terre pour +parcourir la sienne. + +--Cela pourrait être, repartit Fricoulet, mais cela n'est pas; il y a +même une loi établissant que les planètes tournent d'autant plus vite +qu'elles sont plus proches du Soleil; c'est ainsi que Mercure fait, par +seconde, 47 kilomètres ou plus d'un million de lieues par jour; Vénus 35 +kilomètres par seconde ou 750,000 lieues; la Terre 29 kilomètres et +643,000 lieues; Mars 24 kilomètres et 518,000 lieues; Jupiter 13 +kilomètres et 214,000 lieues; Saturne 10 kilomètres et 205,000 lieues; +Uranus 7 kilomètres et 144,000 lieues. + +L'ingénieur avait débité cette longue tirade sans une hésitation, ce qui +fit ouvrir à l'Américain des yeux émerveillés. + +[Illustration] + +--Quelle mémoire! murmura-t-il... mais si vous croyez que je me souviens +seulement d'un seul de ces chiffres... + +Et il ajouta: + +--Au surplus, peu importe... le principal c'est que nous retrouvions +là-bas une existence à peu près semblable à celle de la Terre. + +--Oh!... en tous points semblable, s'empressa de dire M. de Flammermont; +la rotation s'effectue exactement en vingt-trois heures, vingt et une +minutes, vingt-deux secondes; la durée du jour est donc à peu près la +même. + +[Illustration] + +Bateau Vénusien. + +--Sauf l'année plus courte, cependant, fit observer l'Américain. + +--En effet; mais peu nous importe à nous qui n'avons pas l'intention d'y +passer une année. + +--Ajoutez à cela, poursuivit Gontran qui s'emballait sur son sujet, même +densité, même atmosphère, même pesanteur, même volume... Vous pouvez +dire que Vénus est une jeune sœur de la Terre. + +Et poussant le coude de Fricoulet: + +--Hein! murmura-t-il, crois-tu que je les ai piochés, mes _Continents +célestes_! + +Mais quelques mots de M. Ossipoff vinrent, presque aussitôt, diminuer le +contentement que le jeune homme éprouvait de lui-même. + +--Vous vous hâtez bien de vous prononcer, ce me semble, dit le vieux +savant... quand nous serons arrivés, vous verrez que Vénus est loin +d'être le séjour enchanteur que vous vous figurez... + +--Pourquoi donc cela? demanda le jeune comte presque malgré lui. + +--Un seul chiffre, celui que tous les astronomes ont toujours inscrit à +côté de la planète Vénus, va vous répondre... ce chiffre c'est 55°. + +M. de Flammermont ne se trouva pas plus avancé; mais, bien au contraire, +ce chiffre l'embarrassait fort; d'abord, il ne lui disait rien, en +outre, il suspendait au-dessus de sa tête quelque nouvelle question +d'Ossipoff; et l'infortuné comte tournait du côté de Fricoulet des +regards suppliants. + +Alors, l'ingénieur qui avait compris cette muette supplique, s'adressa à +Farenheit: + +--Oui, dit-il, mon cher sir Jonathan, les chiffres ont leur éloquence, +et ce 55°, qui représente l'angle formé sur le plan de l'écliptique par +l'axe de rotation de Vénus, ce 55° contient en lui seul tout ce qui peut +être dit de spécial sur la planète: saisons, climats, longueur de jours, +aspects célestes, végétation, vie animale, etc., etc. + +Le Yankee l'écoutait bouche bée, se demandant pourquoi il était ainsi +pris à partie; il fut encore bien plus surpris lorsque l'ingénieur +s'écria, avec un petit rire moqueur: + +--Ah! ah! mon gaillard, vous y mordez aux choses célestes!... ce que je +viens de vous dire vous intrigue, et vous voulez savoir ce qui se cache +véritablement sous ce 55°... + +L'Américain esquissa un geste d'énergique dénégation. + +Fricoulet n'en tint aucun compte et s'écria: + +--Mais, mon cher sir Jonathan, pourquoi vous en défendre? J'en appelle à +M. Ossipoff! en quelle circonstance la curiosité serait-elle plus +légitime que lorsqu'il s'agit de soulever le voile qui nous dérobe les +mystères de l'infini céleste?... et puis, c'est en vain que vous le +nieriez!... cela se voit à votre visage: vos yeux sont pétillants de +curiosité et vos lèvres balbutiantes de questions. + +Bien qu'abasourdi par ce flot de paroles, l'Américain trouva cependant +la force de faire entendre un éclat de rire dédaigneux. + +[Illustration] + +--En vérité, essaya-t-il de dire, mes yeux sont si pétillants et mes +lèvres si balbutiantes que cela... Je ne comprends pas... + +--Et parbleu! exclama Fricoulet avec une impatience parfaitement +jouée... comment voulez-vous comprendre?... vous m'interrompez tout le +temps... sachez donc que Vénus a beau avoir une masse presque égale à +celle de notre planète natale, une densité qui est à celle de la Terre +ce que 90 est à 100, et bien que la pesanteur, à sa surface, soit à peu +près la même que sur notre globe, Vénus cependant n'est pas le +Paradis... tant s'en faut... la masse, la densité, la pesanteur ne font +pas le bonheur... + +L'ahurissement de l'Américain allait croissant, tellement croissant que +machinalement, ses lèvres balbutièrent: + +--Pourquoi? + +--Pourquoi?... eh! parbleu! c'est toujours ce 55° qui en est cause. + +Il avait saisi, par un bouton de sa jaquette, l'infortuné Farenheit qui +n'en pouvait mais. + +Sans se rendre compte de l'intention de l'ingénieur, Farenheit crut à +une agression et fit un bond en arrière. + +D'un geste, le jeune homme le rassura et poursuivit en souriant: + +--Par suite de cette inclinaison d'axe, les saisons qui, sur Vénus, se +succèdent de cinquante-six en cinquante-six jours, sont fort tranchées; +la zone polaire descend jusqu'à 35° de l'Équateur de même que les +régions tropicales s'étendent jusqu'à 35° des pôles, en sorte que deux +zones, beaucoup plus larges que les zones tempérées de notre globe, +empiètent constamment l'une sur l'autre, appartenant à la fois aux +climats polaires et aux climats tropicaux. Ces régions subissent donc +d'énormes variations de chaleur et de froid. + +--Vous vous plaigniez de la chaleur sur la Lune! dit Ossipoff en +intervenant dans la conversation; sachez que sur Vénus, pendant l'été, +le soleil tourne autour du Pôle, en s'élevant en spirale et en envoyant +une quantité de lumière presque deux fois plus grande que celle qu'il +envoie à la Terre. + +--Quant à l'hiver, dit à son tour Fricoulet, le froid doit être +comparable à celui qui règne sur la Lune pendant la nuit de trois cent +cinquante-quatre heures, car le soleil n'approche pas du tout de +l'horizon et reste considérablement au-dessous. + +--Les régions équatoriales ne sont pas plus favorisées que les pays +polaires, elles ont, chaque année, deux étés pendant lesquels le soleil +monte au zénith et déverse sur elle des rayons certainement plus ardents +que ceux sous lesquels rôtissent nos contrées équatoriales terrestres... + +--Eh bien! demanda Fricoulet, avez-vous compris? + +[Illustration] + +--Je ne sais si j'ai compris, répliqua d'un ton accablé l'infortuné +Yankee, totalement abasourdi; tout ce que je sais, c'est qu'il fait ici +une chaleur étouffante! + +Il avait enlevé sa casquette de voyage et s'épongeait le front tout +ruisselant de sueur. + +Fricoulet répliqua: + +--Il fait en effet très chaud ici. + +Puis à Gontran. + +--Mais qu'as-tu donc? tu es rouge comme un homard! + +--Je succombe, murmura le jeune comte en enlevant son vêtement. + +--C'est le Soleil, sans doute, dit Ossipoff; plus nous allons et plus +nous nous rapprochons de lui; extérieurement, les parois du véhicule +doivent être brûlantes. + +--En effet, murmura M. de Flammermont, ce doit être le Soleil; la +distance qui nous sépare de lui diminue sensiblement. + +--Oh! sensiblement, répliqua le vieillard... deux millions de lieues sur +trente-sept... c'est peu... + +Farenheit soufflait comme un bœuf. + +--_By God!_ grommela-t-il, ce ne doit pas être tenable sur votre planète +du diable! + +--Rassurez-vous, mon cher sir Jonathan, répondit Ossipoff en souriant; +cette planète du diable--ainsi que vous l'appelez, sans doute parce +qu'il y fait aussi chaud qu'en enfer, cette planète a, pour la protéger +de l'ardeur solaire, une enveloppe fort épaisse de nuages, en sorte que +la température n'y doit guère être plus élevée que sur Terre... c'est +fort heureux pour ses habitants, mais fort déplaisant pour nos +astronomes qui n'ont pu apercevoir la géographie vénusienne qu'à travers +les déchirures de ce voile nuageux... + +--Aussi n'a-t-on sur Vénus que des données imparfaites, crut devoir +ajouter Gontran d'un ton important. + +Cependant Fricoulet ne pouvait tenir en place, il allait et venait à +travers la chambrette, enlevant, l'une après l'autre, toutes les pièces +de son vêtement, si bien qu'il arriva à n'être plus vêtu que de sa +chemise et de son caleçon. + +[Illustration] + +--Cette chaleur est intolérable! s'écria-t-il soudain, en proie à une +souffrance véritable. + +--Que voulez-vous y faire? demanda le vieillard d'un ton sec, en venant +avec nous, vous saviez à quoi vous vous exposiez... vous n'aviez qu'à +rester avec Telingâ... + +--N'y aurait-il donc aucun moyen de s'abriter des rayons solaires? +demanda Gontran, peiné de l'aspect misérable de son ami. + +--Une idée, fit l'Américain, si on mouillait toutes nos couvertures de +voyage, on les étendrait contre les parois, et par l'évaporation... + +--Oui, balbutia Fricoulet absolument hors d'haleine, on pourrait tenter +cela... + +Il se baissa pour ramasser une des couvertures qui avait glissé sur le +plancher; mais aussitôt il poussa un cri de douleur et se releva tout +pâle, les yeux hagards. + +--Qu'arrive-t-il donc? demandèrent les voyageurs en se précipitant vers +lui. + +--Il y a, répondit Fricoulet, que le plancher est brûlant. + +--Brûlant! ce n'est pas possible, exclamèrent-ils tous à la fois. + +--Faites-en l'expérience, répondit un peu aigrement l'ingénieur. + +L'Américain se courba et approcha sa main. + +--_By God!_ grommela-t-il, M. Fricoulet a raison. + +Comme il achevait ces mots, une secousse assez violente se produisit +sous leurs pieds, et tous ils tombèrent assis sur le divan circulaire. + +--Sacrebleu! gronda Fricoulet, que se passe-t-il là-dessous? + +--Il se passe, répondit Ossipoff, que les galets qui soutiennent le +plancher viennent de _gripper_. + +[Illustration] + +La pâleur de Fricoulet augmenta. + +--Oh! oh! fit-il à voix basse, voilà qui est grave... + +--Grave! s'exclama Gontran... et pourquoi cela?... + +--Mais parce que... + +Il s'arrêta et murmura: + +--À quoi bon les épouvanter? + +Puis, à Ossipoff: + +--À quelle distance sommes-nous encore du point neutre? demanda-t-il. + +Le vieillard réfléchit quelques secondes et répliqua avec assurance: + +--À un millier de kilomètres. + +--Combien mettrons-nous de temps à franchir cette distance? + +--Deux heures environ. + +Le visage de l'ingénieur s'assombrit. + +--Nous ne pourrons jamais tenir jusque-là, grommela-t-il. + +Tous le regardaient avec inquiétude. + +--Mais enfin, demanda Gontran, que penses-tu?... voyons, parle; nous +sommes des hommes, après tout, et s'il faut mourir... eh bien! nous +mourrons... quant à moi, je préfère savoir à quoi m'en tenir... et je +suppose que ces messieurs sont de mon avis. + +--Certainement, dirent-ils. + +--Avant que de vous répondre, fit alors Fricoulet, laissez-moi +m'assurer... + +Il prit dans la boîte à instruments une paire de pinces, s'en fut dans +un coin de la logette et, saisissant un anneau, le tira à lui de toutes +ses forces, ce qui souleva un carré du plancher monté sur charnières +comme une porte. + +Au même instant, un jet de flammes fusa jusqu'au sommet du dôme +métallique. + +L'ingénieur laissa retomber le panneau. + +--Voilà ce que je craignais, dit-il d'une voix rauque. + +--Qu'est-ce que cela? demandèrent-ils en proie à la stupeur la plus +profonde. + +--Vous le voyez bien, riposta Fricoulet; c'est le feu... + +--Le feu! + +--Eh! oui; nous sommes sur un incendie provoqué par le grippage du pivot +et du plancher; voilà l'explication de la chaleur intolérable qui règne +ici... vous avez demandé à être fixés... vous l'êtes maintenant. + +La raison donnée par l'ingénieur était la seule plausible pour expliquer +cet incendie subit; le pivot devait être au rouge, car le plancher de +sélénium, bon conducteur, comme on le sait, de la chaleur, commençait à +devenir brûlant, même pour les pieds chaussés de fortes bottes; les +semelles, d'ailleurs, sentaient le roussi et pouvaient s'enflammer d'un +moment à l'autre. + +Aussi, obéissant à la même idée, se juchèrent-ils tous sur le divan +circulaire. + +--Que faire? demanda Ossipoff. + +--_By God!_ s'écria l'Américain, y a-t-il autre chose à faire qu'à +éteindre le feu? + +--Si vous avez un moyen de refroidir ce métal, dit Fricoulet d'un ton +rageur, je suis prêt à l'employer. + +--Arrosons-le, suggéra Gontran. + +Tous se précipitèrent vers les outres pleines d'eau suspendues aux +parois et en versèrent le contenu sur le plancher. + +[Illustration] + +Mais, au contact du métal brûlant, cette eau se transforma en vapeurs +bouillonnantes; l'atmosphère du véhicule devint d'une opacité complète, +si bien que les voyageurs ne s'apercevaient plus et que le bruissement +de la vapeur les empêchaient de s'entendre. + +--Séparons-nous de la sphère! s'écria Farenheit affolé, en se +précipitant vers les leviers que commandaient les écrous d'attache. + +Ossipoff et Fricoulet se jetèrent sur lui. + +--Malheureux! hurla le vieillard, vous êtes fou! + +--La mort tout de suite plutôt que ce supplice infernal! gronda le +Yankee en faisant d'inimaginables efforts pour se dégager de l'étreinte +de ses deux compagnons. + +Fricoulet avait tiré son revolver. + +[Illustration] + +--Si vous ne demeurez en repos, sir Jonathan, dit-il avec un calme +effrayant, je vous fais sauter la cervelle. + +--Qu'importe! rugit l'Américain qui perdait la tête, je souffre trop. + +Soudain, Gontran eut une inspiration. + +--Et Sharp? demanda-t-il, renoncez-vous donc à votre vengeance? + +Ces mots produisirent dans l'attitude de l'Américain une transformation +complète. + +De lui-même, il abandonna les leviers et s'en fut dans un coin où, +grondant de souffrance, il demeura immobile. + +--Dix heures, dit Ossipoff; je vous demande dix heures; alors, nous +pourrons abandonner la sphère sans aucun danger, car nous aurons pénétré +dans la zone d'attraction de Vénus. + +[Illustration] + +Ce furent dix heures terribles, épouvantables, pendant lesquelles les +voyageurs firent preuve d'un courage admirable et d'une énergie +surhumaine; ils ne cessèrent d'arroser le plancher que le frottement +continuel du pivot avait rendu complètement rouge et qui leur renvoyait +une chaleur torride. + +Ossipoff, lui, ne quittait son chronomètre que pour mesurer, à l'aide du +micromètre, l'arc sous-tendu de Vénus. + +Enfin, il cria d'une voix rauque: + +--Dans dix minutes nous arrivons au point neutre, préparons-nous. + +Il était temps; le thermomètre marquait 42° centigrades et les voyageurs +haletaient. + +Néanmoins, l'approche de la délivrance leur donna de nouvelles forces; +déjà ils avaient amarré solidement, le long des parois, tout ce qu'ils +désiraient conserver à bord; en un tour de main ils eurent revêtu leurs +scaphandres. + +C'étaient des espèces de vêtement en étoffe élastique comme du +caoutchouc, dans lesquels les membres entiers et le torse se trouvaient +emprisonnés hermétiquement; l'étoffe elle-même était soutenue par un +réseau de ressorts métalliques d'une finesse extrême et d'une élasticité +remarquable, de manière à résister à l'expansion des gaz contenus dans +les tissus vivants des voyageurs. + +La tête était protégée par une sorte de casque en sélénium, de forme +ovoïdale et ressemblant aux _respirols_ dont Ossipoff et ses compagnons +avaient déjà fait usage pour explorer l'hémisphère visible de la Lune. + +Dans une sorte de récipient pratiqué à l'intérieur du casque, ils +emmagasinèrent à la hâte quelques tablettes d'oxygène solidifié; l'air +vicié, ainsi que les produits de la combustion pulmonaire devaient être +évacués par une soupape placée au sommet de la tête. + +--Êtes-vous prêts? demanda Ossipoff. + +Tous répondirent affirmativement, tenant à la main le casque dans lequel +leur tête devait s'emprisonner. + +--Enlevons les écrous, commanda-t-il. + +Chacun d'eux pesa aussitôt sur le levier correspondant à l'un des quatre +écrous, et la logette ne se trouva plus retenue à l'appareil que par le +pivot central. + +[Illustration] + +--Suivez à la lettre mes recommandations, dit alors le vieillard; dans +quelques instants, aussitôt que nous aurons pénétré dans la zone +d'attraction de Vénus, et comme nous l'avons fait quand nous sommes +arrivés dans la Lune, nous nous retournerons pour avoir les pieds là où +nous avons la tête actuellement... imitez exactement tous mes mouvements +et tenez-vous solidement aux attaches disposées tout autour de la +coupole sur le fond de laquelle nous allons nous trouver debout. + +Il se tut et vissa rapidement la collerette de son appareil, pendant que +ses compagnons en faisaient autant de leur côté. Puis, quand ils les vit +résolus et fermement attachés aux saisines, il courut au volant qui +commandait l'écrou central et le saisit énergiquement d'une main, tandis +qu'il levait l'autre bras dans un geste qui signifiait: + +--Attention! + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE IV + +TROIS MILLIONS DE LIEUES EN PARACHUTE + +[Illustration] + + +BRUSQUEMENT, Mickhaïl Ossipoff avait fait jouer le volant pendant que +Fricoulet pesait de toutes ses forces sur les câbles qui arrivaient de +l'extérieur en passant à travers des trous à presse étoupes. + +Ils n'eurent que le temps de se retenir à une saisine; avec une secousse +terrible, la sphère sortit de son alvéole et les voyageurs se trouvèrent +pris dans une sorte de tourbillon qui les empêcha d'avoir conscience de +la révolution qui s'opérait dans l'appareil; instinctivement, ils +avaient fermé les yeux et demeuraient cramponnés aux cordes avec toute +l'énergie du désespoir, le cœur angoissé par la perspective de +l'épouvantable mort qui les attendait. + +Quand ils reprirent possession d'eux-mêmes, ils se trouvèrent accroupis +dans le dôme arrondi de la logette qui, maintenant, formait plancher +sous leurs pieds; au-dessus de leurs têtes, retenu par ses douze câbles +de sélénium, l'immense parachute étendait sa surface métallique. + +Mickhaïl Ossipoff se tourna vers Gontran et appliqua son «parleur» sur +la soupape d'échappement de son casque; ces «parleurs» avaient été +légèrement modifiés pour parer aux incommodités reconnues, lors de +l'excursion dans l'hémisphère visible lunaire. + +[Illustration] + +Au lieu d'être tout droits, comme primitivement, ils étaient fortement +coudés; une extrémité s'appliquait à une petite soupape percée dans le +casque, juste devant la bouche; l'autre extrémité s'ajustait à la +soupape d'échappement située, comme nous l'avons dit, au sommet même du +casque. En sorte que les voyageurs pouvaient causer entre eux, sans +interruption, écoutant et parlant tour à tour, comme à air libre; il +leur suffisait, pour cela, d'appliquer cette extrémité du parleur sur la +soupape d'échappement de celui avec lequel ils voulaient s'entretenir. + +M. de Flammermont, lorsqu'on avait fait l'essai de ces appareils dus au +génie inventif de Fricoulet, avait déclaré que l'on ressemblait ainsi à +deux éléphants se caressant avec leur trompe. + +Et le vieux savant avait dû convenir, tout en souriant, que la +comparaison avait quelque chose de juste. + +--Eh bien! dit Mickhaïl Ossipoff, nous voici définitivement en route +pour Vénus! + +--Combien de temps avant d'arriver? demanda Gontran. + +--Quarante heures environ. + +--Quarante heures!... nous ne pourrons jamais--moi du moins--rester +aussi longtemps sans manger... + +--Aussi bien, n'est-il nullement question de jeûner jusqu'à notre +arrivée; il nous suffira d'introduire dans notre casque une provision du +produit nutritif fabriqué par nous à Maoulideck, et l'air artificiel que +nous respirons deviendra nutritif à son tour. + +--Parfait... je ne vous cacherai pas que j'avais quelque inquiétude à ce +sujet, car, je ne sais si vous êtes comme moi, je trouve que les +émotions creusent énormément. + +Et il ajouta, _in petto_, avec un soupir profond: + +--Un beefsteak aux pommes ou une simple côtelette au cresson... oh! +bœufs et moutons de mon enfance, vous reverrai-je jamais? + +Puis, poursuivi par cette idée d'alimentation plus en rapport avec les +goûts et les habitudes de son estomac, il demanda: + +--Quarante heures, c'est bien long... n'y aurait-il pas moyen de rendre +la chute plus rapide? + +--Si vous trouvez un moyen... je ne demande pas mieux que de l'employer. + +Il sembla à Gontran qu'en prononçant ces mots la voix d'Ossipoff avait +un accent railleur; aussi fut-ce avec quelque hésitation qu'il répondit: + +--Si on diminuait la surface du parachute? + +Il comprit qu'il avait raison d'hésiter, en voyant le vieillard hausser +les épaules. + +--Nous tombons dans le vide, grommela-t-il... donc, le parachute n'a +aucune action. + +Sur ces paroles, prononcés d'un ton bourru, Ossipoff enleva son +«parleur» et tourna les talons. + +Le pauvre Gontran demeurait tout interloqué de cette brusque +interruption de conversation, lorsque Fricoulet, s'approchant, se mit en +communication avec lui. + +--Encore une gaffe! s'exclama-t-il. + +--Parle donc plus bas, riposta le jeune comte. + +--Tu oublies qu'il ne peut entendre ce que nous disons,--que s'est-il +donc passé? + +En quelques mots, M. de Flammermont fit part à son ami de l'idée qu'il +avait suggérée au vieux savant pour diminuer la longueur du voyage. + +--Bast! répliqua l'ingénieur... tu es bien bon de te préoccuper pour si +peu!... après la gymnastique que nous venons de faire, il est bien +permis d'avoir la tête à l'envers. + +Il ajouta en riant: + +--D'autant plus que c'est l'exacte vérité, puisque nous avons maintenant +la tête là où, tout à l'heure, nous avions les pieds! + +Puis, sérieusement: + +--Comment te sens-tu? + +--Mais, parfaitement bien... et toi? + +--L'absence de toute atmosphère ne te gêne pas? + +--Aucunement. + +--Allons! tant mieux... + +Et l'ingénieur allait interrompre la communication, lorsque son ami, le +retenant par le bras, lui demanda: + +--Quelle est cette petite boule brillante que l'on aperçoit là-bas? + +L'ingénieur tourna ses regards dans la direction indiquée. + +--Ne penses-tu pas que ce soit notre sphère vibratoire? poursuivit +Gontran. + +--Cela peut être, répondit distraitement Fricoulet. + +Puis, après un moment: + +--Mais non, cela n'est pas... la sphère doit, tout comme nous, tomber +sur Vénus. + +--Alors, qu'est-ce que c'est que cette machine-là? + +--Parbleu! répliqua Fricoulet gouailleur, cette machine-là est tout +simplement la Lune, cette bonne Séléné à laquelle nous avons faussé +compagnie depuis trois jours... maintenant, vois-tu, un peu plus loin, +cette grosse étoile qui brille d'un éclat bleuâtre?... + +--Il faudrait être myope pour ne pas la voir... eh bien? + +--C'est la Terre. + +--Ce n'est pas possible! + +Fricoulet lui frappa sur l'épaule. + +--Voilà une exclamation, dit-il, qui compromettrait certainement ton +mariage, si M. Ossipoff l'entendait... Mon pauvre Gontran, tu n'as pas +la moindre idée du monde où tu es né et je m'aperçois combien se sont +trompés ceux qui ont prétendu que les voyages ouvrent l'esprit. + +--Dis donc, riposta M. de Flammermont, tu n'es guère poli. + +--Pour toi, poursuivit imperturbablement l'ingénieur, les sublimités de +la création demeurent lettres closes... ce globe qui t'a vu naître est +un astre véritable... + +--...mesurant 12,000 kilomètres de large, tournant sur lui-même en +vingt-quatre heures, et autour du Soleil avec une vitesse de 29 +kilomètres et demi, parcourant un orbite de 74 millions de lieues de +diamètre en 365 jours. + +M. de Flammermont avait prononcé cela sans s'arrêter, tout d'une +haleine, de la même voix monotone qu'emploie un écolier pour réciter sa +leçon. + +[Illustration] + +Après avoir un peu soufflé, il ajouta: + +--Tu vois que j'ai bonne mémoire, mon cher; j'avais douze ans, lorsque +j'ai appris cela au lycée Henri IV. + +--N'aurais-tu pas plutôt lu cela, ces jours-ci, dans les _Continents +célestes_? demanda Fricoulet. + +M. de Flammermont haussa les épaules et, sans répondre à la question, +demanda: + +--Il n'y a aucun danger à s'endormir ainsi harnaché? + +--Vois! lui dit l'ingénieur en désignant Farenheit couché au fond de la +nacelle, roulé dans sa couverture et dormant à poings fermés. + +[Illustration] + +Mappemonde de Vénus + +Dressé pour les _Aventures Extraordinaires d'un Savant Russe_ Par M. H. +de GRAFFIGNY. + +--Tu m'éveilleras quand nous serons en vue de Vénus, fit Gontran, qui +s'étendit à côté de l'Américain. + +[Illustration] + +L'ingénieur s'approcha de Mickhaïl Ossipoff qui, penché sur le bordage +l'œil collé à l'oculaire d'une lunette trouvée dans le véhicule de Sharp +sondait l'immensité sidérale. + +Fricoulet se mit en communication avec lui. + +--Eh bien! monsieur Ossipoff, demanda-t-il, voyez-vous quelque chose? + +--Rien encore; mais je guette le moment propice de faire quelques études +préliminaires sur le monde que nous allons atteindre. + +--Je croyais que l'épaisseur de l'atmosphère vénusienne rendait très +difficile, pour ne pas dire impossible, toute observation géographique. + +--Pour les astronomes terrestres, peut-être; mais pour nous, qui +flottons dans le vide... d'ailleurs, regardez. + +L'ingénieur eut beau se pencher par dessus le bordage, il ne distingua +rien; le disque de Vénus, fondu dans une sorte de brouillard, ne +laissait encore rien apercevoir des détails de sa surface, surtout à +l'œil nu. + +--On est bien sûr de l'existence d'une atmosphère, n'est-ce pas? +demanda-t-il. + +--Parbleu! riposta le vieux savant, il y a beau jour, non seulement que +l'on en a des preuves irrécusables, mais encore que l'on en connaît la +hauteur, la densité, la composition... déjà, vous pouvez remarquer +combien paraissent tronquées, arrondies, les extrémités des _cornes_ du +croissant vénusien... + +Il eut un petit ricanement méprisant et ajouta: + +--Bien que vous ne sachiez pas grand chose en astronomie, vous devez +savoir cependant que cet épointement est dû seulement à la présence +d'une atmosphère;... d'autre part, des astronomes ont reconnu, en +étudiant Vénus spectroscopiquement, des raies d'absorption dues à une +atmosphère contenant de la vapeur d'eau et analogue à l'atmosphère +terrestre, mais plus dense... + +--Ces astronomes ne seraient-ils pas Tacchini et Vogel? fit l'ingénieur. + +Le vieux savant ne put retenir une exclamation de surprise: + +--Comment savez-vous cela? murmura-t-il. + +--En écoutant M. de Flammermont, qui me parlait tout à l'heure de Vénus, +répondit imperturbablement Fricoulet. + +Ossipoff eut un hochement de tête qui signifiait clairement «Gontran! en +voilà un qui sait bien des choses»; puis il poursuivit: + +--Il a dû vous dire aussi que, lors du passage de la planète devant le +Soleil, tous les observateurs terrestres ont remarqué l'atmosphère de ce +monde, semblable à une auréole lumineuse l'entourant extérieurement? + +--Il m'a dit aussi, s'empressa d'ajouter Fricoulet, qu'à la suite de +mesures très précises, on a calculé que cette atmosphère ne mesure pas +moins de 194 kilomètres de hauteur, c'est-à-dire, qu'elle est deux fois +plus haute et plus dense que l'atmosphère terrestre. + +[Illustration] + +--Vous voyez donc bien, monsieur l'ingénieur, répliqua le savant, que +vous auriez tort de vous inquiéter; allez, vous respirerez sur Vénus, +aussi bien que sur Terre;... l'air sera peut-être plus riche en +oxygène... mais cela n'est pas un inconvénient. + +--Au contraire... + +Sur ce mot, Fricoulet tourna les talons, laissant Ossipoff s'écarquiller +les yeux pour chercher à surprendre quelques heures plus tôt les +mystères du monde vénusien, et il alla prendre place, dans le fond de la +nacelle, aux côtés de Gontran. + +Combien de temps dormit-il? De longues heures sans doute, car lorsqu'il +s'éveilla, secoué par une main énergique, il aperçut, à sa grande +stupéfaction, Mickhaïl Ossipoff debout devant lui, débarrassé de son +habit de scaphandre. + +[Illustration] + +Tout de suite, il eut conscience du chemin qu'avait parcouru l'appareil, +durant son sommeil. + +En un tour de main, il enleva le casque de sélénium et s'écria: + +--Nous sommes déjà dans l'atmosphère de Vénus. + +--Ne vous en déplaise, oui, monsieur l'ingénieur, répondit railleusement +le vieillard... en quinze heures, on parcourt bien des centaines de +mille lieues... + +--Quinze heures! exclama Fricoulet, j'ai dormi quinze heures!... + +Et, un peu confus, il ajouta: + +--C'est le Soleil, sans doute... + +Puis, se penchant vers M. de Flammermont, il appliqua son parleur sur la +soupape de son casque: + +--Allons! cria-t-il d'une voix tonnante... debout... nous arrivons! + +Le jeune homme, réveillé en sursaut, fit un tel bond, que Farenheit se +redressa, lui aussi, tiré brusquement de son sommeil. + +Rien ne peut peindre l'ahurissement des deux dormeurs en voyant leurs +compagnons de voyage débarrassés des scaphandres qui les emprisonnaient. + +Sans qu'il fût besoin de le leur dire, ils se déharnachèrent rapidement, +avides de respirer librement de l'air véritable. + +[Illustration] + +Et leurs narines se dilataient, leurs bouches s'ouvraient pour aspirer +en plus grande quantité cette atmosphère froide et vivifiante qui +pénétrait dans leurs poumons et faisait couler, dans leur être, une vie +nouvelle. + +--On se croirait sur Terre, murmura Gontran en proie à une félicité sans +mélange. + +Farenheit, lui, humait l'air avec avidité, répétant à tout moment: + +--De l'air! du vrai air! de l'air d'Amérique! + +Le vieux savant avait déballé ses instruments et les avait suspendus aux +filins du parachute. + +--Que dit le thermomètre? demanda Fricoulet. + +--Il marque 30 degrés centigrades et le baromètre 780 millimètres. + +L'ingénieur se frotta les mains. + +--Nous ne devons plus être éloignés que d'une vingtaine de kilomètres, +n'est-ce pas? fit-il. + +--C'est-à-dire, quelques heures de voyage à peine, répondit Ossipoff. + +Cependant, Farenheit avait ramassé sa couverture de voyage et l'avait +jetée sur ses épaules, à la façon d'un plaid. + +--Brrr, grommela t-il, savez-vous bien qu'il ne fait pas chaud, on +grillait tout à l'heure, on gèle maintenant, il n'en faut pas plus pour +attraper des fluxions de poitrine... + +--C'est un avant-coureur de la température qui nous attend dans Vénus, +répliqua Gontran, en imitant l'exemple de l'Américain. + +--C'est une preuve de la densité de l'atmosphère qui forme, entre la +planète et le Soleil, un écran dont l'épaisseur la protège de l'ardeur +des rayons solaires. + +Ossipoff avait repris sa place au bordage et, sa lunette à la main, +examinait avec impatience le monde nouveau qui se profilait dans +l'espace. + +--Vous vous perdrez les yeux, à ce métier-là, mon cher monsieur, dit +Fricoulet en haussant les épaules. + +Comme il achevait ces mots, et sans que rien eût fait prévoir un si +brusque changement de temps, les brumes se déchirèrent, les nuages +grisâtres s'enfuirent dans toutes les directions et, aux yeux +émerveillés du Terrien, Vénus apparut, radieusement éclairée par le +Soleil. + +[Illustration] + +--Enfin! murmura Ossipoff. + +Par un curieux phénomène de perspective que les aéronautes de notre +monde n'ont pu décrire, ne s'étant jamais élancés dans l'espace à +d'aussi vertigineuses hauteurs, la planète étendait, sous les pieds des +voyageurs, son panorama immense dont l'horizon semblait se relever +jusqu'à hauteur de l'œil, formant ainsi un gigantesque entonnoir prêt à +recevoir ceux qui arrivaient à lui du fond de l'espace. + +--Une chose qui m'étonne, dit soudain Fricoulet, c'est que nous ne +soyons pas plus près du sol, une distance d'au moins quinze kilomètres +nous en sépare, ce que je trouve anormal, étant donnée l'attraction de +ce globe presque aussi gros que la Terre. + +Ossipoff, qui avait entendu l'observation de l'ingénieur, se retourna et +lui dit: + +--Vous comptez sans doute pour rien l'action du parachute qui joue le +rôle d'un frein extrêmement puissant et puis, du moment que vous parlez +de la Terre, je suis obligé de vous rappeler que l'atmosphère vénusienne +a une densité double de l'atmosphère terrestre, du reste, vous voyez que +nous respirons parfaitement à 15 kilomètres d'altitude, une lieue et +demie plus haut que l'endroit où sont morts Sivel et Crocé-Spinelli, les +courageux aéronautes terrestres, vous pouvez juger, par conséquent, de +la densité de cet air, au ras du sol. + +--Mais, nous allons être noyés et écrasés par la pression! s'écria M. de +Flammermont. + +Fricoulet secoua la tête: + +--Erreur, répliqua t-il, nous nous habituons peu à peu à cette pression +et, progressivement aussi, le jeu de nos poumons s'accoutume à la +densité de cet air, on vit parfaitement sous une pression de quatre à +cinq atmosphères. Sur Terre, les plongeurs et les hydrauliciens qui +travaillent dans des caissons, subissent une pression encore plus +considérable, et ils n'en meurent pas... Rassure-toi donc, mon cher, +nous nous trouverons très bien de notre séjour sur ce monde nouveau. + +--Oh! protesta M. de Flammermont, ce n'est pas pour moi que je crains. + +--Pour qui donc alors? + +--Pour Séléna... sa constitution fragile... + +--Ne pourra que puiser des éléments de force et de vigueur dans l'excès +d'oxygène que contient l'atmosphère vénusienne. + +Gontran parut soulagé d'une vive préoccupation, et son visage soucieux +se rasséréna quelque peu. + +[Illustration] + +--Ah! mon cher enfant, lui dit Ossipoff, il est bien fâcheux que vous +vous soyez endormi, il y a vingt-quatre heures; vous eussiez +certainement éprouvé grand plaisir à étudier avec moi les _phases_ de la +planète. + +--Vous êtes mille fois aimable d'avoir pensé à moi, répondit le jeune +homme avec le plus grand sérieux, mais la fatigue m'a terrassé... j'ai +cependant pu, avant de m'endormir, constater que Vénus ressemblait hier +au croissant de la Lune à son premier quartier. + +--Et c'est bien simple à comprendre, ajouta le vieillard, donnant avec +empressement une explication qu'on ne lui demandait pas, l'orbite de +Vénus étant intérieur à celui de la Terre, cette planète tourne vers +nous, tantôt sa face éclairée, tantôt son hémisphère obscure, tantôt +partie de l'une et de l'autre. + +--À quel moment Vénus est-elle le plus près de la Terre? demanda +Farenheit. + +Le vieillard poussa un profond soupir. + +--Malheureusement, répondit-il, c'est quand elle est _nouvelle_ et +absolument obscure; lorsqu'elle est pleine, elle se trouve de l'autre +côté du soleil, c'est-à-dire à plus de soixante millions de lieues au +lieu de dix. C'est même là une des causes des difficultés que l'on +éprouve à étudier la géographie de ce monde, car lorsqu'il est le plus +près de nous, on n'en voit qu'une infime partie. + +--Je sais, quant à moi, déclara Gontran sérieusement, que mon illustre +homonyme n'a pu, jusqu'à présent, distinguer nettement les taches +signalées par certains astronomes sur le disque de Vénus. + +--Bravo! lui cria à l'oreille Fricoulet, véritablement émerveillé de +l'aplomb de son ami. + +--_Continents célestes..._ page 163, lui riposta, sur le même ton, M. de +Flammermont. + +--Vous dites? demanda, en se retournant brusquement, le vieillard qui +avait déjà ressaisi sa lunette. + +Ce fut l'ingénieur qui prit la parole. + +--Gontran, répondit-il, était en train de me donner de très intéressants +détails sur les travaux auxquels se sont déjà livrés Bianchini, Cassini, +Denning... + +--C'est Bianchini qui a le mieux réussi; car il est parvenu à dresser un +rudiment de carte portant trois mers dans la région équatoriale et une +dans chaque région polaire; cette carte signale également des +continents, des promontoires, des détroits... + +[Illustration] + +--Mais, dit Fricoulet, c'est en 1726 que Bianchini dressa cette carte, +et depuis cette époque, on a dû la compléter et la modifier +sensiblement. + +--Erreur absolue, mon cher monsieur, répliqua le vieux savant, non +seulement cette carte n'a pas été modifiée, mais ses indications, malgré +les progrès de l'optique, n'ont même pas été vérifiées. + +--Mais pour faire à cette époque des études que personne, après lui, n'a +pu contrôler, Bianchini avait donc des instruments merveilleux, demanda +Farenheit. + +[Illustration] + +--C'est surtout à la pureté du beau ciel d'Italie que Bianchini doit les +découvertes qu'il a faites. + +--Ou cru faire... observa Gontran. + +Le vieillard tressaillit. + +--Vous dites?... fit-il d'une voix émue. + +--Je dis: ou qu'il a cru faire; car, pour que mon illustre homonyme +n'ait pu distinguer nettement ces taches... + +--_Errare humanum est_, déclara sentencieusement Ossipoff; toujours +est-il que si Bianchini a été le jouet d'une illusion d'optique, +Cassini, Webb, Denning et d'autres encore se sont trompés également, car +ces taches: océans, continents et promontoires, eux les ont vues aussi. + +Il avait prononcé ces paroles d'un ton vibrant, un peu agressif, si bien +que M. de Flammermont répliqua sèchement: + +--Pour moi, vous me permettrez de m'en tenir à l'opinion de mon illustre +homonyme, car, de ces continents, que connaît-on? + +--Je vous ai déjà dit, et je répète que, par suite de sa situation dans +l'espace, Vénus présente, pour ceux qui ont entrepris de l'étudier, des +difficultés considérables et qui s'opposent à ce qu'on ait sur elle des +notions aussi exactes que celles que l'on possède sur la Lune ou sur +Mars, par exemple. Aussi, en 1833 et 1836, les sélénographes Beer et +Madler ont dessiné l'aspect de Vénus; leurs dessins ont été refaits, en +1847, par Gruithuisen et, en 1881, par M. Niester, à l'observatoire de +Bruxelles. + +--Tout cela est fort joli, s'exclama brusquement Jonathan Farenheit, +mais le résultat? + +--Le résultat est qu'on est certain de l'existence de montagnes très +élevées sur Vénus; le relief géographique est considérable et, les mêmes +forces en action sur la Terre s'étant également donné jeu sur ce monde, +il s'ensuit qu'il existe des volcans, des chaînes de montagnes: mais +quant à des mesures précises sur tout cela, on n'en a pas. + +--Donc, les _Continents célestes_ ont raison! s'écria triomphalement M. +de Flammermont. + +--Ai-je donc dit qu'ils eussent tort? répliqua le vieux savant d'un ton +piqué. + +Pour faire diversion Fricoulet demanda: + +--J'ai entendu soutenir quelquefois cette théorie: que Vénus avait un +satellite. + +Gontran considéra son ami avec stupeur, le croyant devenu fou +subitement; mais sa surprise fut bien plus grande encore, lorsqu'il +entendit Ossipoff répondre en hochant la tête: + +--Beaucoup d'astronomes ont cru voir, en effet, le satellite dont vous +parlez; quant à moi, malgré les nombreuses brochures publiées à ce +sujet, je persiste à considérer son existence comme problématique... +vous me répondrez qu'il est difficile, d'un autre côté, d'admettre que +des savants comme Cassini, Horrebow, Short et Montaigne aient mal vu ou +aient pu prendre, pour argent comptant, une illusion d'optique. + +--Alors comment expliquer?... + +[Illustration] + +--Pour moi, il n'y a que deux explications possibles: ou bien, ils ont +pris pour un satellite de Vénus une petite planète passant dans le même +champ optique, ou bien ce satellite, très petit, n'est visible de la +terre que dans des conditions tout à fait exceptionnelles. + +--Il se peut encore, observa Gontran, que, depuis ces observations, ce +satellite soit tombé sur la planète. + +--Cette supposition n'a rien d'invraisemblable: aucune loi naturelle ne +s'opposant à ce qu'un semblable phénomène puisse se produire. + +Ils en étaient là de leur conversation, lorsque soudain Fricoulet, qui +avait tiré son chronomètre, s'écria: + +--Comment diable! se fait-il que nous ne descendions pas plus vite que +cela... nous devrions être arrivés depuis longtemps. + +--Et il semble que nous ne bougions pas, ajouta Farenheit. + +--Pardon, répliqua Gontran, nous bougeons, au contraire; mais pas dans +le sens perpendiculaire, dans le sens horizontal. + +Il étendit son bras vers l'avant et déclara: + +--Nous filons bon train de ce côté. + +L'écran nuageux, qui s'était un moment entr'ouvert, venait de se +refermer, et les voyageurs se trouvaient plongés de nouveau dans la +masse épaisse de l'atmosphère. + +Après avoir contrôlé l'affirmation du jeune comte et constaté, en effet, +qu'emporté par un courant d'air formidable, l'appareil filait avec une +vitesse prodigieuse, le vieux savant s'écria: + +--Mais il ne faut pas nous laisser dévier... il nous faut descendre... +descendre au plus vite... où que ce soit... mais descendre, sinon... + +Il eut un geste tragique. + +--Le parachute est trop léger, fit Jonathan Farenheit. + +--Ou l'atmosphère trop dense, riposta l'ingénieur. + +--Mais que faire? grommela l'Américain. + +--Nous alourdir est impossible, murmura Ossipoff. + +Ils se regardaient tous, anxieux, ne sachant quelle résolution prendre. + +--Coupons les filins qui nous retiennent au parachute, dit tout à coup +l'Américain, et laissons-nous tomber à la grâce de Dieu. + +Fricoulet haussa les épaules. + +--C'est de la folie, murmura-t-il. + +--Il y a, dans la vie, des moments où les folies sont les seules choses +que l'on puisse faire raisonnablement, grommela Farenheit. + +--Mais cette folie vient de me suggérer une idée, dit à son tour M. de +Flammermont. + +Ossipoff lui prit les mains: + +--Ah! mon cher ami, parlez... parlez vite. + +--Je pense que si l'on diminuait la force de résistance du parachute +nous tomberions plus rapidement... + +--Facile à dire, grommela l'Américain humilié du peu de succès de sa +proposition, mais à exécuter... + +--Si l'on diminuait la surface du parachute, proposa le vieux savant. + +--Génial! s'écria l'ingénieur. + +Il fouilla dans la boîte à outils, y prit une pince en acier qu'il passa +dans sa ceinture et cria: + +--Laissez-moi faire, cela me regarde. + +D'un bond, il avait sauté sur le bordage et empoignant à deux mains l'un +des cordages de sélénium qui reliait la logette au parachute, il +s'élevait à la force des bras. + +Mais la pesanteur, presque nulle sur la Lune, avait repris son empire, +et il semblait au jeune homme qu'il fût devenu lourd comme du plomb. + +--Fricoulet! appela M. de Flammermont, Fricoulet! + +Mais lui ne répondait pas et continuait à grimper, lentement, il est +vrai, et, malgré son énergie, il crut plusieurs fois qu'il allait +défaillir. + +Enfin ses mains atteignirent les bords du plateau métallique et s'y +cramponnèrent désespérément, mais, harassé par cette ascension de dix +mètres le long de ce câble gros à peine comme le petit doigt, c'est en +vain qu'il tentait de se soulever par ce jeu des muscles, qu'en terme de +gymnastique, on nomme un rétablissement, il ne pouvait y parvenir. + +[Illustration] + +Le découragement allait s'emparer de lui lorsque son pied, rencontrant +une patte d'oie,--on nomme ainsi la suture de deux filins,--s'y +arc-bouta et lui permit de se hisser enfin sur le parachute. + +Le plus fort était fait, et après avoir soufflé quelques instants, le +courageux ingénieur, s'aidant des genoux et des mains, se traîna sur la +surface polie du parachute, arrachant, de distance en distance, avec sa +pince, les écrous qui reliaient l'une à l'autre les plaques de sélénium. + +--Descendez! descendez! cria soudain Ossipoff, nous tombons! + +Fricoulet arracha encore quelques plaques qu'il lança dans l'espace, +puis, tranquillement, il remit la pince à sa ceinture et, se laissant +glisser le long d'un câble, rejoignit ses compagnons qui l'attendaient +avec anxiété. + +Ils tombaient, en effet, avec une vertigineuse rapidité, passant au +travers des couches nuageuses comme une flèche. + +Soudain, une épouvantable détonation retentit, semblable au bruit de dix +coups de foudre éclatant simultanément; une lumière intense, aveuglante +sembla embraser l'espace, jetant sur le parachute comme des lueurs +d'incendie, en même temps que les vents, subitement déchaînés, +s'emparaient de l'appareil et l'entraînaient, dans un épouvantable +tourbillon, vers le sol. + +--Un orage, cria à pleine voix Mickhaïl Ossipoff pour rassurer ses +compagnons. + +--La mer! la mer! cria à son tour Gontran qui, à demi-penché hors de la +nacelle, cherchait à percer les nuages en feu. + +Sous l'effort du vent, le voile qui cachait le sol venait de se +déchirer, et à un kilomètre au-dessous de l'appareil, s'étendait, à +perte de vue, une nappe d'eau élevant, avec un bruit horrible, des +vagues monstrueuses couronnées d'aigrettes électriques. + +Le parachute, tournoyant sur lui-même, tombait comme une pierre. + +[Illustration] + +--Des bateaux!... j'aperçois des bateaux! hurla Farenheit pour se faire +entendre malgré les sifflements de la tempête. + +--Nous en serons quittes pour prendre un bain sérieux, riposta +Fricoulet, ces bateaux nous sauveront. + +Ce furent les dernières paroles prononcées. + +La nacelle venait de glisser dans le creux d'une vague; une montagne +d'eau s'abattit sur elle, la chavirant, la roulant comme une simple +épave. + +Puis, entraînée par le poids du parachute qui, lui aussi, s'était abattu +dans la mer, elle coula à pic, entraînant, dans les profondeurs +mystérieuses de l'Océan vénusien, Ossipoff et ses hardis compagnons. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE V + +PLONGEON DANS L'OCÉAN VÉNUSIEN + +[Illustration] + + +DEUX minutes s'étaient à peine écoulées, depuis le moment ou la nacelle +s'était engloutie dans les flots, qu'à la surface de l'océan une tête +apparut. + +Cette tête était celle de Jonathan Farenheit. + +Tout en coulant à pic, l'Américain avait conservé son sang-froid; il +n'en était pas, d'ailleurs, à son premier naufrage; au cours des +nombreuses traversées que son commerce de suif l'avait contraint de +faire, d'Amérique en Europe, et _vice versa_, sir Jonathan avait--comme +on dit vulgairement--bu à la grande tasse plus d'une fois. + +Aussi, loin de se cramponner au bordage de la nacelle, ainsi que +l'avaient fait ses compagnons, il avait presque aussitôt abandonné +l'appareil et d'un vigoureux effort, était remonté à la surface. + +Au milieu du péril suprême, il s'était souvenu tout à coup des bateaux +signalés par Fricoulet et, confiant dans sa force et dans son habileté +de nageur, il avait résolu de tout tenter pour échapper à la mort. + +Une vague énorme, l'emportant avec elle, le hissa jusqu'à sa crête, et, +de cet observatoire liquide il put jeter un rapide coup d'œil sur +l'immensité qui l'entourait. + +--Allons! pensa-t-il, en descendant, avec la vague qui s'effondrait dans +un précipice sans fond, il s'agit de se soutenir à la surface... ce sera +bien le diable si quelqu'un de ces navires ne passe pas à proximité... + +Pour tout autre qu'un hardi nageur tel que lui, un semblable projet eût +été de la folie: l'océan démonté jetait au ciel des vagues monstrueuses, +fouettées et déchiquetées par la tempête qui hurlait dans l'espace. + +Mais l'eau et Farenheit étaient de vieilles connaissances; sans chercher +à lutter, il appliquait tous ses efforts à n'être point submergé et il y +parvenait. + +[Illustration] + +Tout à coup, comme il était de nouveau élevé sur le sommet d'une vague, +il poussa un cri de désappointement et de rage. + +Les bateaux en lesquels il avait mis son espoir avaient disparu; +avaient-ils sombré, avaient-ils fui devant la tempête? + +Toujours est-il qu'aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la mer était +déserte, d'énormes masses liquides se ruaient, avec un bruit formidable, +à l'assaut les unes des autres; dans l'espace, les nuages, semblables à +une horde de chevaux au galop, couraient, poussés par un vent terrible, +ensanglantés par moments par la lueur de la foudre, de larges aigrettes +lumineuses dansaient au sommet des vagues, jetant, sur les abîmes +creusées par le vent, des lueurs livides. + +Farenheit se sentit le cœur étreint par une inexprimable angoisse; à +l'horizon, rien que la tempête; autour de lui, rien que l'immensité +liquide en furie. + +À quoi bon lutter? son désir de vivre n'avait eu pour but que de +satisfaire sa soif de vengeance contre Sharp; maintenant qu'il n'avait +plus aucun espoir imminent d'être sauvé, persister n'eût eu pour +résultat que de prolonger inutilement son agonie. + +Alors, sans d'autre regret au cœur que de mourir avant d'avoir assouvi +sa haine, il croisa les bras, immobilisa ses jambes et, une vague énorme +survenant, il se laissa engloutir. + +* * * + +«L'humanité qui règne sur le monde de Vénus, dit Camille Flammarion, +doit offrir les plus grandes ressemblances avec la nôtre et aussi, +probablement, les plus grandes ressemblances morales. On peut penser, +néanmoins, que Vénus étant née après la Terre, son humanité est plus +récente que la nôtre. Ses peuples en sont-ils encore à l'âge de pierre? +toutes conjectures, à cet égard, seraient évidemment superflues, les +successions paléontologiques ayant pu suivre une autre voie sur cette +planète que sur la nôtre. D'un autre côté ce n'est pas sous les plus +doux climats que l'humanité est la plus active et Vénus est un monde +plus varié et certainement plus passionné que la Terre; En définitive, +la meilleure conclusion à tirer des considérations générales de l'état +de cette planète c'est que _la vie doit être peu différente de ce quelle +est dans notre monde_.» + +Le premier de nos voyageurs qui fut à même de constater _de visu_ la +vérité des suppositions philosophiques rapportées plus haut, fut M. de +Flammermont, lorsque, sous l'impression d'une odeur bizarre, absorbée +par ses narines et parvenant jusqu'à son cerveau, il ouvrit les yeux. + +Tout d'abord, en proie à un phénomène fort naturel et fort +compréhensible, il ne se crut pas vivant, mais transporté déjà dans une +autre existence. + +--Parbleu! fit-il... quel sot je fais!... mais je suis mort! + +Et, en prononçant ces mots, il laissa lourdement retomber sa tête. + +Mais aussitôt, il poussa un cri et se redressa; distinctement l'écho de +ses paroles avait frappé son oreille en même temps qu'un choc un peu +rude avait contusionné son crâne. + +--Morbleu! grommela-t-il... on dirait cependant que je suis vivant. + +Et, pour se convaincre qu'il ne se trompait pas, il ouvrit et ferma +plusieurs fois les paupières, renifla l'air, fit fonctionner ses +mâchoires, promena lentement ses mains sur les différentes parties de +son corps et, finalement, posa l'une de ses mains sur sa poitrine. + +Le cœur battait fortement et le sang circulait librement dans les +artères. + +Alors, le jeune homme poussa un profond soupir de satisfaction, au fond, +il aimait mieux que les choses fussent ainsi; vivant, il conservait +l'espoir de revoir Séléna. + +Cependant, il doutait encore, lorsque ses regards, en se promenant +curieusement autour de lui, tombèrent sur deux corps étendus non loin, +rigides et sans apparence de vie. + +Ces deux corps étaient ceux de Mickhaïl Ossipoff et d'Alcide Fricoulet. + +Ce que voyant, le sens des choses réelles lui revint tout à fait et le +voile qui obscurcissait sa mémoire se déchira complètement. + +--Sauvés! s'exclama-t-il, nous avons été sauvés! + +Il se précipita vers l'ingénieur et colla son oreille contre la +poitrine; le cœur battait faiblement, passant ensuite à Ossipoff, il +constata que le vieux savant comptait encore au nombre des vivants. + +[Illustration] + +Alors seulement, son esprit dégagé de toutes préoccupations se posa deux +questions: où étaient-ils, lui et ses compagnons? et qui les avait +arrachés à la mort? + +En voulant résoudre la première de ces questions, il résolut en même +temps la seconde, car le regard circulaire qu'il jeta autour de lui, lui +montra une pièce carrée, toute en bois, munie de sortes de couchettes en +planches sur lesquelles lui et ses amis avaient été étendus; du même +coup il aperçut, dans une encoignure sombre, un groupe de personnages +qui le considéraient avec une défiance pleine de curiosité. + +--Des hommes! s'écria-t-il tout joyeux. + +Et il s'avança vers eux. + +Mais ceux-ci reculèrent et Gontran remarqua alors qu'ils étaient armés +et paraissaient tout disposés à faire usage des piques et des javelots +qu'ils tenaient à la main. + +[Illustration] + +--Ma parole! murmura-t-il... est-ce que je rêve? ou suis-je bien +éveillé?... mais ce sont des Égyptiens que j'ai là devant moi!... ou +tout au moins ils y ressemblent terriblement. + +Et il ne pouvait détacher ses yeux de ces individus, recouverts d'une +courte tunique d'étoffe blanche, découvrant la jambe au-dessous du genou +et mettant à nu le cou et les bras; les pieds étaient enfermés dans des +chaussures d'étoffe également, mais de couleur rouge, emprisonnant le +cou-de-pied dans des cordelettes entrecroisées, à la façon des +cothurnes. + +La tête se signalait par l'absence totale de cheveux et par une face +assez allongée, qu'éclairaient des yeux fendus en amandes, et encadrée +dans une barbe noire longue et frisée. + +--Ce sont des Vénusiens, sans doute, murmura le jeune comte auquel sa +stupéfaction faisait oublier ses amis. + +Voyant le Terrien immobile, les indigènes se rassurèrent et firent +quelques pas vers lui, les armes dans la main gauche, la main droite +tendue. + +[Illustration] + +Gontran fit de même, c'est-à-dire, que tout en demeurant à la même place +pour ne pas les effrayer, il avança lui aussi, la main en signe de paix. + +Aussitôt, ils se mirent à parler dans un langage sonore, accompagné d'un +grand nombre de gestes, vifs et rapides. + +--Allons! murmura Gontran désappointé après avoir tendu l'oreille durant +quelques secondes, ça va encore être le diable pour causer avec ces +gaillards-là... + +Et il ajouta, en frisant sa moustache: + +--Il devrait en être sur les mondes planétaires comme chez nous; la +langue française devrait être la seule adoptée pour les usages +internationaux. + +[Illustration] + +Néanmoins, il écoutait avec une tension d'esprit inimaginable, +saisissant des lambeaux de phrases, des mots, des syllabes, et il se +faisait, dans son esprit, un travail singulier. + +--Si je ne craignais de m'abuser, songea-t-il, je parierais qu'il y a, +dans cette langue, des réminiscences de Burnouf... serions-nous, par +hasard, en présence de compatriotes d'Épaminondas et de Thémistocle?... + +Il fut tiré de ses réflexions par l'un des Vénusiens qui s'approcha, lui +toucha la main et ensuite, se prosternant à ses pieds, les lui baisa. + +Surpris tout d'abord, Gontran se baissa, releva le Vénusien et se +rappelant certaines relations de voyage à travers des peuplades +sauvages, embrassa, bien que cela lui répugnât fort, l'individu sur la +bouche. + +Aussitôt le visage de celui-ci s'illumina, il fit un geste à ses +compagnons qui, s'approchant de Fricoulet et d'Ossipoff, les +déshabillèrent rapidement et les frictionnèrent avec une vigueur +prodigieuse. + +[Illustration] + +Pendant ce temps-là, le Vénusien adressait un long discours à M. de +Flammermont qui, en dépit de son attention soutenue, et des efforts +considérables qu'il faisait pour rappeler à lui ses souvenirs +classiques, ne comprenait absolument rien. + +Désespérant d'arriver jamais à un meilleur résultat, il finit par +secouer la tête en montrant ses oreilles pour indiquer au Vénusien, +qu'il dépensait, en pure perte, son éloquence. + +L'indigène parut fort mortifié et témoigna son désappointement par une +exclamation dont la consonnance frappa étrangement l'oreille de Gontran. + +--Au diable! grommela-t-il--mais c'est du grec ça--du reste, nous allons +bien voir. + +Et gravement, lentement, détachant bien les mots, il dit: + + Μηνιν Αιδε θεα Πηλεισδεω Αχιλλεος + Ουλομενην η μυριαχαιο, αλγη ετεχη. + +C'étaient les deux premiers vers de l'_Iliade_ d'Homère, les deux seuls +que sa mémoire eut conservés depuis dix ans qu'il avait franchi le seuil +du Lycée Henri IV... + +Le Vénusien parut surpris, il saisit brusquement la main de Gontran, +appela à lui un de ses compagnons, et désignant la langue du jeune homme +puis ses propres oreilles, sembla demander une seconde édition de ce +qu'il venait d'entendre. + +Complaisamment, M. de Flammermont obtempéra à ce désir, et, plus +lentement encore que la première fois, il recommença: + +--Μηνιν Αιδε θεα Πηλειαδεω... + +Un franc éclat de rire éclata derrière lui. + +Brusquement il s'interrompit, et, se retournant, aperçut Fricoulet qui, +assis sur le bord de sa couchette, se tenait les côtes. + +--Gontran qui parle grec! s'exclama-t-il... En voilà une forte!... + +Et dressant vers le ciel ses bras, dans un geste comico-tragique: + +--Ô mânes de Burnouf!... Quelle stupéfaction doit être la vôtre! + +Puis au jeune comte: + +--Mais continue, mon cher, dit-il, je t'en prie, continue; tu paraissais +tenir ces messieurs sous le charme de tes réminiscences... je m'en +voudrais de rompre ce charme... + +Ossipoff, que les énergiques frictions des Vénusiens avaient rappelé lui +aussi à la vie, mit un terme aux railleries de l'ingénieur: + +--En vérité, monsieur Fricoulet, déclara-t-il d'un ton sec, je ne vous +comprends pas; à vous entendre, on croirait que vous ne connaissez pas +votre ami!... depuis quand, M. de Flammermont a-t-il jamais dit ou fait +quelque chose d'où ne soit résulté un avantage pour nous!... + +Pendant que les Terriens causaient entre eux, les Vénusiens se taisaient +écoutant curieusement ce langage incompréhensible et se communiquant +leurs impressions par une mimique expressive et rapide. + +--Voyons, dit Ossipoff, en s'adressant à Gontran, expliquez-moi dans +quel but vous récitez à ces gens des vers d'Homère? + +--Tout simplement mon cher monsieur, répondit le jeune homme, parce que, +dans le long discours qui m'a été adressé tout à l'heure, j'ai cru +remarquer quelque analogie avec les vagues réminiscences que j'avais +conservées de mes classiques grecs. + +Le vieillard hocha la tête. + +--Rien n'est impossible, murmura-t-il pensivement. + +L'attention des Vénusiens, abandonnant M. de Flammermont, s'était +reportée tout entière sur Mickhaïl Ossipoff dont la longue barbe blanche +et l'air vénérable semblaient les impressionner vivement. + +Il s'aperçut de l'effet qu'il produisait sur les indigènes et, +s'adressant à celui qui paraissait être le chef, celui-là même auquel +Gontran avait récité de l'Homère, il se mit à lui parler le langage du +grand poète de l'antiquité. + +Le Vénusien l'écouta attentivement, parut sinon comprendre, du moins +deviner ce que lui disait le vieux savant; puis, quand celui-ci eut +fini, il parla à son tour. + +Ensuite, faisant un signe, il ouvrit une porte percée dans la cloison et +disparut suivi de ses compagnons. + +--Eh bien! demanda Gontran, où sommes-nous?... comment nous ont-ils +sauvés?... ont-ils connaissance du passage de Sharp et de Séléna? + +--Mon pauvre ami, riposta Ossipoff, comment voulez-vous que je sache +tout cela? + +--Ne le lui avez-vous point demandé? + +--Parfaitement si... mais il ne m'a pas répondu... + +--Ou, du moins, vous n'avez pas compris sa réponse, objecta Fricoulet. + +--Avant de s'occuper de cela, répliqua le vieillard, il faudrait d'abord +savoir s'il a compris ma question. + +--Alors, que vous êtes-vous dit? car vous avez causé longtemps. + +--J'ai parlé uniquement pour provoquer une réponse, afin de voir par +moi-même si les suppositions de Gontran étaient fondées. + +--Et?... + +--Et je me suis convaincu que, sans l'être absolument, il y a cependant, +entre le langage de ces gens-là et le dialecte ionien, des +ressemblances... vagues il est vrai, mais dont je pourrai néanmoins me +servir pour arriver, rapidement je pense, à communiquer avec eux. + +--En tout cas, grommela Fricoulet, sans être curieux de ma nature, je +voudrais bien savoir où nous sommes. + +Ce disant, il allait de long en large, furetant, fouillant, examinant +scrupuleusement dans tous les coins. + +Lui et ses amis se trouvaient dans une sorte de boîte pouvant avoir une +dizaine de mètres de long sur quatre mètres de haut et cinq de large: +au-dessus de leurs têtes, le plafond s'arrondissait dans le sens de la +largeur, le plancher était plat, résonnant sous leurs pas comme du +bronze. + +Deux sortes de grosses torches en cire rouge, fixées à la paroi, +éclairaient cette boîte d'une lueur indécise et sanglante. + +[Illustration] + +À l'une des extrémités s'élevait, du plancher au plafond, un énorme +pilier en métal; à l'autre extrémité se trouvait une cage grillée de +laquelle sortait un bruit sourd et confus, assez semblable à celui que +produit le halètement d'une poitrine oppressée. + +--Oh! oh! qu'est ceci? murmura Fricoulet dont les oreilles venaient +subitement d'être frappées par ce bruit. + +Il s'approcha et colla son visage contre la grille; mais il régnait dans +l'intérieur de la cage une obscurité telle qu'il put à peine distinguer +deux silhouettes vagues faisant mouvoir dans l'ombre quelque chose qui +lui sembla être une roue. + +--Tout cela, ajouta-t-il, ne nous dit pas où nous sommes. + +--Eh! s'écria Gontran en étendant la main vers des trous lumineux percés +dans la cloison, tout contre le plafond, s'il était possible d'atteindre +jusque-là, peut-être apercevrait-on, par ces espèces de fenêtres, +quelque chose qui pourrait nous renseigner. + +--Tu as raison, riposta Fricoulet. + +Et il sauta sur le banc circulaire qui courait le long de la cloison. + +Mais une fois perché là, il poussa une exclamation désappointée; il s'en +fallait d'un mètre qu'il n'arrivât à la hauteur des hublots. + +--Ne bouge pas, dit Gontran dont une idée subite venait de traverser +l'esprit, tu vas voir... + +À son tour, il monta sur le banc, puis, saisissant le buste de +Fricoulet, comme il eût fait d'un tronc d'arbre, il se hissa jusqu'à ses +épaules sur lesquelles il s'agenouilla. + +Mais à peine eut-il approché le visage de l'ouverture percée dans la +cloison et jeté un regard au dehors qu'il fit un brusque mouvement, si +brusque même que Fricoulet chancela et que lui-même, se sentant peu +solide sur cet observatoire mobile, s'empressa de sauter sur le +plancher. + +Il portait sur ses traits les traces d'une si profonde stupéfaction que +Fricoulet et Ossipoff s'écrièrent tous les deux à la fois. + +--Qu'y a-t-il?... qu'avez-vous aperçu?... + +--Je vous le donne en mille à deviner, répliqua M. de Flammermont. + +--Nous n'avons point l'esprit à deviner des énigmes, répliqua +l'ingénieur... parle... où sommes-nous? + +--Au fond de l'eau, riposta le jeune comte. + +--Au fond de l'eau! s'écria Fricoulet... tu te moques de nous!... +d'abord, à quoi as-tu reconnu... + +--Que nous étions dans l'eau?... parbleu! aux poissons et aux plantes +marines... + +Comme Fricoulet haussait les épaules, Ossipoff dit à son tour: + +--Je ne vois rien d'impossible à ce que nous soyons à fond de cale sur +un bâtiment vénusien... + +--Vous m'avez mal compris, monsieur Ossipoff, répliqua Gontran avec +assurance... en disant que nous étions au fond de l'eau, j'ai bien voulu +vous faire entendre que nous nous trouvions à une distance considérable +au-dessous du niveau de l'Océan. + +--Alors, ce n'est point un bateau, conclut aussitôt Fricoulet. + +Le savant se croisa les bras: + +--Et pourquoi donc, demanda-t-il avec un peu d'amertume, ne serait-ce +point un bateau? + +--Parce que, répliqua l'ingénieur avec un petit ricanement, parce que +messieurs les Vénusiens n'en sont point encore arrivés à un tel degré de +civilisation que la navigation sous-marine puisse leur être connue. + +Ossipoff haussa les épaules. + +--Pour moi, grommela Gontran... que nous soyons où l'on voudra, c'est un +point secondaire en ce moment; pour moi, ce qu'il y a de plus clair, +c'est que je meurs de faim! + +L'ingénieur ouvrit et referma les mâchoires à plusieurs reprises, en +murmurant: + +--Il me semble, à moi aussi, que je mangerais avec le plus grand +plaisir. + +--En tout cas, ajouta M. de Flammermont, je fais des vœux pour que nous +nous trouvions effectivement dans un bateau sous-marin. + +Et comme Fricoulet fixait sur lui des regards interrogateurs: + +--Parce que, poursuivit le jeune homme d'un ton plaisant, des gens qui +connaissent la navigation sous-marine doivent connaître également +l'élevage des moutons et des bœufs. + +Cette boutade fit sourire le vieux savant. + +--Que voulez-vous, riposta Gontran, j'ai la nostalgie de la côtelette. + +Il achevait à peine ces mots que la porte s'ouvrit, donnant passage au +Vénusien qui avait déjà engagé la conversation avec les voyageurs. + +[Illustration] + +Derrière lui venaient d'autres indigènes portant des plats qu'ils +déposèrent sur le banc en désignant alternativement avec le doigt le +plat et leur bouche. + +--Pour tous les peuples de l'Univers, déclara Fricoulet, voilà un geste +sur la signification duquel il n'y a pas à se tromper... donc, à +table... + +Il s'accroupit à côté du plat, un plat de bois large et profond, rempli +jusqu'aux bords d'une sorte de ragoût à sauce brune duquel s'exhalait un +parfum pimenté nullement désagréable. + +Hardiment, il y plongea les doigts, à la façon des orientaux, et portant +à sa bouche un petit morceau, goûta longuement, méthodiquement, +analysant les différentes substances contenues dans cette combinaison +culinaire... + +Enfin, sa langue claqua bruyamment contre son palais et il déclara d'une +voix grave: + +[Illustration] + +--Végétal de la nature du céleri... sauce contenant une matière grasse +qui, si elle n'est tirée d'une plante quelconque, indique la présence, +dans ce monde, d'un quadrupède similaire au mouton. + +Et sans en dire plus long, il se mit à manger tant bien que mal avec ses +doigts, la «fourchette du père Adam» comme il disait plaisamment. + +Gontran, après avoir inutilement cherché dans ses poches un petit +nécessaire de voyage contenant tous les menus instruments nécessaires au +repas, fut contraint d'imiter son ami, son appétit étant plus grand que +son dégoût. + +Quant à Ossipoff, il avait pris à part le Vénusien et s'efforçait, à +force de gestes expressifs, d'obtenir les renseignements qu'il désirait +connaître. + +Tout d'abord, l'indigène regarda le savant sans l'interrompre, étudiant +ses moindres gestes, faisant tous ses efforts pour en surprendre le +sens. + +Il semblait avoir compris et s'apprêtait à répondre au moyen du même +langage muet, lorsque, s'approchant de lui, un de ses compagnons lui +adressa la parole. + +Vivement, le Vénusien alla vers la cage qui avait intrigué Fricoulet et +prononça quelques sons gutturaux: aussitôt tout bruit cessa et il sembla +à Ossipoff que le mouvement d'oscillation qu'il avait déjà remarqué +s'arrêtait également. + +Le Vénusien le prit par la main et l'entraîna dans une pièce voisine, +beaucoup plus petite que l'autre, où une dizaine d'individus faisaient +fonctionner avec acharnement des instruments qu'Ossipoff reconnut +aussitôt pour des pompes d'un modèle primitif. + +Tout à coup, un commandement bref retentit, les pompes s'arrêtèrent et +ceux qui les manœuvraient s'attelèrent à des chaînes sur lesquelles ils +halèrent avec force; lentement, comme insensiblement, les plaques +métalliques qui formaient le plafond glissèrent les unes sur les autres +et, peu à peu, une lumière étincelante, filtrant par les fentes, vint +illuminer la pièce où se trouvaient les voyageurs. + +Bientôt ils poussèrent un cri de surprise en apercevant, au-dessus de +leur tête, un ciel radieux duquel, comme une pluie de feu, tombaient les +rayons ardents du soleil; tout autour d'eux, à perte de vue, l'Océan +étendait ses flots bleus, apaisés, berçant doucement le bateau qui les +portait. + +En même temps que cet étrange bâtiment émergeait à la surface, l'énorme +pilier en métal, qui avait déjà attiré l'attention d'Ossipoff et de ses +compagnons, s'allongeait et se dédoublait à la façon d'un tube de longue +vue; chaque élément cylindrique s'emboîtait dans celui qui le précédait, +et une voile, enroulée tout autour de ce mât singulier, se déployait +aussitôt, orientée par une partie de l'équipage. + +[Illustration] + +Gontran écarquillait les yeux comme s'il eût assisté à quelque truc +ingénieux de féerie. + +--Eh! mais, eh! mais, murmura-t-il en adressant à Fricoulet un regard +narquois, pas si sots que cela les Vénusiens. + +--À cela près, bougonna l'ingénieur un peu dépité, que leurs bateaux +doivent être de piètres marcheurs... as-tu remarqué cette forme arrondie +de l'avant?... ces bateaux sont de véritables sabots. + +--Encore bien heureux que ce sabot vous ait recueilli, monsieur +Fricoulet, ricana Ossipoff. + +L'ingénieur ne l'entendit pas; penché sur le bordage, à l'arrière du +bâtiment, il examinait avec attention une sorte de tambour ouvert sur +les trois huitièmes de sa circonférence et dans lequel se trouvait +enfermée une roue à palettes d'environ un mètre de diamètre. + +--Eh! j'y suis! s'exclama-t-il enfin. + +--Qu'arrive-t-il donc? demanda Gontran qui était venu le rejoindre. + +--Cette cage que nous avons vue dans l'intérieur du bateau... + +--Eh bien?... + +--Les formes, que nous y avons distinguées vaguement attelées après une +roue, devaient certainement mettre en mouvement ce propulseur +rudimentaire... en vérité, c'est fort ingénieux... + +M. de Flammermont demeura pensif quelques instants; puis, enfin: + +--À ton avis, dit-il, dans quel but ces gens ont-ils ainsi un double +moyen de navigation? + +--Sans doute, répliqua Fricoulet, afin d'éviter les effets désastreux +des tempêtes si fréquentes et si terribles dont nous avons eu un +échantillon il y a quelques heures à peine; comment veux-tu que de +semblables embarcations puissent lutter contre des éléments déchaînés à +ce point? je ne sais même pas si, dans notre monde, nos grands +transatlantiques seraient capables de résister. Quand il fait beau, ils +naviguent à ciel ouvert, en se servant de la voile, comme en ce moment; +un orage survient-il, ils plongent pour chercher au-dessous des flots +agités, à une faible profondeur, un élément tranquille au milieu duquel +ils continuent paisiblement leur voyage, à l'aide de leur propulseur. + +--Ils s'enfoncent... ils s'enfoncent, grommela Gontran, c'est fort joli +à dire mais par quel moyen? + +--Je ne puis rien affirmer, mais le système le plus simple serait, +assurément, de remplir d'eau des réservoirs. + +Gontran eut un hochement de tête. + +--Qu'as-tu donc? demanda Fricoulet surpris. + +--J'ai que les _Continents célestes_ m'ont induit en erreur, car, du +diable si je m'attendais à rencontrer sur Vénus une humanité plus +avancée que la nôtre. + +L'ingénieur interrogea son ami d'un haussement de sourcils. + +--Dame! répliqua le jeune comte, sur Terre, les bateaux sous-marins ne +sont pas chose commune! + +--Assurément, mais tu serais dans la plus complète erreur si tu en +concluais quoi que ce fût relativement au degré de civilisation de +Vénus!... Quant à moi, je suppose que les habitants de ce monde-ci, en +dépit des bateaux sous-marins qui te surprennent tant, sont à peine à +l'âge de bronze; toutes leurs constructions sont métalliques et s'ils +sont bons fondeurs, ils sont mauvais navigateurs et mauvais mécaniciens, +leur propulseur ne vaut pas l'hélice, quant à leur moteur--ce moteur +humain--il est de la dernière insuffisance. + +Pendant que Fricoulet et Gontran causaient ainsi, adossés au bordage, +humant avec délice la brise marine, Mickhaïl Ossipoff et le Vénusien +faisaient tous leurs efforts pour parvenir à se comprendre. + +Tout d'abord, l'indigène avait étalé, devant lui, une carte dessinée en +traits rouges sur un carré d'étoffe jaunâtre, et le vieux savant n'avait +pas tardé à identifier les taches aperçues télescopiquement par +l'astronome Bianchini avec celles que lui mettait sous les yeux cette +représentation grossière de la mappemonde vénusienne. Soudain, il ne put +retenir une exclamation joyeuse, et mettant son doigt sur certains +caractères bizarres tracés sur la carte: + +--Vellina! dit-il en examinant curieusement le visage du Vénusien. + +[Illustration] + +Celui-ci parut surpris tout d'abord, regarda son interlocuteur, puis, +frappant ses mains l'une contre l'autre: + +--Vellina! répéta-t-il. + +Ossipoff appela ses compagnons. + +--Hurrah! dit-il, j'ai trouvé la clé de leur langue. + +Les deux jeunes gens n'en croyaient pas leurs oreilles. + +--Alors, fit Gontran, vous pouvez le comprendre, vous pouvez lui +parler... lui avez-vous demandé si Séléna?... + +Le vieillard hocha la tête: + +--Vous allez un peu vite en besogne, mon cher enfant, répondit-il, je +viens de découvrir une chose très importante: à savoir que l'écriture de +ces gens-là se compose, tout comme celle des Égyptiens, d'hiéroglyphes; +mon amour des langues a heureusement fait de moi un disciple de +Champollion; c'est ce qui vous explique pourquoi j'ai pu lire tout de +suite ce qui était écrit sur cette carte. + +[Illustration] + +Un désappointement profond se peignit sur le visage de M. de +Flammermont. + +--Mais rassurez-vous, ajouta le vieillard; j'ai déjà deux éléments +précieux; je puis lire leur écriture, et leur langue a beaucoup +d'analogie avec le grec ancien; en voilà plus qu'il ne me faut pour, +avec un peu de persévérance, pouvoir, d'ici quelques jours, m'entendre +avez eux. + +Le soleil s'était couché cinq fois déjà depuis que nos voyageurs +naviguaient sur l'océan vénusien, n'ayant d'autre horizon que la plaine +liquide, immense et déserte, lorsqu'un après-midi, que Gontran et +Fricoulet rêvaient tristement sur le pont, Ossipoff s'avança vivement +vers eux. + +À son visage radieux, ils devinèrent qu'il avait une nouvelle importante +à leur annoncer et ils allèrent à sa rencontre. + +--J'ai du nouveau, leur cria-t-il de loin. + +Et lorsqu'ils l'eurent rejoint: + +--Je suis parvenu à m'entendre avec Brahmès. + +--Qui cela, Brahmès? + +--Le capitaine de ce bâtiment. + +--Et Séléna? demanda anxieusement Gontran. + +Le vieillard secoua tristement la tête. + +--De ce côté-là dit-il, je n'ai rien pu apprendre, malheureusement... +mais il ne faut pas nous désespérer... d'après ce que j'ai pu +comprendre, Brahmès revient d'un long voyage et un événement tel que +celui que j'ai tenté de lui expliquer a parfaitement pu se produire sans +qu'il en ait eu connaissance. + +--Mais, s'écria Gontran bouillant d'impatience... attendre qui? attendre +quoi?... avec toutes ces attentes, nous perdons notre temps. + +--Du calme, mon cher enfant, et laissez-moi achever; le but terminus de +ce bateau est Tahorti, une ville importante où nous pourrons sans doute +avoir des nouvelles. + +--Quand y arrivera-t-on? + +[Illustration] + +--Dans cinq jours, si le temps se maintient au beau; mais, avant, il +faut nous arrêter à Vellina. + +Il déploya la carte et montra aux jeunes gens un point marqué au milieu +même de l'océan. + +--Vellina! c'est une ville? demanda Fricoulet. + +--Une ville dans une île, alors, fit Gontran; et cependant je ne vois +aucune indication de terre ferme. + +--C'est peut-être une ville sous-marine, répliqua Fricoulet en +plaisantant. + +Ossipoff lui lança un regard furieux. + +--Écoutez donc, ricana l'ingénieur, dans un monde où la navigation +sous-marine est tellement développée... + +Il s'interrompit en voyant le Vénusien qui s'avançait vers eux avec +rapidité. + +Il adressa quelques mots à Ossipoff qui parut tout étonné. + +--Brahmès nous prie de descendre dans la cabine, car le bateau va +plonger. + +--Comment! plonger? s'écria M. de Flammermont en jetant autour de lui un +regard surpris, mais il n'y a pas de mauvais temps à craindre... la mer +est comme de l'huile et le ciel est superbe. + +Le Vénusien devina sans doute ce que venait de dire le jeune homme, car +il prononça laconiquement: + +--Vellina! + +--Parbleu! s'écria à son tour Fricoulet, vous allez voir que j'avais +raison tout à l'heure et que Vellina est une ville sous-marine. + +Ossipoff haussa les épaules et tous les trois descendirent les quelques +marches conduisant à la pièce où ils s'étaient trouvés pour la première +fois après leur naufrage. + +Puis, sur un commandement de Brahmès, la voile se replia, le mât rentra +dans son tube, les panneaux se refermèrent et les Terriens entendirent +l'eau qui se précipitait dans les réservoirs. + +--Nous descendons, fit Gontran. + +Le bateau, en effet, s'était immergé et tombait comme une masse au fond +de l'océan. + +--Mais nous n'avançons pas, dit à son tour l'ingénieur. + +--À quoi voyez-vous cela? demanda aigrement Ossipoff. + +--Tout simplement à ce que le moteur humain ne fonctionne pas, répliqua +l'ingénieur en désignant la cage placée à l'arrière et d'où nul bruit ne +s'échappait. + +Comme il achevait ces mots, la roue qui mettait en action le propulseur +à palettes, se mit à grincer. + +--J'ai parlé trop tôt, dit Fricoulet, car voilà que nous allons de +l'avant. + +Très intrigués, les trois voyageurs attendirent en silence l'issue de +cette aventure; Fricoulet avait son chronomètre à la main et comptait +les minutes. + +Un quart d'heure se passa; puis un choc se fit sentir et le propulseur +s'arrêta. + +--Nous venons de toucher le fond, déclara Gontran. + +Brahmès entra au même moment et fit signe à Ossipoff de le suivre. + +[Illustration] +marin et sous-marin en usage dans la planète Vénus. + +Tous les quatre montèrent sur le pont, débarrassé déjà de sa couverture +métallique, et les Terriens ne purent retenir un cri de surprise à la +vue du spectacle qui s'offrait à eux. + +Le bateau sur lequel ils se trouvaient était échoué sur une plage de +sable fin recouverte de quelques centimètres d'eau à peine, et sur +laquelle une quantité d'autres bâtiments, en tous points semblables au +leur, étaient amarrés. + +En relevant la tête, ils aperçurent, à vingt mètres au-dessus d'eux, la +voûte d'une crypte naturelle formée au milieu des rochers, de tous côtés +des torches de cire rouge, semblables à celles qui éclairaient le bateau +de Brahmès, mais bien plus grosses, flambaient, jetant sur le paysage +des lueurs d'incendie. + +Une foule nombreuse et affairée s'agitait autour des navires, +déchargeant ceux qui arrivaient, emmagasinant de nombreux colis sur ceux +qui étaient prêts à partir. + +Mais quelle ne fut pas la stupéfaction d'Ossipoff et de ses amis, et +presque l'horreur, en apercevant, mêlés aux Vénusiens desquels ils +différaient entièrement, des êtres étranges, hideux. + +Ayant à peu près la structure humaine, mais de dimensions moindres, ces +êtres étaient complètement nus; leur corps recouvert d'une sorte de poil +dru et luisant comme celui du phoque, était supporté par deux jambes +courtes que terminaient des pieds larges, plats et palmés, à la façon +des pattes de canards; au sommet du buste s'emmanchaient les bras, longs +et maigres, auxquels s'adaptaient des mains dont les doigts étaient +réunis au moyen de membranes; la tête, toute ronde, velue comme le reste +du corps, reposait sur les épaules même; deux yeux glauques, sans lueur +d'intelligence, s'ouvraient dans la face bestiale que fendait +transversalement une bouche large, garnie de dents fort aiguës. + +De chaque côte de la tête, à la place qu'eussent dû occuper les +oreilles, une membrane mobile s'entr'ouvrait fréquemment, semblable à +des ouïes de poissons. + +--Des axolotes, dit Fricoulet en considérant avec une scrupuleuse +attention plusieurs de ces monstres qui causaient avec Brahmès. + +Celui-ci les écoutait avec une surprise croissante; enfin il se tourna +vers Ossipoff et lui dit rapidement quelques mots. + +[Illustration] + +Aussitôt le vieillard se troubla et, s'adressant à ses compagnons: + +--On vient d'annoncer à Brahmès qu'un individu, en tous points semblable +à nous, avait été recueilli par un bateau et amené ici. + +--Sharp! s'écria Gontran tout tremblant, c'est Sharp! + +--À moins que ce ne soit Farenheit, ajouta Fricoulet. + +--Oh! monsieur Ossipoff, poursuivit M. de Flammermont en saisissant le +vieillard par le bras, je vous en supplie, ne tardons pas, courons... + +[Illustration] + +Brahmès s'offrit très obligeamment au vieux savant pour l'accompagner +dans ses recherches, et prenant comme guide un des êtres étranges qui +lui avaient annoncé la nouvelle, il laissa ses compagnons veiller seuls +au déchargement du bateau. + +Tout en marchant, il donnait à Ossipoff, qui les transmettait à ses +amis, des explications sur les habitants de cet étrange pays sous-marin. + +Bien qu'ils fussent d'une nature et d'une intelligence inférieure à +celles des autres peuples de Vénus, on ne craignait pas de faire le +commerce avec eux, car leur sol possédait des richesses minérales de +toutes sortes; leur étrange conformation leur permettait de vivre et de +respirer dans l'eau au moyen de branchies, tout comme les poissons; mais +ils pouvaient également vivre à la surface de la planète, et Brahmès +apprit même aux Terriens que certains peuples venaient recruter leurs +esclaves parmi ces tribus aquatiques. + +Les maisons ressemblaient, pour la forme, à d'immenses ruches +d'abeilles; elles étaient, comme celles-ci, percées à leur partie +inférieure, d'un trou qui servait d'entrée et de sortie aux habitants. + +--Sans doute, expliqua Fricoulet à Gontran qui s'étonnait, ils procèdent +à la façon des argyronètes[2] sur Terre; ils se laissent emporter +jusqu'à la surface de la mer par leur légèreté spécifique; là, ils font +leur provision d'air et redescendent, en nageant, jusqu'à leurs +habitations. + +--Mais, dit Gontran, une chose que je ne m'explique pas bien, que je ne +m'explique même pas du tout, c'est l'absence totale d'eau dans cette +partie de l'océan. + +--C'est tout simplement parce que cette anfractuosité de rochers est +remplie d'air que l'eau n'y peut pénétrer, répliqua l'ingénieur. + +L'axolote s'était arrêté devant une habitation dans laquelle il pénétra +en rampant. + +Bientôt les Terriens entendirent, dans l'intérieur, comme un bruit de +lutte accompagné de jurons énergiques et une voix s'écria, en anglais: + +--_By God!