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+The Project Gutenberg EBook of Voyages amusants, by Louis-Balthazar Néel
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Voyages amusants
+
+Author: Louis-Balthazar Néel
+
+Release Date: March 30, 2008 [EBook #24960]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES AMUSANTS ***
+
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+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
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+
+
+BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
+
+COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES
+
+Louis-Balthazar Néel
+
+VOYAGES
+
+AMUSANTS
+
+* * *
+
+VOYAGE DE CHAPELLE ET DE BACHAUMONT
+
+* * *
+
+VOYAGE DE LANGUEDOC ET DE PROVENCE
+
+PAR LEFRANC DE POMPIGNAN
+
+* * *
+
+VOYAGE DE PARIS À SAINT-CLOUD
+
+PAR MER
+
+ET RETOUR DE SAINT-CLOUD À PARIS
+
+PAR TERRE
+
+* * *
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
+
+PASSAGE MONTESQUIEU (RUE MONTESQUIEU)
+
+_Près le Palais-Royal_
+
+1906
+
+Tous droits réservés
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+VOYAGE
+
+DE
+
+CHAPELLE ET BACHAUMONT
+
+
+ C'est en vers que je vous écris,
+ Messieurs les deux frères, nourris
+ Aussi bien que gens de la ville;
+ Aussi voit-on plus de perdrix
+ En dix jours chez vous, qu'en dis mille
+ Chez les plus friands de Paris.
+
+ Vous vous attendez à l'histoire
+ De ce qui nous est arrivé
+ Depuis que, par le long pavé
+ Qui conduit gui rives de Loire.
+ Nous partîmes pour aller boira
+ Les eaux, dont je me suis trouve
+ Assez mal pour vous faire croire
+ Que les destins ont réservé
+ Ma guérison et cette gloire
+ Au remède tant éprouvé.
+ Et par qui, de fraîche mémoire.
+ Un de nos amis s'est sauvé
+ Du bâton à pomme d'ivoire.
+
+ Vous ne serez pas frustrés de votre attente; et vous aurez, je vous
+ assure, une assez bonne relation de nos aventures; car M. de
+ Bachaumont, qui m'a surpris comme j'en, commençais une mauvaise, a
+ voulu que nous la fissions ensemble; et j'espère qu'avec l'aide
+ d'un si bon second, elle sera digne de vous être envoyée.
+
+ CHAPELLE.
+
+* * *
+
+Contre le serment solennel que nous avions fait, M. Chapelle et moi,
+d'être si fort unis dans le voyage, que toutes choses seraient en
+commun, il n'a pas laissé, par une distinction philosophique, de
+prétendre en pouvoir séparer ses pensées; et, croyant y gagner, il
+s'était caché de moi pour vous écrire. Je l'ai surpris sur le fait, et
+n'ai pu souffrir qu'il eût seul cet avantage. Ses vers m'ont paru d'une
+manière si aisée, que, m'étant imaginé qu'il était bien facile d'en
+faire de même,
+
+ Quoique malade et paresseux,
+ Je n'ai pu m'empêcher de mettre
+ Quelques-uns des miens avec eux.
+ Ainsi le reste de la lettre
+ Sera l'ouvrage de tous deux.
+
+Bien que nous ne soyons pas tout à fait assurés de quelle façon vous
+avez traité notre absence, et si vous méritez le soin que nous prenons
+de vous rendre ainsi compte de nos actions, nous ne laissons pas
+néanmoins de vous envoyer le récit de tout ce qui s'est passé dans notre
+voyage, si particulier, que vous en serez assurément satisfaits. Nous ne
+vous ferons point souvenir de notre sortie de Paris, car vous en fûtes
+témoins; et peut-être même que vous trouvâtes étrange de ne voir sur nos
+visages que des marques d'un médiocre chagrin. Il est vrai que nous
+reçûmes vos embrassements avec assez de fermeté, et nous parûmes sans
+doute bien philosophes
+
+ Dans les assauts et les alarmes
+ Que donnent les derniers adieux;
+ Mais il fallut rendre les armes,
+ En quittant tout de bon ces lieux
+ Qui pour nous avaient tant de charmes.
+ Et ce fut lors que de nos yeux
+ Vous eussiez vu couler des larmes.
+
+Deux petits cerveaux desséchés n'en peuvent pas fournir une grande
+abondance, aussi furent-elles en peu de temps essuyées, et nous vîmes le
+Bourg-la-Reine d'un œil sec. Ce fut en ce lieu que nos pleurs cessèrent,
+et que notre appétit s'aiguisa. Mais l'air de la campagne l'avait rendu
+si grand dès sa naissance, qu'il devint tout à fait pressant vers
+Antony, et presque insupportable à Longjumeau. Il nous fut impossible de
+passer outre sans l'apaiser auprès d'une fontaine dont l'eau paraissait
+la plus claire et la plus vive du monde.
+
+ Là, deux perdrix furent tirées
+ D'entre les deux croûtes dorées
+ D'un bon pain rôti dont le creux
+ Les avait jusque-là serrées,
+ Et d'un appétit vigoureux
+ Toutes deux furent dévorées,
+ Et nous firent mal à tous deux.
+
+Vous ne croirez pas aisément que des estomacs aussi bons que les nôtres
+aient eu de la peine à digérer deux perdrix froides; voilà pourtant, en
+vérité, la chose comme elle est. Nous en fûmes toujours incommodés
+jusqu'à Sainte-Euverte, où nous couchâmes deux jours après notre départ,
+sans qu'il arrivât rien qui mérite de vous être mandé. Vous savez le
+long séjour que nous y fîmes, et vous savez encore que M. Coyer, dont
+tous les jours nous espérions l'arrivée, en fut la cause. Des gens qu'on
+oblige d'attendre, et qu'on tient si longtemps en incertitude, ont
+apparemment de méchantes heures; mais nous trouvâmes moyen d'en avoir de
+bonnes dans la conversation de M. l'évêque d'Orléans, que nous avions
+l'honneur de voir assez souvent, et dont l'entretien est tout à fait
+agréable. Ceux qui le connaissent vous auront pu dire que c'est un des
+plus honnêtes hommes de France; et vous en serez entièrement persuadés
+quand nous vous apprendrons qu'il a
+
+ L'esprit et l'âme d'un Delbène,
+ C'est-à-dire avec la bonté,
+ La douceur et l'honnêteté
+ D'une vertu mâle et romaine
+ Qu'on respecte en l'antiquité.
+
+Nos soirées se passaient le plus souvent sur les bords de la Loire, et
+quelquefois nos après-dînées, quand la chaleur était plus grande, dans
+les routes de la forêt qui s'étend du côté de Paris. Un jour, pendant la
+canicule, à l'heure que le chaud est le plus insupportable, nous fûmes
+bien surpris d'y voir arriver une manière de courrier assez
+extraordinaire,
+
+ Qui, sur une mazette outrée,
+ Bronchant à tout moment, trottait.
+ D'ours sa casaque était fourrée.
+ Comme le bonnet qu'il portait;
+ Et le cavalier rare était
+ Tout couvert de toile cirée,
+ Qui, fondant, partout dégouttait.
+ Ainsi l'on peint dans des tableaux
+ Un Icare tombant des nues,
+ Où l'on voit, dans l'air épandues,
+ Ses ailes de cire en lambeaux,
+ Par l'ardeur du soleil fondues,
+ Choir autour de lui dans les eaux.
+
+La comparaison d'un homme qui tombe des nues, avec un qui court la
+poste, vous paraîtra peut-être bien hardie, mais si vous aviez vu le
+tableau d'un Icare que nous trouvâmes quelques jours après dans une
+hôtellerie, cette vision vous serait venue comme à nous, ou tout au
+moins vous semblerait excusable. Enfin, de quelque façon que vous la
+receviez, elle ne saurait paraître plus bizarre que le fut à nos yeux la
+figure de ce cavalier qui était par hasard notre ami d'Aubeville.
+Quoique notre joie fût extrême dans cette rencontre, nous n'osâmes
+pourtant pas nous hasarder de l'embrasser dans l'état qu'il était. Mais
+sitôt
+
+ Qu'au logis il fut retiré,
+ Débotté, frotté, déciré,
+ Et qu'il nous parut délassé,
+ Il fut comme il faut embrassé.
+
+Nous écrivîmes en ce temps-là; comme, après avoir attendu inutilement
+l'homme que vous savez, nous résolûmes enfin de partir sans lui. Il
+fallut avoir recours à Blavet pour notre voiture, n'en pouvant trouver
+de commodes à Orléans. Le jour qu'il nous devait arriver un carrosse de
+Paris, nous reçûmes une lettre de M. Boyer, par laquelle il nous
+assurait qu'il viendrait dedans, et que ce soir-là nous souperions
+ensemble. Après donc avoir donné les ordres nécessaires pour le
+recevoir, nous allâmes au-devant de lui. À cent pas des portes parut, le
+long du grand chemin, une manière de coche fort délabré, tiré par
+quatre vilains chevaux, et conduit par un vrai cocher de louage.
+
+Un équipage en si mauvais ordre ne pouvait être ce que nous cherchions;
+et nous en fûmes assurés quand deux personnes qui étaient dedans, ayant
+reconnu nos livrées, firent arrêter;
+
+ Et lors sortit avec grands cris
+ Un béquillard d'une portière,
+ Fort basané, sec et tout gris,
+ Béquillant de même manière
+ Que Boyer béquille à Paris.
+
+À cette démarche, qui n'eût cru voir M. Boyer? et cependant c'était le
+petit duc avec M. Potel. Ils s'étaient tous deux servis de la commodité
+de ce carrosse; l'un pour aller à la maison de monsieur son frère auprès
+de Tours, et l'autre à quelques affaires qui l'appelaient dans le pays.
+Après les civilités ordinaires, nous retournâmes tous ensemble à la
+ville, où nous lûmes une lettre d'excuse qu'ils apportaient de la part
+de M. Boyer; et cette fâcheuse nouvelle nous fut depuis confirmée de
+bouche par ces messieurs. Ils nous assurèrent que nonobstant la fièvre
+qui l'avait pris malheureusement cette nuit-là, il n'eût pas laissé me
+partir avec eux, comme il l'avait promis, si son médecin, qui se trouva
+chez lui par hasard à quatre heures du matin, ne l'en eût empêché. Nous
+crûmes sans beaucoup de peine que, puisqu'il ne venait pas après tant de
+serments, il était assurément
+
+ Fort malade et presque aux abois;
+ Car on peut, sans qu'on le cajole,
+ Dire, pour la première fois,
+ Qu'il aurait manqué de parole.
+
+Il fallait donc se résoudre à marcher sans M. Boyer. Nous en fûmes
+d'abord un peu fâchés; mais, avec sa permission, en peu de temps
+consolés. Le souper préparé pour lui servit à régaler ceux qui vinrent à
+sa place; et le lendemain, tous ensemble, nous allâmes coucher à Blois.
+Durant le chemin, la conversation fut un peu goguenarde; aussi
+étions-nous avec des gens de bonne compagnie. Étant arrivés, nous ne
+songeâmes d'abord qu'à chercher M. Colomb. Après une si longue absence,
+chacun mourait d'envie de le voir. Il était dans une hôtellerie avec M.
+le président Le Bailleul, faisant si bien l'honneur de la ville, qu'à
+peine nous put-il donner un moment pour l'embrasser. Mais le lendemain,
+à notre aise, nous renouvelâmes une amitié qui, par le peu de commerce
+que nous avions eu depuis trois années, semblait avoir été interrompue.
+Après mille questions, faites toutes ensemble, comme il arrive
+ordinairement dans une entrevue de fort bons amis qui ne se sont pas vus
+depuis longtemps, nous eûmes, quoique avec un extrême regret, curiosité
+d'apprendre de lui, comme de la personne la plus instruite, et que nous
+savons avoir été le seul témoin de tout le particulier,
+
+ Ce que fit en mourant notre pauvre ami Blot,
+ Et ses moindres discours et sa moindre pensée.
+ La douleur nous défend d'en dire plus d'un mot.
+ Il fit tout ce qu'il fit d'une âme bien sensée.
+
+Enfin, ayant causé de beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long de
+vous dire, nous allâmes ensemble faire la révérence à Son Altesse
+Royale, et de là dîner chez lui avec M. et madame la présidente Le
+Bailleul
+
+ Là, d'une obligeante manière,
+ D'un visage ouvert et riant,
+ Il nous fit bonne et grande chère,
+ Nous donnant à son ordinaire
+ Tout ce que Blois a de friant.
+
+Son couvert était le plus propre du monde; il ne souffrit pas sur sa
+nappe une seule miette de pain. Des verres bien rincés, de toutes sortes
+de figures, brillaient sans nombre sur son buffet, et la glace était
+tout autour en abondance.
+
+ En ce lieu seul nous bûmes frais;
+ Car il a trouvé des merveilles
+ Sur la glace et sur les banquets,
+ Et pour empêcher les bouteilles
+ D'être à la merci des laquais.
+
+Sa salle était parée pour le ballet du soir; toutes les belles de la
+ville priées; tous les violons de la province assemblés, et tout cela se
+faisait pour divertir madame Le Bailleul.
+
+ Et cette belle présidente
+ Nous parut si bien ce jour-là,
+ Qu'elle en devait être contente.
+ Assurément elle effaça
+ Tant de beautés qu'à Blois on vante.
+
+Ni la bonne compagnie, ni les divertissements qui se préparaient, ne
+purent nous empêcher de partir incontinent après le dîner. Amboise
+devait être notre couchée, et comme il était déjà tard, nous n'eûmes que
+le temps qu'il fallait pour y pouvoir arriver. La soirée s'y passa fort
+mélancoliquement dans le déplaisir de n'avoir plus à voyager sur la
+levée et sur la vue de cette agréable rivière
+
+ Qui, par le milieu de la France,
+ Entre les plus heureux coteaux,
+ Laisse en paix répandre ses eaux,
+ Et porte partout l'abondance
+ Dans cent villes et cent châteaux
+ Qu'elle embellit de sa présence.
+
+Depuis Amboise jusqu'à Fontallade, nous vous épargnerons la peine de
+lire les incommodités de quatre méchants gîtes, et à nous le chagrin
+d'un si fâcheux ressouvenir. Vous saurez seulement que la joie de M. de
+Lussan ne parut pas petite de voir arriver chez lui des personnes qu'il
+aimait si tendrement; mais, nonobstant la beauté de sa maison et sa
+grande chère, il n'aura que les cinq vers que vous avez déjà vus.
+
+ Ni les pays où croît l'encens,
+ Ni ceux d'où vient la cassonade,
+ Ne sont point pour charmer les sens,
+ Ce qu'est l'aimable Fontallade
+ Du tendre et commode Lussans.
+
+Il ne se contenta pas de nous avoir si bien reçus chez lui, il voulut
+encore nous accompagner jusqu'à Blaye. Nous nous détournâmes un peu de
+notre chemin, pour aller rendre tous ensemble nos devoirs à M. le
+marquis de Jonzac, son beau-frère. Un compliment de part et d'autre
+décida la visite; et de toutes les offres qu'il nous fit, nous
+n'acceptâmes que des perdreaux et du pain tendre. Cette provision nous
+fut assez nécessaire, comme vous allez voir:
+
+ Car entre Blaye et Jonzac
+ On ne trouve que Croupignac.
+ Le Croupignac est très-funeste:
+ Car le Croupignac est un lieu
+ Où six mourants faisaient le reste
+ De cinq ou six cents que la peste
+ Avait envoyés devant Dieu;
+ Et ces six mourants s'étaient mis
+ Tous six dans un même logis.
+ Un septième, soi-disant prêtre,
+ Plus pestiféré que les six,
+ Les confessait par la fenêtre,
+ De peur, disait-il, d'être pris
+ D'un mal si fâcheux et si traître.
+
+Ce lieu, si dangereux et si misérable, fut traversé brusquement, et
+n'espérant pas trouver de village, il fallut se résoudre à manger sur
+l'herbe, où les perdreaux et le pain tendre de M. de Jonzac furent d'un
+grand secours. Ensuite d'un repas si cavalier, continuant notre chemin,
+nous arrivâmes à Blaye, mais si tard, et le lendemain nous en partîmes
+si matin, qu'il nous fut impossible d'en remarquer la situation qu'avec
+la clarté des étoiles. Le montant qui commençait de très-bonne heure,
+nous obligeait à cette diligence. Après donc avoir dit mille adieux à
+Lussan, et reçu mille baisers de lui, nous nous embarquâmes dans une
+petite chaloupe, et voguâmes longtemps avant le jour.
+
+ Mais sitôt que par son flambeau
+ La lumière nous fut rendue,
+ Rien ne s'offrit à notre vue
+ Que le ciel et notre bateau
+ Tout seul dans la vaste étendue
+ D'une affreuse campagne d'eau!
+
+La Garonne est effectivement si large depuis qu'au Bec des Landes
+d'Ambesse elle est jointe avec la Dordogne, qu'elle ressemble tout à
+fait à la mer, et ses marées montent avec tant d'impétuosité, qu'en
+moins de quatre heures nous fîmes le trajet ordinaire,
+
+ Et vîmes au milieu des eaux
+ Devant nous paraître Bordeaux,
+ Dont le port en croissant resserre
+ Plus de barques et de vaisseaux
+ Qu'aucun autre port de la terre.
+
+Sans mentir, la rivière était alors si couverte, que notre felouque eut
+bien de la peine à trouver une place pour aborder. La foire, qui devait
+se tenir dans peu de jours, avait attiré cette grande quantité de
+navires et de marchands, quasi de toutes les nations, pour charger les
+vins de ce pays;
+
+ Car ce fameux et rude port
+ En cette saison a la gloire
+ De donner tous les ans à boire
+ À presque tous les gens du Nord.
+
+Ces messieurs emportent de là tous les ans, une effroyable quantité de
+vins; mais ils n'emportent pas les meilleurs. On les traite d'Allemands;
+et nous apprîmes qu'il était défendu, non-seulement de leur en vendre
+pour enlever, mais encore de leur en laisser boire dans les cabarets.
+Après être descendus sur la grève, et avoir admiré pendant quelque temps
+la situation de cette ville, nous nous retirâmes au Chapeau-Rouge, où M.
+Talleman nous vint prendre aussitôt qu'il sut notre arrivée. Depuis ce
+moment, nous ne nous retirâmes dans notre logis, pendant notre séjour à
+Bordeaux, que pour y coucher. Les journées se passaient le plus
+agréablement du monde chez M. l'intendant; car les plus honnêtes gens de
+la ville n'ont pas d'autre réduit que sa maison. Il a trouvé même que la
+plupart étaient ses cousins; et on le croirait plutôt le premier
+président de la province, que l'intendant. Enfin, il est toujours le
+même que vous l'avez vu, hormis que sa dépense est plus grande. Mais
+pour madame l'intendante, nous vous dirons en secret qu'elle est tout à
+fait changée.
+
+ Quoique sa beauté soit extrême,
+ Qu'elle ait toujours ce grand œil bleu
+ Plein de douceur et plein de feu,
+ Elle n'est pourtant plus la même;
+ Car nous avons appris qu'elle aime,
+ Et qu'elle aime bien fort le jeu.
+
+Elle, qui ne connaissait pas autrefois les cartes, passe maintenant des
+nuits au lansquenet. Toutes les femmes de la ville sont devenues
+joueuses pour lui plaire: elles viennent régulièrement chez elle pour la
+divertir; et qui veut voir une belle assemblée, n'a qu'à lui rendre
+visite. Mademoiselle du Pin se trouve toujours là bien à propos pour
+entretenir ceux qui n'aiment point le jeu. En vérité, sa conversation
+est si fine et si spirituelle, que ce ne sont point les plus mal
+partagés. C'est là que messieurs les Gascons apprennent le bel air et la
+belle façon de parler:
+
+ Mais cette agréable du Pin,
+ Qui dans sa manière est unique,
+ A l'esprit méchant et bien fin;
+ Et si jamais Gascon s'en pique,
+ Gascon fera mauvaise fin.
+
+Au reste, sans faire ici les goguenards sur messieurs les Gascons,
+puisque Gascon il y a, nous commencions nous-mêmes à courir quelque
+risque; et notre retraite un peu précipitée ne fut pas mal à propos.
+Voyez pourtant quel malheur! Nous nous sauvions de Bordeaux, pour donner
+deux jours après dans Agen.
+
+ Agen, cette ville fameuse,
+ De tant de belles le séjour,
+ Si fatale et si dangereuse
+ Aux cœurs sensibles à l'amour.
+
+ Dès qu'on en approche l'entrée,
+ On doit bien prendre garde à soi:
+ Car tel y va de bonne foi
+ Pour n'y passer qu'une journée,
+ Qui s'y sent, par je ne sais quoi,
+ Arrêté pour plus d'une année.
+
+Un nombre infini de personnes y ont même passé le reste de leur vie sans
+en pouvoir sortir. Le fabuleux palais d'Armide ne fut jamais si
+redoutable. Nous y trouvâmes M. de Saint-Luc arrêté depuis plus de six
+mois, Nort depuis quatre années, et d'Ortis depuis six semaines; et ce
+fut lui qui nous instruisit de toutes ces choses, et qui voulut
+absolument nous faire connaître les enchanteresses de ce lieu. Il pria
+donc toutes les belles de la ville à souper; et tout ce qui se passa
+dans ce magnifique repas, nous fit bien connaître que nous étions dans
+un pays enchanté. En vérité, ces dames ont tant de beauté, qu'elles nous
+surprirent dans leur premier abord; et tant d'esprit, qu'elles nous
+gagnèrent dès la première conversation. Il est impossible de les voir
+et de conserver la liberté; et c'est la destinée de tous ceux qui
+passent en ce lieu-là, s'ils ont la liberté d'en sortir, d'y laisser au
+moins leur cœur pour otage d'un prompt retour.
+
+ Ainsi donc qu'avaient fait les autres,
+ Il fallut y laisser les nôtres:
+ Là, tous deux ils nous furent pris;
+ Mais, n'en déplaise à tant de belle,
+ Ce fut par l'aimable d'Ortis.
+ Aussi nous traita-t-il mieux qu'elles.
+
+Cela ne se fit assurément que sous leur bon plaisir. Elles ne lui
+envièrent point cette conquête; et nous jugeant apparemment
+très-infirmes, elles ne daignèrent pas employer le moindre de leurs
+charmes pour nous retenir. Aussi, le lendemain de grand matin,
+trouvâmes-nous les portes ouvertes et les chemins libres; de sorte que
+rien ne nous empêcha de gagner Encosse sur les coureurs que M. de
+Chemeraut nous avait promis, et qui nous attendaient depuis un mois à
+Agen. C'est de ce véritable ami qu'on peut assurer
+
+ Et dire, sans qu'on le cajole,
+ Qu'il sait bien tenir sa parole.
+
+Encosse est un lieu dont nous ne vous entretiendrons guère; car, excepté
+les eaux, qui sont admirables pour l'estomac, rien ne s'y rencontre. Il
+est au pied des Pyrénées, éloigné de tout commerce, et l'on n'y peut
+avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa santé. Un petit
+ruisseau qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et des
+prés les plus verts qu'on puisse s'imaginer, était toute notre
+consolation. Nous allions tous les matins prendre les eaux en ce bel
+endroit, et les après-dînées nous promener. Un jour que nous étions sur
+ses bords, assis sur l'herbe, et que, nous ressouvenant des hautes
+marées de la Garonne, dont nous avions la mémoire encore assez fraîche,
+nous examinions les raisons que donnent Descartes et Gassendi du flux et
+du reflux, sortit tout d'un coup d'entre les roseaux les plus proches,
+un homme qui nous avait apparemment écoutés. C'était
+
+ Un vieillard tout blanc, pâle et sec
+ Dont la barbe et la chevelure
+ Pendaient plus bas que la ceinture;
+ Ainsi l'on peint Melchisédec.
+
+ Ou plutôt telle est la figure
+ D'un certain vieux évêque grec,
+ Qui faisant le salamalec,
+ Dit à tous la bonne aventure;
+
+ Car il portait un chapiteau
+ Comme un couvercle de lessive,
+ Mais d'une grandeur excessive,
+ Qui lui tenait lieu de chapeau.
+
+ Et ce chapeau, dont les grands bords
+ Allaient tombant sur ses épaules,
+ Était fait de branches de saules,
+ Et couvrait presque tout son corps.
+
+ Son habit, de couleur verdâtre,
+ Était d'un tissu de roseaux,
+ Le tout couvert de gros morceaux
+ D'un cristal épais et bleuâtre.
+
+À cette apparition la peur nous fit faire deux signes de croix et trois
+pas en arrière; mais la curiosité prévalut sur la crainte, et nous
+résolûmes, bien qu'avec quelques battements de cœur, d'attendre le
+vieillard extraordinaire, dont l'abord fut tout à fait gracieux, et qui
+nous parla fort civilement de cette sorte:
+
+ «Messieurs, je ne suis point surpris
+ Que de ma rencontre imprévue
+ Vous ayez un peu l'âme émue:
+ Mais lorsque vous aurez appris
+ En quel rang les destins ont mis
+ Ma naissance à vous inconnue,
+ Vous rassurerez vos esprits.
+
+ «Je suis le dieu de ce ruisseau,
+ Qui, d'une urne jamais tarie,
+ Qui penche au pied de ce coteau,
+ Prends le soin dans cette prairie
+ De verser incessamment l'eau
+ Qui la rend si verte et fleurie.
+
+ «Depuis huit jours, matin et soir,
+ Vous me venez règlement voir,
+ Sans croire me rendre visite.
+ Ce n'est pas que je ne mérite
+ Que l'on me rende ce devoir;
+ Car enfin j'ai cet avantage,
+ Qu'un canal si clair et si net
+ Est le lieu de mon apanage.
+ Dans la Gascogne un tel partage
+ Est bien joli pour un cadet.
+
+ «Aussi l'avez-vous trouvé tel,
+ Louant mes bords et ma verdure;
+ Ce qui me plaît, je vous assure,
+ Plus qu'une offrande ou qu'un autel;
+ Et tout à l'heure, je le jure,
+ Vous en serez, foi d'immortel,
+ Récompensés avec usure.
+
+ «Dans ce petit vallon champêtre
+ Soyez donc les très-bien venus,
+ Chacun de vous y sera maître;
+ Et puisque vous voulez connaître
+ Les causes du flux et du reflux,
+ Je vous instruirai là-dessus,
+ Et vous ferai bientôt paraître
+ Que les raisonnements cornus
+ De tous temps sont les attributs
+ De la faiblesse de votre être;
+
+ «Car tous les dits et les redits
+ De ces vieux rêveurs de jadis,
+ Ne sont que contes d'Amadis.
+ Même dans vos sectes dernières,
+ Les Descartes, les Gassendis,
+ Quoiqu'en différentes manières,
+ Et plus heureux et plus hardis
+ À fouiller les causes premières,
+ N'ont jamais traité ces matières
+ Que comme de vrais étourdis.
+
+ «Moi qui sais le fin de ceci,
+ Comme étant chose qui m'importe,
+ Pour vous mon amour est si forte,
+ Qu'après en avoir éclairci
+ Votre esprit de si bonne sorte,
+ Qu'il n'en soit jamais en souci,
+ Je veux que la docte cohorte
+ Vous en doive le grand merci.
+
+Il nous prit lors tous deux par la main, et nous fit asseoir sur le
+gazon à ses côtés. Nous nous regardions assez souvent sans rien dire,
+fort étonnés de nous voir en conversation avec un fleuve; mais tout d'un
+coup
+
+ Il se moucha, cracha, toussa,
+ Puis en ces mots il commença:
+
+ «Lorsque l'onde en partage échut
+ Au frère du grand dieu qui tonne,
+ L'avènement à la couronne
+ De ce nouveau monarque fut
+ Publié partout, et fallut
+ Que chaque dieu-fleuve en personne
+ Allât lui porter son tribut.
+ Dans ce rencontre la Garonne
+ Entre tous les autres parut,
+ Mais si brusque et si fanfaronne,
+ Que sa démarche lui déplut;
+ Et le puissant dieu résolut
+ De châtier cette Gasconne
+ Par quelque signalé rebut.
+
+ «De fait, il en fit peu de cas
+ Quand elle lui vint rendre hommage;
+ Il se renfrogna le visage,
+ Et la traita du haut en bas.
+
+ «Mais elle, au lieu de l'apaiser
+ Ayant pris soin d'apprivoiser,
+ Avec la puissante Dordogne,
+ Mille autres fleuves de Gascogne,
+ Sembla le vouloir offenser.
+
+ «Lui, d'une orgueilleuse manière,
+ Comme il a l'humeur fort altière.
+ Amèrement s'en courrouça;
+ Et d'une mine froide et fière,
+ Deux fois si loin la repoussa,
+ Que cette insolente rivière
+ Toutes les deux fois rebroussa
+ Plus de six heures en arrière.
+
+ «Bien qu'au vrai cette téméraire
+ Se fût attiré sur les bras
+ Un peu follement cette affaire.
+ Les grands fleuves ne crurent pas
+ Devoir, en un tel embarras,
+ Se séparer de leur confrère,
+ Ni l'abandonner, au contraire,
+ Ils en murmurèrent tout bas.
+ Accusant le roi trop sévère.
+
+ «Mais lui, branlant ses cheveux blancs,
+ Tout dégouttants de l'onde amère,
+ «Taisez-vous, dit-il, insolents,
+ Ou vous saurez en peu de temps
+ Ce que peut Neptune en colère.»
+
+ «Sur-le-champ, au lieu de se taire,
+ Plus haut encore on murmura.
+ Le dieu lors en furie entra,
+ Son trident par trois fois serra,
+ Et trois fois par le Styx jura:
+
+ «Quoi donc! ici l'on osera
+ Dire hautement ce qu'on voudra!
+ Chaque petit dieu glosera
+ Sur ce que Neptune fera!
+ _Per Dio questo non sarà._
+ Chacun d'eux s'en repentira,
+ Et pareil traitement aura;
+ Car deux fois par jour on verra
+ Qu'à sa source on retournera,
+ Et deux fois mon courroux fuira:
+ Mais plus loin que pas un ira
+ Celui qui, pour son malheur, a
+ Causé tout ce désordre-là;
+ Et cet exemple durera
+ Tant que Neptune régnera.»
+
+ «À ce dieu du moite élément
+ Les rebelles lors se soumirent;
+ Et, quoique grondant, obéirent
+ Par force à ce commandement.
+
+ «Voilà ce qu'on n'a jamais su,
+ Et ce que tout le monde admire.
+ Aussi nous avions résolu,
+ Pour notre honneur, de n'en rien dire:
+ Mais aujourd'hui vous m'avez plu
+ Si fort, que je n'ai jamais pu
+ M'empêcher de vous en instruire.»
+
+Il n'eut pas achevé ces mots qu'il s'écoula d'entre nous deux, mais si
+vite qu'il était à vingt pas de nous devant que nous nous en fussions
+aperçus. Nous le suivîmes le plus légèrement que nous pûmes; et voyant
+qu'il était impossible de l'attraper, nous lui criâmes plusieurs fois:
+
+ «Eh! monsieur le Fleuve, arrêtez!
+ Ne vous en allez pas si vite!
+ Eh! de grâce, un mot! écoutez!»
+ Mais il se remit dans son gîte,
+
+et rentra dans ces mêmes roseaux dont nous l'avions vu sortir. Nous
+allâmes en vain jusqu'à cet endroit; car le bonhomme était déjà tout
+fondu en eau quand nous arrivâmes, et sa voix n'était plus
+
+ Qu'un murmure agréable et doux;
+ Mais cet agréable murmure
+ N'est entendu que des cailloux.
+ Il ne le put être de nous;
+ Et même, sans vous faire injure,
+ Il ne l'eût pas été de vous.
+
+Après l'avoir appelé plusieurs fois inutilement, enfin la nuit nous
+obligea de retourner en notre logis, où nous fîmes mille réflexions sur
+cette aventure. Notre esprit n'était pas entièrement satisfait de cet
+éclaircissement; et nous ne pouvions concevoir pourquoi, dans une
+sédition où tous les fleuves avaient trempé, il n'y en avait eu qu'une
+partie de châtiés. Nous revînmes plusieurs fois en ce même lieu, tant
+que nous demeurâmes à Encosse, pour y conjurer cet honnête fleuve de
+nous vouloir donner à ce sujet un quart d'heure de conversation; mais il
+ne parut plus; et nos eaux étant prises, le temps vint enfin de s'en
+aller.
+
+Un carrosse que M. le sénéchal d'Armagnac avait envoyé, nous mena bien à
+notre aise chez lui, à Castille, où nous fûmes reçus avec tant de joie,
+qu'il était aisé de juger que nos visages n'étaient point désagréables
+au maître de la maison.
+
+ C'est chez cet illustre Fontrailles,
+ Où les tourtes, les ortolans,
+ Les perdrix rouges et les cailles,
+ Et mille autres vols succulents
+ Nous firent horreur des mangeailles
+ Dont Carbon et tant de canailles
+ Vous affrontent depuis vingt ans.
+
+Vous autres casaniers, qui ne connaissez que la vallée de misère et vos
+rôtisseurs de Paris, vous ne savez ce que c'est que la bonne chère. Si
+vous vous y connaissiez, et si vous l'aimiez, comme vous dites,
+
+ Soyez donc assez braves gens
+ Pour quitter enfin vos murailles,
+ Et si vous êtes de bon sens,
+ Allez et courez chez Fontrailles
+ Vous gorger de mets excellents.
+
+Vous y serez bien reçus assurément, et vous le trouverez toujours le
+même. Sans plus s'embarrasser des affaires du monde, il se divertit à
+faire achever sa maison, qui sera parfaitement belle. Les honnêtes gens
+de sa province en savent fort bien le chemin; mais les autres ne l'ont
+jamais pu trouver. Après nous y être empiffrés quatre jours avec M. le
+président de Marmiesse, qui prit la peine de s'y rendre aussitôt qu'il
+fut informé de notre arrivée, nous allâmes tous ensemble à Toulouse,
+descendre chez l'abbé de Beauregard, qui nous attendait, et qui nous
+donna de ces repas qu'on ne peut faire qu'à Toulouse. Le lendemain, M.
+le président de Marmiesse nous voulut faire voir, dans un dîner,
+jusqu'où peut aller la splendeur et la magnificence, ou, avec sa
+permission, la profusion et la prodigalité. Le festin du Menteur n'était
+rien en comparaison, et c'est ici qu'il faut redoubler nos efforts pour
+vous en faire une description magnifique.
+
+ Toi qui présides aux repas,
+ Ô Muse! sois-nous favorable;
+ Décris avec nous tous les plats
+ Qui parurent sur cette table.
+
+ Pour notre honneur et pour ta gloire,
+ Fais qu'aucun de tous ces grands mets
+ Ne s'échappe à notre mémoire,
+ Et fais qu'on en parle à jamais.
+
+ Mais comme notre esprit s'abuse
+ De s'imaginer qu'aux festins
+ Puisse présider une Muse,
+ Et qu'elle se connaisse en vins!
+
+ Non, non, les doctes demoiselles
+ N'eurent jamais un bon morceau:
+ Et ces vieilles sempiternelles
+ Ne burent jamais que de l'eau.
+
+ À qui donc adresser ses vœux
+ En des occasions pareilles?
+ Est-ce à vous, Bacchus, roi des treilles?
+ À vous, dieu des mets savoureux?
+
+ Mais, pour rimer, Bacchus et Come
+ Sont des dieux de peu de secours;
+ Et jamais de mémoire d'homme,
+ On ne leur fit un tel discours.
+
+Tout nous manque au besoin, et de notre chef nous n'oserions
+entreprendre une si grande affaire. Il faut donc nous contenter de vous
+dire que jamais on ne vit rien de si splendide; et nous eussions cru
+Toulouse, ce lieu si renommé pour la bonne chère, épuisé pour jamais de
+gibier, si l'un de vos amis et des nôtres ne nous eût encore le
+lendemain, dans un dîner, fait admirer cette ville comme un prodige,
+pour la quantité de bonnes choses qu'elle fournit. Vous devinerez
+aisément son nom, quand nous vous dirons
+
+ Que c'est un de ces beaux esprits
+ Dont Toulouse fut l'origine.
+ C'est le seul Gascon qui n'a pris
+ Ni l'air ni l'accent du pays;
+ Et l'on jugerait à sa mine
+ Qu'il n'a jamais quitté Paris.
+
+Enfin, c'est l'agréable M. d'Osneville, dont l'air et l'esprit n'ont
+rien que d'un homme qui n'aurait jamais bougé de la cour.
+
+ Vous saurez qu'il est marié,
+ Environ depuis une année,
+ Et qu'il est tout à fait lié
+ Du sacré lien d'hyménée.
+
+ Lié tout à fait, c'est-à-dire
+ Qu'il est lié tout à fait bien,
+ Et qu'il ne lui manque plus rien,
+ Et qu'il a tout ce qu'il désire.
+
+ L'épouse est bien apparentée,
+ Et bien apparenté l'époux;
+ Elle est jeune, riche, espritée:
+ Il est jeune, riche, esprit doux.
+
+Avec lui et dans son carrosse, nous quittâmes Toulouse pour aller à
+Grouille, où M. le comte d'Aubijoux nous reçut très-civilement. Nous le
+trouvâmes dans un petit palais qu'il a fait bâtir au milieu de son
+jardin, entre des fontaines et des bois, et qui n'est composé que de
+trois chambres, mais bien peintes et tout à fait appropriées. Il a
+destiné ce lieu pour se retirer en particulier avec deux ou trois de ses
+amis, ou, quand il est seul, s'entretenir avec ses livres, pour ne pas
+dire avec sa maîtresse:
+
+ Malgré l'injustice des cours,
+ Dans cet agréable ermitage
+ Il coule doucement ses jours,
+ Et vit en véritable sage.
+
+De vous dire qu'il tenait une fort bonne table et bien servie, ce ne
+serait vous apprendre rien de nouveau; mais peut-être serez-vous surpris
+de savoir que faisant si grande chère, il ne vivait que d'une croûte de
+pain par jour. Aussi son visage était-il d'un homme mourant. Bien que
+son parc fût très-grand, et qu'il eût mille endroits tous les plus beaux
+les uns que les autres pour se promener, nous passions les journées
+entières dans une petite île plantée et tenue aussi propre qu'un jardin,
+et dans laquelle on trouve, comme par miracle, une fontaine qui jaillit,
+et va mouiller le haut d'un berceau de grands cyprès qui l'environnent.
+
+ Sous ce berceau qu'Amour exprès
+ Fit pour toucher quelque inhumaine,
+ L'un de nous deux, un jour, au frais,
+ Assis près de cette fontaine,
+ Le cœur percé de mille traits,
+ D'une main qu'il portait à peine,
+ Grava ces vers sur un cyprès:
+ «Hélas! que l'on serait heureux
+ Dans ce beau lieu digne d'envie,
+ Si, toujours aimé de Sylvie,
+ L'on pouvait, toujours amoureux,
+ Avec elle passer la vie!»
+
+Vous connaîtrez par-là que dans notre voyage nous ne songions pas
+toujours à faire bonne chère, et que nous avions quelquefois des moments
+assez tendres. Au reste, quoique Grouille ait tant de charmes, M.
+d'Aubijoux ne nous put retenir que trois jours, après lesquels il nous
+donna son carrosse pour aller à Castres prendre celui de M. de
+Pénautier, qui nous mena chez lui, à Pénautier, à une lieue de
+Carcassonne. Vos santés y furent bues mille fois, avec le cher ami
+Balsant, qui ne nous quitta pas un moment. La comédie fut aussi un de
+nos divertissements assez grand, parce que la troupe n'était pas
+mauvaise, et qu'on y voyait toutes les dames de Carcassonne. Quand nous
+en partîmes, M. de Pénautier, qui sans doute est un des plus honnêtes
+hommes du monde, voulut absolument que nous prissions encore son
+carrosse pour aller a Narbonne, quoiqu'il y eût une grande journée. Le
+temps était si beau, que nous espérions le lendemain, sur nos chevaux
+frais, et qui suivaient en main depuis Encosse aller coucher près de
+Montpellier. Mais, par malheur,
+
+ Dans cette vilaine Narbonne
+ Toujours il pleut, toujours il tonne.
+ Toute la nuit doncques il plut,
+ Et tant d'eau cette nuit il chut,
+ Que la campagne submergée
+ Tint deux jours la ville assiégée.
+
+Que cela ne vous surprenne point. Quand il pleut six heures en cette
+ville, comme c'est toujours par orage, et qu'elle est située dans un
+fond tout environné de montagnes, en peu de temps les eaux se ramassent
+en si grande abondance, qu'il est impossible d'en sortir sans courir
+risque de se noyer. Nous voulûmes pourtant le hasarder; mais l'accident
+d'un laquais emporté par une ravine, et qui sans doute était perdu si
+son cheval ne l'eût sauvé à la nage, nous fit rentrer bien vite pour
+attendre que les passages fussent libres. Des messieurs, que nous
+trouvâmes se promenant dans la grande place, et qui nous parurent être
+des principaux du pays, ayant appris notre aventure, crurent qu'il était
+de leur honneur de ne nous laisser pas ennuyer. Ils nous voulurent donc
+faire voir les raretés de leur ville, et nous menèrent d'abord dans
+l'église cathédrale, qu'ils prétendaient être un chef-d'œuvre pour la
+hauteur des voûtes, mais nous ne saurions pas dire au vrai
+
+ Si l'architecte qui la fit,
+ La fit ronde, ovale ou carrée,
+ Et moins encor s'il la bâtit
+ Haute, basse, large ou serrée.
+
+ Car, arrivés en ce saint lieu,
+ Nous n'eûmes jamais autre envie
+ Que de faire des vœux à Dieu
+ De ne le voir de notre vie.
+
+ Ce qu'on y montre encor de rare,
+ Est un vieux et sombre tableau,
+ Où l'on voit sortir un Lazare
+ À demi mort de son tombeau.
+
+ Mais le peintre l'a si bien fait
+ Sec, pâle, hideux, noir, effroyable,
+ Qu'il semble bien moins le portrait
+ Du bon Lazare que d'un diable.
+
+Ces messieurs ne furent pas contents de nous avoir fait voir ces deux
+merveilles, ils eurent encore la bonté, pour nous régaler tout à fait,
+de nous présenter à deux ou trois de leurs plus polies demoiselles, qui
+tombaient, en vérité, de la v... Voilà tous les divertissements que nous
+eûmes à Narbonne. Voyez par là si deux jours que nous y demeurâmes se
+passèrent agréablement. Toi qui nous as si bien divertis,
+
+ Digne objet de notre courroux,
+ Vieille ville toute de fange,
+ Qui n'es que ruisseaux et qu'égouts,
+ Pourrais-tu prétendre de nous
+ Le moindre vers à ta louange?
+
+ Va, tu n'es qu'un quartier d'hiver
+ De quinze ou vingt malheureux drilles,
+ Où l'on peut à peine trouver
+ Deux ou trois misérables filles
+ Aussi malsaines que ton air.
+
+ Va, tu n'eus jamais rien de beau,
+ Rien qui mérite qu'on le prise,
+ Bien peu de chose est ton tableau,
+ Et bien moins que rien ton église.
+
+L'apostrophe est un peu violente, ou l'impression un peu forte; mais
+nous passâmes dans cette étrange demeure deux journées avec tant de
+chagrin, qu'elle en est quitte à bon marché. Enfin les eaux
+s'écoulèrent, et, nos chevaux n'en ayant plus que jusqu'aux sangles, il
+nous fut permis de sortir. Après avoir marché trois ou quatre lieues
+dans les plaines toutes noyées, et passé sur de méchantes planches un
+torrent qui s'était fait de l'égout des eaux, large comme une rivière,
+Béziers, cette ville si propre et si bien située, nous fit voir un pays
+aussi beau que celui dont nous partions était vilain. Le lendemain,
+ayant traversé les landes de Saint-Hubéri, et goûté les bons muscats de
+Loupian, nous vîmes Montpellier se présenter à nous, environné de ces
+plantades et de ces blanquettes que vous connaissez.
+
+Nous y abordâmes à travers mille boules de mail; car on joue là, le long
+des chemins, à la chicane. Dans la grande rue des parfumeurs, par où
+l'on entre d'abord, l'on croit être dans la boutique de Martial; et
+cependant,
+
+ Bien que de cette belle ville
+ Viennent les meilleures senteurs,
+ Son terroir, en muscats fertile,
+ Ne lui produit jamais de fleurs.
+
+Cette rue si parfumée conduit dans une grande place, où sont les
+meilleures hôtelleries. Mais nous fûmes bientôt épouvantés
+
+ De rencontrer en cette place
+ Un grand concours de populace.
+ Chacun y nommait d'Assouci.
+ «Il sera brûlé, Dieu merci
+ (Disait une vieille bagasse).
+ Dieu veuille qu'autant on en fasse
+ À tous ceux qui vivent ainsi!»
+
+La curiosité de savoir ce que c'était nous fit avancer plus avant. Tout
+le bas était plein de peuple, et les fenêtres remplies de personnes de
+qualités. Nous y reconnûmes un des principaux de la ville, qui nous fit
+entrer aussitôt dans le logis. Dans la chambre où il était, nous
+apprîmes qu'effectivement on allait brûler d'Assouci pour un crime qui
+est en abomination parmi les femmes. Dans cette même chambre nous
+trouvâmes grand nombre de dames, qu'on nous dit être les plus jolies,
+les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville, quoique
+pourtant elles ne fussent ni trop belles ni trop bien mises. À leurs
+petites mignardises, leur parler gras et leurs discours extraordinaires,
+nous crûmes bientôt que c'était une assemblée des précieuses de
+Montpellier: mais, bien qu'elles fissent de nouveaux efforts à cause de
+nous, elles ne paraissaient que des précieuses de campagne, et
+n'imitaient que faiblement les nôtres de Paris. Elles se mirent exprès
+sur le chapitre des beaux-esprits, afin de nous faire voir ce qu'elles
+valaient, par le commerce qu'elles ont avec eux. Il se commença donc une
+conversation assez plaisante:
+
+ Les unes disaient que Ménage
+ Avait l'air et l'esprit galant,
+ Que Chapelain n'était pas sage,
+ Que Costar n'était pas pédant;
+ Et les autres croyaient monsieur de Scudéris
+ Un homme de fort bonne mine,
+ Vaillant, riche et toujours bien mis;
+ Sa sœur une beauté divine,
+ Et Pélisson un Adonis.
+
+Elles en nommèrent encore une très-grande quantité, dont il ne nous
+souvient plus. Après avoir bien parlé des beaux-esprits, il fut question
+de juger de leurs ouvrages. Dans l'_Alaric_ et dans le _Moïse_, on ne
+loua que le jugement et la conduite; et dans la _Pucelle_, rien du tout.
+Dans Sarrasin, on n'estima que la lettre de M. de Ménage, et la préface
+de M. Pélisson fut traitée de ridicule. Voiture même passa pour un homme
+grossier. Quant aux romans, _Cassandre_ fut estimé pour la délicatesse
+de la conversation, _Cyrus_ et _Clélie_, pour la magnificence de
+l'expression et la grandeur des événements. Mille autres choses se
+débitèrent encore plus surprenantes que tout cela. Puis insensiblement,
+la conversation tomba sur d'Assouci, parce qu'il leur sembla que l'heure
+de l'exécution approchait. Une de ces dames prit la parole, et
+s'adressant à celle qui nous avait paru la principale et la maîtresse
+précieuse:
+
+ «Ma bonne, est-ce lui que l'on dit
+ Avoir autrefois tant écrit,
+ Même composé quelque chose
+ En vers sur la métamorphose?
+ Il faut donc qu'il soit bel-esprit?
+
+ --Aussi l'est-il, et l'un des vrais,
+ Reprit l'autre, et des premiers faits.
+ Ses lettres lui furent scellées
+ Dès leurs premières assemblées.
+ J'ai la liste de ces messieurs:
+ Son nom est en tête des leurs.»
+
+ Plus d'une mine sérieuse,
+ Avec un certain air affecté,
+ Penchait sa tête de côté,
+ Et de ce ton de précieuse,
+ Lui dit: «Ma chère, en vérité,
+ C'est dommage que dans Paris
+ Ces messieurs de l'Académie,
+ Tous ces messieurs les beaux-esprits,
+ Soient sujets à telle infamie.»
+
+L'envie de rire nous prit si furieusement, qu'il nous fallut quitter la
+chambre et le logis, pour en aller éclater a notre aise dans
+l'hôtellerie. Nous eûmes toutes les peines du monde a passer dans les
+rues, à cause de l'affluence du peuple.
+
+ Là d'hommes on voyait fort peu.
+ Cent mille femmes animées,
+ Toutes de colère enflammées,
+ Accouraient en foule en ce lieu
+ Avec des torches allumées.
+
+Elles écumaient toutes de rage, et jamais on n'a rien vu de si terrible.
+Les unes disaient que c'était trop peu de le brûler; les autres qu'il
+fallait l'écorcher vif auparavant; et toutes, que si la justice le leur
+voulait livrer, elles inventeraient de nouveaux supplices pour le
+tourmenter. Enfin
+
+ On aurait dit, à voir ainsi
+ Ces bacchantes échevelées,
+ Qu'au moins ce monsieur d'Assouci
+ Les aurait toutes violées:
+
+et cependant il ne leur avait rien fait. Nous gagnâmes avec bien de la
+peine notre logis, où nous apprîmes en arrivant qu'un homme de condition
+avait fait sauver ce malheureux: et quelque temps après on vint nous
+dire que toute la ville était en rumeur, que les femmes y faisaient une
+sédition, et qu'elles avaient déjà déchiré deux personnes, pour être
+seulement soupçonnées de connaître d'Assouci. Cela nous fit une
+très-grande frayeur.
+
+ Et de peur d'être pris aussi
+ Pour amis du sieur d'Assouci,
+ Ce fut à nous de faire gille.
+ Nous fûmes donc assez prudents
+ Pour quitter d'abord cette ville;
+ Et cela fut d'assez bon sens.
+
+Nous nous savons donc, comme des criminels, par une porte écartée, et
+prenons la chemin de Massilargues, espérant d'y pouvoir arriver avant la
+nuit. À une demi-lieue de Montpellier, nous rencontrâmes notre
+d'Assouci, avec un page assez joli qui le suivait. En deux mots il nous
+conta ses disgrâces; aussi n'avions-nous pas le loisir d'écouter un long
+discours, ni de le faire. Chacun donc alla de son côté; lui fort vite,
+quoiqu'à pied; et nous doucement, à cause que nos chevaux étaient
+fatigués. Nous arrivâmes devant la nuit chez M. de Cauvisson, qui pensa
+mourir de rire de notre aventure. Il prit le soin, par sa bonne chère et
+par ses bons lits, de nous faire bientôt oublier ces fatigues. Nous ne
+pûmes, étant si proches de Nîmes, refuser à notre curiosité de nous
+détourner pour aller voir
+
+ Ces grands et fameux bâtiments
+ Du pont du Gard et des Arènes,
+ Qui nous restent pour monuments
+ Des magnificences romaines.
+
+ Ils sont plus entiers et plus sains
+ Que tant d'autres restes si rares.
+ Echappés aux brutales mains
+ De ce déluge de barbares
+ Qui fut le fléau des humains.
+
+Fort satisfaits du Languedoc, nous prîmes assez vite la route de
+Provence par cette grande prairie de Beaucaire, si célèbre par sa
+foire; et le même jour nous vîmes de bonne heure
+
+ Paraître sur les bords du Rhône
+ Ces murs pleins d'illustres bourgeois,
+ Glorieux d'avoir autrefois
+ Eu chez eux la cour et le trône
+ De trois ou quatre puissants rois.
+
+On y aborde par
+
+ Cette heureuse et fertile plaine
+ Qui doit son nom à la vertu
+ Du grand et fameux capitaine
+ Par qui le fier Dunois, battu,
+ Reconnut la grandeur romaine.
+
+Nous vîmes, pour vous parler un peu moins poétiquement, cette belle et
+célèbre ville d'Arles, qui, par son pont de bateaux, nous fit passer de
+Languedoc en Provence. C'est assurément la plus belle porte. La
+situation admirable de ce lieu y a presque attiré toute la noblesse du
+pays; et les dames y sont propres, galantes et jolies; mais si couvertes
+de mouches, qu'elles en paraissent un peu coquettes. Nous les vîmes
+toutes au cours, où nous fûmes, faisant fort bien leur devoir avec
+quantité de messieurs assez bien faits. Elles nous donnèrent lieu de les
+accoster, quoique inconnus; et sans vanité, nous pouvons dire qu'en deux
+heures de conversation nous avançâmes assez nos affaires, et que nous
+fîmes peut-être quelques jaloux. Le soir on nous pria d'une assemblée,
+où l'on nous traita plus favorablement encore; mais avec tout cela, ces
+belles ne purent obtenir de nous qu'une seule nuit; et le lendemain nous
+en partîmes, et traversâmes avec bien de la peine
+
+ La vaste et pierreuse campagne,
+ Couverte encor de ces cailloux
+ Qu'un prince, revenant d'Espagne,
+ Y fit pleuvoir dans son courroux.
+
+C'est une grande plaine toute couverte de cailloux effectivement jusqu'à
+Salon, petite ville qui n'a point d'autre rareté que le tombeau de
+Nostradamus. Nous y couchâmes, et n'y dormîmes pas un moment, à cause
+des hauts cris d'une comédienne qui s'avisa d'accoucher cette nuit,
+proche de notre chambre, de deux petits comédiens. Un tel vacarme nous
+fit monter à cheval de bon matin; et cette diligence servit à nous
+faire considérer plus à notre aise, en arrivant à Marseille, cette
+multitude de maisons qu'ils appellent _bastides_, dont toute la campagne
+voisine est couverte. Le grand nombre en est plus surprenant que la
+beauté; car elles sont toutes fort petites et fort vilaines. Vous avez
+tant ouï parler de Marseille, que de vous en entretenir présentement, ce
+serait répéter les mêmes choses, peut-être vous ennuyer.
+
+ Tout le monde sait que Marseille
+ Est riche, illustre et sans pareille
+ Pour son terroir et pour son port;
+ Mais il faut vous parler du fort,
+ Qui sans doute est une merveille.
+
+ C'est Notre-Dame de la Garde;
+ Gouvernement commode et beau,
+ À qui suffit, pour toute garde,
+ Un suisse avec sa hallebarde
+ Peint sur la porte du château.
+
+Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible, et si haut
+élevé, que s'il commandait à tout ce qu'il voit au-dessous de lui, la
+plupart du genre humain ne vivrait que sous son plaisir.
+
+ Aussi voyons-nous que nos rois,
+ En connaissant bien l'importance,
+ Pour le confier ont fait choix
+ Toujours de gens de conséquence:
+ De gens pour qui, dans les alarmes,
+ Le danger aurait eu des charmes;
+ De gens prêts à tout hasarder,
+ Qu'on eût vu longtemps commander,
+ Et dont le poil poudreux eût blanchi sous les armes.
+
+Une description magnifique qu'on a faite autrefois de cette place, nous
+donna la curiosité de l'aller voir. Nous grimpâmes plus d'une heure
+avant d'arriver à l'extrémité de cette montagne, où l'on est bien
+surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante, prête à tomber
+au premier vent. Nous frappâmes à la porte, mais doucement, de peur de
+la jeter par terre; et après avoir heurté longtemps sans entendre même
+un chien aboyer sur la tour,
+
+ Des gens qui travaillaient là proche,
+ Nous dirent: «Messieurs, là-dedans
+ On n'entre plus depuis longtemps.
+ Le gouverneur de cette roche,
+ Retournant en cour par le coche,
+ À, depuis environ quinze ans.
+ Emporté la clef dans sa poche.»
+
+La naïveté de ces bonnes gens nous fit bien rire; surtout quand ils nous
+firent remarquer un écriteau que nous lûmes avec assez de peine, car le
+temps l'avait presque effacé.
+
+ Portion du Gouvernement
+ À louer tout présentement.
+
+Plus bas, en petit caractère:
+
+ Il faut s'adresser à Paris,
+ Ou chez Conrat, le secrétaire,
+ Ou chez Courbé, l'homme d'affaire
+ De tous messieurs les beaux-esprits,
+
+Croyant après cela n'avoir plus rien de rare il voir en ce pays, nous le
+quittâmes sur-le-champ, et même avec empressement, pour aller goûter des
+muscats à la Cioutat. Nous n'y arrivâmes pourtant que fort tard, parée
+que les chemins sont rudes, et que passant par Cassis, il est bien
+difficile de ne s'y pas arrêter à boire. Vous n'êtes pas assurément
+curieux de savoir de la Cioutat,
+
+ Que les marchands et les nochers
+ La rendent fort considérable;
+ Mais pour le muscat adorable.
+ Qu'un soleil proche et favorable
+ Confit dans les brûlants rochers,
+ Vous en aurez, frères très-chers,
+ Et du meilleur sur votre table.
+
+Les grandes affaires que nous avions en ce lieu furent achevées aussitôt
+que nous eûmes acheté le meilleur vin. Ainsi le lendemain, sur le midi,
+nous nous acheminâmes vers Toulon. Cette ville est dans une situation
+amirable, exposée au midi, et couverte au septentrion par des montagnes
+élevées jusqu'aux nues, qui rendent son port le plus grand et le plus
+sûr qui soit au monde. Nous y trouvâmes M. le chevalier Paul, qui, par
+sa charge, par son mérite et par sa dépense, est le premier et le plus
+considérable du pays.
+
+ C'est ce Paul dont l'expérience
+ Gourmande la mer et le vent,
+ Dont le bonheur et la vaillance
+ Rendent formidable la France
+ À tous les peuples du Levant.
+
+Ces vers sont aussi magnifiques que sa mine; mais, en vérité,
+quoiqu'elle ait quelque chose de sombre, il ne laisse pas d'être
+commode, doux et tout à fait honnête. Il nous régala dans sa cassine,
+si propre et si bien entendue, qu'elle semble un petit palais enchanté.
+
+Nous n'avions trouvé jusque-là que des orangers de médiocre grandeur, et
+dans des jardins. L'envie d'en voir de gros comme des chênes, et dans le
+milieu des campagnes, nous fit aller jusqu'à Hyères. Que ce lieu nous
+plut! Qu'il est charmant! Et quel séjour serait-ce que Paris sous un si
+beau climat!
+
+ Que c'est avec plaisir qu'aux mois
+ Si fâcheux en France et si froids,
+ On est contraint de chercher l'ombre
+ Des orangers qu'en mille endroits
+ On y voit, sans rang et sans nombre.
+ Former des forêts et des bois.
+
+ Là, jamais les plus grands hivers
+ N'ont pu leur déclarer la guerre.
+ Cet heureux coin de l'univers
+ Les a toujours beaux, toujours verts,
+ Toujours fleuris en pleine terre.
+
+Qu'ils nous ont donné de mépris pour les nôtres, dont les plus conservés
+et les mieux gardés ne doivent pas être, en comparaison, appelés des
+orangers!
+
+ Car ces petits nains contrefaits.
+ Toujours tapis entre deux ais.
+ Et contraints sous des casemates.
+ Ne sont, à bien parler, que vrais
+ Et misérables culs-de-jattes.
+
+Nous ne pouvions terminer notre voyagé par un lieu qui nous laissât une
+idée plus agréable; aussi dès le moment ne songeâmes-nous plus qu'à
+retourner à Paris. Notre dévotion nous fit pourtant détourner un peu
+pour aller à la Sainte-Baume. C'est un lieu presque inaccessible, et
+qu'on ne peut voir sans effroi. C'est un antre dans le milieu d'un
+rocher escarpé, de plus de quatre-vingts toises de haut, fait assurément
+par miracle; car il est aisé de voir que les hommes
+
+ N'y peuvent avoir travaillé;
+ Et l'on croit, avec apparence,
+ Que les saints esprits ont taillé
+ Ce roc qu'avec tant de constance
+ La sainte a si longtemps mouillé
+ Des larmes de sa pénitence.
+ Mais, si d'une adresse admirable
+ L'ange a taillé ce roc divin,
+ Le démon, cauteleux et fin,
+ En a fait l'abord effroyable,
+ Sachant bien que le pèlerin
+ Se donnerait cent fois au diable,
+ Et se damnerait en chemin.
+
+Nous y montâmes cependant avec de la peine par une horrible pluie; et
+par la grâce de Dieu, sans murmurer un seul mot; mais nous n'y fûmes pas
+plus tôt arrivés, qu'il nous prit une extrême impatience d'en sortir,
+sans savoir pourquoi. Nous examinâmes donc assez brusquement la
+bizarrerie de cette demeure, et nous nous instruisîmes en un moment des
+religieux, de leur ordre, de leurs coutumes et de leur manière de
+traiter les passants; car ce sont eux qui les reçoivent et qui tiennent
+hôtellerie.
+
+ On n'y mange jamais de chair,
+ On n'y donne que du pain d'orge,
+ Et des œufs qu'on y vend bien cher.
+ Les moines hideux ont de l'air
+ De gens qui sortent d'une forge.
+ Enfin, ce lieu semble un enfer,
+ Ou pour le moins un coupe-gorge,
+ On ne peut être sans horreur
+ Dedans cette horrible demeure
+ Et la faim, la soif et la peur
+ Nous en firent sortir sur l'heure.
+
+Bien qu'il fût presque nuit, et qu'il fît le plus vilain temps du
+monde, nous aimâmes mieux hasarder de nous perdre dans les montagnes,
+que de demeurer à la Sainte-Baume. Les reliques qui sont à Saint-Maximin
+nous portèrent bonheur, et nous y firent arriver, avec l'aide d'un
+guide, sans nous être égarés; mais non pas sans être mouillés. Aussi le
+lendemain, la matinée s'étant passée entière en dévotion, c'est-à-dire à
+faire toucher des chapelets à quantité de corps saints, et à mettre
+d'assez grosses pièces dans les troncs, nous allâmes nous enivrer
+d'excellente blanchette de Négréaux, et de là coucher à Aix. C'est une
+capitale sans rivière, et dont tous les dehors sont fort désagréables;
+mais, en récompense, belle et assez bien bâtie, et de bonne chère. Orgon
+fut ensuite notre couchée, lieu célèbre pour tous les bons vins; et le
+jour d'après Avignon nous fit admirer la beauté de ses murailles. Madame
+de Castelane y était, à qui nous rendîmes visite aussitôt le même jour,
+qui fut le jour des Morts. Nous la trouvâmes chez elle en bonne
+compagnie. Elle n'était point, comme les autres veuves, dans les églises
+à prier Dieu.
+
+ Car bien qu'elle ait l'âme assez tendre
+ Pour tout ce qu'elle aurait chéri.
+ On aurait peine à la surprendre
+ Sur le tombeau de son mari.
+
+Avignon nous avait paru si beau, que nous voulûmes y demeurer deux jours
+pour l'examiner plus à loisir. Le soir, que nous prenions le frais sur
+les bords du Rhône par un beau clair de lune, nous rencontrâmes un homme
+qui se promenait, qui nous semblait avoir de l'air du sieur d'Assouci.
+Son manteau, qu'il portait sur le nez, empêchait qu'on ne le pût bien
+voir au visage. Dans cette incertitude, nous prîmes la liberté de
+l'accoster, et de lui demander:
+
+ «Est-ce vous, monsieur d'Assouci?
+
+ --Oui, c'est moi, messieurs; me voici.
+ N'ayant plus pour tout équipage
+ Que mes vers, mon luth et mon page.
+ Vous me voyez sur le pavé
+ En désordre, malpropre et sale;
+ Aussi je me suis esquivé
+ Sans emporter paquet ni malle;
+ Mais enfin me voilà sauvé,
+ Car je suis en terre papale.»
+
+Il avait effectivement avec lui le même page que nous lui avions vu
+lorsqu'il se sauva de Montpellier, et que l'obscurité nous avait
+empêché de discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que
+c'était que ce petit garçon, et quelle belle qualité l'obligeait à le
+mener avec lui; nous le questionnâmes donc assez malicieusement, lui
+disant:
+
+ «Ce petit page qui vous suit,
+ Et qui derrière vous se glisse,
+ Que sait-il? En quel exercice,
+ En quel art l'avez-vous instruit?
+
+ --Il sait tout, dit-il. S'il vous duit,
+ Il est bien à votre service.»
+
+Nous le remerciâmes lors bien civilement, ainsi que vous eussiez fait,
+et ne lui répondîmes autre chose
+
+ «Qu'adieu, bonsoir et bonne nuit.
+ De votre page qui vous suit,
+ Et qui derrière vous se glisse,
+ Et de tout ce qu'il sait aussi,
+ Grand merci, monsieur d'Assouci.
+ D'un si bel offre de service,
+ Monsieur d'Assouci, grand merci.»
+
+Notre lettre finira par ce bel endroit. Quoiqu'elle soit écrite de Lyon,
+ce n'est pas que nous n'ayons encore à vous mander les beautés du
+Pont-Saint-Esprit, des vins de Coudrieux et de Côte-Rôtie; mais, en
+vérité, nous sommes si las d'écrire, que la plume nous tombe des mains,
+outre que nous voulons avoir de quoi vous entretenir, lorsque nous
+aurons le plaisir de vous revoir. Cependant,
+
+ Si nous allions tout tous déduire,
+ Nous n'aurions plus rien à vous dira:
+ Et vous saurez qu'il est plus doux
+ De causer buvant avec vous,
+ Qu'en voyageant de vous écrira.
+ Adieu, les deux frères nourris
+ Aussi bien que gens de la ville,
+ Que nous aimons plus que dix mille
+ Des plus aimables de Paris.
+
+ DATE.
+
+ De Lyon, où l'on nous a dit
+ Que le roi, par un rude édit,
+ Avait fait défenses expresses,
+ Expresses défenses à tous,
+ De plus porter chausses suissesses.
+ Cet édit, qui n'est rien pour nous,
+ Vous réduit en grandes détresses,
+ Grosses bedaines, grosses fesses:
+ Car où diable vous mettrez-vous?
+
+ ADRESSE.
+
+ À messieurs les aînés Broussins.
+ Chacun enseignera la rue:
+ Car leur demeure est plus connue
+ Au Marais que les Capucins.
+
+
+
+
+VOYAGE
+
+DE LANGUEDOC
+
+ET
+
+DE PROVENCE
+
+PAR
+
+LEFRANC DE POMPIGNAN
+
+À MADAME ***
+
+Le 24 septembre 1740.
+
+
+C'est donc très-sérieusement, madame, que vous demandez la relation de
+notre voyage. Vous la voulez même en prose et en vers. C'est un marché
+fait, dites-vous, nous ne saurions nous en dédire. Il faut bien vous en
+croire; mais croyez aussi que jamais parole ne fut plus légèrement
+engagée. Je suis sûr
+
+ Que tout homme sensé rira
+ D'une entreprise si falotte!
+ Que personne ne nous lira:
+ Ou que celui qui le fera,
+ À coup sûr très-fort s'ennuîra,
+ Que vers et prose on sifflera;
+ Et que sur cette preuve-là
+ Le régiment de la calotte
+ Pour ses voyageurs nous prendra.
+
+Quoi qu'il en puisse arriver, le plus grand malheur serait de vous
+déplaire. Nous allons vous obéir de notre mieux. Mais gardez-nous au
+moins le secret. Un ouvrage fait pour vous ne doit être mauvais
+qu'incognito.
+
+Comme ce n'est point ici un poème épique, nous commencerons modestement
+par Castelnaudary, et nous n'en dirons rien. Narbonne ayant été le
+premier objet de notre attention, sera aussi le premier article de notre
+itinéraire. N'y eût-il que ces anciennes inscriptions qu'a si fort
+respectées le temps, cette Narbonne méritait un peu plus d'égards que
+n'en ont eu les deux célèbres voyageurs.
+
+Nous pouvons attester qu'il n'y plut ni n'y tonna pendant plus de quatre
+heures, et que jamais le ciel ne fut plus serein que lorsque nous en
+partîmes.
+
+ Mais vu le local enterré
+ De la cité primatiale,
+ Nous croyons, tout considéré,
+ Que quand la saison pluviale.
+ Au milieu du champ labouré
+ Vernie la bouche à la cigale,
+ Toutes les eaux ont conjuré
+ D'environner, bon gré mal gré.
+ La ville archiépiscopale:
+ Ce qui rend ce lieu révéré
+ Un cloaque beaucoup trop sale,
+ De quoi Chapelle a murmuré;
+ Mais d'un ton si peu mesuré,
+ Qu'il en résulte grand scandale.
+ Au point qu'un prébendier lettré
+ De l'église collégiale
+ Nous dit, d'un air très-assuré,
+ Que ce voyage célébré
+ N'était au fond qu'œuvre de balle.
+ Et que Narbonne, qu'il ravale,
+ Ne l'avait jamais admiré.
+
+Le fait, madame, est vrai à la lettre; à telles enseignes que le docte
+prébendier se dessaisit en notre faveur, avec une joie extrême, de
+l'œuvre de ces messieurs, qui lui paraissent de très-mauvais plaisants.
+Ce n'est pas au reste le seul plaisir qu'il nous eût fait. Ce généreux
+inconnu nous avait mené au palais archiépiscopal, admirer les antiquités
+qu'on y a recueillies. Par son crédit, nous vîmes toute la maison,
+grande, noble, claire même en dépit de tout ce qui devrait la rendre
+obscure. Mais on a logé un peu haut le primat d'Occitanie. Nous avions
+ensuite suivi notre guide à la métropole, qui sera une fort belle
+église, quand il plaira à Dieu et aux États de faire finir la nef. Quant
+à ce tableau, si dénigré dans l'œuvre susdit, messieurs de Narbonne le
+regrettent tous les jours, malgré la copie que M. le duc d'Orléans leur
+en laissa libéralement, mais qu'ils trouvent fort médiocre, quoique le
+Lazare y soit peut-être aussi noir que dans l'original.
+
+Nous reprîmes notre chemin, et parcourûmes gaiement les chaussées qui
+mènent à Béziers. Cette ville est pour ses habitants un lieu céleste,
+comme il est aisé d'en juger par un passage latin d'un de leurs auteurs,
+dont je vous fais grâce. La nuit nous ayant surpris avant d'y être
+arrivés, nous fûmes tentés d'y coucher.
+
+ Mais sachant par tradition
+ Que dans cette agréable ville,
+ Pour le sol de chaque saison,
+ Très-prudemment chaque maison
+ A soin d'avoir un domicile.
+ Et craignant pour mon compagnon,
+ Qui pour moi n'était pas tranquille,
+ Nous criâmes au postillon
+ Au plus vite de faire gille.
+
+Ce fut donc à Pézénas que nous allâmes chercher notre gîte. Il était
+tard quand nous y arrivâmes; les portes étaient fermées. Nous en fûmes
+si piqués que nous ne voulûmes plus y entrer quand on les ouvrit le
+lendemain matin. Mais que nous fûmes enchantés des dehors! Il n'en est
+point de plus riants ni de mieux cultivés. Quoique Pézénas n'ait pas de
+proverbe latin en sa faveur, au moins que je connaisse, sa situation
+vaut bien celle de Béziers. La chaussée qui commence après les casernes
+du roi, ne dura pas autant que nous aurions voulu. Elle aboutit à une
+route assez sauvage, qui nous conduisit à Vallemagne, lieu passablement
+digne de la curiosité des voyageurs.
+
+ Près d'une chaîne de rochers
+ S'élève un monastère antique.
+ De son église très-gothique,
+ Deux tours, espèce de clochers,
+ Ornent la façade rustique.
+
+Les échos, s'il en est dans ce triste séjour,
+
+ D'aucun bruit n'y frappent l'oreille:
+ Et leur troupe oisive sommeille
+ Dans les cavernes d'alentour.
+
+Dépêche, dis-je à un postillon de quatre-vingts ans qui changeait nos
+chevaux; l'horreur me gagne: quelle solitude! c'est la Thébaïde en
+raccourci. Allons, l'abbé, ni vous ni moi ne commerçons avec les
+anachorètes.--Eh! de par tous les diables, ce sont des bernardins,
+s'écria le maître de la poste, que nous ne croyions pas si près de nous.
+Or, vous saurez que ce bon homme pouvait faire la différence d'un
+anachorète et d'un bernardin; car il avait sur un vieux coffre, à côté
+de sa porte, quelques centaines de feuillets de la vie des Pères du
+désert, rongés de rats.--Si vous voulez dîner, ajouta-t-il, entrez, on
+vous fera, bonne chère.
+
+ Nos moines sont de bons vivants,
+ L'un pour l'autre fort indulgents,
+ Ne faisant rien qui les ennuie,
+ Ayant leur cave bien garnie,
+ Toujours reposés et contents,
+ Visitant peu la sacristie;
+ Mais quelquefois les jours de pluie
+ Priant Dieu pour tuer le temps.
+
+Il est vrai qu'ils avaient profité de cette matinée-là, qui était fort
+sombre et fort pluvieuse, pour dépêcher une grand'messe. Nous gagnâmes
+le cloître. Croiriez-vous, madame, qu'un cloître de solitaires fût une
+grotte enchantée? Tel est pourtant celui de l'abbaye de Vallemagne; je
+ne puis le comparer qu'à une décoration d'opéra. Il y a surtout une
+fontaine qui mériterait le pinceau de l'Arioste. Elle ressemble comme
+deux gouttes d'eau à la fontaine de l'Amour.
+
+ Sur ses colonnes, des feuillages
+ Entrelacés dans des berceaux,
+ Forment un dôme de rameaux.
+ Dont les délicieux ombrages
+ Font goûter, dans des lieux si beaux,
+ Le frais des plus sombres bocages.
+ Sous cette voûte de cerceaux,
+ La plus heureuse des naïades
+ Répand le cristal de ses eaux
+ Par deux différentes cascades.
+ Au pied de leur dernier bassin.
+ On frère, garçon très-capable,
+ Entouré de flacons de vin,
+ Plaçait le buffet et la table.
+
+Tout auprès, un dîner dont la suave odeur Aurait du plus mince mangeur
+
+ Provoqué la concupiscence,
+ Tenu sur des fourneaux à son point de chaleur,
+ Pour disparaître, attendait la présence
+ De quatre bernardins qui s'ennuyaient au chœur.
+
+Dans ce moment nous enviâmes presque le sort de ces pauvres religieux:
+nous nous regardions de cet air qui peint si bien tous les mouvements de
+l'âme. Chacun de nous appliquait ce qu'il voyait à sa vocation
+particulière, et nous nous devinions sans nous parier.
+
+ L'abbé convoitait l'abbaye:
+ Pour moi, qui pensais moins à Dieu,
+ «Ah! disais-je, si dans ce lieu
+ Je trouvais Iris ou Sylvie...»
+
+Car voilà, les hommes. Ce qui est un sujet d'édification pour les uns,
+est un objet de scandale pour les autres. Que de morale a débiter
+là-dessus! Prenons congé de la délicieuse fontaine: elle nous a menés un
+peu loin.
+
+ Ô fontaine de Vallemagne!
+ Flots sans cesse renouvelés,
+ La plus agréable campagne
+ Ne vaut pas vos bords isolés.
+
+Il n'y avait plus qu'une poste pour arriver à Loupian, lieu célèbre par
+ses vins, dont nos devanciers voulurent se mettre à portée de juger.
+Leurs imitateurs, en ce point seul, nous nous y arrêtâmes. Mais l'année,
+nous dit-on, n'avait pas été bonne. L'hôtesse entreprit de nous
+dédommager avec des huîtres d'un goût fort inférieur à celles de
+l'Océan.
+
+Remontés en chaise, nous nous livrions à l'admiration que nous causait
+la beauté du pays,
+
+ Quand deux gentilles demoiselles,
+ D'un air agréable et badin
+ Qui n'annonçait pas des cruelles,
+ Nous arrêtèrent en chemin.
+
+Elles nous demandèrent des places dans notre chaise pour aller jusqu'au
+village prochain, qui était le lieu de la poste. L'abbé fut impoli pour
+la première fois de sa vie; il les refusa inhumainement; et je fus
+obligé, malgré moi, d'être de moitié dans son refus.
+
+Nous commencions alors à côtoyer l'étang de Thau, qui se débouche dans
+le golfe de Lyon par le port de Cette et par le passage de Maguelonne.
+Il fallut descendre, en faveur de mon compagnon, qui voyait pour la
+première fois les campagnes d'Amphitrite, et qui voulait contempler à
+son aise
+
+ Ce vaste amas de flots, ce superbe élément,
+ De l'aveugle Fortune image naturelle,
+ Comme elle séduisant, et perfide comme elle:
+ Asile des forfaits, noir séjour des hasards,
+ Théâtre dangereux du commerce et de Mars;
+ Des plus rares trésors source avare et féconde,
+ Et l'empire commun de tous les rois du monde.
+
+Nous arrivâmes enfin à Montpellier. Cette ville n'aura rien de nous
+aujourd'hui, madame; et vous vous passeriez bien de savoir qu'après nous
+être fait d'abord conduire au jardin royal des plantes, qui pourrait
+être mieux entretenu, et avoir parcouru légèrement au retour tout ce
+qu'on est dans l'usage de montrer aux étrangers, cous vînmes avec
+empressement chercher un excellent souper, auquel nous étions préparés
+par le repas frugal que nous avions fait à Loupian.
