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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/24960-0.txt b/24960-0.txt new file mode 100644 index 0000000..794119c --- /dev/null +++ b/24960-0.txt @@ -0,0 +1,4432 @@ +The Project Gutenberg EBook of Voyages amusants, by Louis-Balthazar Néel + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Voyages amusants + +Author: Louis-Balthazar Néel + +Release Date: March 30, 2008 [EBook #24960] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES AMUSANTS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + + + + + + + + +BIBLIOTHÈQUE NATIONALE + +COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES + +Louis-Balthazar Néel + +VOYAGES + +AMUSANTS + +* * * + +VOYAGE DE CHAPELLE ET DE BACHAUMONT + +* * * + +VOYAGE DE LANGUEDOC ET DE PROVENCE + +PAR LEFRANC DE POMPIGNAN + +* * * + +VOYAGE DE PARIS À SAINT-CLOUD + +PAR MER + +ET RETOUR DE SAINT-CLOUD À PARIS + +PAR TERRE + +* * * + +PARIS + +LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE + +PASSAGE MONTESQUIEU (RUE MONTESQUIEU) + +_Près le Palais-Royal_ + +1906 + +Tous droits réservés + + * * * * * + + + + +VOYAGE + +DE + +CHAPELLE ET BACHAUMONT + + + C'est en vers que je vous écris, + Messieurs les deux frères, nourris + Aussi bien que gens de la ville; + Aussi voit-on plus de perdrix + En dix jours chez vous, qu'en dis mille + Chez les plus friands de Paris. + + Vous vous attendez à l'histoire + De ce qui nous est arrivé + Depuis que, par le long pavé + Qui conduit gui rives de Loire. + Nous partîmes pour aller boira + Les eaux, dont je me suis trouve + Assez mal pour vous faire croire + Que les destins ont réservé + Ma guérison et cette gloire + Au remède tant éprouvé. + Et par qui, de fraîche mémoire. + Un de nos amis s'est sauvé + Du bâton à pomme d'ivoire. + + Vous ne serez pas frustrés de votre attente; et vous aurez, je vous + assure, une assez bonne relation de nos aventures; car M. de + Bachaumont, qui m'a surpris comme j'en, commençais une mauvaise, a + voulu que nous la fissions ensemble; et j'espère qu'avec l'aide + d'un si bon second, elle sera digne de vous être envoyée. + + CHAPELLE. + +* * * + +Contre le serment solennel que nous avions fait, M. Chapelle et moi, +d'être si fort unis dans le voyage, que toutes choses seraient en +commun, il n'a pas laissé, par une distinction philosophique, de +prétendre en pouvoir séparer ses pensées; et, croyant y gagner, il +s'était caché de moi pour vous écrire. Je l'ai surpris sur le fait, et +n'ai pu souffrir qu'il eût seul cet avantage. Ses vers m'ont paru d'une +manière si aisée, que, m'étant imaginé qu'il était bien facile d'en +faire de même, + + Quoique malade et paresseux, + Je n'ai pu m'empêcher de mettre + Quelques-uns des miens avec eux. + Ainsi le reste de la lettre + Sera l'ouvrage de tous deux. + +Bien que nous ne soyons pas tout à fait assurés de quelle façon vous +avez traité notre absence, et si vous méritez le soin que nous prenons +de vous rendre ainsi compte de nos actions, nous ne laissons pas +néanmoins de vous envoyer le récit de tout ce qui s'est passé dans notre +voyage, si particulier, que vous en serez assurément satisfaits. Nous ne +vous ferons point souvenir de notre sortie de Paris, car vous en fûtes +témoins; et peut-être même que vous trouvâtes étrange de ne voir sur nos +visages que des marques d'un médiocre chagrin. Il est vrai que nous +reçûmes vos embrassements avec assez de fermeté, et nous parûmes sans +doute bien philosophes + + Dans les assauts et les alarmes + Que donnent les derniers adieux; + Mais il fallut rendre les armes, + En quittant tout de bon ces lieux + Qui pour nous avaient tant de charmes. + Et ce fut lors que de nos yeux + Vous eussiez vu couler des larmes. + +Deux petits cerveaux desséchés n'en peuvent pas fournir une grande +abondance, aussi furent-elles en peu de temps essuyées, et nous vîmes le +Bourg-la-Reine d'un Å“il sec. Ce fut en ce lieu que nos pleurs cessèrent, +et que notre appétit s'aiguisa. Mais l'air de la campagne l'avait rendu +si grand dès sa naissance, qu'il devint tout à fait pressant vers +Antony, et presque insupportable à Longjumeau. Il nous fut impossible de +passer outre sans l'apaiser auprès d'une fontaine dont l'eau paraissait +la plus claire et la plus vive du monde. + + Là , deux perdrix furent tirées + D'entre les deux croûtes dorées + D'un bon pain rôti dont le creux + Les avait jusque-là serrées, + Et d'un appétit vigoureux + Toutes deux furent dévorées, + Et nous firent mal à tous deux. + +Vous ne croirez pas aisément que des estomacs aussi bons que les nôtres +aient eu de la peine à digérer deux perdrix froides; voilà pourtant, en +vérité, la chose comme elle est. Nous en fûmes toujours incommodés +jusqu'à Sainte-Euverte, où nous couchâmes deux jours après notre départ, +sans qu'il arrivât rien qui mérite de vous être mandé. Vous savez le +long séjour que nous y fîmes, et vous savez encore que M. Coyer, dont +tous les jours nous espérions l'arrivée, en fut la cause. Des gens qu'on +oblige d'attendre, et qu'on tient si longtemps en incertitude, ont +apparemment de méchantes heures; mais nous trouvâmes moyen d'en avoir de +bonnes dans la conversation de M. l'évêque d'Orléans, que nous avions +l'honneur de voir assez souvent, et dont l'entretien est tout à fait +agréable. Ceux qui le connaissent vous auront pu dire que c'est un des +plus honnêtes hommes de France; et vous en serez entièrement persuadés +quand nous vous apprendrons qu'il a + + L'esprit et l'âme d'un Delbène, + C'est-à -dire avec la bonté, + La douceur et l'honnêteté + D'une vertu mâle et romaine + Qu'on respecte en l'antiquité. + +Nos soirées se passaient le plus souvent sur les bords de la Loire, et +quelquefois nos après-dînées, quand la chaleur était plus grande, dans +les routes de la forêt qui s'étend du côté de Paris. Un jour, pendant la +canicule, à l'heure que le chaud est le plus insupportable, nous fûmes +bien surpris d'y voir arriver une manière de courrier assez +extraordinaire, + + Qui, sur une mazette outrée, + Bronchant à tout moment, trottait. + D'ours sa casaque était fourrée. + Comme le bonnet qu'il portait; + Et le cavalier rare était + Tout couvert de toile cirée, + Qui, fondant, partout dégouttait. + Ainsi l'on peint dans des tableaux + Un Icare tombant des nues, + Où l'on voit, dans l'air épandues, + Ses ailes de cire en lambeaux, + Par l'ardeur du soleil fondues, + Choir autour de lui dans les eaux. + +La comparaison d'un homme qui tombe des nues, avec un qui court la +poste, vous paraîtra peut-être bien hardie, mais si vous aviez vu le +tableau d'un Icare que nous trouvâmes quelques jours après dans une +hôtellerie, cette vision vous serait venue comme à nous, ou tout au +moins vous semblerait excusable. Enfin, de quelque façon que vous la +receviez, elle ne saurait paraître plus bizarre que le fut à nos yeux la +figure de ce cavalier qui était par hasard notre ami d'Aubeville. +Quoique notre joie fût extrême dans cette rencontre, nous n'osâmes +pourtant pas nous hasarder de l'embrasser dans l'état qu'il était. Mais +sitôt + + Qu'au logis il fut retiré, + Débotté, frotté, déciré, + Et qu'il nous parut délassé, + Il fut comme il faut embrassé. + +Nous écrivîmes en ce temps-là ; comme, après avoir attendu inutilement +l'homme que vous savez, nous résolûmes enfin de partir sans lui. Il +fallut avoir recours à Blavet pour notre voiture, n'en pouvant trouver +de commodes à Orléans. Le jour qu'il nous devait arriver un carrosse de +Paris, nous reçûmes une lettre de M. Boyer, par laquelle il nous +assurait qu'il viendrait dedans, et que ce soir-là nous souperions +ensemble. Après donc avoir donné les ordres nécessaires pour le +recevoir, nous allâmes au-devant de lui. À cent pas des portes parut, le +long du grand chemin, une manière de coche fort délabré, tiré par +quatre vilains chevaux, et conduit par un vrai cocher de louage. + +Un équipage en si mauvais ordre ne pouvait être ce que nous cherchions; +et nous en fûmes assurés quand deux personnes qui étaient dedans, ayant +reconnu nos livrées, firent arrêter; + + Et lors sortit avec grands cris + Un béquillard d'une portière, + Fort basané, sec et tout gris, + Béquillant de même manière + Que Boyer béquille à Paris. + +À cette démarche, qui n'eût cru voir M. Boyer? et cependant c'était le +petit duc avec M. Potel. Ils s'étaient tous deux servis de la commodité +de ce carrosse; l'un pour aller à la maison de monsieur son frère auprès +de Tours, et l'autre à quelques affaires qui l'appelaient dans le pays. +Après les civilités ordinaires, nous retournâmes tous ensemble à la +ville, où nous lûmes une lettre d'excuse qu'ils apportaient de la part +de M. Boyer; et cette fâcheuse nouvelle nous fut depuis confirmée de +bouche par ces messieurs. Ils nous assurèrent que nonobstant la fièvre +qui l'avait pris malheureusement cette nuit-là , il n'eût pas laissé me +partir avec eux, comme il l'avait promis, si son médecin, qui se trouva +chez lui par hasard à quatre heures du matin, ne l'en eût empêché. Nous +crûmes sans beaucoup de peine que, puisqu'il ne venait pas après tant de +serments, il était assurément + + Fort malade et presque aux abois; + Car on peut, sans qu'on le cajole, + Dire, pour la première fois, + Qu'il aurait manqué de parole. + +Il fallait donc se résoudre à marcher sans M. Boyer. Nous en fûmes +d'abord un peu fâchés; mais, avec sa permission, en peu de temps +consolés. Le souper préparé pour lui servit à régaler ceux qui vinrent à +sa place; et le lendemain, tous ensemble, nous allâmes coucher à Blois. +Durant le chemin, la conversation fut un peu goguenarde; aussi +étions-nous avec des gens de bonne compagnie. Étant arrivés, nous ne +songeâmes d'abord qu'à chercher M. Colomb. Après une si longue absence, +chacun mourait d'envie de le voir. Il était dans une hôtellerie avec M. +le président Le Bailleul, faisant si bien l'honneur de la ville, qu'à +peine nous put-il donner un moment pour l'embrasser. Mais le lendemain, +à notre aise, nous renouvelâmes une amitié qui, par le peu de commerce +que nous avions eu depuis trois années, semblait avoir été interrompue. +Après mille questions, faites toutes ensemble, comme il arrive +ordinairement dans une entrevue de fort bons amis qui ne se sont pas vus +depuis longtemps, nous eûmes, quoique avec un extrême regret, curiosité +d'apprendre de lui, comme de la personne la plus instruite, et que nous +savons avoir été le seul témoin de tout le particulier, + + Ce que fit en mourant notre pauvre ami Blot, + Et ses moindres discours et sa moindre pensée. + La douleur nous défend d'en dire plus d'un mot. + Il fit tout ce qu'il fit d'une âme bien sensée. + +Enfin, ayant causé de beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long de +vous dire, nous allâmes ensemble faire la révérence à Son Altesse +Royale, et de là dîner chez lui avec M. et madame la présidente Le +Bailleul + + Là , d'une obligeante manière, + D'un visage ouvert et riant, + Il nous fit bonne et grande chère, + Nous donnant à son ordinaire + Tout ce que Blois a de friant. + +Son couvert était le plus propre du monde; il ne souffrit pas sur sa +nappe une seule miette de pain. Des verres bien rincés, de toutes sortes +de figures, brillaient sans nombre sur son buffet, et la glace était +tout autour en abondance. + + En ce lieu seul nous bûmes frais; + Car il a trouvé des merveilles + Sur la glace et sur les banquets, + Et pour empêcher les bouteilles + D'être à la merci des laquais. + +Sa salle était parée pour le ballet du soir; toutes les belles de la +ville priées; tous les violons de la province assemblés, et tout cela se +faisait pour divertir madame Le Bailleul. + + Et cette belle présidente + Nous parut si bien ce jour-là , + Qu'elle en devait être contente. + Assurément elle effaça + Tant de beautés qu'à Blois on vante. + +Ni la bonne compagnie, ni les divertissements qui se préparaient, ne +purent nous empêcher de partir incontinent après le dîner. Amboise +devait être notre couchée, et comme il était déjà tard, nous n'eûmes que +le temps qu'il fallait pour y pouvoir arriver. La soirée s'y passa fort +mélancoliquement dans le déplaisir de n'avoir plus à voyager sur la +levée et sur la vue de cette agréable rivière + + Qui, par le milieu de la France, + Entre les plus heureux coteaux, + Laisse en paix répandre ses eaux, + Et porte partout l'abondance + Dans cent villes et cent châteaux + Qu'elle embellit de sa présence. + +Depuis Amboise jusqu'à Fontallade, nous vous épargnerons la peine de +lire les incommodités de quatre méchants gîtes, et à nous le chagrin +d'un si fâcheux ressouvenir. Vous saurez seulement que la joie de M. de +Lussan ne parut pas petite de voir arriver chez lui des personnes qu'il +aimait si tendrement; mais, nonobstant la beauté de sa maison et sa +grande chère, il n'aura que les cinq vers que vous avez déjà vus. + + Ni les pays où croît l'encens, + Ni ceux d'où vient la cassonade, + Ne sont point pour charmer les sens, + Ce qu'est l'aimable Fontallade + Du tendre et commode Lussans. + +Il ne se contenta pas de nous avoir si bien reçus chez lui, il voulut +encore nous accompagner jusqu'à Blaye. Nous nous détournâmes un peu de +notre chemin, pour aller rendre tous ensemble nos devoirs à M. le +marquis de Jonzac, son beau-frère. Un compliment de part et d'autre +décida la visite; et de toutes les offres qu'il nous fit, nous +n'acceptâmes que des perdreaux et du pain tendre. Cette provision nous +fut assez nécessaire, comme vous allez voir: + + Car entre Blaye et Jonzac + On ne trouve que Croupignac. + Le Croupignac est très-funeste: + Car le Croupignac est un lieu + Où six mourants faisaient le reste + De cinq ou six cents que la peste + Avait envoyés devant Dieu; + Et ces six mourants s'étaient mis + Tous six dans un même logis. + Un septième, soi-disant prêtre, + Plus pestiféré que les six, + Les confessait par la fenêtre, + De peur, disait-il, d'être pris + D'un mal si fâcheux et si traître. + +Ce lieu, si dangereux et si misérable, fut traversé brusquement, et +n'espérant pas trouver de village, il fallut se résoudre à manger sur +l'herbe, où les perdreaux et le pain tendre de M. de Jonzac furent d'un +grand secours. Ensuite d'un repas si cavalier, continuant notre chemin, +nous arrivâmes à Blaye, mais si tard, et le lendemain nous en partîmes +si matin, qu'il nous fut impossible d'en remarquer la situation qu'avec +la clarté des étoiles. Le montant qui commençait de très-bonne heure, +nous obligeait à cette diligence. Après donc avoir dit mille adieux à +Lussan, et reçu mille baisers de lui, nous nous embarquâmes dans une +petite chaloupe, et voguâmes longtemps avant le jour. + + Mais sitôt que par son flambeau + La lumière nous fut rendue, + Rien ne s'offrit à notre vue + Que le ciel et notre bateau + Tout seul dans la vaste étendue + D'une affreuse campagne d'eau! + +La Garonne est effectivement si large depuis qu'au Bec des Landes +d'Ambesse elle est jointe avec la Dordogne, qu'elle ressemble tout à +fait à la mer, et ses marées montent avec tant d'impétuosité, qu'en +moins de quatre heures nous fîmes le trajet ordinaire, + + Et vîmes au milieu des eaux + Devant nous paraître Bordeaux, + Dont le port en croissant resserre + Plus de barques et de vaisseaux + Qu'aucun autre port de la terre. + +Sans mentir, la rivière était alors si couverte, que notre felouque eut +bien de la peine à trouver une place pour aborder. La foire, qui devait +se tenir dans peu de jours, avait attiré cette grande quantité de +navires et de marchands, quasi de toutes les nations, pour charger les +vins de ce pays; + + Car ce fameux et rude port + En cette saison a la gloire + De donner tous les ans à boire + À presque tous les gens du Nord. + +Ces messieurs emportent de là tous les ans, une effroyable quantité de +vins; mais ils n'emportent pas les meilleurs. On les traite d'Allemands; +et nous apprîmes qu'il était défendu, non-seulement de leur en vendre +pour enlever, mais encore de leur en laisser boire dans les cabarets. +Après être descendus sur la grève, et avoir admiré pendant quelque temps +la situation de cette ville, nous nous retirâmes au Chapeau-Rouge, où M. +Talleman nous vint prendre aussitôt qu'il sut notre arrivée. Depuis ce +moment, nous ne nous retirâmes dans notre logis, pendant notre séjour à +Bordeaux, que pour y coucher. Les journées se passaient le plus +agréablement du monde chez M. l'intendant; car les plus honnêtes gens de +la ville n'ont pas d'autre réduit que sa maison. Il a trouvé même que la +plupart étaient ses cousins; et on le croirait plutôt le premier +président de la province, que l'intendant. Enfin, il est toujours le +même que vous l'avez vu, hormis que sa dépense est plus grande. Mais +pour madame l'intendante, nous vous dirons en secret qu'elle est tout à +fait changée. + + Quoique sa beauté soit extrême, + Qu'elle ait toujours ce grand Å“il bleu + Plein de douceur et plein de feu, + Elle n'est pourtant plus la même; + Car nous avons appris qu'elle aime, + Et qu'elle aime bien fort le jeu. + +Elle, qui ne connaissait pas autrefois les cartes, passe maintenant des +nuits au lansquenet. Toutes les femmes de la ville sont devenues +joueuses pour lui plaire: elles viennent régulièrement chez elle pour la +divertir; et qui veut voir une belle assemblée, n'a qu'à lui rendre +visite. Mademoiselle du Pin se trouve toujours là bien à propos pour +entretenir ceux qui n'aiment point le jeu. En vérité, sa conversation +est si fine et si spirituelle, que ce ne sont point les plus mal +partagés. C'est là que messieurs les Gascons apprennent le bel air et la +belle façon de parler: + + Mais cette agréable du Pin, + Qui dans sa manière est unique, + A l'esprit méchant et bien fin; + Et si jamais Gascon s'en pique, + Gascon fera mauvaise fin. + +Au reste, sans faire ici les goguenards sur messieurs les Gascons, +puisque Gascon il y a, nous commencions nous-mêmes à courir quelque +risque; et notre retraite un peu précipitée ne fut pas mal à propos. +Voyez pourtant quel malheur! Nous nous sauvions de Bordeaux, pour donner +deux jours après dans Agen. + + Agen, cette ville fameuse, + De tant de belles le séjour, + Si fatale et si dangereuse + Aux cÅ“urs sensibles à l'amour. + + Dès qu'on en approche l'entrée, + On doit bien prendre garde à soi: + Car tel y va de bonne foi + Pour n'y passer qu'une journée, + Qui s'y sent, par je ne sais quoi, + Arrêté pour plus d'une année. + +Un nombre infini de personnes y ont même passé le reste de leur vie sans +en pouvoir sortir. Le fabuleux palais d'Armide ne fut jamais si +redoutable. Nous y trouvâmes M. de Saint-Luc arrêté depuis plus de six +mois, Nort depuis quatre années, et d'Ortis depuis six semaines; et ce +fut lui qui nous instruisit de toutes ces choses, et qui voulut +absolument nous faire connaître les enchanteresses de ce lieu. Il pria +donc toutes les belles de la ville à souper; et tout ce qui se passa +dans ce magnifique repas, nous fit bien connaître que nous étions dans +un pays enchanté. En vérité, ces dames ont tant de beauté, qu'elles nous +surprirent dans leur premier abord; et tant d'esprit, qu'elles nous +gagnèrent dès la première conversation. Il est impossible de les voir +et de conserver la liberté; et c'est la destinée de tous ceux qui +passent en ce lieu-là , s'ils ont la liberté d'en sortir, d'y laisser au +moins leur cÅ“ur pour otage d'un prompt retour. + + Ainsi donc qu'avaient fait les autres, + Il fallut y laisser les nôtres: + Là , tous deux ils nous furent pris; + Mais, n'en déplaise à tant de belle, + Ce fut par l'aimable d'Ortis. + Aussi nous traita-t-il mieux qu'elles. + +Cela ne se fit assurément que sous leur bon plaisir. Elles ne lui +envièrent point cette conquête; et nous jugeant apparemment +très-infirmes, elles ne daignèrent pas employer le moindre de leurs +charmes pour nous retenir. Aussi, le lendemain de grand matin, +trouvâmes-nous les portes ouvertes et les chemins libres; de sorte que +rien ne nous empêcha de gagner Encosse sur les coureurs que M. de +Chemeraut nous avait promis, et qui nous attendaient depuis un mois à +Agen. C'est de ce véritable ami qu'on peut assurer + + Et dire, sans qu'on le cajole, + Qu'il sait bien tenir sa parole. + +Encosse est un lieu dont nous ne vous entretiendrons guère; car, excepté +les eaux, qui sont admirables pour l'estomac, rien ne s'y rencontre. Il +est au pied des Pyrénées, éloigné de tout commerce, et l'on n'y peut +avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa santé. Un petit +ruisseau qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et des +prés les plus verts qu'on puisse s'imaginer, était toute notre +consolation. Nous allions tous les matins prendre les eaux en ce bel +endroit, et les après-dînées nous promener. Un jour que nous étions sur +ses bords, assis sur l'herbe, et que, nous ressouvenant des hautes +marées de la Garonne, dont nous avions la mémoire encore assez fraîche, +nous examinions les raisons que donnent Descartes et Gassendi du flux et +du reflux, sortit tout d'un coup d'entre les roseaux les plus proches, +un homme qui nous avait apparemment écoutés. C'était + + Un vieillard tout blanc, pâle et sec + Dont la barbe et la chevelure + Pendaient plus bas que la ceinture; + Ainsi l'on peint Melchisédec. + + Ou plutôt telle est la figure + D'un certain vieux évêque grec, + Qui faisant le salamalec, + Dit à tous la bonne aventure; + + Car il portait un chapiteau + Comme un couvercle de lessive, + Mais d'une grandeur excessive, + Qui lui tenait lieu de chapeau. + + Et ce chapeau, dont les grands bords + Allaient tombant sur ses épaules, + Était fait de branches de saules, + Et couvrait presque tout son corps. + + Son habit, de couleur verdâtre, + Était d'un tissu de roseaux, + Le tout couvert de gros morceaux + D'un cristal épais et bleuâtre. + +À cette apparition la peur nous fit faire deux signes de croix et trois +pas en arrière; mais la curiosité prévalut sur la crainte, et nous +résolûmes, bien qu'avec quelques battements de cÅ“ur, d'attendre le +vieillard extraordinaire, dont l'abord fut tout à fait gracieux, et qui +nous parla fort civilement de cette sorte: + + «Messieurs, je ne suis point surpris + Que de ma rencontre imprévue + Vous ayez un peu l'âme émue: + Mais lorsque vous aurez appris + En quel rang les destins ont mis + Ma naissance à vous inconnue, + Vous rassurerez vos esprits. + + «Je suis le dieu de ce ruisseau, + Qui, d'une urne jamais tarie, + Qui penche au pied de ce coteau, + Prends le soin dans cette prairie + De verser incessamment l'eau + Qui la rend si verte et fleurie. + + «Depuis huit jours, matin et soir, + Vous me venez règlement voir, + Sans croire me rendre visite. + Ce n'est pas que je ne mérite + Que l'on me rende ce devoir; + Car enfin j'ai cet avantage, + Qu'un canal si clair et si net + Est le lieu de mon apanage. + Dans la Gascogne un tel partage + Est bien joli pour un cadet. + + «Aussi l'avez-vous trouvé tel, + Louant mes bords et ma verdure; + Ce qui me plaît, je vous assure, + Plus qu'une offrande ou qu'un autel; + Et tout à l'heure, je le jure, + Vous en serez, foi d'immortel, + Récompensés avec usure. + + «Dans ce petit vallon champêtre + Soyez donc les très-bien venus, + Chacun de vous y sera maître; + Et puisque vous voulez connaître + Les causes du flux et du reflux, + Je vous instruirai là -dessus, + Et vous ferai bientôt paraître + Que les raisonnements cornus + De tous temps sont les attributs + De la faiblesse de votre être; + + «Car tous les dits et les redits + De ces vieux rêveurs de jadis, + Ne sont que contes d'Amadis. + Même dans vos sectes dernières, + Les Descartes, les Gassendis, + Quoiqu'en différentes manières, + Et plus heureux et plus hardis + À fouiller les causes premières, + N'ont jamais traité ces matières + Que comme de vrais étourdis. + + «Moi qui sais le fin de ceci, + Comme étant chose qui m'importe, + Pour vous mon amour est si forte, + Qu'après en avoir éclairci + Votre esprit de si bonne sorte, + Qu'il n'en soit jamais en souci, + Je veux que la docte cohorte + Vous en doive le grand merci. + +Il nous prit lors tous deux par la main, et nous fit asseoir sur le +gazon à ses côtés. Nous nous regardions assez souvent sans rien dire, +fort étonnés de nous voir en conversation avec un fleuve; mais tout d'un +coup + + Il se moucha, cracha, toussa, + Puis en ces mots il commença: + + «Lorsque l'onde en partage échut + Au frère du grand dieu qui tonne, + L'avènement à la couronne + De ce nouveau monarque fut + Publié partout, et fallut + Que chaque dieu-fleuve en personne + Allât lui porter son tribut. + Dans ce rencontre la Garonne + Entre tous les autres parut, + Mais si brusque et si fanfaronne, + Que sa démarche lui déplut; + Et le puissant dieu résolut + De châtier cette Gasconne + Par quelque signalé rebut. + + «De fait, il en fit peu de cas + Quand elle lui vint rendre hommage; + Il se renfrogna le visage, + Et la traita du haut en bas. + + «Mais elle, au lieu de l'apaiser + Ayant pris soin d'apprivoiser, + Avec la puissante Dordogne, + Mille autres fleuves de Gascogne, + Sembla le vouloir offenser. + + «Lui, d'une orgueilleuse manière, + Comme il a l'humeur fort altière. + Amèrement s'en courrouça; + Et d'une mine froide et fière, + Deux fois si loin la repoussa, + Que cette insolente rivière + Toutes les deux fois rebroussa + Plus de six heures en arrière. + + «Bien qu'au vrai cette téméraire + Se fût attiré sur les bras + Un peu follement cette affaire. + Les grands fleuves ne crurent pas + Devoir, en un tel embarras, + Se séparer de leur confrère, + Ni l'abandonner, au contraire, + Ils en murmurèrent tout bas. + Accusant le roi trop sévère. + + «Mais lui, branlant ses cheveux blancs, + Tout dégouttants de l'onde amère, + «Taisez-vous, dit-il, insolents, + Ou vous saurez en peu de temps + Ce que peut Neptune en colère.» + + «Sur-le-champ, au lieu de se taire, + Plus haut encore on murmura. + Le dieu lors en furie entra, + Son trident par trois fois serra, + Et trois fois par le Styx jura: + + «Quoi donc! ici l'on osera + Dire hautement ce qu'on voudra! + Chaque petit dieu glosera + Sur ce que Neptune fera! + _Per Dio questo non sarà ._ + Chacun d'eux s'en repentira, + Et pareil traitement aura; + Car deux fois par jour on verra + Qu'à sa source on retournera, + Et deux fois mon courroux fuira: + Mais plus loin que pas un ira + Celui qui, pour son malheur, a + Causé tout ce désordre-là ; + Et cet exemple durera + Tant que Neptune régnera.» + + «À ce dieu du moite élément + Les rebelles lors se soumirent; + Et, quoique grondant, obéirent + Par force à ce commandement. + + «Voilà ce qu'on n'a jamais su, + Et ce que tout le monde admire. + Aussi nous avions résolu, + Pour notre honneur, de n'en rien dire: + Mais aujourd'hui vous m'avez plu + Si fort, que je n'ai jamais pu + M'empêcher de vous en instruire.» + +Il n'eut pas achevé ces mots qu'il s'écoula d'entre nous deux, mais si +vite qu'il était à vingt pas de nous devant que nous nous en fussions +aperçus. Nous le suivîmes le plus légèrement que nous pûmes; et voyant +qu'il était impossible de l'attraper, nous lui criâmes plusieurs fois: + + «Eh! monsieur le Fleuve, arrêtez! + Ne vous en allez pas si vite! + Eh! de grâce, un mot! écoutez!» + Mais il se remit dans son gîte, + +et rentra dans ces mêmes roseaux dont nous l'avions vu sortir. Nous +allâmes en vain jusqu'à cet endroit; car le bonhomme était déjà tout +fondu en eau quand nous arrivâmes, et sa voix n'était plus + + Qu'un murmure agréable et doux; + Mais cet agréable murmure + N'est entendu que des cailloux. + Il ne le put être de nous; + Et même, sans vous faire injure, + Il ne l'eût pas été de vous. + +Après l'avoir appelé plusieurs fois inutilement, enfin la nuit nous +obligea de retourner en notre logis, où nous fîmes mille réflexions sur +cette aventure. Notre esprit n'était pas entièrement satisfait de cet +éclaircissement; et nous ne pouvions concevoir pourquoi, dans une +sédition où tous les fleuves avaient trempé, il n'y en avait eu qu'une +partie de châtiés. Nous revînmes plusieurs fois en ce même lieu, tant +que nous demeurâmes à Encosse, pour y conjurer cet honnête fleuve de +nous vouloir donner à ce sujet un quart d'heure de conversation; mais il +ne parut plus; et nos eaux étant prises, le temps vint enfin de s'en +aller. + +Un carrosse que M. le sénéchal d'Armagnac avait envoyé, nous mena bien à +notre aise chez lui, à Castille, où nous fûmes reçus avec tant de joie, +qu'il était aisé de juger que nos visages n'étaient point désagréables +au maître de la maison. + + C'est chez cet illustre Fontrailles, + Où les tourtes, les ortolans, + Les perdrix rouges et les cailles, + Et mille autres vols succulents + Nous firent horreur des mangeailles + Dont Carbon et tant de canailles + Vous affrontent depuis vingt ans. + +Vous autres casaniers, qui ne connaissez que la vallée de misère et vos +rôtisseurs de Paris, vous ne savez ce que c'est que la bonne chère. Si +vous vous y connaissiez, et si vous l'aimiez, comme vous dites, + + Soyez donc assez braves gens + Pour quitter enfin vos murailles, + Et si vous êtes de bon sens, + Allez et courez chez Fontrailles + Vous gorger de mets excellents. + +Vous y serez bien reçus assurément, et vous le trouverez toujours le +même. Sans plus s'embarrasser des affaires du monde, il se divertit à +faire achever sa maison, qui sera parfaitement belle. Les honnêtes gens +de sa province en savent fort bien le chemin; mais les autres ne l'ont +jamais pu trouver. Après nous y être empiffrés quatre jours avec M. le +président de Marmiesse, qui prit la peine de s'y rendre aussitôt qu'il +fut informé de notre arrivée, nous allâmes tous ensemble à Toulouse, +descendre chez l'abbé de Beauregard, qui nous attendait, et qui nous +donna de ces repas qu'on ne peut faire qu'à Toulouse. Le lendemain, M. +le président de Marmiesse nous voulut faire voir, dans un dîner, +jusqu'où peut aller la splendeur et la magnificence, ou, avec sa +permission, la profusion et la prodigalité. Le festin du Menteur n'était +rien en comparaison, et c'est ici qu'il faut redoubler nos efforts pour +vous en faire une description magnifique. + + Toi qui présides aux repas, + Ô Muse! sois-nous favorable; + Décris avec nous tous les plats + Qui parurent sur cette table. + + Pour notre honneur et pour ta gloire, + Fais qu'aucun de tous ces grands mets + Ne s'échappe à notre mémoire, + Et fais qu'on en parle à jamais. + + Mais comme notre esprit s'abuse + De s'imaginer qu'aux festins + Puisse présider une Muse, + Et qu'elle se connaisse en vins! + + Non, non, les doctes demoiselles + N'eurent jamais un bon morceau: + Et ces vieilles sempiternelles + Ne burent jamais que de l'eau. + + À qui donc adresser ses vÅ“ux + En des occasions pareilles? + Est-ce à vous, Bacchus, roi des treilles? + À vous, dieu des mets savoureux? + + Mais, pour rimer, Bacchus et Come + Sont des dieux de peu de secours; + Et jamais de mémoire d'homme, + On ne leur fit un tel discours. + +Tout nous manque au besoin, et de notre chef nous n'oserions +entreprendre une si grande affaire. Il faut donc nous contenter de vous +dire que jamais on ne vit rien de si splendide; et nous eussions cru +Toulouse, ce lieu si renommé pour la bonne chère, épuisé pour jamais de +gibier, si l'un de vos amis et des nôtres ne nous eût encore le +lendemain, dans un dîner, fait admirer cette ville comme un prodige, +pour la quantité de bonnes choses qu'elle fournit. Vous devinerez +aisément son nom, quand nous vous dirons + + Que c'est un de ces beaux esprits + Dont Toulouse fut l'origine. + C'est le seul Gascon qui n'a pris + Ni l'air ni l'accent du pays; + Et l'on jugerait à sa mine + Qu'il n'a jamais quitté Paris. + +Enfin, c'est l'agréable M. d'Osneville, dont l'air et l'esprit n'ont +rien que d'un homme qui n'aurait jamais bougé de la cour. + + Vous saurez qu'il est marié, + Environ depuis une année, + Et qu'il est tout à fait lié + Du sacré lien d'hyménée. + + Lié tout à fait, c'est-à -dire + Qu'il est lié tout à fait bien, + Et qu'il ne lui manque plus rien, + Et qu'il a tout ce qu'il désire. + + L'épouse est bien apparentée, + Et bien apparenté l'époux; + Elle est jeune, riche, espritée: + Il est jeune, riche, esprit doux. + +Avec lui et dans son carrosse, nous quittâmes Toulouse pour aller à +Grouille, où M. le comte d'Aubijoux nous reçut très-civilement. Nous le +trouvâmes dans un petit palais qu'il a fait bâtir au milieu de son +jardin, entre des fontaines et des bois, et qui n'est composé que de +trois chambres, mais bien peintes et tout à fait appropriées. Il a +destiné ce lieu pour se retirer en particulier avec deux ou trois de ses +amis, ou, quand il est seul, s'entretenir avec ses livres, pour ne pas +dire avec sa maîtresse: + + Malgré l'injustice des cours, + Dans cet agréable ermitage + Il coule doucement ses jours, + Et vit en véritable sage. + +De vous dire qu'il tenait une fort bonne table et bien servie, ce ne +serait vous apprendre rien de nouveau; mais peut-être serez-vous surpris +de savoir que faisant si grande chère, il ne vivait que d'une croûte de +pain par jour. Aussi son visage était-il d'un homme mourant. Bien que +son parc fût très-grand, et qu'il eût mille endroits tous les plus beaux +les uns que les autres pour se promener, nous passions les journées +entières dans une petite île plantée et tenue aussi propre qu'un jardin, +et dans laquelle on trouve, comme par miracle, une fontaine qui jaillit, +et va mouiller le haut d'un berceau de grands cyprès qui l'environnent. + + Sous ce berceau qu'Amour exprès + Fit pour toucher quelque inhumaine, + L'un de nous deux, un jour, au frais, + Assis près de cette fontaine, + Le cÅ“ur percé de mille traits, + D'une main qu'il portait à peine, + Grava ces vers sur un cyprès: + «Hélas! que l'on serait heureux + Dans ce beau lieu digne d'envie, + Si, toujours aimé de Sylvie, + L'on pouvait, toujours amoureux, + Avec elle passer la vie!» + +Vous connaîtrez par-là que dans notre voyage nous ne songions pas +toujours à faire bonne chère, et que nous avions quelquefois des moments +assez tendres. Au reste, quoique Grouille ait tant de charmes, M. +d'Aubijoux ne nous put retenir que trois jours, après lesquels il nous +donna son carrosse pour aller à Castres prendre celui de M. de +Pénautier, qui nous mena chez lui, à Pénautier, à une lieue de +Carcassonne. Vos santés y furent bues mille fois, avec le cher ami +Balsant, qui ne nous quitta pas un moment. La comédie fut aussi un de +nos divertissements assez grand, parce que la troupe n'était pas +mauvaise, et qu'on y voyait toutes les dames de Carcassonne. Quand nous +en partîmes, M. de Pénautier, qui sans doute est un des plus honnêtes +hommes du monde, voulut absolument que nous prissions encore son +carrosse pour aller a Narbonne, quoiqu'il y eût une grande journée. Le +temps était si beau, que nous espérions le lendemain, sur nos chevaux +frais, et qui suivaient en main depuis Encosse aller coucher près de +Montpellier. Mais, par malheur, + + Dans cette vilaine Narbonne + Toujours il pleut, toujours il tonne. + Toute la nuit doncques il plut, + Et tant d'eau cette nuit il chut, + Que la campagne submergée + Tint deux jours la ville assiégée. + +Que cela ne vous surprenne point. Quand il pleut six heures en cette +ville, comme c'est toujours par orage, et qu'elle est située dans un +fond tout environné de montagnes, en peu de temps les eaux se ramassent +en si grande abondance, qu'il est impossible d'en sortir sans courir +risque de se noyer. Nous voulûmes pourtant le hasarder; mais l'accident +d'un laquais emporté par une ravine, et qui sans doute était perdu si +son cheval ne l'eût sauvé à la nage, nous fit rentrer bien vite pour +attendre que les passages fussent libres. Des messieurs, que nous +trouvâmes se promenant dans la grande place, et qui nous parurent être +des principaux du pays, ayant appris notre aventure, crurent qu'il était +de leur honneur de ne nous laisser pas ennuyer. Ils nous voulurent donc +faire voir les raretés de leur ville, et nous menèrent d'abord dans +l'église cathédrale, qu'ils prétendaient être un chef-d'Å“uvre pour la +hauteur des voûtes, mais nous ne saurions pas dire au vrai + + Si l'architecte qui la fit, + La fit ronde, ovale ou carrée, + Et moins encor s'il la bâtit + Haute, basse, large ou serrée. + + Car, arrivés en ce saint lieu, + Nous n'eûmes jamais autre envie + Que de faire des vÅ“ux à Dieu + De ne le voir de notre vie. + + Ce qu'on y montre encor de rare, + Est un vieux et sombre tableau, + Où l'on voit sortir un Lazare + À demi mort de son tombeau. + + Mais le peintre l'a si bien fait + Sec, pâle, hideux, noir, effroyable, + Qu'il semble bien moins le portrait + Du bon Lazare que d'un diable. + +Ces messieurs ne furent pas contents de nous avoir fait voir ces deux +merveilles, ils eurent encore la bonté, pour nous régaler tout à fait, +de nous présenter à deux ou trois de leurs plus polies demoiselles, qui +tombaient, en vérité, de la v... Voilà tous les divertissements que nous +eûmes à Narbonne. Voyez par là si deux jours que nous y demeurâmes se +passèrent agréablement. Toi qui nous as si bien divertis, + + Digne objet de notre courroux, + Vieille ville toute de fange, + Qui n'es que ruisseaux et qu'égouts, + Pourrais-tu prétendre de nous + Le moindre vers à ta louange? + + Va, tu n'es qu'un quartier d'hiver + De quinze ou vingt malheureux drilles, + Où l'on peut à peine trouver + Deux ou trois misérables filles + Aussi malsaines que ton air. + + Va, tu n'eus jamais rien de beau, + Rien qui mérite qu'on le prise, + Bien peu de chose est ton tableau, + Et bien moins que rien ton église. + +L'apostrophe est un peu violente, ou l'impression un peu forte; mais +nous passâmes dans cette étrange demeure deux journées avec tant de +chagrin, qu'elle en est quitte à bon marché. Enfin les eaux +s'écoulèrent, et, nos chevaux n'en ayant plus que jusqu'aux sangles, il +nous fut permis de sortir. Après avoir marché trois ou quatre lieues +dans les plaines toutes noyées, et passé sur de méchantes planches un +torrent qui s'était fait de l'égout des eaux, large comme une rivière, +Béziers, cette ville si propre et si bien située, nous fit voir un pays +aussi beau que celui dont nous partions était vilain. Le lendemain, +ayant traversé les landes de Saint-Hubéri, et goûté les bons muscats de +Loupian, nous vîmes Montpellier se présenter à nous, environné de ces +plantades et de ces blanquettes que vous connaissez. + +Nous y abordâmes à travers mille boules de mail; car on joue là , le long +des chemins, à la chicane. Dans la grande rue des parfumeurs, par où +l'on entre d'abord, l'on croit être dans la boutique de Martial; et +cependant, + + Bien que de cette belle ville + Viennent les meilleures senteurs, + Son terroir, en muscats fertile, + Ne lui produit jamais de fleurs. + +Cette rue si parfumée conduit dans une grande place, où sont les +meilleures hôtelleries. Mais nous fûmes bientôt épouvantés + + De rencontrer en cette place + Un grand concours de populace. + Chacun y nommait d'Assouci. + «Il sera brûlé, Dieu merci + (Disait une vieille bagasse). + Dieu veuille qu'autant on en fasse + À tous ceux qui vivent ainsi!» + +La curiosité de savoir ce que c'était nous fit avancer plus avant. Tout +le bas était plein de peuple, et les fenêtres remplies de personnes de +qualités. Nous y reconnûmes un des principaux de la ville, qui nous fit +entrer aussitôt dans le logis. Dans la chambre où il était, nous +apprîmes qu'effectivement on allait brûler d'Assouci pour un crime qui +est en abomination parmi les femmes. Dans cette même chambre nous +trouvâmes grand nombre de dames, qu'on nous dit être les plus jolies, +les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville, quoique +pourtant elles ne fussent ni trop belles ni trop bien mises. À leurs +petites mignardises, leur parler gras et leurs discours extraordinaires, +nous crûmes bientôt que c'était une assemblée des précieuses de +Montpellier: mais, bien qu'elles fissent de nouveaux efforts à cause de +nous, elles ne paraissaient que des précieuses de campagne, et +n'imitaient que faiblement les nôtres de Paris. Elles se mirent exprès +sur le chapitre des beaux-esprits, afin de nous faire voir ce qu'elles +valaient, par le commerce qu'elles ont avec eux. Il se commença donc une +conversation assez plaisante: + + Les unes disaient que Ménage + Avait l'air et l'esprit galant, + Que Chapelain n'était pas sage, + Que Costar n'était pas pédant; + Et les autres croyaient monsieur de Scudéris + Un homme de fort bonne mine, + Vaillant, riche et toujours bien mis; + Sa sÅ“ur une beauté divine, + Et Pélisson un Adonis. + +Elles en nommèrent encore une très-grande quantité, dont il ne nous +souvient plus. Après avoir bien parlé des beaux-esprits, il fut question +de juger de leurs ouvrages. Dans l'_Alaric_ et dans le _Moïse_, on ne +loua que le jugement et la conduite; et dans la _Pucelle_, rien du tout. +Dans Sarrasin, on n'estima que la lettre de M. de Ménage, et la préface +de M. Pélisson fut traitée de ridicule. Voiture même passa pour un homme +grossier. Quant aux romans, _Cassandre_ fut estimé pour la délicatesse +de la conversation, _Cyrus_ et _Clélie_, pour la magnificence de +l'expression et la grandeur des événements. Mille autres choses se +débitèrent encore plus surprenantes que tout cela. Puis insensiblement, +la conversation tomba sur d'Assouci, parce qu'il leur sembla que l'heure +de l'exécution approchait. Une de ces dames prit la parole, et +s'adressant à celle qui nous avait paru la principale et la maîtresse +précieuse: + + «Ma bonne, est-ce lui que l'on dit + Avoir autrefois tant écrit, + Même composé quelque chose + En vers sur la métamorphose? + Il faut donc qu'il soit bel-esprit? + + --Aussi l'est-il, et l'un des vrais, + Reprit l'autre, et des premiers faits. + Ses lettres lui furent scellées + Dès leurs premières assemblées. + J'ai la liste de ces messieurs: + Son nom est en tête des leurs.» + + Plus d'une mine sérieuse, + Avec un certain air affecté, + Penchait sa tête de côté, + Et de ce ton de précieuse, + Lui dit: «Ma chère, en vérité, + C'est dommage que dans Paris + Ces messieurs de l'Académie, + Tous ces messieurs les beaux-esprits, + Soient sujets à telle infamie.» + +L'envie de rire nous prit si furieusement, qu'il nous fallut quitter la +chambre et le logis, pour en aller éclater a notre aise dans +l'hôtellerie. Nous eûmes toutes les peines du monde a passer dans les +rues, à cause de l'affluence du peuple. + + Là d'hommes on voyait fort peu. + Cent mille femmes animées, + Toutes de colère enflammées, + Accouraient en foule en ce lieu + Avec des torches allumées. + +Elles écumaient toutes de rage, et jamais on n'a rien vu de si terrible. +Les unes disaient que c'était trop peu de le brûler; les autres qu'il +fallait l'écorcher vif auparavant; et toutes, que si la justice le leur +voulait livrer, elles inventeraient de nouveaux supplices pour le +tourmenter. Enfin + + On aurait dit, à voir ainsi + Ces bacchantes échevelées, + Qu'au moins ce monsieur d'Assouci + Les aurait toutes violées: + +et cependant il ne leur avait rien fait. Nous gagnâmes avec bien de la +peine notre logis, où nous apprîmes en arrivant qu'un homme de condition +avait fait sauver ce malheureux: et quelque temps après on vint nous +dire que toute la ville était en rumeur, que les femmes y faisaient une +sédition, et qu'elles avaient déjà déchiré deux personnes, pour être +seulement soupçonnées de connaître d'Assouci. Cela nous fit une +très-grande frayeur. + + Et de peur d'être pris aussi + Pour amis du sieur d'Assouci, + Ce fut à nous de faire gille. + Nous fûmes donc assez prudents + Pour quitter d'abord cette ville; + Et cela fut d'assez bon sens. + +Nous nous savons donc, comme des criminels, par une porte écartée, et +prenons la chemin de Massilargues, espérant d'y pouvoir arriver avant la +nuit. À une demi-lieue de Montpellier, nous rencontrâmes notre +d'Assouci, avec un page assez joli qui le suivait. En deux mots il nous +conta ses disgrâces; aussi n'avions-nous pas le loisir d'écouter un long +discours, ni de le faire. Chacun donc alla de son côté; lui fort vite, +quoiqu'à pied; et nous doucement, à cause que nos chevaux étaient +fatigués. Nous arrivâmes devant la nuit chez M. de Cauvisson, qui pensa +mourir de rire de notre aventure. Il prit le soin, par sa bonne chère et +par ses bons lits, de nous faire bientôt oublier ces fatigues. Nous ne +pûmes, étant si proches de Nîmes, refuser à notre curiosité de nous +détourner pour aller voir + + Ces grands et fameux bâtiments + Du pont du Gard et des Arènes, + Qui nous restent pour monuments + Des magnificences romaines. + + Ils sont plus entiers et plus sains + Que tant d'autres restes si rares. + Echappés aux brutales mains + De ce déluge de barbares + Qui fut le fléau des humains. + +Fort satisfaits du Languedoc, nous prîmes assez vite la route de +Provence par cette grande prairie de Beaucaire, si célèbre par sa +foire; et le même jour nous vîmes de bonne heure + + Paraître sur les bords du Rhône + Ces murs pleins d'illustres bourgeois, + Glorieux d'avoir autrefois + Eu chez eux la cour et le trône + De trois ou quatre puissants rois. + +On y aborde par + + Cette heureuse et fertile plaine + Qui doit son nom à la vertu + Du grand et fameux capitaine + Par qui le fier Dunois, battu, + Reconnut la grandeur romaine. + +Nous vîmes, pour vous parler un peu moins poétiquement, cette belle et +célèbre ville d'Arles, qui, par son pont de bateaux, nous fit passer de +Languedoc en Provence. C'est assurément la plus belle porte. La +situation admirable de ce lieu y a presque attiré toute la noblesse du +pays; et les dames y sont propres, galantes et jolies; mais si couvertes +de mouches, qu'elles en paraissent un peu coquettes. Nous les vîmes +toutes au cours, où nous fûmes, faisant fort bien leur devoir avec +quantité de messieurs assez bien faits. Elles nous donnèrent lieu de les +accoster, quoique inconnus; et sans vanité, nous pouvons dire qu'en deux +heures de conversation nous avançâmes assez nos affaires, et que nous +fîmes peut-être quelques jaloux. Le soir on nous pria d'une assemblée, +où l'on nous traita plus favorablement encore; mais avec tout cela, ces +belles ne purent obtenir de nous qu'une seule nuit; et le lendemain nous +en partîmes, et traversâmes avec bien de la peine + + La vaste et pierreuse campagne, + Couverte encor de ces cailloux + Qu'un prince, revenant d'Espagne, + Y fit pleuvoir dans son courroux. + +C'est une grande plaine toute couverte de cailloux effectivement jusqu'à +Salon, petite ville qui n'a point d'autre rareté que le tombeau de +Nostradamus. Nous y couchâmes, et n'y dormîmes pas un moment, à cause +des hauts cris d'une comédienne qui s'avisa d'accoucher cette nuit, +proche de notre chambre, de deux petits comédiens. Un tel vacarme nous +fit monter à cheval de bon matin; et cette diligence servit à nous +faire considérer plus à notre aise, en arrivant à Marseille, cette +multitude de maisons qu'ils appellent _bastides_, dont toute la campagne +voisine est couverte. Le grand nombre en est plus surprenant que la +beauté; car elles sont toutes fort petites et fort vilaines. Vous avez +tant ouï parler de Marseille, que de vous en entretenir présentement, ce +serait répéter les mêmes choses, peut-être vous ennuyer. + + Tout le monde sait que Marseille + Est riche, illustre et sans pareille + Pour son terroir et pour son port; + Mais il faut vous parler du fort, + Qui sans doute est une merveille. + + C'est Notre-Dame de la Garde; + Gouvernement commode et beau, + À qui suffit, pour toute garde, + Un suisse avec sa hallebarde + Peint sur la porte du château. + +Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible, et si haut +élevé, que s'il commandait à tout ce qu'il voit au-dessous de lui, la +plupart du genre humain ne vivrait que sous son plaisir. + + Aussi voyons-nous que nos rois, + En connaissant bien l'importance, + Pour le confier ont fait choix + Toujours de gens de conséquence: + De gens pour qui, dans les alarmes, + Le danger aurait eu des charmes; + De gens prêts à tout hasarder, + Qu'on eût vu longtemps commander, + Et dont le poil poudreux eût blanchi sous les armes. + +Une description magnifique qu'on a faite autrefois de cette place, nous +donna la curiosité de l'aller voir. Nous grimpâmes plus d'une heure +avant d'arriver à l'extrémité de cette montagne, où l'on est bien +surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante, prête à tomber +au premier vent. Nous frappâmes à la porte, mais doucement, de peur de +la jeter par terre; et après avoir heurté longtemps sans entendre même +un chien aboyer sur la tour, + + Des gens qui travaillaient là proche, + Nous dirent: «Messieurs, là -dedans + On n'entre plus depuis longtemps. + Le gouverneur de cette roche, + Retournant en cour par le coche, + À, depuis environ quinze ans. + Emporté la clef dans sa poche.» + +La naïveté de ces bonnes gens nous fit bien rire; surtout quand ils nous +firent remarquer un écriteau que nous lûmes avec assez de peine, car le +temps l'avait presque effacé. + + Portion du Gouvernement + À louer tout présentement. + +Plus bas, en petit caractère: + + Il faut s'adresser à Paris, + Ou chez Conrat, le secrétaire, + Ou chez Courbé, l'homme d'affaire + De tous messieurs les beaux-esprits, + +Croyant après cela n'avoir plus rien de rare il voir en ce pays, nous le +quittâmes sur-le-champ, et même avec empressement, pour aller goûter des +muscats à la Cioutat. Nous n'y arrivâmes pourtant que fort tard, parée +que les chemins sont rudes, et que passant par Cassis, il est bien +difficile de ne s'y pas arrêter à boire. Vous n'êtes pas assurément +curieux de savoir de la Cioutat, + + Que les marchands et les nochers + La rendent fort considérable; + Mais pour le muscat adorable. + Qu'un soleil proche et favorable + Confit dans les brûlants rochers, + Vous en aurez, frères très-chers, + Et du meilleur sur votre table. + +Les grandes affaires que nous avions en ce lieu furent achevées aussitôt +que nous eûmes acheté le meilleur vin. Ainsi le lendemain, sur le midi, +nous nous acheminâmes vers Toulon. Cette ville est dans une situation +amirable, exposée au midi, et couverte au septentrion par des montagnes +élevées jusqu'aux nues, qui rendent son port le plus grand et le plus +sûr qui soit au monde. Nous y trouvâmes M. le chevalier Paul, qui, par +sa charge, par son mérite et par sa dépense, est le premier et le plus +considérable du pays. + + C'est ce Paul dont l'expérience + Gourmande la mer et le vent, + Dont le bonheur et la vaillance + Rendent formidable la France + À tous les peuples du Levant. + +Ces vers sont aussi magnifiques que sa mine; mais, en vérité, +quoiqu'elle ait quelque chose de sombre, il ne laisse pas d'être +commode, doux et tout à fait honnête. Il nous régala dans sa cassine, +si propre et si bien entendue, qu'elle semble un petit palais enchanté. + +Nous n'avions trouvé jusque-là que des orangers de médiocre grandeur, et +dans des jardins. L'envie d'en voir de gros comme des chênes, et dans le +milieu des campagnes, nous fit aller jusqu'à Hyères. Que ce lieu nous +plut! Qu'il est charmant! Et quel séjour serait-ce que Paris sous un si +beau climat! + + Que c'est avec plaisir qu'aux mois + Si fâcheux en France et si froids, + On est contraint de chercher l'ombre + Des orangers qu'en mille endroits + On y voit, sans rang et sans nombre. + Former des forêts et des bois. + + Là , jamais les plus grands hivers + N'ont pu leur déclarer la guerre. + Cet heureux coin de l'univers + Les a toujours beaux, toujours verts, + Toujours fleuris en pleine terre. + +Qu'ils nous ont donné de mépris pour les nôtres, dont les plus conservés +et les mieux gardés ne doivent pas être, en comparaison, appelés des +orangers! + + Car ces petits nains contrefaits. + Toujours tapis entre deux ais. + Et contraints sous des casemates. + Ne sont, à bien parler, que vrais + Et misérables culs-de-jattes. + +Nous ne pouvions terminer notre voyagé par un lieu qui nous laissât une +idée plus agréable; aussi dès le moment ne songeâmes-nous plus qu'à +retourner à Paris. Notre dévotion nous fit pourtant détourner un peu +pour aller à la Sainte-Baume. C'est un lieu presque inaccessible, et +qu'on ne peut voir sans effroi. C'est un antre dans le milieu d'un +rocher escarpé, de plus de quatre-vingts toises de haut, fait assurément +par miracle; car il est aisé de voir que les hommes + + N'y peuvent avoir travaillé; + Et l'on croit, avec apparence, + Que les saints esprits ont taillé + Ce roc qu'avec tant de constance + La sainte a si longtemps mouillé + Des larmes de sa pénitence. + Mais, si d'une adresse admirable + L'ange a taillé ce roc divin, + Le démon, cauteleux et fin, + En a fait l'abord effroyable, + Sachant bien que le pèlerin + Se donnerait cent fois au diable, + Et se damnerait en chemin. + +Nous y montâmes cependant avec de la peine par une horrible pluie; et +par la grâce de Dieu, sans murmurer un seul mot; mais nous n'y fûmes pas +plus tôt arrivés, qu'il nous prit une extrême impatience d'en sortir, +sans savoir pourquoi. Nous examinâmes donc assez brusquement la +bizarrerie de cette demeure, et nous nous instruisîmes en un moment des +religieux, de leur ordre, de leurs coutumes et de leur manière de +traiter les passants; car ce sont eux qui les reçoivent et qui tiennent +hôtellerie. + + On n'y mange jamais de chair, + On n'y donne que du pain d'orge, + Et des Å“ufs qu'on y vend bien cher. + Les moines hideux ont de l'air + De gens qui sortent d'une forge. + Enfin, ce lieu semble un enfer, + Ou pour le moins un coupe-gorge, + On ne peut être sans horreur + Dedans cette horrible demeure + Et la faim, la soif et la peur + Nous en firent sortir sur l'heure. + +Bien qu'il fût presque nuit, et qu'il fît le plus vilain temps du +monde, nous aimâmes mieux hasarder de nous perdre dans les montagnes, +que de demeurer à la Sainte-Baume. Les reliques qui sont à Saint-Maximin +nous portèrent bonheur, et nous y firent arriver, avec l'aide d'un +guide, sans nous être égarés; mais non pas sans être mouillés. Aussi le +lendemain, la matinée s'étant passée entière en dévotion, c'est-à -dire à +faire toucher des chapelets à quantité de corps saints, et à mettre +d'assez grosses pièces dans les troncs, nous allâmes nous enivrer +d'excellente blanchette de Négréaux, et de là coucher à Aix. C'est une +capitale sans rivière, et dont tous les dehors sont fort désagréables; +mais, en récompense, belle et assez bien bâtie, et de bonne chère. Orgon +fut ensuite notre couchée, lieu célèbre pour tous les bons vins; et le +jour d'après Avignon nous fit admirer la beauté de ses murailles. Madame +de Castelane y était, à qui nous rendîmes visite aussitôt le même jour, +qui fut le jour des Morts. Nous la trouvâmes chez elle en bonne +compagnie. Elle n'était point, comme les autres veuves, dans les églises +à prier Dieu. + + Car bien qu'elle ait l'âme assez tendre + Pour tout ce qu'elle aurait chéri. + On aurait peine à la surprendre + Sur le tombeau de son mari. + +Avignon nous avait paru si beau, que nous voulûmes y demeurer deux jours +pour l'examiner plus à loisir. Le soir, que nous prenions le frais sur +les bords du Rhône par un beau clair de lune, nous rencontrâmes un homme +qui se promenait, qui nous semblait avoir de l'air du sieur d'Assouci. +Son manteau, qu'il portait sur le nez, empêchait qu'on ne le pût bien +voir au visage. Dans cette incertitude, nous prîmes la liberté de +l'accoster, et de lui demander: + + «Est-ce vous, monsieur d'Assouci? + + --Oui, c'est moi, messieurs; me voici. + N'ayant plus pour tout équipage + Que mes vers, mon luth et mon page. + Vous me voyez sur le pavé + En désordre, malpropre et sale; + Aussi je me suis esquivé + Sans emporter paquet ni malle; + Mais enfin me voilà sauvé, + Car je suis en terre papale.» + +Il avait effectivement avec lui le même page que nous lui avions vu +lorsqu'il se sauva de Montpellier, et que l'obscurité nous avait +empêché de discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que +c'était que ce petit garçon, et quelle belle qualité l'obligeait à le +mener avec lui; nous le questionnâmes donc assez malicieusement, lui +disant: + + «Ce petit page qui vous suit, + Et qui derrière vous se glisse, + Que sait-il? En quel exercice, + En quel art l'avez-vous instruit? + + --Il sait tout, dit-il. S'il vous duit, + Il est bien à votre service.» + +Nous le remerciâmes lors bien civilement, ainsi que vous eussiez fait, +et ne lui répondîmes autre chose + + «Qu'adieu, bonsoir et bonne nuit. + De votre page qui vous suit, + Et qui derrière vous se glisse, + Et de tout ce qu'il sait aussi, + Grand merci, monsieur d'Assouci. + D'un si bel offre de service, + Monsieur d'Assouci, grand merci.» + +Notre lettre finira par ce bel endroit. Quoiqu'elle soit écrite de Lyon, +ce n'est pas que nous n'ayons encore à vous mander les beautés du +Pont-Saint-Esprit, des vins de Coudrieux et de Côte-Rôtie; mais, en +vérité, nous sommes si las d'écrire, que la plume nous tombe des mains, +outre que nous voulons avoir de quoi vous entretenir, lorsque nous +aurons le plaisir de vous revoir. Cependant, + + Si nous allions tout tous déduire, + Nous n'aurions plus rien à vous dira: + Et vous saurez qu'il est plus doux + De causer buvant avec vous, + Qu'en voyageant de vous écrira. + Adieu, les deux frères nourris + Aussi bien que gens de la ville, + Que nous aimons plus que dix mille + Des plus aimables de Paris. + + DATE. + + De Lyon, où l'on nous a dit + Que le roi, par un rude édit, + Avait fait défenses expresses, + Expresses défenses à tous, + De plus porter chausses suissesses. + Cet édit, qui n'est rien pour nous, + Vous réduit en grandes détresses, + Grosses bedaines, grosses fesses: + Car où diable vous mettrez-vous? + + ADRESSE. + + À messieurs les aînés Broussins. + Chacun enseignera la rue: + Car leur demeure est plus connue + Au Marais que les Capucins. + + + + +VOYAGE + +DE LANGUEDOC + +ET + +DE PROVENCE + +PAR + +LEFRANC DE POMPIGNAN + +À MADAME *** + +Le 24 septembre 1740. + + +C'est donc très-sérieusement, madame, que vous demandez la relation de +notre voyage. Vous la voulez même en prose et en vers. C'est un marché +fait, dites-vous, nous ne saurions nous en dédire. Il faut bien vous en +croire; mais croyez aussi que jamais parole ne fut plus légèrement +engagée. Je suis sûr + + Que tout homme sensé rira + D'une entreprise si falotte! + Que personne ne nous lira: + Ou que celui qui le fera, + À coup sûr très-fort s'ennuîra, + Que vers et prose on sifflera; + Et que sur cette preuve-là + Le régiment de la calotte + Pour ses voyageurs nous prendra. + +Quoi qu'il en puisse arriver, le plus grand malheur serait de vous +déplaire. Nous allons vous obéir de notre mieux. Mais gardez-nous au +moins le secret. Un ouvrage fait pour vous ne doit être mauvais +qu'incognito. + +Comme ce n'est point ici un poème épique, nous commencerons modestement +par Castelnaudary, et nous n'en dirons rien. Narbonne ayant été le +premier objet de notre attention, sera aussi le premier article de notre +itinéraire. N'y eût-il que ces anciennes inscriptions qu'a si fort +respectées le temps, cette Narbonne méritait un peu plus d'égards que +n'en ont eu les deux célèbres voyageurs. + +Nous pouvons attester qu'il n'y plut ni n'y tonna pendant plus de quatre +heures, et que jamais le ciel ne fut plus serein que lorsque nous en +partîmes. + + Mais vu le local enterré + De la cité primatiale, + Nous croyons, tout considéré, + Que quand la saison pluviale. + Au milieu du champ labouré + Vernie la bouche à la cigale, + Toutes les eaux ont conjuré + D'environner, bon gré mal gré. + La ville archiépiscopale: + Ce qui rend ce lieu révéré + Un cloaque beaucoup trop sale, + De quoi Chapelle a murmuré; + Mais d'un ton si peu mesuré, + Qu'il en résulte grand scandale. + Au point qu'un prébendier lettré + De l'église collégiale + Nous dit, d'un air très-assuré, + Que ce voyage célébré + N'était au fond qu'Å“uvre de balle. + Et que Narbonne, qu'il ravale, + Ne l'avait jamais admiré. + +Le fait, madame, est vrai à la lettre; à telles enseignes que le docte +prébendier se dessaisit en notre faveur, avec une joie extrême, de +l'Å“uvre de ces messieurs, qui lui paraissent de très-mauvais plaisants. +Ce n'est pas au reste le seul plaisir qu'il nous eût fait. Ce généreux +inconnu nous avait mené au palais archiépiscopal, admirer les antiquités +qu'on y a recueillies. Par son crédit, nous vîmes toute la maison, +grande, noble, claire même en dépit de tout ce qui devrait la rendre +obscure. Mais on a logé un peu haut le primat d'Occitanie. Nous avions +ensuite suivi notre guide à la métropole, qui sera une fort belle +église, quand il plaira à Dieu et aux États de faire finir la nef. Quant +à ce tableau, si dénigré dans l'Å“uvre susdit, messieurs de Narbonne le +regrettent tous les jours, malgré la copie que M. le duc d'Orléans leur +en laissa libéralement, mais qu'ils trouvent fort médiocre, quoique le +Lazare y soit peut-être aussi noir que dans l'original. + +Nous reprîmes notre chemin, et parcourûmes gaiement les chaussées qui +mènent à Béziers. Cette ville est pour ses habitants un lieu céleste, +comme il est aisé d'en juger par un passage latin d'un de leurs auteurs, +dont je vous fais grâce. La nuit nous ayant surpris avant d'y être +arrivés, nous fûmes tentés d'y coucher. + + Mais sachant par tradition + Que dans cette agréable ville, + Pour le sol de chaque saison, + Très-prudemment chaque maison + A soin d'avoir un domicile. + Et craignant pour mon compagnon, + Qui pour moi n'était pas tranquille, + Nous criâmes au postillon + Au plus vite de faire gille. + +Ce fut donc à Pézénas que nous allâmes chercher notre gîte. Il était +tard quand nous y arrivâmes; les portes étaient fermées. Nous en fûmes +si piqués que nous ne voulûmes plus y entrer quand on les ouvrit le +lendemain matin. Mais que nous fûmes enchantés des dehors! Il n'en est +point de plus riants ni de mieux cultivés. Quoique Pézénas n'ait pas de +proverbe latin en sa faveur, au moins que je connaisse, sa situation +vaut bien celle de Béziers. La chaussée qui commence après les casernes +du roi, ne dura pas autant que nous aurions voulu. Elle aboutit à une +route assez sauvage, qui nous conduisit à Vallemagne, lieu passablement +digne de la curiosité des voyageurs. + + Près d'une chaîne de rochers + S'élève un monastère antique. + De son église très-gothique, + Deux tours, espèce de clochers, + Ornent la façade rustique. + +Les échos, s'il en est dans ce triste séjour, + + D'aucun bruit n'y frappent l'oreille: + Et leur troupe oisive sommeille + Dans les cavernes d'alentour. + +Dépêche, dis-je à un postillon de quatre-vingts ans qui changeait nos +chevaux; l'horreur me gagne: quelle solitude! c'est la Thébaïde en +raccourci. Allons, l'abbé, ni vous ni moi ne commerçons avec les +anachorètes.--Eh! de par tous les diables, ce sont des bernardins, +s'écria le maître de la poste, que nous ne croyions pas si près de nous. +Or, vous saurez que ce bon homme pouvait faire la différence d'un +anachorète et d'un bernardin; car il avait sur un vieux coffre, à côté +de sa porte, quelques centaines de feuillets de la vie des Pères du +désert, rongés de rats.