_ ne peut-on donc reposer en paix, dans ce pays maudit! + +--Farenheit! s'écria Mickhaïl Ossipoff, Jonathan Farenheit! + +Il n'avait pas achevé ces mots, que l'Américain sortait à quatre pattes +par l'étroite ouverture et, se redressant d'un bond, se précipita, les +mains tendues, vers ses compagnons de voyage. + +--Vous! vous! s'exclama-t-il d'une voix dans laquelle une émotion +sincère mettait un tremblement... _By God!_ je ne m'attendais pas à vous +revoir, jamais... _By God!_ + +Et le digne Yankee, malgré d'inimaginables efforts pour dissimuler son +trouble, avait une larme qui brillait au bord de sa paupière. + +Gontran s'en aperçut, mais, connaissant les principes de l'Américain en +matière de sang-froid, il craignit de le froisser et, sans rien dire, se +contenta de lui serrer la main énergiquement. + +Après qu'ils se furent réciproquement raconté, en quelques mots, comment +ils avaient été sauvés, Ossipoff demanda: + +--Avez-vous entendu parler de Sharp? + +L'Américain haussa furieusement les épaules: + +--J'aurais bien pu en entendre parler, grommela-t-il, que cela ne m'eût +pas avancé davantage... ces animaux-là ne parlent ni anglais ni +français, et comme mes parents ont totalement oublié de m'apprendre le +patois usité ici... + +Quand ils revinrent au bateau, celui-ci avait opéré son chargement, il +n'attendait plus que ses passagers pour partir. + +Brahmès proposa bien à Ossipoff de retarder son départ de vingt-quatre +heures pour leur permettre de se rendre compte, par leurs propres yeux, +des richesses minières de ce pays sous-marin, mais tous, ils étaient +trop anxieux de savoir à quoi s'en tenir sur Sharp, pour retarder, +fut-ce de cinq minutes, le moment où ils arriveraient à Tahorti. + +Malheureusement, cette ville, celle-là même où, au dire de Brahmès se +trouvait installé le poste de téléphonie optique qui mettait en +relations Vénus avec la Lune, cette ville se trouvait à l'autre +extrémité de l'Océan équatorial, c'est-à-dire à près de huit cents +lieues de Vellina. + +[Illustration] + +Fricoulet, qui estimait que le bateau sous-marin ne faisait pas plus de +quatre lieues à l'heure, calcula que le voyage durerait huit jours. + +Ossipoff en profita pour avoir, avec Brahmès, de longs entretiens sur la +planète et sa civilisation, il acquit la conviction qu'en général la +race vénusienne était bien moins instruite en toutes choses et +inférieure, sous certains points, à la race humaine. + +--Voyez-vous, disait le savant pour résumer ses impressions, ces gens-là +peuvent être comparés aux premiers peuples de la Terre: les Chaldéens, +les Égyptiens et les Grecs. + +Sur certains points, cependant, ils étaient assez avancés; mais, en +général, les sciences n'étaient qu'à leur début, la seule force motrice +qu'ils connussent était celle de l'homme et des animaux, ils se +servaient aussi du vent et de l'eau, forces naturelles qu'ils avaient à +leur disposition, mais si l'électricité et ses phénomènes leur étaient +connus, ils ignoraient la vapeur, les ballons et un grand nombre +d'autres applications de la science. + +En astronomie, ils étaient parvenus à se rendre un compte exact de leur +situation dans l'univers, ils savaient que le Soleil est le centre du +système céleste, ils connaissaient la Terre. Mercure, Mars, Jupiter. + +Enfin, après neuf jours de navigation, le bâtiment qui portait nos +voyageurs arriva en vue de Tahorti. + +Encore quelques heures, et ils allaient savoir s'ils avaient vainement +franchi les douze millions de lieues qui séparent Vénus de la Lune. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VI + +EXCURSIONS VÉNUSIENNES + +[Illustration] + + +COMME bien on pense, ces quelques heures parurent aux Terriens aussi +longues que des siècles. + +Vainement, Fricoulet cherchait à les tirer du mutisme dans lequel chacun +d'eux se renfermait, on lui répondait par des monosyllabes; puis, de +nouveau, le silence régnait parmi les voyageurs. + +Quelquefois même, on ne lui répondait pas du tout, se contentant d'un +simple hochement de tête ou d'un haussement d'épaules. + +Ossipoff, installé à l'avant du bateau avait posé sur le bordage sa +lunette à l'oculaire de laquelle son œil demeurait vissé, cherchant à +surprendre à l'horizon le premier indice de la côte à laquelle ils +allaient aborder. + +Gontran, immobile dans un coin, considérait d'un air morne la +marche--trop lente à son gré--des aiguilles sur le cadran de son +chronomètre qu'il tenait à la main. + +Quant à Farenheit, pour tromper son impatience, il arpentait à grandes +enjambées le pont de l'embarcation, assez semblable à un ours rôdant à +travers sa cage. + +Enfin, Ossipoff signala une côte basse qui barrait l'horizon d'une +grande ligne bleuâtre, laquelle devint rapidement plus apparente, pour +s'arrondir enfin en un golfe profond tout rempli de bateaux semblables à +celui qui les portait. + +Moins d'une heure après ils débarquaient et ils se dirigèrent, sous la +conduite de Brahmès, vers la ville où, avant toutes choses, ils devaient +être présentés au roi. + +Après quelques pas faits en silence, Gontran qui marchait en avant de +ses compagnons, s'arrêta tout à coup, levant les bras au ciel dans un +geste stupéfait: + +--Une champignonnière! s'écria-t-il. + +--C'est ma foi vrai! dit à son tour l'ingénieur. + +Et, d'un geste, appelant Brahmès auprès de lui, il désigna de la main, +pour demander une explication, le singulier panorama qui s'étendait à +leurs pieds. + +Sur le flanc d'une colline peu élevée, dont le pied baignait dans +l'océan du Centre, une agglomération de constructions uniformes et +bizarres s'étageait, disposées avec une régularité géométrique, en de +longues avenues partant du sommet comme centre pour aboutir à la mer, +ainsi que les branches d'un gigantesque éventail. + +Ces avenues étaient bordées, de droite et de gauche, par des habitations +dont les toits, de forme ombellifère, se superposaient les uns sur les +autres, comme des écailles de poissons. + +[Illustration] + +Tels autrefois les soldats romains disposaient leurs boucliers,--en dos +de tortue, disent les historiens,--pour marcher à l'assaut et se +protéger des projectiles que l'assiégé faisait pleuvoir sur eux du haut +des remparts. + +Ce fut dans l'esprit de Fricoulet que l'aspect de cette ville singulière +éveilla ce souvenir de l'antiquité. + +--Ta comparaison est fort juste, repartit M. de Flammermont, mais, étant +donné que nous avons affaire à une humanité intelligente, il faut +admettre que ce mode de construction a une raison d'être. + +--Ne trouvez-vous pas que cela ressemble à une armée de parapluies? +demanda Farenheit. + +--Sir Jonathan pourrait bien nous avoir fourni, sans y songer, +l'explication que nous cherchons, dit l'ingénieur. + +L'Américain se redressa et, sur son visage, passa comme un reflet de +dignité offensée: + +--Comment! sans y songer! répliqua-t-il... _By God!_ mais, en vous +disant cela, je songeais parfaitement bien que ces gens ne pouvaient +construire leur ville autrement, et je parierais cent dollars contre un +sou que, sur toute l'étendue du monde vénusien, les villes doivent se +ressembler. + +--Ah! bah! fit Gontran avec un sourire railleur, et quelles raisons +fournissez-vous à l'appui de cette thèse? + +--Les raisons que l'honorable M. Ossipoff lui-même nous a fournies. + +Le vieux savant, fort surpris de se voir mêlé aux débats, dirigea vers +l'Américain des regards interrogateurs. + +--_By God!_ grommela sir Jonathan, est-ce que je rêvais lorsque, ces +jours derniers, nous parlant de la climatologie spéciale de cette +planète, vous nous avez donné des détails sur les déluges d'eau que +devait provoquer l'épaisseur des nuages flottant dans son atmosphère?... +du reste, nous-mêmes en avons eu un échantillon assez convaincant, je +crois... + +--Alors, dit l'ingénieur, vous pensez que c'est à cette raison qu'il +faut attribuer... + +Ossipoff s'était tourné vers Brahmès et écoutait attentivement ce que +lui racontait le Vénusien. + +--Sir Farenheit, fit-il au bout de quelques instants, est dans le +vrai... tous ces toits que vous voyez, sont formés de plaques de bronze +ajustées les unes aux autres, de manière à composer une carapace énorme +sur laquelle glissent, sans aucune infiltration, les torrents d'eau qui, +à certaines époques de l'année, tombent du ciel; grâce à la disposition +de la ville, ces torrents vont se perdre dans l'océan du Centre, sans +avoir occasionné aucun dégât. + +--Mais les rues doivent être ravinées, objecta Gontran. + +--Les rues sont, paraît-il, dallées de bronze... + +Tout en causant, la petite troupe avait atteint les premières maisons de +la ville. + +Là, encore, ce fut un nouvel étonnement; il fallut que leur guide les +fit entrer dans l'une des habitations; Fricoulet, son carnet à la main, +prenait des croquis qu'il accompagnait de notes rapides. + +Quand Farenheit avait parlé de parapluies, il ne savait, certes, pas si +bien dire; ces maisons n'étaient autre chose, en effet, que d'énormes +parapluies métalliques adossés les uns aux autres. Le manche de +l'instrument était figuré par un énorme pilier de bronze s'élevant de +terre jusqu'au toit, et supportant les trois étages composant +l'habitation; les murs formaient des réservoirs de vingt centimètres +d'épaisseur, remplis d'eau; le toit lui-même, convexe extérieurement, +mais plane à l'intérieur, était, lui aussi, transformé en un vaste +bassin. + +Par son évaporation constante, cette eau garantissait les habitants des +ardeurs du Soleil. + +--Songez, disait Ossipoff à ses compagnons qui s'étonnaient, que, pour +les Vénusiens, le Soleil est deux fois plus étendu et plus chaud que +pour les habitants de la Terre... il leur a donc fallu s'ingénier à se +protéger contre ses redoutables atteintes. + +[Illustration] + +--Les habitants... les habitants... grommela M. de Flammermont, je +serais curieux d'en apercevoir... car, jusqu'à preuve du contraire, je +tiens cette ville pour déserte et abandonnée... + +--C'est peut-être le jour du marché, dit plaisamment Fricoulet. + +--À moins que quelque fête ne retienne au dehors la population, dit à +son tour Farenheit. + +En ce moment, Brahmès qui les avait quittés pour aller aux nouvelles, +revint et dit à Ossipoff: + +--La ville tout entière est en émoi: une masse énorme, gigantesque, dont +nul ne peut expliquer la provenance, a été trouvée, il y a quelques +jours, flottant à la surface d'une mer de l'autre hémisphère. + +Une exclamation joyeuse s'échappa des lèvres de Gontran. + +--Séléna! soupira-t-il, en pensant qu'il allait enfin revoir sa chère +fiancée. + +--Je vais donc pouvoir régler mes comptes avec ce gredin de Sharp, +grommela Farenheit en crispant, dans le vide, ses poings formidables. + +Et tous les deux, sans écouter d'autres explications, se précipitèrent +au dehors, criant: + +--Où sont-ils?... où sont-ils? + +--Attendez donc, fit Ossipoff en les rejoignant ainsi que Fricoulet... +vous partez comme des fous, sans savoir où vous allez... laissez au +moins Brahmès nous conduire. + +--Excusez-moi, mon cher monsieur Ossipoff, riposta le jeune comte, mais +il me tarde tant de revoir Mlle Séléna. + +--Croyez-vous donc qu'il me tarde moins, à moi, de revoir ma chère +enfant? + +Le Vénusien avait pris la tête de la petite troupe, et, d'une marche +rapide, l'entraînait dans l'intérieur de la ville; pour faire cela, +étant donnée la disposition particulière des rues, il fallait monter, et +les Terriens, peu habitués, depuis quelques semaines, à faire usage de +leurs jambes, avaient quelque peine à suivre leur guide. + +Enfin ils arrivèrent, suant et soufflant, au sommet même de la colline, +centre auquel aboutissaient, comme autant de rayons, toutes les avenues +de la capitale. + +Là, ils durent s'arrêter; devant eux, sur une place immense, ne mesurant +pas moins de plusieurs kilomètres carrés, une foule compacte et bariolée +se pressait, criant et gesticulant. + +Ossipoff fronça les sourcils et murmura d'une voix amère: + +--Voilà donc la raison pour laquelle la ville est déserte; tout le monde +est ici pour faire une ovation à ce misérable. + +Farenheit fit entendre un ricanement qui ressemblait fort à un +rugissement. + +--Laissez faire, laissez faire, grommela-t-il, cela va changer et, tout +à l'heure, nous allons rire. + +[Illustration] + +Le Palais du roi. + +Et, en disant ces mots, un éclair de haine luisait dans les yeux de +l'Américain. + +Tous les visages étaient tournés dans la direction d'une habitation +monumentale s'élevant, au sommet de la colline, d'une vingtaine de +mètres au-dessus des autres maisons et fermant, en forme de demi-lune, +tout un côté de la place. + +--C'est le palais du roi! dit Brahmès à Ossipoff; c'est là qu'a été +transportée l'étrange chose dont je vous ai parlé et que tout ce peuple +est rassemblé ici pour contempler. + +--Et c'est là qu'il nous faut aller? demanda Fricoulet, épouvanté par la +perspective de traverser cette mer humaine dont les vagues houleuses +moutonnaient à perte de vue. + +En ce moment, une exclamation de surprise retentit; l'un des Vénusiens, +placés devant eux, venait, en se retournant, de les apercevoir. + +D'un geste, il attira l'attention de son voisin, qui en fit autant pour +le sien et, en moins de cinq minutes, toute la foule faisant volte-face, +regardait les Terriens, se poussant, se bousculant, s'écrasant pour les +mieux voir et les considérer de plus près. + +Tout d'abord, la curiosité des indigènes se trouva contenue par +l'inquiétude première et l'indécision qui les saisirent à l'aspect de +ces êtres, nouveaux pour eux. + +Mais ils ne tardèrent pas à s'enhardir, peu à peu le cercle formé autour +d'Ossipoff et ses compagnons se rétrécit et, bientôt, un Vénusien plus +audacieux avançant la main, toucha du bout des doigts le vêtement de +Farenheit. + +[Illustration] + +Celui-ci se recula avec dignité. + +--_By God!_ grommela-t-il, nous prennent-ils pour des bêtes curieuses? + +--Voilà qui est humiliant pour un citoyen de la libre Amérique, répondit +Fricoulet gouailleur... Après tout, ils ont raison, car nous en faisons +tout autant, nous autres qui avons la prétention d'être civilisés... +Rappelez-vous la foule qui se presse, en été, au Jardin d'acclimatation, +autour des cages contenant les échantillons de quelque peuplade sauvage. + +Comme il achevait ces mots, un cri épouvantable retentit et un mouvement +de recul se produisit aussitôt. + +C'était un Vénusien qui, fortement intrigué par le monocle encadré dans +l'arcade sourcilière de Gontran, avait voulu, par le toucher, se rendre +compte de cette chose étrange. + +[Illustration] + +Paysage vénusien. + +M. de Flammermont avait, sans y penser, détendu son bras et son poing +fermé était venu frapper l'indigène en pleine poitrine; le Vénusien +avait poussé un cri de douleur et la foule, épouvantée, avait reculé +aussitôt. + +--Ce que vous venez de faire est de la dernière imprudence, déclara +Ossipoff. + +--Fallait-il me laisser tripoter par ce sauvage? demanda le jeune homme +avec dégoût. + +--Peut-être bien allez-vous être obligé de vous laisser tripoter quand +même, riposta le vieillard, car, si je ne me trompe, tout ce monde là va +nous tomber sur le dos. + +Il régnait, en effet, dans la foule, une animation extraordinaire; +au-dessus des têtes, des poings se dressaient, agitant des bâtons; même +quelques mains étaient armées d'instruments en bronze, ressemblant à de +larges poignards, mais que l'on tenait par le milieu, comme un bâton à +deux bouts. + +[Illustration] + +Du même mouvement, les quatre hommes tirèrent leur revolver et se +mettant tous les quatre dos à dos, de façon à faire face de tous les +côtés aux assaillants, se tinrent prêts à résister à la première +attaque. + +--C'est égal, murmura Ossipoff, Brahmès est bien long à revenir... s'il +tarde encore, il pourrait bien nous retrouver en lambeaux. + +Tout à coup, une immense clameur s'éleva et une poussée formidable se +produisant, les premiers rangs des Vénusiens se trouvèrent, malgré eux, +jetés sur les Terriens. + +Quatre coups de feu retentirent; c'était Ossipoff et ses compagnons qui +venaient, ensemble, de décharger en l'air leur revolver. + +[Illustration] + +Ce fut un brouhaha indescriptible, un tumulte épouvantable, une clameur +assourdissante où se mêlaient les cris d'effroi et les hurlements de +douleur de ceux que les plus forts écrasaient dans leur fuite. + +Voyant le succès inespéré obtenu par cette première décharge, les +Terriens en firent une seconde qui accentua la débâcle; en moins de cinq +minutes, la place fut complètement déserte; les Vénusiens avaient +regagné leurs maisons dans lesquelles, sans doute, ils devaient se +barricader fortement. + +Fricoulet partit d'un large éclat de rire. + +--Ah! dit-il, les peuples non civilisés ont du bon... Jamais un gardien +de la paix, à Paris, n'obtiendrait par la douceur et les paroles +conciliantes un semblable résultat. + +--Puisque Brahmès ne vient pas à nous, dit Ossipoff, allons à lui. + +Ce disant, suivi de ses compagnons, il s'avança vers le palais. + +Comme ils étaient arrivés à peu de distance, un panneau d'une vingtaine +de mètres de haut se déplaça tout à coup, roulant avec un bruit de +tonnerre sur des galets de bronze, découvrant une baie large de quinze +mètres environ, par laquelle les Terriens aperçurent un spectacle qui +les frappa d'étonnement et d'admiration. + +Au milieu d'une salle immense, sur un trône tout de bronze poli et +étincelant comme de l'or, un Vénusien était étendu; les jambes, +entourées de bandelettes brillantes, reposaient sur des coussins de +pourpre; le buste, enveloppé d'une sorte de toge en étoffe blanche, +toute constellée d'étoiles et de soleils, était soutenu par des +oreillers de couleur jaune enrichis d'un métal inconnu aux Terriens, +mais qui semblait luire comme des charbons enflammés. + +Sur la tête, une sorte de tiare, du même métal que celui dont étaient +ornés les oreillers, semblait faire planer, au-dessus du Vénusien, un +astre resplendissant. + +Du reste, le trône, le personnage lui-même, étaient inondés d'une +lumière éblouissante qui donnait véritablement l'impression d'une +divinité. + +Tout autour, la salle était sombre, pleine d'une ombre mystérieuse dans +laquelle on entendait un bourdonnement de respirations contenues; les +yeux d'Ossipoff, s'habituant peu à peu à l'obscurité, découvrirent +bientôt, rangés en cercle, figés dans une immobilité de statue, des +corps agenouillés sur le sol, dans une attitude prosternée, le front +touchant les dalles, entre les deux coudes appuyés, les avant-bras +relevés, dressant au-dessus de la nuque les mains ouvertes en forme de +coupes. + +Sur ces mains, une sorte de brasier était posé dans lequel brûlait, avec +des flammes dorées, un foyer ardent dont toute la lueur était concentrée +par des miroirs réflecteurs en bronze poli, sur le trône et sur la +quasi-divinité qu'il supportait. + +Au-dessus du trône, dans un récipient immense, des flammes blanches et +crépitantes étincelaient, et, renvoyées de miroirs en miroirs, venaient, +elles aussi, converger sur le trône, resplendissant comme un astre au +milieu de la nuit sombre. + +Longuement, la statue ainsi irradiée, fixa Ossipoff et ses compagnons +qui, instinctivement, s'étaient découverts; puis, sans un geste, sans un +mouvement, elle fit entendre un petit clappement de langue. Aussitôt, +tous les corps prosternés sortirent de leur immobilité, et, glissant +sans bruit sur les dalles de bronze, se retirèrent à reculons et +disparurent, fondus dans l'ombre, ainsi que disparaissent les génies +dans les féeries. + +Alors, la statue leva la main; à ce signe, un Vénusien agenouillé auprès +du trône, se redressa et, à demi-courbé, s'en vint, à reculons également +trouver les Terriens: c'était Brahmès. + +--Le roi, fit-il à Ossipoff, consent à vous donner audience; approchez, +il est déjà, par moi, au courant de vos aventures... expliquez-lui ce +que vous désirez. + +--Tu m'as dit, répondit le vieillard, que l'on avait transporté ici une +chose étrange trouvée, il y a quelques jours, dans l'un des Océans de +ton monde... Je voudrais savoir ce que sont devenus les êtres qui y +étaient contenus? + +[Illustration] + +Brahmès traduisit ces mots au roi dont les lèvres, après quelques +instants de silence, firent entendre un murmure confus de paroles brèves +et sonores. + +Le visage du Vénusien refléta aussitôt un étonnement profond. + +--Le roi, dit-il, ne comprend pas ce que tu veux dire... l'objet en +question était vide. + +--Vide! s'écria Ossipoff stupéfait. + +Ses paupières se fermèrent, ses jambes fléchirent, et il fût tombé, si +ses compagnons qui s'étaient approchés en le voyant pâlir, ne l'avaient +soutenu dans leurs bras. + +--Qu'arrive-t-il? demandèrent-ils, le cœur étreint, pour des raisons +diverses, par une angoisse horrible. + +Le vieux savant laissant tout à coup tomber sa tête entre ses mains, se +mit à sangloter. + +Alors, M. de Flammermont poussa un cri déchirant: + +--Morte!... Séléna est morte!... mais parlez donc, monsieur Ossipoff, +vous voyez bien que vous me mettez à la torture. + +--Disparue! balbutia le vieillard... on n'a vu ni elle, ni Sharp. + +Gontran était accablé; appuyé sur Fricoulet, il promenait, autour de +lui, des regards vagues et hagards. + +Farenheit, lui, égrenait, entre ses dents, un chapelet des jurons yankee +des plus expressifs, tandis que ses doigts, machinalement, se crispaient +sur une proie invisible. + +--Comment! disparus!... s'exclama l'ingénieur qui, seul, parmi les +Terriens, conservait tout son sang-froid, voilà qui demande des +explications... exigez donc de Brahmès qu'il vous donne des détails. + +D'une voix tremblante et coupée par les larmes, Ossipoff pria Brahmès +d'insister auprès du roi pour savoir dans quelles circonstances avait +été faite la trouvaille dont il avait été parlé aux Terriens. + +Après avoir écouté parler religieusement Sa Majesté vénusienne, Brahmès +se tourna vers le vieillard. + +--C'est, paraît-il, vers la même époque que celle à laquelle vous avez +abordé sur notre monde; les astronomes ont signalé, dans l'espace, un +corps qui semblait se diriger sur nous... tout d'abord on avait cru +qu'il s'agissait du mystérieux émissaire des autres mondes célestes qui +avait visité notre planète quelques jours auparavant... + +[Illustration] + +Ossipoff tressaillit et saisissant, par le poignet, le Vénusien ébahi. + +--Que dites-vous? s'écria-t-il, et quel est cet émissaire dont vous +parlez. + +--Un être en tous points semblable à vous, qui venait de la Lune et se +disait originaire d'un monde que nous apercevons d'ici et qu'il appelait +_Terre_. + +--Sharp! c'est Sharp! gronda Farenheit. + +--Oui, c'est Sharp, répéta Ossipoff; à ce sujet il ne peut y avoir aucun +doute. + +Et d'une voix tremblante d'émotion, il demanda à Brahmès: + +--Cet individu... qu'est-il devenu? + +--Il a fait ici un long séjour, répondit le Vénusien, après quoi, il a +continué son voyage. + +Le vieillard chancela. + +--Mon Dieu!... balbutia-t-il. + +Puis, après un moment: + +--Mais, il n'était pas seul, n'est-ce pas, il avait une compagne avec +lui, une jeune fille?... + +--Le voyageur était seul... + +--Qui sait si le misérable ne s'est point débarrassé de la pauvre enfant +en la précipitant dans l'espace, sanglota Ossipoff. + +Un rugissement accueillit ces paroles; c'était Farenheit que ce nouveau +crime probable de son ennemi mettait en fureur. + +--_By God!_ hurla-t-il en grinçant des dents, dire que Dieu ne me +laissera pas mettre la main sur ce bandit! + +Accablé, en proie à un désespoir profond, Gontran, la tête sur la +poitrine, demeurait immobile. + +C'en était fini du rêve d'amour dont il s'était si longtemps bercé et +qui l'avait poussé à tant de millions de lieues de sa planète natale. + +Séléna était à jamais perdue pour lui, il pouvait mourir. + +[Illustration] + +Seul, l'ingénieur qui n'avait au cœur ni l'amour de Gontran pour Séléna, +ni la haine de Farenheit pour Sharp, avait conservé tout son calme et, +en prodiguant, aux uns et aux autres, ses consolations, il se demandait +s'il était dans les choses acceptables qu'après s'être éloigné de +plusieurs millions de lieues du boulevard Montparnasse pour faire le +tour du monde céleste, il s'arrêtât en si beau chemin? + +Et carrément il répondait non. + +--Voyons, dit-il, en toutes choses, il s'agit de ne pas s'emballer... +examinons la situation avec calme; d'abord, vous monsieur Ossipoff, vous +avez tort de déduire la mort de mademoiselle Séléna, de ce que personne +ne l'a aperçue. Pour être un gredin, Sharp n'en est pas moins un homme +intelligent et c'eût été, de sa part, une incommensurable bêtise que de +mettre sa compagne en liberté. + +--Dans un pays comme celui-ci, que risquait-il?... la pauvre enfant eût +été incapable de se faire comprendre, dit tristement Ossipoff. + +--En quelque endroit de l'Univers que vous vous transportiez, répliqua +l'ingénieur, et à toutes les époques, les larmes ont leur éloquence et +les supplications de votre fille eussent attendri ces gens-là. + +--Qu'en conclus-tu donc? demanda Gontran en relevant la tête, avec une +lueur d'espoir dans les yeux. + +--Que Sharp a dû enfermer soigneusement mademoiselle Séléna dans le +wagon et s'arranger de façon à la soustraire à tous les regards. + +Farenheit inclina la tête à plusieurs reprises. + +--Ce que dit M. Fricoulet paraît fort sensé, grommela-t-il. + +Peut-être l'Américain n'avait-il pas, au sujet de l'existence de la +jeune fille, une conviction absolue, mais son rôle, à lui, était de +paraître y croire, autrement, ses compagnons, découragés, eussent +probablement renoncé à poursuivre Fédor Sharp et, alors, c'en eût été +fait de ses projets de vengeance. + +--Sincèrement, poursuivit Fricoulet, je ne vois point quelles raisons +eût eues Sharp de se porter à quelque violence sur votre fille... c'est +un filou, c'est un gredin... mais rien ne prouve qu'il y ait en lui +l'étoffe d'un assassin. + +Et frappant amicalement sur l'épaule de M. de Flammermont, il ajouta: + +--Donc, ne perdons pas courage et cherchons par quels moyens on pourrait +rattraper ce monsieur. + +--Le rattraper! murmura Gontran avec découragement, savons-nous +seulement quel chemin il a pris? + +--Il ne peut en avoir pris qu'un: celui-là que nous-mêmes nous nous +proposions de suivre. + +--Il faudrait être certain! + +--Certain! s'exclama l'ingénieur, mais cela ne peut faire l'ombre d'un +doute, car étant donné le moyen de locomotion qu'il nous a volé, il est +obligé de marcher toujours sur le Soleil: nul doute que Mercure ne soit +la prochaine station visée par lui. + +--Or, poursuivit Ossipoff, qui reprenait courage en même temps que lui +revenait un peu d'espoir, Mercure ayant passé à son aphélie, il y a cinq +jours, la planète arrivera dans cinq jours, à sa plus courte distance de +Vénus, c'est-à-dire à dix millions de lieues; ces dix millions de +lieues, Sharp mettra environ dix-sept jours à les parcourir. + +--Oh! bougonna Farenheit, que nous importe la rapidité avec laquelle il +nous fuit, du moment que nous n'avons aucun moyen de le suivre. + +--Voilà qui ne manque pas de logique, pensa Fricoulet. + +Mais, haussant les épaules, il se tourna vers Gontran et lui dit: + +--Voyons, toi qui, deux fois déjà, nous a tirés d'embarras, tu pourrais +bien, cette fois-ci encore... + +[Illustration] + +M. de Flammermont le saisit par le poignet: + +--Mon cher Alcide, grommela-t-il, je ne suis pas d'humeur à plaisanter +et je te prie... + +Mais Ossipoff, qui avait entendu l'observation de l'ingénieur, +s'approcha du jeune homme et d'une voix suppliante: + +--Mon enfant, dit-il, mon fils... + +--Mon cher monsieur, répliqua Gontran, j'ai le cœur broyé, comment +voulez-vous que j'aie l'esprit assez lucide... + +Et cependant il murmura dans un soupir: + +--Ah! si nous avions encore notre sphère... + +--Qu'en ferions-nous? + +--N'est-ce point aux environs de cette ville que se trouve située la +montagne au sommet de laquelle est installé l'appareil télégraphique +reliant Vénus à la Lune? + +--Parfaitement si... où veux-tu en venir? + +--À ceci: que nous aurions pu utiliser cet appareil. + +--Pour retourner dans la Lune? grommela Farenheit. + +--Eh! non! pour continuer notre voyage. + +--Comprends pas, murmura l'Américain. + +--Cela prouve que vous avez la compréhension difficile, mon cher sir +Jonathan, répliqua le jeune comte... au surplus cette discussion est +oiseuse, puisque la sphère n'est point en notre possession. + +Pendant tout ce dialogue, le roi était demeuré sur son trône, figé dans +son immobilité majestueuse, les regards attachés sur les Terriens dont +il cherchait, par leurs gestes, à deviner les paroles. + +Brahmès, immobile lui aussi, attendait, soit qu'ils s'adressassent à +lui, soit que le roi lui donnât un ordre. + +Tout à coup Fricoulet poussa un cri. + +--Mais, j'y pense, dit-il à Ossipoff, tout à notre rage de voir Sharp +nous échapper une seconde fois, nous n'avons point pensé à demander à +ces gens ce qu'est cet appareil étrange trouvé par eux et qu'ils ont +amené ici... du moment que ce n'est point l'obus de ce gredin, qu'est-ce +que cela peut être? + +[Illustration] + +Farenheit se frappa le front. + +--_By God!..._ gronda-t-il, si c'était notre sphère!... + +Ossipoff fit entendre un ricanement gouailleur: + +--C'est impossible, répliqua-t-il. + +--Nous pouvons toujours nous en assurer, répliqua l'ingénieur; +interrogez-donc Brahmès. + +Le Vénusien transmit aussitôt la question du vieillard au roi, qui +laissa tomber de ses lèvres, à demi-entr'ouvertes, un murmure à peine +perceptible. + +Brahmès s'inclina, alla rapidement à l'extrémité de la salle et, d'un +geste brusque écarta une haute tenture. + +[Illustration] + +Les Terriens ne purent retenir un cri de surprise et de joie: +étincelant, dans l'ombre, c'était leur sphère qui venait de leur +apparaître. + +Oubliant la présence de Sa Majesté vénusienne, Fricoulet se livra à un +entrechat désordonné; quant à l'Américain, il agita en l'air sa +casquette de voyage, en répétant par trois fois, d'une voix sonore: + +[Illustration] + +--Hurrah!... hurrah!... hurrah!... + +Pendant ce temps, Ossipoff et Gontran tombaient aux bras l'un de l'autre +et se donnaient une accolade émue. + +Enfin, chacun ayant, à sa façon, manifesté sa joie, Ossipoff pria le +Vénusien d'exposer au roi quelles étaient les intentions de ses +compagnons. + +--En quittant Wourch, la belle planète double que vous admirez d'ici +pendant les nuits claires, dit-il, nous pensions pouvoir rejoindre dans +votre monde le voyageur que vous avez vu, il y a quelques jours, et qui +dites-vous, est parti déjà... nous vous demandons en conséquence, de +nous mettre à même de continuer notre voyage, en nous permettant +d'utiliser votre réflecteur... + +Par l'organe de l'interprète, le roi répondit fort gracieusement qu'il +se mettait à l'entière disposition des hardis explorateurs; mais que +l'émigration commençait dès le lendemain, qu'en conséquence les Terriens +devaient remettre à deux mois l'exécution de leur projet. + +Ossipoff, en entendant cette réponse, poussa un sourd gémissement; quant +à Gontran, frappant du pied, il demanda ce que signifiait cette +plaisanterie. + +Brahmès, auquel fut traduite l'observation du jeune comte, répondit: + +[Illustration] + +--Les peuples de notre Monde, sont en migration perpétuelle pour +chercher un milieu tempéré indispensable à la vie; deux fois par an, +nous passons d'un hémisphère dans l'autre, pour fuir soit les dévorantes +ardeurs du solstice, soit les froids sombres du pôle. Demain est +l'époque à laquelle, d'après les statuts royaux, nous devons nous mettre +en marche pour l'hémisphère Sud. + +--Eh! s'écria Gontran, nous ne sommes points les sujets de Sa Majesté +vénusienne, et ses statuts sont pour nous lettre morte. Émigrez si bon +vous semble, quant à nous qui avons affaire ici, nous resterons. + +Brahmès ne comprit pas les paroles de M. de Flammermont, mais il en +devina le sens. + +--Je doute, dit-il à Ossipoff, que vos compagnons et vous, soyez +organisés de façon à supporter le froid glacial qui va enfermer, durant +deux mois, ces contrées dans un cercueil de glace; c'est une mort +certaine qui vous attend. + +--Je ne doute pas de la vérité de ce que vous venez dire, répliqua +tristement le vieillard, mais le délai que vous nous assignez détruit en +nous tout espoir de jamais rejoindre celui que nous poursuivons... or, +mourir de froid ou mourir de désespoir, c'est tout un pour nous. + +Le roi, auquel cette réponse navrée fut traduite, garda le silence +quelques instants; puis enfin, se départissant, pour la première fois, +de son impassibilité, il se mit à gesticuler avec une vivacité extrême, +tout en causant à Brahmès. + +Celui-ci, quand Sa Majesté eut fini de parler, se tourna vers le vieux +savant. + +--Voici, dit-il, ce qui vous est proposé: vous suivrez l'émigration, +car, ainsi que je vous l'ai dit, tout à l'heure, vous ne pouvez demeurer +ici; les habitants du pays de Boos, que vous avez vus dans leur élément +et que leur constitution physique met à même de supporter les froids les +plus rigoureux, vont, dès aujourd'hui, s'occuper à démonter pièce par +pièce le réflecteur de la montagne d'Itnounh et le transporteront au +sommet de la plus haute montagne de notre globe, qui se trouve +précisément au centre de la contrée où nous nous rendons; si cela vous +convient, des ordres vont être donnés immédiatement pour que ces gens de +Boos, qui nous servent d'esclaves, soient mis à la disposition du roi. + +Comme bien on pense, cette proposition, transmise par Ossipoff à ses +compagnons fut acceptée, par eux, avec enthousiasme. + +Ils prièrent Brahmès de remercier chaleureusement en leur nom Sa Majesté +vénusienne, qui mit le comble à ses bontés en déclarant vouloir se +charger de toute l'existence matérielle des voyageurs. + +Dès le lendemain, ainsi que le leur avait dit Brahmès, ce fut, par toute +la ville, un brouhaha indescriptible, un branle-bas général: devant +chaque habitation, un chariot était arrêté sur lequel les habitants +chargeaient leurs meubles et ustensiles primitifs; puis lorsque la +maison était vide, on la fermait au moyen d'une plaque de bronze et le +char allait prendre place, au bas de la colline, sur le rivage de +l'océan du Centre, où le rendez-vous général était donné. + +Le soir, les chariots royaux, tirés chacun par cinquante habitants de +Boos, se mirent en marche et derrière eux, quartier par quartier et rue +par rue, tout le cortège défila. + +[Illustration] + +On eût dit, marchant tumultueusement sous le ciel étoilé, une +gigantesque et fantastique caravane, traçant, dans le désert, un sillon +formidable. + +Et cette marche dura huit jours pendant lesquels les Terriens eussent pu +se croire en excursion à travers quelque pays d'Orient, tant la chaleur +était forte et aussi en raison de la faune et de la flore merveilleuses +qu'il leur était donné d'admirer et d'étudier. + +En arrivant au terme du voyage, ils trouvèrent un paysage, en tout point +semblable à celui qu'ils avaient quitté; au bord d'une mer bleue et sans +vagues, sur la croupe d'une colline élevée, une ville d'airain +s'étageait, déployant, sous le soleil torride, ses avenues en éventail; +non loin, coupant l'horizon d'une ligne sombre, se dressait une chaîne +de montagnes, dont les cimes se perdaient dans les nuages. + +--Eh! eh! grommela Ossipoff, les yeux fixés dans cette direction, c'est +bien cela. + +--On dirait que vous vous reconnaissez, grommela l'Américain d'un ton +railleur. + +--Si je me reconnais, riposta le vieillard, assurément. C'est une des +régions que j'ai le plus souvent explorées... au télescope. Ainsi ce pic +que vous apercevez-là, sur votre droite et qui paraît être le plus élevé +de tous, a déjà été mesuré plusieurs fois, d'abord par Schroëter en +1789, puis en 1833 et en 1836, par Beer et Madler... aussi par moi-même, +il y a quelques années à peine... eh bien! nous sommes tous tombés +d'accord pour donner, à ce pic, une hauteur de quarante kilomètres +environ. + +--Et il nous va falloir grimper cela à pied? grommela Farenheit. + +--À moins que vous ne comptiez monter en funiculaire, riposta Fricoulet +gouailleur. + +L'Américain haussa les épaules d'un mouvement furieux. + +--Depuis de si longues semaines que je n'ai point fait usage de mes +jambes, dit-il, j'ai les articulations rouillées, et, véritablement, je +ne sais si j'aurai les forces nécessaires... + +--On pourra vous louer des habitants du pays de Boos, dit Gontran en +riant, cela vous remplacera les mulets dont on se sert, en Suisse, dans +certaines ascensions. + +Ossipoff hochait la tête, tout pensif. + +--Il nous faudra au moins huit jours pour arriver là-haut, murmura-t-il. + +--Le fait est, ajouta Fricoulet, que le Mont-Blanc n'est qu'une vulgaire +taupinière à côté de ce sommet monstrueux. + +--Mais, poursuivit l'Américain avec une légère inquiétude dans la voix, +arrivés là-haut nous ne pourrons plus respirer... + +--À ce point de vue là, rien à craindre, répliqua l'ingénieur; au pis +aller, nous avons nos _respirols_, mais je doute que nous ayons besoin +de nous en servir; l'atmosphère doit être encore assez dense pour +permettre à nos poumons terrestres de fonctionner à l'aise. + +Tout en parlant, les Terriens, guidés par Brahmès, s'étaient mis en +marche et bientôt ils s'étaient engagés dans un chemin en lacet, +serpentant au milieu d'énormes roches. + +Pendant près d'une heure, ils montèrent, suant, soufflant, geignant, +maugréant; puis soudain le signal de la halte fut donné et Ossipoff +auquel le Vénusien causait avec animation, s'approcha de Farenheit. + +--Rassurez-vous, sir Jonathan, dit-il, vos jambes n'auront pas la peine +de vous refuser un service que vous ne leur demanderez pas. Grâce aux +Vénusiens, qui ont, paraît-il, à desservir un hôpital installé presque +au sommet même de cette montagne, nous la gravirons sans fatigue, dans +un véhicule très commode et très simple. + +--Un véhicule! s'écria Fricoulet très intéressé... mais quelle sorte de +véhicule? + +Comme il achevait ces mots, d'une anfractuosité de rochers sortit un +grand chariot, monté sur une douzaine de roues en bronze, basses et fort +larges; à l'avant, à une sorte de timon très court, une chaîne de bronze +était attachée, se déroulant, à perte de vue, sur le flanc de la +montagne. + +--Mais c'est le système des remorqueurs qui font le service entre Rouen +et Paris, s'écria Gontran. + +--Sauf que nous ne voyons pas le remorqueur, riposta l'ingénieur. + +Interrogé, Brahmès expliqua que sur le versant opposé de la montagne une +armée d'habitants de Boos, attelés à la chaîne, descendaient jusqu'à la +plaine, formant ainsi contrepoids. + +Rapidement, on chargea sur le chariot, tous les ustensiles et les +bagages des voyageurs, ainsi que les différentes pièces du réflecteur +qu'il s'agissait d'installer à nouveau au sommet de la montagne. + +Puis, le signal du départ fut donné et l'ascension commença. + +En vingt-quatre heures, après plusieurs haltes effectuées à différentes +hauteurs, pour permettre sans doute à la machine humaine de prendre +quelque repos, on arriva à une hauteur de trente kilomètres; là, on +abandonna le véhicule et il fallut continuer le voyage à pied, au milieu +d'une couche de nuages si épaisse qu'on ne voyait point à dix pas autour +de soi, longeant des précipices énormes dont la vue seule donnait le +vertige. + +Enfin, au bout de soixante heures de fatigues surhumaines, et après +avoir, par miracle, échappé à la mort qui les guettait, presque à chaque +pas, Ossipoff et ses compagnons arrivèrent au plateau qui couronnait la +montagne et dominait, de quarante-deux kilomètres le niveau des océans +vénusiens. + +Là, on prit un peu de repos; puis on déballa les appareils et dès le +lendemain le travail commença, travail gigantesque, insensé, et que pour +mener à bien, l'énergie et l'opiniâtreté des Terriens furent tout juste +suffisantes: heureusement Brahmès, investi pour cette circonstance de +toute l'autorité royale, avait pris sa besogne à cœur et ne laissait pas +une minute de repos à l'armée d'esclaves travaillant sous ses ordres. + +[Illustration] + +--Alcide! dit tout à coup Gontran à Fricoulet, il y a une chose qui me +tourmente. + +--Laquelle? + +--Dans un voyage du genre de celui que nous avons entrepris, le +principe, n'est-ce pas, pour s'élancer d'une planète sur l'autre, est de +profiter des moments où elles sont le plus rapprochées. + +--Assurément... c'est l'A, B, C de la logique. + +--Aussi, pour aller de la Terre à la Lune, nous avons profité du +périgée. + +--Tout comme Sharp, en partant à notre place, a profité de l'époque à +laquelle la Lune et Vénus se trouvent à leur plus grande proximité l'une +de l'autre c'est-à-dire du périaplérodite... + +--Et si je ne me trompe, il a encore appliqué le même principe en +partant, il y a un mois pour Mercure? + +--Comme de juste... mais où veux-tu en venir? + +--À te poser cette question: à quel point de son orbite se trouvera +Mercure, quand nous quitterons ce monde? + +--Si nous pouvons, comme c'est probable, partir demain, Mercure sera en +quadrature avec le Soleil, c'est-à-dire que, relativement à une ligne +allant de cet astre à la planète où nous nous trouvons, il formera un +angle droit. + +--Alors, murmura Gontran effrayé, ce ne sera plus neuf millions de +lieues que nous aurons à franchir? + +--Non, ce sera treize millions et demi. + +Le jeune comte fit un bond formidable. + +--En ce cas, il est inutile de partir, nous n'atteindrons pas Mercure. + +--Tranquillise-toi; avec des gaillards comme nous, quelques millions de +lieues de plus ou de moins importent peu... Avant une semaine, la +planète des commerçants et des voleurs nous donnera l'hospitalité. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VII + +À TRAVERS L'ESPACE INTERPLANÉTAIRE + +[Illustration] + + +MICKHAIL Ossipoff, la face collée à l'un des hublots de la logette, +sondait curieusement l'espace; Fricoulet, son inévitable carnet à la +main, alignait des colonnes de chiffres; Jonathan Farenheit ronflait à +poings fermés; Gontran, assis sur le divan, à côté de son ami, les +coudes sur les genoux et le front dans les mains, était immobile comme +une statue. + +Tout à coup, un soupir profond, déchirant, fit tressaillir l'ingénieur, +il suspendit ses calculs, et posant doucement la main sur l'épaule de M. +de Flammermont: + +--Qu'as-tu? murmura-t-il... tu t'ennuies? + +Le jeune comte secoua la tête. + +--Je viens de calculer, répondit-il, que voilà juste dix-huit mois que +j'ai demandé la main de Séléna. + +Fricoulet eut un petit rire satanique. + +--Et tu te trouves, sans doute, malheureux de n'être pas plus avancé +aujourd'hui qu'il y a dix-huit mois, fit-il en haussant les épaules... +mais, mon cher ami, tu ignores ton bonheur. + +Et il ajouta d'un ton déclamatoire, en levant les yeux vers le sommet de +la logette: + +--_O fortunatos nimium_...[3] + +[Illustration] + +M. de Flammermont se redressa. + +--Alcide, grommela-t-il, tu m'impatientes à la fin, avec tes éternelles +plaisanteries... J'aime Séléna, je dois l'épouser! + +--De quoi te plains-tu?... Les moments pendant lesquels on fait la cour +à sa fiancée, ne sont-ils pas les plus heureux du mariage... + +--Si tu appelles cela faire sa cour? s'exclama M. de Flammermont, tu +n'es guère difficile, en vérité! + +--C'est le seul moyen de ne pas s'apercevoir de ses défauts réciproques! + +--En attendant, je me sens ridicule... je tourne au Juif-Errant! + +--Les voyages forment la jeunesse, ricana l'ingénieur, quant à moi, en +dépit de tout ce que tu pourras dire, je persiste à bénir les différents +incidents qui retardent le moment où tu passeras au cou le collier de +l'esclavage. + +Ce mot fit tressaillir Ossipoff dont l'attention, depuis quelques +instants, était distraite par la conversation des deux jeunes gens, il +tourna brusquement le dos au hublot et s'adressant à Fricoulet: + +--Voilà une expression, monsieur l'ingénieur, qui, s'adressant à ma +fille, me semble malsonnante. + +--Eh! monsieur, vous avez votre opinion sur l'astronomie, j'ai la mienne +sur le mariage, voilà tout. + +Le vieillard fronça le sourcil et dit à M. de Flammermont: + +--Je suis étonné, mon cher Gontran, que vous permettiez à monsieur, bien +qu'il soit votre ami, de s'exprimer de la sorte lorsqu'il parle de votre +fiancée! + +--Sa fiancée! s'écria plaisamment Fricoulet... vous avouerez, monsieur +Ossipoff, qu'elle l'est bien peu, Gontran, lui-même, me le faisait +observer tout à l'heure. + +--Alcide! fit sévèrement le jeune comte. + +--Ce que M. Fricoulet vient de dire est-il vrai? demanda Ossipoff en se +tournant vers Gontran. + +Celui-ci, fort embarrassé, ne savait guère que répondre: + +--Mon Dieu! balbutia-t-il, vous conviendrez vous même que la situation +est étrange, je vous demande la main de votre fille, il y a dix-huit +mois, à Saint-Pétersbourg, nous sommes aujourd'hui... + +--À quinze cent mille lieues de la planète Vénus, dit Fricoulet en +consultant son carnet. + +--À quinze cent mille lieues de la planète Vénus, répéta Gontran, et je +commence à croire que je suis moins loin de Saint-Pétersbourg que de la +date si chère où je pourrai mener à l'autel ma chère Séléna! + +Mickhaïl Ossipoff se croisa les bras sur la poitrine: + +--En vérité, dit-il d'un ton quelque peu acerbe, je ne m'attendais pas à +vous entendre parler de la sorte... est-ce moi qui suis allé vous +trouver pour vous demander votre main? est-ce moi qui vous ai forcé à me +faire cette déclaration que vous m'avez faite à l'observatoire de +Poulkowa et que je me rappelle textuellement: «Ce ne sont pas des +millions, des billions et même des trillions de lieues qui peuvent +effaroucher un amour tel que le mien.» + +Le vieillard se tut un moment, foudroyant d'un regard Gontran qui +courbait la tête. + +Puis il ajouta avec un petit ricanement: + +--Cela, rien ne vous forçait à le dire!... Vous avez parlé de trillions +de lieues, et pour quelques millions à peine que vous avez parcourues, +vous voilà déjà regrettant votre parole. + +--Monsieur Ossipoff, répliqua Gontran avec beaucoup de dignité, vous +donnez à une mauvaise plaisanterie de mon ami Fricoulet, un sens que +lui-même n'a certainement pas voulu lui donner... je ne regrette rien; +ce que j'ai fait, je le referais encore; mais si vous me voyez si +sombre, si nerveux, n'en cherchez pas la cause ailleurs que dans ma +grande affection pour Mlle Séléna. + +Il avait prononcé ces paroles d'une voix grave, profonde et pleine +d'émotion. + +Sans dire un mot, le vieillard lui tendit la main. + +Derrière eux, un juron éclata: c'était Farenheit qui, réveillé depuis +quelques instants, assistait, silencieux, à l'entretien. + +--_By God!_ grommela-t-il, et dire que tout cela est la faute de ce +gredin... de ce misérable... + +Ses dents grinçaient, ses joues tremblaient et ses mains s'ouvraient et +se refermaient convulsivement, dans un geste d'étranglement. + +--On ne pourra donc jamais l'empoigner, ajouta-t-il furieux. + +[Illustration] + +--Prenez patience, sir Jonathan, répondit Fricoulet, dans quatre jours, +nous serons sur Mercure et là, espérons-le du moins, vous pourrez vous +livrer aux douceurs de la vengeance. + +--La vengeance, murmura l'Américain, est un plat qui devrait se manger +chaud, comme la soupe. + +L'ingénieur hocha la tête. + +--Eh! Eh! fit-il, cela dépend des goûts... on prétend que les gourmets +la préfèrent froide. + +--Ah çà! dit Farenheit en s'adressant à Ossipoff, j'espère bien que, +aussitôt votre fille retrouvée et ce coquin de Sharp puni, nous ferons +machine en arrière pour toucher Terre. + +Ossipoff eut un brusque tressaillement; un voile sombre s'étendit sur +son visage dont les muscles se contractèrent soudain, et il répondit +d'une voix sourde, à peine distincte: + +--Si c'est possible! + +L'Américain fit un bond. + +--Comment! si c'est possible! _By God!_ il faudra bien que cela le soit. +Je ne suis pas comme M. de Flammermont, moi; je ne me suis pas engagé à +faire le tour du monde sidéral,--la gloire, moi, ce n'est pas mon +fait--je ne suis pas astronome, je ne suis qu'un simple marchand de +porcs... et l'astronomie je m'en moque comme un poisson d'une pomme... + +Il s'arrêta un moment pour souffler et poursuivit: + +--Ma maison de commerce me réclame... d'un autre côté, les actionnaires +de la «Moon's diamantal Company» sont capables de croire que je leur ai +joué le tour... enfin, voici bientôt venir l'époque des élections pour +la présidence de l'Excentric Club... et j'en ai fait suffisamment pour +que mon élection soit assurée... donc, je vous en préviens, aussitôt mon +compte avec Sharp réglé, je demande à m'en aller. + +--Et vous, monsieur Fricoulet, demanda Ossipoff, non sans anxiété, +êtes-vous aussi pressé que sir Jonathan, de revoir notre planète natale? + +--À vrai dire, monsieur Ossipoff, répliqua le jeune ingénieur, je ne +vous cacherai pas que cette course, à travers les astres, commence à me +paraître monotone... et, bien que je n'engraisse pas de porcs au +boulevard Montparnasse, bien que je n'aie pas d'actionnaires auxquels il +me faille rendre des comptes, bien que je n'aie posé ma candidature à la +présidence d'aucun cercle--excentrique ou autre...--j'emboîterais assez +volontiers le pas à sir Jonathan. + +[Illustration] + +Le vieillard réfléchit quelques instants, puis, se retournant vers M. de +Flammermont: + +--Vous avez entendu, mon cher Gontran, ce que viennent de dire ces +messieurs... comme rien, au fond, ne les oblige à poursuivre le voyage +en notre compagnie, il vous faut leur faciliter les moyens de regagner +notre point de départ, c'est-à-dire la Terre... en conséquence, je vous +laisse le soin de songer à ces moyens... + +Sur ce, il tourna les talons et s'en fut reprendre sa place aux hublots. + +Farenheit avait l'air fort satisfait et son attitude contrastait +étrangement avec l'expression penaude du visage de Fricoulet. + +M. de Flammermont, lui, regardait son ami, en souriant avec ironie. + +--Corbleu! nous voilà bien, grommela l'ingénieur... mieux valait nous +dire nettement que nous étions liés à lui indissolublement. + +--Hein? fit l'Américain en redressant l'oreille. + +Gontran marcha lourdement sur le pied de Fricoulet; celui-ci fit la +grimace, mais comprit l'avertissement et se tut. + +--Vous disiez? insista Farenheit... + +--Moi! mais rien... si... je me rappelle... je voulais dire que la +situation de M. de Flammermont est fort difficile... il n'est pas +douteux, parbleu! qu'il ne trouve un moyen de nous rapatrier... +seulement, ce qui le gênera, ce sera pour le mettre à exécution, ce +moyen. + +--Baste! fit sir Jonathan, Mercure est un monde comme un autre, +j'imagine... + +--Comme un autre! bougonna l'ingénieur... cela dépend de ce que vous +entendez par là: songez que Mercure est distant du soleil, à peine de +57,250,000 kilomètres, soit 14,300,000 lieues, que son diamètre ne +mesure pas plus de 1,200 lieues et que son volume égale seulement les 38 +centièmes de celui de la Terre. + +--Eh bien! qu'importe tout cela? + +Le visage de Fricoulet refléta un ahurissement profond et se tournant +vers Gontran: + +--Tu l'entends, s'écria-t-il, il demande ce qu'importent à un monde, sa +distance du Soleil, son diamètre et son volume; mais, sauvage que vous +êtes! il importe si bien que Mercure est la plus petite planète de tout +le système solaire, en outre que c'est la plus rapprochée de l'astre +central. + +--Conclusion? + +--Conclusion! Mercure ne peut être un monde comme un autre, sans compter +que son orbite est très excentrique,--c'est-à-dire qu'elle a la forme +d'une ellipse dont le soleil occupe l'un des foyers... si bien que la +différence entre l'aphélie et la périhélie est de six millions de +lieues... hein! six millions, c'est joli pour une orbite qui ne mesure +que vingt-huit millions de lieues de diamètre et que la planète parcourt +en quatre-vingt huit jours... + +[Illustration] + +--En quatre-vingt-huit jours, répéta Gontran étonné... l'année n'a que +quatre-vingt-huit jours? + +--Et savez-vous qu'elle est la conséquence de cette marche rapide, c'est +que, transporté sur Mercure, un enfant Terrien saurait lire et écrire à +peine âgé d'un an; qu'un gamin de cinq ans serait un adulte et que +nous-mêmes serions centenaires. + +--Des années de quatre-vingt-huit jours, murmura M. de Flammermont, +c'est cela qui ferait le bonheur des concierges et des enfants. + +--Pourquoi donc? demanda Farenheit. + +--Dame! à cause des étrennes. + +Fricoulet secoua la tête. + +--Pour ma part, dit-il, je doute que la civilisation mercurienne en soit +déjà arrivée là. + +[Illustration] + +--Cependant, j'ai lu dans les _Continents célestes_ que l'intensité de +la chaleur solaire, dix fois plus grande que pour la Terre, devait avoir +développé la vie avec une rapidité incroyable à la surface de Mercure. + +Ossipoff se retourna: + +--Cette supposition ne me paraît pas juste, dit-il; car les observations +télescopiques et spectroscopiques ont établi, d'une manière irréfutable, +que Mercure est entouré d'une atmosphère considérable, très épaisse, +dans laquelle flottent quantité de nuages et qui protège la planète +contre l'ardeur dévorante des rayons solaires quand elle est à son +périhélie; elle empêche également l'évaporation trop rapide de la +chaleur, lorsque Mercure se trouve à son aphélie... + +--Alors? + +--Alors je conclus, tout en tenant compte de l'intensité de chaleur, que +ce monde étant le dernier né de l'Univers, doit se trouver dans le même +état où se trouvait la Terre, à l'époque primaire. + +Le visage de Farenheit était devenu soucieux. + +--Dans ces conditions-là, grommela-t-il, j'ai bien peur que M. de +Flammermont ne puisse, de sitôt, me mettre à même de revoir le pavillon +étoilé des États-Unis. + +Le jeune homme haussa les épaules. + +--Que voulez-vous, sir Jonathan, dit-il, à l'impossible nul n'est tenu, +et j'aurai beau me torturer la cervelle, si je ne trouve, sur Mercure, +aucune humanité capable de me donner un coup de main, je crains bien que +vous ne soyez condamné à jouir de notre société plus longtemps que vous +ne le souhaitez. + +Et, prenant un air grave pour s'adresser à Ossipoff: + +[Illustration] + +--Cependant, dit-il, tout en reconnaissant le bien fondé de votre +raisonnement, notamment en ce qui concerne l'âge de Mercure, il me +semblait que, dans son _Cosmotheoros_, l'illustre astronome Huygens +établissait l'existence d'une humanité semblable à la nôtre. + +Le vieillard se prit à rire: + +--Il en est des théories de Huygens comme de celles de Fontenelle, +d'après lesquelles les habitants de Mercure seraient de petits êtres, +vifs, agiles, toujours en mouvement, et noirs comme des nègres +d'Éthiopie; je ne crois pas plus à cette humanité-là qu'à celle inventée +par le baron de Holberg, dans son roman: _Voyage de Nicolas Klimius dans +les planètes souterraines_. L'homme-plante et l'homme-guitare imaginés +par lui n'ont pas plus raison d'être que les nègres de Fontenelle, les +hommes de Huygens et ceux du _Voyage au monde de Mercure_, publié au +XVIIIe siècle. + +Ses compagnons, Farenheit lui-même, l'écoutaient avec un visible +intérêt; alors pour conclure, le vieillard ajouta: + +--C'est déjà, pour le savant et le philosophe, un travail considérable +que de songer aux humanités existantes sans se préoccuper encore de la +forme que pourront affecter les humanités futures... laissons les +siècles s'écouler et alors seulement nos petits-neveux pourront +s'occuper de résoudre ces problèmes. + +Sur ces mots, il retourna à son poste d'observation, laissant +l'Américain tout déconfit par ces révélations. + +--Que fais-tu donc là? demanda Gontran en voyant Fricoulet examiner avec +attention une sorte de cadran fixé à l'extrémité du pivot central de la +sphère. + +--Tu le vois, je consulte mon «rapidimètre». + +Et, à un haussement de sourcils interrogatifs du jeune comte, +l'ingénieur ajouta: + +--C'est un indicateur de mon invention au moyen duquel je puis, à tous +moments, m'assurer que les ondes lumineuses parviennent bien à la sphère +et l'actionnent avec la même force. + +--Très pratique, approuva Gontran; mais le système? + +--Écoute, je vais être aussi clair que possible; à toi de comprendre si +tu peux... Qui soutient et pousse dans l'espace notre véhicule? les +vibrations lancées par le réflecteur vénusien; de ces vibrations, j'en +emploie une partie infinitésimale à actionner un radiomètre tournant +dans son ampoule de verre; deux engrenages conduisent l'aiguille qui +tourne devant ce cadran. Tant que le radiomètre fonctionne à grande +vitesse, l'aiguille est poussée à l'extrémité de sa course; si, pour une +raison ou pour une autre, le fonctionnement se ralentissait, un ressort +ramènerait plus ou moins l'aiguille vers le zéro... as-tu compris? + +[Illustration] + +--Tellement bien compris, répliqua Gontran dont l'œil ne quittait plus +le «rapidimètre», que j'en ai eu un frisson par tous les membres; alors, +lorsque cette aiguille sera à zéro... + +--Si elle est à zéro avant que nous n'atteignions la zone attractive de +Mercure, nous retomberons sur Vénus. + +Et voyant l'effet déplorable produit par cette déclaration sur son ami, +l'ingénieur ajouta: + +--Mais rassure-toi, il n'y a aucune raison pour qu'un semblable accident +survienne... et puis, surviendrait-il, que nous sommes assez accoutumés +aux chutes pour n'en pas craindre une de plus. + +--Aussi, repartit Gontran, n'est-ce point la crainte de me rompre les os +qui me fait trembler... c'est tout le temps que nous perdrions à revenir +sur nos pas, alors que Sharp continue à marcher de l'avant. + +Ce disant, il considérait l'instrument avec anxiété. + +--Dans ce moment, demanda-t-il, comment nous comportons-nous? + +--Nous filons à toute vitesse et, si mes calculs sont exacts, avant +quarante-huit heures nous aurons franchi le point neutre. + +Farenheit se frotta les mains avec énergie. + +--Alors, l'accident pourra se produire, grommela-t-il, nous tomberons... +mais qu'importe, puisque nous tomberons sur Mercure. + +Sa phrase s'acheva dans un formidable bâillement. + +--Cette température sénégalienne pousse au sommeil, ne trouvez-vous pas? +demanda-t-il en s'étendant sur le divan. + +--Eh! eh!... c'est contagieux, fit plaisamment Fricoulet en voyant +Gontran s'allonger, lui aussi, à sa place habituelle. + +--C'est bien possible! répliqua le jeune homme à haute voix, de façon à +être entendu d'Ossipoff. + +Et d'un clignement d'yeux appelant son ami près de lui: + +--Chut! murmura-t-il, je vais profiter de ce que M. Ossipoff est plongé +dans ses contemplations, pour étudier un peu Mercure. + +L'ingénieur était ébahi. + +--Tu as une singulière façon d'étudier les astres, répondit-il sur le +même ton... à moins que tu ne pries Morphée de t'envoyer des rêves +astronomiques, je ne vois pas trop comment... + +M. de Flammermont sourit finement et, tirant de dessous sa couverture de +voyage un volume qu'il ouvrit: + +--Et les _Continents célestes!_ les comptes-tu pour rien?... + +--Compris, répliqua Fricoulet; eh bien! je te laisse à ta leçon; pioche +ferme; moi, je vais aussi travailler un peu... + +Et il alla s'installer à un hublot voisin de celui où le vieillard +s'était établi avec sa lunette. + +Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que l'oreille de l'ingénieur fut +désagréablement frappée par deux bruits sonores, mais de tonalités +différentes qui emplissaient la logette. + +Il se retourna et vit Gontran qui s'était assoupi, le nez sur l'ouvrage +de son illustre homonyme, et qui mêlait ses ronflements à ceux de +l'Américain. + +[Illustration] + +Une quarantaine d'heures s'écoulèrent ainsi dans une monotonie +désespérante pour M. de Flammermont et Jonathan Farenheit, le premier +soupirant pour Séléna, le second rugissant après Sharp; puis, quand ils +avaient suffisamment l'un soupiré, l'autre rugi, ils cherchaient, dans +le sommeil l'oubli de leur amour stérile et de leur haine impuissante. + +Quant à Ossipoff et à Fricoulet, ils ne quittaient guère leurs hublots +d'observation que pour prendre le repos strictement nécessaire au +maintien de leurs forces; tout le reste de leur temps, ils le passaient, +l'œil vissé à la lunette ou la main noircissant leurs carnets de calculs +interminables. + +On touchait à la fin du second jour, lorsque Gontran, impatienté de voir +Fricoulet toujours assis à la même place et plongé dans ses calculs +algébriques, s'approcha de lui. + +--Alors, fit-il, nous serions enfermés, pendant des années, dans cette +cage que, pendant des années, tu regarderais et tu calculerais. + +[Illustration] + +--Ce ne sont point des années, répondit l'ingénieur, ce sont des siècles +qu'il faudrait pour pouvoir, non pas comprendre, mais commencer à +comprendre l'Univers. + +--Mais, en ce moment, que fais-tu? + +--J'établis, ou plutôt je cherche à établir un point délicat +d'astronomie. + +Gontran leva les bras au ciel. + +--Encore! s'exclama-t-il; mais l'astronomie n'est donc remplie que de +points délicats? + +--Il y a une étoile connue, classée par Groombridge, sous le numéro +1830, qui plonge les savants dans une perplexité profonde, à cause de sa +prodigieuse vitesse de translation. + +--Les étoiles «fixes» marchent donc! interrompit le jeune comte. + +Fricoulet lui saisit le bras en lui désignant, d'un hochement de tête, +Mickhaïl Ossipoff. + +Heureusement, le vieillard, plongé dans la contemplation du ciel, +n'avait rien entendu. + +--Si elles marchent! riposta l'ingénieur, assurément, et même avec une +certaine rapidité; ainsi, celle dont je te parle, Groombridge, franchit +320 kilomètres par seconde. + +Gontran arrondit ses yeux. + +--320 kilomètres par seconde! balbutia-t-il. + +--C'est ce qui fait supposer qu'elle n'appartient pas à notre Univers +visible; car un corps, attiré par l'ensemble des soleils que nous +connaissons, n'atteindrait pas une vitesse supérieure à 40 kilomètres +par seconde. + +--Et le but de tes recherches? + +--Est d'élucider l'origine et la provenance de cette étoile qui arrive +du fond de l'incommensurable infini. + +Gontran haussa les épaules et murmura avec un sourire railleur: + +--Et voilà à quoi les savants passent leur temps et épuisent le génie +que leur a donné le Créateur!... + +Il ricana et ajouta d'un ton dédaigneux: + +--Et tu crois que tu ne serais pas plus utile à tes semblables en +cherchant à résoudre les problèmes sociaux sous lesquels se trouve +écrasée notre pauvre humanité qu'en t'épuisant en stériles études sur +Groombridge, numéro 1830? + +Fricoulet allait riposter, son ami ajouta: + +--Et quand on pense que cette étoile, dont les destinées te préoccupent, +est peut-être éteinte depuis vingt mille ans, que l'astre, duquel est +jailli ce rayon lumineux, est peut-être allé, depuis des siècles et des +siècles, rejoindre les vieilles lunes! + +[Illustration] + +Ces paroles, qui trahissaient de la part du jeune homme un certain +mépris de la science chère à Ossipoff, contenaient cependant une +apparence de logique; aussi, tout d'abord, Fricoulet demeura-t-il +interdit. + +En ce moment, un _by God!_ semblable à un coup de tonnerre éclata +derrière eux. + +Du même mouvement, tous les trois se retournèrent et aperçurent Jonathan +Farenheit, figé dans une immobilité de statue, les cheveux hérissés +d'horreur, les traits convulsés, les yeux agrandis, avec, sur tout le +visage une expression d'épouvante intraduisible. + +Les deux bras étendus, il avait les index de ses deux mains dirigés vers +le «rapidimètre.» + +Le premier, Fricoulet comprit le sens de cette immobilité tragique; il +courut jusqu'à l'instrument et poussa un cri d'effroi: + +--Arrêtés! + +Ce seul mot fit blêmir Ossipoff et M. de Flammermont qui répétèrent +d'une voix atterrée: + +--Arrêtés!... + +[Illustration] + +L'aiguille, en effet, marquait zéro. + +Farenheit, sorti de sa stupeur, s'arrachait les cheveux. + +--Si encore nous étions dans la zone de Mercure, grondait-il. + +--Malheureusement, nous sommes toujours dans celle de Vénus, répliqua +Fricoulet. + +Et il ajouta, en jetant à Ossipoff un regard interrogateur: + +--Mais que diable a-t-il pu arriver? + +Le vieillard répondit par un haussement d'épaules. + +--Peut-être bien, n'est-ce que ton «rapidimètre» qui s'est détraqué, +insinua Gontran, se rattachant à ce suprême espoir. + +--C'est peu probable, répliqua l'ingénieur; en tout cas, il y a une +manière bien simple d'être fixé à ce sujet, c'est d'y aller voir. + +[Illustration] + +Et, sans en dire plus long, il endossa son scaphandre, vissa avec soin +le casque métallique, après y avoir introduit une tablette d'oxygène +solidifié, et, soulevant la trappe pratiquée dans le plancher de la +logette, s'engagea dans l'escalier qui conduisait à l'intérieur de la +sphère. + +La première chose qu'il constata, grâce à la lanterne de magnésium dont +il s'était muni, c'est que l'axe central, autour duquel s'opérait la +rotation de la sphère, était immobile; à part cela, tout était en aussi +bon état qu'au moment du départ. + +Très perplexe, il allait rejoindre la logette, lorsque, poussé par un +inexplicable pressentiment, il descendit jusqu'aux derniers échelons +aboutissant à l'ouverture inférieure de la sphère et là, se pencha sur +l'abîme. + +Un cri s'échappa de sa poitrine. + +Il s'attendait, en effet, à apercevoir, au-dessous de lui dans l'espace, +le point lumineux que devait former sur Vénus le foyer du réflecteur, +grâce au rayonnement duquel la sphère se soutenait dans l'infini. + +Mais l'espace était sombre, le point lumineux s'était éteint, la planète +elle-même avait disparu. + +Vivement, l'ingénieur rejoignit ses compagnons, il se débarrassa du +scaphandre et, pour la première fois depuis que l'on avait quitté la +Terre, sur son visage apparurent les marques d'un abattement profond. + +--Mes amis, dit-il d'une voix grave, cette fois-ci nous sommes bien +perdus. + +Et, en quelques mots, il leur fit part de sa découverte. + +--Mais qu'a-t-il pu arriver? gronda Farenheit. + +--Une chose toute simple, répondit Ossipoff, une chose que j'avais +prévue et dont je n'avais pas voulu vous parler au moment du départ; à +la suite d'un de ces cataclysmes météorologiques si fréquents à la +surface de Vénus, une couche de nuages se sera interposée entre le +Soleil et le réflecteur. + +--Alors, nous allons retomber sur Vénus? grommela l'Américain dont la +rage convulsait les traits. + +--C'est probable, répliqua Ossipoff, nous devons même tomber déjà, +c'est, au surplus, une chose facile à vérifier. + +[Illustration] + +Il tira d'une de ses poches un petit appareil formé d'un cadre +métallique allongé; deux fils fins, dont l'un mobile, traversaient +verticalement ce cadre, en écartant ou en rapprochant ces deux fils, +l'un de l'autre, au moyen d'une vis, on mesurait le diamètre d'un objet +quelconque. + +Le vieillard fixa cet instrument à l'oculaire de la lunette et dit à +Fricoulet: + +--Tenez, regardez vous-même. + +L'ingénieur braqua l'instrument sur le Soleil, tourna insensiblement la +vis de rappel pour élargir, à la distance convenable, les deux fils du +micromètre. + +[Illustration] + +--Eh bien? demanda Ossipoff après un instant. + +--Les deux fils sont tangents aux bords du Soleil. + +--Quelle mesure obtenez-vous? + +--Soixante-cinq minutes, répondit Fricoulet en abandonnant l'instrument. + +--Nous vérifierons dans un quart d'heure. + +Est-il utile de dire que ces quinze minutes parurent longues comme +quinze siècles à ces malheureux dont l'angoisse étreignait la poitrine? + +Mickhaïl Ossipoff, seul, conservait son sang-froid, du moment que l'on +n'avançait plus, on tombait, et pouvait-on tomber autre part que sur +Vénus? + +Sa montre à la main, il considérait, impassible, l'aiguille qui, +lentement, se traînait sur le cadran. + +--Regardez, dit-il enfin. + +De nouveau, Fricoulet mit l'œil à la lunette. + +--Eh bien! fit le vieillard, vous devez constater une diminution +sensible du disque solaire. + +Puis tout à coup, regardant la vis que l'ingénieur faisait tourner +doucement entre ses doigts: + +--Mais que faites-vous? s'écria-t-il, vous avez perdu la tête! ne +voyez-vous pas que vous éloignez les fils au lieu de les rapprocher? + +Fricoulet ne répondait pas; pâle, les lèvres serrées, la poitrine +soulevée par une respiration haletante, il étreignait la lunette de la +main gauche, tandis que de la main droite il manœuvrait le micromètre. + +Enfin, d'une voix étouffée: + +--Monsieur Ossipoff, balbutia-t-il, le disque solaire ne diminue pas. + +--Comment, il ne diminue pas! cela est impossible! nous ne sommes pas au +point neutre, et, par conséquent, nous ne pouvons être immobiles... +l'émotion vous trouble la vue... le disque doit diminuer... + +L'ingénieur se redressa et, passant la main sur son front inondé d'une +sueur moite et glacée: + +--Vous avez raison, murmura-t-il, c'est l'émotion, sans doute, qui me +fait mal voir. + +--Mais, enfin, que voyez-vous? + +--Le disque solaire augmente. + +À ces mots, Ossipoff fit un bond prodigieux. + +[Illustration] + +--Vous êtes fou! s'exclama-t-il en haussant les épaules. + +Sans façon, il bouscula Fricoulet et prit sa place, mais à peine eut-il +appliqué son œil à l'oculaire, qu'il poussa un cri étouffé et se recula +en levant les bras au ciel, dans un geste plein de stupéfaction. + +--C'est prodigieux!... incompréhensible... surnaturel... vous avez bien +vu... car, à moi aussi, il me semble que le disque solaire a +augmenté!... il marque maintenant soixante-cinq minutes, dix-huit +secondes! + +Un moment, ils se regardèrent tous quatre en silence, atterrés par cet +incompréhensible phénomène. + +--_By God!_ s'écria tout à coup Farenheit, nous changeons de place, car +voici les rayons solaires qui pénètrent par les hublots de côté. + +--C'est l'appareil qui se retourne, déclara Fricoulet. + +--Mais alors, nous tombons? demanda anxieusement M. de Flammermont. + +[Illustration] + +--Parbleu! + +--Mais, ou cela? sur Vénus? sur la Lune? sur la Terre? rugit +l'Américain, en proie à une effroyable surexcitation, voyons, répondez +quelque chose... vous êtes des savants, et votre métier est de savoir +ces choses-là? + +Il avait saisi Gontran par le collet de sa jaquette et c'était lui qu'il +prenait à partie. + +Un cri épouvantable, poussé par Ossipoff, lui fit lâcher prise. + +Tous tournèrent leurs regards vers le vieux savant. + +Il était horriblement pâle et, appuyé contre la paroi de la logette, il +semblait prêt à perdre connaissance. + +Soudain il porta les deux mains à son visage et murmura: + +--Ah! c'est horrible!... c'est horrible! + +--Monsieur Ossipoff, implora Fricoulet, de grâce, dites-nous ce qui en +est! Si vous vous rendez compte du phénomène qui se produit, +expliquez-le nous, quelles qu'en doivent être les conséquences? + +Alors, le vieillard, fixant sur eux des regards dans lesquels brillait +comme une lueur de folie, balbutia: + +--Nous tombons sur le Soleil! + +Farenheit poussa un épouvantable juron, tandis que, dans sa rage +impuissante, il menaçait des poings toute l'immensité noire et morne +malgré les éclatants rayons du soleil, où la mort... une mort +épouvantable... horrible, les attendait. + +Gontran de Flammermont, anéanti, s'était laissé tomber sur le divan, et +là, sans mouvements, sans pensée, balbutiant machinalement un seul nom: +Séléna! il demeura de longues heures comme si la mort l'eut frappé déjà. + +Ossipoff était retourné à sa lunette, mesurant le grossissement lent, +mais continu du disque solaire. + +Quant à Fricoulet, à l'écart dans un coin de la logette, son carnet à la +main, il se livrait à des opérations algébriques gigantesques, +noircissant le papier de chiffres et de figures trigonométriques, +insouciant de l'océan de flammes dans lequel, quelques heures plus tard, +ses compagnons et lui allaient être engloutis. + +Peu à peu la chaleur s'élevait et, dans l'intérieur de la logette, l'air +surchauffé, devenait irrespirable. + +L'Américain, qui rôdait comme un ours en cage, s'approcha du +thermomètre; il marquait 42 degrés centigrades au-dessus de glace. + +--_By God!_ gronda-t-il, serons-nous donc assez lâches pour attendre +d'être dans cet épouvantable brasier... en tout cas, quant à moi, je +suis bien décidé de ne pas attendre plus longtemps. + +Et sa main cherchait son revolver. + +--Mes amis, dit alors d'une voix suppliante Ossipoff, en tournant vers +eux sa face angoissée, mes amis, me pardonnez-vous de vous avoir +entraînés à votre perte? + +Les yeux pleins de larmes, les traits convulsés, les cheveux en +désordre, le vieillard offrait l'image du désespoir le plus profond. + +Sans prononcer une parole, Gontran et l'Américain lui tendirent la main. + +--Et vous, monsieur Fricoulet, dit le vieux savant, me pardonnez-vous? + +Comme il achevait ces mots, l'ingénieur sauta sur ses pieds et s'écria +d'une voix vibrante: + +--Je vous pardonne d'autant plus volontiers que vous n'avez rien à vous +faire pardonner, par la raison toute simple que ce n'est pas à notre +perte que vous nous avez entraînés, mais bien à notre but!... + +Ossipoff regarda Gontran en hochant la tête. + +--Le pauvre garçon est fou! murmura-t-il. + +--Pas si fou que cela, monsieur Ossipoff, pas si fou que cela; pendant +que vous vous désespériez, moi j'ai travaillé et j'ai trouvé que notre +vitesse, actuellement de vingt mille mètres par seconde, va toujours en +augmentant. + +--Nous n'en arriverons que plus rapidement au brasier ardent qui doit +nous dévorer, grommela l'Américain. + +--Non pas, riposta l'ingénieur: étant donnée notre vitesse, nous devons, +conformément aux lois de la mécanique céleste, décrire autour du Soleil +une courbe quelconque, ouverte ou fermée: parabole, hyperbole, +ellipse... Eh bien! cette courbe, je viens de la calculer, et savez-vous +une chose? elle se confond avec l'orbite même de Mercure que nous +n'allons pas tarder à gagner de vitesse... Avant vingt-quatre heures, +nous aurons rencontré Mercure... + +Ce disant, il tendait triomphalement ses calculs à Ossipoff. + +Mais celui-ci passa la feuille à Gontran en balbutiant: + +--Tenez, voyez vous-même... je suis tellement troublé... + +Fricoulet eut un haussement d'épaules plein d'ironie; puis, s'approchant +du jeune comte, il lui prit les mains. + +--Tu sais, lui murmura-t-il à l'oreille, tu es décidément né sous une +mauvaise étoile. + +Et comme M. de Flammermont le regardait avec étonnement. + +--Je commence à croire que ton mariage avec Séléna finira par se faire. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VIII + +GONTRAN RETROUVE SÉLÉNA ET FARENHEIT A DES NOUVELLES DE SHARP + +[Illustration] + + +LA planète Mercure fait partie des cinq planètes connues de toute +antiquité; mais elle a été sans doute la dernière découverte et +identifiée; la plus ancienne mesure astronomique qui soit parvenue +jusqu'à nous date de 265 ans avant notre ère, de l'an 294 de l'ère de +Nabonassar, soixante ans après la mort d'Alexandre le Conquérant. Nous +possédons aussi sur Mercure des observations chinoises, dont la plus +ancienne appartient à l'année 118 avant notre ère. + +À cause de son rapprochement du Soleil, Mercure n'est visible pour nous +que le soir ou le matin, jamais au milieu de la nuit, et toujours dans +le crépuscule; c'est pourquoi, au temps des premières observations, +comme cela s'était produit pour Vénus, on avait cru à l'existence de +deux planètes différentes, l'une du matin, l'autre du soir... + +--Gontran! est-ce que vous dormez? + +En s'entendant appeler, le jeune homme ferma vivement le volume des +_Continents célestes_ qu'il était occupé à parcourir et, le cachant sous +sa couverture, se retourna du côté d'Ossipoff: + +--Non, cher monsieur, répondit-il, j'étais seulement assoupi... Qu'y +a-t-il pour votre service? + +--S'il ne vous était pas trop désagréable de vous lever, je vous +prierais de venir me rejoindre. + +M. de Flammermont dissimula un bâillement; néanmoins, il se leva. + +--Tenez, lui dit le vieillard en s'écartant de la lunette, regardez à +votre tour... Je ne sais si je dois attribuer cela aux rayons ardents du +Soleil, mais j'ai, depuis quelque temps, la vue très faible. + +Pendant qu'Ossipoff parlait, le jeune homme avait collé son œil à +l'oculaire. + +--Eh bien! demanda-t-il, que désirez-vous savoir? + +--Sous quelle forme apercevez-vous la planète? + +--Comme vous devez l'avoir aperçue vous-même: sous la forme d'un premier +quartier. + +--Bien! mais examinez soigneusement, je vous prie, les deux cornes; ne +remarquez-vous rien? + +Gontran attendit un instant avant de répondre: + +--Ma foi, dit-il, non, je ne remarque rien... + +Les sourcils d'Ossipoff se contractèrent. + +--Alors, murmura-t-il, je me serais donc trompé, et Schroëter, Noble et +Burton avec moi... c'est impossible. + +Il ajouta tout haut: + +--Les deux cornes de Mercure vous semblent-elles d'une identité absolue? + +Le jeune homme se tut quelques secondes; puis, tout à coup: + +--Non, dit-il, la corne australe est loin d'être aussi aiguë que +l'autre... on dirait qu'elle est émoussée. + +Ossipoff jeta un cri de triomphe. + +--C'est bien cela... c'est bien cela, balbutia-t-il tout ému. + +Puis, après un moment: + +--Nous sommes quelques-uns, parmi les astronomes terrestres, qui avons +cru remarquer cette inégalité entre les deux cornes mercuriennes... et +cette remarque a une importance considérable, puisqu'elle établit +l'existence, sur la planète, d'un sol accidenté. + +--Je serais assez curieux, dit Farenheit en intervenant dans la +conversation, de savoir comment vous pouvez déduire cela logiquement. + +--Rien de plus simple: il suffit d'admettre que, près de cette corne +méridionale, il existe un plateau montagneux très élevé qui arrête la +lumière du Soleil et l'empêche d'aller jusqu'au point auquel, sans cette +proéminence, la corne s'étendrait. + +--Mais cette hypothèse est également celle de Flammermont, s'écria +Fricoulet. + +--Mon hypothèse, à moi! fit Gontran. + +--Non... celle de ton homonyme. + +--C'est une preuve, dit gravement le jeune comte, que les grands esprits +se rencontrent souvent, lorsqu'il s'agit de résoudre les éternels +problèmes de la Nature. + +--Et, sans doute, demanda Farenheit d'un ton sceptique, avez-vous pu +faire comme sur la Lune, c'est-à-dire mesurer les montagnes +mercuriennes? + +Ossipoff eut, à l'adresse de l'Américain, un regard dédaigneux: + +--Vous êtes comme Saint-Thomas, mon pauvre Sir Jonathan, répliqua-t-il, +vous ne croyez aux choses que lorsque vous les touchez du doigt. + +Fricoulet eut un hochement de tête significatif. + +--Plaise à Dieu qu'il ne les touche pas trop rudement, grommela-t-il... +car, avec une chute semblable, Dieu sait ce qu'il va advenir de nos os. + +Un léger frémissement courut par les membres de l'Américain; néanmoins, +il fit bonne contenance, et s'adressant à Ossipoff: + +--Vous ne m'avez toujours pas répondu, dit-il. + +--Schroëter, calculant la mesure de la troncature du croissant, +a évalué la hauteur de certains pics mercuriens à la deux cent +cinquante-troisième partie du diamètre de la planète... ce qui leur +donne environ dix-neuf kilomètres... + +--Peuh! fit Jonathan, qu'est-ce que cela à côté des montagnes de Vénus. + +--Presque rien, en effet, mais cela vous paraîtra une hauteur encore +respectable, si vous voulez bien réfléchir que la plus haute montagne du +globe, le Gaurisaukar de l'Himalaya, ne mesure pas plus de 8,840 mètres. + +--Et les volcans mercuriens! demanda Gontran d'un air capable, qu'en +pensez-vous, monsieur Ossipoff? + +--Je pense comme votre illustre compatriote, mon cher monsieur de +Flammermont, je pense que peut-être il en existe, mais qu'en tout cas, +ils ne sont pas visibles pour nous, observateurs terrestres. + +--Schroëter et Huggins se seraient donc trompés?... + +--Je ne vous cache pas que c'est mon opinion; j'ai eu beau, de +l'observatoire de Poulkowa, me livrer aux recherches les plus +minutieuses, il m'a été impossible de retrouver cette tache lumineuse +que l'un et l'autre ont cru remarquer sur la planète, non loin de son +centre. + +Farenheit, qui examinait avec attention le thermomètre, s'écria tout à +coup: + +--Nous n'avons plus que 39°! + +--Preuve que nous nous éloignons du Soleil, répliqua Fricoulet. + +--Dame! pour nous rapprocher de Mercure, il faut bien qu'il en soit +ainsi, dit Gontran en riant. + +--En sommes-nous loin encore? demanda l'Américain. + +--À peine quelques centaines de mille lieues, répondit l'ingénieur; au +surplus, nous devons être maintenant dans sa zone d'attraction, et la +rapidité de la chute va augmenter encore. + +La planète, maintenant, paraissait avoir envahi tout un côté du ciel, et +sa masse noirâtre, semblable à un boulet colossal, se détachait, plus +claire cependant, sur le fond assombri de l'espace. + +Pendant quelque temps, les voyageurs, le visage collé aux hublots, +contemplèrent en silence ce monde nouveau qui allait grossissant, pour +ainsi dire, à vue d'œil, et sur lequel il leur fallait atterrir, Dieu +sait comment. + +Cette question n'était pas sans tourmenter sérieusement Farenheit et M. +de Flammermont. + +Ce dernier s'approcha de Fricoulet et lui murmura à l'oreille: + +--Dis donc! tu me parais envisager avec beaucoup de sang-froid la +perspective de notre chute; nous avons évité le Soleil, mais j'ai bien +peur que le sort qui nous attend sur Mercure ne soit pas beaucoup plus +enviable. + +L'ingénieur eut un haussement d'épaules plein d'insouciance +philosophique. + +--Qu'y veux-tu faire? répondit-il... nous avons mis le petit doigt dans +l'engrenage... il faut que le corps tout entier y passe. + +[Illustration] + +--Si c'est là tout ce que tu as à me dire pour me rassurer... + +--Dame!... je ne vois guère autre chose à te dire... nous tombons... +cela, tu le sais aussi bien que moi... nous tombons même avec une +certaine vitesse... que résultera-t-il de notre rencontre avec le sol +mercurien?... voilà ce qu'il est impossible de prévoir... + +Le visage de Gontran s'assombrissait visiblement. + +Fricoulet s'en aperçut, et avec un ricanement moqueur: + +--Je comprends ta situation, dit-il, et si j'étais à ta place, cela +m'ennuierait fortement que de risquer de revoir ma fiancée à l'état de +chair à pâté... mais il faut prendre le dessus et se dire, qu'après +tout, la vie est une vallée de larmes... + +M. de Flammermont frappa du pied avec impatience: + +--Alcide! grommela-t-il, tu m'énerves considérablement. + +--C'est l'effet de la chaleur torride qu'il fait ici. + +--Alors, tu n'as aucun espoir? c'est la fin... + +L'ingénieur tressauta. + +--Est-ce que tu es fou?... s'écria-t-il... pourquoi la fin?... bien +qu'il y ait quatre vingt-dix-neuf chances sur cent pour que nous nous +brisions, il y a cependant, dans une aventure telle que celle à laquelle +nous sommes mêlés, une part d'inconnu dans laquelle on peut mettre son +espoir, c'est ce que je fais, et je t'engage à m'imiter! + +Gontran secoua la tête; la part d'inconnu à laquelle se raccrochait +Fricoulet ne lui inspirait qu'une médiocre confiance. + +--Quand nous sommes tombés sur la Lune, dit-il, les ressorts du wagon +ont atténué le choc; quand nous avons abordé sur Vénus, c'était en +parachute et puis, faire un plongeon dans l'Océan est toujours moins +dangereux que d'atterrir sur le sol même... mais, dans les conditions où +nous nous trouvons, nous n'avons, dans notre jeu, aucun atout sauveur. + +--Tu oublies la façon dont l'aéroplane a atterri sur le mont Boron, +riposta Fricoulet; nous sommes, ce jour-là, de même qu'en ce moment, +tombés de l'espace, comme une pierre. + +--Avec cette différence que nous tombions de quelques cents mètres, +tandis qu'aujourd'hui nous tombons de quelques centaines de mille +lieues! + +Fricoulet sourit. + +--Heureusement que, pour contre-balancer cette différence énorme, nous +avons, en notre faveur, la pesanteur moitié moindre, à la surface de +Mercure, de ce qu'elle est à la surface de la Terre. + +Le jeune comte ouvrit de grands yeux. + +--Tu te moques de moi, fit-il, je ne suis pas un savant, c'est vrai, +mais je ne suis pas un imbécile auquel on puisse faire accroire que des +vessies sont des lanternes. + +--Loin de moi cette pensée, mon cher, répliqua l'ingénieur, mais, si au +lieu de t'endormir sur les _Continents célestes_, comme tu as fait hier, +tu piochais un peu plus sérieusement l'ouvrage de ton homonyme, tu +saurais que c'est en étudiant l'action perturbatrice produite sur les +comètes qui passent près de lui, que l'on est parvenu à déterminer +exactement la masse de Mercure... + +Gontran se frappa le front. + +--J'y suis, fit-il, je me rappelle maintenant, c'est Le Verrier, +n'est-ce pas, qui est, le premier, arrive à un résultat en étudiant la +comète d'Encke. Et la conclusion?... + +--...Est que le globe de Mercure pèse environ quinze fois moins que le +globe terrestre, et la pesanteur, à sa surface, est presque la moitié de +la pesanteur, à la surface de notre planète natale. + +--C'est vrai,... c'est vrai,... j'ai lu tout cela, murmura Gontran un +peu humilié de son manque de mémoire... mais alors, nous avons moitié +plus de chances de ne pas nous réduire en bouillie que si nous tombions +sur la Terre! + +--Parfaitement logique, approuva Fricoulet avec un signe de tête. + +--C'est donc cinquante chances sur cent que nous avons de nous casser la +tête, et non pas quatre-vingt-dix-neuf, comme vous le prétendiez tout à +l'heure, dit à son tour Farenheit. + +--Scrupuleusement exact, sir Jonathan. + +[Illustration] + +L'Américain témoigna sa joie par un entrechat, mais quelques mots de +l'ingénieur suffirent à refroidir son enthousiasme. + +--N'oublions pas, néanmoins, que nous tombons d'une hauteur de 500,000 +lieues, que nous pesons, l'appareil compris, 1,000 kilogrammes et qu'en +multipliant la hauteur par le carré du temps de chute, nous devons +toucher le sol mercurien avec une vitesse de 42 kilomètres dans la +dernière seconde. + +Gontran et Farenheit poussèrent un cri d'effroi: + +--Étant donné que la pesanteur sera réduite de moitié, prenons seulement +la moitié de cette vitesse, et vous m'accorderez qu'elle est suffisante +encore à nous réduire à notre plus simple expression. + +M. de Flammermont se croisa les bras sur la poitrine. + +--À voir ton calme, s'écria-t-il, on dirait, ma parole, qu'il n'y a pas +un mot de vrai dans tout ce que tu nous racontes là... tu me fais +l'effet des nourrices qui terrifient leurs poupons avec l'histoire de +Croquemitaine ou de Barbe-Bleue. + +[Illustration] + +--Plût au ciel que ce ne fût pas exact, répliqua l'ingénieur; +malheureusement Mercure est là pour nous convaincre de la réalité. + +Au-dessous de l'appareil, en effet, la planète étendait sa masse énorme, +terrifiante, dont les aspérités titanesques n'apparaissaient encore que +vaguement, baignées dans une atmosphère gazeuse fort épaisse. + +L'Américain prit entre ses mains celles de Gontran. + +--Voyons, monsieur de Flammermont, dit-il d'une voix légèrement +angoissée, vous nous avez trop souvent déjà tirés d'affaire, pour que +cette fois encore... + +Ossipoff avait le dos tourné, ce qui permit au jeune comte de pouvoir, +sans se compromettre, lever les bras au ciel dans un geste qui marquait +son impuissance. + +Mais l'Américain était tenace; il ne lâcha pas sa proie. + +--_By God!_ grommela-t-il, vous devez à votre réputation, à votre +gloire, à votre amour... et aussi à ma haine, de nous sortir vivants de +cette impasse... + +Et il ajouta en serrant les poings: + +--_By God!_ si, au lieu d'être un simple marchand de porcs, j'étais un +savant tel que vous, je ne voudrais pas qu'il fût dit que j'ai laissé ma +fiancée entre les mains d'un misérable comme ce Fédor Sharp... voyons, +cherchez, cherchez... + +Gontran eut un mouvement d'impatience. + +--Eh! s'écria-t-il... cherchez... c'est commode à dire... vous croyez +qu'il suffit de se mettre la cervelle à la torture pour trouver une +idée... Je voudrais bien vous y voir... + +Il demeura quelques instants silencieux, immobile, la tête penchée sur +la poitrine, dans une attitude méditative. + +--Mon Dieu! fit-il tout à coup, en regardant Fricoulet, j'ai bien une +idée... + +Farenheit poussa une exclamation joyeuse. + +--J'en étais certain! s'écria-t-il, il était impossible qu'un homme tel +que vous... + +Le jeune comte imposa, de la main, silence, au trop exubérant Américain +et se tournant vers Fricoulet: + +--Pourquoi ne ferions-nous pas comme les marins dont le navire est sur +le point de couler?... jetons à la mer tout ce que nous pourrons pour +nous alléger. + +Sir Jonathan s'était sans doute illusionné sur l'idée géniale de M. de +Flammermont, car ses traits s'allongèrent visiblement. + +--Peuh! murmura-t-il, quand nous serons débarrassés de nos armes, de nos +vêtements, de quelques instruments qui nous restent et des rares +provisions que nous avons encore à nous mettre sous la dent, nous nous +serons allégés peut-être d'une centaine de kilogs... et après? + +--Le fait est, dit à son tour Fricoulet, que ce n'est point la peine de +jeter du lest lorsqu'on en jette si peu. + +Gontran ébaucha un hochement de tête. + +--Vous ne m'avez pas compris, dit-il. Il ne s'agit pas, dans ma pensée, +de nous débarrasser de nos armes, de nos vêtements, de nos vivres, +toutes choses indispensables à notre existence. + +--Alors, bougonna l'Américain, à moins de nous jeter nous-mêmes par +dessus bord... + +--J'ai compris, moi, s'écria soudain Fricoulet qui examinait +attentivement son ami, comme pour lire sur son visage ce qui se passait +dans son cerveau... + +--Tu as compris?... + +--Je le crois, du moins. + +--Eh bien? + +--C'est hardi, mais ce n'est pas impossible. + +Et s'approchant d'Ossipoff, qui, insouciant de la mort à laquelle lui et +ses compagnons couraient avec une vertigineuse rapidité, continuait ses +études sur l'espace: + +--Mon cher monsieur, dit-il, les moments sont trop précieux pour les +employer a compter les étoiles, voulez-vous, je vous prie, nous prêter +le concours de votre sagesse et de vos lumières? + +Le vieux savant abandonna sa lunette en bougonnant. + +--La situation est grave, commença Fricoulet, très grave, dans quelques +heures nous aborderons sur Mercure, et, Dieu sait ce qu'il restera de +nous après cet abordage. + +Ossipoff eut un mouvement d'épaules qui signifiait clairement «qu'y +pouvons-nous faire?» + +L'ingénieur poursuivit: + +--Partant de ce principe, que plus nous serons légers et moins notre +chute aura de chance d'être mortelle, M. de Flammermont propose de nous +alléger de 300 kilos. + +Le vieux savant sursauta: + +--Mais, dit-il, c'est plus du tiers du poids de l'appareil tout entier! + +--C'est, en effet, ce que pèse la logette, dans laquelle nous sommes en +ce moment. + +Ossipoff ouvrit démesurément les yeux: + +--Vous voulez que nous nous séparions de la logette? demanda-t-il à +Gontran. + +--Mais vous êtes fou! s'écria Farenheit. + +Tout interloqué, le jeune homme gardait le silence. + +--Pourquoi, dit alors Fricoulet, pourquoi ne nous en séparons-nous pas? +L'appareil n'a-t-il pas été construit de manière à ce que les deux +parties dont il se compose pussent être séparées l'une de l'autre! +comment donc avons-nous abordé sur Vénus s'il vous plaît? + +--Les conditions ne sont plus les mêmes, riposta Ossipoff, c'est la +sphère et non la logette que nous avons abandonnée et puis, nous avions +le parachute, tandis qu'à présent... + +--À présent, il s'agit de faire sur Mercure tout le contraire de ce que +nous avons fait sur Vénus. D'ailleurs, avez-vous un autre moyen? Si oui, +nous sommes prêts à l'examiner et à l'adopter, s'il est préférable au +nôtre? + +--Non, je n'en ai pas, répondit sèchement le vieux savant. + +--_By god!_ grommela l'Américain, vous en auriez peut-être trouvé un, +si, au lieu de vous hypnotiser, l'œil vissé à votre lunette, vous aviez +tourmenté un peu votre cervelle. + +Ossipoff haussa doucement les épaules et allait, sans doute, retourner à +son instrument chéri, mais Fricoulet l'arrêta: + +--Non, dit-il, mon cher monsieur, laissez pour plus tard la continuation +de vos études... en ce moment, il s'agit de nous mettre tous à la +besogne, car le temps presse... + +Le vieillard poussa un soupir. + +[Illustration] + +--Voilà ce que nous allons faire, continua l'ingénieur; vous et sir +Jonathan, vous allez emballer, empaqueter, le plus soigneusement +possible, tous les objets contenus dans la logette et que vous +reconnaîtrez nous être indispensables; Gontran et moi nous les +amarrerons au fur et à mesure, sur le plancher circulaire qui court le +long de la paroi intérieure de la sphère... + +Aussitôt dit, aussitôt au travail; en deux heures, la logette fut +débarrassée entièrement de tout ce qu'elle contenait. + +--Et les filins de sélénium qui nous rattachaient au parachute, demanda +Farenheit, les abandonnons-nous? + +Fricoulet réfléchit quelques instants et répondit: + +--Non pas, ils vont nous servir de suite. + +--À quel usage? + +--Pour nous attacher solidement; plus tard, peut-être, pourrons-nous en +tirer parti. + +[Illustration] + +Il promena autour de lui un regard circulaire et, après avoir constaté +que l'on n'oubliait rien: + +--Allons, dit-il, en bas tout le monde! + +L'un après l'autre, ils descendirent et, sur les indications de +l'ingénieur, prirent place sur le plancher auquel Fricoulet les attacha +solidement, ainsi qu'il l'avait dit, avec les filins métalliques. + +--Et toi? demanda Gontran. + +--Ne t'inquiète pas de moi, répliqua-t-il, je remonte en haut pour jeter +le lest lorsque le moment sera venu. + +Une heure se passa, puis deux heures, pendant lesquelles les voyageurs, +réduits à une immobilité presque complète, attendirent, l'angoisse au +cœur, que l'ingénieur vint les rejoindre. + +Tout à coup, un craquement se fit entendre, une forte secousse ébranla +la sphère, et Fricoulet apparut sur la première marche de l'escalier, en +criant: + +--C'est fait!... maintenant, à la grâce de Dieu! + +Il s'assit près de ses compagnons, passa autour de son corps le câble de +sélénium qu'il enroula à l'axe central, comme font les pêcheurs qui +prévoient une tempête et s'attachent au mât de leur bateau. + +Ils tombaient, non pas en tournoyant sur eux-mêmes, ainsi que Farenheit +l'avait craint, mais perpendiculairement, comme le plomb d'une sonde; +réunis tous les quatre à la partie inférieure de la sphère, ils +accumulaient en un point, un poids de plus de deux cents kilog., qui +donnait à l'appareil une fixité immuable. + +[Illustration] + +Ils tombaient, et par l'ouverture béante à leurs pieds, ils voyaient, se +rapprochant d'eux, avec une vertigineuse rapidité, le panorama mercurien +qui, maintenant, avait envahi l'espace tout entier. + +À présent, la configuration exacte du sol leur apparaissait nettement, +comme s'ils eussent plané en ballon à une hauteur de quelques +kilomètres; les montagnes élançaient vers eux leurs pics aigus, +projetant, à leur base, des traînées d'ombres gigantesques, et sous les +derniers feux du soleil couchant, des immensités d'eau miroitaient avec +des reflets d'incendie. + +Muets de stupeur, cramponnés aux liens qui les attachaient à la sphère, +les voyageurs tenaient leurs regards rivés sur ce monde qui les attirait +avec une irrésistible force, se demandant angoisseusement si le moment +où un point de contact s'établirait, ne serait pas aussi le moment de la +mort. + +Ils tombaient... ils tombaient... + +Soudain, un choc épouvantable se produisit, accompagné d'un fracas +formidable; on eut dit que le véhicule se disloquait de toutes parts, se +réduisant en miettes. + +Les quatre Terriens poussèrent un cri de terreur. + +--Mercure!... cria plaisamment Fricoulet, tout le monde descend! + +Il n'avait pas achevé, qu'un nouveau choc, moins violent cependant, +faillit briser leurs attaches: puis, aussitôt, coup sur coup, un +troisième, un quatrième... et bientôt, tournoyant sur elle-même dans une +trépidation folle, la sphère se mit à dévaler, entraînant les voyageurs +la tête tantôt en haut, tantôt en bas, aveuglés par une poussière +épaisse, assourdis par le bruit de tonnerre que faisait le métal en +roulant sur le sol, ahuris de se sentir emportés dans ce tourbillon +inexplicable pour eux. + +[Illustration] + +Ce qui se passait était cependant bien simple; la sphère avait, dans sa +chute, rencontré à mi-côte, une des montagnes élevées de Mercure; la +violence même de son choc l'avait fait rebondir, semblable à un ballon, +à quelque cinquante mètres de haut, puis elle était retombée plus loin, +avait rebondi de nouveau, jusqu'au moment où, épuisant ses forces par +des bonds successifs, elle s'était mise à rouler sur le flanc même de la +montagne, renversant les arbres, écornant les rochers, traversant ravins +et cours d'eau, comme une avalanche. En moins de dix minutes, elle +arriva dans la plaine, après une course de huit kilomètres; alors elle +s'arrêta. + +--Ouf! soupira Fricoulet, j'ai cru que cela n'en finirait jamais. + +Par prudence, il attendit quelques secondes. + +--Cependant, ajouta-t-il, cette fois-ci je crois que nous sommes +arrivés... qu'en pensez vous? + +À cette question personne ne répondit. + +--Fichtre! grommela-t-il, ils n'ont pas la tête solide, les amis; pourvu +que nous n'en ayons pas perdu un ou deux pendant le voyage! + +Rapidement, il se débarrassa du filin qui le reliait au pivot +métallique, fouilla dans sa poche, en sortit son petit bougeoir de +magnésium qui répandit aussitôt dans la sphère une lumière éclatante. + +Ses trois compagnons étaient bien là; il poussa un soupir de +soulagement. + +[Illustration] + +Mais presqu'aussitôt il éclata de rire en les voyant; affaissés sur +eux-mêmes, la tête penchée sur la poitrine, les bras pendants le long du +corps, les jambes molles, le buste plié en deux, ils ressemblaient, à +s'y méprendre, à ces marionnettes que l'on fait manœuvrer dans les +«Guignols» des Champs-Élysées, pour la plus grande joie des enfants et +des militaires. Coupez les ficelles qui font mouvoir les membres des +susdites marionnettes, et vous aurez une idée à peu près exacte de +l'aspect des malheureux Terriens... + +--Le fait est, murmura l'ingénieur, qu'il faut avoir le cœur bigrement +solide dans la poitrine, pour résister à une si singulière façon de +voyager. + +Tout en parlant, il déliait, l'un après l'autre, ses compagnons et les +étendait sur le plancher circulaire. + +Après quoi, il s'élança au dehors pour reconnaître le pays. + +La nuit était venue et autour du jeune homme tout était sombre et +silencieux; il lui sembla cependant percevoir, non loin, un murmure +confus assez semblable à celui que produisent les eaux d'un ruisseau +courant sur les cailloux. + +Comme il demeurait immobile, ne sachant vers quel point il devait +diriger ses pas, tout à coup, dans le ciel pur tout étincelant de mille +étoiles, un astre apparut, brillant d'un incomparable éclat au milieu +des feux nocturnes éclairant l'espace et dont la lueur, douce et +indécise, glissa jusqu'à Fricoulet. + +En même temps, le paysage d'alentour, sortant de l'ombre, se dessina +presque nettement, bien qu'estompé dans les vapeurs du soir. + +--Merci, Vénus, dit plaisamment l'ingénieur en inclinant la tête vers +l'astre radieux. + +Promenant alors ses regards autour de lui, il constata qu'il se trouvait +au pied même d'une montagne fort élevée, sur la lisière d'une forêt dont +les arbres avaient arrêté la sphère; non loin de là, serpentant sur le +flanc de la montagne, un ruisselet chantonnait d'une voix cristalline, +reflétant dans ses eaux la lumière discrète de Vénus. + +Saisir dans la sphère le premier récipient qui lui tomba sous la main, +courir au ruisseau, y remplir le récipient et revenir en jeter le +contenu au visage de ses compagnons, tout cela, Fricoulet le fit en cinq +minutes. + +Mais à peine le liquide eut-il touché leur peau, que Mickhaïl Ossipoff +et ses deux compagnons d'infortune se mirent à pousser des cris +horribles. + +--Au feu!... Au feu!... hurla Farenheit en se redressant d'un bond. + +Puis, apercevant Fricoulet qui, debout à l'entrée de la sphère +contemplait ses amis d'un air tout ahuri: + +--_By God!_ gronda-t-il, quelle est cette mauvaise plaisanterie? + +Et il s'avançait vers l'ingénieur, le poing levé, menaçant. + +--Dites donc, dites donc, riposta l'ingénieur... c'est comme cela que +vous me remerciez des soins que je vous donne? + +--Drôles de soins, en vérité, dit à son tour Ossipoff... et singulière +façon de faire revenir les gens à eux en les aspergeant d'eau +bouillante. + +--D'eau bouillante! répéta Fricoulet... Ah çà! devenez-vous fou? + +--N'est-ce pas toi, plutôt, qui l'es devenu? s'écria Gontran qui se +tamponnait douloureusement le visage avec son mouchoir. + +--De l'eau chaude? répéta encore l'ingénieur... mais puisque je viens de +l'aller chercher à ce ruisseau... tenez... là-bas!... + +Il n'avait pas achevé ces mots, que Farenheit se précipita pour être le +premier à constater la chose. + +[Illustration] + +Mais, oublieux des lois spéciales qui régissaient la pesanteur à la +surface de ce monde nouveau pour lui, il arriva d'un seul bond, bien +qu'une dizaine de mètres l'en séparassent, à l'endroit indiqué par +Fricoulet, et tomba dans le ruisseau où il enfonça jusqu'à mi-jambes. + +Alors ce furent des cris, des jurons, des lamentations à n'en plus +finir; lorsqu'on le sortit de là, le malheureux Yankee avait la peau des +jambes presque entièrement enlevée. + +--Baste! murmura Fricoulet, tout en procédant à un pansement sommaire; +rien ne vaut, pour dégager le cerveau, un bain de pieds un peu chaud. + +Gontran, que les grimaces de l'Américain amusaient beaucoup, vint lui +serrer les mains avec énergie. + +--Merci, sir Jonathan! dit-il avec emphase, merci. + +--Merci... de quoi? demanda l'autre étonné. + +--De nous avoir, par ce petit accident, donné une preuve certaine que le +sol que nous foulons en ce moment est bien le sol de Mercure. + +Farenheit regarda son interlocuteur, pour voir s'il ne se moquait pas de +lui, mais le grand sérieux de M. de Flammermont lui donna le change et +il étouffa, dans un grognement, les paroles de mauvaise humeur qu'il +était prêt à prononcer. + +--Alors, dit Ossipoff, vous croyez, Gontran, que nous avions besoin de +cette preuve pour savoir ou nous étions? + +Le jeune homme esquissa un geste vague. + +--Mon Dieu! balbutia-t-il, ce n'était peut-être pas tout à fait +nécessaire. + +--Je dirai plus... c'était inutile. + +Et étendant les bras vers les cieux: + +[Illustration] + +--N'avons-nous pas là, au-dessus de notre tête, un indicateur +merveilleux qui, mieux que quoi que ce soit, peut nous guider dans notre +route et nous renseigner sur notre position? + +--Il est vrai, en effet, dit Gontran, que par la situation des +étoiles... + +Fricoulet intervint: + +--Permettez-moi, cependant, de vous faire observer, monsieur Ossipoff, +que, vu de Mercure ou des autres planètes, le ciel étoilé est absolument +le même que vu de la Terre. N'apercevons-nous pas ici, presque au +Zénith, les sept étoiles de la Grande Ourse? là, sur notre gauche, ne +sont-ce pas Orion et Rigel qui brillent non loin des Pléiades? sur notre +droite, ne voyez-vous pas Arcturus, Véga, Procyon, Capella? Donc, nous +ne pouvons guère nous en rapporter à la voûte étoilée pour nous assurer +que nous sommes bien sur le sol mercurien. + +Ossipoff accueillit ces paroles par un petit rire moqueur: + +--Vous oubliez, dit-il, que pour la planète Mercure seule, Vénus peut +briller avec un éclat aussi intense... si cela ne vous paraît pas +probant... voici Mars, là-bas... ici, voici Jupiter, et enfin, voici la +Terre; dites-moi quel est, dans l'immensité sidérale, le monde duquel on +peut apercevoir, dans ces positions et avec ces dimensions, les +différentes planètes que je viens de vous nommer? + +Et il considérait l'ingénieur d'un air triomphant. + +--Notez bien, répliqua Fricoulet, que je n'avais nullement besoin de ce +que vous venez de me dire, pour me faire une opinion au sujet du monde +sur lequel nous nous trouvons... seulement, je tenais à insister sur ce +point que, en raison de l'éloignement prodigieux des étoiles, les +perspectives ne changent pas et que... + +[Illustration] + +--Pardon, demanda Gontran en toisant Fricoulet d'un regard dédaigneux, +est-ce à moi que s'adressait ce petit cours d'astronomie? + +--Nullement, nullement, s'empressa de répondre l'ingénieur; c'était à +sir Jonathan. + +[Illustration] + +--_By God!_ grommela celui-ci, qui considérait d'un air piteux ses +mollets, que l'eau bouillante du ruisseau avait amenés à l'état +écarlate; si c'est pour moi que vous parlez, vous perdez votre temps... +car je me soucie de tout cela comme... + +Et il acheva sa phrase en faisant claquer, contre ses dents, l'ongle de +son pouce. + +Décrire l'expression méprisante du visage d'Ossipoff, en entendant +l'Américain s'exprimer ainsi, serait impossible. + +Il pivota sur ses talons en haussant les épaules. + +Mais, quelle ne fut pas sa stupéfaction, en voyant M. de Flammermont +s'éloigner en courant, puis, après quelques enjambées, prendre son élan, +et, d'un bond prodigieux, s'élancer dans les airs. + +--Gontran! Gontran! cria Fricoulet, que fais-tu donc? + +--Je le tiens... je le tiens... répliqua le jeune comte, en brandissant, +à bout de bras, un objet que l'obscurité ne permettait pas de +distinguer, mais qui paraissait s'agiter violemment. + +En même temps, des cris perçants, désespérés, se firent entendre, +troublant le majestueux silence de la nuit, éveillant au fond de la +forêt immense des échos mystérieux. + +Cependant, Gontran avait touché le sol, et, prestement, s'en revenait +auprès de ses compagnons. + +--Voilà, dit-il en riant, de quoi nous restaurer succulemment. + +Et il brandit triomphalement, au bout de son poing, un animal étrange, +ayant avec l'oiseau une certaine ressemblance, en ce sens qu'il était +pourvu d'ailes membraneuses comme les chauves-souris, la tête, qu'un +seul œil éclairait, placé juste au milieu du front, était munie d'un +long tube corné, s'évasant, à son extrémité, comme un pavillon de cor de +chasse. Point de pattes, mais les ailes garnies de sortes de griffes en +forme de crochets, dont l'animal devait certainement se servir pour se +suspendre aux arbres, au moment du repos. + +[Illustration] + +Les Terriens, Fricoulet surtout, considéraient avec un intérêt mêlé de +stupéfaction cet être bizarre. + +--Et vous croyez que cela est bon à manger? demanda Farenheit, aux yeux +duquel ce volatile n'était intéressant que par l'adaptation culinaire +que l'on en pouvait faire. + +--Ma foi! vous me posez là une question à laquelle je ne puis pas plus +répondre que vous,... cependant, comme rien, dans la nature, n'a été +créé sans but, peut-être est-il permis de penser que cet animal est +comestible... donc, si le cœur vous en dit... + +--Non, pas le cœur, mais l'estomac, répliqua Gontran, qui, déjà, +préparait la bête avec acharnement... car je ne sais si cette +nourriture, faite de mastic sur la lune, et d'herbes hachées sur Vénus, +convient à vos estomacs, mais cette volaille a réveillé, chez le mien, +tous ses appétits carnassiers! + +Pendant que le jeune comte parlait, Farenheit avait ramassé des +brindilles de bois qu'il avait réunies en tas, puis, battant le briquet, +il mit le feu à ce bûcher improvisé, qui, bientôt, se transforma en un +véritable brasier; quelques minutes après, le volatile mercurien, enfilé +dans une branche de bois vert en guise de broche, grésillait au-dessus +des flammes, répandant, dans l'atmosphère, une bonne odeur de graisse +chaude, que les narines de nos voyageurs humaient gourmandement. + +[Illustration] + +Tout en surveillant son rôti, Gontran réfléchissait. + +--À quoi pensez-vous, mon cher enfant? demanda Mickhaïl Ossipoff. + +--Je songe que nous allons éprouver bien des difficultés à parcourir +rapidement ce monde inconnu, sans la moindre carte pour nous guider si, +au moins, ce coquin de Sharp ne nous avait pas complètement dépouillés. + +--Nous n'avons rien à déplorer en ce qui concerne Mercure, répliqua le +vieillard, puisque les astronomes terrestres n'ont jamais été à même +d'étudier suffisamment la planète pour en pouvoir dresser une carte; au +surplus, vous avez, je crois, une crainte vaine! quinze mille kilomètres +de tour, qu'est-ce que cela pour des gens comme nous? + +--Surtout, ajouta Fricoulet, que, organisés comme nous le sommes, c'est +absolument comme si nous étions chaussés de bottes de sept lieues... + +--À table!... à table!... cria en ce moment l'Américain. + +--Mais votre rôti ne doit pas encore être à point, déclara M. de +Flammermont. + +--Je vous demande pardon, riposta Farenheit, voici, montre en main, dix +minutes qu'il est au feu. + +--Eh bien! mais il sera saignant. + +--Pardon! ces dix minutes en font quarante, en réalité. + +--Je ne vous comprends pas! + +--Puisque Mercure accomplit son voyage autour du Soleil en quatre fois +moins de temps que n'en met la Terre à accomplir le sien, c'est donc que +les minutes, sur cette planète, ont une valeur quadruple de celle des +minutes terrestres. + +Personne ne répondit, chacun étant trop affamé pour prendre le temps de +réfuter cette théorie bizarre. + +Tout en rongeant une aile du volatile, Farenheit demanda: + +--Alors, si j'ai bien compris ce que vous disiez durant le voyage, +Mercure est un monde inhabité. + +Fricoulet haussa les épaules. + +--Comment pouvez-vous dire des choses semblables, lorsque vous avez en +main la preuve du contraire? + +L'Américain arrondit les yeux. + +--Ce n'est point une preuve que j'ai, répliqua-t-il; c'est un membre de +volaille. + +--Eh! riposta l'ingénieur, cette volaille est-elle autre chose qu'un +habitant de Mercure?... + +L'Américain, à cette sortie inattendue, éclata de rire, et son hilarité +fut partagée par Gontran. + +--En vérité, s'écria le jeune homme, tu voudrais prétendre que cet +oiseau à trompe est un représentant de l'humanité mercurienne! + +--Pourquoi pas? + +--Notez bien, mon cher Gontran, dit à son tour Ossipoff, que Mercure +étant une planète toute jeune, son humanité doit correspondre à la +période quaternaire terrestre... d'autre part, il se peut que la +succession des espèces vivantes se soit faite autrement que sur notre +monde, et que l'humanité mercurienne ait une forme toute différente de +celle qu'elle affecte sur les autres planètes. + +Gontran, pendant cette explication, était demeuré tout interdit; quand +le vieillard eut achevé, il fit une moue de dégoût et jeta loin de lui +le morceau de carcasse qu'il s'apprêtait à dévorer à belles dents. + +--Que te prend-il donc? demanda Fricoulet qui avait la bouche pleine. + +--Je me fais l'effet d'un anthropophage!... déclara M. de Flammermont. + +--Baste! grommela l'Américain, un habitant de Mercure! cela ne tire pas +à conséquence, et puis, il n'avait qu'à prévenir. + +Tout à coup, brusquement, sans transition aucune, la nuit fit place au +jour. + +À peine le soleil avait-il paru à l'horizon, que rapidement, il s'éleva +dans le ciel, déversant sur la planète des torrents de lumière et de +chaleur. + +Pendant que ses compagnons s'épongeaient le front, Ossipoff, insouciant +des insolations, avait saisi sa lunette et, la braquant sur l'astre +radieux, mesurait son diamètre à l'aide du micromètre. + +--C'est bien cela, murmura-t-il d'un ton satisfait--75'. + +--Et de la Terre? demanda l'Américain, sous quel diamètre l'aperçoit-on? + +--Sous un diamètre une fois moindre... c'est-à-dire mesurant 32 minutes +seulement. + +--Nous ne pouvons nous mettre en route maintenant, dit Fricoulet, à +moins d'être rôtis tout vifs; si vous m'en croyez, nous nous étendrons +sous la voûte épaisse et impénétrable que forme le feuillage de ces +arbres, et nous dormirons en attendant la nuit. + +Lorsque le crépuscule tomba, enveloppant le paysage d'une douce et +chaude lumière dorée, les voyageurs se préparèrent au départ; du reste, +ils n'emportaient avec eux que leurs armes, indispensables en prévision +de la rencontre de Scharp, et quelques tablettes de la pâte nutritive, +pour le cas où quelque habitant de Mercure ne passerait pas à leur +portée. + +Ils laissaient, auprès du ruisseau, leur sphère avec tout ce qu'elle +contenait; nulle crainte que quelque filou y vînt mettre la main. + +--Comment allons-nous faire pour ne pas nous égarer? demanda M. de +Flammermont. + +--D'après mes observations, répondit le vieux savant, nous devons nous +trouver, actuellement, sur la limite de la zone tropicale; en nous +guidant sur les étoiles, rien ne nous sera plus facile que de faire le +tour de la planète, en nous dirigeant vers l'Est. + +--Mais il doit certainement exister des mers et des océans, dans ce +monde inconnu!... comment ferons-nous pour les traverser? + +--Nous aviserons. + +Tout en causant, on s'était mis en marche et cinq minutes avaient suffi +à parcourir un kilomètre; on alla, de cette allure, jusqu'à minuit +environ, traversant des plaines arides, franchissant des collines +abruptes, se frayant à grand'peine un chemin à travers des forêts aux +arbres titanesques, enchevêtrés de lianes énormes, fouillis inextricable +dans lequel il leur fallait se débattre, comme des bestioles dans des +toiles d'araignée immenses. + +[Illustration] + +Puis, tout à coup, le ciel s'assombrit, l'atmosphère se couvrit de +nuages épais derrière lesquels disparurent les étoiles scintillantes et +les astres radieux, et des ombres opaques ensevelirent la planète comme +dans un suaire de deuil. + +Force fut aux voyageurs de faire halte pour attendre le jour. + +À l'aube, comme ils se préparaient à repartir, désireux de profiter des +quelques instants pendant lesquels la chaleur était supportable, pour +faire encore quelques lieues, Mickhaïl Ossipoff, qui marchait en tête, +s'arrêta brusquement. + +--De l'eau! exclama-t-il, de l'eau! + +Étendant la main, il montrait à ses compagnons une nappe liquide qui, +non loin de là, miroitait sous les rayons dorés du soleil; sur la rive, +des arbres gigantesques penchaient leur frondaison verdoyante qui +semblait répandre, tout alentour, une fraîcheur délicieuse. + +--Si vous m'en croyez, mes amis, dit le savant, nous pousserons jusque +là, puis nous nous arrêterons pour attendre le crépuscule. + +--À quelle distance croyez-vous que nous soyons de cette oasis? demanda +l'Américain en s'épongeant le front. + +--Une quinzaine de kilomètres, tout au plus, répondit Fricoulet. + +--C'est l'affaire d'une demi-heure! un peu de courage et nous jouirons, +jusqu'au soir, d'un repos délicieux. + +Sur ces mots, prononcés d'un ton encourageant par M. de Flammermont, on +se remit en marche. + +Mais, chose singulière, les voyageurs, tout en avançant, ne paraissaient +pas se rapprocher de leur but! + +L'eau étincelait toujours et les arbres continuaient à dresser dans +l'air, leur chevelure; mais il semblait que le paysage reculât à +l'approche d'Ossipoff et de ses compagnons. + +L'Américain tira sa montre: + +--Voilà déjà cinquante minutes que nous marchons, grommela-t-il, +cinquante minutes pour faire quinze kilomètres! c'est inadmissible! vous +vous êtes trompé dans l'estimation de la distance, mon cher monsieur +Fricoulet! + +--C'est bien possible, répliqua celui-ci qui, la main sur les yeux en +guise d'abat-jour, examinait pensivement l'horizon. + +--Par exemple! dit à son tour Gontran, il y a, dans ce qui se passe, +quelque chose d'étrange, d'anormal! remarquez-vous que cette eau, ces +arbres, ont la même tonalité que tout à l'heure, or les règles de +l'optique... + +L'ingénieur frappa ses mains l'une contre l'autre. + +--J'y suis, s'écria-t-il... j'ai l'explication du phénomène, c'est un +mirage... nous sommes victimes d'une illusion d'optique semblable à +celles qui se présentent souvent dans les déserts africains. + +--Un mirage, répéta Farenheit d'un ton accablé, alors, cette eau +n'existe pas? + +--À cela, il n'y aurait pas grand dommage, riposta Gontran, car elle +doit être quelque peu brûlante, c'est l'ombre des arbres que je +regrette. + +[Illustration] + +--Ne nous désespérons pas, dit vivement Fricoulet, marchons encore un +peu, il est fort possible que ce paysage existe réellement. + +La constance des voyageurs fut soumise à une rude épreuve; la contrée +qu'ils traversaient était une sorte de désert aride, aussi loin que la +vue pouvait s'étendre, on ne voyait qu'un sol jaunâtre et desséché... +pas un arbre, pas un brin d'herbe; du sable, du sable, toujours du sable +et, au-dessus de la tête, dans le ciel pur, le disque énorme du soleil, +versant à torrents ses rayons, qui leur calcinaient les membres et +corrodaient leurs entrailles. + +Enfin, à bout de forces, ils s'arrêtèrent, une toile de tente fut tendue +sur quatre piquets et, dans le carré d'ombre que cet abri primitif +projetait sur le sol brûlant, les voyageurs s'étendirent jusqu'au soir. + +Lorsque, dans l'immensité sidérale, l'astre du jour eut été remplacé par +la clarté plus douce de Vénus, les voyageurs abandonnèrent leur +campement, décidés à marcher jusqu'à ce qu'ils fussent sortis de ce pays +désolé. + +Vers minuit, enfin, après une cinquantaine de kilomètres parcourus, ils +entrèrent dans une contrée nouvelle, et la végétation reparut, plus +luxuriante encore qu'à l'endroit où ils avaient opéré leur descente; aux +sables du désert succédait une plaine fertile et gazonnée; au loin, l'on +entendait le murmure d'une eau courante, bruissant sur les cailloux. + +--Farenheit! Farenheit! appela Ossipoff en voyant l'Américain prendre +les devants, ou courez-vous ainsi? + +--Prendre un bain! répondit-il sans s'arrêter. + +--Mais le malheureux va s'échauder! fit M. de Flammermont en se +précipitant sur les traces de Farenheit. + +Celui-ci avait quelques enjambées d'avance, si bien qu'il disparut sous +les grands arbres, avant que le jeune homme l'eût rejoint. + +Soudain l'Américain poussa un cri de joie; semblable à une nappe +d'argent, une immensité liquide s'étendait devant lui, reflétant, à sa +surface, les astres étincelants qui fourmillaient au firmament. + +--_By God!_ grommela-t-il en précipitant sa course, fût-ce de l'eau à +faire cuire des œufs, le bain me paraîtra frais auprès des rayons du +soleil. + +En deux bonds, il atteignit la rive, se débarrassa de ses vêtements, et +ne conservant que son caleçon, entra dans l'eau. + +Bien que chaude, l'eau lui parut, en effet, d'une température moins +élevée que l'atmosphère embrasée de la journée, et il s'y plongea avec +une volupté inouïe, piquant des têtes, faisant la planche, tirant des +coupes savantes, en bon nageur qu'il était. + +[Illustration] + +Sans y prendre garde, il s'était un peu éloigné de la rive et il ne +songeait aucunement à mettre un terme à ses exercices aquatiques, +lorsque tout à coup, à quelques mètres de lui, l'eau bouillonna +fortement, en même temps qu'une masse sombre, émergeant à la surface, se +dirigeait vers le bord. + +Tout de suite, l'idée des crocodiles vint à Farenheit et, en dépit de la +température de l'eau, un frisson glacé lui courut le long de l'échine. + +Instinctivement, sa main chercha son revolver à sa place habituelle; +mais il était en caleçon. + +--_By God!_ gronda-t-il, pourvu que les amis arrivent à temps. + +Cependant, la masse inquiétante avait abordé et, lentement, péniblement, +se hissait sur la rive en poussant des grognements formidables. + +À la clarté de Vénus, l'Américain distinguait, bien qu'assez vaguement, +un corps énorme terminé en forme de queue et ne paraissant pas mesurer +moins de cinquante à soixante mètres, la partie antérieure de l'animal +formait à elle seule la tête, tête monstrueuse, épouvantable, que +terminait une trompe rigide en forme de cornet, assez semblable à celle +dont était munie la tête de l'habitant mercurien dont les voyageurs +s'étaient régalés. + +[Illustration] + +De l'endroit où il se trouvait, Farenheit entendait l'aspiration +puissante du monstre qui, déséquilibrant les couches atmosphériques, +produisait des courants d'air violents dont le remous arrivait jusqu'au +nageur. + +Celui-ci était fort mal à son aise et maudissait la malencontreuse idée +qu'il avait eue de prendre un bain. + +Tout à coup, un cri terrible, n'ayant presque rien d'humain, parvint +jusqu'à lui. + +Puis aussitôt, une voix angoissée, venant de la rive, appela au secours! + +--_By God!_ grommela Farenheit, qu'arrive-t-il?... le monstre aurait-il +attaqué les amis? + +Et, sans réfléchir que ses mouvements pouvaient attirer l'attention de +l'animal, il se mit à nager vigoureusement en faisant un léger détour, +afin d'aller aborder au plus près et de prêter main forte à ses +compagnons. + +--Au secours!... au secours!... répéta la même voix. + +L'Américain avançait rapidement. + +--Courage! cria-t-il, courage, me voici. + +Comme pour lui répondre, le monstre poussa un hurlement qui déchira +l'air effroyablement; on eût dit le ronflement d'une sirène à vapeur. + +Comme Farenheit sortait de l'eau, il aperçut une forme blanche +cramponnée à un arbuste. + +--Tenez ferme, cria-t-il, tenez ferme, me voici. + +--À moi! monsieur Farenheit, à moi! + +--Mademoiselle Séléna! s'exclama l'Américain, tellement stupéfait qu'il +s'arrêta dans sa course. + +--Vite!... vite!... je ne puis plus. + +La forme blanche parut se détacher de l'arbre et, tout en résistant, +s'avancer vers le monstre dont la trompe, braquée sur elle, semblait un +gouffre prêt à l'engloutir. + +En ce moment, un grand bruit se fit entendre sous les arbres; c'était +Ossipoff et ses compagnons qui accouraient à la recherche de Farenheit. + +[Illustration] + +--Tirez! tirez! leur cria l'Américain, impuissant à sauver la jeune +fille de la mort inévitable qui l'attendait. + +Une dizaine de coups de feu éclatèrent, éveillant, dans le lointain, des +échos semblables aux roulements du tonnerre. + +[Illustration] + +Épouvanté par ce bruit auquel ses oreilles n'étaient point habituées, +atteint peut être par l'un des projectiles, le monstre mercurien poussa +un horrible grognement et, plongeant dans le lac, disparut aux yeux des +Terriens. + +--Séléna! s'écria Gontran éperdu, en bondissant jusqu'à la forme blanche +étendue sur le sol. + +Presque en même temps que le jeune homme, Ossipoff fut auprès du corps +de sa fille: + +--Mon enfant! gémit-il, ma fille adorée! c'est toi! c'est bien toi que +je revois! + +Il l'avait prise sur ses genoux et la berçait comme une enfant. + +Fricoulet écarta un peu Gontran et plaça sa main sur la poitrine de la +jeune fille. + +--Elle n'est qu'évanouie, déclara-t-il, donc rassurez-vous, monsieur +Ossipoff, et toi, Gontran, ne te désole pas, ce n'est absolument rien. +Si vous le voulez bien, nous allons retourner, à marche forcée, jusqu'à +l'endroit ou nous avons laissé notre sphère, là, je trouverai, dans ma +caisse de pharmacie, les médicaments nécessaires à Mlle Séléna. + +--Mais elle, fit Ossipoff, comment la transporterons-nous? + +--D'une manière fort simple, déclara Farenheit qui achevait de +s'habiller, vous aller voir. + +Il arracha, à l'arbre le plus voisin, deux branches longues et flexibles +auxquelles il fixa l'ample redingote du vieillard, comme une toile +tendue sur un lit de sangle. + +On y déposa la jeune fille, puis lui et Gontran mettant sur leurs +épaules les brancards de cette litière improvisée, partirent au pas +gymnastique, suivis de Fricoulet et d'Ossipoff. + +[Illustration] + +Tous les vingt kilomètres, les porteurs se relayaient; tous les quarante +kilomètres, on s'arrêtait dix minutes pour se reposer. + +Quand l'aurore apparut, les voyageurs étaient réunis dans la sphère, +autour de Séléna qui, sortie de sa torpeur, grâce aux soins intelligents +de Fricoulet, leur souriait doucement. + +Des quatre voyageurs, Farenheit était certainement celui qui manifestait +la plus grande joie de voir la jeune fille revenue à elle. + +--Comme vous êtes bon, sir Jonathan, dit Séléna en lui tendant la main, +et comme cela paraît vous faire plaisir de me revoir. + +--Dame! répliqua l'Américain, je songe que vous allez pouvoir me donner +des nouvelles de ce misérable. + +--Moi! répliqua-t-elle d'un air étonné, je ne puis rien vous dire de +lui, sinon qu'il est parti voilà bientôt quatre jours. + +--Parti! s'écrièrent ensemble Ossipoff et ses compagnons, mais parti +pour quelle destination? + +--Pour le Soleil. + +--Mais, toi?... + +--Moi, il m'a abandonnée ici, parce que j'étais, pour le wagon, une +surcharge qui pouvait compromettre son voyage. + +Gontran serrait ses poings avec fureur. + +--Ah! le misérable... le misérable!... il me le paiera cher. + +Farenheit, lui, répondit avec un rugissement: + +--Pour cela, il faudrait que vous lui mettiez la main dessus; or, comme +nous sommes cloués ici pour le restant de nos jours, sans aucun espoir +de revoir jamais notre planète natale... + +--Qu'importe! murmura Ossipoff tout à la joie de serrer dans ses bras sa +fille chérie. + +--_By God!_ grommela l'Américain, vous en parlez à votre aise, vous avez +retrouvé votre fille; mais Sharp m'échappe encore une fois. + +--Et cette fois est la bonne, ricana Fricoulet. + +Sir Jonathan haussa les épaules et s'éloigna pour aller à la recherche +d'habitants de Mercure sur lesquels il pût passer sa fureur. + +En effet, il revint, au bout d'une demi-heure, portant attaché, tout +autour de lui, à sa ceinture, un chapelet de volatiles en tous points +semblables à celui que Gontran avait tué. + +[Illustration] + +--Belle chasse! dit Fricoulet en se frottant les mains avec un visible +contentement. + +--Figurez-vous, répliqua l'Américain, qu'il se passe dans le ciel +quelque chose de fort singulier; on dirait qu'il y a une étoile qui +grandit à vue d'œil. + +L'ingénieur haussa les épaules en riant. + +--Illusion d'optique, dit-il. + +--Je vous affirme que j'ai vu net, même que cette étoile illumine, de +son rayonnement, toute une partie de l'espace. + +L'Américain parlait si ferme et d'un ton si convaincu que Fricoulet le +suivit au dehors. + +À peine eut-il jeté les yeux sur le ciel qu'il rentra précipitamment; +muni de la lunette d'Ossipoff, il la braqua sur le point désigné par +l'Américain: + +--Une comète! une comète! s'écria-t-il. + +Tout le monde, même Séléna, vint le rejoindre. + +Le vieux savant arracha, des mains de l'ingénieur, l'instrument qu'il +dirigea vers l'astre et demeura longtemps en contemplation. + +Enfin, il murmura: + +--En effet, c'est une comète. + +Puis aussitôt, jetant un regard circulaire sur le paysage: + +--Si vous m'en croyez, dit-il, nous nous établirons provisoirement au +sommet de cette petite colline que vous voyez là-bas; nous y serons +admirablement bien pour nous livrer à nos observations astronomiques; en +même temps, au point de vue hygiénique, nous aurons moins à souffrir du +rayonnement. + +En raison du peu de pesanteur à la surface de la planète, les quatre +Terriens eurent tôt fait de rouler la sphère jusqu'à l'endroit indiqué +par le vieux savant; c'était une petite éminence boisée, élevée d'une +cinquantaine de mètres au-dessus du niveau du sol, et descendant, en +pente douce, jusqu'au ruisseau où sir Jonathan avait pris, +l'avant-veille, un bain de pieds si malencontreux. + +Quand il s'éveilla, le lendemain matin, le premier soin d'Ossipoff fut +de gravir l'escalier intérieur qui conduisait au sommet de la sphère où +il avait installé des instruments d'optique. + +Aux cris qu'il poussa, ses compagnons le rejoignirent et aperçurent, +avançant vers le Soleil avec une rapidité vertigineuse, le météore de la +veille qui étalait, en travers du ciel, une queue immense. + +Après être demeurée un moment silencieuse, éblouie par ce spectacle +féerique, Séléna demanda: + +--Chaque comète a un nom, n'est-ce pas, père?... Comment donc s'appelle +celle-ci? + +L'astronome hocha la tête, d'un air de doute. + +--Je l'ignore, répondit-il. + +--Comment, vous l'ignorez? je croyais cependant... + +--Tu croyais mal, répliqua-t-il d'un ton un peu sec, ces corps errants, +baptisés du nom de comètes, sont aussi nombreux dans l'espace que les +poissons au sein de l'Océan; il se peut donc que nous ayons sous les +yeux une comète nouvelle, arrivant de l'infini et que notre Soleil fait +dévier de sa route. + +En ce moment, Gontran fit un léger saut en arrière. + +--Dites donc, fit-il, n'y a-t-il pas à craindre que cette comète ne nous +heurte en passant; elle paraît venir directement sur nous. + +Fricoulet, qui examinait l'astre avec attention, murmura: + +--Tu pourrais bien pronostiquer juste, car elle va certainement couper +l'orbite de Mercure. + +Et, après un moment, il ajouta: + +--Ça, par exemple, pourrait bien être la fin; qui sait, en effet, ce qui +sortirait d'un abordage semblable. + +Toute la journée, en dépit des torrents de feu qui tombaient du ciel, +les Terriens demeurèrent à leur poste d'observation, regardant croître, +avec terreur, cet astre qui, peut-être, leur apportait la mort; +maintenant on distinguait nettement les trois parties de la comète: la +tête énorme, monstrueuse, entourée de sa chevelure lumineuse auprès de +laquelle la lumière solaire pâlissait, et sa queue qui balayait l'espace +de son panache enflammé. + +Comme la nuit approchait, l'atmosphère parut soudain s'embraser, la +chaleur devint étouffante, l'air se raréfia et, sous le coup d'une +inexplicable asphyxie, les voyageurs perdirent connaissance. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE IX + +À CHEVAL SUR UNE COMÈTE + +[Illustration] + + +PARBLEU! voilà qui est fort! + +Assis sur son séant, M. de Flammermont considérait avec stupeur ses +compagnons étendus autour de lui, dans des positions diverses et dormant +d'un profond sommeil. + +Le jeune homme venait de se réveiller et ses yeux, en s'ouvrant, +s'étaient naturellement tournés vers Séléna. + +Mais Gontran était-il insuffisamment réveillé ou bien était-il le jouet +d'une illusion d'optique? toujours est-il que le gracieux visage de la +jeune fille lui parut noir comme de l'encre. + +Il regarda les autres voyageurs; tous, des pieds à la tête, lui +semblèrent avoir été plonges dans un bain de suie. + +--Voyons, balbutia-t-il, voyons, je rêve, ou bien, pendant mon sommeil, +il m'est survenu, dans la rétine, quelque incompréhensible accident. + +[Illustration] + +Il voulut se frotter les yeux; mais un brusque mouvement arrêta ses +mains à mi-chemin. + +Ses mains, à lui aussi, étaient noires et son complet de coutil blanc +paraissait avoir été amidonné avec du noir animal. + +--Cela! par exemple! c'est trop fort! + +Non sans peine, engourdi encore par l'étrange sommeil qui l'avait +terrassé en même temps que ses compagnons, il se leva et s'approchant de +Fricoulet, le secoua violemment par les épaules. + +--Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il? grogna l'ingénieur en sursautant. + +Puis, apercevant Gontran, qui penchait vers lui son regard anxieux, il +partit d'un grand éclat de rire. + +--Ah! fit-il, elle est bien bonne!... mais tu t'es trompé de savon, mon +pauvre ami... à moins que tu n'aies l'épiderme si sensible qu'en +vingt-quatre heures le soleil ait pu te transformer en nègre d'Éthiopie. + +Et il riait à se tordre; mais son hilarité augmenta lorsqu'il s'aperçut +qu'autour de lui tout le monde avait subi le sort de M. de Flammermont. + +[Illustration] + +--Ah! les bonnes têtes! exclama-t-il... regarde donc, Gontran; Ossipoff, +avec ses cheveux et sa barbe en broussailles, ressemble exactement à une +tête de loup... ah! ah! et Farenheit!... non, Farenheit vaut son pesant +d'or! + +Enfin, il réussit à reprendre son sérieux et demanda: + +--Qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie? + +--C'est pour en avoir l'explication, bougonna Gontran, que je viens de +te réveiller... car, tu te moques des autres... mais si tu te donnais la +peine de te regarder... + +Il avait tiré de son vêtement un petit nécessaire de poche et tendait à +l'ingénieur une glace minuscule, tout juste assez grande pour que l'on +pût s'y mirer un œil ou le bout du nez. + +Fricoulet aperçut alors la face d'Auvergnat la plus réussie qui ait +jamais embelli la boutique d'un charbonnier. + +--Oh! elle est bien bonne!... elle est bien bonne!... s'exclama-t-il en +riant aux larmes. + +--Tu ferais bien mieux de m'expliquer la cause de ce phénomène, grommela +Gontran. + +L'ingénieur promenait ses regards autour de lui, espérant trouver, dans +le paysage, quelque indice capable de le mettre sur la trace de ce qu'il +cherchait. + +Rien n'avait changé: ses compagnons et lui étaient bien, comme la +veille, au sommet de la colline où ils avaient roulé la sphère; là-bas, +dans le fond de la vallée, s'estompant dans une sorte de brume, +apparaissait le dôme arrondi de la forêt et le bruit du ruisseau, +chantant sur ses cailloux, parvenait jusqu'à eux. + +Alors il leva le nez en l'air; le ciel était obscurci par une sorte de +brouillard qui tombait en pluie fine ou plutôt en poussière impalpable, +jetant sur le sol, sur les plantes, sur les arbres, une teinte +uniformément grise et désolante. + +--As-tu visité quelquefois un pays minier? demanda tout à coup +l'ingénieur. + +--Non; pourquoi? + +--Parce que ce qui nous entoure en a absolument l'aspect; on jurerait +que ce qui flotte dans l'air est de la poussière de charbon. + +--Tout cela ne nous dit pas... + +--Pourquoi nous sommes ridicules à ce point, tu as raison; mais +peut-être M. Ossipoff pourra-t-il nous éclairer à ce sujet. + +Et il s'avançait vers le vieillard avec l'intention de le réveiller. + +Gontran l'arrêta et, se plantant devant son ami: + +--Ai-je l'air si grotesque que cela? demanda-t-il d'un ton navré. + +--Grotesque! non... mais enfin, tu as l'air d'un nègre. + +Et il reprit aussitôt: + +--D'un nègre comme il faut, s'entend. + +Le jeune comte eut un geste désespéré. + +--Mais je ne veux pas que Séléna me voie ainsi. + +[Illustration] + +Fricoulet haussa les épaules: + +--Quel inconvénient trouves-tu à cela, puisqu'il en est de même pour +elle? au contraire, vous formez, elle et toi, le couple le mieux assorti +qui se puisse contempler, au point de vue couleur, bien entendu. + +--Ah! murmura Gontran, elle, c'est bien différent... une femme est +toujours charmante. + +Fricoulet fit la grimace. + +--Tandis que tu crains pour ton prestige, dit-il ironiquement; au fait +peut-être est-il préférable que nous nous débarbouillions; le ruisseau +est à deux pas; courons y faire nos ablutions, avant qu'ils ne se +réveillent. + +En quelques enjambées, les deux amis dévalèrent sur le flanc de la +colline, soulevant, à chacun de leurs pas, des nuages de poussière fine +et impalpable dont le sol était couvert. + +Gontran, qui avait devancé Fricoulet de quelques mètres, poussa un cri +désespéré en lui montrant le ruisseau d'un geste désespéré. + +--De l'encre!... fit-il... c'est de l'encre qui coule là... ma parole! +c'est à devenir fou. + +L'ingénieur s'agenouilla sur la rive, prit dans sa main quelques gouttes +d'eau et constata, avec stupéfaction, que le ruisseau avait, lui aussi, +subi une transformation analogue à la leur. + +--Eh bien? demanda M. de Flammermont. + +--Je n'y comprends rien. + +En ce moment, des cris éclatèrent du côté du campement et les deux +jeunes gens, croyant à un accident, se hâtèrent de rejoindre leurs +compagnons. + +Ceux-ci, réveillés, étaient debout, gesticulant comme des fous, et +parlant avec une rapidité extrême. + +--Je vous dis, hurlait Farenheit, que c'est une mauvaise plaisanterie; +or, comme nous ne sommes pas à l'époque du carnaval, je n'admets pas +qu'on abuse de mon sommeil pour me ridiculiser ainsi. + +--Mais vous êtes dans l'erreur, mon cher sir Jonathan; comment +voulez-vous admettre que M. de Flammermont, un homme sérieux, un homme +si bien élevé, se soit permis... ah! pour ce qui est du petit Fricoulet, +celui-là, je croirais volontiers... + +--Mais non, papa, disait à son tour Séléna, M. Gontran n'eût +certainement pas permis que M. Fricoulet me barbouillât de la sorte. + +--Alors! quoi! quoi!... rugit l'Américain, en mettant le revolver au +poing... je ne puis cependant pas supporter qu'on humilie en moi le +pavillon étoilé des États-Unis!... + +Un éclat de rire moqueur retentissant derrière lui, fit retourner +Farenheit qui se trouva face à face avec l'ingénieur. + +--_By God!_ s'exclama-t-il, vous aussi! + +--Mais oui, moi aussi; comme vous, comme Gontran, comme les arbres, +comme le ruisseau même... + +Et frappant amicalement sur l'épaule de l'Américain: + +--Calmez-vous, sir Jonathan, dit-il; l'auteur de cette aimable +fumisterie--car c'est littéralement une farce de fumiste--n'est pas +parmi nous... il est au-dessus de nous et bien à l'abri de vos coups... +car je suppose tout simplement que c'est dame Nature. + +[Illustration] + +Ossipoff eut un brusque haut-le-corps. + +--Que supposez-vous donc? murmura-t-il. + +--Moi! absolument rien, sinon que nous sommes en présence d'un phénomène +propre, sans doute, à la planète sur laquelle nous nous trouvons en ce +moment. + +L'Américain se croisa les bras et s'adressant au vieillard, il lui dit +avec une surprenante animation: + +--Et vous croyez que je vais me contenter de cela, moi? moi, que vous +avez entraîné dans cette aventure inouïe, et sans précédent! comment, un +phénomène se présente et vous, des savants, vous dont le métier est +d'expliquer aux ignorants... + +--Ou aux imbéciles, dit Fricoulet. + +--Ou aux imbéciles, répéta l'Américain, la cause de ce phénomène, vous +vous taisez... vous ne trouvez rien à répondre!--Non, mon cher monsieur, +cela ne peut se passer ainsi--puisque vous vous êtes fait une spécialité +du ciel, vous devez comprendre les choses qui s'y passent... erreur, +monsieur Ossipoff, erreur vous répondrez. + +Et il braqua le canon de son revolver sur la poitrine du vieillard. + +Séléna jeta un cri et Gontran, se précipitant sur l'Américain, le +désarma. + +Froidement Farenheit prit sa carabine et l'arma. + +--Ah çà! s'écria Fricoulet, vous êtes fou!... est-ce depuis que vous +êtes déguisé en nègre que vous devenez aussi féroce? + +Ossipoff, impassible jusque-là, s'avança vers l'Américain, les poings +fermés, dans une attitude menaçante. + +--Laissez, gronda-t-il, laissez, je me charge seul de lui faire son +affaire. + +Fricoulet le saisit à bras le corps. + +--Y pensez-vous, monsieur Ossipoff! s'exclama-t-il... mais vous aussi, +vous perdez la tête, voyons! que diable! un peu de sang-froid... deux +hommes comme vous et sir Jonathan ne peuvent en venir aux mains pour une +misérable question comme celle qui vous divise. + +[Illustration] + +Tout en parlant, il faisait tous ses efforts pour contenir le vieillard +qui se débattait, criant, vociférant comme un énergumène. + +Brusquement, Farenheit détendit ses bras auxquels Gontran se suspendait +et la secousse fut si violente, si inattendue, que le pauvre jeune homme +s'en alla rouler, les quatre fers en l'air, à une cinquantaine de +mètres. + +Puis, jetant sa carabine sur son épaule, l'Américain tourna les talons +et partit à grandes enjambées; en quelques secondes, il eut disparu. + +Gontran revint, furieux et proférant des menaces de mort: + +--Où est-il? gronda-t-il, où est-il? + +Personne ne lui répondit: Ossipoff, assis sur le sol, était plongé déjà +dans une série de calculs gigantesques, accompagnés de dessins bizarres. + +Séléna, le visage caché dans les mains, pleurait à chaudes larmes, en +poussant de petits gémissements plaintifs. + +Gontran tournait autour de la sphère, comme un cheval de manège, +grinçant des dents et dressant vers le ciel ses poings menaçants. + +[Illustration] + +Tout à coup, le hasard de sa course l'ayant amené devant la jeune fille, +il s'arrêta net et, d'une voix amère, presque insolente, il demanda: + +--En vérité, mademoiselle, je vous serais bien reconnaissant si vous +vouliez me dire la cause de ce désespoir... pourquoi ces pleurs? sans +doute, parce que la nature s'est plu à noircir mon teint... + +Il eut un hochement de tête et ajouta, avec un ricanement: + +--Parbleu! je comprends! pauvre imbécile que j'étais... c'était mon +physique qui vous plaisait... point autre chose... et ce physique étant +détérioré, à votre point de vue, votre affection s'en va avec vos +pleurs... mais si la beauté de mon âme, mademoiselle, était entrée pour +quelque chose dans l'amour que vous vouliez bien avoir pour moi, vous ne +vous désoleriez pas ainsi que vous le faites... car l'enveloppe +matérielle, qu'est-ce que cela, je vous le demande, auprès...? + +Il s'arrêta et apercevant Fricoulet qui l'écoutait parler, en fixant sur +lui des regards ahuris: + +--Du reste, votre attitude me prouve surabondamment que vous ne possédez +que des notions fort imparfaites sur l'esthétique. Fricoulet vous dira +qu'il y a de beaux nègres comme il y a de beaux blancs... l'esthétique à +ce point commun avec la morale, c'est qu'elle dépend de l'éducation... +elle change avec les latitudes. + +Il parlait avec rapidité, hachant ses phrases, mâchonnant ses mots, +tellement que Fricoulet ne pouvait l'interrompre. + +--La morale, répéta le jeune comte avec un éclat de rire étrange... +Tenez, mademoiselle, il y a des choses que vous ne savez probablement +pas... Certaines peuplades de la Terre de feu ont coutume de manger les +vieillards... + +À ces mots, Séléna poussa un cri perçant et se précipitant vers son +père, lui fit un rempart de son corps. + +--Prenez garde, père, fit-elle, Monsieur de Flammermont veut vous +manger. + +Le vieillard suspendit son crayon: + +--Qu'importe répondit-il froidement, je lui abandonne mon corps, à la +condition qu'il me laisse ma tête pour calculer. + +Et il se replongea dans ses raisonnements. + +Gontran poursuivit en haussant les épaules: + +--Il en est de même pour la beauté, si j'appartenais à certaines +peuplades de l'Océanie, je pourrais trouver fort mauvais que vous ne +portiez ni plumes dans les cheveux, ni coquillages dans les oreilles, ni +anneau dans le nez. + +Séléna se redressa et d'une voix pleine de dignité: + +--Du moment que pour vous plaire, monsieur, il me faut renoncer aux +coutumes de mon pays, c'est que vous ne m'aimez plus... c'est bien, +monsieur, je vous rends votre promesse. + +Et toute pleurante, elle se précipita dans les bras de son père qu'elle +faillit jeter à la renverse. Fricoulet assistait, muet et impassible, à +cette scène bizarre. Il prit sa tête à deux mains et murmura: + +--Ma parole! je deviens fou! + +Puis s'approchant de Séléna: + +--Ne pleurez donc pas ainsi, mademoiselle, dit-il d'un ton dégagé, un +fiancé de perdu, dix de retrouvés, il vous rend votre promesse, +voulez-vous me la passer et prier monsieur votre père de me demander ma +main! + +Aussitôt Gontran répliqua: + +--Puisqu'il en est ainsi, je demande à retourner à Paris; j'ai brisé ma +carrière à cause de ce vieil ingrat, j'ai quitté ma famille, ma patrie +pour cette pimbêche; mais, du moment que tout est rompu! + +Il s'interrompit brusquement, saisi à la gorge par Fricoulet qui lui +cria d'une voix furieuse: + +--Ingrat!... pimbêche!... retire ces deux épithètes, ou sinon... + +Un geste menaçant compléta sa phrase. + +--De quoi te mêles-tu? gronda le jeune comte. + +--Je défends l'honneur de ma nouvelle famille, répliqua l'ingénieur. + +Pendant ce colloque, Ossipoff, impassible, continuait ses calculs et +Séléna pleurait de plus belle. + +--Du reste, poursuivit Fricoulet d'une voix vibrante, en accompagnant +ses paroles de mouvements désordonnés, du reste, que fais-tu ici? +maintenant que tu n'es plus le fiancé de Mlle Séléna, tu deviens un +gêneur... un importun, retourne-t-en chez toi et laisse-nous jouir en +paix de notre lune de miel. + +--Mais je ne demande que cela, hurla M. de Flammermont, je ne demande +qu'à rejoindre mon poste à Pétersbourg... la diplomatie, voilà mon fait; +quant au mariage, ce n'était qu'une vocation d'occasion! + +--En ce cas, qui te retient? + +Le jeune homme haussa les épaules. + +--Crois-tu, par hasard, que je puis m'en retourner à pied! + +--Est-ce le moyen de locomotion qui te manque? grommela l'ingénieur en +tirant son carnet sur lequel il griffonna quelques traits +indéfinissables... tiens, regarde et dis-moi ce que tu penses de cela! + +Gontran ouvrit démesurément les yeux. + +--Cela! balbutia-t-il... cela... + +--Eh! oui!... comment! toi, un savant, tu ne comprends pas que je vient +d'inventer une machine qui va te permettre d'atteindre jusqu'aux +étoiles?... + +--Mais c'est en France que je veux aller. + +--Eh! tout chemin mène à Rome... la distance n'est qu'un vain mot; les +astres sont aussi rapprochés les uns des autres que les molécules d'un +morceau d'acier... pour abandonner ce monde en fusion, il nous suffit +d'enjamber un autre monde, eh bien! enjambons... + +Tout en écoutant discourir son ami, Gontran avait choisi, dans son +porte-cigare, un havane blond, très sec; puis après l'avoir fait, en +véritable connaisseur, craquer tout contre son oreille, il en avait +délicatement coupé l'extrémité avec son canif; ensuite il l'avait porté +à ses lèvres, l'avait légèrement humecté en le roulant d'un air +gourmand. + +Puis, prenant une allumette, il la frotta. + +Aussitôt, phénomène étrange et inexplicable, l'allumette s'enflamma en +produisant une détonation épouvantable, en même temps une lueur intense, +d'un insoutenable éclat, illumina l'espace. + +Tous, Gontran le premier, poussèrent un cri de stupéfaction. Mickhaïl +Ossipoff releva la tête de dessus ses calculs algébriques et considéra +fort attentivement l'allumette qui projetait, dans un rayon de +vingt-cinq mètres, une lumière semblable à celle d'un bec électrique. + +[Illustration] + +M. de Flammermont demeurait tout interdit, son cigare d'une main, son +allumette de l'autre, très perplexe de savoir s'il devait se servir de +l'une pour allumer l'autre. + +Le vieux savant s'était levé et examinait, avec une attention soutenue, +cet inexplicable phénomène. + +--Singulier... singulier... balbutia-t-il, les sourcils froncés et les +paupières à demi-baissées... est-ce que...? + +Et tournant lentement sur ses talons, en mettant la main au-dessus de +ses yeux pour donner à son rayon visuel plus d'étendue, il examinait le +paysage d'un air soucieux. + +En ce moment, on vit accourir, gravissant à grandes enjambées le flanc +de la colline, Jonathan Farenheit. + +--_By God!_ s'exclama-t-il en s'arrêtant essoufflé à quelques pas d'eux, +vous voilà tous debout... j'ai eu une peur horrible. + +Et, avec son mouchoir, il s'épongeait le front tout trempé de sueur. + +--Qu'avez-vous donc? demanda Gontran, et pourquoi cette émotion? + +L'Américain se retourna vers le jeune homme. + +--Figurez-vous, répondit-il, qu'il vient de m'arriver une chose +singulière; tenez, la même à peu près que celle qui nous est survenue +avant hier au sujet de l'eau et des arbres, dans le désert. + +--Un mirage! s'écrièrent les Terriens. + +--Oui, un mirage... il m'a semblé voir briller tout à coup, au sommet de +cette colline, comme un immense bûcher... une espèce de phare qui +projetait jusqu'à moi ses rayons lumineux... alors, j'ai cru que quelque +danger vous menaçait... c'est pourquoi je suis accouru. + +M. de Flammermont prit dans sa poche une allumette et, la tendant à +l'Américain: + +--Le bûcher, le phare, dit-il, le voici. + +Sir Jonathan frappa du pied avec colère. + +--Allons, grommela-t-il, voilà les sottes plaisanteries qui +recommencent; j'aime autant m'en aller... d'autant plus que j'ai vu +là-bas des choses assez singulières... + +Il n'avait pas fini ces mots qu'il se trouva entouré. + +--Des choses singulières, répéta Mickhaïl Ossipoff d'un ton fort +bizarre, et lesquelles donc? + +[Illustration] + +--D'abord, le pays a, depuis hier, complètement changé; la forêt, sur la +lisière de laquelle notre sphère s'était arrêtée et que nous avons dû +traverser avant de pénétrer dans cet effroyable désert où nous avons +pensé laisser nos os, la forêt n'existe plus. + +--N'existe plus! s'écria Gontran... ah çà! sir Jonathan, vous vous +moquez de nous! + +Et il étendait la main vers les arbres qui dressaient, en bas de la +colline, leurs cimes feuillues. + +Fricoulet regarda Ossipoff en mettant, d'un geste significatif, son +doigt sur son front et en désignant l'Américain d'un hochement de tête +imperceptible. + +--Mon pauvre Farenheit, dit le vieillard, vous avez été victime d'un +mirage, car d'ici vous voyez bien les arbres tout comme nous les voyons +nous-mêmes! + +--Oui, je les vois et, en bas, je les ai vus de même, mais, c'est à +peine si cette forêt qui, hier encore, avait plusieurs lieues d'étendue, +mesure aujourd'hui quelques mètres de profondeur! + +--Ah! bah! et qu'y a-t-il maintenant à la place des arbres? + +--Un pays étrange, tout nouveau, avec des montagnes de diamant! + +Ceux qui l'écoutaient haussèrent les épaules, le considérant avec +compassion. + +--Vous me croyez idiot, grommela-t-il, je ne le suis pas plus que vous, +et si je ne m'étais ému à tort au sujet du danger imaginaire que vous +courriez... j'aurais déjà exploré ce pays fantastique et merveilleux... +Du reste, vous n'avez qu'à venir avec moi... + +--Eh! sir Jonathan, répliqua M. de Flammermont, laissez-nous donc +tranquilles avec vos contes de fée... + +--Pas plus contes de fée que votre histoire d'allumette, mon cher. + +--Oh! par exemple! voilà qui est fort! riposta Gontran. + +Et frottant aussitôt l'allumette qu'il tenait entre les doigts, il +provoqua un phénomène identiquement semblable au premier. + +[Illustration] + +L'Américain, surpris par l'aveuglante lumière qui lui jaillit subitement +au visage, bondit en arrière avec un _by God!