+
+La matinée du lendemain fut employée à visiter la Mosson et la Vérune.
+Les eaux et les promenades de celle-ci ne méritent guère moins de
+curiosité que la magnificence de la première, où il y a des beautés
+royales; mais où, sans être difficile à l'excès, on peut trouver
+quelques défauts auxquels, à la vérité, le seigneur châtelain est en
+état de remédier. Nous nous hâtâmes après cela de gagner Lunel, où nous
+fûmes accueillis par M. de la***, major du régiment de Duras, qui
+commandait dans ce quartier. Il nous donna un aussi bon souper que s'il
+nous eût attendus L'abbé en profita médiocrement.
+
+ Il quitta cette bonne chère
+ Pour une dévote action
+ Que ceux de sa profession
+ Ne font pas trop pour l'ordinaire.
+ Ce fut, je crois, son bréviaire
+ Qui causa sa désertion.
+ Notre convive militaire
+ Partagea mon affliction.
+ Mais comme en toute occasion
+ La Providence débonnaire
+ Compense, d'une main légère,
+ Plaisir et tribulation,
+ La retraite de mon confrère
+ Grossit pour moi la portion
+ D'un vin de Saint-Émilion
+ Qu'à Lunel je n'attendais guère.
+
+Une partie de la nuit se passa joyeusement à table. Nous nous séparâmes
+de notre hôte à huit heures du matin, et nous courûmes à Nîmes pour y
+admirer ces ouvrages si supérieurs aux ouvrages modernes, si dignes de
+la poésie la plus majestueuse; en un mot, les chefs-d'œuvre immortels
+dont cette cité, autrefois si considérable, a été enrichie par les
+Romains. Les arènes s'aperçoivent d'aussi loin que la ville même.
+
+ Monument qui transmet à la postérité
+ Et leur magnificence et leur férocité
+ Par des degrés obscurs, sous des voûtes antiques,
+ Nous montons avec peine au sommet des portiques.
+ Là nos yeux étonnés promènent leurs regards,
+ Sur les restes pompeux du faste des Césars.
+ Nous contemplons l'enceinte où l'arène souillée
+ Par tout le sang humain dont elle fut mouillée,
+ Vit tant de fois le peuple ordonner le trépas
+ Du combattant vaincu qui lui tendait les bras.
+ «Quoi! dis-je, c'est ici, sur cette même pierre
+ Qu'ont épargnée les ans, la vengeance et la guerre,
+ Que ce sexe si cher au reste des mortels,
+ Ornement adoré de ces jeux criminels,
+ Venait d'un front serein, et de meurtres avide,
+ Savourer à loisir un spectacle homicide!
+ C'est dans ce triste lieu qu'une jeune beauté
+ Ne respirant ailleurs qu'amour et volupté,
+ Par le geste fatal de sa main renversée,
+ Déclarait sans pitié sa barbare pensée,
+ Et conduisant de l'œil le poignard suspendu
+ Dans le flanc du captif à ses pieds étendu.»
+
+Des voyageurs font des réflexions à propos de tout. J'avoue, madame, que
+la tirade est un peu sérieuse. Je vous en demande pardon. La vue d'un
+amphithéâtre romain a réveillé en moi les idées tragiques.
+
+Ce serait ici le Heu de vous donner quelque idée des autres antiquités
+de Nîmes. La Tour-Magne, le temple de Diane et la fontaine qui est
+auprès, ont dans leurs ruines mêmes, quelque chose d'auguste. Mais ce
+qu'on appelle _la Maison carrée_, édifice qu'on regarde comme le
+monument de toute l'antiquité le mieux conservé, frappe et fixe les yeux
+les moins connaisseurs.
+
+On trouve à chaque pas des bas-reliefs et des inscriptions. Les aigles
+romaines, plus ou moins entières, se voient partout. Enfin, par je ne
+sais quel enchantement, on s'imagine, plus de treize cents ans après
+l'expulsion totale des Romains hors les Gaules, se retrouver avec eux,
+habiter encore une de leurs colonies. Nous en séjournâmes plus longtemps
+à Nîmes. Un jour franc nous suffit à peine pour tout voir et revoir. Ce
+temps d'ailleurs, grâce à M. d'A..., ne pouvait être mieux employé; il
+ne nous quitta point, et l'on ne saurait rien ajouter à la réception
+qu'il nous fit.
+
+ Or donc prions la Providence
+ De placer toujours sur nos pas
+ Le Languedoc et la Provence,
+ Et surtout messieurs de Duras:
+ Rencontre douée et gracieuse
+ Pour les voyageurs leurs amis,
+ Autant qu'elle serait fâcheuse
+ Pour les bataillons ennemis.
+
+Il nous restait le pont du Gard. Notre curiosité, excitée de plus, nous
+fit quitter le chemin de la poste. Après une infinité de détours
+tortueux entre deux montagnes, nous nous trouvâmes sur les bords du
+Gardon, ayant en perspective le pont, ou plutôt trois ponts l'un sur
+l'autre.
+
+ Pour vous peindre le pont du Gard,
+ Il nous faudrait employer l'art
+ Et le jargon d'un architecte.
+ Mais nous pensons qu'à cet égard,
+ De notre couple trop bavard,
+ La science vous est suspecte;
+ Aussi, sans courir de hasard,
+ Notre muse très-circonspecte
+ Ne fera point de fol écart
+ Sur ses arches qu'elle respecte,
+ Qui sans doute périront tard.
+
+Ici, madame, l'admiration épuisée fait place à une surprise mêlée
+d'effroi. Il nous fallut plusieurs heures pour considérer ce merveilleux
+ouvrage. Imaginez deux montagnes séparées par une rivière, et réunies
+par ce triple pont, où la hardiesse le dispute à la solidité. Nous
+grimpâmes jusque sur l'aqueduc, que nous traversâmes presque en rampant
+d'un bout à l'autre.
+
+ Offrant un culte romanesque
+ À ces lieux dérobés aux coups
+ De la barbarie arabesque,
+ Et même échappés au courroux
+ De ce pourfendeur gigantesque
+ Qui des Romains fut si jaloux.
+ Que sa fureur détruisit presque
+ Ce que le temps laissait pour nous:
+ Examinant à deux genoux
+ Un débris de peinture à fresque,
+ Et d'un œil anglais ou tudesque
+ Dévorant jusques aux cailloux.
+
+Puis quittant à regret, quoique avec une sorte de confusion, un monument
+trop propre à nous convaincre de la supériorité sans bornes des Romains,
+nous poursuivîmes notre route, et ne fûmes plus occupés après cela que
+du plaisir de revoir bientôt un ami fort cher que nous allions chercher
+de si loin. Cette idée flatteuse fut le sujet de notre conversation le
+reste de la journée. Sur le soir, l'approche de Villeneuve fit diversion
+à nos entretiens. Du haut de la montagne, d'où nous l'aperçûmes, cette
+jolie ville paraît être dans la plaine, quoique sur une côte fort
+élevée. La beauté du paysage et la largeur du Rhône forment le point de
+vue le plus surprenant et le plus agréable.
+
+ C'est ici que du Languedoc
+ Finit la terre épiscopale.
+ À l'autre rive, sur un roc,
+ Est la citadelle papale,
+ Que sous la clef pontificale,
+ Les gens de soutane et de froc
+ Défendraient fort bien dans un choc.
+ Avec une ardeur sans égale,
+ Contre les troupes de Maroc,
+ La mer leur servant d'intervalle.
+
+Nous passâmes les deux bras du Rhône, et nous arrivâmes à Avignon, au
+milieu des cris de joie et des acclamations d'un peuple immense. N'allez
+pas croire que tout ce tintamarre se fît pour nous. On célébrait alors
+dans cette ville l'exaltation de Benoît XIV. Les fêtes duraient depuis
+trois jours. Nous vîmes la dernière, et sans doute la plus belle.
+
+ Nos yeux en furent éblouis.
+ L'art, la richesse, l'ordonnance
+ Avaient épuisé la science
+ Des décorateurs du pays.
+ Au milieu d'une grande place
+ Douze fagots mal assemblés
+ D'une nombreuse populace
+ Excitaient les cris redoublés.
+ Tout autour cinquante figures,
+ Qu'on nous dit être des soldats,
+ Pour faire cesser le fracas,
+ Vomissaient un torrent d'injures;
+ Mais de peur des égratignures,
+ Ils criaient, et ne bourraient pas.
+
+ Alors les canons commencèrent.
+ Le commandant, vêtu de bleu,
+ Aux fusiliers qui se troublèrent,
+ Permit de se remettre un peu.
+ Puis leurs vieux mousquets ils levèrent:
+ Trente-quatre firent faux-feu,
+ Et quatorze en tirant crevèrent.
+ Si personne ne fut tué,
+ Ou pour le moins estropié
+ Par cette comique décharge,
+ C'est un miracle, en vérité,
+ Qui mérite d'être attesté.
+ Mais nous primes soudain le large,
+ Voyant que l'alguazil major
+ Voulait faire tirer encor.
+
+ Nous entrâmes en diligence
+ Au palais de Son Excellence
+ Monseigneur le vice-légat.
+ C'est là que pour Rome il préside,
+ Et c'est dans sa cour que réside
+ Toute la pompe du Comtat.
+ D'abord, ni lanterne ni lampe,
+ La nuit n'éclaire l'escalier:
+ Il fallut, pour nous appuyer,
+ À tâtons, du fer de la rampe.
+ L'un et l'autre nous étayer.
+ Après avoir à l'aventure
+ Fait en montant plus d'un faux pas
+ Nous trouvons uns salle obscure,
+ Où, sur quelques vieux matelas
+ Quatre Suisses de Carpentras
+ Ne buvaient pas l'eau toute pure.
+ Mais rien de plus ne pûmes voir.
+
+ Un vieux prêtre, entr'ouvrant la porte
+ D'un appartement assez noir,
+ Dit: «Allons, vite, que l'on sorte;
+ Tout est couché; messieurs, bonsoir.
+
+ Notre ambassade ainsi finie,
+ Nous revînmes à notre hôtel,
+ Où Dieu sait quelle compagnie
+ D'une table assez mal servie
+ Dévora le régal cruel.
+ La maîtresse, d'ailleurs polie,
+ Pour nous exprès avait trouvé
+ Un de ces batteurs de pavé
+ Vrai doyen de messagerie
+ Sur le front duquel est gravé
+ Qu'ils ont menti toute leur vie.
+ Il venait de passer les monts.
+ Mon bavard, sans qu'on le semonce.
+ Faisant et demande et réponse,
+ Parle d'église, de sermons,
+ De consistoires, d'audiences,
+ De prélats, de nonnains, d'abbés.
+ De moines et de sigisbés,
+ De miracles et d'indulgence,
+ Du doge et des procurateurs,
+ Des francs-maçons et des trembleurs,
+ De l'Opéra, de la gazette,
+ De Sixte-Quint, de Tamerlan,
+ De Notre-Dame de Lorette,
+ Du sérail et de Kouli-Kan,
+ De vers et de géométrie,
+ D'histoire, de théologie,
+ De Versailles, de Pétersbourg,
+ Des conciles, de la marine,
+ Du conclave, de la tontine,
+ Et du siège de Philisbourg.
+ Il partait pour le nouveau monde.
+ Mais de fureur je me levai,
+ Et promptement je me sauvai
+ Comme il faisait déjà sa ronde
+ Dans les plaines du Paraguaî,
+ J'arrive enfin au domicile
+ Qui, jusqu'au retour du soleil,
+ Semblait au moins pour mon sommeil.
+ M'assurer un commode asile;
+ J'y fus aussitôt infecté
+ Par l'odeur d'un suif empesté.
+ Reste expirant de la bougie
+ Dont, avec prodigalité,
+ Toute cette ville ébaubie,
+ Ornait portail et galerie
+ En l'honneur de Sa Sainteté.
+
+Je n'en fus pas quitte pour ce vilain parfum. Un nuage de cousins me
+tint compagnie toute la nuit; ce qui me rappela fort désagréablement un
+certain voyage d'Horace, dont la relation vaut un peu mieux que
+celle-ci.
+
+ Cependant l'Aurore vermeille
+ Répand ses feux sur l'horizon.
+ Je me lève, l'abbé s'éveille,
+ J'entends le fouet du postillon.
+ Ce fut pour moi bruit agréable.
+ Adieu donc, ville d'Avignon,
+ Ville pourtant très-respectable,
+ Si dans tes murs tout curieux
+ Qui va voir faire l'exercice
+ Risquait moins sa vie ou ses yeux,
+ Et qu'un bon ordre de police
+ Mît tous les conteurs ennuyeux
+ Dans les prisons du Saint-Office.
+
+Rien de plus beau que l'entrée du Comtat par le Languedoc; rien de plus
+charmant que la sortie d'Avignon par la Provence.
+
+Des deux côtés d'un chemin comparable à ceux du Languedoc, règnent des
+canaux qui le traversent en mille endroits. La Durance en fournit une
+partie: les autres viennent de Vaucluse. Le cristal transparent des uns,
+l'eau trouble des autres, font démêler aisément la différence de leurs
+sources. De hauts peupliers, semés, sans ordre, y défendent du soleil,
+dont l'ardeur commence à être extrême. On touche à la province du
+royaume la plus méridionale. La Durance, qu'on passe à, Bompar, nous fit
+entrer insensiblement en Provence.
+
+D'arides chemins, une chaîne de montagnes, des oliviers pour toute
+verdure, telle est la route qui nous conduit à Aix, grande et belle
+ville qui vaut bien un article à part. Nous le réservons, madame, pour
+le second volume de cet ouvrage mémorable.
+
+Ici finira, en attendant, le bavardage du couple d'amis voyageurs,
+qu'un second passage de la Durance, à quatre ou cinq lieues d'Aix, fit
+enfin arriver au terme de leurs courses, au château de M...
+
+ C'est de ce brûlant rivage,
+ Dont l'ardente aridité
+ Offre le pin pour bocage,
+ Un désert pour paysage,
+ Par les torrents humecté:
+ Lieux où l'oiseau de carnage
+ Dispute au hibou sauvage
+ D'un roc la concavité,
+ Un chêne détruit par l'âge:
+ Noir théâtre de la rage
+ De plus d'un vent redouté.
+ Où l'époux peu respecté
+ D'une déesse volage,
+ Forge par maint alliage
+ Les traits de la déité
+ Qui d'un sourcil irrité
+ Étonne, ébranle, ravage
+ L'univers épouvanté.
+ Mais laissons ce radotage,
+ De ce lieu très-peu flatté
+ J'ose vous offrir l'hommage
+ D'un mortel peu dans l'usage
+ De trahir la vérité.
+ Sans l'avoir sollicité:
+ Si noblesse sans fierté,
+ Agrément sans étalage,
+ Raison sans austérité,
+ Font un unique assemblage;
+ Ces traits, votre heureux partage,
+ Honorent l'humanité.
+ Hélas! la naïveté
+ De ce compliment peu sage
+ Doit vous plaire davantage
+ Qu'un discours plus apprêté,
+ Dont le brillant verbiage
+ Manque de réalité.
+ Si de ma témérité
+ J'ai cru cacher le langage,
+ Sous l'auspice accrédité
+ De l'agréable voyage
+ Qui par fameux personnage
+ Va vous être présenté,
+ Pardonnez ce badinage:
+ Voyez mon humilité:
+ De l'éclat d'un faux plumage
+ Je ne fais point vanité.
+ La modestie à mon âge
+ N'est commune qualité.
+
+On vous ment sur M***, madame la comtesse.
+
+L'auteur, très-véridique d'ailleurs, s'est égayé sur la peinture qu'il
+fait de lui et de ses États. Il vous donne pour un désert affreux, un
+séjour aussi beau qu'il soit possible d'en trouver dans un pays de
+montagnes.
+
+ Car nous lisons dans des chroniques
+ Qui ne sont pas encor publiques,
+ Qu'autrefois le bon roi René
+ Dans cet asile fortuné
+ Faisait des retraites mystiques.
+ On voit même un canal fort net.
+ Où, sans tasse ni gobelet,
+ Ce roi buvait l'eau vive et pure
+ Dont la fraîcheur et le murmure
+ L'endormaient dans un cabinet
+ Formé de fleurs et de verdure;
+ Et de nos jours une beauté
+ Qui n'était rien moins que bigote,
+ Avec une sœur peu dévote
+ Y chercha l'hospitalité.
+ C'était la fugitive Hortense,
+ Laquelle, nous dit-on ici,
+ Sur les rives de la Durance,
+ Ne pourchassait pas son mari.
+
+Voilà ce que c'est, madame, que ce lieu si fort défiguré par son
+seigneur. Que ne peut-on vous faire connaître, telle qu'elle est, la
+dame du château! Cette entreprise passe nos forces. Il est difficile de
+bien louer ce qui est véritablement louable. Peindre madame la marquise
+de M***, c'est peindre la douceur, la raison, les bienséances et la
+vertu même.
+
+ Oh! pour cette fois taisons-nous!
+ Dieu vous garde, aimables époux.
+ Que chacun chérit et révère,
+ De notre long itinéraire.
+ L'ennui retombera sur nous,
+ S'il n'a le bonheur de vous plaire.
+
+
+À. M. ***
+
+Le 28 octobre 1740.
+
+ Imaginez trois voyageurs,
+ Et qui pourtant ne sont menteurs.
+ Qu'une voiture délabrée,
+ Par deux maigres chevaux tirée.
+ Pendant trois jours a fracassés.
+ Disloques, meurtris et versés
+ Jusqu'à certain lieu plein d'ornières
+ Où lesdits chevaux, morts de faim,
+ Malgré mille coups d'étrivières,
+ Se sont arrêtés en chemin,
+ Nous faisant clairement comprendre
+ Qu'ils avaient assez voyagé;
+ Que de nous ils prenaient congé,
+ Et qu'ils nous criaient de descendre,
+ Jugez donc, après ce cadeau,
+ De quel air, sans feu ni manteau,
+ Par une nuit très-pluvieuse,
+ Notre troupe, fort peu joyeuse.
+ Traversant à pied maint coteau.
+ Au bout d'une route scabreuse
+ Parvient enfin jusqu'au château.
+ Peignez-vous dans cette aventure
+ Trois têtes dont la chevelure,
+ Distillant l'eau de toutes parts,
+ Imite assez bien la figure
+ Des Scamandres et des Sangars.
+
+Voilà, madame, le portrait au naturel d'un marquis fort aimable, d'un
+sénateur qui ne peut se louer lui-même, parce qu'il tient la plume, et
+d'un très-joli chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem. Nous arrivons; et
+mon premier soin, dans l'attirail que je viens de vous décrire, est
+d'obéir à vos ordres. Ma première gazette a eu le bonheur de vous
+plaire. Je vais risquer la seconde, avec l'aide de mes compagnons.
+
+ Demain nos muses reposées,
+ Fraîches, vermeilles et frisées,
+ Mettront d'accord harpes et luth,
+ Et vous payeront leur tribut.
+
+
+29 octobre 1740.
+
+Nous voici bien éveillés, quoiqu'il ne soit que midi. L'atelier est
+prêt: nous commençons sans préambule.
+
+Victimes de notre curiosité, nous partîmes le 15 de ce mois. La
+description de notre équipage paraît propre à être placée dans un
+ouvrage fait uniquement pour vous amuser.
+
+ Toi qui crayonnes en pastel,
+ Viens, accours, Muse subalterne:
+ Peins-nous, partant d'un vieux châtel
+ Plus fiers que gendarmes de Berne.
+ Et toi, railleur universel,
+ Dieu polisson, je me prosterne
+ Devant ton agréable autel.
+ Ton influence me gouverne;
+ Père heureux de la baliverne.
+ Prête à ma muse ce vrai sel
+ Dont tu sus enrichir Miguel,
+ Et priver tout auteur moderne,
+ Tel qu'en sortant du Toboso,
+ Le sieur de la Triste Figure,
+ Piquant sans succès sa monture.
+ Malgré les conseils de Sancho.
+ Courut, suivant son vertigo,
+ Aux moulins servir de mouture;
+ De même en piteuse voiture,
+ Chacun de nous criant: «Oh! oh!»
+ Bravant et chute et meurtrissure,
+ Voulut faire trotter Clio.
+ Pour moi, trop faible par nature,
+ J'osai, chétive créature,
+ Me plaindre autrement qu'in _petto_.
+ Soit respect de la prélature,
+ Ou devoir de magistrature,
+ Nul autre n'osa faire écho.
+
+ L'abbé seul perdit l'équilibre.
+ Mais avant que d'en venir là,
+ Pour se défendre en homme libre,
+ Il tendit veine, nerf et fibre;
+ Mais sa bête enfin l'entraîna.
+
+Nous n'eûmes que la peur de son accident:
+
+ Il sut s'en tirer à merveille,
+ Et troqua son maudit bidet
+ Contre une bête à longue oreille,
+ Qui n'est ni lièvre ni baudet.
+
+Les Espagnols, gens, selon eux, fort sages, estiment infiniment ce
+genre de monture, et l'abbé pourrait certifier qu'ils n'ont pas tort.
+Quoi qu'il en soit, l'équipage que je viens de vous détailler nous
+conduisit au château de la Tour-d'Aigues, monument, dit-on, de l'Amour
+et de la Folie.
+
+ Le nom seul des deux ouvriers
+ Ne préviendra pas pour l'ouvrage.
+ Ce couple n'est pas dans l'usage
+ De suivre des plans réguliers:
+ Et ce serait sottise pure
+ De les prendre pour nos maçons,
+ S'il fallait, par leurs actions,
+ Juger de leur architecture.
+
+Mais ils ont eu le bon sens de choisir un habile architecte pour bâtir
+la maison de la Tour. D'autres vous en feraient une brillante
+description. Plus d'un voyageur vous parlerait de l'esplanade qui est au
+devant de la principale porte, des fossés profonds, revêtus de pierres,
+et pleins d'eau vive, dont le château est environné; d'une façade
+estimée des connaisseurs; enfin d'une fort belle tour carrée qui s'élève
+au-dessus de deux grands corps de logis, et qu'on assure avoir été
+construite par les Romains.
+
+ Ma muse, en rimes relevées,
+ Pourrait vous tracer dans ses vers
+ Des bosquets bravant les hivers.
+ Sur des voûtes fort élevées;
+ Tels qu'aux dépens de ses sujets.
+ Jadis une reine amazone
+ En fit planter à Babylone
+ Sur le faîte de son palais.
+
+Laissons ce détail à des peintres d'architecture et de paysages, ou à
+des faiseurs de romans. Mais vous ne serez peut-être pas fâchée de
+savoir à qui la Provence est redevable de ce bâtiment qui fait une des
+curiosités de cette province; c'est au baron de Santal. Ce gentilhomme
+l'avait destiné pour être l'habitation d'une princesse dont les
+aventures ne sont pas ignorées.
+
+ Or ce baron de Santal
+ Fut épris d'une héroïne
+ Qui lui donna maint rival;
+ Voyageant en pèlerine
+ Tantôt bien et tantôt mal.
+ Villageoise ou citadine,
+ Promenant son cœur banal
+ De la cour de Catherine
+ À quelque endroit moins royal.
+ Cette dame de mérite
+ Fut la reine Marguerite,
+ Non celle à l'esprit badin,
+ Qui des tendres amourettes
+ Des moines et des nonnettes
+ A fait un recueil malin;
+ Mais sa nièce tant prônée,
+ Dont notre bon roi Henri
+ Fut pendant plus d'une année
+ Le très-affligé mari;
+ Et qui, plus qu'une autre femme,
+ Porta gravé dans son âme
+ Le commandement divin
+ De l'amour pour le prochain.
+
+On trouve dans mille endroits du château les chiffres de la reine et du
+baron, accompagnés de trois mots latins que je vais vous citer en
+original, pour faire parade d'érudition: _satiabor cum apparuerit._ Si
+j'osais vous traduire ce latin, vous avoueriez, madame, qu'il dit
+beaucoup en peu de paroles.
+
+ Au demeurant, la gentille princesse
+ Ne vit jamais ce lieu si beau:
+ Et le baron, qui l'attendait sans cesse,
+ En fut pour les frais du château.
+
+En quittant la Tour, nous prîmes une route qui nous conduisit dans un
+pays assez bizarre pour exercer le pinceau du voyageur. Au sortir d'un
+précipice, où nous courûmes une espèce de danger, nous entrâmes, dans un
+chemin resserré entre deux montagnes escarpées.
+
+Ce défilé s'élargit dans quelques endroits, et devient alors aussi
+agréable que le vallon le plus cultivé. On découvre de temps en temps, à
+travers les ouvertures du rocher, des emplacements qui ressemblent assez
+à de grandes cours de vieux châteaux, entourés de hautes murailles.
+
+ Du temps des chèvre-pieds cornus,
+ Les sylvains, les faunes velus
+ Habitaient ce réduit sauvage.
+ C'est là qu'aux jours du carnaval
+ Silène et Pan donnaient le bal
+ Aux dryades du voisinage.
+
+Ce lieu n'est plus aussi profané. Des missionnaires zélés y ont fait
+graver de toutes parts sur les arbres et sur les pierres des passages
+tirés de l'Écriture, et de petites sentences propres à édifier les
+passants.
+
+Nous nous trouvâmes le soir aux portes d'Apt. Saviez-vous, madame, qu'il
+y eût une ville d'Apt? et savez-vous ce que c'est que la ville d'Apt?
+Nous serions fort embarrassés de vous le dire.
+
+ Lorsque nous y sommes entrés,
+ Les cieux n'étaient point éclairés
+ Par la lune ni les étoiles;
+ Et quand nous en sommes sortis,
+ L'Aurore et l'époux de Procris
+ Étaient encore dans les toiles.
+
+Tout ce que nous pouvons faire en faveur de la ville d'Apt, c'est de la
+supposer grande, belle, peuplée, riche et bien bâtie. Car, en bonne
+politique, il faut vanter le pays où l'on voyage.
+
+Nous arrivâmes cette même matinée à Vaucluse. C'est un de ces lieux
+uniques, où la nature a voulu se singulariser. Il paraît avoir été fait
+exprès pour la muse de Pétrarque. Ce fameux vallon est terminé par un
+demi-cercle de rochers d'une prodigieuse élévation, et qu'on dirait
+avoir été taillés perpendiculairement. Au pied de cette masse énorme de
+pierre, sous une voûte naturelle que son obscurité rend effrayante à la
+vue, sort d'un gouffre dont on n'a jamais trouvé le fond, la rivière
+appelée la Sorgue. Un amas considérable de rochers forme une chaussée
+au devant, mais a plusieurs toises de distance de cette source
+profonde. L'eau casse ordinairement, par des conduits souterrains, du
+bassin de la fontaine dans le lit où elle commence son cours. Mais dans
+le temps de sa crue, qui arrive, nous dit-on, aux deux équinoxes, elle
+s'élève impétueusement au-dessus d'une espèce de môle, dont un voyageur
+géomètre aurait mesuré la hauteur.
+
+ Là, parmi des rocs entassés,
+ Couverts d'une mousse verdâtre,
+ S'élancent des flots courroucés
+ D'une écume blanche et bleuâtre.
+ La chute et le mugissement
+ De ces ondes précipitées,
+ Des mers par l'orage irritées
+ Imitent le frémissement.
+ Mais bientôt moins tumultueuse
+ Et s'adoucissant à nos yeux.
+ Cette fontaine merveilleuse
+ N'est plus un torrent furieux.
+ Le long des campagnes fleuries.
+ Sur le sable et sur les cailloux,
+ Elle caresse les prairies
+ Avec un murmure plus doux.
+ Alors elle souffre sans peine
+ Que mille différents canaux
+ Divisent au loin dans la plaine
+ Le trésor fécond de ses eaux.
+ Son onde, toujours épurée,
+ Arrosant la terre altérée.
+ Va fertiliser les sillons
+ De la plus riante contrée
+ Que le dieu brillant des saisons,
+ Du haut de la voûte azurée,
+ Puisse échauffer de ses rayons.
+
+Le chemin qui nous mena du village à la fontaine, est un sentier étroit
+et pierreux, que la curiosité seule peut rendre praticable. Les pieds
+délicats de Laure devaient souffrir de cette promenade, et le doux
+Pétrarque n'avait pas peu de peine à la soutenir.
+
+ Mais ce sentier, tout escarpé qu'il semble,
+ Sans doute Amour l'adoucissait pour eux;
+ Car nul chemin ne paraît raboteux
+ À deux amants qui voyagent ensemble.
+
+Après avoir assez examiné la fontaine, nous livrâmes le chevalier et
+l'abbé à la merci de notre guide. Nous avions aperçu, une grotte dans un
+angle de la montagne. Nous crûmes que les deux héros de Vaucluse
+pourraient bien y avoir laissé quelque trace de leurs amours. Depuis
+l'aventure d'Énée et de Didon, toutes les grottes sont suspectes.
+Celle-ci, disons-nous, a peut-être rendu la même service à Laure et à
+Pétrarque. Au moins y trouverons-nous quelque chanson ou quelque sonnet:
+le bonhomme en mettait partout. En faisant ces réflexions, nous
+parvînmes, non sans peine, à l'entrée de la caverne. Nous y entrevîmes
+aussitôt uns figure humaine qui s'avançait gravement vers nous:
+
+ La barbe longue, la peau bise.
+ On gros volume dans les mains:
+ Une mandille noire et grise,
+ Et le cordon autour des reins.
+ C'est, dîmes-nous, un solitaire
+ Qui pleure ici ses vieux péchés.
+ «Bonjour, notre révérend père;
+ Vous voyez dans votre tanière
+ Deux étrangers qui sont fâchés
+ D'interrompre votre prière.
+
+ --Qu'est-ce donc, insolents? Eh quoi?
+ Est-ce ainsi qu'on me rend visite?
+ Osez-vous, sans pâlir d'effroi,
+ Prendre pour un coquin d'ermite
+ Un personnage tel que moi?
+ Je suis...»
+
+Nous avions oublié, madame, de vous demander un profond secret sur cette
+histoire. On nous traiterait de visionnaires. Nous vivons dans un siècle
+d'incrédulité, où les apparitions ne font pas fortune. Cependant, foi
+de voyageurs, rien de plus vrai que celle-ci.
+
+ «Je suis, nous dit d'un air rigide
+ Ce vieillard au maigre menton,
+ Le contemporain de Caton;
+ Des Gaulois l'oracle et le guide;
+ Le grand-prêtre de ce canton;
+ Pour tout dire enfin, un druide.
+
+ --Vous, un druide, monseigneur!»
+ Reprîmes-nous avec grand'peur.
+
+Ne soyez pas scandalisée, madame, de ce mouvement de crainte. L'idée
+seule de rencontrer des druides dans la forêt de Marseille fit trembler
+l'armée de César.
+
+ «Ne vous mettez point en colère,
+ Illustre évêque des Gaulois.
+ Que Votre Grandeur débonnaire
+ Nous pardonne pour cette fois.
+ Demeurez en santé parfaite
+ Dans votre lugubre retraite,
+ Nous n'y retournerons jamais.
+ Et n'allez pas vous mettre en tête
+ De nous réserver pour la fête
+ De votre vilain Teutatès.»
+
+ Le pontife se prit à rire.
+ «Allez, je ne suis pas méchant.
+ Je connais ce qui vous attire,
+ Et vous aurez contentement.
+ Vous saurez, sans passer la barque
+ Où l'on entre privé du jour,
+ Comme Laure et son cher Pétrarque,
+ Dans ce délicieux séjour,
+ Plus contents que reine et monarque
+ À petit bruit faisaient l'amour.»
+ Ses promesses ne furent vaines,
+ Il fit un cercle, il y tourna:
+ Par trois fois l'Olympe tonna;
+ Le rocher entr'ouvrit ses veines,
+ Et par des routes souterraines,
+ Un tourbillon nous entraîna.
+
+Cette opération magique nous conduisit au plus beau lieu que
+l'imagination puisse se figurer. Une nymphe, avertie sans doute par le
+signal, vint nous recevoir.
+
+ Teint frais, œil vif, bouche vermeille,
+ Ça bouquet de fleurs sur le sein,
+ Chapeau de paille sur l'oreille,
+ Et tambour de basque à la main.
+ «Venez, dit-elle, cet asile
+ Que vous n'habiterez jamais,
+ N'eut dans son enceinte tranquille
+ Qu'un seul couple d'amants parfaits.
+ Toujours heureux, toujours fidèles,
+ Laure et Pétrarque dans ces lieux,
+ Dans leurs caresses mutuelles
+ Ont fait cent fois envie aux dieux
+ Mais déjà votre âme est émue
+ De l'image de leurs plaisirs.
+ L'Amour exauça leurs désirs
+ Partout où s'étend votre vue:
+ Tantôt au pied de ce coteau,
+ Près de ces ondes qui jaillissent;
+ Souvent sous cet épais berceau
+ Que ces orangers embellissent;
+ Ici quand le flambeau du jour
+ De ses feux brûlait la verdure;
+ Plus loin quand la nuit à son tour
+ Venait rafraîchir la nature.
+ Lisez en caractère d'or,
+ Sur ces portiques, sur ces marbres,
+ Ces vers plus expressifs encor
+ Que ceux qu'Angélique et Médor
+ Gravaient ensemble sur les arbres.
+
+--Eh quoi! dîmes-nous avec surprise, sont-ce là ces chastes amours dont
+le poète italien nous berce dans ses sonnets et dans ses chansons?
+
+ Et que deviendra la morale
+ Que dans son triomphe pieux
+ Sa muse en vers religieux
+ Avec emphase nous étale?
+
+--Elle est toujours bonne pour la théorie, répliqua notre conductrice.
+D'ailleurs, il y a plus de quatre cents ans que Pétrarque et Laure
+s'aimaient.
+
+ C'était alors la mode de se taire.
+ Un indiscret n'aurait point été cru;
+ Et dans ce siècle le mystère
+ Passait hautement pour vertu.
+
+ On évitait les mouvements extrêmes.
+ Les vains discours, les éclats imprudents.
+ Pour amis et pour confidents
+ Deux jeunes cœurs n'avaient qu'eux-mêmes.
+
+ Pétrarque enfin savait jouir tout bas,
+ Favorisé sans le faire connaître;
+ Et d'autant plus heureux de l'être,
+ Qu'on croyait qu'il ne l'était pas.
+
+Faites votre profit de cela, continua-t-elle, s'il en est encore temps.
+Adieu. Pour des mortels, vous avez eu une assez longue audience d'une
+nymphe. Retournez joindre vos camarades, et ne dites au moins que ce que
+vous avez vu. À ces mots, nous fûmes enveloppés d'un nuage qui nous
+porta en un clin d'œil à Vaucluse.
+
+Nous remontâmes à cheval. Notre voyage dans les plaines du Comtat ne fut
+de notre part qu'un cri d'admiration. Les canaux tirés de la Sorgue
+nous suivaient partout, et nous répétions continuellement, comme en
+chœur d'opéra:
+
+ «Lieux tranquilles, ondes chéries,
+ Nymphe aimable, flots argentés,
+ Ranimez l'émail des prairies:
+ Fontaines, vos rives fleuries,
+ Ces arbres sans cesse humectés,
+ Séjour des oiseaux enchantés.
+ Nous rappellent les bergeries.
+ Lieux autrefois si fréquentés,
+ Et dont les touchantes beautés
+ Ne sont plus qu'en nos rêveries.»
+
+Nous aurions voulu nous arrêter à Lille. Le temps ne nous le permit pas.
+Nous eûmes cependant le loisir d'en considérer la délicieuse situation.
+C'est un terroir que la nature et le travail se disputent l'honneur
+d'embellir. La Sorgue, qui, dans tout son cours, ne perd jamais sa
+couleur ni sa pureté, enveloppe entièrement la ville de ses eaux.
+
+ C'est, dit-on, dans ces murs célèbres,
+ Que le malin sut autrefois
+ Faire glisser dans le harnois
+ D'un poëte entendant ténèbres,
+ D'un fol amour le feu grégeois.
+
+C'est en effet à Lille que Pétrarque vit pour la première fois, à
+l'office du vendredi saint, l'héroïne que ses vers ont rendue
+immortelle. Nous sommes même persuadés que la beauté du pays a eu autant
+de part à ses retours fréquents, que la constance de sa passion. On ne
+peut rien imaginer de plus séduisant que cette partie du Comtat: des
+champs fertiles, plantés comme des vergers, des eaux transparentes, des
+chemins bordés d'arbres.
+
+ Tel fut sans doute, ou peu s'en faut,
+ Le lieu que la main du Très-Haut
+ Orna pour notre premier père:
+ Jardin où notre chaste mère,
+ Par le diable prise en défaut,
+ Trahit son époux débonnaire:
+ Par quoi ce doyen des maris
+ Vit ses jours doublement maudits,
+ Et murmura, dit-on, dans l'âme.
+ D'être chassé du paradis
+ Sans y pouvoir laisser sa femme.
+
+Nous fûmes coucher à Cavaillon, et nous y arrivâmes d'assez bonne heure
+pour pouvoir parcourir les promenades et les dehors de la ville, qui
+sont agréablement ornés. Le lendemain il fallut nous résoudre à quitter
+cet admirable pays. Nous en sortîmes en passant la Durance; et ce fut en
+mettant le pied dans le bateau, qu'un de nous entonna pour les autres:
+
+ «Adieu, plaines du Comtat,
+ Beaux lieux que la Sorgue arrosa,
+ Adieu: mille fois béat
+ Le mortel qui se repose
+ Dans votre charmant État!
+ Loin de l'orgueilleux éclat
+ Qui souvent aux sots impose:
+ Loin de la métamorphose
+ Du fermier et du prélat,
+ Tout est soumis à sa glose,
+ Hors le bon vice-légat,
+ Qu'il doit respecter pour cause.»
+
+Le soleil couchant nous vit arriver à Aix. Il y eut ce jour-là deux
+entrées remarquables dans cette ville: celle d'un cardinal et la nôtre!
+Vous jugez bien, après la peinture du départ de M..., qu'il y avait de
+la différence entre nos équipages et ceux de l'éminence. M. le cardinal
+d'Auvergne venait de faire un pape, et nous de rendre visite aux druides
+et aux nymphes. Un quart d'heure de grotte enchantée vaut bien six mois
+de conclave. Quoi qu'il en soit, le même instant nous rassembla tous à
+Aix. Nous y entrâmes par ce cours si renommé
+
+ Que les balcons et portiques
+ De vingt hôtels magnifiques
+ Ornent en divers endroits.
+ Ces lieux, dit-on, autrefois
+ Étaient vraiment spécifiques
+ Pour rendre plus prolifiques
+ Les moitiés de maints bourgeois.
+ Mais maintenant, moins Gaulois,
+ Ils savent mieux les rubriques;
+ Et les maris pacifiques
+ Reçoivent l'ami courtois
+ Dans les foyers domestiques.
+ Quelques arbres inégaux,
+ Force bancs, quatre fontaines,
+ Décorent ce long enclos,
+ Où gens, qui ne sont point sots,
+ De nouvelles incertaines
+ Vont amuser leur repos.
+
+Voilà une assez mauvaise plaisanterie, que nous vous livrons pour ce
+qu'elle vaut. À parler vrai, la capitale de la Provence est également
+au-dessus de la critique et de la louange. Nous l'avons vue dans un
+temps où les campagnes sont peuplées aux dépens des villes. Mais nous
+avons jugé de ce qu'elle doit être, par la maison de M. et de madame de
+la T..., qui occupent les premières places dans la province, et qui sont
+faits l'un et l'autre pour les remplir au gré des citoyens et des
+étrangers.
+
+ Le ciel de plus mit un essaim de belles
+ Dedans ces murs qu'on ne peut trop vanter.
+ Si Dieu les fit ou tendres ou cruelles,
+ Sur ce point-là je ne puis vous citer
+ Discours, chansons, chroniques ni nouvelles:
+ Fors que pourtant je dois vous attester,
+ Sur le récit de maints auteurs fidèles,
+ Que point ne faut séjourner avec elles,
+ Si l'on ne veut longtemps les regretter.
+
+Aussi, madame, prîmes-nous notre parti en gens de précaution. Nous ne
+demeurâmes que deux jours et demi à Aix.
+
+Nous voici enfin à Marseille. C'est une de ces villes dont on ne dit
+rien, pour en avoir trop à dire. Elle ne ressemble en rien aux autres
+villes du royaume. Sa beauté lui est particulière. Ses dehors mêmes et
+ses environs ne sont pas moins singuliers. C'est un nombre infini de
+petites maisons, qui n'ont à la vérité, ni cours, ni bois, ni jardins,
+mais qui composent en total le coup d'œil le plus vivant qu'il y ait
+peut-être au monde. Que l'aspect de ce port est frappant!
+
+ Telles jadis en souveraines
+ Occupaient le trône des mers,
+ Carthage et Tyr, puissantes reines
+ Du commerce de l'univers.
+ Marseille, leur digne rivale,
+ De toutes paris, à chaque instant,
+ Reçoit les tributs du couchant
+ Et de la rive orientale.
+ Vous y voyez soir et matin
+ Le Hollandais, le Levantin,
+ L'Anglais sortant de ces demeures
+ Où le laboureur, l'artisan
+ N'ont jamais vu pendant trois heures
+ Le soleil pur quatre fois l'an;
+ Le Lapon, qui naît dans la neige,
+ Le Moscovite, le Suédois,
+ Et l'habitant de la Norwége
+ Qui souffle toujours dans ses doigts.
+ Là tout esprit qui veut s'instruire,
+ Prend de nouvelles notions.
+ D'un coup d'œil on voit, on admire
+ Sous ce millier de pavillons,
+ Royaume, république, empire:
+ Et l'on dirait qu'on y respire
+ L'air de toutes les nations.
+
+M. d'H..., intendant des galères, chez qui nous dînâmes le lendemain de
+notre arrivée, nous fit voir, dans le plus grand détail, les parties les
+plus curieuses de l'arsenal. La salle d'armes est fort belle. Ce sont
+deux grandes galeries qui se coupent en croix. Les murailles en sont
+revêtues d'espaliers de fusils et de mousquetons. D'espace en espace
+s'élèvent, avec symétrie, des pyramides de sabres, d'épées et de
+baïonnettes d'une blancheur éblouissante. Les plafonds sont décorés d'un
+bout à l'autre de soleils composés de même, c'est-à-dire de rayons de
+fer. On a mis aux extrémités de la salle de grands trophées de tambours,
+de drapeaux et d'étendards, qui paraissent gardés par des
+représentations de soldats armés de toutes pièces.
+
+ Ces lieux où reposent les dards,
+ Que la mort fournit à la gloire,
+ Offrent ensemble à nos regards
+ L'horrible magasin de Mars,
+ Et la temple de la Victoire.
+
+Après le dîner, M. d'H..., dont on ne peut trop louer l'esprit, le goût
+et la politesse, nous prêta sa chaloupe pour aller au château d'If, qui
+est à une lieue en mer. Les voyageurs veulent tout voir.
+
+ Nous fûmes donc au château d'If
+ C'est un lieu peu récréatif
+ Défendu par le fer oisif
+ De plus d'un soldat maladif,
+ Qui, de guerrier jadis actif,
+ Est devenu garde passif.
+ Sur ce roc taillé dans le vif,
+ Par bon ordre on retient captif,
+ Dans l'enceinte d'un mur massif.
+ Esprit libertin, cœur rétif,
+ Au salutaire correctif
+ D'un parent peu persuasif.
+ Le pauvre prisonnier pensif,
+ À la triste lueur du suif,
+ Jouit, pour seul soporatif,
+ Du murmure non lénitif
+ Dont l'élément rébarbatif
+ Frappe son organe attentif.
+ Or, pour être mémoratif
+ De ce domicile afflictif,
+ Je jurai d'un ton expressif
+ De vous le peindre en rime en if.
+
+ Ce fait, du roc désolatif
+ Nous sortîmes d'un pas hâtif,
+ Et rentrâmes dans notre esquif:
+ En répétant d'un ton plaintif:
+ «Dieu nous garde du château d'If.»
+
+Nous regagnâmes le port à l'entrée de la nuit, fort satisfaits, si ce
+n'était du château d'If, au moins de notre promenade sur la mer. C'est
+ici que l'abbé nous quitta. Nous devions partir pour Toulon avant le
+jour; et lui pour la petite ville de Salon, où il a dû présenter son
+offrande et la nôtre au tombeau de Nostradamus. Il y eut de
+l'attendrissement dans notre séparation.
+
+ Adieu, disions-nous sans cesse,
+ Ami sincère et flatteur,
+ Héros de délicatesse,
+ Dont le liant enchanteur
+ Fait badiner la sagesse.
+ Fait raisonner la jeunesse,
+ Et parle toujours au cœur.
+
+Cependant nous essuyâmes nos larmes. Il alla se coucher; et nous fûmes
+passer la nuit à table chez le chevalier de G...
+
+La route de Marseille à Toulon n'aurait rien de distingué, sans le
+fameux village d'Ollioules. Ce fut là,
+
+ Comme cent plumes l'ont écrit.
+ Que la pénitente aux stigmates
+ Régala les nonnains béates
+ Des beaux miracles qu'elle apprit.
+ Dans ce métier, qui fut son maître?
+ Point n'importe de le connaître.
+ Quant à ce pauvre directeur
+ Qu'on menaçait de la brûlure,
+ Hélas! il n'eut jamais l'allure
+ D'un sorcier ni d'un enchanteur.
+
+Quelques accidents de voyage nous empêchèrent d'arriver de bonne heure à
+Toulon. Le lendemain, notre premier soin fut d'aller visiter le parc.
+
+ Neptune a bâti sur ces rives
+ Le plus beau de tous ses palais,
+ Et ce dieu l'a construit exprès
+ Pour son trésor et ses archives.
+ On y voit encor le trident
+ Dont il frappa l'onde étonnée.
+ Alors que l'aquilon bruyant,
+ Et sa cohorte mutinée
+ Firent, sans son consentement,
+ Larmoyer le pieux Enée.
+ Mais ce qui plus nous étonna,
+ C'est qu'on y voit les étrivières
+ Dont il châtia les rivières,
+ Quand Garonne se révolta:
+ Fait que l'on ne connaissait guères
+ Lorsque Chapelle l'attesta.
+
+Notre Pégase est un peu faible pour vous transporter dans ce magnifique
+arsenal. L'air de la mer appesantit ses ailes.
+
+Le port de Toulon est entièrement fait de main d'homme. La rade est,
+dit-on, la plus belle et la plus sûre de l'univers. L'immense étendue
+des magasins et l'ordre qui y est observé étonnent et touchent
+d'admiration. La corderie seule, qui est un bâtiment sur trois rangs de
+voûtes a... toises de long. Vous nous en croirez aisément, si, après
+tant de merveilles, nous vous disons que le roi paraît plus grand là
+qu'à Versailles.
+
+Le jour suivant nous fûmes nous rassasier du coup d'œil ravissant des
+côtes d'Hyères. Il n'est pas de climat plus riant, ni de terroir plus
+fécond. Ce ne sont partout que des citronniers et des orangers en pleine
+terre.
+
+ Le grand enclos des Hespérides
+ Présentait moins de pommes d'or
+ Aux regards des larrons avides
+ De leur éblouissant trésor.
+ Vertumne, Pomone, Zéphire
+ Avec Flore y règnent toujours:
+ C'est l'asile de leurs amours
+ Et le troue de leur empire.
+
+Nous apprîmes à Hyères, car on s'instruit en voyageant, l'effet que
+produisent dans l'air les caresses du dieu des zéphyrs et de la déesse
+des jardins. Vous savez, madame, qu'en approchant du pays des orangers,
+on respire de loin le parfum que répand la fleur de ces arbres. Un
+cartésien attribuerait peut-être cette vapeur odoriférante au ressort de
+l'air; et un newtonien ne manquerait pas d'en faire honneur à
+l'attraction. Ce n'est rien de tout cela.
+
+ Quand par la fraîcheur du matin,
+ La jeune Flore, réveillée,
+ Reçoit Zéphire sur son sein
+ Sous les branches et la feuilles
+ De l'oranger et du jasmin,
+ Mille roses s'épanouissent:
+ Les gazons plus frais reverdissent:
+ Tout se ranime; et chaque fleur,
+ Par ces tendres amants foulée,
+ De sa tige renouvelée
+ Exhale une plus douce odeur.
+ Autour d'eux voltige avec grâce
+ Un essaim de zéphyrs légers.
+ L'Amour les suit et s'embarrasse
+ Dans les feuilles des orangers.
+ Zéphire, d'une âme enflammée.
+ Couvre son amante pâmée
+ De ses baisers audacieux.
+ Leur couche en est plus parfumée,
+ Et dans cet instant précieux,
+ Toute la plaine est embaumée
+ De leurs transports délicieux.
+
+Le lever de l'aurore et le coucher du soleil sont ordinairement
+accompagnés de ces douces exhalaisons. Les jardins d'Hyères ne sont pas
+moins utiles qu'agréables. Il y en a un, entre autres, qu'on dit valoir
+communément, en fleurs et en fruits, jusqu'à 20,000 livres de rente,
+pourvu que les brouillards ne s'en mêlent pas.
+
+Nous revînmes coucher le même jour à Toulon. Le lendemain nous préparait
+un spectacle admirable. Nous allâmes dès le matin dans le pare, pour
+voir lancer à la mer un vaisseau de guerre de quatre-vingts pièces de
+canon Cette masse terrible n'était plus soutenue que par quelques pièces
+de bois qu'on nomme, en terme de marine, _épontilles_. On les ôte
+successivement. Elle porte enfin sur son propre poids dans un lit de
+madriers enduits de graisse. Un homme alors, fort leste, abat un pieu
+qui retient encore le navire;
+
+ Au bruit des cris perçants qui s'élèvent dans l'air,
+ La machine s'ébranle, et fond comme l'éclair.
+ Tout s'éloigne, tout fuit; de sa route enflammée
+ Le matelot tremblant respire la fumée.
+ Le rivage affaissé semble rentrer sous l'eau.
+ L'onde obéit au poids du rapide vaisseau.
+ La mer, en frémissant, lui cède le passage;
+ Il vole, et sur les flots que sa chute partage,
+ De ses liens rompus dispersant les débris.
+ S'empare fièrement des gouffres de Thétis.
+ Ainsi quand sur les pas d'un héros intrépide,
+ La Grèce menaçait les bords de la Colchide,
+ Des arbres de Dodone entraînés sur les mers.
+ L'assemblage effrayant étonna l'univers.
+ De ses antres obscurs en vain l'affreux Borée
+ Accourut en furie au secours de Nérée,
+ Le vaisseau, fier vainqueur et des vents et des flots,
+ Accoutuma Neptune au joug des matelots.
+
+Après cela, madame, quelque part que l'on soit, il faut fermer les yeux
+sur tout le reste, et partir; c'est ce que nous fîmes, quoique avec
+regret. Nous quittions M. le chevalier de M***, non pas notre compagnon
+de voyage, mais son frère aîné, jeune marin de vingt-trois ans, qui
+joint à beaucoup de savoir et d'expérience dans son métier, le caractère
+le plus sûr et l'esprit le plus aimable. Il avait été pendant trois
+jours notre patron. Je me disposais à vous ébaucher son portrait. Peux
+importuns qui se croient en droit de faire les honneurs de sa modestie,
+parce qu'ils sont ses frères, m'arrachent la plume des mains.
+
+Heureusement dont vous, madame, nous n'avons plus rien à conter. Nous
+partons de M*** mardi prochain. J'aurai l'honneur de vous assurer
+moi-même, dans peu de jours, de mon très-humble respect, et de vous
+présenter
+
+ Un mortel qui de vos suffrages
+ Depuis longtemps connaît le prix:
+ Le compagnon de mes voyages,
+ Et l'Apollon de mes écrits.
+
+Je suis, etc.
+
+ Vous avez cru la besogne finie.
+ Voici pourtant une apostille en bref,
+ Ou bien en long, dont j'ai l'âme marrie:
+ Si, par hasard, quelque méchant génie
+ Vous dérobait ce fruit de notre chef,
+ Pour lui causer en publie avanie.
+ Ce qui pourrait nous porter grand avanie:
+ Avertissons tout lecteur débonnaire
+ Que ce n'est pas voyage de long cours;
+ Et qu'en dépit du censeur très-sévère,
+ Qui ne comptait ni quarts d'heure, ni jours,
+ Très-fort le temps importe à notre affaire.
+
+
+
+
+VOYAGE
+
+DE PARIS À SAINT-CLOUD
+
+PAR MER
+
+ET RETOUR
+
+DE SAINT-CLOUD À PARIS
+
+PAR TERRE
+
+
+La passion de voyager est sans contredit la plus digne de l'homme; elle
+lui forme l'esprit en lui donnant la pratique de mille choses que la
+théorie ne saurait démontrer. Je puis en parler aujourd'hui avec
+connaissance. Il n'y a rien de si sot et de si neuf qu'un Parisien qui
+n'a jamais sorti des barrières: s'il voit des terres, des prés, des bois
+et des montagnes qui terminent son horizon, il pense que tout cela est
+inhabitable: il mange du pain et boit du vin à Paris, sans savoir
+comment croissent l'un et l'autre.
+
+J'étais dans ce cas avant mon voyage: je m'imaginais que tout venait aux
+arbres; j'avais vu ceux du Luxembourg rapporter des marrons d'Inde, et
+je croyais qu'il y en avait d'autres dans des jardins faits exprès, qui
+rapportaient du blé, du raisin, des fruits et des légumes de toutes
+espèces: je pensais que les bouchers tenaient des manufactures de
+viande, et que celui qui faisait la meilleure était le plus fameux; que
+les rôtisseur fabriquaient la volaille et le gibier, comme les
+limonadiers fabriquent le chocolat; que la Seine fournissait la morue,
+le hareng saur, le maquereau et tout ce bon poisson qu'on vend à Paris;
+que les teinturiers ordinaires faisaient le vin à huit et à dix sous
+pour les cabaretiers, mais que le bon se faisait aux Gobelins comme y
+ayant la meilleure teinture; que la toile et les étoffes venaient dans
+certains endroits comme les toiles d'araignées derrière ma porte, et
+enfin que les fermiers généraux faisaient l'or et l'argent, et le roi la
+monnaie, parce que j'ai toujours vu un suisse de sa livrée à la porte de
+l'hôtel des Monnaies à Paris.
+
+Mais puisque je parle du roi, je ne saurais me dispenser de dire ce que
+j'en ai toujours pensé si jeune que j'ai été. Sur le portrait que l'on
+m'en avait fait, je me le figurais aussi puissant sur ses sujets que
+l'est sur ses écoliers un régent de sixième qui peut leur donner le
+fouet ou des dragées suivant qu'ils l'ont mérité. La première fois que
+je le vis, ce fut un jour de congé au petit Cours, où il passait en
+allant à Compiègne; je n'avais pas plus de dix ans pour lors; cependant
+à sa vue je me sentis intérieurement ému de certain sentiment de respect
+que lui seul peut inspirer, et que personne ne saurait définir: je
+trouvais tant de plaisir à le considérer, qu'après l'avoir vu bien à mon
+aise dans un endroit, je courais vite à un autre pour le revoir encore;
+de sorte que j'eus la satisfaction de le voir sept fois ce jour-là, et
+je crois que je le verrais tous les jours avec le même empressement. Je
+me souviens bien que je fus moins ébloui de la magnificence de sa
+nombreuse suite, que frappé des rayons majestueux qui partaient de son
+auguste front. Jusque-là, je m'étais imaginé qu'il n'y avait rien de si
+beau dans le monde qu'un recteur de l'Université, précédé
+processionnellement des quatre Facultés. Ensuite sur le bruit de ses
+exploits militaires, je le comparais aux César et aux Alexandre dont
+parlent nos auteurs latins; au récit de son goût et de sa protection
+pour les arts, je lui trouvais toutes les qualités d'Auguste, et enfin
+j'ai toujours depuis conservé pour Sa Majesté une vénération si
+parfaite, que je sens bien que rien ne pourra jamais l'altérer.
+
+Mais je suis bien revenu aujourd'hui de toutes mes erreurs, et de mon
+ignorance sur la nature; il ne me fallait rien moins pour cela que le
+voyage de long cours, d'où, par la grâce de Dieu, je suis de retour, et
+dont je donne ici la relation au public: rien de plus capable d'exciter
+les jeunes gens à voyager que la lecture de différents voyageurs: c'est
+aussi le seul que je me suis proposé.
+
+Il y avait deux ans que l'on me tourmentait pour me faire sortir de
+Paris, lorsqu'enfin un de mes intimes amis de collège, dont le père a
+une fort jolie maison de campagne à Saint-Cloud, me pressa si vivement
+de l'y aller voir, que je ne pus m'en défendre. La prière de la
+charmante Henriette, sa sœur, que je commençais à aimer, que j'ai aimée
+depuis, que j'aime et que j'aimerai toute ma vie, acheva de m'y
+déterminer. J'avais besoin d'un aussi puissant motif pour vaincre ma
+répugnance à jamais m'exposer en route. Elle me dit qu'elle y devait
+aller passer les fêtes de la Saint-Jean et de la Saint-Pierre, et me fit
+promettre, par l'amour que j'avais pour elle, de venir l'y joindre: le
+ton gracieux et tendre avec lequel elle me dit cela, fut encore un
+véhicule qui me porta à lui jurer par ses beaux yeux, que je ferais
+tout pour elle. Que pouvais-je jurer de plus sacré pour moi? Je lui
+donnai cent baisers parlants, pour gages de mon serment; et je lui en
+aurais donné mille s'il n'avait pas fait si chaud: mais je la quittai
+tout en sueur, tant je m'étais fait de violence en lui sacrifiant mon
+dégoût pour le voyage.
+
+_Omnia vincit amor, et nos cedamus amori_... Rien ne peut résister à
+l'amour, et cédons-lui donc, disais-je en moi-même. C'est Virgile qui
+l'a dit mot pour mot, et Virgile n'était pas un sot, il faut donc le
+croire. Apparemment qu'on aimait déjà de son temps, et pourquoi
+n'aimerais-je pas aussi aujourd'hui? Mais quand au collège on me donnait
+ses _Eglogues_ à expliquer, devais-je jamais prévoir que je me serais
+fait un jour l'application de ce beau passage: _Omnia vincit amor, et
+nos cedamus amori?_
+
+Il est des destinées auxquelles on ne peut se soustraire, quelque
+violence que l'on fasse pour s'en empêcher; mais enfin si l'amour est un
+crime aussi grand que mon régent me l'a toujours voulu persuader,
+devrait-il être accompagné de tant de plaisir, et peut-il jamais y avoir
+de mal à faire une chose qui nous plaît tant? Pourquoi aussi tout le
+monde y en prend-il? Car tous nos livres grecs et latins sont remplis
+des noms d'illustres coupables qui y ont succombé comme moi: si c'est
+véritablement un crime, il flatte plus que toutes les vertus de ma
+connaissance. Mais aussi est-ce bien là ce qu'on appelle amour que ce
+que je sens actuellement? Depuis que j'ai embrassé ma chère Henriette,
+je ne me possède plus; mon esprit semble être sorti de sa sphère
+ordinaire; le cœur me bat continuellement, je souhaiterais l'embrasser
+toujours; elle ne me sort point de devant les yeux; tantôt je lui
+parle, et elle me répond; tantôt je parle seul. Je ne songe plus ni a
+mon battoir, ni à mon ballon, je ne pense uniquement qu'à elle. Est-ce
+rêver, est-ce aimer tout de bon? Si c'est un songe, puisse-t-il durer
+toujours, tant il m'est agréable. Si c'est aimer, comment pouvait-on
+avoir la cruauté de me faire un portrait si hideux d'une chose qui me
+paraît avoir tant de charmes?... Mais mon parti est pris. Oui, Virgile,
+vous ayez raison, _et nos cedamus amori._ C'est bien dit, aimons donc,
+et essayons si, en perfectionnant un si joli crime, je ne pourrais pas
+en faire une vertu: le poison le plus subtil, quand il est bien préparé,
+devient la médecine la plus salutaire. Oui, chère Henriette, je vous
+aime, et je crois que je vous aimerai toujours. La preuve que j'y suis
+bien déterminé, c'est que vous m'avez fait promettre de quitter Paris
+pour aller à Saint-Cloud par mer, moi qui hais tant cet élément.
+Non-seulement je vous ai promis, mais je vous tiendrai parole, _alea
+jacta est,_ la balle est jetée, je braverai les fatigues du voyage,
+j'affronterai les périls de la mer, je m'exposerai aux inconvénients du
+changement d'air, il n'est rien en un mot que je ne vous sacrifie...
+
+_Omnia vincit amor_. Je m'embarquerai le jour que vous m'avez fixé,
+j'irai vous joindre... Mais non, je n'irai pas; j'y volerai sur les
+ailes des vents, et l'Amour m'y guidera. Je ne m'en tiendrai même pas
+là, car si l'on peut aller encore plus loin que Saint-Cloud et que
+l'envie de voyager vous continue, je vous suivrai partout si vous
+voulez, nous verrons ensemble le bout du monde! Pour vous et avec vous
+où n'irais-je pas? que ne ferais-je pas?
+
+Actuellement que je me suis fait émanciper, me voilà mon maître; ma mère
+et mon tuteur m'ont rendu leur compte et je n'en dois à personne...
+
+Telles étaient mes réflexions lorsque pensant très-sérieusement que je
+n'avais plus que huit jours pour me disposer à partir, je commençai par
+faire blanchir tout mon linge que j'étageai dans une malle, avec quatre
+paires d'habits complets de différentes saisons, deux perruques neuves,
+un chapeau, des bas et des souliers aussi tout neufs: et comme j'avais
+entendu dire qu'en voyage, il ne fallait s'embarrasser de bagage sur soi
+que le moins que l'on pouvait, je mis dans un grand sac de nuit tout mon
+nécessaire: savoir ma robe de chambre de calmande rayée, deux chemises a
+languettes, deux bonnets d'été, un bonnet de velours aurore brodé en
+argent, des pantoufles, un sac à poudre, ma flûte a bec, ma carte de
+géographie, mon compas, mon crayon, mon écritoire, un sixain de piquet,
+trois jeux de comète, un jeu d'oie et mes Heures: je ne réservai pour
+porter sur moi que ma montre à réveil, mon flacon à cuvette plein d'eau
+sans pareille, mes gants, des bottes, un fouet, ma redingote, des
+pistolets de poche, mon manchon de renard, mon parapluie de taffetas
+vert, ma grande canne vernissée et mon couteau de chasse à manche
+d'agate.
+
+Tout mon équipage fut prêt en quatre jours; il ne s'agissait plus que
+démettre ordre à mes petites affaires, tant spirituelles que
+temporelles. Après avoir fait une bonne et ample confession générale, je
+fis un testament olographe, que j'écrivis moi-même à tête reposée, en
+belle écriture, moitié ronde et moitié bâtarde; je fus faire mes adieux
+à tous mes voisins, parents et amis, et je payai tout ce que je devais
+dans le quartier, à ma blanchisseuse, a mon perruquier, à ma fruitière
+et aux autres. J'avais toujours ouï dire que l'air de la mer était
+malfaisant à ceux qui n'y étaient joint habitués de jeunesse; et pour
+m'y habituer petit à petit, j'allais tous les jours me promener sur les
+bateaux des blanchisseuses pendant une heure ou deux; je passais l'eau
+aussi de temps en temps, du port Saint-Nicolas aux Quatre-Nations, et
+j'ai continué cette manœuvre jusqu'à mon départ; de sorte
+qu'insensiblement je m'y suis fait.
+
+Quand je fus à la veille de partir, quoique l'on m'eût assuré que je
+trouverais des vivres dans le navire sur lequel je devais m'embarquer
+pour aller à Saint-Cloud, et qu'on m'eût dit que le sieur Langevin, qui
+en est le, munitionnaire général et entrepreneur des vivres de cette
+partie de la marine, ne manquait de rien, et était pourvu de tout ce qui
+pouvait contribuer à la commodité des voyageurs, je fis toujours, par
+précaution, acheter un grand panier d'osier fermant à clef dans lequel
+je fis mettre un biscuit de trois sous du Palais-Royal (car j'ai retenu
+de quelqu'un qu'il ne fallait jamais s'embarquer sans biscuit), un petit
+pain mollet du pont Saint-Michel, une demi-bouteille de bon vin à dix,
+deux grosses bouteilles d'eau d'Arcueil à la glace, une livre de cerises
+et un morceau de fromage de Brie. Bien m'en a pris, en vérité, de faire
+ces petites provisions; car ce même Langevin que l'on m'avait plus vanté
+qu'Aubry, n'avait rien de tout cela; il n'avait que du brandevin, que je
+n'aime point, des petits pains à la Sigovie qui sont indigestes, et de
+mauvais sirop d'orgeat et de limon, qui n'étaient point de chez Baudson,
+qui est le seul à Paris qui réussisse dans ces sortes de sirops; en
+récompense aussi on vantait beaucoup son ratafiat et sa bière, mais je
+n'aima ni l'un ni l'autre.
+
+Enfin, le grand jour de mon départ arrivé (c'était par un dimanche,
+veille de la Saint-Jean, car je m'en souviendrai tant que je vivrai),
+mon régent, de qui j'avais été prendre congé, voulut me venir conduire,
+avec ma mère et mes deux tantes, qui, pour être levées plus matin,
+avaient passé la nuit dans ma chambre. Nous prîmes deux carrosses, un
+pour nous et l'autre pour mon équipage; tous mes voisins étaient aux
+portes et aux fenêtres pour me dire adieu et me souhaiter un bon voyage.
+Je laissai à une de mes voisines mon beau chat chartreux et à une autre
+mon petit serin gris; et nous fûmes au Saint-Esprit entendre la sainte
+messe; je m'en acquittai avec le plus de dévotion que me le permettait
+mon état. Il y avait tant de monde ce jour-là, qu'au sortir de l'église,
+j'eus toutes les peines imaginables à, prendre autant d'eau bénite que
+j'aurais bien voulu, pour en faire la galanterie à ma compagnie; mais il
+me fut impossible de lui donner en cela des preuves de ma générosité;
+car, dans le moment que je faisais la petite cérémonie usitée parmi les
+jeunes gens bien nés, et que j'allongeais le bras, je me trouvai séparé
+par la foule des entrants et des sortants; de façon que ceux qui
+entraient, me reportèrent jusqu'à trois reprises de suite au milieu de
+l'église, sans qu'il me fût possible de m'en dépêtrer, qu'après y avoir
+laisse un morceau de ma perruque, deux agrafes de mon chapeau, trois
+boutons de mes bretelles et mon beau mouchoir des Indes tout entier.
+Heureusement que mon couteau de chasse était bien attaché et ferré tout
+à neuf, car je l'aurais perdu aussi; encore n'eus-je pas la consolation
+d'avoir fait usage pour moi-même de l'eau bénite que j'avais prise.
+Enfin je rejoignis ma mère tout hors d'haleine et boitant tout bas,
+parce qu'en me ballottant ainsi, on m'avait marché sur dix-sept de mes
+cors, car j'en ai depuis l'âge de raison trois à chaque doigt de pied,
+et cela vraisemblablement vient de famille; car tout Paris sait que feu
+mon pauvre père, dont l'âme est aujourd'hui devant Dieu, en avait une si
+grande quantité, qu'à chaque variation de temps il en était si
+cruellement tourmenté, que jamais baromètre n'a été plus infaillible que
+lui il annoncer les changements de temps.
+
+Je n'osai cependant me plaindre de ma perte, dans la crainte d'être bien
+grondé, car je connaissais ma pauvre bonne femme de chère mère, pour ne
+pas aimer du tout à perdre et pour être fort mauvaise joueuse à ce
+jeu-là. Nous remontâmes en carrosse et traversâmes la Grève avec assez
+de difficulté, à cause de l'embarras qu'y causaient les préparatifs du
+feu d'artifice que l'on devait tirer le soir même. Ma mère était bien
+fâchée que je partisse sans le voir: une de ses commères, bonne amie et
+voisine, en l'assurant qu'il y aurait de bien belles fusées volantes
+toutes neuves, et dont elle connaissait l'auteur, lui avait en même
+temps proposé une place pour elle et pour moi sur l'amphithéâtre des
+huissiers de la ville, parce que le maître clerc d'un de ces messieurs
+faisait depuis peu l'amour à sa fille Babichon. Mais il était inutile
+d'y penser; j'avais promis à ma chère Henriette, et tous les feux
+d'artifice du monde ne m'auraient pas fait manquer la parole que je lui
+avais donnée de partir ce jour-là. Je dis adieu à la Grève et au grand
+Châtelet par où nous passâmes, à la Vallée, au Pont-Neuf, à la
+Samaritaine, au Cheval de bronze, au Gros-Thomas, aux Quatre-Nations, au
+vieux Louvre, au port Saint-Nicolas, et enfin à tous les endroits
+remarquables de ma route. Nous arrivâmes insensiblement au Pont-Royal,
+où nous vîmes beaucoup de monde assemblé, ce qui nous fit penser qu'on
+ne tarderait point à partir.
+
+Le cœur me battait extraordinairement à la vue du navire: celui qui
+était en charge pour lors se nommait le _Vieux-Saint-François_, commandé
+par le capitaine Duval, homme fort expérimenté dans la marine de terre
+et de mer, et qui, suivant que lui-même m'en a assuré, n'a pas encore
+été noyé une seule fois depuis vingt ans qu'il navigue. Je fis embarquer
+tout mon bagage sous la levée; on n'attendait plus que le vent de huit
+heures et demie pour tirer la planche et pousser hors. Déjà le pilote
+avait levé le drapeau avec lequel il donnait le signal du haut de la
+jetée, et les matelots répandus dans les auberges voisines, y battaient
+le boute-selle, et y hâtaient à grands cris les voyageurs. Il est vrai
+que leurs jurements déplurent beaucoup à ma mère et à mes deux tantes,
+qui firent un peu la grimace, et moi aussi, mais mon régent, qui avait
+déjà vogué deux fois de Paris à Charenton, nous rassura beaucoup, en
+nous disant que c'était là la façon ordinaire dont les gens de mer
+s'expliquaient, et qu'il ne fallait point s'en formaliser.
+
+Il est bien vrai de dire que dans les différents embarras d'un départ,
+on oublie toujours quelque chose: ma mère, qui avait été autrefois dans
+le commerce, se ressouvint que, pour rendre le capitaine responsable de
+sa cargaison, on faisait ordinairement une lettre de voiture pour chaque
+ballot qui s'embarquait dans son bord, elle en voulait faire une pour
+moi et ma pacotille; mes tantes, d'un autre côté, voulaient me faire
+passer par la chambre des assurances; mais il était trop tard pour
+prendre toutes ces précautions; le pilote Montbazon jurait après ma
+lenteur, on n'attendait que moi pour lever la fermûre et démarrer; il
+fallut nous séparer malgré nous. La mère du capitaine Duval, qui l'était
+venue conduire jusqu'au port, m'arracha des bras de mon régent, de ma
+mère et de mes deux tantes, pour me pousser à bord: elles n'eurent que
+le temps de me couler dans mes poches chacune une pièce de six sous, et
+de me promettre une messe à Saint-Mandé et aux Vertus, sous la condition
+expresse que je leur donnerais de mes nouvelles sitôt que je serais
+arrivé; je leur promis de le faire et de leur rapporter à chacune un
+singe vert et un perroquet gros bleu, et je m'embarquai.
+
+Non, rien ne me dégoûterait tant des voyages que les adieux qu'ils
+occasionnent, et surtout quand il les faut faire à des gens qui nous
+touchent de si près, qu'un régent de rhétorique, une mère et deux
+tantes. Je tremble encore quand je me représente que nous restâmes muets
+tous les cinq pendant quelque temps; que tous les quatre avaient leurs
+yeux humides fixés sur les miens qui fondaient en eau; que je les
+regardais tous, les uns après les autres; que le cœur de ma pauvre bonne
+femme de chère mère creva le premier; que celui des autres et le mien
+crevèrent aussi; que nous pleurions à chaudes larmes tous les cinq, sans
+avoir la force de nous rien dire; que nous en vînmes tous à la fois aux
+plus tendres embrassements, ce qui faisait le plus triste groupe du
+monde; que nos larmes avaient de la peine à se mêler, tant elles étaient
+rapides; et qu'enfin le spectacle était si touchant, que les deux
+cochers qui nous avaient emmenés et qui, pour l'ordinaire, ne sont pas
+trop tendres, ne purent s'empêcher de pleurer aussi. Je ne sais pas
+même si les chevaux ne se mirent pas aussi de la partie; car je m'étais
+aperçu du bon cœur de ces animaux, en ce qu'ils semblaient ne me
+conduire là qu'à regret, tant ils avaient été lentement sur toute la
+route.
+
+Tandis que j'étais occupé à reconnaître mon équipage, le navire fut mis
+à flot; je le sentis à merveille par un ébranlement qui m'effraya, parce
+qu'il me surprit. Je montai sur le tillac pour voir la manœuvre; déjà le
+Pont-Royal se retirait pour nous faire place, et tous les autres navires
+chargés de bois, qui semblaient n'être là que pour s'opposer à notre
+passage, se rangeaient aussi à la voix du pilote, qui jurait comme un
+diable après eux.
+
+À peine étions-nous à la demi-rade, que plusieurs passagers ayant fait
+signal du bord du rivage qu'ils voulaient s'embarquer avec nous, le
+capitaine a fait jeter la chaloupe en mer pour les aller recueillir;
+apparemment qu'ils avaient retenu leurs places; nous avons été tout
+bellement jusqu'à, ce qu'ils nous aient joints; après quoi nous nous
+sommes trouvés en pleine mer, vis-à-vis du nouveau Carrousel, et nous
+avons été bon train ensuite.
+
+Un petit vent de sud nous poussait, et apparemment qu'il nous était
+contraire, car on ne hissa aucune voile, pas même la misaine; mais on
+fit seulement force de rames jusqu'à ce que nous pussions saisir les
+vents alizés. L'odeur du goudron commença tout d'un coup à me porter à
+la tête; je voulus me retirer plus loin pour l'éviter: mais je fus bien
+étonné, quand, voulant me lever, il me fut impossible de le faire. Je
+m'étais malheureusement assis sur un tas de cordages, sans prendre
+garde qu'ils étaient nouvellement goudronnés; la chaleur que je leur
+avais communiquée, les avait incorporés si intimement à ma culotte,
+qu'il fallut en couper des lambeaux pour me débarrasser. Cette aventure
+ne déplut qu'à moi seul; car de tous les spectateurs, il n'y avait que
+moi qui ne riais point. Cependant nous rangions le Nord en dérivant
+jusqu'à la hauteur d'un port qu'on me dit être celui de la Conférence.
+Il y avait à l'ancre plusieurs navires qui y chargeaient différentes
+marchandises de Paris, destinées pour les pays étrangers; de là
+j'estimai que ce que je voyais à l'improviste était ce que nos
+géographes appellent la Grenouillère, parce que j'entendis effectivement
+le coassement des grenouilles.
+
+Nous dépassâmes le Pont-Tournant et le Petit-Cours, d'un côté de la
+terre, et de l'autre les Invalides et le Gros-Caillou: nous fîmes
+ensuite la découverte d'une grande île déserte sur laquelle je ne
+remarquai que des cabanes de sauvages et quelques vaches marines,
+entremêlées de bœufs d'Irlande; je demandai si ce n'était point là ce
+qu'on appelait dans la Mappemonde l'île de la Martinique d'où nous
+venaient le bon sucre et le mauvais café. On me dit que non, et que
+cette île qui portait autrefois un nom très-indécent[1], portait
+aujourd'hui celui de l'île des Cygnes. Je parcourus ma carte, et comme
+je ne l'y trouvai point j'en ai fait la note suivante: j'ai observé que
+les pâturages en doivent être excellents, à cause de la proximité de la
+mer, qui y fournit de l'eau de la première main; qu'on y pourrait
+recueillir de fort bon beurre de Bray; que si cette île était labourée,
+elle produirait de fort joli gazon et bien frais; que c'était de là,
+sans doute, que l'on tirait ces beaux manchons de cygne qui étaient
+autrefois tant à la mode, et que quoiqu'il n'y eût pas un arbre, il y
+avait cependant bien des falourdes et bien des planches entassées les
+unes sur les autres à l'air. J'ai tiré de là une conséquence, que la
+récolte du bois et des planches était déjà faite dans ce pays-là, parce
+que le mois d'août y est plus natif que le mois de septembre à Paris;
+qu'il n'y a point assez de bâtiments ni de caves pour les serrer; et
+qu'enfin c'est sans doute de là que l'on tire ce beau bois des îles que
+nos ébénistes emploient, et dont nos tourneurs font de si belles
+quilles.
+
+[Note 1: On l'appeloit l'île Macquerelle.]
+
+À deux pas de là, sur un banc de sable vers le Midi, nous avions vu les
+débris d'un navire marchand, que l'on nous a dit avoir fait naufrage
+l'hiver dernier, chargé de chanvre; un bon bourgeois de Domfront[2]
+n'aurait point été touché de cette aventure parce que c'est une herbe de
+malheur pour lui; mais je ne saurais dissimuler combien ce spectacle m'a
+fait peine; autant m'en pendait devant le nez; je pouvais périr et
+échouer de même.
