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+The Project Gutenberg EBook of Aventures extraordinaires d'un savant russe, by
+Georges Le Faure and Henri de Graffigny
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Aventures extraordinaires d'un savant russe
+ II. Le Soleil et les petites planètes
+
+Author: Georges Le Faure
+ Henri de Graffigny
+
+Illustrator: J. Cayron et d'Henriot
+ L. Vallet
+
+Release Date: March 30, 2008 [EBook #24962]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES EXTRAORDINAIRES ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
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+
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+Georges Le Faure et Henry de Graffigny
+
+AVENTURES EXTRAORDINAIRES D'UN SAVANT RUSSE
+
+II. LE SOLEIL ET LES PETITES PLANÈTES
+
+500 Dessins de L. Vallet, Henriot, etc.
+
+Édinger, ÉDITEUR, 34, RUE DE LA MONTAGNE-SAINTE GENEVIÈVE, 34
+
+MDCCCLXXXIX
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+ I. OÙ NOS HÉROS ONT DES TIRAILLEMENTS D'ESTOMAC
+ II. OÙ, POUR LA SECONDE FOIS, GONTRAN A UNE IDÉE LUMINEUSE
+ III. LE FEU À BORD
+ IV. TROIS MILLIONS DE LIEUES EN PARACHUTE
+ V. PLONGEON DANS L'OCÉAN VÉNUSIEN
+ VI. EXCURSIONS VÉNUSIENNES
+ VII. À TRAVERS L'ESPACE INTERPLANÉTAIRE
+ VIII. GONTRAN RETROUVE SÉLÉNA ET FARENHEIT A DES NOUVELLES DE SHARP
+ IX. À CHEVAL SUR UNE COMÈTE
+ X. OÙ VULCAIN JOUE UN MAUVAIS TOUR À GONTRAN DE FLAMMERMONT
+ XI. OÙ L'HEURE DE LA VENGEANCE SONNE ENFIN
+ XII. LA BANLIEUE DU SOLEIL
+ XIII. LE BALLON DE SÉLÉNIUM
+ XIV. SIX MILLE KILOMÈTRES EN HUIT HEURES
+ XV. LA PLANÈTE GUERRIÈRE
+ XVI. LA VÉRITÉ SUR LA SÉRIE: 4, 7, 10, ETC.
+ XVII. COUPS DE CANON ET COUPS DE FOUDRE
+ XVIII. L'ÎLE NEIGEUSE
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+OÙ NOS HÉROS ONT DES TIRAILLEMENTS D'ESTOMAC
+
+[Illustration]
+
+
+ALCIDE FRICOULET était ce qu'on appelle un bon garçon, et si, pour des
+causes qu'il tenait à garder secrètes, il n'aimait pas les femmes, tout
+au moins avait-il un cœur excellent.
+
+Aussi, tout en applaudissant _in petto_ à l'aventure qui soustrayait son
+ami Gontran à l'enfer du mariage, il ne pouvait s'empêcher, en même
+temps, de déplorer cette même aventure qui frappait si cruellement le
+comte de Flammermont.
+
+Semblable à un fou, celui-ci criait et gesticulait, insultant Sharp,
+appelant Séléna, sondant en vain l'immensité où, dans l'irradiation
+solaire, aucune trace du véhicule n'apparaissait déjà plus.
+
+--Gontran! cria l'ingénieur, Gontran!
+
+Mais le jeune homme, tout entier à sa douleur, n'entendait pas et
+continuait à s'absorber dans sa recherche.
+
+Fricoulet reporta alors son attention sur Ossipoff qui, sous la violence
+de l'émotion, s'était évanoui entre ses bras.
+
+Les jambes molles, le corps inerte et la tête ballante, le vieillard
+demeurait sans mouvement, et sans le souffle pressé qui s'échappait de
+sa gorge contractée, il eût pu passer pour mort.
+
+Fricoulet, le seul qui eût conservé son sang-froid--et pour cause,
+puisqu'il n'était ni le père, ni le fiancé de Séléna, Fricoulet sentait
+cependant la nécessité de prendre une décision.
+
+[Illustration]
+
+--Je ne puis pas demeurer là éternellement, murmura-t-il, ce vieillard a
+besoin de soins; quant à Gontran, pour un peu il deviendrait fou.
+
+Seulement alors, il s'aperçut que le cratère s'était peu à peu vidé des
+assistants qui le remplissaient au moment du congrès; dans le lointain,
+de longues files de Sélénites disparaissaient par les voies
+souterraines, semblables à une bande de lapins qu'un étranger vient
+troubler dans leurs ébats.
+
+--Les égoïstes! pensa Fricoulet, pas un seul d'entre eux n'est venu
+s'enquérir de ce qui est arrivé.
+
+À ce moment, une main se posa sur son épaule; il se retourna et reconnut
+Telingâ.
+
+--Hein! s'écria l'ingénieur, vous seriez-vous jamais douté qu'il pût
+exister sur ce monde lumineux qui éclaire durant la nuit le pays des
+Subvolves, des gredins semblables!
+
+Le sélénite hocha la tête sans répondre.
+
+Puis, après un moment:
+
+--Il faut vous hâter, dit-il.
+
+--Me hâter! répliqua Fricoulet, me hâter de quoi faire?
+
+--De partir d'ici.
+
+L'ingénieur fixa sur son interlocuteur des yeux ahuris.
+
+--Mais où voulez-vous que nous allions? demanda-t-il.
+
+Telingâ posa son index sur le front du jeune homme.
+
+[Illustration]
+
+Le sommet des montagnes s'estompait graduellement.
+
+--Non, non! exclama celui-ci, j'ai bien ma tête, rassurez-vous,
+seulement, je ne comprends pas pourquoi vous me dites de me hâter de
+partir d'ici.
+
+--La nuit, répliqua laconiquement le sélénite.
+
+Et il étendit le bras vers l'horizon.
+
+Le sommet des montagnes et des cratères avoisinants s'estompait
+graduellement et l'ombre agrandie des dentelures volcaniques
+s'allongeait jusqu'aux Terriens.
+
+En même temps, dans l'azur profond des cieux, dont aucun nuage ne
+troublait l'impassible et morne sérénité, les étoiles commençaient à
+scintiller.
+
+--Brrr! fit tout à coup Fricoulet, on dirait qu'il vous tombe sur les
+épaules un manteau de glace.
+
+--Il ne faudrait pas tarder, fit observer Telingâ; déjà les Sélénites,
+dont la constitution est cependant plus en rapport avec ces brusques
+changements de température, ont rejoint leurs chaudes demeures
+souterraines... croyez-moi, il serait dangereux pour vous et vos amis de
+demeurer plus longtemps ici...
+
+--Vous avez raison, répliqua Fricoulet, je me sens déjà glacé jusqu'aux
+moelles.
+
+Puis, avec autant de facilité que s'il n'eût pas plus pesé qu'une plume,
+l'ingénieur enleva Ossipoff et le jeta sur ses épaules; ensuite il
+courut à Gontran, le prit par le bras et l'entraîna vers la grande salle
+mise à leur disposition par le directeur de l'observatoire de
+Maoulideck.
+
+[Illustration]
+
+Il avait fait à peine quelques pas que soudain il s'arrêta.
+
+--Et Farenheit! exclama-t-il.
+
+Tout préoccupé de l'état d'Ossipoff et de la douleur de Gontran,
+Fricoulet avait totalement oublié l'Américain, dont le souvenir lui
+était, à l'instant, revenu brusquement.
+
+--Je ne puis pourtant pas abandonner ainsi ce malheureux, dit-il.
+
+Et, en dépit des observations de Telingâ, il revint à grandes enjambées
+vers l'endroit où était tombé sir Jonathan.
+
+Atteint en pleine poitrine par les éclats meurtriers de la cartouche de
+Sharp, l'Américain gisait sur le sol, les membres raides, la face rigide
+et convulsée par la rage, les yeux vitreux et le poing encore crispé sur
+la crosse de son revolver, dans l'attitude où la mort l'avait saisi.
+
+--Mais il vit! s'écria Fricoulet, trompé par cette apparence de
+mouvement.
+
+Telingâ secoua la tête.
+
+--Le froid s'est déjà emparé de lui, murmura-t-il; l'âme s'est envolée
+vers les sphères supérieures, et ce n'est plus que sa dépouille mortelle
+que nous avons sous les yeux.
+
+[Illustration]
+
+--Je veux au moins lui donner une sépulture, insista l'ingénieur.
+
+--Le sol est déjà congelé, répliqua le Sélénite, et vous vous épuiseriez
+en vain à le vouloir creuser... au surplus, ce serait une précaution
+inutile... le froid va dessécher ce corps, le momifier, et lorsque le
+soleil luira à nouveau, vous en pourrez faire ce que bon vous semblera.
+
+Fricoulet jeta sur le cadavre de son compagnon un regard attristé et,
+suivi de Telingâ qui précipitait sa marche, il se mit à fuir devant
+l'ombre profonde qui, tombant des sommets, envahissait derrière lui le
+cirque lunaire, enveloppant d'un silence de mort ces roches titanesques,
+au pied desquelles, saisi par le froid épouvantable des espaces, le
+cadavre de Farenheit se congelait en grimaçant.
+
+Arrivé dans la salle qui déjà, pendant quinze fois vingt-quatre heures,
+leur avait servi d'habitation, et où force leur était d'attendre le
+retour du soleil, Fricoulet étendit le vieillard sur la couche de Fédor
+Sharp.
+
+Puis il fouilla dans l'une des nombreuses poches dont ses vêtements
+étaient munis, et en tira un petit bougeoir qu'il alluma; à la lueur
+vacillante de ce lumignon, la salle prit aussitôt un aspect sinistre et
+funèbre; des ombres monstrueuses s'accrochaient aux saillies des parois,
+faisant paraître plus petits encore les trois Terriens, rassemblés dans
+une encoignure.
+
+--Fichtre! grommela Fricoulet, il ne fait pas gai ici!
+
+Il secoua brusquement les épaules pour chasser le voile de tristesse qui
+menaçait de l'envelopper ainsi qu'un linceul; puis, s'approchant de M.
+de Flammermont qui s'était laissé tomber sur une couchette et demeurait
+immobile, la tête penchée sur la poitrine, les yeux fixés sur le sol,
+engourdi dans une torpeur désespérée, il lui posa la main sur l'épaule.
+
+Le jeune comte tressaillit, releva la tête et regarda son ami, avec, sur
+la physionomie, la stupeur première de l'homme que l'on arrache
+brusquement au sommeil.
+
+[Illustration]
+
+--Voyons! Gontran, dit l'ingénieur, voyons!... sois homme! que
+diable!... en vérité, j'ai honte de te voir abattu ainsi.
+
+M. de Flammermont haussa les épaules dans un geste accablé et murmura ce
+seul mot d'une voix navrée:
+
+--Séléna!
+
+Pour le coup, Fricoulet s'impatienta et, frappant du pied:
+
+--Eh! s'écria-t-il, quand tu demeureras là, immobile, inerte comme un
+cratère, à te désoler et à appeler Séléna!... crois-tu, par hasard, que
+c'est là ce qui te la rendra?
+
+--Me la rendre! murmura Gontran; hélas!... elle est perdue!... perdue à
+jamais...
+
+Et, après un moment, il poursuivit avec amertume:
+
+--Ah! pourquoi ce gredin ne m'a-t-il pas tué comme Farenheit? au moins,
+c'en serait fini de la souffrance.
+
+Fricoulet leva les bras au ciel.
+
+--Voilà! exclama-t-il, du parfait égoïsme ou je ne m'y connais pas!...
+eh bien! et nous! est-ce que nous ne comptons pas un peu aussi dans ton
+affection!... moi, particulièrement, est-ce que je n'ai pas un peu droit
+à ce que tu ne fasses pas si bon marché de ton existence?
+
+Il se tut et reprit:
+
+--Car, ce bonheur dont la perte te désespère, est-ce que jamais tu
+aurais pu même le toucher du bout du doigt, si je ne t'avais fait la
+courte échelle pour te permettre d'y atteindre?...
+
+--Où veux-tu en venir? demanda M. de Flammermont.
+
+--À ceci, tout simplement: c'est qu'il pouvait arriver, pour ton amour
+et tes intentions matrimoniales, quelque chose de plus fâcheux que
+l'enlèvement de Mlle Séléna.
+
+Le jeune comte fixait sur son ami des yeux que l'ahurissement
+agrandissait.
+
+--Je comprends de moins en moins, balbutia-t-il.
+
+--Il faut que la douleur t'obscurcisse les idées. Comment! ce que je te
+dis ne te paraît pas lucide, lumineux? Admets cependant qu'au lieu
+d'enlever ta fiancée, ce coquin de Sharp soit parti tout seul.
+
+À cette supposition, Gontran poussa un soupir navrant.
+
+--Hélas! dit-il.
+
+--Seulement, poursuivit l'ingénieur, admets aussi qu'au lieu de tuer,
+avant son départ, ce pauvre sir Farenheit, ce soit moi que Sharp ait
+abattu.
+
+Il se tut, puis se croisant les bras:
+
+--Crois-tu que Séléna n'aurait pas été, alors, bien plus perdue pour toi
+qu'elle ne l'est actuellement? ah! mon pauvre ami! c'est pour le coup
+que le brave M. Ossipoff se fût aperçu de la nullité scientifique de son
+futur gendre.
+
+--Eh! riposta M. de Flammermont, que m'importe maintenant l'opinion de
+M. Ossipoff? je n'avais consenti à jouer cette comédie que par amour
+pour sa fille... mon bonheur est perdu à jamais...
+
+L'ingénieur l'interrompit d'un geste bref.
+
+--Perdu, dit-il, et pourquoi cela?
+
+Gontran, comme mû par un ressort, se redressa.
+
+--Que signifie? balbutia-t-il d'une voix tremblante.
+
+--Que je considère ton bonheur comme compromis, mais non perdu.
+
+Le comte lui saisit les mains.
+
+--Parle, fit-il avec angoisse, aurais-tu quelque espoir... quelque
+projet?...
+
+--De l'espoir! non; mais, en tout cas, je n'ai aucune désespérance: je
+suis furieux, j'enrage, j'étranglerais Sharp avec une jouissance
+infinie; mais, en ce qui concerne Mlle Ossipoff, si j'étais à ta place,
+je ne me désolerais qu'après avoir retrouvé son cadavre.
+
+--Le retrouver, murmura Gontran, penses-tu que cela soit possible?
+
+--Eh! riposta l'ingénieur avec un haussement d'épaules plein de fatuité,
+peut-il y avoir quelque chose d'impossible à des hommes comme nous?
+
+Et, tout heureux de voir Gontran sorti de la torpeur première dans
+laquelle l'avait plongé la disparition de sa fiancée, il s'écria:
+
+--Allons! _sursum corda[1]!..._ Que ce malheur, loin de nous abattre,
+nous mette, au contraire, le diable au corps pour nous faire sortir
+triomphants de la lutte gigantesque que nous avons entamée contre
+l'Infini.
+
+Un gémissement retentit derrière l'ingénieur et la voix douloureuse
+d'Ossipoff se fit entendre:
+
+--Hélas! il ne s'agit pas, pour nous, de lutter contre l'Infini, mais
+bien contre notre propre nature. Que parlez-vous, M. Fricoulet, de
+courir à la poursuite de Sharp, alors que, dans quelques heures, nous ne
+serons plus que des cadavres?
+
+Le jeune ingénieur ne put retenir un mouvement de surprise.
+
+--Comment, fit-il, vous aussi, vous vous laissez abattre?
+
+Puis tout à coup se redressant, il s'écria d'une voix vibrante,
+enthousiasmé par la difficulté même des obstacles qu'il s'agissait de
+vaincre:
+
+--Eh bien! puisque vous son père, vous son fiancé, vous l'abandonnez,
+c'est moi qui irai au secours de Mlle Séléna.
+
+Gontran saisit la main de son ami et la serra énergiquement.
+
+--Dispose de moi, Fricoulet, prononça-t-il d'une voix ferme; ce que tu
+me diras de faire, je le ferai; partout où tu iras, j'irai, car en
+vérité, j'ai honte de mon abattement et de ma désespérance!
+
+--Mais, insensés que vous êtes, exclama le vieillard, ne songez-vous
+donc pas qu'en s'emparant de notre obus, ce misérable nous a ravi, non
+pas seulement le moyen de quitter le sol lunaire, mais encore le moyen
+d'y pouvoir subsister?
+
+Gontran devint tout pâle.
+
+--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.
+
+--Que nous n'avons plus qu'à mourir de faim; il ne nous reste plus ni
+vivres, ni eau, ni air...
+
+--Allons donc! riposta M. de Flammermont, les Sélénites trouvent bien
+moyen de vivre.
+
+--Parce que les aliments dont ils font usage contiennent les principes
+nutritifs nécessaires à leur organisme.
+
+--Mais qui vous prouve que notre estomac ne s'accommoderait pas, lui
+aussi...?
+
+Le vieillard lui coupa la parole, d'un geste désespéré.
+
+--Eh! dit-il, croyez-vous que j'aie attendu jusqu'à aujourd'hui pour
+m'en assurer?... L'analyse chimique m'a démontré que nous ne saurions
+nous plier à l'alimentation lunarienne.
+
+Ces paroles furent accueillies par un gémissement et un cri de rage, le
+premier poussé par Gontran, le second échappé des lèvres de Fricoulet.
+
+Les trois hommes se regardèrent pendant quelques instants, silencieux et
+atterrés.
+
+La situation était en effet terrible: lutter contre l'impossible était
+encore à la hauteur de leur audace, mais lutter contre la faim...
+
+Ce fut l'ingénieur qui reprit le premier la parole.
+
+--Mourir de faim! exclama-t-il, avoir fait plus de quatre-vingt-dix
+mille lieues pour venir mourir de faim sur la lune! En vérité, ce serait
+stupide, et si les bons astronomes terriens apprenaient jamais cela, ils
+en éclateraient de rire devant leurs télescopes.
+
+Et il se mit à arpenter furieusement la salle de long en large.
+
+--Stupide tant que tu voudras, riposta M. de Flammermont, la réalité
+n'en est pas moins là qui nous montre un garde-manger absolument vide.
+
+--Il nous reste, il est vrai, la ressource de danser devant, reprit
+l'ingénieur; mais encore qu'hygiénique, je ne sache pas que la danse ait
+été jamais considérée comme un exercice réconfortant.
+
+[Illustration]
+
+Puis, après un moment:
+
+--Voyons, nous sommes ici trois auxquels, cela est indéniable, aucun des
+secrets de la science moderne n'est inconnu, et nous ne trouverions pas
+le moyen de nous sustenter dans le monde que nous avons atteint!... cela
+est absolument invraisemblable.
+
+Gontran hocha la tête.
+
+--Tu en parles à ton aise, fit-il; inventer un système de locomotion qui
+vous fasse franchir des millions de lieues à cheval sur un rayon
+lumineux ou dans un courant électrique! parcourir l'immensité
+planétaire! visiter le soleil et les étoiles! ce n'est rien... mais
+inventer un gigot ou un beefsteak sans avoir sous la main la matière
+première, c'est à dire un mouton ou un bœuf! cela, je le déclare
+au-dessus de mes forces.
+
+[Illustration]
+
+Fricoulet claqua ses doigts avec impatience.
+
+--Ma parole! exclama-t-il, tu me ferais croire que tu es aussi bourgeois
+que tous les bourgeois qui s'empressent aux tables des bouillons Duval
+ou des restaurants à trente-deux sous du Palais-Royal. Comment, tu en es
+encore à croire que le gigot et la côtelette sont indispensables à
+l'existence de l'homme?
+
+Il agita désespérément ses bras dans l'espace et s'écria:
+
+--Que diront les gens du XXe siècle, quand ils liront qu'à l'époque
+éclairée que nous prétendons être, on croyait encore à des machines
+semblables.
+
+[Illustration]
+
+Ce disant, il s'était tourné vers Ossipoff comme pour lui demander son
+approbation.
+
+Mais le vieillard n'avait pas entendu un seul mot de ce qui venait de se
+dire entre les deux amis.
+
+Accroupi sur sa couchette, il paraissait fort occupé à noircir une page
+blanche de son carnet, avec force chiffres et dessins.
+
+Enfin il releva la tête et s'écria:
+
+--Sharp n'atteindra pas Vénus avant vingt-cinq jours... c'est dans un
+mois seulement que la planète arrivera en conjonction avec le Soleil et
+à sa plus grande proximité de la Terre, dont elle ne sera plus séparée
+que par douze millions de lieues à peine.
+
+--Une futilité, murmura amèrement le jeune comte, ce n'est vraiment pas
+la peine d'en parler.
+
+--Avez-vous tenu compte, dans vos calculs, demanda Fricoulet, du poids
+moins considérable que transporte l'obus?
+
+--Parfaitement, et j'ai trouvé que la durée du voyage se trouve diminuée
+de quatre jours, dix-huit heures, quatorze minutes, trente secondes, par
+suite de la suppression des deux cent quatre-vingt-cinq kilos que nous
+représentons tous les quatre.
+
+--Cependant le poids de Sharp doit être défalqué de cet allégement.
+
+Ossipoff inclina la tête.
+
+--J'y ai pensé: Sharp pesant quatre-vingts kilos, ces quatre-vingts
+kilos retranchés de deux cent quatre-vingt-cinq donnent, pour
+l'allégement de l'obus, un poids de deux cent cinq kilos, lesquels
+représentent, effectivement, une augmentation de vitesse qui se traduit
+par quatre jours...
+
+--Dix-huit heures, quatorze minutes, trente secondes de moindre durée
+dans le voyage, ajouta Gontran.
+
+--C'est bien cela.
+
+--Et à quoi tendent ces calculs? demanda railleusement le jeune comte.
+
+--À ceci tout simplement, répondit Fricoulet qui coupa sans façon la
+parole au vieillard: qu'il nous faut trouver un moyen de locomotion
+assez rapide, pour que dans vingt-cinq jours nous arrivions, nous aussi,
+sur Vénus, afin de happer ce coquin de Sharp et de délivrer Mlle Séléna.
+
+Ossipoff tendit silencieusement la main au jeune ingénieur et la serra
+avec énergie.
+
+Gontran demanda:
+
+--En vérité, mon pauvre ami, ne te berces-tu pas là de vaines
+espérances?
+
+--Eh! exclama Fricoulet; je te répète qu'à nous trois, nous arriverons à
+vaincre les difficultés les plus insurmontables... du reste, moi j'ai
+pris comme devise, cette parole vieille comme le monde, mais qui a
+toujours réussi à ceux qui ont eu foi en elle: «Aide-toi, le ciel
+t'aidera.»
+
+Puis, frappant sur l'épaule de son ami:
+
+--Quant à toi, cette défiance de toi-même provient d'un excès de
+modestie... l'amour de la science t'a déjà fait accomplir des
+miracles... tu ne me feras pas croire que Mlle Séléna ne soit pas
+capable de te faire faire des choses plus surprenantes encore...
+
+Le jeune comte, malgré sa tristesse, ne put s'empêcher de sourire.
+
+Après un court silence, le jeune ingénieur reprit:
+
+--Donc, par suite du vol de ce coquin de Sharp, nous voici à peu près
+dans la même situation que Robinson sur son île, avec cette différence
+cependant que Robinson pouvait cueillir aux arbres des fruits qui, sans
+l'engraisser précisément, l'empêchaient tout au moins de mourir de faim,
+tandis que nous...
+
+[Illustration]
+
+Tout à coup, il s'interrompit, se frappa le front d'un geste inspiré et,
+s'accroupissant sur le sol, tira de sous la couchette de M. Ossipoff une
+caisse qu'il ouvrit.
+
+Elle contenait quelques douzaines de biscuits et quatre boîtes de
+conserves.
+
+--Comme quoi, dit-il, une bonne action est toujours récompensée.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda le vieillard.
+
+--Une attention de Mlle Séléna à l'égard de Sharp, ne voulant pas
+l'abandonner ici sans ressources, elle avait exigé de moi que je lui
+laissasse, sans en rien dire à personne, cette petite réserve.
+
+--Cette enfant a toujours eu un cœur d'or, murmura le vieux savant tout
+attendri.
+
+--Aussi, cette bonne action va-t-elle lui profiter, riposta Fricoulet.
+
+--Comment l'entends-tu? demanda Gontran.
+
+--Dame! pour que nous puissions l'arracher à son ravisseur, il faut que
+nous construisions un moyen de locomotion... or, pour cela, il nous faut
+du temps, et pendant ce temps-là, nos estomacs réclameront leurs droits.
+
+M. de Flammermont désigna le contenu de la boîte.
+
+--Est-ce là-dessus que tu comptes pour nous sustenter tous les trois?
+
+--Non, mais pour nous donner le temps de construire d'autres aliments.
+
+--Construire! exclama Gontran, le mot est joli.
+
+Puis, sérieusement:
+
+--Alors, ajouta-t-il, tu en reviens à ton idée première de fabriquer
+gigots et côtelettes.
+
+En entendant ces mots, Ossipoff fixa sur l'ingénieur des regards
+surpris.
+
+--M. de Flammermont plaisante, n'est-ce pas? dit-il.
+
+--Assurément, car telle n'est pas ma pensée.
+
+--Explique-toi, alors, exclama Gontran un peu piqué.
+
+--Je veux, tout simplement, chercher à nous procurer des éléments
+assimilables et permettant à notre organisme de réparer les pertes de
+substance journalières, causées par les dépenses de forces auxquelles
+nous nous livrons.
+
+M. de Flammermont haussa les épaules.
+
+--Eh! tu vois bien, dit-il; tu en reviens à mes moutons, dont les gigots
+sont, je crois, les seules substances assimilables susceptibles de nous
+rendre les services réparateurs dont tu parles.
+
+--Mais, mon pauvre ami, riposta Fricoulet, la perte de ta fiancée te
+tourne absolument la tête; autrement tu te rappellerais que dans cette
+viande, base de la nourriture humaine, l'eau, absolument inutile, entre
+pour les quatre cinquièmes du poids,... le cinquième restant est composé
+de matières solides, telles qu'albumine, fibrine, créatine, gélatine,
+chondrine, etc...
+
+--Je suis d'accord avec toi sur ce point, répliqua M. de Flammermont
+railleur... fabriquons donc de la viande, car pour l'eau, nous en avons
+en quantité... allons! où se trouvent ton albumine, ta fibrine, etc,
+etc...
+
+[Illustration]
+
+Ossipoff lui répondit:
+
+--Point n'est besoin de tout cela, mon cher enfant; car, parmi les
+substances qui composent la viande, il en est un certain nombre
+absolument impropres à la nutrition, partant complètement inutiles; la
+chondrine et la gélatine, par exemple. D'autres comme la fibrine,
+l'albumine, ne sont point des corps simples, mais des combinaisons,
+suivant des proportions connues, d'oxygène, d'hydrogène, de carbone, et
+d'azote. Nous n'avons donc aucunement besoin de pain et de viande pour
+notre nourriture. Tous nos efforts doivent tendre à extraire des
+matériaux séléniens les corps véritablement nutritifs et à nous les
+assimiler.
+
+--Autrement dit, ajouta Fricoulet, faisons de la synthèse.
+
+Gontran, sur les lèvres duquel un sourire railleur courait depuis
+quelques instants, s'écria en croisant les bras:
+
+--En vérité! je vous admire,--si j'ai bien compris vos explications, il
+s'agirait de nous livrer tout simplement à des travaux d'analyse
+chimique... or, le premier point, le point indispensable pour mener à
+bien ce beau projet, ce sont les instruments... or...
+
+Fricoulet, dont les yeux erraient à travers la pièce, fit un brusque
+mouvement:
+
+--Inutile d'en dire davantage, interrompit-il d'un ton triomphant; je
+prévois ton objection; et voici de quoi y répondre triomphalement.
+
+Il courut de l'autre côté de la salle, chercha quelques secondes dans un
+coin d'ombre, et revint traînant sur le sol, avec précaution, une caisse
+qu'il déposa aux pieds de M. de Flammermont.
+
+--Qu'est-ce que cela! demanda celui-ci.
+
+--Eh bien! dit à son tour Ossipoff.
+
+--C'est votre boîte d'instruments!
+
+--Comment cela?
+
+--Vous savez bien; c'est cette caisse que l'on avait mise de côté pour
+analyser, dans un moment de loisir, la composition de l'atmosphère
+lunaire... or, les différents événements qui se sont précipités pendant
+notre séjour, nous ont fait différer indéfiniment cette étude par un
+bienheureux hasard, cette boîte a été oubliée ici et elle va nous
+servir, je vous le promets.
+
+[Illustration]
+
+Et frappant sur le couvercle, il dit plaisamment à M. de Flammermont:
+
+--Avec cela, vois-tu bien, nous allons te fabriquer des gigots et des
+pains de quatre livres puisque ces aliments sont absolument
+indispensables à ton bonheur.
+
+La boîte une fois ouverte, le vieux savant ne put contenir une
+exclamation de plaisir à la vue des instruments enfouis dans la paille.
+
+--Un eudiomètre, un anéroïde, des thermomètres, une boussole, des tubes,
+des éprouvettes, une boîte de réactifs, murmura-t-il, tandis que son
+visage s'éclairait à chaque découverte qu'il faisait, en voilà plus
+qu'il ne nous en faut.
+
+[Illustration]
+
+Et, après un moment:
+
+--Procédons par ordre, dit-il, la première chose à faire est de nous
+assurer de la composition de l'air que nous respirons et de l'importance
+de l'atmosphère, n'est-ce pas votre avis, mon cher Gontran?
+
+--Parfaitement si, parfaitement si, répéta par deux fois le jeune homme.
+
+Et il ajouta _in petto_, en se grattant l'oreille;
+
+--Pourvu qu'il ne lui prenne pas fantaisie de me consulter sur la
+cuisine qu'il va faire!
+
+Ce pensant, il coula un regard suppliant sur Fricoulet.
+
+Celui-ci comprit cette muette prière et, réprimant un sourire, demanda
+au vieillard:
+
+--Quelle méthode allons-nous suivre?
+
+Et aussitôt, se reprenant:
+
+--...Allez vous suivre pour opérer?
+
+Le vieux savant réfléchit un instant.
+
+--Mon Dieu!... Je pensais tout d'abord à la méthode eudiométrique
+imaginée par Gay-Lussac... mais, comme vous savez, on n'opère que sur de
+très petits volumes de gaz, d'où il résulte de grandes chances d'erreur;
+or, au point où nous en sommes, je n'ai pas le droit de me tromper et il
+me faut arriver à des résultats scrupuleusement exacts.
+
+--En ce cas, s'écria Fricoulet, employez le phosphore; c'est le procède
+le plus simple et aussi le plus rapide.
+
+--J'y pensais, répliqua sèchement Ossipoff.
+
+Il prit dans la boîte à réactifs un verre à pied qu'il remplit aux deux
+tiers d'eau distillée, puis, plongeant dans l'eau, il enfonça une
+éprouvette graduée et contenant exactement cent centimètres cubes d'air,
+après quoi, il fit passer dans l'éprouvette un long bâton de phosphore
+humide.
+
+Cela fait, il alla déposer l'appareil dans un coin et se mit à déballer
+les autres instruments.
+
+Alors le jeune comte, qui avait regardé curieusement cette opération,
+attira Fricoulet en arrière.
+
+--Explique-moi, lui chuchota-t-il à l'oreille.
+
+--Le bâton de phosphore que tu vois reluire dans l'ombre, répondit
+l'ingénieur à voix basse, absorbe l'oxygène de l'air ambiant et se
+combine avec lui; tout à l'heure, quand le phosphore ne sera plus
+entouré de fumées blanches et qu'il aura perdu tout son rayonnement,
+Ossipoff retirera l'éprouvette et, comme elle est graduée, il n'aura
+qu'à ramener le nouveau volume de gaz à la pression initiale, pour
+constater qu'une certaine partie en a disparu, absorbée par le
+phosphore.
+
+--C'est l'oxygène, n'est-ce pas? fit Gontran.
+
+--En effet; et le gaz, demeurant dans l'éprouvette, devra être de
+l'azote...
+
+--À moins cependant que l'atmosphère lunaire soit autrement composée que
+l'atmosphère terrestre, ainsi que je l'ai entendu dire à plusieurs
+reprises par M. Ossipoff.
+
+À ce moment, le vieillard poussa un cri et, désignant la bougie de
+Fricoulet:
+
+--Nous allons nous trouver dans l'obscurité, fit-il.
+
+[Illustration]
+
+La mèche, en effet, se carbonisait et ne jetait plus que des lueurs
+vacillantes.
+
+--Ah! si l'on pouvait faire du gaz, soupira Gontran.
+
+Ossipoff frappa ses mains l'une contre l'autre:
+
+--Pourquoi pas? exclama-t-il, j'entends du gaz liquide; c'est très
+simple, puisque nous avons de l'alcool et de la térébenthine.
+
+Et pendant qu'il faisait le mélange dans un flacon de verre ordinaire,
+Fricoulet fabriquait, à l'aide d'une bande de coton, une mèche qui,
+plongée dans le liquide et allumée, s'enflamma aussitôt, répandant une
+lueur éclatante.
+
+Gontran était stupéfait.
+
+--Oh! ces hommes de science! pensa-t-il.
+
+Mais déjà Ossipoff était passé à une autre occupation, et tout en
+rangeant ses instruments, il disait:
+
+--Il ne faut pas nous en tenir à l'air; car l'eau doit également
+concourir à notre nutrition; vous avez été, tout comme moi, à même de
+remarquer que l'eau lunaire a un goût tout différent de l'eau des
+fleuves et mers terrestres... J'ai idée que l'analyse nous y fera
+découvrir quelque élément dont nous pourrons tirer parti... cette
+analyse, je vous propose de la faire par la pile électrique, laquelle
+nous donnera le rapport du volume des gaz, et ensuite, par l'évaporation
+qui laissera des résidus dont il nous sera facile de connaître la
+nature; hein! approuvez-vous cette manière de faire?
+
+Gontran, auquel cette question était plus spécialement posée, hocha la
+tête d'un air entendu.
+
+--Assurément, répondit-il; cette marche me paraît être celle qu'il
+faudrait suivre, si...
+
+--Si?...
+
+[Illustration]
+
+--Si nous étions en possession de l'instrument indispensable,
+c'est-à-dire de la pile électrique.
+
+--Là n'est point l'obstacle, répliqua Fricoulet, car nous pouvons en
+construire une facilement.
+
+Et, au regard interrogateur du jeune comte, il répondit:
+
+--Le zinc qui double cette boîte, les sous que les uns et les autres
+nous avons dans nos poches, enfin un peu de drap emprunté à nos
+vêtements, ne voilà-t-il pas tous les éléments constitutifs d'une pile;
+nous la mouillerons d'eau additionnée d'un peu d'acide sulfurique, et le
+courant que nous obtiendrons sera plus que suffisant pour produire
+l'électrolyse du liquide...
+
+Et comme Gontran s'extasiait:
+
+--Ce procédé n'a rien de neuf, ajouta le jeune ingénieur; il date de
+l'an 1800 et fut employé par Nicholson et Carlisle pour faire la
+première analyse de l'eau terrestre.
+
+Tout en parlant, il avait découpé en rondelles un morceau du pan de sa
+redingote, pendant que Ossipoff en faisait autant du zinc arraché au
+couvercle de la boîte.
+
+Et M. de Flammermont les regardait monter la _pile_, en hochant la tête
+d'un air de doute.
+
+En dépit des explications qui lui avaient été fournies, il ne pouvait se
+faire à l'idée que de toutes ces manipulations sortirait quelque chose
+de nutritif et de stomachique.
+
+--Parbleu! pensait-il, s'il en était ainsi qu'ils le prétendent,
+l'expression terrestre «vivre de l'air du temps» se trouverait être
+juste!... et ce serait par trop bizarre.
+
+[Illustration]
+
+Tout à coup il poussa une légère exclamation qui attira l'attention
+d'Ossipoff et de ses compagnons.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda Fricoulet.
+
+--Le bâton de phosphore est éteint, répliqua M. de Flammermont.
+
+Le vieillard abandonna la pile aux mains de l'ingénieur et s'en fut
+chercher l'appareil.
+
+Après avoir retiré le phosphore de l'éprouvette et fait rapidement ses
+calculs, il s'écria triomphalement:
+
+--Hurrah!... je ne m'étais pas trompé dans mes suppositions.
+
+--Auriez-vous trouvé par hasard, un mouton dans cette éprouvette?
+demanda plaisamment le jeune comte.
+
+Ossipoff sourit et répliqua:
+
+--Non; mais quelque chose assurément qui pourrait peut-être remplacer la
+chair de ce quadrupède.
+
+Gontran ouvrit de grands yeux.
+
+--Il y a, poursuivit le père de Séléna, qu'au lieu d'être composé, comme
+sur la terre, de soixante-dix-neuf parties d'azote pour vingt-une
+parties d'oxygène, l'air que nous respirons est composé de volumes égaux
+de ces deux gaz!
+
+--Eh! s'écria Fricoulet, voilà pourquoi nous n'éprouvons aucune
+souffrance de la basse pression de l'air.
+
+Un instant après, Ossipoff et l'ingénieur demeuraient courbés sur le
+voltamètre, examinant en silence les bulles de gaz qui se dégageaient de
+la pile et remplissaient les éprouvettes.
+
+--C'est bizarre! murmura le vieillard à mi-voix.
+
+Fricoulet prit une goutte de l'eau soumise à l'analyse et l'étendit sur
+sa main.
+
+--Parbleu! exclama-t-il, j'en étais sûr.
+
+--De quoi étiez-vous sûr? demanda le vieux savant.
+
+L'ingénieur examina encore méticuleusement la goutte d'eau, et répondit:
+
+--Cette eau, pas plus que l'air lunaire, n'est composée de même que sur
+terre.
+
+--Que prétendez-vous donc?
+
+--Qu'elle contient deux fois autant d'oxygène que l'eau terrestre et
+qu'elle est composée de trois volumes de ce gaz pour un d'hydrogène.
+
+--Mais, en ce cas, fit Gontran, c'est de l'eau oxygénée!
+
+--Assurément.
+
+--Elle est imbuvable?
+
+--Pas le moins du monde, mais il faut auparavant la distiller pour la
+débarrasser de son surplus d'oxygène.
+
+Seul, Ossipoff ne disait rien; les lèvres pincées, les yeux à
+demi-voilés sous les paupières abaissées, le menton dans la main, il
+paraissait plongé en une méditation profonde.
+
+--À quoi pensez-vous donc, monsieur Ossipoff? demanda Gontran.
+
+[Illustration]
+
+--Je songe que nous avons de l'oxygène, de l'hydrogène et de l'azote...
+et qu'il ne nous reste plus à trouver que du carbone.
+
+--Du carbone! exclama le jeune comte! Qu'en feriez-vous donc, si vous en
+aviez?
+
+--Je le mettrais en présence, et dans certaines proportions, des corps
+que nous possédons déjà... et de cette combinaison naîtrait la substance
+destinée à nous servir de nourriture.
+
+Gontran, en entendant ces mots, eut un haut-le-corps prodigieux.
+
+--Ah! par exemple! murmura-t-il, si je m'attendais à celle-là!...
+
+Fricoulet lui poussa le coude, et se penchant vers lui:
+
+--Un vrai savant, chuchota-t-il, doit s'attendre à tout.
+
+[Illustration]
+
+M. de Flammermont comprit cet avertissement et se promit de dissimuler,
+à l'avenir, des étonnements capables de donner à Ossipoff des soupçons
+sur la capacité scientifique de son futur gendre.
+
+Le vieillard cependant demeurait silencieux, les regards fixés sur ses
+fioles de réactifs et ses appareils.
+
+Soudain ses compagnons l'entendirent répéter plusieurs fois, comme se
+parlant à lui-même:
+
+--C'est cela, oui, c'est bien cela.
+
+Puis, il leur fit de la main, signe de s'approcher et leur dit:
+
+--Voici comment nous allons procéder: nous commencerons par extraire de
+suite, au moyen de cette pile, l'oxygène et l'hydrogène de l'eau; pour
+l'air, nous absorberons l'oxygène par le phosphore afin de recueillir
+l'azote pur; quant au carbone, nous le produirons sous forme de
+graphite. Puis par les procédés connus, nous produirons, d'une part,
+l'oxygène pur à l'état solide et, d'autre part, un composé nutritif qui,
+sous un petit volume, possédera des qualités extraordinaires
+d'assimilation, cela fait nous serons assurés de nos poumons, et de nos
+estomacs.
+
+Puis, se tournant vers M. de Flammermont:
+
+--Quand nous serons arrivés à ce résultat, je ferai appel à toute votre
+intelligence, mon cher enfant, pour nous procurer un nouveau moyen de
+locomotion qui nous permette de nous lancer à la poursuite de Sharp.
+
+Sans doute, en ce moment, la vision de sa douce fiancée passa-t-elle
+devant les yeux du jeune homme, car il s'écria d'une voix vibrante:
+
+--Comptez sur moi, monsieur Ossipoff, et s'il ne dépend que de ma bonne
+volonté, nous rejoindrons ce coquin, fût-il dans le soleil.
+
+Une grande émotion s'empara du vieillard qui attira le jeune comte sur
+sa poitrine et l'y tint longtemps serré étroitement.
+
+Fricoulet, pendant ce temps-là, examinait minutieusement l'état du
+garde-manger, c'est-à-dire le contenu de la boîte, que la prévoyance de
+Séléna avait fait laisser à la disposition de Sharp.
+
+--Mes amis, dit-il, je crois qu'il importe de nous mettre sans tarder à
+l'ouvrage, car nous avons devant nous pour quatre jours de nourriture,
+tout au plus: trente-trois biscuits, cinq boîtes de conserves d'une
+demi-livre chacune... et c'est tout!
+
+[Illustration]
+
+--Plus une tablette de chocolat que j'avais emportée dans ma poche pour
+grignoter pendant le congrès, ajouta Gontran, je la mets dans la
+communauté.
+
+Ce disant, il sortit le précieux comestible et le remit à Fricoulet qui,
+de lui-même, s'adjugea les fonctions d'économe de la petite colonie.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+OÙ, POUR LA SECONDE FOIS, GONTRAN A UNE IDÉE LUMINEUSE
+
+[Illustration]
+
+
+ALCIDE!
+
+--Gontran!
+
+--Je n'en puis plus.
+
+--Allons, un peu de courage encore!
+
+--Eh! du courage, j'en ai... mais c'est mon estomac qui n'en a pas...
+depuis trente heures que je ne lui ai pas fourni sa ration quotidienne,
+il regimbe et réclame ses droits.
+
+Le jeune comte avait prononcé ces mots d'une voix faible qui
+impressionna vivement Fricoulet.
+
+L'ingénieur, qui s'occupait à liquéfier et à solidifier, au moyen d'une
+pompe à compression, de l'azote et de l'oxygène, abandonna aussitôt sa
+besogne et accourut auprès de M. de Flammermont.
+
+--Eh quoi! fit-il en essayant de plaisanter, tu n'es pas capable de te
+passer de manger pendant plus de deux jours... sais-tu bien que tu fais
+un déplorable explorateur!
+
+Gontran hocha la tête.
+
+--Oh! dit-il, je donnerais un de mes membres pour être attablé devant
+une côtelette au cresson ou un beefsteak aux pommes...
+
+--Toujours ta marotte, répliqua l'ingénieur en souriant.
+
+--Oui, et si cela continue, cette marotte va se transformer en folie...
+je le sens, ma tête devient vide, mes idées se brouillent et, en même
+temps...
+
+Il porta les mains à sa poitrine dans un geste douloureux.
+
+--Oh! que je souffre! soupira-t-il.
+
+--Et rien à te mettre sous la dent, mon pauvre vieux, dit
+affectueusement Fricoulet... Oh! si les choses avaient marché comme
+l'espérait Ossipoff... mais tu as été témoin, toi-même, des difficultés
+qu'il a rencontrées... deux fois déjà, il a recommencé l'opération... de
+là le retard... mais maintenant il prétend être certain du succès.
+
+Gontran hocha la tête.
+
+--Si son succès tarde à venir, il arrivera trop tard, grommela-t-il.
+
+Comme il achevait ces mots, le vieillard, dont on apercevait la
+silhouette courbée sur des cornues, à l'extrémité de la salle, poussa
+une exclamation de triomphe:
+
+--Gontran! Fricoulet! appela-t-il.
+
+Les deux jeunes gens accoururent et arrivèrent assez à temps pour
+recevoir, entre leurs bras, Mickhaïl Ossipoff, terrassé, lui aussi, par
+la faim et qui, avec une énergie indomptable, avait lutté cependant
+jusqu'au moment de la victoire.
+
+Avec des efforts inouïs, il étendit la main vers un récipient au fond
+duquel s'apercevait une matière noirâtre d'aspect gélatineux.
+
+--Là, réussit-il à balbutier; mangez... vite... vite...
+
+Sa tête se renversa en arrière et il demeura sans mouvement, comme
+évanoui.
+
+Gontran et Fricoulet se regardaient terrifiés:
+
+--Mort! exclama le jeune comte, il est mort.
+
+--Non! répliqua l'ingénieur, mais il ne s'en faut guère... aide-moi à le
+transporter sur sa couchette, ensuite nous aviserons à ce qu'il convient
+de faire.
+
+Quand le vieillard fut étendu, le buste un peu relevé pour faciliter le
+jeu des poumons, le jeune comte et son compagnon revinrent vers les
+cornues dont Ossipoff s'était servi pour composer la préparation
+alimentaire qui devait assurer l'existence de nos voyageurs.
+
+[Illustration]
+
+--Alors, murmura Gontran en faisant la grimace, c'est cela qu'il nous
+faut absorber?
+
+--Il le prétend, du moins...
+
+--Mais si nous allions nous empoisonner.
+
+--Impossible... étant donné que tous les corps simples qui entrent
+là-dedans sont absolument inoffensifs.
+
+--En tout cas, rien que de voir cela, je sens l'appétit qui s'en va...
+pouah!... on dirait de la pâte de réglisse.
+
+Cependant, sans prêter attention aux répugnances de Gontran, Fricoulet
+avait débouché le récipient et ramené, au bout de son couteau, gros
+comme une noix de la composition qu'il avala, après l'avoir mastiqué
+longuement.
+
+M. de Flammermont fixait sur lui des regards tellement étranges qu'il ne
+put s'empêcher d'éclater de rire.
+
+--Eh bien? demanda Gontran.
+
+L'ingénieur fit claquer sa langue contre son palais.
+
+--Hum!... c'est un peu fade... voilà le seul reproche qu'on puisse lui
+adresser... tiens, goûte à ton tour...
+
+Et il tendit à son compagnon, qui l'avala avec force grimaces, une
+quantité de pâte égale à celle qu'il avait absorbée lui-même.
+
+[Illustration]
+
+--Et tu crois, grommela Gontran, que cela suffira à nous empêcher de
+mourir de faim?
+
+--En théorie, cela doit suffire... en tout cas, il ne se passera pas
+longtemps avant que nous ne sachions à quoi nous en tenir.
+
+Pour la troisième fois, il prit au bout de son couteau un peu de la
+précieuse substance et, revenant vers Ossipoff, la lui introduisit dans
+la bouche, non sans avoir eu beaucoup de peine à lui desserrer les
+dents.
+
+Pendant ce temps, M. de Flammermont, silencieux et immobile à la même
+place, semblait étudier les effets produits sur son organisme par
+l'absorption de ce bizarre aliment.
+
+--C'est singulier, murmura-t-il enfin, le vide de ma tête paraît se
+remplir, mes idées semblent plus nettes, les tiraillements de mon
+estomac disparaissent... c'est fort singulier.
+
+Puis s'adressant à Fricoulet:
+
+--Est-ce que tu ressens la même chose?
+
+--Moi! je me trouve en ce moment dans le même état que si je sortais de
+table après un repas plantureux.
+
+--En effet!... mais ce va être bien monotone que de se nourrir de
+réglisse, fit Gontran d'un ton piteux.
+
+--Allons donc! exclama l'ingénieur; es-tu donc de ceux qui vivent pour
+manger!... moi, je mange pour vivre...
+
+Peu à peu, Ossipoff avait ouvert les yeux et insensiblement ses joues
+pâles s'étaient colorées.
+
+Il parut tout d'abord très surpris de se trouver ainsi couché.
+
+--Ai-je donc dormi? balbutia-t-il.
+
+--Non, mon cher monsieur Ossipoff, répliqua plaisamment Fricoulet, vous
+êtes mort de faim...
+
+Le vieillard passa la main sur son front.
+
+--Ah! oui, fit-il, je me rappelle...
+
+Puis, brusquement, sautant à bas de sa couchette, il serra l'un après
+l'autre les deux jeunes gens dans ses bras en s'écriant:
+
+--Sauvés! nous sommes sauvés!
+
+--Hum! grommela Gontran, pourvu que nous ne soyons pas le jouet d'une
+illusion!... je serais bien plus rassuré si j'avais absorbé une ou deux
+côtelettes... rien qu'au point de vue de l'œil...
+
+Ossipoff haussa les épaules.
+
+--Maintenant que nous avons notre existence assurée, fit-il, si nous
+examinions les moyens à employer pour nous lancer à la poursuite de
+Sharp.
+
+--Je propose, dit aussitôt M. de Flammermont, de nous rendre dans les
+montagnes de l'Éternelle lumière.
+
+--Pourquoi faire? grand Dieu! exclama l'ingénieur.
+
+--Y chercher l'obus de ce gredin et le badigeonner, comme nous avions
+fait du notre, de minerai radiothermique, afin de nous élancer, sans
+perdre de temps, à la poursuite du misérable.
+
+Fricoulet secoua la tête:
+
+--Mon pauvre ami, dit-il, avant de nous préoccuper du moyen que nous
+emploierons pour mettre la main sur ce monsieur, il serait plus logique
+d'examiner d'abord vers quel point il s'est enfui car, suivant la
+direction qu'il aura prise, nous pourrons...
+
+Ossipoff ne lui laissa pas achever sa phrase:
+
+--Eh! s'écria-t-il, Sharp n'a pu prendre qu'une route, celle que nous
+devions prendre nous-mêmes. Il file directement sur le soleil et dans
+une quinzaine de jours environ, il atteindra Vénus!
+
+L'ingénieur allongea ses lèvres dans une moue expressive:
+
+--Ce que vous dites là, mon cher monsieur, répliqua-t-il, pourrait
+paraître vraisemblable en toute autre circonstance; mais il faut tenir
+compte du peu de désir que doit avoir Sharp d'être rencontré par nous;
+or, il suppose assurément que vous, le père de Séléna, Gontran, son
+fiancé, et moi votre ami à tous deux, nous emploierons tous les moyens
+imaginables de lui arracher sa victime.
+
+Un gémissement profond, sorti de la poitrine de Flammermont, souligna
+les paroles de Fricoulet.
+
+Celui-ci étendit la main:
+
+--Laisse moi continuer, dit-il.
+
+Mais avant qu'il eût repris son raisonnement, le jeune comte s'écria:
+
+--Parbleu! tu as raison... tout ce que nous avons déjà fait doit lui
+donner une idée de ce que nous pouvons faire; quant à moi, si j'étais à
+sa place je filerais, sans m'arrêter, dans l'espace; je brûlerais Vénus.
+
+--Pour aller vous brûler dans le soleil, n'est-ce pas? dit à son tour
+Ossipoff.
+
+Le vieillard considéra d'un air apitoyé M. de Flammermont, et se
+penchant vers l'ingénieur, lui murmura à l'oreille:
+
+--Hein! Faut-il que son affection pour ma pauvre Séléna sort assez
+profonde pour lui faire perdre ainsi les plus élémentaires notions
+d'astronomie, car il est évident qu'en n'abordant pas sur Vénus...
+
+--Il faut pourtant prendre un parti, s'écria violemment M. de
+Flammermont.
+
+Et frappant du pied avec rage:
+
+--Oh! poursuivit-il, la science n'est donc qu'un vain mot!
+
+Et, en proie à un désespoir réel, il se prit la tête à deux mains et
+demeura silencieux, angoissé.
+
+En ce moment, l'écho apporta jusqu'à eux, assourdi d'abord, ensuite plus
+net, le bruit d'un pas lourd qui s'approchait de leur salle.
+
+--On vient vers nous, murmura Ossipoff, sans doute est-ce Telingâ!
+
+[Illustration]
+
+Comme il achevait ces mots, une ombre gigantesque s'allongea sur le sol
+du souterrain; cette ombre était, effectivement, celle de leur guide.
+
+--Salut à vous, amis, dit-il de sa voix brève et métallique.
+
+--Salut, répliqua Ossipoff, comment se fait-il que nous te voyons
+debout, alors que tous tes compatriotes sont plongés dans le sommeil?
+
+--Je reviens de Wandoung et vous apporte des nouvelles.
+
+--Des nouvelles? répétèrent-ils tous trois, des nouvelles de qui?
+
+--Du Terrien qui s'est emparé de votre appareil et de la jeune fille.
+
+Sous l'empire de l'émotion occasionnée par ces paroles, Ossipoff,
+défaillant presque, s'assit sur sa couchette, incapable de prononcer un
+mot.
+
+Quant à Gontran, il s'élança vers Telingâ et, lui saisissant les mains:
+
+--Jour de Dieu! exclama-t-il, ce misérable est-il donc retombé sur le
+sol lunaire? ah! s'il en était ainsi...
+
+Ses yeux brillaient d'un éclat haineux et ses sourcils, violemment
+contractés, indiquaient assez les idées de vengeance qui hantaient sa
+cervelle.
+
+--Retombé!... mais c'est impossible!... mathématiquement, le boulet doit
+atteindre Vénus.
+
+Celui qui parlait ainsi n'était autre qu'Ossipoff: son affection pour sa
+fille et sa haine pour Sharp étaient moins fortes que son amour pour la
+science... il préférait voir son ennemi lui échapper, grâce au système
+de locomotion inventé par lui, plutôt que de s'être trompé dans ses
+calculs et dans ses combinaisons...
+
+Gontran n'avait point fait attention aux paroles du vieillard, car une
+autre pensée, pensée effrayante, celle-là, venait de lui traverser
+soudainement l'esprit.
+
+--Mais Séléna a dû se tuer dans la chute, exclama-t-il.
+
+Il avait prononcé ces mots en langage sélénite, s'adressant à Telingâ.
+
+[Illustration]
+
+Tout surpris, celui-ci demanda:
+
+--Quelle chute?
+
+--Ne venez-vous pas de dire que vous nous apportiez des nouvelles du
+misérable?
+
+--Parfaitement si.
+
+--Comment pourriez-vous en avoir s'il n'était point retombé sur la Lune?
+
+Telingâ hocha la tête.
+
+--En ce moment, répliqua-t-il, le Terrien franchit l'espace à toute
+vitesse, se dirigeant sur Tihy qu'il paraît vouloir atteindre... mais il
+en est encore loin et n'y arrivera pas avant que le jour soit venu dorer
+les hauts sommets du cirque de Wandoung.
+
+--C'est de l'observatoire que vous avez pu constater la marche du
+véhicule? demanda Gontran.
+
+--À quoi pensez-vous donc, mon cher ami! exclama le vieil Ossipoff...
+songez donc que voici cinq jours, c'est-à-dire cinq fois vingt-quatre
+heures que Sharp est parti... or, d'après nos calculs, il fait 75,000
+kilomètres à l'heure... il doit donc, en ce moment, se trouver à deux
+millions trois cent mille lieues de la Lune... vous reconnaîtrez avec
+moi que nul instrument d'optique, quelle que soit sa puissance, ne peut
+permettre d'apercevoir, à une semblable distance, un corps d'aussi
+minime surface que notre wagon.
+
+Gontran courba la tête, convaincu qu'il venait de dire une sottise et
+regrettant, une fois de plus, d'avoir une langue si prompte.
+
+--Cependant, intervint Fricoulet, il faut bien que Sharp ait été aperçu
+quelque part, puisque Telingâ l'affirme.
+
+Ce disant, il se tournait vers le Sélénite qui répondit gravement:
+
+--En effet, la marche du Terrien à travers l'espace a été reconnue, mais
+non pas par nous, Lunariens.
+
+--Et par qui donc? exclama le jeune ingénieur.
+
+--Par les habitants de Tihy, la planète que vous nommez Vénus.
+
+Les trois voyageurs demeuraient bouche bée, les yeux écarquillés, n'en
+pouvant croire leurs oreilles.
+
+--Vous allez voir, murmura Gontran, qu'il existe entre la Lune et Vénus
+un service télégraphique optique.
+
+Fricoulet haussa les épaules.
+
+--Ton amour pour Séléna te fait perdre la tête, balbutia-t-il.
+
+Ossipoff lança à l'ingénieur un regard sévère.
+
+--M. de Flammermont est peut-être plus près de la vérité que vous ne le
+supposez, dit-il.
+
+Puis, au Lunarien:
+
+--Vous devez constater, ajouta-t-il, dans quelle stupéfaction nous ont
+jetés les paroles que vous venez de prononcer, expliquez-vous!
+
+--Il y a des siècles, répondit Telingâ, que nos astronomes remarquèrent,
+à la surface de Tihy, des points brillants, intermittents, paraissant
+changer de forme et d'intensité; ils jugèrent que c'étaient là des
+signaux destinés à mettre la planète en rapport avec les autres mondes,
+et tous leurs efforts, pendant de longues années, tendirent à nouer des
+relations avec notre brillante voisine. Ils y sont parvenus, grâce à des
+signaux convenus, que les foyers lumineux de Tihy comprennent et
+répètent.
+
+[Illustration]
+
+Ossipoff l'écoutait parler, en proie à l'ébahissement le plus profond,
+ne pouvant contenir sa curiosité, il interrompit le Lunarien:
+
+--Mais, dit-il, quels procédés employez-vous?
+
+--Il y a, à la surface de notre sol, un métal qui a la curieuse
+propriété de conduire l'électricité plus ou moins bien, suivant qu'il
+est éclairé par une lumière plus ou moins vive...
+
+--C'est le sélénium, s'écria Fricoulet.
+
+--Eh! n'interrompez donc pas, s'écria Ossipoff, surtout pour dire des
+choses que tout le monde connaît aussi bien que vous!
+
+Telingâ, impassible, continua:
+
+--Avec ce métal, nous avons construit un réflecteur immense, très
+brillant, au foyer duquel aboutissent les fils d'un générateur
+d'électricité et d'un appareil de transmission de la parole.
+
+--Mais c'est un téléphone! exclama Gontran.
+
+--Ou plutôt un photophone, ajouta Fricoulet.
+
+--Grâce à la lumière accumulée au foyer du réflecteur par une foule de
+petits miroirs dont tous les rayons convergent en ce même point, le son
+bondit jusqu'à l'appareil récepteur installé par les Vénusiens sur la
+plus haute montagne de leur globe; le rayon de lumière emporte, à
+travers l'espace, les vibrations du son et c'est notre voix même qui
+parvient à nos frères du ciel, tout comme la leur nous arrive.
+
+--C'est prodigieux... prodigieux, murmurait Ossipoff.
+
+Puis, après un moment:
+
+--Mais, quelle sorte de récepteur avez-vous? demanda-t-il.
+
+--Notre transmetteur même nous en tient lieu, transformant en
+oscillations sonores, les ondes lumineuses qui impressionnent le
+réflecteur. Comprenez-vous maintenant comment je puis vous apporter des
+nouvelles du Terrien? Dès la catastrophe, je suis parti pour Wandoung,
+et profitant des dernières lueurs solaires, je me suis mis en rapport
+avec Tihy qui m'a répondu ce que je vous ai dit.
+
+--Prodigieux, prodigieux, ne cessait de répéter à mi-voix le vieux
+savant.
+
+Le souvenir de Sharp et même de sa fille était loin de lui, son esprit
+était tout entier rempli de la pensée que deux mondes gravitant à douze
+millions de lieues l'un de l'autre pouvaient correspondre entre eux. Et
+il pensait avec humiliation à son globe natal, seul et isolé au milieu
+de l'espace sidéral.
+
+Il fut tiré de ses réflexions amères par une exclamation que lançait M.
+de Flammermont:
+
+--Une idée! fit-il... Cette lumière qui emporte la voix sur ses ailes,
+serait-elle assez puissante pour nous emporter nous aussi?
+
+Il s'était exprimé dans sa langue natale, en sorte que Telingâ ne
+pouvait comprendre la cause de la stupéfaction en laquelle Ossipoff et
+Fricoulet venaient de tomber subitement.
+
+Le vieillard fut le premier à reprendre son sang-froid:
+
+--Qu'entendez-vous par là? demanda-t-il.
+
+--Dame! répliqua le jeune comte sans se déconcerter, on envoie bien des
+dépêches jusque dans Vénus, pourquoi ne suivrions-nous pas le même
+chemin?
+
+[Illustration]
+
+--Expliquez-vous, fit Ossipoff.
+
+En vain Fricoulet tira-t-il son ami par le pan de son vêtement pour lui
+recommander le silence, M. de Flammermont répliqua:
+
+--Puisque l'électricité est une force, j'imagine que si l'on pouvait
+accumuler toute celle contenue dans la lumière et l'utiliser à actionner
+un moteur, on aurait là un moyen infaillible de gagner Sharp de vitesse
+et de lui arracher Séléna.
+
+En entendant Gontran parler, l'ingénieur semblait être sur des charbons
+ardents; en vain il toussait d'une façon opiniâtre, en vain il roulait
+vers lui des regards terrifiés, ce fut peine inutile.
+
+--Le malheureux, pensa-t-il, il se perd en ce moment... ma parole! c'est
+à croire qu'il est devenu fou!
+
+--Eh! pas si fou que cela, répliqua avec un peu d'aigreur Gontran, aux
+oreilles duquel ces derniers mots étaient parvenus... car, si j'étais
+fou, il faudrait admettre que M. Ossipoff l'est devenu lui aussi!... Ne
+l'avons-nous pas entendu répéter plusieurs fois que la lumière, la
+chaleur, le son, ne sont autre chose que du mouvement et de la force?...
+Ah! si l'on pouvait utiliser toutes ces vibrations, toutes ces
+oscillations qui traversent l'éther et s'entrecroisent...
+
+Il se tut un moment et demanda avec ingénuité:
+
+--Et pourquoi ne les utiliserait-on pas?
+
+Ossipoff se rapprocha de lui, les yeux grands ouverts et brillant d'une
+flamme étrange; puis, tout à coup:
+
+--Ah! mon cher fils, s'écria-t-il en lui prenant les mains, vous n'avez
+point dit cela à la légère; je le pressens, je le devine, déjà un plan a
+germé dans votre tête.
+
+Le jeune comte voulut s'en défendre.
+
+--Tentez tout au moins quelque chose, insista le vieillard; songez que
+le sort de Séléna est entre vos mains; pour la rejoindre, il faut un
+miracle, et ce miracle, vous seul êtes capable de l'accomplir.
+
+Fricoulet se mordait les lèvres pour ne pas éclater de rire; ce fut bien
+pis encore lorsqu'il entendit son ami, parlant lentement comme s'il
+suivait les phases d'une idée éclosant laborieusement dans son cerveau,
+dire au vieillard:
+
+--On peut admettre, n'est-ce pas, que les atomes en mouvement dans le
+rayon lumineux que réfléchit le réflecteur, se dirigent en droite ligne
+avec une immense vitesse; qui empêche d'utiliser ces atomes pour la
+continuation de notre voyage?
+
+[Illustration]
+
+L'ingénieur n'en put écouter davantage; il se pencha à l'oreille de
+Gontran:
+
+--Tu divagues, mon pauvre ami, chuchota-t-il.
+
+Mais il dut courber la tête sous le regard triomphant que lui lança M.
+de Flammermont, en entendant Telingâ déclarer qu'on avait déjà, de
+l'appareil de Wandoung, expédié à titre d'essai, dans un rayon lumineux,
+des objets légers.
+
+--Par exemple! s'écria-t-il en se croisant les bras, je serais fort aise
+d'avoir à ce sujet quelques explications. Quelle machine employez-vous?
+
+--Une simple sphère creuse, que l'on place au centre du grand réflecteur
+dont je vous ai parlé, répondit Telingâ; un son grave et continu
+actionne l'appareil transmetteur dont les pôles sont reliés à une
+puissante batterie électrique. Sous l'influence des vibrations qu'elle
+emmagasine, la sphère suspendue sur le réseau des oscillations
+électriques et lumineuses s'échappe avec une rapidité inouïe et vogue en
+ligne droite, jusqu'à ce que les vibrations se soient tellement
+affaiblies que la sphère ne soit plus animée d'aucun mouvement et
+s'arrête forcément. De même, si l'on supprime pendant cette course le
+son et le rayon lumineux, la sphère s'arrête également et retombe.
+
+--Eh bien! demanda victorieusement M. de Flammermont en s'adressant à
+Fricoulet, qu'as-tu a répondre à cela?
+
+--Rien, absolument rien, répliqua l'ingénieur, sinon que je me mets à
+ton entière disposition pour construire, d'après tes plans, une sphère
+semblable à celle dont parle Telingâ, mais de dimensions assez grandes
+pour nous contenir tous les trois.
+
+Il avait prononcé ces paroles avec un sérieux si magnifique que M.
+Ossipoff s'y laissa prendre et murmura à mi-voix:
+
+--À la bonne heure! voilà une modestie que j'aime, c'est grand dommage
+que ce garçon ne soit pas toujours ainsi.
+
+Pourtant, il fronça les sourcils en entendant l'ingénieur murmurer à
+voix basse:
+
+--Il faut certainement que le sol lunaire ait des propriétés spéciales
+et tout à fait différentes de celles que nous connaissons au sol
+terrestre, car, du diable, si de semblables combinaisons pourraient
+réussir sur notre planète natale!
+
+--Comment, monsieur Fricoulet, exclama Mickhaïl Ossipoff, c'est vous qui
+préjugez ainsi de l'avenir? mais les quelques notions scientifiques que
+vous possédez vous mettent à même, plus que le commun des mortels,
+d'apprécier à leur juste valeur les merveilleuses découvertes enfantées
+par le seul dix-neuvième siècle, et ces découvertes devraient vous faire
+présager les miracles que nous réservent les siècles futurs.
+
+Après cette petite admonestation, le vieux savant se tourna vers
+Telingâ:
+
+--Il serait urgent, lui dit-il, que tu nous donnes le plan de ce système
+dont tu viens de nous parler.
+
+Le Sélénite répliqua:
+
+--Si toi et tes compagnons m'aviez laissé achever ce que j'avais à vous
+dire, vous sauriez qu'il y a, à Maoulideck, enfouies dans les
+souterrains dépendant de l'observatoire, toutes les pièces d'un appareil
+construit autrefois par des sélénites audacieux qui se proposaient
+d'aller visiter Vénus.
+
+Ossipoff poussa un cri de joie:
+
+--Et cet appareil? dit-il.
+
+--Cet appareil n'a jamais servi... le gouvernement que nous avions alors
+ayant décidé qu'il était peu sage de compromettre le bonheur parfait
+dont jouissait alors notre planète, en établissant des relations avec un
+monde dont nous ne connaissions ni les mœurs ni l'état de civilisation.
+
+--Et tu penses, demanda le vieillard tout anxieux, tu penses que l'on
+pourrait mettre cet appareil à notre disposition?
+
+[Illustration]
+
+Avant que Telingâ eût pu répondre, Gontran s'était avancé vers
+Fricoulet.
+
+--Hein! lui dit-il, tu te moquais de moi tout à l'heure, que penses-tu
+maintenant?
+
+--Aux innocents les mains pleines, grommela l'ingénieur.
+
+Il se tourna vers le Sélénite et demanda:
+
+--Mais si votre appareil est en tous points semblable à celui que vous
+nous avez décrit, le réflecteur doit avoir au moins un kilomètre de
+diamètre?
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Songez qu'il s'agit de faire parcourir au projectile une distance de
+douze millions de lieues...
+
+--Pardon, fit Ossipoff, de six millions seulement; puisque c'est à cette
+distance que se trouvent contiguës les zones d'attraction de la Lune et
+de Vénus.
+
+--Or, dit à son tour le Sélénite, les constructeurs de l'appareil ont
+jugé que pour faire parcourir à un projectile une distance aussi
+dérisoire, il suffisait d'un réflecteur mesurant cinquante mètres de
+haut sur deux cent cinquante mètres de large.
+
+L'ingénieur fit la moue:
+
+--C'est peu, murmura-t-il.
+
+Et s'adressant à Ossipoff:
+
+--Ne trouvez-vous pas?
+
+Le vieillard ne lui répondit pas; depuis quelques instants il était
+plongé dans une série de calculs prodigieux qui n'avaient pas couvert de
+chiffres, moins de trois pages de son carnet...
+
+Enfin il poussa un soupir de soulagement et, tendant ses calculs à M. de
+Flammermont:
+
+--Mon cher Gontran, dit-il, voyez donc si c'est exact.
+
+Puis à Telingâ:
+
+--Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, fit-il, je choisirai Maoulideck
+comme point de départ; la situation de cette ville, au centre de votre
+hémisphère, me permettra de m'élever directement pour me soustraire plus
+rapidement à l'influence de la pesanteur et en même temps de profiter de
+toute l'influence des vibrations électriques...
+
+Le Sélénite approuva muettement d'un signe de tête.
+
+--Vous êtes bien certain, demanda en ce moment M. de Flammermont, qui
+examinait avec un sérieux imperturbable, les calculs à lui soumis par
+Ossipoff, vous êtes bien certain de ne pas avoir fait d'erreur?
+
+Le vieillard tressaillit et se rapprochant du jeune homme:
+
+--Me serais-je par hasard trompé, demanda-t-il? après tout, c'est bien
+possible.
+
+--Non pas, non pas, s'empressa de répondre Gontran, seulement c'est la
+rapidité avec laquelle vous estimez que s'accomplira ce voyage qui
+m'étonne.
+
+--À ce point de vue là, vous pouvez être sans crainte; j'ai compté d'ici
+la zone d'attraction de Vénus, deux jours et demi, autant pour la
+chute... cela vous donne cinq jours terrestres.
+
+[Illustration]
+
+--Mais, dans ces conditions-là, exclama Gontran, nous pourrions
+atteindre Vénus, avant que Sharp lui-même n'y atterrisse.
+
+Fricoulet eut une moue dubitative.
+
+--Peste! fit-il, comme tu y vas!... Songe donc que, pendant que nous
+sommes ici, immobilisés dans la nuit, le gredin voyage, neuf jours
+encore nous séparent du lever du soleil, et au moment ou nous verrons
+clair et où seulement nous pourrons nous occuper utilement de notre
+départ, il n'aura plus, lui, que trois millions de lieues à franchir!
+
+Comme la mine de M. de Flammermont s'assombrissait, Mickhaïl Ossipoff
+lui dit:
+
+--Au surplus, peu importe que nous arrivions avant ou après lui, le
+principal est que nous l'y retrouvions, ce qui ne peut manquer d'arriver
+si, comme l'affirme Telingâ, toutes les pièces de l'appareil sont
+intactes.
+
+--Pour ma part, déclara le Sélénite, je m'engage à avoir tout préparé
+pour la deux centième heure du jour.
+
+À peine les premiers rayons du soleil, dorant les cimes crénelées des
+cratères, eurent-ils ramené, à la surface de l'hémisphère invisible, la
+lumière et la chaleur, que les Sélénites, sous la direction de Telingâ,
+se mirent à l'œuvre.
+
+Pendant que les uns s'occupaient à dresser, sur le sommet d'un pic qui
+dominait Maoulideck, d'immenses miroirs appelés à concentrer tous les
+rayons solaires au foyer du réflecteur parabolique, d'autres ajoutaient,
+les unes aux autres, les cinq cents plaques de sélénium qui formaient le
+réflecteur.
+
+[Illustration]
+
+Ossipoff et ses compagnons ne demeuraient pas non plus inactifs, après
+avoir longuement examiné le véhicule étrange dans lequel ils étaient
+appelés à continuer leur voyage, ils étaient tombés d'accord pour lui
+faire subir une transformation importante et de laquelle dépendait, pour
+ainsi dire, la réussite de leur hardie tentative.
+
+Ce véhicule affectait la forme d'une sphère creuse toute en sélénium, et
+ne mesurant pas moins de dix mètres de diamètre, à sa partie inférieure
+était pratiquée une ouverture d'un mètre, coupée transversalement par
+quatre tiges supportant, à leur entrecroisement, un axe de sélénium.
+L'extrémité de cet axe servait de support à un plancher roulant, grâce à
+des galets de bronze, sur une voie ferrée, tout comme un dôme
+d'observatoire, de manière à ce que la chambre, dans laquelle les
+voyageurs devaient prendre place, pût demeurer immobile en dépit du
+mouvement de rotation de la sphère.
+
+[Illustration]
+
+Gontran, auquel Fricoulet détaillait minutieusement toutes les pièces de
+cet étrange véhicule, lui murmura à l'oreille:
+
+--Cette sphère tournera sur elle-même!
+
+--Assurément, une balle ne tourne-t-elle pas, au sortir de l'engin qui
+la lance?
+
+[Illustration]
+
+Puis amenant le jeune comte à l'écart:
+
+--Inutile de te demander, n'est-ce pas, si tu sais ce que William
+Crookes, le grand savant anglais, entendait par le bombardement
+atomique.
+
+--Inutile, en effet, de me le demander, répondit en souriant M. de
+Flammermont, car tu es convaincu que je n'en sais pas un mot.
+
+--Donc, poursuivit Fricoulet, la matière est à l'état de mouvement
+éternel, formidable; plus la matière est dissociée et plus ce mouvement
+est libéré des entraves de la cohésion; or, en emmagasinant dans la
+sphère les millions de vibrations produites par cette rondelle
+téléphonique, on met en mouvement les molécules de l'air qui agissent
+sur les parois de la sphère, comme le pourraient faire des milliers de
+petits doigts, et lui impriment une vitesse incalculable. As-tu compris?
+
+Gontran hocha la tête.
+
+--Si tu veux que je sois franc, dit-il, je te répondrai que j'ai peu
+compris, mais le principal, c'est que tu sois certain que cette
+machine-là peut fonctionner.
+
+--Et comment veux-tu qu'il en soit autrement, répliqua l'ingénieur,
+regarde-moi ce téléphone transmetteur, dont la rondelle n'a pas moins de
+trois mètres de diamètre, et ces électro-aimants formidables qui doivent
+la faire vibrer, et cette batterie voltaïque.
+
+Cependant, tout en écoutant silencieusement les explications de son ami,
+M. de Flammermont paraissait soucieux.
+
+--À quoi penses-tu donc? lui demanda tout à coup Fricoulet.
+
+--Mon Dieu, répliqua le jeune comte, tu vas rire de moi, sans doute,
+mais il me vient une crainte.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que, à une certaine distance du sol lunaire, les ondes vibrantes
+n'aient plus assez de force pour nous entraîner en avant.
+
+L'ingénieur fronça les sourcils.
+
+--Parbleu! dit-il, il se pourrait bien que cela arrivât.
+
+Puis, s'adressant à Ossipoff:
+
+--M. de Flammermont pense que notre force motrice ne sera pas suffisante
+pour nous amener jusqu'au terme du voyage.
+
+[Illustration]
+
+--Et sur quoi basez-vous cette supposition? mon cher enfant, demanda le
+vieillard.
+
+Pour le coup, Gontran se trouvait fort embarrassé de répondre et il
+lança à Fricoulet un regard désespéré.
+
+Heureusement, ce fut l'ingénieur qui répondit à sa place en tendant à
+Ossipoff une feuille de son carnet.
+
+Sur cette feuille se trouvait, inscrite au crayon, la formule algébrique
+suivante:
+ __________________
+ A= \/ L 189 + ν / V + P = 980,400
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda le vieillard en écarquillant les yeux.
+
+--Ça, répondit Fricoulet, c'est la preuve mathématique que l'ami Gontran
+à raison.
+
+Et comme le vieillard se tournait déjà vers M. de Flammermont,
+l'ingénieur se hâta de répondre à la question qui allait être posée à
+son ami:
+
+--À nous trois, dit-il, nous pesons deux cent cinq kilogrammes. Or, en
+tenant compte de la déperdition constante de force motrice, au fur et à
+mesure de notre éloignement, il est facile de calculer que, forcément,
+il viendra un moment où cette force, diminuant constamment, deviendra
+absolument nulle. C'est pourquoi, représentant par _v_ la vitesse de
+l'appareil et en le multipliant par L 189, intensité de la pesanteur à
+la surface lunaire, je les divise par V (Vénus), plus P (notre poids),
+j'en prends la racine carrée et j'arrive à ce résultat: à 980,400
+kilomètres de la Lune, nous nous arrêterons.
+
+M. Ossipoff avait écouté, sans les interrompre, les calculs de
+l'ingénieur.
+
+Quand celui-ci eut fini, le vieillard demeura, quelques instants encore,
+plongé dans ses réflexions, puis enfin il murmura:
+
+--C'est juste... fort juste... mais alors...
+
+Il regarda alternativement ses deux compagnons et ajouta:
+
+--Il faudrait que l'un de nous demeurât ici pour alléger l'appareil.
+
+Fricoulet sourit:
+
+--En ce cas, fit-il, je ne vois que moi auquel puisse convenir ce rôle
+d'abandonné, car ni vous ni Gontran, l'un le père, l'autre le fiancé, ne
+pouvez vous dérober au devoir qui vous incombe de courir après le
+ravisseur de Séléna.
+
+--Je n'osais point vous le proposer, ajouta le vieillard, mais puisque
+vous reconnaissez vous-même qu'il n'y a pas moyen de faire autrement...
+
+Mais cette combinaison n'était nullement du goût de M. de Flammermont.
+
+Se séparer de Fricoulet! Fricoulet, son inspirateur, celui qui lui
+tendait la perche pour le sortir des bains dangereux dans lequel le
+plongeaient, à tous moments, les questions embarrassantes de M.
+Ossipoff.
+
+Autant renoncer tout de suite à Séléna.
+
+Non, cela ne pouvait être, cela ne serait pas: Fricoulet faisait partie
+de Gontran, l'ingénieur était la face scientifique du diplomate; les
+séparer l'un de l'autre, c'était détruire entièrement le Flammermont que
+connaissait M. Ossipoff et qui avait séduit le père de Séléna.
+
+--Eh bien! dit tout à coup le vieillard en remarquant la mine absorbée
+de son futur gendre, qu'avez-vous donc, on dirait que cette combinaison
+ne vous va pas?
+
+--Alcide est un ami d'enfance, répondit le jeune homme avec une émotion
+admirablement bien jouée, et vous devez comprendre que je ne puisse, de
+gaieté de cœur, l'abandonner.
+
+--Préféreriez-vous renoncer à Séléna? répliqua le savant non sans
+quelque aigreur.
+
+--À Dieu ne plaise! s'écria vivement le comte, mais puisque c'est la
+question de poids qui nous gêne, ne pourrait-on, au lieu de se séparer
+de Fricoulet, se séparer d'une partie de l'appareil.
+
+Le vieux savant eut un formidable haut-le-corps.
+
+--Se séparer de l'appareil! exclama-t-il, vous n'avez pas, je suppose,
+la prétention de vous envoler, comme un atome, dans un rayon lumineux.
+
+[Illustration]
+
+--Cela serait-il bien impossible? riposta le jeune homme.
+
+Puis, sans laisser à Ossipoff, qui le considérait avec des yeux hagards
+d'étonnement, le temps de relever cette énormité, il poursuivit
+gravement:
+
+--Au surplus, une semblable audace ne m'est point venue à l'esprit; mais
+il me semble qu'en cherchant bien, on pourrait trouver un moyen
+d'alléger notre véhicule.
+
+Il parlait lentement, scandant ses mots, hachant ses phrases,
+surveillant du coin de l'œil Fricoulet qui, tout en paraissant réfléchir
+profondément, se livrait à une mimique expressive.
+
+Ossipoff répondit:
+
+--Comme Telingâ m'a affirmé que nous ne pourrions être prêts à partir
+avant quatre fois vingt-quatre heures, réfléchissez à ce que vous venez
+de me dire, et si vous trouvez le moyen dont vous me parlez, je serai le
+premier à l'adopter... vous ne doutez pas que je me résigne avec peine à
+me séparer de M. Fricoulet.
+
+Et, avec une grimace en opposition avec les paroles qu'il venait de
+prononcer, il serra les mains de l'ingénieur.
+
+--Mais, ajouta-t-il, au cas où, en dépit de tous vos efforts, l'appareil
+devrait rester tel qu'il est actuellement et où il faudrait nous
+alléger...
+
+--Alors, poursuivit Fricoulet en souriant, vous me jetterez pardessus
+bord, ni plus ni moins qu'un sac de lest.
+
+Ossipoff inclina la tête affirmativement et, tournant les talons, s'en
+fut rejoindre Telingâ en compagnie duquel il devait se rendre au wagon
+de Fédor Sharp, afin de s'y livrer à une minutieuse perquisition, en ce
+qui concernait tous les objets dont il pouvait avoir besoin, tels que:
+couvertures, vêtements de rechange, appareils scientifiques, armes, etc.
+
+À peine eut-il laissé seuls les deux jeunes gens, que M. de Flammermont
+s'écria:
+
+--Eh bien! tu es encore gentil, toi!... comment! tu sais que je
+n'entends pas un traître mot à toutes ces combinaisons de vitesse, de
+poids, etc., tu t'amuses à me faire jongler avec des chiffres, et tu me
+laisses le bec dans l'eau.
+
+L'ingénieur haussa les épaules.
+
+--Tu as un aplomb si surprenant, répondit-il, que je cherche toutes les
+occasions de te le voir déployer.
+
+--C'est fort bien, riposta Gontran d'un ton piqué, il n'en est pas moins
+vrai que tu m'as fait soulever un lièvre, et que ce lièvre, il faut que
+je le tue.
+
+[Illustration]
+
+--Bast! tu le tueras, sois tranquille, ces machines-là, tu sais bien que
+ça me connaît; donne-moi seulement quelques heures et tu seras
+satisfait.
+
+--Moi, cela est indifférent, c'est Ossipoff qu'il s'agit de satisfaire.
+
+--Eh bien! il le sera.
+
+Sur ces mots, l'ingénieur, laissant M. de Flammermont surveiller les
+travaux, regagna le souterrain afin de pouvoir se livrer en paix à ses
+méditations et à ses recherches.
+
+Une heure ne s'était pas écoulée qu'il accourait triomphant auprès du
+comte:
+
+--Eh bien? dit celui-ci.
+
+--Eh bien! ça y est! vois plutôt.
+
+Et il étala, sous les yeux de son ami, un croquis rapide, en disant:
+
+--Étant établi que notre poids total était trop considérable pour que
+l'appareil pût nous faire franchir la distance qui nous sépare de Vénus,
+il fallait forcément diminuer ce poids, pour cela deux moyens se
+présentaient: soit vous débarrasser de moi, soit vous débarrasser de
+l'appareil, tu as opté pour le second de ces moyens, je n'attendais pas
+moins de ton amitié.
+
+--Pardon, pardon, s'écria Gontran, je n'ai jamais parlé de nous
+débarrasser de l'appareil.
+
+--Voilà où nous ne sommes pas d'accord, car c'est là-dessus qu'est basée
+ma combinaison.
+
+[Illustration]
+
+--As-tu donc l'intention de nous faire voyager à cheval sur un courant
+électrique?
+
+--Tu plaisantes, moi je parle sérieusement et je vais t'en convaincre:
+Les nouveaux calculs auxquels je viens de me livrer établissent que
+l'appareil, tel qu'il est organisé, sera suffisant pour nous conduire
+jusqu'aux confins de la zone d'attraction lunaire; une fois là, par
+exemple, les ondes vibratoires seront sans influence sur lui, alors nous
+l'abandonnerons.
+
+--Tu en parles bien à ton aise! exclama Gontran, nous l'abandonnerons!
+mais qu'est-ce que nous devenons, nous?
+
+Fricoulet sourit de l'inquiétude de son ami.
+
+--Nous, poursuivit-il, nous restons où nous sommes, c'est-à-dire dans
+cette logette de trois mètres de haut sur trois mètres de large enclavée
+dans la partie supérieure de la sphère.
+
+L'ébahissement de M. de Flammermont allait croissant:
+
+--Mais objecta-t-il, puisque cette logette fait partie de l'appareil!
+
+--En ce moment, oui; mais voici en quoi consiste mon innovation, au lieu
+de l'unir indissolublement à la sphère par des boulons rivés, ainsi que
+cela est, je l'y fixe au moyen de boulons à écrou, de façon à pouvoir,
+au moment voulu, l'en rendre indépendante.
+
+Gontran frappa ses mains l'une contre l'autre.
+
+--Eh! j'y suis, s'écria-t-il; c'est simple comme tout!
+
+--Tu y es, fit narquoisement l'ingénieur.
+
+--Parbleu! arrivé à la limite de la zone d'attraction lunaire, nous
+abandonnons la sphère devenue inutile, et nous continuons le voyage dans
+notre chambrette.
+
+Fricoulet ne put s'empêcher de rire.
+
+--Heureusement, dit-il, que M. Ossipoff ne peut t'entendre, car s'il
+t'entendait, il aurait de toi une triste opinion... Comment! malheureux,
+tu te laisserais tomber de six millions de lieues, dans ce cube de
+sélénium...
+
+[Illustration]
+
+--Quels inconvénients y vois-tu?
+
+--Une quantité... d'abord..., mais je n'ai pas le temps de t'expliquer
+cela; j'aime mieux continuer à te développer mon projet: autour de ma
+sphère, et dans une position équatoriale, j'étends une surface
+circulaire toute en sélénium et de trente mètres de diamètre; à cette
+surface, notre logette se trouve rattachée par des câbles métalliques,
+si bien que, après nous être débarrassés de la sphère encombrante, nous
+continuerons notre voyage dans notre logette formant nacelle et
+suspendue à un vaste parachute rigide qui ne mesurera pas moins de trois
+cents mètres carrés de surface; de cette façon, non seulement l'appareil
+se trouvera suffisamment allégé pour me permettre de prendre part à
+votre voyage, mais encore pour nous mettre à même d'emmener des
+compagnons sélénites, si le cœur leur en dit.
+
+[Illustration]
+
+Comme il achevait ces mots, Fricoulet roula sur le sol, à la renverse,
+entraînant dans sa chute son ami Gontran. Celui-ci, pour marquer à
+l'ingénieur l'enthousiasme en lequel le jetait son invention, si simple
+cependant, s'était précipité pour le serrer dans ses bras, sans penser
+aux conditions spéciales de densité et de pesanteur du monde où il se
+trouvait; si bien que sa force se trouvant sextuplée, il était venu
+battre la poitrine de l'infortuné Fricoulet avec la puissance d'une
+catapulte.
+
+[Illustration]
+
+--Fichtre! grommela l'ingénieur en se palpant avec inquiétude, ne
+pourrais-tu un peu penser à ce que tu fais?
+
+Puis, après s'être convaincu qu'il n'avait rien de cassé:
+
+--À l'avenir, ajouta-t-il, fais-moi grâce de tes manifestations
+amicales, elles sont trop dangereuses.
+
+Mais en voyant l'attitude penaude de Gontran, il se mit à rire et, lui
+prenant la main:
+
+--Sans rancune, n'est-ce pas... et maintenant occupons-nous de mettre à
+exécution le projet que tu viens de me soumettre...
+
+--Quoi! exclama Gontran... tu veux?
+
+--Assurément, je veux qu'aux yeux d'Ossipoff, tu passes pour avoir
+trouvé cela... du reste, tu l'as dit toi-même, c'est d'une simplicité
+enfantine... c'est l'œuf de Christophe Colomb...
+
+[Illustration]
+
+C'était cinq jours après cette conversation: l'immense parachute de
+sélénium entourait la sphère, rattaché par des câbles à la chambrette
+dans laquelle devaient prendre place les voyageurs, la sphère elle-même,
+suspendue à deux mâts métalliques, était placée au foyer du réflecteur
+parabolique, il ne restait plus qu'à _centrer_ les miroirs et le départ
+avait été fixé au lendemain.
+
+Ossipoff et ses compagnons, après avoir achevé d'emménager tous les
+objets qu'ils comptaient emporter avec eux, avaient résolu de prendre
+quelques heures de repos; mais afin de ne point perdre leur temps en
+allées et venues inutiles, ils s'étaient étendus sur leurs couchettes
+aménagées dans le nouveau véhicule, en sorte que, dès leur réveil, ils
+n'auraient qu'à donner le signal du départ.
+
+Harassés par la fatigue accumulée des jours précédents, ils dormaient,
+comme on dit vulgairement, à poings fermés, remplissant la chambrette de
+ronflements sonores, lorsque soudain, un bruit épouvantable, formidable,
+les fit bondir sur leurs pieds.
+
+[Illustration]
+
+Pendant une seconde, ils se regardèrent interdits, cherchant
+réciproquement dans les yeux les uns des autres, l'explication d'un si
+brusque réveil.
+
+Le premier, Fricoulet s'écria:
+
+--L'ami Telingâ ne nous aurait-il pas joué le mauvais tour de nous
+envoyer dans l'espace sans nous prévenir?
+
+Gontran secoua la tête.
+
+--Non, fit-il, il m'a semblé plutôt que c'était comme le bruit d'une
+avalanche s'écroulant sur nous... qui sait, des rocs se sont peut-être
+détachés du sommet du cratère.
+
+Ossipoff haussa les épaules et grommela laconiquement:
+
+--Aussi invraisemblable l'un que l'autre.
+
+--Du reste, ajouta Fricoulet, il y a un moyen bien simple de savoir ce
+qui vient de se passer, c'est d'y aller voir.
+
+Ce disant, il gravissait l'échelle donnant accès à l'un des hublots qui
+servait de porte et allait sortir de la chambrette, lorsque tout à coup
+Gontran s'écria:
+
+--Mais, Dieu me pardonne, on marche au-dessous de nous!
+
+--Dans la sphère, exclama l'ingénieur, allons donc! tu rêves!...
+
+Néanmoins, il redescendit et, s'agenouillant, colla son oreille au
+plancher de la chambre.
+
+Quand il se releva, sa physionomie portait l'empreinte d'une profonde
+stupéfaction.
+
+--Je ne sais si on marche, fit-il à voix basse, en tout cas, il se passe
+là-dedans quelque chose d'insolite, car j'entends un bruit dont je ne
+puis définir la nature.
+
+Il achevait à peine ces mots qu'un roulement de tonnerre éclata sous les
+pieds des voyageurs qui, dans le premier mouvement de frayeur, firent en
+l'air un bond prodigieux.
+
+--Ah! cria Fricoulet, quelle est cette diablerie?
+
+Un second roulement, puis un troisième, un quatrième, se firent
+entendre, sourds et continus comme le premier.
+
+--Ma foi, messieurs, fit Gontran, vous me suivrez si vous voulez; quant
+à moi, je veux savoir à quoi m'en tenir.
+
+Il décrocha de la paroi un revolver qui était pendu parmi plusieurs
+autres armes, vérifia s'il était chargé et s'avança vers le hublot de
+sortie...
+
+--Nous allons avec toi, fit l'ingénieur, seulement tu m'amuses avec tes
+précautions! Tu t'attends donc à trouver là-dedans des Indiens
+Comanches?
+
+Le jeune comte ne releva pas la plaisanterie, par la bonne raison qu'il
+ne l'avait point entendue car, sans s'inquiéter de savoir s'il était
+suivi ou non par ses compagnons, il avait empoigné l'échelle rigide qui,
+de la chambrette, courait le long de la sphère, jusqu'à la partie
+inférieure.
+
+Sans hésiter, mettant le revolver au poing, il entra dans le trou
+d'ombre que formait la sphère métallique et se mit à marcher carrément
+devant lui, mais tout à coup, une détonation retentit dont les échos,
+frappant les parois de sélénium et renvoyés par elles, comme un volant
+par des raquettes, se multipliaient, assourdissants, terrifiants.
+
+[Illustration]
+
+Gontran n'était point un savant, mais c'était un homme courageux, cette
+attaque loin de l'arrêter, ne fit que le surexciter et il se mit à
+courir du côté d'où elle lui semblait être partie. Une seconde
+détonation éclata et il entendit siffler une balle à son oreille; alors,
+au hasard, il lâcha l'un sur l'autre les six coups de son revolver et
+jetant son arme devenue inutile il se précipita en avant. Soudain, dans
+l'ombre, des bras l'étreignirent, alors, ses doigts rencontrant une
+gorge, la serrèrent vigoureusement, et son adversaire inconnu chancela,
+l'entraînant dans sa chute.
+
+[Illustration]
+
+--À moi! à moi! cria M. de Flammermont.
+
+En ce moment, Ossipoff arrivait suivi de Fricoulet qui, homme de
+précaution, s'était muni de baguettes de magnésium.
+
+Il en fit flamber une, et aussitôt, les ténèbres se dissipant, les
+nouveaux venus aperçurent Gontran formant une masse confuse avec son
+adversaire sur l'estomac duquel il se tenait accroupi.
+
+--Grand Dieu! s'écria le jeune homme en bondissant en arrière, grand
+Dieu! c'est Farenheit.
+
+--Farenheit! répétèrent à la fois Ossipoff et Fricoulet, en se penchant,
+muets de stupeur, sur le corps immobile à leurs pieds.
+
+C'était, en effet, l'Américain, maigre, décharné, desséché pour ainsi
+dire, dont le magnésium éclairait le masque livide et parcheminé.
+
+Le premier moment de stupéfaction passé, Ossipoff déclara qu'il
+importait de transporter au plus tôt le malheureux dans la chambrette,
+afin de lui donner les soins que réclamait son état.
+
+--Je ne l'ai pas tué, au moins? demandait Gontran. Je crains de l'avoir
+serré un peu fort.
+
+Sans répondre, Fricoulet jeta l'Américain sur son dos et aussi
+légèrement qu'une plume, le monta jusqu'à l'habitacle.
+
+[Illustration]
+
+--Le pauvre diable meurt de faim, dit-il après l'avoir examiné, tâchons
+d'abord de lui faire absorber un peu de notre pâte nutritive.
+
+À grand peine on arriva à desserrer les dents de l'Américain et à lui
+introduire dans la bouche un peu d'aliments, puis on attendit
+anxieusement l'effet que cela allait produire.
+
+--Comment expliques-tu cette résurrection? demanda M. de Flammermont
+qui, même encore à ce moment, n'en pouvait croire ses yeux.
+
+--D'une manière fort simple: il faut établir d'abord que la cartouche de
+ce gredin de Sharp, au lieu de tuer sir Jonathan, n'avait fait que le
+blesser, lorsque fuyant devant la nuit, nous l'avons abandonné, croyant
+ne laisser derrière nous qu'un cadavre, le froid l'a saisi, or, tu sais
+que le froid conserve et que certains animaux, les anguilles, par
+exemple, ont la faculté de vivre, même après avoir été gelées; c'est
+probablement un phénomène identique qui s'est produit pour Farenheit.
+
+--Alors, fit en souriant Gontran, c'est le soleil qui l'aurait dégelé?
+
+--Comme tu le dis fort bien.
+
+--Mais comment expliquer sa conduite?
+
+--Ceci n'étant plus du domaine scientifique, je ne puis te donner des
+éclaircissements mais tu pourras le lui demander à lui-même.
+
+En ce moment, l'Américain commençait à s'agiter sur sa couche, ses
+lèvres se coloraient et, sur ses joues que les pommettes saillantes
+semblaient prêtes à crever, un peu de sang paraissait.
+
+Durant quelques secondes, ses mâchoires se choquèrent avec un bruit de
+castagnettes, dans un mouvement formidable de mastication; puis, sans
+ouvrir les yeux, il murmura d'une voix caverneuse:
+
+--Manger..., manger..., manger!
+
+Comme si Fricoulet eût prévu cette demande, il avait pris, du bout des
+doigts une forte boulette de pâte, et profitant d'un moment ou la bouche
+de l'Américain s'ouvrait toute grande, il l'y introduisit.
+
+L'effet fut, pour ainsi dire, instantané. Farenheit se dressa sur son
+séant, ses paupières se soulevèrent, les yeux se fixèrent successivement
+sur ceux qui l'entouraient, puis, leur tendant les mains:
+
+--_By God!_ fit-il... ce n'est donc pas ce gredin de Sharp qui a
+construit le ballon métallique que je voulais détruire.
+
+Ossipoff ne put retenir un grondement.
+
+--Détruire! s'écria-t-il.
+
+--Que voulez-vous? en revenant à moi, dans ce désert épouvantable, je me
+suis traîné, comme j'ai pu, pendant quelques kilomètres, puis, tout à
+coup, j'ai aperçu tous ces préparatifs de départ... j'ai cru que c'était
+Sharp qui voulait encore m'échapper... la rage s'est emparée de moi et
+j'ai résolu de mourir, s'il le fallait, mais de mourir en me vengeant.
+
+--Alors c'est contre lui que vous croyiez tirer tout à l'heure? demanda
+Gontran.
+
+--Parfaitement, et heureusement que ma main tremblait.
+
+Il s'interrompit, et avec une lueur d'envie dans la prunelle:
+
+--Oh! dit-il, je mangerais volontiers un rosbeef arrosé d'un verre de
+Porto...
+
+Fricoulet et Gontran se regardèrent navrés:
+
+--Le seul moyen de contenter cette envie, dit enfin le jeune ingénieur,
+c'est de vous endormir en souhaitant que Morphée vous envoie un rêve
+gastronomique... car, pour nous, notre garde-manger se compose de ceci:
+
+Et il désigna la pâte fabriquée par Ossipoff.
+
+L'Américain fit la grimace, puis, cédant au conseil de Fricoulet, il se
+tourna sur le flanc et s'endormit.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE FEU À BORD
+
+[Illustration]
+
+
+EH bien! monsieur
+Fricoulet, demanda Ossipoff d'un ton narquois, commencez-vous à être
+convaincu?
+
+--Je fais plus que de commencer, cher monsieur, je suis convaincu,
+absolument convaincu; cela ne m'empêche pas d'être stupéfait de la
+réussite...
+
+L'ingénieur se tourna vers M. de Flammermont.
+
+--Et toi, Gontran? interrogea-t-il.
+
+Le jeune comte haussa légèrement les épaules et répliqua d'un petit ton
+dégagé:
+
+--Oh! moi, tu sais bien que, pas un instant, je n'ai eu l'ombre d'un
+doute.
+
+--D'ailleurs, dit à son tour le vieillard, n'est-ce pas à lui
+qu'appartient l'ingénieuse idée, grâce à laquelle nous pouvons continuer
+notre voyage?... Il serait donc bien étonnant qu'il eût conçu des
+inquiétudes à ce sujet.
+
+Fricoulet dissimula, sous un plissement de paupières, la lueur joyeuse
+que ces mots venaient d'allumer dans ses yeux; mais il eut beaucoup de
+peine à ne pas éclater de rire, lorsque Gontran lui dit gravement:
+
+--Ce qui me donne une grande confiance en moi-même, c'est la persuasion
+en laquelle je suis que le mot «impossible» n'est pas français...
+
+Un grognement se fit entendre derrière eux; ils se retournèrent et
+virent Farenheit assis sur le bord du coussin qui lui servait de
+couchette.
+
+--Le mot «impossible» n'est pas américain non plus, fit-il d'un ton
+bourru.
+
+[Illustration]
+
+Fricoulet sourit un peu et répondit:
+
+--Vous en êtes une preuve éclatante; car, du diable! si je me serais
+attendu à vous voir vivant après l'étrange aventure qui vous est
+survenue...
+
+--Il faut venir sur la Lune pour voir des choses semblables, dit à son
+tour Gontran.
+
+--Pourquoi cela? n'avons-nous pas sur la terre des procédés de
+conservation de la viande par le froid? repartit M. Ossipoff.
+
+--Avec cette différence que les bœufs et les moutons conservés de la
+sorte, ne ressuscitent pas, tandis que sir Jonathan est ressuscité, lui.
+
+--Nous avons même oublié de vous demander comment vous alliez? fit
+Gontran.
+
+L'Américain s'étira violemment les bras, fit craquer ses jointures avec
+des bruits de pistolet, et répondit:
+
+--Mais cela ne va pas mal, je vous remercie; je sens seulement, par tout
+le corps, une grande courbature... c'est sans doute ce sommeil hivernal
+qui est cause de cela... mais un peu d'exercice va me rendre toute mon
+élasticité.
+
+Ce disant, il fit mine de se lever, un geste de Fricoulet l'arrêta:
+
+--Un peu d'exercice, répéta l'ingénieur; mais, où diable, voulez-vous en
+prendre? vous n'avez, pour vous livrer à cette promenade, que la cage
+dans laquelle nous nous trouvons, et vous avouerez que l'espace manque
+considérablement.
+
+Un désappointement profond se peignit sur le visage du Yankee.
+
+--_By God!_ gronda-t-il, en effet, c'est peu.
+
+Puis, aussitôt, il ajouta d'un ton de stupeur:
+
+--Ah ça! où sommes-nous?
+
+--Dans notre nouveau véhicule, celui-là même que vous vous acharniez à
+détériorer, lorsque M. de Flammermont est intervenu, si heureusement
+pour vous et pour nous.
+
+Farenheit promenait autour de lui des regards peu satisfaits.
+
+[Illustration]
+
+--Peuh! murmura-t-il avec une grimace, c'est moins confortable que
+l'autre wagon.
+
+--Que voulez-vous, répliqua Gontran, à la guerre comme à la guerre, nous
+devons même nous estimer fort heureux qu'un concours providentiel de
+circonstances nous ait mis à même de poursuivre notre voyage...
+autrement, je devais renoncer à l'espoir de retrouver jamais ma chère
+Séléna, et vous à celui de remettre la main sur votre ami Sharp.
+
+À ce nom, qui avait toujours eu la propriété de le mettre en fureur,
+l'Américain fit sur sa couche un bond formidable, les dents serrées, les
+poings fermés, les yeux étincelants.
+
+Mais il se produisit alors un singulier phénomène; projeté par sa force
+d'impulsion, il alla donner de la tête contre la paroi supérieure du
+projectile pour retomber sur les épaules d'Ossipoff, fort tranquillement
+occupé à rédiger ses notes de voyage.
+
+Surpris à l'improviste, le vieillard perdit l'équilibre, tenta de se
+rattraper à Gontran qu'il entraîna dans sa chute et tous les trois
+roulèrent sur le plancher, pendant que Fricoulet riait aux larmes.
+
+Ossipoff fut le premier qui se releva.
+
+--Qu'y a-t-il? grommela-t-il tout en bougonnant... quelle est cette
+commotion?
+
+L'ingénieur se tenait les côtes, incapable de prononcer une parole.
+
+Ce fut Gontran qui répondit en se frottant les genoux:
+
+--Parbleu! cette commotion a été produite par la chute d'un corps.
+
+--Un bolide! exclama M. Ossipoff.
+
+Farenheit, qui s'était relevé lui aussi, s'avança vers le vieillard:
+
+--J'était prêt à vous faire des excuses, gronda-t-il; mais du moment que
+vous vous servez, à mon égard, d'expressions aussi malsonnantes...
+
+[Illustration]
+
+Pour le coup, l'hilarité de Fricoulet redoubla et il fut impossible à
+Gontran de conserver son sérieux plus longtemps.
+
+Farenheit et Ossipoff se regardaient dans le blanc des yeux, comme deux
+bouledogues prêts à s'entre-dévorer...
+
+--Mais, mon cher sir Jonathan, réussit à dire le jeune comte, le digne
+M. Ossipoff n'a aucunement eu l'intention de vous insulter.
+
+--Cependant... grommela l'Américain... bolide... bolide...
+
+--...Est le nom que l'on donne, en astronomie, à certains corps errants
+dans l'espace... or, vous conviendrez qu'en l'espèce, vous avez joué un
+peu ce rôle.
+
+Le visage du Yankee se rasséréna; il fit un pas encore et, tendant au
+vieillard sa main largement ouverte:
+
+--Touchez-là, monsieur Ossipoff, dit-il avec dignité, pour me prouver
+que vous ne m'en voulez pas de vous être tombé à califourchon sur les
+épaules.
+
+--Comme à saute-mouton, murmura Gontran.
+
+--J'accepte bien volontiers vos excuses, répondit le vieux savant en
+touchant la main de Farenheit... seulement, je vous serai très
+reconnaissant de m'expliquer dans quel but vous vous êtes livré à cette
+bruyante manifestation.
+
+--Je ne saurais vous le dire, et vous me voyez moi-même tout surpris de
+ce qui est arrivé.