_ formidable. + +Tout à coup, Mickhaïl Ossipoff s'écria d'une voix émue. + +--Mes amis, mes bons amis; il a dû se passer ici, pendant notre sommeil, +des changements inexplicables, incompréhensibles, cette surexcitation +nerveuse à laquelle nous sommes en proie, l'explosion formidable +produite par une simple allumette, voilà deux preuves, l'une morale, +l'autre matérielle, qu'il s'est produit certainement dans l'atmosphère +une perturbation profonde. + +--Dame! murmura Gontran, l'air n'est peut-être pas composé, à la surface +de Mercure, des mêmes éléments qu'à la surface des autres planètes. + +--En tout cas, quelle que soit sa composition, il n'y a aucune raison +pour qu'aujourd'hui elle ne soit pas la même qu'hier, riposta Fricoulet, +et cependant, il est certain... + +--Certain que quoi? + +--Certain que l'expérience de l'allumette est chose probante, car je me +rappelle qu'aux Arts et Métiers, bien souvent, le professeur nous a fait +détonner de l'oxygène pur au moyen d'une simple allumette. + +--Mais oui, s'écria Ossipoff, c'est bien de l'oxygène pur que nous +respirons! pouvons-nous attribuer à une autre cause l'espèce de folie +qui nous a frappés subitement? seulement... + +--Seulement? demandèrent en chœur les autres Terriens... + +--Je me demande comment a pu être produit ce changement subit de +l'atmosphère. + +--Peut-être, insinua timidement M. de Flammermont, peut-être est-ce +ainsi que la comète manifeste son influence. + +Le vieux savant se frappa le front. + +--C'est juste,... murmura-t-il, la comète... Je l'avais oubliée +totalement. + +--Mais qu'est-elle donc devenue? demanda Fricoulet en pirouettant sur +ses talons, le nez en l'air, pour fouiller le ciel aux quatre points +cardinaux. + +--Elle a disparu. + +--Disparu! s'écria Ossipoff, ce n'est pas possible. + +Il se précipita sur sa lunette et la braqua successivement dans toutes +les directions: + +--Rien, balbutia-t-il stupéfait... absolument rien!... voilà qui est +incompréhensible. + +Et se tournant vers M. de Flammermont: + +--Comment expliquez-vous cela? demanda-t-il. + +--Je ne l'explique pas, répondit le jeune homme avec un sang-froid +merveilleux, je me borne à constater. + +--Eh bien? demanda Farenheit, en présence de ces faits surprenants et +incompréhensibles, continuez-vous à mettre en doute ce que je vous ai +dit tout à l'heure? + +--Vos montagnes de diamant! + +--Oui, mes montagnes de diamant... suivez-moi et vous ne tarderez pas à +vous assurer qu'elles existent bien réellement! + +Il tourna les talons et descendit la colline, suivi de ses compagnons, +dont le scepticisme premier avait fait place à une certaine angoisse. +Dans quelle aventure nouvelle étaient-ils donc plongés? + +Chose bizarre, à mesure que s'abaissait le niveau du sol, l'air qu'ils +respiraient leur paraissait n'être plus le même, en même temps, la +fièvre qui leur brûlait le sang s'abaissait, leur cerveau se dégageait, +leurs nerfs se détendaient, bref, peu à peu ils redevenaient eux-mêmes. + +C'est à part eux qu'ils faisaient ces constatations, osant à peine se +regarder, tout honteux qu'ils étaient de la folie passagère qui leur +avait fait tenir un langage aussi ridicule. + +Enfin, ils arrivèrent au ruisseau dans lequel Fricoulet et Gontran +avaient tenté vainement de faire leurs ablutions; d'un bond, ils le +franchirent et se trouvèrent sur la lisière de la forêt dans laquelle +ils s'engagèrent. + +Au bout de quelques pas, ils s'arrêtèrent soudain, tous du même +mouvement, en apercevant, à travers les arbres, un paysage qu'ils ne se +rappelaient pas avoir vu la veille. + +--Le mirage, toujours le mirage, grommela Fricoulet. + +Néanmoins, il se remit en marche avec précaution et avança jusqu'au +point où la forêt s'interrompait brusquement. + +On eût dit qu'une main de géant avait arraché la portion de sol sur +laquelle se trouvaient les Terriens, pour la transplanter en un autre +monde tout différent de celui où les arbres mercuriens avaient pris +racine. + +Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, l'œil embrassait un sol noir, +couvert d'une fine poussière, brillant sous les rayons solaires, comme +de la poussière de charbon de terre; de ci, de là, émergeaient des blocs +énormes, noirs aussi et miroitant comme de l'argent bruni. + +[Illustration] + +Coupant cette plaine et courant du nord au sud, un fleuve charriait des +eaux noirâtres au-dessus desquelles flottait un impalpable nuage gris. + +Enfin, l'horizon était barré par une haute chaîne de montagnes, +étincelant de tous les feux du soleil, qui se jouaient à leur surface +polie comme des miroirs et qui renvoyaient jusqu'aux Terriens, des +rayons irisés, comme l'eussent pu faire les énormes facettes de +gigantesques brillants. + +Muets d'ahurissement, Ossipoff et ses compagnons demeuraient immobiles +sous les arbres, considérant ce pays étrange qui s'étendait devant eux, +à quelques mètres au-dessous du niveau même de la forêt. + +--Hein! s'écria Farenheit après leur avoir laissé le temps d'admirer, +hein! étais-je aussi fou que vous le prétendiez, quand je vous disais +avoir vu des montagnes de diamant? + +Et il étendait triomphalement la main vers l'horizon irradiant. + +--De diamant... de diamant..., bougonna Fricoulet... rien ne prouve que +ce ne soit pas tout simplement du cristal de roche. + +L'Américain demeura un moment silencieux, la mine déconfite; puis, +soudain: + +--Rien ne prouve non plus que ce ne soit pas du diamant, répliqua-t-il. + +--D'accord! riposta l'ingénieur; il suffirait, d'ailleurs, d'avoir un +échantillon... + +Il n'avait pas prononcé ces mots, que Farenheit, enjambant le talus qui +séparait du sol le tronçon de forêt, sur la lisière duquel ses +compagnons étaient arrêtés, s'élançait dans la direction des montagnes, +objets de sa convoitise. + +Au bout de quelques enjambées, les Terriens le virent s'arrêter, +regarder à ses pieds, puis se baisser pour ramasser sans doute un objet +qui avait attiré son attention. + +[Illustration] + +Mais soudain, comme frappé de la foudre, l'Américain tomba à la renverse +et demeura immobile. + +Obéissant à l'impulsion de sa généreuse nature, croyant d'ailleurs à un +simple accident, M. de Flammermont courut au secours de sir Jonathan. + +Arrivé près de lui, il se pencha, mais, tout comme son compagnon, à +peine le jeune homme se fut-il courbé vers le sol, qu'il roula comme une +masse! + +Séléna poussa un cri terrible et voulut s'élancer. + +--Imprudente! fit Ossipoff en la saisissant par les épaules. + +Puis, se tournant vers Fricoulet: + +--Il doit régner, au ras du sol, un air méphitique, lui dit-il +rapidement; comment faire pour sauver ces malheureux? + +Et, à sa fille qui sanglotait: + +--Voyons, dit-il, ne t'affole pas... laisse nous le temps de réfléchir; +à nous deux, que diable! nous trouverons bien une idée. + +--Je l'ai trouvée, cria Fricoulet, ne bougez pas et attendez-moi ici. + +Et, courant à toutes jambes, il disparut derrière les arbres, dans la +direction de la colline. + +Quelques instants après, il revenait, ayant endossé un respirol et +faisant signe au vieillard d'avoir bon espoir, il se précipitait vers +l'endroit ou gisaient, côte à côte, M. de Flammermont et sir Jonathan, +soulevant, dans sa course, autour de lui, des nuages de poussière noire +et opaque. + +L'un après l'autre, il chargea sur ses épaules, les deux corps inertes +et, toujours courant, revint vers Ossipoff. + +Puis, arrachant brusquement son respirol, il cria au vieux savant: + +--Chargez-vous de Gontran, moi, je garde l'Américain, et vite, vite, à +la sphère. + +[Illustration] + +Sans demander d'explication, Ossipoff prit M. de Flammermont sur son +dos, et, aussi rapidement que possible, suivit l'ingénieur qui courait +devant lui. + +En quelques enjambées, on eut atteint le sommet de la colline, la, on +étendit les deux malades côte à côte, et Fricoulet collant sa bouche à +la leur, se mit à leur insuffler l'air de ses propres poumons, ainsi que +cela se pratique pour les noyés. + +--Mais pourquoi les avoir transportés ici? murmura Séléna qui épiait, +avec anxiété, les résultats de ce sauvetage. + +--Parce que l'air que nous respirons étant composé d'oxygène pur, la +médication que j'emploie doit être plus énergique. + +Comme il achevait ces mots, l'Américain se redressa sur son séant, +saluant, par un formidable éternuement, son retour à la vie; on eût dit +que Gontran n'attendait que ce signal pour sortir de sa torpeur et, +comme un écho fidèle, son éternuement répondit à celui de l'Américain. + +--Brrr! fit celui-ci en se secouant les membres, quelle désagréable +sensation. + +--Moi, dit à son tour M. de Flammermont, je n'ai rien senti, ça a été +comme un coup de massue que l'on m'eût asséné sur la nuque. + +--Certainement, affirma Ossipoff, il règne à la surface de ce sol une +couche de gaz irrespirables: ammoniaque, acide carbonique, ou autre de +même nature... Qu'est-ce que cela peut bien signifier? + +Et Fricoulet dit à son tour: + +--Acide carbonique dans le bas,... oxygène pur dans le haut, c'est +inexplicable. + +--À moins, répondit Gontran qui en revenait à ses moutons, à moins que +vous n'adoptiez mon idée de l'influence de la comète. + +--Eh! riposta Fricoulet, la comète, la comète! c'est fort joli à dire, +cependant tu conviendras que si elle avait dû exercer sur Mercure une +influence quelconque, c'est lorsqu'elle se trouvait à proximité, tandis +que, maintenant, on ne la voit même plus. + +--En effet, continua Ossipoff, ce que dit M. Fricoulet me paraît +logique, j'ai eu beau fouiller le ciel dans tous les sens, nulle part je +n'ai trouvé trace de comète... elle est donc, à présent, à une telle +distance que l'on ne peut admettre son influence. + +Un éclat de rire formidable éclata--cette explosion d'hilarité était due +à Farenheit. + +--Vous me rappelez, dit-il, l'histoire d'un paysan fort distrait qui +cherchait son âne, alors qu'il était perché dessus,... vous cherchez la +comète dans le ciel, et c'est elle qui vous porte. + +[Illustration] + +Il regardait, d'un air triomphant, les Terriens qui le considéraient +complètement ahuris. + +--Alors, suivant vous, balbutia Ossipoff, nous ne serions plus sur la +planète Mercure?... + +--Dame! dit Fricoulet après avoir réfléchi, il faut bien admettre que +nous sommes sur un autre monde, puisque le pays tout entier a changé! + +Soudain, il se frappa le front. + +--Et tenez, il me revient en mémoire un fait que tous nous avons oublié; +rappelez-vous hier soir, alors que nous contemplions la marche rapide de +la comète, l'étrange sommeil qui s'est emparé de nous et nous a +terrassés!... + +--Eh bien! + +--Eh bien!... c'était assurément l'atmosphère qui se raréfiait par suite +du rapprochement de la comète,... peut-être, cette nuit, a-t-elle eu +avec Mercure un point de contact et, à la suite de ce heurt, une +infinitésimale partie de la planète se sera trouvée collée à la surface +de l'astre sur lequel nous sommes en ce moment... + +[Illustration] + +--Mais alors, balbutia Séléna, où allons-nous? + +Fricoulet leva les bras au ciel. + +--Comment le savoir? répondit-il. + +--En cherchant quelle est la comète sur laquelle nous chevauchons. + +--Il est douteux, ricana l'Américain, que nous trouvions un état civil +qui nous renseigne à ce sujet. + +Le vieux savant réfléchissait. + +--Il y aurait bien un moyen, dit-il... + +Il chercha dans une caisse, y prit un baromètre, le consulta et déclara: + +--Le baromètre accuse une hauteur de quatre cents pieds au-dessus du +niveau de la mer, correction faite de la hauteur de l'atmosphère; à +cette hauteur, le regard s'étend en droite ligne, dans tous les sens, +jusqu'à une distance de douze kilomètres. + +Il tourna lentement sur ses talons et étendant la main: + +--Il est facile de constater qu'ici l'horizon est plus rapproché; le +monde où nous sommes est donc plus petit que Mercure et on peut évaluer +son diamètre à huit cents kilomètres à peine. Pour sa nature, je vous +répondrai que cette comète est à une période de formation qui correspond +à l'époque tertiaire; c'est une sphère de carbone, puisque nous +rencontrons ici tous les états allotropiques de ce corps simple: noir de +fumée, graphite, acide carbonique et autres... + +L'Américain fit un geste impatienté. + +--Tout cela, s'écria-t-il, ne nous dit pas vers quel point se dirige +cette comète. + +--Étant donnée la façon dont elle a coupé l'orbe de Mercure, il est +probable qu'elle va contourner le Soleil avant de prendre la route de +son aphélie. + +--Mais le nom de cette comète? continua imperturbablement l'Américain. + +--Eh! fit Ossipoff exaspéré, je n'en sais pas plus que vous... il me +faudra plus d'un mois d'observations pour arriver à établir toutes ses +coordonnées... au surplus, si son nom vous intéresse tant que cela, +demandez-le lui à elle-même. + +--Perdus! nous sommes perdus! grommela rageusement Farenheit. + +--Eh non! riposta Gontran d'une voix vibrante, nous allons chevaucher à +travers le ciel, à la manière des génies de l'ancien temps, sur un +hippogriphe[4] de diamant, à queue et à crinière de flamme! + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE X + +OÙ VULCAIN JOUE UN MAUVAIS TOUR À GONTRAN DE FLAMMERMONT + +[Illustration] + + +FAUT de l'oxygène, pas trop n'en faut, avait déclaré Fricoulet, en +faisant allusion aux perturbations mentales dont avaient été victimes +ses compagnons et lui-même. + +Aussi avait-on abandonné le sommet de la colline mercurienne pour +établir le campement, c'est-à-dire la sphère elle-même, à mi-côte, en un +endroit où l'air, scrupuleusement analysé, avait donné un mélange +d'azote suffisant au bon fonctionnement de l'organisme des Terriens. + +L'installation une fois terminée, Ossipoff déclara vouloir se consacrer +exclusivement aux études qui lui étaient nécessaires pour constituer ce +que Gontran appelait plaisamment l'état civil de leur véhicule; il +laissait à ses compagnons le soin de pourvoir aux besoins matériels de +chaque jour, ce qui n'était pas une mince besogne. + +Dans un conseil tenu entre Gontran, Fricoulet, Farenheit et Séléna, il +avait été décidé que l'on tiendrait en réserve, pour n'y toucher qu'à la +dernière extrémité, ce qui restait de la provision de pâte alimentaire +fabriquée dans la Lune et que l'on chercherait, sur le monde même où +l'on vivait, des moyens d'existence. + +On avait d'abord exploré minutieusement le fragment mercurien collé à la +surface du noyau cométaire et qui représentait une superficie d'un +kilomètre carré; pour des gens qui avaient, comme les Terriens, des +bottes de sept lieues, c'était l'affaire de quelques minutes, mais la +situation était trop grave pour qu'ils se livrassent, à la légère, à +cette exploration. + +Aussi avaient-ils divisé le territoire mercurien en trois segments +aboutissant tous trois en un même point qui était le sommet de la +colline; puis, se divisant la besogne, ils se mirent à fouiller chacun +un segment, sondant le sol, déplaçant les rochers, examinant les +plantes, montant dans les arbres, bref, ne laissant pas un pouce carré +dont ils ne connussent exactement les ressources au point de vue +culinaire. + +Puis, chacun ayant fait son rapport sur la portion de terrain qui lui +avait été dévolue, les deux autres avaient successivement recommencé la +besogne des premiers, de façon à ce que rien ne fût oublié. + +Au bout d'une dizaine de jours, les Terriens savaient scrupuleusement à +quoi s'en tenir sur la quantité et la qualité des victuailles dont +pouvait s'approvisionner leur garde-manger: une bande d'habitants +mercuriens, c'est-à-dire de volatiles encornés, avaient partagé le sort +des Terriens, et avaient été happés par l'attraction cométaire: leur +nombre s'élevait exactement à cent soixante et un. + +Tout d'abord, Farenheit avait proposé de les tuer pour être sûr de les +avoir sous la main, au moment voulu; mais Fricoulet avait fait observer +que cela était tout à fait inutile, vu que les volatiles ne pouvaient +s'échapper de l'îlot natal sur lequel ils se trouvaient, l'expérience +ayant démontré que l'air flottant au-dessus du sol cométaire était +irrespirable pour eux. + +--Laissons-les donc vivre, avait-il déclaré; ils sont enfermés là-dedans +comme dans une basse-cour, et nous les sacrifierons au fur et à mesure +de nos besoins. + +[Illustration] + +Puis on avait découvert, vivant dans des trous, à peu de profondeur de +la surface, des animaux bizarres ayant la forme du lézard, sauf qu'ils +étaient munis d'un grand nombre de pattes, et de la grosseur d'un lapin, +dont ils avaient d'ailleurs le poil; on avait fait, sur l'un d'eux, un +essai culinaire qui avait parfaitement réussi; ce qui n'avait pas +médiocrement enchanté Gontran, dont l'estomac avait conservé +le souvenir des théories d'Ossipoff touchant les représentants de +l'humanité mercurienne et qui ne mangeait que du bout des dents, +lorsqu'apparaissait sur la table un individu appartenant à la classe +ailée de la planète. + +Au recensement scrupuleusement fait, ces intéressants animaux avaient +donné le chiffre respectable de deux cent vingt-trois. + +À ces comestibles de poil et de plume si l'on ajoute certaines plantes +que Séléna avait eu l'idée de faire cuire et d'assaisonner avec la +graisse des premiers, on connaîtra, aussi bien que nos voyageurs +eux-mêmes, le contenu de leur garde-manger. + +Ce travail terminé, on en communiqua les résultats à Ossipoff, dont le +visage s'assombrit. + +--Hum! murmura-t-il; nous avons là de quoi manger à peine pendant six +mois... et encore en ne faisant pas bombance. + +Le nez de Farenheit, à ces mots, s'allongea démesurément. + +--_By God!_ grommela-t-il, combien de temps pensez-vous donc que nous +allons demeurer ici? + +Le savant secoua la tête pensivement. + +--Eh! eh! fit-il, peut-être bien six ans, si mes calculs sont exacts. + +Une exclamation unanime accueillit ces mots. + +--Six ans! répéta Gontran effaré, vous n'y pensez pas, mon cher monsieur +Ossipoff. + +--J'y pense fort bien, au contraire, répliqua le vieillard en se +frottant les mains d'un air satisfait. + +Puis, voyant l'expression de doute peinte sur tous les visages, il +ajouta: + +--Jusqu'à présent, j'ai tout lieu de croire que nous nous trouvons sur +la comète découverte par Tuttle... un Américain... votre compatriote, +mon cher sir Jonathan. + +--Belle découverte, grommela celui-ci; il eut aussi bien fait de +découvrir autre chose. + +Ossipoff fixa sur le Yankee un regard plein de compassion. + +--Ne l'eût-il pas découverte, cela ne nous eût pas empêchés de la +rencontrer, d'être emportés par elle... et c'eût été une gloire +scientifique de moins à l'actif des États-Unis. + +L'amour propre national de Farenheit se trouva sans doute chatouillé +agréablement par cette réponse, car il se tut aussitôt. + +[Illustration] + +--Cependant, père, dit à son tour Séléna, sur quoi vous basez-vous, pour +pouvoir affirmer?... + +--Pardon, je n'affirme rien, je suppose tout simplement; d'abord, la +dimension de la comète qui nous porte est identiquement la même que +celle de Tuttle... ensuite, le plan par lequel elle a coupé l'orbite de +Mercure, et la date à laquelle a eu lieu cette conjonction... + +--Alors, si c'est bien elle, fit à son tour Gontran, où va-t-elle nous +entraîner? + +--Elle nous fera contourner le Soleil d'abord... ensuite, nous couperons +successivement les orbites de Vénus, de la Terre, Mars, Jupiter... + +À mesure que le vieillard avançait dans son énumération, le visage de M. +de Flammermont s'assombrissait graduellement. + +--Mais où donc s'arrêtera cette course insensée? murmura-t-il. + +--Dans les environs de Saturne... une promenade de trois cent +soixante-dix millions de lieues à peine, riposta plaisamment Fricoulet; +une misère, quoi! + +--Tu ris, toi, grommela le jeune comte... mais si tu crois que cela +m'amuse de me transformer en juif errant céleste, tu te trompes... car +tout cela ne rapproche pas l'époque de mon mariage. + +L'ingénieur haussa les épaules. + +--Quand bien même, pensa-t-il, cette excursion n'aurait que ce résultat, +je trouve qu'il aurait tort de se plaindre. + +Cependant, un vague espoir restait au cœur de M. de Flammermont. + +--Et si vous vous trompiez, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il tout à +coup; si la comète qui nous emporte n'était pas celle que vous +supposez?... + +--Oh!... alors, répondit le vieillard, ce serait bien différent. + +--Ah! ah!... dit Gontran d'un air satisfait. + +--Oui, continua le vieillard, si je m'étais trompé, c'est que cette +comète décrirait dans l'espace une ligne parabolique. + +--En sorte que?... + +--En sorte que c'est vers l'infini qu'elle nous emporterait. + +Séléna joignit les mains dans un geste désespéré. + +--Et nous ne reverrions jamais la Terre? murmura-t-elle. + +--Jamais, répondit Ossipoff. Tu en parais désolée, comme si l'humanité +terrestre avait quelque chose de regrettable. + +La jeune fille ne répondit rien, mais Gontran s'écria: + +--Il faut cependant que cette course prenne fin! + +--Je ne vois à cela aucune utilité. + +--Mais j'en vois une, moi, riposta M. de Flammermont en se croisant les +bras; je ne puis jouer éternellement le rôle de fiancé... c'est un +surnumérariat qui a assez longtemps duré, et il me tarde d'être nommé +titulaire. + +[Illustration] + +Pour toute réponse, le vieillard leva les bras au ciel. + +--En tout cas, poursuivit le jeune homme, quand tout ce que la planète +contient de comestible aura été dévoré, il faudra bien aviser à remplir +notre garde-manger... + +--Hélas! murmura le vieux savant, c'est bien ce qui me navre. + +Et il ajouta avec un bel enthousiasme: + +--C'eût été si beau, cependant, de s'envoler par delà les mondes connus, +par delà l'infini lui-même! + +--La belle avance! grommela Farenheit. + +--Si vous m'en croyez, poursuivit M. de Flammermont, nous nous +arrêterons sur Vulcain. + +Mickhaïl Ossipoff fit sur lui-même un bond formidable; en même temps, +Fricoulet envoyait dans les côtes de son ami une forte bourrade, en lui +murmurant à l'oreille: + +--Imbécile! + +L'ahurissement du jeune comte était complet; il se tourna successivement +vers le vieillard et vers l'ingénieur, demandant: + +--Quoi?... qu'arrive-t-il?... monsieur Ossipoff, pourquoi ce visage +tragique, et toi, Alcide, pourquoi me considères-tu d'un air atterré? + +--Oh! le malheureux!... le malheureux!... balbutia Fricoulet. + +Ossipoff vint se planter à deux pas de M. de Flammermont: + +--Vulcain! lui cria-t-il dans la figure, Vulcain! + +--Eh bien! quoi... Vulcain!... que voulez-vous dire? + +--Ne venez-vous pas de nous conseiller de nous arrêter sur Vulcain? + +--Assurément oui... que voyez-vous d'étrange à cela? + +Le vieillard fit entendre un petit rire sec et moqueur. + +Puis, se croisant les bras, la face indignée et la lèvre amère, il lui +demanda: + +--Alors, vous croyez à Vulcain? + +Cette question fit au jeune homme l'effet d'un pavé qu'on lui eût lancé +dans la poitrine. + +--Aïe!... pensa-t-il, j'ai dit une bêtise! + +Et il hésitait à répondre, ne sachant trop comment il pourrait faire +prendre le change au vieillard, lorsque, par un miracle sans doute, il +lui revint en mémoire, avec une lucidité merveilleuse, certain passage +des _Continents célestes_, parcouru par lui quelques jours auparavant. + +Et, tout de suite, il comprit quel parti il pouvait tirer de cette +circonstance. + +--Alors, vous croyez à Vulcain? vous, répéta Ossipoff en le toisant +dédaigneusement... + +--Et pourquoi n'y croirais-je pas? demanda le jeune homme hardiment. + +--En vérité, je vous admire! s'écria le vieillard... pour doter le +système céleste d'une nouvelle planète, il vous suffit de l'affirmation +d'un médecin de campagne qui, après avoir examiné le Soleil pendant une +heure, déclare avoir vu passer, sur le disque solaire, une tache noire +et ronde. + +De nouveau, il ricana et ajouta: + +--Mais cela ne suffit pas, monsieur, on fabrique une planète non avec +son imagination, mais avec ses yeux! + +--Vous m'accorderez, cependant, répliqua Gontran, que l'attitude du +vieillard commençait à énerver, que Le Verrier n'est pas le premier +venu, et que si l'affirmation faite par le docteur Lescarbault avait été +basée sur une simple illusion d'optique, l'illustre astronome ne s'en +fût point servi comme point de départ pour des études poursuivies sans +interruption de 1858 à 1876! + +[Illustration] + +--Vous oubliez sans doute, riposta Ossipoff, la déduction faite par Le +Verrier à savoir que cette fameuse planète passerait devant le disque +solaire le 22 mars 1877, et qui tint en haleine les astronomes du monde +entier; ils en furent pour leurs peines, car, sur le disque du Soleil, +rien n'apparut au jour prédit! + +M. de Flammermont était quelque peu interdit, lorsque Fricoulet vint à +son secours: + +--Cependant, le 29 juillet 1878, lors de la dernière éclipse de Soleil, +MM. Watson et Swift n'ont-ils pas annoncé avoir vu, dans la +direction de Vénus, tout contre le Soleil éclipsé, deux planètes +intermercurielles,... c'était, je crois, deux astronomes américains. + +Farenheit, qui assistait avec un désintéressement absolu à cette +discussion, se redressa soudain et, lançant sa casquette en l'air avec +un indescriptible enthousiasme, s'écria: + +--Hurrah! Hurrah! pour Watson et Swift,... s'ils ont découvert la +planète Vulcain, c'est qu'elle existe réellement. + +Et, se précipitant vers Gontran, il lui serra les mains avec énergie en +disant: + +--Vous êtes un savant,... un vrai savant. + +Ossipoff haussa les épaules en enveloppant l'Américain d'un regard +dédaigneux et, se tournant vers Gontran: + +--M. Fricoulet oublie de vous dire que le monde scientifique, ému plus +que de raison par cette déclaration, se mit en observation et constata +que les deux fameuses planètes intermercurielles n'étaient autres que +les deux étoiles Thêta et Zêta du Cancer. + +Il se tut un moment pour donner à sa déclaration le temps de produire +son effet et ajouta: + +--Maintenant, sir Jonathan, libre à vous de crier Hurrah! pour vos +astronomes américains. + +Mais le Yankee, aussi bien par entêtement que par amour-propre national, +répliqua: + +--Ils ont bien découvert la comète qui nous porte, pourquoi Vulcain, +découvert par eux, n'existerait-il pas? + +[Illustration] + +À un semblable raisonnement, le vieillard comprit qu'il n'y avait rien à +répondre; d'ailleurs, Gontran, dans la mémoire duquel venait de luire +soudain un argument nouveau, tiré des _Continents célestes_, demanda: + +--Et l'orbite calculée par l'astronome allemand Oppolzer?... + +--Cette orbite a eu le même sort que les précédentes, elle aussi a été +reconnue fausse. Vous voyez, M. de Flammermont, de quelle valeur sont +les arguments sur lesquels vous basez votre opinion... quant à moi, je +ne vous cacherai pas que je vois avec le plus grand déplaisir, ce +désaccord entre nous. + +--Mais, mon cher monsieur Ossipoff... balbutia le jeune homme. + +--Pour vivre heureux en famille, répliqua Ossipoff en secouant la tête, +il faut être unis, il faut avoir une similitude parfaite d'opinions et +d'idées; jusqu'à présent, j'avais pu croire qu'il en serait ainsi entre +nous; je m'aperçois, avec douleur, que je me suis trompé. À partir +d'aujourd'hui, il y a entre nous un abîme. + +Et, sur ces mots prononcés avec une dignité douloureuse, le vieillard +tourna les talons et descendant la colline, s'en fut cacher son humeur +chagrine sous les grands arbres de la forêt. + +[Illustration] + +Un moment, Gontran et Séléna demeurèrent immobiles, se considérant avec +stupeur, se demandant s'il fallait voir, dans les paroles d'Ossipoff, +une rupture définitive de leurs beaux projets d'union. + +--Gontran! murmura tristement la jeune fille. + +--Séléna! répondit-il en lui prenant les mains. + +Puis, brusquement: + +--Eh! s'écria-t-il, au diable Vulcain et ceux qui l'ont inventé! ne +pleurez pas, ma chère âme, je cours trouver votre père, faire amende +honorable. + +--Oh! Gontran, dit-elle, en enveloppant son fiancé d'un regard +admiratif, vous feriez le sacrifice de vos opinions? + +--Pour vous, Séléna, que ne ferais-je pas? Attendez-moi un instant, et +nous revenons, monsieur Ossipoff et moi, la main dans la main, comme un +gendre et un beau-père entre lesquels n'existe aucun nuage. + +Déjà il s'élançait, lorsque Fricoulet, qui le guettait, le saisit par le +bras. + +--Un moment, dit-il. + +--Eh! laisse-moi! s'écria Gontran, ne vois-tu pas qu'elle pleure? + +--Elle pleurera bien davantage encore, si je te laisse aller. + +--Pourquoi? + +--Parce que ce que tu vas faire est une bêtise insigne. + +--Une bêtise? + +--Sans doute. + +Et, baissant la voix, à cause de Farenheit qui écoutait: + +--Que vas-tu lui dire, à M. Ossipoff? poursuivit-il: que tu t'es trompé, +que tu as mal compris ce que tu as lu dans les _Continents célestes_, +que Vulcain n'existe pas; bref, tu veux lui donner la preuve que tu n'es +pas plus astronome que sir Jonathan... + +--Mais, répliqua M. de Flammermont, quand une gloire astronomique telle +que Le Verrier se trompe, il me semble que moi... + +--Il te semble mal; car cette gloire astronomique ne sollicite pas, +comme toi, la main de Mlle Séléna; peu lui importe, en conséquence, son +erreur. + +Séléna se précipita vers l'ingénieur et, lui souriant à travers ses +larmes: + +--Monsieur Fricoulet, implora-t-elle, vous qui êtes si bon, aidez-nous +de vos conseils... dites-nous ce qu'il faut faire... Gontran, lui, n'est +pas astronome; il ne sait pas... guidez-le... et, qu'il le veuille ou +non, ce que vous aurez décidé, je me charge de le lui faire faire... + +L'ingénieur garda le silence quelques instants, l'air renfrogné comme +toutes les fois qu'il s'agissait de donner un coup d'épaule pour +remettre en droit chemin le char qui portait les espérances +matrimoniales des deux fiancés. + +Enfin, d'une voix bougonnante, il répondit: + +--Puisque vous voulez bien me demander mon avis, je pense que ce que +Gontran a de mieux à faire, c'est de continuer à jouer son rôle comme il +l'a commencé... Tous les jours on rencontre, dans les instituts et dans +les académies, des savants qui ne sont point d'accord sur tel ou tel +point scientifique et qui n'en vivent pas moins en bonne intelligence. + +[Illustration] + +--Pourtant, dit Gontran en secouant la tête, tu as vu comment M. +Ossipoff a accueilli mes théories sur l'existence de Vulcain? + +Fricoulet eut un brusque haussement d'épaules. + +--Eh! répliqua-t-il, ce n'est point une preuve cela... cet homme a été +surpris, sur le premier moment, cela se comprend,... mais laissez-lui le +temps de s'habituer à cette idée, que son futur gendre peut avoir, lui +aussi des opinions personnelles, et vous verrez, tout s'arrangera. + +--Vous êtes certain? interrogea Séléna inquiète. + +--Parbleu! mais il faut que Gontran ne lâche pas pied et qu'il se tienne +prêt à recommencer la bataille dès qu'il le faudra, surtout qu'il ne +laisse pas percer le bout de l'oreille... tout serait perdu! + +[Illustration] + +Puis, frappant amicalement sur l'épaule du jeune comte: + +--Allons! savant d'eau douce, dit-il, prends-moi tes _Continents +célestes_ et viens-t-en sous les arbres préparer des arguments +victorieux à l'adresse de M. Ossipoff. + +Le soir, lorsqu'arriva le moment du repas, le vieillard vint s'asseoir à +sa place habituelle, sombre, silencieux, enveloppé dans une dignité +froide et offensée. + +En face de lui, Gontran, affectant une attitude semblable, mangeait d'un +air soucieux, jetant à la dérobée des regards sur Fricoulet, qui avait +toutes les peines du monde pour ne pas éclater de rire. + +L'ingénieur attendait avec impatience qu'une occasion se présentât de +renouveler la discussion du matin. + +Cette occasion, ce fut Farenheit qui la fournit tout naturellement en +demandant au vieillard: + +--Monsieur Ossipoff, voulez-vous faire un pari avec moi? + +--Lequel? grommela le savant qui tenait rancune à l'Américain pour son +langage du matin. + +--Que mes illustres compatriotes Watson et Swift n'ont point fait erreur +en constatant l'existence d'une nouvelle planète dans les environs du +Soleil. + +Ossipoff poussa un rugissement. + +--Ah çà! cria-t-il, avez-vous juré de me mettre hors de moi? j'ai dit, +ce matin, ce que je pensais de la question, n'y revenons plus! + +Puis, malgré lui, il demanda: + +--Sur quoi vous appuyez-vous, pour dire des choses semblables, vous qui +ne connaissez pas un traître mot des choses astronomiques? + +--Sur ce que les Américains sont des gens froids et méthodiques qui ne +s'emballent pas, comme les Russes ou les Français... + +Le vieillard ricana grossièrement. + +--Si vous n'avez pas d'autre argument à donner à l'appui de l'existence +de Vulcain, dit-il... + +En ce moment, M. de Flammermont, qui ne quittait pas des yeux Fricoulet, +crut deviner, sur le visage de son ami, qu'il était temps d'attaquer. + +--Monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton froid et glacial, vous me +pardonnerez de revenir sur un sujet qui vous est désagréable; mais je ne +puis laisser passer, sans protester, les dernières paroles que vous +venez de prononcer, elles mettent de nouveau en doute les découvertes de +l'illustre Le Verrier, et... + +[Illustration] + +Ossipoff lui coupa la parole d'un geste net et tranchant comme un coup +de sabre: + +--Je vous dis, je vous répète, que votre Le Verrier n'a rien découvert +du tout. + +--Il est cependant inadmissible que, pendant vingt ans, des astronomes +appartenant à différentes nationalités du globe, aient tous fait les +mêmes constatations et que tous se soient trompés. + +--Ou ils se sont trompés, ou ils ont pris pour un monde nouveau, quelque +tache solaire. + +Gontran se croisa les bras et, d'un air de défi: + +--En ce cas, déclara-t-il, voulez-vous me dire comment vous expliquez +les perturbations constatées dans la marche de la planète Mercure? + +--À tout ce que vous voudrez, excepté à la planète Vulcain, qui n'existe +pas plus dans le ciel que dans mon œil. + +--Cependant, ne sont-ce pas les irrégularités reconnues dans le +mouvement d'Uranus qui ont amené Le Verrier à rechercher et à découvrir +la planète Neptune?... Donc... + +--Donc, il doit en être de même en ce qui concerne Mercure, n'est-ce +pas?... grave erreur. + +--Eh! s'écria Gontran en simulant une grande surexcitation, vous ne me +répondez pas... Comment expliquez-vous? + +--L'accroissement de 31'' que présente l'arc de Mercure dans le +mouvement séculaire du périhélie?... tout simplement par le passage +d'une nuée de corpuscules gravitant autour du Soleil, mais trop petits +pour être distingués de la Terre... mais, quant à une planète... non, +non, mille fois non... + +--Monsieur Ossipoff, dit à son tour Fricoulet en riant sous cape, +avez-vous vu les corpuscules dont vous parlez? + +--Non pas... mais pourquoi cette question? + +--Parce que je voudrais savoir pourquoi vous admettez, sans l'avoir +constatée, l'existence de ces corpuscules alors que vous niez celle d'un +monde que certains prétendent avoir aperçu! + +Le vieillard ne répondant pas tout de suite, Farenheit prit ce silence +pour une défaite et s'écria, en frappant l'une contre l'autre ses mains +énormes qui claquèrent, comme des battoirs, dans l'air oxygéné: + +--Bravo! monsieur Fricoulet. Bravo! monsieur de Flammermont... Monsieur +Ossipoff, je vous renouvelle ma proposition, voulez-vous parier avec moi +sur l'existence de Vulcain?... je mets cent dollars... + +--C'est ridicule! bougonna le vieux savant. + +--Ridicule! tant que vous voudrez... mais si vous êtes aussi certain que +vous le paraissez de la non-existence de la planète, vous ne repousserez +pas ma proposition... Si vous gagnez, vous achèterez, avec les cent +dollars, un petit souvenir pour Mlle Séléna, à l'occasion de son +mariage. + +Un profond soupir s'échappa de la poitrine de Gontran. + +--C'est ridicule, répéta encore une fois Ossipoff. + +--Pariez-vous ou ne pariez-vous pas? + +--Mais comment saura-t-on qui a gagné? demanda Séléna. + +--Rien ne sera plus facile, répliqua le vieillard, étant donné le chemin +que nous fait parcourir la comète, nous devons forcément, si elle +existe, rencontrer Vulcain. + +Puis à Gontran: + +--À propos, vous ne m'avez pas dit quelle orbite vous préfériez: celle +de Le Verrier, celle de Watson et Swift ou bien celle de l'Allemand +Oppolzer? + +Sans hésiter, le jeune comte répondit: + +--Celle de Le Verrier, qui fait tourner la planète autour du Soleil en +trente-trois jours. + +Ossipoff eut un petit ricanement. + +--Et qui est fort inclinée sur l'écliptique... ce qui explique la rareté +des apparitions, c'est fort intelligent de la part de Le Verrier et de +la vôtre aussi... eh bien! je vous le répète, si Vulcain existe, nous +devons forcément le rencontrer... donc, attendons. + +On attendit, en effet; plusieurs jours se passèrent pendant lesquels le +ciel fut fouillé en tous sens par Gontran et Farenheit, mais +inutilement. + +M. de Flammermont, pour jouer son rôle de savant convaincu, devait +passer de longues heures l'œil rivé à la lunette, comme s'il se fût +attendu à voir paraître l'astre tant discuté et dont il se souciait, au +fond, comme un poisson d'une pomme. + +Quant à Farenheit, du moment que des compatriotes, des habitants des +États-Unis avaient affirmé l'existence de Vulcain, il y croyait, lui +aussi, et il voulait être le premier à annoncer à Ossipoff qu'il avait +perdu les cent dollars. + +Le vieillard haussait les épaules avec pitié, en voyant les efforts de +ses deux compagnons, et Fricoulet lui-même ne pouvait s'empêcher de +ricaner. + +Quant à Séléna, en elle-même, elle faisait des vœux pour que Gontran eût +raison, et, tout bas, elle suppliait Dieu de faire un miracle en sa +faveur en créant de toutes pièces la planète à l'existence de laquelle +son bonheur était lié désormais. + +Et telle était la préoccupation de tous qu'ils en oubliaient la chaleur +épouvantable qui allait croissant chaque jour davantage; sans l'épaisse +couche atmosphérique qui entourait le noyau cométaire, les Terriens +fussent déjà tombés frappés d'insolation sous les intenses flèches +solaires. + +Maintenant, la comète n'était plus qu'à quinze millions de lieues du +centre dévorant du monde et chaque heure l'en rapprochait davantage +encore. + +[Illustration] + +Seules, les nuits apportaient un peu de fraîcheur et atténuaient +l'accablante température du jour. + +Alors, Farenheit et Gontran, l'un armé d'une jumelle marine retrouvée +par lui au fond d'un coffre, l'autre avec la lunette d'Ossipoff, +prenaient leur poste d'observation et demeuraient jusqu'à l'aurore, +inspectant l'espace avec acharnement. + +Or, un matin, le chronomètre de Fricoulet marquait trois heures et demie +et M. de Flammermont s'assoupissait tout doucement, le nez écrasé sur sa +lunette, quand une exclamation de l'Américain le fit tressauter. + +--_By God!..._ je la tiens!... je la tiens! + +Et aussitôt, pour manifester sa joie, il se mit à danser une gigue +échevelée. + +[Illustration] + +--Vous la tenez! s'écria Gontran en courant à lui, qu'est-ce que vous +tenez? + +--Eh! la planète, parbleu!... la planète Vulcain! + +--Ce n'est pas possible! répliqua le jeune homme plein d'incrédulité. + +--Comment! pas possible?... vous ne l'avez donc pas vue, comme moi, tout +à l'heure!... vous aviez cependant l'œil collé à votre instrument. + +Ne voulant pas avouer qu'il s'était endormi, le jeune comte secoua la +tête. + +--Non, dit-il... je n'ai rien vu... + +--Eh bien! fit l'Américain en lui tendant sa jumelle, regardez avec +cela, vous m'en direz des nouvelles. + +À peine Gontran eut-il braqué l'instrument dans la direction indiquée +par Farenheit, qu'à son tour, il poussa un cri de surprise, et se +précipitant vers la sphère où Ossipoff, sa fille et Fricoulet +sommeillaient: + +--Vulcain!... dit-il... Vulcain! + +Et il secoua rudement le vieux savant et l'ingénieur. + +Tous deux se dressèrent sur leurs pieds, en proie à l'ahurissement +inséparable d'un brusque réveil. + +--Vulcain!... Vulcain!... répétait M. de Flammermont d'une voix +étranglée par l'émotion. + +Et, saisissant Ossipoff par le bras, il l'entraîna au dehors. + +--Regardez, dit-il en étendant la main vers l'espace, regardez! + +--Mais c'est la constellation de l'_Aigle_ que vous me montrez là, +riposta le vieillard; qu'y a-t-il à voir par là? + +Fricoulet qui, lui, s'était déjà emparé de la jumelle de Farenheit et +l'avait braquée vers la constellation indiquée par Gontran, s'écria: + +--Oui, monsieur Ossipoff, c'est, en effet, dans la direction de +l'_Aigle_, qu'il faut regarder... non loin de _Wega_. + +Hochant la tête dans un mouvement d'incrédulité, le vieux savant mit son +œil à l'oculaire, mais aussitôt ses mains furent saisies d'un frisson +convulsif, ses lèvres tremblèrent et il dut s'appuyer sur l'épaule de sa +fille, tellement son émotion était grande. + +--Mais, Dieu du ciel! s'exclama-t-il après quelques instants; c'est un +astre nouveau que je viens d'apercevoir. + +--Et un astre qui se trouve exactement dans la position où doit se +trouver Vulcain, ainsi que vous-même l'avez dit, répliqua Gontran d'une +voix mordante. + +[Illustration] + +--Du reste, ajouta Fricoulet, les yeux toujours à la jumelle, comme nous +courons à la rencontre de cet astre, nous pourrons, avant deux jours +étudier sa configuration et même sa géographie. + +En proie à une émotion extraordinaire, Ossipoff avait de nouveau braqué +sa lunette sur l'espace. + +--Eh bien! monsieur Ossipoff? demanda M. de Flammermont avec un sourire +railleur, que pensez-vous de cette tache solaire? + +Le vieillard s'avança vers lui, la tête basse, l'air piteux: + +--Ah! mon cher enfant, murmura-t-il en lui tendant la main, combien j'ai +d'excuses à vous faire... + +--Alors, vous convenez que les honorables sir Watson et Swift n'étaient +pas des imbéciles? fit à son tour Farenheit. + +Ossipoff enleva la calotte de drap qui lui couvrait le crâne. + +--Sir Jonathan, répondit-il, acceptez en votre nom comme au nom de vos +illustres compatriotes, toutes mes excuses. + +L'Américain prit un air digne et répondit: + +--Je les accepte, monsieur Ossipoff, en vous engageant à retenir cet +exemple qui vous prouve combien on a tort d'accuser à la légère, sans +avoir de preuves entre les mains. + +Puis se tournant vers Gontran: + +--Je tiens à vous dire devant tous que vous êtes un grand homme, un +véritable savant que je suis heureux de connaître et d'apprécier à sa +juste valeur. + +Il se croisa les bras sur la poitrine et ajouta: + +[Illustration] + +--Savez-vous quel emploi je vais faire des cent dollars perdus par +l'honorable M. Ossipoff?... le premier noyau d'une somme que je +consacrerai à l'édification d'un observatoire, sur le sommet des +Cordillères. + +Et comme on le regardait avec curiosité et étonnement: + +--Je n'y connais rien, c'est possible; mais je veux être le +Bischoffsheim de l'Amérique... et j'espère que M. de Flammermont voudra +bien me faire l'honneur d'accepter la direction de ce nouvel +établissement. + +À cette proposition inattendue, Gontran demeura tout interdit; Fricoulet +dut se retourner pour dissimuler le formidable éclat de rire qui lui +montait de la gorge aux lèvres. + +Quant à Ossipoff, jamais visage humain ne refléta pareil ahurissement. + +--Il est bien convenu, ajouta l'Américain avec un geste cavalier, que si +M. de Flammermont a besoin d'un préparateur, je ne l'empêcherai +nullement de s'entendre avec vous, mon cher Ossipoff. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XI + +OÙ L'HEURE DE LA VENGEANCE SONNE ENFIN + +[Illustration] + + +COMME bien on pense, nos voyageurs ne dormirent pas de la nuit. + +Sombre, renfrogné, humilié, Mickhaïl Ossipoff s'était emparé de +l'observatoire rudimentaire établi à la partie supérieure de la sphère +et, l'œil rivé à la lunette, s'absorbait dans la contemplation de +Vulcain. + +Par moments, abandonnant son instrument, il saisissait son carnet de +notes qu'il couvrait de chiffres et de formules algébriques. + +À quelques pas de lui ses compagnons étaient réunis, causant de ce +prodigieux événement, le commentant, le discutant avec force gestes et +exclamations. + +Gontran était radieux et recevait les compliments de l'Américain avec +une modestie admirablement jouée, se demandant en lui-même par quel +miracle le hasard lui avait fait, si juste à point, adopter une théorie +scientifique contraire à celle de M. Ossipoff, il est vrai, mais capable +d'augmenter encore son prestige aux yeux du vieillard. + +Quant à Séléna, elle exultait: d'abord parce que l'attitude agressive de +son père à l'égard de Gontran, durant ces derniers jours, l'avait +énormément peinée; ensuite... mon Dieu! ensuite, parce que, dans son +esprit, commençaient à naître des doutes sur l'ignorance même de son +fiancé en matière astronomique. + +Plusieurs fois déjà, des inspirations véritablement géniales lui étaient +venues, qui avaient tiré d'embarras Mickhaïl Ossipoff lui-même, +plusieurs fois aussi ses théories audacieuses, que le vieux savant +qualifiait de folies et Fricoulet d'absurdités, s'étaient trouvées +confirmées, et voilà que de nouveau... + +--Mon Dieu! pensait-elle avec une légère émotion au cœur, M. de +Flammermont serait-il un homme de science! + +À la dérobée, elle jetait sur son fiancé un regard admiratif. + +Fricoulet, lui, était en proie à un double sentiment: le doute et +l'ahurissement. + +La découverte faite par son ami, bien qu'il l'eût contrôlée de ses +propres yeux, lui semblait, encore maintenant, anormale, illogique, +antiscientifique, antinaturelle. + +Tout bougonnant, il dirigeait, à chaque instant, la jumelle de Farenheit +vers l'immensité sombre, sur laquelle, à peine plus grosse qu'un point, +noire et immobile dans sa course vertigineuse, apparaissait la planète. + +--Insensé!... insensé! grommela-t-il lorsque, les yeux fatigués de son +observation, il passa la lunette à l'Américain désireux, lui aussi, de +contempler l'astre nouveau. + +--Pourquoi, insensé? répliquait M. de Flammermont, parce qu'il a plu à +un tas de savants--plus ou moins de bon aloi--de déclarer que Vulcain +n'existait pas... il nous faudrait nier l'évidence! mais, c'est ça qui +est insensé. + +Et il ajouta, d'une voix vibrante: + +--Je voudrais bien savoir comment tu concilies tes principes politiques +avec tes principes scientifiques!... tu détestes l'autocratie +gouvernementale et tu es partisan de l'absolutisme en matière de +science... tu exècres le «tel est notre bon plaisir» de Louis XIV, mais +tu l'admets dans la bouche de M. X. ou de M. Z. qui, du fond de son +cabinet poussiéreux ou du haut de son observatoire incomplet, décrète +gravement les lois de l'Univers... + +Le jeune comte souligna sa phrase d'un petit ricanement moqueur. + +--Moi, continua-t-il, je suis comme saint Thomas... je me soucie peu de +tous vos calculs, et à tous ceux qui pontifient sur ce qui se passe à +des millions de lieues de notre terrinsule, je demande «y êtes-vous allé +voir?» + +Fricoulet était littéralement abasourdi;, un moment, il demeura +silencieux; puis, haussant les épaules, il répliqua avec un sérieux +imperturbable: + +--Cependant, si tu ne crois ni aux calculs ni aux déductions +scientifiques, si, pour que tu croies à l'existence d'une planète ou +d'une étoile, il faut que tu l'aies dans l'œil, sur quoi as-tu basé ton +opinion relativement à Vulcain? penses-tu que Le Verrier, que le docteur +Lescarbault y étaient allés voir, comme tu le dis si bien, quand ils ont +affirmé l'existence d'une planète intramercurielle? + +Ce disant, il fixait sur Gontran ses petits yeux gris pleins d'une lueur +malicieuse. + +Jonathan Farenheit, s'adressant à M. de Flammermont, s'écria: + +--Ne répondez pas, mon cher, c'est assurément la jalousie qui dicte ces +paroles à M. Fricoulet. + +Et toisant l'ingénieur d'un regard méprisant: + +--Dame! fit-il, il n'est pas à la portée du premier venu de découvrir +des planètes! + +En ce moment la voix d'Ossipoff se fit entendre. + +--Gontran! criait le vieillard, voudriez-vous monter un instant? + +Le jeune homme fronça le sourcil. + +--Hum! murmura-t-il d'un accent inquiet, que me veut-il? + +--Sans doute te demander d'établir les coordonnées de Vulcain, répliqua +Fricoulet. + +M. de Flammermont jeta à son ami un regard interrogatif: + +--Les coordonnées? répéta-t-il. + +--C'est-à-dire de dresser à ce monde nouveau une sorte d'état civil: +masse, densité, pesanteur, orbite. + +[Illustration] + +Le malheureux comte eut un geste effaré. + +--Gontran, répéta le vieillard, Gontran, venez-vous? + +--Voilà, voilà, gémit le fiancé de Séléna. + +Et il mit le pied sur l'escalier intérieur qui conduisait au sommet de +la sphère, semblable à un condamné à mort qui monte à l'échafaud. + +L'ingénieur courut à lui, et se penchant à son oreille: + +--Monde très petit, dont le diamètre n'excède pas quelques centaines de +kilomètres, chuchota-t-il; orbite très inclinée sur le plan de +l'écliptique, ce qui explique la rareté de ses passages sur le disque +solaire... quant au reste, tu as les yeux trop fatigués par tes longues +observations, pour pouvoir donner des renseignements certains... as-tu +compris? + +--Merci, murmura Gontran avec une amicale pression de main. + +Quelques instants après, on entendit une série d'exclamations retentir +dans l'observatoire improvisé; puis bientôt, une dégringolade rapide +dans l'escalier et le vieil Ossipoff parut, suivi de Gontran stupéfié. + +[Illustration] + +--Vulcain! balbutia le vieillard d'une voix étranglée, Vulcain! eh bien! +ce n'est point une planète sphérique... c'est un rocher prismatique, un +fragment polyédrique... un bolide irrégulier. + +--Permettez, s'écria M. de Flammermont, permettez, je proteste contre +l'épithète de bolide. + +--Vous aurez beau protester, répliqua Ossipoff, l'évidence est là contre +laquelle vous vous débattriez en vain. + +--L'évidence me démontre que le corps en question n'est point une +sphère, c'est vrai; mais rien ne me prouve qu'il appartienne à la classe +des bolides. + +Mickhaïl Ossipoff n'aimait point la contradiction, aussi enveloppait-il +Gontran d'un regard irrité; M. de Flammermont, de son côté, sentait +qu'il s'était trop avancé pour reculer et jouait son rôle le plus +consciencieusement possible; il considérait le vieillard d'un air fort +mécontent. + +Une scène nouvelle était sur le point d'éclater; Fricoulet intervint: + +--Messieurs, dit-il d'une voix conciliante, je crois qu'il serait puéril +de continuer la discussion à ce sujet; dans quelques heures, le monde +qui nous porte aura assez rapidement marché dans l'espace pour que nous +soyons à même de nous livrer, sur le corps qui nous occupe, à une étude +approfondie... donc, suspendez vos appréciations jusqu'à ce que vous +puissiez constater _de visu_ qui de vous deux est dans le vrai. + +Séléna s'empressa d'ajouter: + +--Voilà qui est bien parlé! monsieur Fricoulet... d'autant plus qu'une +planète de plus ou de moins ne vaut pas la peine que deux hommes de +votre valeur se boudent un seul instant. + +Puis comprenant la nécessité d'une diversion, elle poursuivit: + +--Je suis un peu comme saint Thomas, mon cher père, et j'estime qu'il +fait bon de toucher du doigt pour être convaincu... d'autant plus que +même les plus savants ne peuvent penser à tout... ni tout savoir. + +--Où veux-tu en venir? demanda Ossipoff. + +--J'en veux venir au monde qui nous porte, répliqua la jeune fille, et +je me demande comment il se fait que deux hommes remplis de savoir, +comme vous, mon cher papa, et vous, monsieur de Flammermont, vous n'ayez +pas pu prévoir la singulière façon dont nous avons passé de Mercure sur +cette comète. + +--Par cette seule raison, riposta Ossipoff un peu piqué, c'est que les +comètes étant des étrangères à notre monde, qu'elles ne font, du moins +la plupart d'entre elles que traverser, arrivant de l'infini pour y +retourner, il est absolument impossible de prédire leur apparition. + +--Leur apparition... sans doute, mais leur retour, dit Fricoulet, qui ne +négligeait aucune occasion de faire enrager le vieux savant; sur les +quarante comètes qui ont été reconnues, il y en a, je crois, dix dont la +périodicité a été constatée et vérifiée et, si vos suppositions sont +justes, celle qui nous porte se trouve précisément faire partie de +celles-là... donc... + +--Donc, ajouta Farenheit, il devait être facile à vous, dont c'est le +métier, de prévoir ce qui nous est arrivé. + +--Eh! vous en parlez fort à votre aise, riposta Ossipoff, on voit bien +que vous n'entendez rien à tout cela... et puis, j'avais la tête à autre +chose qu'aux comètes. + +--Très bien! déclara Fricoulet, donnez cette raison-là, soit; mais ne +venez pas nous dire qu'il n'était pas possible de savoir qu'à date +précise, la comète de Tuttle couperait l'orbite de Mercure; son dernier +passage a été signalé en 1871, et comme sa période est de treize ans +quatre-vingt-un jours, il suffisait de compter sur ses doigts pour +savoir que sa réapparition devait avoir lieu en 1884. + +--Mon Dieu! balbutia admirativement Séléna, comment est-on arrivé à +pouvoir prédire à coup sûr des choses semblables? + +Gontran sourit. + +--Il y a quelques dix-huit siècles, dit-il, Sénèque déclarait que «les +comètes se meuvent régulièrement dans des routes prescrites par la +nature» et il affirmait que la postérité s'étonnerait que son âge eût +méconnu une si incontestable vérité... mais ce ne fut qu'en 1758 que les +comètes, après avoir épouvanté le monde par leurs brusques et soudaines +apparitions, devinrent, grâce à Newton et Halley, des phénomènes +célestes d'un ordre purement naturel. + +[Illustration] + +--Je me rappelle avoir vu des dessins tout à fait primitifs, et comme +art et comme esprit, représentant des comètes dont la chevelure +contenait des épées et des poignards teints de sang, dit à son tour +Séléna. + +Farenheit haussa les épaules: + +--Quels sauvages! grommela-t-il. + +[Illustration] + +--Non pas, déclara Fricoulet, l'année 1557 n'est pas si loin de nous et +Ambroise Paré n'était pas un âne... et cependant les comètes avaient +encore, à cette époque et aux yeux des gens instruits eux-mêmes, une +allure mystérieuse et terrifiante, comme en témoigne la description du +chirurgien de Charles IX. + +M. de Flammermont, à la mémoire duquel étaient soudainement revenues +quelques bribes de _l'Astronomie du Peuple_, déclara doctoralement: + +--C'est en 1558[5] seulement que, grâce aux études de Halley, se trouva +vérifiée la prophétie de Sénèque: Halley ayant compris que, d'après les +lois de l'attraction universelle, la marche des comètes devait décrire +une courbe très allongée, calcula le retour de la grande comète de 1680: +l'événement lui donna raison et, le 12 mars 1859, date indiquée par +l'astronome, l'astre reparut dans le ciel... à partir de ce moment, il +fut bien établi que les comètes tournaient autour du Soleil... + +--Ni plus ni moins que de vulgaires planètes... mais en suivant un orbe +plus allongé. + +--N'avez-vous cependant pas dit tout à l'heure, objecta Séléna, qu'il y +en avait qui arrivaient de l'infini et qui y retournaient? + +[Illustration] + +--Vous avez parfaitement raison, mademoiselle; mais pour vous faire +comprendre cela, il me faudrait vous donner, sur la théorie de la +parabole, des explications qui vous ennuieraient certainement beaucoup +et, qu'à vrai dire, mon bagage scientifique ne me permettrait peut-être +de vous fournir qu'imparfaitement. + +--Au point de vue de leur composition même, poursuivit Séléna, est-ce +que toutes les comètes ressemblent à celle sur laquelle nous nous +trouvons? + +--Non, la plus grande partie d'entre elles n'est qu'une simple masse +nébuleuse, un amas de matière cosmique sans consistance. C'est une trace +vaporeuse, un nuage gazeux... + +--Peut-être même n'est-ce qu'une illusion d'optique, murmura M. de +Flammermont. + +Fricoulet lui marcha fortement sur le pied, et sans donner au vieillard +le temps de relever la réflexion, il répliqua: + +--Vous oubliez, monsieur Ossipoff, que la grande comète de 1811 avait un +noyau solide ne mesurant pas moins de 1089 lieues de diamètres; celle de +1858 en possédait également un de 9000 kilomètres. + +--Et celle de 1769 dont le noyau avait 4000 lieues de diamètre! s'écria +Gontran. + +Farenheit, qui écoutait en bâillant cette conversation, demanda tout à +coup: + +--Je croyais que le signe distinctif de la comète, c'était la queue... +comment donc se fait-il que celle qui nous porte soit privée de cet +appendice? + +--D'abord, déclara Ossipoff, c'est une erreur de croire que toutes les +comètes aient une queue; il en est qui n'en ont pas, comme il en est qui +en possèdent plusieurs. + +[Illustration] + +--Pour faire compensation, sans doute, murmura plaisamment M. de +Flammermont. + +--Ensuite, poursuivit le vieillard, rien n'est moins prouvé que cet +ornement caudal manque au monde sur lequel nous chevauchons... + +L'Américain laissa échapper un violent éclat de rire. + +--En vérité, dit-il, vous plaisantez... ou bien vous voulez me faire +croire que je suis myope... À vous entendre, la queue des comètes +atteindrait des milliers et des milliers de lieues de longueur... or, +vous avouerez que, s'il en était ainsi, nous serions à la première place +pour mesurer celle de notre comète... mais il n'y en a aucune trace. + +Et se tournant vers l'Orient, il étendait la main pour désigner l'espace +infini qu'éclairait seule la lueur douce des étoiles. + +Ossipoff ricana d'un air moqueur: + +--Parbleu! dit-il, si c'est de ce côté là que vous, la cherchez, je +comprends que vous ne la trouviez pas... + +L'Américain ouvrit démesurément les yeux. + +--_By God!_ grommela-t-il, quelle est cette nouvelle plaisanterie, et de +quel côté voulez-vous que je cherche la queue de la comète, sinon du +côté opposé à celui vers lequel elle se dirige? + +Peu à peu, la colère le gagnait et il s'écria en agitant les bras avec +des mouvements désordonnés: + +--Nous allons de l'Occident à l'Orient, donc... + +Ossipoff eut un sourire de pitié, et regardant M. de Flammermont en lui +désignant, d'un coup d'œil, Jonathan Farenheit: + +--_Vulgum pecus!_ murmura-t-il. + +Gontran haussa les épaules d'un air de railleuse commisération. + +--Ah çà! gronda le Yankee, m'expliquerez-vous?... + +--Avec le plus grand plaisir, sir Jonathan; tout comme un grand nombre +de vos pareils auxquels jamais ne prend fantaisie d'élever leurs regards +vers l'immensité sidérale, vous croyez que la queue des comètes les +_suivent_ dans leur cours... c'est là une erreur profonde; cet appendice +caudal est toujours opposé au Soleil, comme s'il était l'ombre lumineuse +de la comète. + +--En sorte, ajouta Fricoulet, que si la queue suit, ou à peu près, la +comète lorsqu'elle est avant son périhélie, elle la précède, au +contraire, après cette époque. + +--En sorte, ajouta Gontran, que dans la situation occupée actuellement +par la comète, par rapport au Soleil, c'est sur notre droite qu'il nous +faut chercher la traînée lumineuse. + +L'Américain se croisa les bras d'un air furieux. + +--_By God!_ hurla-t-il, suis-je donc aveugle que je n'aperçois rien, +absolument rien? + +--Non, mon cher sir Jonathan; vous n'êtes point aveugle; mais il se peut +parfaitement que la comète qui nous sert de monture n'ait pas de +queue... il y en a comme cela. + +--Et de quoi est faite cette queue, cher père? demanda Séléna. + +Le vieillard hocha la tête. + +--Tu me poses là, ma chère enfant, répondit-il, une question fort +embarrassante, attendu que, jusqu'à présent, l'on en est réduit +là-dessus à de simples conjectures. + +--Mais enfin, vous-même avez bien une opinion? + +--Pour moi, je pense que l'on a affaire là à une simple apparence, à un +mode spécial des vibrations de l'éther, impressionné par la comète, +quelque chose comme un nuage qui se formerait et s'évaporerait sans +cesse dans la trace de la comète. + +[Illustration] + +--C'est l'opinion de l'auteur de _l'Astronomie du Peuple_ que vous +donnez-la, fit Gontran avec un sang-froid imperturbable. + +--En vérité! répliqua Ossipoff... ce n'est pas la première fois que je +me rencontre avec ce grand esprit, et ce m'est un inimaginable bonheur. + +Il eut un mouvement d'épaules et ajouta: + +--D'ailleurs, comme je viens de le dire, jusqu'à présent on ne sait que +fort peu de choses de ces mondes étranges qui circulent à travers les +Univers, les mettant en rapport les uns avec les autres, comme autant de +messagers célestes; voici un siècle et demi à peine que l'on a commencé +l'étude des comètes, et que peut-on apprendre en cent cinquante ans? + +Sur ces mots, il se dirigea vers l'intérieur de la sphère et gravit +pesamment l'escalier qui conduisait à son observatoire. + +--Le voilà qui va retomber dans sa contemplation vulcanesque, murmura +plaisamment Fricoulet. + +Gontran tressaillit, et le tirant à part: + +--Dis-donc, fit-il à voix basse, penses-tu qu'une planète puisse +affecter une autre forme que la forme sphérique? + +L'ingénieur regarda son ami avec étonnement. + +--Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il. + +--À cause de Vulcain, je ne te cacherai pas que ce monde a un aspect +bizarre qui m'inquiète. + +--Eh! eh! ricana Fricoulet, tu n'es plus aussi convaincu que tout à +l'heure de l'existence de la planète intramercurielle. + +[Illustration] + +--_Errare humanum est_, disait notre proviseur du lycée Henri IV. + +--Mais il ajoutait: _Perseverare autem diabolicum[6]_, tu t'en souviens? + +--Aussi, comme je n'ai rien de _diabolicum_ dans ma nature... + +--Tu ne persévères pas dans ton opinion. + +--Je ne dis pas cela, seulement... + +--Seulement, tu es fort tenté de lâcher Le Verrier et le docteur +Lescarbault, n'est-ce pas? + +--Je voudrais que tu me donnes ton opinion... car, vois-tu, si ce que +j'ai aperçu n'était pas Vulcain... + +--C'en serait fait de ton mariage avec Mlle Séléna, ça, c'est certain... +Ossipoff t'enverrait promener et il aurait raison; tu l'as assez humilié +avec ta découverte. + +--Eh! c'est surtout cet imbécile de Farenheit avec son observatoire... +enfin, je voudrais te demander un service. + +--Lequel? + +--Ce serait de monter là-haut et de regarder dans la lunette. + +--À quoi cela t'avancera-t-il? + +--À être de suite renseigné sur mon sort... cette incertitude me +torture... + +--Volontiers... attends-moi un moment. + +M. de Flammermont accompagna son ami jusqu'au bas de l'escalier et, +anxieux, s'assit sur la première marche. + +Dans l'intérieur de la sphère, Farenheit, roulé dans sa couverture, +dormait déjà à poings fermés; derrière la toile de tente qui faisait à +Séléna une sorte de chambrette séparée, la respiration calme et douce de +la jeune fille se faisait entendre, semblable au bruissement d'ailes +d'un papillon. + +--Oh! mon bonheur! murmura Gontran, que de peine j'aurai eu pour te +conquérir. + +Un appel, chuchoté à voix basse, lui fit relever la tête et dans le +carré clair de ciel que découpait dans l'ombre de la sphère l'ouverture +supérieure de l'escalier, il aperçut la silhouette de Fricoulet qui se +penchait vers lui. + +--Pstt!... Pstt!... fit l'ingénieur. + +M. de Flammermont se redressa: + +--Qu'y a-t-il? demanda-t-il à voix basse. + +[Illustration] + +--Monte vite, sans faire de bruit... M. Ossipoff s'est endormi. + +Léger comme un sylphe, le jeune comte gravit les marches et se trouva +bientôt sur la plate-forme, aux côtés de Fricoulet qui, d'un signe de +tête, lui indiquait Mickhaïl Ossipoff, accroupi près de la lunette, les +mains croisées sur les genoux, le menton appuyé sur la poitrine; par ses +lèvres entr'ouvertes, un souffle puissant passait, troublant le silence +d'un bourdonnement sonore. + +--Chut! dit l'ingénieur en mettant son doigt sur sa bouche, surveille-le +pendant que je vais examiner Vulcain. + +Il s'approcha de la lunette, enjamba le corps du vieillard endormi, et +braqua l'instrument dans la direction où avait été signalée la planète. + +Longtemps il demeura en observation, puis, tout à coup, il tressaillit +et il grommela d'une voix sourde: + +[Illustration] + +--Crédié! ce n'est pas possible! + +--Quoi? qu'est-ce qui n'est pas possible? demanda Gontran pris +d'inquiétude. + +L'ingénieur ne répondit pas tout de suite; cramponné à la lunette, il +regardait de toutes les forces de son rayon visuel. + +--Parle, mais parle donc! supplia le jeune comte. + +Fricoulet s'écarta, prit son ami par le bras, et, l'entraînant vers +l'escalier, lui dit ce seul mot, impérativement: + +--Viens. + +En quelques secondes, ils furent en bas. + +--Malheureux! dit alors l'ingénieur, sais-tu ce que c'est que cette +prétendue planète que tu as découverte?... c'est le boulet que Sharp +nous a volé! + +Gontran fit un saut formidable. + +--Tu es bien sûr? murmura-t-il d'une voix étranglée. + +--Aussi sûr que je te vois là... c'est notre boulet qui tombe avec une +rapidité vertigineuse et--qui plus est,--qui tombe sur notre comète. + +--Grand Dieu!... que faire?... je suis perdu! jamais Ossipoff ne me +pardonnera. + +Fricoulet se frottait les mains. + +--Tant mieux! tant mieux, grommela-t-il, en perdant l'amitié du père tu +perds en même temps l'affection de la fille, et tu évites les chaînes +dont tu te préparais à te charger. + +Et, dans son enthousiasme, il lança son chapeau en l'air, criant: + +--Vive la liberté! + +[Illustration] + +Gontran le saisit par le bras, et le secouant rudement: + +--Tais-toi, malheureux! gronda-t-il, tais-toi... et si tu ne veux pas +que je me tue devant toi, trouve un moyen de me tirer de là. + +--Eh! bougonna l'ingénieur, impressionné malgré lui par l'énergie sombre +avec laquelle M. de Flammermont avait prononcé ces mots; eh! tu me +prends décidément pour ton terre-neuve; depuis que nous avons entrepris +cette excursion céleste, voilà déjà plusieurs fois que je me jette à +l'eau pour te sauver, cela devient fatigant, à la fin... surtout qu'il +s'agit de faciliter une chose contraire à mes principes: ton mariage. + +[Illustration] + +Gontran lui prit les mains. + +--Je t'en supplie... dit-il, voyons, tu es mon ami, presque mon frère. + +--C'est précisément pour cela... + +--Me préfères-tu donc mort que marié?... demanda M. de Flammermont. + +--Mort! + +--Je te jure que si, lorsque l'aube se lèvera, tu n'as pas trouvé un +moyen de me sauver, je me tuerai. + +Fricoulet semblait en proie à une indécision profonde. + +--Écoute, dit-il enfin; cette fois-ci encore, je vais faire +l'impossible... car c'est l'impossible vraiment, que de faire prendre au +vieil Ossipoff des vessies pour des lanternes. + +--Oh! tu es bon! balbutia le jeune comte. + +--Dis que je suis bête! répliqua l'ingénieur d'un ton bourru. + +--Mettons que tu es bête, car je ne veux pas te contrarier, et dis-moi +comment tu vas t'y prendre? + +--Je vais commencer par mettre le vieux dans l'impossibilité de +constater la transformation du soi-disant Vulcain en obus de Sharp. + +--Et pour cela? + +--Pour cela, il me faut remonter là-haut; si le bonheur veut qu'Ossipoff +continue son petit somme, tout ira bien... + +[Illustration] + +Il revint au bout de cinq minutes, tenant à la main un petit objet qu'il +montra, en souriant, à M. de Flammermont. + +--Qu'est-ce que cette machine-là? demanda celui-ci en écarquillant les +yeux. + +--Tout simplement l'objectif de la lunette. + +--Que va-t-il dire, quand il s'apercevra de cela? + +--Il dira ce qu'il voudra; l'important, c'est qu'il ne puisse suivre +l'obus dans sa chute. + +Et, faisant disparaître la lentille dans sa poche: + +--Maintenant, ajouta-t-il, il faut nous préparer au départ. + +--Comment! au départ! s'écria Gontran en sursautant. + +--Oui, nous allons au devant de Sharp. + +M. de Flammermont serra les poings avec fureur. + +--Ah! le gredin! grommela-t-il, nous allons donc enfin mettre la main +dessus. + +--Oh! oh! répliqua l'ingénieur, si tu veux arriver à un résultat, il +faut mettre une sourdine à ta rancune... Sharp peut être tout ce que tu +voudras: un voleur, un assassin, un être indigne de toute pitié, mais +comme c'est lui qui tient ton bonheur entre ses mains, il faut le +traiter avec douceur. + +Gontran écoutait parler Fricoulet, doutant de ce que ses oreilles +entendaient. + +--Je t'avouerai, dit-il, que je ne comprends pas un mot à tout ce que tu +me racontes. + +[Illustration] + +--Nous causerons de cela en voyageant, répondit l'ingénieur; le plus +urgent est de nous mettre en route. + +Quelques instants après, les deux amis quittaient sans bruit le +campement; tous deux avaient revêtu leur respirol; Gontran emportait la +lunette marine de l'Américain; Fricoulet tenait à la main sa lampe +électrique portative, dont le réflecteur projetait, à cinquante mètres +en avant, un faisceau lumineux grâce auquel ils se dirigeaient comme en +plein jour. + +Quand les premières flèches solaires s'élancèrent par delà l'horizon, +Gontran et son compagnon avaient franchi environ une soixantaine de +kilomètres; devant eux, une vaste étendue d'un liquide grisâtre, +étincelante comme un miroir d'argent bruni, leur barrait la route. + +Gontran poussa un cri de désappointement. + +--Comment faire? murmura-t-il. + +Fricoulet, qui fouillait l'horizon à l'aide de sa jumelle marine, fit un +brusque mouvement, demeura quelques minutes encore, immobile, penché en +avant comme attiré par un spectacle du plus puissant intérêt; puis +passant l'instrument à son compagnon: + +--Regarde, dit-il simplement. + +Au loin, sur cet océan bizarre, une masse apparaissait, flottant à la +surface, et tranchant, par son aspect blanchâtre, sur le liquide sombre +qui l'entourait. + +On eût dit une bouée marine gigantesque sur laquelle les rayons du +soleil se réfléchissaient comme en un miroir métallique. + +--Sharp! s'exclama M. de Flammermont... + +[Illustration] + +--Oui, répondit l'ingénieur en appliquant son tube parleur sur +l'ouverture pratiquée à la partie supérieure du casque de Gontran, oui, +c'est le boulet de Sharp qui, suivant mes prévisions, est venu tomber +dans cet océan cométaire. + +Le jeune comte se livra à une mimique désordonnée. + +Fricoulet fit signe de la tête qu'il avait compris. + +--Comment allons-nous faire, te demandes-tu, pour nous emparer du +véhicule et de son contenu? Ça va être la chose la plus simple du monde: +ou bien, cette nappe d'eau que nous avons en face de nous et que j'ai +baptisée, peut-être bien à tort, du nom d'océan, n'est qu'un marais sans +profondeur; en ce cas nous rejoindrons l'obus à pied, _pedibus cum +jambis_; ou bien, nous enfoncerons et alors nous aviserons à nous +construire une sorte de radeau. + +--Un radeau! riposta M. de Flammermont, mais pour cela il nous faudrait +revenir au campement, couper les arbres de la forêt mercurielle et les +transporter ici, outre que ce serait là une besogne formidable, Ossipoff +nous mettrait la main dessus. + +--Allons, allons, fit l'ingénieur, ne te désole pas par avance, il sera +temps de le faire si nous ne pouvons employer le moyen le plus simple et +le plus naturel qui est de nous servir de nos jambes. + +Ce dialogue avait lieu au sommet de falaises assez élevées qui, de leurs +crêtes noircies et poudreuses, surplombaient le liquide miroitant. + +S'accrochant des pieds et des mains aux anfractuosités de ces roches +bizarres, les deux compagnons eurent tôt fait d'arriver au pied que +venaient battre lourdement et sans bruit des vagues toutes petites et +grisâtres. + +Fricoulet se baissa, prit dans le creux de sa main quelques gouttes de +ce liquide étrange qu'il considéra durant quelques minutes avec +attention. + +--Ce n'est pas de l'eau, murmura-t-il dans le casque de Gontran. + +Celui-ci eut un mouvement d'épaules indiquant que la composition +chimique de ce liquide lui importait peu. + +--Imprudent, répondit Fricoulet, puisque l'occasion se présente à toi de +préparer ta réponse à une des questions que peut te poser Ossipoff, +profite donc de cette occasion et retiens que ce que tu as la sous les +yeux est une combinaison d'hydrogène, de carbone et d'oxygène. Cette +espèce de brouillard très léger que tu vois flotter à la surface est du +gaz acide carbonique,... bref, une sorte d'eau de seltz en ébullition. + +Fricoulet eût parlé longtemps encore, mais il eût parlé dans le vide; +Gontran, que ces questions scientifiques intéressaient médiocrement, +avait fait en avant quelques enjambées qui l'avaient aussitôt porté à +une centaine de mètres du rivage. + +C'est à peine si, à cette distance, le liquide dans lequel il marchait +lui montait aux chevilles, aussi agitait-il triomphalement ses bras en +l'air, faisant signe à l'ingénieur de le rejoindre. + +[Illustration] + +Fricoulet allongea ses petites jambes et rapidement fut aux côtés de son +ami qui reprit la marche en avant. + +À mesure qu'ils avançaient la profondeur de cette nappe mobile et +étincelante comme une nappe de mercure, augmentait, mais pour ainsi dire +insensiblement, descendant en pente douce, peut-être d'un +demi-millimètre par mètre, en sorte qu'après avoir parcouru environ deux +lieues, le liquide leur arrivait au milieu de la poitrine. + +Il est vrai que plus ils avançaient, plus leur marche devenait +difficile, en raison de la masse liquide fort lourde au travers de +laquelle il fallait se mouvoir et qui, par moments, en raison de leur +légèreté, les soulevait comme des bouchons, leur faisant perdre pied, en +même temps que leur centre de gravité, ce qui leur faisait exécuter des +culbutes fort désagréables. + +Il est vrai aussi que, maintenant, l'obus leur apparaissait nettement, +dans tous ses détails, masse énorme, toute étincelante sous les rayons +ardents du soleil, flottant à la surface avec une légèreté surprenante. + +Fricoulet fit signe à son ami de s'arrêter; puis, ajustant son _parleur_ +sur son casque: + +--Si tu m'en crois, dit-il, tu demeureras ici pendant que moi je +continuerai la route; il est inutile que nous nous fatiguions tous les +deux, alors qu'un seul peut faire la besogne, d'autant plus qu'il se +peut parfaitement que là-bas on perde pied et qu'il faille se mettre à +la nage... or, je crois me rappeler que tu n'es pas fort sur l'article +natation... + +--Au lycée, répondit M. de Flammermont, on ne nous menait au bain froid +qu'une fois par semaine, en sorte que je n'ai pu faire de sensibles +progrès, mais, enfin, j'en sais suffisamment pour me tirer d'affaire. + +--Du moment que cela est absolument inutile, reste ici, repose-toi, car +tout à l'heure nous aurons besoin de toute notre force musculaire. + +--As-tu ton revolver? demanda Gontran. + +--Oui, je l'ai. Mais pourquoi cette question? + +--Parce que ce misérable est capable de sauter sur toi. + +--À ce sujet là tu peux être tranquille... D'après ce que m'a dit de lui +le vieil Ossipoff, Fédor Sharp possède un bagage scientifique assez +complet pour savoir que s'il mettait seulement le bout du nez à l'un des +hublots, c'en serait fait de lui... Donc, quelles que soient ses +mauvaises intentions à mon égard, il sera dans l'impossibilité absolue +de les manifester. Sur ce, je pars, attends-moi, prêt à me rejoindre au +premier signal. + +Il s'éloigna et, le plus rapidement qu'il lui fut possible, reprit son +chemin vers l'obus. + +Après une heure de pénibles efforts, tantôt marchant, tantôt nageant, il +y atteignit enfin harassé, rompu, près de défaillir et d'un suprême +effort, s'accrocha à l'un des écrous extérieurs de l'engin, au moment ou +ses forces l'abandonnaient. + +[Illustration] + +Quand il eut repris haleine, il se hissa jusqu'à l'un des hublots pour +jeter un regard à l'intérieur du boulet et se trouva nez à nez avec +Sharp, séparé seulement de son ennemi par la vitre épaisse contre +laquelle l'autre s'aplatissait le visage, examinant avec une curiosité +anxieuse cet être auquel son casque de sélénium donnait un aspect +fantastique, terrifiant. + +--Eh! eh! fit à part lui Fricoulet, ce bon Fédor me paraît être rien +moins que rassuré... tant mieux, nous en viendrons plus facilement à +bout. + +À ces mots, il attacha solidement à l'une des oreillettes de l'obus +l'extrémité du filin métallique qu'il avait eu la précaution d'emporter +et revint sur ses pas, déroulant derrière lui le câble, au fur et à +mesure qu'il s'éloignait. + +Tout à coup, au bout d'une centaine de mètres, il s'arrêta; il venait de +sentir le sol sous ses pieds et, en même temps, l'extrémité de l'amarre +étant entre ses mains, il se la lia autour du corps et fit signe à +Gontran de venir le rejoindre. + +Le jeune comte, dont la curiosité décuplait les forces et le courage, +l'eut rejoint rapidement, puis, sur les indications de son ami, il +s'attela lui aussi au filin et, tous deux, exigeant de leurs muscles +toute l'énergie dont ils étaient capables, ils se mirent à gagner le +bord, traînant après eux la masse métallique énorme qui, en raison de +son peu de pesanteur et de la densité extrême du liquide, glissait à la +surface comme un traîneau sur la glace. + +Enfin, après deux heures d'efforts acharnés, la poitrine sèche, le corps +trempé de sueur et calciné par le soleil, ils tombèrent épuisés sur le +rivage où ils demeurèrent inertes, anéantis, pendant quelque temps. + +Un bruit léger leur fit dresser l'oreille et les tira de leur torpeur. +Fricoulet se dressa sur son coude et écouta, alors, se penchant vers M. +de Flammermont: + +--Si je ne me trompe, dit-il, le Sharp dévisse ses écrous et se prépare +à sortir. + +Gontran fit un bond formidable, l'ingénieur le saisit par le bras. + +--Si tu aimes Séléna, dit-il avec autorité, tu vas me jurer de ne rien +faire, de ne rien dire que je ne t'y aie autorisé, de demeurer vis-à-vis +de ce misérable aussi calme, aussi indifférent que si tu ne le +connaissais pas, sinon, je te plante là et tu te débrouilleras avec +Ossipoff comme tu l'entendras. + +Gontran, muettement, étendit la main. + +--J'ai ton serment, reprit Fricoulet, cela me suffit; maintenant, écoute +moi... Le Sharp va sortir, mais à peine aura-t-il mis le pied dehors, +qu'il lui arrivera ce qui vous est arrivé à Farenheit et à toi, il +tombera asphyxié... aussitôt, nous nous précipiterons sur lui et nous le +réintégrerons dans sa coquille où nous l'accompagnerons. Là, nous le +ferons revenir à lui et nous causerons tout à notre aise. + +Comme il achevait ces mots, une exclamation retentit, suivie d'un bruit +sourd. + +C'était Fédor Sharp qui, suivant les prévisions de Fricoulet, venait de +tomber à la renverse, le visage déjà noirci et les yeux sanguinolents. + +Les deux amis sautèrent sur lui, le saisirent l'un par les épaules, +l'autre par les jambes et, sans perdre un instant, le transportèrent sur +un des coussins circulaires de l'obus. + +Dix minutes après, Gontran et Fricoulet, débarrassés de leur casque, +étaient moelleusement enfoncés dans les capitons du divan; dans leur +main droite ils tenaient un revolver, dans l'autre, un verre rempli +jusqu'au bord d'un excellent porto dont les soutes de l'obus avaient été +abondamment pourvues, lors du départ du Cotopaxi. + +[Illustration] + +--Mon Dieu! dit Fricoulet en humectant ses lèvres dans le liquide +odorant, que c'est bon de se sentir chez soi! + +Et choquant son verre contre celui de M. de Flammermont: + +--À la santé de cet excellent M. Sharp, dit-il plaisamment. + +Un profond soupir attira leur attention du côté du malade qui +manifestait ainsi son retour à la vie, en accentuant cette manifestation +par des frémissements des jambes et des bras. + +--Attention, fit Gontran, le gredin revient à lui! + +--Je t'en supplie, dit Fricoulet, ne te sers pas d'expressions +semblables, sinon ma combinaison échouera. + +--Mais tu ne m'en as pas parlé de ta combinaison! + +--Peu t'importe, du moment qu'elle a pour but de te sauver. + +[Illustration] + +En ce moment, Sharp se redressa sur le coussin, frotta longuement ses +paupières de ses poings fermés, comme quelqu'un qui se réveille d'un +long sommeil, puis soudain il demeura immobile, frappé de stupeur à la +vue des deux hommes qui le regardaient en souriant. + +Ensuite, il voulut crier, mais la voix s'étrangla dans sa gorge; il +voulut se lever, mais les deux canons de revolver, braqués sur lui, +l'immobilisèrent. + +--Mon cher Gontran, dit alors Fricoulet en souriant, voudrais-tu me +faire le plaisir de me présenter à l'estimable M. Sharp? + +[Illustration] + +Et voyant que M. de Flammermont avait toutes les peines du monde à +contenir son indignation, il ajouta: + +--Mon ami Gontran éprouve à vous retrouver, après si longtemps, une +émotion si profonde que vous le voyez, la joie le rend muet, mais, moi, +qui n'ai pas les mêmes raisons que lui d'être ému en vous voyant, je +tiens à vous dire qui je suis: je m'appelle Alcide Fricoulet, je suis +ingénieur et, si Mickhaïl Ossipoff a pu, quand même, mettre à exécution +ce beau voyage intersidéral dont vous lui avez emprunté l'idée, c'est un +peu grâce à moi. + +Le visage livide déjà de Sharp, pâlit encore davantage et, dans une +crispation nerveuse, ses lèvres blêmes se contractèrent. + +--Je vous dis cela, poursuivit Fricoulet, non pour me vanter,--mon ami, +M. de Flammermont, peut vous affirmer qu'au point de vue de la modestie, +la violette n'est rien auprès de moi,--mais afin que nous nous +connaissions bien mutuellement... est-ce compris? + +[Illustration] + +L'ex-secrétaire perpétuel de l'Institut des sciences de Pétersbourg ne +répondit pas tout de suite; enfin il se décida à demander d'une voix +caverneuse: + +--Où voulez-vous en venir? + +--À ceci: à bien vous persuader que vous êtes dans notre main et qu'il +vous faudra en passer par où nous voudrons... vous devez deviner, +n'est-ce pas, que si nous n'avions pas eu besoin de vous, les petits +joujoux que voici vous auraient déjà fait sauter la cervelle. + +Ce disant, il passait sous le nez du misérable, tout tremblant, le canon +de son revolver. + +--Oui, monsieur Sharp, poursuivit Fricoulet, nous avons besoin de vous: +«On a souvent besoin d'un plus gredin que soi» a dit La Fontaine; nous +en fournissons la preuve... d'abord, est-il bien nécessaire de vous +démontrer qu'une mort certaine vous attend ici et que tous ceux dont +vous vous êtes joué se disputeront le sanglant plaisir de vous envoyer +rejoindre les vieilles lunes? Non, n'est-ce pas, vous devez, aussi bien +que nous, connaître les sentiments professés, à votre égard, par +Mickhaïl Ossipoff, Gontran de Flammermont et Jonathan Farenheit. + +Fédor Sharp devint verdâtre. + +--Moi seul, j'avais quelque sympathie pour vous, du jour où, enlevant +Mlle Séléna, vous mettiez mon ami Gontran dans l'impossibilité de +l'épouser; mais, grâce à votre lâcheté et votre inhumanité, nous avons +retrouvé Mlle Séléna, en sorte que l'abîme où je voulais empêcher M. de +Flammermont de rouler, s'est de nouveau creusé sous ses pas... voilà +pourquoi j'ai contre vous une dent personnelle, implacable que je +consens à ne point enfoncer dans votre vilaine chair... à une condition. + +--Laquelle? murmura le malheureux. + +--C'est qu'au cours de vos pérégrinations autour du Soleil, vous aurez +indubitablement constaté l'existence de la planète Vulcain. + +[Illustration] + +Sharp fit, sur son coussin, un bond formidable. + +--Ah çà!... s'écria-t-il, vous êtes fou! + +--Fou!... et pourquoi cela? + +--Parce que nul, mieux que moi, ne peut nier l'existence de cette +planète enfantée par une illusion d'optique de quelques-uns et +l'imagination trop ardente de certains autres. + +--Cependant, dit Fricoulet toujours souriant, M. de Flammermont que +voici, non seulement croit à Vulcain, mais encore, il n'y a pas +vingt-quatre heures de cela, en a observé le passage sur le disque +solaire. + +Sharp demeura un moment bouche bée, ne sachant si l'ingénieur parlait +sérieusement ou bien s'il se moquait de lui. + +Enfin, il fit entendre un petit ricanement et, s'adressant directement à +Gontran: + +--Je voudrais, monsieur, que vous m'expliquassiez, commença-t-il... + +Fricoulet lui coupa la parole. + +--Les explications, dit-il, d'une voix rude, sont inutiles, la situation +est celle-ci: avez-vous, oui ou non, constaté l'existence de Vulcain? si +oui, M. de Flammermont vous pardonne d'avoir enlevé sa fiancée et de +l'avoir abandonnée, au risque de la faire mourir de faim; en outre, nous +nous engageons à vous réconcilier avec Ossipoff et Farenheit; sinon, les +joujoux que voici vont débarrasser votre vilaine âme de sa vilaine +enveloppe. + +--Je crois à l'existence de Vulcain, s'empressa de dire Fédor Sharp, et +je suis prêt à l'attester à la face de l'Univers entier. + +--En ce cas, mon cher monsieur Sharp, Gontran et moi sommes vos amis, +tenez votre promesse... nous tiendrons la nôtre. + +[Illustration] + +Le misérable tendit ses mains que les deux jeunes gens serrèrent en +signe de réconciliation, mais non sans une grimace de dégoût. + +--Maintenant partons, dit Fricoulet en se levant; les autres, là-bas, +doivent être dans une inquiétude mortelle, il est temps d'aller les +rejoindre. + +--Un moment, déclara Gontran, laisse-moi faire un brin de toilette. + +Ce disant, il alla vers le placard et poussa un soupir de satisfaction +en constatant que ses effets étaient dans l'état ou il les avait +laissés. + +[Illustration] + +Vivement, il enfila un pantalon de nankin, endossa un veston de tissu +très léger et compléta cette transformation en se coiffant d'un chapeau +de paille de genre dit Panama. + +--Tu as l'air d'aller pêcher à la ligne, dit Fricoulet en riant. + +--Ou d'en revenir, répliqua le jeune comte, car c'est une fameuse proie +que nous avons capturée là. + +Vivement, l'ingénieur suivit l'exemple de son ami, puis après avoir +endossé leur respirol et fait endosser le sien à Sharp, ils sortirent +tous trois de l'obus, fermèrent la porte soigneusement et reprirent le +chemin du campement. + +Le Soleil commençait à disparaître de l'horizon, lorsqu'ils arrivèrent +au pied de la colline mercurielle qui leur servait de refuge. + +Là, ils retirèrent leur casque et délibérèrent sur la marche à suivre en +vue d'une réconciliation entre Sharp et ses ennemis. + +Fricoulet proposait de partir en ambassadeur et de négocier la chose, +Gontran, au contraire, était d'avis d'y aller carrément, de voir l'effet +que produirait la brusque apparition du misérable sur ceux qui avaient à +se plaindre de lui et d'agir suivant les circonstances. + +[Illustration] + +Ce fut ce dernier avis qui prévalut et, lentement, la petite troupe se +mit à gravir la croupe boisée que surmontait, éclairée par la lueur +éclatante de Vénus, la sphère de sélénium. + +Séléna, en apercevant Gontran qui marchait en tête, poussa un cri de +joie et courant au jeune homme, les mains tendues, lui dit avec des +larmes dans la voix: + +--Enfin! vous voilà donc, méchant! si vous saviez dans quelle inquiétude +vous nous avez mis. + +--Pardonnez-moi, ma chère Séléna, répondit M. de Flammermont, je +travaillais à notre bonheur. + +À l'appel de la jeune fille, Farenheit était accouru. + +--_By God!