--Si vous voulez dîner, ajouta-t-il, entrez, on +vous fera, bonne chère. + + Nos moines sont de bons vivants, + L'un pour l'autre fort indulgents, + Ne faisant rien qui les ennuie, + Ayant leur cave bien garnie, + Toujours reposés et contents, + Visitant peu la sacristie; + Mais quelquefois les jours de pluie + Priant Dieu pour tuer le temps. + +Il est vrai qu'ils avaient profité de cette matinée-là , qui était fort +sombre et fort pluvieuse, pour dépêcher une grand'messe. Nous gagnâmes +le cloître. Croiriez-vous, madame, qu'un cloître de solitaires fût une +grotte enchantée? Tel est pourtant celui de l'abbaye de Vallemagne; je +ne puis le comparer qu'à une décoration d'opéra. Il y a surtout une +fontaine qui mériterait le pinceau de l'Arioste. Elle ressemble comme +deux gouttes d'eau à la fontaine de l'Amour. + + Sur ses colonnes, des feuillages + Entrelacés dans des berceaux, + Forment un dôme de rameaux. + Dont les délicieux ombrages + Font goûter, dans des lieux si beaux, + Le frais des plus sombres bocages. + Sous cette voûte de cerceaux, + La plus heureuse des naïades + Répand le cristal de ses eaux + Par deux différentes cascades. + Au pied de leur dernier bassin. + On frère, garçon très-capable, + Entouré de flacons de vin, + Plaçait le buffet et la table. + +Tout auprès, un dîner dont la suave odeur Aurait du plus mince mangeur + + Provoqué la concupiscence, + Tenu sur des fourneaux à son point de chaleur, + Pour disparaître, attendait la présence + De quatre bernardins qui s'ennuyaient au chÅ“ur. + +Dans ce moment nous enviâmes presque le sort de ces pauvres religieux: +nous nous regardions de cet air qui peint si bien tous les mouvements de +l'âme. Chacun de nous appliquait ce qu'il voyait à sa vocation +particulière, et nous nous devinions sans nous parier. + + L'abbé convoitait l'abbaye: + Pour moi, qui pensais moins à Dieu, + «Ah! disais-je, si dans ce lieu + Je trouvais Iris ou Sylvie...» + +Car voilà , les hommes. Ce qui est un sujet d'édification pour les uns, +est un objet de scandale pour les autres. Que de morale a débiter +là -dessus! Prenons congé de la délicieuse fontaine: elle nous a menés un +peu loin. + + Ô fontaine de Vallemagne! + Flots sans cesse renouvelés, + La plus agréable campagne + Ne vaut pas vos bords isolés. + +Il n'y avait plus qu'une poste pour arriver à Loupian, lieu célèbre par +ses vins, dont nos devanciers voulurent se mettre à portée de juger. +Leurs imitateurs, en ce point seul, nous nous y arrêtâmes. Mais l'année, +nous dit-on, n'avait pas été bonne. L'hôtesse entreprit de nous +dédommager avec des huîtres d'un goût fort inférieur à celles de +l'Océan. + +Remontés en chaise, nous nous livrions à l'admiration que nous causait +la beauté du pays, + + Quand deux gentilles demoiselles, + D'un air agréable et badin + Qui n'annonçait pas des cruelles, + Nous arrêtèrent en chemin. + +Elles nous demandèrent des places dans notre chaise pour aller jusqu'au +village prochain, qui était le lieu de la poste. L'abbé fut impoli pour +la première fois de sa vie; il les refusa inhumainement; et je fus +obligé, malgré moi, d'être de moitié dans son refus. + +Nous commencions alors à côtoyer l'étang de Thau, qui se débouche dans +le golfe de Lyon par le port de Cette et par le passage de Maguelonne. +Il fallut descendre, en faveur de mon compagnon, qui voyait pour la +première fois les campagnes d'Amphitrite, et qui voulait contempler à +son aise + + Ce vaste amas de flots, ce superbe élément, + De l'aveugle Fortune image naturelle, + Comme elle séduisant, et perfide comme elle: + Asile des forfaits, noir séjour des hasards, + Théâtre dangereux du commerce et de Mars; + Des plus rares trésors source avare et féconde, + Et l'empire commun de tous les rois du monde. + +Nous arrivâmes enfin à Montpellier. Cette ville n'aura rien de nous +aujourd'hui, madame; et vous vous passeriez bien de savoir qu'après nous +être fait d'abord conduire au jardin royal des plantes, qui pourrait +être mieux entretenu, et avoir parcouru légèrement au retour tout ce +qu'on est dans l'usage de montrer aux étrangers, cous vînmes avec +empressement chercher un excellent souper, auquel nous étions préparés +par le repas frugal que nous avions fait à Loupian. + +La matinée du lendemain fut employée à visiter la Mosson et la Vérune. +Les eaux et les promenades de celle-ci ne méritent guère moins de +curiosité que la magnificence de la première, où il y a des beautés +royales; mais où, sans être difficile à l'excès, on peut trouver +quelques défauts auxquels, à la vérité, le seigneur châtelain est en +état de remédier. Nous nous hâtâmes après cela de gagner Lunel, où nous +fûmes accueillis par M. de la***, major du régiment de Duras, qui +commandait dans ce quartier. Il nous donna un aussi bon souper que s'il +nous eût attendus L'abbé en profita médiocrement. + + Il quitta cette bonne chère + Pour une dévote action + Que ceux de sa profession + Ne font pas trop pour l'ordinaire. + Ce fut, je crois, son bréviaire + Qui causa sa désertion. + Notre convive militaire + Partagea mon affliction. + Mais comme en toute occasion + La Providence débonnaire + Compense, d'une main légère, + Plaisir et tribulation, + La retraite de mon confrère + Grossit pour moi la portion + D'un vin de Saint-Émilion + Qu'à Lunel je n'attendais guère. + +Une partie de la nuit se passa joyeusement à table. Nous nous séparâmes +de notre hôte à huit heures du matin, et nous courûmes à Nîmes pour y +admirer ces ouvrages si supérieurs aux ouvrages modernes, si dignes de +la poésie la plus majestueuse; en un mot, les chefs-d'Å“uvre immortels +dont cette cité, autrefois si considérable, a été enrichie par les +Romains. Les arènes s'aperçoivent d'aussi loin que la ville même. + + Monument qui transmet à la postérité + Et leur magnificence et leur férocité + Par des degrés obscurs, sous des voûtes antiques, + Nous montons avec peine au sommet des portiques. + Là nos yeux étonnés promènent leurs regards, + Sur les restes pompeux du faste des Césars. + Nous contemplons l'enceinte où l'arène souillée + Par tout le sang humain dont elle fut mouillée, + Vit tant de fois le peuple ordonner le trépas + Du combattant vaincu qui lui tendait les bras. + «Quoi! dis-je, c'est ici, sur cette même pierre + Qu'ont épargnée les ans, la vengeance et la guerre, + Que ce sexe si cher au reste des mortels, + Ornement adoré de ces jeux criminels, + Venait d'un front serein, et de meurtres avide, + Savourer à loisir un spectacle homicide! + C'est dans ce triste lieu qu'une jeune beauté + Ne respirant ailleurs qu'amour et volupté, + Par le geste fatal de sa main renversée, + Déclarait sans pitié sa barbare pensée, + Et conduisant de l'Å“il le poignard suspendu + Dans le flanc du captif à ses pieds étendu.» + +Des voyageurs font des réflexions à propos de tout. J'avoue, madame, que +la tirade est un peu sérieuse. Je vous en demande pardon. La vue d'un +amphithéâtre romain a réveillé en moi les idées tragiques. + +Ce serait ici le Heu de vous donner quelque idée des autres antiquités +de Nîmes. La Tour-Magne, le temple de Diane et la fontaine qui est +auprès, ont dans leurs ruines mêmes, quelque chose d'auguste. Mais ce +qu'on appelle _la Maison carrée_, édifice qu'on regarde comme le +monument de toute l'antiquité le mieux conservé, frappe et fixe les yeux +les moins connaisseurs. + +On trouve à chaque pas des bas-reliefs et des inscriptions. Les aigles +romaines, plus ou moins entières, se voient partout. Enfin, par je ne +sais quel enchantement, on s'imagine, plus de treize cents ans après +l'expulsion totale des Romains hors les Gaules, se retrouver avec eux, +habiter encore une de leurs colonies. Nous en séjournâmes plus longtemps +à Nîmes. Un jour franc nous suffit à peine pour tout voir et revoir. Ce +temps d'ailleurs, grâce à M. d'A..., ne pouvait être mieux employé; il +ne nous quitta point, et l'on ne saurait rien ajouter à la réception +qu'il nous fit. + + Or donc prions la Providence + De placer toujours sur nos pas + Le Languedoc et la Provence, + Et surtout messieurs de Duras: + Rencontre douée et gracieuse + Pour les voyageurs leurs amis, + Autant qu'elle serait fâcheuse + Pour les bataillons ennemis. + +Il nous restait le pont du Gard. Notre curiosité, excitée de plus, nous +fit quitter le chemin de la poste. Après une infinité de détours +tortueux entre deux montagnes, nous nous trouvâmes sur les bords du +Gardon, ayant en perspective le pont, ou plutôt trois ponts l'un sur +l'autre. + + Pour vous peindre le pont du Gard, + Il nous faudrait employer l'art + Et le jargon d'un architecte. + Mais nous pensons qu'à cet égard, + De notre couple trop bavard, + La science vous est suspecte; + Aussi, sans courir de hasard, + Notre muse très-circonspecte + Ne fera point de fol écart + Sur ses arches qu'elle respecte, + Qui sans doute périront tard. + +Ici, madame, l'admiration épuisée fait place à une surprise mêlée +d'effroi. Il nous fallut plusieurs heures pour considérer ce merveilleux +ouvrage. Imaginez deux montagnes séparées par une rivière, et réunies +par ce triple pont, où la hardiesse le dispute à la solidité. Nous +grimpâmes jusque sur l'aqueduc, que nous traversâmes presque en rampant +d'un bout à l'autre. + + Offrant un culte romanesque + À ces lieux dérobés aux coups + De la barbarie arabesque, + Et même échappés au courroux + De ce pourfendeur gigantesque + Qui des Romains fut si jaloux. + Que sa fureur détruisit presque + Ce que le temps laissait pour nous: + Examinant à deux genoux + Un débris de peinture à fresque, + Et d'un Å“il anglais ou tudesque + Dévorant jusques aux cailloux. + +Puis quittant à regret, quoique avec une sorte de confusion, un monument +trop propre à nous convaincre de la supériorité sans bornes des Romains, +nous poursuivîmes notre route, et ne fûmes plus occupés après cela que +du plaisir de revoir bientôt un ami fort cher que nous allions chercher +de si loin. Cette idée flatteuse fut le sujet de notre conversation le +reste de la journée. Sur le soir, l'approche de Villeneuve fit diversion +à nos entretiens. Du haut de la montagne, d'où nous l'aperçûmes, cette +jolie ville paraît être dans la plaine, quoique sur une côte fort +élevée. La beauté du paysage et la largeur du Rhône forment le point de +vue le plus surprenant et le plus agréable. + + C'est ici que du Languedoc + Finit la terre épiscopale. + À l'autre rive, sur un roc, + Est la citadelle papale, + Que sous la clef pontificale, + Les gens de soutane et de froc + Défendraient fort bien dans un choc. + Avec une ardeur sans égale, + Contre les troupes de Maroc, + La mer leur servant d'intervalle. + +Nous passâmes les deux bras du Rhône, et nous arrivâmes à Avignon, au +milieu des cris de joie et des acclamations d'un peuple immense. N'allez +pas croire que tout ce tintamarre se fît pour nous. On célébrait alors +dans cette ville l'exaltation de Benoît XIV. Les fêtes duraient depuis +trois jours. Nous vîmes la dernière, et sans doute la plus belle. + + Nos yeux en furent éblouis. + L'art, la richesse, l'ordonnance + Avaient épuisé la science + Des décorateurs du pays. + Au milieu d'une grande place + Douze fagots mal assemblés + D'une nombreuse populace + Excitaient les cris redoublés. + Tout autour cinquante figures, + Qu'on nous dit être des soldats, + Pour faire cesser le fracas, + Vomissaient un torrent d'injures; + Mais de peur des égratignures, + Ils criaient, et ne bourraient pas. + + Alors les canons commencèrent. + Le commandant, vêtu de bleu, + Aux fusiliers qui se troublèrent, + Permit de se remettre un peu. + Puis leurs vieux mousquets ils levèrent: + Trente-quatre firent faux-feu, + Et quatorze en tirant crevèrent. + Si personne ne fut tué, + Ou pour le moins estropié + Par cette comique décharge, + C'est un miracle, en vérité, + Qui mérite d'être attesté. + Mais nous primes soudain le large, + Voyant que l'alguazil major + Voulait faire tirer encor. + + Nous entrâmes en diligence + Au palais de Son Excellence + Monseigneur le vice-légat. + C'est là que pour Rome il préside, + Et c'est dans sa cour que réside + Toute la pompe du Comtat. + D'abord, ni lanterne ni lampe, + La nuit n'éclaire l'escalier: + Il fallut, pour nous appuyer, + À tâtons, du fer de la rampe. + L'un et l'autre nous étayer. + Après avoir à l'aventure + Fait en montant plus d'un faux pas + Nous trouvons uns salle obscure, + Où, sur quelques vieux matelas + Quatre Suisses de Carpentras + Ne buvaient pas l'eau toute pure. + Mais rien de plus ne pûmes voir. + + Un vieux prêtre, entr'ouvrant la porte + D'un appartement assez noir, + Dit: «Allons, vite, que l'on sorte; + Tout est couché; messieurs, bonsoir. + + Notre ambassade ainsi finie, + Nous revînmes à notre hôtel, + Où Dieu sait quelle compagnie + D'une table assez mal servie + Dévora le régal cruel. + La maîtresse, d'ailleurs polie, + Pour nous exprès avait trouvé + Un de ces batteurs de pavé + Vrai doyen de messagerie + Sur le front duquel est gravé + Qu'ils ont menti toute leur vie. + Il venait de passer les monts. + Mon bavard, sans qu'on le semonce. + Faisant et demande et réponse, + Parle d'église, de sermons, + De consistoires, d'audiences, + De prélats, de nonnains, d'abbés. + De moines et de sigisbés, + De miracles et d'indulgence, + Du doge et des procurateurs, + Des francs-maçons et des trembleurs, + De l'Opéra, de la gazette, + De Sixte-Quint, de Tamerlan, + De Notre-Dame de Lorette, + Du sérail et de Kouli-Kan, + De vers et de géométrie, + D'histoire, de théologie, + De Versailles, de Pétersbourg, + Des conciles, de la marine, + Du conclave, de la tontine, + Et du siège de Philisbourg. + Il partait pour le nouveau monde. + Mais de fureur je me levai, + Et promptement je me sauvai + Comme il faisait déjà sa ronde + Dans les plaines du Paraguaî, + J'arrive enfin au domicile + Qui, jusqu'au retour du soleil, + Semblait au moins pour mon sommeil. + M'assurer un commode asile; + J'y fus aussitôt infecté + Par l'odeur d'un suif empesté. + Reste expirant de la bougie + Dont, avec prodigalité, + Toute cette ville ébaubie, + Ornait portail et galerie + En l'honneur de Sa Sainteté. + +Je n'en fus pas quitte pour ce vilain parfum. Un nuage de cousins me +tint compagnie toute la nuit; ce qui me rappela fort désagréablement un +certain voyage d'Horace, dont la relation vaut un peu mieux que +celle-ci. + + Cependant l'Aurore vermeille + Répand ses feux sur l'horizon. + Je me lève, l'abbé s'éveille, + J'entends le fouet du postillon. + Ce fut pour moi bruit agréable. + Adieu donc, ville d'Avignon, + Ville pourtant très-respectable, + Si dans tes murs tout curieux + Qui va voir faire l'exercice + Risquait moins sa vie ou ses yeux, + Et qu'un bon ordre de police + Mît tous les conteurs ennuyeux + Dans les prisons du Saint-Office. + +Rien de plus beau que l'entrée du Comtat par le Languedoc; rien de plus +charmant que la sortie d'Avignon par la Provence. + +Des deux côtés d'un chemin comparable à ceux du Languedoc, règnent des +canaux qui le traversent en mille endroits. La Durance en fournit une +partie: les autres viennent de Vaucluse. Le cristal transparent des uns, +l'eau trouble des autres, font démêler aisément la différence de leurs +sources. De hauts peupliers, semés, sans ordre, y défendent du soleil, +dont l'ardeur commence à être extrême. On touche à la province du +royaume la plus méridionale. La Durance, qu'on passe à , Bompar, nous fit +entrer insensiblement en Provence. + +D'arides chemins, une chaîne de montagnes, des oliviers pour toute +verdure, telle est la route qui nous conduit à Aix, grande et belle +ville qui vaut bien un article à part. Nous le réservons, madame, pour +le second volume de cet ouvrage mémorable. + +Ici finira, en attendant, le bavardage du couple d'amis voyageurs, +qu'un second passage de la Durance, à quatre ou cinq lieues d'Aix, fit +enfin arriver au terme de leurs courses, au château de M... + + C'est de ce brûlant rivage, + Dont l'ardente aridité + Offre le pin pour bocage, + Un désert pour paysage, + Par les torrents humecté: + Lieux où l'oiseau de carnage + Dispute au hibou sauvage + D'un roc la concavité, + Un chêne détruit par l'âge: + Noir théâtre de la rage + De plus d'un vent redouté. + Où l'époux peu respecté + D'une déesse volage, + Forge par maint alliage + Les traits de la déité + Qui d'un sourcil irrité + Étonne, ébranle, ravage + L'univers épouvanté. + Mais laissons ce radotage, + De ce lieu très-peu flatté + J'ose vous offrir l'hommage + D'un mortel peu dans l'usage + De trahir la vérité. + Sans l'avoir sollicité: + Si noblesse sans fierté, + Agrément sans étalage, + Raison sans austérité, + Font un unique assemblage; + Ces traits, votre heureux partage, + Honorent l'humanité. + Hélas! la naïveté + De ce compliment peu sage + Doit vous plaire davantage + Qu'un discours plus apprêté, + Dont le brillant verbiage + Manque de réalité. + Si de ma témérité + J'ai cru cacher le langage, + Sous l'auspice accrédité + De l'agréable voyage + Qui par fameux personnage + Va vous être présenté, + Pardonnez ce badinage: + Voyez mon humilité: + De l'éclat d'un faux plumage + Je ne fais point vanité. + La modestie à mon âge + N'est commune qualité. + +On vous ment sur M***, madame la comtesse. + +L'auteur, très-véridique d'ailleurs, s'est égayé sur la peinture qu'il +fait de lui et de ses États. Il vous donne pour un désert affreux, un +séjour aussi beau qu'il soit possible d'en trouver dans un pays de +montagnes. + + Car nous lisons dans des chroniques + Qui ne sont pas encor publiques, + Qu'autrefois le bon roi René + Dans cet asile fortuné + Faisait des retraites mystiques. + On voit même un canal fort net. + Où, sans tasse ni gobelet, + Ce roi buvait l'eau vive et pure + Dont la fraîcheur et le murmure + L'endormaient dans un cabinet + Formé de fleurs et de verdure; + Et de nos jours une beauté + Qui n'était rien moins que bigote, + Avec une sÅ“ur peu dévote + Y chercha l'hospitalité. + C'était la fugitive Hortense, + Laquelle, nous dit-on ici, + Sur les rives de la Durance, + Ne pourchassait pas son mari. + +Voilà ce que c'est, madame, que ce lieu si fort défiguré par son +seigneur. Que ne peut-on vous faire connaître, telle qu'elle est, la +dame du château! Cette entreprise passe nos forces. Il est difficile de +bien louer ce qui est véritablement louable. Peindre madame la marquise +de M***, c'est peindre la douceur, la raison, les bienséances et la +vertu même. + + Oh! pour cette fois taisons-nous! + Dieu vous garde, aimables époux. + Que chacun chérit et révère, + De notre long itinéraire. + L'ennui retombera sur nous, + S'il n'a le bonheur de vous plaire. + + +À. M. *** + +Le 28 octobre 1740. + + Imaginez trois voyageurs, + Et qui pourtant ne sont menteurs. + Qu'une voiture délabrée, + Par deux maigres chevaux tirée. + Pendant trois jours a fracassés. + Disloques, meurtris et versés + Jusqu'à certain lieu plein d'ornières + Où lesdits chevaux, morts de faim, + Malgré mille coups d'étrivières, + Se sont arrêtés en chemin, + Nous faisant clairement comprendre + Qu'ils avaient assez voyagé; + Que de nous ils prenaient congé, + Et qu'ils nous criaient de descendre, + Jugez donc, après ce cadeau, + De quel air, sans feu ni manteau, + Par une nuit très-pluvieuse, + Notre troupe, fort peu joyeuse. + Traversant à pied maint coteau. + Au bout d'une route scabreuse + Parvient enfin jusqu'au château. + Peignez-vous dans cette aventure + Trois têtes dont la chevelure, + Distillant l'eau de toutes parts, + Imite assez bien la figure + Des Scamandres et des Sangars. + +Voilà , madame, le portrait au naturel d'un marquis fort aimable, d'un +sénateur qui ne peut se louer lui-même, parce qu'il tient la plume, et +d'un très-joli chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem. Nous arrivons; et +mon premier soin, dans l'attirail que je viens de vous décrire, est +d'obéir à vos ordres. Ma première gazette a eu le bonheur de vous +plaire. Je vais risquer la seconde, avec l'aide de mes compagnons. + + Demain nos muses reposées, + Fraîches, vermeilles et frisées, + Mettront d'accord harpes et luth, + Et vous payeront leur tribut. + + +29 octobre 1740. + +Nous voici bien éveillés, quoiqu'il ne soit que midi. L'atelier est +prêt: nous commençons sans préambule. + +Victimes de notre curiosité, nous partîmes le 15 de ce mois. La +description de notre équipage paraît propre à être placée dans un +ouvrage fait uniquement pour vous amuser. + + Toi qui crayonnes en pastel, + Viens, accours, Muse subalterne: + Peins-nous, partant d'un vieux châtel + Plus fiers que gendarmes de Berne. + Et toi, railleur universel, + Dieu polisson, je me prosterne + Devant ton agréable autel. + Ton influence me gouverne; + Père heureux de la baliverne. + Prête à ma muse ce vrai sel + Dont tu sus enrichir Miguel, + Et priver tout auteur moderne, + Tel qu'en sortant du Toboso, + Le sieur de la Triste Figure, + Piquant sans succès sa monture. + Malgré les conseils de Sancho. + Courut, suivant son vertigo, + Aux moulins servir de mouture; + De même en piteuse voiture, + Chacun de nous criant: «Oh! oh!» + Bravant et chute et meurtrissure, + Voulut faire trotter Clio. + Pour moi, trop faible par nature, + J'osai, chétive créature, + Me plaindre autrement qu'in _petto_. + Soit respect de la prélature, + Ou devoir de magistrature, + Nul autre n'osa faire écho. + + L'abbé seul perdit l'équilibre. + Mais avant que d'en venir là , + Pour se défendre en homme libre, + Il tendit veine, nerf et fibre; + Mais sa bête enfin l'entraîna. + +Nous n'eûmes que la peur de son accident: + + Il sut s'en tirer à merveille, + Et troqua son maudit bidet + Contre une bête à longue oreille, + Qui n'est ni lièvre ni baudet. + +Les Espagnols, gens, selon eux, fort sages, estiment infiniment ce +genre de monture, et l'abbé pourrait certifier qu'ils n'ont pas tort. +Quoi qu'il en soit, l'équipage que je viens de vous détailler nous +conduisit au château de la Tour-d'Aigues, monument, dit-on, de l'Amour +et de la Folie. + + Le nom seul des deux ouvriers + Ne préviendra pas pour l'ouvrage. + Ce couple n'est pas dans l'usage + De suivre des plans réguliers: + Et ce serait sottise pure + De les prendre pour nos maçons, + S'il fallait, par leurs actions, + Juger de leur architecture. + +Mais ils ont eu le bon sens de choisir un habile architecte pour bâtir +la maison de la Tour. D'autres vous en feraient une brillante +description. Plus d'un voyageur vous parlerait de l'esplanade qui est au +devant de la principale porte, des fossés profonds, revêtus de pierres, +et pleins d'eau vive, dont le château est environné; d'une façade +estimée des connaisseurs; enfin d'une fort belle tour carrée qui s'élève +au-dessus de deux grands corps de logis, et qu'on assure avoir été +construite par les Romains. + + Ma muse, en rimes relevées, + Pourrait vous tracer dans ses vers + Des bosquets bravant les hivers. + Sur des voûtes fort élevées; + Tels qu'aux dépens de ses sujets. + Jadis une reine amazone + En fit planter à Babylone + Sur le faîte de son palais. + +Laissons ce détail à des peintres d'architecture et de paysages, ou à +des faiseurs de romans. Mais vous ne serez peut-être pas fâchée de +savoir à qui la Provence est redevable de ce bâtiment qui fait une des +curiosités de cette province; c'est au baron de Santal. Ce gentilhomme +l'avait destiné pour être l'habitation d'une princesse dont les +aventures ne sont pas ignorées. + + Or ce baron de Santal + Fut épris d'une héroïne + Qui lui donna maint rival; + Voyageant en pèlerine + Tantôt bien et tantôt mal. + Villageoise ou citadine, + Promenant son cÅ“ur banal + De la cour de Catherine + À quelque endroit moins royal. + Cette dame de mérite + Fut la reine Marguerite, + Non celle à l'esprit badin, + Qui des tendres amourettes + Des moines et des nonnettes + A fait un recueil malin; + Mais sa nièce tant prônée, + Dont notre bon roi Henri + Fut pendant plus d'une année + Le très-affligé mari; + Et qui, plus qu'une autre femme, + Porta gravé dans son âme + Le commandement divin + De l'amour pour le prochain. + +On trouve dans mille endroits du château les chiffres de la reine et du +baron, accompagnés de trois mots latins que je vais vous citer en +original, pour faire parade d'érudition: _satiabor cum apparuerit._ Si +j'osais vous traduire ce latin, vous avoueriez, madame, qu'il dit +beaucoup en peu de paroles. + + Au demeurant, la gentille princesse + Ne vit jamais ce lieu si beau: + Et le baron, qui l'attendait sans cesse, + En fut pour les frais du château. + +En quittant la Tour, nous prîmes une route qui nous conduisit dans un +pays assez bizarre pour exercer le pinceau du voyageur. Au sortir d'un +précipice, où nous courûmes une espèce de danger, nous entrâmes, dans un +chemin resserré entre deux montagnes escarpées. + +Ce défilé s'élargit dans quelques endroits, et devient alors aussi +agréable que le vallon le plus cultivé. On découvre de temps en temps, à +travers les ouvertures du rocher, des emplacements qui ressemblent assez +à de grandes cours de vieux châteaux, entourés de hautes murailles. + + Du temps des chèvre-pieds cornus, + Les sylvains, les faunes velus + Habitaient ce réduit sauvage. + C'est là qu'aux jours du carnaval + Silène et Pan donnaient le bal + Aux dryades du voisinage. + +Ce lieu n'est plus aussi profané. Des missionnaires zélés y ont fait +graver de toutes parts sur les arbres et sur les pierres des passages +tirés de l'Écriture, et de petites sentences propres à édifier les +passants. + +Nous nous trouvâmes le soir aux portes d'Apt. Saviez-vous, madame, qu'il +y eût une ville d'Apt? et savez-vous ce que c'est que la ville d'Apt? +Nous serions fort embarrassés de vous le dire. + + Lorsque nous y sommes entrés, + Les cieux n'étaient point éclairés + Par la lune ni les étoiles; + Et quand nous en sommes sortis, + L'Aurore et l'époux de Procris + Étaient encore dans les toiles. + +Tout ce que nous pouvons faire en faveur de la ville d'Apt, c'est de la +supposer grande, belle, peuplée, riche et bien bâtie. Car, en bonne +politique, il faut vanter le pays où l'on voyage. + +Nous arrivâmes cette même matinée à Vaucluse. C'est un de ces lieux +uniques, où la nature a voulu se singulariser. Il paraît avoir été fait +exprès pour la muse de Pétrarque. Ce fameux vallon est terminé par un +demi-cercle de rochers d'une prodigieuse élévation, et qu'on dirait +avoir été taillés perpendiculairement. Au pied de cette masse énorme de +pierre, sous une voûte naturelle que son obscurité rend effrayante à la +vue, sort d'un gouffre dont on n'a jamais trouvé le fond, la rivière +appelée la Sorgue. Un amas considérable de rochers forme une chaussée +au devant, mais a plusieurs toises de distance de cette source +profonde. L'eau casse ordinairement, par des conduits souterrains, du +bassin de la fontaine dans le lit où elle commence son cours. Mais dans +le temps de sa crue, qui arrive, nous dit-on, aux deux équinoxes, elle +s'élève impétueusement au-dessus d'une espèce de môle, dont un voyageur +géomètre aurait mesuré la hauteur. + + Là , parmi des rocs entassés, + Couverts d'une mousse verdâtre, + S'élancent des flots courroucés + D'une écume blanche et bleuâtre. + La chute et le mugissement + De ces ondes précipitées, + Des mers par l'orage irritées + Imitent le frémissement. + Mais bientôt moins tumultueuse + Et s'adoucissant à nos yeux. + Cette fontaine merveilleuse + N'est plus un torrent furieux. + Le long des campagnes fleuries. + Sur le sable et sur les cailloux, + Elle caresse les prairies + Avec un murmure plus doux. + Alors elle souffre sans peine + Que mille différents canaux + Divisent au loin dans la plaine + Le trésor fécond de ses eaux. + Son onde, toujours épurée, + Arrosant la terre altérée. + Va fertiliser les sillons + De la plus riante contrée + Que le dieu brillant des saisons, + Du haut de la voûte azurée, + Puisse échauffer de ses rayons. + +Le chemin qui nous mena du village à la fontaine, est un sentier étroit +et pierreux, que la curiosité seule peut rendre praticable. Les pieds +délicats de Laure devaient souffrir de cette promenade, et le doux +Pétrarque n'avait pas peu de peine à la soutenir. + + Mais ce sentier, tout escarpé qu'il semble, + Sans doute Amour l'adoucissait pour eux; + Car nul chemin ne paraît raboteux + À deux amants qui voyagent ensemble. + +Après avoir assez examiné la fontaine, nous livrâmes le chevalier et +l'abbé à la merci de notre guide. Nous avions aperçu, une grotte dans un +angle de la montagne. Nous crûmes que les deux héros de Vaucluse +pourraient bien y avoir laissé quelque trace de leurs amours. Depuis +l'aventure d'Énée et de Didon, toutes les grottes sont suspectes. +Celle-ci, disons-nous, a peut-être rendu la même service à Laure et à +Pétrarque. Au moins y trouverons-nous quelque chanson ou quelque sonnet: +le bonhomme en mettait partout. En faisant ces réflexions, nous +parvînmes, non sans peine, à l'entrée de la caverne. Nous y entrevîmes +aussitôt uns figure humaine qui s'avançait gravement vers nous: + + La barbe longue, la peau bise. + On gros volume dans les mains: + Une mandille noire et grise, + Et le cordon autour des reins. + C'est, dîmes-nous, un solitaire + Qui pleure ici ses vieux péchés. + «Bonjour, notre révérend père; + Vous voyez dans votre tanière + Deux étrangers qui sont fâchés + D'interrompre votre prière. + + --Qu'est-ce donc, insolents? Eh quoi? + Est-ce ainsi qu'on me rend visite? + Osez-vous, sans pâlir d'effroi, + Prendre pour un coquin d'ermite + Un personnage tel que moi? + Je suis...» + +Nous avions oublié, madame, de vous demander un profond secret sur cette +histoire. On nous traiterait de visionnaires. Nous vivons dans un siècle +d'incrédulité, où les apparitions ne font pas fortune. Cependant, foi +de voyageurs, rien de plus vrai que celle-ci. + + «Je suis, nous dit d'un air rigide + Ce vieillard au maigre menton, + Le contemporain de Caton; + Des Gaulois l'oracle et le guide; + Le grand-prêtre de ce canton; + Pour tout dire enfin, un druide. + + --Vous, un druide, monseigneur!» + Reprîmes-nous avec grand'peur. + +Ne soyez pas scandalisée, madame, de ce mouvement de crainte. L'idée +seule de rencontrer des druides dans la forêt de Marseille fit trembler +l'armée de César. + + «Ne vous mettez point en colère, + Illustre évêque des Gaulois. + Que Votre Grandeur débonnaire + Nous pardonne pour cette fois. + Demeurez en santé parfaite + Dans votre lugubre retraite, + Nous n'y retournerons jamais. + Et n'allez pas vous mettre en tête + De nous réserver pour la fête + De votre vilain Teutatès.» + + Le pontife se prit à rire. + «Allez, je ne suis pas méchant. + Je connais ce qui vous attire, + Et vous aurez contentement. + Vous saurez, sans passer la barque + Où l'on entre privé du jour, + Comme Laure et son cher Pétrarque, + Dans ce délicieux séjour, + Plus contents que reine et monarque + À petit bruit faisaient l'amour.» + Ses promesses ne furent vaines, + Il fit un cercle, il y tourna: + Par trois fois l'Olympe tonna; + Le rocher entr'ouvrit ses veines, + Et par des routes souterraines, + Un tourbillon nous entraîna. + +Cette opération magique nous conduisit au plus beau lieu que +l'imagination puisse se figurer. Une nymphe, avertie sans doute par le +signal, vint nous recevoir. + + Teint frais, Å“il vif, bouche vermeille, + Ça bouquet de fleurs sur le sein, + Chapeau de paille sur l'oreille, + Et tambour de basque à la main. + «Venez, dit-elle, cet asile + Que vous n'habiterez jamais, + N'eut dans son enceinte tranquille + Qu'un seul couple d'amants parfaits. + Toujours heureux, toujours fidèles, + Laure et Pétrarque dans ces lieux, + Dans leurs caresses mutuelles + Ont fait cent fois envie aux dieux + Mais déjà votre âme est émue + De l'image de leurs plaisirs. + L'Amour exauça leurs désirs + Partout où s'étend votre vue: + Tantôt au pied de ce coteau, + Près de ces ondes qui jaillissent; + Souvent sous cet épais berceau + Que ces orangers embellissent; + Ici quand le flambeau du jour + De ses feux brûlait la verdure; + Plus loin quand la nuit à son tour + Venait rafraîchir la nature. + Lisez en caractère d'or, + Sur ces portiques, sur ces marbres, + Ces vers plus expressifs encor + Que ceux qu'Angélique et Médor + Gravaient ensemble sur les arbres. + +--Eh quoi! dîmes-nous avec surprise, sont-ce là ces chastes amours dont +le poète italien nous berce dans ses sonnets et dans ses chansons? + + Et que deviendra la morale + Que dans son triomphe pieux + Sa muse en vers religieux + Avec emphase nous étale? + +--Elle est toujours bonne pour la théorie, répliqua notre conductrice. +D'ailleurs, il y a plus de quatre cents ans que Pétrarque et Laure +s'aimaient. + + C'était alors la mode de se taire. + Un indiscret n'aurait point été cru; + Et dans ce siècle le mystère + Passait hautement pour vertu. + + On évitait les mouvements extrêmes. + Les vains discours, les éclats imprudents. + Pour amis et pour confidents + Deux jeunes cÅ“urs n'avaient qu'eux-mêmes. + + Pétrarque enfin savait jouir tout bas, + Favorisé sans le faire connaître; + Et d'autant plus heureux de l'être, + Qu'on croyait qu'il ne l'était pas. + +Faites votre profit de cela, continua-t-elle, s'il en est encore temps. +Adieu. Pour des mortels, vous avez eu une assez longue audience d'une +nymphe. Retournez joindre vos camarades, et ne dites au moins que ce que +vous avez vu. À ces mots, nous fûmes enveloppés d'un nuage qui nous +porta en un clin d'Å“il à Vaucluse. + +Nous remontâmes à cheval. Notre voyage dans les plaines du Comtat ne fut +de notre part qu'un cri d'admiration. Les canaux tirés de la Sorgue +nous suivaient partout, et nous répétions continuellement, comme en +chÅ“ur d'opéra: + + «Lieux tranquilles, ondes chéries, + Nymphe aimable, flots argentés, + Ranimez l'émail des prairies: + Fontaines, vos rives fleuries, + Ces arbres sans cesse humectés, + Séjour des oiseaux enchantés. + Nous rappellent les bergeries. + Lieux autrefois si fréquentés, + Et dont les touchantes beautés + Ne sont plus qu'en nos rêveries.» + +Nous aurions voulu nous arrêter à Lille. Le temps ne nous le permit pas. +Nous eûmes cependant le loisir d'en considérer la délicieuse situation. +C'est un terroir que la nature et le travail se disputent l'honneur +d'embellir. La Sorgue, qui, dans tout son cours, ne perd jamais sa +couleur ni sa pureté, enveloppe entièrement la ville de ses eaux. + + C'est, dit-on, dans ces murs célèbres, + Que le malin sut autrefois + Faire glisser dans le harnois + D'un poëte entendant ténèbres, + D'un fol amour le feu grégeois. + +C'est en effet à Lille que Pétrarque vit pour la première fois, à +l'office du vendredi saint, l'héroïne que ses vers ont rendue +immortelle. Nous sommes même persuadés que la beauté du pays a eu autant +de part à ses retours fréquents, que la constance de sa passion. On ne +peut rien imaginer de plus séduisant que cette partie du Comtat: des +champs fertiles, plantés comme des vergers, des eaux transparentes, des +chemins bordés d'arbres. + + Tel fut sans doute, ou peu s'en faut, + Le lieu que la main du Très-Haut + Orna pour notre premier père: + Jardin où notre chaste mère, + Par le diable prise en défaut, + Trahit son époux débonnaire: + Par quoi ce doyen des maris + Vit ses jours doublement maudits, + Et murmura, dit-on, dans l'âme. + D'être chassé du paradis + Sans y pouvoir laisser sa femme. + +Nous fûmes coucher à Cavaillon, et nous y arrivâmes d'assez bonne heure +pour pouvoir parcourir les promenades et les dehors de la ville, qui +sont agréablement ornés. Le lendemain il fallut nous résoudre à quitter +cet admirable pays. Nous en sortîmes en passant la Durance; et ce fut en +mettant le pied dans le bateau, qu'un de nous entonna pour les autres: + + «Adieu, plaines du Comtat, + Beaux lieux que la Sorgue arrosa, + Adieu: mille fois béat + Le mortel qui se repose + Dans votre charmant État! + Loin de l'orgueilleux éclat + Qui souvent aux sots impose: + Loin de la métamorphose + Du fermier et du prélat, + Tout est soumis à sa glose, + Hors le bon vice-légat, + Qu'il doit respecter pour cause.» + +Le soleil couchant nous vit arriver à Aix. Il y eut ce jour-là deux +entrées remarquables dans cette ville: celle d'un cardinal et la nôtre! +Vous jugez bien, après la peinture du départ de M..., qu'il y avait de +la différence entre nos équipages et ceux de l'éminence. M. le cardinal +d'Auvergne venait de faire un pape, et nous de rendre visite aux druides +et aux nymphes. Un quart d'heure de grotte enchantée vaut bien six mois +de conclave. Quoi qu'il en soit, le même instant nous rassembla tous à +Aix. Nous y entrâmes par ce cours si renommé + + Que les balcons et portiques + De vingt hôtels magnifiques + Ornent en divers endroits. + Ces lieux, dit-on, autrefois + Étaient vraiment spécifiques + Pour rendre plus prolifiques + Les moitiés de maints bourgeois. + Mais maintenant, moins Gaulois, + Ils savent mieux les rubriques; + Et les maris pacifiques + Reçoivent l'ami courtois + Dans les foyers domestiques. + Quelques arbres inégaux, + Force bancs, quatre fontaines, + Décorent ce long enclos, + Où gens, qui ne sont point sots, + De nouvelles incertaines + Vont amuser leur repos. + +Voilà une assez mauvaise plaisanterie, que nous vous livrons pour ce +qu'elle vaut. À parler vrai, la capitale de la Provence est également +au-dessus de la critique et de la louange. Nous l'avons vue dans un +temps où les campagnes sont peuplées aux dépens des villes. Mais nous +avons jugé de ce qu'elle doit être, par la maison de M. et de madame de +la T..., qui occupent les premières places dans la province, et qui sont +faits l'un et l'autre pour les remplir au gré des citoyens et des +étrangers. + + Le ciel de plus mit un essaim de belles + Dedans ces murs qu'on ne peut trop vanter. + Si Dieu les fit ou tendres ou cruelles, + Sur ce point-là je ne puis vous citer + Discours, chansons, chroniques ni nouvelles: + Fors que pourtant je dois vous attester, + Sur le récit de maints auteurs fidèles, + Que point ne faut séjourner avec elles, + Si l'on ne veut longtemps les regretter. + +Aussi, madame, prîmes-nous notre parti en gens de précaution. Nous ne +demeurâmes que deux jours et demi à Aix. + +Nous voici enfin à Marseille. C'est une de ces villes dont on ne dit +rien, pour en avoir trop à dire. Elle ne ressemble en rien aux autres +villes du royaume. Sa beauté lui est particulière. Ses dehors mêmes et +ses environs ne sont pas moins singuliers. C'est un nombre infini de +petites maisons, qui n'ont à la vérité, ni cours, ni bois, ni jardins, +mais qui composent en total le coup d'Å“il le plus vivant qu'il y ait +peut-être au monde. Que l'aspect de ce port est frappant! + + Telles jadis en souveraines + Occupaient le trône des mers, + Carthage et Tyr, puissantes reines + Du commerce de l'univers. + Marseille, leur digne rivale, + De toutes paris, à chaque instant, + Reçoit les tributs du couchant + Et de la rive orientale. + Vous y voyez soir et matin + Le Hollandais, le Levantin, + L'Anglais sortant de ces demeures + Où le laboureur, l'artisan + N'ont jamais vu pendant trois heures + Le soleil pur quatre fois l'an; + Le Lapon, qui naît dans la neige, + Le Moscovite, le Suédois, + Et l'habitant de la Norwége + Qui souffle toujours dans ses doigts. + Là tout esprit qui veut s'instruire, + Prend de nouvelles notions. + D'un coup d'Å“il on voit, on admire + Sous ce millier de pavillons, + Royaume, république, empire: + Et l'on dirait qu'on y respire + L'air de toutes les nations. + +M. d'H..., intendant des galères, chez qui nous dînâmes le lendemain de +notre arrivée, nous fit voir, dans le plus grand détail, les parties les +plus curieuses de l'arsenal. La salle d'armes est fort belle. Ce sont +deux grandes galeries qui se coupent en croix. Les murailles en sont +revêtues d'espaliers de fusils et de mousquetons. D'espace en espace +s'élèvent, avec symétrie, des pyramides de sabres, d'épées et de +baïonnettes d'une blancheur éblouissante. Les plafonds sont décorés d'un +bout à l'autre de soleils composés de même, c'est-à -dire de rayons de +fer. On a mis aux extrémités de la salle de grands trophées de tambours, +de drapeaux et d'étendards, qui paraissent gardés par des +représentations de soldats armés de toutes pièces. + + Ces lieux où reposent les dards, + Que la mort fournit à la gloire, + Offrent ensemble à nos regards + L'horrible magasin de Mars, + Et la temple de la Victoire. + +Après le dîner, M. d'H..., dont on ne peut trop louer l'esprit, le goût +et la politesse, nous prêta sa chaloupe pour aller au château d'If, qui +est à une lieue en mer. Les voyageurs veulent tout voir. + + Nous fûmes donc au château d'If + C'est un lieu peu récréatif + Défendu par le fer oisif + De plus d'un soldat maladif, + Qui, de guerrier jadis actif, + Est devenu garde passif. + Sur ce roc taillé dans le vif, + Par bon ordre on retient captif, + Dans l'enceinte d'un mur massif. + Esprit libertin, cÅ“ur rétif, + Au salutaire correctif + D'un parent peu persuasif. + Le pauvre prisonnier pensif, + À la triste lueur du suif, + Jouit, pour seul soporatif, + Du murmure non lénitif + Dont l'élément rébarbatif + Frappe son organe attentif. + Or, pour être mémoratif + De ce domicile afflictif, + Je jurai d'un ton expressif + De vous le peindre en rime en if. + + Ce fait, du roc désolatif + Nous sortîmes d'un pas hâtif, + Et rentrâmes dans notre esquif: + En répétant d'un ton plaintif: + «Dieu nous garde du château d'If.» + +Nous regagnâmes le port à l'entrée de la nuit, fort satisfaits, si ce +n'était du château d'If, au moins de notre promenade sur la mer. C'est +ici que l'abbé nous quitta. Nous devions partir pour Toulon avant le +jour; et lui pour la petite ville de Salon, où il a dû présenter son +offrande et la nôtre au tombeau de Nostradamus. Il y eut de +l'attendrissement dans notre séparation. + + Adieu, disions-nous sans cesse, + Ami sincère et flatteur, + Héros de délicatesse, + Dont le liant enchanteur + Fait badiner la sagesse. + Fait raisonner la jeunesse, + Et parle toujours au cÅ“ur. + +Cependant nous essuyâmes nos larmes. Il alla se coucher; et nous fûmes +passer la nuit à table chez le chevalier de G... + +La route de Marseille à Toulon n'aurait rien de distingué, sans le +fameux village d'Ollioules. Ce fut là , + + Comme cent plumes l'ont écrit. + Que la pénitente aux stigmates + Régala les nonnains béates + Des beaux miracles qu'elle apprit. + Dans ce métier, qui fut son maître? + Point n'importe de le connaître. + Quant à ce pauvre directeur + Qu'on menaçait de la brûlure, + Hélas! il n'eut jamais l'allure + D'un sorcier ni d'un enchanteur. + +Quelques accidents de voyage nous empêchèrent d'arriver de bonne heure à +Toulon. Le lendemain, notre premier soin fut d'aller visiter le parc. + + Neptune a bâti sur ces rives + Le plus beau de tous ses palais, + Et ce dieu l'a construit exprès + Pour son trésor et ses archives. + On y voit encor le trident + Dont il frappa l'onde étonnée. + Alors que l'aquilon bruyant, + Et sa cohorte mutinée + Firent, sans son consentement, + Larmoyer le pieux Enée. + Mais ce qui plus nous étonna, + C'est qu'on y voit les étrivières + Dont il châtia les rivières, + Quand Garonne se révolta: + Fait que l'on ne connaissait guères + Lorsque Chapelle l'attesta. + +Notre Pégase est un peu faible pour vous transporter dans ce magnifique +arsenal. L'air de la mer appesantit ses ailes. + +Le port de Toulon est entièrement fait de main d'homme. La rade est, +dit-on, la plus belle et la plus sûre de l'univers. L'immense étendue +des magasins et l'ordre qui y est observé étonnent et touchent +d'admiration. La corderie seule, qui est un bâtiment sur trois rangs de +voûtes a... toises de long. Vous nous en croirez aisément, si, après +tant de merveilles, nous vous disons que le roi paraît plus grand là +qu'à Versailles. + +Le jour suivant nous fûmes nous rassasier du coup d'Å“il ravissant des +côtes d'Hyères. Il n'est pas de climat plus riant, ni de terroir plus +fécond. Ce ne sont partout que des citronniers et des orangers en pleine +terre. + + Le grand enclos des Hespérides + Présentait moins de pommes d'or + Aux regards des larrons avides + De leur éblouissant trésor. + Vertumne, Pomone, Zéphire + Avec Flore y règnent toujours: + C'est l'asile de leurs amours + Et le troue de leur empire. + +Nous apprîmes à Hyères, car on s'instruit en voyageant, l'effet que +produisent dans l'air les caresses du dieu des zéphyrs et de la déesse +des jardins. Vous savez, madame, qu'en approchant du pays des orangers, +on respire de loin le parfum que répand la fleur de ces arbres. Un +cartésien attribuerait peut-être cette vapeur odoriférante au ressort de +l'air; et un newtonien ne manquerait pas d'en faire honneur à +l'attraction. Ce n'est rien de tout cela. + + Quand par la fraîcheur du matin, + La jeune Flore, réveillée, + Reçoit Zéphire sur son sein + Sous les branches et la feuilles + De l'oranger et du jasmin, + Mille roses s'épanouissent: + Les gazons plus frais reverdissent: + Tout se ranime; et chaque fleur, + Par ces tendres amants foulée, + De sa tige renouvelée + Exhale une plus douce odeur. + Autour d'eux voltige avec grâce + Un essaim de zéphyrs légers. + L'Amour les suit et s'embarrasse + Dans les feuilles des orangers. + Zéphire, d'une âme enflammée. + Couvre son amante pâmée + De ses baisers audacieux. + Leur couche en est plus parfumée, + Et dans cet instant précieux, + Toute la plaine est embaumée + De leurs transports délicieux. + +Le lever de l'aurore et le coucher du soleil sont ordinairement +accompagnés de ces douces exhalaisons. Les jardins d'Hyères ne sont pas +moins utiles qu'agréables. Il y en a un, entre autres, qu'on dit valoir +communément, en fleurs et en fruits, jusqu'à 20,000 livres de rente, +pourvu que les brouillards ne s'en mêlent pas. + +Nous revînmes coucher le même jour à Toulon. Le lendemain nous préparait +un spectacle admirable. Nous allâmes dès le matin dans le pare, pour +voir lancer à la mer un vaisseau de guerre de quatre-vingts pièces de +canon Cette masse terrible n'était plus soutenue que par quelques pièces +de bois qu'on nomme, en terme de marine, _épontilles_. On les ôte +successivement. Elle porte enfin sur son propre poids dans un lit de +madriers enduits de graisse. Un homme alors, fort leste, abat un pieu +qui retient encore le navire; + + Au bruit des cris perçants qui s'élèvent dans l'air, + La machine s'ébranle, et fond comme l'éclair. + Tout s'éloigne, tout fuit; de sa route enflammée + Le matelot tremblant respire la fumée. + Le rivage affaissé semble rentrer sous l'eau. + L'onde obéit au poids du rapide vaisseau. + La mer, en frémissant, lui cède le passage; + Il vole, et sur les flots que sa chute partage, + De ses liens rompus dispersant les débris. + S'empare fièrement des gouffres de Thétis. + Ainsi quand sur les pas d'un héros intrépide, + La Grèce menaçait les bords de la Colchide, + Des arbres de Dodone entraînés sur les mers. + L'assemblage effrayant étonna l'univers. + De ses antres obscurs en vain l'affreux Borée + Accourut en furie au secours de Nérée, + Le vaisseau, fier vainqueur et des vents et des flots, + Accoutuma Neptune au joug des matelots. + +Après cela, madame, quelque part que l'on soit, il faut fermer les yeux +sur tout le reste, et partir; c'est ce que nous fîmes, quoique avec +regret. Nous quittions M. le chevalier de M***, non pas notre compagnon +de voyage, mais son frère aîné, jeune marin de vingt-trois ans, qui +joint à beaucoup de savoir et d'expérience dans son métier, le caractère +le plus sûr et l'esprit le plus aimable. Il avait été pendant trois +jours notre patron. Je me disposais à vous ébaucher son portrait. Peux +importuns qui se croient en droit de faire les honneurs de sa modestie, +parce qu'ils sont ses frères, m'arrachent la plume des mains. + +Heureusement dont vous, madame, nous n'avons plus rien à conter. Nous +partons de M*** mardi prochain. J'aurai l'honneur de vous assurer +moi-même, dans peu de jours, de mon très-humble respect, et de vous +présenter + + Un mortel qui de vos suffrages + Depuis longtemps connaît le prix: + Le compagnon de mes voyages, + Et l'Apollon de mes écrits. + +Je suis, etc. + + Vous avez cru la besogne finie. + Voici pourtant une apostille en bref, + Ou bien en long, dont j'ai l'âme marrie: + Si, par hasard, quelque méchant génie + Vous dérobait ce fruit de notre chef, + Pour lui causer en publie avanie. + Ce qui pourrait nous porter grand avanie: + Avertissons tout lecteur débonnaire + Que ce n'est pas voyage de long cours; + Et qu'en dépit du censeur très-sévère, + Qui ne comptait ni quarts d'heure, ni jours, + Très-fort le temps importe à notre affaire. + + + + +VOYAGE + +DE PARIS À SAINT-CLOUD + +PAR MER + +ET RETOUR + +DE SAINT-CLOUD À PARIS + +PAR TERRE + + +La passion de voyager est sans contredit la plus digne de l'homme; elle +lui forme l'esprit en lui donnant la pratique de mille choses que la +théorie ne saurait démontrer. Je puis en parler aujourd'hui avec +connaissance. Il n'y a rien de si sot et de si neuf qu'un Parisien qui +n'a jamais sorti des barrières: s'il voit des terres, des prés, des bois +et des montagnes qui terminent son horizon, il pense que tout cela est +inhabitable: il mange du pain et boit du vin à Paris, sans savoir +comment croissent l'un et l'autre. + +J'étais dans ce cas avant mon voyage: je m'imaginais que tout venait aux +arbres; j'avais vu ceux du Luxembourg rapporter des marrons d'Inde, et +je croyais qu'il y en avait d'autres dans des jardins faits exprès, qui +rapportaient du blé, du raisin, des fruits et des légumes de toutes +espèces: je pensais que les bouchers tenaient des manufactures de +viande, et que celui qui faisait la meilleure était le plus fameux; que +les rôtisseur fabriquaient la volaille et le gibier, comme les +limonadiers fabriquent le chocolat; que la Seine fournissait la morue, +le hareng saur, le maquereau et tout ce bon poisson qu'on vend à Paris; +que les teinturiers ordinaires faisaient le vin à huit et à dix sous +pour les cabaretiers, mais que le bon se faisait aux Gobelins comme y +ayant la meilleure teinture; que la toile et les étoffes venaient dans +certains endroits comme les toiles d'araignées derrière ma porte, et +enfin que les fermiers généraux faisaient l'or et l'argent, et le roi la +monnaie, parce que j'ai toujours vu un suisse de sa livrée à la porte de +l'hôtel des Monnaies à Paris. + +Mais puisque je parle du roi, je ne saurais me dispenser de dire ce que +j'en ai toujours pensé si jeune que j'ai été. Sur le portrait que l'on +m'en avait fait, je me le figurais aussi puissant sur ses sujets que +l'est sur ses écoliers un régent de sixième qui peut leur donner le +fouet ou des dragées suivant qu'ils l'ont mérité. La première fois que +je le vis, ce fut un jour de congé au petit Cours, où il passait en +allant à Compiègne; je n'avais pas plus de dix ans pour lors; cependant +à sa vue je me sentis intérieurement ému de certain sentiment de respect +que lui seul peut inspirer, et que personne ne saurait définir: je +trouvais tant de plaisir à le considérer, qu'après l'avoir vu bien à mon +aise dans un endroit, je courais vite à un autre pour le revoir encore; +de sorte que j'eus la satisfaction de le voir sept fois ce jour-là , et +je crois que je le verrais tous les jours avec le même empressement. Je +me souviens bien que je fus moins ébloui de la magnificence de sa +nombreuse suite, que frappé des rayons majestueux qui partaient de son +auguste front. Jusque-là , je m'étais imaginé qu'il n'y avait rien de si +beau dans le monde qu'un recteur de l'Université, précédé +processionnellement des quatre Facultés. Ensuite sur le bruit de ses +exploits militaires, je le comparais aux César et aux Alexandre dont +parlent nos auteurs latins; au récit de son goût et de sa protection +pour les arts, je lui trouvais toutes les qualités d'Auguste, et enfin +j'ai toujours depuis conservé pour Sa Majesté une vénération si +parfaite, que je sens bien que rien ne pourra jamais l'altérer. + +Mais je suis bien revenu aujourd'hui de toutes mes erreurs, et de mon +ignorance sur la nature; il ne me fallait rien moins pour cela que le +voyage de long cours, d'où, par la grâce de Dieu, je suis de retour, et +dont je donne ici la relation au public: rien de plus capable d'exciter +les jeunes gens à voyager que la lecture de différents voyageurs: c'est +aussi le seul que je me suis proposé. + +Il y avait deux ans que l'on me tourmentait pour me faire sortir de +Paris, lorsqu'enfin un de mes intimes amis de collège, dont le père a +une fort jolie maison de campagne à Saint-Cloud, me pressa si vivement +de l'y aller voir, que je ne pus m'en défendre. La prière de la +charmante Henriette, sa sÅ“ur, que je commençais à aimer, que j'ai aimée +depuis, que j'aime et que j'aimerai toute ma vie, acheva de m'y +déterminer. J'avais besoin d'un aussi puissant motif pour vaincre ma +répugnance à jamais m'exposer en route. Elle me dit qu'elle y devait +aller passer les fêtes de la Saint-Jean et de la Saint-Pierre, et me fit +promettre, par l'amour que j'avais pour elle, de venir l'y joindre: le +ton gracieux et tendre avec lequel elle me dit cela, fut encore un +véhicule qui me porta à lui jurer par ses beaux yeux, que je ferais +tout pour elle. Que pouvais-je jurer de plus sacré pour moi? Je lui +donnai cent baisers parlants, pour gages de mon serment; et je lui en +aurais donné mille s'il n'avait pas fait si chaud: mais je la quittai +tout en sueur, tant je m'étais fait de violence en lui sacrifiant mon +dégoût pour le voyage. + +_Omnia vincit amor, et nos cedamus amori_... Rien ne peut résister à +l'amour, et cédons-lui donc, disais-je en moi-même. C'est Virgile qui +l'a dit mot pour mot, et Virgile n'était pas un sot, il faut donc le +croire. Apparemment qu'on aimait déjà de son temps, et pourquoi +n'aimerais-je pas aussi aujourd'hui? Mais quand au collège on me donnait +ses _Eglogues_ à expliquer, devais-je jamais prévoir que je me serais +fait un jour l'application de ce beau passage: _Omnia vincit amor, et +nos cedamus amori?_ + +Il est des destinées auxquelles on ne peut se soustraire, quelque +violence que l'on fasse pour s'en empêcher; mais enfin si l'amour est un +crime aussi grand que mon régent me l'a toujours voulu persuader, +devrait-il être accompagné de tant de plaisir, et peut-il jamais y avoir +de mal à faire une chose qui nous plaît tant? Pourquoi aussi tout le +monde y en prend-il? Car tous nos livres grecs et latins sont remplis +des noms d'illustres coupables qui y ont succombé comme moi: si c'est +véritablement un crime, il flatte plus que toutes les vertus de ma +connaissance. Mais aussi est-ce bien là ce qu'on appelle amour que ce +que je sens actuellement? Depuis que j'ai embrassé ma chère Henriette, +je ne me possède plus; mon esprit semble être sorti de sa sphère +ordinaire; le cÅ“ur me bat continuellement, je souhaiterais l'embrasser +toujours; elle ne me sort point de devant les yeux; tantôt je lui +parle, et elle me répond; tantôt je parle seul. Je ne songe plus ni a +mon battoir, ni à mon ballon, je ne pense uniquement qu'à elle. Est-ce +rêver, est-ce aimer tout de bon? Si c'est un songe, puisse-t-il durer +toujours, tant il m'est agréable. Si c'est aimer, comment pouvait-on +avoir la cruauté de me faire un portrait si hideux d'une chose qui me +paraît avoir tant de charmes?... Mais mon parti est pris. Oui, Virgile, +vous ayez raison, _et nos cedamus amori._ C'est bien dit, aimons donc, +et essayons si, en perfectionnant un si joli crime, je ne pourrais pas +en faire une vertu: le poison le plus subtil, quand il est bien préparé, +devient la médecine la plus salutaire. Oui, chère Henriette, je vous +aime, et je crois que je vous aimerai toujours. La preuve que j'y suis +bien déterminé, c'est que vous m'avez fait promettre de quitter Paris +pour aller à Saint-Cloud par mer, moi qui hais tant cet élément. +Non-seulement je vous ai promis, mais je vous tiendrai parole, _alea +jacta est,_ la balle est jetée, je braverai les fatigues du voyage, +j'affronterai les périls de la mer, je m'exposerai aux inconvénients du +changement d'air, il n'est rien en un mot que je ne vous sacrifie... + +_Omnia vincit amor_. Je m'embarquerai le jour que vous m'avez fixé, +j'irai vous joindre... Mais non, je n'irai pas; j'y volerai sur les +ailes des vents, et l'Amour m'y guidera. Je ne m'en tiendrai même pas +là , car si l'on peut aller encore plus loin que Saint-Cloud et que +l'envie de voyager vous continue, je vous suivrai partout si vous +voulez, nous verrons ensemble le bout du monde! Pour vous et avec vous +où n'irais-je pas? que ne ferais-je pas? + +Actuellement que je me suis fait émanciper, me voilà mon maître; ma mère +et mon tuteur m'ont rendu leur compte et je n'en dois à personne... + +Telles étaient mes réflexions lorsque pensant très-sérieusement que je +n'avais plus que huit jours pour me disposer à partir, je commençai par +faire blanchir tout mon linge que j'étageai dans une malle, avec quatre +paires d'habits complets de différentes saisons, deux perruques neuves, +un chapeau, des bas et des souliers aussi tout neufs: et comme j'avais +entendu dire qu'en voyage, il ne fallait s'embarrasser de bagage sur soi +que le moins que l'on pouvait, je mis dans un grand sac de nuit tout mon +nécessaire: savoir ma robe de chambre de calmande rayée, deux chemises a +languettes, deux bonnets d'été, un bonnet de velours aurore brodé en +argent, des pantoufles, un sac à poudre, ma flûte a bec, ma carte de +géographie, mon compas, mon crayon, mon écritoire, un sixain de piquet, +trois jeux de comète, un jeu d'oie et mes Heures: je ne réservai pour +porter sur moi que ma montre à réveil, mon flacon à cuvette plein d'eau +sans pareille, mes gants, des bottes, un fouet, ma redingote, des +pistolets de poche, mon manchon de renard, mon parapluie de taffetas +vert, ma grande canne vernissée et mon couteau de chasse à manche +d'agate. + +Tout mon équipage fut prêt en quatre jours; il ne s'agissait plus que +démettre ordre à mes petites affaires, tant spirituelles que +temporelles. Après avoir fait une bonne et ample confession générale, je +fis un testament olographe, que j'écrivis moi-même à tête reposée, en +belle écriture, moitié ronde et moitié bâtarde; je fus faire mes adieux +à tous mes voisins, parents et amis, et je payai tout ce que je devais +dans le quartier, à ma blanchisseuse, a mon perruquier, à ma fruitière +et aux autres. J'avais toujours ouï dire que l'air de la mer était +malfaisant à ceux qui n'y étaient joint habitués de jeunesse; et pour +m'y habituer petit à petit, j'allais tous les jours me promener sur les +bateaux des blanchisseuses pendant une heure ou deux; je passais l'eau +aussi de temps en temps, du port Saint-Nicolas aux Quatre-Nations, et +j'ai continué cette manÅ“uvre jusqu'à mon départ; de sorte +qu'insensiblement je m'y suis fait. + +Quand je fus à la veille de partir, quoique l'on m'eût assuré que je +trouverais des vivres dans le navire sur lequel je devais m'embarquer +pour aller à Saint-Cloud, et qu'on m'eût dit que le sieur Langevin, qui +en est le, munitionnaire général et entrepreneur des vivres de cette +partie de la marine, ne manquait de rien, et était pourvu de tout ce qui +pouvait contribuer à la commodité des voyageurs, je fis toujours, par +précaution, acheter un grand panier d'osier fermant à clef dans lequel +je fis mettre un biscuit de trois sous du Palais-Royal (car j'ai retenu +de quelqu'un qu'il ne fallait jamais s'embarquer sans biscuit), un petit +pain mollet du pont Saint-Michel, une demi-bouteille de bon vin à dix, +deux grosses bouteilles d'eau d'Arcueil à la glace, une livre de cerises +et un morceau de fromage de Brie. Bien m'en a pris, en vérité, de faire +ces petites provisions; car ce même Langevin que l'on m'avait plus vanté +qu'Aubry, n'avait rien de tout cela; il n'avait que du brandevin, que je +n'aime point, des petits pains à la Sigovie qui sont indigestes, et de +mauvais sirop d'orgeat et de limon, qui n'étaient point de chez Baudson, +qui est le seul à Paris qui réussisse dans ces sortes de sirops; en +récompense aussi on vantait beaucoup son ratafiat et sa bière, mais je +n'aima ni l'un ni l'autre. + +Enfin, le grand jour de mon départ arrivé (c'était par un dimanche, +veille de la Saint-Jean, car je m'en souviendrai tant que je vivrai), +mon régent, de qui j'avais été prendre congé, voulut me venir conduire, +avec ma mère et mes deux tantes, qui, pour être levées plus matin, +avaient passé la nuit dans ma chambre. Nous prîmes deux carrosses, un +pour nous et l'autre pour mon équipage; tous mes voisins étaient aux +portes et aux fenêtres pour me dire adieu et me souhaiter un bon voyage. +Je laissai à une de mes voisines mon beau chat chartreux et à une autre +mon petit serin gris; et nous fûmes au Saint-Esprit entendre la sainte +messe; je m'en acquittai avec le plus de dévotion que me le permettait +mon état. Il y avait tant de monde ce jour-là , qu'au sortir de l'église, +j'eus toutes les peines imaginables à , prendre autant d'eau bénite que +j'aurais bien voulu, pour en faire la galanterie à ma compagnie; mais il +me fut impossible de lui donner en cela des preuves de ma générosité; +car, dans le moment que je faisais la petite cérémonie usitée parmi les +jeunes gens bien nés, et que j'allongeais le bras, je me trouvai séparé +par la foule des entrants et des sortants; de façon que ceux qui +entraient, me reportèrent jusqu'à trois reprises de suite au milieu de +l'église, sans qu'il me fût possible de m'en dépêtrer, qu'après y avoir +laisse un morceau de ma perruque, deux agrafes de mon chapeau, trois +boutons de mes bretelles et mon beau mouchoir des Indes tout entier. +Heureusement que mon couteau de chasse était bien attaché et ferré tout +à neuf, car je l'aurais perdu aussi; encore n'eus-je pas la consolation +d'avoir fait usage pour moi-même de l'eau bénite que j'avais prise. +Enfin je rejoignis ma mère tout hors d'haleine et boitant tout bas, +parce qu'en me ballottant ainsi, on m'avait marché sur dix-sept de mes +cors, car j'en ai depuis l'âge de raison trois à chaque doigt de pied, +et cela vraisemblablement vient de famille; car tout Paris sait que feu +mon pauvre père, dont l'âme est aujourd'hui devant Dieu, en avait une si +grande quantité, qu'à chaque variation de temps il en était si +cruellement tourmenté, que jamais baromètre n'a été plus infaillible que +lui il annoncer les changements de temps. + +Je n'osai cependant me plaindre de ma perte, dans la crainte d'être bien +grondé, car je connaissais ma pauvre bonne femme de chère mère, pour ne +pas aimer du tout à perdre et pour être fort mauvaise joueuse à ce +jeu-là . Nous remontâmes en carrosse et traversâmes la Grève avec assez +de difficulté, à cause de l'embarras qu'y causaient les préparatifs du +feu d'artifice que l'on devait tirer le soir même. Ma mère était bien +fâchée que je partisse sans le voir: une de ses commères, bonne amie et +voisine, en l'assurant qu'il y aurait de bien belles fusées volantes +toutes neuves, et dont elle connaissait l'auteur, lui avait en même +temps proposé une place pour elle et pour moi sur l'amphithéâtre des +huissiers de la ville, parce que le maître clerc d'un de ces messieurs +faisait depuis peu l'amour à sa fille Babichon. Mais il était inutile +d'y penser; j'avais promis à ma chère Henriette, et tous les feux +d'artifice du monde ne m'auraient pas fait manquer la parole que je lui +avais donnée de partir ce jour-là . Je dis adieu à la Grève et au grand +Châtelet par où nous passâmes, à la Vallée, au Pont-Neuf, à la +Samaritaine, au Cheval de bronze, au Gros-Thomas, aux Quatre-Nations, au +vieux Louvre, au port Saint-Nicolas, et enfin à tous les endroits +remarquables de ma route. Nous arrivâmes insensiblement au Pont-Royal, +où nous vîmes beaucoup de monde assemblé, ce qui nous fit penser qu'on +ne tarderait point à partir. + +Le cÅ“ur me battait extraordinairement à la vue du navire: celui qui +était en charge pour lors se nommait le _Vieux-Saint-François_, commandé +par le capitaine Duval, homme fort expérimenté dans la marine de terre +et de mer, et qui, suivant que lui-même m'en a assuré, n'a pas encore +été noyé une seule fois depuis vingt ans qu'il navigue. Je fis embarquer +tout mon bagage sous la levée; on n'attendait plus que le vent de huit +heures et demie pour tirer la planche et pousser hors. Déjà le pilote +avait levé le drapeau avec lequel il donnait le signal du haut de la +jetée, et les matelots répandus dans les auberges voisines, y battaient +le boute-selle, et y hâtaient à grands cris les voyageurs. Il est vrai +que leurs jurements déplurent beaucoup à ma mère et à mes deux tantes, +qui firent un peu la grimace, et moi aussi, mais mon régent, qui avait +déjà vogué deux fois de Paris à Charenton, nous rassura beaucoup, en +nous disant que c'était là la façon ordinaire dont les gens de mer +s'expliquaient, et qu'il ne fallait point s'en formaliser. + +Il est bien vrai de dire que dans les différents embarras d'un départ, +on oublie toujours quelque chose: ma mère, qui avait été autrefois dans +le commerce, se ressouvint que, pour rendre le capitaine responsable de +sa cargaison, on faisait ordinairement une lettre de voiture pour chaque +ballot qui s'embarquait dans son bord, elle en voulait faire une pour +moi et ma pacotille; mes tantes, d'un autre côté, voulaient me faire +passer par la chambre des assurances; mais il était trop tard pour +prendre toutes ces précautions; le pilote Montbazon jurait après ma +lenteur, on n'attendait que moi pour lever la fermûre et démarrer; il +fallut nous séparer malgré nous. La mère du capitaine Duval, qui l'était +venue conduire jusqu'au port, m'arracha des bras de mon régent, de ma +mère et de mes deux tantes, pour me pousser à bord: elles n'eurent que +le temps de me couler dans mes poches chacune une pièce de six sous, et +de me promettre une messe à Saint-Mandé et aux Vertus, sous la condition +expresse que je leur donnerais de mes nouvelles sitôt que je serais +arrivé; je leur promis de le faire et de leur rapporter à chacune un +singe vert et un perroquet gros bleu, et je m'embarquai. + +Non, rien ne me dégoûterait tant des voyages que les adieux qu'ils +occasionnent, et surtout quand il les faut faire à des gens qui nous +touchent de si près, qu'un régent de rhétorique, une mère et deux +tantes. Je tremble encore quand je me représente que nous restâmes muets +tous les cinq pendant quelque temps; que tous les quatre avaient leurs +yeux humides fixés sur les miens qui fondaient en eau; que je les +regardais tous, les uns après les autres; que le cÅ“ur de ma pauvre bonne +femme de chère mère creva le premier; que celui des autres et le mien +crevèrent aussi; que nous pleurions à chaudes larmes tous les cinq, sans +avoir la force de nous rien dire; que nous en vînmes tous à la fois aux +plus tendres embrassements, ce qui faisait le plus triste groupe du +monde; que nos larmes avaient de la peine à se mêler, tant elles étaient +rapides; et qu'enfin le spectacle était si touchant, que les deux +cochers qui nous avaient emmenés et qui, pour l'ordinaire, ne sont pas +trop tendres, ne purent s'empêcher de pleurer aussi. Je ne sais pas +même si les chevaux ne se mirent pas aussi de la partie; car je m'étais +aperçu du bon cÅ“ur de ces animaux, en ce qu'ils semblaient ne me +conduire là qu'à regret, tant ils avaient été lentement sur toute la +route. + +Tandis que j'étais occupé à reconnaître mon équipage, le navire fut mis +à flot; je le sentis à merveille par un ébranlement qui m'effraya, parce +qu'il me surprit. Je montai sur le tillac pour voir la manÅ“uvre; déjà le +Pont-Royal se retirait pour nous faire place, et tous les autres navires +chargés de bois, qui semblaient n'être là que pour s'opposer à notre +passage, se rangeaient aussi à la voix du pilote, qui jurait comme un +diable après eux. + +À peine étions-nous à la demi-rade, que plusieurs passagers ayant fait +signal du bord du rivage qu'ils voulaient s'embarquer avec nous, le +capitaine a fait jeter la chaloupe en mer pour les aller recueillir; +apparemment qu'ils avaient retenu leurs places; nous avons été tout +bellement jusqu'à , ce qu'ils nous aient joints; après quoi nous nous +sommes trouvés en pleine mer, vis-à -vis du nouveau Carrousel, et nous +avons été bon train ensuite. + +Un petit vent de sud nous poussait, et apparemment qu'il nous était +contraire, car on ne hissa aucune voile, pas même la misaine; mais on +fit seulement force de rames jusqu'à ce que nous pussions saisir les +vents alizés. L'odeur du goudron commença tout d'un coup à me porter à +la tête; je voulus me retirer plus loin pour l'éviter: mais je fus bien +étonné, quand, voulant me lever, il me fut impossible de le faire. Je +m'étais malheureusement assis sur un tas de cordages, sans prendre +garde qu'ils étaient nouvellement goudronnés; la chaleur que je leur +avais communiquée, les avait incorporés si intimement à ma culotte, +qu'il fallut en couper des lambeaux pour me débarrasser. Cette aventure +ne déplut qu'à moi seul; car de tous les spectateurs, il n'y avait que +moi qui ne riais point. Cependant nous rangions le Nord en dérivant +jusqu'à la hauteur d'un port qu'on me dit être celui de la Conférence. +Il y avait à l'ancre plusieurs navires qui y chargeaient différentes +marchandises de Paris, destinées pour les pays étrangers; de là +j'estimai que ce que je voyais à l'improviste était ce que nos +géographes appellent la Grenouillère, parce que j'entendis effectivement +le coassement des grenouilles. + +Nous dépassâmes le Pont-Tournant et le Petit-Cours, d'un côté de la +terre, et de l'autre les Invalides et le Gros-Caillou: nous fîmes +ensuite la découverte d'une grande île déserte sur laquelle je ne +remarquai que des cabanes de sauvages et quelques vaches marines, +entremêlées de bÅ“ufs d'Irlande; je demandai si ce n'était point là ce +qu'on appelait dans la Mappemonde l'île de la Martinique d'où nous +venaient le bon sucre et le mauvais café. On me dit que non, et que +cette île qui portait autrefois un nom très-indécent[1], portait +aujourd'hui celui de l'île des Cygnes. Je parcourus ma carte, et comme +je ne l'y trouvai point j'en ai fait la note suivante: j'ai observé que +les pâturages en doivent être excellents, à cause de la proximité de la +mer, qui y fournit de l'eau de la première main; qu'on y pourrait +recueillir de fort bon beurre de Bray; que si cette île était labourée, +elle produirait de fort joli gazon et bien frais; que c'était de là , +sans doute, que l'on tirait ces beaux manchons de cygne qui étaient +autrefois tant à la mode, et que quoiqu'il n'y eût pas un arbre, il y +avait cependant bien des falourdes et bien des planches entassées les +unes sur les autres à l'air. J'ai tiré de là une conséquence, que la +récolte du bois et des planches était déjà faite dans ce pays-là , parce +que le mois d'août y est plus natif que le mois de septembre à Paris; +qu'il n'y a point assez de bâtiments ni de caves pour les serrer; et +qu'enfin c'est sans doute de là que l'on tire ce beau bois des îles que +nos ébénistes emploient, et dont nos tourneurs font de si belles +quilles. + +[Note 1: On l'appeloit l'île Macquerelle.] + +À deux pas de là , sur un banc de sable vers le Midi, nous avions vu les +débris d'un navire marchand, que l'on nous a dit avoir fait naufrage +l'hiver dernier, chargé de chanvre; un bon bourgeois de Domfront[2] +n'aurait point été touché de cette aventure parce que c'est une herbe de +malheur pour lui; mais je ne saurais dissimuler combien ce spectacle m'a +fait peine; autant m'en pendait devant le nez; je pouvais périr et +échouer de même. + +[Note 2: Ville de la basse Normandie.] + +À propos de chanvre et de Domfront, je me souviens de la naïveté d'un +marguillier de Domfront qui, se promenant un jour avec un Parisien dans +un champ semé de chanvre, celui-ci lui demanda si c'était de la salade; +à quoi le marguillier répondit: + +--Ho dame verre! vos avés tout droit bouté le nés dessus; de la salade! +vos vos y connossé; queu chienne de salade! morgué, elle a étranglé +défunt mon pauvre père. + +Nous faisions toujours route, et nous cinglions en louvoyant le long du +rivage, qui était couvert de pierres de Saint-Leu, que je prenais de +loin pour du marbre d'Italie, lorsque, pour suppléer au défaut de marée +et au vent contraire, notre pilote prudent et sage, parce qu'il était +encore à jeun, a jeté un câble à terre, qui sur-le-champ m'a paru avoir +été attaché à un charretier et à deux chevaux. J'ai remarqué que +quoiqu'ils aient toujours été le grand trot, et quelquefois même le +galop tous les trois, nous les avons cependant toujours suivis sans +doubler notre pas. C'est une belle chose que l'invention de la mer! + +J'étais pour lors dans une assiette assez tranquille, puisque je +m'occupais à consommer une partie de ma victuaille, lorsqu'apercevant +une longue frégate beaucoup plus forte que notre vaisseau, et qui +lançait de bout à nous, j'ai cru être perdu: la peur donne des ailes, +dit-on, mais sûrement elle ne donne point d'appétit, car il m'a manqué +tout d'un coup; j'ai vu notre capitaine sortir brusquement de sa +chambre, et quitter une partie de _pied de bÅ“uf_, à laquelle il jouait +avec des dames, pour monter sur _le pont_, et crier à plusieurs +reprises: «_Coit! coit! coit!_» J'ai vu ensuite les matelots de la +frégate lever le chapeau en l'air, et crier à des hommes et à des +chevaux qui étaient à terre: «Ho! ho! ho!» J'ai pris tout cela pour le +signal de _l'abordage_: et attendu qu'il y a relâche au théâtre de la +guerre entre nos voisins et nous, j'ai cru d'abord que c'était une +galère d'Alger qui nous allait prendre et conduire à Marseille avec ces +pauvres captifs qu'on y conduit tous les ans de la Tournelle, et que les +R. P. Mathurins vont racheter en Barbarie de temps en temps. J'étais +dans un saisissement mortel; car j'ai lu la liste des tourments que l'on +fait souffrir aux pauvres chrétiens qui ne veulent pas se faire recevoir +dans la religion de ces pays-là , voilà ce que c'est que d'avoir un peu +de lecture. Mais j'avais déjà pris mon parti en galant homme sur cela, +quand j'ai vu la frégate se _remorquer_ et passer son chemin; elle était +même déjà bien loin de nous, que je craignais encore qu'il ne lui prît +quelque répit, et qu'elle ne _revirât de bord_. Cette frégate se +nommait, à ce qu'on m'a dit après, _la Parfaite_, de dix hommes et huit +chevaux d'équipage, du port de je ne me souviens plus combien de +tonneaux de cidre, chargée de marchandises d'épiceries, et commandée par +le capitaine Louis-Georges Freret, faisant route de Rouen à Paris. Cela +ma donna occasion de demander si _la Compagnie des Indes_ passait aussi +par-là quand elle allait chercher ces belles toiles de Hollande au +Japon? Si nous étions encore bien éloignés du cap Breton? Si nous ne +courions point risque de rencontrer des écumeurs de mer? Et si C'était +par ici que j'avais passé en revenant de Pantin où j'ai été en nourrice? +Je m'aperçus qu'à chaque question on me riait au nez: mais je crus que +c'était par ressouvenir de l'aventure de ma culotte goudronnée: +cependant, sans me dire pourquoi on riait tant, on me tourna le dos, et +je restai seul assis au pied du grand mât où j'achevai de déjeuner. + +Sur la pente douce et agréable d'une colline qui borde le rivage du côté +du nord, s'élèvent des maisons sans nombre, plus jolies les unes que les +autres, qui forment la perspective d'une grosse ville, que nous longions +de fort près, lorsque j'aperçus à l'une de ses extrémité! deux gros +pavillons octogones à la romaine, ornés de girouettes, percées d'un +écusson respectable, et aboutissant à une terrasse qui règne le long +d'un parterre charmant: je faisais observer à un abbé qui était venu se +mettre à côté de moi qu'apparemment dans le temps des croisades de la +terre sainte, cette ville avait manqué d'être prise d'escalade du côté +de la mer par les Turcs, puisque les échelles y étaient encore restées +attachées aux murs ou que c'était peut-être ce que nos plus grands +voyageurs ont nommé _les Echelles du Levant_: mais il me dit que ce +village s'appelait Chaillot; que ces pavillons avaient été bâtis par S. +A. R. et que ces échelles servaient aux blanchisseuses du pays pour +aller laver leur linge. Je vis effectivement la preuve de ce que dit +l'abbé; car, dans le moment même, des femmes descendirent et d'autres +remontèrent par ces échelles avec du linge, tandis que celles qui +étaient restées sur la grève à essanger, battre et laver leur lessive, +nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne permet point de +répéter ici. Celle qui me piqua le plus, quoique la moindre de toutes, +ce fut de m'entendre défigurer et montrer au doigt par une de ces +_harpies_, que je ne connaissais point, qui ne m'avait jamais vu, et qui +m'a cependant appelé fils de p..... Je rougis pour ma pauvre chère mère +qu'on mettait ainsi en jeu mal à propos, et j'aurais été bien fâché +qu'elle eût entendu cela; car je puis bien certifier que si elle a eu la +faiblesse de l'être, au moins personne n'a jamais osé le lui reprocher +en public, feu mon père étant trop scrupuleux sur l'article du point +d'honneur, pour l'avoir souffert impunément: mais moi qui ne voulais pas +d'affaires en pays étranger, j'ai mieux aimé feindre de n'avoir point +entendu, que de faire face à l'orage de sottises qui m'aurait +infailliblement accablé. Il est vrai que tous les autres passagers ont +bien, pris mon parti, et qu'ils m'ont assez vengé de cette impertinente +qui m'avait ainsi insolenté; car ils ont répondu par des répliques si +cossues, que la plus vieille de ces _mégères_, enragée de se voir +démontée, a troussé sa cotte mouillée, et nous a fait voir le plus +épouvantable _postérieur_ qu'on puisse jamais voir. «Ah! ciel, disais-je +en moi-même, cette Agnès de Chaillot, dont la douceur et l'innocence +m'ont tant édifié à Paris, serait-elle de ce pays-ci?» Tout ce qui +m'étonnait, c'est que J'avais fait tant de chemin, et qu'on parlait +encore français: je compris de là que la langue française était une +langue qui s'étendait bien loin. + +Au bout des murs de Chaillot, et sur le même profil, en règne un autre +fort long et fort haut, qui renferme un grand clos, de beaux jardins, et +un gros corps de logis percé de mille croisées antiques, et adosse à une +église fort haute, dont la pointe du clocher semble se perdre dans les +airs. J'ai d'abord imaginé que ce pouvait être cette superbe Chartreuse +de Grenoble, dont j'ai tant entendu parler à ma pauvre tante Thérèse, +qui a manqué d'y aller en revenant un jour de Saint-Denis: mais une dame +à laquelle je me suis adressé pour savoir ce que c'était, me dit que +c'était le couvent des Bons-Hommes de Passy; que c'était le seul qu'il y +eût au monde, que quoique la maison me parût très-considérable, elle +était cependant très-mal peuplée, par la difficulté de la recruter et +trouver des sujets qui conviennent à son institution: que l'on n'a pu +trouver de terrain assez étendu pour y établir un pareil couvent pour +les Bonnes-Femmes; et enfin, elle me dit là -dessus tout ce que l'esprit +de parti lui suggéra. Nous nous trouvâmes insensiblement vis-à -vis de +deux jardins charmants, fort voisins l'un de l'autre, et dont la +propreté et l'ornement attirèrent toute notre attention. Je lui +demandai si tout cela dépendait encore de la France? Elle se mit à rire +de ma simplicité: mais moi qui ne voyageais que pour apprendre, je +n'avais point regret de faire les menus frais de son divertissement, +pourvu qu'elle fît ceux de mon instruction. Elle me dit que ces deux +jardins étaient destinés à prendre les eaux minérales de Passy; que bien +des familles étaient redevables à ces deux endroits de leur origine et +de leur postérité: que l'on y venait de fort loin pour recouvrer la +santé; qu'il y avait pendant toute la saison une compagnie choisie; +qu'il y avait eu à la vérité autrefois quelques abus dans le grand +nombre des personnes qui venaient prendre les eaux; mais que depuis que +les temps sont devenus si durs, on n'y voyait plus guère que de +véritables malades qui ne pensaient point à la galanterie; qu'elle-même +n'y était venue depuis plus de dis ans; que le Passy d'aujourd'hui +n'était plus le Passy de son temps pour les plaisirs; et qu'enfin sa +fille y était depuis un mois sans... Là nous fûmes interrompus par un +matelot, qui nous vint demander si nous descendions au port de Passy: la +dame se prépara pour y descendre; le pilote appela par trois fois de +toute sa force Jacob qui en est le passager: et Jacob, le maussade +Jacob, aborda avec sa barque, dans laquelle entrèrent ceux qui voulurent +descendre. + +Inquiet de ce que j'allais devenir, j'allais de la proue où j'étais, à +la poupe: je montai sur le tillac pour voir si je ne découvrirais point +Paris avec ma lunette d'approche. Je m'orientai pour le trouver, et +enfin je le vis sans le reconnaître; un tas de pierres, de cheminées, et +de clochers ne me représentait plus Paris tel que je l'avais laissé, je +n'y distinguais plus une rue, pas même celle de Geoffroy-l'Asnier où +je demeurais: il me semblait qu'il était abîmé depuis que j'en étais +sorti; je me figurais que cela ne serait point arrivé si je fusse resté. +J'avais beau regarder de tous côtés, je ne voyais autour du vaisseau +qu'une mer orageuse qui cherchait à nous engloutir; et dans le lointain, +des terres australes et inconnues, des prés, des bois et des montagnes +arides, sur lesquelles il ne devait croître que du vent, parce que j'y +voyais beaucoup de moulins. Il n'y avait que la vue du soleil qui me +rassurait un peu: je le reconnaissais encore pour être le même que je +voyais au Palais-Royal, toutes les fois que j'y allais au méridien +régler ma montre. + +«Ô toi, qui m'as toujours éclairé, lui dis-je, brillant soleil, plus +beau mille fois que ne peuvent être tous les autres soleils du reste de +la terre! Soleil qui m'as vu naître! Soleil dont je chéris la présence, +ne m'abandonne point! Je suis fait à ta chaleur bienfaisante, que +sais-je si celle d'un soleil étranger ne m'incommodera point? Tiens, +vois ma montre, accoutumée à être réglée sur toi seul, elle se dérangera +sans toi.» + +Puis, me retournant du côté de Paris, je lui disais: + +«Ô toi de qui je tiens le jour: Paris! superbe Paris! mon petit Pans! +pourquoi t'éloignes-tu ainsi de moi? Hélas! que ne viens-tu plutôt avec +moi? Que ne me suis-tu? que ne t'es-tu embarqué avec moi? Je vois bien +que tu es fâché contre moi, parce que je t'ai quitté si brusquement: +mais ce n'est que pour un temps: je reviendrai, s'il plaît a Dieu, +bientôt: je finirai mes jours dans ton sein: je te laisse pour gage de +ma promesse, ceux de ma tendresse; ma mère et mes deux tantes, mon serin +gris et mon chat chartreux: tu sais combien tout cela m'est précieux: +ce n'est que pour les beaux yeux de la jeune et belle Henriette que +j'entreprends aujourd'hui de voyager, un amour si beau mérite bien +quelque indulgence de ta part: encore une fois, Paris! mon cher petit +Paris! pourquoi me fuis-tu? Mais non, ingrat et infidèle que je suis, +c'est moi qui t'abandonne! c'est moi qui m'éloigne de toi! Patrie, ô ma +chère patrie! Je suis le seul coupable! Ah! si jamais je reviens de ce +voyage, que tu auras lieu d'être contente de moi par la suite! c'est la +première fois de ma vie que je te quitte depuis dix-huit ans que je suis +au monde, mais ce sera la dernière. Je te demande mille fois pardon: tu +dois passer quelque chose à la jeunesse...» + +Puis, troussant mon habit: + +«Vois, Paris, vois ma pauvre culotte neuve de velours cramoisi toute +perdue; l'accident qui lui est arrivé n'est-il pas déjà , un commencement +de l'expiation de mon crime? Mes inquiétudes, mes regrets, mes soucis, +mes remords, mes larmes enfin expieront assez le reste. Mais quoi, la +terre marche et semble retourner d'où je viens! il ne restera donc plus +où je vais qu'antipodes et de l'eau! Encore fuit-elle aussi sous le +navire! _Quid est tibi mare quod fugisti?