+
+Fricoulet, qui avait fini par se rendre maître de son hilarité, expliqua
+alors que l'Américain avait fait un brusque mouvement, sans réfléchir
+que plus on s'éloignait de la lune, et plus on échappait aux lois de la
+pesanteur, déjà si faibles à la surface même du satellite.
+
+En entendant ces mots, l'Américain faillit témoigner sa stupéfaction par
+un bond non moins formidable que le premier; mais, instruit par
+l'expérience et se défiant de sa nature nerveuse, il se cramponna, des
+deux mains, aux coussins du divan et s'écria:
+
+--_By God!..._ ai-je bien entendu?... ne venez-vous pas de dire «plus on
+s'éloigne de la lune»?
+
+--Vous avez parfaitement bien entendu, sir Jonathan.
+
+--Nous ne sommes plus sur la lune?
+
+--Voici bientôt une heure que nous l'avons quittée.
+
+L'effarement du digne Américain était comique à voir.
+
+Il se précipita à l'un des hublots et demeura quelques instants,
+immobile, le nez collé à la vitre épaisse, sondant l'immensité.
+
+Convaincu de la réalité, il se retourna.
+
+--Ah çà! fit-il, comment vous y êtes-vous pris pour quitter ce sol
+lunaire sur lequel nous semblions échoués à jamais?
+
+Ossipoff désigna Gontran et répondit:
+
+[Illustration]
+
+--C'est encore à M. de Flammermont que nous sommes redevables de cette
+merveilleuse application des forces électriques.
+
+L'Américain secoua vigoureusement la main du jeune comte.
+
+--Au nom de ma haine, merci, fit-il d'une voix profonde; et je m'engage,
+si nous réussissons à mettre une seconde fois la main sur ce gredin de
+Sharp, à ne pas le laisser échapper... d'un seul coup, il paiera pour
+tous ses méfaits.
+
+--Pardon, répliqua Gontran dont le visage avait légèrement pâli, vous
+m'accorderez bien que, maintenant, ce Sharp m'appartient un peu...
+n'ai-je pas à venger ma fiancée, ma Séléna adorée?
+
+[Illustration]
+
+Farenheit se tut un moment, puis répondit:
+
+--Ne nous disputons point encore à ce sujet; lorsque le gredin sera à
+notre disposition, il sera suffisamment temps d'agiter cette question.
+
+--Il y aura un moyen bien simple de la trancher, après l'avoir agitée,
+dit plaisamment Fricoulet; vous jouerez la peau de Sharp, aux dés ou à
+la courte paille...
+
+Pendant que les trois hommes causaient ainsi, Ossipoff consultait
+attentivement les instruments suspendus aux parois de la chambrette.
+
+[Illustration]
+
+--Allons, allons, dit-il en se frottant les mains d'un air satisfait, le
+voyage s'annonce bien... le baromètre ne marquant que 350 millimètres,
+n'en est pas moins au beau temps; l'hygromètre à cheveu indique une
+humidité très modérée et les papiers ozonométriques sont intacts.
+
+--Êtes-vous au moins certain de la route que nous suivons? demanda
+Farenheit.
+
+--J'ai soumis tous mes calculs à M. de Flammermont, répliqua le
+vieillard, et il les a reconnus exacts.
+
+L'Américain considéra d'un œil étrange le jeune homme qui gardait un
+sérieux imperturbable.
+
+--Au surplus, fit le comte, si vous doutez, vous n'avez qu'à consulter
+la boussole.
+
+M. Ossipoff se redressa et regarda tout surpris M. de Flammermont.
+
+--Allons, bon, pensa celui-ci, j'ai dû dire une bêtise.
+
+Il en fut convaincu en entendant Ossipoff prononcer, d'un ton un peu
+amer, les paroles suivantes:
+
+--Vous plaisantez, n'est-ce pas... vous savez bien que toutes les
+indications de la boussole ne se rapportent aucunement au milieu que
+nous habitons et que, si loin de toute attraction, la boussole ne nous
+est plus d'aucune utilité.
+
+Gontran, tout confus, se mordait les lèvres; mais, soudain, il eut une
+inspiration de génie et étendant la main vers les hublots à travers
+lesquels on apercevait les constellations brillantes qui étincelaient
+dans l'immensité sidérale:
+
+--Aussi bien, répondit-il d'une voix vibrante, voulais-je parler de ces
+étoiles qui, toutes, sont autant de boussoles célestes sur lesquelles
+nous pouvons régler notre marche.
+
+[Illustration]
+
+Un sourire entr'ouvrit les lèvres du vieux savant qui répliqua aussitôt:
+
+--Je vous demande pardon, mon cher enfant; je ne vous cacherai pas que,
+de votre part, une hérésie semblable m'étonnait.
+
+Cela dit, d'un ton tout affectueux, Ossipoff reprit ses occupations,
+tandis que Gontran s'en allait s'asseoir auprès de Fricoulet.
+
+--Je t'admire, mon ami, je t'admire sincèrement, murmura l'ingénieur...
+Dieu sait que je suis profondément hostile à ton mariage; mais je dois
+avouer que, si tu réussis enfin à épouser celle que tu aimes, eh bien!
+là, vrai, tu ne l'auras pas volé.
+
+--Il semble que l'amour décuple mon imagination, répliqua le jeune
+comte.
+
+Farenheit, en ce moment, s'approcha d'eux:
+
+--À quelle distance, croyez-vous que nous soyons maintenant de la Lune?
+demanda-t-il.
+
+--Peuh! répondit Fricoulet en consultant sa montre, sans rien vous
+affirmer d'exact, je puis cependant vous certifier que nous devons en
+être à une centaine de mille kilomètres.
+
+L'Américain ouvrit de grands yeux:
+
+--Cent mille kilomètres! répéta-t-il... mais vous venez de dire que nous
+en sommes partis seulement depuis une heure!...
+
+--Eh bien!... à raison de vingt-huit mille mètres par
+seconde,--qu'est-ce que cela fait?...
+
+--Cent mille quatre-vingts kilomètres par heure, répondit le Yankee qui,
+en sa qualité de commerçant, avait le calcul rapide.
+
+--Donc, quand je vous disais cent mille kilomètres, je n'étais pas bien
+loin de la vérité.
+
+--Mais cela nous fait une marche de cinq cent mille lieues par jour...
+ou du moins par vingt-quatre heures!
+
+--Rigoureusement exact, dit encore l'ingénieur qui jouissait de
+l'ébahissement de sir Jonathan.
+
+Et il ajouta:
+
+--Dans dix heures, nous atteindrons le point neutre, c'est-à-dire celui
+où les deux attractions de la Lune et de Vénus sont contiguës.
+
+L'Américain était rêveur; il se livrait mentalement à des tours de force
+d'arithmétique.
+
+--Mais, à ce compte-là, murmura-t-il, il ne nous faudrait, sur Terre,
+qu'une minute et demie pour traverser l'océan Atlantique.
+
+--Je n'ai point fait le calcul, riposta Fricoulet, mais, étant données
+les proportions, il doit être juste.
+
+Gontran poussa un soupir.
+
+--Qu'as-tu donc? demanda l'ingénieur.
+
+--J'ai que si nous avions eu à notre disposition un moyen de locomotion
+semblable, quand nous nous sommes élancés de la Terre, nous aurions
+atteint la Lune en trois heures.
+
+--Tu as raison... mais puisque c'est fait maintenant, qu'as-tu à
+regretter?...
+
+--Le temps perdu... qui ne se rattrape jamais, répondit gravement M. de
+Flammermont en élevant la voix de façon à être entendu d'Ossipoff.
+
+--_Times is money_, ajouta non moins gravement Farenheit.
+
+Tout à coup l'Américain poussa un léger cri de surprise.
+
+[Illustration]
+
+--Qu'est cela? demanda-t-il en étendant la main vers un coin de la
+chambrette... on dirait des scaphandres...
+
+--Vous ne vous trompez pas, répondit en souriant le jeune comte, ce sont
+bien des scaphandres.
+
+--Allons-nous donc avoir à voyager sous l'eau? demanda l'Américain.
+
+--Non... mais dans le vide.
+
+Aux regards surpris de son interlocuteur, Fricoulet vit que ses paroles
+n'avaient pour lui aucun sens.
+
+--En deux mots, vous allez comprendre, dit-il, que la force électrique
+qui nous pousse en avant doit être, d'après nos calculs, suffisante pour
+nous faire pénétrer dans la zone d'attraction vénusienne; mais là, elle
+s'arrête et l'appareil ne nous devient plus d'aucune utilité; au
+contraire, son poids ne peut que rendre notre chute plus rapide...
+c'est-à-dire plus dangereuse... comprenez-vous?
+
+L'Américain répondit affirmativement...
+
+--Alors, nous abandonnons la sphère qui nous supporte et nous continuons
+notre voyage dans cette logette, transformée en nacelle, c'est pourquoi
+nous avons emporté avec nous ces appareils imaginés autrefois par des
+sélénites aventureux... mais, tandis que les scaphandres servent à
+protéger le corps contre la pression de l'eau, ceux-ci le garantiront
+contre l'effet mortel de la disparition brusque de cette pression
+atmosphérique... voilà...
+
+--Très ingénieux, murmura l'Américain.
+
+Et étouffant de la main un bâillement formidable, il ajouta:
+
+--_By God!_ il me semble que j'ai envie de dormir.
+
+--Parbleu! cela n'a rien d'étonnant, répondit Fricoulet avec un grand
+sérieux... voilà quinze jours que vous ne faites que cela; ce n'est pas
+en une heure que l'on perd ses mauvaises habitudes.
+
+--Alors, demanda Farenheit en l'interrogeant du regard, que me
+conseillez-vous?
+
+--De faire un bon somme pour commencer, ensuite, nous verrons...
+
+Sans doute ce conseil correspondait-il exactement à l'envie secrète de
+l'Américain, car, après avoir bredouillé un bonsoir inintelligible, il
+s'étendit tout de son long sur les coussins et ne tarda pas à remplir la
+logette d'un ronflement sonore...
+
+Cinq minutes après, Fricoulet dit à son tour:
+
+--Sir Jonathan est plein de bon sens... il est, en ce moment, plus de
+minuit à Paris; c'est l'heure à laquelle les honnêtes gens s'endorment.
+
+[Illustration]
+
+Il s'enroula dans sa couverture de voyage et balbutia d'une voix
+somnolente:
+
+--Messieurs, je vous souhaite une bonne nuit...
+
+Quelques instants ne s'étaient pas écoulés qu'un bruit grêle se faisait
+entendre, dominant la basse profonde de l'Américain; c'était l'ingénieur
+qui faisait sa partie dans le concert des ronflements.
+
+Gontran essaya de lutter; mais ce fut en vain, le sommeil s'emparait de
+lui.
+
+--Décidément, fit-il, c'est contagieux.
+
+Et s'adressant à Ossipoff, toujours plongé dans ses écritures:
+
+--Qu'y a-t-il à voir entre la lune et l'orbe de Vénus?
+
+Le savant, un peu surpris, releva la tête.
+
+--Rien, absolument rien, répondit-il... comme vous le savez d'ailleurs.
+
+--En ce cas, riposta le jeune comte; comme ce rien ne m'offre non plus
+rien de récréatif, je vous demande la permission de prendre quelques
+heures de repos.
+
+Le vieillard lui serra la main et il s'en fut prendre place sur les
+coussins, à côté de ses compagnons.
+
+Il ne tarda pas à tomber en un rêve étrange:
+
+Après avoir rejoint Séléna, il l'épousait et leur voyage de noces se
+faisait à travers les mondes célestes; bientôt, eux-mêmes se
+transformaient en étoiles, et unis pour l'éternité, dans l'immensité
+céleste, ils devenaient les astres favoris des amoureux terrestres.
+
+[Illustration]
+
+Demeuré seul, Mickhaïl Ossipoff avait laissé tomber sa tête entre ses
+mains et rêvait, lui aussi, à son enfant adorée, disparue dans l'espace.
+
+La reverrait-il jamais celle qu'il avait sacrifiée à sa passion pour la
+science; et la tentative désespérée qu'il faisait en ce moment
+n'aurait-elle pas un autre résultat que de lui faire faire une nouvelle
+étape dans le désert intersidéral?...
+
+Ah! si, tout au moins, Sharp pouvait lui tomber sous la main... et ce
+n'était plus la rancune du savant, c'était la haine du père qui gonflait
+le cœur du vieillard et faisait bouillonner son sang dans ses veines...
+
+Peu à peu, cependant, ses idées devinrent moins nettes; les silhouettes
+de Sharp et de Séléna s'estompèrent dans une espèce de brume... bientôt
+même, elles s'effacèrent complètement, et toute sensation de vie
+disparut.
+
+Mickhaïl Ossipoff venait, lui aussi, de s'endormir.
+
+Il était onze heures du matin au chronomètre du Yankee quand une main
+vigoureuse secoua le vieillard qui s'éveilla en sursaut.
+
+--Qu'y a-t-il donc? balbutia-t-il, tout surpris lui-même de s'être
+assoupi dans cette position... Qu'arrive-t-il donc?
+
+--Mais rien, cher monsieur, répondit l'Américain; seulement, comme il se
+fait tard...
+
+Le vieillard regarda autour de lui; Gontran faisait sa barbe à l'aide
+d'un minuscule nécessaire de poche, et Fricoulet mesurait, au
+micromètre, l'arc sous-tendu par la planète Vénus qui s'encadrait dans
+le hublot du plafond.
+
+Ossipoff s'avança vivement vers lui.
+
+--Eh bien? demanda-t-il avec une légère inquiétude dans la voix.
+
+L'ingénieur répondit tranquillement:
+
+--Les prévisions de Telingâ étaient justes; voici vingt heures que nous
+avons quitté le sol lunaire et nous avons déjà franchi dix-huit cent
+mille kilomètres; nous avons donc effectué la sixième partie de notre
+voyage... vous voyez que nous sommes exactement dans les conditions
+nécessaires...
+
+[Illustration]
+
+Cédant sa place au vieillard, il ajouta:
+
+--Au surplus, regardez vous-même; on aperçoit déjà les phases de Vénus.
+
+--Vénus a des phases! exclama Gontran.
+
+Fricoulet lui lança un coup d'œil terrible et aussitôt le jeune comte,
+se reprenant, dit très haut:
+
+--Oui, sir Jonathan, Vénus a des phases tout comme la lune.
+
+--Mais je n'en ai jamais douté, répliqua l'Américain à mi-voix.
+
+L'ingénieur vint se planter devant lui et déclara d'un ton doctoral:
+
+--Vénus a été baptisée par les Terriens, de plusieurs noms: tantôt elle
+est l'Étoile du Berger ou l'astre du matin, tantôt Vesper, ou bien
+Lucifer, c'est la deuxième planète du système solaire et elle gravite à
+une distance moyenne de 26 millions 750 mille lieues de l'astre central:
+le Soleil.
+
+--Et la Terre? questionna l'Américain.
+
+Ce fut Gontran qui prit la parole d'un ton d'importance.
+
+--La Terre est plus loin du Soleil que Vénus, son orbite a 148 millions
+de kilomètres de rayon ou 37 millions de lieues.
+
+Fricoulet le regarda tout surpris.
+
+--Mais tu es plus savant que je ne le croyais, lui chuchota-t-il à
+l'oreille.
+
+--_Doctus cum libro!_ répondit en souriant M. de Flammermont.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+Le jeune comte désigna, d'un clignement d'yeux, sa couverture de voyage.
+
+--Devine, dit-il, ce que j'ai caché là-dessous?
+
+--Comment veux-tu que je sache?
+
+--Un livre que j'ai trouvé dans le boulet de Sharp.
+
+--Un livre?
+
+[Illustration]
+
+--Oui, les _Continents célestes_, je l'ai emporté avec moi et tandis que
+tout à l'heure vous dormiez tous, j'ai passé deux heures à _piocher_
+Vénus...
+
+--Ah bah!
+
+--Et je te promets que je connais mon sujet... Ossipoff peut me pousser
+des _colles..._ avec mon _vade-mecum_, je ne le crains plus.
+
+--Seulement, tu as oublié les phases...
+
+--C'est vrai... Je les avais oubliées.
+
+Pendant que les deux amis devisaient ainsi, Farenheit, pour passer le
+temps, causait astronomie avec Mickhaïl Ossipoff.
+
+--Au delà de la Terre, il n'y a plus rien, n'est-ce pas? demanda-t-il.
+
+--Et Mars, à 56 millions de lieues!... ne le comptez-vous donc pour
+rien? fit Ossipoff suffoqué par tant d'ignorance.
+
+L'Américain, qui n'avait aucune raison de se poser auprès du vieillard
+pour un puits de science astronomique, répondit à la suffocation
+d'Ossipoff par un petit haussement d'épaules plein d'indifférence.
+
+Puis, avec un claquement de langue de mauvaise humeur:
+
+--Mars! bougonna-t-il... la planète protectrice des soldats... en voilà
+une que je supprimerais de la carte céleste, si cela se pouvait.
+
+--Ah bah! firent ensemble Fricoulet et Gontran... et pourquoi cela?
+
+[Illustration]
+
+--Parce que moi, je suis un commerçant... et que la guerre nuit au
+commerce... si vous saviez ce que les affaires de sécession ont fait de
+mal aux suifs... c'est par milliers de dollars que se sont chiffrées mes
+pertes de cette année-là...
+
+--Alors, vous n'aimez pas les soldats? demanda en riant M. de
+Flammermont.
+
+--Je les considère comme un facteur inutile dans la société... voyez,
+nous, aux États-Unis, est-ce que nous avons une armée?... et nos
+affaires ne vont pas plus mal... au contraire!
+
+--Vous êtes pour la suppression des armées permanentes? fit l'ingénieur.
+
+--Absolument... je ne comprends les uniformes qu'au théâtre... et encore
+les uniformes du siècle dernier, avec des grands chapeaux et des plumes
+blanches... des cuirasses étincelantes, des écharpes de soie... des
+pourpoints de velours... au point de vue décoratif, c'est fort joli.
+Mais dans la vie... un honorable commerçant, à son comptoir, me produit
+plus d'effet qu'un colonel à la tête de son régiment.
+
+--Heu! répliqua M. de Flammermont, votre situation de citoyen de la
+libre Amérique vous permet d'émettre de semblables paradoxes... mais
+vous changeriez de langage si vous étiez, comme nous, obligés de jouer
+votre partie dans le concert européen.
+
+Fricoulet se prit à rire et Ossipoff approuva de la tête la réplique du
+jeune comte.
+
+En guise de réponse, Farenheit poussa un sourd grognement et, tournant
+lentement sur ses talons, promena autour de lui un regard circulaire,
+inventoriant de l'œil le matériel que les voyageurs emportaient avec
+eux.
+
+--Dites-donc! exclama-t-il, il me semble que vous n'avez guère songé à
+la rigueur de la température... si nous devons retrouver sur Vénus des
+nuits de quinze fois vingt-quatre heures comme sur la Lune...
+
+--À ce point de vue, vous pouvez être tranquille, répliqua Gontran; nous
+retrouverons sur Vénus des jours et des nuits répartis régulièrement,
+tout comme sur notre planète natale; la quantité seule diffère...
+
+--Tiens! dit l'Américain, et pourquoi?
+
+--Tout simplement parce que l'orbite suivie par Vénus étant intérieure,
+et naturellement plus courte, l'année vénusienne, au lieu d'être
+composée comme l'année terrestre, de trois cent soixante-cinq jours un
+tiers, ne compte que deux cent vingt-quatre jours un tiers.
+
+Farenheit se grattait la tête avec énergie, ce qui était chez lui
+l'indice d'une forte tension cérébrale.
+
+--Mais, dit-il, tout en ayant une orbite plus petite, Vénus pourrait
+cependant mettre à la parcourir, autant de temps qu'en met la Terre pour
+parcourir la sienne.
+
+--Cela pourrait être, repartit Fricoulet, mais cela n'est pas; il y a
+même une loi établissant que les planètes tournent d'autant plus vite
+qu'elles sont plus proches du Soleil; c'est ainsi que Mercure fait, par
+seconde, 47 kilomètres ou plus d'un million de lieues par jour; Vénus 35
+kilomètres par seconde ou 750,000 lieues; la Terre 29 kilomètres et
+643,000 lieues; Mars 24 kilomètres et 518,000 lieues; Jupiter 13
+kilomètres et 214,000 lieues; Saturne 10 kilomètres et 205,000 lieues;
+Uranus 7 kilomètres et 144,000 lieues.
+
+L'ingénieur avait débité cette longue tirade sans une hésitation, ce qui
+fit ouvrir à l'Américain des yeux émerveillés.
+
+[Illustration]
+
+--Quelle mémoire! murmura-t-il... mais si vous croyez que je me souviens
+seulement d'un seul de ces chiffres...
+
+Et il ajouta:
+
+--Au surplus, peu importe... le principal c'est que nous retrouvions
+là-bas une existence à peu près semblable à celle de la Terre.
+
+--Oh!... en tous points semblable, s'empressa de dire M. de Flammermont;
+la rotation s'effectue exactement en vingt-trois heures, vingt et une
+minutes, vingt-deux secondes; la durée du jour est donc à peu près la
+même.
+
+[Illustration]
+
+Bateau Vénusien.
+
+--Sauf l'année plus courte, cependant, fit observer l'Américain.
+
+--En effet; mais peu nous importe à nous qui n'avons pas l'intention d'y
+passer une année.
+
+--Ajoutez à cela, poursuivit Gontran qui s'emballait sur son sujet, même
+densité, même atmosphère, même pesanteur, même volume... Vous pouvez
+dire que Vénus est une jeune sœur de la Terre.
+
+Et poussant le coude de Fricoulet:
+
+--Hein! murmura-t-il, crois-tu que je les ai piochés, mes _Continents
+célestes_!
+
+Mais quelques mots de M. Ossipoff vinrent, presque aussitôt, diminuer le
+contentement que le jeune homme éprouvait de lui-même.
+
+--Vous vous hâtez bien de vous prononcer, ce me semble, dit le vieux
+savant... quand nous serons arrivés, vous verrez que Vénus est loin
+d'être le séjour enchanteur que vous vous figurez...
+
+--Pourquoi donc cela? demanda le jeune comte presque malgré lui.
+
+--Un seul chiffre, celui que tous les astronomes ont toujours inscrit à
+côté de la planète Vénus, va vous répondre... ce chiffre c'est 55°.
+
+M. de Flammermont ne se trouva pas plus avancé; mais, bien au contraire,
+ce chiffre l'embarrassait fort; d'abord, il ne lui disait rien, en
+outre, il suspendait au-dessus de sa tête quelque nouvelle question
+d'Ossipoff; et l'infortuné comte tournait du côté de Fricoulet des
+regards suppliants.
+
+Alors, l'ingénieur qui avait compris cette muette supplique, s'adressa à
+Farenheit:
+
+--Oui, dit-il, mon cher sir Jonathan, les chiffres ont leur éloquence,
+et ce 55°, qui représente l'angle formé sur le plan de l'écliptique par
+l'axe de rotation de Vénus, ce 55° contient en lui seul tout ce qui peut
+être dit de spécial sur la planète: saisons, climats, longueur de jours,
+aspects célestes, végétation, vie animale, etc., etc.
+
+Le Yankee l'écoutait bouche bée, se demandant pourquoi il était ainsi
+pris à partie; il fut encore bien plus surpris lorsque l'ingénieur
+s'écria, avec un petit rire moqueur:
+
+--Ah! ah! mon gaillard, vous y mordez aux choses célestes!... ce que je
+viens de vous dire vous intrigue, et vous voulez savoir ce qui se cache
+véritablement sous ce 55°...
+
+L'Américain esquissa un geste d'énergique dénégation.
+
+Fricoulet n'en tint aucun compte et s'écria:
+
+--Mais, mon cher sir Jonathan, pourquoi vous en défendre? J'en appelle à
+M. Ossipoff! en quelle circonstance la curiosité serait-elle plus
+légitime que lorsqu'il s'agit de soulever le voile qui nous dérobe les
+mystères de l'infini céleste?... et puis, c'est en vain que vous le
+nieriez!... cela se voit à votre visage: vos yeux sont pétillants de
+curiosité et vos lèvres balbutiantes de questions.
+
+Bien qu'abasourdi par ce flot de paroles, l'Américain trouva cependant
+la force de faire entendre un éclat de rire dédaigneux.
+
+[Illustration]
+
+--En vérité, essaya-t-il de dire, mes yeux sont si pétillants et mes
+lèvres si balbutiantes que cela... Je ne comprends pas...
+
+--Et parbleu! exclama Fricoulet avec une impatience parfaitement
+jouée... comment voulez-vous comprendre?... vous m'interrompez tout le
+temps... sachez donc que Vénus a beau avoir une masse presque égale à
+celle de notre planète natale, une densité qui est à celle de la Terre
+ce que 90 est à 100, et bien que la pesanteur, à sa surface, soit à peu
+près la même que sur notre globe, Vénus cependant n'est pas le
+Paradis... tant s'en faut... la masse, la densité, la pesanteur ne font
+pas le bonheur...
+
+L'ahurissement de l'Américain allait croissant, tellement croissant que
+machinalement, ses lèvres balbutièrent:
+
+--Pourquoi?
+
+--Pourquoi?... eh! parbleu! c'est toujours ce 55° qui en est cause.
+
+Il avait saisi, par un bouton de sa jaquette, l'infortuné Farenheit qui
+n'en pouvait mais.
+
+Sans se rendre compte de l'intention de l'ingénieur, Farenheit crut à
+une agression et fit un bond en arrière.
+
+D'un geste, le jeune homme le rassura et poursuivit en souriant:
+
+--Par suite de cette inclinaison d'axe, les saisons qui, sur Vénus, se
+succèdent de cinquante-six en cinquante-six jours, sont fort tranchées;
+la zone polaire descend jusqu'à 35° de l'Équateur de même que les
+régions tropicales s'étendent jusqu'à 35° des pôles, en sorte que deux
+zones, beaucoup plus larges que les zones tempérées de notre globe,
+empiètent constamment l'une sur l'autre, appartenant à la fois aux
+climats polaires et aux climats tropicaux. Ces régions subissent donc
+d'énormes variations de chaleur et de froid.
+
+--Vous vous plaigniez de la chaleur sur la Lune! dit Ossipoff en
+intervenant dans la conversation; sachez que sur Vénus, pendant l'été,
+le soleil tourne autour du Pôle, en s'élevant en spirale et en envoyant
+une quantité de lumière presque deux fois plus grande que celle qu'il
+envoie à la Terre.
+
+--Quant à l'hiver, dit à son tour Fricoulet, le froid doit être
+comparable à celui qui règne sur la Lune pendant la nuit de trois cent
+cinquante-quatre heures, car le soleil n'approche pas du tout de
+l'horizon et reste considérablement au-dessous.
+
+--Les régions équatoriales ne sont pas plus favorisées que les pays
+polaires, elles ont, chaque année, deux étés pendant lesquels le soleil
+monte au zénith et déverse sur elle des rayons certainement plus ardents
+que ceux sous lesquels rôtissent nos contrées équatoriales terrestres...
+
+--Eh bien! demanda Fricoulet, avez-vous compris?
+
+[Illustration]
+
+--Je ne sais si j'ai compris, répliqua d'un ton accablé l'infortuné
+Yankee, totalement abasourdi; tout ce que je sais, c'est qu'il fait ici
+une chaleur étouffante!
+
+Il avait enlevé sa casquette de voyage et s'épongeait le front tout
+ruisselant de sueur.
+
+Fricoulet répliqua:
+
+--Il fait en effet très chaud ici.
+
+Puis à Gontran.
+
+--Mais qu'as-tu donc? tu es rouge comme un homard!
+
+--Je succombe, murmura le jeune comte en enlevant son vêtement.
+
+--C'est le Soleil, sans doute, dit Ossipoff; plus nous allons et plus
+nous nous rapprochons de lui; extérieurement, les parois du véhicule
+doivent être brûlantes.
+
+--En effet, murmura M. de Flammermont, ce doit être le Soleil; la
+distance qui nous sépare de lui diminue sensiblement.
+
+--Oh! sensiblement, répliqua le vieillard... deux millions de lieues sur
+trente-sept... c'est peu...
+
+Farenheit soufflait comme un bœuf.
+
+--_By God!_ grommela-t-il, ce ne doit pas être tenable sur votre planète
+du diable!
+
+--Rassurez-vous, mon cher sir Jonathan, répondit Ossipoff en souriant;
+cette planète du diable--ainsi que vous l'appelez, sans doute parce
+qu'il y fait aussi chaud qu'en enfer, cette planète a, pour la protéger
+de l'ardeur solaire, une enveloppe fort épaisse de nuages, en sorte que
+la température n'y doit guère être plus élevée que sur Terre... c'est
+fort heureux pour ses habitants, mais fort déplaisant pour nos
+astronomes qui n'ont pu apercevoir la géographie vénusienne qu'à travers
+les déchirures de ce voile nuageux...
+
+--Aussi n'a-t-on sur Vénus que des données imparfaites, crut devoir
+ajouter Gontran d'un ton important.
+
+Cependant Fricoulet ne pouvait tenir en place, il allait et venait à
+travers la chambrette, enlevant, l'une après l'autre, toutes les pièces
+de son vêtement, si bien qu'il arriva à n'être plus vêtu que de sa
+chemise et de son caleçon.
+
+[Illustration]
+
+--Cette chaleur est intolérable! s'écria-t-il soudain, en proie à une
+souffrance véritable.
+
+--Que voulez-vous y faire? demanda le vieillard d'un ton sec, en venant
+avec nous, vous saviez à quoi vous vous exposiez... vous n'aviez qu'à
+rester avec Telingâ...
+
+--N'y aurait-il donc aucun moyen de s'abriter des rayons solaires?
+demanda Gontran, peiné de l'aspect misérable de son ami.
+
+--Une idée, fit l'Américain, si on mouillait toutes nos couvertures de
+voyage, on les étendrait contre les parois, et par l'évaporation...
+
+--Oui, balbutia Fricoulet absolument hors d'haleine, on pourrait tenter
+cela...
+
+Il se baissa pour ramasser une des couvertures qui avait glissé sur le
+plancher; mais aussitôt il poussa un cri de douleur et se releva tout
+pâle, les yeux hagards.
+
+--Qu'arrive-t-il donc? demandèrent les voyageurs en se précipitant vers
+lui.
+
+--Il y a, répondit Fricoulet, que le plancher est brûlant.
+
+--Brûlant! ce n'est pas possible, exclamèrent-ils tous à la fois.
+
+--Faites-en l'expérience, répondit un peu aigrement l'ingénieur.
+
+L'Américain se courba et approcha sa main.
+
+--_By God!_ grommela-t-il, M. Fricoulet a raison.
+
+Comme il achevait ces mots, une secousse assez violente se produisit
+sous leurs pieds, et tous ils tombèrent assis sur le divan circulaire.
+
+--Sacrebleu! gronda Fricoulet, que se passe-t-il là-dessous?
+
+--Il se passe, répondit Ossipoff, que les galets qui soutiennent le
+plancher viennent de _gripper_.
+
+[Illustration]
+
+La pâleur de Fricoulet augmenta.
+
+--Oh! oh! fit-il à voix basse, voilà qui est grave...
+
+--Grave! s'exclama Gontran... et pourquoi cela?...
+
+--Mais parce que...
+
+Il s'arrêta et murmura:
+
+--À quoi bon les épouvanter?
+
+Puis, à Ossipoff:
+
+--À quelle distance sommes-nous encore du point neutre? demanda-t-il.
+
+Le vieillard réfléchit quelques secondes et répliqua avec assurance:
+
+--À un millier de kilomètres.
+
+--Combien mettrons-nous de temps à franchir cette distance?
+
+--Deux heures environ.
+
+Le visage de l'ingénieur s'assombrit.
+
+--Nous ne pourrons jamais tenir jusque-là, grommela-t-il.
+
+Tous le regardaient avec inquiétude.
+
+--Mais enfin, demanda Gontran, que penses-tu?... voyons, parle; nous
+sommes des hommes, après tout, et s'il faut mourir... eh bien! nous
+mourrons... quant à moi, je préfère savoir à quoi m'en tenir... et je
+suppose que ces messieurs sont de mon avis.
+
+--Certainement, dirent-ils.
+
+--Avant que de vous répondre, fit alors Fricoulet, laissez-moi
+m'assurer...
+
+Il prit dans la boîte à instruments une paire de pinces, s'en fut dans
+un coin de la logette et, saisissant un anneau, le tira à lui de toutes
+ses forces, ce qui souleva un carré du plancher monté sur charnières
+comme une porte.
+
+Au même instant, un jet de flammes fusa jusqu'au sommet du dôme
+métallique.
+
+L'ingénieur laissa retomber le panneau.
+
+--Voilà ce que je craignais, dit-il d'une voix rauque.
+
+--Qu'est-ce que cela? demandèrent-ils en proie à la stupeur la plus
+profonde.
+
+--Vous le voyez bien, riposta Fricoulet; c'est le feu...
+
+--Le feu!
+
+--Eh! oui; nous sommes sur un incendie provoqué par le grippage du pivot
+et du plancher; voilà l'explication de la chaleur intolérable qui règne
+ici... vous avez demandé à être fixés... vous l'êtes maintenant.
+
+La raison donnée par l'ingénieur était la seule plausible pour expliquer
+cet incendie subit; le pivot devait être au rouge, car le plancher de
+sélénium, bon conducteur, comme on le sait, de la chaleur, commençait à
+devenir brûlant, même pour les pieds chaussés de fortes bottes; les
+semelles, d'ailleurs, sentaient le roussi et pouvaient s'enflammer d'un
+moment à l'autre.
+
+Aussi, obéissant à la même idée, se juchèrent-ils tous sur le divan
+circulaire.
+
+--Que faire? demanda Ossipoff.
+
+--_By God!_ s'écria l'Américain, y a-t-il autre chose à faire qu'à
+éteindre le feu?
+
+--Si vous avez un moyen de refroidir ce métal, dit Fricoulet d'un ton
+rageur, je suis prêt à l'employer.
+
+--Arrosons-le, suggéra Gontran.
+
+Tous se précipitèrent vers les outres pleines d'eau suspendues aux
+parois et en versèrent le contenu sur le plancher.
+
+[Illustration]
+
+Mais, au contact du métal brûlant, cette eau se transforma en vapeurs
+bouillonnantes; l'atmosphère du véhicule devint d'une opacité complète,
+si bien que les voyageurs ne s'apercevaient plus et que le bruissement
+de la vapeur les empêchaient de s'entendre.
+
+--Séparons-nous de la sphère! s'écria Farenheit affolé, en se
+précipitant vers les leviers que commandaient les écrous d'attache.
+
+Ossipoff et Fricoulet se jetèrent sur lui.
+
+--Malheureux! hurla le vieillard, vous êtes fou!
+
+--La mort tout de suite plutôt que ce supplice infernal! gronda le
+Yankee en faisant d'inimaginables efforts pour se dégager de l'étreinte
+de ses deux compagnons.
+
+Fricoulet avait tiré son revolver.
+
+[Illustration]
+
+--Si vous ne demeurez en repos, sir Jonathan, dit-il avec un calme
+effrayant, je vous fais sauter la cervelle.
+
+--Qu'importe! rugit l'Américain qui perdait la tête, je souffre trop.
+
+Soudain, Gontran eut une inspiration.
+
+--Et Sharp? demanda-t-il, renoncez-vous donc à votre vengeance?
+
+Ces mots produisirent dans l'attitude de l'Américain une transformation
+complète.
+
+De lui-même, il abandonna les leviers et s'en fut dans un coin où,
+grondant de souffrance, il demeura immobile.
+
+--Dix heures, dit Ossipoff; je vous demande dix heures; alors, nous
+pourrons abandonner la sphère sans aucun danger, car nous aurons pénétré
+dans la zone d'attraction de Vénus.
+
+[Illustration]
+
+Ce furent dix heures terribles, épouvantables, pendant lesquelles les
+voyageurs firent preuve d'un courage admirable et d'une énergie
+surhumaine; ils ne cessèrent d'arroser le plancher que le frottement
+continuel du pivot avait rendu complètement rouge et qui leur renvoyait
+une chaleur torride.
+
+Ossipoff, lui, ne quittait son chronomètre que pour mesurer, à l'aide du
+micromètre, l'arc sous-tendu de Vénus.
+
+Enfin, il cria d'une voix rauque:
+
+--Dans dix minutes nous arrivons au point neutre, préparons-nous.
+
+Il était temps; le thermomètre marquait 42° centigrades et les voyageurs
+haletaient.
+
+Néanmoins, l'approche de la délivrance leur donna de nouvelles forces;
+déjà ils avaient amarré solidement, le long des parois, tout ce qu'ils
+désiraient conserver à bord; en un tour de main ils eurent revêtu leurs
+scaphandres.
+
+C'étaient des espèces de vêtement en étoffe élastique comme du
+caoutchouc, dans lesquels les membres entiers et le torse se trouvaient
+emprisonnés hermétiquement; l'étoffe elle-même était soutenue par un
+réseau de ressorts métalliques d'une finesse extrême et d'une élasticité
+remarquable, de manière à résister à l'expansion des gaz contenus dans
+les tissus vivants des voyageurs.
+
+La tête était protégée par une sorte de casque en sélénium, de forme
+ovoïdale et ressemblant aux _respirols_ dont Ossipoff et ses compagnons
+avaient déjà fait usage pour explorer l'hémisphère visible de la Lune.
+
+Dans une sorte de récipient pratiqué à l'intérieur du casque, ils
+emmagasinèrent à la hâte quelques tablettes d'oxygène solidifié; l'air
+vicié, ainsi que les produits de la combustion pulmonaire devaient être
+évacués par une soupape placée au sommet de la tête.
+
+--Êtes-vous prêts? demanda Ossipoff.
+
+Tous répondirent affirmativement, tenant à la main le casque dans lequel
+leur tête devait s'emprisonner.
+
+--Enlevons les écrous, commanda-t-il.
+
+Chacun d'eux pesa aussitôt sur le levier correspondant à l'un des quatre
+écrous, et la logette ne se trouva plus retenue à l'appareil que par le
+pivot central.
+
+[Illustration]
+
+--Suivez à la lettre mes recommandations, dit alors le vieillard; dans
+quelques instants, aussitôt que nous aurons pénétré dans la zone
+d'attraction de Vénus, et comme nous l'avons fait quand nous sommes
+arrivés dans la Lune, nous nous retournerons pour avoir les pieds là où
+nous avons la tête actuellement... imitez exactement tous mes mouvements
+et tenez-vous solidement aux attaches disposées tout autour de la
+coupole sur le fond de laquelle nous allons nous trouver debout.
+
+Il se tut et vissa rapidement la collerette de son appareil, pendant que
+ses compagnons en faisaient autant de leur côté. Puis, quand ils les vit
+résolus et fermement attachés aux saisines, il courut au volant qui
+commandait l'écrou central et le saisit énergiquement d'une main, tandis
+qu'il levait l'autre bras dans un geste qui signifiait:
+
+--Attention!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+TROIS MILLIONS DE LIEUES EN PARACHUTE
+
+[Illustration]
+
+
+BRUSQUEMENT, Mickhaïl Ossipoff avait fait jouer le volant pendant que
+Fricoulet pesait de toutes ses forces sur les câbles qui arrivaient de
+l'extérieur en passant à travers des trous à presse étoupes.
+
+Ils n'eurent que le temps de se retenir à une saisine; avec une secousse
+terrible, la sphère sortit de son alvéole et les voyageurs se trouvèrent
+pris dans une sorte de tourbillon qui les empêcha d'avoir conscience de
+la révolution qui s'opérait dans l'appareil; instinctivement, ils
+avaient fermé les yeux et demeuraient cramponnés aux cordes avec toute
+l'énergie du désespoir, le cœur angoissé par la perspective de
+l'épouvantable mort qui les attendait.
+
+Quand ils reprirent possession d'eux-mêmes, ils se trouvèrent accroupis
+dans le dôme arrondi de la logette qui, maintenant, formait plancher
+sous leurs pieds; au-dessus de leurs têtes, retenu par ses douze câbles
+de sélénium, l'immense parachute étendait sa surface métallique.
+
+Mickhaïl Ossipoff se tourna vers Gontran et appliqua son «parleur» sur
+la soupape d'échappement de son casque; ces «parleurs» avaient été
+légèrement modifiés pour parer aux incommodités reconnues, lors de
+l'excursion dans l'hémisphère visible lunaire.
+
+[Illustration]
+
+Au lieu d'être tout droits, comme primitivement, ils étaient fortement
+coudés; une extrémité s'appliquait à une petite soupape percée dans le
+casque, juste devant la bouche; l'autre extrémité s'ajustait à la
+soupape d'échappement située, comme nous l'avons dit, au sommet même du
+casque. En sorte que les voyageurs pouvaient causer entre eux, sans
+interruption, écoutant et parlant tour à tour, comme à air libre; il
+leur suffisait, pour cela, d'appliquer cette extrémité du parleur sur la
+soupape d'échappement de celui avec lequel ils voulaient s'entretenir.
+
+M. de Flammermont, lorsqu'on avait fait l'essai de ces appareils dus au
+génie inventif de Fricoulet, avait déclaré que l'on ressemblait ainsi à
+deux éléphants se caressant avec leur trompe.
+
+Et le vieux savant avait dû convenir, tout en souriant, que la
+comparaison avait quelque chose de juste.
+
+--Eh bien! dit Mickhaïl Ossipoff, nous voici définitivement en route
+pour Vénus!
+
+--Combien de temps avant d'arriver? demanda Gontran.
+
+--Quarante heures environ.
+
+--Quarante heures!... nous ne pourrons jamais--moi du moins--rester
+aussi longtemps sans manger...
+
+--Aussi bien, n'est-il nullement question de jeûner jusqu'à notre
+arrivée; il nous suffira d'introduire dans notre casque une provision du
+produit nutritif fabriqué par nous à Maoulideck, et l'air artificiel que
+nous respirons deviendra nutritif à son tour.
+
+--Parfait... je ne vous cacherai pas que j'avais quelque inquiétude à ce
+sujet, car, je ne sais si vous êtes comme moi, je trouve que les
+émotions creusent énormément.
+
+Et il ajouta, _in petto_, avec un soupir profond:
+
+--Un beefsteak aux pommes ou une simple côtelette au cresson... oh!
+bœufs et moutons de mon enfance, vous reverrai-je jamais?
+
+Puis, poursuivi par cette idée d'alimentation plus en rapport avec les
+goûts et les habitudes de son estomac, il demanda:
+
+--Quarante heures, c'est bien long... n'y aurait-il pas moyen de rendre
+la chute plus rapide?
+
+--Si vous trouvez un moyen... je ne demande pas mieux que de l'employer.
+
+Il sembla à Gontran qu'en prononçant ces mots la voix d'Ossipoff avait
+un accent railleur; aussi fut-ce avec quelque hésitation qu'il répondit:
+
+--Si on diminuait la surface du parachute?
+
+Il comprit qu'il avait raison d'hésiter, en voyant le vieillard hausser
+les épaules.
+
+--Nous tombons dans le vide, grommela-t-il... donc, le parachute n'a
+aucune action.
+
+Sur ces paroles, prononcés d'un ton bourru, Ossipoff enleva son
+«parleur» et tourna les talons.
+
+Le pauvre Gontran demeurait tout interloqué de cette brusque
+interruption de conversation, lorsque Fricoulet, s'approchant, se mit en
+communication avec lui.
+
+--Encore une gaffe! s'exclama-t-il.
+
+--Parle donc plus bas, riposta le jeune comte.
+
+--Tu oublies qu'il ne peut entendre ce que nous disons,--que s'est-il
+donc passé?
+
+En quelques mots, M. de Flammermont fit part à son ami de l'idée qu'il
+avait suggérée au vieux savant pour diminuer la longueur du voyage.
+
+--Bast! répliqua l'ingénieur... tu es bien bon de te préoccuper pour si
+peu!... après la gymnastique que nous venons de faire, il est bien
+permis d'avoir la tête à l'envers.
+
+Il ajouta en riant:
+
+--D'autant plus que c'est l'exacte vérité, puisque nous avons maintenant
+la tête là où, tout à l'heure, nous avions les pieds!
+
+Puis, sérieusement:
+
+--Comment te sens-tu?
+
+--Mais, parfaitement bien... et toi?
+
+--L'absence de toute atmosphère ne te gêne pas?
+
+--Aucunement.
+
+--Allons! tant mieux...
+
+Et l'ingénieur allait interrompre la communication, lorsque son ami, le
+retenant par le bras, lui demanda:
+
+--Quelle est cette petite boule brillante que l'on aperçoit là-bas?
+
+L'ingénieur tourna ses regards dans la direction indiquée.
+
+--Ne penses-tu pas que ce soit notre sphère vibratoire? poursuivit
+Gontran.
+
+--Cela peut être, répondit distraitement Fricoulet.
+
+Puis, après un moment:
+
+--Mais non, cela n'est pas... la sphère doit, tout comme nous, tomber
+sur Vénus.
+
+--Alors, qu'est-ce que c'est que cette machine-là?
+
+--Parbleu! répliqua Fricoulet gouailleur, cette machine-là est tout
+simplement la Lune, cette bonne Séléné à laquelle nous avons faussé
+compagnie depuis trois jours... maintenant, vois-tu, un peu plus loin,
+cette grosse étoile qui brille d'un éclat bleuâtre?...
+
+--Il faudrait être myope pour ne pas la voir... eh bien?
+
+--C'est la Terre.
+
+--Ce n'est pas possible!
+
+Fricoulet lui frappa sur l'épaule.
+
+--Voilà une exclamation, dit-il, qui compromettrait certainement ton
+mariage, si M. Ossipoff l'entendait... Mon pauvre Gontran, tu n'as pas
+la moindre idée du monde où tu es né et je m'aperçois combien se sont
+trompés ceux qui ont prétendu que les voyages ouvrent l'esprit.
+
+--Dis donc, riposta M. de Flammermont, tu n'es guère poli.
+
+--Pour toi, poursuivit imperturbablement l'ingénieur, les sublimités de
+la création demeurent lettres closes... ce globe qui t'a vu naître est
+un astre véritable...
+
+--...mesurant 12,000 kilomètres de large, tournant sur lui-même en
+vingt-quatre heures, et autour du Soleil avec une vitesse de 29
+kilomètres et demi, parcourant un orbite de 74 millions de lieues de
+diamètre en 365 jours.
+
+M. de Flammermont avait prononcé cela sans s'arrêter, tout d'une
+haleine, de la même voix monotone qu'emploie un écolier pour réciter sa
+leçon.
+
+[Illustration]
+
+Après avoir un peu soufflé, il ajouta:
+
+--Tu vois que j'ai bonne mémoire, mon cher; j'avais douze ans, lorsque
+j'ai appris cela au lycée Henri IV.
+
+--N'aurais-tu pas plutôt lu cela, ces jours-ci, dans les _Continents
+célestes_? demanda Fricoulet.
+
+M. de Flammermont haussa les épaules et, sans répondre à la question,
+demanda:
+
+--Il n'y a aucun danger à s'endormir ainsi harnaché?
+
+--Vois! lui dit l'ingénieur en désignant Farenheit couché au fond de la
+nacelle, roulé dans sa couverture et dormant à poings fermés.
+
+[Illustration]
+
+Mappemonde de Vénus
+
+Dressé pour les _Aventures Extraordinaires d'un Savant Russe_ Par M. H.
+de GRAFFIGNY.
+
+--Tu m'éveilleras quand nous serons en vue de Vénus, fit Gontran, qui
+s'étendit à côté de l'Américain.
+
+[Illustration]
+
+L'ingénieur s'approcha de Mickhaïl Ossipoff qui, penché sur le bordage
+l'œil collé à l'oculaire d'une lunette trouvée dans le véhicule de Sharp
+sondait l'immensité sidérale.
+
+Fricoulet se mit en communication avec lui.
+
+--Eh bien! monsieur Ossipoff, demanda-t-il, voyez-vous quelque chose?
+
+--Rien encore; mais je guette le moment propice de faire quelques études
+préliminaires sur le monde que nous allons atteindre.
+
+--Je croyais que l'épaisseur de l'atmosphère vénusienne rendait très
+difficile, pour ne pas dire impossible, toute observation géographique.
+
+--Pour les astronomes terrestres, peut-être; mais pour nous, qui
+flottons dans le vide... d'ailleurs, regardez.
+
+L'ingénieur eut beau se pencher par dessus le bordage, il ne distingua
+rien; le disque de Vénus, fondu dans une sorte de brouillard, ne
+laissait encore rien apercevoir des détails de sa surface, surtout à
+l'œil nu.
+
+--On est bien sûr de l'existence d'une atmosphère, n'est-ce pas?
+demanda-t-il.
+
+--Parbleu! riposta le vieux savant, il y a beau jour, non seulement que
+l'on en a des preuves irrécusables, mais encore que l'on en connaît la
+hauteur, la densité, la composition... déjà, vous pouvez remarquer
+combien paraissent tronquées, arrondies, les extrémités des _cornes_ du
+croissant vénusien...
+
+Il eut un petit ricanement méprisant et ajouta:
+
+--Bien que vous ne sachiez pas grand chose en astronomie, vous devez
+savoir cependant que cet épointement est dû seulement à la présence
+d'une atmosphère;... d'autre part, des astronomes ont reconnu, en
+étudiant Vénus spectroscopiquement, des raies d'absorption dues à une
+atmosphère contenant de la vapeur d'eau et analogue à l'atmosphère
+terrestre, mais plus dense...
+
+--Ces astronomes ne seraient-ils pas Tacchini et Vogel? fit l'ingénieur.
+
+Le vieux savant ne put retenir une exclamation de surprise:
+
+--Comment savez-vous cela? murmura-t-il.
+
+--En écoutant M. de Flammermont, qui me parlait tout à l'heure de Vénus,
+répondit imperturbablement Fricoulet.
+
+Ossipoff eut un hochement de tête qui signifiait clairement «Gontran! en
+voilà un qui sait bien des choses»; puis il poursuivit:
+
+--Il a dû vous dire aussi que, lors du passage de la planète devant le
+Soleil, tous les observateurs terrestres ont remarqué l'atmosphère de ce
+monde, semblable à une auréole lumineuse l'entourant extérieurement?
+
+--Il m'a dit aussi, s'empressa d'ajouter Fricoulet, qu'à la suite de
+mesures très précises, on a calculé que cette atmosphère ne mesure pas
+moins de 194 kilomètres de hauteur, c'est-à-dire, qu'elle est deux fois
+plus haute et plus dense que l'atmosphère terrestre.
+
+[Illustration]
+
+--Vous voyez donc bien, monsieur l'ingénieur, répliqua le savant, que
+vous auriez tort de vous inquiéter; allez, vous respirerez sur Vénus,
+aussi bien que sur Terre;... l'air sera peut-être plus riche en
+oxygène... mais cela n'est pas un inconvénient.
+
+--Au contraire...
+
+Sur ce mot, Fricoulet tourna les talons, laissant Ossipoff s'écarquiller
+les yeux pour chercher à surprendre quelques heures plus tôt les
+mystères du monde vénusien, et il alla prendre place, dans le fond de la
+nacelle, aux côtés de Gontran.
+
+Combien de temps dormit-il? De longues heures sans doute, car lorsqu'il
+s'éveilla, secoué par une main énergique, il aperçut, à sa grande
+stupéfaction, Mickhaïl Ossipoff debout devant lui, débarrassé de son
+habit de scaphandre.
+
+[Illustration]
+
+Tout de suite, il eut conscience du chemin qu'avait parcouru l'appareil,
+durant son sommeil.
+
+En un tour de main, il enleva le casque de sélénium et s'écria:
+
+--Nous sommes déjà dans l'atmosphère de Vénus.
+
+--Ne vous en déplaise, oui, monsieur l'ingénieur, répondit railleusement
+le vieillard... en quinze heures, on parcourt bien des centaines de
+mille lieues...
+
+--Quinze heures! exclama Fricoulet, j'ai dormi quinze heures!...
+
+Et, un peu confus, il ajouta:
+
+--C'est le Soleil, sans doute...
+
+Puis, se penchant vers M. de Flammermont, il appliqua son parleur sur la
+soupape de son casque:
+
+--Allons! cria-t-il d'une voix tonnante... debout... nous arrivons!
+
+Le jeune homme, réveillé en sursaut, fit un tel bond, que Farenheit se
+redressa, lui aussi, tiré brusquement de son sommeil.
+
+Rien ne peut peindre l'ahurissement des deux dormeurs en voyant leurs
+compagnons de voyage débarrassés des scaphandres qui les emprisonnaient.
+
+Sans qu'il fût besoin de le leur dire, ils se déharnachèrent rapidement,
+avides de respirer librement de l'air véritable.
+
+[Illustration]
+
+Et leurs narines se dilataient, leurs bouches s'ouvraient pour aspirer
+en plus grande quantité cette atmosphère froide et vivifiante qui
+pénétrait dans leurs poumons et faisait couler, dans leur être, une vie
+nouvelle.
+
+--On se croirait sur Terre, murmura Gontran en proie à une félicité sans
+mélange.
+
+Farenheit, lui, humait l'air avec avidité, répétant à tout moment:
+
+--De l'air! du vrai air! de l'air d'Amérique!
+
+Le vieux savant avait déballé ses instruments et les avait suspendus aux
+filins du parachute.
+
+--Que dit le thermomètre? demanda Fricoulet.
+
+--Il marque 30 degrés centigrades et le baromètre 780 millimètres.
+
+L'ingénieur se frotta les mains.
+
+--Nous ne devons plus être éloignés que d'une vingtaine de kilomètres,
+n'est-ce pas? fit-il.
+
+--C'est-à-dire, quelques heures de voyage à peine, répondit Ossipoff.
+
+Cependant, Farenheit avait ramassé sa couverture de voyage et l'avait
+jetée sur ses épaules, à la façon d'un plaid.
+
+--Brrr, grommela t-il, savez-vous bien qu'il ne fait pas chaud, on
+grillait tout à l'heure, on gèle maintenant, il n'en faut pas plus pour
+attraper des fluxions de poitrine...
+
+--C'est un avant-coureur de la température qui nous attend dans Vénus,
+répliqua Gontran, en imitant l'exemple de l'Américain.
+
+--C'est une preuve de la densité de l'atmosphère qui forme, entre la
+planète et le Soleil, un écran dont l'épaisseur la protège de l'ardeur
+des rayons solaires.
+
+Ossipoff avait repris sa place au bordage et, sa lunette à la main,
+examinait avec impatience le monde nouveau qui se profilait dans
+l'espace.
+
+--Vous vous perdrez les yeux, à ce métier-là, mon cher monsieur, dit
+Fricoulet en haussant les épaules.
+
+Comme il achevait ces mots, et sans que rien eût fait prévoir un si
+brusque changement de temps, les brumes se déchirèrent, les nuages
+grisâtres s'enfuirent dans toutes les directions et, aux yeux
+émerveillés du Terrien, Vénus apparut, radieusement éclairée par le
+Soleil.
+
+[Illustration]
+
+--Enfin! murmura Ossipoff.
+
+Par un curieux phénomène de perspective que les aéronautes de notre
+monde n'ont pu décrire, ne s'étant jamais élancés dans l'espace à
+d'aussi vertigineuses hauteurs, la planète étendait, sous les pieds des
+voyageurs, son panorama immense dont l'horizon semblait se relever
+jusqu'à hauteur de l'œil, formant ainsi un gigantesque entonnoir prêt à
+recevoir ceux qui arrivaient à lui du fond de l'espace.
+
+--Une chose qui m'étonne, dit soudain Fricoulet, c'est que nous ne
+soyons pas plus près du sol, une distance d'au moins quinze kilomètres
+nous en sépare, ce que je trouve anormal, étant donnée l'attraction de
+ce globe presque aussi gros que la Terre.
+
+Ossipoff, qui avait entendu l'observation de l'ingénieur, se retourna et
+lui dit:
+
+--Vous comptez sans doute pour rien l'action du parachute qui joue le
+rôle d'un frein extrêmement puissant et puis, du moment que vous parlez
+de la Terre, je suis obligé de vous rappeler que l'atmosphère vénusienne
+a une densité double de l'atmosphère terrestre, du reste, vous voyez que
+nous respirons parfaitement à 15 kilomètres d'altitude, une lieue et
+demie plus haut que l'endroit où sont morts Sivel et Crocé-Spinelli, les
+courageux aéronautes terrestres, vous pouvez juger, par conséquent, de
+la densité de cet air, au ras du sol.
+
+--Mais, nous allons être noyés et écrasés par la pression! s'écria M. de
+Flammermont.
+
+Fricoulet secoua la tête:
+
+--Erreur, répliqua t-il, nous nous habituons peu à peu à cette pression
+et, progressivement aussi, le jeu de nos poumons s'accoutume à la
+densité de cet air, on vit parfaitement sous une pression de quatre à
+cinq atmosphères. Sur Terre, les plongeurs et les hydrauliciens qui
+travaillent dans des caissons, subissent une pression encore plus
+considérable, et ils n'en meurent pas... Rassure-toi donc, mon cher,
+nous nous trouverons très bien de notre séjour sur ce monde nouveau.
+
+--Oh! protesta M. de Flammermont, ce n'est pas pour moi que je crains.
+
+--Pour qui donc alors?
+
+--Pour Séléna... sa constitution fragile...
+
+--Ne pourra que puiser des éléments de force et de vigueur dans l'excès
+d'oxygène que contient l'atmosphère vénusienne.
+
+Gontran parut soulagé d'une vive préoccupation, et son visage soucieux
+se rasséréna quelque peu.
+
+[Illustration]
+
+--Ah! mon cher enfant, lui dit Ossipoff, il est bien fâcheux que vous
+vous soyez endormi, il y a vingt-quatre heures; vous eussiez
+certainement éprouvé grand plaisir à étudier avec moi les _phases_ de la
+planète.
+
+--Vous êtes mille fois aimable d'avoir pensé à moi, répondit le jeune
+homme avec le plus grand sérieux, mais la fatigue m'a terrassé... j'ai
+cependant pu, avant de m'endormir, constater que Vénus ressemblait hier
+au croissant de la Lune à son premier quartier.
+
+--Et c'est bien simple à comprendre, ajouta le vieillard, donnant avec
+empressement une explication qu'on ne lui demandait pas, l'orbite de
+Vénus étant intérieur à celui de la Terre, cette planète tourne vers
+nous, tantôt sa face éclairée, tantôt son hémisphère obscure, tantôt
+partie de l'une et de l'autre.
+
+--À quel moment Vénus est-elle le plus près de la Terre? demanda
+Farenheit.
+
+Le vieillard poussa un profond soupir.
+
+--Malheureusement, répondit-il, c'est quand elle est _nouvelle_ et
+absolument obscure; lorsqu'elle est pleine, elle se trouve de l'autre
+côté du soleil, c'est-à-dire à plus de soixante millions de lieues au
+lieu de dix. C'est même là une des causes des difficultés que l'on
+éprouve à étudier la géographie de ce monde, car lorsqu'il est le plus
+près de nous, on n'en voit qu'une infime partie.
+
+--Je sais, quant à moi, déclara Gontran sérieusement, que mon illustre
+homonyme n'a pu, jusqu'à présent, distinguer nettement les taches
+signalées par certains astronomes sur le disque de Vénus.
+
+--Bravo! lui cria à l'oreille Fricoulet, véritablement émerveillé de
+l'aplomb de son ami.
+
+--_Continents célestes..._ page 163, lui riposta, sur le même ton, M. de
+Flammermont.
+
+--Vous dites? demanda, en se retournant brusquement, le vieillard qui
+avait déjà ressaisi sa lunette.
+
+Ce fut l'ingénieur qui prit la parole.
+
+--Gontran, répondit-il, était en train de me donner de très intéressants
+détails sur les travaux auxquels se sont déjà livrés Bianchini, Cassini,
+Denning...
+
+--C'est Bianchini qui a le mieux réussi; car il est parvenu à dresser un
+rudiment de carte portant trois mers dans la région équatoriale et une
+dans chaque région polaire; cette carte signale également des
+continents, des promontoires, des détroits...
+
+[Illustration]
+
+--Mais, dit Fricoulet, c'est en 1726 que Bianchini dressa cette carte,
+et depuis cette époque, on a dû la compléter et la modifier
+sensiblement.
+
+--Erreur absolue, mon cher monsieur, répliqua le vieux savant, non
+seulement cette carte n'a pas été modifiée, mais ses indications, malgré
+les progrès de l'optique, n'ont même pas été vérifiées.
+
+--Mais pour faire à cette époque des études que personne, après lui, n'a
+pu contrôler, Bianchini avait donc des instruments merveilleux, demanda
+Farenheit.
+
+[Illustration]
+
+--C'est surtout à la pureté du beau ciel d'Italie que Bianchini doit les
+découvertes qu'il a faites.
+
+--Ou cru faire... observa Gontran.
+
+Le vieillard tressaillit.
+
+--Vous dites?... fit-il d'une voix émue.
+
+--Je dis: ou qu'il a cru faire; car, pour que mon illustre homonyme
+n'ait pu distinguer nettement ces taches...
+
+--_Errare humanum est_, déclara sentencieusement Ossipoff; toujours
+est-il que si Bianchini a été le jouet d'une illusion d'optique,
+Cassini, Webb, Denning et d'autres encore se sont trompés également, car
+ces taches: océans, continents et promontoires, eux les ont vues aussi.
+
+Il avait prononcé ces paroles d'un ton vibrant, un peu agressif, si bien
+que M. de Flammermont répliqua sèchement:
+
+--Pour moi, vous me permettrez de m'en tenir à l'opinion de mon illustre
+homonyme, car, de ces continents, que connaît-on?
+
+--Je vous ai déjà dit, et je répète que, par suite de sa situation dans
+l'espace, Vénus présente, pour ceux qui ont entrepris de l'étudier, des
+difficultés considérables et qui s'opposent à ce qu'on ait sur elle des
+notions aussi exactes que celles que l'on possède sur la Lune ou sur
+Mars, par exemple. Aussi, en 1833 et 1836, les sélénographes Beer et
+Madler ont dessiné l'aspect de Vénus; leurs dessins ont été refaits, en
+1847, par Gruithuisen et, en 1881, par M. Niester, à l'observatoire de
+Bruxelles.
+
+--Tout cela est fort joli, s'exclama brusquement Jonathan Farenheit,
+mais le résultat?
+
+--Le résultat est qu'on est certain de l'existence de montagnes très
+élevées sur Vénus; le relief géographique est considérable et, les mêmes
+forces en action sur la Terre s'étant également donné jeu sur ce monde,
+il s'ensuit qu'il existe des volcans, des chaînes de montagnes: mais
+quant à des mesures précises sur tout cela, on n'en a pas.
+
+--Donc, les _Continents célestes_ ont raison! s'écria triomphalement M.
+de Flammermont.
+
+--Ai-je donc dit qu'ils eussent tort? répliqua le vieux savant d'un ton
+piqué.
+
+Pour faire diversion Fricoulet demanda:
+
+--J'ai entendu soutenir quelquefois cette théorie: que Vénus avait un
+satellite.
+
+Gontran considéra son ami avec stupeur, le croyant devenu fou
+subitement; mais sa surprise fut bien plus grande encore, lorsqu'il
+entendit Ossipoff répondre en hochant la tête:
+
+--Beaucoup d'astronomes ont cru voir, en effet, le satellite dont vous
+parlez; quant à moi, malgré les nombreuses brochures publiées à ce
+sujet, je persiste à considérer son existence comme problématique...
+vous me répondrez qu'il est difficile, d'un autre côté, d'admettre que
+des savants comme Cassini, Horrebow, Short et Montaigne aient mal vu ou
+aient pu prendre, pour argent comptant, une illusion d'optique.
+
+--Alors comment expliquer?...
+
+[Illustration]
+
+--Pour moi, il n'y a que deux explications possibles: ou bien, ils ont
+pris pour un satellite de Vénus une petite planète passant dans le même
+champ optique, ou bien ce satellite, très petit, n'est visible de la
+terre que dans des conditions tout à fait exceptionnelles.
+
+--Il se peut encore, observa Gontran, que, depuis ces observations, ce
+satellite soit tombé sur la planète.
+
+--Cette supposition n'a rien d'invraisemblable: aucune loi naturelle ne
+s'opposant à ce qu'un semblable phénomène puisse se produire.
+
+Ils en étaient là de leur conversation, lorsque soudain Fricoulet, qui
+avait tiré son chronomètre, s'écria:
+
+--Comment diable! se fait-il que nous ne descendions pas plus vite que
+cela... nous devrions être arrivés depuis longtemps.
+
+--Et il semble que nous ne bougions pas, ajouta Farenheit.
+
+--Pardon, répliqua Gontran, nous bougeons, au contraire; mais pas dans
+le sens perpendiculaire, dans le sens horizontal.
+
+Il étendit son bras vers l'avant et déclara:
+
+--Nous filons bon train de ce côté.
+
+L'écran nuageux, qui s'était un moment entr'ouvert, venait de se
+refermer, et les voyageurs se trouvaient plongés de nouveau dans la
+masse épaisse de l'atmosphère.
+
+Après avoir contrôlé l'affirmation du jeune comte et constaté, en effet,
+qu'emporté par un courant d'air formidable, l'appareil filait avec une
+vitesse prodigieuse, le vieux savant s'écria:
+
+--Mais il ne faut pas nous laisser dévier... il nous faut descendre...
+descendre au plus vite... où que ce soit... mais descendre, sinon...
+
+Il eut un geste tragique.
+
+--Le parachute est trop léger, fit Jonathan Farenheit.
+
+--Ou l'atmosphère trop dense, riposta l'ingénieur.
+
+--Mais que faire? grommela l'Américain.
+
+--Nous alourdir est impossible, murmura Ossipoff.
+
+Ils se regardaient tous, anxieux, ne sachant quelle résolution prendre.
+
+--Coupons les filins qui nous retiennent au parachute, dit tout à coup
+l'Américain, et laissons-nous tomber à la grâce de Dieu.
+
+Fricoulet haussa les épaules.
+
+--C'est de la folie, murmura-t-il.
+
+--Il y a, dans la vie, des moments où les folies sont les seules choses
+que l'on puisse faire raisonnablement, grommela Farenheit.
+
+--Mais cette folie vient de me suggérer une idée, dit à son tour M. de
+Flammermont.
+
+Ossipoff lui prit les mains:
+
+--Ah! mon cher ami, parlez... parlez vite.
+
+--Je pense que si l'on diminuait la force de résistance du parachute
+nous tomberions plus rapidement...
+
+--Facile à dire, grommela l'Américain humilié du peu de succès de sa
+proposition, mais à exécuter...
+
+--Si l'on diminuait la surface du parachute, proposa le vieux savant.
+
+--Génial! s'écria l'ingénieur.
+
+Il fouilla dans la boîte à outils, y prit une pince en acier qu'il passa
+dans sa ceinture et cria:
+
+--Laissez-moi faire, cela me regarde.
+
+D'un bond, il avait sauté sur le bordage et empoignant à deux mains l'un
+des cordages de sélénium qui reliait la logette au parachute, il
+s'élevait à la force des bras.
+
+Mais la pesanteur, presque nulle sur la Lune, avait repris son empire,
+et il semblait au jeune homme qu'il fût devenu lourd comme du plomb.
+
+--Fricoulet! appela M. de Flammermont, Fricoulet!
+
+Mais lui ne répondait pas et continuait à grimper, lentement, il est
+vrai, et, malgré son énergie, il crut plusieurs fois qu'il allait
+défaillir.
+
+Enfin ses mains atteignirent les bords du plateau métallique et s'y
+cramponnèrent désespérément, mais, harassé par cette ascension de dix
+mètres le long de ce câble gros à peine comme le petit doigt, c'est en
+vain qu'il tentait de se soulever par ce jeu des muscles, qu'en terme de
+gymnastique, on nomme un rétablissement, il ne pouvait y parvenir.
+
+[Illustration]
+
+Le découragement allait s'emparer de lui lorsque son pied, rencontrant
+une patte d'oie,--on nomme ainsi la suture de deux filins,--s'y
+arc-bouta et lui permit de se hisser enfin sur le parachute.
+
+Le plus fort était fait, et après avoir soufflé quelques instants, le
+courageux ingénieur, s'aidant des genoux et des mains, se traîna sur la
+surface polie du parachute, arrachant, de distance en distance, avec sa
+pince, les écrous qui reliaient l'une à l'autre les plaques de sélénium.
+
+--Descendez! descendez! cria soudain Ossipoff, nous tombons!
+
+Fricoulet arracha encore quelques plaques qu'il lança dans l'espace,
+puis, tranquillement, il remit la pince à sa ceinture et, se laissant
+glisser le long d'un câble, rejoignit ses compagnons qui l'attendaient
+avec anxiété.
+
+Ils tombaient, en effet, avec une vertigineuse rapidité, passant au
+travers des couches nuageuses comme une flèche.
+
+Soudain, une épouvantable détonation retentit, semblable au bruit de dix
+coups de foudre éclatant simultanément; une lumière intense, aveuglante
+sembla embraser l'espace, jetant sur le parachute comme des lueurs
+d'incendie, en même temps que les vents, subitement déchaînés,
+s'emparaient de l'appareil et l'entraînaient, dans un épouvantable
+tourbillon, vers le sol.
+
+--Un orage, cria à pleine voix Mickhaïl Ossipoff pour rassurer ses
+compagnons.
+
+--La mer! la mer! cria à son tour Gontran qui, à demi-penché hors de la
+nacelle, cherchait à percer les nuages en feu.
+
+Sous l'effort du vent, le voile qui cachait le sol venait de se
+déchirer, et à un kilomètre au-dessous de l'appareil, s'étendait, à
+perte de vue, une nappe d'eau élevant, avec un bruit horrible, des
+vagues monstrueuses couronnées d'aigrettes électriques.
+
+Le parachute, tournoyant sur lui-même, tombait comme une pierre.
+
+[Illustration]
+
+--Des bateaux!... j'aperçois des bateaux! hurla Farenheit pour se faire
+entendre malgré les sifflements de la tempête.
+
+--Nous en serons quittes pour prendre un bain sérieux, riposta
+Fricoulet, ces bateaux nous sauveront.
+
+Ce furent les dernières paroles prononcées.
+
+La nacelle venait de glisser dans le creux d'une vague; une montagne
+d'eau s'abattit sur elle, la chavirant, la roulant comme une simple
+épave.
+
+Puis, entraînée par le poids du parachute qui, lui aussi, s'était abattu
+dans la mer, elle coula à pic, entraînant, dans les profondeurs
+mystérieuses de l'Océan vénusien, Ossipoff et ses hardis compagnons.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+PLONGEON DANS L'OCÉAN VÉNUSIEN
+
+[Illustration]
+
+
+DEUX minutes s'étaient à peine écoulées, depuis le moment ou la nacelle
+s'était engloutie dans les flots, qu'à la surface de l'océan une tête
+apparut.
+
+Cette tête était celle de Jonathan Farenheit.
+
+Tout en coulant à pic, l'Américain avait conservé son sang-froid; il
+n'en était pas, d'ailleurs, à son premier naufrage; au cours des
+nombreuses traversées que son commerce de suif l'avait contraint de
+faire, d'Amérique en Europe, et _vice versa_, sir Jonathan avait--comme
+on dit vulgairement--bu à la grande tasse plus d'une fois.
+
+Aussi, loin de se cramponner au bordage de la nacelle, ainsi que
+l'avaient fait ses compagnons, il avait presque aussitôt abandonné
+l'appareil et d'un vigoureux effort, était remonté à la surface.
+
+Au milieu du péril suprême, il s'était souvenu tout à coup des bateaux
+signalés par Fricoulet et, confiant dans sa force et dans son habileté
+de nageur, il avait résolu de tout tenter pour échapper à la mort.
+
+Une vague énorme, l'emportant avec elle, le hissa jusqu'à sa crête, et,
+de cet observatoire liquide il put jeter un rapide coup d'œil sur
+l'immensité qui l'entourait.
+
+--Allons! pensa-t-il, en descendant, avec la vague qui s'effondrait dans
+un précipice sans fond, il s'agit de se soutenir à la surface... ce sera
+bien le diable si quelqu'un de ces navires ne passe pas à proximité...
+
+Pour tout autre qu'un hardi nageur tel que lui, un semblable projet eût
+été de la folie: l'océan démonté jetait au ciel des vagues monstrueuses,
+fouettées et déchiquetées par la tempête qui hurlait dans l'espace.
+
+Mais l'eau et Farenheit étaient de vieilles connaissances; sans chercher
+à lutter, il appliquait tous ses efforts à n'être point submergé et il y
+parvenait.
+
+[Illustration]
+
+Tout à coup, comme il était de nouveau élevé sur le sommet d'une vague,
+il poussa un cri de désappointement et de rage.
+
+Les bateaux en lesquels il avait mis son espoir avaient disparu;
+avaient-ils sombré, avaient-ils fui devant la tempête?
+
+Toujours est-il qu'aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la mer était
+déserte, d'énormes masses liquides se ruaient, avec un bruit formidable,
+à l'assaut les unes des autres; dans l'espace, les nuages, semblables à
+une horde de chevaux au galop, couraient, poussés par un vent terrible,
+ensanglantés par moments par la lueur de la foudre, de larges aigrettes
+lumineuses dansaient au sommet des vagues, jetant, sur les abîmes
+creusées par le vent, des lueurs livides.
+
+Farenheit se sentit le cœur étreint par une inexprimable angoisse; à
+l'horizon, rien que la tempête; autour de lui, rien que l'immensité
+liquide en furie.
+
+À quoi bon lutter? son désir de vivre n'avait eu pour but que de
+satisfaire sa soif de vengeance contre Sharp; maintenant qu'il n'avait
+plus aucun espoir imminent d'être sauvé, persister n'eût eu pour
+résultat que de prolonger inutilement son agonie.
+
+Alors, sans d'autre regret au cœur que de mourir avant d'avoir assouvi
+sa haine, il croisa les bras, immobilisa ses jambes et, une vague énorme
+survenant, il se laissa engloutir.
+
+* * *
+
+«L'humanité qui règne sur le monde de Vénus, dit Camille Flammarion,
+doit offrir les plus grandes ressemblances avec la nôtre et aussi,
+probablement, les plus grandes ressemblances morales. On peut penser,
+néanmoins, que Vénus étant née après la Terre, son humanité est plus
+récente que la nôtre. Ses peuples en sont-ils encore à l'âge de pierre?
+toutes conjectures, à cet égard, seraient évidemment superflues, les
+successions paléontologiques ayant pu suivre une autre voie sur cette
+planète que sur la nôtre. D'un autre côté ce n'est pas sous les plus
+doux climats que l'humanité est la plus active et Vénus est un monde
+plus varié et certainement plus passionné que la Terre; En définitive,
+la meilleure conclusion à tirer des considérations générales de l'état
+de cette planète c'est que _la vie doit être peu différente de ce quelle
+est dans notre monde_.»
+
+Le premier de nos voyageurs qui fut à même de constater _de visu_ la
+vérité des suppositions philosophiques rapportées plus haut, fut M. de
+Flammermont, lorsque, sous l'impression d'une odeur bizarre, absorbée
+par ses narines et parvenant jusqu'à son cerveau, il ouvrit les yeux.
+
+Tout d'abord, en proie à un phénomène fort naturel et fort
+compréhensible, il ne se crut pas vivant, mais transporté déjà dans une
+autre existence.
+
+--Parbleu! fit-il... quel sot je fais!... mais je suis mort!
+
+Et, en prononçant ces mots, il laissa lourdement retomber sa tête.
+
+Mais aussitôt, il poussa un cri et se redressa; distinctement l'écho de
+ses paroles avait frappé son oreille en même temps qu'un choc un peu
+rude avait contusionné son crâne.
+
+--Morbleu! grommela-t-il... on dirait cependant que je suis vivant.
+
+Et, pour se convaincre qu'il ne se trompait pas, il ouvrit et ferma
+plusieurs fois les paupières, renifla l'air, fit fonctionner ses
+mâchoires, promena lentement ses mains sur les différentes parties de
+son corps et, finalement, posa l'une de ses mains sur sa poitrine.
+
+Le cœur battait fortement et le sang circulait librement dans les
+artères.
+
+Alors, le jeune homme poussa un profond soupir de satisfaction, au fond,
+il aimait mieux que les choses fussent ainsi; vivant, il conservait
+l'espoir de revoir Séléna.
+
+Cependant, il doutait encore, lorsque ses regards, en se promenant
+curieusement autour de lui, tombèrent sur deux corps étendus non loin,
+rigides et sans apparence de vie.
+
+Ces deux corps étaient ceux de Mickhaïl Ossipoff et d'Alcide Fricoulet.
+
+Ce que voyant, le sens des choses réelles lui revint tout à fait et le
+voile qui obscurcissait sa mémoire se déchira complètement.
+
+--Sauvés! s'exclama-t-il, nous avons été sauvés!
+
+Il se précipita vers l'ingénieur et colla son oreille contre la
+poitrine; le cœur battait faiblement, passant ensuite à Ossipoff, il
+constata que le vieux savant comptait encore au nombre des vivants.
+
+[Illustration]
+
+Alors seulement, son esprit dégagé de toutes préoccupations se posa deux
+questions: où étaient-ils, lui et ses compagnons? et qui les avait
+arrachés à la mort?
+
+En voulant résoudre la première de ces questions, il résolut en même
+temps la seconde, car le regard circulaire qu'il jeta autour de lui, lui
+montra une pièce carrée, toute en bois, munie de sortes de couchettes en
+planches sur lesquelles lui et ses amis avaient été étendus; du même
+coup il aperçut, dans une encoignure sombre, un groupe de personnages
+qui le considéraient avec une défiance pleine de curiosité.
+
+--Des hommes! s'écria-t-il tout joyeux.
+
+Et il s'avança vers eux.
+
+Mais ceux-ci reculèrent et Gontran remarqua alors qu'ils étaient armés
+et paraissaient tout disposés à faire usage des piques et des javelots
+qu'ils tenaient à la main.
+
+[Illustration]
+
+--Ma parole! murmura-t-il... est-ce que je rêve? ou suis-je bien
+éveillé?... mais ce sont des Égyptiens que j'ai là devant moi!... ou
+tout au moins ils y ressemblent terriblement.
+
+Et il ne pouvait détacher ses yeux de ces individus, recouverts d'une
+courte tunique d'étoffe blanche, découvrant la jambe au-dessous du genou
+et mettant à nu le cou et les bras; les pieds étaient enfermés dans des
+chaussures d'étoffe également, mais de couleur rouge, emprisonnant le
+cou-de-pied dans des cordelettes entrecroisées, à la façon des
+cothurnes.
+
+La tête se signalait par l'absence totale de cheveux et par une face
+assez allongée, qu'éclairaient des yeux fendus en amandes, et encadrée
+dans une barbe noire longue et frisée.
+
+--Ce sont des Vénusiens, sans doute, murmura le jeune comte auquel sa
+stupéfaction faisait oublier ses amis.
+
+Voyant le Terrien immobile, les indigènes se rassurèrent et firent
+quelques pas vers lui, les armes dans la main gauche, la main droite
+tendue.
+
+[Illustration]
+
+Gontran fit de même, c'est-à-dire, que tout en demeurant à la même place
+pour ne pas les effrayer, il avança lui aussi, la main en signe de paix.
+
+Aussitôt, ils se mirent à parler dans un langage sonore, accompagné d'un
+grand nombre de gestes, vifs et rapides.
+
+--Allons! murmura Gontran désappointé après avoir tendu l'oreille durant
+quelques secondes, ça va encore être le diable pour causer avec ces
+gaillards-là...
+
+Et il ajouta, en frisant sa moustache:
+
+--Il devrait en être sur les mondes planétaires comme chez nous; la
+langue française devrait être la seule adoptée pour les usages
+internationaux.
+
+[Illustration]
+
+Néanmoins, il écoutait avec une tension d'esprit inimaginable,
+saisissant des lambeaux de phrases, des mots, des syllabes, et il se
+faisait, dans son esprit, un travail singulier.
+
+--Si je ne craignais de m'abuser, songea-t-il, je parierais qu'il y a,
+dans cette langue, des réminiscences de Burnouf... serions-nous, par
+hasard, en présence de compatriotes d'Épaminondas et de Thémistocle?...
+
+Il fut tiré de ses réflexions par l'un des Vénusiens qui s'approcha, lui
+toucha la main et ensuite, se prosternant à ses pieds, les lui baisa.
+
+Surpris tout d'abord, Gontran se baissa, releva le Vénusien et se
+rappelant certaines relations de voyage à travers des peuplades
+sauvages, embrassa, bien que cela lui répugnât fort, l'individu sur la
+bouche.
+
+Aussitôt le visage de celui-ci s'illumina, il fit un geste à ses
+compagnons qui, s'approchant de Fricoulet et d'Ossipoff, les
+déshabillèrent rapidement et les frictionnèrent avec une vigueur
+prodigieuse.
+
+[Illustration]
+
+Pendant ce temps-là, le Vénusien adressait un long discours à M. de
+Flammermont qui, en dépit de son attention soutenue, et des efforts
+considérables qu'il faisait pour rappeler à lui ses souvenirs
+classiques, ne comprenait absolument rien.
+
+Désespérant d'arriver jamais à un meilleur résultat, il finit par
+secouer la tête en montrant ses oreilles pour indiquer au Vénusien,
+qu'il dépensait, en pure perte, son éloquence.
+
+L'indigène parut fort mortifié et témoigna son désappointement par une
+exclamation dont la consonnance frappa étrangement l'oreille de Gontran.
+
+--Au diable! grommela-t-il--mais c'est du grec ça--du reste, nous allons
+bien voir.
+
+Et gravement, lentement, détachant bien les mots, il dit:
+
+ Μηνιν Αιδε θεα Πηλεισδεω Αχιλλεος
+ Ουλομενην η μυριαχαιο, αλγη ετεχη.
+
+C'étaient les deux premiers vers de l'_Iliade_ d'Homère, les deux seuls
+que sa mémoire eut conservés depuis dix ans qu'il avait franchi le seuil
+du Lycée Henri IV...
+
+Le Vénusien parut surpris, il saisit brusquement la main de Gontran,
+appela à lui un de ses compagnons, et désignant la langue du jeune homme
+puis ses propres oreilles, sembla demander une seconde édition de ce
+qu'il venait d'entendre.
+
+Complaisamment, M. de Flammermont obtempéra à ce désir, et, plus
+lentement encore que la première fois, il recommença:
+
+--Μηνιν Αιδε θεα Πηλειαδεω...
+
+Un franc éclat de rire éclata derrière lui.
+
+Brusquement il s'interrompit, et, se retournant, aperçut Fricoulet qui,
+assis sur le bord de sa couchette, se tenait les côtes.
+
+--Gontran qui parle grec! s'exclama-t-il... En voilà une forte!...
+
+Et dressant vers le ciel ses bras, dans un geste comico-tragique:
+
+--Ô mânes de Burnouf!... Quelle stupéfaction doit être la vôtre!
+
+Puis au jeune comte:
+
+--Mais continue, mon cher, dit-il, je t'en prie, continue; tu paraissais
+tenir ces messieurs sous le charme de tes réminiscences... je m'en
+voudrais de rompre ce charme...
+
+Ossipoff, que les énergiques frictions des Vénusiens avaient rappelé lui
+aussi à la vie, mit un terme aux railleries de l'ingénieur:
+
+--En vérité, monsieur Fricoulet, déclara-t-il d'un ton sec, je ne vous
+comprends pas; à vous entendre, on croirait que vous ne connaissez pas
+votre ami!... depuis quand, M. de Flammermont a-t-il jamais dit ou fait
+quelque chose d'où ne soit résulté un avantage pour nous!...
+
+Pendant que les Terriens causaient entre eux, les Vénusiens se taisaient
+écoutant curieusement ce langage incompréhensible et se communiquant
+leurs impressions par une mimique expressive et rapide.
+
+--Voyons, dit Ossipoff, en s'adressant à Gontran, expliquez-moi dans
+quel but vous récitez à ces gens des vers d'Homère?
+
+--Tout simplement mon cher monsieur, répondit le jeune homme, parce que,
+dans le long discours qui m'a été adressé tout à l'heure, j'ai cru
+remarquer quelque analogie avec les vagues réminiscences que j'avais
+conservées de mes classiques grecs.
+
+Le vieillard hocha la tête.
+
+--Rien n'est impossible, murmura-t-il pensivement.
+
+L'attention des Vénusiens, abandonnant M. de Flammermont, s'était
+reportée tout entière sur Mickhaïl Ossipoff dont la longue barbe blanche
+et l'air vénérable semblaient les impressionner vivement.
+
+Il s'aperçut de l'effet qu'il produisait sur les indigènes et,
+s'adressant à celui qui paraissait être le chef, celui-là même auquel
+Gontran avait récité de l'Homère, il se mit à lui parler le langage du
+grand poète de l'antiquité.
+
+Le Vénusien l'écouta attentivement, parut sinon comprendre, du moins
+deviner ce que lui disait le vieux savant; puis, quand celui-ci eut
+fini, il parla à son tour.
+
+Ensuite, faisant un signe, il ouvrit une porte percée dans la cloison et
+disparut suivi de ses compagnons.
+
+--Eh bien! demanda Gontran, où sommes-nous?... comment nous ont-ils
+sauvés?... ont-ils connaissance du passage de Sharp et de Séléna?
+
+--Mon pauvre ami, riposta Ossipoff, comment voulez-vous que je sache
+tout cela?
+
+--Ne le lui avez-vous point demandé?
+
+--Parfaitement si... mais il ne m'a pas répondu...
+
+--Ou, du moins, vous n'avez pas compris sa réponse, objecta Fricoulet.
+
+--Avant de s'occuper de cela, répliqua le vieillard, il faudrait d'abord
+savoir s'il a compris ma question.
+
+--Alors, que vous êtes-vous dit? car vous avez causé longtemps.
+
+--J'ai parlé uniquement pour provoquer une réponse, afin de voir par
+moi-même si les suppositions de Gontran étaient fondées.
+
+--Et?...
+
+--Et je me suis convaincu que, sans l'être absolument, il y a cependant,
+entre le langage de ces gens-là et le dialecte ionien, des
+ressemblances... vagues il est vrai, mais dont je pourrai néanmoins me
+servir pour arriver, rapidement je pense, à communiquer avec eux.
+
+--En tout cas, grommela Fricoulet, sans être curieux de ma nature, je
+voudrais bien savoir où nous sommes.
+
+Ce disant, il allait de long en large, furetant, fouillant, examinant
+scrupuleusement dans tous les coins.
+
+Lui et ses amis se trouvaient dans une sorte de boîte pouvant avoir une
+dizaine de mètres de long sur quatre mètres de haut et cinq de large:
+au-dessus de leurs têtes, le plafond s'arrondissait dans le sens de la
+largeur, le plancher était plat, résonnant sous leurs pas comme du
+bronze.
+
+Deux sortes de grosses torches en cire rouge, fixées à la paroi,
+éclairaient cette boîte d'une lueur indécise et sanglante.
+
+[Illustration]
+
+À l'une des extrémités s'élevait, du plancher au plafond, un énorme
+pilier en métal; à l'autre extrémité se trouvait une cage grillée de
+laquelle sortait un bruit sourd et confus, assez semblable à celui que
+produit le halètement d'une poitrine oppressée.
+
+--Oh! oh! qu'est ceci? murmura Fricoulet dont les oreilles venaient
+subitement d'être frappées par ce bruit.
+
+Il s'approcha et colla son visage contre la grille; mais il régnait dans
+l'intérieur de la cage une obscurité telle qu'il put à peine distinguer
+deux silhouettes vagues faisant mouvoir dans l'ombre quelque chose qui
+lui sembla être une roue.
+
+--Tout cela, ajouta-t-il, ne nous dit pas où nous sommes.
+
+--Eh! s'écria Gontran en étendant la main vers des trous lumineux percés
+dans la cloison, tout contre le plafond, s'il était possible d'atteindre
+jusque-là, peut-être apercevrait-on, par ces espèces de fenêtres,
+quelque chose qui pourrait nous renseigner.
+
+--Tu as raison, riposta Fricoulet.
+
+Et il sauta sur le banc circulaire qui courait le long de la cloison.
+
+Mais une fois perché là, il poussa une exclamation désappointée; il s'en
+fallait d'un mètre qu'il n'arrivât à la hauteur des hublots.
+
+--Ne bouge pas, dit Gontran dont une idée subite venait de traverser
+l'esprit, tu vas voir...
+
+À son tour, il monta sur le banc, puis, saisissant le buste de
+Fricoulet, comme il eût fait d'un tronc d'arbre, il se hissa jusqu'à ses
+épaules sur lesquelles il s'agenouilla.
+
+Mais à peine eut-il approché le visage de l'ouverture percée dans la
+cloison et jeté un regard au dehors qu'il fit un brusque mouvement, si
+brusque même que Fricoulet chancela et que lui-même, se sentant peu
+solide sur cet observatoire mobile, s'empressa de sauter sur le
+plancher.
+
+Il portait sur ses traits les traces d'une si profonde stupéfaction que
+Fricoulet et Ossipoff s'écrièrent tous les deux à la fois.
+
+--Qu'y a-t-il?... qu'avez-vous aperçu?...
+
+--Je vous le donne en mille à deviner, répliqua M. de Flammermont.
+
+--Nous n'avons point l'esprit à deviner des énigmes, répliqua
+l'ingénieur... parle... où sommes-nous?
+
+--Au fond de l'eau, riposta le jeune comte.
+
+--Au fond de l'eau! s'écria Fricoulet... tu te moques de nous!...
+d'abord, à quoi as-tu reconnu...
+
+--Que nous étions dans l'eau?... parbleu! aux poissons et aux plantes
+marines...
+
+Comme Fricoulet haussait les épaules, Ossipoff dit à son tour:
+
+--Je ne vois rien d'impossible à ce que nous soyons à fond de cale sur
+un bâtiment vénusien...
+
+--Vous m'avez mal compris, monsieur Ossipoff, répliqua Gontran avec
+assurance... en disant que nous étions au fond de l'eau, j'ai bien voulu
+vous faire entendre que nous nous trouvions à une distance considérable
+au-dessous du niveau de l'Océan.
+
+--Alors, ce n'est point un bateau, conclut aussitôt Fricoulet.
+
+Le savant se croisa les bras:
+
+--Et pourquoi donc, demanda-t-il avec un peu d'amertume, ne serait-ce
+point un bateau?
+
+--Parce que, répliqua l'ingénieur avec un petit ricanement, parce que
+messieurs les Vénusiens n'en sont point encore arrivés à un tel degré de
+civilisation que la navigation sous-marine puisse leur être connue.
+
+Ossipoff haussa les épaules.
+
+--Pour moi, grommela Gontran... que nous soyons où l'on voudra, c'est un
+point secondaire en ce moment; pour moi, ce qu'il y a de plus clair,
+c'est que je meurs de faim!
+
+L'ingénieur ouvrit et referma les mâchoires à plusieurs reprises, en
+murmurant:
+
+--Il me semble, à moi aussi, que je mangerais avec le plus grand
+plaisir.
+
+--En tout cas, ajouta M. de Flammermont, je fais des vœux pour que nous
+nous trouvions effectivement dans un bateau sous-marin.
+
+Et comme Fricoulet fixait sur lui des regards interrogateurs:
+
+--Parce que, poursuivit le jeune homme d'un ton plaisant, des gens qui
+connaissent la navigation sous-marine doivent connaître également
+l'élevage des moutons et des bœufs.
+
+Cette boutade fit sourire le vieux savant.
+
+--Que voulez-vous, riposta Gontran, j'ai la nostalgie de la côtelette.
+
+Il achevait à peine ces mots que la porte s'ouvrit, donnant passage au
+Vénusien qui avait déjà engagé la conversation avec les voyageurs.
+
+[Illustration]
+
+Derrière lui venaient d'autres indigènes portant des plats qu'ils
+déposèrent sur le banc en désignant alternativement avec le doigt le
+plat et leur bouche.
+
+--Pour tous les peuples de l'Univers, déclara Fricoulet, voilà un geste
+sur la signification duquel il n'y a pas à se tromper... donc, à
+table...
+
+Il s'accroupit à côté du plat, un plat de bois large et profond, rempli
+jusqu'aux bords d'une sorte de ragoût à sauce brune duquel s'exhalait un
+parfum pimenté nullement désagréable.
+
+Hardiment, il y plongea les doigts, à la façon des orientaux, et portant
+à sa bouche un petit morceau, goûta longuement, méthodiquement,
+analysant les différentes substances contenues dans cette combinaison
+culinaire...
+
+Enfin, sa langue claqua bruyamment contre son palais et il déclara d'une
+voix grave:
+
+[Illustration]
+
+--Végétal de la nature du céleri... sauce contenant une matière grasse
+qui, si elle n'est tirée d'une plante quelconque, indique la présence,
+dans ce monde, d'un quadrupède similaire au mouton.
+
+Et sans en dire plus long, il se mit à manger tant bien que mal avec ses
+doigts, la «fourchette du père Adam» comme il disait plaisamment.
+
+Gontran, après avoir inutilement cherché dans ses poches un petit
+nécessaire de voyage contenant tous les menus instruments nécessaires au
+repas, fut contraint d'imiter son ami, son appétit étant plus grand que
+son dégoût.
+
+Quant à Ossipoff, il avait pris à part le Vénusien et s'efforçait, à
+force de gestes expressifs, d'obtenir les renseignements qu'il désirait
+connaître.
+
+Tout d'abord, l'indigène regarda le savant sans l'interrompre, étudiant
+ses moindres gestes, faisant tous ses efforts pour en surprendre le
+sens.
+
+Il semblait avoir compris et s'apprêtait à répondre au moyen du même
+langage muet, lorsque, s'approchant de lui, un de ses compagnons lui
+adressa la parole.
+
+Vivement, le Vénusien alla vers la cage qui avait intrigué Fricoulet et
+prononça quelques sons gutturaux: aussitôt tout bruit cessa et il sembla
+à Ossipoff que le mouvement d'oscillation qu'il avait déjà remarqué
+s'arrêtait également.
+
+Le Vénusien le prit par la main et l'entraîna dans une pièce voisine,
+beaucoup plus petite que l'autre, où une dizaine d'individus faisaient
+fonctionner avec acharnement des instruments qu'Ossipoff reconnut
+aussitôt pour des pompes d'un modèle primitif.
+
+Tout à coup, un commandement bref retentit, les pompes s'arrêtèrent et
+ceux qui les manœuvraient s'attelèrent à des chaînes sur lesquelles ils
+halèrent avec force; lentement, comme insensiblement, les plaques
+métalliques qui formaient le plafond glissèrent les unes sur les autres
+et, peu à peu, une lumière étincelante, filtrant par les fentes, vint
+illuminer la pièce où se trouvaient les voyageurs.
+
+Bientôt ils poussèrent un cri de surprise en apercevant, au-dessus de
+leur tête, un ciel radieux duquel, comme une pluie de feu, tombaient les
+rayons ardents du soleil; tout autour d'eux, à perte de vue, l'Océan
+étendait ses flots bleus, apaisés, berçant doucement le bateau qui les
+portait.
+
+En même temps que cet étrange bâtiment émergeait à la surface, l'énorme
+pilier en métal, qui avait déjà attiré l'attention d'Ossipoff et de ses
+compagnons, s'allongeait et se dédoublait à la façon d'un tube de longue
+vue; chaque élément cylindrique s'emboîtait dans celui qui le précédait,
+et une voile, enroulée tout autour de ce mât singulier, se déployait
+aussitôt, orientée par une partie de l'équipage.
+
+[Illustration]
+
+Gontran écarquillait les yeux comme s'il eût assisté à quelque truc
+ingénieux de féerie.
+
+--Eh! mais, eh! mais, murmura-t-il en adressant à Fricoulet un regard
+narquois, pas si sots que cela les Vénusiens.
+
+--À cela près, bougonna l'ingénieur un peu dépité, que leurs bateaux
+doivent être de piètres marcheurs... as-tu remarqué cette forme arrondie
+de l'avant?... ces bateaux sont de véritables sabots.
+
+--Encore bien heureux que ce sabot vous ait recueilli, monsieur
+Fricoulet, ricana Ossipoff.
+
+L'ingénieur ne l'entendit pas; penché sur le bordage, à l'arrière du
+bâtiment, il examinait avec attention une sorte de tambour ouvert sur
+les trois huitièmes de sa circonférence et dans lequel se trouvait
+enfermée une roue à palettes d'environ un mètre de diamètre.
+
+--Eh! j'y suis! s'exclama-t-il enfin.
+
+--Qu'arrive-t-il donc? demanda Gontran qui était venu le rejoindre.
+
+--Cette cage que nous avons vue dans l'intérieur du bateau...
+
+--Eh bien?...
+
+--Les formes, que nous y avons distinguées vaguement attelées après une
+roue, devaient certainement mettre en mouvement ce propulseur
+rudimentaire... en vérité, c'est fort ingénieux...
+
+M. de Flammermont demeura pensif quelques instants; puis, enfin:
+
+--À ton avis, dit-il, dans quel but ces gens ont-ils ainsi un double
+moyen de navigation?
+
+--Sans doute, répliqua Fricoulet, afin d'éviter les effets désastreux
+des tempêtes si fréquentes et si terribles dont nous avons eu un
+échantillon il y a quelques heures à peine; comment veux-tu que de
+semblables embarcations puissent lutter contre des éléments déchaînés à
+ce point? je ne sais même pas si, dans notre monde, nos grands
+transatlantiques seraient capables de résister. Quand il fait beau, ils
+naviguent à ciel ouvert, en se servant de la voile, comme en ce moment;
+un orage survient-il, ils plongent pour chercher au-dessous des flots
+agités, à une faible profondeur, un élément tranquille au milieu duquel
+ils continuent paisiblement leur voyage, à l'aide de leur propulseur.
+
+--Ils s'enfoncent... ils s'enfoncent, grommela Gontran, c'est fort joli
+à dire mais par quel moyen?
+
+--Je ne puis rien affirmer, mais le système le plus simple serait,
+assurément, de remplir d'eau des réservoirs.
+
+Gontran eut un hochement de tête.
+
+--Qu'as-tu donc? demanda Fricoulet surpris.
+
+--J'ai que les _Continents célestes_ m'ont induit en erreur, car, du
+diable si je m'attendais à rencontrer sur Vénus une humanité plus
+avancée que la nôtre.
+
+L'ingénieur interrogea son ami d'un haussement de sourcils.
+
+--Dame! répliqua le jeune comte, sur Terre, les bateaux sous-marins ne
+sont pas chose commune!
+
+--Assurément, mais tu serais dans la plus complète erreur si tu en
+concluais quoi que ce fût relativement au degré de civilisation de
+Vénus!... Quant à moi, je suppose que les habitants de ce monde-ci, en
+dépit des bateaux sous-marins qui te surprennent tant, sont à peine à
+l'âge de bronze; toutes leurs constructions sont métalliques et s'ils
+sont bons fondeurs, ils sont mauvais navigateurs et mauvais mécaniciens,
+leur propulseur ne vaut pas l'hélice, quant à leur moteur--ce moteur
+humain--il est de la dernière insuffisance.
+
+Pendant que Fricoulet et Gontran causaient ainsi, adossés au bordage,
+humant avec délice la brise marine, Mickhaïl Ossipoff et le Vénusien
+faisaient tous leurs efforts pour parvenir à se comprendre.
+
+Tout d'abord, l'indigène avait étalé, devant lui, une carte dessinée en
+traits rouges sur un carré d'étoffe jaunâtre, et le vieux savant n'avait
+pas tardé à identifier les taches aperçues télescopiquement par
+l'astronome Bianchini avec celles que lui mettait sous les yeux cette
+représentation grossière de la mappemonde vénusienne. Soudain, il ne put
+retenir une exclamation joyeuse, et mettant son doigt sur certains
+caractères bizarres tracés sur la carte:
+
+--Vellina! dit-il en examinant curieusement le visage du Vénusien.
+
+[Illustration]
+
+Celui-ci parut surpris tout d'abord, regarda son interlocuteur, puis,
+frappant ses mains l'une contre l'autre:
+
+--Vellina! répéta-t-il.
+
+Ossipoff appela ses compagnons.
+
+--Hurrah! dit-il, j'ai trouvé la clé de leur langue.
+
+Les deux jeunes gens n'en croyaient pas leurs oreilles.
+
+--Alors, fit Gontran, vous pouvez le comprendre, vous pouvez lui
+parler... lui avez-vous demandé si Séléna?...
+
+Le vieillard hocha la tête:
+
+--Vous allez un peu vite en besogne, mon cher enfant, répondit-il, je
+viens de découvrir une chose très importante: à savoir que l'écriture de
+ces gens-là se compose, tout comme celle des Égyptiens, d'hiéroglyphes;
+mon amour des langues a heureusement fait de moi un disciple de
+Champollion; c'est ce qui vous explique pourquoi j'ai pu lire tout de
+suite ce qui était écrit sur cette carte.
+
+[Illustration]
+
+Un désappointement profond se peignit sur le visage de M. de
+Flammermont.
+
+--Mais rassurez-vous, ajouta le vieillard; j'ai déjà deux éléments
+précieux; je puis lire leur écriture, et leur langue a beaucoup
+d'analogie avec le grec ancien; en voilà plus qu'il ne me faut pour,
+avec un peu de persévérance, pouvoir, d'ici quelques jours, m'entendre
+avez eux.
+
+Le soleil s'était couché cinq fois déjà depuis que nos voyageurs
+naviguaient sur l'océan vénusien, n'ayant d'autre horizon que la plaine
+liquide, immense et déserte, lorsqu'un après-midi, que Gontran et
+Fricoulet rêvaient tristement sur le pont, Ossipoff s'avança vivement
+vers eux.
+
+À son visage radieux, ils devinèrent qu'il avait une nouvelle importante
+à leur annoncer et ils allèrent à sa rencontre.
+
+--J'ai du nouveau, leur cria-t-il de loin.
+
+Et lorsqu'ils l'eurent rejoint:
+
+--Je suis parvenu à m'entendre avec Brahmès.
+
+--Qui cela, Brahmès?
+
+--Le capitaine de ce bâtiment.
+
+--Et Séléna? demanda anxieusement Gontran.
+
+Le vieillard secoua tristement la tête.
+
+--De ce côté-là dit-il, je n'ai rien pu apprendre, malheureusement...
+mais il ne faut pas nous désespérer... d'après ce que j'ai pu
+comprendre, Brahmès revient d'un long voyage et un événement tel que
+celui que j'ai tenté de lui expliquer a parfaitement pu se produire sans
+qu'il en ait eu connaissance.
+
+--Mais, s'écria Gontran bouillant d'impatience... attendre qui? attendre
+quoi?... avec toutes ces attentes, nous perdons notre temps.
+
+--Du calme, mon cher enfant, et laissez-moi achever; le but terminus de
+ce bateau est Tahorti, une ville importante où nous pourrons sans doute
+avoir des nouvelles.
+
+--Quand y arrivera-t-on?
+
+[Illustration]
+
+--Dans cinq jours, si le temps se maintient au beau; mais, avant, il
+faut nous arrêter à Vellina.
+
+Il déploya la carte et montra aux jeunes gens un point marqué au milieu
+même de l'océan.
+
+--Vellina! c'est une ville? demanda Fricoulet.
+
+--Une ville dans une île, alors, fit Gontran; et cependant je ne vois
+aucune indication de terre ferme.
+
+--C'est peut-être une ville sous-marine, répliqua Fricoulet en
+plaisantant.
+
+Ossipoff lui lança un regard furieux.
+
+--Écoutez donc, ricana l'ingénieur, dans un monde où la navigation
+sous-marine est tellement développée...
+
+Il s'interrompit en voyant le Vénusien qui s'avançait vers eux avec
+rapidité.
+
+Il adressa quelques mots à Ossipoff qui parut tout étonné.
+
+--Brahmès nous prie de descendre dans la cabine, car le bateau va
+plonger.
+
+--Comment! plonger? s'écria M. de Flammermont en jetant autour de lui un
+regard surpris, mais il n'y a pas de mauvais temps à craindre... la mer
+est comme de l'huile et le ciel est superbe.
+
+Le Vénusien devina sans doute ce que venait de dire le jeune homme, car
+il prononça laconiquement:
+
+--Vellina!