+
+[Note 2: Ville de la basse Normandie.]
+
+À propos de chanvre et de Domfront, je me souviens de la naïveté d'un
+marguillier de Domfront qui, se promenant un jour avec un Parisien dans
+un champ semé de chanvre, celui-ci lui demanda si c'était de la salade;
+à quoi le marguillier répondit:
+
+--Ho dame verre! vos avés tout droit bouté le nés dessus; de la salade!
+vos vos y connossé; queu chienne de salade! morgué, elle a étranglé
+défunt mon pauvre père.
+
+Nous faisions toujours route, et nous cinglions en louvoyant le long du
+rivage, qui était couvert de pierres de Saint-Leu, que je prenais de
+loin pour du marbre d'Italie, lorsque, pour suppléer au défaut de marée
+et au vent contraire, notre pilote prudent et sage, parce qu'il était
+encore à jeun, a jeté un câble à terre, qui sur-le-champ m'a paru avoir
+été attaché à un charretier et à deux chevaux. J'ai remarqué que
+quoiqu'ils aient toujours été le grand trot, et quelquefois même le
+galop tous les trois, nous les avons cependant toujours suivis sans
+doubler notre pas. C'est une belle chose que l'invention de la mer!
+
+J'étais pour lors dans une assiette assez tranquille, puisque je
+m'occupais à consommer une partie de ma victuaille, lorsqu'apercevant
+une longue frégate beaucoup plus forte que notre vaisseau, et qui
+lançait de bout à nous, j'ai cru être perdu: la peur donne des ailes,
+dit-on, mais sûrement elle ne donne point d'appétit, car il m'a manqué
+tout d'un coup; j'ai vu notre capitaine sortir brusquement de sa
+chambre, et quitter une partie de _pied de bœuf_, à laquelle il jouait
+avec des dames, pour monter sur _le pont_, et crier à plusieurs
+reprises: «_Coit! coit! coit!_» J'ai vu ensuite les matelots de la
+frégate lever le chapeau en l'air, et crier à des hommes et à des
+chevaux qui étaient à terre: «Ho! ho! ho!» J'ai pris tout cela pour le
+signal de _l'abordage_: et attendu qu'il y a relâche au théâtre de la
+guerre entre nos voisins et nous, j'ai cru d'abord que c'était une
+galère d'Alger qui nous allait prendre et conduire à Marseille avec ces
+pauvres captifs qu'on y conduit tous les ans de la Tournelle, et que les
+R. P. Mathurins vont racheter en Barbarie de temps en temps. J'étais
+dans un saisissement mortel; car j'ai lu la liste des tourments que l'on
+fait souffrir aux pauvres chrétiens qui ne veulent pas se faire recevoir
+dans la religion de ces pays-là, voilà ce que c'est que d'avoir un peu
+de lecture. Mais j'avais déjà pris mon parti en galant homme sur cela,
+quand j'ai vu la frégate se _remorquer_ et passer son chemin; elle était
+même déjà bien loin de nous, que je craignais encore qu'il ne lui prît
+quelque répit, et qu'elle ne _revirât de bord_. Cette frégate se
+nommait, à ce qu'on m'a dit après, _la Parfaite_, de dix hommes et huit
+chevaux d'équipage, du port de je ne me souviens plus combien de
+tonneaux de cidre, chargée de marchandises d'épiceries, et commandée par
+le capitaine Louis-Georges Freret, faisant route de Rouen à Paris. Cela
+ma donna occasion de demander si _la Compagnie des Indes_ passait aussi
+par-là quand elle allait chercher ces belles toiles de Hollande au
+Japon? Si nous étions encore bien éloignés du cap Breton? Si nous ne
+courions point risque de rencontrer des écumeurs de mer? Et si C'était
+par ici que j'avais passé en revenant de Pantin où j'ai été en nourrice?
+Je m'aperçus qu'à chaque question on me riait au nez: mais je crus que
+c'était par ressouvenir de l'aventure de ma culotte goudronnée:
+cependant, sans me dire pourquoi on riait tant, on me tourna le dos, et
+je restai seul assis au pied du grand mât où j'achevai de déjeuner.
+
+Sur la pente douce et agréable d'une colline qui borde le rivage du côté
+du nord, s'élèvent des maisons sans nombre, plus jolies les unes que les
+autres, qui forment la perspective d'une grosse ville, que nous longions
+de fort près, lorsque j'aperçus à l'une de ses extrémité! deux gros
+pavillons octogones à la romaine, ornés de girouettes, percées d'un
+écusson respectable, et aboutissant à une terrasse qui règne le long
+d'un parterre charmant: je faisais observer à un abbé qui était venu se
+mettre à côté de moi qu'apparemment dans le temps des croisades de la
+terre sainte, cette ville avait manqué d'être prise d'escalade du côté
+de la mer par les Turcs, puisque les échelles y étaient encore restées
+attachées aux murs ou que c'était peut-être ce que nos plus grands
+voyageurs ont nommé _les Echelles du Levant_: mais il me dit que ce
+village s'appelait Chaillot; que ces pavillons avaient été bâtis par S.
+A. R. et que ces échelles servaient aux blanchisseuses du pays pour
+aller laver leur linge. Je vis effectivement la preuve de ce que dit
+l'abbé; car, dans le moment même, des femmes descendirent et d'autres
+remontèrent par ces échelles avec du linge, tandis que celles qui
+étaient restées sur la grève à essanger, battre et laver leur lessive,
+nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne permet point de
+répéter ici. Celle qui me piqua le plus, quoique la moindre de toutes,
+ce fut de m'entendre défigurer et montrer au doigt par une de ces
+_harpies_, que je ne connaissais point, qui ne m'avait jamais vu, et qui
+m'a cependant appelé fils de p..... Je rougis pour ma pauvre chère mère
+qu'on mettait ainsi en jeu mal à propos, et j'aurais été bien fâché
+qu'elle eût entendu cela; car je puis bien certifier que si elle a eu la
+faiblesse de l'être, au moins personne n'a jamais osé le lui reprocher
+en public, feu mon père étant trop scrupuleux sur l'article du point
+d'honneur, pour l'avoir souffert impunément: mais moi qui ne voulais pas
+d'affaires en pays étranger, j'ai mieux aimé feindre de n'avoir point
+entendu, que de faire face à l'orage de sottises qui m'aurait
+infailliblement accablé. Il est vrai que tous les autres passagers ont
+bien, pris mon parti, et qu'ils m'ont assez vengé de cette impertinente
+qui m'avait ainsi insolenté; car ils ont répondu par des répliques si
+cossues, que la plus vieille de ces _mégères_, enragée de se voir
+démontée, a troussé sa cotte mouillée, et nous a fait voir le plus
+épouvantable _postérieur_ qu'on puisse jamais voir. «Ah! ciel, disais-je
+en moi-même, cette Agnès de Chaillot, dont la douceur et l'innocence
+m'ont tant édifié à Paris, serait-elle de ce pays-ci?» Tout ce qui
+m'étonnait, c'est que J'avais fait tant de chemin, et qu'on parlait
+encore français: je compris de là que la langue française était une
+langue qui s'étendait bien loin.
+
+Au bout des murs de Chaillot, et sur le même profil, en règne un autre
+fort long et fort haut, qui renferme un grand clos, de beaux jardins, et
+un gros corps de logis percé de mille croisées antiques, et adosse à une
+église fort haute, dont la pointe du clocher semble se perdre dans les
+airs. J'ai d'abord imaginé que ce pouvait être cette superbe Chartreuse
+de Grenoble, dont j'ai tant entendu parler à ma pauvre tante Thérèse,
+qui a manqué d'y aller en revenant un jour de Saint-Denis: mais une dame
+à laquelle je me suis adressé pour savoir ce que c'était, me dit que
+c'était le couvent des Bons-Hommes de Passy; que c'était le seul qu'il y
+eût au monde, que quoique la maison me parût très-considérable, elle
+était cependant très-mal peuplée, par la difficulté de la recruter et
+trouver des sujets qui conviennent à son institution: que l'on n'a pu
+trouver de terrain assez étendu pour y établir un pareil couvent pour
+les Bonnes-Femmes; et enfin, elle me dit là-dessus tout ce que l'esprit
+de parti lui suggéra. Nous nous trouvâmes insensiblement vis-à-vis de
+deux jardins charmants, fort voisins l'un de l'autre, et dont la
+propreté et l'ornement attirèrent toute notre attention. Je lui
+demandai si tout cela dépendait encore de la France? Elle se mit à rire
+de ma simplicité: mais moi qui ne voyageais que pour apprendre, je
+n'avais point regret de faire les menus frais de son divertissement,
+pourvu qu'elle fît ceux de mon instruction. Elle me dit que ces deux
+jardins étaient destinés à prendre les eaux minérales de Passy; que bien
+des familles étaient redevables à ces deux endroits de leur origine et
+de leur postérité: que l'on y venait de fort loin pour recouvrer la
+santé; qu'il y avait pendant toute la saison une compagnie choisie;
+qu'il y avait eu à la vérité autrefois quelques abus dans le grand
+nombre des personnes qui venaient prendre les eaux; mais que depuis que
+les temps sont devenus si durs, on n'y voyait plus guère que de
+véritables malades qui ne pensaient point à la galanterie; qu'elle-même
+n'y était venue depuis plus de dis ans; que le Passy d'aujourd'hui
+n'était plus le Passy de son temps pour les plaisirs; et qu'enfin sa
+fille y était depuis un mois sans... Là nous fûmes interrompus par un
+matelot, qui nous vint demander si nous descendions au port de Passy: la
+dame se prépara pour y descendre; le pilote appela par trois fois de
+toute sa force Jacob qui en est le passager: et Jacob, le maussade
+Jacob, aborda avec sa barque, dans laquelle entrèrent ceux qui voulurent
+descendre.
+
+Inquiet de ce que j'allais devenir, j'allais de la proue où j'étais, à
+la poupe: je montai sur le tillac pour voir si je ne découvrirais point
+Paris avec ma lunette d'approche. Je m'orientai pour le trouver, et
+enfin je le vis sans le reconnaître; un tas de pierres, de cheminées, et
+de clochers ne me représentait plus Paris tel que je l'avais laissé, je
+n'y distinguais plus une rue, pas même celle de Geoffroy-l'Asnier où
+je demeurais: il me semblait qu'il était abîmé depuis que j'en étais
+sorti; je me figurais que cela ne serait point arrivé si je fusse resté.
+J'avais beau regarder de tous côtés, je ne voyais autour du vaisseau
+qu'une mer orageuse qui cherchait à nous engloutir; et dans le lointain,
+des terres australes et inconnues, des prés, des bois et des montagnes
+arides, sur lesquelles il ne devait croître que du vent, parce que j'y
+voyais beaucoup de moulins. Il n'y avait que la vue du soleil qui me
+rassurait un peu: je le reconnaissais encore pour être le même que je
+voyais au Palais-Royal, toutes les fois que j'y allais au méridien
+régler ma montre.
+
+«Ô toi, qui m'as toujours éclairé, lui dis-je, brillant soleil, plus
+beau mille fois que ne peuvent être tous les autres soleils du reste de
+la terre! Soleil qui m'as vu naître! Soleil dont je chéris la présence,
+ne m'abandonne point! Je suis fait à ta chaleur bienfaisante, que
+sais-je si celle d'un soleil étranger ne m'incommodera point? Tiens,
+vois ma montre, accoutumée à être réglée sur toi seul, elle se dérangera
+sans toi.»
+
+Puis, me retournant du côté de Paris, je lui disais:
+
+«Ô toi de qui je tiens le jour: Paris! superbe Paris! mon petit Pans!
+pourquoi t'éloignes-tu ainsi de moi? Hélas! que ne viens-tu plutôt avec
+moi? Que ne me suis-tu? que ne t'es-tu embarqué avec moi? Je vois bien
+que tu es fâché contre moi, parce que je t'ai quitté si brusquement:
+mais ce n'est que pour un temps: je reviendrai, s'il plaît a Dieu,
+bientôt: je finirai mes jours dans ton sein: je te laisse pour gage de
+ma promesse, ceux de ma tendresse; ma mère et mes deux tantes, mon serin
+gris et mon chat chartreux: tu sais combien tout cela m'est précieux:
+ce n'est que pour les beaux yeux de la jeune et belle Henriette que
+j'entreprends aujourd'hui de voyager, un amour si beau mérite bien
+quelque indulgence de ta part: encore une fois, Paris! mon cher petit
+Paris! pourquoi me fuis-tu? Mais non, ingrat et infidèle que je suis,
+c'est moi qui t'abandonne! c'est moi qui m'éloigne de toi! Patrie, ô ma
+chère patrie! Je suis le seul coupable! Ah! si jamais je reviens de ce
+voyage, que tu auras lieu d'être contente de moi par la suite! c'est la
+première fois de ma vie que je te quitte depuis dix-huit ans que je suis
+au monde, mais ce sera la dernière. Je te demande mille fois pardon: tu
+dois passer quelque chose à la jeunesse...»
+
+Puis, troussant mon habit:
+
+«Vois, Paris, vois ma pauvre culotte neuve de velours cramoisi toute
+perdue; l'accident qui lui est arrivé n'est-il pas déjà, un commencement
+de l'expiation de mon crime? Mes inquiétudes, mes regrets, mes soucis,
+mes remords, mes larmes enfin expieront assez le reste. Mais quoi, la
+terre marche et semble retourner d'où je viens! il ne restera donc plus
+où je vais qu'antipodes et de l'eau! Encore fuit-elle aussi sous le
+navire! _Quid est tibi mare quod fugisti?_ Ô mer, qu'as-tu donc à fuir?
+Ah! chère Henriette, que vous me causez de peines et d'inquiétudes! mais
+je vous les sacrifie toutes d'aussi bon cœur que je vous aime...»
+
+À ce mot d'Henriette, j'ai repris tous mes sens, comme si je fusse
+revenu d'un grand évanouissement: j'ai songé que bientôt j'allais avoir
+le bonheur d'être auprès d'elle que je la verrais face à face, que je
+lui parlerais, qu'elle me répondrait, que je l'embrasserais, qu'après
+lui avoir démontré par ce trait de mon obéissance le _quantum_ de ce que
+je l'aime, je trouverais peut-être le moment favorable de lui en
+prouver le _quomodo_; et qu'enfin ses beaux yeux me serviraient de
+soleil, si celui de Saint-Cloud ne me convenait point. Toutes ces
+réflexions me remirent le cœur au ventre.
+
+En tournant les yeux de côté et d'autre sur sous les différents climats
+que je pouvais découvrir à perte de vue, j'aperçus sur notre droite un
+palais enchanté, qui me parut bâti par les mains des fées: son jardin
+vaste et spacieux, dont les murs sont baignés par la mer, est d'un goût
+charmant: la distribution des berceaux et la propreté des allées, me le
+firent prendre pour le même qu'habitait autrefois Vénus à Cythère ou à
+Paphos. Mais tandis que je réfléchissais sur le goût des étrangers pour
+l'architecture, j'aperçus encore, non loin de celui-ci, et sur le même
+point de vue, un autre palais beaucoup plus considérable, tant pour
+l'étendue des bâtiments que pour l'immensité des jardins: ce fut pour le
+coup que je crus être près de Constantinople, et que c'était là le
+sérail de grand-seigneur. Mais un de nos matelots, à qui je demandai à
+quel degré de longitude il estimait que nous pouvions être, et ce que
+c'était que ces deux palais, me répondit que de ces deux maisons la
+première appartenait à madame de Sessac, et la seconde à M. Bernard; et
+qu'à l'égard des degrés de longitude, il ne connaissait point ces
+rubriques-là; puis il me demanda si je n'allais point à Auteuil, et il
+fit la même question à tous les passagers, les uns après les autres, ce
+qui me donna la curiosité de m'informer de ce que c'était qu'Auteuil: on
+me répondit qu'Auteuil était cette ville que je voyais devant moi, que
+messieurs de Sainte-Geneviève en étaient seigneurs, et y avaient une
+fort jolie maison: que bien des bourgeois de Paris y en avaient aussi,
+qu'il y avait un fameux oculiste, nommé Gendron, que l'on y venait
+consulter de bien loin, que c'était la moitié du chemin de Paris à
+Saint-Cloud: et qu'enfin cet endroit était bien fréquenté.
+
+«Il faut avouer, m'écriai-je alors, que si le cœur de la France est bien
+bâti, les frontières sont bien gaies et bien bâties aussi! non, la belle
+rue Trousse-Vache, où demeure ma mère à Paris, n'a rien de comparable à
+tout cela. Ô ma mère, disais-je en moi-même, que vous êtes actuellement
+inquiète de moi, aussi bien que mes deux tantes! et que je voudrais bien
+rencontrer ici quelque aviso qui fît voile pour les côtes de Paris, afin
+de vous donner de mes nouvelles! hélas! peut-être mon chat et mon serin
+sont-ils morts de déplaisir de ne me plus voir... Mais que le monde doit
+être long, ajoutai-je! quoi, depuis le temps que je roule les mers, je
+ne suis encore qu'à la moitié du chemin que j'ai à faire! Orner, que tu
+t'étends au loin! peux-tu être si vaste, et la morue si chère à Paris!»
+
+Cette réflexion me rappela un beau cantique nouveau de l'Opéra-Comique
+qui commence par ces mots: «Vastes mers!» je le fredonnais entre les
+dents lorsque je découvris à l'ouest un navire à peu près semblable au
+nôtre, mais plus fort, qui venait à bride abattue sur nous: oh! pour le
+coup, je comptai bien que nous en allions découdre; car je voyais à
+merveille que ce n'était point un vaisseau marchand, en ce qu'il y avait
+trop de monde à fond de cale qui regardait par les fenêtres: on eût dit
+de l'arche de Noé. Je ne pouvais pourtant point m'imaginer non plus que
+ce fût un vaisseau de guerre, parce que je n'y voyais ni canons, ni
+pierriers, ni affûts; mais j'appréhendais que ce fût un saltin de
+Poissy qui cherchât à jeter les grappins pour tenter l'abordage à l'arme
+blanche, que je crains naturellement très-fort: je voyais un nombreux
+équipage rangé en bonne contenance sur le pont et sur le tillac. Mon
+premier mouvement fut de tirer mon couteau de chasse; mais je fis
+réflexion que peut-être l'air de la mer le rouillerait, et je pris
+seulement ma lunette d'approche pour en reconnaître le pavillon, afin de
+savoir au moins à qui nous allions avoir affaire, et pour prévoir de
+plus loin ce que tout cela allait devenir. Ce qui me tranquillisait
+pourtant, c'est qu'avec cette même longue-vue je voyais notre équipage
+serein, et les passagers peu inquiets: et effectivement nous passâmes
+rapidement à la portée du coup de poing l'un de l'autre sans nous rien
+faire: je m'aperçus même que notre vaisseau, qui semblait avoir peur,
+doubla son pas à l'approche de l'autre, qui n'osa pourtant nous
+attaquer; nous qui avions encore du chemin à faire, nous ne voulûmes
+point non plus nous amuser. Nous prîmes le bord-dehors, et lui
+l'avant-terre, et nous en fûmes quittes pour quelques signes de chapeau
+de la part des nautoniers, et pour des sottises que se dirent
+réciproquement les passagers. Pour moi je les saluai de bon cœur fort
+poliment, et je me congratulais d'en être échappé à si bon marché, après
+la peur que j'avais eue, lorsque je vis notre pilote revirer de bord, et
+d'un coup de gouvernail lancer de bout à terre, à une espèce de cap en
+forme de promontoire, que je prenais pour le cap de Bonne-Espérance,
+quand on me dit que c'était le havre de cette fameuse ville d'Auteuil,
+dont on m'avait parlé tout à l'heure: nous y mouillâmes, on porta la
+planche à terre, et il sortit vingt à trente personnes qui n'allaient
+pas plus loin.
+
+Une petite aventure nous retarda à ce port Un peu plus que nous
+n'aurions dû; c'est que la jetée y était si escarpée, et la montée si
+difficile, qu'une jeune fille ayant roulé à la mer avec un abbé qui lui
+donnait la main et qu'elle entraîna avec elle, deux de nos matelots
+plongèrent pour les repêcher. J'ai observé pour lors qu'il est bien vrai
+de dire que, quand on se noie, on s'accroche où l'on peut, sans jamais
+lâcher sa prise; car la fille qui en tombant, s'était accrochée à la
+jambe droite de l'abbé, s'y tenait encore quand on la repêcha; et l'abbé
+qui s'était jeté à son cou quand elle l'entraîna, la tenait encore
+embrassée étroitement au sortir de l'eau. La fille perdit sa garniture
+et son éventail, et l'abbé son chapeau et son parasol violet clair.
+Quand le danger fut disparu entièrement, nous rîmes un peu de l'état où
+se trouvèrent nos baigneurs, et surtout de leur attitude; je ne sais
+S'ils recouvrèrent leur perte, parce que nous reprîmes le large; mais je
+me doute bien qu'ils ne se seront point quittés sans se sécher. Peu de
+temps après la femme de notre capitaine fut à tous les passagers faire
+payer leur fret: elle vint à un capucin qui était à côté de moi, et qui
+tira de dessous ses aisselles un chapelet à gros grains, dont il paya
+son passage; et elle s'adressa ensuite à moi, et je payai: elle était
+suivie par un pieux matelot, qui, se disant chargé de la procuration de
+saint Nicolas, le Neptune ordinaire des marins, excitait la dévote
+générosité des voyageurs; je fus du nombre de ceux qui désirèrent avoir
+part aux prières promises, et je fis mon offrande.
+
+Sur la rive opposée, en tirant au sud-ouest, est une petite masure
+isolée, dont l'exposition heureuse, quoique retirée, semble annoncer une
+de ces retraites que se choisissaient autrefois ces saints anachorètes,
+lorsque, dégoûtés du monde, ils voulaient renoncer entièrement à son
+commerce, pour se livrer à la contemplation des choses célestes. Au
+milieu de quelques arbres mal dressés, et plantés au hasard, rampe
+humblement un petit corps de logis, dont la simplicité fait tout
+l'ornement; l'art paraît avoir moins participé à la décoration de ce
+lieu que la simple et belle nature: cependant tout y rit; et je me
+trompe fort si ce u'est point la qu'était au temps jadis ce fameux
+désert où saint Antoine fut tant tourmenté par le malin esprit, lors de
+ces belles tentations que Callot nous a si bien gravées d'acres nature;
+car on voit encore a quelque distance de là un moulin que ce saint
+ermite fit venir apparemment de Montmartre exprès, pour son usage et
+celui de son ménage, et sous lequel il y a encore un toit à cochon: le
+tout compose un ensemble qui m'a paru si charmant, que je crois que si
+jamais il prenait fantaisie à la Madeleine de revenir sur la terre, et
+qu'elle passât par cet endroit-là, elle n'hésiterait point à le préférer
+à la Sainte-Baume.
+
+Quelqu'un qui me vit attentif à examiner un lieu que je paraissais avoir
+regret de perdre de vue, satisfit ma curiosité, en me disant:
+
+«Hé bien, monsieur, vous considérez donc cette fameuse guinguette,
+autrefois si fréquentée, où l'Amour était venu de Cythère exprès pour la
+commodité de Paris, établir une manufacture de plaisirs, à la honte des
+familles bourgeoises. C'était là autrefois recueil où Carybde et Scylla
+prenaient plaisir à faire échouer la vertu, et à tendre des pièges aux
+vestales; c'était le rendez-vous de la lasciveté, de l'impureté, de la
+prostitution et de l'adultère: tous les vices s'y rassemblaient de
+toutes parts: mais tout est bien changé aujourd'hui, Bréant est mort, et
+le moulin de Javelle, que vous voyez aujourd'hui, n'est que l'ombre de
+celui que j'ai vu de mon temps.
+
+--Qu'appelez-vous moulin de Javelle, monsieur, lui repartis-je? Est-ce
+que c'est là ce moulin de Javelle dont j'ai vu l'histoire à la
+Comédie-Française à Paris?
+
+--Oui, monsieur, me dit-il, c'est le même pour lequel on a voulu
+inspirer de l'horreur aux jeunes gens, en leur représentant tous les
+désordres qui s'y commettaient.»
+
+Tandis que nous causions, je n'avais point pris garde que notre corde
+s'étant perdue à une barque de pêcheur, qui était au bord du rivage,
+elle se lâcha; et m'étant appuyé dessus, elle manqua de me jeter à la
+mer, lorsqu'elle vint à se tendre, et elle m'y aurait effectivement jeté
+si je ne me fusse retenu aux haubans du grand mât. Je tombai par bonheur
+à la renverse sur le pont, et j'en fus quitte pour la peur, et pour mon
+chapeau et ma perruque qui furent emportés à la mer; je les vis dans
+l'instant bien loin derrière moi qui semblaient retourner a Paris.
+
+«Si ma mère les voit, disais-je, elle reconnaîtra bien mon chapeau à la
+Ragotzy, et ma perruque à trois marteaux; elle les repêchera, et
+peut-être que cela ne sera point perdu; mais elle s'imaginera que je
+suis noyé, et elle se noiera aussi.»
+
+Je fus vite à ma malle pour réparer tout mon désastre. On se rit
+toujours des malheureux: aussi se moqua-t-on aussi beaucoup de moi. On
+voulut voir ma culotte goudronnée, mais j'en avais mis une autre
+par-dessus. Je remontai sur le tillac, et comme je regardais avec ma
+longue-vue pour reconnaître deux villes peu éloignées l'une de l'autre
+qui me semblaient border la pente d'une longue colline, sur le sommet
+de laquelle il y avait la moitié d'un moulin à vent, je demandai leur
+nom au mousse du navire qui se trouvait pour lors auprès de moi; il me
+répondit que c'était Vaugirard et Issy. Il n'eut pas plutôt prononcé ces
+deux noms que mes entrailles s'émurent: je changeai de couleur, et me
+trouvai si mal que je fus obligé de m'asseoir.
+
+Plusieurs passagers s'en aperçurent, et me demandèrent ce que j'avais,
+si ce n'était point l'effet de ma chute, ou l'air de la mer? Les uns me
+badinèrent; et d'autres me plaignirent: cependant un d'eux qui me parut
+s'intéresser le plus à moi, tira mon flacon de ma poche, et m'en frotta
+les tempes:
+
+«Ah! monsieur, lui dis-je en le repoussant faiblement, laissez agir la
+nature: c'est elle qui m'agite actuellement de deux impressions bien
+différentes; je viens d'entendre nommer deux villes qui m'ont touché de
+bien près; l'une m'a ravi impitoyablement ce que l'autre avait pris
+plaisir à me donner. Ah! cher Vaugirard!... Ah! cruel Issy!... Ah! chère
+Julie!...»
+
+À ces derniers mots, que je ne prononçai qu'avec un effort, je
+m'évanouis; une sueur froide dont je me sentis saisi par tout le corps
+glaça les larmes que je versais abondamment, et je ne revins qu'à force
+d'eau sans pareille. Mon bienfaiteur me pria de lui expliquer ce que
+j'avais voulu dire par les exclamations qu'il me répéta; je feignis ne
+me souvenir de rien, et lui dis que je rêvais apparemment dans ce
+moment-là; et pour éluder sa curiosité, je me levai et repris ma lunette
+d'approche avec laquelle, pour me distraire, je considérai attentivement
+des champs et des coteaux qui étaient couverts de petits arbrisseaux qui
+me parurent être attachés à des manches à balai; je m'informai de ce
+que c'était; l'on me dit que c'étaient des vignes; que de ces vignes
+sortait le raisin, et du raisin le vin. Je jugeai tout de suite que
+c'était apparemment de là que provenaient tous ces bons vins de
+Bourgogne et de Champagne que l'on boit à Paris si chèrement, parce
+qu'ils viennent de si loin.
+
+À peine avais-je enfanté cette heureuse réflexion, en m'applaudissant
+secrètement de ce que je sentais, qu'à force de voyager mon esprit
+s'était déjà bien formé, que regardant de la poupe, où j'étais, à la
+proue, je découvris une seconde île, beaucoup plus considérable que
+celle que nous avions déjà passée: j'estimai qu'elle devait être
+entourée d'eau de tous les côtés, parce qu'elle était dans le milieu de
+la mer: je ne vis dessus ni maisons, ni gens, ni bêtes: pas même un
+clocher; nous la laissâmes sur notre gauche, et je la jugeai une de ces
+îles de la mer Egée, qui sont si remplies de serpents et de bêtes
+venimeuses, que jamais Paul Lucas[3] n'osa y aborder. Je vis
+effectivement plusieurs perdrix sauvages qui volaient par-dessus sans
+s'y arrêter, et des petits animaux gros comme des chats, qui, à notre
+vue, se sauvaient dans des trous qu'ils avaient pratiqués sur les berges
+de cette île dans des buissons: les perroquets y sont noirs, et ont le
+bec jaune. J'observai ensuite qu'elle avait été sciée par un bout, afin
+de former un détroit, qui conduit à des habitations éloignées, qui sont
+de l'autre côté du rivage. Tout autre que moi aurait pris ce détroit
+pour celui de Gibraltar, ou tout du moins de Calais: mais, quand on sait
+un peu sa carte, on ne se trompe guère. Là je vis des hommes en chemise,
+occupés à tirer du fond de la mer un banc de sable, qu'ils
+transportaient à terre dans des chaloupes: je vis tout d'un coup la
+nôtre qui prit le large, et se sépara de nous pour passer ce détroit à
+force de rames: elle était chargée de voyageurs, dont les uns allaient,
+à ce qu'on m'a dit, au château Gaillardin, aux Molineaux, à Meudon,
+etc., et les autres conduisaient des enfants à Clamart, où j'appris
+qu'il y avait une pension fort renommée pour l'éducation et
+l'instruction de la jeunesse.
+
+[Note 3: Voyageur normand.]
+
+Nous passâmes ensuite à la vue d'un endroit assez joli, que les gens du
+pays appellent Billancourt; je n'y remarquai rien qui fût digne de la
+curiosité du voyageur, sinon que ce pays-là me parut ne produire guère
+d'hommes, parce que je n'y en vis qu'un seul; mais qu'en récompense
+aussi il y croissait bien des moutons de Berry, car il y en avait
+beaucoup qui étaient marqués sur le nez, et qui se promenaient au bord
+de la mer. Cet homme que je pris pour être de leur compagnie, parce
+qu'il n'en était pas éloigné, et qu'à sa houlette et son chien, je
+jugeai devoir être un berger, me fit ressouvenir de celui à qui Virgile,
+faisant ses caravanes, comme moi, disait un jour en passant près de lui:
+
+ _Tityre, tu patulœ reculans sub tegmine fagi,
+ Sylvestrem tenui musam meditaris avenâ;
+ Nos patriæ fines, et dulcia linquimus arva:
+ Nos patriam fugimus, tu, Tityre, lentus in umbra,
+ Formosam resonare doces Amaryllida sylvas._
+
+ «Que tu es heureux! Mon cher Tityre, tu t'amuses sous un hêtre
+ touffu, à chercher sur ton tendre chalumeau des airs champêtres! et
+ tandis que par ma fuite je renonce aux douceurs de ma patrie, tu
+ fais retentir à ton aise les forêts du nom de ta chère Amarillis.»
+
+Peut-être bien aussi pouvait-ce être encore ce même Tityre-là; car il
+était effectivement étendu nonchalamment au pied d'un noyer qui était le
+hêtre de ce temps-là, où il prenait le frais en jouant du chalumeau.
+
+Nous continuions notre route, lorsqu'une noire et épaisse fumée qui
+couvrait la cime d'une montagne sur notre gauche, meut présumer que
+c'était apparemment ce fameux mont Vésuve, dont j'ai entendu parler, qui
+vomit des flammes et jette des pierres jusque dans la ville de Naples,
+dont il est cependant éloigné de deux milles; une odeur de soufre et de
+bitume, qui me frappa, me confirmait encore dans cette idée, lorsque,
+faisant part de mon soupçon à un quelqu'un qui était auprès de moi, et
+lui demandant si de là où nous étions il n'y avait rien à risquer pour
+nous, il me fit réponse que ce n'était point ce que je pensais, et que
+cette fumée que je voyais, sortait des fours d'une verrerie qui était
+là.
+
+«Ah! que le latin est une belle chose, disais-je en moi-même, il sied
+bien d'abord à un régent, pour l'apprendre aux autres; à un curé de
+campagne, pour apprendre son plain-chant; à un avocat, pour citer son
+Cujas; à un médecin, pour parler à la fièvre; à un chirurgien pour
+répondre au médecin, et à un apothicaire pour ne point faire de _qui pro
+quo._ Mais il sied encore mieux à un voyageur, pour se faire entendre
+dans le pays étranger, car avec un _da mihi panem et vinum_ bien
+appliqué, on va par toute terre; on a du pain, du vin et l'on vit.
+
+À mesure que je m'éloignais ainsi de Paris, la chaleur augmentait à un
+point que j'estimai que nous devions être pour lors sous la ligne, ou du
+moins à côté. Je n'y pouvais plus tenir; et déjà je m'apprêtais à
+descendre dans le fond, lorsque j'aperçus un pont sur lequel passaient
+différentes voitures; je le pris d'abord pour ce fameux Pont-Euxin, qui
+verse la mer Noire; mais comme je prenais ma carte et mon compas pour me
+reconnaître, j'entendis un murmure confus parmi tous nos voyageurs et
+nos matelots, qui me fit comprendre que nous allions aborder;
+effectivement nous lançâmes de bout à terre; on mit la planche, et le
+monde sortit. Je demandai si c'était là la ville de Saint-Cloud; on me
+dit que non, et que c'était le port de Sèvres, mais que Saint-Cloud n'en
+était pas éloigné, et on me le montra. Je pris congé du capitaine et de
+sa femme, et je sortis le dernier. La tête me tourna sitôt que j'eus mis
+pied à terre, et je croyais toujours sentir le balancement du navire; je
+traversai le pont du mieux qu'il me fut possible. Il y avait au bout de
+ce pont une chapelle où un vénérable capucin que je reconnus à la barbe
+pour être du Marais, nous dit la messe en action de grâces de notre
+heureuse arrivée: tous les voyageurs y assistèrent, et moi aussi,
+quoique j'en eusse entendu une à Paris; j'entrai chez un nommé Champion
+pour écrire promptement à ma mère. Excepté trois ou quatre maisons
+bourgeoises assez passables qui terminent ce port le long de la mer, je
+n'y ai rien remarqué qui méritât mes observations.
+
+Je pris deux crocheteurs pour porter mon équipage et un guide pour me
+conduire; il me fit traverser une longue forêt, au bout de laquelle nous
+entrâmes dans la ville, où après avoir passé quelques rues, nous
+arrivâmes enfin chez mon ami. Ce fut la charmante Henriette qui nous
+ouvrit la porte; je me jetai à son col, où je restai quelque temps
+immobile de plaisir; elle parut en prendre autant que moi. Elle
+m'introduisit dans une salle où étaient son père et son frère, qui
+m'attendait avec plusieurs de leurs amis. Après avoir lâché ma bordée
+de compliments de bâbord à tribord, je priai mon ami de me donner une
+chambre dans laquelle je puisse m'ajuster; il me conduisit lui-même dans
+celle qui m'était, destinée. Quand j'eus changé de la tête aux pieds, je
+descendis pour me mettre à table; j'y officiai très-bien, et je fis tant
+d'honneur à mes hôtes, que tout le monde m'en fit compliment; il faut
+avouer que le métier de marin est bien séduisant, puisque quand une fois
+on est sorti du péril on l'oublie; je ne pensai plus aux dangers que je
+venais de courir, que pour en faire le récit à la compagnie, qui rit
+beaucoup de ma simplicité, et ma naïveté paya mon écot. Après le dîner,
+on proposa une promenade au parc, pour m'y faire voir les eaux qui
+devaient jouer ce jour-là. Nous partîmes, je donnai le bras à ma chère
+Henriette: nous arrivâmes au château, dont les dehors surprirent ma vue.
+Mon ami, qui avait été enfant de chœur aux Innocents, connaissait
+l'organiste du château (car tous les musiciens se connaissent), il le
+demanda, et, par son canal, on nous fit voir tous les appartements, car
+il a un grand crédit auprès des garçons de la chambre. Ce fut pour lors
+que je ne fus plus à moi, tant j'étais enchanté. On me fit voir dans une
+glace la perspective de Paris qui m'amusa beaucoup. La richesse des
+ameublements et la beauté des peintures me firent perdre de vue ma chère
+Henriette; je la perdis avec ma compagnie, que je ne retrouvai qu'après
+bien des recherches, dans l'Orangerie d'où nous fûmes voir jouer les
+eaux qui commençaient; je n'ai jamais rien vu de si beau au monde. Là,
+deux fleuves étendus nonchalamment sur des roseaux et des joncs,
+penchaient une urne, dont l'eau pure et claire qui en sortait retombait
+en différentes cascades, qui remplissaient des bassins à différents
+étages. Là, des Naïades effrayées semblaient se cacher au fond des
+ondes, pour échapper à la poursuite de certains jeunes fleuves amoureux
+d'elles. D'un côté, une nappe d'eau, sur laquelle baignaient des cygnes,
+représentait au naturel le bain que Diane s'était choisi, lorsqu'elle y
+fut surprise par Actéon; de l'autre, des nymphes marines, cachées dans
+les herbes, semblaient prendre plaisir à faire des niches aux curieux.
+Ici c'était un lac, dont l'eau écumante se précipitait dans le fond de
+la terre pour en ressortir élastiquement et en courroux, toute en pluie
+dans les airs. Des routes cultivées avec soin formaient des allées à
+perte de vue; des parterres immenses, émaillés de mille fleurs et
+cultivés par Flore elle-même éblouissaient les yeux par l'éclat nuancé
+de leurs différentes couleurs; des bosquets enchantés, réservés aux
+seuls zéphyrs, y servaient de retraite aux oiseaux, dont la diversité du
+chant charmait les oreilles; des faunes et des dryades dispersés dans le
+bois, semblaient en faire les honneurs et inviter les passants à
+s'enfoncer avec eux dans leurs sombres demeures pour y éviter l'ardeur
+du soleil. Tout y est si grand et si noble, que je ne me sens point
+assez de talent pour en faire une exacte description; mais il me suffit
+de dire que tout s'y ressent de la magnificence du prince et de la
+princesse qui y habitent, et qu'il semble que la nature, l'art et le
+goût s'y soient donné rendez-vous pour s'y disputer la gloire de
+perfectionner un séjour où il ne reste rien a désirer pour la situation
+et l'ornement.
+
+Nous revînmes chez mon ami dans le même ordre que nous en étions partis,
+mais par un chemin différent, afin de me faire voir tout ce qui
+méritait d'être vû dans le parc; il était tard, on avait servi et nous
+soupâmes. Avant de se coucher on fut se promener dans le jardin; la
+chaleur était si excessive, que chacun se permit réciproquement la
+liberté de se mettre à son aise; Henriette donna l'exemple aux autres
+dames; vêtue à la légère d'un déshabillé galant et simple, elle me donna
+un éventail pour la rafraîchir; avec cet habit de combat, elle semblait
+défier les zéphyrs, et moi je ne l'ai jamais trouvée aussi charmante que
+ce soir-là; je l'aimais à Paris, je l'aimais encore plus à Saint-Cloud,
+et je l'aimerais également par toute la terre: _gui cœlum non animum
+mutant_: «ceux qui changent d'air ne changent pas pour cela de façon de
+penser». Nous nous reposâmes dans un petit rond de gazon fort étroit, où
+l'on ne pouvait tenir que deux, encore fort petitement. Cependant
+l'amour qui cherchait le frais aussi, trouva le moyen, à force de
+pousser, de s'y faire faire place dans le milieu, et vint folâtrer avec
+nous; je crus d'abord que ce petit dieu badinait; mais il le prit, en
+vérité, très-sérieusement, et quoique j'eusse pris les devants, il
+voulut s'y rendre le maître, comme sont assez ordinairement les derniers
+venus. L'obscurité de la nuit favorisait son malin vouloir, et je vis le
+moment qu'il en allait venir au _quomodo_ de tantôt si la compagnie ne
+fût survenue. Il était temps, car déjà l'heure du berger allait sonner;
+déjà le bandeau était levé pour mieux ajuster l'arc tendu et la flèche à
+demi décochée, et je crois que nous l'aurions laissé faire, Henriette et
+moi; car aussi bien, qu'aurions-nous pu contre un dieu aussi mutin que
+l'Amour, et qui n'a rien d'enfant que le nom? Mais on vint nous
+débarrasser de ses mains; de dire que ce fut nous obliger, on ne me
+croirait point; aussi n'en conviendrai-je pas. Chacun fut se coucher; je
+ne sais ce gué fit Henriette; mais je ne pus fermer l'œil de toute la
+nuit; je me représentais toujours le rond de gazon, l'Amour bandant son
+arc, la flèche prête à partir Henriette soupirant, son négligé, le
+bandeau levé, et enfin tout ce qui avait contribué à m'embarrasser le
+soir.
+
+L'Aurore sortait à peine des bras de Tithon, pour venir se trouver au
+petit lever du soleil, à qui elle a soin de faire tous les jours sa
+cour, qu'un vent impétueux, battant la fenêtre de ma chambre, que
+j'avais laissée ouverte à cause de la chaleur, vint m'annoncer un orage
+prochain, et effectivement mille éclairs effrayants, qui se succédaient
+sans relâche les uns aux autres, furent tout d'un coup suivis
+d'horribles éclats de tonnerre, qui se répétaient à une pluie rapide et
+condensée, semblable à celle du déluge, paraissait un nuage qui se
+détachait des airs pour tomber sur la terre en gros pelotons, et pour
+empêcher le jour de paraître. L'alarme fut générale alors dans la
+maison: tout le monde, se leva, parce qu'il avait peur du tonnerre, l'on
+se réunit dans la salle à manger dont on avait fermé la porte, les
+fenêtres, les volets et les rideaux: la jardinière entra en chemise avec
+un cierge bénit, et une grosse bouteille de grès pleine d'eau bénite,
+dont elle arrosa la compagnie, qui au moindre coup de tonnerre se
+prosternait pour se mettre en prières. J'étais le seul qui ne se
+démontait point: je ne m'étais levé que par complaisance et dans le
+dessein de rassurer les autres, et surtout ma chère Henriette, que je
+savais être extrêmement peureuse; j'eus beau représenter à tous que la
+peur ne servait à rien, puisqu'elle ne peut jamais nous garantir des
+effets de ce qu'on craint, je passai pour un impie, qui ne respectait
+point ce qui était au-dessus de lui: je riais des extravagances que je
+voyais faire. L'orage dura près de deux heures avec la même violence,
+après quoi on éteignit le cierge bénit, et chacun se retira dans sa
+chambre pour se remettre au lit: on ne se leva que pour aller à la
+dernière messe: on revint dîner. Les uns retournèrent à Paris, les
+autres restèrent, et je fus du nombre de ces derniers; j'y passai neuf
+jours avec tous les plaisirs imaginables: Henriette me faisait voir
+aujourd'hui son potager, demain sa vigne, après-demain son champ,
+ensuite son pré et son verger. J'appris comment on faisait venir les
+légumes, comment on faisait le vin, comment on semait et moissonnait le
+blé et les autres grains, comment on récoltait le foin, et enfin je
+reconnus toutes les différentes espèces des fruits. Il faut convenir que
+les femmes ont l'esprit bien pénétrant, et qu'elles sont bien propres à
+dresser et à façonner les jeunes gens quand elles font tant que de
+vouloir s'en donner la peine; car Henriette m'en apprit plus en neuf
+jours, que mon régent n'avait fait en neuf ans que j'avais été au,
+collège: son frère qui y joignit ses leçons, me fît revenir de l'erreur
+où j'étais par rapport à l'étendue de la terre, et à l'idée, que je m'en
+étais figurée et me fit sentir le ridicule au préjugé dans lequel sont
+élevés pour l'ordinaire tous les enfants de Paris qui n'osent sortir de
+chez eux. Enfin, je me trouvai dégourdi de corps et d'esprit en peu de
+jours, et je me promis bien à mon retour à Paris d'en revendre à tous
+mes camarades. «À beau mentir qui vient de loin, disais-je en moi-même:
+je leur ferai croire ce que je voudrai; ils n'oseront jamais y aller
+voir. C'est un privilège accordé à tous les voyageurs, et loin d'y
+déroger, j'enchérirai encore sur le Père Labat».
+
+Arriva cependant le jour fixé pour retourner à Paris, jour que je
+craignais autant, et plus encore que je n'avais appréhendé celui de mon
+départ de Paris! car je m'étais déjà et en si peu de temps, si bien
+accoutumé à vivre avec ma chère hôtesse, que j'aurais bien souhaité d'y
+passer ainsi le reste de mes jours. J'avais entièrement oublié Paris et
+tous ses attributs; je ne pensais plus à ma, mère ni à mes deux tantes:
+mon régent de rhétorique ne m'inquiétait pas plus que mon chat et mon
+serin: là je jouissais de cette heureuse tranquillité que l'on ne
+connaît point à la ville, j'y respirais un air pur, et qui n'était point
+altéré par toutes ces immondices qui infectent celui de Paris; j'y avais
+un appétit charmant; j'y mangeais tous les jours pour mon déjeuner une
+douzaine de ces excellents petits gâteaux, que Gautier fait avec tant de
+soin; et pour tout dire enfin, j'y vivais avec ce que j'ai de plus cher
+au monde, sans que personne en médît comme on aurait fait à Paris. Ah!
+Saint-Cloud, que pour moi vous avez d'attraits! Ô campagne! que cette
+innocente et voluptueuse liberté dont on jouit chez vous est adorable
+pour moi, et pour tous ceux qui ont le bonheur de la connaître!
+
+Ainsi pénétré des plus sensibles regrets, il fallut cependant prendre
+mon parti: je montai dans ma chambre pour y verser quelques larmes que
+je voulais cacher à mon ami; sa sœur m'y suivit sans que je m'en
+aperçusse: ce fut en vain qu'elle tâcha de les essuyer; elles n'en
+coulèrent que plus abondamment, aussi en fut-elle toute mouillée. Comme
+elle avait autant besoin de consolation que moi, nous nous fîmes les
+plus tendres adieux du monde, et nous nous promîmes réciproquement de
+nous aimer toute la vie.
+
+Je rassemblai tout mon équipage, que je fis avec le même arrangement
+qu'en partant de Paris, et cela ne nous retarda point, mais il n'en fut
+pas de même de Henriette, car quoiqu'elle eut commencé la veille à faire
+le sien, et que je lui eusse bien aidé à trousser toutes ses robes et
+tous ses jupons, elle eut mille peines à le unir pour l'heure du départ.
+
+Le jardinier et sa femme furent chargés du soin de faire porter tout
+notre bagage au navire qui était prêt à faire voile pour Paris, et d'y
+conduire leur jeune maîtresse. Après lui avoir souhaité un heureux
+voyage, et l'avoir assurée que nous nous trouverions à son débarquement
+à Paris, mon ami et moi, je pris congé du père qui devait rester
+quelques jours; je le remerciai de toutes ses politesses, et nous prîmes
+le chemin du bois de Boulogne, ainsi que nous en étions convenus, afin
+de me faire voir la route de Saint-Cloud par terre.
+
+Non loin de la maison nous passâmes sur un pont de pierre plus long que
+large; à la vétusté je le pris pour un de ces vieux aqueducs que l'on
+entretient encore pour servir de monument à l'antiquité. Je considérais
+attentivement de longues perches, et des moulinets de bois disposés à
+chaque côté du pont, de distance en distance, d'où pendaient de larges
+filets qui enveloppaient les arches de pied en cap: je m'imaginais
+tantôt que c'était pour conserver les arches; tantôt qu'ils étaient là
+pour empêcher de passer les écumeurs de mer venant de Cherbourg, et qui
+en cas d'obstination s'y trouvaient pincés, comme le fut jadis Mars, cet
+écumeur de ménages, dans ceux de Vulcain; et enfin que c'était
+peut-être là où l'on venait faire la pêche de la morue et du hareng.
+Mais mon ami, aussi curieux que sa sœur de mon instruction, voulant
+achever de me _débadauder_ entièrement, n'en laissait échapper aucune
+occasion: il profita de celle-ci pour me dire qu'on ne péchait dans ces
+mers-ci ni morue ni hareng, que c'était le meunier qui tendait ces
+filets pour prendre toutes sortes de petits poissons d'eau douce, comme
+carpes, brochets, barbillons, goujons, éperlans et autres: et que
+très-souvent aussi il s'y trouvait bien des choses qui avaient été
+perdues à Paris; et réellement je me souviens que j'y avais beaucoup
+entendu parler des filets de Saint-Cloud, qui étaient en grande
+réputation pour cela. Je le pressai fort d'y descendre avec moi, ou de
+les lever pour voir si je n'y trouverais point mon chapeau et ma
+perruque que j'avais perdus en venant de Paris. Il eut la complaisance
+de me conduire chez le meunier; nous n'y trouvâmes que sa fille qui nous
+parut fort aimable, et ne se sentant point du tout de la trémie d'où
+elle était sortie; elle nous reçut très-poliment, et avec des façons
+d'une fille au-dessus de son état: après lui avoir donné le signalement
+de ce que nous demandions, elle nous ouvrit une grande armoire remplie
+de tant de sortes de choses, que l'inventaire en serait trop long ici et
+trop fatigant pour moi: tout ce dont je me souviens, c'est qu'après
+avoir examiné nombre de chapeaux, je n'y trouvai point le mien: j'y
+remuai un tas de perruques de médecins et de procureurs sans y
+reconnaître la mienne; j'y comptai 212 calottes, 129 bonnets d'actrices
+de l'Opéra, 16 petits manteaux d'abbé, 18 redingotes, 22 capotes, 150
+frocs de moines de différents ordres, et un nombre infini de méchants
+livres nouveaux, que le lecteur, outré de colère de les avoir payés si
+cher, avait jetés à l'eau.
+
+Toutes nos perquisitions devenues inutiles, nous prîmes congé de la
+belle meunière. Au sortir du pont, nous entrâmes dans une grande plaine
+parquetée de sable: le chemin qui la traversait était bordé des deux
+côtés par des vignes, des pois verts et des haricots; et il nous
+conduisit à une grande porte charretière, par laquelle nous passâmes,
+pour arriver dans un bois percé de différentes avenues, plantées
+d'arbres sauvages qui n'avaient ni fleurs ni fruits. J'avoue que
+j'aurais été fort embarrassé, si je me fusse trouvé seul dans un endroit
+si éloigné et si champêtre; car je n'aurais sur quelle route tenir: mais
+aussi ne quittais-je point mon conducteur, que je suivais pas à pas.
+Quelques petits besoins pressants le firent écarter du grand chemin pour
+s'enfoncer dans le plus épais de la forêt; j'y fus avec lui, et j'aimais
+mieux l'y accompagner, que de rester seul et de risquer de le perdre.
+
+Dans le moment que j'étais ainsi spectateur oisif et passif, et que je
+faisais des réflexions qui n'étaient point de paille sur l'odeur qui
+m'électrisait, malgré l'eau sans pareille dont je me baignais, je vis
+sortir du pied d'un arbre un petit oiseau qui ressemblait si
+parfaitement à mon serin, que je crus que c'était lui-même qui s'était
+échappé de sa cage pour me venir trouver à Saint-Cloud, où il avait
+entendu dire que j'allais: je louai son bon, petit cœur; je l'appelai et
+courus après lui; mais je reconnus bientôt que c'était un oiseau
+sauvage, qui avait crû dans les bois, et non dans une cabane comme le
+mien; car il se sauva de moi sans vouloir seulement que je le prisse.
+
+En courant ainsi après lui, j'aperçus remuer à quelques pas plus loin un
+arbrisseau fort touffu; j'eus la curiosité de vouloir m'en approcher
+pour voir ce que c'était; mais ayant entendu dire qu'il y avait dans les
+bois des bêtes sauvages, dont il fallait se méfier, j'eus la précaution
+de prendre un de mes pistolets de poche d'une main, et mon couteau de
+chasse nu de l'autre, et je m'y rendis le plus doucement qu'il me fut
+possible.
+
+Quelle fut ma surprise, grands Dieux! lorsque, arrivé près de ce lieu,
+j'entendis des cris humains de gens effrayés, et à qui j'avais fait peur
+sans le vouloir: quelque chose que je pusse leur dire pour les rassurer,
+ils se sauvèrent en criant au voleur de toutes leurs forces. Je
+m'imaginai d'abord, parce qu'ils étaient presque nus, que c'était le nid
+d'un faune et d'une dryade[4]; mais ayant regardé dans le centre de
+l'arbrisseau j'y vis un habit noir, un petit manteau de même couleur, un
+chapeau sans agrafes, une robe de taffetas gros bleu et le jupon pareil,
+un parasol violet, une coiffe blanche, des gants couleur de rose, une
+bouteille de ratafiat de Neuilly à moitié vide, et une calotte dans
+laquelle il paraissait qu'on avait bu; tout cela me fit penser que ce
+n'était point là l'attirail de ces divinités bocagères, qui n'en ont
+d'autres que celui de la plus simple nature.
+
+[Note 4: Divinités des bois.]
+
+Aux cris effrayants de nos fuyards, mon ami précipita son opération pour
+me venir joindre; je lui contai le fait; il en rit beaucoup et de tout
+son cœur: il commençait même déjà à me faire part de ce qu'il en
+pensait, lorsque trois gardes de chasse accourus au bruit, rencontrèrent
+notre faune et notre dryade fugitive; ils les arrêtèrent et les
+emmenèrent à l'endroit d'où ils étaient partis, et où nous les
+attendions: l'un et l'autre me parurent bien humiliés d'être vus dans
+l'état où ils étaient: mon ami conta l'histoire aux trois gardes, dont
+il connaissait l'ancien; son ingénuité et la mienne les persuadèrent de
+mon innocence.
+
+Je reconnus le Faune aux culottes de velours, et la Dryade au petit
+corset de basin garni de mousseline chiffonnée, pour l'abbé et la
+demoiselle qui étaient tombés à la mer en débarquant à Auteuil, et qui
+s'étaient tant divertis aux dépens de ma culotte de velours goudronnée:
+ma partie était belle pour prendre ma revanche, et la pousser même
+jusqu'au _paroly_; mais je me suis fait un principe de ne jamais
+insulter aux malheureux. Les gardes les firent habiller pour les
+conduire chez le sieur Guy, leur inspecteur à Madrid; et sans nous
+embarrasser de ce qu'ils allaient devenir, nous reprîmes une grande
+avenue qui nous conduisit à une autre grande porte, par laquelle on
+sortait de ce bois: mon ami me dit que cet endroit se nommait la porte
+Maillot; que l'on y vendait de fort bon vin, et me proposa de nous y
+rafraîchir; je l'acceptai: nous entrâmes dans une grande salle, où l'on
+nous servit ce que nous avions demandé.
+
+Nous avons passé là une bonne heure à nous reposer; après laquelle nous
+avons compté et payé; et nous sommes sortis pour achever notre voyage.
+Quand une fois nous avons été à l'Étoile, j'ai reconnu cet endroit pour
+y être venu polissonner bien des fois étant au collège: de là nous
+sommes descendus à la grille des Champs Élysées, que nous avons
+traversés: c'était un jour de congé; il y avait alors beaucoup
+d'écoliers qui y louaient au battoir et au ballon: tous ceux de ma
+connaissance que j'y rencontrai me sont venus sauter au col, et m'ont
+promis de venir chez moi le lendemain pour apprendre toutes les
+particularités de mon voyage, qui avait fait bien du bruit dans la gent
+scolastique. Le paquebot était arrivé deux heures avant nous. Henriette
+était partie chez elle avec tout notre bagage: j'appris qu'elle était
+arrivée en aussi bonne santé que je l'avais souhaité; pour m'en assurer
+par moi-même, je fus la voir avec son frère: et je les remerciai
+beaucoup l'un et l'autre de toutes leurs politesses; j'ai fait porter
+chez moi tout mon équipage, que j'y accompagnai.
+
+Les voisins étaient aux portes et aux fenêtres pour me voir arriver,
+comme lorsque je fus parti; je les ai salués et embrassés tous les uns
+après les autres; ils m'ont félicité sur mon heureux retour, et j'ai
+répondu à leurs compliments du mieux qu'il m'a été possible. Après avoir
+été voir mon chat et mon serin, qui à peine me reconnaissaient, j'ai
+envoyé dire par mon Savoyard à ma mère et à mes deux tantes que j'étais
+arrivé; et me voilà.
+
+Le lendemain matin je reçus la visite de cinquante de mes amis, tous
+écoliers ou ex-écoliers comme moi, auxquels je fus obligé de faire une
+relation en gros de mon voyage, de mes remarques et de mes aventures:
+ils y prirent tant de plaisir qu'ils m'ont engagé a la donner détaillée
+au public; et la voilà.
+
+Ô vous tous qui cherchez le portrait d'un véritable Parisien, qui n'a
+jamais sorti de son pays que pour aller en nourrice et pour en revenir,
+achetez ce petit livre, lisez-le, et vous ne pourrez vous empêcher de
+vous écrier avec moi: «Il est d'après nature;» et le voilà.
+
+FIN
+
+Paris.--Imprimerie Nouvelle (assoc. ouv.), 11, rue Cadet. A. Mangeot,
+directeur.
+
+
+
+
+
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+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Project Gutenberg EBook of Voyages amusants, by Louis-Balthazar Néel
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Voyages amusants
+
+Author: Louis-Balthazar Néel
+
+Release Date: March 30, 2008 [EBook #24960]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES AMUSANTS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
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+
+
+
+
+
+
+
+
+BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
+
+COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES
+
+Louis-Balthazar Néel
+
+VOYAGES
+
+AMUSANTS
+
+* * *
+
+VOYAGE DE CHAPELLE ET DE BACHAUMONT
+
+* * *
+
+VOYAGE DE LANGUEDOC ET DE PROVENCE
+
+PAR LEFRANC DE POMPIGNAN
+
+* * *
+
+VOYAGE DE PARIS À SAINT-CLOUD
+
+PAR MER
+
+ET RETOUR DE SAINT-CLOUD À PARIS
+
+PAR TERRE
+
+* * *
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
+
+PASSAGE MONTESQUIEU (RUE MONTESQUIEU)
+
+_Près le Palais-Royal_
+
+1906
+
+Tous droits réservés
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+VOYAGE
+
+DE
+
+CHAPELLE ET BACHAUMONT
+
+
+ C'est en vers que je vous écris,
+ Messieurs les deux frères, nourris
+ Aussi bien que gens de la ville;
+ Aussi voit-on plus de perdrix
+ En dix jours chez vous, qu'en dis mille
+ Chez les plus friands de Paris.
+
+ Vous vous attendez à l'histoire
+ De ce qui nous est arrivé
+ Depuis que, par le long pavé
+ Qui conduit gui rives de Loire.
+ Nous partîmes pour aller boira
+ Les eaux, dont je me suis trouve
+ Assez mal pour vous faire croire
+ Que les destins ont réservé
+ Ma guérison et cette gloire
+ Au remède tant éprouvé.
+ Et par qui, de fraîche mémoire.
+ Un de nos amis s'est sauvé
+ Du bâton à pomme d'ivoire.
+
+ Vous ne serez pas frustrés de votre attente; et vous aurez, je vous
+ assure, une assez bonne relation de nos aventures; car M. de
+ Bachaumont, qui m'a surpris comme j'en, commençais une mauvaise, a
+ voulu que nous la fissions ensemble; et j'espère qu'avec l'aide
+ d'un si bon second, elle sera digne de vous être envoyée.
+
+ CHAPELLE.
+
+* * *
+
+Contre le serment solennel que nous avions fait, M. Chapelle et moi,
+d'être si fort unis dans le voyage, que toutes choses seraient en
+commun, il n'a pas laissé, par une distinction philosophique, de
+prétendre en pouvoir séparer ses pensées; et, croyant y gagner, il
+s'était caché de moi pour vous écrire. Je l'ai surpris sur le fait, et
+n'ai pu souffrir qu'il eût seul cet avantage. Ses vers m'ont paru d'une
+manière si aisée, que, m'étant imaginé qu'il était bien facile d'en
+faire de même,
+
+ Quoique malade et paresseux,
+ Je n'ai pu m'empêcher de mettre
+ Quelques-uns des miens avec eux.
+ Ainsi le reste de la lettre
+ Sera l'ouvrage de tous deux.
+
+Bien que nous ne soyons pas tout à fait assurés de quelle façon vous
+avez traité notre absence, et si vous méritez le soin que nous prenons
+de vous rendre ainsi compte de nos actions, nous ne laissons pas
+néanmoins de vous envoyer le récit de tout ce qui s'est passé dans notre
+voyage, si particulier, que vous en serez assurément satisfaits. Nous ne
+vous ferons point souvenir de notre sortie de Paris, car vous en fûtes
+témoins; et peut-être même que vous trouvâtes étrange de ne voir sur nos
+visages que des marques d'un médiocre chagrin. Il est vrai que nous
+reçûmes vos embrassements avec assez de fermeté, et nous parûmes sans
+doute bien philosophes
+
+ Dans les assauts et les alarmes
+ Que donnent les derniers adieux;
+ Mais il fallut rendre les armes,
+ En quittant tout de bon ces lieux
+ Qui pour nous avaient tant de charmes.
+ Et ce fut lors que de nos yeux
+ Vous eussiez vu couler des larmes.
+
+Deux petits cerveaux desséchés n'en peuvent pas fournir une grande
+abondance, aussi furent-elles en peu de temps essuyées, et nous vîmes le
+Bourg-la-Reine d'un oeil sec. Ce fut en ce lieu que nos pleurs cessèrent,
+et que notre appétit s'aiguisa. Mais l'air de la campagne l'avait rendu
+si grand dès sa naissance, qu'il devint tout à fait pressant vers
+Antony, et presque insupportable à Longjumeau. Il nous fut impossible de
+passer outre sans l'apaiser auprès d'une fontaine dont l'eau paraissait
+la plus claire et la plus vive du monde.
+
+ Là, deux perdrix furent tirées
+ D'entre les deux croûtes dorées
+ D'un bon pain rôti dont le creux
+ Les avait jusque-là serrées,
+ Et d'un appétit vigoureux
+ Toutes deux furent dévorées,
+ Et nous firent mal à tous deux.
+
+Vous ne croirez pas aisément que des estomacs aussi bons que les nôtres
+aient eu de la peine à digérer deux perdrix froides; voilà pourtant, en
+vérité, la chose comme elle est. Nous en fûmes toujours incommodés
+jusqu'à Sainte-Euverte, où nous couchâmes deux jours après notre départ,
+sans qu'il arrivât rien qui mérite de vous être mandé. Vous savez le
+long séjour que nous y fîmes, et vous savez encore que M. Coyer, dont
+tous les jours nous espérions l'arrivée, en fut la cause. Des gens qu'on
+oblige d'attendre, et qu'on tient si longtemps en incertitude, ont
+apparemment de méchantes heures; mais nous trouvâmes moyen d'en avoir de
+bonnes dans la conversation de M. l'évêque d'Orléans, que nous avions
+l'honneur de voir assez souvent, et dont l'entretien est tout à fait
+agréable. Ceux qui le connaissent vous auront pu dire que c'est un des
+plus honnêtes hommes de France; et vous en serez entièrement persuadés
+quand nous vous apprendrons qu'il a
+
+ L'esprit et l'âme d'un Delbène,
+ C'est-à-dire avec la bonté,
+ La douceur et l'honnêteté
+ D'une vertu mâle et romaine
+ Qu'on respecte en l'antiquité.
+
+Nos soirées se passaient le plus souvent sur les bords de la Loire, et
+quelquefois nos après-dînées, quand la chaleur était plus grande, dans
+les routes de la forêt qui s'étend du côté de Paris. Un jour, pendant la
+canicule, à l'heure que le chaud est le plus insupportable, nous fûmes
+bien surpris d'y voir arriver une manière de courrier assez
+extraordinaire,
+
+ Qui, sur une mazette outrée,
+ Bronchant à tout moment, trottait.
+ D'ours sa casaque était fourrée.
+ Comme le bonnet qu'il portait;
+ Et le cavalier rare était
+ Tout couvert de toile cirée,
+ Qui, fondant, partout dégouttait.
+ Ainsi l'on peint dans des tableaux
+ Un Icare tombant des nues,
+ Où l'on voit, dans l'air épandues,
+ Ses ailes de cire en lambeaux,
+ Par l'ardeur du soleil fondues,
+ Choir autour de lui dans les eaux.
+
+La comparaison d'un homme qui tombe des nues, avec un qui court la
+poste, vous paraîtra peut-être bien hardie, mais si vous aviez vu le
+tableau d'un Icare que nous trouvâmes quelques jours après dans une
+hôtellerie, cette vision vous serait venue comme à nous, ou tout au
+moins vous semblerait excusable. Enfin, de quelque façon que vous la
+receviez, elle ne saurait paraître plus bizarre que le fut à nos yeux la
+figure de ce cavalier qui était par hasard notre ami d'Aubeville.
+Quoique notre joie fût extrême dans cette rencontre, nous n'osâmes
+pourtant pas nous hasarder de l'embrasser dans l'état qu'il était. Mais
+sitôt
+
+ Qu'au logis il fut retiré,
+ Débotté, frotté, déciré,
+ Et qu'il nous parut délassé,
+ Il fut comme il faut embrassé.
+
+Nous écrivîmes en ce temps-là; comme, après avoir attendu inutilement
+l'homme que vous savez, nous résolûmes enfin de partir sans lui. Il
+fallut avoir recours à Blavet pour notre voiture, n'en pouvant trouver
+de commodes à Orléans. Le jour qu'il nous devait arriver un carrosse de
+Paris, nous reçûmes une lettre de M. Boyer, par laquelle il nous
+assurait qu'il viendrait dedans, et que ce soir-là nous souperions
+ensemble. Après donc avoir donné les ordres nécessaires pour le
+recevoir, nous allâmes au-devant de lui. À cent pas des portes parut, le
+long du grand chemin, une manière de coche fort délabré, tiré par
+quatre vilains chevaux, et conduit par un vrai cocher de louage.
+
+Un équipage en si mauvais ordre ne pouvait être ce que nous cherchions;
+et nous en fûmes assurés quand deux personnes qui étaient dedans, ayant
+reconnu nos livrées, firent arrêter;
+
+ Et lors sortit avec grands cris
+ Un béquillard d'une portière,
+ Fort basané, sec et tout gris,
+ Béquillant de même manière
+ Que Boyer béquille à Paris.
+
+À cette démarche, qui n'eût cru voir M. Boyer? et cependant c'était le
+petit duc avec M. Potel. Ils s'étaient tous deux servis de la commodité
+de ce carrosse; l'un pour aller à la maison de monsieur son frère auprès
+de Tours, et l'autre à quelques affaires qui l'appelaient dans le pays.
+Après les civilités ordinaires, nous retournâmes tous ensemble à la
+ville, où nous lûmes une lettre d'excuse qu'ils apportaient de la part
+de M. Boyer; et cette fâcheuse nouvelle nous fut depuis confirmée de
+bouche par ces messieurs. Ils nous assurèrent que nonobstant la fièvre
+qui l'avait pris malheureusement cette nuit-là, il n'eût pas laissé me
+partir avec eux, comme il l'avait promis, si son médecin, qui se trouva
+chez lui par hasard à quatre heures du matin, ne l'en eût empêché. Nous
+crûmes sans beaucoup de peine que, puisqu'il ne venait pas après tant de
+serments, il était assurément
+
+ Fort malade et presque aux abois;
+ Car on peut, sans qu'on le cajole,
+ Dire, pour la première fois,
+ Qu'il aurait manqué de parole.
+
+Il fallait donc se résoudre à marcher sans M. Boyer. Nous en fûmes
+d'abord un peu fâchés; mais, avec sa permission, en peu de temps
+consolés. Le souper préparé pour lui servit à régaler ceux qui vinrent à
+sa place; et le lendemain, tous ensemble, nous allâmes coucher à Blois.
+Durant le chemin, la conversation fut un peu goguenarde; aussi
+étions-nous avec des gens de bonne compagnie. Étant arrivés, nous ne
+songeâmes d'abord qu'à chercher M. Colomb. Après une si longue absence,
+chacun mourait d'envie de le voir. Il était dans une hôtellerie avec M.
+le président Le Bailleul, faisant si bien l'honneur de la ville, qu'à
+peine nous put-il donner un moment pour l'embrasser. Mais le lendemain,
+à notre aise, nous renouvelâmes une amitié qui, par le peu de commerce
+que nous avions eu depuis trois années, semblait avoir été interrompue.
+Après mille questions, faites toutes ensemble, comme il arrive
+ordinairement dans une entrevue de fort bons amis qui ne se sont pas vus
+depuis longtemps, nous eûmes, quoique avec un extrême regret, curiosité
+d'apprendre de lui, comme de la personne la plus instruite, et que nous
+savons avoir été le seul témoin de tout le particulier,
+
+ Ce que fit en mourant notre pauvre ami Blot,
+ Et ses moindres discours et sa moindre pensée.
+ La douleur nous défend d'en dire plus d'un mot.
+ Il fit tout ce qu'il fit d'une âme bien sensée.
+
+Enfin, ayant causé de beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long de
+vous dire, nous allâmes ensemble faire la révérence à Son Altesse
+Royale, et de là dîner chez lui avec M. et madame la présidente Le
+Bailleul
+
+ Là, d'une obligeante manière,
+ D'un visage ouvert et riant,
+ Il nous fit bonne et grande chère,
+ Nous donnant à son ordinaire
+ Tout ce que Blois a de friant.
+
+Son couvert était le plus propre du monde; il ne souffrit pas sur sa
+nappe une seule miette de pain. Des verres bien rincés, de toutes sortes
+de figures, brillaient sans nombre sur son buffet, et la glace était
+tout autour en abondance.
+
+ En ce lieu seul nous bûmes frais;
+ Car il a trouvé des merveilles
+ Sur la glace et sur les banquets,
+ Et pour empêcher les bouteilles
+ D'être à la merci des laquais.
+
+Sa salle était parée pour le ballet du soir; toutes les belles de la
+ville priées; tous les violons de la province assemblés, et tout cela se
+faisait pour divertir madame Le Bailleul.
+
+ Et cette belle présidente
+ Nous parut si bien ce jour-là,
+ Qu'elle en devait être contente.
+ Assurément elle effaça
+ Tant de beautés qu'à Blois on vante.
+
+Ni la bonne compagnie, ni les divertissements qui se préparaient, ne
+purent nous empêcher de partir incontinent après le dîner. Amboise
+devait être notre couchée, et comme il était déjà tard, nous n'eûmes que
+le temps qu'il fallait pour y pouvoir arriver. La soirée s'y passa fort
+mélancoliquement dans le déplaisir de n'avoir plus à voyager sur la
+levée et sur la vue de cette agréable rivière
+
+ Qui, par le milieu de la France,
+ Entre les plus heureux coteaux,
+ Laisse en paix répandre ses eaux,
+ Et porte partout l'abondance
+ Dans cent villes et cent châteaux
+ Qu'elle embellit de sa présence.
+
+Depuis Amboise jusqu'à Fontallade, nous vous épargnerons la peine de
+lire les incommodités de quatre méchants gîtes, et à nous le chagrin
+d'un si fâcheux ressouvenir. Vous saurez seulement que la joie de M. de
+Lussan ne parut pas petite de voir arriver chez lui des personnes qu'il
+aimait si tendrement; mais, nonobstant la beauté de sa maison et sa
+grande chère, il n'aura que les cinq vers que vous avez déjà vus.
+
+ Ni les pays où croît l'encens,
+ Ni ceux d'où vient la cassonade,
+ Ne sont point pour charmer les sens,
+ Ce qu'est l'aimable Fontallade
+ Du tendre et commode Lussans.
+
+Il ne se contenta pas de nous avoir si bien reçus chez lui, il voulut
+encore nous accompagner jusqu'à Blaye. Nous nous détournâmes un peu de
+notre chemin, pour aller rendre tous ensemble nos devoirs à M. le
+marquis de Jonzac, son beau-frère. Un compliment de part et d'autre
+décida la visite; et de toutes les offres qu'il nous fit, nous
+n'acceptâmes que des perdreaux et du pain tendre. Cette provision nous
+fut assez nécessaire, comme vous allez voir:
+
+ Car entre Blaye et Jonzac
+ On ne trouve que Croupignac.
+ Le Croupignac est très-funeste:
+ Car le Croupignac est un lieu
+ Où six mourants faisaient le reste
+ De cinq ou six cents que la peste
+ Avait envoyés devant Dieu;
+ Et ces six mourants s'étaient mis
+ Tous six dans un même logis.
+ Un septième, soi-disant prêtre,
+ Plus pestiféré que les six,
+ Les confessait par la fenêtre,
+ De peur, disait-il, d'être pris
+ D'un mal si fâcheux et si traître.
+
+Ce lieu, si dangereux et si misérable, fut traversé brusquement, et
+n'espérant pas trouver de village, il fallut se résoudre à manger sur
+l'herbe, où les perdreaux et le pain tendre de M. de Jonzac furent d'un
+grand secours. Ensuite d'un repas si cavalier, continuant notre chemin,
+nous arrivâmes à Blaye, mais si tard, et le lendemain nous en partîmes
+si matin, qu'il nous fut impossible d'en remarquer la situation qu'avec
+la clarté des étoiles. Le montant qui commençait de très-bonne heure,
+nous obligeait à cette diligence. Après donc avoir dit mille adieux à
+Lussan, et reçu mille baisers de lui, nous nous embarquâmes dans une
+petite chaloupe, et voguâmes longtemps avant le jour.
+
+ Mais sitôt que par son flambeau
+ La lumière nous fut rendue,
+ Rien ne s'offrit à notre vue
+ Que le ciel et notre bateau
+ Tout seul dans la vaste étendue
+ D'une affreuse campagne d'eau!
+
+La Garonne est effectivement si large depuis qu'au Bec des Landes
+d'Ambesse elle est jointe avec la Dordogne, qu'elle ressemble tout à
+fait à la mer, et ses marées montent avec tant d'impétuosité, qu'en
+moins de quatre heures nous fîmes le trajet ordinaire,
+
+ Et vîmes au milieu des eaux
+ Devant nous paraître Bordeaux,
+ Dont le port en croissant resserre
+ Plus de barques et de vaisseaux
+ Qu'aucun autre port de la terre.
+
+Sans mentir, la rivière était alors si couverte, que notre felouque eut
+bien de la peine à trouver une place pour aborder. La foire, qui devait
+se tenir dans peu de jours, avait attiré cette grande quantité de
+navires et de marchands, quasi de toutes les nations, pour charger les
+vins de ce pays;
+
+ Car ce fameux et rude port
+ En cette saison a la gloire
+ De donner tous les ans à boire
+ À presque tous les gens du Nord.
+
+Ces messieurs emportent de là tous les ans, une effroyable quantité de
+vins; mais ils n'emportent pas les meilleurs. On les traite d'Allemands;
+et nous apprîmes qu'il était défendu, non-seulement de leur en vendre
+pour enlever, mais encore de leur en laisser boire dans les cabarets.
+Après être descendus sur la grève, et avoir admiré pendant quelque temps
+la situation de cette ville, nous nous retirâmes au Chapeau-Rouge, où M.
+Talleman nous vint prendre aussitôt qu'il sut notre arrivée. Depuis ce
+moment, nous ne nous retirâmes dans notre logis, pendant notre séjour à
+Bordeaux, que pour y coucher. Les journées se passaient le plus
+agréablement du monde chez M. l'intendant; car les plus honnêtes gens de
+la ville n'ont pas d'autre réduit que sa maison. Il a trouvé même que la
+plupart étaient ses cousins; et on le croirait plutôt le premier
+président de la province, que l'intendant. Enfin, il est toujours le
+même que vous l'avez vu, hormis que sa dépense est plus grande. Mais
+pour madame l'intendante, nous vous dirons en secret qu'elle est tout à
+fait changée.
+
+ Quoique sa beauté soit extrême,
+ Qu'elle ait toujours ce grand oeil bleu
+ Plein de douceur et plein de feu,
+ Elle n'est pourtant plus la même;
+ Car nous avons appris qu'elle aime,
+ Et qu'elle aime bien fort le jeu.
+
+Elle, qui ne connaissait pas autrefois les cartes, passe maintenant des
+nuits au lansquenet. Toutes les femmes de la ville sont devenues
+joueuses pour lui plaire: elles viennent régulièrement chez elle pour la
+divertir; et qui veut voir une belle assemblée, n'a qu'à lui rendre
+visite. Mademoiselle du Pin se trouve toujours là bien à propos pour
+entretenir ceux qui n'aiment point le jeu. En vérité, sa conversation
+est si fine et si spirituelle, que ce ne sont point les plus mal
+partagés. C'est là que messieurs les Gascons apprennent le bel air et la
+belle façon de parler:
+
+ Mais cette agréable du Pin,
+ Qui dans sa manière est unique,
+ A l'esprit méchant et bien fin;
+ Et si jamais Gascon s'en pique,
+ Gascon fera mauvaise fin.