_ Ô mer, qu'as-tu donc à fuir? +Ah! chère Henriette, que vous me causez de peines et d'inquiétudes! mais +je vous les sacrifie toutes d'aussi bon cÅ“ur que je vous aime...» + +À ce mot d'Henriette, j'ai repris tous mes sens, comme si je fusse +revenu d'un grand évanouissement: j'ai songé que bientôt j'allais avoir +le bonheur d'être auprès d'elle que je la verrais face à face, que je +lui parlerais, qu'elle me répondrait, que je l'embrasserais, qu'après +lui avoir démontré par ce trait de mon obéissance le _quantum_ de ce que +je l'aime, je trouverais peut-être le moment favorable de lui en +prouver le _quomodo_; et qu'enfin ses beaux yeux me serviraient de +soleil, si celui de Saint-Cloud ne me convenait point. Toutes ces +réflexions me remirent le cÅ“ur au ventre. + +En tournant les yeux de côté et d'autre sur sous les différents climats +que je pouvais découvrir à perte de vue, j'aperçus sur notre droite un +palais enchanté, qui me parut bâti par les mains des fées: son jardin +vaste et spacieux, dont les murs sont baignés par la mer, est d'un goût +charmant: la distribution des berceaux et la propreté des allées, me le +firent prendre pour le même qu'habitait autrefois Vénus à Cythère ou à +Paphos. Mais tandis que je réfléchissais sur le goût des étrangers pour +l'architecture, j'aperçus encore, non loin de celui-ci, et sur le même +point de vue, un autre palais beaucoup plus considérable, tant pour +l'étendue des bâtiments que pour l'immensité des jardins: ce fut pour le +coup que je crus être près de Constantinople, et que c'était là le +sérail de grand-seigneur. Mais un de nos matelots, à qui je demandai à +quel degré de longitude il estimait que nous pouvions être, et ce que +c'était que ces deux palais, me répondit que de ces deux maisons la +première appartenait à madame de Sessac, et la seconde à M. Bernard; et +qu'à l'égard des degrés de longitude, il ne connaissait point ces +rubriques-là ; puis il me demanda si je n'allais point à Auteuil, et il +fit la même question à tous les passagers, les uns après les autres, ce +qui me donna la curiosité de m'informer de ce que c'était qu'Auteuil: on +me répondit qu'Auteuil était cette ville que je voyais devant moi, que +messieurs de Sainte-Geneviève en étaient seigneurs, et y avaient une +fort jolie maison: que bien des bourgeois de Paris y en avaient aussi, +qu'il y avait un fameux oculiste, nommé Gendron, que l'on y venait +consulter de bien loin, que c'était la moitié du chemin de Paris à +Saint-Cloud: et qu'enfin cet endroit était bien fréquenté. + +«Il faut avouer, m'écriai-je alors, que si le cÅ“ur de la France est bien +bâti, les frontières sont bien gaies et bien bâties aussi! non, la belle +rue Trousse-Vache, où demeure ma mère à Paris, n'a rien de comparable à +tout cela. Ô ma mère, disais-je en moi-même, que vous êtes actuellement +inquiète de moi, aussi bien que mes deux tantes! et que je voudrais bien +rencontrer ici quelque aviso qui fît voile pour les côtes de Paris, afin +de vous donner de mes nouvelles! hélas! peut-être mon chat et mon serin +sont-ils morts de déplaisir de ne me plus voir... Mais que le monde doit +être long, ajoutai-je! quoi, depuis le temps que je roule les mers, je +ne suis encore qu'à la moitié du chemin que j'ai à faire! Orner, que tu +t'étends au loin! peux-tu être si vaste, et la morue si chère à Paris!» + +Cette réflexion me rappela un beau cantique nouveau de l'Opéra-Comique +qui commence par ces mots: «Vastes mers!» je le fredonnais entre les +dents lorsque je découvris à l'ouest un navire à peu près semblable au +nôtre, mais plus fort, qui venait à bride abattue sur nous: oh! pour le +coup, je comptai bien que nous en allions découdre; car je voyais à +merveille que ce n'était point un vaisseau marchand, en ce qu'il y avait +trop de monde à fond de cale qui regardait par les fenêtres: on eût dit +de l'arche de Noé. Je ne pouvais pourtant point m'imaginer non plus que +ce fût un vaisseau de guerre, parce que je n'y voyais ni canons, ni +pierriers, ni affûts; mais j'appréhendais que ce fût un saltin de +Poissy qui cherchât à jeter les grappins pour tenter l'abordage à l'arme +blanche, que je crains naturellement très-fort: je voyais un nombreux +équipage rangé en bonne contenance sur le pont et sur le tillac. Mon +premier mouvement fut de tirer mon couteau de chasse; mais je fis +réflexion que peut-être l'air de la mer le rouillerait, et je pris +seulement ma lunette d'approche pour en reconnaître le pavillon, afin de +savoir au moins à qui nous allions avoir affaire, et pour prévoir de +plus loin ce que tout cela allait devenir. Ce qui me tranquillisait +pourtant, c'est qu'avec cette même longue-vue je voyais notre équipage +serein, et les passagers peu inquiets: et effectivement nous passâmes +rapidement à la portée du coup de poing l'un de l'autre sans nous rien +faire: je m'aperçus même que notre vaisseau, qui semblait avoir peur, +doubla son pas à l'approche de l'autre, qui n'osa pourtant nous +attaquer; nous qui avions encore du chemin à faire, nous ne voulûmes +point non plus nous amuser. Nous prîmes le bord-dehors, et lui +l'avant-terre, et nous en fûmes quittes pour quelques signes de chapeau +de la part des nautoniers, et pour des sottises que se dirent +réciproquement les passagers. Pour moi je les saluai de bon cÅ“ur fort +poliment, et je me congratulais d'en être échappé à si bon marché, après +la peur que j'avais eue, lorsque je vis notre pilote revirer de bord, et +d'un coup de gouvernail lancer de bout à terre, à une espèce de cap en +forme de promontoire, que je prenais pour le cap de Bonne-Espérance, +quand on me dit que c'était le havre de cette fameuse ville d'Auteuil, +dont on m'avait parlé tout à l'heure: nous y mouillâmes, on porta la +planche à terre, et il sortit vingt à trente personnes qui n'allaient +pas plus loin. + +Une petite aventure nous retarda à ce port Un peu plus que nous +n'aurions dû; c'est que la jetée y était si escarpée, et la montée si +difficile, qu'une jeune fille ayant roulé à la mer avec un abbé qui lui +donnait la main et qu'elle entraîna avec elle, deux de nos matelots +plongèrent pour les repêcher. J'ai observé pour lors qu'il est bien vrai +de dire que, quand on se noie, on s'accroche où l'on peut, sans jamais +lâcher sa prise; car la fille qui en tombant, s'était accrochée à la +jambe droite de l'abbé, s'y tenait encore quand on la repêcha; et l'abbé +qui s'était jeté à son cou quand elle l'entraîna, la tenait encore +embrassée étroitement au sortir de l'eau. La fille perdit sa garniture +et son éventail, et l'abbé son chapeau et son parasol violet clair. +Quand le danger fut disparu entièrement, nous rîmes un peu de l'état où +se trouvèrent nos baigneurs, et surtout de leur attitude; je ne sais +S'ils recouvrèrent leur perte, parce que nous reprîmes le large; mais je +me doute bien qu'ils ne se seront point quittés sans se sécher. Peu de +temps après la femme de notre capitaine fut à tous les passagers faire +payer leur fret: elle vint à un capucin qui était à côté de moi, et qui +tira de dessous ses aisselles un chapelet à gros grains, dont il paya +son passage; et elle s'adressa ensuite à moi, et je payai: elle était +suivie par un pieux matelot, qui, se disant chargé de la procuration de +saint Nicolas, le Neptune ordinaire des marins, excitait la dévote +générosité des voyageurs; je fus du nombre de ceux qui désirèrent avoir +part aux prières promises, et je fis mon offrande. + +Sur la rive opposée, en tirant au sud-ouest, est une petite masure +isolée, dont l'exposition heureuse, quoique retirée, semble annoncer une +de ces retraites que se choisissaient autrefois ces saints anachorètes, +lorsque, dégoûtés du monde, ils voulaient renoncer entièrement à son +commerce, pour se livrer à la contemplation des choses célestes. Au +milieu de quelques arbres mal dressés, et plantés au hasard, rampe +humblement un petit corps de logis, dont la simplicité fait tout +l'ornement; l'art paraît avoir moins participé à la décoration de ce +lieu que la simple et belle nature: cependant tout y rit; et je me +trompe fort si ce u'est point la qu'était au temps jadis ce fameux +désert où saint Antoine fut tant tourmenté par le malin esprit, lors de +ces belles tentations que Callot nous a si bien gravées d'acres nature; +car on voit encore a quelque distance de là un moulin que ce saint +ermite fit venir apparemment de Montmartre exprès, pour son usage et +celui de son ménage, et sous lequel il y a encore un toit à cochon: le +tout compose un ensemble qui m'a paru si charmant, que je crois que si +jamais il prenait fantaisie à la Madeleine de revenir sur la terre, et +qu'elle passât par cet endroit-là , elle n'hésiterait point à le préférer +à la Sainte-Baume. + +Quelqu'un qui me vit attentif à examiner un lieu que je paraissais avoir +regret de perdre de vue, satisfit ma curiosité, en me disant: + +«Hé bien, monsieur, vous considérez donc cette fameuse guinguette, +autrefois si fréquentée, où l'Amour était venu de Cythère exprès pour la +commodité de Paris, établir une manufacture de plaisirs, à la honte des +familles bourgeoises. C'était là autrefois recueil où Carybde et Scylla +prenaient plaisir à faire échouer la vertu, et à tendre des pièges aux +vestales; c'était le rendez-vous de la lasciveté, de l'impureté, de la +prostitution et de l'adultère: tous les vices s'y rassemblaient de +toutes parts: mais tout est bien changé aujourd'hui, Bréant est mort, et +le moulin de Javelle, que vous voyez aujourd'hui, n'est que l'ombre de +celui que j'ai vu de mon temps. + +--Qu'appelez-vous moulin de Javelle, monsieur, lui repartis-je? Est-ce +que c'est là ce moulin de Javelle dont j'ai vu l'histoire à la +Comédie-Française à Paris? + +--Oui, monsieur, me dit-il, c'est le même pour lequel on a voulu +inspirer de l'horreur aux jeunes gens, en leur représentant tous les +désordres qui s'y commettaient.» + +Tandis que nous causions, je n'avais point pris garde que notre corde +s'étant perdue à une barque de pêcheur, qui était au bord du rivage, +elle se lâcha; et m'étant appuyé dessus, elle manqua de me jeter à la +mer, lorsqu'elle vint à se tendre, et elle m'y aurait effectivement jeté +si je ne me fusse retenu aux haubans du grand mât. Je tombai par bonheur +à la renverse sur le pont, et j'en fus quitte pour la peur, et pour mon +chapeau et ma perruque qui furent emportés à la mer; je les vis dans +l'instant bien loin derrière moi qui semblaient retourner a Paris. + +«Si ma mère les voit, disais-je, elle reconnaîtra bien mon chapeau à la +Ragotzy, et ma perruque à trois marteaux; elle les repêchera, et +peut-être que cela ne sera point perdu; mais elle s'imaginera que je +suis noyé, et elle se noiera aussi.» + +Je fus vite à ma malle pour réparer tout mon désastre. On se rit +toujours des malheureux: aussi se moqua-t-on aussi beaucoup de moi. On +voulut voir ma culotte goudronnée, mais j'en avais mis une autre +par-dessus. Je remontai sur le tillac, et comme je regardais avec ma +longue-vue pour reconnaître deux villes peu éloignées l'une de l'autre +qui me semblaient border la pente d'une longue colline, sur le sommet +de laquelle il y avait la moitié d'un moulin à vent, je demandai leur +nom au mousse du navire qui se trouvait pour lors auprès de moi; il me +répondit que c'était Vaugirard et Issy. Il n'eut pas plutôt prononcé ces +deux noms que mes entrailles s'émurent: je changeai de couleur, et me +trouvai si mal que je fus obligé de m'asseoir. + +Plusieurs passagers s'en aperçurent, et me demandèrent ce que j'avais, +si ce n'était point l'effet de ma chute, ou l'air de la mer? Les uns me +badinèrent; et d'autres me plaignirent: cependant un d'eux qui me parut +s'intéresser le plus à moi, tira mon flacon de ma poche, et m'en frotta +les tempes: + +«Ah! monsieur, lui dis-je en le repoussant faiblement, laissez agir la +nature: c'est elle qui m'agite actuellement de deux impressions bien +différentes; je viens d'entendre nommer deux villes qui m'ont touché de +bien près; l'une m'a ravi impitoyablement ce que l'autre avait pris +plaisir à me donner. Ah! cher Vaugirard!... Ah! cruel Issy!... Ah! chère +Julie!...» + +À ces derniers mots, que je ne prononçai qu'avec un effort, je +m'évanouis; une sueur froide dont je me sentis saisi par tout le corps +glaça les larmes que je versais abondamment, et je ne revins qu'à force +d'eau sans pareille. Mon bienfaiteur me pria de lui expliquer ce que +j'avais voulu dire par les exclamations qu'il me répéta; je feignis ne +me souvenir de rien, et lui dis que je rêvais apparemment dans ce +moment-là ; et pour éluder sa curiosité, je me levai et repris ma lunette +d'approche avec laquelle, pour me distraire, je considérai attentivement +des champs et des coteaux qui étaient couverts de petits arbrisseaux qui +me parurent être attachés à des manches à balai; je m'informai de ce +que c'était; l'on me dit que c'étaient des vignes; que de ces vignes +sortait le raisin, et du raisin le vin. Je jugeai tout de suite que +c'était apparemment de là que provenaient tous ces bons vins de +Bourgogne et de Champagne que l'on boit à Paris si chèrement, parce +qu'ils viennent de si loin. + +À peine avais-je enfanté cette heureuse réflexion, en m'applaudissant +secrètement de ce que je sentais, qu'à force de voyager mon esprit +s'était déjà bien formé, que regardant de la poupe, où j'étais, à la +proue, je découvris une seconde île, beaucoup plus considérable que +celle que nous avions déjà passée: j'estimai qu'elle devait être +entourée d'eau de tous les côtés, parce qu'elle était dans le milieu de +la mer: je ne vis dessus ni maisons, ni gens, ni bêtes: pas même un +clocher; nous la laissâmes sur notre gauche, et je la jugeai une de ces +îles de la mer Egée, qui sont si remplies de serpents et de bêtes +venimeuses, que jamais Paul Lucas[3] n'osa y aborder. Je vis +effectivement plusieurs perdrix sauvages qui volaient par-dessus sans +s'y arrêter, et des petits animaux gros comme des chats, qui, à notre +vue, se sauvaient dans des trous qu'ils avaient pratiqués sur les berges +de cette île dans des buissons: les perroquets y sont noirs, et ont le +bec jaune. J'observai ensuite qu'elle avait été sciée par un bout, afin +de former un détroit, qui conduit à des habitations éloignées, qui sont +de l'autre côté du rivage. Tout autre que moi aurait pris ce détroit +pour celui de Gibraltar, ou tout du moins de Calais: mais, quand on sait +un peu sa carte, on ne se trompe guère. Là je vis des hommes en chemise, +occupés à tirer du fond de la mer un banc de sable, qu'ils +transportaient à terre dans des chaloupes: je vis tout d'un coup la +nôtre qui prit le large, et se sépara de nous pour passer ce détroit à +force de rames: elle était chargée de voyageurs, dont les uns allaient, +à ce qu'on m'a dit, au château Gaillardin, aux Molineaux, à Meudon, +etc., et les autres conduisaient des enfants à Clamart, où j'appris +qu'il y avait une pension fort renommée pour l'éducation et +l'instruction de la jeunesse. + +[Note 3: Voyageur normand.] + +Nous passâmes ensuite à la vue d'un endroit assez joli, que les gens du +pays appellent Billancourt; je n'y remarquai rien qui fût digne de la +curiosité du voyageur, sinon que ce pays-là me parut ne produire guère +d'hommes, parce que je n'y en vis qu'un seul; mais qu'en récompense +aussi il y croissait bien des moutons de Berry, car il y en avait +beaucoup qui étaient marqués sur le nez, et qui se promenaient au bord +de la mer. Cet homme que je pris pour être de leur compagnie, parce +qu'il n'en était pas éloigné, et qu'à sa houlette et son chien, je +jugeai devoir être un berger, me fit ressouvenir de celui à qui Virgile, +faisant ses caravanes, comme moi, disait un jour en passant près de lui: + + _Tityre, tu patulÅ“ reculans sub tegmine fagi, + Sylvestrem tenui musam meditaris avenâ; + Nos patriæ fines, et dulcia linquimus arva: + Nos patriam fugimus, tu, Tityre, lentus in umbra, + Formosam resonare doces Amaryllida sylvas._ + + «Que tu es heureux! Mon cher Tityre, tu t'amuses sous un hêtre + touffu, à chercher sur ton tendre chalumeau des airs champêtres! et + tandis que par ma fuite je renonce aux douceurs de ma patrie, tu + fais retentir à ton aise les forêts du nom de ta chère Amarillis.» + +Peut-être bien aussi pouvait-ce être encore ce même Tityre-là ; car il +était effectivement étendu nonchalamment au pied d'un noyer qui était le +hêtre de ce temps-là , où il prenait le frais en jouant du chalumeau. + +Nous continuions notre route, lorsqu'une noire et épaisse fumée qui +couvrait la cime d'une montagne sur notre gauche, meut présumer que +c'était apparemment ce fameux mont Vésuve, dont j'ai entendu parler, qui +vomit des flammes et jette des pierres jusque dans la ville de Naples, +dont il est cependant éloigné de deux milles; une odeur de soufre et de +bitume, qui me frappa, me confirmait encore dans cette idée, lorsque, +faisant part de mon soupçon à un quelqu'un qui était auprès de moi, et +lui demandant si de là où nous étions il n'y avait rien à risquer pour +nous, il me fit réponse que ce n'était point ce que je pensais, et que +cette fumée que je voyais, sortait des fours d'une verrerie qui était +là . + +«Ah! que le latin est une belle chose, disais-je en moi-même, il sied +bien d'abord à un régent, pour l'apprendre aux autres; à un curé de +campagne, pour apprendre son plain-chant; à un avocat, pour citer son +Cujas; à un médecin, pour parler à la fièvre; à un chirurgien pour +répondre au médecin, et à un apothicaire pour ne point faire de _qui pro +quo._ Mais il sied encore mieux à un voyageur, pour se faire entendre +dans le pays étranger, car avec un _da mihi panem et vinum_ bien +appliqué, on va par toute terre; on a du pain, du vin et l'on vit. + +À mesure que je m'éloignais ainsi de Paris, la chaleur augmentait à un +point que j'estimai que nous devions être pour lors sous la ligne, ou du +moins à côté. Je n'y pouvais plus tenir; et déjà je m'apprêtais à +descendre dans le fond, lorsque j'aperçus un pont sur lequel passaient +différentes voitures; je le pris d'abord pour ce fameux Pont-Euxin, qui +verse la mer Noire; mais comme je prenais ma carte et mon compas pour me +reconnaître, j'entendis un murmure confus parmi tous nos voyageurs et +nos matelots, qui me fit comprendre que nous allions aborder; +effectivement nous lançâmes de bout à terre; on mit la planche, et le +monde sortit. Je demandai si c'était là la ville de Saint-Cloud; on me +dit que non, et que c'était le port de Sèvres, mais que Saint-Cloud n'en +était pas éloigné, et on me le montra. Je pris congé du capitaine et de +sa femme, et je sortis le dernier. La tête me tourna sitôt que j'eus mis +pied à terre, et je croyais toujours sentir le balancement du navire; je +traversai le pont du mieux qu'il me fut possible. Il y avait au bout de +ce pont une chapelle où un vénérable capucin que je reconnus à la barbe +pour être du Marais, nous dit la messe en action de grâces de notre +heureuse arrivée: tous les voyageurs y assistèrent, et moi aussi, +quoique j'en eusse entendu une à Paris; j'entrai chez un nommé Champion +pour écrire promptement à ma mère. Excepté trois ou quatre maisons +bourgeoises assez passables qui terminent ce port le long de la mer, je +n'y ai rien remarqué qui méritât mes observations. + +Je pris deux crocheteurs pour porter mon équipage et un guide pour me +conduire; il me fit traverser une longue forêt, au bout de laquelle nous +entrâmes dans la ville, où après avoir passé quelques rues, nous +arrivâmes enfin chez mon ami. Ce fut la charmante Henriette qui nous +ouvrit la porte; je me jetai à son col, où je restai quelque temps +immobile de plaisir; elle parut en prendre autant que moi. Elle +m'introduisit dans une salle où étaient son père et son frère, qui +m'attendait avec plusieurs de leurs amis. Après avoir lâché ma bordée +de compliments de bâbord à tribord, je priai mon ami de me donner une +chambre dans laquelle je puisse m'ajuster; il me conduisit lui-même dans +celle qui m'était, destinée. Quand j'eus changé de la tête aux pieds, je +descendis pour me mettre à table; j'y officiai très-bien, et je fis tant +d'honneur à mes hôtes, que tout le monde m'en fit compliment; il faut +avouer que le métier de marin est bien séduisant, puisque quand une fois +on est sorti du péril on l'oublie; je ne pensai plus aux dangers que je +venais de courir, que pour en faire le récit à la compagnie, qui rit +beaucoup de ma simplicité, et ma naïveté paya mon écot. Après le dîner, +on proposa une promenade au parc, pour m'y faire voir les eaux qui +devaient jouer ce jour-là . Nous partîmes, je donnai le bras à ma chère +Henriette: nous arrivâmes au château, dont les dehors surprirent ma vue. +Mon ami, qui avait été enfant de chÅ“ur aux Innocents, connaissait +l'organiste du château (car tous les musiciens se connaissent), il le +demanda, et, par son canal, on nous fit voir tous les appartements, car +il a un grand crédit auprès des garçons de la chambre. Ce fut pour lors +que je ne fus plus à moi, tant j'étais enchanté. On me fit voir dans une +glace la perspective de Paris qui m'amusa beaucoup. La richesse des +ameublements et la beauté des peintures me firent perdre de vue ma chère +Henriette; je la perdis avec ma compagnie, que je ne retrouvai qu'après +bien des recherches, dans l'Orangerie d'où nous fûmes voir jouer les +eaux qui commençaient; je n'ai jamais rien vu de si beau au monde. Là , +deux fleuves étendus nonchalamment sur des roseaux et des joncs, +penchaient une urne, dont l'eau pure et claire qui en sortait retombait +en différentes cascades, qui remplissaient des bassins à différents +étages. Là , des Naïades effrayées semblaient se cacher au fond des +ondes, pour échapper à la poursuite de certains jeunes fleuves amoureux +d'elles. D'un côté, une nappe d'eau, sur laquelle baignaient des cygnes, +représentait au naturel le bain que Diane s'était choisi, lorsqu'elle y +fut surprise par Actéon; de l'autre, des nymphes marines, cachées dans +les herbes, semblaient prendre plaisir à faire des niches aux curieux. +Ici c'était un lac, dont l'eau écumante se précipitait dans le fond de +la terre pour en ressortir élastiquement et en courroux, toute en pluie +dans les airs. Des routes cultivées avec soin formaient des allées à +perte de vue; des parterres immenses, émaillés de mille fleurs et +cultivés par Flore elle-même éblouissaient les yeux par l'éclat nuancé +de leurs différentes couleurs; des bosquets enchantés, réservés aux +seuls zéphyrs, y servaient de retraite aux oiseaux, dont la diversité du +chant charmait les oreilles; des faunes et des dryades dispersés dans le +bois, semblaient en faire les honneurs et inviter les passants à +s'enfoncer avec eux dans leurs sombres demeures pour y éviter l'ardeur +du soleil. Tout y est si grand et si noble, que je ne me sens point +assez de talent pour en faire une exacte description; mais il me suffit +de dire que tout s'y ressent de la magnificence du prince et de la +princesse qui y habitent, et qu'il semble que la nature, l'art et le +goût s'y soient donné rendez-vous pour s'y disputer la gloire de +perfectionner un séjour où il ne reste rien a désirer pour la situation +et l'ornement. + +Nous revînmes chez mon ami dans le même ordre que nous en étions partis, +mais par un chemin différent, afin de me faire voir tout ce qui +méritait d'être vû dans le parc; il était tard, on avait servi et nous +soupâmes. Avant de se coucher on fut se promener dans le jardin; la +chaleur était si excessive, que chacun se permit réciproquement la +liberté de se mettre à son aise; Henriette donna l'exemple aux autres +dames; vêtue à la légère d'un déshabillé galant et simple, elle me donna +un éventail pour la rafraîchir; avec cet habit de combat, elle semblait +défier les zéphyrs, et moi je ne l'ai jamais trouvée aussi charmante que +ce soir-là ; je l'aimais à Paris, je l'aimais encore plus à Saint-Cloud, +et je l'aimerais également par toute la terre: _gui cÅ“lum non animum +mutant_: «ceux qui changent d'air ne changent pas pour cela de façon de +penser». Nous nous reposâmes dans un petit rond de gazon fort étroit, où +l'on ne pouvait tenir que deux, encore fort petitement. Cependant +l'amour qui cherchait le frais aussi, trouva le moyen, à force de +pousser, de s'y faire faire place dans le milieu, et vint folâtrer avec +nous; je crus d'abord que ce petit dieu badinait; mais il le prit, en +vérité, très-sérieusement, et quoique j'eusse pris les devants, il +voulut s'y rendre le maître, comme sont assez ordinairement les derniers +venus. L'obscurité de la nuit favorisait son malin vouloir, et je vis le +moment qu'il en allait venir au _quomodo_ de tantôt si la compagnie ne +fût survenue. Il était temps, car déjà l'heure du berger allait sonner; +déjà le bandeau était levé pour mieux ajuster l'arc tendu et la flèche à +demi décochée, et je crois que nous l'aurions laissé faire, Henriette et +moi; car aussi bien, qu'aurions-nous pu contre un dieu aussi mutin que +l'Amour, et qui n'a rien d'enfant que le nom? Mais on vint nous +débarrasser de ses mains; de dire que ce fut nous obliger, on ne me +croirait point; aussi n'en conviendrai-je pas. Chacun fut se coucher; je +ne sais ce gué fit Henriette; mais je ne pus fermer l'Å“il de toute la +nuit; je me représentais toujours le rond de gazon, l'Amour bandant son +arc, la flèche prête à partir Henriette soupirant, son négligé, le +bandeau levé, et enfin tout ce qui avait contribué à m'embarrasser le +soir. + +L'Aurore sortait à peine des bras de Tithon, pour venir se trouver au +petit lever du soleil, à qui elle a soin de faire tous les jours sa +cour, qu'un vent impétueux, battant la fenêtre de ma chambre, que +j'avais laissée ouverte à cause de la chaleur, vint m'annoncer un orage +prochain, et effectivement mille éclairs effrayants, qui se succédaient +sans relâche les uns aux autres, furent tout d'un coup suivis +d'horribles éclats de tonnerre, qui se répétaient à une pluie rapide et +condensée, semblable à celle du déluge, paraissait un nuage qui se +détachait des airs pour tomber sur la terre en gros pelotons, et pour +empêcher le jour de paraître. L'alarme fut générale alors dans la +maison: tout le monde, se leva, parce qu'il avait peur du tonnerre, l'on +se réunit dans la salle à manger dont on avait fermé la porte, les +fenêtres, les volets et les rideaux: la jardinière entra en chemise avec +un cierge bénit, et une grosse bouteille de grès pleine d'eau bénite, +dont elle arrosa la compagnie, qui au moindre coup de tonnerre se +prosternait pour se mettre en prières. J'étais le seul qui ne se +démontait point: je ne m'étais levé que par complaisance et dans le +dessein de rassurer les autres, et surtout ma chère Henriette, que je +savais être extrêmement peureuse; j'eus beau représenter à tous que la +peur ne servait à rien, puisqu'elle ne peut jamais nous garantir des +effets de ce qu'on craint, je passai pour un impie, qui ne respectait +point ce qui était au-dessus de lui: je riais des extravagances que je +voyais faire. L'orage dura près de deux heures avec la même violence, +après quoi on éteignit le cierge bénit, et chacun se retira dans sa +chambre pour se remettre au lit: on ne se leva que pour aller à la +dernière messe: on revint dîner. Les uns retournèrent à Paris, les +autres restèrent, et je fus du nombre de ces derniers; j'y passai neuf +jours avec tous les plaisirs imaginables: Henriette me faisait voir +aujourd'hui son potager, demain sa vigne, après-demain son champ, +ensuite son pré et son verger. J'appris comment on faisait venir les +légumes, comment on faisait le vin, comment on semait et moissonnait le +blé et les autres grains, comment on récoltait le foin, et enfin je +reconnus toutes les différentes espèces des fruits. Il faut convenir que +les femmes ont l'esprit bien pénétrant, et qu'elles sont bien propres à +dresser et à façonner les jeunes gens quand elles font tant que de +vouloir s'en donner la peine; car Henriette m'en apprit plus en neuf +jours, que mon régent n'avait fait en neuf ans que j'avais été au, +collège: son frère qui y joignit ses leçons, me fît revenir de l'erreur +où j'étais par rapport à l'étendue de la terre, et à l'idée, que je m'en +étais figurée et me fit sentir le ridicule au préjugé dans lequel sont +élevés pour l'ordinaire tous les enfants de Paris qui n'osent sortir de +chez eux. Enfin, je me trouvai dégourdi de corps et d'esprit en peu de +jours, et je me promis bien à mon retour à Paris d'en revendre à tous +mes camarades. «À beau mentir qui vient de loin, disais-je en moi-même: +je leur ferai croire ce que je voudrai; ils n'oseront jamais y aller +voir. C'est un privilège accordé à tous les voyageurs, et loin d'y +déroger, j'enchérirai encore sur le Père Labat». + +Arriva cependant le jour fixé pour retourner à Paris, jour que je +craignais autant, et plus encore que je n'avais appréhendé celui de mon +départ de Paris! car je m'étais déjà et en si peu de temps, si bien +accoutumé à vivre avec ma chère hôtesse, que j'aurais bien souhaité d'y +passer ainsi le reste de mes jours. J'avais entièrement oublié Paris et +tous ses attributs; je ne pensais plus à ma, mère ni à mes deux tantes: +mon régent de rhétorique ne m'inquiétait pas plus que mon chat et mon +serin: là je jouissais de cette heureuse tranquillité que l'on ne +connaît point à la ville, j'y respirais un air pur, et qui n'était point +altéré par toutes ces immondices qui infectent celui de Paris; j'y avais +un appétit charmant; j'y mangeais tous les jours pour mon déjeuner une +douzaine de ces excellents petits gâteaux, que Gautier fait avec tant de +soin; et pour tout dire enfin, j'y vivais avec ce que j'ai de plus cher +au monde, sans que personne en médît comme on aurait fait à Paris. Ah! +Saint-Cloud, que pour moi vous avez d'attraits! Ô campagne! que cette +innocente et voluptueuse liberté dont on jouit chez vous est adorable +pour moi, et pour tous ceux qui ont le bonheur de la connaître! + +Ainsi pénétré des plus sensibles regrets, il fallut cependant prendre +mon parti: je montai dans ma chambre pour y verser quelques larmes que +je voulais cacher à mon ami; sa sÅ“ur m'y suivit sans que je m'en +aperçusse: ce fut en vain qu'elle tâcha de les essuyer; elles n'en +coulèrent que plus abondamment, aussi en fut-elle toute mouillée. Comme +elle avait autant besoin de consolation que moi, nous nous fîmes les +plus tendres adieux du monde, et nous nous promîmes réciproquement de +nous aimer toute la vie. + +Je rassemblai tout mon équipage, que je fis avec le même arrangement +qu'en partant de Paris, et cela ne nous retarda point, mais il n'en fut +pas de même de Henriette, car quoiqu'elle eut commencé la veille à faire +le sien, et que je lui eusse bien aidé à trousser toutes ses robes et +tous ses jupons, elle eut mille peines à le unir pour l'heure du départ. + +Le jardinier et sa femme furent chargés du soin de faire porter tout +notre bagage au navire qui était prêt à faire voile pour Paris, et d'y +conduire leur jeune maîtresse. Après lui avoir souhaité un heureux +voyage, et l'avoir assurée que nous nous trouverions à son débarquement +à Paris, mon ami et moi, je pris congé du père qui devait rester +quelques jours; je le remerciai de toutes ses politesses, et nous prîmes +le chemin du bois de Boulogne, ainsi que nous en étions convenus, afin +de me faire voir la route de Saint-Cloud par terre. + +Non loin de la maison nous passâmes sur un pont de pierre plus long que +large; à la vétusté je le pris pour un de ces vieux aqueducs que l'on +entretient encore pour servir de monument à l'antiquité. Je considérais +attentivement de longues perches, et des moulinets de bois disposés à +chaque côté du pont, de distance en distance, d'où pendaient de larges +filets qui enveloppaient les arches de pied en cap: je m'imaginais +tantôt que c'était pour conserver les arches; tantôt qu'ils étaient là +pour empêcher de passer les écumeurs de mer venant de Cherbourg, et qui +en cas d'obstination s'y trouvaient pincés, comme le fut jadis Mars, cet +écumeur de ménages, dans ceux de Vulcain; et enfin que c'était +peut-être là où l'on venait faire la pêche de la morue et du hareng. +Mais mon ami, aussi curieux que sa sÅ“ur de mon instruction, voulant +achever de me _débadauder_ entièrement, n'en laissait échapper aucune +occasion: il profita de celle-ci pour me dire qu'on ne péchait dans ces +mers-ci ni morue ni hareng, que c'était le meunier qui tendait ces +filets pour prendre toutes sortes de petits poissons d'eau douce, comme +carpes, brochets, barbillons, goujons, éperlans et autres: et que +très-souvent aussi il s'y trouvait bien des choses qui avaient été +perdues à Paris; et réellement je me souviens que j'y avais beaucoup +entendu parler des filets de Saint-Cloud, qui étaient en grande +réputation pour cela. Je le pressai fort d'y descendre avec moi, ou de +les lever pour voir si je n'y trouverais point mon chapeau et ma +perruque que j'avais perdus en venant de Paris. Il eut la complaisance +de me conduire chez le meunier; nous n'y trouvâmes que sa fille qui nous +parut fort aimable, et ne se sentant point du tout de la trémie d'où +elle était sortie; elle nous reçut très-poliment, et avec des façons +d'une fille au-dessus de son état: après lui avoir donné le signalement +de ce que nous demandions, elle nous ouvrit une grande armoire remplie +de tant de sortes de choses, que l'inventaire en serait trop long ici et +trop fatigant pour moi: tout ce dont je me souviens, c'est qu'après +avoir examiné nombre de chapeaux, je n'y trouvai point le mien: j'y +remuai un tas de perruques de médecins et de procureurs sans y +reconnaître la mienne; j'y comptai 212 calottes, 129 bonnets d'actrices +de l'Opéra, 16 petits manteaux d'abbé, 18 redingotes, 22 capotes, 150 +frocs de moines de différents ordres, et un nombre infini de méchants +livres nouveaux, que le lecteur, outré de colère de les avoir payés si +cher, avait jetés à l'eau. + +Toutes nos perquisitions devenues inutiles, nous prîmes congé de la +belle meunière. Au sortir du pont, nous entrâmes dans une grande plaine +parquetée de sable: le chemin qui la traversait était bordé des deux +côtés par des vignes, des pois verts et des haricots; et il nous +conduisit à une grande porte charretière, par laquelle nous passâmes, +pour arriver dans un bois percé de différentes avenues, plantées +d'arbres sauvages qui n'avaient ni fleurs ni fruits. J'avoue que +j'aurais été fort embarrassé, si je me fusse trouvé seul dans un endroit +si éloigné et si champêtre; car je n'aurais sur quelle route tenir: mais +aussi ne quittais-je point mon conducteur, que je suivais pas à pas. +Quelques petits besoins pressants le firent écarter du grand chemin pour +s'enfoncer dans le plus épais de la forêt; j'y fus avec lui, et j'aimais +mieux l'y accompagner, que de rester seul et de risquer de le perdre. + +Dans le moment que j'étais ainsi spectateur oisif et passif, et que je +faisais des réflexions qui n'étaient point de paille sur l'odeur qui +m'électrisait, malgré l'eau sans pareille dont je me baignais, je vis +sortir du pied d'un arbre un petit oiseau qui ressemblait si +parfaitement à mon serin, que je crus que c'était lui-même qui s'était +échappé de sa cage pour me venir trouver à Saint-Cloud, où il avait +entendu dire que j'allais: je louai son bon, petit cÅ“ur; je l'appelai et +courus après lui; mais je reconnus bientôt que c'était un oiseau +sauvage, qui avait crû dans les bois, et non dans une cabane comme le +mien; car il se sauva de moi sans vouloir seulement que je le prisse. + +En courant ainsi après lui, j'aperçus remuer à quelques pas plus loin un +arbrisseau fort touffu; j'eus la curiosité de vouloir m'en approcher +pour voir ce que c'était; mais ayant entendu dire qu'il y avait dans les +bois des bêtes sauvages, dont il fallait se méfier, j'eus la précaution +de prendre un de mes pistolets de poche d'une main, et mon couteau de +chasse nu de l'autre, et je m'y rendis le plus doucement qu'il me fut +possible. + +Quelle fut ma surprise, grands Dieux! lorsque, arrivé près de ce lieu, +j'entendis des cris humains de gens effrayés, et à qui j'avais fait peur +sans le vouloir: quelque chose que je pusse leur dire pour les rassurer, +ils se sauvèrent en criant au voleur de toutes leurs forces. Je +m'imaginai d'abord, parce qu'ils étaient presque nus, que c'était le nid +d'un faune et d'une dryade[4]; mais ayant regardé dans le centre de +l'arbrisseau j'y vis un habit noir, un petit manteau de même couleur, un +chapeau sans agrafes, une robe de taffetas gros bleu et le jupon pareil, +un parasol violet, une coiffe blanche, des gants couleur de rose, une +bouteille de ratafiat de Neuilly à moitié vide, et une calotte dans +laquelle il paraissait qu'on avait bu; tout cela me fit penser que ce +n'était point là l'attirail de ces divinités bocagères, qui n'en ont +d'autres que celui de la plus simple nature. + +[Note 4: Divinités des bois.] + +Aux cris effrayants de nos fuyards, mon ami précipita son opération pour +me venir joindre; je lui contai le fait; il en rit beaucoup et de tout +son cÅ“ur: il commençait même déjà à me faire part de ce qu'il en +pensait, lorsque trois gardes de chasse accourus au bruit, rencontrèrent +notre faune et notre dryade fugitive; ils les arrêtèrent et les +emmenèrent à l'endroit d'où ils étaient partis, et où nous les +attendions: l'un et l'autre me parurent bien humiliés d'être vus dans +l'état où ils étaient: mon ami conta l'histoire aux trois gardes, dont +il connaissait l'ancien; son ingénuité et la mienne les persuadèrent de +mon innocence. + +Je reconnus le Faune aux culottes de velours, et la Dryade au petit +corset de basin garni de mousseline chiffonnée, pour l'abbé et la +demoiselle qui étaient tombés à la mer en débarquant à Auteuil, et qui +s'étaient tant divertis aux dépens de ma culotte de velours goudronnée: +ma partie était belle pour prendre ma revanche, et la pousser même +jusqu'au _paroly_; mais je me suis fait un principe de ne jamais +insulter aux malheureux. Les gardes les firent habiller pour les +conduire chez le sieur Guy, leur inspecteur à Madrid; et sans nous +embarrasser de ce qu'ils allaient devenir, nous reprîmes une grande +avenue qui nous conduisit à une autre grande porte, par laquelle on +sortait de ce bois: mon ami me dit que cet endroit se nommait la porte +Maillot; que l'on y vendait de fort bon vin, et me proposa de nous y +rafraîchir; je l'acceptai: nous entrâmes dans une grande salle, où l'on +nous servit ce que nous avions demandé. + +Nous avons passé là une bonne heure à nous reposer; après laquelle nous +avons compté et payé; et nous sommes sortis pour achever notre voyage. +Quand une fois nous avons été à l'Étoile, j'ai reconnu cet endroit pour +y être venu polissonner bien des fois étant au collège: de là nous +sommes descendus à la grille des Champs Élysées, que nous avons +traversés: c'était un jour de congé; il y avait alors beaucoup +d'écoliers qui y louaient au battoir et au ballon: tous ceux de ma +connaissance que j'y rencontrai me sont venus sauter au col, et m'ont +promis de venir chez moi le lendemain pour apprendre toutes les +particularités de mon voyage, qui avait fait bien du bruit dans la gent +scolastique. Le paquebot était arrivé deux heures avant nous. Henriette +était partie chez elle avec tout notre bagage: j'appris qu'elle était +arrivée en aussi bonne santé que je l'avais souhaité; pour m'en assurer +par moi-même, je fus la voir avec son frère: et je les remerciai +beaucoup l'un et l'autre de toutes leurs politesses; j'ai fait porter +chez moi tout mon équipage, que j'y accompagnai. + +Les voisins étaient aux portes et aux fenêtres pour me voir arriver, +comme lorsque je fus parti; je les ai salués et embrassés tous les uns +après les autres; ils m'ont félicité sur mon heureux retour, et j'ai +répondu à leurs compliments du mieux qu'il m'a été possible. Après avoir +été voir mon chat et mon serin, qui à peine me reconnaissaient, j'ai +envoyé dire par mon Savoyard à ma mère et à mes deux tantes que j'étais +arrivé; et me voilà . + +Le lendemain matin je reçus la visite de cinquante de mes amis, tous +écoliers ou ex-écoliers comme moi, auxquels je fus obligé de faire une +relation en gros de mon voyage, de mes remarques et de mes aventures: +ils y prirent tant de plaisir qu'ils m'ont engagé a la donner détaillée +au public; et la voilà . + +Ô vous tous qui cherchez le portrait d'un véritable Parisien, qui n'a +jamais sorti de son pays que pour aller en nourrice et pour en revenir, +achetez ce petit livre, lisez-le, et vous ne pourrez vous empêcher de +vous écrier avec moi: «Il est d'après nature;» et le voilà . + +FIN + +Paris.--Imprimerie Nouvelle (assoc. ouv.), 11, rue Cadet. A. Mangeot, +directeur. + + + + + +End of Project Gutenberg's Voyages amusants, by Louis-Balthazar Néel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES AMUSANTS *** + +***** This file should be named 24960-0.txt or 24960-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/9/6/24960/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/24960-0.zip b/24960-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8bb647f --- /dev/null +++ b/24960-0.zip diff --git a/24960-8.txt b/24960-8.txt new file mode 100644 index 0000000..9bfafbf --- /dev/null +++ b/24960-8.txt @@ -0,0 +1,4432 @@ +The Project Gutenberg EBook of Voyages amusants, by Louis-Balthazar Néel + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Voyages amusants + +Author: Louis-Balthazar Néel + +Release Date: March 30, 2008 [EBook #24960] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES AMUSANTS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + + + + + + + + +BIBLIOTHÈQUE NATIONALE + +COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES + +Louis-Balthazar Néel + +VOYAGES + +AMUSANTS + +* * * + +VOYAGE DE CHAPELLE ET DE BACHAUMONT + +* * * + +VOYAGE DE LANGUEDOC ET DE PROVENCE + +PAR LEFRANC DE POMPIGNAN + +* * * + +VOYAGE DE PARIS À SAINT-CLOUD + +PAR MER + +ET RETOUR DE SAINT-CLOUD À PARIS + +PAR TERRE + +* * * + +PARIS + +LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE + +PASSAGE MONTESQUIEU (RUE MONTESQUIEU) + +_Près le Palais-Royal_ + +1906 + +Tous droits réservés + + * * * * * + + + + +VOYAGE + +DE + +CHAPELLE ET BACHAUMONT + + + C'est en vers que je vous écris, + Messieurs les deux frères, nourris + Aussi bien que gens de la ville; + Aussi voit-on plus de perdrix + En dix jours chez vous, qu'en dis mille + Chez les plus friands de Paris. + + Vous vous attendez à l'histoire + De ce qui nous est arrivé + Depuis que, par le long pavé + Qui conduit gui rives de Loire. + Nous partîmes pour aller boira + Les eaux, dont je me suis trouve + Assez mal pour vous faire croire + Que les destins ont réservé + Ma guérison et cette gloire + Au remède tant éprouvé. + Et par qui, de fraîche mémoire. + Un de nos amis s'est sauvé + Du bâton à pomme d'ivoire. + + Vous ne serez pas frustrés de votre attente; et vous aurez, je vous + assure, une assez bonne relation de nos aventures; car M. de + Bachaumont, qui m'a surpris comme j'en, commençais une mauvaise, a + voulu que nous la fissions ensemble; et j'espère qu'avec l'aide + d'un si bon second, elle sera digne de vous être envoyée. + + CHAPELLE. + +* * * + +Contre le serment solennel que nous avions fait, M. Chapelle et moi, +d'être si fort unis dans le voyage, que toutes choses seraient en +commun, il n'a pas laissé, par une distinction philosophique, de +prétendre en pouvoir séparer ses pensées; et, croyant y gagner, il +s'était caché de moi pour vous écrire. Je l'ai surpris sur le fait, et +n'ai pu souffrir qu'il eût seul cet avantage. Ses vers m'ont paru d'une +manière si aisée, que, m'étant imaginé qu'il était bien facile d'en +faire de même, + + Quoique malade et paresseux, + Je n'ai pu m'empêcher de mettre + Quelques-uns des miens avec eux. + Ainsi le reste de la lettre + Sera l'ouvrage de tous deux. + +Bien que nous ne soyons pas tout à fait assurés de quelle façon vous +avez traité notre absence, et si vous méritez le soin que nous prenons +de vous rendre ainsi compte de nos actions, nous ne laissons pas +néanmoins de vous envoyer le récit de tout ce qui s'est passé dans notre +voyage, si particulier, que vous en serez assurément satisfaits. Nous ne +vous ferons point souvenir de notre sortie de Paris, car vous en fûtes +témoins; et peut-être même que vous trouvâtes étrange de ne voir sur nos +visages que des marques d'un médiocre chagrin. Il est vrai que nous +reçûmes vos embrassements avec assez de fermeté, et nous parûmes sans +doute bien philosophes + + Dans les assauts et les alarmes + Que donnent les derniers adieux; + Mais il fallut rendre les armes, + En quittant tout de bon ces lieux + Qui pour nous avaient tant de charmes. + Et ce fut lors que de nos yeux + Vous eussiez vu couler des larmes. + +Deux petits cerveaux desséchés n'en peuvent pas fournir une grande +abondance, aussi furent-elles en peu de temps essuyées, et nous vîmes le +Bourg-la-Reine d'un oeil sec. Ce fut en ce lieu que nos pleurs cessèrent, +et que notre appétit s'aiguisa. Mais l'air de la campagne l'avait rendu +si grand dès sa naissance, qu'il devint tout à fait pressant vers +Antony, et presque insupportable à Longjumeau. Il nous fut impossible de +passer outre sans l'apaiser auprès d'une fontaine dont l'eau paraissait +la plus claire et la plus vive du monde. + + Là, deux perdrix furent tirées + D'entre les deux croûtes dorées + D'un bon pain rôti dont le creux + Les avait jusque-là serrées, + Et d'un appétit vigoureux + Toutes deux furent dévorées, + Et nous firent mal à tous deux. + +Vous ne croirez pas aisément que des estomacs aussi bons que les nôtres +aient eu de la peine à digérer deux perdrix froides; voilà pourtant, en +vérité, la chose comme elle est. Nous en fûmes toujours incommodés +jusqu'à Sainte-Euverte, où nous couchâmes deux jours après notre départ, +sans qu'il arrivât rien qui mérite de vous être mandé. Vous savez le +long séjour que nous y fîmes, et vous savez encore que M. Coyer, dont +tous les jours nous espérions l'arrivée, en fut la cause. Des gens qu'on +oblige d'attendre, et qu'on tient si longtemps en incertitude, ont +apparemment de méchantes heures; mais nous trouvâmes moyen d'en avoir de +bonnes dans la conversation de M. l'évêque d'Orléans, que nous avions +l'honneur de voir assez souvent, et dont l'entretien est tout à fait +agréable. Ceux qui le connaissent vous auront pu dire que c'est un des +plus honnêtes hommes de France; et vous en serez entièrement persuadés +quand nous vous apprendrons qu'il a + + L'esprit et l'âme d'un Delbène, + C'est-à-dire avec la bonté, + La douceur et l'honnêteté + D'une vertu mâle et romaine + Qu'on respecte en l'antiquité. + +Nos soirées se passaient le plus souvent sur les bords de la Loire, et +quelquefois nos après-dînées, quand la chaleur était plus grande, dans +les routes de la forêt qui s'étend du côté de Paris. Un jour, pendant la +canicule, à l'heure que le chaud est le plus insupportable, nous fûmes +bien surpris d'y voir arriver une manière de courrier assez +extraordinaire, + + Qui, sur une mazette outrée, + Bronchant à tout moment, trottait. + D'ours sa casaque était fourrée. + Comme le bonnet qu'il portait; + Et le cavalier rare était + Tout couvert de toile cirée, + Qui, fondant, partout dégouttait. + Ainsi l'on peint dans des tableaux + Un Icare tombant des nues, + Où l'on voit, dans l'air épandues, + Ses ailes de cire en lambeaux, + Par l'ardeur du soleil fondues, + Choir autour de lui dans les eaux. + +La comparaison d'un homme qui tombe des nues, avec un qui court la +poste, vous paraîtra peut-être bien hardie, mais si vous aviez vu le +tableau d'un Icare que nous trouvâmes quelques jours après dans une +hôtellerie, cette vision vous serait venue comme à nous, ou tout au +moins vous semblerait excusable. Enfin, de quelque façon que vous la +receviez, elle ne saurait paraître plus bizarre que le fut à nos yeux la +figure de ce cavalier qui était par hasard notre ami d'Aubeville. +Quoique notre joie fût extrême dans cette rencontre, nous n'osâmes +pourtant pas nous hasarder de l'embrasser dans l'état qu'il était. Mais +sitôt + + Qu'au logis il fut retiré, + Débotté, frotté, déciré, + Et qu'il nous parut délassé, + Il fut comme il faut embrassé. + +Nous écrivîmes en ce temps-là; comme, après avoir attendu inutilement +l'homme que vous savez, nous résolûmes enfin de partir sans lui. Il +fallut avoir recours à Blavet pour notre voiture, n'en pouvant trouver +de commodes à Orléans. Le jour qu'il nous devait arriver un carrosse de +Paris, nous reçûmes une lettre de M. Boyer, par laquelle il nous +assurait qu'il viendrait dedans, et que ce soir-là nous souperions +ensemble. Après donc avoir donné les ordres nécessaires pour le +recevoir, nous allâmes au-devant de lui. À cent pas des portes parut, le +long du grand chemin, une manière de coche fort délabré, tiré par +quatre vilains chevaux, et conduit par un vrai cocher de louage. + +Un équipage en si mauvais ordre ne pouvait être ce que nous cherchions; +et nous en fûmes assurés quand deux personnes qui étaient dedans, ayant +reconnu nos livrées, firent arrêter; + + Et lors sortit avec grands cris + Un béquillard d'une portière, + Fort basané, sec et tout gris, + Béquillant de même manière + Que Boyer béquille à Paris. + +À cette démarche, qui n'eût cru voir M. Boyer? et cependant c'était le +petit duc avec M. Potel. Ils s'étaient tous deux servis de la commodité +de ce carrosse; l'un pour aller à la maison de monsieur son frère auprès +de Tours, et l'autre à quelques affaires qui l'appelaient dans le pays. +Après les civilités ordinaires, nous retournâmes tous ensemble à la +ville, où nous lûmes une lettre d'excuse qu'ils apportaient de la part +de M. Boyer; et cette fâcheuse nouvelle nous fut depuis confirmée de +bouche par ces messieurs. Ils nous assurèrent que nonobstant la fièvre +qui l'avait pris malheureusement cette nuit-là, il n'eût pas laissé me +partir avec eux, comme il l'avait promis, si son médecin, qui se trouva +chez lui par hasard à quatre heures du matin, ne l'en eût empêché. Nous +crûmes sans beaucoup de peine que, puisqu'il ne venait pas après tant de +serments, il était assurément + + Fort malade et presque aux abois; + Car on peut, sans qu'on le cajole, + Dire, pour la première fois, + Qu'il aurait manqué de parole. + +Il fallait donc se résoudre à marcher sans M. Boyer. Nous en fûmes +d'abord un peu fâchés; mais, avec sa permission, en peu de temps +consolés. Le souper préparé pour lui servit à régaler ceux qui vinrent à +sa place; et le lendemain, tous ensemble, nous allâmes coucher à Blois. +Durant le chemin, la conversation fut un peu goguenarde; aussi +étions-nous avec des gens de bonne compagnie. Étant arrivés, nous ne +songeâmes d'abord qu'à chercher M. Colomb. Après une si longue absence, +chacun mourait d'envie de le voir. Il était dans une hôtellerie avec M. +le président Le Bailleul, faisant si bien l'honneur de la ville, qu'à +peine nous put-il donner un moment pour l'embrasser. Mais le lendemain, +à notre aise, nous renouvelâmes une amitié qui, par le peu de commerce +que nous avions eu depuis trois années, semblait avoir été interrompue. +Après mille questions, faites toutes ensemble, comme il arrive +ordinairement dans une entrevue de fort bons amis qui ne se sont pas vus +depuis longtemps, nous eûmes, quoique avec un extrême regret, curiosité +d'apprendre de lui, comme de la personne la plus instruite, et que nous +savons avoir été le seul témoin de tout le particulier, + + Ce que fit en mourant notre pauvre ami Blot, + Et ses moindres discours et sa moindre pensée. + La douleur nous défend d'en dire plus d'un mot. + Il fit tout ce qu'il fit d'une âme bien sensée. + +Enfin, ayant causé de beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long de +vous dire, nous allâmes ensemble faire la révérence à Son Altesse +Royale, et de là dîner chez lui avec M. et madame la présidente Le +Bailleul + + Là, d'une obligeante manière, + D'un visage ouvert et riant, + Il nous fit bonne et grande chère, + Nous donnant à son ordinaire + Tout ce que Blois a de friant. + +Son couvert était le plus propre du monde; il ne souffrit pas sur sa +nappe une seule miette de pain. Des verres bien rincés, de toutes sortes +de figures, brillaient sans nombre sur son buffet, et la glace était +tout autour en abondance. + + En ce lieu seul nous bûmes frais; + Car il a trouvé des merveilles + Sur la glace et sur les banquets, + Et pour empêcher les bouteilles + D'être à la merci des laquais. + +Sa salle était parée pour le ballet du soir; toutes les belles de la +ville priées; tous les violons de la province assemblés, et tout cela se +faisait pour divertir madame Le Bailleul. + + Et cette belle présidente + Nous parut si bien ce jour-là, + Qu'elle en devait être contente. + Assurément elle effaça + Tant de beautés qu'à Blois on vante. + +Ni la bonne compagnie, ni les divertissements qui se préparaient, ne +purent nous empêcher de partir incontinent après le dîner. Amboise +devait être notre couchée, et comme il était déjà tard, nous n'eûmes que +le temps qu'il fallait pour y pouvoir arriver. La soirée s'y passa fort +mélancoliquement dans le déplaisir de n'avoir plus à voyager sur la +levée et sur la vue de cette agréable rivière + + Qui, par le milieu de la France, + Entre les plus heureux coteaux, + Laisse en paix répandre ses eaux, + Et porte partout l'abondance + Dans cent villes et cent châteaux + Qu'elle embellit de sa présence. + +Depuis Amboise jusqu'à Fontallade, nous vous épargnerons la peine de +lire les incommodités de quatre méchants gîtes, et à nous le chagrin +d'un si fâcheux ressouvenir. Vous saurez seulement que la joie de M. de +Lussan ne parut pas petite de voir arriver chez lui des personnes qu'il +aimait si tendrement; mais, nonobstant la beauté de sa maison et sa +grande chère, il n'aura que les cinq vers que vous avez déjà vus. + + Ni les pays où croît l'encens, + Ni ceux d'où vient la cassonade, + Ne sont point pour charmer les sens, + Ce qu'est l'aimable Fontallade + Du tendre et commode Lussans. + +Il ne se contenta pas de nous avoir si bien reçus chez lui, il voulut +encore nous accompagner jusqu'à Blaye. Nous nous détournâmes un peu de +notre chemin, pour aller rendre tous ensemble nos devoirs à M. le +marquis de Jonzac, son beau-frère. Un compliment de part et d'autre +décida la visite; et de toutes les offres qu'il nous fit, nous +n'acceptâmes que des perdreaux et du pain tendre. Cette provision nous +fut assez nécessaire, comme vous allez voir: + + Car entre Blaye et Jonzac + On ne trouve que Croupignac. + Le Croupignac est très-funeste: + Car le Croupignac est un lieu + Où six mourants faisaient le reste + De cinq ou six cents que la peste + Avait envoyés devant Dieu; + Et ces six mourants s'étaient mis + Tous six dans un même logis. + Un septième, soi-disant prêtre, + Plus pestiféré que les six, + Les confessait par la fenêtre, + De peur, disait-il, d'être pris + D'un mal si fâcheux et si traître. + +Ce lieu, si dangereux et si misérable, fut traversé brusquement, et +n'espérant pas trouver de village, il fallut se résoudre à manger sur +l'herbe, où les perdreaux et le pain tendre de M. de Jonzac furent d'un +grand secours. Ensuite d'un repas si cavalier, continuant notre chemin, +nous arrivâmes à Blaye, mais si tard, et le lendemain nous en partîmes +si matin, qu'il nous fut impossible d'en remarquer la situation qu'avec +la clarté des étoiles. Le montant qui commençait de très-bonne heure, +nous obligeait à cette diligence. Après donc avoir dit mille adieux à +Lussan, et reçu mille baisers de lui, nous nous embarquâmes dans une +petite chaloupe, et voguâmes longtemps avant le jour. + + Mais sitôt que par son flambeau + La lumière nous fut rendue, + Rien ne s'offrit à notre vue + Que le ciel et notre bateau + Tout seul dans la vaste étendue + D'une affreuse campagne d'eau! + +La Garonne est effectivement si large depuis qu'au Bec des Landes +d'Ambesse elle est jointe avec la Dordogne, qu'elle ressemble tout à +fait à la mer, et ses marées montent avec tant d'impétuosité, qu'en +moins de quatre heures nous fîmes le trajet ordinaire, + + Et vîmes au milieu des eaux + Devant nous paraître Bordeaux, + Dont le port en croissant resserre + Plus de barques et de vaisseaux + Qu'aucun autre port de la terre. + +Sans mentir, la rivière était alors si couverte, que notre felouque eut +bien de la peine à trouver une place pour aborder. La foire, qui devait +se tenir dans peu de jours, avait attiré cette grande quantité de +navires et de marchands, quasi de toutes les nations, pour charger les +vins de ce pays; + + Car ce fameux et rude port + En cette saison a la gloire + De donner tous les ans à boire + À presque tous les gens du Nord. + +Ces messieurs emportent de là tous les ans, une effroyable quantité de +vins; mais ils n'emportent pas les meilleurs. On les traite d'Allemands; +et nous apprîmes qu'il était défendu, non-seulement de leur en vendre +pour enlever, mais encore de leur en laisser boire dans les cabarets. +Après être descendus sur la grève, et avoir admiré pendant quelque temps +la situation de cette ville, nous nous retirâmes au Chapeau-Rouge, où M. +Talleman nous vint prendre aussitôt qu'il sut notre arrivée. Depuis ce +moment, nous ne nous retirâmes dans notre logis, pendant notre séjour à +Bordeaux, que pour y coucher. Les journées se passaient le plus +agréablement du monde chez M. l'intendant; car les plus honnêtes gens de +la ville n'ont pas d'autre réduit que sa maison. Il a trouvé même que la +plupart étaient ses cousins; et on le croirait plutôt le premier +président de la province, que l'intendant. Enfin, il est toujours le +même que vous l'avez vu, hormis que sa dépense est plus grande. Mais +pour madame l'intendante, nous vous dirons en secret qu'elle est tout à +fait changée. + + Quoique sa beauté soit extrême, + Qu'elle ait toujours ce grand oeil bleu + Plein de douceur et plein de feu, + Elle n'est pourtant plus la même; + Car nous avons appris qu'elle aime, + Et qu'elle aime bien fort le jeu. + +Elle, qui ne connaissait pas autrefois les cartes, passe maintenant des +nuits au lansquenet. Toutes les femmes de la ville sont devenues +joueuses pour lui plaire: elles viennent régulièrement chez elle pour la +divertir; et qui veut voir une belle assemblée, n'a qu'à lui rendre +visite. Mademoiselle du Pin se trouve toujours là bien à propos pour +entretenir ceux qui n'aiment point le jeu. En vérité, sa conversation +est si fine et si spirituelle, que ce ne sont point les plus mal +partagés. C'est là que messieurs les Gascons apprennent le bel air et la +belle façon de parler: + + Mais cette agréable du Pin, + Qui dans sa manière est unique, + A l'esprit méchant et bien fin; + Et si jamais Gascon s'en pique, + Gascon fera mauvaise fin. + +Au reste, sans faire ici les goguenards sur messieurs les Gascons, +puisque Gascon il y a, nous commencions nous-mêmes à courir quelque +risque; et notre retraite un peu précipitée ne fut pas mal à propos. +Voyez pourtant quel malheur! Nous nous sauvions de Bordeaux, pour donner +deux jours après dans Agen. + + Agen, cette ville fameuse, + De tant de belles le séjour, + Si fatale et si dangereuse + Aux coeurs sensibles à l'amour. + + Dès qu'on en approche l'entrée, + On doit bien prendre garde à soi: + Car tel y va de bonne foi + Pour n'y passer qu'une journée, + Qui s'y sent, par je ne sais quoi, + Arrêté pour plus d'une année. + +Un nombre infini de personnes y ont même passé le reste de leur vie sans +en pouvoir sortir. Le fabuleux palais d'Armide ne fut jamais si +redoutable. Nous y trouvâmes M. de Saint-Luc arrêté depuis plus de six +mois, Nort depuis quatre années, et d'Ortis depuis six semaines; et ce +fut lui qui nous instruisit de toutes ces choses, et qui voulut +absolument nous faire connaître les enchanteresses de ce lieu. Il pria +donc toutes les belles de la ville à souper; et tout ce qui se passa +dans ce magnifique repas, nous fit bien connaître que nous étions dans +un pays enchanté. En vérité, ces dames ont tant de beauté, qu'elles nous +surprirent dans leur premier abord; et tant d'esprit, qu'elles nous +gagnèrent dès la première conversation. Il est impossible de les voir +et de conserver la liberté; et c'est la destinée de tous ceux qui +passent en ce lieu-là, s'ils ont la liberté d'en sortir, d'y laisser au +moins leur coeur pour otage d'un prompt retour. + + Ainsi donc qu'avaient fait les autres, + Il fallut y laisser les nôtres: + Là, tous deux ils nous furent pris; + Mais, n'en déplaise à tant de belle, + Ce fut par l'aimable d'Ortis. + Aussi nous traita-t-il mieux qu'elles. + +Cela ne se fit assurément que sous leur bon plaisir. Elles ne lui +envièrent point cette conquête; et nous jugeant apparemment +très-infirmes, elles ne daignèrent pas employer le moindre de leurs +charmes pour nous retenir. Aussi, le lendemain de grand matin, +trouvâmes-nous les portes ouvertes et les chemins libres; de sorte que +rien ne nous empêcha de gagner Encosse sur les coureurs que M. de +Chemeraut nous avait promis, et qui nous attendaient depuis un mois à +Agen. C'est de ce véritable ami qu'on peut assurer + + Et dire, sans qu'on le cajole, + Qu'il sait bien tenir sa parole. + +Encosse est un lieu dont nous ne vous entretiendrons guère; car, excepté +les eaux, qui sont admirables pour l'estomac, rien ne s'y rencontre. Il +est au pied des Pyrénées, éloigné de tout commerce, et l'on n'y peut +avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa santé. Un petit +ruisseau qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et des +prés les plus verts qu'on puisse s'imaginer, était toute notre +consolation. Nous allions tous les matins prendre les eaux en ce bel +endroit, et les après-dînées nous promener. Un jour que nous étions sur +ses bords, assis sur l'herbe, et que, nous ressouvenant des hautes +marées de la Garonne, dont nous avions la mémoire encore assez fraîche, +nous examinions les raisons que donnent Descartes et Gassendi du flux et +du reflux, sortit tout d'un coup d'entre les roseaux les plus proches, +un homme qui nous avait apparemment écoutés. C'était + + Un vieillard tout blanc, pâle et sec + Dont la barbe et la chevelure + Pendaient plus bas que la ceinture; + Ainsi l'on peint Melchisédec. + + Ou plutôt telle est la figure + D'un certain vieux évêque grec, + Qui faisant le salamalec, + Dit à tous la bonne aventure; + + Car il portait un chapiteau + Comme un couvercle de lessive, + Mais d'une grandeur excessive, + Qui lui tenait lieu de chapeau. + + Et ce chapeau, dont les grands bords + Allaient tombant sur ses épaules, + Était fait de branches de saules, + Et couvrait presque tout son corps. + + Son habit, de couleur verdâtre, + Était d'un tissu de roseaux, + Le tout couvert de gros morceaux + D'un cristal épais et bleuâtre. + +À cette apparition la peur nous fit faire deux signes de croix et trois +pas en arrière; mais la curiosité prévalut sur la crainte, et nous +résolûmes, bien qu'avec quelques battements de coeur, d'attendre le +vieillard extraordinaire, dont l'abord fut tout à fait gracieux, et qui +nous parla fort civilement de cette sorte: + + «Messieurs, je ne suis point surpris + Que de ma rencontre imprévue + Vous ayez un peu l'âme émue: + Mais lorsque vous aurez appris + En quel rang les destins ont mis + Ma naissance à vous inconnue, + Vous rassurerez vos esprits. + + «Je suis le dieu de ce ruisseau, + Qui, d'une urne jamais tarie, + Qui penche au pied de ce coteau, + Prends le soin dans cette prairie + De verser incessamment l'eau + Qui la rend si verte et fleurie. + + «Depuis huit jours, matin et soir, + Vous me venez règlement voir, + Sans croire me rendre visite. + Ce n'est pas que je ne mérite + Que l'on me rende ce devoir; + Car enfin j'ai cet avantage, + Qu'un canal si clair et si net + Est le lieu de mon apanage. + Dans la Gascogne un tel partage + Est bien joli pour un cadet. + + «Aussi l'avez-vous trouvé tel, + Louant mes bords et ma verdure; + Ce qui me plaît, je vous assure, + Plus qu'une offrande ou qu'un autel; + Et tout à l'heure, je le jure, + Vous en serez, foi d'immortel, + Récompensés avec usure. + + «Dans ce petit vallon champêtre + Soyez donc les très-bien venus, + Chacun de vous y sera maître; + Et puisque vous voulez connaître + Les causes du flux et du reflux, + Je vous instruirai là-dessus, + Et vous ferai bientôt paraître + Que les raisonnements cornus + De tous temps sont les attributs + De la faiblesse de votre être; + + «Car tous les dits et les redits + De ces vieux rêveurs de jadis, + Ne sont que contes d'Amadis. + Même dans vos sectes dernières, + Les Descartes, les Gassendis, + Quoiqu'en différentes manières, + Et plus heureux et plus hardis + À fouiller les causes premières, + N'ont jamais traité ces matières + Que comme de vrais étourdis. + + «Moi qui sais le fin de ceci, + Comme étant chose qui m'importe, + Pour vous mon amour est si forte, + Qu'après en avoir éclairci + Votre esprit de si bonne sorte, + Qu'il n'en soit jamais en souci, + Je veux que la docte cohorte + Vous en doive le grand merci. + +Il nous prit lors tous deux par la main, et nous fit asseoir sur le +gazon à ses côtés. Nous nous regardions assez souvent sans rien dire, +fort étonnés de nous voir en conversation avec un fleuve; mais tout d'un +coup + + Il se moucha, cracha, toussa, + Puis en ces mots il commença: + + «Lorsque l'onde en partage échut + Au frère du grand dieu qui tonne, + L'avènement à la couronne + De ce nouveau monarque fut + Publié partout, et fallut + Que chaque dieu-fleuve en personne + Allât lui porter son tribut. + Dans ce rencontre la Garonne + Entre tous les autres parut, + Mais si brusque et si fanfaronne, + Que sa démarche lui déplut; + Et le puissant dieu résolut + De châtier cette Gasconne + Par quelque signalé rebut. + + «De fait, il en fit peu de cas + Quand elle lui vint rendre hommage; + Il se renfrogna le visage, + Et la traita du haut en bas. + + «Mais elle, au lieu de l'apaiser + Ayant pris soin d'apprivoiser, + Avec la puissante Dordogne, + Mille autres fleuves de Gascogne, + Sembla le vouloir offenser. + + «Lui, d'une orgueilleuse manière, + Comme il a l'humeur fort altière. + Amèrement s'en courrouça; + Et d'une mine froide et fière, + Deux fois si loin la repoussa, + Que cette insolente rivière + Toutes les deux fois rebroussa + Plus de six heures en arrière. + + «Bien qu'au vrai cette téméraire + Se fût attiré sur les bras + Un peu follement cette affaire. + Les grands fleuves ne crurent pas + Devoir, en un tel embarras, + Se séparer de leur confrère, + Ni l'abandonner, au contraire, + Ils en murmurèrent tout bas. + Accusant le roi trop sévère. + + «Mais lui, branlant ses cheveux blancs, + Tout dégouttants de l'onde amère, + «Taisez-vous, dit-il, insolents, + Ou vous saurez en peu de temps + Ce que peut Neptune en colère.» + + «Sur-le-champ, au lieu de se taire, + Plus haut encore on murmura. + Le dieu lors en furie entra, + Son trident par trois fois serra, + Et trois fois par le Styx jura: + + «Quoi donc! ici l'on osera + Dire hautement ce qu'on voudra! + Chaque petit dieu glosera + Sur ce que Neptune fera! + _Per Dio questo non sarà._ + Chacun d'eux s'en repentira, + Et pareil traitement aura; + Car deux fois par jour on verra + Qu'à sa source on retournera, + Et deux fois mon courroux fuira: + Mais plus loin que pas un ira + Celui qui, pour son malheur, a + Causé tout ce désordre-là; + Et cet exemple durera + Tant que Neptune régnera.» + + «À ce dieu du moite élément + Les rebelles lors se soumirent; + Et, quoique grondant, obéirent + Par force à ce commandement. + + «Voilà ce qu'on n'a jamais su, + Et ce que tout le monde admire. + Aussi nous avions résolu, + Pour notre honneur, de n'en rien dire: + Mais aujourd'hui vous m'avez plu + Si fort, que je n'ai jamais pu + M'empêcher de vous en instruire.» + +Il n'eut pas achevé ces mots qu'il s'écoula d'entre nous deux, mais si +vite qu'il était à vingt pas de nous devant que nous nous en fussions +aperçus. Nous le suivîmes le plus légèrement que nous pûmes; et voyant +qu'il était impossible de l'attraper, nous lui criâmes plusieurs fois: + + «Eh! monsieur le Fleuve, arrêtez! + Ne vous en allez pas si vite! + Eh! de grâce, un mot! écoutez!» + Mais il se remit dans son gîte, + +et rentra dans ces mêmes roseaux dont nous l'avions vu sortir. Nous +allâmes en vain jusqu'à cet endroit; car le bonhomme était déjà tout +fondu en eau quand nous arrivâmes, et sa voix n'était plus + + Qu'un murmure agréable et doux; + Mais cet agréable murmure + N'est entendu que des cailloux. + Il ne le put être de nous; + Et même, sans vous faire injure, + Il ne l'eût pas été de vous. + +Après l'avoir appelé plusieurs fois inutilement, enfin la nuit nous +obligea de retourner en notre logis, où nous fîmes mille réflexions sur +cette aventure. Notre esprit n'était pas entièrement satisfait de cet +éclaircissement; et nous ne pouvions concevoir pourquoi, dans une +sédition où tous les fleuves avaient trempé, il n'y en avait eu qu'une +partie de châtiés. Nous revînmes plusieurs fois en ce même lieu, tant +que nous demeurâmes à Encosse, pour y conjurer cet honnête fleuve de +nous vouloir donner à ce sujet un quart d'heure de conversation; mais il +ne parut plus; et nos eaux étant prises, le temps vint enfin de s'en +aller. + +Un carrosse que M. le sénéchal d'Armagnac avait envoyé, nous mena bien à +notre aise chez lui, à Castille, où nous fûmes reçus avec tant de joie, +qu'il était aisé de juger que nos visages n'étaient point désagréables +au maître de la maison. + + C'est chez cet illustre Fontrailles, + Où les tourtes, les ortolans, + Les perdrix rouges et les cailles, + Et mille autres vols succulents + Nous firent horreur des mangeailles + Dont Carbon et tant de canailles + Vous affrontent depuis vingt ans. + +Vous autres casaniers, qui ne connaissez que la vallée de misère et vos +rôtisseurs de Paris, vous ne savez ce que c'est que la bonne chère. Si +vous vous y connaissiez, et si vous l'aimiez, comme vous dites, + + Soyez donc assez braves gens + Pour quitter enfin vos murailles, + Et si vous êtes de bon sens, + Allez et courez chez Fontrailles + Vous gorger de mets excellents. + +Vous y serez bien reçus assurément, et vous le trouverez toujours le +même. Sans plus s'embarrasser des affaires du monde, il se divertit à +faire achever sa maison, qui sera parfaitement belle. Les honnêtes gens +de sa province en savent fort bien le chemin; mais les autres ne l'ont +jamais pu trouver. Après nous y être empiffrés quatre jours avec M. le +président de Marmiesse, qui prit la peine de s'y rendre aussitôt qu'il +fut informé de notre arrivée, nous allâmes tous ensemble à Toulouse, +descendre chez l'abbé de Beauregard, qui nous attendait, et qui nous +donna de ces repas qu'on ne peut faire qu'à Toulouse. Le lendemain, M. +le président de Marmiesse nous voulut faire voir, dans un dîner, +jusqu'où peut aller la splendeur et la magnificence, ou, avec sa +permission, la profusion et la prodigalité. Le festin du Menteur n'était +rien en comparaison, et c'est ici qu'il faut redoubler nos efforts pour +vous en faire une description