+
+--Parbleu! s'écria à son tour Fricoulet, vous allez voir que j'avais
+raison tout à l'heure et que Vellina est une ville sous-marine.
+
+Ossipoff haussa les épaules et tous les trois descendirent les quelques
+marches conduisant à la pièce où ils s'étaient trouvés pour la première
+fois après leur naufrage.
+
+Puis, sur un commandement de Brahmès, la voile se replia, le mât rentra
+dans son tube, les panneaux se refermèrent et les Terriens entendirent
+l'eau qui se précipitait dans les réservoirs.
+
+--Nous descendons, fit Gontran.
+
+Le bateau, en effet, s'était immergé et tombait comme une masse au fond
+de l'océan.
+
+--Mais nous n'avançons pas, dit à son tour l'ingénieur.
+
+--À quoi voyez-vous cela? demanda aigrement Ossipoff.
+
+--Tout simplement à ce que le moteur humain ne fonctionne pas, répliqua
+l'ingénieur en désignant la cage placée à l'arrière et d'où nul bruit ne
+s'échappait.
+
+Comme il achevait ces mots, la roue qui mettait en action le propulseur
+à palettes, se mit à grincer.
+
+--J'ai parlé trop tôt, dit Fricoulet, car voilà que nous allons de
+l'avant.
+
+Très intrigués, les trois voyageurs attendirent en silence l'issue de
+cette aventure; Fricoulet avait son chronomètre à la main et comptait
+les minutes.
+
+Un quart d'heure se passa; puis un choc se fit sentir et le propulseur
+s'arrêta.
+
+--Nous venons de toucher le fond, déclara Gontran.
+
+Brahmès entra au même moment et fit signe à Ossipoff de le suivre.
+
+[Illustration]
+marin et sous-marin en usage dans la planète Vénus.
+
+Tous les quatre montèrent sur le pont, débarrassé déjà de sa couverture
+métallique, et les Terriens ne purent retenir un cri de surprise à la
+vue du spectacle qui s'offrait à eux.
+
+Le bateau sur lequel ils se trouvaient était échoué sur une plage de
+sable fin recouverte de quelques centimètres d'eau à peine, et sur
+laquelle une quantité d'autres bâtiments, en tous points semblables au
+leur, étaient amarrés.
+
+En relevant la tête, ils aperçurent, à vingt mètres au-dessus d'eux, la
+voûte d'une crypte naturelle formée au milieu des rochers, de tous côtés
+des torches de cire rouge, semblables à celles qui éclairaient le bateau
+de Brahmès, mais bien plus grosses, flambaient, jetant sur le paysage
+des lueurs d'incendie.
+
+Une foule nombreuse et affairée s'agitait autour des navires,
+déchargeant ceux qui arrivaient, emmagasinant de nombreux colis sur ceux
+qui étaient prêts à partir.
+
+Mais quelle ne fut pas la stupéfaction d'Ossipoff et de ses amis, et
+presque l'horreur, en apercevant, mêlés aux Vénusiens desquels ils
+différaient entièrement, des êtres étranges, hideux.
+
+Ayant à peu près la structure humaine, mais de dimensions moindres, ces
+êtres étaient complètement nus; leur corps recouvert d'une sorte de poil
+dru et luisant comme celui du phoque, était supporté par deux jambes
+courtes que terminaient des pieds larges, plats et palmés, à la façon
+des pattes de canards; au sommet du buste s'emmanchaient les bras, longs
+et maigres, auxquels s'adaptaient des mains dont les doigts étaient
+réunis au moyen de membranes; la tête, toute ronde, velue comme le reste
+du corps, reposait sur les épaules même; deux yeux glauques, sans lueur
+d'intelligence, s'ouvraient dans la face bestiale que fendait
+transversalement une bouche large, garnie de dents fort aiguës.
+
+De chaque côte de la tête, à la place qu'eussent dû occuper les
+oreilles, une membrane mobile s'entr'ouvrait fréquemment, semblable à
+des ouïes de poissons.
+
+--Des axolotes, dit Fricoulet en considérant avec une scrupuleuse
+attention plusieurs de ces monstres qui causaient avec Brahmès.
+
+Celui-ci les écoutait avec une surprise croissante; enfin il se tourna
+vers Ossipoff et lui dit rapidement quelques mots.
+
+[Illustration]
+
+Aussitôt le vieillard se troubla et, s'adressant à ses compagnons:
+
+--On vient d'annoncer à Brahmès qu'un individu, en tous points semblable
+à nous, avait été recueilli par un bateau et amené ici.
+
+--Sharp! s'écria Gontran tout tremblant, c'est Sharp!
+
+--À moins que ce ne soit Farenheit, ajouta Fricoulet.
+
+--Oh! monsieur Ossipoff, poursuivit M. de Flammermont en saisissant le
+vieillard par le bras, je vous en supplie, ne tardons pas, courons...
+
+[Illustration]
+
+Brahmès s'offrit très obligeamment au vieux savant pour l'accompagner
+dans ses recherches, et prenant comme guide un des êtres étranges qui
+lui avaient annoncé la nouvelle, il laissa ses compagnons veiller seuls
+au déchargement du bateau.
+
+Tout en marchant, il donnait à Ossipoff, qui les transmettait à ses
+amis, des explications sur les habitants de cet étrange pays sous-marin.
+
+Bien qu'ils fussent d'une nature et d'une intelligence inférieure à
+celles des autres peuples de Vénus, on ne craignait pas de faire le
+commerce avec eux, car leur sol possédait des richesses minérales de
+toutes sortes; leur étrange conformation leur permettait de vivre et de
+respirer dans l'eau au moyen de branchies, tout comme les poissons; mais
+ils pouvaient également vivre à la surface de la planète, et Brahmès
+apprit même aux Terriens que certains peuples venaient recruter leurs
+esclaves parmi ces tribus aquatiques.
+
+Les maisons ressemblaient, pour la forme, à d'immenses ruches
+d'abeilles; elles étaient, comme celles-ci, percées à leur partie
+inférieure, d'un trou qui servait d'entrée et de sortie aux habitants.
+
+--Sans doute, expliqua Fricoulet à Gontran qui s'étonnait, ils procèdent
+à la façon des argyronètes[2] sur Terre; ils se laissent emporter
+jusqu'à la surface de la mer par leur légèreté spécifique; là, ils font
+leur provision d'air et redescendent, en nageant, jusqu'à leurs
+habitations.
+
+--Mais, dit Gontran, une chose que je ne m'explique pas bien, que je ne
+m'explique même pas du tout, c'est l'absence totale d'eau dans cette
+partie de l'océan.
+
+--C'est tout simplement parce que cette anfractuosité de rochers est
+remplie d'air que l'eau n'y peut pénétrer, répliqua l'ingénieur.
+
+L'axolote s'était arrêté devant une habitation dans laquelle il pénétra
+en rampant.
+
+Bientôt les Terriens entendirent, dans l'intérieur, comme un bruit de
+lutte accompagné de jurons énergiques et une voix s'écria, en anglais:
+
+--_By God!_ ne peut-on donc reposer en paix, dans ce pays maudit!
+
+--Farenheit! s'écria Mickhaïl Ossipoff, Jonathan Farenheit!
+
+Il n'avait pas achevé ces mots, que l'Américain sortait à quatre pattes
+par l'étroite ouverture et, se redressant d'un bond, se précipita, les
+mains tendues, vers ses compagnons de voyage.
+
+--Vous! vous! s'exclama-t-il d'une voix dans laquelle une émotion
+sincère mettait un tremblement... _By God!_ je ne m'attendais pas à vous
+revoir, jamais... _By God!_
+
+Et le digne Yankee, malgré d'inimaginables efforts pour dissimuler son
+trouble, avait une larme qui brillait au bord de sa paupière.
+
+Gontran s'en aperçut, mais, connaissant les principes de l'Américain en
+matière de sang-froid, il craignit de le froisser et, sans rien dire, se
+contenta de lui serrer la main énergiquement.
+
+Après qu'ils se furent réciproquement raconté, en quelques mots, comment
+ils avaient été sauvés, Ossipoff demanda:
+
+--Avez-vous entendu parler de Sharp?
+
+L'Américain haussa furieusement les épaules:
+
+--J'aurais bien pu en entendre parler, grommela-t-il, que cela ne m'eût
+pas avancé davantage... ces animaux-là ne parlent ni anglais ni
+français, et comme mes parents ont totalement oublié de m'apprendre le
+patois usité ici...
+
+Quand ils revinrent au bateau, celui-ci avait opéré son chargement, il
+n'attendait plus que ses passagers pour partir.
+
+Brahmès proposa bien à Ossipoff de retarder son départ de vingt-quatre
+heures pour leur permettre de se rendre compte, par leurs propres yeux,
+des richesses minières de ce pays sous-marin, mais tous, ils étaient
+trop anxieux de savoir à quoi s'en tenir sur Sharp, pour retarder,
+fut-ce de cinq minutes, le moment où ils arriveraient à Tahorti.
+
+Malheureusement, cette ville, celle-là même où, au dire de Brahmès se
+trouvait installé le poste de téléphonie optique qui mettait en
+relations Vénus avec la Lune, cette ville se trouvait à l'autre
+extrémité de l'Océan équatorial, c'est-à-dire à près de huit cents
+lieues de Vellina.
+
+[Illustration]
+
+Fricoulet, qui estimait que le bateau sous-marin ne faisait pas plus de
+quatre lieues à l'heure, calcula que le voyage durerait huit jours.
+
+Ossipoff en profita pour avoir, avec Brahmès, de longs entretiens sur la
+planète et sa civilisation, il acquit la conviction qu'en général la
+race vénusienne était bien moins instruite en toutes choses et
+inférieure, sous certains points, à la race humaine.
+
+--Voyez-vous, disait le savant pour résumer ses impressions, ces gens-là
+peuvent être comparés aux premiers peuples de la Terre: les Chaldéens,
+les Égyptiens et les Grecs.
+
+Sur certains points, cependant, ils étaient assez avancés; mais, en
+général, les sciences n'étaient qu'à leur début, la seule force motrice
+qu'ils connussent était celle de l'homme et des animaux, ils se
+servaient aussi du vent et de l'eau, forces naturelles qu'ils avaient à
+leur disposition, mais si l'électricité et ses phénomènes leur étaient
+connus, ils ignoraient la vapeur, les ballons et un grand nombre
+d'autres applications de la science.
+
+En astronomie, ils étaient parvenus à se rendre un compte exact de leur
+situation dans l'univers, ils savaient que le Soleil est le centre du
+système céleste, ils connaissaient la Terre. Mercure, Mars, Jupiter.
+
+Enfin, après neuf jours de navigation, le bâtiment qui portait nos
+voyageurs arriva en vue de Tahorti.
+
+Encore quelques heures, et ils allaient savoir s'ils avaient vainement
+franchi les douze millions de lieues qui séparent Vénus de la Lune.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+EXCURSIONS VÉNUSIENNES
+
+[Illustration]
+
+
+COMME bien on pense, ces quelques heures parurent aux Terriens aussi
+longues que des siècles.
+
+Vainement, Fricoulet cherchait à les tirer du mutisme dans lequel chacun
+d'eux se renfermait, on lui répondait par des monosyllabes; puis, de
+nouveau, le silence régnait parmi les voyageurs.
+
+Quelquefois même, on ne lui répondait pas du tout, se contentant d'un
+simple hochement de tête ou d'un haussement d'épaules.
+
+Ossipoff, installé à l'avant du bateau avait posé sur le bordage sa
+lunette à l'oculaire de laquelle son œil demeurait vissé, cherchant à
+surprendre à l'horizon le premier indice de la côte à laquelle ils
+allaient aborder.
+
+Gontran, immobile dans un coin, considérait d'un air morne la
+marche--trop lente à son gré--des aiguilles sur le cadran de son
+chronomètre qu'il tenait à la main.
+
+Quant à Farenheit, pour tromper son impatience, il arpentait à grandes
+enjambées le pont de l'embarcation, assez semblable à un ours rôdant à
+travers sa cage.
+
+Enfin, Ossipoff signala une côte basse qui barrait l'horizon d'une
+grande ligne bleuâtre, laquelle devint rapidement plus apparente, pour
+s'arrondir enfin en un golfe profond tout rempli de bateaux semblables à
+celui qui les portait.
+
+Moins d'une heure après ils débarquaient et ils se dirigèrent, sous la
+conduite de Brahmès, vers la ville où, avant toutes choses, ils devaient
+être présentés au roi.
+
+Après quelques pas faits en silence, Gontran qui marchait en avant de
+ses compagnons, s'arrêta tout à coup, levant les bras au ciel dans un
+geste stupéfait:
+
+--Une champignonnière! s'écria-t-il.
+
+--C'est ma foi vrai! dit à son tour l'ingénieur.
+
+Et, d'un geste, appelant Brahmès auprès de lui, il désigna de la main,
+pour demander une explication, le singulier panorama qui s'étendait à
+leurs pieds.
+
+Sur le flanc d'une colline peu élevée, dont le pied baignait dans
+l'océan du Centre, une agglomération de constructions uniformes et
+bizarres s'étageait, disposées avec une régularité géométrique, en de
+longues avenues partant du sommet comme centre pour aboutir à la mer,
+ainsi que les branches d'un gigantesque éventail.
+
+Ces avenues étaient bordées, de droite et de gauche, par des habitations
+dont les toits, de forme ombellifère, se superposaient les uns sur les
+autres, comme des écailles de poissons.
+
+[Illustration]
+
+Tels autrefois les soldats romains disposaient leurs boucliers,--en dos
+de tortue, disent les historiens,--pour marcher à l'assaut et se
+protéger des projectiles que l'assiégé faisait pleuvoir sur eux du haut
+des remparts.
+
+Ce fut dans l'esprit de Fricoulet que l'aspect de cette ville singulière
+éveilla ce souvenir de l'antiquité.
+
+--Ta comparaison est fort juste, repartit M. de Flammermont, mais, étant
+donné que nous avons affaire à une humanité intelligente, il faut
+admettre que ce mode de construction a une raison d'être.
+
+--Ne trouvez-vous pas que cela ressemble à une armée de parapluies?
+demanda Farenheit.
+
+--Sir Jonathan pourrait bien nous avoir fourni, sans y songer,
+l'explication que nous cherchons, dit l'ingénieur.
+
+L'Américain se redressa et, sur son visage, passa comme un reflet de
+dignité offensée:
+
+--Comment! sans y songer! répliqua-t-il... _By God!_ mais, en vous
+disant cela, je songeais parfaitement bien que ces gens ne pouvaient
+construire leur ville autrement, et je parierais cent dollars contre un
+sou que, sur toute l'étendue du monde vénusien, les villes doivent se
+ressembler.
+
+--Ah! bah! fit Gontran avec un sourire railleur, et quelles raisons
+fournissez-vous à l'appui de cette thèse?
+
+--Les raisons que l'honorable M. Ossipoff lui-même nous a fournies.
+
+Le vieux savant, fort surpris de se voir mêlé aux débats, dirigea vers
+l'Américain des regards interrogateurs.
+
+--_By God!_ grommela sir Jonathan, est-ce que je rêvais lorsque, ces
+jours derniers, nous parlant de la climatologie spéciale de cette
+planète, vous nous avez donné des détails sur les déluges d'eau que
+devait provoquer l'épaisseur des nuages flottant dans son atmosphère?...
+du reste, nous-mêmes en avons eu un échantillon assez convaincant, je
+crois...
+
+--Alors, dit l'ingénieur, vous pensez que c'est à cette raison qu'il
+faut attribuer...
+
+Ossipoff s'était tourné vers Brahmès et écoutait attentivement ce que
+lui racontait le Vénusien.
+
+--Sir Farenheit, fit-il au bout de quelques instants, est dans le
+vrai... tous ces toits que vous voyez, sont formés de plaques de bronze
+ajustées les unes aux autres, de manière à composer une carapace énorme
+sur laquelle glissent, sans aucune infiltration, les torrents d'eau qui,
+à certaines époques de l'année, tombent du ciel; grâce à la disposition
+de la ville, ces torrents vont se perdre dans l'océan du Centre, sans
+avoir occasionné aucun dégât.
+
+--Mais les rues doivent être ravinées, objecta Gontran.
+
+--Les rues sont, paraît-il, dallées de bronze...
+
+Tout en causant, la petite troupe avait atteint les premières maisons de
+la ville.
+
+Là, encore, ce fut un nouvel étonnement; il fallut que leur guide les
+fit entrer dans l'une des habitations; Fricoulet, son carnet à la main,
+prenait des croquis qu'il accompagnait de notes rapides.
+
+Quand Farenheit avait parlé de parapluies, il ne savait, certes, pas si
+bien dire; ces maisons n'étaient autre chose, en effet, que d'énormes
+parapluies métalliques adossés les uns aux autres. Le manche de
+l'instrument était figuré par un énorme pilier de bronze s'élevant de
+terre jusqu'au toit, et supportant les trois étages composant
+l'habitation; les murs formaient des réservoirs de vingt centimètres
+d'épaisseur, remplis d'eau; le toit lui-même, convexe extérieurement,
+mais plane à l'intérieur, était, lui aussi, transformé en un vaste
+bassin.
+
+Par son évaporation constante, cette eau garantissait les habitants des
+ardeurs du Soleil.
+
+--Songez, disait Ossipoff à ses compagnons qui s'étonnaient, que, pour
+les Vénusiens, le Soleil est deux fois plus étendu et plus chaud que
+pour les habitants de la Terre... il leur a donc fallu s'ingénier à se
+protéger contre ses redoutables atteintes.
+
+[Illustration]
+
+--Les habitants... les habitants... grommela M. de Flammermont, je
+serais curieux d'en apercevoir... car, jusqu'à preuve du contraire, je
+tiens cette ville pour déserte et abandonnée...
+
+--C'est peut-être le jour du marché, dit plaisamment Fricoulet.
+
+--À moins que quelque fête ne retienne au dehors la population, dit à
+son tour Farenheit.
+
+En ce moment, Brahmès qui les avait quittés pour aller aux nouvelles,
+revint et dit à Ossipoff:
+
+--La ville tout entière est en émoi: une masse énorme, gigantesque, dont
+nul ne peut expliquer la provenance, a été trouvée, il y a quelques
+jours, flottant à la surface d'une mer de l'autre hémisphère.
+
+Une exclamation joyeuse s'échappa des lèvres de Gontran.
+
+--Séléna! soupira-t-il, en pensant qu'il allait enfin revoir sa chère
+fiancée.
+
+--Je vais donc pouvoir régler mes comptes avec ce gredin de Sharp,
+grommela Farenheit en crispant, dans le vide, ses poings formidables.
+
+Et tous les deux, sans écouter d'autres explications, se précipitèrent
+au dehors, criant:
+
+--Où sont-ils?... où sont-ils?
+
+--Attendez donc, fit Ossipoff en les rejoignant ainsi que Fricoulet...
+vous partez comme des fous, sans savoir où vous allez... laissez au
+moins Brahmès nous conduire.
+
+--Excusez-moi, mon cher monsieur Ossipoff, riposta le jeune comte, mais
+il me tarde tant de revoir Mlle Séléna.
+
+--Croyez-vous donc qu'il me tarde moins, à moi, de revoir ma chère
+enfant?
+
+Le Vénusien avait pris la tête de la petite troupe, et, d'une marche
+rapide, l'entraînait dans l'intérieur de la ville; pour faire cela,
+étant donnée la disposition particulière des rues, il fallait monter, et
+les Terriens, peu habitués, depuis quelques semaines, à faire usage de
+leurs jambes, avaient quelque peine à suivre leur guide.
+
+Enfin ils arrivèrent, suant et soufflant, au sommet même de la colline,
+centre auquel aboutissaient, comme autant de rayons, toutes les avenues
+de la capitale.
+
+Là, ils durent s'arrêter; devant eux, sur une place immense, ne mesurant
+pas moins de plusieurs kilomètres carrés, une foule compacte et bariolée
+se pressait, criant et gesticulant.
+
+Ossipoff fronça les sourcils et murmura d'une voix amère:
+
+--Voilà donc la raison pour laquelle la ville est déserte; tout le monde
+est ici pour faire une ovation à ce misérable.
+
+Farenheit fit entendre un ricanement qui ressemblait fort à un
+rugissement.
+
+--Laissez faire, laissez faire, grommela-t-il, cela va changer et, tout
+à l'heure, nous allons rire.
+
+[Illustration]
+
+Le Palais du roi.
+
+Et, en disant ces mots, un éclair de haine luisait dans les yeux de
+l'Américain.
+
+Tous les visages étaient tournés dans la direction d'une habitation
+monumentale s'élevant, au sommet de la colline, d'une vingtaine de
+mètres au-dessus des autres maisons et fermant, en forme de demi-lune,
+tout un côté de la place.
+
+--C'est le palais du roi! dit Brahmès à Ossipoff; c'est là qu'a été
+transportée l'étrange chose dont je vous ai parlé et que tout ce peuple
+est rassemblé ici pour contempler.
+
+--Et c'est là qu'il nous faut aller? demanda Fricoulet, épouvanté par la
+perspective de traverser cette mer humaine dont les vagues houleuses
+moutonnaient à perte de vue.
+
+En ce moment, une exclamation de surprise retentit; l'un des Vénusiens,
+placés devant eux, venait, en se retournant, de les apercevoir.
+
+D'un geste, il attira l'attention de son voisin, qui en fit autant pour
+le sien et, en moins de cinq minutes, toute la foule faisant volte-face,
+regardait les Terriens, se poussant, se bousculant, s'écrasant pour les
+mieux voir et les considérer de plus près.
+
+Tout d'abord, la curiosité des indigènes se trouva contenue par
+l'inquiétude première et l'indécision qui les saisirent à l'aspect de
+ces êtres, nouveaux pour eux.
+
+Mais ils ne tardèrent pas à s'enhardir, peu à peu le cercle formé autour
+d'Ossipoff et ses compagnons se rétrécit et, bientôt, un Vénusien plus
+audacieux avançant la main, toucha du bout des doigts le vêtement de
+Farenheit.
+
+[Illustration]
+
+Celui-ci se recula avec dignité.
+
+--_By God!_ grommela-t-il, nous prennent-ils pour des bêtes curieuses?
+
+--Voilà qui est humiliant pour un citoyen de la libre Amérique, répondit
+Fricoulet gouailleur... Après tout, ils ont raison, car nous en faisons
+tout autant, nous autres qui avons la prétention d'être civilisés...
+Rappelez-vous la foule qui se presse, en été, au Jardin d'acclimatation,
+autour des cages contenant les échantillons de quelque peuplade sauvage.
+
+Comme il achevait ces mots, un cri épouvantable retentit et un mouvement
+de recul se produisit aussitôt.
+
+C'était un Vénusien qui, fortement intrigué par le monocle encadré dans
+l'arcade sourcilière de Gontran, avait voulu, par le toucher, se rendre
+compte de cette chose étrange.
+
+[Illustration]
+
+Paysage vénusien.
+
+M. de Flammermont avait, sans y penser, détendu son bras et son poing
+fermé était venu frapper l'indigène en pleine poitrine; le Vénusien
+avait poussé un cri de douleur et la foule, épouvantée, avait reculé
+aussitôt.
+
+--Ce que vous venez de faire est de la dernière imprudence, déclara
+Ossipoff.
+
+--Fallait-il me laisser tripoter par ce sauvage? demanda le jeune homme
+avec dégoût.
+
+--Peut-être bien allez-vous être obligé de vous laisser tripoter quand
+même, riposta le vieillard, car, si je ne me trompe, tout ce monde là va
+nous tomber sur le dos.
+
+Il régnait, en effet, dans la foule, une animation extraordinaire;
+au-dessus des têtes, des poings se dressaient, agitant des bâtons; même
+quelques mains étaient armées d'instruments en bronze, ressemblant à de
+larges poignards, mais que l'on tenait par le milieu, comme un bâton à
+deux bouts.
+
+[Illustration]
+
+Du même mouvement, les quatre hommes tirèrent leur revolver et se
+mettant tous les quatre dos à dos, de façon à faire face de tous les
+côtés aux assaillants, se tinrent prêts à résister à la première
+attaque.
+
+--C'est égal, murmura Ossipoff, Brahmès est bien long à revenir... s'il
+tarde encore, il pourrait bien nous retrouver en lambeaux.
+
+Tout à coup, une immense clameur s'éleva et une poussée formidable se
+produisant, les premiers rangs des Vénusiens se trouvèrent, malgré eux,
+jetés sur les Terriens.
+
+Quatre coups de feu retentirent; c'était Ossipoff et ses compagnons qui
+venaient, ensemble, de décharger en l'air leur revolver.
+
+[Illustration]
+
+Ce fut un brouhaha indescriptible, un tumulte épouvantable, une clameur
+assourdissante où se mêlaient les cris d'effroi et les hurlements de
+douleur de ceux que les plus forts écrasaient dans leur fuite.
+
+Voyant le succès inespéré obtenu par cette première décharge, les
+Terriens en firent une seconde qui accentua la débâcle; en moins de cinq
+minutes, la place fut complètement déserte; les Vénusiens avaient
+regagné leurs maisons dans lesquelles, sans doute, ils devaient se
+barricader fortement.
+
+Fricoulet partit d'un large éclat de rire.
+
+--Ah! dit-il, les peuples non civilisés ont du bon... Jamais un gardien
+de la paix, à Paris, n'obtiendrait par la douceur et les paroles
+conciliantes un semblable résultat.
+
+--Puisque Brahmès ne vient pas à nous, dit Ossipoff, allons à lui.
+
+Ce disant, suivi de ses compagnons, il s'avança vers le palais.
+
+Comme ils étaient arrivés à peu de distance, un panneau d'une vingtaine
+de mètres de haut se déplaça tout à coup, roulant avec un bruit de
+tonnerre sur des galets de bronze, découvrant une baie large de quinze
+mètres environ, par laquelle les Terriens aperçurent un spectacle qui
+les frappa d'étonnement et d'admiration.
+
+Au milieu d'une salle immense, sur un trône tout de bronze poli et
+étincelant comme de l'or, un Vénusien était étendu; les jambes,
+entourées de bandelettes brillantes, reposaient sur des coussins de
+pourpre; le buste, enveloppé d'une sorte de toge en étoffe blanche,
+toute constellée d'étoiles et de soleils, était soutenu par des
+oreillers de couleur jaune enrichis d'un métal inconnu aux Terriens,
+mais qui semblait luire comme des charbons enflammés.
+
+Sur la tête, une sorte de tiare, du même métal que celui dont étaient
+ornés les oreillers, semblait faire planer, au-dessus du Vénusien, un
+astre resplendissant.
+
+Du reste, le trône, le personnage lui-même, étaient inondés d'une
+lumière éblouissante qui donnait véritablement l'impression d'une
+divinité.
+
+Tout autour, la salle était sombre, pleine d'une ombre mystérieuse dans
+laquelle on entendait un bourdonnement de respirations contenues; les
+yeux d'Ossipoff, s'habituant peu à peu à l'obscurité, découvrirent
+bientôt, rangés en cercle, figés dans une immobilité de statue, des
+corps agenouillés sur le sol, dans une attitude prosternée, le front
+touchant les dalles, entre les deux coudes appuyés, les avant-bras
+relevés, dressant au-dessus de la nuque les mains ouvertes en forme de
+coupes.
+
+Sur ces mains, une sorte de brasier était posé dans lequel brûlait, avec
+des flammes dorées, un foyer ardent dont toute la lueur était concentrée
+par des miroirs réflecteurs en bronze poli, sur le trône et sur la
+quasi-divinité qu'il supportait.
+
+Au-dessus du trône, dans un récipient immense, des flammes blanches et
+crépitantes étincelaient, et, renvoyées de miroirs en miroirs, venaient,
+elles aussi, converger sur le trône, resplendissant comme un astre au
+milieu de la nuit sombre.
+
+Longuement, la statue ainsi irradiée, fixa Ossipoff et ses compagnons
+qui, instinctivement, s'étaient découverts; puis, sans un geste, sans un
+mouvement, elle fit entendre un petit clappement de langue. Aussitôt,
+tous les corps prosternés sortirent de leur immobilité, et, glissant
+sans bruit sur les dalles de bronze, se retirèrent à reculons et
+disparurent, fondus dans l'ombre, ainsi que disparaissent les génies
+dans les féeries.
+
+Alors, la statue leva la main; à ce signe, un Vénusien agenouillé auprès
+du trône, se redressa et, à demi-courbé, s'en vint, à reculons également
+trouver les Terriens: c'était Brahmès.
+
+--Le roi, fit-il à Ossipoff, consent à vous donner audience; approchez,
+il est déjà, par moi, au courant de vos aventures... expliquez-lui ce
+que vous désirez.
+
+--Tu m'as dit, répondit le vieillard, que l'on avait transporté ici une
+chose étrange trouvée, il y a quelques jours, dans l'un des Océans de
+ton monde... Je voudrais savoir ce que sont devenus les êtres qui y
+étaient contenus?
+
+[Illustration]
+
+Brahmès traduisit ces mots au roi dont les lèvres, après quelques
+instants de silence, firent entendre un murmure confus de paroles brèves
+et sonores.
+
+Le visage du Vénusien refléta aussitôt un étonnement profond.
+
+--Le roi, dit-il, ne comprend pas ce que tu veux dire... l'objet en
+question était vide.
+
+--Vide! s'écria Ossipoff stupéfait.
+
+Ses paupières se fermèrent, ses jambes fléchirent, et il fût tombé, si
+ses compagnons qui s'étaient approchés en le voyant pâlir, ne l'avaient
+soutenu dans leurs bras.
+
+--Qu'arrive-t-il? demandèrent-ils, le cœur étreint, pour des raisons
+diverses, par une angoisse horrible.
+
+Le vieux savant laissant tout à coup tomber sa tête entre ses mains, se
+mit à sangloter.
+
+Alors, M. de Flammermont poussa un cri déchirant:
+
+--Morte!... Séléna est morte!... mais parlez donc, monsieur Ossipoff,
+vous voyez bien que vous me mettez à la torture.
+
+--Disparue! balbutia le vieillard... on n'a vu ni elle, ni Sharp.
+
+Gontran était accablé; appuyé sur Fricoulet, il promenait, autour de
+lui, des regards vagues et hagards.
+
+Farenheit, lui, égrenait, entre ses dents, un chapelet des jurons yankee
+des plus expressifs, tandis que ses doigts, machinalement, se crispaient
+sur une proie invisible.
+
+--Comment! disparus!... s'exclama l'ingénieur qui, seul, parmi les
+Terriens, conservait tout son sang-froid, voilà qui demande des
+explications... exigez donc de Brahmès qu'il vous donne des détails.
+
+D'une voix tremblante et coupée par les larmes, Ossipoff pria Brahmès
+d'insister auprès du roi pour savoir dans quelles circonstances avait
+été faite la trouvaille dont il avait été parlé aux Terriens.
+
+Après avoir écouté parler religieusement Sa Majesté vénusienne, Brahmès
+se tourna vers le vieillard.
+
+--C'est, paraît-il, vers la même époque que celle à laquelle vous avez
+abordé sur notre monde; les astronomes ont signalé, dans l'espace, un
+corps qui semblait se diriger sur nous... tout d'abord on avait cru
+qu'il s'agissait du mystérieux émissaire des autres mondes célestes qui
+avait visité notre planète quelques jours auparavant...
+
+[Illustration]
+
+Ossipoff tressaillit et saisissant, par le poignet, le Vénusien ébahi.
+
+--Que dites-vous? s'écria-t-il, et quel est cet émissaire dont vous
+parlez.
+
+--Un être en tous points semblable à vous, qui venait de la Lune et se
+disait originaire d'un monde que nous apercevons d'ici et qu'il appelait
+_Terre_.
+
+--Sharp! c'est Sharp! gronda Farenheit.
+
+--Oui, c'est Sharp, répéta Ossipoff; à ce sujet il ne peut y avoir aucun
+doute.
+
+Et d'une voix tremblante d'émotion, il demanda à Brahmès:
+
+--Cet individu... qu'est-il devenu?
+
+--Il a fait ici un long séjour, répondit le Vénusien, après quoi, il a
+continué son voyage.
+
+Le vieillard chancela.
+
+--Mon Dieu!... balbutia-t-il.
+
+Puis, après un moment:
+
+--Mais, il n'était pas seul, n'est-ce pas, il avait une compagne avec
+lui, une jeune fille?...
+
+--Le voyageur était seul...
+
+--Qui sait si le misérable ne s'est point débarrassé de la pauvre enfant
+en la précipitant dans l'espace, sanglota Ossipoff.
+
+Un rugissement accueillit ces paroles; c'était Farenheit que ce nouveau
+crime probable de son ennemi mettait en fureur.
+
+--_By God!_ hurla-t-il en grinçant des dents, dire que Dieu ne me
+laissera pas mettre la main sur ce bandit!
+
+Accablé, en proie à un désespoir profond, Gontran, la tête sur la
+poitrine, demeurait immobile.
+
+C'en était fini du rêve d'amour dont il s'était si longtemps bercé et
+qui l'avait poussé à tant de millions de lieues de sa planète natale.
+
+Séléna était à jamais perdue pour lui, il pouvait mourir.
+
+[Illustration]
+
+Seul, l'ingénieur qui n'avait au cœur ni l'amour de Gontran pour Séléna,
+ni la haine de Farenheit pour Sharp, avait conservé tout son calme et,
+en prodiguant, aux uns et aux autres, ses consolations, il se demandait
+s'il était dans les choses acceptables qu'après s'être éloigné de
+plusieurs millions de lieues du boulevard Montparnasse pour faire le
+tour du monde céleste, il s'arrêtât en si beau chemin?
+
+Et carrément il répondait non.
+
+--Voyons, dit-il, en toutes choses, il s'agit de ne pas s'emballer...
+examinons la situation avec calme; d'abord, vous monsieur Ossipoff, vous
+avez tort de déduire la mort de mademoiselle Séléna, de ce que personne
+ne l'a aperçue. Pour être un gredin, Sharp n'en est pas moins un homme
+intelligent et c'eût été, de sa part, une incommensurable bêtise que de
+mettre sa compagne en liberté.
+
+--Dans un pays comme celui-ci, que risquait-il?... la pauvre enfant eût
+été incapable de se faire comprendre, dit tristement Ossipoff.
+
+--En quelque endroit de l'Univers que vous vous transportiez, répliqua
+l'ingénieur, et à toutes les époques, les larmes ont leur éloquence et
+les supplications de votre fille eussent attendri ces gens-là.
+
+--Qu'en conclus-tu donc? demanda Gontran en relevant la tête, avec une
+lueur d'espoir dans les yeux.
+
+--Que Sharp a dû enfermer soigneusement mademoiselle Séléna dans le
+wagon et s'arranger de façon à la soustraire à tous les regards.
+
+Farenheit inclina la tête à plusieurs reprises.
+
+--Ce que dit M. Fricoulet paraît fort sensé, grommela-t-il.
+
+Peut-être l'Américain n'avait-il pas, au sujet de l'existence de la
+jeune fille, une conviction absolue, mais son rôle, à lui, était de
+paraître y croire, autrement, ses compagnons, découragés, eussent
+probablement renoncé à poursuivre Fédor Sharp et, alors, c'en eût été
+fait de ses projets de vengeance.
+
+--Sincèrement, poursuivit Fricoulet, je ne vois point quelles raisons
+eût eues Sharp de se porter à quelque violence sur votre fille... c'est
+un filou, c'est un gredin... mais rien ne prouve qu'il y ait en lui
+l'étoffe d'un assassin.
+
+Et frappant amicalement sur l'épaule de M. de Flammermont, il ajouta:
+
+--Donc, ne perdons pas courage et cherchons par quels moyens on pourrait
+rattraper ce monsieur.
+
+--Le rattraper! murmura Gontran avec découragement, savons-nous
+seulement quel chemin il a pris?
+
+--Il ne peut en avoir pris qu'un: celui-là que nous-mêmes nous nous
+proposions de suivre.
+
+--Il faudrait être certain!
+
+--Certain! s'exclama l'ingénieur, mais cela ne peut faire l'ombre d'un
+doute, car étant donné le moyen de locomotion qu'il nous a volé, il est
+obligé de marcher toujours sur le Soleil: nul doute que Mercure ne soit
+la prochaine station visée par lui.
+
+--Or, poursuivit Ossipoff, qui reprenait courage en même temps que lui
+revenait un peu d'espoir, Mercure ayant passé à son aphélie, il y a cinq
+jours, la planète arrivera dans cinq jours, à sa plus courte distance de
+Vénus, c'est-à-dire à dix millions de lieues; ces dix millions de
+lieues, Sharp mettra environ dix-sept jours à les parcourir.
+
+--Oh! bougonna Farenheit, que nous importe la rapidité avec laquelle il
+nous fuit, du moment que nous n'avons aucun moyen de le suivre.
+
+--Voilà qui ne manque pas de logique, pensa Fricoulet.
+
+Mais, haussant les épaules, il se tourna vers Gontran et lui dit:
+
+--Voyons, toi qui, deux fois déjà, nous a tirés d'embarras, tu pourrais
+bien, cette fois-ci encore...
+
+[Illustration]
+
+M. de Flammermont le saisit par le poignet:
+
+--Mon cher Alcide, grommela-t-il, je ne suis pas d'humeur à plaisanter
+et je te prie...
+
+Mais Ossipoff, qui avait entendu l'observation de l'ingénieur,
+s'approcha du jeune homme et d'une voix suppliante:
+
+--Mon enfant, dit-il, mon fils...
+
+--Mon cher monsieur, répliqua Gontran, j'ai le cœur broyé, comment
+voulez-vous que j'aie l'esprit assez lucide...
+
+Et cependant il murmura dans un soupir:
+
+--Ah! si nous avions encore notre sphère...
+
+--Qu'en ferions-nous?
+
+--N'est-ce point aux environs de cette ville que se trouve située la
+montagne au sommet de laquelle est installé l'appareil télégraphique
+reliant Vénus à la Lune?
+
+--Parfaitement si... où veux-tu en venir?
+
+--À ceci: que nous aurions pu utiliser cet appareil.
+
+--Pour retourner dans la Lune? grommela Farenheit.
+
+--Eh! non! pour continuer notre voyage.
+
+--Comprends pas, murmura l'Américain.
+
+--Cela prouve que vous avez la compréhension difficile, mon cher sir
+Jonathan, répliqua le jeune comte... au surplus cette discussion est
+oiseuse, puisque la sphère n'est point en notre possession.
+
+Pendant tout ce dialogue, le roi était demeuré sur son trône, figé dans
+son immobilité majestueuse, les regards attachés sur les Terriens dont
+il cherchait, par leurs gestes, à deviner les paroles.
+
+Brahmès, immobile lui aussi, attendait, soit qu'ils s'adressassent à
+lui, soit que le roi lui donnât un ordre.
+
+Tout à coup Fricoulet poussa un cri.
+
+--Mais, j'y pense, dit-il à Ossipoff, tout à notre rage de voir Sharp
+nous échapper une seconde fois, nous n'avons point pensé à demander à
+ces gens ce qu'est cet appareil étrange trouvé par eux et qu'ils ont
+amené ici... du moment que ce n'est point l'obus de ce gredin, qu'est-ce
+que cela peut être?
+
+[Illustration]
+
+Farenheit se frappa le front.
+
+--_By God!..._ gronda-t-il, si c'était notre sphère!...
+
+Ossipoff fit entendre un ricanement gouailleur:
+
+--C'est impossible, répliqua-t-il.
+
+--Nous pouvons toujours nous en assurer, répliqua l'ingénieur;
+interrogez-donc Brahmès.
+
+Le Vénusien transmit aussitôt la question du vieillard au roi, qui
+laissa tomber de ses lèvres, à demi-entr'ouvertes, un murmure à peine
+perceptible.
+
+Brahmès s'inclina, alla rapidement à l'extrémité de la salle et, d'un
+geste brusque écarta une haute tenture.
+
+[Illustration]
+
+Les Terriens ne purent retenir un cri de surprise et de joie:
+étincelant, dans l'ombre, c'était leur sphère qui venait de leur
+apparaître.
+
+Oubliant la présence de Sa Majesté vénusienne, Fricoulet se livra à un
+entrechat désordonné; quant à l'Américain, il agita en l'air sa
+casquette de voyage, en répétant par trois fois, d'une voix sonore:
+
+[Illustration]
+
+--Hurrah!... hurrah!... hurrah!...
+
+Pendant ce temps, Ossipoff et Gontran tombaient aux bras l'un de l'autre
+et se donnaient une accolade émue.
+
+Enfin, chacun ayant, à sa façon, manifesté sa joie, Ossipoff pria le
+Vénusien d'exposer au roi quelles étaient les intentions de ses
+compagnons.
+
+--En quittant Wourch, la belle planète double que vous admirez d'ici
+pendant les nuits claires, dit-il, nous pensions pouvoir rejoindre dans
+votre monde le voyageur que vous avez vu, il y a quelques jours, et qui
+dites-vous, est parti déjà... nous vous demandons en conséquence, de
+nous mettre à même de continuer notre voyage, en nous permettant
+d'utiliser votre réflecteur...
+
+Par l'organe de l'interprète, le roi répondit fort gracieusement qu'il
+se mettait à l'entière disposition des hardis explorateurs; mais que
+l'émigration commençait dès le lendemain, qu'en conséquence les Terriens
+devaient remettre à deux mois l'exécution de leur projet.
+
+Ossipoff, en entendant cette réponse, poussa un sourd gémissement; quant
+à Gontran, frappant du pied, il demanda ce que signifiait cette
+plaisanterie.
+
+Brahmès, auquel fut traduite l'observation du jeune comte, répondit:
+
+[Illustration]
+
+--Les peuples de notre Monde, sont en migration perpétuelle pour
+chercher un milieu tempéré indispensable à la vie; deux fois par an,
+nous passons d'un hémisphère dans l'autre, pour fuir soit les dévorantes
+ardeurs du solstice, soit les froids sombres du pôle. Demain est
+l'époque à laquelle, d'après les statuts royaux, nous devons nous mettre
+en marche pour l'hémisphère Sud.
+
+--Eh! s'écria Gontran, nous ne sommes points les sujets de Sa Majesté
+vénusienne, et ses statuts sont pour nous lettre morte. Émigrez si bon
+vous semble, quant à nous qui avons affaire ici, nous resterons.
+
+Brahmès ne comprit pas les paroles de M. de Flammermont, mais il en
+devina le sens.
+
+--Je doute, dit-il à Ossipoff, que vos compagnons et vous, soyez
+organisés de façon à supporter le froid glacial qui va enfermer, durant
+deux mois, ces contrées dans un cercueil de glace; c'est une mort
+certaine qui vous attend.
+
+--Je ne doute pas de la vérité de ce que vous venez dire, répliqua
+tristement le vieillard, mais le délai que vous nous assignez détruit en
+nous tout espoir de jamais rejoindre celui que nous poursuivons... or,
+mourir de froid ou mourir de désespoir, c'est tout un pour nous.
+
+Le roi, auquel cette réponse navrée fut traduite, garda le silence
+quelques instants; puis enfin, se départissant, pour la première fois,
+de son impassibilité, il se mit à gesticuler avec une vivacité extrême,
+tout en causant à Brahmès.
+
+Celui-ci, quand Sa Majesté eut fini de parler, se tourna vers le vieux
+savant.
+
+--Voici, dit-il, ce qui vous est proposé: vous suivrez l'émigration,
+car, ainsi que je vous l'ai dit, tout à l'heure, vous ne pouvez demeurer
+ici; les habitants du pays de Boos, que vous avez vus dans leur élément
+et que leur constitution physique met à même de supporter les froids les
+plus rigoureux, vont, dès aujourd'hui, s'occuper à démonter pièce par
+pièce le réflecteur de la montagne d'Itnounh et le transporteront au
+sommet de la plus haute montagne de notre globe, qui se trouve
+précisément au centre de la contrée où nous nous rendons; si cela vous
+convient, des ordres vont être donnés immédiatement pour que ces gens de
+Boos, qui nous servent d'esclaves, soient mis à la disposition du roi.
+
+Comme bien on pense, cette proposition, transmise par Ossipoff à ses
+compagnons fut acceptée, par eux, avec enthousiasme.
+
+Ils prièrent Brahmès de remercier chaleureusement en leur nom Sa Majesté
+vénusienne, qui mit le comble à ses bontés en déclarant vouloir se
+charger de toute l'existence matérielle des voyageurs.
+
+Dès le lendemain, ainsi que le leur avait dit Brahmès, ce fut, par toute
+la ville, un brouhaha indescriptible, un branle-bas général: devant
+chaque habitation, un chariot était arrêté sur lequel les habitants
+chargeaient leurs meubles et ustensiles primitifs; puis lorsque la
+maison était vide, on la fermait au moyen d'une plaque de bronze et le
+char allait prendre place, au bas de la colline, sur le rivage de
+l'océan du Centre, où le rendez-vous général était donné.
+
+Le soir, les chariots royaux, tirés chacun par cinquante habitants de
+Boos, se mirent en marche et derrière eux, quartier par quartier et rue
+par rue, tout le cortège défila.
+
+[Illustration]
+
+On eût dit, marchant tumultueusement sous le ciel étoilé, une
+gigantesque et fantastique caravane, traçant, dans le désert, un sillon
+formidable.
+
+Et cette marche dura huit jours pendant lesquels les Terriens eussent pu
+se croire en excursion à travers quelque pays d'Orient, tant la chaleur
+était forte et aussi en raison de la faune et de la flore merveilleuses
+qu'il leur était donné d'admirer et d'étudier.
+
+En arrivant au terme du voyage, ils trouvèrent un paysage, en tout point
+semblable à celui qu'ils avaient quitté; au bord d'une mer bleue et sans
+vagues, sur la croupe d'une colline élevée, une ville d'airain
+s'étageait, déployant, sous le soleil torride, ses avenues en éventail;
+non loin, coupant l'horizon d'une ligne sombre, se dressait une chaîne
+de montagnes, dont les cimes se perdaient dans les nuages.
+
+--Eh! eh! grommela Ossipoff, les yeux fixés dans cette direction, c'est
+bien cela.
+
+--On dirait que vous vous reconnaissez, grommela l'Américain d'un ton
+railleur.
+
+--Si je me reconnais, riposta le vieillard, assurément. C'est une des
+régions que j'ai le plus souvent explorées... au télescope. Ainsi ce pic
+que vous apercevez-là, sur votre droite et qui paraît être le plus élevé
+de tous, a déjà été mesuré plusieurs fois, d'abord par Schroëter en
+1789, puis en 1833 et en 1836, par Beer et Madler... aussi par moi-même,
+il y a quelques années à peine... eh bien! nous sommes tous tombés
+d'accord pour donner, à ce pic, une hauteur de quarante kilomètres
+environ.
+
+--Et il nous va falloir grimper cela à pied? grommela Farenheit.
+
+--À moins que vous ne comptiez monter en funiculaire, riposta Fricoulet
+gouailleur.
+
+L'Américain haussa les épaules d'un mouvement furieux.
+
+--Depuis de si longues semaines que je n'ai point fait usage de mes
+jambes, dit-il, j'ai les articulations rouillées, et, véritablement, je
+ne sais si j'aurai les forces nécessaires...
+
+--On pourra vous louer des habitants du pays de Boos, dit Gontran en
+riant, cela vous remplacera les mulets dont on se sert, en Suisse, dans
+certaines ascensions.
+
+Ossipoff hochait la tête, tout pensif.
+
+--Il nous faudra au moins huit jours pour arriver là-haut, murmura-t-il.
+
+--Le fait est, ajouta Fricoulet, que le Mont-Blanc n'est qu'une vulgaire
+taupinière à côté de ce sommet monstrueux.
+
+--Mais, poursuivit l'Américain avec une légère inquiétude dans la voix,
+arrivés là-haut nous ne pourrons plus respirer...
+
+--À ce point de vue là, rien à craindre, répliqua l'ingénieur; au pis
+aller, nous avons nos _respirols_, mais je doute que nous ayons besoin
+de nous en servir; l'atmosphère doit être encore assez dense pour
+permettre à nos poumons terrestres de fonctionner à l'aise.
+
+Tout en parlant, les Terriens, guidés par Brahmès, s'étaient mis en
+marche et bientôt ils s'étaient engagés dans un chemin en lacet,
+serpentant au milieu d'énormes roches.
+
+Pendant près d'une heure, ils montèrent, suant, soufflant, geignant,
+maugréant; puis soudain le signal de la halte fut donné et Ossipoff
+auquel le Vénusien causait avec animation, s'approcha de Farenheit.
+
+--Rassurez-vous, sir Jonathan, dit-il, vos jambes n'auront pas la peine
+de vous refuser un service que vous ne leur demanderez pas. Grâce aux
+Vénusiens, qui ont, paraît-il, à desservir un hôpital installé presque
+au sommet même de cette montagne, nous la gravirons sans fatigue, dans
+un véhicule très commode et très simple.
+
+--Un véhicule! s'écria Fricoulet très intéressé... mais quelle sorte de
+véhicule?
+
+Comme il achevait ces mots, d'une anfractuosité de rochers sortit un
+grand chariot, monté sur une douzaine de roues en bronze, basses et fort
+larges; à l'avant, à une sorte de timon très court, une chaîne de bronze
+était attachée, se déroulant, à perte de vue, sur le flanc de la
+montagne.
+
+--Mais c'est le système des remorqueurs qui font le service entre Rouen
+et Paris, s'écria Gontran.
+
+--Sauf que nous ne voyons pas le remorqueur, riposta l'ingénieur.
+
+Interrogé, Brahmès expliqua que sur le versant opposé de la montagne une
+armée d'habitants de Boos, attelés à la chaîne, descendaient jusqu'à la
+plaine, formant ainsi contrepoids.
+
+Rapidement, on chargea sur le chariot, tous les ustensiles et les
+bagages des voyageurs, ainsi que les différentes pièces du réflecteur
+qu'il s'agissait d'installer à nouveau au sommet de la montagne.
+
+Puis, le signal du départ fut donné et l'ascension commença.
+
+En vingt-quatre heures, après plusieurs haltes effectuées à différentes
+hauteurs, pour permettre sans doute à la machine humaine de prendre
+quelque repos, on arriva à une hauteur de trente kilomètres; là, on
+abandonna le véhicule et il fallut continuer le voyage à pied, au milieu
+d'une couche de nuages si épaisse qu'on ne voyait point à dix pas autour
+de soi, longeant des précipices énormes dont la vue seule donnait le
+vertige.
+
+Enfin, au bout de soixante heures de fatigues surhumaines, et après
+avoir, par miracle, échappé à la mort qui les guettait, presque à chaque
+pas, Ossipoff et ses compagnons arrivèrent au plateau qui couronnait la
+montagne et dominait, de quarante-deux kilomètres le niveau des océans
+vénusiens.
+
+Là, on prit un peu de repos; puis on déballa les appareils et dès le
+lendemain le travail commença, travail gigantesque, insensé, et que pour
+mener à bien, l'énergie et l'opiniâtreté des Terriens furent tout juste
+suffisantes: heureusement Brahmès, investi pour cette circonstance de
+toute l'autorité royale, avait pris sa besogne à cœur et ne laissait pas
+une minute de repos à l'armée d'esclaves travaillant sous ses ordres.
+
+[Illustration]
+
+--Alcide! dit tout à coup Gontran à Fricoulet, il y a une chose qui me
+tourmente.
+
+--Laquelle?
+
+--Dans un voyage du genre de celui que nous avons entrepris, le
+principe, n'est-ce pas, pour s'élancer d'une planète sur l'autre, est de
+profiter des moments où elles sont le plus rapprochées.
+
+--Assurément... c'est l'A, B, C de la logique.
+
+--Aussi, pour aller de la Terre à la Lune, nous avons profité du
+périgée.
+
+--Tout comme Sharp, en partant à notre place, a profité de l'époque à
+laquelle la Lune et Vénus se trouvent à leur plus grande proximité l'une
+de l'autre c'est-à-dire du périaplérodite...
+
+--Et si je ne me trompe, il a encore appliqué le même principe en
+partant, il y a un mois pour Mercure?
+
+--Comme de juste... mais où veux-tu en venir?
+
+--À te poser cette question: à quel point de son orbite se trouvera
+Mercure, quand nous quitterons ce monde?
+
+--Si nous pouvons, comme c'est probable, partir demain, Mercure sera en
+quadrature avec le Soleil, c'est-à-dire que, relativement à une ligne
+allant de cet astre à la planète où nous nous trouvons, il formera un
+angle droit.
+
+--Alors, murmura Gontran effrayé, ce ne sera plus neuf millions de
+lieues que nous aurons à franchir?
+
+--Non, ce sera treize millions et demi.
+
+Le jeune comte fit un bond formidable.
+
+--En ce cas, il est inutile de partir, nous n'atteindrons pas Mercure.
+
+--Tranquillise-toi; avec des gaillards comme nous, quelques millions de
+lieues de plus ou de moins importent peu... Avant une semaine, la
+planète des commerçants et des voleurs nous donnera l'hospitalité.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+À TRAVERS L'ESPACE INTERPLANÉTAIRE
+
+[Illustration]
+
+
+MICKHAIL Ossipoff, la face collée à l'un des hublots de la logette,
+sondait curieusement l'espace; Fricoulet, son inévitable carnet à la
+main, alignait des colonnes de chiffres; Jonathan Farenheit ronflait à
+poings fermés; Gontran, assis sur le divan, à côté de son ami, les
+coudes sur les genoux et le front dans les mains, était immobile comme
+une statue.
+
+Tout à coup, un soupir profond, déchirant, fit tressaillir l'ingénieur,
+il suspendit ses calculs, et posant doucement la main sur l'épaule de M.
+de Flammermont:
+
+--Qu'as-tu? murmura-t-il... tu t'ennuies?
+
+Le jeune comte secoua la tête.
+
+--Je viens de calculer, répondit-il, que voilà juste dix-huit mois que
+j'ai demandé la main de Séléna.
+
+Fricoulet eut un petit rire satanique.
+
+--Et tu te trouves, sans doute, malheureux de n'être pas plus avancé
+aujourd'hui qu'il y a dix-huit mois, fit-il en haussant les épaules...
+mais, mon cher ami, tu ignores ton bonheur.
+
+Et il ajouta d'un ton déclamatoire, en levant les yeux vers le sommet de
+la logette:
+
+--_O fortunatos nimium_...[3]
+
+[Illustration]
+
+M. de Flammermont se redressa.
+
+--Alcide, grommela-t-il, tu m'impatientes à la fin, avec tes éternelles
+plaisanteries... J'aime Séléna, je dois l'épouser!
+
+--De quoi te plains-tu?... Les moments pendant lesquels on fait la cour
+à sa fiancée, ne sont-ils pas les plus heureux du mariage...
+
+--Si tu appelles cela faire sa cour? s'exclama M. de Flammermont, tu
+n'es guère difficile, en vérité!
+
+--C'est le seul moyen de ne pas s'apercevoir de ses défauts réciproques!
+
+--En attendant, je me sens ridicule... je tourne au Juif-Errant!
+
+--Les voyages forment la jeunesse, ricana l'ingénieur, quant à moi, en
+dépit de tout ce que tu pourras dire, je persiste à bénir les différents
+incidents qui retardent le moment où tu passeras au cou le collier de
+l'esclavage.
+
+Ce mot fit tressaillir Ossipoff dont l'attention, depuis quelques
+instants, était distraite par la conversation des deux jeunes gens, il
+tourna brusquement le dos au hublot et s'adressant à Fricoulet:
+
+--Voilà une expression, monsieur l'ingénieur, qui, s'adressant à ma
+fille, me semble malsonnante.
+
+--Eh! monsieur, vous avez votre opinion sur l'astronomie, j'ai la mienne
+sur le mariage, voilà tout.
+
+Le vieillard fronça le sourcil et dit à M. de Flammermont:
+
+--Je suis étonné, mon cher Gontran, que vous permettiez à monsieur, bien
+qu'il soit votre ami, de s'exprimer de la sorte lorsqu'il parle de votre
+fiancée!
+
+--Sa fiancée! s'écria plaisamment Fricoulet... vous avouerez, monsieur
+Ossipoff, qu'elle l'est bien peu, Gontran, lui-même, me le faisait
+observer tout à l'heure.
+
+--Alcide! fit sévèrement le jeune comte.
+
+--Ce que M. Fricoulet vient de dire est-il vrai? demanda Ossipoff en se
+tournant vers Gontran.
+
+Celui-ci, fort embarrassé, ne savait guère que répondre:
+
+--Mon Dieu! balbutia-t-il, vous conviendrez vous même que la situation
+est étrange, je vous demande la main de votre fille, il y a dix-huit
+mois, à Saint-Pétersbourg, nous sommes aujourd'hui...
+
+--À quinze cent mille lieues de la planète Vénus, dit Fricoulet en
+consultant son carnet.
+
+--À quinze cent mille lieues de la planète Vénus, répéta Gontran, et je
+commence à croire que je suis moins loin de Saint-Pétersbourg que de la
+date si chère où je pourrai mener à l'autel ma chère Séléna!
+
+Mickhaïl Ossipoff se croisa les bras sur la poitrine:
+
+--En vérité, dit-il d'un ton quelque peu acerbe, je ne m'attendais pas à
+vous entendre parler de la sorte... est-ce moi qui suis allé vous
+trouver pour vous demander votre main? est-ce moi qui vous ai forcé à me
+faire cette déclaration que vous m'avez faite à l'observatoire de
+Poulkowa et que je me rappelle textuellement: «Ce ne sont pas des
+millions, des billions et même des trillions de lieues qui peuvent
+effaroucher un amour tel que le mien.»
+
+Le vieillard se tut un moment, foudroyant d'un regard Gontran qui
+courbait la tête.
+
+Puis il ajouta avec un petit ricanement:
+
+--Cela, rien ne vous forçait à le dire!... Vous avez parlé de trillions
+de lieues, et pour quelques millions à peine que vous avez parcourues,
+vous voilà déjà regrettant votre parole.
+
+--Monsieur Ossipoff, répliqua Gontran avec beaucoup de dignité, vous
+donnez à une mauvaise plaisanterie de mon ami Fricoulet, un sens que
+lui-même n'a certainement pas voulu lui donner... je ne regrette rien;
+ce que j'ai fait, je le referais encore; mais si vous me voyez si
+sombre, si nerveux, n'en cherchez pas la cause ailleurs que dans ma
+grande affection pour Mlle Séléna.
+
+Il avait prononcé ces paroles d'une voix grave, profonde et pleine
+d'émotion.
+
+Sans dire un mot, le vieillard lui tendit la main.
+
+Derrière eux, un juron éclata: c'était Farenheit qui, réveillé depuis
+quelques instants, assistait, silencieux, à l'entretien.
+
+--_By God!_ grommela-t-il, et dire que tout cela est la faute de ce
+gredin... de ce misérable...
+
+Ses dents grinçaient, ses joues tremblaient et ses mains s'ouvraient et
+se refermaient convulsivement, dans un geste d'étranglement.
+
+--On ne pourra donc jamais l'empoigner, ajouta-t-il furieux.
+
+[Illustration]
+
+--Prenez patience, sir Jonathan, répondit Fricoulet, dans quatre jours,
+nous serons sur Mercure et là, espérons-le du moins, vous pourrez vous
+livrer aux douceurs de la vengeance.
+
+--La vengeance, murmura l'Américain, est un plat qui devrait se manger
+chaud, comme la soupe.
+
+L'ingénieur hocha la tête.
+
+--Eh! Eh! fit-il, cela dépend des goûts... on prétend que les gourmets
+la préfèrent froide.
+
+--Ah çà! dit Farenheit en s'adressant à Ossipoff, j'espère bien que,
+aussitôt votre fille retrouvée et ce coquin de Sharp puni, nous ferons
+machine en arrière pour toucher Terre.
+
+Ossipoff eut un brusque tressaillement; un voile sombre s'étendit sur
+son visage dont les muscles se contractèrent soudain, et il répondit
+d'une voix sourde, à peine distincte:
+
+--Si c'est possible!
+
+L'Américain fit un bond.
+
+--Comment! si c'est possible! _By God!_ il faudra bien que cela le soit.
+Je ne suis pas comme M. de Flammermont, moi; je ne me suis pas engagé à
+faire le tour du monde sidéral,--la gloire, moi, ce n'est pas mon
+fait--je ne suis pas astronome, je ne suis qu'un simple marchand de
+porcs... et l'astronomie je m'en moque comme un poisson d'une pomme...
+
+Il s'arrêta un moment pour souffler et poursuivit:
+
+--Ma maison de commerce me réclame... d'un autre côté, les actionnaires
+de la «Moon's diamantal Company» sont capables de croire que je leur ai
+joué le tour... enfin, voici bientôt venir l'époque des élections pour
+la présidence de l'Excentric Club... et j'en ai fait suffisamment pour
+que mon élection soit assurée... donc, je vous en préviens, aussitôt mon
+compte avec Sharp réglé, je demande à m'en aller.
+
+--Et vous, monsieur Fricoulet, demanda Ossipoff, non sans anxiété,
+êtes-vous aussi pressé que sir Jonathan, de revoir notre planète natale?
+
+--À vrai dire, monsieur Ossipoff, répliqua le jeune ingénieur, je ne
+vous cacherai pas que cette course, à travers les astres, commence à me
+paraître monotone... et, bien que je n'engraisse pas de porcs au
+boulevard Montparnasse, bien que je n'aie pas d'actionnaires auxquels il
+me faille rendre des comptes, bien que je n'aie posé ma candidature à la
+présidence d'aucun cercle--excentrique ou autre...--j'emboîterais assez
+volontiers le pas à sir Jonathan.
+
+[Illustration]
+
+Le vieillard réfléchit quelques instants, puis, se retournant vers M. de
+Flammermont:
+
+--Vous avez entendu, mon cher Gontran, ce que viennent de dire ces
+messieurs... comme rien, au fond, ne les oblige à poursuivre le voyage
+en notre compagnie, il vous faut leur faciliter les moyens de regagner
+notre point de départ, c'est-à-dire la Terre... en conséquence, je vous
+laisse le soin de songer à ces moyens...
+
+Sur ce, il tourna les talons et s'en fut reprendre sa place aux hublots.
+
+Farenheit avait l'air fort satisfait et son attitude contrastait
+étrangement avec l'expression penaude du visage de Fricoulet.
+
+M. de Flammermont, lui, regardait son ami, en souriant avec ironie.
+
+--Corbleu! nous voilà bien, grommela l'ingénieur... mieux valait nous
+dire nettement que nous étions liés à lui indissolublement.
+
+--Hein? fit l'Américain en redressant l'oreille.
+
+Gontran marcha lourdement sur le pied de Fricoulet; celui-ci fit la
+grimace, mais comprit l'avertissement et se tut.
+
+--Vous disiez? insista Farenheit...
+
+--Moi! mais rien... si... je me rappelle... je voulais dire que la
+situation de M. de Flammermont est fort difficile... il n'est pas
+douteux, parbleu! qu'il ne trouve un moyen de nous rapatrier...
+seulement, ce qui le gênera, ce sera pour le mettre à exécution, ce
+moyen.
+
+--Baste! fit sir Jonathan, Mercure est un monde comme un autre,
+j'imagine...
+
+--Comme un autre! bougonna l'ingénieur... cela dépend de ce que vous
+entendez par là: songez que Mercure est distant du soleil, à peine de
+57,250,000 kilomètres, soit 14,300,000 lieues, que son diamètre ne
+mesure pas plus de 1,200 lieues et que son volume égale seulement les 38
+centièmes de celui de la Terre.
+
+--Eh bien! qu'importe tout cela?
+
+Le visage de Fricoulet refléta un ahurissement profond et se tournant
+vers Gontran:
+
+--Tu l'entends, s'écria-t-il, il demande ce qu'importent à un monde, sa
+distance du Soleil, son diamètre et son volume; mais, sauvage que vous
+êtes! il importe si bien que Mercure est la plus petite planète de tout
+le système solaire, en outre que c'est la plus rapprochée de l'astre
+central.
+
+--Conclusion?
+
+--Conclusion! Mercure ne peut être un monde comme un autre, sans compter
+que son orbite est très excentrique,--c'est-à-dire qu'elle a la forme
+d'une ellipse dont le soleil occupe l'un des foyers... si bien que la
+différence entre l'aphélie et la périhélie est de six millions de
+lieues... hein! six millions, c'est joli pour une orbite qui ne mesure
+que vingt-huit millions de lieues de diamètre et que la planète parcourt
+en quatre-vingt huit jours...
+
+[Illustration]
+
+--En quatre-vingt-huit jours, répéta Gontran étonné... l'année n'a que
+quatre-vingt-huit jours?
+
+--Et savez-vous qu'elle est la conséquence de cette marche rapide, c'est
+que, transporté sur Mercure, un enfant Terrien saurait lire et écrire à
+peine âgé d'un an; qu'un gamin de cinq ans serait un adulte et que
+nous-mêmes serions centenaires.
+
+--Des années de quatre-vingt-huit jours, murmura M. de Flammermont,
+c'est cela qui ferait le bonheur des concierges et des enfants.
+
+--Pourquoi donc? demanda Farenheit.
+
+--Dame! à cause des étrennes.
+
+Fricoulet secoua la tête.
+
+--Pour ma part, dit-il, je doute que la civilisation mercurienne en soit
+déjà arrivée là.
+
+[Illustration]
+
+--Cependant, j'ai lu dans les _Continents célestes_ que l'intensité de
+la chaleur solaire, dix fois plus grande que pour la Terre, devait avoir
+développé la vie avec une rapidité incroyable à la surface de Mercure.
+
+Ossipoff se retourna:
+
+--Cette supposition ne me paraît pas juste, dit-il; car les observations
+télescopiques et spectroscopiques ont établi, d'une manière irréfutable,
+que Mercure est entouré d'une atmosphère considérable, très épaisse,
+dans laquelle flottent quantité de nuages et qui protège la planète
+contre l'ardeur dévorante des rayons solaires quand elle est à son
+périhélie; elle empêche également l'évaporation trop rapide de la
+chaleur, lorsque Mercure se trouve à son aphélie...
+
+--Alors?
+
+--Alors je conclus, tout en tenant compte de l'intensité de chaleur, que
+ce monde étant le dernier né de l'Univers, doit se trouver dans le même
+état où se trouvait la Terre, à l'époque primaire.
+
+Le visage de Farenheit était devenu soucieux.
+
+--Dans ces conditions-là, grommela-t-il, j'ai bien peur que M. de
+Flammermont ne puisse, de sitôt, me mettre à même de revoir le pavillon
+étoilé des États-Unis.
+
+Le jeune homme haussa les épaules.
+
+--Que voulez-vous, sir Jonathan, dit-il, à l'impossible nul n'est tenu,
+et j'aurai beau me torturer la cervelle, si je ne trouve, sur Mercure,
+aucune humanité capable de me donner un coup de main, je crains bien que
+vous ne soyez condamné à jouir de notre société plus longtemps que vous
+ne le souhaitez.
+
+Et, prenant un air grave pour s'adresser à Ossipoff:
+
+[Illustration]
+
+--Cependant, dit-il, tout en reconnaissant le bien fondé de votre
+raisonnement, notamment en ce qui concerne l'âge de Mercure, il me
+semblait que, dans son _Cosmotheoros_, l'illustre astronome Huygens
+établissait l'existence d'une humanité semblable à la nôtre.
+
+Le vieillard se prit à rire:
+
+--Il en est des théories de Huygens comme de celles de Fontenelle,
+d'après lesquelles les habitants de Mercure seraient de petits êtres,
+vifs, agiles, toujours en mouvement, et noirs comme des nègres
+d'Éthiopie; je ne crois pas plus à cette humanité-là qu'à celle inventée
+par le baron de Holberg, dans son roman: _Voyage de Nicolas Klimius dans
+les planètes souterraines_. L'homme-plante et l'homme-guitare imaginés
+par lui n'ont pas plus raison d'être que les nègres de Fontenelle, les
+hommes de Huygens et ceux du _Voyage au monde de Mercure_, publié au
+XVIIIe siècle.
+
+Ses compagnons, Farenheit lui-même, l'écoutaient avec un visible
+intérêt; alors pour conclure, le vieillard ajouta:
+
+--C'est déjà, pour le savant et le philosophe, un travail considérable
+que de songer aux humanités existantes sans se préoccuper encore de la
+forme que pourront affecter les humanités futures... laissons les
+siècles s'écouler et alors seulement nos petits-neveux pourront
+s'occuper de résoudre ces problèmes.
+
+Sur ces mots, il retourna à son poste d'observation, laissant
+l'Américain tout déconfit par ces révélations.
+
+--Que fais-tu donc là? demanda Gontran en voyant Fricoulet examiner avec
+attention une sorte de cadran fixé à l'extrémité du pivot central de la
+sphère.
+
+--Tu le vois, je consulte mon «rapidimètre».
+
+Et, à un haussement de sourcils interrogatifs du jeune comte,
+l'ingénieur ajouta:
+
+--C'est un indicateur de mon invention au moyen duquel je puis, à tous
+moments, m'assurer que les ondes lumineuses parviennent bien à la sphère
+et l'actionnent avec la même force.
+
+--Très pratique, approuva Gontran; mais le système?
+
+--Écoute, je vais être aussi clair que possible; à toi de comprendre si
+tu peux... Qui soutient et pousse dans l'espace notre véhicule? les
+vibrations lancées par le réflecteur vénusien; de ces vibrations, j'en
+emploie une partie infinitésimale à actionner un radiomètre tournant
+dans son ampoule de verre; deux engrenages conduisent l'aiguille qui
+tourne devant ce cadran. Tant que le radiomètre fonctionne à grande
+vitesse, l'aiguille est poussée à l'extrémité de sa course; si, pour une
+raison ou pour une autre, le fonctionnement se ralentissait, un ressort
+ramènerait plus ou moins l'aiguille vers le zéro... as-tu compris?
+
+[Illustration]
+
+--Tellement bien compris, répliqua Gontran dont l'œil ne quittait plus
+le «rapidimètre», que j'en ai eu un frisson par tous les membres; alors,
+lorsque cette aiguille sera à zéro...
+
+--Si elle est à zéro avant que nous n'atteignions la zone attractive de
+Mercure, nous retomberons sur Vénus.
+
+Et voyant l'effet déplorable produit par cette déclaration sur son ami,
+l'ingénieur ajouta:
+
+--Mais rassure-toi, il n'y a aucune raison pour qu'un semblable accident
+survienne... et puis, surviendrait-il, que nous sommes assez accoutumés
+aux chutes pour n'en pas craindre une de plus.
+
+--Aussi, repartit Gontran, n'est-ce point la crainte de me rompre les os
+qui me fait trembler... c'est tout le temps que nous perdrions à revenir
+sur nos pas, alors que Sharp continue à marcher de l'avant.
+
+Ce disant, il considérait l'instrument avec anxiété.
+
+--Dans ce moment, demanda-t-il, comment nous comportons-nous?
+
+--Nous filons à toute vitesse et, si mes calculs sont exacts, avant
+quarante-huit heures nous aurons franchi le point neutre.
+
+Farenheit se frotta les mains avec énergie.
+
+--Alors, l'accident pourra se produire, grommela-t-il, nous tomberons...
+mais qu'importe, puisque nous tomberons sur Mercure.
+
+Sa phrase s'acheva dans un formidable bâillement.
+
+--Cette température sénégalienne pousse au sommeil, ne trouvez-vous pas?
+demanda-t-il en s'étendant sur le divan.
+
+--Eh! eh!... c'est contagieux, fit plaisamment Fricoulet en voyant
+Gontran s'allonger, lui aussi, à sa place habituelle.
+
+--C'est bien possible! répliqua le jeune homme à haute voix, de façon à
+être entendu d'Ossipoff.
+
+Et d'un clignement d'yeux appelant son ami près de lui:
+
+--Chut! murmura-t-il, je vais profiter de ce que M. Ossipoff est plongé
+dans ses contemplations, pour étudier un peu Mercure.
+
+L'ingénieur était ébahi.
+
+--Tu as une singulière façon d'étudier les astres, répondit-il sur le
+même ton... à moins que tu ne pries Morphée de t'envoyer des rêves
+astronomiques, je ne vois pas trop comment...
+
+M. de Flammermont sourit finement et, tirant de dessous sa couverture de
+voyage un volume qu'il ouvrit:
+
+--Et les _Continents célestes!_ les comptes-tu pour rien?...
+
+--Compris, répliqua Fricoulet; eh bien! je te laisse à ta leçon; pioche
+ferme; moi, je vais aussi travailler un peu...
+
+Et il alla s'installer à un hublot voisin de celui où le vieillard
+s'était établi avec sa lunette.
+
+Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que l'oreille de l'ingénieur fut
+désagréablement frappée par deux bruits sonores, mais de tonalités
+différentes qui emplissaient la logette.
+
+Il se retourna et vit Gontran qui s'était assoupi, le nez sur l'ouvrage
+de son illustre homonyme, et qui mêlait ses ronflements à ceux de
+l'Américain.
+
+[Illustration]
+
+Une quarantaine d'heures s'écoulèrent ainsi dans une monotonie
+désespérante pour M. de Flammermont et Jonathan Farenheit, le premier
+soupirant pour Séléna, le second rugissant après Sharp; puis, quand ils
+avaient suffisamment l'un soupiré, l'autre rugi, ils cherchaient, dans
+le sommeil l'oubli de leur amour stérile et de leur haine impuissante.
+
+Quant à Ossipoff et à Fricoulet, ils ne quittaient guère leurs hublots
+d'observation que pour prendre le repos strictement nécessaire au
+maintien de leurs forces; tout le reste de leur temps, ils le passaient,
+l'œil vissé à la lunette ou la main noircissant leurs carnets de calculs
+interminables.
+
+On touchait à la fin du second jour, lorsque Gontran, impatienté de voir
+Fricoulet toujours assis à la même place et plongé dans ses calculs
+algébriques, s'approcha de lui.
+
+--Alors, fit-il, nous serions enfermés, pendant des années, dans cette
+cage que, pendant des années, tu regarderais et tu calculerais.
+
+[Illustration]
+
+--Ce ne sont point des années, répondit l'ingénieur, ce sont des siècles
+qu'il faudrait pour pouvoir, non pas comprendre, mais commencer à
+comprendre l'Univers.
+
+--Mais, en ce moment, que fais-tu?
+
+--J'établis, ou plutôt je cherche à établir un point délicat
+d'astronomie.
+
+Gontran leva les bras au ciel.
+
+--Encore! s'exclama-t-il; mais l'astronomie n'est donc remplie que de
+points délicats?
+
+--Il y a une étoile connue, classée par Groombridge, sous le numéro
+1830, qui plonge les savants dans une perplexité profonde, à cause de sa
+prodigieuse vitesse de translation.
+
+--Les étoiles «fixes» marchent donc! interrompit le jeune comte.
+
+Fricoulet lui saisit le bras en lui désignant, d'un hochement de tête,
+Mickhaïl Ossipoff.
+
+Heureusement, le vieillard, plongé dans la contemplation du ciel,
+n'avait rien entendu.
+
+--Si elles marchent! riposta l'ingénieur, assurément, et même avec une
+certaine rapidité; ainsi, celle dont je te parle, Groombridge, franchit
+320 kilomètres par seconde.
+
+Gontran arrondit ses yeux.
+
+--320 kilomètres par seconde! balbutia-t-il.
+
+--C'est ce qui fait supposer qu'elle n'appartient pas à notre Univers
+visible; car un corps, attiré par l'ensemble des soleils que nous
+connaissons, n'atteindrait pas une vitesse supérieure à 40 kilomètres
+par seconde.
+
+--Et le but de tes recherches?
+
+--Est d'élucider l'origine et la provenance de cette étoile qui arrive
+du fond de l'incommensurable infini.
+
+Gontran haussa les épaules et murmura avec un sourire railleur:
+
+--Et voilà à quoi les savants passent leur temps et épuisent le génie
+que leur a donné le Créateur!...
+
+Il ricana et ajouta d'un ton dédaigneux:
+
+--Et tu crois que tu ne serais pas plus utile à tes semblables en
+cherchant à résoudre les problèmes sociaux sous lesquels se trouve
+écrasée notre pauvre humanité qu'en t'épuisant en stériles études sur
+Groombridge, numéro 1830?
+
+Fricoulet allait riposter, son ami ajouta:
+
+--Et quand on pense que cette étoile, dont les destinées te préoccupent,
+est peut-être éteinte depuis vingt mille ans, que l'astre, duquel est
+jailli ce rayon lumineux, est peut-être allé, depuis des siècles et des
+siècles, rejoindre les vieilles lunes!
+
+[Illustration]
+
+Ces paroles, qui trahissaient de la part du jeune homme un certain
+mépris de la science chère à Ossipoff, contenaient cependant une
+apparence de logique; aussi, tout d'abord, Fricoulet demeura-t-il
+interdit.
+
+En ce moment, un _by God!_ semblable à un coup de tonnerre éclata
+derrière eux.
+
+Du même mouvement, tous les trois se retournèrent et aperçurent Jonathan
+Farenheit, figé dans une immobilité de statue, les cheveux hérissés
+d'horreur, les traits convulsés, les yeux agrandis, avec, sur tout le
+visage une expression d'épouvante intraduisible.
+
+Les deux bras étendus, il avait les index de ses deux mains dirigés vers
+le «rapidimètre.»
+
+Le premier, Fricoulet comprit le sens de cette immobilité tragique; il
+courut jusqu'à l'instrument et poussa un cri d'effroi:
+
+--Arrêtés!
+
+Ce seul mot fit blêmir Ossipoff et M. de Flammermont qui répétèrent
+d'une voix atterrée:
+
+--Arrêtés!...
+
+[Illustration]
+
+L'aiguille, en effet, marquait zéro.
+
+Farenheit, sorti de sa stupeur, s'arrachait les cheveux.
+
+--Si encore nous étions dans la zone de Mercure, grondait-il.
+
+--Malheureusement, nous sommes toujours dans celle de Vénus, répliqua
+Fricoulet.
+
+Et il ajouta, en jetant à Ossipoff un regard interrogateur:
+
+--Mais que diable a-t-il pu arriver?
+
+Le vieillard répondit par un haussement d'épaules.
+
+--Peut-être bien, n'est-ce que ton «rapidimètre» qui s'est détraqué,
+insinua Gontran, se rattachant à ce suprême espoir.
+
+--C'est peu probable, répliqua l'ingénieur; en tout cas, il y a une
+manière bien simple d'être fixé à ce sujet, c'est d'y aller voir.
+
+[Illustration]
+
+Et, sans en dire plus long, il endossa son scaphandre, vissa avec soin
+le casque métallique, après y avoir introduit une tablette d'oxygène
+solidifié, et, soulevant la trappe pratiquée dans le plancher de la
+logette, s'engagea dans l'escalier qui conduisait à l'intérieur de la
+sphère.
+
+La première chose qu'il constata, grâce à la lanterne de magnésium dont
+il s'était muni, c'est que l'axe central, autour duquel s'opérait la
+rotation de la sphère, était immobile; à part cela, tout était en aussi
+bon état qu'au moment du départ.
+
+Très perplexe, il allait rejoindre la logette, lorsque, poussé par un
+inexplicable pressentiment, il descendit jusqu'aux derniers échelons
+aboutissant à l'ouverture inférieure de la sphère et là, se pencha sur
+l'abîme.
+
+Un cri s'échappa de sa poitrine.
+
+Il s'attendait, en effet, à apercevoir, au-dessous de lui dans l'espace,
+le point lumineux que devait former sur Vénus le foyer du réflecteur,
+grâce au rayonnement duquel la sphère se soutenait dans l'infini.
+
+Mais l'espace était sombre, le point lumineux s'était éteint, la planète
+elle-même avait disparu.
+
+Vivement, l'ingénieur rejoignit ses compagnons, il se débarrassa du
+scaphandre et, pour la première fois depuis que l'on avait quitté la
+Terre, sur son visage apparurent les marques d'un abattement profond.
+
+--Mes amis, dit-il d'une voix grave, cette fois-ci nous sommes bien
+perdus.
+
+Et, en quelques mots, il leur fit part de sa découverte.
+
+--Mais qu'a-t-il pu arriver? gronda Farenheit.
+
+--Une chose toute simple, répondit Ossipoff, une chose que j'avais
+prévue et dont je n'avais pas voulu vous parler au moment du départ; à
+la suite d'un de ces cataclysmes météorologiques si fréquents à la
+surface de Vénus, une couche de nuages se sera interposée entre le
+Soleil et le réflecteur.
+
+--Alors, nous allons retomber sur Vénus? grommela l'Américain dont la
+rage convulsait les traits.
+
+--C'est probable, répliqua Ossipoff, nous devons même tomber déjà,
+c'est, au surplus, une chose facile à vérifier.
+
+[Illustration]
+
+Il tira d'une de ses poches un petit appareil formé d'un cadre
+métallique allongé; deux fils fins, dont l'un mobile, traversaient
+verticalement ce cadre, en écartant ou en rapprochant ces deux fils,
+l'un de l'autre, au moyen d'une vis, on mesurait le diamètre d'un objet
+quelconque.
+
+Le vieillard fixa cet instrument à l'oculaire de la lunette et dit à
+Fricoulet:
+
+--Tenez, regardez vous-même.
+
+L'ingénieur braqua l'instrument sur le Soleil, tourna insensiblement la
+vis de rappel pour élargir, à la distance convenable, les deux fils du
+micromètre.
+
+[Illustration]
+
+--Eh bien? demanda Ossipoff après un instant.
+
+--Les deux fils sont tangents aux bords du Soleil.
+
+--Quelle mesure obtenez-vous?
+
+--Soixante-cinq minutes, répondit Fricoulet en abandonnant l'instrument.
+
+--Nous vérifierons dans un quart d'heure.
+
+Est-il utile de dire que ces quinze minutes parurent longues comme
+quinze siècles à ces malheureux dont l'angoisse étreignait la poitrine?
+
+Mickhaïl Ossipoff, seul, conservait son sang-froid, du moment que l'on
+n'avançait plus, on tombait, et pouvait-on tomber autre part que sur
+Vénus?
+
+Sa montre à la main, il considérait, impassible, l'aiguille qui,
+lentement, se traînait sur le cadran.
+
+--Regardez, dit-il enfin.
+
+De nouveau, Fricoulet mit l'œil à la lunette.
+
+--Eh bien! fit le vieillard, vous devez constater une diminution
+sensible du disque solaire.
+
+Puis tout à coup, regardant la vis que l'ingénieur faisait tourner
+doucement entre ses doigts:
+
+--Mais que faites-vous? s'écria-t-il, vous avez perdu la tête! ne
+voyez-vous pas que vous éloignez les fils au lieu de les rapprocher?
+
+Fricoulet ne répondait pas; pâle, les lèvres serrées, la poitrine
+soulevée par une respiration haletante, il étreignait la lunette de la
+main gauche, tandis que de la main droite il manœuvrait le micromètre.
+
+Enfin, d'une voix étouffée:
+
+--Monsieur Ossipoff, balbutia-t-il, le disque solaire ne diminue pas.
+
+--Comment, il ne diminue pas! cela est impossible! nous ne sommes pas au
+point neutre, et, par conséquent, nous ne pouvons être immobiles...
+l'émotion vous trouble la vue... le disque doit diminuer...
+
+L'ingénieur se redressa et, passant la main sur son front inondé d'une
+sueur moite et glacée:
+
+--Vous avez raison, murmura-t-il, c'est l'émotion, sans doute, qui me
+fait mal voir.
+
+--Mais, enfin, que voyez-vous?
+
+--Le disque solaire augmente.
+
+À ces mots, Ossipoff fit un bond prodigieux.
+
+[Illustration]
+
+--Vous êtes fou! s'exclama-t-il en haussant les épaules.
+
+Sans façon, il bouscula Fricoulet et prit sa place, mais à peine eut-il
+appliqué son œil à l'oculaire, qu'il poussa un cri étouffé et se recula
+en levant les bras au ciel, dans un geste plein de stupéfaction.
+
+--C'est prodigieux!... incompréhensible... surnaturel... vous avez bien
+vu... car, à moi aussi, il me semble que le disque solaire a
+augmenté!... il marque maintenant soixante-cinq minutes, dix-huit
+secondes!
+
+Un moment, ils se regardèrent tous quatre en silence, atterrés par cet
+incompréhensible phénomène.
+
+--_By God!_ s'écria tout à coup Farenheit, nous changeons de place, car
+voici les rayons solaires qui pénètrent par les hublots de côté.
+
+--C'est l'appareil qui se retourne, déclara Fricoulet.
+
+--Mais alors, nous tombons? demanda anxieusement M. de Flammermont.
+
+[Illustration]
+
+--Parbleu!
+
+--Mais, ou cela? sur Vénus? sur la Lune? sur la Terre? rugit
+l'Américain, en proie à une effroyable surexcitation, voyons, répondez
+quelque chose... vous êtes des savants, et votre métier est de savoir
+ces choses-là?
+
+Il avait saisi Gontran par le collet de sa jaquette et c'était lui qu'il
+prenait à partie.
+
+Un cri épouvantable, poussé par Ossipoff, lui fit lâcher prise.
+
+Tous tournèrent leurs regards vers le vieux savant.
+
+Il était horriblement pâle et, appuyé contre la paroi de la logette, il
+semblait prêt à perdre connaissance.
+
+Soudain il porta les deux mains à son visage et murmura:
+
+--Ah! c'est horrible!... c'est horrible!
+
+--Monsieur Ossipoff, implora Fricoulet, de grâce, dites-nous ce qui en
+est! Si vous vous rendez compte du phénomène qui se produit,
+expliquez-le nous, quelles qu'en doivent être les conséquences?
+
+Alors, le vieillard, fixant sur eux des regards dans lesquels brillait
+comme une lueur de folie, balbutia:
+
+--Nous tombons sur le Soleil!
+
+Farenheit poussa un épouvantable juron, tandis que, dans sa rage
+impuissante, il menaçait des poings toute l'immensité noire et morne
+malgré les éclatants rayons du soleil, où la mort... une mort
+épouvantable... horrible, les attendait.
+
+Gontran de Flammermont, anéanti, s'était laissé tomber sur le divan, et
+là, sans mouvements, sans pensée, balbutiant machinalement un seul nom:
+Séléna! il demeura de longues heures comme si la mort l'eut frappé déjà.
+
+Ossipoff était retourné à sa lunette, mesurant le grossissement lent,
+mais continu du disque solaire.
+
+Quant à Fricoulet, à l'écart dans un coin de la logette, son carnet à la
+main, il se livrait à des opérations algébriques gigantesques,
+noircissant le papier de chiffres et de figures trigonométriques,
+insouciant de l'océan de flammes dans lequel, quelques heures plus tard,
+ses compagnons et lui allaient être engloutis.
+
+Peu à peu la chaleur s'élevait et, dans l'intérieur de la logette, l'air
+surchauffé, devenait irrespirable.
+
+L'Américain, qui rôdait comme un ours en cage, s'approcha du
+thermomètre; il marquait 42 degrés centigrades au-dessus de glace.
+
+--_By God!_ gronda-t-il, serons-nous donc assez lâches pour attendre
+d'être dans cet épouvantable brasier... en tout cas, quant à moi, je
+suis bien décidé de ne pas attendre plus longtemps.
+
+Et sa main cherchait son revolver.
+
+--Mes amis, dit alors d'une voix suppliante Ossipoff, en tournant vers
+eux sa face angoissée, mes amis, me pardonnez-vous de vous avoir
+entraînés à votre perte?
+
+Les yeux pleins de larmes, les traits convulsés, les cheveux en
+désordre, le vieillard offrait l'image du désespoir le plus profond.
+
+Sans prononcer une parole, Gontran et l'Américain lui tendirent la main.
+
+--Et vous, monsieur Fricoulet, dit le vieux savant, me pardonnez-vous?
+
+Comme il achevait ces mots, l'ingénieur sauta sur ses pieds et s'écria
+d'une voix vibrante:
+
+--Je vous pardonne d'autant plus volontiers que vous n'avez rien à vous
+faire pardonner, par la raison toute simple que ce n'est pas à notre
+perte que vous nous avez entraînés, mais bien à notre but!...
+
+Ossipoff regarda Gontran en hochant la tête.
+
+--Le pauvre garçon est fou! murmura-t-il.
+
+--Pas si fou que cela, monsieur Ossipoff, pas si fou que cela; pendant
+que vous vous désespériez, moi j'ai travaillé et j'ai trouvé que notre
+vitesse, actuellement de vingt mille mètres par seconde, va toujours en
+augmentant.
+
+--Nous n'en arriverons que plus rapidement au brasier ardent qui doit
+nous dévorer, grommela l'Américain.
+
+--Non pas, riposta l'ingénieur: étant donnée notre vitesse, nous devons,
+conformément aux lois de la mécanique céleste, décrire autour du Soleil
+une courbe quelconque, ouverte ou fermée: parabole, hyperbole,
+ellipse... Eh bien! cette courbe, je viens de la calculer, et savez-vous
+une chose? elle se confond avec l'orbite même de Mercure que nous
+n'allons pas tarder à gagner de vitesse... Avant vingt-quatre heures,
+nous aurons rencontré Mercure...
+
+Ce disant, il tendait triomphalement ses calculs à Ossipoff.
+
+Mais celui-ci passa la feuille à Gontran en balbutiant:
+
+--Tenez, voyez vous-même... je suis tellement troublé...
+
+Fricoulet eut un haussement d'épaules plein d'ironie; puis, s'approchant
+du jeune comte, il lui prit les mains.
+
+--Tu sais, lui murmura-t-il à l'oreille, tu es décidément né sous une
+mauvaise étoile.
+
+Et comme M. de Flammermont le regardait avec étonnement.
+
+--Je commence à croire que ton mariage avec Séléna finira par se faire.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+GONTRAN RETROUVE SÉLÉNA ET FARENHEIT A DES NOUVELLES DE SHARP
+
+[Illustration]
+
+
+LA planète Mercure fait partie des cinq planètes connues de toute
+antiquité; mais elle a été sans doute la dernière découverte et
+identifiée; la plus ancienne mesure astronomique qui soit parvenue
+jusqu'à nous date de 265 ans avant notre ère, de l'an 294 de l'ère de
+Nabonassar, soixante ans après la mort d'Alexandre le Conquérant. Nous
+possédons aussi sur Mercure des observations chinoises, dont la plus
+ancienne appartient à l'année 118 avant notre ère.
+
+À cause de son rapprochement du Soleil, Mercure n'est visible pour nous
+que le soir ou le matin, jamais au milieu de la nuit, et toujours dans
+le crépuscule; c'est pourquoi, au temps des premières observations,
+comme cela s'était produit pour Vénus, on avait cru à l'existence de
+deux planètes différentes, l'une du matin, l'autre du soir...
+
+--Gontran! est-ce que vous dormez?
+
+En s'entendant appeler, le jeune homme ferma vivement le volume des
+_Continents célestes_ qu'il était occupé à parcourir et, le cachant sous
+sa couverture, se retourna du côté d'Ossipoff:
+
+--Non, cher monsieur, répondit-il, j'étais seulement assoupi... Qu'y
+a-t-il pour votre service?
+
+--S'il ne vous était pas trop désagréable de vous lever, je vous
+prierais de venir me rejoindre.
+
+M. de Flammermont dissimula un bâillement; néanmoins, il se leva.
+
+--Tenez, lui dit le vieillard en s'écartant de la lunette, regardez à
+votre tour... Je ne sais si je dois attribuer cela aux rayons ardents du
+Soleil, mais j'ai, depuis quelque temps, la vue très faible.
+
+Pendant qu'Ossipoff parlait, le jeune homme avait collé son œil à
+l'oculaire.
+
+--Eh bien! demanda-t-il, que désirez-vous savoir?
+
+--Sous quelle forme apercevez-vous la planète?
+
+--Comme vous devez l'avoir aperçue vous-même: sous la forme d'un premier
+quartier.
+
+--Bien! mais examinez soigneusement, je vous prie, les deux cornes; ne
+remarquez-vous rien?
+
+Gontran attendit un instant avant de répondre:
+
+--Ma foi, dit-il, non, je ne remarque rien...
+
+Les sourcils d'Ossipoff se contractèrent.
+
+--Alors, murmura-t-il, je me serais donc trompé, et Schroëter, Noble et
+Burton avec moi... c'est impossible.
+
+Il ajouta tout haut:
+
+--Les deux cornes de Mercure vous semblent-elles d'une identité absolue?
+
+Le jeune homme se tut quelques secondes; puis, tout à coup:
+
+--Non, dit-il, la corne australe est loin d'être aussi aiguë que
+l'autre... on dirait qu'elle est émoussée.
+
+Ossipoff jeta un cri de triomphe.
+
+--C'est bien cela... c'est bien cela, balbutia-t-il tout ému.
+
+Puis, après un moment:
+
+--Nous sommes quelques-uns, parmi les astronomes terrestres, qui avons
+cru remarquer cette inégalité entre les deux cornes mercuriennes... et
+cette remarque a une importance considérable, puisqu'elle établit
+l'existence, sur la planète, d'un sol accidenté.
+
+--Je serais assez curieux, dit Farenheit en intervenant dans la
+conversation, de savoir comment vous pouvez déduire cela logiquement.
+
+--Rien de plus simple: il suffit d'admettre que, près de cette corne
+méridionale, il existe un plateau montagneux très élevé qui arrête la
+lumière du Soleil et l'empêche d'aller jusqu'au point auquel, sans cette
+proéminence, la corne s'étendrait.
+
+--Mais cette hypothèse est également celle de Flammermont, s'écria
+Fricoulet.
+
+--Mon hypothèse, à moi! fit Gontran.
+
+--Non... celle de ton homonyme.
+
+--C'est une preuve, dit gravement le jeune comte, que les grands esprits
+se rencontrent souvent, lorsqu'il s'agit de résoudre les éternels
+problèmes de la Nature.
+
+--Et, sans doute, demanda Farenheit d'un ton sceptique, avez-vous pu
+faire comme sur la Lune, c'est-à-dire mesurer les montagnes
+mercuriennes?
+
+Ossipoff eut, à l'adresse de l'Américain, un regard dédaigneux:
+
+--Vous êtes comme Saint-Thomas, mon pauvre Sir Jonathan, répliqua-t-il,
+vous ne croyez aux choses que lorsque vous les touchez du doigt.
+
+Fricoulet eut un hochement de tête significatif.
+
+--Plaise à Dieu qu'il ne les touche pas trop rudement, grommela-t-il...
+car, avec une chute semblable, Dieu sait ce qu'il va advenir de nos os.
+
+Un léger frémissement courut par les membres de l'Américain; néanmoins,
+il fit bonne contenance, et s'adressant à Ossipoff:
+
+--Vous ne m'avez toujours pas répondu, dit-il.
+
+--Schroëter, calculant la mesure de la troncature du croissant,
+a évalué la hauteur de certains pics mercuriens à la deux cent
+cinquante-troisième partie du diamètre de la planète... ce qui leur
+donne environ dix-neuf kilomètres...
+
+--Peuh! fit Jonathan, qu'est-ce que cela à côté des montagnes de Vénus.
+
+--Presque rien, en effet, mais cela vous paraîtra une hauteur encore
+respectable, si vous voulez bien réfléchir que la plus haute montagne du
+globe, le Gaurisaukar de l'Himalaya, ne mesure pas plus de 8,840 mètres.
+
+--Et les volcans mercuriens! demanda Gontran d'un air capable, qu'en
+pensez-vous, monsieur Ossipoff?
+
+--Je pense comme votre illustre compatriote, mon cher monsieur de
+Flammermont, je pense que peut-être il en existe, mais qu'en tout cas,
+ils ne sont pas visibles pour nous, observateurs terrestres.
+
+--Schroëter et Huggins se seraient donc trompés?...
+
+--Je ne vous cache pas que c'est mon opinion; j'ai eu beau, de
+l'observatoire de Poulkowa, me livrer aux recherches les plus
+minutieuses, il m'a été impossible de retrouver cette tache lumineuse
+que l'un et l'autre ont cru remarquer sur la planète, non loin de son
+centre.
+
+Farenheit, qui examinait avec attention le thermomètre, s'écria tout à
+coup:
+
+--Nous n'avons plus que 39°!
+
+--Preuve que nous nous éloignons du Soleil, répliqua Fricoulet.
+
+--Dame! pour nous rapprocher de Mercure, il faut bien qu'il en soit
+ainsi, dit Gontran en riant.
+
+--En sommes-nous loin encore? demanda l'Américain.
+
+--À peine quelques centaines de mille lieues, répondit l'ingénieur; au
+surplus, nous devons être maintenant dans sa zone d'attraction, et la
+rapidité de la chute va augmenter encore.
+
+La planète, maintenant, paraissait avoir envahi tout un côté du ciel, et
+sa masse noirâtre, semblable à un boulet colossal, se détachait, plus
+claire cependant, sur le fond assombri de l'espace.
+
+Pendant quelque temps, les voyageurs, le visage collé aux hublots,
+contemplèrent en silence ce monde nouveau qui allait grossissant, pour
+ainsi dire, à vue d'œil, et sur lequel il leur fallait atterrir, Dieu
+sait comment.
+
+Cette question n'était pas sans tourmenter sérieusement Farenheit et M.
+de Flammermont.
+
+Ce dernier s'approcha de Fricoulet et lui murmura à l'oreille:
+
+--Dis donc! tu me parais envisager avec beaucoup de sang-froid la
+perspective de notre chute; nous avons évité le Soleil, mais j'ai bien
+peur que le sort qui nous attend sur Mercure ne soit pas beaucoup plus
+enviable.
+
+L'ingénieur eut un haussement d'épaules plein d'insouciance
+philosophique.
+
+--Qu'y veux-tu faire? répondit-il... nous avons mis le petit doigt dans
+l'engrenage... il faut que le corps tout entier y passe.
+
+[Illustration]
+
+--Si c'est là tout ce que tu as à me dire pour me rassurer...
+
+--Dame!... je ne vois guère autre chose à te dire... nous tombons...
+cela, tu le sais aussi bien que moi... nous tombons même avec une
+certaine vitesse... que résultera-t-il de notre rencontre avec le sol
+mercurien?... voilà ce qu'il est impossible de prévoir...
+
+Le visage de Gontran s'assombrissait visiblement.
+
+Fricoulet s'en aperçut, et avec un ricanement moqueur:
+
+--Je comprends ta situation, dit-il, et si j'étais à ta place, cela
+m'ennuierait fortement que de risquer de revoir ma fiancée à l'état de
+chair à pâté... mais il faut prendre le dessus et se dire, qu'après
+tout, la vie est une vallée de larmes...
+
+M. de Flammermont frappa du pied avec impatience:
+
+--Alcide! grommela-t-il, tu m'énerves considérablement.
+
+--C'est l'effet de la chaleur torride qu'il fait ici.
+
+--Alors, tu n'as aucun espoir? c'est la fin...
+
+L'ingénieur tressauta.
+
+--Est-ce que tu es fou?... s'écria-t-il... pourquoi la fin?... bien
+qu'il y ait quatre vingt-dix-neuf chances sur cent pour que nous nous
+brisions, il y a cependant, dans une aventure telle que celle à laquelle
+nous sommes mêlés, une part d'inconnu dans laquelle on peut mettre son
+espoir, c'est ce que je fais, et je t'engage à m'imiter!
+
+Gontran secoua la tête; la part d'inconnu à laquelle se raccrochait
+Fricoulet ne lui inspirait qu'une médiocre confiance.
+
+--Quand nous sommes tombés sur la Lune, dit-il, les ressorts du wagon
+ont atténué le choc; quand nous avons abordé sur Vénus, c'était en
+parachute et puis, faire un plongeon dans l'Océan est toujours moins
+dangereux que d'atterrir sur le sol même... mais, dans les conditions où
+nous nous trouvons, nous n'avons, dans notre jeu, aucun atout sauveur.
+
+--Tu oublies la façon dont l'aéroplane a atterri sur le mont Boron,
+riposta Fricoulet; nous sommes, ce jour-là, de même qu'en ce moment,
+tombés de l'espace, comme une pierre.
+
+--Avec cette différence que nous tombions de quelques cents mètres,
+tandis qu'aujourd'hui nous tombons de quelques centaines de mille
+lieues!
+
+Fricoulet sourit.
+
+--Heureusement que, pour contre-balancer cette différence énorme, nous
+avons, en notre faveur, la pesanteur moitié moindre, à la surface de
+Mercure, de ce qu'elle est à la surface de la Terre.
+
+Le jeune comte ouvrit de grands yeux.
+
+--Tu te moques de moi, fit-il, je ne suis pas un savant, c'est vrai,
+mais je ne suis pas un imbécile auquel on puisse faire accroire que des
+vessies sont des lanternes.
+
+--Loin de moi cette pensée, mon cher, répliqua l'ingénieur, mais, si au
+lieu de t'endormir sur les _Continents célestes_, comme tu as fait hier,
+tu piochais un peu plus sérieusement l'ouvrage de ton homonyme, tu
+saurais que c'est en étudiant l'action perturbatrice produite sur les
+comètes qui passent près de lui, que l'on est parvenu à déterminer
+exactement la masse de Mercure...
+
+Gontran se frappa le front.
+
+--J'y suis, fit-il, je me rappelle maintenant, c'est Le Verrier,
+n'est-ce pas, qui est, le premier, arrive à un résultat en étudiant la
+comète d'Encke. Et la conclusion?...
+
+--...Est que le globe de Mercure pèse environ quinze fois moins que le
+globe terrestre, et la pesanteur, à sa surface, est presque la moitié de
+la pesanteur, à la surface de notre planète natale.
+
+--C'est vrai,... c'est vrai,... j'ai lu tout cela, murmura Gontran un
+peu humilié de son manque de mémoire... mais alors, nous avons moitié
+plus de chances de ne pas nous réduire en bouillie que si nous tombions
+sur la Terre!
+
+--Parfaitement logique, approuva Fricoulet avec un signe de tête.
+
+--C'est donc cinquante chances sur cent que nous avons de nous casser la
+tête, et non pas quatre-vingt-dix-neuf, comme vous le prétendiez tout à
+l'heure, dit à son tour Farenheit.
+
+--Scrupuleusement exact, sir Jonathan.
+
+[Illustration]
+
+L'Américain témoigna sa joie par un entrechat, mais quelques mots de
+l'ingénieur suffirent à refroidir son enthousiasme.
+
+--N'oublions pas, néanmoins, que nous tombons d'une hauteur de 500,000
+lieues, que nous pesons, l'appareil compris, 1,000 kilogrammes et qu'en
+multipliant la hauteur par le carré du temps de chute, nous devons
+toucher le sol mercurien avec une vitesse de 42 kilomètres dans la
+dernière seconde.
+
+Gontran et Farenheit poussèrent un cri d'effroi:
+
+--Étant donné que la pesanteur sera réduite de moitié, prenons seulement
+la moitié de cette vitesse, et vous m'accorderez qu'elle est suffisante
+encore à nous réduire à notre plus simple expression.
+
+M. de Flammermont se croisa les bras sur la poitrine.
+
+--À voir ton calme, s'écria-t-il, on dirait, ma parole, qu'il n'y a pas
+un mot de vrai dans tout ce que tu nous racontes là... tu me fais
+l'effet des nourrices qui terrifient leurs poupons avec l'histoire de
+Croquemitaine ou de Barbe-Bleue.
+
+[Illustration]
+
+--Plût au ciel que ce ne fût pas exact, répliqua l'ingénieur;
+malheureusement Mercure est là pour nous convaincre de la réalité.
+
+Au-dessous de l'appareil, en effet, la planète étendait sa masse énorme,
+terrifiante, dont les aspérités titanesques n'apparaissaient encore que
+vaguement, baignées dans une atmosphère gazeuse fort épaisse.
+
+L'Américain prit entre ses mains celles de Gontran.
+
+--Voyons, monsieur de Flammermont, dit-il d'une voix légèrement
+angoissée, vous nous avez trop souvent déjà tirés d'affaire, pour que
+cette fois encore...
+
+Ossipoff avait le dos tourné, ce qui permit au jeune comte de pouvoir,
+sans se compromettre, lever les bras au ciel dans un geste qui marquait
+son impuissance.
+
+Mais l'Américain était tenace; il ne lâcha pas sa proie.
+
+--_By God!_ grommela-t-il, vous devez à votre réputation, à votre
+gloire, à votre amour... et aussi à ma haine, de nous sortir vivants de
+cette impasse...