+
+Au reste, sans faire ici les goguenards sur messieurs les Gascons,
+puisque Gascon il y a, nous commencions nous-mêmes à courir quelque
+risque; et notre retraite un peu précipitée ne fut pas mal à propos.
+Voyez pourtant quel malheur! Nous nous sauvions de Bordeaux, pour donner
+deux jours après dans Agen.
+
+ Agen, cette ville fameuse,
+ De tant de belles le séjour,
+ Si fatale et si dangereuse
+ Aux coeurs sensibles à l'amour.
+
+ Dès qu'on en approche l'entrée,
+ On doit bien prendre garde à soi:
+ Car tel y va de bonne foi
+ Pour n'y passer qu'une journée,
+ Qui s'y sent, par je ne sais quoi,
+ Arrêté pour plus d'une année.
+
+Un nombre infini de personnes y ont même passé le reste de leur vie sans
+en pouvoir sortir. Le fabuleux palais d'Armide ne fut jamais si
+redoutable. Nous y trouvâmes M. de Saint-Luc arrêté depuis plus de six
+mois, Nort depuis quatre années, et d'Ortis depuis six semaines; et ce
+fut lui qui nous instruisit de toutes ces choses, et qui voulut
+absolument nous faire connaître les enchanteresses de ce lieu. Il pria
+donc toutes les belles de la ville à souper; et tout ce qui se passa
+dans ce magnifique repas, nous fit bien connaître que nous étions dans
+un pays enchanté. En vérité, ces dames ont tant de beauté, qu'elles nous
+surprirent dans leur premier abord; et tant d'esprit, qu'elles nous
+gagnèrent dès la première conversation. Il est impossible de les voir
+et de conserver la liberté; et c'est la destinée de tous ceux qui
+passent en ce lieu-là, s'ils ont la liberté d'en sortir, d'y laisser au
+moins leur coeur pour otage d'un prompt retour.
+
+ Ainsi donc qu'avaient fait les autres,
+ Il fallut y laisser les nôtres:
+ Là, tous deux ils nous furent pris;
+ Mais, n'en déplaise à tant de belle,
+ Ce fut par l'aimable d'Ortis.
+ Aussi nous traita-t-il mieux qu'elles.
+
+Cela ne se fit assurément que sous leur bon plaisir. Elles ne lui
+envièrent point cette conquête; et nous jugeant apparemment
+très-infirmes, elles ne daignèrent pas employer le moindre de leurs
+charmes pour nous retenir. Aussi, le lendemain de grand matin,
+trouvâmes-nous les portes ouvertes et les chemins libres; de sorte que
+rien ne nous empêcha de gagner Encosse sur les coureurs que M. de
+Chemeraut nous avait promis, et qui nous attendaient depuis un mois à
+Agen. C'est de ce véritable ami qu'on peut assurer
+
+ Et dire, sans qu'on le cajole,
+ Qu'il sait bien tenir sa parole.
+
+Encosse est un lieu dont nous ne vous entretiendrons guère; car, excepté
+les eaux, qui sont admirables pour l'estomac, rien ne s'y rencontre. Il
+est au pied des Pyrénées, éloigné de tout commerce, et l'on n'y peut
+avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa santé. Un petit
+ruisseau qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et des
+prés les plus verts qu'on puisse s'imaginer, était toute notre
+consolation. Nous allions tous les matins prendre les eaux en ce bel
+endroit, et les après-dînées nous promener. Un jour que nous étions sur
+ses bords, assis sur l'herbe, et que, nous ressouvenant des hautes
+marées de la Garonne, dont nous avions la mémoire encore assez fraîche,
+nous examinions les raisons que donnent Descartes et Gassendi du flux et
+du reflux, sortit tout d'un coup d'entre les roseaux les plus proches,
+un homme qui nous avait apparemment écoutés. C'était
+
+ Un vieillard tout blanc, pâle et sec
+ Dont la barbe et la chevelure
+ Pendaient plus bas que la ceinture;
+ Ainsi l'on peint Melchisédec.
+
+ Ou plutôt telle est la figure
+ D'un certain vieux évêque grec,
+ Qui faisant le salamalec,
+ Dit à tous la bonne aventure;
+
+ Car il portait un chapiteau
+ Comme un couvercle de lessive,
+ Mais d'une grandeur excessive,
+ Qui lui tenait lieu de chapeau.
+
+ Et ce chapeau, dont les grands bords
+ Allaient tombant sur ses épaules,
+ Était fait de branches de saules,
+ Et couvrait presque tout son corps.
+
+ Son habit, de couleur verdâtre,
+ Était d'un tissu de roseaux,
+ Le tout couvert de gros morceaux
+ D'un cristal épais et bleuâtre.
+
+À cette apparition la peur nous fit faire deux signes de croix et trois
+pas en arrière; mais la curiosité prévalut sur la crainte, et nous
+résolûmes, bien qu'avec quelques battements de coeur, d'attendre le
+vieillard extraordinaire, dont l'abord fut tout à fait gracieux, et qui
+nous parla fort civilement de cette sorte:
+
+ «Messieurs, je ne suis point surpris
+ Que de ma rencontre imprévue
+ Vous ayez un peu l'âme émue:
+ Mais lorsque vous aurez appris
+ En quel rang les destins ont mis
+ Ma naissance à vous inconnue,
+ Vous rassurerez vos esprits.
+
+ «Je suis le dieu de ce ruisseau,
+ Qui, d'une urne jamais tarie,
+ Qui penche au pied de ce coteau,
+ Prends le soin dans cette prairie
+ De verser incessamment l'eau
+ Qui la rend si verte et fleurie.
+
+ «Depuis huit jours, matin et soir,
+ Vous me venez règlement voir,
+ Sans croire me rendre visite.
+ Ce n'est pas que je ne mérite
+ Que l'on me rende ce devoir;
+ Car enfin j'ai cet avantage,
+ Qu'un canal si clair et si net
+ Est le lieu de mon apanage.
+ Dans la Gascogne un tel partage
+ Est bien joli pour un cadet.
+
+ «Aussi l'avez-vous trouvé tel,
+ Louant mes bords et ma verdure;
+ Ce qui me plaît, je vous assure,
+ Plus qu'une offrande ou qu'un autel;
+ Et tout à l'heure, je le jure,
+ Vous en serez, foi d'immortel,
+ Récompensés avec usure.
+
+ «Dans ce petit vallon champêtre
+ Soyez donc les très-bien venus,
+ Chacun de vous y sera maître;
+ Et puisque vous voulez connaître
+ Les causes du flux et du reflux,
+ Je vous instruirai là-dessus,
+ Et vous ferai bientôt paraître
+ Que les raisonnements cornus
+ De tous temps sont les attributs
+ De la faiblesse de votre être;
+
+ «Car tous les dits et les redits
+ De ces vieux rêveurs de jadis,
+ Ne sont que contes d'Amadis.
+ Même dans vos sectes dernières,
+ Les Descartes, les Gassendis,
+ Quoiqu'en différentes manières,
+ Et plus heureux et plus hardis
+ À fouiller les causes premières,
+ N'ont jamais traité ces matières
+ Que comme de vrais étourdis.
+
+ «Moi qui sais le fin de ceci,
+ Comme étant chose qui m'importe,
+ Pour vous mon amour est si forte,
+ Qu'après en avoir éclairci
+ Votre esprit de si bonne sorte,
+ Qu'il n'en soit jamais en souci,
+ Je veux que la docte cohorte
+ Vous en doive le grand merci.
+
+Il nous prit lors tous deux par la main, et nous fit asseoir sur le
+gazon à ses côtés. Nous nous regardions assez souvent sans rien dire,
+fort étonnés de nous voir en conversation avec un fleuve; mais tout d'un
+coup
+
+ Il se moucha, cracha, toussa,
+ Puis en ces mots il commença:
+
+ «Lorsque l'onde en partage échut
+ Au frère du grand dieu qui tonne,
+ L'avènement à la couronne
+ De ce nouveau monarque fut
+ Publié partout, et fallut
+ Que chaque dieu-fleuve en personne
+ Allât lui porter son tribut.
+ Dans ce rencontre la Garonne
+ Entre tous les autres parut,
+ Mais si brusque et si fanfaronne,
+ Que sa démarche lui déplut;
+ Et le puissant dieu résolut
+ De châtier cette Gasconne
+ Par quelque signalé rebut.
+
+ «De fait, il en fit peu de cas
+ Quand elle lui vint rendre hommage;
+ Il se renfrogna le visage,
+ Et la traita du haut en bas.
+
+ «Mais elle, au lieu de l'apaiser
+ Ayant pris soin d'apprivoiser,
+ Avec la puissante Dordogne,
+ Mille autres fleuves de Gascogne,
+ Sembla le vouloir offenser.
+
+ «Lui, d'une orgueilleuse manière,
+ Comme il a l'humeur fort altière.
+ Amèrement s'en courrouça;
+ Et d'une mine froide et fière,
+ Deux fois si loin la repoussa,
+ Que cette insolente rivière
+ Toutes les deux fois rebroussa
+ Plus de six heures en arrière.
+
+ «Bien qu'au vrai cette téméraire
+ Se fût attiré sur les bras
+ Un peu follement cette affaire.
+ Les grands fleuves ne crurent pas
+ Devoir, en un tel embarras,
+ Se séparer de leur confrère,
+ Ni l'abandonner, au contraire,
+ Ils en murmurèrent tout bas.
+ Accusant le roi trop sévère.
+
+ «Mais lui, branlant ses cheveux blancs,
+ Tout dégouttants de l'onde amère,
+ «Taisez-vous, dit-il, insolents,
+ Ou vous saurez en peu de temps
+ Ce que peut Neptune en colère.»
+
+ «Sur-le-champ, au lieu de se taire,
+ Plus haut encore on murmura.
+ Le dieu lors en furie entra,
+ Son trident par trois fois serra,
+ Et trois fois par le Styx jura:
+
+ «Quoi donc! ici l'on osera
+ Dire hautement ce qu'on voudra!
+ Chaque petit dieu glosera
+ Sur ce que Neptune fera!
+ _Per Dio questo non sarà._
+ Chacun d'eux s'en repentira,
+ Et pareil traitement aura;
+ Car deux fois par jour on verra
+ Qu'à sa source on retournera,
+ Et deux fois mon courroux fuira:
+ Mais plus loin que pas un ira
+ Celui qui, pour son malheur, a
+ Causé tout ce désordre-là;
+ Et cet exemple durera
+ Tant que Neptune régnera.»
+
+ «À ce dieu du moite élément
+ Les rebelles lors se soumirent;
+ Et, quoique grondant, obéirent
+ Par force à ce commandement.
+
+ «Voilà ce qu'on n'a jamais su,
+ Et ce que tout le monde admire.
+ Aussi nous avions résolu,
+ Pour notre honneur, de n'en rien dire:
+ Mais aujourd'hui vous m'avez plu
+ Si fort, que je n'ai jamais pu
+ M'empêcher de vous en instruire.»
+
+Il n'eut pas achevé ces mots qu'il s'écoula d'entre nous deux, mais si
+vite qu'il était à vingt pas de nous devant que nous nous en fussions
+aperçus. Nous le suivîmes le plus légèrement que nous pûmes; et voyant
+qu'il était impossible de l'attraper, nous lui criâmes plusieurs fois:
+
+ «Eh! monsieur le Fleuve, arrêtez!
+ Ne vous en allez pas si vite!
+ Eh! de grâce, un mot! écoutez!»
+ Mais il se remit dans son gîte,
+
+et rentra dans ces mêmes roseaux dont nous l'avions vu sortir. Nous
+allâmes en vain jusqu'à cet endroit; car le bonhomme était déjà tout
+fondu en eau quand nous arrivâmes, et sa voix n'était plus
+
+ Qu'un murmure agréable et doux;
+ Mais cet agréable murmure
+ N'est entendu que des cailloux.
+ Il ne le put être de nous;
+ Et même, sans vous faire injure,
+ Il ne l'eût pas été de vous.
+
+Après l'avoir appelé plusieurs fois inutilement, enfin la nuit nous
+obligea de retourner en notre logis, où nous fîmes mille réflexions sur
+cette aventure. Notre esprit n'était pas entièrement satisfait de cet
+éclaircissement; et nous ne pouvions concevoir pourquoi, dans une
+sédition où tous les fleuves avaient trempé, il n'y en avait eu qu'une
+partie de châtiés. Nous revînmes plusieurs fois en ce même lieu, tant
+que nous demeurâmes à Encosse, pour y conjurer cet honnête fleuve de
+nous vouloir donner à ce sujet un quart d'heure de conversation; mais il
+ne parut plus; et nos eaux étant prises, le temps vint enfin de s'en
+aller.
+
+Un carrosse que M. le sénéchal d'Armagnac avait envoyé, nous mena bien à
+notre aise chez lui, à Castille, où nous fûmes reçus avec tant de joie,
+qu'il était aisé de juger que nos visages n'étaient point désagréables
+au maître de la maison.
+
+ C'est chez cet illustre Fontrailles,
+ Où les tourtes, les ortolans,
+ Les perdrix rouges et les cailles,
+ Et mille autres vols succulents
+ Nous firent horreur des mangeailles
+ Dont Carbon et tant de canailles
+ Vous affrontent depuis vingt ans.
+
+Vous autres casaniers, qui ne connaissez que la vallée de misère et vos
+rôtisseurs de Paris, vous ne savez ce que c'est que la bonne chère. Si
+vous vous y connaissiez, et si vous l'aimiez, comme vous dites,
+
+ Soyez donc assez braves gens
+ Pour quitter enfin vos murailles,
+ Et si vous êtes de bon sens,
+ Allez et courez chez Fontrailles
+ Vous gorger de mets excellents.
+
+Vous y serez bien reçus assurément, et vous le trouverez toujours le
+même. Sans plus s'embarrasser des affaires du monde, il se divertit à
+faire achever sa maison, qui sera parfaitement belle. Les honnêtes gens
+de sa province en savent fort bien le chemin; mais les autres ne l'ont
+jamais pu trouver. Après nous y être empiffrés quatre jours avec M. le
+président de Marmiesse, qui prit la peine de s'y rendre aussitôt qu'il
+fut informé de notre arrivée, nous allâmes tous ensemble à Toulouse,
+descendre chez l'abbé de Beauregard, qui nous attendait, et qui nous
+donna de ces repas qu'on ne peut faire qu'à Toulouse. Le lendemain, M.
+le président de Marmiesse nous voulut faire voir, dans un dîner,
+jusqu'où peut aller la splendeur et la magnificence, ou, avec sa
+permission, la profusion et la prodigalité. Le festin du Menteur n'était
+rien en comparaison, et c'est ici qu'il faut redoubler nos efforts pour
+vous en faire une description magnifique.
+
+ Toi qui présides aux repas,
+ Ô Muse! sois-nous favorable;
+ Décris avec nous tous les plats
+ Qui parurent sur cette table.
+
+ Pour notre honneur et pour ta gloire,
+ Fais qu'aucun de tous ces grands mets
+ Ne s'échappe à notre mémoire,
+ Et fais qu'on en parle à jamais.
+
+ Mais comme notre esprit s'abuse
+ De s'imaginer qu'aux festins
+ Puisse présider une Muse,
+ Et qu'elle se connaisse en vins!
+
+ Non, non, les doctes demoiselles
+ N'eurent jamais un bon morceau:
+ Et ces vieilles sempiternelles
+ Ne burent jamais que de l'eau.
+
+ À qui donc adresser ses voeux
+ En des occasions pareilles?
+ Est-ce à vous, Bacchus, roi des treilles?
+ À vous, dieu des mets savoureux?
+
+ Mais, pour rimer, Bacchus et Come
+ Sont des dieux de peu de secours;
+ Et jamais de mémoire d'homme,
+ On ne leur fit un tel discours.
+
+Tout nous manque au besoin, et de notre chef nous n'oserions
+entreprendre une si grande affaire. Il faut donc nous contenter de vous
+dire que jamais on ne vit rien de si splendide; et nous eussions cru
+Toulouse, ce lieu si renommé pour la bonne chère, épuisé pour jamais de
+gibier, si l'un de vos amis et des nôtres ne nous eût encore le
+lendemain, dans un dîner, fait admirer cette ville comme un prodige,
+pour la quantité de bonnes choses qu'elle fournit. Vous devinerez
+aisément son nom, quand nous vous dirons
+
+ Que c'est un de ces beaux esprits
+ Dont Toulouse fut l'origine.
+ C'est le seul Gascon qui n'a pris
+ Ni l'air ni l'accent du pays;
+ Et l'on jugerait à sa mine
+ Qu'il n'a jamais quitté Paris.
+
+Enfin, c'est l'agréable M. d'Osneville, dont l'air et l'esprit n'ont
+rien que d'un homme qui n'aurait jamais bougé de la cour.
+
+ Vous saurez qu'il est marié,
+ Environ depuis une année,
+ Et qu'il est tout à fait lié
+ Du sacré lien d'hyménée.
+
+ Lié tout à fait, c'est-à-dire
+ Qu'il est lié tout à fait bien,
+ Et qu'il ne lui manque plus rien,
+ Et qu'il a tout ce qu'il désire.
+
+ L'épouse est bien apparentée,
+ Et bien apparenté l'époux;
+ Elle est jeune, riche, espritée:
+ Il est jeune, riche, esprit doux.
+
+Avec lui et dans son carrosse, nous quittâmes Toulouse pour aller à
+Grouille, où M. le comte d'Aubijoux nous reçut très-civilement. Nous le
+trouvâmes dans un petit palais qu'il a fait bâtir au milieu de son
+jardin, entre des fontaines et des bois, et qui n'est composé que de
+trois chambres, mais bien peintes et tout à fait appropriées. Il a
+destiné ce lieu pour se retirer en particulier avec deux ou trois de ses
+amis, ou, quand il est seul, s'entretenir avec ses livres, pour ne pas
+dire avec sa maîtresse:
+
+ Malgré l'injustice des cours,
+ Dans cet agréable ermitage
+ Il coule doucement ses jours,
+ Et vit en véritable sage.
+
+De vous dire qu'il tenait une fort bonne table et bien servie, ce ne
+serait vous apprendre rien de nouveau; mais peut-être serez-vous surpris
+de savoir que faisant si grande chère, il ne vivait que d'une croûte de
+pain par jour. Aussi son visage était-il d'un homme mourant. Bien que
+son parc fût très-grand, et qu'il eût mille endroits tous les plus beaux
+les uns que les autres pour se promener, nous passions les journées
+entières dans une petite île plantée et tenue aussi propre qu'un jardin,
+et dans laquelle on trouve, comme par miracle, une fontaine qui jaillit,
+et va mouiller le haut d'un berceau de grands cyprès qui l'environnent.
+
+ Sous ce berceau qu'Amour exprès
+ Fit pour toucher quelque inhumaine,
+ L'un de nous deux, un jour, au frais,
+ Assis près de cette fontaine,
+ Le coeur percé de mille traits,
+ D'une main qu'il portait à peine,
+ Grava ces vers sur un cyprès:
+ «Hélas! que l'on serait heureux
+ Dans ce beau lieu digne d'envie,
+ Si, toujours aimé de Sylvie,
+ L'on pouvait, toujours amoureux,
+ Avec elle passer la vie!»
+
+Vous connaîtrez par-là que dans notre voyage nous ne songions pas
+toujours à faire bonne chère, et que nous avions quelquefois des moments
+assez tendres. Au reste, quoique Grouille ait tant de charmes, M.
+d'Aubijoux ne nous put retenir que trois jours, après lesquels il nous
+donna son carrosse pour aller à Castres prendre celui de M. de
+Pénautier, qui nous mena chez lui, à Pénautier, à une lieue de
+Carcassonne. Vos santés y furent bues mille fois, avec le cher ami
+Balsant, qui ne nous quitta pas un moment. La comédie fut aussi un de
+nos divertissements assez grand, parce que la troupe n'était pas
+mauvaise, et qu'on y voyait toutes les dames de Carcassonne. Quand nous
+en partîmes, M. de Pénautier, qui sans doute est un des plus honnêtes
+hommes du monde, voulut absolument que nous prissions encore son
+carrosse pour aller a Narbonne, quoiqu'il y eût une grande journée. Le
+temps était si beau, que nous espérions le lendemain, sur nos chevaux
+frais, et qui suivaient en main depuis Encosse aller coucher près de
+Montpellier. Mais, par malheur,
+
+ Dans cette vilaine Narbonne
+ Toujours il pleut, toujours il tonne.
+ Toute la nuit doncques il plut,
+ Et tant d'eau cette nuit il chut,
+ Que la campagne submergée
+ Tint deux jours la ville assiégée.
+
+Que cela ne vous surprenne point. Quand il pleut six heures en cette
+ville, comme c'est toujours par orage, et qu'elle est située dans un
+fond tout environné de montagnes, en peu de temps les eaux se ramassent
+en si grande abondance, qu'il est impossible d'en sortir sans courir
+risque de se noyer. Nous voulûmes pourtant le hasarder; mais l'accident
+d'un laquais emporté par une ravine, et qui sans doute était perdu si
+son cheval ne l'eût sauvé à la nage, nous fit rentrer bien vite pour
+attendre que les passages fussent libres. Des messieurs, que nous
+trouvâmes se promenant dans la grande place, et qui nous parurent être
+des principaux du pays, ayant appris notre aventure, crurent qu'il était
+de leur honneur de ne nous laisser pas ennuyer. Ils nous voulurent donc
+faire voir les raretés de leur ville, et nous menèrent d'abord dans
+l'église cathédrale, qu'ils prétendaient être un chef-d'oeuvre pour la
+hauteur des voûtes, mais nous ne saurions pas dire au vrai
+
+ Si l'architecte qui la fit,
+ La fit ronde, ovale ou carrée,
+ Et moins encor s'il la bâtit
+ Haute, basse, large ou serrée.
+
+ Car, arrivés en ce saint lieu,
+ Nous n'eûmes jamais autre envie
+ Que de faire des voeux à Dieu
+ De ne le voir de notre vie.
+
+ Ce qu'on y montre encor de rare,
+ Est un vieux et sombre tableau,
+ Où l'on voit sortir un Lazare
+ À demi mort de son tombeau.
+
+ Mais le peintre l'a si bien fait
+ Sec, pâle, hideux, noir, effroyable,
+ Qu'il semble bien moins le portrait
+ Du bon Lazare que d'un diable.
+
+Ces messieurs ne furent pas contents de nous avoir fait voir ces deux
+merveilles, ils eurent encore la bonté, pour nous régaler tout à fait,
+de nous présenter à deux ou trois de leurs plus polies demoiselles, qui
+tombaient, en vérité, de la v... Voilà tous les divertissements que nous
+eûmes à Narbonne. Voyez par là si deux jours que nous y demeurâmes se
+passèrent agréablement. Toi qui nous as si bien divertis,
+
+ Digne objet de notre courroux,
+ Vieille ville toute de fange,
+ Qui n'es que ruisseaux et qu'égouts,
+ Pourrais-tu prétendre de nous
+ Le moindre vers à ta louange?
+
+ Va, tu n'es qu'un quartier d'hiver
+ De quinze ou vingt malheureux drilles,
+ Où l'on peut à peine trouver
+ Deux ou trois misérables filles
+ Aussi malsaines que ton air.
+
+ Va, tu n'eus jamais rien de beau,
+ Rien qui mérite qu'on le prise,
+ Bien peu de chose est ton tableau,
+ Et bien moins que rien ton église.
+
+L'apostrophe est un peu violente, ou l'impression un peu forte; mais
+nous passâmes dans cette étrange demeure deux journées avec tant de
+chagrin, qu'elle en est quitte à bon marché. Enfin les eaux
+s'écoulèrent, et, nos chevaux n'en ayant plus que jusqu'aux sangles, il
+nous fut permis de sortir. Après avoir marché trois ou quatre lieues
+dans les plaines toutes noyées, et passé sur de méchantes planches un
+torrent qui s'était fait de l'égout des eaux, large comme une rivière,
+Béziers, cette ville si propre et si bien située, nous fit voir un pays
+aussi beau que celui dont nous partions était vilain. Le lendemain,
+ayant traversé les landes de Saint-Hubéri, et goûté les bons muscats de
+Loupian, nous vîmes Montpellier se présenter à nous, environné de ces
+plantades et de ces blanquettes que vous connaissez.
+
+Nous y abordâmes à travers mille boules de mail; car on joue là, le long
+des chemins, à la chicane. Dans la grande rue des parfumeurs, par où
+l'on entre d'abord, l'on croit être dans la boutique de Martial; et
+cependant,
+
+ Bien que de cette belle ville
+ Viennent les meilleures senteurs,
+ Son terroir, en muscats fertile,
+ Ne lui produit jamais de fleurs.
+
+Cette rue si parfumée conduit dans une grande place, où sont les
+meilleures hôtelleries. Mais nous fûmes bientôt épouvantés
+
+ De rencontrer en cette place
+ Un grand concours de populace.
+ Chacun y nommait d'Assouci.
+ «Il sera brûlé, Dieu merci
+ (Disait une vieille bagasse).
+ Dieu veuille qu'autant on en fasse
+ À tous ceux qui vivent ainsi!»
+
+La curiosité de savoir ce que c'était nous fit avancer plus avant. Tout
+le bas était plein de peuple, et les fenêtres remplies de personnes de
+qualités. Nous y reconnûmes un des principaux de la ville, qui nous fit
+entrer aussitôt dans le logis. Dans la chambre où il était, nous
+apprîmes qu'effectivement on allait brûler d'Assouci pour un crime qui
+est en abomination parmi les femmes. Dans cette même chambre nous
+trouvâmes grand nombre de dames, qu'on nous dit être les plus jolies,
+les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville, quoique
+pourtant elles ne fussent ni trop belles ni trop bien mises. À leurs
+petites mignardises, leur parler gras et leurs discours extraordinaires,
+nous crûmes bientôt que c'était une assemblée des précieuses de
+Montpellier: mais, bien qu'elles fissent de nouveaux efforts à cause de
+nous, elles ne paraissaient que des précieuses de campagne, et
+n'imitaient que faiblement les nôtres de Paris. Elles se mirent exprès
+sur le chapitre des beaux-esprits, afin de nous faire voir ce qu'elles
+valaient, par le commerce qu'elles ont avec eux. Il se commença donc une
+conversation assez plaisante:
+
+ Les unes disaient que Ménage
+ Avait l'air et l'esprit galant,
+ Que Chapelain n'était pas sage,
+ Que Costar n'était pas pédant;
+ Et les autres croyaient monsieur de Scudéris
+ Un homme de fort bonne mine,
+ Vaillant, riche et toujours bien mis;
+ Sa soeur une beauté divine,
+ Et Pélisson un Adonis.
+
+Elles en nommèrent encore une très-grande quantité, dont il ne nous
+souvient plus. Après avoir bien parlé des beaux-esprits, il fut question
+de juger de leurs ouvrages. Dans l'_Alaric_ et dans le _Moïse_, on ne
+loua que le jugement et la conduite; et dans la _Pucelle_, rien du tout.
+Dans Sarrasin, on n'estima que la lettre de M. de Ménage, et la préface
+de M. Pélisson fut traitée de ridicule. Voiture même passa pour un homme
+grossier. Quant aux romans, _Cassandre_ fut estimé pour la délicatesse
+de la conversation, _Cyrus_ et _Clélie_, pour la magnificence de
+l'expression et la grandeur des événements. Mille autres choses se
+débitèrent encore plus surprenantes que tout cela. Puis insensiblement,
+la conversation tomba sur d'Assouci, parce qu'il leur sembla que l'heure
+de l'exécution approchait. Une de ces dames prit la parole, et
+s'adressant à celle qui nous avait paru la principale et la maîtresse
+précieuse:
+
+ «Ma bonne, est-ce lui que l'on dit
+ Avoir autrefois tant écrit,
+ Même composé quelque chose
+ En vers sur la métamorphose?
+ Il faut donc qu'il soit bel-esprit?
+
+ --Aussi l'est-il, et l'un des vrais,
+ Reprit l'autre, et des premiers faits.
+ Ses lettres lui furent scellées
+ Dès leurs premières assemblées.
+ J'ai la liste de ces messieurs:
+ Son nom est en tête des leurs.»
+
+ Plus d'une mine sérieuse,
+ Avec un certain air affecté,
+ Penchait sa tête de côté,
+ Et de ce ton de précieuse,
+ Lui dit: «Ma chère, en vérité,
+ C'est dommage que dans Paris
+ Ces messieurs de l'Académie,
+ Tous ces messieurs les beaux-esprits,
+ Soient sujets à telle infamie.»
+
+L'envie de rire nous prit si furieusement, qu'il nous fallut quitter la
+chambre et le logis, pour en aller éclater a notre aise dans
+l'hôtellerie. Nous eûmes toutes les peines du monde a passer dans les
+rues, à cause de l'affluence du peuple.
+
+ Là d'hommes on voyait fort peu.
+ Cent mille femmes animées,
+ Toutes de colère enflammées,
+ Accouraient en foule en ce lieu
+ Avec des torches allumées.
+
+Elles écumaient toutes de rage, et jamais on n'a rien vu de si terrible.
+Les unes disaient que c'était trop peu de le brûler; les autres qu'il
+fallait l'écorcher vif auparavant; et toutes, que si la justice le leur
+voulait livrer, elles inventeraient de nouveaux supplices pour le
+tourmenter. Enfin
+
+ On aurait dit, à voir ainsi
+ Ces bacchantes échevelées,
+ Qu'au moins ce monsieur d'Assouci
+ Les aurait toutes violées:
+
+et cependant il ne leur avait rien fait. Nous gagnâmes avec bien de la
+peine notre logis, où nous apprîmes en arrivant qu'un homme de condition
+avait fait sauver ce malheureux: et quelque temps après on vint nous
+dire que toute la ville était en rumeur, que les femmes y faisaient une
+sédition, et qu'elles avaient déjà déchiré deux personnes, pour être
+seulement soupçonnées de connaître d'Assouci. Cela nous fit une
+très-grande frayeur.
+
+ Et de peur d'être pris aussi
+ Pour amis du sieur d'Assouci,
+ Ce fut à nous de faire gille.
+ Nous fûmes donc assez prudents
+ Pour quitter d'abord cette ville;
+ Et cela fut d'assez bon sens.
+
+Nous nous savons donc, comme des criminels, par une porte écartée, et
+prenons la chemin de Massilargues, espérant d'y pouvoir arriver avant la
+nuit. À une demi-lieue de Montpellier, nous rencontrâmes notre
+d'Assouci, avec un page assez joli qui le suivait. En deux mots il nous
+conta ses disgrâces; aussi n'avions-nous pas le loisir d'écouter un long
+discours, ni de le faire. Chacun donc alla de son côté; lui fort vite,
+quoiqu'à pied; et nous doucement, à cause que nos chevaux étaient
+fatigués. Nous arrivâmes devant la nuit chez M. de Cauvisson, qui pensa
+mourir de rire de notre aventure. Il prit le soin, par sa bonne chère et
+par ses bons lits, de nous faire bientôt oublier ces fatigues. Nous ne
+pûmes, étant si proches de Nîmes, refuser à notre curiosité de nous
+détourner pour aller voir
+
+ Ces grands et fameux bâtiments
+ Du pont du Gard et des Arènes,
+ Qui nous restent pour monuments
+ Des magnificences romaines.
+
+ Ils sont plus entiers et plus sains
+ Que tant d'autres restes si rares.
+ Echappés aux brutales mains
+ De ce déluge de barbares
+ Qui fut le fléau des humains.
+
+Fort satisfaits du Languedoc, nous prîmes assez vite la route de
+Provence par cette grande prairie de Beaucaire, si célèbre par sa
+foire; et le même jour nous vîmes de bonne heure
+
+ Paraître sur les bords du Rhône
+ Ces murs pleins d'illustres bourgeois,
+ Glorieux d'avoir autrefois
+ Eu chez eux la cour et le trône
+ De trois ou quatre puissants rois.
+
+On y aborde par
+
+ Cette heureuse et fertile plaine
+ Qui doit son nom à la vertu
+ Du grand et fameux capitaine
+ Par qui le fier Dunois, battu,
+ Reconnut la grandeur romaine.
+
+Nous vîmes, pour vous parler un peu moins poétiquement, cette belle et
+célèbre ville d'Arles, qui, par son pont de bateaux, nous fit passer de
+Languedoc en Provence. C'est assurément la plus belle porte. La
+situation admirable de ce lieu y a presque attiré toute la noblesse du
+pays; et les dames y sont propres, galantes et jolies; mais si couvertes
+de mouches, qu'elles en paraissent un peu coquettes. Nous les vîmes
+toutes au cours, où nous fûmes, faisant fort bien leur devoir avec
+quantité de messieurs assez bien faits. Elles nous donnèrent lieu de les
+accoster, quoique inconnus; et sans vanité, nous pouvons dire qu'en deux
+heures de conversation nous avançâmes assez nos affaires, et que nous
+fîmes peut-être quelques jaloux. Le soir on nous pria d'une assemblée,
+où l'on nous traita plus favorablement encore; mais avec tout cela, ces
+belles ne purent obtenir de nous qu'une seule nuit; et le lendemain nous
+en partîmes, et traversâmes avec bien de la peine
+
+ La vaste et pierreuse campagne,
+ Couverte encor de ces cailloux
+ Qu'un prince, revenant d'Espagne,
+ Y fit pleuvoir dans son courroux.
+
+C'est une grande plaine toute couverte de cailloux effectivement jusqu'à
+Salon, petite ville qui n'a point d'autre rareté que le tombeau de
+Nostradamus. Nous y couchâmes, et n'y dormîmes pas un moment, à cause
+des hauts cris d'une comédienne qui s'avisa d'accoucher cette nuit,
+proche de notre chambre, de deux petits comédiens. Un tel vacarme nous
+fit monter à cheval de bon matin; et cette diligence servit à nous
+faire considérer plus à notre aise, en arrivant à Marseille, cette
+multitude de maisons qu'ils appellent _bastides_, dont toute la campagne
+voisine est couverte. Le grand nombre en est plus surprenant que la
+beauté; car elles sont toutes fort petites et fort vilaines. Vous avez
+tant ouï parler de Marseille, que de vous en entretenir présentement, ce
+serait répéter les mêmes choses, peut-être vous ennuyer.
+
+ Tout le monde sait que Marseille
+ Est riche, illustre et sans pareille
+ Pour son terroir et pour son port;
+ Mais il faut vous parler du fort,
+ Qui sans doute est une merveille.
+
+ C'est Notre-Dame de la Garde;
+ Gouvernement commode et beau,
+ À qui suffit, pour toute garde,
+ Un suisse avec sa hallebarde
+ Peint sur la porte du château.
+
+Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible, et si haut
+élevé, que s'il commandait à tout ce qu'il voit au-dessous de lui, la
+plupart du genre humain ne vivrait que sous son plaisir.
+
+ Aussi voyons-nous que nos rois,
+ En connaissant bien l'importance,
+ Pour le confier ont fait choix
+ Toujours de gens de conséquence:
+ De gens pour qui, dans les alarmes,
+ Le danger aurait eu des charmes;
+ De gens prêts à tout hasarder,
+ Qu'on eût vu longtemps commander,
+ Et dont le poil poudreux eût blanchi sous les armes.
+
+Une description magnifique qu'on a faite autrefois de cette place, nous
+donna la curiosité de l'aller voir. Nous grimpâmes plus d'une heure
+avant d'arriver à l'extrémité de cette montagne, où l'on est bien
+surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante, prête à tomber
+au premier vent. Nous frappâmes à la porte, mais doucement, de peur de
+la jeter par terre; et après avoir heurté longtemps sans entendre même
+un chien aboyer sur la tour,
+
+ Des gens qui travaillaient là proche,
+ Nous dirent: «Messieurs, là-dedans
+ On n'entre plus depuis longtemps.
+ Le gouverneur de cette roche,
+ Retournant en cour par le coche,
+ À, depuis environ quinze ans.
+ Emporté la clef dans sa poche.»
+
+La naïveté de ces bonnes gens nous fit bien rire; surtout quand ils nous
+firent remarquer un écriteau que nous lûmes avec assez de peine, car le
+temps l'avait presque effacé.
+
+ Portion du Gouvernement
+ À louer tout présentement.
+
+Plus bas, en petit caractère:
+
+ Il faut s'adresser à Paris,
+ Ou chez Conrat, le secrétaire,
+ Ou chez Courbé, l'homme d'affaire
+ De tous messieurs les beaux-esprits,
+
+Croyant après cela n'avoir plus rien de rare il voir en ce pays, nous le
+quittâmes sur-le-champ, et même avec empressement, pour aller goûter des
+muscats à la Cioutat. Nous n'y arrivâmes pourtant que fort tard, parée
+que les chemins sont rudes, et que passant par Cassis, il est bien
+difficile de ne s'y pas arrêter à boire. Vous n'êtes pas assurément
+curieux de savoir de la Cioutat,
+
+ Que les marchands et les nochers
+ La rendent fort considérable;
+ Mais pour le muscat adorable.
+ Qu'un soleil proche et favorable
+ Confit dans les brûlants rochers,
+ Vous en aurez, frères très-chers,
+ Et du meilleur sur votre table.
+
+Les grandes affaires que nous avions en ce lieu furent achevées aussitôt
+que nous eûmes acheté le meilleur vin. Ainsi le lendemain, sur le midi,
+nous nous acheminâmes vers Toulon. Cette ville est dans une situation
+amirable, exposée au midi, et couverte au septentrion par des montagnes
+élevées jusqu'aux nues, qui rendent son port le plus grand et le plus
+sûr qui soit au monde. Nous y trouvâmes M. le chevalier Paul, qui, par
+sa charge, par son mérite et par sa dépense, est le premier et le plus
+considérable du pays.
+
+ C'est ce Paul dont l'expérience
+ Gourmande la mer et le vent,
+ Dont le bonheur et la vaillance
+ Rendent formidable la France
+ À tous les peuples du Levant.
+
+Ces vers sont aussi magnifiques que sa mine; mais, en vérité,
+quoiqu'elle ait quelque chose de sombre, il ne laisse pas d'être
+commode, doux et tout à fait honnête. Il nous régala dans sa cassine,
+si propre et si bien entendue, qu'elle semble un petit palais enchanté.
+
+Nous n'avions trouvé jusque-là que des orangers de médiocre grandeur, et
+dans des jardins. L'envie d'en voir de gros comme des chênes, et dans le
+milieu des campagnes, nous fit aller jusqu'à Hyères. Que ce lieu nous
+plut! Qu'il est charmant! Et quel séjour serait-ce que Paris sous un si
+beau climat!
+
+ Que c'est avec plaisir qu'aux mois
+ Si fâcheux en France et si froids,
+ On est contraint de chercher l'ombre
+ Des orangers qu'en mille endroits
+ On y voit, sans rang et sans nombre.
+ Former des forêts et des bois.
+
+ Là, jamais les plus grands hivers
+ N'ont pu leur déclarer la guerre.
+ Cet heureux coin de l'univers
+ Les a toujours beaux, toujours verts,
+ Toujours fleuris en pleine terre.
+
+Qu'ils nous ont donné de mépris pour les nôtres, dont les plus conservés
+et les mieux gardés ne doivent pas être, en comparaison, appelés des
+orangers!
+
+ Car ces petits nains contrefaits.
+ Toujours tapis entre deux ais.
+ Et contraints sous des casemates.
+ Ne sont, à bien parler, que vrais
+ Et misérables culs-de-jattes.
+
+Nous ne pouvions terminer notre voyagé par un lieu qui nous laissât une
+idée plus agréable; aussi dès le moment ne songeâmes-nous plus qu'à
+retourner à Paris. Notre dévotion nous fit pourtant détourner un peu
+pour aller à la Sainte-Baume. C'est un lieu presque inaccessible, et
+qu'on ne peut voir sans effroi. C'est un antre dans le milieu d'un
+rocher escarpé, de plus de quatre-vingts toises de haut, fait assurément
+par miracle; car il est aisé de voir que les hommes
+
+ N'y peuvent avoir travaillé;
+ Et l'on croit, avec apparence,
+ Que les saints esprits ont taillé
+ Ce roc qu'avec tant de constance
+ La sainte a si longtemps mouillé
+ Des larmes de sa pénitence.
+ Mais, si d'une adresse admirable
+ L'ange a taillé ce roc divin,
+ Le démon, cauteleux et fin,
+ En a fait l'abord effroyable,
+ Sachant bien que le pèlerin
+ Se donnerait cent fois au diable,
+ Et se damnerait en chemin.
+
+Nous y montâmes cependant avec de la peine par une horrible pluie; et
+par la grâce de Dieu, sans murmurer un seul mot; mais nous n'y fûmes pas
+plus tôt arrivés, qu'il nous prit une extrême impatience d'en sortir,
+sans savoir pourquoi. Nous examinâmes donc assez brusquement la
+bizarrerie de cette demeure, et nous nous instruisîmes en un moment des
+religieux, de leur ordre, de leurs coutumes et de leur manière de
+traiter les passants; car ce sont eux qui les reçoivent et qui tiennent
+hôtellerie.
+
+ On n'y mange jamais de chair,
+ On n'y donne que du pain d'orge,
+ Et des oeufs qu'on y vend bien cher.
+ Les moines hideux ont de l'air
+ De gens qui sortent d'une forge.
+ Enfin, ce lieu semble un enfer,
+ Ou pour le moins un coupe-gorge,
+ On ne peut être sans horreur
+ Dedans cette horrible demeure
+ Et la faim, la soif et la peur
+ Nous en firent sortir sur l'heure.
+
+Bien qu'il fût presque nuit, et qu'il fît le plus vilain temps du
+monde, nous aimâmes mieux hasarder de nous perdre dans les montagnes,
+que de demeurer à la Sainte-Baume. Les reliques qui sont à Saint-Maximin
+nous portèrent bonheur, et nous y firent arriver, avec l'aide d'un
+guide, sans nous être égarés; mais non pas sans être mouillés. Aussi le
+lendemain, la matinée s'étant passée entière en dévotion, c'est-à-dire à
+faire toucher des chapelets à quantité de corps saints, et à mettre
+d'assez grosses pièces dans les troncs, nous allâmes nous enivrer
+d'excellente blanchette de Négréaux, et de là coucher à Aix. C'est une
+capitale sans rivière, et dont tous les dehors sont fort désagréables;
+mais, en récompense, belle et assez bien bâtie, et de bonne chère. Orgon
+fut ensuite notre couchée, lieu célèbre pour tous les bons vins; et le
+jour d'après Avignon nous fit admirer la beauté de ses murailles. Madame
+de Castelane y était, à qui nous rendîmes visite aussitôt le même jour,
+qui fut le jour des Morts. Nous la trouvâmes chez elle en bonne
+compagnie. Elle n'était point, comme les autres veuves, dans les églises
+à prier Dieu.
+
+ Car bien qu'elle ait l'âme assez tendre
+ Pour tout ce qu'elle aurait chéri.
+ On aurait peine à la surprendre
+ Sur le tombeau de son mari.
+
+Avignon nous avait paru si beau, que nous voulûmes y demeurer deux jours
+pour l'examiner plus à loisir. Le soir, que nous prenions le frais sur
+les bords du Rhône par un beau clair de lune, nous rencontrâmes un homme
+qui se promenait, qui nous semblait avoir de l'air du sieur d'Assouci.
+Son manteau, qu'il portait sur le nez, empêchait qu'on ne le pût bien
+voir au visage. Dans cette incertitude, nous prîmes la liberté de
+l'accoster, et de lui demander:
+
+ «Est-ce vous, monsieur d'Assouci?
+
+ --Oui, c'est moi, messieurs; me voici.
+ N'ayant plus pour tout équipage
+ Que mes vers, mon luth et mon page.
+ Vous me voyez sur le pavé
+ En désordre, malpropre et sale;
+ Aussi je me suis esquivé
+ Sans emporter paquet ni malle;
+ Mais enfin me voilà sauvé,
+ Car je suis en terre papale.»
+
+Il avait effectivement avec lui le même page que nous lui avions vu
+lorsqu'il se sauva de Montpellier, et que l'obscurité nous avait
+empêché de discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que
+c'était que ce petit garçon, et quelle belle qualité l'obligeait à le
+mener avec lui; nous le questionnâmes donc assez malicieusement, lui
+disant:
+
+ «Ce petit page qui vous suit,
+ Et qui derrière vous se glisse,
+ Que sait-il? En quel exercice,
+ En quel art l'avez-vous instruit?
+
+ --Il sait tout, dit-il. S'il vous duit,
+ Il est bien à votre service.»
+
+Nous le remerciâmes lors bien civilement, ainsi que vous eussiez fait,
+et ne lui répondîmes autre chose
+
+ «Qu'adieu, bonsoir et bonne nuit.
+ De votre page qui vous suit,
+ Et qui derrière vous se glisse,
+ Et de tout ce qu'il sait aussi,
+ Grand merci, monsieur d'Assouci.
+ D'un si bel offre de service,
+ Monsieur d'Assouci, grand merci.»
+
+Notre lettre finira par ce bel endroit. Quoiqu'elle soit écrite de Lyon,
+ce n'est pas que nous n'ayons encore à vous mander les beautés du
+Pont-Saint-Esprit, des vins de Coudrieux et de Côte-Rôtie; mais, en
+vérité, nous sommes si las d'écrire, que la plume nous tombe des mains,
+outre que nous voulons avoir de quoi vous entretenir, lorsque nous
+aurons le plaisir de vous revoir. Cependant,
+
+ Si nous allions tout tous déduire,
+ Nous n'aurions plus rien à vous dira:
+ Et vous saurez qu'il est plus doux
+ De causer buvant avec vous,
+ Qu'en voyageant de vous écrira.
+ Adieu, les deux frères nourris
+ Aussi bien que gens de la ville,
+ Que nous aimons plus que dix mille
+ Des plus aimables de Paris.
+
+ DATE.
+
+ De Lyon, où l'on nous a dit
+ Que le roi, par un rude édit,
+ Avait fait défenses expresses,
+ Expresses défenses à tous,
+ De plus porter chausses suissesses.
+ Cet édit, qui n'est rien pour nous,
+ Vous réduit en grandes détresses,
+ Grosses bedaines, grosses fesses:
+ Car où diable vous mettrez-vous?
+
+ ADRESSE.
+
+ À messieurs les aînés Broussins.
+ Chacun enseignera la rue:
+ Car leur demeure est plus connue
+ Au Marais que les Capucins.
+
+
+
+
+VOYAGE
+
+DE LANGUEDOC
+
+ET
+
+DE PROVENCE
+
+PAR
+
+LEFRANC DE POMPIGNAN
+
+À MADAME ***
+
+Le 24 septembre 1740.
+
+
+C'est donc très-sérieusement, madame, que vous demandez la relation de
+notre voyage. Vous la voulez même en prose et en vers. C'est un marché
+fait, dites-vous, nous ne saurions nous en dédire. Il faut bien vous en
+croire; mais croyez aussi que jamais parole ne fut plus légèrement
+engagée. Je suis sûr
+
+ Que tout homme sensé rira
+ D'une entreprise si falotte!
+ Que personne ne nous lira:
+ Ou que celui qui le fera,
+ À coup sûr très-fort s'ennuîra,
+ Que vers et prose on sifflera;
+ Et que sur cette preuve-là
+ Le régiment de la calotte
+ Pour ses voyageurs nous prendra.
+
+Quoi qu'il en puisse arriver, le plus grand malheur serait de vous
+déplaire. Nous allons vous obéir de notre mieux. Mais gardez-nous au
+moins le secret. Un ouvrage fait pour vous ne doit être mauvais
+qu'incognito.
+
+Comme ce n'est point ici un poème épique, nous commencerons modestement
+par Castelnaudary, et nous n'en dirons rien. Narbonne ayant été le
+premier objet de notre attention, sera aussi le premier article de notre
+itinéraire. N'y eût-il que ces anciennes inscriptions qu'a si fort
+respectées le temps, cette Narbonne méritait un peu plus d'égards que
+n'en ont eu les deux célèbres voyageurs.
+
+Nous pouvons attester qu'il n'y plut ni n'y tonna pendant plus de quatre
+heures, et que jamais le ciel ne fut plus serein que lorsque nous en
+partîmes.
+
+ Mais vu le local enterré
+ De la cité primatiale,
+ Nous croyons, tout considéré,
+ Que quand la saison pluviale.
+ Au milieu du champ labouré
+ Vernie la bouche à la cigale,
+ Toutes les eaux ont conjuré
+ D'environner, bon gré mal gré.
+ La ville archiépiscopale:
+ Ce qui rend ce lieu révéré
+ Un cloaque beaucoup trop sale,
+ De quoi Chapelle a murmuré;
+ Mais d'un ton si peu mesuré,
+ Qu'il en résulte grand scandale.
+ Au point qu'un prébendier lettré
+ De l'église collégiale
+ Nous dit, d'un air très-assuré,
+ Que ce voyage célébré
+ N'était au fond qu'oeuvre de balle.
+ Et que Narbonne, qu'il ravale,
+ Ne l'avait jamais admiré.
+
+Le fait, madame, est vrai à la lettre; à telles enseignes que le docte
+prébendier se dessaisit en notre faveur, avec une joie extrême, de
+l'oeuvre de ces messieurs, qui lui paraissent de très-mauvais plaisants.
+Ce n'est pas au reste le seul plaisir qu'il nous eût fait. Ce généreux
+inconnu nous avait mené au palais archiépiscopal, admirer les antiquités
+qu'on y a recueillies. Par son crédit, nous vîmes toute la maison,
+grande, noble, claire même en dépit de tout ce qui devrait la rendre
+obscure. Mais on a logé un peu haut le primat d'Occitanie. Nous avions
+ensuite suivi notre guide à la métropole, qui sera une fort belle
+église, quand il plaira à Dieu et aux États de faire finir la nef. Quant
+à ce tableau, si dénigré dans l'oeuvre susdit, messieurs de Narbonne le
+regrettent tous les jours, malgré la copie que M. le duc d'Orléans leur
+en laissa libéralement, mais qu'ils trouvent fort médiocre, quoique le
+Lazare y soit peut-être aussi noir que dans l'original.
+
+Nous reprîmes notre chemin, et parcourûmes gaiement les chaussées qui
+mènent à Béziers. Cette ville est pour ses habitants un lieu céleste,
+comme il est aisé d'en juger par un passage latin d'un de leurs auteurs,
+dont je vous fais grâce. La nuit nous ayant surpris avant d'y être
+arrivés, nous fûmes tentés d'y coucher.
+
+ Mais sachant par tradition
+ Que dans cette agréable ville,
+ Pour le sol de chaque saison,
+ Très-prudemment chaque maison
+ A soin d'avoir un domicile.
+ Et craignant pour mon compagnon,
+ Qui pour moi n'était pas tranquille,
+ Nous criâmes au postillon
+ Au plus vite de faire gille.
+
+Ce fut donc à Pézénas que nous allâmes chercher notre gîte. Il était
+tard quand nous y arrivâmes; les portes étaient fermées. Nous en fûmes
+si piqués que nous ne voulûmes plus y entrer quand on les ouvrit le
+lendemain matin. Mais que nous fûmes enchantés des dehors! Il n'en est
+point de plus riants ni de mieux cultivés. Quoique Pézénas n'ait pas de
+proverbe latin en sa faveur, au moins que je connaisse, sa situation
+vaut bien celle de Béziers. La chaussée qui commence après les casernes
+du roi, ne dura pas autant que nous aurions voulu. Elle aboutit à une
+route assez sauvage, qui nous conduisit à Vallemagne, lieu passablement
+digne de la curiosité des voyageurs.
+
+ Près d'une chaîne de rochers
+ S'élève un monastère antique.
+ De son église très-gothique,
+ Deux tours, espèce de clochers,
+ Ornent la façade rustique.
+
+Les échos, s'il en est dans ce triste séjour,
+
+ D'aucun bruit n'y frappent l'oreille:
+ Et leur troupe oisive sommeille
+ Dans les cavernes d'alentour.
+
+Dépêche, dis-je à un postillon de quatre-vingts ans qui changeait nos
+chevaux; l'horreur me gagne: quelle solitude! c'est la Thébaïde en
+raccourci. Allons, l'abbé, ni vous ni moi ne commerçons avec les
+anachorètes.--Eh! de par tous les diables, ce sont des bernardins,
+s'écria le maître de la poste, que nous ne croyions pas si près de nous.
+Or, vous saurez que ce bon homme pouvait faire la différence d'un
+anachorète et d'un bernardin; car il avait sur un vieux coffre, à côté
+de sa porte, quelques centaines de feuillets de la vie des Pères du
+désert, rongés de rats.--Si vous voulez dîner, ajouta-t-il, entrez, on
+vous fera, bonne chère.
+
+ Nos moines sont de bons vivants,
+ L'un pour l'autre fort indulgents,
+ Ne faisant rien qui les ennuie,
+ Ayant leur cave bien garnie,
+ Toujours reposés et contents,
+ Visitant peu la sacristie;
+ Mais quelquefois les jours de pluie
+ Priant Dieu pour tuer le temps.
+
+Il est vrai qu'ils avaient profité de cette matinée-là, qui était fort
+sombre et fort pluvieuse, pour dépêcher une grand'messe. Nous gagnâmes
+le cloître. Croiriez-vous, madame, qu'un cloître de solitaires fût une
+grotte enchantée? Tel est pourtant celui de l'abbaye de Vallemagne; je
+ne puis le comparer qu'à une décoration d'opéra. Il y a surtout une
+fontaine qui mériterait le pinceau de l'Arioste. Elle ressemble comme
+deux gouttes d'eau à la fontaine de l'Amour.
+
+ Sur ses colonnes, des feuillages
+ Entrelacés dans des berceaux,
+ Forment un dôme de rameaux.
+ Dont les délicieux ombrages
+ Font goûter, dans des lieux si beaux,
+ Le frais des plus sombres bocages.
+ Sous cette voûte de cerceaux,
+ La plus heureuse des naïades
+ Répand le cristal de ses eaux
+ Par deux différentes cascades.
+ Au pied de leur dernier bassin.
+ On frère, garçon très-capable,
+ Entouré de flacons de vin,
+ Plaçait le buffet et la table.
+
+Tout auprès, un dîner dont la suave odeur Aurait du plus mince mangeur
+
+ Provoqué la concupiscence,
+ Tenu sur des fourneaux à son point de chaleur,
+ Pour disparaître, attendait la présence
+ De quatre bernardins qui s'ennuyaient au choeur.
+
+Dans ce moment nous enviâmes presque le sort de ces pauvres religieux:
+nous nous regardions de cet air qui peint si bien tous les mouvements de
+l'âme. Chacun de nous appliquait ce qu'il voyait à sa vocation
+particulière, et nous nous devinions sans nous parier.
+
+ L'abbé convoitait l'abbaye:
+ Pour moi, qui pensais moins à Dieu,
+ «Ah! disais-je, si dans ce lieu
+ Je trouvais Iris ou Sylvie...»
+
+Car voilà, les hommes. Ce qui est un sujet d'édification pour les uns,
+est un objet de scandale pour les autres. Que de morale a débiter
+là-dessus! Prenons congé de la délicieuse fontaine: elle nous a menés un
+peu loin.
+
+ Ô fontaine de Vallemagne!
+ Flots sans cesse renouvelés,
+ La plus agréable campagne
+ Ne vaut pas vos bords isolés.
+
+Il n'y avait plus qu'une poste pour arriver à Loupian, lieu célèbre par
+ses vins, dont nos devanciers voulurent se mettre à portée de juger.
+Leurs imitateurs, en ce point seul, nous nous y arrêtâmes. Mais l'année,
+nous dit-on, n'avait pas été bonne. L'hôtesse entreprit de nous
+dédommager avec des huîtres d'un goût fort inférieur à celles de
+l'Océan.
+
+Remontés en chaise, nous nous livrions à l'admiration que nous causait
+la beauté du pays,
+
+ Quand deux gentilles demoiselles,
+ D'un air agréable et badin
+ Qui n'annonçait pas des cruelles,
+ Nous arrêtèrent en chemin.
+
+Elles nous demandèrent des places dans notre chaise pour aller jusqu'au
+village prochain, qui était le lieu de la poste. L'abbé fut impoli pour
+la première fois de sa vie; il les refusa inhumainement; et je fus
+obligé, malgré moi, d'être de moitié dans son refus.
+
+Nous commencions alors à côtoyer l'étang de Thau, qui se débouche dans
+le golfe de Lyon par le port de Cette et par le passage de Maguelonne.
+Il fallut descendre, en faveur de mon compagnon, qui voyait pour la
+première fois les campagnes d'Amphitrite, et qui voulait contempler à
+son aise
+
+ Ce vaste amas de flots, ce superbe élément,
+ De l'aveugle Fortune image naturelle,
+ Comme elle séduisant, et perfide comme elle:
+ Asile des forfaits, noir séjour des hasards,
+ Théâtre dangereux du commerce et de Mars;
+ Des plus rares trésors source avare et féconde,
+ Et l'empire commun de tous les rois du monde.
+
+Nous arrivâmes enfin à Montpellier. Cette ville n'aura rien de nous
+aujourd'hui, madame; et vous vous passeriez bien de savoir qu'après nous
+être fait d'abord conduire au jardin royal des plantes, qui pourrait
+être mieux entretenu, et avoir parcouru légèrement au retour tout ce
+qu'on est dans l'usage de montrer aux étrangers, cous vînmes avec
+empressement chercher un excellent souper, auquel nous étions préparés
+par le repas frugal que nous avions fait à Loupian.
+
+La matinée du lendemain fut employée à visiter la Mosson et la Vérune.
+Les eaux et les promenades de celle-ci ne méritent guère moins de
+curiosité que la magnificence de la première, où il y a des beautés
+royales; mais où, sans être difficile à l'excès, on peut trouver
+quelques défauts auxquels, à la vérité, le seigneur châtelain est en
+état de remédier. Nous nous hâtâmes après cela de gagner Lunel, où nous
+fûmes accueillis par M. de la***, major du régiment de Duras, qui
+commandait dans ce quartier. Il nous donna un aussi bon souper que s'il
+nous eût attendus L'abbé en profita médiocrement.
+
+ Il quitta cette bonne chère
+ Pour une dévote action
+ Que ceux de sa profession
+ Ne font pas trop pour l'ordinaire.
+ Ce fut, je crois, son bréviaire
+ Qui causa sa désertion.
+ Notre convive militaire
+ Partagea mon affliction.
+ Mais comme en toute occasion
+ La Providence débonnaire
+ Compense, d'une main légère,
+ Plaisir et tribulation,
+ La retraite de mon confrère
+ Grossit pour moi la portion
+ D'un vin de Saint-Émilion
+ Qu'à Lunel je n'attendais guère.
+
+Une partie de la nuit se passa joyeusement à table. Nous nous séparâmes
+de notre hôte à huit heures du matin, et nous courûmes à Nîmes pour y
+admirer ces ouvrages si supérieurs aux ouvrages modernes, si dignes de
+la poésie la plus majestueuse; en un mot, les chefs-d'oeuvre immortels
+dont cette cité, autrefois si considérable, a été enrichie par les
+Romains. Les arènes s'aperçoivent d'aussi loin que la ville même.
+
+ Monument qui transmet à la postérité
+ Et leur magnificence et leur férocité
+ Par des degrés obscurs, sous des voûtes antiques,
+ Nous montons avec peine au sommet des portiques.
+ Là nos yeux étonnés promènent leurs regards,
+ Sur les restes pompeux du faste des Césars.
+ Nous contemplons l'enceinte où l'arène souillée
+ Par tout le sang humain dont elle fut mouillée,
+ Vit tant de fois le peuple ordonner le trépas
+ Du combattant vaincu qui lui tendait les bras.
+ «Quoi! dis-je, c'est ici, sur cette même pierre
+ Qu'ont épargnée les ans, la vengeance et la guerre,
+ Que ce sexe si cher au reste des mortels,
+ Ornement adoré de ces jeux criminels,
+ Venait d'un front serein, et de meurtres avide,
+ Savourer à loisir un spectacle homicide!
+ C'est dans ce triste lieu qu'une jeune beauté
+ Ne respirant ailleurs qu'amour et volupté,
+ Par le geste fatal de sa main renversée,
+ Déclarait sans pitié sa barbare pensée,
+ Et conduisant de l'oeil le poignard suspendu
+ Dans le flanc du captif à ses pieds étendu.»
+
+Des voyageurs font des réflexions à propos de tout. J'avoue, madame, que
+la tirade est un peu sérieuse. Je vous en demande pardon. La vue d'un
+amphithéâtre romain a réveillé en moi les idées tragiques.
+
+Ce serait ici le Heu de vous donner quelque idée des autres antiquités
+de Nîmes. La Tour-Magne, le temple de Diane et la fontaine qui est
+auprès, ont dans leurs ruines mêmes, quelque chose d'auguste. Mais ce
+qu'on appelle _la Maison carrée_, édifice qu'on regarde comme le
+monument de toute l'antiquité le mieux conservé, frappe et fixe les yeux
+les moins connaisseurs.
+
+On trouve à chaque pas des bas-reliefs et des inscriptions. Les aigles
+romaines, plus ou moins entières, se voient partout. Enfin, par je ne
+sais quel enchantement, on s'imagine, plus de treize cents ans après
+l'expulsion totale des Romains hors les Gaules, se retrouver avec eux,
+habiter encore une de leurs colonies. Nous en séjournâmes plus longtemps
+à Nîmes. Un jour franc nous suffit à peine pour tout voir et revoir. Ce
+temps d'ailleurs, grâce à M. d'A..., ne pouvait être mieux employé; il
+ne nous quitta point, et l'on ne saurait rien ajouter à la réception
+qu'il nous fit.
+
+ Or donc prions la Providence
+ De placer toujours sur nos pas
+ Le Languedoc et la Provence,
+ Et surtout messieurs de Duras:
+ Rencontre douée et gracieuse
+ Pour les voyageurs leurs amis,
+ Autant qu'elle serait fâcheuse
+ Pour les bataillons ennemis.
+
+Il nous restait le pont du Gard. Notre curiosité, excitée de plus, nous
+fit quitter le chemin de la poste. Après une infinité de détours
+tortueux entre deux montagnes, nous nous trouvâmes sur les bords du
+Gardon, ayant en perspective le pont, ou plutôt trois ponts l'un sur
+l'autre.
+
+ Pour vous peindre le pont du Gard,
+ Il nous faudrait employer l'art
+ Et le jargon d'un architecte.
+ Mais nous pensons qu'à cet égard,
+ De notre couple trop bavard,
+ La science vous est suspecte;
+ Aussi, sans courir de hasard,
+ Notre muse très-circonspecte
+ Ne fera point de fol écart
+ Sur ses arches qu'elle respecte,
+ Qui sans doute périront tard.
+
+Ici, madame, l'admiration épuisée fait place à une surprise mêlée
+d'effroi. Il nous fallut plusieurs heures pour considérer ce merveilleux
+ouvrage. Imaginez deux montagnes séparées par une rivière, et réunies
+par ce triple pont, où la hardiesse le dispute à la solidité. Nous
+grimpâmes jusque sur l'aqueduc, que nous traversâmes presque en rampant
+d'un bout à l'autre.
+
+ Offrant un culte romanesque
+ À ces lieux dérobés aux coups
+ De la barbarie arabesque,
+ Et même échappés au courroux
+ De ce pourfendeur gigantesque
+ Qui des Romains fut si jaloux.
+ Que sa fureur détruisit presque
+ Ce que le temps laissait pour nous:
+ Examinant à deux genoux
+ Un débris de peinture à fresque,
+ Et d'un oeil anglais ou tudesque
+ Dévorant jusques aux cailloux.
+
+Puis quittant à regret, quoique avec une sorte de confusion, un monument
+trop propre à nous convaincre de la supériorité sans bornes des Romains,
+nous poursuivîmes notre route, et ne fûmes plus occupés après cela que
+du plaisir de revoir bientôt un ami fort cher que nous allions chercher
+de si loin. Cette idée flatteuse fut le sujet de notre conversation le
+reste de la journée. Sur le soir, l'approche de Villeneuve fit diversion
+à nos entretiens. Du haut de la montagne, d'où nous l'aperçûmes, cette
+jolie ville paraît être dans la plaine, quoique sur une côte fort
+élevée. La beauté du paysage et la largeur du Rhône forment le point de
+vue le plus surprenant et le plus agréable.
+
+ C'est ici que du Languedoc
+ Finit la terre épiscopale.
+ À l'autre rive, sur un roc,
+ Est la citadelle papale,
+ Que sous la clef pontificale,
+ Les gens de soutane et de froc
+ Défendraient fort bien dans un choc.
+ Avec une ardeur sans égale,
+ Contre les troupes de Maroc,
+ La mer leur servant d'intervalle.
+
+Nous passâmes les deux bras du Rhône, et nous arrivâmes à Avignon, au
+milieu des cris de joie et des acclamations d'un peuple immense. N'allez
+pas croire que tout ce tintamarre se fît pour nous. On célébrait alors
+dans cette ville l'exaltation de Benoît XIV. Les fêtes duraient depuis
+trois jours. Nous vîmes la dernière, et sans doute la plus belle.
+
+ Nos yeux en furent éblouis.
+ L'art, la richesse, l'ordonnance
+ Avaient épuisé la science
+ Des décorateurs du pays.
+ Au milieu d'une grande place
+ Douze fagots mal assemblés
+ D'une nombreuse populace
+ Excitaient les cris redoublés.
+ Tout autour cinquante figures,
+ Qu'on nous dit être des soldats,
+ Pour faire cesser le fracas,
+ Vomissaient un torrent d'injures;
+ Mais de peur des égratignures,
+ Ils criaient, et ne bourraient pas.
+
+ Alors les canons commencèrent.
+ Le commandant, vêtu de bleu,
+ Aux fusiliers qui se troublèrent,
+ Permit de se remettre un peu.
+ Puis leurs vieux mousquets ils levèrent:
+ Trente-quatre firent faux-feu,
+ Et quatorze en tirant crevèrent.
+ Si personne ne fut tué,
+ Ou pour le moins estropié
+ Par cette comique décharge,
+ C'est un miracle, en vérité,
+ Qui mérite d'être attesté.
+ Mais nous primes soudain le large,
+ Voyant que l'alguazil major
+ Voulait faire tirer encor.
+
+ Nous entrâmes en diligence
+ Au palais de Son Excellence
+ Monseigneur le vice-légat.
+ C'est là que pour Rome il préside,
+ Et c'est dans sa cour que réside
+ Toute la pompe du Comtat.
+ D'abord, ni lanterne ni lampe,
+ La nuit n'éclaire l'escalier:
+ Il fallut, pour nous appuyer,
+ À tâtons, du fer de la rampe.
+ L'un et l'autre nous étayer.
+ Après avoir à l'aventure
+ Fait en montant plus d'un faux pas
+ Nous trouvons uns salle obscure,
+ Où, sur quelques vieux matelas
+ Quatre Suisses de Carpentras
+ Ne buvaient pas l'eau toute pure.
+ Mais rien de plus ne pûmes voir.
+
+ Un vieux prêtre, entr'ouvrant la porte
+ D'un appartement assez noir,
+ Dit: «Allons, vite, que l'on sorte;
+ Tout est couché; messieurs, bonsoir.
+
+ Notre ambassade ainsi finie,
+ Nous revînmes à notre hôtel,
+ Où Dieu sait quelle compagnie
+ D'une table assez mal servie
+ Dévora le régal cruel.
+ La maîtresse, d'ailleurs polie,
+ Pour nous exprès avait trouvé
+ Un de ces batteurs de pavé
+ Vrai doyen de messagerie
+ Sur le front duquel est gravé
+ Qu'ils ont menti toute leur vie.
+ Il venait de passer les monts.
+ Mon bavard, sans qu'on le semonce.
+ Faisant et demande et réponse,
+ Parle d'église, de sermons,
+ De consistoires, d'audiences,
+ De prélats, de nonnains, d'abbés.
+ De moines et de sigisbés,
+ De miracles et d'indulgence,
+ Du doge et des procurateurs,
+ Des francs-maçons et des trembleurs,
+ De l'Opéra, de la gazette,
+ De Sixte-Quint, de Tamerlan,
+ De Notre-Dame de Lorette,
+ Du sérail et de Kouli-Kan,
+ De vers et de géométrie,
+ D'histoire, de théologie,
+ De Versailles, de Pétersbourg,
+ Des conciles, de la marine,
+ Du conclave, de la tontine,
+ Et du siège de Philisbourg.
+ Il partait pour le nouveau monde.
+ Mais de fureur je me levai,
+ Et promptement je me sauvai
+ Comme il faisait déjà sa ronde
+ Dans les plaines du Paraguaî,
+ J'arrive enfin au domicile
+ Qui, jusqu'au retour du soleil,
+ Semblait au moins pour mon sommeil.
+ M'assurer un commode asile;
+ J'y fus aussitôt infecté
+ Par l'odeur d'un suif empesté.
+ Reste expirant de la bougie
+ Dont, avec prodigalité,
+ Toute cette ville ébaubie,
+ Ornait portail et galerie
+ En l'honneur de Sa Sainteté.
+
+Je n'en fus pas quitte pour ce vilain parfum. Un nuage de cousins me
+tint compagnie toute la nuit; ce qui me rappela fort désagréablement un
+certain voyage d'Horace, dont la relation vaut un peu mieux que
+celle-ci.
+
+ Cependant l'Aurore vermeille
+ Répand ses feux sur l'horizon.
+ Je me lève, l'abbé s'éveille,
+ J'entends le fouet du postillon.
+ Ce fut pour moi bruit agréable.
+ Adieu donc, ville d'Avignon,
+ Ville pourtant très-respectable,
+ Si dans tes murs tout curieux
+ Qui va voir faire l'exercice
+ Risquait moins sa vie ou ses yeux,
+ Et qu'un bon ordre de police
+ Mît tous les conteurs ennuyeux
+ Dans les prisons du Saint-Office.
+
+Rien de plus beau que l'entrée du Comtat par le Languedoc; rien de plus
+charmant que la sortie d'Avignon par la Provence.
+
+Des deux côtés d'un chemin comparable à ceux du Languedoc, règnent des
+canaux qui le traversent en mille endroits. La Durance en fournit une
+partie: les autres viennent de Vaucluse. Le cristal transparent des uns,
+l'eau trouble des autres, font démêler aisément la différence de leurs
+sources. De hauts peupliers, semés, sans ordre, y défendent du soleil,
+dont l'ardeur commence à être extrême. On touche à la province du
+royaume la plus méridionale. La Durance, qu'on passe à, Bompar, nous fit
+entrer insensiblement en Provence.
+
+D'arides chemins, une chaîne de montagnes, des oliviers pour toute
+verdure, telle est la route qui nous conduit à Aix, grande et belle
+ville qui vaut bien un article à part. Nous le réservons, madame, pour
+le second volume de cet ouvrage mémorable.
+
+Ici finira, en attendant, le bavardage du couple d'amis voyageurs,
+qu'un second passage de la Durance, à quatre ou cinq lieues d'Aix, fit
+enfin arriver au terme de leurs courses, au château de M...
+
+ C'est de ce brûlant rivage,
+ Dont l'ardente aridité
+ Offre le pin pour bocage,
+ Un désert pour paysage,
+ Par les torrents humecté:
+ Lieux où l'oiseau de carnage
+ Dispute au hibou sauvage
+ D'un roc la concavité,
+ Un chêne détruit par l'âge:
+ Noir théâtre de la rage
+ De plus d'un vent redouté.
+ Où l'époux peu respecté
+ D'une déesse volage,
+ Forge par maint alliage
+ Les traits de la déité
+ Qui d'un sourcil irrité
+ Étonne, ébranle, ravage
+ L'univers épouvanté.
+ Mais laissons ce radotage,
+ De ce lieu très-peu flatté
+ J'ose vous offrir l'hommage
+ D'un mortel peu dans l'usage
+ De trahir la vérité.
+ Sans l'avoir sollicité:
+ Si noblesse sans fierté,
+ Agrément sans étalage,
+ Raison sans austérité,
+ Font un unique assemblage;
+ Ces traits, votre heureux partage,
+ Honorent l'humanité.
+ Hélas! la naïveté
+ De ce compliment peu sage
+ Doit vous plaire davantage
+ Qu'un discours plus apprêté,
+ Dont le brillant verbiage
+ Manque de réalité.
+ Si de ma témérité
+ J'ai cru cacher le langage,
+ Sous l'auspice accrédité
+ De l'agréable voyage
+ Qui par fameux personnage
+ Va vous être présenté,
+ Pardonnez ce badinage:
+ Voyez mon humilité:
+ De l'éclat d'un faux plumage
+ Je ne fais point vanité.
+ La modestie à mon âge
+ N'est commune qualité.
+
+On vous ment sur M***, madame la comtesse.
+
+L'auteur, très-véridique d'ailleurs, s'est égayé sur la peinture qu'il
+fait de lui et de ses États. Il vous donne pour un désert affreux, un
+séjour aussi beau qu'il soit possible d'en trouver dans un pays de
+montagnes.
+
+ Car nous lisons dans des chroniques
+ Qui ne sont pas encor publiques,
+ Qu'autrefois le bon roi René
+ Dans cet asile fortuné
+ Faisait des retraites mystiques.
+ On voit même un canal fort net.
+ Où, sans tasse ni gobelet,
+ Ce roi buvait l'eau vive et pure
+ Dont la fraîcheur et le murmure
+ L'endormaient dans un cabinet
+ Formé de fleurs et de verdure;
+ Et de nos jours une beauté
+ Qui n'était rien moins que bigote,
+ Avec une soeur peu dévote
+ Y chercha l'hospitalité.
+ C'était la fugitive Hortense,
+ Laquelle, nous dit-on ici,
+ Sur les rives de la Durance,
+ Ne pourchassait pas son mari.
+
+Voilà ce que c'est, madame, que ce lieu si fort défiguré par son
+seigneur. Que ne peut-on vous faire connaître, telle qu'elle est, la
+dame du château! Cette entreprise passe nos forces. Il est difficile de
+bien louer ce qui est véritablement louable. Peindre madame la marquise
+de M***, c'est peindre la douceur, la raison, les bienséances et la
+vertu même.
+
+ Oh! pour cette fois taisons-nous!
+ Dieu vous garde, aimables époux.
+ Que chacun chérit et révère,
+ De notre long itinéraire.
+ L'ennui retombera sur nous,
+ S'il n'a le bonheur de vous plaire.
+
+
+À. M. ***
+
+Le 28 octobre 1740.
+
+ Imaginez trois voyageurs,
+ Et qui pourtant ne sont menteurs.
+ Qu'une voiture délabrée,
+ Par deux maigres chevaux tirée.
+ Pendant trois jours a fracassés.
+ Disloques, meurtris et versés
+ Jusqu'à certain lieu plein d'ornières
+ Où lesdits chevaux, morts de faim,
+ Malgré mille coups d'étrivières,
+ Se sont arrêtés en chemin,
+ Nous faisant clairement comprendre
+ Qu'ils avaient assez voyagé;
+ Que de nous ils prenaient congé,
+ Et qu'ils nous criaient de descendre,
+ Jugez donc, après ce cadeau,
+ De quel air, sans feu ni manteau,
+ Par une nuit très-pluvieuse,
+ Notre troupe, fort peu joyeuse.
+ Traversant à pied maint coteau.
+ Au bout d'une route scabreuse
+ Parvient enfin jusqu'au château.
+ Peignez-vous dans cette aventure
+ Trois têtes dont la chevelure,
+ Distillant l'eau de toutes parts,
+ Imite assez bien la figure
+ Des Scamandres et des Sangars.
+
+Voilà, madame, le portrait au naturel d'un marquis fort aimable, d'un
+sénateur qui ne peut se louer lui-même, parce qu'il tient la plume, et
+d'un très-joli chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem. Nous arrivons; et
+mon premier soin, dans l'attirail que je viens de vous décrire, est
+d'obéir à vos ordres. Ma première gazette a eu le bonheur de vous
+plaire. Je vais risquer la seconde, avec l'aide de mes compagnons.
+
+ Demain nos muses reposées,
+ Fraîches, vermeilles et frisées,
+ Mettront d'accord harpes et luth,
+ Et vous payeront leur tribut.
+
+
+29 octobre 1740.
+
+Nous voici bien éveillés, quoiqu'il ne soit que midi. L'atelier est
+prêt: nous commençons sans préambule.
+
+Victimes de notre curiosité, nous partîmes le 15 de ce mois. La
+description de notre équipage paraît propre à être placée dans un
+ouvrage fait uniquement pour vous amuser.
+
+ Toi qui crayonnes en pastel,
+ Viens, accours, Muse subalterne:
+ Peins-nous, partant d'un vieux châtel
+ Plus fiers que gendarmes de Berne.
+ Et toi, railleur universel,
+ Dieu polisson, je me prosterne
+ Devant ton agréable autel.
+ Ton influence me gouverne;
+ Père heureux de la baliverne.
+ Prête à ma muse ce vrai sel
+ Dont tu sus enrichir Miguel,
+ Et priver tout auteur moderne,
+ Tel qu'en sortant du Toboso,
+ Le sieur de la Triste Figure,
+ Piquant sans succès sa monture.