magnifique. + + Toi qui présides aux repas, + Ô Muse! sois-nous favorable; + Décris avec nous tous les plats + Qui parurent sur cette table. + + Pour notre honneur et pour ta gloire, + Fais qu'aucun de tous ces grands mets + Ne s'échappe à notre mémoire, + Et fais qu'on en parle à jamais. + + Mais comme notre esprit s'abuse + De s'imaginer qu'aux festins + Puisse présider une Muse, + Et qu'elle se connaisse en vins! + + Non, non, les doctes demoiselles + N'eurent jamais un bon morceau: + Et ces vieilles sempiternelles + Ne burent jamais que de l'eau. + + À qui donc adresser ses voeux + En des occasions pareilles? + Est-ce à vous, Bacchus, roi des treilles? + À vous, dieu des mets savoureux? + + Mais, pour rimer, Bacchus et Come + Sont des dieux de peu de secours; + Et jamais de mémoire d'homme, + On ne leur fit un tel discours. + +Tout nous manque au besoin, et de notre chef nous n'oserions +entreprendre une si grande affaire. Il faut donc nous contenter de vous +dire que jamais on ne vit rien de si splendide; et nous eussions cru +Toulouse, ce lieu si renommé pour la bonne chère, épuisé pour jamais de +gibier, si l'un de vos amis et des nôtres ne nous eût encore le +lendemain, dans un dîner, fait admirer cette ville comme un prodige, +pour la quantité de bonnes choses qu'elle fournit. Vous devinerez +aisément son nom, quand nous vous dirons + + Que c'est un de ces beaux esprits + Dont Toulouse fut l'origine. + C'est le seul Gascon qui n'a pris + Ni l'air ni l'accent du pays; + Et l'on jugerait à sa mine + Qu'il n'a jamais quitté Paris. + +Enfin, c'est l'agréable M. d'Osneville, dont l'air et l'esprit n'ont +rien que d'un homme qui n'aurait jamais bougé de la cour. + + Vous saurez qu'il est marié, + Environ depuis une année, + Et qu'il est tout à fait lié + Du sacré lien d'hyménée. + + Lié tout à fait, c'est-à-dire + Qu'il est lié tout à fait bien, + Et qu'il ne lui manque plus rien, + Et qu'il a tout ce qu'il désire. + + L'épouse est bien apparentée, + Et bien apparenté l'époux; + Elle est jeune, riche, espritée: + Il est jeune, riche, esprit doux. + +Avec lui et dans son carrosse, nous quittâmes Toulouse pour aller à +Grouille, où M. le comte d'Aubijoux nous reçut très-civilement. Nous le +trouvâmes dans un petit palais qu'il a fait bâtir au milieu de son +jardin, entre des fontaines et des bois, et qui n'est composé que de +trois chambres, mais bien peintes et tout à fait appropriées. Il a +destiné ce lieu pour se retirer en particulier avec deux ou trois de ses +amis, ou, quand il est seul, s'entretenir avec ses livres, pour ne pas +dire avec sa maîtresse: + + Malgré l'injustice des cours, + Dans cet agréable ermitage + Il coule doucement ses jours, + Et vit en véritable sage. + +De vous dire qu'il tenait une fort bonne table et bien servie, ce ne +serait vous apprendre rien de nouveau; mais peut-être serez-vous surpris +de savoir que faisant si grande chère, il ne vivait que d'une croûte de +pain par jour. Aussi son visage était-il d'un homme mourant. Bien que +son parc fût très-grand, et qu'il eût mille endroits tous les plus beaux +les uns que les autres pour se promener, nous passions les journées +entières dans une petite île plantée et tenue aussi propre qu'un jardin, +et dans laquelle on trouve, comme par miracle, une fontaine qui jaillit, +et va mouiller le haut d'un berceau de grands cyprès qui l'environnent. + + Sous ce berceau qu'Amour exprès + Fit pour toucher quelque inhumaine, + L'un de nous deux, un jour, au frais, + Assis près de cette fontaine, + Le coeur percé de mille traits, + D'une main qu'il portait à peine, + Grava ces vers sur un cyprès: + «Hélas! que l'on serait heureux + Dans ce beau lieu digne d'envie, + Si, toujours aimé de Sylvie, + L'on pouvait, toujours amoureux, + Avec elle passer la vie!» + +Vous connaîtrez par-là que dans notre voyage nous ne songions pas +toujours à faire bonne chère, et que nous avions quelquefois des moments +assez tendres. Au reste, quoique Grouille ait tant de charmes, M. +d'Aubijoux ne nous put retenir que trois jours, après lesquels il nous +donna son carrosse pour aller à Castres prendre celui de M. de +Pénautier, qui nous mena chez lui, à Pénautier, à une lieue de +Carcassonne. Vos santés y furent bues mille fois, avec le cher ami +Balsant, qui ne nous quitta pas un moment. La comédie fut aussi un de +nos divertissements assez grand, parce que la troupe n'était pas +mauvaise, et qu'on y voyait toutes les dames de Carcassonne. Quand nous +en partîmes, M. de Pénautier, qui sans doute est un des plus honnêtes +hommes du monde, voulut absolument que nous prissions encore son +carrosse pour aller a Narbonne, quoiqu'il y eût une grande journée. Le +temps était si beau, que nous espérions le lendemain, sur nos chevaux +frais, et qui suivaient en main depuis Encosse aller coucher près de +Montpellier. Mais, par malheur, + + Dans cette vilaine Narbonne + Toujours il pleut, toujours il tonne. + Toute la nuit doncques il plut, + Et tant d'eau cette nuit il chut, + Que la campagne submergée + Tint deux jours la ville assiégée. + +Que cela ne vous surprenne point. Quand il pleut six heures en cette +ville, comme c'est toujours par orage, et qu'elle est située dans un +fond tout environné de montagnes, en peu de temps les eaux se ramassent +en si grande abondance, qu'il est impossible d'en sortir sans courir +risque de se noyer. Nous voulûmes pourtant le hasarder; mais l'accident +d'un laquais emporté par une ravine, et qui sans doute était perdu si +son cheval ne l'eût sauvé à la nage, nous fit rentrer bien vite pour +attendre que les passages fussent libres. Des messieurs, que nous +trouvâmes se promenant dans la grande place, et qui nous parurent être +des principaux du pays, ayant appris notre aventure, crurent qu'il était +de leur honneur de ne nous laisser pas ennuyer. Ils nous voulurent donc +faire voir les raretés de leur ville, et nous menèrent d'abord dans +l'église cathédrale, qu'ils prétendaient être un chef-d'oeuvre pour la +hauteur des voûtes, mais nous ne saurions pas dire au vrai + + Si l'architecte qui la fit, + La fit ronde, ovale ou carrée, + Et moins encor s'il la bâtit + Haute, basse, large ou serrée. + + Car, arrivés en ce saint lieu, + Nous n'eûmes jamais autre envie + Que de faire des voeux à Dieu + De ne le voir de notre vie. + + Ce qu'on y montre encor de rare, + Est un vieux et sombre tableau, + Où l'on voit sortir un Lazare + À demi mort de son tombeau. + + Mais le peintre l'a si bien fait + Sec, pâle, hideux, noir, effroyable, + Qu'il semble bien moins le portrait + Du bon Lazare que d'un diable. + +Ces messieurs ne furent pas contents de nous avoir fait voir ces deux +merveilles, ils eurent encore la bonté, pour nous régaler tout à fait, +de nous présenter à deux ou trois de leurs plus polies demoiselles, qui +tombaient, en vérité, de la v... Voilà tous les divertissements que nous +eûmes à Narbonne. Voyez par là si deux jours que nous y demeurâmes se +passèrent agréablement. Toi qui nous as si bien divertis, + + Digne objet de notre courroux, + Vieille ville toute de fange, + Qui n'es que ruisseaux et qu'égouts, + Pourrais-tu prétendre de nous + Le moindre vers à ta louange? + + Va, tu n'es qu'un quartier d'hiver + De quinze ou vingt malheureux drilles, + Où l'on peut à peine trouver + Deux ou trois misérables filles + Aussi malsaines que ton air. + + Va, tu n'eus jamais rien de beau, + Rien qui mérite qu'on le prise, + Bien peu de chose est ton tableau, + Et bien moins que rien ton église. + +L'apostrophe est un peu violente, ou l'impression un peu forte; mais +nous passâmes dans cette étrange demeure deux journées avec tant de +chagrin, qu'elle en est quitte à bon marché. Enfin les eaux +s'écoulèrent, et, nos chevaux n'en ayant plus que jusqu'aux sangles, il +nous fut permis de sortir. Après avoir marché trois ou quatre lieues +dans les plaines toutes noyées, et passé sur de méchantes planches un +torrent qui s'était fait de l'égout des eaux, large comme une rivière, +Béziers, cette ville si propre et si bien située, nous fit voir un pays +aussi beau que celui dont nous partions était vilain. Le lendemain, +ayant traversé les landes de Saint-Hubéri, et goûté les bons muscats de +Loupian, nous vîmes Montpellier se présenter à nous, environné de ces +plantades et de ces blanquettes que vous connaissez. + +Nous y abordâmes à travers mille boules de mail; car on joue là, le long +des chemins, à la chicane. Dans la grande rue des parfumeurs, par où +l'on entre d'abord, l'on croit être dans la boutique de Martial; et +cependant, + + Bien que de cette belle ville + Viennent les meilleures senteurs, + Son terroir, en muscats fertile, + Ne lui produit jamais de fleurs. + +Cette rue si parfumée conduit dans une grande place, où sont les +meilleures hôtelleries. Mais nous fûmes bientôt épouvantés + + De rencontrer en cette place + Un grand concours de populace. + Chacun y nommait d'Assouci. + «Il sera brûlé, Dieu merci + (Disait une vieille bagasse). + Dieu veuille qu'autant on en fasse + À tous ceux qui vivent ainsi!» + +La curiosité de savoir ce que c'était nous fit avancer plus avant. Tout +le bas était plein de peuple, et les fenêtres remplies de personnes de +qualités. Nous y reconnûmes un des principaux de la ville, qui nous fit +entrer aussitôt dans le logis. Dans la chambre où il était, nous +apprîmes qu'effectivement on allait brûler d'Assouci pour un crime qui +est en abomination parmi les femmes. Dans cette même chambre nous +trouvâmes grand nombre de dames, qu'on nous dit être les plus jolies, +les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville, quoique +pourtant elles ne fussent ni trop belles ni trop bien mises. À leurs +petites mignardises, leur parler gras et leurs discours extraordinaires, +nous crûmes bientôt que c'était une assemblée des précieuses de +Montpellier: mais, bien qu'elles fissent de nouveaux efforts à cause de +nous, elles ne paraissaient que des précieuses de campagne, et +n'imitaient que faiblement les nôtres de Paris. Elles se mirent exprès +sur le chapitre des beaux-esprits, afin de nous faire voir ce qu'elles +valaient, par le commerce qu'elles ont avec eux. Il se commença donc une +conversation assez plaisante: + + Les unes disaient que Ménage + Avait l'air et l'esprit galant, + Que Chapelain n'était pas sage, + Que Costar n'était pas pédant; + Et les autres croyaient monsieur de Scudéris + Un homme de fort bonne mine, + Vaillant, riche et toujours bien mis; + Sa soeur une beauté divine, + Et Pélisson un Adonis. + +Elles en nommèrent encore une très-grande quantité, dont il ne nous +souvient plus. Après avoir bien parlé des beaux-esprits, il fut question +de juger de leurs ouvrages. Dans l'_Alaric_ et dans le _Moïse_, on ne +loua que le jugement et la conduite; et dans la _Pucelle_, rien du tout. +Dans Sarrasin, on n'estima que la lettre de M. de Ménage, et la préface +de M. Pélisson fut traitée de ridicule. Voiture même passa pour un homme +grossier. Quant aux romans, _Cassandre_ fut estimé pour la délicatesse +de la conversation, _Cyrus_ et _Clélie_, pour la magnificence de +l'expression et la grandeur des événements. Mille autres choses se +débitèrent encore plus surprenantes que tout cela. Puis insensiblement, +la conversation tomba sur d'Assouci, parce qu'il leur sembla que l'heure +de l'exécution approchait. Une de ces dames prit la parole, et +s'adressant à celle qui nous avait paru la principale et la maîtresse +précieuse: + + «Ma bonne, est-ce lui que l'on dit + Avoir autrefois tant écrit, + Même composé quelque chose + En vers sur la métamorphose? + Il faut donc qu'il soit bel-esprit? + + --Aussi l'est-il, et l'un des vrais, + Reprit l'autre, et des premiers faits. + Ses lettres lui furent scellées + Dès leurs premières assemblées. + J'ai la liste de ces messieurs: + Son nom est en tête des leurs.» + + Plus d'une mine sérieuse, + Avec un certain air affecté, + Penchait sa tête de côté, + Et de ce ton de précieuse, + Lui dit: «Ma chère, en vérité, + C'est dommage que dans Paris + Ces messieurs de l'Académie, + Tous ces messieurs les beaux-esprits, + Soient sujets à telle infamie.» + +L'envie de rire nous prit si furieusement, qu'il nous fallut quitter la +chambre et le logis, pour en aller éclater a notre aise dans +l'hôtellerie. Nous eûmes toutes les peines du monde a passer dans les +rues, à cause de l'affluence du peuple. + + Là d'hommes on voyait fort peu. + Cent mille femmes animées, + Toutes de colère enflammées, + Accouraient en foule en ce lieu + Avec des torches allumées. + +Elles écumaient toutes de rage, et jamais on n'a rien vu de si terrible. +Les unes disaient que c'était trop peu de le brûler; les autres qu'il +fallait l'écorcher vif auparavant; et toutes, que si la justice le leur +voulait livrer, elles inventeraient de nouveaux supplices pour le +tourmenter. Enfin + + On aurait dit, à voir ainsi + Ces bacchantes échevelées, + Qu'au moins ce monsieur d'Assouci + Les aurait toutes violées: + +et cependant il ne leur avait rien fait. Nous gagnâmes avec bien de la +peine notre logis, où nous apprîmes en arrivant qu'un homme de condition +avait fait sauver ce malheureux: et quelque temps après on vint nous +dire que toute la ville était en rumeur, que les femmes y faisaient une +sédition, et qu'elles avaient déjà déchiré deux personnes, pour être +seulement soupçonnées de connaître d'Assouci. Cela nous fit une +très-grande frayeur. + + Et de peur d'être pris aussi + Pour amis du sieur d'Assouci, + Ce fut à nous de faire gille. + Nous fûmes donc assez prudents + Pour quitter d'abord cette ville; + Et cela fut d'assez bon sens. + +Nous nous savons donc, comme des criminels, par une porte écartée, et +prenons la chemin de Massilargues, espérant d'y pouvoir arriver avant la +nuit. À une demi-lieue de Montpellier, nous rencontrâmes notre +d'Assouci, avec un page assez joli qui le suivait. En deux mots il nous +conta ses disgrâces; aussi n'avions-nous pas le loisir d'écouter un long +discours, ni de le faire. Chacun donc alla de son côté; lui fort vite, +quoiqu'à pied; et nous doucement, à cause que nos chevaux étaient +fatigués. Nous arrivâmes devant la nuit chez M. de Cauvisson, qui pensa +mourir de rire de notre aventure. Il prit le soin, par sa bonne chère et +par ses bons lits, de nous faire bientôt oublier ces fatigues. Nous ne +pûmes, étant si proches de Nîmes, refuser à notre curiosité de nous +détourner pour aller voir + + Ces grands et fameux bâtiments + Du pont du Gard et des Arènes, + Qui nous restent pour monuments + Des magnificences romaines. + + Ils sont plus entiers et plus sains + Que tant d'autres restes si rares. + Echappés aux brutales mains + De ce déluge de barbares + Qui fut le fléau des humains. + +Fort satisfaits du Languedoc, nous prîmes assez vite la route de +Provence par cette grande prairie de Beaucaire, si célèbre par sa +foire; et le même jour nous vîmes de bonne heure + + Paraître sur les bords du Rhône + Ces murs pleins d'illustres bourgeois, + Glorieux d'avoir autrefois + Eu chez eux la cour et le trône + De trois ou quatre puissants rois. + +On y aborde par + + Cette heureuse et fertile plaine + Qui doit son nom à la vertu + Du grand et fameux capitaine + Par qui le fier Dunois, battu, + Reconnut la grandeur romaine. + +Nous vîmes, pour vous parler un peu moins poétiquement, cette belle et +célèbre ville d'Arles, qui, par son pont de bateaux, nous fit passer de +Languedoc en Provence. C'est assurément la plus belle porte. La +situation admirable de ce lieu y a presque attiré toute la noblesse du +pays; et les dames y sont propres, galantes et jolies; mais si couvertes +de mouches, qu'elles en paraissent un peu coquettes. Nous les vîmes +toutes au cours, où nous fûmes, faisant fort bien leur devoir avec +quantité de messieurs assez bien faits. Elles nous donnèrent lieu de les +accoster, quoique inconnus; et sans vanité, nous pouvons dire qu'en deux +heures de conversation nous avançâmes assez nos affaires, et que nous +fîmes peut-être quelques jaloux. Le soir on nous pria d'une assemblée, +où l'on nous traita plus favorablement encore; mais avec tout cela, ces +belles ne purent obtenir de nous qu'une seule nuit; et le lendemain nous +en partîmes, et traversâmes avec bien de la peine + + La vaste et pierreuse campagne, + Couverte encor de ces cailloux + Qu'un prince, revenant d'Espagne, + Y fit pleuvoir dans son courroux. + +C'est une grande plaine toute couverte de cailloux effectivement jusqu'à +Salon, petite ville qui n'a point d'autre rareté que le tombeau de +Nostradamus. Nous y couchâmes, et n'y dormîmes pas un moment, à cause +des hauts cris d'une comédienne qui s'avisa d'accoucher cette nuit, +proche de notre chambre, de deux petits comédiens. Un tel vacarme nous +fit monter à cheval de bon matin; et cette diligence servit à nous +faire considérer plus à notre aise, en arrivant à Marseille, cette +multitude de maisons qu'ils appellent _bastides_, dont toute la campagne +voisine est couverte. Le grand nombre en est plus surprenant que la +beauté; car elles sont toutes fort petites et fort vilaines. Vous avez +tant ouï parler de Marseille, que de vous en entretenir présentement, ce +serait répéter les mêmes choses, peut-être vous ennuyer. + + Tout le monde sait que Marseille + Est riche, illustre et sans pareille + Pour son terroir et pour son port; + Mais il faut vous parler du fort, + Qui sans doute est une merveille. + + C'est Notre-Dame de la Garde; + Gouvernement commode et beau, + À qui suffit, pour toute garde, + Un suisse avec sa hallebarde + Peint sur la porte du château. + +Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible, et si haut +élevé, que s'il commandait à tout ce qu'il voit au-dessous de lui, la +plupart du genre humain ne vivrait que sous son plaisir. + + Aussi voyons-nous que nos rois, + En connaissant bien l'importance, + Pour le confier ont fait choix + Toujours de gens de conséquence: + De gens pour qui, dans les alarmes, + Le danger aurait eu des charmes; + De gens prêts à tout hasarder, + Qu'on eût vu longtemps commander, + Et dont le poil poudreux eût blanchi sous les armes. + +Une description magnifique qu'on a faite autrefois de cette place, nous +donna la curiosité de l'aller voir. Nous grimpâmes plus d'une heure +avant d'arriver à l'extrémité de cette montagne, où l'on est bien +surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante, prête à tomber +au premier vent. Nous frappâmes à la porte, mais doucement, de peur de +la jeter par terre; et après avoir heurté longtemps sans entendre même +un chien aboyer sur la tour, + + Des gens qui travaillaient là proche, + Nous dirent: «Messieurs, là-dedans + On n'entre plus depuis longtemps. + Le gouverneur de cette roche, + Retournant en cour par le coche, + À, depuis environ quinze ans. + Emporté la clef dans sa poche.» + +La naïveté de ces bonnes gens nous fit bien rire; surtout quand ils nous +firent remarquer un écriteau que nous lûmes avec assez de peine, car le +temps l'avait presque effacé. + + Portion du Gouvernement + À louer tout présentement. + +Plus bas, en petit caractère: + + Il faut s'adresser à Paris, + Ou chez Conrat, le secrétaire, + Ou chez Courbé, l'homme d'affaire + De tous messieurs les beaux-esprits, + +Croyant après cela n'avoir plus rien de rare il voir en ce pays, nous le +quittâmes sur-le-champ, et même avec empressement, pour aller goûter des +muscats à la Cioutat. Nous n'y arrivâmes pourtant que fort tard, parée +que les chemins sont rudes, et que passant par Cassis, il est bien +difficile de ne s'y pas arrêter à boire. Vous n'êtes pas assurément +curieux de savoir de la Cioutat, + + Que les marchands et les nochers + La rendent fort considérable; + Mais pour le muscat adorable. + Qu'un soleil proche et favorable + Confit dans les brûlants rochers, + Vous en aurez, frères très-chers, + Et du meilleur sur votre table. + +Les grandes affaires que nous avions en ce lieu furent achevées aussitôt +que nous eûmes acheté le meilleur vin. Ainsi le lendemain, sur le midi, +nous nous acheminâmes vers Toulon. Cette ville est dans une situation +amirable, exposée au midi, et couverte au septentrion par des montagnes +élevées jusqu'aux nues, qui rendent son port le plus grand et le plus +sûr qui soit au monde. Nous y trouvâmes M. le chevalier Paul, qui, par +sa charge, par son mérite et par sa dépense, est le premier et le plus +considérable du pays. + + C'est ce Paul dont l'expérience + Gourmande la mer et le vent, + Dont le bonheur et la vaillance + Rendent formidable la France + À tous les peuples du Levant. + +Ces vers sont aussi magnifiques que sa mine; mais, en vérité, +quoiqu'elle ait quelque chose de sombre, il ne laisse pas d'être +commode, doux et tout à fait honnête. Il nous régala dans sa cassine, +si propre et si bien entendue, qu'elle semble un petit palais enchanté. + +Nous n'avions trouvé jusque-là que des orangers de médiocre grandeur, et +dans des jardins. L'envie d'en voir de gros comme des chênes, et dans le +milieu des campagnes, nous fit aller jusqu'à Hyères. Que ce lieu nous +plut! Qu'il est charmant! Et quel séjour serait-ce que Paris sous un si +beau climat! + + Que c'est avec plaisir qu'aux mois + Si fâcheux en France et si froids, + On est contraint de chercher l'ombre + Des orangers qu'en mille endroits + On y voit, sans rang et sans nombre. + Former des forêts et des bois. + + Là, jamais les plus grands hivers + N'ont pu leur déclarer la guerre. + Cet heureux coin de l'univers + Les a toujours beaux, toujours verts, + Toujours fleuris en pleine terre. + +Qu'ils nous ont donné de mépris pour les nôtres, dont les plus conservés +et les mieux gardés ne doivent pas être, en comparaison, appelés des +orangers! + + Car ces petits nains contrefaits. + Toujours tapis entre deux ais. + Et contraints sous des casemates. + Ne sont, à bien parler, que vrais + Et misérables culs-de-jattes. + +Nous ne pouvions terminer notre voyagé par un lieu qui nous laissât une +idée plus agréable; aussi dès le moment ne songeâmes-nous plus qu'à +retourner à Paris. Notre dévotion nous fit pourtant détourner un peu +pour aller à la Sainte-Baume. C'est un lieu presque inaccessible, et +qu'on ne peut voir sans effroi. C'est un antre dans le milieu d'un +rocher escarpé, de plus de quatre-vingts toises de haut, fait assurément +par miracle; car il est aisé de voir que les hommes + + N'y peuvent avoir travaillé; + Et l'on croit, avec apparence, + Que les saints esprits ont taillé + Ce roc qu'avec tant de constance + La sainte a si longtemps mouillé + Des larmes de sa pénitence. + Mais, si d'une adresse admirable + L'ange a taillé ce roc divin, + Le démon, cauteleux et fin, + En a fait l'abord effroyable, + Sachant bien que le pèlerin + Se donnerait cent fois au diable, + Et se damnerait en chemin. + +Nous y montâmes cependant avec de la peine par une horrible pluie; et +par la grâce de Dieu, sans murmurer un seul mot; mais nous n'y fûmes pas +plus tôt arrivés, qu'il nous prit une extrême impatience d'en sortir, +sans savoir pourquoi. Nous examinâmes donc assez brusquement la +bizarrerie de cette demeure, et nous nous instruisîmes en un moment des +religieux, de leur ordre, de leurs coutumes et de leur manière de +traiter les passants; car ce sont eux qui les reçoivent et qui tiennent +hôtellerie. + + On n'y mange jamais de chair, + On n'y donne que du pain d'orge, + Et des oeufs qu'on y vend bien cher. + Les moines hideux ont de l'air + De gens qui sortent d'une forge. + Enfin, ce lieu semble un enfer, + Ou pour le moins un coupe-gorge, + On ne peut être sans horreur + Dedans cette horrible demeure + Et la faim, la soif et la peur + Nous en firent sortir sur l'heure. + +Bien qu'il fût presque nuit, et qu'il fît le plus vilain temps du +monde, nous aimâmes mieux hasarder de nous perdre dans les montagnes, +que de demeurer à la Sainte-Baume. Les reliques qui sont à Saint-Maximin +nous portèrent bonheur, et nous y firent arriver, avec l'aide d'un +guide, sans nous être égarés; mais non pas sans être mouillés. Aussi le +lendemain, la matinée s'étant passée entière en dévotion, c'est-à-dire à +faire toucher des chapelets à quantité de corps saints, et à mettre +d'assez grosses pièces dans les troncs, nous allâmes nous enivrer +d'excellente blanchette de Négréaux, et de là coucher à Aix. C'est une +capitale sans rivière, et dont tous les dehors sont fort désagréables; +mais, en récompense, belle et assez bien bâtie, et de bonne chère. Orgon +fut ensuite notre couchée, lieu célèbre pour tous les bons vins; et le +jour d'après Avignon nous fit admirer la beauté de ses murailles. Madame +de Castelane y était, à qui nous rendîmes visite aussitôt le même jour, +qui fut le jour des Morts. Nous la trouvâmes chez elle en bonne +compagnie. Elle n'était point, comme les autres veuves, dans les églises +à prier Dieu. + + Car bien qu'elle ait l'âme assez tendre + Pour tout ce qu'elle aurait chéri. + On aurait peine à la surprendre + Sur le tombeau de son mari. + +Avignon nous avait paru si beau, que nous voulûmes y demeurer deux jours +pour l'examiner plus à loisir. Le soir, que nous prenions le frais sur +les bords du Rhône par un beau clair de lune, nous rencontrâmes un homme +qui se promenait, qui nous semblait avoir de l'air du sieur d'Assouci. +Son manteau, qu'il portait sur le nez, empêchait qu'on ne le pût bien +voir au visage. Dans cette incertitude, nous prîmes la liberté de +l'accoster, et de lui demander: + + «Est-ce vous, monsieur d'Assouci? + + --Oui, c'est moi, messieurs; me voici. + N'ayant plus pour tout équipage + Que mes vers, mon luth et mon page. + Vous me voyez sur le pavé + En désordre, malpropre et sale; + Aussi je me suis esquivé + Sans emporter paquet ni malle; + Mais enfin me voilà sauvé, + Car je suis en terre papale.» + +Il avait effectivement avec lui le même page que nous lui avions vu +lorsqu'il se sauva de Montpellier, et que l'obscurité nous avait +empêché de discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que +c'était que ce petit garçon, et quelle belle qualité l'obligeait à le +mener avec lui; nous le questionnâmes donc assez malicieusement, lui +disant: + + «Ce petit page qui vous suit, + Et qui derrière vous se glisse, + Que sait-il? En quel exercice, + En quel art l'avez-vous instruit? + + --Il sait tout, dit-il. S'il vous duit, + Il est bien à votre service.» + +Nous le remerciâmes lors bien civilement, ainsi que vous eussiez fait, +et ne lui répondîmes autre chose + + «Qu'adieu, bonsoir et bonne nuit. + De votre page qui vous suit, + Et qui derrière vous se glisse, + Et de tout ce qu'il sait aussi, + Grand merci, monsieur d'Assouci. + D'un si bel offre de service, + Monsieur d'Assouci, grand merci.» + +Notre lettre finira par ce bel endroit. Quoiqu'elle soit écrite de Lyon, +ce n'est pas que nous n'ayons encore à vous mander les beautés du +Pont-Saint-Esprit, des vins de Coudrieux et de Côte-Rôtie; mais, en +vérité, nous sommes si las d'écrire, que la plume nous tombe des mains, +outre que nous voulons avoir de quoi vous entretenir, lorsque nous +aurons le plaisir de vous revoir. Cependant, + + Si nous allions tout tous déduire, + Nous n'aurions plus rien à vous dira: + Et vous saurez qu'il est plus doux + De causer buvant avec vous, + Qu'en voyageant de vous écrira. + Adieu, les deux frères nourris + Aussi bien que gens de la ville, + Que nous aimons plus que dix mille + Des plus aimables de Paris. + + DATE. + + De Lyon, où l'on nous a dit + Que le roi, par un rude édit, + Avait fait défenses expresses, + Expresses défenses à tous, + De plus porter chausses suissesses. + Cet édit, qui n'est rien pour nous, + Vous réduit en grandes détresses, + Grosses bedaines, grosses fesses: + Car où diable vous mettrez-vous? + + ADRESSE. + + À messieurs les aînés Broussins. + Chacun enseignera la rue: + Car leur demeure est plus connue + Au Marais que les Capucins. + + + + +VOYAGE + +DE LANGUEDOC + +ET + +DE PROVENCE + +PAR + +LEFRANC DE POMPIGNAN + +À MADAME *** + +Le 24 septembre 1740. + + +C'est donc très-sérieusement, madame, que vous demandez la relation de +notre voyage. Vous la voulez même en prose et en vers. C'est un marché +fait, dites-vous, nous ne saurions nous en dédire. Il faut bien vous en +croire; mais croyez aussi que jamais parole ne fut plus légèrement +engagée. Je suis sûr + + Que tout homme sensé rira + D'une entreprise si falotte! + Que personne ne nous lira: + Ou que celui qui le fera, + À coup sûr très-fort s'ennuîra, + Que vers et prose on sifflera; + Et que sur cette preuve-là + Le régiment de la calotte + Pour ses voyageurs nous prendra. + +Quoi qu'il en puisse arriver, le plus grand malheur serait de vous +déplaire. Nous allons vous obéir de notre mieux. Mais gardez-nous au +moins le secret. Un ouvrage fait pour vous ne doit être mauvais +qu'incognito. + +Comme ce n'est point ici un poème épique, nous commencerons modestement +par Castelnaudary, et nous n'en dirons rien. Narbonne ayant été le +premier objet de notre attention, sera aussi le premier article de notre +itinéraire. N'y eût-il que ces anciennes inscriptions qu'a si fort +respectées le temps, cette Narbonne méritait un peu plus d'égards que +n'en ont eu les deux célèbres voyageurs. + +Nous pouvons attester qu'il n'y plut ni n'y tonna pendant plus de quatre +heures, et que jamais le ciel ne fut plus serein que lorsque nous en +partîmes. + + Mais vu le local enterré + De la cité primatiale, + Nous croyons, tout considéré, + Que quand la saison pluviale. + Au milieu du champ labouré + Vernie la bouche à la cigale, + Toutes les eaux ont conjuré + D'environner, bon gré mal gré. + La ville archiépiscopale: + Ce qui rend ce lieu révéré + Un cloaque beaucoup trop sale, + De quoi Chapelle a murmuré; + Mais d'un ton si peu mesuré, + Qu'il en résulte grand scandale. + Au point qu'un prébendier lettré + De l'église collégiale + Nous dit, d'un air très-assuré, + Que ce voyage célébré + N'était au fond qu'oeuvre de balle. + Et que Narbonne, qu'il ravale, + Ne l'avait jamais admiré. + +Le fait, madame, est vrai à la lettre; à telles enseignes que le docte +prébendier se dessaisit en notre faveur, avec une joie extrême, de +l'oeuvre de ces messieurs, qui lui paraissent de très-mauvais plaisants. +Ce n'est pas au reste le seul plaisir qu'il nous eût fait. Ce généreux +inconnu nous avait mené au palais archiépiscopal, admirer les antiquités +qu'on y a recueillies. Par son crédit, nous vîmes toute la maison, +grande, noble, claire même en dépit de tout ce qui devrait la rendre +obscure. Mais on a logé un peu haut le primat d'Occitanie. Nous avions +ensuite suivi notre guide à la métropole, qui sera une fort belle +église, quand il plaira à Dieu et aux États de faire finir la nef. Quant +à ce tableau, si dénigré dans l'oeuvre susdit, messieurs de Narbonne le +regrettent tous les jours, malgré la copie que M. le duc d'Orléans leur +en laissa libéralement, mais qu'ils trouvent fort médiocre, quoique le +Lazare y soit peut-être aussi noir que dans l'original. + +Nous reprîmes notre chemin, et parcourûmes gaiement les chaussées qui +mènent à Béziers. Cette ville est pour ses habitants un lieu céleste, +comme il est aisé d'en juger par un passage latin d'un de leurs auteurs, +dont je vous fais grâce. La nuit nous ayant surpris avant d'y être +arrivés, nous fûmes tentés d'y coucher. + + Mais sachant par tradition + Que dans cette agréable ville, + Pour le sol de chaque saison, + Très-prudemment chaque maison + A soin d'avoir un domicile. + Et craignant pour mon compagnon, + Qui pour moi n'était pas tranquille, + Nous criâmes au postillon + Au plus vite de faire gille. + +Ce fut donc à Pézénas que nous allâmes chercher notre gîte. Il était +tard quand nous y arrivâmes; les portes étaient fermées. Nous en fûmes +si piqués que nous ne voulûmes plus y entrer quand on les ouvrit le +lendemain matin. Mais que nous fûmes enchantés des dehors! Il n'en est +point de plus riants ni de mieux cultivés. Quoique Pézénas n'ait pas de +proverbe latin en sa faveur, au moins que je connaisse, sa situation +vaut bien celle de Béziers. La chaussée qui commence après les casernes +du roi, ne dura pas autant que nous aurions voulu. Elle aboutit à une +route assez sauvage, qui nous conduisit à Vallemagne, lieu passablement +digne de la curiosité des voyageurs. + + Près d'une chaîne de rochers + S'élève un monastère antique. + De son église très-gothique, + Deux tours, espèce de clochers, + Ornent la façade rustique. + +Les échos, s'il en est dans ce triste séjour, + + D'aucun bruit n'y frappent l'oreille: + Et leur troupe oisive sommeille + Dans les cavernes d'alentour. + +Dépêche, dis-je à un postillon de quatre-vingts ans qui changeait nos +chevaux; l'horreur me gagne: quelle solitude! c'est la Thébaïde en +raccourci. Allons, l'abbé, ni vous ni moi ne commerçons avec les +anachorètes.--Eh! de par tous les diables, ce sont des bernardins, +s'écria le maître de la poste, que nous ne croyions pas si près de nous. +Or, vous saurez que ce bon homme pouvait faire la différence d'un +anachorète et d'un bernardin; car il avait sur un vieux coffre, à côté +de sa porte, quelques centaines de feuillets de la vie des Pères du +désert, rongés de rats.--Si vous voulez dîner, ajouta-t-il, entrez, on +vous fera, bonne chère. + + Nos moines sont de bons vivants, + L'un pour l'autre fort indulgents, + Ne faisant rien qui les ennuie, + Ayant leur cave bien garnie, + Toujours reposés et contents, + Visitant peu la sacristie; + Mais quelquefois les jours de pluie + Priant Dieu pour tuer le temps. + +Il est vrai qu'ils avaient profité de cette matinée-là, qui était fort +sombre et fort pluvieuse, pour dépêcher une grand'messe. Nous gagnâmes +le cloître. Croiriez-vous, madame, qu'un cloître de solitaires fût une +grotte enchantée? Tel est pourtant celui de l'abbaye de Vallemagne; je +ne puis le comparer qu'à une décoration d'opéra. Il y a surtout une +fontaine qui mériterait le pinceau de l'Arioste. Elle ressemble comme +deux gouttes d'eau à la fontaine de l'Amour. + + Sur ses colonnes, des feuillages + Entrelacés dans des berceaux, + Forment un dôme de rameaux. + Dont les délicieux ombrages + Font goûter, dans des lieux si beaux, + Le frais des plus sombres bocages. + Sous cette voûte de cerceaux, + La plus heureuse des naïades + Répand le cristal de ses eaux + Par deux différentes cascades. + Au pied de leur dernier bassin. + On frère, garçon très-capable, + Entouré de flacons de vin, + Plaçait le buffet et la table. + +Tout auprès, un dîner dont la suave odeur Aurait du plus mince mangeur + + Provoqué la concupiscence, + Tenu sur des fourneaux à son point de chaleur, + Pour disparaître, attendait la présence + De quatre bernardins qui s'ennuyaient au choeur. + +Dans ce moment nous enviâmes presque le sort de ces pauvres religieux: +nous nous regardions de cet air qui peint si bien tous les mouvements de +l'âme. Chacun de nous appliquait ce qu'il voyait à sa vocation +particulière, et nous nous devinions sans nous parier. + + L'abbé convoitait l'abbaye: + Pour moi, qui pensais moins à Dieu, + «Ah! disais-je, si dans ce lieu + Je trouvais Iris ou Sylvie...» + +Car voilà, les hommes. Ce qui est un sujet d'édification pour les uns, +est un objet de scandale pour les autres. Que de morale a débiter +là-dessus! Prenons congé de la délicieuse fontaine: elle nous a menés un +peu loin. + + Ô fontaine de Vallemagne! + Flots sans cesse renouvelés, + La plus agréable campagne + Ne vaut pas vos bords isolés. + +Il n'y avait plus qu'une poste pour arriver à Loupian, lieu célèbre par +ses vins, dont nos devanciers voulurent se mettre à portée de juger. +Leurs imitateurs, en ce point seul, nous nous y arrêtâmes. Mais l'année, +nous dit-on, n'avait pas été bonne. L'hôtesse entreprit de nous +dédommager avec des huîtres d'un goût fort inférieur à celles de +l'Océan. + +Remontés en chaise, nous nous livrions à l'admiration que nous causait +la beauté du pays, + + Quand deux gentilles demoiselles, + D'un air agréable et badin + Qui n'annonçait pas des cruelles, + Nous arrêtèrent en chemin. + +Elles nous demandèrent des places dans notre chaise pour aller jusqu'au +village prochain, qui était le lieu de la poste. L'abbé fut impoli pour +la première fois de sa vie; il les refusa inhumainement; et je fus +obligé, malgré moi, d'être de moitié dans son refus. + +Nous commencions alors à côtoyer l'étang de Thau, qui se débouche dans +le golfe de Lyon par le port de Cette et par le passage de Maguelonne. +Il fallut descendre, en faveur de mon compagnon, qui voyait pour la +première fois les campagnes d'Amphitrite, et qui voulait contempler à +son aise + + Ce vaste amas de flots, ce superbe élément, + De l'aveugle Fortune image naturelle, + Comme elle séduisant, et perfide comme elle: + Asile des forfaits, noir séjour des hasards, + Théâtre dangereux du commerce et de Mars; + Des plus rares trésors source avare et féconde, + Et l'empire commun de tous les rois du monde. + +Nous arrivâmes enfin à Montpellier. Cette ville n'aura rien de nous +aujourd'hui, madame; et vous vous passeriez bien de savoir qu'après nous +être fait d'abord conduire au jardin royal des plantes, qui pourrait +être mieux entretenu, et avoir parcouru légèrement au retour tout ce +qu'on est dans l'usage de montrer aux étrangers, cous vînmes avec +empressement chercher un excellent souper, auquel nous étions préparés +par le repas frugal que nous avions fait à Loupian. + +La matinée du lendemain fut employée à visiter la Mosson et la Vérune. +Les eaux et les promenades de celle-ci ne méritent guère moins de +curiosité que la magnificence de la première, où il y a des beautés +royales; mais où, sans être difficile à l'excès, on peut trouver +quelques défauts auxquels, à la vérité, le seigneur châtelain est en +état de remédier. Nous nous hâtâmes après cela de gagner Lunel, où nous +fûmes accueillis par M. de la***, major du régiment de Duras, qui +commandait dans ce quartier. Il nous donna un aussi bon souper que s'il +nous eût attendus L'abbé en profita médiocrement. + + Il quitta cette bonne chère + Pour une dévote action + Que ceux de sa profession + Ne font pas trop pour l'ordinaire. + Ce fut, je crois, son bréviaire + Qui causa sa désertion. + Notre convive militaire + Partagea mon affliction. + Mais comme en toute occasion + La Providence débonnaire + Compense, d'une main légère, + Plaisir et tribulation, + La retraite de mon confrère + Grossit pour moi la portion + D'un vin de Saint-Émilion + Qu'à Lunel je n'attendais guère. + +Une partie de la nuit se passa joyeusement à table. Nous nous séparâmes +de notre hôte à huit heures du matin, et nous courûmes à Nîmes pour y +admirer ces ouvrages si supérieurs aux ouvrages modernes, si dignes de +la poésie la plus majestueuse; en un mot, les chefs-d'oeuvre immortels +dont cette cité, autrefois si considérable, a été enrichie par les +Romains. Les arènes s'aperçoivent d'aussi loin que la ville même. + + Monument qui transmet à la postérité + Et leur magnificence et leur férocité + Par des degrés obscurs, sous des voûtes antiques, + Nous montons avec peine au sommet des portiques. + Là nos yeux étonnés promènent leurs regards, + Sur les restes pompeux du faste des Césars. + Nous contemplons l'enceinte où l'arène souillée + Par tout le sang humain dont elle fut mouillée, + Vit tant de fois le peuple ordonner le trépas + Du combattant vaincu qui lui tendait les bras. + «Quoi! dis-je, c'est ici, sur cette même pierre + Qu'ont épargnée les ans, la vengeance et la guerre, + Que ce sexe si cher au reste des mortels, + Ornement adoré de ces jeux criminels, + Venait d'un front serein, et de meurtres avide, + Savourer à loisir un spectacle homicide! + C'est dans ce triste lieu qu'une jeune beauté + Ne respirant ailleurs qu'amour et volupté, + Par le geste fatal de sa main renversée, + Déclarait sans pitié sa barbare pensée, + Et conduisant de l'oeil le poignard suspendu + Dans le flanc du captif à ses pieds étendu.» + +Des voyageurs font des réflexions à propos de tout. J'avoue, madame, que +la tirade est un peu sérieuse. Je vous en demande pardon. La vue d'un +amphithéâtre romain a réveillé en moi les idées tragiques. + +Ce serait ici le Heu de vous donner quelque idée des autres antiquités +de Nîmes. La Tour-Magne, le temple de Diane et la fontaine qui est +auprès, ont dans leurs ruines mêmes, quelque chose d'auguste. Mais ce +qu'on appelle _la Maison carrée_, édifice qu'on regarde comme le +monument de toute l'antiquité le mieux conservé, frappe et fixe les yeux +les moins connaisseurs. + +On trouve à chaque pas des bas-reliefs et des inscriptions. Les aigles +romaines, plus ou moins entières, se voient partout. Enfin, par je ne +sais quel enchantement, on s'imagine, plus de treize cents ans après +l'expulsion totale des Romains hors les Gaules, se retrouver avec eux, +habiter encore une de leurs colonies. Nous en séjournâmes plus longtemps +à Nîmes. Un jour franc nous suffit à peine pour tout voir et revoir. Ce +temps d'ailleurs, grâce à M. d'A..., ne pouvait être mieux employé; il +ne nous quitta point, et l'on ne saurait rien ajouter à la réception +qu'il nous fit. + + Or donc prions la Providence + De placer toujours sur nos pas + Le Languedoc et la Provence, + Et surtout messieurs de Duras: + Rencontre douée et gracieuse + Pour les voyageurs leurs amis, + Autant qu'elle serait fâcheuse + Pour les bataillons ennemis. + +Il nous restait le pont du Gard. Notre curiosité, excitée de plus, nous +fit quitter le chemin de la poste. Après une infinité de détours +tortueux entre deux montagnes, nous nous trouvâmes sur les bords du +Gardon, ayant en perspective le pont, ou plutôt trois ponts l'un sur +l'autre. + + Pour vous peindre le pont du Gard, + Il nous faudrait employer l'art + Et le jargon d'un architecte. + Mais nous pensons qu'à cet égard, + De notre couple trop bavard, + La science vous est suspecte; + Aussi, sans courir de hasard, + Notre muse très-circonspecte + Ne fera point de fol écart + Sur ses arches qu'elle respecte, + Qui sans doute périront tard. + +Ici, madame, l'admiration épuisée fait place à une surprise mêlée +d'effroi. Il nous fallut plusieurs heures pour considérer ce merveilleux +ouvrage. Imaginez deux montagnes séparées par une rivière, et réunies +par ce triple pont, où la hardiesse le dispute à la solidité. Nous +grimpâmes jusque sur l'aqueduc, que nous traversâmes presque en rampant +d'un bout à l'autre. + + Offrant un culte romanesque + À ces lieux dérobés aux coups + De la barbarie arabesque, + Et même échappés au courroux + De ce pourfendeur gigantesque + Qui des Romains fut si jaloux. + Que sa fureur détruisit presque + Ce que le temps laissait pour nous: + Examinant à deux genoux + Un débris de peinture à fresque, + Et d'un oeil anglais ou tudesque + Dévorant jusques aux cailloux. + +Puis quittant à regret, quoique avec une sorte de confusion, un monument +trop propre à nous convaincre de la supériorité sans bornes des Romains, +nous poursuivîmes notre route, et ne fûmes plus occupés après cela que +du plaisir de revoir bientôt un ami fort cher que nous allions chercher +de si loin. Cette idée flatteuse fut le sujet de notre conversation le +reste de la journée. Sur le soir, l'approche de Villeneuve fit diversion +à nos entretiens. Du haut de la montagne, d'où nous l'aperçûmes, cette +jolie ville paraît être dans la plaine, quoique sur une côte fort +élevée. La beauté du paysage et la largeur du Rhône forment le point de +vue le plus surprenant et le plus agréable. + + C'est ici que du Languedoc + Finit la terre épiscopale. + À l'autre rive, sur un roc, + Est la citadelle papale, + Que sous la clef pontificale, + Les gens de soutane et de froc + Défendraient fort bien dans un choc. + Avec une ardeur sans égale, + Contre les troupes de Maroc, + La mer leur servant d'intervalle. + +Nous passâmes les deux bras du Rhône, et nous arrivâmes à Avignon, au +milieu des cris de joie et des acclamations d'un peuple immense. N'allez +pas croire que tout ce tintamarre se fît pour nous. On célébrait alors +dans cette ville l'exaltation de Benoît XIV. Les fêtes duraient depuis +trois jours. Nous vîmes la dernière, et sans doute la plus belle. + + Nos yeux en furent éblouis. + L'art, la richesse, l'ordonnance + Avaient épuisé la science + Des décorateurs du pays. + Au milieu d'une grande place + Douze fagots mal assemblés + D'une nombreuse populace + Excitaient les cris redoublés. + Tout autour cinquante figures, + Qu'on nous dit être des soldats, + Pour faire cesser le fracas, + Vomissaient un torrent d'injures; + Mais de peur des égratignures, + Ils criaient, et ne bourraient pas. + + Alors les canons commencèrent. + Le commandant, vêtu de bleu, + Aux fusiliers qui se troublèrent, + Permit de se remettre un peu. + Puis leurs vieux mousquets ils levèrent: + Trente-quatre firent faux-feu, + Et quatorze en tirant crevèrent. + Si personne ne fut tué, + Ou pour le moins estropié + Par cette comique décharge, + C'est un miracle, en vérité, + Qui mérite d'être attesté. + Mais nous primes soudain le large, + Voyant que l'alguazil major + Voulait faire tirer encor. + + Nous entrâmes en diligence + Au palais de Son Excellence + Monseigneur le vice-légat. + C'est là que pour Rome il préside, + Et c'est dans sa cour que réside + Toute la pompe du Comtat. + D'abord, ni lanterne ni lampe, + La nuit n'éclaire l'escalier: + Il fallut, pour nous appuyer, + À tâtons, du fer de la rampe. + L'un et l'autre nous étayer. + Après avoir à l'aventure + Fait en montant plus d'un faux pas + Nous trouvons uns salle obscure, + Où, sur quelques vieux matelas + Quatre Suisses de Carpentras + Ne buvaient pas l'eau toute pure. + Mais rien de plus ne pûmes voir. + + Un vieux prêtre, entr'ouvrant la porte + D'un appartement assez noir, + Dit: «Allons, vite, que l'on sorte; + Tout est couché; messieurs, bonsoir. + + Notre ambassade ainsi finie, + Nous revînmes à notre hôtel, + Où Dieu sait quelle compagnie + D'une table assez mal servie + Dévora le régal cruel. + La maîtresse, d'ailleurs polie, + Pour nous exprès avait trouvé + Un de ces batteurs de pavé + Vrai doyen de messagerie + Sur le front duquel est gravé + Qu'ils ont menti toute leur vie. + Il venait de passer les monts. + Mon bavard, sans qu'on le semonce. + Faisant et demande et réponse, + Parle d'église, de sermons, + De consistoires, d'audiences, + De prélats, de nonnains, d'abbés. + De moines et de sigisbés, + De miracles et d'indulgence, + Du doge et des procurateurs, + Des francs-maçons et des trembleurs, + De l'Opéra, de la gazette, + De Sixte-Quint, de Tamerlan, + De Notre-Dame de Lorette, + Du sérail et de Kouli-Kan, + De vers et de géométrie, + D'histoire, de théologie, + De Versailles, de Pétersbourg, + Des conciles, de la marine, + Du conclave, de la tontine, + Et du siège de Philisbourg. + Il partait pour le nouveau monde. + Mais de fureur je me levai, + Et promptement je me sauvai + Comme il faisait déjà sa ronde + Dans les plaines du Paraguaî, + J'arrive enfin au domicile + Qui, jusqu'au retour du soleil, + Semblait au moins pour mon sommeil. + M'assurer un commode asile; + J'y fus aussitôt infecté + Par l'odeur d'un suif empesté. + Reste expirant de la bougie + Dont, avec prodigalité, + Toute cette ville ébaubie, + Ornait portail et galerie + En l'honneur de Sa Sainteté. + +Je n'en fus pas quitte pour ce vilain parfum. Un nuage de cousins me +tint compagnie toute la nuit; ce qui me rappela fort désagréablement un +certain voyage d'Horace, dont la relation vaut un peu mieux que +celle-ci. + + Cependant l'Aurore vermeille + Répand ses feux sur l'horizon. + Je me lève, l'abbé s'éveille, + J'entends le fouet du postillon. + Ce fut pour moi bruit agréable. + Adieu donc, ville d'Avignon, + Ville pourtant très-respectable, + Si dans tes murs tout curieux + Qui va voir faire l'exercice + Risquait moins sa vie ou ses yeux, + Et qu'un bon ordre de police + Mît tous les conteurs ennuyeux + Dans les prisons du Saint-Office. + +Rien de plus beau que l'entrée du Comtat par le Languedoc; rien de plus +charmant que la sortie d'Avignon par la Provence. + +Des deux côtés d'un chemin comparable à ceux du Languedoc, règnent des +canaux qui le traversent en mille endroits. La Durance en fournit une +partie: les autres viennent de Vaucluse. Le cristal transparent des uns, +l'eau trouble des autres, font démêler aisément la différence de leurs +sources. De hauts peupliers, semés, sans ordre, y défendent du soleil, +dont l'ardeur commence à être extrême. On touche à la province du +royaume la plus méridionale. La Durance, qu'on passe à, Bompar, nous fit +entrer insensiblement en Provence. + +D'arides chemins, une chaîne de montagnes, des oliviers pour toute +verdure, telle est la route qui nous conduit à Aix, grande et belle +ville qui vaut bien un article à part. Nous le réservons, madame, pour +le second volume de cet ouvrage mémorable. + +Ici finira, en attendant, le bavardage du couple d'amis voyageurs, +qu'un second passage de la Durance, à quatre ou cinq lieues d'Aix, fit +enfin arriver au terme de leurs courses, au château de M... + + C'est de ce brûlant rivage, + Dont l'ardente aridité + Offre le pin pour bocage, + Un désert pour paysage, + Par les torrents humecté: + Lieux où l'oiseau de carnage + Dispute au hibou sauvage + D'un roc la concavité, + Un chêne détruit par l'âge: + Noir théâtre de la rage + De plus d'un vent redouté. + Où l'époux peu respecté + D'une déesse volage, + Forge par maint alliage + Les traits de la déité + Qui d'un sourcil irrité + Étonne, ébranle, ravage + L'univers épouvanté. + Mais laissons ce radotage, + De ce lieu très-peu flatté + J'ose vous offrir l'hommage + D'un mortel peu dans l'usage + De trahir la vérité. + Sans l'avoir sollicité: + Si noblesse sans fierté, + Agrément sans étalage, + Raison sans austérité, + Font un unique assemblage; + Ces traits, votre heureux partage, + Honorent l'humanité. + Hélas! la naïveté + De ce compliment peu sage + Doit vous plaire davantage + Qu'un discours plus apprêté, + Dont le brillant verbiage + Manque de réalité. + Si de ma témérité + J'ai cru cacher le langage, + Sous l'auspice accrédité + De l'agréable voyage + Qui par fameux personnage + Va vous être présenté, + Pardonnez ce badinage: + Voyez mon humilité: + De l'éclat d'un faux plumage + Je ne fais point vanité. + La modestie à mon âge + N'est commune qualité. + +On vous ment sur M***, madame la comtesse. + +L'auteur, très-véridique d'ailleurs, s'est égayé sur la peinture qu'il +fait de lui et de ses États. Il vous donne pour un désert affreux, un +séjour aussi beau qu'il soit possible d'en trouver dans un pays de +montagnes. + + Car nous lisons dans des chroniques + Qui ne sont pas encor publiques, + Qu'autrefois le bon roi René + Dans cet asile fortuné + Faisait des retraites mystiques. + On voit même un canal fort net. + Où, sans tasse ni gobelet, + Ce roi buvait l'eau vive et pure + Dont la fraîcheur et le murmure + L'endormaient dans un cabinet + Formé de fleurs et de verdure; + Et de nos jours une beauté + Qui n'était rien moins que bigote, + Avec une soeur peu dévote + Y chercha l'hospitalité. + C'était la fugitive Hortense, + Laquelle, nous dit-on ici, + Sur les rives de la Durance, + Ne pourchassait pas son mari. + +Voilà ce que c'est, madame, que ce lieu si fort défiguré par son +seigneur. Que ne peut-on vous faire connaître, telle qu'elle est, la +dame du château! Cette entreprise passe nos forces. Il est difficile de +bien louer ce qui est véritablement louable. Peindre madame la marquise +de M***, c'est peindre la douceur, la raison, les bienséances et la +vertu même. + + Oh! pour cette fois taisons-nous! + Dieu vous garde, aimables époux. + Que chacun chérit et révère, + De notre long itinéraire. + L'ennui retombera sur nous, + S'il n'a le bonheur de vous plaire. + + +À. M. *** + +Le 28 octobre 1740. + + Imaginez trois voyageurs, + Et qui pourtant ne sont menteurs. + Qu'une voiture délabrée, + Par deux maigres chevaux tirée. + Pendant trois jours a fracassés. + Disloques, meurtris et versés + Jusqu'à certain lieu plein d'ornières + Où lesdits chevaux, morts de faim, + Malgré mille coups d'étrivières, + Se sont arrêtés en chemin, + Nous faisant clairement comprendre + Qu'ils avaient assez voyagé; + Que de nous ils prenaient congé, + Et qu'ils nous criaient de descendre, + Jugez donc, après ce cadeau, + De quel air, sans feu ni manteau, + Par une nuit très-pluvieuse, + Notre troupe, fort peu joyeuse. + Traversant à pied maint coteau. + Au bout d'une route scabreuse + Parvient enfin jusqu'au château. + Peignez-vous dans cette aventure + Trois têtes dont la chevelure, + Distillant l'eau de toutes parts, + Imite assez bien la figure + Des Scamandres et des Sangars. + +Voilà, madame, le portrait au naturel d'un marquis fort aimable, d'un +sénateur qui ne peut se louer lui-même, parce qu'il tient la plume, et +d'un très-joli chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem. Nous arrivons; et +mon premier soin, dans l'attirail que je viens de vous décrire, est +d'obéir à vos ordres. Ma première gazette a eu le bonheur de vous +plaire. Je vais risquer la seconde, avec l'aide de mes compagnons. + + Demain nos muses reposées, + Fraîches, vermeilles et frisées, + Mettront d'accord harpes et luth, + Et vous payeront leur tribut. + + +29 octobre 1740. + +Nous voici bien éveillés, quoiqu'il ne soit que midi. L'atelier est +prêt: nous commençons sans préambule. + +Victimes de notre curiosité, nous partîmes le 15 de ce mois. La +description de notre équipage paraît propre à être placée dans un +ouvrage fait uniquement pour vous amuser. + + Toi qui crayonnes en pastel, + Viens, accours, Muse subalterne: + Peins-nous, partant d'un vieux châtel + Plus fiers que gendarmes de Berne. + Et toi, railleur universel, + Dieu polisson, je me prosterne + Devant ton agréable autel. + Ton influence me gouverne; + Père heureux de la baliverne. + Prête à ma muse ce vrai sel + Dont tu sus enrichir Miguel, + Et priver tout auteur moderne, + Tel qu'en sortant du Toboso, + Le sieur de la Triste Figure, + Piquant sans succès sa monture. + Malgré les conseils de Sancho. + Courut, suivant son vertigo, + Aux moulins servir de mouture; + De même en piteuse voiture, + Chacun de nous criant: «Oh! oh!» + Bravant et chute et meurtrissure, + Voulut faire trotter Clio. + Pour moi, trop faible par nature, + J'osai, chétive créature, + Me plaindre autrement qu'in _petto_. + Soit respect de la prélature, + Ou devoir de magistrature, + Nul autre n'osa faire écho. + + L'abbé seul perdit l'équilibre. + Mais avant que d'en venir là, + Pour se défendre en homme libre, + Il tendit veine, nerf et fibre; + Mais sa bête enfin l'entraîna. + +Nous n'eûmes que la peur de son accident: + + Il sut s'en tirer à merveille, + Et troqua son maudit bidet + Contre une bête à longue oreille, + Qui n'est ni lièvre ni baudet. + +Les Espagnols, gens, selon eux, fort sages, estiment infiniment ce +genre de monture, et l'abbé pourrait certifier qu'ils n'ont pas tort. +Quoi qu'il en soit, l'équipage que je viens de vous détailler nous +conduisit au château de la Tour-d'Aigues, monument, dit-on, de l'Amour +et de la Folie. + + Le nom seul des deux ouvriers + Ne préviendra pas pour l'ouvrage. + Ce couple n'est pas dans l'usage + De suivre des plans réguliers: + Et ce serait sottise pure + De les prendre pour nos maçons, + S'il fallait, par leurs actions, + Juger de leur architecture. + +Mais ils ont eu le bon sens de choisir un habile architecte pour bâtir +la maison de la Tour. D'autres vous en feraient une brillante +description. Plus d'un voyageur vous parlerait de l'esplanade qui est au +devant de la principale porte, des fossés profonds, revêtus de pierres, +et pleins d'eau vive, dont le château est environné; d'une façade +estimée des connaisseurs; enfin d'une fort belle tour carrée qui s'élève +au-dessus de deux grands corps de logis, et qu'on assure avoir été +construite par les Romains. + + Ma muse, en rimes relevées, + Pourrait vous tracer dans ses vers + Des bosquets bravant les hivers. + Sur des voûtes fort élevées; + Tels qu'aux dépens de ses sujets. + Jadis une reine amazone + En fit planter à Babylone + Sur le faîte de son palais. + +Laissons ce détail à des peintres d'architecture et de paysages, ou à +des faiseurs de romans. Mais vous ne serez peut-être pas fâchée de +savoir à qui la Provence est redevable de ce bâtiment qui fait une des +curiosités de cette province; c'est au baron de Santal. Ce gentilhomme +l'avait destiné pour être l'habitation d'une princesse dont les +aventures ne sont pas ignorées. + + Or ce baron de Santal + Fut épris d'une héroïne + Qui lui donna maint rival; + Voyageant en pèlerine + Tantôt bien et tantôt mal. + Villageoise ou citadine, + Promenant son coeur banal + De la cour de Catherine + À quelque endroit moins royal. + Cette dame de mérite + Fut la reine Marguerite, + Non celle à l'esprit badin, + Qui des tendres amourettes + Des moines et des nonnettes + A fait un recueil malin; + Mais sa nièce tant prônée, + Dont notre bon roi Henri + Fut pendant plus d'une année + Le très-affligé mari; + Et qui, plus qu'une autre femme, + Porta gravé dans son âme + Le commandement divin + De l'amour pour le prochain. + +On trouve dans mille endroits du château les chiffres de la reine et du +baron, accompagnés de trois mots latins que je vais vous citer en +original, pour faire parade d'érudition: _satiabor cum apparuerit._ Si +j'osais vous traduire ce latin, vous avoueriez, madame, qu'il dit +beaucoup en peu de paroles. + + Au demeurant, la gentille princesse + Ne vit jamais ce lieu si beau: + Et le baron, qui l'attendait sans cesse, + En fut pour les frais du château. + +En quittant la Tour, nous prîmes une route qui nous conduisit dans un +pays assez bizarre pour exercer le pinceau du voyageur. Au sortir d'un +précipice, où nous courûmes une espèce de danger, nous entrâmes, dans un +chemin resserré entre deux montagnes escarpées. + +Ce défilé s'élargit dans quelques endroits, et devient alors aussi +agréable que le vallon le plus cultivé. On découvre de temps en temps, à +travers les ouvertures du rocher, des emplacements qui ressemblent assez +à de grandes cours de vieux châteaux, entourés de hautes murailles. + + Du temps des chèvre-pieds cornus, + Les sylvains, les faunes velus + Habitaient ce réduit sauvage. + C'est là qu'aux jours du carnaval + Silène et Pan donnaient le bal + Aux dryades du voisinage. + +Ce lieu n'est plus aussi profané. Des missionnaires zélés y ont fait +graver de toutes parts sur les arbres et sur les pierres des passages +tirés de l'Écriture, et de petites sentences propres à édifier les +passants. + +Nous nous trouvâmes le soir aux portes d'Apt. Saviez-vous, madame, qu'il +y eût une ville d'Apt? et savez-vous ce que c'est que la ville d'Apt? +Nous serions fort embarrassés de vous le dire. + + Lorsque nous y sommes entrés, + Les cieux n'étaient point éclairés + Par la lune ni les étoiles; + Et quand nous en sommes sortis, + L'Aurore et l'époux de Procris + Étaient encore dans les toiles. + +Tout ce que nous pouvons faire en faveur de la ville d'Apt, c'est de la +supposer grande, belle, peuplée, riche et bien bâtie. Car, en bonne +politique, il faut vanter le pays où l'on voyage. + +Nous arrivâmes cette même matinée à Vaucluse. C'est un de ces lieux +uniques, où la nature a voulu se singulariser. Il paraît avoir été fait +exprès pour la muse de Pétrarque. Ce fameux vallon est terminé par un +demi-cercle de rochers d'une prodigieuse élévation, et qu'on dirait +avoir été taillés perpendiculairement. Au pied de cette masse énorme de +pierre, sous une voûte naturelle que son obscurité rend effrayante à la +vue, sort d'un gouffre dont on n'a jamais trouvé le fond, la rivière +appelée la Sorgue. Un amas considérable de rochers forme une chaussée +au devant, mais a plusieurs toises de distance de cette source +profonde. L'eau casse ordinairement, par des conduits souterrains, du +bassin de la fontaine dans le lit où elle commence son cours. Mais dans +le temps de sa crue, qui arrive, nous dit-on, aux deux équinoxes, elle +s'élève impétueusement au-dessus d'une espèce de môle, dont un voyageur +géomètre aurait mesuré la hauteur. + + Là, parmi des rocs entassés, + Couverts d'une mousse verdâtre, + S'élancent des flots courroucés + D'une écume blanche et bleuâtre. + La chute et le mugissement + De ces ondes précipitées, + Des mers par l'orage irritées + Imitent le frémissement. + Mais bientôt moins tumultueuse + Et s'adoucissant à nos yeux. + Cette fontaine merveilleuse + N'est plus un torrent furieux. + Le long des campagnes fleuries. + Sur le sable et sur les cailloux, + Elle caresse les prairies + Avec un murmure plus doux. + Alors elle souffre sans peine + Que mille différents canaux + Divisent au loin dans la plaine + Le trésor fécond de ses eaux. + Son onde, toujours épurée, + Arrosant la terre altérée. + Va fertiliser les sillons + De la plus riante contrée + Que le dieu brillant des saisons, + Du haut de la voûte azurée, + Puisse échauffer de ses rayons. + +Le chemin qui nous mena du village à la fontaine, est un sentier étroit +et pierreux, que la curiosité seule peut rendre praticable. Les pieds +délicats de Laure devaient souffrir de cette promenade, et le doux +Pétrarque n'avait pas peu de peine à la soutenir. + + Mais ce sentier, tout escarpé qu'il semble, + Sans doute Amour l'adoucissait pour eux; + Car nul chemin ne paraît raboteux + À deux amants qui voyagent ensemble. + +Après avoir assez examiné la fontaine, nous livrâmes le chevalier et +l'abbé à la merci de notre guide. Nous avions aperçu, une grotte dans un +angle de la montagne. Nous crûmes que les deux héros de Vaucluse +pourraient bien y avoir laissé quelque trace de leurs amours. Depuis +l'aventure d'Énée et de Didon, toutes les grottes sont suspectes. +Celle-ci, disons-nous, a peut-être rendu la même service à Laure et à +Pétrarque. Au moins y trouverons-nous quelque chanson ou quelque sonnet: +le bonhomme en mettait partout. En faisant ces réflexions, nous +parvînmes, non sans peine, à l'entrée de la caverne. Nous y entrevîmes +aussitôt uns figure humaine qui s'avançait gravement vers nous: + + La barbe longue, la peau bise. + On gros volume dans les mains: + Une mandille noire et grise, + Et le cordon autour des reins. + C'est, dîmes-nous, un solitaire + Qui pleure ici ses vieux péchés. + «Bonjour, notre révérend père; + Vous voyez dans votre tanière + Deux étrangers qui sont fâchés + D'interrompre votre prière. + + --Qu'est-ce donc, insolents? Eh quoi? + Est-ce ainsi qu'on me rend visite? + Osez-vous, sans pâlir d'effroi, + Prendre pour un coquin d'ermite + Un personnage tel que moi? + Je suis...» + +Nous avions oublié, madame, de vous demander un profond secret sur cette +histoire. On nous traiterait de visionnaires. Nous vivons dans un siècle +d'incrédulité, où les apparitions ne font pas fortune. Cependant, foi +de voyageurs, rien de plus vrai que celle-ci. + + «Je suis, nous dit d'un air rigide + Ce vieillard au maigre menton, + Le contemporain de Caton; + Des Gaulois l'oracle et le guide; + Le grand-prêtre de ce canton; + Pour tout dire enfin, un druide. + + --Vous, un druide, monseigneur!» + Reprîmes-nous avec grand'peur. + +Ne soyez pas scandalisée, madame, de ce mouvement de crainte. L'idée +seule de rencontrer des druides dans la forêt de Marseille fit trembler +l'armée de César. + + «Ne vous mettez point en colère, + Illustre évêque des Gaulois. + Que Votre Grandeur débonnaire + Nous pardonne pour cette fois. + Demeurez en santé parfaite + Dans votre lugubre retraite, + Nous n'y retournerons jamais. + Et n'allez pas vous mettre en tête + De nous réserver pour la fête + De votre vilain Teutatès.» + + Le pontife se prit à rire. + «Allez, je ne suis pas méchant. + Je connais ce qui vous attire, + Et vous aurez contentement. + Vous saurez, sans passer la barque + Où l'on entre privé du jour, + Comme Laure et son cher Pétrarque, + Dans ce délicieux séjour, + Plus contents que reine et monarque + À petit bruit faisaient l'amour.» + Ses promesses ne furent vaines, + Il fit un cercle, il y tourna: + Par trois fois l'Olympe tonna; + Le rocher entr'ouvrit ses veines, + Et par des routes souterraines, + Un tourbillon nous entraîna. + +Cette opération magique nous conduisit au plus beau lieu que +l'imagination puisse se figurer. Une nymphe, avertie sans doute par le +signal, vint nous recevoir. + + Teint frais, oeil vif, bouche vermeille, + Ça bouquet de fleurs sur le sein, + Chapeau de paille sur l'oreille, + Et tambour de basque à la main. + «Venez, dit-elle, cet asile + Que vous n'habiterez jamais, + N'eut dans son enceinte tranquille + Qu'un seul couple d'amants parfaits. + Toujours heureux, toujours fidèles, + Laure et Pétrarque dans ces lieux, + Dans leurs caresses mutuelles + Ont fait cent fois envie aux dieux + Mais déjà votre âme est émue + De l'image de leurs plaisirs. + L'Amour exauça leurs désirs + Partout où s'étend votre vue: + Tantôt au pied de ce coteau, + Près de ces ondes qui jaillissent; + Souvent sous cet épais berceau + Que ces orangers embellissent; + Ici quand le flambeau du jour + De ses feux brûlait la verdure; + Plus loin quand la nuit à son tour + Venait rafraîchir la nature. + Lisez en caractère d'or, + Sur ces portiques, sur ces marbres, + Ces vers plus expressifs encor + Que ceux qu'Angélique et Médor + Gravaient ensemble sur les arbres. + +--Eh quoi! dîmes-nous avec surprise, sont-ce là ces chastes amours dont +le poète italien nous berce dans ses sonnets et dans ses chansons? + + Et que deviendra la morale + Que dans son triomphe pieux + Sa muse en vers religieux + Avec emphase nous étale? + +--Elle est toujours bonne pour la théorie, répliqua notre conductrice. +D'ailleurs, il y a plus de quatre cents ans que Pétrarque et Laure +s'aimaient. + + C'était alors la mode de se taire. + Un indiscret n'aurait point été cru; + Et dans ce siècle le mystère + Passait hautement pour vertu. + + On évitait les mouvements extrêmes. + Les vains discours, les éclats imprudents. + Pour amis et pour confidents + Deux jeunes coeurs n'avaient qu'eux-mêmes. + + Pétrarque enfin savait jouir tout bas, + Favorisé sans le faire connaître; + Et d'autant plus heureux de l'être, + Qu'on croyait qu'il ne l'était pas. + +Faites votre profit de cela, continua-t-elle, s'il en est encore temps. +Adieu. Pour des mortels, vous avez eu une assez longue audience d'une +nymphe. Retournez joindre vos camarades, et ne dites au moins que ce que +vous avez vu. À ces mots, nous fûmes enveloppés d'un nuage qui nous +porta en un clin d'oeil à Vaucluse. + +Nous remontâmes à cheval. Notre voyage dans les plaines du Comtat ne fut +de notre part qu'un cri d'admiration. Les canaux tirés de la Sorgue +nous suivaient partout, et nous répétions continuellement, comme en +choeur d'opéra: + + «Lieux tranquilles, ondes chéries, + Nymphe aimable, flots argentés, + Ranimez l'émail des prairies: + Fontaines, vos rives fleuries, + Ces arbres sans cesse humectés, + Séjour des oiseaux enchantés. + Nous rappellent les bergeries. + Lieux autrefois si fréquentés, + Et dont les touchantes beautés + Ne sont plus qu'en nos rêveries.» + +Nous aurions voulu nous arrêter à Lille. Le temps ne nous le permit pas. +Nous eûmes cependant le loisir d'en considérer la délicieuse situation. +C'est un terroir que la nature et le travail se disputent l'honneur +d'embellir. La Sorgue, qui, dans tout son cours, ne perd jamais sa +couleur ni sa pureté, enveloppe entièrement la ville de ses eaux. + + C'est, dit-on, dans ces murs célèbres, + Que le malin sut autrefois + Faire glisser dans le harnois + D'un poëte entendant ténèbres, + D'un fol amour le feu grégeois. + +C'est en effet à Lille que Pétrarque vit pour la première fois, à +l'office du vendredi saint, l'héroïne que ses vers ont rendue +immortelle. Nous sommes même persuadés que la beauté du pays a eu autant +de part à ses retours fréquents, que la constance de sa passion. On ne +peut rien imaginer de plus séduisant que cette partie du Comtat: des +champs fertiles, plantés comme des vergers, des eaux transparentes, des +chemins bordés d'arbres. + + Tel fut sans doute, ou peu s'en faut, + Le lieu que la main du Très-Haut + Orna pour notre premier père: + Jardin où notre chaste mère, + Par le diable prise en défaut, + Trahit son époux débonnaire: + Par quoi ce doyen des maris + Vit ses jours doublement maudits, + Et murmura, dit-on, dans l'âme. + D'être chassé du paradis + Sans y pouvoir laisser sa femme. + +Nous fûmes coucher à Cavaillon, et nous y arrivâmes d'assez bonne heure +pour pouvoir parcourir les promenades et les dehors de la ville, qui +sont agréablement ornés. Le lendemain il fallut nous résoudre à quitter +cet admirable pays. Nous en sortîmes en passant la Durance; et ce fut en +mettant le pied dans le bateau, qu'un de nous entonna pour les autres: + + «Adieu, plaines du Comtat, + Beaux lieux que la Sorgue arrosa, + Adieu: mille fois béat + Le mortel qui se repose + Dans votre charmant État! + Loin de l'orgueilleux éclat + Qui souvent aux sots impose: + Loin de la métamorphose + Du fermier et du prélat, + Tout est soumis à sa glose, + Hors le bon vice-légat, + Qu'il doit respecter pour cause.» + +Le soleil couchant nous vit arriver à Aix. Il y eut ce jour-là deux +entrées remarquables dans cette ville: celle d'un cardinal et la nôtre! +Vous jugez bien, après la peinture du départ de M..., qu'il y avait de +la différence entre nos équipages et ceux de l'éminence. M. le cardinal +d'Auvergne venait de faire un pape, et nous de rendre visite aux druides +et aux nymphes. Un quart d'heure de grotte enchantée vaut bien six mois +de conclave. Quoi qu'il en soit, le même instant nous rassembla tous à +Aix. Nous y entrâmes par ce cours si renommé + + Que les balcons et portiques + De vingt hôtels magnifiques + Ornent en divers endroits. + Ces lieux, dit-on, autrefois + Étaient vraiment spécifiques + Pour rendre plus prolifiques + Les moitiés de maints bourgeois. + Mais maintenant, moins Gaulois, + Ils savent mieux les rubriques; + Et les maris pacifiques + Reçoivent l'ami courtois + Dans les foyers domestiques. + Quelques arbres inégaux, + Force bancs, quatre fontaines, + Décorent ce long enclos, + Où gens, qui ne sont point sots, + De nouvelles incertaines + Vont amuser leur repos. + +Voilà une assez mauvaise plaisanterie, que nous vous livrons pour ce +qu'elle vaut. À parler vrai, la capitale de la Provence est également +au-dessus de la critique et de la louange. Nous l'avons vue dans un +temps où les campagnes sont peuplées aux dépens des villes. Mais nous +avons jugé de ce qu'elle doit être, par la maison de M. et de madame de +la T..., qui occupent les premières places dans la province, et qui sont +faits l'un et l'autre pour les remplir au gré des citoyens et des +étrangers. + + Le ciel de plus mit un essaim de belles + Dedans ces murs qu'on ne peut trop vanter. + Si Dieu les fit ou tendres ou cruelles, + Sur ce point-là je ne puis vous citer + Discours, chansons, chroniques ni nouvelles: + Fors que pourtant je dois vous attester, + Sur le récit de maints auteurs fidèles, + Que point ne faut séjourner avec elles, + Si l'on ne veut longtemps les regretter. + +Aussi, madame, prîmes-nous notre parti en gens de précaution. Nous ne +demeurâmes que deux jours et demi à Aix. + +Nous voici enfin à Marseille. C'est une de ces villes dont on ne dit +rien, pour en avoir trop à dire. Elle ne ressemble en rien aux autres +villes du royaume. Sa beauté lui est particulière. Ses dehors mêmes et +ses environs ne sont pas moins singuliers. C'est un nombre infini de +petites maisons, qui n'ont à la vérité, ni cours, ni bois, ni jardins, +mais qui composent en total le coup d'oeil le plus vivant qu'il y ait +peut-être au monde. Que l'aspect de ce port est frappant! + + Telles jadis en souveraines + Occupaient le trône des mers, + Carthage et Tyr, puissantes reines + Du commerce de l'univers. + Marseille, leur digne rivale, + De toutes paris, à chaque instant, + Reçoit les tributs du couchant + Et de la rive orientale. + Vous y voyez soir et matin + Le Hollandais, le Levantin, + L'Anglais sortant de ces demeures + Où le laboureur, l'artisan + N'ont jamais vu pendant trois heures + Le soleil pur quatre fois l'an; + Le Lapon, qui naît dans la neige, + Le Moscovite, le Suédois, + Et l'habitant de la Norwége + Qui souffle toujours dans ses doigts. + Là tout esprit qui veut s'instruire, + Prend de nouvelles notions. + D'un coup d'oeil on voit, on admire + Sous ce millier de pavillons, + Royaume, république, empire: + Et l'on dirait qu'on y respire + L'air de toutes les nations. + +M. d'H..., intendant des galères, chez qui nous dînâmes le lendemain de +notre arrivée, nous fit voir, dans le plus grand détail, les parties les +plus curieuses de l'arsenal. La salle d'armes est fort belle. Ce sont +deux grandes galeries qui se coupent en croix. Les murailles en sont +revêtues d'espaliers