+
+Et il ajouta en serrant les poings:
+
+--_By God!_ si, au lieu d'être un simple marchand de porcs, j'étais un
+savant tel que vous, je ne voudrais pas qu'il fût dit que j'ai laissé ma
+fiancée entre les mains d'un misérable comme ce Fédor Sharp... voyons,
+cherchez, cherchez...
+
+Gontran eut un mouvement d'impatience.
+
+--Eh! s'écria-t-il... cherchez... c'est commode à dire... vous croyez
+qu'il suffit de se mettre la cervelle à la torture pour trouver une
+idée... Je voudrais bien vous y voir...
+
+Il demeura quelques instants silencieux, immobile, la tête penchée sur
+la poitrine, dans une attitude méditative.
+
+--Mon Dieu! fit-il tout à coup, en regardant Fricoulet, j'ai bien une
+idée...
+
+Farenheit poussa une exclamation joyeuse.
+
+--J'en étais certain! s'écria-t-il, il était impossible qu'un homme tel
+que vous...
+
+Le jeune comte imposa, de la main, silence, au trop exubérant Américain
+et se tournant vers Fricoulet:
+
+--Pourquoi ne ferions-nous pas comme les marins dont le navire est sur
+le point de couler?... jetons à la mer tout ce que nous pourrons pour
+nous alléger.
+
+Sir Jonathan s'était sans doute illusionné sur l'idée géniale de M. de
+Flammermont, car ses traits s'allongèrent visiblement.
+
+--Peuh! murmura-t-il, quand nous serons débarrassés de nos armes, de nos
+vêtements, de quelques instruments qui nous restent et des rares
+provisions que nous avons encore à nous mettre sous la dent, nous nous
+serons allégés peut-être d'une centaine de kilogs... et après?
+
+--Le fait est, dit à son tour Fricoulet, que ce n'est point la peine de
+jeter du lest lorsqu'on en jette si peu.
+
+Gontran ébaucha un hochement de tête.
+
+--Vous ne m'avez pas compris, dit-il. Il ne s'agit pas, dans ma pensée,
+de nous débarrasser de nos armes, de nos vêtements, de nos vivres,
+toutes choses indispensables à notre existence.
+
+--Alors, bougonna l'Américain, à moins de nous jeter nous-mêmes par
+dessus bord...
+
+--J'ai compris, moi, s'écria soudain Fricoulet qui examinait
+attentivement son ami, comme pour lire sur son visage ce qui se passait
+dans son cerveau...
+
+--Tu as compris?...
+
+--Je le crois, du moins.
+
+--Eh bien?
+
+--C'est hardi, mais ce n'est pas impossible.
+
+Et s'approchant d'Ossipoff, qui, insouciant de la mort à laquelle lui et
+ses compagnons couraient avec une vertigineuse rapidité, continuait ses
+études sur l'espace:
+
+--Mon cher monsieur, dit-il, les moments sont trop précieux pour les
+employer a compter les étoiles, voulez-vous, je vous prie, nous prêter
+le concours de votre sagesse et de vos lumières?
+
+Le vieux savant abandonna sa lunette en bougonnant.
+
+--La situation est grave, commença Fricoulet, très grave, dans quelques
+heures nous aborderons sur Mercure, et, Dieu sait ce qu'il restera de
+nous après cet abordage.
+
+Ossipoff eut un mouvement d'épaules qui signifiait clairement «qu'y
+pouvons-nous faire?»
+
+L'ingénieur poursuivit:
+
+--Partant de ce principe, que plus nous serons légers et moins notre
+chute aura de chance d'être mortelle, M. de Flammermont propose de nous
+alléger de 300 kilos.
+
+Le vieux savant sursauta:
+
+--Mais, dit-il, c'est plus du tiers du poids de l'appareil tout entier!
+
+--C'est, en effet, ce que pèse la logette, dans laquelle nous sommes en
+ce moment.
+
+Ossipoff ouvrit démesurément les yeux:
+
+--Vous voulez que nous nous séparions de la logette? demanda-t-il à
+Gontran.
+
+--Mais vous êtes fou! s'écria Farenheit.
+
+Tout interloqué, le jeune homme gardait le silence.
+
+--Pourquoi, dit alors Fricoulet, pourquoi ne nous en séparons-nous pas?
+L'appareil n'a-t-il pas été construit de manière à ce que les deux
+parties dont il se compose pussent être séparées l'une de l'autre!
+comment donc avons-nous abordé sur Vénus s'il vous plaît?
+
+--Les conditions ne sont plus les mêmes, riposta Ossipoff, c'est la
+sphère et non la logette que nous avons abandonnée et puis, nous avions
+le parachute, tandis qu'à présent...
+
+--À présent, il s'agit de faire sur Mercure tout le contraire de ce que
+nous avons fait sur Vénus. D'ailleurs, avez-vous un autre moyen? Si oui,
+nous sommes prêts à l'examiner et à l'adopter, s'il est préférable au
+nôtre?
+
+--Non, je n'en ai pas, répondit sèchement le vieux savant.
+
+--_By god!_ grommela l'Américain, vous en auriez peut-être trouvé un,
+si, au lieu de vous hypnotiser, l'œil vissé à votre lunette, vous aviez
+tourmenté un peu votre cervelle.
+
+Ossipoff haussa doucement les épaules et allait, sans doute, retourner à
+son instrument chéri, mais Fricoulet l'arrêta:
+
+--Non, dit-il, mon cher monsieur, laissez pour plus tard la continuation
+de vos études... en ce moment, il s'agit de nous mettre tous à la
+besogne, car le temps presse...
+
+Le vieillard poussa un soupir.
+
+[Illustration]
+
+--Voilà ce que nous allons faire, continua l'ingénieur; vous et sir
+Jonathan, vous allez emballer, empaqueter, le plus soigneusement
+possible, tous les objets contenus dans la logette et que vous
+reconnaîtrez nous être indispensables; Gontran et moi nous les
+amarrerons au fur et à mesure, sur le plancher circulaire qui court le
+long de la paroi intérieure de la sphère...
+
+Aussitôt dit, aussitôt au travail; en deux heures, la logette fut
+débarrassée entièrement de tout ce qu'elle contenait.
+
+--Et les filins de sélénium qui nous rattachaient au parachute, demanda
+Farenheit, les abandonnons-nous?
+
+Fricoulet réfléchit quelques instants et répondit:
+
+--Non pas, ils vont nous servir de suite.
+
+--À quel usage?
+
+--Pour nous attacher solidement; plus tard, peut-être, pourrons-nous en
+tirer parti.
+
+[Illustration]
+
+Il promena autour de lui un regard circulaire et, après avoir constaté
+que l'on n'oubliait rien:
+
+--Allons, dit-il, en bas tout le monde!
+
+L'un après l'autre, ils descendirent et, sur les indications de
+l'ingénieur, prirent place sur le plancher auquel Fricoulet les attacha
+solidement, ainsi qu'il l'avait dit, avec les filins métalliques.
+
+--Et toi? demanda Gontran.
+
+--Ne t'inquiète pas de moi, répliqua-t-il, je remonte en haut pour jeter
+le lest lorsque le moment sera venu.
+
+Une heure se passa, puis deux heures, pendant lesquelles les voyageurs,
+réduits à une immobilité presque complète, attendirent, l'angoisse au
+cœur, que l'ingénieur vint les rejoindre.
+
+Tout à coup, un craquement se fit entendre, une forte secousse ébranla
+la sphère, et Fricoulet apparut sur la première marche de l'escalier, en
+criant:
+
+--C'est fait!... maintenant, à la grâce de Dieu!
+
+Il s'assit près de ses compagnons, passa autour de son corps le câble de
+sélénium qu'il enroula à l'axe central, comme font les pêcheurs qui
+prévoient une tempête et s'attachent au mât de leur bateau.
+
+Ils tombaient, non pas en tournoyant sur eux-mêmes, ainsi que Farenheit
+l'avait craint, mais perpendiculairement, comme le plomb d'une sonde;
+réunis tous les quatre à la partie inférieure de la sphère, ils
+accumulaient en un point, un poids de plus de deux cents kilog., qui
+donnait à l'appareil une fixité immuable.
+
+[Illustration]
+
+Ils tombaient, et par l'ouverture béante à leurs pieds, ils voyaient, se
+rapprochant d'eux, avec une vertigineuse rapidité, le panorama mercurien
+qui, maintenant, avait envahi l'espace tout entier.
+
+À présent, la configuration exacte du sol leur apparaissait nettement,
+comme s'ils eussent plané en ballon à une hauteur de quelques
+kilomètres; les montagnes élançaient vers eux leurs pics aigus,
+projetant, à leur base, des traînées d'ombres gigantesques, et sous les
+derniers feux du soleil couchant, des immensités d'eau miroitaient avec
+des reflets d'incendie.
+
+Muets de stupeur, cramponnés aux liens qui les attachaient à la sphère,
+les voyageurs tenaient leurs regards rivés sur ce monde qui les attirait
+avec une irrésistible force, se demandant angoisseusement si le moment
+où un point de contact s'établirait, ne serait pas aussi le moment de la
+mort.
+
+Ils tombaient... ils tombaient...
+
+Soudain, un choc épouvantable se produisit, accompagné d'un fracas
+formidable; on eut dit que le véhicule se disloquait de toutes parts, se
+réduisant en miettes.
+
+Les quatre Terriens poussèrent un cri de terreur.
+
+--Mercure!... cria plaisamment Fricoulet, tout le monde descend!
+
+Il n'avait pas achevé, qu'un nouveau choc, moins violent cependant,
+faillit briser leurs attaches: puis, aussitôt, coup sur coup, un
+troisième, un quatrième... et bientôt, tournoyant sur elle-même dans une
+trépidation folle, la sphère se mit à dévaler, entraînant les voyageurs
+la tête tantôt en haut, tantôt en bas, aveuglés par une poussière
+épaisse, assourdis par le bruit de tonnerre que faisait le métal en
+roulant sur le sol, ahuris de se sentir emportés dans ce tourbillon
+inexplicable pour eux.
+
+[Illustration]
+
+Ce qui se passait était cependant bien simple; la sphère avait, dans sa
+chute, rencontré à mi-côte, une des montagnes élevées de Mercure; la
+violence même de son choc l'avait fait rebondir, semblable à un ballon,
+à quelque cinquante mètres de haut, puis elle était retombée plus loin,
+avait rebondi de nouveau, jusqu'au moment où, épuisant ses forces par
+des bonds successifs, elle s'était mise à rouler sur le flanc même de la
+montagne, renversant les arbres, écornant les rochers, traversant ravins
+et cours d'eau, comme une avalanche. En moins de dix minutes, elle
+arriva dans la plaine, après une course de huit kilomètres; alors elle
+s'arrêta.
+
+--Ouf! soupira Fricoulet, j'ai cru que cela n'en finirait jamais.
+
+Par prudence, il attendit quelques secondes.
+
+--Cependant, ajouta-t-il, cette fois-ci je crois que nous sommes
+arrivés... qu'en pensez vous?
+
+À cette question personne ne répondit.
+
+--Fichtre! grommela-t-il, ils n'ont pas la tête solide, les amis; pourvu
+que nous n'en ayons pas perdu un ou deux pendant le voyage!
+
+Rapidement, il se débarrassa du filin qui le reliait au pivot
+métallique, fouilla dans sa poche, en sortit son petit bougeoir de
+magnésium qui répandit aussitôt dans la sphère une lumière éclatante.
+
+Ses trois compagnons étaient bien là; il poussa un soupir de
+soulagement.
+
+[Illustration]
+
+Mais presqu'aussitôt il éclata de rire en les voyant; affaissés sur
+eux-mêmes, la tête penchée sur la poitrine, les bras pendants le long du
+corps, les jambes molles, le buste plié en deux, ils ressemblaient, à
+s'y méprendre, à ces marionnettes que l'on fait manœuvrer dans les
+«Guignols» des Champs-Élysées, pour la plus grande joie des enfants et
+des militaires. Coupez les ficelles qui font mouvoir les membres des
+susdites marionnettes, et vous aurez une idée à peu près exacte de
+l'aspect des malheureux Terriens...
+
+--Le fait est, murmura l'ingénieur, qu'il faut avoir le cœur bigrement
+solide dans la poitrine, pour résister à une si singulière façon de
+voyager.
+
+Tout en parlant, il déliait, l'un après l'autre, ses compagnons et les
+étendait sur le plancher circulaire.
+
+Après quoi, il s'élança au dehors pour reconnaître le pays.
+
+La nuit était venue et autour du jeune homme tout était sombre et
+silencieux; il lui sembla cependant percevoir, non loin, un murmure
+confus assez semblable à celui que produisent les eaux d'un ruisseau
+courant sur les cailloux.
+
+Comme il demeurait immobile, ne sachant vers quel point il devait
+diriger ses pas, tout à coup, dans le ciel pur tout étincelant de mille
+étoiles, un astre apparut, brillant d'un incomparable éclat au milieu
+des feux nocturnes éclairant l'espace et dont la lueur, douce et
+indécise, glissa jusqu'à Fricoulet.
+
+En même temps, le paysage d'alentour, sortant de l'ombre, se dessina
+presque nettement, bien qu'estompé dans les vapeurs du soir.
+
+--Merci, Vénus, dit plaisamment l'ingénieur en inclinant la tête vers
+l'astre radieux.
+
+Promenant alors ses regards autour de lui, il constata qu'il se trouvait
+au pied même d'une montagne fort élevée, sur la lisière d'une forêt dont
+les arbres avaient arrêté la sphère; non loin de là, serpentant sur le
+flanc de la montagne, un ruisselet chantonnait d'une voix cristalline,
+reflétant dans ses eaux la lumière discrète de Vénus.
+
+Saisir dans la sphère le premier récipient qui lui tomba sous la main,
+courir au ruisseau, y remplir le récipient et revenir en jeter le
+contenu au visage de ses compagnons, tout cela, Fricoulet le fit en cinq
+minutes.
+
+Mais à peine le liquide eut-il touché leur peau, que Mickhaïl Ossipoff
+et ses deux compagnons d'infortune se mirent à pousser des cris
+horribles.
+
+--Au feu!... Au feu!... hurla Farenheit en se redressant d'un bond.
+
+Puis, apercevant Fricoulet qui, debout à l'entrée de la sphère
+contemplait ses amis d'un air tout ahuri:
+
+--_By God!_ gronda-t-il, quelle est cette mauvaise plaisanterie?
+
+Et il s'avançait vers l'ingénieur, le poing levé, menaçant.
+
+--Dites donc, dites donc, riposta l'ingénieur... c'est comme cela que
+vous me remerciez des soins que je vous donne?
+
+--Drôles de soins, en vérité, dit à son tour Ossipoff... et singulière
+façon de faire revenir les gens à eux en les aspergeant d'eau
+bouillante.
+
+--D'eau bouillante! répéta Fricoulet... Ah çà! devenez-vous fou?
+
+--N'est-ce pas toi, plutôt, qui l'es devenu? s'écria Gontran qui se
+tamponnait douloureusement le visage avec son mouchoir.
+
+--De l'eau chaude? répéta encore l'ingénieur... mais puisque je viens de
+l'aller chercher à ce ruisseau... tenez... là-bas!...
+
+Il n'avait pas achevé ces mots, que Farenheit se précipita pour être le
+premier à constater la chose.
+
+[Illustration]
+
+Mais, oublieux des lois spéciales qui régissaient la pesanteur à la
+surface de ce monde nouveau pour lui, il arriva d'un seul bond, bien
+qu'une dizaine de mètres l'en séparassent, à l'endroit indiqué par
+Fricoulet, et tomba dans le ruisseau où il enfonça jusqu'à mi-jambes.
+
+Alors ce furent des cris, des jurons, des lamentations à n'en plus
+finir; lorsqu'on le sortit de là, le malheureux Yankee avait la peau des
+jambes presque entièrement enlevée.
+
+--Baste! murmura Fricoulet, tout en procédant à un pansement sommaire;
+rien ne vaut, pour dégager le cerveau, un bain de pieds un peu chaud.
+
+Gontran, que les grimaces de l'Américain amusaient beaucoup, vint lui
+serrer les mains avec énergie.
+
+--Merci, sir Jonathan! dit-il avec emphase, merci.
+
+--Merci... de quoi? demanda l'autre étonné.
+
+--De nous avoir, par ce petit accident, donné une preuve certaine que le
+sol que nous foulons en ce moment est bien le sol de Mercure.
+
+Farenheit regarda son interlocuteur, pour voir s'il ne se moquait pas de
+lui, mais le grand sérieux de M. de Flammermont lui donna le change et
+il étouffa, dans un grognement, les paroles de mauvaise humeur qu'il
+était prêt à prononcer.
+
+--Alors, dit Ossipoff, vous croyez, Gontran, que nous avions besoin de
+cette preuve pour savoir ou nous étions?
+
+Le jeune homme esquissa un geste vague.
+
+--Mon Dieu! balbutia-t-il, ce n'était peut-être pas tout à fait
+nécessaire.
+
+--Je dirai plus... c'était inutile.
+
+Et étendant les bras vers les cieux:
+
+[Illustration]
+
+--N'avons-nous pas là, au-dessus de notre tête, un indicateur
+merveilleux qui, mieux que quoi que ce soit, peut nous guider dans notre
+route et nous renseigner sur notre position?
+
+--Il est vrai, en effet, dit Gontran, que par la situation des
+étoiles...
+
+Fricoulet intervint:
+
+--Permettez-moi, cependant, de vous faire observer, monsieur Ossipoff,
+que, vu de Mercure ou des autres planètes, le ciel étoilé est absolument
+le même que vu de la Terre. N'apercevons-nous pas ici, presque au
+Zénith, les sept étoiles de la Grande Ourse? là, sur notre gauche, ne
+sont-ce pas Orion et Rigel qui brillent non loin des Pléiades? sur notre
+droite, ne voyez-vous pas Arcturus, Véga, Procyon, Capella? Donc, nous
+ne pouvons guère nous en rapporter à la voûte étoilée pour nous assurer
+que nous sommes bien sur le sol mercurien.
+
+Ossipoff accueillit ces paroles par un petit rire moqueur:
+
+--Vous oubliez, dit-il, que pour la planète Mercure seule, Vénus peut
+briller avec un éclat aussi intense... si cela ne vous paraît pas
+probant... voici Mars, là-bas... ici, voici Jupiter, et enfin, voici la
+Terre; dites-moi quel est, dans l'immensité sidérale, le monde duquel on
+peut apercevoir, dans ces positions et avec ces dimensions, les
+différentes planètes que je viens de vous nommer?
+
+Et il considérait l'ingénieur d'un air triomphant.
+
+--Notez bien, répliqua Fricoulet, que je n'avais nullement besoin de ce
+que vous venez de me dire, pour me faire une opinion au sujet du monde
+sur lequel nous nous trouvons... seulement, je tenais à insister sur ce
+point que, en raison de l'éloignement prodigieux des étoiles, les
+perspectives ne changent pas et que...
+
+[Illustration]
+
+--Pardon, demanda Gontran en toisant Fricoulet d'un regard dédaigneux,
+est-ce à moi que s'adressait ce petit cours d'astronomie?
+
+--Nullement, nullement, s'empressa de répondre l'ingénieur; c'était à
+sir Jonathan.
+
+[Illustration]
+
+--_By God!_ grommela celui-ci, qui considérait d'un air piteux ses
+mollets, que l'eau bouillante du ruisseau avait amenés à l'état
+écarlate; si c'est pour moi que vous parlez, vous perdez votre temps...
+car je me soucie de tout cela comme...
+
+Et il acheva sa phrase en faisant claquer, contre ses dents, l'ongle de
+son pouce.
+
+Décrire l'expression méprisante du visage d'Ossipoff, en entendant
+l'Américain s'exprimer ainsi, serait impossible.
+
+Il pivota sur ses talons en haussant les épaules.
+
+Mais, quelle ne fut pas sa stupéfaction, en voyant M. de Flammermont
+s'éloigner en courant, puis, après quelques enjambées, prendre son élan,
+et, d'un bond prodigieux, s'élancer dans les airs.
+
+--Gontran! Gontran! cria Fricoulet, que fais-tu donc?
+
+--Je le tiens... je le tiens... répliqua le jeune comte, en brandissant,
+à bout de bras, un objet que l'obscurité ne permettait pas de
+distinguer, mais qui paraissait s'agiter violemment.
+
+En même temps, des cris perçants, désespérés, se firent entendre,
+troublant le majestueux silence de la nuit, éveillant au fond de la
+forêt immense des échos mystérieux.
+
+Cependant, Gontran avait touché le sol, et, prestement, s'en revenait
+auprès de ses compagnons.
+
+--Voilà, dit-il en riant, de quoi nous restaurer succulemment.
+
+Et il brandit triomphalement, au bout de son poing, un animal étrange,
+ayant avec l'oiseau une certaine ressemblance, en ce sens qu'il était
+pourvu d'ailes membraneuses comme les chauves-souris, la tête, qu'un
+seul œil éclairait, placé juste au milieu du front, était munie d'un
+long tube corné, s'évasant, à son extrémité, comme un pavillon de cor de
+chasse. Point de pattes, mais les ailes garnies de sortes de griffes en
+forme de crochets, dont l'animal devait certainement se servir pour se
+suspendre aux arbres, au moment du repos.
+
+[Illustration]
+
+Les Terriens, Fricoulet surtout, considéraient avec un intérêt mêlé de
+stupéfaction cet être bizarre.
+
+--Et vous croyez que cela est bon à manger? demanda Farenheit, aux yeux
+duquel ce volatile n'était intéressant que par l'adaptation culinaire
+que l'on en pouvait faire.
+
+--Ma foi! vous me posez là une question à laquelle je ne puis pas plus
+répondre que vous,... cependant, comme rien, dans la nature, n'a été
+créé sans but, peut-être est-il permis de penser que cet animal est
+comestible... donc, si le cœur vous en dit...
+
+--Non, pas le cœur, mais l'estomac, répliqua Gontran, qui, déjà,
+préparait la bête avec acharnement... car je ne sais si cette
+nourriture, faite de mastic sur la lune, et d'herbes hachées sur Vénus,
+convient à vos estomacs, mais cette volaille a réveillé, chez le mien,
+tous ses appétits carnassiers!
+
+Pendant que le jeune comte parlait, Farenheit avait ramassé des
+brindilles de bois qu'il avait réunies en tas, puis, battant le briquet,
+il mit le feu à ce bûcher improvisé, qui, bientôt, se transforma en un
+véritable brasier; quelques minutes après, le volatile mercurien, enfilé
+dans une branche de bois vert en guise de broche, grésillait au-dessus
+des flammes, répandant, dans l'atmosphère, une bonne odeur de graisse
+chaude, que les narines de nos voyageurs humaient gourmandement.
+
+[Illustration]
+
+Tout en surveillant son rôti, Gontran réfléchissait.
+
+--À quoi pensez-vous, mon cher enfant? demanda Mickhaïl Ossipoff.
+
+--Je songe que nous allons éprouver bien des difficultés à parcourir
+rapidement ce monde inconnu, sans la moindre carte pour nous guider si,
+au moins, ce coquin de Sharp ne nous avait pas complètement dépouillés.
+
+--Nous n'avons rien à déplorer en ce qui concerne Mercure, répliqua le
+vieillard, puisque les astronomes terrestres n'ont jamais été à même
+d'étudier suffisamment la planète pour en pouvoir dresser une carte; au
+surplus, vous avez, je crois, une crainte vaine! quinze mille kilomètres
+de tour, qu'est-ce que cela pour des gens comme nous?
+
+--Surtout, ajouta Fricoulet, que, organisés comme nous le sommes, c'est
+absolument comme si nous étions chaussés de bottes de sept lieues...
+
+--À table!... à table!... cria en ce moment l'Américain.
+
+--Mais votre rôti ne doit pas encore être à point, déclara M. de
+Flammermont.
+
+--Je vous demande pardon, riposta Farenheit, voici, montre en main, dix
+minutes qu'il est au feu.
+
+--Eh bien! mais il sera saignant.
+
+--Pardon! ces dix minutes en font quarante, en réalité.
+
+--Je ne vous comprends pas!
+
+--Puisque Mercure accomplit son voyage autour du Soleil en quatre fois
+moins de temps que n'en met la Terre à accomplir le sien, c'est donc que
+les minutes, sur cette planète, ont une valeur quadruple de celle des
+minutes terrestres.
+
+Personne ne répondit, chacun étant trop affamé pour prendre le temps de
+réfuter cette théorie bizarre.
+
+Tout en rongeant une aile du volatile, Farenheit demanda:
+
+--Alors, si j'ai bien compris ce que vous disiez durant le voyage,
+Mercure est un monde inhabité.
+
+Fricoulet haussa les épaules.
+
+--Comment pouvez-vous dire des choses semblables, lorsque vous avez en
+main la preuve du contraire?
+
+L'Américain arrondit les yeux.
+
+--Ce n'est point une preuve que j'ai, répliqua-t-il; c'est un membre de
+volaille.
+
+--Eh! riposta l'ingénieur, cette volaille est-elle autre chose qu'un
+habitant de Mercure?...
+
+L'Américain, à cette sortie inattendue, éclata de rire, et son hilarité
+fut partagée par Gontran.
+
+--En vérité, s'écria le jeune homme, tu voudrais prétendre que cet
+oiseau à trompe est un représentant de l'humanité mercurienne!
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Notez bien, mon cher Gontran, dit à son tour Ossipoff, que Mercure
+étant une planète toute jeune, son humanité doit correspondre à la
+période quaternaire terrestre... d'autre part, il se peut que la
+succession des espèces vivantes se soit faite autrement que sur notre
+monde, et que l'humanité mercurienne ait une forme toute différente de
+celle qu'elle affecte sur les autres planètes.
+
+Gontran, pendant cette explication, était demeuré tout interdit; quand
+le vieillard eut achevé, il fit une moue de dégoût et jeta loin de lui
+le morceau de carcasse qu'il s'apprêtait à dévorer à belles dents.
+
+--Que te prend-il donc? demanda Fricoulet qui avait la bouche pleine.
+
+--Je me fais l'effet d'un anthropophage!... déclara M. de Flammermont.
+
+--Baste! grommela l'Américain, un habitant de Mercure! cela ne tire pas
+à conséquence, et puis, il n'avait qu'à prévenir.
+
+Tout à coup, brusquement, sans transition aucune, la nuit fit place au
+jour.
+
+À peine le soleil avait-il paru à l'horizon, que rapidement, il s'éleva
+dans le ciel, déversant sur la planète des torrents de lumière et de
+chaleur.
+
+Pendant que ses compagnons s'épongeaient le front, Ossipoff, insouciant
+des insolations, avait saisi sa lunette et, la braquant sur l'astre
+radieux, mesurait son diamètre à l'aide du micromètre.
+
+--C'est bien cela, murmura-t-il d'un ton satisfait--75'.
+
+--Et de la Terre? demanda l'Américain, sous quel diamètre l'aperçoit-on?
+
+--Sous un diamètre une fois moindre... c'est-à-dire mesurant 32 minutes
+seulement.
+
+--Nous ne pouvons nous mettre en route maintenant, dit Fricoulet, à
+moins d'être rôtis tout vifs; si vous m'en croyez, nous nous étendrons
+sous la voûte épaisse et impénétrable que forme le feuillage de ces
+arbres, et nous dormirons en attendant la nuit.
+
+Lorsque le crépuscule tomba, enveloppant le paysage d'une douce et
+chaude lumière dorée, les voyageurs se préparèrent au départ; du reste,
+ils n'emportaient avec eux que leurs armes, indispensables en prévision
+de la rencontre de Scharp, et quelques tablettes de la pâte nutritive,
+pour le cas où quelque habitant de Mercure ne passerait pas à leur
+portée.
+
+Ils laissaient, auprès du ruisseau, leur sphère avec tout ce qu'elle
+contenait; nulle crainte que quelque filou y vînt mettre la main.
+
+--Comment allons-nous faire pour ne pas nous égarer? demanda M. de
+Flammermont.
+
+--D'après mes observations, répondit le vieux savant, nous devons nous
+trouver, actuellement, sur la limite de la zone tropicale; en nous
+guidant sur les étoiles, rien ne nous sera plus facile que de faire le
+tour de la planète, en nous dirigeant vers l'Est.
+
+--Mais il doit certainement exister des mers et des océans, dans ce
+monde inconnu!... comment ferons-nous pour les traverser?
+
+--Nous aviserons.
+
+Tout en causant, on s'était mis en marche et cinq minutes avaient suffi
+à parcourir un kilomètre; on alla, de cette allure, jusqu'à minuit
+environ, traversant des plaines arides, franchissant des collines
+abruptes, se frayant à grand'peine un chemin à travers des forêts aux
+arbres titanesques, enchevêtrés de lianes énormes, fouillis inextricable
+dans lequel il leur fallait se débattre, comme des bestioles dans des
+toiles d'araignée immenses.
+
+[Illustration]
+
+Puis, tout à coup, le ciel s'assombrit, l'atmosphère se couvrit de
+nuages épais derrière lesquels disparurent les étoiles scintillantes et
+les astres radieux, et des ombres opaques ensevelirent la planète comme
+dans un suaire de deuil.
+
+Force fut aux voyageurs de faire halte pour attendre le jour.
+
+À l'aube, comme ils se préparaient à repartir, désireux de profiter des
+quelques instants pendant lesquels la chaleur était supportable, pour
+faire encore quelques lieues, Mickhaïl Ossipoff, qui marchait en tête,
+s'arrêta brusquement.
+
+--De l'eau! exclama-t-il, de l'eau!
+
+Étendant la main, il montrait à ses compagnons une nappe liquide qui,
+non loin de là, miroitait sous les rayons dorés du soleil; sur la rive,
+des arbres gigantesques penchaient leur frondaison verdoyante qui
+semblait répandre, tout alentour, une fraîcheur délicieuse.
+
+--Si vous m'en croyez, mes amis, dit le savant, nous pousserons jusque
+là, puis nous nous arrêterons pour attendre le crépuscule.
+
+--À quelle distance croyez-vous que nous soyons de cette oasis? demanda
+l'Américain en s'épongeant le front.
+
+--Une quinzaine de kilomètres, tout au plus, répondit Fricoulet.
+
+--C'est l'affaire d'une demi-heure! un peu de courage et nous jouirons,
+jusqu'au soir, d'un repos délicieux.
+
+Sur ces mots, prononcés d'un ton encourageant par M. de Flammermont, on
+se remit en marche.
+
+Mais, chose singulière, les voyageurs, tout en avançant, ne paraissaient
+pas se rapprocher de leur but!
+
+L'eau étincelait toujours et les arbres continuaient à dresser dans
+l'air, leur chevelure; mais il semblait que le paysage reculât à
+l'approche d'Ossipoff et de ses compagnons.
+
+L'Américain tira sa montre:
+
+--Voilà déjà cinquante minutes que nous marchons, grommela-t-il,
+cinquante minutes pour faire quinze kilomètres! c'est inadmissible! vous
+vous êtes trompé dans l'estimation de la distance, mon cher monsieur
+Fricoulet!
+
+--C'est bien possible, répliqua celui-ci qui, la main sur les yeux en
+guise d'abat-jour, examinait pensivement l'horizon.
+
+--Par exemple! dit à son tour Gontran, il y a, dans ce qui se passe,
+quelque chose d'étrange, d'anormal! remarquez-vous que cette eau, ces
+arbres, ont la même tonalité que tout à l'heure, or les règles de
+l'optique...
+
+L'ingénieur frappa ses mains l'une contre l'autre.
+
+--J'y suis, s'écria-t-il... j'ai l'explication du phénomène, c'est un
+mirage... nous sommes victimes d'une illusion d'optique semblable à
+celles qui se présentent souvent dans les déserts africains.
+
+--Un mirage, répéta Farenheit d'un ton accablé, alors, cette eau
+n'existe pas?
+
+--À cela, il n'y aurait pas grand dommage, riposta Gontran, car elle
+doit être quelque peu brûlante, c'est l'ombre des arbres que je
+regrette.
+
+[Illustration]
+
+--Ne nous désespérons pas, dit vivement Fricoulet, marchons encore un
+peu, il est fort possible que ce paysage existe réellement.
+
+La constance des voyageurs fut soumise à une rude épreuve; la contrée
+qu'ils traversaient était une sorte de désert aride, aussi loin que la
+vue pouvait s'étendre, on ne voyait qu'un sol jaunâtre et desséché...
+pas un arbre, pas un brin d'herbe; du sable, du sable, toujours du sable
+et, au-dessus de la tête, dans le ciel pur, le disque énorme du soleil,
+versant à torrents ses rayons, qui leur calcinaient les membres et
+corrodaient leurs entrailles.
+
+Enfin, à bout de forces, ils s'arrêtèrent, une toile de tente fut tendue
+sur quatre piquets et, dans le carré d'ombre que cet abri primitif
+projetait sur le sol brûlant, les voyageurs s'étendirent jusqu'au soir.
+
+Lorsque, dans l'immensité sidérale, l'astre du jour eut été remplacé par
+la clarté plus douce de Vénus, les voyageurs abandonnèrent leur
+campement, décidés à marcher jusqu'à ce qu'ils fussent sortis de ce pays
+désolé.
+
+Vers minuit, enfin, après une cinquantaine de kilomètres parcourus, ils
+entrèrent dans une contrée nouvelle, et la végétation reparut, plus
+luxuriante encore qu'à l'endroit où ils avaient opéré leur descente; aux
+sables du désert succédait une plaine fertile et gazonnée; au loin, l'on
+entendait le murmure d'une eau courante, bruissant sur les cailloux.
+
+--Farenheit! Farenheit! appela Ossipoff en voyant l'Américain prendre
+les devants, ou courez-vous ainsi?
+
+--Prendre un bain! répondit-il sans s'arrêter.
+
+--Mais le malheureux va s'échauder! fit M. de Flammermont en se
+précipitant sur les traces de Farenheit.
+
+Celui-ci avait quelques enjambées d'avance, si bien qu'il disparut sous
+les grands arbres, avant que le jeune homme l'eût rejoint.
+
+Soudain l'Américain poussa un cri de joie; semblable à une nappe
+d'argent, une immensité liquide s'étendait devant lui, reflétant, à sa
+surface, les astres étincelants qui fourmillaient au firmament.
+
+--_By God!_ grommela-t-il en précipitant sa course, fût-ce de l'eau à
+faire cuire des œufs, le bain me paraîtra frais auprès des rayons du
+soleil.
+
+En deux bonds, il atteignit la rive, se débarrassa de ses vêtements, et
+ne conservant que son caleçon, entra dans l'eau.
+
+Bien que chaude, l'eau lui parut, en effet, d'une température moins
+élevée que l'atmosphère embrasée de la journée, et il s'y plongea avec
+une volupté inouïe, piquant des têtes, faisant la planche, tirant des
+coupes savantes, en bon nageur qu'il était.
+
+[Illustration]
+
+Sans y prendre garde, il s'était un peu éloigné de la rive et il ne
+songeait aucunement à mettre un terme à ses exercices aquatiques,
+lorsque tout à coup, à quelques mètres de lui, l'eau bouillonna
+fortement, en même temps qu'une masse sombre, émergeant à la surface, se
+dirigeait vers le bord.
+
+Tout de suite, l'idée des crocodiles vint à Farenheit et, en dépit de la
+température de l'eau, un frisson glacé lui courut le long de l'échine.
+
+Instinctivement, sa main chercha son revolver à sa place habituelle;
+mais il était en caleçon.
+
+--_By God!_ gronda-t-il, pourvu que les amis arrivent à temps.
+
+Cependant, la masse inquiétante avait abordé et, lentement, péniblement,
+se hissait sur la rive en poussant des grognements formidables.
+
+À la clarté de Vénus, l'Américain distinguait, bien qu'assez vaguement,
+un corps énorme terminé en forme de queue et ne paraissant pas mesurer
+moins de cinquante à soixante mètres, la partie antérieure de l'animal
+formait à elle seule la tête, tête monstrueuse, épouvantable, que
+terminait une trompe rigide en forme de cornet, assez semblable à celle
+dont était munie la tête de l'habitant mercurien dont les voyageurs
+s'étaient régalés.
+
+[Illustration]
+
+De l'endroit où il se trouvait, Farenheit entendait l'aspiration
+puissante du monstre qui, déséquilibrant les couches atmosphériques,
+produisait des courants d'air violents dont le remous arrivait jusqu'au
+nageur.
+
+Celui-ci était fort mal à son aise et maudissait la malencontreuse idée
+qu'il avait eue de prendre un bain.
+
+Tout à coup, un cri terrible, n'ayant presque rien d'humain, parvint
+jusqu'à lui.
+
+Puis aussitôt, une voix angoissée, venant de la rive, appela au secours!
+
+--_By God!_ grommela Farenheit, qu'arrive-t-il?... le monstre aurait-il
+attaqué les amis?
+
+Et, sans réfléchir que ses mouvements pouvaient attirer l'attention de
+l'animal, il se mit à nager vigoureusement en faisant un léger détour,
+afin d'aller aborder au plus près et de prêter main forte à ses
+compagnons.
+
+--Au secours!... au secours!... répéta la même voix.
+
+L'Américain avançait rapidement.
+
+--Courage! cria-t-il, courage, me voici.
+
+Comme pour lui répondre, le monstre poussa un hurlement qui déchira
+l'air effroyablement; on eût dit le ronflement d'une sirène à vapeur.
+
+Comme Farenheit sortait de l'eau, il aperçut une forme blanche
+cramponnée à un arbuste.
+
+--Tenez ferme, cria-t-il, tenez ferme, me voici.
+
+--À moi! monsieur Farenheit, à moi!
+
+--Mademoiselle Séléna! s'exclama l'Américain, tellement stupéfait qu'il
+s'arrêta dans sa course.
+
+--Vite!... vite!... je ne puis plus.
+
+La forme blanche parut se détacher de l'arbre et, tout en résistant,
+s'avancer vers le monstre dont la trompe, braquée sur elle, semblait un
+gouffre prêt à l'engloutir.
+
+En ce moment, un grand bruit se fit entendre sous les arbres; c'était
+Ossipoff et ses compagnons qui accouraient à la recherche de Farenheit.
+
+[Illustration]
+
+--Tirez! tirez! leur cria l'Américain, impuissant à sauver la jeune
+fille de la mort inévitable qui l'attendait.
+
+Une dizaine de coups de feu éclatèrent, éveillant, dans le lointain, des
+échos semblables aux roulements du tonnerre.
+
+[Illustration]
+
+Épouvanté par ce bruit auquel ses oreilles n'étaient point habituées,
+atteint peut être par l'un des projectiles, le monstre mercurien poussa
+un horrible grognement et, plongeant dans le lac, disparut aux yeux des
+Terriens.
+
+--Séléna! s'écria Gontran éperdu, en bondissant jusqu'à la forme blanche
+étendue sur le sol.
+
+Presque en même temps que le jeune homme, Ossipoff fut auprès du corps
+de sa fille:
+
+--Mon enfant! gémit-il, ma fille adorée! c'est toi! c'est bien toi que
+je revois!
+
+Il l'avait prise sur ses genoux et la berçait comme une enfant.
+
+Fricoulet écarta un peu Gontran et plaça sa main sur la poitrine de la
+jeune fille.
+
+--Elle n'est qu'évanouie, déclara-t-il, donc rassurez-vous, monsieur
+Ossipoff, et toi, Gontran, ne te désole pas, ce n'est absolument rien.
+Si vous le voulez bien, nous allons retourner, à marche forcée, jusqu'à
+l'endroit ou nous avons laissé notre sphère, là, je trouverai, dans ma
+caisse de pharmacie, les médicaments nécessaires à Mlle Séléna.
+
+--Mais elle, fit Ossipoff, comment la transporterons-nous?
+
+--D'une manière fort simple, déclara Farenheit qui achevait de
+s'habiller, vous aller voir.
+
+Il arracha, à l'arbre le plus voisin, deux branches longues et flexibles
+auxquelles il fixa l'ample redingote du vieillard, comme une toile
+tendue sur un lit de sangle.
+
+On y déposa la jeune fille, puis lui et Gontran mettant sur leurs
+épaules les brancards de cette litière improvisée, partirent au pas
+gymnastique, suivis de Fricoulet et d'Ossipoff.
+
+[Illustration]
+
+Tous les vingt kilomètres, les porteurs se relayaient; tous les quarante
+kilomètres, on s'arrêtait dix minutes pour se reposer.
+
+Quand l'aurore apparut, les voyageurs étaient réunis dans la sphère,
+autour de Séléna qui, sortie de sa torpeur, grâce aux soins intelligents
+de Fricoulet, leur souriait doucement.
+
+Des quatre voyageurs, Farenheit était certainement celui qui manifestait
+la plus grande joie de voir la jeune fille revenue à elle.
+
+--Comme vous êtes bon, sir Jonathan, dit Séléna en lui tendant la main,
+et comme cela paraît vous faire plaisir de me revoir.
+
+--Dame! répliqua l'Américain, je songe que vous allez pouvoir me donner
+des nouvelles de ce misérable.
+
+--Moi! répliqua-t-elle d'un air étonné, je ne puis rien vous dire de
+lui, sinon qu'il est parti voilà bientôt quatre jours.
+
+--Parti! s'écrièrent ensemble Ossipoff et ses compagnons, mais parti
+pour quelle destination?
+
+--Pour le Soleil.
+
+--Mais, toi?...
+
+--Moi, il m'a abandonnée ici, parce que j'étais, pour le wagon, une
+surcharge qui pouvait compromettre son voyage.
+
+Gontran serrait ses poings avec fureur.
+
+--Ah! le misérable... le misérable!... il me le paiera cher.
+
+Farenheit, lui, répondit avec un rugissement:
+
+--Pour cela, il faudrait que vous lui mettiez la main dessus; or, comme
+nous sommes cloués ici pour le restant de nos jours, sans aucun espoir
+de revoir jamais notre planète natale...
+
+--Qu'importe! murmura Ossipoff tout à la joie de serrer dans ses bras sa
+fille chérie.
+
+--_By God!_ grommela l'Américain, vous en parlez à votre aise, vous avez
+retrouvé votre fille; mais Sharp m'échappe encore une fois.
+
+--Et cette fois est la bonne, ricana Fricoulet.
+
+Sir Jonathan haussa les épaules et s'éloigna pour aller à la recherche
+d'habitants de Mercure sur lesquels il pût passer sa fureur.
+
+En effet, il revint, au bout d'une demi-heure, portant attaché, tout
+autour de lui, à sa ceinture, un chapelet de volatiles en tous points
+semblables à celui que Gontran avait tué.
+
+[Illustration]
+
+--Belle chasse! dit Fricoulet en se frottant les mains avec un visible
+contentement.
+
+--Figurez-vous, répliqua l'Américain, qu'il se passe dans le ciel
+quelque chose de fort singulier; on dirait qu'il y a une étoile qui
+grandit à vue d'œil.
+
+L'ingénieur haussa les épaules en riant.
+
+--Illusion d'optique, dit-il.
+
+--Je vous affirme que j'ai vu net, même que cette étoile illumine, de
+son rayonnement, toute une partie de l'espace.
+
+L'Américain parlait si ferme et d'un ton si convaincu que Fricoulet le
+suivit au dehors.
+
+À peine eut-il jeté les yeux sur le ciel qu'il rentra précipitamment;
+muni de la lunette d'Ossipoff, il la braqua sur le point désigné par
+l'Américain:
+
+--Une comète! une comète! s'écria-t-il.
+
+Tout le monde, même Séléna, vint le rejoindre.
+
+Le vieux savant arracha, des mains de l'ingénieur, l'instrument qu'il
+dirigea vers l'astre et demeura longtemps en contemplation.
+
+Enfin, il murmura:
+
+--En effet, c'est une comète.
+
+Puis aussitôt, jetant un regard circulaire sur le paysage:
+
+--Si vous m'en croyez, dit-il, nous nous établirons provisoirement au
+sommet de cette petite colline que vous voyez là-bas; nous y serons
+admirablement bien pour nous livrer à nos observations astronomiques; en
+même temps, au point de vue hygiénique, nous aurons moins à souffrir du
+rayonnement.
+
+En raison du peu de pesanteur à la surface de la planète, les quatre
+Terriens eurent tôt fait de rouler la sphère jusqu'à l'endroit indiqué
+par le vieux savant; c'était une petite éminence boisée, élevée d'une
+cinquantaine de mètres au-dessus du niveau du sol, et descendant, en
+pente douce, jusqu'au ruisseau où sir Jonathan avait pris,
+l'avant-veille, un bain de pieds si malencontreux.
+
+Quand il s'éveilla, le lendemain matin, le premier soin d'Ossipoff fut
+de gravir l'escalier intérieur qui conduisait au sommet de la sphère où
+il avait installé des instruments d'optique.
+
+Aux cris qu'il poussa, ses compagnons le rejoignirent et aperçurent,
+avançant vers le Soleil avec une rapidité vertigineuse, le météore de la
+veille qui étalait, en travers du ciel, une queue immense.
+
+Après être demeurée un moment silencieuse, éblouie par ce spectacle
+féerique, Séléna demanda:
+
+--Chaque comète a un nom, n'est-ce pas, père?... Comment donc s'appelle
+celle-ci?
+
+L'astronome hocha la tête, d'un air de doute.
+
+--Je l'ignore, répondit-il.
+
+--Comment, vous l'ignorez? je croyais cependant...
+
+--Tu croyais mal, répliqua-t-il d'un ton un peu sec, ces corps errants,
+baptisés du nom de comètes, sont aussi nombreux dans l'espace que les
+poissons au sein de l'Océan; il se peut donc que nous ayons sous les
+yeux une comète nouvelle, arrivant de l'infini et que notre Soleil fait
+dévier de sa route.
+
+En ce moment, Gontran fit un léger saut en arrière.
+
+--Dites donc, fit-il, n'y a-t-il pas à craindre que cette comète ne nous
+heurte en passant; elle paraît venir directement sur nous.
+
+Fricoulet, qui examinait l'astre avec attention, murmura:
+
+--Tu pourrais bien pronostiquer juste, car elle va certainement couper
+l'orbite de Mercure.
+
+Et, après un moment, il ajouta:
+
+--Ça, par exemple, pourrait bien être la fin; qui sait, en effet, ce qui
+sortirait d'un abordage semblable.
+
+Toute la journée, en dépit des torrents de feu qui tombaient du ciel,
+les Terriens demeurèrent à leur poste d'observation, regardant croître,
+avec terreur, cet astre qui, peut-être, leur apportait la mort;
+maintenant on distinguait nettement les trois parties de la comète: la
+tête énorme, monstrueuse, entourée de sa chevelure lumineuse auprès de
+laquelle la lumière solaire pâlissait, et sa queue qui balayait l'espace
+de son panache enflammé.
+
+Comme la nuit approchait, l'atmosphère parut soudain s'embraser, la
+chaleur devint étouffante, l'air se raréfia et, sous le coup d'une
+inexplicable asphyxie, les voyageurs perdirent connaissance.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+À CHEVAL SUR UNE COMÈTE
+
+[Illustration]
+
+
+PARBLEU! voilà qui est fort!
+
+Assis sur son séant, M. de Flammermont considérait avec stupeur ses
+compagnons étendus autour de lui, dans des positions diverses et dormant
+d'un profond sommeil.
+
+Le jeune homme venait de se réveiller et ses yeux, en s'ouvrant,
+s'étaient naturellement tournés vers Séléna.
+
+Mais Gontran était-il insuffisamment réveillé ou bien était-il le jouet
+d'une illusion d'optique? toujours est-il que le gracieux visage de la
+jeune fille lui parut noir comme de l'encre.
+
+Il regarda les autres voyageurs; tous, des pieds à la tête, lui
+semblèrent avoir été plonges dans un bain de suie.
+
+--Voyons, balbutia-t-il, voyons, je rêve, ou bien, pendant mon sommeil,
+il m'est survenu, dans la rétine, quelque incompréhensible accident.
+
+[Illustration]
+
+Il voulut se frotter les yeux; mais un brusque mouvement arrêta ses
+mains à mi-chemin.
+
+Ses mains, à lui aussi, étaient noires et son complet de coutil blanc
+paraissait avoir été amidonné avec du noir animal.
+
+--Cela! par exemple! c'est trop fort!
+
+Non sans peine, engourdi encore par l'étrange sommeil qui l'avait
+terrassé en même temps que ses compagnons, il se leva et s'approchant de
+Fricoulet, le secoua violemment par les épaules.
+
+--Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il? grogna l'ingénieur en sursautant.
+
+Puis, apercevant Gontran, qui penchait vers lui son regard anxieux, il
+partit d'un grand éclat de rire.
+
+--Ah! fit-il, elle est bien bonne!... mais tu t'es trompé de savon, mon
+pauvre ami... à moins que tu n'aies l'épiderme si sensible qu'en
+vingt-quatre heures le soleil ait pu te transformer en nègre d'Éthiopie.
+
+Et il riait à se tordre; mais son hilarité augmenta lorsqu'il s'aperçut
+qu'autour de lui tout le monde avait subi le sort de M. de Flammermont.
+
+[Illustration]
+
+--Ah! les bonnes têtes! exclama-t-il... regarde donc, Gontran; Ossipoff,
+avec ses cheveux et sa barbe en broussailles, ressemble exactement à une
+tête de loup... ah! ah! et Farenheit!... non, Farenheit vaut son pesant
+d'or!
+
+Enfin, il réussit à reprendre son sérieux et demanda:
+
+--Qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie?
+
+--C'est pour en avoir l'explication, bougonna Gontran, que je viens de
+te réveiller... car, tu te moques des autres... mais si tu te donnais la
+peine de te regarder...
+
+Il avait tiré de son vêtement un petit nécessaire de poche et tendait à
+l'ingénieur une glace minuscule, tout juste assez grande pour que l'on
+pût s'y mirer un œil ou le bout du nez.
+
+Fricoulet aperçut alors la face d'Auvergnat la plus réussie qui ait
+jamais embelli la boutique d'un charbonnier.
+
+--Oh! elle est bien bonne!... elle est bien bonne!... s'exclama-t-il en
+riant aux larmes.
+
+--Tu ferais bien mieux de m'expliquer la cause de ce phénomène, grommela
+Gontran.
+
+L'ingénieur promenait ses regards autour de lui, espérant trouver, dans
+le paysage, quelque indice capable de le mettre sur la trace de ce qu'il
+cherchait.
+
+Rien n'avait changé: ses compagnons et lui étaient bien, comme la
+veille, au sommet de la colline où ils avaient roulé la sphère; là-bas,
+dans le fond de la vallée, s'estompant dans une sorte de brume,
+apparaissait le dôme arrondi de la forêt et le bruit du ruisseau,
+chantant sur ses cailloux, parvenait jusqu'à eux.
+
+Alors il leva le nez en l'air; le ciel était obscurci par une sorte de
+brouillard qui tombait en pluie fine ou plutôt en poussière impalpable,
+jetant sur le sol, sur les plantes, sur les arbres, une teinte
+uniformément grise et désolante.
+
+--As-tu visité quelquefois un pays minier? demanda tout à coup
+l'ingénieur.
+
+--Non; pourquoi?
+
+--Parce que ce qui nous entoure en a absolument l'aspect; on jurerait
+que ce qui flotte dans l'air est de la poussière de charbon.
+
+--Tout cela ne nous dit pas...
+
+--Pourquoi nous sommes ridicules à ce point, tu as raison; mais
+peut-être M. Ossipoff pourra-t-il nous éclairer à ce sujet.
+
+Et il s'avançait vers le vieillard avec l'intention de le réveiller.
+
+Gontran l'arrêta et, se plantant devant son ami:
+
+--Ai-je l'air si grotesque que cela? demanda-t-il d'un ton navré.
+
+--Grotesque! non... mais enfin, tu as l'air d'un nègre.
+
+Et il reprit aussitôt:
+
+--D'un nègre comme il faut, s'entend.
+
+Le jeune comte eut un geste désespéré.
+
+--Mais je ne veux pas que Séléna me voie ainsi.
+
+[Illustration]
+
+Fricoulet haussa les épaules:
+
+--Quel inconvénient trouves-tu à cela, puisqu'il en est de même pour
+elle? au contraire, vous formez, elle et toi, le couple le mieux assorti
+qui se puisse contempler, au point de vue couleur, bien entendu.
+
+--Ah! murmura Gontran, elle, c'est bien différent... une femme est
+toujours charmante.
+
+Fricoulet fit la grimace.
+
+--Tandis que tu crains pour ton prestige, dit-il ironiquement; au fait
+peut-être est-il préférable que nous nous débarbouillions; le ruisseau
+est à deux pas; courons y faire nos ablutions, avant qu'ils ne se
+réveillent.
+
+En quelques enjambées, les deux amis dévalèrent sur le flanc de la
+colline, soulevant, à chacun de leurs pas, des nuages de poussière fine
+et impalpable dont le sol était couvert.
+
+Gontran, qui avait devancé Fricoulet de quelques mètres, poussa un cri
+désespéré en lui montrant le ruisseau d'un geste désespéré.
+
+--De l'encre!... fit-il... c'est de l'encre qui coule là... ma parole!
+c'est à devenir fou.
+
+L'ingénieur s'agenouilla sur la rive, prit dans sa main quelques gouttes
+d'eau et constata, avec stupéfaction, que le ruisseau avait, lui aussi,
+subi une transformation analogue à la leur.
+
+--Eh bien? demanda M. de Flammermont.
+
+--Je n'y comprends rien.
+
+En ce moment, des cris éclatèrent du côté du campement et les deux
+jeunes gens, croyant à un accident, se hâtèrent de rejoindre leurs
+compagnons.
+
+Ceux-ci, réveillés, étaient debout, gesticulant comme des fous, et
+parlant avec une rapidité extrême.
+
+--Je vous dis, hurlait Farenheit, que c'est une mauvaise plaisanterie;
+or, comme nous ne sommes pas à l'époque du carnaval, je n'admets pas
+qu'on abuse de mon sommeil pour me ridiculiser ainsi.
+
+--Mais vous êtes dans l'erreur, mon cher sir Jonathan; comment
+voulez-vous admettre que M. de Flammermont, un homme sérieux, un homme
+si bien élevé, se soit permis... ah! pour ce qui est du petit Fricoulet,
+celui-là, je croirais volontiers...
+
+--Mais non, papa, disait à son tour Séléna, M. Gontran n'eût
+certainement pas permis que M. Fricoulet me barbouillât de la sorte.
+
+--Alors! quoi! quoi!... rugit l'Américain, en mettant le revolver au
+poing... je ne puis cependant pas supporter qu'on humilie en moi le
+pavillon étoilé des États-Unis!...
+
+Un éclat de rire moqueur retentissant derrière lui, fit retourner
+Farenheit qui se trouva face à face avec l'ingénieur.
+
+--_By God!_ s'exclama-t-il, vous aussi!
+
+--Mais oui, moi aussi; comme vous, comme Gontran, comme les arbres,
+comme le ruisseau même...
+
+Et frappant amicalement sur l'épaule de l'Américain:
+
+--Calmez-vous, sir Jonathan, dit-il; l'auteur de cette aimable
+fumisterie--car c'est littéralement une farce de fumiste--n'est pas
+parmi nous... il est au-dessus de nous et bien à l'abri de vos coups...
+car je suppose tout simplement que c'est dame Nature.
+
+[Illustration]
+
+Ossipoff eut un brusque haut-le-corps.
+
+--Que supposez-vous donc? murmura-t-il.
+
+--Moi! absolument rien, sinon que nous sommes en présence d'un phénomène
+propre, sans doute, à la planète sur laquelle nous nous trouvons en ce
+moment.
+
+L'Américain se croisa les bras et s'adressant au vieillard, il lui dit
+avec une surprenante animation:
+
+--Et vous croyez que je vais me contenter de cela, moi? moi, que vous
+avez entraîné dans cette aventure inouïe, et sans précédent! comment, un
+phénomène se présente et vous, des savants, vous dont le métier est
+d'expliquer aux ignorants...
+
+--Ou aux imbéciles, dit Fricoulet.
+
+--Ou aux imbéciles, répéta l'Américain, la cause de ce phénomène, vous
+vous taisez... vous ne trouvez rien à répondre!--Non, mon cher monsieur,
+cela ne peut se passer ainsi--puisque vous vous êtes fait une spécialité
+du ciel, vous devez comprendre les choses qui s'y passent... erreur,
+monsieur Ossipoff, erreur vous répondrez.
+
+Et il braqua le canon de son revolver sur la poitrine du vieillard.
+
+Séléna jeta un cri et Gontran, se précipitant sur l'Américain, le
+désarma.
+
+Froidement Farenheit prit sa carabine et l'arma.
+
+--Ah çà! s'écria Fricoulet, vous êtes fou!... est-ce depuis que vous
+êtes déguisé en nègre que vous devenez aussi féroce?
+
+Ossipoff, impassible jusque-là, s'avança vers l'Américain, les poings
+fermés, dans une attitude menaçante.
+
+--Laissez, gronda-t-il, laissez, je me charge seul de lui faire son
+affaire.
+
+Fricoulet le saisit à bras le corps.
+
+--Y pensez-vous, monsieur Ossipoff! s'exclama-t-il... mais vous aussi,
+vous perdez la tête, voyons! que diable! un peu de sang-froid... deux
+hommes comme vous et sir Jonathan ne peuvent en venir aux mains pour une
+misérable question comme celle qui vous divise.
+
+[Illustration]
+
+Tout en parlant, il faisait tous ses efforts pour contenir le vieillard
+qui se débattait, criant, vociférant comme un énergumène.
+
+Brusquement, Farenheit détendit ses bras auxquels Gontran se suspendait
+et la secousse fut si violente, si inattendue, que le pauvre jeune homme
+s'en alla rouler, les quatre fers en l'air, à une cinquantaine de
+mètres.
+
+Puis, jetant sa carabine sur son épaule, l'Américain tourna les talons
+et partit à grandes enjambées; en quelques secondes, il eut disparu.
+
+Gontran revint, furieux et proférant des menaces de mort:
+
+--Où est-il? gronda-t-il, où est-il?
+
+Personne ne lui répondit: Ossipoff, assis sur le sol, était plongé déjà
+dans une série de calculs gigantesques, accompagnés de dessins bizarres.
+
+Séléna, le visage caché dans les mains, pleurait à chaudes larmes, en
+poussant de petits gémissements plaintifs.
+
+Gontran tournait autour de la sphère, comme un cheval de manège,
+grinçant des dents et dressant vers le ciel ses poings menaçants.
+
+[Illustration]
+
+Tout à coup, le hasard de sa course l'ayant amené devant la jeune fille,
+il s'arrêta net et, d'une voix amère, presque insolente, il demanda:
+
+--En vérité, mademoiselle, je vous serais bien reconnaissant si vous
+vouliez me dire la cause de ce désespoir... pourquoi ces pleurs? sans
+doute, parce que la nature s'est plu à noircir mon teint...
+
+Il eut un hochement de tête et ajouta, avec un ricanement:
+
+--Parbleu! je comprends! pauvre imbécile que j'étais... c'était mon
+physique qui vous plaisait... point autre chose... et ce physique étant
+détérioré, à votre point de vue, votre affection s'en va avec vos
+pleurs... mais si la beauté de mon âme, mademoiselle, était entrée pour
+quelque chose dans l'amour que vous vouliez bien avoir pour moi, vous ne
+vous désoleriez pas ainsi que vous le faites... car l'enveloppe
+matérielle, qu'est-ce que cela, je vous le demande, auprès...?
+
+Il s'arrêta et apercevant Fricoulet qui l'écoutait parler, en fixant sur
+lui des regards ahuris:
+
+--Du reste, votre attitude me prouve surabondamment que vous ne possédez
+que des notions fort imparfaites sur l'esthétique. Fricoulet vous dira
+qu'il y a de beaux nègres comme il y a de beaux blancs... l'esthétique à
+ce point commun avec la morale, c'est qu'elle dépend de l'éducation...
+elle change avec les latitudes.
+
+Il parlait avec rapidité, hachant ses phrases, mâchonnant ses mots,
+tellement que Fricoulet ne pouvait l'interrompre.
+
+--La morale, répéta le jeune comte avec un éclat de rire étrange...
+Tenez, mademoiselle, il y a des choses que vous ne savez probablement
+pas... Certaines peuplades de la Terre de feu ont coutume de manger les
+vieillards...
+
+À ces mots, Séléna poussa un cri perçant et se précipitant vers son
+père, lui fit un rempart de son corps.
+
+--Prenez garde, père, fit-elle, Monsieur de Flammermont veut vous
+manger.
+
+Le vieillard suspendit son crayon:
+
+--Qu'importe répondit-il froidement, je lui abandonne mon corps, à la
+condition qu'il me laisse ma tête pour calculer.
+
+Et il se replongea dans ses raisonnements.
+
+Gontran poursuivit en haussant les épaules:
+
+--Il en est de même pour la beauté, si j'appartenais à certaines
+peuplades de l'Océanie, je pourrais trouver fort mauvais que vous ne
+portiez ni plumes dans les cheveux, ni coquillages dans les oreilles, ni
+anneau dans le nez.
+
+Séléna se redressa et d'une voix pleine de dignité:
+
+--Du moment que pour vous plaire, monsieur, il me faut renoncer aux
+coutumes de mon pays, c'est que vous ne m'aimez plus... c'est bien,
+monsieur, je vous rends votre promesse.
+
+Et toute pleurante, elle se précipita dans les bras de son père qu'elle
+faillit jeter à la renverse. Fricoulet assistait, muet et impassible, à
+cette scène bizarre. Il prit sa tête à deux mains et murmura:
+
+--Ma parole! je deviens fou!
+
+Puis s'approchant de Séléna:
+
+--Ne pleurez donc pas ainsi, mademoiselle, dit-il d'un ton dégagé, un
+fiancé de perdu, dix de retrouvés, il vous rend votre promesse,
+voulez-vous me la passer et prier monsieur votre père de me demander ma
+main!
+
+Aussitôt Gontran répliqua:
+
+--Puisqu'il en est ainsi, je demande à retourner à Paris; j'ai brisé ma
+carrière à cause de ce vieil ingrat, j'ai quitté ma famille, ma patrie
+pour cette pimbêche; mais, du moment que tout est rompu!
+
+Il s'interrompit brusquement, saisi à la gorge par Fricoulet qui lui
+cria d'une voix furieuse:
+
+--Ingrat!... pimbêche!... retire ces deux épithètes, ou sinon...
+
+Un geste menaçant compléta sa phrase.
+
+--De quoi te mêles-tu? gronda le jeune comte.
+
+--Je défends l'honneur de ma nouvelle famille, répliqua l'ingénieur.
+
+Pendant ce colloque, Ossipoff, impassible, continuait ses calculs et
+Séléna pleurait de plus belle.
+
+--Du reste, poursuivit Fricoulet d'une voix vibrante, en accompagnant
+ses paroles de mouvements désordonnés, du reste, que fais-tu ici?
+maintenant que tu n'es plus le fiancé de Mlle Séléna, tu deviens un
+gêneur... un importun, retourne-t-en chez toi et laisse-nous jouir en
+paix de notre lune de miel.
+
+--Mais je ne demande que cela, hurla M. de Flammermont, je ne demande
+qu'à rejoindre mon poste à Pétersbourg... la diplomatie, voilà mon fait;
+quant au mariage, ce n'était qu'une vocation d'occasion!
+
+--En ce cas, qui te retient?
+
+Le jeune homme haussa les épaules.
+
+--Crois-tu, par hasard, que je puis m'en retourner à pied!
+
+--Est-ce le moyen de locomotion qui te manque? grommela l'ingénieur en
+tirant son carnet sur lequel il griffonna quelques traits
+indéfinissables... tiens, regarde et dis-moi ce que tu penses de cela!
+
+Gontran ouvrit démesurément les yeux.
+
+--Cela! balbutia-t-il... cela...
+
+--Eh! oui!... comment! toi, un savant, tu ne comprends pas que je vient
+d'inventer une machine qui va te permettre d'atteindre jusqu'aux
+étoiles?...
+
+--Mais c'est en France que je veux aller.
+
+--Eh! tout chemin mène à Rome... la distance n'est qu'un vain mot; les
+astres sont aussi rapprochés les uns des autres que les molécules d'un
+morceau d'acier... pour abandonner ce monde en fusion, il nous suffit
+d'enjamber un autre monde, eh bien! enjambons...
+
+Tout en écoutant discourir son ami, Gontran avait choisi, dans son
+porte-cigare, un havane blond, très sec; puis après l'avoir fait, en
+véritable connaisseur, craquer tout contre son oreille, il en avait
+délicatement coupé l'extrémité avec son canif; ensuite il l'avait porté
+à ses lèvres, l'avait légèrement humecté en le roulant d'un air
+gourmand.
+
+Puis, prenant une allumette, il la frotta.
+
+Aussitôt, phénomène étrange et inexplicable, l'allumette s'enflamma en
+produisant une détonation épouvantable, en même temps une lueur intense,
+d'un insoutenable éclat, illumina l'espace.
+
+Tous, Gontran le premier, poussèrent un cri de stupéfaction. Mickhaïl
+Ossipoff releva la tête de dessus ses calculs algébriques et considéra
+fort attentivement l'allumette qui projetait, dans un rayon de
+vingt-cinq mètres, une lumière semblable à celle d'un bec électrique.
+
+[Illustration]
+
+M. de Flammermont demeurait tout interdit, son cigare d'une main, son
+allumette de l'autre, très perplexe de savoir s'il devait se servir de
+l'une pour allumer l'autre.
+
+Le vieux savant s'était levé et examinait, avec une attention soutenue,
+cet inexplicable phénomène.
+
+--Singulier... singulier... balbutia-t-il, les sourcils froncés et les
+paupières à demi-baissées... est-ce que...?
+
+Et tournant lentement sur ses talons, en mettant la main au-dessus de
+ses yeux pour donner à son rayon visuel plus d'étendue, il examinait le
+paysage d'un air soucieux.
+
+En ce moment, on vit accourir, gravissant à grandes enjambées le flanc
+de la colline, Jonathan Farenheit.
+
+--_By God!_ s'exclama-t-il en s'arrêtant essoufflé à quelques pas d'eux,
+vous voilà tous debout... j'ai eu une peur horrible.
+
+Et, avec son mouchoir, il s'épongeait le front tout trempé de sueur.
+
+--Qu'avez-vous donc? demanda Gontran, et pourquoi cette émotion?
+
+L'Américain se retourna vers le jeune homme.
+
+--Figurez-vous, répondit-il, qu'il vient de m'arriver une chose
+singulière; tenez, la même à peu près que celle qui nous est survenue
+avant hier au sujet de l'eau et des arbres, dans le désert.
+
+--Un mirage! s'écrièrent les Terriens.
+
+--Oui, un mirage... il m'a semblé voir briller tout à coup, au sommet de
+cette colline, comme un immense bûcher... une espèce de phare qui
+projetait jusqu'à moi ses rayons lumineux... alors, j'ai cru que quelque
+danger vous menaçait... c'est pourquoi je suis accouru.
+
+M. de Flammermont prit dans sa poche une allumette et, la tendant à
+l'Américain:
+
+--Le bûcher, le phare, dit-il, le voici.
+
+Sir Jonathan frappa du pied avec colère.
+
+--Allons, grommela-t-il, voilà les sottes plaisanteries qui
+recommencent; j'aime autant m'en aller... d'autant plus que j'ai vu
+là-bas des choses assez singulières...
+
+Il n'avait pas fini ces mots qu'il se trouva entouré.
+
+--Des choses singulières, répéta Mickhaïl Ossipoff d'un ton fort
+bizarre, et lesquelles donc?
+
+[Illustration]
+
+--D'abord, le pays a, depuis hier, complètement changé; la forêt, sur la
+lisière de laquelle notre sphère s'était arrêtée et que nous avons dû
+traverser avant de pénétrer dans cet effroyable désert où nous avons
+pensé laisser nos os, la forêt n'existe plus.
+
+--N'existe plus! s'écria Gontran... ah çà! sir Jonathan, vous vous
+moquez de nous!
+
+Et il étendait la main vers les arbres qui dressaient, en bas de la
+colline, leurs cimes feuillues.
+
+Fricoulet regarda Ossipoff en mettant, d'un geste significatif, son
+doigt sur son front et en désignant l'Américain d'un hochement de tête
+imperceptible.
+
+--Mon pauvre Farenheit, dit le vieillard, vous avez été victime d'un
+mirage, car d'ici vous voyez bien les arbres tout comme nous les voyons
+nous-mêmes!
+
+--Oui, je les vois et, en bas, je les ai vus de même, mais, c'est à
+peine si cette forêt qui, hier encore, avait plusieurs lieues d'étendue,
+mesure aujourd'hui quelques mètres de profondeur!
+
+--Ah! bah! et qu'y a-t-il maintenant à la place des arbres?
+
+--Un pays étrange, tout nouveau, avec des montagnes de diamant!
+
+Ceux qui l'écoutaient haussèrent les épaules, le considérant avec
+compassion.
+
+--Vous me croyez idiot, grommela-t-il, je ne le suis pas plus que vous,
+et si je ne m'étais ému à tort au sujet du danger imaginaire que vous
+courriez... j'aurais déjà exploré ce pays fantastique et merveilleux...
+Du reste, vous n'avez qu'à venir avec moi...
+
+--Eh! sir Jonathan, répliqua M. de Flammermont, laissez-nous donc
+tranquilles avec vos contes de fée...
+
+--Pas plus contes de fée que votre histoire d'allumette, mon cher.
+
+--Oh! par exemple! voilà qui est fort! riposta Gontran.
+
+Et frottant aussitôt l'allumette qu'il tenait entre les doigts, il
+provoqua un phénomène identiquement semblable au premier.
+
+[Illustration]
+
+L'Américain, surpris par l'aveuglante lumière qui lui jaillit subitement
+au visage, bondit en arrière avec un _by God!_ formidable.
+
+Tout à coup, Mickhaïl Ossipoff s'écria d'une voix émue.
+
+--Mes amis, mes bons amis; il a dû se passer ici, pendant notre sommeil,
+des changements inexplicables, incompréhensibles, cette surexcitation
+nerveuse à laquelle nous sommes en proie, l'explosion formidable
+produite par une simple allumette, voilà deux preuves, l'une morale,
+l'autre matérielle, qu'il s'est produit certainement dans l'atmosphère
+une perturbation profonde.
+
+--Dame! murmura Gontran, l'air n'est peut-être pas composé, à la surface
+de Mercure, des mêmes éléments qu'à la surface des autres planètes.
+
+--En tout cas, quelle que soit sa composition, il n'y a aucune raison
+pour qu'aujourd'hui elle ne soit pas la même qu'hier, riposta Fricoulet,
+et cependant, il est certain...
+
+--Certain que quoi?
+
+--Certain que l'expérience de l'allumette est chose probante, car je me
+rappelle qu'aux Arts et Métiers, bien souvent, le professeur nous a fait
+détonner de l'oxygène pur au moyen d'une simple allumette.
+
+--Mais oui, s'écria Ossipoff, c'est bien de l'oxygène pur que nous
+respirons! pouvons-nous attribuer à une autre cause l'espèce de folie
+qui nous a frappés subitement? seulement...
+
+--Seulement? demandèrent en chœur les autres Terriens...
+
+--Je me demande comment a pu être produit ce changement subit de
+l'atmosphère.
+
+--Peut-être, insinua timidement M. de Flammermont, peut-être est-ce
+ainsi que la comète manifeste son influence.
+
+Le vieux savant se frappa le front.
+
+--C'est juste,... murmura-t-il, la comète... Je l'avais oubliée
+totalement.
+
+--Mais qu'est-elle donc devenue? demanda Fricoulet en pirouettant sur
+ses talons, le nez en l'air, pour fouiller le ciel aux quatre points
+cardinaux.
+
+--Elle a disparu.
+
+--Disparu! s'écria Ossipoff, ce n'est pas possible.
+
+Il se précipita sur sa lunette et la braqua successivement dans toutes
+les directions:
+
+--Rien, balbutia-t-il stupéfait... absolument rien!... voilà qui est
+incompréhensible.
+
+Et se tournant vers M. de Flammermont:
+
+--Comment expliquez-vous cela? demanda-t-il.
+
+--Je ne l'explique pas, répondit le jeune homme avec un sang-froid
+merveilleux, je me borne à constater.
+
+--Eh bien? demanda Farenheit, en présence de ces faits surprenants et
+incompréhensibles, continuez-vous à mettre en doute ce que je vous ai
+dit tout à l'heure?
+
+--Vos montagnes de diamant!
+
+--Oui, mes montagnes de diamant... suivez-moi et vous ne tarderez pas à
+vous assurer qu'elles existent bien réellement!
+
+Il tourna les talons et descendit la colline, suivi de ses compagnons,
+dont le scepticisme premier avait fait place à une certaine angoisse.
+Dans quelle aventure nouvelle étaient-ils donc plongés?
+
+Chose bizarre, à mesure que s'abaissait le niveau du sol, l'air qu'ils
+respiraient leur paraissait n'être plus le même, en même temps, la
+fièvre qui leur brûlait le sang s'abaissait, leur cerveau se dégageait,
+leurs nerfs se détendaient, bref, peu à peu ils redevenaient eux-mêmes.
+
+C'est à part eux qu'ils faisaient ces constatations, osant à peine se
+regarder, tout honteux qu'ils étaient de la folie passagère qui leur
+avait fait tenir un langage aussi ridicule.
+
+Enfin, ils arrivèrent au ruisseau dans lequel Fricoulet et Gontran
+avaient tenté vainement de faire leurs ablutions; d'un bond, ils le
+franchirent et se trouvèrent sur la lisière de la forêt dans laquelle
+ils s'engagèrent.
+
+Au bout de quelques pas, ils s'arrêtèrent soudain, tous du même
+mouvement, en apercevant, à travers les arbres, un paysage qu'ils ne se
+rappelaient pas avoir vu la veille.
+
+--Le mirage, toujours le mirage, grommela Fricoulet.
+
+Néanmoins, il se remit en marche avec précaution et avança jusqu'au
+point où la forêt s'interrompait brusquement.
+
+On eût dit qu'une main de géant avait arraché la portion de sol sur
+laquelle se trouvaient les Terriens, pour la transplanter en un autre
+monde tout différent de celui où les arbres mercuriens avaient pris
+racine.
+
+Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, l'œil embrassait un sol noir,
+couvert d'une fine poussière, brillant sous les rayons solaires, comme
+de la poussière de charbon de terre; de ci, de là, émergeaient des blocs
+énormes, noirs aussi et miroitant comme de l'argent bruni.
+
+[Illustration]
+
+Coupant cette plaine et courant du nord au sud, un fleuve charriait des
+eaux noirâtres au-dessus desquelles flottait un impalpable nuage gris.
+
+Enfin, l'horizon était barré par une haute chaîne de montagnes,
+étincelant de tous les feux du soleil, qui se jouaient à leur surface
+polie comme des miroirs et qui renvoyaient jusqu'aux Terriens, des
+rayons irisés, comme l'eussent pu faire les énormes facettes de
+gigantesques brillants.
+
+Muets d'ahurissement, Ossipoff et ses compagnons demeuraient immobiles
+sous les arbres, considérant ce pays étrange qui s'étendait devant eux,
+à quelques mètres au-dessous du niveau même de la forêt.
+
+--Hein! s'écria Farenheit après leur avoir laissé le temps d'admirer,
+hein! étais-je aussi fou que vous le prétendiez, quand je vous disais
+avoir vu des montagnes de diamant?
+
+Et il étendait triomphalement la main vers l'horizon irradiant.
+
+--De diamant... de diamant..., bougonna Fricoulet... rien ne prouve que
+ce ne soit pas tout simplement du cristal de roche.
+
+L'Américain demeura un moment silencieux, la mine déconfite; puis,
+soudain:
+
+--Rien ne prouve non plus que ce ne soit pas du diamant, répliqua-t-il.
+
+--D'accord! riposta l'ingénieur; il suffirait, d'ailleurs, d'avoir un
+échantillon...
+
+Il n'avait pas prononcé ces mots, que Farenheit, enjambant le talus qui
+séparait du sol le tronçon de forêt, sur la lisière duquel ses
+compagnons étaient arrêtés, s'élançait dans la direction des montagnes,
+objets de sa convoitise.
+
+Au bout de quelques enjambées, les Terriens le virent s'arrêter,
+regarder à ses pieds, puis se baisser pour ramasser sans doute un objet
+qui avait attiré son attention.
+
+[Illustration]
+
+Mais soudain, comme frappé de la foudre, l'Américain tomba à la renverse
+et demeura immobile.
+
+Obéissant à l'impulsion de sa généreuse nature, croyant d'ailleurs à un
+simple accident, M. de Flammermont courut au secours de sir Jonathan.
+
+Arrivé près de lui, il se pencha, mais, tout comme son compagnon, à
+peine le jeune homme se fut-il courbé vers le sol, qu'il roula comme une
+masse!
+
+Séléna poussa un cri terrible et voulut s'élancer.
+
+--Imprudente! fit Ossipoff en la saisissant par les épaules.
+
+Puis, se tournant vers Fricoulet:
+
+--Il doit régner, au ras du sol, un air méphitique, lui dit-il
+rapidement; comment faire pour sauver ces malheureux?
+
+Et, à sa fille qui sanglotait:
+
+--Voyons, dit-il, ne t'affole pas... laisse nous le temps de réfléchir;
+à nous deux, que diable! nous trouverons bien une idée.
+
+--Je l'ai trouvée, cria Fricoulet, ne bougez pas et attendez-moi ici.
+
+Et, courant à toutes jambes, il disparut derrière les arbres, dans la
+direction de la colline.
+
+Quelques instants après, il revenait, ayant endossé un respirol et
+faisant signe au vieillard d'avoir bon espoir, il se précipitait vers
+l'endroit ou gisaient, côte à côte, M. de Flammermont et sir Jonathan,
+soulevant, dans sa course, autour de lui, des nuages de poussière noire
+et opaque.
+
+L'un après l'autre, il chargea sur ses épaules, les deux corps inertes
+et, toujours courant, revint vers Ossipoff.
+
+Puis, arrachant brusquement son respirol, il cria au vieux savant:
+
+--Chargez-vous de Gontran, moi, je garde l'Américain, et vite, vite, à
+la sphère.
+
+[Illustration]
+
+Sans demander d'explication, Ossipoff prit M. de Flammermont sur son
+dos, et, aussi rapidement que possible, suivit l'ingénieur qui courait
+devant lui.
+
+En quelques enjambées, on eut atteint le sommet de la colline, la, on
+étendit les deux malades côte à côte, et Fricoulet collant sa bouche à
+la leur, se mit à leur insuffler l'air de ses propres poumons, ainsi que
+cela se pratique pour les noyés.
+
+--Mais pourquoi les avoir transportés ici? murmura Séléna qui épiait,
+avec anxiété, les résultats de ce sauvetage.
+
+--Parce que l'air que nous respirons étant composé d'oxygène pur, la
+médication que j'emploie doit être plus énergique.
+
+Comme il achevait ces mots, l'Américain se redressa sur son séant,
+saluant, par un formidable éternuement, son retour à la vie; on eût dit
+que Gontran n'attendait que ce signal pour sortir de sa torpeur et,
+comme un écho fidèle, son éternuement répondit à celui de l'Américain.
+
+--Brrr! fit celui-ci en se secouant les membres, quelle désagréable
+sensation.
+
+--Moi, dit à son tour M. de Flammermont, je n'ai rien senti, ça a été
+comme un coup de massue que l'on m'eût asséné sur la nuque.
+
+--Certainement, affirma Ossipoff, il règne à la surface de ce sol une
+couche de gaz irrespirables: ammoniaque, acide carbonique, ou autre de
+même nature... Qu'est-ce que cela peut bien signifier?
+
+Et Fricoulet dit à son tour:
+
+--Acide carbonique dans le bas,... oxygène pur dans le haut, c'est
+inexplicable.
+
+--À moins, répondit Gontran qui en revenait à ses moutons, à moins que
+vous n'adoptiez mon idée de l'influence de la comète.
+
+--Eh! riposta Fricoulet, la comète, la comète! c'est fort joli à dire,
+cependant tu conviendras que si elle avait dû exercer sur Mercure une
+influence quelconque, c'est lorsqu'elle se trouvait à proximité, tandis
+que, maintenant, on ne la voit même plus.
+
+--En effet, continua Ossipoff, ce que dit M. Fricoulet me paraît
+logique, j'ai eu beau fouiller le ciel dans tous les sens, nulle part je
+n'ai trouvé trace de comète... elle est donc, à présent, à une telle
+distance que l'on ne peut admettre son influence.
+
+Un éclat de rire formidable éclata--cette explosion d'hilarité était due
+à Farenheit.
+
+--Vous me rappelez, dit-il, l'histoire d'un paysan fort distrait qui
+cherchait son âne, alors qu'il était perché dessus,... vous cherchez la
+comète dans le ciel, et c'est elle qui vous porte.
+
+[Illustration]
+
+Il regardait, d'un air triomphant, les Terriens qui le considéraient
+complètement ahuris.
+
+--Alors, suivant vous, balbutia Ossipoff, nous ne serions plus sur la
+planète Mercure?...
+
+--Dame! dit Fricoulet après avoir réfléchi, il faut bien admettre que
+nous sommes sur un autre monde, puisque le pays tout entier a changé!
+
+Soudain, il se frappa le front.
+
+--Et tenez, il me revient en mémoire un fait que tous nous avons oublié;
+rappelez-vous hier soir, alors que nous contemplions la marche rapide de
+la comète, l'étrange sommeil qui s'est emparé de nous et nous a
+terrassés!...
+
+--Eh bien!
+
+--Eh bien!... c'était assurément l'atmosphère qui se raréfiait par suite
+du rapprochement de la comète,... peut-être, cette nuit, a-t-elle eu
+avec Mercure un point de contact et, à la suite de ce heurt, une
+infinitésimale partie de la planète se sera trouvée collée à la surface
+de l'astre sur lequel nous sommes en ce moment...
+
+[Illustration]
+
+--Mais alors, balbutia Séléna, où allons-nous?
+
+Fricoulet leva les bras au ciel.
+
+--Comment le savoir? répondit-il.
+
+--En cherchant quelle est la comète sur laquelle nous chevauchons.
+
+--Il est douteux, ricana l'Américain, que nous trouvions un état civil
+qui nous renseigne à ce sujet.
+
+Le vieux savant réfléchissait.
+
+--Il y aurait bien un moyen, dit-il...
+
+Il chercha dans une caisse, y prit un baromètre, le consulta et déclara:
+
+--Le baromètre accuse une hauteur de quatre cents pieds au-dessus du
+niveau de la mer, correction faite de la hauteur de l'atmosphère; à
+cette hauteur, le regard s'étend en droite ligne, dans tous les sens,
+jusqu'à une distance de douze kilomètres.
+
+Il tourna lentement sur ses talons et étendant la main:
+
+--Il est facile de constater qu'ici l'horizon est plus rapproché; le
+monde où nous sommes est donc plus petit que Mercure et on peut évaluer
+son diamètre à huit cents kilomètres à peine. Pour sa nature, je vous
+répondrai que cette comète est à une période de formation qui correspond
+à l'époque tertiaire; c'est une sphère de carbone, puisque nous
+rencontrons ici tous les états allotropiques de ce corps simple: noir de
+fumée, graphite, acide carbonique et autres...
+
+L'Américain fit un geste impatienté.
+
+--Tout cela, s'écria-t-il, ne nous dit pas vers quel point se dirige
+cette comète.
+
+--Étant donnée la façon dont elle a coupé l'orbe de Mercure, il est
+probable qu'elle va contourner le Soleil avant de prendre la route de
+son aphélie.
+
+--Mais le nom de cette comète? continua imperturbablement l'Américain.
+
+--Eh! fit Ossipoff exaspéré, je n'en sais pas plus que vous... il me
+faudra plus d'un mois d'observations pour arriver à établir toutes ses
+coordonnées... au surplus, si son nom vous intéresse tant que cela,
+demandez-le lui à elle-même.
+
+--Perdus! nous sommes perdus! grommela rageusement Farenheit.
+
+--Eh non! riposta Gontran d'une voix vibrante, nous allons chevaucher à
+travers le ciel, à la manière des génies de l'ancien temps, sur un
+hippogriphe[4] de diamant, à queue et à crinière de flamme!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+OÙ VULCAIN JOUE UN MAUVAIS TOUR À GONTRAN DE FLAMMERMONT
+
+[Illustration]
+
+
+FAUT de l'oxygène, pas trop n'en faut, avait déclaré Fricoulet, en
+faisant allusion aux perturbations mentales dont avaient été victimes
+ses compagnons et lui-même.
+
+Aussi avait-on abandonné le sommet de la colline mercurienne pour
+établir le campement, c'est-à-dire la sphère elle-même, à mi-côte, en un
+endroit où l'air, scrupuleusement analysé, avait donné un mélange
+d'azote suffisant au bon fonctionnement de l'organisme des Terriens.
+
+L'installation une fois terminée, Ossipoff déclara vouloir se consacrer
+exclusivement aux études qui lui étaient nécessaires pour constituer ce
+que Gontran appelait plaisamment l'état civil de leur véhicule; il
+laissait à ses compagnons le soin de pourvoir aux besoins matériels de
+chaque jour, ce qui n'était pas une mince besogne.
+
+Dans un conseil tenu entre Gontran, Fricoulet, Farenheit et Séléna, il
+avait été décidé que l'on tiendrait en réserve, pour n'y toucher qu'à la
+dernière extrémité, ce qui restait de la provision de pâte alimentaire
+fabriquée dans la Lune et que l'on chercherait, sur le monde même où
+l'on vivait, des moyens d'existence.
+
+On avait d'abord exploré minutieusement le fragment mercurien collé à la
+surface du noyau cométaire et qui représentait une superficie d'un
+kilomètre carré; pour des gens qui avaient, comme les Terriens, des
+bottes de sept lieues, c'était l'affaire de quelques minutes, mais la
+situation était trop grave pour qu'ils se livrassent, à la légère, à
+cette exploration.
+
+Aussi avaient-ils divisé le territoire mercurien en trois segments
+aboutissant tous trois en un même point qui était le sommet de la
+colline; puis, se divisant la besogne, ils se mirent à fouiller chacun
+un segment, sondant le sol, déplaçant les rochers, examinant les
+plantes, montant dans les arbres, bref, ne laissant pas un pouce carré
+dont ils ne connussent exactement les ressources au point de vue
+culinaire.
+
+Puis, chacun ayant fait son rapport sur la portion de terrain qui lui
+avait été dévolue, les deux autres avaient successivement recommencé la
+besogne des premiers, de façon à ce que rien ne fût oublié.
+
+Au bout d'une dizaine de jours, les Terriens savaient scrupuleusement à
+quoi s'en tenir sur la quantité et la qualité des victuailles dont
+pouvait s'approvisionner leur garde-manger: une bande d'habitants
+mercuriens, c'est-à-dire de volatiles encornés, avaient partagé le sort
+des Terriens, et avaient été happés par l'attraction cométaire: leur
+nombre s'élevait exactement à cent soixante et un.
+
+Tout d'abord, Farenheit avait proposé de les tuer pour être sûr de les
+avoir sous la main, au moment voulu; mais Fricoulet avait fait observer
+que cela était tout à fait inutile, vu que les volatiles ne pouvaient
+s'échapper de l'îlot natal sur lequel ils se trouvaient, l'expérience
+ayant démontré que l'air flottant au-dessus du sol cométaire était
+irrespirable pour eux.
+
+--Laissons-les donc vivre, avait-il déclaré; ils sont enfermés là-dedans
+comme dans une basse-cour, et nous les sacrifierons au fur et à mesure
+de nos besoins.
+
+[Illustration]
+
+Puis on avait découvert, vivant dans des trous, à peu de profondeur de
+la surface, des animaux bizarres ayant la forme du lézard, sauf qu'ils
+étaient munis d'un grand nombre de pattes, et de la grosseur d'un lapin,
+dont ils avaient d'ailleurs le poil; on avait fait, sur l'un d'eux, un
+essai culinaire qui avait parfaitement réussi; ce qui n'avait pas
+médiocrement enchanté Gontran, dont l'estomac avait conservé
+le souvenir des théories d'Ossipoff touchant les représentants de
+l'humanité mercurienne et qui ne mangeait que du bout des dents,
+lorsqu'apparaissait sur la table un individu appartenant à la classe
+ailée de la planète.
+
+Au recensement scrupuleusement fait, ces intéressants animaux avaient
+donné le chiffre respectable de deux cent vingt-trois.
+
+À ces comestibles de poil et de plume si l'on ajoute certaines plantes
+que Séléna avait eu l'idée de faire cuire et d'assaisonner avec la
+graisse des premiers, on connaîtra, aussi bien que nos voyageurs
+eux-mêmes, le contenu de leur garde-manger.
+
+Ce travail terminé, on en communiqua les résultats à Ossipoff, dont le
+visage s'assombrit.
+
+--Hum! murmura-t-il; nous avons là de quoi manger à peine pendant six
+mois... et encore en ne faisant pas bombance.
+
+Le nez de Farenheit, à ces mots, s'allongea démesurément.
+
+--_By God!_ grommela-t-il, combien de temps pensez-vous donc que nous
+allons demeurer ici?
+
+Le savant secoua la tête pensivement.
+
+--Eh! eh! fit-il, peut-être bien six ans, si mes calculs sont exacts.
+
+Une exclamation unanime accueillit ces mots.
+
+--Six ans! répéta Gontran effaré, vous n'y pensez pas, mon cher monsieur
+Ossipoff.
+
+--J'y pense fort bien, au contraire, répliqua le vieillard en se
+frottant les mains d'un air satisfait.
+
+Puis, voyant l'expression de doute peinte sur tous les visages, il
+ajouta:
+
+--Jusqu'à présent, j'ai tout lieu de croire que nous nous trouvons sur
+la comète découverte par Tuttle... un Américain... votre compatriote,
+mon cher sir Jonathan.
+
+--Belle découverte, grommela celui-ci; il eut aussi bien fait de
+découvrir autre chose.
+
+Ossipoff fixa sur le Yankee un regard plein de compassion.
+
+--Ne l'eût-il pas découverte, cela ne nous eût pas empêchés de la
+rencontrer, d'être emportés par elle... et c'eût été une gloire
+scientifique de moins à l'actif des États-Unis.
+
+L'amour propre national de Farenheit se trouva sans doute chatouillé
+agréablement par cette réponse, car il se tut aussitôt.
+
+[Illustration]
+
+--Cependant, père, dit à son tour Séléna, sur quoi vous basez-vous, pour
+pouvoir affirmer?...
+
+--Pardon, je n'affirme rien, je suppose tout simplement; d'abord, la
+dimension de la comète qui nous porte est identiquement la même que
+celle de Tuttle... ensuite, le plan par lequel elle a coupé l'orbite de
+Mercure, et la date à laquelle a eu lieu cette conjonction...
+
+--Alors, si c'est bien elle, fit à son tour Gontran, où va-t-elle nous
+entraîner?
+
+--Elle nous fera contourner le Soleil d'abord... ensuite, nous couperons
+successivement les orbites de Vénus, de la Terre, Mars, Jupiter...
+
+À mesure que le vieillard avançait dans son énumération, le visage de M.
+de Flammermont s'assombrissait graduellement.
+
+--Mais où donc s'arrêtera cette course insensée? murmura-t-il.
+
+--Dans les environs de Saturne... une promenade de trois cent
+soixante-dix millions de lieues à peine, riposta plaisamment Fricoulet;
+une misère, quoi!
+
+--Tu ris, toi, grommela le jeune comte... mais si tu crois que cela
+m'amuse de me transformer en juif errant céleste, tu te trompes... car
+tout cela ne rapproche pas l'époque de mon mariage.
+
+L'ingénieur haussa les épaules.
+
+--Quand bien même, pensa-t-il, cette excursion n'aurait que ce résultat,
+je trouve qu'il aurait tort de se plaindre.
+
+Cependant, un vague espoir restait au cœur de M. de Flammermont.
+
+--Et si vous vous trompiez, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il tout à
+coup; si la comète qui nous emporte n'était pas celle que vous
+supposez?...
+
+--Oh!... alors, répondit le vieillard, ce serait bien différent.
+
+--Ah! ah!... dit Gontran d'un air satisfait.
+
+--Oui, continua le vieillard, si je m'étais trompé, c'est que cette
+comète décrirait dans l'espace une ligne parabolique.
+
+--En sorte que?...
+
+--En sorte que c'est vers l'infini qu'elle nous emporterait.
+
+Séléna joignit les mains dans un geste désespéré.
+
+--Et nous ne reverrions jamais la Terre? murmura-t-elle.
+
+--Jamais, répondit Ossipoff. Tu en parais désolée, comme si l'humanité
+terrestre avait quelque chose de regrettable.
+
+La jeune fille ne répondit rien, mais Gontran s'écria:
+
+--Il faut cependant que cette course prenne fin!
+
+--Je ne vois à cela aucune utilité.
+
+--Mais j'en vois une, moi, riposta M. de Flammermont en se croisant les
+bras; je ne puis jouer éternellement le rôle de fiancé... c'est un
+surnumérariat qui a assez longtemps duré, et il me tarde d'être nommé
+titulaire.
+
+[Illustration]
+
+Pour toute réponse, le vieillard leva les bras au ciel.
+
+--En tout cas, poursuivit le jeune homme, quand tout ce que la planète
+contient de comestible aura été dévoré, il faudra bien aviser à remplir
+notre garde-manger...
+
+--Hélas! murmura le vieux savant, c'est bien ce qui me navre.
+
+Et il ajouta avec un bel enthousiasme:
+
+--C'eût été si beau, cependant, de s'envoler par delà les mondes connus,
+par delà l'infini lui-même!
+
+--La belle avance! grommela Farenheit.
+
+--Si vous m'en croyez, poursuivit M. de Flammermont, nous nous
+arrêterons sur Vulcain.
+
+Mickhaïl Ossipoff fit sur lui-même un bond formidable; en même temps,
+Fricoulet envoyait dans les côtes de son ami une forte bourrade, en lui
+murmurant à l'oreille:
+
+--Imbécile!
+
+L'ahurissement du jeune comte était complet; il se tourna successivement
+vers le vieillard et vers l'ingénieur, demandant:
+
+--Quoi?... qu'arrive-t-il?... monsieur Ossipoff, pourquoi ce visage
+tragique, et toi, Alcide, pourquoi me considères-tu d'un air atterré?
+
+--Oh! le malheureux!... le malheureux!... balbutia Fricoulet.
+
+Ossipoff vint se planter à deux pas de M. de Flammermont:
+
+--Vulcain! lui cria-t-il dans la figure, Vulcain!
+
+--Eh bien! quoi... Vulcain!... que voulez-vous dire?
+
+--Ne venez-vous pas de nous conseiller de nous arrêter sur Vulcain?
+
+--Assurément oui... que voyez-vous d'étrange à cela?
+
+Le vieillard fit entendre un petit rire sec et moqueur.
+
+Puis, se croisant les bras, la face indignée et la lèvre amère, il lui
+demanda:
+
+--Alors, vous croyez à Vulcain?
+
+Cette question fit au jeune homme l'effet d'un pavé qu'on lui eût lancé
+dans la poitrine.
+
+--Aïe!... pensa-t-il, j'ai dit une bêtise!
+
+Et il hésitait à répondre, ne sachant trop comment il pourrait faire
+prendre le change au vieillard, lorsque, par un miracle sans doute, il
+lui revint en mémoire, avec une lucidité merveilleuse, certain passage
+des _Continents célestes_, parcouru par lui quelques jours auparavant.
+
+Et, tout de suite, il comprit quel parti il pouvait tirer de cette
+circonstance.
+
+--Alors, vous croyez à Vulcain? vous, répéta Ossipoff en le toisant
+dédaigneusement...
+
+--Et pourquoi n'y croirais-je pas? demanda le jeune homme hardiment.
+
+--En vérité, je vous admire! s'écria le vieillard... pour doter le
+système céleste d'une nouvelle planète, il vous suffit de l'affirmation
+d'un médecin de campagne qui, après avoir examiné le Soleil pendant une
+heure, déclare avoir vu passer, sur le disque solaire, une tache noire
+et ronde.
+
+De nouveau, il ricana et ajouta:
+
+--Mais cela ne suffit pas, monsieur, on fabrique une planète non avec
+son imagination, mais avec ses yeux!
+
+--Vous m'accorderez, cependant, répliqua Gontran, que l'attitude du
+vieillard commençait à énerver, que Le Verrier n'est pas le premier
+venu, et que si l'affirmation faite par le docteur Lescarbault avait été
+basée sur une simple illusion d'optique, l'illustre astronome ne s'en
+fût point servi comme point de départ pour des études poursuivies sans
+interruption de 1858 à 1876!
+
+[Illustration]
+
+--Vous oubliez sans doute, riposta Ossipoff, la déduction faite par Le
+Verrier à savoir que cette fameuse planète passerait devant le disque
+solaire le 22 mars 1877, et qui tint en haleine les astronomes du monde
+entier; ils en furent pour leurs peines, car, sur le disque du Soleil,
+rien n'apparut au jour prédit!
+
+M. de Flammermont était quelque peu interdit, lorsque Fricoulet vint à
+son secours:
+
+--Cependant, le 29 juillet 1878, lors de la dernière éclipse de Soleil,
+MM. Watson et Swift n'ont-ils pas annoncé avoir vu, dans la
+direction de Vénus, tout contre le Soleil éclipsé, deux planètes
+intermercurielles,... c'était, je crois, deux astronomes américains.
+
+Farenheit, qui assistait avec un désintéressement absolu à cette
+discussion, se redressa soudain et, lançant sa casquette en l'air avec
+un indescriptible enthousiasme, s'écria:
+
+--Hurrah! Hurrah! pour Watson et Swift,... s'ils ont découvert la
+planète Vulcain, c'est qu'elle existe réellement.
+
+Et, se précipitant vers Gontran, il lui serra les mains avec énergie en
+disant:
+
+--Vous êtes un savant,... un vrai savant.
+
+Ossipoff haussa les épaules en enveloppant l'Américain d'un regard
+dédaigneux et, se tournant vers Gontran:
+
+--M. Fricoulet oublie de vous dire que le monde scientifique, ému plus
+que de raison par cette déclaration, se mit en observation et constata
+que les deux fameuses planètes intermercurielles n'étaient autres que
+les deux étoiles Thêta et Zêta du Cancer.
+
+Il se tut un moment pour donner à sa déclaration le temps de produire
+son effet et ajouta:
+
+--Maintenant, sir Jonathan, libre à vous de crier Hurrah! pour vos
+astronomes américains.
+
+Mais le Yankee, aussi bien par entêtement que par amour-propre national,
+répliqua:
+
+--Ils ont bien découvert la comète qui nous porte, pourquoi Vulcain,
+découvert par eux, n'existerait-il pas?
+
+[Illustration]
+
+À un semblable raisonnement, le vieillard comprit qu'il n'y avait rien à
+répondre; d'ailleurs, Gontran, dans la mémoire duquel venait de luire
+soudain un argument nouveau, tiré des _Continents célestes_, demanda:
+
+--Et l'orbite calculée par l'astronome allemand Oppolzer?...
+
+--Cette orbite a eu le même sort que les précédentes, elle aussi a été
+reconnue fausse. Vous voyez, M. de Flammermont, de quelle valeur sont
+les arguments sur lesquels vous basez votre opinion... quant à moi, je
+ne vous cacherai pas que je vois avec le plus grand déplaisir, ce
+désaccord entre nous.
+
+--Mais, mon cher monsieur Ossipoff... balbutia le jeune homme.
+
+--Pour vivre heureux en famille, répliqua Ossipoff en secouant la tête,
+il faut être unis, il faut avoir une similitude parfaite d'opinions et
+d'idées; jusqu'à présent, j'avais pu croire qu'il en serait ainsi entre
+nous; je m'aperçois, avec douleur, que je me suis trompé. À partir
+d'aujourd'hui, il y a entre nous un abîme.
+
+Et, sur ces mots prononcés avec une dignité douloureuse, le vieillard
+tourna les talons et descendant la colline, s'en fut cacher son humeur
+chagrine sous les grands arbres de la forêt.
+
+[Illustration]
+
+Un moment, Gontran et Séléna demeurèrent immobiles, se considérant avec
+stupeur, se demandant s'il fallait voir, dans les paroles d'Ossipoff,
+une rupture définitive de leurs beaux projets d'union.
+
+--Gontran! murmura tristement la jeune fille.
+
+--Séléna! répondit-il en lui prenant les mains.
+
+Puis, brusquement:
+
+--Eh! s'écria-t-il, au diable Vulcain et ceux qui l'ont inventé! ne
+pleurez pas, ma chère âme, je cours trouver votre père, faire amende
+honorable.
+
+--Oh! Gontran, dit-elle, en enveloppant son fiancé d'un regard
+admiratif, vous feriez le sacrifice de vos opinions?
+
+--Pour vous, Séléna, que ne ferais-je pas? Attendez-moi un instant, et
+nous revenons, monsieur Ossipoff et moi, la main dans la main, comme un
+gendre et un beau-père entre lesquels n'existe aucun nuage.
+
+Déjà il s'élançait, lorsque Fricoulet, qui le guettait, le saisit par le
+bras.
+
+--Un moment, dit-il.
+
+--Eh! laisse-moi! s'écria Gontran, ne vois-tu pas qu'elle pleure?
+
+--Elle pleurera bien davantage encore, si je te laisse aller.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que ce que tu vas faire est une bêtise insigne.
+
+--Une bêtise?
+
+--Sans doute.
+
+Et, baissant la voix, à cause de Farenheit qui écoutait:
+
+--Que vas-tu lui dire, à M. Ossipoff? poursuivit-il: que tu t'es trompé,
+que tu as mal compris ce que tu as lu dans les _Continents célestes_,
+que Vulcain n'existe pas; bref, tu veux lui donner la preuve que tu n'es
+pas plus astronome que sir Jonathan...
+
+--Mais, répliqua M. de Flammermont, quand une gloire astronomique telle
+que Le Verrier se trompe, il me semble que moi...
+
+--Il te semble mal; car cette gloire astronomique ne sollicite pas,
+comme toi, la main de Mlle Séléna; peu lui importe, en conséquence, son
+erreur.
+
+Séléna se précipita vers l'ingénieur et, lui souriant à travers ses
+larmes:
+
+--Monsieur Fricoulet, implora-t-elle, vous qui êtes si bon, aidez-nous
+de vos conseils... dites-nous ce qu'il faut faire... Gontran, lui, n'est
+pas astronome; il ne sait pas... guidez-le... et, qu'il le veuille ou
+non, ce que vous aurez décidé, je me charge de le lui faire faire...
+
+L'ingénieur garda le silence quelques instants, l'air renfrogné comme
+toutes les fois qu'il s'agissait de donner un coup d'épaule pour
+remettre en droit chemin le char qui portait les espérances
+matrimoniales des deux fiancés.
+
+Enfin, d'une voix bougonnante, il répondit:
+
+--Puisque vous voulez bien me demander mon avis, je pense que ce que
+Gontran a de mieux à faire, c'est de continuer à jouer son rôle comme il
+l'a commencé... Tous les jours on rencontre, dans les instituts et dans
+les académies, des savants qui ne sont point d'accord sur tel ou tel
+point scientifique et qui n'en vivent pas moins en bonne intelligence.
+
+[Illustration]
+
+--Pourtant, dit Gontran en secouant la tête, tu as vu comment M.
+Ossipoff a accueilli mes théories sur l'existence de Vulcain?
+
+Fricoulet eut un brusque haussement d'épaules.
+
+--Eh! répliqua-t-il, ce n'est point une preuve cela... cet homme a été
+surpris, sur le premier moment, cela se comprend,... mais laissez-lui le
+temps de s'habituer à cette idée, que son futur gendre peut avoir, lui
+aussi des opinions personnelles, et vous verrez, tout s'arrangera.
+
+--Vous êtes certain? interrogea Séléna inquiète.
+
+--Parbleu! mais il faut que Gontran ne lâche pas pied et qu'il se tienne
+prêt à recommencer la bataille dès qu'il le faudra, surtout qu'il ne
+laisse pas percer le bout de l'oreille... tout serait perdu!
+
+[Illustration]
+
+Puis, frappant amicalement sur l'épaule du jeune comte:
+
+--Allons! savant d'eau douce, dit-il, prends-moi tes _Continents
+célestes_ et viens-t-en sous les arbres préparer des arguments
+victorieux à l'adresse de M. Ossipoff.