+ Malgré les conseils de Sancho.
+ Courut, suivant son vertigo,
+ Aux moulins servir de mouture;
+ De même en piteuse voiture,
+ Chacun de nous criant: «Oh! oh!»
+ Bravant et chute et meurtrissure,
+ Voulut faire trotter Clio.
+ Pour moi, trop faible par nature,
+ J'osai, chétive créature,
+ Me plaindre autrement qu'in _petto_.
+ Soit respect de la prélature,
+ Ou devoir de magistrature,
+ Nul autre n'osa faire écho.
+
+ L'abbé seul perdit l'équilibre.
+ Mais avant que d'en venir là,
+ Pour se défendre en homme libre,
+ Il tendit veine, nerf et fibre;
+ Mais sa bête enfin l'entraîna.
+
+Nous n'eûmes que la peur de son accident:
+
+ Il sut s'en tirer à merveille,
+ Et troqua son maudit bidet
+ Contre une bête à longue oreille,
+ Qui n'est ni lièvre ni baudet.
+
+Les Espagnols, gens, selon eux, fort sages, estiment infiniment ce
+genre de monture, et l'abbé pourrait certifier qu'ils n'ont pas tort.
+Quoi qu'il en soit, l'équipage que je viens de vous détailler nous
+conduisit au château de la Tour-d'Aigues, monument, dit-on, de l'Amour
+et de la Folie.
+
+ Le nom seul des deux ouvriers
+ Ne préviendra pas pour l'ouvrage.
+ Ce couple n'est pas dans l'usage
+ De suivre des plans réguliers:
+ Et ce serait sottise pure
+ De les prendre pour nos maçons,
+ S'il fallait, par leurs actions,
+ Juger de leur architecture.
+
+Mais ils ont eu le bon sens de choisir un habile architecte pour bâtir
+la maison de la Tour. D'autres vous en feraient une brillante
+description. Plus d'un voyageur vous parlerait de l'esplanade qui est au
+devant de la principale porte, des fossés profonds, revêtus de pierres,
+et pleins d'eau vive, dont le château est environné; d'une façade
+estimée des connaisseurs; enfin d'une fort belle tour carrée qui s'élève
+au-dessus de deux grands corps de logis, et qu'on assure avoir été
+construite par les Romains.
+
+ Ma muse, en rimes relevées,
+ Pourrait vous tracer dans ses vers
+ Des bosquets bravant les hivers.
+ Sur des voûtes fort élevées;
+ Tels qu'aux dépens de ses sujets.
+ Jadis une reine amazone
+ En fit planter à Babylone
+ Sur le faîte de son palais.
+
+Laissons ce détail à des peintres d'architecture et de paysages, ou à
+des faiseurs de romans. Mais vous ne serez peut-être pas fâchée de
+savoir à qui la Provence est redevable de ce bâtiment qui fait une des
+curiosités de cette province; c'est au baron de Santal. Ce gentilhomme
+l'avait destiné pour être l'habitation d'une princesse dont les
+aventures ne sont pas ignorées.
+
+ Or ce baron de Santal
+ Fut épris d'une héroïne
+ Qui lui donna maint rival;
+ Voyageant en pèlerine
+ Tantôt bien et tantôt mal.
+ Villageoise ou citadine,
+ Promenant son coeur banal
+ De la cour de Catherine
+ À quelque endroit moins royal.
+ Cette dame de mérite
+ Fut la reine Marguerite,
+ Non celle à l'esprit badin,
+ Qui des tendres amourettes
+ Des moines et des nonnettes
+ A fait un recueil malin;
+ Mais sa nièce tant prônée,
+ Dont notre bon roi Henri
+ Fut pendant plus d'une année
+ Le très-affligé mari;
+ Et qui, plus qu'une autre femme,
+ Porta gravé dans son âme
+ Le commandement divin
+ De l'amour pour le prochain.
+
+On trouve dans mille endroits du château les chiffres de la reine et du
+baron, accompagnés de trois mots latins que je vais vous citer en
+original, pour faire parade d'érudition: _satiabor cum apparuerit._ Si
+j'osais vous traduire ce latin, vous avoueriez, madame, qu'il dit
+beaucoup en peu de paroles.
+
+ Au demeurant, la gentille princesse
+ Ne vit jamais ce lieu si beau:
+ Et le baron, qui l'attendait sans cesse,
+ En fut pour les frais du château.
+
+En quittant la Tour, nous prîmes une route qui nous conduisit dans un
+pays assez bizarre pour exercer le pinceau du voyageur. Au sortir d'un
+précipice, où nous courûmes une espèce de danger, nous entrâmes, dans un
+chemin resserré entre deux montagnes escarpées.
+
+Ce défilé s'élargit dans quelques endroits, et devient alors aussi
+agréable que le vallon le plus cultivé. On découvre de temps en temps, à
+travers les ouvertures du rocher, des emplacements qui ressemblent assez
+à de grandes cours de vieux châteaux, entourés de hautes murailles.
+
+ Du temps des chèvre-pieds cornus,
+ Les sylvains, les faunes velus
+ Habitaient ce réduit sauvage.
+ C'est là qu'aux jours du carnaval
+ Silène et Pan donnaient le bal
+ Aux dryades du voisinage.
+
+Ce lieu n'est plus aussi profané. Des missionnaires zélés y ont fait
+graver de toutes parts sur les arbres et sur les pierres des passages
+tirés de l'Écriture, et de petites sentences propres à édifier les
+passants.
+
+Nous nous trouvâmes le soir aux portes d'Apt. Saviez-vous, madame, qu'il
+y eût une ville d'Apt? et savez-vous ce que c'est que la ville d'Apt?
+Nous serions fort embarrassés de vous le dire.
+
+ Lorsque nous y sommes entrés,
+ Les cieux n'étaient point éclairés
+ Par la lune ni les étoiles;
+ Et quand nous en sommes sortis,
+ L'Aurore et l'époux de Procris
+ Étaient encore dans les toiles.
+
+Tout ce que nous pouvons faire en faveur de la ville d'Apt, c'est de la
+supposer grande, belle, peuplée, riche et bien bâtie. Car, en bonne
+politique, il faut vanter le pays où l'on voyage.
+
+Nous arrivâmes cette même matinée à Vaucluse. C'est un de ces lieux
+uniques, où la nature a voulu se singulariser. Il paraît avoir été fait
+exprès pour la muse de Pétrarque. Ce fameux vallon est terminé par un
+demi-cercle de rochers d'une prodigieuse élévation, et qu'on dirait
+avoir été taillés perpendiculairement. Au pied de cette masse énorme de
+pierre, sous une voûte naturelle que son obscurité rend effrayante à la
+vue, sort d'un gouffre dont on n'a jamais trouvé le fond, la rivière
+appelée la Sorgue. Un amas considérable de rochers forme une chaussée
+au devant, mais a plusieurs toises de distance de cette source
+profonde. L'eau casse ordinairement, par des conduits souterrains, du
+bassin de la fontaine dans le lit où elle commence son cours. Mais dans
+le temps de sa crue, qui arrive, nous dit-on, aux deux équinoxes, elle
+s'élève impétueusement au-dessus d'une espèce de môle, dont un voyageur
+géomètre aurait mesuré la hauteur.
+
+ Là, parmi des rocs entassés,
+ Couverts d'une mousse verdâtre,
+ S'élancent des flots courroucés
+ D'une écume blanche et bleuâtre.
+ La chute et le mugissement
+ De ces ondes précipitées,
+ Des mers par l'orage irritées
+ Imitent le frémissement.
+ Mais bientôt moins tumultueuse
+ Et s'adoucissant à nos yeux.
+ Cette fontaine merveilleuse
+ N'est plus un torrent furieux.
+ Le long des campagnes fleuries.
+ Sur le sable et sur les cailloux,
+ Elle caresse les prairies
+ Avec un murmure plus doux.
+ Alors elle souffre sans peine
+ Que mille différents canaux
+ Divisent au loin dans la plaine
+ Le trésor fécond de ses eaux.
+ Son onde, toujours épurée,
+ Arrosant la terre altérée.
+ Va fertiliser les sillons
+ De la plus riante contrée
+ Que le dieu brillant des saisons,
+ Du haut de la voûte azurée,
+ Puisse échauffer de ses rayons.
+
+Le chemin qui nous mena du village à la fontaine, est un sentier étroit
+et pierreux, que la curiosité seule peut rendre praticable. Les pieds
+délicats de Laure devaient souffrir de cette promenade, et le doux
+Pétrarque n'avait pas peu de peine à la soutenir.
+
+ Mais ce sentier, tout escarpé qu'il semble,
+ Sans doute Amour l'adoucissait pour eux;
+ Car nul chemin ne paraît raboteux
+ À deux amants qui voyagent ensemble.
+
+Après avoir assez examiné la fontaine, nous livrâmes le chevalier et
+l'abbé à la merci de notre guide. Nous avions aperçu, une grotte dans un
+angle de la montagne. Nous crûmes que les deux héros de Vaucluse
+pourraient bien y avoir laissé quelque trace de leurs amours. Depuis
+l'aventure d'Énée et de Didon, toutes les grottes sont suspectes.
+Celle-ci, disons-nous, a peut-être rendu la même service à Laure et à
+Pétrarque. Au moins y trouverons-nous quelque chanson ou quelque sonnet:
+le bonhomme en mettait partout. En faisant ces réflexions, nous
+parvînmes, non sans peine, à l'entrée de la caverne. Nous y entrevîmes
+aussitôt uns figure humaine qui s'avançait gravement vers nous:
+
+ La barbe longue, la peau bise.
+ On gros volume dans les mains:
+ Une mandille noire et grise,
+ Et le cordon autour des reins.
+ C'est, dîmes-nous, un solitaire
+ Qui pleure ici ses vieux péchés.
+ «Bonjour, notre révérend père;
+ Vous voyez dans votre tanière
+ Deux étrangers qui sont fâchés
+ D'interrompre votre prière.
+
+ --Qu'est-ce donc, insolents? Eh quoi?
+ Est-ce ainsi qu'on me rend visite?
+ Osez-vous, sans pâlir d'effroi,
+ Prendre pour un coquin d'ermite
+ Un personnage tel que moi?
+ Je suis...»
+
+Nous avions oublié, madame, de vous demander un profond secret sur cette
+histoire. On nous traiterait de visionnaires. Nous vivons dans un siècle
+d'incrédulité, où les apparitions ne font pas fortune. Cependant, foi
+de voyageurs, rien de plus vrai que celle-ci.
+
+ «Je suis, nous dit d'un air rigide
+ Ce vieillard au maigre menton,
+ Le contemporain de Caton;
+ Des Gaulois l'oracle et le guide;
+ Le grand-prêtre de ce canton;
+ Pour tout dire enfin, un druide.
+
+ --Vous, un druide, monseigneur!»
+ Reprîmes-nous avec grand'peur.
+
+Ne soyez pas scandalisée, madame, de ce mouvement de crainte. L'idée
+seule de rencontrer des druides dans la forêt de Marseille fit trembler
+l'armée de César.
+
+ «Ne vous mettez point en colère,
+ Illustre évêque des Gaulois.
+ Que Votre Grandeur débonnaire
+ Nous pardonne pour cette fois.
+ Demeurez en santé parfaite
+ Dans votre lugubre retraite,
+ Nous n'y retournerons jamais.
+ Et n'allez pas vous mettre en tête
+ De nous réserver pour la fête
+ De votre vilain Teutatès.»
+
+ Le pontife se prit à rire.
+ «Allez, je ne suis pas méchant.
+ Je connais ce qui vous attire,
+ Et vous aurez contentement.
+ Vous saurez, sans passer la barque
+ Où l'on entre privé du jour,
+ Comme Laure et son cher Pétrarque,
+ Dans ce délicieux séjour,
+ Plus contents que reine et monarque
+ À petit bruit faisaient l'amour.»
+ Ses promesses ne furent vaines,
+ Il fit un cercle, il y tourna:
+ Par trois fois l'Olympe tonna;
+ Le rocher entr'ouvrit ses veines,
+ Et par des routes souterraines,
+ Un tourbillon nous entraîna.
+
+Cette opération magique nous conduisit au plus beau lieu que
+l'imagination puisse se figurer. Une nymphe, avertie sans doute par le
+signal, vint nous recevoir.
+
+ Teint frais, oeil vif, bouche vermeille,
+ Ça bouquet de fleurs sur le sein,
+ Chapeau de paille sur l'oreille,
+ Et tambour de basque à la main.
+ «Venez, dit-elle, cet asile
+ Que vous n'habiterez jamais,
+ N'eut dans son enceinte tranquille
+ Qu'un seul couple d'amants parfaits.
+ Toujours heureux, toujours fidèles,
+ Laure et Pétrarque dans ces lieux,
+ Dans leurs caresses mutuelles
+ Ont fait cent fois envie aux dieux
+ Mais déjà votre âme est émue
+ De l'image de leurs plaisirs.
+ L'Amour exauça leurs désirs
+ Partout où s'étend votre vue:
+ Tantôt au pied de ce coteau,
+ Près de ces ondes qui jaillissent;
+ Souvent sous cet épais berceau
+ Que ces orangers embellissent;
+ Ici quand le flambeau du jour
+ De ses feux brûlait la verdure;
+ Plus loin quand la nuit à son tour
+ Venait rafraîchir la nature.
+ Lisez en caractère d'or,
+ Sur ces portiques, sur ces marbres,
+ Ces vers plus expressifs encor
+ Que ceux qu'Angélique et Médor
+ Gravaient ensemble sur les arbres.
+
+--Eh quoi! dîmes-nous avec surprise, sont-ce là ces chastes amours dont
+le poète italien nous berce dans ses sonnets et dans ses chansons?
+
+ Et que deviendra la morale
+ Que dans son triomphe pieux
+ Sa muse en vers religieux
+ Avec emphase nous étale?
+
+--Elle est toujours bonne pour la théorie, répliqua notre conductrice.
+D'ailleurs, il y a plus de quatre cents ans que Pétrarque et Laure
+s'aimaient.
+
+ C'était alors la mode de se taire.
+ Un indiscret n'aurait point été cru;
+ Et dans ce siècle le mystère
+ Passait hautement pour vertu.
+
+ On évitait les mouvements extrêmes.
+ Les vains discours, les éclats imprudents.
+ Pour amis et pour confidents
+ Deux jeunes coeurs n'avaient qu'eux-mêmes.
+
+ Pétrarque enfin savait jouir tout bas,
+ Favorisé sans le faire connaître;
+ Et d'autant plus heureux de l'être,
+ Qu'on croyait qu'il ne l'était pas.
+
+Faites votre profit de cela, continua-t-elle, s'il en est encore temps.
+Adieu. Pour des mortels, vous avez eu une assez longue audience d'une
+nymphe. Retournez joindre vos camarades, et ne dites au moins que ce que
+vous avez vu. À ces mots, nous fûmes enveloppés d'un nuage qui nous
+porta en un clin d'oeil à Vaucluse.
+
+Nous remontâmes à cheval. Notre voyage dans les plaines du Comtat ne fut
+de notre part qu'un cri d'admiration. Les canaux tirés de la Sorgue
+nous suivaient partout, et nous répétions continuellement, comme en
+choeur d'opéra:
+
+ «Lieux tranquilles, ondes chéries,
+ Nymphe aimable, flots argentés,
+ Ranimez l'émail des prairies:
+ Fontaines, vos rives fleuries,
+ Ces arbres sans cesse humectés,
+ Séjour des oiseaux enchantés.
+ Nous rappellent les bergeries.
+ Lieux autrefois si fréquentés,
+ Et dont les touchantes beautés
+ Ne sont plus qu'en nos rêveries.»
+
+Nous aurions voulu nous arrêter à Lille. Le temps ne nous le permit pas.
+Nous eûmes cependant le loisir d'en considérer la délicieuse situation.
+C'est un terroir que la nature et le travail se disputent l'honneur
+d'embellir. La Sorgue, qui, dans tout son cours, ne perd jamais sa
+couleur ni sa pureté, enveloppe entièrement la ville de ses eaux.
+
+ C'est, dit-on, dans ces murs célèbres,
+ Que le malin sut autrefois
+ Faire glisser dans le harnois
+ D'un poëte entendant ténèbres,
+ D'un fol amour le feu grégeois.
+
+C'est en effet à Lille que Pétrarque vit pour la première fois, à
+l'office du vendredi saint, l'héroïne que ses vers ont rendue
+immortelle. Nous sommes même persuadés que la beauté du pays a eu autant
+de part à ses retours fréquents, que la constance de sa passion. On ne
+peut rien imaginer de plus séduisant que cette partie du Comtat: des
+champs fertiles, plantés comme des vergers, des eaux transparentes, des
+chemins bordés d'arbres.
+
+ Tel fut sans doute, ou peu s'en faut,
+ Le lieu que la main du Très-Haut
+ Orna pour notre premier père:
+ Jardin où notre chaste mère,
+ Par le diable prise en défaut,
+ Trahit son époux débonnaire:
+ Par quoi ce doyen des maris
+ Vit ses jours doublement maudits,
+ Et murmura, dit-on, dans l'âme.
+ D'être chassé du paradis
+ Sans y pouvoir laisser sa femme.
+
+Nous fûmes coucher à Cavaillon, et nous y arrivâmes d'assez bonne heure
+pour pouvoir parcourir les promenades et les dehors de la ville, qui
+sont agréablement ornés. Le lendemain il fallut nous résoudre à quitter
+cet admirable pays. Nous en sortîmes en passant la Durance; et ce fut en
+mettant le pied dans le bateau, qu'un de nous entonna pour les autres:
+
+ «Adieu, plaines du Comtat,
+ Beaux lieux que la Sorgue arrosa,
+ Adieu: mille fois béat
+ Le mortel qui se repose
+ Dans votre charmant État!
+ Loin de l'orgueilleux éclat
+ Qui souvent aux sots impose:
+ Loin de la métamorphose
+ Du fermier et du prélat,
+ Tout est soumis à sa glose,
+ Hors le bon vice-légat,
+ Qu'il doit respecter pour cause.»
+
+Le soleil couchant nous vit arriver à Aix. Il y eut ce jour-là deux
+entrées remarquables dans cette ville: celle d'un cardinal et la nôtre!
+Vous jugez bien, après la peinture du départ de M..., qu'il y avait de
+la différence entre nos équipages et ceux de l'éminence. M. le cardinal
+d'Auvergne venait de faire un pape, et nous de rendre visite aux druides
+et aux nymphes. Un quart d'heure de grotte enchantée vaut bien six mois
+de conclave. Quoi qu'il en soit, le même instant nous rassembla tous à
+Aix. Nous y entrâmes par ce cours si renommé
+
+ Que les balcons et portiques
+ De vingt hôtels magnifiques
+ Ornent en divers endroits.
+ Ces lieux, dit-on, autrefois
+ Étaient vraiment spécifiques
+ Pour rendre plus prolifiques
+ Les moitiés de maints bourgeois.
+ Mais maintenant, moins Gaulois,
+ Ils savent mieux les rubriques;
+ Et les maris pacifiques
+ Reçoivent l'ami courtois
+ Dans les foyers domestiques.
+ Quelques arbres inégaux,
+ Force bancs, quatre fontaines,
+ Décorent ce long enclos,
+ Où gens, qui ne sont point sots,
+ De nouvelles incertaines
+ Vont amuser leur repos.
+
+Voilà une assez mauvaise plaisanterie, que nous vous livrons pour ce
+qu'elle vaut. À parler vrai, la capitale de la Provence est également
+au-dessus de la critique et de la louange. Nous l'avons vue dans un
+temps où les campagnes sont peuplées aux dépens des villes. Mais nous
+avons jugé de ce qu'elle doit être, par la maison de M. et de madame de
+la T..., qui occupent les premières places dans la province, et qui sont
+faits l'un et l'autre pour les remplir au gré des citoyens et des
+étrangers.
+
+ Le ciel de plus mit un essaim de belles
+ Dedans ces murs qu'on ne peut trop vanter.
+ Si Dieu les fit ou tendres ou cruelles,
+ Sur ce point-là je ne puis vous citer
+ Discours, chansons, chroniques ni nouvelles:
+ Fors que pourtant je dois vous attester,
+ Sur le récit de maints auteurs fidèles,
+ Que point ne faut séjourner avec elles,
+ Si l'on ne veut longtemps les regretter.
+
+Aussi, madame, prîmes-nous notre parti en gens de précaution. Nous ne
+demeurâmes que deux jours et demi à Aix.
+
+Nous voici enfin à Marseille. C'est une de ces villes dont on ne dit
+rien, pour en avoir trop à dire. Elle ne ressemble en rien aux autres
+villes du royaume. Sa beauté lui est particulière. Ses dehors mêmes et
+ses environs ne sont pas moins singuliers. C'est un nombre infini de
+petites maisons, qui n'ont à la vérité, ni cours, ni bois, ni jardins,
+mais qui composent en total le coup d'oeil le plus vivant qu'il y ait
+peut-être au monde. Que l'aspect de ce port est frappant!
+
+ Telles jadis en souveraines
+ Occupaient le trône des mers,
+ Carthage et Tyr, puissantes reines
+ Du commerce de l'univers.
+ Marseille, leur digne rivale,
+ De toutes paris, à chaque instant,
+ Reçoit les tributs du couchant
+ Et de la rive orientale.
+ Vous y voyez soir et matin
+ Le Hollandais, le Levantin,
+ L'Anglais sortant de ces demeures
+ Où le laboureur, l'artisan
+ N'ont jamais vu pendant trois heures
+ Le soleil pur quatre fois l'an;
+ Le Lapon, qui naît dans la neige,
+ Le Moscovite, le Suédois,
+ Et l'habitant de la Norwége
+ Qui souffle toujours dans ses doigts.
+ Là tout esprit qui veut s'instruire,
+ Prend de nouvelles notions.
+ D'un coup d'oeil on voit, on admire
+ Sous ce millier de pavillons,
+ Royaume, république, empire:
+ Et l'on dirait qu'on y respire
+ L'air de toutes les nations.
+
+M. d'H..., intendant des galères, chez qui nous dînâmes le lendemain de
+notre arrivée, nous fit voir, dans le plus grand détail, les parties les
+plus curieuses de l'arsenal. La salle d'armes est fort belle. Ce sont
+deux grandes galeries qui se coupent en croix. Les murailles en sont
+revêtues d'espaliers de fusils et de mousquetons. D'espace en espace
+s'élèvent, avec symétrie, des pyramides de sabres, d'épées et de
+baïonnettes d'une blancheur éblouissante. Les plafonds sont décorés d'un
+bout à l'autre de soleils composés de même, c'est-à-dire de rayons de
+fer. On a mis aux extrémités de la salle de grands trophées de tambours,
+de drapeaux et d'étendards, qui paraissent gardés par des
+représentations de soldats armés de toutes pièces.
+
+ Ces lieux où reposent les dards,
+ Que la mort fournit à la gloire,
+ Offrent ensemble à nos regards
+ L'horrible magasin de Mars,
+ Et la temple de la Victoire.
+
+Après le dîner, M. d'H..., dont on ne peut trop louer l'esprit, le goût
+et la politesse, nous prêta sa chaloupe pour aller au château d'If, qui
+est à une lieue en mer. Les voyageurs veulent tout voir.
+
+ Nous fûmes donc au château d'If
+ C'est un lieu peu récréatif
+ Défendu par le fer oisif
+ De plus d'un soldat maladif,
+ Qui, de guerrier jadis actif,
+ Est devenu garde passif.
+ Sur ce roc taillé dans le vif,
+ Par bon ordre on retient captif,
+ Dans l'enceinte d'un mur massif.
+ Esprit libertin, coeur rétif,
+ Au salutaire correctif
+ D'un parent peu persuasif.
+ Le pauvre prisonnier pensif,
+ À la triste lueur du suif,
+ Jouit, pour seul soporatif,
+ Du murmure non lénitif
+ Dont l'élément rébarbatif
+ Frappe son organe attentif.
+ Or, pour être mémoratif
+ De ce domicile afflictif,
+ Je jurai d'un ton expressif
+ De vous le peindre en rime en if.
+
+ Ce fait, du roc désolatif
+ Nous sortîmes d'un pas hâtif,
+ Et rentrâmes dans notre esquif:
+ En répétant d'un ton plaintif:
+ «Dieu nous garde du château d'If.»
+
+Nous regagnâmes le port à l'entrée de la nuit, fort satisfaits, si ce
+n'était du château d'If, au moins de notre promenade sur la mer. C'est
+ici que l'abbé nous quitta. Nous devions partir pour Toulon avant le
+jour; et lui pour la petite ville de Salon, où il a dû présenter son
+offrande et la nôtre au tombeau de Nostradamus. Il y eut de
+l'attendrissement dans notre séparation.
+
+ Adieu, disions-nous sans cesse,
+ Ami sincère et flatteur,
+ Héros de délicatesse,
+ Dont le liant enchanteur
+ Fait badiner la sagesse.
+ Fait raisonner la jeunesse,
+ Et parle toujours au coeur.
+
+Cependant nous essuyâmes nos larmes. Il alla se coucher; et nous fûmes
+passer la nuit à table chez le chevalier de G...
+
+La route de Marseille à Toulon n'aurait rien de distingué, sans le
+fameux village d'Ollioules. Ce fut là,
+
+ Comme cent plumes l'ont écrit.
+ Que la pénitente aux stigmates
+ Régala les nonnains béates
+ Des beaux miracles qu'elle apprit.
+ Dans ce métier, qui fut son maître?
+ Point n'importe de le connaître.
+ Quant à ce pauvre directeur
+ Qu'on menaçait de la brûlure,
+ Hélas! il n'eut jamais l'allure
+ D'un sorcier ni d'un enchanteur.
+
+Quelques accidents de voyage nous empêchèrent d'arriver de bonne heure à
+Toulon. Le lendemain, notre premier soin fut d'aller visiter le parc.
+
+ Neptune a bâti sur ces rives
+ Le plus beau de tous ses palais,
+ Et ce dieu l'a construit exprès
+ Pour son trésor et ses archives.
+ On y voit encor le trident
+ Dont il frappa l'onde étonnée.
+ Alors que l'aquilon bruyant,
+ Et sa cohorte mutinée
+ Firent, sans son consentement,
+ Larmoyer le pieux Enée.
+ Mais ce qui plus nous étonna,
+ C'est qu'on y voit les étrivières
+ Dont il châtia les rivières,
+ Quand Garonne se révolta:
+ Fait que l'on ne connaissait guères
+ Lorsque Chapelle l'attesta.
+
+Notre Pégase est un peu faible pour vous transporter dans ce magnifique
+arsenal. L'air de la mer appesantit ses ailes.
+
+Le port de Toulon est entièrement fait de main d'homme. La rade est,
+dit-on, la plus belle et la plus sûre de l'univers. L'immense étendue
+des magasins et l'ordre qui y est observé étonnent et touchent
+d'admiration. La corderie seule, qui est un bâtiment sur trois rangs de
+voûtes a... toises de long. Vous nous en croirez aisément, si, après
+tant de merveilles, nous vous disons que le roi paraît plus grand là
+qu'à Versailles.
+
+Le jour suivant nous fûmes nous rassasier du coup d'oeil ravissant des
+côtes d'Hyères. Il n'est pas de climat plus riant, ni de terroir plus
+fécond. Ce ne sont partout que des citronniers et des orangers en pleine
+terre.
+
+ Le grand enclos des Hespérides
+ Présentait moins de pommes d'or
+ Aux regards des larrons avides
+ De leur éblouissant trésor.
+ Vertumne, Pomone, Zéphire
+ Avec Flore y règnent toujours:
+ C'est l'asile de leurs amours
+ Et le troue de leur empire.
+
+Nous apprîmes à Hyères, car on s'instruit en voyageant, l'effet que
+produisent dans l'air les caresses du dieu des zéphyrs et de la déesse
+des jardins. Vous savez, madame, qu'en approchant du pays des orangers,
+on respire de loin le parfum que répand la fleur de ces arbres. Un
+cartésien attribuerait peut-être cette vapeur odoriférante au ressort de
+l'air; et un newtonien ne manquerait pas d'en faire honneur à
+l'attraction. Ce n'est rien de tout cela.
+
+ Quand par la fraîcheur du matin,
+ La jeune Flore, réveillée,
+ Reçoit Zéphire sur son sein
+ Sous les branches et la feuilles
+ De l'oranger et du jasmin,
+ Mille roses s'épanouissent:
+ Les gazons plus frais reverdissent:
+ Tout se ranime; et chaque fleur,
+ Par ces tendres amants foulée,
+ De sa tige renouvelée
+ Exhale une plus douce odeur.
+ Autour d'eux voltige avec grâce
+ Un essaim de zéphyrs légers.
+ L'Amour les suit et s'embarrasse
+ Dans les feuilles des orangers.
+ Zéphire, d'une âme enflammée.
+ Couvre son amante pâmée
+ De ses baisers audacieux.
+ Leur couche en est plus parfumée,
+ Et dans cet instant précieux,
+ Toute la plaine est embaumée
+ De leurs transports délicieux.
+
+Le lever de l'aurore et le coucher du soleil sont ordinairement
+accompagnés de ces douces exhalaisons. Les jardins d'Hyères ne sont pas
+moins utiles qu'agréables. Il y en a un, entre autres, qu'on dit valoir
+communément, en fleurs et en fruits, jusqu'à 20,000 livres de rente,
+pourvu que les brouillards ne s'en mêlent pas.
+
+Nous revînmes coucher le même jour à Toulon. Le lendemain nous préparait
+un spectacle admirable. Nous allâmes dès le matin dans le pare, pour
+voir lancer à la mer un vaisseau de guerre de quatre-vingts pièces de
+canon Cette masse terrible n'était plus soutenue que par quelques pièces
+de bois qu'on nomme, en terme de marine, _épontilles_. On les ôte
+successivement. Elle porte enfin sur son propre poids dans un lit de
+madriers enduits de graisse. Un homme alors, fort leste, abat un pieu
+qui retient encore le navire;
+
+ Au bruit des cris perçants qui s'élèvent dans l'air,
+ La machine s'ébranle, et fond comme l'éclair.
+ Tout s'éloigne, tout fuit; de sa route enflammée
+ Le matelot tremblant respire la fumée.
+ Le rivage affaissé semble rentrer sous l'eau.
+ L'onde obéit au poids du rapide vaisseau.
+ La mer, en frémissant, lui cède le passage;
+ Il vole, et sur les flots que sa chute partage,
+ De ses liens rompus dispersant les débris.
+ S'empare fièrement des gouffres de Thétis.
+ Ainsi quand sur les pas d'un héros intrépide,
+ La Grèce menaçait les bords de la Colchide,
+ Des arbres de Dodone entraînés sur les mers.
+ L'assemblage effrayant étonna l'univers.
+ De ses antres obscurs en vain l'affreux Borée
+ Accourut en furie au secours de Nérée,
+ Le vaisseau, fier vainqueur et des vents et des flots,
+ Accoutuma Neptune au joug des matelots.
+
+Après cela, madame, quelque part que l'on soit, il faut fermer les yeux
+sur tout le reste, et partir; c'est ce que nous fîmes, quoique avec
+regret. Nous quittions M. le chevalier de M***, non pas notre compagnon
+de voyage, mais son frère aîné, jeune marin de vingt-trois ans, qui
+joint à beaucoup de savoir et d'expérience dans son métier, le caractère
+le plus sûr et l'esprit le plus aimable. Il avait été pendant trois
+jours notre patron. Je me disposais à vous ébaucher son portrait. Peux
+importuns qui se croient en droit de faire les honneurs de sa modestie,
+parce qu'ils sont ses frères, m'arrachent la plume des mains.
+
+Heureusement dont vous, madame, nous n'avons plus rien à conter. Nous
+partons de M*** mardi prochain. J'aurai l'honneur de vous assurer
+moi-même, dans peu de jours, de mon très-humble respect, et de vous
+présenter
+
+ Un mortel qui de vos suffrages
+ Depuis longtemps connaît le prix:
+ Le compagnon de mes voyages,
+ Et l'Apollon de mes écrits.
+
+Je suis, etc.
+
+ Vous avez cru la besogne finie.
+ Voici pourtant une apostille en bref,
+ Ou bien en long, dont j'ai l'âme marrie:
+ Si, par hasard, quelque méchant génie
+ Vous dérobait ce fruit de notre chef,
+ Pour lui causer en publie avanie.
+ Ce qui pourrait nous porter grand avanie:
+ Avertissons tout lecteur débonnaire
+ Que ce n'est pas voyage de long cours;
+ Et qu'en dépit du censeur très-sévère,
+ Qui ne comptait ni quarts d'heure, ni jours,
+ Très-fort le temps importe à notre affaire.
+
+
+
+
+VOYAGE
+
+DE PARIS À SAINT-CLOUD
+
+PAR MER
+
+ET RETOUR
+
+DE SAINT-CLOUD À PARIS
+
+PAR TERRE
+
+
+La passion de voyager est sans contredit la plus digne de l'homme; elle
+lui forme l'esprit en lui donnant la pratique de mille choses que la
+théorie ne saurait démontrer. Je puis en parler aujourd'hui avec
+connaissance. Il n'y a rien de si sot et de si neuf qu'un Parisien qui
+n'a jamais sorti des barrières: s'il voit des terres, des prés, des bois
+et des montagnes qui terminent son horizon, il pense que tout cela est
+inhabitable: il mange du pain et boit du vin à Paris, sans savoir
+comment croissent l'un et l'autre.
+
+J'étais dans ce cas avant mon voyage: je m'imaginais que tout venait aux
+arbres; j'avais vu ceux du Luxembourg rapporter des marrons d'Inde, et
+je croyais qu'il y en avait d'autres dans des jardins faits exprès, qui
+rapportaient du blé, du raisin, des fruits et des légumes de toutes
+espèces: je pensais que les bouchers tenaient des manufactures de
+viande, et que celui qui faisait la meilleure était le plus fameux; que
+les rôtisseur fabriquaient la volaille et le gibier, comme les
+limonadiers fabriquent le chocolat; que la Seine fournissait la morue,
+le hareng saur, le maquereau et tout ce bon poisson qu'on vend à Paris;
+que les teinturiers ordinaires faisaient le vin à huit et à dix sous
+pour les cabaretiers, mais que le bon se faisait aux Gobelins comme y
+ayant la meilleure teinture; que la toile et les étoffes venaient dans
+certains endroits comme les toiles d'araignées derrière ma porte, et
+enfin que les fermiers généraux faisaient l'or et l'argent, et le roi la
+monnaie, parce que j'ai toujours vu un suisse de sa livrée à la porte de
+l'hôtel des Monnaies à Paris.
+
+Mais puisque je parle du roi, je ne saurais me dispenser de dire ce que
+j'en ai toujours pensé si jeune que j'ai été. Sur le portrait que l'on
+m'en avait fait, je me le figurais aussi puissant sur ses sujets que
+l'est sur ses écoliers un régent de sixième qui peut leur donner le
+fouet ou des dragées suivant qu'ils l'ont mérité. La première fois que
+je le vis, ce fut un jour de congé au petit Cours, où il passait en
+allant à Compiègne; je n'avais pas plus de dix ans pour lors; cependant
+à sa vue je me sentis intérieurement ému de certain sentiment de respect
+que lui seul peut inspirer, et que personne ne saurait définir: je
+trouvais tant de plaisir à le considérer, qu'après l'avoir vu bien à mon
+aise dans un endroit, je courais vite à un autre pour le revoir encore;
+de sorte que j'eus la satisfaction de le voir sept fois ce jour-là, et
+je crois que je le verrais tous les jours avec le même empressement. Je
+me souviens bien que je fus moins ébloui de la magnificence de sa
+nombreuse suite, que frappé des rayons majestueux qui partaient de son
+auguste front. Jusque-là, je m'étais imaginé qu'il n'y avait rien de si
+beau dans le monde qu'un recteur de l'Université, précédé
+processionnellement des quatre Facultés. Ensuite sur le bruit de ses
+exploits militaires, je le comparais aux César et aux Alexandre dont
+parlent nos auteurs latins; au récit de son goût et de sa protection
+pour les arts, je lui trouvais toutes les qualités d'Auguste, et enfin
+j'ai toujours depuis conservé pour Sa Majesté une vénération si
+parfaite, que je sens bien que rien ne pourra jamais l'altérer.
+
+Mais je suis bien revenu aujourd'hui de toutes mes erreurs, et de mon
+ignorance sur la nature; il ne me fallait rien moins pour cela que le
+voyage de long cours, d'où, par la grâce de Dieu, je suis de retour, et
+dont je donne ici la relation au public: rien de plus capable d'exciter
+les jeunes gens à voyager que la lecture de différents voyageurs: c'est
+aussi le seul que je me suis proposé.
+
+Il y avait deux ans que l'on me tourmentait pour me faire sortir de
+Paris, lorsqu'enfin un de mes intimes amis de collège, dont le père a
+une fort jolie maison de campagne à Saint-Cloud, me pressa si vivement
+de l'y aller voir, que je ne pus m'en défendre. La prière de la
+charmante Henriette, sa soeur, que je commençais à aimer, que j'ai aimée
+depuis, que j'aime et que j'aimerai toute ma vie, acheva de m'y
+déterminer. J'avais besoin d'un aussi puissant motif pour vaincre ma
+répugnance à jamais m'exposer en route. Elle me dit qu'elle y devait
+aller passer les fêtes de la Saint-Jean et de la Saint-Pierre, et me fit
+promettre, par l'amour que j'avais pour elle, de venir l'y joindre: le
+ton gracieux et tendre avec lequel elle me dit cela, fut encore un
+véhicule qui me porta à lui jurer par ses beaux yeux, que je ferais
+tout pour elle. Que pouvais-je jurer de plus sacré pour moi? Je lui
+donnai cent baisers parlants, pour gages de mon serment; et je lui en
+aurais donné mille s'il n'avait pas fait si chaud: mais je la quittai
+tout en sueur, tant je m'étais fait de violence en lui sacrifiant mon
+dégoût pour le voyage.
+
+_Omnia vincit amor, et nos cedamus amori_... Rien ne peut résister à
+l'amour, et cédons-lui donc, disais-je en moi-même. C'est Virgile qui
+l'a dit mot pour mot, et Virgile n'était pas un sot, il faut donc le
+croire. Apparemment qu'on aimait déjà de son temps, et pourquoi
+n'aimerais-je pas aussi aujourd'hui? Mais quand au collège on me donnait
+ses _Eglogues_ à expliquer, devais-je jamais prévoir que je me serais
+fait un jour l'application de ce beau passage: _Omnia vincit amor, et
+nos cedamus amori?_
+
+Il est des destinées auxquelles on ne peut se soustraire, quelque
+violence que l'on fasse pour s'en empêcher; mais enfin si l'amour est un
+crime aussi grand que mon régent me l'a toujours voulu persuader,
+devrait-il être accompagné de tant de plaisir, et peut-il jamais y avoir
+de mal à faire une chose qui nous plaît tant? Pourquoi aussi tout le
+monde y en prend-il? Car tous nos livres grecs et latins sont remplis
+des noms d'illustres coupables qui y ont succombé comme moi: si c'est
+véritablement un crime, il flatte plus que toutes les vertus de ma
+connaissance. Mais aussi est-ce bien là ce qu'on appelle amour que ce
+que je sens actuellement? Depuis que j'ai embrassé ma chère Henriette,
+je ne me possède plus; mon esprit semble être sorti de sa sphère
+ordinaire; le coeur me bat continuellement, je souhaiterais l'embrasser
+toujours; elle ne me sort point de devant les yeux; tantôt je lui
+parle, et elle me répond; tantôt je parle seul. Je ne songe plus ni a
+mon battoir, ni à mon ballon, je ne pense uniquement qu'à elle. Est-ce
+rêver, est-ce aimer tout de bon? Si c'est un songe, puisse-t-il durer
+toujours, tant il m'est agréable. Si c'est aimer, comment pouvait-on
+avoir la cruauté de me faire un portrait si hideux d'une chose qui me
+paraît avoir tant de charmes?... Mais mon parti est pris. Oui, Virgile,
+vous ayez raison, _et nos cedamus amori._ C'est bien dit, aimons donc,
+et essayons si, en perfectionnant un si joli crime, je ne pourrais pas
+en faire une vertu: le poison le plus subtil, quand il est bien préparé,
+devient la médecine la plus salutaire. Oui, chère Henriette, je vous
+aime, et je crois que je vous aimerai toujours. La preuve que j'y suis
+bien déterminé, c'est que vous m'avez fait promettre de quitter Paris
+pour aller à Saint-Cloud par mer, moi qui hais tant cet élément.
+Non-seulement je vous ai promis, mais je vous tiendrai parole, _alea
+jacta est,_ la balle est jetée, je braverai les fatigues du voyage,
+j'affronterai les périls de la mer, je m'exposerai aux inconvénients du
+changement d'air, il n'est rien en un mot que je ne vous sacrifie...
+
+_Omnia vincit amor_. Je m'embarquerai le jour que vous m'avez fixé,
+j'irai vous joindre... Mais non, je n'irai pas; j'y volerai sur les
+ailes des vents, et l'Amour m'y guidera. Je ne m'en tiendrai même pas
+là, car si l'on peut aller encore plus loin que Saint-Cloud et que
+l'envie de voyager vous continue, je vous suivrai partout si vous
+voulez, nous verrons ensemble le bout du monde! Pour vous et avec vous
+où n'irais-je pas? que ne ferais-je pas?
+
+Actuellement que je me suis fait émanciper, me voilà mon maître; ma mère
+et mon tuteur m'ont rendu leur compte et je n'en dois à personne...
+
+Telles étaient mes réflexions lorsque pensant très-sérieusement que je
+n'avais plus que huit jours pour me disposer à partir, je commençai par
+faire blanchir tout mon linge que j'étageai dans une malle, avec quatre
+paires d'habits complets de différentes saisons, deux perruques neuves,
+un chapeau, des bas et des souliers aussi tout neufs: et comme j'avais
+entendu dire qu'en voyage, il ne fallait s'embarrasser de bagage sur soi
+que le moins que l'on pouvait, je mis dans un grand sac de nuit tout mon
+nécessaire: savoir ma robe de chambre de calmande rayée, deux chemises a
+languettes, deux bonnets d'été, un bonnet de velours aurore brodé en
+argent, des pantoufles, un sac à poudre, ma flûte a bec, ma carte de
+géographie, mon compas, mon crayon, mon écritoire, un sixain de piquet,
+trois jeux de comète, un jeu d'oie et mes Heures: je ne réservai pour
+porter sur moi que ma montre à réveil, mon flacon à cuvette plein d'eau
+sans pareille, mes gants, des bottes, un fouet, ma redingote, des
+pistolets de poche, mon manchon de renard, mon parapluie de taffetas
+vert, ma grande canne vernissée et mon couteau de chasse à manche
+d'agate.
+
+Tout mon équipage fut prêt en quatre jours; il ne s'agissait plus que
+démettre ordre à mes petites affaires, tant spirituelles que
+temporelles. Après avoir fait une bonne et ample confession générale, je
+fis un testament olographe, que j'écrivis moi-même à tête reposée, en
+belle écriture, moitié ronde et moitié bâtarde; je fus faire mes adieux
+à tous mes voisins, parents et amis, et je payai tout ce que je devais
+dans le quartier, à ma blanchisseuse, a mon perruquier, à ma fruitière
+et aux autres. J'avais toujours ouï dire que l'air de la mer était
+malfaisant à ceux qui n'y étaient joint habitués de jeunesse; et pour
+m'y habituer petit à petit, j'allais tous les jours me promener sur les
+bateaux des blanchisseuses pendant une heure ou deux; je passais l'eau
+aussi de temps en temps, du port Saint-Nicolas aux Quatre-Nations, et
+j'ai continué cette manoeuvre jusqu'à mon départ; de sorte
+qu'insensiblement je m'y suis fait.
+
+Quand je fus à la veille de partir, quoique l'on m'eût assuré que je
+trouverais des vivres dans le navire sur lequel je devais m'embarquer
+pour aller à Saint-Cloud, et qu'on m'eût dit que le sieur Langevin, qui
+en est le, munitionnaire général et entrepreneur des vivres de cette
+partie de la marine, ne manquait de rien, et était pourvu de tout ce qui
+pouvait contribuer à la commodité des voyageurs, je fis toujours, par
+précaution, acheter un grand panier d'osier fermant à clef dans lequel
+je fis mettre un biscuit de trois sous du Palais-Royal (car j'ai retenu
+de quelqu'un qu'il ne fallait jamais s'embarquer sans biscuit), un petit
+pain mollet du pont Saint-Michel, une demi-bouteille de bon vin à dix,
+deux grosses bouteilles d'eau d'Arcueil à la glace, une livre de cerises
+et un morceau de fromage de Brie. Bien m'en a pris, en vérité, de faire
+ces petites provisions; car ce même Langevin que l'on m'avait plus vanté
+qu'Aubry, n'avait rien de tout cela; il n'avait que du brandevin, que je
+n'aime point, des petits pains à la Sigovie qui sont indigestes, et de
+mauvais sirop d'orgeat et de limon, qui n'étaient point de chez Baudson,
+qui est le seul à Paris qui réussisse dans ces sortes de sirops; en
+récompense aussi on vantait beaucoup son ratafiat et sa bière, mais je
+n'aima ni l'un ni l'autre.
+
+Enfin, le grand jour de mon départ arrivé (c'était par un dimanche,
+veille de la Saint-Jean, car je m'en souviendrai tant que je vivrai),
+mon régent, de qui j'avais été prendre congé, voulut me venir conduire,
+avec ma mère et mes deux tantes, qui, pour être levées plus matin,
+avaient passé la nuit dans ma chambre. Nous prîmes deux carrosses, un
+pour nous et l'autre pour mon équipage; tous mes voisins étaient aux
+portes et aux fenêtres pour me dire adieu et me souhaiter un bon voyage.
+Je laissai à une de mes voisines mon beau chat chartreux et à une autre
+mon petit serin gris; et nous fûmes au Saint-Esprit entendre la sainte
+messe; je m'en acquittai avec le plus de dévotion que me le permettait
+mon état. Il y avait tant de monde ce jour-là, qu'au sortir de l'église,
+j'eus toutes les peines imaginables à, prendre autant d'eau bénite que
+j'aurais bien voulu, pour en faire la galanterie à ma compagnie; mais il
+me fut impossible de lui donner en cela des preuves de ma générosité;
+car, dans le moment que je faisais la petite cérémonie usitée parmi les
+jeunes gens bien nés, et que j'allongeais le bras, je me trouvai séparé
+par la foule des entrants et des sortants; de façon que ceux qui
+entraient, me reportèrent jusqu'à trois reprises de suite au milieu de
+l'église, sans qu'il me fût possible de m'en dépêtrer, qu'après y avoir
+laisse un morceau de ma perruque, deux agrafes de mon chapeau, trois
+boutons de mes bretelles et mon beau mouchoir des Indes tout entier.
+Heureusement que mon couteau de chasse était bien attaché et ferré tout
+à neuf, car je l'aurais perdu aussi; encore n'eus-je pas la consolation
+d'avoir fait usage pour moi-même de l'eau bénite que j'avais prise.
+Enfin je rejoignis ma mère tout hors d'haleine et boitant tout bas,
+parce qu'en me ballottant ainsi, on m'avait marché sur dix-sept de mes
+cors, car j'en ai depuis l'âge de raison trois à chaque doigt de pied,
+et cela vraisemblablement vient de famille; car tout Paris sait que feu
+mon pauvre père, dont l'âme est aujourd'hui devant Dieu, en avait une si
+grande quantité, qu'à chaque variation de temps il en était si
+cruellement tourmenté, que jamais baromètre n'a été plus infaillible que
+lui il annoncer les changements de temps.
+
+Je n'osai cependant me plaindre de ma perte, dans la crainte d'être bien
+grondé, car je connaissais ma pauvre bonne femme de chère mère, pour ne
+pas aimer du tout à perdre et pour être fort mauvaise joueuse à ce
+jeu-là. Nous remontâmes en carrosse et traversâmes la Grève avec assez
+de difficulté, à cause de l'embarras qu'y causaient les préparatifs du
+feu d'artifice que l'on devait tirer le soir même. Ma mère était bien
+fâchée que je partisse sans le voir: une de ses commères, bonne amie et
+voisine, en l'assurant qu'il y aurait de bien belles fusées volantes
+toutes neuves, et dont elle connaissait l'auteur, lui avait en même
+temps proposé une place pour elle et pour moi sur l'amphithéâtre des
+huissiers de la ville, parce que le maître clerc d'un de ces messieurs
+faisait depuis peu l'amour à sa fille Babichon. Mais il était inutile
+d'y penser; j'avais promis à ma chère Henriette, et tous les feux
+d'artifice du monde ne m'auraient pas fait manquer la parole que je lui
+avais donnée de partir ce jour-là. Je dis adieu à la Grève et au grand
+Châtelet par où nous passâmes, à la Vallée, au Pont-Neuf, à la
+Samaritaine, au Cheval de bronze, au Gros-Thomas, aux Quatre-Nations, au
+vieux Louvre, au port Saint-Nicolas, et enfin à tous les endroits
+remarquables de ma route. Nous arrivâmes insensiblement au Pont-Royal,
+où nous vîmes beaucoup de monde assemblé, ce qui nous fit penser qu'on
+ne tarderait point à partir.
+
+Le coeur me battait extraordinairement à la vue du navire: celui qui
+était en charge pour lors se nommait le _Vieux-Saint-François_, commandé
+par le capitaine Duval, homme fort expérimenté dans la marine de terre
+et de mer, et qui, suivant que lui-même m'en a assuré, n'a pas encore
+été noyé une seule fois depuis vingt ans qu'il navigue. Je fis embarquer
+tout mon bagage sous la levée; on n'attendait plus que le vent de huit
+heures et demie pour tirer la planche et pousser hors. Déjà le pilote
+avait levé le drapeau avec lequel il donnait le signal du haut de la
+jetée, et les matelots répandus dans les auberges voisines, y battaient
+le boute-selle, et y hâtaient à grands cris les voyageurs. Il est vrai
+que leurs jurements déplurent beaucoup à ma mère et à mes deux tantes,
+qui firent un peu la grimace, et moi aussi, mais mon régent, qui avait
+déjà vogué deux fois de Paris à Charenton, nous rassura beaucoup, en
+nous disant que c'était là la façon ordinaire dont les gens de mer
+s'expliquaient, et qu'il ne fallait point s'en formaliser.
+
+Il est bien vrai de dire que dans les différents embarras d'un départ,
+on oublie toujours quelque chose: ma mère, qui avait été autrefois dans
+le commerce, se ressouvint que, pour rendre le capitaine responsable de
+sa cargaison, on faisait ordinairement une lettre de voiture pour chaque
+ballot qui s'embarquait dans son bord, elle en voulait faire une pour
+moi et ma pacotille; mes tantes, d'un autre côté, voulaient me faire
+passer par la chambre des assurances; mais il était trop tard pour
+prendre toutes ces précautions; le pilote Montbazon jurait après ma
+lenteur, on n'attendait que moi pour lever la fermûre et démarrer; il
+fallut nous séparer malgré nous. La mère du capitaine Duval, qui l'était
+venue conduire jusqu'au port, m'arracha des bras de mon régent, de ma
+mère et de mes deux tantes, pour me pousser à bord: elles n'eurent que
+le temps de me couler dans mes poches chacune une pièce de six sous, et
+de me promettre une messe à Saint-Mandé et aux Vertus, sous la condition
+expresse que je leur donnerais de mes nouvelles sitôt que je serais
+arrivé; je leur promis de le faire et de leur rapporter à chacune un
+singe vert et un perroquet gros bleu, et je m'embarquai.
+
+Non, rien ne me dégoûterait tant des voyages que les adieux qu'ils
+occasionnent, et surtout quand il les faut faire à des gens qui nous
+touchent de si près, qu'un régent de rhétorique, une mère et deux
+tantes. Je tremble encore quand je me représente que nous restâmes muets
+tous les cinq pendant quelque temps; que tous les quatre avaient leurs
+yeux humides fixés sur les miens qui fondaient en eau; que je les
+regardais tous, les uns après les autres; que le coeur de ma pauvre bonne
+femme de chère mère creva le premier; que celui des autres et le mien
+crevèrent aussi; que nous pleurions à chaudes larmes tous les cinq, sans
+avoir la force de nous rien dire; que nous en vînmes tous à la fois aux
+plus tendres embrassements, ce qui faisait le plus triste groupe du
+monde; que nos larmes avaient de la peine à se mêler, tant elles étaient
+rapides; et qu'enfin le spectacle était si touchant, que les deux
+cochers qui nous avaient emmenés et qui, pour l'ordinaire, ne sont pas
+trop tendres, ne purent s'empêcher de pleurer aussi. Je ne sais pas
+même si les chevaux ne se mirent pas aussi de la partie; car je m'étais
+aperçu du bon coeur de ces animaux, en ce qu'ils semblaient ne me
+conduire là qu'à regret, tant ils avaient été lentement sur toute la
+route.
+
+Tandis que j'étais occupé à reconnaître mon équipage, le navire fut mis
+à flot; je le sentis à merveille par un ébranlement qui m'effraya, parce
+qu'il me surprit. Je montai sur le tillac pour voir la manoeuvre; déjà le
+Pont-Royal se retirait pour nous faire place, et tous les autres navires
+chargés de bois, qui semblaient n'être là que pour s'opposer à notre
+passage, se rangeaient aussi à la voix du pilote, qui jurait comme un
+diable après eux.
+
+À peine étions-nous à la demi-rade, que plusieurs passagers ayant fait
+signal du bord du rivage qu'ils voulaient s'embarquer avec nous, le
+capitaine a fait jeter la chaloupe en mer pour les aller recueillir;
+apparemment qu'ils avaient retenu leurs places; nous avons été tout
+bellement jusqu'à, ce qu'ils nous aient joints; après quoi nous nous
+sommes trouvés en pleine mer, vis-à-vis du nouveau Carrousel, et nous
+avons été bon train ensuite.
+
+Un petit vent de sud nous poussait, et apparemment qu'il nous était
+contraire, car on ne hissa aucune voile, pas même la misaine; mais on
+fit seulement force de rames jusqu'à ce que nous pussions saisir les
+vents alizés. L'odeur du goudron commença tout d'un coup à me porter à
+la tête; je voulus me retirer plus loin pour l'éviter: mais je fus bien
+étonné, quand, voulant me lever, il me fut impossible de le faire. Je
+m'étais malheureusement assis sur un tas de cordages, sans prendre
+garde qu'ils étaient nouvellement goudronnés; la chaleur que je leur
+avais communiquée, les avait incorporés si intimement à ma culotte,
+qu'il fallut en couper des lambeaux pour me débarrasser. Cette aventure
+ne déplut qu'à moi seul; car de tous les spectateurs, il n'y avait que
+moi qui ne riais point. Cependant nous rangions le Nord en dérivant
+jusqu'à la hauteur d'un port qu'on me dit être celui de la Conférence.
+Il y avait à l'ancre plusieurs navires qui y chargeaient différentes
+marchandises de Paris, destinées pour les pays étrangers; de là
+j'estimai que ce que je voyais à l'improviste était ce que nos
+géographes appellent la Grenouillère, parce que j'entendis effectivement
+le coassement des grenouilles.
+
+Nous dépassâmes le Pont-Tournant et le Petit-Cours, d'un côté de la
+terre, et de l'autre les Invalides et le Gros-Caillou: nous fîmes
+ensuite la découverte d'une grande île déserte sur laquelle je ne
+remarquai que des cabanes de sauvages et quelques vaches marines,
+entremêlées de boeufs d'Irlande; je demandai si ce n'était point là ce
+qu'on appelait dans la Mappemonde l'île de la Martinique d'où nous
+venaient le bon sucre et le mauvais café. On me dit que non, et que
+cette île qui portait autrefois un nom très-indécent[1], portait
+aujourd'hui celui de l'île des Cygnes. Je parcourus ma carte, et comme
+je ne l'y trouvai point j'en ai fait la note suivante: j'ai observé que
+les pâturages en doivent être excellents, à cause de la proximité de la
+mer, qui y fournit de l'eau de la première main; qu'on y pourrait
+recueillir de fort bon beurre de Bray; que si cette île était labourée,
+elle produirait de fort joli gazon et bien frais; que c'était de là,
+sans doute, que l'on tirait ces beaux manchons de cygne qui étaient
+autrefois tant à la mode, et que quoiqu'il n'y eût pas un arbre, il y
+avait cependant bien des falourdes et bien des planches entassées les
+unes sur les autres à l'air. J'ai tiré de là une conséquence, que la
+récolte du bois et des planches était déjà faite dans ce pays-là, parce
+que le mois d'août y est plus natif que le mois de septembre à Paris;
+qu'il n'y a point assez de bâtiments ni de caves pour les serrer; et
+qu'enfin c'est sans doute de là que l'on tire ce beau bois des îles que
+nos ébénistes emploient, et dont nos tourneurs font de si belles
+quilles.
+
+[Note 1: On l'appeloit l'île Macquerelle.]
+
+À deux pas de là, sur un banc de sable vers le Midi, nous avions vu les
+débris d'un navire marchand, que l'on nous a dit avoir fait naufrage
+l'hiver dernier, chargé de chanvre; un bon bourgeois de Domfront[2]
+n'aurait point été touché de cette aventure parce que c'est une herbe de
+malheur pour lui; mais je ne saurais dissimuler combien ce spectacle m'a
+fait peine; autant m'en pendait devant le nez; je pouvais périr et
+échouer de même.
+
+[Note 2: Ville de la basse Normandie.]
+
+À propos de chanvre et de Domfront, je me souviens de la naïveté d'un
+marguillier de Domfront qui, se promenant un jour avec un Parisien dans
+un champ semé de chanvre, celui-ci lui demanda si c'était de la salade;
+à quoi le marguillier répondit:
+
+--Ho dame verre! vos avés tout droit bouté le nés dessus; de la salade!
+vos vos y connossé; queu chienne de salade! morgué, elle a étranglé
+défunt mon pauvre père.
+
+Nous faisions toujours route, et nous cinglions en louvoyant le long du
+rivage, qui était couvert de pierres de Saint-Leu, que je prenais de
+loin pour du marbre d'Italie, lorsque, pour suppléer au défaut de marée
+et au vent contraire, notre pilote prudent et sage, parce qu'il était
+encore à jeun, a jeté un câble à terre, qui sur-le-champ m'a paru avoir
+été attaché à un charretier et à deux chevaux. J'ai remarqué que
+quoiqu'ils aient toujours été le grand trot, et quelquefois même le
+galop tous les trois, nous les avons cependant toujours suivis sans
+doubler notre pas. C'est une belle chose que l'invention de la mer!
+
+J'étais pour lors dans une assiette assez tranquille, puisque je
+m'occupais à consommer une partie de ma victuaille, lorsqu'apercevant
+une longue frégate beaucoup plus forte que notre vaisseau, et qui
+lançait de bout à nous, j'ai cru être perdu: la peur donne des ailes,
+dit-on, mais sûrement elle ne donne point d'appétit, car il m'a manqué
+tout d'un coup; j'ai vu notre capitaine sortir brusquement de sa
+chambre, et quitter une partie de _pied de boeuf_, à laquelle il jouait
+avec des dames, pour monter sur _le pont_, et crier à plusieurs
+reprises: «_Coit! coit! coit!_» J'ai vu ensuite les matelots de la
+frégate lever le chapeau en l'air, et crier à des hommes et à des
+chevaux qui étaient à terre: «Ho! ho! ho!» J'ai pris tout cela pour le
+signal de _l'abordage_: et attendu qu'il y a relâche au théâtre de la
+guerre entre nos voisins et nous, j'ai cru d'abord que c'était une
+galère d'Alger qui nous allait prendre et conduire à Marseille avec ces
+pauvres captifs qu'on y conduit tous les ans de la Tournelle, et que les
+R. P. Mathurins vont racheter en Barbarie de temps en temps. J'étais
+dans un saisissement mortel; car j'ai lu la liste des tourments que l'on
+fait souffrir aux pauvres chrétiens qui ne veulent pas se faire recevoir
+dans la religion de ces pays-là, voilà ce que c'est que d'avoir un peu
+de lecture. Mais j'avais déjà pris mon parti en galant homme sur cela,
+quand j'ai vu la frégate se _remorquer_ et passer son chemin; elle était
+même déjà bien loin de nous, que je craignais encore qu'il ne lui prît
+quelque répit, et qu'elle ne _revirât de bord_. Cette frégate se
+nommait, à ce qu'on m'a dit après, _la Parfaite_, de dix hommes et huit
+chevaux d'équipage, du port de je ne me souviens plus combien de
+tonneaux de cidre, chargée de marchandises d'épiceries, et commandée par
+le capitaine Louis-Georges Freret, faisant route de Rouen à Paris. Cela
+ma donna occasion de demander si _la Compagnie des Indes_ passait aussi
+par-là quand elle allait chercher ces belles toiles de Hollande au
+Japon? Si nous étions encore bien éloignés du cap Breton? Si nous ne
+courions point risque de rencontrer des écumeurs de mer? Et si C'était
+par ici que j'avais passé en revenant de Pantin où j'ai été en nourrice?
+Je m'aperçus qu'à chaque question on me riait au nez: mais je crus que
+c'était par ressouvenir de l'aventure de ma culotte goudronnée:
+cependant, sans me dire pourquoi on riait tant, on me tourna le dos, et
+je restai seul assis au pied du grand mât où j'achevai de déjeuner.
+
+Sur la pente douce et agréable d'une colline qui borde le rivage du côté
+du nord, s'élèvent des maisons sans nombre, plus jolies les unes que les
+autres, qui forment la perspective d'une grosse ville, que nous longions
+de fort près, lorsque j'aperçus à l'une de ses extrémité! deux gros
+pavillons octogones à la romaine, ornés de girouettes, percées d'un
+écusson respectable, et aboutissant à une terrasse qui règne le long
+d'un parterre charmant: je faisais observer à un abbé qui était venu se
+mettre à côté de moi qu'apparemment dans le temps des croisades de la
+terre sainte, cette ville avait manqué d'être prise d'escalade du côté
+de la mer par les Turcs, puisque les échelles y étaient encore restées
+attachées aux murs ou que c'était peut-être ce que nos plus grands
+voyageurs ont nommé _les Echelles du Levant_: mais il me dit que ce
+village s'appelait Chaillot; que ces pavillons avaient été bâtis par S.
+A. R. et que ces échelles servaient aux blanchisseuses du pays pour
+aller laver leur linge. Je vis effectivement la preuve de ce que dit
+l'abbé; car, dans le moment même, des femmes descendirent et d'autres
+remontèrent par ces échelles avec du linge, tandis que celles qui
+étaient restées sur la grève à essanger, battre et laver leur lessive,
+nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne permet point de
+répéter ici. Celle qui me piqua le plus, quoique la moindre de toutes,
+ce fut de m'entendre défigurer et montrer au doigt par une de ces
+_harpies_, que je ne connaissais point, qui ne m'avait jamais vu, et qui
+m'a cependant appelé fils de p..... Je rougis pour ma pauvre chère mère
+qu'on mettait ainsi en jeu mal à propos, et j'aurais été bien fâché
+qu'elle eût entendu cela; car je puis bien certifier que si elle a eu la
+faiblesse de l'être, au moins personne n'a jamais osé le lui reprocher
+en public, feu mon père étant trop scrupuleux sur l'article du point
+d'honneur, pour l'avoir souffert impunément: mais moi qui ne voulais pas
+d'affaires en pays étranger, j'ai mieux aimé feindre de n'avoir point
+entendu, que de faire face à l'orage de sottises qui m'aurait
+infailliblement accablé. Il est vrai que tous les autres passagers ont
+bien, pris mon parti, et qu'ils m'ont assez vengé de cette impertinente
+qui m'avait ainsi insolenté; car ils ont répondu par des répliques si
+cossues, que la plus vieille de ces _mégères_, enragée de se voir
+démontée, a troussé sa cotte mouillée, et nous a fait voir le plus
+épouvantable _postérieur_ qu'on puisse jamais voir. «Ah! ciel, disais-je
+en moi-même, cette Agnès de Chaillot, dont la douceur et l'innocence
+m'ont tant édifié à Paris, serait-elle de ce pays-ci?» Tout ce qui
+m'étonnait, c'est que J'avais fait tant de chemin, et qu'on parlait
+encore français: je compris de là que la langue française était une
+langue qui s'étendait bien loin.
+
+Au bout des murs de Chaillot, et sur le même profil, en règne un autre
+fort long et fort haut, qui renferme un grand clos, de beaux jardins, et
+un gros corps de logis percé de mille croisées antiques, et adosse à une
+église fort haute, dont la pointe du clocher semble se perdre dans les
+airs. J'ai d'abord imaginé que ce pouvait être cette superbe Chartreuse
+de Grenoble, dont j'ai tant entendu parler à ma pauvre tante Thérèse,
+qui a manqué d'y aller en revenant un jour de Saint-Denis: mais une dame
+à laquelle je me suis adressé pour savoir ce que c'était, me dit que
+c'était le couvent des Bons-Hommes de Passy; que c'était le seul qu'il y
+eût au monde, que quoique la maison me parût très-considérable, elle
+était cependant très-mal peuplée, par la difficulté de la recruter et
+trouver des sujets qui conviennent à son institution: que l'on n'a pu
+trouver de terrain assez étendu pour y établir un pareil couvent pour
+les Bonnes-Femmes; et enfin, elle me dit là-dessus tout ce que l'esprit
+de parti lui suggéra. Nous nous trouvâmes insensiblement vis-à-vis de
+deux jardins charmants, fort voisins l'un de l'autre, et dont la
+propreté et l'ornement attirèrent toute notre attention. Je lui
+demandai si tout cela dépendait encore de la France? Elle se mit à rire
+de ma simplicité: mais moi qui ne voyageais que pour apprendre, je
+n'avais point regret de faire les menus frais de son divertissement,
+pourvu qu'elle fît ceux de mon instruction. Elle me dit que ces deux
+jardins étaient destinés à prendre les eaux minérales de Passy; que bien
+des familles étaient redevables à ces deux endroits de leur origine et
+de leur postérité: que l'on y venait de fort loin pour recouvrer la
+santé; qu'il y avait pendant toute la saison une compagnie choisie;
+qu'il y avait eu à la vérité autrefois quelques abus dans le grand
+nombre des personnes qui venaient prendre les eaux; mais que depuis que
+les temps sont devenus si durs, on n'y voyait plus guère que de
+véritables malades qui ne pensaient point à la galanterie; qu'elle-même
+n'y était venue depuis plus de dis ans; que le Passy d'aujourd'hui
+n'était plus le Passy de son temps pour les plaisirs; et qu'enfin sa
+fille y était depuis un mois sans... Là nous fûmes interrompus par un
+matelot, qui nous vint demander si nous descendions au port de Passy: la
+dame se prépara pour y descendre; le pilote appela par trois fois de
+toute sa force Jacob qui en est le passager: et Jacob, le maussade
+Jacob, aborda avec sa barque, dans laquelle entrèrent ceux qui voulurent
+descendre.
+
+Inquiet de ce que j'allais devenir, j'allais de la proue où j'étais, à
+la poupe: je montai sur le tillac pour voir si je ne découvrirais point
+Paris avec ma lunette d'approche. Je m'orientai pour le trouver, et
+enfin je le vis sans le reconnaître; un tas de pierres, de cheminées, et
+de clochers ne me représentait plus Paris tel que je l'avais laissé, je
+n'y distinguais plus une rue, pas même celle de Geoffroy-l'Asnier où
+je demeurais: il me semblait qu'il était abîmé depuis que j'en étais
+sorti; je me figurais que cela ne serait point arrivé si je fusse resté.
+J'avais beau regarder de tous côtés, je ne voyais autour du vaisseau
+qu'une mer orageuse qui cherchait à nous engloutir; et dans le lointain,
+des terres australes et inconnues, des prés, des bois et des montagnes
+arides, sur lesquelles il ne devait croître que du vent, parce que j'y
+voyais beaucoup de moulins. Il n'y avait que la vue du soleil qui me
+rassurait un peu: je le reconnaissais encore pour être le même que je
+voyais au Palais-Royal, toutes les fois que j'y allais au méridien
+régler ma montre.
+
+«Ô toi, qui m'as toujours éclairé, lui dis-je, brillant soleil, plus
+beau mille fois que ne peuvent être tous les autres soleils du reste de
+la terre! Soleil qui m'as vu naître! Soleil dont je chéris la présence,
+ne m'abandonne point! Je suis fait à ta chaleur bienfaisante, que
+sais-je si celle d'un soleil étranger ne m'incommodera point? Tiens,
+vois ma montre, accoutumée à être réglée sur toi seul, elle se dérangera
+sans toi.»
+
+Puis, me retournant du côté de Paris, je lui disais:
+
+«Ô toi de qui je tiens le jour: Paris! superbe Paris! mon petit Pans!
+pourquoi t'éloignes-tu ainsi de moi? Hélas! que ne viens-tu plutôt avec
+moi? Que ne me suis-tu? que ne t'es-tu embarqué avec moi? Je vois bien
+que tu es fâché contre moi, parce que je t'ai quitté si brusquement:
+mais ce n'est que pour un temps: je reviendrai, s'il plaît a Dieu,
+bientôt: je finirai mes jours dans ton sein: je te laisse pour gage de
+ma promesse, ceux de ma tendresse; ma mère et mes deux tantes, mon serin
+gris et mon chat chartreux: tu sais combien tout cela m'est précieux:
+ce n'est que pour les beaux yeux de la jeune et belle Henriette que
+j'entreprends aujourd'hui de voyager, un amour si beau mérite bien
+quelque indulgence de ta part: encore une fois, Paris! mon cher petit
+Paris! pourquoi me fuis-tu? Mais non, ingrat et infidèle que je suis,
+c'est moi qui t'abandonne! c'est moi qui m'éloigne de toi! Patrie, ô ma
+chère patrie! Je suis le seul coupable! Ah! si jamais je reviens de ce
+voyage, que tu auras lieu d'être contente de moi par la suite! c'est la
+première fois de ma vie que je te quitte depuis dix-huit ans que je suis
+au monde, mais ce sera la dernière. Je te demande mille fois pardon: tu
+dois passer quelque chose à la jeunesse...»
+
+Puis, troussant mon habit:
+
+«Vois, Paris, vois ma pauvre culotte neuve de velours cramoisi toute
+perdue; l'accident qui lui est arrivé n'est-il pas déjà, un commencement
+de l'expiation de mon crime? Mes inquiétudes, mes regrets, mes soucis,
+mes remords, mes larmes enfin expieront assez le reste. Mais quoi, la
+terre marche et semble retourner d'où je viens! il ne restera donc plus
+où je vais qu'antipodes et de l'eau! Encore fuit-elle aussi sous le
+navire! _Quid est tibi mare quod fugisti?_ Ô mer, qu'as-tu donc à fuir?
+Ah! chère Henriette, que vous me causez de peines et d'inquiétudes! mais
+je vous les sacrifie toutes d'aussi bon coeur que je vous aime...»
+
+À ce mot d'Henriette, j'ai repris tous mes sens, comme si je fusse
+revenu d'un grand évanouissement: j'ai songé que bientôt j'allais avoir
+le bonheur d'être auprès d'elle que je la verrais face à face, que je
+lui parlerais, qu'elle me répondrait, que je l'embrasserais, qu'après
+lui avoir démontré par ce trait de mon obéissance le _quantum_ de ce que
+je l'aime, je trouverais peut-être le moment favorable de lui en
+prouver le _quomodo_; et qu'enfin ses beaux yeux me serviraient de
+soleil, si celui de Saint-Cloud ne me convenait point. Toutes ces
+réflexions me remirent le coeur au ventre.
+
+En tournant les yeux de côté et d'autre sur sous les différents climats
+que je pouvais découvrir à perte de vue, j'aperçus sur notre droite un
+palais enchanté, qui me parut bâti par les mains des fées: son jardin
+vaste et spacieux, dont les murs sont baignés par la mer, est d'un goût
+charmant: la distribution des berceaux et la propreté des allées, me le
+firent prendre pour le même qu'habitait autrefois Vénus à Cythère ou à
+Paphos. Mais tandis que je réfléchissais sur le goût des étrangers pour
+l'architecture, j'aperçus encore, non loin de celui-ci, et sur le même
+point de vue, un autre palais beaucoup plus considérable, tant pour
+l'étendue des bâtiments que pour l'immensité des jardins: ce fut pour le
+coup que je crus être près de Constantinople, et que c'était là le
+sérail de grand-seigneur. Mais un de nos matelots, à qui je demandai à
+quel degré de longitude il estimait que nous pouvions être, et ce que
+c'était que ces deux palais, me répondit que de ces deux maisons la
+première appartenait à madame de Sessac, et la seconde à M. Bernard; et
+qu'à l'égard des degrés de longitude, il ne connaissait point ces
+rubriques-là; puis il me demanda si je n'allais point à Auteuil, et il
+fit la même question à tous les passagers, les uns après les autres, ce
+qui me donna la curiosité de m'informer de ce que c'était qu'Auteuil: on
+me répondit qu'Auteuil était cette ville que je voyais devant moi, que
+messieurs de Sainte-Geneviève en étaient seigneurs, et y avaient une
+fort jolie maison: que bien des bourgeois de Paris y en avaient aussi,
+qu'il y avait un fameux oculiste, nommé Gendron, que l'on y venait
+consulter de bien loin, que c'était la moitié du chemin de Paris à
+Saint-Cloud: et qu'enfin cet endroit était bien fréquenté.
+
+«Il faut avouer, m'écriai-je alors, que si le coeur de la France est bien
+bâti, les frontières sont bien gaies et bien bâties aussi! non, la belle
+rue Trousse-Vache, où demeure ma mère à Paris, n'a rien de comparable à
+tout cela. Ô ma mère, disais-je en moi-même, que vous êtes actuellement
+inquiète de moi, aussi bien que mes deux tantes! et que je voudrais bien
+rencontrer ici quelque aviso qui fît voile pour les côtes de Paris, afin
+de vous donner de mes nouvelles! hélas! peut-être mon chat et mon serin
+sont-ils morts de déplaisir de ne me plus voir... Mais que le monde doit
+être long, ajoutai-je! quoi, depuis le temps que je roule les mers, je
+ne suis encore qu'à la moitié du chemin que j'ai à faire! Orner, que tu
+t'étends au loin! peux-tu être si vaste, et la morue si chère à Paris!»
+
+Cette réflexion me rappela un beau cantique nouveau de l'Opéra-Comique
+qui commence par ces mots: «Vastes mers!» je le fredonnais entre les
+dents lorsque je découvris à l'ouest un navire à peu près semblable au
+nôtre, mais plus fort, qui venait à bride abattue sur nous: oh! pour le
+coup, je comptai bien que nous en allions découdre; car je voyais à
+merveille que ce n'était point un vaisseau marchand, en ce qu'il y avait
+trop de monde à fond de cale qui regardait par les fenêtres: on eût dit
+de l'arche de Noé. Je ne pouvais pourtant point m'imaginer non plus que
+ce fût un vaisseau de guerre, parce que je n'y voyais ni canons, ni
+pierriers, ni affûts; mais j'appréhendais que ce fût un saltin de
+Poissy qui cherchât à jeter les grappins pour tenter l'abordage à l'arme
+blanche, que je crains naturellement très-fort: je voyais un nombreux
+équipage rangé en bonne contenance sur le pont et sur le tillac. Mon
+premier mouvement fut de tirer mon couteau de chasse; mais je fis
+réflexion que peut-être l'air de la mer le rouillerait, et je pris
+seulement ma lunette d'approche pour en reconnaître le pavillon, afin de
+savoir au moins à qui nous allions avoir affaire, et pour prévoir de
+plus loin ce que tout cela allait devenir. Ce qui me tranquillisait
+pourtant, c'est qu'avec cette même longue-vue je voyais notre équipage
+serein, et les passagers peu inquiets: et effectivement nous passâmes
+rapidement à la portée du coup de poing l'un de l'autre sans nous rien
+faire: je m'aperçus même que notre vaisseau, qui semblait avoir peur,
+doubla son pas à l'approche de l'autre, qui n'osa pourtant nous
+attaquer; nous qui avions encore du chemin à faire, nous ne voulûmes
+point non plus nous amuser. Nous prîmes le bord-dehors, et lui
+l'avant-terre, et nous en fûmes quittes pour quelques signes de chapeau
+de la part des nautoniers, et pour des sottises que se dirent
+réciproquement les passagers. Pour moi je les saluai de bon coeur fort
+poliment, et je me congratulais d'en être échappé à si bon marché, après
+la peur que j'avais eue, lorsque je vis notre pilote revirer de bord, et
+d'un coup de gouvernail lancer de bout à terre, à une espèce de cap en
+forme de promontoire, que je prenais pour le cap de Bonne-Espérance,
+quand on me dit que c'était le havre de cette fameuse ville d'Auteuil,
+dont on m'avait parlé tout à l'heure: nous y mouillâmes, on porta la
+planche à terre, et il sortit vingt à trente personnes qui n'allaient
+pas plus loin.