de fusils et de mousquetons. D'espace en espace +s'élèvent, avec symétrie, des pyramides de sabres, d'épées et de +baïonnettes d'une blancheur éblouissante. Les plafonds sont décorés d'un +bout à l'autre de soleils composés de même, c'est-à-dire de rayons de +fer. On a mis aux extrémités de la salle de grands trophées de tambours, +de drapeaux et d'étendards, qui paraissent gardés par des +représentations de soldats armés de toutes pièces. + + Ces lieux où reposent les dards, + Que la mort fournit à la gloire, + Offrent ensemble à nos regards + L'horrible magasin de Mars, + Et la temple de la Victoire. + +Après le dîner, M. d'H..., dont on ne peut trop louer l'esprit, le goût +et la politesse, nous prêta sa chaloupe pour aller au château d'If, qui +est à une lieue en mer. Les voyageurs veulent tout voir. + + Nous fûmes donc au château d'If + C'est un lieu peu récréatif + Défendu par le fer oisif + De plus d'un soldat maladif, + Qui, de guerrier jadis actif, + Est devenu garde passif. + Sur ce roc taillé dans le vif, + Par bon ordre on retient captif, + Dans l'enceinte d'un mur massif. + Esprit libertin, coeur rétif, + Au salutaire correctif + D'un parent peu persuasif. + Le pauvre prisonnier pensif, + À la triste lueur du suif, + Jouit, pour seul soporatif, + Du murmure non lénitif + Dont l'élément rébarbatif + Frappe son organe attentif. + Or, pour être mémoratif + De ce domicile afflictif, + Je jurai d'un ton expressif + De vous le peindre en rime en if. + + Ce fait, du roc désolatif + Nous sortîmes d'un pas hâtif, + Et rentrâmes dans notre esquif: + En répétant d'un ton plaintif: + «Dieu nous garde du château d'If.» + +Nous regagnâmes le port à l'entrée de la nuit, fort satisfaits, si ce +n'était du château d'If, au moins de notre promenade sur la mer. C'est +ici que l'abbé nous quitta. Nous devions partir pour Toulon avant le +jour; et lui pour la petite ville de Salon, où il a dû présenter son +offrande et la nôtre au tombeau de Nostradamus. Il y eut de +l'attendrissement dans notre séparation. + + Adieu, disions-nous sans cesse, + Ami sincère et flatteur, + Héros de délicatesse, + Dont le liant enchanteur + Fait badiner la sagesse. + Fait raisonner la jeunesse, + Et parle toujours au coeur. + +Cependant nous essuyâmes nos larmes. Il alla se coucher; et nous fûmes +passer la nuit à table chez le chevalier de G... + +La route de Marseille à Toulon n'aurait rien de distingué, sans le +fameux village d'Ollioules. Ce fut là, + + Comme cent plumes l'ont écrit. + Que la pénitente aux stigmates + Régala les nonnains béates + Des beaux miracles qu'elle apprit. + Dans ce métier, qui fut son maître? + Point n'importe de le connaître. + Quant à ce pauvre directeur + Qu'on menaçait de la brûlure, + Hélas! il n'eut jamais l'allure + D'un sorcier ni d'un enchanteur. + +Quelques accidents de voyage nous empêchèrent d'arriver de bonne heure à +Toulon. Le lendemain, notre premier soin fut d'aller visiter le parc. + + Neptune a bâti sur ces rives + Le plus beau de tous ses palais, + Et ce dieu l'a construit exprès + Pour son trésor et ses archives. + On y voit encor le trident + Dont il frappa l'onde étonnée. + Alors que l'aquilon bruyant, + Et sa cohorte mutinée + Firent, sans son consentement, + Larmoyer le pieux Enée. + Mais ce qui plus nous étonna, + C'est qu'on y voit les étrivières + Dont il châtia les rivières, + Quand Garonne se révolta: + Fait que l'on ne connaissait guères + Lorsque Chapelle l'attesta. + +Notre Pégase est un peu faible pour vous transporter dans ce magnifique +arsenal. L'air de la mer appesantit ses ailes. + +Le port de Toulon est entièrement fait de main d'homme. La rade est, +dit-on, la plus belle et la plus sûre de l'univers. L'immense étendue +des magasins et l'ordre qui y est observé étonnent et touchent +d'admiration. La corderie seule, qui est un bâtiment sur trois rangs de +voûtes a... toises de long. Vous nous en croirez aisément, si, après +tant de merveilles, nous vous disons que le roi paraît plus grand là +qu'à Versailles. + +Le jour suivant nous fûmes nous rassasier du coup d'oeil ravissant des +côtes d'Hyères. Il n'est pas de climat plus riant, ni de terroir plus +fécond. Ce ne sont partout que des citronniers et des orangers en pleine +terre. + + Le grand enclos des Hespérides + Présentait moins de pommes d'or + Aux regards des larrons avides + De leur éblouissant trésor. + Vertumne, Pomone, Zéphire + Avec Flore y règnent toujours: + C'est l'asile de leurs amours + Et le troue de leur empire. + +Nous apprîmes à Hyères, car on s'instruit en voyageant, l'effet que +produisent dans l'air les caresses du dieu des zéphyrs et de la déesse +des jardins. Vous savez, madame, qu'en approchant du pays des orangers, +on respire de loin le parfum que répand la fleur de ces arbres. Un +cartésien attribuerait peut-être cette vapeur odoriférante au ressort de +l'air; et un newtonien ne manquerait pas d'en faire honneur à +l'attraction. Ce n'est rien de tout cela. + + Quand par la fraîcheur du matin, + La jeune Flore, réveillée, + Reçoit Zéphire sur son sein + Sous les branches et la feuilles + De l'oranger et du jasmin, + Mille roses s'épanouissent: + Les gazons plus frais reverdissent: + Tout se ranime; et chaque fleur, + Par ces tendres amants foulée, + De sa tige renouvelée + Exhale une plus douce odeur. + Autour d'eux voltige avec grâce + Un essaim de zéphyrs légers. + L'Amour les suit et s'embarrasse + Dans les feuilles des orangers. + Zéphire, d'une âme enflammée. + Couvre son amante pâmée + De ses baisers audacieux. + Leur couche en est plus parfumée, + Et dans cet instant précieux, + Toute la plaine est embaumée + De leurs transports délicieux. + +Le lever de l'aurore et le coucher du soleil sont ordinairement +accompagnés de ces douces exhalaisons. Les jardins d'Hyères ne sont pas +moins utiles qu'agréables. Il y en a un, entre autres, qu'on dit valoir +communément, en fleurs et en fruits, jusqu'à 20,000 livres de rente, +pourvu que les brouillards ne s'en mêlent pas. + +Nous revînmes coucher le même jour à Toulon. Le lendemain nous préparait +un spectacle admirable. Nous allâmes dès le matin dans le pare, pour +voir lancer à la mer un vaisseau de guerre de quatre-vingts pièces de +canon Cette masse terrible n'était plus soutenue que par quelques pièces +de bois qu'on nomme, en terme de marine, _épontilles_. On les ôte +successivement. Elle porte enfin sur son propre poids dans un lit de +madriers enduits de graisse. Un homme alors, fort leste, abat un pieu +qui retient encore le navire; + + Au bruit des cris perçants qui s'élèvent dans l'air, + La machine s'ébranle, et fond comme l'éclair. + Tout s'éloigne, tout fuit; de sa route enflammée + Le matelot tremblant respire la fumée. + Le rivage affaissé semble rentrer sous l'eau. + L'onde obéit au poids du rapide vaisseau. + La mer, en frémissant, lui cède le passage; + Il vole, et sur les flots que sa chute partage, + De ses liens rompus dispersant les débris. + S'empare fièrement des gouffres de Thétis. + Ainsi quand sur les pas d'un héros intrépide, + La Grèce menaçait les bords de la Colchide, + Des arbres de Dodone entraînés sur les mers. + L'assemblage effrayant étonna l'univers. + De ses antres obscurs en vain l'affreux Borée + Accourut en furie au secours de Nérée, + Le vaisseau, fier vainqueur et des vents et des flots, + Accoutuma Neptune au joug des matelots. + +Après cela, madame, quelque part que l'on soit, il faut fermer les yeux +sur tout le reste, et partir; c'est ce que nous fîmes, quoique avec +regret. Nous quittions M. le chevalier de M***, non pas notre compagnon +de voyage, mais son frère aîné, jeune marin de vingt-trois ans, qui +joint à beaucoup de savoir et d'expérience dans son métier, le caractère +le plus sûr et l'esprit le plus aimable. Il avait été pendant trois +jours notre patron. Je me disposais à vous ébaucher son portrait. Peux +importuns qui se croient en droit de faire les honneurs de sa modestie, +parce qu'ils sont ses frères, m'arrachent la plume des mains. + +Heureusement dont vous, madame, nous n'avons plus rien à conter. Nous +partons de M*** mardi prochain. J'aurai l'honneur de vous assurer +moi-même, dans peu de jours, de mon très-humble respect, et de vous +présenter + + Un mortel qui de vos suffrages + Depuis longtemps connaît le prix: + Le compagnon de mes voyages, + Et l'Apollon de mes écrits. + +Je suis, etc. + + Vous avez cru la besogne finie. + Voici pourtant une apostille en bref, + Ou bien en long, dont j'ai l'âme marrie: + Si, par hasard, quelque méchant génie + Vous dérobait ce fruit de notre chef, + Pour lui causer en publie avanie. + Ce qui pourrait nous porter grand avanie: + Avertissons tout lecteur débonnaire + Que ce n'est pas voyage de long cours; + Et qu'en dépit du censeur très-sévère, + Qui ne comptait ni quarts d'heure, ni jours, + Très-fort le temps importe à notre affaire. + + + + +VOYAGE + +DE PARIS À SAINT-CLOUD + +PAR MER + +ET RETOUR + +DE SAINT-CLOUD À PARIS + +PAR TERRE + + +La passion de voyager est sans contredit la plus digne de l'homme; elle +lui forme l'esprit en lui donnant la pratique de mille choses que la +théorie ne saurait démontrer. Je puis en parler aujourd'hui avec +connaissance. Il n'y a rien de si sot et de si neuf qu'un Parisien qui +n'a jamais sorti des barrières: s'il voit des terres, des prés, des bois +et des montagnes qui terminent son horizon, il pense que tout cela est +inhabitable: il mange du pain et boit du vin à Paris, sans savoir +comment croissent l'un et l'autre. + +J'étais dans ce cas avant mon voyage: je m'imaginais que tout venait aux +arbres; j'avais vu ceux du Luxembourg rapporter des marrons d'Inde, et +je croyais qu'il y en avait d'autres dans des jardins faits exprès, qui +rapportaient du blé, du raisin, des fruits et des légumes de toutes +espèces: je pensais que les bouchers tenaient des manufactures de +viande, et que celui qui faisait la meilleure était le plus fameux; que +les rôtisseur fabriquaient la volaille et le gibier, comme les +limonadiers fabriquent le chocolat; que la Seine fournissait la morue, +le hareng saur, le maquereau et tout ce bon poisson qu'on vend à Paris; +que les teinturiers ordinaires faisaient le vin à huit et à dix sous +pour les cabaretiers, mais que le bon se faisait aux Gobelins comme y +ayant la meilleure teinture; que la toile et les étoffes venaient dans +certains endroits comme les toiles d'araignées derrière ma porte, et +enfin que les fermiers généraux faisaient l'or et l'argent, et le roi la +monnaie, parce que j'ai toujours vu un suisse de sa livrée à la porte de +l'hôtel des Monnaies à Paris. + +Mais puisque je parle du roi, je ne saurais me dispenser de dire ce que +j'en ai toujours pensé si jeune que j'ai été. Sur le portrait que l'on +m'en avait fait, je me le figurais aussi puissant sur ses sujets que +l'est sur ses écoliers un régent de sixième qui peut leur donner le +fouet ou des dragées suivant qu'ils l'ont mérité. La première fois que +je le vis, ce fut un jour de congé au petit Cours, où il passait en +allant à Compiègne; je n'avais pas plus de dix ans pour lors; cependant +à sa vue je me sentis intérieurement ému de certain sentiment de respect +que lui seul peut inspirer, et que personne ne saurait définir: je +trouvais tant de plaisir à le considérer, qu'après l'avoir vu bien à mon +aise dans un endroit, je courais vite à un autre pour le revoir encore; +de sorte que j'eus la satisfaction de le voir sept fois ce jour-là, et +je crois que je le verrais tous les jours avec le même empressement. Je +me souviens bien que je fus moins ébloui de la magnificence de sa +nombreuse suite, que frappé des rayons majestueux qui partaient de son +auguste front. Jusque-là, je m'étais imaginé qu'il n'y avait rien de si +beau dans le monde qu'un recteur de l'Université, précédé +processionnellement des quatre Facultés. Ensuite sur le bruit de ses +exploits militaires, je le comparais aux César et aux Alexandre dont +parlent nos auteurs latins; au récit de son goût et de sa protection +pour les arts, je lui trouvais toutes les qualités d'Auguste, et enfin +j'ai toujours depuis conservé pour Sa Majesté une vénération si +parfaite, que je sens bien que rien ne pourra jamais l'altérer. + +Mais je suis bien revenu aujourd'hui de toutes mes erreurs, et de mon +ignorance sur la nature; il ne me fallait rien moins pour cela que le +voyage de long cours, d'où, par la grâce de Dieu, je suis de retour, et +dont je donne ici la relation au public: rien de plus capable d'exciter +les jeunes gens à voyager que la lecture de différents voyageurs: c'est +aussi le seul que je me suis proposé. + +Il y avait deux ans que l'on me tourmentait pour me faire sortir de +Paris, lorsqu'enfin un de mes intimes amis de collège, dont le père a +une fort jolie maison de campagne à Saint-Cloud, me pressa si vivement +de l'y aller voir, que je ne pus m'en défendre. La prière de la +charmante Henriette, sa soeur, que je commençais à aimer, que j'ai aimée +depuis, que j'aime et que j'aimerai toute ma vie, acheva de m'y +déterminer. J'avais besoin d'un aussi puissant motif pour vaincre ma +répugnance à jamais m'exposer en route. Elle me dit qu'elle y devait +aller passer les fêtes de la Saint-Jean et de la Saint-Pierre, et me fit +promettre, par l'amour que j'avais pour elle, de venir l'y joindre: le +ton gracieux et tendre avec lequel elle me dit cela, fut encore un +véhicule qui me porta à lui jurer par ses beaux yeux, que je ferais +tout pour elle. Que pouvais-je jurer de plus sacré pour moi? Je lui +donnai cent baisers parlants, pour gages de mon serment; et je lui en +aurais donné mille s'il n'avait pas fait si chaud: mais je la quittai +tout en sueur, tant je m'étais fait de violence en lui sacrifiant mon +dégoût pour le voyage. + +_Omnia vincit amor, et nos cedamus amori_... Rien ne peut résister à +l'amour, et cédons-lui donc, disais-je en moi-même. C'est Virgile qui +l'a dit mot pour mot, et Virgile n'était pas un sot, il faut donc le +croire. Apparemment qu'on aimait déjà de son temps, et pourquoi +n'aimerais-je pas aussi aujourd'hui? Mais quand au collège on me donnait +ses _Eglogues_ à expliquer, devais-je jamais prévoir que je me serais +fait un jour l'application de ce beau passage: _Omnia vincit amor, et +nos cedamus amori?_ + +Il est des destinées auxquelles on ne peut se soustraire, quelque +violence que l'on fasse pour s'en empêcher; mais enfin si l'amour est un +crime aussi grand que mon régent me l'a toujours voulu persuader, +devrait-il être accompagné de tant de plaisir, et peut-il jamais y avoir +de mal à faire une chose qui nous plaît tant? Pourquoi aussi tout le +monde y en prend-il? Car tous nos livres grecs et latins sont remplis +des noms d'illustres coupables qui y ont succombé comme moi: si c'est +véritablement un crime, il flatte plus que toutes les vertus de ma +connaissance. Mais aussi est-ce bien là ce qu'on appelle amour que ce +que je sens actuellement? Depuis que j'ai embrassé ma chère Henriette, +je ne me possède plus; mon esprit semble être sorti de sa sphère +ordinaire; le coeur me bat continuellement, je souhaiterais l'embrasser +toujours; elle ne me sort point de devant les yeux; tantôt je lui +parle, et elle me répond; tantôt je parle seul. Je ne songe plus ni a +mon battoir, ni à mon ballon, je ne pense uniquement qu'à elle. Est-ce +rêver, est-ce aimer tout de bon? Si c'est un songe, puisse-t-il durer +toujours, tant il m'est agréable. Si c'est aimer, comment pouvait-on +avoir la cruauté de me faire un portrait si hideux d'une chose qui me +paraît avoir tant de charmes?... Mais mon parti est pris. Oui, Virgile, +vous ayez raison, _et nos cedamus amori._ C'est bien dit, aimons donc, +et essayons si, en perfectionnant un si joli crime, je ne pourrais pas +en faire une vertu: le poison le plus subtil, quand il est bien préparé, +devient la médecine la plus salutaire. Oui, chère Henriette, je vous +aime, et je crois que je vous aimerai toujours. La preuve que j'y suis +bien déterminé, c'est que vous m'avez fait promettre de quitter Paris +pour aller à Saint-Cloud par mer, moi qui hais tant cet élément. +Non-seulement je vous ai promis, mais je vous tiendrai parole, _alea +jacta est,_ la balle est jetée, je braverai les fatigues du voyage, +j'affronterai les périls de la mer, je m'exposerai aux inconvénients du +changement d'air, il n'est rien en un mot que je ne vous sacrifie... + +_Omnia vincit amor_. Je m'embarquerai le jour que vous m'avez fixé, +j'irai vous joindre... Mais non, je n'irai pas; j'y volerai sur les +ailes des vents, et l'Amour m'y guidera. Je ne m'en tiendrai même pas +là, car si l'on peut aller encore plus loin que Saint-Cloud et que +l'envie de voyager vous continue, je vous suivrai partout si vous +voulez, nous verrons ensemble le bout du monde! Pour vous et avec vous +où n'irais-je pas? que ne ferais-je pas? + +Actuellement que je me suis fait émanciper, me voilà mon maître; ma mère +et mon tuteur m'ont rendu leur compte et je n'en dois à personne... + +Telles étaient mes réflexions lorsque pensant très-sérieusement que je +n'avais plus que huit jours pour me disposer à partir, je commençai par +faire blanchir tout mon linge que j'étageai dans une malle, avec quatre +paires d'habits complets de différentes saisons, deux perruques neuves, +un chapeau, des bas et des souliers aussi tout neufs: et comme j'avais +entendu dire qu'en voyage, il ne fallait s'embarrasser de bagage sur soi +que le moins que l'on pouvait, je mis dans un grand sac de nuit tout mon +nécessaire: savoir ma robe de chambre de calmande rayée, deux chemises a +languettes, deux bonnets d'été, un bonnet de velours aurore brodé en +argent, des pantoufles, un sac à poudre, ma flûte a bec, ma carte de +géographie, mon compas, mon crayon, mon écritoire, un sixain de piquet, +trois jeux de comète, un jeu d'oie et mes Heures: je ne réservai pour +porter sur moi que ma montre à réveil, mon flacon à cuvette plein d'eau +sans pareille, mes gants, des bottes, un fouet, ma redingote, des +pistolets de poche, mon manchon de renard, mon parapluie de taffetas +vert, ma grande canne vernissée et mon couteau de chasse à manche +d'agate. + +Tout mon équipage fut prêt en quatre jours; il ne s'agissait plus que +démettre ordre à mes petites affaires, tant spirituelles que +temporelles. Après avoir fait une bonne et ample confession générale, je +fis un testament olographe, que j'écrivis moi-même à tête reposée, en +belle écriture, moitié ronde et moitié bâtarde; je fus faire mes adieux +à tous mes voisins, parents et amis, et je payai tout ce que je devais +dans le quartier, à ma blanchisseuse, a mon perruquier, à ma fruitière +et aux autres. J'avais toujours ouï dire que l'air de la mer était +malfaisant à ceux qui n'y étaient joint habitués de jeunesse; et pour +m'y habituer petit à petit, j'allais tous les jours me promener sur les +bateaux des blanchisseuses pendant une heure ou deux; je passais l'eau +aussi de temps en temps, du port Saint-Nicolas aux Quatre-Nations, et +j'ai continué cette manoeuvre jusqu'à mon départ; de sorte +qu'insensiblement je m'y suis fait. + +Quand je fus à la veille de partir, quoique l'on m'eût assuré que je +trouverais des vivres dans le navire sur lequel je devais m'embarquer +pour aller à Saint-Cloud, et qu'on m'eût dit que le sieur Langevin, qui +en est le, munitionnaire général et entrepreneur des vivres de cette +partie de la marine, ne manquait de rien, et était pourvu de tout ce qui +pouvait contribuer à la commodité des voyageurs, je fis toujours, par +précaution, acheter un grand panier d'osier fermant à clef dans lequel +je fis mettre un biscuit de trois sous du Palais-Royal (car j'ai retenu +de quelqu'un qu'il ne fallait jamais s'embarquer sans biscuit), un petit +pain mollet du pont Saint-Michel, une demi-bouteille de bon vin à dix, +deux grosses bouteilles d'eau d'Arcueil à la glace, une livre de cerises +et un morceau de fromage de Brie. Bien m'en a pris, en vérité, de faire +ces petites provisions; car ce même Langevin que l'on m'avait plus vanté +qu'Aubry, n'avait rien de tout cela; il n'avait que du brandevin, que je +n'aime point, des petits pains à la Sigovie qui sont indigestes, et de +mauvais sirop d'orgeat et de limon, qui n'étaient point de chez Baudson, +qui est le seul à Paris qui réussisse dans ces sortes de sirops; en +récompense aussi on vantait beaucoup son ratafiat et sa bière, mais je +n'aima ni l'un ni l'autre. + +Enfin, le grand jour de mon départ arrivé (c'était par un dimanche, +veille de la Saint-Jean, car je m'en souviendrai tant que je vivrai), +mon régent, de qui j'avais été prendre congé, voulut me venir conduire, +avec ma mère et mes deux tantes, qui, pour être levées plus matin, +avaient passé la nuit dans ma chambre. Nous prîmes deux carrosses, un +pour nous et l'autre pour mon équipage; tous mes voisins étaient aux +portes et aux fenêtres pour me dire adieu et me souhaiter un bon voyage. +Je laissai à une de mes voisines mon beau chat chartreux et à une autre +mon petit serin gris; et nous fûmes au Saint-Esprit entendre la sainte +messe; je m'en acquittai avec le plus de dévotion que me le permettait +mon état. Il y avait tant de monde ce jour-là, qu'au sortir de l'église, +j'eus toutes les peines imaginables à, prendre autant d'eau bénite que +j'aurais bien voulu, pour en faire la galanterie à ma compagnie; mais il +me fut impossible de lui donner en cela des preuves de ma générosité; +car, dans le moment que je faisais la petite cérémonie usitée parmi les +jeunes gens bien nés, et que j'allongeais le bras, je me trouvai séparé +par la foule des entrants et des sortants; de façon que ceux qui +entraient, me reportèrent jusqu'à trois reprises de suite au milieu de +l'église, sans qu'il me fût possible de m'en dépêtrer, qu'après y avoir +laisse un morceau de ma perruque, deux agrafes de mon chapeau, trois +boutons de mes bretelles et mon beau mouchoir des Indes tout entier. +Heureusement que mon couteau de chasse était bien attaché et ferré tout +à neuf, car je l'aurais perdu aussi; encore n'eus-je pas la consolation +d'avoir fait usage pour moi-même de l'eau bénite que j'avais prise. +Enfin je rejoignis ma mère tout hors d'haleine et boitant tout bas, +parce qu'en me ballottant ainsi, on m'avait marché sur dix-sept de mes +cors, car j'en ai depuis l'âge de raison trois à chaque doigt de pied, +et cela vraisemblablement vient de famille; car tout Paris sait que feu +mon pauvre père, dont l'âme est aujourd'hui devant Dieu, en avait une si +grande quantité, qu'à chaque variation de temps il en était si +cruellement tourmenté, que jamais baromètre n'a été plus infaillible que +lui il annoncer les changements de temps. + +Je n'osai cependant me plaindre de ma perte, dans la crainte d'être bien +grondé, car je connaissais ma pauvre bonne femme de chère mère, pour ne +pas aimer du tout à perdre et pour être fort mauvaise joueuse à ce +jeu-là. Nous remontâmes en carrosse et traversâmes la Grève avec assez +de difficulté, à cause de l'embarras qu'y causaient les préparatifs du +feu d'artifice que l'on devait tirer le soir même. Ma mère était bien +fâchée que je partisse sans le voir: une de ses commères, bonne amie et +voisine, en l'assurant qu'il y aurait de bien belles fusées volantes +toutes neuves, et dont elle connaissait l'auteur, lui avait en même +temps proposé une place pour elle et pour moi sur l'amphithéâtre des +huissiers de la ville, parce que le maître clerc d'un de ces messieurs +faisait depuis peu l'amour à sa fille Babichon. Mais il était inutile +d'y penser; j'avais promis à ma chère Henriette, et tous les feux +d'artifice du monde ne m'auraient pas fait manquer la parole que je lui +avais donnée de partir ce jour-là. Je dis adieu à la Grève et au grand +Châtelet par où nous passâmes, à la Vallée, au Pont-Neuf, à la +Samaritaine, au Cheval de bronze, au Gros-Thomas, aux Quatre-Nations, au +vieux Louvre, au port Saint-Nicolas, et enfin à tous les endroits +remarquables de ma route. Nous arrivâmes insensiblement au Pont-Royal, +où nous vîmes beaucoup de monde assemblé, ce qui nous fit penser qu'on +ne tarderait point à partir. + +Le coeur me battait extraordinairement à la vue du navire: celui qui +était en charge pour lors se nommait le _Vieux-Saint-François_, commandé +par le capitaine Duval, homme fort expérimenté dans la marine de terre +et de mer, et qui, suivant que lui-même m'en a assuré, n'a pas encore +été noyé une seule fois depuis vingt ans qu'il navigue. Je fis embarquer +tout mon bagage sous la levée; on n'attendait plus que le vent de huit +heures et demie pour tirer la planche et pousser hors. Déjà le pilote +avait levé le drapeau avec lequel il donnait le signal du haut de la +jetée, et les matelots répandus dans les auberges voisines, y battaient +le boute-selle, et y hâtaient à grands cris les voyageurs. Il est vrai +que leurs jurements déplurent beaucoup à ma mère et à mes deux tantes, +qui firent un peu la grimace, et moi aussi, mais mon régent, qui avait +déjà vogué deux fois de Paris à Charenton, nous rassura beaucoup, en +nous disant que c'était là la façon ordinaire dont les gens de mer +s'expliquaient, et qu'il ne fallait point s'en formaliser. + +Il est bien vrai de dire que dans les différents embarras d'un départ, +on oublie toujours quelque chose: ma mère, qui avait été autrefois dans +le commerce, se ressouvint que, pour rendre le capitaine responsable de +sa cargaison, on faisait ordinairement une lettre de voiture pour chaque +ballot qui s'embarquait dans son bord, elle en voulait faire une pour +moi et ma pacotille; mes tantes, d'un autre côté, voulaient me faire +passer par la chambre des assurances; mais il était trop tard pour +prendre toutes ces précautions; le pilote Montbazon jurait après ma +lenteur, on n'attendait que moi pour lever la fermûre et démarrer; il +fallut nous séparer malgré nous. La mère du capitaine Duval, qui l'était +venue conduire jusqu'au port, m'arracha des bras de mon régent, de ma +mère et de mes deux tantes, pour me pousser à bord: elles n'eurent que +le temps de me couler dans mes poches chacune une pièce de six sous, et +de me promettre une messe à Saint-Mandé et aux Vertus, sous la condition +expresse que je leur donnerais de mes nouvelles sitôt que je serais +arrivé; je leur promis de le faire et de leur rapporter à chacune un +singe vert et un perroquet gros bleu, et je m'embarquai. + +Non, rien ne me dégoûterait tant des voyages que les adieux qu'ils +occasionnent, et surtout quand il les faut faire à des gens qui nous +touchent de si près, qu'un régent de rhétorique, une mère et deux +tantes. Je tremble encore quand je me représente que nous restâmes muets +tous les cinq pendant quelque temps; que tous les quatre avaient leurs +yeux humides fixés sur les miens qui fondaient en eau; que je les +regardais tous, les uns après les autres; que le coeur de ma pauvre bonne +femme de chère mère creva le premier; que celui des autres et le mien +crevèrent aussi; que nous pleurions à chaudes larmes tous les cinq, sans +avoir la force de nous rien dire; que nous en vînmes tous à la fois aux +plus tendres embrassements, ce qui faisait le plus triste groupe du +monde; que nos larmes avaient de la peine à se mêler, tant elles étaient +rapides; et qu'enfin le spectacle était si touchant, que les deux +cochers qui nous avaient emmenés et qui, pour l'ordinaire, ne sont pas +trop tendres, ne purent s'empêcher de pleurer aussi. Je ne sais pas +même si les chevaux ne se mirent pas aussi de la partie; car je m'étais +aperçu du bon coeur de ces animaux, en ce qu'ils semblaient ne me +conduire là qu'à regret, tant ils avaient été lentement sur toute la +route. + +Tandis que j'étais occupé à reconnaître mon équipage, le navire fut mis +à flot; je le sentis à merveille par un ébranlement qui m'effraya, parce +qu'il me surprit. Je montai sur le tillac pour voir la manoeuvre; déjà le +Pont-Royal se retirait pour nous faire place, et tous les autres navires +chargés de bois, qui semblaient n'être là que pour s'opposer à notre +passage, se rangeaient aussi à la voix du pilote, qui jurait comme un +diable après eux. + +À peine étions-nous à la demi-rade, que plusieurs passagers ayant fait +signal du bord du rivage qu'ils voulaient s'embarquer avec nous, le +capitaine a fait jeter la chaloupe en mer pour les aller recueillir; +apparemment qu'ils avaient retenu leurs places; nous avons été tout +bellement jusqu'à, ce qu'ils nous aient joints; après quoi nous nous +sommes trouvés en pleine mer, vis-à-vis du nouveau Carrousel, et nous +avons été bon train ensuite. + +Un petit vent de sud nous poussait, et apparemment qu'il nous était +contraire, car on ne hissa aucune voile, pas même la misaine; mais on +fit seulement force de rames jusqu'à ce que nous pussions saisir les +vents alizés. L'odeur du goudron commença tout d'un coup à me porter à +la tête; je voulus me retirer plus loin pour l'éviter: mais je fus bien +étonné, quand, voulant me lever, il me fut impossible de le faire. Je +m'étais malheureusement assis sur un tas de cordages, sans prendre +garde qu'ils étaient nouvellement goudronnés; la chaleur que je leur +avais communiquée, les avait incorporés si intimement à ma culotte, +qu'il fallut en couper des lambeaux pour me débarrasser. Cette aventure +ne déplut qu'à moi seul; car de tous les spectateurs, il n'y avait que +moi qui ne riais point. Cependant nous rangions le Nord en dérivant +jusqu'à la hauteur d'un port qu'on me dit être celui de la Conférence. +Il y avait à l'ancre plusieurs navires qui y chargeaient différentes +marchandises de Paris, destinées pour les pays étrangers; de là +j'estimai que ce que je voyais à l'improviste était ce que nos +géographes appellent la Grenouillère, parce que j'entendis effectivement +le coassement des grenouilles. + +Nous dépassâmes le Pont-Tournant et le Petit-Cours, d'un côté de la +terre, et de l'autre les Invalides et le Gros-Caillou: nous fîmes +ensuite la découverte d'une grande île déserte sur laquelle je ne +remarquai que des cabanes de sauvages et quelques vaches marines, +entremêlées de boeufs d'Irlande; je demandai si ce n'était point là ce +qu'on appelait dans la Mappemonde l'île de la Martinique d'où nous +venaient le bon sucre et le mauvais café. On me dit que non, et que +cette île qui portait autrefois un nom très-indécent[1], portait +aujourd'hui celui de l'île des Cygnes. Je parcourus ma carte, et comme +je ne l'y trouvai point j'en ai fait la note suivante: j'ai observé que +les pâturages en doivent être excellents, à cause de la proximité de la +mer, qui y fournit de l'eau de la première main; qu'on y pourrait +recueillir de fort bon beurre de Bray; que si cette île était labourée, +elle produirait de fort joli gazon et bien frais; que c'était de là, +sans doute, que l'on tirait ces beaux manchons de cygne qui étaient +autrefois tant à la mode, et que quoiqu'il n'y eût pas un arbre, il y +avait cependant bien des falourdes et bien des planches entassées les +unes sur les autres à l'air. J'ai tiré de là une conséquence, que la +récolte du bois et des planches était déjà faite dans ce pays-là, parce +que le mois d'août y est plus natif que le mois de septembre à Paris; +qu'il n'y a point assez de bâtiments ni de caves pour les serrer; et +qu'enfin c'est sans doute de là que l'on tire ce beau bois des îles que +nos ébénistes emploient, et dont nos tourneurs font de si belles +quilles. + +[Note 1: On l'appeloit l'île Macquerelle.] + +À deux pas de là, sur un banc de sable vers le Midi, nous avions vu les +débris d'un navire marchand, que l'on nous a dit avoir fait naufrage +l'hiver dernier, chargé de chanvre; un bon bourgeois de Domfront[2] +n'aurait point été touché de cette aventure parce que c'est une herbe de +malheur pour lui; mais je ne saurais dissimuler combien ce spectacle m'a +fait peine; autant m'en pendait devant le nez; je pouvais périr et +échouer de même. + +[Note 2: Ville de la basse Normandie.] + +À propos de chanvre et de Domfront, je me souviens de la naïveté d'un +marguillier de Domfront qui, se promenant un jour avec un Parisien dans +un champ semé de chanvre, celui-ci lui demanda si c'était de la salade; +à quoi le marguillier répondit: + +--Ho dame verre! vos avés tout droit bouté le nés dessus; de la salade! +vos vos y connossé; queu chienne de salade! morgué, elle a étranglé +défunt mon pauvre père. + +Nous faisions toujours route, et nous cinglions en louvoyant le long du +rivage, qui était couvert de pierres de Saint-Leu, que je prenais de +loin pour du marbre d'Italie, lorsque, pour suppléer au défaut de marée +et au vent contraire, notre pilote prudent et sage, parce qu'il était +encore à jeun, a jeté un câble à terre, qui sur-le-champ m'a paru avoir +été attaché à un charretier et à deux chevaux. J'ai remarqué que +quoiqu'ils aient toujours été le grand trot, et quelquefois même le +galop tous les trois, nous les avons cependant toujours suivis sans +doubler notre pas. C'est une belle chose que l'invention de la mer! + +J'étais pour lors dans une assiette assez tranquille, puisque je +m'occupais à consommer une partie de ma victuaille, lorsqu'apercevant +une longue frégate beaucoup plus forte que notre vaisseau, et qui +lançait de bout à nous, j'ai cru être perdu: la peur donne des ailes, +dit-on, mais sûrement elle ne donne point d'appétit, car il m'a manqué +tout d'un coup; j'ai vu notre capitaine sortir brusquement de sa +chambre, et quitter une partie de _pied de boeuf_, à laquelle il jouait +avec des dames, pour monter sur _le pont_, et crier à plusieurs +reprises: «_Coit! coit! coit!_» J'ai vu ensuite les matelots de la +frégate lever le chapeau en l'air, et crier à des hommes et à des +chevaux qui étaient à terre: «Ho! ho! ho!» J'ai pris tout cela pour le +signal de _l'abordage_: et attendu qu'il y a relâche au théâtre de la +guerre entre nos voisins et nous, j'ai cru d'abord que c'était une +galère d'Alger qui nous allait prendre et conduire à Marseille avec ces +pauvres captifs qu'on y conduit tous les ans de la Tournelle, et que les +R. P. Mathurins vont racheter en Barbarie de temps en temps. J'étais +dans un saisissement mortel; car j'ai lu la liste des tourments que l'on +fait souffrir aux pauvres chrétiens qui ne veulent pas se faire recevoir +dans la religion de ces pays-là, voilà ce que c'est que d'avoir un peu +de lecture. Mais j'avais déjà pris mon parti en galant homme sur cela, +quand j'ai vu la frégate se _remorquer_ et passer son chemin; elle était +même déjà bien loin de nous, que je craignais encore qu'il ne lui prît +quelque répit, et qu'elle ne _revirât de bord_. Cette frégate se +nommait, à ce qu'on m'a dit après, _la Parfaite_, de dix hommes et huit +chevaux d'équipage, du port de je ne me souviens plus combien de +tonneaux de cidre, chargée de marchandises d'épiceries, et commandée par +le capitaine Louis-Georges Freret, faisant route de Rouen à Paris. Cela +ma donna occasion de demander si _la Compagnie des Indes_ passait aussi +par-là quand elle allait chercher ces belles toiles de Hollande au +Japon? Si nous étions encore bien éloignés du cap Breton? Si nous ne +courions point risque de rencontrer des écumeurs de mer? Et si C'était +par ici que j'avais passé en revenant de Pantin où j'ai été en nourrice? +Je m'aperçus qu'à chaque question on me riait au nez: mais je crus que +c'était par ressouvenir de l'aventure de ma culotte goudronnée: +cependant, sans me dire pourquoi on riait tant, on me tourna le dos, et +je restai seul assis au pied du grand mât où j'achevai de déjeuner. + +Sur la pente douce et agréable d'une colline qui borde le rivage du côté +du nord, s'élèvent des maisons sans nombre, plus jolies les unes que les +autres, qui forment la perspective d'une grosse ville, que nous longions +de fort près, lorsque j'aperçus à l'une de ses extrémité! deux gros +pavillons octogones à la romaine, ornés de girouettes, percées d'un +écusson respectable, et aboutissant à une terrasse qui règne le long +d'un parterre charmant: je faisais observer à un abbé qui était venu se +mettre à côté de moi qu'apparemment dans le temps des croisades de la +terre sainte, cette ville avait manqué d'être prise d'escalade du côté +de la mer par les Turcs, puisque les échelles y étaient encore restées +attachées aux murs ou que c'était peut-être ce que nos plus grands +voyageurs ont nommé _les Echelles du Levant_: mais il me dit que ce +village s'appelait Chaillot; que ces pavillons avaient été bâtis par S. +A. R. et que ces échelles servaient aux blanchisseuses du pays pour +aller laver leur linge. Je vis effectivement la preuve de ce que dit +l'abbé; car, dans le moment même, des femmes descendirent et d'autres +remontèrent par ces échelles avec du linge, tandis que celles qui +étaient restées sur la grève à essanger, battre et laver leur lessive, +nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne permet point de +répéter ici. Celle qui me piqua le plus, quoique la moindre de toutes, +ce fut de m'entendre défigurer et montrer au doigt par une de ces +_harpies_, que je ne connaissais point, qui ne m'avait jamais vu, et qui +m'a cependant appelé fils de p..... Je rougis pour ma pauvre chère mère +qu'on mettait ainsi en jeu mal à propos, et j'aurais été bien fâché +qu'elle eût entendu cela; car je puis bien certifier que si elle a eu la +faiblesse de l'être, au moins personne n'a jamais osé le lui reprocher +en public, feu mon père étant trop scrupuleux sur l'article du point +d'honneur, pour l'avoir souffert impunément: mais moi qui ne voulais pas +d'affaires en pays étranger, j'ai mieux aimé feindre de n'avoir point +entendu, que de faire face à l'orage de sottises qui m'aurait +infailliblement accablé. Il est vrai que tous les autres passagers ont +bien, pris mon parti, et qu'ils m'ont assez vengé de cette impertinente +qui m'avait ainsi insolenté; car ils ont répondu par des répliques si +cossues, que la plus vieille de ces _mégères_, enragée de se voir +démontée, a troussé sa cotte mouillée, et nous a fait voir le plus +épouvantable _postérieur_ qu'on puisse jamais voir. «Ah! ciel, disais-je +en moi-même, cette Agnès de Chaillot, dont la douceur et l'innocence +m'ont tant édifié à Paris, serait-elle de ce pays-ci?» Tout ce qui +m'étonnait, c'est que J'avais fait tant de chemin, et qu'on parlait +encore français: je compris de là que la langue française était une +langue qui s'étendait bien loin. + +Au bout des murs de Chaillot, et sur le même profil, en règne un autre +fort long et fort haut, qui renferme un grand clos, de beaux jardins, et +un gros corps de logis percé de mille croisées antiques, et adosse à une +église fort haute, dont la pointe du clocher semble se perdre dans les +airs. J'ai d'abord imaginé que ce pouvait être cette superbe Chartreuse +de Grenoble, dont j'ai tant entendu parler à ma pauvre tante Thérèse, +qui a manqué d'y aller en revenant un jour de Saint-Denis: mais une dame +à laquelle je me suis adressé pour savoir ce que c'était, me dit que +c'était le couvent des Bons-Hommes de Passy; que c'était le seul qu'il y +eût au monde, que quoique la maison me parût très-considérable, elle +était cependant très-mal peuplée, par la difficulté de la recruter et +trouver des sujets qui conviennent à son institution: que l'on n'a pu +trouver de terrain assez étendu pour y établir un pareil couvent pour +les Bonnes-Femmes; et enfin, elle me dit là-dessus tout ce que l'esprit +de parti lui suggéra. Nous nous trouvâmes insensiblement vis-à-vis de +deux jardins charmants, fort voisins l'un de l'autre, et dont la +propreté et l'ornement attirèrent toute notre attention. Je lui +demandai si tout cela dépendait encore de la France? Elle se mit à rire +de ma simplicité: mais moi qui ne voyageais que pour apprendre, je +n'avais point regret de faire les menus frais de son divertissement, +pourvu qu'elle fît ceux de mon instruction. Elle me dit que ces deux +jardins étaient destinés à prendre les eaux minérales de Passy; que bien +des familles étaient redevables à ces deux endroits de leur origine et +de leur postérité: que l'on y venait de fort loin pour recouvrer la +santé; qu'il y avait pendant toute la saison une compagnie choisie; +qu'il y avait eu à la vérité autrefois quelques abus dans le grand +nombre des personnes qui venaient prendre les eaux; mais que depuis que +les temps sont devenus si durs, on n'y voyait plus guère que de +véritables malades qui ne pensaient point à la galanterie; qu'elle-même +n'y était venue depuis plus de dis ans; que le Passy d'aujourd'hui +n'était plus le Passy de son temps pour les plaisirs; et qu'enfin sa +fille y était depuis un mois sans... Là nous fûmes interrompus par un +matelot, qui nous vint demander si nous descendions au port de Passy: la +dame se prépara pour y descendre; le pilote appela par trois fois de +toute sa force Jacob qui en est le passager: et Jacob, le maussade +Jacob, aborda avec sa barque, dans laquelle entrèrent ceux qui voulurent +descendre. + +Inquiet de ce que j'allais devenir, j'allais de la proue où j'étais, à +la poupe: je montai sur le tillac pour voir si je ne découvrirais point +Paris avec ma lunette d'approche. Je m'orientai pour le trouver, et +enfin je le vis sans le reconnaître; un tas de pierres, de cheminées, et +de clochers ne me représentait plus Paris tel que je l'avais laissé, je +n'y distinguais plus une rue, pas même celle de Geoffroy-l'Asnier où +je demeurais: il me semblait qu'il était abîmé depuis que j'en étais +sorti; je me figurais que cela ne serait point arrivé si je fusse resté. +J'avais beau regarder de tous côtés, je ne voyais autour du vaisseau +qu'une mer orageuse qui cherchait à nous engloutir; et dans le lointain, +des terres australes et inconnues, des prés, des bois et des montagnes +arides, sur lesquelles il ne devait croître que du vent, parce que j'y +voyais beaucoup de moulins. Il n'y avait que la vue du soleil qui me +rassurait un peu: je le reconnaissais encore pour être le même que je +voyais au Palais-Royal, toutes les fois que j'y allais au méridien +régler ma montre. + +«Ô toi, qui m'as toujours éclairé, lui dis-je, brillant soleil, plus +beau mille fois que ne peuvent être tous les autres soleils du reste de +la terre! Soleil qui m'as vu naître! Soleil dont je chéris la présence, +ne m'abandonne point! Je suis fait à ta chaleur bienfaisante, que +sais-je si celle d'un soleil étranger ne m'incommodera point? Tiens, +vois ma montre, accoutumée à être réglée sur toi seul, elle se dérangera +sans toi.» + +Puis, me retournant du côté de Paris, je lui disais: + +«Ô toi de qui je tiens le jour: Paris! superbe Paris! mon petit Pans! +pourquoi t'éloignes-tu ainsi de moi? Hélas! que ne viens-tu plutôt avec +moi? Que ne me suis-tu? que ne t'es-tu embarqué avec moi? Je vois bien +que tu es fâché contre moi, parce que je t'ai quitté si brusquement: +mais ce n'est que pour un temps: je reviendrai, s'il plaît a Dieu, +bientôt: je finirai mes jours dans ton sein: je te laisse pour gage de +ma promesse, ceux de ma tendresse; ma mère et mes deux tantes, mon serin +gris et mon chat chartreux: tu sais combien tout cela m'est précieux: +ce n'est que pour les beaux yeux de la jeune et belle Henriette que +j'entreprends aujourd'hui de voyager, un amour si beau mérite bien +quelque indulgence de ta part: encore une fois, Paris! mon cher petit +Paris! pourquoi me fuis-tu? Mais non, ingrat et infidèle que je suis, +c'est moi qui t'abandonne! c'est moi qui m'éloigne de toi! Patrie, ô ma +chère patrie! Je suis le seul coupable! Ah! si jamais je reviens de ce +voyage, que tu auras lieu d'être contente de moi par la suite! c'est la +première fois de ma vie que je te quitte depuis dix-huit ans que je suis +au monde, mais ce sera la dernière. Je te demande mille fois pardon: tu +dois passer quelque chose à la jeunesse...» + +Puis, troussant mon habit: + +«Vois, Paris, vois ma pauvre culotte neuve de velours cramoisi toute +perdue; l'accident qui lui est arrivé n'est-il pas déjà, un commencement +de l'expiation de mon crime? Mes inquiétudes, mes regrets, mes soucis, +mes remords, mes larmes enfin expieront assez le reste. Mais quoi, la +terre marche et semble retourner d'où je viens! il ne restera donc plus +où je vais qu'antipodes et de l'eau! Encore fuit-elle aussi sous le +navire! _Quid est tibi mare quod fugisti?_ Ô mer, qu'as-tu donc à fuir? +Ah! chère Henriette, que vous me causez de peines et d'inquiétudes! mais +je vous les sacrifie toutes d'aussi bon coeur que je vous aime...» + +À ce mot d'Henriette, j'ai repris tous mes sens, comme si je fusse +revenu d'un grand évanouissement: j'ai songé que bientôt j'allais avoir +le bonheur d'être auprès d'elle que je la verrais face à face, que je +lui parlerais, qu'elle me répondrait, que je l'embrasserais, qu'après +lui avoir démontré par ce trait de mon obéissance le _quantum_ de ce que +je l'aime, je trouverais peut-être le moment favorable de lui en +prouver le _quomodo_; et qu'enfin ses beaux yeux me serviraient de +soleil, si celui de Saint-Cloud ne me convenait point. Toutes ces +réflexions me remirent le coeur au ventre. + +En tournant les yeux de côté et d'autre sur sous les différents climats +que je pouvais découvrir à perte de vue, j'aperçus sur notre droite un +palais enchanté, qui me parut bâti par les mains des fées: son jardin +vaste et spacieux, dont les murs sont baignés par la mer, est d'un goût +charmant: la distribution des berceaux et la propreté des allées, me le +firent prendre pour le même qu'habitait autrefois Vénus à Cythère ou à +Paphos. Mais tandis que je réfléchissais sur le goût des étrangers pour +l'architecture, j'aperçus encore, non loin de celui-ci, et sur le même +point de vue, un autre palais beaucoup plus considérable, tant pour +l'étendue des bâtiments que pour l'immensité des jardins: ce fut pour le +coup que je crus être près de Constantinople, et que c'était là le +sérail de grand-seigneur. Mais un de nos matelots, à qui je demandai à +quel degré de longitude il estimait que nous pouvions être, et ce que +c'était que ces deux palais, me répondit que de ces deux maisons la +première appartenait à madame de Sessac, et la seconde à M. Bernard; et +qu'à l'égard des degrés de longitude, il ne connaissait point ces +rubriques-là; puis il me demanda si je n'allais point à Auteuil, et il +fit la même question à tous les passagers, les uns après les autres, ce +qui me donna la curiosité de m'informer de ce que c'était qu'Auteuil: on +me répondit qu'Auteuil était cette ville que je voyais devant moi, que +messieurs de Sainte-Geneviève en étaient seigneurs, et y avaient une +fort jolie maison: que bien des bourgeois de Paris y en avaient aussi, +qu'il y avait un fameux oculiste, nommé Gendron, que l'on y venait +consulter de bien loin, que c'était la moitié du chemin de Paris à +Saint-Cloud: et qu'enfin cet endroit était bien fréquenté. + +«Il faut avouer, m'écriai-je alors, que si le coeur de la France est bien +bâti, les frontières sont bien gaies et bien bâties aussi! non, la belle +rue Trousse-Vache, où demeure ma mère à Paris, n'a rien de comparable à +tout cela. Ô ma mère, disais-je en moi-même, que vous êtes actuellement +inquiète de moi, aussi bien que mes deux tantes! et que je voudrais bien +rencontrer ici quelque aviso qui fît voile pour les côtes de Paris, afin +de vous donner de mes nouvelles! hélas! peut-être mon chat et mon serin +sont-ils morts de déplaisir de ne me plus voir... Mais que le monde doit +être long, ajoutai-je! quoi, depuis le temps que je roule les mers, je +ne suis encore qu'à la moitié du chemin que j'ai à faire! Orner, que tu +t'étends au loin! peux-tu être si vaste, et la morue si chère à Paris!» + +Cette réflexion me rappela un beau cantique nouveau de l'Opéra-Comique +qui commence par ces mots: «Vastes mers!» je le fredonnais entre les +dents lorsque je découvris à l'ouest un navire à peu près semblable au +nôtre, mais plus fort, qui venait à bride abattue sur nous: oh! pour le +coup, je comptai bien que nous en allions découdre; car je voyais à +merveille que ce n'était point un vaisseau marchand, en ce qu'il y avait +trop de monde à fond de cale qui regardait par les fenêtres: on eût dit +de l'arche de Noé. Je ne pouvais pourtant point m'imaginer non plus que +ce fût un vaisseau de guerre, parce que je n'y voyais ni canons, ni +pierriers, ni affûts; mais j'appréhendais que ce fût un saltin de +Poissy qui cherchât à jeter les grappins pour tenter l'abordage à l'arme +blanche, que je crains naturellement très-fort: je voyais un nombreux +équipage rangé en bonne contenance sur le pont et sur le tillac. Mon +premier mouvement fut de tirer mon couteau de chasse; mais je fis +réflexion que peut-être l'air de la mer le rouillerait, et je pris +seulement ma lunette d'approche pour en reconnaître le pavillon, afin de +savoir au moins à qui nous allions avoir affaire, et pour prévoir de +plus loin ce que tout cela allait devenir. Ce qui me tranquillisait +pourtant, c'est qu'avec cette même longue-vue je voyais notre équipage +serein, et les passagers peu inquiets: et effectivement nous passâmes +rapidement à la portée du coup de poing l'un de l'autre sans nous rien +faire: je m'aperçus même que notre vaisseau, qui semblait avoir peur, +doubla son pas à l'approche de l'autre, qui n'osa pourtant nous +attaquer; nous qui avions encore du chemin à faire, nous ne voulûmes +point non plus nous amuser. Nous prîmes le bord-dehors, et lui +l'avant-terre, et nous en fûmes quittes pour quelques signes de chapeau +de la part des nautoniers, et pour des sottises que se dirent +réciproquement les passagers. Pour moi je les saluai de bon coeur fort +poliment, et je me congratulais d'en être échappé à si bon marché, après +la peur que j'avais eue, lorsque je vis notre pilote revirer de bord, et +d'un coup de gouvernail lancer de bout à terre, à une espèce de cap en +forme de promontoire, que je prenais pour le cap de Bonne-Espérance, +quand on me dit que c'était le havre de cette fameuse ville d'Auteuil, +dont on m'avait parlé tout à l'heure: nous y mouillâmes, on porta la +planche à terre, et il sortit vingt à trente personnes qui n'allaient +pas plus loin. + +Une petite aventure nous retarda à ce port Un peu plus que nous +n'aurions dû; c'est que la jetée y était si escarpée, et la montée si +difficile, qu'une jeune fille ayant roulé à la mer avec un abbé qui lui +donnait la main et qu'elle entraîna avec elle, deux de nos matelots +plongèrent pour les repêcher. J'ai observé pour lors qu'il est bien vrai +de dire que, quand on se noie, on s'accroche où l'on peut, sans jamais +lâcher sa prise; car la fille qui en tombant, s'était accrochée à la +jambe droite de l'abbé, s'y tenait encore quand on la repêcha; et l'abbé +qui s'était jeté à son cou quand elle l'entraîna, la tenait encore +embrassée étroitement au sortir de l'eau. La fille perdit sa garniture +et son éventail, et l'abbé son chapeau et son parasol violet clair. +Quand le danger fut disparu entièrement, nous rîmes un peu de l'état où +se trouvèrent nos baigneurs, et surtout de leur attitude; je ne sais +S'ils recouvrèrent leur perte, parce que nous reprîmes le large; mais je +me doute bien qu'ils ne se seront point quittés sans se sécher. Peu de +temps après la femme de notre capitaine fut à tous les passagers faire +payer leur fret: elle vint à un capucin qui était à côté de moi, et qui +tira de dessous ses aisselles un chapelet à gros grains, dont il paya +son passage; et elle s'adressa ensuite à moi, et je payai: elle était +suivie par un pieux matelot, qui, se disant chargé de la procuration de +saint Nicolas, le Neptune ordinaire des marins, excitait la dévote +générosité des voyageurs; je fus du nombre de ceux qui désirèrent avoir +part aux prières promises, et je fis mon offrande. + +Sur la rive opposée, en tirant au sud-ouest, est une petite masure +isolée, dont l'exposition heureuse, quoique retirée, semble annoncer une +de ces retraites que se choisissaient autrefois ces saints anachorètes, +lorsque, dégoûtés du monde, ils voulaient renoncer entièrement à son +commerce, pour se livrer à la contemplation des choses célestes. Au +milieu de quelques arbres mal dressés, et plantés au hasard, rampe +humblement un petit corps de logis, dont la simplicité fait tout +l'ornement; l'art paraît avoir moins participé à la décoration de ce +lieu que la simple et belle nature: cependant tout y rit; et je me +trompe fort si ce u'est point la qu'était au temps jadis ce fameux +désert où saint Antoine fut tant tourmenté par le malin esprit, lors de +ces belles tentations que Callot nous a si bien gravées d'acres nature; +car on voit encore a quelque distance de là un moulin que ce saint +ermite fit venir apparemment de Montmartre exprès, pour son usage et +celui de son ménage, et sous lequel il y a encore un toit à cochon: le +tout compose un ensemble qui m'a paru si charmant, que je crois que si +jamais il prenait fantaisie à la Madeleine de revenir sur la terre, et +qu'elle passât par cet endroit-là, elle n'hésiterait point à le préférer +à la Sainte-Baume. + +Quelqu'un qui me vit attentif à examiner un lieu que je paraissais avoir +regret de perdre de vue, satisfit ma curiosité, en me disant: + +«Hé bien, monsieur, vous considérez donc cette fameuse guinguette, +autrefois si fréquentée, où l'Amour était venu de Cythère exprès pour la +commodité de Paris, établir une manufacture de plaisirs, à la honte des +familles bourgeoises. C'était là autrefois recueil où Carybde et Scylla +prenaient plaisir à faire échouer la vertu, et à tendre des pièges aux +vestales; c'était le rendez-vous de la lasciveté, de l'impureté, de la +prostitution et de l'adultère: tous les vices s'y rassemblaient de +toutes parts: mais tout est bien changé aujourd'hui, Bréant est mort, et +le moulin de Javelle, que vous voyez aujourd'hui, n'est que l'ombre de +celui que j'ai vu de mon temps. + +--Qu'appelez-vous moulin de Javelle, monsieur, lui repartis-je? Est-ce +que c'est là ce moulin de Javelle dont j'ai vu l'histoire à la +Comédie-Française à Paris? + +--Oui, monsieur, me dit-il, c'est le même pour lequel on a voulu +inspirer de l'horreur aux jeunes gens, en leur représentant tous les +désordres qui s'y commettaient.» + +Tandis que nous causions, je n'avais point pris garde que notre corde +s'étant perdue à une barque de pêcheur, qui était au bord du rivage, +elle se lâcha; et m'étant appuyé dessus, elle manqua de me jeter à la +mer, lorsqu'elle vint à se tendre, et elle m'y aurait effectivement jeté +si je ne me fusse retenu aux haubans du grand mât. Je tombai par bonheur +à la renverse sur le pont, et j'en fus quitte pour la peur, et pour mon +chapeau et ma perruque qui furent emportés à la mer; je les vis dans +l'instant bien loin derrière moi qui semblaient retourner a Paris. + +«Si ma mère les voit, disais-je, elle reconnaîtra bien mon chapeau à la +Ragotzy, et ma perruque à trois marteaux; elle les repêchera, et +peut-être que cela ne sera point perdu; mais elle s'imaginera que je +suis noyé, et elle se noiera aussi.» + +Je fus vite à ma malle pour réparer tout mon désastre. On se rit +toujours des malheureux: aussi se moqua-t-on aussi beaucoup de moi. On +voulut voir ma culotte goudronnée, mais j'en avais mis une autre +par-dessus. Je remontai sur le tillac, et comme je regardais avec ma +longue-vue pour reconnaître deux villes peu éloignées l'une de l'autre +qui me semblaient border la pente d'une longue colline, sur le sommet +de laquelle il y avait la moitié d'un moulin à vent, je demandai leur +nom au mousse du navire qui se trouvait pour lors auprès de moi; il me +répondit que c'était Vaugirard et Issy. Il n'eut pas plutôt prononcé ces +deux noms que mes entrailles s'émurent: je changeai de couleur, et me +trouvai si mal que je fus obligé de m'asseoir. + +Plusieurs passagers s'en aperçurent, et me demandèrent ce que j'avais, +si ce n'était point l'effet de ma chute, ou l'air de la mer? Les uns me +badinèrent; et d'autres me plaignirent: cependant un d'eux qui me parut +s'intéresser le plus à moi, tira mon flacon de ma poche, et m'en frotta +les tempes: + +«Ah! monsieur, lui dis-je en le repoussant faiblement, laissez agir la +nature: c'est elle qui m'agite actuellement de deux impressions bien +différentes; je viens d'entendre nommer deux villes qui m'ont touché de +bien près; l'une m'a ravi impitoyablement ce que l'autre avait pris +plaisir à me donner. Ah! cher Vaugirard!... Ah! cruel Issy!... Ah! chère +Julie!...» + +À ces derniers mots, que je ne prononçai qu'avec un effort, je +m'évanouis; une sueur froide dont je me sentis saisi par tout le corps +glaça les larmes que je versais abondamment, et je ne revins qu'à force +d'eau sans pareille. Mon bienfaiteur me pria de lui expliquer ce que +j'avais voulu dire par les exclamations qu'il me répéta; je feignis ne +me souvenir de rien, et lui dis que je rêvais apparemment dans ce +moment-là; et pour éluder sa curiosité, je me levai et repris ma lunette +d'approche avec laquelle, pour me distraire, je considérai attentivement +des champs et des coteaux qui étaient couverts de petits arbrisseaux qui +me parurent être attachés à des manches à balai; je m'informai de ce +que c'était; l'on me dit que c'étaient des vignes; que de ces vignes +sortait le raisin, et du raisin le vin. Je jugeai tout de suite que +c'était apparemment de là que provenaient tous ces bons vins de +Bourgogne et de Champagne que l'on boit à Paris si chèrement, parce +qu'ils viennent de si loin. + +À peine avais-je enfanté cette heureuse réflexion, en m'applaudissant +secrètement de ce que je sentais, qu'à force de voyager mon esprit +s'était déjà bien formé, que regardant de la poupe, où j'étais, à la +proue, je découvris une seconde île, beaucoup plus considérable que +celle que nous avions déjà passée: j'estimai qu'elle devait être +entourée d'eau de tous les côtés, parce qu'elle était dans le milieu de +la mer: je ne vis dessus ni maisons, ni gens, ni bêtes: pas même un +clocher; nous la laissâmes sur notre gauche, et je la jugeai une de ces +îles de la mer Egée, qui sont si remplies de serpents et de bêtes +venimeuses, que jamais Paul Lucas[3] n'osa y aborder. Je vis +effectivement plusieurs perdrix sauvages qui volaient par-dessus sans +s'y arrêter, et des petits animaux gros comme des chats, qui, à notre +vue, se sauvaient dans des trous qu'ils avaient pratiqués sur les berges +de cette île dans des buissons: les perroquets y sont noirs, et ont le +bec jaune. J'observai ensuite qu'elle avait été sciée par un bout, afin +de former un détroit, qui conduit à des habitations éloignées, qui sont +de l'autre côté du rivage. Tout autre que moi aurait pris ce détroit +pour celui de Gibraltar, ou tout du moins de Calais: mais, quand on sait +un peu sa carte, on ne se trompe guère. Là je vis des hommes en chemise, +occupés à tirer du fond de la mer un banc de sable, qu'ils +transportaient à terre dans des chaloupes: je vis tout d'un coup la +nôtre qui prit le large, et se sépara de nous pour passer ce détroit à +force de rames: elle était chargée de voyageurs, dont les uns allaient, +à ce qu'on m'a dit, au château Gaillardin, aux Molineaux, à Meudon, +etc., et les autres conduisaient des enfants à Clamart, où j'appris +qu'il y avait une pension fort renommée pour l'éducation et +l'instruction de la jeunesse. + +[Note 3: Voyageur normand.] + +Nous passâmes ensuite à la vue d'un endroit assez joli, que les gens du +pays appellent Billancourt; je n'y remarquai rien qui fût digne de la +curiosité du voyageur, sinon que ce pays-là me parut ne produire guère +d'hommes, parce que je n'y en vis qu'un seul; mais qu'en récompense +aussi il y croissait bien des moutons de Berry, car il y en avait +beaucoup qui étaient marqués sur le nez, et qui se promenaient au bord +de la mer. Cet homme que je pris pour être de leur compagnie, parce +qu'il n'en était pas éloigné, et qu'à sa houlette et son chien, je +jugeai devoir être un berger, me fit ressouvenir de celui à qui Virgile, +faisant ses caravanes, comme moi, disait un jour en passant près de lui: + + _Tityre, tu patuloe reculans sub tegmine fagi, + Sylvestrem tenui musam meditaris avenâ; + Nos patriæ fines, et dulcia linquimus arva: + Nos patriam fugimus, tu, Tityre, lentus in umbra, + Formosam resonare doces Amaryllida sylvas._ + + «Que tu es heureux! Mon cher Tityre, tu t'amuses sous un hêtre + touffu, à chercher sur ton tendre chalumeau des airs champêtres! et + tandis que par ma fuite je renonce aux douceurs de ma patrie, tu + fais retentir à ton aise les forêts du nom de ta chère Amarillis.» + +Peut-être bien aussi pouvait-ce être encore ce même Tityre-là; car il +était effectivement étendu nonchalamment au pied d'un noyer qui était le +hêtre de ce temps-là, où il prenait le frais en jouant du chalumeau. + +Nous continuions notre route, lorsqu'une noire et épaisse fumée qui +couvrait la cime d'une montagne sur notre gauche, meut présumer que +c'était apparemment ce fameux mont Vésuve, dont j'ai entendu parler, qui +vomit des flammes et jette des pierres jusque dans la ville de Naples, +dont il est cependant éloigné de deux milles; une odeur de soufre et de +bitume, qui me frappa, me confirmait encore dans cette idée, lorsque, +faisant part de mon soupçon à un quelqu'un qui était auprès de moi, et +lui demandant si de là où nous étions il n'y avait rien à risquer pour +nous, il me fit réponse que ce n'était point ce que je pensais, et que +cette fumée que je voyais, sortait des fours d'une verrerie qui était +là. + +«Ah! que le latin est une belle chose, disais-je en moi-même, il sied +bien d'abord à un régent, pour l'apprendre aux autres; à un curé de +campagne, pour apprendre son plain-chant; à un avocat, pour citer son +Cujas; à un médecin, pour parler à la fièvre; à un chirurgien pour +répondre au médecin, et à un apothicaire pour ne point faire de _qui pro +quo._ Mais il sied encore mieux à un voyageur, pour se faire entendre +dans le pays étranger, car avec un _da mihi panem et vinum_ bien +appliqué, on va par toute terre; on a du pain, du vin et l'on vit. + +À mesure que je m'éloignais ainsi de Paris, la chaleur augmentait à un +point que j'estimai que nous devions être pour lors sous la ligne, ou du +moins à côté. Je n'y pouvais plus tenir; et déjà je m'apprêtais à +descendre dans le fond, lorsque j'aperçus un pont sur lequel passaient +différentes voitures; je le pris d'abord pour ce fameux Pont-Euxin, qui +verse la mer Noire; mais comme je prenais ma carte et mon compas pour me +reconnaître, j'entendis un murmure confus parmi tous nos voyageurs et +nos matelots, qui me fit comprendre que nous allions aborder; +effectivement nous lançâmes de bout à terre; on mit la planche, et le +monde sortit. Je demandai si c'était là la ville de Saint-Cloud; on me +dit que non, et que c'était le port de Sèvres, mais que Saint-Cloud n'en +était pas éloigné, et on me le montra. Je pris congé du capitaine et de +sa femme, et je sortis le dernier. La tête me tourna sitôt que j'eus mis +pied à terre, et je croyais toujours sentir le balancement du navire; je +traversai le pont du mieux qu'il me fut possible. Il y avait au bout de +ce pont une chapelle où un vénérable capucin que je reconnus à la barbe +pour être du Marais, nous dit la messe en action de grâces de notre +heureuse arrivée: tous les voyageurs y assistèrent, et moi aussi, +quoique j'en eusse entendu une à Paris; j'entrai chez un nommé Champion +pour écrire promptement à ma mère. Excepté trois ou quatre maisons +bourgeoises assez passables qui terminent ce port le long de la mer, je +n'y ai rien remarqué qui méritât mes observations. + +Je pris deux crocheteurs pour porter mon équipage et un guide pour me +conduire; il me fit traverser une longue forêt, au bout de laquelle nous +entrâmes dans la ville, où après avoir passé quelques rues, nous +arrivâmes enfin chez mon ami. Ce fut la charmante Henriette qui nous +ouvrit la porte; je me jetai à son col, où je restai quelque temps +immobile de plaisir; elle parut en prendre autant que moi. Elle +m'introduisit dans une salle où étaient son père et son frère, qui +m'attendait avec plusieurs de leurs amis. Après avoir lâché ma bordée +de compliments de bâbord à tribord, je priai mon ami de me donner une +chambre dans laquelle je puisse m'ajuster; il me conduisit lui-même dans +celle qui m'était, destinée. Quand j'eus changé de la tête aux pieds, je +descendis pour me mettre à table; j'y officiai très-bien, et je fis tant +d'honneur à mes hôtes, que tout le monde m'en fit compliment; il faut +avouer que le métier de marin est bien séduisant, puisque quand une fois +on est sorti du péril on l'oublie; je ne pensai plus aux dangers que je +venais de courir, que pour en faire le récit à la compagnie, qui rit +beaucoup de ma simplicité, et ma naïveté paya mon écot. Après le dîner, +on proposa une promenade au parc, pour m'y faire voir les eaux qui +devaient jouer ce jour-là. Nous partîmes, je donnai le bras à ma chère +Henriette: nous arrivâmes au château, dont les dehors surprirent ma vue. +Mon ami, qui avait été enfant de choeur aux Innocents, connaissait +l'organiste du château (car tous les musiciens se connaissent), il le +demanda, et, par son canal, on nous fit voir tous les appartements, car +il a un grand crédit auprès des garçons de la chambre. Ce fut pour lors +que je ne fus plus à moi, tant j'étais enchanté. On me fit voir dans une +glace la perspective de Paris qui m'amusa beaucoup. La richesse des +ameublements et la beauté des peintures me firent perdre de vue ma chère +Henriette; je la perdis avec ma compagnie, que je ne retrouvai qu'après +bien des recherches, dans l'Orangerie d'où nous fûmes voir jouer les +eaux qui commençaient; je n'ai jamais rien vu de si beau au monde. Là, +deux fleuves étendus nonchalamment sur des roseaux et des joncs, +penchaient une urne, dont l'eau pure et claire qui en sortait retombait +en différentes cascades, qui remplissaient des bassins à différents +étages. Là, des Naïades effrayées semblaient se cacher au fond des +ondes, pour échapper à la poursuite de certains jeunes fleuves amoureux +d'elles. D'un côté, une nappe d'eau, sur laquelle baignaient des cygnes, +représentait au naturel le bain que Diane s'était choisi, lorsqu'elle y +fut surprise par Actéon; de l'autre, des nymphes marines, cachées dans +les herbes, semblaient prendre plaisir à faire des niches aux curieux. +Ici c'était un lac, dont l'eau écumante se précipitait dans le fond de +la terre pour en ressortir élastiquement et en courroux, toute en pluie +dans les airs. Des routes cultivées avec soin formaient des allées à +perte de vue; des parterres immenses, émaillés de mille fleurs et +cultivés par Flore elle-même éblouissaient les yeux par l'éclat nuancé +de leurs différentes couleurs; des bosquets enchantés, réservés aux +seuls zéphyrs, y servaient de retraite aux oiseaux, dont la diversité du +chant charmait les oreilles; des faunes et des dryades dispersés dans le +bois, semblaient en faire les honneurs et inviter les passants à +s'enfoncer avec eux dans leurs sombres demeures pour y éviter l'ardeur +du soleil. Tout y est si grand et si noble, que je ne me sens point +assez de talent pour en faire une exacte description; mais il me suffit +de dire que tout s'y ressent de la magnificence du prince et de la +princesse qui y habitent, et qu'il semble que la nature, l'art et le +goût s'y soient donné rendez-vous pour s'y disputer la gloire de +perfectionner un séjour où il ne reste rien a désirer pour la situation +et l'ornement. + +Nous revînmes chez mon ami dans le même ordre que nous en étions partis, +mais par un chemin différent, afin de me faire voir tout ce qui +méritait d'être vû dans le parc; il était tard, on avait servi et nous +soupâmes. Avant de se coucher on fut se promener dans le jardin; la +chaleur était si excessive, que chacun se permit réciproquement la +liberté de se mettre à son aise; Henriette donna l'exemple aux autres +dames; vêtue à la légère d'un déshabillé galant et simple, elle me donna +un éventail pour la rafraîchir; avec cet habit de combat, elle semblait +défier les zéphyrs, et moi je ne l'ai jamais trouvée aussi charmante que +ce soir-là; je l'aimais à Paris, je l'aimais encore plus à Saint-Cloud, +et je l'aimerais également par toute la terre: _gui coelum non animum +mutant_: «ceux qui changent d'air ne changent pas pour cela de façon de +penser». Nous nous reposâmes dans un petit rond de gazon fort étroit, où +l'on ne pouvait tenir que deux, encore fort petitement. Cependant +l'amour qui cherchait le frais aussi, trouva le moyen, à force de +pousser, de s'y faire faire place dans le milieu, et vint folâtrer avec +nous; je crus d'abord que ce petit dieu badinait; mais il le prit, en +vérité, très-sérieusement, et quoique j'eusse pris les devants, il +voulut s'y rendre le maître, comme sont assez ordinairement les derniers +venus. L'obscurité de la nuit favorisait son malin vouloir, et je vis le +moment qu'il en allait venir au _quomodo_ de tantôt si la compagnie ne +fût survenue. Il était temps, car déjà l'heure du berger allait sonner; +déjà le bandeau était levé pour mieux ajuster l'arc tendu et la flèche à +demi décochée, et je crois que nous l'aurions laissé faire, Henriette et +moi; car aussi bien, qu'aurions-nous pu contre un dieu aussi mutin que +l'Amour, et qui n'a rien d'enfant que le nom? Mais on vint nous +débarrasser de ses mains; de dire que ce fut nous obliger, on ne me +croirait point; aussi n'en conviendrai-je pas. Chacun fut se coucher; je +ne sais ce gué fit Henriette; mais je ne pus fermer l'oeil de toute la +nuit; je me représentais toujours le rond de gazon, l'Amour bandant son +arc, la flèche prête à partir Henriette soupirant, son négligé, le +bandeau levé, et enfin tout ce qui avait contribué à m'embarrasser le +soir. + +L'Aurore sortait à peine des bras de Tithon, pour venir se trouver au +petit lever du soleil, à qui elle a soin de faire tous les jours sa +cour, qu'un vent impétueux, battant la fenêtre de ma chambre, que +j'avais laissée ouverte à cause de la chaleur, vint m'annoncer un orage +prochain, et effectivement mille éclairs effrayants, qui se succédaient +sans relâche les uns aux autres, furent tout d'un coup suivis +d'horribles éclats de tonnerre, qui se répétaient à une pluie rapide et +condensée, semblable à celle du déluge, paraissait un nuage qui se +détachait des airs pour tomber sur la terre en gros pelotons, et pour +empêcher le jour de paraître. L'alarme fut générale alors dans la +maison: tout le monde, se leva, parce qu'il avait peur du tonnerre, l'on +se réunit dans la salle à manger dont on avait fermé la porte, les +fenêtres, les volets et les rideaux: la jardinière entra en chemise avec +un cierge bénit, et une grosse bouteille de grès pleine d'eau bénite, +dont elle arrosa la compagnie, qui au moindre coup de tonnerre se +prosternait pour se mettre en prières. J'étais le seul qui ne se +démontait point: je ne m'étais levé que par complaisance et dans le +dessein de rassurer les autres, et surtout ma chère Henriette, que je +savais être extrêmement peureuse; j'eus beau représenter à tous que la +peur ne servait à rien, puisqu'elle ne peut jamais nous garantir des +effets de ce qu'on craint, je passai pour un impie, qui ne respectait +point ce qui était au-dessus de lui: je riais des extravagances que je +voyais faire. L'orage dura près de deux heures avec la même violence, +après quoi on éteignit le cierge bénit, et chacun se retira dans sa +chambre pour se remettre au lit: on ne se leva que pour aller à la +dernière messe: on revint dîner. Les uns retournèrent à Paris, les +autres restèrent, et je fus du nombre de ces derniers; j'y passai neuf +jours avec tous les plaisirs imaginables: Henriette me faisait voir +aujourd'hui son potager, demain sa vigne, après-demain son champ, +ensuite son pré et son verger. J'appris comment on faisait venir les +légumes, comment on faisait le vin, comment on semait et moissonnait le +blé et les autres grains, comment on récoltait le foin, et enfin je +reconnus toutes les différentes espèces des fruits. Il faut convenir que +les femmes ont l'esprit bien pénétrant, et qu'elles sont bien propres à +dresser et à façonner les jeunes gens quand elles font tant que de +vouloir s'en donner la peine; car Henriette m'en apprit plus en neuf +jours, que mon régent n'avait fait en neuf ans que j'avais été au, +collège: son frère qui y joignit ses leçons, me fît revenir de l'erreur +où j'étais par rapport à l'étendue de la terre, et à l'idée, que je m'en +étais figurée et me fit sentir le ridicule au préjugé dans lequel sont +élevés pour l'ordinaire tous les enfants de Paris qui n'osent sortir de +chez eux. Enfin, je me trouvai dégourdi de corps et d'esprit en peu de +jours, et je me promis bien à mon retour à Paris d'en revendre à tous +mes camarades. «À beau mentir qui vient de