+
+Le soir, lorsqu'arriva le moment du repas, le vieillard vint s'asseoir à
+sa place habituelle, sombre, silencieux, enveloppé dans une dignité
+froide et offensée.
+
+En face de lui, Gontran, affectant une attitude semblable, mangeait d'un
+air soucieux, jetant à la dérobée des regards sur Fricoulet, qui avait
+toutes les peines du monde pour ne pas éclater de rire.
+
+L'ingénieur attendait avec impatience qu'une occasion se présentât de
+renouveler la discussion du matin.
+
+Cette occasion, ce fut Farenheit qui la fournit tout naturellement en
+demandant au vieillard:
+
+--Monsieur Ossipoff, voulez-vous faire un pari avec moi?
+
+--Lequel? grommela le savant qui tenait rancune à l'Américain pour son
+langage du matin.
+
+--Que mes illustres compatriotes Watson et Swift n'ont point fait erreur
+en constatant l'existence d'une nouvelle planète dans les environs du
+Soleil.
+
+Ossipoff poussa un rugissement.
+
+--Ah çà! cria-t-il, avez-vous juré de me mettre hors de moi? j'ai dit,
+ce matin, ce que je pensais de la question, n'y revenons plus!
+
+Puis, malgré lui, il demanda:
+
+--Sur quoi vous appuyez-vous, pour dire des choses semblables, vous qui
+ne connaissez pas un traître mot des choses astronomiques?
+
+--Sur ce que les Américains sont des gens froids et méthodiques qui ne
+s'emballent pas, comme les Russes ou les Français...
+
+Le vieillard ricana grossièrement.
+
+--Si vous n'avez pas d'autre argument à donner à l'appui de l'existence
+de Vulcain, dit-il...
+
+En ce moment, M. de Flammermont, qui ne quittait pas des yeux Fricoulet,
+crut deviner, sur le visage de son ami, qu'il était temps d'attaquer.
+
+--Monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton froid et glacial, vous me
+pardonnerez de revenir sur un sujet qui vous est désagréable; mais je ne
+puis laisser passer, sans protester, les dernières paroles que vous
+venez de prononcer, elles mettent de nouveau en doute les découvertes de
+l'illustre Le Verrier, et...
+
+[Illustration]
+
+Ossipoff lui coupa la parole d'un geste net et tranchant comme un coup
+de sabre:
+
+--Je vous dis, je vous répète, que votre Le Verrier n'a rien découvert
+du tout.
+
+--Il est cependant inadmissible que, pendant vingt ans, des astronomes
+appartenant à différentes nationalités du globe, aient tous fait les
+mêmes constatations et que tous se soient trompés.
+
+--Ou ils se sont trompés, ou ils ont pris pour un monde nouveau, quelque
+tache solaire.
+
+Gontran se croisa les bras et, d'un air de défi:
+
+--En ce cas, déclara-t-il, voulez-vous me dire comment vous expliquez
+les perturbations constatées dans la marche de la planète Mercure?
+
+--À tout ce que vous voudrez, excepté à la planète Vulcain, qui n'existe
+pas plus dans le ciel que dans mon œil.
+
+--Cependant, ne sont-ce pas les irrégularités reconnues dans le
+mouvement d'Uranus qui ont amené Le Verrier à rechercher et à découvrir
+la planète Neptune?... Donc...
+
+--Donc, il doit en être de même en ce qui concerne Mercure, n'est-ce
+pas?... grave erreur.
+
+--Eh! s'écria Gontran en simulant une grande surexcitation, vous ne me
+répondez pas... Comment expliquez-vous?
+
+--L'accroissement de 31'' que présente l'arc de Mercure dans le
+mouvement séculaire du périhélie?... tout simplement par le passage
+d'une nuée de corpuscules gravitant autour du Soleil, mais trop petits
+pour être distingués de la Terre... mais, quant à une planète... non,
+non, mille fois non...
+
+--Monsieur Ossipoff, dit à son tour Fricoulet en riant sous cape,
+avez-vous vu les corpuscules dont vous parlez?
+
+--Non pas... mais pourquoi cette question?
+
+--Parce que je voudrais savoir pourquoi vous admettez, sans l'avoir
+constatée, l'existence de ces corpuscules alors que vous niez celle d'un
+monde que certains prétendent avoir aperçu!
+
+Le vieillard ne répondant pas tout de suite, Farenheit prit ce silence
+pour une défaite et s'écria, en frappant l'une contre l'autre ses mains
+énormes qui claquèrent, comme des battoirs, dans l'air oxygéné:
+
+--Bravo! monsieur Fricoulet. Bravo! monsieur de Flammermont... Monsieur
+Ossipoff, je vous renouvelle ma proposition, voulez-vous parier avec moi
+sur l'existence de Vulcain?... je mets cent dollars...
+
+--C'est ridicule! bougonna le vieux savant.
+
+--Ridicule! tant que vous voudrez... mais si vous êtes aussi certain que
+vous le paraissez de la non-existence de la planète, vous ne repousserez
+pas ma proposition... Si vous gagnez, vous achèterez, avec les cent
+dollars, un petit souvenir pour Mlle Séléna, à l'occasion de son
+mariage.
+
+Un profond soupir s'échappa de la poitrine de Gontran.
+
+--C'est ridicule, répéta encore une fois Ossipoff.
+
+--Pariez-vous ou ne pariez-vous pas?
+
+--Mais comment saura-t-on qui a gagné? demanda Séléna.
+
+--Rien ne sera plus facile, répliqua le vieillard, étant donné le chemin
+que nous fait parcourir la comète, nous devons forcément, si elle
+existe, rencontrer Vulcain.
+
+Puis à Gontran:
+
+--À propos, vous ne m'avez pas dit quelle orbite vous préfériez: celle
+de Le Verrier, celle de Watson et Swift ou bien celle de l'Allemand
+Oppolzer?
+
+Sans hésiter, le jeune comte répondit:
+
+--Celle de Le Verrier, qui fait tourner la planète autour du Soleil en
+trente-trois jours.
+
+Ossipoff eut un petit ricanement.
+
+--Et qui est fort inclinée sur l'écliptique... ce qui explique la rareté
+des apparitions, c'est fort intelligent de la part de Le Verrier et de
+la vôtre aussi... eh bien! je vous le répète, si Vulcain existe, nous
+devons forcément le rencontrer... donc, attendons.
+
+On attendit, en effet; plusieurs jours se passèrent pendant lesquels le
+ciel fut fouillé en tous sens par Gontran et Farenheit, mais
+inutilement.
+
+M. de Flammermont, pour jouer son rôle de savant convaincu, devait
+passer de longues heures l'œil rivé à la lunette, comme s'il se fût
+attendu à voir paraître l'astre tant discuté et dont il se souciait, au
+fond, comme un poisson d'une pomme.
+
+Quant à Farenheit, du moment que des compatriotes, des habitants des
+États-Unis avaient affirmé l'existence de Vulcain, il y croyait, lui
+aussi, et il voulait être le premier à annoncer à Ossipoff qu'il avait
+perdu les cent dollars.
+
+Le vieillard haussait les épaules avec pitié, en voyant les efforts de
+ses deux compagnons, et Fricoulet lui-même ne pouvait s'empêcher de
+ricaner.
+
+Quant à Séléna, en elle-même, elle faisait des vœux pour que Gontran eût
+raison, et, tout bas, elle suppliait Dieu de faire un miracle en sa
+faveur en créant de toutes pièces la planète à l'existence de laquelle
+son bonheur était lié désormais.
+
+Et telle était la préoccupation de tous qu'ils en oubliaient la chaleur
+épouvantable qui allait croissant chaque jour davantage; sans l'épaisse
+couche atmosphérique qui entourait le noyau cométaire, les Terriens
+fussent déjà tombés frappés d'insolation sous les intenses flèches
+solaires.
+
+Maintenant, la comète n'était plus qu'à quinze millions de lieues du
+centre dévorant du monde et chaque heure l'en rapprochait davantage
+encore.
+
+[Illustration]
+
+Seules, les nuits apportaient un peu de fraîcheur et atténuaient
+l'accablante température du jour.
+
+Alors, Farenheit et Gontran, l'un armé d'une jumelle marine retrouvée
+par lui au fond d'un coffre, l'autre avec la lunette d'Ossipoff,
+prenaient leur poste d'observation et demeuraient jusqu'à l'aurore,
+inspectant l'espace avec acharnement.
+
+Or, un matin, le chronomètre de Fricoulet marquait trois heures et demie
+et M. de Flammermont s'assoupissait tout doucement, le nez écrasé sur sa
+lunette, quand une exclamation de l'Américain le fit tressauter.
+
+--_By God!..._ je la tiens!... je la tiens!
+
+Et aussitôt, pour manifester sa joie, il se mit à danser une gigue
+échevelée.
+
+[Illustration]
+
+--Vous la tenez! s'écria Gontran en courant à lui, qu'est-ce que vous
+tenez?
+
+--Eh! la planète, parbleu!... la planète Vulcain!
+
+--Ce n'est pas possible! répliqua le jeune homme plein d'incrédulité.
+
+--Comment! pas possible?... vous ne l'avez donc pas vue, comme moi, tout
+à l'heure!... vous aviez cependant l'œil collé à votre instrument.
+
+Ne voulant pas avouer qu'il s'était endormi, le jeune comte secoua la
+tête.
+
+--Non, dit-il... je n'ai rien vu...
+
+--Eh bien! fit l'Américain en lui tendant sa jumelle, regardez avec
+cela, vous m'en direz des nouvelles.
+
+À peine Gontran eut-il braqué l'instrument dans la direction indiquée
+par Farenheit, qu'à son tour, il poussa un cri de surprise, et se
+précipitant vers la sphère où Ossipoff, sa fille et Fricoulet
+sommeillaient:
+
+--Vulcain!... dit-il... Vulcain!
+
+Et il secoua rudement le vieux savant et l'ingénieur.
+
+Tous deux se dressèrent sur leurs pieds, en proie à l'ahurissement
+inséparable d'un brusque réveil.
+
+--Vulcain!... Vulcain!... répétait M. de Flammermont d'une voix
+étranglée par l'émotion.
+
+Et, saisissant Ossipoff par le bras, il l'entraîna au dehors.
+
+--Regardez, dit-il en étendant la main vers l'espace, regardez!
+
+--Mais c'est la constellation de l'_Aigle_ que vous me montrez là,
+riposta le vieillard; qu'y a-t-il à voir par là?
+
+Fricoulet qui, lui, s'était déjà emparé de la jumelle de Farenheit et
+l'avait braquée vers la constellation indiquée par Gontran, s'écria:
+
+--Oui, monsieur Ossipoff, c'est, en effet, dans la direction de
+l'_Aigle_, qu'il faut regarder... non loin de _Wega_.
+
+Hochant la tête dans un mouvement d'incrédulité, le vieux savant mit son
+œil à l'oculaire, mais aussitôt ses mains furent saisies d'un frisson
+convulsif, ses lèvres tremblèrent et il dut s'appuyer sur l'épaule de sa
+fille, tellement son émotion était grande.
+
+--Mais, Dieu du ciel! s'exclama-t-il après quelques instants; c'est un
+astre nouveau que je viens d'apercevoir.
+
+--Et un astre qui se trouve exactement dans la position où doit se
+trouver Vulcain, ainsi que vous-même l'avez dit, répliqua Gontran d'une
+voix mordante.
+
+[Illustration]
+
+--Du reste, ajouta Fricoulet, les yeux toujours à la jumelle, comme nous
+courons à la rencontre de cet astre, nous pourrons, avant deux jours
+étudier sa configuration et même sa géographie.
+
+En proie à une émotion extraordinaire, Ossipoff avait de nouveau braqué
+sa lunette sur l'espace.
+
+--Eh bien! monsieur Ossipoff? demanda M. de Flammermont avec un sourire
+railleur, que pensez-vous de cette tache solaire?
+
+Le vieillard s'avança vers lui, la tête basse, l'air piteux:
+
+--Ah! mon cher enfant, murmura-t-il en lui tendant la main, combien j'ai
+d'excuses à vous faire...
+
+--Alors, vous convenez que les honorables sir Watson et Swift n'étaient
+pas des imbéciles? fit à son tour Farenheit.
+
+Ossipoff enleva la calotte de drap qui lui couvrait le crâne.
+
+--Sir Jonathan, répondit-il, acceptez en votre nom comme au nom de vos
+illustres compatriotes, toutes mes excuses.
+
+L'Américain prit un air digne et répondit:
+
+--Je les accepte, monsieur Ossipoff, en vous engageant à retenir cet
+exemple qui vous prouve combien on a tort d'accuser à la légère, sans
+avoir de preuves entre les mains.
+
+Puis se tournant vers Gontran:
+
+--Je tiens à vous dire devant tous que vous êtes un grand homme, un
+véritable savant que je suis heureux de connaître et d'apprécier à sa
+juste valeur.
+
+Il se croisa les bras sur la poitrine et ajouta:
+
+[Illustration]
+
+--Savez-vous quel emploi je vais faire des cent dollars perdus par
+l'honorable M. Ossipoff?... le premier noyau d'une somme que je
+consacrerai à l'édification d'un observatoire, sur le sommet des
+Cordillères.
+
+Et comme on le regardait avec curiosité et étonnement:
+
+--Je n'y connais rien, c'est possible; mais je veux être le
+Bischoffsheim de l'Amérique... et j'espère que M. de Flammermont voudra
+bien me faire l'honneur d'accepter la direction de ce nouvel
+établissement.
+
+À cette proposition inattendue, Gontran demeura tout interdit; Fricoulet
+dut se retourner pour dissimuler le formidable éclat de rire qui lui
+montait de la gorge aux lèvres.
+
+Quant à Ossipoff, jamais visage humain ne refléta pareil ahurissement.
+
+--Il est bien convenu, ajouta l'Américain avec un geste cavalier, que si
+M. de Flammermont a besoin d'un préparateur, je ne l'empêcherai
+nullement de s'entendre avec vous, mon cher Ossipoff.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+OÙ L'HEURE DE LA VENGEANCE SONNE ENFIN
+
+[Illustration]
+
+
+COMME bien on pense, nos voyageurs ne dormirent pas de la nuit.
+
+Sombre, renfrogné, humilié, Mickhaïl Ossipoff s'était emparé de
+l'observatoire rudimentaire établi à la partie supérieure de la sphère
+et, l'œil rivé à la lunette, s'absorbait dans la contemplation de
+Vulcain.
+
+Par moments, abandonnant son instrument, il saisissait son carnet de
+notes qu'il couvrait de chiffres et de formules algébriques.
+
+À quelques pas de lui ses compagnons étaient réunis, causant de ce
+prodigieux événement, le commentant, le discutant avec force gestes et
+exclamations.
+
+Gontran était radieux et recevait les compliments de l'Américain avec
+une modestie admirablement jouée, se demandant en lui-même par quel
+miracle le hasard lui avait fait, si juste à point, adopter une théorie
+scientifique contraire à celle de M. Ossipoff, il est vrai, mais capable
+d'augmenter encore son prestige aux yeux du vieillard.
+
+Quant à Séléna, elle exultait: d'abord parce que l'attitude agressive de
+son père à l'égard de Gontran, durant ces derniers jours, l'avait
+énormément peinée; ensuite... mon Dieu! ensuite, parce que, dans son
+esprit, commençaient à naître des doutes sur l'ignorance même de son
+fiancé en matière astronomique.
+
+Plusieurs fois déjà, des inspirations véritablement géniales lui étaient
+venues, qui avaient tiré d'embarras Mickhaïl Ossipoff lui-même,
+plusieurs fois aussi ses théories audacieuses, que le vieux savant
+qualifiait de folies et Fricoulet d'absurdités, s'étaient trouvées
+confirmées, et voilà que de nouveau...
+
+--Mon Dieu! pensait-elle avec une légère émotion au cœur, M. de
+Flammermont serait-il un homme de science!
+
+À la dérobée, elle jetait sur son fiancé un regard admiratif.
+
+Fricoulet, lui, était en proie à un double sentiment: le doute et
+l'ahurissement.
+
+La découverte faite par son ami, bien qu'il l'eût contrôlée de ses
+propres yeux, lui semblait, encore maintenant, anormale, illogique,
+antiscientifique, antinaturelle.
+
+Tout bougonnant, il dirigeait, à chaque instant, la jumelle de Farenheit
+vers l'immensité sombre, sur laquelle, à peine plus grosse qu'un point,
+noire et immobile dans sa course vertigineuse, apparaissait la planète.
+
+--Insensé!... insensé! grommela-t-il lorsque, les yeux fatigués de son
+observation, il passa la lunette à l'Américain désireux, lui aussi, de
+contempler l'astre nouveau.
+
+--Pourquoi, insensé? répliquait M. de Flammermont, parce qu'il a plu à
+un tas de savants--plus ou moins de bon aloi--de déclarer que Vulcain
+n'existait pas... il nous faudrait nier l'évidence! mais, c'est ça qui
+est insensé.
+
+Et il ajouta, d'une voix vibrante:
+
+--Je voudrais bien savoir comment tu concilies tes principes politiques
+avec tes principes scientifiques!... tu détestes l'autocratie
+gouvernementale et tu es partisan de l'absolutisme en matière de
+science... tu exècres le «tel est notre bon plaisir» de Louis XIV, mais
+tu l'admets dans la bouche de M. X. ou de M. Z. qui, du fond de son
+cabinet poussiéreux ou du haut de son observatoire incomplet, décrète
+gravement les lois de l'Univers...
+
+Le jeune comte souligna sa phrase d'un petit ricanement moqueur.
+
+--Moi, continua-t-il, je suis comme saint Thomas... je me soucie peu de
+tous vos calculs, et à tous ceux qui pontifient sur ce qui se passe à
+des millions de lieues de notre terrinsule, je demande «y êtes-vous allé
+voir?»
+
+Fricoulet était littéralement abasourdi;, un moment, il demeura
+silencieux; puis, haussant les épaules, il répliqua avec un sérieux
+imperturbable:
+
+--Cependant, si tu ne crois ni aux calculs ni aux déductions
+scientifiques, si, pour que tu croies à l'existence d'une planète ou
+d'une étoile, il faut que tu l'aies dans l'œil, sur quoi as-tu basé ton
+opinion relativement à Vulcain? penses-tu que Le Verrier, que le docteur
+Lescarbault y étaient allés voir, comme tu le dis si bien, quand ils ont
+affirmé l'existence d'une planète intramercurielle?
+
+Ce disant, il fixait sur Gontran ses petits yeux gris pleins d'une lueur
+malicieuse.
+
+Jonathan Farenheit, s'adressant à M. de Flammermont, s'écria:
+
+--Ne répondez pas, mon cher, c'est assurément la jalousie qui dicte ces
+paroles à M. Fricoulet.
+
+Et toisant l'ingénieur d'un regard méprisant:
+
+--Dame! fit-il, il n'est pas à la portée du premier venu de découvrir
+des planètes!
+
+En ce moment la voix d'Ossipoff se fit entendre.
+
+--Gontran! criait le vieillard, voudriez-vous monter un instant?
+
+Le jeune homme fronça le sourcil.
+
+--Hum! murmura-t-il d'un accent inquiet, que me veut-il?
+
+--Sans doute te demander d'établir les coordonnées de Vulcain, répliqua
+Fricoulet.
+
+M. de Flammermont jeta à son ami un regard interrogatif:
+
+--Les coordonnées? répéta-t-il.
+
+--C'est-à-dire de dresser à ce monde nouveau une sorte d'état civil:
+masse, densité, pesanteur, orbite.
+
+[Illustration]
+
+Le malheureux comte eut un geste effaré.
+
+--Gontran, répéta le vieillard, Gontran, venez-vous?
+
+--Voilà, voilà, gémit le fiancé de Séléna.
+
+Et il mit le pied sur l'escalier intérieur qui conduisait au sommet de
+la sphère, semblable à un condamné à mort qui monte à l'échafaud.
+
+L'ingénieur courut à lui, et se penchant à son oreille:
+
+--Monde très petit, dont le diamètre n'excède pas quelques centaines de
+kilomètres, chuchota-t-il; orbite très inclinée sur le plan de
+l'écliptique, ce qui explique la rareté de ses passages sur le disque
+solaire... quant au reste, tu as les yeux trop fatigués par tes longues
+observations, pour pouvoir donner des renseignements certains... as-tu
+compris?
+
+--Merci, murmura Gontran avec une amicale pression de main.
+
+Quelques instants après, on entendit une série d'exclamations retentir
+dans l'observatoire improvisé; puis bientôt, une dégringolade rapide
+dans l'escalier et le vieil Ossipoff parut, suivi de Gontran stupéfié.
+
+[Illustration]
+
+--Vulcain! balbutia le vieillard d'une voix étranglée, Vulcain! eh bien!
+ce n'est point une planète sphérique... c'est un rocher prismatique, un
+fragment polyédrique... un bolide irrégulier.
+
+--Permettez, s'écria M. de Flammermont, permettez, je proteste contre
+l'épithète de bolide.
+
+--Vous aurez beau protester, répliqua Ossipoff, l'évidence est là contre
+laquelle vous vous débattriez en vain.
+
+--L'évidence me démontre que le corps en question n'est point une
+sphère, c'est vrai; mais rien ne me prouve qu'il appartienne à la classe
+des bolides.
+
+Mickhaïl Ossipoff n'aimait point la contradiction, aussi enveloppait-il
+Gontran d'un regard irrité; M. de Flammermont, de son côté, sentait
+qu'il s'était trop avancé pour reculer et jouait son rôle le plus
+consciencieusement possible; il considérait le vieillard d'un air fort
+mécontent.
+
+Une scène nouvelle était sur le point d'éclater; Fricoulet intervint:
+
+--Messieurs, dit-il d'une voix conciliante, je crois qu'il serait puéril
+de continuer la discussion à ce sujet; dans quelques heures, le monde
+qui nous porte aura assez rapidement marché dans l'espace pour que nous
+soyons à même de nous livrer, sur le corps qui nous occupe, à une étude
+approfondie... donc, suspendez vos appréciations jusqu'à ce que vous
+puissiez constater _de visu_ qui de vous deux est dans le vrai.
+
+Séléna s'empressa d'ajouter:
+
+--Voilà qui est bien parlé! monsieur Fricoulet... d'autant plus qu'une
+planète de plus ou de moins ne vaut pas la peine que deux hommes de
+votre valeur se boudent un seul instant.
+
+Puis comprenant la nécessité d'une diversion, elle poursuivit:
+
+--Je suis un peu comme saint Thomas, mon cher père, et j'estime qu'il
+fait bon de toucher du doigt pour être convaincu... d'autant plus que
+même les plus savants ne peuvent penser à tout... ni tout savoir.
+
+--Où veux-tu en venir? demanda Ossipoff.
+
+--J'en veux venir au monde qui nous porte, répliqua la jeune fille, et
+je me demande comment il se fait que deux hommes remplis de savoir,
+comme vous, mon cher papa, et vous, monsieur de Flammermont, vous n'ayez
+pas pu prévoir la singulière façon dont nous avons passé de Mercure sur
+cette comète.
+
+--Par cette seule raison, riposta Ossipoff un peu piqué, c'est que les
+comètes étant des étrangères à notre monde, qu'elles ne font, du moins
+la plupart d'entre elles que traverser, arrivant de l'infini pour y
+retourner, il est absolument impossible de prédire leur apparition.
+
+--Leur apparition... sans doute, mais leur retour, dit Fricoulet, qui ne
+négligeait aucune occasion de faire enrager le vieux savant; sur les
+quarante comètes qui ont été reconnues, il y en a, je crois, dix dont la
+périodicité a été constatée et vérifiée et, si vos suppositions sont
+justes, celle qui nous porte se trouve précisément faire partie de
+celles-là... donc...
+
+--Donc, ajouta Farenheit, il devait être facile à vous, dont c'est le
+métier, de prévoir ce qui nous est arrivé.
+
+--Eh! vous en parlez fort à votre aise, riposta Ossipoff, on voit bien
+que vous n'entendez rien à tout cela... et puis, j'avais la tête à autre
+chose qu'aux comètes.
+
+--Très bien! déclara Fricoulet, donnez cette raison-là, soit; mais ne
+venez pas nous dire qu'il n'était pas possible de savoir qu'à date
+précise, la comète de Tuttle couperait l'orbite de Mercure; son dernier
+passage a été signalé en 1871, et comme sa période est de treize ans
+quatre-vingt-un jours, il suffisait de compter sur ses doigts pour
+savoir que sa réapparition devait avoir lieu en 1884.
+
+--Mon Dieu! balbutia admirativement Séléna, comment est-on arrivé à
+pouvoir prédire à coup sûr des choses semblables?
+
+Gontran sourit.
+
+--Il y a quelques dix-huit siècles, dit-il, Sénèque déclarait que «les
+comètes se meuvent régulièrement dans des routes prescrites par la
+nature» et il affirmait que la postérité s'étonnerait que son âge eût
+méconnu une si incontestable vérité... mais ce ne fut qu'en 1758 que les
+comètes, après avoir épouvanté le monde par leurs brusques et soudaines
+apparitions, devinrent, grâce à Newton et Halley, des phénomènes
+célestes d'un ordre purement naturel.
+
+[Illustration]
+
+--Je me rappelle avoir vu des dessins tout à fait primitifs, et comme
+art et comme esprit, représentant des comètes dont la chevelure
+contenait des épées et des poignards teints de sang, dit à son tour
+Séléna.
+
+Farenheit haussa les épaules:
+
+--Quels sauvages! grommela-t-il.
+
+[Illustration]
+
+--Non pas, déclara Fricoulet, l'année 1557 n'est pas si loin de nous et
+Ambroise Paré n'était pas un âne... et cependant les comètes avaient
+encore, à cette époque et aux yeux des gens instruits eux-mêmes, une
+allure mystérieuse et terrifiante, comme en témoigne la description du
+chirurgien de Charles IX.
+
+M. de Flammermont, à la mémoire duquel étaient soudainement revenues
+quelques bribes de _l'Astronomie du Peuple_, déclara doctoralement:
+
+--C'est en 1558[5] seulement que, grâce aux études de Halley, se trouva
+vérifiée la prophétie de Sénèque: Halley ayant compris que, d'après les
+lois de l'attraction universelle, la marche des comètes devait décrire
+une courbe très allongée, calcula le retour de la grande comète de 1680:
+l'événement lui donna raison et, le 12 mars 1859, date indiquée par
+l'astronome, l'astre reparut dans le ciel... à partir de ce moment, il
+fut bien établi que les comètes tournaient autour du Soleil...
+
+--Ni plus ni moins que de vulgaires planètes... mais en suivant un orbe
+plus allongé.
+
+--N'avez-vous cependant pas dit tout à l'heure, objecta Séléna, qu'il y
+en avait qui arrivaient de l'infini et qui y retournaient?
+
+[Illustration]
+
+--Vous avez parfaitement raison, mademoiselle; mais pour vous faire
+comprendre cela, il me faudrait vous donner, sur la théorie de la
+parabole, des explications qui vous ennuieraient certainement beaucoup
+et, qu'à vrai dire, mon bagage scientifique ne me permettrait peut-être
+de vous fournir qu'imparfaitement.
+
+--Au point de vue de leur composition même, poursuivit Séléna, est-ce
+que toutes les comètes ressemblent à celle sur laquelle nous nous
+trouvons?
+
+--Non, la plus grande partie d'entre elles n'est qu'une simple masse
+nébuleuse, un amas de matière cosmique sans consistance. C'est une trace
+vaporeuse, un nuage gazeux...
+
+--Peut-être même n'est-ce qu'une illusion d'optique, murmura M. de
+Flammermont.
+
+Fricoulet lui marcha fortement sur le pied, et sans donner au vieillard
+le temps de relever la réflexion, il répliqua:
+
+--Vous oubliez, monsieur Ossipoff, que la grande comète de 1811 avait un
+noyau solide ne mesurant pas moins de 1089 lieues de diamètres; celle de
+1858 en possédait également un de 9000 kilomètres.
+
+--Et celle de 1769 dont le noyau avait 4000 lieues de diamètre! s'écria
+Gontran.
+
+Farenheit, qui écoutait en bâillant cette conversation, demanda tout à
+coup:
+
+--Je croyais que le signe distinctif de la comète, c'était la queue...
+comment donc se fait-il que celle qui nous porte soit privée de cet
+appendice?
+
+--D'abord, déclara Ossipoff, c'est une erreur de croire que toutes les
+comètes aient une queue; il en est qui n'en ont pas, comme il en est qui
+en possèdent plusieurs.
+
+[Illustration]
+
+--Pour faire compensation, sans doute, murmura plaisamment M. de
+Flammermont.
+
+--Ensuite, poursuivit le vieillard, rien n'est moins prouvé que cet
+ornement caudal manque au monde sur lequel nous chevauchons...
+
+L'Américain laissa échapper un violent éclat de rire.
+
+--En vérité, dit-il, vous plaisantez... ou bien vous voulez me faire
+croire que je suis myope... À vous entendre, la queue des comètes
+atteindrait des milliers et des milliers de lieues de longueur... or,
+vous avouerez que, s'il en était ainsi, nous serions à la première place
+pour mesurer celle de notre comète... mais il n'y en a aucune trace.
+
+Et se tournant vers l'Orient, il étendait la main pour désigner l'espace
+infini qu'éclairait seule la lueur douce des étoiles.
+
+Ossipoff ricana d'un air moqueur:
+
+--Parbleu! dit-il, si c'est de ce côté là que vous, la cherchez, je
+comprends que vous ne la trouviez pas...
+
+L'Américain ouvrit démesurément les yeux.
+
+--_By God!_ grommela-t-il, quelle est cette nouvelle plaisanterie, et de
+quel côté voulez-vous que je cherche la queue de la comète, sinon du
+côté opposé à celui vers lequel elle se dirige?
+
+Peu à peu, la colère le gagnait et il s'écria en agitant les bras avec
+des mouvements désordonnés:
+
+--Nous allons de l'Occident à l'Orient, donc...
+
+Ossipoff eut un sourire de pitié, et regardant M. de Flammermont en lui
+désignant, d'un coup d'œil, Jonathan Farenheit:
+
+--_Vulgum pecus!_ murmura-t-il.
+
+Gontran haussa les épaules d'un air de railleuse commisération.
+
+--Ah çà! gronda le Yankee, m'expliquerez-vous?...
+
+--Avec le plus grand plaisir, sir Jonathan; tout comme un grand nombre
+de vos pareils auxquels jamais ne prend fantaisie d'élever leurs regards
+vers l'immensité sidérale, vous croyez que la queue des comètes les
+_suivent_ dans leur cours... c'est là une erreur profonde; cet appendice
+caudal est toujours opposé au Soleil, comme s'il était l'ombre lumineuse
+de la comète.
+
+--En sorte, ajouta Fricoulet, que si la queue suit, ou à peu près, la
+comète lorsqu'elle est avant son périhélie, elle la précède, au
+contraire, après cette époque.
+
+--En sorte, ajouta Gontran, que dans la situation occupée actuellement
+par la comète, par rapport au Soleil, c'est sur notre droite qu'il nous
+faut chercher la traînée lumineuse.
+
+L'Américain se croisa les bras d'un air furieux.
+
+--_By God!_ hurla-t-il, suis-je donc aveugle que je n'aperçois rien,
+absolument rien?
+
+--Non, mon cher sir Jonathan; vous n'êtes point aveugle; mais il se peut
+parfaitement que la comète qui nous sert de monture n'ait pas de
+queue... il y en a comme cela.
+
+--Et de quoi est faite cette queue, cher père? demanda Séléna.
+
+Le vieillard hocha la tête.
+
+--Tu me poses là, ma chère enfant, répondit-il, une question fort
+embarrassante, attendu que, jusqu'à présent, l'on en est réduit
+là-dessus à de simples conjectures.
+
+--Mais enfin, vous-même avez bien une opinion?
+
+--Pour moi, je pense que l'on a affaire là à une simple apparence, à un
+mode spécial des vibrations de l'éther, impressionné par la comète,
+quelque chose comme un nuage qui se formerait et s'évaporerait sans
+cesse dans la trace de la comète.
+
+[Illustration]
+
+--C'est l'opinion de l'auteur de _l'Astronomie du Peuple_ que vous
+donnez-la, fit Gontran avec un sang-froid imperturbable.
+
+--En vérité! répliqua Ossipoff... ce n'est pas la première fois que je
+me rencontre avec ce grand esprit, et ce m'est un inimaginable bonheur.
+
+Il eut un mouvement d'épaules et ajouta:
+
+--D'ailleurs, comme je viens de le dire, jusqu'à présent on ne sait que
+fort peu de choses de ces mondes étranges qui circulent à travers les
+Univers, les mettant en rapport les uns avec les autres, comme autant de
+messagers célestes; voici un siècle et demi à peine que l'on a commencé
+l'étude des comètes, et que peut-on apprendre en cent cinquante ans?
+
+Sur ces mots, il se dirigea vers l'intérieur de la sphère et gravit
+pesamment l'escalier qui conduisait à son observatoire.
+
+--Le voilà qui va retomber dans sa contemplation vulcanesque, murmura
+plaisamment Fricoulet.
+
+Gontran tressaillit, et le tirant à part:
+
+--Dis-donc, fit-il à voix basse, penses-tu qu'une planète puisse
+affecter une autre forme que la forme sphérique?
+
+L'ingénieur regarda son ami avec étonnement.
+
+--Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il.
+
+--À cause de Vulcain, je ne te cacherai pas que ce monde a un aspect
+bizarre qui m'inquiète.
+
+--Eh! eh! ricana Fricoulet, tu n'es plus aussi convaincu que tout à
+l'heure de l'existence de la planète intramercurielle.
+
+[Illustration]
+
+--_Errare humanum est_, disait notre proviseur du lycée Henri IV.
+
+--Mais il ajoutait: _Perseverare autem diabolicum[6]_, tu t'en souviens?
+
+--Aussi, comme je n'ai rien de _diabolicum_ dans ma nature...
+
+--Tu ne persévères pas dans ton opinion.
+
+--Je ne dis pas cela, seulement...
+
+--Seulement, tu es fort tenté de lâcher Le Verrier et le docteur
+Lescarbault, n'est-ce pas?
+
+--Je voudrais que tu me donnes ton opinion... car, vois-tu, si ce que
+j'ai aperçu n'était pas Vulcain...
+
+--C'en serait fait de ton mariage avec Mlle Séléna, ça, c'est certain...
+Ossipoff t'enverrait promener et il aurait raison; tu l'as assez humilié
+avec ta découverte.
+
+--Eh! c'est surtout cet imbécile de Farenheit avec son observatoire...
+enfin, je voudrais te demander un service.
+
+--Lequel?
+
+--Ce serait de monter là-haut et de regarder dans la lunette.
+
+--À quoi cela t'avancera-t-il?
+
+--À être de suite renseigné sur mon sort... cette incertitude me
+torture...
+
+--Volontiers... attends-moi un moment.
+
+M. de Flammermont accompagna son ami jusqu'au bas de l'escalier et,
+anxieux, s'assit sur la première marche.
+
+Dans l'intérieur de la sphère, Farenheit, roulé dans sa couverture,
+dormait déjà à poings fermés; derrière la toile de tente qui faisait à
+Séléna une sorte de chambrette séparée, la respiration calme et douce de
+la jeune fille se faisait entendre, semblable au bruissement d'ailes
+d'un papillon.
+
+--Oh! mon bonheur! murmura Gontran, que de peine j'aurai eu pour te
+conquérir.
+
+Un appel, chuchoté à voix basse, lui fit relever la tête et dans le
+carré clair de ciel que découpait dans l'ombre de la sphère l'ouverture
+supérieure de l'escalier, il aperçut la silhouette de Fricoulet qui se
+penchait vers lui.
+
+--Pstt!... Pstt!... fit l'ingénieur.
+
+M. de Flammermont se redressa:
+
+--Qu'y a-t-il? demanda-t-il à voix basse.
+
+[Illustration]
+
+--Monte vite, sans faire de bruit... M. Ossipoff s'est endormi.
+
+Léger comme un sylphe, le jeune comte gravit les marches et se trouva
+bientôt sur la plate-forme, aux côtés de Fricoulet qui, d'un signe de
+tête, lui indiquait Mickhaïl Ossipoff, accroupi près de la lunette, les
+mains croisées sur les genoux, le menton appuyé sur la poitrine; par ses
+lèvres entr'ouvertes, un souffle puissant passait, troublant le silence
+d'un bourdonnement sonore.
+
+--Chut! dit l'ingénieur en mettant son doigt sur sa bouche, surveille-le
+pendant que je vais examiner Vulcain.
+
+Il s'approcha de la lunette, enjamba le corps du vieillard endormi, et
+braqua l'instrument dans la direction où avait été signalée la planète.
+
+Longtemps il demeura en observation, puis, tout à coup, il tressaillit
+et il grommela d'une voix sourde:
+
+[Illustration]
+
+--Crédié! ce n'est pas possible!
+
+--Quoi? qu'est-ce qui n'est pas possible? demanda Gontran pris
+d'inquiétude.
+
+L'ingénieur ne répondit pas tout de suite; cramponné à la lunette, il
+regardait de toutes les forces de son rayon visuel.
+
+--Parle, mais parle donc! supplia le jeune comte.
+
+Fricoulet s'écarta, prit son ami par le bras, et, l'entraînant vers
+l'escalier, lui dit ce seul mot, impérativement:
+
+--Viens.
+
+En quelques secondes, ils furent en bas.
+
+--Malheureux! dit alors l'ingénieur, sais-tu ce que c'est que cette
+prétendue planète que tu as découverte?... c'est le boulet que Sharp
+nous a volé!
+
+Gontran fit un saut formidable.
+
+--Tu es bien sûr? murmura-t-il d'une voix étranglée.
+
+--Aussi sûr que je te vois là... c'est notre boulet qui tombe avec une
+rapidité vertigineuse et--qui plus est,--qui tombe sur notre comète.
+
+--Grand Dieu!... que faire?... je suis perdu! jamais Ossipoff ne me
+pardonnera.
+
+Fricoulet se frottait les mains.
+
+--Tant mieux! tant mieux, grommela-t-il, en perdant l'amitié du père tu
+perds en même temps l'affection de la fille, et tu évites les chaînes
+dont tu te préparais à te charger.
+
+Et, dans son enthousiasme, il lança son chapeau en l'air, criant:
+
+--Vive la liberté!
+
+[Illustration]
+
+Gontran le saisit par le bras, et le secouant rudement:
+
+--Tais-toi, malheureux! gronda-t-il, tais-toi... et si tu ne veux pas
+que je me tue devant toi, trouve un moyen de me tirer de là.
+
+--Eh! bougonna l'ingénieur, impressionné malgré lui par l'énergie sombre
+avec laquelle M. de Flammermont avait prononcé ces mots; eh! tu me
+prends décidément pour ton terre-neuve; depuis que nous avons entrepris
+cette excursion céleste, voilà déjà plusieurs fois que je me jette à
+l'eau pour te sauver, cela devient fatigant, à la fin... surtout qu'il
+s'agit de faciliter une chose contraire à mes principes: ton mariage.
+
+[Illustration]
+
+Gontran lui prit les mains.
+
+--Je t'en supplie... dit-il, voyons, tu es mon ami, presque mon frère.
+
+--C'est précisément pour cela...
+
+--Me préfères-tu donc mort que marié?... demanda M. de Flammermont.
+
+--Mort!
+
+--Je te jure que si, lorsque l'aube se lèvera, tu n'as pas trouvé un
+moyen de me sauver, je me tuerai.
+
+Fricoulet semblait en proie à une indécision profonde.
+
+--Écoute, dit-il enfin; cette fois-ci encore, je vais faire
+l'impossible... car c'est l'impossible vraiment, que de faire prendre au
+vieil Ossipoff des vessies pour des lanternes.
+
+--Oh! tu es bon! balbutia le jeune comte.
+
+--Dis que je suis bête! répliqua l'ingénieur d'un ton bourru.
+
+--Mettons que tu es bête, car je ne veux pas te contrarier, et dis-moi
+comment tu vas t'y prendre?
+
+--Je vais commencer par mettre le vieux dans l'impossibilité de
+constater la transformation du soi-disant Vulcain en obus de Sharp.
+
+--Et pour cela?
+
+--Pour cela, il me faut remonter là-haut; si le bonheur veut qu'Ossipoff
+continue son petit somme, tout ira bien...
+
+[Illustration]
+
+Il revint au bout de cinq minutes, tenant à la main un petit objet qu'il
+montra, en souriant, à M. de Flammermont.
+
+--Qu'est-ce que cette machine-là? demanda celui-ci en écarquillant les
+yeux.
+
+--Tout simplement l'objectif de la lunette.
+
+--Que va-t-il dire, quand il s'apercevra de cela?
+
+--Il dira ce qu'il voudra; l'important, c'est qu'il ne puisse suivre
+l'obus dans sa chute.
+
+Et, faisant disparaître la lentille dans sa poche:
+
+--Maintenant, ajouta-t-il, il faut nous préparer au départ.
+
+--Comment! au départ! s'écria Gontran en sursautant.
+
+--Oui, nous allons au devant de Sharp.
+
+M. de Flammermont serra les poings avec fureur.
+
+--Ah! le gredin! grommela-t-il, nous allons donc enfin mettre la main
+dessus.
+
+--Oh! oh! répliqua l'ingénieur, si tu veux arriver à un résultat, il
+faut mettre une sourdine à ta rancune... Sharp peut être tout ce que tu
+voudras: un voleur, un assassin, un être indigne de toute pitié, mais
+comme c'est lui qui tient ton bonheur entre ses mains, il faut le
+traiter avec douceur.
+
+Gontran écoutait parler Fricoulet, doutant de ce que ses oreilles
+entendaient.
+
+--Je t'avouerai, dit-il, que je ne comprends pas un mot à tout ce que tu
+me racontes.
+
+[Illustration]
+
+--Nous causerons de cela en voyageant, répondit l'ingénieur; le plus
+urgent est de nous mettre en route.
+
+Quelques instants après, les deux amis quittaient sans bruit le
+campement; tous deux avaient revêtu leur respirol; Gontran emportait la
+lunette marine de l'Américain; Fricoulet tenait à la main sa lampe
+électrique portative, dont le réflecteur projetait, à cinquante mètres
+en avant, un faisceau lumineux grâce auquel ils se dirigeaient comme en
+plein jour.
+
+Quand les premières flèches solaires s'élancèrent par delà l'horizon,
+Gontran et son compagnon avaient franchi environ une soixantaine de
+kilomètres; devant eux, une vaste étendue d'un liquide grisâtre,
+étincelante comme un miroir d'argent bruni, leur barrait la route.
+
+Gontran poussa un cri de désappointement.
+
+--Comment faire? murmura-t-il.
+
+Fricoulet, qui fouillait l'horizon à l'aide de sa jumelle marine, fit un
+brusque mouvement, demeura quelques minutes encore, immobile, penché en
+avant comme attiré par un spectacle du plus puissant intérêt; puis
+passant l'instrument à son compagnon:
+
+--Regarde, dit-il simplement.
+
+Au loin, sur cet océan bizarre, une masse apparaissait, flottant à la
+surface, et tranchant, par son aspect blanchâtre, sur le liquide sombre
+qui l'entourait.
+
+On eût dit une bouée marine gigantesque sur laquelle les rayons du
+soleil se réfléchissaient comme en un miroir métallique.
+
+--Sharp! s'exclama M. de Flammermont...
+
+[Illustration]
+
+--Oui, répondit l'ingénieur en appliquant son tube parleur sur
+l'ouverture pratiquée à la partie supérieure du casque de Gontran, oui,
+c'est le boulet de Sharp qui, suivant mes prévisions, est venu tomber
+dans cet océan cométaire.
+
+Le jeune comte se livra à une mimique désordonnée.
+
+Fricoulet fit signe de la tête qu'il avait compris.
+
+--Comment allons-nous faire, te demandes-tu, pour nous emparer du
+véhicule et de son contenu? Ça va être la chose la plus simple du monde:
+ou bien, cette nappe d'eau que nous avons en face de nous et que j'ai
+baptisée, peut-être bien à tort, du nom d'océan, n'est qu'un marais sans
+profondeur; en ce cas nous rejoindrons l'obus à pied, _pedibus cum
+jambis_; ou bien, nous enfoncerons et alors nous aviserons à nous
+construire une sorte de radeau.
+
+--Un radeau! riposta M. de Flammermont, mais pour cela il nous faudrait
+revenir au campement, couper les arbres de la forêt mercurielle et les
+transporter ici, outre que ce serait là une besogne formidable, Ossipoff
+nous mettrait la main dessus.
+
+--Allons, allons, fit l'ingénieur, ne te désole pas par avance, il sera
+temps de le faire si nous ne pouvons employer le moyen le plus simple et
+le plus naturel qui est de nous servir de nos jambes.
+
+Ce dialogue avait lieu au sommet de falaises assez élevées qui, de leurs
+crêtes noircies et poudreuses, surplombaient le liquide miroitant.
+
+S'accrochant des pieds et des mains aux anfractuosités de ces roches
+bizarres, les deux compagnons eurent tôt fait d'arriver au pied que
+venaient battre lourdement et sans bruit des vagues toutes petites et
+grisâtres.
+
+Fricoulet se baissa, prit dans le creux de sa main quelques gouttes de
+ce liquide étrange qu'il considéra durant quelques minutes avec
+attention.
+
+--Ce n'est pas de l'eau, murmura-t-il dans le casque de Gontran.
+
+Celui-ci eut un mouvement d'épaules indiquant que la composition
+chimique de ce liquide lui importait peu.
+
+--Imprudent, répondit Fricoulet, puisque l'occasion se présente à toi de
+préparer ta réponse à une des questions que peut te poser Ossipoff,
+profite donc de cette occasion et retiens que ce que tu as la sous les
+yeux est une combinaison d'hydrogène, de carbone et d'oxygène. Cette
+espèce de brouillard très léger que tu vois flotter à la surface est du
+gaz acide carbonique,... bref, une sorte d'eau de seltz en ébullition.
+
+Fricoulet eût parlé longtemps encore, mais il eût parlé dans le vide;
+Gontran, que ces questions scientifiques intéressaient médiocrement,
+avait fait en avant quelques enjambées qui l'avaient aussitôt porté à
+une centaine de mètres du rivage.
+
+C'est à peine si, à cette distance, le liquide dans lequel il marchait
+lui montait aux chevilles, aussi agitait-il triomphalement ses bras en
+l'air, faisant signe à l'ingénieur de le rejoindre.
+
+[Illustration]
+
+Fricoulet allongea ses petites jambes et rapidement fut aux côtés de son
+ami qui reprit la marche en avant.
+
+À mesure qu'ils avançaient la profondeur de cette nappe mobile et
+étincelante comme une nappe de mercure, augmentait, mais pour ainsi dire
+insensiblement, descendant en pente douce, peut-être d'un
+demi-millimètre par mètre, en sorte qu'après avoir parcouru environ deux
+lieues, le liquide leur arrivait au milieu de la poitrine.
+
+Il est vrai que plus ils avançaient, plus leur marche devenait
+difficile, en raison de la masse liquide fort lourde au travers de
+laquelle il fallait se mouvoir et qui, par moments, en raison de leur
+légèreté, les soulevait comme des bouchons, leur faisant perdre pied, en
+même temps que leur centre de gravité, ce qui leur faisait exécuter des
+culbutes fort désagréables.
+
+Il est vrai aussi que, maintenant, l'obus leur apparaissait nettement,
+dans tous ses détails, masse énorme, toute étincelante sous les rayons
+ardents du soleil, flottant à la surface avec une légèreté surprenante.
+
+Fricoulet fit signe à son ami de s'arrêter; puis, ajustant son _parleur_
+sur son casque:
+
+--Si tu m'en crois, dit-il, tu demeureras ici pendant que moi je
+continuerai la route; il est inutile que nous nous fatiguions tous les
+deux, alors qu'un seul peut faire la besogne, d'autant plus qu'il se
+peut parfaitement que là-bas on perde pied et qu'il faille se mettre à
+la nage... or, je crois me rappeler que tu n'es pas fort sur l'article
+natation...
+
+--Au lycée, répondit M. de Flammermont, on ne nous menait au bain froid
+qu'une fois par semaine, en sorte que je n'ai pu faire de sensibles
+progrès, mais, enfin, j'en sais suffisamment pour me tirer d'affaire.
+
+--Du moment que cela est absolument inutile, reste ici, repose-toi, car
+tout à l'heure nous aurons besoin de toute notre force musculaire.
+
+--As-tu ton revolver? demanda Gontran.
+
+--Oui, je l'ai. Mais pourquoi cette question?
+
+--Parce que ce misérable est capable de sauter sur toi.
+
+--À ce sujet là tu peux être tranquille... D'après ce que m'a dit de lui
+le vieil Ossipoff, Fédor Sharp possède un bagage scientifique assez
+complet pour savoir que s'il mettait seulement le bout du nez à l'un des
+hublots, c'en serait fait de lui... Donc, quelles que soient ses
+mauvaises intentions à mon égard, il sera dans l'impossibilité absolue
+de les manifester. Sur ce, je pars, attends-moi, prêt à me rejoindre au
+premier signal.
+
+Il s'éloigna et, le plus rapidement qu'il lui fut possible, reprit son
+chemin vers l'obus.
+
+Après une heure de pénibles efforts, tantôt marchant, tantôt nageant, il
+y atteignit enfin harassé, rompu, près de défaillir et d'un suprême
+effort, s'accrocha à l'un des écrous extérieurs de l'engin, au moment ou
+ses forces l'abandonnaient.
+
+[Illustration]
+
+Quand il eut repris haleine, il se hissa jusqu'à l'un des hublots pour
+jeter un regard à l'intérieur du boulet et se trouva nez à nez avec
+Sharp, séparé seulement de son ennemi par la vitre épaisse contre
+laquelle l'autre s'aplatissait le visage, examinant avec une curiosité
+anxieuse cet être auquel son casque de sélénium donnait un aspect
+fantastique, terrifiant.
+
+--Eh! eh! fit à part lui Fricoulet, ce bon Fédor me paraît être rien
+moins que rassuré... tant mieux, nous en viendrons plus facilement à
+bout.
+
+À ces mots, il attacha solidement à l'une des oreillettes de l'obus
+l'extrémité du filin métallique qu'il avait eu la précaution d'emporter
+et revint sur ses pas, déroulant derrière lui le câble, au fur et à
+mesure qu'il s'éloignait.
+
+Tout à coup, au bout d'une centaine de mètres, il s'arrêta; il venait de
+sentir le sol sous ses pieds et, en même temps, l'extrémité de l'amarre
+étant entre ses mains, il se la lia autour du corps et fit signe à
+Gontran de venir le rejoindre.
+
+Le jeune comte, dont la curiosité décuplait les forces et le courage,
+l'eut rejoint rapidement, puis, sur les indications de son ami, il
+s'attela lui aussi au filin et, tous deux, exigeant de leurs muscles
+toute l'énergie dont ils étaient capables, ils se mirent à gagner le
+bord, traînant après eux la masse métallique énorme qui, en raison de
+son peu de pesanteur et de la densité extrême du liquide, glissait à la
+surface comme un traîneau sur la glace.
+
+Enfin, après deux heures d'efforts acharnés, la poitrine sèche, le corps
+trempé de sueur et calciné par le soleil, ils tombèrent épuisés sur le
+rivage où ils demeurèrent inertes, anéantis, pendant quelque temps.
+
+Un bruit léger leur fit dresser l'oreille et les tira de leur torpeur.
+Fricoulet se dressa sur son coude et écouta, alors, se penchant vers M.
+de Flammermont:
+
+--Si je ne me trompe, dit-il, le Sharp dévisse ses écrous et se prépare
+à sortir.
+
+Gontran fit un bond formidable, l'ingénieur le saisit par le bras.
+
+--Si tu aimes Séléna, dit-il avec autorité, tu vas me jurer de ne rien
+faire, de ne rien dire que je ne t'y aie autorisé, de demeurer vis-à-vis
+de ce misérable aussi calme, aussi indifférent que si tu ne le
+connaissais pas, sinon, je te plante là et tu te débrouilleras avec
+Ossipoff comme tu l'entendras.
+
+Gontran, muettement, étendit la main.
+
+--J'ai ton serment, reprit Fricoulet, cela me suffit; maintenant, écoute
+moi... Le Sharp va sortir, mais à peine aura-t-il mis le pied dehors,
+qu'il lui arrivera ce qui vous est arrivé à Farenheit et à toi, il
+tombera asphyxié... aussitôt, nous nous précipiterons sur lui et nous le
+réintégrerons dans sa coquille où nous l'accompagnerons. Là, nous le
+ferons revenir à lui et nous causerons tout à notre aise.
+
+Comme il achevait ces mots, une exclamation retentit, suivie d'un bruit
+sourd.
+
+C'était Fédor Sharp qui, suivant les prévisions de Fricoulet, venait de
+tomber à la renverse, le visage déjà noirci et les yeux sanguinolents.
+
+Les deux amis sautèrent sur lui, le saisirent l'un par les épaules,
+l'autre par les jambes et, sans perdre un instant, le transportèrent sur
+un des coussins circulaires de l'obus.
+
+Dix minutes après, Gontran et Fricoulet, débarrassés de leur casque,
+étaient moelleusement enfoncés dans les capitons du divan; dans leur
+main droite ils tenaient un revolver, dans l'autre, un verre rempli
+jusqu'au bord d'un excellent porto dont les soutes de l'obus avaient été
+abondamment pourvues, lors du départ du Cotopaxi.
+
+[Illustration]
+
+--Mon Dieu! dit Fricoulet en humectant ses lèvres dans le liquide
+odorant, que c'est bon de se sentir chez soi!
+
+Et choquant son verre contre celui de M. de Flammermont:
+
+--À la santé de cet excellent M. Sharp, dit-il plaisamment.
+
+Un profond soupir attira leur attention du côté du malade qui
+manifestait ainsi son retour à la vie, en accentuant cette manifestation
+par des frémissements des jambes et des bras.
+
+--Attention, fit Gontran, le gredin revient à lui!
+
+--Je t'en supplie, dit Fricoulet, ne te sers pas d'expressions
+semblables, sinon ma combinaison échouera.
+
+--Mais tu ne m'en as pas parlé de ta combinaison!
+
+--Peu t'importe, du moment qu'elle a pour but de te sauver.
+
+[Illustration]
+
+En ce moment, Sharp se redressa sur le coussin, frotta longuement ses
+paupières de ses poings fermés, comme quelqu'un qui se réveille d'un
+long sommeil, puis soudain il demeura immobile, frappé de stupeur à la
+vue des deux hommes qui le regardaient en souriant.
+
+Ensuite, il voulut crier, mais la voix s'étrangla dans sa gorge; il
+voulut se lever, mais les deux canons de revolver, braqués sur lui,
+l'immobilisèrent.
+
+--Mon cher Gontran, dit alors Fricoulet en souriant, voudrais-tu me
+faire le plaisir de me présenter à l'estimable M. Sharp?
+
+[Illustration]
+
+Et voyant que M. de Flammermont avait toutes les peines du monde à
+contenir son indignation, il ajouta:
+
+--Mon ami Gontran éprouve à vous retrouver, après si longtemps, une
+émotion si profonde que vous le voyez, la joie le rend muet, mais, moi,
+qui n'ai pas les mêmes raisons que lui d'être ému en vous voyant, je
+tiens à vous dire qui je suis: je m'appelle Alcide Fricoulet, je suis
+ingénieur et, si Mickhaïl Ossipoff a pu, quand même, mettre à exécution
+ce beau voyage intersidéral dont vous lui avez emprunté l'idée, c'est un
+peu grâce à moi.
+
+Le visage livide déjà de Sharp, pâlit encore davantage et, dans une
+crispation nerveuse, ses lèvres blêmes se contractèrent.
+
+--Je vous dis cela, poursuivit Fricoulet, non pour me vanter,--mon ami,
+M. de Flammermont, peut vous affirmer qu'au point de vue de la modestie,
+la violette n'est rien auprès de moi,--mais afin que nous nous
+connaissions bien mutuellement... est-ce compris?
+
+[Illustration]
+
+L'ex-secrétaire perpétuel de l'Institut des sciences de Pétersbourg ne
+répondit pas tout de suite; enfin il se décida à demander d'une voix
+caverneuse:
+
+--Où voulez-vous en venir?
+
+--À ceci: à bien vous persuader que vous êtes dans notre main et qu'il
+vous faudra en passer par où nous voudrons... vous devez deviner,
+n'est-ce pas, que si nous n'avions pas eu besoin de vous, les petits
+joujoux que voici vous auraient déjà fait sauter la cervelle.
+
+Ce disant, il passait sous le nez du misérable, tout tremblant, le canon
+de son revolver.
+
+--Oui, monsieur Sharp, poursuivit Fricoulet, nous avons besoin de vous:
+«On a souvent besoin d'un plus gredin que soi» a dit La Fontaine; nous
+en fournissons la preuve... d'abord, est-il bien nécessaire de vous
+démontrer qu'une mort certaine vous attend ici et que tous ceux dont
+vous vous êtes joué se disputeront le sanglant plaisir de vous envoyer
+rejoindre les vieilles lunes? Non, n'est-ce pas, vous devez, aussi bien
+que nous, connaître les sentiments professés, à votre égard, par
+Mickhaïl Ossipoff, Gontran de Flammermont et Jonathan Farenheit.
+
+Fédor Sharp devint verdâtre.
+
+--Moi seul, j'avais quelque sympathie pour vous, du jour où, enlevant
+Mlle Séléna, vous mettiez mon ami Gontran dans l'impossibilité de
+l'épouser; mais, grâce à votre lâcheté et votre inhumanité, nous avons
+retrouvé Mlle Séléna, en sorte que l'abîme où je voulais empêcher M. de
+Flammermont de rouler, s'est de nouveau creusé sous ses pas... voilà
+pourquoi j'ai contre vous une dent personnelle, implacable que je
+consens à ne point enfoncer dans votre vilaine chair... à une condition.
+
+--Laquelle? murmura le malheureux.
+
+--C'est qu'au cours de vos pérégrinations autour du Soleil, vous aurez
+indubitablement constaté l'existence de la planète Vulcain.
+
+[Illustration]
+
+Sharp fit, sur son coussin, un bond formidable.
+
+--Ah çà!... s'écria-t-il, vous êtes fou!
+
+--Fou!... et pourquoi cela?
+
+--Parce que nul, mieux que moi, ne peut nier l'existence de cette
+planète enfantée par une illusion d'optique de quelques-uns et
+l'imagination trop ardente de certains autres.
+
+--Cependant, dit Fricoulet toujours souriant, M. de Flammermont que
+voici, non seulement croit à Vulcain, mais encore, il n'y a pas
+vingt-quatre heures de cela, en a observé le passage sur le disque
+solaire.
+
+Sharp demeura un moment bouche bée, ne sachant si l'ingénieur parlait
+sérieusement ou bien s'il se moquait de lui.
+
+Enfin, il fit entendre un petit ricanement et, s'adressant directement à
+Gontran:
+
+--Je voudrais, monsieur, que vous m'expliquassiez, commença-t-il...
+
+Fricoulet lui coupa la parole.
+
+--Les explications, dit-il, d'une voix rude, sont inutiles, la situation
+est celle-ci: avez-vous, oui ou non, constaté l'existence de Vulcain? si
+oui, M. de Flammermont vous pardonne d'avoir enlevé sa fiancée et de
+l'avoir abandonnée, au risque de la faire mourir de faim; en outre, nous
+nous engageons à vous réconcilier avec Ossipoff et Farenheit; sinon, les
+joujoux que voici vont débarrasser votre vilaine âme de sa vilaine
+enveloppe.
+
+--Je crois à l'existence de Vulcain, s'empressa de dire Fédor Sharp, et
+je suis prêt à l'attester à la face de l'Univers entier.
+
+--En ce cas, mon cher monsieur Sharp, Gontran et moi sommes vos amis,
+tenez votre promesse... nous tiendrons la nôtre.
+
+[Illustration]
+
+Le misérable tendit ses mains que les deux jeunes gens serrèrent en
+signe de réconciliation, mais non sans une grimace de dégoût.
+
+--Maintenant partons, dit Fricoulet en se levant; les autres, là-bas,
+doivent être dans une inquiétude mortelle, il est temps d'aller les
+rejoindre.
+
+--Un moment, déclara Gontran, laisse-moi faire un brin de toilette.
+
+Ce disant, il alla vers le placard et poussa un soupir de satisfaction
+en constatant que ses effets étaient dans l'état ou il les avait
+laissés.
+
+[Illustration]
+
+Vivement, il enfila un pantalon de nankin, endossa un veston de tissu
+très léger et compléta cette transformation en se coiffant d'un chapeau
+de paille de genre dit Panama.
+
+--Tu as l'air d'aller pêcher à la ligne, dit Fricoulet en riant.
+
+--Ou d'en revenir, répliqua le jeune comte, car c'est une fameuse proie
+que nous avons capturée là.
+
+Vivement, l'ingénieur suivit l'exemple de son ami, puis après avoir
+endossé leur respirol et fait endosser le sien à Sharp, ils sortirent
+tous trois de l'obus, fermèrent la porte soigneusement et reprirent le
+chemin du campement.
+
+Le Soleil commençait à disparaître de l'horizon, lorsqu'ils arrivèrent
+au pied de la colline mercurielle qui leur servait de refuge.
+
+Là, ils retirèrent leur casque et délibérèrent sur la marche à suivre en
+vue d'une réconciliation entre Sharp et ses ennemis.
+
+Fricoulet proposait de partir en ambassadeur et de négocier la chose,
+Gontran, au contraire, était d'avis d'y aller carrément, de voir l'effet
+que produirait la brusque apparition du misérable sur ceux qui avaient à
+se plaindre de lui et d'agir suivant les circonstances.
+
+[Illustration]
+
+Ce fut ce dernier avis qui prévalut et, lentement, la petite troupe se
+mit à gravir la croupe boisée que surmontait, éclairée par la lueur
+éclatante de Vénus, la sphère de sélénium.
+
+Séléna, en apercevant Gontran qui marchait en tête, poussa un cri de
+joie et courant au jeune homme, les mains tendues, lui dit avec des
+larmes dans la voix:
+
+--Enfin! vous voilà donc, méchant! si vous saviez dans quelle inquiétude
+vous nous avez mis.
+
+--Pardonnez-moi, ma chère Séléna, répondit M. de Flammermont, je
+travaillais à notre bonheur.
+
+À l'appel de la jeune fille, Farenheit était accouru.
+
+--_By God!_ dit l'Américain, il était temps que vous revinssiez, je
+commençais à devenir fou... le vieux m'a fait démonter et remonter sa
+lunette plus de quatre fois... il paraît qu'il manque l'un des verres,
+il est dans une fureur épouvantable... du reste, écoutez-le.
+
+Là-haut, dans l'espèce d'observatoire organisé au sommet de la sphère,
+on entendait des paroles furieuses entrecoupées de jurons et
+d'exclamations désespérées.
+
+--Monsieur Ossipoff! appela Fricoulet, monsieur Ossipoff! descendez donc
+un instant... nous avons quelque chose de fort intéressant à vous
+communiquer.
+
+Quand le vieillard les eut rejoints, l'ingénieur retourna en arrière,
+vers Sharp qu'il avait laissé tapi dans un coin d'ombre et revint en
+tenant le misérable par la main.
+
+Quand il apparut dans le cercle de lumière formé par la lampe de
+sélénium, ce fut une stupeur qui fit reculer de quelques pas Ossipoff et
+l'Américain.
+
+Puis soudain, sans dire un mot, Farenheit se précipita les bras en
+avant, les mains ouvertes, formidables tenailles qui allaient enserrer
+le cou de l'ex-secrétaire perpétuel.
+
+[Illustration]
+
+Heureusement Gontran de Flammermont se dressa entre les deux hommes; en
+même temps, le vieillard, se suspendant aux basques de l'habit de
+l'Américain, le tirait en arrière.
+
+--Un moment, sir Jonathan, dit-il d'une voix ferme, cet homme
+m'appartient avant vous... il a été mon ennemi bien avant d'être le
+vôtre, vous conviendrez donc que ma vengeance doive s'exercer avant tout
+autre.
+
+--Votre créance est privilégiée, dit Fricoulet en ricanant.
+
+L'Américain écumait.
+
+--Comment! gronda-t-il, cet homme se sera joué de moi, il m'aura ruiné,
+il aura tenté de m'assassiner, et je devrais me croiser les bras,
+tranquillement... oh! non, la loi du Lynch n'est pas un vain mot.
+
+Sharp se tourna vers lui.
+
+--Pardon, sir Jonathan, dit-il avec un sang-froid merveilleux, c'est à
+tort que vous m'accusez de vous avoir ruiné... que vous avais-je promis?
+des mines de diamant... eh bien! j'ai tenu plus que je n'avais promis,
+puisque c'est sur un pays entier de diamant que vous êtes en ce moment.
+
+--Si j'y suis, ce n'est pas ta faute, misérable, gronda Farenheit.
+
+--Votre blessure! riposta Sharp. Bast! dans votre pays fait-on attention
+à ces détails? En Amérique vous vous donnez des coups de revolver comme
+des coups de chapeau et vous ne vous en voulez pas davantage pour cela.
+
+L'Américain allait répondre, Ossipoff lui coupa la parole.
+
+--Ce misérable m'appartient et je ne permettrai à personne de porter la
+main sur lui avant que je n'aie déclaré ma vengeance satisfaite.
+
+Un sourire railleur plissa les lèvres minces de l'ex-secrétaire
+perpétuel:
+
+--Votre vengeance! répéta-t-il d'un ton sardonique; avant que de
+chercher par quel supplice de cruauté raffinée vous pourriez vous payer
+sur ma peau de tous mes forfaits, laissez-moi vous demander si les
+questions astronomiques vous passionnent toujours comme par le passé?
+
+Un peu interloqué par cette question, Ossipoff répondit après un moment
+de silence:
+
+--Je ne saisis pas bien le motif de votre demande?
+
+--C'est que j'aurais un marché à vous proposer.
+
+--Un marché!... Lequel?
+
+--Pendant les vingt jours qu'a duré le voyage que je viens de faire dans
+l'espace, à proximité du Soleil, je me suis livré à des études
+approfondies sur l'astre central de l'Univers; il m'a été donné de
+connaître et d'expliquer bien des phénomènes qui plongent, depuis des
+siècles, les astronomes terrestres dans une stupéfaction profonde... ces
+études, ces observations, je les ai consignées, au jour le jour, sur un
+carnet; laissez-moi la vie sauve, pardonnez-moi, acceptez-moi comme un
+collaborateur dans l'excursion que vous avez entreprise et ce carnet est
+à vous.
+
+--Jamais! hurla Farenheit, jamais! n'acceptez pas, monsieur Ossipoff!
+c'est un marché de dupe!
+
+Le vieillard, la tête inclinée sur la poitrine, réfléchissait; enfin, il
+releva son visage contracté par une profonde émotion et répondit
+simplement:
+
+--Fédor Sharp, au nom de la science, j'accepte!
+
+--Mais ces notes, répliqua l'Américain, nous les trouverions après votre
+mort.
+
+--Vous ne trouverez que des chiffons de papier couverts de signes
+absolument incompréhensibles!
+
+--Mon enfant, demanda Ossipoff en se tournant vers Séléna, consens-tu à
+oublier ce que t'a fait cet homme?
+
+--Mon père, répondit la jeune fille, si vous pardonnez, je pardonnerai!
+
+--Et vous, monsieur de Flammermont?
+
+[Illustration]
+
+--Je mets, à mon pardon, une condition, déclara l'ancien diplomate,
+c'est que M. Sharp nous dira sincèrement ce qu'il pense de la planète
+Vulcain.
+
+Il se fit un silence et chacun, sauf l'Américain auquel cette question
+importait peu, attacha anxieusement ses regards sur Fédor Sharp.
+
+Comme celui-ci paraissait hésiter, un petit bruit sec se fit entendre
+dans l'ombre: c'était Fricoulet qui armait son revolver.
+
+Sharp tressaillit et d'une voix légèrement tremblante:
+
+--J'ai vu, de mes yeux vu, la planète Vulcain et j'ai constaté que,
+suivant les pronostics de Le Verrier, elle décrit, autour de l'astre
+central, un orbe de 33 jours; au surplus, c'est plutôt une masse
+nébuleuse qu'un monde proprement dit.
+
+Ossipoff devint pâle tout à coup et, se penchant à l'oreille de Gontran:
+
+--Pardonnez-moi, dit-il, et oublions nos discussions; en fait
+d'astronomie, je ne suis qu'un enfant auprès de vous.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LA BANLIEUE DU SOLEIL
+
+[Illustration]
+
+
+MERCREDI _25 mars_.--Seul, me voici seul maintenant, en me réveillant,
+cela m'a semble tout singulier de ne pas voir la jeune fille étendue sur
+son hamac.
+
+Tout d'abord, la mémoire encore engourdie par le sommeil, je l'ai
+cherchée, puis soudain, je me suis rappelé ce qui s'était passé la
+veille; mes calculs établissant nettement l'excès de poids du
+projectile, excès correspondant, à un gramme près, au poids de Séléna,
+mes hésitations, mes scrupules, et enfin ma brusque décision.
+
+Pouvais-je, pour une simple question d'humanité, renoncer à cette
+exploration céleste qui va entourer mon nom d'une auréole de gloire
+inimaginable? Pouvais-je sacrifier à cette jeune fille le pas
+gigantesque que mon voyage faisait faire à la science?
+
+Et puis, je commençais à m'y attacher, à cette enfant, si douce, si
+aimable, et à côté de sa pure silhouette de victime, je me faisais trop
+l'effet d'un bourreau; c'était comme un remords vivant.
+
+Oui, à tous les points de vue, j'aime mieux l'avoir abandonnée, je ne
+regrette rien.
+
+_Jeudi, 26 mars_.--Ce matin, j'ai éprouvé la même chose qu'hier; à mon
+réveil, mes yeux ont tout de suite cherché Séléna... cela me fait une
+singulière impression...
+
+Bast! je m'y habituerai.
+
+[Illustration]
+
+Je suis maintenant à quatre millions de lieues de Mercure. Quel chemin
+parcouru en quarante-huit heures!
+
+Et ma vitesse va croissant!
+
+À l'aide du micromètre je mesure le diamètre du Soleil, et la dimension
+augmente pour ainsi dire à vue d'œil; le projectile vole dans l'espace
+avec une rapidité vertigineuse. Les calculs me donnent près de quarante
+kilomètres par seconde.
+
+_Vendredi, 27 mars_.--Cette nuit, j'ai été réveillé par une chaleur
+intolérable, il me semblait que je fusse dans une fournaise ardente.
+
+Bien qu'à peu près nu, j'avais le corps inondé d'une sueur abondante qui
+se transformait, sans discontinuer, en un épais nuage de vapeur.
+
+L'intérieur du projectile paraissait en feu; tout d'abord, je crus à un
+incendie; je me levai précipitamment et reconnus que, par les hublots,
+pénétrait une lueur rouge, éclatante, qui teintait de sang les objets
+environnants et moi même.
+
+Vite, à ma lunette!
+
+Spectacle merveilleux! dans l'espace, d'un noir velouté, éteignant, dans
+sa clarté splendide, tous les astres du firmament, un météore brillant,
+étincelant, filait avec une rapidité inouïe, balayant l'immensité d'une
+traînée lumineuse dont j'étais moi-même enveloppé et qui dégageait cette
+chaleur suffocante qui m'avait éveillé.
+
+C'est une comète, celle de Tuttle, sans doute; elle seule peut, à cette
+époque, traverser le ciel dans cette position; je consulte mon horaire;
+la comète de Tuttle a été signalée en 1871... sa période est de treize
+ans... nous sommes en 1884, c'est bien elle.
+
+Je note ici, pour mémoire, son aphélie qui est de 10,483, son périhélie
+qui est de 1,030, l'excentricité de son orbite 0,821.
+
+[Illustration]
+
+L'orbite de Tuttle coupe, dans le plan de l'écliptique, les orbes de
+toutes les planètes, dépasse Saturne, atteint son aphélie au bout de
+treize ans et revient dans notre système, après des millions et des
+millions de lieues parcourues.
+
+Voilà le véhicule qu'il me faudrait pour parcourir l'immensité
+interplanétaire!... en place de ce misérable morceau de métal qui me
+porte!
+
+_Samedi, 28 mars_.--La chaleur a diminué, je respire plus facilement;
+mesuré au micromètre, le diamètre du Soleil a grandi... je cherche la
+comète... en moins d'un jour, elle s'est perdue dans l'espace; grâce à
+ma lunette, je la retrouve là-bas, tout là-bas, à l'horizon sidéral...
+elle va couper l'orbite de Mercure.
+
+* * *
+
+Toute la journée j'ai fait des calculs et j'ai établi que la comète de
+Tuttle allait presque certainement rencontrer Mercure... Que va-t-il
+résulter de ce choc? une comète de moins, sans doute, dans le système
+solaire.
+
+Tout à coup, la pensée de Séléna me revient à l'esprit; pauvre enfant,
+c'est la mort implacable qui l'attend... pourvu, mon Dieu! qu'elle ne
+souffre pas trop!... je suis un misérable!
+
+_Dimanche, 29 mars_.--J'ai passé la nuit sans pouvoir dormir; la pensée
+du cataclysme horrible qui se prépare m'a tenu les yeux grands ouverts
+pendant de longues heures...
+
+L'angoisse où j'étais m'ôtait toutes forces; je n'avais même pas le
+courage d'aller jusqu'au hublot, étudier les deux astres marchant à la
+rencontre l'un de l'autre.
+
+Pauvre Séléna! pourvu que ses malédictions ne me portent pas malheur!
+
+La chaleur augmente terriblement au fur et à mesure que je m'approche du
+Soleil; pour arracher mon esprit à la pensée de Séléna, j'examine avec
+calme les éventualités qui m'attendent; ou bien je vais continuer à
+marcher droit sur le Soleil, et alors, arrivé à dix millions de lieues,
+je tomberai sur l'astre central, et brûlé, calciné, volatilisé, je
+disparaîtrai, matière impalpable, dans le grand Tout... ou bien, je
+n'atteindrai pas la zone attractive, et, sous l'impulsion de ma vitesse,
+je contournerai le Soleil et je continuerai ma course.
+
+Pour me distraire, pour dompter ma pensée qui, malgré moi, s'envole vers
+Mercure et vers Séléna, j'entreprends de vérifier les calculs auxquels
+ont donné lieu les recherches sur le Soleil. En une journée, j'ai achevé
+ce travail et je constate l'exactitude de tous les chiffres obtenus.
+
+La nuit vient, mais le sommeil me fuit; alors, je cherche à passer le
+temps, et prenant la Terre pour point de comparaison, j'établis ceci: le
+Soleil pesant 5,875 sextillions de kilogrammes, il faudrait, pour lui
+faire contrepoids 324,000 Terres; le diamètre terrestre est la cent
+huitième partie du diamètre solaire; l'astre central est, en volume,
+1,279,000 fois plus immense que ma planète natale, il est, en outre,
+324,000 fois plus lourd qu'elle... Quant à la distance, je trouve qu'un
+train express, parcourant 60 kilomètres à l'heure, mettrait 266 ans pour
+aller de la Terre au Soleil.
+
+Ces enfantillages me mènent jusqu'au matin... je ne puis plus
+résister... il est préférable que je sache à quoi m'en tenir... je cours
+au hublot, je braque ma lunette sur l'infini, dans la direction que doit
+occuper Mercure si, dans son abordage formidable, la comète ne l'a pas
+anéantie...
+
+Ô joie! la planète est là, parcourant, comme les jours précédents, son
+orbite habituelle... je respire plus librement, comme si l'on m'avait
+enlevé de dessus la poitrine un poids formidable; Dieu, qui vient de
+faire un miracle, consentira peut-être à protéger Séléna... il me semble
+que la mort de cette enfant me porterait un coup funeste.
+
+Brisé par l'angoisse et par l'insomnie, je m'étends sur mon hamac et je
+m'endors.
+
+_Mercredi 1er avril_.--Lundi, non plus qu'hier, rien à signaler; le
+véhicule continue sa course sur le Soleil, dont le disque énorme envahit
+maintenant l'horizon... La lumière est tellement éclatante que j'ai dû
+couvrir les hublots d'une quadruple épaisseur de crêpe noir, afin de
+n'être pas aveuglé.
+
+[Illustration]
+
+Quelle chaleur terrible, épouvantable!... ma peau, desséchée, se soulève
+et s'écaille, mes poumons, épuisés par cet air de feu que je respire,
+fonctionnent douloureusement avec un sifflement qui m'épouvante; il me
+semble, quand ma poitrine se soulève, que tous mes os craquent...
+
+Que va-t-il advenir?
+
+Je le sens, c'est une mort certaine à laquelle je cours... encore
+quelques centaines de mille kilomètres et je tomberai, étouffé.
+
+Faut-il revenir en arrière, ou tout au moins contourner l'astre central
+pour me lancer dans l'infini? rien n'est plus simple; j'ai là, à portée
+de ma main, les cordelettes qui guident le jeu de l'anneau dont l'obus
+est entouré; d'un seul mouvement, à peine perceptible, je puis me
+détourner de mon chemin!
+
+Non, la curiosité m'entraîne, le monde merveilleux et inconnu
+m'attire... plus près!... encore plus près!
+
+[Illustration]
+
+_Jeudi, 2 avril_.--C'est décidé, je marche de l'avant! ce point bien
+établi, et l'esprit à peu près dégagé de la pensée de Séléna, je
+reprends mes études sur le soleil... les taches que j'ai observées à la
+surface du disque, dès mon départ de Mercure, ont changé de place...
+
+Je constate l'exactitude du rapprochement fait par un astronome français
+entre la pesanteur terrestre qui varie d'intensité de l'équateur aux
+pôles et la rotation des taches solaires dont la vitesse est
+proportionnelle à la latitude.
+
+Il m'a suffi, pour arriver à cette certitude, de suivre, pendant toute
+cette journée, dans leur marche sur le disque du soleil, trois taches
+situées, l'une à l'Équateur, l'autre au 15° de latitude, et l'autre au
+38° degré de latitude: la première me donne, pour l'évolution complète
+autour de l'astre, une période de 24 jours et demi; la seconde une
+période de 25 jours et deux heures; la troisième une période de 27
+jours.
+
+Il m'a été impossible, de la position que j'occupe dans l'espace, de
+suivre la tache au delà du 38°; mais il est à présumer que la rapidité
+de rotation va diminuant, progressivement de latitude en latitude
+jusqu'au pôle.
+
+Je ne puis guère mieux comparer cette rotation de surface qu'à celle
+d'un Océan enveloppant un globe et qui tournerait plus lentement que
+lui, et de moins en moins vite, de l'Équateur aux pôles.
+
+Le génie sublime, qui se nomme Galilée, avait, dès l'an 1611, déterminé
+cette rotation que ses prédécesseurs avaient seulement constatée;
+Fabricius, Kepler, Jordano Bruno, brûlé à Rome pour ses opinions
+astronomiques!
+
+Nous qui nous enorgueillissons tant de notre amour pour la science,
+serions-nous, comme nos ancêtres, prêts à confesser notre foi sur le
+bûcher? j'en doute.
+
+Et pourtant, moi!...
+
+Oh! souffrir mille morts, revoir ma planète natale et y vivre quelques
+minutes seulement pour mourir en emportant la persuasion que mon nom
+passera à la postérité!
+
+Grâce à mon télescope, dont j'ai eu soin d'obscurcir fortement les
+oculaires, je puis me livrer à des études intéressantes sur l'astre
+central: à cette courte distance, la _photosphère_ m'apparaît nettement
+en tous ses détails, résille sombre qu'illuminent de ci de là,
+irrégulièrement, mais en quantité considérable, des points lumineux.
+
+Ce sont ces points lumineux,--dont la totalité, d'après l'Américain
+Langley, représente à peine la cinquième partie de la surface
+solaire,--qui produisent la lumière et la chaleur: qu'arriverait-il si
+leur nombre venait à augmenter ou à décroître? la mort pour les planètes
+que ses rayons vivifient, la mort par la calcination ou le froid!
+
+Constaté en même temps l'inégalité de chaleur et de lumière projetée par
+ses grains lumineux, lesquels, suivant leur distance au centre du disque
+solaire, varient comme intensité de l'unité au cinquième... de cela
+faut-il conclure, comme le P. Secchi, à l'existence, autour du Soleil,
+d'une couche atmosphérique mince et absorbante? je me réserve d'étudier
+cette question.
+
+_Vendredi, 3 avril_.--En m'éveillant, je me sens la tête lourde comme du
+plomb; c'est à peine si je puis ouvrir les yeux; j'ai les paupières
+enflammées, la pupille de l'œil me cuit horriblement: conséquences
+fatales de mes études d'hier.
+
+Vais-je donc tomber malade, au moment même où je suis près de soulever
+le voile qui enveloppe l'inconnu?
+
+Si je me reposais! demain, peut-être...
+
+Non, demain, peut-être serai-je mort... ou bien une cause quelconque
+peut me ramener en arrière... j'ai soif de savoir... travaillons,
+arrachons à la nature ces secrets qui m'attirent.
+
+Grand Dieu! quel spectacle merveilleux... là, sous mes yeux, rapprochée
+de moi, grâce au télescope, à une distance de quelques milliers de
+kilomètres à peine, la masse solaire m'apparaît, bouleversée, tordue
+dans des convulsions titanesques; ici, la photosphère se crève,
+s'arrache, semble s'envoler dans l'espace en effilochures
+étincelantes... là, elle se creuse en gouffres insondables, remplis de
+vertigineux tourbillons, au fond desquels apparaît, tache plus sombre,
+le sol lumineux, en combustion, à travers des nuages de vapeurs
+qu'éclaire une lueur d'incendie formidable.
+
+C'est à peine si ma stupeur me laisse la lucidité d'esprit suffisante
+pour faire quelques constatations scientifiques; mesuré au micromètre,
+l'un de ces gouffres accuse huit cent mille kilomètres de diamètre!
+
+Et pendant des heures, je reste là, immobilisé dans ma stupéfaction, les
+yeux rivés sur cette lave gazeuse qui s'élève de ce trou formidable
+comme du fond d'un volcan, déborde sur la surface photosphérique,
+formant, tout autour, comme un bourrelet incandescent, et s'écoule vers
+son point d'origine en filets lumineux.
+
+Nul doute, j'assiste à la formation de ces taches que, depuis des
+siècles, les astronomes ont prises successivement pour des nuages, des
+montagnes, des éruptions volcaniques, d'immenses scories.
+
+[Illustration]
+
+Wilson seul a eu raison: les taches solaires sont des cavités dont le
+fond, quoique étincelant, paraît sombre à côté de la photosphère.
+
+Je n'en puis plus, je suis brisé; c'est à peine si j'ai la force de
+gagner mon hamac, à tâtons, car mes paupières sont tellement gonflées
+que je ne puis ouvrir les yeux...
+
+_Lundi, 6 avril_.--Hier et avant-hier, je suis resté couché, dans
+l'impossibilité absolue de faire un mouvement et dans un état de cécité
+presque absolu; un moment, j'ai craint d'être aveugle pour le restant de
+mes jours.
+
+[Illustration]
+
+Le restant de mes jours! amère dérision!... la mort est là qui me
+guette; j'étouffe, mes poumons fonctionnent de plus en plus
+difficilement, c'est du feu que je respire, et quinze millions de lieues
+me séparent encore du Soleil.
+
+La perspective de la mort prochaine me rend mon énergie et, ce matin,
+bien que n'y voyant presque pas, je me lève et me traîne jusqu'à ma
+lunette.
+
+La perturbation solaire constatée les jours précédents s'est un peu
+apaisée; la curiosité me prend de compter les taches; leur nombre a
+augmenté dans une proportion notable; là encore, je trouve la
+confirmation des lois établies par nos astronomes terrestres et d'après
+lesquelles la surface solaire est animée d'un mouvement de flux et de
+reflux d'une régularité certaine: tous les onze ans, le nombre des
+taches, des éruptions et des tempêtes solaires arrive à son maximum puis
+décroît, pendant sept ans et demi, jusqu'à ce qu'ayant atteint son
+minimum, il remonte à son maximum auquel il arrive dans une période de
+trois ans et demi... l'époque à laquelle je me trouve est bien celle
+indiquée pour le maximum de la marée solaire; de là les phénomènes
+constatés avant-hier.
+
+Dieu! que je souffre! l'objectif échauffé me brûle douloureusement, il
+m'est impossible de manœuvrer la lunette, dont le métal emmagasine la
+chaleur que dégage l'air surchauffé contenu dans le tube... il me faut
+renoncer à mes études ou tout au moins, j'abandonne mon télescope et me
+livre à quelques observations spectroscopiques sur la _couronne_.
+
+Je constate la présence de ce nuage de corpuscules solides, qui forme
+autour du Soleil une ceinture dont l'étendue va jusqu'à la Terre,
+certainement; sans cesse lancés dans l'espace par les éruptions solaires
+et sans cesse retombant sur l'astre qui les produit, ces corpuscules,
+éclairés par les rayons lumineux, produisent ce que l'on appelle sur
+Terre la _lumière zodiacale_.
+
+Est-ce également à eux, qu'il faut attribuer les perturbations observées
+dans la marche de Mercure? Question intéressante entre toutes, et que je
+me réserve de résoudre, car du même coup se trouvera résolue aussi la
+question de la planète intramercurielle découverte par Le Verrier.
+
+Je me rappelle maintenant une longue dissertation dont Mickhaïl Ossipoff
+nous a bercés à l'Institut des Sciences, il y a de cela plusieurs
+années, au sujet des projections des matières solaires, s'élevant, avec
+une vitesse de 267 kilomètres par seconde, jusqu'à des hauteurs
+dépassant parfois 80,000 kilomètres, disait-il...
+
+Ce pauvre collègue a fait une profonde erreur; ces projections ont une
+vitesse bien moindre; seulement la matière disséminée dans l'espace,--et
+un moment invisible,--reparaît, comme une vapeur qui se refroidit et
+devient, en quelques instants, visible sur toute sa longueur.
+
+_Mardi, 5 avril_.--Quoique à demi-suffoqué par la température du wagon,
+je continue mes études spectroscopiques et mes calculs.
+
+La _couronne_ est très dense jusqu'à cinq cent mille kilomètres à
+l'entour du globe solaire.
+
+De la _chromosphère_ où se produisent les immenses tourbillons, baptisés
+du nom de taches, je ne puis rien apercevoir qu'un formidable océan de
+feu, formant la seconde enveloppe du Soleil.
+
+Quant à la _photosphère_, elle ne paraît ni solide, ni liquide, ni
+gazeuse, mais semble composée, comme les nuages terrestres, de
+particules mobiles, et danse sur un océan de gaz d'un poids et d'une
+cohésion formidables.
+
+Bien que souffrant épouvantablement, je parviens à analyser la
+composition de la masse solaire elle-même, et j'identifie au
+spectroscope les 450 lignes noires caractérisant le fer en combustion et
+à l'état gazeux, les 118 du titane, les 75 du calcium, les 57 du
+manganèse et les 33 du nickel.
+
+Je reconnais en outre les traces du cobalt, du chrome, du sodium, du
+barium, du magnésium, du cuivre, du potassium, enfin de l'hydrogène et
+de l'oxygène à une très haute température.
+
+Mon chronomètre marque quatre heures de l'après-midi... je ne puis plus
+continuer... les instruments s'échappent de mes mains, ma tête résonne
+d'un bourdonnement infernal...--tout danse autour de moi... je perds la
+notion du réel...--ma vue s'obscurcit... ma poitrine ne se soulève
+plus... il me semble que mon cœur cesse de battre... Est-ce la mort?
+
+[Illustration]
+
+_Jeudi, 9 avril_.--Je mets cette date au hasard, ne sachant au juste
+combien de temps je suis resté dans l'état comateux duquel je viens de
+sortir.
+
+J'ai été éveillé tout à l'heure par un sentiment de fraîcheur relative;
+il m'a semblé que c'était une résurrection; j'étais étendu sur le
+plancher; au milieu de mes instruments.
+
+Quoique faible, je me suis traîné jusqu'au thermomètre: il marque 65
+degrés...; le jour où m'est arrivé l'accident dont je parle à la page
+précédente, il marquait près de 80 degrés.
+
+J'éprouve un sentiment de bien-être incroyable, mais purement physique;
+ma tête est encore lourde, il est vrai; mais le sang paraît circuler
+librement et je respire avec facilité.
+
+Le meuble est à ma portée, j'étends la main, je prends sur une tablette
+un carafon d'eau-de-vie et je le vide à moitié.
+
+Réconforté, je me dresse sur mes pieds et, me cramponnant des mains aux
+parois, je marche à ma lunette!
+
+Malédiction! le micromètre m'accuse dans le diamètre du disque solaire
+une diminution sensible.
+
+Au lieu d'avancer, je recule... ou plutôt, je tombe!
+
+[Illustration]
+
+Que s'est-il passé? par suite de quel phénomène ai-je été arraché à la
+puissance attractive de la lumière pour rouler dans l'espace?
+
+Question peu intéressante, d'ailleurs; le pourquoi importe peu, je
+constate le fait, cela suffit.
+
+Toute la journée je demeure immobile, les yeux rivés à la lunette;
+l'astre du jour s'éloigne dans l'infini, son diamètre décroît, en même
+temps, le thermomètre baisse... baisse...
+
+Si près de toucher au but... et puis, plus rien! c'est épouvantable!
+j'ai peur de devenir fou de rage!
+
+Cette constatation de mon impuissance me retombe sur le crâne comme une
+masse de plomb.
+
+Je me couche et je m'endors.
+
+_Dimanche, 12 avril_.--Voici deux jours que je n'ai pas eu le courage de
+tracer une ligne.
+
+Idiotisé, je suis demeuré étendu sur mon hamac, insouciant du sort qui
+m'attend, ne pensant qu'à une chose: à ce réveil qui me désespère.
+
+Oh! approcher de la fournaise, y tomber même et être dévoré par les
+océans de feu!... mais auparavant, voir, contempler, avoir, ne fût-ce
+que pendant quelques secondes, conscience des secrets de cette
+merveille!
+
+Mais non, le rêve est terminé... l'infini m'a tenté et l'infini
+m'absorbe... pour l'éternité, je vais rouler ainsi, masse inerte et sans
+cause, à travers les espaces étoilés.
+
+Puisse Dieu avoir pitié de moi et me faire mourir vite!...
+
+_Mardi, 14 avril_.--C'est la fin... la chute se précipite... et de
+nouveau, la vision de Séléna me hante.
+
+[Illustration]
+
+Va-t-elle donc se dresser devant moi jusqu'à ce que mes paupières soient
+closes par le doigt de la mort.
+
+Séléna... Séléna... pardon!
+
+Ici se terminait le carnet de notes prises par Sharp au cours de son
+voyage et que, suivant sa promesse, il avait remis à Mickhaïl Ossipoff.
+
+Quand celui-ci, tout rêveur et l'esprit obsédé par les révélations
+scientifiques qu'il venait de parcourir, eut refermé le carnet, la jeune
+fille se leva et marchant droit, la main tendue, vers l'ancien ennemi de
+son père:
+
+[Illustration]
+
+--Monsieur Sharp, dit-elle avec un sourire adorable, alors que vous
+croyiez mourir, votre dernière pensée a été pour regretter le mal que
+vous m'aviez fait... j'ai donc tout lieu de croire que ce regret est
+sincère... voici ma main, je vous pardonne.
+
+Et, enveloppant d'un regard enchanteur Gontran qui, les sourcils
+froncés, l'écoutait parler:
+
+--Je compte que tous ceux qui ont pour moi quelque sympathie, quelque
+affection, feront comme moi.
+
+L'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Pétersbourg fit
+une grimace qui ressemblait à un sourire et, après avoir balbutié, en
+guise de remerciements, quelques paroles inintelligibles, il retomba
+dans une rêverie sombre.
+
+Farenheit avait écouté, immobile et silencieux, la lecture faite à haute
+voix par Ossipoff.
+
+Il semblait que le récit des transes épouvantables par lesquelles avait
+passé son ennemi, n'eût en rien affaibli la haine qu'il lui avait vouée.
+
+[Illustration]
+
+Les yeux fixés à terre, étirant avec rage sa grande barbe, mordillant
+nerveusement ses lèvres, indice, chez lui, d'une irritation à grand
+peine contenue, il demeura dans cette posture durant de longs moments,
+indifférent aussi bien à la causerie amicale de Gontran et de Séléna
+qu'aux moqueries railleuses de Fricoulet.
+
+Soudain, comme prenant une détermination subite, il se redressa,
+s'approcha de M. de Flammermont et lui touchant l'épaule du bout de son
+doigt osseux:
+
+--Cher monsieur, dit-il, je désirerais vous parler.
+
+--Je vous écoute, sir Jonathan.
+
+L'Américain secoua la tête.
+
+--C'est en particulier que doit avoir lieu notre entretien.
+
+Gontran se leva, passa son bras sous celui de l'Américain, et descendant
+avec lui la colline, s'arrêta sous les premiers arbres de la forêt
+mercurienne.
+
+--Voyons, dit-il, de quoi s'agit-il?
+
+--Je voudrais vous demander un grand service!
+
+--Je suis tout à votre disposition et, si cela est en mon pouvoir,
+considérez le service demandé comme déjà rendu.
+
+Ces paroles valurent au jeune homme une de ces poignées de main dont les
+habitants du Nouveau-Monde sont coutumiers, et qui manqua de lui
+désarticuler l'épaule.
+
+--Voici ce dont il s'agit, dit Farenheit; par suite de la priorité que
+M. Ossipoff prétend avoir sur moi, je suis obligé de renoncer à ma
+vengeance sur ce misérable Sharp... d'un autre côté, la vie en commun
+avec ce gredin qui m'a ruiné et qui a tenté de m'assassiner est
+impossible...
+
+--Cependant, mon pauvre sir Jonathan, que voulez-vous faire?
+
+--Ce que je veux faire, grommela le Yankee... je veux m'en aller.
+
+Gontran ouvrit des yeux démesurés.
+
+--Serait-il devenu fou? songea-t-il.
+
+Mais, comme s'il eût deviné la pensée du jeune homme, Farenheit
+répliqua:
+
+--Vous vous demandez si j'ai bien toute ma raison; rassurez-vous, jamais
+de ma vie je n'ai eu si pleinement la tête à moi; donc, je vous le
+répète... je veux m'en aller... je veux regagner la Terre, et le service
+que j'avais à vous demander était de m'aider à accomplir ce projet.
+
+Pour le coup, le jeune comte poussa une bruyante exclamation, tout en
+agitant, dans un geste désordonné, ses bras en l'air.
+
+--Moi! dit-il enfin, lorsque sa suffocation première fut passée, vous
+avez compté sur moi pour...
+
+Il s'arrêta, étranglé par une irrésistible envie de rire.
+
+--Mais ce que vous me demandez là est impossible! reprit-il au bout de
+quelques instants.
+
+--Impossible! et pourquoi?
+
+M. de Flammermont allait répondre la vérité: à savoir qu'il était le
+dernier homme auquel on pût demander un service semblable.
+
+Mais, heureusement, il réfléchit à l'imprudence d'un semblable aveu et,
+transformant soudainement sa physionomie:
+
+--Parce que, répliqua-t-il, nous sommes à une distance telle de la
+Terre, que, pour le moment du moins, il est inutile de songer à nous
+rapatrier...
+
+--Ah! bah! fit railleusement une voix derrière eux.
+
+[Illustration]
+
+Du même mouvement, les deux hommes se retournèrent et aperçurent
+Fricoulet. Celui-ci s'avança vers eux:
+
+--Je commence, dit-il, par vous adresser mille excuses d'avoir entendu
+une partie de votre conversation; mais vous éleviez si fort la voix,
+qu'elle est venue jusqu'à mon oreille... heureusement pour vous, sir
+Jonathan.
+
+Tandis que M. de Flammermont avait un haut-le-corps de surprise, en
+entendant son ami parler de la sorte, l'Américain se précipita vers
+l'ingénieur, et, lui serrant les mains à les briser:
+
+--Alors, vous croyez... balbutia-t-il.
+
+--Je crois que Gontran n'a point suffisamment étudié la question, ce en
+quoi il a suivi, d'ailleurs, l'exemple de M. Ossipoff et du citoyen
+Sharp.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Qu'aucun de vous trois, en calculant la route que va suivre la comète,
+n'avez tenu compte des perturbations planétaires.
+
+--Eh! riposta le jeune comte avec un mouvement d'épaules fort accentué,
+que nous importent les perturbations?...
+
+--Énormément; et si tu veux m'écouter quelques instants, tu te rangeras
+à mon avis; la comète qui nous emporte étant beaucoup plus légère que
+les différents mondes dont elle va couper l'orbite, se trouvera
+forcément influencée par eux; si bien que la courbe suivie par elle ne
+sera plus régulière, mais formera une succession de sinuosités
+infléchies vers les planètes à proximité desquelles elle passera... Or,
+si mes calculs sont justes, une de ces sinuosités les plus accentuées
+sera celle que provoquera l'attraction terrestre.
+
+M. de Flammermont hochait la tête.
+
+--À quelle distance comptes-tu donc que nous passerons de notre monde
+natal?
+
+--Peuh! à deux millions de lieues à peine... c'est-à-dire que la queue
+de notre comète enveloppera la Terre tout entière.
+
+--Mais, n'en peut-il résulter rien de fâcheux pour nos compatriotes?
+demanda Farenheit un peu inquiet.
+
+--Ce sont là des choses qu'on ne peut savoir... si, par hasard, c'est le
+carbone qui se trouve dominer dans l'appendice caudal du monde que nous
+chevauchons, il pourra résulter un empoisonnement partiel ou même une
+asphyxie générale de la race humaine.
+
+Le Yankee poussa une exclamation épouvantée.
+
+--Ce serait plus grave encore, poursuivit Fricoulet, si c'était le noyau
+lui-même qui heurtât la Terre; un continent défoncé!... un royaume
+écrasé... Paris ou New-York pulvérisés... voilà quelles seraient
+certainement les moindres conséquences d'une semblable rencontre.
+
+[Illustration]
+
+Sir Jonathan s'était redressé, tout pâle.
+
+--_By God!_ gronda-t-il d'une voix étranglée, les États-Unis détruits!
+mais ce serait la fin du monde!
+
+Les deux jeunes gens ne purent s'empêcher de sourire de ce formidable
+orgueil national.
+
+--La fin du Nouveau-Monde, tout au moins, ajouta Gontran.
+
+--Rassurez-vous, sir Jonathan, poursuivit Fricoulet; chose semblable
+n'arrivera pas... du moins, cette fois. D'ailleurs, le grand Arago a
+calculé qu'il y avait 280 millions de chances contre une, pour qu'une
+comète ne heurtât pas la Terre, dans son vol à travers l'espace... déjà,
+à deux reprises différentes, notre planète natale a traversé la queue de
+la comète de Biéla sans en recevoir aucun autre dommage qu'une pluie
+d'aérolithes et d'étoiles filantes.
+
+L'Américain respira bruyamment, le cœur délivré d'une lourde angoisse.
+
+--Alors, dit M. de Flammermont, tu penses qu'il ne serait pas
+déraisonnable de songer à rejoindre la Terre?
+
+--Mon cher ami, répondit gravement l'ingénieur, lorsque des gens ont été
+assez fous pour entreprendre la vertigineuse folie que nous avons
+entreprise, plus ils déraisonnent et plus, à mon avis, ils sont près de
+la vérité.
+
+--Cependant, deux millions de lieues?...
+
+--Nous en avons bien fait trente millions...
+
+--C'est vrai, mais les conditions n'étaient pas les mêmes.
+
+--Qu'importent les conditions à des hommes comme nous.
+
+--Serais-tu donc prêt à tenter l'aventure?
+
+--Absolument, je commence à avoir la nostalgie du boulevard
+Montparnasse... et puis, à te dire vrai, la conversation du vieil
+Ossipoff n'a rien de distrayant... Fédor Sharp me répugne; quant à Mlle
+Séléna, elle est bien charmante, cela, je suis obligé de le
+reconnaître... malheureusement, elle est ta fiancée et cette situation
+de bourreau futur...
+
+--Alcide! grommela Gontran en fronçant les sourcils...
+
+--Que veux-tu, mon cher, c'est plus fort que moi; je déteste cette
+institution qu'on nomme le mariage et j'ai la femme en suprême horreur;
+donc, je le répète, Mlle Séléna qui, en toute autre circonstance, me
+serait peut-être sympathique, me porte épouvantablement sur les nerfs,
+du moment que tu dois l'épouser un jour ou l'autre... Ma conclusion est
+que je suis tout disposé à accompagner sir Jonathan et à tenter de
+rejoindre mon gîte.
+
+--Mais je suis perdu! s'exclama involontairement M. de Flammermont, tu
+sais bien que, sans toi...
+
+Par prudence, il n'acheva pas sa phrase.
+
+--En ce cas, viens avec nous, répliqua l'ingénieur.
+
+--Abandonner Séléna!... Y songes-tu?
+
+--Décide le vieil Ossipoff à nous accompagner.
+
+--Tu le connais, et tu sais bien qu'il n'y consentira jamais avant
+d'avoir accompli le voyage circulaire qu'il s'est proposé.
+
+--En ce cas, lâche le père et enlève la fille.
+
+Gontran eut un haut-le-corps magnifique.
+
+[Illustration]
+
+--Je suis un honnête homme, répondit-il avec dignité.
+
+Fricoulet eut un geste d'impatience.
+
+--Eh! grommela-t-il, tu ne peux pourtant pas nous contraindre à un exil
+éternel... Il te plaît de courir le monde céleste, à ton aise; mais ne
+nous empêche pas de profiter de cette occasion qui ne se représentera
+peut-être jamais plus, de revoir la mère-patrie...
+
+Une perplexité terrible était peinte sur le visage de M. de Flammermont.
+
+--Songe, poursuivit l'ingénieur, qu'il n'y a pas de raison pour que
+cette course au clocher prenne jamais fin... Quand il aura visité les
+mondes connus, Ossipoff voudra passer aux mondes inconnus... Tout cela
+prendra du temps, et, lorsqu'enfin il te sera loisible, en ce qui
+concerne Séléna, de passer du futur au présent, vous serez tous deux
+tellement vieux, tellement fatigués, que vous n'aspirerez plus qu'à une
+chose: l'éternel sommeil.
+
+[Illustration]
+
+Et, se croisant les bras comiquement:
+
+--Entre nous, ton rôle de perpétuel fiancé commence à devenir ridicule,
+et il serait grand temps que M. le Maire arrangeât cette situation-là.
+
+--Tu as raison, répondit Gontran, la mine toute déconfite, parfaitement
+raison... mais comment faire?
+
+--Prendre toutes nos dispositions en vue du départ... et, au dernier
+moment, nous agirons.
+
+--De quelle façon?
+
+--Cela, on ne peut encore le savoir... tout dépendra des
+circonstances;... pour l'instant, ce n'est pas de cela qu'il s'agit,
+mais du moyen à employer pour nous en aller d'ici.
+
+--Et ce moyen, est-ce que tu l'as?
+
+[Illustration]
+
+--Presque.
+
+Le jeune comte et Farenheit s'approchèrent curieusement de l'ingénieur.
+
+--Quel est-il? demandèrent-ils simultanément.
+
+--Un ballon.
+
+Un double cri de surprise répondit à ces deux mots.
+
+--Vous n'y pensez pas, dit aussitôt l'Américain; partir d'ici en
+ballon!... Franchir, en ballon, deux millions de lieues à travers
+l'espace, c'est insensé!
+
+L'ingénieur les considérait tous les deux avec calme.
+
+--Pourquoi, insensé! répliqua-t-il; comme je vous l'ai dit tout à
+l'heure, la queue de la comète qui nous porte va, à un moment donné,
+s'étendre jusqu'à la Terre... une fois dans l'atmosphère terrestre, il
+nous suffira d'ouvrir la soupape pour mettre le pied sur notre planète
+natale.
+
+[Illustration]
+
+Gontran, bouche bée et les yeux écarquillés, écoutait parler son ami,
+croyant à une mystification.
+
+--Mais, dit-il après un instant de réflexion, en admettant que la route
+dont tu nous parles à travers l'espace nous soit ouverte... c'est le
+ballon qui nous manque.
+
+--Et notre sphère de sélénium, la comptes-tu pour rien?