+
+Une petite aventure nous retarda à ce port Un peu plus que nous
+n'aurions dû; c'est que la jetée y était si escarpée, et la montée si
+difficile, qu'une jeune fille ayant roulé à la mer avec un abbé qui lui
+donnait la main et qu'elle entraîna avec elle, deux de nos matelots
+plongèrent pour les repêcher. J'ai observé pour lors qu'il est bien vrai
+de dire que, quand on se noie, on s'accroche où l'on peut, sans jamais
+lâcher sa prise; car la fille qui en tombant, s'était accrochée à la
+jambe droite de l'abbé, s'y tenait encore quand on la repêcha; et l'abbé
+qui s'était jeté à son cou quand elle l'entraîna, la tenait encore
+embrassée étroitement au sortir de l'eau. La fille perdit sa garniture
+et son éventail, et l'abbé son chapeau et son parasol violet clair.
+Quand le danger fut disparu entièrement, nous rîmes un peu de l'état où
+se trouvèrent nos baigneurs, et surtout de leur attitude; je ne sais
+S'ils recouvrèrent leur perte, parce que nous reprîmes le large; mais je
+me doute bien qu'ils ne se seront point quittés sans se sécher. Peu de
+temps après la femme de notre capitaine fut à tous les passagers faire
+payer leur fret: elle vint à un capucin qui était à côté de moi, et qui
+tira de dessous ses aisselles un chapelet à gros grains, dont il paya
+son passage; et elle s'adressa ensuite à moi, et je payai: elle était
+suivie par un pieux matelot, qui, se disant chargé de la procuration de
+saint Nicolas, le Neptune ordinaire des marins, excitait la dévote
+générosité des voyageurs; je fus du nombre de ceux qui désirèrent avoir
+part aux prières promises, et je fis mon offrande.
+
+Sur la rive opposée, en tirant au sud-ouest, est une petite masure
+isolée, dont l'exposition heureuse, quoique retirée, semble annoncer une
+de ces retraites que se choisissaient autrefois ces saints anachorètes,
+lorsque, dégoûtés du monde, ils voulaient renoncer entièrement à son
+commerce, pour se livrer à la contemplation des choses célestes. Au
+milieu de quelques arbres mal dressés, et plantés au hasard, rampe
+humblement un petit corps de logis, dont la simplicité fait tout
+l'ornement; l'art paraît avoir moins participé à la décoration de ce
+lieu que la simple et belle nature: cependant tout y rit; et je me
+trompe fort si ce u'est point la qu'était au temps jadis ce fameux
+désert où saint Antoine fut tant tourmenté par le malin esprit, lors de
+ces belles tentations que Callot nous a si bien gravées d'acres nature;
+car on voit encore a quelque distance de là un moulin que ce saint
+ermite fit venir apparemment de Montmartre exprès, pour son usage et
+celui de son ménage, et sous lequel il y a encore un toit à cochon: le
+tout compose un ensemble qui m'a paru si charmant, que je crois que si
+jamais il prenait fantaisie à la Madeleine de revenir sur la terre, et
+qu'elle passât par cet endroit-là, elle n'hésiterait point à le préférer
+à la Sainte-Baume.
+
+Quelqu'un qui me vit attentif à examiner un lieu que je paraissais avoir
+regret de perdre de vue, satisfit ma curiosité, en me disant:
+
+«Hé bien, monsieur, vous considérez donc cette fameuse guinguette,
+autrefois si fréquentée, où l'Amour était venu de Cythère exprès pour la
+commodité de Paris, établir une manufacture de plaisirs, à la honte des
+familles bourgeoises. C'était là autrefois recueil où Carybde et Scylla
+prenaient plaisir à faire échouer la vertu, et à tendre des pièges aux
+vestales; c'était le rendez-vous de la lasciveté, de l'impureté, de la
+prostitution et de l'adultère: tous les vices s'y rassemblaient de
+toutes parts: mais tout est bien changé aujourd'hui, Bréant est mort, et
+le moulin de Javelle, que vous voyez aujourd'hui, n'est que l'ombre de
+celui que j'ai vu de mon temps.
+
+--Qu'appelez-vous moulin de Javelle, monsieur, lui repartis-je? Est-ce
+que c'est là ce moulin de Javelle dont j'ai vu l'histoire à la
+Comédie-Française à Paris?
+
+--Oui, monsieur, me dit-il, c'est le même pour lequel on a voulu
+inspirer de l'horreur aux jeunes gens, en leur représentant tous les
+désordres qui s'y commettaient.»
+
+Tandis que nous causions, je n'avais point pris garde que notre corde
+s'étant perdue à une barque de pêcheur, qui était au bord du rivage,
+elle se lâcha; et m'étant appuyé dessus, elle manqua de me jeter à la
+mer, lorsqu'elle vint à se tendre, et elle m'y aurait effectivement jeté
+si je ne me fusse retenu aux haubans du grand mât. Je tombai par bonheur
+à la renverse sur le pont, et j'en fus quitte pour la peur, et pour mon
+chapeau et ma perruque qui furent emportés à la mer; je les vis dans
+l'instant bien loin derrière moi qui semblaient retourner a Paris.
+
+«Si ma mère les voit, disais-je, elle reconnaîtra bien mon chapeau à la
+Ragotzy, et ma perruque à trois marteaux; elle les repêchera, et
+peut-être que cela ne sera point perdu; mais elle s'imaginera que je
+suis noyé, et elle se noiera aussi.»
+
+Je fus vite à ma malle pour réparer tout mon désastre. On se rit
+toujours des malheureux: aussi se moqua-t-on aussi beaucoup de moi. On
+voulut voir ma culotte goudronnée, mais j'en avais mis une autre
+par-dessus. Je remontai sur le tillac, et comme je regardais avec ma
+longue-vue pour reconnaître deux villes peu éloignées l'une de l'autre
+qui me semblaient border la pente d'une longue colline, sur le sommet
+de laquelle il y avait la moitié d'un moulin à vent, je demandai leur
+nom au mousse du navire qui se trouvait pour lors auprès de moi; il me
+répondit que c'était Vaugirard et Issy. Il n'eut pas plutôt prononcé ces
+deux noms que mes entrailles s'émurent: je changeai de couleur, et me
+trouvai si mal que je fus obligé de m'asseoir.
+
+Plusieurs passagers s'en aperçurent, et me demandèrent ce que j'avais,
+si ce n'était point l'effet de ma chute, ou l'air de la mer? Les uns me
+badinèrent; et d'autres me plaignirent: cependant un d'eux qui me parut
+s'intéresser le plus à moi, tira mon flacon de ma poche, et m'en frotta
+les tempes:
+
+«Ah! monsieur, lui dis-je en le repoussant faiblement, laissez agir la
+nature: c'est elle qui m'agite actuellement de deux impressions bien
+différentes; je viens d'entendre nommer deux villes qui m'ont touché de
+bien près; l'une m'a ravi impitoyablement ce que l'autre avait pris
+plaisir à me donner. Ah! cher Vaugirard!... Ah! cruel Issy!... Ah! chère
+Julie!...»
+
+À ces derniers mots, que je ne prononçai qu'avec un effort, je
+m'évanouis; une sueur froide dont je me sentis saisi par tout le corps
+glaça les larmes que je versais abondamment, et je ne revins qu'à force
+d'eau sans pareille. Mon bienfaiteur me pria de lui expliquer ce que
+j'avais voulu dire par les exclamations qu'il me répéta; je feignis ne
+me souvenir de rien, et lui dis que je rêvais apparemment dans ce
+moment-là; et pour éluder sa curiosité, je me levai et repris ma lunette
+d'approche avec laquelle, pour me distraire, je considérai attentivement
+des champs et des coteaux qui étaient couverts de petits arbrisseaux qui
+me parurent être attachés à des manches à balai; je m'informai de ce
+que c'était; l'on me dit que c'étaient des vignes; que de ces vignes
+sortait le raisin, et du raisin le vin. Je jugeai tout de suite que
+c'était apparemment de là que provenaient tous ces bons vins de
+Bourgogne et de Champagne que l'on boit à Paris si chèrement, parce
+qu'ils viennent de si loin.
+
+À peine avais-je enfanté cette heureuse réflexion, en m'applaudissant
+secrètement de ce que je sentais, qu'à force de voyager mon esprit
+s'était déjà bien formé, que regardant de la poupe, où j'étais, à la
+proue, je découvris une seconde île, beaucoup plus considérable que
+celle que nous avions déjà passée: j'estimai qu'elle devait être
+entourée d'eau de tous les côtés, parce qu'elle était dans le milieu de
+la mer: je ne vis dessus ni maisons, ni gens, ni bêtes: pas même un
+clocher; nous la laissâmes sur notre gauche, et je la jugeai une de ces
+îles de la mer Egée, qui sont si remplies de serpents et de bêtes
+venimeuses, que jamais Paul Lucas[3] n'osa y aborder. Je vis
+effectivement plusieurs perdrix sauvages qui volaient par-dessus sans
+s'y arrêter, et des petits animaux gros comme des chats, qui, à notre
+vue, se sauvaient dans des trous qu'ils avaient pratiqués sur les berges
+de cette île dans des buissons: les perroquets y sont noirs, et ont le
+bec jaune. J'observai ensuite qu'elle avait été sciée par un bout, afin
+de former un détroit, qui conduit à des habitations éloignées, qui sont
+de l'autre côté du rivage. Tout autre que moi aurait pris ce détroit
+pour celui de Gibraltar, ou tout du moins de Calais: mais, quand on sait
+un peu sa carte, on ne se trompe guère. Là je vis des hommes en chemise,
+occupés à tirer du fond de la mer un banc de sable, qu'ils
+transportaient à terre dans des chaloupes: je vis tout d'un coup la
+nôtre qui prit le large, et se sépara de nous pour passer ce détroit à
+force de rames: elle était chargée de voyageurs, dont les uns allaient,
+à ce qu'on m'a dit, au château Gaillardin, aux Molineaux, à Meudon,
+etc., et les autres conduisaient des enfants à Clamart, où j'appris
+qu'il y avait une pension fort renommée pour l'éducation et
+l'instruction de la jeunesse.
+
+[Note 3: Voyageur normand.]
+
+Nous passâmes ensuite à la vue d'un endroit assez joli, que les gens du
+pays appellent Billancourt; je n'y remarquai rien qui fût digne de la
+curiosité du voyageur, sinon que ce pays-là me parut ne produire guère
+d'hommes, parce que je n'y en vis qu'un seul; mais qu'en récompense
+aussi il y croissait bien des moutons de Berry, car il y en avait
+beaucoup qui étaient marqués sur le nez, et qui se promenaient au bord
+de la mer. Cet homme que je pris pour être de leur compagnie, parce
+qu'il n'en était pas éloigné, et qu'à sa houlette et son chien, je
+jugeai devoir être un berger, me fit ressouvenir de celui à qui Virgile,
+faisant ses caravanes, comme moi, disait un jour en passant près de lui:
+
+ _Tityre, tu patuloe reculans sub tegmine fagi,
+ Sylvestrem tenui musam meditaris avenâ;
+ Nos patriæ fines, et dulcia linquimus arva:
+ Nos patriam fugimus, tu, Tityre, lentus in umbra,
+ Formosam resonare doces Amaryllida sylvas._
+
+ «Que tu es heureux! Mon cher Tityre, tu t'amuses sous un hêtre
+ touffu, à chercher sur ton tendre chalumeau des airs champêtres! et
+ tandis que par ma fuite je renonce aux douceurs de ma patrie, tu
+ fais retentir à ton aise les forêts du nom de ta chère Amarillis.»
+
+Peut-être bien aussi pouvait-ce être encore ce même Tityre-là; car il
+était effectivement étendu nonchalamment au pied d'un noyer qui était le
+hêtre de ce temps-là, où il prenait le frais en jouant du chalumeau.
+
+Nous continuions notre route, lorsqu'une noire et épaisse fumée qui
+couvrait la cime d'une montagne sur notre gauche, meut présumer que
+c'était apparemment ce fameux mont Vésuve, dont j'ai entendu parler, qui
+vomit des flammes et jette des pierres jusque dans la ville de Naples,
+dont il est cependant éloigné de deux milles; une odeur de soufre et de
+bitume, qui me frappa, me confirmait encore dans cette idée, lorsque,
+faisant part de mon soupçon à un quelqu'un qui était auprès de moi, et
+lui demandant si de là où nous étions il n'y avait rien à risquer pour
+nous, il me fit réponse que ce n'était point ce que je pensais, et que
+cette fumée que je voyais, sortait des fours d'une verrerie qui était
+là.
+
+«Ah! que le latin est une belle chose, disais-je en moi-même, il sied
+bien d'abord à un régent, pour l'apprendre aux autres; à un curé de
+campagne, pour apprendre son plain-chant; à un avocat, pour citer son
+Cujas; à un médecin, pour parler à la fièvre; à un chirurgien pour
+répondre au médecin, et à un apothicaire pour ne point faire de _qui pro
+quo._ Mais il sied encore mieux à un voyageur, pour se faire entendre
+dans le pays étranger, car avec un _da mihi panem et vinum_ bien
+appliqué, on va par toute terre; on a du pain, du vin et l'on vit.
+
+À mesure que je m'éloignais ainsi de Paris, la chaleur augmentait à un
+point que j'estimai que nous devions être pour lors sous la ligne, ou du
+moins à côté. Je n'y pouvais plus tenir; et déjà je m'apprêtais à
+descendre dans le fond, lorsque j'aperçus un pont sur lequel passaient
+différentes voitures; je le pris d'abord pour ce fameux Pont-Euxin, qui
+verse la mer Noire; mais comme je prenais ma carte et mon compas pour me
+reconnaître, j'entendis un murmure confus parmi tous nos voyageurs et
+nos matelots, qui me fit comprendre que nous allions aborder;
+effectivement nous lançâmes de bout à terre; on mit la planche, et le
+monde sortit. Je demandai si c'était là la ville de Saint-Cloud; on me
+dit que non, et que c'était le port de Sèvres, mais que Saint-Cloud n'en
+était pas éloigné, et on me le montra. Je pris congé du capitaine et de
+sa femme, et je sortis le dernier. La tête me tourna sitôt que j'eus mis
+pied à terre, et je croyais toujours sentir le balancement du navire; je
+traversai le pont du mieux qu'il me fut possible. Il y avait au bout de
+ce pont une chapelle où un vénérable capucin que je reconnus à la barbe
+pour être du Marais, nous dit la messe en action de grâces de notre
+heureuse arrivée: tous les voyageurs y assistèrent, et moi aussi,
+quoique j'en eusse entendu une à Paris; j'entrai chez un nommé Champion
+pour écrire promptement à ma mère. Excepté trois ou quatre maisons
+bourgeoises assez passables qui terminent ce port le long de la mer, je
+n'y ai rien remarqué qui méritât mes observations.
+
+Je pris deux crocheteurs pour porter mon équipage et un guide pour me
+conduire; il me fit traverser une longue forêt, au bout de laquelle nous
+entrâmes dans la ville, où après avoir passé quelques rues, nous
+arrivâmes enfin chez mon ami. Ce fut la charmante Henriette qui nous
+ouvrit la porte; je me jetai à son col, où je restai quelque temps
+immobile de plaisir; elle parut en prendre autant que moi. Elle
+m'introduisit dans une salle où étaient son père et son frère, qui
+m'attendait avec plusieurs de leurs amis. Après avoir lâché ma bordée
+de compliments de bâbord à tribord, je priai mon ami de me donner une
+chambre dans laquelle je puisse m'ajuster; il me conduisit lui-même dans
+celle qui m'était, destinée. Quand j'eus changé de la tête aux pieds, je
+descendis pour me mettre à table; j'y officiai très-bien, et je fis tant
+d'honneur à mes hôtes, que tout le monde m'en fit compliment; il faut
+avouer que le métier de marin est bien séduisant, puisque quand une fois
+on est sorti du péril on l'oublie; je ne pensai plus aux dangers que je
+venais de courir, que pour en faire le récit à la compagnie, qui rit
+beaucoup de ma simplicité, et ma naïveté paya mon écot. Après le dîner,
+on proposa une promenade au parc, pour m'y faire voir les eaux qui
+devaient jouer ce jour-là. Nous partîmes, je donnai le bras à ma chère
+Henriette: nous arrivâmes au château, dont les dehors surprirent ma vue.
+Mon ami, qui avait été enfant de choeur aux Innocents, connaissait
+l'organiste du château (car tous les musiciens se connaissent), il le
+demanda, et, par son canal, on nous fit voir tous les appartements, car
+il a un grand crédit auprès des garçons de la chambre. Ce fut pour lors
+que je ne fus plus à moi, tant j'étais enchanté. On me fit voir dans une
+glace la perspective de Paris qui m'amusa beaucoup. La richesse des
+ameublements et la beauté des peintures me firent perdre de vue ma chère
+Henriette; je la perdis avec ma compagnie, que je ne retrouvai qu'après
+bien des recherches, dans l'Orangerie d'où nous fûmes voir jouer les
+eaux qui commençaient; je n'ai jamais rien vu de si beau au monde. Là,
+deux fleuves étendus nonchalamment sur des roseaux et des joncs,
+penchaient une urne, dont l'eau pure et claire qui en sortait retombait
+en différentes cascades, qui remplissaient des bassins à différents
+étages. Là, des Naïades effrayées semblaient se cacher au fond des
+ondes, pour échapper à la poursuite de certains jeunes fleuves amoureux
+d'elles. D'un côté, une nappe d'eau, sur laquelle baignaient des cygnes,
+représentait au naturel le bain que Diane s'était choisi, lorsqu'elle y
+fut surprise par Actéon; de l'autre, des nymphes marines, cachées dans
+les herbes, semblaient prendre plaisir à faire des niches aux curieux.
+Ici c'était un lac, dont l'eau écumante se précipitait dans le fond de
+la terre pour en ressortir élastiquement et en courroux, toute en pluie
+dans les airs. Des routes cultivées avec soin formaient des allées à
+perte de vue; des parterres immenses, émaillés de mille fleurs et
+cultivés par Flore elle-même éblouissaient les yeux par l'éclat nuancé
+de leurs différentes couleurs; des bosquets enchantés, réservés aux
+seuls zéphyrs, y servaient de retraite aux oiseaux, dont la diversité du
+chant charmait les oreilles; des faunes et des dryades dispersés dans le
+bois, semblaient en faire les honneurs et inviter les passants à
+s'enfoncer avec eux dans leurs sombres demeures pour y éviter l'ardeur
+du soleil. Tout y est si grand et si noble, que je ne me sens point
+assez de talent pour en faire une exacte description; mais il me suffit
+de dire que tout s'y ressent de la magnificence du prince et de la
+princesse qui y habitent, et qu'il semble que la nature, l'art et le
+goût s'y soient donné rendez-vous pour s'y disputer la gloire de
+perfectionner un séjour où il ne reste rien a désirer pour la situation
+et l'ornement.
+
+Nous revînmes chez mon ami dans le même ordre que nous en étions partis,
+mais par un chemin différent, afin de me faire voir tout ce qui
+méritait d'être vû dans le parc; il était tard, on avait servi et nous
+soupâmes. Avant de se coucher on fut se promener dans le jardin; la
+chaleur était si excessive, que chacun se permit réciproquement la
+liberté de se mettre à son aise; Henriette donna l'exemple aux autres
+dames; vêtue à la légère d'un déshabillé galant et simple, elle me donna
+un éventail pour la rafraîchir; avec cet habit de combat, elle semblait
+défier les zéphyrs, et moi je ne l'ai jamais trouvée aussi charmante que
+ce soir-là; je l'aimais à Paris, je l'aimais encore plus à Saint-Cloud,
+et je l'aimerais également par toute la terre: _gui coelum non animum
+mutant_: «ceux qui changent d'air ne changent pas pour cela de façon de
+penser». Nous nous reposâmes dans un petit rond de gazon fort étroit, où
+l'on ne pouvait tenir que deux, encore fort petitement. Cependant
+l'amour qui cherchait le frais aussi, trouva le moyen, à force de
+pousser, de s'y faire faire place dans le milieu, et vint folâtrer avec
+nous; je crus d'abord que ce petit dieu badinait; mais il le prit, en
+vérité, très-sérieusement, et quoique j'eusse pris les devants, il
+voulut s'y rendre le maître, comme sont assez ordinairement les derniers
+venus. L'obscurité de la nuit favorisait son malin vouloir, et je vis le
+moment qu'il en allait venir au _quomodo_ de tantôt si la compagnie ne
+fût survenue. Il était temps, car déjà l'heure du berger allait sonner;
+déjà le bandeau était levé pour mieux ajuster l'arc tendu et la flèche à
+demi décochée, et je crois que nous l'aurions laissé faire, Henriette et
+moi; car aussi bien, qu'aurions-nous pu contre un dieu aussi mutin que
+l'Amour, et qui n'a rien d'enfant que le nom? Mais on vint nous
+débarrasser de ses mains; de dire que ce fut nous obliger, on ne me
+croirait point; aussi n'en conviendrai-je pas. Chacun fut se coucher; je
+ne sais ce gué fit Henriette; mais je ne pus fermer l'oeil de toute la
+nuit; je me représentais toujours le rond de gazon, l'Amour bandant son
+arc, la flèche prête à partir Henriette soupirant, son négligé, le
+bandeau levé, et enfin tout ce qui avait contribué à m'embarrasser le
+soir.
+
+L'Aurore sortait à peine des bras de Tithon, pour venir se trouver au
+petit lever du soleil, à qui elle a soin de faire tous les jours sa
+cour, qu'un vent impétueux, battant la fenêtre de ma chambre, que
+j'avais laissée ouverte à cause de la chaleur, vint m'annoncer un orage
+prochain, et effectivement mille éclairs effrayants, qui se succédaient
+sans relâche les uns aux autres, furent tout d'un coup suivis
+d'horribles éclats de tonnerre, qui se répétaient à une pluie rapide et
+condensée, semblable à celle du déluge, paraissait un nuage qui se
+détachait des airs pour tomber sur la terre en gros pelotons, et pour
+empêcher le jour de paraître. L'alarme fut générale alors dans la
+maison: tout le monde, se leva, parce qu'il avait peur du tonnerre, l'on
+se réunit dans la salle à manger dont on avait fermé la porte, les
+fenêtres, les volets et les rideaux: la jardinière entra en chemise avec
+un cierge bénit, et une grosse bouteille de grès pleine d'eau bénite,
+dont elle arrosa la compagnie, qui au moindre coup de tonnerre se
+prosternait pour se mettre en prières. J'étais le seul qui ne se
+démontait point: je ne m'étais levé que par complaisance et dans le
+dessein de rassurer les autres, et surtout ma chère Henriette, que je
+savais être extrêmement peureuse; j'eus beau représenter à tous que la
+peur ne servait à rien, puisqu'elle ne peut jamais nous garantir des
+effets de ce qu'on craint, je passai pour un impie, qui ne respectait
+point ce qui était au-dessus de lui: je riais des extravagances que je
+voyais faire. L'orage dura près de deux heures avec la même violence,
+après quoi on éteignit le cierge bénit, et chacun se retira dans sa
+chambre pour se remettre au lit: on ne se leva que pour aller à la
+dernière messe: on revint dîner. Les uns retournèrent à Paris, les
+autres restèrent, et je fus du nombre de ces derniers; j'y passai neuf
+jours avec tous les plaisirs imaginables: Henriette me faisait voir
+aujourd'hui son potager, demain sa vigne, après-demain son champ,
+ensuite son pré et son verger. J'appris comment on faisait venir les
+légumes, comment on faisait le vin, comment on semait et moissonnait le
+blé et les autres grains, comment on récoltait le foin, et enfin je
+reconnus toutes les différentes espèces des fruits. Il faut convenir que
+les femmes ont l'esprit bien pénétrant, et qu'elles sont bien propres à
+dresser et à façonner les jeunes gens quand elles font tant que de
+vouloir s'en donner la peine; car Henriette m'en apprit plus en neuf
+jours, que mon régent n'avait fait en neuf ans que j'avais été au,
+collège: son frère qui y joignit ses leçons, me fît revenir de l'erreur
+où j'étais par rapport à l'étendue de la terre, et à l'idée, que je m'en
+étais figurée et me fit sentir le ridicule au préjugé dans lequel sont
+élevés pour l'ordinaire tous les enfants de Paris qui n'osent sortir de
+chez eux. Enfin, je me trouvai dégourdi de corps et d'esprit en peu de
+jours, et je me promis bien à mon retour à Paris d'en revendre à tous
+mes camarades. «À beau mentir qui vient de loin, disais-je en moi-même:
+je leur ferai croire ce que je voudrai; ils n'oseront jamais y aller
+voir. C'est un privilège accordé à tous les voyageurs, et loin d'y
+déroger, j'enchérirai encore sur le Père Labat».
+
+Arriva cependant le jour fixé pour retourner à Paris, jour que je
+craignais autant, et plus encore que je n'avais appréhendé celui de mon
+départ de Paris! car je m'étais déjà et en si peu de temps, si bien
+accoutumé à vivre avec ma chère hôtesse, que j'aurais bien souhaité d'y
+passer ainsi le reste de mes jours. J'avais entièrement oublié Paris et
+tous ses attributs; je ne pensais plus à ma, mère ni à mes deux tantes:
+mon régent de rhétorique ne m'inquiétait pas plus que mon chat et mon
+serin: là je jouissais de cette heureuse tranquillité que l'on ne
+connaît point à la ville, j'y respirais un air pur, et qui n'était point
+altéré par toutes ces immondices qui infectent celui de Paris; j'y avais
+un appétit charmant; j'y mangeais tous les jours pour mon déjeuner une
+douzaine de ces excellents petits gâteaux, que Gautier fait avec tant de
+soin; et pour tout dire enfin, j'y vivais avec ce que j'ai de plus cher
+au monde, sans que personne en médît comme on aurait fait à Paris. Ah!
+Saint-Cloud, que pour moi vous avez d'attraits! Ô campagne! que cette
+innocente et voluptueuse liberté dont on jouit chez vous est adorable
+pour moi, et pour tous ceux qui ont le bonheur de la connaître!
+
+Ainsi pénétré des plus sensibles regrets, il fallut cependant prendre
+mon parti: je montai dans ma chambre pour y verser quelques larmes que
+je voulais cacher à mon ami; sa soeur m'y suivit sans que je m'en
+aperçusse: ce fut en vain qu'elle tâcha de les essuyer; elles n'en
+coulèrent que plus abondamment, aussi en fut-elle toute mouillée. Comme
+elle avait autant besoin de consolation que moi, nous nous fîmes les
+plus tendres adieux du monde, et nous nous promîmes réciproquement de
+nous aimer toute la vie.
+
+Je rassemblai tout mon équipage, que je fis avec le même arrangement
+qu'en partant de Paris, et cela ne nous retarda point, mais il n'en fut
+pas de même de Henriette, car quoiqu'elle eut commencé la veille à faire
+le sien, et que je lui eusse bien aidé à trousser toutes ses robes et
+tous ses jupons, elle eut mille peines à le unir pour l'heure du départ.
+
+Le jardinier et sa femme furent chargés du soin de faire porter tout
+notre bagage au navire qui était prêt à faire voile pour Paris, et d'y
+conduire leur jeune maîtresse. Après lui avoir souhaité un heureux
+voyage, et l'avoir assurée que nous nous trouverions à son débarquement
+à Paris, mon ami et moi, je pris congé du père qui devait rester
+quelques jours; je le remerciai de toutes ses politesses, et nous prîmes
+le chemin du bois de Boulogne, ainsi que nous en étions convenus, afin
+de me faire voir la route de Saint-Cloud par terre.
+
+Non loin de la maison nous passâmes sur un pont de pierre plus long que
+large; à la vétusté je le pris pour un de ces vieux aqueducs que l'on
+entretient encore pour servir de monument à l'antiquité. Je considérais
+attentivement de longues perches, et des moulinets de bois disposés à
+chaque côté du pont, de distance en distance, d'où pendaient de larges
+filets qui enveloppaient les arches de pied en cap: je m'imaginais
+tantôt que c'était pour conserver les arches; tantôt qu'ils étaient là
+pour empêcher de passer les écumeurs de mer venant de Cherbourg, et qui
+en cas d'obstination s'y trouvaient pincés, comme le fut jadis Mars, cet
+écumeur de ménages, dans ceux de Vulcain; et enfin que c'était
+peut-être là où l'on venait faire la pêche de la morue et du hareng.
+Mais mon ami, aussi curieux que sa soeur de mon instruction, voulant
+achever de me _débadauder_ entièrement, n'en laissait échapper aucune
+occasion: il profita de celle-ci pour me dire qu'on ne péchait dans ces
+mers-ci ni morue ni hareng, que c'était le meunier qui tendait ces
+filets pour prendre toutes sortes de petits poissons d'eau douce, comme
+carpes, brochets, barbillons, goujons, éperlans et autres: et que
+très-souvent aussi il s'y trouvait bien des choses qui avaient été
+perdues à Paris; et réellement je me souviens que j'y avais beaucoup
+entendu parler des filets de Saint-Cloud, qui étaient en grande
+réputation pour cela. Je le pressai fort d'y descendre avec moi, ou de
+les lever pour voir si je n'y trouverais point mon chapeau et ma
+perruque que j'avais perdus en venant de Paris. Il eut la complaisance
+de me conduire chez le meunier; nous n'y trouvâmes que sa fille qui nous
+parut fort aimable, et ne se sentant point du tout de la trémie d'où
+elle était sortie; elle nous reçut très-poliment, et avec des façons
+d'une fille au-dessus de son état: après lui avoir donné le signalement
+de ce que nous demandions, elle nous ouvrit une grande armoire remplie
+de tant de sortes de choses, que l'inventaire en serait trop long ici et
+trop fatigant pour moi: tout ce dont je me souviens, c'est qu'après
+avoir examiné nombre de chapeaux, je n'y trouvai point le mien: j'y
+remuai un tas de perruques de médecins et de procureurs sans y
+reconnaître la mienne; j'y comptai 212 calottes, 129 bonnets d'actrices
+de l'Opéra, 16 petits manteaux d'abbé, 18 redingotes, 22 capotes, 150
+frocs de moines de différents ordres, et un nombre infini de méchants
+livres nouveaux, que le lecteur, outré de colère de les avoir payés si
+cher, avait jetés à l'eau.
+
+Toutes nos perquisitions devenues inutiles, nous prîmes congé de la
+belle meunière. Au sortir du pont, nous entrâmes dans une grande plaine
+parquetée de sable: le chemin qui la traversait était bordé des deux
+côtés par des vignes, des pois verts et des haricots; et il nous
+conduisit à une grande porte charretière, par laquelle nous passâmes,
+pour arriver dans un bois percé de différentes avenues, plantées
+d'arbres sauvages qui n'avaient ni fleurs ni fruits. J'avoue que
+j'aurais été fort embarrassé, si je me fusse trouvé seul dans un endroit
+si éloigné et si champêtre; car je n'aurais sur quelle route tenir: mais
+aussi ne quittais-je point mon conducteur, que je suivais pas à pas.
+Quelques petits besoins pressants le firent écarter du grand chemin pour
+s'enfoncer dans le plus épais de la forêt; j'y fus avec lui, et j'aimais
+mieux l'y accompagner, que de rester seul et de risquer de le perdre.
+
+Dans le moment que j'étais ainsi spectateur oisif et passif, et que je
+faisais des réflexions qui n'étaient point de paille sur l'odeur qui
+m'électrisait, malgré l'eau sans pareille dont je me baignais, je vis
+sortir du pied d'un arbre un petit oiseau qui ressemblait si
+parfaitement à mon serin, que je crus que c'était lui-même qui s'était
+échappé de sa cage pour me venir trouver à Saint-Cloud, où il avait
+entendu dire que j'allais: je louai son bon, petit coeur; je l'appelai et
+courus après lui; mais je reconnus bientôt que c'était un oiseau
+sauvage, qui avait crû dans les bois, et non dans une cabane comme le
+mien; car il se sauva de moi sans vouloir seulement que je le prisse.
+
+En courant ainsi après lui, j'aperçus remuer à quelques pas plus loin un
+arbrisseau fort touffu; j'eus la curiosité de vouloir m'en approcher
+pour voir ce que c'était; mais ayant entendu dire qu'il y avait dans les
+bois des bêtes sauvages, dont il fallait se méfier, j'eus la précaution
+de prendre un de mes pistolets de poche d'une main, et mon couteau de
+chasse nu de l'autre, et je m'y rendis le plus doucement qu'il me fut
+possible.
+
+Quelle fut ma surprise, grands Dieux! lorsque, arrivé près de ce lieu,
+j'entendis des cris humains de gens effrayés, et à qui j'avais fait peur
+sans le vouloir: quelque chose que je pusse leur dire pour les rassurer,
+ils se sauvèrent en criant au voleur de toutes leurs forces. Je
+m'imaginai d'abord, parce qu'ils étaient presque nus, que c'était le nid
+d'un faune et d'une dryade[4]; mais ayant regardé dans le centre de
+l'arbrisseau j'y vis un habit noir, un petit manteau de même couleur, un
+chapeau sans agrafes, une robe de taffetas gros bleu et le jupon pareil,
+un parasol violet, une coiffe blanche, des gants couleur de rose, une
+bouteille de ratafiat de Neuilly à moitié vide, et une calotte dans
+laquelle il paraissait qu'on avait bu; tout cela me fit penser que ce
+n'était point là l'attirail de ces divinités bocagères, qui n'en ont
+d'autres que celui de la plus simple nature.
+
+[Note 4: Divinités des bois.]
+
+Aux cris effrayants de nos fuyards, mon ami précipita son opération pour
+me venir joindre; je lui contai le fait; il en rit beaucoup et de tout
+son coeur: il commençait même déjà à me faire part de ce qu'il en
+pensait, lorsque trois gardes de chasse accourus au bruit, rencontrèrent
+notre faune et notre dryade fugitive; ils les arrêtèrent et les
+emmenèrent à l'endroit d'où ils étaient partis, et où nous les
+attendions: l'un et l'autre me parurent bien humiliés d'être vus dans
+l'état où ils étaient: mon ami conta l'histoire aux trois gardes, dont
+il connaissait l'ancien; son ingénuité et la mienne les persuadèrent de
+mon innocence.
+
+Je reconnus le Faune aux culottes de velours, et la Dryade au petit
+corset de basin garni de mousseline chiffonnée, pour l'abbé et la
+demoiselle qui étaient tombés à la mer en débarquant à Auteuil, et qui
+s'étaient tant divertis aux dépens de ma culotte de velours goudronnée:
+ma partie était belle pour prendre ma revanche, et la pousser même
+jusqu'au _paroly_; mais je me suis fait un principe de ne jamais
+insulter aux malheureux. Les gardes les firent habiller pour les
+conduire chez le sieur Guy, leur inspecteur à Madrid; et sans nous
+embarrasser de ce qu'ils allaient devenir, nous reprîmes une grande
+avenue qui nous conduisit à une autre grande porte, par laquelle on
+sortait de ce bois: mon ami me dit que cet endroit se nommait la porte
+Maillot; que l'on y vendait de fort bon vin, et me proposa de nous y
+rafraîchir; je l'acceptai: nous entrâmes dans une grande salle, où l'on
+nous servit ce que nous avions demandé.
+
+Nous avons passé là une bonne heure à nous reposer; après laquelle nous
+avons compté et payé; et nous sommes sortis pour achever notre voyage.
+Quand une fois nous avons été à l'Étoile, j'ai reconnu cet endroit pour
+y être venu polissonner bien des fois étant au collège: de là nous
+sommes descendus à la grille des Champs Élysées, que nous avons
+traversés: c'était un jour de congé; il y avait alors beaucoup
+d'écoliers qui y louaient au battoir et au ballon: tous ceux de ma
+connaissance que j'y rencontrai me sont venus sauter au col, et m'ont
+promis de venir chez moi le lendemain pour apprendre toutes les
+particularités de mon voyage, qui avait fait bien du bruit dans la gent
+scolastique. Le paquebot était arrivé deux heures avant nous. Henriette
+était partie chez elle avec tout notre bagage: j'appris qu'elle était
+arrivée en aussi bonne santé que je l'avais souhaité; pour m'en assurer
+par moi-même, je fus la voir avec son frère: et je les remerciai
+beaucoup l'un et l'autre de toutes leurs politesses; j'ai fait porter
+chez moi tout mon équipage, que j'y accompagnai.
+
+Les voisins étaient aux portes et aux fenêtres pour me voir arriver,
+comme lorsque je fus parti; je les ai salués et embrassés tous les uns
+après les autres; ils m'ont félicité sur mon heureux retour, et j'ai
+répondu à leurs compliments du mieux qu'il m'a été possible. Après avoir
+été voir mon chat et mon serin, qui à peine me reconnaissaient, j'ai
+envoyé dire par mon Savoyard à ma mère et à mes deux tantes que j'étais
+arrivé; et me voilà.
+
+Le lendemain matin je reçus la visite de cinquante de mes amis, tous
+écoliers ou ex-écoliers comme moi, auxquels je fus obligé de faire une
+relation en gros de mon voyage, de mes remarques et de mes aventures:
+ils y prirent tant de plaisir qu'ils m'ont engagé a la donner détaillée
+au public; et la voilà.
+
+Ô vous tous qui cherchez le portrait d'un véritable Parisien, qui n'a
+jamais sorti de son pays que pour aller en nourrice et pour en revenir,
+achetez ce petit livre, lisez-le, et vous ne pourrez vous empêcher de
+vous écrier avec moi: «Il est d'après nature;» et le voilà.
+
+FIN
+
+Paris.--Imprimerie Nouvelle (assoc. ouv.), 11, rue Cadet. A. Mangeot,
+directeur.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Voyages amusants, by Louis-Balthazar Néel
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+ The Project Gutenberg eBook of Voyages amusants, par Louis-Balthazar Néel.
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+The Project Gutenberg EBook of Voyages amusants, by Louis-Balthazar Néel
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Voyages amusants
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+Author: Louis-Balthazar Néel
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+Release Date: March 30, 2008 [EBook #24960]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES AMUSANTS ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+<h3>BIBLIOTH&Egrave;QUE NATIONALE</h3>
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+<p class="c smcap">collection des meilleurs auteurs anciens et modernes</p>
+<p class="c">Louis-Balthazar Néel</p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
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+<h1 class="top5">VOYAGES</h1>
+
+<h2>AMUSANTS</h2>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c smcap"><a href="#BACHAUMONT">voyage de chapelle et de bachaumont</a></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c smcap"><a href="#LANGUEDOC">voyage de languedoc et de provence<br />par lefranc de pompignan</a></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c smcap"><a href="#SAINT-CLOUD">voyage de paris &agrave; saint-cloud<br />
+par mer<br />
+et retour de saint-cloud &agrave; paris<br />
+par terre</a></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c">PARIS</p>
+
+<p class="c">LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTH&Egrave;QUE NATIONALE</p>
+
+<p class="c">PASSAGE MONTESQUIEU (RUE MONTESQUIEU)</p>
+
+<p class="c"><i>Pr&egrave;s le Palais-Royal</i></p>
+<p class="c">&mdash;</p>
+<p class="c">1906</p>
+
+<p class="c">Tous droits r&eacute;serv&eacute;s</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p class="c top15"><a name="BACHAUMONT" id="BACHAUMONT"></a>VOYAGE</p>
+
+<p class="c smcap">de</p>
+
+<p class="c">CHAPELLE ET BACHAUMONT</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+C'est en vers que je vous &eacute;cris,<br />
+Messieurs les deux fr&egrave;res, nourris<br />
+Aussi bien que gens de la ville;<br />
+Aussi voit-on plus de perdrix<br />
+En dix jours chez vous, qu'en dis mille<br />
+Chez les plus friands de Paris.<br />
+<br />
+Vous vous attendez &agrave; l'histoire<br />
+De ce qui nous est arriv&eacute;<br />
+Depuis que, par le long pav&eacute;<br />
+Qui conduit gui rives de Loire.<br />
+Nous part&icirc;mes pour aller boira<br />
+Les eaux, dont je me suis trouve<br />
+Assez mal pour vous faire croire<br />
+Que les destins ont r&eacute;serv&eacute;<br />
+Ma gu&eacute;rison et cette gloire<br />
+Au rem&egrave;de tant &eacute;prouv&eacute;.<br />
+Et par qui, de fra&icirc;che m&eacute;moire.<br />
+Un de nos amis s'est sauv&eacute;<br />
+Du b&acirc;ton &agrave; pomme d'ivoire.<br />
+</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Vous ne serez pas frustr&eacute;s de votre attente; et vous aurez, je vous
+assure, une assez bonne relation de nos aventures; car M. de
+Bachaumont, qui m'a surpris comme j'en, commen&ccedil;ais une mauvaise, a
+voulu que nous la fissions ensemble; et j'esp&egrave;re qu'avec l'aide
+d'un si bon second, elle sera digne de vous &ecirc;tre envoy&eacute;e.</p>
+
+<p class="r smcap">Chapelle.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Contre le serment solennel que nous avions fait, M. Chapelle et moi,
+d'&ecirc;tre si fort unis dans le voyage, que toutes choses seraient en
+commun, il n'a pas laiss&eacute;, par une distinction philosophique, de
+pr&eacute;tendre en pouvoir s&eacute;parer ses pens&eacute;es; et, croyant y gagner, il
+s'&eacute;tait cach&eacute; de moi pour vous &eacute;crire. Je l'ai surpris sur le fait, et
+n'ai pu souffrir qu'il e&ucirc;t seul cet avantage. Ses vers m'ont paru d'une
+mani&egrave;re si ais&eacute;e, que, m'&eacute;tant imagin&eacute; qu'il &eacute;tait bien facile d'en
+faire de m&ecirc;me,</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Quoique malade et paresseux,<br />
+Je n'ai pu m'emp&ecirc;cher de mettre<br />
+Quelques-uns des miens avec eux.<br />
+Ainsi le reste de la lettre<br />
+Sera l'ouvrage de tous deux.<br />
+</p>
+
+<p>Bien que nous ne soyons pas tout &agrave; fait assur&eacute;s de quelle fa&ccedil;on vous
+avez trait&eacute; notre absence, et si vous m&eacute;ritez le soin que nous prenons
+de vous rendre ainsi compte de nos actions, nous ne laissons pas
+n&eacute;anmoins de vous envoyer le r&eacute;cit de tout ce qui s'est pass&eacute; dans notre
+voyage, si particulier, que vous en serez assur&eacute;ment satisfaits. Nous ne
+vous ferons point souvenir de notre sortie de Paris, car vous en f&ucirc;tes
+t&eacute;moins; et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me que vous trouv&acirc;tes &eacute;trange de ne voir sur nos
+visages que des marques d'un m&eacute;diocre chagrin. Il est vrai que nous
+re&ccedil;&ucirc;mes vos embrassements avec assez de fermet&eacute;, et nous par&ucirc;mes sans
+doute bien philosophes</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Dans les assauts et les alarmes<br />
+Que donnent les derniers adieux;<br />
+Mais il fallut rendre les armes,<br />
+En quittant tout de bon ces lieux<br />
+Qui pour nous avaient tant de charmes.<br />
+Et ce fut lors que de nos yeux<br />
+Vous eussiez vu couler des larmes.<br />
+</p>
+
+<p>Deux petits cerveaux dess&eacute;ch&eacute;s n'en peuvent pas fournir une grande
+abondance, aussi furent-elles en peu de temps essuy&eacute;es, et nous v&icirc;mes le
+Bourg-la-Reine d'un &#339;il sec. Ce fut en ce lieu que nos pleurs cess&egrave;rent,
+et que notre app&eacute;tit s'aiguisa. Mais l'air de la campagne l'avait rendu
+si grand d&egrave;s sa naissance, qu'il devint tout &agrave; fait pressant vers
+Antony, et presque insupportable &agrave; Longjumeau. Il nous fut impossible de
+passer outre sans l'apaiser aupr&egrave;s d'une fontaine dont l'eau paraissait
+la plus claire et la plus vive du monde.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+L&agrave;, deux perdrix furent tir&eacute;es<br />
+D'entre les deux cro&ucirc;tes dor&eacute;es<br />
+D'un bon pain r&ocirc;ti dont le creux<br />
+Les avait jusque-l&agrave; serr&eacute;es,<br />
+Et d'un app&eacute;tit vigoureux<br />
+Toutes deux furent d&eacute;vor&eacute;es,<br />
+Et nous firent mal &agrave; tous deux.<br />
+</p>
+
+<p>Vous ne croirez pas ais&eacute;ment que des estomacs aussi bons que les n&ocirc;tres
+aient eu de la peine &agrave; dig&eacute;rer deux perdrix froides; voil&agrave; pourtant, en
+v&eacute;rit&eacute;, la chose comme elle est. Nous en f&ucirc;mes toujours incommod&eacute;s
+jusqu'&agrave; Sainte-Euverte, o&ugrave; nous couch&acirc;mes deux jours apr&egrave;s notre d&eacute;part,
+sans qu'il arriv&acirc;t rien qui m&eacute;rite de vous &ecirc;tre mand&eacute;. Vous savez le
+long s&eacute;jour que nous y f&icirc;mes, et vous savez encore que M. Coyer, dont
+tous les jours nous esp&eacute;rions l'arriv&eacute;e, en fut la cause. Des gens qu'on
+oblige d'attendre, et qu'on tient si longtemps en incertitude, ont
+apparemment de m&eacute;chantes heures; mais nous trouv&acirc;mes moyen d'en avoir de
+bonnes dans la conversation de M. l'&eacute;v&ecirc;que d'Orl&eacute;ans, que nous avions
+l'honneur de voir assez souvent, et dont l'entretien est tout &agrave; fait
+agr&eacute;able. Ceux qui le connaissent vous auront pu dire que c'est un des
+plus honn&ecirc;tes hommes de France; et vous en serez enti&egrave;rement persuad&eacute;s
+quand nous vous apprendrons qu'il a</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+L'esprit et l'&acirc;me d'un Delb&egrave;ne,<br />
+C'est-&agrave;-dire avec la bont&eacute;,<br />
+La douceur et l'honn&ecirc;tet&eacute;<br />
+D'une vertu m&acirc;le et romaine<br />
+Qu'on respecte en l'antiquit&eacute;.<br />
+</p>
+
+<p>Nos soir&eacute;es se passaient le plus souvent sur les bords de la Loire, et
+quelquefois nos apr&egrave;s-d&icirc;n&eacute;es, quand la chaleur &eacute;tait plus grande, dans
+les routes de la for&ecirc;t qui s'&eacute;tend du c&ocirc;t&eacute; de Paris. Un jour, pendant la
+canicule, &agrave; l'heure que le chaud est le plus insupportable, nous f&ucirc;mes
+bien surpris d'y voir arriver une mani&egrave;re de courrier assez
+extraordinaire,</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Qui, sur une mazette outr&eacute;e,<br />
+Bronchant &agrave; tout moment, trottait.<br />
+D'ours sa casaque &eacute;tait fourr&eacute;e.<br />
+Comme le bonnet qu'il portait;<br />
+Et le cavalier rare &eacute;tait<br />
+Tout couvert de toile cir&eacute;e,<br />
+Qui, fondant, partout d&eacute;gouttait.<br />
+Ainsi l'on peint dans des tableaux<br />
+Un Icare tombant des nues,<br />
+O&ugrave; l'on voit, dans l'air &eacute;pandues,<br />
+Ses ailes de cire en lambeaux,<br />
+Par l'ardeur du soleil fondues,<br />
+Choir autour de lui dans les eaux.<br />
+</p>
+
+<p>La comparaison d'un homme qui tombe des nues, avec un qui court la
+poste, vous para&icirc;tra peut-&ecirc;tre bien hardie, mais si vous aviez vu le
+tableau d'un Icare que nous trouv&acirc;mes quelques jours apr&egrave;s dans une
+h&ocirc;tellerie, cette vision vous serait venue comme &agrave; nous, ou tout au
+moins vous semblerait excusable. Enfin, de quelque fa&ccedil;on que vous la
+receviez, elle ne saurait para&icirc;tre plus bizarre que le fut &agrave; nos yeux la
+figure de ce cavalier qui &eacute;tait par hasard notre ami d'Aubeville.
+Quoique notre joie f&ucirc;t extr&ecirc;me dans cette rencontre, nous n'os&acirc;mes
+pourtant pas nous hasarder de l'embrasser dans l'&eacute;tat qu'il &eacute;tait. Mais
+sit&ocirc;t</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Qu'au logis il fut retir&eacute;,<br />
+D&eacute;bott&eacute;, frott&eacute;, d&eacute;cir&eacute;,<br />
+Et qu'il nous parut d&eacute;lass&eacute;,<br />
+Il fut comme il faut embrass&eacute;.<br />
+</p>
+
+<p>Nous &eacute;criv&icirc;mes en ce temps-l&agrave;; comme, apr&egrave;s avoir attendu inutilement
+l'homme que vous savez, nous r&eacute;sol&ucirc;mes enfin de partir sans lui. Il
+fallut avoir recours &agrave; Blavet pour notre voiture, n'en pouvant trouver
+de commodes &agrave; Orl&eacute;ans. Le jour qu'il nous devait arriver un carrosse de
+Paris, nous re&ccedil;&ucirc;mes une lettre de M. Boyer, par laquelle il nous
+assurait qu'il viendrait dedans, et que ce soir-l&agrave; nous souperions
+ensemble. Apr&egrave;s donc avoir donn&eacute; les ordres n&eacute;cessaires pour le
+recevoir, nous all&acirc;mes au-devant de lui. &Agrave; cent pas des portes parut, le
+long du grand chemin, une mani&egrave;re de coche fort d&eacute;labr&eacute;, tir&eacute; par
+quatre vilains chevaux, et conduit par un vrai cocher de louage.</p>
+
+<p>Un &eacute;quipage en si mauvais ordre ne pouvait &ecirc;tre ce que nous cherchions;
+et nous en f&ucirc;mes assur&eacute;s quand deux personnes qui &eacute;taient dedans, ayant
+reconnu nos livr&eacute;es, firent arr&ecirc;ter;</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Et lors sortit avec grands cris<br />
+Un b&eacute;quillard d'une porti&egrave;re,<br />
+Fort basan&eacute;, sec et tout gris,<br />
+B&eacute;quillant de m&ecirc;me mani&egrave;re<br />
+Que Boyer b&eacute;quille &agrave; Paris.<br />
+</p>
+
+<p>&Agrave; cette d&eacute;marche, qui n'e&ucirc;t cru voir M. Boyer? et cependant c'&eacute;tait le
+petit duc avec M. Potel. Ils s'&eacute;taient tous deux servis de la commodit&eacute;
+de ce carrosse; l'un pour aller &agrave; la maison de monsieur son fr&egrave;re aupr&egrave;s
+de Tours, et l'autre &agrave; quelques affaires qui l'appelaient dans le pays.
+Apr&egrave;s les civilit&eacute;s ordinaires, nous retourn&acirc;mes tous ensemble &agrave; la
+ville, o&ugrave; nous l&ucirc;mes une lettre d'excuse qu'ils apportaient de la part
+de M. Boyer; et cette f&acirc;cheuse nouvelle nous fut depuis confirm&eacute;e de
+bouche par ces messieurs. Ils nous assur&egrave;rent que nonobstant la fi&egrave;vre
+qui l'avait pris malheureusement cette nuit-l&agrave;, il n'e&ucirc;t pas laiss&eacute; me
+partir avec eux, comme il l'avait promis, si son m&eacute;decin, qui se trouva
+chez lui par hasard &agrave; quatre heures du matin, ne l'en e&ucirc;t emp&ecirc;ch&eacute;. Nous
+cr&ucirc;mes sans beaucoup de peine que, puisqu'il ne venait pas apr&egrave;s tant de
+serments, il &eacute;tait assur&eacute;ment</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Fort malade et presque aux abois;<br />
+Car on peut, sans qu'on le cajole,<br />
+Dire, pour la premi&egrave;re fois,<br />
+Qu'il aurait manqu&eacute; de parole.<br />
+</p>
+
+<p>Il fallait donc se r&eacute;soudre &agrave; marcher sans M. Boyer. Nous en f&ucirc;mes
+d'abord un peu f&acirc;ch&eacute;s; mais, avec sa permission, en peu de temps
+consol&eacute;s. Le souper pr&eacute;par&eacute; pour lui servit &agrave; r&eacute;galer ceux qui vinrent &agrave;
+sa place; et le lendemain, tous ensemble, nous all&acirc;mes coucher &agrave; Blois.
+Durant le chemin, la conversation fut un peu goguenarde; aussi
+&eacute;tions-nous avec des gens de bonne compagnie. &Eacute;tant arriv&eacute;s, nous ne
+songe&acirc;mes d'abord qu'&agrave; chercher M. Colomb. Apr&egrave;s une si longue absence,
+chacun mourait d'envie de le voir. Il &eacute;tait dans une h&ocirc;tellerie avec M.
+le pr&eacute;sident Le Bailleul, faisant si bien l'honneur de la ville, qu'&agrave;
+peine nous put-il donner un moment pour l'embrasser. Mais le lendemain,
+&agrave; notre aise, nous renouvel&acirc;mes une amiti&eacute; qui, par le peu de commerce
+que nous avions eu depuis trois ann&eacute;es, semblait avoir &eacute;t&eacute; interrompue.
+Apr&egrave;s mille questions, faites toutes ensemble, comme il arrive
+ordinairement dans une entrevue de fort bons amis qui ne se sont pas vus
+depuis longtemps, nous e&ucirc;mes, quoique avec un extr&ecirc;me regret, curiosit&eacute;
+d'apprendre de lui, comme de la personne la plus instruite, et que nous
+savons avoir &eacute;t&eacute; le seul t&eacute;moin de tout le particulier,</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Ce que fit en mourant notre pauvre ami Blot,<br />
+Et ses moindres discours et sa moindre pens&eacute;e.<br />
+La douleur nous d&eacute;fend d'en dire plus d'un mot.<br />
+Il fit tout ce qu'il fit d'une &acirc;me bien sens&eacute;e.<br />
+</p>
+
+<p>Enfin, ayant caus&eacute; de beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long de
+vous dire, nous all&acirc;mes ensemble faire la r&eacute;v&eacute;rence &agrave; Son Altesse
+Royale, et de l&agrave; d&icirc;ner chez lui avec M. et madame la pr&eacute;sidente Le
+Bailleul</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+L&agrave;, d'une obligeante mani&egrave;re,<br />
+D'un visage ouvert et riant,<br />
+Il nous fit bonne et grande ch&egrave;re,<br />
+Nous donnant &agrave; son ordinaire<br />
+Tout ce que Blois a de friant.<br />
+</p>
+
+<p>Son couvert &eacute;tait le plus propre du monde; il ne souffrit pas sur sa
+nappe une seule miette de pain. Des verres bien rinc&eacute;s, de toutes sortes
+de figures, brillaient sans nombre sur son buffet, et la glace &eacute;tait
+tout autour en abondance.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+En ce lieu seul nous b&ucirc;mes frais;<br />
+Car il a trouv&eacute; des merveilles<br />
+Sur la glace et sur les banquets,<br />
+Et pour emp&ecirc;cher les bouteilles<br />
+D'&ecirc;tre &agrave; la merci des laquais.<br />
+</p>
+
+<p>Sa salle &eacute;tait par&eacute;e pour le ballet du soir; toutes les belles de la
+ville pri&eacute;es; tous les violons de la province assembl&eacute;s, et tout cela se
+faisait pour divertir madame Le Bailleul.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Et cette belle pr&eacute;sidente<br />
+Nous parut si bien ce jour-l&agrave;,<br />
+Qu'elle en devait &ecirc;tre contente.<br />
+Assur&eacute;ment elle effa&ccedil;a<br />
+Tant de beaut&eacute;s qu'&agrave; Blois on vante.<br />
+</p>
+
+<p>Ni la bonne compagnie, ni les divertissements qui se pr&eacute;paraient, ne
+purent nous emp&ecirc;cher de partir incontinent apr&egrave;s le d&icirc;ner. Amboise
+devait &ecirc;tre notre couch&eacute;e, et comme il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; tard, nous n'e&ucirc;mes que
+le temps qu'il fallait pour y pouvoir arriver. La soir&eacute;e s'y passa fort
+m&eacute;lancoliquement dans le d&eacute;plaisir de n'avoir plus &agrave; voyager sur la
+lev&eacute;e et sur la vue de cette agr&eacute;able rivi&egrave;re</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Qui, par le milieu de la France,<br />
+Entre les plus heureux coteaux,<br />
+Laisse en paix r&eacute;pandre ses eaux,<br />
+Et porte partout l'abondance<br />
+Dans cent villes et cent ch&acirc;teaux<br />
+Qu'elle embellit de sa pr&eacute;sence.<br />
+</p>
+
+<p>Depuis Amboise jusqu'&agrave; Fontallade, nous vous &eacute;pargnerons la peine de
+lire les incommodit&eacute;s de quatre m&eacute;chants g&icirc;tes, et &agrave; nous le chagrin
+d'un si f&acirc;cheux ressouvenir. Vous saurez seulement que la joie de M. de
+Lussan ne parut pas petite de voir arriver chez lui des personnes qu'il
+aimait si tendrement; mais, nonobstant la beaut&eacute; de sa maison et sa
+grande ch&egrave;re, il n'aura que les cinq vers que vous avez d&eacute;j&agrave; vus.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Ni les pays o&ugrave; cro&icirc;t l'encens,<br />
+Ni ceux d'o&ugrave; vient la cassonade,<br />
+Ne sont point pour charmer les sens,<br />
+Ce qu'est l'aimable Fontallade<br />
+Du tendre et commode Lussans.<br />
+</p>
+
+<p>Il ne se contenta pas de nous avoir si bien re&ccedil;us chez lui, il voulut
+encore nous accompagner jusqu'&agrave; Blaye. Nous nous d&eacute;tourn&acirc;mes un peu de
+notre chemin, pour aller rendre tous ensemble nos devoirs &agrave; M. le
+marquis de Jonzac, son beau-fr&egrave;re. Un compliment de part et d'autre
+d&eacute;cida la visite; et de toutes les offres qu'il nous fit, nous
+n'accept&acirc;mes que des perdreaux et du pain tendre. Cette provision nous
+fut assez n&eacute;cessaire, comme vous allez voir:</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Car entre Blaye et Jonzac<br />
+On ne trouve que Croupignac.<br />
+Le Croupignac est tr&egrave;s-funeste:<br />
+Car le Croupignac est un lieu<br />
+O&ugrave; six mourants faisaient le reste<br />
+De cinq ou six cents que la peste<br />
+Avait envoy&eacute;s devant Dieu;<br />
+Et ces six mourants s'&eacute;taient mis<br />
+Tous six dans un m&ecirc;me logis.<br />
+Un septi&egrave;me, soi-disant pr&ecirc;tre,<br />
+Plus pestif&eacute;r&eacute; que les six,<br />
+Les confessait par la fen&ecirc;tre,<br />
+De peur, disait-il, d'&ecirc;tre pris<br />
+D'un mal si f&acirc;cheux et si tra&icirc;tre.<br />
+</p>
+
+<p>Ce lieu, si dangereux et si mis&eacute;rable, fut travers&eacute; brusquement, et
+n'esp&eacute;rant pas trouver de village, il fallut se r&eacute;soudre &agrave; manger sur
+l'herbe, o&ugrave; les perdreaux et le pain tendre de M. de Jonzac furent d'un
+grand secours. Ensuite d'un repas si cavalier, continuant notre chemin,
+nous arriv&acirc;mes &agrave; Blaye, mais si tard, et le lendemain nous en part&icirc;mes
+si matin, qu'il nous fut impossible d'en remarquer la situation qu'avec
+la clart&eacute; des &eacute;toiles. Le montant qui commen&ccedil;ait de tr&egrave;s-bonne heure,
+nous obligeait &agrave; cette diligence. Apr&egrave;s donc avoir dit mille adieux &agrave;
+Lussan, et re&ccedil;u mille baisers de lui, nous nous embarqu&acirc;mes dans une
+petite chaloupe, et vogu&acirc;mes longtemps avant le jour.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Mais sit&ocirc;t que par son flambeau<br />
+La lumi&egrave;re nous fut rendue,<br />
+Rien ne s'offrit &agrave; notre vue<br />
+Que le ciel et notre bateau<br />
+Tout seul dans la vaste &eacute;tendue<br />
+D'une affreuse campagne d'eau!<br />
+</p>
+
+<p>La Garonne est effectivement si large depuis qu'au Bec des Landes
+d'Ambesse elle est jointe avec la Dordogne, qu'elle ressemble tout &agrave;
+fait &agrave; la mer, et ses mar&eacute;es montent avec tant d'imp&eacute;tuosit&eacute;, qu'en
+moins de quatre heures nous f&icirc;mes le trajet ordinaire,</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Et v&icirc;mes au milieu des eaux<br />
+Devant nous para&icirc;tre Bordeaux,<br />
+Dont le port en croissant resserre<br />
+Plus de barques et de vaisseaux<br />
+Qu'aucun autre port de la terre.<br />
+</p>
+
+<p>Sans mentir, la rivi&egrave;re &eacute;tait alors si couverte, que notre felouque eut
+bien de la peine &agrave; trouver une place pour aborder. La foire, qui devait
+se tenir dans peu de jours, avait attir&eacute; cette grande quantit&eacute; de
+navires et de marchands, quasi de toutes les nations, pour charger les
+vins de ce pays;</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Car ce fameux et rude port<br />
+En cette saison a la gloire<br />
+De donner tous les ans &agrave; boire<br />
+&Agrave; presque tous les gens du Nord.<br />
+</p>
+
+<p>Ces messieurs emportent de l&agrave; tous les ans, une effroyable quantit&eacute; de
+vins; mais ils n'emportent pas les meilleurs. On les traite d'Allemands;
+et nous appr&icirc;mes qu'il &eacute;tait d&eacute;fendu, non-seulement de leur en vendre
+pour enlever, mais encore de leur en laisser boire dans les cabarets.
+Apr&egrave;s &ecirc;tre descendus sur la gr&egrave;ve, et avoir admir&eacute; pendant quelque temps
+la situation de cette ville, nous nous retir&acirc;mes au Chapeau-Rouge, o&ugrave; M.
+Talleman nous vint prendre aussit&ocirc;t qu'il sut notre arriv&eacute;e. Depuis ce
+moment, nous ne nous retir&acirc;mes dans notre logis, pendant notre s&eacute;jour &agrave;
+Bordeaux, que pour y coucher. Les journ&eacute;es se passaient le plus
+agr&eacute;ablement du monde chez M. l'intendant; car les plus honn&ecirc;tes gens de
+la ville n'ont pas d'autre r&eacute;duit que sa maison. Il a trouv&eacute; m&ecirc;me que la
+plupart &eacute;taient ses cousins; et on le croirait plut&ocirc;t le premier
+pr&eacute;sident de la province, que l'intendant. Enfin, il est toujours le
+m&ecirc;me que vous l'avez vu, hormis que sa d&eacute;pense est plus grande. Mais
+pour madame l'intendante, nous vous dirons en secret qu'elle est tout &agrave;
+fait chang&eacute;e.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Quoique sa beaut&eacute; soit extr&ecirc;me,<br />
+Qu'elle ait toujours ce grand &#339;il bleu<br />
+Plein de douceur et plein de feu,<br />
+Elle n'est pourtant plus la m&ecirc;me;<br />
+Car nous avons appris qu'elle aime,<br />
+Et qu'elle aime bien fort le jeu.<br />
+</p>
+
+<p>Elle, qui ne connaissait pas autrefois les cartes, passe maintenant des
+nuits au lansquenet. Toutes les femmes de la ville sont devenues
+joueuses pour lui plaire: elles viennent r&eacute;guli&egrave;rement chez elle pour la
+divertir; et qui veut voir une belle assembl&eacute;e, n'a qu'&agrave; lui rendre
+visite. Mademoiselle du Pin se trouve toujours l&agrave; bien &agrave; propos pour
+entretenir ceux qui n'aiment point le jeu. En v&eacute;rit&eacute;, sa conversation
+est si fine et si spirituelle, que ce ne sont point les plus mal
+partag&eacute;s. C'est l&agrave; que messieurs les Gascons apprennent le bel air et la
+belle fa&ccedil;on de parler:</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Mais cette agr&eacute;able du Pin,<br />
+Qui dans sa mani&egrave;re est unique,<br />
+A l'esprit m&eacute;chant et bien fin;<br />
+Et si jamais Gascon s'en pique,<br />
+Gascon fera mauvaise fin.<br />
+</p>
+
+<p>Au reste, sans faire ici les goguenards sur messieurs les Gascons,
+puisque Gascon il y a, nous commencions nous-m&ecirc;mes &agrave; courir quelque
+risque; et notre retraite un peu pr&eacute;cipit&eacute;e ne fut pas mal &agrave; propos.
+Voyez pourtant quel malheur! Nous nous sauvions de Bordeaux, pour donner
+deux jours apr&egrave;s dans Agen.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Agen, cette ville fameuse,<br />
+De tant de belles le s&eacute;jour,<br />
+Si fatale et si dangereuse<br />
+Aux c&#339;urs sensibles &agrave; l'amour.<br />
+<br />
+D&egrave;s qu'on en approche l'entr&eacute;e,<br />
+On doit bien prendre garde &agrave; soi:<br />
+Car tel y va de bonne foi<br />
+Pour n'y passer qu'une journ&eacute;e,<br />
+Qui s'y sent, par je ne sais quoi,<br />
+Arr&ecirc;t&eacute; pour plus d'une ann&eacute;e.<br />
+</p>
+
+<p>Un nombre infini de personnes y ont m&ecirc;me pass&eacute; le reste de leur vie sans
+en pouvoir sortir. Le fabuleux palais d'Armide ne fut jamais si
+redoutable. Nous y trouv&acirc;mes M. de Saint-Luc arr&ecirc;t&eacute; depuis plus de six
+mois, Nort depuis quatre ann&eacute;es, et d'Ortis depuis six semaines; et ce
+fut lui qui nous instruisit de toutes ces choses, et qui voulut
+absolument nous faire conna&icirc;tre les enchanteresses de ce lieu. Il pria
+donc toutes les belles de la ville &agrave; souper; et tout ce qui se passa
+dans ce magnifique repas, nous fit bien conna&icirc;tre que nous &eacute;tions dans
+un pays enchant&eacute;. En v&eacute;rit&eacute;, ces dames ont tant de beaut&eacute;, qu'elles nous
+surprirent dans leur premier abord; et tant d'esprit, qu'elles nous
+gagn&egrave;rent d&egrave;s la premi&egrave;re conversation. Il est impossible de les voir
+et de conserver la libert&eacute;; et c'est la destin&eacute;e de tous ceux qui
+passent en ce lieu-l&agrave;, s'ils ont la libert&eacute; d'en sortir, d'y laisser au
+moins leur c&#339;ur pour otage d'un prompt retour.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Ainsi donc qu'avaient fait les autres,<br />
+Il fallut y laisser les n&ocirc;tres:<br />
+L&agrave;, tous deux ils nous furent pris;<br />
+Mais, n'en d&eacute;plaise &agrave; tant de belle,<br />
+Ce fut par l'aimable d'Ortis.<br />
+Aussi nous traita-t-il mieux qu'elles.<br />
+</p>
+
+<p>Cela ne se fit assur&eacute;ment que sous leur bon plaisir. Elles ne lui
+envi&egrave;rent point cette conqu&ecirc;te; et nous jugeant apparemment
+tr&egrave;s-infirmes, elles ne daign&egrave;rent pas employer le moindre de leurs
+charmes pour nous retenir. Aussi, le lendemain de grand matin,
+trouv&acirc;mes-nous les portes ouvertes et les chemins libres; de sorte que
+rien ne nous emp&ecirc;cha de gagner Encosse sur les coureurs que M. de
+Chemeraut nous avait promis, et qui nous attendaient depuis un mois &agrave;
+Agen. C'est de ce v&eacute;ritable ami qu'on peut assurer</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Et dire, sans qu'on le cajole,<br />
+Qu'il sait bien tenir sa parole.<br />
+</p>
+
+<p>Encosse est un lieu dont nous ne vous entretiendrons gu&egrave;re; car, except&eacute;
+les eaux, qui sont admirables pour l'estomac, rien ne s'y rencontre. Il
+est au pied des Pyr&eacute;n&eacute;es, &eacute;loign&eacute; de tout commerce, et l'on n'y peut
+avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa sant&eacute;. Un petit
+ruisseau qui serpente &agrave; vingt pas du village, entre des saules et des
+pr&eacute;s les plus verts qu'on puisse s'imaginer, &eacute;tait toute notre
+consolation. Nous allions tous les matins prendre les eaux en ce bel
+endroit, et les apr&egrave;s-d&icirc;n&eacute;es nous promener. Un jour que nous &eacute;tions sur
+ses bords, assis sur l'herbe, et que, nous ressouvenant des hautes
+mar&eacute;es de la Garonne, dont nous avions la m&eacute;moire encore assez fra&icirc;che,
+nous examinions les raisons que donnent Descartes et Gassendi du flux et
+du reflux, sortit tout d'un coup d'entre les roseaux les plus proches,
+un homme qui nous avait apparemment &eacute;cout&eacute;s. C'&eacute;tait</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Un vieillard tout blanc, p&acirc;le et sec<br />
+Dont la barbe et la chevelure<br />
+Pendaient plus bas que la ceinture;<br />
+Ainsi l'on peint Melchis&eacute;dec.<br />
+<br />
+Ou plut&ocirc;t telle est la figure<br />
+D'un certain vieux &eacute;v&ecirc;que grec,<br />
+Qui faisant le salamalec,<br />
+Dit &agrave; tous la bonne aventure;<br />
+<br />
+Car il portait un chapiteau<br />
+Comme un couvercle de lessive,<br />
+Mais d'une grandeur excessive,<br />
+Qui lui tenait lieu de chapeau.<br />
+<br />
+Et ce chapeau, dont les grands bords<br />
+Allaient tombant sur ses &eacute;paules,<br />
+&Eacute;tait fait de branches de saules,<br />
+Et couvrait presque tout son corps.<br />
+<br />
+Son habit, de couleur verd&acirc;tre,<br />
+&Eacute;tait d'un tissu de roseaux,<br />
+Le tout couvert de gros morceaux<br />
+D'un cristal &eacute;pais et bleu&acirc;tre.<br />
+</p>
+
+<p>&Agrave; cette apparition la peur nous fit faire deux signes de croix et trois
+pas en arri&egrave;re; mais la curiosit&eacute; pr&eacute;valut sur la crainte, et nous
+r&eacute;sol&ucirc;mes, bien qu'avec quelques battements de c&#339;ur, d'attendre le
+vieillard extraordinaire, dont l'abord fut tout &agrave; fait gracieux, et qui
+nous parla fort civilement de cette sorte:</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+&laquo;Messieurs, je ne suis point surpris<br />
+Que de ma rencontre impr&eacute;vue<br />
+Vous ayez un peu l'&acirc;me &eacute;mue:<br />
+Mais lorsque vous aurez appris<br />
+En quel rang les destins ont mis<br />
+Ma naissance &agrave; vous inconnue,<br />
+Vous rassurerez vos esprits.<br />
+<br />
+&laquo;Je suis le dieu de ce ruisseau,<br />
+Qui, d'une urne jamais tarie,<br />
+Qui penche au pied de ce coteau,<br />
+Prends le soin dans cette prairie<br />
+De verser incessamment l'eau<br />
+Qui la rend si verte et fleurie.<br />
+<br />
+&laquo;Depuis huit jours, matin et soir,<br />
+Vous me venez r&egrave;glement voir,<br />
+Sans croire me rendre visite.<br />
+Ce n'est pas que je ne m&eacute;rite<br />
+Que l'on me rende ce devoir;<br />
+Car enfin j'ai cet avantage,<br />
+Qu'un canal si clair et si net<br />
+Est le lieu de mon apanage.<br />
+Dans la Gascogne un tel partage<br />
+Est bien joli pour un cadet.<br />
+<br />
+&laquo;Aussi l'avez-vous trouv&eacute; tel,<br />
+Louant mes bords et ma verdure;<br />
+Ce qui me pla&icirc;t, je vous assure,<br />
+Plus qu'une offrande ou qu'un autel;<br />
+Et tout &agrave; l'heure, je le jure,<br />
+Vous en serez, foi d'immortel,<br />
+R&eacute;compens&eacute;s avec usure.<br />
+<br />
+&laquo;Dans ce petit vallon champ&ecirc;tre<br />
+Soyez donc les tr&egrave;s-bien venus,<br />
+Chacun de vous y sera ma&icirc;tre;<br />
+Et puisque vous voulez conna&icirc;tre<br />
+Les causes du flux et du reflux,<br />
+Je vous instruirai l&agrave;-dessus,<br />
+Et vous ferai bient&ocirc;t para&icirc;tre<br />
+Que les raisonnements cornus<br />
+De tous temps sont les attributs<br />
+De la faiblesse de votre &ecirc;tre;<br />
+<br />
+&laquo;Car tous les dits et les redits<br />
+De ces vieux r&ecirc;veurs de jadis,<br />
+Ne sont que contes d'Amadis.<br />
+M&ecirc;me dans vos sectes derni&egrave;res,<br />
+Les Descartes, les Gassendis,<br />
+Quoiqu'en diff&eacute;rentes mani&egrave;res,<br />
+Et plus heureux et plus hardis<br />
+&Agrave; fouiller les causes premi&egrave;res,<br />
+N'ont jamais trait&eacute; ces mati&egrave;res<br />
+Que comme de vrais &eacute;tourdis.<br />
+<br />
+&laquo;Moi qui sais le fin de ceci,<br />
+Comme &eacute;tant chose qui m'importe,<br />
+Pour vous mon amour est si forte,<br />
+Qu'apr&egrave;s en avoir &eacute;clairci<br />
+Votre esprit de si bonne sorte,<br />
+Qu'il n'en soit jamais en souci,<br />
+Je veux que la docte cohorte<br />
+Vous en doive le grand merci.<br />
+</p>
+
+<p>Il nous prit lors tous deux par la main, et nous fit asseoir sur le
+gazon &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s. Nous nous regardions assez souvent sans rien dire,
+fort &eacute;tonn&eacute;s de nous voir en conversation avec un fleuve; mais tout d'un
+coup</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Il se moucha, cracha, toussa,<br />
+Puis en ces mots il commen&ccedil;a:<br />
+<br />
+&laquo;Lorsque l'onde en partage &eacute;chut<br />
+Au fr&egrave;re du grand dieu qui tonne,<br />
+L'av&egrave;nement &agrave; la couronne<br />
+De ce nouveau monarque fut<br />
+Publi&eacute; partout, et fallut<br />
+Que chaque dieu-fleuve en personne<br />
+All&acirc;t lui porter son tribut.<br />
+Dans ce rencontre la Garonne<br />
+Entre tous les autres parut,<br />
+Mais si brusque et si fanfaronne,<br />
+Que sa d&eacute;marche lui d&eacute;plut;<br />
+Et le puissant dieu r&eacute;solut<br />
+De ch&acirc;tier cette Gasconne<br />
+Par quelque signal&eacute; rebut.<br />
+<br />
+&laquo;De fait, il en fit peu de cas<br />
+Quand elle lui vint rendre hommage;<br />
+Il se renfrogna le visage,<br />
+Et la traita du haut en bas.<br />
+<br />
+&laquo;Mais elle, au lieu de l'apaiser<br />
+Ayant pris soin d'apprivoiser,<br />
+Avec la puissante Dordogne,<br />
+Mille autres fleuves de Gascogne,<br />
+Sembla le vouloir offenser.<br />
+<br />
+&laquo;Lui, d'une orgueilleuse mani&egrave;re,<br />
+Comme il a l'humeur fort alti&egrave;re.<br />
+Am&egrave;rement s'en courrou&ccedil;a;<br />
+Et d'une mine froide et fi&egrave;re,<br />
+Deux fois si loin la repoussa,<br />
+Que cette insolente rivi&egrave;re<br />
+Toutes les deux fois rebroussa<br />
+Plus de six heures en arri&egrave;re.<br />
+<br />
+&laquo;Bien qu'au vrai cette t&eacute;m&eacute;raire<br />
+Se f&ucirc;t attir&eacute; sur les bras<br />
+Un peu follement cette affaire.<br />
+Les grands fleuves ne crurent pas<br />
+Devoir, en un tel embarras,<br />
+Se s&eacute;parer de leur confr&egrave;re,<br />
+Ni l'abandonner, au contraire,<br />
+Ils en murmur&egrave;rent tout bas.<br />
+Accusant le roi trop s&eacute;v&egrave;re.<br />
+<br />
+&laquo;Mais lui, branlant ses cheveux blancs,<br />
+Tout d&eacute;gouttants de l'onde am&egrave;re,<br />
+&laquo;Taisez-vous, dit-il, insolents,<br />
+Ou vous saurez en peu de temps<br />
+Ce que peut Neptune en col&egrave;re.&raquo;<br />
+<br />
+&laquo;Sur-le-champ, au lieu de se taire,<br />
+Plus haut encore on murmura.<br />
+Le dieu lors en furie entra,<br />
+Son trident par trois fois serra,<br />
+Et trois fois par le Styx jura:<br />
+<br />
+&laquo;Quoi donc! ici l'on osera<br />
+Dire hautement ce qu'on voudra!<br />
+Chaque petit dieu glosera<br />
+Sur ce que Neptune fera!<br />
+<i>Per Dio questo non sar&agrave;.</i><br />
+Chacun d'eux s'en repentira,<br />
+Et pareil traitement aura;<br />
+Car deux fois par jour on verra<br />
+Qu'&agrave; sa source on retournera,<br />
+Et deux fois mon courroux fuira:<br />
+Mais plus loin que pas un ira<br />
+Celui qui, pour son malheur, a<br />
+Caus&eacute; tout ce d&eacute;sordre-l&agrave;;<br />
+Et cet exemple durera<br />
+Tant que Neptune r&eacute;gnera.&raquo;<br />
+<br />
+&laquo;&Agrave; ce dieu du moite &eacute;l&eacute;ment<br />
+Les rebelles lors se soumirent;<br />
+Et, quoique grondant, ob&eacute;irent<br />
+Par force &agrave; ce commandement.<br />
+<br />
+&laquo;Voil&agrave; ce qu'on n'a jamais su,<br />
+Et ce que tout le monde admire.<br />
+Aussi nous avions r&eacute;solu,<br />
+Pour notre honneur, de n'en rien dire:<br />
+Mais aujourd'hui vous m'avez plu<br />
+Si fort, que je n'ai jamais pu<br />
+M'emp&ecirc;cher de vous en instruire.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>Il n'eut pas achev&eacute; ces mots qu'il s'&eacute;coula d'entre nous deux, mais si
+vite qu'il &eacute;tait &agrave; vingt pas de nous devant que nous nous en fussions
+aper&ccedil;us. Nous le suiv&icirc;mes le plus l&eacute;g&egrave;rement que nous p&ucirc;mes; et voyant
+qu'il &eacute;tait impossible de l'attraper, nous lui cri&acirc;mes plusieurs fois:</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+&laquo;Eh! monsieur le Fleuve, arr&ecirc;tez!<br />
+Ne vous en allez pas si vite!<br />
+Eh! de gr&acirc;ce, un mot! &eacute;coutez!&raquo;<br />
+Mais il se remit dans son g&icirc;te,<br />
+</p>
+
+<p class="n">et rentra dans ces m&ecirc;mes roseaux dont nous l'avions vu sortir. Nous
+all&acirc;mes en vain jusqu'&agrave; cet endroit; car le bonhomme &eacute;tait d&eacute;j&agrave; tout
+fondu en eau quand nous arriv&acirc;mes, et sa voix n'&eacute;tait plus</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Qu'un murmure agr&eacute;able et doux;<br />
+Mais cet agr&eacute;able murmure<br />
+N'est entendu que des cailloux.<br />
+Il ne le put &ecirc;tre de nous;<br />
+Et m&ecirc;me, sans vous faire injure,<br />
+Il ne l'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; de vous.<br />
+</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'avoir appel&eacute; plusieurs fois inutilement, enfin la nuit nous
+obligea de retourner en notre logis, o&ugrave; nous f&icirc;mes mille r&eacute;flexions sur
+cette aventure. Notre esprit n'&eacute;tait pas enti&egrave;rement satisfait de cet
+&eacute;claircissement; et nous ne pouvions concevoir pourquoi, dans une
+s&eacute;dition o&ugrave; tous les fleuves avaient tremp&eacute;, il n'y en avait eu qu'une
+partie de ch&acirc;ti&eacute;s. Nous rev&icirc;nmes plusieurs fois en ce m&ecirc;me lieu, tant
+que nous demeur&acirc;mes &agrave; Encosse, pour y conjurer cet honn&ecirc;te fleuve de
+nous vouloir donner &agrave; ce sujet un quart d'heure de conversation; mais il
+ne parut plus; et nos eaux &eacute;tant prises, le temps vint enfin de s'en
+aller.</p>
+
+<p>Un carrosse que M. le s&eacute;n&eacute;chal d'Armagnac avait envoy&eacute;, nous mena bien &agrave;
+notre aise chez lui, &agrave; Castille, o&ugrave; nous f&ucirc;mes re&ccedil;us avec tant de joie,
+qu'il &eacute;tait ais&eacute; de juger que nos visages n'&eacute;taient point d&eacute;sagr&eacute;ables
+au ma&icirc;tre de la maison.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+C'est chez cet illustre Fontrailles,<br />
+O&ugrave; les tourtes, les ortolans,<br />
+Les perdrix rouges et les cailles,<br />
+Et mille autres vols succulents<br />
+Nous firent horreur des mangeailles<br />
+Dont Carbon et tant de canailles<br />
+Vous affrontent depuis vingt ans.<br />
+</p>
+
+<p>Vous autres casaniers, qui ne connaissez que la vall&eacute;e de mis&egrave;re et vos
+r&ocirc;tisseurs de Paris, vous ne savez ce que c'est que la bonne ch&egrave;re. Si
+vous vous y connaissiez, et si vous l'aimiez, comme vous dites,</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Soyez donc assez braves gens<br />
+Pour quitter enfin vos murailles,<br />
+Et si vous &ecirc;tes de bon sens,<br />
+Allez et courez chez Fontrailles<br />
+Vous gorger de mets excellents.<br />
+</p>
+
+<p>Vous y serez bien re&ccedil;us assur&eacute;ment, et vous le trouverez toujours le
+m&ecirc;me. Sans plus s'embarrasser des affaires du monde, il se divertit &agrave;
+faire achever sa maison, qui sera parfaitement belle. Les honn&ecirc;tes gens
+de sa province en savent fort bien le chemin; mais les autres ne l'ont
+jamais pu trouver. Apr&egrave;s nous y &ecirc;tre empiffr&eacute;s quatre jours avec M. le
+pr&eacute;sident de Marmiesse, qui prit la peine de s'y rendre aussit&ocirc;t qu'il
+fut inform&eacute; de notre arriv&eacute;e, nous all&acirc;mes tous ensemble &agrave; Toulouse,
+descendre chez l'abb&eacute; de Beauregard, qui nous attendait, et qui nous
+donna de ces repas qu'on ne peut faire qu'&agrave; Toulouse. Le lendemain, M.