loin, disais-je en moi-même: +je leur ferai croire ce que je voudrai; ils n'oseront jamais y aller +voir. C'est un privilège accordé à tous les voyageurs, et loin d'y +déroger, j'enchérirai encore sur le Père Labat». + +Arriva cependant le jour fixé pour retourner à Paris, jour que je +craignais autant, et plus encore que je n'avais appréhendé celui de mon +départ de Paris! car je m'étais déjà et en si peu de temps, si bien +accoutumé à vivre avec ma chère hôtesse, que j'aurais bien souhaité d'y +passer ainsi le reste de mes jours. J'avais entièrement oublié Paris et +tous ses attributs; je ne pensais plus à ma, mère ni à mes deux tantes: +mon régent de rhétorique ne m'inquiétait pas plus que mon chat et mon +serin: là je jouissais de cette heureuse tranquillité que l'on ne +connaît point à la ville, j'y respirais un air pur, et qui n'était point +altéré par toutes ces immondices qui infectent celui de Paris; j'y avais +un appétit charmant; j'y mangeais tous les jours pour mon déjeuner une +douzaine de ces excellents petits gâteaux, que Gautier fait avec tant de +soin; et pour tout dire enfin, j'y vivais avec ce que j'ai de plus cher +au monde, sans que personne en médît comme on aurait fait à Paris. Ah! +Saint-Cloud, que pour moi vous avez d'attraits! Ô campagne! que cette +innocente et voluptueuse liberté dont on jouit chez vous est adorable +pour moi, et pour tous ceux qui ont le bonheur de la connaître! + +Ainsi pénétré des plus sensibles regrets, il fallut cependant prendre +mon parti: je montai dans ma chambre pour y verser quelques larmes que +je voulais cacher à mon ami; sa soeur m'y suivit sans que je m'en +aperçusse: ce fut en vain qu'elle tâcha de les essuyer; elles n'en +coulèrent que plus abondamment, aussi en fut-elle toute mouillée. Comme +elle avait autant besoin de consolation que moi, nous nous fîmes les +plus tendres adieux du monde, et nous nous promîmes réciproquement de +nous aimer toute la vie. + +Je rassemblai tout mon équipage, que je fis avec le même arrangement +qu'en partant de Paris, et cela ne nous retarda point, mais il n'en fut +pas de même de Henriette, car quoiqu'elle eut commencé la veille à faire +le sien, et que je lui eusse bien aidé à trousser toutes ses robes et +tous ses jupons, elle eut mille peines à le unir pour l'heure du départ. + +Le jardinier et sa femme furent chargés du soin de faire porter tout +notre bagage au navire qui était prêt à faire voile pour Paris, et d'y +conduire leur jeune maîtresse. Après lui avoir souhaité un heureux +voyage, et l'avoir assurée que nous nous trouverions à son débarquement +à Paris, mon ami et moi, je pris congé du père qui devait rester +quelques jours; je le remerciai de toutes ses politesses, et nous prîmes +le chemin du bois de Boulogne, ainsi que nous en étions convenus, afin +de me faire voir la route de Saint-Cloud par terre. + +Non loin de la maison nous passâmes sur un pont de pierre plus long que +large; à la vétusté je le pris pour un de ces vieux aqueducs que l'on +entretient encore pour servir de monument à l'antiquité. Je considérais +attentivement de longues perches, et des moulinets de bois disposés à +chaque côté du pont, de distance en distance, d'où pendaient de larges +filets qui enveloppaient les arches de pied en cap: je m'imaginais +tantôt que c'était pour conserver les arches; tantôt qu'ils étaient là +pour empêcher de passer les écumeurs de mer venant de Cherbourg, et qui +en cas d'obstination s'y trouvaient pincés, comme le fut jadis Mars, cet +écumeur de ménages, dans ceux de Vulcain; et enfin que c'était +peut-être là où l'on venait faire la pêche de la morue et du hareng. +Mais mon ami, aussi curieux que sa soeur de mon instruction, voulant +achever de me _débadauder_ entièrement, n'en laissait échapper aucune +occasion: il profita de celle-ci pour me dire qu'on ne péchait dans ces +mers-ci ni morue ni hareng, que c'était le meunier qui tendait ces +filets pour prendre toutes sortes de petits poissons d'eau douce, comme +carpes, brochets, barbillons, goujons, éperlans et autres: et que +très-souvent aussi il s'y trouvait bien des choses qui avaient été +perdues à Paris; et réellement je me souviens que j'y avais beaucoup +entendu parler des filets de Saint-Cloud, qui étaient en grande +réputation pour cela. Je le pressai fort d'y descendre avec moi, ou de +les lever pour voir si je n'y trouverais point mon chapeau et ma +perruque que j'avais perdus en venant de Paris. Il eut la complaisance +de me conduire chez le meunier; nous n'y trouvâmes que sa fille qui nous +parut fort aimable, et ne se sentant point du tout de la trémie d'où +elle était sortie; elle nous reçut très-poliment, et avec des façons +d'une fille au-dessus de son état: après lui avoir donné le signalement +de ce que nous demandions, elle nous ouvrit une grande armoire remplie +de tant de sortes de choses, que l'inventaire en serait trop long ici et +trop fatigant pour moi: tout ce dont je me souviens, c'est qu'après +avoir examiné nombre de chapeaux, je n'y trouvai point le mien: j'y +remuai un tas de perruques de médecins et de procureurs sans y +reconnaître la mienne; j'y comptai 212 calottes, 129 bonnets d'actrices +de l'Opéra, 16 petits manteaux d'abbé, 18 redingotes, 22 capotes, 150 +frocs de moines de différents ordres, et un nombre infini de méchants +livres nouveaux, que le lecteur, outré de colère de les avoir payés si +cher, avait jetés à l'eau. + +Toutes nos perquisitions devenues inutiles, nous prîmes congé de la +belle meunière. Au sortir du pont, nous entrâmes dans une grande plaine +parquetée de sable: le chemin qui la traversait était bordé des deux +côtés par des vignes, des pois verts et des haricots; et il nous +conduisit à une grande porte charretière, par laquelle nous passâmes, +pour arriver dans un bois percé de différentes avenues, plantées +d'arbres sauvages qui n'avaient ni fleurs ni fruits. J'avoue que +j'aurais été fort embarrassé, si je me fusse trouvé seul dans un endroit +si éloigné et si champêtre; car je n'aurais sur quelle route tenir: mais +aussi ne quittais-je point mon conducteur, que je suivais pas à pas. +Quelques petits besoins pressants le firent écarter du grand chemin pour +s'enfoncer dans le plus épais de la forêt; j'y fus avec lui, et j'aimais +mieux l'y accompagner, que de rester seul et de risquer de le perdre. + +Dans le moment que j'étais ainsi spectateur oisif et passif, et que je +faisais des réflexions qui n'étaient point de paille sur l'odeur qui +m'électrisait, malgré l'eau sans pareille dont je me baignais, je vis +sortir du pied d'un arbre un petit oiseau qui ressemblait si +parfaitement à mon serin, que je crus que c'était lui-même qui s'était +échappé de sa cage pour me venir trouver à Saint-Cloud, où il avait +entendu dire que j'allais: je louai son bon, petit coeur; je l'appelai et +courus après lui; mais je reconnus bientôt que c'était un oiseau +sauvage, qui avait crû dans les bois, et non dans une cabane comme le +mien; car il se sauva de moi sans vouloir seulement que je le prisse. + +En courant ainsi après lui, j'aperçus remuer à quelques pas plus loin un +arbrisseau fort touffu; j'eus la curiosité de vouloir m'en approcher +pour voir ce que c'était; mais ayant entendu dire qu'il y avait dans les +bois des bêtes sauvages, dont il fallait se méfier, j'eus la précaution +de prendre un de mes pistolets de poche d'une main, et mon couteau de +chasse nu de l'autre, et je m'y rendis le plus doucement qu'il me fut +possible. + +Quelle fut ma surprise, grands Dieux! lorsque, arrivé près de ce lieu, +j'entendis des cris humains de gens effrayés, et à qui j'avais fait peur +sans le vouloir: quelque chose que je pusse leur dire pour les rassurer, +ils se sauvèrent en criant au voleur de toutes leurs forces. Je +m'imaginai d'abord, parce qu'ils étaient presque nus, que c'était le nid +d'un faune et d'une dryade[4]; mais ayant regardé dans le centre de +l'arbrisseau j'y vis un habit noir, un petit manteau de même couleur, un +chapeau sans agrafes, une robe de taffetas gros bleu et le jupon pareil, +un parasol violet, une coiffe blanche, des gants couleur de rose, une +bouteille de ratafiat de Neuilly à moitié vide, et une calotte dans +laquelle il paraissait qu'on avait bu; tout cela me fit penser que ce +n'était point là l'attirail de ces divinités bocagères, qui n'en ont +d'autres que celui de la plus simple nature. + +[Note 4: Divinités des bois.] + +Aux cris effrayants de nos fuyards, mon ami précipita son opération pour +me venir joindre; je lui contai le fait; il en rit beaucoup et de tout +son coeur: il commençait même déjà à me faire part de ce qu'il en +pensait, lorsque trois gardes de chasse accourus au bruit, rencontrèrent +notre faune et notre dryade fugitive; ils les arrêtèrent et les +emmenèrent à l'endroit d'où ils étaient partis, et où nous les +attendions: l'un et l'autre me parurent bien humiliés d'être vus dans +l'état où ils étaient: mon ami conta l'histoire aux trois gardes, dont +il connaissait l'ancien; son ingénuité et la mienne les persuadèrent de +mon innocence. + +Je reconnus le Faune aux culottes de velours, et la Dryade au petit +corset de basin garni de mousseline chiffonnée, pour l'abbé et la +demoiselle qui étaient tombés à la mer en débarquant à Auteuil, et qui +s'étaient tant divertis aux dépens de ma culotte de velours goudronnée: +ma partie était belle pour prendre ma revanche, et la pousser même +jusqu'au _paroly_; mais je me suis fait un principe de ne jamais +insulter aux malheureux. Les gardes les firent habiller pour les +conduire chez le sieur Guy, leur inspecteur à Madrid; et sans nous +embarrasser de ce qu'ils allaient devenir, nous reprîmes une grande +avenue qui nous conduisit à une autre grande porte, par laquelle on +sortait de ce bois: mon ami me dit que cet endroit se nommait la porte +Maillot; que l'on y vendait de fort bon vin, et me proposa de nous y +rafraîchir; je l'acceptai: nous entrâmes dans une grande salle, où l'on +nous servit ce que nous avions demandé. + +Nous avons passé là une bonne heure à nous reposer; après laquelle nous +avons compté et payé; et nous sommes sortis pour achever notre voyage. +Quand une fois nous avons été à l'Étoile, j'ai reconnu cet endroit pour +y être venu polissonner bien des fois étant au collège: de là nous +sommes descendus à la grille des Champs Élysées, que nous avons +traversés: c'était un jour de congé; il y avait alors beaucoup +d'écoliers qui y louaient au battoir et au ballon: tous ceux de ma +connaissance que j'y rencontrai me sont venus sauter au col, et m'ont +promis de venir chez moi le lendemain pour apprendre toutes les +particularités de mon voyage, qui avait fait bien du bruit dans la gent +scolastique. Le paquebot était arrivé deux heures avant nous. Henriette +était partie chez elle avec tout notre bagage: j'appris qu'elle était +arrivée en aussi bonne santé que je l'avais souhaité; pour m'en assurer +par moi-même, je fus la voir avec son frère: et je les remerciai +beaucoup l'un et l'autre de toutes leurs politesses; j'ai fait porter +chez moi tout mon équipage, que j'y accompagnai. + +Les voisins étaient aux portes et aux fenêtres pour me voir arriver, +comme lorsque je fus parti; je les ai salués et embrassés tous les uns +après les autres; ils m'ont félicité sur mon heureux retour, et j'ai +répondu à leurs compliments du mieux qu'il m'a été possible. Après avoir +été voir mon chat et mon serin, qui à peine me reconnaissaient, j'ai +envoyé dire par mon Savoyard à ma mère et à mes deux tantes que j'étais +arrivé; et me voilà. + +Le lendemain matin je reçus la visite de cinquante de mes amis, tous +écoliers ou ex-écoliers comme moi, auxquels je fus obligé de faire une +relation en gros de mon voyage, de mes remarques et de mes aventures: +ils y prirent tant de plaisir qu'ils m'ont engagé a la donner détaillée +au public; et la voilà. + +Ô vous tous qui cherchez le portrait d'un véritable Parisien, qui n'a +jamais sorti de son pays que pour aller en nourrice et pour en revenir, +achetez ce petit livre, lisez-le, et vous ne pourrez vous empêcher de +vous écrier avec moi: «Il est d'après nature;» et le voilà. + +FIN + +Paris.--Imprimerie Nouvelle (assoc. ouv.), 11, rue Cadet. A. Mangeot, +directeur. + + + + + +End of Project Gutenberg's Voyages amusants, by Louis-Balthazar Néel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES AMUSANTS *** + +***** This file should be named 24960-8.txt or 24960-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/9/6/24960/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Voyages amusants + +Author: Louis-Balthazar Néel + +Release Date: March 30, 2008 [EBook #24960] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES AMUSANTS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h3>BIBLIOTHÈQUE NATIONALE</h3> + +<p class="c smcap">collection des meilleurs auteurs anciens et modernes</p> +<p class="c">Louis-Balthazar Néel</p> +<p class="c">———</p> + +<h1 class="top5">VOYAGES</h1> + +<h2>AMUSANTS</h2> + +<p class="c">———</p> + +<p class="c smcap"><a href="#BACHAUMONT">voyage de chapelle et de bachaumont</a></p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="c smcap"><a href="#LANGUEDOC">voyage de languedoc et de provence<br />par lefranc de pompignan</a></p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="c smcap"><a href="#SAINT-CLOUD">voyage de paris à saint-cloud<br /> +par mer<br /> +et retour de saint-cloud à paris<br /> +par terre</a></p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="c">PARIS</p> + +<p class="c">LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE</p> + +<p class="c">PASSAGE MONTESQUIEU (RUE MONTESQUIEU)</p> + +<p class="c"><i>Près le Palais-Royal</i></p> +<p class="c">—</p> +<p class="c">1906</p> + +<p class="c">Tous droits réservés</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<p class="c top15"><a name="BACHAUMONT" id="BACHAUMONT"></a>VOYAGE</p> + +<p class="c smcap">de</p> + +<p class="c">CHAPELLE ET BACHAUMONT</p> + +<p class="c">———</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +C'est en vers que je vous écris,<br /> +Messieurs les deux frères, nourris<br /> +Aussi bien que gens de la ville;<br /> +Aussi voit-on plus de perdrix<br /> +En dix jours chez vous, qu'en dis mille<br /> +Chez les plus friands de Paris.<br /> +<br /> +Vous vous attendez à l'histoire<br /> +De ce qui nous est arrivé<br /> +Depuis que, par le long pavé<br /> +Qui conduit gui rives de Loire.<br /> +Nous partîmes pour aller boira<br /> +Les eaux, dont je me suis trouve<br /> +Assez mal pour vous faire croire<br /> +Que les destins ont réservé<br /> +Ma guérison et cette gloire<br /> +Au remède tant éprouvé.<br /> +Et par qui, de fraîche mémoire.<br /> +Un de nos amis s'est sauvé<br /> +Du bâton à pomme d'ivoire.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p>Vous ne serez pas frustrés de votre attente; et vous aurez, je vous +assure, une assez bonne relation de nos aventures; car M. de +Bachaumont, qui m'a surpris comme j'en, commençais une mauvaise, a +voulu que nous la fissions ensemble; et j'espère qu'avec l'aide +d'un si bon second, elle sera digne de vous être envoyée.</p> + +<p class="r smcap">Chapelle.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Contre le serment solennel que nous avions fait, M. Chapelle et moi, +d'être si fort unis dans le voyage, que toutes choses seraient en +commun, il n'a pas laissé, par une distinction philosophique, de +prétendre en pouvoir séparer ses pensées; et, croyant y gagner, il +s'était caché de moi pour vous écrire. Je l'ai surpris sur le fait, et +n'ai pu souffrir qu'il eût seul cet avantage. Ses vers m'ont paru d'une +manière si aisée, que, m'étant imaginé qu'il était bien facile d'en +faire de même,</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Quoique malade et paresseux,<br /> +Je n'ai pu m'empêcher de mettre<br /> +Quelques-uns des miens avec eux.<br /> +Ainsi le reste de la lettre<br /> +Sera l'ouvrage de tous deux.<br /> +</p> + +<p>Bien que nous ne soyons pas tout à fait assurés de quelle façon vous +avez traité notre absence, et si vous méritez le soin que nous prenons +de vous rendre ainsi compte de nos actions, nous ne laissons pas +néanmoins de vous envoyer le récit de tout ce qui s'est passé dans notre +voyage, si particulier, que vous en serez assurément satisfaits. Nous ne +vous ferons point souvenir de notre sortie de Paris, car vous en fûtes +témoins; et peut-être même que vous trouvâtes étrange de ne voir sur nos +visages que des marques d'un médiocre chagrin. Il est vrai que nous +reçûmes vos embrassements avec assez de fermeté, et nous parûmes sans +doute bien philosophes</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Dans les assauts et les alarmes<br /> +Que donnent les derniers adieux;<br /> +Mais il fallut rendre les armes,<br /> +En quittant tout de bon ces lieux<br /> +Qui pour nous avaient tant de charmes.<br /> +Et ce fut lors que de nos yeux<br /> +Vous eussiez vu couler des larmes.<br /> +</p> + +<p>Deux petits cerveaux desséchés n'en peuvent pas fournir une grande +abondance, aussi furent-elles en peu de temps essuyées, et nous vîmes le +Bourg-la-Reine d'un œil sec. Ce fut en ce lieu que nos pleurs cessèrent, +et que notre appétit s'aiguisa. Mais l'air de la campagne l'avait rendu +si grand dès sa naissance, qu'il devint tout à fait pressant vers +Antony, et presque insupportable à Longjumeau. Il nous fut impossible de +passer outre sans l'apaiser auprès d'une fontaine dont l'eau paraissait +la plus claire et la plus vive du monde.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Là, deux perdrix furent tirées<br /> +D'entre les deux croûtes dorées<br /> +D'un bon pain rôti dont le creux<br /> +Les avait jusque-là serrées,<br /> +Et d'un appétit vigoureux<br /> +Toutes deux furent dévorées,<br /> +Et nous firent mal à tous deux.<br /> +</p> + +<p>Vous ne croirez pas aisément que des estomacs aussi bons que les nôtres +aient eu de la peine à digérer deux perdrix froides; voilà pourtant, en +vérité, la chose comme elle est. Nous en fûmes toujours incommodés +jusqu'à Sainte-Euverte, où nous couchâmes deux jours après notre départ, +sans qu'il arrivât rien qui mérite de vous être mandé. Vous savez le +long séjour que nous y fîmes, et vous savez encore que M. Coyer, dont +tous les jours nous espérions l'arrivée, en fut la cause. Des gens qu'on +oblige d'attendre, et qu'on tient si longtemps en incertitude, ont +apparemment de méchantes heures; mais nous trouvâmes moyen d'en avoir de +bonnes dans la conversation de M. l'évêque d'Orléans, que nous avions +l'honneur de voir assez souvent, et dont l'entretien est tout à fait +agréable. Ceux qui le connaissent vous auront pu dire que c'est un des +plus honnêtes hommes de France; et vous en serez entièrement persuadés +quand nous vous apprendrons qu'il a</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +L'esprit et l'âme d'un Delbène,<br /> +C'est-à-dire avec la bonté,<br /> +La douceur et l'honnêteté<br /> +D'une vertu mâle et romaine<br /> +Qu'on respecte en l'antiquité.<br /> +</p> + +<p>Nos soirées se passaient le plus souvent sur les bords de la Loire, et +quelquefois nos après-dînées, quand la chaleur était plus grande, dans +les routes de la forêt qui s'étend du côté de Paris. Un jour, pendant la +canicule, à l'heure que le chaud est le plus insupportable, nous fûmes +bien surpris d'y voir arriver une manière de courrier assez +extraordinaire,</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Qui, sur une mazette outrée,<br /> +Bronchant à tout moment, trottait.<br /> +D'ours sa casaque était fourrée.<br /> +Comme le bonnet qu'il portait;<br /> +Et le cavalier rare était<br /> +Tout couvert de toile cirée,<br /> +Qui, fondant, partout dégouttait.<br /> +Ainsi l'on peint dans des tableaux<br /> +Un Icare tombant des nues,<br /> +Où l'on voit, dans l'air épandues,<br /> +Ses ailes de cire en lambeaux,<br /> +Par l'ardeur du soleil fondues,<br /> +Choir autour de lui dans les eaux.<br /> +</p> + +<p>La comparaison d'un homme qui tombe des nues, avec un qui court la +poste, vous paraîtra peut-être bien hardie, mais si vous aviez vu le +tableau d'un Icare que nous trouvâmes quelques jours après dans une +hôtellerie, cette vision vous serait venue comme à nous, ou tout au +moins vous semblerait excusable. Enfin, de quelque façon que vous la +receviez, elle ne saurait paraître plus bizarre que le fut à nos yeux la +figure de ce cavalier qui était par hasard notre ami d'Aubeville. +Quoique notre joie fût extrême dans cette rencontre, nous n'osâmes +pourtant pas nous hasarder de l'embrasser dans l'état qu'il était. Mais +sitôt</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Qu'au logis il fut retiré,<br /> +Débotté, frotté, déciré,<br /> +Et qu'il nous parut délassé,<br /> +Il fut comme il faut embrassé.<br /> +</p> + +<p>Nous écrivîmes en ce temps-là; comme, après avoir attendu inutilement +l'homme que vous savez, nous résolûmes enfin de partir sans lui. Il +fallut avoir recours à Blavet pour notre voiture, n'en pouvant trouver +de commodes à Orléans. Le jour qu'il nous devait arriver un carrosse de +Paris, nous reçûmes une lettre de M. Boyer, par laquelle il nous +assurait qu'il viendrait dedans, et que ce soir-là nous souperions +ensemble. Après donc avoir donné les ordres nécessaires pour le +recevoir, nous allâmes au-devant de lui. À cent pas des portes parut, le +long du grand chemin, une manière de coche fort délabré, tiré par +quatre vilains chevaux, et conduit par un vrai cocher de louage.</p> + +<p>Un équipage en si mauvais ordre ne pouvait être ce que nous cherchions; +et nous en fûmes assurés quand deux personnes qui étaient dedans, ayant +reconnu nos livrées, firent arrêter;</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Et lors sortit avec grands cris<br /> +Un béquillard d'une portière,<br /> +Fort basané, sec et tout gris,<br /> +Béquillant de même manière<br /> +Que Boyer béquille à Paris.<br /> +</p> + +<p>À cette démarche, qui n'eût cru voir M. Boyer? et cependant c'était le +petit duc avec M. Potel. Ils s'étaient tous deux servis de la commodité +de ce carrosse; l'un pour aller à la maison de monsieur son frère auprès +de Tours, et l'autre à quelques affaires qui l'appelaient dans le pays. +Après les civilités ordinaires, nous retournâmes tous ensemble à la +ville, où nous lûmes une lettre d'excuse qu'ils apportaient de la part +de M. Boyer; et cette fâcheuse nouvelle nous fut depuis confirmée de +bouche par ces messieurs. Ils nous assurèrent que nonobstant la fièvre +qui l'avait pris malheureusement cette nuit-là, il n'eût pas laissé me +partir avec eux, comme il l'avait promis, si son médecin, qui se trouva +chez lui par hasard à quatre heures du matin, ne l'en eût empêché. Nous +crûmes sans beaucoup de peine que, puisqu'il ne venait pas après tant de +serments, il était assurément</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Fort malade et presque aux abois;<br /> +Car on peut, sans qu'on le cajole,<br /> +Dire, pour la première fois,<br /> +Qu'il aurait manqué de parole.<br /> +</p> + +<p>Il fallait donc se résoudre à marcher sans M. Boyer. Nous en fûmes +d'abord un peu fâchés; mais, avec sa permission, en peu de temps +consolés. Le souper préparé pour lui servit à régaler ceux qui vinrent à +sa place; et le lendemain, tous ensemble, nous allâmes coucher à Blois. +Durant le chemin, la conversation fut un peu goguenarde; aussi +étions-nous avec des gens de bonne compagnie. Étant arrivés, nous ne +songeâmes d'abord qu'à chercher M. Colomb. Après une si longue absence, +chacun mourait d'envie de le voir. Il était dans une hôtellerie avec M. +le président Le Bailleul, faisant si bien l'honneur de la ville, qu'à +peine nous put-il donner un moment pour l'embrasser. Mais le lendemain, +à notre aise, nous renouvelâmes une amitié qui, par le peu de commerce +que nous avions eu depuis trois années, semblait avoir été interrompue. +Après mille questions, faites toutes ensemble, comme il arrive +ordinairement dans une entrevue de fort bons amis qui ne se sont pas vus +depuis longtemps, nous eûmes, quoique avec un extrême regret, curiosité +d'apprendre de lui, comme de la personne la plus instruite, et que nous +savons avoir été le seul témoin de tout le particulier,</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Ce que fit en mourant notre pauvre ami Blot,<br /> +Et ses moindres discours et sa moindre pensée.<br /> +La douleur nous défend d'en dire plus d'un mot.<br /> +Il fit tout ce qu'il fit d'une âme bien sensée.<br /> +</p> + +<p>Enfin, ayant causé de beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long de +vous dire, nous allâmes ensemble faire la révérence à Son Altesse +Royale, et de là dîner chez lui avec M. et madame la présidente Le +Bailleul</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Là, d'une obligeante manière,<br /> +D'un visage ouvert et riant,<br /> +Il nous fit bonne et grande chère,<br /> +Nous donnant à son ordinaire<br /> +Tout ce que Blois a de friant.<br /> +</p> + +<p>Son couvert était le plus propre du monde; il ne souffrit pas sur sa +nappe une seule miette de pain. Des verres bien rincés, de toutes sortes +de figures, brillaient sans nombre sur son buffet, et la glace était +tout autour en abondance.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +En ce lieu seul nous bûmes frais;<br /> +Car il a trouvé des merveilles<br /> +Sur la glace et sur les banquets,<br /> +Et pour empêcher les bouteilles<br /> +D'être à la merci des laquais.<br /> +</p> + +<p>Sa salle était parée pour le ballet du soir; toutes les belles de la +ville priées; tous les violons de la province assemblés, et tout cela se +faisait pour divertir madame Le Bailleul.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Et cette belle présidente<br /> +Nous parut si bien ce jour-là,<br /> +Qu'elle en devait être contente.<br /> +Assurément elle effaça<br /> +Tant de beautés qu'à Blois on vante.<br /> +</p> + +<p>Ni la bonne compagnie, ni les divertissements qui se préparaient, ne +purent nous empêcher de partir incontinent après le dîner. Amboise +devait être notre couchée, et comme il était déjà tard, nous n'eûmes que +le temps qu'il fallait pour y pouvoir arriver. La soirée s'y passa fort +mélancoliquement dans le déplaisir de n'avoir plus à voyager sur la +levée et sur la vue de cette agréable rivière</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Qui, par le milieu de la France,<br /> +Entre les plus heureux coteaux,<br /> +Laisse en paix répandre ses eaux,<br /> +Et porte partout l'abondance<br /> +Dans cent villes et cent châteaux<br /> +Qu'elle embellit de sa présence.<br /> +</p> + +<p>Depuis Amboise jusqu'à Fontallade, nous vous épargnerons la peine de +lire les incommodités de quatre méchants gîtes, et à nous le chagrin +d'un si fâcheux ressouvenir. Vous saurez seulement que la joie de M. de +Lussan ne parut pas petite de voir arriver chez lui des personnes qu'il +aimait si tendrement; mais, nonobstant la beauté de sa maison et sa +grande chère, il n'aura que les cinq vers que vous avez déjà vus.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Ni les pays où croît l'encens,<br /> +Ni ceux d'où vient la cassonade,<br /> +Ne sont point pour charmer les sens,<br /> +Ce qu'est l'aimable Fontallade<br /> +Du tendre et commode Lussans.<br /> +</p> + +<p>Il ne se contenta pas de nous avoir si bien reçus chez lui, il voulut +encore nous accompagner jusqu'à Blaye. Nous nous détournâmes un peu de +notre chemin, pour aller rendre tous ensemble nos devoirs à M. le +marquis de Jonzac, son beau-frère. Un compliment de part et d'autre +décida la visite; et de toutes les offres qu'il nous fit, nous +n'acceptâmes que des perdreaux et du pain tendre. Cette provision nous +fut assez nécessaire, comme vous allez voir:</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Car entre Blaye et Jonzac<br /> +On ne trouve que Croupignac.<br /> +Le Croupignac est très-funeste:<br /> +Car le Croupignac est un lieu<br /> +Où six mourants faisaient le reste<br /> +De cinq ou six cents que la peste<br /> +Avait envoyés devant Dieu;<br /> +Et ces six mourants s'étaient mis<br /> +Tous six dans un même logis.<br /> +Un septième, soi-disant prêtre,<br /> +Plus pestiféré que les six,<br /> +Les confessait par la fenêtre,<br /> +De peur, disait-il, d'être pris<br /> +D'un mal si fâcheux et si traître.<br /> +</p> + +<p>Ce lieu, si dangereux et si misérable, fut traversé brusquement, et +n'espérant pas trouver de village, il fallut se résoudre à manger sur +l'herbe, où les perdreaux et le pain tendre de M. de Jonzac furent d'un +grand secours. Ensuite d'un repas si cavalier, continuant notre chemin, +nous arrivâmes à Blaye, mais si tard, et le lendemain nous en partîmes +si matin, qu'il nous fut impossible d'en remarquer la situation qu'avec +la clarté des étoiles. Le montant qui commençait de très-bonne heure, +nous obligeait à cette diligence. Après donc avoir dit mille adieux à +Lussan, et reçu mille baisers de lui, nous nous embarquâmes dans une +petite chaloupe, et voguâmes longtemps avant le jour.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Mais sitôt que par son flambeau<br /> +La lumière nous fut rendue,<br /> +Rien ne s'offrit à notre vue<br /> +Que le ciel et notre bateau<br /> +Tout seul dans la vaste étendue<br /> +D'une affreuse campagne d'eau!<br /> +</p> + +<p>La Garonne est effectivement si large depuis qu'au Bec des Landes +d'Ambesse elle est jointe avec la Dordogne, qu'elle ressemble tout à +fait à la mer, et ses marées montent avec tant d'impétuosité, qu'en +moins de quatre heures nous fîmes le trajet ordinaire,</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Et vîmes au milieu des eaux<br /> +Devant nous paraître Bordeaux,<br /> +Dont le port en croissant resserre<br /> +Plus de barques et de vaisseaux<br /> +Qu'aucun autre port de la terre.<br /> +</p> + +<p>Sans mentir, la rivière était alors si couverte, que notre felouque eut +bien de la peine à trouver une place pour aborder. La foire, qui devait +se tenir dans peu de jours, avait attiré cette grande quantité de +navires et de marchands, quasi de toutes les nations, pour charger les +vins de ce pays;</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Car ce fameux et rude port<br /> +En cette saison a la gloire<br /> +De donner tous les ans à boire<br /> +À presque tous les gens du Nord.<br /> +</p> + +<p>Ces messieurs emportent de là tous les ans, une effroyable quantité de +vins; mais ils n'emportent pas les meilleurs. On les traite d'Allemands; +et nous apprîmes qu'il était défendu, non-seulement de leur en vendre +pour enlever, mais encore de leur en laisser boire dans les cabarets. +Après être descendus sur la grève, et avoir admiré pendant quelque temps +la situation de cette ville, nous nous retirâmes au Chapeau-Rouge, où M. +Talleman nous vint prendre aussitôt qu'il sut notre arrivée. Depuis ce +moment, nous ne nous retirâmes dans notre logis, pendant notre séjour à +Bordeaux, que pour y coucher. Les journées se passaient le plus +agréablement du monde chez M. l'intendant; car les plus honnêtes gens de +la ville n'ont pas d'autre réduit que sa maison. Il a trouvé même que la +plupart étaient ses cousins; et on le croirait plutôt le premier +président de la province, que l'intendant. Enfin, il est toujours le +même que vous l'avez vu, hormis que sa dépense est plus grande. Mais +pour madame l'intendante, nous vous dirons en secret qu'elle est tout à +fait changée.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Quoique sa beauté soit extrême,<br /> +Qu'elle ait toujours ce grand œil bleu<br /> +Plein de douceur et plein de feu,<br /> +Elle n'est pourtant plus la même;<br /> +Car nous avons appris qu'elle aime,<br /> +Et qu'elle aime bien fort le jeu.<br /> +</p> + +<p>Elle, qui ne connaissait pas autrefois les cartes, passe maintenant des +nuits au lansquenet. Toutes les femmes de la ville sont devenues +joueuses pour lui plaire: elles viennent régulièrement chez elle pour la +divertir; et qui veut voir une belle assemblée, n'a qu'à lui rendre +visite. Mademoiselle du Pin se trouve toujours là bien à propos pour +entretenir ceux qui n'aiment point le jeu. En vérité, sa conversation +est si fine et si spirituelle, que ce ne sont point les plus mal +partagés. C'est là que messieurs les Gascons apprennent le bel air et la +belle façon de parler:</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Mais cette agréable du Pin,<br /> +Qui dans sa manière est unique,<br /> +A l'esprit méchant et bien fin;<br /> +Et si jamais Gascon s'en pique,<br /> +Gascon fera mauvaise fin.<br /> +</p> + +<p>Au reste, sans faire ici les goguenards sur messieurs les Gascons, +puisque Gascon il y a, nous commencions nous-mêmes à courir quelque +risque; et notre retraite un peu précipitée ne fut pas mal à propos. +Voyez pourtant quel malheur! Nous nous sauvions de Bordeaux, pour donner +deux jours après dans Agen.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Agen, cette ville fameuse,<br /> +De tant de belles le séjour,<br /> +Si fatale et si dangereuse<br /> +Aux cœurs sensibles à l'amour.<br /> +<br /> +Dès qu'on en approche l'entrée,<br /> +On doit bien prendre garde à soi:<br /> +Car tel y va de bonne foi<br /> +Pour n'y passer qu'une journée,<br /> +Qui s'y sent, par je ne sais quoi,<br /> +Arrêté pour plus d'une année.<br /> +</p> + +<p>Un nombre infini de personnes y ont même passé le reste de leur vie sans +en pouvoir sortir. Le fabuleux palais d'Armide ne fut jamais si +redoutable. Nous y trouvâmes M. de Saint-Luc arrêté depuis plus de six +mois, Nort depuis quatre années, et d'Ortis depuis six semaines; et ce +fut lui qui nous instruisit de toutes ces choses, et qui voulut +absolument nous faire connaître les enchanteresses de ce lieu. Il pria +donc toutes les belles de la ville à souper; et tout ce qui se passa +dans ce magnifique repas, nous fit bien connaître que nous étions dans +un pays enchanté. En vérité, ces dames ont tant de beauté, qu'elles nous +surprirent dans leur premier abord; et tant d'esprit, qu'elles nous +gagnèrent dès la première conversation. Il est impossible de les voir +et de conserver la liberté; et c'est la destinée de tous ceux qui +passent en ce lieu-là, s'ils ont la liberté d'en sortir, d'y laisser au +moins leur cœur pour otage d'un prompt retour.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Ainsi donc qu'avaient fait les autres,<br /> +Il fallut y laisser les nôtres:<br /> +Là, tous deux ils nous furent pris;<br /> +Mais, n'en déplaise à tant de belle,<br /> +Ce fut par l'aimable d'Ortis.<br /> +Aussi nous traita-t-il mieux qu'elles.<br /> +</p> + +<p>Cela ne se fit assurément que sous leur bon plaisir. Elles ne lui +envièrent point cette conquête; et nous jugeant apparemment +très-infirmes, elles ne daignèrent pas employer le moindre de leurs +charmes pour nous retenir. Aussi, le lendemain de grand matin, +trouvâmes-nous les portes ouvertes et les chemins libres; de sorte que +rien ne nous empêcha de gagner Encosse sur les coureurs que M. de +Chemeraut nous avait promis, et qui nous attendaient depuis un mois à +Agen. C'est de ce véritable ami qu'on peut assurer</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Et dire, sans qu'on le cajole,<br /> +Qu'il sait bien tenir sa parole.<br /> +</p> + +<p>Encosse est un lieu dont nous ne vous entretiendrons guère; car, excepté +les eaux, qui sont admirables pour l'estomac, rien ne s'y rencontre. Il +est au pied des Pyrénées, éloigné de tout commerce, et l'on n'y peut +avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa santé. Un petit +ruisseau qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et des +prés les plus verts qu'on puisse s'imaginer, était toute notre +consolation. Nous allions tous les matins prendre les eaux en ce bel +endroit, et les après-dînées nous promener. Un jour que nous étions sur +ses bords, assis sur l'herbe, et que, nous ressouvenant des hautes +marées de la Garonne, dont nous avions la mémoire encore assez fraîche, +nous examinions les raisons que donnent Descartes et Gassendi du flux et +du reflux, sortit tout d'un coup d'entre les roseaux les plus proches, +un homme qui nous avait apparemment écoutés. C'était</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Un vieillard tout blanc, pâle et sec<br /> +Dont la barbe et la chevelure<br /> +Pendaient plus bas que la ceinture;<br /> +Ainsi l'on peint Melchisédec.<br /> +<br /> +Ou plutôt telle est la figure<br /> +D'un certain vieux évêque grec,<br /> +Qui faisant le salamalec,<br /> +Dit à tous la bonne aventure;<br /> +<br /> +Car il portait un chapiteau<br /> +Comme un couvercle de lessive,<br /> +Mais d'une grandeur excessive,<br /> +Qui lui tenait lieu de chapeau.<br /> +<br /> +Et ce chapeau, dont les grands bords<br /> +Allaient tombant sur ses épaules,<br /> +Était fait de branches de saules,<br /> +Et couvrait presque tout son corps.<br /> +<br /> +Son habit, de couleur verdâtre,<br /> +Était d'un tissu de roseaux,<br /> +Le tout couvert de gros morceaux<br /> +D'un cristal épais et bleuâtre.<br /> +</p> + +<p>À cette apparition la peur nous fit faire deux signes de croix et trois +pas en arrière; mais la curiosité prévalut sur la crainte, et nous +résolûmes, bien qu'avec quelques battements de cœur, d'attendre le +vieillard extraordinaire, dont l'abord fut tout à fait gracieux, et qui +nous parla fort civilement de cette sorte:</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +«Messieurs, je ne suis point surpris<br /> +Que de ma rencontre imprévue<br /> +Vous ayez un peu l'âme émue:<br /> +Mais lorsque vous aurez appris<br /> +En quel rang les destins ont mis<br /> +Ma naissance à vous inconnue,<br /> +Vous rassurerez vos esprits.<br /> +<br /> +«Je suis le dieu de ce ruisseau,<br /> +Qui, d'une urne jamais tarie,<br /> +Qui penche au pied de ce coteau,<br /> +Prends le soin dans cette prairie<br /> +De verser incessamment l'eau<br /> +Qui la rend si verte et fleurie.<br /> +<br /> +«Depuis huit jours, matin et soir,<br /> +Vous me venez règlement voir,<br /> +Sans croire me rendre visite.<br /> +Ce n'est pas que je ne mérite<br /> +Que l'on me rende ce devoir;<br /> +Car enfin j'ai cet avantage,<br /> +Qu'un canal si clair et si net<br /> +Est le lieu de mon apanage.<br /> +Dans la Gascogne un tel partage<br /> +Est bien joli pour un cadet.<br /> +<br /> +«Aussi l'avez-vous trouvé tel,<br /> +Louant mes bords et ma verdure;<br /> +Ce qui me plaît, je vous assure,<br /> +Plus qu'une offrande ou qu'un autel;<br /> +Et tout à l'heure, je le jure,<br /> +Vous en serez, foi d'immortel,<br /> +Récompensés avec usure.<br /> +<br /> +«Dans ce petit vallon champêtre<br /> +Soyez donc les très-bien venus,<br /> +Chacun de vous y sera maître;<br /> +Et puisque vous voulez connaître<br /> +Les causes du flux et du reflux,<br /> +Je vous instruirai là-dessus,<br /> +Et vous ferai bientôt paraître<br /> +Que les raisonnements cornus<br /> +De tous temps sont les attributs<br /> +De la faiblesse de votre être;<br /> +<br /> +«Car tous les dits et les redits<br /> +De ces vieux rêveurs de jadis,<br /> +Ne sont que contes d'Amadis.<br /> +Même dans vos sectes dernières,<br /> +Les Descartes, les Gassendis,<br /> +Quoiqu'en différentes manières,<br /> +Et plus heureux et plus hardis<br /> +À fouiller les causes premières,<br /> +N'ont jamais traité ces matières<br /> +Que comme de vrais étourdis.<br /> +<br /> +«Moi qui sais le fin de ceci,<br /> +Comme étant chose qui m'importe,<br /> +Pour vous mon amour est si forte,<br /> +Qu'après en avoir éclairci<br /> +Votre esprit de si bonne sorte,<br /> +Qu'il n'en soit jamais en souci,<br /> +Je veux que la docte cohorte<br /> +Vous en doive le grand merci.<br /> +</p> + +<p>Il nous prit lors tous deux par la main, et nous fit asseoir sur le +gazon à ses côtés. Nous nous regardions assez souvent sans rien dire, +fort étonnés de nous voir en conversation avec un fleuve; mais tout d'un +coup</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Il se moucha, cracha, toussa,<br /> +Puis en ces mots il commença:<br /> +<br /> +«Lorsque l'onde en partage échut<br /> +Au frère du grand dieu qui tonne,<br /> +L'avènement à la couronne<br /> +De ce nouveau monarque fut<br /> +Publié partout, et fallut<br /> +Que chaque dieu-fleuve en personne<br /> +Allât lui porter son tribut.<br /> +Dans ce rencontre la Garonne<br /> +Entre tous les autres parut,<br /> +Mais si brusque et si fanfaronne,<br /> +Que sa démarche lui déplut;<br /> +Et le puissant dieu résolut<br /> +De châtier cette Gasconne<br /> +Par quelque signalé rebut.<br /> +<br /> +«De fait, il en fit peu de cas<br /> +Quand elle lui vint rendre hommage;<br /> +Il se renfrogna le visage,<br /> +Et la traita du haut en bas.<br /> +<br /> +«Mais elle, au lieu de l'apaiser<br /> +Ayant pris soin d'apprivoiser,<br /> +Avec la puissante Dordogne,<br /> +Mille autres fleuves de Gascogne,<br /> +Sembla le vouloir offenser.<br /> +<br /> +«Lui, d'une orgueilleuse manière,<br /> +Comme il a l'humeur fort altière.<br /> +Amèrement s'en courrouça;<br /> +Et d'une mine froide et fière,<br /> +Deux fois si loin la repoussa,<br /> +Que cette insolente rivière<br /> +Toutes les deux fois rebroussa<br /> +Plus de six heures en arrière.<br /> +<br /> +«Bien qu'au vrai cette téméraire<br /> +Se fût attiré sur les bras<br /> +Un peu follement cette affaire.<br /> +Les grands fleuves ne crurent pas<br /> +Devoir, en un tel embarras,<br /> +Se séparer de leur confrère,<br /> +Ni l'abandonner, au contraire,<br /> +Ils en murmurèrent tout bas.<br /> +Accusant le roi trop sévère.<br /> +<br /> +«Mais lui, branlant ses cheveux blancs,<br /> +Tout dégouttants de l'onde amère,<br /> +«Taisez-vous, dit-il, insolents,<br /> +Ou vous saurez en peu de temps<br /> +Ce que peut Neptune en colère.»<br /> +<br /> +«Sur-le-champ, au lieu de se taire,<br /> +Plus haut encore on murmura.<br /> +Le dieu lors en furie entra,<br /> +Son trident par trois fois serra,<br /> +Et trois fois par le Styx jura:<br /> +<br /> +«Quoi donc! ici l'on osera<br /> +Dire hautement ce qu'on voudra!<br /> +Chaque petit dieu glosera<br /> +Sur ce que Neptune fera!<br /> +<i>Per Dio questo non sarà.</i><br /> +Chacun d'eux s'en repentira,<br /> +Et pareil traitement aura;<br /> +Car deux fois par jour on verra<br /> +Qu'à sa source on retournera,<br /> +Et deux fois mon courroux fuira:<br /> +Mais plus loin que pas un ira<br /> +Celui qui, pour son malheur, a<br /> +Causé tout ce désordre-là;<br /> +Et cet exemple durera<br /> +Tant que Neptune régnera.»<br /> +<br /> +«À ce dieu du moite élément<br /> +Les rebelles lors se soumirent;<br /> +Et, quoique grondant, obéirent<br /> +Par force à ce commandement.<br /> +<br /> +«Voilà ce qu'on n'a jamais su,<br /> +Et ce que tout le monde admire.<br /> +Aussi nous avions résolu,<br /> +Pour notre honneur, de n'en rien dire:<br /> +Mais aujourd'hui vous m'avez plu<br /> +Si fort, que je n'ai jamais pu<br /> +M'empêcher de vous en instruire.»<br /> +</p> + +<p>Il n'eut pas achevé ces mots qu'il s'écoula d'entre nous deux, mais si +vite qu'il était à vingt pas de nous devant que nous nous en fussions +aperçus. Nous le suivîmes le plus légèrement que nous pûmes; et voyant +qu'il était impossible de l'attraper, nous lui criâmes plusieurs fois:</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +«Eh! monsieur le Fleuve, arrêtez!<br /> +Ne vous en allez pas si vite!<br /> +Eh! de grâce, un mot! écoutez!»<br /> +Mais il se remit dans son gîte,<br /> +</p> + +<p class="n">et rentra dans ces mêmes roseaux dont nous l'avions vu sortir. Nous +allâmes en vain jusqu'à cet endroit; car le bonhomme était déjà tout +fondu en eau quand nous arrivâmes, et sa voix n'était plus</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Qu'un murmure agréable et doux;<br /> +Mais cet agréable murmure<br /> +N'est entendu que des cailloux.<br /> +Il ne le put être de nous;<br /> +Et même, sans vous faire injure,<br /> +Il ne l'eût pas été de vous.<br /> +</p> + +<p>Après l'avoir appelé plusieurs fois inutilement, enfin la nuit nous +obligea de retourner en notre logis, où nous fîmes mille réflexions sur +cette aventure. Notre esprit n'était pas entièrement satisfait de cet +éclaircissement; et nous ne pouvions concevoir pourquoi, dans une +sédition où tous les fleuves avaient trempé, il n'y en avait eu qu'une +partie de châtiés. Nous revînmes plusieurs fois en ce même lieu, tant +que nous demeurâmes à Encosse, pour y conjurer cet honnête fleuve de +nous vouloir donner à ce sujet un quart d'heure de conversation; mais il +ne parut plus; et nos eaux étant prises, le temps vint enfin de s'en +aller.</p> + +<p>Un carrosse que M. le sénéchal d'Armagnac avait envoyé, nous mena bien à +notre aise chez lui, à Castille, où nous fûmes reçus avec tant de joie, +qu'il était aisé de juger que nos visages n'étaient point désagréables +au maître de la maison.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +C'est chez cet illustre Fontrailles,<br /> +Où les tourtes, les ortolans,<br /> +Les perdrix rouges et les cailles,<br /> +Et mille autres vols succulents<br /> +Nous firent horreur des mangeailles<br /> +Dont Carbon et tant de canailles<br /> +Vous affrontent depuis vingt ans.<br /> +</p> + +<p>Vous autres casaniers, qui ne connaissez que la vallée de misère et vos +rôtisseurs de Paris, vous ne savez ce que c'est que la bonne chère. Si +vous vous y connaissiez, et si vous l'aimiez, comme vous dites,</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Soyez donc assez braves gens<br /> +Pour quitter enfin vos murailles,<br /> +Et si vous êtes de bon sens,<br /> +Allez et courez chez Fontrailles<br /> +Vous gorger de mets excellents.<br /> +</p> + +<p>Vous y serez bien reçus assurément, et vous le trouverez toujours le +même. Sans plus s'embarrasser des affaires du monde, il se divertit à +faire achever sa maison, qui sera parfaitement belle. Les honnêtes gens +de sa province en savent fort bien le chemin; mais les autres ne l'ont +jamais pu trouver. Après nous y être empiffrés quatre jours avec M. le +président de Marmiesse, qui prit la peine de s'y rendre aussitôt qu'il +fut informé de notre arrivée, nous allâmes tous ensemble à Toulouse, +descendre chez l'abbé de Beauregard, qui nous attendait, et qui nous +donna de ces repas qu'on ne peut faire qu'à Toulouse. Le lendemain, M. +le président de Marmiesse nous voulut faire voir, dans un dîner, +jusqu'où peut aller la splendeur et la magnificence, ou, avec sa +permission, la profusion et la prodigalité. Le festin du Menteur n'était +rien en comparaison, et c'est ici qu'il faut redoubler nos efforts pour +vous en faire une description magnifique.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Toi qui présides aux repas,<br /> +Ô Muse! sois-nous favorable;<br /> +Décris avec nous tous les plats<br /> +Qui parurent sur cette table.<br /> +<br /> +Pour notre honneur et pour ta gloire,<br /> +Fais qu'aucun de tous ces grands mets<br /> +Ne s'échappe à notre mémoire,<br /> +Et fais qu'on en parle à jamais.<br /> +<br /> +Mais comme notre esprit s'abuse<br /> +De s'imaginer qu'aux festins<br /> +Puisse présider une Muse,<br /> +Et qu'elle se connaisse en vins!<br /> +<br /> +Non, non, les doctes demoiselles<br /> +N'eurent jamais un bon morceau:<br /> +Et ces vieilles sempiternelles<br /> +Ne burent jamais que de l'eau.<br /> +<br /> +À qui donc adresser ses vœux<br /> +En des occasions pareilles?<br /> +Est-ce à vous, Bacchus, roi des treilles?<br /> +À vous, dieu des mets savoureux?<br /> +<br /> +Mais, pour rimer, Bacchus et Come<br /> +Sont des dieux de peu de secours;<br /> +Et jamais de mémoire d'homme,<br /> +On ne leur fit un tel discours.<br /> +</p> + +<p>Tout nous manque au besoin, et de notre chef nous n'oserions +entreprendre une si grande affaire. Il faut donc nous contenter de vous +dire que jamais on ne vit rien de si splendide; et nous eussions cru +Toulouse, ce lieu si renommé pour la bonne chère, épuisé pour jamais de +gibier, si l'un de vos amis et des nôtres ne nous eût encore le +lendemain, dans un dîner, fait admirer cette ville comme un prodige, +pour la quantité de bonnes choses qu'elle fournit. Vous devinerez +aisément son nom, quand nous vous dirons</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Que c'est un de ces beaux esprits<br /> +Dont Toulouse fut l'origine.<br /> +C'est le seul Gascon qui n'a pris<br /> +Ni l'air ni l'accent du pays;<br /> +Et l'on jugerait à sa mine<br /> +Qu'il n'a jamais quitté Paris.<br /> +</p> + +<p>Enfin, c'est l'agréable M. d'Osneville, dont l'air et l'esprit n'ont +rien que d'un homme qui n'aurait jamais bougé de la cour.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Vous saurez qu'il est marié,<br /> +Environ depuis une année,<br /> +Et qu'il est tout à fait lié<br /> +Du sacré lien d'hyménée.<br /> +<br /> +Lié tout à fait, c'est-à-dire<br /> +Qu'il est lié tout à fait bien,<br /> +Et qu'il ne lui manque plus rien,<br /> +Et qu'il a tout ce qu'il désire.<br /> +<br /> +L'épouse est bien apparentée,<br /> +Et bien apparenté l'époux;<br /> +Elle est jeune, riche, espritée:<br /> +Il est jeune, riche, esprit doux.<br /> +</p> + +<p>Avec lui et dans son carrosse, nous quittâmes Toulouse pour aller à +Grouille, où M. le comte d'Aubijoux nous reçut très-civilement. Nous le +trouvâmes dans un petit palais qu'il a fait bâtir au milieu de son +jardin, entre des fontaines et des bois, et qui n'est composé que de +trois chambres, mais bien peintes et tout à fait appropriées. Il a +destiné ce lieu pour se retirer en particulier avec deux ou trois de ses +amis, ou, quand il est seul, s'entretenir avec ses livres, pour ne pas +dire avec sa maîtresse:</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Malgré l'injustice des cours,<br /> +Dans cet agréable ermitage<br /> +Il coule doucement ses jours,<br /> +Et vit en véritable sage.<br /> +</p> + +<p>De vous dire qu'il tenait une fort bonne table et bien servie, ce ne +serait vous apprendre rien de nouveau; mais peut-être serez-vous surpris +de savoir que faisant si grande chère, il ne vivait que d'une croûte de +pain par jour. Aussi son visage était-il d'un homme mourant. Bien que +son parc fût très-grand, et qu'il eût mille endroits tous les plus beaux +les uns que les autres pour se promener, nous passions les journées +entières dans une petite île plantée et tenue aussi propre qu'un jardin, +et dans laquelle on trouve, comme par miracle, une fontaine qui jaillit, +et va mouiller le haut d'un berceau de grands cyprès qui l'environnent.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Sous ce berceau qu'Amour exprès<br /> +Fit pour toucher quelque inhumaine,<br /> +L'un de nous deux, un jour, au frais,<br /> +Assis près de cette fontaine,<br /> +Le cœur percé de mille traits,<br /> +D'une main qu'il portait à peine,<br /> +Grava ces vers sur un cyprès:<br /> +«Hélas! que l'on serait heureux<br /> +Dans ce beau lieu digne d'envie,<br /> +Si, toujours aimé de Sylvie,<br /> +L'on pouvait, toujours amoureux,<br /> +Avec elle passer la vie!»<br /> +</p> + +<p>Vous connaîtrez par-là que dans notre voyage nous ne songions pas +toujours à faire bonne chère, et que nous avions quelquefois des moments +assez tendres. Au reste, quoique Grouille ait tant de charmes, M. +d'Aubijoux ne nous put retenir que trois jours, après lesquels il nous +donna son carrosse pour aller à Castres prendre celui de M. de +Pénautier, qui nous mena chez lui, à Pénautier, à une lieue de +Carcassonne. Vos santés y furent bues mille fois, avec le cher ami +Balsant, qui ne nous quitta pas un moment. La comédie fut aussi un de +nos divertissements assez grand, parce que la troupe n'était pas +mauvaise, et qu'on y voyait toutes les dames de Carcassonne. Quand nous +en partîmes, M. de Pénautier, qui sans doute est un des plus honnêtes +hommes du monde, voulut absolument que nous prissions encore son +carrosse pour aller a Narbonne, quoiqu'il y eût une grande journée. Le +temps était si beau, que nous espérions le lendemain, sur nos chevaux +frais, et qui suivaient en main depuis Encosse aller coucher près de +Montpellier. Mais, par malheur,</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Dans cette vilaine Narbonne<br /> +Toujours il pleut, toujours il tonne.<br /> +Toute la nuit doncques il plut,<br /> +Et tant d'eau cette nuit il chut,<br /> +Que la campagne submergée<br /> +Tint deux jours la ville assiégée.<br /> +</p> + +<p>Que cela ne vous surprenne point. Quand il pleut six heures en cette +ville, comme c'est toujours par orage, et qu'elle est située dans un +fond tout environné de montagnes, en peu de temps les eaux se ramassent +en si grande abondance, qu'il est impossible d'en sortir sans courir +risque de se noyer. Nous voulûmes pourtant le hasarder; mais l'accident +d'un laquais emporté par une ravine, et qui sans doute était perdu si +son cheval ne l'eût sauvé à la nage, nous fit rentrer bien vite pour +attendre que les passages fussent libres. Des messieurs, que nous +trouvâmes se promenant dans la grande place, et qui nous parurent être +des principaux du pays, ayant appris notre aventure, crurent qu'il était +de leur honneur de ne nous laisser pas ennuyer. Ils nous voulurent donc +faire voir les raretés de leur ville, et nous menèrent d'abord dans +l'église cathédrale, qu'ils prétendaient être un chef-d'œuvre pour la +hauteur des voûtes, mais nous ne saurions pas dire au vrai</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Si l'architecte qui la fit,<br /> +La fit ronde, ovale ou carrée,<br /> +Et moins encor s'il la bâtit<br /> +Haute, basse, large ou serrée.<br /> +<br /> +Car, arrivés en ce saint lieu,<br /> +Nous n'eûmes jamais autre envie<br /> +Que de faire des vœux à Dieu<br /> +De ne le voir de notre vie.<br /> +<br /> +Ce qu'on y montre encor de rare,<br /> +Est un vieux et sombre tableau,<br /> +Où l'on voit sortir un Lazare<br /> +À demi mort de son tombeau.<br /> +<br /> +Mais le peintre l'a si bien fait<br /> +Sec, pâle, hideux, noir, effroyable,<br /> +Qu'il semble bien moins le portrait<br /> +Du bon Lazare que d'un diable.<br /> +</p> + +<p>Ces messieurs ne furent pas contents de nous avoir fait voir ces deux +merveilles, ils eurent encore la bonté, pour nous régaler tout à fait, +de nous présenter à deux ou trois de leurs plus polies demoiselles, qui +tombaient, en vérité, de la v... Voilà tous les divertissements que nous +eûmes à Narbonne. Voyez par là si deux jours que nous y demeurâmes se +passèrent agréablement. Toi qui nous as si bien divertis,</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Digne objet de notre courroux,<br /> +Vieille ville toute de fange,<br /> +Qui n'es que ruisseaux et qu'égouts,<br /> +Pourrais-tu prétendre de nous<br /> +Le moindre vers à ta louange?<br /> +<br /> +Va, tu n'es qu'un quartier d'hiver<br /> +De quinze ou vingt malheureux drilles,<br /> +Où l'on peut à peine trouver<br /> +Deux ou trois misérables filles<br /> +Aussi malsaines que ton air.<br /> +<br /> +Va, tu n'eus jamais rien de beau,<br /> +Rien qui mérite qu'on le prise,<br /> +Bien peu de chose est ton tableau,<br /> +Et bien moins que rien ton église.<br /> +</p> + +<p>L'apostrophe est un peu violente, ou l'impression un peu forte; mais +nous passâmes dans cette étrange demeure deux journées avec tant de +chagrin, qu'elle en est quitte à bon marché. Enfin les eaux +s'écoulèrent, et, nos chevaux n'en ayant plus que jusqu'aux sangles, il +nous fut permis de sortir. Après avoir marché trois ou quatre lieues +dans les plaines toutes noyées, et passé sur de méchantes planches un +torrent qui s'était fait de l'égout des eaux, large comme une rivière, +Béziers, cette ville si propre et si bien située, nous fit voir un pays +aussi beau que celui dont nous partions était vilain. Le lendemain, +ayant traversé les landes de Saint-Hubéri, et goûté les bons muscats de +Loupian, nous vîmes Montpellier se présenter à nous, environné de ces +plantades et de ces blanquettes que vous connaissez.</p> + +<p>Nous y abordâmes à travers mille boules de mail; car on joue là, le long +des chemins, à la chicane. Dans la grande rue des parfumeurs, par où +l'on entre d'abord, l'on croit être dans la boutique de Martial; et +cependant,</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Bien que de cette belle ville<br /> +Viennent les meilleures senteurs,<br /> +Son terroir, en muscats fertile,<br /> +Ne lui produit jamais de fleurs.<br /> +</p> + +<p>Cette rue si parfumée conduit dans une grande place, où sont les +meilleures hôtelleries. Mais nous fûmes bientôt épouvantés</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +De rencontrer en cette place<br /> +Un grand concours de populace.<br /> +Chacun y nommait d'Assouci.<br /> +«Il sera brûlé, Dieu merci<br /> +(Disait une vieille bagasse).<br /> +Dieu veuille qu'autant on en fasse<br /> +À tous ceux qui vivent ainsi!»<br /> +</p> + +<p>La curiosité de savoir ce que c'était nous fit avancer plus avant. Tout +le bas était plein de peuple, et les fenêtres remplies de personnes de +qualités. Nous y reconnûmes un des principaux de la ville, qui nous fit +entrer aussitôt dans le logis. Dans la chambre où il était, nous +apprîmes qu'effectivement on allait brûler d'Assouci pour un crime qui +est en abomination parmi les femmes. Dans cette même chambre nous +trouvâmes grand nombre de dames, qu'on nous dit être les plus jolies, +les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville, quoique +pourtant elles ne fussent ni trop belles ni trop bien mises. À leurs +petites mignardises, leur parler gras et leurs discours extraordinaires, +nous crûmes bientôt que c'était une assemblée des précieuses de +Montpellier: mais, bien qu'elles fissent de nouveaux efforts à cause de +nous, elles ne paraissaient que des précieuses de campagne, et +n'imitaient que faiblement les nôtres de Paris. Elles se mirent exprès +sur le chapitre des beaux-esprits, afin de nous faire voir ce qu'elles +valaient, par le commerce qu'elles ont avec eux. Il se commença donc une +conversation assez plaisante:</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Les unes disaient que Ménage<br /> +Avait l'air et l'esprit galant,<br /> +Que Chapelain n'était pas sage,<br /> +Que Costar n'était pas pédant;<br /> +Et les autres croyaient monsieur de Scudéris<br /> +Un homme de fort bonne mine,<br /> +Vaillant, riche et toujours bien mis;<br /> +Sa sœur une beauté divine,<br /> +Et Pélisson un Adonis.<br /> +</p> + +<p>Elles en nommèrent encore une très-grande quantité, dont il ne nous +souvient plus. Après avoir bien parlé des beaux-esprits, il fut question +de juger de leurs ouvrages. Dans l'<i>Alaric</i> et dans le <i>Moïse</i>, on ne +loua que le jugement et la conduite; et dans la <i>Pucelle</i>, rien du tout. +Dans Sarrasin, on n'estima que la lettre de M. de Ménage, et la préface +de M. Pélisson fut traitée de ridicule. Voiture même passa pour un homme +grossier. Quant aux romans, <i>Cassandre</i> fut estimé pour la délicatesse +de la conversation, <i>Cyrus</i> et <i>Clélie</i>, pour la magnificence de +l'expression et la grandeur des événements. Mille autres choses se +débitèrent encore plus surprenantes que tout cela. Puis insensiblement, +la conversation tomba sur d'Assouci, parce qu'il leur sembla que l'heure +de l'exécution approchait. Une de ces dames prit la parole, et +s'adressant à celle qui nous avait paru la principale et la maîtresse +précieuse:</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +«Ma bonne, est-ce lui que l'on dit<br /> +Avoir autrefois tant écrit,<br /> +Même composé quelque chose<br /> +En vers sur la métamorphose?<br /> +Il faut donc qu'il soit bel-esprit?<br /> +<br /> +—Aussi l'est-il, et l'un des vrais,<br /> +Reprit l'autre, et des premiers faits.<br /> +Ses lettres lui furent scellées<br /> +Dès leurs premières assemblées.<br /> +J'ai la liste de ces messieurs:<br /> +Son nom est en tête des leurs.»<br /> +<br /> +Plus d'une mine sérieuse,<br /> +Avec un certain air affecté,<br /> +Penchait sa tête de côté,<br /> +Et de ce ton de précieuse,<br /> +Lui dit: «Ma chère, en vérité,<br /> +C'est dommage que dans Paris<br /> +Ces messieurs de l'Académie,<br /> +Tous ces messieurs les beaux-esprits,<br /> +Soient sujets à telle infamie.»<br /> +</p> + +<p>L'envie de rire nous prit si furieusement, qu'il nous fallut quitter la +chambre et le logis, pour en aller éclater a notre aise dans +l'hôtellerie. Nous eûmes toutes les peines du monde a passer dans les +rues, à cause de l'affluence du peuple.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Là d'hommes on voyait fort peu.<br /> +Cent mille femmes animées,<br /> +Toutes de colère enflammées,<br /> +Accouraient en foule en ce lieu<br /> +Avec des torches allumées.<br /> +</p> + +<p>Elles écumaient toutes de rage, et jamais on n'a rien vu de si terrible. +Les unes disaient que c'était trop peu de le brûler; les autres qu'il +fallait l'écorcher vif auparavant; et toutes, que si la justice le leur +voulait livrer, elles inventeraient de nouveaux supplices pour le +tourmenter. Enfin</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +On aurait dit, à voir ainsi<br /> +Ces bacchantes échevelées,<br /> +Qu'au moins ce monsieur d'Assouci<br /> +Les aurait toutes violées:<br /> +</p> + +<p class="n">et cependant il ne leur avait rien fait. Nous gagnâmes avec bien de la +peine notre logis, où nous apprîmes en arrivant qu'un homme de condition +avait fait sauver ce malheureux: et quelque temps après on vint nous +dire que toute la ville était en rumeur, que les femmes y faisaient une +sédition, et qu'elles avaient déjà déchiré deux personnes, pour être +seulement soupçonnées de connaître d'Assouci. Cela nous fit une +très-grande frayeur.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Et de peur d'être pris aussi<br /> +Pour amis du sieur d'Assouci,<br /> +Ce fut à nous de faire gille.<br /> +Nous fûmes donc assez prudents<br /> +Pour quitter d'abord cette ville;<br /> +Et cela fut d'assez bon sens.<br /> +</p> + +<p>Nous nous savons donc, comme des criminels, par une porte écartée, et +prenons la chemin de Massilargues, espérant d'y pouvoir arriver avant la +nuit. À une demi-lieue de Montpellier, nous rencontrâmes notre +d'Assouci, avec un page assez joli qui le suivait. En deux mots il nous +conta ses disgrâces; aussi n'avions-nous pas le loisir d'écouter un long +discours, ni de le faire. Chacun donc alla de son côté; lui fort vite, +quoiqu'à pied; et nous doucement, à cause que nos chevaux étaient +fatigués. Nous arrivâmes devant la nuit chez M. de Cauvisson, qui pensa +mourir de rire de notre aventure. Il prit le soin, par sa bonne chère et +par ses bons lits, de nous faire bientôt oublier ces fatigues. Nous ne +pûmes, étant si proches de Nîmes, refuser à notre curiosité de nous +détourner pour aller voir</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Ces grands et fameux bâtiments<br /> +Du pont du Gard et des Arènes,<br /> +Qui nous restent pour monuments<br /> +Des magnificences romaines.<br /> +<br /> +Ils sont plus entiers et plus sains<br /> +Que tant d'autres restes si rares.<br /> +Echappés aux brutales mains<br /> +De ce déluge de barbares<br /> +Qui fut le fléau des humains.<br /> +</p> + +<p>Fort satisfaits du Languedoc, nous prîmes assez vite la route de +Provence par cette grande prairie de Beaucaire, si célèbre par sa +foire; et le même jour nous vîmes de bonne heure</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Paraître sur les bords du Rhône<br /> +Ces murs pleins d'illustres bourgeois,<br /> +Glorieux d'avoir autrefois<br /> +Eu chez eux la cour et le trône<br /> +De trois ou quatre puissants rois.<br /> +</p> + +<p>On y aborde par</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Cette heureuse et fertile plaine<br /> +Qui doit son nom à la vertu<br /> +Du grand et fameux capitaine<br /> +Par qui le fier Dunois, battu,<br /> +Reconnut la grandeur romaine.<br /> +</p> + +<p>Nous vîmes, pour vous parler un peu moins poétiquement, cette belle et +célèbre ville d'Arles, qui, par son pont de bateaux, nous fit passer de +Languedoc en Provence. C'est assurément la plus belle porte. La +situation admirable de ce lieu y a presque attiré toute la noblesse du +pays; et les dames y sont propres, galantes et jolies; mais si couvertes +de mouches, qu'elles en paraissent un peu coquettes. Nous les vîmes +toutes au cours, où nous fûmes, faisant fort bien leur devoir avec +quantité de messieurs assez bien faits. Elles nous donnèrent lieu de les +accoster, quoique inconnus; et sans vanité, nous pouvons dire qu'en deux +heures de conversation nous avançâmes assez nos affaires, et que nous +fîmes peut-être quelques jaloux. Le soir on nous pria d'une assemblée, +où l'on nous traita plus favorablement encore; mais avec tout cela, ces +belles ne purent obtenir de nous qu'une seule nuit; et le lendemain nous +en partîmes, et traversâmes avec bien de la peine</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +La vaste et pierreuse campagne,<br /> +Couverte encor de ces cailloux<br /> +Qu'un prince, revenant d'Espagne,<br /> +Y fit pleuvoir dans son courroux.<br /> +</p> + +<p>C'est une grande plaine toute couverte de cailloux effectivement jusqu'à +Salon, petite ville qui n'a point d'autre rareté que le tombeau de +Nostradamus. Nous y couchâmes, et n'y dormîmes pas un moment, à cause +des hauts cris d'une comédienne qui s'avisa d'accoucher cette nuit, +proche de notre chambre, de deux petits comédiens. Un tel vacarme nous +fit monter à cheval de bon matin; et cette diligence servit à nous +faire considérer plus à notre aise, en arrivant à Marseille, cette +multitude de maisons qu'ils appellent <i>bastides</i>, dont toute la campagne +voisine est couverte. Le grand nombre en est plus surprenant que la +beauté; car elles sont toutes fort petites et fort vilaines. Vous avez +tant ouï parler de Marseille, que de vous en entretenir présentement, ce +serait répéter les mêmes choses, peut-être vous ennuyer.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Tout le monde sait que Marseille<br /> +Est riche, illustre et sans pareille<br /> +Pour son terroir et pour son port;<br /> +Mais il faut vous parler du fort,<br /> +Qui sans doute est une merveille.<br /> +<br /> +C'est Notre-Dame de la Garde;<br /> +Gouvernement commode et beau,<br /> +À qui suffit, pour toute garde,<br /> +Un suisse avec sa hallebarde<br /> +Peint sur la porte du château.<br /> +</p> + +<p>Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible, et si haut +élevé, que s'il commandait à tout ce qu'il voit au-dessous de lui, la +plupart du genre humain ne vivrait que sous son plaisir.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Aussi voyons-nous que nos rois,<br /> +En connaissant bien l'importance,<br /> +Pour le confier ont fait choix<br /> +Toujours de gens de conséquence:<br /> +De gens pour qui, dans les alarmes,<br /> +Le danger aurait eu des charmes;<br /> +De gens prêts à tout hasarder,<br /> +Qu'on eût vu longtemps commander,<br /> +Et dont le poil poudreux eût blanchi sous les armes.<br /> +</p> + +<p>Une description magnifique qu'on a faite autrefois de cette place, nous +donna la curiosité de l'aller voir. Nous grimpâmes plus d'une heure +avant d'arriver à l'extrémité de cette montagne, où l'on est bien +surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante, prête à tomber +au premier vent. Nous frappâmes à la porte, mais doucement, de peur de +la jeter par terre; et après avoir heurté longtemps sans entendre même +un chien aboyer sur la tour,</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Des gens qui travaillaient là proche,<br /> +Nous dirent: «Messieurs, là-dedans<br /> +On n'entre plus depuis longtemps.<br /> +Le gouverneur de cette roche,<br /> +Retournant en cour par le coche,<br /> +À, depuis environ quinze ans.<br /> +Emporté la clef dans sa poche.»<br /> +</p> + +<p>La naïveté de ces bonnes gens nous fit bien rire; surtout quand ils nous +firent remarquer un écriteau que nous lûmes avec assez de peine, car le +temps l'avait presque effacé.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Portion du Gouvernement<br /> +À louer tout présentement.<br /> +</p> + +<p>Plus bas, en petit caractère:</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Il faut s'adresser à Paris,<br /> +Ou chez Conrat, le secrétaire,<br /> +Ou chez Courbé, l'homme d'affaire<br /> +De tous messieurs les beaux-esprits,<br /> +</p> + +<p>Croyant après cela n'avoir plus rien de rare il voir en ce pays, nous le +quittâmes sur-le-champ, et même avec empressement, pour aller goûter des +muscats à la Cioutat. Nous n'y arrivâmes pourtant que fort tard, parée +que les chemins sont rudes, et que passant par Cassis, il est bien +difficile de ne s'y pas arrêter à boire. Vous n'êtes pas assurément +curieux de savoir de la Cioutat,</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Que les marchands et les nochers<br /> +La rendent fort considérable;<br /> +Mais pour le muscat adorable.<br /> +Qu'un soleil proche et favorable<br /> +Confit dans les brûlants rochers,<br /> +Vous en aurez, frères très-chers,<br /> +Et du meilleur sur votre table.<br /> +</p> + +<p>Les grandes affaires que nous avions en ce lieu furent achevées aussitôt +que nous eûmes acheté le meilleur vin. Ainsi le lendemain, sur le midi, +nous nous acheminâmes vers Toulon. Cette ville est dans une situation +amirable, exposée au midi, et couverte au septentrion par des montagnes +élevées jusqu'aux nues, qui rendent son port le plus grand et le plus +sûr qui soit au monde. Nous y trouvâmes M. le chevalier Paul, qui, par +sa charge, par son mérite et par sa dépense, est le premier et le plus +considérable du pays.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +C'est ce Paul dont l'expérience<br /> +Gourmande la mer et le vent,<br /> +Dont le bonheur et la vaillance<br /> +Rendent formidable la France<br /> +À tous les peuples du Levant.<br /> +</p> + +<p>Ces vers sont aussi magnifiques que sa mine; mais, en vérité, +quoiqu'elle ait quelque chose de sombre, il ne laisse pas d'être +commode, doux et tout à fait honnête. Il nous régala dans sa cassine, +si propre et si bien entendue, qu'elle semble un petit palais enchanté.</p> + +<p>Nous n'avions trouvé jusque-là que des orangers de médiocre grandeur, et +dans des jardins. L'envie d'en voir de gros comme des chênes, et dans le +milieu des campagnes, nous fit aller jusqu'à Hyères. Que ce lieu nous +plut! Qu'il est charmant! Et quel séjour serait-ce que Paris sous un si +beau climat!</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Que c'est avec plaisir qu'aux mois<br /> +Si fâcheux en France et si froids,<br /> +On est contraint de chercher l'ombre<br /> +Des orangers qu'en mille endroits<br /> +On y voit, sans rang et sans nombre.<br /> +Former des forêts et des bois.<br /> +<br /> +Là, jamais les plus grands hivers<br /> +N'ont pu leur déclarer la guerre.<br /> +Cet heureux coin de l'univers<br /> +Les a toujours beaux, toujours verts,<br /> +Toujours fleuris en pleine terre.<br /> +</p> + +<p>Qu'ils nous ont donné de mépris pour les nôtres, dont les plus conservés +et les mieux gardés ne doivent pas être, en comparaison, appelés des +orangers!</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Car ces petits nains contrefaits.<br /> +Toujours tapis entre deux ais.<br /> +Et contraints sous des casemates.<br /> +Ne sont, à bien parler, que vrais<br /> +Et misérables culs-de-jattes.<br /> +</p> + +<p>Nous ne pouvions terminer notre voyagé par un lieu qui nous laissât une +idée plus agréable; aussi dès le moment ne songeâmes-nous plus qu'à +retourner à Paris. Notre dévotion nous fit pourtant détourner un peu +pour aller à la Sainte-Baume. C'est un lieu presque inaccessible, et +qu'on ne peut voir sans effroi. C'est un antre dans le milieu d'un +rocher escarpé, de plus de quatre-vingts toises de haut, fait assurément +par miracle; car il est aisé de voir que les hommes</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +N'y peuvent avoir travaillé;<br /> +Et l'on croit, avec apparence,<br /> +Que les saints esprits ont taillé<br /> +Ce roc qu'avec tant de constance<br /> +La sainte a si longtemps mouillé<br /> +Des larmes de sa pénitence.<br /> +Mais, si d'une adresse admirable<br /> +L'ange a taillé ce roc divin,<br /> +Le démon, cauteleux et fin,<br /> +En a fait l'abord effroyable,<br /> +Sachant bien que le pèlerin<br /> +Se donnerait cent fois au diable,<br /> +Et se damnerait en chemin.<br /> +</p> + +<p>Nous y montâmes cependant avec de la peine par une horrible pluie; et +par la grâce de Dieu, sans murmurer un seul mot; mais nous n'y fûmes pas +plus tôt arrivés, qu'il nous prit une extrême impatience d'en sortir, +sans savoir pourquoi. Nous examinâmes donc assez brusquement la +bizarrerie de cette demeure, et nous nous instruisîmes en un moment des +religieux, de leur ordre, de leurs coutumes et de leur manière de +traiter les passants; car ce sont eux qui les reçoivent et qui tiennent +hôtellerie.