+
+Cette fois, l'ahurissement de M. de Flammermont fut complet.
+
+--Quoi! s'écria Farenheit, vous pensez à utiliser cette machine de
+métal?
+
+--Pourquoi pas? Le poids de la sphère, comparativement à son volume, est
+pour ainsi dire nul, et une fois pleine de gaz, elle sera de force à
+transporter jusqu'à Paris ou à New-York, tous les voyageurs qui se
+confieront à elle.
+
+--Du gaz, du gaz... répéta sir Jonathan en hochant la tête, je voudrais
+bien savoir où vous avez la prétention d'en trouver?
+
+--Je n'ai point cette prétention, mais tout simplement l'intention de le
+fabriquer.
+
+Tout en parlant, il avait tiré de sa poche son inévitable carnet et, sur
+l'une des pages, il crayonnait rapidement.
+
+--Voilà, dit-il enfin, le calcul que j'établis en tenant compte de
+l'intensité de la pesanteur à la surface du monde où nous nous trouvons:
+
+Poids de la sphère de sélénium: 400 kilogrammes
+
+Poids de 6 voyageurs: 300 kilogrammes
+
+Appareillage, corderie, nacelle, etc.: 250 kilogrammes
+
+Bagages, vivres, instruments, etc.: 250 kilogrammes
+
+Total: 1,200 kilogrammes
+
+Notre sphère, poursuivit l'ingénieur, mesure exactement 10 m 50 de
+diamètre ou 630 mètres cubes de capacité. En la remplissant d'hydrogène
+pur, qui, par suite de la grande densité de l'atmosphère qui nous
+entoure, a une force ascensionnelle de 2 kilogrammes et demi, nous
+disposerons d'une force suffisante pour nous enlever tous avec une
+rupture d'équilibre plus que suffisante pour nous permettre d'atteindre
+notre but.
+
+--Quelle sera cette différence d'équilibre? demanda Gontran.
+
+--Celle de la sphère remplie d'hydrogène pur, toute arrivée, et prête à
+partir avec le poids de l'air déplacé. Elle ne sera pas moins de 300
+kilogrammes.
+
+--Allons, tu as réponse à tout, dit M. de Flammermont, il n'y a plus
+qu'à se mettre à l'ouvrage.
+
+--Et cela le plus tôt possible, car bien que nous ayons trois mois
+devant nous, nous n'avons, cependant, pas un moment à perdre.
+
+--Trois mois! s'écria Farenheit d'un ton désappointé, il me va falloir
+supporter, pendant trois mois encore, la triste et répugnante mine de ce
+Sharp du diable!
+
+--Que voulez-vous, sir Jonathan, il faut vous armer de patience.
+
+--Si vous saviez comme les doigts me démangent d'être à portée de ce
+misérable et de ne pas les nouer autour de sa gorge!... Sérieusement,
+vous pensez qu'il n'y aurait pas moyen de sortir d'ici avant l'époque
+que vous venez de dire?
+
+--J'ai parlé de trois mois, et c'est assurément le minimum du temps que
+mettra la comète pour atteindre l'orbite terrestre... heureusement pour
+nous, d'ailleurs, car nous ne serions pas prêts.
+
+--Pas prêts! s'exclama Gontran... mais, en trois mois on fait bien des
+choses.
+
+--Nous n'avons pas trois mois, reprit Fricoulet, car il faut en déduire
+tout le temps pendant lequel nous allons être obligés de nous enfouir
+dans le sol, pour fuir l'incendie solaire,... avant quelques jours, il
+nous sera impossible de rester où nous sommes... et nous devrons
+demeurer terrés jusqu'à ce que la comète, ayant passé à son périhélie,
+ait repris le chemin de l'aphélie. Alors, seulement, nous commencerons
+nos travaux... est-ce convenu ainsi?
+
+--C'est convenu!
+
+[Illustration]
+
+Et en signe d'alliance, les trois hommes se serrèrent la main.
+
+--Surtout, pas un mot de tout ceci à qui que ce soit... même à Mlle
+Séléna!
+
+Gontran rougit légèrement:
+
+--Je serai muet comme une carpe!
+
+Quand ils remontèrent au campement, la fille d'Ossipoff avait déjà
+rejoint sa couchette.
+
+En haut, sur la plate-forme de l'observatoire, on entendait le vieux
+savant qui discutait à haute voix avec Fédor Sharp:
+
+[Illustration]
+
+--Soit, mon cher collègue, disait ce dernier d'une voix âpre, je me
+rends à vos raisons; j'admets que les protubérances solaires sont
+produites par des masses gazeuses incandescentes; mais quelle force les
+projette ainsi sur les régions supérieures?... sur ce point, je crois
+que vous serez d'accord avec moi en attribuant ces phénomènes à la
+légèreté spécifique!
+
+--Point du tout, point du tout, répliqua Ossipoff, ces phénomènes ne
+sont autre chose que de véritables éruptions dues à une force propulsive
+qui prend naissance dans le Soleil lui-même! Comment expliquer autrement
+les protubérances?... si ces dernières étaient dues seulement à la
+légèreté des gaz, ceux-ci s'élèveraient en ligne droite, purement et
+simplement... ce que je dis là vous semble-t-il logique?
+
+Sharp poussa une sorte de grognement qui pouvait, à la grande rigueur,
+passer pour un acquiescement.
+
+--Quant à l'origine des masses d'hydrogène ainsi projetées, reprit
+Ossipoff, je ne puis admettre qu'elles proviennent du Soleil lui-même,
+comme vous l'affirmiez tout à l'heure.
+
+--Et la raison, s'il vous plaît?
+
+--Les raisons, voulez-vous dire, elles sont au nombre de deux: la
+première, c'est que le volume du Soleil s'en irait diminuant, puisque le
+nombre des éruptions atteint, par jour, une moyenne de deux cents, la
+seconde, c'est que l'atmosphère ambiante s'accroîtrait indéfiniment par
+suite de l'adjonction de ce gaz qui y arrive de toutes parts.
+
+--Alors, quelle est votre opinion, mon cher collègue?
+
+--C'est que, par suite d'un phénomène que nous ne pouvons nous expliquer
+encore, les masses gazeuses projetées par le Soleil retombent à sa
+surface pour être projetées de nouveau et retomber encore.
+
+--Et ainsi jusqu'à la consommation des siècles, repartit Fédor Sharp
+d'une voix railleuse.
+
+[Illustration]
+
+--Ni plus ni moins que le jet d'eau du bassin des Tuileries, chuchota
+Gontran à l'oreille de Fricoulet.
+
+Celui-ci le fit taire d'un coup de coude afin d'entendre la réponse de
+l'ex-secrétaire perpétuel:
+
+--Vous comprenez bien, mon cher collègue, disait-il, que votre argument
+tiré de la diminution de la masse solaire ne peut se soutenir un seul
+instant, l'hydrogène contenu dans l'intérieur du Soleil est soumis à une
+pression si formidable et, d'autre part, il y occupe un espace si
+considérable, que d'ici que les éruptions par lesquelles il reconquiert
+sa liberté aient dégonflé l'astre central, il s'écoulera des millions et
+des millions de siècles.
+
+--Alors, qu'arrivera-t-il?
+
+--Il arrivera, sans doute, que le Soleil s'éteindra, comme, sans doute,
+avant lui, se sont éteints bien d'autres soleils, la nature n'est pas
+immuable, mon cher collègue, c'est l'éternelle transformation qui fait
+l'éternelle vie.
+
+Ossipoff demeura un moment silencieux.
+
+[Illustration]
+
+Puis les deux jeunes gens entendirent un petit clappement de langue
+impatienté suivi de ces mots prononcés d'un ton sec:
+
+--Il se fait tard, si nous allions prendre quelque repos?
+
+--À votre aise, mon cher collègue, répondit doucereusement Fédor Sharp.
+
+Les deux jeunes gens n'eurent que le temps de se jeter sur leur hamac;
+déjà les pas des savants résonnaient dans l'escalier.
+
+--Dis donc, fit l'ingénieur en se penchant vers M. de Flammermont, il me
+semble que ton futur beau-père vient de se faire coller.
+
+--Il n'en sera que plus grincheux demain; gare à moi.
+
+--Je crois que tu feras bien de repasser tes _Continents célestes_,
+riposta Fricoulet.
+
+--Nous verrons cela quand il fera jour... pour le moment, je tombe de
+sommeil, bonsoir.
+
+Et M. de Flammermont ne tarda pas à s'endormir, pour rêver que le ballon
+de sélénium, qui l'avait emporté à travers l'espace, venait s'abattre
+sur l'hippodrome de Longchamp, le jour du Grand Prix.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LE BALLON DE SÉLÉNIUM
+
+[Illustration]
+
+
+DÈS le premier jour de leur réconciliation, Mickhaïl Ossipoff et Fédor
+Sharp avaient établi entre eux un roulement pour que, pas un instant,
+les phénomènes célestes ne restassent sans être observés.
+
+Donc le surlendemain de la scène que nous venons de rapporter, Sharp,
+juché sur la plate-forme de l'observatoire, faisait son quart
+astronomique lorsque, soudain, il poussa un grand cri.
+
+Aussitôt, tous les membres de la petite colonie, abandonnant leurs
+occupations, se précipitèrent vers l'escalier et, en moins de quelques
+minutes, entourèrent l'ex-secrétaire perpétuel.
+
+Celui-ci, les membres agités d'un tremblement nerveux, cramponné des
+deux mains à la lunette, conservait l'œil collé à l'objectif, sans se
+soucier aucunement des questions qu'on lui adressait.
+
+[Illustration]
+
+Enfin, l'empoignant à bras le corps, Fricoulet l'arracha de l'instrument
+en grommelant:
+
+--Ah çà! vous moquez-vous? qu'est-ce que signifie ce cri que vous venez
+de pousser et qui nous a fait accourir?
+
+--On ne dérange pas les gens pour rien! gronda l'Américain.
+
+Sharp qui se débattait, réussit à s'échapper des mains qui le
+retenaient:
+
+--Le Soleil! le Soleil! balbutia-t-il.
+
+Et il courut reprendre sa place à la lunette.
+
+Ossipoff, saisi d'un pressentiment, sauta sur la jumelle marine que
+Farenheit portait constamment en sautoir et la braqua sur l'astre
+flamboyant.
+
+--Grand Dieu! exclama-t-il.
+
+Puis il se tut, tout entier à sa contemplation.
+
+Ce que voyant, Fricoulet se jeta par les degrés et remonta, armé de
+l'une des lunettes de rechange trouvées dans l'obus de Fédor Sharp.
+
+Quelques instants après, toute la colonie était installée sur la
+plate-forme, contemplant le Soleil, les uns à l'aide d'un télescope, les
+autres avec une jumelle, ceux-ci avec une longue-vue, et tous, muets,
+haletants, fixés dans une immobilité stupide, ils demeurèrent là.
+
+C'est qu'en vérité, le spectacle qui s'offrait à eux était fantastique.
+
+[Illustration]
+
+Il semblait que tout le nimbe occidental du Soleil eût éclaté soudain et
+que des flancs de l'astre un incendie formidable eût été projeté dans
+l'espace: c'étaient comme des tourbillons de flammes dans lesquels
+luisaient avec une intensité merveilleuse des fusées, longues de
+plusieurs milliers de kilomètres.
+
+Peu à peu, cependant, l'éruption parut se calmer, les flammes
+diminuèrent d'éclat, et il ne resta bientôt plus, flottant à 24,000
+kilomètres de la surface solaire, qu'une masse gazeuse légèrement
+irisée, haute d'environ 88,000 kilomètres sur une longueur de 160,000;
+cette masse paraissait tranquille, immobile même et elle était rattachée
+à la surface solaire par trois ou quatre colonnes verticales, brillant
+d'un éclat très vif et animées, au contraire, d'un grand mouvement.
+
+[Illustration]
+
+Tout à coup, sans qu'aucune perturbation antérieure l'eût fait prévoir,
+il se produisit, venant de la masse solaire, une poussée formidable,
+titanesque; la nuée gazeuse se déchira, se disloqua, s'éparpilla dans
+l'espace en effilochures brillantes qui s'élevèrent, en moins de dix
+minutes, jusqu'à trois cent mille kilomètres de hauteur.
+
+Au fur et à mesure qu'ils s'élevaient, ils diminuaient de dimension et
+d'éclat pour se fondre dans l'espace, comme des bulles de savon qui se
+crèvent, et bientôt il ne resta plus, pour rappeler le souvenir de ce
+merveilleux feu d'artifice, que quelques flocons nuageux, avec, près de
+la chromosphère, des flammes basses un peu plus brillantes.
+
+[Illustration]
+
+Mais bientôt, de la surface solaire, sortit un nuage enflammé, de
+petites dimensions d'abord, mais qui s'accrut rapidement jusqu'à des
+proportions considérables; alors, des flancs de ce nuage jaillirent des
+gerbes de flammes qui commencèrent par rouler tumultueusement les unes
+sur les autres, comme si elles n'eussent point eu d'équilibre, puis,
+soudain, une dernière poussée solaire, plus violente, sans doute, que
+les précédentes, les fit s'élever à une hauteur de 80,000 kilomètres;
+une fois là, elles s'évanouirent.
+
+Longtemps encore, les Terriens attendirent, espérant que cette admirable
+vision, allait apparaître de nouveau à leurs yeux éblouis.
+
+Mais le disque solaire avait repris son aspect ordinaire et rien, dans
+la chromosphère, ne faisait présumer une nouvelle éruption; cependant,
+ils demeuraient muets, immobiles, sous le charme de ce magnifique
+spectacle.
+
+Fricoulet, le premier, rompit le silence:
+
+--Ma parole! s'écria-t-il d'une voix encore tremblante d'émotion, cela
+seul vaut le voyage.
+
+[Illustration]
+
+--Enfoncées les _Mille et une Nuits!_ dit à son tour Gontran en se
+frottant les yeux tout pleins de l'éblouissement de ce panorama
+féerique.
+
+Farenheit, lui-même, ordinairement réfractaire aux choses célestes,
+paraissait en proie à une agitation dont il n'était pas coutumier.
+
+--Enfin, exclama Séléna en menaçant du doigt l'Américain, enfin, sir
+Jonathan, je vous aurai vu donc une fois empoigné.
+
+--Empoigné! moi! répliqua le Yankee en se redressant sous ce mot comme
+sous une injure; vous faites erreur, miss Séléna, je ne suis nullement
+empoigné..., je regrette seulement qu'on ne puisse organiser des trains
+de plaisir de New-York pour la banlieue du Soleil; on ferait un argent
+fou.
+
+Fricoulet éclata de rire.
+
+--On voit, dit-il, que vous n'avez pas de capitaux engagés dans les
+chutes du Niagara,... car les éruptions solaires leur feraient, je
+crois, une sérieuse concurrence.
+
+Mickhaïl Ossipoff et Fédor Sharp, pendant ce temps, s'occupaient à
+mettre au net les notes algébriques prises succinctement au cours de
+leurs observations.
+
+[Illustration]
+
+--Eh bien? dit tout à coup Ossipoff après avoir vérifié ses calculs une
+dernière fois.
+
+--Eh bien? répéta interrogativement Fédor Sharp en cessant d'écrire,
+quels résultats avez-vous, mon cher collègue?
+
+--Si je ne me trompe, mon cher collègue, répondit à son tour le père de
+Séléna, je trouve pour la première phase des phénomènes, c'est-à-dire
+pour cette sorte de nuée gazeuse qui s'étendait sur le nimbe solaire,
+2'' de hauteur sur 3'15'' de longueur... est-ce bien cela?
+
+--C'est bien cela, répondit l'autre d'un ton mielleux, furieux, au fond,
+de n'avoir pu prendre en défaut son confrère en science astronomique.
+
+--Puis, continua Ossipoff, pour la seconde phase, j'ai cru constater que
+chacun des débris mesuraient 16'' de longueur sur 2 à 3'' de largeur...
+
+Il s'arrêta, attendant une approbation de Sharp mais celui-ci demeura
+muet.
+
+Alors le vieillard termina en ajoutant:
+
+--Enfin, la plus grande hauteur à laquelle ont été, suivant moi,
+projetés les dits débris, est de 7'49''.
+
+Sharp ferma son carnet de notes, en le faisant claquer bruyamment,
+pendant qu'Ossipoff fermait le sien sans bruit, avec un petit sourire
+railleur sur les lèvres.
+
+--Messieurs, dit alors Farenheit en s'avançant vers eux, certes tous les
+calculs auxquels vous venez de vous livrer ont un indéniable intérêt,
+mais il serait, à mon avis, non moins intéressant de vous occuper des
+moyens à employer pour sauvegarder nos jours durant le périhélie du
+monde qui nous porte.
+
+Et avant que l'un des deux savants eût pris la parole, M. de Flammermont
+ajouta d'un ton grave:
+
+--Si mes calculs sont exacts, nous allons passer à 230,000 lieues
+seulement de l'astre central, c'est-à-dire à une distance 160 fois plus
+petite que celle qui le sépare de notre planète natale et notre
+situation sera la même que si nous avions à supporter, sur Terre, par
+une journée du mois d'août, la chaleur, non pas de 160 soleils, mais la
+chaleur de ce nombre de soleils élevé au carré, c'est-à-dire 25,600.
+
+Farenheit poussa un grognement terrifié:
+
+--Brrrr, vos calculs me font froid!
+
+L'ingénieur ne put s'empêcher de sourire.
+
+--Quoique rendant exactement votre impression, votre expression est
+légèrement impropre, sir Jonathan; car un globe de fer d'un volume égal
+à celui de la Terre et élevé à une semblable température, mettrait
+cinquante mille ans à se refroidir.
+
+--_By God!_ grommela l'Américain, en ce cas, il me faut renoncer à
+revoir jamais New-York.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pour trois raisons; je ne suis point en fer, je n'ai pas le volume de
+la Terre et je n'ai pas cinquante mille ans à vivre.
+
+Et il jetait sur les savants un regard désespéré.
+
+--Hein! mon cher collègue, déclara d'un ton narquois Fédor Sharp, et
+votre théorie sur l'habitabilité universelle, que devient-elle dans le
+cas présent?... elle me semble légèrement compromise.
+
+Ossipoff haussa les épaules.
+
+--Si vous voulez avoir mon avis, cher collègue, répondit-il, le voici:
+étant donné la rapidité avec laquelle notre comète court sur son orbite,
+plus de 500 kilomètres par seconde, j'ai la persuasion qu'en dépit de la
+fournaise qu'elle va traverser, elle n'aura pas le temps de recevoir une
+chaleur bien profonde... sa surface peut-être aura à souffrir; mais en
+prenant quelques précautions...
+
+--Hum! fit Sharp en hochant la tête d'un air de doute.
+
+[Illustration]
+
+--Rappelez-vous, mon cher collègue, la comète de 1843, repartit le
+vieillard; ce n'est pas à une distance de 230,000 lieues, comme nous
+allons le faire, qu'elle a contourné le Soleil, mais bien à 31,000
+lieues seulement. Or, comme nous l'a prouvé l'admirable phénomène auquel
+nous venons d'assister, les matériaux enflammés que l'astre central
+rejette de son sein sont lancés parfois à une hauteur qui atteint
+jusqu'à 80,000 lieues, il a donc fallu que cette comète traversât ce
+brasier qui, suivant les prévisions de la science, aurait dû la
+consumer, la volatiliser, l'anéantir... eh bien! elle est sortie de là
+absolument intacte et nullement dérangée dans son cours.
+
+--Les comètes sont, sans doute, de la race des salamandres, murmura
+Gontran.
+
+Le nez de Fédor Sharp s'était démesurément allongé.
+
+Puis l'ex-secrétaire perpétuel leva les bras au ciel et déclara, d'un
+ton rogue, qu'il entendait dégager sa responsabilité de tout ce qui
+allait advenir.
+
+--Il est bien bon, grommela Farenheit; ce n'est pas ma responsabilité
+seulement que je voudrais dégager, c'est moi-même.
+
+--Soyez tranquille, sir Jonathan, fit Fricoulet qui avait entendu la
+réflexion de l'Américain, mon ami Gontran a trouvé un moyen excellent,
+je crois, pour nous mettre à l'abri des rayons solaires.
+
+--Moi! voulut dire le jeune comte.
+
+D'un coup de coude discrètement appliqué dans les côtes, l'ingénieur lui
+imposa silence.
+
+--Nous allons transporter dans l'obus tout ce que contient la sphère,
+puis nous pousserons l'obus sur la surface de l'océan, dans lequel nous
+vous avons repêché, jusqu'à ce que la sonde nous donne une profondeur
+suffisante... ensuite, nous nous enfermerons dans le projectile que
+notre poids fera couler à pic et nous attendrons, ainsi submergés, que
+la comète, après avoir contourné le disque solaire, ait pris le chemin
+de son aphélie.
+
+--C'est fort joli, s'écria Ossipoff, mais nos observations
+astronomiques?
+
+--Ah! pour cela, dit plaisamment l'ingénieur, vous devrez remiser vos
+instruments pendant quelques jours.
+
+[Illustration]
+
+Sharp se croisa les bras.
+
+--Alors, bougonna-t-il, nous serons venus de si loin en pure perte! cela
+n'est pas possible.
+
+--Écoutez donc, fit Gontran en lui mettant la main sur l'épaule, libre à
+vous de ne pas nous suivre et de vous faire volatiliser par le Soleil.
+
+--Une belle mort, pleine de poésie et qui n'est pas ordinaire, ajouta
+Fricoulet en ricanant...
+
+--C'est là un genre de suicide qui n'est pas à la portée de tout le
+monde, déclara froidement sir Jonathan.
+
+--Malheureusement, ajouta l'ingénieur, nous ne pouvons vous laisser
+libre d'agir à votre guise... votre corps nous est utile.
+
+--Utile! balbutia Sharp avec un étranglement dans la gorge!
+
+Il croyait que ses compagnons, revenant sur leur parole, se proposaient
+de le faire périr.
+
+[Illustration]
+
+--Oui, répéta Fricoulet, utile comme poids; à nous six, d'après les
+calculs de M. de Flammermont, nous formons le poids strictement
+nécessaire à l'immersion de l'obus... quelques kilogr. de moins et nous
+n'irions pas à la profondeur nécessaire; vous voyez donc bien que vous
+nous êtes indispensable.
+
+--Et qui plus est, ajouta Séléna en souriant, vous n'avez pas le droit
+de maigrir.
+
+Gontran poussa soudain une légère exclamation.
+
+--Mais, pour sortir de là, comment ferons-nous? car, à un moment donné,
+il nous faudra bien remonter à la surface.
+
+[Illustration]
+
+L'ingénieur eut de la main un geste lui recommandant de ne pas
+s'inquiéter.
+
+--Souhaitons, dit-il, que nous ayons en effet, à remonter à la surface,
+cela prouvera que toute la masse liquide qui doit nous protéger contre
+l'ardeur solaire, aura rempli son devoir jusqu'au bout et ne se sera pas
+évaporée.
+
+--Et la sphère? demanda Farenheit, n'est-il pas à craindre qu'elle ne se
+détériore, élevée à la température du fer rouge, il lui faudra peut-être
+plusieurs mois pour se refroidir, comment ferons-nous alors, pour nous
+en servir?
+
+--Bast! répliqua Ossipoff, du moment que nous avons l'obus!
+
+L'Américain allait répondre que l'obus ne pouvait pas remplacer la
+sphère pour l'usage auquel celle-ci était destinée, mais Fricoulet lui
+cloua la langue d'un coup d'œil impératif.
+
+--Dans la situation où nous nous trouvons, dit-il d'un ton indifférent,
+sait-on jamais si l'on n'aura pas besoin d'aucun des objets que nous
+avons sous la main?... nous emporterons la sphère et nous l'immergerons
+en même temps que nous!
+
+[Illustration]
+
+Le jour même, les Terriens s'occupèrent des moyens à employer pour
+transporter, au bord de la nappe liquide sous laquelle ils voulaient
+s'enfoncer, tout ce qu'il leur importait de conserver.
+
+En quarante-huit heures, ils eurent construit, avec des branchages, une
+sorte de claie sous laquelle, en guise de roues, ils adaptèrent, à
+l'avant et à l'arrière, deux troncs d'arbre à peine équarris.
+
+Des crampons de fer, fixés à la claie, se recourbaient en forme de
+crochet pour pénétrer dans les deux extrémités de ces troncs d'arbre et
+former ainsi une sorte d'essieu autour duquel tournaient ces masses de
+bois.
+
+[Illustration]
+
+La sphère, et tout ce qu'elle contenait, fut chargée sur ce chariot
+primitif, et les cinq hommes s'attelèrent aux cordages de sélénium
+transformés en traits pour la circonstance.
+
+Séléna, à laquelle on proposa de monter sur la voiture improvisée, s'y
+refusa énergiquement, ne voulant pas augmenter encore la fatigue de ses
+amis, étant déjà assez désolée de ne pouvoir leur donner une aide
+quelconque.
+
+[Illustration]
+
+Il fallut trois jours pleins ou plutôt trois nuits,--puisqu'on se
+reposait pendant que le Soleil dardait, sur la comète, ses traits de
+feu,--pour atteindre le but du voyage. Mais, une fois là, les choses
+marchèrent rapidement: en quelques heures, le transbordement du mobilier
+de la sphère dans l'obus fut terminé, et l'obus lui-même, traînant à sa
+remorque la sphère de sélénium, fut mis à l'eau et poussé au large.
+
+Ce ne fut guère qu'à deux lieues environ du rivage que la sonde indiqua
+une profondeur de vingt mètres, profondeur estimée nécessaire pour
+mettre les Terriens à l'abri du rayonnement de la fournaise solaire.
+
+[Illustration]
+
+Grâce à l'ingéniosité de Fricoulet, l'embarquement se fit le plus
+commodément du monde.
+
+L'ingénieur avait eu l'idée de dévisser le hublot pratiqué à la partie
+supérieure de l'obus et qui servait à éclairer l'espèce d'observatoire
+établi dans l'ogive du véhicule.
+
+Séléna qui, ne sachant pas nager, avait navigué assise sur la
+plate-forme de la sphère, n'eut d'autre peine que de passer, au moyen
+d'une planche jetée comme un pont volant, de la plate-forme au hublot.
+
+Après elle, les Terriens montèrent successivement, par une échelle de
+corde, jusqu'à l'ouverture par laquelle ils disparaissaient dans les
+flancs de l'engin.
+
+Quand il ne resta plus que Fricoulet, le bord du hublot affleurait à la
+surface de la nappe liquide, si bien qu'il suffit à l'ingénieur de
+piquer une tête dans l'intérieur de l'obus où il tomba entre les bras de
+Gontran et de Farenheit, pendant qu'Ossipoff et Sharp, prêts à la
+manœuvre, revissaient le hublot.
+
+[Illustration]
+
+Tout cela fut fait si rapidement que c'est à peine si l'on emmagasina
+une vingtaine de litres.
+
+--Ouf! s'écria Fricoulet en enlevant son _respirol_ après avoir tourné
+le robinet à air, les choses ont marché comme sur des roulettes.
+
+--Crois-tu que nous enfonçons? demanda Gontran.
+
+--Pour qu'il n'en fût pas ainsi, il faudrait que tes calculs fussent
+faux, répliqua l'ingénieur, et heureusement, ils sont exacts, comme tu
+peux t'en convaincre.
+
+Par les hublots, en effet, il était facile de constater que l'on
+s'enfonçait et même que la descente s'opérait rapidement.
+
+Quelques minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un léger choc se
+produisit.
+
+--Nous voici arrivés, déclara Ossipoff.
+
+--Singulière station de bains de mer, ne put s'empêcher de dire Gontran;
+durant les fortes chaleurs, nos compatriotes s'en vont planter leur
+tente sur un rivage quelconque, à Trouville, à Dieppe, etc... nous
+autres, plus raffinés, la brise marine ne nous suffit pas... c'est au
+fond de l'eau que nous allons chercher la fraîcheur.
+
+Cette boutade ne trouva pas d'écho.
+
+Ossipoff et Fédor Sharp étaient plongés dans une de ces interminables
+discussions scientifiques qui s'élevait entre eux, au moindre mot, à la
+moindre allusion.
+
+Farenheit, épuisé par les nombreuses fatigues des jours précédents,
+somnolait sur le divan en attendant le repas que Séléna s'occupait à
+préparer.
+
+Quant à Fricoulet, assis dans un coin, il alignait des chiffres.
+
+M. de Flammermont étouffa un bâillement sonore et, n'ayant même pas la
+ressource d'échanger ses idées avec ses compagnons, il se résigna à
+suivre l'exemple de l'Américain, c'est-à-dire à s'endormir.
+
+Il fut réveillé par un bruit de voix irritées:
+
+--Je vous dis que si...
+
+--Je vous dis que non...
+
+--Ce que vous prétendez est absurde.
+
+--Ce que vous soutenez n'a pas le sens commun.
+
+[Illustration]
+
+--Voyez mes calculs...
+
+--Voyez les miens...
+
+Gontran ouvrit les yeux et aperçut, à deux pas de lui, nez à nez, les
+yeux étincelants et la face congestionnée, Ossipoff et Sharp qui
+brandissaient, d'un geste menaçant, leur carnet de notes.
+
+Le jeune homme se leva, et courant à eux:
+
+--Monsieur Sharp, je vous en conjure... mon cher monsieur Ossipoff, je
+vous en supplie... par respect pour vous-même... votre dispute de
+savants...
+
+Peu à peu, il les éloignait l'un de l'autre; puis, quand ils furent hors
+de portée et que son intervention parut les avoir un peu calmés:
+
+--Voyons, dit-il, quel est l'objet de votre discussion?
+
+--La marche de la comète qui nous emporte.
+
+Fricoulet releva la tête.
+
+--Voilà, dit-il, une discussion dont l'objet me paraît bien prématuré...
+car, si la chaleur solaire venait à volatiliser ladite comète...
+
+Ossipoff secoua la tête, en signe d'énergique dénégation.
+
+--Les faits que j'ai signalés tout à l'heure prouvent surabondamment
+qu'il faut repousser cette éventualité.
+
+--Fort bien, bougonna l'ingénieur qui reprit ses calculs.
+
+--Donc, poursuivit Ossipoff, mon excellent collègue, M. Sharp, prétend
+que l'orbite de la comète va couper l'orbe terrestre à une distance
+d'environ deux millions de lieues de notre planète natale.
+
+Fricoulet tressaillit et, quittant sa place, vint se mettre à côté de
+Gontran.
+
+--Et vous, demanda-t-il, que présumez-vous donc, monsieur Ossipoff?
+
+[Illustration]
+
+--Que l'influence du Soleil sur le noyau cométaire se manifestera par
+une déviation de l'orbite vers l'Occident, déviation que j'estime
+environ à six millions de lieues.
+
+Les deux jeunes gens poussèrent une exclamation étouffée, en même temps
+que derrière eux un juron furieux éclatait.
+
+--_By God!_ hurla Farenheit, ce n'est pas encore pour cette fois?
+
+Le vieux savant regarda l'Américain d'un air étonné.
+
+--De quoi s'agit-il donc? demanda-t-il.
+
+Puis, comme si l'attitude embarrassée et déconfite de Gontran et de
+Fricoulet lui eût soudain ouvert l'esprit:
+
+--Eh! s'exclama-t-il, j'y suis... votre longue conversation de l'autre
+soir... la sphère de sélénium que vous avez tenu à conserver, en dépit
+de son inutilité... parbleu! c'est cela même; vous aviez formé le projet
+de gagner la terre en ballon, lorsque la comète vous mettrait à
+proximité...
+
+--Mais nous voulions vous emmener avec nous, monsieur Ossipoff, déclara
+le jeune comte.
+
+--Je n'en doute pas, mon ami, riposta en souriant le vieillard, et je
+vous sais gré de vos bonnes intentions qui, heureusement, se trouvent
+inutiles.
+
+--Heureusement... murmura M. de Flammermont... à votre point de vue
+peut-être... mais au mien et à celui de Séléna, c'est tout différent.
+
+--Bast! répliqua Ossipoff avec indulgence, vous n'en serez que plus
+heureux plus tard... sans compter que vous ne m'avez pas laissé achever;
+car si la perturbation apportée dans la marche de la comète par le
+Soleil nous éloigne de la Terre, par contre, elle nous rapproche de Mars
+à moins de vingt mille kilomètres.
+
+--Voilà précisément ce que je conteste, s'écria Fédor Sharp; il est
+mathématiquement impossible que la distance soit aussi minime...
+autrement, il faudrait que nous passions entre Mars et ses satellites.
+
+--Pardon, répliqua Ossipoff, ce n'est pas de la planète Mars elle-même
+que je voulais parler, mais de son système.
+
+L'expression furieuse du visage de Sharp disparut aussitôt.
+
+--En ce cas, dit-il d'une voix radoucie, vous avez raison... du moment
+que c'est du système de Mars que vous parlez, mes calculs sont d'accord
+avec les vôtres.
+
+Et, avançant la main, il serra celle que lui tendait Ossipoff.
+
+Celui-ci ajouta:
+
+--Heureuse inspiration que vous avez eue, mon cher Gontran, de conserver
+la sphère en l'immergeant avec nous; car, elle nous mettra à même de
+quitter la comète et d'aborder, sinon sur Mars même, du moins sur un de
+ses satellites.
+
+--Je me proposais, répliqua le jeune homme, de la remplir de gaz
+hydrogène.
+
+--Excellente idée; grâce à l'enveloppe métallique du ballon, il nous
+sera possible de conserver indéfiniment notre gaz.
+
+--Mais, cher père, dit alors Séléna, qui écoutait depuis quelques
+instants, le sélénium n'est-il pas trop lourd pour le rôle que vous
+voulez lui faire jouer?
+
+Ce fut Fricoulet qui, prévenant le vieillard, répondit:
+
+--Vous n'avez aucune crainte à concevoir, mademoiselle; la densité du
+métal ne prouve rien, puisque nous sommes sur un monde où la pesanteur
+est de moitié moins intense qu'à la surface de la Terre; en outre,
+Gontran m'a raconté que l'on avait fait en France, il y a de cela
+quelques années, un ballon tout en cuivre.
+
+--Ce n'est pas possible! s'écria la jeune fille.
+
+--Je vous demande pardon, mademoiselle; et même l'aéronaute qui a fait
+cette expérience à Paris,--en 1845, je crois,--n'était pas le premier
+venu.
+
+--C'est Dupuis-Delcourt, n'est-ce pas? demanda Ossipoff.
+
+--Vos souvenirs sont exacts, cher monsieur, et c'est ce précédent qui
+avait donné à Gontran l'idée d'utiliser notre sphère de sélénium, pour
+nous rapatrier. Malheureusement, comme je vous l'ai dit tout à l'heure,
+la comète ne nous porte nullement du côté de la Terre, mais bien du côté
+de Mars ou plutôt de son premier satellite, _Deimos_.
+
+--Va donc pour _Deimos_, dit M. de Flammermont.
+
+Et le jeune homme ajouta _in petto_:
+
+--Ces Martiens, que l'on suppose arrivés au point culminant de la
+civilisation, connaissent peut-être l'institution du mariage... alors,
+oh! Séléna!...
+
+Et, rendu tout joyeux par la perspective d'un prompt dénouement à sa
+situation de sempiternel fiancé, le jeune homme courut à la jeune fille
+et lui baisa les mains avec transport.
+
+Au bout de quinze jours de cette réclusion subaquatique, Ossipoff et
+Fédor Sharp étant tombés d'accord--ce qui ne demanda pas moins de
+quarante-huit heures de discussion acharnée et aigre-douce--pour
+déclarer que la comète courait sur le chemin de son aphélie, les
+Terriens décidèrent de sortir de leur coquille.
+
+Mais cette décision était plus facile à prendre qu'à mettre à exécution;
+car, pour sortir du véhicule, il fallait que celui-ci fût remonté à la
+surface, et, pour ce faire, il fallait nécessairement que son poids fût
+allégé.
+
+--Si vous le voulez bien, dit Farenheit à ses compagnons, c'est moi qui
+vais délester l'obus... je suis bon nageur, et une cinquantaine de
+brasses par dessus la tête ne m'inquiètent aucunement... j'arriverai
+là-haut presqu'en même temps que vous.
+
+Cette proposition fut acceptée; ainsi que l'on avait fait, lorsqu'il
+s'était agi de couler à pic, grâce à l'introduction de Fricoulet dans le
+projectile, Ossipoff et Sharp saisirent le hublot, prêts à le dévisser
+au signal convenu.
+
+Quant à Farenheit, la tête enveloppée de son _respirol_, il se plaça
+juste au-dessous du hublot, les jarrets ployés pour les détendre lorsque
+le hublot découvrirait l'ouverture nécessaire à son passage.
+
+Enfin, Gontran donna le signal, et le hublot, à peine ouvert,
+l'Américain, lancé par une contraction violente des muscles, fila comme
+une flèche.
+
+Puis l'ouverture fut bouchée hermétiquement.
+
+--Hein! s'écria Fricoulet triomphalement, pas une goutte d'eau! je pense
+que voilà une belle manœuvre.
+
+Ossipoff et Sharp se regardaient étonnés.
+
+--Trop belle, à mon avis, murmura le premier des deux savants.
+
+--Trop belle, également au mien, dit à son tour le second; il y a
+là-dessous quelque mystère.
+
+--D'autant plus, s'écria Séléna, que nous ne bougeons pas du tout, c'est
+à croire que sir Jonathan ne pesait pas plus qu'un bonhomme de
+baudruche.
+
+--C'est ma foi vrai! s'exclama Gontran en se précipitant à l'un des
+hublots percés latéralement dans la cloison du véhicule.
+
+À peine y fut-il, qu'il poussa cette exclamation stupéfaite:
+
+--Plus d'eau!
+
+--Plus d'eau! répétèrent comme autant d'échos les voix des Terriens en
+apercevant autour de l'obus, aussi loin que pouvait s'étendre la vue,
+comme un océan de poussière noire qui miroitait à la douce clarté de
+Vénus.
+
+Puis, du même mouvement, tous firent volte-face et se considérèrent d'un
+air ahuri.
+
+--Ah çà! qu'est-ce que cela veut dire? demandèrent ensemble Fédor Sharp
+et Gontran de Flammermont.
+
+--Tout simplement ceci, répliqua Fricoulet, c'est que, suivant nos
+prévisions, la chaleur solaire, à la distance périhélie, a été telle que
+la masse liquide, au-dessous de laquelle nous nous étions immergés,
+s'est volatilisée et que nous reposons actuellement sur le fond même de
+la mer cométaire dont l'évaporation nous a empêchés d'être rôtis.
+
+--Cette explication me paraît être la seule plausible, dit Ossipoff.
+
+--En tout cas, ajouta Séléna, il est certain que nous pouvons sortir
+d'ici à pied sec.
+
+Tout à coup, Fricoulet s'écria:
+
+--Et ce pauvre Farenheit que nous oublions... qu'est-il devenu?
+
+En un clin d'œil, les Terriens eurent endossé leurs _respirols_ et
+ouvrant le _trou d'homme_, s'élancèrent au dehors.
+
+Gontran, qui marchait en tête, pensa trébucher contre le corps de
+Farenheit étendu sur le sol, sans mouvement.
+
+[Illustration]
+
+Avec l'aide de Fricoulet, il le souleva et le transporta dans
+l'intérieur de l'obus; là, on lui enleva son casque et on constata au
+front une profonde entaille par laquelle le sang coulait abondamment.
+
+[Illustration]
+
+--Ce n'est rien, déclara l'ingénieur en appliquant sur la blessure une
+bande de toile imprégnée d'arnica... dans quelques instants, il va
+certainement revenir à lui.
+
+--Mais comment cela a-t-il pu lui arriver? interrogea Séléna.
+
+--De la manière la plus simple du monde; il s'est élancé, par le hublot,
+de toute la force de ses jarrets; mais au lieu de rencontrer la masse
+liquide qui devait le soutenir jusqu'à la surface, il n'a rencontré que
+le vide et il aura piqué une tête sur le fond même de l'océan cométaire.
+
+--C'est cela même, mon cher Fricoulet, balbutia d'une voix un peu
+affaiblie, le blessé qui ouvrait les yeux en ce moment.
+
+Puis se frottant les yeux, il ajouta d'un ton plus énergique:
+
+--_By God!_ quel choc!... j'en ai vu, comme vous dites en France,
+trente-six mille chandelles.
+
+--Allons! fit Gontran en lui tendant un verre de porto, voilà qui va
+vous remettre tout à fait.
+
+D'un trait, l'Américain lampa le contenu du verre; ensuite sautant sur
+ses pieds:
+
+--Maintenant, à l'ouvrage! déclara-t-il.
+
+Chacun remit son _respirol_ et l'on commença immédiatement les
+préparatifs du départ.
+
+On s'en fut chercher, là où on l'avait laissé avant l'immersion, le
+grossier chariot sur lequel on avait amené la sphère de la colline
+mercurienne et on le roula jusqu'au point où avait été immergé l'obus de
+Sharp.
+
+Ensuite, l'obus et la sphère furent chargés sur le chariot, et
+lentement, péniblement, les Terriens reprirent le chemin de leur premier
+campement.
+
+Mais à chaque pas, c'étaient des surprises nouvelles, causées par la
+transformation totale du paysage: là, où quinze jours auparavant ils
+avaient traversé une plaine, il leur fallait maintenant gravir une
+colline; à leur gauche où s'élevait, auparavant, une chaîne de montagnes
+aux pics étincelants, le sol semblait avoir été nivelé comme par la
+hache d'un géant; à droite, au contraire, où le sol, déprimé, se
+creusait en entonnoir, se dressait à présent un pic monstrueux; ici, ils
+avaient dû traverser une sorte de marais fangeux qui, maintenant,
+complètement desséché, était transformé en une profonde fondrière pleine
+d'un poussier noirâtre et aveuglant; là, au contraire, où ils avaient
+précédemment marché à pied sec, avait jailli une source, coulant à
+pleins bords dans un lit tout nouvellement creusé.
+
+--Pourvu, pensa Fricoulet, que notre colline ne se soit pas, elle aussi,
+transformée, volatilisée, évaporée... voilà qui pourrait compliquer
+singulièrement les choses.
+
+Heureusement cette crainte était vaine et lorsqu'ils arrivèrent, après
+dix jours d'efforts insensés, en vue de leur ancien campement, ils
+retrouvèrent tout dans l'état où ils l'avaient laissé; le lit du
+ruisseau, cependant, était à sec et quant aux arbres de la forêt,
+desséchés, calcinés, ils dressaient dans l'espace leurs rameaux noircis
+et dépouillés.
+
+--Parbleu! s'écria Gontran en enlevant enfin son _respirol_, voilà
+encore une farce de son excellence le Soleil... c'est du charbon de bois
+sur pied que voilà.
+
+Dès le lendemain, on se mit à l'ouvrage à l'effet de préparer la sphère
+de sélénium au nouveau rôle auquel on la destinait.
+
+[Illustration]
+
+Pendant que Gontran et Fédor Sharp transformaient le plancher de
+l'ancienne logette en soupape destinée à être adaptée à la partie
+supérieure du ballon métallique, Ossipoff fabriquait, avec une sorte de
+plante qui croissait sur la colline mercurienne, une nacelle, assez
+vaste pour les contenir tous et cependant d'une légèreté surprenante.
+
+De son côté, Fricoulet ne demeurait pas inactif; avec l'aide de
+Farenheit, il construisit un tonneau gigantesque, espèce de foudre d'une
+contenance de 2,000 litres, lequel fut cerclé au moyen de la plante qui
+servait à la fabrication de la nacelle; il fut rempli de minerai de fer
+métallique dont l'ingénieur avait trouvé un gisement non loin de la
+colline sur laquelle les Terriens étaient réfugiés; deux autres
+tonneaux, de dimension moindre, furent également fabriqués et réunis au
+premier par des allonges de toile enduites de gutta-percha; ils devaient
+servir de laveurs du gaz.
+
+[Illustration]
+
+Cela fait, il fallut s'occuper de la fabrication de l'acide sulfurique
+nécessaire à la décomposition du fer.
+
+Tandis que Gontran et Sharp ayant fini leur tâche transformaient en
+citerne étanche une excavation propice, Fricoulet, à l'aide d'un
+insolateur Pifre retrouvé dans l'obus, distillait le liquide étrange
+existant à la surface de la comète; en peu de temps, la citerne fut
+remplie d'eau en quantité suffisante pour que l'on pût s'occuper de la
+fabrication du gaz.
+
+[Illustration]
+
+Non loin de là, Fricoulet, toujours fureteur, avait découvert un
+gisement de schistes pyriteux; il fit griller ces pépites au contact de
+l'air, ce qui lui donna une certaine quantité de sulfate de fer
+cristallisé qu'il introduisit dans des cornues de terre placées sur un
+feu vif et mises en relation avec des ballons de verre...
+
+Sous l'influence de la chaleur, le sulfate de fer se décomposa, l'acide
+sulfurique se condensa dans les ballons et il ne demeura plus, dans les
+cornues, que du colcothar ou _rouge d'Angleterre_, résidu de la
+fabrication.
+
+Un immense baquet de bois, construit de la même façon que le tonneau,
+fut rempli de cet acide et mélangé de deux fois son poids d'eau
+distillée. Après quoi, pour obtenir l'hydrogène, il suffit de mettre ce
+mélange en contact avec le minerai de fer du tonneau.
+
+[Illustration]
+
+Tout ces préparatifs avaient demandé près de deux mois, deux mois de
+travail acharné pendant lesquels, la patience et l'habileté des
+Terriens, plus que leurs forces, furent mises à une rude épreuve, deux
+mois, pendant lesquels les études astronomiques furent laissées de côté
+au point qu'une araignée aurait pu tisser sa toile sur l'objectif de la
+lunette...
+
+Aussi l'étonnement de Gontran fut-il grand, lorsqu'un soir, braquant
+l'instrument sur l'espace, il aperçut sa planète natale avec ses
+continents bizarrement découpés, les taches sombres de ses océans,
+l'apparence blanchâtre de ses neiges polaires et ses volutes de nuages
+s'allongeant dans l'atmosphère. Il poussa un profond soupir.
+
+--Qu'as-tu donc? lui demanda Fricoulet qui s'était approché de lui.
+
+[Illustration]
+
+Alors, étendant d'un geste tragique sa main dans la direction de la
+Terre, M. de Flammermont répondit:
+
+--Hélas! n'est-ce point là que se trouve cet officier municipal devant
+lequel j'aspire à comparaître en compagnie de ma chère Séléna?
+
+L'ingénieur se prit à ricaner.
+
+--Eh! eh! ne trouves-tu pas que l'atmosphère qui entoure la Terre
+affecte les teintes tricolores de l'écharpe dudit officier municipal!...
+c'est le supplice de Tantale.
+
+[Illustration]
+
+Grandeur comparée du Soleil vu de Mercure et vu de la Terre.[7]
+
+Et il ajouta:
+
+--Nous avions déjà «Mignon aspirant au ciel» voici maintenant «Gontran
+aspirant au maire».
+
+Sans doute, l'ingénieur aurait-il continué longtemps de la sorte, s'il
+n'avait été interrompu par la voix d'Ossipoff.
+
+--Monsieur Fricoulet, dit le vieillard, dans quarante-huit heures, il
+faudra nous préparer au départ, combien croyez-vous qu'il faille de
+temps pour l'emmagasinage du gaz dans la sphère?
+
+--Quarante-huit heures, précisément, monsieur Ossipoff, répondit le
+jeune homme, après avoir réfléchi quelques instants.
+
+--Il faudrait alors vous y mettre de suite,... car je vous le répète, le
+moment approche où il nous faudra partir d'ici.
+
+Deux jours après, la sphère, remplie d'hydrogène à l'aide d'une pompe à
+double effet, aspirant l'air atmosphérique et le remplaçant ensuite par
+le gaz, se balançait, au sommet de la colline, contenue dans une sorte
+de résille à larges mailles formée des filins de sélénium qui
+rattachaient primitivement la logette au parachute; à l'extrémité de
+cette résille, la nacelle était fixée, pleine de pierres, pour empêcher
+l'appareil de s'envoler dans l'espace.
+
+Pendant que ses compagnons s'occupaient à emménager dans l'esquif aérien
+tout ce qui leur fallait emporter, Ossipoff, l'œil rivé à sa lunette,
+sondait l'immensité céleste.
+
+[Illustration]
+
+Tout à coup, un clappement de langue impatiente lui échappa, qui attira
+l'attention de Fricoulet.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda l'ingénieur.
+
+--Il y a que Deimos n'est pas là...
+
+[Illustration]
+
+--Fichtre, son papa, le professeur Hall, se serait-il donc trompé en
+croyant le découvrir?... après tout, il se peut parfaitement que Mars
+n'ait point de satellite.
+
+Le vieillard secoua la tête, puis, en fronçant le sourcil:
+
+--Hall a bien vu, répondit-il, et maintenant j'ai la clé du mystère,...
+le satellite que nous cherchons est, en ce moment, à l'autre extrémité
+de son orbite, caché par Mars et éloigné de nous, de plus de 40,000
+kilomètres!
+
+--Mais alors, que faire? demanda Gontran.
+
+Ossipoff demeura pensif.
+
+--Il y aurait bien un moyen, dit-il enfin, ce serait de changer notre
+plan, et au lieu de viser Deimos, de tenter d'aborder Phobos, dont
+quelques milliers de kilomètres, à peine, nous sépareront dans six
+heures,... qu'en pensez-vous, monsieur de Flammermont?
+
+Dans les circonstances graves, le vieillard renonçait aux appellations
+familières qu'il avait coutume d'employer vis-à-vis de son futur gendre.
+
+--Mais, mon cher monsieur, répondit le jeune comte, je ne puis
+qu'approuver cette idée.
+
+--D'autant plus, ajouta Fricoulet, que Phobos n'étant distant de Mars
+que de 6,000 kilomètres, il nous sera plus facile d'enjamber du
+satellite sur la planète.
+
+Sans doute, le vieux savant allait-il se lancer dans quelques
+explications complémentaires, mais le bruit d'une discussion éclatant
+tout à coup, entre Sharp et Farenheit, détourna son attention et celle
+des deux jeunes gens.
+
+Il s'agissait d'un volumineux paquet, enveloppé soigneusement dans de la
+toile, que l'Américain venait d'introduire dans la nacelle et que Sharp
+voulait rejeter au-dehors, attendu, disait-il, qu'il ne se trouvait pas
+sur la liste des objets à emporter.
+
+--_By God!_ grommelait Farenheit, n'ai-je pas, tout comme les autres,
+travaillé à la construction de ce ballon, et n'ai-je pas le droit?...
+
+[Illustration]
+
+--Non, interrompit l'ex-secrétaire perpétuel, vous n'avez pas le droit
+de compromettre le succès de l'expédition par une surcharge inutile.
+
+Le visage de Farenheit devint apoplectique.
+
+--Inutile, répliqua-t-il en grinçant des dents; certes, oui, elle serait
+inutile, cette surcharge, si vous ne m'aviez pas volé, dépouillé, ruiné,
+ainsi que vous l'avez fait.
+
+Sharp s'avança vers lui, les poings levés.
+
+L'Américain se mit en défense.
+
+Ossipoff intervint en ce moment.
+
+--Voyons, dit-il, que se passe-t-il?
+
+--Il se passe, rugit Farenheit, que cette canaille, dont les funestes
+conseils ont dilapidé ma fortune, veut m'empêcher de la reconstituer.
+
+--Comment cela?
+
+--Eh! oui, je viens de mettre dans la nacelle un fragment de carbone
+cristallisé qui, si j'ai la chance de revoir jamais New-York, me
+dédommagera un peu des pertes et des fatigues que j'aurai subies;
+n'est-ce pas équitable?
+
+--Assurément si, mon cher sir Jonathan, répliqua le vieillard, et je ne
+pense pas que quelques livres de plus ou de moins...
+
+Fricoulet, qui venait de jeter un coup d'œil sur le bagage de Farenheit,
+répliqua:
+
+--Mais cela pèse au moins soixante kilos, dit-il.
+
+--En ce cas, reprit Ossipoff, Fédor Sharp à raison; nous ne pouvons
+emporter un poids supplémentaire aussi considérable.
+
+Chose bizarre, l'Américain parut tout à coup se calmer et il murmura:
+
+--Cependant, vos calculs peuvent ne pas être justes... si, par hasard,
+la force ascensionnelle de la sphère était plus grande que vous ne vous
+l'imaginez.
+
+--Tenez, sir Jonathan, dit l'ingénieur, il y a un moyen de tout
+concilier; laissez provisoirement votre rocaille dans la nacelle, avant
+le départ nous expérimenterons la force du ballon, si elle est
+insuffisante, vous sacrifierez vos 60 kilogs... cela vous convient-t-il?
+
+Un sourire singulier plissa les lèvres de l'Américain:
+
+--Cela me convient, grommela-t-il...
+
+Et comme si de rien n'était, il continua le transbordement des bagages.
+
+Bientôt l'emménagement étant fini, il fallut songer à l'embarquement.
+
+Séléna et Gontran s'installèrent les premiers; puis Ossipoff et
+Fricoulet les rejoignirent; après quoi, Farenheit prit, lui aussi, place
+dans la nacelle.
+
+Fédor Sharp avait voulu rester le dernier, afin de vérifier lui-même la
+force du ballon; son inimitié contre l'Américain était telle qu'il
+éprouvait à l'avance une grande joie à la pensée de lui faire jeter par
+dessus bord son quartier de diamant, comme un vulgaire sac de lest.
+
+La sphère de sélénium n'était plus rattachée au sol cométaire que par un
+câble tissé avec la même plante dont avaient été cerclés les tonneaux,
+et elle se balançait légèrement, semblant, par de petites secousses,
+témoigner de son désir de prendre sa liberté.
+
+--Vous voyez! vous voyez! s'écria Farenheit triomphant, j'avais
+raison!... ma surcharge n'empêchera pas le ballon de s'élever.
+
+--Et moi, répliqua narquoisement Fédor Sharp, croyez-vous donc que je
+pèse une plume?
+
+Ce disant, il s'accrochait au rebord de la nacelle dont le fond vint,
+aussitôt, heurter rudement le sol.
+
+--Allons, ricana-t-il en abandonnant la nacelle pour saisir le câble à
+deux mains, il faut sacrifier votre petit milliard--à moins, cependant,
+que vous ne préfériez lui donner votre place et demeurer ici.
+
+--Il y avait encore ceci à quoi tu n'avais pas pensé! rugit l'Américain.
+
+Et, avant qu'on n'eût le temps de s'y opposer, il avait ouvert son
+couteau et tranché, d'un seul coup, le câble qui retenait captive la
+sphère de sélénium.
+
+Le ballon s'éleva rapidement dans les airs, pendant que Fédor Sharp,
+perdant l'équilibre, roulait comme une balle, jusqu'au bas de la colline
+mercurienne.
+
+Un cri d'horreur s'était échappé de la poitrine des voyageurs; même
+Ossipoff se jeta sur Farenheit, les bras levés dans une attitude
+menaçante.
+
+--Malheureux! exclama-t-il.
+
+[Illustration]
+
+L'Américain, les bras croisés et la lèvre souriante, le toisa d'un
+regard railleur:
+
+--Voilà, dit-il, ce qui s'appelle faire d'une pierre deux coups: je
+répare la brèche faite à ma fortune et je satisfais ma vengeance.
+
+--Mais, misérable! hurla le vieillard, j'avais engagé ma parole que le
+passé était oublié.
+
+--Preuve que vous avez une mémoire d'humeur fort commode... au surplus,
+vous n'y avez pas manqué, à votre parole; au besoin, je suis prêt à
+attester, par écrit, que moi seul ai médité et accompli cet exécrable
+forfait.
+
+[Illustration]
+
+Mickhaïl Ossipoff, penché sur le rebord de la nacelle, sondait l'espace
+au-dessous de lui, cherchant, dans l'infini étincelant, le noyau
+cométaire, maintenant à peine perceptible.
+
+Fricoulet regarda Gontran et un sourire sceptique plissa ses lèvres:
+
+--Le pauvre diable! dit-il, et nous qui nous étions engagés à lui
+conserver la vie sauve.
+
+[Illustration]
+
+--Preuve que nous nous étions engagés à la légère, répondit le jeune
+comte, puisque la Providence n'a pas voulu ratifier notre engagement.
+
+En moins d'une demi-heure, on avait franchi près de cent kilomètres;
+perdue dans l'irradiation solaire, la comète était invisible à l'œil nu,
+l'air raréfié de plus en plus avait contraint les voyageurs à revêtir
+leur _respirol_ et l'intensité de la pesanteur allait diminuant
+rapidement.
+
+Lorsque l'horaire d'Ossipoff marqua minuit, on avait franchi environ
+quatre mille kilomètres et la pesanteur était à peu près nulle, si bien
+que les Terriens durent s'attacher à la nacelle pour éviter d'être
+précipités par dessus bord, à leur moindre mouvement.
+
+Soudain, l'appareil sembla pirouetter sur lui-même et, subitement,
+l'aspect du ciel changea.
+
+--Nous venons de pénétrer dans la zone d'attraction martienne! cria
+Ossipoff à Gontran par l'intermédiaire de son parleur.
+
+--Et c'est Phobos, sans doute, que nous apercevons-là, au-dessous de
+nous, répliqua, par le même moyen, M. de Flammermont en désignant, à
+quelques centaines de kilomètres dans l'espace, une petite boule qui
+paraissait enveloppée d'un rayonnement rougeâtre.
+
+Le vieux savant fit de la tête un signe affirmatif et, se suspendant au
+filin métallique qui commandait la soupape, il ouvrit celle-ci toute
+grande, permettant ainsi à une certaine quantité de gaz de s'échapper.
+
+Aussitôt, le ballon alourdi commença à descendre et, avec une rapidité
+vertigineuse, l'astre qu'il s'agissait d'atteindre grandit aux yeux
+émerveillés des Terriens; il semblait qu'ils fussent eux-mêmes immobiles
+dans l'espace et que Phobos se précipitât à leur rencontre.
+
+--Combien de temps pensez-vous que va durer cette descente? demanda M.
+de Flammermont.
+
+Ossipoff jeta un coup d'œil rapide à ses instruments.
+
+--Une heure environ, répliqua-t-il.
+
+[Illustration]
+
+Quelque temps encore, il laissa la soupape entr'ouverte; puis la
+fermant, il fit passer par dessus bord le câble métallique auquel avait
+été fixée, en guise d'ancre, une barre de sélénium contournée en forme
+d'hameçon.
+
+Tout à coup, la nacelle reçut un choc: elle venait de toucher le sol;
+puis, se relevant, le ballon alla retomber à quelques centaines de
+mètres plus loin, pour s'élever de nouveau et retomber une fois encore;
+après quoi, il se mit à glisser sur le flanc, traînant à sa suite la
+nacelle, après laquelle les voyageurs, rudement secoués, se
+cramponnaient de toutes leurs forces.
+
+Enfin, un arrêt brusque et net eut lieu; l'ancre, sans doute, venait de
+mordre et immobilisait la sphère qui, retenue par son câble, se
+balançait à quelques mètres du sol.
+
+Penchés sur le bordage, les Terriens examinaient, avec une curiosité
+anxieuse, la configuration étrange du monde nouveau sur lequel ils
+venaient d'aborder.
+
+[Illustration]
+
+Par une singulière illusion d'optique, il leur semblait que le sol fût
+couvert d'une sorte de résille, aux mailles régulières, assez étroites
+et qui s'étendaient à perte de vue.
+
+--Oh! oh! dit aussitôt Ossipoff à Gontran, nous n'allons pas tarder à
+être renseignés sur un des points les plus intéressants de l'astronomie.
+
+Et, aux regards interrogateurs du jeune homme, il répondit:
+
+--Ce sont des canaux de Mars que je veux parler... peut-être ce que nous
+apercevons là, à nos pieds, va-t-il nous servir d'indice pour résoudre,
+dès à présent, ce curieux problème.
+
+Cependant Fricoulet, aidé de Farenheit, avait lancé au dehors de la
+nacelle l'échelle de corde qui devait servir aux voyageurs à abandonner
+leur véhicule.
+
+L'Américain descendit le premier; puis ce fut le tour de Séléna; après
+quoi, Ossipoff et Gontran enjambèrent eux aussi le bordage pour
+rejoindre leurs compagnons.
+
+Fricoulet s'apprêtait à les suivre, lorsque tout à coup, la sphère que
+le vieux savant n'avait qu'incomplètement débarrassée d'hydrogène et qui
+brusquement venait d'être allégée de la partie la plus considérable de
+son poids, exerça sur son câble une si formidable tension que, l'ancre
+se rompant, elle reprit sa liberté.
+
+[Illustration]
+
+Avant que les Terriens eussent eu le temps de se reconnaître, le ballon
+métallique n'était déjà plus qu'un point dans l'espace.
+
+--Fricoulet! Fricoulet! s'écria M. de Flammermont en agitant
+désespérément ses bras dans la direction où venait de disparaître son
+ami.
+
+Mais la voix du jeune homme ne dépassa pas l'enveloppe de son
+_respirol_.
+
+--Ne craignez rien, dit Ossipoff en lui mettant la main sur l'épaule, ce
+jeune homme, s'il n'est pas très savant, est très courageux; en outre,
+il connaît mieux les ballons que l'astronomie... j'ai idée qu'il s'en
+tirera.
+
+Ensuite, attirant par un geste l'attention de Gontran sur le sol, il lui
+demanda:
+
+--Que pensez-vous de ceci?
+
+Il lui montrait un véritable filet métallique sur lequel ils avaient
+pris pied et dans l'une des mailles duquel le crochet du ballon avait
+mordu.
+
+Que recouvrait ce filet? il était impossible de s'en faire une idée, en
+raison de l'obscurité relative qui régnait sur Phobos; il semblait
+toutefois qu'un brouillard opaque cachât aux yeux des Terriens l'aspect
+du petit monde sur lequel ils venaient d'aborder.
+
+Ossipoff, ne recevant pas de réponse, répéta la même question.
+
+Gontran demeura muet, plongé qu'il était dans de profondes réflexions;
+outre, en effet, que l'accident survenu à Fricoulet le peinait beaucoup,
+il n'était pas sans inquiétude au sujet de la modification qu'allait
+apporter, dans ses relations avec le vieux savant, la disparition subite
+de son inspirateur.
+
+Sans compter que la nacelle avait emporté, avec tous les bagages, le
+bienheureux exemplaire des _Continents célestes_, qui lui avait déjà
+rendu tant de services.
+
+Privé à la fois, et de son souffleur et de son _vade mecum_, M. de
+Flammermont se trouvait dans l'absolue impossibilité de continuer à
+jouer le rôle qu'il avait si intelligemment soutenu depuis plusieurs
+mois.
+
+Lui fallait-il donc, après tant d'épreuves, renoncer à l'espoir de
+devenir jamais le mari de Séléna?
+
+Non, cela ne pouvait être, cela ne serait pas! et il supplia les
+divinités martiennes de lui envoyer une inspiration.
+
+Stupéfait de ce mutisme, Ossipoff lui cria à pleins poumons:
+
+--Êtes-vous sourd?
+
+Gontran secoua la tête négativement et posa l'index sur le point de son
+_respirol_ qui correspondait à sa bouche.
+
+--Muet! s'exclama le vieillard, vous êtes muet?
+
+Et, se retournant vers sa fille:
+
+--Le pauvre garçon! dit-il, quelle exquise sensibilité que la sienne! La
+perte de son ami vient de lui produire un bouleversement tel qu'il en a
+perdu subitement la parole.
+
+La jeune fille se jeta dans les bras de son père; son masque de
+caoutchouc empêchait de voir les larmes qui ruisselaient le long de ses
+joues; mais à sa poitrine, que soulevaient de violents hoquets, il était
+facile de deviner qu'elle sanglotait.
+
+--Va, va, fillette, déclara Ossipoff attendri par cette grande douleur,
+c'est l'émotion du premier moment... avec le temps, cela se remettra.
+
+Soudain, Farenheit qui, jusqu'à présent était demeuré muet et
+silencieux, positivement abasourdi par la perte de son précieux roc de
+diamant, se prit à gesticuler, en agitant les bras d'une façon
+désordonnée.
+
+Ses compagnons coururent à lui et poussèrent des cris d'horreur en
+remarquant que l'Américain avait l'un de ses pieds retenu par des sortes
+de griffes sortant de l'intérieur du filet.
+
+[Illustration]
+
+Ces griffes étaient fixées à l'extrémité de longues ailes membraneuses,
+lesquelles appartenaient, elles-mêmes, à un corps velu, le long duquel
+elles s'étendaient, rattachées à des membres antérieurs et postérieurs,
+ayant, à peu de chose près, la forme des bras et des jambes de l'espèce
+humaine. À un cou assez long, une tête proportionnée était attachée, une
+tête sans poils aucuns et qu'animaient deux yeux glauques, brillants
+entre des paupières sans cils; le nez était long et mobile comme une
+trompe de tapir, la bouche, toute ronde, était ourlée de lèvres fortes
+s'entr'ouvrant sur des mâchoires formidables.
+
+Accroché par ses griffes au filet métallique, cet être étrange et
+horrible avait saisi l'Américain par le bas de la jambe.
+
+Enfin, d'un violent effort, Farenheit se dégagea et, bondissant à vingt
+pieds en l'air, s'en alla retomber à cinquante mètres de là.
+
+--Singulier monde et singuliers habitants, grommela Ossipoff en
+entraînant sa fille, à moitié morte de peur, et suivi de Gontran qui
+n'était qu'à moitié rassuré... ce filet n'est peut-être pas destiné à
+autre chose qu'à transformer Phobos en une immense volière...
+
+[Illustration]
+
+Et il ajouta avec un profond soupir:
+
+--Ô imperfection et inanité de la science humaine! que diraient donc ces
+messieurs de l'observatoire de Paris, s'ils pouvaient apercevoir avec
+leurs télescopes le satellite martien entouré d'une résille comme un
+vulgaire chignon de femme.
+
+--Si vous m'en croyez, déclara Farenheit au vieillard, nous chercherons
+à quitter cette sorte de cage; outre que ces êtres immondes m'inspirent
+un profond dégoût, la marche n'est rien moins que facile et, pour se
+maintenir en équilibre, il faut se livrer à des exercices acrobatiques
+qui n'ont jamais été mon fort.
+
+--Bast! répondit le vieux savant, en ce qui concerne les habitants de ce
+monde, qu'avez-vous à craindre? en raison de notre pesanteur, cent fois
+plus faible qu'à la surface de la Terre, notre force se trouve être six
+cents fois plus grande... d'une chiquenaude vous fracasseriez, comme
+d'un coup de massue, le crâne d'un de ces individus... quant à la
+marche, si vous voulez en faire l'essai, vous verrez qu'un simple appel
+de pied vous transportera comme un oiseau, à quatre kilomètres d'ici...
+tenez, essayez, si vous n'êtes pas convaincu.
+
+L'Américain secoua la tête.
+
+--J'aurais trop peur de vous perdre, répondit-il.
+
+--À un autre point de vue, poursuivit Ossipoff, je ne demande pas mieux
+que de marcher un peu... d'abord, cela nous dégourdira les jambes, et
+puis, je ne serais pas fâché de me faire une idée de ce monde
+microscopique...
+
+--Microscopique! répéta Farenheit.
+
+--Eh! oui; quel autre nom voulez-vous donner à un mondicule qu'il nous
+suffira de dix heures pour connaître dans son entier?
+
+Pendant cinq heures, les Terriens marchèrent avec une vitesse égale, ou
+plutôt avancèrent, par une suite de bonds successifs d'égale hauteur.
+
+Mais soudain, sans transition aucune, la nuit se fit et des ténèbres
+épaisses envahirent Phobos; en même temps, à l'horizon, se leva un astre
+énorme, étincelant, semblable à une lune gigantesque.
+
+--Mars! déclara Ossipoff.
+
+--Phobos a tourné, dit Séléna.
+
+--Non, fillette, répliqua le vieillard, comme tous les satellites,
+Phobos présente toujours la même face à sa planète; c'est nous qui avons
+tourné et qui venons de passer de la face solaire à la face martienne.
+
+--C'est effrayant à voir, s'écria la jeune fille en se voilant la figure
+de ses mains,--on dirait que cette masse va tomber sur nous et nous
+réduire en miettes.
+
+[Illustration]
+
+Le vieux savant sourit doucement et hochant la tête:
+
+--L'impression que tu ressens ne me surprend point, dit-il, et elle
+serait la même pour les habitants de notre planète s'ils voyaient
+soudain le diamètre apparent de la Lune devenir quatre-vingts fois plus
+grand et son volume devenir 6,400 fois plus énorme.
+
+--6,400 fois!
+
+--Oui, c'est là la proportion exacte de Mars par rapport à la Lune...
+c'est pour le coup que sir Jonathan craindrait pour ses chers
+États-Unis.
+
+Enfin, après une heure de route faite au _clair_ de Mars, les voyageurs
+parvinrent en un endroit où le filet métallique semblait se terminer;
+c'était le sommet d'une colline qu'Ossipoff déclara aussitôt avoir une
+centaine de mètres d'élévation et sur laquelle on déclara, à
+l'unanimité, que l'on allait prendre un peu de repos.
+
+--Demain, déclara Ossipoff à Gontran, toujours frappé de mutisme, nous
+continuerons notre chemin, et peut-être aurons-nous des nouvelles de M.
+Fricoulet.
+
+Quelques instants après, en dépit de son inquiétude, M. de Flammermont
+dormait à poings fermés, ce en quoi il était imité par sa chère Séléna
+et par Farenheit.
+
+Quant à Ossipoff, prenant doucement la lunette marine que l'Américain
+portait en sautoir, il la braqua sur le paysage que Mars étalait à ses
+yeux ravis.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+SIX MILLE KILOMÈTRES EN HUIT HEURES
+
+[Illustration]
+
+
+UNE des choses les plus singulières du système céleste et, en même
+temps, des plus remarquables, est la différence qui existe dans la
+marche des deux satellites de Mars autour de leur planète.
+
+Tandis que l'un, _Deimos_, le satellite extérieur, tourne en trente
+heures dix-sept minutes, cinquante-quatre secondes, la planète tourne
+sur elle-même en vingt-quatre heures, trente-sept minutes, vingt-trois
+secondes; il s'ensuit que ce satellite paraît marcher très lentement de
+l'est à l'ouest dans le ciel de Mars. Si la durée de sa révolution était
+égale à la durée de rotation de Mars, il serait constamment visible pour
+les habitants du même hémisphère, et inconnu des habitants de
+l'hémisphère opposé.
+
+La différence entre cette révolution et cette rotation étant de cinq
+heures quarante-une minutes, il en résulte que _Deimos_ semble accomplir
+en cent trente-une heures, soit cinq jours martiens, son circuit autour
+du ciel de Mars; si donc, les habitants de cette planète ont, à l'instar
+de leurs frères terrestres, un calendrier réglé d'après la période
+d'évolution de leur satellite, les mois n'ont pas plus de cinq jours, ce
+qui, pour une année de 668 jours martiens, fait un total de 133 mois.
+
+Dans de toutes autres conditions s'opère la révolution de _Phobos_, le
+satellite le plus proche qui, tournant de l'ouest à l'est, accomplit son
+cycle entier dans l'espace de sept heures trente-neuf minutes; de la
+différence de ce mouvement avec celui dont Mars est animé pour tourner
+sur lui-même, dans le même sens en 24 heures 37 minutes, il résulte que
+ce satellite se lève à l'occident et se couche à l'orient après avoir
+traversé le ciel martien avec une vitesse correspondant à la différence
+des deux mouvements, c'est-à-dire en onze heures environ. C'est là un
+exemple unique dans le système du monde.
+
+Cette condition spéciale de révolution était particulièrement favorable
+à l'examen que Mickhaïl Ossipoff voulait faire de Mars; emporté par
+Phobos comme par un coursier céleste lancé au galop, il courait tout
+autour de ce monde nouveau pour lui, dont les faces défilaient peu à peu
+à ses yeux ravis.
+
+Le jour se levait sur la partie du continent Huygens que baigne la mer
+Huggins et le satellite, devançant, dans sa course rapide, la planète
+plus lente en sa rotation, suivait l'astre du jour.
+
+Comme s'il eut été en ballon, le vieux savant planait au-dessus des
+océans bizarrement découpés au milieu de continents jaunâtres, zébrés en
+tous sens par de nombreux courants se coupant dans toutes les
+directions. Vers la partie équatoriale, les continents Herschell et
+Copernic lui apparurent nettement; puis au nord, les Terres de Fontana,
+de Laplace et de Le Verrier; au sud les îles de Green, Jacob, Cassini,
+de Rosse, de Secchi et l'isthme de Niester rattachant la terre de Hall à
+celle de Green.
+
+Sombres, au milieu des continents plus clairs, baignant les côtes
+équatoriales, s'étendaient l'océan Newton et les mers Maraldi et
+Flammarion.
+
+Ensuite, ce fut l'étrange mer du Sablier qui, après avoir circulé par de
+bizarres contours entre les continents Herschell et Copernic, se reliait
+aux mers Delambre et Beer.
+
+Enfin, brillant sous le soleil, d'un admirable éclat, la tache blanche
+des neiges polaires s'étendait du cinquantième degré, presque de la
+pointe de la terre Le Verrier, jusqu'au pôle austral.
+
+Et, durant de longues heures, le savant demeura immobile, la poitrine
+étrangement angoissée, les regards fixés dans une sorte d'hypnotisme,
+sur ce monde aperçu par lui, de l'observatoire de Poulkowa, à une
+distance de 19 millions de lieues et dont maintenant quelques milliers
+de kilomètres à peine le séparaient.
+
+Il vit successivement apparaître et disparaître à l'occident oriental,
+l'océan Kepler avec le golfe de Kaiser et la curieuse baie du Méridien
+si bizarrement découpée par les eaux; puis ce furent les continents de
+Galilée et de Huygens, baignés au sud par la mer Schiaparelli, et au
+nord par la mer Oudemans.
+
+À ce moment, Phobos, entraîné par sa rotation, présenta au Soleil la
+face sur laquelle les Terriens s'étaient arrêtés, et brusquement, sans
+transition, le jour se fit.
+
+Mickhaïl Ossipoff poussa un soupir de regret d'être ainsi arraché à ses
+études contemplatives; puis il se redressa et seulement alors, le
+souvenir de ses compagnons lui revint.
+
+[Illustration]
+
+Il tourna les regards vers eux; étendus à terre dans la même position où
+le sommeil les avait surpris quelques heures auparavant, ils dormaient
+toujours.
+
+Un moment, il hésita à les éveiller; eux n'avaient pas, comme lui, pour
+oublier leurs fatigues, la passion scientifique qui dévorait tout son
+être, ils étaient brisés.
+
+Mais il songea à Fricoulet, à Fricoulet qui, peut-être, avec sa
+connaissance de la navigation aérienne, avait réussi à atterrir sur le
+monde qui les portait, et à la recherche duquel il fallait se lancer au
+plus tôt.
+
+Il s'approcha de Farenheit qui se trouvait être le plus près de lui et,
+appliquant son parleur à l'ouverture du casque du dormeur:
+
+--Ohé! cria-t-il, debout.
+
+Cet appel résonna dans le casque de sélénium avec un bruit terrible, si
+terrible même que l'Américain, épouvanté, se dressa d'un bond, mais ce
+même bond, en vertu du peu de pesanteur de son individu, le lança à un
+millier de mètres dans l'espace.
+
+--_By God!_ grommela le citoyen des États-Unis en apercevant au-dessous
+de lui ses compagnons qui lui semblaient réduits de moitié, je suis un
+homme perdu ou tout au moins bien endommagé.
+
+[Illustration]
+
+Et, instinctivement, il ferma les yeux pour ne point assister à sa
+chute.
+
+Mais, à sa grande surprise, plusieurs secondes se passèrent, puis une...
+deux... trois... quatre minutes, et aucun point de contact n'avait
+encore eu lieu entre Phobos et lui.
+
+Alors, il se risqua à ouvrir les yeux.
+
+Quelle ne fut pas sa stupéfaction, son ahurissement, en constatant qu'il
+était encore distant du sol d'une dizaine de mètres au moins, et qu'il
+descendait avec la même rapidité qu'une plume abandonnée dans l'espace.
+
+Au-dessous de lui, Mickhaïl Ossipoff, Séléna et Gontran agitaient
+désespérément les bras.
+
+[Illustration]
+
+Enfin, avec une lenteur qui ne manquait pas de majesté, l'Américain
+arriva à leur portée et fut aussitôt happé au pied par le comte de
+Flammermont, impatient de reprendre possession de son compagnon de
+voyage.
+
+Aussitôt, Ossipoff lui fit signe qu'il voulait se mettre en
+communication avec lui.
+
+Quand les deux parleurs furent ajustés:
+
+--Hein! s'écria victorieusement le vieillard, sir Jonathan vient de nous
+donner la preuve que Proctor avait pronostiqué juste en ce qui concerne
+les satellites de Mars.
+
+Gontran sentit un léger frisson lui courir le long de l'épine dorsale, à
+la pensée qu'il allait peut-être prendre fantaisie à Ossipoff d'engager
+une discussion astronomique, et il ouvrait déjà la bouche pour répondre
+par un «Ah!» non compromettant, lorsqu'il se souvint tout à coup du
+mutisme dont sa prudence lui avait suggéré, la veille, l'idée de se
+déclarer affligé.
+
+Il retint donc l'interjection prête à s'échapper de ses lèvres et se
+contenta d'esquisser, avec la tête, un geste vague, qui pouvait passer
+pour une affirmation aussi bien que pour une dénégation.
+
+Mais, Ossipoff, qui avait la science expansive, continua:
+
+--Se basant sur ce que le diamètre de Phobos pourrait être, au maximum,
+de 32 kilomètres, c'est-à-dire atteindre le centième du diamètre
+lunaire, l'astronome anglais a établi que la surface de Phobos devait
+être à celle de la Lune comme un est à dix mille, et que son volume,
+comparativement à celui du satellite de la Terre, devait être dans la
+proportion de 1/1,000,000.
+
+[Illustration]
+
+Grandeurs comparées de la Terre, Mars, Mercure et la Lune
+
+Il se tut un moment, puis ajouta:
+
+--Vous voyez tout de suite les conséquences, n'est-ce pas; l'intensité
+de la pesanteur à la surface d'un monde étant proportionnelle à sa masse
+et à sa densité, comme Proctor prend la Lune pour terme de comparaison,
+en ce qui concerne le volume de Phobos, il ne nous est pas interdit de
+l'imiter pour la masse et pour la densité... il s'ensuit donc que
+l'intensité de la pesanteur est ici cent fois plus faible qu'à la
+surface de la Lune, ou six cents fois plus faible qu'à la surface de la
+Terre... avez-vous saisi?
+
+Gontran inclina affirmativement la tête à plusieurs reprises.
+
+--Voilà pourquoi, dit Ossipoff en terminant, sir Jonathan, dont le poids
+terrestre est de 74 kilos, ne pèse plus ici que 115 grammes, ce qui lui
+a permis de s'élever, ainsi qu'il vient de le faire, d'un simple appel
+du pied...
+
+Sans doute, le vieillard, prenant ce fait pour point de
+départ, allait-il se lancer dans une de ces dissertations
+philosophico-astronomiques dont il était coutumier, lorsqu'une main, se
+posant sur son épaule, le fit se retourner.
+
+[Illustration]
+
+Il se trouva nez à nez avec Farenheit qui, se mettant aussitôt en
+communication avec lui, demanda d'un ton bougon:
+
+--Et maintenant, qu'allons-nous faire?
+
+--Continuer notre exploration; nous ne pouvons songer à abandonner
+Phobos avant d'avoir fait tout ce qui est en notre pouvoir pour
+retrouver M. Fricoulet,... ne pensez-vous pas comme moi, sir Jonathan?
+
+--Pouvez-vous me poser une semblable question? répliqua l'Américain; non
+seulement l'humanité nous fait un devoir de cette recherche, mais encore
+notre intérêt propre.
+
+Se méprenant au sens de ces paroles, Ossipoff haussa les épaules, et,
+d'un ton méprisant, répondit:
+
+--À ce point de vue-là, vous n'avez rien à craindre et, pour notre
+intérêt personnel, il est cent fois préférable que la Providence nous
+ait séparés de M. Fricoulet et nous ait laissé Gontran, dont la science
+et l'ingéniosité nous ont plusieurs fois tirés d'embarras... Charmant
+garçon, peut-être, M. Fricoulet; mais c'est la cinquième roue d'un
+carrosse...
+
+Farenheit secoua la tête.
+
+--Vous ne m'avez pas compris; je voulais dire qu'en retrouvant
+l'ingénieur, nous retrouverons en même temps le garde-manger. Or, je ne
+sais si votre estomac est muet, mais le mien réclame ses droits avec une
+énergie sans pareille, _By God!_ seize heures sans manger!
+
+Le vieillard se frappa le front avec désespoir.
+
+--Ma pauvre Séléna! murmura-t-il...
+
+Puis, à l'Américain:
+
+--En route! dit-il, il nous faut marcher jusqu'à ce que notre provision
+d'air soit épuisée... la Providence, qui, jusqu'à présent, ne nous a
+point abandonnés, veillera encore sur nous, espérons-le, et nous fera
+retrouver M. Fricoulet avant qu'il soit trop tard.
+
+Sur ces mots, il assujettit son _respirol_ et donna le signal du départ.
+
+En quelques bonds, ils descendirent le flanc de la colline sur le sommet
+de laquelle ils avaient passé la nuit, et se trouvèrent dans une plaine
+d'aspect étrange.
+
+Aussi loin que portait la vue, s'étendaient des champs immenses,
+fouillés et retournés de fond en comble, formant de ci de là des
+monticules de douze à quinze mètres de hauteur; on eût dit, mais dans de
+gigantesques proportions, de ces terrains vagues où, dans la banlieue
+des grandes villes, viennent se déverser les détritus de toutes sortes.
+
+Mais tout était désert, stérile, inculte; ni végétaux ni animaux; un
+silence profond, sinistre, implacable, couvrait de son aile lourde et
+terrifiante ces plaines bouleversées.
+
+Pendant plusieurs heures, les Terriens se débattirent au milieu de ce
+chaos inextricable; leurs forces, cependant, s'épuisèrent, en même temps
+que la faim, la soif surtout, les torturaient épouvantablement, et que,
+dans leurs poumons essoufflés, un air rare et vicié apportait, non plus
+la vie, mais l'asphyxie.
+
+Suspendue au bras de Gontran, Séléna se traînait avec peine à la suite
+de son père qui semblait ne se ressentir aucunement des souffrances
+endurées par ses compagnons, et marchait en avant d'un pas allègre;
+fermant la marche, trébuchant à chaque pas, et ne cessant de maugréer,
+s'avançait Jonathan Farenheit.
+
+[Illustration]
+
+Enfin, on sortit de ce pays dévasté et désolant, et la marche devint
+moins pénible.
+
+Soudain, Gontran poussa un cri de terreur et s'arrêta; la main de Séléna
+venait d'abandonner le bras auquel elle se soutenait, et la jeune fille,
+glissant à terre, demeurait étendue, sans mouvements.
+
+[Illustration]
+
+Affolé, M. de Flammermont tomba à genoux et, dévissant en toute hâte
+l'appareil de sélénium qui l'emprisonnait, aperçut alors son visage pâle
+et décoloré, ses paupières closes dont les longs cils mettaient une
+ombre sur la joue, ses lèvres blêmies et ses fines narines, immobiles
+maintenant et aux contours légèrement noircis par un commencement
+d'asphyxie.
+
+--Séléna! gémit-il, Séléna!!
+
+Mais ce tendre appel se brisa contre les parois de son casque de
+sélénium; en même temps, un voile épais lui passa devant les yeux et,
+dans un incroyable effort, pour aspirer les dernières bouffées d'air
+respirable, ses poumons se dilatèrent, mais en vain.
+
+La provision était épuisée; le soufflet respiratoire se tendit, se
+referma, se tendit de nouveau; son visage se contracta, ses doigts se
+crispèrent sur le sol, dans un geste d'agonie, puis il se renversa en
+arrière, ayant encore, même aux approches de la mort, la pensée suprême
+de saisir les mains de sa fiancée et de les serrer sur sa poitrine.
+
+[Illustration]
+
+--_By God!_ grommela Farenheit qui s'était attardé à l'arrière de la
+petite troupe et qui, en quelques bonds, arriva près des deux jeunes
+gens, morts! ils sont morts!
+
+Et, sans songer à son _respirol_ qui étouffait le son de sa voix, il se
+remit à appeler à pleins poumons, Mickhaïl Ossipoff qui, tranquillement,
+insouciant de ce qui se passait derrière son dos, continuait son chemin.
+
+Partagé entre le désir de prévenir le vieillard et une répugnance bien
+compréhensible à laisser seuls Gontran et Séléna, l'Américain demeurait
+là, hésitant, auprès des deux corps étendus à ses pieds, lorsque soudain
+il vit Mickhaïl Ossipoff s'arrêter, chanceler en portant ses mains à son
+front, puis battre l'air de ses bras et tournoyer plusieurs fois sur
+lui-même pour, finalement, tomber à la renverse.
+
+Farenheit crut qu'il allait devenir fou, saisi brusquement par le
+sentiment de l'épouvantable solitude en laquelle il se trouvait, sur ce
+monde inconnu, entre les cadavres de ses compagnons; dans un mouvement
+de désespoir, il leva les yeux vers l'espace pour implorer la
+miséricorde divine et, comme une réponse à sa prière, un point noir
+apparut à l'Orient, grossissant à vue d'œil et semblant se diriger vers
+Phobos.
+
+--Mon Dieu! murmura l'Américain, le cœur serré par une inexprimable
+angoisse, serait-ce un secours que votre générosité et votre bonté nous
+envoient!...
+
+Comme il achevait ces mots, il éprouva à respirer une incroyable
+difficulté et une sorte de sifflement se produisit dans ses poumons qui
+se dilataient à vide.
+
+--_By God!_ pensa-t-il, voilà de quoi ces malheureux sont morts; voilà
+de quoi je vais mourir moi-même... faute d'air.
+
+[Illustration]
+
+Il reporta ses regards vers le point noir et ses yeux, qu'un léger
+brouillard obscurcissait déjà, crurent distinguer, au milieu de
+l'irradiation solaire, un appareil étrange se mouvant dans l'espace avec
+une rapidité magique.
+
+--Pourvu qu'on nous aperçoive! murmura-t-il... de quelques minutes de
+retard peut dépendre notre vie à tous les quatre.
+
+Et alors, une idée lui vint, à lui qui n'en avait guère d'habitude, mais
+l'instinct de la conservation fit la lumière dans son épaisse cervelle
+de marchand de suif.
+
+Rapidement, il déboutonna son vêtement et déroula une large et longue
+ceinture de flanelle qui lui entourait le corps, à la manière de nos
+zouaves; seulement, par une originalité qui ne pouvait venir qu'à un
+homme rempli, comme Farenheit, du sentiment patriotique poussé à
+outrance, cette ceinture était de couleur bleue, toute parsemée
+d'étoiles, ainsi que le pavillon des États-Unis.
+
+[Illustration]
+
+Il agita désespérément, à bout de bras, cette manière de drapeau,
+épuisant, dans ce dernier effort, les quelques forces que lui laissait
+l'asphyxie.
+
+Puis, comme par un éclair, son esprit fut illuminé; il venait de se
+souvenir soudain de l'aventure qui lui était survenue, quelques heures
+auparavant, en vertu de son incroyable légèreté; il ploya les jarrets,
+et mettant à les détendre tout ce qui lui restait d'énergie et de
+courage, il s'élança dans l'espace, semblable à une flèche, traînant
+après lui sa longue ceinture.
+
+Dans le peu de lucidité que lui laissait son épouvantable agonie, il
+avait pensé de la sorte, non pas à atteindre le point sauveur qui
+s'avançait vers Phobos... mais tout au moins se faire apercevoir plus
+facilement de lui.
+
+Avait-il calculé juste? C'est ce dont il ne put se rendre compte; car,
+tout à coup, vaincu dans sa lutte contre l'asphyxie, ayant épuisé
+jusqu'à la dernière parcelle d'air contenue dans son _respirol_, il
+ferma les yeux, ouvrit la bouche toute grande, dans une aspiration
+suprême; puis ses membres convulsés se raidirent dans une immobilité de
+mort.
+
+Et le corps de Jonathan Farenheit, roulé dans les plis de la ceinture
+étoilée, comme en un linceul, commença sa chute lente et presque
+insensible sur Phobos.
+
+[Illustration]
+
+--_By God!_ grommela l'Américain en se dressant sur son séant et en se
+frottant énergiquement les yeux, quel mauvais rêve je viens de faire!
+
+--Un mauvais rêve!... pas le moins du monde, mon cher sir Jonathan, vous
+avez bel et bien manqué de passer l'arme à gauche.
+
+Au son de cette voix, Farenheit tressaillit et se frotta les yeux de
+plus belle.
+
+--Alors! exclama-t-il, c'est maintenant que je rêve... car, du diable!
+si ce n'est pas la voix de M. Fricoulet que je crois entendre.
+
+--Ne croyez pas, ne croyez pas... mais soyez certain, mon cher sir
+Jonathan... car c'est bien M. Fricoulet en chair et en os qui vous
+parle.
+
+Ce disant, l'ingénieur souriant gouailleusement, suivant son habitude,
+serrait énergiquement les mains de Farenheit.
+
+Celui-ci sauta à bas du siège sur lequel il était étendu, et considérant
+le jeune homme avec des yeux pleins d'ahurissement:
+
+--C'est ma foi vrai! murmura-t-il comme s'il avait besoin du témoignage
+de ses yeux pour croire aux paroles de l'ingénieur.
+
+Puis, après un moment de stupeur, hébété, l'Américain promena ses
+regards autour de lui et son visage refléta l'étonnement le plus
+profond.
+
+--Mais où suis-je donc? fit-il.
+
+--Dans un appareil appartenant à MM. les Martiens.
+
+--Mais alors, le point noir que j'avais aperçu dans l'espace...
+
+--Le point noir, c'était moi qui accourais à votre secours et qui, grâce
+à votre ingénieuse idée, n'ai point eu besoin de me livrer à des
+recherches longues et dangereuses pour vous retrouver.
+
+Les traits de Farenheit s'assombrirent, et avec un soucieux froncement
+de sourcils il demanda:
+
+--Mais les autres!... que sont-ils devenus?... Êtes-vous arrivé, comme
+pour moi, à les rappeler à la vie?
+
+En posant cette question, la voix de l'Américain avait un léger
+tremblement.
+
+--Me verriez-vous de si joyeuse humeur, sir Jonathan, répondit Fricoulet
+d'un ton un peu sec, s'il était arrivé quoi que ce fût à nos amis...
+
+Étendant la main vers un coin sombre qui avait échappé aux
+investigations de l'Américain:
+
+--Voici déjà M. de Flammermont, dit-il; il se repose en ce moment, car
+il a, plus que les autres, souffert de cette crise, et même j'ai eu bien
+peur de ne pouvoir le rappeler à la vie... Heureusement, grâce à son
+énergique constitution, je l'ai arraché au sombre royaume de Pluton.
+
+--M. Ossipoff et sa fille?...
+
+--Ils sont dans une pièce voisine où il faut même que j'aille leur
+rendre visite.
+
+--Je vous accompagne, si vous le permettez.
+
+--Malheureusement, je ne vous le permets pas... vous êtes très fatigué
+d'abord et un petit somme vous fera grand bien; ensuite, forcé de
+m'absenter, je ne veux pas laisser Gontran tout seul...
+
+L'Américain étouffa un bâillement formidable.
+
+--_By God!_ murmura-t-il, j'ai une faim de tous les diables!
+
+Fricoulet alla à une tablette sur laquelle était posé un petit flacon
+qu'il prit et qu'il déboucha.
+
+--Tenez, fit-il en le tendant ensuite à Farenheit, buvez une gorgée de
+ceci, mais une gorgée seulement, autrement, vous pourriez vous donner
+une indigestion.
+
+L'Américain crut que l'ingénieur voulait rire; mais l'ingénieur parlait
+fort sérieusement et il ajouta:
+
+--C'est sous la forme liquide que les Martiens absorbent la substance
+nécessaire à l'entretien de leurs forces musculaires... Ceci est le
+produit quintessencié, élevé à la dernière puissance, d'un des aliments
+en usage sur la Planète.
+
+Farenheit considérait d'un œil méfiant le flacon qu'il tenait à la main.
+
+[Illustration]
+
+--Ces gens-là ne sont donc pas gourmands? demanda-t-il; car, par ce
+système, ils se privent d'un des plus grands plaisirs qui soient à la
+surface de notre monde, le plaisir de la table.
+
+Fricoulet secoua la tête:
+
+--Ces gens-là n'ont qu'une passion, mais une passion folle, désordonnée,
+poussée jusqu'à ses dernières limites: la curiosité. Arracher à la
+Nature le plus grand nombre possible de secrets, voilà le but vers
+lequel, de génération en génération, depuis des siècles, tendent leurs
+efforts.
+
+Il eut un petit rire moqueur et poursuivit:
+
+--Ah! sir Jonathan, combien, malgré tout votre sens pratique de la vie,
+vous vous trouvez distancé par ces gens-là et comme votre fameuse
+devise: _Time is money_ est rococo à côté de la leur! c'est-à-dire que,
+comparativement aux Martiens, le Yankee le plus agile, le plus
+travailleur, le plus remuant, n'est qu'un loir... un escargot.
+
+[Illustration]
+
+--Permettez! permettez!
+
+--Pour eux, le temps est si précieux que c'est à peine s'ils se
+reposent; quant aux repas, ils les suppriment, les remplaçant par ce que
+vous tenez à la main: le temps de déboucher le flacon, de lever le coude
+et tout est dit... Même, pour aller plus vite, ils ont quintessencié le
+liquide... jugez un peu.
+
+L'Américain ne disait plus rien; il était convaincu et, au fond, un peu
+humilié; l'activité des citoyens des États-Unis était dépassée.
+
+Il porta le flacon à ses lèvres, avala, en faisant la grimace, une
+gorgée de son contenu et le rendit à Fricoulet.
+
+--Je le mets ici, dit l'ingénieur en le replaçant sur la tablette; si
+Gontran se réveillait avant mon retour, vous lui feriez avaler de cela,
+car lui aussi doit avoir de prodigieux tiraillements d'estomac.
+
+[Illustration]
+
+Sur ce, le jeune homme se dirigea vers l'extrémité de la pièce, souleva
+la tenture et se trouva nez à nez avec Mickhaïl Ossipoff.
+
+Le vieillard lui demanda aussitôt avec inquiétude:
+
+--Et M. de Flammermont?
+
+--N'ayez aucune crainte, il se repose; mais, je ne vois pas Mlle Séléna?
+
+--Me voici, dit la jeune fille en apparaissant.
+
+Puis, portant ses mains à sa poitrine, avec une contraction douloureuse
+du visage:
+
+[Illustration]
+
+--Mon Dieu! gémit-elle, mon Dieu! que j'ai faim!
+
+L'ingénieur hocha la tête d'un air entendu et, comme il avait fait pour
+Farenheit, fit boire à Séléna et à son père une gorgée du contenu d'un
+flacon qu'il tira de sa poche.
+
+--Maintenant que vous voici sustentés, dit-il...
+
+Ossipoff ne le laissa pas continuer.
+
+--Avant toutes choses, fit-il, apprenez-moi où nous sommes.
+
+--Sur le ballon national qui fait le service entre Mars et ses
+satellites.
+
+Le vieillard eut un haut-le-corps de stupéfaction.
+
+--Ça! dit-il, ça! un ballon... mais je ne vois rien qui y ressemble.
+
+L'ingénieur sourit et, tirant son carnet, crayonna rapidement, sur une
+page blanche, un croquis qu'il mit sous les yeux d'Ossipoff.
+
+[Illustration]
+
+Le visage du vieux savant reflétait l'ébahissement le plus profond.
+
+--Certes, déclara Fricoulet, voilà un appareil qui vous produit le même
+effet qu'il m'a produit tout d'abord: cette espèce de grand cylindre
+détruit toutes les idées de navigation aérienne que nous avons sur
+terre... et cependant rappelez-vous ces nombreux modèles affectant la
+forme d'un cigare, que vous avez pu voir aux différentes expositions; il
+y avait entre eux et l'appareil qui nous emporte quelque analogie.
+
+--C'est bien possible, murmura Ossipoff.
+
+--Je reprends mon explication, dit l'ingénieur: ce cylindre que vous
+voyez là et qui m'a paru être fait d'une sorte d'étoffe métallique, ne
+mesure pas moins de cent soixante mètres de long sur douze mètres de
+diamètre; il est traversé, de part en part, dans le sens de la longueur,
+par un tube dans lequel se trouve un axe autour duquel l'appareil,
+actionné par un moteur électrique placé dans la nacelle, tourne à raison
+de quatre à cinq tours par seconde: ce que vous voyez là, à la surface
+extérieure de l'appareil, est une hélice de vingt-cinq mètres de
+diamètre, faisant trois tours complets, ce qui lui donne un pas de
+cinquante mètres. Il s'ensuit que l'appareil avance de deux cents mètres
+à la seconde, soit, en moyenne, de sept cents kilomètres à l'heure.
+
+Mickhaïl Ossipoff était littéralement abasourdi et comme hypnotisé par
+le dessin de Fricoulet.
+
+Séléna, que son ignorance mettait à l'abri des trop grands étonnements
+et qui, du reste, était blasée sur l'extraordinaire, demanda à
+l'ingénieur:
+
+--Alors, nous avons quitté Phobos?
+
+--Oui, mademoiselle, depuis trois heures environ; en sorte que, dans
+cinq heures, nous arriverons à Mars.
+
+La jeune fille frappa des mains.
+
+--Nous avons quitté Phobos!... quelle chance!... nous ne risquons plus
+de voir ces êtres épouvantables.
+
+Puis, s'interrompant brusquement:
+
+--C'est vrai, dit-elle à Fricoulet, vous ne pouvez comprendre, vous
+n'avez pas vu... Figurez-vous que nous avons abordé, non sur le sol même
+du satellite, mais sur une sorte de cage gigantesque dans laquelle des
+monstres hideux étaient enfermés.
+
+[Illustration]
+
+L'ingénieur se mit à rire.
+
+--Oui, oui, répondit-il; je sais ce que c'est, ou du moins, je le crois;
+si j'ai bien compris ce qui m'a été expliqué, Phobos ne serait autre
+chose qu'une colonie pénitentiaire, sorte de bagne céleste, où les
+Martiens relèguent ceux d'entre eux que leurs vices rendent d'une
+société dangereuse.
+
+--Mais, ce filet, quelle est son utilité?
+
+--D'empêcher les prisonniers de s'envoler jusqu'à la planète. Étant
+munis d'ailes, cela ne leur serait peut-être pas impossible.
+
+--Alors! s'écria Séléna dont les mains se croisèrent dans un geste
+d'épouvante, ces monstres ailés, à l'aspect sinistre, ce sont les
+Martiens?
+
+--Oui, et en dépit du dégoût et de la terreur qu'ils paraissent vous
+inspirer, mademoiselle, ces monstres me paraissent arrivés à un degré de
+perfection bien supérieur à celui de notre monde. Vous ne tarderez pas,
+d'ailleurs, à en avoir la preuve. Maintenant, il est probable que les
+types aperçus par vous, à travers le grillage, sont le résumé de toutes
+les laideurs morales et physiques de ce globe.
+
+--Mais comment peuvent-ils vivre dans un air aussi raréfié, poursuivit
+la jeune fille? sans votre arrivée miraculeuse, c'en était fait de nous.
+
+--Votre raisonnement pourrait être faux, mademoiselle; en ce sens que
+les poumons de ces gens-là n'ont sans doute pas les mêmes exigences que
+les nôtres; d'un autre côté, il se peut parfaitement qu'on les relègue à
+Phobos, précisément à cause de la raréfaction de l'air, afin de leur
+enlever, insensiblement et sans souffrances, toute force musculaire.
+C'est un supplice comme un autre que cette asphyxie qui rend les forçats
+apathiques et sans énergie.
+
+--Mon cher monsieur Fricoulet, dit en ce moment Ossipoff, serait-il
+possible de visiter ce véhicule?
+
+--Assurément! mais, pour cela, munissez-vous de vos _respirols_.
+
+--Eh! quoi! fit Séléna, il faut nous emprisonner de nouveau dans ce
+casque?
+
+--Sans doute; mais, cette fois, il n'y a plus aucune crainte à avoir,
+car nous avons ici notre provision d'oxygène solidifié; et puis, en
+quelques minutes, la curiosité de votre père sera satisfaite...
+
+Ils allaient visser leur appareil; l'ingénieur ajouta:
+
+--Une dernière recommandation: soyez le plus sobre possible de
+mouvements, car le moindre geste un peu exagéré vous jetterait par
+dessus bord et, cette fois, vous seriez irrémissiblement perdus.
+
+Sur ces mots, il gravit une petite échelle, suivi d'Ossipoff et de
+Séléna et, quelques instants après, tous les trois se trouvaient debout
+sur une sorte de pont servant de toiture au logement dont ils sortaient
+et autour duquel courait un bordage en métal.
+
+Au-dessus de leur tête, tournant avec une rapidité vertigineuse, le
+gigantesque cylindre étendait sa masse énorme et mouvante qu'entourait
+l'hélice que l'on n'apercevait que sous l'aspect d'un linéament
+diaphane.
+
+À l'avant, la nacelle s'effilait, ainsi que la proue d'un navire, et le
+ballon s'allongeait en pointe, fendant l'espace presque sans bruit; ce
+fut par là que, grâce à une petite échelle, haute de trente mètres
+environ, les Terriens pénétrèrent dans le tube au milieu duquel se
+mouvait l'axe central; puis, après l'avoir parcouru dans toute sa
+longueur, ils ressortirent par l'arrière, près du gouvernail, vaste
+surface circulaire qui s'inclinait à volonté, dans tous les sens.
+
+Une fois là, Ossipoff se mit en communication avec Fricoulet:
+
+--Mais cet appareil ne se meut ni ne se dirige seul... il doit y avoir
+un équipage?
+
+L'ingénieur fit à ses compagnons signe de le suivre et, s'engageant dans
+une étroite ouverture percée à la poupe de la nacelle et qu'une sorte de
+couvercle fermait hermétiquement, il pénétra à l'intérieur.
+
+Une fois là, tous les trois se débarrassèrent de leur _respirol_ et
+Fricoulet fit alors admirer à Ossipoff la salle des machines où
+d'incompréhensibles appareils, n'ayant aucun rapport avec ce que le
+vieillard avait pu voir sur la Terre, fabriquaient, sans chaleur et sans
+bruit, l'électricité qui agissait sur les moteurs pour faire tourner sur
+son axe le gigantesque ballon cylindrique et sa voilure hélicoïdale.
+
+Une demi-douzaine d'êtres étranges allaient et venaient autour des
+appareils, indifférents, en apparence du moins, à la présence des
+Terriens.
+
+[Illustration]
+
+Comme l'avait dit l'ingénieur, il y avait une différence considérable
+entre les forçats de Phobos, ces êtres immondes, demi-reptiles et
+demi-oiseaux qu'ils avaient aperçus à travers les mailles du filet
+protecteur et ceux qu'ils avaient là, devant eux, avec leur tenue pleine
+de fierté, leur démarche noble, et la remarquable intelligence qui se
+lisait dans leurs regards.
+
+Ils avaient un peu plus de deux mètres de haut: la tête ronde se
+rattachait à un cou puissant; les yeux, remarquablement grands,
+brillaient d'un vif éclat qui, à la longue, devenait fatigant; les
+mâchoires, dépourvues de dents, avançaient en forme de bec; les
+oreilles, courtes et profondes, étaient velues, comme les joues et le
+crâne.
+
+Les membres étaient longs et paraissaient robustes, quoique grêles, et
+une membrane, semblable à celles des chauves-souris, les réunissait;
+comme l'expliqua Fricoulet, cette membrane leur servait à la fois
+d'ailes et de parachute.
+
+[Illustration]
+
+Au repos, comme ils étaient en ce moment, cette membrane remplaçait pour
+eux tout vêtement, semblable à une sorte de toge dans laquelle ils se
+drapaient, non sans noblesse; l'ingénieur ajouta que certains d'entre
+eux, ceux appartenant aux hautes sphères intellectuelles, enduisaient
+cette membrane de couleurs fort artistiques.