_ dit l'Américain, il était temps que vous revinssiez, je +commençais à devenir fou... le vieux m'a fait démonter et remonter sa +lunette plus de quatre fois... il paraît qu'il manque l'un des verres, +il est dans une fureur épouvantable... du reste, écoutez-le. + +Là-haut, dans l'espèce d'observatoire organisé au sommet de la sphère, +on entendait des paroles furieuses entrecoupées de jurons et +d'exclamations désespérées. + +--Monsieur Ossipoff! appela Fricoulet, monsieur Ossipoff! descendez donc +un instant... nous avons quelque chose de fort intéressant à vous +communiquer. + +Quand le vieillard les eut rejoints, l'ingénieur retourna en arrière, +vers Sharp qu'il avait laissé tapi dans un coin d'ombre et revint en +tenant le misérable par la main. + +Quand il apparut dans le cercle de lumière formé par la lampe de +sélénium, ce fut une stupeur qui fit reculer de quelques pas Ossipoff et +l'Américain. + +Puis soudain, sans dire un mot, Farenheit se précipita les bras en +avant, les mains ouvertes, formidables tenailles qui allaient enserrer +le cou de l'ex-secrétaire perpétuel. + +[Illustration] + +Heureusement Gontran de Flammermont se dressa entre les deux hommes; en +même temps, le vieillard, se suspendant aux basques de l'habit de +l'Américain, le tirait en arrière. + +--Un moment, sir Jonathan, dit-il d'une voix ferme, cet homme +m'appartient avant vous... il a été mon ennemi bien avant d'être le +vôtre, vous conviendrez donc que ma vengeance doive s'exercer avant tout +autre. + +--Votre créance est privilégiée, dit Fricoulet en ricanant. + +L'Américain écumait. + +--Comment! gronda-t-il, cet homme se sera joué de moi, il m'aura ruiné, +il aura tenté de m'assassiner, et je devrais me croiser les bras, +tranquillement... oh! non, la loi du Lynch n'est pas un vain mot. + +Sharp se tourna vers lui. + +--Pardon, sir Jonathan, dit-il avec un sang-froid merveilleux, c'est à +tort que vous m'accusez de vous avoir ruiné... que vous avais-je promis? +des mines de diamant... eh bien! j'ai tenu plus que je n'avais promis, +puisque c'est sur un pays entier de diamant que vous êtes en ce moment. + +--Si j'y suis, ce n'est pas ta faute, misérable, gronda Farenheit. + +--Votre blessure! riposta Sharp. Bast! dans votre pays fait-on attention +à ces détails? En Amérique vous vous donnez des coups de revolver comme +des coups de chapeau et vous ne vous en voulez pas davantage pour cela. + +L'Américain allait répondre, Ossipoff lui coupa la parole. + +--Ce misérable m'appartient et je ne permettrai à personne de porter la +main sur lui avant que je n'aie déclaré ma vengeance satisfaite. + +Un sourire railleur plissa les lèvres minces de l'ex-secrétaire +perpétuel: + +--Votre vengeance! répéta-t-il d'un ton sardonique; avant que de +chercher par quel supplice de cruauté raffinée vous pourriez vous payer +sur ma peau de tous mes forfaits, laissez-moi vous demander si les +questions astronomiques vous passionnent toujours comme par le passé? + +Un peu interloqué par cette question, Ossipoff répondit après un moment +de silence: + +--Je ne saisis pas bien le motif de votre demande? + +--C'est que j'aurais un marché à vous proposer. + +--Un marché!... Lequel? + +--Pendant les vingt jours qu'a duré le voyage que je viens de faire dans +l'espace, à proximité du Soleil, je me suis livré à des études +approfondies sur l'astre central de l'Univers; il m'a été donné de +connaître et d'expliquer bien des phénomènes qui plongent, depuis des +siècles, les astronomes terrestres dans une stupéfaction profonde... ces +études, ces observations, je les ai consignées, au jour le jour, sur un +carnet; laissez-moi la vie sauve, pardonnez-moi, acceptez-moi comme un +collaborateur dans l'excursion que vous avez entreprise et ce carnet est +à vous. + +--Jamais! hurla Farenheit, jamais! n'acceptez pas, monsieur Ossipoff! +c'est un marché de dupe! + +Le vieillard, la tête inclinée sur la poitrine, réfléchissait; enfin, il +releva son visage contracté par une profonde émotion et répondit +simplement: + +--Fédor Sharp, au nom de la science, j'accepte! + +--Mais ces notes, répliqua l'Américain, nous les trouverions après votre +mort. + +--Vous ne trouverez que des chiffons de papier couverts de signes +absolument incompréhensibles! + +--Mon enfant, demanda Ossipoff en se tournant vers Séléna, consens-tu à +oublier ce que t'a fait cet homme? + +--Mon père, répondit la jeune fille, si vous pardonnez, je pardonnerai! + +--Et vous, monsieur de Flammermont? + +[Illustration] + +--Je mets, à mon pardon, une condition, déclara l'ancien diplomate, +c'est que M. Sharp nous dira sincèrement ce qu'il pense de la planète +Vulcain. + +Il se fit un silence et chacun, sauf l'Américain auquel cette question +importait peu, attacha anxieusement ses regards sur Fédor Sharp. + +Comme celui-ci paraissait hésiter, un petit bruit sec se fit entendre +dans l'ombre: c'était Fricoulet qui armait son revolver. + +Sharp tressaillit et d'une voix légèrement tremblante: + +--J'ai vu, de mes yeux vu, la planète Vulcain et j'ai constaté que, +suivant les pronostics de Le Verrier, elle décrit, autour de l'astre +central, un orbe de 33 jours; au surplus, c'est plutôt une masse +nébuleuse qu'un monde proprement dit. + +Ossipoff devint pâle tout à coup et, se penchant à l'oreille de Gontran: + +--Pardonnez-moi, dit-il, et oublions nos discussions; en fait +d'astronomie, je ne suis qu'un enfant auprès de vous. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XII + +LA BANLIEUE DU SOLEIL + +[Illustration] + + +MERCREDI _25 mars_.--Seul, me voici seul maintenant, en me réveillant, +cela m'a semble tout singulier de ne pas voir la jeune fille étendue sur +son hamac. + +Tout d'abord, la mémoire encore engourdie par le sommeil, je l'ai +cherchée, puis soudain, je me suis rappelé ce qui s'était passé la +veille; mes calculs établissant nettement l'excès de poids du +projectile, excès correspondant, à un gramme près, au poids de Séléna, +mes hésitations, mes scrupules, et enfin ma brusque décision. + +Pouvais-je, pour une simple question d'humanité, renoncer à cette +exploration céleste qui va entourer mon nom d'une auréole de gloire +inimaginable? Pouvais-je sacrifier à cette jeune fille le pas +gigantesque que mon voyage faisait faire à la science? + +Et puis, je commençais à m'y attacher, à cette enfant, si douce, si +aimable, et à côté de sa pure silhouette de victime, je me faisais trop +l'effet d'un bourreau; c'était comme un remords vivant. + +Oui, à tous les points de vue, j'aime mieux l'avoir abandonnée, je ne +regrette rien. + +_Jeudi, 26 mars_.--Ce matin, j'ai éprouvé la même chose qu'hier; à mon +réveil, mes yeux ont tout de suite cherché Séléna... cela me fait une +singulière impression... + +Bast! je m'y habituerai. + +[Illustration] + +Je suis maintenant à quatre millions de lieues de Mercure. Quel chemin +parcouru en quarante-huit heures! + +Et ma vitesse va croissant! + +À l'aide du micromètre je mesure le diamètre du Soleil, et la dimension +augmente pour ainsi dire à vue d'œil; le projectile vole dans l'espace +avec une rapidité vertigineuse. Les calculs me donnent près de quarante +kilomètres par seconde. + +_Vendredi, 27 mars_.--Cette nuit, j'ai été réveillé par une chaleur +intolérable, il me semblait que je fusse dans une fournaise ardente. + +Bien qu'à peu près nu, j'avais le corps inondé d'une sueur abondante qui +se transformait, sans discontinuer, en un épais nuage de vapeur. + +L'intérieur du projectile paraissait en feu; tout d'abord, je crus à un +incendie; je me levai précipitamment et reconnus que, par les hublots, +pénétrait une lueur rouge, éclatante, qui teintait de sang les objets +environnants et moi même. + +Vite, à ma lunette! + +Spectacle merveilleux! dans l'espace, d'un noir velouté, éteignant, dans +sa clarté splendide, tous les astres du firmament, un météore brillant, +étincelant, filait avec une rapidité inouïe, balayant l'immensité d'une +traînée lumineuse dont j'étais moi-même enveloppé et qui dégageait cette +chaleur suffocante qui m'avait éveillé. + +C'est une comète, celle de Tuttle, sans doute; elle seule peut, à cette +époque, traverser le ciel dans cette position; je consulte mon horaire; +la comète de Tuttle a été signalée en 1871... sa période est de treize +ans... nous sommes en 1884, c'est bien elle. + +Je note ici, pour mémoire, son aphélie qui est de 10,483, son périhélie +qui est de 1,030, l'excentricité de son orbite 0,821. + +[Illustration] + +L'orbite de Tuttle coupe, dans le plan de l'écliptique, les orbes de +toutes les planètes, dépasse Saturne, atteint son aphélie au bout de +treize ans et revient dans notre système, après des millions et des +millions de lieues parcourues. + +Voilà le véhicule qu'il me faudrait pour parcourir l'immensité +interplanétaire!... en place de ce misérable morceau de métal qui me +porte! + +_Samedi, 28 mars_.--La chaleur a diminué, je respire plus facilement; +mesuré au micromètre, le diamètre du Soleil a grandi... je cherche la +comète... en moins d'un jour, elle s'est perdue dans l'espace; grâce à +ma lunette, je la retrouve là-bas, tout là-bas, à l'horizon sidéral... +elle va couper l'orbite de Mercure. + +* * * + +Toute la journée j'ai fait des calculs et j'ai établi que la comète de +Tuttle allait presque certainement rencontrer Mercure... Que va-t-il +résulter de ce choc? une comète de moins, sans doute, dans le système +solaire. + +Tout à coup, la pensée de Séléna me revient à l'esprit; pauvre enfant, +c'est la mort implacable qui l'attend... pourvu, mon Dieu! qu'elle ne +souffre pas trop!... je suis un misérable! + +_Dimanche, 29 mars_.--J'ai passé la nuit sans pouvoir dormir; la pensée +du cataclysme horrible qui se prépare m'a tenu les yeux grands ouverts +pendant de longues heures... + +L'angoisse où j'étais m'ôtait toutes forces; je n'avais même pas le +courage d'aller jusqu'au hublot, étudier les deux astres marchant à la +rencontre l'un de l'autre. + +Pauvre Séléna! pourvu que ses malédictions ne me portent pas malheur! + +La chaleur augmente terriblement au fur et à mesure que je m'approche du +Soleil; pour arracher mon esprit à la pensée de Séléna, j'examine avec +calme les éventualités qui m'attendent; ou bien je vais continuer à +marcher droit sur le Soleil, et alors, arrivé à dix millions de lieues, +je tomberai sur l'astre central, et brûlé, calciné, volatilisé, je +disparaîtrai, matière impalpable, dans le grand Tout... ou bien, je +n'atteindrai pas la zone attractive, et, sous l'impulsion de ma vitesse, +je contournerai le Soleil et je continuerai ma course. + +Pour me distraire, pour dompter ma pensée qui, malgré moi, s'envole vers +Mercure et vers Séléna, j'entreprends de vérifier les calculs auxquels +ont donné lieu les recherches sur le Soleil. En une journée, j'ai achevé +ce travail et je constate l'exactitude de tous les chiffres obtenus. + +La nuit vient, mais le sommeil me fuit; alors, je cherche à passer le +temps, et prenant la Terre pour point de comparaison, j'établis ceci: le +Soleil pesant 5,875 sextillions de kilogrammes, il faudrait, pour lui +faire contrepoids 324,000 Terres; le diamètre terrestre est la cent +huitième partie du diamètre solaire; l'astre central est, en volume, +1,279,000 fois plus immense que ma planète natale, il est, en outre, +324,000 fois plus lourd qu'elle... Quant à la distance, je trouve qu'un +train express, parcourant 60 kilomètres à l'heure, mettrait 266 ans pour +aller de la Terre au Soleil. + +Ces enfantillages me mènent jusqu'au matin... je ne puis plus +résister... il est préférable que je sache à quoi m'en tenir... je cours +au hublot, je braque ma lunette sur l'infini, dans la direction que doit +occuper Mercure si, dans son abordage formidable, la comète ne l'a pas +anéantie... + +Ô joie! la planète est là, parcourant, comme les jours précédents, son +orbite habituelle... je respire plus librement, comme si l'on m'avait +enlevé de dessus la poitrine un poids formidable; Dieu, qui vient de +faire un miracle, consentira peut-être à protéger Séléna... il me semble +que la mort de cette enfant me porterait un coup funeste. + +Brisé par l'angoisse et par l'insomnie, je m'étends sur mon hamac et je +m'endors. + +_Mercredi 1er avril_.--Lundi, non plus qu'hier, rien à signaler; le +véhicule continue sa course sur le Soleil, dont le disque énorme envahit +maintenant l'horizon... La lumière est tellement éclatante que j'ai dû +couvrir les hublots d'une quadruple épaisseur de crêpe noir, afin de +n'être pas aveuglé. + +[Illustration] + +Quelle chaleur terrible, épouvantable!... ma peau, desséchée, se soulève +et s'écaille, mes poumons, épuisés par cet air de feu que je respire, +fonctionnent douloureusement avec un sifflement qui m'épouvante; il me +semble, quand ma poitrine se soulève, que tous mes os craquent... + +Que va-t-il advenir? + +Je le sens, c'est une mort certaine à laquelle je cours... encore +quelques centaines de mille kilomètres et je tomberai, étouffé. + +Faut-il revenir en arrière, ou tout au moins contourner l'astre central +pour me lancer dans l'infini? rien n'est plus simple; j'ai là, à portée +de ma main, les cordelettes qui guident le jeu de l'anneau dont l'obus +est entouré; d'un seul mouvement, à peine perceptible, je puis me +détourner de mon chemin! + +Non, la curiosité m'entraîne, le monde merveilleux et inconnu +m'attire... plus près!... encore plus près! + +[Illustration] + +_Jeudi, 2 avril_.--C'est décidé, je marche de l'avant! ce point bien +établi, et l'esprit à peu près dégagé de la pensée de Séléna, je +reprends mes études sur le soleil... les taches que j'ai observées à la +surface du disque, dès mon départ de Mercure, ont changé de place... + +Je constate l'exactitude du rapprochement fait par un astronome français +entre la pesanteur terrestre qui varie d'intensité de l'équateur aux +pôles et la rotation des taches solaires dont la vitesse est +proportionnelle à la latitude. + +Il m'a suffi, pour arriver à cette certitude, de suivre, pendant toute +cette journée, dans leur marche sur le disque du soleil, trois taches +situées, l'une à l'Équateur, l'autre au 15° de latitude, et l'autre au +38° degré de latitude: la première me donne, pour l'évolution complète +autour de l'astre, une période de 24 jours et demi; la seconde une +période de 25 jours et deux heures; la troisième une période de 27 +jours. + +Il m'a été impossible, de la position que j'occupe dans l'espace, de +suivre la tache au delà du 38°; mais il est à présumer que la rapidité +de rotation va diminuant, progressivement de latitude en latitude +jusqu'au pôle. + +Je ne puis guère mieux comparer cette rotation de surface qu'à celle +d'un Océan enveloppant un globe et qui tournerait plus lentement que +lui, et de moins en moins vite, de l'Équateur aux pôles. + +Le génie sublime, qui se nomme Galilée, avait, dès l'an 1611, déterminé +cette rotation que ses prédécesseurs avaient seulement constatée; +Fabricius, Kepler, Jordano Bruno, brûlé à Rome pour ses opinions +astronomiques! + +Nous qui nous enorgueillissons tant de notre amour pour la science, +serions-nous, comme nos ancêtres, prêts à confesser notre foi sur le +bûcher? j'en doute. + +Et pourtant, moi!... + +Oh! souffrir mille morts, revoir ma planète natale et y vivre quelques +minutes seulement pour mourir en emportant la persuasion que mon nom +passera à la postérité! + +Grâce à mon télescope, dont j'ai eu soin d'obscurcir fortement les +oculaires, je puis me livrer à des études intéressantes sur l'astre +central: à cette courte distance, la _photosphère_ m'apparaît nettement +en tous ses détails, résille sombre qu'illuminent de ci de là, +irrégulièrement, mais en quantité considérable, des points lumineux. + +Ce sont ces points lumineux,--dont la totalité, d'après l'Américain +Langley, représente à peine la cinquième partie de la surface +solaire,--qui produisent la lumière et la chaleur: qu'arriverait-il si +leur nombre venait à augmenter ou à décroître? la mort pour les planètes +que ses rayons vivifient, la mort par la calcination ou le froid! + +Constaté en même temps l'inégalité de chaleur et de lumière projetée par +ses grains lumineux, lesquels, suivant leur distance au centre du disque +solaire, varient comme intensité de l'unité au cinquième... de cela +faut-il conclure, comme le P. Secchi, à l'existence, autour du Soleil, +d'une couche atmosphérique mince et absorbante? je me réserve d'étudier +cette question. + +_Vendredi, 3 avril_.--En m'éveillant, je me sens la tête lourde comme du +plomb; c'est à peine si je puis ouvrir les yeux; j'ai les paupières +enflammées, la pupille de l'œil me cuit horriblement: conséquences +fatales de mes études d'hier. + +Vais-je donc tomber malade, au moment même où je suis près de soulever +le voile qui enveloppe l'inconnu? + +Si je me reposais! demain, peut-être... + +Non, demain, peut-être serai-je mort... ou bien une cause quelconque +peut me ramener en arrière... j'ai soif de savoir... travaillons, +arrachons à la nature ces secrets qui m'attirent. + +Grand Dieu! quel spectacle merveilleux... là, sous mes yeux, rapprochée +de moi, grâce au télescope, à une distance de quelques milliers de +kilomètres à peine, la masse solaire m'apparaît, bouleversée, tordue +dans des convulsions titanesques; ici, la photosphère se crève, +s'arrache, semble s'envoler dans l'espace en effilochures +étincelantes... là, elle se creuse en gouffres insondables, remplis de +vertigineux tourbillons, au fond desquels apparaît, tache plus sombre, +le sol lumineux, en combustion, à travers des nuages de vapeurs +qu'éclaire une lueur d'incendie formidable. + +C'est à peine si ma stupeur me laisse la lucidité d'esprit suffisante +pour faire quelques constatations scientifiques; mesuré au micromètre, +l'un de ces gouffres accuse huit cent mille kilomètres de diamètre! + +Et pendant des heures, je reste là, immobilisé dans ma stupéfaction, les +yeux rivés sur cette lave gazeuse qui s'élève de ce trou formidable +comme du fond d'un volcan, déborde sur la surface photosphérique, +formant, tout autour, comme un bourrelet incandescent, et s'écoule vers +son point d'origine en filets lumineux. + +Nul doute, j'assiste à la formation de ces taches que, depuis des +siècles, les astronomes ont prises successivement pour des nuages, des +montagnes, des éruptions volcaniques, d'immenses scories. + +[Illustration] + +Wilson seul a eu raison: les taches solaires sont des cavités dont le +fond, quoique étincelant, paraît sombre à côté de la photosphère. + +Je n'en puis plus, je suis brisé; c'est à peine si j'ai la force de +gagner mon hamac, à tâtons, car mes paupières sont tellement gonflées +que je ne puis ouvrir les yeux... + +_Lundi, 6 avril_.--Hier et avant-hier, je suis resté couché, dans +l'impossibilité absolue de faire un mouvement et dans un état de cécité +presque absolu; un moment, j'ai craint d'être aveugle pour le restant de +mes jours. + +[Illustration] + +Le restant de mes jours! amère dérision!... la mort est là qui me +guette; j'étouffe, mes poumons fonctionnent de plus en plus +difficilement, c'est du feu que je respire, et quinze millions de lieues +me séparent encore du Soleil. + +La perspective de la mort prochaine me rend mon énergie et, ce matin, +bien que n'y voyant presque pas, je me lève et me traîne jusqu'à ma +lunette. + +La perturbation solaire constatée les jours précédents s'est un peu +apaisée; la curiosité me prend de compter les taches; leur nombre a +augmenté dans une proportion notable; là encore, je trouve la +confirmation des lois établies par nos astronomes terrestres et d'après +lesquelles la surface solaire est animée d'un mouvement de flux et de +reflux d'une régularité certaine: tous les onze ans, le nombre des +taches, des éruptions et des tempêtes solaires arrive à son maximum puis +décroît, pendant sept ans et demi, jusqu'à ce qu'ayant atteint son +minimum, il remonte à son maximum auquel il arrive dans une période de +trois ans et demi... l'époque à laquelle je me trouve est bien celle +indiquée pour le maximum de la marée solaire; de là les phénomènes +constatés avant-hier. + +Dieu! que je souffre! l'objectif échauffé me brûle douloureusement, il +m'est impossible de manœuvrer la lunette, dont le métal emmagasine la +chaleur que dégage l'air surchauffé contenu dans le tube... il me faut +renoncer à mes études ou tout au moins, j'abandonne mon télescope et me +livre à quelques observations spectroscopiques sur la _couronne_. + +Je constate la présence de ce nuage de corpuscules solides, qui forme +autour du Soleil une ceinture dont l'étendue va jusqu'à la Terre, +certainement; sans cesse lancés dans l'espace par les éruptions solaires +et sans cesse retombant sur l'astre qui les produit, ces corpuscules, +éclairés par les rayons lumineux, produisent ce que l'on appelle sur +Terre la _lumière zodiacale_. + +Est-ce également à eux, qu'il faut attribuer les perturbations observées +dans la marche de Mercure? Question intéressante entre toutes, et que je +me réserve de résoudre, car du même coup se trouvera résolue aussi la +question de la planète intramercurielle découverte par Le Verrier. + +Je me rappelle maintenant une longue dissertation dont Mickhaïl Ossipoff +nous a bercés à l'Institut des Sciences, il y a de cela plusieurs +années, au sujet des projections des matières solaires, s'élevant, avec +une vitesse de 267 kilomètres par seconde, jusqu'à des hauteurs +dépassant parfois 80,000 kilomètres, disait-il... + +Ce pauvre collègue a fait une profonde erreur; ces projections ont une +vitesse bien moindre; seulement la matière disséminée dans l'espace,--et +un moment invisible,--reparaît, comme une vapeur qui se refroidit et +devient, en quelques instants, visible sur toute sa longueur. + +_Mardi, 5 avril_.--Quoique à demi-suffoqué par la température du wagon, +je continue mes études spectroscopiques et mes calculs. + +La _couronne_ est très dense jusqu'à cinq cent mille kilomètres à +l'entour du globe solaire. + +De la _chromosphère_ où se produisent les immenses tourbillons, baptisés +du nom de taches, je ne puis rien apercevoir qu'un formidable océan de +feu, formant la seconde enveloppe du Soleil. + +Quant à la _photosphère_, elle ne paraît ni solide, ni liquide, ni +gazeuse, mais semble composée, comme les nuages terrestres, de +particules mobiles, et danse sur un océan de gaz d'un poids et d'une +cohésion formidables. + +Bien que souffrant épouvantablement, je parviens à analyser la +composition de la masse solaire elle-même, et j'identifie au +spectroscope les 450 lignes noires caractérisant le fer en combustion et +à l'état gazeux, les 118 du titane, les 75 du calcium, les 57 du +manganèse et les 33 du nickel. + +Je reconnais en outre les traces du cobalt, du chrome, du sodium, du +barium, du magnésium, du cuivre, du potassium, enfin de l'hydrogène et +de l'oxygène à une très haute température. + +Mon chronomètre marque quatre heures de l'après-midi... je ne puis plus +continuer... les instruments s'échappent de mes mains, ma tête résonne +d'un bourdonnement infernal...--tout danse autour de moi... je perds la +notion du réel...--ma vue s'obscurcit... ma poitrine ne se soulève +plus... il me semble que mon cœur cesse de battre... Est-ce la mort? + +[Illustration] + +_Jeudi, 9 avril_.--Je mets cette date au hasard, ne sachant au juste +combien de temps je suis resté dans l'état comateux duquel je viens de +sortir. + +J'ai été éveillé tout à l'heure par un sentiment de fraîcheur relative; +il m'a semblé que c'était une résurrection; j'étais étendu sur le +plancher; au milieu de mes instruments. + +Quoique faible, je me suis traîné jusqu'au thermomètre: il marque 65 +degrés...; le jour où m'est arrivé l'accident dont je parle à la page +précédente, il marquait près de 80 degrés. + +J'éprouve un sentiment de bien-être incroyable, mais purement physique; +ma tête est encore lourde, il est vrai; mais le sang paraît circuler +librement et je respire avec facilité. + +Le meuble est à ma portée, j'étends la main, je prends sur une tablette +un carafon d'eau-de-vie et je le vide à moitié. + +Réconforté, je me dresse sur mes pieds et, me cramponnant des mains aux +parois, je marche à ma lunette! + +Malédiction! le micromètre m'accuse dans le diamètre du disque solaire +une diminution sensible. + +Au lieu d'avancer, je recule... ou plutôt, je tombe! + +[Illustration] + +Que s'est-il passé? par suite de quel phénomène ai-je été arraché à la +puissance attractive de la lumière pour rouler dans l'espace? + +Question peu intéressante, d'ailleurs; le pourquoi importe peu, je +constate le fait, cela suffit. + +Toute la journée je demeure immobile, les yeux rivés à la lunette; +l'astre du jour s'éloigne dans l'infini, son diamètre décroît, en même +temps, le thermomètre baisse... baisse... + +Si près de toucher au but... et puis, plus rien! c'est épouvantable! +j'ai peur de devenir fou de rage! + +Cette constatation de mon impuissance me retombe sur le crâne comme une +masse de plomb. + +Je me couche et je m'endors. + +_Dimanche, 12 avril_.--Voici deux jours que je n'ai pas eu le courage de +tracer une ligne. + +Idiotisé, je suis demeuré étendu sur mon hamac, insouciant du sort qui +m'attend, ne pensant qu'à une chose: à ce réveil qui me désespère. + +Oh! approcher de la fournaise, y tomber même et être dévoré par les +océans de feu!... mais auparavant, voir, contempler, avoir, ne fût-ce +que pendant quelques secondes, conscience des secrets de cette +merveille! + +Mais non, le rêve est terminé... l'infini m'a tenté et l'infini +m'absorbe... pour l'éternité, je vais rouler ainsi, masse inerte et sans +cause, à travers les espaces étoilés. + +Puisse Dieu avoir pitié de moi et me faire mourir vite!... + +_Mardi, 14 avril_.--C'est la fin... la chute se précipite... et de +nouveau, la vision de Séléna me hante. + +[Illustration] + +Va-t-elle donc se dresser devant moi jusqu'à ce que mes paupières soient +closes par le doigt de la mort. + +Séléna... Séléna... pardon! + +Ici se terminait le carnet de notes prises par Sharp au cours de son +voyage et que, suivant sa promesse, il avait remis à Mickhaïl Ossipoff. + +Quand celui-ci, tout rêveur et l'esprit obsédé par les révélations +scientifiques qu'il venait de parcourir, eut refermé le carnet, la jeune +fille se leva et marchant droit, la main tendue, vers l'ancien ennemi de +son père: + +[Illustration] + +--Monsieur Sharp, dit-elle avec un sourire adorable, alors que vous +croyiez mourir, votre dernière pensée a été pour regretter le mal que +vous m'aviez fait... j'ai donc tout lieu de croire que ce regret est +sincère... voici ma main, je vous pardonne. + +Et, enveloppant d'un regard enchanteur Gontran qui, les sourcils +froncés, l'écoutait parler: + +--Je compte que tous ceux qui ont pour moi quelque sympathie, quelque +affection, feront comme moi. + +L'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Pétersbourg fit +une grimace qui ressemblait à un sourire et, après avoir balbutié, en +guise de remerciements, quelques paroles inintelligibles, il retomba +dans une rêverie sombre. + +Farenheit avait écouté, immobile et silencieux, la lecture faite à haute +voix par Ossipoff. + +Il semblait que le récit des transes épouvantables par lesquelles avait +passé son ennemi, n'eût en rien affaibli la haine qu'il lui avait vouée. + +[Illustration] + +Les yeux fixés à terre, étirant avec rage sa grande barbe, mordillant +nerveusement ses lèvres, indice, chez lui, d'une irritation à grand +peine contenue, il demeura dans cette posture durant de longs moments, +indifférent aussi bien à la causerie amicale de Gontran et de Séléna +qu'aux moqueries railleuses de Fricoulet. + +Soudain, comme prenant une détermination subite, il se redressa, +s'approcha de M. de Flammermont et lui touchant l'épaule du bout de son +doigt osseux: + +--Cher monsieur, dit-il, je désirerais vous parler. + +--Je vous écoute, sir Jonathan. + +L'Américain secoua la tête. + +--C'est en particulier que doit avoir lieu notre entretien. + +Gontran se leva, passa son bras sous celui de l'Américain, et descendant +avec lui la colline, s'arrêta sous les premiers arbres de la forêt +mercurienne. + +--Voyons, dit-il, de quoi s'agit-il? + +--Je voudrais vous demander un grand service! + +--Je suis tout à votre disposition et, si cela est en mon pouvoir, +considérez le service demandé comme déjà rendu. + +Ces paroles valurent au jeune homme une de ces poignées de main dont les +habitants du Nouveau-Monde sont coutumiers, et qui manqua de lui +désarticuler l'épaule. + +--Voici ce dont il s'agit, dit Farenheit; par suite de la priorité que +M. Ossipoff prétend avoir sur moi, je suis obligé de renoncer à ma +vengeance sur ce misérable Sharp... d'un autre côté, la vie en commun +avec ce gredin qui m'a ruiné et qui a tenté de m'assassiner est +impossible... + +--Cependant, mon pauvre sir Jonathan, que voulez-vous faire? + +--Ce que je veux faire, grommela le Yankee... je veux m'en aller. + +Gontran ouvrit des yeux démesurés. + +--Serait-il devenu fou? songea-t-il. + +Mais, comme s'il eût deviné la pensée du jeune homme, Farenheit +répliqua: + +--Vous vous demandez si j'ai bien toute ma raison; rassurez-vous, jamais +de ma vie je n'ai eu si pleinement la tête à moi; donc, je vous le +répète... je veux m'en aller... je veux regagner la Terre, et le service +que j'avais à vous demander était de m'aider à accomplir ce projet. + +Pour le coup, le jeune comte poussa une bruyante exclamation, tout en +agitant, dans un geste désordonné, ses bras en l'air. + +--Moi! dit-il enfin, lorsque sa suffocation première fut passée, vous +avez compté sur moi pour... + +Il s'arrêta, étranglé par une irrésistible envie de rire. + +--Mais ce que vous me demandez là est impossible! reprit-il au bout de +quelques instants. + +--Impossible! et pourquoi? + +M. de Flammermont allait répondre la vérité: à savoir qu'il était le +dernier homme auquel on pût demander un service semblable. + +Mais, heureusement, il réfléchit à l'imprudence d'un semblable aveu et, +transformant soudainement sa physionomie: + +--Parce que, répliqua-t-il, nous sommes à une distance telle de la +Terre, que, pour le moment du moins, il est inutile de songer à nous +rapatrier... + +--Ah! bah! fit railleusement une voix derrière eux. + +[Illustration] + +Du même mouvement, les deux hommes se retournèrent et aperçurent +Fricoulet. Celui-ci s'avança vers eux: + +--Je commence, dit-il, par vous adresser mille excuses d'avoir entendu +une partie de votre conversation; mais vous éleviez si fort la voix, +qu'elle est venue jusqu'à mon oreille... heureusement pour vous, sir +Jonathan. + +Tandis que M. de Flammermont avait un haut-le-corps de surprise, en +entendant son ami parler de la sorte, l'Américain se précipita vers +l'ingénieur, et, lui serrant les mains à les briser: + +--Alors, vous croyez... balbutia-t-il. + +--Je crois que Gontran n'a point suffisamment étudié la question, ce en +quoi il a suivi, d'ailleurs, l'exemple de M. Ossipoff et du citoyen +Sharp. + +--Que veux-tu dire? + +--Qu'aucun de vous trois, en calculant la route que va suivre la comète, +n'avez tenu compte des perturbations planétaires. + +--Eh! riposta le jeune comte avec un mouvement d'épaules fort accentué, +que nous importent les perturbations?... + +--Énormément; et si tu veux m'écouter quelques instants, tu te rangeras +à mon avis; la comète qui nous emporte étant beaucoup plus légère que +les différents mondes dont elle va couper l'orbite, se trouvera +forcément influencée par eux; si bien que la courbe suivie par elle ne +sera plus régulière, mais formera une succession de sinuosités +infléchies vers les planètes à proximité desquelles elle passera... Or, +si mes calculs sont justes, une de ces sinuosités les plus accentuées +sera celle que provoquera l'attraction terrestre. + +M. de Flammermont hochait la tête. + +--À quelle distance comptes-tu donc que nous passerons de notre monde +natal? + +--Peuh! à deux millions de lieues à peine... c'est-à-dire que la queue +de notre comète enveloppera la Terre tout entière. + +--Mais, n'en peut-il résulter rien de fâcheux pour nos compatriotes? +demanda Farenheit un peu inquiet. + +--Ce sont là des choses qu'on ne peut savoir... si, par hasard, c'est le +carbone qui se trouve dominer dans l'appendice caudal du monde que nous +chevauchons, il pourra résulter un empoisonnement partiel ou même une +asphyxie générale de la race humaine. + +Le Yankee poussa une exclamation épouvantée. + +--Ce serait plus grave encore, poursuivit Fricoulet, si c'était le noyau +lui-même qui heurtât la Terre; un continent défoncé!... un royaume +écrasé... Paris ou New-York pulvérisés... voilà quelles seraient +certainement les moindres conséquences d'une semblable rencontre. + +[Illustration] + +Sir Jonathan s'était redressé, tout pâle. + +--_By God!_ gronda-t-il d'une voix étranglée, les États-Unis détruits! +mais ce serait la fin du monde! + +Les deux jeunes gens ne purent s'empêcher de sourire de ce formidable +orgueil national. + +--La fin du Nouveau-Monde, tout au moins, ajouta Gontran. + +--Rassurez-vous, sir Jonathan, poursuivit Fricoulet; chose semblable +n'arrivera pas... du moins, cette fois. D'ailleurs, le grand Arago a +calculé qu'il y avait 280 millions de chances contre une, pour qu'une +comète ne heurtât pas la Terre, dans son vol à travers l'espace... déjà, +à deux reprises différentes, notre planète natale a traversé la queue de +la comète de Biéla sans en recevoir aucun autre dommage qu'une pluie +d'aérolithes et d'étoiles filantes. + +L'Américain respira bruyamment, le cœur délivré d'une lourde angoisse. + +--Alors, dit M. de Flammermont, tu penses qu'il ne serait pas +déraisonnable de songer à rejoindre la Terre? + +--Mon cher ami, répondit gravement l'ingénieur, lorsque des gens ont été +assez fous pour entreprendre la vertigineuse folie que nous avons +entreprise, plus ils déraisonnent et plus, à mon avis, ils sont près de +la vérité. + +--Cependant, deux millions de lieues?... + +--Nous en avons bien fait trente millions... + +--C'est vrai, mais les conditions n'étaient pas les mêmes. + +--Qu'importent les conditions à des hommes comme nous. + +--Serais-tu donc prêt à tenter l'aventure? + +--Absolument, je commence à avoir la nostalgie du boulevard +Montparnasse... et puis, à te dire vrai, la conversation du vieil +Ossipoff n'a rien de distrayant... Fédor Sharp me répugne; quant à Mlle +Séléna, elle est bien charmante, cela, je suis obligé de le +reconnaître... malheureusement, elle est ta fiancée et cette situation +de bourreau futur... + +--Alcide! grommela Gontran en fronçant les sourcils... + +--Que veux-tu, mon cher, c'est plus fort que moi; je déteste cette +institution qu'on nomme le mariage et j'ai la femme en suprême horreur; +donc, je le répète, Mlle Séléna qui, en toute autre circonstance, me +serait peut-être sympathique, me porte épouvantablement sur les nerfs, +du moment que tu dois l'épouser un jour ou l'autre... Ma conclusion est +que je suis tout disposé à accompagner sir Jonathan et à tenter de +rejoindre mon gîte. + +--Mais je suis perdu! s'exclama involontairement M. de Flammermont, tu +sais bien que, sans toi... + +Par prudence, il n'acheva pas sa phrase. + +--En ce cas, viens avec nous, répliqua l'ingénieur. + +--Abandonner Séléna!... Y songes-tu? + +--Décide le vieil Ossipoff à nous accompagner. + +--Tu le connais, et tu sais bien qu'il n'y consentira jamais avant +d'avoir accompli le voyage circulaire qu'il s'est proposé. + +--En ce cas, lâche le père et enlève la fille. + +Gontran eut un haut-le-corps magnifique. + +[Illustration] + +--Je suis un honnête homme, répondit-il avec dignité. + +Fricoulet eut un geste d'impatience. + +--Eh! grommela-t-il, tu ne peux pourtant pas nous contraindre à un exil +éternel... Il te plaît de courir le monde céleste, à ton aise; mais ne +nous empêche pas de profiter de cette occasion qui ne se représentera +peut-être jamais plus, de revoir la mère-patrie... + +Une perplexité terrible était peinte sur le visage de M. de Flammermont. + +--Songe, poursuivit l'ingénieur, qu'il n'y a pas de raison pour que +cette course au clocher prenne jamais fin... Quand il aura visité les +mondes connus, Ossipoff voudra passer aux mondes inconnus... Tout cela +prendra du temps, et, lorsqu'enfin il te sera loisible, en ce qui +concerne Séléna, de passer du futur au présent, vous serez tous deux +tellement vieux, tellement fatigués, que vous n'aspirerez plus qu'à une +chose: l'éternel sommeil. + +[Illustration] + +Et, se croisant les bras comiquement: + +--Entre nous, ton rôle de perpétuel fiancé commence à devenir ridicule, +et il serait grand temps que M. le Maire arrangeât cette situation-là. + +--Tu as raison, répondit Gontran, la mine toute déconfite, parfaitement +raison... mais comment faire? + +--Prendre toutes nos dispositions en vue du départ... et, au dernier +moment, nous agirons. + +--De quelle façon? + +--Cela, on ne peut encore le savoir... tout dépendra des +circonstances;... pour l'instant, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, +mais du moyen à employer pour nous en aller d'ici. + +--Et ce moyen, est-ce que tu l'as? + +[Illustration] + +--Presque. + +Le jeune comte et Farenheit s'approchèrent curieusement de l'ingénieur. + +--Quel est-il? demandèrent-ils simultanément. + +--Un ballon. + +Un double cri de surprise répondit à ces deux mots. + +--Vous n'y pensez pas, dit aussitôt l'Américain; partir d'ici en +ballon!... Franchir, en ballon, deux millions de lieues à travers +l'espace, c'est insensé! + +L'ingénieur les considérait tous les deux avec calme. + +--Pourquoi, insensé! répliqua-t-il; comme je vous l'ai dit tout à +l'heure, la queue de la comète qui nous porte va, à un moment donné, +s'étendre jusqu'à la Terre... une fois dans l'atmosphère terrestre, il +nous suffira d'ouvrir la soupape pour mettre le pied sur notre planète +natale. + +[Illustration] + +Gontran, bouche bée et les yeux écarquillés, écoutait parler son ami, +croyant à une mystification. + +--Mais, dit-il après un instant de réflexion, en admettant que la route +dont tu nous parles à travers l'espace nous soit ouverte... c'est le +ballon qui nous manque. + +--Et notre sphère de sélénium, la comptes-tu pour rien? + +Cette fois, l'ahurissement de M. de Flammermont fut complet. + +--Quoi! s'écria Farenheit, vous pensez à utiliser cette machine de +métal? + +--Pourquoi pas? Le poids de la sphère, comparativement à son volume, est +pour ainsi dire nul, et une fois pleine de gaz, elle sera de force à +transporter jusqu'à Paris ou à New-York, tous les voyageurs qui se +confieront à elle. + +--Du gaz, du gaz... répéta sir Jonathan en hochant la tête, je voudrais +bien savoir où vous avez la prétention d'en trouver? + +--Je n'ai point cette prétention, mais tout simplement l'intention de le +fabriquer. + +Tout en parlant, il avait tiré de sa poche son inévitable carnet et, sur +l'une des pages, il crayonnait rapidement. + +--Voilà, dit-il enfin, le calcul que j'établis en tenant compte de +l'intensité de la pesanteur à la surface du monde où nous nous trouvons: + +Poids de la sphère de sélénium: 400 kilogrammes + +Poids de 6 voyageurs: 300 kilogrammes + +Appareillage, corderie, nacelle, etc.: 250 kilogrammes + +Bagages, vivres, instruments, etc.: 250 kilogrammes + +Total: 1,200 kilogrammes + +Notre sphère, poursuivit l'ingénieur, mesure exactement 10 m 50 de +diamètre ou 630 mètres cubes de capacité. En la remplissant d'hydrogène +pur, qui, par suite de la grande densité de l'atmosphère qui nous +entoure, a une force ascensionnelle de 2 kilogrammes et demi, nous +disposerons d'une force suffisante pour nous enlever tous avec une +rupture d'équilibre plus que suffisante pour nous permettre d'atteindre +notre but. + +--Quelle sera cette différence d'équilibre? demanda Gontran. + +--Celle de la sphère remplie d'hydrogène pur, toute arrivée, et prête à +partir avec le poids de l'air déplacé. Elle ne sera pas moins de 300 +kilogrammes. + +--Allons, tu as réponse à tout, dit M. de Flammermont, il n'y a plus +qu'à se mettre à l'ouvrage. + +--Et cela le plus tôt possible, car bien que nous ayons trois mois +devant nous, nous n'avons, cependant, pas un moment à perdre. + +--Trois mois! s'écria Farenheit d'un ton désappointé, il me va falloir +supporter, pendant trois mois encore, la triste et répugnante mine de ce +Sharp du diable! + +--Que voulez-vous, sir Jonathan, il faut vous armer de patience. + +--Si vous saviez comme les doigts me démangent d'être à portée de ce +misérable et de ne pas les nouer autour de sa gorge!... Sérieusement, +vous pensez qu'il n'y aurait pas moyen de sortir d'ici avant l'époque +que vous venez de dire? + +--J'ai parlé de trois mois, et c'est assurément le minimum du temps que +mettra la comète pour atteindre l'orbite terrestre... heureusement pour +nous, d'ailleurs, car nous ne serions pas prêts. + +--Pas prêts! s'exclama Gontran... mais, en trois mois on fait bien des +choses. + +--Nous n'avons pas trois mois, reprit Fricoulet, car il faut en déduire +tout le temps pendant lequel nous allons être obligés de nous enfouir +dans le sol, pour fuir l'incendie solaire,... avant quelques jours, il +nous sera impossible de rester où nous sommes... et nous devrons +demeurer terrés jusqu'à ce que la comète, ayant passé à son périhélie, +ait repris le chemin de l'aphélie. Alors, seulement, nous commencerons +nos travaux... est-ce convenu ainsi? + +--C'est convenu! + +[Illustration] + +Et en signe d'alliance, les trois hommes se serrèrent la main. + +--Surtout, pas un mot de tout ceci à qui que ce soit... même à Mlle +Séléna! + +Gontran rougit légèrement: + +--Je serai muet comme une carpe! + +Quand ils remontèrent au campement, la fille d'Ossipoff avait déjà +rejoint sa couchette. + +En haut, sur la plate-forme de l'observatoire, on entendait le vieux +savant qui discutait à haute voix avec Fédor Sharp: + +[Illustration] + +--Soit, mon cher collègue, disait ce dernier d'une voix âpre, je me +rends à vos raisons; j'admets que les protubérances solaires sont +produites par des masses gazeuses incandescentes; mais quelle force les +projette ainsi sur les régions supérieures?... sur ce point, je crois +que vous serez d'accord avec moi en attribuant ces phénomènes à la +légèreté spécifique! + +--Point du tout, point du tout, répliqua Ossipoff, ces phénomènes ne +sont autre chose que de véritables éruptions dues à une force propulsive +qui prend naissance dans le Soleil lui-même! Comment expliquer autrement +les protubérances?... si ces dernières étaient dues seulement à la +légèreté des gaz, ceux-ci s'élèveraient en ligne droite, purement et +simplement... ce que je dis là vous semble-t-il logique? + +Sharp poussa une sorte de grognement qui pouvait, à la grande rigueur, +passer pour un acquiescement. + +--Quant à l'origine des masses d'hydrogène ainsi projetées, reprit +Ossipoff, je ne puis admettre qu'elles proviennent du Soleil lui-même, +comme vous l'affirmiez tout à l'heure. + +--Et la raison, s'il vous plaît? + +--Les raisons, voulez-vous dire, elles sont au nombre de deux: la +première, c'est que le volume du Soleil s'en irait diminuant, puisque le +nombre des éruptions atteint, par jour, une moyenne de deux cents, la +seconde, c'est que l'atmosphère ambiante s'accroîtrait indéfiniment par +suite de l'adjonction de ce gaz qui y arrive de toutes parts. + +--Alors, quelle est votre opinion, mon cher collègue? + +--C'est que, par suite d'un phénomène que nous ne pouvons nous expliquer +encore, les masses gazeuses projetées par le Soleil retombent à sa +surface pour être projetées de nouveau et retomber encore. + +--Et ainsi jusqu'à la consommation des siècles, repartit Fédor Sharp +d'une voix railleuse. + +[Illustration] + +--Ni plus ni moins que le jet d'eau du bassin des Tuileries, chuchota +Gontran à l'oreille de Fricoulet. + +Celui-ci le fit taire d'un coup de coude afin d'entendre la réponse de +l'ex-secrétaire perpétuel: + +--Vous comprenez bien, mon cher collègue, disait-il, que votre argument +tiré de la diminution de la masse solaire ne peut se soutenir un seul +instant, l'hydrogène contenu dans l'intérieur du Soleil est soumis à une +pression si formidable et, d'autre part, il y occupe un espace si +considérable, que d'ici que les éruptions par lesquelles il reconquiert +sa liberté aient dégonflé l'astre central, il s'écoulera des millions et +des millions de siècles. + +--Alors, qu'arrivera-t-il? + +--Il arrivera, sans doute, que le Soleil s'éteindra, comme, sans doute, +avant lui, se sont éteints bien d'autres soleils, la nature n'est pas +immuable, mon cher collègue, c'est l'éternelle transformation qui fait +l'éternelle vie. + +Ossipoff demeura un moment silencieux. + +[Illustration] + +Puis les deux jeunes gens entendirent un petit clappement de langue +impatienté suivi de ces mots prononcés d'un ton sec: + +--Il se fait tard, si nous allions prendre quelque repos? + +--À votre aise, mon cher collègue, répondit doucereusement Fédor Sharp. + +Les deux jeunes gens n'eurent que le temps de se jeter sur leur hamac; +déjà les pas des savants résonnaient dans l'escalier. + +--Dis donc, fit l'ingénieur en se penchant vers M. de Flammermont, il me +semble que ton futur beau-père vient de se faire coller. + +--Il n'en sera que plus grincheux demain; gare à moi. + +--Je crois que tu feras bien de repasser tes _Continents célestes_, +riposta Fricoulet. + +--Nous verrons cela quand il fera jour... pour le moment, je tombe de +sommeil, bonsoir. + +Et M. de Flammermont ne tarda pas à s'endormir, pour rêver que le ballon +de sélénium, qui l'avait emporté à travers l'espace, venait s'abattre +sur l'hippodrome de Longchamp, le jour du Grand Prix. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XIII + +LE BALLON DE SÉLÉNIUM + +[Illustration] + + +DÈS le premier jour de leur réconciliation, Mickhaïl Ossipoff et Fédor +Sharp avaient établi entre eux un roulement pour que, pas un instant, +les phénomènes célestes ne restassent sans être observés. + +Donc le surlendemain de la scène que nous venons de rapporter, Sharp, +juché sur la plate-forme de l'observatoire, faisait son quart +astronomique lorsque, soudain, il poussa un grand cri. + +Aussitôt, tous les membres de la petite colonie, abandonnant leurs +occupations, se précipitèrent vers l'escalier et, en moins de quelques +minutes, entourèrent l'ex-secrétaire perpétuel. + +Celui-ci, les membres agités d'un tremblement nerveux, cramponné des +deux mains à la lunette, conservait l'œil collé à l'objectif, sans se +soucier aucunement des questions qu'on lui adressait. + +[Illustration] + +Enfin, l'empoignant à bras le corps, Fricoulet l'arracha de l'instrument +en grommelant: + +--Ah çà! vous moquez-vous? qu'est-ce que signifie ce cri que vous venez +de pousser et qui nous a fait accourir? + +--On ne dérange pas les gens pour rien! gronda l'Américain. + +Sharp qui se débattait, réussit à s'échapper des mains qui le +retenaient: + +--Le Soleil! le Soleil! balbutia-t-il. + +Et il courut reprendre sa place à la lunette. + +Ossipoff, saisi d'un pressentiment, sauta sur la jumelle marine que +Farenheit portait constamment en sautoir et la braqua sur l'astre +flamboyant. + +--Grand Dieu! exclama-t-il. + +Puis il se tut, tout entier à sa contemplation. + +Ce que voyant, Fricoulet se jeta par les degrés et remonta, armé de +l'une des lunettes de rechange trouvées dans l'obus de Fédor Sharp. + +Quelques instants après, toute la colonie était installée sur la +plate-forme, contemplant le Soleil, les uns à l'aide d'un télescope, les +autres avec une jumelle, ceux-ci avec une longue-vue, et tous, muets, +haletants, fixés dans une immobilité stupide, ils demeurèrent là. + +C'est qu'en vérité, le spectacle qui s'offrait à eux était fantastique. + +[Illustration] + +Il semblait que tout le nimbe occidental du Soleil eût éclaté soudain et +que des flancs de l'astre un incendie formidable eût été projeté dans +l'espace: c'étaient comme des tourbillons de flammes dans lesquels +luisaient avec une intensité merveilleuse des fusées, longues de +plusieurs milliers de kilomètres. + +Peu à peu, cependant, l'éruption parut se calmer, les flammes +diminuèrent d'éclat, et il ne resta bientôt plus, flottant à 24,000 +kilomètres de la surface solaire, qu'une masse gazeuse légèrement +irisée, haute d'environ 88,000 kilomètres sur une longueur de 160,000; +cette masse paraissait tranquille, immobile même et elle était rattachée +à la surface solaire par trois ou quatre colonnes verticales, brillant +d'un éclat très vif et animées, au contraire, d'un grand mouvement. + +[Illustration] + +Tout à coup, sans qu'aucune perturbation antérieure l'eût fait prévoir, +il se produisit, venant de la masse solaire, une poussée formidable, +titanesque; la nuée gazeuse se déchira, se disloqua, s'éparpilla dans +l'espace en effilochures brillantes qui s'élevèrent, en moins de dix +minutes, jusqu'à trois cent mille kilomètres de hauteur. + +Au fur et à mesure qu'ils s'élevaient, ils diminuaient de dimension et +d'éclat pour se fondre dans l'espace, comme des bulles de savon qui se +crèvent, et bientôt il ne resta plus, pour rappeler le souvenir de ce +merveilleux feu d'artifice, que quelques flocons nuageux, avec, près de +la chromosphère, des flammes basses un peu plus brillantes. + +[Illustration] + +Mais bientôt, de la surface solaire, sortit un nuage enflammé, de +petites dimensions d'abord, mais qui s'accrut rapidement jusqu'à des +proportions considérables; alors, des flancs de ce nuage jaillirent des +gerbes de flammes qui commencèrent par rouler tumultueusement les unes +sur les autres, comme si elles n'eussent point eu d'équilibre, puis, +soudain, une dernière poussée solaire, plus violente, sans doute, que +les précédentes, les fit s'élever à une hauteur de 80,000 kilomètres; +une fois là, elles s'évanouirent. + +Longtemps encore, les Terriens attendirent, espérant que cette admirable +vision, allait apparaître de nouveau à leurs yeux éblouis. + +Mais le disque solaire avait repris son aspect ordinaire et rien, dans +la chromosphère, ne faisait présumer une nouvelle éruption; cependant, +ils demeuraient muets, immobiles, sous le charme de ce magnifique +spectacle. + +Fricoulet, le premier, rompit le silence: + +--Ma parole! s'écria-t-il d'une voix encore tremblante d'émotion, cela +seul vaut le voyage. + +[Illustration] + +--Enfoncées les _Mille et une Nuits!_ dit à son tour Gontran en se +frottant les yeux tout pleins de l'éblouissement de ce panorama +féerique. + +Farenheit, lui-même, ordinairement réfractaire aux choses célestes, +paraissait en proie à une agitation dont il n'était pas coutumier. + +--Enfin, exclama Séléna en menaçant du doigt l'Américain, enfin, sir +Jonathan, je vous aurai vu donc une fois empoigné. + +--Empoigné! moi! répliqua le Yankee en se redressant sous ce mot comme +sous une injure; vous faites erreur, miss Séléna, je ne suis nullement +empoigné..., je regrette seulement qu'on ne puisse organiser des trains +de plaisir de New-York pour la banlieue du Soleil; on ferait un argent +fou. + +Fricoulet éclata de rire. + +--On voit, dit-il, que vous n'avez pas de capitaux engagés dans les +chutes du Niagara,... car les éruptions solaires leur feraient, je +crois, une sérieuse concurrence. + +Mickhaïl Ossipoff et Fédor Sharp, pendant ce temps, s'occupaient à +mettre au net les notes algébriques prises succinctement au cours de +leurs observations. + +[Illustration] + +--Eh bien? dit tout à coup Ossipoff après avoir vérifié ses calculs une +dernière fois. + +--Eh bien? répéta interrogativement Fédor Sharp en cessant d'écrire, +quels résultats avez-vous, mon cher collègue? + +--Si je ne me trompe, mon cher collègue, répondit à son tour le père de +Séléna, je trouve pour la première phase des phénomènes, c'est-à-dire +pour cette sorte de nuée gazeuse qui s'étendait sur le nimbe solaire, +2'' de hauteur sur 3'15'' de longueur... est-ce bien cela? + +--C'est bien cela, répondit l'autre d'un ton mielleux, furieux, au fond, +de n'avoir pu prendre en défaut son confrère en science astronomique. + +--Puis, continua Ossipoff, pour la seconde phase, j'ai cru constater que +chacun des débris mesuraient 16'' de longueur sur 2 à 3'' de largeur... + +Il s'arrêta, attendant une approbation de Sharp mais celui-ci demeura +muet. + +Alors le vieillard termina en ajoutant: + +--Enfin, la plus grande hauteur à laquelle ont été, suivant moi, +projetés les dits débris, est de 7'49''. + +Sharp ferma son carnet de notes, en le faisant claquer bruyamment, +pendant qu'Ossipoff fermait le sien sans bruit, avec un petit sourire +railleur sur les lèvres. + +--Messieurs, dit alors Farenheit en s'avançant vers eux, certes tous les +calculs auxquels vous venez de vous livrer ont un indéniable intérêt, +mais il serait, à mon avis, non moins intéressant de vous occuper des +moyens à employer pour sauvegarder nos jours durant le périhélie du +monde qui nous porte. + +Et avant que l'un des deux savants eût pris la parole, M. de Flammermont +ajouta d'un ton grave: + +--Si mes calculs sont exacts, nous allons passer à 230,000 lieues +seulement de l'astre central, c'est-à-dire à une distance 160 fois plus +petite que celle qui le sépare de notre planète natale et notre +situation sera la même que si nous avions à supporter, sur Terre, par +une journée du mois d'août, la chaleur, non pas de 160 soleils, mais la +chaleur de ce nombre de soleils élevé au carré, c'est-à-dire 25,600. + +Farenheit poussa un grognement terrifié: + +--Brrrr, vos calculs me font froid! + +L'ingénieur ne put s'empêcher de sourire. + +--Quoique rendant exactement votre impression, votre expression est +légèrement impropre, sir Jonathan; car un globe de fer d'un volume égal +à celui de la Terre et élevé à une semblable température, mettrait +cinquante mille ans à se refroidir. + +--_By God!_ grommela l'Américain, en ce cas, il me faut renoncer à +revoir jamais New-York. + +--Pourquoi cela? + +--Pour trois raisons; je ne suis point en fer, je n'ai pas le volume de +la Terre et je n'ai pas cinquante mille ans à vivre. + +Et il jetait sur les savants un regard désespéré. + +--Hein! mon cher collègue, déclara d'un ton narquois Fédor Sharp, et +votre théorie sur l'habitabilité universelle, que devient-elle dans le +cas présent?... elle me semble légèrement compromise. + +Ossipoff haussa les épaules. + +--Si vous voulez avoir mon avis, cher collègue, répondit-il, le voici: +étant donné la rapidité avec laquelle notre comète court sur son orbite, +plus de 500 kilomètres par seconde, j'ai la persuasion qu'en dépit de la +fournaise qu'elle va traverser, elle n'aura pas le temps de recevoir une +chaleur bien profonde... sa surface peut-être aura à souffrir; mais en +prenant quelques précautions... + +--Hum! fit Sharp en hochant la tête d'un air de doute. + +[Illustration] + +--Rappelez-vous, mon cher collègue, la comète de 1843, repartit le +vieillard; ce n'est pas à une distance de 230,000 lieues, comme nous +allons le faire, qu'elle a contourné le Soleil, mais bien à 31,000 +lieues seulement. Or, comme nous l'a prouvé l'admirable phénomène auquel +nous venons d'assister, les matériaux enflammés que l'astre central +rejette de son sein sont lancés parfois à une hauteur qui atteint +jusqu'à 80,000 lieues, il a donc fallu que cette comète traversât ce +brasier qui, suivant les prévisions de la science, aurait dû la +consumer, la volatiliser, l'anéantir... eh bien! elle est sortie de là +absolument intacte et nullement dérangée dans son cours. + +--Les comètes sont, sans doute, de la race des salamandres, murmura +Gontran. + +Le nez de Fédor Sharp s'était démesurément allongé. + +Puis l'ex-secrétaire perpétuel leva les bras au ciel et déclara, d'un +ton rogue, qu'il entendait dégager sa responsabilité de tout ce qui +allait advenir. + +--Il est bien bon, grommela Farenheit; ce n'est pas ma responsabilité +seulement que je voudrais dégager, c'est moi-même. + +--Soyez tranquille, sir Jonathan, fit Fricoulet qui avait entendu la +réflexion de l'Américain, mon ami Gontran a trouvé un moyen excellent, +je crois, pour nous mettre à l'abri des rayons solaires. + +--Moi! voulut dire le jeune comte. + +D'un coup de coude discrètement appliqué dans les côtes, l'ingénieur lui +imposa silence. + +--Nous allons transporter dans l'obus tout ce que contient la sphère, +puis nous pousserons l'obus sur la surface de l'océan, dans lequel nous +vous avons repêché, jusqu'à ce que la sonde nous donne une profondeur +suffisante... ensuite, nous nous enfermerons dans le projectile que +notre poids fera couler à pic et nous attendrons, ainsi submergés, que +la comète, après avoir contourné le disque solaire, ait pris le chemin +de son aphélie. + +--C'est fort joli, s'écria Ossipoff, mais nos observations +astronomiques? + +--Ah! pour cela, dit plaisamment l'ingénieur, vous devrez remiser vos +instruments pendant quelques jours. + +[Illustration] + +Sharp se croisa les bras. + +--Alors, bougonna-t-il, nous serons venus de si loin en pure perte! cela +n'est pas possible. + +--Écoutez donc, fit Gontran en lui mettant la main sur l'épaule, libre à +vous de ne pas nous suivre et de vous faire volatiliser par le Soleil. + +--Une belle mort, pleine de poésie et qui n'est pas ordinaire, ajouta +Fricoulet en ricanant... + +--C'est là un genre de suicide qui n'est pas à la portée de tout le +monde, déclara froidement sir Jonathan. + +--Malheureusement, ajouta l'ingénieur, nous ne pouvons vous laisser +libre d'agir à votre guise... votre corps nous est utile. + +--Utile! balbutia Sharp avec un étranglement dans la gorge! + +Il croyait que ses compagnons, revenant sur leur parole, se proposaient +de le faire périr. + +[Illustration] + +--Oui, répéta Fricoulet, utile comme poids; à nous six, d'après les +calculs de M. de Flammermont, nous formons le poids strictement +nécessaire à l'immersion de l'obus... quelques kilogr. de moins et nous +n'irions pas à la profondeur nécessaire; vous voyez donc bien que vous +nous êtes indispensable. + +--Et qui plus est, ajouta Séléna en souriant, vous n'avez pas le droit +de maigrir. + +Gontran poussa soudain une légère exclamation. + +--Mais, pour sortir de là, comment ferons-nous? car, à un moment donné, +il nous faudra bien remonter à la surface. + +[Illustration] + +L'ingénieur eut de la main un geste lui recommandant de ne pas +s'inquiéter. + +--Souhaitons, dit-il, que nous ayons en effet, à remonter à la surface, +cela prouvera que toute la masse liquide qui doit nous protéger contre +l'ardeur solaire, aura rempli son devoir jusqu'au bout et ne se sera pas +évaporée. + +--Et la sphère? demanda Farenheit, n'est-il pas à craindre qu'elle ne se +détériore, élevée à la température du fer rouge, il lui faudra peut-être +plusieurs mois pour se refroidir, comment ferons-nous alors, pour nous +en servir? + +--Bast! répliqua Ossipoff, du moment que nous avons l'obus! + +L'Américain allait répondre que l'obus ne pouvait pas remplacer la +sphère pour l'usage auquel celle-ci était destinée, mais Fricoulet lui +cloua la langue d'un coup d'œil impératif. + +--Dans la situation où nous nous trouvons, dit-il d'un ton indifférent, +sait-on jamais si l'on n'aura pas besoin d'aucun des objets que nous +avons sous la main?... nous emporterons la sphère et nous l'immergerons +en même temps que nous! + +[Illustration] + +Le jour même, les Terriens s'occupèrent des moyens à employer pour +transporter, au bord de la nappe liquide sous laquelle ils voulaient +s'enfoncer, tout ce qu'il leur importait de conserver. + +En quarante-huit heures, ils eurent construit, avec des branchages, une +sorte de claie sous laquelle, en guise de roues, ils adaptèrent, à +l'avant et à l'arrière, deux troncs d'arbre à peine équarris. + +Des crampons de fer, fixés à la claie, se recourbaient en forme de +crochet pour pénétrer dans les deux extrémités de ces troncs d'arbre et +former ainsi une sorte d'essieu autour duquel tournaient ces masses de +bois. + +[Illustration] + +La sphère, et tout ce qu'elle contenait, fut chargée sur ce chariot +primitif, et les cinq hommes s'attelèrent aux cordages de sélénium +transformés en traits pour la circonstance. + +Séléna, à laquelle on proposa de monter sur la voiture improvisée, s'y +refusa énergiquement, ne voulant pas augmenter encore la fatigue de ses +amis, étant déjà assez désolée de ne pouvoir leur donner une aide +quelconque. + +[Illustration] + +Il fallut trois jours pleins ou plutôt trois nuits,--puisqu'on se +reposait pendant que le Soleil dardait, sur la comète, ses traits de +feu,--pour atteindre le but du voyage. Mais, une fois là, les choses +marchèrent rapidement: en quelques heures, le transbordement du mobilier +de la sphère dans l'obus fut terminé, et l'obus lui-même, traînant à sa +remorque la sphère de sélénium, fut mis à l'eau et poussé au large. + +Ce ne fut guère qu'à deux lieues environ du rivage que la sonde indiqua +une profondeur de vingt mètres, profondeur estimée nécessaire pour +mettre les Terriens à l'abri du rayonnement de la fournaise solaire. + +[Illustration] + +Grâce à l'ingéniosité de Fricoulet, l'embarquement se fit le plus +commodément du monde. + +L'ingénieur avait eu l'idée de dévisser le hublot pratiqué à la partie +supérieure de l'obus et qui servait à éclairer l'espèce d'observatoire +établi dans l'ogive du véhicule. + +Séléna qui, ne sachant pas nager, avait navigué assise sur la +plate-forme de la sphère, n'eut d'autre peine que de passer, au moyen +d'une planche jetée comme un pont volant, de la plate-forme au hublot. + +Après elle, les Terriens montèrent successivement, par une échelle de +corde, jusqu'à l'ouverture par laquelle ils disparaissaient dans les +flancs de l'engin. + +Quand il ne resta plus que Fricoulet, le bord du hublot affleurait à la +surface de la nappe liquide, si bien qu'il suffit à l'ingénieur de +piquer une tête dans l'intérieur de l'obus où il tomba entre les bras de +Gontran et de Farenheit, pendant qu'Ossipoff et Sharp, prêts à la +manœuvre, revissaient le hublot. + +[Illustration] + +Tout cela fut fait si rapidement que c'est à peine si l'on emmagasina +une vingtaine de litres. + +--Ouf! s'écria Fricoulet en enlevant son _respirol_ après avoir tourné +le robinet à air, les choses ont marché comme sur des roulettes. + +--Crois-tu que nous enfonçons? demanda Gontran. + +--Pour qu'il n'en fût pas ainsi, il faudrait que tes calculs fussent +faux, répliqua l'ingénieur, et heureusement, ils sont exacts, comme tu +peux t'en convaincre. + +Par les hublots, en effet, il était facile de constater que l'on +s'enfonçait et même que la descente s'opérait rapidement. + +Quelques minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un léger choc se +produisit. + +--Nous voici arrivés, déclara Ossipoff. + +--Singulière station de bains de mer, ne put s'empêcher de dire Gontran; +durant les fortes chaleurs, nos compatriotes s'en vont planter leur +tente sur un rivage quelconque, à Trouville, à Dieppe, etc... nous +autres, plus raffinés, la brise marine ne nous suffit pas... c'est au +fond de l'eau que nous allons chercher la fraîcheur. + +Cette boutade ne trouva pas d'écho. + +Ossipoff et Fédor Sharp étaient plongés dans une de ces interminables +discussions scientifiques qui s'élevait entre eux, au moindre mot, à la +moindre allusion. + +Farenheit, épuisé par les nombreuses fatigues des jours précédents, +somnolait sur le divan en attendant le repas que Séléna s'occupait à +préparer. + +Quant à Fricoulet, assis dans un coin, il alignait des chiffres. + +M. de Flammermont étouffa un bâillement sonore et, n'ayant même pas la +ressource d'échanger ses idées avec ses compagnons, il se résigna à +suivre l'exemple de l'Américain, c'est-à-dire à s'endormir. + +Il fut réveillé par un bruit de voix irritées: + +--Je vous dis que si... + +--Je vous dis que non... + +--Ce que vous prétendez est absurde. + +--Ce que vous soutenez n'a pas le sens commun. + +[Illustration] + +--Voyez mes calculs... + +--Voyez les miens... + +Gontran ouvrit les yeux et aperçut, à deux pas de lui, nez à nez, les +yeux étincelants et la face congestionnée, Ossipoff et Sharp qui +brandissaient, d'un geste menaçant, leur carnet de notes. + +Le jeune homme se leva, et courant à eux: + +--Monsieur Sharp, je vous en conjure... mon cher monsieur Ossipoff, je +vous en supplie... par respect pour vous-même... votre dispute de +savants... + +Peu à peu, il les éloignait l'un de l'autre; puis, quand ils furent hors +de portée et que son intervention parut les avoir un peu calmés: + +--Voyons, dit-il, quel est l'objet de votre discussion? + +--La marche de la comète qui nous emporte. + +Fricoulet releva la tête. + +--Voilà, dit-il, une discussion dont l'objet me paraît bien prématuré... +car, si la chaleur solaire venait à volatiliser ladite comète... + +Ossipoff secoua la tête, en signe d'énergique dénégation. + +--Les faits que j'ai signalés tout à l'heure prouvent surabondamment +qu'il faut repousser cette éventualité. + +--Fort bien, bougonna l'ingénieur qui reprit ses calculs. + +--Donc, poursuivit Ossipoff, mon excellent collègue, M. Sharp, prétend +que l'orbite de la comète va couper l'orbe terrestre à une distance +d'environ deux millions de lieues de notre planète natale. + +Fricoulet tressaillit et, quittant sa place, vint se mettre à côté de +Gontran. + +--Et vous, demanda-t-il, que présumez-vous donc, monsieur Ossipoff? + +[Illustration] + +--Que l'influence du Soleil sur le noyau cométaire se manifestera par +une déviation de l'orbite vers l'Occident, déviation que j'estime +environ à six millions de lieues. + +Les deux jeunes gens poussèrent une exclamation étouffée, en même temps +que derrière eux un juron furieux éclatait. + +--_By God!_ hurla Farenheit, ce n'est pas encore pour cette fois? + +Le vieux savant regarda l'Américain d'un air étonné. + +--De quoi s'agit-il donc? demanda-t-il. + +Puis, comme si l'attitude embarrassée et déconfite de Gontran et de +Fricoulet lui eût soudain ouvert l'esprit: + +--Eh! s'exclama-t-il, j'y suis... votre longue conversation de l'autre +soir... la sphère de sélénium que vous avez tenu à conserver, en dépit +de son inutilité... parbleu! c'est cela même; vous aviez formé le projet +de gagner la terre en ballon, lorsque la comète vous mettrait à +proximité... + +--Mais nous voulions vous emmener avec nous, monsieur Ossipoff, déclara +le jeune comte. + +--Je n'en doute pas, mon ami, riposta en souriant le vieillard, et je +vous sais gré de vos bonnes intentions qui, heureusement, se trouvent +inutiles. + +--Heureusement... murmura M. de Flammermont... à votre point de vue +peut-être... mais au mien et à celui de Séléna, c'est tout différent. + +--Bast! répliqua Ossipoff avec indulgence, vous n'en serez que plus +heureux plus tard... sans compter que vous ne m'avez pas laissé achever; +car si la perturbation apportée dans la marche de la comète par le +Soleil nous éloigne de la Terre, par contre, elle nous rapproche de Mars +à moins de vingt mille kilomètres. + +--Voilà précisément ce que je conteste, s'écria Fédor Sharp; il est +mathématiquement impossible que la distance soit aussi minime... +autrement, il faudrait que nous passions entre Mars et ses satellites. + +--Pardon, répliqua Ossipoff, ce n'est pas de la planète Mars elle-même +que je voulais parler, mais de son système. + +L'expression furieuse du visage de Sharp disparut aussitôt. + +--En ce cas, dit-il d'une voix radoucie, vous avez raison... du moment +que c'est du système de Mars que vous parlez, mes calculs sont d'accord +avec les vôtres. + +Et, avançant la main, il serra celle que lui tendait Ossipoff. + +Celui-ci ajouta: + +--Heureuse inspiration que vous avez eue, mon cher Gontran, de conserver +la sphère en l'immergeant avec nous; car, elle nous mettra à même de +quitter la comète et d'aborder, sinon sur Mars même, du moins sur un de +ses satellites. + +--Je me proposais, répliqua le jeune homme, de la remplir de gaz +hydrogène. + +--Excellente idée; grâce à l'enveloppe métallique du ballon, il nous +sera possible de conserver indéfiniment notre gaz. + +--Mais, cher père, dit alors Séléna, qui écoutait depuis quelques +instants, le sélénium n'est-il pas trop lourd pour le rôle que vous +voulez lui faire jouer? + +Ce fut Fricoulet qui, prévenant le vieillard, répondit: + +--Vous n'avez aucune crainte à concevoir, mademoiselle; la densité du +métal ne prouve rien, puisque nous sommes sur un monde où la pesanteur +est de moitié moins intense qu'à la surface de la Terre; en outre, +Gontran m'a raconté que l'on avait fait en France, il y a de cela +quelques années, un ballon tout en cuivre. + +--Ce n'est pas possible! s'écria la jeune fille. + +--Je vous demande pardon, mademoiselle; et même l'aéronaute qui a fait +cette expérience à Paris,--en 1845, je crois,--n'était pas le premier +venu. + +--C'est Dupuis-Delcourt, n'est-ce pas? demanda Ossipoff. + +--Vos souvenirs sont exacts, cher monsieur, et c'est ce précédent qui +avait donné à Gontran l'idée d'utiliser notre sphère de sélénium, pour +nous rapatrier. Malheureusement, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, +la comète ne nous porte nullement du côté de la Terre, mais bien du côté +de Mars ou plutôt de son premier satellite, _Deimos_. + +--Va donc pour _Deimos_, dit M. de Flammermont. + +Et le jeune homme ajouta _in petto_: + +--Ces Martiens, que l'on suppose arrivés au point culminant de la +civilisation, connaissent peut-être l'institution du mariage... alors, +oh! Séléna!... + +Et, rendu tout joyeux par la perspective d'un prompt dénouement à sa +situation de sempiternel fiancé, le jeune homme courut à la jeune fille +et lui baisa les mains avec transport. + +Au bout de quinze jours de cette réclusion subaquatique, Ossipoff et +Fédor Sharp étant tombés d'accord--ce qui ne demanda pas moins de +quarante-huit heures de discussion acharnée et aigre-douce--pour +déclarer que la comète courait sur le chemin de son aphélie, les +Terriens décidèrent de sortir de leur coquille. + +Mais cette décision était plus facile à prendre qu'à mettre à exécution; +car, pour sortir du véhicule, il fallait que celui-ci fût remonté à la +surface, et, pour ce faire, il fallait nécessairement que son poids fût +allégé. + +--Si vous le voulez bien, dit Farenheit à ses compagnons, c'est moi qui +vais délester l'obus... je suis bon nageur, et une cinquantaine de +brasses par dessus la tête ne m'inquiètent aucunement... j'arriverai +là-haut presqu'en même temps que vous. + +Cette proposition fut acceptée; ainsi que l'on avait fait, lorsqu'il +s'était agi de couler à pic, grâce à l'introduction de Fricoulet dans le +projectile, Ossipoff et Sharp saisirent le hublot, prêts à le dévisser +au signal convenu. + +Quant à Farenheit, la tête enveloppée de son _respirol_, il se plaça +juste au-dessous du hublot, les jarrets ployés pour les détendre lorsque +le hublot découvrirait l'ouverture nécessaire à son passage. + +Enfin, Gontran donna le signal, et le hublot, à peine ouvert, +l'Américain, lancé par une contraction violente des muscles, fila comme +une flèche. + +Puis l'ouverture fut bouchée hermétiquement. + +--Hein! s'écria Fricoulet triomphalement, pas une goutte d'eau! je pense +que voilà une belle manœuvre. + +Ossipoff et Sharp se regardaient étonnés. + +--Trop belle, à mon avis, murmura le premier des deux savants. + +--Trop belle, également au mien, dit à son tour le second; il y a +là-dessous quelque mystère. + +--D'autant plus, s'écria Séléna, que nous ne bougeons pas du tout, c'est +à croire que sir Jonathan ne pesait pas plus qu'un bonhomme de +baudruche. + +--C'est ma foi vrai! s'exclama Gontran en se précipitant à l'un des +hublots percés latéralement dans la cloison du véhicule. + +À peine y fut-il, qu'il poussa cette exclamation stupéfaite: + +--Plus d'eau! + +--Plus d'eau! répétèrent comme autant d'échos les voix des Terriens en +apercevant autour de l'obus, aussi loin que pouvait s'étendre la vue, +comme un océan de poussière noire qui miroitait à la douce clarté de +Vénus. + +Puis, du même mouvement, tous firent volte-face et se considérèrent d'un +air ahuri. + +--Ah çà! qu'est-ce que cela veut dire? demandèrent ensemble Fédor Sharp +et Gontran de Flammermont. + +--Tout simplement ceci, répliqua Fricoulet, c'est que, suivant nos +prévisions, la chaleur solaire, à la distance périhélie, a été telle que +la masse liquide, au-dessous de laquelle nous nous étions immergés, +s'est volatilisée et que nous reposons actuellement sur le fond même de +la mer cométaire dont l'évaporation nous a empêchés d'être rôtis. + +--Cette explication me paraît être la seule plausible, dit Ossipoff. + +--En tout cas, ajouta Séléna, il est certain que nous pouvons sortir +d'ici à pied sec. + +Tout à coup, Fricoulet s'écria: + +--Et ce pauvre Farenheit que nous oublions... qu'est-il devenu? + +En un clin d'œil, les Terriens eurent endossé leurs _respirols_ et +ouvrant le _trou d'homme_, s'élancèrent au dehors. + +Gontran, qui marchait en tête, pensa trébucher contre le corps de +Farenheit étendu sur le sol, sans mouvement. + +[Illustration] + +Avec l'aide de Fricoulet, il le souleva et le transporta dans +l'intérieur de l'obus; là, on lui enleva son casque et on constata au +front une profonde entaille par laquelle le sang coulait abondamment. + +[Illustration] + +--Ce n'est rien, déclara l'ingénieur en appliquant sur la blessure une +bande de toile imprégnée d'arnica... dans quelques instants, il va +certainement revenir à lui. + +--Mais comment cela a-t-il pu lui arriver? interrogea Séléna. + +--De la manière la plus simple du monde; il s'est élancé, par le hublot, +de toute la force de ses jarrets; mais au lieu de rencontrer la masse +liquide qui devait le soutenir jusqu'à la surface, il n'a rencontré que +le vide et il aura piqué une tête sur le fond même de l'océan cométaire. + +--C'est cela même, mon cher Fricoulet, balbutia d'une voix un peu +affaiblie, le blessé qui ouvrait les yeux en ce moment. + +Puis se frottant les yeux, il ajouta d'un ton plus énergique: + +--_By God!_ quel choc!... j'en ai vu, comme vous dites en France, +trente-six mille chandelles. + +--Allons! fit Gontran en lui tendant un verre de porto, voilà qui va +vous remettre tout à fait. + +D'un trait, l'Américain lampa le contenu du verre; ensuite sautant sur +ses pieds: + +--Maintenant, à l'ouvrage! déclara-t-il. + +Chacun remit son _respirol_ et l'on commença immédiatement les +préparatifs du départ. + +On s'en fut chercher, là où on l'avait laissé avant l'immersion, le +grossier chariot sur lequel on avait amené la sphère de la colline +mercurienne et on le roula jusqu'au point où avait été immergé l'obus de +Sharp. + +Ensuite, l'obus et la sphère furent chargés sur le chariot, et +lentement, péniblement, les Terriens reprirent le chemin de leur premier +campement. + +Mais à chaque pas, c'étaient des surprises nouvelles, causées par la +transformation totale du paysage: là, où quinze jours auparavant ils +avaient traversé une plaine, il leur fallait maintenant gravir une +colline; à leur gauche où s'élevait, auparavant, une chaîne de montagnes +aux pics étincelants, le sol semblait avoir été nivelé comme par la +hache d'un géant; à droite, au contraire, où le sol, déprimé, se +creusait en entonnoir, se dressait à présent un pic monstrueux; ici, ils +avaient dû traverser une sorte de marais fangeux qui, maintenant, +complètement desséché, était transformé en une profonde fondrière pleine +d'un poussier noirâtre et aveuglant; là, au contraire, où ils avaient +précédemment marché à pied sec, avait jailli une source, coulant à +pleins bords dans un lit tout nouvellement creusé. + +--Pourvu, pensa Fricoulet, que notre colline ne se soit pas, elle aussi, +transformée, volatilisée, évaporée... voilà qui pourrait compliquer +singulièrement les choses. + +Heureusement cette crainte était vaine et lorsqu'ils arrivèrent, après +dix jours d'efforts insensés, en vue de leur ancien campement, ils +retrouvèrent tout dans l'état où ils l'avaient laissé; le lit du +ruisseau, cependant, était à sec et quant aux arbres de la forêt, +desséchés, calcinés, ils dressaient dans l'espace leurs rameaux noircis +et dépouillés. + +--Parbleu! s'écria Gontran en enlevant enfin son _respirol_, voilà +encore une farce de son excellence le Soleil... c'est du charbon de bois +sur pied que voilà. + +Dès le lendemain, on se mit à l'ouvrage à l'effet de préparer la sphère +de sélénium au nouveau rôle auquel on la destinait. + +[Illustration] + +Pendant que Gontran et Fédor Sharp transformaient le plancher de +l'ancienne logette en soupape destinée à être adaptée à la partie +supérieure du ballon métallique, Ossipoff fabriquait, avec une sorte de +plante qui croissait sur la colline mercurienne, une nacelle, assez +vaste pour les contenir tous et cependant d'une légèreté surprenante. + +De son côté, Fricoulet ne demeurait pas inactif; avec l'aide de +Farenheit, il construisit un tonneau gigantesque, espèce de foudre d'une +contenance de 2,000 litres, lequel fut cerclé au moyen de la plante qui +servait à la fabrication de la nacelle; il fut rempli de minerai de fer +métallique dont l'ingénieur avait trouvé un gisement non loin de la +colline sur laquelle les Terriens étaient réfugiés; deux autres +tonneaux, de dimension moindre, furent également fabriqués et réunis au +premier par des allonges de toile enduites de gutta-percha; ils devaient +servir de laveurs du gaz. + +[Illustration] + +Cela fait, il fallut s'occuper de la fabrication de l'acide sulfurique +nécessaire à la décomposition du fer. + +Tandis que Gontran et Sharp ayant fini leur tâche transformaient en +citerne étanche une excavation propice, Fricoulet, à l'aide d'un +insolateur Pifre retrouvé dans l'obus, distillait le liquide étrange +existant à la surface de la comète; en peu de temps, la citerne fut +remplie d'eau en quantité suffisante pour que l'on pût s'occuper de la +fabrication du gaz. + +[Illustration] + +Non loin de là, Fricoulet, toujours fureteur, avait découvert un +gisement de schistes pyriteux; il fit griller ces pépites au contact de +l'air, ce qui lui donna une certaine quantité de sulfate de fer +cristallisé qu'il introduisit dans des cornues de terre placées sur un +feu vif et mises en relation avec des ballons de verre... + +Sous l'influence de la chaleur, le sulfate de fer se décomposa, l'acide +sulfurique se condensa dans les ballons et il ne demeura plus, dans les +cornues, que du colcothar ou _rouge d'Angleterre_, résidu de la +fabrication. + +Un immense baquet de bois, construit de la même façon que le tonneau, +fut rempli de cet acide et mélangé de deux fois son poids d'eau +distillée. Après quoi, pour obtenir l'hydrogène, il suffit de mettre ce +mélange en contact avec le minerai de fer du tonneau. + +[Illustration] + +Tout ces préparatifs avaient demandé près de deux mois, deux mois de +travail acharné pendant lesquels, la patience et l'habileté des +Terriens, plus que leurs forces, furent mises à une rude épreuve, deux +mois, pendant lesquels les études astronomiques furent laissées de côté +au point qu'une araignée aurait pu tisser sa toile sur l'objectif de la +lunette... + +Aussi l'étonnement de Gontran fut-il grand, lorsqu'un soir, braquant +l'instrument sur l'espace, il aperçut sa planète natale avec ses +continents bizarrement découpés, les taches sombres de ses océans, +l'apparence blanchâtre de ses neiges polaires et ses volutes de nuages +s'allongeant dans l'atmosphère. Il poussa un profond soupir. + +--Qu'as-tu donc? lui demanda Fricoulet qui s'était approché de lui. + +[Illustration] + +Alors, étendant d'un geste tragique sa main dans la direction de la +Terre, M. de Flammermont répondit: + +--Hélas! n'est-ce point là que se trouve cet officier municipal devant +lequel j'aspire à comparaître en compagnie de ma chère Séléna? + +L'ingénieur se prit à ricaner. + +--Eh! eh! ne trouves-tu pas que l'atmosphère qui entoure la Terre +affecte les teintes tricolores de l'écharpe dudit officier municipal!... +c'est le supplice de Tantale. + +[Illustration] + +Grandeur comparée du Soleil vu de Mercure et vu de la Terre.