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +On n'y mange jamais de chair,<br /> +On n'y donne que du pain d'orge,<br /> +Et des œufs qu'on y vend bien cher.<br /> +Les moines hideux ont de l'air<br /> +De gens qui sortent d'une forge.<br /> +Enfin, ce lieu semble un enfer,<br /> +Ou pour le moins un coupe-gorge,<br /> +On ne peut être sans horreur<br /> +Dedans cette horrible demeure<br /> +Et la faim, la soif et la peur<br /> +Nous en firent sortir sur l'heure.<br /> +</p> + +<p>Bien qu'il fût presque nuit, et qu'il fît le plus vilain temps du +monde, nous aimâmes mieux hasarder de nous perdre dans les montagnes, +que de demeurer à la Sainte-Baume. Les reliques qui sont à Saint-Maximin +nous portèrent bonheur, et nous y firent arriver, avec l'aide d'un +guide, sans nous être égarés; mais non pas sans être mouillés. Aussi le +lendemain, la matinée s'étant passée entière en dévotion, c'est-à-dire à +faire toucher des chapelets à quantité de corps saints, et à mettre +d'assez grosses pièces dans les troncs, nous allâmes nous enivrer +d'excellente blanchette de Négréaux, et de là coucher à Aix. C'est une +capitale sans rivière, et dont tous les dehors sont fort désagréables; +mais, en récompense, belle et assez bien bâtie, et de bonne chère. Orgon +fut ensuite notre couchée, lieu célèbre pour tous les bons vins; et le +jour d'après Avignon nous fit admirer la beauté de ses murailles. Madame +de Castelane y était, à qui nous rendîmes visite aussitôt le même jour, +qui fut le jour des Morts. Nous la trouvâmes chez elle en bonne +compagnie. Elle n'était point, comme les autres veuves, dans les églises +à prier Dieu.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Car bien qu'elle ait l'âme assez tendre<br /> +Pour tout ce qu'elle aurait chéri.<br /> +On aurait peine à la surprendre<br /> +Sur le tombeau de son mari.<br /> +</p> + +<p>Avignon nous avait paru si beau, que nous voulûmes y demeurer deux jours +pour l'examiner plus à loisir. Le soir, que nous prenions le frais sur +les bords du Rhône par un beau clair de lune, nous rencontrâmes un homme +qui se promenait, qui nous semblait avoir de l'air du sieur d'Assouci. +Son manteau, qu'il portait sur le nez, empêchait qu'on ne le pût bien +voir au visage. Dans cette incertitude, nous prîmes la liberté de +l'accoster, et de lui demander:</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +«Est-ce vous, monsieur d'Assouci?<br /> +<br /> +—Oui, c'est moi, messieurs; me voici.<br /> +N'ayant plus pour tout équipage<br /> +Que mes vers, mon luth et mon page.<br /> +Vous me voyez sur le pavé<br /> +En désordre, malpropre et sale;<br /> +Aussi je me suis esquivé<br /> +Sans emporter paquet ni malle;<br /> +Mais enfin me voilà sauvé,<br /> +Car je suis en terre papale.»<br /> +</p> + +<p>Il avait effectivement avec lui le même page que nous lui avions vu +lorsqu'il se sauva de Montpellier, et que l'obscurité nous avait +empêché de discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que +c'était que ce petit garçon, et quelle belle qualité l'obligeait à le +mener avec lui; nous le questionnâmes donc assez malicieusement, lui +disant:</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +«Ce petit page qui vous suit,<br /> +Et qui derrière vous se glisse,<br /> +Que sait-il? En quel exercice,<br /> +En quel art l'avez-vous instruit?<br /> +<br /> +—Il sait tout, dit-il. S'il vous duit,<br /> +Il est bien à votre service.»<br /> +</p> + +<p>Nous le remerciâmes lors bien civilement, ainsi que vous eussiez fait, +et ne lui répondîmes autre chose</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +«Qu'adieu, bonsoir et bonne nuit.<br /> +De votre page qui vous suit,<br /> +Et qui derrière vous se glisse,<br /> +Et de tout ce qu'il sait aussi,<br /> +Grand merci, monsieur d'Assouci.<br /> +D'un si bel offre de service,<br /> +Monsieur d'Assouci, grand merci.»<br /> +</p> + +<p>Notre lettre finira par ce bel endroit. Quoiqu'elle soit écrite de Lyon, +ce n'est pas que nous n'ayons encore à vous mander les beautés du +Pont-Saint-Esprit, des vins de Coudrieux et de Côte-Rôtie; mais, en +vérité, nous sommes si las d'écrire, que la plume nous tombe des mains, +outre que nous voulons avoir de quoi vous entretenir, lorsque nous +aurons le plaisir de vous revoir. Cependant,</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Si nous allions tout tous déduire,<br /> +Nous n'aurions plus rien à vous dira:<br /> +Et vous saurez qu'il est plus doux<br /> +De causer buvant avec vous,<br /> +Qu'en voyageant de vous écrira.<br /> +Adieu, les deux frères nourris<br /> +Aussi bien que gens de la ville,<br /> +Que nous aimons plus que dix mille<br /> +Des plus aimables de Paris.<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 4em;"></span>DATE.<br /> +<br /> +De Lyon, où l'on nous a dit<br /> +Que le roi, par un rude édit,<br /> +Avait fait défenses expresses,<br /> +Expresses défenses à tous,<br /> +De plus porter chausses suissesses.<br /> +Cet édit, qui n'est rien pour nous,<br /> +Vous réduit en grandes détresses,<br /> +Grosses bedaines, grosses fesses:<br /> +Car où diable vous mettrez-vous?<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 4em;"></span>ADRESSE.<br /> +<br /> +À messieurs les aînés Broussins.<br /> +Chacun enseignera la rue:<br /> +Car leur demeure est plus connue<br /> +Au Marais que les Capucins.<br /> +</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<p class="c top15"><a name="LANGUEDOC" id="LANGUEDOC"></a>VOYAGE</p> + +<p class="c">DE LANGUEDOC</p> + +<p class="c smcap">et</p> + +<p class="c">DE PROVENCE</p> + +<p class="c smcap">par</p> + +<p class="c">LEFRANC DE POMPIGNAN</p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="c smcap">à madame ***</p> + +<p class="r">Le 24 septembre 1740.</p> + + +<p>C'est donc très-sérieusement, madame, que vous demandez la relation de +notre voyage. Vous la voulez même en prose et en vers. C'est un marché +fait, dites-vous, nous ne saurions nous en dédire. Il faut bien vous en +croire; mais croyez aussi que jamais parole ne fut plus légèrement +engagée. Je suis sûr</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Que tout homme sensé rira<br /> +D'une entreprise si falotte!<br /> +Que personne ne nous lira:<br /> +Ou que celui qui le fera,<br /> +À coup sûr très-fort s'ennuîra,<br /> +Que vers et prose on sifflera;<br /> +Et que sur cette preuve-là<br /> +Le régiment de la calotte<br /> +Pour ses voyageurs nous prendra.<br /> +</p> + +<p>Quoi qu'il en puisse arriver, le plus grand malheur serait de vous +déplaire. Nous allons vous obéir de notre mieux. Mais gardez-nous au +moins le secret. Un ouvrage fait pour vous ne doit être mauvais +qu'incognito.</p> + +<p>Comme ce n'est point ici un poème épique, nous commencerons modestement +par Castelnaudary, et nous n'en dirons rien. Narbonne ayant été le +premier objet de notre attention, sera aussi le premier article de notre +itinéraire. N'y eût-il que ces anciennes inscriptions qu'a si fort +respectées le temps, cette Narbonne méritait un peu plus d'égards que +n'en ont eu les deux célèbres voyageurs.</p> + +<p>Nous pouvons attester qu'il n'y plut ni n'y tonna pendant plus de quatre +heures, et que jamais le ciel ne fut plus serein que lorsque nous en +partîmes.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Mais vu le local enterré<br /> +De la cité primatiale,<br /> +Nous croyons, tout considéré,<br /> +Que quand la saison pluviale.<br /> +Au milieu du champ labouré<br /> +Vernie la bouche à la cigale,<br /> +Toutes les eaux ont conjuré<br /> +D'environner, bon gré mal gré.<br /> +La ville archiépiscopale:<br /> +Ce qui rend ce lieu révéré<br /> +Un cloaque beaucoup trop sale,<br /> +De quoi Chapelle a murmuré;<br /> +Mais d'un ton si peu mesuré,<br /> +Qu'il en résulte grand scandale.<br /> +Au point qu'un prébendier lettré<br /> +De l'église collégiale<br /> +Nous dit, d'un air très-assuré,<br /> +Que ce voyage célébré<br /> +N'était au fond qu'œuvre de balle.<br /> +Et que Narbonne, qu'il ravale,<br /> +Ne l'avait jamais admiré.<br /> +</p> + +<p>Le fait, madame, est vrai à la lettre; à telles enseignes que le docte +prébendier se dessaisit en notre faveur, avec une joie extrême, de +l'œuvre de ces messieurs, qui lui paraissent de très-mauvais plaisants. +Ce n'est pas au reste le seul plaisir qu'il nous eût fait. Ce généreux +inconnu nous avait mené au palais archiépiscopal, admirer les antiquités +qu'on y a recueillies. Par son crédit, nous vîmes toute la maison, +grande, noble, claire même en dépit de tout ce qui devrait la rendre +obscure. Mais on a logé un peu haut le primat d'Occitanie. Nous avions +ensuite suivi notre guide à la métropole, qui sera une fort belle +église, quand il plaira à Dieu et aux États de faire finir la nef. Quant +à ce tableau, si dénigré dans l'œuvre susdit, messieurs de Narbonne le +regrettent tous les jours, malgré la copie que M. le duc d'Orléans leur +en laissa libéralement, mais qu'ils trouvent fort médiocre, quoique le +Lazare y soit peut-être aussi noir que dans l'original.</p> + +<p>Nous reprîmes notre chemin, et parcourûmes gaiement les chaussées qui +mènent à Béziers. Cette ville est pour ses habitants un lieu céleste, +comme il est aisé d'en juger par un passage latin d'un de leurs auteurs, +dont je vous fais grâce. La nuit nous ayant surpris avant d'y être +arrivés, nous fûmes tentés d'y coucher.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Mais sachant par tradition<br /> +Que dans cette agréable ville,<br /> +Pour le sol de chaque saison,<br /> +Très-prudemment chaque maison<br /> +A soin d'avoir un domicile.<br /> +Et craignant pour mon compagnon,<br /> +Qui pour moi n'était pas tranquille,<br /> +Nous criâmes au postillon<br /> +Au plus vite de faire gille.<br /> +</p> + +<p>Ce fut donc à Pézénas que nous allâmes chercher notre gîte. Il était +tard quand nous y arrivâmes; les portes étaient fermées. Nous en fûmes +si piqués que nous ne voulûmes plus y entrer quand on les ouvrit le +lendemain matin. Mais que nous fûmes enchantés des dehors! Il n'en est +point de plus riants ni de mieux cultivés. Quoique Pézénas n'ait pas de +proverbe latin en sa faveur, au moins que je connaisse, sa situation +vaut bien celle de Béziers. La chaussée qui commence après les casernes +du roi, ne dura pas autant que nous aurions voulu. Elle aboutit à une +route assez sauvage, qui nous conduisit à Vallemagne, lieu passablement +digne de la curiosité des voyageurs.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Près d'une chaîne de rochers<br /> +S'élève un monastère antique.<br /> +De son église très-gothique,<br /> +Deux tours, espèce de clochers,<br /> +Ornent la façade rustique.<br /> +</p> + +<p>Les échos, s'il en est dans ce triste séjour,</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +D'aucun bruit n'y frappent l'oreille:<br /> +Et leur troupe oisive sommeille<br /> +Dans les cavernes d'alentour.<br /> +</p> + +<p>Dépêche, dis-je à un postillon de quatre-vingts ans qui changeait nos +chevaux; l'horreur me gagne: quelle solitude! c'est la Thébaïde en +raccourci. Allons, l'abbé, ni vous ni moi ne commerçons avec les +anachorètes.—Eh! de par tous les diables, ce sont des bernardins, +s'écria le maître de la poste, que nous ne croyions pas si près de nous. +Or, vous saurez que ce bon homme pouvait faire la différence d'un +anachorète et d'un bernardin; car il avait sur un vieux coffre, à côté +de sa porte, quelques centaines de feuillets de la vie des Pères du +désert, rongés de rats.—Si vous voulez dîner, ajouta-t-il, entrez, on +vous fera, bonne chère.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Nos moines sont de bons vivants,<br /> +L'un pour l'autre fort indulgents,<br /> +Ne faisant rien qui les ennuie,<br /> +Ayant leur cave bien garnie,<br /> +Toujours reposés et contents,<br /> +Visitant peu la sacristie;<br /> +Mais quelquefois les jours de pluie<br /> +Priant Dieu pour tuer le temps.<br /> +</p> + +<p>Il est vrai qu'ils avaient profité de cette matinée-là, qui était fort +sombre et fort pluvieuse, pour dépêcher une grand'messe. Nous gagnâmes +le cloître. Croiriez-vous, madame, qu'un cloître de solitaires fût une +grotte enchantée? Tel est pourtant celui de l'abbaye de Vallemagne; je +ne puis le comparer qu'à une décoration d'opéra. Il y a surtout une +fontaine qui mériterait le pinceau de l'Arioste. Elle ressemble comme +deux gouttes d'eau à la fontaine de l'Amour.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Sur ses colonnes, des feuillages<br /> +Entrelacés dans des berceaux,<br /> +Forment un dôme de rameaux.<br /> +Dont les délicieux ombrages<br /> +Font goûter, dans des lieux si beaux,<br /> +Le frais des plus sombres bocages.<br /> +Sous cette voûte de cerceaux,<br /> +La plus heureuse des naïades<br /> +Répand le cristal de ses eaux<br /> +Par deux différentes cascades.<br /> +Au pied de leur dernier bassin.<br /> +On frère, garçon très-capable,<br /> +Entouré de flacons de vin,<br /> +Plaçait le buffet et la table.<br /> +</p> + +<p>Tout auprès, un dîner dont la suave odeur Aurait du plus mince mangeur</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Provoqué la concupiscence,<br /> +Tenu sur des fourneaux à son point de chaleur,<br /> +Pour disparaître, attendait la présence<br /> +De quatre bernardins qui s'ennuyaient au chœur.<br /> +</p> + +<p>Dans ce moment nous enviâmes presque le sort de ces pauvres religieux: +nous nous regardions de cet air qui peint si bien tous les mouvements de +l'âme. Chacun de nous appliquait ce qu'il voyait à sa vocation +particulière, et nous nous devinions sans nous parier.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +L'abbé convoitait l'abbaye:<br /> +Pour moi, qui pensais moins à Dieu,<br /> +«Ah! disais-je, si dans ce lieu<br /> +Je trouvais Iris ou Sylvie...»<br /> +</p> + +<p>Car voilà, les hommes. Ce qui est un sujet d'édification pour les uns, +est un objet de scandale pour les autres. Que de morale a débiter +là-dessus! Prenons congé de la délicieuse fontaine: elle nous a menés un +peu loin.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Ô fontaine de Vallemagne!<br /> +Flots sans cesse renouvelés,<br /> +La plus agréable campagne<br /> +Ne vaut pas vos bords isolés.<br /> +</p> + +<p>Il n'y avait plus qu'une poste pour arriver à Loupian, lieu célèbre par +ses vins, dont nos devanciers voulurent se mettre à portée de juger. +Leurs imitateurs, en ce point seul, nous nous y arrêtâmes. Mais l'année, +nous dit-on, n'avait pas été bonne. L'hôtesse entreprit de nous +dédommager avec des huîtres d'un goût fort inférieur à celles de +l'Océan.</p> + +<p>Remontés en chaise, nous nous livrions à l'admiration que nous causait +la beauté du pays,</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Quand deux gentilles demoiselles,<br /> +D'un air agréable et badin<br /> +Qui n'annonçait pas des cruelles,<br /> +Nous arrêtèrent en chemin.<br /> +</p> + +<p>Elles nous demandèrent des places dans notre chaise pour aller jusqu'au +village prochain, qui était le lieu de la poste. L'abbé fut impoli pour +la première fois de sa vie; il les refusa inhumainement; et je fus +obligé, malgré moi, d'être de moitié dans son refus.</p> + +<p>Nous commencions alors à côtoyer l'étang de Thau, qui se débouche dans +le golfe de Lyon par le port de Cette et par le passage de Maguelonne. +Il fallut descendre, en faveur de mon compagnon, qui voyait pour la +première fois les campagnes d'Amphitrite, et qui voulait contempler à +son aise</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Ce vaste amas de flots, ce superbe élément,<br /> +De l'aveugle Fortune image naturelle,<br /> +Comme elle séduisant, et perfide comme elle:<br /> +Asile des forfaits, noir séjour des hasards,<br /> +Théâtre dangereux du commerce et de Mars;<br /> +Des plus rares trésors source avare et féconde,<br /> +Et l'empire commun de tous les rois du monde.<br /> +</p> + +<p>Nous arrivâmes enfin à Montpellier. Cette ville n'aura rien de nous +aujourd'hui, madame; et vous vous passeriez bien de savoir qu'après nous +être fait d'abord conduire au jardin royal des plantes, qui pourrait +être mieux entretenu, et avoir parcouru légèrement au retour tout ce +qu'on est dans l'usage de montrer aux étrangers, cous vînmes avec +empressement chercher un excellent souper, auquel nous étions préparés +par le repas frugal que nous avions fait à Loupian.</p> + +<p>La matinée du lendemain fut employée à visiter la Mosson et la Vérune. +Les eaux et les promenades de celle-ci ne méritent guère moins de +curiosité que la magnificence de la première, où il y a des beautés +royales; mais où, sans être difficile à l'excès, on peut trouver +quelques défauts auxquels, à la vérité, le seigneur châtelain est en +état de remédier. Nous nous hâtâmes après cela de gagner Lunel, où nous +fûmes accueillis par M. de la***, major du régiment de Duras, qui +commandait dans ce quartier. Il nous donna un aussi bon souper que s'il +nous eût attendus L'abbé en profita médiocrement.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Il quitta cette bonne chère<br /> +Pour une dévote action<br /> +Que ceux de sa profession<br /> +Ne font pas trop pour l'ordinaire.<br /> +Ce fut, je crois, son bréviaire<br /> +Qui causa sa désertion.<br /> +Notre convive militaire<br /> +Partagea mon affliction.<br /> +Mais comme en toute occasion<br /> +La Providence débonnaire<br /> +Compense, d'une main légère,<br /> +Plaisir et tribulation,<br /> +La retraite de mon confrère<br /> +Grossit pour moi la portion<br /> +D'un vin de Saint-Émilion<br /> +Qu'à Lunel je n'attendais guère.<br /> +</p> + +<p>Une partie de la nuit se passa joyeusement à table. Nous nous séparâmes +de notre hôte à huit heures du matin, et nous courûmes à Nîmes pour y +admirer ces ouvrages si supérieurs aux ouvrages modernes, si dignes de +la poésie la plus majestueuse; en un mot, les chefs-d'œuvre immortels +dont cette cité, autrefois si considérable, a été enrichie par les +Romains. Les arènes s'aperçoivent d'aussi loin que la ville même.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Monument qui transmet à la postérité<br /> +Et leur magnificence et leur férocité<br /> +Par des degrés obscurs, sous des voûtes antiques,<br /> +Nous montons avec peine au sommet des portiques.<br /> +Là nos yeux étonnés promènent leurs regards,<br /> +Sur les restes pompeux du faste des Césars.<br /> +Nous contemplons l'enceinte où l'arène souillée<br /> +Par tout le sang humain dont elle fut mouillée,<br /> +Vit tant de fois le peuple ordonner le trépas<br /> +Du combattant vaincu qui lui tendait les bras.<br /> +«Quoi! dis-je, c'est ici, sur cette même pierre<br /> +Qu'ont épargnée les ans, la vengeance et la guerre,<br /> +Que ce sexe si cher au reste des mortels,<br /> +Ornement adoré de ces jeux criminels,<br /> +Venait d'un front serein, et de meurtres avide,<br /> +Savourer à loisir un spectacle homicide!<br /> +C'est dans ce triste lieu qu'une jeune beauté<br /> +Ne respirant ailleurs qu'amour et volupté,<br /> +Par le geste fatal de sa main renversée,<br /> +Déclarait sans pitié sa barbare pensée,<br /> +Et conduisant de l'œil le poignard suspendu<br /> +Dans le flanc du captif à ses pieds étendu.»<br /> +</p> + +<p>Des voyageurs font des réflexions à propos de tout. J'avoue, madame, que +la tirade est un peu sérieuse. Je vous en demande pardon. La vue d'un +amphithéâtre romain a réveillé en moi les idées tragiques.</p> + +<p>Ce serait ici le Heu de vous donner quelque idée des autres antiquités +de Nîmes. La Tour-Magne, le temple de Diane et la fontaine qui est +auprès, ont dans leurs ruines mêmes, quelque chose d'auguste. Mais ce +qu'on appelle <i>la Maison carrée</i>, édifice qu'on regarde comme le +monument de toute l'antiquité le mieux conservé, frappe et fixe les yeux +les moins connaisseurs.</p> + +<p>On trouve à chaque pas des bas-reliefs et des inscriptions. Les aigles +romaines, plus ou moins entières, se voient partout. Enfin, par je ne +sais quel enchantement, on s'imagine, plus de treize cents ans après +l'expulsion totale des Romains hors les Gaules, se retrouver avec eux, +habiter encore une de leurs colonies. Nous en séjournâmes plus longtemps +à Nîmes. Un jour franc nous suffit à peine pour tout voir et revoir. Ce +temps d'ailleurs, grâce à M. d'A..., ne pouvait être mieux employé; il +ne nous quitta point, et l'on ne saurait rien ajouter à la réception +qu'il nous fit.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Or donc prions la Providence<br /> +De placer toujours sur nos pas<br /> +Le Languedoc et la Provence,<br /> +Et surtout messieurs de Duras:<br /> +Rencontre douée et gracieuse<br /> +Pour les voyageurs leurs amis,<br /> +Autant qu'elle serait fâcheuse<br /> +Pour les bataillons ennemis.<br /> +</p> + +<p>Il nous restait le pont du Gard. Notre curiosité, excitée de plus, nous +fit quitter le chemin de la poste. Après une infinité de détours +tortueux entre deux montagnes, nous nous trouvâmes sur les bords du +Gardon, ayant en perspective le pont, ou plutôt trois ponts l'un sur +l'autre.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Pour vous peindre le pont du Gard,<br /> +Il nous faudrait employer l'art<br /> +Et le jargon d'un architecte.<br /> +Mais nous pensons qu'à cet égard,<br /> +De notre couple trop bavard,<br /> +La science vous est suspecte;<br /> +Aussi, sans courir de hasard,<br /> +Notre muse très-circonspecte<br /> +Ne fera point de fol écart<br /> +Sur ses arches qu'elle respecte,<br /> +Qui sans doute périront tard.<br /> +</p> + +<p>Ici, madame, l'admiration épuisée fait place à une surprise mêlée +d'effroi. Il nous fallut plusieurs heures pour considérer ce merveilleux +ouvrage. Imaginez deux montagnes séparées par une rivière, et réunies +par ce triple pont, où la hardiesse le dispute à la solidité. Nous +grimpâmes jusque sur l'aqueduc, que nous traversâmes presque en rampant +d'un bout à l'autre.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Offrant un culte romanesque<br /> +À ces lieux dérobés aux coups<br /> +De la barbarie arabesque,<br /> +Et même échappés au courroux<br /> +De ce pourfendeur gigantesque<br /> +Qui des Romains fut si jaloux.<br /> +Que sa fureur détruisit presque<br /> +Ce que le temps laissait pour nous:<br /> +Examinant à deux genoux<br /> +Un débris de peinture à fresque,<br /> +Et d'un œil anglais ou tudesque<br /> +Dévorant jusques aux cailloux.<br /> +</p> + +<p>Puis quittant à regret, quoique avec une sorte de confusion, un monument +trop propre à nous convaincre de la supériorité sans bornes des Romains, +nous poursuivîmes notre route, et ne fûmes plus occupés après cela que +du plaisir de revoir bientôt un ami fort cher que nous allions chercher +de si loin. Cette idée flatteuse fut le sujet de notre conversation le +reste de la journée. Sur le soir, l'approche de Villeneuve fit diversion +à nos entretiens. Du haut de la montagne, d'où nous l'aperçûmes, cette +jolie ville paraît être dans la plaine, quoique sur une côte fort +élevée. La beauté du paysage et la largeur du Rhône forment le point de +vue le plus surprenant et le plus agréable.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +C'est ici que du Languedoc<br /> +Finit la terre épiscopale.<br /> +À l'autre rive, sur un roc,<br /> +Est la citadelle papale,<br /> +Que sous la clef pontificale,<br /> +Les gens de soutane et de froc<br /> +Défendraient fort bien dans un choc.<br /> +Avec une ardeur sans égale,<br /> +Contre les troupes de Maroc,<br /> +La mer leur servant d'intervalle.<br /> +</p> + +<p>Nous passâmes les deux bras du Rhône, et nous arrivâmes à Avignon, au +milieu des cris de joie et des acclamations d'un peuple immense. N'allez +pas croire que tout ce tintamarre se fît pour nous. On célébrait alors +dans cette ville l'exaltation de Benoît XIV. Les fêtes duraient depuis +trois jours. Nous vîmes la dernière, et sans doute la plus belle.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Nos yeux en furent éblouis.<br /> +L'art, la richesse, l'ordonnance<br /> +Avaient épuisé la science<br /> +Des décorateurs du pays.<br /> +Au milieu d'une grande place<br /> +Douze fagots mal assemblés<br /> +D'une nombreuse populace<br /> +Excitaient les cris redoublés.<br /> +Tout autour cinquante figures,<br /> +Qu'on nous dit être des soldats,<br /> +Pour faire cesser le fracas,<br /> +Vomissaient un torrent d'injures;<br /> +Mais de peur des égratignures,<br /> +Ils criaient, et ne bourraient pas.<br /> +<br /> +Alors les canons commencèrent.<br /> +Le commandant, vêtu de bleu,<br /> +Aux fusiliers qui se troublèrent,<br /> +Permit de se remettre un peu.<br /> +Puis leurs vieux mousquets ils levèrent:<br /> +Trente-quatre firent faux-feu,<br /> +Et quatorze en tirant crevèrent.<br /> +Si personne ne fut tué,<br /> +Ou pour le moins estropié<br /> +Par cette comique décharge,<br /> +C'est un miracle, en vérité,<br /> +Qui mérite d'être attesté.<br /> +Mais nous primes soudain le large,<br /> +Voyant que l'alguazil major<br /> +Voulait faire tirer encor.<br /> +<br /> +Nous entrâmes en diligence<br /> +Au palais de Son Excellence<br /> +Monseigneur le vice-légat.<br /> +C'est là que pour Rome il préside,<br /> +Et c'est dans sa cour que réside<br /> +Toute la pompe du Comtat.<br /> +D'abord, ni lanterne ni lampe,<br /> +La nuit n'éclaire l'escalier:<br /> +Il fallut, pour nous appuyer,<br /> +À tâtons, du fer de la rampe.<br /> +L'un et l'autre nous étayer.<br /> +Après avoir à l'aventure<br /> +Fait en montant plus d'un faux pas<br /> +Nous trouvons uns salle obscure,<br /> +Où, sur quelques vieux matelas<br /> +Quatre Suisses de Carpentras<br /> +Ne buvaient pas l'eau toute pure.<br /> +Mais rien de plus ne pûmes voir.<br /> +<br /> +Un vieux prêtre, entr'ouvrant la porte<br /> +D'un appartement assez noir,<br /> +Dit: «Allons, vite, que l'on sorte;<br /> +Tout est couché; messieurs, bonsoir.<br /> +<br /> +Notre ambassade ainsi finie,<br /> +Nous revînmes à notre hôtel,<br /> +Où Dieu sait quelle compagnie<br /> +D'une table assez mal servie<br /> +Dévora le régal cruel.<br /> +La maîtresse, d'ailleurs polie,<br /> +Pour nous exprès avait trouvé<br /> +Un de ces batteurs de pavé<br /> +Vrai doyen de messagerie<br /> +Sur le front duquel est gravé<br /> +Qu'ils ont menti toute leur vie.<br /> +Il venait de passer les monts.<br /> +Mon bavard, sans qu'on le semonce.<br /> +Faisant et demande et réponse,<br /> +Parle d'église, de sermons,<br /> +De consistoires, d'audiences,<br /> +De prélats, de nonnains, d'abbés.<br /> +De moines et de sigisbés,<br /> +De miracles et d'indulgence,<br /> +Du doge et des procurateurs,<br /> +Des francs-maçons et des trembleurs,<br /> +De l'Opéra, de la gazette,<br /> +De Sixte-Quint, de Tamerlan,<br /> +De Notre-Dame de Lorette,<br /> +Du sérail et de Kouli-Kan,<br /> +De vers et de géométrie,<br /> +D'histoire, de théologie,<br /> +De Versailles, de Pétersbourg,<br /> +Des conciles, de la marine,<br /> +Du conclave, de la tontine,<br /> +Et du siège de Philisbourg.<br /> +Il partait pour le nouveau monde.<br /> +Mais de fureur je me levai,<br /> +Et promptement je me sauvai<br /> +Comme il faisait déjà sa ronde<br /> +Dans les plaines du Paraguaî,<br /> +J'arrive enfin au domicile<br /> +Qui, jusqu'au retour du soleil,<br /> +Semblait au moins pour mon sommeil.<br /> +M'assurer un commode asile;<br /> +J'y fus aussitôt infecté<br /> +Par l'odeur d'un suif empesté.<br /> +Reste expirant de la bougie<br /> +Dont, avec prodigalité,<br /> +Toute cette ville ébaubie,<br /> +Ornait portail et galerie<br /> +En l'honneur de Sa Sainteté.<br /> +</p> + +<p>Je n'en fus pas quitte pour ce vilain parfum. Un nuage de cousins me +tint compagnie toute la nuit; ce qui me rappela fort désagréablement un +certain voyage d'Horace, dont la relation vaut un peu mieux que +celle-ci.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Cependant l'Aurore vermeille<br /> +Répand ses feux sur l'horizon.<br /> +Je me lève, l'abbé s'éveille,<br /> +J'entends le fouet du postillon.<br /> +Ce fut pour moi bruit agréable.<br /> +Adieu donc, ville d'Avignon,<br /> +Ville pourtant très-respectable,<br /> +Si dans tes murs tout curieux<br /> +Qui va voir faire l'exercice<br /> +Risquait moins sa vie ou ses yeux,<br /> +Et qu'un bon ordre de police<br /> +Mît tous les conteurs ennuyeux<br /> +Dans les prisons du Saint-Office.<br /> +</p> + +<p>Rien de plus beau que l'entrée du Comtat par le Languedoc; rien de plus +charmant que la sortie d'Avignon par la Provence.</p> + +<p>Des deux côtés d'un chemin comparable à ceux du Languedoc, règnent des +canaux qui le traversent en mille endroits. La Durance en fournit une +partie: les autres viennent de Vaucluse. Le cristal transparent des uns, +l'eau trouble des autres, font démêler aisément la différence de leurs +sources. De hauts peupliers, semés, sans ordre, y défendent du soleil, +dont l'ardeur commence à être extrême. On touche à la province du +royaume la plus méridionale. La Durance, qu'on passe à, Bompar, nous fit +entrer insensiblement en Provence.</p> + +<p>D'arides chemins, une chaîne de montagnes, des oliviers pour toute +verdure, telle est la route qui nous conduit à Aix, grande et belle +ville qui vaut bien un article à part. Nous le réservons, madame, pour +le second volume de cet ouvrage mémorable.</p> + +<p>Ici finira, en attendant, le bavardage du couple d'amis voyageurs, +qu'un second passage de la Durance, à quatre ou cinq lieues d'Aix, fit +enfin arriver au terme de leurs courses, au château de M...</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +C'est de ce brûlant rivage,<br /> +Dont l'ardente aridité<br /> +Offre le pin pour bocage,<br /> +Un désert pour paysage,<br /> +Par les torrents humecté:<br /> +Lieux où l'oiseau de carnage<br /> +Dispute au hibou sauvage<br /> +D'un roc la concavité,<br /> +Un chêne détruit par l'âge:<br /> +Noir théâtre de la rage<br /> +De plus d'un vent redouté.<br /> +Où l'époux peu respecté<br /> +D'une déesse volage,<br /> +Forge par maint alliage<br /> +Les traits de la déité<br /> +Qui d'un sourcil irrité<br /> +Étonne, ébranle, ravage<br /> +L'univers épouvanté.<br /> +Mais laissons ce radotage,<br /> +De ce lieu très-peu flatté<br /> +J'ose vous offrir l'hommage<br /> +D'un mortel peu dans l'usage<br /> +De trahir la vérité.<br /> +Sans l'avoir sollicité:<br /> +Si noblesse sans fierté,<br /> +Agrément sans étalage,<br /> +Raison sans austérité,<br /> +Font un unique assemblage;<br /> +Ces traits, votre heureux partage,<br /> +Honorent l'humanité.<br /> +Hélas! la naïveté<br /> +De ce compliment peu sage<br /> +Doit vous plaire davantage<br /> +Qu'un discours plus apprêté,<br /> +Dont le brillant verbiage<br /> +Manque de réalité.<br /> +Si de ma témérité<br /> +J'ai cru cacher le langage,<br /> +Sous l'auspice accrédité<br /> +De l'agréable voyage<br /> +Qui par fameux personnage<br /> +Va vous être présenté,<br /> +Pardonnez ce badinage:<br /> +Voyez mon humilité:<br /> +De l'éclat d'un faux plumage<br /> +Je ne fais point vanité.<br /> +La modestie à mon âge<br /> +N'est commune qualité.<br /> +</p> + +<p>On vous ment sur M***, madame la comtesse.</p> + +<p>L'auteur, très-véridique d'ailleurs, s'est égayé sur la peinture qu'il +fait de lui et de ses États. Il vous donne pour un désert affreux, un +séjour aussi beau qu'il soit possible d'en trouver dans un pays de +montagnes.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Car nous lisons dans des chroniques<br /> +Qui ne sont pas encor publiques,<br /> +Qu'autrefois le bon roi René<br /> +Dans cet asile fortuné<br /> +Faisait des retraites mystiques.<br /> +On voit même un canal fort net.<br /> +Où, sans tasse ni gobelet,<br /> +Ce roi buvait l'eau vive et pure<br /> +Dont la fraîcheur et le murmure<br /> +L'endormaient dans un cabinet<br /> +Formé de fleurs et de verdure;<br /> +Et de nos jours une beauté<br /> +Qui n'était rien moins que bigote,<br /> +Avec une sœur peu dévote<br /> +Y chercha l'hospitalité.<br /> +C'était la fugitive Hortense,<br /> +Laquelle, nous dit-on ici,<br /> +Sur les rives de la Durance,<br /> +Ne pourchassait pas son mari.<br /> +</p> + +<p>Voilà ce que c'est, madame, que ce lieu si fort défiguré par son +seigneur. Que ne peut-on vous faire connaître, telle qu'elle est, la +dame du château! Cette entreprise passe nos forces. Il est difficile de +bien louer ce qui est véritablement louable. Peindre madame la marquise +de M***, c'est peindre la douceur, la raison, les bienséances et la +vertu même.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Oh! pour cette fois taisons-nous!<br /> +Dieu vous garde, aimables époux.<br /> +Que chacun chérit et révère,<br /> +De notre long itinéraire.<br /> +L'ennui retombera sur nous,<br /> +S'il n'a le bonheur de vous plaire.<br /> +</p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="c top15">À. M. ***</p> + +<p class="r">Le 28 octobre 1740.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Imaginez trois voyageurs,<br /> +Et qui pourtant ne sont menteurs.<br /> +Qu'une voiture délabrée,<br /> +Par deux maigres chevaux tirée.<br /> +Pendant trois jours a fracassés.<br /> +Disloques, meurtris et versés<br /> +Jusqu'à certain lieu plein d'ornières<br /> +Où lesdits chevaux, morts de faim,<br /> +Malgré mille coups d'étrivières,<br /> +Se sont arrêtés en chemin,<br /> +Nous faisant clairement comprendre<br /> +Qu'ils avaient assez voyagé;<br /> +Que de nous ils prenaient congé,<br /> +Et qu'ils nous criaient de descendre,<br /> +Jugez donc, après ce cadeau,<br /> +De quel air, sans feu ni manteau,<br /> +Par une nuit très-pluvieuse,<br /> +Notre troupe, fort peu joyeuse.<br /> +Traversant à pied maint coteau.<br /> +Au bout d'une route scabreuse<br /> +Parvient enfin jusqu'au château.<br /> +Peignez-vous dans cette aventure<br /> +Trois têtes dont la chevelure,<br /> +Distillant l'eau de toutes parts,<br /> +Imite assez bien la figure<br /> +Des Scamandres et des Sangars.<br /> +</p> + +<p>Voilà, madame, le portrait au naturel d'un marquis fort aimable, d'un +sénateur qui ne peut se louer lui-même, parce qu'il tient la plume, et +d'un très-joli chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem. Nous arrivons; et +mon premier soin, dans l'attirail que je viens de vous décrire, est +d'obéir à vos ordres. Ma première gazette a eu le bonheur de vous +plaire. Je vais risquer la seconde, avec l'aide de mes compagnons.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Demain nos muses reposées,<br /> +Fraîches, vermeilles et frisées,<br /> +Mettront d'accord harpes et luth,<br /> +Et vous payeront leur tribut.<br /> +</p> + +<p class="c">———</p> + + +<p class="r top15">29 octobre 1740.</p> + +<p>Nous voici bien éveillés, quoiqu'il ne soit que midi. L'atelier est +prêt: nous commençons sans préambule.</p> + +<p>Victimes de notre curiosité, nous partîmes le 15 de ce mois. La +description de notre équipage paraît propre à être placée dans un +ouvrage fait uniquement pour vous amuser.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Toi qui crayonnes en pastel,<br /> +Viens, accours, Muse subalterne:<br /> +Peins-nous, partant d'un vieux châtel<br /> +Plus fiers que gendarmes de Berne.<br /> +Et toi, railleur universel,<br /> +Dieu polisson, je me prosterne<br /> +Devant ton agréable autel.<br /> +Ton influence me gouverne;<br /> +Père heureux de la baliverne.<br /> +Prête à ma muse ce vrai sel<br /> +Dont tu sus enrichir Miguel,<br /> +Et priver tout auteur moderne,<br /> +Tel qu'en sortant du Toboso,<br /> +Le sieur de la Triste Figure,<br /> +Piquant sans succès sa monture.<br /> +Malgré les conseils de Sancho.<br /> +Courut, suivant son vertigo,<br /> +Aux moulins servir de mouture;<br /> +De même en piteuse voiture,<br /> +Chacun de nous criant: «Oh! oh!»<br /> +Bravant et chute et meurtrissure,<br /> +Voulut faire trotter Clio.<br /> +Pour moi, trop faible par nature,<br /> +J'osai, chétive créature,<br /> +Me plaindre autrement qu'in <i>petto</i>.<br /> +Soit respect de la prélature,<br /> +Ou devoir de magistrature,<br /> +Nul autre n'osa faire écho.<br /> +<br /> +L'abbé seul perdit l'équilibre.<br /> +Mais avant que d'en venir là,<br /> +Pour se défendre en homme libre,<br /> +Il tendit veine, nerf et fibre;<br /> +Mais sa bête enfin l'entraîna.<br /> +</p> + +<p>Nous n'eûmes que la peur de son accident:</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Il sut s'en tirer à merveille,<br /> +Et troqua son maudit bidet<br /> +Contre une bête à longue oreille,<br /> +Qui n'est ni lièvre ni baudet.<br /> +</p> + +<p>Les Espagnols, gens, selon eux, fort sages, estiment infiniment ce +genre de monture, et l'abbé pourrait certifier qu'ils n'ont pas tort. +Quoi qu'il en soit, l'équipage que je viens de vous détailler nous +conduisit au château de la Tour-d'Aigues, monument, dit-on, de l'Amour +et de la Folie.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Le nom seul des deux ouvriers<br /> +Ne préviendra pas pour l'ouvrage.<br /> +Ce couple n'est pas dans l'usage<br /> +De suivre des plans réguliers:<br /> +Et ce serait sottise pure<br /> +De les prendre pour nos maçons,<br /> +S'il fallait, par leurs actions,<br /> +Juger de leur architecture.<br /> +</p> + +<p>Mais ils ont eu le bon sens de choisir un habile architecte pour bâtir +la maison de la Tour. D'autres vous en feraient une brillante +description. Plus d'un voyageur vous parlerait de l'esplanade qui est au +devant de la principale porte, des fossés profonds, revêtus de pierres, +et pleins d'eau vive, dont le château est environné; d'une façade +estimée des connaisseurs; enfin d'une fort belle tour carrée qui s'élève +au-dessus de deux grands corps de logis, et qu'on assure avoir été +construite par les Romains.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Ma muse, en rimes relevées,<br /> +Pourrait vous tracer dans ses vers<br /> +Des bosquets bravant les hivers.<br /> +Sur des voûtes fort élevées;<br /> +Tels qu'aux dépens de ses sujets.<br /> +Jadis une reine amazone<br /> +En fit planter à Babylone<br /> +Sur le faîte de son palais.<br /> +</p> + +<p>Laissons ce détail à des peintres d'architecture et de paysages, ou à +des faiseurs de romans. Mais vous ne serez peut-être pas fâchée de +savoir à qui la Provence est redevable de ce bâtiment qui fait une des +curiosités de cette province; c'est au baron de Santal. Ce gentilhomme +l'avait destiné pour être l'habitation d'une princesse dont les +aventures ne sont pas ignorées.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Or ce baron de Santal<br /> +Fut épris d'une héroïne<br /> +Qui lui donna maint rival;<br /> +Voyageant en pèlerine<br /> +Tantôt bien et tantôt mal.<br /> +Villageoise ou citadine,<br /> +Promenant son cœur banal<br /> +De la cour de Catherine<br /> +À quelque endroit moins royal.<br /> +Cette dame de mérite<br /> +Fut la reine Marguerite,<br /> +Non celle à l'esprit badin,<br /> +Qui des tendres amourettes<br /> +Des moines et des nonnettes<br /> +A fait un recueil malin;<br /> +Mais sa nièce tant prônée,<br /> +Dont notre bon roi Henri<br /> +Fut pendant plus d'une année<br /> +Le très-affligé mari;<br /> +Et qui, plus qu'une autre femme,<br /> +Porta gravé dans son âme<br /> +Le commandement divin<br /> +De l'amour pour le prochain.<br /> +</p> + +<p>On trouve dans mille endroits du château les chiffres de la reine et du +baron, accompagnés de trois mots latins que je vais vous citer en +original, pour faire parade d'érudition: <i>satiabor cum apparuerit.</i> Si +j'osais vous traduire ce latin, vous avoueriez, madame, qu'il dit +beaucoup en peu de paroles.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Au demeurant, la gentille princesse<br /> +Ne vit jamais ce lieu si beau:<br /> +Et le baron, qui l'attendait sans cesse,<br /> +En fut pour les frais du château.<br /> +</p> + +<p>En quittant la Tour, nous prîmes une route qui nous conduisit dans un +pays assez bizarre pour exercer le pinceau du voyageur. Au sortir d'un +précipice, où nous courûmes une espèce de danger, nous entrâmes, dans un +chemin resserré entre deux montagnes escarpées.</p> + +<p>Ce défilé s'élargit dans quelques endroits, et devient alors aussi +agréable que le vallon le plus cultivé. On découvre de temps en temps, à +travers les ouvertures du rocher, des emplacements qui ressemblent assez +à de grandes cours de vieux châteaux, entourés de hautes murailles.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Du temps des chèvre-pieds cornus,<br /> +Les sylvains, les faunes velus<br /> +Habitaient ce réduit sauvage.<br /> +C'est là qu'aux jours du carnaval<br /> +Silène et Pan donnaient le bal<br /> +Aux dryades du voisinage.<br /> +</p> + +<p>Ce lieu n'est plus aussi profané. Des missionnaires zélés y ont fait +graver de toutes parts sur les arbres et sur les pierres des passages +tirés de l'Écriture, et de petites sentences propres à édifier les +passants.</p> + +<p>Nous nous trouvâmes le soir aux portes d'Apt. Saviez-vous, madame, qu'il +y eût une ville d'Apt? et savez-vous ce que c'est que la ville d'Apt? +Nous serions fort embarrassés de vous le dire.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Lorsque nous y sommes entrés,<br /> +Les cieux n'étaient point éclairés<br /> +Par la lune ni les étoiles;<br /> +Et quand nous en sommes sortis,<br /> +L'Aurore et l'époux de Procris<br /> +Étaient encore dans les toiles.<br /> +</p> + +<p>Tout ce que nous pouvons faire en faveur de la ville d'Apt, c'est de la +supposer grande, belle, peuplée, riche et bien bâtie. Car, en bonne +politique, il faut vanter le pays où l'on voyage.</p> + +<p>Nous arrivâmes cette même matinée à Vaucluse. C'est un de ces lieux +uniques, où la nature a voulu se singulariser. Il paraît avoir été fait +exprès pour la muse de Pétrarque. Ce fameux vallon est terminé par un +demi-cercle de rochers d'une prodigieuse élévation, et qu'on dirait +avoir été taillés perpendiculairement. Au pied de cette masse énorme de +pierre, sous une voûte naturelle que son obscurité rend effrayante à la +vue, sort d'un gouffre dont on n'a jamais trouvé le fond, la rivière +appelée la Sorgue. Un amas considérable de rochers forme une chaussée +au devant, mais a plusieurs toises de distance de cette source +profonde. L'eau casse ordinairement, par des conduits souterrains, du +bassin de la fontaine dans le lit où elle commence son cours. Mais dans +le temps de sa crue, qui arrive, nous dit-on, aux deux équinoxes, elle +s'élève impétueusement au-dessus d'une espèce de môle, dont un voyageur +géomètre aurait mesuré la hauteur.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Là, parmi des rocs entassés,<br /> +Couverts d'une mousse verdâtre,<br /> +S'élancent des flots courroucés<br /> +D'une écume blanche et bleuâtre.<br /> +La chute et le mugissement<br /> +De ces ondes précipitées,<br /> +Des mers par l'orage irritées<br /> +Imitent le frémissement.<br /> +Mais bientôt moins tumultueuse<br /> +Et s'adoucissant à nos yeux.<br /> +Cette fontaine merveilleuse<br /> +N'est plus un torrent furieux.<br /> +Le long des campagnes fleuries.<br /> +Sur le sable et sur les cailloux,<br /> +Elle caresse les prairies<br /> +Avec un murmure plus doux.<br /> +Alors elle souffre sans peine<br /> +Que mille différents canaux<br /> +Divisent au loin dans la plaine<br /> +Le trésor fécond de ses eaux.<br /> +Son onde, toujours épurée,<br /> +Arrosant la terre altérée.<br /> +Va fertiliser les sillons<br /> +De la plus riante contrée<br /> +Que le dieu brillant des saisons,<br /> +Du haut de la voûte azurée,<br /> +Puisse échauffer de ses rayons.<br /> +</p> + +<p>Le chemin qui nous mena du village à la fontaine, est un sentier étroit +et pierreux, que la curiosité seule peut rendre praticable. Les pieds +délicats de Laure devaient souffrir de cette promenade, et le doux +Pétrarque n'avait pas peu de peine à la soutenir.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Mais ce sentier, tout escarpé qu'il semble,<br /> +Sans doute Amour l'adoucissait pour eux;<br /> +Car nul chemin ne paraît raboteux<br /> +À deux amants qui voyagent ensemble.<br /> +</p> + +<p>Après avoir assez examiné la fontaine, nous livrâmes le chevalier et +l'abbé à la merci de notre guide. Nous avions aperçu, une grotte dans un +angle de la montagne. Nous crûmes que les deux héros de Vaucluse +pourraient bien y avoir laissé quelque trace de leurs amours. Depuis +l'aventure d'Énée et de Didon, toutes les grottes sont suspectes. +Celle-ci, disons-nous, a peut-être rendu la même service à Laure et à +Pétrarque. Au moins y trouverons-nous quelque chanson ou quelque sonnet: +le bonhomme en mettait partout. En faisant ces réflexions, nous +parvînmes, non sans peine, à l'entrée de la caverne. Nous y entrevîmes +aussitôt uns figure humaine qui s'avançait gravement vers nous:</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +La barbe longue, la peau bise.<br /> +On gros volume dans les mains:<br /> +Une mandille noire et grise,<br /> +Et le cordon autour des reins.<br /> +C'est, dîmes-nous, un solitaire<br /> +Qui pleure ici ses vieux péchés.<br /> +«Bonjour, notre révérend père;<br /> +Vous voyez dans votre tanière<br /> +Deux étrangers qui sont fâchés<br /> +D'interrompre votre prière.<br /> +<br /> +—Qu'est-ce donc, insolents? Eh quoi?<br /> +Est-ce ainsi qu'on me rend visite?<br /> +Osez-vous, sans pâlir d'effroi,<br /> +Prendre pour un coquin d'ermite<br /> +Un personnage tel que moi?<br /> +Je suis...»<br /> +</p> + +<p>Nous avions oublié, madame, de vous demander un profond secret sur cette +histoire. On nous traiterait de visionnaires. Nous vivons dans un siècle +d'incrédulité, où les apparitions ne font pas fortune. Cependant, foi +de voyageurs, rien de plus vrai que celle-ci.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +«Je suis, nous dit d'un air rigide<br /> +Ce vieillard au maigre menton,<br /> +Le contemporain de Caton;<br /> +Des Gaulois l'oracle et le guide;<br /> +Le grand-prêtre de ce canton;<br /> +Pour tout dire enfin, un druide.<br /> +<br /> +—Vous, un druide, monseigneur!»<br /> +Reprîmes-nous avec grand'peur.<br /> +</p> + +<p>Ne soyez pas scandalisée, madame, de ce mouvement de crainte. L'idée +seule de rencontrer des druides dans la forêt de Marseille fit trembler +l'armée de César.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +«Ne vous mettez point en colère,<br /> +Illustre évêque des Gaulois.<br /> +Que Votre Grandeur débonnaire<br /> +Nous pardonne pour cette fois.<br /> +Demeurez en santé parfaite<br /> +Dans votre lugubre retraite,<br /> +Nous n'y retournerons jamais.<br /> +Et n'allez pas vous mettre en tête<br /> +De nous réserver pour la fête<br /> +De votre vilain Teutatès.»<br /> +<br /> +Le pontife se prit à rire.<br /> +«Allez, je ne suis pas méchant.<br /> +Je connais ce qui vous attire,<br /> +Et vous aurez contentement.<br /> +Vous saurez, sans passer la barque<br /> +Où l'on entre privé du jour,<br /> +Comme Laure et son cher Pétrarque,<br /> +Dans ce délicieux séjour,<br /> +Plus contents que reine et monarque<br /> +À petit bruit faisaient l'amour.»<br /> +Ses promesses ne furent vaines,<br /> +Il fit un cercle, il y tourna:<br /> +Par trois fois l'Olympe tonna;<br /> +Le rocher entr'ouvrit ses veines,<br /> +Et par des routes souterraines,<br /> +Un tourbillon nous entraîna.<br /> +</p> + +<p>Cette opération magique nous conduisit au plus beau lieu que +l'imagination puisse se figurer. Une nymphe, avertie sans doute par le +signal, vint nous recevoir.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Teint frais, œil vif, bouche vermeille,<br /> +Ça bouquet de fleurs sur le sein,<br /> +Chapeau de paille sur l'oreille,<br /> +Et tambour de basque à la main.<br /> +«Venez, dit-elle, cet asile<br /> +Que vous n'habiterez jamais,<br /> +N'eut dans son enceinte tranquille<br /> +Qu'un seul couple d'amants parfaits.<br /> +Toujours heureux, toujours fidèles,<br /> +Laure et Pétrarque dans ces lieux,<br /> +Dans leurs caresses mutuelles<br /> +Ont fait cent fois envie aux dieux<br /> +Mais déjà votre âme est émue<br /> +De l'image de leurs plaisirs.<br /> +L'Amour exauça leurs désirs<br /> +Partout où s'étend votre vue:<br /> +Tantôt au pied de ce coteau,<br /> +Près de ces ondes qui jaillissent;<br /> +Souvent sous cet épais berceau<br /> +Que ces orangers embellissent;<br /> +Ici quand le flambeau du jour<br /> +De ses feux brûlait la verdure;<br /> +Plus loin quand la nuit à son tour<br /> +Venait rafraîchir la nature.<br /> +Lisez en caractère d'or,<br /> +Sur ces portiques, sur ces marbres,<br /> +Ces vers plus expressifs encor<br /> +Que ceux qu'Angélique et Médor<br /> +Gravaient ensemble sur les arbres.<br /> +</p> + +<p>—Eh quoi! dîmes-nous avec surprise, sont-ce là ces chastes amours dont +le poète italien nous berce dans ses sonnets et dans ses chansons?</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Et que deviendra la morale<br /> +Que dans son triomphe pieux<br /> +Sa muse en vers religieux<br /> +Avec emphase nous étale?<br /> +</p> + +<p>—Elle est toujours bonne pour la théorie, répliqua notre conductrice. +D'ailleurs, il y a plus de quatre cents ans que Pétrarque et Laure +s'aimaient.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +C'était alors la mode de se taire.<br /> +Un indiscret n'aurait point été cru;<br /> +Et dans ce siècle le mystère<br /> +Passait hautement pour vertu.<br /> +<br /> +On évitait les mouvements extrêmes.<br /> +Les vains discours, les éclats imprudents.<br /> +Pour amis et pour confidents<br /> +Deux jeunes cœurs n'avaient qu'eux-mêmes.<br /> +<br /> +Pétrarque enfin savait jouir tout bas,<br /> +Favorisé sans le faire connaître;<br /> +Et d'autant plus heureux de l'être,<br /> +Qu'on croyait qu'il ne l'était pas.<br /> +</p> + +<p>Faites votre profit de cela, continua-t-elle, s'il en est encore temps. +Adieu. Pour des mortels, vous avez eu une assez longue audience d'une +nymphe. Retournez joindre vos camarades, et ne dites au moins que ce que +vous avez vu. À ces mots, nous fûmes enveloppés d'un nuage qui nous +porta en un clin d'œil à Vaucluse.</p> + +<p>Nous remontâmes à cheval. Notre voyage dans les plaines du Comtat ne fut +de notre part qu'un cri d'admiration. Les canaux tirés de la Sorgue +nous suivaient partout, et nous répétions continuellement, comme en +chœur d'opéra:</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +«Lieux tranquilles, ondes chéries,<br /> +Nymphe aimable, flots argentés,<br /> +Ranimez l'émail des prairies:<br /> +Fontaines, vos rives fleuries,<br /> +Ces arbres sans cesse humectés,<br /> +Séjour des oiseaux enchantés.<br /> +Nous rappellent les bergeries.<br /> +Lieux autrefois si fréquentés,<br /> +Et dont les touchantes beautés<br /> +Ne sont plus qu'en nos rêveries.»<br /> +</p> + +<p>Nous aurions voulu nous arrêter à Lille. Le temps ne nous le permit pas. +Nous eûmes cependant le loisir d'en considérer la délicieuse situation. +C'est un terroir que la nature et le travail se disputent l'honneur +d'embellir. La Sorgue, qui, dans tout son cours, ne perd jamais sa +couleur ni sa pureté, enveloppe entièrement la ville de ses eaux.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +C'est, dit-on, dans ces murs célèbres,<br /> +Que le malin sut autrefois<br /> +Faire glisser dans le harnois<br /> +D'un poëte entendant ténèbres,<br /> +D'un fol amour le feu grégeois.<br /> +</p> + +<p>C'est en effet à Lille que Pétrarque vit pour la première fois, à +l'office du vendredi saint, l'héroïne que ses vers ont rendue +immortelle. Nous sommes même persuadés que la beauté du pays a eu autant +de part à ses retours fréquents, que la constance de sa passion. On ne +peut rien imaginer de plus séduisant que cette partie du Comtat: des +champs fertiles, plantés comme des vergers, des eaux transparentes, des +chemins bordés d'arbres.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Tel fut sans doute, ou peu s'en faut,<br /> +Le lieu que la main du Très-Haut<br /> +Orna pour notre premier père:<br /> +Jardin où notre chaste mère,<br /> +Par le diable prise en défaut,<br /> +Trahit son époux débonnaire:<br /> +Par quoi ce doyen des maris<br /> +Vit ses jours doublement maudits,<br /> +Et murmura, dit-on, dans l'âme.<br /> +D'être chassé du paradis<br /> +Sans y pouvoir laisser sa femme.<br /> +</p> + +<p>Nous fûmes coucher à Cavaillon, et nous y arrivâmes d'assez bonne heure +pour pouvoir parcourir les promenades et les dehors de la ville, qui +sont agréablement ornés. Le lendemain il fallut nous résoudre à quitter +cet admirable pays. Nous en sortîmes en passant la Durance; et ce fut en +mettant le pied dans le bateau, qu'un de nous entonna pour les autres:</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +«Adieu, plaines du Comtat,<br /> +Beaux lieux que la Sorgue arrosa,<br /> +Adieu: mille fois béat<br /> +Le mortel qui se repose<br /> +Dans votre charmant État!<br /> +Loin de l'orgueilleux éclat<br /> +Qui souvent aux sots impose:<br /> +Loin de la métamorphose<br /> +Du fermier et du prélat,<br /> +Tout est soumis à sa glose,<br /> +Hors le bon vice-légat,<br /> +Qu'il doit respecter pour cause.»<br /> +</p> + +<p>Le soleil couchant nous vit arriver à Aix. Il y eut ce jour-là deux +entrées remarquables dans cette ville: celle d'un cardinal et la nôtre! +Vous jugez bien, après la peinture du départ de M..., qu'il y avait de +la différence entre nos équipages et ceux de l'éminence. M. le cardinal +d'Auvergne venait de faire un pape, et nous de rendre visite aux druides +et aux nymphes. Un quart d'heure de grotte enchantée vaut bien six mois +de conclave. Quoi qu'il en soit, le même instant nous rassembla tous à +Aix. Nous y entrâmes par ce cours si renommé</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Que les balcons et portiques<br /> +De vingt hôtels magnifiques<br /> +Ornent en divers endroits.<br /> +Ces lieux, dit-on, autrefois<br /> +Étaient vraiment spécifiques<br /> +Pour rendre plus prolifiques<br /> +Les moitiés de maints bourgeois.<br /> +Mais maintenant, moins Gaulois,<br /> +Ils savent mieux les rubriques;<br /> +Et les maris pacifiques<br /> +Reçoivent l'ami courtois<br /> +Dans les foyers domestiques.<br /> +Quelques arbres inégaux,<br /> +Force bancs, quatre fontaines,<br /> +Décorent ce long enclos,<br /> +Où gens, qui ne sont point sots,<br /> +De nouvelles incertaines<br /> +Vont amuser leur repos.<br /> +</p> + +<p>Voilà une assez mauvaise plaisanterie, que nous vous livrons pour ce +qu'elle vaut. À parler vrai, la capitale de la Provence est également +au-dessus de la critique et de la louange. Nous l'avons vue dans un +temps où les campagnes sont peuplées aux dépens des villes. Mais nous +avons jugé de ce qu'elle doit être, par la maison de M. et de madame de +la T..., qui occupent les premières places dans la province, et qui sont +faits l'un et l'autre pour les remplir au gré des citoyens et des +étrangers.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Le ciel de plus mit un essaim de belles<br /> +Dedans ces murs qu'on ne peut trop vanter.<br /> +Si Dieu les fit ou tendres ou cruelles,<br /> +Sur ce point-là je ne puis vous citer<br /> +Discours, chansons, chroniques ni nouvelles:<br /> +Fors que pourtant je dois vous attester,<br /> +Sur le récit de maints auteurs fidèles,<br /> +Que point ne faut séjourner avec elles,<br /> +Si l'on ne veut longtemps les regretter.<br /> +</p> + +<p>Aussi, madame, prîmes-nous notre parti en gens de précaution. Nous ne +demeurâmes que deux jours et demi à Aix.</p> + +<p>Nous voici enfin à Marseille. C'est une de ces villes dont on ne dit +rien, pour en avoir trop à dire. Elle ne ressemble en rien aux autres +villes du royaume. Sa beauté lui est particulière. Ses dehors mêmes et +ses environs ne sont pas moins singuliers. C'est un nombre infini de +petites maisons, qui n'ont à la vérité, ni cours, ni bois, ni jardins, +mais qui composent en total le coup d'œil le plus vivant qu'il y ait +peut-être au monde. Que l'aspect de ce port est frappant!</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Telles jadis en souveraines<br /> +Occupaient le trône des mers,<br /> +Carthage et Tyr, puissantes reines<br /> +Du commerce de l'univers.<br /> +Marseille, leur digne rivale,<br /> +De toutes paris, à chaque instant,<br /> +Reçoit les tributs du couchant<br /> +Et de la rive orientale.<br /> +Vous y voyez soir et matin<br /> +Le Hollandais, le Levantin,<br /> +L'Anglais sortant de ces demeures<br /> +Où le laboureur, l'artisan<br /> +N'ont jamais vu pendant trois heures<br /> +Le soleil pur quatre fois l'an;<br /> +Le Lapon, qui naît dans la neige,<br /> +Le Moscovite, le Suédois,<br /> +Et l'habitant de la Norwége<br /> +Qui souffle toujours dans ses doigts.<br /> +Là tout esprit qui veut s'instruire,<br /> +Prend de nouvelles notions.<br /> +D'un coup d'œil on voit, on admire<br /> +Sous ce millier de pavillons,<br /> +Royaume, république, empire:<br /> +Et l'on dirait qu'on y respire<br /> +L'air de toutes les nations.<br /> +</p> + +<p>M. d'H..., intendant des galères, chez qui nous dînâmes le lendemain de +notre arrivée, nous fit voir, dans le plus grand détail, les parties les +plus curieuses de l'arsenal. La salle d'armes est fort belle. Ce sont +deux grandes galeries qui se coupent en croix. Les murailles en sont +revêtues d'espaliers de fusils et de mousquetons. D'espace en espace +s'élèvent, avec symétrie, des pyramides de sabres, d'épées et de +baïonnettes d'une blancheur éblouissante. Les plafonds sont décorés d'un +bout à l'autre de soleils composés de même, c'est-à-dire de rayons de +fer. On a mis aux extrémités de la salle de grands trophées de tambours, +de drapeaux et d'étendards, qui paraissent gardés par des +représentations de soldats armés de toutes pièces.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Ces lieux où reposent les dards,<br /> +Que la mort fournit à la gloire,<br /> +Offrent ensemble à nos regards<br /> +L'horrible magasin de Mars,<br /> +Et la temple de la Victoire.<br /> +</p> + +<p>Après le dîner, M. d'H..., dont on ne peut trop louer l'esprit, le goût +et la politesse, nous prêta sa chaloupe pour aller au château d'If, qui +est à une lieue en mer. Les voyageurs veulent tout voir.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Nous fûmes donc au château d'If<br /> +C'est un lieu peu récréatif<br /> +Défendu par le fer oisif<br /> +De plus d'un soldat maladif,<br /> +Qui, de guerrier jadis actif,<br /> +Est devenu garde passif.<br /> +Sur ce roc taillé dans le vif,<br /> +Par bon ordre on retient captif,<br /> +Dans l'enceinte d'un mur massif.<br /> +Esprit libertin, cœur rétif,<br /> +Au salutaire correctif<br /> +D'un parent peu persuasif.<br /> +Le pauvre prisonnier pensif,<br /> +À la triste lueur du suif,<br /> +Jouit, pour seul soporatif,<br /> +Du murmure non lénitif<br /> +Dont l'élément rébarbatif<br /> +Frappe son organe attentif.<br /> +Or, pour être mémoratif<br /> +De ce domicile afflictif,<br /> +Je jurai d'un ton expressif<br /> +De vous le peindre en rime en if.<br /> +<br /> +Ce fait, du roc désolatif<br /> +Nous sortîmes d'un pas hâtif,<br /> +Et rentrâmes dans notre esquif:<br /> +En répétant d'un ton plaintif:<br /> +«Dieu nous garde du château d'If.»<br /> +</p> + +<p>Nous regagnâmes le port à l'entrée de la nuit, fort satisfaits, si ce +n'était du château d'If, au moins de notre promenade sur la mer. C'est +ici que l'abbé nous quitta. Nous devions partir pour Toulon avant le +jour; et lui pour la petite ville de Salon, où il a dû présenter son +offrande et la nôtre au tombeau de Nostradamus. Il y eut de +l'attendrissement dans notre séparation.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Adieu, disions-nous sans cesse,<br /> +Ami sincère et flatteur,<br /> +Héros de délicatesse,<br /> +Dont le liant enchanteur<br /> +Fait badiner la sagesse.<br /> +Fait raisonner la jeunesse,<br /> +Et parle toujours au cœur.<br /> +</p> + +<p>Cependant nous essuyâmes nos larmes. Il alla se coucher; et nous fûmes +passer la nuit à table chez le chevalier de G...</p> + +<p>La route de Marseille à Toulon n'aurait rien de distingué, sans le +fameux village d'Ollioules. Ce fut là,</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Comme cent plumes l'ont écrit.<br /> +Que la pénitente aux stigmates<br /> +Régala les nonnains béates<br /> +Des beaux miracles qu'elle apprit.<br /> +Dans ce métier, qui fut son maître?<br /> +Point n'importe de le connaître.<br /> +Quant à ce pauvre directeur<br /> +Qu'on menaçait de la brûlure,<br /> +Hélas! il n'eut jamais l'allure<br /> +D'un sorcier ni d'un enchanteur.<br /> +</p> + +<p>Quelques accidents de voyage nous empêchèrent d'arriver de bonne heure à +Toulon. Le lendemain, notre premier soin fut d'aller visiter le parc.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Neptune a bâti sur ces rives<br /> +Le plus beau de tous ses palais,<br /> +Et ce dieu l'a construit exprès<br /> +Pour son trésor et ses archives.<br /> +On y voit encor le trident<br /> +Dont il frappa l'onde étonnée.<br /> +Alors que l'aquilon bruyant,<br /> +Et sa cohorte mutinée<br /> +Firent, sans son consentement,<br /> +Larmoyer le pieux Enée.<br /> +Mais ce qui plus nous étonna,<br /> +C'est qu'on y voit les étrivières<br /> +Dont il châtia les rivières,<br /> +Quand Garonne se révolta:<br /> +Fait que l'on ne connaissait guères<br /> +Lorsque Chapelle l'attesta.<br /> +</p> + +<p>Notre Pégase est un peu faible pour vous transporter dans ce magnifique +arsenal. L'air de la mer appesantit ses ailes.</p> + +<p>Le port de Toulon est entièrement fait de main d'homme. La rade est, +dit-on, la plus belle et la plus sûre de l'univers. L'immense étendue +des magasins et l'ordre qui y est observé étonnent et touchent +d'admiration. La corderie seule, qui est un bâtiment sur trois rangs de +voûtes a... toises de long. Vous nous en croirez aisément, si, après +tant de merveilles, nous vous disons que le roi paraît plus grand là +qu'à Versailles.</p> + +<p>Le jour suivant nous fûmes nous rassasier du coup d'œil ravissant des +côtes d'Hyères. Il n'est pas de climat plus riant, ni de terroir plus +fécond. Ce ne sont partout que des citronniers et des orangers en pleine +terre.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Le grand enclos des Hespérides<br /> +Présentait moins de pommes d'or<br /> +Aux regards des larrons avides<br /> +De leur éblouissant trésor.<br /> +Vertumne, Pomone, Zéphire<br /> +Avec Flore y règnent toujours:<br /> +C'est l'asile de leurs amours<br /> +Et le troue de leur empire.<br /> +</p> + +<p>Nous apprîmes à Hyères, car on s'instruit en voyageant, l'effet que +produisent dans l'air les caresses du dieu des zéphyrs et de la déesse +des jardins. Vous savez, madame, qu'en approchant du pays des orangers, +on respire de loin le parfum que répand la fleur de ces arbres. Un +cartésien attribuerait peut-être cette vapeur odoriférante au ressort de +l'air; et un newtonien ne manquerait pas d'en faire honneur à +l'attraction. Ce n'est rien de tout cela.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Quand par la fraîcheur du matin,<br /> +La jeune Flore, réveillée,<br /> +Reçoit Zéphire sur son sein<br /> +Sous les branches et la feuilles<br /> +De l'oranger et du jasmin,<br /> +Mille roses s'épanouissent:<br /> +Les gazons plus frais reverdissent:<br /> +Tout se ranime; et chaque fleur,<br /> +Par ces tendres amants foulée,<br /> +De sa tige renouvelée<br /> +Exhale une plus douce odeur.<br /> +Autour d'eux voltige avec grâce<br /> +Un essaim de zéphyrs légers.<br /> +L'Amour les suit et s'embarrasse<br /> +Dans les feuilles des orangers.<br /> +Zéphire, d'une âme enflammée.<br /> +Couvre son amante pâmée<br /> +De ses baisers audacieux.<br /> +Leur couche en est plus parfumée,<br /> +Et dans cet instant précieux,<br /> +Toute la plaine est embaumée<br /> +De leurs transports délicieux.<br /> +</p> + +<p>Le lever de l'aurore et le coucher du soleil sont ordinairement +accompagnés de ces douces exhalaisons. Les jardins d'Hyères ne sont pas +moins utiles qu'agréables. Il y en a un, entre autres, qu'on dit valoir +communément, en fleurs et en fruits, jusqu'à 20,000 livres de rente, +pourvu que les brouillards ne s'en mêlent pas.</p> + +<p>Nous revînmes coucher le même jour à Toulon. Le lendemain nous préparait +un spectacle admirable. Nous allâmes dès le matin dans le pare, pour +voir lancer à la mer un vaisseau de guerre de quatre-vingts pièces de +canon Cette masse terrible n'était plus soutenue que par quelques pièces +de bois qu'on nomme, en terme de marine, <i>épontilles</i>. On les ôte +successivement. Elle porte enfin sur son propre poids dans un lit de +madriers enduits de graisse. Un homme alors, fort leste, abat un pieu +qui retient encore le navire;</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Au bruit des cris perçants qui s'élèvent dans l'air,<br /> +La machine s'ébranle, et fond comme l'éclair.<br /> +Tout s'éloigne, tout fuit; de sa route enflammée<br /> +Le matelot tremblant respire la fumée.<br /> +Le rivage affaissé semble rentrer sous l'eau.<br /> +L'onde obéit au poids du rapide vaisseau.<br /> +La mer, en frémissant, lui cède le passage;<br /> +Il vole, et sur les flots que sa chute partage,<br /> +De ses liens rompus dispersant les débris.<br /> +S'empare fièrement des gouffres de Thétis.<br /> +Ainsi quand sur les pas d'un héros intrépide,<br /> +La Grèce menaçait les bords de la Colchide,<br /> +Des arbres de Dodone entraînés sur les mers.<br /> +L'assemblage effrayant étonna l'univers.<br /> +De ses antres obscurs en vain l'affreux Borée<br /> +Accourut en furie au secours de Nérée,<br /> +Le vaisseau, fier vainqueur et des vents et des flots,<br /> +Accoutuma Neptune au joug des matelots.<br /> +</p> + +<p>Après cela, madame, quelque part que l'on soit, il faut fermer les yeux +sur tout le reste, et partir; c'est ce que nous fîmes, quoique avec +regret. Nous quittions M. le chevalier de M***, non pas notre compagnon +de voyage, mais son frère aîné, jeune marin de vingt-trois ans, qui +joint à beaucoup de savoir et d'expérience dans son métier, le caractère +le plus sûr et l'esprit le plus aimable. Il avait été pendant trois +jours notre patron. Je me disposais à vous ébaucher son portrait. Peux +importuns qui se croient en droit de faire les honneurs de sa modestie, +parce qu'ils sont ses frères, m'arrachent la plume des mains.</p> + +<p>Heureusement dont vous, madame, nous n'avons plus rien à conter. Nous +partons de M*** mardi prochain. J'aurai l'honneur de vous assurer +moi-même, dans peu de jours, de mon très-humble respect, et de vous +présenter</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Un mortel qui de vos suffrages<br /> +Depuis longtemps connaît le prix:<br /> +Le compagnon de mes voyages,<br /> +Et l'Apollon de mes écrits.<br /> +</p> + +<p>Je suis, etc.</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +Vous avez cru la besogne finie.<br /> +Voici pourtant une apostille en bref,<br /> +Ou bien en long, dont j'ai l'âme marrie:<br /> +Si, par hasard, quelque méchant génie<br /> +Vous dérobait ce fruit de notre chef,<br /> +Pour lui causer en publie avanie.<br /> +Ce qui pourrait nous porter grand avanie:<br /> +Avertissons tout lecteur débonnaire<br /> +Que ce n'est pas voyage de long cours;<br /> +Et qu'en dépit du censeur très-sévère,<br /> +Qui ne comptait ni quarts d'heure, ni jours,<br /> +Très-fort le temps importe à notre affaire.<br /> +</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<p class="c top15"><a name="SAINT-CLOUD" id="SAINT-CLOUD"></a>VOYAGE</p> + +<p class="c">DE PARIS À SAINT-CLOUD</p> + +<p class="c smcap">par mer</p> + +<p class="c">ET RETOUR</p> + +<p class="c">DE SAINT-CLOUD À PARIS</p> + +<p class="c smcap">par terre</p> +<p class="c">———</p> + + +<p>La passion de voyager est sans contredit la plus digne de l'homme; elle +lui forme l'esprit en lui donnant la pratique de mille choses que la +théorie ne saurait démontrer. Je puis en parler aujourd'hui avec +connaissance. Il n'y a rien de si sot et de si neuf qu'un Parisien qui +n'a jamais sorti des barrières: s'il voit des terres, des prés, des bois +et des montagnes qui terminent son horizon, il pense que tout cela est +inhabitable: il mange du pain et boit du vin à Paris, sans savoir +comment croissent l'un et l'autre.</p> + +<p>J'étais dans ce cas avant mon voyage: je m'imaginais que tout venait aux +arbres; j'avais vu ceux du Luxembourg rapporter des marrons d'Inde, et +je croyais qu'il y en avait d'autres dans des jardins faits exprès, qui +rapportaient du blé, du raisin, des fruits et des légumes de toutes +espèces: je pensais que les bouchers tenaient des manufactures de +viande, et que celui qui faisait la meilleure était le plus fameux; que +les rôtisseur fabriquaient la volaille et le gibier, comme les +limonadiers fabriquent le chocolat; que la Seine fournissait la morue, +le hareng saur, le maquereau et tout ce bon poisson qu'on vend à Paris; +que les teinturiers ordinaires faisaient le vin à huit et à dix sous +pour les cabaretiers, mais que le bon se faisait aux Gobelins comme y +ayant la meilleure teinture; que la toile et les étoffes venaient dans +certains endroits comme les toiles d'araignées derrière ma porte, et +enfin que les fermiers généraux faisaient l'or et l'argent, et le roi la +monnaie, parce que j'ai toujours vu un suisse de sa livrée à la porte de +l'hôtel des Monnaies à Paris.</p> + +<p>Mais puisque je parle du roi, je ne saurais me dispenser de dire ce que +j'en ai toujours pensé si jeune que j'ai été. Sur le portrait que l'on +m'en avait fait, je me le figurais aussi puissant sur ses sujets que +l'est sur ses écoliers un régent de sixième qui peut leur donner le +fouet ou des dragées suivant qu'ils l'ont mérité. La première fois que +je le vis, ce fut un jour de congé au petit Cours, où il passait en +allant à Compiègne; je n'avais pas plus de dix ans pour lors; cependant +à sa vue je me sentis intérieurement ému de certain sentiment de respect +que lui seul peut inspirer, et que personne ne saurait définir: je +trouvais tant de plaisir à le considérer, qu'après l'avoir vu bien à mon +aise dans un endroit, je courais vite à un autre pour le revoir encore; +de sorte que j'eus la satisfaction de le voir sept fois ce jour-là, et +je crois que je le verrais tous les jours avec le même empressement. Je +me souviens bien que je fus moins ébloui de la magnificence de sa +nombreuse suite, que frappé des rayons majestueux qui partaient de son +auguste front. Jusque-là, je m'étais imaginé qu'il n'y avait rien de si +beau dans le monde qu'un recteur de l'Université, précédé +processionnellement des quatre Facultés. Ensuite sur le bruit de ses +exploits militaires, je le comparais aux César et aux Alexandre dont +parlent nos auteurs latins; au récit de son goût et de sa protection +pour les arts, je lui trouvais toutes les qualités d'Auguste, et enfin +j'ai toujours depuis conservé pour Sa Majesté une vénération si +parfaite, que je sens bien que rien ne pourra jamais l'altérer.</p> + +<p>Mais je suis bien revenu aujourd'hui de toutes mes erreurs, et de mon +ignorance sur la nature; il ne me fallait rien moins pour cela que le +voyage de long cours, d'où, par la grâce de Dieu, je suis de retour, et +dont je donne ici la relation au public: rien de plus capable d'exciter +les jeunes gens à voyager que la lecture de différents voyageurs: c'est +aussi le seul que je me suis proposé.</p> + +<p>Il y avait deux ans que l'on me tourmentait pour me faire sortir de +Paris, lorsqu'enfin un de mes intimes amis de collège, dont le père a +une fort jolie maison de campagne à Saint-Cloud, me pressa si vivement +de l'y aller voir, que je ne pus m'en défendre. La prière de la +charmante Henriette, sa sœur, que je commençais à aimer, que j'ai aimée +depuis, que j'aime et que j'aimerai toute ma vie, acheva de m'y +déterminer. J'avais besoin d'un aussi puissant motif pour vaincre ma +répugnance à jamais m'exposer en route. Elle me dit qu'elle y devait +aller passer les fêtes de la Saint-Jean et de la Saint-Pierre, et me fit +promettre, par l'amour que j'avais pour elle, de venir l'y joindre: le +ton gracieux et tendre avec lequel elle me dit cela, fut encore un +véhicule qui me porta à lui jurer par ses beaux yeux, que je ferais +tout pour elle. Que pouvais-je jurer de plus sacré pour moi? Je lui +donnai cent baisers parlants, pour gages de mon serment; et je lui en +aurais donné mille s'il n'avait pas fait si chaud: mais je la quittai +tout en sueur, tant je m'étais fait de violence en lui sacrifiant mon +dégoût pour le voyage.