+
+--Et vous osiez dire, tout à l'heure, que ces gens-là ne sont pas laids!
+fit Séléna...
+
+--À votre point de vue, sans doute, sont-ils affreux, répliqua
+l'ingénieur; mais la beauté n'est pas tout, non seulement en ce monde,
+mais encore dans l'Univers entier... Or, ce que j'ai vu de leur planète
+me suffit pour affirmer que ces gens ont atteint un degré de
+civilisation auquel nous n'arriverons, nous, que dans plusieurs siècles.
+
+Tout en causant, les Terriens étaient rentrés dans l'intérieur de la
+nacelle et s'acheminaient vers la cabine où Gontran était demeuré sous
+la garde de Farenheit.
+
+Fricoulet, qui devançait le vieillard et Séléna, allait franchir le
+seuil, lorsque des éclats de voix, parvenant jusqu'à lui,
+l'immobilisèrent; de la main il fit signe à ses compagnons de demeurer
+silencieux et tous les trois prêtèrent l'oreille.
+
+--_By God!_ hurlait Farenheit, je vous, dis, moi, que c'est un Américain
+qui a découvert ces satellites... ou bien M. Ossipoff ne sait pas ce
+qu'il dit.
+
+--D'accord, répliquait M. de Flammermont... qui songe à contester à Hall
+le mérite de cette découverte?... je dis seulement que si lui, favorisé
+par le rapprochement maximum de la Terre et de Mars, a aperçu les deux
+satellites de cette dernière planète, d'autres, avant lui, les avaient
+pressentis.
+
+--Allons donc! grogna l'Américain.
+
+--Il n'y a pas de «allons donc» et ces lignes que je trouve citées dans
+les _Continents célestes_, de mon illustre homonyme, n'ont certes pas
+été écrites par Hall... elles sont dues à la plume de Voltaire, qui les
+écrivait dans son roman de _Micromégas_, en l'an 1750.
+
+«En sortant de Jupiter, nos voyageurs traversèrent un espace d'environ
+cent millions de lieues et côtoyèrent la planète Mars. Ils virent deux
+lunes qui servent à cette planète et qui ont échappé aux regards de nos
+astronomes. Je sais bien que le P. Castel écrira contre l'existence de
+ces deux lunes; mais je m'en rapporte à ceux qui raisonnent par
+analogie. Ces bons philosophes savent combien il serait difficile que
+Mars, qui est si loin du Soleil, se passât à moins de deux lunes...»
+
+Gontran ferma bruyamment le volume et demanda ironiquement:
+
+--Que pensez-vous de cela, sir Jonathan.
+
+--Je pense que votre Voltaire, n'étant pas astronome, a dit cela par pur
+hasard et qu'une chance inespérée lui a fait prédire la vérité.
+
+--Il faut avouer, en tout cas, riposta Gontran, que c'était là une
+vérité dans l'air--sans jeu de mot--car Swift, le célèbre auteur des
+_Voyages de Gulliver_, non seulement parle de deux «étoiles inférieures
+ou satellites qui tournent autour de Mars», mais donne encore sur ces
+satellites des renseignements précis; c'est ainsi que, d'après lui, le
+satellite le plus proche de la planète «tourne autour d'elle en dix
+heures, tandis que le plus éloigné tourne en vingt et une heures.»
+
+--Je vous répondrai la même chose que pour Voltaire, Swift a dit cela au
+hasard.
+
+--Non pas, déclara M. de Flammermont, ils ont procédé tous les deux par
+analogie.
+
+--Qu'entendez-vous par là? bougonna Farenheit.
+
+--J'entends que du moment que la Terre a un satellite, Jupiter quatre et
+Saturne huit, il était présumable que Mars, situé entre la Terre et
+Jupiter, en eût deux... cela était mathématique.
+
+Comme aveuglé par l'évidence de ce raisonnement, Farenheit se tut durant
+quelques secondes; puis, enfin, il grommela:
+
+--Il n'empêche que ce soit un Américain qui a découvert les satellites
+de Mars.
+
+La porte alors s'ouvrit et Ossipoff répliqua:
+
+--Non pas un Américain, sir Jonathan, mais une Américaine; il est avéré,
+en effet, qu'après avoir passé plusieurs nuits à rechercher
+infructueusement les satellites présumés de Mars, Hall, désespéré,
+allait renoncer à continuer ses recherches, lorsque sa femme survenant,
+insista vivement pour qu'il y consacrât encore «une soirée.»
+
+--Peu importe, répliqua l'Américain, ce qu'il faut établir c'est que
+l'honneur de cette découverte revient bien aux États-Unis.
+
+--Eh! personne ne songe à vous le contester, mon cher sir Jonathan, dit
+à son tour Fricoulet.
+
+--La morale de cette histoire, fit Séléna en jetant à l'ingénieur un
+regard malicieux, c'est que les femmes peuvent quelquefois être bonnes à
+quelque chose.
+
+[Illustration]
+
+Fricoulet allait répondre, sans doute, mais Gontran s'avançant vers lui,
+le serra dans ses bras.
+
+--Ah! dit-il d'une voix émue, je ne m'attendais plus à te revoir.
+
+--Miracle! miracle! s'écria Ossipoff, vous avez retrouvé votre voix!
+
+--En retrouvant Fricoulet, j'ai retrouvé tout ce que j'avais perdu!
+répliqua le jeune comte avec un sourire à l'adresse de Séléna.
+
+Puis, après une nouvelle accolade:
+
+--Mais par quel miracle nous as-tu rejoints?
+
+L'ingénieur haussa doucement les épaules et répondit en prenant un petit
+ton fat qui fit froncer légèrement les sourcils d'Ossipoff:
+
+--Pas besoin de miracles, mon cher ami; un peu d'intelligence et
+d'habileté ont suffi... À peine le ballon métallique eût-il repris le
+chemin des airs que je m'aperçus vite de l'impossibilité matérielle où
+je me trouvais de redescendre près de vous... alors je m'abandonnai à la
+Providence et me laissai emporter pendant plusieurs heures. Après avoir
+franchi plusieurs centaines de kilomètres, le ballon fit une évolution à
+laquelle je reconnus que je venais de pénétrer dans la zone d'attraction
+de Mars... À partir de ce moment, j'avais quelque chance d'être sauvé.
+
+--Comment, d'être sauvé!... interrompit Farenheit.
+
+--Assurément, car à défaut de Phobos, je pouvais atterrir sur Mars et je
+manœuvrai aussitôt dans ce sens: je tirai violemment le câble qui
+commandait la soupape et celle-ci, ouverte toute grande, laissa
+s'échapper les trois quarts du gaz. Alors commença une chute effrayante,
+vertigineuse, formidable; en moins d'une demi-heure, je tombai de cinq
+mille kilomètres... j'avais dû endosser mon _respirol_ pour n'être point
+étouffé et, cramponné au bordage, j'étais comme fasciné par ce monde
+dont la force d'attraction allait croissant à chaque seconde et contre
+lequel j'allais inévitablement me briser.
+
+--Pauvre monsieur Fricoulet, murmura Séléna; par quelles terribles
+émotions vous avez dû passer...
+
+[Illustration]
+
+--Mon Dieu! mademoiselle, dussé-je vous paraître fanfaron, je vous
+avouerai en toute sincérité que, pas un moment, la pensée de la mort ne
+s'est présentée à mon esprit; j'étais très calme, au contraire, et tout
+en tombant, je calculais la vitesse avec laquelle allait s'établir le
+contact entre ma pauvre personne et la surface de Mars; je cherchais
+aussi à pronostiquer ce qui allait résulter de cette rencontre.
+
+--Ah! je te reconnais bien là, s'écria Gontran, tout fier lui-même du
+courage de son ami.
+
+--Bref, poursuivit l'ingénieur, j'étais à peine à six cents mètres du
+sol lorsque soudain je m'arrêtai dans cette chute verticale et me
+trouvai entraîné dans le sens horizontal par une force inconnue et avec
+une vitesse inouïe; je fis ainsi une quarantaine de kilomètres et,
+bientôt, apparut au-dessous de moi une nappe d'eau de vaste étendue et
+miroitant au soleil; c'était l'océan Kepler; si le hasard voulait que ma
+chute s'opérât dans cet élément liquide, j'avais quelque chance de m'en
+sortir...
+
+[Illustration]
+
+--De l'élément? demanda Gontran.
+
+--Non, de la situation en laquelle je me trouvais... malheureusement, je
+continuais à filer, toujours dans le sens horizontal et, après avoir
+franchi cet océan, je recommençai à planer au-dessus du sol ferme...
+cependant, peu à peu, ma vitesse se ralentit et j'arrivai à une sorte
+d'appareil métallique où je m'arrêtai.
+
+--Qu'est-ce que c'était que cela? demanda Ossipoff, vivement intéressé.
+
+--J'ai compris, par quelques explications sommaires qui m'ont été
+fournies ensuite, que les Martiens ont établi à la surface de leur monde
+un moyen de locomotion de grande rapidité basé sur la formation de
+courants d'air violents, poussant, de relais en relais, des véhicules;
+j'avais été pris dans un de ces courants d'air et, mon ballon formant
+véhicule, j'avais ainsi miraculeusement échappé à la mort qui
+m'attendait... Comme bien vous pensez, mon premier soin fut d'essayer de
+vous rejoindre... Ah! ce ne fut pas facile, je vous le jure; enfin,
+après bien des efforts, je réussis à faire comprendre à ces gens en
+quelle situation vous vous trouviez; j'obtins alors qu'ils frétassent ce
+ballon pour me permettre de vous aller chercher... et voilà...
+
+Puis, se laissant tomber sur un siège, tout essoufflé de sa narration,
+l'ingénieur ajouta:
+
+--Voilà, certes, un récit auprès duquel celui de Théramène est peu de
+chose, j'en suis tout époumonné.
+
+Farenheit qui avait écouté toutes ces explications avec une grande
+attention, s'approcha de Fricoulet:
+
+[Illustration]
+
+--Mon cher monsieur, dit-il, je voudrais vous poser une question.
+
+--Posez, sir Jonathan, posez.
+
+--Tout à l'heure vous avez parlé d'océan... en existe-t-il donc sur
+cette nouvelle planète?
+
+--Indubitablement, cher sir Jonathan, depuis longtemps, d'ailleurs,
+l'aréographie est connue de tous.
+
+--L'aréographie? répéta interrogativement Séléna.
+
+--La géographie de Mars, si vous préférez, mademoiselle, du grec αρησ, Mars.
+
+Farenheit fit entendre un ricanement moqueur:
+
+--Eh! s'exclama-t-il, depuis longtemps aussi on connaît la géographie de
+la Lune, la sélénographie, comme vous dites dans cet impossible langage
+de savant! Sur les cartes qui en ont été dressées, il s'y trouve des
+_mers_; mais il paraît qu'en astronomie les mots changent de sens,
+puisque les espaces désignés sur la carte lunaire sous le nom de _mers_,
+ne sont que d'immenses plaines arides et desséchées, sans la moindre
+trace d'eau.
+
+--Mais puisque je vous dis que j'ai vu, de mes yeux vu, l'océan Kepler,
+s'écria Fricoulet.
+
+Mickhaïl Ossipoff riposta d'un ton rogue:
+
+--Vous êtes comme saint Thomas, vous ne croyez qu'aux choses que vous
+voyez, mais si jamais, dans votre existence terrienne, il vous était
+arrivé de regarder dans un télescope, vous eussiez été persuadé de
+l'existence des mers martiennes sans avoir, pour cela, besoin de faire
+le voyage.
+
+[Illustration]
+
+--Un petit voyage qui peut compter, ricana M. de Flammermont, 19
+millions de lieues.
+
+--Quatorze seulement, s'il vous plaît, observa le vieux savant, pour
+étudier un astre, on ne choisit pas le moment où il est le plus éloigné
+de vous.
+
+--Mettons quatorze millions,... dit Farenheit en se croisant les bras,
+et vous me ferez croire qu'à une semblable distance il est permis de
+constater la présence de l'eau sur une planète?
+
+--Vous admettez bien, vous, qu'un de vos compatriotes ait découvert
+Deimos et Phobos, deux mondicules de quelques kilomètres de largeur, et
+vous mettez en doute que l'on ait pu étudier Mars dont le diamètre a
+près de 1700 lieues, soit une circonférence de 5375 lieues, si vous vous
+donniez la peine de réfléchir un peu, vous vous éviteriez bien des
+paroles inutiles.
+
+[Illustration]
+
+L'Américain frappa du pied avec violence.
+
+--Ne me faites donc pas dire des choses que je n'ai pas dites,
+grommela-t-il. Autre chose est de reconnaître dans l'espace des corps
+existants--les lunettes sont faites pour cela--autre chose est de
+prétendre étudier les détails infiniment petits.
+
+--Mais, mon cher sir Jonathan, dit Gontran malicieusement, les lunettes
+sont faites pour cela également.
+
+--M. de Flammermont a raison, ajouta Ossipoff, grâce aux instruments
+merveilleux que le progrès a mis à la disposition de la science moderne,
+on peut affirmer l'existence de faits se passant à plusieurs millions de
+lieues de nous avec autant de certitude que si on les touchait du doigt.
+Ainsi, je vais plus loin encore dans mon affirmation: non seulement il y
+a de l'eau à la surface de Mars, mais cette eau est de même composition
+chimique que la nôtre... Non seulement il y a des mers, mais nous
+connaissons encore leur profondeur et nous savons, par exemple, que les
+plus profondes avoisinent l'équateur et la zone torride, comme la mer
+Schiaparelli, la mer Flammarion, les océans Kepler et Newton, tandis
+qu'aux environs du pôle elles ont moins de profondeur, telles sont les
+mers Madler, Faye, Beer.
+
+L'ébahissement de Farenheit était profond, indescriptible.
+
+--On dirait, ma parole d'honneur! s'écria Ossipoff, que vous n'êtes
+jamais allé en ballon!
+
+--Ma foi, non, répliqua Farenheit; mon commerce de suifs n'exigeait pas
+d'ascensions et mon goût pour la terre ferme m'a toujours empêché de me
+livrer à d'aussi périlleux exercices.
+
+--Eh bien! mon cher sir Jonathan, si vous étiez allé en ballon, vous ne
+vous étonneriez pas que l'on puisse, en dépit des quatorze millions de
+lieues qui nous séparent de Mars, connaître la plus ou moins grande
+profondeur de ses mers... tout cela dépend de la teinte plus ou moins
+foncée que présente l'aspect des masses liquides, plus la teinte est
+sombre et plus la profondeur est grande.
+
+--N'en peut-on pas déduire également, demanda Fricoulet, le degré de
+salure des différentes mers, car il est prouvé que plus une étendue
+d'eau est salée et plus elle est sombre, or, comme la salure dépend de
+l'évaporation, il est tout naturel que les mers les plus sombres,
+c'est-à-dire les plus salées, se trouvent dans les régions équatoriales.
+
+Ossipoff inclina doucement la tête dans un mouvement plein de
+condescendance approbatrice.
+
+L'Américain demeura quelques instants silencieux, puis, soudain, faisant
+claquer ses doigts:
+
+--Au surplus, bougonna-t-il, peu m'importe que les mers soient salées et
+profondes, ou qu'elles ne le soient pas! Le principal, pour moi, c'est
+que l'on puisse respirer à son aise, librement, sans être obligé de
+s'enfermer encore dans cette cage de sélénium.
+
+Et il lançait un mauvais regard du côté des _respirols_ empilés dans un
+coin.
+
+--À ce point de vue là, répondit Fricoulet en riant, vous pouvez être
+tranquille, mon cher sir Jonathan; la planète Mars est pourvue d'une
+atmosphère de composition identique à la nôtre: les études spectrales ne
+laissent aucun doute à ce sujet... si même vous aimez la pluie et les
+nuages, vous aurez de quoi vous contenter, car l'atmosphère martienne
+est riche en vapeur d'eau.
+
+--Mais, objecta Gontran, en vertu du peu d'intensité de la pesanteur à
+la surface de Mars, la densité de son atmosphère doit être à peu près
+nulle et il s'ensuit probablement une raréfaction semblable à celle qui
+existe sur le sommet des hautes montagnes terrestres.
+
+Le visage déjà radieux de l'Américain s'assombrit de nouveau.
+
+--Alors, grommela-t-il, encore les _respirols_!
+
+Fricoulet fit entendre un petit clappement de langue impatienté:
+
+--S'il en était ainsi que tu le dis, répliqua-t-il à M. de Flammermont,
+les mers martiennes seraient à sec, tout leur contenu s'étant depuis
+longtemps volatilisé dans l'espace au lieu de se transformer, après leur
+évaporation, en vapeurs, en nuages, en brouillards, pour retomber
+ensuite, sous forme de pluie, à la surface de la planète; d'un autre
+côté, les neiges qui entourent les pôles, au lieu de former une simple
+calotte dans les régions polaires, enseveliraient la planète tout
+entière dans un linceul, transformant Mars en un bloc de glace.
+
+Gontran parut fort ennuyé de cette explication fournie devant Ossipoff;
+quant à Farenheit, son visage se dérida de nouveau.
+
+--Maintenant que vous avez rassuré sir Jonathan, dit à son tour Séléna
+en souriant, je voudrais bien que vous me rassuriez moi aussi, monsieur
+Fricoulet.
+
+L'ingénieur s'inclina.
+
+--Tout à votre disposition, mademoiselle, murmura-t-il.
+
+--Vous savez que je suis frileuse, dit la jeune fille.
+
+[Illustration]
+
+--Oui, je le sais, et votre séjour cométaire a dû certainement
+développer en vous cette disposition naturelle... mais pourquoi me
+dites-vous cela?
+
+--Parce que je suppose qu'il doit faire rien moins que chaud sur votre
+Mars.
+
+Les yeux de l'ingénieur s'agrandirent.
+
+--Je serai curieux, par exemple, de savoir sur quoi vous basez cette
+supposition?
+
+--Sur ce que m'a dit Gontran.
+
+À peine l'ingénieur avait-il posé cette question qu'il la regretta, car
+il eut presque aussitôt le pressentiment de la réponse; aussi
+étouffa-t-il la fin de la phrase sous une toux bruyante et opiniâtre.
+
+Puis il s'écria:
+
+--Oui, oui, je vous vois venir; vous êtes de ceux qui croient que la
+température des planètes est déterminée par leur distance du Soleil et,
+alors, comme Mars est de dix-neuf millions de lieues plus éloignée que
+la Terre de l'astre central, il s'ensuit que pour vous, on y doit jouir
+d'une température sibérienne.
+
+[Illustration]
+
+D'un signe de tête, la jeune fille indiqua que c'était bien cela.
+
+--Eh bien! c'est là une erreur, poursuivit Fricoulet; la température
+dépend de la composition de l'atmosphère qui agit comme une serre; au
+point de vue de la chaleur solaire, elle la laisse arriver jusqu'à la
+surface du sol et, ensuite, la retient, s'opposant à ce qu'elle se
+dissipe dans l'espace... Or, l'air proprement dit, c'est-à-dire
+l'oxygène et l'azote, ne jouent qu'un rôle insignifiant dans le
+mécanisme que je viens de vous expliquer, la vapeur d'eau seule a une
+influence sur la chaleur, en raison de son pouvoir absorbant seize mille
+fois supérieur à l'air sec!
+
+Séléna battit des mains.
+
+--J'y suis, s'écria-t-elle, j'y suis, vous avez dit tout à l'heure que
+la spectroscopie avait découvert dans l'atmosphère martienne une
+quantité considérable de vapeur d'eau, donc, la température...
+
+--...Est plus froide ou plus chaude que sur la Terre, ou peut-être même
+égale, cela dépend,... mais, en tout cas, je crois bien que nous
+n'aurons pas trop à souffrir.
+
+--D'ailleurs, reprit Farenheit, si ces Martiens sont aussi avancés dans
+leur civilisation que vous le prétendez, ils doivent certainement avoir
+des moyens infaillibles de se préserver du froid comme de la chaleur.
+
+--C'est probable.
+
+Cela dit, Fricoulet endossa son _respirol_, vissa son casque de sélénium
+et monta sur le pont; il y retrouva Ossipoff qui, penché sur la
+rambarde, dévorait des regards le pays qui s'étendait au-dessous de lui.
+
+--Hein! dit le savant en se mettant aussitôt en communication avec
+l'ingénieur, comme on se rend bien compte de la topographie martienne.
+
+--Il est bien certain, repartit le jeune homme, qu'à quelques centaines
+de kilomètres on a des choses une vue plus nette que lorsqu'on les
+aperçoit à plusieurs millions de lieues.
+
+--Quelle différence avec notre globe!... tandis que les trois quarts de
+la superficie terrestre sont envahis par les eaux et que nos plus vastes
+continents ne sont, à proprement parler, que des îles gigantesques; ici,
+c'est tout le contraire: les eaux et les continents sont dans des
+proportions à peu près égales... il semble même que la proportion doit
+pencher en faveur des continents.
+
+[Illustration]
+
+--Et puis, regardez donc, poursuivit Fricoulet, c'est fort curieux;
+toutes ces mers ne sont vraiment que des méditerranées.
+
+Comme il achevait ces mots, une main se posa sur son épaule; il se
+retourna et vit Gontran qui lui fit signe qu'il voulait lui parler.
+
+Aussitôt, les deux parleurs s'ajustèrent sur les deux casques.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+[Illustration]
+
+--Il y a, répondit le jeune comte, que je m'écarquille en vain les yeux
+pour découvrir cette lueur sanglante qui a fait de Mars la planète
+guerrière, et que je ne vois absolument rien.
+
+--Ce qui n'a rien d'étonnant, attendu que cette teinte rougeâtre, ou,
+pour être plus dans la vérité, jaune orangée, est plus appréciable à
+l'œil nu que dans une lunette... on a remarqué dans les observatoires
+que cette teinte diminuait d'intensité à mesure qu'on augmentait le
+grossissement des instruments, voilà pourquoi tu ne la distingues même
+pas.
+
+--Cependant, une atmosphère rougeâtre devrait donner à tout ce qui
+l'entoure un aspect de même teinte.
+
+--Hérésie, mon cher,... hérésie,... car, si cette coloration était due à
+l'atmosphère, elle serait plus intense sur les bords qu'au centre, en
+raison de l'épaisseur atmosphérique traversée par les rayons lumineux.
+
+--Faut-il donc l'attribuer au sol lui-même?
+
+--Si le père Ossipoff t'entendait, il en ferait un bond, s'écria
+l'ingénieur; car cette hypothèse est en contradiction flagrante avec ce
+que nous savons du monde de Mars... Comment, en effet, admettre que
+l'action séculaire des quatre éléments qui engendrent la vie: l'eau,
+l'air, la terre, le feu, soit demeurée nulle, et qu'aucune végétation
+n'ait revêtu la surface de Mars.
+
+[Illustration]
+
+--Ce serait donc cette végétation!... Mais, au fait, tu dois en savoir
+quelque chose, puisque tu en arrives.
+
+--À ce sujet, je ne puis te donner aucun renseignement... D'abord, j'ai
+abordé, de nuit, sur Mars... ensuite, eût-il fait grand jour, que
+j'étais trop ému, trop angoissé, pour faire aucune remarque.
+
+Gontran demeura silencieux un moment.
+
+--Alors, dit-il, jusqu'à nouvel ordre, ce que j'ai de mieux à faire,
+c'est d'adopter la théorie de la végétation?... au cas ou Ossipoff
+m'interrogerait.
+
+--Peuh!... cela n'est d'aucune importance... rappelle-toi seulement que
+Mars a 5,375 lieues de tour, que, comparativement au globe terrestre, sa
+surface est des 27 centièmes, son volume des 16 centièmes, son poids du
+demi-dixième, et sa densité des 69 centièmes, ce qui donne à l'intensité
+de la pesanteur à sa surface, le tiers de ce qu'elle est à la surface de
+la terre... Retiendras-tu cela?
+
+--Je le pense... mais est-ce tout?
+
+--Non, rappelle-toi encore ceci: que Mars tourne sur lui-même en
+vingt-quatre heures, trente-sept minutes, vingt-sept secondes, et autour
+du soleil en six cents soixante jours, ce qui lui fait une année double
+de la nôtre.
+
+--Et conséquemment des saisons.
+
+--Je t'arrête... car c'est là une des différences caractéristiques de ce
+monde avec le nôtre. Non seulement la durée des saisons est plus longue,
+mais elle est plus inégale, en raison de son orbite très allongée...
+ainsi, tandis que le printemps et l'été durent cent quatre-vingt-onze et
+cent quatre-vingt-un jours, l'automne et l'hiver ne durent que cent
+quarante-neuf et cent quarante-sept jours.
+
+L'ingénieur allait sans doute continuer ses explications, lorsqu'un
+Martien s'approchant, lui fit signe qu'il fallait descendre dans la
+cabine.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LA PLANÈTE GUERRIÈRE
+
+[Illustration]
+
+
+EN abordant sur ce nouveau monde, la première impression ressentie par
+notre âme n'est pas une impression étrangère à celle que les spectacles
+de la nature nous imposent. Nous nous trouvons transportés sur un monde
+singulièrement analogue au nôtre. Les bords de la mer y reçoivent, comme
+ici, la plainte éternelle des flots qui se brisent en s'éteignant sur le
+rivage car là, comme ici, le souffle du vent ride la face de l'eau et
+donne naissance aux vagues qui se succèdent et retombent. Si le ciel est
+pur et l'atmosphère calme, le miroir des eaux reflète, comme ici, le
+soleil éblouissant et le ciel lumineux.
+
+«Le villageois européen qui, jeté par le flot de l'émigration sur les
+rives de l'Australie, se réveille un beau jour au milieu d'un pays
+inconnu où le sol, les arbres, les animaux, les saisons, le cours du
+Soleil et de la Lune sont d'un aspect tout différent de ce qu'il a vu
+jusqu'alors dans son pays natal, n'est pas moins surpris ni moins
+dépaysé que nous ne le sommes en arrivant sur la planète Mars. Se
+transporter de la Terre sur Mars, c'est simplement changer de latitude.»
+
+Ainsi s'exprime, à propos de la planète où abordaient nos voyageurs, le
+célèbre propagateur de la science astronomique, et Gontran, en analysant
+ses propres sensations, ne pouvait s'empêcher de reconnaître combien
+elles concordaient avec les pensées contenues dans ce passage des
+_Continents célestes_ reproduit plus haut.
+
+Il faisait nuit, cependant, lorsqu'un signe du Martien, qui paraissait
+commander à bord, les invita à sortir de la nacelle et, dans une
+obscurité profonde, tout le paysage se noyait autour des Terriens: de
+ci, de là, pourtant, des ombres plus épaisses se dressaient, confuses,
+intriguant par leur masse ou par leur hauteur, nos voyageurs dont les
+yeux s'écarquillaient en vain pour percer l'obscurité.
+
+La seule chose dont ils eussent réellement conscience était une nappe
+d'eau qui s'étendait à leurs pieds, bruissant doucement, comme font les
+vagues minuscules de notre Méditerranée, poussées par une brise de
+printemps; dans ces eaux, ainsi que dans un miroir d'argent bruni, le
+ciel se reflétait avec ses myriades d'astres étincelants.
+
+L'on eût dit d'une étoffe moirée, toute pailletée d'or.
+
+Instinctivement, nos amis relevèrent la tête.
+
+--Mais le ciel n'a pas changé! exclama Gontran; ce sont les mêmes
+étoiles, les mêmes constellations... telles qu'on les voit de
+l'observatoire de Paris.
+
+Ossipoff se tourna vivement vers lui en ripostant:
+
+--Les mêmes étoiles, peut-être,... mais les mêmes planètes!...
+
+Au ton dont furent prononcés ces quelques mots, le jeune comte
+pressentit une embûche et, prudemment, fit entendre une petite toux
+sèche pour attirer l'attention de Fricoulet.
+
+Mais l'ingénieur était bien trop occupé à examiner la manœuvre du
+ballon, pour songer à son ami; aussi l'embarras de celui-ci devenait-il
+de plus en plus grand.
+
+Le nez en l'air, les regards fixés sur la voûte étoilée, il pivotait
+lentement sur ses talons, appelant à son aide tous les dieux dont la
+mythologie s'est plue à peupler l'immensité sidérale. Mais les dieux
+dormaient sans doute, car aucune inspiration ne venait à l'infortuné
+Gontran.
+
+Soudain, derrière lui, une voix, légère comme un souffle, chuchota:
+
+--Là bas,... sur votre droite,... Jupiter,... puis Saturne... et puis,
+de l'autre côté,... la Terre...
+
+Cependant, étonné de ce silence incompréhensible pour lui, Ossipoff fit
+entendre un «Eh bien?» rempli de soupçons.
+
+Comme tiré d'un rêve, M. de Flammermont tressaillit; il passa la main
+sur son front, ramena ses regards vers le vieillard et, d'une voix
+vibrante:
+
+[Illustration]
+
+--Excusez-moi, cher monsieur, dit-il... mais la vue de ma planète natale
+a évoqué en moi des souvenirs qui se sont emparés de mon esprit tout
+entier.
+
+--Des souvenirs seulement?... demanda Séléna.
+
+--Méchante, répondit-il en lui prenant la main qu'il baisa
+affectueusement,... non pas seulement des souvenirs, mais des espoirs
+aussi... puisque c'est là-bas seulement que notre bonheur doit être
+complet...
+
+Ossipoff toussa légèrement, car il était toujours fort embarrassé
+lorsque Gontran faisait allusion à son problématique mariage avec
+Séléna; puis, pour changer la conversation, il étendit la main vers la
+brillante étoile.
+
+--En vérité! s'exclama-t-il, ne jurerait-on pas voir Vénus?... c'est la
+même clarté douce,... c'est la même situation...
+
+--Nous jouons probablement pour Mars le même rôle?
+
+--Si par là, vous entendez dire que la Terre soit pour Mars l'étoile du
+soir, vous aurez raison.
+
+--Du soir, dit Jonathan Farenheit, croyez-vous que cette étoile que vous
+admirez, soit une étoile du soir?
+
+Et, sans attendre la réponse, il fit sonner son chronomètre.
+
+--Il est une heure et demie à New-York, dit-il, après un moment de
+silence.
+
+--Six heures à Pétersbourg, ajouta Séléna.
+
+--Cinq heures à Paris, fit à son tour Gontran.
+
+--En sorte qu'il est ici quatre heures du matin, conclut Mickhaïl
+Ossipoff; vous avez raison, sir Jonathan.
+
+--Ne serait-ce donc pas la Terre? balbutia Gontran.
+
+--Quel empêchement voyez-vous à cela?... Vénus n'est-elle pas pour nous
+une étoile du soir et du matin tout à la fois? elle précède l'aurore et
+suit le crépuscule... c'est selon...
+
+--Oui, répéta Gontran machinalement,... c'est selon...
+
+--Selon quoi? lui demanda Farenheit.
+
+Pour le coup, le jeune comte se trouva fort embarrassé, d'autant plus
+que Mickhaïl Ossipoff le regardait fixement.
+
+Instinctivement, il se pencha en arrière pour mettre son oreille plus à
+portée des lèvres de Séléna; puis, se redressant:
+
+--Selon les saisons, mon cher sir Jonathan, répliqua-t-il; parbleu! nous
+vivons si singulièrement depuis quelque temps, que c'est à peine si je
+sais en quel mois nous sommes.
+
+--Nous sommes en mai, répondit Ossipoff,... le 8 mai; depuis hier la
+Terre est à sa plus longue élongation occidentale, 37° 37', et restera
+étoile du matin jusqu'en octobre.
+
+[Illustration]
+
+--Ouf! pensa M. de Flammermont en poussant un léger soupir, c'est là le
+c. q. f. d. du problème; la _colle_ est terminée.
+
+Fricoulet arrivait en ce moment.
+
+--Mes amis, dit-il, si vous voulez, nous allons nous mettre en route.
+
+--Pour quel endroit? demandèrent aussitôt les Terriens d'une même voix.
+
+--Pour la Ville-Lumière, ainsi qu'ils appellent la capitale de la
+Planète.
+
+--Et, est-ce loin d'ici, votre Ville-Lumière? demanda Farenheit déjà
+épouvanté par la perspective de faire usage de ses jambes.
+
+--Si j'ai compris les explications sommaires d'Aotahâ... dit Fricoulet.
+
+Gontran l'interrompit:
+
+--Qui cela, Aotahâ? demanda-t-il.
+
+--Un Martien fort aimable et fort instruit, dont j'ai fait connaissance
+et qui me paraît jouer, sur cette planète, le rôle de Grand-Maître de
+l'Université.
+
+M. de Flammermont ne put s'empêcher de faire entendre un petit éclat de
+rire moqueur.
+
+--Si tu as bien compris, dis-tu; ces gens-là parlent-ils donc comme on
+parle au boulevard Montparnasse?
+
+--Peuh! fit l'ingénieur avec une moue de dédain, il y a beau jour que
+les Martiens ont laissé loin derrière eux la syntaxe et tout ce qui
+s'ensuit; le temps étant pour eux la chose la plus précieuse du monde,
+ils ont cherché un système de langage permettant d'exprimer la pensée
+presque aussi rapidement qu'elle jaillit dans leur cerveau.
+
+--Une sorte de langage sténographique?
+
+--Précisément: les cinq voyelles servent de base à ce système fort
+simple, puisque, suivant le ton sur lequel elles sont prononcées, elles
+expriment telle ou telle pensée.
+
+--Mais cela leur fait un vocabulaire fort restreint, objecta Mlle
+Ossipoff; songez que la voix n'a que deux octaves et demie, ce qui
+donne, par la division en demi-tons, un total de trente sons
+différents... Ces gens-là n'auraient donc, pour exprimer leur pensée,
+que des moyens des plus imparfaits.
+
+L'ingénieur sourit.
+
+--Vous n'êtes pas sans savoir, mademoiselle, répondit-il, que ce sont
+les vibrations qui forment les sons; ainsi, la note la plus grave de la
+voix humaine correspond à 160 vibrations, tandis que la plus élevée en a
+2048; eh bien! en allant de 160 à 2048, le son se modifie à chaque
+vibration ajoutée, ce qui donne 1888 sons différents,... vous voyez que
+le langage des Martiens est plus riche que vous ne pensiez.
+
+--Ce que tu dis là est fort juste, riposta M. de Flammermont;
+malheureusement, l'oreille humaine est imparfaite à saisir des nuances
+si subtiles.
+
+--L'oreille humaine, d'accord; mais celle de ces gens-là est soumise,
+dès la naissance, à une éducation qui les met à même, au bout d'un
+certain nombre d'années, d'arriver à une perception vraiment
+merveilleuse; on apprend aux jeunes Martiens à saisir, dans un son, les
+vibrations qui le composent, comme on nous apprend, à nous, à découvrir
+les beautés subtiles contenues dans un texte de Virgile, d'Homère ou de
+tout autre auteur ancien.
+
+--Mais nous avons des grammaires, des dictionnaires, une foule
+d'instruments, enfin...
+
+--Eux, ils ont ceci...
+
+Et l'ingénieur tira de dessous son vêtement un appareil assez singulier;
+cela ressemblait à un casque qu'eussent orné, de chaque côté, deux
+appendices assez semblables à des pavillons de cor de chasse.
+
+--Ceci, dit-il, est ce que portent les enfants dès l'âge le plus tendre;
+ces sortes de conques, formées d'un métal qui a la propriété de vibrer
+avec une facilité extrême, s'adaptent sur les oreilles et transmettent
+au tympan les vibrations qu'elles emmagasinent. À mesure que l'enfant
+grandit, la grandeur de ces conques diminue pour disparaître tout à
+fait, lorsque l'éducation est entièrement terminée.
+
+Les Terriens considéraient, avec une curiosité facile à concevoir, le
+bizarre instrument dont chacun d'eux fit l'essai à tour de rôle.
+
+--Je trouve, moi, dit Gontran, assez ironiquement, que cela dénature la
+parole.
+
+--Parce que nous ne nous servons pas, comme ces gens-là, de monosyllabes
+pour rendre notre pensée; les vibrations de chacune de nos paroles
+s'enchevêtrent les unes dans les autres.
+
+--Pour aboutir à une cacophonie incompréhensible, s'écria Farenheit.
+
+--Et vous comprenez déjà ce qu'ils disent? demanda Séléna, prête à
+tomber en admiration devant l'ingénieur.
+
+--Oh! répliqua celui-ci, vous avez trop bonne opinion de mon
+intelligence; c'est-à-dire que cet excellent Aotahâ, avec une patience
+au-dessus de tout éloge, m'a mis à même d'user avec lui d'une sorte de
+_langage nègre_, en prononçant certains monosyllabes et en me montrant
+ensuite l'objet dont il parlait... Je n'en suis encore qu'au B A ba de
+la langue martienne; quant à la théorie que je viens de vous développer,
+je l'ai déduite de ce que j'ai cru comprendre des explications d'Aotahâ.
+
+--Eh bien! mon cher, dit M. de Flammermont, à dater de ce jour, je te
+nomme mon interprète particulier,... car je n'ai jamais eu de goût pour
+la vocalise,... ayant toujours chanté horriblement faux.
+
+--Pour en revenir à votre Ville-Lumière, fit l'Américain, vous disiez
+donc...
+
+--Que cette ville se trouve située à l'extrémité du continent Kepler,
+sur le 195e degré de longitude.
+
+L'Américain fit entendre un sourd grognement.
+
+--C'est très bien; mais d'abord, où sommes-nous?
+
+--Non loin du lac du Soleil, sur le continent que Schiaparelli a baptisé
+du nom de _Thaumasia_.
+
+--C'est-à-dire par le 90e degré de longitude,... nous avons donc environ
+105 degrés à parcourir,... soit 6,800 kilomètres, ajouta Ossipoff.
+
+--Jamais je n'arriverai à faire à pied cette étape, maugréa Farenheit.
+
+--Qui vous parle de cela? demanda Fricoulet,... nous avons un véhicule
+tout prêt et si vous voulez me suivre...
+
+Marchant sur les talons de l'ingénieur, les Terriens revinrent vers
+l'endroit où le ballon national les avait déposés.
+
+À leur grande surprise, ils virent, dressée sur des espèces de rails, la
+nacelle dans laquelle ils avaient fait la traversée de Phobos à Mars;
+mais l'énorme cylindre qui la surmontait avait disparu ainsi que
+l'hélice et le gouvernail; telle qu'elle était maintenant, elle avait
+assez exactement l'aspect d'un gigantesque obus, ou plutôt d'une balle
+de fusil Lebel monumentale.
+
+Sa pointe était tournée vers une masse métallique haute d'environ dix
+mètres et large d'autant qui, après une étendue de trente à quarante
+mètres, s'enfonçait soudain dans le sol.
+
+[Illustration]
+
+--Le diable m'emporte, dit Farenheit, qui s'était approché et examinait
+curieusement cet appareil monstrueux,... cela ressemble terriblement à
+la culasse d'un canon.
+
+Comme il achevait ces mots, une sorte de sonnerie électrique se fit
+entendre et ce que l'Américain venait assez exactement de comparer à la
+culasse d'un canon, s'ouvrit, montrant une cavité profonde et
+étincelante de clarté.
+
+Surpris tout d'abord, les Terriens firent un bond en arrière.
+
+--Qu'est-ce que cela? murmura Séléna d'une voix effrayée.
+
+--Rien de bien effrayant, Mademoiselle, répondit l'ingénieur.
+
+--Mais encore?
+
+--Je vous ai dit, n'est-ce pas, de quel prix inestimable était le temps
+aux yeux des Martiens; vous ne serez donc pas étonnée d'apprendre que
+tous leurs efforts tendent à raccourcir les distances, c'est-à-dire à
+parcourir lesdites distances le plus rapidement possible.
+
+--Et leurs ailes, objecta Farenheit, ne s'en servent-ils donc pas?
+
+--Parfaitement si; mais leurs forces musculaires n'étant relativement
+pas plus considérables que les nôtres, ils ne peuvent pas plus
+accomplir, en volant, de longs trajets, que nous ne le pouvons, nous,
+Terriens, en marchant,... ils ont donc été obligés d'inventer des
+systèmes de locomotion... et c'est un de ceux-là qui va nous transporter
+à la Ville-Lumière.
+
+--Tout cela ne nous explique pas,... dit Séléna.
+
+--Écoutez, riposta Fricoulet; vous connaissez le système des tubes
+pneumatiques qui transportent, dans un réseau de tubes souterrains, des
+dépêches que renferment des wagonnets ressemblant à des balles de fusil;
+ce que vous voyez là est un système de locomotion basé sur le même
+principe...
+
+[Illustration]
+
+Le visage un peu soucieux de Mlle Séléna se rasséréna comme par
+enchantement et, sans attendre davantage, elle s'élança d'un bond sur la
+plate-forme de la nacelle et disparut dans la cabine intérieure.
+
+Deux minutes ne s'étaient pas écoulées depuis que Fricoulet qui fermait
+la marche avait rejoint ses compagnons, lorsqu'un bruit sourd retentit
+au dehors.
+
+--Ce sont les portes du tube qui se referment, répondit l'ingénieur à
+l'interrogation muette contenue dans un regard de Séléna.
+
+Durant quelques instants, il régna dans la cabine un profond silence;
+chacun, absorbé par ses propres réflexions, se taisait.
+
+Farenheit prit le premier la parole.
+
+--Une chose m'étonne, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il, c'est que ce
+monde que le Créateur a doué de deux satellites, soit plus mal éclairé,
+durant la nuit, que la Terre qui n'en a qu'un.
+
+--Une chose qui m'étonne bien davantage, repartit le vieux savant avec
+un sourire plein de condescendance, c'est votre étonnement: deux
+raisons, en effet, s'opposent à ce que Mars reçoive de ses satellites
+une lueur bien intense; d'abord, la distance qui sépare Mars du Soleil,
+lequel n'apparaît à la planète que sous la forme d'un cercle de 21
+millimètres, tandis que, vu de la Terre, son disque est de 31 à 32
+millimètres,... différence appréciable, vous en conviendrez.
+
+--J'en conviens, mais vous conviendrez aussi que cette différence peut
+être contre-balancée par le rapprochement des satellites de la Planète
+qu'ils doivent éclairer,... tandis que la Lune gravite autour de la
+Terre à 90 mille lieues... Phobos, lui, trace son orbite à 6000
+kilomètres, et Deimos à 20,000,... c'est appréciable aussi cela.
+
+Ossipoff inclina la tête.
+
+--Sans doute! dit-il... seulement, vous oubliez une chose; c'est que,
+même à six mille kilomètres, le disque de Phobos n'a pas plus de 7
+minutes environ et celui de Deimos, deux minutes seulement... et celui
+de la Lune en a 31, c'est-à-dire trois et quinze fois plus...
+
+--Et pour conclure par des chiffres, dit à son tour Fricoulet,
+savez-vous quelle différence d'intensité de lumière donnent ces
+différences d'éloignement?... comme la lumière reçue du Soleil, varie
+suivant la position de Mars, il en résulte que la clarté de Deimos est
+comprise entre les fractions 1/405 et 1/675 de notre claire de lune,
+tandis que celle de Phobos, dix fois plus forte varie de 1/45 à 1/67;...
+est-ce clair?
+
+--Plus que la lueur de ces deux satellites martiens, répondit en riant
+Farenheit,... mais s'ils ne servent pas à éclairer... à quoi
+servent-ils?
+
+--À régler avec une précision remarquable, grâce à la rapidité de leur
+révolution, les longitudes et les horloges, répondit Gontran, moitié
+plaisant, moitié sérieux.
+
+Fricoulet le menaça du doigt.
+
+--Voilà qui n'est pas de toi, lui chuchota-t-il à l'oreille.
+
+--Pas de moi! répliqua le jeune comte, presque offensé.
+
+--Tu apprends les _Continents célestes_ avec une si grande ardeur que tu
+finis par t'approprier ce qu'ils contiennent et qu'en toute conscience
+tu nous sers, comme tiennes, les théories de ton illustre homonyme...
+
+--C'est bien possible! bougonna M. de Flammermont.
+
+--Ah çà! s'écria tout à coup l'Américain, est-ce que nous n'allons pas
+bientôt partir?
+
+Il consulta son chronomètre et ajouta:
+
+--Voici bientôt vingt minutes que nous sommes là-dedans et nous ne
+bougeons pas...
+
+[Illustration]
+
+--Il y a beaucoup de chances pour que nous soyons arrivés, répondit
+Fricoulet en voyant la porte s'ouvrir et Aotahâ, arrêté sur le seuil,
+lui faire signe de venir à lui.
+
+Il y eut, entre le Terrien et le Martien, un colloque rapide et animé,
+mélange de gestes expressifs du côté du second et, de la part du
+premier, de monosyllabes brefs, secs, prononcés avec des intonations
+bizarres.
+
+Après quoi, l'ingénieur revint vers ses compagnons.
+
+--J'avais deviné juste, leur dit-il, nous sommes arrivés.
+
+--Arrivés, où cela? exclama Gontran, à la Ville-Lumière?
+
+--Non pas; nous n'avons encore franchi que 400 kilomètres et nous ne
+sommes qu'au bord du lac du Soleil.
+
+--Ou mer Terby, rectifia Ossipoff.
+
+L'ébahissement de l'Américain était profond.
+
+--Mais c'est féerique, balbutia-t-il; nous n'avons senti aucun choc au
+départ ni à l'arrivée... bien mieux, nous n'avons entendu ni le
+roulement des roues, ni le frottement des parois du wagon contre celles
+du tube.
+
+[Illustration]
+
+--Et à cela, répondit l'ingénieur en souriant, il y a une explication
+fort simple; c'est, d'abord, que le véhicule n'a pas de roues, et
+ensuite que ses parois n'ont aucun point de contact avec celles du tube
+dans lequel il circule.
+
+--C'est un conte à la mère l'Oie que tu nous fais là! s'écria malgré lui
+M. de Flammermont; tu veux nous faire accroire que notre wagon est
+suspendu au milieu du tube, sans le toucher en aucun point!
+
+[Illustration]
+
+--Je ne veux pas te le faire accroire,... je te l'affirme.
+
+--Et le _vent!_ ajouta M. de Flammermont, que fais-tu du _vent_?... s'il
+en était ainsi que tu le dis, l'air comprimé qui pousse le wagon
+passerait par le vide et il y aurait une déperdition considérable de
+force.
+
+L'ingénieur haussa les épaules et répliqua:
+
+--Ton argument, dit-il, n'a pas le sens commun; quoiqu'il en soit, dès
+que j'aurai une minute devant moi, je le rétorquerai,... pour le moment,
+il s'agit de débarquer.
+
+En disant ces mots, il s'avançait au-dessous de l'ouverture percée dans
+le plafond de la cabine et, d'un léger appel du pied, il s'élançait au
+dehors.
+
+En ce moment, le Soleil paraissait à l'horizon et ses flèches d'or
+crevant le manteau sombre de la nuit, faisaient étinceler, aux yeux des
+Terriens émerveillés, une immensité liquide dont une brise légère ridait
+la surface.
+
+--Le lac du Soleil! s'écria Mickhaïl Ossipoff d'une voix vibrante.
+
+Et, accoudé sur la rambarde, il s'abîma dans une contemplation pleine
+d'extase.
+
+[Illustration]
+
+Pendant ce temps, ses compagnons examinaient avec une curiosité non
+exempte de défiance, une foule d'individus semblables à Aotahâ, et qui
+entouraient le véhicule, se pressant, se bousculant, se désignant, avec
+force gestes et exclamations, les êtres étranges réunis sur la
+passerelle....
+
+--Grand Dieu! gémit Séléna, pourvu qu'ils ne s'approchent pas!!
+
+--Ne craignez rien, Mademoiselle, dit Fricoulet; la curiosité seule les
+pousse.
+
+--Il est singulier, murmura Gontran, que l'extrême civilisation à
+laquelle tu prétends la race martienne parvenue, ne la rende pas plus
+belle qu'elle n'est.
+
+--Et pourquoi donc veux-tu qu'il en soit autrement sur ce monde que sur
+le nôtre?... pour ne prendre qu'un exemple, compare donc les anciens
+guerriers francs, nos ancêtres, aux freluquets que nous sommes.
+
+[Illustration]
+
+--Eh! dis donc, riposta Gontran en plaisantant, parle pour toi.
+
+--Assurément, reprit Séléna, je ne trouve pas M. de Flammermont si
+freluquet que vous voulez bien le dire...
+
+L'ingénieur haussa doucement les épaules.
+
+--Mettez-lui seulement entre les mains une masse d'armes et, sur le
+torse, une cotte de mailles du moyen âge... et vous verrez quelle
+tournure pleine de désinvolture il aura.
+
+[Illustration]
+
+--Où veux-tu en venir? demanda d'un ton aigre-doux, M. de Flammermont,
+auquel il ne plaisait que médiocrement d'être ainsi tourné en ridicule,
+en présence de sa fiancée.
+
+--Je veux que tu comprennes que plus une race avance en civilisation, et
+plus elle s'atrophie,... la cervelle accapare toute la sève au détriment
+du reste du corps.
+
+En ce moment, Mlle Ossipoff poussa un cri de terreur; du sol venait de
+s'élever tout à coup une nuée de ces êtres étranges qui tourbillonnaient
+dans l'espace au-dessus et autour du groupe formé par les Terriens; on
+eût dit un vol d'oiseaux immenses dont les ailes battaient l'air presque
+sans bruit.
+
+Sur un geste d'Aotahâ, tout cela cessa comme par enchantement et,
+repliant leurs ailes, leur curiosité étant sans doute satisfaite, les
+Martiens s'éloignèrent.
+
+--Notre guide nous fait signe de le suivre, dit Fricoulet en touchant
+Ossipoff à l'épaule.
+
+Celui-ci redressa la tête et vit Aotahâ qui, déployant ses ailes,
+venait, en un vol rapide, de toucher le sol.
+
+--Le suivre! grommela le vieux savant, l'esprit encore plein des rêves
+qu'il venait de faire... c'est fort facile à dire; mais par où?
+
+--Eh! par le même chemin! riposta Gontran.
+
+Prenant son élan, le jeune homme sauta par dessus le bordage et,
+légèrement, alla se poser auprès du Martien; ce en quoi, l'un après
+l'autre, ses compagnons l'imitèrent.
+
+[Illustration]
+
+Amarré au rivage, se balançait un bateau de forme singulière qui attira
+aussitôt l'attention des Terriens, de Fricoulet surtout qui y courut en
+quelques bonds.
+
+--Eh! s'exclama-t-il en appelant ses compagnons avec force gestes et
+cris, eh! c'est l'appareil de Raoul Pictet!
+
+--Qu'entendez-vous par là? demanda Ossipoff.
+
+--J'entends un appareil garni à l'arrière, comme celui-ci, d'une vaste
+surface plane faisant suite à la quille et permettant au bateau de
+glisser à la surface de l'eau comme un traîneau à la surface de la
+glace.
+
+--Un bateau à patin! alors! fit Gontran.
+
+--À peu près...
+
+--Et que résulte-t-il de là? demanda Farenheit.
+
+[Illustration]
+
+Canal sur la planète Mars.
+
+[Illustration]
+
+BATEAU MARTIEN: A. Coque--B. Plan arrière--C. Chambre du moteur--D.
+Cabines--E. Chaloupe de sauvetage--F. Promenoir--G. Propulseur.
+
+--Une vitesse considérable... quelque chose comme quarante ou cinquante
+nœuds à l'heure.
+
+--C'est prodigieux.
+
+[Illustration]
+
+--Je ne sais pas si c'est prodigieux, dit à son tour Gontran; mais en
+tout cas, voilà un appareil de navigation bien gracieux!
+
+Et, certes, il avait raison: l'avant, fort élevé au-dessus des flots, se
+recourbait à la façon des gondoles qui sillonnent les lagunes de Venise;
+l'arrière, arrondi, reposait sur cette vaste plate-forme triangulaire
+qui s'étalait sur la nappe liquide, comme une gigantesque queue de paon;
+à la poupe et sur le tiers de la longueur, s'élevait un habitacle percé
+de hublots, et sur cet habitacle, au niveau de la proue, un plancher
+était jeté, formant un second pont, recouvert lui-même d'une toiture
+légère destinée à protéger les passagers des ardeurs du soleil; à la
+partie postérieure de ce pont, enclavée dans le bateau même et reposant
+en partie sur l'habitacle de l'étage inférieur, s'allongeait une
+chaloupe qu'un simple ressort lançait à l'eau en moins de quelques
+secondes.
+
+Une fois que les Terriens eurent pris place sur cette étrange
+embarcation, Aotahâ donna un signal et, actionné par un propulseur placé
+au-dessous de la chaloupe, au milieu de la plate-forme, le bâtiment
+s'éloigna du bord.
+
+Ainsi que l'avait expliqué Fricoulet, il glissait à la crête des vagues,
+semblable à un oiseau de mer, avec une incroyable rapidité, sans aucun
+tangage, et, en moins d'une heure, les côtes disparurent sous l'horizon.
+
+--De ce train-là, murmura Ossipoff qui avait déployé une carte de
+Schiaparelli, nous aurons, avant la nuit, traversé cet océan dans toute
+sa largeur.
+
+--Savez-vous que cette largeur est de 600 kilomètres? demanda M. de
+Flammermont.
+
+--Si vous voulez vous donner la peine de faire le calcul, riposta le
+vieux savant, vous verrez que je n'exagère pas...
+
+Toute la journée on glissa sur l'onde sans qu'aucun accident vint rompre
+la monotonie du voyage; Ossipoff, qui ne perdait pas la carte des yeux,
+déclara qu'on devait approcher de l'équateur, non loin du _Nodus
+gordii_, le nœud gordien de Schiaparelli.
+
+Le Soleil, presque au zénith, dardait ses rayons verticalement, et il
+faisait une chaleur épouvantable.
+
+Tout à coup, il parut régner à bord une animation extraordinaire;
+l'équipage martien, groupé sur le pont, discutait avec vivacité en
+désignant au loin un point invisible pour les Terriens, mais que les
+Martiens, avec l'acuité de leur vue, distinguaient à merveille.
+
+--Un accident, sans doute, grommela Farenheit; vous allez voir que nous
+serons obligés de continuer la route à pied...
+
+--Il faudrait commencer par la continuer à la nage, riposta Gontran.
+
+--Je ne sais pas, murmura Ossipoff en secouant la tête, mais tout ce
+remue-ménage ne présage rien de bon.
+
+Fricoulet qui, dès le premier instant, était allé trouver Aotahâ,
+revint, la mine grave et l'air ennuyé. Gontran, en l'apercevant, s'écria
+plaisamment:
+
+Le voici; ses malheurs sur son front sont écrits;
+
+Il a tout le visage et l'air d'un premier pris!
+
+--Étant donné que mes malheurs sont également les vôtres, bougonna
+l'ingénieur, je trouve que tu as mauvaise grâce à railler.
+
+--Enfin! qu'arrive-t-il?
+
+--Il arrive que nous ne pouvons plus passer.
+
+Ce fut une exclamation générale.
+
+--Plus passer! fit Ossipoff... ah çà! qu'est-ce que c'est que cette
+plaisanterie?
+
+[Illustration]
+
+--Ce n'est pas une plaisanterie... le canal est fermé!
+
+--Le canal!... s'écria Farenheit... de quel canal parlez-vous donc?
+
+--De celui où nous sommes, parbleu!
+
+--Ça!... un canal! exclama l'Américain en désignant de la main la nappe
+d'eau qui, de tous côtés, s'étendait à perte de vue.
+
+--Mais oui, un canal... un simple canal de cinq mille kilomètres de
+long.
+
+Farenheit demeurait les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte,
+tellement profonde était sa stupéfaction.
+
+Gontran, non moins étonné que lui, dissimulait son étonnement sous une
+apparente indifférence.
+
+--Avouez, mon cher sir Jonathan, fit l'ingénieur en frappant amicalement
+sur l'épaule de l'Américain, que Suez et Panama sont des besognes
+d'enfant auprès de ce canal.
+
+--Mais vous n'allez pas me faire accroire que cet océan--car je persiste
+à lui donner ce nom--a été creusé de main d'homme!...
+
+--Il faut cependant bien que je vous le fasse accroire, puisque c'est la
+vérité... d'ailleurs, vous pourrez, avant peu, vous en convaincre par
+vos yeux... on est en train d'en creuser un perpendiculairement à
+celui-ci, et c'est la cause pour laquelle nous ne pouvons passer.
+
+Ossipoff avait abandonné ses compagnons et était monté sur le pont, afin
+d'être le premier à constater, _de visu_, la vérité sur ces fameux
+canaux martiens, l'un des plus vastes points d'interrogation que se
+posent les savants du monde entier.
+
+Pendant une heure, le vieillard, la poitrine oppressée, le cœur battant
+avec force, les yeux obstinément attachés sur l'espace, attendit.
+
+Enfin, là-bas, tout là-bas, une ligne indécise apparut qui, peu à peu,
+devint distincte, grandit, s'allongea et finit par barrer l'horizon
+uniformément bleu, d'une teinte d'ocre légèrement orangée.
+
+C'était le rivage oriental du canal où bientôt le bâtiment ne tarda pas
+à aborder.
+
+--Eh bien! demanda Farenheit, qu'allons-nous devenir maintenant?
+
+--Nous allons continuer le _voyage_, répondit Gontran.
+
+--Comme ces gens-là, sans doute? fit ironiquement l'Américain en
+désignant les Martiens qui s'envolaient de tous les côtés.
+
+--Assurément non; _pedibus cum jambis_, riposta le jeune comte qui
+s'amusait beaucoup de la répugnance de Farenheit à se servir de ses
+moyens de locomotion naturels.
+
+Ossipoff intervint.
+
+--Avant toutes choses, dit-il, je désire voir les travaux du canal que
+l'on creuse en ce moment.
+
+--Encore un détour qui va nous allonger, grommela l'Américain.
+
+Sans relever cette manifestation de mauvaise humeur, les Terriens se
+mirent en marche, sous la conduite d'Aotahâ qui voletait doucement à
+côté d'eux.
+
+Tout à coup, ils aperçurent un véritable fourmillement d'êtres vivants
+arrachant du sol des masses formidables de terre qu'ils chargeaient dans
+des ballons semblables à celui qui avait été chercher les Terriens sur
+Phobos.
+
+D'énormes machines fonctionnaient silencieusement, mises en action par
+des sortes de piles thermo-électriques, transformant en énergie
+électrique les rayons solaires.
+
+Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on apercevait le même
+fourmillement occupé à creuser, dans le continent martien, une tranchée
+de plusieurs kilomètres de large.
+
+--Singulière idée que de découper ainsi leur planète, grommela
+Farenheit.
+
+Cependant Fricoulet écoutait avec une stupéfaction grandissant à chaque
+seconde, les explications que lui donnait Aotahâ, dans son laconique
+langage.
+
+--Il paraît que c'est en vue d'une guerre prochaine qu'ils accomplissent
+ces gigantesques travaux, dit l'ingénieur en répondant à l'exclamation
+de l'Américain.
+
+[Illustration]
+
+--Une guerre? s'écria Ossipoff... Une guerre! avez-vous dit!--Quoi! ce
+fléau que je considérais comme la conséquence fatale de l'état de
+barbarie dans lequel nous sommes encore plongés, ce fléau terrible,
+hideux, abominable, existe dans ces contrées que je croyais arrivées au
+_summum_ du progrès et de la civilisation!
+
+Et, en proie à un découragement étrange, le vieillard laissa tomber sa
+tête entre ses mains.
+
+En sa qualité d'ingénieur, Fricoulet était prodigieusement intéressé par
+les travaux qui s'accomplissaient devant lui, pour ainsi dire à vue
+d'œil, et soudain, une question qu'il formula aussitôt, se posa devant
+son esprit.
+
+--Tous ces déblais, demanda-t-il au Martien, qu'en faites-vous?
+
+--Vous voyez ces ballons, répondit Aotahâ; sitôt chargés, ils partent
+pour Phobos... Phobos faisait autrefois partie d'un de ces astéroïdes
+qui existaient entre Mars et Jupiter; c'était un rocher ne mesurant pas
+plus d'une demi-lieue de diamètre. Lorsqu'il eût été saisi par notre
+attraction, on songea à l'utiliser en y établissant le dépôt des déblais
+causés par le creusement des canaux.
+
+--Quelque chose comme une «décharge» des boues et immondices d'une
+grande ville, murmura Gontran, auquel son ami venait de traduire la
+réponse du Martien.
+
+Puis, aussitôt:
+
+--Mais, si l'on continue longtemps comme cela, la planète finira par
+être transportée tout entière sur son satellite.
+
+Fricoulet se prit à rire.
+
+--Heureusement, dit-il, que l'apogée de ces grands travaux est passée.
+
+[Illustration]
+
+--Qu'en sais-tu? demanda M. de Flammermont d'un ton narquois.
+
+--Schiaparelli le sait pour moi, répliqua l'ingénieur,... ses études,
+pendant la dernière apparition de Mars, lui ont révélé que le nombre des
+canaux demeurait stationnaire et que...
+
+Sa phrase fut coupée en deux par une exclamation d'Ossipoff.
+
+--Je regrette vivement, dit le vieillard en se frottant les mains, que
+Fédor Sharp ne soit pas ici!--Quand je pense qu'un jour, à l'Institut
+des Sciences, il nous a embêtés pendant plusieurs heures, pour nous
+prouver que ces canaux martiens n'étaient autre chose qu'une sorte de
+cadastre de cultures collectives sur un globe «arrivé à la période
+d'harmonie!»
+
+Il se tut, se frotta les mains avec énergie et ajouta:
+
+[Illustration]
+
+--Quel nez il ferait s'il connaissait la destination belliqueuse de ces
+travaux de nature si pacifique--selon lui!
+
+Puis, après un moment, ressaisi par ses pensées humanitaires:
+
+--Ainsi, murmura-t-il avec amertume, on se bat encore sur Mars!
+
+Fricoulet, auquel Aotahâ venait de fournir une longue explication, se
+tourna vers le vieillard.
+
+--Ce n'est point, lui dit-il, un reste de barbarie, comme vous pourriez
+le croire, mais un produit fatal, inévitable, de la civilisation
+exagérée à laquelle est parvenu le monde sur lequel nous vivons.
+
+[Illustration]
+
+--C'est du paradoxe, ou je ne m'y connais pas! s'écria Gontran.
+
+--Je suis assez de l'avis de M. de Flammermont, dit à son tour
+Farenheit.
+
+--Avant de se prononcer, fit Ossipoff d'une voix sentencieuse, il faut
+connaître les faits.
+
+Alors, répétant ce qu'avait dit leur guide, l'ingénieur raconta que la
+guerre, sur le monde de Mars, était une guerre nécessaire,
+indispensable, se faisant d'un commun accord, entre les peuples de la
+planète.
+
+Plusieurs siècles auparavant, dans un congrès tenu par des délégués de
+toutes les nations martiennes, la suppression de la guerre avait été
+décidée; un tribunal international avait été nommé, chargé de juger en
+dernier ressort, tous les différends qui pourraient s'élever, à
+l'avenir, entre les peuples frères.
+
+Pendant une longue suite de siècles, les décisions de ce tribunal eurent
+force de lois, le monde de Mars vécut dans un état de paix inaltérable
+et porta tous ses efforts vers le perfectionnement des arts et des
+sciences, des sciences surtout, les seules capables de permettre à
+l'humanité de surprendre les secrets de la nature.
+
+Malheureusement, grâce au progrès accompli en toutes choses, la médecine
+devint tellement puissante, que toutes les maladies, tous les fléaux qui
+exerçaient autrefois, à la surface de la planète, des ravages terribles,
+mais nécessaires, devinrent impuissants; on n'avait même plus besoin de
+les combattre, on les prévenait: de là, un excès terrible de population.
+
+Les continents qui avaient commencé par devenir trop petits, pour
+nourrir tous les habitants, finirent par avoir une surface insuffisante
+à les contenir même.
+
+On créa des villes maritimes, des agglomérations aériennes; on inventa
+des aliments factices en extrayant de l'air, de l'eau, des minéraux
+eux-mêmes, les principes nutritifs et indispensables au renouvellement
+des forces martiennes.
+
+Bientôt, tous ces expédients devinrent insuffisants, et les désastres
+que produisait autrefois la guerre ne furent rien auprès de ceux que la
+famine engendra.
+
+Alors, comme cela avait eu lieu plusieurs siècles auparavant, toutes les
+nations du globe martien envoyèrent à la Ville-Lumière des délégués qui,
+réunis en congrès, décidèrent, à l'unanimité, le rétablissement de la
+guerre.
+
+Mais comme, depuis longtemps, les peuples étaient habitués à se
+considérer comme frères et que, d'un autre côté, la civilisation avait
+chassé de l'âme des souverains tous les sentiments qui les faisaient
+jadis s'armer les uns contre les autres, le congrès décida de
+réglementer la guerre.
+
+Il fut en conséquence établi que, quatre fois par siècle, deux nations,
+désignées à l'avance par un aréopage international, se mesureraient
+l'une contre l'autre, de manière à ramener la population martienne à un
+chiffre en rapport avec la superficie des continents.
+
+--Voilà pourquoi, dit Fricoulet en terminant son récit, tous les
+cinquante ans, après avoir, par un dénombrement, fixé le chiffre des
+victimes, on met, dans un champ clos destiné à cet usage, les deux
+nations que le sort a désignées et qui s'égorgent pour le bien de
+l'Humanité.
+
+--C'est horrible! fit Séléna.
+
+--Je ne suis pas de votre avis, répliqua l'ingénieur; dans ces luttes
+humanitaires, il n'y a ni vainqueurs, ni vaincus... l'appât de la gloire
+n'y entre pour rien, mais seulement le désir de vivre, et le chiffre des
+victimes une fois atteint, on vit en paix, cultivant les arts et les
+sciences jusqu'à ce que la décision du congrès vous remette de nouveau
+en présence.
+
+--Au moins, de cette façon, dit à son tour Gontran, ceux qui luttent
+meurent sans arrière-pensée, sans redouter de laisser leur famille et
+leur foyer à la merci d'un vainqueur impitoyable.
+
+--Fort juste, grommela Farenheit... seulement, dans toute cette
+histoire, je n'ai point vu qu'il fût question de canal.
+
+--Ce canal est tout simplement destiné à transporter sur le lieu de la
+lutte les combattants désignés par le tribunal suprême.
+
+Un éclair brilla dans la prunelle de M. de Flammermont.
+
+--Va-t-il donc y avoir prochainement une guerre? demanda-t-il.
+
+--Le mois qui vient; à ce que m'a dit notre guide.
+
+[Illustration]
+
+--Nous en serons, hein! sir Jonathan! s'écria le jeune comte.
+
+--_By God!_ grommela l'Américain en serrant les poings, cela me
+rappellera la guerre de Sécession!...
+
+Tout en parlant, les Terriens s'étaient mis en marche dans la direction
+de Holion, ville importante où, au dire de leur guide, ils trouveraient
+un moyen de locomotion pour les transporter dans la Ville-Lumière.
+
+--Voyez-vous, dit tout à coup Ossipoff à Gontran en lui montrant la
+carte qu'il tenait à la main, le canal qui nous a amenés jusqu'ici est
+l'_Oréus_; à quelques degrés plus vers la gauche se trouve le
+_Pyriphlégéton_, et nous coupons la ligne équatoriale pour descendre
+vers la terre des Amazones.
+
+--Je ne sais si nous coupons la ligne équatoriale, gronda Farenheit
+entre ses dents... mais ce que je sais, c'est que nous coupons à travers
+champs et que j'ai les jambes rompues...
+
+On traversait alors une plaine immense, non pas verdoyante, mais couleur
+de rouille; de ci, de là, se dressaient des bouquets d'arbrisseaux aux
+feuilles orangées, supportant des grappes de fruits roses ou d'un rouge
+écarlate. Les plantes, qui couvraient le sol d'un moelleux tapis,
+étaient toutes rougeâtres, et leurs larges feuilles s'étalaient en
+panaches d'une grâce merveilleuse.
+
+--Hein! murmura Fricoulet à l'oreille de Gontran en lui désignant cette
+singulière végétation... comprends-tu maintenant pourquoi l'atmosphère
+de Mars semble rouge aux astronomes terrestres?
+
+Puis, se tournant vers l'Américain qui ne cessait de geindre:
+
+--Eh! qu'avez-vous donc, mon cher sir Jonathan? fit-il.
+
+--J'ai... j'ai... que je demande une route, mes pieds n'en peuvent plus.
+
+Fricoulet se mit à rire.
+
+--Une route, dit-il; nous pourrions, je crois, parcourir Mars dans tous
+les sens sans en trouver une seule, attendu que, pour des gens voyageant
+par eau et par air, le sol n'est d'aucune utilité, au point de vue de la
+locomotion.
+
+--Ma foi, déclara l'Américain en s'arrêtant au bord d'un large fossé
+qu'il s'agissait de franchir d'un bond, dussé-je coucher à la belle
+étoile, je m'arrête ici.
+
+Ossipoff regarda Séléna qui, bien que ne se plaignant pas, donnait tous
+les signes d'une grande fatigue.
+
+--Demandez donc au guide, dit-il à Fricoulet, s'il y aurait inconvénient
+à ce que nous passions la nuit ici... nous nous remettrions en marche
+demain matin.
+
+Aotahâ, auquel l'ingénieur traduisit la question du vieillard, fit
+entendre quelques sons gutturaux et, déployant ses ailes, s'envola dans
+l'espace que le crépuscule assombrissait déjà.
+
+--Eh bien! s'écria Farenheit, il nous abandonne?
+
+--Non, il va s'enquérir d'un moyen de locomotion et sera de retour au
+lever de l'aurore.
+
+[Illustration]
+
+En prononçant ces mots, l'ingénieur tira de sa poche le flacon de
+liquide nutritif dont il s'était muni, en homme de précaution qu'il
+était, et, le passant à Séléna:
+
+--Mademoiselle, dit-il, à vous l'honneur.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+Au moment où le soleil allait disparaître à l'horizon, les voyageurs
+aperçurent...
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LA VÉRITÉ SUR LA SÉRIE: 4, 7, 10, ETC.
+
+[Illustration]
+
+
+Les premiers rayons du soleil doraient déjà les hautes nuées martiennes,
+lorsque nos voyageurs s'éveillèrent.
+
+À une dizaine de mètres au-dessus de leurs têtes, un appareil étrange
+était suspendu, immobile, comme s'il eût été rattaché au sol par quelque
+invisible lien.
+
+C'était une sorte de mât paraissant avoir près de quinze mètres de haut
+et portant, à sa partie supérieure, une hélice à huit branches, dont
+chacune avait, pour le moins, la dimension des ailes d'un moulin à vent.
+
+Au-dessus, sur le même prolongement, mais autour d'un axe concentrique
+au premier, deux petites hélices superposées, ayant quatre ailes
+seulement, tournaient dans un sens opposé à celui de la plus grande.
+
+À cinquante centimètres plus bas, ces deux axes pénétraient dans un
+manchon sur lequel étaient fixés des arcs métalliques soutenant une
+espèce de tente repliée.
+
+Au-dessous encore, supportés par des arceaux, se trouvaient dix sièges
+assez semblables à des selles de vélocipèdes, avec cette différence
+qu'ils étaient munis d'un dossier.
+
+Enfin, la partie inférieure de l'appareil se terminait par deux
+cylindres contenant, sans aucun doute, les moteurs des hélices, ces
+moteurs devaient également actionner un arbre de couche, placé
+horizontalement, et à chacune des extrémités duquel était fixée une
+petite roue à pales gauches, servant de propulseur.
+
+[Illustration]
+
+--Ou je me trompe fort, ou voilà bien un hélicoptère! s'écria Fricoulet
+qui, depuis quelques instants, demeurait le nez en l'air, considérant
+attentivement cette étrange machine.
+
+--Hélicoptère! murmura Gontran... je connais cela... attends donc...
+
+Puis, après un moment, élevant la voix afin d'être entendu d'Ossipoff:
+
+--Eh! parbleu! c'est l'appareil de Ponton d'Amécourt.
+
+Le vieux savant se retourna.
+
+--Vous voulez dire celui de Philips.
+
+--Pardon, répliqua le jeune comte, j'ai dit de Ponton d'Amécourt; je me
+rappelle même que celui dont il m'a été donné de voir le modèle... dans
+je ne sais plus quelle musée... était en aluminium.
+
+Ossipoff riposta:
+
+--Si vous n'avez vu que le modèle... moi, j'ai vu l'appareil lui-même.
+Je me souviens d'avoir assisté à l'essai d'un hélicoptère à vapeur dont
+l'inventeur se nommait Philips; c'était en 1845, à Varsovie...
+
+--Allons, allons, déclara Fricoulet, je vais vous mettre d'accord; moi
+aussi j'ai vu un appareil à peu près semblable à celui-ci, mais il
+n'était dû ni au génie inventif de Ponton d'Amécourt, ni à celui de
+Philips; l'inventeur était l'Italien Forlanini.
+
+Ce disant, l'ingénieur ploya légèrement les jarrets et s'enleva d'un
+bond jusqu'à l'appareil, où il prit place.
+
+--Charmant pays! s'écria-t-il en se penchant sur son siège... enfoncés
+les escaliers et les échelles!
+
+Gontran et Ossipoff le rejoignirent aussitôt et furent bientôt suivis
+par Séléna, à laquelle le Martien avait galamment offert la main et qui,
+sans aucun effort, avait été transportée jusqu'à son siège, par son
+guide, les ailes déployées.
+
+Restait Farenheit qui, les pieds rivés au sol, considérait d'un œil
+méfiant cet étrange véhicule.
+
+--Eh bien! lui cria M. de Flammermont, vous ne montez pas?
+
+--Ces perchoirs sont tout au plus bons pour des singes ou des
+perroquets, riposta l'Américain.
+
+Le jeune comte fronça les sourcils.
+
+--Dites donc, sir Jonathan, gronda-t-il,... il me semble que vous n'êtes
+guère poli... en outre, pensez-vous que les États-Unis seront plus
+déshonorés en votre personne que la France et la Russie ne le sont en la
+nôtre?
+
+--Au surplus, ajouta Fricoulet, chacun de nous est libre de choisir le
+moyen de locomotion qui lui convient... nous avons choisi l'air... vous
+préférez le plancher des vaches; libre à vous... seulement, je vous
+conseille de jouer des jambes si vous voulez arriver en même temps que
+nous à la Ville-Lumière...
+
+Sur ce, il fit un signe à Aotahâ qui, pesant sur un levier, mit
+l'hélicoptère en mouvement.
+
+--Si vous êtes embarrassé pour le chemin, cria plaisamment l'ingénieur
+au Yankee, vous le demanderez au premier sergent de ville que vous
+rencontrerez...
+
+Cette boutade provoqua un éclat de rire général qui se perdit dans
+l'espace, car l'appareil s'élevait rapidement.
+
+[Illustration]
+
+On était déjà à trois ou quatre cents mètres du sol, lorsque l'on vit
+soudain Farenheit prendre son élan, filer comme une flèche et, d'un bond
+prodigieux, tenter de rejoindre ses compagnons.
+
+--Le malheureux! fit Séléna en joignant les mains, il n'arrivera jamais
+jusqu'à nous!
+
+Elle avait à peine poussé cette exclamation que le Martien touchait un
+ressort qui immobilisa l'appareil; tandis que lui-même, ouvrant ses
+ailes, piquait--ainsi que l'on dit vulgairement--une tête dans l'élément
+éthéré.
+
+Quelques secondes après, il était auprès de l'Américain que ses jarrets
+avaient été impuissants à lancer jusqu'à l'hélicoptère et qui, lentement
+redescendait vers le sol, jurant, vociférant, agitant désespérément ses
+bras et ses jambes.
+
+[Illustration]
+
+Aotahâ le saisit par l'un des favoris et, dirigeant son vol vers
+l'appareil, l'eut bientôt rejoint traînant à sa remorque Farenheit qui
+paraissait flotter dans l'air, ainsi qu'un bonhomme en baudruche.
+
+--_By God!_ grommela-t-il en prenant place sur un siège, entre Fricoulet
+et Ossipoff, j'ai cru que vous m'abandonniez...
+
+--Je ne sais, riposta l'ingénieur, si perchés comme nous le sommes, nous
+vous paraissions fort malins; mais je dois convenir sincèrement que, vu
+d'en haut et quoique sur la terre ferme, vous donniez une piètre idée de
+la dignité américaine.
+
+Sir Jonathan grommela quelques mots dont Fricoulet ne put saisir le
+sens, puis tournant brusquement le dos à l'ingénieur, il s'adressa à son
+voisin de gauche.
+
+--Pendant combien de temps allons-nous demeurer sur cette machine-là?
+demanda-t-il.
+
+Ossipoff transmit cette question à Fricoulet qui, lui-même la traduisit
+au Martien.
+
+Celui-ci, après quelques secondes de réflexion, répondit:
+
+--Si le vent continue à être favorable, nous arriverons vers minuit.
+
+Le vieillard déroula sa carte et mesura les distances soigneusement.
+
+--Peste! pensa-t-il; ce sera rondement marcher, car il nous reste encore
+près de cinq cents lieues à faire.
+
+--Ce que je ne comprends pas, dit alors Gontran à Fricoulet, c'est
+pourquoi nous ne nous sommes pas arrangés de manière à venir de Phobos
+en droite ligne jusqu'au but de notre voyage; en atterrissant comme nous
+l'avons fait, nous nous sommes imposé, bien gratuitement ce me semble,
+une étape de dix-huit cents lieues.
+
+L'ingénieur jeta un coup d'œil du côté d'Ossipoff; le vieillard était
+tellement absorbé dans l'étude de sa carte qu'il n'avait point entendu
+un seul mot de l'observation de son futur gendre.
+
+Baissant néanmoins la voix, par prudence, il répondit:
+
+--Si tu réfléchissais un instant, avant de parler, tu te rendrais compte
+immédiatement qu'il était impossible, par suite du mouvement de Phobos
+autour de la planète, d'atterrir autre part.
+
+--Ah! fit Gontran.
+
+Ce ah! avait une intonation telle qu'il était facile de comprendre que
+les paroles de l'ingénieur n'avaient, pour le jeune comte, qu'un sens
+assez obscur.
+
+--Pendant notre trajet, Mars a tourné sur son axe, si bien que le point
+visé s'est éloigné... Pour arriver directement sur la Ville-Lumière, il
+eut fallu calculer la rapidité de rotation de la planète et la vitesse
+de notre ballon et diriger notre course trois ou quatre cents kilomètres
+avant l'endroit où nous voulions arriver.
+
+Gontran secoua les épaules.
+
+--Peuh! fit-il,... je connais cela,... c'est l'A B C du manuel du
+parfait chasseur;... quand on tire la perdrix, il faut la viser en tête,
+pour atteindre l'aile ou la cuisse.
+
+--C'est cela même,... or le plus pressé, n'est-ce pas, était de vous
+sauver... sans compter que par ce voyage à vol d'oiseau, tu peux te
+rendre compte de l'aréographie.
+
+--Oh! répondit M. de Flammermont, les _Continents célestes_ me
+suffisaient...
+
+Et désignant de la main le panorama immense qui se déroulait au-dessous
+de l'appareil avec une rapidité vertigineuse:
+
+--C'est toujours la même chose, dit-il; le paysage est d'une uniformité
+désespérante.
+
+--Absolument comme sur la Lune, dit à son tour Farenheit, seulement
+là-bas, c'étaient des volcans, ici ce sont des canaux.
+
+--Cet animal-là n'est jamais content, bougonna l'ingénieur.
+
+L'Américain riposta:
+
+--_By God!_ je voudrais vous voir à ma place... Qu'est-ce que je fais
+ici, moi? rien, absolument rien... Croyez-vous qu'au lieu de traîner mes
+guêtres à travers les mondes célestes, en votre compagnie, je ne serais
+pas mieux à New-York...
+
+--Eh! qu'y feriez-vous donc, à New-York? demanda Fricoulet; croyez-vous
+que les États-Unis marcheront moins droit dans la voie du progrès parce
+qu'un de leurs citoyens leur manque?
+
+--Non, sans doute,... mais mes actionnaires, que diront-ils, lorsqu'à
+leur assemblée générale du mois de juin, ils ne me verront pas à mon
+poste... et puis, les élections de l'_excentric Club_ ont lieu en
+juillet... où serai-je en juillet? ah! _by God!... by God!..._
+
+Et l'Américain se tut, les poings fermés, les lèvres serrées dans une
+colère impuissante...
+
+[Illustration]
+
+--Monsieur Fricoulet, dit alors Séléna qui accoudée sur le dossier de sa
+sellette observait, avec une curiosité intense, le paysage qui
+s'étendait à ses pieds, tous ces _canaux_, comme vous appelez ces mers
+qui sillonnent en tous sens la planète, sont-ils connus des astronomes
+terrestres?
+
+L'ingénieur eut un sourire énigmatique.
+
+--Votre question, mademoiselle, répondit-il, prouve que vous connaissez
+peu et mal nos savants,... oui, tous ces canaux sont connus, catalogués,
+baptisés... ils ont même, sur un grand nombre de chrétiens, cet avantage
+d'avoir été baptisés plusieurs fois.
+
+--Comment cela?
+
+--Par cette raison toute simple, c'est qu'il est fatalement arrivé que
+le même canal a été découvert en même temps par des astronomes de
+différentes nationalités, lesquels se sont empressés de lui donner un
+nom en rapport, soit avec leur amour-propre personnel ou national, soit
+avec leur propre imagination.
+
+--Comment fait-on pour s'y reconnaître, en ce cas? demanda ingénument la
+jeune fille.
+
+--On ne s'y reconnaît pas, mademoiselle, répliqua l'Américain avec une
+gravité comique.
+
+--Sir Jonathan va trop loin, déclara Fricoulet; mais il est certain que
+l'empressement mis par certains astronomes à baptiser leurs découvertes
+ne contribue pas peu à rendre obscures pour le _vulgum pecus_ les cartes
+sidérales.
+
+Durant toute la journée, l'hélicoptère courut du nord au sud, suivant
+une ligne à peu près rigoureusement parallèle au tracé de l'_Oréus_,
+planant tantôt au-dessus de campagnes rougeoyantes, émaillées de ci de
+là de taches grisâtres que Aotahâ déclarait être des villes et des
+villages, tantôt au-dessus de filets argentés, miroitant sous les rayons
+du soleil, qui s'enfuyaient de droite et de gauche et qui n'étaient
+autre que des canaux coupant perpendiculairement l'_Oréus_.
+
+La caractéristique du paysage, comme le nota d'ailleurs Fricoulet sur
+son carnet d'observations, était une platitude désespérante de
+monotonie; pas la moindre montagne, pas même la plus petite colline;
+partout des terres basses, émergeant à peine des flots qui les
+baignaient.
+
+Comme Séléna s'étonnait, l'ingénieur expliqua ce manque de relief dans
+la topographie par l'usure résultant du frottement de la surface
+martienne contre les molécules composant l'atmosphère ambiante.
+
+Vers six heures du soir, au moment où le Soleil allait disparaître à
+l'horizon, les voyageurs aperçurent au-dessous d'eux et s'étendant à
+perte de vue une immense nappe liquide dans laquelle se réfléchissaient
+les derniers rayons de l'astre du jour.
+
+--Voilà le _Trivium Charontis_, déclara Ossipoff qui suivait, sur sa
+carte, la marche de l'appareil. C'est une sorte de lac ou plutôt de
+Méditerranée dans lequel se déversent plusieurs canaux découverts par
+Schiaparelli, parmi lesquels l'_Oréus_, le _Laestrygons_, le _Cerberus_,
+le _Styx_, le _Hadès_, l'_Erebus_...
+
+En quelques instants, l'hélicoptère se fut engagé sur cet océan et les
+côtes du continent disparurent aux yeux des Terriens.
+
+Tout à coup, sans transition aucune, ainsi que cela se produit dans nos
+régions équatoriales, la nuit succéda au jour et nos voyageurs se
+trouvèrent enveloppés d'une ombre vague dans laquelle la surface de la
+planète se noya, indécise et confuse.
+
+Le soleil venait de disparaître au-dessous de l'horizon, après avoir,
+durant quelques secondes, empourpré l'atmosphère de ses derniers rayons;
+mais aussitôt, précisément à l'endroit où il venait de s'enfoncer dans
+l'espace, un astre se leva, brillant d'une clarté douce qui jetait sur
+le paysage une mélancolie singulière.
+
+--La Lune! s'écria Gontran.
+
+Ossipoff fit un tel bond que, sans Fricoulet qui l'avait saisi par le
+bras, il abandonnait sa sellette.
+
+--Vous dites! exclama le vieillard d'une voix étranglée.
+
+Cette attitude stupéfaite et indignée de son futur beau-père d'une part,
+et surtout un coup de pied envoyé par l'ingénieur en guise
+d'avertissement, prévinrent le jeune comte de l'hérésie qu'il venait de
+commettre.
+
+--Eh oui! fit-il avec un sang-froid merveilleux, la lune de Mars ou
+plutôt l'une de ses Lunes,... n'est-ce point le rôle que joue Phobos?
+
+Ossipoff inclina la tête affirmativement.
+
+--À la bonne heure,... murmura-t-il, j'avais cru...
+
+--Qu'aviez-vous donc cru? demanda M. de Flammermont, en affectant une
+raideur un peu hautaine.
+
+--Rien, rien, s'empressa de répondre le savant,... l'expression dont
+vous vous étiez servi m'avait fait croire,... mais c'était un lapsus...
+
+Fricoulet riait sous cape, tellement était amusant l'embarras du bon
+savant.
+
+Heureusement qu'une exclamation de Farenheit vint mettre un terme à
+cette situation difficile.
+
+--Une autre lune! s'écria-t-il en étendant la main vers l'est.
+
+--Eh bien! riposta Gontran, quoi d'étonnant à cela?... c'est Deimos.
+
+--Mais cette lune là ne va pas dans le même sens que l'autre...
+
+[Illustration]
+
+--Vous le voyez bien...
+
+--Elles doivent se rencontrer, en ce cas?
+
+--C'est fatal.
+
+--Qu'arrivera-t-il alors?
+
+--Une éclipse, tout simplement, répondit Fricoulet, éclipse partielle ou
+totale, suivant la position dans le ciel des deux satellites,... c'est
+encore là une originalité de ce monde... et vous avouerez que cela vaut
+bien le voyage.
+
+Trois heures durant, l'appareil sillonna les airs, sous la douce clarté
+de Phobos et de Deimos qui, ce soir-là, ne donnèrent pas aux Terriens le
+spectacle d'une éclipse.
+
+Enfin, au loin, perçant le brouillard léger qui flottait à la surface du
+sol, un faisceau de lumière parvint jusqu'aux voyageurs et, en quelques
+instants, ils planèrent à huit cents mètres au-dessus de la
+_Ville-Lumière_, capitale intellectuelle de Mars.
+
+Vu de cette hauteur, le spectacle était féerique, rappelant à chacun des
+Terriens la capitale de sa propre patrie: Gontran et Fricoulet
+déclaraient reconnaître le quartier de l'Opéra, tout étincelant de ses
+mille lumières et son animation extraordinaire; pour Séléna et son père,
+c'était la Perspective-Newsky dont l'image brillante s'étendait à leurs
+pieds; quant à Farenheit, il avait proclamé tout de suite que, de la
+nacelle d'un ballon, New-York devait certainement avoir cet aspect, avec
+ses avenues rectilignes et brillamment éclairées.
+
+Mais ce qui donnait à la _Ville-Lumière_ un aspect étrange, fantastique,
+c'étaient moins ces milliers de lumières qui découpaient, dans l'ombre
+de la nuit, la carcasse même de la cité, avec ses rues et ses monuments,
+que surtout des centaines d'étincelles qui sillonnaient l'espace dans
+tous les sens, semblables à des myriades de feux follets voltigeant à la
+surface du sol.
+
+--Oh! oh! fit M. de Flammermont d'un ton goguenard, messieurs les
+Martiens se rendent à leurs plaisirs.
+
+--Ou à leurs affaires! reprit Farenheit.
+
+--La nuit n'est généralement pas le moment que l'on choisit pour faire
+des affaires, reprit le jeune comte.
+
+--_The business!!_ répliqua sentencieusement l'Américain.
+
+Et se tournant vers Fricoulet.
+
+--Ne m'avez-vous point dit, hier même, que ces gens-là, plus que nous
+encore, se conformaient à la devise: _Time is money!_
+
+--Assurément! mais je ne vous ai point dit que ce temps, si précieux
+pour eux, ils le consacrassent aux affaires...
+
+Sir Jonathan ouvrit des yeux énormes.
+
+--À quoi donc, en ce cas, peuvent-ils employer leur temps?
+
+--Je vous l'ai dit: les Martiens, doués par la nature d'une somme
+considérable de curiosité, consacrent leur vie à satisfaire cette
+curiosité... tout, pour eux est problème... et chaque fois qu'ils sont
+arrivés à en résoudre un,--si petit fût-il--ils sont persuadés d'avoir
+fait un pas vers l'absolue perfection,... aussi tous leurs efforts
+sont-ils dirigés vers la science,... la seule clé qui puisse leur ouvrir
+la porte de l'éternel mystère.
+
+--Alors, dit Gontran, tu es persuadé que tous ces individus ne sont
+point à leurs plaisirs?
+
+--Vous croyez qu'ils ne courent point à leurs affaires? poursuivit
+Farenheit.
+
+L'ingénieur secoua la tête en souriant:
+
+--Vous avez raison tous les deux quant à l'expression même; mais vous
+avez tort quant au sens que vous lui donnez,... j'entends, moi, par
+affaires, l'emploi du temps... eh bien! quand on emploie son temps
+suivant son goût et ses aptitudes, n'éprouve-t-on pas un véritable
+plaisir?
+
+[Illustration]
+
+En ce moment, Aotahâ poussa une exclamation gutturale, désignant de la
+main, au centre même de la ville, une masse toute étincelante de
+lumières.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda l'ingénieur.
+
+La réponse du Martien provoqua chez lui une vive surprise.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Ossipoff.
+
+--Si j'ai bien compris, ce monument illuminé serait à la fois une sorte
+d'Institut et de Palais de gouvernement.
+
+--Quoi! fit Gontran, la politique et la science logent sous le même
+toit?
+
+--Par la simple raison qu'elles ne sont qu'une seule et même personne...
+ou plutôt que la première est absorbée par la seconde... dans un monde
+aussi avancé en civilisation que celui-ci, la race spéciale appelée sur
+terre, homme politique, a disparu depuis de longs siècles... elle a dû
+certainement exister, mais à une époque pour ainsi dire préhistorique,
+correspondant peut-être à la nôtre actuelle.
+
+--Ah! les heureuses nations! soupira comiquement M. de Flammermont.
+
+--Heureuses parce qu'elles sont pratiques; et puis, c'est toujours la
+conséquence de leur _Time is money_. Le temps, à leurs yeux, a une trop
+grande valeur pour qu'ils le gaspillent à la politique,... en outre,
+chez nous, la politique cache toujours un intérêt personnel, et ces
+gens-là ont l'esprit trop vaste, le cœur trop grand pour que de
+semblables petitesses y puissent trouver place.
+
+[Illustration]
+
+--Ah! s'écria Gontran, n'était mon amour pour Séléna qui me fait
+souhaiter ardemment de revoir la Terre, puisque là seulement j'y dois
+trouver l'écharpe municipale, indispensable à mon bonheur, je planterais
+ma tente ici,... car un pays où l'on ne parle pas politique et surtout
+où la politique n'existe pas, un pays comme celui-là est le Paradis!
+
+Pendant cette conversation, l'appareil quittant les hauteurs auxquelles
+il planait, était descendu insensiblement jusqu'à une centaine de mètres
+au-dessus de la ville.
+
+Aotahâ prononça quelques monosyllabes que Fricoulet comprit sans doute,
+car il se leva et prit la place du Martien qui venait de déployer ses
+ailes et de quitter l'appareil.
+
+--Où donc va-t-il? demandèrent les Terriens.
+
+--Il va prévenir les autorités de notre arrivée, répondit
+l'ingénieur,... dans quelques instants, il va être de retour.
+
+Bientôt, en effet, un bruit d'ailes qui fendaient l'espace se fit
+entendre et Aotahâ les rejoignait.
+
+Sans mot dire, il saisit le levier conducteur et l'hélicoptère se
+dirigea sur le monument désigné par Fricoulet comme étant
+l'Institut; une fois là, la grande hélice supérieure s'immobilisa
+et, soutenue seulement par les deux plus petites, l'appareil tomba
+perpendiculairement, comme la balle d'un fil à plomb.
+
+Puis les voyageurs traversèrent une zone étincelante, tellement
+étincelante que, sous l'impression de la douleur, ils fermèrent les
+yeux, et sans qu'ils pussent immédiatement se rendre compte du pourquoi,
+ils entendirent bruire à leurs oreilles un indescriptible tumulte.
+
+Soudain, un choc léger les fit tressauter sur leurs sièges, ils
+entr'ouvrirent les paupières.
+
+L'appareil, immobile maintenant, était suspendu par sa grande hélice à
+la voûte d'une vaste salle, voûte transparente car, au travers, on
+apercevait les cieux étoilés, mais, en même temps, cette voûte
+réfléchissait, comme un miroir, les milliers de lumières qui
+étincelaient de toutes parts.
+
+Au-dessous d'eux, une foule grouillante et gesticulante les considérait
+avec étonnement, poussant de brèves interjections et agitant les ailes
+dans des battements précipités.
+
+--Fichtre! grommela Fricoulet, il me semble que nous faisons un certain
+effet.
+
+--Oui, l'effet d'un lustre dans un théâtre, riposta l'Américain d'une
+voix rogue.
+
+--C'est ma foi vrai! dit à son tour Gontran... il est seulement
+regrettable que nous ne soyons pas incandescents... nous ressemblerions
+à un faisceau de lumières Jablochkoff.
+
+Mickhaïl Ossipoff se rengorgeait, persuadé que toute cette multitude
+était réunie pour l'acclamer, lui et ses compagnons...
+
+--Ce que c'est que la gloire, chuchota-t-il à l'oreille de M. de
+Flammermont.
+
+Celui-ci eut un haussement d'épaules imperceptible...
+
+--Ne vous illusionnez-vous pas, mon cher monsieur, répliqua-t-il... Si
+ce que Fricoulet nous a dit de ces gens-là est exact, nous ne devons
+être pour eux que de bien petits enfants... à côté de ces penseurs qui
+ont arraché à la nature une si grande partie de ses secrets, nous en
+sommes à peine, nous, à l'alphabet scientifique...
+
+--Voilà qui est parlé, mon brave Gontran, exclama l'ingénieur... et tu
+as d'autant plus raison que l'on ne nous attendait pas; tous ces gens-là
+sont des délégués scientifiques des différents districts de l'Équateur,
+venus pour assister à d'intéressantes communications concernant la
+prochaine guerre...
+
+Aotahâ toucha Fricoulet du doigt pour lui imposer silence; puis il
+s'élança sur une haute colonne surmontée d'une sorte de plate-forme où
+il replia ses ailes; une fois là, il prononça quelques sons gutturaux
+qui parurent faire, sur l'assemblée, une profonde impression, et
+rejoignit les voyageurs.
+
+--Que dit-il donc? demanda Séléna.
+
+--Il fait son métier de _barnum_; il nous présente aux Martiens comme
+dans les cirques de Paris, on présente au public quelque monstre
+difforme ou quelque habitant de contrées inconnues... pour lui,
+d'ailleurs, nous sommes parfaitement laids et représentons l'espèce
+intelligente de l'Univers sous une forme fort arriérée...
+
+--Mais qu'a-t-il donc dit en terminant qui a paru exciter l'hilarité des
+auditeurs?
+
+--Faisant allusion à nos membres inférieurs grâce auxquels nous nous
+traînions, a-t-il dit, si disgracieusement, il a déclaré que bien des
+canaux seraient creusés à la surface de leur monde, avant qu'il nous
+soit poussé des ailes.
+
+--Des ailes!... des ailes!... grommela Farenheit... se considèrent-ils
+donc comme le summum de la perfection?... ils me font l'effet d'énormes
+volatiles...
+
+L'indignation de l'Américain amusa beaucoup les voyageurs qui partirent
+d'un grand éclat de rire.
+
+Leur hilarité fut couverte par un brouhaha inimaginable qui accueillit
+l'apparition, sur la colonne qui jouait le rôle de tribune, d'un Martien
+auquel son vol appesanti et son duvet tout blanc donnaient l'aspect d'un
+vieillard.
+
+Fricoulet, prévenu par son guide que c'était, en effet, l'un des plus
+vieux et des plus renommés savants de l'Équateur, s'apprêta à écouter
+attentivement.
+
+[Illustration]
+
+Bientôt, ses compagnons le virent sourire avec pitié.
+
+--Parbleu! murmura-t-il, voilà une idée assez saugrenue et qui, en tout
+cas, ne doit pas être fort meurtrière... des canons chargés d'air!...
+
+--En effet, riposta Gontran, comme engins de guerre cela me paraît assez
+platonique.
+
+--Plus platonique, à coup sûr, que de bonnes pièces de vingt-quatre
+chargées de bons boulets de vingt-quatre kilogs..., grommela Farenheit.
+
+Fricoulet lui posa la main sur le bras.
+
+--Ça, par exemple, non, répondit-il... ce serait encore moins meurtrier
+que les canons à air dont parle cet individu.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'en raison de leur peu de pesanteur, vos bons boulets de cinq
+cents kilogs ne retomberaient jamais et s'enfuiraient pour toujours dans
+le ciel... à moins qu'une partie des combattants n'aille prendre
+position soit sur Deimos, soit sur Phobos, et encore...
+
+L'attention des Terriens fut ramenée vers l'orateur dont le discours
+paraissait faire, sur l'Assemblée, un effet diamétralement opposé à
+celui qu'il en attendait.
+
+En vain il gesticulait, tenant à la main un tube de verre mesurant près
+de cinquante centimètres de long sur vingt centimètres de diamètre, en
+vain il poussait des exclamations qui, par moments, atteignaient
+l'intensité de cris véritables, l'efficacité du système qu'il proposait
+ne semblait rien moins que prouvée.
+
+Alors, on le vit soudain braquer son tube sur le point de la salle où
+l'opposition était la plus acharnée et, sans mot dire, il lança dans le
+tube un jet enflammé.
+
+Cette démonstration fut concluante; comme par enchantement, tous ceux
+qui se trouvaient dans cette direction furent renversés, culbutés ainsi
+que des capucins de cartes.
+
+Ce fut, pendant quelques instants, une confusion indescriptible, un
+concert de cris, de gémissements, de volettements effarés; dans ce
+mélange soudain d'individus, les familles disloquées, brouillées,
+confondues, cherchaient à se reconnaître. Et au fur et à mesure que les
+maris avaient retrouvé leurs femmes, les pères leurs enfants et les
+enfants leurs mères, les ailes s'ouvraient et l'on s'enfuyait par les
+baies ouvertes dont la salle était percée.
+
+Les autres assistants, convaincus par cet exemple frappant, firent
+entendre un petit clappement de langue en guise d'applaudissement, puis
+se retirèrent lentement.
+
+Alors, l'obscurité se fit, et les Terriens, accablés de fatigue,
+s'endormirent d'un profond sommeil sur leur appareil...
+
+Le premier, Fricoulet fut éveillé.
+
+Déjà, le soleil pénétrait de toutes parts dans la salle immense que
+Farenheit remplissait, à lui seul, du bruit formidable de ses
+ronflements.
+
+Sitôt l'œil ouvert, l'ingénieur pensa à se rendre compte du pays dans
+lequel il se trouvait, aussi courut-il à l'une des ouvertures par
+lesquelles il avait vu, la veille, s'envoler la foule des Martiens.
+
+Il poussa un cri de surprise qui réveilla ses compagnons et les fit
+accourir auprès de lui.
+
+--Mais, c'est Venise! s'exclama Séléna.
+
+Les rues, en effet, au lieu d'être faites du sol même, étaient liquides,
+et les maisons se reflétaient dans l'eau.
+
+--Comment font-ils pour marcher? demanda Farenheit.
+
+--Comme on fait à Venise, parbleu! riposta Gontran... on va en bateau.
+
+--Peine inutile... leurs ailes suffisent.
+
+--C'est vrai... j'oublie toujours que ces gens-là ont la propriété de
+voler. Mais cela doit singulièrement modifier leur architecture.
+
+--Pas besoin d'escaliers, en effet.
+
+M. de Flammermont croisa les mains dans un geste comique.
+
+--Ah! les heureuses gens! soupira-t-il.
+
+--En quoi les trouves-tu si heureux que cela?
+
+--En ce qu'ils ne connaissent pas l'un des plus grands fléaux inventés
+par notre civilisation... le concierge!... les maisons n'ayant pas de
+porte, il n'est aucunement besoin de quelqu'un pour les garder... les
+locataires entrent, sortent, reçoivent, sans être obligés de passer sous
+les yeux de cet Argus-Cerbère... Ah! les heureuses gens!
+
+Fricoulet qui, tout en aimant son ami, ne négligeait cependant aucune
+occasion de le tourmenter, lui murmura à l'oreille:
+
+--Malheureusement, si les Martiens ignorent le cordon du concierge, ils
+ignorent également l'écharpe tricolore du maire...
+
+Le visage souriant du jeune comte se rembrunit aussitôt.
+
+[Illustration]
+
+Aotahâ survint au même moment.
+
+--Un monde aussi avancé que celui-ci dans le progrès et dans la
+civilisation doit avoir de merveilleux instruments télescopiques?
+
+Ces paroles, prononcées par Ossipoff, s'adressaient à Fricoulet.
+
+--Sans nul doute, répondit celui-ci.
+
+Et il transmit immédiatement au Martien la réflexion du vieillard.
+
+Aotahâ désigna l'énorme colonne du haut de laquelle l'inventeur martien
+avait fait, la veille, l'expérience de son canon à air, et les Terriens
+remarquèrent, à leur grande stupéfaction, que cette colonne, longue de
+quatre-vingts mètres et mesurant près de trois mètres de diamètre,
+n'était autre chose qu'un gigantesque équatorial.
+
+Ossipoff poussa un cri de joie et d'admiration; en un bond, il fut près
+de l'instrument.
+
+--Que voulez-vous observer avec une semblable lumière? demanda
+Fricoulet.
+
+--Je veux résoudre l'un des plus intéressants problèmes de l'astronomie
+moderne, répliqua le vieillard... d'ici, et avec un équatorial aussi
+puissant, l'on doit pouvoir soulever le voile qui enveloppe les _Petites
+Planètes._
+
+Et se frottant les mains d'un air ravi, il ajouta:
+
+--Hein! Gontran... les petites planètes?...
+
+Le jeune homme chercha le regard de Fricoulet; celui-ci riait sous cape.
+
+--Ah! oui, les petites planètes... répéta Gontran... quel régal
+magnifique!
+
+Et de nouveau, il implora le secours de l'ingénieur.
+
+Celui-ci, pendant qu'Ossipoff manœuvrait l'équatorial pour le braquer
+dans la direction voulue, se pencha vers le comte.
+
+--Observation _petites planètes_ impossible en ce moment, chuchota-t-il.
+
+Gontran répéta aussitôt:
+
+--Mais, cher monsieur, vous ne pouvez vous livrer, à présent, à aucune
+étude à ce sujet.
+
+Le savant se redressa.
+
+--Et pourquoi donc? demanda-t-il.
+
+Gontran regarda Fricoulet qui lui montra le soleil dont les rayons dorés
+irradiaient l'espace.
+
+--Mais tout simplement parce qu'il fait jour, répondit le jeune homme en
+affectant un ton légèrement railleur.
+
+Ossipoff se frappa le front.
+
+--C'est, ma foi, vrai! répliqua-t-il... il y a des moments, ma parole,
+où je n'ai pas la tête à moi.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Eh bien! j'attendrai cette nuit... Dieu merci! les sujets
+d'observation ne manquent pas.
+
+Et, avec un bonheur d'autant plus ineffable qu'il n'en avait joui depuis
+longtemps, il colla son œil à l'objectif de l'équatorial.
+
+Quand il vit le vieillard parti dans l'espace à la suite de son rayon
+visuel, Gontran tira Fricoulet à l'écart.
+
+--De grâce, implora-t-il, parle-moi des _petites planètes_... qu'est-ce
+que c'est encore que cela?
+
+Et se prenant la tête à deux mains:
+
+--Jamais, gémit-il, ma cervelle ne sera assez forte pour résister à tout
+le travail que je lui impose.