+le pr&eacute;sident de Marmiesse nous voulut faire voir, dans un d&icirc;ner,
+jusqu'o&ugrave; peut aller la splendeur et la magnificence, ou, avec sa
+permission, la profusion et la prodigalit&eacute;. Le festin du Menteur n'&eacute;tait
+rien en comparaison, et c'est ici qu'il faut redoubler nos efforts pour
+vous en faire une description magnifique.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Toi qui pr&eacute;sides aux repas,<br />
+&Ocirc; Muse! sois-nous favorable;<br />
+D&eacute;cris avec nous tous les plats<br />
+Qui parurent sur cette table.<br />
+<br />
+Pour notre honneur et pour ta gloire,<br />
+Fais qu'aucun de tous ces grands mets<br />
+Ne s'&eacute;chappe &agrave; notre m&eacute;moire,<br />
+Et fais qu'on en parle &agrave; jamais.<br />
+<br />
+Mais comme notre esprit s'abuse<br />
+De s'imaginer qu'aux festins<br />
+Puisse pr&eacute;sider une Muse,<br />
+Et qu'elle se connaisse en vins!<br />
+<br />
+Non, non, les doctes demoiselles<br />
+N'eurent jamais un bon morceau:<br />
+Et ces vieilles sempiternelles<br />
+Ne burent jamais que de l'eau.<br />
+<br />
+&Agrave; qui donc adresser ses v&#339;ux<br />
+En des occasions pareilles?<br />
+Est-ce &agrave; vous, Bacchus, roi des treilles?<br />
+&Agrave; vous, dieu des mets savoureux?<br />
+<br />
+Mais, pour rimer, Bacchus et Come<br />
+Sont des dieux de peu de secours;<br />
+Et jamais de m&eacute;moire d'homme,<br />
+On ne leur fit un tel discours.<br />
+</p>
+
+<p>Tout nous manque au besoin, et de notre chef nous n'oserions
+entreprendre une si grande affaire. Il faut donc nous contenter de vous
+dire que jamais on ne vit rien de si splendide; et nous eussions cru
+Toulouse, ce lieu si renomm&eacute; pour la bonne ch&egrave;re, &eacute;puis&eacute; pour jamais de
+gibier, si l'un de vos amis et des n&ocirc;tres ne nous e&ucirc;t encore le
+lendemain, dans un d&icirc;ner, fait admirer cette ville comme un prodige,
+pour la quantit&eacute; de bonnes choses qu'elle fournit. Vous devinerez
+ais&eacute;ment son nom, quand nous vous dirons</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Que c'est un de ces beaux esprits<br />
+Dont Toulouse fut l'origine.<br />
+C'est le seul Gascon qui n'a pris<br />
+Ni l'air ni l'accent du pays;<br />
+Et l'on jugerait &agrave; sa mine<br />
+Qu'il n'a jamais quitt&eacute; Paris.<br />
+</p>
+
+<p>Enfin, c'est l'agr&eacute;able M. d'Osneville, dont l'air et l'esprit n'ont
+rien que d'un homme qui n'aurait jamais boug&eacute; de la cour.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Vous saurez qu'il est mari&eacute;,<br />
+Environ depuis une ann&eacute;e,<br />
+Et qu'il est tout &agrave; fait li&eacute;<br />
+Du sacr&eacute; lien d'hym&eacute;n&eacute;e.<br />
+<br />
+Li&eacute; tout &agrave; fait, c'est-&agrave;-dire<br />
+Qu'il est li&eacute; tout &agrave; fait bien,<br />
+Et qu'il ne lui manque plus rien,<br />
+Et qu'il a tout ce qu'il d&eacute;sire.<br />
+<br />
+L'&eacute;pouse est bien apparent&eacute;e,<br />
+Et bien apparent&eacute; l'&eacute;poux;<br />
+Elle est jeune, riche, esprit&eacute;e:<br />
+Il est jeune, riche, esprit doux.<br />
+</p>
+
+<p>Avec lui et dans son carrosse, nous quitt&acirc;mes Toulouse pour aller &agrave;
+Grouille, o&ugrave; M. le comte d'Aubijoux nous re&ccedil;ut tr&egrave;s-civilement. Nous le
+trouv&acirc;mes dans un petit palais qu'il a fait b&acirc;tir au milieu de son
+jardin, entre des fontaines et des bois, et qui n'est compos&eacute; que de
+trois chambres, mais bien peintes et tout &agrave; fait appropri&eacute;es. Il a
+destin&eacute; ce lieu pour se retirer en particulier avec deux ou trois de ses
+amis, ou, quand il est seul, s'entretenir avec ses livres, pour ne pas
+dire avec sa ma&icirc;tresse:</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Malgr&eacute; l'injustice des cours,<br />
+Dans cet agr&eacute;able ermitage<br />
+Il coule doucement ses jours,<br />
+Et vit en v&eacute;ritable sage.<br />
+</p>
+
+<p>De vous dire qu'il tenait une fort bonne table et bien servie, ce ne
+serait vous apprendre rien de nouveau; mais peut-&ecirc;tre serez-vous surpris
+de savoir que faisant si grande ch&egrave;re, il ne vivait que d'une cro&ucirc;te de
+pain par jour. Aussi son visage &eacute;tait-il d'un homme mourant. Bien que
+son parc f&ucirc;t tr&egrave;s-grand, et qu'il e&ucirc;t mille endroits tous les plus beaux
+les uns que les autres pour se promener, nous passions les journ&eacute;es
+enti&egrave;res dans une petite &icirc;le plant&eacute;e et tenue aussi propre qu'un jardin,
+et dans laquelle on trouve, comme par miracle, une fontaine qui jaillit,
+et va mouiller le haut d'un berceau de grands cypr&egrave;s qui l'environnent.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Sous ce berceau qu'Amour expr&egrave;s<br />
+Fit pour toucher quelque inhumaine,<br />
+L'un de nous deux, un jour, au frais,<br />
+Assis pr&egrave;s de cette fontaine,<br />
+Le c&#339;ur perc&eacute; de mille traits,<br />
+D'une main qu'il portait &agrave; peine,<br />
+Grava ces vers sur un cypr&egrave;s:<br />
+&laquo;H&eacute;las! que l'on serait heureux<br />
+Dans ce beau lieu digne d'envie,<br />
+Si, toujours aim&eacute; de Sylvie,<br />
+L'on pouvait, toujours amoureux,<br />
+Avec elle passer la vie!&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>Vous conna&icirc;trez par-l&agrave; que dans notre voyage nous ne songions pas
+toujours &agrave; faire bonne ch&egrave;re, et que nous avions quelquefois des moments
+assez tendres. Au reste, quoique Grouille ait tant de charmes, M.
+d'Aubijoux ne nous put retenir que trois jours, apr&egrave;s lesquels il nous
+donna son carrosse pour aller &agrave; Castres prendre celui de M. de
+P&eacute;nautier, qui nous mena chez lui, &agrave; P&eacute;nautier, &agrave; une lieue de
+Carcassonne. Vos sant&eacute;s y furent bues mille fois, avec le cher ami
+Balsant, qui ne nous quitta pas un moment. La com&eacute;die fut aussi un de
+nos divertissements assez grand, parce que la troupe n'&eacute;tait pas
+mauvaise, et qu'on y voyait toutes les dames de Carcassonne. Quand nous
+en part&icirc;mes, M. de P&eacute;nautier, qui sans doute est un des plus honn&ecirc;tes
+hommes du monde, voulut absolument que nous prissions encore son
+carrosse pour aller a Narbonne, quoiqu'il y e&ucirc;t une grande journ&eacute;e. Le
+temps &eacute;tait si beau, que nous esp&eacute;rions le lendemain, sur nos chevaux
+frais, et qui suivaient en main depuis Encosse aller coucher pr&egrave;s de
+Montpellier. Mais, par malheur,</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Dans cette vilaine Narbonne<br />
+Toujours il pleut, toujours il tonne.<br />
+Toute la nuit doncques il plut,<br />
+Et tant d'eau cette nuit il chut,<br />
+Que la campagne submerg&eacute;e<br />
+Tint deux jours la ville assi&eacute;g&eacute;e.<br />
+</p>
+
+<p>Que cela ne vous surprenne point. Quand il pleut six heures en cette
+ville, comme c'est toujours par orage, et qu'elle est situ&eacute;e dans un
+fond tout environn&eacute; de montagnes, en peu de temps les eaux se ramassent
+en si grande abondance, qu'il est impossible d'en sortir sans courir
+risque de se noyer. Nous voul&ucirc;mes pourtant le hasarder; mais l'accident
+d'un laquais emport&eacute; par une ravine, et qui sans doute &eacute;tait perdu si
+son cheval ne l'e&ucirc;t sauv&eacute; &agrave; la nage, nous fit rentrer bien vite pour
+attendre que les passages fussent libres. Des messieurs, que nous
+trouv&acirc;mes se promenant dans la grande place, et qui nous parurent &ecirc;tre
+des principaux du pays, ayant appris notre aventure, crurent qu'il &eacute;tait
+de leur honneur de ne nous laisser pas ennuyer. Ils nous voulurent donc
+faire voir les raret&eacute;s de leur ville, et nous men&egrave;rent d'abord dans
+l'&eacute;glise cath&eacute;drale, qu'ils pr&eacute;tendaient &ecirc;tre un chef-d'&#339;uvre pour la
+hauteur des vo&ucirc;tes, mais nous ne saurions pas dire au vrai</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Si l'architecte qui la fit,<br />
+La fit ronde, ovale ou carr&eacute;e,<br />
+Et moins encor s'il la b&acirc;tit<br />
+Haute, basse, large ou serr&eacute;e.<br />
+<br />
+Car, arriv&eacute;s en ce saint lieu,<br />
+Nous n'e&ucirc;mes jamais autre envie<br />
+Que de faire des v&#339;ux &agrave; Dieu<br />
+De ne le voir de notre vie.<br />
+<br />
+Ce qu'on y montre encor de rare,<br />
+Est un vieux et sombre tableau,<br />
+O&ugrave; l'on voit sortir un Lazare<br />
+&Agrave; demi mort de son tombeau.<br />
+<br />
+Mais le peintre l'a si bien fait<br />
+Sec, p&acirc;le, hideux, noir, effroyable,<br />
+Qu'il semble bien moins le portrait<br />
+Du bon Lazare que d'un diable.<br />
+</p>
+
+<p>Ces messieurs ne furent pas contents de nous avoir fait voir ces deux
+merveilles, ils eurent encore la bont&eacute;, pour nous r&eacute;galer tout &agrave; fait,
+de nous pr&eacute;senter &agrave; deux ou trois de leurs plus polies demoiselles, qui
+tombaient, en v&eacute;rit&eacute;, de la v... Voil&agrave; tous les divertissements que nous
+e&ucirc;mes &agrave; Narbonne. Voyez par l&agrave; si deux jours que nous y demeur&acirc;mes se
+pass&egrave;rent agr&eacute;ablement. Toi qui nous as si bien divertis,</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Digne objet de notre courroux,<br />
+Vieille ville toute de fange,<br />
+Qui n'es que ruisseaux et qu'&eacute;gouts,<br />
+Pourrais-tu pr&eacute;tendre de nous<br />
+Le moindre vers &agrave; ta louange?<br />
+<br />
+Va, tu n'es qu'un quartier d'hiver<br />
+De quinze ou vingt malheureux drilles,<br />
+O&ugrave; l'on peut &agrave; peine trouver<br />
+Deux ou trois mis&eacute;rables filles<br />
+Aussi malsaines que ton air.<br />
+<br />
+Va, tu n'eus jamais rien de beau,<br />
+Rien qui m&eacute;rite qu'on le prise,<br />
+Bien peu de chose est ton tableau,<br />
+Et bien moins que rien ton &eacute;glise.<br />
+</p>
+
+<p>L'apostrophe est un peu violente, ou l'impression un peu forte; mais
+nous pass&acirc;mes dans cette &eacute;trange demeure deux journ&eacute;es avec tant de
+chagrin, qu'elle en est quitte &agrave; bon march&eacute;. Enfin les eaux
+s'&eacute;coul&egrave;rent, et, nos chevaux n'en ayant plus que jusqu'aux sangles, il
+nous fut permis de sortir. Apr&egrave;s avoir march&eacute; trois ou quatre lieues
+dans les plaines toutes noy&eacute;es, et pass&eacute; sur de m&eacute;chantes planches un
+torrent qui s'&eacute;tait fait de l'&eacute;gout des eaux, large comme une rivi&egrave;re,
+B&eacute;ziers, cette ville si propre et si bien situ&eacute;e, nous fit voir un pays
+aussi beau que celui dont nous partions &eacute;tait vilain. Le lendemain,
+ayant travers&eacute; les landes de Saint-Hub&eacute;ri, et go&ucirc;t&eacute; les bons muscats de
+Loupian, nous v&icirc;mes Montpellier se pr&eacute;senter &agrave; nous, environn&eacute; de ces
+plantades et de ces blanquettes que vous connaissez.</p>
+
+<p>Nous y abord&acirc;mes &agrave; travers mille boules de mail; car on joue l&agrave;, le long
+des chemins, &agrave; la chicane. Dans la grande rue des parfumeurs, par o&ugrave;
+l'on entre d'abord, l'on croit &ecirc;tre dans la boutique de Martial; et
+cependant,</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Bien que de cette belle ville<br />
+Viennent les meilleures senteurs,<br />
+Son terroir, en muscats fertile,<br />
+Ne lui produit jamais de fleurs.<br />
+</p>
+
+<p>Cette rue si parfum&eacute;e conduit dans une grande place, o&ugrave; sont les
+meilleures h&ocirc;telleries. Mais nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t &eacute;pouvant&eacute;s</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+De rencontrer en cette place<br />
+Un grand concours de populace.<br />
+Chacun y nommait d'Assouci.<br />
+&laquo;Il sera br&ucirc;l&eacute;, Dieu merci<br />
+(Disait une vieille bagasse).<br />
+Dieu veuille qu'autant on en fasse<br />
+&Agrave; tous ceux qui vivent ainsi!&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>La curiosit&eacute; de savoir ce que c'&eacute;tait nous fit avancer plus avant. Tout
+le bas &eacute;tait plein de peuple, et les fen&ecirc;tres remplies de personnes de
+qualit&eacute;s. Nous y reconn&ucirc;mes un des principaux de la ville, qui nous fit
+entrer aussit&ocirc;t dans le logis. Dans la chambre o&ugrave; il &eacute;tait, nous
+appr&icirc;mes qu'effectivement on allait br&ucirc;ler d'Assouci pour un crime qui
+est en abomination parmi les femmes. Dans cette m&ecirc;me chambre nous
+trouv&acirc;mes grand nombre de dames, qu'on nous dit &ecirc;tre les plus jolies,
+les plus qualifi&eacute;es et les plus spirituelles de la ville, quoique
+pourtant elles ne fussent ni trop belles ni trop bien mises. &Agrave; leurs
+petites mignardises, leur parler gras et leurs discours extraordinaires,
+nous cr&ucirc;mes bient&ocirc;t que c'&eacute;tait une assembl&eacute;e des pr&eacute;cieuses de
+Montpellier: mais, bien qu'elles fissent de nouveaux efforts &agrave; cause de
+nous, elles ne paraissaient que des pr&eacute;cieuses de campagne, et
+n'imitaient que faiblement les n&ocirc;tres de Paris. Elles se mirent expr&egrave;s
+sur le chapitre des beaux-esprits, afin de nous faire voir ce qu'elles
+valaient, par le commerce qu'elles ont avec eux. Il se commen&ccedil;a donc une
+conversation assez plaisante:</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Les unes disaient que M&eacute;nage<br />
+Avait l'air et l'esprit galant,<br />
+Que Chapelain n'&eacute;tait pas sage,<br />
+Que Costar n'&eacute;tait pas p&eacute;dant;<br />
+Et les autres croyaient monsieur de Scud&eacute;ris<br />
+Un homme de fort bonne mine,<br />
+Vaillant, riche et toujours bien mis;<br />
+Sa s&#339;ur une beaut&eacute; divine,<br />
+Et P&eacute;lisson un Adonis.<br />
+</p>
+
+<p>Elles en nomm&egrave;rent encore une tr&egrave;s-grande quantit&eacute;, dont il ne nous
+souvient plus. Apr&egrave;s avoir bien parl&eacute; des beaux-esprits, il fut question
+de juger de leurs ouvrages. Dans l'<i>Alaric</i> et dans le <i>Mo&iuml;se</i>, on ne
+loua que le jugement et la conduite; et dans la <i>Pucelle</i>, rien du tout.
+Dans Sarrasin, on n'estima que la lettre de M. de M&eacute;nage, et la pr&eacute;face
+de M. P&eacute;lisson fut trait&eacute;e de ridicule. Voiture m&ecirc;me passa pour un homme
+grossier. Quant aux romans, <i>Cassandre</i> fut estim&eacute; pour la d&eacute;licatesse
+de la conversation, <i>Cyrus</i> et <i>Cl&eacute;lie</i>, pour la magnificence de
+l'expression et la grandeur des &eacute;v&eacute;nements. Mille autres choses se
+d&eacute;bit&egrave;rent encore plus surprenantes que tout cela. Puis insensiblement,
+la conversation tomba sur d'Assouci, parce qu'il leur sembla que l'heure
+de l'ex&eacute;cution approchait. Une de ces dames prit la parole, et
+s'adressant &agrave; celle qui nous avait paru la principale et la ma&icirc;tresse
+pr&eacute;cieuse:</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+&laquo;Ma bonne, est-ce lui que l'on dit<br />
+Avoir autrefois tant &eacute;crit,<br />
+M&ecirc;me compos&eacute; quelque chose<br />
+En vers sur la m&eacute;tamorphose?<br />
+Il faut donc qu'il soit bel-esprit?<br />
+<br />
+&mdash;Aussi l'est-il, et l'un des vrais,<br />
+Reprit l'autre, et des premiers faits.<br />
+Ses lettres lui furent scell&eacute;es<br />
+D&egrave;s leurs premi&egrave;res assembl&eacute;es.<br />
+J'ai la liste de ces messieurs:<br />
+Son nom est en t&ecirc;te des leurs.&raquo;<br />
+<br />
+Plus d'une mine s&eacute;rieuse,<br />
+Avec un certain air affect&eacute;,<br />
+Penchait sa t&ecirc;te de c&ocirc;t&eacute;,<br />
+Et de ce ton de pr&eacute;cieuse,<br />
+Lui dit: &laquo;Ma ch&egrave;re, en v&eacute;rit&eacute;,<br />
+C'est dommage que dans Paris<br />
+Ces messieurs de l'Acad&eacute;mie,<br />
+Tous ces messieurs les beaux-esprits,<br />
+Soient sujets &agrave; telle infamie.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>L'envie de rire nous prit si furieusement, qu'il nous fallut quitter la
+chambre et le logis, pour en aller &eacute;clater a notre aise dans
+l'h&ocirc;tellerie. Nous e&ucirc;mes toutes les peines du monde a passer dans les
+rues, &agrave; cause de l'affluence du peuple.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+L&agrave; d'hommes on voyait fort peu.<br />
+Cent mille femmes anim&eacute;es,<br />
+Toutes de col&egrave;re enflamm&eacute;es,<br />
+Accouraient en foule en ce lieu<br />
+Avec des torches allum&eacute;es.<br />
+</p>
+
+<p>Elles &eacute;cumaient toutes de rage, et jamais on n'a rien vu de si terrible.
+Les unes disaient que c'&eacute;tait trop peu de le br&ucirc;ler; les autres qu'il
+fallait l'&eacute;corcher vif auparavant; et toutes, que si la justice le leur
+voulait livrer, elles inventeraient de nouveaux supplices pour le
+tourmenter. Enfin</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+On aurait dit, &agrave; voir ainsi<br />
+Ces bacchantes &eacute;chevel&eacute;es,<br />
+Qu'au moins ce monsieur d'Assouci<br />
+Les aurait toutes viol&eacute;es:<br />
+</p>
+
+<p class="n">et cependant il ne leur avait rien fait. Nous gagn&acirc;mes avec bien de la
+peine notre logis, o&ugrave; nous appr&icirc;mes en arrivant qu'un homme de condition
+avait fait sauver ce malheureux: et quelque temps apr&egrave;s on vint nous
+dire que toute la ville &eacute;tait en rumeur, que les femmes y faisaient une
+s&eacute;dition, et qu'elles avaient d&eacute;j&agrave; d&eacute;chir&eacute; deux personnes, pour &ecirc;tre
+seulement soup&ccedil;onn&eacute;es de conna&icirc;tre d'Assouci. Cela nous fit une
+tr&egrave;s-grande frayeur.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Et de peur d'&ecirc;tre pris aussi<br />
+Pour amis du sieur d'Assouci,<br />
+Ce fut &agrave; nous de faire gille.<br />
+Nous f&ucirc;mes donc assez prudents<br />
+Pour quitter d'abord cette ville;<br />
+Et cela fut d'assez bon sens.<br />
+</p>
+
+<p>Nous nous savons donc, comme des criminels, par une porte &eacute;cart&eacute;e, et
+prenons la chemin de Massilargues, esp&eacute;rant d'y pouvoir arriver avant la
+nuit. &Agrave; une demi-lieue de Montpellier, nous rencontr&acirc;mes notre
+d'Assouci, avec un page assez joli qui le suivait. En deux mots il nous
+conta ses disgr&acirc;ces; aussi n'avions-nous pas le loisir d'&eacute;couter un long
+discours, ni de le faire. Chacun donc alla de son c&ocirc;t&eacute;; lui fort vite,
+quoiqu'&agrave; pied; et nous doucement, &agrave; cause que nos chevaux &eacute;taient
+fatigu&eacute;s. Nous arriv&acirc;mes devant la nuit chez M. de Cauvisson, qui pensa
+mourir de rire de notre aventure. Il prit le soin, par sa bonne ch&egrave;re et
+par ses bons lits, de nous faire bient&ocirc;t oublier ces fatigues. Nous ne
+p&ucirc;mes, &eacute;tant si proches de N&icirc;mes, refuser &agrave; notre curiosit&eacute; de nous
+d&eacute;tourner pour aller voir</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Ces grands et fameux b&acirc;timents<br />
+Du pont du Gard et des Ar&egrave;nes,<br />
+Qui nous restent pour monuments<br />
+Des magnificences romaines.<br />
+<br />
+Ils sont plus entiers et plus sains<br />
+Que tant d'autres restes si rares.<br />
+Echapp&eacute;s aux brutales mains<br />
+De ce d&eacute;luge de barbares<br />
+Qui fut le fl&eacute;au des humains.<br />
+</p>
+
+<p>Fort satisfaits du Languedoc, nous pr&icirc;mes assez vite la route de
+Provence par cette grande prairie de Beaucaire, si c&eacute;l&egrave;bre par sa
+foire; et le m&ecirc;me jour nous v&icirc;mes de bonne heure</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Para&icirc;tre sur les bords du Rh&ocirc;ne<br />
+Ces murs pleins d'illustres bourgeois,<br />
+Glorieux d'avoir autrefois<br />
+Eu chez eux la cour et le tr&ocirc;ne<br />
+De trois ou quatre puissants rois.<br />
+</p>
+
+<p>On y aborde par</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Cette heureuse et fertile plaine<br />
+Qui doit son nom &agrave; la vertu<br />
+Du grand et fameux capitaine<br />
+Par qui le fier Dunois, battu,<br />
+Reconnut la grandeur romaine.<br />
+</p>
+
+<p>Nous v&icirc;mes, pour vous parler un peu moins po&eacute;tiquement, cette belle et
+c&eacute;l&egrave;bre ville d'Arles, qui, par son pont de bateaux, nous fit passer de
+Languedoc en Provence. C'est assur&eacute;ment la plus belle porte. La
+situation admirable de ce lieu y a presque attir&eacute; toute la noblesse du
+pays; et les dames y sont propres, galantes et jolies; mais si couvertes
+de mouches, qu'elles en paraissent un peu coquettes. Nous les v&icirc;mes
+toutes au cours, o&ugrave; nous f&ucirc;mes, faisant fort bien leur devoir avec
+quantit&eacute; de messieurs assez bien faits. Elles nous donn&egrave;rent lieu de les
+accoster, quoique inconnus; et sans vanit&eacute;, nous pouvons dire qu'en deux
+heures de conversation nous avan&ccedil;&acirc;mes assez nos affaires, et que nous
+f&icirc;mes peut-&ecirc;tre quelques jaloux. Le soir on nous pria d'une assembl&eacute;e,
+o&ugrave; l'on nous traita plus favorablement encore; mais avec tout cela, ces
+belles ne purent obtenir de nous qu'une seule nuit; et le lendemain nous
+en part&icirc;mes, et travers&acirc;mes avec bien de la peine</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+La vaste et pierreuse campagne,<br />
+Couverte encor de ces cailloux<br />
+Qu'un prince, revenant d'Espagne,<br />
+Y fit pleuvoir dans son courroux.<br />
+</p>
+
+<p>C'est une grande plaine toute couverte de cailloux effectivement jusqu'&agrave;
+Salon, petite ville qui n'a point d'autre raret&eacute; que le tombeau de
+Nostradamus. Nous y couch&acirc;mes, et n'y dorm&icirc;mes pas un moment, &agrave; cause
+des hauts cris d'une com&eacute;dienne qui s'avisa d'accoucher cette nuit,
+proche de notre chambre, de deux petits com&eacute;diens. Un tel vacarme nous
+fit monter &agrave; cheval de bon matin; et cette diligence servit &agrave; nous
+faire consid&eacute;rer plus &agrave; notre aise, en arrivant &agrave; Marseille, cette
+multitude de maisons qu'ils appellent <i>bastides</i>, dont toute la campagne
+voisine est couverte. Le grand nombre en est plus surprenant que la
+beaut&eacute;; car elles sont toutes fort petites et fort vilaines. Vous avez
+tant ou&iuml; parler de Marseille, que de vous en entretenir pr&eacute;sentement, ce
+serait r&eacute;p&eacute;ter les m&ecirc;mes choses, peut-&ecirc;tre vous ennuyer.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Tout le monde sait que Marseille<br />
+Est riche, illustre et sans pareille<br />
+Pour son terroir et pour son port;<br />
+Mais il faut vous parler du fort,<br />
+Qui sans doute est une merveille.<br />
+<br />
+C'est Notre-Dame de la Garde;<br />
+Gouvernement commode et beau,<br />
+&Agrave; qui suffit, pour toute garde,<br />
+Un suisse avec sa hallebarde<br />
+Peint sur la porte du ch&acirc;teau.<br />
+</p>
+
+<p>Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible, et si haut
+&eacute;lev&eacute;, que s'il commandait &agrave; tout ce qu'il voit au-dessous de lui, la
+plupart du genre humain ne vivrait que sous son plaisir.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Aussi voyons-nous que nos rois,<br />
+En connaissant bien l'importance,<br />
+Pour le confier ont fait choix<br />
+Toujours de gens de cons&eacute;quence:<br />
+De gens pour qui, dans les alarmes,<br />
+Le danger aurait eu des charmes;<br />
+De gens pr&ecirc;ts &agrave; tout hasarder,<br />
+Qu'on e&ucirc;t vu longtemps commander,<br />
+Et dont le poil poudreux e&ucirc;t blanchi sous les armes.<br />
+</p>
+
+<p>Une description magnifique qu'on a faite autrefois de cette place, nous
+donna la curiosit&eacute; de l'aller voir. Nous grimp&acirc;mes plus d'une heure
+avant d'arriver &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de cette montagne, o&ugrave; l'on est bien
+surpris de ne trouver qu'une m&eacute;chante masure tremblante, pr&ecirc;te &agrave; tomber
+au premier vent. Nous frapp&acirc;mes &agrave; la porte, mais doucement, de peur de
+la jeter par terre; et apr&egrave;s avoir heurt&eacute; longtemps sans entendre m&ecirc;me
+un chien aboyer sur la tour,</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Des gens qui travaillaient l&agrave; proche,<br />
+Nous dirent: &laquo;Messieurs, l&agrave;-dedans<br />
+On n'entre plus depuis longtemps.<br />
+Le gouverneur de cette roche,<br />
+Retournant en cour par le coche,<br />
+&Agrave;, depuis environ quinze ans.<br />
+Emport&eacute; la clef dans sa poche.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>La na&iuml;vet&eacute; de ces bonnes gens nous fit bien rire; surtout quand ils nous
+firent remarquer un &eacute;criteau que nous l&ucirc;mes avec assez de peine, car le
+temps l'avait presque effac&eacute;.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Portion du Gouvernement<br />
+&Agrave; louer tout pr&eacute;sentement.<br />
+</p>
+
+<p>Plus bas, en petit caract&egrave;re:</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Il faut s'adresser &agrave; Paris,<br />
+Ou chez Conrat, le secr&eacute;taire,<br />
+Ou chez Courb&eacute;, l'homme d'affaire<br />
+De tous messieurs les beaux-esprits,<br />
+</p>
+
+<p>Croyant apr&egrave;s cela n'avoir plus rien de rare il voir en ce pays, nous le
+quitt&acirc;mes sur-le-champ, et m&ecirc;me avec empressement, pour aller go&ucirc;ter des
+muscats &agrave; la Cioutat. Nous n'y arriv&acirc;mes pourtant que fort tard, par&eacute;e
+que les chemins sont rudes, et que passant par Cassis, il est bien
+difficile de ne s'y pas arr&ecirc;ter &agrave; boire. Vous n'&ecirc;tes pas assur&eacute;ment
+curieux de savoir de la Cioutat,</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Que les marchands et les nochers<br />
+La rendent fort consid&eacute;rable;<br />
+Mais pour le muscat adorable.<br />
+Qu'un soleil proche et favorable<br />
+Confit dans les br&ucirc;lants rochers,<br />
+Vous en aurez, fr&egrave;res tr&egrave;s-chers,<br />
+Et du meilleur sur votre table.<br />
+</p>
+
+<p>Les grandes affaires que nous avions en ce lieu furent achev&eacute;es aussit&ocirc;t
+que nous e&ucirc;mes achet&eacute; le meilleur vin. Ainsi le lendemain, sur le midi,
+nous nous achemin&acirc;mes vers Toulon. Cette ville est dans une situation
+amirable, expos&eacute;e au midi, et couverte au septentrion par des montagnes
+&eacute;lev&eacute;es jusqu'aux nues, qui rendent son port le plus grand et le plus
+s&ucirc;r qui soit au monde. Nous y trouv&acirc;mes M. le chevalier Paul, qui, par
+sa charge, par son m&eacute;rite et par sa d&eacute;pense, est le premier et le plus
+consid&eacute;rable du pays.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+C'est ce Paul dont l'exp&eacute;rience<br />
+Gourmande la mer et le vent,<br />
+Dont le bonheur et la vaillance<br />
+Rendent formidable la France<br />
+&Agrave; tous les peuples du Levant.<br />
+</p>
+
+<p>Ces vers sont aussi magnifiques que sa mine; mais, en v&eacute;rit&eacute;,
+quoiqu'elle ait quelque chose de sombre, il ne laisse pas d'&ecirc;tre
+commode, doux et tout &agrave; fait honn&ecirc;te. Il nous r&eacute;gala dans sa cassine,
+si propre et si bien entendue, qu'elle semble un petit palais enchant&eacute;.</p>
+
+<p>Nous n'avions trouv&eacute; jusque-l&agrave; que des orangers de m&eacute;diocre grandeur, et
+dans des jardins. L'envie d'en voir de gros comme des ch&ecirc;nes, et dans le
+milieu des campagnes, nous fit aller jusqu'&agrave; Hy&egrave;res. Que ce lieu nous
+plut! Qu'il est charmant! Et quel s&eacute;jour serait-ce que Paris sous un si
+beau climat!</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Que c'est avec plaisir qu'aux mois<br />
+Si f&acirc;cheux en France et si froids,<br />
+On est contraint de chercher l'ombre<br />
+Des orangers qu'en mille endroits<br />
+On y voit, sans rang et sans nombre.<br />
+Former des for&ecirc;ts et des bois.<br />
+<br />
+L&agrave;, jamais les plus grands hivers<br />
+N'ont pu leur d&eacute;clarer la guerre.<br />
+Cet heureux coin de l'univers<br />
+Les a toujours beaux, toujours verts,<br />
+Toujours fleuris en pleine terre.<br />
+</p>
+
+<p>Qu'ils nous ont donn&eacute; de m&eacute;pris pour les n&ocirc;tres, dont les plus conserv&eacute;s
+et les mieux gard&eacute;s ne doivent pas &ecirc;tre, en comparaison, appel&eacute;s des
+orangers!</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Car ces petits nains contrefaits.<br />
+Toujours tapis entre deux ais.<br />
+Et contraints sous des casemates.<br />
+Ne sont, &agrave; bien parler, que vrais<br />
+Et mis&eacute;rables culs-de-jattes.<br />
+</p>
+
+<p>Nous ne pouvions terminer notre voyag&eacute; par un lieu qui nous laiss&acirc;t une
+id&eacute;e plus agr&eacute;able; aussi d&egrave;s le moment ne songe&acirc;mes-nous plus qu'&agrave;
+retourner &agrave; Paris. Notre d&eacute;votion nous fit pourtant d&eacute;tourner un peu
+pour aller &agrave; la Sainte-Baume. C'est un lieu presque inaccessible, et
+qu'on ne peut voir sans effroi. C'est un antre dans le milieu d'un
+rocher escarp&eacute;, de plus de quatre-vingts toises de haut, fait assur&eacute;ment
+par miracle; car il est ais&eacute; de voir que les hommes</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+N'y peuvent avoir travaill&eacute;;<br />
+Et l'on croit, avec apparence,<br />
+Que les saints esprits ont taill&eacute;<br />
+Ce roc qu'avec tant de constance<br />
+La sainte a si longtemps mouill&eacute;<br />
+Des larmes de sa p&eacute;nitence.<br />
+Mais, si d'une adresse admirable<br />
+L'ange a taill&eacute; ce roc divin,<br />
+Le d&eacute;mon, cauteleux et fin,<br />
+En a fait l'abord effroyable,<br />
+Sachant bien que le p&egrave;lerin<br />
+Se donnerait cent fois au diable,<br />
+Et se damnerait en chemin.<br />
+</p>
+
+<p>Nous y mont&acirc;mes cependant avec de la peine par une horrible pluie; et
+par la gr&acirc;ce de Dieu, sans murmurer un seul mot; mais nous n'y f&ucirc;mes pas
+plus t&ocirc;t arriv&eacute;s, qu'il nous prit une extr&ecirc;me impatience d'en sortir,
+sans savoir pourquoi. Nous examin&acirc;mes donc assez brusquement la
+bizarrerie de cette demeure, et nous nous instruis&icirc;mes en un moment des
+religieux, de leur ordre, de leurs coutumes et de leur mani&egrave;re de
+traiter les passants; car ce sont eux qui les re&ccedil;oivent et qui tiennent
+h&ocirc;tellerie.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+On n'y mange jamais de chair,<br />
+On n'y donne que du pain d'orge,<br />
+Et des &#339;ufs qu'on y vend bien cher.<br />
+Les moines hideux ont de l'air<br />
+De gens qui sortent d'une forge.<br />
+Enfin, ce lieu semble un enfer,<br />
+Ou pour le moins un coupe-gorge,<br />
+On ne peut &ecirc;tre sans horreur<br />
+Dedans cette horrible demeure<br />
+Et la faim, la soif et la peur<br />
+Nous en firent sortir sur l'heure.<br />
+</p>
+
+<p>Bien qu'il f&ucirc;t presque nuit, et qu'il f&icirc;t le plus vilain temps du
+monde, nous aim&acirc;mes mieux hasarder de nous perdre dans les montagnes,
+que de demeurer &agrave; la Sainte-Baume. Les reliques qui sont &agrave; Saint-Maximin
+nous port&egrave;rent bonheur, et nous y firent arriver, avec l'aide d'un
+guide, sans nous &ecirc;tre &eacute;gar&eacute;s; mais non pas sans &ecirc;tre mouill&eacute;s. Aussi le
+lendemain, la matin&eacute;e s'&eacute;tant pass&eacute;e enti&egrave;re en d&eacute;votion, c'est-&agrave;-dire &agrave;
+faire toucher des chapelets &agrave; quantit&eacute; de corps saints, et &agrave; mettre
+d'assez grosses pi&egrave;ces dans les troncs, nous all&acirc;mes nous enivrer
+d'excellente blanchette de N&eacute;gr&eacute;aux, et de l&agrave; coucher &agrave; Aix. C'est une
+capitale sans rivi&egrave;re, et dont tous les dehors sont fort d&eacute;sagr&eacute;ables;
+mais, en r&eacute;compense, belle et assez bien b&acirc;tie, et de bonne ch&egrave;re. Orgon
+fut ensuite notre couch&eacute;e, lieu c&eacute;l&egrave;bre pour tous les bons vins; et le
+jour d'apr&egrave;s Avignon nous fit admirer la beaut&eacute; de ses murailles. Madame
+de Castelane y &eacute;tait, &agrave; qui nous rend&icirc;mes visite aussit&ocirc;t le m&ecirc;me jour,
+qui fut le jour des Morts. Nous la trouv&acirc;mes chez elle en bonne
+compagnie. Elle n'&eacute;tait point, comme les autres veuves, dans les &eacute;glises
+&agrave; prier Dieu.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Car bien qu'elle ait l'&acirc;me assez tendre<br />
+Pour tout ce qu'elle aurait ch&eacute;ri.<br />
+On aurait peine &agrave; la surprendre<br />
+Sur le tombeau de son mari.<br />
+</p>
+
+<p>Avignon nous avait paru si beau, que nous voul&ucirc;mes y demeurer deux jours
+pour l'examiner plus &agrave; loisir. Le soir, que nous prenions le frais sur
+les bords du Rh&ocirc;ne par un beau clair de lune, nous rencontr&acirc;mes un homme
+qui se promenait, qui nous semblait avoir de l'air du sieur d'Assouci.
+Son manteau, qu'il portait sur le nez, emp&ecirc;chait qu'on ne le p&ucirc;t bien
+voir au visage. Dans cette incertitude, nous pr&icirc;mes la libert&eacute; de
+l'accoster, et de lui demander:</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+&laquo;Est-ce vous, monsieur d'Assouci?<br />
+<br />
+&mdash;Oui, c'est moi, messieurs; me voici.<br />
+N'ayant plus pour tout &eacute;quipage<br />
+Que mes vers, mon luth et mon page.<br />
+Vous me voyez sur le pav&eacute;<br />
+En d&eacute;sordre, malpropre et sale;<br />
+Aussi je me suis esquiv&eacute;<br />
+Sans emporter paquet ni malle;<br />
+Mais enfin me voil&agrave; sauv&eacute;,<br />
+Car je suis en terre papale.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>Il avait effectivement avec lui le m&ecirc;me page que nous lui avions vu
+lorsqu'il se sauva de Montpellier, et que l'obscurit&eacute; nous avait
+emp&ecirc;ch&eacute; de discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que
+c'&eacute;tait que ce petit gar&ccedil;on, et quelle belle qualit&eacute; l'obligeait &agrave; le
+mener avec lui; nous le questionn&acirc;mes donc assez malicieusement, lui
+disant:</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+&laquo;Ce petit page qui vous suit,<br />
+Et qui derri&egrave;re vous se glisse,<br />
+Que sait-il? En quel exercice,<br />
+En quel art l'avez-vous instruit?<br />
+<br />
+&mdash;Il sait tout, dit-il. S'il vous duit,<br />
+Il est bien &agrave; votre service.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>Nous le remerci&acirc;mes lors bien civilement, ainsi que vous eussiez fait,
+et ne lui r&eacute;pond&icirc;mes autre chose</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+&laquo;Qu'adieu, bonsoir et bonne nuit.<br />
+De votre page qui vous suit,<br />
+Et qui derri&egrave;re vous se glisse,<br />
+Et de tout ce qu'il sait aussi,<br />
+Grand merci, monsieur d'Assouci.<br />
+D'un si bel offre de service,<br />
+Monsieur d'Assouci, grand merci.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>Notre lettre finira par ce bel endroit. Quoiqu'elle soit &eacute;crite de Lyon,
+ce n'est pas que nous n'ayons encore &agrave; vous mander les beaut&eacute;s du
+Pont-Saint-Esprit, des vins de Coudrieux et de C&ocirc;te-R&ocirc;tie; mais, en
+v&eacute;rit&eacute;, nous sommes si las d'&eacute;crire, que la plume nous tombe des mains,
+outre que nous voulons avoir de quoi vous entretenir, lorsque nous
+aurons le plaisir de vous revoir. Cependant,</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Si nous allions tout tous d&eacute;duire,<br />
+Nous n'aurions plus rien &agrave; vous dira:<br />
+Et vous saurez qu'il est plus doux<br />
+De causer buvant avec vous,<br />
+Qu'en voyageant de vous &eacute;crira.<br />
+Adieu, les deux fr&egrave;res nourris<br />
+Aussi bien que gens de la ville,<br />
+Que nous aimons plus que dix mille<br />
+Des plus aimables de Paris.<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 4em;"></span>DATE.<br />
+<br />
+De Lyon, o&ugrave; l'on nous a dit<br />
+Que le roi, par un rude &eacute;dit,<br />
+Avait fait d&eacute;fenses expresses,<br />
+Expresses d&eacute;fenses &agrave; tous,<br />
+De plus porter chausses suissesses.<br />
+Cet &eacute;dit, qui n'est rien pour nous,<br />
+Vous r&eacute;duit en grandes d&eacute;tresses,<br />
+Grosses bedaines, grosses fesses:<br />
+Car o&ugrave; diable vous mettrez-vous?<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 4em;"></span>ADRESSE.<br />
+<br />
+&Agrave; messieurs les a&icirc;n&eacute;s Broussins.<br />
+Chacun enseignera la rue:<br />
+Car leur demeure est plus connue<br />
+Au Marais que les Capucins.<br />
+</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p class="c top15"><a name="LANGUEDOC" id="LANGUEDOC"></a>VOYAGE</p>
+
+<p class="c">DE LANGUEDOC</p>
+
+<p class="c smcap">et</p>
+
+<p class="c">DE PROVENCE</p>
+
+<p class="c smcap">par</p>
+
+<p class="c">LEFRANC DE POMPIGNAN</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c smcap">&agrave; madame ***</p>
+
+<p class="r">Le 24 septembre 1740.</p>
+
+
+<p>C'est donc tr&egrave;s-s&eacute;rieusement, madame, que vous demandez la relation de
+notre voyage. Vous la voulez m&ecirc;me en prose et en vers. C'est un march&eacute;
+fait, dites-vous, nous ne saurions nous en d&eacute;dire. Il faut bien vous en
+croire; mais croyez aussi que jamais parole ne fut plus l&eacute;g&egrave;rement
+engag&eacute;e. Je suis s&ucirc;r</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Que tout homme sens&eacute; rira<br />
+D'une entreprise si falotte!<br />
+Que personne ne nous lira:<br />
+Ou que celui qui le fera,<br />
+&Agrave; coup s&ucirc;r tr&egrave;s-fort s'ennu&icirc;ra,<br />
+Que vers et prose on sifflera;<br />
+Et que sur cette preuve-l&agrave;<br />
+Le r&eacute;giment de la calotte<br />
+Pour ses voyageurs nous prendra.<br />
+</p>
+
+<p>Quoi qu'il en puisse arriver, le plus grand malheur serait de vous
+d&eacute;plaire. Nous allons vous ob&eacute;ir de notre mieux. Mais gardez-nous au
+moins le secret. Un ouvrage fait pour vous ne doit &ecirc;tre mauvais
+qu'incognito.</p>
+
+<p>Comme ce n'est point ici un po&egrave;me &eacute;pique, nous commencerons modestement
+par Castelnaudary, et nous n'en dirons rien. Narbonne ayant &eacute;t&eacute; le
+premier objet de notre attention, sera aussi le premier article de notre
+itin&eacute;raire. N'y e&ucirc;t-il que ces anciennes inscriptions qu'a si fort
+respect&eacute;es le temps, cette Narbonne m&eacute;ritait un peu plus d'&eacute;gards que
+n'en ont eu les deux c&eacute;l&egrave;bres voyageurs.</p>
+
+<p>Nous pouvons attester qu'il n'y plut ni n'y tonna pendant plus de quatre
+heures, et que jamais le ciel ne fut plus serein que lorsque nous en
+part&icirc;mes.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Mais vu le local enterr&eacute;<br />
+De la cit&eacute; primatiale,<br />
+Nous croyons, tout consid&eacute;r&eacute;,<br />
+Que quand la saison pluviale.<br />
+Au milieu du champ labour&eacute;<br />
+Vernie la bouche &agrave; la cigale,<br />
+Toutes les eaux ont conjur&eacute;<br />
+D'environner, bon gr&eacute; mal gr&eacute;.<br />
+La ville archi&eacute;piscopale:<br />
+Ce qui rend ce lieu r&eacute;v&eacute;r&eacute;<br />
+Un cloaque beaucoup trop sale,<br />
+De quoi Chapelle a murmur&eacute;;<br />
+Mais d'un ton si peu mesur&eacute;,<br />
+Qu'il en r&eacute;sulte grand scandale.<br />
+Au point qu'un pr&eacute;bendier lettr&eacute;<br />
+De l'&eacute;glise coll&eacute;giale<br />
+Nous dit, d'un air tr&egrave;s-assur&eacute;,<br />
+Que ce voyage c&eacute;l&eacute;br&eacute;<br />
+N'&eacute;tait au fond qu'&#339;uvre de balle.<br />
+Et que Narbonne, qu'il ravale,<br />
+Ne l'avait jamais admir&eacute;.<br />
+</p>
+
+<p>Le fait, madame, est vrai &agrave; la lettre; &agrave; telles enseignes que le docte
+pr&eacute;bendier se dessaisit en notre faveur, avec une joie extr&ecirc;me, de
+l'&#339;uvre de ces messieurs, qui lui paraissent de tr&egrave;s-mauvais plaisants.
+Ce n'est pas au reste le seul plaisir qu'il nous e&ucirc;t fait. Ce g&eacute;n&eacute;reux
+inconnu nous avait men&eacute; au palais archi&eacute;piscopal, admirer les antiquit&eacute;s
+qu'on y a recueillies. Par son cr&eacute;dit, nous v&icirc;mes toute la maison,
+grande, noble, claire m&ecirc;me en d&eacute;pit de tout ce qui devrait la rendre
+obscure. Mais on a log&eacute; un peu haut le primat d'Occitanie. Nous avions
+ensuite suivi notre guide &agrave; la m&eacute;tropole, qui sera une fort belle
+&eacute;glise, quand il plaira &agrave; Dieu et aux &Eacute;tats de faire finir la nef. Quant
+&agrave; ce tableau, si d&eacute;nigr&eacute; dans l'&#339;uvre susdit, messieurs de Narbonne le
+regrettent tous les jours, malgr&eacute; la copie que M. le duc d'Orl&eacute;ans leur
+en laissa lib&eacute;ralement, mais qu'ils trouvent fort m&eacute;diocre, quoique le
+Lazare y soit peut-&ecirc;tre aussi noir que dans l'original.</p>
+
+<p>Nous repr&icirc;mes notre chemin, et parcour&ucirc;mes gaiement les chauss&eacute;es qui
+m&egrave;nent &agrave; B&eacute;ziers. Cette ville est pour ses habitants un lieu c&eacute;leste,
+comme il est ais&eacute; d'en juger par un passage latin d'un de leurs auteurs,
+dont je vous fais gr&acirc;ce. La nuit nous ayant surpris avant d'y &ecirc;tre
+arriv&eacute;s, nous f&ucirc;mes tent&eacute;s d'y coucher.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Mais sachant par tradition<br />
+Que dans cette agr&eacute;able ville,<br />
+Pour le sol de chaque saison,<br />
+Tr&egrave;s-prudemment chaque maison<br />
+A soin d'avoir un domicile.<br />
+Et craignant pour mon compagnon,<br />
+Qui pour moi n'&eacute;tait pas tranquille,<br />
+Nous cri&acirc;mes au postillon<br />
+Au plus vite de faire gille.<br />
+</p>
+
+<p>Ce fut donc &agrave; P&eacute;z&eacute;nas que nous all&acirc;mes chercher notre g&icirc;te. Il &eacute;tait
+tard quand nous y arriv&acirc;mes; les portes &eacute;taient ferm&eacute;es. Nous en f&ucirc;mes
+si piqu&eacute;s que nous ne voul&ucirc;mes plus y entrer quand on les ouvrit le
+lendemain matin. Mais que nous f&ucirc;mes enchant&eacute;s des dehors! Il n'en est
+point de plus riants ni de mieux cultiv&eacute;s. Quoique P&eacute;z&eacute;nas n'ait pas de
+proverbe latin en sa faveur, au moins que je connaisse, sa situation
+vaut bien celle de B&eacute;ziers. La chauss&eacute;e qui commence apr&egrave;s les casernes
+du roi, ne dura pas autant que nous aurions voulu. Elle aboutit &agrave; une
+route assez sauvage, qui nous conduisit &agrave; Vallemagne, lieu passablement
+digne de la curiosit&eacute; des voyageurs.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Pr&egrave;s d'une cha&icirc;ne de rochers<br />
+S'&eacute;l&egrave;ve un monast&egrave;re antique.<br />
+De son &eacute;glise tr&egrave;s-gothique,<br />
+Deux tours, esp&egrave;ce de clochers,<br />
+Ornent la fa&ccedil;ade rustique.<br />
+</p>
+
+<p>Les &eacute;chos, s'il en est dans ce triste s&eacute;jour,</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+D'aucun bruit n'y frappent l'oreille:<br />
+Et leur troupe oisive sommeille<br />
+Dans les cavernes d'alentour.<br />
+</p>
+
+<p>D&eacute;p&ecirc;che, dis-je &agrave; un postillon de quatre-vingts ans qui changeait nos
+chevaux; l'horreur me gagne: quelle solitude! c'est la Th&eacute;ba&iuml;de en
+raccourci. Allons, l'abb&eacute;, ni vous ni moi ne commer&ccedil;ons avec les
+anachor&egrave;tes.&mdash;Eh! de par tous les diables, ce sont des bernardins,
+s'&eacute;cria le ma&icirc;tre de la poste, que nous ne croyions pas si pr&egrave;s de nous.
+Or, vous saurez que ce bon homme pouvait faire la diff&eacute;rence d'un
+anachor&egrave;te et d'un bernardin; car il avait sur un vieux coffre, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de sa porte, quelques centaines de feuillets de la vie des P&egrave;res du
+d&eacute;sert, rong&eacute;s de rats.&mdash;Si vous voulez d&icirc;ner, ajouta-t-il, entrez, on
+vous fera, bonne ch&egrave;re.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Nos moines sont de bons vivants,<br />
+L'un pour l'autre fort indulgents,<br />
+Ne faisant rien qui les ennuie,<br />
+Ayant leur cave bien garnie,<br />
+Toujours repos&eacute;s et contents,<br />
+Visitant peu la sacristie;<br />
+Mais quelquefois les jours de pluie<br />
+Priant Dieu pour tuer le temps.<br />
+</p>
+
+<p>Il est vrai qu'ils avaient profit&eacute; de cette matin&eacute;e-l&agrave;, qui &eacute;tait fort
+sombre et fort pluvieuse, pour d&eacute;p&ecirc;cher une grand'messe. Nous gagn&acirc;mes
+le clo&icirc;tre. Croiriez-vous, madame, qu'un clo&icirc;tre de solitaires f&ucirc;t une
+grotte enchant&eacute;e? Tel est pourtant celui de l'abbaye de Vallemagne; je
+ne puis le comparer qu'&agrave; une d&eacute;coration d'op&eacute;ra. Il y a surtout une
+fontaine qui m&eacute;riterait le pinceau de l'Arioste. Elle ressemble comme
+deux gouttes d'eau &agrave; la fontaine de l'Amour.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Sur ses colonnes, des feuillages<br />
+Entrelac&eacute;s dans des berceaux,<br />
+Forment un d&ocirc;me de rameaux.<br />
+Dont les d&eacute;licieux ombrages<br />
+Font go&ucirc;ter, dans des lieux si beaux,<br />
+Le frais des plus sombres bocages.<br />
+Sous cette vo&ucirc;te de cerceaux,<br />
+La plus heureuse des na&iuml;ades<br />
+R&eacute;pand le cristal de ses eaux<br />
+Par deux diff&eacute;rentes cascades.<br />
+Au pied de leur dernier bassin.<br />
+On fr&egrave;re, gar&ccedil;on tr&egrave;s-capable,<br />
+Entour&eacute; de flacons de vin,<br />
+Pla&ccedil;ait le buffet et la table.<br />
+</p>
+
+<p>Tout aupr&egrave;s, un d&icirc;ner dont la suave odeur Aurait du plus mince mangeur</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Provoqu&eacute; la concupiscence,<br />
+Tenu sur des fourneaux &agrave; son point de chaleur,<br />
+Pour dispara&icirc;tre, attendait la pr&eacute;sence<br />
+De quatre bernardins qui s'ennuyaient au ch&#339;ur.<br />
+</p>
+
+<p>Dans ce moment nous envi&acirc;mes presque le sort de ces pauvres religieux:
+nous nous regardions de cet air qui peint si bien tous les mouvements de
+l'&acirc;me. Chacun de nous appliquait ce qu'il voyait &agrave; sa vocation
+particuli&egrave;re, et nous nous devinions sans nous parier.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+L'abb&eacute; convoitait l'abbaye:<br />
+Pour moi, qui pensais moins &agrave; Dieu,<br />
+&laquo;Ah! disais-je, si dans ce lieu<br />
+Je trouvais Iris ou Sylvie...&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>Car voil&agrave;, les hommes. Ce qui est un sujet d'&eacute;dification pour les uns,
+est un objet de scandale pour les autres. Que de morale a d&eacute;biter
+l&agrave;-dessus! Prenons cong&eacute; de la d&eacute;licieuse fontaine: elle nous a men&eacute;s un
+peu loin.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+&Ocirc; fontaine de Vallemagne!<br />
+Flots sans cesse renouvel&eacute;s,<br />
+La plus agr&eacute;able campagne<br />
+Ne vaut pas vos bords isol&eacute;s.<br />
+</p>
+
+<p>Il n'y avait plus qu'une poste pour arriver &agrave; Loupian, lieu c&eacute;l&egrave;bre par
+ses vins, dont nos devanciers voulurent se mettre &agrave; port&eacute;e de juger.
+Leurs imitateurs, en ce point seul, nous nous y arr&ecirc;t&acirc;mes. Mais l'ann&eacute;e,
+nous dit-on, n'avait pas &eacute;t&eacute; bonne. L'h&ocirc;tesse entreprit de nous
+d&eacute;dommager avec des hu&icirc;tres d'un go&ucirc;t fort inf&eacute;rieur &agrave; celles de
+l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Remont&eacute;s en chaise, nous nous livrions &agrave; l'admiration que nous causait
+la beaut&eacute; du pays,</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Quand deux gentilles demoiselles,<br />
+D'un air agr&eacute;able et badin<br />
+Qui n'annon&ccedil;ait pas des cruelles,<br />
+Nous arr&ecirc;t&egrave;rent en chemin.<br />
+</p>
+
+<p>Elles nous demand&egrave;rent des places dans notre chaise pour aller jusqu'au
+village prochain, qui &eacute;tait le lieu de la poste. L'abb&eacute; fut impoli pour
+la premi&egrave;re fois de sa vie; il les refusa inhumainement; et je fus
+oblig&eacute;, malgr&eacute; moi, d'&ecirc;tre de moiti&eacute; dans son refus.</p>
+
+<p>Nous commencions alors &agrave; c&ocirc;toyer l'&eacute;tang de Thau, qui se d&eacute;bouche dans
+le golfe de Lyon par le port de Cette et par le passage de Maguelonne.
+Il fallut descendre, en faveur de mon compagnon, qui voyait pour la
+premi&egrave;re fois les campagnes d'Amphitrite, et qui voulait contempler &agrave;
+son aise</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Ce vaste amas de flots, ce superbe &eacute;l&eacute;ment,<br />
+De l'aveugle Fortune image naturelle,<br />
+Comme elle s&eacute;duisant, et perfide comme elle:<br />
+Asile des forfaits, noir s&eacute;jour des hasards,<br />
+Th&eacute;&acirc;tre dangereux du commerce et de Mars;<br />
+Des plus rares tr&eacute;sors source avare et f&eacute;conde,<br />
+Et l'empire commun de tous les rois du monde.<br />
+</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes enfin &agrave; Montpellier. Cette ville n'aura rien de nous
+aujourd'hui, madame; et vous vous passeriez bien de savoir qu'apr&egrave;s nous
+&ecirc;tre fait d'abord conduire au jardin royal des plantes, qui pourrait
+&ecirc;tre mieux entretenu, et avoir parcouru l&eacute;g&egrave;rement au retour tout ce
+qu'on est dans l'usage de montrer aux &eacute;trangers, cous v&icirc;nmes avec
+empressement chercher un excellent souper, auquel nous &eacute;tions pr&eacute;par&eacute;s
+par le repas frugal que nous avions fait &agrave; Loupian.</p>
+
+<p>La matin&eacute;e du lendemain fut employ&eacute;e &agrave; visiter la Mosson et la V&eacute;rune.