[7] + +Et il ajouta: + +--Nous avions déjà «Mignon aspirant au ciel» voici maintenant «Gontran +aspirant au maire». + +Sans doute, l'ingénieur aurait-il continué longtemps de la sorte, s'il +n'avait été interrompu par la voix d'Ossipoff. + +--Monsieur Fricoulet, dit le vieillard, dans quarante-huit heures, il +faudra nous préparer au départ, combien croyez-vous qu'il faille de +temps pour l'emmagasinage du gaz dans la sphère? + +--Quarante-huit heures, précisément, monsieur Ossipoff, répondit le +jeune homme, après avoir réfléchi quelques instants. + +--Il faudrait alors vous y mettre de suite,... car je vous le répète, le +moment approche où il nous faudra partir d'ici. + +Deux jours après, la sphère, remplie d'hydrogène à l'aide d'une pompe à +double effet, aspirant l'air atmosphérique et le remplaçant ensuite par +le gaz, se balançait, au sommet de la colline, contenue dans une sorte +de résille à larges mailles formée des filins de sélénium qui +rattachaient primitivement la logette au parachute; à l'extrémité de +cette résille, la nacelle était fixée, pleine de pierres, pour empêcher +l'appareil de s'envoler dans l'espace. + +Pendant que ses compagnons s'occupaient à emménager dans l'esquif aérien +tout ce qui leur fallait emporter, Ossipoff, l'œil rivé à sa lunette, +sondait l'immensité céleste. + +[Illustration] + +Tout à coup, un clappement de langue impatiente lui échappa, qui attira +l'attention de Fricoulet. + +--Qu'y a-t-il? demanda l'ingénieur. + +--Il y a que Deimos n'est pas là... + +[Illustration] + +--Fichtre, son papa, le professeur Hall, se serait-il donc trompé en +croyant le découvrir?... après tout, il se peut parfaitement que Mars +n'ait point de satellite. + +Le vieillard secoua la tête, puis, en fronçant le sourcil: + +--Hall a bien vu, répondit-il, et maintenant j'ai la clé du mystère,... +le satellite que nous cherchons est, en ce moment, à l'autre extrémité +de son orbite, caché par Mars et éloigné de nous, de plus de 40,000 +kilomètres! + +--Mais alors, que faire? demanda Gontran. + +Ossipoff demeura pensif. + +--Il y aurait bien un moyen, dit-il enfin, ce serait de changer notre +plan, et au lieu de viser Deimos, de tenter d'aborder Phobos, dont +quelques milliers de kilomètres, à peine, nous sépareront dans six +heures,... qu'en pensez-vous, monsieur de Flammermont? + +Dans les circonstances graves, le vieillard renonçait aux appellations +familières qu'il avait coutume d'employer vis-à-vis de son futur gendre. + +--Mais, mon cher monsieur, répondit le jeune comte, je ne puis +qu'approuver cette idée. + +--D'autant plus, ajouta Fricoulet, que Phobos n'étant distant de Mars +que de 6,000 kilomètres, il nous sera plus facile d'enjamber du +satellite sur la planète. + +Sans doute, le vieux savant allait-il se lancer dans quelques +explications complémentaires, mais le bruit d'une discussion éclatant +tout à coup, entre Sharp et Farenheit, détourna son attention et celle +des deux jeunes gens. + +Il s'agissait d'un volumineux paquet, enveloppé soigneusement dans de la +toile, que l'Américain venait d'introduire dans la nacelle et que Sharp +voulait rejeter au-dehors, attendu, disait-il, qu'il ne se trouvait pas +sur la liste des objets à emporter. + +--_By God!_ grommelait Farenheit, n'ai-je pas, tout comme les autres, +travaillé à la construction de ce ballon, et n'ai-je pas le droit?... + +[Illustration] + +--Non, interrompit l'ex-secrétaire perpétuel, vous n'avez pas le droit +de compromettre le succès de l'expédition par une surcharge inutile. + +Le visage de Farenheit devint apoplectique. + +--Inutile, répliqua-t-il en grinçant des dents; certes, oui, elle serait +inutile, cette surcharge, si vous ne m'aviez pas volé, dépouillé, ruiné, +ainsi que vous l'avez fait. + +Sharp s'avança vers lui, les poings levés. + +L'Américain se mit en défense. + +Ossipoff intervint en ce moment. + +--Voyons, dit-il, que se passe-t-il? + +--Il se passe, rugit Farenheit, que cette canaille, dont les funestes +conseils ont dilapidé ma fortune, veut m'empêcher de la reconstituer. + +--Comment cela? + +--Eh! oui, je viens de mettre dans la nacelle un fragment de carbone +cristallisé qui, si j'ai la chance de revoir jamais New-York, me +dédommagera un peu des pertes et des fatigues que j'aurai subies; +n'est-ce pas équitable? + +--Assurément si, mon cher sir Jonathan, répliqua le vieillard, et je ne +pense pas que quelques livres de plus ou de moins... + +Fricoulet, qui venait de jeter un coup d'œil sur le bagage de Farenheit, +répliqua: + +--Mais cela pèse au moins soixante kilos, dit-il. + +--En ce cas, reprit Ossipoff, Fédor Sharp à raison; nous ne pouvons +emporter un poids supplémentaire aussi considérable. + +Chose bizarre, l'Américain parut tout à coup se calmer et il murmura: + +--Cependant, vos calculs peuvent ne pas être justes... si, par hasard, +la force ascensionnelle de la sphère était plus grande que vous ne vous +l'imaginez. + +--Tenez, sir Jonathan, dit l'ingénieur, il y a un moyen de tout +concilier; laissez provisoirement votre rocaille dans la nacelle, avant +le départ nous expérimenterons la force du ballon, si elle est +insuffisante, vous sacrifierez vos 60 kilogs... cela vous convient-t-il? + +Un sourire singulier plissa les lèvres de l'Américain: + +--Cela me convient, grommela-t-il... + +Et comme si de rien n'était, il continua le transbordement des bagages. + +Bientôt l'emménagement étant fini, il fallut songer à l'embarquement. + +Séléna et Gontran s'installèrent les premiers; puis Ossipoff et +Fricoulet les rejoignirent; après quoi, Farenheit prit, lui aussi, place +dans la nacelle. + +Fédor Sharp avait voulu rester le dernier, afin de vérifier lui-même la +force du ballon; son inimitié contre l'Américain était telle qu'il +éprouvait à l'avance une grande joie à la pensée de lui faire jeter par +dessus bord son quartier de diamant, comme un vulgaire sac de lest. + +La sphère de sélénium n'était plus rattachée au sol cométaire que par un +câble tissé avec la même plante dont avaient été cerclés les tonneaux, +et elle se balançait légèrement, semblant, par de petites secousses, +témoigner de son désir de prendre sa liberté. + +--Vous voyez! vous voyez! s'écria Farenheit triomphant, j'avais +raison!... ma surcharge n'empêchera pas le ballon de s'élever. + +--Et moi, répliqua narquoisement Fédor Sharp, croyez-vous donc que je +pèse une plume? + +Ce disant, il s'accrochait au rebord de la nacelle dont le fond vint, +aussitôt, heurter rudement le sol. + +--Allons, ricana-t-il en abandonnant la nacelle pour saisir le câble à +deux mains, il faut sacrifier votre petit milliard--à moins, cependant, +que vous ne préfériez lui donner votre place et demeurer ici. + +--Il y avait encore ceci à quoi tu n'avais pas pensé! rugit l'Américain. + +Et, avant qu'on n'eût le temps de s'y opposer, il avait ouvert son +couteau et tranché, d'un seul coup, le câble qui retenait captive la +sphère de sélénium. + +Le ballon s'éleva rapidement dans les airs, pendant que Fédor Sharp, +perdant l'équilibre, roulait comme une balle, jusqu'au bas de la colline +mercurienne. + +Un cri d'horreur s'était échappé de la poitrine des voyageurs; même +Ossipoff se jeta sur Farenheit, les bras levés dans une attitude +menaçante. + +--Malheureux! exclama-t-il. + +[Illustration] + +L'Américain, les bras croisés et la lèvre souriante, le toisa d'un +regard railleur: + +--Voilà, dit-il, ce qui s'appelle faire d'une pierre deux coups: je +répare la brèche faite à ma fortune et je satisfais ma vengeance. + +--Mais, misérable! hurla le vieillard, j'avais engagé ma parole que le +passé était oublié. + +--Preuve que vous avez une mémoire d'humeur fort commode... au surplus, +vous n'y avez pas manqué, à votre parole; au besoin, je suis prêt à +attester, par écrit, que moi seul ai médité et accompli cet exécrable +forfait. + +[Illustration] + +Mickhaïl Ossipoff, penché sur le rebord de la nacelle, sondait l'espace +au-dessous de lui, cherchant, dans l'infini étincelant, le noyau +cométaire, maintenant à peine perceptible. + +Fricoulet regarda Gontran et un sourire sceptique plissa ses lèvres: + +--Le pauvre diable! dit-il, et nous qui nous étions engagés à lui +conserver la vie sauve. + +[Illustration] + +--Preuve que nous nous étions engagés à la légère, répondit le jeune +comte, puisque la Providence n'a pas voulu ratifier notre engagement. + +En moins d'une demi-heure, on avait franchi près de cent kilomètres; +perdue dans l'irradiation solaire, la comète était invisible à l'œil nu, +l'air raréfié de plus en plus avait contraint les voyageurs à revêtir +leur _respirol_ et l'intensité de la pesanteur allait diminuant +rapidement. + +Lorsque l'horaire d'Ossipoff marqua minuit, on avait franchi environ +quatre mille kilomètres et la pesanteur était à peu près nulle, si bien +que les Terriens durent s'attacher à la nacelle pour éviter d'être +précipités par dessus bord, à leur moindre mouvement. + +Soudain, l'appareil sembla pirouetter sur lui-même et, subitement, +l'aspect du ciel changea. + +--Nous venons de pénétrer dans la zone d'attraction martienne! cria +Ossipoff à Gontran par l'intermédiaire de son parleur. + +--Et c'est Phobos, sans doute, que nous apercevons-là, au-dessous de +nous, répliqua, par le même moyen, M. de Flammermont en désignant, à +quelques centaines de kilomètres dans l'espace, une petite boule qui +paraissait enveloppée d'un rayonnement rougeâtre. + +Le vieux savant fit de la tête un signe affirmatif et, se suspendant au +filin métallique qui commandait la soupape, il ouvrit celle-ci toute +grande, permettant ainsi à une certaine quantité de gaz de s'échapper. + +Aussitôt, le ballon alourdi commença à descendre et, avec une rapidité +vertigineuse, l'astre qu'il s'agissait d'atteindre grandit aux yeux +émerveillés des Terriens; il semblait qu'ils fussent eux-mêmes immobiles +dans l'espace et que Phobos se précipitât à leur rencontre. + +--Combien de temps pensez-vous que va durer cette descente? demanda M. +de Flammermont. + +Ossipoff jeta un coup d'œil rapide à ses instruments. + +--Une heure environ, répliqua-t-il. + +[Illustration] + +Quelque temps encore, il laissa la soupape entr'ouverte; puis la +fermant, il fit passer par dessus bord le câble métallique auquel avait +été fixée, en guise d'ancre, une barre de sélénium contournée en forme +d'hameçon. + +Tout à coup, la nacelle reçut un choc: elle venait de toucher le sol; +puis, se relevant, le ballon alla retomber à quelques centaines de +mètres plus loin, pour s'élever de nouveau et retomber une fois encore; +après quoi, il se mit à glisser sur le flanc, traînant à sa suite la +nacelle, après laquelle les voyageurs, rudement secoués, se +cramponnaient de toutes leurs forces. + +Enfin, un arrêt brusque et net eut lieu; l'ancre, sans doute, venait de +mordre et immobilisait la sphère qui, retenue par son câble, se +balançait à quelques mètres du sol. + +Penchés sur le bordage, les Terriens examinaient, avec une curiosité +anxieuse, la configuration étrange du monde nouveau sur lequel ils +venaient d'aborder. + +[Illustration] + +Par une singulière illusion d'optique, il leur semblait que le sol fût +couvert d'une sorte de résille, aux mailles régulières, assez étroites +et qui s'étendaient à perte de vue. + +--Oh! oh! dit aussitôt Ossipoff à Gontran, nous n'allons pas tarder à +être renseignés sur un des points les plus intéressants de l'astronomie. + +Et, aux regards interrogateurs du jeune homme, il répondit: + +--Ce sont des canaux de Mars que je veux parler... peut-être ce que nous +apercevons là, à nos pieds, va-t-il nous servir d'indice pour résoudre, +dès à présent, ce curieux problème. + +Cependant Fricoulet, aidé de Farenheit, avait lancé au dehors de la +nacelle l'échelle de corde qui devait servir aux voyageurs à abandonner +leur véhicule. + +L'Américain descendit le premier; puis ce fut le tour de Séléna; après +quoi, Ossipoff et Gontran enjambèrent eux aussi le bordage pour +rejoindre leurs compagnons. + +Fricoulet s'apprêtait à les suivre, lorsque tout à coup, la sphère que +le vieux savant n'avait qu'incomplètement débarrassée d'hydrogène et qui +brusquement venait d'être allégée de la partie la plus considérable de +son poids, exerça sur son câble une si formidable tension que, l'ancre +se rompant, elle reprit sa liberté. + +[Illustration] + +Avant que les Terriens eussent eu le temps de se reconnaître, le ballon +métallique n'était déjà plus qu'un point dans l'espace. + +--Fricoulet! Fricoulet! s'écria M. de Flammermont en agitant +désespérément ses bras dans la direction où venait de disparaître son +ami. + +Mais la voix du jeune homme ne dépassa pas l'enveloppe de son +_respirol_. + +--Ne craignez rien, dit Ossipoff en lui mettant la main sur l'épaule, ce +jeune homme, s'il n'est pas très savant, est très courageux; en outre, +il connaît mieux les ballons que l'astronomie... j'ai idée qu'il s'en +tirera. + +Ensuite, attirant par un geste l'attention de Gontran sur le sol, il lui +demanda: + +--Que pensez-vous de ceci? + +Il lui montrait un véritable filet métallique sur lequel ils avaient +pris pied et dans l'une des mailles duquel le crochet du ballon avait +mordu. + +Que recouvrait ce filet? il était impossible de s'en faire une idée, en +raison de l'obscurité relative qui régnait sur Phobos; il semblait +toutefois qu'un brouillard opaque cachât aux yeux des Terriens l'aspect +du petit monde sur lequel ils venaient d'aborder. + +Ossipoff, ne recevant pas de réponse, répéta la même question. + +Gontran demeura muet, plongé qu'il était dans de profondes réflexions; +outre, en effet, que l'accident survenu à Fricoulet le peinait beaucoup, +il n'était pas sans inquiétude au sujet de la modification qu'allait +apporter, dans ses relations avec le vieux savant, la disparition subite +de son inspirateur. + +Sans compter que la nacelle avait emporté, avec tous les bagages, le +bienheureux exemplaire des _Continents célestes_, qui lui avait déjà +rendu tant de services. + +Privé à la fois, et de son souffleur et de son _vade mecum_, M. de +Flammermont se trouvait dans l'absolue impossibilité de continuer à +jouer le rôle qu'il avait si intelligemment soutenu depuis plusieurs +mois. + +Lui fallait-il donc, après tant d'épreuves, renoncer à l'espoir de +devenir jamais le mari de Séléna? + +Non, cela ne pouvait être, cela ne serait pas! et il supplia les +divinités martiennes de lui envoyer une inspiration. + +Stupéfait de ce mutisme, Ossipoff lui cria à pleins poumons: + +--Êtes-vous sourd? + +Gontran secoua la tête négativement et posa l'index sur le point de son +_respirol_ qui correspondait à sa bouche. + +--Muet! s'exclama le vieillard, vous êtes muet? + +Et, se retournant vers sa fille: + +--Le pauvre garçon! dit-il, quelle exquise sensibilité que la sienne! La +perte de son ami vient de lui produire un bouleversement tel qu'il en a +perdu subitement la parole. + +La jeune fille se jeta dans les bras de son père; son masque de +caoutchouc empêchait de voir les larmes qui ruisselaient le long de ses +joues; mais à sa poitrine, que soulevaient de violents hoquets, il était +facile de deviner qu'elle sanglotait. + +--Va, va, fillette, déclara Ossipoff attendri par cette grande douleur, +c'est l'émotion du premier moment... avec le temps, cela se remettra. + +Soudain, Farenheit qui, jusqu'à présent était demeuré muet et +silencieux, positivement abasourdi par la perte de son précieux roc de +diamant, se prit à gesticuler, en agitant les bras d'une façon +désordonnée. + +Ses compagnons coururent à lui et poussèrent des cris d'horreur en +remarquant que l'Américain avait l'un de ses pieds retenu par des sortes +de griffes sortant de l'intérieur du filet. + +[Illustration] + +Ces griffes étaient fixées à l'extrémité de longues ailes membraneuses, +lesquelles appartenaient, elles-mêmes, à un corps velu, le long duquel +elles s'étendaient, rattachées à des membres antérieurs et postérieurs, +ayant, à peu de chose près, la forme des bras et des jambes de l'espèce +humaine. À un cou assez long, une tête proportionnée était attachée, une +tête sans poils aucuns et qu'animaient deux yeux glauques, brillants +entre des paupières sans cils; le nez était long et mobile comme une +trompe de tapir, la bouche, toute ronde, était ourlée de lèvres fortes +s'entr'ouvrant sur des mâchoires formidables. + +Accroché par ses griffes au filet métallique, cet être étrange et +horrible avait saisi l'Américain par le bas de la jambe. + +Enfin, d'un violent effort, Farenheit se dégagea et, bondissant à vingt +pieds en l'air, s'en alla retomber à cinquante mètres de là. + +--Singulier monde et singuliers habitants, grommela Ossipoff en +entraînant sa fille, à moitié morte de peur, et suivi de Gontran qui +n'était qu'à moitié rassuré... ce filet n'est peut-être pas destiné à +autre chose qu'à transformer Phobos en une immense volière... + +[Illustration] + +Et il ajouta avec un profond soupir: + +--Ô imperfection et inanité de la science humaine! que diraient donc ces +messieurs de l'observatoire de Paris, s'ils pouvaient apercevoir avec +leurs télescopes le satellite martien entouré d'une résille comme un +vulgaire chignon de femme. + +--Si vous m'en croyez, déclara Farenheit au vieillard, nous chercherons +à quitter cette sorte de cage; outre que ces êtres immondes m'inspirent +un profond dégoût, la marche n'est rien moins que facile et, pour se +maintenir en équilibre, il faut se livrer à des exercices acrobatiques +qui n'ont jamais été mon fort. + +--Bast! répondit le vieux savant, en ce qui concerne les habitants de ce +monde, qu'avez-vous à craindre? en raison de notre pesanteur, cent fois +plus faible qu'à la surface de la Terre, notre force se trouve être six +cents fois plus grande... d'une chiquenaude vous fracasseriez, comme +d'un coup de massue, le crâne d'un de ces individus... quant à la +marche, si vous voulez en faire l'essai, vous verrez qu'un simple appel +de pied vous transportera comme un oiseau, à quatre kilomètres d'ici... +tenez, essayez, si vous n'êtes pas convaincu. + +L'Américain secoua la tête. + +--J'aurais trop peur de vous perdre, répondit-il. + +--À un autre point de vue, poursuivit Ossipoff, je ne demande pas mieux +que de marcher un peu... d'abord, cela nous dégourdira les jambes, et +puis, je ne serais pas fâché de me faire une idée de ce monde +microscopique... + +--Microscopique! répéta Farenheit. + +--Eh! oui; quel autre nom voulez-vous donner à un mondicule qu'il nous +suffira de dix heures pour connaître dans son entier? + +Pendant cinq heures, les Terriens marchèrent avec une vitesse égale, ou +plutôt avancèrent, par une suite de bonds successifs d'égale hauteur. + +Mais soudain, sans transition aucune, la nuit se fit et des ténèbres +épaisses envahirent Phobos; en même temps, à l'horizon, se leva un astre +énorme, étincelant, semblable à une lune gigantesque. + +--Mars! déclara Ossipoff. + +--Phobos a tourné, dit Séléna. + +--Non, fillette, répliqua le vieillard, comme tous les satellites, +Phobos présente toujours la même face à sa planète; c'est nous qui avons +tourné et qui venons de passer de la face solaire à la face martienne. + +--C'est effrayant à voir, s'écria la jeune fille en se voilant la figure +de ses mains,--on dirait que cette masse va tomber sur nous et nous +réduire en miettes. + +[Illustration] + +Le vieux savant sourit doucement et hochant la tête: + +--L'impression que tu ressens ne me surprend point, dit-il, et elle +serait la même pour les habitants de notre planète s'ils voyaient +soudain le diamètre apparent de la Lune devenir quatre-vingts fois plus +grand et son volume devenir 6,400 fois plus énorme. + +--6,400 fois! + +--Oui, c'est là la proportion exacte de Mars par rapport à la Lune... +c'est pour le coup que sir Jonathan craindrait pour ses chers +États-Unis. + +Enfin, après une heure de route faite au _clair_ de Mars, les voyageurs +parvinrent en un endroit où le filet métallique semblait se terminer; +c'était le sommet d'une colline qu'Ossipoff déclara aussitôt avoir une +centaine de mètres d'élévation et sur laquelle on déclara, à +l'unanimité, que l'on allait prendre un peu de repos. + +--Demain, déclara Ossipoff à Gontran, toujours frappé de mutisme, nous +continuerons notre chemin, et peut-être aurons-nous des nouvelles de M. +Fricoulet. + +Quelques instants après, en dépit de son inquiétude, M. de Flammermont +dormait à poings fermés, ce en quoi il était imité par sa chère Séléna +et par Farenheit. + +Quant à Ossipoff, prenant doucement la lunette marine que l'Américain +portait en sautoir, il la braqua sur le paysage que Mars étalait à ses +yeux ravis. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XIV + +SIX MILLE KILOMÈTRES EN HUIT HEURES + +[Illustration] + + +UNE des choses les plus singulières du système céleste et, en même +temps, des plus remarquables, est la différence qui existe dans la +marche des deux satellites de Mars autour de leur planète. + +Tandis que l'un, _Deimos_, le satellite extérieur, tourne en trente +heures dix-sept minutes, cinquante-quatre secondes, la planète tourne +sur elle-même en vingt-quatre heures, trente-sept minutes, vingt-trois +secondes; il s'ensuit que ce satellite paraît marcher très lentement de +l'est à l'ouest dans le ciel de Mars. Si la durée de sa révolution était +égale à la durée de rotation de Mars, il serait constamment visible pour +les habitants du même hémisphère, et inconnu des habitants de +l'hémisphère opposé. + +La différence entre cette révolution et cette rotation étant de cinq +heures quarante-une minutes, il en résulte que _Deimos_ semble accomplir +en cent trente-une heures, soit cinq jours martiens, son circuit autour +du ciel de Mars; si donc, les habitants de cette planète ont, à l'instar +de leurs frères terrestres, un calendrier réglé d'après la période +d'évolution de leur satellite, les mois n'ont pas plus de cinq jours, ce +qui, pour une année de 668 jours martiens, fait un total de 133 mois. + +Dans de toutes autres conditions s'opère la révolution de _Phobos_, le +satellite le plus proche qui, tournant de l'ouest à l'est, accomplit son +cycle entier dans l'espace de sept heures trente-neuf minutes; de la +différence de ce mouvement avec celui dont Mars est animé pour tourner +sur lui-même, dans le même sens en 24 heures 37 minutes, il résulte que +ce satellite se lève à l'occident et se couche à l'orient après avoir +traversé le ciel martien avec une vitesse correspondant à la différence +des deux mouvements, c'est-à-dire en onze heures environ. C'est là un +exemple unique dans le système du monde. + +Cette condition spéciale de révolution était particulièrement favorable +à l'examen que Mickhaïl Ossipoff voulait faire de Mars; emporté par +Phobos comme par un coursier céleste lancé au galop, il courait tout +autour de ce monde nouveau pour lui, dont les faces défilaient peu à peu +à ses yeux ravis. + +Le jour se levait sur la partie du continent Huygens que baigne la mer +Huggins et le satellite, devançant, dans sa course rapide, la planète +plus lente en sa rotation, suivait l'astre du jour. + +Comme s'il eut été en ballon, le vieux savant planait au-dessus des +océans bizarrement découpés au milieu de continents jaunâtres, zébrés en +tous sens par de nombreux courants se coupant dans toutes les +directions. Vers la partie équatoriale, les continents Herschell et +Copernic lui apparurent nettement; puis au nord, les Terres de Fontana, +de Laplace et de Le Verrier; au sud les îles de Green, Jacob, Cassini, +de Rosse, de Secchi et l'isthme de Niester rattachant la terre de Hall à +celle de Green. + +Sombres, au milieu des continents plus clairs, baignant les côtes +équatoriales, s'étendaient l'océan Newton et les mers Maraldi et +Flammarion. + +Ensuite, ce fut l'étrange mer du Sablier qui, après avoir circulé par de +bizarres contours entre les continents Herschell et Copernic, se reliait +aux mers Delambre et Beer. + +Enfin, brillant sous le soleil, d'un admirable éclat, la tache blanche +des neiges polaires s'étendait du cinquantième degré, presque de la +pointe de la terre Le Verrier, jusqu'au pôle austral. + +Et, durant de longues heures, le savant demeura immobile, la poitrine +étrangement angoissée, les regards fixés dans une sorte d'hypnotisme, +sur ce monde aperçu par lui, de l'observatoire de Poulkowa, à une +distance de 19 millions de lieues et dont maintenant quelques milliers +de kilomètres à peine le séparaient. + +Il vit successivement apparaître et disparaître à l'occident oriental, +l'océan Kepler avec le golfe de Kaiser et la curieuse baie du Méridien +si bizarrement découpée par les eaux; puis ce furent les continents de +Galilée et de Huygens, baignés au sud par la mer Schiaparelli, et au +nord par la mer Oudemans. + +À ce moment, Phobos, entraîné par sa rotation, présenta au Soleil la +face sur laquelle les Terriens s'étaient arrêtés, et brusquement, sans +transition, le jour se fit. + +Mickhaïl Ossipoff poussa un soupir de regret d'être ainsi arraché à ses +études contemplatives; puis il se redressa et seulement alors, le +souvenir de ses compagnons lui revint. + +[Illustration] + +Il tourna les regards vers eux; étendus à terre dans la même position où +le sommeil les avait surpris quelques heures auparavant, ils dormaient +toujours. + +Un moment, il hésita à les éveiller; eux n'avaient pas, comme lui, pour +oublier leurs fatigues, la passion scientifique qui dévorait tout son +être, ils étaient brisés. + +Mais il songea à Fricoulet, à Fricoulet qui, peut-être, avec sa +connaissance de la navigation aérienne, avait réussi à atterrir sur le +monde qui les portait, et à la recherche duquel il fallait se lancer au +plus tôt. + +Il s'approcha de Farenheit qui se trouvait être le plus près de lui et, +appliquant son parleur à l'ouverture du casque du dormeur: + +--Ohé! cria-t-il, debout. + +Cet appel résonna dans le casque de sélénium avec un bruit terrible, si +terrible même que l'Américain, épouvanté, se dressa d'un bond, mais ce +même bond, en vertu du peu de pesanteur de son individu, le lança à un +millier de mètres dans l'espace. + +--_By God!_ grommela le citoyen des États-Unis en apercevant au-dessous +de lui ses compagnons qui lui semblaient réduits de moitié, je suis un +homme perdu ou tout au moins bien endommagé. + +[Illustration] + +Et, instinctivement, il ferma les yeux pour ne point assister à sa +chute. + +Mais, à sa grande surprise, plusieurs secondes se passèrent, puis une... +deux... trois... quatre minutes, et aucun point de contact n'avait +encore eu lieu entre Phobos et lui. + +Alors, il se risqua à ouvrir les yeux. + +Quelle ne fut pas sa stupéfaction, son ahurissement, en constatant qu'il +était encore distant du sol d'une dizaine de mètres au moins, et qu'il +descendait avec la même rapidité qu'une plume abandonnée dans l'espace. + +Au-dessous de lui, Mickhaïl Ossipoff, Séléna et Gontran agitaient +désespérément les bras. + +[Illustration] + +Enfin, avec une lenteur qui ne manquait pas de majesté, l'Américain +arriva à leur portée et fut aussitôt happé au pied par le comte de +Flammermont, impatient de reprendre possession de son compagnon de +voyage. + +Aussitôt, Ossipoff lui fit signe qu'il voulait se mettre en +communication avec lui. + +Quand les deux parleurs furent ajustés: + +--Hein! s'écria victorieusement le vieillard, sir Jonathan vient de nous +donner la preuve que Proctor avait pronostiqué juste en ce qui concerne +les satellites de Mars. + +Gontran sentit un léger frisson lui courir le long de l'épine dorsale, à +la pensée qu'il allait peut-être prendre fantaisie à Ossipoff d'engager +une discussion astronomique, et il ouvrait déjà la bouche pour répondre +par un «Ah!» non compromettant, lorsqu'il se souvint tout à coup du +mutisme dont sa prudence lui avait suggéré, la veille, l'idée de se +déclarer affligé. + +Il retint donc l'interjection prête à s'échapper de ses lèvres et se +contenta d'esquisser, avec la tête, un geste vague, qui pouvait passer +pour une affirmation aussi bien que pour une dénégation. + +Mais, Ossipoff, qui avait la science expansive, continua: + +--Se basant sur ce que le diamètre de Phobos pourrait être, au maximum, +de 32 kilomètres, c'est-à-dire atteindre le centième du diamètre +lunaire, l'astronome anglais a établi que la surface de Phobos devait +être à celle de la Lune comme un est à dix mille, et que son volume, +comparativement à celui du satellite de la Terre, devait être dans la +proportion de 1/1,000,000. + +[Illustration] + +Grandeurs comparées de la Terre, Mars, Mercure et la Lune + +Il se tut un moment, puis ajouta: + +--Vous voyez tout de suite les conséquences, n'est-ce pas; l'intensité +de la pesanteur à la surface d'un monde étant proportionnelle à sa masse +et à sa densité, comme Proctor prend la Lune pour terme de comparaison, +en ce qui concerne le volume de Phobos, il ne nous est pas interdit de +l'imiter pour la masse et pour la densité... il s'ensuit donc que +l'intensité de la pesanteur est ici cent fois plus faible qu'à la +surface de la Lune, ou six cents fois plus faible qu'à la surface de la +Terre... avez-vous saisi? + +Gontran inclina affirmativement la tête à plusieurs reprises. + +--Voilà pourquoi, dit Ossipoff en terminant, sir Jonathan, dont le poids +terrestre est de 74 kilos, ne pèse plus ici que 115 grammes, ce qui lui +a permis de s'élever, ainsi qu'il vient de le faire, d'un simple appel +du pied... + +Sans doute, le vieillard, prenant ce fait pour point de +départ, allait-il se lancer dans une de ces dissertations +philosophico-astronomiques dont il était coutumier, lorsqu'une main, se +posant sur son épaule, le fit se retourner. + +[Illustration] + +Il se trouva nez à nez avec Farenheit qui, se mettant aussitôt en +communication avec lui, demanda d'un ton bougon: + +--Et maintenant, qu'allons-nous faire? + +--Continuer notre exploration; nous ne pouvons songer à abandonner +Phobos avant d'avoir fait tout ce qui est en notre pouvoir pour +retrouver M. Fricoulet,... ne pensez-vous pas comme moi, sir Jonathan? + +--Pouvez-vous me poser une semblable question? répliqua l'Américain; non +seulement l'humanité nous fait un devoir de cette recherche, mais encore +notre intérêt propre. + +Se méprenant au sens de ces paroles, Ossipoff haussa les épaules, et, +d'un ton méprisant, répondit: + +--À ce point de vue-là, vous n'avez rien à craindre et, pour notre +intérêt personnel, il est cent fois préférable que la Providence nous +ait séparés de M. Fricoulet et nous ait laissé Gontran, dont la science +et l'ingéniosité nous ont plusieurs fois tirés d'embarras... Charmant +garçon, peut-être, M. Fricoulet; mais c'est la cinquième roue d'un +carrosse... + +Farenheit secoua la tête. + +--Vous ne m'avez pas compris; je voulais dire qu'en retrouvant +l'ingénieur, nous retrouverons en même temps le garde-manger. Or, je ne +sais si votre estomac est muet, mais le mien réclame ses droits avec une +énergie sans pareille, _By God!_ seize heures sans manger! + +Le vieillard se frappa le front avec désespoir. + +--Ma pauvre Séléna! murmura-t-il... + +Puis, à l'Américain: + +--En route! dit-il, il nous faut marcher jusqu'à ce que notre provision +d'air soit épuisée... la Providence, qui, jusqu'à présent, ne nous a +point abandonnés, veillera encore sur nous, espérons-le, et nous fera +retrouver M. Fricoulet avant qu'il soit trop tard. + +Sur ces mots, il assujettit son _respirol_ et donna le signal du départ. + +En quelques bonds, ils descendirent le flanc de la colline sur le sommet +de laquelle ils avaient passé la nuit, et se trouvèrent dans une plaine +d'aspect étrange. + +Aussi loin que portait la vue, s'étendaient des champs immenses, +fouillés et retournés de fond en comble, formant de ci de là des +monticules de douze à quinze mètres de hauteur; on eût dit, mais dans de +gigantesques proportions, de ces terrains vagues où, dans la banlieue +des grandes villes, viennent se déverser les détritus de toutes sortes. + +Mais tout était désert, stérile, inculte; ni végétaux ni animaux; un +silence profond, sinistre, implacable, couvrait de son aile lourde et +terrifiante ces plaines bouleversées. + +Pendant plusieurs heures, les Terriens se débattirent au milieu de ce +chaos inextricable; leurs forces, cependant, s'épuisèrent, en même temps +que la faim, la soif surtout, les torturaient épouvantablement, et que, +dans leurs poumons essoufflés, un air rare et vicié apportait, non plus +la vie, mais l'asphyxie. + +Suspendue au bras de Gontran, Séléna se traînait avec peine à la suite +de son père qui semblait ne se ressentir aucunement des souffrances +endurées par ses compagnons, et marchait en avant d'un pas allègre; +fermant la marche, trébuchant à chaque pas, et ne cessant de maugréer, +s'avançait Jonathan Farenheit. + +[Illustration] + +Enfin, on sortit de ce pays dévasté et désolant, et la marche devint +moins pénible. + +Soudain, Gontran poussa un cri de terreur et s'arrêta; la main de Séléna +venait d'abandonner le bras auquel elle se soutenait, et la jeune fille, +glissant à terre, demeurait étendue, sans mouvements. + +[Illustration] + +Affolé, M. de Flammermont tomba à genoux et, dévissant en toute hâte +l'appareil de sélénium qui l'emprisonnait, aperçut alors son visage pâle +et décoloré, ses paupières closes dont les longs cils mettaient une +ombre sur la joue, ses lèvres blêmies et ses fines narines, immobiles +maintenant et aux contours légèrement noircis par un commencement +d'asphyxie. + +--Séléna! gémit-il, Séléna!! + +Mais ce tendre appel se brisa contre les parois de son casque de +sélénium; en même temps, un voile épais lui passa devant les yeux et, +dans un incroyable effort, pour aspirer les dernières bouffées d'air +respirable, ses poumons se dilatèrent, mais en vain. + +La provision était épuisée; le soufflet respiratoire se tendit, se +referma, se tendit de nouveau; son visage se contracta, ses doigts se +crispèrent sur le sol, dans un geste d'agonie, puis il se renversa en +arrière, ayant encore, même aux approches de la mort, la pensée suprême +de saisir les mains de sa fiancée et de les serrer sur sa poitrine. + +[Illustration] + +--_By God!_ grommela Farenheit qui s'était attardé à l'arrière de la +petite troupe et qui, en quelques bonds, arriva près des deux jeunes +gens, morts! ils sont morts! + +Et, sans songer à son _respirol_ qui étouffait le son de sa voix, il se +remit à appeler à pleins poumons, Mickhaïl Ossipoff qui, tranquillement, +insouciant de ce qui se passait derrière son dos, continuait son chemin. + +Partagé entre le désir de prévenir le vieillard et une répugnance bien +compréhensible à laisser seuls Gontran et Séléna, l'Américain demeurait +là, hésitant, auprès des deux corps étendus à ses pieds, lorsque soudain +il vit Mickhaïl Ossipoff s'arrêter, chanceler en portant ses mains à son +front, puis battre l'air de ses bras et tournoyer plusieurs fois sur +lui-même pour, finalement, tomber à la renverse. + +Farenheit crut qu'il allait devenir fou, saisi brusquement par le +sentiment de l'épouvantable solitude en laquelle il se trouvait, sur ce +monde inconnu, entre les cadavres de ses compagnons; dans un mouvement +de désespoir, il leva les yeux vers l'espace pour implorer la +miséricorde divine et, comme une réponse à sa prière, un point noir +apparut à l'Orient, grossissant à vue d'œil et semblant se diriger vers +Phobos. + +--Mon Dieu! murmura l'Américain, le cœur serré par une inexprimable +angoisse, serait-ce un secours que votre générosité et votre bonté nous +envoient!... + +Comme il achevait ces mots, il éprouva à respirer une incroyable +difficulté et une sorte de sifflement se produisit dans ses poumons qui +se dilataient à vide. + +--_By God!_ pensa-t-il, voilà de quoi ces malheureux sont morts; voilà +de quoi je vais mourir moi-même... faute d'air. + +[Illustration] + +Il reporta ses regards vers le point noir et ses yeux, qu'un léger +brouillard obscurcissait déjà, crurent distinguer, au milieu de +l'irradiation solaire, un appareil étrange se mouvant dans l'espace avec +une rapidité magique. + +--Pourvu qu'on nous aperçoive! murmura-t-il... de quelques minutes de +retard peut dépendre notre vie à tous les quatre. + +Et alors, une idée lui vint, à lui qui n'en avait guère d'habitude, mais +l'instinct de la conservation fit la lumière dans son épaisse cervelle +de marchand de suif. + +Rapidement, il déboutonna son vêtement et déroula une large et longue +ceinture de flanelle qui lui entourait le corps, à la manière de nos +zouaves; seulement, par une originalité qui ne pouvait venir qu'à un +homme rempli, comme Farenheit, du sentiment patriotique poussé à +outrance, cette ceinture était de couleur bleue, toute parsemée +d'étoiles, ainsi que le pavillon des États-Unis. + +[Illustration] + +Il agita désespérément, à bout de bras, cette manière de drapeau, +épuisant, dans ce dernier effort, les quelques forces que lui laissait +l'asphyxie. + +Puis, comme par un éclair, son esprit fut illuminé; il venait de se +souvenir soudain de l'aventure qui lui était survenue, quelques heures +auparavant, en vertu de son incroyable légèreté; il ploya les jarrets, +et mettant à les détendre tout ce qui lui restait d'énergie et de +courage, il s'élança dans l'espace, semblable à une flèche, traînant +après lui sa longue ceinture. + +Dans le peu de lucidité que lui laissait son épouvantable agonie, il +avait pensé de la sorte, non pas à atteindre le point sauveur qui +s'avançait vers Phobos... mais tout au moins se faire apercevoir plus +facilement de lui. + +Avait-il calculé juste? C'est ce dont il ne put se rendre compte; car, +tout à coup, vaincu dans sa lutte contre l'asphyxie, ayant épuisé +jusqu'à la dernière parcelle d'air contenue dans son _respirol_, il +ferma les yeux, ouvrit la bouche toute grande, dans une aspiration +suprême; puis ses membres convulsés se raidirent dans une immobilité de +mort. + +Et le corps de Jonathan Farenheit, roulé dans les plis de la ceinture +étoilée, comme en un linceul, commença sa chute lente et presque +insensible sur Phobos. + +[Illustration] + +--_By God!_ grommela l'Américain en se dressant sur son séant et en se +frottant énergiquement les yeux, quel mauvais rêve je viens de faire! + +--Un mauvais rêve!... pas le moins du monde, mon cher sir Jonathan, vous +avez bel et bien manqué de passer l'arme à gauche. + +Au son de cette voix, Farenheit tressaillit et se frotta les yeux de +plus belle. + +--Alors! exclama-t-il, c'est maintenant que je rêve... car, du diable! +si ce n'est pas la voix de M. Fricoulet que je crois entendre. + +--Ne croyez pas, ne croyez pas... mais soyez certain, mon cher sir +Jonathan... car c'est bien M. Fricoulet en chair et en os qui vous +parle. + +Ce disant, l'ingénieur souriant gouailleusement, suivant son habitude, +serrait énergiquement les mains de Farenheit. + +Celui-ci sauta à bas du siège sur lequel il était étendu, et considérant +le jeune homme avec des yeux pleins d'ahurissement: + +--C'est ma foi vrai! murmura-t-il comme s'il avait besoin du témoignage +de ses yeux pour croire aux paroles de l'ingénieur. + +Puis, après un moment de stupeur, hébété, l'Américain promena ses +regards autour de lui et son visage refléta l'étonnement le plus +profond. + +--Mais où suis-je donc? fit-il. + +--Dans un appareil appartenant à MM. les Martiens. + +--Mais alors, le point noir que j'avais aperçu dans l'espace... + +--Le point noir, c'était moi qui accourais à votre secours et qui, grâce +à votre ingénieuse idée, n'ai point eu besoin de me livrer à des +recherches longues et dangereuses pour vous retrouver. + +Les traits de Farenheit s'assombrirent, et avec un soucieux froncement +de sourcils il demanda: + +--Mais les autres!... que sont-ils devenus?... Êtes-vous arrivé, comme +pour moi, à les rappeler à la vie? + +En posant cette question, la voix de l'Américain avait un léger +tremblement. + +--Me verriez-vous de si joyeuse humeur, sir Jonathan, répondit Fricoulet +d'un ton un peu sec, s'il était arrivé quoi que ce fût à nos amis... + +Étendant la main vers un coin sombre qui avait échappé aux +investigations de l'Américain: + +--Voici déjà M. de Flammermont, dit-il; il se repose en ce moment, car +il a, plus que les autres, souffert de cette crise, et même j'ai eu bien +peur de ne pouvoir le rappeler à la vie... Heureusement, grâce à son +énergique constitution, je l'ai arraché au sombre royaume de Pluton. + +--M. Ossipoff et sa fille?... + +--Ils sont dans une pièce voisine où il faut même que j'aille leur +rendre visite. + +--Je vous accompagne, si vous le permettez. + +--Malheureusement, je ne vous le permets pas... vous êtes très fatigué +d'abord et un petit somme vous fera grand bien; ensuite, forcé de +m'absenter, je ne veux pas laisser Gontran tout seul... + +L'Américain étouffa un bâillement formidable. + +--_By God!_ murmura-t-il, j'ai une faim de tous les diables! + +Fricoulet alla à une tablette sur laquelle était posé un petit flacon +qu'il prit et qu'il déboucha. + +--Tenez, fit-il en le tendant ensuite à Farenheit, buvez une gorgée de +ceci, mais une gorgée seulement, autrement, vous pourriez vous donner +une indigestion. + +L'Américain crut que l'ingénieur voulait rire; mais l'ingénieur parlait +fort sérieusement et il ajouta: + +--C'est sous la forme liquide que les Martiens absorbent la substance +nécessaire à l'entretien de leurs forces musculaires... Ceci est le +produit quintessencié, élevé à la dernière puissance, d'un des aliments +en usage sur la Planète. + +Farenheit considérait d'un œil méfiant le flacon qu'il tenait à la main. + +[Illustration] + +--Ces gens-là ne sont donc pas gourmands? demanda-t-il; car, par ce +système, ils se privent d'un des plus grands plaisirs qui soient à la +surface de notre monde, le plaisir de la table. + +Fricoulet secoua la tête: + +--Ces gens-là n'ont qu'une passion, mais une passion folle, désordonnée, +poussée jusqu'à ses dernières limites: la curiosité. Arracher à la +Nature le plus grand nombre possible de secrets, voilà le but vers +lequel, de génération en génération, depuis des siècles, tendent leurs +efforts. + +Il eut un petit rire moqueur et poursuivit: + +--Ah! sir Jonathan, combien, malgré tout votre sens pratique de la vie, +vous vous trouvez distancé par ces gens-là et comme votre fameuse +devise: _Time is money_ est rococo à côté de la leur! c'est-à-dire que, +comparativement aux Martiens, le Yankee le plus agile, le plus +travailleur, le plus remuant, n'est qu'un loir... un escargot. + +[Illustration] + +--Permettez! permettez! + +--Pour eux, le temps est si précieux que c'est à peine s'ils se +reposent; quant aux repas, ils les suppriment, les remplaçant par ce que +vous tenez à la main: le temps de déboucher le flacon, de lever le coude +et tout est dit... Même, pour aller plus vite, ils ont quintessencié le +liquide... jugez un peu. + +L'Américain ne disait plus rien; il était convaincu et, au fond, un peu +humilié; l'activité des citoyens des États-Unis était dépassée. + +Il porta le flacon à ses lèvres, avala, en faisant la grimace, une +gorgée de son contenu et le rendit à Fricoulet. + +--Je le mets ici, dit l'ingénieur en le replaçant sur la tablette; si +Gontran se réveillait avant mon retour, vous lui feriez avaler de cela, +car lui aussi doit avoir de prodigieux tiraillements d'estomac. + +[Illustration] + +Sur ce, le jeune homme se dirigea vers l'extrémité de la pièce, souleva +la tenture et se trouva nez à nez avec Mickhaïl Ossipoff. + +Le vieillard lui demanda aussitôt avec inquiétude: + +--Et M. de Flammermont? + +--N'ayez aucune crainte, il se repose; mais, je ne vois pas Mlle Séléna? + +--Me voici, dit la jeune fille en apparaissant. + +Puis, portant ses mains à sa poitrine, avec une contraction douloureuse +du visage: + +[Illustration] + +--Mon Dieu! gémit-elle, mon Dieu! que j'ai faim! + +L'ingénieur hocha la tête d'un air entendu et, comme il avait fait pour +Farenheit, fit boire à Séléna et à son père une gorgée du contenu d'un +flacon qu'il tira de sa poche. + +--Maintenant que vous voici sustentés, dit-il... + +Ossipoff ne le laissa pas continuer. + +--Avant toutes choses, fit-il, apprenez-moi où nous sommes. + +--Sur le ballon national qui fait le service entre Mars et ses +satellites. + +Le vieillard eut un haut-le-corps de stupéfaction. + +--Ça! dit-il, ça! un ballon... mais je ne vois rien qui y ressemble. + +L'ingénieur sourit et, tirant son carnet, crayonna rapidement, sur une +page blanche, un croquis qu'il mit sous les yeux d'Ossipoff. + +[Illustration] + +Le visage du vieux savant reflétait l'ébahissement le plus profond. + +--Certes, déclara Fricoulet, voilà un appareil qui vous produit le même +effet qu'il m'a produit tout d'abord: cette espèce de grand cylindre +détruit toutes les idées de navigation aérienne que nous avons sur +terre... et cependant rappelez-vous ces nombreux modèles affectant la +forme d'un cigare, que vous avez pu voir aux différentes expositions; il +y avait entre eux et l'appareil qui nous emporte quelque analogie. + +--C'est bien possible, murmura Ossipoff. + +--Je reprends mon explication, dit l'ingénieur: ce cylindre que vous +voyez là et qui m'a paru être fait d'une sorte d'étoffe métallique, ne +mesure pas moins de cent soixante mètres de long sur douze mètres de +diamètre; il est traversé, de part en part, dans le sens de la longueur, +par un tube dans lequel se trouve un axe autour duquel l'appareil, +actionné par un moteur électrique placé dans la nacelle, tourne à raison +de quatre à cinq tours par seconde: ce que vous voyez là, à la surface +extérieure de l'appareil, est une hélice de vingt-cinq mètres de +diamètre, faisant trois tours complets, ce qui lui donne un pas de +cinquante mètres. Il s'ensuit que l'appareil avance de deux cents mètres +à la seconde, soit, en moyenne, de sept cents kilomètres à l'heure. + +Mickhaïl Ossipoff était littéralement abasourdi et comme hypnotisé par +le dessin de Fricoulet. + +Séléna, que son ignorance mettait à l'abri des trop grands étonnements +et qui, du reste, était blasée sur l'extraordinaire, demanda à +l'ingénieur: + +--Alors, nous avons quitté Phobos? + +--Oui, mademoiselle, depuis trois heures environ; en sorte que, dans +cinq heures, nous arriverons à Mars. + +La jeune fille frappa des mains. + +--Nous avons quitté Phobos!... quelle chance!... nous ne risquons plus +de voir ces êtres épouvantables. + +Puis, s'interrompant brusquement: + +--C'est vrai, dit-elle à Fricoulet, vous ne pouvez comprendre, vous +n'avez pas vu... Figurez-vous que nous avons abordé, non sur le sol même +du satellite, mais sur une sorte de cage gigantesque dans laquelle des +monstres hideux étaient enfermés. + +[Illustration] + +L'ingénieur se mit à rire. + +--Oui, oui, répondit-il; je sais ce que c'est, ou du moins, je le crois; +si j'ai bien compris ce qui m'a été expliqué, Phobos ne serait autre +chose qu'une colonie pénitentiaire, sorte de bagne céleste, où les +Martiens relèguent ceux d'entre eux que leurs vices rendent d'une +société dangereuse. + +--Mais, ce filet, quelle est son utilité? + +--D'empêcher les prisonniers de s'envoler jusqu'à la planète. Étant +munis d'ailes, cela ne leur serait peut-être pas impossible. + +--Alors! s'écria Séléna dont les mains se croisèrent dans un geste +d'épouvante, ces monstres ailés, à l'aspect sinistre, ce sont les +Martiens? + +--Oui, et en dépit du dégoût et de la terreur qu'ils paraissent vous +inspirer, mademoiselle, ces monstres me paraissent arrivés à un degré de +perfection bien supérieur à celui de notre monde. Vous ne tarderez pas, +d'ailleurs, à en avoir la preuve. Maintenant, il est probable que les +types aperçus par vous, à travers le grillage, sont le résumé de toutes +les laideurs morales et physiques de ce globe. + +--Mais comment peuvent-ils vivre dans un air aussi raréfié, poursuivit +la jeune fille? sans votre arrivée miraculeuse, c'en était fait de nous. + +--Votre raisonnement pourrait être faux, mademoiselle; en ce sens que +les poumons de ces gens-là n'ont sans doute pas les mêmes exigences que +les nôtres; d'un autre côté, il se peut parfaitement qu'on les relègue à +Phobos, précisément à cause de la raréfaction de l'air, afin de leur +enlever, insensiblement et sans souffrances, toute force musculaire. +C'est un supplice comme un autre que cette asphyxie qui rend les forçats +apathiques et sans énergie. + +--Mon cher monsieur Fricoulet, dit en ce moment Ossipoff, serait-il +possible de visiter ce véhicule? + +--Assurément! mais, pour cela, munissez-vous de vos _respirols_. + +--Eh! quoi! fit Séléna, il faut nous emprisonner de nouveau dans ce +casque? + +--Sans doute; mais, cette fois, il n'y a plus aucune crainte à avoir, +car nous avons ici notre provision d'oxygène solidifié; et puis, en +quelques minutes, la curiosité de votre père sera satisfaite... + +Ils allaient visser leur appareil; l'ingénieur ajouta: + +--Une dernière recommandation: soyez le plus sobre possible de +mouvements, car le moindre geste un peu exagéré vous jetterait par +dessus bord et, cette fois, vous seriez irrémissiblement perdus. + +Sur ces mots, il gravit une petite échelle, suivi d'Ossipoff et de +Séléna et, quelques instants après, tous les trois se trouvaient debout +sur une sorte de pont servant de toiture au logement dont ils sortaient +et autour duquel courait un bordage en métal. + +Au-dessus de leur tête, tournant avec une rapidité vertigineuse, le +gigantesque cylindre étendait sa masse énorme et mouvante qu'entourait +l'hélice que l'on n'apercevait que sous l'aspect d'un linéament +diaphane. + +À l'avant, la nacelle s'effilait, ainsi que la proue d'un navire, et le +ballon s'allongeait en pointe, fendant l'espace presque sans bruit; ce +fut par là que, grâce à une petite échelle, haute de trente mètres +environ, les Terriens pénétrèrent dans le tube au milieu duquel se +mouvait l'axe central; puis, après l'avoir parcouru dans toute sa +longueur, ils ressortirent par l'arrière, près du gouvernail, vaste +surface circulaire qui s'inclinait à volonté, dans tous les sens. + +Une fois là, Ossipoff se mit en communication avec Fricoulet: + +--Mais cet appareil ne se meut ni ne se dirige seul... il doit y avoir +un équipage? + +L'ingénieur fit à ses compagnons signe de le suivre et, s'engageant dans +une étroite ouverture percée à la poupe de la nacelle et qu'une sorte de +couvercle fermait hermétiquement, il pénétra à l'intérieur. + +Une fois là, tous les trois se débarrassèrent de leur _respirol_ et +Fricoulet fit alors admirer à Ossipoff la salle des machines où +d'incompréhensibles appareils, n'ayant aucun rapport avec ce que le +vieillard avait pu voir sur la Terre, fabriquaient, sans chaleur et sans +bruit, l'électricité qui agissait sur les moteurs pour faire tourner sur +son axe le gigantesque ballon cylindrique et sa voilure hélicoïdale. + +Une demi-douzaine d'êtres étranges allaient et venaient autour des +appareils, indifférents, en apparence du moins, à la présence des +Terriens. + +[Illustration] + +Comme l'avait dit l'ingénieur, il y avait une différence considérable +entre les forçats de Phobos, ces êtres immondes, demi-reptiles et +demi-oiseaux qu'ils avaient aperçus à travers les mailles du filet +protecteur et ceux qu'ils avaient là, devant eux, avec leur tenue pleine +de fierté, leur démarche noble, et la remarquable intelligence qui se +lisait dans leurs regards. + +Ils avaient un peu plus de deux mètres de haut: la tête ronde se +rattachait à un cou puissant; les yeux, remarquablement grands, +brillaient d'un vif éclat qui, à la longue, devenait fatigant; les +mâchoires, dépourvues de dents, avançaient en forme de bec; les +oreilles, courtes et profondes, étaient velues, comme les joues et le +crâne. + +Les membres étaient longs et paraissaient robustes, quoique grêles, et +une membrane, semblable à celles des chauves-souris, les réunissait; +comme l'expliqua Fricoulet, cette membrane leur servait à la fois +d'ailes et de parachute. + +[Illustration] + +Au repos, comme ils étaient en ce moment, cette membrane remplaçait pour +eux tout vêtement, semblable à une sorte de toge dans laquelle ils se +drapaient, non sans noblesse; l'ingénieur ajouta que certains d'entre +eux, ceux appartenant aux hautes sphères intellectuelles, enduisaient +cette membrane de couleurs fort artistiques. + +--Et vous osiez dire, tout à l'heure, que ces gens-là ne sont pas laids! +fit Séléna... + +--À votre point de vue, sans doute, sont-ils affreux, répliqua +l'ingénieur; mais la beauté n'est pas tout, non seulement en ce monde, +mais encore dans l'Univers entier... Or, ce que j'ai vu de leur planète +me suffit pour affirmer que ces gens ont atteint un degré de +civilisation auquel nous n'arriverons, nous, que dans plusieurs siècles. + +Tout en causant, les Terriens étaient rentrés dans l'intérieur de la +nacelle et s'acheminaient vers la cabine où Gontran était demeuré sous +la garde de Farenheit. + +Fricoulet, qui devançait le vieillard et Séléna, allait franchir le +seuil, lorsque des éclats de voix, parvenant jusqu'à lui, +l'immobilisèrent; de la main il fit signe à ses compagnons de demeurer +silencieux et tous les trois prêtèrent l'oreille. + +--_By God!_ hurlait Farenheit, je vous, dis, moi, que c'est un Américain +qui a découvert ces satellites... ou bien M. Ossipoff ne sait pas ce +qu'il dit. + +--D'accord, répliquait M. de Flammermont... qui songe à contester à Hall +le mérite de cette découverte?... je dis seulement que si lui, favorisé +par le rapprochement maximum de la Terre et de Mars, a aperçu les deux +satellites de cette dernière planète, d'autres, avant lui, les avaient +pressentis. + +--Allons donc! grogna l'Américain. + +--Il n'y a pas de «allons donc» et ces lignes que je trouve citées dans +les _Continents célestes_, de mon illustre homonyme, n'ont certes pas +été écrites par Hall... elles sont dues à la plume de Voltaire, qui les +écrivait dans son roman de _Micromégas_, en l'an 1750. + +«En sortant de Jupiter, nos voyageurs traversèrent un espace d'environ +cent millions de lieues et côtoyèrent la planète Mars. Ils virent deux +lunes qui servent à cette planète et qui ont échappé aux regards de nos +astronomes. Je sais bien que le P. Castel écrira contre l'existence de +ces deux lunes; mais je m'en rapporte à ceux qui raisonnent par +analogie. Ces bons philosophes savent combien il serait difficile que +Mars, qui est si loin du Soleil, se passât à moins de deux lunes...» + +Gontran ferma bruyamment le volume et demanda ironiquement: + +--Que pensez-vous de cela, sir Jonathan. + +--Je pense que votre Voltaire, n'étant pas astronome, a dit cela par pur +hasard et qu'une chance inespérée lui a fait prédire la vérité. + +--Il faut avouer, en tout cas, riposta Gontran, que c'était là une +vérité dans l'air--sans jeu de mot--car Swift, le célèbre auteur des +_Voyages de Gulliver_, non seulement parle de deux «étoiles inférieures +ou satellites qui tournent autour de Mars», mais donne encore sur ces +satellites des renseignements précis; c'est ainsi que, d'après lui, le +satellite le plus proche de la planète «tourne autour d'elle en dix +heures, tandis que le plus éloigné tourne en vingt et une heures.» + +--Je vous répondrai la même chose que pour Voltaire, Swift a dit cela au +hasard. + +--Non pas, déclara M. de Flammermont, ils ont procédé tous les deux par +analogie. + +--Qu'entendez-vous par là? bougonna Farenheit. + +--J'entends que du moment que la Terre a un satellite, Jupiter quatre et +Saturne huit, il était présumable que Mars, situé entre la Terre et +Jupiter, en eût deux... cela était mathématique. + +Comme aveuglé par l'évidence de ce raisonnement, Farenheit se tut durant +quelques secondes; puis, enfin, il grommela: + +--Il n'empêche que ce soit un Américain qui a découvert les satellites +de Mars. + +La porte alors s'ouvrit et Ossipoff répliqua: + +--Non pas un Américain, sir Jonathan, mais une Américaine; il est avéré, +en effet, qu'après avoir passé plusieurs nuits à rechercher +infructueusement les satellites présumés de Mars, Hall, désespéré, +allait renoncer à continuer ses recherches, lorsque sa femme survenant, +insista vivement pour qu'il y consacrât encore «une soirée.» + +--Peu importe, répliqua l'Américain, ce qu'il faut établir c'est que +l'honneur de cette découverte revient bien aux États-Unis. + +--Eh! personne ne songe à vous le contester, mon cher sir Jonathan, dit +à son tour Fricoulet. + +--La morale de cette histoire, fit Séléna en jetant à l'ingénieur un +regard malicieux, c'est que les femmes peuvent quelquefois être bonnes à +quelque chose. + +[Illustration] + +Fricoulet allait répondre, sans doute, mais Gontran s'avançant vers lui, +le serra dans ses bras. + +--Ah! dit-il d'une voix émue, je ne m'attendais plus à te revoir. + +--Miracle! miracle! s'écria Ossipoff, vous avez retrouvé votre voix! + +--En retrouvant Fricoulet, j'ai retrouvé tout ce que j'avais perdu! +répliqua le jeune comte avec un sourire à l'adresse de Séléna. + +Puis, après une nouvelle accolade: + +--Mais par quel miracle nous as-tu rejoints? + +L'ingénieur haussa doucement les épaules et répondit en prenant un petit +ton fat qui fit froncer légèrement les sourcils d'Ossipoff: + +--Pas besoin de miracles, mon cher ami; un peu d'intelligence et +d'habileté ont suffi... À peine le ballon métallique eût-il repris le +chemin des airs que je m'aperçus vite de l'impossibilité matérielle où +je me trouvais de redescendre près de vous... alors je m'abandonnai à la +Providence et me laissai emporter pendant plusieurs heures. Après avoir +franchi plusieurs centaines de kilomètres, le ballon fit une évolution à +laquelle je reconnus que je venais de pénétrer dans la zone d'attraction +de Mars... À partir de ce moment, j'avais quelque chance d'être sauvé. + +--Comment, d'être sauvé!... interrompit Farenheit. + +--Assurément, car à défaut de Phobos, je pouvais atterrir sur Mars et je +manœuvrai aussitôt dans ce sens: je tirai violemment le câble qui +commandait la soupape et celle-ci, ouverte toute grande, laissa +s'échapper les trois quarts du gaz. Alors commença une chute effrayante, +vertigineuse, formidable; en moins d'une demi-heure, je tombai de cinq +mille kilomètres... j'avais dû endosser mon _respirol_ pour n'être point +étouffé et, cramponné au bordage, j'étais comme fasciné par ce monde +dont la force d'attraction allait croissant à chaque seconde et contre +lequel j'allais inévitablement me briser. + +--Pauvre monsieur Fricoulet, murmura Séléna; par quelles terribles +émotions vous avez dû passer... + +[Illustration] + +--Mon Dieu! mademoiselle, dussé-je vous paraître fanfaron, je vous +avouerai en toute sincérité que, pas un moment, la pensée de la mort ne +s'est présentée à mon esprit; j'étais très calme, au contraire, et tout +en tombant, je calculais la vitesse avec laquelle allait s'établir le +contact entre ma pauvre personne et la surface de Mars; je cherchais +aussi à pronostiquer ce qui allait résulter de cette rencontre. + +--Ah! je te reconnais bien là, s'écria Gontran, tout fier lui-même du +courage de son ami. + +--Bref, poursuivit l'ingénieur, j'étais à peine à six cents mètres du +sol lorsque soudain je m'arrêtai dans cette chute verticale et me +trouvai entraîné dans le sens horizontal par une force inconnue et avec +une vitesse inouïe; je fis ainsi une quarantaine de kilomètres et, +bientôt, apparut au-dessous de moi une nappe d'eau de vaste étendue et +miroitant au soleil; c'était l'océan Kepler; si le hasard voulait que ma +chute s'opérât dans cet élément liquide, j'avais quelque chance de m'en +sortir... + +[Illustration] + +--De l'élément? demanda Gontran. + +--Non, de la situation en laquelle je me trouvais... malheureusement, je +continuais à filer, toujours dans le sens horizontal et, après avoir +franchi cet océan, je recommençai à planer au-dessus du sol ferme... +cependant, peu à peu, ma vitesse se ralentit et j'arrivai à une sorte +d'appareil métallique où je m'arrêtai. + +--Qu'est-ce que c'était que cela? demanda Ossipoff, vivement intéressé. + +--J'ai compris, par quelques explications sommaires qui m'ont été +fournies ensuite, que les Martiens ont établi à la surface de leur monde +un moyen de locomotion de grande rapidité basé sur la formation de +courants d'air violents, poussant, de relais en relais, des véhicules; +j'avais été pris dans un de ces courants d'air et, mon ballon formant +véhicule, j'avais ainsi miraculeusement échappé à la mort qui +m'attendait... Comme bien vous pensez, mon premier soin fut d'essayer de +vous rejoindre... Ah! ce ne fut pas facile, je vous le jure; enfin, +après bien des efforts, je réussis à faire comprendre à ces gens en +quelle situation vous vous trouviez; j'obtins alors qu'ils frétassent ce +ballon pour me permettre de vous aller chercher... et voilà... + +Puis, se laissant tomber sur un siège, tout essoufflé de sa narration, +l'ingénieur ajouta: + +--Voilà, certes, un récit auprès duquel celui de Théramène est peu de +chose, j'en suis tout époumonné. + +Farenheit qui avait écouté toutes ces explications avec une grande +attention, s'approcha de Fricoulet: + +[Illustration] + +--Mon cher monsieur, dit-il, je voudrais vous poser une question. + +--Posez, sir Jonathan, posez. + +--Tout à l'heure vous avez parlé d'océan... en existe-t-il donc sur +cette nouvelle planète? + +--Indubitablement, cher sir Jonathan, depuis longtemps, d'ailleurs, +l'aréographie est connue de tous. + +--L'aréographie? répéta interrogativement Séléna. + +--La géographie de Mars, si vous préférez, mademoiselle, du grec αρησ, Mars. + +Farenheit fit entendre un ricanement moqueur: + +--Eh! s'exclama-t-il, depuis longtemps aussi on connaît la géographie de +la Lune, la sélénographie, comme vous dites dans cet impossible langage +de savant! Sur les cartes qui en ont été dressées, il s'y trouve des +_mers_; mais il paraît qu'en astronomie les mots changent de sens, +puisque les espaces désignés sur la carte lunaire sous le nom de _mers_, +ne sont que d'immenses plaines arides et desséchées, sans la moindre +trace d'eau. + +--Mais puisque je vous dis que j'ai vu, de mes yeux vu, l'océan Kepler, +s'écria Fricoulet. + +Mickhaïl Ossipoff riposta d'un ton rogue: + +--Vous êtes comme saint Thomas, vous ne croyez qu'aux choses que vous +voyez, mais si jamais, dans votre existence terrienne, il vous était +arrivé de regarder dans un télescope, vous eussiez été persuadé de +l'existence des mers martiennes sans avoir, pour cela, besoin de faire +le voyage. + +[Illustration] + +--Un petit voyage qui peut compter, ricana M. de Flammermont, 19 +millions de lieues. + +--Quatorze seulement, s'il vous plaît, observa le vieux savant, pour +étudier un astre, on ne choisit pas le moment où il est le plus éloigné +de vous. + +--Mettons quatorze millions,... dit Farenheit en se croisant les bras, +et vous me ferez croire qu'à une semblable distance il est permis de +constater la présence de l'eau sur une planète? + +--Vous admettez bien, vous, qu'un de vos compatriotes ait découvert +Deimos et Phobos, deux mondicules de quelques kilomètres de largeur, et +vous mettez en doute que l'on ait pu étudier Mars dont le diamètre a +près de 1700 lieues, soit une circonférence de 5375 lieues, si vous vous +donniez la peine de réfléchir un peu, vous vous éviteriez bien des +paroles inutiles. + +[Illustration] + +L'Américain frappa du pied avec violence. + +--Ne me faites donc pas dire des choses que je n'ai pas dites, +grommela-t-il. Autre chose est de reconnaître dans l'espace des corps +existants--les lunettes sont faites pour cela--autre chose est de +prétendre étudier les détails infiniment petits. + +--Mais, mon cher sir Jonathan, dit Gontran malicieusement, les lunettes +sont faites pour cela également. + +--M. de Flammermont a raison, ajouta Ossipoff, grâce aux instruments +merveilleux que le progrès a mis à la disposition de la science moderne, +on peut affirmer l'existence de faits se passant à plusieurs millions de +lieues de nous avec autant de certitude que si on les touchait du doigt. +Ainsi, je vais plus loin encore dans mon affirmation: non seulement il y +a de l'eau à la surface de Mars, mais cette eau est de même composition +chimique que la nôtre... Non seulement il y a des mers, mais nous +connaissons encore leur profondeur et nous savons, par exemple, que les +plus profondes avoisinent l'équateur et la zone torride, comme la mer +Schiaparelli, la mer Flammarion, les océans Kepler et Newton, tandis +qu'aux environs du pôle elles ont moins de profondeur, telles sont les +mers Madler, Faye, Beer. + +L'ébahissement de Farenheit était profond, indescriptible. + +--On dirait, ma parole d'honneur! s'écria Ossipoff, que vous n'êtes +jamais allé en ballon! + +--Ma foi, non, répliqua Farenheit; mon commerce de suifs n'exigeait pas +d'ascensions et mon goût pour la terre ferme m'a toujours empêché de me +livrer à d'aussi périlleux exercices. + +--Eh bien! mon cher sir Jonathan, si vous étiez allé en ballon, vous ne +vous étonneriez pas que l'on puisse, en dépit des quatorze millions de +lieues qui nous séparent de Mars, connaître la plus ou moins grande +profondeur de ses mers... tout cela dépend de la teinte plus ou moins +foncée que présente l'aspect des masses liquides, plus la teinte est +sombre et plus la profondeur est grande. + +--N'en peut-on pas déduire également, demanda Fricoulet, le degré de +salure des différentes mers, car il est prouvé que plus une étendue +d'eau est salée et plus elle est sombre, or, comme la salure dépend de +l'évaporation, il est tout naturel que les mers les plus sombres, +c'est-à-dire les plus salées, se trouvent dans les régions équatoriales. + +Ossipoff inclina doucement la tête dans un mouvement plein de +condescendance approbatrice. + +L'Américain demeura quelques instants silencieux, puis, soudain, faisant +claquer ses doigts: + +--Au surplus, bougonna-t-il, peu m'importe que les mers soient salées et +profondes, ou qu'elles ne le soient pas! Le principal, pour moi, c'est +que l'on puisse respirer à son aise, librement, sans être obligé de +s'enfermer encore dans cette cage de sélénium. + +Et il lançait un mauvais regard du côté des _respirols_ empilés dans un +coin. + +--À ce point de vue là, répondit Fricoulet en riant, vous pouvez être +tranquille, mon cher sir Jonathan; la planète Mars est pourvue d'une +atmosphère de composition identique à la nôtre: les études spectrales ne +laissent aucun doute à ce sujet... si même vous aimez la pluie et les +nuages, vous aurez de quoi vous contenter, car l'atmosphère martienne +est riche en vapeur d'eau. + +--Mais, objecta Gontran, en vertu du peu d'intensité de la pesanteur à +la surface de Mars, la densité de son atmosphère doit être à peu près +nulle et il s'ensuit probablement une raréfaction semblable à celle qui +existe sur le sommet des hautes montagnes terrestres. + +Le visage déjà radieux de l'Américain s'assombrit de nouveau. + +--Alors, grommela-t-il, encore les _respirols_! + +Fricoulet fit entendre un petit clappement de langue impatienté: + +--S'il en était ainsi que tu le dis, répliqua-t-il à M. de Flammermont, +les mers martiennes seraient à sec, tout leur contenu s'étant depuis +longtemps volatilisé dans l'espace au lieu de se transformer, après leur +évaporation, en vapeurs, en nuages, en brouillards, pour retomber +ensuite, sous forme de pluie, à la surface de la planète; d'un autre +côté, les neiges qui entourent les pôles, au lieu de former une simple +calotte dans les régions polaires, enseveliraient la planète tout +entière dans un linceul, transformant Mars en un bloc de glace. + +Gontran parut fort ennuyé de cette explication fournie devant Ossipoff; +quant à Farenheit, son visage se dérida de nouveau. + +--Maintenant que vous avez rassuré sir Jonathan, dit à son tour Séléna +en souriant, je voudrais bien que vous me rassuriez moi aussi, monsieur +Fricoulet. + +L'ingénieur s'inclina. + +--Tout à votre disposition, mademoiselle, murmura-t-il. + +--Vous savez que je suis frileuse, dit la jeune fille. + +[Illustration] + +--Oui, je le sais, et votre séjour cométaire a dû certainement +développer en vous cette disposition naturelle... mais pourquoi me +dites-vous cela? + +--Parce que je suppose qu'il doit faire rien moins que chaud sur votre +Mars. + +Les yeux de l'ingénieur s'agrandirent. + +--Je serai curieux, par exemple, de savoir sur quoi vous basez cette +supposition? + +--Sur ce que m'a dit Gontran. + +À peine l'ingénieur avait-il posé cette question qu'il la regretta, car +il eut presque aussitôt le pressentiment de la réponse; aussi +étouffa-t-il la fin de la phrase sous une toux bruyante et opiniâtre. + +Puis il s'écria: + +--Oui, oui, je vous vois venir; vous êtes de ceux qui croient que la +température des planètes est déterminée par leur distance du Soleil et, +alors, comme Mars est de dix-neuf millions de lieues plus éloignée que +la Terre de l'astre central, il s'ensuit que pour vous, on y doit jouir +d'une température sibérienne. + +[Illustration] + +D'un signe de tête, la jeune fille indiqua que c'était bien cela. + +--Eh bien! c'est là une erreur, poursuivit Fricoulet; la température +dépend de la composition de l'atmosphère qui agit comme une serre; au +point de vue de la chaleur solaire, elle la laisse arriver jusqu'à la +surface du sol et, ensuite, la retient, s'opposant à ce qu'elle se +dissipe dans l'espace... Or, l'air proprement dit, c'est-à-dire +l'oxygène et l'azote, ne jouent qu'un rôle insignifiant dans le +mécanisme que je viens de vous expliquer, la vapeur d'eau seule a une +influence sur la chaleur, en raison de son pouvoir absorbant seize mille +fois supérieur à l'air sec! + +Séléna battit des mains. + +--J'y suis, s'écria-t-elle, j'y suis, vous avez dit tout à l'heure que +la spectroscopie avait découvert dans l'atmosphère martienne une +quantité considérable de vapeur d'eau, donc, la température... + +--...Est plus froide ou plus chaude que sur la Terre, ou peut-être même +égale, cela dépend,... mais, en tout cas, je crois bien que nous +n'aurons pas trop à souffrir. + +--D'ailleurs, reprit Farenheit, si ces Martiens sont aussi avancés dans +leur civilisation que vous le prétendez, ils doivent certainement avoir +des moyens infaillibles de se préserver du froid comme de la chaleur. + +--C'est probable. + +Cela dit, Fricoulet endossa son _respirol_, vissa son casque de sélénium +et monta sur le pont; il y retrouva Ossipoff qui, penché sur la +rambarde, dévorait des regards le pays qui s'étendait au-dessous de lui. + +--Hein! dit le savant en se mettant aussitôt en communication avec +l'ingénieur, comme on se rend bien compte de la topographie martienne. + +--Il est bien certain, repartit le jeune homme, qu'à quelques centaines +de kilomètres on a des choses une vue plus nette que lorsqu'on les +aperçoit à plusieurs millions de lieues. + +--Quelle différence avec notre globe!... tandis que les trois quarts de +la superficie terrestre sont envahis par les eaux et que nos plus vastes +continents ne sont, à proprement parler, que des îles gigantesques; ici, +c'est tout le contraire: les eaux et les continents sont dans des +proportions à peu près égales... il semble même que la proportion doit +pencher en faveur des continents. + +[Illustration] + +--Et puis, regardez donc, poursuivit Fricoulet, c'est fort curieux; +toutes ces mers ne sont vraiment que des méditerranées. + +Comme il achevait ces mots, une main se posa sur son épaule; il se +retourna et vit Gontran qui lui fit signe qu'il voulait lui parler. + +Aussitôt, les deux parleurs s'ajustèrent sur les deux casques. + +--Qu'y a-t-il? + +[Illustration] + +--Il y a, répondit le jeune comte, que je m'écarquille en vain les yeux +pour découvrir cette lueur sanglante qui a fait de Mars la planète +guerrière, et que je ne vois absolument rien. + +--Ce qui n'a rien d'étonnant, attendu que cette teinte rougeâtre, ou, +pour être plus dans la vérité, jaune orangée, est plus appréciable à +l'œil nu que dans une lunette... on a remarqué dans les observatoires +que cette teinte diminuait d'intensité à mesure qu'on augmentait le +grossissement des instruments, voilà pourquoi tu ne la distingues même +pas. + +--Cependant, une atmosphère rougeâtre devrait donner à tout ce qui +l'entoure un aspect de même teinte. + +--Hérésie, mon cher,... hérésie,... car, si cette coloration était due à +l'atmosphère, elle serait plus intense sur les bords qu'au centre, en +raison de l'épaisseur atmosphérique traversée par les rayons lumineux. + +--Faut-il donc l'attribuer au sol lui-même? + +--Si le père Ossipoff t'entendait, il en ferait un bond, s'écria +l'ingénieur; car cette hypothèse est en contradiction flagrante avec ce +que nous savons du monde de Mars... Comment, en effet, admettre que +l'action séculaire des quatre éléments qui engendrent la vie: l'eau, +l'air, la terre, le feu, soit demeurée nulle, et qu'aucune végétation +n'ait revêtu la surface de Mars. + +[Illustration] + +--Ce serait donc cette végétation!... Mais, au fait, tu dois en savoir +quelque chose, puisque tu en arrives. + +--À ce sujet, je ne puis te donner aucun renseignement... D'abord, j'ai +abordé, de nuit, sur Mars... ensuite, eût-il fait grand jour, que +j'étais trop ému, trop angoissé, pour faire aucune remarque. + +Gontran demeura silencieux un moment. + +--Alors, dit-il, jusqu'à nouvel ordre, ce que j'ai de mieux à faire, +c'est d'adopter la théorie de la végétation?... au cas ou Ossipoff +m'interrogerait. + +--Peuh!... cela n'est d'aucune importance... rappelle-toi seulement que +Mars a 5,375 lieues de tour, que, comparativement au globe terrestre, sa +surface est des 27 centièmes, son volume des 16 centièmes, son poids du +demi-dixième, et sa densité des 69 centièmes, ce qui donne à l'intensité +de la pesanteur à sa surface, le tiers de ce qu'elle est à la surface de +la terre... Retiendras-tu cela? + +--Je le pense... mais est-ce tout? + +--Non, rappelle-toi encore ceci: que Mars tourne sur lui-même en +vingt-quatre heures, trente-sept minutes, vingt-sept secondes, et autour +du soleil en six cents soixante jours, ce qui lui fait une année double +de la nôtre. + +--Et conséquemment des saisons. + +--Je t'arrête... car c'est là une des différences caractéristiques de ce +monde avec le nôtre. Non seulement la durée des saisons est plus longue, +mais elle est plus inégale, en raison de son orbite très allongée... +ainsi, tandis que le printemps et l'été durent cent quatre-vingt-onze et +cent quatre-vingt-un jours, l'automne et l'hiver ne durent que cent +quarante-neuf et cent quarante-sept jours. + +L'ingénieur allait sans doute continuer ses explications, lorsqu'un +Martien s'approchant, lui fit signe qu'il fallait descendre dans la +cabine. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XV + +LA PLANÈTE GUERRIÈRE + +[Illustration] + + +EN abordant sur ce nouveau monde, la première impression ressentie par +notre âme n'est pas une impression étrangère à celle que les spectacles +de la nature nous imposent. Nous nous trouvons transportés sur un monde +singulièrement analogue au nôtre. Les bords de la mer y reçoivent, comme +ici, la plainte éternelle des flots qui se brisent en s'éteignant sur le +rivage car là, comme ici, le souffle du vent ride la face de l'eau et +donne naissance aux vagues qui se succèdent et retombent. Si le ciel est +pur et l'atmosphère calme, le miroir des eaux reflète, comme ici, le +soleil éblouissant et le ciel lumineux. + +«Le villageois européen qui, jeté par le flot de l'émigration sur les +rives de l'Australie, se réveille un beau jour au milieu d'un pays +inconnu où le sol, les arbres, les animaux, les saisons, le cours du +Soleil et de la Lune sont d'un aspect tout différent de ce qu'il a vu +jusqu'alors dans son pays natal, n'est pas moins surpris ni moins +dépaysé que nous ne le sommes en arrivant sur la planète Mars. Se +transporter de la Terre sur Mars, c'est simplement changer de latitude.» + +Ainsi s'exprime, à propos de la planète où abordaient nos voyageurs, le +célèbre propagateur de la science astronomique, et Gontran, en analysant +ses propres sensations, ne pouvait s'empêcher de reconnaître combien +elles concordaient avec les pensées contenues dans ce passage des +_Continents célestes_ reproduit plus haut. + +Il faisait nuit, cependant, lorsqu'un signe du Martien, qui paraissait +commander à bord, les invita à sortir de la nacelle et, dans une +obscurité profonde, tout le paysage se noyait autour des Terriens: de +ci, de là, pourtant, des ombres plus épaisses se dressaient, confuses, +intriguant par leur masse ou par leur hauteur, nos voyageurs dont les +yeux s'écarquillaient en vain pour percer l'obscurité. + +La seule chose dont ils eussent réellement conscience était une nappe +d'eau qui s'étendait à leurs pieds, bruissant doucement, comme font les +vagues minuscules de notre Méditerranée, poussées par une brise de +printemps; dans ces eaux, ainsi que dans un miroir d'argent bruni, le +ciel se reflétait avec ses myriades d'astres étincelants. + +L'on eût dit d'une étoffe moirée, toute pailletée d'or. + +Instinctivement, nos amis relevèrent la tête. + +--Mais le ciel n'a pas changé! exclama Gontran; ce sont les mêmes +étoiles, les mêmes constellations... telles qu'on les voit de +l'observatoire de Paris. + +Ossipoff se tourna vivement vers lui en ripostant: + +--Les mêmes étoiles, peut-être,... mais les mêmes planètes!... + +Au ton dont furent prononcés ces quelques mots, le jeune comte +pressentit une embûche et, prudemment, fit entendre une petite toux +sèche pour attirer l'attention de Fricoulet. + +Mais l'ingénieur était bien trop occupé à examiner la manœuvre du +ballon, pour songer à son ami; aussi l'embarras de celui-ci devenait-il +de plus en plus grand. + +Le nez en l'air, les regards fixés sur la voûte étoilée, il pivotait +lentement sur ses talons, appelant à son aide tous les dieux dont la +mythologie s'est plue à peupler l'immensité sidérale. Mais les dieux +dormaient sans doute, car aucune inspiration ne venait à l'infortuné +Gontran. + +Soudain, derrière lui, une voix, légère comme un souffle, chuchota: + +--Là bas,... sur votre droite,... Jupiter,... puis Saturne... et puis, +de l'autre côté,... la Terre... + +Cependant, étonné de ce silence incompréhensible pour lui, Ossipoff fit +entendre un «Eh bien?» rempli de soupçons. + +Comme tiré d'un rêve, M. de Flammermont tressaillit; il passa la main +sur son front, ramena ses regards vers le vieillard et, d'une voix +vibrante: + +[Illustration] + +--Excusez-moi, cher monsieur, dit-il... mais la vue de ma planète natale +a évoqué en moi des souvenirs qui se sont emparés de mon esprit tout +entier. + +--Des souvenirs seulement?... demanda Séléna. + +--Méchante, répondit-il en lui prenant la main qu'il baisa +affectueusement,... non pas seulement des souvenirs, mais des espoirs +aussi... puisque c'est là-bas seulement que notre bonheur doit être +complet... + +Ossipoff toussa légèrement, car il était toujours fort embarrassé +lorsque Gontran faisait allusion à son problématique mariage avec +Séléna; puis, pour changer la conversation, il étendit la main vers la +brillante étoile. + +--En vérité! s'exclama-t-il, ne jurerait-on pas voir Vénus?... c'est la +même clarté douce,... c'est la même situation... + +--Nous jouons probablement pour Mars le même rôle? + +--Si par là, vous entendez dire que la Terre soit pour Mars l'étoile du +soir, vous aurez raison. + +--Du soir, dit Jonathan Farenheit, croyez-vous que cette étoile que vous +admirez, soit une étoile du soir? + +Et, sans attendre la réponse, il fit sonner son chronomètre. + +--Il est une heure et demie à New-York, dit-il, après un moment de +silence. + +--Six heures à Pétersbourg, ajouta Séléna. + +--Cinq heures à Paris, fit à son tour Gontran. + +--En sorte qu'il est ici quatre heures du matin, conclut Mickhaïl +Ossipoff; vous avez raison, sir Jonathan. + +--Ne serait-ce donc pas la Terre? balbutia Gontran. + +--Quel empêchement voyez-vous à cela?... Vénus n'est-elle pas pour nous +une étoile du soir et du matin tout à la fois? elle précède l'aurore et +suit le crépuscule... c'est selon... + +--Oui, répéta Gontran machinalement,... c'est selon... + +--Selon quoi? lui demanda Farenheit. + +Pour le coup, le jeune comte se trouva fort embarrassé, d'autant plus +que Mickhaïl Ossipoff le regardait fixement. + +Instinctivement, il se pencha en arrière pour mettre son oreille plus à +portée des lèvres de Séléna; puis, se redressant: + +--Selon les saisons, mon cher sir Jonathan, répliqua-t-il; parbleu! nous +vivons si singulièrement depuis quelque temps, que c'est à peine si je +sais en quel mois nous sommes. + +--Nous sommes en mai, répondit Ossipoff,... le 8 mai; depuis hier la +Terre est à sa plus longue élongation occidentale, 37° 37', et restera +étoile du matin jusqu'en octobre. + +[Illustration] + +--Ouf! pensa M. de Flammermont en poussant un léger soupir, c'est là le +c. q. f. d. du problème; la _colle_ est terminée. + +Fricoulet arrivait en ce moment. + +--Mes amis, dit-il, si vous voulez, nous allons nous mettre en route. + +--Pour quel endroit? demandèrent aussitôt les Terriens d'une même voix. + +--Pour la Ville-Lumière, ainsi qu'ils appellent la capitale de la +Planète. + +--Et, est-ce loin d'ici, votre Ville-Lumière? demanda Farenheit déjà +épouvanté par la perspective de faire usage de ses jambes. + +--Si j'ai compris les explications sommaires d'Aotahâ... dit Fricoulet. + +Gontran l'interrompit: + +--Qui cela, Aotahâ? demanda-t-il. + +--Un Martien fort aimable et fort instruit, dont j'ai fait connaissance +et qui me paraît jouer, sur cette planète, le rôle de Grand-Maître de +l'Université. + +M. de Flammermont ne put s'empêcher de faire entendre un petit éclat de +rire moqueur. + +--Si tu as bien compris, dis-tu; ces gens-là parlent-ils donc comme on +parle au boulevard Montparnasse? + +--Peuh! fit l'ingénieur avec une moue de dédain, il y a beau jour que +les Martiens ont laissé loin derrière eux la syntaxe et tout ce qui +s'ensuit; le temps étant pour eux la chose la plus précieuse du monde, +ils ont cherché un système de langage permettant d'exprimer la pensée +presque aussi rapidement qu'elle jaillit dans leur cerveau. + +--Une sorte de langage sténographique? + +--Précisément: les cinq voyelles servent de base à ce système fort +simple, puisque, suivant le ton sur lequel elles sont prononcées, elles +expriment telle ou telle pensée. + +--Mais cela leur fait un vocabulaire fort restreint, objecta Mlle +Ossipoff; songez que la voix n'a que deux octaves et demie, ce qui +donne, par la division en demi-tons, un total de trente sons +différents... Ces gens-là n'auraient donc, pour exprimer leur pensée, +que des moyens des plus imparfaits. + +L'ingénieur sourit. + +--Vous n'êtes pas sans savoir, mademoiselle, répondit-il, que ce sont +les vibrations qui forment les sons; ainsi, la note la plus grave de la +voix humaine correspond à 160 vibrations, tandis que la plus élevée en a +2048; eh bien! en allant de 160 à 2048, le son se modifie à chaque +vibration ajoutée, ce qui donne 1888 sons différents,... vous voyez que +le langage des Martiens est plus riche que vous ne pensiez. + +--Ce que tu dis là est fort juste, riposta M. de Flammermont; +malheureusement, l'oreille humaine est imparfaite à saisir des nuances +si subtiles. + +--L'oreille humaine, d'accord; mais celle de ces gens-là est soumise, +dès la naissance, à une éducation qui les met à même, au bout d'un +certain nombre d'années, d'arriver à une perception vraiment +merveilleuse; on apprend aux jeunes Martiens à saisir, dans un son, les +vibrations qui le composent, comme on nous apprend, à nous, à découvrir +les beautés subtiles contenues dans un texte de Virgile, d'Homère ou de +tout autre auteur ancien. + +--Mais nous avons des grammaires, des dictionnaires, une foule +d'instruments, enfin... + +--Eux, ils ont ceci... + +Et l'ingénieur tira de dessous son vêtement un appareil assez singulier; +cela ressemblait à un casque qu'eussent orné, de chaque côté, deux +appendices assez semblables à des pavillons de cor de chasse. + +--Ceci, dit-il, est ce que portent les enfants dès l'âge le plus tendre; +ces sortes de conques, formées d'un métal qui a la propriété de vibrer +avec une facilité extrême, s'adaptent sur les oreilles et transmettent +au tympan les vibrations qu'elles emmagasinent. À mesure que l'enfant +grandit, la grandeur de ces conques diminue pour disparaître tout à +fait, lorsque l'éducation est entièrement terminée. + +Les Terriens considéraient, avec une curiosité facile à concevoir, le +bizarre instrument dont chacun d'eux fit l'essai à tour de rôle. + +--Je trouve, moi, dit Gontran, assez ironiquement, que cela dénature la +parole. + +--Parce que nous ne nous servons pas, comme ces gens-là, de monosyllabes +pour rendre notre pensée; les vibrations de chacune de nos paroles +s'enchevêtrent les unes dans les autres. + +--Pour aboutir à une cacophonie incompréhensible, s'écria Farenheit. + +--Et vous comprenez déjà ce qu'ils disent? demanda Séléna, prête à +tomber en admiration devant l'ingénieur. + +--Oh! répliqua celui-ci, vous avez trop bonne opinion de mon +intelligence; c'est-à-dire que cet excellent Aotahâ, avec une patience +au-dessus de tout éloge, m'a mis à même d'user avec lui d'une sorte de +_langage nègre_, en prononçant certains monosyllabes et en me montrant +ensuite l'objet dont il parlait... Je n'en suis encore qu'au B A ba de +la langue martienne; quant à la théorie que je viens de vous développer, +je l'ai déduite de ce que j'ai cru comprendre des explications d'Aotahâ. + +--Eh bien! mon cher, dit M. de Flammermont, à dater de ce jour, je te +nomme mon interprète particulier,... car je n'ai jamais eu de goût pour +la vocalise,... ayant toujours chanté horriblement faux. + +--Pour en revenir à votre Ville-Lumière, fit l'Américain, vous disiez +donc... + +--Que cette ville se trouve située à l'extrémité du continent Kepler, +sur le 195e degré de longitude. + +L'Américain fit entendre un sourd grognement. + +--C'est très bien; mais d'abord, où sommes-nous? + +--Non loin du lac du Soleil, sur le continent que Schiaparelli a baptisé +du nom de _Thaumasia_. + +--C'est-à-dire par le 90e degré de longitude,... nous avons donc environ +105 degrés à parcourir,... soit 6,800 kilomètres, ajouta Ossipoff. + +--Jamais je n'arriverai à faire à pied cette étape, maugréa Farenheit. + +--Qui vous parle de cela? demanda Fricoulet,... nous avons un véhicule +tout prêt et si vous voulez me suivre... + +Marchant sur les talons de l'ingénieur, les Terriens revinrent vers +l'endroit où le ballon national les avait déposés. + +À leur grande surprise, ils virent, dressée sur des espèces de rails, la +nacelle dans laquelle ils avaient fait la traversée de Phobos à Mars; +mais l'énorme cylindre qui la surmontait avait disparu ainsi que +l'hélice et le gouvernail; telle qu'elle était maintenant, elle avait +assez exactement l'aspect d'un gigantesque obus, ou plutôt d'une balle +de fusil Lebel monumentale. + +Sa pointe était tournée vers une masse métallique haute d'environ dix +mètres et large d'autant qui, après une étendue de trente à quarante +mètres, s'enfonçait soudain dans le sol. + +[Illustration] + +--Le diable m'emporte, dit Farenheit, qui s'était approché et examinait +curieusement cet appareil monstrueux,... cela ressemble terriblement à +la culasse d'un canon. + +Comme il achevait ces mots, une sorte de sonnerie électrique se fit +entendre et ce que l'Américain venait assez exactement de comparer à la +culasse d'un canon, s'ouvrit, montrant une cavité profonde et +étincelante de clarté. + +Surpris tout d'abord, les Terriens firent un bond en arrière. + +--Qu'est-ce que cela? murmura Séléna d'une voix effrayée. + +--Rien de bien effrayant, Mademoiselle, répondit l'ingénieur. + +--Mais encore? + +--Je vous ai dit, n'est-ce pas, de quel prix inestimable était le temps +aux yeux des Martiens; vous ne serez donc pas étonnée d'apprendre que +tous leurs efforts tendent à raccourcir les distances, c'est-à-dire à +parcourir lesdites distances le plus rapidement possible. + +--Et leurs ailes, objecta Farenheit, ne s'en servent-ils donc pas? + +--Parfaitement si; mais leurs forces musculaires n'étant relativement +pas plus considérables que les nôtres, ils ne peuvent pas plus +accomplir, en volant, de longs trajets, que nous ne le pouvons, nous, +Terriens, en marchant,... ils ont donc été obligés d'inventer des +systèmes de locomotion... et c'est un de ceux-là qui va nous transporter +à la Ville-Lumière. + +--Tout cela ne nous explique pas,... dit Séléna. + +--Écoutez, riposta Fricoulet; vous connaissez le système des tubes +pneumatiques qui transportent, dans un réseau de tubes souterrains, des +dépêches que renferment des wagonnets ressemblant à des balles de fusil; +ce que vous voyez là est un système de locomotion basé sur le même +principe... + +[Illustration] + +Le visage un peu soucieux de Mlle Séléna se rasséréna comme par +enchantement et, sans attendre davantage, elle s'élança d'un bond sur la +plate-forme de la nacelle et disparut dans la cabine intérieure. + +Deux minutes ne s'étaient pas écoulées depuis que Fricoulet qui fermait +la marche avait rejoint ses compagnons, lorsqu'un bruit sourd retentit +au dehors. + +--Ce sont les portes du tube qui se referment, répondit l'ingénieur à +l'interrogation muette contenue dans un regard de Séléna. + +Durant quelques instants, il régna dans la cabine un profond silence; +chacun, absorbé par ses propres réflexions, se taisait. + +Farenheit prit le premier la parole. + +--Une chose m'étonne, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il, c'est que ce +monde que le Créateur a doué de deux satellites, soit plus mal éclairé, +durant la nuit, que la Terre qui n'en a qu'un. + +--Une chose qui m'étonne bien davantage, repartit le vieux savant avec +un sourire plein de condescendance, c'est votre étonnement: deux +raisons, en effet, s'opposent à ce que Mars reçoive de ses satellites +une lueur bien intense; d'abord, la distance qui sépare Mars du Soleil, +lequel n'apparaît à la planète que sous la forme d'un cercle de 21 +millimètres, tandis que, vu de la Terre, son disque est de 31 à 32 +millimètres,... différence appréciable, vous en conviendrez. + +--J'en conviens, mais vous conviendrez aussi que cette différence peut +être contre-balancée par le rapprochement des satellites de la Planète +qu'ils doivent éclairer,... tandis que la Lune gravite autour de la +Terre à 90 mille lieues... Phobos, lui, trace son orbite à 6000 +kilomètres, et Deimos à 20,000,... c'est appréciable aussi cela. + +Ossipoff inclina la tête. + +--Sans doute! dit-il... seulement, vous oubliez une chose; c'est que, +même à six mille kilomètres, le disque de Phobos n'a pas plus de 7 +minutes environ et celui de Deimos, deux minutes seulement... et celui +de la Lune en a 31, c'est-à-dire trois et quinze fois plus... + +--Et pour conclure par des chiffres, dit à son tour Fricoulet, +savez-vous quelle différence d'intensité de lumière donnent ces +différences d'éloignement?... comme la lumière reçue du Soleil, varie +suivant la position de Mars, il en résulte que la clarté de Deimos est +comprise entre les fractions 1/405 et 1/675 de notre claire de lune, +tandis que celle de Phobos, dix fois plus forte varie de 1/45 à 1/67;... +est-ce clair? + +--Plus que la lueur de ces deux satellites martiens, répondit en riant +Farenheit,... mais s'ils ne servent pas à éclairer... à quoi +servent-ils? + +--À régler avec une précision remarquable, grâce à la rapidité de leur +révolution, les longitudes et les horloges, répondit Gontran, moitié +plaisant, moitié sérieux. + +Fricoulet le menaça du doigt. + +--Voilà qui n'est pas de toi, lui chuchota-t-il à l'oreille. + +--Pas de moi! répliqua le jeune comte, presque offensé. + +--Tu apprends les _Continents célestes_ avec une si grande ardeur que tu +finis par t'approprier ce qu'ils contiennent et qu'en toute conscience +tu nous sers, comme tiennes, les théories de ton illustre homonyme... + +--C'est bien possible! bougonna M. de Flammermont. + +--Ah çà! s'écria tout à coup l'Américain, est-ce que nous n'allons pas +bientôt partir? + +Il consulta son chronomètre et ajouta: + +--Voici bientôt vingt minutes que nous sommes là-dedans et nous ne +bougeons pas... + +[Illustration] + +--Il y a beaucoup de chances pour que nous soyons arrivés, répondit +Fricoulet en voyant la porte s'ouvrir et Aotahâ, arrêté sur le seuil, +lui faire signe de venir à lui. + +Il y eut, entre le Terrien et le Martien, un colloque rapide et animé, +mélange de gestes expressifs du côté du second et, de la part du +premier, de monosyllabes brefs, secs, prononcés avec des intonations +bizarres. + +Après quoi, l'ingénieur revint vers ses compagnons. + +--J'avais deviné juste, leur dit-il, nous sommes arrivés. + +--Arrivés, où cela? exclama Gontran, à la Ville-Lumière? + +--Non pas; nous n'avons encore franchi que 400 kilomètres et nous ne +sommes qu'au bord du lac du Soleil. + +--Ou mer Terby, rectifia Ossipoff. + +L'ébahissement de l'Américain était profond. + +--Mais c'est féerique, balbutia-t-il; nous n'avons senti aucun choc au +départ ni à l'arrivée... bien mieux, nous n'avons entendu ni le +roulement des roues, ni le frottement des parois du wagon contre celles +du tube. + +[Illustration] + +--Et à cela, répondit l'ingénieur en souriant, il y a une explication +fort simple; c'est, d'abord, que le véhicule n'a pas de roues, et +ensuite que ses parois n'ont aucun point de contact avec celles du tube +dans lequel il circule. + +--C'est un conte à la mère l'Oie que tu nous fais là! s'écria malgré lui +M. de Flammermont; tu veux nous faire accroire que notre wagon est +suspendu au milieu du tube, sans le toucher en aucun point! + +[Illustration] + +--Je ne veux pas te le faire accroire,... je te l'affirme. + +--Et le _vent!_ ajouta M. de Flammermont, que fais-tu du _vent_?... s'il +en était ainsi que tu le dis, l'air comprimé qui pousse le wagon +passerait par le vide et il y aurait une déperdition considérable de +force. + +L'ingénieur haussa les épaules et répliqua: + +--Ton argument, dit-il, n'a pas le sens commun; quoiqu'il en soit, dès +que j'aurai une minute devant moi, je le rétorquerai,... pour le moment, +il s'agit de débarquer. + +En disant ces mots, il s'avançait au-dessous de l'ouverture percée dans +le plafond de la cabine et, d'un léger appel du pied, il s'élançait au +dehors. + +En ce moment, le Soleil paraissait à l'horizon et ses flèches d'or +crevant le manteau sombre de la nuit, faisaient étinceler, aux yeux des +Terriens émerveillés, une immensité liquide dont une brise légère ridait +la surface. + +--Le lac du Soleil! s'écria Mickhaïl Ossipoff d'une voix vibrante. + +Et, accoudé sur la rambarde, il s'abîma dans une contemplation pleine +d'extase. + +[Illustration] + +Pendant ce temps, ses compagnons examinaient avec une curiosité non +exempte de défiance, une foule d'individus semblables à Aotahâ, et qui +entouraient le véhicule, se pressant, se bousculant, se désignant, avec +force gestes et exclamations, les êtres étranges réunis sur la +passerelle.... + +--Grand Dieu! gémit Séléna, pourvu qu'ils ne s'approchent pas!! + +--Ne craignez rien, Mademoiselle, dit Fricoulet; la curiosité seule les +pousse. + +--Il est singulier, murmura Gontran, que l'extrême civilisation à +laquelle tu prétends la race martienne parvenue, ne la rende pas plus +belle qu'elle n'est. + +--Et pourquoi donc veux-tu qu'il en soit autrement sur ce monde que sur +le nôtre?... pour ne prendre qu'un exemple, compare donc les anciens +guerriers francs, nos ancêtres, aux freluquets que nous sommes. + +[Illustration] + +--Eh! dis donc, riposta Gontran en plaisantant, parle pour toi. + +--Assurément, reprit Séléna, je ne trouve pas M. de Flammermont si +freluquet que vous voulez bien le dire... + +L'ingénieur haussa doucement les épaules. + +--Mettez-lui seulement entre les mains une masse d'armes et, sur le +torse, une cotte de mailles du moyen âge... et vous verrez quelle +tournure pleine de désinvolture il aura. + +[Illustration] + +--Où veux-tu en venir? demanda d'un ton aigre-doux, M. de Flammermont, +auquel il ne plaisait que médiocrement d'être ainsi tourné en ridicule, +en présence de sa fiancée. + +--Je veux que tu comprennes que plus une race avance en civilisation, et +plus elle s'atrophie,... la cervelle accapare toute la sève au détriment +du reste du corps. + +En ce moment, Mlle Ossipoff poussa un cri de terreur; du sol venait de +s'élever tout à coup une nuée de ces êtres étranges qui tourbillonnaient +dans l'espace au-dessus et autour du groupe formé par les Terriens; on +eût dit un vol d'oiseaux immenses dont les ailes battaient l'air presque +sans bruit. + +Sur un geste d'Aotahâ, tout cela cessa comme par enchantement et, +repliant leurs ailes, leur curiosité étant sans doute satisfaite, les +Martiens s'éloignèrent. + +--Notre guide nous fait signe de le suivre, dit Fricoulet en touchant +Ossipoff à l'épaule. + +Celui-ci redressa la tête et vit Aotahâ qui, déployant ses ailes, +venait, en un vol rapide, de toucher le sol. + +--Le suivre! grommela le vieux savant, l'esprit encore plein des rêves +qu'il venait de faire... c'est fort facile à dire; mais par où? + +--Eh! par le même chemin! riposta Gontran. + +Prenant son élan, le jeune homme sauta par dessus le bordage et, +légèrement, alla se poser auprès du Martien; ce en quoi, l'un après +l'autre, ses compagnons l'imitèrent. + +[Illustration] + +Amarré au rivage, se balançait un bateau de forme singulière qui attira +aussitôt l'attention des Terriens, de Fricoulet surtout qui y courut en +quelques bonds. + +--Eh! s'exclama-t-il en appelant ses compagnons avec force gestes et +cris, eh! c'est l'appareil de Raoul Pictet! + +--Qu'entendez-vous par là? demanda Ossipoff. + +--J'entends un appareil garni à l'arrière, comme celui-ci, d'une vaste +surface plane faisant suite à la quille et permettant au bateau de +glisser à la surface de l'eau comme un traîneau à la surface de la +glace. + +--Un bateau à patin! alors! fit Gontran. + +--À peu près... + +--Et que résulte-t-il de là? demanda Farenheit. + +[Illustration] + +Canal sur la planète Mars. + +[Illustration] + +BATEAU MARTIEN: A. Coque--B. Plan arrière--C. Chambre du moteur--D. +Cabines--E. Chaloupe de sauvetage--F. Promenoir--G. Propulseur. + +--Une vitesse considérable... quelque chose comme quarante ou cinquante +nœuds à l'heure. + +--C'est prodigieux. + +[Illustration] + +--Je ne sais pas si c'est prodigieux, dit à son tour Gontran; mais en +tout cas, voilà un appareil de navigation bien gracieux! + +Et, certes, il avait raison: l'avant, fort élevé au-dessus des flots, se +recourbait à la façon des gondoles qui sillonnent les lagunes de Venise; +l'arrière, arrondi, reposait sur cette vaste plate-forme triangulaire +qui s'étalait sur la nappe liquide, comme une gigantesque queue de paon; +à la poupe et sur le tiers de la longueur, s'élevait un habitacle percé +de hublots, et sur cet habitacle, au niveau de la proue, un plancher +était jeté, formant un second pont, recouvert lui-même d'une toiture +légère destinée à protéger les passagers des ardeurs du soleil; à la +partie postérieure de ce pont, enclavée dans le bateau même et reposant +en partie sur l'habitacle de l'étage inférieur, s'allongeait une +chaloupe qu'un simple ressort lançait à l'eau en moins de quelques +secondes. + +Une fois que les Terriens eurent pris place sur cette étrange +embarcation, Aotahâ donna un signal et, actionné par un propulseur placé +au-dessous de la chaloupe, au milieu de la plate-forme, le bâtiment +s'éloigna du bord. + +Ainsi que l'avait expliqué Fricoulet, il glissait à la crête des vagues, +semblable à un oiseau de mer, avec une incroyable rapidité, sans aucun +tangage, et, en moins d'une heure, les côtes disparurent sous l'horizon. + +--De ce train-là, murmura Ossipoff qui avait déployé une carte de +Schiaparelli, nous aurons, avant la nuit, traversé cet océan dans toute +sa largeur. + +--Savez-vous que cette largeur est de 600 kilomètres? demanda M. de +Flammermont. + +--Si vous voulez vous donner la peine de faire le calcul, riposta le +vieux savant, vous verrez que je n'exagère pas... + +Toute la journée on glissa sur l'onde sans qu'aucun accident vint rompre +la monotonie du voyage; Ossipoff, qui ne perdait pas la carte des yeux, +déclara qu'on devait approcher de l'équateur, non loin du _Nodus +gordii_, le nœud gordien de Schiaparelli. + +Le Soleil, presque au zénith, dardait ses rayons verticalement, et il +faisait une chaleur épouvantable. + +Tout à coup, il parut régner à bord une animation extraordinaire; +l'équipage martien, groupé sur le pont, discutait avec vivacité en +désignant au loin un point invisible pour les Terriens, mais que les +Martiens, avec l'acuité de leur vue, distinguaient à merveille. + +--Un accident, sans doute, grommela Farenheit; vous allez voir que nous +serons obligés de continuer la route à pied... + +--Il faudrait commencer par la continuer à la nage, riposta Gontran. + +--Je ne sais pas, murmura Ossipoff en secouant la tête, mais tout ce +remue-ménage ne présage rien de bon. + +Fricoulet qui, dès le premier instant, était allé trouver Aotahâ, +revint, la mine grave et l'air ennuyé. Gontran, en l'apercevant, s'écria +plaisamment: + +Le voici; ses malheurs sur son front sont écrits; + +Il a tout le visage et l'air d'un premier pris! + +--Étant donné que mes malheurs sont également les vôtres, bougonna +l'ingénieur, je trouve que tu as mauvaise grâce à railler. + +--Enfin! qu'arrive-t-il? + +--Il arrive que nous ne pouvons plus passer. + +Ce fut une exclamation générale. + +--Plus passer! fit Ossipoff... ah çà! qu'est-ce que c'est que cette +plaisanterie? + +[Illustration] + +--Ce n'est pas une plaisanterie... le canal est fermé! + +--Le canal!... s'écria Farenheit... de quel canal parlez-vous donc? + +--De celui où nous sommes, parbleu! + +--Ça!... un canal! exclama l'Américain en désignant de la main la nappe +d'eau qui, de tous côtés, s'étendait à perte de vue. + +--Mais oui, un canal... un simple canal de cinq mille kilomètres de +long. + +Farenheit demeurait les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte, +tellement profonde était sa stupéfaction. + +Gontran, non moins étonné que lui, dissimulait son étonnement sous une +apparente indifférence. + +--Avouez, mon cher sir Jonathan, fit l'ingénieur en frappant amicalement +sur l'épaule de l'Américain, que Suez et Panama sont des besognes +d'enfant auprès de ce canal. + +--Mais vous n'allez pas me faire accroire que cet océan--car je persiste +à lui donner ce nom--a été creusé de main d'homme!... + +--Il faut cependant bien que je vous le fasse accroire, puisque c'est la +vérité... d'ailleurs, vous pourrez, avant peu, vous en convaincre par +vos yeux... on est en train d'en creuser un perpendiculairement à +celui-ci, et c'est la cause pour laquelle nous ne pouvons passer. + +Ossipoff avait abandonné ses compagnons et était monté sur le pont, afin +d'être le premier à constater, _de visu_, la vérité sur ces fameux +canaux martiens, l'un des plus vastes points d'interrogation que se +posent les savants du monde entier. + +Pendant une heure, le vieillard, la poitrine oppressée, le cœur battant +avec force, les yeux obstinément attachés sur l'espace, attendit. + +Enfin, là-bas, tout là-bas, une ligne indécise apparut qui, peu à peu, +devint distincte, grandit, s'allongea et finit par barrer l'horizon +uniformément bleu, d'une teinte d'ocre légèrement orangée. + +C'était le rivage oriental du canal où bientôt le bâtiment ne tarda pas +à aborder. + +--Eh bien! demanda Farenheit, qu'allons-nous devenir maintenant? + +--Nous allons continuer le _voyage_, répondit Gontran. + +--Comme ces gens-là, sans doute? fit ironiquement l'Américain en +désignant les Martiens qui s'envolaient de tous les côtés. + +--Assurément non; _pedibus cum jambis_, riposta le jeune comte qui +s'amusait beaucoup de la répugnance de Farenheit à se servir de ses +moyens de locomotion naturels. + +Ossipoff intervint. + +--Avant toutes choses, dit-il, je désire voir les travaux du canal que +l'on creuse en ce moment. + +--Encore un détour qui va nous allonger, grommela l'Américain. + +Sans relever cette manifestation de mauvaise humeur, les Terriens se +mirent en marche, sous la conduite d'Aotahâ qui voletait doucement à +côté d'eux. + +Tout à coup, ils aperçurent un véritable fourmillement d'êtres vivants +arrachant du sol des masses formidables de terre qu'ils chargeaient dans +des ballons semblables à celui qui avait été chercher les Terriens sur +Phobos. + +D'énormes machines fonctionnaient silencieusement, mises en action par +des sortes de piles thermo-électriques, transformant en énergie +électrique les rayons solaires. + +Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on apercevait le même +fourmillement occupé à creuser, dans le continent martien, une tranchée +de plusieurs kilomètres de large. + +--Singulière idée que de découper ainsi leur planète, grommela +Farenheit. + +Cependant Fricoulet écoutait avec une stupéfaction grandissant à chaque +seconde, les explications que lui donnait Aotahâ, dans son laconique +langage. + +--Il paraît que c'est en vue d'une guerre prochaine qu'ils accomplissent +ces gigantesques travaux, dit l'ingénieur en répondant à l'exclamation +de l'Américain. + +[Illustration] + +--Une guerre? s'écria Ossipoff... Une guerre! avez-vous dit!--Quoi! ce +fléau que je considérais comme la conséquence fatale de l'état de +barbarie dans lequel nous sommes encore plongés, ce fléau terrible, +hideux, abominable, existe dans ces contrées que je croyais arrivées au +_summum_ du progrès et de la civilisation! + +Et, en proie à un découragement étrange, le vieillard laissa tomber sa +tête entre ses mains. + +En sa qualité d'ingénieur, Fricoulet était prodigieusement intéressé par +les travaux qui s'accomplissaient devant lui, pour ainsi dire à vue +d'œil, et soudain, une question qu'il formula aussitôt, se posa devant +son esprit. + +--Tous ces déblais, demanda-t-il au Martien, qu'en faites-vous? + +--Vous voyez ces ballons, répondit Aotahâ; sitôt chargés, ils partent +pour Phobos... Phobos faisait autrefois partie d'un de ces astéroïdes +qui existaient entre Mars et Jupiter; c'était un rocher ne mesurant pas +plus d'une demi-lieue de diamètre. Lorsqu'il eût été saisi par notre +attraction, on songea à l'utiliser en y établissant le dépôt des déblais +causés par le creusement des canaux. + +--Quelque chose comme une «décharge» des boues et immondices d'une +grande ville, murmura Gontran, auquel son ami venait de traduire la +réponse du Martien. + +Puis, aussitôt: + +--Mais, si l'on continue longtemps comme cela, la planète finira par +être transportée tout entière sur son satellite. + +Fricoulet se prit à rire. + +--Heureusement, dit-il, que l'apogée de ces grands travaux est passée. + +[Illustration] + +--Qu'en sais-tu? demanda M. de Flammermont d'un ton narquois. + +--Schiaparelli le sait pour moi, répliqua l'ingénieur,... ses études, +pendant la dernière apparition de Mars, lui ont révélé que le nombre des +canaux demeurait stationnaire et que... + +Sa phrase fut coupée en deux par une exclamation d'Ossipoff. + +--Je regrette vivement, dit le vieillard en se frottant les mains, que +Fédor Sharp ne soit pas ici!--Quand je pense qu'un jour, à l'Institut +des Sciences, il nous a embêtés pendant plusieurs heures, pour nous +prouver que ces canaux martiens n'étaient autre chose qu'une sorte de +cadastre de cultures collectives sur un globe «arrivé à la période +d'harmonie!» + +Il se tut, se frotta les mains avec énergie et ajouta: + +[Illustration] + +--Quel nez il ferait s'il connaissait la destination belliqueuse de ces +travaux de nature si pacifique--selon lui! + +Puis, après un moment, ressaisi par ses pensées humanitaires: + +--Ainsi, murmura-t-il avec amertume, on se bat encore sur Mars! + +Fricoulet, auquel Aotahâ venait de fournir une longue explication, se +tourna vers le vieillard. + +--Ce n'est point, lui dit-il, un reste de barbarie, comme vous pourriez +le croire, mais un produit fatal, inévitable, de la civilisation +exagérée à laquelle est parvenu le monde sur lequel nous vivons. + +[Illustration] + +--C'est du paradoxe, ou je ne m'y connais pas! s'écria Gontran. + +--Je suis assez de l'avis de M. de Flammermont, dit à son tour +Farenheit. + +--Avant de se prononcer, fit Ossipoff d'une voix sentencieuse, il faut +connaître les faits. + +Alors, répétant ce qu'avait dit leur guide, l'ingénieur raconta que la +guerre, sur le monde de Mars, était une guerre nécessaire, +indispensable, se faisant d'un commun accord, entre les peuples de la +planète. + +Plusieurs siècles auparavant, dans un congrès tenu par des délégués de +toutes les nations martiennes, la suppression de la guerre avait été +décidée; un tribunal international avait été nommé, chargé de juger en +dernier ressort, tous les différends qui pourraient s'élever, à +l'avenir, entre les peuples frères. + +Pendant une longue suite de siècles, les décisions de ce tribunal eurent +force de lois, le monde de Mars vécut dans un état de paix inaltérable +et porta tous ses efforts vers le perfectionnement des arts et des +sciences, des sciences surtout, les seules capables de permettre à +l'humanité de surprendre les secrets de la nature. + +Malheureusement, grâce au progrès accompli en toutes choses, la médecine +devint tellement puissante, que toutes les maladies, tous les fléaux qui +exerçaient autrefois, à la surface de la planète, des ravages terribles, +mais nécessaires, devinrent impuissants; on n'avait même plus besoin de +les combattre, on les prévenait: de là, un excès terrible de population. + +Les continents qui avaient commencé par devenir trop petits, pour +nourrir tous les habitants, finirent par avoir une surface insuffisante +à les contenir même. + +On créa des villes maritimes, des agglomérations aériennes; on inventa +des aliments factices en extrayant de l'air, de l'eau, des minéraux +eux-mêmes, les principes nutritifs et indispensables au renouvellement +des forces martiennes. + +Bientôt, tous ces expédients devinrent insuffisants, et les désastres +que produisait autrefois la guerre ne furent rien auprès de ceux que la +famine engendra. + +Alors, comme cela avait eu lieu plusieurs siècles auparavant, toutes les +nations du globe martien envoyèrent à la Ville-Lumière des délégués qui, +réunis en congrès, décidèrent, à l'unanimité, le rétablissement de la +guerre. + +Mais comme, depuis longtemps, les peuples étaient habitués à se +considérer comme frères et que, d'un autre côté, la civilisation avait +chassé de l'âme des souverains tous les sentiments qui les faisaient +jadis s'armer les uns contre les autres, le congrès décida de +réglementer la guerre. + +Il fut en conséquence établi que, quatre fois par siècle, deux nations, +désignées à l'avance par un aréopage international, se mesureraient +l'une contre l'autre, de manière à ramener la population martienne à un +chiffre en rapport avec la superficie des continents. + +--Voilà pourquoi, dit Fricoulet en terminant son récit, tous les +cinquante ans, après avoir, par un dénombrement, fixé le chiffre des +victimes, on met, dans un champ clos destiné à cet usage, les deux +nations que le sort a désignées et qui s'égorgent pour le bien de +l'Humanité. + +--C'est horrible! fit Séléna. + +--Je ne suis pas de votre avis, répliqua l'ingénieur; dans ces luttes +humanitaires, il n'y a ni vainqueurs, ni vaincus... l'appât de la gloire +n'y entre pour rien, mais seulement le désir de vivre, et le chiffre des +victimes une fois atteint, on vit en paix, cultivant les arts et les +sciences jusqu'à ce que la décision du congrès vous remette de nouveau +en présence. + +--Au moins, de cette façon, dit à son tour Gontran, ceux qui luttent +meurent sans arrière-pensée, sans redouter de laisser leur famille et +leur foyer à la merci d'un vainqueur impitoyable. + +--Fort juste, grommela Farenheit... seulement, dans toute cette +histoire, je n'ai point vu qu'il fût question de canal. + +--Ce canal est tout simplement destiné à transporter sur le lieu de la +lutte les combattants désignés par le tribunal suprême. + +Un éclair brilla dans la prunelle de M. de Flammermont. + +--Va-t-il donc y avoir prochainement une guerre? demanda-t-il. + +--Le mois qui vient; à ce que m'a dit notre guide. + +[Illustration] + +--Nous en serons, hein! sir Jonathan! s'écria le jeune comte. + +--_By God!_ grommela l'Américain en serrant les poings, cela me +rappellera la guerre de Sécession!... + +Tout en parlant, les Terriens s'étaient mis en marche dans la direction +de Holion, ville importante où, au dire de leur guide, ils trouveraient +un moyen de locomotion pour les transporter dans la Ville-Lumière. + +--Voyez-vous, dit tout à coup Ossipoff à Gontran en lui montrant la +carte qu'il tenait à la main, le canal qui nous a amenés jusqu'ici est +l'_Oréus_; à quelques degrés plus vers la gauche se trouve le +_Pyriphlégéton_, et nous coupons la ligne équatoriale pour descendre +vers la terre des Amazones. + +--Je ne sais si nous coupons la ligne équatoriale, gronda Farenheit +entre ses dents... mais ce que je sais, c'est que nous coupons à travers +champs et que j'ai les jambes rompues... + +On traversait alors une plaine immense, non pas verdoyante, mais couleur +de rouille; de ci, de là, se dressaient des bouquets d'arbrisseaux aux +feuilles orangées, supportant des grappes de fruits roses ou d'un rouge +écarlate. Les plantes, qui couvraient le sol d'un moelleux tapis, +étaient toutes rougeâtres, et leurs larges feuilles s'étalaient en +panaches d'une grâce merveilleuse. + +--Hein! murmura Fricoulet à l'oreille de Gontran en lui désignant cette +singulière végétation... comprends-tu maintenant pourquoi l'atmosphère +de Mars semble rouge aux astronomes terrestres? + +Puis, se tournant vers l'Américain qui ne cessait de geindre: + +--Eh! qu'avez-vous donc, mon cher sir Jonathan? fit-il. + +--J'ai... j'ai... que je demande une route, mes pieds n'en peuvent plus. + +Fricoulet se mit à rire. + +--Une route, dit-il; nous pourrions, je crois, parcourir Mars dans tous +les sens sans en trouver une seule, attendu que, pour des gens voyageant +par eau et par air, le sol n'est d'aucune utilité, au point de vue de la +locomotion. + +--Ma foi, déclara l'Américain en s'arrêtant au bord d'un large fossé +qu'il s'agissait de franchir d'un bond, dussé-je coucher à la belle +étoile, je m'arrête ici. + +Ossipoff regarda Séléna qui, bien que ne se plaignant pas, donnait tous +les signes d'une grande fatigue. + +--Demandez donc au guide, dit-il à Fricoulet, s'il y aurait inconvénient +à ce que nous passions la nuit ici... nous nous remettrions en marche +demain matin. + +Aotahâ, auquel l'ingénieur traduisit la question du vieillard, fit +entendre quelques sons gutturaux et, déployant ses ailes, s'envola dans +l'espace que le crépuscule assombrissait déjà. + +--Eh bien! s'écria Farenheit, il nous abandonne? + +--Non, il va s'enquérir d'un moyen de locomotion et sera de retour au +lever de l'aurore. + +[Illustration] + +En prononçant ces mots, l'ingénieur tira de sa poche le flacon de +liquide nutritif dont il s'était muni, en homme de précaution qu'il +était, et, le passant à Séléna: + +--Mademoiselle, dit-il, à vous l'honneur. + +[Illustration] + +[Illustration] + +Au moment où le soleil allait disparaître à l'horizon, les voyageurs +aperçurent... + + + + +CHAPITRE XVI + +LA VÉRITÉ SUR LA SÉRIE: 4, 7, 10, ETC. + +[Illustration] + + +Les premiers rayons du soleil doraient déjà les hautes nuées martiennes, +lorsque nos voyageurs s'éveillèrent. + +À une dizaine de mètres au-dessus de leurs têtes, un appareil étrange +était suspendu, immobile, comme s'il eût été rattaché au sol par quelque +invisible lien. + +C'était une sorte de mât paraissant avoir près de quinze mètres de haut +et portant, à sa partie supérieure, une hélice à huit branches, dont +chacune avait, pour le moins, la dimension des ailes d'un moulin à vent. + +Au-dessus, sur le même prolongement, mais autour d'un axe concentrique +au premier, deux petites hélices superposées, ayant quatre ailes +seulement, tournaient dans un sens opposé à celui de la plus grande. + +À cinquante centimètres plus bas, ces deux axes pénétraient dans un +manchon sur lequel étaient fixés des arcs métalliques soutenant une +espèce de tente repliée. + +Au-dessous encore, supportés par des arceaux, se trouvaient dix sièges +assez semblables à des selles de vélocipèdes, avec cette différence +qu'ils étaient munis d'un dossier. + +Enfin, la partie inférieure de l'appareil se terminait par deux +cylindres contenant, sans aucun doute, les moteurs des hélices, ces +moteurs devaient également actionner un arbre de couche, placé +horizontalement, et à chacune des extrémités duquel était fixée une +petite roue à pales gauches, servant de propulseur. + +[Illustration] + +--Ou je me trompe fort, ou voilà bien un hélicoptère! s'écria Fricoulet +qui, depuis quelques instants, demeurait le nez en l'air, considérant +attentivement cette étrange machine. + +--Hélicoptère! murmura Gontran... je connais cela... attends donc... + +Puis, après un moment, élevant la voix afin d'être entendu d'Ossipoff: + +--Eh! parbleu! c'est l'appareil de Ponton d'Amécourt. + +Le vieux savant se retourna. + +--Vous voulez dire celui de Philips. + +--Pardon, répliqua le jeune comte, j'ai dit de Ponton d'Amécourt; je me +rappelle même que celui dont il m'a été donné de voir le modèle... dans +je ne sais plus quelle musée... était en aluminium. + +Ossipoff riposta: + +--Si vous n'avez vu que le modèle... moi, j'ai vu l'appareil lui-même. +Je me souviens d'avoir assisté à l'essai d'un hélicoptère à vapeur dont +l'inventeur se nommait Philips; c'était en 1845, à Varsovie... + +--Allons, allons, déclara Fricoulet, je vais vous mettre d'accord; moi +aussi j'ai vu un appareil à peu près semblable à celui-ci, mais il +n'était dû ni au génie inventif de Ponton d'Amécourt, ni à celui de +Philips; l'inventeur était l'Italien Forlanini. + +Ce disant, l'ingénieur ploya légèrement les jarrets et s'enleva d'un +bond jusqu'à l'appareil, où il prit place. + +--Charmant pays! s'écria-t-il en se penchant sur son siège... enfoncés +les escaliers et les échelles! + +Gontran et Ossipoff le rejoignirent aussitôt et furent bientôt suivis +par Séléna, à laquelle le Martien avait galamment offert la main et qui, +sans aucun effort, avait été transportée jusqu'à son siège, par son +guide, les ailes déployées. + +Restait Farenheit qui, les pieds rivés au sol, considérait d'un œil +méfiant cet étrange véhicule. + +--Eh bien! lui cria M. de Flammermont, vous ne montez pas? + +--Ces perchoirs sont tout au plus bons pour des singes ou des +perroquets, riposta l'Américain. + +Le jeune comte fronça les sourcils. + +--Dites donc, sir Jonathan, gronda-t-il,... il me semble que vous n'êtes +guère poli... en outre, pensez-vous que les États-Unis seront plus +déshonorés en votre personne que la France et la Russie ne le sont en la +nôtre? + +--Au surplus, ajouta Fricoulet, chacun de nous est libre de choisir le +moyen de locomotion qui lui convient... nous avons choisi l'air... vous +préférez le plancher des vaches; libre à vous... seulement, je vous +conseille de jouer des jambes si vous voulez arriver en même temps que +nous à la Ville-Lumière... + +Sur ce, il fit un signe à Aotahâ qui, pesant sur un levier, mit +l'hélicoptère en mouvement. + +--Si vous êtes embarrassé pour le chemin, cria plaisamment l'ingénieur +au Yankee, vous le demanderez au premier sergent de ville que vous +rencontrerez... + +Cette boutade provoqua un éclat de rire général qui se perdit dans +l'espace, car l'appareil s'élevait rapidement. + +[Illustration] + +On était déjà à trois ou quatre cents mètres du sol, lorsque l'on vit +soudain Farenheit prendre son élan, filer comme une flèche et, d'un bond +prodigieux, tenter de rejoindre ses compagnons. + +--Le malheureux! fit Séléna en joignant les mains, il n'arrivera jamais +jusqu'à nous! + +Elle avait à peine poussé cette exclamation que le Martien touchait un +ressort qui immobilisa l'appareil; tandis que lui-même, ouvrant ses +ailes, piquait--ainsi que l'on dit vulgairement--une tête dans l'élément +éthéré. + +Quelques secondes après, il était auprès de l'Américain que ses jarrets +avaient été impuissants à lancer jusqu'à l'hélicoptère et qui, lentement +redescendait vers le sol, jurant, vociférant, agitant désespérément ses +bras et ses jambes. + +[Illustration] + +Aotahâ le saisit par l'un des favoris et, dirigeant son vol vers +l'appareil, l'eut bientôt rejoint traînant à sa remorque Farenheit qui +paraissait flotter dans l'air, ainsi qu'un bonhomme en baudruche. + +--_By God!_ grommela-t-il en prenant place sur un siège, entre Fricoulet +et Ossipoff, j'ai cru que vous m'abandonniez... + +--Je ne sais, riposta l'ingénieur, si perchés comme nous le sommes, nous +vous paraissions fort malins; mais je dois convenir sincèrement que, vu +d'en haut et quoique sur la terre ferme, vous donniez une piètre idée de +la dignité américaine. + +Sir Jonathan grommela quelques mots dont Fricoulet ne put saisir le +sens, puis tournant brusquement le dos à l'ingénieur, il s'adressa à son +voisin de gauche. + +--Pendant combien de temps allons-nous demeurer sur cette machine-là? +demanda-t-il. + +Ossipoff transmit cette question à Fricoulet qui, lui-même la traduisit +au Martien. + +Celui-ci, après quelques secondes de réflexion, répondit: + +--Si le vent continue à être favorable, nous arriverons vers minuit. + +Le vieillard déroula sa carte et mesura les distances soigneusement. + +--Peste! pensa-t-il; ce sera rondement marcher, car il nous reste encore +près de cinq cents lieues à faire. + +--Ce que je ne comprends pas, dit alors Gontran à Fricoulet, c'est +pourquoi nous ne nous sommes pas arrangés de manière à venir de Phobos +en droite ligne jusqu'au but de notre voyage; en atterrissant comme nous +l'avons fait, nous nous sommes imposé, bien gratuitement ce me semble, +une étape de dix-huit cents lieues. + +L'ingénieur jeta un coup d'œil du côté d'Ossipoff; le vieillard était +tellement absorbé dans l'étude de sa carte qu'il n'avait point entendu +un seul mot de l'observation de son futur gendre. + +Baissant néanmoins la voix, par prudence, il répondit: + +--Si tu réfléchissais un instant, avant de parler, tu te rendrais compte +immédiatement qu'il était impossible, par suite du mouvement de Phobos +autour de la planète, d'atterrir autre part. + +--Ah! fit Gontran. + +Ce ah! avait une intonation telle qu'il était facile de comprendre que +les paroles de l'ingénieur n'avaient, pour le jeune comte, qu'un sens +assez obscur. + +--Pendant notre trajet, Mars a tourné sur son axe, si bien que le point +visé s'est éloigné... Pour arriver directement sur la Ville-Lumière, il +eut fallu calculer la rapidité de rotation de la planète et la vitesse +de notre ballon et diriger notre course trois ou quatre cents kilomètres +avant l'endroit où nous voulions arriver. + +Gontran secoua les épaules. + +--Peuh! fit-il,... je connais cela,... c'est l'A B C du manuel du +parfait chasseur;... quand on tire la perdrix, il faut la viser en tête, +pour atteindre l'aile ou la cuisse. + +--C'est cela même,... or le plus pressé, n'est-ce pas, était de vous +sauver... sans compter que par ce voyage à vol d'oiseau, tu peux te +rendre compte de l'aréographie. + +--Oh! répondit M. de Flammermont, les _Continents célestes_ me +suffisaient... + +Et désignant de la main le panorama immense qui se déroulait au-dessous +de l'appareil avec une rapidité vertigineuse: + +--C'est toujours la même chose, dit-il; le paysage est d'une uniformité +désespérante. + +--Absolument comme sur la Lune, dit à son tour Farenheit, seulement +là-bas, c'étaient des volcans, ici ce sont des canaux. + +--Cet animal-là n'est jamais content, bougonna l'ingénieur. + +L'Américain riposta: + +--_By God!_ je voudrais vous voir à ma place... Qu'est-ce que je fais +ici, moi? rien, absolument rien... Croyez-vous qu'au lieu de traîner mes +guêtres à travers les mondes célestes, en votre compagnie, je ne serais +pas mieux à New-York... + +--Eh! qu'y feriez-vous donc, à New-York? demanda Fricoulet; croyez-vous +que les États-Unis marcheront moins droit dans la voie du progrès parce +qu'un de leurs citoyens leur manque? + +--Non, sans doute,... mais mes actionnaires, que diront-ils, lorsqu'à +leur assemblée générale du mois de juin, ils ne me verront pas à mon +poste... et puis, les élections de l'_excentric Club_ ont lieu en +juillet... où serai-je en juillet? ah! _by God!... by God!..._ + +Et l'Américain se tut, les poings fermés, les lèvres serrées dans une +colère impuissante... + +[Illustration] + +--Monsieur Fricoulet, dit alors Séléna qui accoudée sur le dossier de sa +sellette observait, avec une curiosité intense, le paysage qui +s'étendait à ses pieds, tous ces _canaux_, comme vous appelez ces mers +qui sillonnent en tous sens la planète, sont-ils connus des astronomes +terrestres? + +L'ingénieur eut un sourire énigmatique. + +--Votre question, mademoiselle, répondit-il, prouve que vous connaissez +peu et mal nos savants,... oui, tous ces canaux sont connus, catalogués, +baptisés... ils ont même, sur un grand nombre de chrétiens, cet avantage +d'avoir été baptisés plusieurs fois. + +--Comment cela? + +--Par cette raison toute simple, c'est qu'il est fatalement arrivé que +le même canal a été découvert en même temps par des astronomes de +différentes nationalités, lesquels se sont empressés de lui donner un +nom en rapport, soit avec leur amour-propre personnel ou national, soit +avec leur propre imagination. + +--Comment fait-on pour s'y reconnaître, en ce cas? demanda ingénument la +jeune fille. + +--On ne s'y reconnaît pas, mademoiselle, répliqua l'Américain avec une +gravité comique. + +--Sir Jonathan va trop loin, déclara Fricoulet; mais il est certain que +l'empressement mis par certains astronomes à baptiser leurs découvertes +ne contribue pas peu à rendre obscures pour le _vulgum pecus_ les cartes +sidérales. + +Durant toute la journée, l'hélicoptère courut du nord au sud, suivant +une ligne à peu près rigoureusement parallèle au tracé de l'_Oréus_, +planant tantôt au-dessus de campagnes rougeoyantes, émaillées de ci de +là de taches grisâtres que Aotahâ déclarait être des villes et des +villages, tantôt au-dessus de filets argentés, miroitant sous les rayons +du soleil, qui s'enfuyaient de droite et de gauche et qui n'étaient +autre que des canaux coupant perpendiculairement l'_Oréus_. + +La caractéristique du paysage, comme le nota d'ailleurs Fricoulet sur +son carnet d'observations, était une platitude désespérante de +monotonie; pas la moindre montagne, pas même la plus petite colline; +partout des terres basses, émergeant à peine des flots qui les +baignaient. + +Comme Séléna s'étonnait, l'ingénieur expliqua ce manque de relief dans +la topographie par l'usure résultant du frottement de la surface +martienne contre les molécules composant l'atmosphère ambiante. + +Vers six heures du soir, au moment où le Soleil allait disparaître à +l'horizon, les voyageurs aperçurent au-dessous d'eux et s'étendant à +perte de vue une immense nappe liquide dans laquelle se réfléchissaient +les derniers rayons de l'astre du jour. + +--Voilà le _Trivium Charontis_, déclara Ossipoff qui suivait, sur sa +carte, la marche de l'appareil. C'est une sorte de lac ou plutôt de +Méditerranée dans lequel se déversent plusieurs canaux découverts par +Schiaparelli, parmi lesquels l'_Oréus_, le _Laestrygons_, le _Cerberus_, +le _Styx_, le _Hadès_, l'_Erebus_... + +En quelques instants, l'hélicoptère se fut engagé sur cet océan et les +côtes du continent disparurent aux yeux des Terriens. + +Tout à coup, sans transition aucune, ainsi que cela se produit dans nos +régions équatoriales, la nuit succéda au jour et nos voyageurs se +trouvèrent enveloppés d'une ombre vague dans laquelle la surface de la +planète se noya, indécise et confuse. + +Le soleil venait de disparaître au-dessous de l'horizon, après avoir, +durant quelques secondes, empourpré l'atmosphère de ses derniers rayons; +mais aussitôt, précisément à l'endroit où il venait de s'enfoncer dans +l'espace, un astre se leva, brillant d'une clarté douce qui jetait sur +le paysage une mélancolie singulière. + +--La Lune! s'écria Gontran. + +Ossipoff fit un tel bond que, sans Fricoulet qui l'avait saisi par le +bras, il abandonnait sa sellette. + +--Vous dites! exclama le vieillard d'une voix étranglée. + +Cette attitude stupéfaite et indignée de son futur beau-père d'une part, +et surtout un coup de pied envoyé par l'ingénieur en guise +d'avertissement, prévinrent le jeune comte de l'hérésie qu'il venait de +commettre. + +--Eh oui! fit-il avec un sang-froid merveilleux, la lune de Mars ou +plutôt l'une de ses Lunes,... n'est-ce point le rôle que joue Phobos? + +Ossipoff inclina la tête affirmativement. + +--À la bonne heure,... murmura-t-il, j'avais cru... + +--Qu'aviez-vous donc cru? demanda M. de Flammermont, en affectant une +raideur un peu hautaine. + +--Rien, rien, s'empressa de répondre le savant,... l'expression dont +vous vous étiez servi m'avait fait croire,... mais c'était un lapsus... + +Fricoulet riait sous cape, tellement était amusant l'embarras du bon +savant. + +Heureusement qu'une exclamation de Farenheit vint mettre un terme à +cette situation difficile. + +--Une autre lune! s'écria-t-il en étendant la main vers l'est. + +--Eh bien! riposta Gontran, quoi d'étonnant à cela?... c'est Deimos. + +--Mais cette lune là ne va pas dans le même sens que l'autre... + +[Illustration] + +--Vous le voyez bien... + +--Elles doivent se rencontrer, en ce cas? + +--C'est fatal. + +--Qu'arrivera-t-il alors? + +--Une éclipse, tout simplement, répondit Fricoulet, éclipse partielle ou +totale, suivant la position dans le ciel des deux satellites,... c'est +encore là une originalité de ce monde... et vous avouerez que cela vaut +bien le voyage. + +Trois heures durant, l'appareil sillonna les airs, sous la douce clarté +de Phobos et de Deimos qui, ce soir-là, ne donnèrent pas aux Terriens le +spectacle d'une éclipse. + +Enfin, au loin, perçant le brouillard léger qui flottait à la surface du +sol, un faisceau de lumière parvint jusqu'aux voyageurs et, en quelques +instants, ils planèrent à huit cents mètres au-dessus de la +_Ville-Lumière_, capitale intellectuelle de Mars. + +Vu de cette hauteur, le spectacle était féerique, rappelant à chacun des +Terriens la capitale de sa propre patrie: Gontran et Fricoulet +déclaraient reconnaître le quartier de l'Opéra, tout étincelant de ses +mille lumières et son animation extraordinaire; pour Séléna et son père, +c'était la Perspective-Newsky dont l'image brillante s'étendait à leurs +pieds; quant à Farenheit, il avait proclamé tout de suite que, de la +nacelle d'un ballon, New-York devait certainement avoir cet aspect, avec +ses avenues rectilignes et brillamment éclairées. + +Mais ce qui donnait à la _Ville-Lumière_ un aspect étrange, fantastique, +c'étaient moins ces milliers de lumières qui découpaient, dans l'ombre +de la nuit, la carcasse même de la cité, avec ses rues et ses monuments, +que surtout des centaines d'étincelles qui sillonnaient l'espace dans +tous les sens, semblables à des myriades de feux follets voltigeant à la +surface du sol. + +--Oh! oh! fit M. de Flammermont d'un ton goguenard, messieurs les +Martiens se rendent à leurs plaisirs. + +--Ou à leurs affaires! reprit Farenheit. + +--La nuit n'est généralement pas le moment que l'on choisit pour faire +des affaires, reprit le jeune comte. + +--_The business!!_ répliqua sentencieusement l'Américain. + +Et se tournant vers Fricoulet. + +--Ne m'avez-vous point dit, hier même, que ces gens-là, plus que nous +encore, se conformaient à la devise: _Time is money!_ + +--Assurément! mais je ne vous ai point dit que ce temps, si précieux +pour eux, ils le consacrassent aux affaires... + +Sir Jonathan ouvrit des yeux énormes. + +--À quoi donc, en ce cas, peuvent-ils employer leur temps? + +--Je vous l'ai dit: les Martiens, doués par la nature d'une somme +considérable de curiosité, consacrent leur vie à satisfaire cette +curiosité... tout, pour eux est problème... et chaque fois qu'ils sont +arrivés à en résoudre un,--si petit fût-il--ils sont persuadés d'avoir +fait un pas vers l'absolue perfection,... aussi tous leurs efforts +sont-ils dirigés vers la science,... la seule clé qui puisse leur ouvrir +la porte de l'éternel mystère. + +--Alors, dit Gontran, tu es persuadé que tous ces individus ne sont +point à leurs plaisirs? + +--Vous croyez qu'ils ne courent point à leurs affaires? poursuivit +Farenheit. + +L'ingénieur secoua la tête en souriant: + +--Vous avez raison tous les deux quant à l'expression même; mais vous +avez tort quant au sens que vous lui donnez,... j'entends, moi, par +affaires, l'emploi du temps... eh bien! quand on emploie son temps +suivant son goût et ses aptitudes, n'éprouve-t-on pas un véritable +plaisir? + +[Illustration] + +En ce moment, Aotahâ poussa une exclamation gutturale, désignant de la +main, au centre même de la ville, une masse toute étincelante de +lumières. + +--Qu'est-ce que cela? demanda l'ingénieur. + +La réponse du Martien provoqua chez lui une vive surprise. + +--Qu'y a-t-il? demanda Ossipoff. + +--Si j'ai bien compris, ce monument illuminé serait à la fois une sorte +d'Institut et de Palais de gouvernement. + +--Quoi! fit Gontran, la politique et la science logent sous le même +toit? + +--Par la simple raison qu'elles ne sont qu'une seule et même personne... +ou plutôt que la première est absorbée par la seconde... dans un monde +aussi avancé en civilisation que celui-ci, la race spéciale appelée sur +terre, homme politique, a disparu depuis de longs siècles... elle a dû +certainement exister, mais à une époque pour ainsi dire préhistorique, +correspondant peut-être à la nôtre actuelle. + +--Ah! les heureuses nations! soupira comiquement M. de Flammermont. + +--Heureuses parce qu'elles sont pratiques; et puis, c'est toujours la +conséquence de leur _Time is money_. Le temps, à leurs yeux, a une trop +grande valeur pour qu'ils le gaspillent à la politique,... en outre, +chez nous, la politique cache toujours un intérêt personnel, et ces +gens-là ont l'esprit trop vaste, le cœur trop grand pour que de +semblables petitesses y puissent trouver place. + +[Illustration] + +--Ah! s'écria Gontran, n'était mon amour pour Séléna qui me fait +souhaiter ardemment de revoir la Terre, puisque là seulement j'y dois +trouver l'écharpe municipale, indispensable à mon bonheur, je planterais +ma tente ici,... car un pays où l'on ne parle pas politique et surtout +où la politique n'existe pas, un pays comme celui-là est le Paradis! + +Pendant cette conversation, l'appareil quittant les hauteurs auxquelles +il planait, était descendu insensiblement jusqu'à une centaine de mètres +au-dessus de la ville. + +Aotahâ prononça quelques monosyllabes que Fricoulet comprit sans doute, +car il se leva et prit la place du Martien qui venait de déployer ses +ailes et de quitter l'appareil. + +--Où donc va-t-il? demandèrent les Terriens. + +--Il va prévenir les autorités de notre arrivée, répondit +l'ingénieur,... dans quelques instants, il va être de retour. + +Bientôt, en effet, un bruit d'ailes qui fendaient l'espace se fit +entendre et Aotahâ les rejoignait. + +Sans mot dire, il saisit le levier conducteur et l'hélicoptère se +dirigea sur le monument désigné par Fricoulet comme étant +l'Institut; une fois là, la grande hélice supérieure s'immobilisa +et, soutenue seulement par les deux plus petites, l'appareil tomba +perpendiculairement, comme la balle d'un fil à plomb. + +Puis les voyageurs traversèrent une zone étincelante, tellement +étincelante que, sous l'impression de la douleur, ils fermèrent les +yeux, et sans qu'ils pussent immédiatement se rendre compte du pourquoi, +ils entendirent bruire à leurs oreilles un indescriptible tumulte. + +Soudain, un choc léger les fit tressauter sur leurs sièges, ils +entr'ouvrirent les paupières. + +L'appareil, immobile maintenant, était suspendu par sa grande hélice à +la voûte d'une vaste salle, voûte transparente car, au travers, on +apercevait les cieux étoilés, mais, en même temps, cette voûte +réfléchissait, comme un miroir, les milliers de lumières qui +étincelaient de toutes parts. + +Au-dessous d'eux, une foule grouillante et gesticulante les considérait +avec étonnement, poussant de brèves interjections et agitant les ailes +dans des battements précipités. + +--Fichtre! grommela Fricoulet, il me semble que nous faisons un certain +effet. + +--Oui, l'effet d'un lustre dans un théâtre, riposta l'Américain d'une +voix rogue. + +--C'est ma foi vrai! dit à son tour Gontran... il est seulement +regrettable que nous ne soyons pas incandescents... nous ressemblerions +à un faisceau de lumières Jablochkoff. + +Mickhaïl Ossipoff se rengorgeait, persuadé que toute cette multitude +était réunie pour l'acclamer, lui et ses compagnons... + +--Ce que c'est que la gloire, chuchota-t-il à l'oreille de M. de +Flammermont. + +Celui-ci eut un haussement d'épaules imperceptible... + +--Ne vous illusionnez-vous pas, mon cher monsieur, répliqua-t-il... Si +ce que Fricoulet nous a dit de ces gens-là est exact, nous ne devons +être pour eux que de bien petits enfants... à côté de ces penseurs qui +ont arraché à la nature une si grande partie de ses secrets, nous en +sommes à peine, nous, à l'alphabet scientifique... + +--Voilà qui est parlé, mon brave Gontran, exclama l'ingénieur... et tu +as d'autant plus raison que l'on ne nous attendait pas; tous ces gens-là +sont des délégués scientifiques des différents districts de l'Équateur, +venus pour assister à d'intéressantes communications concernant la +prochaine guerre... + +Aotahâ toucha Fricoulet du doigt pour lui imposer silence; puis il +s'élança sur une haute colonne surmontée d'une sorte de plate-forme où +il replia ses ailes; une fois là, il prononça quelques sons gutturaux +qui parurent faire, sur l'assemblée, une profonde impression, et +rejoignit les voyageurs. + +--Que dit-il donc? demanda Séléna. + +--Il fait son métier de _barnum_; il nous présente aux Martiens comme +dans les cirques de Paris, on présente au public quelque monstre +difforme ou quelque habitant de contrées inconnues... pour lui, +d'ailleurs, nous sommes parfaitement laids et représentons l'espèce +intelligente de l'Univers sous une forme fort arriérée... + +--Mais qu'a-t-il donc dit en terminant qui a paru exciter l'hilarité des +auditeurs? + +--Faisant allusion à nos membres inférieurs grâce auxquels nous nous +traînions, a-t-il dit, si disgracieusement, il a déclaré que bien des +canaux seraient creusés à la surface de leur monde, avant qu'il nous +soit poussé des ailes. + +--Des ailes!... des ailes!... grommela Farenheit... se considèrent-ils +donc comme le summum de la perfection?... ils me font l'effet d'énormes +volatiles... + +L'indignation de l'Américain amusa beaucoup les voyageurs qui partirent +d'un grand éclat de rire. + +Leur hilarité fut couverte par un brouhaha inimaginable qui accueillit +l'apparition, sur la colonne qui jouait le rôle de tribune, d'un Martien +auquel son vol appesanti et son duvet tout blanc donnaient l'aspect d'un +vieillard. + +Fricoulet, prévenu par son guide que c'était, en effet, l'un des plus +vieux et des plus renommés savants de l'Équateur, s'apprêta à écouter +attentivement. + +[Illustration] + +Bientôt, ses compagnons le virent sourire avec pitié. + +--Parbleu! murmura-t-il, voilà une idée assez saugrenue et qui, en tout +cas, ne doit pas être fort meurtrière... des canons chargés d'air!... + +--En effet, riposta Gontran, comme engins de guerre cela me paraît assez +platonique. + +--Plus platonique, à coup sûr, que de bonnes pièces de vingt-quatre +chargées de bons boulets de vingt-quatre kilogs..., grommela Farenheit. + +Fricoulet lui posa la main sur le bras. + +--Ça, par exemple, non, répondit-il... ce serait encore moins meurtrier +que les canons à air dont parle cet individu. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'en raison de leur peu de pesanteur, vos bons boulets de cinq +cents kilogs ne retomberaient jamais et s'enfuiraient pour toujours dans +le ciel... à moins qu'une partie des combattants n'aille prendre +position soit sur Deimos, soit sur Phobos, et encore... + +L'attention des Terriens fut ramenée vers l'orateur dont le discours +paraissait faire, sur l'Assemblée, un effet diamétralement opposé à +celui qu'il en attendait. + +En vain il gesticulait, tenant à la main un tube de verre mesurant près +de cinquante centimètres de long sur vingt centimètres de diamètre, en +vain il poussait des exclamations qui, par moments, atteignaient +l'intensité de cris véritables, l'efficacité du système qu'il proposait +ne semblait rien moins que prouvée. + +Alors, on le vit soudain braquer son tube sur le point de la salle où +l'opposition était la plus acharnée et, sans mot dire, il lança dans le +tube un jet enflammé. + +Cette démonstration fut concluante; comme par enchantement, tous ceux +qui se trouvaient dans cette direction furent renversés, culbutés ainsi +que des capucins de cartes. + +Ce fut, pendant quelques instants, une confusion indescriptible, un +concert de cris, de gémissements, de volettements effarés; dans ce +mélange soudain d'individus, les familles disloquées, brouillées, +confondues, cherchaient à se reconnaître. Et au fur et à mesure que les +maris avaient retrouvé leurs femmes, les pères leurs enfants et les +enfants leurs mères, les ailes s'ouvraient et l'on s'enfuyait par les +baies ouvertes dont la salle était percée. + +Les autres assistants, convaincus par cet exemple frappant, firent +entendre un petit clappement de langue en guise d'applaudissement, puis +se retirèrent lentement. + +Alors, l'obscurité se fit, et les Terriens, accablés de fatigue, +s'endormirent d'un profond sommeil sur leur appareil... + +Le premier, Fricoulet fut éveillé. + +Déjà, le soleil pénétrait de toutes parts dans la salle immense que +Farenheit remplissait, à lui seul, du bruit formidable de ses +ronflements. + +Sitôt l'œil ouvert, l'ingénieur pensa à se rendre compte du pays dans +lequel il se trouvait, aussi courut-il à l'une des ouvertures par +lesquelles il avait vu, la veille, s'envoler la foule des Martiens. + +Il poussa un cri de surprise qui réveilla ses compagnons et les fit +accourir auprès de lui. + +--Mais, c'est Venise! s'exclama Séléna. + +Les rues, en effet, au lieu d'être faites du sol même, étaient liquides, +et les maisons se reflétaient dans l'eau. + +--Comment font-ils pour marcher? demanda Farenheit. + +--Comme on fait à Venise, parbleu! riposta Gontran... on va en bateau. + +--Peine inutile... leurs ailes suffisent. + +--C'est vrai... j'oublie toujours que ces gens-là ont la propriété de +voler. Mais cela doit singulièrement modifier leur architecture. + +--Pas besoin d'escaliers, en effet. + +M. de Flammermont croisa les mains dans un geste comique. + +--Ah! les heureuses gens! soupira-t-il. + +--En quoi les trouves-tu si heureux que cela? + +--En ce qu'ils ne connaissent pas l'un des plus grands fléaux inventés +par notre civilisation... le concierge!... les maisons n'ayant pas de +porte, il n'est aucunement besoin de quelqu'un pour les garder... les +locataires entrent, sortent, reçoivent, sans être obligés de passer sous +les yeux de cet Argus-Cerbère... Ah! les heureuses gens! + +Fricoulet qui, tout en aimant son ami, ne négligeait cependant aucune +occasion de le tourmenter, lui murmura à l'oreille: + +--Malheureusement, si les Martiens ignorent le cordon du concierge, ils +ignorent également l'écharpe tricolore du maire... + +Le visage souriant du jeune comte se rembrunit aussitôt. + +[Illustration] + +Aotahâ survint au même moment. + +--Un monde aussi avancé que celui-ci dans le progrès et dans la +civilisation doit avoir de merveilleux instruments télescopiques? + +Ces paroles, prononcées par Ossipoff, s'adressaient à Fricoulet. + +--Sans nul doute, répondit celui-ci. + +Et il transmit immédiatement au Martien la réflexion du vieillard. + +Aotahâ désigna l'énorme colonne du haut de laquelle l'inventeur martien +avait fait, la veille, l'expérience de son canon à air, et les Terriens +remarquèrent, à leur grande stupéfaction, que cette colonne, longue de +quatre-vingts mètres et mesurant près de trois mètres de diamètre, +n'était autre chose qu'un gigantesque équatorial. + +Ossipoff poussa un cri de joie et d'admiration; en un bond, il fut près +de l'instrument. + +--Que voulez-vous observer avec une semblable lumière? demanda +Fricoulet. + +--Je veux résoudre l'un des plus intéressants problèmes de l'astronomie +moderne, répliqua le vieillard... d'ici, et avec un équatorial aussi +puissant, l'on doit pouvoir soulever le voile qui enveloppe les _Petites +Planètes._ + +Et se frottant les mains d'un air ravi, il ajouta: + +--Hein! Gontran... les petites planètes?... + +Le jeune homme chercha le regard de Fricoulet; celui-ci riait sous cape. + +--Ah! oui, les petites planètes... répéta Gontran... quel régal +magnifique! + +Et de nouveau, il implora le secours de l'ingénieur. + +Celui-ci, pendant qu'Ossipoff manœuvrait l'équatorial pour le braquer +dans la direction voulue, se pencha vers le comte. + +--Observation _petites planètes_ impossible en ce moment, chuchota-t-il. + +Gontran répéta aussitôt: + +--Mais, cher monsieur, vous ne pouvez vous livrer, à présent, à aucune +étude à ce sujet. + +Le savant se redressa. + +--Et pourquoi donc? demanda-t-il. + +Gontran regarda Fricoulet qui lui montra le soleil dont les rayons dorés +irradiaient l'espace. + +--Mais tout simplement parce qu'il fait jour, répondit le jeune homme en +affectant un ton légèrement railleur. + +Ossipoff se frappa le front. + +--C'est, ma foi, vrai! répliqua-t-il... il y a des moments, ma parole, +où je n'ai pas la tête à moi. + +Puis il ajouta: + +--Eh bien! j'attendrai cette nuit... Dieu merci! les sujets +d'observation ne manquent pas. + +Et, avec un bonheur d'autant plus ineffable qu'il n'en avait joui depuis +longtemps, il colla son œil à l'objectif de l'équatorial. + +Quand il vit le vieillard parti dans l'espace à la suite de son rayon +visuel, Gontran tira Fricoulet à l'écart. + +--De grâce, implora-t-il, parle-moi des _petites planètes_... qu'est-ce +que c'est encore que cela? + +Et se prenant la tête à deux mains: + +--Jamais, gémit-il, ma cervelle ne sera assez forte pour résister à tout +le travail que je lui impose. + +[Illustration] + +--Cela la change, répliqua plaisamment l'ingénieur. + +--Trop... + +--Eh bien! renonce à tes projets de mariage... et redeviens le Gontran +d'autrefois. + +Le jeune comte eut un geste plein d'énergie. + +--Cela! jamais... je préfère avaler les planètes, petites et géantes, +après avoir dévoré les moyennes, dussé-je mourir d'indigestion. + +--En ce cas, dit en riant Fricoulet, prépare ton estomac... la gaveuse +astronomique va fonctionner... + +--Je t'écoute... parle. + +[Illustration] + +L'ingénieur tira de sa poche son inévitable carnet qu'il tendit à son +ami en disant: + +--Écris les nombres suivants: 0, 3, 6, 12, 24, 48, 96. + +--C'est fait, et à présent? + +--À présent, que remarques-tu?... + +Les yeux du jeune homme s'arrondirent à cette question, et sa langue +demeura muette. + +Séléna, qui était venue le rejoindre et qui regardait par dessus son +épaule, murmura: + +--Que chaque nombre est le double de celui qui le précède, est-ce cela, +monsieur Fricoulet? + +--Mademoiselle, répondit l'ingénieur, j'ai rarement vu une personne de +votre sexe douée d'un sens d'observation aussi intense que le vôtre. + +La jeune fille rougit. + +[Illustration] + +--Ce n'est pas bien difficile, balbutia-t-elle, et si M. Gontran voulait +se donner la peine de faire attention... + +--Maintenant, poursuivit Fricoulet, à chacun de ces nombres ajoute 4. + +Gontran sursauta. + +--Mais ce n'est pas de l'astronomie cela, c'est un de ces petits jeux de +société auxquels, dans les familles bourgeoises, on consacre les soirées +dites: soirées en long... et où l'on... + +Un formidable bâillement interrompit sa phrase. + +--Allons, dit Fricoulet, as-tu ajouté 4? + +--Oui, voilà qui est fait, et maintenant j'ai: 4, 7, 10, 16, 28, 52, +100. + +--C'est très bien... maintenant, sais-tu ce que représente, à peu près, +chacun de ces nouveaux nombres? + +--Mais, tu nous poses des questions abracadabrantes... ces nombres-là +peuvent représenter un tas de choses... cela dépend desquelles on +parle... + +--Je ne sache pas que nous parlions, en ce moment, d'autre chose que +d'astronomie... eh bien! puisque tu ne le sais pas, je vais te le dire: +chacun de ces nombres représente la distance moyenne d'une ancienne +planète au Soleil... écris ceci: Mercure, 3,9--Vénus, 7,2--La Terre, +10--Mars, 15--Jupiter, 52--Saturne, 95. + +--En effet, observa Gontran, à peu de chose près, c'est identique... + +--Mais en comparant ces nouveaux nombres avec les premiers, tu ne +remarques rien?... + +Le jeune homme se tut quelques instants: + +--Ma foi, non, dit-il; je ne remarque rien. + +--Et le nombre 28?... + +--Tiens! c'est vrai... il ne correspond à aucune planète. + +--C'est précisément cette lacune que Kepler avait signalée dans ses +recherches sur les _Harmonies du Monde_ et dont, plus tard, Titius et +Bode devaient confirmer l'existence... d'ailleurs, lorsqu'en 1781, +Herschell découvrit Uranus, elle se plaça à la distance 196 qui continue +la série... + +M. de Flammermont l'écoutait parler, sans paraître comprendre grand +chose à son explication... + +--Alors, fit-il, ce nombre 28... + +--Est celui qui représente la distance à laquelle, entre Mars et +Jupiter, devait se trouver un autre monde qui, jusqu'alors, avait +échappé à l'observation humaine... + +--C'est singulier... je n'ai rien vu de semblable dans les _Continents +célestes_, murmura M. de Flammermont. + +--Ta mémoire te sert mal;... il y est question des petites planètes... + +--En effet... j'ai vu un chapitre portant ce titre-là... mais j'ai jugé +cela de peu d'importance et j'ai passé à Jupiter. + +--Eh bien! tu as eu tort... car ce sont précisément ces petites planètes +que représente le nombre 28. + +--Les petites planètes! répéta le jeune homme, combien donc y en a-t-il? + +Fricoulet allongea les lèvres dans une moue dubitative: + +--Peuh! fit-il, quelque chose comme 224, je crois... mais on en découvre +tous les jours... + +Gontran eut un mouvement d'effroi. + +--Tu ne t'imagines pas, grommela-t-il, que je vais me fourrer dans la +tête les noms de ces 224 planètes. + +--Mais il n'y a pas que leurs noms; il y a aussi leurs coordonnées; +c'est-à-dire leur diamètre, leur surface, leur densité, l'orbite décrite +par elles autour du Soleil, avec leur aphélie, leur périhélie, etc. + +--Et il y a un _et cœtera_! gémit Gontran... non, vois-tu, j'en +deviendrai fou! + +Et il tendit à Fricoulet le carnet qu'il lui avait prêté. + +--Cependant, insista l'ingénieur, la prudence exige que tu ne te laisses +pas prendre au dépourvu par les questions que M. Ossipoff ne manquera +certainement pas de t'adresser ce soir. + +Gontran prit un air résigné. + +[Illustration] + +--Allons, va, bourreau... murmura-t-il, assassine-moi avec tes deux cent +vingt-quatre planètes... pour peu que chacune d'elles soit seulement +aussi grosse que la Terre... tu as de quoi m'assommer. + +--Eh bien! regarde comme j'ai eu raison d'insister, répliqua +l'ingénieur, tu viens de commettre là une hérésie formidable; d'après la +théorie générale du système planétaire, la masse totale de ces deux cent +vingt-quatre planètes ne peut dépasser le tiers de la masse terrestre... + +--Pourquoi cela? + +--Te répondre m'allongerait inutilement... qu'il te suffise de savoir +que cela est... plus tard, quand j'aurai un moment, je t'expliquerai... + +--Explique-moi donc alors comment cette zone sidérale a été considérée +si longtemps comme déserte? + +--À cause de l'infinie petitesse de ces astéroïdes, dont les plus +importants ont cinq cents kilomètres de diamètre, au maximum, et qui +nous apparaissait sous la forme d'étoiles de onzième grandeur... et +puis, tu as dû remarquer qu'il y a beaucoup plus de chance de trouver +une chose que l'on sait exister, que celle après laquelle on court, à +tâtons, sans indications précises, sans certitude. + +--C'est la vérité! + +--Eh bien! du jour ou le nombre 28 fut déclaré par Titius comme n'ayant +aucune représentation céleste, il se forma une association de +vingt-quatre astronomes pour fouiller l'espace et trouver ce monde qui +se dérobait ainsi à la curiosité humaine. + +--Et qu'ont-ils trouvé? + +--Eux, rien du tout; mais un astronome de Palerme, qui observait les +petites étoiles du Taureau, découvrit par hasard, précisément à cette +distance de 28, un monde nouveau qu'il baptisa du nom de _Cérès_. + +--Par hasard! s'écria Gontran... c'était bien la peine de constituer une +société de vingt-quatre savants? + +--Plusieurs des plus grandes découvertes dont l'humanité s'enorgueillit +sont dues au hasard, mon cher Gontran, dit Mickhaïl Ossipoff qui était +venu rejoindre ses compagnons. + +[Illustration] + +Le jeune comte tressaillit et, se penchant vers Fricoulet: + +--Ne m'abandonne pas surtout, lui souffla-t-il à l'oreille. + +--Du reste, poursuivit le vieillard, si la première fut découverte +fortuitement, il n'en a pas été de même pour les suivantes qui, toutes, +sont dues à des études persévérantes, à des recherches opiniâtres. + +--Il y a, dit à son tour Fricoulet, des astronomes qui se sont fait pour +ainsi dire une spécialité des petites planètes. Palisa en a découvert +40, un de vos compatriotes, sir Jonathan--Peters--en a découvert 34, +nous en devons 14 à Prosper Henry, de l'Observatoire de Paris; 14 +également à un peintre allemand, Goldschmidt... + +Et l'ingénieur eût continué longtemps de la sorte, si Ossipoff, persuadé +comme toujours, que le jeune homme faisait, par vanité, étalage d'une +science superficielle, ne lui eut coupé la parole avec un mouvement +d'impatience: + +--Puisque la conversation est sur ce sujet, dit-il en s'adressant à +Gontran, je vous serais bien reconnaissant de me donner votre avis. + +--Mon avis!... sur quoi? demanda M. de Flammermont. + +Et, _in petto_, il ajouta: + +--Voilà l'assaut! + +--Mais votre avis sur la formation de ces planètes, répliqua le +vieillard. + +Pour le coup, Gontran était acculé à son ignorance; nerveusement, il +étirait sa moustache tout en poussant des hem! hem! pleins d'aveu, et +ses regards désespérés s'attachaient sur Séléna, lorsque soudain, il vit +la jeune fille prendre sa montre et la laisser tomber. + +Ossipoff poussa un cri et se précipita: mais sa fille l'avait devancé +et, ramassant les morceaux, les montrait, avec un sourire singulier, à +M. de Flammermont. + +Ce geste fit luire, dans son cerveau, une lumière subite: + +--Parbleu! dit-il avec assurance, toutes ces petites planètes ne peuvent +être que les fragments d'un monde qui, pour une raison inconnue encore, +mais que la science découvrira, aura éclaté. + +[Illustration] + +Ossipoff hocha la tête. + +--Oui, dit-il, je sais que cette opinion a de fervents adeptes; +seulement, ce n'est pas la mienne. + +--Et pourquoi cela? demanda, avec assurance, l'infortuné Gontran. + +--Parce que, pour un seul monde d'une masse égalant à peine le tiers de +la masse terrestre, il était absolument inutile d'une zone aussi étendue +que celle occupée par les petites planètes. + +Et il regardait le jeune comte, épiant la réponse qu'il allait faire +pour réfuter cet argument. + +Ce fut Fricoulet qui répondit, avant que le vieillard eût pu l'arrêter. + +--Ce que vous dites là serait logique si la fragmentation n'avait pas +été successive et si Jupiter n'était pas là pour expliquer comment ont +pu être disloquées toutes les orbites de ces fragments. + +Et voyant Ossipoff frapper du pied avec impatience, il s'empressa +d'ajouter: + +--Moi, je n'ai aucune idée à ce sujet; je ne fais que vous répéter, mot +pour mot, ce que me disait Gontran tout à l'heure... + +L'irritation du vieillard s'apaisa; néanmoins, il répliqua d'un ton un +peu sec: + +--Toutes les opinions sont libres; quant à moi, j'estime, au contraire +de vous, que, loin d'être les fragments d'une planète, ces astéroïdes en +sont les éléments constitutifs, détachés de l'équateur solaire par la +puissante attraction de Jupiter et empêchés, par cette même attraction, +de se réunir jamais pour former un tout. + +Gontran hochait la tête d'un air capable. + +--Cette théorie est tout au moins aussi vraisemblable que la vôtre, fit +Ossipoff avec un accent un peu amer. + +--Sans doute... sans doute... + +Fricoulet, qui avait remarqué combien son intervention irritait le +vieillard et qui se faisait un malin plaisir de l'exaspérer, demanda +alors d'un air naïf: + +--Comment expliquez-vous, dans votre théorie, cette particularité que +les orbites de ces petites planètes se coupent toutes au même point?... +n'est-ce point une preuve à l'appui de la nôtre, car vous savez qu'une +loi mécanique veut... + +Ossipoff le foudroya d'un regard. + +--Ah! dit-il, vous êtes bien heureux d'avoir appris cela tout à l'heure +pour en faire parade maintenant. + +Fricoulet fronça légèrement les sourcils. + +--Alcide! murmura Gontran sur un ton de prière... + +--Monsieur Alcide! implora Séléna qui redoutait de voir le jeune +ingénieur, exaspéré par le langage acerbe du vieillard, laisser échapper +quelque parole imprudente. + +Mais Fricoulet, aussitôt rasséréné, leur fit signe de la main de n'avoir +crainte. + +--D'un autre côté, poursuivit Ossipoff en s'adressant cette fois +directement à M. de Flammermont, les plus gros parmi ces mondes sont +sphériques; Cérès, Fallos, Junon, Hebé, Psyché, Calliope... + +Encore cette fois, Fricoulet intervint. + +--Et Camille, Sylva, Zeha, Lumen, Gallia, dit-il, que pensez-vous de +leur forme... + +Le vieux savant eut un sourire méprisant. + +--Mon cher monsieur, répondit-il, quand on se mêle de parler d'une +chose, il faut tout au moins connaître cette chose... or, vous vous +imaginez posséder des notions astronomiques, parce que M. de +Flammermont veut bien vous en dire quelques mots, de temps en +temps--malheureusement, cette couche de vernis scientifique s'écaille +d'elle-même... pour les astres que vous venez de nommer, Gontran a +peut-être négligé de vous dire ou plus vraisemblablement vous avez +négligé de retenir qu'ils étaient si petits que dans les plus puissants +télescopes, ils n'apparaissent que comme des points lumineux. + +--C'est précisément ce sur quoi nous nous basons, déclara Fricoulet en +prenant un air comiquement important, pour prétendre que ces mondes sont +de petits éclats de forme polyédrique, fragments d'un monde détruit! + +Ossipoff éclata de rire. + +--Du moment que vous raisonnez ainsi, toute discussion est inutile entre +nous, grommela-t-il. + +Séléna, pour faire diversion, demanda: + +--Si ces mondes sont aussi petits, il n'y a guère de chance pour qu'ils +soient habités? + +Gontran, à la mémoire duquel revinrent tout à coup les théories +philosophiques de son illustre homonyme, répliqua avec une autorité qui +impressionna Ossipoff. + +--Et pourquoi cela, ma chère Séléna? sur quoi vous basez-vous pour +proclamer ces mondes inhabités? sur leur exiguïté, mais je ne vois point +en quoi cela peut les empêcher de prendre part au concert de vie +universelle... n'avons-nous pas sur la Terre même des preuves de ce que +j'avance... La Grèce, ce pays au territoire infime, n'a-t-il pas été, +pendant de longs siècles, le flambeau de l'Antiquité? + +--Seulement, objecta Fricoulet malicieusement, sur le sol grec, les +conditions de pesanteur étaient tout autres qu'à la surface de ces +globules auxquels tu parais t'intéresser énormément, je ne sais pas trop +pourquoi. + +--Rien ne prouve que l'humanité ne soit pas colossale; tout, au +contraire, porte à le penser,... la taille des habitants étant en raison +inverse de l'intensité de la pesanteur. + +Et, satisfait de cette formule qui venait de germer dans sa tête, +Gontran se pencha vers Séléna avec un gracieux sourire aux lèvres. + +--Savez-vous à quoi vous arrivez avec un raisonnement semblable, dit +alors Ossipoff: à avoir des habitants plus grands que les mondes sur +lesquels ils sont appelés à vivre! + +[Illustration] + +Gontran tressaillit et regarda l'ingénieur qui lui fit signe que le +vieillard avait raison. + +Heureusement, un vol de Martiens vint s'abattre dans l'observatoire, +suivi bientôt d'un autre, puis d'un autre encore qui, se mettant les uns +à la suite des autres formèrent en quelques instants, une longue +théorie, semblables au ruban humain qui se déroule, le soir, à la porte +de nos théâtres. + +Chose singulière que Séléna fut la première à remarquer, les enfants +étaient en grande majorité. + +[Illustration] + +--Sans doute y a-t-il matinée à un _Robert-Houdin_ ou à un _Cirque +d'Hiver_ quelconque, dit plaisamment M. de Flammermont. + +--Le meilleur moyen de savoir à quoi vous en tenir, proposa Fricoulet, +est de suivre ces gens-là... du moment que nous sommes sur un monde ou +la curiosité est le mobile de toutes les actions, ils ne peuvent pas +nous en vouloir d'être curieux. + +Ce conseil fut jugé bon et, sans tarder, les Terriens prirent la file. + +Après une attente qui ne fut pas longue--les Martiens mettant à toutes +leurs actions une rapidité inouïe,--nos voyageurs arrivèrent à une porte +qu'ils franchirent à la suite de ceux qui les précédaient et ils se +trouvèrent aussitôt enveloppés d'ombres épaisses, tellement épaisses +qu'ils ne purent distinguer non seulement en quel endroit ils se +trouvaient, mais encore s'ils étaient seuls ou non. + +Tout à coup, sans qu'ils eussent bougé de place, il leur sembla qu'ils +étaient transportés dans l'espace, sous le dôme céleste constellé de +mille étoiles parmi lesquelles étincelaient des constellations et des +planètes parfaitement reconnaissables. + +Puis, un de ces astres qui n'avait paru jusqu'alors que comme un point +lumineux, grossit, accourant au devant des spectateurs avec une rapidité +vertigineuse, pour se transformer comme par miracle en une sphère +énorme, gigantesque qui bientôt eut envahi le ciel tout entier. + +Maintenant, les Terriens, muets de stupeur et la poitrine comprimée par +une singulière angoisse, distinguaient aussi parfaitement qu'ils eussent +pu le faire à l'aide d'un puissant télescope, la topographie bizarre de +ce monde inconnu: c'était un enchevêtrement inextricable de terre et +d'océans, de terres qui semblaient des brasiers ardents et d'océans où +semblaient s'agiter des vagues de feu liquide; c'étaient aussi des trous +sombres, ainsi que des cratères de volcans et des pics étincelants comme +des sommets de montagnes neigeuses: des nuages verdâtres allongés en +bandes parallèles à l'équateur, formaient comme un écran à ce paysage. + +Gontran sentit qu'on lui poussait le coude et une voix, celle +d'Ossipoff, murmura à son oreille: + +--Je ne m'y reconnais plus du tout, mon cher ami,--et vous? aucune carte +céleste ne mentionne une planète semblable--à votre avis?... + +Sa phrase s'acheva dans une exclamation de surprise et de frayeur tout à +la fois. + +[Illustration] + +Au moment où il semblait aux Terriens que cette sphère colossale, +s'avançant toujours sur eux, allait les écraser de sa masse, elle +éclata, comme éclatent dans l'espace ces belles fusées multicolores par +lesquelles se terminent ordinairement les feux d'artifice. + +Seulement, au lieu de se dissoudre, comme font les parties +infinitésimales des fusées, et de devenir invisibles, les fragments de +ce monde repoussés par une force intérieure à la sphère, s'enfuirent de +tous côtés dans l'espace assombri. + +Bientôt, il ne resta plus qu'un ardent petit soleil qui continua +lentement sa marche dans l'infini. + +Puis les astres parurent rentrer dans la nuit; tout disparut et l'ombre +s'épaissit de nouveau autour des Terriens. + +--_By God!