</p> + +<p><i>Omnia vincit amor, et nos cedamus amori</i>... Rien ne peut résister à +l'amour, et cédons-lui donc, disais-je en moi-même. C'est Virgile qui +l'a dit mot pour mot, et Virgile n'était pas un sot, il faut donc le +croire. Apparemment qu'on aimait déjà de son temps, et pourquoi +n'aimerais-je pas aussi aujourd'hui? Mais quand au collège on me donnait +ses <i>Eglogues</i> à expliquer, devais-je jamais prévoir que je me serais +fait un jour l'application de ce beau passage: <i>Omnia vincit amor, et +nos cedamus amori?</i></p> + +<p>Il est des destinées auxquelles on ne peut se soustraire, quelque +violence que l'on fasse pour s'en empêcher; mais enfin si l'amour est un +crime aussi grand que mon régent me l'a toujours voulu persuader, +devrait-il être accompagné de tant de plaisir, et peut-il jamais y avoir +de mal à faire une chose qui nous plaît tant? Pourquoi aussi tout le +monde y en prend-il? Car tous nos livres grecs et latins sont remplis +des noms d'illustres coupables qui y ont succombé comme moi: si c'est +véritablement un crime, il flatte plus que toutes les vertus de ma +connaissance. Mais aussi est-ce bien là ce qu'on appelle amour que ce +que je sens actuellement? Depuis que j'ai embrassé ma chère Henriette, +je ne me possède plus; mon esprit semble être sorti de sa sphère +ordinaire; le cœur me bat continuellement, je souhaiterais l'embrasser +toujours; elle ne me sort point de devant les yeux; tantôt je lui +parle, et elle me répond; tantôt je parle seul. Je ne songe plus ni a +mon battoir, ni à mon ballon, je ne pense uniquement qu'à elle. Est-ce +rêver, est-ce aimer tout de bon? Si c'est un songe, puisse-t-il durer +toujours, tant il m'est agréable. Si c'est aimer, comment pouvait-on +avoir la cruauté de me faire un portrait si hideux d'une chose qui me +paraît avoir tant de charmes?... Mais mon parti est pris. Oui, Virgile, +vous ayez raison, <i>et nos cedamus amori.</i> C'est bien dit, aimons donc, +et essayons si, en perfectionnant un si joli crime, je ne pourrais pas +en faire une vertu: le poison le plus subtil, quand il est bien préparé, +devient la médecine la plus salutaire. Oui, chère Henriette, je vous +aime, et je crois que je vous aimerai toujours. La preuve que j'y suis +bien déterminé, c'est que vous m'avez fait promettre de quitter Paris +pour aller à Saint-Cloud par mer, moi qui hais tant cet élément. +Non-seulement je vous ai promis, mais je vous tiendrai parole, <i>alea +jacta est,</i> la balle est jetée, je braverai les fatigues du voyage, +j'affronterai les périls de la mer, je m'exposerai aux inconvénients du +changement d'air, il n'est rien en un mot que je ne vous sacrifie...</p> + +<p><i>Omnia vincit amor</i>. Je m'embarquerai le jour que vous m'avez fixé, +j'irai vous joindre... Mais non, je n'irai pas; j'y volerai sur les +ailes des vents, et l'Amour m'y guidera. Je ne m'en tiendrai même pas +là, car si l'on peut aller encore plus loin que Saint-Cloud et que +l'envie de voyager vous continue, je vous suivrai partout si vous +voulez, nous verrons ensemble le bout du monde! Pour vous et avec vous +où n'irais-je pas? que ne ferais-je pas?</p> + +<p>Actuellement que je me suis fait émanciper, me voilà mon maître; ma mère +et mon tuteur m'ont rendu leur compte et je n'en dois à personne...</p> + +<p>Telles étaient mes réflexions lorsque pensant très-sérieusement que je +n'avais plus que huit jours pour me disposer à partir, je commençai par +faire blanchir tout mon linge que j'étageai dans une malle, avec quatre +paires d'habits complets de différentes saisons, deux perruques neuves, +un chapeau, des bas et des souliers aussi tout neufs: et comme j'avais +entendu dire qu'en voyage, il ne fallait s'embarrasser de bagage sur soi +que le moins que l'on pouvait, je mis dans un grand sac de nuit tout mon +nécessaire: savoir ma robe de chambre de calmande rayée, deux chemises a +languettes, deux bonnets d'été, un bonnet de velours aurore brodé en +argent, des pantoufles, un sac à poudre, ma flûte a bec, ma carte de +géographie, mon compas, mon crayon, mon écritoire, un sixain de piquet, +trois jeux de comète, un jeu d'oie et mes Heures: je ne réservai pour +porter sur moi que ma montre à réveil, mon flacon à cuvette plein d'eau +sans pareille, mes gants, des bottes, un fouet, ma redingote, des +pistolets de poche, mon manchon de renard, mon parapluie de taffetas +vert, ma grande canne vernissée et mon couteau de chasse à manche +d'agate.</p> + +<p>Tout mon équipage fut prêt en quatre jours; il ne s'agissait plus que +démettre ordre à mes petites affaires, tant spirituelles que +temporelles. Après avoir fait une bonne et ample confession générale, je +fis un testament olographe, que j'écrivis moi-même à tête reposée, en +belle écriture, moitié ronde et moitié bâtarde; je fus faire mes adieux +à tous mes voisins, parents et amis, et je payai tout ce que je devais +dans le quartier, à ma blanchisseuse, a mon perruquier, à ma fruitière +et aux autres. J'avais toujours ouï dire que l'air de la mer était +malfaisant à ceux qui n'y étaient joint habitués de jeunesse; et pour +m'y habituer petit à petit, j'allais tous les jours me promener sur les +bateaux des blanchisseuses pendant une heure ou deux; je passais l'eau +aussi de temps en temps, du port Saint-Nicolas aux Quatre-Nations, et +j'ai continué cette manœuvre jusqu'à mon départ; de sorte +qu'insensiblement je m'y suis fait.</p> + +<p>Quand je fus à la veille de partir, quoique l'on m'eût assuré que je +trouverais des vivres dans le navire sur lequel je devais m'embarquer +pour aller à Saint-Cloud, et qu'on m'eût dit que le sieur Langevin, qui +en est le, munitionnaire général et entrepreneur des vivres de cette +partie de la marine, ne manquait de rien, et était pourvu de tout ce qui +pouvait contribuer à la commodité des voyageurs, je fis toujours, par +précaution, acheter un grand panier d'osier fermant à clef dans lequel +je fis mettre un biscuit de trois sous du Palais-Royal (car j'ai retenu +de quelqu'un qu'il ne fallait jamais s'embarquer sans biscuit), un petit +pain mollet du pont Saint-Michel, une demi-bouteille de bon vin à dix, +deux grosses bouteilles d'eau d'Arcueil à la glace, une livre de cerises +et un morceau de fromage de Brie. Bien m'en a pris, en vérité, de faire +ces petites provisions; car ce même Langevin que l'on m'avait plus vanté +qu'Aubry, n'avait rien de tout cela; il n'avait que du brandevin, que je +n'aime point, des petits pains à la Sigovie qui sont indigestes, et de +mauvais sirop d'orgeat et de limon, qui n'étaient point de chez Baudson, +qui est le seul à Paris qui réussisse dans ces sortes de sirops; en +récompense aussi on vantait beaucoup son ratafiat et sa bière, mais je +n'aima ni l'un ni l'autre.</p> + +<p>Enfin, le grand jour de mon départ arrivé (c'était par un dimanche, +veille de la Saint-Jean, car je m'en souviendrai tant que je vivrai), +mon régent, de qui j'avais été prendre congé, voulut me venir conduire, +avec ma mère et mes deux tantes, qui, pour être levées plus matin, +avaient passé la nuit dans ma chambre. Nous prîmes deux carrosses, un +pour nous et l'autre pour mon équipage; tous mes voisins étaient aux +portes et aux fenêtres pour me dire adieu et me souhaiter un bon voyage. +Je laissai à une de mes voisines mon beau chat chartreux et à une autre +mon petit serin gris; et nous fûmes au Saint-Esprit entendre la sainte +messe; je m'en acquittai avec le plus de dévotion que me le permettait +mon état. Il y avait tant de monde ce jour-là, qu'au sortir de l'église, +j'eus toutes les peines imaginables à, prendre autant d'eau bénite que +j'aurais bien voulu, pour en faire la galanterie à ma compagnie; mais il +me fut impossible de lui donner en cela des preuves de ma générosité; +car, dans le moment que je faisais la petite cérémonie usitée parmi les +jeunes gens bien nés, et que j'allongeais le bras, je me trouvai séparé +par la foule des entrants et des sortants; de façon que ceux qui +entraient, me reportèrent jusqu'à trois reprises de suite au milieu de +l'église, sans qu'il me fût possible de m'en dépêtrer, qu'après y avoir +laisse un morceau de ma perruque, deux agrafes de mon chapeau, trois +boutons de mes bretelles et mon beau mouchoir des Indes tout entier. +Heureusement que mon couteau de chasse était bien attaché et ferré tout +à neuf, car je l'aurais perdu aussi; encore n'eus-je pas la consolation +d'avoir fait usage pour moi-même de l'eau bénite que j'avais prise. +Enfin je rejoignis ma mère tout hors d'haleine et boitant tout bas, +parce qu'en me ballottant ainsi, on m'avait marché sur dix-sept de mes +cors, car j'en ai depuis l'âge de raison trois à chaque doigt de pied, +et cela vraisemblablement vient de famille; car tout Paris sait que feu +mon pauvre père, dont l'âme est aujourd'hui devant Dieu, en avait une si +grande quantité, qu'à chaque variation de temps il en était si +cruellement tourmenté, que jamais baromètre n'a été plus infaillible que +lui il annoncer les changements de temps.</p> + +<p>Je n'osai cependant me plaindre de ma perte, dans la crainte d'être bien +grondé, car je connaissais ma pauvre bonne femme de chère mère, pour ne +pas aimer du tout à perdre et pour être fort mauvaise joueuse à ce +jeu-là. Nous remontâmes en carrosse et traversâmes la Grève avec assez +de difficulté, à cause de l'embarras qu'y causaient les préparatifs du +feu d'artifice que l'on devait tirer le soir même. Ma mère était bien +fâchée que je partisse sans le voir: une de ses commères, bonne amie et +voisine, en l'assurant qu'il y aurait de bien belles fusées volantes +toutes neuves, et dont elle connaissait l'auteur, lui avait en même +temps proposé une place pour elle et pour moi sur l'amphithéâtre des +huissiers de la ville, parce que le maître clerc d'un de ces messieurs +faisait depuis peu l'amour à sa fille Babichon. Mais il était inutile +d'y penser; j'avais promis à ma chère Henriette, et tous les feux +d'artifice du monde ne m'auraient pas fait manquer la parole que je lui +avais donnée de partir ce jour-là. Je dis adieu à la Grève et au grand +Châtelet par où nous passâmes, à la Vallée, au Pont-Neuf, à la +Samaritaine, au Cheval de bronze, au Gros-Thomas, aux Quatre-Nations, au +vieux Louvre, au port Saint-Nicolas, et enfin à tous les endroits +remarquables de ma route. Nous arrivâmes insensiblement au Pont-Royal, +où nous vîmes beaucoup de monde assemblé, ce qui nous fit penser qu'on +ne tarderait point à partir.</p> + +<p>Le cœur me battait extraordinairement à la vue du navire: celui qui +était en charge pour lors se nommait le <i>Vieux-Saint-François</i>, commandé +par le capitaine Duval, homme fort expérimenté dans la marine de terre +et de mer, et qui, suivant que lui-même m'en a assuré, n'a pas encore +été noyé une seule fois depuis vingt ans qu'il navigue. Je fis embarquer +tout mon bagage sous la levée; on n'attendait plus que le vent de huit +heures et demie pour tirer la planche et pousser hors. Déjà le pilote +avait levé le drapeau avec lequel il donnait le signal du haut de la +jetée, et les matelots répandus dans les auberges voisines, y battaient +le boute-selle, et y hâtaient à grands cris les voyageurs. Il est vrai +que leurs jurements déplurent beaucoup à ma mère et à mes deux tantes, +qui firent un peu la grimace, et moi aussi, mais mon régent, qui avait +déjà vogué deux fois de Paris à Charenton, nous rassura beaucoup, en +nous disant que c'était là la façon ordinaire dont les gens de mer +s'expliquaient, et qu'il ne fallait point s'en formaliser.</p> + +<p>Il est bien vrai de dire que dans les différents embarras d'un départ, +on oublie toujours quelque chose: ma mère, qui avait été autrefois dans +le commerce, se ressouvint que, pour rendre le capitaine responsable de +sa cargaison, on faisait ordinairement une lettre de voiture pour chaque +ballot qui s'embarquait dans son bord, elle en voulait faire une pour +moi et ma pacotille; mes tantes, d'un autre côté, voulaient me faire +passer par la chambre des assurances; mais il était trop tard pour +prendre toutes ces précautions; le pilote Montbazon jurait après ma +lenteur, on n'attendait que moi pour lever la fermûre et démarrer; il +fallut nous séparer malgré nous. La mère du capitaine Duval, qui l'était +venue conduire jusqu'au port, m'arracha des bras de mon régent, de ma +mère et de mes deux tantes, pour me pousser à bord: elles n'eurent que +le temps de me couler dans mes poches chacune une pièce de six sous, et +de me promettre une messe à Saint-Mandé et aux Vertus, sous la condition +expresse que je leur donnerais de mes nouvelles sitôt que je serais +arrivé; je leur promis de le faire et de leur rapporter à chacune un +singe vert et un perroquet gros bleu, et je m'embarquai.</p> + +<p>Non, rien ne me dégoûterait tant des voyages que les adieux qu'ils +occasionnent, et surtout quand il les faut faire à des gens qui nous +touchent de si près, qu'un régent de rhétorique, une mère et deux +tantes. Je tremble encore quand je me représente que nous restâmes muets +tous les cinq pendant quelque temps; que tous les quatre avaient leurs +yeux humides fixés sur les miens qui fondaient en eau; que je les +regardais tous, les uns après les autres; que le cœur de ma pauvre bonne +femme de chère mère creva le premier; que celui des autres et le mien +crevèrent aussi; que nous pleurions à chaudes larmes tous les cinq, sans +avoir la force de nous rien dire; que nous en vînmes tous à la fois aux +plus tendres embrassements, ce qui faisait le plus triste groupe du +monde; que nos larmes avaient de la peine à se mêler, tant elles étaient +rapides; et qu'enfin le spectacle était si touchant, que les deux +cochers qui nous avaient emmenés et qui, pour l'ordinaire, ne sont pas +trop tendres, ne purent s'empêcher de pleurer aussi. Je ne sais pas +même si les chevaux ne se mirent pas aussi de la partie; car je m'étais +aperçu du bon cœur de ces animaux, en ce qu'ils semblaient ne me +conduire là qu'à regret, tant ils avaient été lentement sur toute la +route.</p> + +<p>Tandis que j'étais occupé à reconnaître mon équipage, le navire fut mis +à flot; je le sentis à merveille par un ébranlement qui m'effraya, parce +qu'il me surprit. Je montai sur le tillac pour voir la manœuvre; déjà le +Pont-Royal se retirait pour nous faire place, et tous les autres navires +chargés de bois, qui semblaient n'être là que pour s'opposer à notre +passage, se rangeaient aussi à la voix du pilote, qui jurait comme un +diable après eux.</p> + +<p>À peine étions-nous à la demi-rade, que plusieurs passagers ayant fait +signal du bord du rivage qu'ils voulaient s'embarquer avec nous, le +capitaine a fait jeter la chaloupe en mer pour les aller recueillir; +apparemment qu'ils avaient retenu leurs places; nous avons été tout +bellement jusqu'à, ce qu'ils nous aient joints; après quoi nous nous +sommes trouvés en pleine mer, vis-à-vis du nouveau Carrousel, et nous +avons été bon train ensuite.</p> + +<p>Un petit vent de sud nous poussait, et apparemment qu'il nous était +contraire, car on ne hissa aucune voile, pas même la misaine; mais on +fit seulement force de rames jusqu'à ce que nous pussions saisir les +vents alizés. L'odeur du goudron commença tout d'un coup à me porter à +la tête; je voulus me retirer plus loin pour l'éviter: mais je fus bien +étonné, quand, voulant me lever, il me fut impossible de le faire. Je +m'étais malheureusement assis sur un tas de cordages, sans prendre +garde qu'ils étaient nouvellement goudronnés; la chaleur que je leur +avais communiquée, les avait incorporés si intimement à ma culotte, +qu'il fallut en couper des lambeaux pour me débarrasser. Cette aventure +ne déplut qu'à moi seul; car de tous les spectateurs, il n'y avait que +moi qui ne riais point. Cependant nous rangions le Nord en dérivant +jusqu'à la hauteur d'un port qu'on me dit être celui de la Conférence. +Il y avait à l'ancre plusieurs navires qui y chargeaient différentes +marchandises de Paris, destinées pour les pays étrangers; de là +j'estimai que ce que je voyais à l'improviste était ce que nos +géographes appellent la Grenouillère, parce que j'entendis effectivement +le coassement des grenouilles.</p> + +<p>Nous dépassâmes le Pont-Tournant et le Petit-Cours, d'un côté de la +terre, et de l'autre les Invalides et le Gros-Caillou: nous fîmes +ensuite la découverte d'une grande île déserte sur laquelle je ne +remarquai que des cabanes de sauvages et quelques vaches marines, +entremêlées de bœufs d'Irlande; je demandai si ce n'était point là ce +qu'on appelait dans la Mappemonde l'île de la Martinique d'où nous +venaient le bon sucre et le mauvais café. On me dit que non, et que +cette île qui portait autrefois un nom très-indécent<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, portait +aujourd'hui celui de l'île des Cygnes. Je parcourus ma carte, et comme +je ne l'y trouvai point j'en ai fait la note suivante: j'ai observé que +les pâturages en doivent être excellents, à cause de la proximité de la +mer, qui y fournit de l'eau de la première main; qu'on y pourrait +recueillir de fort bon beurre de Bray; que si cette île était labourée, +elle produirait de fort joli gazon et bien frais; que c'était de là, +sans doute, que l'on tirait ces beaux manchons de cygne qui étaient +autrefois tant à la mode, et que quoiqu'il n'y eût pas un arbre, il y +avait cependant bien des falourdes et bien des planches entassées les +unes sur les autres à l'air. J'ai tiré de là une conséquence, que la +récolte du bois et des planches était déjà faite dans ce pays-là, parce +que le mois d'août y est plus natif que le mois de septembre à Paris; +qu'il n'y a point assez de bâtiments ni de caves pour les serrer; et +qu'enfin c'est sans doute de là que l'on tire ce beau bois des îles que +nos ébénistes emploient, et dont nos tourneurs font de si belles +quilles.</p> + +<p class="footnote"><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> On l'appeloit l'île Macquerelle.</p> + +<p>À deux pas de là, sur un banc de sable vers le Midi, nous avions vu les +débris d'un navire marchand, que l'on nous a dit avoir fait naufrage +l'hiver dernier, chargé de chanvre; un bon bourgeois de Domfront<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> +n'aurait point été touché de cette aventure parce que c'est une herbe de +malheur pour lui; mais je ne saurais dissimuler combien ce spectacle m'a +fait peine; autant m'en pendait devant le nez; je pouvais périr et +échouer de même.</p> + +<p class="footnote"><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Ville de la basse Normandie.</p> + +<p>À propos de chanvre et de Domfront, je me souviens de la naïveté d'un +marguillier de Domfront qui, se promenant un jour avec un Parisien dans +un champ semé de chanvre, celui-ci lui demanda si c'était de la salade; +à quoi le marguillier répondit:</p> + +<p>—Ho dame verre! vos avés tout droit bouté le nés dessus; de la salade! +vos vos y connossé; queu chienne de salade! morgué, elle a étranglé +défunt mon pauvre père.</p> + +<p>Nous faisions toujours route, et nous cinglions en louvoyant le long du +rivage, qui était couvert de pierres de Saint-Leu, que je prenais de +loin pour du marbre d'Italie, lorsque, pour suppléer au défaut de marée +et au vent contraire, notre pilote prudent et sage, parce qu'il était +encore à jeun, a jeté un câble à terre, qui sur-le-champ m'a paru avoir +été attaché à un charretier et à deux chevaux. J'ai remarqué que +quoiqu'ils aient toujours été le grand trot, et quelquefois même le +galop tous les trois, nous les avons cependant toujours suivis sans +doubler notre pas. C'est une belle chose que l'invention de la mer!</p> + +<p>J'étais pour lors dans une assiette assez tranquille, puisque je +m'occupais à consommer une partie de ma victuaille, lorsqu'apercevant +une longue frégate beaucoup plus forte que notre vaisseau, et qui +lançait de bout à nous, j'ai cru être perdu: la peur donne des ailes, +dit-on, mais sûrement elle ne donne point d'appétit, car il m'a manqué +tout d'un coup; j'ai vu notre capitaine sortir brusquement de sa +chambre, et quitter une partie de <i>pied de bœuf</i>, à laquelle il jouait +avec des dames, pour monter sur <i>le pont</i>, et crier à plusieurs +reprises: «<i>Coit! coit! coit!</i>» J'ai vu ensuite les matelots de la +frégate lever le chapeau en l'air, et crier à des hommes et à des +chevaux qui étaient à terre: «Ho! ho! ho!» J'ai pris tout cela pour le +signal de <i>l'abordage</i>: et attendu qu'il y a relâche au théâtre de la +guerre entre nos voisins et nous, j'ai cru d'abord que c'était une +galère d'Alger qui nous allait prendre et conduire à Marseille avec ces +pauvres captifs qu'on y conduit tous les ans de la Tournelle, et que les +R. P. Mathurins vont racheter en Barbarie de temps en temps. J'étais +dans un saisissement mortel; car j'ai lu la liste des tourments que l'on +fait souffrir aux pauvres chrétiens qui ne veulent pas se faire recevoir +dans la religion de ces pays-là, voilà ce que c'est que d'avoir un peu +de lecture. Mais j'avais déjà pris mon parti en galant homme sur cela, +quand j'ai vu la frégate se <i>remorquer</i> et passer son chemin; elle était +même déjà bien loin de nous, que je craignais encore qu'il ne lui prît +quelque répit, et qu'elle ne <i>revirât de bord</i>. Cette frégate se +nommait, à ce qu'on m'a dit après, <i>la Parfaite</i>, de dix hommes et huit +chevaux d'équipage, du port de je ne me souviens plus combien de +tonneaux de cidre, chargée de marchandises d'épiceries, et commandée par +le capitaine Louis-Georges Freret, faisant route de Rouen à Paris. Cela +ma donna occasion de demander si <i>la Compagnie des Indes</i> passait aussi +par-là quand elle allait chercher ces belles toiles de Hollande au +Japon? Si nous étions encore bien éloignés du cap Breton? Si nous ne +courions point risque de rencontrer des écumeurs de mer? Et si C'était +par ici que j'avais passé en revenant de Pantin où j'ai été en nourrice? +Je m'aperçus qu'à chaque question on me riait au nez: mais je crus que +c'était par ressouvenir de l'aventure de ma culotte goudronnée: +cependant, sans me dire pourquoi on riait tant, on me tourna le dos, et +je restai seul assis au pied du grand mât où j'achevai de déjeuner.</p> + +<p>Sur la pente douce et agréable d'une colline qui borde le rivage du côté +du nord, s'élèvent des maisons sans nombre, plus jolies les unes que les +autres, qui forment la perspective d'une grosse ville, que nous longions +de fort près, lorsque j'aperçus à l'une de ses extrémité! deux gros +pavillons octogones à la romaine, ornés de girouettes, percées d'un +écusson respectable, et aboutissant à une terrasse qui règne le long +d'un parterre charmant: je faisais observer à un abbé qui était venu se +mettre à côté de moi qu'apparemment dans le temps des croisades de la +terre sainte, cette ville avait manqué d'être prise d'escalade du côté +de la mer par les Turcs, puisque les échelles y étaient encore restées +attachées aux murs ou que c'était peut-être ce que nos plus grands +voyageurs ont nommé <i>les Echelles du Levant</i>: mais il me dit que ce +village s'appelait Chaillot; que ces pavillons avaient été bâtis par S. +A. R. et que ces échelles servaient aux blanchisseuses du pays pour +aller laver leur linge. Je vis effectivement la preuve de ce que dit +l'abbé; car, dans le moment même, des femmes descendirent et d'autres +remontèrent par ces échelles avec du linge, tandis que celles qui +étaient restées sur la grève à essanger, battre et laver leur lessive, +nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne permet point de +répéter ici. Celle qui me piqua le plus, quoique la moindre de toutes, +ce fut de m'entendre défigurer et montrer au doigt par une de ces +<i>harpies</i>, que je ne connaissais point, qui ne m'avait jamais vu, et qui +m'a cependant appelé fils de p..... Je rougis pour ma pauvre chère mère +qu'on mettait ainsi en jeu mal à propos, et j'aurais été bien fâché +qu'elle eût entendu cela; car je puis bien certifier que si elle a eu la +faiblesse de l'être, au moins personne n'a jamais osé le lui reprocher +en public, feu mon père étant trop scrupuleux sur l'article du point +d'honneur, pour l'avoir souffert impunément: mais moi qui ne voulais pas +d'affaires en pays étranger, j'ai mieux aimé feindre de n'avoir point +entendu, que de faire face à l'orage de sottises qui m'aurait +infailliblement accablé. Il est vrai que tous les autres passagers ont +bien, pris mon parti, et qu'ils m'ont assez vengé de cette impertinente +qui m'avait ainsi insolenté; car ils ont répondu par des répliques si +cossues, que la plus vieille de ces <i>mégères</i>, enragée de se voir +démontée, a troussé sa cotte mouillée, et nous a fait voir le plus +épouvantable <i>postérieur</i> qu'on puisse jamais voir. «Ah! ciel, disais-je +en moi-même, cette Agnès de Chaillot, dont la douceur et l'innocence +m'ont tant édifié à Paris, serait-elle de ce pays-ci?» Tout ce qui +m'étonnait, c'est que J'avais fait tant de chemin, et qu'on parlait +encore français: je compris de là que la langue française était une +langue qui s'étendait bien loin.</p> + +<p>Au bout des murs de Chaillot, et sur le même profil, en règne un autre +fort long et fort haut, qui renferme un grand clos, de beaux jardins, et +un gros corps de logis percé de mille croisées antiques, et adosse à une +église fort haute, dont la pointe du clocher semble se perdre dans les +airs. J'ai d'abord imaginé que ce pouvait être cette superbe Chartreuse +de Grenoble, dont j'ai tant entendu parler à ma pauvre tante Thérèse, +qui a manqué d'y aller en revenant un jour de Saint-Denis: mais une dame +à laquelle je me suis adressé pour savoir ce que c'était, me dit que +c'était le couvent des Bons-Hommes de Passy; que c'était le seul qu'il y +eût au monde, que quoique la maison me parût très-considérable, elle +était cependant très-mal peuplée, par la difficulté de la recruter et +trouver des sujets qui conviennent à son institution: que l'on n'a pu +trouver de terrain assez étendu pour y établir un pareil couvent pour +les Bonnes-Femmes; et enfin, elle me dit là-dessus tout ce que l'esprit +de parti lui suggéra. Nous nous trouvâmes insensiblement vis-à-vis de +deux jardins charmants, fort voisins l'un de l'autre, et dont la +propreté et l'ornement attirèrent toute notre attention. Je lui +demandai si tout cela dépendait encore de la France? Elle se mit à rire +de ma simplicité: mais moi qui ne voyageais que pour apprendre, je +n'avais point regret de faire les menus frais de son divertissement, +pourvu qu'elle fît ceux de mon instruction. Elle me dit que ces deux +jardins étaient destinés à prendre les eaux minérales de Passy; que bien +des familles étaient redevables à ces deux endroits de leur origine et +de leur postérité: que l'on y venait de fort loin pour recouvrer la +santé; qu'il y avait pendant toute la saison une compagnie choisie; +qu'il y avait eu à la vérité autrefois quelques abus dans le grand +nombre des personnes qui venaient prendre les eaux; mais que depuis que +les temps sont devenus si durs, on n'y voyait plus guère que de +véritables malades qui ne pensaient point à la galanterie; qu'elle-même +n'y était venue depuis plus de dis ans; que le Passy d'aujourd'hui +n'était plus le Passy de son temps pour les plaisirs; et qu'enfin sa +fille y était depuis un mois sans... Là nous fûmes interrompus par un +matelot, qui nous vint demander si nous descendions au port de Passy: la +dame se prépara pour y descendre; le pilote appela par trois fois de +toute sa force Jacob qui en est le passager: et Jacob, le maussade +Jacob, aborda avec sa barque, dans laquelle entrèrent ceux qui voulurent +descendre.</p> + +<p>Inquiet de ce que j'allais devenir, j'allais de la proue où j'étais, à +la poupe: je montai sur le tillac pour voir si je ne découvrirais point +Paris avec ma lunette d'approche. Je m'orientai pour le trouver, et +enfin je le vis sans le reconnaître; un tas de pierres, de cheminées, et +de clochers ne me représentait plus Paris tel que je l'avais laissé, je +n'y distinguais plus une rue, pas même celle de Geoffroy-l'Asnier où +je demeurais: il me semblait qu'il était abîmé depuis que j'en étais +sorti; je me figurais que cela ne serait point arrivé si je fusse resté. +J'avais beau regarder de tous côtés, je ne voyais autour du vaisseau +qu'une mer orageuse qui cherchait à nous engloutir; et dans le lointain, +des terres australes et inconnues, des prés, des bois et des montagnes +arides, sur lesquelles il ne devait croître que du vent, parce que j'y +voyais beaucoup de moulins. Il n'y avait que la vue du soleil qui me +rassurait un peu: je le reconnaissais encore pour être le même que je +voyais au Palais-Royal, toutes les fois que j'y allais au méridien +régler ma montre.</p> + +<p>«Ô toi, qui m'as toujours éclairé, lui dis-je, brillant soleil, plus +beau mille fois que ne peuvent être tous les autres soleils du reste de +la terre! Soleil qui m'as vu naître! Soleil dont je chéris la présence, +ne m'abandonne point! Je suis fait à ta chaleur bienfaisante, que +sais-je si celle d'un soleil étranger ne m'incommodera point? Tiens, +vois ma montre, accoutumée à être réglée sur toi seul, elle se dérangera +sans toi.»</p> + +<p>Puis, me retournant du côté de Paris, je lui disais:</p> + +<p>«Ô toi de qui je tiens le jour: Paris! superbe Paris! mon petit Pans! +pourquoi t'éloignes-tu ainsi de moi? Hélas! que ne viens-tu plutôt avec +moi? Que ne me suis-tu? que ne t'es-tu embarqué avec moi? Je vois bien +que tu es fâché contre moi, parce que je t'ai quitté si brusquement: +mais ce n'est que pour un temps: je reviendrai, s'il plaît a Dieu, +bientôt: je finirai mes jours dans ton sein: je te laisse pour gage de +ma promesse, ceux de ma tendresse; ma mère et mes deux tantes, mon serin +gris et mon chat chartreux: tu sais combien tout cela m'est précieux: +ce n'est que pour les beaux yeux de la jeune et belle Henriette que +j'entreprends aujourd'hui de voyager, un amour si beau mérite bien +quelque indulgence de ta part: encore une fois, Paris! mon cher petit +Paris! pourquoi me fuis-tu? Mais non, ingrat et infidèle que je suis, +c'est moi qui t'abandonne! c'est moi qui m'éloigne de toi! Patrie, ô ma +chère patrie! Je suis le seul coupable! Ah! si jamais je reviens de ce +voyage, que tu auras lieu d'être contente de moi par la suite! c'est la +première fois de ma vie que je te quitte depuis dix-huit ans que je suis +au monde, mais ce sera la dernière. Je te demande mille fois pardon: tu +dois passer quelque chose à la jeunesse...»</p> + +<p>Puis, troussant mon habit:</p> + +<p>«Vois, Paris, vois ma pauvre culotte neuve de velours cramoisi toute +perdue; l'accident qui lui est arrivé n'est-il pas déjà, un commencement +de l'expiation de mon crime? Mes inquiétudes, mes regrets, mes soucis, +mes remords, mes larmes enfin expieront assez le reste. Mais quoi, la +terre marche et semble retourner d'où je viens! il ne restera donc plus +où je vais qu'antipodes et de l'eau! Encore fuit-elle aussi sous le +navire! <i>Quid est tibi mare quod fugisti?</i> Ô mer, qu'as-tu donc à fuir? +Ah! chère Henriette, que vous me causez de peines et d'inquiétudes! mais +je vous les sacrifie toutes d'aussi bon cœur que je vous aime...»</p> + +<p>À ce mot d'Henriette, j'ai repris tous mes sens, comme si je fusse +revenu d'un grand évanouissement: j'ai songé que bientôt j'allais avoir +le bonheur d'être auprès d'elle que je la verrais face à face, que je +lui parlerais, qu'elle me répondrait, que je l'embrasserais, qu'après +lui avoir démontré par ce trait de mon obéissance le <i>quantum</i> de ce que +je l'aime, je trouverais peut-être le moment favorable de lui en +prouver le <i>quomodo</i>; et qu'enfin ses beaux yeux me serviraient de +soleil, si celui de Saint-Cloud ne me convenait point. Toutes ces +réflexions me remirent le cœur au ventre.</p> + +<p>En tournant les yeux de côté et d'autre sur sous les différents climats +que je pouvais découvrir à perte de vue, j'aperçus sur notre droite un +palais enchanté, qui me parut bâti par les mains des fées: son jardin +vaste et spacieux, dont les murs sont baignés par la mer, est d'un goût +charmant: la distribution des berceaux et la propreté des allées, me le +firent prendre pour le même qu'habitait autrefois Vénus à Cythère ou à +Paphos. Mais tandis que je réfléchissais sur le goût des étrangers pour +l'architecture, j'aperçus encore, non loin de celui-ci, et sur le même +point de vue, un autre palais beaucoup plus considérable, tant pour +l'étendue des bâtiments que pour l'immensité des jardins: ce fut pour le +coup que je crus être près de Constantinople, et que c'était là le +sérail de grand-seigneur. Mais un de nos matelots, à qui je demandai à +quel degré de longitude il estimait que nous pouvions être, et ce que +c'était que ces deux palais, me répondit que de ces deux maisons la +première appartenait à madame de Sessac, et la seconde à M. Bernard; et +qu'à l'égard des degrés de longitude, il ne connaissait point ces +rubriques-là; puis il me demanda si je n'allais point à Auteuil, et il +fit la même question à tous les passagers, les uns après les autres, ce +qui me donna la curiosité de m'informer de ce que c'était qu'Auteuil: on +me répondit qu'Auteuil était cette ville que je voyais devant moi, que +messieurs de Sainte-Geneviève en étaient seigneurs, et y avaient une +fort jolie maison: que bien des bourgeois de Paris y en avaient aussi, +qu'il y avait un fameux oculiste, nommé Gendron, que l'on y venait +consulter de bien loin, que c'était la moitié du chemin de Paris à +Saint-Cloud: et qu'enfin cet endroit était bien fréquenté.</p> + +<p>«Il faut avouer, m'écriai-je alors, que si le cœur de la France est bien +bâti, les frontières sont bien gaies et bien bâties aussi! non, la belle +rue Trousse-Vache, où demeure ma mère à Paris, n'a rien de comparable à +tout cela. Ô ma mère, disais-je en moi-même, que vous êtes actuellement +inquiète de moi, aussi bien que mes deux tantes! et que je voudrais bien +rencontrer ici quelque aviso qui fît voile pour les côtes de Paris, afin +de vous donner de mes nouvelles! hélas! peut-être mon chat et mon serin +sont-ils morts de déplaisir de ne me plus voir... Mais que le monde doit +être long, ajoutai-je! quoi, depuis le temps que je roule les mers, je +ne suis encore qu'à la moitié du chemin que j'ai à faire! Orner, que tu +t'étends au loin! peux-tu être si vaste, et la morue si chère à Paris!»</p> + +<p>Cette réflexion me rappela un beau cantique nouveau de l'Opéra-Comique +qui commence par ces mots: «Vastes mers!» je le fredonnais entre les +dents lorsque je découvris à l'ouest un navire à peu près semblable au +nôtre, mais plus fort, qui venait à bride abattue sur nous: oh! pour le +coup, je comptai bien que nous en allions découdre; car je voyais à +merveille que ce n'était point un vaisseau marchand, en ce qu'il y avait +trop de monde à fond de cale qui regardait par les fenêtres: on eût dit +de l'arche de Noé. Je ne pouvais pourtant point m'imaginer non plus que +ce fût un vaisseau de guerre, parce que je n'y voyais ni canons, ni +pierriers, ni affûts; mais j'appréhendais que ce fût un saltin de +Poissy qui cherchât à jeter les grappins pour tenter l'abordage à l'arme +blanche, que je crains naturellement très-fort: je voyais un nombreux +équipage rangé en bonne contenance sur le pont et sur le tillac. Mon +premier mouvement fut de tirer mon couteau de chasse; mais je fis +réflexion que peut-être l'air de la mer le rouillerait, et je pris +seulement ma lunette d'approche pour en reconnaître le pavillon, afin de +savoir au moins à qui nous allions avoir affaire, et pour prévoir de +plus loin ce que tout cela allait devenir. Ce qui me tranquillisait +pourtant, c'est qu'avec cette même longue-vue je voyais notre équipage +serein, et les passagers peu inquiets: et effectivement nous passâmes +rapidement à la portée du coup de poing l'un de l'autre sans nous rien +faire: je m'aperçus même que notre vaisseau, qui semblait avoir peur, +doubla son pas à l'approche de l'autre, qui n'osa pourtant nous +attaquer; nous qui avions encore du chemin à faire, nous ne voulûmes +point non plus nous amuser. Nous prîmes le bord-dehors, et lui +l'avant-terre, et nous en fûmes quittes pour quelques signes de chapeau +de la part des nautoniers, et pour des sottises que se dirent +réciproquement les passagers. Pour moi je les saluai de bon cœur fort +poliment, et je me congratulais d'en être échappé à si bon marché, après +la peur que j'avais eue, lorsque je vis notre pilote revirer de bord, et +d'un coup de gouvernail lancer de bout à terre, à une espèce de cap en +forme de promontoire, que je prenais pour le cap de Bonne-Espérance, +quand on me dit que c'était le havre de cette fameuse ville d'Auteuil, +dont on m'avait parlé tout à l'heure: nous y mouillâmes, on porta la +planche à terre, et il sortit vingt à trente personnes qui n'allaient +pas plus loin.</p> + +<p>Une petite aventure nous retarda à ce port Un peu plus que nous +n'aurions dû; c'est que la jetée y était si escarpée, et la montée si +difficile, qu'une jeune fille ayant roulé à la mer avec un abbé qui lui +donnait la main et qu'elle entraîna avec elle, deux de nos matelots +plongèrent pour les repêcher. J'ai observé pour lors qu'il est bien vrai +de dire que, quand on se noie, on s'accroche où l'on peut, sans jamais +lâcher sa prise; car la fille qui en tombant, s'était accrochée à la +jambe droite de l'abbé, s'y tenait encore quand on la repêcha; et l'abbé +qui s'était jeté à son cou quand elle l'entraîna, la tenait encore +embrassée étroitement au sortir de l'eau. La fille perdit sa garniture +et son éventail, et l'abbé son chapeau et son parasol violet clair. +Quand le danger fut disparu entièrement, nous rîmes un peu de l'état où +se trouvèrent nos baigneurs, et surtout de leur attitude; je ne sais +S'ils recouvrèrent leur perte, parce que nous reprîmes le large; mais je +me doute bien qu'ils ne se seront point quittés sans se sécher. Peu de +temps après la femme de notre capitaine fut à tous les passagers faire +payer leur fret: elle vint à un capucin qui était à côté de moi, et qui +tira de dessous ses aisselles un chapelet à gros grains, dont il paya +son passage; et elle s'adressa ensuite à moi, et je payai: elle était +suivie par un pieux matelot, qui, se disant chargé de la procuration de +saint Nicolas, le Neptune ordinaire des marins, excitait la dévote +générosité des voyageurs; je fus du nombre de ceux qui désirèrent avoir +part aux prières promises, et je fis mon offrande.</p> + +<p>Sur la rive opposée, en tirant au sud-ouest, est une petite masure +isolée, dont l'exposition heureuse, quoique retirée, semble annoncer une +de ces retraites que se choisissaient autrefois ces saints anachorètes, +lorsque, dégoûtés du monde, ils voulaient renoncer entièrement à son +commerce, pour se livrer à la contemplation des choses célestes. Au +milieu de quelques arbres mal dressés, et plantés au hasard, rampe +humblement un petit corps de logis, dont la simplicité fait tout +l'ornement; l'art paraît avoir moins participé à la décoration de ce +lieu que la simple et belle nature: cependant tout y rit; et je me +trompe fort si ce u'est point la qu'était au temps jadis ce fameux +désert où saint Antoine fut tant tourmenté par le malin esprit, lors de +ces belles tentations que Callot nous a si bien gravées d'acres nature; +car on voit encore a quelque distance de là un moulin que ce saint +ermite fit venir apparemment de Montmartre exprès, pour son usage et +celui de son ménage, et sous lequel il y a encore un toit à cochon: le +tout compose un ensemble qui m'a paru si charmant, que je crois que si +jamais il prenait fantaisie à la Madeleine de revenir sur la terre, et +qu'elle passât par cet endroit-là, elle n'hésiterait point à le préférer +à la Sainte-Baume.</p> + +<p>Quelqu'un qui me vit attentif à examiner un lieu que je paraissais avoir +regret de perdre de vue, satisfit ma curiosité, en me disant:</p> + +<p>«Hé bien, monsieur, vous considérez donc cette fameuse guinguette, +autrefois si fréquentée, où l'Amour était venu de Cythère exprès pour la +commodité de Paris, établir une manufacture de plaisirs, à la honte des +familles bourgeoises. C'était là autrefois recueil où Carybde et Scylla +prenaient plaisir à faire échouer la vertu, et à tendre des pièges aux +vestales; c'était le rendez-vous de la lasciveté, de l'impureté, de la +prostitution et de l'adultère: tous les vices s'y rassemblaient de +toutes parts: mais tout est bien changé aujourd'hui, Bréant est mort, et +le moulin de Javelle, que vous voyez aujourd'hui, n'est que l'ombre de +celui que j'ai vu de mon temps.</p> + +<p>—Qu'appelez-vous moulin de Javelle, monsieur, lui repartis-je? Est-ce +que c'est là ce moulin de Javelle dont j'ai vu l'histoire à la +Comédie-Française à Paris?</p> + +<p>—Oui, monsieur, me dit-il, c'est le même pour lequel on a voulu +inspirer de l'horreur aux jeunes gens, en leur représentant tous les +désordres qui s'y commettaient.»</p> + +<p>Tandis que nous causions, je n'avais point pris garde que notre corde +s'étant perdue à une barque de pêcheur, qui était au bord du rivage, +elle se lâcha; et m'étant appuyé dessus, elle manqua de me jeter à la +mer, lorsqu'elle vint à se tendre, et elle m'y aurait effectivement jeté +si je ne me fusse retenu aux haubans du grand mât. Je tombai par bonheur +à la renverse sur le pont, et j'en fus quitte pour la peur, et pour mon +chapeau et ma perruque qui furent emportés à la mer; je les vis dans +l'instant bien loin derrière moi qui semblaient retourner a Paris.</p> + +<p>«Si ma mère les voit, disais-je, elle reconnaîtra bien mon chapeau à la +Ragotzy, et ma perruque à trois marteaux; elle les repêchera, et +peut-être que cela ne sera point perdu; mais elle s'imaginera que je +suis noyé, et elle se noiera aussi.»</p> + +<p>Je fus vite à ma malle pour réparer tout mon désastre. On se rit +toujours des malheureux: aussi se moqua-t-on aussi beaucoup de moi. On +voulut voir ma culotte goudronnée, mais j'en avais mis une autre +par-dessus. Je remontai sur le tillac, et comme je regardais avec ma +longue-vue pour reconnaître deux villes peu éloignées l'une de l'autre +qui me semblaient border la pente d'une longue colline, sur le sommet +de laquelle il y avait la moitié d'un moulin à vent, je demandai leur +nom au mousse du navire qui se trouvait pour lors auprès de moi; il me +répondit que c'était Vaugirard et Issy. Il n'eut pas plutôt prononcé ces +deux noms que mes entrailles s'émurent: je changeai de couleur, et me +trouvai si mal que je fus obligé de m'asseoir.</p> + +<p>Plusieurs passagers s'en aperçurent, et me demandèrent ce que j'avais, +si ce n'était point l'effet de ma chute, ou l'air de la mer? Les uns me +badinèrent; et d'autres me plaignirent: cependant un d'eux qui me parut +s'intéresser le plus à moi, tira mon flacon de ma poche, et m'en frotta +les tempes:</p> + +<p>«Ah! monsieur, lui dis-je en le repoussant faiblement, laissez agir la +nature: c'est elle qui m'agite actuellement de deux impressions bien +différentes; je viens d'entendre nommer deux villes qui m'ont touché de +bien près; l'une m'a ravi impitoyablement ce que l'autre avait pris +plaisir à me donner. Ah! cher Vaugirard!... Ah! cruel Issy!... Ah! chère +Julie!...»</p> + +<p>À ces derniers mots, que je ne prononçai qu'avec un effort, je +m'évanouis; une sueur froide dont je me sentis saisi par tout le corps +glaça les larmes que je versais abondamment, et je ne revins qu'à force +d'eau sans pareille. Mon bienfaiteur me pria de lui expliquer ce que +j'avais voulu dire par les exclamations qu'il me répéta; je feignis ne +me souvenir de rien, et lui dis que je rêvais apparemment dans ce +moment-là; et pour éluder sa curiosité, je me levai et repris ma lunette +d'approche avec laquelle, pour me distraire, je considérai attentivement +des champs et des coteaux qui étaient couverts de petits arbrisseaux qui +me parurent être attachés à des manches à balai; je m'informai de ce +que c'était; l'on me dit que c'étaient des vignes; que de ces vignes +sortait le raisin, et du raisin le vin. Je jugeai tout de suite que +c'était apparemment de là que provenaient tous ces bons vins de +Bourgogne et de Champagne que l'on boit à Paris si chèrement, parce +qu'ils viennent de si loin.</p> + +<p>À peine avais-je enfanté cette heureuse réflexion, en m'applaudissant +secrètement de ce que je sentais, qu'à force de voyager mon esprit +s'était déjà bien formé, que regardant de la poupe, où j'étais, à la +proue, je découvris une seconde île, beaucoup plus considérable que +celle que nous avions déjà passée: j'estimai qu'elle devait être +entourée d'eau de tous les côtés, parce qu'elle était dans le milieu de +la mer: je ne vis dessus ni maisons, ni gens, ni bêtes: pas même un +clocher; nous la laissâmes sur notre gauche, et je la jugeai une de ces +îles de la mer Egée, qui sont si remplies de serpents et de bêtes +venimeuses, que jamais Paul Lucas<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> n'osa y aborder. Je vis +effectivement plusieurs perdrix sauvages qui volaient par-dessus sans +s'y arrêter, et des petits animaux gros comme des chats, qui, à notre +vue, se sauvaient dans des trous qu'ils avaient pratiqués sur les berges +de cette île dans des buissons: les perroquets y sont noirs, et ont le +bec jaune. J'observai ensuite qu'elle avait été sciée par un bout, afin +de former un détroit, qui conduit à des habitations éloignées, qui sont +de l'autre côté du rivage. Tout autre que moi aurait pris ce détroit +pour celui de Gibraltar, ou tout du moins de Calais: mais, quand on sait +un peu sa carte, on ne se trompe guère. Là je vis des hommes en chemise, +occupés à tirer du fond de la mer un banc de sable, qu'ils +transportaient à terre dans des chaloupes: je vis tout d'un coup la +nôtre qui prit le large, et se sépara de nous pour passer ce détroit à +force de rames: elle était chargée de voyageurs, dont les uns allaient, +à ce qu'on m'a dit, au château Gaillardin, aux Molineaux, à Meudon, +etc., et les autres conduisaient des enfants à Clamart, où j'appris +qu'il y avait une pension fort renommée pour l'éducation et +l'instruction de la jeunesse.</p> + +<p class="footnote"><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Voyageur normand.</p> + +<p>Nous passâmes ensuite à la vue d'un endroit assez joli, que les gens du +pays appellent Billancourt; je n'y remarquai rien qui fût digne de la +curiosité du voyageur, sinon que ce pays-là me parut ne produire guère +d'hommes, parce que je n'y en vis qu'un seul; mais qu'en récompense +aussi il y croissait bien des moutons de Berry, car il y en avait +beaucoup qui étaient marqués sur le nez, et qui se promenaient au bord +de la mer. Cet homme que je pris pour être de leur compagnie, parce +qu'il n'en était pas éloigné, et qu'à sa houlette et son chien, je +jugeai devoir être un berger, me fit ressouvenir de celui à qui Virgile, +faisant ses caravanes, comme moi, disait un jour en passant près de lui:</p> + +<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;"> +<i>Tityre, tu patulœ reculans sub tegmine fagi,<br /> +Sylvestrem tenui musam meditaris avenâ;<br /> +Nos patriæ fines, et dulcia linquimus arva:<br /> +Nos patriam fugimus, tu, Tityre, lentus in umbra,<br /> +Formosam resonare doces Amaryllida sylvas.</i><br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p>«Que tu es heureux! Mon cher Tityre, tu t'amuses sous un hêtre +touffu, à chercher sur ton tendre chalumeau des airs champêtres! et +tandis que par ma fuite je renonce aux douceurs de ma patrie, tu +fais retentir à ton aise les forêts du nom de ta chère Amarillis.»</p></div> + +<p>Peut-être bien aussi pouvait-ce être encore ce même Tityre-là; car il +était effectivement étendu nonchalamment au pied d'un noyer qui était le +hêtre de ce temps-là, où il prenait le frais en jouant du chalumeau.</p> + +<p>Nous continuions notre route, lorsqu'une noire et épaisse fumée qui +couvrait la cime d'une montagne sur notre gauche, meut présumer que +c'était apparemment ce fameux mont Vésuve, dont j'ai entendu parler, qui +vomit des flammes et jette des pierres jusque dans la ville de Naples, +dont il est cependant éloigné de deux milles; une odeur de soufre et de +bitume, qui me frappa, me confirmait encore dans cette idée, lorsque, +faisant part de mon soupçon à un quelqu'un qui était auprès de moi, et +lui demandant si de là où nous étions il n'y avait rien à risquer pour +nous, il me fit réponse que ce n'était point ce que je pensais, et que +cette fumée que je voyais, sortait des fours d'une verrerie qui était +là.</p> + +<p>«Ah! que le latin est une belle chose, disais-je en moi-même, il sied +bien d'abord à un régent, pour l'apprendre aux autres; à un curé de +campagne, pour apprendre son plain-chant; à un avocat, pour citer son +Cujas; à un médecin, pour parler à la fièvre; à un chirurgien pour +répondre au médecin, et à un apothicaire pour ne point faire de <i>qui pro +quo.</i> Mais il sied encore mieux à un voyageur, pour se faire entendre +dans le pays étranger, car avec un <i>da mihi panem et vinum</i> bien +appliqué, on va par toute terre; on a du pain, du vin et l'on vit.</p> + +<p>À mesure que je m'éloignais ainsi de Paris, la chaleur augmentait à un +point que j'estimai que nous devions être pour lors sous la ligne, ou du +moins à côté. Je n'y pouvais plus tenir; et déjà je m'apprêtais à +descendre dans le fond, lorsque j'aperçus un pont sur lequel passaient +différentes voitures; je le pris d'abord pour ce fameux Pont-Euxin, qui +verse la mer Noire; mais comme je prenais ma carte et mon compas pour me +reconnaître, j'entendis un murmure confus parmi tous nos voyageurs et +nos matelots, qui me fit comprendre que nous allions aborder; +effectivement nous lançâmes de bout à terre; on mit la planche, et le +monde sortit. Je demandai si c'était là la ville de Saint-Cloud; on me +dit que non, et que c'était le port de Sèvres, mais que Saint-Cloud n'en +était pas éloigné, et on me le montra. Je pris congé du capitaine et de +sa femme, et je sortis le dernier. La tête me tourna sitôt que j'eus mis +pied à terre, et je croyais toujours sentir le balancement du navire; je +traversai le pont du mieux qu'il me fut possible. Il y avait au bout de +ce pont une chapelle où un vénérable capucin que je reconnus à la barbe +pour être du Marais, nous dit la messe en action de grâces de notre +heureuse arrivée: tous les voyageurs y assistèrent, et moi aussi, +quoique j'en eusse entendu une à Paris; j'entrai chez un nommé Champion +pour écrire promptement à ma mère. Excepté trois ou quatre maisons +bourgeoises assez passables qui terminent ce port le long de la mer, je +n'y ai rien remarqué qui méritât mes observations.</p> + +<p>Je pris deux crocheteurs pour porter mon équipage et un guide pour me +conduire; il me fit traverser une longue forêt, au bout de laquelle nous +entrâmes dans la ville, où après avoir passé quelques rues, nous +arrivâmes enfin chez mon ami. Ce fut la charmante Henriette qui nous +ouvrit la porte; je me jetai à son col, où je restai quelque temps +immobile de plaisir; elle parut en prendre autant que moi. Elle +m'introduisit dans une salle où étaient son père et son frère, qui +m'attendait avec plusieurs de leurs amis. Après avoir lâché ma bordée +de compliments de bâbord à tribord, je priai mon ami de me donner une +chambre dans laquelle je puisse m'ajuster; il me conduisit lui-même dans +celle qui m'était, destinée. Quand j'eus changé de la tête aux pieds, je +descendis pour me mettre à table; j'y officiai très-bien, et je fis tant +d'honneur à mes hôtes, que tout le monde m'en fit compliment; il faut +avouer que le métier de marin est bien séduisant, puisque quand une fois +on est sorti du péril on l'oublie; je ne pensai plus aux dangers que je +venais de courir, que pour en faire le récit à la compagnie, qui rit +beaucoup de ma simplicité, et ma naïveté paya mon écot. Après le dîner, +on proposa une promenade au parc, pour m'y faire voir les eaux qui +devaient jouer ce jour-là. Nous partîmes, je donnai le bras à ma chère +Henriette: nous arrivâmes au château, dont les dehors surprirent ma vue. +Mon ami, qui avait été enfant de chœur aux Innocents, connaissait +l'organiste du château (car tous les musiciens se connaissent), il le +demanda, et, par son canal, on nous fit voir tous les appartements, car +il a un grand crédit auprès des garçons de la chambre. Ce fut pour lors +que je ne fus plus à moi, tant j'étais enchanté. On me fit voir dans une +glace la perspective de Paris qui m'amusa beaucoup. La richesse des +ameublements et la beauté des peintures me firent perdre de vue ma chère +Henriette; je la perdis avec ma compagnie, que je ne retrouvai qu'après +bien des recherches, dans l'Orangerie d'où nous fûmes voir jouer les +eaux qui commençaient; je n'ai jamais rien vu de si beau au monde. Là, +deux fleuves étendus nonchalamment sur des roseaux et des joncs, +penchaient une urne, dont l'eau pure et claire qui en sortait retombait +en différentes cascades, qui remplissaient des bassins à différents +étages. Là, des Naïades effrayées semblaient se cacher au fond des +ondes, pour échapper à la poursuite de certains jeunes fleuves amoureux +d'elles. D'un côté, une nappe d'eau, sur laquelle baignaient des cygnes, +représentait au naturel le bain que Diane s'était choisi, lorsqu'elle y +fut surprise par Actéon; de l'autre, des nymphes marines, cachées dans +les herbes, semblaient prendre plaisir à faire des niches aux curieux. +Ici c'était un lac, dont l'eau écumante se précipitait dans le fond de +la terre pour en ressortir élastiquement et en courroux, toute en pluie +dans les airs. Des routes cultivées avec soin formaient des allées à +perte de vue; des parterres immenses, émaillés de mille fleurs et +cultivés par Flore elle-même éblouissaient les yeux par l'éclat nuancé +de leurs différentes couleurs; des bosquets enchantés, réservés aux +seuls zéphyrs, y servaient de retraite aux oiseaux, dont la diversité du +chant charmait les oreilles; des faunes et des dryades dispersés dans le +bois, semblaient en faire les honneurs et inviter les passants à +s'enfoncer avec eux dans leurs sombres demeures pour y éviter l'ardeur +du soleil. Tout y est si grand et si noble, que je ne me sens point +assez de talent pour en faire une exacte description; mais il me suffit +de dire que tout s'y ressent de la magnificence du prince et de la +princesse qui y habitent, et qu'il semble que la nature, l'art et le +goût s'y soient donné rendez-vous pour s'y disputer la gloire de +perfectionner un séjour où il ne reste rien a désirer pour la situation +et l'ornement.</p> + +<p>Nous revînmes chez mon ami dans le même ordre que nous en étions partis, +mais par un chemin différent, afin de me faire voir tout ce qui +méritait d'être vû dans le parc; il était tard, on avait servi et nous +soupâmes. Avant de se coucher on fut se promener dans le jardin; la +chaleur était si excessive, que chacun se permit réciproquement la +liberté de se mettre à son aise; Henriette donna l'exemple aux autres +dames; vêtue à la légère d'un déshabillé galant et simple, elle me donna +un éventail pour la rafraîchir; avec cet habit de combat, elle semblait +défier les zéphyrs, et moi je ne l'ai jamais trouvée aussi charmante que +ce soir-là; je l'aimais à Paris, je l'aimais encore plus à Saint-Cloud, +et je l'aimerais également par toute la terre: <i>gui cœlum non animum +mutant</i>: «ceux qui changent d'air ne changent pas pour cela de façon de +penser». Nous nous reposâmes dans un petit rond de gazon fort étroit, où +l'on ne pouvait tenir que deux, encore fort petitement. Cependant +l'amour qui cherchait le frais aussi, trouva le moyen, à force de +pousser, de s'y faire faire place dans le milieu, et vint folâtrer avec +nous; je crus d'abord que ce petit dieu badinait; mais il le prit, en +vérité, très-sérieusement, et quoique j'eusse pris les devants, il +voulut s'y rendre le maître, comme sont assez ordinairement les derniers +venus. L'obscurité de la nuit favorisait son malin vouloir, et je vis le +moment qu'il en allait venir au <i>quomodo</i> de tantôt si la compagnie ne +fût survenue. Il était temps, car déjà l'heure du berger allait sonner; +déjà le bandeau était levé pour mieux ajuster l'arc tendu et la flèche à +demi décochée, et je crois que nous l'aurions laissé faire, Henriette et +moi; car aussi bien, qu'aurions-nous pu contre un dieu aussi mutin que +l'Amour, et qui n'a rien d'enfant que le nom? Mais on vint nous +débarrasser de ses mains; de dire que ce fut nous obliger, on ne me +croirait point; aussi n'en conviendrai-je pas. Chacun fut se coucher; je +ne sais ce gué fit Henriette; mais je ne pus fermer l'œil de toute la +nuit; je me représentais toujours le rond de gazon, l'Amour bandant son +arc, la flèche prête à partir Henriette soupirant, son négligé, le +bandeau levé, et enfin tout ce qui avait contribué à m'embarrasser le +soir.</p> + +<p>L'Aurore sortait à peine des bras de Tithon, pour venir se trouver au +petit lever du soleil, à qui elle a soin de faire tous les jours sa +cour, qu'un vent impétueux, battant la fenêtre de ma chambre, que +j'avais laissée ouverte à cause de la chaleur, vint m'annoncer un orage +prochain, et effectivement mille éclairs effrayants, qui se succédaient +sans relâche les uns aux autres, furent tout d'un coup suivis +d'horribles éclats de tonnerre, qui se répétaient à une pluie rapide et +condensée, semblable à celle du déluge, paraissait un nuage qui se +détachait des airs pour tomber sur la terre en gros pelotons, et pour +empêcher le jour de paraître. L'alarme fut générale alors dans la +maison: tout le monde, se leva, parce qu'il avait peur du tonnerre, l'on +se réunit dans la salle à manger dont on avait fermé la porte, les +fenêtres, les volets et les rideaux: la jardinière entra en chemise avec +un cierge bénit, et une grosse bouteille de grès pleine d'eau bénite, +dont elle arrosa la compagnie, qui au moindre coup de tonnerre se +prosternait pour se mettre en prières. J'étais le seul qui ne se +démontait point: je ne m'étais levé que par complaisance et dans le +dessein de rassurer les autres, et surtout ma chère Henriette, que je +savais être extrêmement peureuse; j'eus beau représenter à tous que la +peur ne servait à rien, puisqu'elle ne peut jamais nous garantir des +effets de ce qu'on craint, je passai pour un impie, qui ne respectait +point ce qui était au-dessus de lui: je riais des extravagances que je +voyais faire. L'orage dura près de deux heures avec la même violence, +après quoi on éteignit le cierge bénit, et chacun se retira dans sa +chambre pour se remettre au lit: on ne se leva que pour aller à la +dernière messe: on revint dîner. Les uns retournèrent à Paris, les +autres restèrent, et je fus du nombre de ces derniers; j'y passai neuf +jours avec tous les plaisirs imaginables: Henriette me faisait voir +aujourd'hui son potager, demain sa vigne, après-demain son champ, +ensuite son pré et son verger. J'appris comment on faisait venir les +légumes, comment on faisait le vin, comment on semait et moissonnait le +blé et les autres grains, comment on récoltait le foin, et enfin je +reconnus toutes les différentes espèces des fruits. Il faut convenir que +les femmes ont l'esprit bien pénétrant, et qu'elles sont bien propres à +dresser et à façonner les jeunes gens quand elles font tant que de +vouloir s'en donner la peine; car Henriette m'en apprit plus en neuf +jours, que mon régent n'avait fait en neuf ans que j'avais été au, +collège: son frère qui y joignit ses leçons, me fît revenir de l'erreur +où j'étais par rapport à l'étendue de la terre, et à l'idée, que je m'en +étais figurée et me fit sentir le ridicule au préjugé dans lequel sont +élevés pour l'ordinaire tous les enfants de Paris qui n'osent sortir de +chez eux. Enfin, je me trouvai dégourdi de corps et d'esprit en peu de +jours, et je me promis bien à mon retour à Paris d'en revendre à tous +mes camarades. «À beau mentir qui vient de loin, disais-je en moi-même: +je leur ferai croire ce que je voudrai; ils n'oseront jamais y aller +voir. C'est un privilège accordé à tous les voyageurs, et loin d'y +déroger, j'enchérirai encore sur le Père Labat».</p> + +<p>Arriva cependant le jour fixé pour retourner à Paris, jour que je +craignais autant, et plus encore que je n'avais appréhendé celui de mon +départ de Paris! car je m'étais déjà et en si peu de temps, si bien +accoutumé à vivre avec ma chère hôtesse, que j'aurais bien souhaité d'y +passer ainsi le reste de mes jours. J'avais entièrement oublié Paris et +tous ses attributs; je ne pensais plus à ma, mère ni à mes deux tantes: +mon régent de rhétorique ne m'inquiétait pas plus que mon chat et mon +serin: là je jouissais de cette heureuse tranquillité que l'on ne +connaît point à la ville, j'y respirais un air pur, et qui n'était point +altéré par toutes ces immondices qui infectent celui de Paris; j'y avais +un appétit charmant; j'y mangeais tous les jours pour mon déjeuner une +douzaine de ces excellents petits gâteaux, que Gautier fait avec tant de +soin; et pour tout dire enfin, j'y vivais avec ce que j'ai de plus cher +au monde, sans que personne en médît comme on aurait fait à Paris. Ah! +Saint-Cloud, que pour moi vous avez d'attraits! Ô campagne! que cette +innocente et voluptueuse liberté dont on jouit chez vous est adorable +pour moi, et pour tous ceux qui ont le bonheur de la connaître!</p> + +<p>Ainsi pénétré des plus sensibles regrets, il fallut cependant prendre +mon parti: je montai dans ma chambre pour y verser quelques larmes que +je voulais cacher à mon ami; sa sœur m'y suivit sans que je m'en +aperçusse: ce fut en vain qu'elle tâcha de les essuyer; elles n'en +coulèrent que plus abondamment, aussi en fut-elle toute mouillée. Comme +elle avait autant besoin de consolation que moi, nous nous fîmes les +plus tendres adieux du monde, et nous nous promîmes réciproquement de +nous aimer toute la vie.</p> + +<p>Je rassemblai tout mon équipage, que je fis avec le même arrangement +qu'en partant de Paris, et cela ne nous retarda point, mais il n'en fut +pas de même de Henriette, car quoiqu'elle eut commencé la veille à faire +le sien, et que je lui eusse bien aidé à trousser toutes ses robes et +tous ses jupons, elle eut mille peines à le unir pour l'heure du départ.</p> + +<p>Le jardinier et sa femme furent chargés du soin de faire porter tout +notre bagage au navire qui était prêt à faire voile pour Paris, et d'y +conduire leur jeune maîtresse. Après lui avoir souhaité un heureux +voyage, et l'avoir assurée que nous nous trouverions à son débarquement +à Paris, mon ami et moi, je pris congé du père qui devait rester +quelques jours; je le remerciai de toutes ses politesses, et nous prîmes +le chemin du bois de Boulogne, ainsi que nous en étions convenus, afin +de me faire voir la route de Saint-Cloud par terre.</p> + +<p>Non loin de la maison nous passâmes sur un pont de pierre plus long que +large; à la vétusté je le pris pour un de ces vieux aqueducs que l'on +entretient encore pour servir de monument à l'antiquité. Je considérais +attentivement de longues perches, et des moulinets de bois disposés à +chaque côté du pont, de distance en distance, d'où pendaient de larges +filets qui enveloppaient les arches de pied en cap: je m'imaginais +tantôt que c'était pour conserver les arches; tantôt qu'ils étaient là +pour empêcher de passer les écumeurs de mer venant de Cherbourg, et qui +en cas d'obstination s'y trouvaient pincés, comme le fut jadis Mars, cet +écumeur de ménages, dans ceux de Vulcain; et enfin que c'était +peut-être là où l'on venait faire la pêche de la morue et du hareng. +Mais mon ami, aussi curieux que sa sœur de mon instruction, voulant +achever de me <i>débadauder</i> entièrement, n'en laissait échapper aucune +occasion: il profita de celle-ci pour me dire qu'on ne péchait dans ces +mers-ci ni morue ni hareng, que c'était le meunier qui tendait ces +filets pour prendre toutes sortes de petits poissons d'eau douce, comme +carpes, brochets, barbillons, goujons, éperlans et autres: et que +très-souvent aussi il s'y trouvait bien des choses qui avaient été +perdues à Paris; et réellement je me souviens que j'y avais beaucoup +entendu parler des filets de Saint-Cloud, qui étaient en grande +réputation pour cela. Je le pressai fort d'y descendre avec moi, ou de +les lever pour voir si je n'y trouverais point mon chapeau et ma +perruque que j'avais perdus en venant de Paris. Il eut la complaisance +de me conduire chez le meunier; nous n'y trouvâmes que sa fille qui nous +parut fort aimable, et ne se sentant point du tout de la trémie d'où +elle était sortie; elle nous reçut très-poliment, et avec des façons +d'une fille au-dessus de son état: après lui avoir donné le signalement +de ce que nous demandions, elle nous ouvrit une grande armoire remplie +de tant de sortes de choses, que l'inventaire en serait trop long ici et +trop fatigant pour moi: tout ce dont je me souviens, c'est qu'après +avoir examiné nombre de chapeaux, je n'y trouvai point le mien: j'y +remuai un tas de perruques de médecins et de procureurs sans y +reconnaître la mienne; j'y comptai 212 calottes, 129 bonnets d'actrices +de l'Opéra, 16 petits manteaux d'abbé, 18 redingotes, 22 capotes, 150 +frocs de moines de différents ordres, et un nombre infini de méchants +livres nouveaux, que le lecteur, outré de colère de les avoir payés si +cher, avait jetés à l'eau.</p> + +<p>Toutes nos perquisitions devenues inutiles, nous prîmes congé de la +belle meunière. Au sortir du pont, nous entrâmes dans une grande plaine +parquetée de sable: le chemin qui la traversait était bordé des deux +côtés par des vignes, des pois verts et des haricots; et il nous +conduisit à une grande porte charretière, par laquelle nous passâmes, +pour arriver dans un bois percé de différentes avenues, plantées +d'arbres sauvages qui n'avaient ni fleurs ni fruits. J'avoue que +j'aurais été fort embarrassé, si je me fusse trouvé seul dans un endroit +si éloigné et si champêtre; car je n'aurais sur quelle route tenir: mais +aussi ne quittais-je point mon conducteur, que je suivais pas à pas. +Quelques petits besoins pressants le firent écarter du grand chemin pour +s'enfoncer dans le plus épais de la forêt; j'y fus avec lui, et j'aimais +mieux l'y accompagner, que de rester seul et de risquer de le perdre.</p> + +<p>Dans le moment que j'étais ainsi spectateur oisif et passif, et que je +faisais des réflexions qui n'étaient point de paille sur l'odeur qui +m'électrisait, malgré l'eau sans pareille dont je me baignais, je vis +sortir du pied d'un arbre un petit oiseau qui ressemblait si +parfaitement à mon serin, que je crus que c'était lui-même qui s'était +échappé de sa cage pour me venir trouver à Saint-Cloud, où il avait +entendu dire que j'allais: je louai son bon, petit cœur; je l'appelai et +courus après lui; mais je reconnus bientôt que c'était un oiseau +sauvage, qui avait crû dans les bois, et non dans une cabane comme le +mien; car il se sauva de moi sans vouloir seulement que je le prisse.</p> + +<p>En courant ainsi après lui, j'aperçus remuer à quelques pas plus loin un +arbrisseau fort touffu; j'eus la curiosité de vouloir m'en approcher +pour voir ce que c'était; mais ayant entendu dire qu'il y avait dans les +bois des bêtes sauvages, dont il fallait se méfier, j'eus la précaution +de prendre un de mes pistolets de poche d'une main, et mon couteau de +chasse nu de l'autre, et je m'y rendis le plus doucement qu'il me fut +possible.</p> + +<p>Quelle fut ma surprise, grands Dieux! lorsque, arrivé près de ce lieu, +j'entendis des cris humains de gens effrayés, et à qui j'avais fait peur +sans le vouloir: quelque chose que je pusse leur dire pour les rassurer, +ils se sauvèrent en criant au voleur de toutes leurs forces. Je +m'imaginai d'abord, parce qu'ils étaient presque nus, que c'était le nid +d'un faune et d'une dryade<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>; mais ayant regardé dans le centre de +l'arbrisseau j'y vis un habit noir, un petit manteau de même couleur, un +chapeau sans agrafes, une robe de taffetas gros bleu et le jupon pareil, +un parasol violet, une coiffe blanche, des gants couleur de rose, une +bouteille de ratafiat de Neuilly à moitié vide, et une calotte dans +laquelle il paraissait qu'on avait bu; tout cela me fit penser que ce +n'était point là l'attirail de ces divinités bocagères, qui n'en ont +d'autres que celui de la plus simple nature.</p> + +<p class="footnote"><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Divinités des bois.</p> + +<p>Aux cris effrayants de nos fuyards, mon ami précipita son opération pour +me venir joindre; je lui contai le fait; il en rit beaucoup et de tout +son cœur: il commençait même déjà à me faire part de ce qu'il en +pensait, lorsque trois gardes de chasse accourus au bruit, rencontrèrent +notre faune et notre dryade fugitive; ils les arrêtèrent et les +emmenèrent à l'endroit d'où ils étaient partis, et où nous les +attendions: l'un et l'autre me parurent bien humiliés d'être vus dans +l'état où ils étaient: mon ami conta l'histoire aux trois gardes, dont +il connaissait l'ancien; son ingénuité et la mienne les persuadèrent de +mon innocence.</p> + +<p>Je reconnus le Faune aux culottes de velours, et la Dryade au petit +corset de basin garni de mousseline chiffonnée, pour l'abbé et la +demoiselle qui étaient tombés à la mer en débarquant à Auteuil, et qui +s'étaient tant divertis aux dépens de ma culotte de velours goudronnée: +ma partie était belle pour prendre ma revanche, et la pousser même +jusqu'au <i>paroly</i>; mais je me suis fait un principe de ne jamais +insulter aux malheureux. Les gardes les firent habiller pour les +conduire chez le sieur Guy, leur inspecteur à Madrid; et sans nous +embarrasser de ce qu'ils allaient devenir, nous reprîmes une grande +avenue qui nous conduisit à une autre grande porte, par laquelle on +sortait de ce bois: mon ami me dit que cet endroit se nommait la porte +Maillot; que l'on y vendait de fort bon vin, et me proposa de nous y +rafraîchir; je l'acceptai: nous entrâmes dans une grande salle, où l'on +nous servit ce que nous avions demandé.</p> + +<p>Nous avons passé là une bonne heure à nous reposer; après laquelle nous +avons compté et payé; et nous sommes sortis pour achever notre voyage. +Quand une fois nous avons été à l'Étoile, j'ai reconnu cet endroit pour +y être venu polissonner bien des fois étant au collège: de là nous +sommes descendus à la grille des Champs Élysées, que nous avons +traversés: c'était un jour de congé; il y avait alors beaucoup +d'écoliers qui y louaient au battoir et au ballon: tous ceux de ma +connaissance que j'y rencontrai me sont venus sauter au col, et m'ont +promis de venir chez moi le lendemain pour apprendre toutes les +particularités de mon voyage, qui avait fait bien du bruit dans la gent +scolastique. Le paquebot était arrivé deux heures avant nous. Henriette +était partie chez elle avec tout notre bagage: j'appris qu'elle était +arrivée en aussi bonne santé que je l'avais souhaité; pour m'en assurer +par moi-même, je fus la voir avec son frère: et je les remerciai +beaucoup l'un et l'autre de toutes leurs politesses; j'ai fait porter +chez moi tout mon équipage, que j'y accompagnai.</p> + +<p>Les voisins étaient aux portes et aux fenêtres pour me voir arriver, +comme lorsque je fus parti; je les ai salués et embrassés tous les uns +après les autres; ils m'ont félicité sur mon heureux retour, et j'ai +répondu à leurs compliments du mieux qu'il m'a été possible. Après avoir +été voir mon chat et mon serin, qui à peine me reconnaissaient, j'ai +envoyé dire par mon Savoyard à ma mère et à mes deux tantes que j'étais +arrivé; et me voilà.</p> + +<p>Le lendemain matin je reçus la visite de cinquante de mes amis, tous +écoliers ou ex-écoliers comme moi, auxquels je fus obligé de faire une +relation en gros de mon voyage, de mes remarques et de mes aventures: +ils y prirent tant de plaisir qu'ils m'ont engagé a la donner détaillée +au public; et la voilà.</p> + +<p>Ô vous tous qui cherchez le portrait d'un véritable Parisien, qui n'a +jamais sorti de son pays que pour aller en nourrice et pour en revenir, +achetez ce petit livre, lisez-le, et vous ne pourrez vous empêcher de +vous écrier avec moi: «Il est d'après nature;» et le voilà.</p> + +<p class="c smcap">fin</p> + +<p class="c">Paris.—Imprimerie Nouvelle (assoc. ouv.), 11, rue Cadet. A. Mangeot, +directeur.</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Voyages amusants, by Louis-Balthazar Néel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES AMUSANTS *** + +***** This file should be named 24960-h.htm or 24960-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/9/6/24960/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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