+
+[Illustration]
+
+--Cela la change, répliqua plaisamment l'ingénieur.
+
+--Trop...
+
+--Eh bien! renonce à tes projets de mariage... et redeviens le Gontran
+d'autrefois.
+
+Le jeune comte eut un geste plein d'énergie.
+
+--Cela! jamais... je préfère avaler les planètes, petites et géantes,
+après avoir dévoré les moyennes, dussé-je mourir d'indigestion.
+
+--En ce cas, dit en riant Fricoulet, prépare ton estomac... la gaveuse
+astronomique va fonctionner...
+
+--Je t'écoute... parle.
+
+[Illustration]
+
+L'ingénieur tira de sa poche son inévitable carnet qu'il tendit à son
+ami en disant:
+
+--Écris les nombres suivants: 0, 3, 6, 12, 24, 48, 96.
+
+--C'est fait, et à présent?
+
+--À présent, que remarques-tu?...
+
+Les yeux du jeune homme s'arrondirent à cette question, et sa langue
+demeura muette.
+
+Séléna, qui était venue le rejoindre et qui regardait par dessus son
+épaule, murmura:
+
+--Que chaque nombre est le double de celui qui le précède, est-ce cela,
+monsieur Fricoulet?
+
+--Mademoiselle, répondit l'ingénieur, j'ai rarement vu une personne de
+votre sexe douée d'un sens d'observation aussi intense que le vôtre.
+
+La jeune fille rougit.
+
+[Illustration]
+
+--Ce n'est pas bien difficile, balbutia-t-elle, et si M. Gontran voulait
+se donner la peine de faire attention...
+
+--Maintenant, poursuivit Fricoulet, à chacun de ces nombres ajoute 4.
+
+Gontran sursauta.
+
+--Mais ce n'est pas de l'astronomie cela, c'est un de ces petits jeux de
+société auxquels, dans les familles bourgeoises, on consacre les soirées
+dites: soirées en long... et où l'on...
+
+Un formidable bâillement interrompit sa phrase.
+
+--Allons, dit Fricoulet, as-tu ajouté 4?
+
+--Oui, voilà qui est fait, et maintenant j'ai: 4, 7, 10, 16, 28, 52,
+100.
+
+--C'est très bien... maintenant, sais-tu ce que représente, à peu près,
+chacun de ces nouveaux nombres?
+
+--Mais, tu nous poses des questions abracadabrantes... ces nombres-là
+peuvent représenter un tas de choses... cela dépend desquelles on
+parle...
+
+--Je ne sache pas que nous parlions, en ce moment, d'autre chose que
+d'astronomie... eh bien! puisque tu ne le sais pas, je vais te le dire:
+chacun de ces nombres représente la distance moyenne d'une ancienne
+planète au Soleil... écris ceci: Mercure, 3,9--Vénus, 7,2--La Terre,
+10--Mars, 15--Jupiter, 52--Saturne, 95.
+
+--En effet, observa Gontran, à peu de chose près, c'est identique...
+
+--Mais en comparant ces nouveaux nombres avec les premiers, tu ne
+remarques rien?...
+
+Le jeune homme se tut quelques instants:
+
+--Ma foi, non, dit-il; je ne remarque rien.
+
+--Et le nombre 28?...
+
+--Tiens! c'est vrai... il ne correspond à aucune planète.
+
+--C'est précisément cette lacune que Kepler avait signalée dans ses
+recherches sur les _Harmonies du Monde_ et dont, plus tard, Titius et
+Bode devaient confirmer l'existence... d'ailleurs, lorsqu'en 1781,
+Herschell découvrit Uranus, elle se plaça à la distance 196 qui continue
+la série...
+
+M. de Flammermont l'écoutait parler, sans paraître comprendre grand
+chose à son explication...
+
+--Alors, fit-il, ce nombre 28...
+
+--Est celui qui représente la distance à laquelle, entre Mars et
+Jupiter, devait se trouver un autre monde qui, jusqu'alors, avait
+échappé à l'observation humaine...
+
+--C'est singulier... je n'ai rien vu de semblable dans les _Continents
+célestes_, murmura M. de Flammermont.
+
+--Ta mémoire te sert mal;... il y est question des petites planètes...
+
+--En effet... j'ai vu un chapitre portant ce titre-là... mais j'ai jugé
+cela de peu d'importance et j'ai passé à Jupiter.
+
+--Eh bien! tu as eu tort... car ce sont précisément ces petites planètes
+que représente le nombre 28.
+
+--Les petites planètes! répéta le jeune homme, combien donc y en a-t-il?
+
+Fricoulet allongea les lèvres dans une moue dubitative:
+
+--Peuh! fit-il, quelque chose comme 224, je crois... mais on en découvre
+tous les jours...
+
+Gontran eut un mouvement d'effroi.
+
+--Tu ne t'imagines pas, grommela-t-il, que je vais me fourrer dans la
+tête les noms de ces 224 planètes.
+
+--Mais il n'y a pas que leurs noms; il y a aussi leurs coordonnées;
+c'est-à-dire leur diamètre, leur surface, leur densité, l'orbite décrite
+par elles autour du Soleil, avec leur aphélie, leur périhélie, etc.
+
+--Et il y a un _et cœtera_! gémit Gontran... non, vois-tu, j'en
+deviendrai fou!
+
+Et il tendit à Fricoulet le carnet qu'il lui avait prêté.
+
+--Cependant, insista l'ingénieur, la prudence exige que tu ne te laisses
+pas prendre au dépourvu par les questions que M. Ossipoff ne manquera
+certainement pas de t'adresser ce soir.
+
+Gontran prit un air résigné.
+
+[Illustration]
+
+--Allons, va, bourreau... murmura-t-il, assassine-moi avec tes deux cent
+vingt-quatre planètes... pour peu que chacune d'elles soit seulement
+aussi grosse que la Terre... tu as de quoi m'assommer.
+
+--Eh bien! regarde comme j'ai eu raison d'insister, répliqua
+l'ingénieur, tu viens de commettre là une hérésie formidable; d'après la
+théorie générale du système planétaire, la masse totale de ces deux cent
+vingt-quatre planètes ne peut dépasser le tiers de la masse terrestre...
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Te répondre m'allongerait inutilement... qu'il te suffise de savoir
+que cela est... plus tard, quand j'aurai un moment, je t'expliquerai...
+
+--Explique-moi donc alors comment cette zone sidérale a été considérée
+si longtemps comme déserte?
+
+--À cause de l'infinie petitesse de ces astéroïdes, dont les plus
+importants ont cinq cents kilomètres de diamètre, au maximum, et qui
+nous apparaissait sous la forme d'étoiles de onzième grandeur... et
+puis, tu as dû remarquer qu'il y a beaucoup plus de chance de trouver
+une chose que l'on sait exister, que celle après laquelle on court, à
+tâtons, sans indications précises, sans certitude.
+
+--C'est la vérité!
+
+--Eh bien! du jour ou le nombre 28 fut déclaré par Titius comme n'ayant
+aucune représentation céleste, il se forma une association de
+vingt-quatre astronomes pour fouiller l'espace et trouver ce monde qui
+se dérobait ainsi à la curiosité humaine.
+
+--Et qu'ont-ils trouvé?
+
+--Eux, rien du tout; mais un astronome de Palerme, qui observait les
+petites étoiles du Taureau, découvrit par hasard, précisément à cette
+distance de 28, un monde nouveau qu'il baptisa du nom de _Cérès_.
+
+--Par hasard! s'écria Gontran... c'était bien la peine de constituer une
+société de vingt-quatre savants?
+
+--Plusieurs des plus grandes découvertes dont l'humanité s'enorgueillit
+sont dues au hasard, mon cher Gontran, dit Mickhaïl Ossipoff qui était
+venu rejoindre ses compagnons.
+
+[Illustration]
+
+Le jeune comte tressaillit et, se penchant vers Fricoulet:
+
+--Ne m'abandonne pas surtout, lui souffla-t-il à l'oreille.
+
+--Du reste, poursuivit le vieillard, si la première fut découverte
+fortuitement, il n'en a pas été de même pour les suivantes qui, toutes,
+sont dues à des études persévérantes, à des recherches opiniâtres.
+
+--Il y a, dit à son tour Fricoulet, des astronomes qui se sont fait pour
+ainsi dire une spécialité des petites planètes. Palisa en a découvert
+40, un de vos compatriotes, sir Jonathan--Peters--en a découvert 34,
+nous en devons 14 à Prosper Henry, de l'Observatoire de Paris; 14
+également à un peintre allemand, Goldschmidt...
+
+Et l'ingénieur eût continué longtemps de la sorte, si Ossipoff, persuadé
+comme toujours, que le jeune homme faisait, par vanité, étalage d'une
+science superficielle, ne lui eut coupé la parole avec un mouvement
+d'impatience:
+
+--Puisque la conversation est sur ce sujet, dit-il en s'adressant à
+Gontran, je vous serais bien reconnaissant de me donner votre avis.
+
+--Mon avis!... sur quoi? demanda M. de Flammermont.
+
+Et, _in petto_, il ajouta:
+
+--Voilà l'assaut!
+
+--Mais votre avis sur la formation de ces planètes, répliqua le
+vieillard.
+
+Pour le coup, Gontran était acculé à son ignorance; nerveusement, il
+étirait sa moustache tout en poussant des hem! hem! pleins d'aveu, et
+ses regards désespérés s'attachaient sur Séléna, lorsque soudain, il vit
+la jeune fille prendre sa montre et la laisser tomber.
+
+Ossipoff poussa un cri et se précipita: mais sa fille l'avait devancé
+et, ramassant les morceaux, les montrait, avec un sourire singulier, à
+M. de Flammermont.
+
+Ce geste fit luire, dans son cerveau, une lumière subite:
+
+--Parbleu! dit-il avec assurance, toutes ces petites planètes ne peuvent
+être que les fragments d'un monde qui, pour une raison inconnue encore,
+mais que la science découvrira, aura éclaté.
+
+[Illustration]
+
+Ossipoff hocha la tête.
+
+--Oui, dit-il, je sais que cette opinion a de fervents adeptes;
+seulement, ce n'est pas la mienne.
+
+--Et pourquoi cela? demanda, avec assurance, l'infortuné Gontran.
+
+--Parce que, pour un seul monde d'une masse égalant à peine le tiers de
+la masse terrestre, il était absolument inutile d'une zone aussi étendue
+que celle occupée par les petites planètes.
+
+Et il regardait le jeune comte, épiant la réponse qu'il allait faire
+pour réfuter cet argument.
+
+Ce fut Fricoulet qui répondit, avant que le vieillard eût pu l'arrêter.
+
+--Ce que vous dites là serait logique si la fragmentation n'avait pas
+été successive et si Jupiter n'était pas là pour expliquer comment ont
+pu être disloquées toutes les orbites de ces fragments.
+
+Et voyant Ossipoff frapper du pied avec impatience, il s'empressa
+d'ajouter:
+
+--Moi, je n'ai aucune idée à ce sujet; je ne fais que vous répéter, mot
+pour mot, ce que me disait Gontran tout à l'heure...
+
+L'irritation du vieillard s'apaisa; néanmoins, il répliqua d'un ton un
+peu sec:
+
+--Toutes les opinions sont libres; quant à moi, j'estime, au contraire
+de vous, que, loin d'être les fragments d'une planète, ces astéroïdes en
+sont les éléments constitutifs, détachés de l'équateur solaire par la
+puissante attraction de Jupiter et empêchés, par cette même attraction,
+de se réunir jamais pour former un tout.
+
+Gontran hochait la tête d'un air capable.
+
+--Cette théorie est tout au moins aussi vraisemblable que la vôtre, fit
+Ossipoff avec un accent un peu amer.
+
+--Sans doute... sans doute...
+
+Fricoulet, qui avait remarqué combien son intervention irritait le
+vieillard et qui se faisait un malin plaisir de l'exaspérer, demanda
+alors d'un air naïf:
+
+--Comment expliquez-vous, dans votre théorie, cette particularité que
+les orbites de ces petites planètes se coupent toutes au même point?...
+n'est-ce point une preuve à l'appui de la nôtre, car vous savez qu'une
+loi mécanique veut...
+
+Ossipoff le foudroya d'un regard.
+
+--Ah! dit-il, vous êtes bien heureux d'avoir appris cela tout à l'heure
+pour en faire parade maintenant.
+
+Fricoulet fronça légèrement les sourcils.
+
+--Alcide! murmura Gontran sur un ton de prière...
+
+--Monsieur Alcide! implora Séléna qui redoutait de voir le jeune
+ingénieur, exaspéré par le langage acerbe du vieillard, laisser échapper
+quelque parole imprudente.
+
+Mais Fricoulet, aussitôt rasséréné, leur fit signe de la main de n'avoir
+crainte.
+
+--D'un autre côté, poursuivit Ossipoff en s'adressant cette fois
+directement à M. de Flammermont, les plus gros parmi ces mondes sont
+sphériques; Cérès, Fallos, Junon, Hebé, Psyché, Calliope...
+
+Encore cette fois, Fricoulet intervint.
+
+--Et Camille, Sylva, Zeha, Lumen, Gallia, dit-il, que pensez-vous de
+leur forme...
+
+Le vieux savant eut un sourire méprisant.
+
+--Mon cher monsieur, répondit-il, quand on se mêle de parler d'une
+chose, il faut tout au moins connaître cette chose... or, vous vous
+imaginez posséder des notions astronomiques, parce que M. de
+Flammermont veut bien vous en dire quelques mots, de temps en
+temps--malheureusement, cette couche de vernis scientifique s'écaille
+d'elle-même... pour les astres que vous venez de nommer, Gontran a
+peut-être négligé de vous dire ou plus vraisemblablement vous avez
+négligé de retenir qu'ils étaient si petits que dans les plus puissants
+télescopes, ils n'apparaissent que comme des points lumineux.
+
+--C'est précisément ce sur quoi nous nous basons, déclara Fricoulet en
+prenant un air comiquement important, pour prétendre que ces mondes sont
+de petits éclats de forme polyédrique, fragments d'un monde détruit!
+
+Ossipoff éclata de rire.
+
+--Du moment que vous raisonnez ainsi, toute discussion est inutile entre
+nous, grommela-t-il.
+
+Séléna, pour faire diversion, demanda:
+
+--Si ces mondes sont aussi petits, il n'y a guère de chance pour qu'ils
+soient habités?
+
+Gontran, à la mémoire duquel revinrent tout à coup les théories
+philosophiques de son illustre homonyme, répliqua avec une autorité qui
+impressionna Ossipoff.
+
+--Et pourquoi cela, ma chère Séléna? sur quoi vous basez-vous pour
+proclamer ces mondes inhabités? sur leur exiguïté, mais je ne vois point
+en quoi cela peut les empêcher de prendre part au concert de vie
+universelle... n'avons-nous pas sur la Terre même des preuves de ce que
+j'avance... La Grèce, ce pays au territoire infime, n'a-t-il pas été,
+pendant de longs siècles, le flambeau de l'Antiquité?
+
+--Seulement, objecta Fricoulet malicieusement, sur le sol grec, les
+conditions de pesanteur étaient tout autres qu'à la surface de ces
+globules auxquels tu parais t'intéresser énormément, je ne sais pas trop
+pourquoi.
+
+--Rien ne prouve que l'humanité ne soit pas colossale; tout, au
+contraire, porte à le penser,... la taille des habitants étant en raison
+inverse de l'intensité de la pesanteur.
+
+Et, satisfait de cette formule qui venait de germer dans sa tête,
+Gontran se pencha vers Séléna avec un gracieux sourire aux lèvres.
+
+--Savez-vous à quoi vous arrivez avec un raisonnement semblable, dit
+alors Ossipoff: à avoir des habitants plus grands que les mondes sur
+lesquels ils sont appelés à vivre!
+
+[Illustration]
+
+Gontran tressaillit et regarda l'ingénieur qui lui fit signe que le
+vieillard avait raison.
+
+Heureusement, un vol de Martiens vint s'abattre dans l'observatoire,
+suivi bientôt d'un autre, puis d'un autre encore qui, se mettant les uns
+à la suite des autres formèrent en quelques instants, une longue
+théorie, semblables au ruban humain qui se déroule, le soir, à la porte
+de nos théâtres.
+
+Chose singulière que Séléna fut la première à remarquer, les enfants
+étaient en grande majorité.
+
+[Illustration]
+
+--Sans doute y a-t-il matinée à un _Robert-Houdin_ ou à un _Cirque
+d'Hiver_ quelconque, dit plaisamment M. de Flammermont.
+
+--Le meilleur moyen de savoir à quoi vous en tenir, proposa Fricoulet,
+est de suivre ces gens-là... du moment que nous sommes sur un monde ou
+la curiosité est le mobile de toutes les actions, ils ne peuvent pas
+nous en vouloir d'être curieux.
+
+Ce conseil fut jugé bon et, sans tarder, les Terriens prirent la file.
+
+Après une attente qui ne fut pas longue--les Martiens mettant à toutes
+leurs actions une rapidité inouïe,--nos voyageurs arrivèrent à une porte
+qu'ils franchirent à la suite de ceux qui les précédaient et ils se
+trouvèrent aussitôt enveloppés d'ombres épaisses, tellement épaisses
+qu'ils ne purent distinguer non seulement en quel endroit ils se
+trouvaient, mais encore s'ils étaient seuls ou non.
+
+Tout à coup, sans qu'ils eussent bougé de place, il leur sembla qu'ils
+étaient transportés dans l'espace, sous le dôme céleste constellé de
+mille étoiles parmi lesquelles étincelaient des constellations et des
+planètes parfaitement reconnaissables.
+
+Puis, un de ces astres qui n'avait paru jusqu'alors que comme un point
+lumineux, grossit, accourant au devant des spectateurs avec une rapidité
+vertigineuse, pour se transformer comme par miracle en une sphère
+énorme, gigantesque qui bientôt eut envahi le ciel tout entier.
+
+Maintenant, les Terriens, muets de stupeur et la poitrine comprimée par
+une singulière angoisse, distinguaient aussi parfaitement qu'ils eussent
+pu le faire à l'aide d'un puissant télescope, la topographie bizarre de
+ce monde inconnu: c'était un enchevêtrement inextricable de terre et
+d'océans, de terres qui semblaient des brasiers ardents et d'océans où
+semblaient s'agiter des vagues de feu liquide; c'étaient aussi des trous
+sombres, ainsi que des cratères de volcans et des pics étincelants comme
+des sommets de montagnes neigeuses: des nuages verdâtres allongés en
+bandes parallèles à l'équateur, formaient comme un écran à ce paysage.
+
+Gontran sentit qu'on lui poussait le coude et une voix, celle
+d'Ossipoff, murmura à son oreille:
+
+--Je ne m'y reconnais plus du tout, mon cher ami,--et vous? aucune carte
+céleste ne mentionne une planète semblable--à votre avis?...
+
+Sa phrase s'acheva dans une exclamation de surprise et de frayeur tout à
+la fois.
+
+[Illustration]
+
+Au moment où il semblait aux Terriens que cette sphère colossale,
+s'avançant toujours sur eux, allait les écraser de sa masse, elle
+éclata, comme éclatent dans l'espace ces belles fusées multicolores par
+lesquelles se terminent ordinairement les feux d'artifice.
+
+Seulement, au lieu de se dissoudre, comme font les parties
+infinitésimales des fusées, et de devenir invisibles, les fragments de
+ce monde repoussés par une force intérieure à la sphère, s'enfuirent de
+tous côtés dans l'espace assombri.
+
+Bientôt, il ne resta plus qu'un ardent petit soleil qui continua
+lentement sa marche dans l'infini.
+
+Puis les astres parurent rentrer dans la nuit; tout disparut et l'ombre
+s'épaissit de nouveau autour des Terriens.
+
+--_By God!_ grommela Farenheit, voilà un truc fort intéressant et qui
+aurait un succès fou à New-York.
+
+--Peuh! répliqua le sceptique Fricoulet; ce n'est pas autre chose que de
+la lanterne magique compliquée de fantasmagorie et de vues fondantes...
+Gontran avait raison de dire tout à l'heure que les Martiens allaient à
+une matinée; on se serait cru chez Robert-Houdin.
+
+--Mais qu'ont-ils voulu nous montrer là? demanda Ossipoff.
+
+--La planète numéro 28, sans doute, répondit Fricoulet.
+
+--Vous êtes fou...
+
+Tout en parlant, les Terriens étaient revenus sur leurs pas; en rentrant
+dans l'observatoire, ils retrouvèrent Aotahâ.
+
+Comme bien on pense, le premier mouvement de Fricoulet fut de lui
+demander des explications.
+
+Après avoir écouté les paroles brèves et rapides du Martien, l'ingénieur
+se tourna vers ses compagnons:
+
+--Parbleu! mon cher Gontran, fit-il; on a bien raison de dire: Aux
+innocents les mains pleines?
+
+--Qu'entends-tu par là?
+
+--Tout simplement que ce que nous venons de voir est la confirmation de
+la théorie des _Petites planètes_.
+
+Ossipoff fit un bond formidable.
+
+--Qu'en savez-vous?
+
+--C'est Aotahâ qui vient de me le dire.
+
+--Qu'en sait-il lui-même?
+
+À cette question, Fricoulet ne répondit qu'en haussant les épaules et
+s'adressant à Gontran:
+
+--Les Martiens ont, depuis des milliers d'années, trouvé le moyen
+d'enregistrer la lumière comme nous avons trouvé, par le phonographe, le
+moyen d'enregistrer le son... le spectacle saisissant auquel nous venons
+d'assister a été photographié d'après nature et le brisement de cette
+planète a été pour nous tel qu'il a été, il y a des siècles, pour les
+Martiens.
+
+--Ce n'est pas croyable! grommela Farenheit.
+
+--Ces sortes de tableaux, pour ainsi dire vivants, servent à
+l'instruction de la jeunesse; c'est ce qui vous explique pourquoi la
+foule que nous avons suivie était presque exclusivement composée
+d'enfants.
+
+Ossipoff, tout rêveur et quelque peu humilié au fond, se taisait.
+
+--Monsieur Fricoulet, dit alors Séléna, vous qui savez tant de choses,
+expliquez-moi donc comment on peut arriver à un semblable résultat.
+
+--Ma foi, mademoiselle, en ce qui concerne le système martien, je ne
+puis vous répondre, ne l'ayant pas étudié; quant à celui dont se sert
+maître Robert-Houdin, il est des plus simples: en éloignant rapidement
+de l'écran tendu entre le spectateur et l'appareil le système optique,
+on donne l'illusion du rapprochement de l'apparition, par l'ouverture
+d'une seconde lanterne qui s'allume graduellement en même temps que la
+première s'éteint, on change la projection et le sujet en vue.
+
+--C'est ce que nous appelons «_the dissolving views_,» dit Farenheit.
+
+--Ou «vues fondantes,» ajouta Gontran.
+
+--Monsieur Fricoulet, je voudrais encore vous demander autre chose.
+
+--Parlez, mademoiselle.
+
+--Ces gens ont photographié une planète qui n'existe plus; peut-être
+s'intéressent-ils assez à la Terre pour en avoir pris des vues
+également.
+
+L'ingénieur se tourna vers Aotahâ et lui traduisit la question de la
+jeune fille.
+
+Le Martien inclina légèrement la tête et fit signe aux voyageurs de le
+suivre.
+
+Comme précédemment, les Terriens s'arrêtèrent dans une pièce obscure;
+puis soudain un voile se déchira, découvrant l'immensité des cieux au
+fond desquels un mince croissant, brillant d'une lueur très douce et
+très faible apparut.
+
+Insensiblement ce croissant augmenta, étendant ses deux cornes immenses
+sur l'horizon entier; puis la dimension devint telle que les cornes
+elles-mêmes disparurent et qu'ils n'eurent plus sous les yeux, encadrés
+dans les rayons visuels qu'une partie seule de la planète.
+
+--_By God!_ grommela Farenheit,... mais c'est Londres que nous
+apercevons là,... tenez, voyez la Tamise sur la gauche... et toutes ces
+cheminées,... tous ces mâts de bateaux...
+
+--C'est fort singulier, dit à son tour Fricoulet, on jurerait qu'on
+plane en ballon à quelques kilomètres au-dessus du sol.
+
+Une exclamation émue éclata presque aussitôt.
+
+[Illustration]
+
+--La France!... la France!... oh! comme cela file!... c'est Paris qui
+sort là du brouillard... Paris!...
+
+Et un formidable soupir s'échappa de la poitrine de Gontran: en même
+temps que la vision de sa ville natale, le jeune comte venait de voir se
+dérouler devant ses yeux la silhouette de tous ceux qu'il avait laissés
+là-bas, parents, amis, camarades et il se demandait si tous ceux-là il
+les reverrait jamais.
+
+--Parbleu! ricana Fricoulet, je gage que tu cherches la rue d'Anjou?
+
+--Pourquoi la rue d'Anjou?
+
+--N'est-ce point là que se trouve la mairie du huitième arrondissement,
+le plus chic arrondissement de Paris?
+
+M. de Flammermont serra avec énergie le bras de son voisin.
+
+--Tais-toi, fit-il, tes plaisanteries ne sont pas de saison.
+
+Successivement, avait passé sous les yeux des Terriens muets
+d'émerveillement, le panorama de l'Europe centrale, la Suisse avait
+exhibé ses glaciers, ses ravins et ses pics neigeux, l'Allemagne ses
+vieux burgs démantelés et ses forêts mystérieuses, l'Italie, ses
+campagnes dorées et ses côtes bleues; puis apparurent les immensités
+blanches de la Russie, les coupoles dorées de Moscou, les glaçons de la
+Neva à Pétersbourg, les minarets de Constantinople;... ensuite, ce
+furent les steppes sibériens, les jungles indiennes, les rizières
+chinoises et les villes du Céleste-Empire, avec leurs monuments
+bizarrement découpés, ensuite encore une nappe d'eau qui paraissait
+s'étendre à perte de vue et dont les limites apparurent cependant en
+quelques minutes.
+
+Alors un _by God_ formidable éclata tout à coup; c'était Farenheit qui
+témoignait de sa joie à la vue de New-York et de son port tout
+fourmillant de steamers.
+
+--Ah! fit-il en soupirant formidablement, que les Martiens, ces gens de
+progrès et de civilisation, n'ont-ils un moyen de me faire rejoindre la
+cinquième avenue?
+
+--Mais ils viennent de le faire, sir Jonathan, répliqua Séléna; notre
+rayon visuel ne vous a-t-il pas transporté dans votre ville natale.
+
+--Regardez, mais ne touchez pas, ajouta plaisamment M. de Flammermont.
+
+--C'est le supplice de Tantale, conclut Fricoulet.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+COUPS DE CANON ET COUPS DE FOUDRE
+
+[Illustration]
+
+
+JUSQUES à quand, demanda tout à coup Farenheit, vous proposez-vous de me
+traîner ainsi à votre remorque, monsieur Ossipoff?
+
+À cette question, ainsi posée à brûle-pourpoint, le vieillard ferma le
+carnet qu'il noircissait de chiffres et, relevant la tête, regarda
+fixement l'Américain:
+
+--Mon cher sir Jonathan, répondit-il après quelques instants de silence,
+vous me demandez là un renseignement qu'il m'est assez difficile de vous
+donner.
+
+--_By God!_ exclama Farenheit, qui donc me le donnera, sinon vous?
+
+--Moi, parbleu! dit Fricoulet.
+
+L'Américain se précipita vers l'ingénieur.
+
+--Oh! vous, dit-il, je savais bien que vous étiez un vrai savant.
+
+--Moi! non, répliqua le jeune homme d'un air modeste, mais lui.
+
+Et, de la main, il désignait Gontran qui causait à quelques pas de là
+avec Séléna.
+
+Farenheit hocha la tête d'un air admiratif.
+
+--Oh! Monsieur de Flammermont, murmura-t-il, il y a longtemps que j'ai
+mon opinion faite sur lui... alors, quel est son avis?
+
+--Son avis est qu'il ne faut pas songer à revenir sur terre, avant
+d'avoir poussé notre voyage jusqu'aux confins de l'univers solaire.
+
+--C'est-à-dire?...
+
+--Jusqu'à Neptune,... onze cents millions de lieues du Soleil.
+
+Les yeux de l'Américain s'agrandirent et ses regards s'effarèrent.
+
+--Onze cents millions,... balbutia-t-il en agitant désespérément dans
+l'espace ses grands bras décharnés... mais aurons-nous seulement le
+moyen d'y arriver?
+
+Ossipoff répondit avec un calme imperturbable:
+
+--Le moyen n'est rien,... c'est le temps qui nous manquera peut-être.
+
+L'effarement de Farenheit augmenta.
+
+--Que veut-il dire? souffla-t-il à l'oreille de l'ingénieur.
+
+--Il veut dire tout simplement qu'il nous faudra, au bas mot, pour cette
+petite excursion, une cinquantaine d'années.
+
+--Mais nous serons morts! gémit-il.
+
+--Vous peut-être,... M. Ossipoff, à coup sûr,... quant à ces deux
+amoureux et moi,... nous serons sans doute encore de ce monde,...
+seulement, je me demande si le peu d'années qu'il nous restera à vivre,
+vaudront la peine du retour.
+
+--Du retour! exclama Ossipoff,... vous avez un moyen de retour?
+
+--Moi! pas,... mais Gontran...
+
+--Et ce moyen?
+
+--C'est tout simplement la comète de Halley qui atteint son aphélie dans
+cinquante-deux ans d'ici, au delà de Neptune et qui, en reprenant le
+chemin du périhélie, pourra nous cueillir pour nous ramener sur
+Mercure,... une fois là, nous suivrons, mais en sens contraire,
+l'itinéraire que nous avons suivi pour venir ici,... ensuite, de la Lune
+à la Terre, c'est une bagatelle.
+
+Ossipoff se prit à ricaner.
+
+--N'est-ce point juste? demanda Fricoulet.
+
+--Parfaitement juste,... seulement, vous avez oublié un détail... oh! un
+tout petit détail,... c'est que s'il vous faut une cinquantaine d'années
+pour atteindre Neptune, il vous en faudra un peu plus pour retourner sur
+la Lune; cela nous fait cent ans en nombre rond,... or, en admettant que
+vous donniez une preuve de longévité rare chez les Terriens, vous ne
+rejoindrez votre pays natal que pour vous y faire enterrer.--Cela en
+vaut-il bien la peine?
+
+[Illustration]
+
+Fricoulet secoua les épaules.
+
+--Assurément non, et s'il ne s'agissait que de moi, croyez bien que je
+ne m'inquiéterais guère du retour,... mais ces deux enfants-là, ne
+faudra-t-il pas leur donner, avant de mourir, la satisfaction suprême de
+s'épouser?... entre nous, près de cent ans de fiançailles mériteront
+bien un mariage _in extremis!_ Ne trouvez-vous pas, monsieur Ossipoff?
+
+Le savant comprit le reproche que contenaient ces paroles et baissa la
+tête.
+
+[Illustration]
+
+Quant à Farenheit, il était dans un état de stupeur difficile à décrire;
+le menton sur la poitrine, les yeux grands ouverts et fixés droit devant
+lui, les lèvres pincées, les bras ballants le long du corps, et comme
+brisés, il était atterré.
+
+Enfin, secouant la tête dans un geste superbe de défi:
+
+--C'est bien, grommela-t-il, j'aviserai.
+
+--Vous aviserez à quoi, mon pauvre sir Jonathan? demanda Fricoulet avec
+une pointe de raillerie.
+
+--Au moyen de regagner la cinquième avenue, Monsieur, répliqua
+l'Américain d'une voix furieuse.
+
+Et il se dirigeait vers la porte de l'observatoire lorsque, dans l'air
+bruit un battement d'ailes et Aotahâ, s'abattant auprès des Terriens,
+adressa à Fricoulet quelques monosyllabes rapides.
+
+--Mes amis, dit l'ingénieur à ses compagnons, notre guide m'informe que
+si nous voulons assister à la grande hécatombe martienne dont il nous a
+parlé, il faut partir dès à présent.
+
+--Comment! sitôt! exclama Séléna dont cette nouvelle interrompait le
+doux entretien qu'elle avait avec Gontran.
+
+--Songez, mademoiselle, répliqua Fricoulet, que le point où nous allons
+se trouve à 90° de longitude ouest de la Ville-Lumière.
+
+--Et quel moyen de locomotion allons-nous employer? demanda Ossipoff qui
+s'était levé, aux premiers mots, prêt à partir.
+
+[Illustration]
+
+Sans doute, le Martien devina-t-il ce que venait de dire le vieillard,
+car il étendit ses ailes pour indiquer l'espace.
+
+--Il ne suppose pas que nous allons nous envoler, bougonna Farenheit.
+
+Personne ne fit attention à cette boutade, d'autant plus que, très
+grave, Gontran dit à Ossipoff:
+
+--Ne craignez-vous pas d'emmener Mlle Séléna avec nous; si quelque
+accident lui survenait...
+
+Le front du vieillard devint soucieux.
+
+--J'avais la même pensée que vous, mon cher enfant, répondit-il, mais
+comment faire?... je connais Séléna; jamais elle ne consentira à rester
+seule ici,... moi-même, je répugnerais à m'en séparer.
+
+--Et moi de même, ajouta M. de Flammermont.
+
+Après un moment, il murmura:
+
+--Si les convenances ne s'y opposaient, je vous proposerais bien de
+demeurer avec elle.
+
+--Ce qui ne te serait nullement désagréable mon gaillard, ricana
+Fricoulet,... malheureusement les convenances sont...
+
+--Alcide, dit alors M. de Flammermont, tu es mon ami...
+
+L'ingénieur eut un haut-le-corps.
+
+--Tu n'en as jamais douté, je suppose! exclama-t-il.
+
+--Moi douter de ton amitié!... ah! Alcide.
+
+--Tu n'en doutes pas et cependant, tu vas m'en demander une preuve.
+
+--C'est vrai...
+
+--Mais illogique,... enfin,... parle.
+
+--Veux-tu veiller sur Séléna?
+
+L'ingénieur fit tous ses efforts pour dissimuler la grimace que cette
+demande provoqua sur sa face.
+
+--Tu manques d'enthousiasme, déclara Gontran.
+
+--Dame!... en toute autre circonstance, je serais à ta disposition; mais
+venir sur Mars et ne pas assister au combat qui se prépare,... ne pas
+juger de l'effet que va produire le canon à air,... c'est dur!
+
+Gontran lui tourna le dos, grommelant d'un ton sec:
+
+--Merci quand même, mon cher.
+
+Et il demeura pensif, les yeux fixés au sol, cherchant une idée. Tout à
+coup, il poussa une exclamation joyeuse.
+
+--J'ai trouvé, dit-il.
+
+Et se tournant vers Farenheit:
+
+--Sir Jonathan, dit-il en pressant la main de l'Américain, j'ai un grand
+service à vous demander.
+
+--Parlez, fit Farenheit étonné de l'intonation grave avec laquelle le
+jeune homme avait prononcé ces mots.
+
+--Voulez-vous veiller sur ma fiancée? c'est une mission de confiance
+dont je vous charge,... vous convient-elle?
+
+--_By God!_ Monsieur de Flammermont, vous me flattez énormément--moi
+vivant, je vous jure qu'il n'arrivera rien à Mlle Séléna.
+
+Puis, se penchant à l'oreille de Gontran.
+
+--Seulement, ajouta-t-il, je tiens à vous dire ceci, monsieur de
+Flammermont, c'est sur votre fiancée que je veillerai, mais non sur la
+fille de ce vieux misérable.
+
+Et il désignait Ossipoff.
+
+--Que vous a-t-il donc fait?
+
+--Ce qu'il m'a fait! gronda l'Américain.
+
+Et, en quelques mots, il mit le jeune comte au courant de la
+conversation qui venait d'avoir lieu entre lui, Fricoulet et le vieux
+savant.
+
+[Illustration]
+
+Un moment atterré par la perspective du mariage _in extremis_ à lui
+concédé par Fricoulet, Gontran reconquit bientôt tout son sang-froid.
+
+La Providence qui l'avait sauvé plusieurs fois déjà, depuis le
+commencement de cet étonnant voyage, lui viendrait bien encore en aide,
+en cette circonstance.
+
+Il serra énergiquement la main de l'Américain et lui dit:
+
+--N'ayez crainte, sir Jonathan, ce sera bien le diable si, à nous deux,
+nous ne trouvons pas un moyen de regagner notre planète natale avant
+l'époque prédite par ces messieurs.
+
+Pendant ce temps, Fricoulet s'entretenait avec Aotahâ et, au fur et à
+mesure, traduisait à Ossipoff ce que lui disait le Martien.
+
+Il s'agissait tout naturellement de la lutte qui allait s'engager et
+Aotahâ déclarait avoir une confiance absolue dans l'engin expérimenté
+quelques jours auparavant à l'Institut.
+
+--Mais vos adversaires, demandait l'ingénieur, sait-on s'ils ont, eux
+aussi, un moyen, non pas de remporter la victoire,--il ne s'agit point
+de cela--mais de conserver la vie?
+
+--On ne sait pas, répondit le Martien; certainement ils ont une arme
+mais, à ce sujet, le secret est bien gardé... pour chacun de nous, c'est
+une question de vie ou de mort; la destruction est nécessaire,
+indispensable; tout le monde est d'accord pour le reconnaître; mais
+l'instinct individuel de la conservation est là qui pousse chaque être à
+désirer revenir jouir de l'existence, au milieu des siens, de préférence
+à son adversaire,... la vie reste donc au plus intelligent et c'est
+justice.
+
+[Illustration]
+
+En ce moment, il fit signe aux voyageurs de le suivre au dehors; devant
+l'Observatoire, un appareil d'aspect singulier se balançait à quelques
+pieds du sol: c'était une sorte d'oiseau mécanique, au corps effilé, aux
+vastes ailes concaves.
+
+Ossipoff et ses compagnons s'installèrent dans la nef formée par le
+corps de l'oiseau et, aussitôt, un moteur mis en action par le Martien
+imprima aux ailes un mouvement uniforme et doux, grâce auquel l'appareil
+plana bientôt à une hauteur prodigieuse.
+
+La Ville Lumière n'apparaissait plus que comme un amas de dés de pierre
+surgissant des flots glauques.
+
+Aotahâ avait mis le cap au Sud-Ouest et le rivage du continent Huygens
+se profilait déjà à l'horizon.
+
+Pendant deux jours, ils naviguèrent ainsi, filant à toute vitesse vers
+le terrain où devait se livrer le gigantesque et pacifique duel auquel
+ils se proposaient d'assister.
+
+Bien que planant à une grande hauteur, les voyageurs pouvaient
+constater, à la surface de la planète, une animation extraordinaire; les
+canaux, qui mettent chaque mer en communication, étaient sillonnés par
+d'innombrables constructions chargées de Martiens suivant la même
+direction que nos amis; les airs étaient également zébrés par le vol
+rapide d'aéronefs immenses qui arrivaient de tous les points de
+l'horizon, semblables à un essaim gigantesque d'abeilles rejoignant la
+ruche.
+
+--Mais enfin, demanda Gontran bas à l'oreille de Fricoulet, à quoi
+servent tous ces canaux immenses?... pour la longueur, passe encore;
+mais, c'est la largeur que je ne m'explique pas.
+
+--C'est un simple système d'irrigation, répondit l'ingénieur; les eaux
+essentielles aux Martiens sont canalisées et réparties intelligemment à
+travers tous leurs continents, pour apporter avec elles la fécondité et
+la vie.
+
+--Mais pourquoi, au lieu de se contenter d'un canal unique, les ont-ils,
+presque partout, accouplés deux à deux?
+
+--C'est là une question que je n'ai pas encore élucidée; mais, sans
+doute, y a-t-il à cette mesure une raison de sécurité; il n'y aurait
+rien d'étonnant à ce que, de ces deux canaux, l'un fut consacré à
+l'aller et l'autre au retour? Mais c'est une simple hypothèse.
+
+--Comme dans nos chemins de fer à deux voies, pensa Gontran.
+
+Enfin, l'on arriva au but du voyage.
+
+À en croire Mickhaïl Ossipoff, on se trouvait alors sous l'Équateur, par
+le 270° de longitude, sur le continent baptisé par Schiaparelli du nom
+de Lybia, à quelques degrés à peine de la _Grande Syrte_, plus
+communément connue sous le nom de _Mer du Sablier_.
+
+--Au nord, déclara le savant en s'adressant à Gontran, la Lybie est
+bordée par une mer qui a eu votre illustre homonyme comme parrain.
+
+Le jeune homme feignit de jeter un coup d'œil connaisseur sur la carte.
+
+--Je vous avouerai, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton dégagé,
+que je ne me reconnais plus du tout.
+
+--Cela ne m'étonne pas, étant donné que moi-même...
+
+--Sommes-nous donc perdus? demanda Séléna en souriant; mais avec vous,
+cher père, cela me paraît impossible.
+
+Le vieillard indiqua d'un hochement de tête que cet éloge lui paraissait
+exagéré.
+
+--Cette planète, voyez-vous, murmura-t-il, est la plus traîtresse que
+l'on connaisse... C'est un véritable caméléon,... là où s'étendaient des
+mers quelques mois auparavant, on aperçoit des continents; ceux-ci, au
+contraire, ont fait place à des nappes liquides; les neiges ont fondu
+pour former des lacs; les canaux se dédoublent, disparaissent, se
+reforment de nouveau.
+
+--C'est un véritable casse-tête chinois, ajouta M. de Flammermont d'un
+ton important.
+
+--Conséquence, dit Fricoulet d'un air légèrement narquois, nous ne
+savons pas où nous sommes.
+
+Ossipoff semblait réfléchir.
+
+--Attendez donc, dit-il au bout d'un instant; pour venir ici, nous avons
+suivi deux canaux, l'un le _Cerberus_, l'autre l'_Hephœstis_; j'en
+conclus que cette nappe d'eau que j'aperçois là, sur notre droite, doit
+être le _Lacus Mœris_ de Schiaparelli; d'autres l'appellent aussi golfe
+_Main_.
+
+Gontran eut un clappement de langue impatienté:
+
+--C'est une vilaine habitude qu'ont là vos astronomes terrestres de
+donner trente-six noms à la même localité céleste; c'est d'un long à
+retenir,... sans compter que cela ne doit pas faciliter les discussions
+scientifiques.
+
+--Que voulez-vous, riposta Ossipoff; chaque nation a un nombre plus ou
+moins grand de célébrités de toutes sortes à honorer; c'est pourquoi on
+choisit les hommes illustres comme parrains des continents, des lacs,
+des montagnes, découverts dans les astres du ciel.
+
+--Nous, nous leur élevons des statues, déclara Fricoulet d'un air grave.
+
+--Singulière idée, grommela Farenheit.
+
+--C'est la seule manière que nous ayons d'honorer nos célébrités,
+riposta l'ingénieur; elles sont en si grand nombre que les parrainages
+célestes ne suffisent plus.
+
+On avait mis pied à terre sur le bord d'un canal formant la ligne de
+démarcation des deux armées.
+
+De chaque côté, à perte de vue, s'étendait un fourmillement formidable,
+duquel s'élevaient dans l'air des bruits singuliers; par moment, un vol
+rapide d'aéronefs apparaissait, sillonnait l'espace, transportant sur
+tel ou tel point du champ de bataille, des corps de troupes allant
+prendre leur position de combat.
+
+À proprement parler, ce n'étaient point des combattants qui se
+trouvaient là, face à face, car ces masses étaient désarmées.
+
+La science avait, en effet, apporté aux engins destructeurs de tels
+perfectionnements que non seulement le corps à corps était rendu
+impossible, mais encore que la lutte ne pouvait avoir lieu qu'à de trop
+grandes distances pour qu'une arme individuelle pût avoir le moindre
+effet.
+
+Ces masses étaient simplement, dans les mains des chefs, comme les
+gigantesques pions d'un énorme échiquier, qu'ils faisaient manœuvrer à
+leur fantaisie.
+
+--Sir Jonathan, dit alors Gontran, nous allons nous séparer; vous m'avez
+promis de veiller sur ma fiancée,... voici le moment de tenir votre
+promesse.
+
+[Illustration]
+
+--À vos ordres, monsieur de Flammermont, répondit l'Américain; que
+dois-je faire?
+
+--Remonter sur l'appareil qui nous a amenés ici et attendre, à deux
+mille mètres de hauteur, l'issue de la lutte qui se prépare.
+
+Farenheit se gratta la tête d'un air soucieux.
+
+--C'est que, fit-il, je ne saurai pas manœuvrer cette machine-là.
+
+--Ne vous inquiétez pas de ce détail, répondit Fricoulet; Aotahâ va
+régler le moteur et vous n'aurez qu'à vous laisser enlever; à la hauteur
+voulue, l'appareil s'arrêtera.
+
+--Mais, pour redescendre?
+
+--Notre guide ira vous chercher...
+
+--Ne nous oubliez pas là-haut, dit Farenheit en prenant place à côté de
+Séléna que son père venait de serrer dans ses bras.
+
+--Ne craignez rien, on ne vous laissera pas mourir de faim, riposta
+l'ingénieur en plaisantant.
+
+Un dernier baiser à son père, une dernière poignée de main à Gontran, et
+Séléna elle-même donna le signal du départ.
+
+--Surtout ne vous exposez pas, cria-t-elle à ses amis, au moment où
+l'appareil quittait le sol.
+
+Si rapide était le vol de l'aéronef que leur réponse ne parvint pas
+jusqu'à la jeune fille.
+
+[Illustration]
+
+M. de Flammermont suivait de l'œil, non sans émotion, l'appareil qui
+s'élevait, diminuant à vue d'œil.
+
+--Sois donc tranquille; ils vont assister aux ébats de ces gens-là comme
+du haut d'un balcon.
+
+Et l'ingénieur entraîna son ami sur les pas d'Ossipoff qui, accompagné
+de leur guide, parcourait déjà les premiers rangs des habitants de
+l'Équateur.
+
+--À propos, murmura le jeune comte à l'oreille de l'ingénieur en voyant,
+rangés sur le bord du canal, une centaine de gigantesques tubes de verre
+braqués sur l'ennemi, tu devrais m'expliquer ce système-là... l'autre
+soir, à l'Institut, j'ai feint de comprendre, à cause d'Ossipoff, mais
+franchement...
+
+[Illustration]
+
+--Mon pauvre ami, pour te faire bien saisir ce mécanisme, il me faudrait
+t'expliquer une loi de physique que tu ignores et cela nous entraînerait
+trop loin. Qu'il te suffise de savoir que la combustion de l'hydrogène
+pur produit une série de détonations qui ébranlent les couches d'air et
+forment comme une sorte d'ouragan artificiel, d'une puissance dont tu ne
+peux te faire une idée.
+
+Comme il achevait ces mots, un ronflement formidable retentit à deux pas
+d'eux, puis, sur toute la ligne, ce fut une suite non interrompue de
+coups de tonnerre éclatant avec une intensité incroyable.
+
+--Oh! oh! grommela Gontran, l'action s'engage, je crois.
+
+Et, à l'aide d'une lunette marine, il regarda de l'autre côté du canal.
+Des trouées énormes se creusaient dans les masses profondes qui, jusqu'à
+ce moment immobiles, semblèrent reculer.
+
+--Eh! s'écria Gontran, bonne invention que les canons en verre.
+
+[Illustration]
+
+Tout à coup, du milieu de l'ennemi, une épaisse fumée se dégagea,
+formant, à trois cents mètres dans l'espace, un épais nuage qui glissa
+jusqu'au-dessus des Équatoriaux.
+
+Le nez en l'air, les yeux arrondis, M. de Flammermont assistait, bouche
+bée, à cette transformation atmosphérique.
+
+--Vois-tu cela? demanda-t-il à Fricoulet d'un ton stupéfait.
+
+--Peuh! fit l'ingénieur, c'est un nuage.
+
+--Un nuage,... mais cela s'est élevé de là-bas et s'est dirigé vers nous
+comme envoyé par eux.
+
+--Eh bien! est-ce que sur terre, on ne fabrique pas des nuages
+artificiels pour préserver de la gelée la surface du sol?
+
+--Ah bah! murmura Gontran, je ne savais pas cela.
+
+Et l'autre haussa dédaigneusement les épaules:
+
+--Il y a bien d'autres choses que tu ne sais pas.
+
+--Assurément!... par exemple, dans quel but ces gens-là ont formé ce
+nuage?... est-il donc à craindre que nous gelions.
+
+L'ingénieur n'eut pas le temps de riposter: un éclair éblouissant
+déchira soudain le flanc de cette nuée, vint frapper le sol, en même
+temps qu'un coup de tonnerre formidable ébranlait les couches
+atmosphériques.
+
+Une clameur soudaine retentit derrière les jeunes gens qui se
+retournèrent et aperçurent dans les rangs de leurs amis des vides
+immenses que venait d'y creuser la foudre.
+
+Et ils s'ébahissaient, lorsqu'ils entendirent Ossipoff qui les avait
+rejoints, murmurer:
+
+--Voilà sans doute cet engin terrible dont nos adversaires ont su garder
+le secret jusqu'au dernier moment.
+
+Il ne se trompait pas.
+
+Dès ce moment, la lutte pour l'existence commença, opiniâtre, acharnée,
+également meurtrière de part et d'autre.
+
+Des centaines de canons à hydrogène crachaient, avec des ronflements
+terribles, des ouragans artificiels qui balayaient, sur leur
+trajectoire, des masses profondes.
+
+Et, en réponse, de fulgurants éclairs rayaient, sans discontinuer,
+l'ombre projetée par les nuées épaisses étendues au-dessus des
+Équatoriaux dont des compagnies entières tombaient foudroyées d'un seul
+coup.
+
+Au-dessus du bruit du tonnerre, au-dessus du ronflement du canon,
+s'élevaient intenses, horribles, déchirants, les hurlements des blessés,
+les cris des agonisants, les clameurs enragées des survivants.
+
+Soudain, malgré le vacarme, l'attention de Gontran fut attirée par une
+sorte de pétillement qui semblait sortir de dessous terre; il regarda à
+ses pieds et aperçut à la surface du sol, comme des myriades de feux
+follets.
+
+--Tiens! vois donc comme c'est curieux, dit-il à Fricoulet.
+
+Celui-ci devint tout pâle.
+
+--Fichtre! grommela-t-il, nous filons un mauvais coton.
+
+--Qu'arrive-t-il donc?
+
+--Il arrive que la tension électrique du sol et des nuages est à son
+maximum et qu'avant quelques minutes le choc en retour va se produire.
+
+--Et alors?
+
+--Alors, la violence du choc sera telle que, sur une superficie de
+plusieurs kilomètres carrés, tout sera anéanti.
+
+--Sais-tu que cette perspective manque de gaieté... mais, es-tu bien sûr
+de ne pas te tromper?
+
+--Écoute et juge: ce nuage, formé par nos ennemis, recèle encore dans
+ses flancs une grande quantité d'électricité; de son côté le sol,
+électrisé par influence, contient, lui aussi, une énorme quantité de
+fluide dont nous sommes nous-mêmes saturés jusque dans la plus infime
+partie de notre être... or, ces deux électricités, celle du nuage et
+celle du sol, tendent à se reconstituer; si cette recombinaison se
+produit, le nuage se déchargera d'un seul coup de tout son fluide et se
+condensera en eau, tandis que le sol reviendra instantanément à l'état
+neutre.
+
+--En ce cas, nous n'avons à craindre qu'une forte ondée, mais, bast!
+nous en avons vu bien d'autres.
+
+--Tu ignores que ce passage brusque de l'état électrique à l'état neutre
+équivaut à un coup de tonnerre et, que nous nous trouvions ou non sur le
+trajet de l'étincelle, c'en est fait de nous, car nous ne supporterons
+pas la secousse.
+
+Le visage de Gontran exprimait une inquiétude réelle.
+
+--Vois-tu, dit-il, nous aurions mieux fait de nous mettre simplement en
+ballon comme Séléna et Farenheit.
+
+--Inutiles regrets, riposta Fricoulet.
+
+Puis, frappant du pied avec rage:
+
+--Ah! gronda-t-il, si l'on pouvait, sans danger, décharger le nuage de
+l'électricité qu'il contient.
+
+--Il suffirait d'un paratonnerre, déclara Gontran.
+
+--Tu n'en as pas un sur toi, bougonna l'ingénieur.
+
+--Je trouve que la plaisanterie n'est pas de saison, fit Ossipoff en
+proie à une anxiété profonde.
+
+Puis, voyant tout à coup M. de Flammermont sauter dans un hélicoptère
+inoccupé:
+
+--Ah çà! êtes-vous devenu fou? cria-t-il; qu'allez-vous faire?
+
+--Le paratonnerre, tout simplement.
+
+--Le paratonnerre! répéta Mickhaïl Ossipoff en regardant Fricoulet.
+
+Mais celui-ci avait deviné le projet de son ami.
+
+[Illustration]
+
+--Attends-moi! cria-t-il en courant à lui.
+
+Mais il était trop tard; déjà l'hélice était mise en mouvement et
+l'appareil s'élevait verticalement, droit sur le nuage orageux,
+déroulant derrière lui un long câble métallique qui servait à le
+rattacher au sol.
+
+La lutte en ce moment atteignait son période aigu et un silence relatif
+planait sur le champ de bataille; les ronflements sourds des canons des
+Équatoriaux se faisaient seuls entendre, la voix de la foudre s'était
+tue dans l'atmosphère soudainement calmée.
+
+Les adversaires se laissaient balayer par l'ouragan, impassibles, sans
+riposter, les yeux fixés sur la nuée qui devait, selon leurs prévisions,
+anéantir les Équatoriaux.
+
+Tout à coup, de l'autre côté du canal, un cri de rage formidable
+s'éleva; l'ennemi venait d'apercevoir l'hélicoptère de Gontran et le
+projet de l'audacieux Terrien lui était apparu clairement.
+
+Aussitôt ce fut, par tout l'espace, un tourbillon d'êtres ailés qui se
+précipitèrent vers M. de Flammermont.
+
+Mais celui-ci, prévoyant leur dessein, actionna le moteur et, au moment
+où il allait être atteint, l'appareil pénétra comme une flèche dans le
+nuage et disparut à la vue de ses ennemis.
+
+Aussitôt une longue traînée de feu courut le long du câble jusqu'au sol
+qui se trouva déchargé de son surplus dangereux d'électricité, pendant
+que le terrible engin nuageux s'en allait en noires effilochures
+emportées par le souffle du vent.
+
+[Illustration]
+
+Comme par enchantement, le ciel s'éclaircit, tandis que les vapeurs
+soudainement condensées, se transformaient en une pluie abondante qui
+inonda les Équatoriaux.
+
+Au-dessus, le soleil dardait ses chauds rayons.
+
+En moins de cinq minutes, l'appareil de Gontran s'abattit.
+
+--Ah! mon enfant!... mon cher enfant,... balbutia Ossipoff en serrant le
+jeune homme dans ses bras.
+
+M. de Flammermont, après cette étreinte quasi-paternelle, dut se
+soumettre à celle non moins amicale de Fricoulet qui lui murmura à
+l'oreille:
+
+--Tu connaissais donc la théorie du paratonnerre?
+
+--Pour mon _bachot_, n'ai-je donc pas dû apprendre la théorie de
+Franklin,... tu sais, l'histoire du cerf-volant?
+
+L'ingénieur desserra les bras, grommelant d'un ton découragé:
+
+--Et moi qui me figurais que tu te décidais enfin à mordre aux sciences!
+
+Le jeune comte haussa les épaules:
+
+--Qu'importe, dit-il, puisque avec mon ignorance, je viens de sauver la
+patrie!
+
+Et, se campant dans une attitude comique:
+
+--Je demande, ajouta-t-il, qu'on me décerne les honneurs du Panthéon!
+
+Cependant, les trombes lancées par les Équatoriaux continuaient leurs
+ravages dans les masses ennemies qui, désarmées maintenant, recevaient
+la mort avec l'impassibilité du désespoir.
+
+[Illustration]
+
+On les voyait osciller sous le formidable souffle du vent, puis tomber à
+terre, pressés comme des champs de blé écrasés par la tempête.
+
+--Il n'y en a plus pour longtemps, à présent, déclara Aotahâ.
+
+--Vous pourriez peut-être aller chercher nos amis, insinua Gontran
+auquel il tardait de revoir sa fiancée.
+
+Et, comme en prononçant ces mots, il levait les yeux vers l'espace, il
+poussa un cri de joie: des hauteurs auxquelles il avait plané, depuis
+plusieurs heures, l'appareil qui contenait Séléna et Farenheit
+descendait rapidement.
+
+[Illustration]
+
+Maintenant on le distinguait parfaitement, semblable à un gigantesque
+oiseau avec son corps effilé et ses larges ailes qui battaient doucement
+l'atmosphère; flottant derrière lui comme une queue empanachée, on
+apercevait une longue banderolle ondulant au souffle de la brise.
+
+--Parbleu! s'exclama Fricoulet, sir Jonathan a arboré le pavillon
+américain, je reconnais parfaitement sa ceinture étoilée.
+
+L'appareil descendit de quelques cents mètres encore et, penchée par
+dessus le bordage, apparut Séléna qui agitait un mouchoir pour prouver à
+ses amis qu'elle les avait aperçus.
+
+Sir Jonathan lui-même devint visible, tout debout sur l'appareil,
+faisant dans l'air avec son bras des gestes télégraphiques, en signe de
+victoire sans doute.
+
+Tout à coup Fricoulet chercha des yeux Aotahâ; mais le Martien avait
+disparu.
+
+Alors l'ingénieur fronça légèrement les sourcils.
+
+--C'est fâcheux! grommela-t-il.
+
+--Qu'y a-t-il de fâcheux? demanda Gontran.
+
+--J'aurais voulu que Aotahâ les allât rejoindre comme il avait été
+convenu.
+
+--Mais c'est inutile maintenant; puisque les voici, il est probable que
+sir Jonathan a compris le mécanisme.
+
+--Sans doute,... sans doute,... mais un malheur est si vite arrivé...
+
+--Eh! quel malheur crains-tu?... en admettant même que la machine se
+détraque,... la pesanteur est si faible que c'est tout au plus s'ils
+tomberaient comme des plumes.
+
+Fricoulet, en ce moment, agita désespérément sa casquette de voyage.
+
+--Arrêtez,... arrêtez,... cria-t-il de toute la force de ses poumons.
+
+Mais le ronflement des ouragans factices couvrait sa voix et Farenheit
+continuait à descendre.
+
+--Tu deviens fou! s'écria Gontran en saisissant le bras de son ami,...
+tu vois bien que cela marche à merveille.
+
+--Mais oui, dit à son tour Ossipoff, en paralysant l'autre bras de
+l'ingénieur; laissez-les donc atterrir tranquillement,... toute votre
+télégraphie est capable de troubler sir Jonathan dans sa manœuvre.
+
+Fricoulet leur lança à tous deux des regards de pitié.
+
+--Vous me demandez si je suis fou, répliqua-t-il; moi je n'ai pas besoin
+de vous demander si vous l'êtes,... je l'affirme. Comment, vous ne voyez
+donc pas qu'ils vont descendre en avant des lignes et qu'alors...
+
+Il n'eut pas le temps d'achever.
+
+Peut-être l'Américain, pressé par Séléna, avait-il volontairement activé
+la descente, peut-être, comme venait de le dire Ossipoff, avait-il été
+troublé par les signaux de Fricoulet,... toujours est-il que l'appareil,
+les ailes immobiles, mais formant parachute, tombait.
+
+--Courons! s'écria Gontran,... nous allons les recevoir dans nos bras.
+
+--Courons! répéta Ossipoff.
+
+Et déjà, tous les deux s'élançaient, lorsqu'ils s'immobilisèrent comme
+si leurs pieds eussent été soudainement cloués au sol et de leur gorge
+contractée par l'angoisse, un effroyable cri s'échappa.
+
+[Illustration]
+
+Parvenu à une cinquantaine de mètres du champ de bataille, l'hélicoptère
+venait d'être saisi dans une poussée d'air formidable et, semblable à un
+grand oiseau de mer qu'emporte la tempête, il disparut en moins d'un
+instant à la vue des Terriens.
+
+--Séléna! Séléna!... s'écria M. de Flammermont éperdu.
+
+--Mon enfant! ma pauvre enfant, sanglota le vieillard en se tordant les
+bras.
+
+--Allons, bougonna Fricoulet, j'ai été mauvais prophète mais pourquoi
+diable! n'ont-ils pas voulu me croire?
+
+Aotahâ qui, de loin, avait assisté à ce surprenant événement accourut
+vers eux à tire d'ailes et échangea rapidement quelques paroles avec
+l'ingénieur.
+
+Aussitôt celui-ci tira de sa poche son carnet et, avec un sang-froid
+merveilleux, aligna quelques chiffres sur une page blanche.
+
+Ensuite, frappant doucement sur le bras de Gontran.
+
+--Pourquoi te désoler ainsi? dit-il; rien n'est perdu encore, sir
+Jonathan n'est pas un imbécile, en plus, c'est un homme calme et
+courageux, quant à Séléna, tu sais bien que ce n'est point l'énergie qui
+lui manque.
+
+M. de Flammermont secoua la tête.
+
+--Oui... oui, balbutia-t-il, je sais tout cela,... mais que peuvent-ils
+contre une tempête?... la maîtriser, peut-être?
+
+--Non pas,... mais après tout, si mes calculs sont exacts, cette tempête
+ne marche pas à plus de deux cents kilomètres à la minute et j'estime
+que, après avoir dévoré sept ou huit cents kilomètres, elle doit
+s'arrêter d'elle-même.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! nous n'avons qu'à marcher dans cette direction jusqu'au huit
+centième kilomètre; et il y a beaucoup de chances pour que nous les
+retrouvions.
+
+--Beaucoup de chances--seulement, grommela M. de Flammermont avec
+accablement.
+
+Puis, comme si les paroles de Fricoulet eussent eu cependant pour
+résultat de lui mettre du courage au cœur:
+
+--Partons! dit-il, en redressant la tête.
+
+--Partir comme cela!... à pieds, sans guide!... mais tu es fou!
+
+--Alors?
+
+--Nous allons nous rendre à une ville ici proche où Aotahâ se procurera
+un moyen de locomotion rapide qui nous permettra de voler à la recherche
+de ta fiancée.
+
+[Illustration]
+
+Ce disant, il prit Ossipoff et Gontran chacun par un bras et, les
+portant presque, il suivit le guide.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+L'ÎLE NEIGEUSE
+
+[Illustration]
+
+
+AOTAHÂ voletant, les Terriens bondissant, la petite troupe arriva, en
+moins d'une heure, au but de sa course.
+
+Sur le bord d'un océan que Mickhaïl Ossipoff déclara être le cul-de-sac
+que forme, au centre même de la Lybie, l'extrémité de la mer du Sablier,
+une ville étrange se dressait.
+
+C'était un enchevêtrement gracieux de tours ne mesurant pas moins de
+cent mètres de haut; des clochetons originalement découpés les
+terminaient, surmontés eux-mêmes de pointes métalliques fort élevées
+dont l'extrémité semblait se perdre dans les nuages.
+
+Ce qui paraissait former le corps même de l'habitation, était percé de
+nombreuses baies au travers desquelles circulait toute la population
+ailée, comme fait un essaim d'abeilles bourdonnant autour de sa ruche.
+
+[Illustration]
+
+Une animation extraordinaire semblait régner par la ville que les
+Terriens traversaient rapidement à la suite de leur guide; cette
+animation était même si grande que c'est à peine si les voyageurs
+excitaient la curiosité de ceux qu'ils rencontraient.
+
+--La nouvelle de la victoire les met probablement sans dessus dessous,
+murmura Gontran qui, en dépit de son inquiétude au sujet de Séléna,
+n'avait pas, comme on dit, assez d'yeux pour regarder autour de lui.
+
+--Sans doute, répliqua Fricoulet, va-t-on chanter un _Te Deum_ dans une
+cathédrale quelconque.
+
+Et plus on avançait, plus la foule que l'on rencontrait devenait
+compacte, plus les bataillons ailés qui sillonnaient l'espace devenaient
+épais.
+
+--C'est bien cela... c'est bien cela, murmurait l'ingénieur tout en
+marchant, je ne me suis pas trompé.
+
+Et cette persuasion s'augmenta lorsque ses compagnons et lui
+débouchèrent sur une vaste place à l'extrémité de laquelle s'élevait un
+monument, de même forme que les habitations de la ville, mais d'un tiers
+plus considérable.
+
+--C'est leur Notre-Dame, sans doute, fit-il à Gontran.
+
+La place fourmillait de monde et la façade des maisons, leurs
+clochetons, leurs paratonnerres même étaient couverts de Martiens tenant
+tous leur visage tourné vers le monument dont Aotahâ s'approchait
+lentement.
+
+--Dis donc, murmura l'ingénieur, il ne te semble pas, comme moi, que
+tous ces gens-là n'ont pas la physionomie aussi ravie que le voudraient
+les circonstances?
+
+--Ils paraissent plutôt anxieux.
+
+--On dirait qu'ils attendent quelqu'un ou quelque chose, dit à son tour
+Ossipoff.
+
+--Peut-être la proclamation officielle de la victoire, ajouta Fricoulet.
+
+Il se pencha vers Aotahâ qui le précédait; celui-ci se retourna et
+levant la main vers le ciel, répliqua brièvement, puis continua sa
+marche.
+
+[Illustration]
+
+Seulement alors les Terriens remarquèrent l'aspect menaçant de
+l'atmosphère; sous la calotte gris de plomb que les cieux arrondissaient
+au-dessus de leur tête, des nuages noirs s'abaissaient rapidement vers
+le sol, comme s'ils eussent voulu l'écraser, et l'atmosphère, chargée
+d'électricité, était devenue étouffante.
+
+Le visage de Fricoulet, assombri lui aussi, trahissait une certaine
+anxiété.
+
+[Illustration]
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda M. de Flammermont.
+
+--Il va falloir retarder notre départ, je le crains...
+
+Le jeune comte poussa une exclamation furieuse.
+
+--Cela, non, par exemple! déclara-t-il... et pour quelle raison?
+
+--Parce que la bataille à laquelle nous venons d'assister a ébranlé les
+couches atmosphériques si profondément, qu'un cataclysme météorologique
+est imminent.
+
+--Que nous importe?
+
+--Il nous importe que Aotahâ refuse de nous accompagner.
+
+--Nous nous passerons de guide.
+
+--C'est impossible.
+
+Gontran frappa du pied avec violence.
+
+--Impossible! gronda-t-il; c'est à moi que tu dis ce mot-là... c'est toi
+qui le prononces!...
+
+--Assurément--comment feras-tu pour te conduire à travers ce monde
+inconnu?
+
+M. de Flammermont ricana.
+
+--Inconnu!... le monde de Mars... Allons donc, je croyais au contraire,
+que Mars était la plus connue des planètes.
+
+--La plus connue, je ne dis pas le contraire, télescopiquement parlant,
+mais de là à la connaître suffisamment pour s'y promener la canne à la
+main, sans guide Joanne ou autre, halte-là!
+
+--Tu parles pour toi, sans doute, grommela le jeune comte, mais je suis
+bien certain que M. Ossipoff... à quoi servirait d'être astronome s'il
+n'en savait pas plus que moi?
+
+Et, prenant le vieillard par le bras:
+
+--Fricoulet prétend, dit-il, qu'un cataclysme se prépare et qu'Aotahâ
+refusera de nous servir de guide.
+
+Une angoisse profonde se peignit sur le visage d'Ossipoff.
+
+--Cela ne nous empêchera pas de nous mettre à la recherche de Séléna?
+n'est-ce pas? continua le jeune homme.
+
+--Sans guide! s'écria involontairement le vieux savant.
+
+--N'avez-vous pas la carte de Schiaparelli?
+
+Ossipoff secoua la tête.
+
+--Ne vous rappelez-vous donc plus ce que je vous ai dit tout
+récemment... Mars est la plus traîtresse de toutes les planètes: nous
+lancer sans guide à la recherche de ces malheureux, ce serait courir à
+une mort presque certaine et ce, sans aucune chance de succès.
+
+--Perdue! alors, gémit Gontran, elle est perdue!
+
+--Mais non, fit l'ingénieur, on te la retrouvera, ta Séléna; mais
+laisse-nous le temps de la réflexion, que diable! et puis, les savants
+qui délibèrent là-dedans vont peut-être déclarer que leur terreur était
+vaine et leurs pronostics absolument faux.
+
+Au mot de «savants» Mickhaïl Ossipoff avait dressé l'oreille.
+
+--Dites donc, fit-il en tirant Fricoulet par la manche, n'y aurait-il
+pas moyen d'assister à cette délibération?
+
+En ce moment on était arrivé, en dépit de la foule qui se pressait
+compacte sur la place, au pied du monument qui semblait être le but des
+efforts d'Aotahâ.
+
+L'ingénieur communiqua au Martien la demande du vieillard.
+
+[Illustration]
+
+Sans répondre, Aotahâ saisit Fricoulet par les cheveux qu'il avait fort
+longs et, ainsi chargé, s'éleva verticalement, d'un coup d'ailes,
+jusqu'au sommet de l'édifice qu'entourait une sorte de plate-forme
+circulaire sur laquelle il déposa l'ingénieur tout ébahi. Il fit de même
+pour Gontran et Ossipoff; et, en moins de cinq minutes, les trois
+Terriens se trouvèrent réunis dans une salle où une trentaine de
+Martiens, les yeux rivés à des instruments d'optique, sondaient
+l'espace.
+
+Tout à coup, à l'horizon, un point noir parut, qui grossit rapidement et
+prit bientôt la forme d'un être ailé qui vint s'abattre au milieu d'eux.
+
+--L'atmosphère tout entière de Mars est ébranlée, déclara-t-il; les
+condensations atmosphériques causées par la bataille dans les plaines
+Lybiennes produisent partout des perturbations considérables.
+
+Comme il achevait ces mots, un Martien apparut venant d'une autre
+direction.
+
+--Les glaces du pôle austral fondent et se dispersent, déclara ce
+nouveau messager...
+
+Un troisième surgit alors qui dit:
+
+--Un tourbillon violent s'est formé au-dessus de l'Océan du Sud, produit
+par le double phénomène d'aspiration et de refoulement de l'air, des
+régions froides aux régions chaudes.
+
+Il achevait à peine qu'un quatrième messager entra à tire d'aile et,
+d'une voix plus vibrante encore que les premiers, prononça ces mots qui,
+traduits par Aotahâ, firent tressaillir douloureusement Gontran.
+
+--Les eaux de l'Océan s'agitent et, sous les efforts combinés de la
+marée produite par l'attraction des deux satellites, du Soleil et du
+cyclone, elles commencent à envahir le continent.
+
+Fricoulet se frotta les mains, d'un air de vive satisfaction.
+
+--Allons, allons! murmura-t-il, cela se corse.
+
+Mais un gémissement poussé à ses côtés, attira son attention sur M. de
+Flammermont.
+
+--Eh! morbleu! dit-il en lui frappant amicalement sur l'épaule, que te
+prend-il donc?... tu parais tout déconfit.
+
+D'une voix désolée, le jeune comte murmura:
+
+--Séléna!... fallait-il donc la retrouver pour la perdre de nouveau?
+
+--C'est l'histoire du bonheur... on le touche du bout du doigt,... on
+croit le saisir... et puis, crac... il vous fuit.
+
+Il ajouta entre ses dents:
+
+--Avec cette différence, cependant, que Séléna ne représente pas le
+bonheur.
+
+En ce moment, il jeta un regard au dehors: comme un vol de corbeaux
+immenses, les nuées noires s'étaient abattues sur le sol, enveloppant,
+dans une obscurité pour ainsi dire complète et terrifiante, la ville
+entière.
+
+--C'est singulier, murmura Ossipoff, comme je suis énervé.
+
+--Au milieu de cette atmosphère saturée d'électricité, cela n'a rien de
+surprenant, répliqua Fricoulet.
+
+--Un bon orage nous soulagerait, poursuivit le vieillard.
+
+--Malheureusement, un orage ici est impossible, ces milliers de
+paratonnerres dont les habitations sont surmontées, neutralisent
+l'électricité de ces brumes et noient le fluide dans le sol humide.
+
+La pluie commençait à tomber en larges gouttes, puis, bientôt, se
+transforma en une véritable cataracte déversant sur la ville, avec un
+crépitement sonore, des torrents d'eau.
+
+--Alors, demanda Fricoulet à son guide, nous ne pouvons songer à partir
+d'ici?
+
+--Il faut attendre.
+
+--Attendre quoi?
+
+Le Martien étendit son aile vers l'Occident.
+
+Un grondement sourd et indistinct arrivait des profondeurs de l'horizon,
+porté sur l'aile d'une brise formidable: c'était comme la voix de la
+mer, au loin, lorsque la tempête la soulève et la jette contre les
+falaises.
+
+Le buste penché en avant, l'œil inquiet, l'oreille tendue, les Terriens
+écoutaient.
+
+--Qu'est-ce que cela! balbutia Gontran.
+
+[Illustration]
+
+--La mer... la mer qui a rompu ses digues,... qui a envahi les
+continents et qui accourt jusqu'ici.
+
+Les Terriens tressautèrent.
+
+--Mais, c'est une inondation! s'écrièrent-ils ensemble.
+
+Le Martien inclina affirmativement la tête.
+
+--Et on attend ainsi, tranquillement, sans rien faire pour arrêter les
+eaux! balbutia M. de Flammermont.
+
+L'émotion d'Ossipoff n'avait duré que peu d'instants; presque aussitôt
+il avait recouvré toute sa sérénité et Fricoulet l'entendit murmurer,
+d'un air satisfait:
+
+--Par ma foi, j'ai plus de chance que je n'avais le droit d'en désirer;
+je m'en vais donc avoir la clé des mystérieuses transformations dont les
+astronomes terrestres demeurent confondus: une mer mise à sec, un
+continent transformé en océan... ce n'est, certes, pas un spectacle
+ordinaire.
+
+Et, saisissant les mains de Gontran:
+
+--Hein! lui dit-il d'une voix vibrante, nous allons surprendre les
+secrets du Caméléon.
+
+--Eh! laissez-moi avec votre Caméléon, s'écria le jeune homme,... vous
+n'avez donc pas de cœur,... vous ne pensez donc pas à Séléna?
+
+--Pas de cœur! moi! exclama le savant,... ne pas penser à ma fille!
+êtes-vous fou?
+
+--C'est qu'en vérité l'inondation paraît vous préoccuper beaucoup plus
+que le sort de votre enfant.
+
+--Eh! Séléna se retrouvera, j'en ai la persuasion; tandis que l'occasion
+d'étudier les perturbations martiennes et leurs causes ne se retrouvera
+pas, elle.
+
+Sur ces mots, ne pouvant résister à l'ardente curiosité qui le dévorait,
+il sortit sur la plate-forme qui couronnait l'édifice.
+
+[Illustration]
+
+Le grondement qui avait attiré son attention quelques instants
+auparavant, avait augmenté d'intensité et remplissait maintenant
+l'espace tout entier; sans les voir, on devinait là-bas, tout là-bas,
+derrière l'horizon, chevauchant comme un immense troupeau de buffles en
+furie, les vagues immenses, formidables, terrifiantes, qui s'avançaient,
+détruisant tout sur leur passage.
+
+Tout à coup, l'épais écran de nuée qui masquait le paysage se déchira
+et, à travers les torrents d'eau qui zébraient la plaine éthérée, le
+vieillard aperçut au loin, indistincte encore, mais grandissant
+rapidement, une ligne blanchâtre qui rayait l'horizon dans toute sa
+largeur.
+
+[Illustration]
+
+Bientôt cette ligne grossit, grossit, prit une forme, et les vagues
+écumeuses apparurent, courant avec la rapidité de la foudre, bondissant
+sous la rude lanière du vent.
+
+--La mer!... la mer!... cria-t-il, en étendant les bras dans un geste
+d'admiration terrifiée.
+
+Et, cramponné à la plate-forme, risquant à tout instant d'être arraché
+et emporté par le souffle furieux du cyclone, il attendit le terrible
+élément.
+
+Au dedans, les Martiens discutaient entre eux, calmes, impassibles; on
+eut dit que le fléau épouvantable n'allait pas s'abattre sur eux, et,
+cependant, le hurlement des vagues était terrifiant, et sous le souffle
+puissant de la tempête, le monument vibrait de la base au faîte.
+
+[Illustration]
+
+--Nous sommes depuis longtemps accoutumés à ces cataclysmes, répondit
+Aotahâ à Fricoulet qui l'interrogeait; il n'est pas rare de voir un de
+nos continents être soudainement et en totalité envahi par les eaux;
+aussi toutes nos précautions sont-elles prises pour éviter des
+complications par trop fâcheuses... Comme vous avez pu vous en rendre
+compte, toutes nos habitations reposent sur des caissons étanches qui
+leur permettent de flotter à la surface, lorsque survient une
+inondation.
+
+--Je comprends, je comprends, répliqua l'ingénieur. Et ces phénomènes se
+produisent sans doute d'une manière régulière?
+
+--Non pas; ces sortes de marées gigantesques--car, à proprement parler,
+ces inondations ne sont pas autre chose--ces marées ne se produisent
+qu'à la suite de circonstances exceptionnelles; il se trouve
+qu'aujourd'hui la condensation de l'atmosphère causée par la brusque
+décharge des nuages orageux coïncide avec l'attraction maxima du Soleil
+et de nos satellites... voilà pourquoi il est probable que cette
+fois-ci, les eaux...
+
+Le Martien n'acheva pas sa phrase; les premières vagues venaient
+d'atteindre la ville et ses paroles se perdirent dans le fracas
+épouvantable des éléments en fureur.
+
+Une violente secousse ébranla l'édifice qui oscilla sur sa base comme un
+navire dont les flots viennent soudainement battre la coque; il sembla
+un moment qu'il allait se coucher sur le côté, tant était forte la
+poussée du vent; mais, se redressant, il reprit son aplomb pour pencher
+de l'autre côté et revenir encore dans la position verticale.
+
+Il semblait aux Terriens qu'ils fussent sur un navire en pleine mer,
+juchés au sommet d'un mât; le vent leur hurlait aux oreilles et les
+vagues envoyaient jusqu'à eux leurs embruns humides et leurs clameurs
+sauvages.
+
+Ossipoff avait tenté de demeurer à son poste d'observation; mais les
+flots, comme irrités par le regard de ce pygmée qui semblait les défier,
+s'élevaient jusqu'à lui en amoncellements titanesques, l'inondant
+jusqu'aux os de leur écume glacée.
+
+Il vint rejoindre ses compagnons.
+
+--Quel spectacle sublime! s'exclama-t-il en joignant les mains dans un
+geste admiratif.
+
+--Sublime! sublime! grommela Fricoulet en faisant la grimace; il me
+semble que le sublime va jusqu'à l'horreur.
+
+--Ce n'en est que plus beau! riposta le vieillard.
+
+--Pourvu que la tour puisse résister! murmura l'ingénieur.
+
+Il n'avait pas achevé ces mots qu'au dehors, surmontant le hurlement de
+la tempête et le fracas des vagues, des cris terribles, des cris
+d'appel, d'épouvante, retentirent; en même temps, des détonations
+étranges se firent entendre, suivies bientôt d'un craquement sinistre
+qui ébranla la tour elle-même.
+
+--Parbleu! fit l'ingénieur, ce que je craignais est arrivé.
+
+--Que craignais-tu? demanda Gontran.
+
+--Les saisines qui rattachent les habitations au sol et les font
+ressembler à des navires à l'ancre, viennent de se rompre.
+
+--Alors?
+
+--Alors la ville s'en va à la dérive, répondit placidement Fricoulet.
+
+[Illustration]
+
+--Mais nous sommes perdus, s'écria le jeune comte.
+
+L'ingénieur haussa les épaules.
+
+--Pourquoi cela,... cette tour peut très bien faire l'office d'un
+transatlantique et nous mener à bon port.
+
+--À bon port!... où cela?
+
+--Où il plaira à la tempête de nous pousser!...
+
+Toute la nuit et toute la journée du lendemain, la situation resta la
+même.
+
+La ville tout entière était emportée par le cyclone vers le Sud-Est; à
+la place où, deux jours auparavant, s'étendaient les régions cultivées
+de la Lybie, un océan boueux étendait maintenant ses eaux tumultueuses,
+à perte de vue.
+
+Au dire de Fricoulet, une surface de quatre cent mille kilomètres
+carrés--les dimensions de l'Europe tout entière--se trouvait submergée.
+
+Aotahâ déclara que l'océan Newton devait se trouver à sec et que la mer
+Flammarion avait certainement diminué de profondeur.
+
+Pendant que Fricoulet se demandait comment se terminerait cette odyssée
+étrange, pendant que Gontran songeait à Séléna, Mickhaïl Ossipoff
+continuait ses études sur le monde inconnu à la surface duquel il
+naviguait d'une si bizarre façon.
+
+--Oui, pensait-il, c'est bien ainsi que le télescope me la montrait,
+alors que je l'examinais de l'observatoire de Poulkowa; point
+d'aspérités importantes,... sol usé par la rotation, à peine plus élevé
+que le niveau moyen des eaux, et permettant ainsi à la plus légère cause
+extérieure, de produire des dénivellations énormes, des inondations
+considérables qui changent du tout au tout l'aspect de la planète...
+
+Et se frottant les mains avec une vive satisfaction:
+
+--Ah! messieurs mes confrères, murmura-t-il à mi-voix, combien d'entre
+vous prendraient volontiers ma place...
+
+Depuis trente-six heures que l'on flottait ainsi, on devait avoir
+franchi une distance considérable mais que les Martiens eux-mêmes ne
+pouvaient apprécier.
+
+La direction suivie était-elle toujours la même? avait-on dévié de
+plusieurs degrés ou même était-on revenu sur ses pas?
+
+Autant de questions que se posait Fricoulet et auxquelles son ami Aotahâ
+était impuissant à répondre.
+
+De tous côtés à perte de vue, des vagues, encore des vagues, toujours
+des vagues; sur leurs têtes un ciel gris de plomb rayé par la pluie et
+dans lequel, semblables à une troupe de chevaux sauvages au galop,
+couraient de gros nuages noirs.
+
+--C'est à désespérer d'arriver jamais, murmura Fricoulet.
+
+--D'arriver où cela? demanda Gontran.
+
+--Là où nous devons nous arrêter, parbleu!
+
+Cependant vers le soir, une accalmie parut se préparer; le vent
+soufflant avec moins de violence, soulevait les flots avec moins de
+fureur, la tour avait moins de tangage et le ciel, balayé tout à coup de
+nuages qui l'obscurcissaient, permit aux derniers feux du soleil
+couchant de venir se jouer à la surface liquide sur laquelle voguaient
+nos amis.
+
+Tout à coup, Gontran qui sondait l'horizon, jeta un cri.
+
+--Terre! terre à l'avant!
+
+Ses compagnons accoururent pour contrôler cette nouvelle.
+
+[Illustration]
+
+À dix kilomètres à peine, couchée sur les flots comme un grand cétacé,
+une terre basse apparaissait; au loin, dans l'intérieur, se dressait,
+couronné d'une légère vapeur, un pic aigu étincelant.
+
+Se tournant vers Ossipoff, Fricoulet ricana.
+
+--Dites donc! monsieur l'astronome qui prétendiez que la planète Mars
+était ronde comme une boule de billard,... il me semble que vous ne
+l'aviez pas bien examinée ou, tout au moins, que vous ne la connaissiez
+pas dans tous ses coins et recoins...
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Dame, parce qu'il me semble que voici une montagne, qui paraît être de
+taille, et même cette montagne est couverte de glace.
+
+[Illustration]
+
+Le vieillard se frappa le front, comme si une idée subite lui eût
+traversé l'esprit et, sans répondre à l'ingénieur, il tira sa carte, la
+consulta et d'une voix vibrante s'écria:
+
+--Voulez-vous que je vous dise où nous sommes?
+
+--Cette question?
+
+--Eh bien! nous sommes par le 33° de longitude et le 26° de latitude
+australe.
+
+--C'est-à-dire?
+
+--Presque au centre de l'océan Kepler.
+
+--À quoi voyez-vous cela? demanda Fricoulet incrédule.
+
+--À cette île... qui n'est autre que l'île _Neigeuse_.
+
+--Mais nous allons y aborder, dit Gontran; le vent semble nous pousser
+vers elle.
+
+Fricoulet fit entendre un petit soupir de satisfaction.
+
+--Tant mieux,... cela me permettra de me dégourdir un peu les jambes--je
+commençais à m'ankyloser.
+
+M. de Flammermont se pencha vers son ami.
+
+--Penses-tu, demanda-t-il, que le temps se mette au beau?
+
+L'ingénieur leva le nez en l'air et examina le ciel attentivement, puis,
+secouant la tête.
+
+--Hum! répondit-il: cela ne me paraît être qu'un entr'acte, il n'y
+aurait rien d'étonnant à ce que la tempête recommençât bientôt sur de
+nouveaux frais.
+
+Gontran eut un geste plein d'énergie.
+
+--Quoi qu'il arrive, déclara-t-il, je te préviens que si je mets le pied
+sur cette île, je n'en partirai que pour me lancer à la recherche de
+Séléna.
+
+Fricoulet, à ce nom, demeura pensif.
+
+--Eh! eh! murmura-t-il comme se parlant à lui-même, cela ne serait pas
+impossible.
+
+Gontran tressaillit et, saisi d'un pressentiment, prit les mains de son
+ami.
+
+--Tu penses à Séléna, n'est-ce pas? dit-il.
+
+--C'est vrai, répliqua l'ingénieur.
+
+--À quoi faisais-tu allusion en disant que cela n'était pas impossible?
+
+--Mais à rien, je te le jure,... fit l'autre avec embarras.
+
+Et il ajouta:
+
+--Une idée à moi,... mais qu'il est inutile que je te communique;
+pourquoi te donner un faux espoir?
+
+--Oh! je t'en supplie, insista M. de Flammermont, réponds-moi,...
+dis-moi quelle est cette idée.
+
+Fricoulet parut fort ennuyé, hésita un moment, puis enfin:
+
+--L'île neigeuse se trouve distante du point où a eu lieu la bataille de
+huit cents kilomètres; or, c'est précisément la distance à laquelle, tu
+t'en souviens, j'avais calculé que la tempête pourrait emporter
+l'aéronef.
+
+Gontran demeura, quelques secondes, muet, immobile, tant son
+saisissement était grand.
+
+Tout à coup il s'élança sur l'ingénieur, le serra dans ses bras, criant:
+
+[Illustration]
+
+--Alcide!... Alcide!... tu es le meilleur des amis.
+
+--Mais tu m'étouffes! exclama l'ingénieur en se dégageant de cette
+amicale étreinte.
+
+Et il ajouta:
+
+--Tu vois, j'ai eu tort de te dire cela,... tu t'emballes sur un espoir
+problématique et... si je me suis trompé...
+
+Le visage de Gontran devint tragique.
+
+--Si tu t'es trompé, gronda-t-il, je me tuerai.
+
+En ce moment, une secousse assez forte leur faisant perdre l'équilibre,
+les jeta assez rudement l'un contre l'autre, puis toute oscillation
+cessa; la base de la tour venait de toucher le fond.
+
+Aotahâ mit son doigt sur l'épaule de Fricoulet pour attirer son
+attention du côté de la terre.
+
+À un demi-kilomètre, émergeant à peine de la nappe boueuse des eaux, une
+côte basse et ravagée apparaissait, sur laquelle les vagues moutonneuses
+venaient se briser avec une écume jaunâtre.
+
+Fricoulet jeta un cri et saisissant le bras de Gontran.
+
+--Regarde! fit-il d'une voix étranglée, regarde!...
+
+M. de Flammermont s'écarquillait vainement les yeux, il ne voyait rien.
+
+--Ah çà! grommela l'ingénieur, ai-je donc la berlue?... cependant je
+crois bien ne pas me tromper.
+
+--Moi aussi, balbutia le jeune comte, la poitrine oppressée par un
+pressentiment, dis-moi... dis-moi,... tu vois bien que tu me fais
+languir...
+
+Sa main sur les yeux en guise d'abat-jour, Fricoulet regardait toujours.
+
+--Parbleu! exclama-t-il, je mettrai la main au feu que c'est la fameuse
+ceinture de sir Jonathan que j'aperçois là-bas, flottant dans les airs.
+
+Il n'avait pas achevé ces mots qu'un cri de Mickhaïl Ossipoff le fit se
+retourner.
+
+Gontran n'était plus là, mais l'ingénieur aperçut le vieillard qui,
+penché sur l'abîme, regardait d'un air fou, au-dessous de lui.
+
+--Gontran!... Gontran!... balbutia Fricoulet épouvanté.
+
+Mais le jeune homme n'était déjà plus qu'un point dans l'espace;
+quelques secondes encore, il atteignait la surface liquide dans laquelle
+il disparaissait en rejetant tout alentour des gerbes d'écume.
+
+Puis il reparut bientôt, nageant de toutes ses forces vers la terre.
+
+Ossipoff tourna ses regards sur Fricoulet.
+
+--Le malheureux! murmura-t-il enjoignant les mains, que fait-il?
+
+--Il fait tout simplement ce que nous allons faire,... il gagne le
+plancher des vaches qui, sans doute, lui offre plus de sécurité que
+cette ville sur laquelle nous naviguons depuis quarante-huit heures.
+
+Ce disant, il enjamba la balustrade et se prépara à piquer, lui aussi,
+une tête.
+
+[Illustration]
+
+Le vieillard hésitait.
+
+--Voyez, fit l'ingénieur, en lui montrant de longues escouades ailées
+qui zébraient l'espace, ces bons Martiens nous donnent l'exemple...
+
+--Mais, je ne sais pas nager, répliqua Ossipoff.
+
+Fricoulet haussa les épaules.
+
+--Petit détail, fit-il; donnez-moi la main et jetez-vous hardiment.
+
+Le vieillard eut un moment de recul.
+
+--Mort ou vivant, je jure de vous mener à terre.
+
+Cette déclaration parut impressionner vivement le vieux savant.
+
+L'ingénieur s'en aperçut et ajouta, gouailleur:
+
+--Nécessairement, je ferai tout mon possible pour vous ramener plutôt
+vivant que mort.
+
+--Vous êtes bien aimable, grommela Ossipoff d'un ton grincheux.
+
+--Ce n'est pas rien que pour vous ce que j'en fais, ricana l'autre,
+c'est aussi pour votre fille à qui cela causerait une peine trop grande.
+
+Le vieillard hocha la tête avec un geste douloureux.
+
+--Hélas! ma pauvre Séléna,... murmura-t-il.
+
+Fricoulet étendit la main vers la terre.
+
+--Mais, votre Séléna! s'écria-t-il, elle est là.
+
+Ossipoff lui saisit la main.
+
+--Là!... là!... fit-il d'une voix étranglée,... vous l'avez vue!
+
+--Elle!... non!... mais je parierais ma tête que j'ai aperçu la ceinture
+étoilée de sir Jonathan,... or, si l'Américain s'est sauvé, c'est que
+votre fille est vivante,... autrement, je crois le connaître assez pour
+affirmer qu'il serait mort avec elle...
+
+La physionomie d'Ossipoff s'était soudain transfigurée.
+
+--Allons! dit-il simplement.
+
+[Illustration]
+
+Fricoulet le saisit fortement par le bras et tous deux s'élancèrent.
+
+M. de Flammermont, cependant, nageait avec vigueur; à peine si son corps
+était immergé et, à proprement parler, il glissait sur la surface des
+eaux avec une rapidité inconcevable.
+
+Tout autour de lui, emportés par un courant que créait un vent assez
+rude soufflant du nord, passaient des débris de toutes sortes, plantes
+détachées, arbres brisés, cadavres de Martiens, et jusqu'à des glaçons
+énormes arrachés sans doute aux banquises polaires.
+
+[Illustration]
+
+Vingt fois, le nageur avait failli être écrasé par ces masses roulantes
+et tournoyantes desquelles il ne se garait qu'à grand'peine car elles
+arrivaient sur lui avec une force et une vitesse prodigieuses.
+
+Enfin, il poussa un cri de triomphe et de joie; ses pieds venaient de
+rencontrer le sol et, à cent mètres à peine, sur le rivage, Farenheit et
+Séléna se tenaient debout, immobiles et angoissés, sondant l'immensité
+liquide qui les entourait, se demandant si là, sous leurs yeux,
+n'allaient point passer les cadavres de leurs amis.
+
+--Séléna!... Séléna!... appela Gontran d'une voix que l'émotion et le
+bonheur étouffaient.
+
+--Mon Dieu!... mon Dieu!... fit la jeune fille; mais c'est la voix de M.
+de Flammermont!
+
+--_By God!_ grommela l'Américain, je crois que vous avez raison.
+
+Et tous deux sans même songer à ce qu'ils faisaient, s'aventurèrent dans
+la direction d'où leur avaient paru venir les appels du jeune comte.
+
+Tout à coup, sans transition, le soleil s'éteignit à l'horizon,
+embrasant la plaine liquide de ses derniers feux et l'obscurité se fit,
+enveloppant l'espace et le paysage entier de ses voiles d'ombre que
+piquaient les étoiles ainsi qu'une multitude de clous d'or.
+
+Les flots semblèrent alors plus noirs encore, avec une petite étincelle
+allumée à la crête de chaque vague par les reflets des astres.
+
+--Mon Dieu! s'écria Séléna en se cramponnant au bras de Farenheit, je
+n'entends plus rien...
+
+--N'entendre rien est un détail, répliqua l'Américain; le plus terrible,
+c'est que nous ne voyons rien et que M. de Flammermont pourrait passer à
+côté de nous, sans que nous nous en doutions.
+
+Tous les deux, s'étaient arrêtés, ayant déjà de l'eau jusqu'à
+mi-jambes...
+
+--Nous devrions retourner, fit sir Jonathan, nous risquons, dans cette
+obscurité, de ne plus rejoindre la terre hospitalière sur laquelle nous
+nous sommes réfugiés; sans compter que nous n'avons aucune chance de
+retrouver nos amis.
+
+--Non, non, répondit la jeune fille énergiquement, avançons,
+avançons,... je vous jure que c'est bien la voix de M. de Flammermont
+dont l'écho m'est venu aux oreilles tout à l'heure.
+
+Et elle ajouta d'une voix profonde:
+
+--Le cœur ne trompe pas, voyez-vous, sir Jonathan.
+
+L'Américain poussa un petit grognement.
+
+--Le cœur, peut-être pas, répliqua-t-il,... mais l'oreille,... enfin...
+
+[Illustration]
+
+Sur ce mot, il assujettit à son bras la main de la jeune fille et reprit
+la marche en avant.
+
+Soudain, à l'orient, Phobos apparut, éclairant d'une lueur douce, comme
+celle d'une lampe, la plaine liquide, immense et bouleversée.
+
+--Là!..., là!... s'écria Séléna en désignant à l'Américain un glaçon qui
+passait à vingt mètres d'eux.
+
+À peine Farenheit eut-il dirigé ses regards de ce côté qu'il gronda un
+_By God!_ énergique et que, abandonnant sa compagne, il se précipita du
+côté indiqué par la jeune fille.
+
+En quelques bonds il eut atteint le glaçon qui s'en allait à la dérive
+et revint rapidement, tenant entre ses bras le corps de M. de
+Flammermont, raide et inanimé.
+
+--Mort! gémit Séléna.
+
+--Non, rassurez-vous, miss,... le cœur bat encore, donc tout espoir
+n'est pas perdu, mais gagnons la côte en toute hâte.
+
+Et, suivi de la jeune fille, sir Jonathan revint vers l'île en faisant
+de gigantesques enjambées.
+
+Comme il déposait son fardeau sur le rivage, le fardeau fit un
+mouvement, puis poussa un gémissement et enfin, se redressant sur un
+coude, balbutia d'une voix éteinte ces mots:
+
+--Où suis-je?
+
+--Ciel!... il vit! Et il parle!... oh! Dieu soit loué!
+
+En entendant la voix de Séléna, le jeune homme se redressa tout à fait
+et apercevant la jeune fille, lui tendit les bras en s'écriant:
+
+[Illustration]
+
+--Ah! Dieu est bon!... puisqu'il permet que je vous revoie avant de
+mourir!...
+
+--Mourir!... exclama joyeusement une ombre qui émergeait de l'eau en ce
+moment, qui parle de mourir?
+
+C'était Fricoulet qui arrivait juste à temps pour entendre l'exclamation
+désespérée de son ami.
+
+Il était suivi du digne M. Ossipoff qui, tantôt barbotant tant bien que
+mal, tantôt traîné à la remorque par l'ingénieur, avait réussi à
+aborder.
+
+Le vieillard se précipita vers Séléna et la tint longtemps serrée sur sa
+poitrine.
+
+Puis, se tournant vers l'Américain qui assistait impassible à cette
+tendre effusion, il lui secoua les mains avec énergie:
+
+--Sir Jonathan, dit-il d'une voix vibrante, entre nous c'est à la vie, à
+la mort...
+
+--Pas tant de protestations, monsieur Ossipoff, répliqua Farenheit; mais
+si vous croyez me devoir un peu de reconnaissance,... vous pourrez vous
+acquitter en me rendant, le plus tôt possible, à mon pays natal.
+
+Le vieillard grommela mais ne répondit rien.
+
+Gontran auquel Fricoulet venait de faire avaler une gorgée de cordial
+qu'il portait toujours sur lui, se pencha vers Farenheit.
+
+--Sir Jonathan, lui dit-il à l'oreille, vous avez sauvé la vie à ma
+fiancée et vous venez de me sauver la mienne; c'est moi qui me chargerai
+d'acquitter la dette de reconnaissance de M. Ossipoff en même temps que
+la mienne.
+
+L'ingénieur qui avait entendu, dit alors sur le même ton:
+
+--Ami Gontran, tu me parais t'engager à la légère.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Parce que les événements pourraient bien ne pas te permettre de tenir
+ta promesse.
+
+--Du moins, je ferai tout ce qui dépendra de moi,... mais pourquoi ce
+pronostic sinistre?
+
+Comme pour répondre à cette question, un fracas épouvantable, venant du
+nord, retentit soudain, emplissant l'espace; puis, les nuées se
+déchirèrent, le ciel lui-même sembla s'ouvrir et une lueur intense,
+terrifiante, incendia l'horizon, jetant sur la nappe d'eau comme des
+reflets de sang.
+
+--Qu'est-ce que cela? s'écria Farenheit épouvanté.
+
+--C'est le rideau qui se lève sur le dernier acte du drame, répliqua
+plaisamment Fricoulet.
+
+Un hurlement sauvage éclata soudain; c'était le vent qui se déchaînait
+de nouveau, gonflant, sous son souffle formidable, les eaux qui se
+soulevaient en montagnes gigantesques pour se creuser en d'insondables
+abîmes.
+
+--À plat ventre!... vite, tous à plat ventre! cria l'ingénieur qui se
+jeta aussitôt la face contre terre, pour donner l'exemple à ses
+compagnons.
+
+Ceux-ci l'imitèrent, comprenant que dans cette posture ils donnaient
+moins de prise à l'ouragan dont l'aile gigantesque les effleurait sans
+les pouvoir arracher du sol où ils se trouvaient, pour ainsi dire,
+incrustés.
+
+Tout de suite, Séléna avait saisi la main de Gontran.
+
+[Illustration]
+
+Celui-ci enlaça fortement de son bras la taille de la jeune fille et lui
+murmura à l'oreille:
+
+--Oh! ma chère âme, si nous devons mourir, qu'au moins la mort ne nous
+sépare pas.
+
+--Gontran! balbutia-t-elle, heureuse malgré la mort qui les menaçait,
+Gontran, ma dernière pensée sera pour mon père et pour vous.
+
+Il lui pressa la main dans une étreinte passionnée; puis, tous deux se
+turent, affolés presque par le rugissement de la tempête et le hurlement
+des flots.
+
+Tout à coup, à un kilomètre de l'île, emportée par l'ouragan, semblable
+à l'ombre d'un fantôme titanesque, noyée dans l'obscurité sinistre de la
+nuit, passa la ville martienne avec une rapidité vertigineuse.
+
+Pour la seconde fois, un éclair déchira le ciel et, à sa clarté livide,
+les Terriens purent apercevoir les tours, les tourelles et les
+clochetons qui dansaient sur les vagues, semblables à des bouchons, se
+heurtant, entrecroisant leurs faîtes élevés comme une escadre immense
+dont les mâts se fussent enchevêtrés sous le souffle de la tempête.
+
+Puis, tout redevint sombre, et la fantastique apparition se fondit,
+disparut comme par enchantement dans des brouillards sinistres.
+
+Maintenant l'ouragan semblait avoir atteint toute son intensité: une
+nuée immense, d'un noir d'encre, couvrait le ciel, d'un bout à l'autre
+de l'horizon, étendant, sur les horreurs du cataclysme, comme un drap
+funéraire.
+
+Et, dans cette obscurité épouvantable, on entendait les vents déchaînés
+lutter contre les vagues qui venaient avec rage se briser sur la côte,
+couvrant d'écume les Terriens à demi évanouis.
+
+[Illustration]
+
+Soudain, ils furent tirés de leur torpeur par un épouvantable choc: il
+semblait que l'île entière eut tressailli, ébranlée jusque dans ses
+fondations les plus profondes.
+
+Puis, un second choc eut lieu, plus violent, plus terrible, et le sol
+oscilla; malgré eux, les Terriens se redressèrent, persuadés qu'un
+tremblement souterrain allait les engloutir dans quelque crevasse et
+l'épouvante de la mort les saisit.
+
+Gontran, relevé sur un genou, tenait appuyée contre sa poitrine la tête
+de Séléna évanouie; Farenheit, cramponné à Fricoulet, grondait des _By
+God!_ non interrompus, enragé de trépasser sans avoir pu rendre des
+comptes à ses actionnaires; Mickhaïl Ossipoff, bien que sa cervelle fut
+un peu dérangée, cherchait néanmoins à comprendre la cause de ce
+déchaînement d'éléments.
+
+[Illustration]
+
+Quant à Fricoulet, aux yeux duquel la vie n'avait jamais eu qu'une
+valeur relative, il ne regrettait qu'une chose: c'était qu'il fît noir;
+depuis un cauchemar horrible qu'il avait eu dans sa première enfance, il
+avait conservé l'habitude de dormir avec une veilleuse et il lui
+répugnait de s'endormir de l'éternel sommeil, sans y voir clair.
+
+--Bast! pensa-t-il, quand on ne peut faire autrement, il faut bien
+prendre le temps tel qu'il est.
+
+Cette philosophique réflexion achevait à peine de se formuler dans
+l'esprit de l'ingénieur qu'un troisième choc se fit sentir, plus
+puissant encore que les deux premiers, arrachant à ses assises
+séculaires l'île Neigeuse qui, semblable à un radeau immense, se trouva
+emportée au milieu de la tourmente vers le Pôle Austral.
+
+[Illustration]
+
+
+FIN DU VOYAGE
+
+AU SOLEIL ET AUX PETITES PLANÈTES
+
+[Illustration]
+
+
+NOTES:
+
+[Note 1: Élevons nos cœurs. _(Note du correcteur--ELG.)_]
+
+[Note 2: Araignée qui tisse sa toile, en forme de cloche, sous l'eau. Elle
+ramène de la surface des bulles d'air afin de pouvoir manger en toute
+sécurité les insectes qu'elles chassent sous l'eau. _(Note du
+correcteur--ELG.)_]
+
+[Note 3: _O fortunatos nimium, sua si bona norint agricolas._
+
+Ô bienheureux agriculteurs, si seulement ils connaissaient leur bonheur.
+
+Virgile (Georgiques ii, 458). _(Note du correcteur--ELG.)_]
+
+[Note 4: Il faut lire _hippogriffe_, monstre fabuleux ailé, moitié cheval et
+moitié griffon, célébré par l'Arioste qui s'en servit pour conduire
+Astolphe dans la lune. _(Note du correcteur--ELG.)_]
+
+[Note 5: Sic. Il faut lire 1758. De même, il faut probablement comprendre 12
+mars 1759, et non 12 mars 1859. _(Note du correcteur--ELG.)_]
+
+[Note 6: L'erreur est humaine, la persévérance est diabolique. _(Note du
+correcteur--ELG.)_]
+
+[Note 7: Sic. Le Soleil est bien sûr plus gros lorsqu'on le voit de Mercure.
+_(Note du correcteur--ELG.)_]
+
+
+
+
+
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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