_ grommela Farenheit, voilà un truc fort intéressant et qui +aurait un succès fou à New-York. + +--Peuh! répliqua le sceptique Fricoulet; ce n'est pas autre chose que de +la lanterne magique compliquée de fantasmagorie et de vues fondantes... +Gontran avait raison de dire tout à l'heure que les Martiens allaient à +une matinée; on se serait cru chez Robert-Houdin. + +--Mais qu'ont-ils voulu nous montrer là? demanda Ossipoff. + +--La planète numéro 28, sans doute, répondit Fricoulet. + +--Vous êtes fou... + +Tout en parlant, les Terriens étaient revenus sur leurs pas; en rentrant +dans l'observatoire, ils retrouvèrent Aotahâ. + +Comme bien on pense, le premier mouvement de Fricoulet fut de lui +demander des explications. + +Après avoir écouté les paroles brèves et rapides du Martien, l'ingénieur +se tourna vers ses compagnons: + +--Parbleu! mon cher Gontran, fit-il; on a bien raison de dire: Aux +innocents les mains pleines? + +--Qu'entends-tu par là? + +--Tout simplement que ce que nous venons de voir est la confirmation de +la théorie des _Petites planètes_. + +Ossipoff fit un bond formidable. + +--Qu'en savez-vous? + +--C'est Aotahâ qui vient de me le dire. + +--Qu'en sait-il lui-même? + +À cette question, Fricoulet ne répondit qu'en haussant les épaules et +s'adressant à Gontran: + +--Les Martiens ont, depuis des milliers d'années, trouvé le moyen +d'enregistrer la lumière comme nous avons trouvé, par le phonographe, le +moyen d'enregistrer le son... le spectacle saisissant auquel nous venons +d'assister a été photographié d'après nature et le brisement de cette +planète a été pour nous tel qu'il a été, il y a des siècles, pour les +Martiens. + +--Ce n'est pas croyable! grommela Farenheit. + +--Ces sortes de tableaux, pour ainsi dire vivants, servent à +l'instruction de la jeunesse; c'est ce qui vous explique pourquoi la +foule que nous avons suivie était presque exclusivement composée +d'enfants. + +Ossipoff, tout rêveur et quelque peu humilié au fond, se taisait. + +--Monsieur Fricoulet, dit alors Séléna, vous qui savez tant de choses, +expliquez-moi donc comment on peut arriver à un semblable résultat. + +--Ma foi, mademoiselle, en ce qui concerne le système martien, je ne +puis vous répondre, ne l'ayant pas étudié; quant à celui dont se sert +maître Robert-Houdin, il est des plus simples: en éloignant rapidement +de l'écran tendu entre le spectateur et l'appareil le système optique, +on donne l'illusion du rapprochement de l'apparition, par l'ouverture +d'une seconde lanterne qui s'allume graduellement en même temps que la +première s'éteint, on change la projection et le sujet en vue. + +--C'est ce que nous appelons «_the dissolving views_,» dit Farenheit. + +--Ou «vues fondantes,» ajouta Gontran. + +--Monsieur Fricoulet, je voudrais encore vous demander autre chose. + +--Parlez, mademoiselle. + +--Ces gens ont photographié une planète qui n'existe plus; peut-être +s'intéressent-ils assez à la Terre pour en avoir pris des vues +également. + +L'ingénieur se tourna vers Aotahâ et lui traduisit la question de la +jeune fille. + +Le Martien inclina légèrement la tête et fit signe aux voyageurs de le +suivre. + +Comme précédemment, les Terriens s'arrêtèrent dans une pièce obscure; +puis soudain un voile se déchira, découvrant l'immensité des cieux au +fond desquels un mince croissant, brillant d'une lueur très douce et +très faible apparut. + +Insensiblement ce croissant augmenta, étendant ses deux cornes immenses +sur l'horizon entier; puis la dimension devint telle que les cornes +elles-mêmes disparurent et qu'ils n'eurent plus sous les yeux, encadrés +dans les rayons visuels qu'une partie seule de la planète. + +--_By God!_ grommela Farenheit,... mais c'est Londres que nous +apercevons là,... tenez, voyez la Tamise sur la gauche... et toutes ces +cheminées,... tous ces mâts de bateaux... + +--C'est fort singulier, dit à son tour Fricoulet, on jurerait qu'on +plane en ballon à quelques kilomètres au-dessus du sol. + +Une exclamation émue éclata presque aussitôt. + +[Illustration] + +--La France!... la France!... oh! comme cela file!... c'est Paris qui +sort là du brouillard... Paris!... + +Et un formidable soupir s'échappa de la poitrine de Gontran: en même +temps que la vision de sa ville natale, le jeune comte venait de voir se +dérouler devant ses yeux la silhouette de tous ceux qu'il avait laissés +là-bas, parents, amis, camarades et il se demandait si tous ceux-là il +les reverrait jamais. + +--Parbleu! ricana Fricoulet, je gage que tu cherches la rue d'Anjou? + +--Pourquoi la rue d'Anjou? + +--N'est-ce point là que se trouve la mairie du huitième arrondissement, +le plus chic arrondissement de Paris? + +M. de Flammermont serra avec énergie le bras de son voisin. + +--Tais-toi, fit-il, tes plaisanteries ne sont pas de saison. + +Successivement, avait passé sous les yeux des Terriens muets +d'émerveillement, le panorama de l'Europe centrale, la Suisse avait +exhibé ses glaciers, ses ravins et ses pics neigeux, l'Allemagne ses +vieux burgs démantelés et ses forêts mystérieuses, l'Italie, ses +campagnes dorées et ses côtes bleues; puis apparurent les immensités +blanches de la Russie, les coupoles dorées de Moscou, les glaçons de la +Neva à Pétersbourg, les minarets de Constantinople;... ensuite, ce +furent les steppes sibériens, les jungles indiennes, les rizières +chinoises et les villes du Céleste-Empire, avec leurs monuments +bizarrement découpés, ensuite encore une nappe d'eau qui paraissait +s'étendre à perte de vue et dont les limites apparurent cependant en +quelques minutes. + +Alors un _by God_ formidable éclata tout à coup; c'était Farenheit qui +témoignait de sa joie à la vue de New-York et de son port tout +fourmillant de steamers. + +--Ah! fit-il en soupirant formidablement, que les Martiens, ces gens de +progrès et de civilisation, n'ont-ils un moyen de me faire rejoindre la +cinquième avenue? + +--Mais ils viennent de le faire, sir Jonathan, répliqua Séléna; notre +rayon visuel ne vous a-t-il pas transporté dans votre ville natale. + +--Regardez, mais ne touchez pas, ajouta plaisamment M. de Flammermont. + +--C'est le supplice de Tantale, conclut Fricoulet. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XVII + +COUPS DE CANON ET COUPS DE FOUDRE + +[Illustration] + + +JUSQUES à quand, demanda tout à coup Farenheit, vous proposez-vous de me +traîner ainsi à votre remorque, monsieur Ossipoff? + +À cette question, ainsi posée à brûle-pourpoint, le vieillard ferma le +carnet qu'il noircissait de chiffres et, relevant la tête, regarda +fixement l'Américain: + +--Mon cher sir Jonathan, répondit-il après quelques instants de silence, +vous me demandez là un renseignement qu'il m'est assez difficile de vous +donner. + +--_By God!_ exclama Farenheit, qui donc me le donnera, sinon vous? + +--Moi, parbleu! dit Fricoulet. + +L'Américain se précipita vers l'ingénieur. + +--Oh! vous, dit-il, je savais bien que vous étiez un vrai savant. + +--Moi! non, répliqua le jeune homme d'un air modeste, mais lui. + +Et, de la main, il désignait Gontran qui causait à quelques pas de là +avec Séléna. + +Farenheit hocha la tête d'un air admiratif. + +--Oh! Monsieur de Flammermont, murmura-t-il, il y a longtemps que j'ai +mon opinion faite sur lui... alors, quel est son avis? + +--Son avis est qu'il ne faut pas songer à revenir sur terre, avant +d'avoir poussé notre voyage jusqu'aux confins de l'univers solaire. + +--C'est-à-dire?... + +--Jusqu'à Neptune,... onze cents millions de lieues du Soleil. + +Les yeux de l'Américain s'agrandirent et ses regards s'effarèrent. + +--Onze cents millions,... balbutia-t-il en agitant désespérément dans +l'espace ses grands bras décharnés... mais aurons-nous seulement le +moyen d'y arriver? + +Ossipoff répondit avec un calme imperturbable: + +--Le moyen n'est rien,... c'est le temps qui nous manquera peut-être. + +L'effarement de Farenheit augmenta. + +--Que veut-il dire? souffla-t-il à l'oreille de l'ingénieur. + +--Il veut dire tout simplement qu'il nous faudra, au bas mot, pour cette +petite excursion, une cinquantaine d'années. + +--Mais nous serons morts! gémit-il. + +--Vous peut-être,... M. Ossipoff, à coup sûr,... quant à ces deux +amoureux et moi,... nous serons sans doute encore de ce monde,... +seulement, je me demande si le peu d'années qu'il nous restera à vivre, +vaudront la peine du retour. + +--Du retour! exclama Ossipoff,... vous avez un moyen de retour? + +--Moi! pas,... mais Gontran... + +--Et ce moyen? + +--C'est tout simplement la comète de Halley qui atteint son aphélie dans +cinquante-deux ans d'ici, au delà de Neptune et qui, en reprenant le +chemin du périhélie, pourra nous cueillir pour nous ramener sur +Mercure,... une fois là, nous suivrons, mais en sens contraire, +l'itinéraire que nous avons suivi pour venir ici,... ensuite, de la Lune +à la Terre, c'est une bagatelle. + +Ossipoff se prit à ricaner. + +--N'est-ce point juste? demanda Fricoulet. + +--Parfaitement juste,... seulement, vous avez oublié un détail... oh! un +tout petit détail,... c'est que s'il vous faut une cinquantaine d'années +pour atteindre Neptune, il vous en faudra un peu plus pour retourner sur +la Lune; cela nous fait cent ans en nombre rond,... or, en admettant que +vous donniez une preuve de longévité rare chez les Terriens, vous ne +rejoindrez votre pays natal que pour vous y faire enterrer.--Cela en +vaut-il bien la peine? + +[Illustration] + +Fricoulet secoua les épaules. + +--Assurément non, et s'il ne s'agissait que de moi, croyez bien que je +ne m'inquiéterais guère du retour,... mais ces deux enfants-là, ne +faudra-t-il pas leur donner, avant de mourir, la satisfaction suprême de +s'épouser?... entre nous, près de cent ans de fiançailles mériteront +bien un mariage _in extremis!_ Ne trouvez-vous pas, monsieur Ossipoff? + +Le savant comprit le reproche que contenaient ces paroles et baissa la +tête. + +[Illustration] + +Quant à Farenheit, il était dans un état de stupeur difficile à décrire; +le menton sur la poitrine, les yeux grands ouverts et fixés droit devant +lui, les lèvres pincées, les bras ballants le long du corps, et comme +brisés, il était atterré. + +Enfin, secouant la tête dans un geste superbe de défi: + +--C'est bien, grommela-t-il, j'aviserai. + +--Vous aviserez à quoi, mon pauvre sir Jonathan? demanda Fricoulet avec +une pointe de raillerie. + +--Au moyen de regagner la cinquième avenue, Monsieur, répliqua +l'Américain d'une voix furieuse. + +Et il se dirigeait vers la porte de l'observatoire lorsque, dans l'air +bruit un battement d'ailes et Aotahâ, s'abattant auprès des Terriens, +adressa à Fricoulet quelques monosyllabes rapides. + +--Mes amis, dit l'ingénieur à ses compagnons, notre guide m'informe que +si nous voulons assister à la grande hécatombe martienne dont il nous a +parlé, il faut partir dès à présent. + +--Comment! sitôt! exclama Séléna dont cette nouvelle interrompait le +doux entretien qu'elle avait avec Gontran. + +--Songez, mademoiselle, répliqua Fricoulet, que le point où nous allons +se trouve à 90° de longitude ouest de la Ville-Lumière. + +--Et quel moyen de locomotion allons-nous employer? demanda Ossipoff qui +s'était levé, aux premiers mots, prêt à partir. + +[Illustration] + +Sans doute, le Martien devina-t-il ce que venait de dire le vieillard, +car il étendit ses ailes pour indiquer l'espace. + +--Il ne suppose pas que nous allons nous envoler, bougonna Farenheit. + +Personne ne fit attention à cette boutade, d'autant plus que, très +grave, Gontran dit à Ossipoff: + +--Ne craignez-vous pas d'emmener Mlle Séléna avec nous; si quelque +accident lui survenait... + +Le front du vieillard devint soucieux. + +--J'avais la même pensée que vous, mon cher enfant, répondit-il, mais +comment faire?... je connais Séléna; jamais elle ne consentira à rester +seule ici,... moi-même, je répugnerais à m'en séparer. + +--Et moi de même, ajouta M. de Flammermont. + +Après un moment, il murmura: + +--Si les convenances ne s'y opposaient, je vous proposerais bien de +demeurer avec elle. + +--Ce qui ne te serait nullement désagréable mon gaillard, ricana +Fricoulet,... malheureusement les convenances sont... + +--Alcide, dit alors M. de Flammermont, tu es mon ami... + +L'ingénieur eut un haut-le-corps. + +--Tu n'en as jamais douté, je suppose! exclama-t-il. + +--Moi douter de ton amitié!... ah! Alcide. + +--Tu n'en doutes pas et cependant, tu vas m'en demander une preuve. + +--C'est vrai... + +--Mais illogique,... enfin,... parle. + +--Veux-tu veiller sur Séléna? + +L'ingénieur fit tous ses efforts pour dissimuler la grimace que cette +demande provoqua sur sa face. + +--Tu manques d'enthousiasme, déclara Gontran. + +--Dame!... en toute autre circonstance, je serais à ta disposition; mais +venir sur Mars et ne pas assister au combat qui se prépare,... ne pas +juger de l'effet que va produire le canon à air,... c'est dur! + +Gontran lui tourna le dos, grommelant d'un ton sec: + +--Merci quand même, mon cher. + +Et il demeura pensif, les yeux fixés au sol, cherchant une idée. Tout à +coup, il poussa une exclamation joyeuse. + +--J'ai trouvé, dit-il. + +Et se tournant vers Farenheit: + +--Sir Jonathan, dit-il en pressant la main de l'Américain, j'ai un grand +service à vous demander. + +--Parlez, fit Farenheit étonné de l'intonation grave avec laquelle le +jeune homme avait prononcé ces mots. + +--Voulez-vous veiller sur ma fiancée? c'est une mission de confiance +dont je vous charge,... vous convient-elle? + +--_By God!_ Monsieur de Flammermont, vous me flattez énormément--moi +vivant, je vous jure qu'il n'arrivera rien à Mlle Séléna. + +Puis, se penchant à l'oreille de Gontran. + +--Seulement, ajouta-t-il, je tiens à vous dire ceci, monsieur de +Flammermont, c'est sur votre fiancée que je veillerai, mais non sur la +fille de ce vieux misérable. + +Et il désignait Ossipoff. + +--Que vous a-t-il donc fait? + +--Ce qu'il m'a fait! gronda l'Américain. + +Et, en quelques mots, il mit le jeune comte au courant de la +conversation qui venait d'avoir lieu entre lui, Fricoulet et le vieux +savant. + +[Illustration] + +Un moment atterré par la perspective du mariage _in extremis_ à lui +concédé par Fricoulet, Gontran reconquit bientôt tout son sang-froid. + +La Providence qui l'avait sauvé plusieurs fois déjà, depuis le +commencement de cet étonnant voyage, lui viendrait bien encore en aide, +en cette circonstance. + +Il serra énergiquement la main de l'Américain et lui dit: + +--N'ayez crainte, sir Jonathan, ce sera bien le diable si, à nous deux, +nous ne trouvons pas un moyen de regagner notre planète natale avant +l'époque prédite par ces messieurs. + +Pendant ce temps, Fricoulet s'entretenait avec Aotahâ et, au fur et à +mesure, traduisait à Ossipoff ce que lui disait le Martien. + +Il s'agissait tout naturellement de la lutte qui allait s'engager et +Aotahâ déclarait avoir une confiance absolue dans l'engin expérimenté +quelques jours auparavant à l'Institut. + +--Mais vos adversaires, demandait l'ingénieur, sait-on s'ils ont, eux +aussi, un moyen, non pas de remporter la victoire,--il ne s'agit point +de cela--mais de conserver la vie? + +--On ne sait pas, répondit le Martien; certainement ils ont une arme +mais, à ce sujet, le secret est bien gardé... pour chacun de nous, c'est +une question de vie ou de mort; la destruction est nécessaire, +indispensable; tout le monde est d'accord pour le reconnaître; mais +l'instinct individuel de la conservation est là qui pousse chaque être à +désirer revenir jouir de l'existence, au milieu des siens, de préférence +à son adversaire,... la vie reste donc au plus intelligent et c'est +justice. + +[Illustration] + +En ce moment, il fit signe aux voyageurs de le suivre au dehors; devant +l'Observatoire, un appareil d'aspect singulier se balançait à quelques +pieds du sol: c'était une sorte d'oiseau mécanique, au corps effilé, aux +vastes ailes concaves. + +Ossipoff et ses compagnons s'installèrent dans la nef formée par le +corps de l'oiseau et, aussitôt, un moteur mis en action par le Martien +imprima aux ailes un mouvement uniforme et doux, grâce auquel l'appareil +plana bientôt à une hauteur prodigieuse. + +La Ville Lumière n'apparaissait plus que comme un amas de dés de pierre +surgissant des flots glauques. + +Aotahâ avait mis le cap au Sud-Ouest et le rivage du continent Huygens +se profilait déjà à l'horizon. + +Pendant deux jours, ils naviguèrent ainsi, filant à toute vitesse vers +le terrain où devait se livrer le gigantesque et pacifique duel auquel +ils se proposaient d'assister. + +Bien que planant à une grande hauteur, les voyageurs pouvaient +constater, à la surface de la planète, une animation extraordinaire; les +canaux, qui mettent chaque mer en communication, étaient sillonnés par +d'innombrables constructions chargées de Martiens suivant la même +direction que nos amis; les airs étaient également zébrés par le vol +rapide d'aéronefs immenses qui arrivaient de tous les points de +l'horizon, semblables à un essaim gigantesque d'abeilles rejoignant la +ruche. + +--Mais enfin, demanda Gontran bas à l'oreille de Fricoulet, à quoi +servent tous ces canaux immenses?... pour la longueur, passe encore; +mais, c'est la largeur que je ne m'explique pas. + +--C'est un simple système d'irrigation, répondit l'ingénieur; les eaux +essentielles aux Martiens sont canalisées et réparties intelligemment à +travers tous leurs continents, pour apporter avec elles la fécondité et +la vie. + +--Mais pourquoi, au lieu de se contenter d'un canal unique, les ont-ils, +presque partout, accouplés deux à deux? + +--C'est là une question que je n'ai pas encore élucidée; mais, sans +doute, y a-t-il à cette mesure une raison de sécurité; il n'y aurait +rien d'étonnant à ce que, de ces deux canaux, l'un fut consacré à +l'aller et l'autre au retour? Mais c'est une simple hypothèse. + +--Comme dans nos chemins de fer à deux voies, pensa Gontran. + +Enfin, l'on arriva au but du voyage. + +À en croire Mickhaïl Ossipoff, on se trouvait alors sous l'Équateur, par +le 270° de longitude, sur le continent baptisé par Schiaparelli du nom +de Lybia, à quelques degrés à peine de la _Grande Syrte_, plus +communément connue sous le nom de _Mer du Sablier_. + +--Au nord, déclara le savant en s'adressant à Gontran, la Lybie est +bordée par une mer qui a eu votre illustre homonyme comme parrain. + +Le jeune homme feignit de jeter un coup d'œil connaisseur sur la carte. + +--Je vous avouerai, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton dégagé, +que je ne me reconnais plus du tout. + +--Cela ne m'étonne pas, étant donné que moi-même... + +--Sommes-nous donc perdus? demanda Séléna en souriant; mais avec vous, +cher père, cela me paraît impossible. + +Le vieillard indiqua d'un hochement de tête que cet éloge lui paraissait +exagéré. + +--Cette planète, voyez-vous, murmura-t-il, est la plus traîtresse que +l'on connaisse... C'est un véritable caméléon,... là où s'étendaient des +mers quelques mois auparavant, on aperçoit des continents; ceux-ci, au +contraire, ont fait place à des nappes liquides; les neiges ont fondu +pour former des lacs; les canaux se dédoublent, disparaissent, se +reforment de nouveau. + +--C'est un véritable casse-tête chinois, ajouta M. de Flammermont d'un +ton important. + +--Conséquence, dit Fricoulet d'un air légèrement narquois, nous ne +savons pas où nous sommes. + +Ossipoff semblait réfléchir. + +--Attendez donc, dit-il au bout d'un instant; pour venir ici, nous avons +suivi deux canaux, l'un le _Cerberus_, l'autre l'_Hephœstis_; j'en +conclus que cette nappe d'eau que j'aperçois là, sur notre droite, doit +être le _Lacus Mœris_ de Schiaparelli; d'autres l'appellent aussi golfe +_Main_. + +Gontran eut un clappement de langue impatienté: + +--C'est une vilaine habitude qu'ont là vos astronomes terrestres de +donner trente-six noms à la même localité céleste; c'est d'un long à +retenir,... sans compter que cela ne doit pas faciliter les discussions +scientifiques. + +--Que voulez-vous, riposta Ossipoff; chaque nation a un nombre plus ou +moins grand de célébrités de toutes sortes à honorer; c'est pourquoi on +choisit les hommes illustres comme parrains des continents, des lacs, +des montagnes, découverts dans les astres du ciel. + +--Nous, nous leur élevons des statues, déclara Fricoulet d'un air grave. + +--Singulière idée, grommela Farenheit. + +--C'est la seule manière que nous ayons d'honorer nos célébrités, +riposta l'ingénieur; elles sont en si grand nombre que les parrainages +célestes ne suffisent plus. + +On avait mis pied à terre sur le bord d'un canal formant la ligne de +démarcation des deux armées. + +De chaque côté, à perte de vue, s'étendait un fourmillement formidable, +duquel s'élevaient dans l'air des bruits singuliers; par moment, un vol +rapide d'aéronefs apparaissait, sillonnait l'espace, transportant sur +tel ou tel point du champ de bataille, des corps de troupes allant +prendre leur position de combat. + +À proprement parler, ce n'étaient point des combattants qui se +trouvaient là, face à face, car ces masses étaient désarmées. + +La science avait, en effet, apporté aux engins destructeurs de tels +perfectionnements que non seulement le corps à corps était rendu +impossible, mais encore que la lutte ne pouvait avoir lieu qu'à de trop +grandes distances pour qu'une arme individuelle pût avoir le moindre +effet. + +Ces masses étaient simplement, dans les mains des chefs, comme les +gigantesques pions d'un énorme échiquier, qu'ils faisaient manœuvrer à +leur fantaisie. + +--Sir Jonathan, dit alors Gontran, nous allons nous séparer; vous m'avez +promis de veiller sur ma fiancée,... voici le moment de tenir votre +promesse. + +[Illustration] + +--À vos ordres, monsieur de Flammermont, répondit l'Américain; que +dois-je faire? + +--Remonter sur l'appareil qui nous a amenés ici et attendre, à deux +mille mètres de hauteur, l'issue de la lutte qui se prépare. + +Farenheit se gratta la tête d'un air soucieux. + +--C'est que, fit-il, je ne saurai pas manœuvrer cette machine-là. + +--Ne vous inquiétez pas de ce détail, répondit Fricoulet; Aotahâ va +régler le moteur et vous n'aurez qu'à vous laisser enlever; à la hauteur +voulue, l'appareil s'arrêtera. + +--Mais, pour redescendre? + +--Notre guide ira vous chercher... + +--Ne nous oubliez pas là-haut, dit Farenheit en prenant place à côté de +Séléna que son père venait de serrer dans ses bras. + +--Ne craignez rien, on ne vous laissera pas mourir de faim, riposta +l'ingénieur en plaisantant. + +Un dernier baiser à son père, une dernière poignée de main à Gontran, et +Séléna elle-même donna le signal du départ. + +--Surtout ne vous exposez pas, cria-t-elle à ses amis, au moment où +l'appareil quittait le sol. + +Si rapide était le vol de l'aéronef que leur réponse ne parvint pas +jusqu'à la jeune fille. + +[Illustration] + +M. de Flammermont suivait de l'œil, non sans émotion, l'appareil qui +s'élevait, diminuant à vue d'œil. + +--Sois donc tranquille; ils vont assister aux ébats de ces gens-là comme +du haut d'un balcon. + +Et l'ingénieur entraîna son ami sur les pas d'Ossipoff qui, accompagné +de leur guide, parcourait déjà les premiers rangs des habitants de +l'Équateur. + +--À propos, murmura le jeune comte à l'oreille de l'ingénieur en voyant, +rangés sur le bord du canal, une centaine de gigantesques tubes de verre +braqués sur l'ennemi, tu devrais m'expliquer ce système-là... l'autre +soir, à l'Institut, j'ai feint de comprendre, à cause d'Ossipoff, mais +franchement... + +[Illustration] + +--Mon pauvre ami, pour te faire bien saisir ce mécanisme, il me faudrait +t'expliquer une loi de physique que tu ignores et cela nous entraînerait +trop loin. Qu'il te suffise de savoir que la combustion de l'hydrogène +pur produit une série de détonations qui ébranlent les couches d'air et +forment comme une sorte d'ouragan artificiel, d'une puissance dont tu ne +peux te faire une idée. + +Comme il achevait ces mots, un ronflement formidable retentit à deux pas +d'eux, puis, sur toute la ligne, ce fut une suite non interrompue de +coups de tonnerre éclatant avec une intensité incroyable. + +--Oh! oh! grommela Gontran, l'action s'engage, je crois. + +Et, à l'aide d'une lunette marine, il regarda de l'autre côté du canal. +Des trouées énormes se creusaient dans les masses profondes qui, jusqu'à +ce moment immobiles, semblèrent reculer. + +--Eh! s'écria Gontran, bonne invention que les canons en verre. + +[Illustration] + +Tout à coup, du milieu de l'ennemi, une épaisse fumée se dégagea, +formant, à trois cents mètres dans l'espace, un épais nuage qui glissa +jusqu'au-dessus des Équatoriaux. + +Le nez en l'air, les yeux arrondis, M. de Flammermont assistait, bouche +bée, à cette transformation atmosphérique. + +--Vois-tu cela? demanda-t-il à Fricoulet d'un ton stupéfait. + +--Peuh! fit l'ingénieur, c'est un nuage. + +--Un nuage,... mais cela s'est élevé de là-bas et s'est dirigé vers nous +comme envoyé par eux. + +--Eh bien! est-ce que sur terre, on ne fabrique pas des nuages +artificiels pour préserver de la gelée la surface du sol? + +--Ah bah! murmura Gontran, je ne savais pas cela. + +Et l'autre haussa dédaigneusement les épaules: + +--Il y a bien d'autres choses que tu ne sais pas. + +--Assurément!... par exemple, dans quel but ces gens-là ont formé ce +nuage?... est-il donc à craindre que nous gelions. + +L'ingénieur n'eut pas le temps de riposter: un éclair éblouissant +déchira soudain le flanc de cette nuée, vint frapper le sol, en même +temps qu'un coup de tonnerre formidable ébranlait les couches +atmosphériques. + +Une clameur soudaine retentit derrière les jeunes gens qui se +retournèrent et aperçurent dans les rangs de leurs amis des vides +immenses que venait d'y creuser la foudre. + +Et ils s'ébahissaient, lorsqu'ils entendirent Ossipoff qui les avait +rejoints, murmurer: + +--Voilà sans doute cet engin terrible dont nos adversaires ont su garder +le secret jusqu'au dernier moment. + +Il ne se trompait pas. + +Dès ce moment, la lutte pour l'existence commença, opiniâtre, acharnée, +également meurtrière de part et d'autre. + +Des centaines de canons à hydrogène crachaient, avec des ronflements +terribles, des ouragans artificiels qui balayaient, sur leur +trajectoire, des masses profondes. + +Et, en réponse, de fulgurants éclairs rayaient, sans discontinuer, +l'ombre projetée par les nuées épaisses étendues au-dessus des +Équatoriaux dont des compagnies entières tombaient foudroyées d'un seul +coup. + +Au-dessus du bruit du tonnerre, au-dessus du ronflement du canon, +s'élevaient intenses, horribles, déchirants, les hurlements des blessés, +les cris des agonisants, les clameurs enragées des survivants. + +Soudain, malgré le vacarme, l'attention de Gontran fut attirée par une +sorte de pétillement qui semblait sortir de dessous terre; il regarda à +ses pieds et aperçut à la surface du sol, comme des myriades de feux +follets. + +--Tiens! vois donc comme c'est curieux, dit-il à Fricoulet. + +Celui-ci devint tout pâle. + +--Fichtre! grommela-t-il, nous filons un mauvais coton. + +--Qu'arrive-t-il donc? + +--Il arrive que la tension électrique du sol et des nuages est à son +maximum et qu'avant quelques minutes le choc en retour va se produire. + +--Et alors? + +--Alors, la violence du choc sera telle que, sur une superficie de +plusieurs kilomètres carrés, tout sera anéanti. + +--Sais-tu que cette perspective manque de gaieté... mais, es-tu bien sûr +de ne pas te tromper? + +--Écoute et juge: ce nuage, formé par nos ennemis, recèle encore dans +ses flancs une grande quantité d'électricité; de son côté le sol, +électrisé par influence, contient, lui aussi, une énorme quantité de +fluide dont nous sommes nous-mêmes saturés jusque dans la plus infime +partie de notre être... or, ces deux électricités, celle du nuage et +celle du sol, tendent à se reconstituer; si cette recombinaison se +produit, le nuage se déchargera d'un seul coup de tout son fluide et se +condensera en eau, tandis que le sol reviendra instantanément à l'état +neutre. + +--En ce cas, nous n'avons à craindre qu'une forte ondée, mais, bast! +nous en avons vu bien d'autres. + +--Tu ignores que ce passage brusque de l'état électrique à l'état neutre +équivaut à un coup de tonnerre et, que nous nous trouvions ou non sur le +trajet de l'étincelle, c'en est fait de nous, car nous ne supporterons +pas la secousse. + +Le visage de Gontran exprimait une inquiétude réelle. + +--Vois-tu, dit-il, nous aurions mieux fait de nous mettre simplement en +ballon comme Séléna et Farenheit. + +--Inutiles regrets, riposta Fricoulet. + +Puis, frappant du pied avec rage: + +--Ah! gronda-t-il, si l'on pouvait, sans danger, décharger le nuage de +l'électricité qu'il contient. + +--Il suffirait d'un paratonnerre, déclara Gontran. + +--Tu n'en as pas un sur toi, bougonna l'ingénieur. + +--Je trouve que la plaisanterie n'est pas de saison, fit Ossipoff en +proie à une anxiété profonde. + +Puis, voyant tout à coup M. de Flammermont sauter dans un hélicoptère +inoccupé: + +--Ah çà! êtes-vous devenu fou? cria-t-il; qu'allez-vous faire? + +--Le paratonnerre, tout simplement. + +--Le paratonnerre! répéta Mickhaïl Ossipoff en regardant Fricoulet. + +Mais celui-ci avait deviné le projet de son ami. + +[Illustration] + +--Attends-moi! cria-t-il en courant à lui. + +Mais il était trop tard; déjà l'hélice était mise en mouvement et +l'appareil s'élevait verticalement, droit sur le nuage orageux, +déroulant derrière lui un long câble métallique qui servait à le +rattacher au sol. + +La lutte en ce moment atteignait son période aigu et un silence relatif +planait sur le champ de bataille; les ronflements sourds des canons des +Équatoriaux se faisaient seuls entendre, la voix de la foudre s'était +tue dans l'atmosphère soudainement calmée. + +Les adversaires se laissaient balayer par l'ouragan, impassibles, sans +riposter, les yeux fixés sur la nuée qui devait, selon leurs prévisions, +anéantir les Équatoriaux. + +Tout à coup, de l'autre côté du canal, un cri de rage formidable +s'éleva; l'ennemi venait d'apercevoir l'hélicoptère de Gontran et le +projet de l'audacieux Terrien lui était apparu clairement. + +Aussitôt ce fut, par tout l'espace, un tourbillon d'êtres ailés qui se +précipitèrent vers M. de Flammermont. + +Mais celui-ci, prévoyant leur dessein, actionna le moteur et, au moment +où il allait être atteint, l'appareil pénétra comme une flèche dans le +nuage et disparut à la vue de ses ennemis. + +Aussitôt une longue traînée de feu courut le long du câble jusqu'au sol +qui se trouva déchargé de son surplus dangereux d'électricité, pendant +que le terrible engin nuageux s'en allait en noires effilochures +emportées par le souffle du vent. + +[Illustration] + +Comme par enchantement, le ciel s'éclaircit, tandis que les vapeurs +soudainement condensées, se transformaient en une pluie abondante qui +inonda les Équatoriaux. + +Au-dessus, le soleil dardait ses chauds rayons. + +En moins de cinq minutes, l'appareil de Gontran s'abattit. + +--Ah! mon enfant!... mon cher enfant,... balbutia Ossipoff en serrant le +jeune homme dans ses bras. + +M. de Flammermont, après cette étreinte quasi-paternelle, dut se +soumettre à celle non moins amicale de Fricoulet qui lui murmura à +l'oreille: + +--Tu connaissais donc la théorie du paratonnerre? + +--Pour mon _bachot_, n'ai-je donc pas dû apprendre la théorie de +Franklin,... tu sais, l'histoire du cerf-volant? + +L'ingénieur desserra les bras, grommelant d'un ton découragé: + +--Et moi qui me figurais que tu te décidais enfin à mordre aux sciences! + +Le jeune comte haussa les épaules: + +--Qu'importe, dit-il, puisque avec mon ignorance, je viens de sauver la +patrie! + +Et, se campant dans une attitude comique: + +--Je demande, ajouta-t-il, qu'on me décerne les honneurs du Panthéon! + +Cependant, les trombes lancées par les Équatoriaux continuaient leurs +ravages dans les masses ennemies qui, désarmées maintenant, recevaient +la mort avec l'impassibilité du désespoir. + +[Illustration] + +On les voyait osciller sous le formidable souffle du vent, puis tomber à +terre, pressés comme des champs de blé écrasés par la tempête. + +--Il n'y en a plus pour longtemps, à présent, déclara Aotahâ. + +--Vous pourriez peut-être aller chercher nos amis, insinua Gontran +auquel il tardait de revoir sa fiancée. + +Et, comme en prononçant ces mots, il levait les yeux vers l'espace, il +poussa un cri de joie: des hauteurs auxquelles il avait plané, depuis +plusieurs heures, l'appareil qui contenait Séléna et Farenheit +descendait rapidement. + +[Illustration] + +Maintenant on le distinguait parfaitement, semblable à un gigantesque +oiseau avec son corps effilé et ses larges ailes qui battaient doucement +l'atmosphère; flottant derrière lui comme une queue empanachée, on +apercevait une longue banderolle ondulant au souffle de la brise. + +--Parbleu! s'exclama Fricoulet, sir Jonathan a arboré le pavillon +américain, je reconnais parfaitement sa ceinture étoilée. + +L'appareil descendit de quelques cents mètres encore et, penchée par +dessus le bordage, apparut Séléna qui agitait un mouchoir pour prouver à +ses amis qu'elle les avait aperçus. + +Sir Jonathan lui-même devint visible, tout debout sur l'appareil, +faisant dans l'air avec son bras des gestes télégraphiques, en signe de +victoire sans doute. + +Tout à coup Fricoulet chercha des yeux Aotahâ; mais le Martien avait +disparu. + +Alors l'ingénieur fronça légèrement les sourcils. + +--C'est fâcheux! grommela-t-il. + +--Qu'y a-t-il de fâcheux? demanda Gontran. + +--J'aurais voulu que Aotahâ les allât rejoindre comme il avait été +convenu. + +--Mais c'est inutile maintenant; puisque les voici, il est probable que +sir Jonathan a compris le mécanisme. + +--Sans doute,... sans doute,... mais un malheur est si vite arrivé... + +--Eh! quel malheur crains-tu?... en admettant même que la machine se +détraque,... la pesanteur est si faible que c'est tout au plus s'ils +tomberaient comme des plumes. + +Fricoulet, en ce moment, agita désespérément sa casquette de voyage. + +--Arrêtez,... arrêtez,... cria-t-il de toute la force de ses poumons. + +Mais le ronflement des ouragans factices couvrait sa voix et Farenheit +continuait à descendre. + +--Tu deviens fou! s'écria Gontran en saisissant le bras de son ami,... +tu vois bien que cela marche à merveille. + +--Mais oui, dit à son tour Ossipoff, en paralysant l'autre bras de +l'ingénieur; laissez-les donc atterrir tranquillement,... toute votre +télégraphie est capable de troubler sir Jonathan dans sa manœuvre. + +Fricoulet leur lança à tous deux des regards de pitié. + +--Vous me demandez si je suis fou, répliqua-t-il; moi je n'ai pas besoin +de vous demander si vous l'êtes,... je l'affirme. Comment, vous ne voyez +donc pas qu'ils vont descendre en avant des lignes et qu'alors... + +Il n'eut pas le temps d'achever. + +Peut-être l'Américain, pressé par Séléna, avait-il volontairement activé +la descente, peut-être, comme venait de le dire Ossipoff, avait-il été +troublé par les signaux de Fricoulet,... toujours est-il que l'appareil, +les ailes immobiles, mais formant parachute, tombait. + +--Courons! s'écria Gontran,... nous allons les recevoir dans nos bras. + +--Courons! répéta Ossipoff. + +Et déjà, tous les deux s'élançaient, lorsqu'ils s'immobilisèrent comme +si leurs pieds eussent été soudainement cloués au sol et de leur gorge +contractée par l'angoisse, un effroyable cri s'échappa. + +[Illustration] + +Parvenu à une cinquantaine de mètres du champ de bataille, l'hélicoptère +venait d'être saisi dans une poussée d'air formidable et, semblable à un +grand oiseau de mer qu'emporte la tempête, il disparut en moins d'un +instant à la vue des Terriens. + +--Séléna! Séléna!... s'écria M. de Flammermont éperdu. + +--Mon enfant! ma pauvre enfant, sanglota le vieillard en se tordant les +bras. + +--Allons, bougonna Fricoulet, j'ai été mauvais prophète mais pourquoi +diable! n'ont-ils pas voulu me croire? + +Aotahâ qui, de loin, avait assisté à ce surprenant événement accourut +vers eux à tire d'ailes et échangea rapidement quelques paroles avec +l'ingénieur. + +Aussitôt celui-ci tira de sa poche son carnet et, avec un sang-froid +merveilleux, aligna quelques chiffres sur une page blanche. + +Ensuite, frappant doucement sur le bras de Gontran. + +--Pourquoi te désoler ainsi? dit-il; rien n'est perdu encore, sir +Jonathan n'est pas un imbécile, en plus, c'est un homme calme et +courageux, quant à Séléna, tu sais bien que ce n'est point l'énergie qui +lui manque. + +M. de Flammermont secoua la tête. + +--Oui... oui, balbutia-t-il, je sais tout cela,... mais que peuvent-ils +contre une tempête?... la maîtriser, peut-être? + +--Non pas,... mais après tout, si mes calculs sont exacts, cette tempête +ne marche pas à plus de deux cents kilomètres à la minute et j'estime +que, après avoir dévoré sept ou huit cents kilomètres, elle doit +s'arrêter d'elle-même. + +--Eh bien? + +--Eh bien! nous n'avons qu'à marcher dans cette direction jusqu'au huit +centième kilomètre; et il y a beaucoup de chances pour que nous les +retrouvions. + +--Beaucoup de chances--seulement, grommela M. de Flammermont avec +accablement. + +Puis, comme si les paroles de Fricoulet eussent eu cependant pour +résultat de lui mettre du courage au cœur: + +--Partons! dit-il, en redressant la tête. + +--Partir comme cela!... à pieds, sans guide!... mais tu es fou! + +--Alors? + +--Nous allons nous rendre à une ville ici proche où Aotahâ se procurera +un moyen de locomotion rapide qui nous permettra de voler à la recherche +de ta fiancée. + +[Illustration] + +Ce disant, il prit Ossipoff et Gontran chacun par un bras et, les +portant presque, il suivit le guide. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XVIII + +L'ÎLE NEIGEUSE + +[Illustration] + + +AOTAHÂ voletant, les Terriens bondissant, la petite troupe arriva, en +moins d'une heure, au but de sa course. + +Sur le bord d'un océan que Mickhaïl Ossipoff déclara être le cul-de-sac +que forme, au centre même de la Lybie, l'extrémité de la mer du Sablier, +une ville étrange se dressait. + +C'était un enchevêtrement gracieux de tours ne mesurant pas moins de +cent mètres de haut; des clochetons originalement découpés les +terminaient, surmontés eux-mêmes de pointes métalliques fort élevées +dont l'extrémité semblait se perdre dans les nuages. + +Ce qui paraissait former le corps même de l'habitation, était percé de +nombreuses baies au travers desquelles circulait toute la population +ailée, comme fait un essaim d'abeilles bourdonnant autour de sa ruche. + +[Illustration] + +Une animation extraordinaire semblait régner par la ville que les +Terriens traversaient rapidement à la suite de leur guide; cette +animation était même si grande que c'est à peine si les voyageurs +excitaient la curiosité de ceux qu'ils rencontraient. + +--La nouvelle de la victoire les met probablement sans dessus dessous, +murmura Gontran qui, en dépit de son inquiétude au sujet de Séléna, +n'avait pas, comme on dit, assez d'yeux pour regarder autour de lui. + +--Sans doute, répliqua Fricoulet, va-t-on chanter un _Te Deum_ dans une +cathédrale quelconque. + +Et plus on avançait, plus la foule que l'on rencontrait devenait +compacte, plus les bataillons ailés qui sillonnaient l'espace devenaient +épais. + +--C'est bien cela... c'est bien cela, murmurait l'ingénieur tout en +marchant, je ne me suis pas trompé. + +Et cette persuasion s'augmenta lorsque ses compagnons et lui +débouchèrent sur une vaste place à l'extrémité de laquelle s'élevait un +monument, de même forme que les habitations de la ville, mais d'un tiers +plus considérable. + +--C'est leur Notre-Dame, sans doute, fit-il à Gontran. + +La place fourmillait de monde et la façade des maisons, leurs +clochetons, leurs paratonnerres même étaient couverts de Martiens tenant +tous leur visage tourné vers le monument dont Aotahâ s'approchait +lentement. + +--Dis donc, murmura l'ingénieur, il ne te semble pas, comme moi, que +tous ces gens-là n'ont pas la physionomie aussi ravie que le voudraient +les circonstances? + +--Ils paraissent plutôt anxieux. + +--On dirait qu'ils attendent quelqu'un ou quelque chose, dit à son tour +Ossipoff. + +--Peut-être la proclamation officielle de la victoire, ajouta Fricoulet. + +Il se pencha vers Aotahâ qui le précédait; celui-ci se retourna et +levant la main vers le ciel, répliqua brièvement, puis continua sa +marche. + +[Illustration] + +Seulement alors les Terriens remarquèrent l'aspect menaçant de +l'atmosphère; sous la calotte gris de plomb que les cieux arrondissaient +au-dessus de leur tête, des nuages noirs s'abaissaient rapidement vers +le sol, comme s'ils eussent voulu l'écraser, et l'atmosphère, chargée +d'électricité, était devenue étouffante. + +Le visage de Fricoulet, assombri lui aussi, trahissait une certaine +anxiété. + +[Illustration] + +--Qu'y a-t-il donc? demanda M. de Flammermont. + +--Il va falloir retarder notre départ, je le crains... + +Le jeune comte poussa une exclamation furieuse. + +--Cela, non, par exemple! déclara-t-il... et pour quelle raison? + +--Parce que la bataille à laquelle nous venons d'assister a ébranlé les +couches atmosphériques si profondément, qu'un cataclysme météorologique +est imminent. + +--Que nous importe? + +--Il nous importe que Aotahâ refuse de nous accompagner. + +--Nous nous passerons de guide. + +--C'est impossible. + +Gontran frappa du pied avec violence. + +--Impossible! gronda-t-il; c'est à moi que tu dis ce mot-là... c'est toi +qui le prononces!... + +--Assurément--comment feras-tu pour te conduire à travers ce monde +inconnu? + +M. de Flammermont ricana. + +--Inconnu!... le monde de Mars... Allons donc, je croyais au contraire, +que Mars était la plus connue des planètes. + +--La plus connue, je ne dis pas le contraire, télescopiquement parlant, +mais de là à la connaître suffisamment pour s'y promener la canne à la +main, sans guide Joanne ou autre, halte-là! + +--Tu parles pour toi, sans doute, grommela le jeune comte, mais je suis +bien certain que M. Ossipoff... à quoi servirait d'être astronome s'il +n'en savait pas plus que moi? + +Et, prenant le vieillard par le bras: + +--Fricoulet prétend, dit-il, qu'un cataclysme se prépare et qu'Aotahâ +refusera de nous servir de guide. + +Une angoisse profonde se peignit sur le visage d'Ossipoff. + +--Cela ne nous empêchera pas de nous mettre à la recherche de Séléna? +n'est-ce pas? continua le jeune homme. + +--Sans guide! s'écria involontairement le vieux savant. + +--N'avez-vous pas la carte de Schiaparelli? + +Ossipoff secoua la tête. + +--Ne vous rappelez-vous donc plus ce que je vous ai dit tout +récemment... Mars est la plus traîtresse de toutes les planètes: nous +lancer sans guide à la recherche de ces malheureux, ce serait courir à +une mort presque certaine et ce, sans aucune chance de succès. + +--Perdue! alors, gémit Gontran, elle est perdue! + +--Mais non, fit l'ingénieur, on te la retrouvera, ta Séléna; mais +laisse-nous le temps de la réflexion, que diable! et puis, les savants +qui délibèrent là-dedans vont peut-être déclarer que leur terreur était +vaine et leurs pronostics absolument faux. + +Au mot de «savants» Mickhaïl Ossipoff avait dressé l'oreille. + +--Dites donc, fit-il en tirant Fricoulet par la manche, n'y aurait-il +pas moyen d'assister à cette délibération? + +En ce moment on était arrivé, en dépit de la foule qui se pressait +compacte sur la place, au pied du monument qui semblait être le but des +efforts d'Aotahâ. + +L'ingénieur communiqua au Martien la demande du vieillard. + +[Illustration] + +Sans répondre, Aotahâ saisit Fricoulet par les cheveux qu'il avait fort +longs et, ainsi chargé, s'éleva verticalement, d'un coup d'ailes, +jusqu'au sommet de l'édifice qu'entourait une sorte de plate-forme +circulaire sur laquelle il déposa l'ingénieur tout ébahi. Il fit de même +pour Gontran et Ossipoff; et, en moins de cinq minutes, les trois +Terriens se trouvèrent réunis dans une salle où une trentaine de +Martiens, les yeux rivés à des instruments d'optique, sondaient +l'espace. + +Tout à coup, à l'horizon, un point noir parut, qui grossit rapidement et +prit bientôt la forme d'un être ailé qui vint s'abattre au milieu d'eux. + +--L'atmosphère tout entière de Mars est ébranlée, déclara-t-il; les +condensations atmosphériques causées par la bataille dans les plaines +Lybiennes produisent partout des perturbations considérables. + +Comme il achevait ces mots, un Martien apparut venant d'une autre +direction. + +--Les glaces du pôle austral fondent et se dispersent, déclara ce +nouveau messager... + +Un troisième surgit alors qui dit: + +--Un tourbillon violent s'est formé au-dessus de l'Océan du Sud, produit +par le double phénomène d'aspiration et de refoulement de l'air, des +régions froides aux régions chaudes. + +Il achevait à peine qu'un quatrième messager entra à tire d'aile et, +d'une voix plus vibrante encore que les premiers, prononça ces mots qui, +traduits par Aotahâ, firent tressaillir douloureusement Gontran. + +--Les eaux de l'Océan s'agitent et, sous les efforts combinés de la +marée produite par l'attraction des deux satellites, du Soleil et du +cyclone, elles commencent à envahir le continent. + +Fricoulet se frotta les mains, d'un air de vive satisfaction. + +--Allons, allons! murmura-t-il, cela se corse. + +Mais un gémissement poussé à ses côtés, attira son attention sur M. de +Flammermont. + +--Eh! morbleu! dit-il en lui frappant amicalement sur l'épaule, que te +prend-il donc?... tu parais tout déconfit. + +D'une voix désolée, le jeune comte murmura: + +--Séléna!... fallait-il donc la retrouver pour la perdre de nouveau? + +--C'est l'histoire du bonheur... on le touche du bout du doigt,... on +croit le saisir... et puis, crac... il vous fuit. + +Il ajouta entre ses dents: + +--Avec cette différence, cependant, que Séléna ne représente pas le +bonheur. + +En ce moment, il jeta un regard au dehors: comme un vol de corbeaux +immenses, les nuées noires s'étaient abattues sur le sol, enveloppant, +dans une obscurité pour ainsi dire complète et terrifiante, la ville +entière. + +--C'est singulier, murmura Ossipoff, comme je suis énervé. + +--Au milieu de cette atmosphère saturée d'électricité, cela n'a rien de +surprenant, répliqua Fricoulet. + +--Un bon orage nous soulagerait, poursuivit le vieillard. + +--Malheureusement, un orage ici est impossible, ces milliers de +paratonnerres dont les habitations sont surmontées, neutralisent +l'électricité de ces brumes et noient le fluide dans le sol humide. + +La pluie commençait à tomber en larges gouttes, puis, bientôt, se +transforma en une véritable cataracte déversant sur la ville, avec un +crépitement sonore, des torrents d'eau. + +--Alors, demanda Fricoulet à son guide, nous ne pouvons songer à partir +d'ici? + +--Il faut attendre. + +--Attendre quoi? + +Le Martien étendit son aile vers l'Occident. + +Un grondement sourd et indistinct arrivait des profondeurs de l'horizon, +porté sur l'aile d'une brise formidable: c'était comme la voix de la +mer, au loin, lorsque la tempête la soulève et la jette contre les +falaises. + +Le buste penché en avant, l'œil inquiet, l'oreille tendue, les Terriens +écoutaient. + +--Qu'est-ce que cela! balbutia Gontran. + +[Illustration] + +--La mer... la mer qui a rompu ses digues,... qui a envahi les +continents et qui accourt jusqu'ici. + +Les Terriens tressautèrent. + +--Mais, c'est une inondation! s'écrièrent-ils ensemble. + +Le Martien inclina affirmativement la tête. + +--Et on attend ainsi, tranquillement, sans rien faire pour arrêter les +eaux! balbutia M. de Flammermont. + +L'émotion d'Ossipoff n'avait duré que peu d'instants; presque aussitôt +il avait recouvré toute sa sérénité et Fricoulet l'entendit murmurer, +d'un air satisfait: + +--Par ma foi, j'ai plus de chance que je n'avais le droit d'en désirer; +je m'en vais donc avoir la clé des mystérieuses transformations dont les +astronomes terrestres demeurent confondus: une mer mise à sec, un +continent transformé en océan... ce n'est, certes, pas un spectacle +ordinaire. + +Et, saisissant les mains de Gontran: + +--Hein! lui dit-il d'une voix vibrante, nous allons surprendre les +secrets du Caméléon. + +--Eh! laissez-moi avec votre Caméléon, s'écria le jeune homme,... vous +n'avez donc pas de cœur,... vous ne pensez donc pas à Séléna? + +--Pas de cœur! moi! exclama le savant,... ne pas penser à ma fille! +êtes-vous fou? + +--C'est qu'en vérité l'inondation paraît vous préoccuper beaucoup plus +que le sort de votre enfant. + +--Eh! Séléna se retrouvera, j'en ai la persuasion; tandis que l'occasion +d'étudier les perturbations martiennes et leurs causes ne se retrouvera +pas, elle. + +Sur ces mots, ne pouvant résister à l'ardente curiosité qui le dévorait, +il sortit sur la plate-forme qui couronnait l'édifice. + +[Illustration] + +Le grondement qui avait attiré son attention quelques instants +auparavant, avait augmenté d'intensité et remplissait maintenant +l'espace tout entier; sans les voir, on devinait là-bas, tout là-bas, +derrière l'horizon, chevauchant comme un immense troupeau de buffles en +furie, les vagues immenses, formidables, terrifiantes, qui s'avançaient, +détruisant tout sur leur passage. + +Tout à coup, l'épais écran de nuée qui masquait le paysage se déchira +et, à travers les torrents d'eau qui zébraient la plaine éthérée, le +vieillard aperçut au loin, indistincte encore, mais grandissant +rapidement, une ligne blanchâtre qui rayait l'horizon dans toute sa +largeur. + +[Illustration] + +Bientôt cette ligne grossit, grossit, prit une forme, et les vagues +écumeuses apparurent, courant avec la rapidité de la foudre, bondissant +sous la rude lanière du vent. + +--La mer!... la mer!... cria-t-il, en étendant les bras dans un geste +d'admiration terrifiée. + +Et, cramponné à la plate-forme, risquant à tout instant d'être arraché +et emporté par le souffle furieux du cyclone, il attendit le terrible +élément. + +Au dedans, les Martiens discutaient entre eux, calmes, impassibles; on +eut dit que le fléau épouvantable n'allait pas s'abattre sur eux, et, +cependant, le hurlement des vagues était terrifiant, et sous le souffle +puissant de la tempête, le monument vibrait de la base au faîte. + +[Illustration] + +--Nous sommes depuis longtemps accoutumés à ces cataclysmes, répondit +Aotahâ à Fricoulet qui l'interrogeait; il n'est pas rare de voir un de +nos continents être soudainement et en totalité envahi par les eaux; +aussi toutes nos précautions sont-elles prises pour éviter des +complications par trop fâcheuses... Comme vous avez pu vous en rendre +compte, toutes nos habitations reposent sur des caissons étanches qui +leur permettent de flotter à la surface, lorsque survient une +inondation. + +--Je comprends, je comprends, répliqua l'ingénieur. Et ces phénomènes se +produisent sans doute d'une manière régulière? + +--Non pas; ces sortes de marées gigantesques--car, à proprement parler, +ces inondations ne sont pas autre chose--ces marées ne se produisent +qu'à la suite de circonstances exceptionnelles; il se trouve +qu'aujourd'hui la condensation de l'atmosphère causée par la brusque +décharge des nuages orageux coïncide avec l'attraction maxima du Soleil +et de nos satellites... voilà pourquoi il est probable que cette +fois-ci, les eaux... + +Le Martien n'acheva pas sa phrase; les premières vagues venaient +d'atteindre la ville et ses paroles se perdirent dans le fracas +épouvantable des éléments en fureur. + +Une violente secousse ébranla l'édifice qui oscilla sur sa base comme un +navire dont les flots viennent soudainement battre la coque; il sembla +un moment qu'il allait se coucher sur le côté, tant était forte la +poussée du vent; mais, se redressant, il reprit son aplomb pour pencher +de l'autre côté et revenir encore dans la position verticale. + +Il semblait aux Terriens qu'ils fussent sur un navire en pleine mer, +juchés au sommet d'un mât; le vent leur hurlait aux oreilles et les +vagues envoyaient jusqu'à eux leurs embruns humides et leurs clameurs +sauvages. + +Ossipoff avait tenté de demeurer à son poste d'observation; mais les +flots, comme irrités par le regard de ce pygmée qui semblait les défier, +s'élevaient jusqu'à lui en amoncellements titanesques, l'inondant +jusqu'aux os de leur écume glacée. + +Il vint rejoindre ses compagnons. + +--Quel spectacle sublime! s'exclama-t-il en joignant les mains dans un +geste admiratif. + +--Sublime! sublime! grommela Fricoulet en faisant la grimace; il me +semble que le sublime va jusqu'à l'horreur. + +--Ce n'en est que plus beau! riposta le vieillard. + +--Pourvu que la tour puisse résister! murmura l'ingénieur. + +Il n'avait pas achevé ces mots qu'au dehors, surmontant le hurlement de +la tempête et le fracas des vagues, des cris terribles, des cris +d'appel, d'épouvante, retentirent; en même temps, des détonations +étranges se firent entendre, suivies bientôt d'un craquement sinistre +qui ébranla la tour elle-même. + +--Parbleu! fit l'ingénieur, ce que je craignais est arrivé. + +--Que craignais-tu? demanda Gontran. + +--Les saisines qui rattachent les habitations au sol et les font +ressembler à des navires à l'ancre, viennent de se rompre. + +--Alors? + +--Alors la ville s'en va à la dérive, répondit placidement Fricoulet. + +[Illustration] + +--Mais nous sommes perdus, s'écria le jeune comte. + +L'ingénieur haussa les épaules. + +--Pourquoi cela,... cette tour peut très bien faire l'office d'un +transatlantique et nous mener à bon port. + +--À bon port!... où cela? + +--Où il plaira à la tempête de nous pousser!... + +Toute la nuit et toute la journée du lendemain, la situation resta la +même. + +La ville tout entière était emportée par le cyclone vers le Sud-Est; à +la place où, deux jours auparavant, s'étendaient les régions cultivées +de la Lybie, un océan boueux étendait maintenant ses eaux tumultueuses, +à perte de vue. + +Au dire de Fricoulet, une surface de quatre cent mille kilomètres +carrés--les dimensions de l'Europe tout entière--se trouvait submergée. + +Aotahâ déclara que l'océan Newton devait se trouver à sec et que la mer +Flammarion avait certainement diminué de profondeur. + +Pendant que Fricoulet se demandait comment se terminerait cette odyssée +étrange, pendant que Gontran songeait à Séléna, Mickhaïl Ossipoff +continuait ses études sur le monde inconnu à la surface duquel il +naviguait d'une si bizarre façon. + +--Oui, pensait-il, c'est bien ainsi que le télescope me la montrait, +alors que je l'examinais de l'observatoire de Poulkowa; point +d'aspérités importantes,... sol usé par la rotation, à peine plus élevé +que le niveau moyen des eaux, et permettant ainsi à la plus légère cause +extérieure, de produire des dénivellations énormes, des inondations +considérables qui changent du tout au tout l'aspect de la planète... + +Et se frottant les mains avec une vive satisfaction: + +--Ah! messieurs mes confrères, murmura-t-il à mi-voix, combien d'entre +vous prendraient volontiers ma place... + +Depuis trente-six heures que l'on flottait ainsi, on devait avoir +franchi une distance considérable mais que les Martiens eux-mêmes ne +pouvaient apprécier. + +La direction suivie était-elle toujours la même? avait-on dévié de +plusieurs degrés ou même était-on revenu sur ses pas? + +Autant de questions que se posait Fricoulet et auxquelles son ami Aotahâ +était impuissant à répondre. + +De tous côtés à perte de vue, des vagues, encore des vagues, toujours +des vagues; sur leurs têtes un ciel gris de plomb rayé par la pluie et +dans lequel, semblables à une troupe de chevaux sauvages au galop, +couraient de gros nuages noirs. + +--C'est à désespérer d'arriver jamais, murmura Fricoulet. + +--D'arriver où cela? demanda Gontran. + +--Là où nous devons nous arrêter, parbleu! + +Cependant vers le soir, une accalmie parut se préparer; le vent +soufflant avec moins de violence, soulevait les flots avec moins de +fureur, la tour avait moins de tangage et le ciel, balayé tout à coup de +nuages qui l'obscurcissaient, permit aux derniers feux du soleil +couchant de venir se jouer à la surface liquide sur laquelle voguaient +nos amis. + +Tout à coup, Gontran qui sondait l'horizon, jeta un cri. + +--Terre! terre à l'avant! + +Ses compagnons accoururent pour contrôler cette nouvelle. + +[Illustration] + +À dix kilomètres à peine, couchée sur les flots comme un grand cétacé, +une terre basse apparaissait; au loin, dans l'intérieur, se dressait, +couronné d'une légère vapeur, un pic aigu étincelant. + +Se tournant vers Ossipoff, Fricoulet ricana. + +--Dites donc! monsieur l'astronome qui prétendiez que la planète Mars +était ronde comme une boule de billard,... il me semble que vous ne +l'aviez pas bien examinée ou, tout au moins, que vous ne la connaissiez +pas dans tous ses coins et recoins... + +--Pourquoi cela? + +--Dame, parce qu'il me semble que voici une montagne, qui paraît être de +taille, et même cette montagne est couverte de glace. + +[Illustration] + +Le vieillard se frappa le front, comme si une idée subite lui eût +traversé l'esprit et, sans répondre à l'ingénieur, il tira sa carte, la +consulta et d'une voix vibrante s'écria: + +--Voulez-vous que je vous dise où nous sommes? + +--Cette question? + +--Eh bien! nous sommes par le 33° de longitude et le 26° de latitude +australe. + +--C'est-à-dire? + +--Presque au centre de l'océan Kepler. + +--À quoi voyez-vous cela? demanda Fricoulet incrédule. + +--À cette île... qui n'est autre que l'île _Neigeuse_. + +--Mais nous allons y aborder, dit Gontran; le vent semble nous pousser +vers elle. + +Fricoulet fit entendre un petit soupir de satisfaction. + +--Tant mieux,... cela me permettra de me dégourdir un peu les jambes--je +commençais à m'ankyloser. + +M. de Flammermont se pencha vers son ami. + +--Penses-tu, demanda-t-il, que le temps se mette au beau? + +L'ingénieur leva le nez en l'air et examina le ciel attentivement, puis, +secouant la tête. + +--Hum! répondit-il: cela ne me paraît être qu'un entr'acte, il n'y +aurait rien d'étonnant à ce que la tempête recommençât bientôt sur de +nouveaux frais. + +Gontran eut un geste plein d'énergie. + +--Quoi qu'il arrive, déclara-t-il, je te préviens que si je mets le pied +sur cette île, je n'en partirai que pour me lancer à la recherche de +Séléna. + +Fricoulet, à ce nom, demeura pensif. + +--Eh! eh! murmura-t-il comme se parlant à lui-même, cela ne serait pas +impossible. + +Gontran tressaillit et, saisi d'un pressentiment, prit les mains de son +ami. + +--Tu penses à Séléna, n'est-ce pas? dit-il. + +--C'est vrai, répliqua l'ingénieur. + +--À quoi faisais-tu allusion en disant que cela n'était pas impossible? + +--Mais à rien, je te le jure,... fit l'autre avec embarras. + +Et il ajouta: + +--Une idée à moi,... mais qu'il est inutile que je te communique; +pourquoi te donner un faux espoir? + +--Oh! je t'en supplie, insista M. de Flammermont, réponds-moi,... +dis-moi quelle est cette idée. + +Fricoulet parut fort ennuyé, hésita un moment, puis enfin: + +--L'île neigeuse se trouve distante du point où a eu lieu la bataille de +huit cents kilomètres; or, c'est précisément la distance à laquelle, tu +t'en souviens, j'avais calculé que la tempête pourrait emporter +l'aéronef. + +Gontran demeura, quelques secondes, muet, immobile, tant son +saisissement était grand. + +Tout à coup il s'élança sur l'ingénieur, le serra dans ses bras, criant: + +[Illustration] + +--Alcide!... Alcide!... tu es le meilleur des amis. + +--Mais tu m'étouffes! exclama l'ingénieur en se dégageant de cette +amicale étreinte. + +Et il ajouta: + +--Tu vois, j'ai eu tort de te dire cela,... tu t'emballes sur un espoir +problématique et... si je me suis trompé... + +Le visage de Gontran devint tragique. + +--Si tu t'es trompé, gronda-t-il, je me tuerai. + +En ce moment, une secousse assez forte leur faisant perdre l'équilibre, +les jeta assez rudement l'un contre l'autre, puis toute oscillation +cessa; la base de la tour venait de toucher le fond. + +Aotahâ mit son doigt sur l'épaule de Fricoulet pour attirer son +attention du côté de la terre. + +À un demi-kilomètre, émergeant à peine de la nappe boueuse des eaux, une +côte basse et ravagée apparaissait, sur laquelle les vagues moutonneuses +venaient se briser avec une écume jaunâtre. + +Fricoulet jeta un cri et saisissant le bras de Gontran. + +--Regarde! fit-il d'une voix étranglée, regarde!... + +M. de Flammermont s'écarquillait vainement les yeux, il ne voyait rien. + +--Ah çà! grommela l'ingénieur, ai-je donc la berlue?... cependant je +crois bien ne pas me tromper. + +--Moi aussi, balbutia le jeune comte, la poitrine oppressée par un +pressentiment, dis-moi... dis-moi,... tu vois bien que tu me fais +languir... + +Sa main sur les yeux en guise d'abat-jour, Fricoulet regardait toujours. + +--Parbleu! exclama-t-il, je mettrai la main au feu que c'est la fameuse +ceinture de sir Jonathan que j'aperçois là-bas, flottant dans les airs. + +Il n'avait pas achevé ces mots qu'un cri de Mickhaïl Ossipoff le fit se +retourner. + +Gontran n'était plus là, mais l'ingénieur aperçut le vieillard qui, +penché sur l'abîme, regardait d'un air fou, au-dessous de lui. + +--Gontran!... Gontran!... balbutia Fricoulet épouvanté. + +Mais le jeune homme n'était déjà plus qu'un point dans l'espace; +quelques secondes encore, il atteignait la surface liquide dans laquelle +il disparaissait en rejetant tout alentour des gerbes d'écume. + +Puis il reparut bientôt, nageant de toutes ses forces vers la terre. + +Ossipoff tourna ses regards sur Fricoulet. + +--Le malheureux! murmura-t-il enjoignant les mains, que fait-il? + +--Il fait tout simplement ce que nous allons faire,... il gagne le +plancher des vaches qui, sans doute, lui offre plus de sécurité que +cette ville sur laquelle nous naviguons depuis quarante-huit heures. + +Ce disant, il enjamba la balustrade et se prépara à piquer, lui aussi, +une tête. + +[Illustration] + +Le vieillard hésitait. + +--Voyez, fit l'ingénieur, en lui montrant de longues escouades ailées +qui zébraient l'espace, ces bons Martiens nous donnent l'exemple... + +--Mais, je ne sais pas nager, répliqua Ossipoff. + +Fricoulet haussa les épaules. + +--Petit détail, fit-il; donnez-moi la main et jetez-vous hardiment. + +Le vieillard eut un moment de recul. + +--Mort ou vivant, je jure de vous mener à terre. + +Cette déclaration parut impressionner vivement le vieux savant. + +L'ingénieur s'en aperçut et ajouta, gouailleur: + +--Nécessairement, je ferai tout mon possible pour vous ramener plutôt +vivant que mort. + +--Vous êtes bien aimable, grommela Ossipoff d'un ton grincheux. + +--Ce n'est pas rien que pour vous ce que j'en fais, ricana l'autre, +c'est aussi pour votre fille à qui cela causerait une peine trop grande. + +Le vieillard hocha la tête avec un geste douloureux. + +--Hélas! ma pauvre Séléna,... murmura-t-il. + +Fricoulet étendit la main vers la terre. + +--Mais, votre Séléna! s'écria-t-il, elle est là. + +Ossipoff lui saisit la main. + +--Là!... là!... fit-il d'une voix étranglée,... vous l'avez vue! + +--Elle!... non!... mais je parierais ma tête que j'ai aperçu la ceinture +étoilée de sir Jonathan,... or, si l'Américain s'est sauvé, c'est que +votre fille est vivante,... autrement, je crois le connaître assez pour +affirmer qu'il serait mort avec elle... + +La physionomie d'Ossipoff s'était soudain transfigurée. + +--Allons! dit-il simplement. + +[Illustration] + +Fricoulet le saisit fortement par le bras et tous deux s'élancèrent. + +M. de Flammermont, cependant, nageait avec vigueur; à peine si son corps +était immergé et, à proprement parler, il glissait sur la surface des +eaux avec une rapidité inconcevable. + +Tout autour de lui, emportés par un courant que créait un vent assez +rude soufflant du nord, passaient des débris de toutes sortes, plantes +détachées, arbres brisés, cadavres de Martiens, et jusqu'à des glaçons +énormes arrachés sans doute aux banquises polaires. + +[Illustration] + +Vingt fois, le nageur avait failli être écrasé par ces masses roulantes +et tournoyantes desquelles il ne se garait qu'à grand'peine car elles +arrivaient sur lui avec une force et une vitesse prodigieuses. + +Enfin, il poussa un cri de triomphe et de joie; ses pieds venaient de +rencontrer le sol et, à cent mètres à peine, sur le rivage, Farenheit et +Séléna se tenaient debout, immobiles et angoissés, sondant l'immensité +liquide qui les entourait, se demandant si là, sous leurs yeux, +n'allaient point passer les cadavres de leurs amis. + +--Séléna!... Séléna!... appela Gontran d'une voix que l'émotion et le +bonheur étouffaient. + +--Mon Dieu!... mon Dieu!... fit la jeune fille; mais c'est la voix de M. +de Flammermont! + +--_By God!_ grommela l'Américain, je crois que vous avez raison. + +Et tous deux sans même songer à ce qu'ils faisaient, s'aventurèrent dans +la direction d'où leur avaient paru venir les appels du jeune comte. + +Tout à coup, sans transition, le soleil s'éteignit à l'horizon, +embrasant la plaine liquide de ses derniers feux et l'obscurité se fit, +enveloppant l'espace et le paysage entier de ses voiles d'ombre que +piquaient les étoiles ainsi qu'une multitude de clous d'or. + +Les flots semblèrent alors plus noirs encore, avec une petite étincelle +allumée à la crête de chaque vague par les reflets des astres. + +--Mon Dieu! s'écria Séléna en se cramponnant au bras de Farenheit, je +n'entends plus rien... + +--N'entendre rien est un détail, répliqua l'Américain; le plus terrible, +c'est que nous ne voyons rien et que M. de Flammermont pourrait passer à +côté de nous, sans que nous nous en doutions. + +Tous les deux, s'étaient arrêtés, ayant déjà de l'eau jusqu'à +mi-jambes... + +--Nous devrions retourner, fit sir Jonathan, nous risquons, dans cette +obscurité, de ne plus rejoindre la terre hospitalière sur laquelle nous +nous sommes réfugiés; sans compter que nous n'avons aucune chance de +retrouver nos amis. + +--Non, non, répondit la jeune fille énergiquement, avançons, +avançons,... je vous jure que c'est bien la voix de M. de Flammermont +dont l'écho m'est venu aux oreilles tout à l'heure. + +Et elle ajouta d'une voix profonde: + +--Le cœur ne trompe pas, voyez-vous, sir Jonathan. + +L'Américain poussa un petit grognement. + +--Le cœur, peut-être pas, répliqua-t-il,... mais l'oreille,... enfin... + +[Illustration] + +Sur ce mot, il assujettit à son bras la main de la jeune fille et reprit +la marche en avant. + +Soudain, à l'orient, Phobos apparut, éclairant d'une lueur douce, comme +celle d'une lampe, la plaine liquide, immense et bouleversée. + +--Là!..., là!... s'écria Séléna en désignant à l'Américain un glaçon qui +passait à vingt mètres d'eux. + +À peine Farenheit eut-il dirigé ses regards de ce côté qu'il gronda un +_By God!_ énergique et que, abandonnant sa compagne, il se précipita du +côté indiqué par la jeune fille. + +En quelques bonds il eut atteint le glaçon qui s'en allait à la dérive +et revint rapidement, tenant entre ses bras le corps de M. de +Flammermont, raide et inanimé. + +--Mort! gémit Séléna. + +--Non, rassurez-vous, miss,... le cœur bat encore, donc tout espoir +n'est pas perdu, mais gagnons la côte en toute hâte. + +Et, suivi de la jeune fille, sir Jonathan revint vers l'île en faisant +de gigantesques enjambées. + +Comme il déposait son fardeau sur le rivage, le fardeau fit un +mouvement, puis poussa un gémissement et enfin, se redressant sur un +coude, balbutia d'une voix éteinte ces mots: + +--Où suis-je? + +--Ciel!... il vit! Et il parle!... oh! Dieu soit loué! + +En entendant la voix de Séléna, le jeune homme se redressa tout à fait +et apercevant la jeune fille, lui tendit les bras en s'écriant: + +[Illustration] + +--Ah! Dieu est bon!... puisqu'il permet que je vous revoie avant de +mourir!... + +--Mourir!... exclama joyeusement une ombre qui émergeait de l'eau en ce +moment, qui parle de mourir? + +C'était Fricoulet qui arrivait juste à temps pour entendre l'exclamation +désespérée de son ami. + +Il était suivi du digne M. Ossipoff qui, tantôt barbotant tant bien que +mal, tantôt traîné à la remorque par l'ingénieur, avait réussi à +aborder. + +Le vieillard se précipita vers Séléna et la tint longtemps serrée sur sa +poitrine. + +Puis, se tournant vers l'Américain qui assistait impassible à cette +tendre effusion, il lui secoua les mains avec énergie: + +--Sir Jonathan, dit-il d'une voix vibrante, entre nous c'est à la vie, à +la mort... + +--Pas tant de protestations, monsieur Ossipoff, répliqua Farenheit; mais +si vous croyez me devoir un peu de reconnaissance,... vous pourrez vous +acquitter en me rendant, le plus tôt possible, à mon pays natal. + +Le vieillard grommela mais ne répondit rien. + +Gontran auquel Fricoulet venait de faire avaler une gorgée de cordial +qu'il portait toujours sur lui, se pencha vers Farenheit. + +--Sir Jonathan, lui dit-il à l'oreille, vous avez sauvé la vie à ma +fiancée et vous venez de me sauver la mienne; c'est moi qui me chargerai +d'acquitter la dette de reconnaissance de M. Ossipoff en même temps que +la mienne. + +L'ingénieur qui avait entendu, dit alors sur le même ton: + +--Ami Gontran, tu me parais t'engager à la légère. + +--Et pourquoi cela? + +--Parce que les événements pourraient bien ne pas te permettre de tenir +ta promesse. + +--Du moins, je ferai tout ce qui dépendra de moi,... mais pourquoi ce +pronostic sinistre? + +Comme pour répondre à cette question, un fracas épouvantable, venant du +nord, retentit soudain, emplissant l'espace; puis, les nuées se +déchirèrent, le ciel lui-même sembla s'ouvrir et une lueur intense, +terrifiante, incendia l'horizon, jetant sur la nappe d'eau comme des +reflets de sang. + +--Qu'est-ce que cela? s'écria Farenheit épouvanté. + +--C'est le rideau qui se lève sur le dernier acte du drame, répliqua +plaisamment Fricoulet. + +Un hurlement sauvage éclata soudain; c'était le vent qui se déchaînait +de nouveau, gonflant, sous son souffle formidable, les eaux qui se +soulevaient en montagnes gigantesques pour se creuser en d'insondables +abîmes. + +--À plat ventre!... vite, tous à plat ventre! cria l'ingénieur qui se +jeta aussitôt la face contre terre, pour donner l'exemple à ses +compagnons. + +Ceux-ci l'imitèrent, comprenant que dans cette posture ils donnaient +moins de prise à l'ouragan dont l'aile gigantesque les effleurait sans +les pouvoir arracher du sol où ils se trouvaient, pour ainsi dire, +incrustés. + +Tout de suite, Séléna avait saisi la main de Gontran. + +[Illustration] + +Celui-ci enlaça fortement de son bras la taille de la jeune fille et lui +murmura à l'oreille: + +--Oh! ma chère âme, si nous devons mourir, qu'au moins la mort ne nous +sépare pas. + +--Gontran! balbutia-t-elle, heureuse malgré la mort qui les menaçait, +Gontran, ma dernière pensée sera pour mon père et pour vous. + +Il lui pressa la main dans une étreinte passionnée; puis, tous deux se +turent, affolés presque par le rugissement de la tempête et le hurlement +des flots. + +Tout à coup, à un kilomètre de l'île, emportée par l'ouragan, semblable +à l'ombre d'un fantôme titanesque, noyée dans l'obscurité sinistre de la +nuit, passa la ville martienne avec une rapidité vertigineuse. + +Pour la seconde fois, un éclair déchira le ciel et, à sa clarté livide, +les Terriens purent apercevoir les tours, les tourelles et les +clochetons qui dansaient sur les vagues, semblables à des bouchons, se +heurtant, entrecroisant leurs faîtes élevés comme une escadre immense +dont les mâts se fussent enchevêtrés sous le souffle de la tempête. + +Puis, tout redevint sombre, et la fantastique apparition se fondit, +disparut comme par enchantement dans des brouillards sinistres. + +Maintenant l'ouragan semblait avoir atteint toute son intensité: une +nuée immense, d'un noir d'encre, couvrait le ciel, d'un bout à l'autre +de l'horizon, étendant, sur les horreurs du cataclysme, comme un drap +funéraire. + +Et, dans cette obscurité épouvantable, on entendait les vents déchaînés +lutter contre les vagues qui venaient avec rage se briser sur la côte, +couvrant d'écume les Terriens à demi évanouis. + +[Illustration] + +Soudain, ils furent tirés de leur torpeur par un épouvantable choc: il +semblait que l'île entière eut tressailli, ébranlée jusque dans ses +fondations les plus profondes. + +Puis, un second choc eut lieu, plus violent, plus terrible, et le sol +oscilla; malgré eux, les Terriens se redressèrent, persuadés qu'un +tremblement souterrain allait les engloutir dans quelque crevasse et +l'épouvante de la mort les saisit. + +Gontran, relevé sur un genou, tenait appuyée contre sa poitrine la tête +de Séléna évanouie; Farenheit, cramponné à Fricoulet, grondait des _By +God!_ non interrompus, enragé de trépasser sans avoir pu rendre des +comptes à ses actionnaires; Mickhaïl Ossipoff, bien que sa cervelle fut +un peu dérangée, cherchait néanmoins à comprendre la cause de ce +déchaînement d'éléments. + +[Illustration] + +Quant à Fricoulet, aux yeux duquel la vie n'avait jamais eu qu'une +valeur relative, il ne regrettait qu'une chose: c'était qu'il fît noir; +depuis un cauchemar horrible qu'il avait eu dans sa première enfance, il +avait conservé l'habitude de dormir avec une veilleuse et il lui +répugnait de s'endormir de l'éternel sommeil, sans y voir clair. + +--Bast! pensa-t-il, quand on ne peut faire autrement, il faut bien +prendre le temps tel qu'il est. + +Cette philosophique réflexion achevait à peine de se formuler dans +l'esprit de l'ingénieur qu'un troisième choc se fit sentir, plus +puissant encore que les deux premiers, arrachant à ses assises +séculaires l'île Neigeuse qui, semblable à un radeau immense, se trouva +emportée au milieu de la tourmente vers le Pôle Austral. + +[Illustration] + + +FIN DU VOYAGE + +AU SOLEIL ET AUX PETITES PLANÈTES + +[Illustration] + + +NOTES: + +[Note 1: Élevons nos cœurs. _(Note du correcteur--ELG.)_] + +[Note 2: Araignée qui tisse sa toile, en forme de cloche, sous l'eau. Elle +ramène de la surface des bulles d'air afin de pouvoir manger en toute +sécurité les insectes qu'elles chassent sous l'eau. _(Note du +correcteur--ELG.)_] + +[Note 3: _O fortunatos nimium, sua si bona norint agricolas._ + +Ô bienheureux agriculteurs, si seulement ils connaissaient leur bonheur. + +Virgile (Georgiques ii, 458). _(Note du correcteur--ELG.)_] + +[Note 4: Il faut lire _hippogriffe_, monstre fabuleux ailé, moitié cheval et +moitié griffon, célébré par l'Arioste qui s'en servit pour conduire +Astolphe dans la lune. _(Note du correcteur--ELG.)_] + +[Note 5: Sic. Il faut lire 1758. De même, il faut probablement comprendre 12 +mars 1759, et non 12 mars 1859. _(Note du correcteur--ELG.)_] + +[Note 6: L'erreur est humaine, la persévérance est diabolique. _(Note du +correcteur--ELG.)_] + +[Note 7: Sic. Le Soleil est bien sûr plus gros lorsqu'on le voit de Mercure. +_(Note du correcteur--ELG.)_] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aventures extraordinaires d'un savant +russe, by Georges Le Faure and Henri de Graffigny + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES EXTRAORDINAIRES *** + +***** This file should be named 24962-0.txt or 24962-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/9/6/24962/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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