+Les eaux et les promenades de celle-ci ne m&eacute;ritent gu&egrave;re moins de
+curiosit&eacute; que la magnificence de la premi&egrave;re, o&ugrave; il y a des beaut&eacute;s
+royales; mais o&ugrave;, sans &ecirc;tre difficile &agrave; l'exc&egrave;s, on peut trouver
+quelques d&eacute;fauts auxquels, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, le seigneur ch&acirc;telain est en
+&eacute;tat de rem&eacute;dier. Nous nous h&acirc;t&acirc;mes apr&egrave;s cela de gagner Lunel, o&ugrave; nous
+f&ucirc;mes accueillis par M. de la***, major du r&eacute;giment de Duras, qui
+commandait dans ce quartier. Il nous donna un aussi bon souper que s'il
+nous e&ucirc;t attendus L'abb&eacute; en profita m&eacute;diocrement.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Il quitta cette bonne ch&egrave;re<br />
+Pour une d&eacute;vote action<br />
+Que ceux de sa profession<br />
+Ne font pas trop pour l'ordinaire.<br />
+Ce fut, je crois, son br&eacute;viaire<br />
+Qui causa sa d&eacute;sertion.<br />
+Notre convive militaire<br />
+Partagea mon affliction.<br />
+Mais comme en toute occasion<br />
+La Providence d&eacute;bonnaire<br />
+Compense, d'une main l&eacute;g&egrave;re,<br />
+Plaisir et tribulation,<br />
+La retraite de mon confr&egrave;re<br />
+Grossit pour moi la portion<br />
+D'un vin de Saint-&Eacute;milion<br />
+Qu'&agrave; Lunel je n'attendais gu&egrave;re.<br />
+</p>
+
+<p>Une partie de la nuit se passa joyeusement &agrave; table. Nous nous s&eacute;par&acirc;mes
+de notre h&ocirc;te &agrave; huit heures du matin, et nous cour&ucirc;mes &agrave; N&icirc;mes pour y
+admirer ces ouvrages si sup&eacute;rieurs aux ouvrages modernes, si dignes de
+la po&eacute;sie la plus majestueuse; en un mot, les chefs-d'&#339;uvre immortels
+dont cette cit&eacute;, autrefois si consid&eacute;rable, a &eacute;t&eacute; enrichie par les
+Romains. Les ar&egrave;nes s'aper&ccedil;oivent d'aussi loin que la ville m&ecirc;me.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Monument qui transmet &agrave; la post&eacute;rit&eacute;<br />
+Et leur magnificence et leur f&eacute;rocit&eacute;<br />
+Par des degr&eacute;s obscurs, sous des vo&ucirc;tes antiques,<br />
+Nous montons avec peine au sommet des portiques.<br />
+L&agrave; nos yeux &eacute;tonn&eacute;s prom&egrave;nent leurs regards,<br />
+Sur les restes pompeux du faste des C&eacute;sars.<br />
+Nous contemplons l'enceinte o&ugrave; l'ar&egrave;ne souill&eacute;e<br />
+Par tout le sang humain dont elle fut mouill&eacute;e,<br />
+Vit tant de fois le peuple ordonner le tr&eacute;pas<br />
+Du combattant vaincu qui lui tendait les bras.<br />
+&laquo;Quoi! dis-je, c'est ici, sur cette m&ecirc;me pierre<br />
+Qu'ont &eacute;pargn&eacute;e les ans, la vengeance et la guerre,<br />
+Que ce sexe si cher au reste des mortels,<br />
+Ornement ador&eacute; de ces jeux criminels,<br />
+Venait d'un front serein, et de meurtres avide,<br />
+Savourer &agrave; loisir un spectacle homicide!<br />
+C'est dans ce triste lieu qu'une jeune beaut&eacute;<br />
+Ne respirant ailleurs qu'amour et volupt&eacute;,<br />
+Par le geste fatal de sa main renvers&eacute;e,<br />
+D&eacute;clarait sans piti&eacute; sa barbare pens&eacute;e,<br />
+Et conduisant de l'&#339;il le poignard suspendu<br />
+Dans le flanc du captif &agrave; ses pieds &eacute;tendu.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>Des voyageurs font des r&eacute;flexions &agrave; propos de tout. J'avoue, madame, que
+la tirade est un peu s&eacute;rieuse. Je vous en demande pardon. La vue d'un
+amphith&eacute;&acirc;tre romain a r&eacute;veill&eacute; en moi les id&eacute;es tragiques.</p>
+
+<p>Ce serait ici le Heu de vous donner quelque id&eacute;e des autres antiquit&eacute;s
+de N&icirc;mes. La Tour-Magne, le temple de Diane et la fontaine qui est
+aupr&egrave;s, ont dans leurs ruines m&ecirc;mes, quelque chose d'auguste. Mais ce
+qu'on appelle <i>la Maison carr&eacute;e</i>, &eacute;difice qu'on regarde comme le
+monument de toute l'antiquit&eacute; le mieux conserv&eacute;, frappe et fixe les yeux
+les moins connaisseurs.</p>
+
+<p>On trouve &agrave; chaque pas des bas-reliefs et des inscriptions. Les aigles
+romaines, plus ou moins enti&egrave;res, se voient partout. Enfin, par je ne
+sais quel enchantement, on s'imagine, plus de treize cents ans apr&egrave;s
+l'expulsion totale des Romains hors les Gaules, se retrouver avec eux,
+habiter encore une de leurs colonies. Nous en s&eacute;journ&acirc;mes plus longtemps
+&agrave; N&icirc;mes. Un jour franc nous suffit &agrave; peine pour tout voir et revoir. Ce
+temps d'ailleurs, gr&acirc;ce &agrave; M. d'A..., ne pouvait &ecirc;tre mieux employ&eacute;; il
+ne nous quitta point, et l'on ne saurait rien ajouter &agrave; la r&eacute;ception
+qu'il nous fit.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Or donc prions la Providence<br />
+De placer toujours sur nos pas<br />
+Le Languedoc et la Provence,<br />
+Et surtout messieurs de Duras:<br />
+Rencontre dou&eacute;e et gracieuse<br />
+Pour les voyageurs leurs amis,<br />
+Autant qu'elle serait f&acirc;cheuse<br />
+Pour les bataillons ennemis.<br />
+</p>
+
+<p>Il nous restait le pont du Gard. Notre curiosit&eacute;, excit&eacute;e de plus, nous
+fit quitter le chemin de la poste. Apr&egrave;s une infinit&eacute; de d&eacute;tours
+tortueux entre deux montagnes, nous nous trouv&acirc;mes sur les bords du
+Gardon, ayant en perspective le pont, ou plut&ocirc;t trois ponts l'un sur
+l'autre.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Pour vous peindre le pont du Gard,<br />
+Il nous faudrait employer l'art<br />
+Et le jargon d'un architecte.<br />
+Mais nous pensons qu'&agrave; cet &eacute;gard,<br />
+De notre couple trop bavard,<br />
+La science vous est suspecte;<br />
+Aussi, sans courir de hasard,<br />
+Notre muse tr&egrave;s-circonspecte<br />
+Ne fera point de fol &eacute;cart<br />
+Sur ses arches qu'elle respecte,<br />
+Qui sans doute p&eacute;riront tard.<br />
+</p>
+
+<p>Ici, madame, l'admiration &eacute;puis&eacute;e fait place &agrave; une surprise m&ecirc;l&eacute;e
+d'effroi. Il nous fallut plusieurs heures pour consid&eacute;rer ce merveilleux
+ouvrage. Imaginez deux montagnes s&eacute;par&eacute;es par une rivi&egrave;re, et r&eacute;unies
+par ce triple pont, o&ugrave; la hardiesse le dispute &agrave; la solidit&eacute;. Nous
+grimp&acirc;mes jusque sur l'aqueduc, que nous travers&acirc;mes presque en rampant
+d'un bout &agrave; l'autre.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Offrant un culte romanesque<br />
+&Agrave; ces lieux d&eacute;rob&eacute;s aux coups<br />
+De la barbarie arabesque,<br />
+Et m&ecirc;me &eacute;chapp&eacute;s au courroux<br />
+De ce pourfendeur gigantesque<br />
+Qui des Romains fut si jaloux.<br />
+Que sa fureur d&eacute;truisit presque<br />
+Ce que le temps laissait pour nous:<br />
+Examinant &agrave; deux genoux<br />
+Un d&eacute;bris de peinture &agrave; fresque,<br />
+Et d'un &#339;il anglais ou tudesque<br />
+D&eacute;vorant jusques aux cailloux.<br />
+</p>
+
+<p>Puis quittant &agrave; regret, quoique avec une sorte de confusion, un monument
+trop propre &agrave; nous convaincre de la sup&eacute;riorit&eacute; sans bornes des Romains,
+nous poursuiv&icirc;mes notre route, et ne f&ucirc;mes plus occup&eacute;s apr&egrave;s cela que
+du plaisir de revoir bient&ocirc;t un ami fort cher que nous allions chercher
+de si loin. Cette id&eacute;e flatteuse fut le sujet de notre conversation le
+reste de la journ&eacute;e. Sur le soir, l'approche de Villeneuve fit diversion
+&agrave; nos entretiens. Du haut de la montagne, d'o&ugrave; nous l'aper&ccedil;&ucirc;mes, cette
+jolie ville para&icirc;t &ecirc;tre dans la plaine, quoique sur une c&ocirc;te fort
+&eacute;lev&eacute;e. La beaut&eacute; du paysage et la largeur du Rh&ocirc;ne forment le point de
+vue le plus surprenant et le plus agr&eacute;able.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+C'est ici que du Languedoc<br />
+Finit la terre &eacute;piscopale.<br />
+&Agrave; l'autre rive, sur un roc,<br />
+Est la citadelle papale,<br />
+Que sous la clef pontificale,<br />
+Les gens de soutane et de froc<br />
+D&eacute;fendraient fort bien dans un choc.<br />
+Avec une ardeur sans &eacute;gale,<br />
+Contre les troupes de Maroc,<br />
+La mer leur servant d'intervalle.<br />
+</p>
+
+<p>Nous pass&acirc;mes les deux bras du Rh&ocirc;ne, et nous arriv&acirc;mes &agrave; Avignon, au
+milieu des cris de joie et des acclamations d'un peuple immense. N'allez
+pas croire que tout ce tintamarre se f&icirc;t pour nous. On c&eacute;l&eacute;brait alors
+dans cette ville l'exaltation de Beno&icirc;t XIV. Les f&ecirc;tes duraient depuis
+trois jours. Nous v&icirc;mes la derni&egrave;re, et sans doute la plus belle.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Nos yeux en furent &eacute;blouis.<br />
+L'art, la richesse, l'ordonnance<br />
+Avaient &eacute;puis&eacute; la science<br />
+Des d&eacute;corateurs du pays.<br />
+Au milieu d'une grande place<br />
+Douze fagots mal assembl&eacute;s<br />
+D'une nombreuse populace<br />
+Excitaient les cris redoubl&eacute;s.<br />
+Tout autour cinquante figures,<br />
+Qu'on nous dit &ecirc;tre des soldats,<br />
+Pour faire cesser le fracas,<br />
+Vomissaient un torrent d'injures;<br />
+Mais de peur des &eacute;gratignures,<br />
+Ils criaient, et ne bourraient pas.<br />
+<br />
+Alors les canons commenc&egrave;rent.<br />
+Le commandant, v&ecirc;tu de bleu,<br />
+Aux fusiliers qui se troubl&egrave;rent,<br />
+Permit de se remettre un peu.<br />
+Puis leurs vieux mousquets ils lev&egrave;rent:<br />
+Trente-quatre firent faux-feu,<br />
+Et quatorze en tirant crev&egrave;rent.<br />
+Si personne ne fut tu&eacute;,<br />
+Ou pour le moins estropi&eacute;<br />
+Par cette comique d&eacute;charge,<br />
+C'est un miracle, en v&eacute;rit&eacute;,<br />
+Qui m&eacute;rite d'&ecirc;tre attest&eacute;.<br />
+Mais nous primes soudain le large,<br />
+Voyant que l'alguazil major<br />
+Voulait faire tirer encor.<br />
+<br />
+Nous entr&acirc;mes en diligence<br />
+Au palais de Son Excellence<br />
+Monseigneur le vice-l&eacute;gat.<br />
+C'est l&agrave; que pour Rome il pr&eacute;side,<br />
+Et c'est dans sa cour que r&eacute;side<br />
+Toute la pompe du Comtat.<br />
+D'abord, ni lanterne ni lampe,<br />
+La nuit n'&eacute;claire l'escalier:<br />
+Il fallut, pour nous appuyer,<br />
+&Agrave; t&acirc;tons, du fer de la rampe.<br />
+L'un et l'autre nous &eacute;tayer.<br />
+Apr&egrave;s avoir &agrave; l'aventure<br />
+Fait en montant plus d'un faux pas<br />
+Nous trouvons uns salle obscure,<br />
+O&ugrave;, sur quelques vieux matelas<br />
+Quatre Suisses de Carpentras<br />
+Ne buvaient pas l'eau toute pure.<br />
+Mais rien de plus ne p&ucirc;mes voir.<br />
+<br />
+Un vieux pr&ecirc;tre, entr'ouvrant la porte<br />
+D'un appartement assez noir,<br />
+Dit: &laquo;Allons, vite, que l'on sorte;<br />
+Tout est couch&eacute;; messieurs, bonsoir.<br />
+<br />
+Notre ambassade ainsi finie,<br />
+Nous rev&icirc;nmes &agrave; notre h&ocirc;tel,<br />
+O&ugrave; Dieu sait quelle compagnie<br />
+D'une table assez mal servie<br />
+D&eacute;vora le r&eacute;gal cruel.<br />
+La ma&icirc;tresse, d'ailleurs polie,<br />
+Pour nous expr&egrave;s avait trouv&eacute;<br />
+Un de ces batteurs de pav&eacute;<br />
+Vrai doyen de messagerie<br />
+Sur le front duquel est grav&eacute;<br />
+Qu'ils ont menti toute leur vie.<br />
+Il venait de passer les monts.<br />
+Mon bavard, sans qu'on le semonce.<br />
+Faisant et demande et r&eacute;ponse,<br />
+Parle d'&eacute;glise, de sermons,<br />
+De consistoires, d'audiences,<br />
+De pr&eacute;lats, de nonnains, d'abb&eacute;s.<br />
+De moines et de sigisb&eacute;s,<br />
+De miracles et d'indulgence,<br />
+Du doge et des procurateurs,<br />
+Des francs-ma&ccedil;ons et des trembleurs,<br />
+De l'Op&eacute;ra, de la gazette,<br />
+De Sixte-Quint, de Tamerlan,<br />
+De Notre-Dame de Lorette,<br />
+Du s&eacute;rail et de Kouli-Kan,<br />
+De vers et de g&eacute;om&eacute;trie,<br />
+D'histoire, de th&eacute;ologie,<br />
+De Versailles, de P&eacute;tersbourg,<br />
+Des conciles, de la marine,<br />
+Du conclave, de la tontine,<br />
+Et du si&egrave;ge de Philisbourg.<br />
+Il partait pour le nouveau monde.<br />
+Mais de fureur je me levai,<br />
+Et promptement je me sauvai<br />
+Comme il faisait d&eacute;j&agrave; sa ronde<br />
+Dans les plaines du Paragua&icirc;,<br />
+J'arrive enfin au domicile<br />
+Qui, jusqu'au retour du soleil,<br />
+Semblait au moins pour mon sommeil.<br />
+M'assurer un commode asile;<br />
+J'y fus aussit&ocirc;t infect&eacute;<br />
+Par l'odeur d'un suif empest&eacute;.<br />
+Reste expirant de la bougie<br />
+Dont, avec prodigalit&eacute;,<br />
+Toute cette ville &eacute;baubie,<br />
+Ornait portail et galerie<br />
+En l'honneur de Sa Saintet&eacute;.<br />
+</p>
+
+<p>Je n'en fus pas quitte pour ce vilain parfum. Un nuage de cousins me
+tint compagnie toute la nuit; ce qui me rappela fort d&eacute;sagr&eacute;ablement un
+certain voyage d'Horace, dont la relation vaut un peu mieux que
+celle-ci.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Cependant l'Aurore vermeille<br />
+R&eacute;pand ses feux sur l'horizon.<br />
+Je me l&egrave;ve, l'abb&eacute; s'&eacute;veille,<br />
+J'entends le fouet du postillon.<br />
+Ce fut pour moi bruit agr&eacute;able.<br />
+Adieu donc, ville d'Avignon,<br />
+Ville pourtant tr&egrave;s-respectable,<br />
+Si dans tes murs tout curieux<br />
+Qui va voir faire l'exercice<br />
+Risquait moins sa vie ou ses yeux,<br />
+Et qu'un bon ordre de police<br />
+M&icirc;t tous les conteurs ennuyeux<br />
+Dans les prisons du Saint-Office.<br />
+</p>
+
+<p>Rien de plus beau que l'entr&eacute;e du Comtat par le Languedoc; rien de plus
+charmant que la sortie d'Avignon par la Provence.</p>
+
+<p>Des deux c&ocirc;t&eacute;s d'un chemin comparable &agrave; ceux du Languedoc, r&egrave;gnent des
+canaux qui le traversent en mille endroits. La Durance en fournit une
+partie: les autres viennent de Vaucluse. Le cristal transparent des uns,
+l'eau trouble des autres, font d&eacute;m&ecirc;ler ais&eacute;ment la diff&eacute;rence de leurs
+sources. De hauts peupliers, sem&eacute;s, sans ordre, y d&eacute;fendent du soleil,
+dont l'ardeur commence &agrave; &ecirc;tre extr&ecirc;me. On touche &agrave; la province du
+royaume la plus m&eacute;ridionale. La Durance, qu'on passe &agrave;, Bompar, nous fit
+entrer insensiblement en Provence.</p>
+
+<p>D'arides chemins, une cha&icirc;ne de montagnes, des oliviers pour toute
+verdure, telle est la route qui nous conduit &agrave; Aix, grande et belle
+ville qui vaut bien un article &agrave; part. Nous le r&eacute;servons, madame, pour
+le second volume de cet ouvrage m&eacute;morable.</p>
+
+<p>Ici finira, en attendant, le bavardage du couple d'amis voyageurs,
+qu'un second passage de la Durance, &agrave; quatre ou cinq lieues d'Aix, fit
+enfin arriver au terme de leurs courses, au ch&acirc;teau de M...</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+C'est de ce br&ucirc;lant rivage,<br />
+Dont l'ardente aridit&eacute;<br />
+Offre le pin pour bocage,<br />
+Un d&eacute;sert pour paysage,<br />
+Par les torrents humect&eacute;:<br />
+Lieux o&ugrave; l'oiseau de carnage<br />
+Dispute au hibou sauvage<br />
+D'un roc la concavit&eacute;,<br />
+Un ch&ecirc;ne d&eacute;truit par l'&acirc;ge:<br />
+Noir th&eacute;&acirc;tre de la rage<br />
+De plus d'un vent redout&eacute;.<br />
+O&ugrave; l'&eacute;poux peu respect&eacute;<br />
+D'une d&eacute;esse volage,<br />
+Forge par maint alliage<br />
+Les traits de la d&eacute;it&eacute;<br />
+Qui d'un sourcil irrit&eacute;<br />
+&Eacute;tonne, &eacute;branle, ravage<br />
+L'univers &eacute;pouvant&eacute;.<br />
+Mais laissons ce radotage,<br />
+De ce lieu tr&egrave;s-peu flatt&eacute;<br />
+J'ose vous offrir l'hommage<br />
+D'un mortel peu dans l'usage<br />
+De trahir la v&eacute;rit&eacute;.<br />
+Sans l'avoir sollicit&eacute;:<br />
+Si noblesse sans fiert&eacute;,<br />
+Agr&eacute;ment sans &eacute;talage,<br />
+Raison sans aust&eacute;rit&eacute;,<br />
+Font un unique assemblage;<br />
+Ces traits, votre heureux partage,<br />
+Honorent l'humanit&eacute;.<br />
+H&eacute;las! la na&iuml;vet&eacute;<br />
+De ce compliment peu sage<br />
+Doit vous plaire davantage<br />
+Qu'un discours plus appr&ecirc;t&eacute;,<br />
+Dont le brillant verbiage<br />
+Manque de r&eacute;alit&eacute;.<br />
+Si de ma t&eacute;m&eacute;rit&eacute;<br />
+J'ai cru cacher le langage,<br />
+Sous l'auspice accr&eacute;dit&eacute;<br />
+De l'agr&eacute;able voyage<br />
+Qui par fameux personnage<br />
+Va vous &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;,<br />
+Pardonnez ce badinage:<br />
+Voyez mon humilit&eacute;:<br />
+De l'&eacute;clat d'un faux plumage<br />
+Je ne fais point vanit&eacute;.<br />
+La modestie &agrave; mon &acirc;ge<br />
+N'est commune qualit&eacute;.<br />
+</p>
+
+<p>On vous ment sur M***, madame la comtesse.</p>
+
+<p>L'auteur, tr&egrave;s-v&eacute;ridique d'ailleurs, s'est &eacute;gay&eacute; sur la peinture qu'il
+fait de lui et de ses &Eacute;tats. Il vous donne pour un d&eacute;sert affreux, un
+s&eacute;jour aussi beau qu'il soit possible d'en trouver dans un pays de
+montagnes.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Car nous lisons dans des chroniques<br />
+Qui ne sont pas encor publiques,<br />
+Qu'autrefois le bon roi Ren&eacute;<br />
+Dans cet asile fortun&eacute;<br />
+Faisait des retraites mystiques.<br />
+On voit m&ecirc;me un canal fort net.<br />
+O&ugrave;, sans tasse ni gobelet,<br />
+Ce roi buvait l'eau vive et pure<br />
+Dont la fra&icirc;cheur et le murmure<br />
+L'endormaient dans un cabinet<br />
+Form&eacute; de fleurs et de verdure;<br />
+Et de nos jours une beaut&eacute;<br />
+Qui n'&eacute;tait rien moins que bigote,<br />
+Avec une s&#339;ur peu d&eacute;vote<br />
+Y chercha l'hospitalit&eacute;.<br />
+C'&eacute;tait la fugitive Hortense,<br />
+Laquelle, nous dit-on ici,<br />
+Sur les rives de la Durance,<br />
+Ne pourchassait pas son mari.<br />
+</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce que c'est, madame, que ce lieu si fort d&eacute;figur&eacute; par son
+seigneur. Que ne peut-on vous faire conna&icirc;tre, telle qu'elle est, la
+dame du ch&acirc;teau! Cette entreprise passe nos forces. Il est difficile de
+bien louer ce qui est v&eacute;ritablement louable. Peindre madame la marquise
+de M***, c'est peindre la douceur, la raison, les biens&eacute;ances et la
+vertu m&ecirc;me.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Oh! pour cette fois taisons-nous!<br />
+Dieu vous garde, aimables &eacute;poux.<br />
+Que chacun ch&eacute;rit et r&eacute;v&egrave;re,<br />
+De notre long itin&eacute;raire.<br />
+L'ennui retombera sur nous,<br />
+S'il n'a le bonheur de vous plaire.<br />
+</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c top15">&Agrave;. M. ***</p>
+
+<p class="r">Le 28 octobre 1740.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Imaginez trois voyageurs,<br />
+Et qui pourtant ne sont menteurs.<br />
+Qu'une voiture d&eacute;labr&eacute;e,<br />
+Par deux maigres chevaux tir&eacute;e.<br />
+Pendant trois jours a fracass&eacute;s.<br />
+Disloques, meurtris et vers&eacute;s<br />
+Jusqu'&agrave; certain lieu plein d'orni&egrave;res<br />
+O&ugrave; lesdits chevaux, morts de faim,<br />
+Malgr&eacute; mille coups d'&eacute;trivi&egrave;res,<br />
+Se sont arr&ecirc;t&eacute;s en chemin,<br />
+Nous faisant clairement comprendre<br />
+Qu'ils avaient assez voyag&eacute;;<br />
+Que de nous ils prenaient cong&eacute;,<br />
+Et qu'ils nous criaient de descendre,<br />
+Jugez donc, apr&egrave;s ce cadeau,<br />
+De quel air, sans feu ni manteau,<br />
+Par une nuit tr&egrave;s-pluvieuse,<br />
+Notre troupe, fort peu joyeuse.<br />
+Traversant &agrave; pied maint coteau.<br />
+Au bout d'une route scabreuse<br />
+Parvient enfin jusqu'au ch&acirc;teau.<br />
+Peignez-vous dans cette aventure<br />
+Trois t&ecirc;tes dont la chevelure,<br />
+Distillant l'eau de toutes parts,<br />
+Imite assez bien la figure<br />
+Des Scamandres et des Sangars.<br />
+</p>
+
+<p>Voil&agrave;, madame, le portrait au naturel d'un marquis fort aimable, d'un
+s&eacute;nateur qui ne peut se louer lui-m&ecirc;me, parce qu'il tient la plume, et
+d'un tr&egrave;s-joli chevalier de Saint-Jean-de-J&eacute;rusalem. Nous arrivons; et
+mon premier soin, dans l'attirail que je viens de vous d&eacute;crire, est
+d'ob&eacute;ir &agrave; vos ordres. Ma premi&egrave;re gazette a eu le bonheur de vous
+plaire. Je vais risquer la seconde, avec l'aide de mes compagnons.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Demain nos muses repos&eacute;es,<br />
+Fra&icirc;ches, vermeilles et fris&eacute;es,<br />
+Mettront d'accord harpes et luth,<br />
+Et vous payeront leur tribut.<br />
+</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+
+<p class="r top15">29 octobre 1740.</p>
+
+<p>Nous voici bien &eacute;veill&eacute;s, quoiqu'il ne soit que midi. L'atelier est
+pr&ecirc;t: nous commen&ccedil;ons sans pr&eacute;ambule.</p>
+
+<p>Victimes de notre curiosit&eacute;, nous part&icirc;mes le 15 de ce mois. La
+description de notre &eacute;quipage para&icirc;t propre &agrave; &ecirc;tre plac&eacute;e dans un
+ouvrage fait uniquement pour vous amuser.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Toi qui crayonnes en pastel,<br />
+Viens, accours, Muse subalterne:<br />
+Peins-nous, partant d'un vieux ch&acirc;tel<br />
+Plus fiers que gendarmes de Berne.<br />
+Et toi, railleur universel,<br />
+Dieu polisson, je me prosterne<br />
+Devant ton agr&eacute;able autel.<br />
+Ton influence me gouverne;<br />
+P&egrave;re heureux de la baliverne.<br />
+Pr&ecirc;te &agrave; ma muse ce vrai sel<br />
+Dont tu sus enrichir Miguel,<br />
+Et priver tout auteur moderne,<br />
+Tel qu'en sortant du Toboso,<br />
+Le sieur de la Triste Figure,<br />
+Piquant sans succ&egrave;s sa monture.<br />
+Malgr&eacute; les conseils de Sancho.<br />
+Courut, suivant son vertigo,<br />
+Aux moulins servir de mouture;<br />
+De m&ecirc;me en piteuse voiture,<br />
+Chacun de nous criant: &laquo;Oh! oh!&raquo;<br />
+Bravant et chute et meurtrissure,<br />
+Voulut faire trotter Clio.<br />
+Pour moi, trop faible par nature,<br />
+J'osai, ch&eacute;tive cr&eacute;ature,<br />
+Me plaindre autrement qu'in <i>petto</i>.<br />
+Soit respect de la pr&eacute;lature,<br />
+Ou devoir de magistrature,<br />
+Nul autre n'osa faire &eacute;cho.<br />
+<br />
+L'abb&eacute; seul perdit l'&eacute;quilibre.<br />
+Mais avant que d'en venir l&agrave;,<br />
+Pour se d&eacute;fendre en homme libre,<br />
+Il tendit veine, nerf et fibre;<br />
+Mais sa b&ecirc;te enfin l'entra&icirc;na.<br />
+</p>
+
+<p>Nous n'e&ucirc;mes que la peur de son accident:</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Il sut s'en tirer &agrave; merveille,<br />
+Et troqua son maudit bidet<br />
+Contre une b&ecirc;te &agrave; longue oreille,<br />
+Qui n'est ni li&egrave;vre ni baudet.<br />
+</p>
+
+<p>Les Espagnols, gens, selon eux, fort sages, estiment infiniment ce
+genre de monture, et l'abb&eacute; pourrait certifier qu'ils n'ont pas tort.
+Quoi qu'il en soit, l'&eacute;quipage que je viens de vous d&eacute;tailler nous
+conduisit au ch&acirc;teau de la Tour-d'Aigues, monument, dit-on, de l'Amour
+et de la Folie.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Le nom seul des deux ouvriers<br />
+Ne pr&eacute;viendra pas pour l'ouvrage.<br />
+Ce couple n'est pas dans l'usage<br />
+De suivre des plans r&eacute;guliers:<br />
+Et ce serait sottise pure<br />
+De les prendre pour nos ma&ccedil;ons,<br />
+S'il fallait, par leurs actions,<br />
+Juger de leur architecture.<br />
+</p>
+
+<p>Mais ils ont eu le bon sens de choisir un habile architecte pour b&acirc;tir
+la maison de la Tour. D'autres vous en feraient une brillante
+description. Plus d'un voyageur vous parlerait de l'esplanade qui est au
+devant de la principale porte, des foss&eacute;s profonds, rev&ecirc;tus de pierres,
+et pleins d'eau vive, dont le ch&acirc;teau est environn&eacute;; d'une fa&ccedil;ade
+estim&eacute;e des connaisseurs; enfin d'une fort belle tour carr&eacute;e qui s'&eacute;l&egrave;ve
+au-dessus de deux grands corps de logis, et qu'on assure avoir &eacute;t&eacute;
+construite par les Romains.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Ma muse, en rimes relev&eacute;es,<br />
+Pourrait vous tracer dans ses vers<br />
+Des bosquets bravant les hivers.<br />
+Sur des vo&ucirc;tes fort &eacute;lev&eacute;es;<br />
+Tels qu'aux d&eacute;pens de ses sujets.<br />
+Jadis une reine amazone<br />
+En fit planter &agrave; Babylone<br />
+Sur le fa&icirc;te de son palais.<br />
+</p>
+
+<p>Laissons ce d&eacute;tail &agrave; des peintres d'architecture et de paysages, ou &agrave;
+des faiseurs de romans. Mais vous ne serez peut-&ecirc;tre pas f&acirc;ch&eacute;e de
+savoir &agrave; qui la Provence est redevable de ce b&acirc;timent qui fait une des
+curiosit&eacute;s de cette province; c'est au baron de Santal. Ce gentilhomme
+l'avait destin&eacute; pour &ecirc;tre l'habitation d'une princesse dont les
+aventures ne sont pas ignor&eacute;es.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Or ce baron de Santal<br />
+Fut &eacute;pris d'une h&eacute;ro&iuml;ne<br />
+Qui lui donna maint rival;<br />
+Voyageant en p&egrave;lerine<br />
+Tant&ocirc;t bien et tant&ocirc;t mal.<br />
+Villageoise ou citadine,<br />
+Promenant son c&#339;ur banal<br />
+De la cour de Catherine<br />
+&Agrave; quelque endroit moins royal.<br />
+Cette dame de m&eacute;rite<br />
+Fut la reine Marguerite,<br />
+Non celle &agrave; l'esprit badin,<br />
+Qui des tendres amourettes<br />
+Des moines et des nonnettes<br />
+A fait un recueil malin;<br />
+Mais sa ni&egrave;ce tant pr&ocirc;n&eacute;e,<br />
+Dont notre bon roi Henri<br />
+Fut pendant plus d'une ann&eacute;e<br />
+Le tr&egrave;s-afflig&eacute; mari;<br />
+Et qui, plus qu'une autre femme,<br />
+Porta grav&eacute; dans son &acirc;me<br />
+Le commandement divin<br />
+De l'amour pour le prochain.<br />
+</p>
+
+<p>On trouve dans mille endroits du ch&acirc;teau les chiffres de la reine et du
+baron, accompagn&eacute;s de trois mots latins que je vais vous citer en
+original, pour faire parade d'&eacute;rudition: <i>satiabor cum apparuerit.</i> Si
+j'osais vous traduire ce latin, vous avoueriez, madame, qu'il dit
+beaucoup en peu de paroles.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Au demeurant, la gentille princesse<br />
+Ne vit jamais ce lieu si beau:<br />
+Et le baron, qui l'attendait sans cesse,<br />
+En fut pour les frais du ch&acirc;teau.<br />
+</p>
+
+<p>En quittant la Tour, nous pr&icirc;mes une route qui nous conduisit dans un
+pays assez bizarre pour exercer le pinceau du voyageur. Au sortir d'un
+pr&eacute;cipice, o&ugrave; nous cour&ucirc;mes une esp&egrave;ce de danger, nous entr&acirc;mes, dans un
+chemin resserr&eacute; entre deux montagnes escarp&eacute;es.</p>
+
+<p>Ce d&eacute;fil&eacute; s'&eacute;largit dans quelques endroits, et devient alors aussi
+agr&eacute;able que le vallon le plus cultiv&eacute;. On d&eacute;couvre de temps en temps, &agrave;
+travers les ouvertures du rocher, des emplacements qui ressemblent assez
+&agrave; de grandes cours de vieux ch&acirc;teaux, entour&eacute;s de hautes murailles.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Du temps des ch&egrave;vre-pieds cornus,<br />
+Les sylvains, les faunes velus<br />
+Habitaient ce r&eacute;duit sauvage.<br />
+C'est l&agrave; qu'aux jours du carnaval<br />
+Sil&egrave;ne et Pan donnaient le bal<br />
+Aux dryades du voisinage.<br />
+</p>
+
+<p>Ce lieu n'est plus aussi profan&eacute;. Des missionnaires z&eacute;l&eacute;s y ont fait
+graver de toutes parts sur les arbres et sur les pierres des passages
+tir&eacute;s de l'&Eacute;criture, et de petites sentences propres &agrave; &eacute;difier les
+passants.</p>
+
+<p>Nous nous trouv&acirc;mes le soir aux portes d'Apt. Saviez-vous, madame, qu'il
+y e&ucirc;t une ville d'Apt? et savez-vous ce que c'est que la ville d'Apt?
+Nous serions fort embarrass&eacute;s de vous le dire.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Lorsque nous y sommes entr&eacute;s,<br />
+Les cieux n'&eacute;taient point &eacute;clair&eacute;s<br />
+Par la lune ni les &eacute;toiles;<br />
+Et quand nous en sommes sortis,<br />
+L'Aurore et l'&eacute;poux de Procris<br />
+&Eacute;taient encore dans les toiles.<br />
+</p>
+
+<p>Tout ce que nous pouvons faire en faveur de la ville d'Apt, c'est de la
+supposer grande, belle, peupl&eacute;e, riche et bien b&acirc;tie. Car, en bonne
+politique, il faut vanter le pays o&ugrave; l'on voyage.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes cette m&ecirc;me matin&eacute;e &agrave; Vaucluse. C'est un de ces lieux
+uniques, o&ugrave; la nature a voulu se singulariser. Il para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; fait
+expr&egrave;s pour la muse de P&eacute;trarque. Ce fameux vallon est termin&eacute; par un
+demi-cercle de rochers d'une prodigieuse &eacute;l&eacute;vation, et qu'on dirait
+avoir &eacute;t&eacute; taill&eacute;s perpendiculairement. Au pied de cette masse &eacute;norme de
+pierre, sous une vo&ucirc;te naturelle que son obscurit&eacute; rend effrayante &agrave; la
+vue, sort d'un gouffre dont on n'a jamais trouv&eacute; le fond, la rivi&egrave;re
+appel&eacute;e la Sorgue. Un amas consid&eacute;rable de rochers forme une chauss&eacute;e
+au devant, mais a plusieurs toises de distance de cette source
+profonde. L'eau casse ordinairement, par des conduits souterrains, du
+bassin de la fontaine dans le lit o&ugrave; elle commence son cours. Mais dans
+le temps de sa crue, qui arrive, nous dit-on, aux deux &eacute;quinoxes, elle
+s'&eacute;l&egrave;ve imp&eacute;tueusement au-dessus d'une esp&egrave;ce de m&ocirc;le, dont un voyageur
+g&eacute;om&egrave;tre aurait mesur&eacute; la hauteur.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+L&agrave;, parmi des rocs entass&eacute;s,<br />
+Couverts d'une mousse verd&acirc;tre,<br />
+S'&eacute;lancent des flots courrouc&eacute;s<br />
+D'une &eacute;cume blanche et bleu&acirc;tre.<br />
+La chute et le mugissement<br />
+De ces ondes pr&eacute;cipit&eacute;es,<br />
+Des mers par l'orage irrit&eacute;es<br />
+Imitent le fr&eacute;missement.<br />
+Mais bient&ocirc;t moins tumultueuse<br />
+Et s'adoucissant &agrave; nos yeux.<br />
+Cette fontaine merveilleuse<br />
+N'est plus un torrent furieux.<br />
+Le long des campagnes fleuries.<br />
+Sur le sable et sur les cailloux,<br />
+Elle caresse les prairies<br />
+Avec un murmure plus doux.<br />
+Alors elle souffre sans peine<br />
+Que mille diff&eacute;rents canaux<br />
+Divisent au loin dans la plaine<br />
+Le tr&eacute;sor f&eacute;cond de ses eaux.<br />
+Son onde, toujours &eacute;pur&eacute;e,<br />
+Arrosant la terre alt&eacute;r&eacute;e.<br />
+Va fertiliser les sillons<br />
+De la plus riante contr&eacute;e<br />
+Que le dieu brillant des saisons,<br />
+Du haut de la vo&ucirc;te azur&eacute;e,<br />
+Puisse &eacute;chauffer de ses rayons.<br />
+</p>
+
+<p>Le chemin qui nous mena du village &agrave; la fontaine, est un sentier &eacute;troit
+et pierreux, que la curiosit&eacute; seule peut rendre praticable. Les pieds
+d&eacute;licats de Laure devaient souffrir de cette promenade, et le doux
+P&eacute;trarque n'avait pas peu de peine &agrave; la soutenir.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Mais ce sentier, tout escarp&eacute; qu'il semble,<br />
+Sans doute Amour l'adoucissait pour eux;<br />
+Car nul chemin ne para&icirc;t raboteux<br />
+&Agrave; deux amants qui voyagent ensemble.<br />
+</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir assez examin&eacute; la fontaine, nous livr&acirc;mes le chevalier et
+l'abb&eacute; &agrave; la merci de notre guide. Nous avions aper&ccedil;u, une grotte dans un
+angle de la montagne. Nous cr&ucirc;mes que les deux h&eacute;ros de Vaucluse
+pourraient bien y avoir laiss&eacute; quelque trace de leurs amours. Depuis
+l'aventure d'&Eacute;n&eacute;e et de Didon, toutes les grottes sont suspectes.
+Celle-ci, disons-nous, a peut-&ecirc;tre rendu la m&ecirc;me service &agrave; Laure et &agrave;
+P&eacute;trarque. Au moins y trouverons-nous quelque chanson ou quelque sonnet:
+le bonhomme en mettait partout. En faisant ces r&eacute;flexions, nous
+parv&icirc;nmes, non sans peine, &agrave; l'entr&eacute;e de la caverne. Nous y entrev&icirc;mes
+aussit&ocirc;t uns figure humaine qui s'avan&ccedil;ait gravement vers nous:</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+La barbe longue, la peau bise.<br />
+On gros volume dans les mains:<br />
+Une mandille noire et grise,<br />
+Et le cordon autour des reins.<br />
+C'est, d&icirc;mes-nous, un solitaire<br />
+Qui pleure ici ses vieux p&eacute;ch&eacute;s.<br />
+&laquo;Bonjour, notre r&eacute;v&eacute;rend p&egrave;re;<br />
+Vous voyez dans votre tani&egrave;re<br />
+Deux &eacute;trangers qui sont f&acirc;ch&eacute;s<br />
+D'interrompre votre pri&egrave;re.<br />
+<br />
+&mdash;Qu'est-ce donc, insolents? Eh quoi?<br />
+Est-ce ainsi qu'on me rend visite?<br />
+Osez-vous, sans p&acirc;lir d'effroi,<br />
+Prendre pour un coquin d'ermite<br />
+Un personnage tel que moi?<br />
+Je suis...&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>Nous avions oubli&eacute;, madame, de vous demander un profond secret sur cette
+histoire. On nous traiterait de visionnaires. Nous vivons dans un si&egrave;cle
+d'incr&eacute;dulit&eacute;, o&ugrave; les apparitions ne font pas fortune. Cependant, foi
+de voyageurs, rien de plus vrai que celle-ci.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+&laquo;Je suis, nous dit d'un air rigide<br />
+Ce vieillard au maigre menton,<br />
+Le contemporain de Caton;<br />
+Des Gaulois l'oracle et le guide;<br />
+Le grand-pr&ecirc;tre de ce canton;<br />
+Pour tout dire enfin, un druide.<br />
+<br />
+&mdash;Vous, un druide, monseigneur!&raquo;<br />
+Repr&icirc;mes-nous avec grand'peur.<br />
+</p>
+
+<p>Ne soyez pas scandalis&eacute;e, madame, de ce mouvement de crainte. L'id&eacute;e
+seule de rencontrer des druides dans la for&ecirc;t de Marseille fit trembler
+l'arm&eacute;e de C&eacute;sar.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+&laquo;Ne vous mettez point en col&egrave;re,<br />
+Illustre &eacute;v&ecirc;que des Gaulois.<br />
+Que Votre Grandeur d&eacute;bonnaire<br />
+Nous pardonne pour cette fois.<br />
+Demeurez en sant&eacute; parfaite<br />
+Dans votre lugubre retraite,<br />
+Nous n'y retournerons jamais.<br />
+Et n'allez pas vous mettre en t&ecirc;te<br />
+De nous r&eacute;server pour la f&ecirc;te<br />
+De votre vilain Teutat&egrave;s.&raquo;<br />
+<br />
+Le pontife se prit &agrave; rire.<br />
+&laquo;Allez, je ne suis pas m&eacute;chant.<br />
+Je connais ce qui vous attire,<br />
+Et vous aurez contentement.<br />
+Vous saurez, sans passer la barque<br />
+O&ugrave; l'on entre priv&eacute; du jour,<br />
+Comme Laure et son cher P&eacute;trarque,<br />
+Dans ce d&eacute;licieux s&eacute;jour,<br />
+Plus contents que reine et monarque<br />
+&Agrave; petit bruit faisaient l'amour.&raquo;<br />
+Ses promesses ne furent vaines,<br />
+Il fit un cercle, il y tourna:<br />
+Par trois fois l'Olympe tonna;<br />
+Le rocher entr'ouvrit ses veines,<br />
+Et par des routes souterraines,<br />
+Un tourbillon nous entra&icirc;na.<br />
+</p>
+
+<p>Cette op&eacute;ration magique nous conduisit au plus beau lieu que
+l'imagination puisse se figurer. Une nymphe, avertie sans doute par le
+signal, vint nous recevoir.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Teint frais, &#339;il vif, bouche vermeille,<br />
+&Ccedil;a bouquet de fleurs sur le sein,<br />
+Chapeau de paille sur l'oreille,<br />
+Et tambour de basque &agrave; la main.<br />
+&laquo;Venez, dit-elle, cet asile<br />
+Que vous n'habiterez jamais,<br />
+N'eut dans son enceinte tranquille<br />
+Qu'un seul couple d'amants parfaits.<br />
+Toujours heureux, toujours fid&egrave;les,<br />
+Laure et P&eacute;trarque dans ces lieux,<br />
+Dans leurs caresses mutuelles<br />
+Ont fait cent fois envie aux dieux<br />
+Mais d&eacute;j&agrave; votre &acirc;me est &eacute;mue<br />
+De l'image de leurs plaisirs.<br />
+L'Amour exau&ccedil;a leurs d&eacute;sirs<br />
+Partout o&ugrave; s'&eacute;tend votre vue:<br />
+Tant&ocirc;t au pied de ce coteau,<br />
+Pr&egrave;s de ces ondes qui jaillissent;<br />
+Souvent sous cet &eacute;pais berceau<br />
+Que ces orangers embellissent;<br />
+Ici quand le flambeau du jour<br />
+De ses feux br&ucirc;lait la verdure;<br />
+Plus loin quand la nuit &agrave; son tour<br />
+Venait rafra&icirc;chir la nature.<br />
+Lisez en caract&egrave;re d'or,<br />
+Sur ces portiques, sur ces marbres,<br />
+Ces vers plus expressifs encor<br />
+Que ceux qu'Ang&eacute;lique et M&eacute;dor<br />
+Gravaient ensemble sur les arbres.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! d&icirc;mes-nous avec surprise, sont-ce l&agrave; ces chastes amours dont
+le po&egrave;te italien nous berce dans ses sonnets et dans ses chansons?</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Et que deviendra la morale<br />
+Que dans son triomphe pieux<br />
+Sa muse en vers religieux<br />
+Avec emphase nous &eacute;tale?<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Elle est toujours bonne pour la th&eacute;orie, r&eacute;pliqua notre conductrice.
+D'ailleurs, il y a plus de quatre cents ans que P&eacute;trarque et Laure
+s'aimaient.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+C'&eacute;tait alors la mode de se taire.<br />
+Un indiscret n'aurait point &eacute;t&eacute; cru;<br />
+Et dans ce si&egrave;cle le myst&egrave;re<br />
+Passait hautement pour vertu.<br />
+<br />
+On &eacute;vitait les mouvements extr&ecirc;mes.<br />
+Les vains discours, les &eacute;clats imprudents.<br />
+Pour amis et pour confidents<br />
+Deux jeunes c&#339;urs n'avaient qu'eux-m&ecirc;mes.<br />
+<br />
+P&eacute;trarque enfin savait jouir tout bas,<br />
+Favoris&eacute; sans le faire conna&icirc;tre;<br />
+Et d'autant plus heureux de l'&ecirc;tre,<br />
+Qu'on croyait qu'il ne l'&eacute;tait pas.<br />
+</p>
+
+<p>Faites votre profit de cela, continua-t-elle, s'il en est encore temps.
+Adieu. Pour des mortels, vous avez eu une assez longue audience d'une
+nymphe. Retournez joindre vos camarades, et ne dites au moins que ce que
+vous avez vu. &Agrave; ces mots, nous f&ucirc;mes envelopp&eacute;s d'un nuage qui nous
+porta en un clin d'&#339;il &agrave; Vaucluse.</p>
+
+<p>Nous remont&acirc;mes &agrave; cheval. Notre voyage dans les plaines du Comtat ne fut
+de notre part qu'un cri d'admiration. Les canaux tir&eacute;s de la Sorgue
+nous suivaient partout, et nous r&eacute;p&eacute;tions continuellement, comme en
+ch&#339;ur d'op&eacute;ra:</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+&laquo;Lieux tranquilles, ondes ch&eacute;ries,<br />
+Nymphe aimable, flots argent&eacute;s,<br />
+Ranimez l'&eacute;mail des prairies:<br />
+Fontaines, vos rives fleuries,<br />
+Ces arbres sans cesse humect&eacute;s,<br />
+S&eacute;jour des oiseaux enchant&eacute;s.<br />
+Nous rappellent les bergeries.<br />
+Lieux autrefois si fr&eacute;quent&eacute;s,<br />
+Et dont les touchantes beaut&eacute;s<br />
+Ne sont plus qu'en nos r&ecirc;veries.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>Nous aurions voulu nous arr&ecirc;ter &agrave; Lille. Le temps ne nous le permit pas.
+Nous e&ucirc;mes cependant le loisir d'en consid&eacute;rer la d&eacute;licieuse situation.
+C'est un terroir que la nature et le travail se disputent l'honneur
+d'embellir. La Sorgue, qui, dans tout son cours, ne perd jamais sa
+couleur ni sa puret&eacute;, enveloppe enti&egrave;rement la ville de ses eaux.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+C'est, dit-on, dans ces murs c&eacute;l&egrave;bres,<br />
+Que le malin sut autrefois<br />
+Faire glisser dans le harnois<br />
+D'un po&euml;te entendant t&eacute;n&egrave;bres,<br />
+D'un fol amour le feu gr&eacute;geois.<br />
+</p>
+
+<p>C'est en effet &agrave; Lille que P&eacute;trarque vit pour la premi&egrave;re fois, &agrave;
+l'office du vendredi saint, l'h&eacute;ro&iuml;ne que ses vers ont rendue
+immortelle. Nous sommes m&ecirc;me persuad&eacute;s que la beaut&eacute; du pays a eu autant
+de part &agrave; ses retours fr&eacute;quents, que la constance de sa passion. On ne
+peut rien imaginer de plus s&eacute;duisant que cette partie du Comtat: des
+champs fertiles, plant&eacute;s comme des vergers, des eaux transparentes, des
+chemins bord&eacute;s d'arbres.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Tel fut sans doute, ou peu s'en faut,<br />
+Le lieu que la main du Tr&egrave;s-Haut<br />
+Orna pour notre premier p&egrave;re:<br />
+Jardin o&ugrave; notre chaste m&egrave;re,<br />
+Par le diable prise en d&eacute;faut,<br />
+Trahit son &eacute;poux d&eacute;bonnaire:<br />
+Par quoi ce doyen des maris<br />
+Vit ses jours doublement maudits,<br />
+Et murmura, dit-on, dans l'&acirc;me.<br />
+D'&ecirc;tre chass&eacute; du paradis<br />
+Sans y pouvoir laisser sa femme.<br />
+</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes coucher &agrave; Cavaillon, et nous y arriv&acirc;mes d'assez bonne heure
+pour pouvoir parcourir les promenades et les dehors de la ville, qui
+sont agr&eacute;ablement orn&eacute;s. Le lendemain il fallut nous r&eacute;soudre &agrave; quitter
+cet admirable pays. Nous en sort&icirc;mes en passant la Durance; et ce fut en
+mettant le pied dans le bateau, qu'un de nous entonna pour les autres:</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+&laquo;Adieu, plaines du Comtat,<br />
+Beaux lieux que la Sorgue arrosa,<br />
+Adieu: mille fois b&eacute;at<br />
+Le mortel qui se repose<br />
+Dans votre charmant &Eacute;tat!<br />
+Loin de l'orgueilleux &eacute;clat<br />
+Qui souvent aux sots impose:<br />
+Loin de la m&eacute;tamorphose<br />
+Du fermier et du pr&eacute;lat,<br />
+Tout est soumis &agrave; sa glose,<br />
+Hors le bon vice-l&eacute;gat,<br />
+Qu'il doit respecter pour cause.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>Le soleil couchant nous vit arriver &agrave; Aix. Il y eut ce jour-l&agrave; deux
+entr&eacute;es remarquables dans cette ville: celle d'un cardinal et la n&ocirc;tre!
+Vous jugez bien, apr&egrave;s la peinture du d&eacute;part de M..., qu'il y avait de
+la diff&eacute;rence entre nos &eacute;quipages et ceux de l'&eacute;minence. M. le cardinal
+d'Auvergne venait de faire un pape, et nous de rendre visite aux druides
+et aux nymphes. Un quart d'heure de grotte enchant&eacute;e vaut bien six mois
+de conclave. Quoi qu'il en soit, le m&ecirc;me instant nous rassembla tous &agrave;
+Aix. Nous y entr&acirc;mes par ce cours si renomm&eacute;</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Que les balcons et portiques<br />
+De vingt h&ocirc;tels magnifiques<br />
+Ornent en divers endroits.<br />
+Ces lieux, dit-on, autrefois<br />
+&Eacute;taient vraiment sp&eacute;cifiques<br />
+Pour rendre plus prolifiques<br />
+Les moiti&eacute;s de maints bourgeois.<br />
+Mais maintenant, moins Gaulois,<br />
+Ils savent mieux les rubriques;<br />
+Et les maris pacifiques<br />
+Re&ccedil;oivent l'ami courtois<br />
+Dans les foyers domestiques.<br />
+Quelques arbres in&eacute;gaux,<br />
+Force bancs, quatre fontaines,<br />
+D&eacute;corent ce long enclos,<br />
+O&ugrave; gens, qui ne sont point sots,<br />
+De nouvelles incertaines<br />
+Vont amuser leur repos.<br />
+</p>
+
+<p>Voil&agrave; une assez mauvaise plaisanterie, que nous vous livrons pour ce
+qu'elle vaut. &Agrave; parler vrai, la capitale de la Provence est &eacute;galement
+au-dessus de la critique et de la louange. Nous l'avons vue dans un
+temps o&ugrave; les campagnes sont peupl&eacute;es aux d&eacute;pens des villes. Mais nous
+avons jug&eacute; de ce qu'elle doit &ecirc;tre, par la maison de M. et de madame de
+la T..., qui occupent les premi&egrave;res places dans la province, et qui sont
+faits l'un et l'autre pour les remplir au gr&eacute; des citoyens et des
+&eacute;trangers.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Le ciel de plus mit un essaim de belles<br />
+Dedans ces murs qu'on ne peut trop vanter.<br />
+Si Dieu les fit ou tendres ou cruelles,<br />
+Sur ce point-l&agrave; je ne puis vous citer<br />
+Discours, chansons, chroniques ni nouvelles:<br />
+Fors que pourtant je dois vous attester,<br />
+Sur le r&eacute;cit de maints auteurs fid&egrave;les,<br />
+Que point ne faut s&eacute;journer avec elles,<br />
+Si l'on ne veut longtemps les regretter.<br />
+</p>
+
+<p>Aussi, madame, pr&icirc;mes-nous notre parti en gens de pr&eacute;caution. Nous ne
+demeur&acirc;mes que deux jours et demi &agrave; Aix.</p>
+
+<p>Nous voici enfin &agrave; Marseille. C'est une de ces villes dont on ne dit
+rien, pour en avoir trop &agrave; dire. Elle ne ressemble en rien aux autres
+villes du royaume. Sa beaut&eacute; lui est particuli&egrave;re. Ses dehors m&ecirc;mes et
+ses environs ne sont pas moins singuliers. C'est un nombre infini de
+petites maisons, qui n'ont &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, ni cours, ni bois, ni jardins,
+mais qui composent en total le coup d'&#339;il le plus vivant qu'il y ait
+peut-&ecirc;tre au monde. Que l'aspect de ce port est frappant!</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Telles jadis en souveraines<br />
+Occupaient le tr&ocirc;ne des mers,<br />
+Carthage et Tyr, puissantes reines<br />
+Du commerce de l'univers.<br />
+Marseille, leur digne rivale,<br />
+De toutes paris, &agrave; chaque instant,<br />
+Re&ccedil;oit les tributs du couchant<br />
+Et de la rive orientale.<br />
+Vous y voyez soir et matin<br />
+Le Hollandais, le Levantin,<br />
+L'Anglais sortant de ces demeures<br />
+O&ugrave; le laboureur, l'artisan<br />
+N'ont jamais vu pendant trois heures<br />
+Le soleil pur quatre fois l'an;<br />
+Le Lapon, qui na&icirc;t dans la neige,<br />
+Le Moscovite, le Su&eacute;dois,<br />
+Et l'habitant de la Norw&eacute;ge<br />
+Qui souffle toujours dans ses doigts.<br />
+L&agrave; tout esprit qui veut s'instruire,<br />
+Prend de nouvelles notions.<br />
+D'un coup d'&#339;il on voit, on admire<br />
+Sous ce millier de pavillons,<br />
+Royaume, r&eacute;publique, empire:<br />
+Et l'on dirait qu'on y respire<br />
+L'air de toutes les nations.<br />
+</p>
+
+<p>M. d'H..., intendant des gal&egrave;res, chez qui nous d&icirc;n&acirc;mes le lendemain de
+notre arriv&eacute;e, nous fit voir, dans le plus grand d&eacute;tail, les parties les
+plus curieuses de l'arsenal. La salle d'armes est fort belle. Ce sont
+deux grandes galeries qui se coupent en croix. Les murailles en sont
+rev&ecirc;tues d'espaliers de fusils et de mousquetons. D'espace en espace
+s'&eacute;l&egrave;vent, avec sym&eacute;trie, des pyramides de sabres, d'&eacute;p&eacute;es et de
+ba&iuml;onnettes d'une blancheur &eacute;blouissante. Les plafonds sont d&eacute;cor&eacute;s d'un
+bout &agrave; l'autre de soleils compos&eacute;s de m&ecirc;me, c'est-&agrave;-dire de rayons de
+fer. On a mis aux extr&eacute;mit&eacute;s de la salle de grands troph&eacute;es de tambours,
+de drapeaux et d'&eacute;tendards, qui paraissent gard&eacute;s par des
+repr&eacute;sentations de soldats arm&eacute;s de toutes pi&egrave;ces.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Ces lieux o&ugrave; reposent les dards,<br />
+Que la mort fournit &agrave; la gloire,<br />
+Offrent ensemble &agrave; nos regards<br />
+L'horrible magasin de Mars,<br />
+Et la temple de la Victoire.<br />
+</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner, M. d'H..., dont on ne peut trop louer l'esprit, le go&ucirc;t
+et la politesse, nous pr&ecirc;ta sa chaloupe pour aller au ch&acirc;teau d'If, qui
+est &agrave; une lieue en mer. Les voyageurs veulent tout voir.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Nous f&ucirc;mes donc au ch&acirc;teau d'If<br />
+C'est un lieu peu r&eacute;cr&eacute;atif<br />
+D&eacute;fendu par le fer oisif<br />
+De plus d'un soldat maladif,<br />
+Qui, de guerrier jadis actif,<br />
+Est devenu garde passif.<br />
+Sur ce roc taill&eacute; dans le vif,<br />
+Par bon ordre on retient captif,<br />
+Dans l'enceinte d'un mur massif.<br />
+Esprit libertin, c&#339;ur r&eacute;tif,<br />
+Au salutaire correctif<br />
+D'un parent peu persuasif.<br />
+Le pauvre prisonnier pensif,<br />
+&Agrave; la triste lueur du suif,<br />
+Jouit, pour seul soporatif,<br />
+Du murmure non l&eacute;nitif<br />
+Dont l'&eacute;l&eacute;ment r&eacute;barbatif<br />
+Frappe son organe attentif.<br />
+Or, pour &ecirc;tre m&eacute;moratif<br />
+De ce domicile afflictif,<br />
+Je jurai d'un ton expressif<br />
+De vous le peindre en rime en if.<br />
+<br />
+Ce fait, du roc d&eacute;solatif<br />
+Nous sort&icirc;mes d'un pas h&acirc;tif,<br />
+Et rentr&acirc;mes dans notre esquif:<br />
+En r&eacute;p&eacute;tant d'un ton plaintif:<br />
+&laquo;Dieu nous garde du ch&acirc;teau d'If.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>Nous regagn&acirc;mes le port &agrave; l'entr&eacute;e de la nuit, fort satisfaits, si ce
+n'&eacute;tait du ch&acirc;teau d'If, au moins de notre promenade sur la mer. C'est
+ici que l'abb&eacute; nous quitta. Nous devions partir pour Toulon avant le
+jour; et lui pour la petite ville de Salon, o&ugrave; il a d&ucirc; pr&eacute;senter son
+offrande et la n&ocirc;tre au tombeau de Nostradamus. Il y eut de
+l'attendrissement dans notre s&eacute;paration.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Adieu, disions-nous sans cesse,<br />
+Ami sinc&egrave;re et flatteur,<br />
+H&eacute;ros de d&eacute;licatesse,<br />
+Dont le liant enchanteur<br />
+Fait badiner la sagesse.<br />
+Fait raisonner la jeunesse,<br />
+Et parle toujours au c&#339;ur.<br />
+</p>
+
+<p>Cependant nous essuy&acirc;mes nos larmes. Il alla se coucher; et nous f&ucirc;mes
+passer la nuit &agrave; table chez le chevalier de G...</p>
+
+<p>La route de Marseille &agrave; Toulon n'aurait rien de distingu&eacute;, sans le
+fameux village d'Ollioules. Ce fut l&agrave;,</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Comme cent plumes l'ont &eacute;crit.<br />
+Que la p&eacute;nitente aux stigmates<br />
+R&eacute;gala les nonnains b&eacute;ates<br />
+Des beaux miracles qu'elle apprit.<br />
+Dans ce m&eacute;tier, qui fut son ma&icirc;tre?<br />
+Point n'importe de le conna&icirc;tre.<br />
+Quant &agrave; ce pauvre directeur<br />
+Qu'on mena&ccedil;ait de la br&ucirc;lure,<br />
+H&eacute;las! il n'eut jamais l'allure<br />
+D'un sorcier ni d'un enchanteur.<br />
+</p>
+
+<p>Quelques accidents de voyage nous emp&ecirc;ch&egrave;rent d'arriver de bonne heure &agrave;
+Toulon. Le lendemain, notre premier soin fut d'aller visiter le parc.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Neptune a b&acirc;ti sur ces rives<br />
+Le plus beau de tous ses palais,<br />
+Et ce dieu l'a construit expr&egrave;s<br />
+Pour son tr&eacute;sor et ses archives.<br />
+On y voit encor le trident<br />
+Dont il frappa l'onde &eacute;tonn&eacute;e.<br />
+Alors que l'aquilon bruyant,<br />
+Et sa cohorte mutin&eacute;e<br />
+Firent, sans son consentement,<br />
+Larmoyer le pieux En&eacute;e.<br />
+Mais ce qui plus nous &eacute;tonna,<br />
+C'est qu'on y voit les &eacute;trivi&egrave;res<br />
+Dont il ch&acirc;tia les rivi&egrave;res,<br />
+Quand Garonne se r&eacute;volta:<br />
+Fait que l'on ne connaissait gu&egrave;res<br />
+Lorsque Chapelle l'attesta.<br />
+</p>
+
+<p>Notre P&eacute;gase est un peu faible pour vous transporter dans ce magnifique
+arsenal. L'air de la mer appesantit ses ailes.</p>
+
+<p>Le port de Toulon est enti&egrave;rement fait de main d'homme. La rade est,
+dit-on, la plus belle et la plus s&ucirc;re de l'univers. L'immense &eacute;tendue
+des magasins et l'ordre qui y est observ&eacute; &eacute;tonnent et touchent
+d'admiration. La corderie seule, qui est un b&acirc;timent sur trois rangs de
+vo&ucirc;tes a... toises de long. Vous nous en croirez ais&eacute;ment, si, apr&egrave;s
+tant de merveilles, nous vous disons que le roi para&icirc;t plus grand l&agrave;
+qu'&agrave; Versailles.</p>
+
+<p>Le jour suivant nous f&ucirc;mes nous rassasier du coup d'&#339;il ravissant des
+c&ocirc;tes d'Hy&egrave;res. Il n'est pas de climat plus riant, ni de terroir plus
+f&eacute;cond. Ce ne sont partout que des citronniers et des orangers en pleine
+terre.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Le grand enclos des Hesp&eacute;rides<br />
+Pr&eacute;sentait moins de pommes d'or<br />
+Aux regards des larrons avides<br />
+De leur &eacute;blouissant tr&eacute;sor.<br />
+Vertumne, Pomone, Z&eacute;phire<br />
+Avec Flore y r&egrave;gnent toujours:<br />
+C'est l'asile de leurs amours<br />
+Et le troue de leur empire.<br />
+</p>
+
+<p>Nous appr&icirc;mes &agrave; Hy&egrave;res, car on s'instruit en voyageant, l'effet que
+produisent dans l'air les caresses du dieu des z&eacute;phyrs et de la d&eacute;esse
+des jardins. Vous savez, madame, qu'en approchant du pays des orangers,
+on respire de loin le parfum que r&eacute;pand la fleur de ces arbres. Un
+cart&eacute;sien attribuerait peut-&ecirc;tre cette vapeur odorif&eacute;rante au ressort de
+l'air; et un newtonien ne manquerait pas d'en faire honneur &agrave;
+l'attraction. Ce n'est rien de tout cela.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Quand par la fra&icirc;cheur du matin,<br />
+La jeune Flore, r&eacute;veill&eacute;e,<br />
+Re&ccedil;oit Z&eacute;phire sur son sein<br />
+Sous les branches et la feuilles<br />
+De l'oranger et du jasmin,<br />
+Mille roses s'&eacute;panouissent:<br />
+Les gazons plus frais reverdissent:<br />
+Tout se ranime; et chaque fleur,<br />
+Par ces tendres amants foul&eacute;e,<br />
+De sa tige renouvel&eacute;e<br />
+Exhale une plus douce odeur.<br />
+Autour d'eux voltige avec gr&acirc;ce<br />
+Un essaim de z&eacute;phyrs l&eacute;gers.<br />
+L'Amour les suit et s'embarrasse<br />
+Dans les feuilles des orangers.<br />
+Z&eacute;phire, d'une &acirc;me enflamm&eacute;e.<br />
+Couvre son amante p&acirc;m&eacute;e<br />
+De ses baisers audacieux.<br />
+Leur couche en est plus parfum&eacute;e,<br />
+Et dans cet instant pr&eacute;cieux,<br />
+Toute la plaine est embaum&eacute;e<br />
+De leurs transports d&eacute;licieux.<br />
+</p>
+
+<p>Le lever de l'aurore et le coucher du soleil sont ordinairement
+accompagn&eacute;s de ces douces exhalaisons. Les jardins d'Hy&egrave;res ne sont pas
+moins utiles qu'agr&eacute;ables. Il y en a un, entre autres, qu'on dit valoir
+commun&eacute;ment, en fleurs et en fruits, jusqu'&agrave; 20,000 livres de rente,
+pourvu que les brouillards ne s'en m&ecirc;lent pas.</p>
+
+<p>Nous rev&icirc;nmes coucher le m&ecirc;me jour &agrave; Toulon. Le lendemain nous pr&eacute;parait
+un spectacle admirable. Nous all&acirc;mes d&egrave;s le matin dans le pare, pour
+voir lancer &agrave; la mer un vaisseau de guerre de quatre-vingts pi&egrave;ces de
+canon Cette masse terrible n'&eacute;tait plus soutenue que par quelques pi&egrave;ces
+de bois qu'on nomme, en terme de marine, <i>&eacute;pontilles</i>. On les &ocirc;te
+successivement. Elle porte enfin sur son propre poids dans un lit de
+madriers enduits de graisse. Un homme alors, fort leste, abat un pieu
+qui retient encore le navire;</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Au bruit des cris per&ccedil;ants qui s'&eacute;l&egrave;vent dans l'air,<br />
+La machine s'&eacute;branle, et fond comme l'&eacute;clair.<br />
+Tout s'&eacute;loigne, tout fuit; de sa route enflamm&eacute;e<br />
+Le matelot tremblant respire la fum&eacute;e.<br />
+Le rivage affaiss&eacute; semble rentrer sous l'eau.<br />
+L'onde ob&eacute;it au poids du rapide vaisseau.<br />
+La mer, en fr&eacute;missant, lui c&egrave;de le passage;<br />
+Il vole, et sur les flots que sa chute partage,<br />
+De ses liens rompus dispersant les d&eacute;bris.<br />
+S'empare fi&egrave;rement des gouffres de Th&eacute;tis.<br />
+Ainsi quand sur les pas d'un h&eacute;ros intr&eacute;pide,<br />
+La Gr&egrave;ce mena&ccedil;ait les bords de la Colchide,<br />
+Des arbres de Dodone entra&icirc;n&eacute;s sur les mers.<br />
+L'assemblage effrayant &eacute;tonna l'univers.<br />
+De ses antres obscurs en vain l'affreux Bor&eacute;e<br />
+Accourut en furie au secours de N&eacute;r&eacute;e,<br />
+Le vaisseau, fier vainqueur et des vents et des flots,<br />
+Accoutuma Neptune au joug des matelots.<br />
+</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cela, madame, quelque part que l'on soit, il faut fermer les yeux
+sur tout le reste, et partir; c'est ce que nous f&icirc;mes, quoique avec
+regret. Nous quittions M. le chevalier de M***, non pas notre compagnon
+de voyage, mais son fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, jeune marin de vingt-trois ans, qui
+joint &agrave; beaucoup de savoir et d'exp&eacute;rience dans son m&eacute;tier, le caract&egrave;re
+le plus s&ucirc;r et l'esprit le plus aimable. Il avait &eacute;t&eacute; pendant trois
+jours notre patron. Je me disposais &agrave; vous &eacute;baucher son portrait. Peux
+importuns qui se croient en droit de faire les honneurs de sa modestie,
+parce qu'ils sont ses fr&egrave;res, m'arrachent la plume des mains.</p>
+
+<p>Heureusement dont vous, madame, nous n'avons plus rien &agrave; conter. Nous
+partons de M*** mardi prochain. J'aurai l'honneur de vous assurer
+moi-m&ecirc;me, dans peu de jours, de mon tr&egrave;s-humble respect, et de vous
+pr&eacute;senter</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Un mortel qui de vos suffrages<br />
+Depuis longtemps conna&icirc;t le prix:<br />
+Le compagnon de mes voyages,<br />
+Et l'Apollon de mes &eacute;crits.<br />
+</p>
+
+<p>Je suis, etc.</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+Vous avez cru la besogne finie.<br />
+Voici pourtant une apostille en bref,<br />
+Ou bien en long, dont j'ai l'&acirc;me marrie:<br />
+Si, par hasard, quelque m&eacute;chant g&eacute;nie<br />
+Vous d&eacute;robait ce fruit de notre chef,<br />
+Pour lui causer en publie avanie.<br />
+Ce qui pourrait nous porter grand avanie:<br />
+Avertissons tout lecteur d&eacute;bonnaire<br />
+Que ce n'est pas voyage de long cours;<br />
+Et qu'en d&eacute;pit du censeur tr&egrave;s-s&eacute;v&egrave;re,<br />
+Qui ne comptait ni quarts d'heure, ni jours,<br />
+Tr&egrave;s-fort le temps importe &agrave; notre affaire.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p class="c top15"><a name="SAINT-CLOUD" id="SAINT-CLOUD"></a>VOYAGE</p>
+
+<p class="c">DE PARIS &Agrave; SAINT-CLOUD</p>
+
+<p class="c smcap">par mer</p>
+
+<p class="c">ET RETOUR</p>
+
+<p class="c">DE SAINT-CLOUD &Agrave; PARIS</p>
+
+<p class="c smcap">par terre</p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+
+<p>La passion de voyager est sans contredit la plus digne de l'homme; elle
+lui forme l'esprit en lui donnant la pratique de mille choses que la
+th&eacute;orie ne saurait d&eacute;montrer. Je puis en parler aujourd'hui avec
+connaissance. Il n'y a rien de si sot et de si neuf qu'un Parisien qui
+n'a jamais sorti des barri&egrave;res: s'il voit des terres, des pr&eacute;s, des bois
+et des montagnes qui terminent son horizon, il pense que tout cela est
+inhabitable: il mange du pain et boit du vin &agrave; Paris, sans savoir
+comment croissent l'un et l'autre.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais dans ce cas avant mon voyage: je m'imaginais que tout venait aux
+arbres; j'avais vu ceux du Luxembourg rapporter des marrons d'Inde, et
+je croyais qu'il y en avait d'autres dans des jardins faits expr&egrave;s, qui
+rapportaient du bl&eacute;, du raisin, des fruits et des l&eacute;gumes de toutes
+esp&egrave;ces: je pensais que les bouchers tenaient des manufactures de
+viande, et que celui qui faisait la meilleure &eacute;tait le plus fameux; que
+les r&ocirc;tisseur fabriquaient la volaille et le gibier, comme les
+limonadiers fabriquent le chocolat; que la Seine fournissait la morue,
+le hareng saur, le maquereau et tout ce bon poisson qu'on vend &agrave; Paris;
+que les teinturiers ordinaires faisaient le vin &agrave; huit et &agrave; dix sous
+pour les cabaretiers, mais que le bon se faisait aux Gobelins comme y
+ayant la meilleure teinture; que la toile et les &eacute;toffes venaient dans
+certains endroits comme les toiles d'araign&eacute;es derri&egrave;re ma porte, et
+enfin que les fermiers g&eacute;n&eacute;raux faisaient l'or et l'argent, et le roi la
+monnaie, parce que j'ai toujours vu un suisse de sa livr&eacute;e &agrave; la porte de
+l'h&ocirc;tel des Monnaies &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Mais puisque je parle du roi, je ne saurais me dispenser de dire ce que
+j'en ai toujours pens&eacute; si jeune que j'ai &eacute;t&eacute;. Sur le portrait que l'on
+m'en avait fait, je me le figurais aussi puissant sur ses sujets que
+l'est sur ses &eacute;coliers un r&eacute;gent de sixi&egrave;me qui peut leur donner le
+fouet ou des drag&eacute;es suivant qu'ils l'ont m&eacute;rit&eacute;. La premi&egrave;re fois que
+je le vis, ce fut un jour de cong&eacute; au petit Cours, o&ugrave; il passait en
+allant &agrave; Compi&egrave;gne; je n'avais pas plus de dix ans pour lors; cependant
+&agrave; sa vue je me sentis int&eacute;rieurement &eacute;mu de certain sentiment de respect
+que lui seul peut inspirer, et que personne ne saurait d&eacute;finir: je
+trouvais tant de plaisir &agrave; le consid&eacute;rer, qu'apr&egrave;s l'avoir vu bien &agrave; mon
+aise dans un endroit, je courais vite &agrave; un autre pour le revoir encore;
+de sorte que j'eus la satisfaction de le voir sept fois ce jour-l&agrave;, et
+je crois que je le verrais tous les jours avec le m&ecirc;me empressement. Je
+me souviens bien que je fus moins &eacute;bloui de la magnificence de sa
+nombreuse suite, que frapp&eacute; des rayons majestueux qui partaient de son
+auguste front. Jusque-l&agrave;, je m'&eacute;tais imagin&eacute; qu'il n'y avait rien de si
+beau dans le monde qu'un recteur de l'Universit&eacute;, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;
+processionnellement des quatre Facult&eacute;s. Ensuite sur le bruit de ses
+exploits militaires, je le comparais aux C&eacute;sar et aux Alexandre dont
+parlent nos auteurs latins; au r&eacute;cit de son go&ucirc;t et de sa protection
+pour les arts, je lui trouvais toutes les qualit&eacute;s d'Auguste, et enfin
+j'ai toujours depuis conserv&eacute; pour Sa Majest&eacute; une v&eacute;n&eacute;ration si
+parfaite, que je sens bien que rien ne pourra jamais l'alt&eacute;rer.</p>
+
+<p>Mais je suis bien revenu aujourd'hui de toutes mes erreurs, et de mon
+ignorance sur la nature; il ne me fallait rien moins pour cela que le
+voyage de long cours, d'o&ugrave;, par la gr&acirc;ce de Dieu, je suis de retour, et
+dont je donne ici la relation au public: rien de plus capable d'exciter
+les jeunes gens &agrave; voyager que la lecture de diff&eacute;rents voyageurs: c'est
+aussi le seul que je me suis propos&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait deux ans que l'on me tourmentait pour me faire sortir de
+Paris, lorsqu'enfin un de mes intimes amis de coll&egrave;ge, dont le p&egrave;re a
+une fort jolie maison de campagne &agrave; Saint-Cloud, me pressa si vivement
+de l'y aller voir, que je ne pus m'en d&eacute;fendre. La pri&egrave;re de la
+charmante Henriette, sa s&#339;ur, que je commen&ccedil;ais &agrave; aimer, que j'ai aim&eacute;e
+depuis, que j'aime et que j'aimerai toute ma vie, acheva de m'y
+d&eacute;terminer. J'avais besoin d'un aussi puissant motif pour vaincre ma
+r&eacute;pugnance &agrave; jamais m'exposer en route. Elle me dit qu'elle y devait
+aller passer les f&ecirc;tes de la Saint-Jean et de la Saint-Pierre, et me fit
+promettre, par l'amour que j'avais pour elle, de venir l'y joindre: le
+ton gracieux et tendre avec lequel elle me dit cela, fut encore un
+v&eacute;hicule qui me porta &agrave; lui jurer par ses beaux yeux, que je ferais
+tout pour elle. Que pouvais-je jurer de plus sacr&eacute; pour moi? Je lui
+donnai cent baisers parlants, pour gages de mon serment; et je lui en
+aurais donn&eacute; mille s'il n'avait pas fait si chaud: mais je la quittai
+tout en sueur, tant je m'&eacute;tais fait de violence en lui sacrifiant mon
+d&eacute;go&ucirc;t pour le voyage.</p>
+
+<p><i>Omnia vincit amor, et nos cedamus amori</i>... Rien ne peut r&eacute;sister &agrave;
+l'amour, et c&eacute;dons-lui donc, disais-je en moi-m&ecirc;me. C'est Virgile qui
+l'a dit mot pour mot, et Virgile n'&eacute;tait pas un sot, il faut donc le
+croire. Apparemment qu'on aimait d&eacute;j&agrave; de son temps, et pourquoi
+n'aimerais-je pas aussi aujourd'hui? Mais quand au coll&egrave;ge on me donnait
+ses <i>Eglogues</i> &agrave; expliquer, devais-je jamais pr&eacute;voir que je me serais
+fait un jour l'application de ce beau passage: <i>Omnia vincit amor, et
+nos cedamus amori?</i></p>
+
+<p>Il est des destin&eacute;es auxquelles on ne peut se soustraire, quelque
+violence que l'on fasse pour s'en emp&ecirc;cher; mais enfin si l'amour est un
+crime aussi grand que mon r&eacute;gent me l'a toujours voulu persuader,
+devrait-il &ecirc;tre accompagn&eacute; de tant de plaisir, et peut-il jamais y avoir
+de mal &agrave; faire une chose qui nous pla&icirc;t tant? Pourquoi aussi tout le
+monde y en prend-il? Car tous nos livres grecs et latins sont remplis
+des noms d'illustres coupables qui y ont succomb&eacute; comme moi: si c'est
+v&eacute;ritablement un crime, il flatte plus que toutes les vertus de ma
+connaissance. Mais aussi est-ce bien l&agrave; ce qu'on appelle amour que ce
+que je sens actuellement? Depuis que j'ai embrass&eacute; ma ch&egrave;re Henriette,
+je ne me poss&egrave;de plus; mon esprit semble &ecirc;tre sorti de sa sph&egrave;re
+ordinaire; le c&#339;ur me bat continuellement, je souhaiterais l'embrasser
+toujours; elle ne me sort point de devant les yeux; tant&ocirc;t je lui
+parle, et elle me r&eacute;pond; tant&ocirc;t je parle seul. Je ne songe plus ni a
+mon battoir, ni &agrave; mon ballon, je ne pense uniquement qu'&agrave; elle. Est-ce
+r&ecirc;ver, est-ce aimer tout de bon? Si c'est un songe, puisse-t-il durer
+toujours, tant il m'est agr&eacute;able. Si c'est aimer, comment pouvait-on
+avoir la cruaut&eacute; de me faire un portrait si hideux d'une chose qui me
+para&icirc;t avoir tant de charmes?... Mais mon parti est pris. Oui, Virgile,
+vous ayez raison, <i>et nos cedamus amori.</i> C'est bien dit, aimons donc,
+et essayons si, en perfectionnant un si joli crime, je ne pourrais pas
+en faire une vertu: le poison le plus subtil, quand il est bien pr&eacute;par&eacute;,
+devient la m&eacute;decine la plus salutaire. Oui, ch&egrave;re Henriette, je vous
+aime, et je crois que je vous aimerai toujours. La preuve que j'y suis
+bien d&eacute;termin&eacute;, c'est que vous m'avez fait promettre de quitter Paris
+pour aller &agrave; Saint-Cloud par mer, moi qui hais tant cet &eacute;l&eacute;ment.
+Non-seulement je vous ai promis, mais je vous tiendrai parole, <i>alea
+jacta est,</i> la balle est jet&eacute;e, je braverai les fatigues du voyage,
+j'affronterai les p&eacute;rils de la mer, je m'exposerai aux inconv&eacute;nients du
+changement d'air, il n'est rien en un mot que je ne vous sacrifie...</p>
+
+<p><i>Omnia vincit amor</i>. Je m'embarquerai le jour que vous m'avez fix&eacute;,
+j'irai vous joindre... Mais non, je n'irai pas; j'y volerai sur les
+ailes des vents, et l'Amour m'y guidera. Je ne m'en tiendrai m&ecirc;me pas
+l&agrave;, car si l'on peut aller encore plus loin que Saint-Cloud et que
+l'envie de voyager vous continue, je vous suivrai partout si vous
+voulez, nous verrons ensemble le bout du monde! Pour vous et avec vous
+o&ugrave; n'irais-je pas? que ne ferais-je pas?</p>
+
+<p>Actuellement que je me suis fait &eacute;manciper, me voil&agrave; mon ma&icirc;tre; ma m&egrave;re
+et mon tuteur m'ont rendu leur compte et je n'en dois &agrave; personne...</p>
+
+<p>Telles &eacute;taient mes r&eacute;flexions lorsque pensant tr&egrave;s-s&eacute;rieusement que je
+n'avais plus que huit jours pour me disposer &agrave; partir, je commen&ccedil;ai par
+faire blanchir tout mon linge que j'&eacute;tageai dans une malle, avec quatre
+paires d'habits complets de diff&eacute;rentes saisons, deux perruques neuves,
+un chapeau, des bas et des souliers aussi tout neufs: et comme j'avais
+entendu dire qu'en voyage, il ne fallait s'embarrasser de bagage sur soi
+que le moins que l'on pouvait, je mis dans un grand sac de nuit tout mon
+n&eacute;cessaire: savoir ma robe de chambre de calmande ray&eacute;e, deux chemises a
+languettes, deux bonnets d'&eacute;t&eacute;, un bonnet de velours aurore brod&eacute; en
+argent, des pantoufles, un sac &agrave; poudre, ma fl&ucirc;te a bec, ma carte de
+g&eacute;ographie, mon compas, mon crayon, mon &eacute;critoire, un sixain de piquet,
+trois jeux de com&egrave;te, un jeu d'oie et mes Heures: je ne r&eacute;servai pour
+porter sur moi que ma montre &agrave; r&eacute;veil, mon flacon &agrave; cuvette plein d'eau
+sans pareille, mes gants, des bottes, un fouet, ma redingote, des
+pistolets de poche, mon manchon de renard, mon parapluie de taffetas
+vert, ma grande canne verniss&eacute;e et mon couteau de chasse &agrave; manche
+d'agate.</p>
+
+<p>Tout mon &eacute;quipage fut pr&ecirc;t en quatre jours; il ne s'agissait plus que
+d&eacute;mettre ordre &agrave; mes petites affaires, tant spirituelles que
+temporelles. Apr&egrave;s avoir fait une bonne et ample confession g&eacute;n&eacute;rale, je
+fis un testament olographe, que j'&eacute;crivis moi-m&ecirc;me &agrave; t&ecirc;te repos&eacute;e, en
+belle &eacute;criture, moiti&eacute; ronde et moiti&eacute; b&acirc;tarde; je fus faire mes adieux
+&agrave; tous mes voisins, parents et amis, et je payai tout ce que je devais
+dans le quartier, &agrave; ma blanchisseuse, a mon perruquier, &agrave; ma fruiti&egrave;re
+et aux autres. J'avais toujours ou&iuml; dire que l'air de la mer &eacute;tait
+malfaisant &agrave; ceux qui n'y &eacute;taient joint habitu&eacute;s de jeunesse; et pour
+m'y habituer petit &agrave; petit, j'allais tous les jours me promener sur les
+bateaux des blanchisseuses pendant une heure ou deux; je passais l'eau
+aussi de temps en temps, du port Saint-Nicolas aux Quatre-Nations, et
+j'ai continu&eacute; cette man&#339;uvre jusqu'&agrave; mon d&eacute;part; de sorte
+qu'insensiblement je m'y suis fait.</p>
+
+<p>Quand je fus &agrave; la veille de partir, quoique l'on m'e&ucirc;t assur&eacute; que je
+trouverais des vivres dans le navire sur lequel je devais m'embarquer
+pour aller &agrave; Saint-Cloud, et qu'on m'e&ucirc;t dit que le sieur Langevin, qui
+en est le, munitionnaire g&eacute;n&eacute;ral et entrepreneur des vivres de cette
+partie de la marine, ne manquait de rien, et &eacute;tait pourvu de tout ce qui
+pouvait contribuer &agrave; la commodit&eacute; des voyageurs, je fis toujours, par
+pr&eacute;caution, acheter un grand panier d'osier fermant &agrave; clef dans lequel
+je fis mettre un biscuit de trois sous du Palais-Royal (car j'ai retenu
+de quelqu'un qu'il ne fallait jamais s'embarquer sans biscuit), un petit
+pain mollet du pont Saint-Michel, une demi-bouteille de bon vin &agrave; dix,
+deux grosses bouteilles d'eau d'Arcueil &agrave; la glace, une livre de cerises
+et un morceau de fromage de Brie. Bien m'en a pris, en v&eacute;rit&eacute;, de faire
+ces petites provisions; car ce m&ecirc;me Langevin que l'on m'avait plus vant&eacute;
+qu'Aubry, n'avait rien de tout cela; il n'avait que du brandevin, que je
+n'aime point, des petits pains &agrave; la Sigovie qui sont indigestes, et de
+mauvais sirop d'orgeat et de limon, qui n'&eacute;taient point de chez Baudson,
+qui est le seul &agrave; Paris qui r&eacute;ussisse dans ces sortes de sirops; en
+r&eacute;compense aussi on vantait beaucoup son ratafiat et sa bi&egrave;re, mais je
+n'aima ni l'un ni l'autre.</p>
+
+<p>Enfin, le grand jour de mon d&eacute;part arriv&eacute; (c'&eacute;tait par un dimanche,
+veille de la Saint-Jean, car je m'en souviendrai tant que je vivrai),
+mon r&eacute;gent, de qui j'avais &eacute;t&eacute; prendre cong&eacute;, voulut me venir conduire,
+avec ma m&egrave;re et mes deux tantes, qui, pour &ecirc;tre lev&eacute;es plus matin,
+avaient pass&eacute; la nuit dans ma chambre. Nous pr&icirc;mes deux carrosses, un
+pour nous et l'autre pour mon &eacute;quipage; tous mes voisins &eacute;taient aux
+portes et aux fen&ecirc;tres pour me dire adieu et me souhaiter un bon voyage.
+Je laissai &agrave; une de mes voisines mon beau chat chartreux et &agrave; une autre
+mon petit serin gris; et nous f&ucirc;mes au Saint-Esprit entendre la sainte
+messe; je m'en acquittai avec le plus de d&eacute;votion que me le permettait
+mon &eacute;tat. Il y avait tant de monde ce jour-l&agrave;, qu'au sortir de l'&eacute;glise,
+j'eus toutes les peines imaginables &agrave;, prendre autant d'eau b&eacute;nite que
+j'aurais bien voulu, pour en faire la galanterie &agrave; ma compagnie; mais il
+me fut impossible de lui donner en cela des preuves de ma g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;;
+car, dans le moment que je faisais la petite c&eacute;r&eacute;monie usit&eacute;e parmi les
+jeunes gens bien n&eacute;s, et que j'allongeais le bras, je me trouvai s&eacute;par&eacute;
+par la foule des entrants et des sortants; de fa&ccedil;on que ceux qui
+entraient, me report&egrave;rent jusqu'&agrave; trois reprises de suite au milieu de
+l'&eacute;glise, sans qu'il me f&ucirc;t possible de m'en d&eacute;p&ecirc;trer, qu'apr&egrave;s y avoir
+laisse un morceau de ma perruque, deux agrafes de mon chapeau, trois
+boutons de mes bretelles et mon beau mouchoir des Indes tout entier.
+Heureusement que mon couteau de chasse &eacute;tait bien attach&eacute; et ferr&eacute; tout
+&agrave; neuf, car je l'aurais perdu aussi; encore n'eus-je pas la consolation
+d'avoir fait usage pour moi-m&ecirc;me de l'eau b&eacute;nite que j'avais prise.
+Enfin je rejoignis ma m&egrave;re tout hors d'haleine et boitant tout bas,
+parce qu'en me ballottant ainsi, on m'avait march&eacute; sur dix-sept de mes
+cors, car j'en ai depuis l'&acirc;ge de raison trois &agrave; chaque doigt de pied,
+et cela vraisemblablement vient de famille; car tout Paris sait que feu
+mon pauvre p&egrave;re, dont l'&acirc;me est aujourd'hui devant Dieu, en avait une si
+grande quantit&eacute;, qu'&agrave; chaque variation de temps il en &eacute;tait si
+cruellement tourment&eacute;, que jamais barom&egrave;tre n'a &eacute;t&eacute; plus infaillible que
+lui il annoncer les changements de temps.</p>
+
+<p>Je n'osai cependant me plaindre de ma perte, dans la crainte d'&ecirc;tre bien
+grond&eacute;, car je connaissais ma pauvre bonne femme de ch&egrave;re m&egrave;re, pour ne
+pas aimer du tout &agrave; perdre et pour &ecirc;tre fort mauvaise joueuse &agrave; ce
+jeu-l&agrave;. Nous remont&acirc;mes en carrosse et travers&acirc;mes la Gr&egrave;ve avec assez
+de difficult&eacute;, &agrave; cause de l'embarras qu'y causaient les pr&eacute;paratifs du
+feu d'artifice que l'on devait tirer le soir m&ecirc;me. Ma m&egrave;re &eacute;tait bien
+f&acirc;ch&eacute;e que je partisse sans le voir: une de ses comm&egrave;res, bonne amie et
+voisine, en l'assurant qu'il y aurait de bien belles fus&eacute;es volantes
+toutes neuves, et dont elle connaissait l'auteur, lui avait en m&ecirc;me
+temps propos&eacute; une place pour elle et pour moi sur l'amphith&eacute;&acirc;tre des
+huissiers de la ville, parce que le ma&icirc;tre clerc d'un de ces messieurs
+faisait depuis peu l'amour &agrave; sa fille Babichon. Mais il &eacute;tait inutile
+d'y penser; j'avais promis &agrave; ma ch&egrave;re Henriette, et tous les feux
+d'artifice du monde ne m'auraient pas fait manquer la parole que je lui
+avais donn&eacute;e de partir ce jour-l&agrave;. Je dis adieu &agrave; la Gr&egrave;ve et au grand
+Ch&acirc;telet par o&ugrave; nous pass&acirc;mes, &agrave; la Vall&eacute;e, au Pont-Neuf, &agrave; la
+Samaritaine, au Cheval de bronze, au Gros-Thomas, aux Quatre-Nations, au
+vieux Louvre, au port Saint-Nicolas, et enfin &agrave; tous les endroits
+remarquables de ma route. Nous arriv&acirc;mes insensiblement au Pont-Royal,
+o&ugrave; nous v&icirc;mes beaucoup de monde assembl&eacute;, ce qui nous fit penser qu'on
+ne tarderait point &agrave; partir.</p>
+
+<p>Le c&#339;ur me battait extraordinairement &agrave; la vue du navire: celui qui
+&eacute;tait en charge pour lors se nommait le <i>Vieux-Saint-Fran&ccedil;ois</i>, command&eacute;
+par le capitaine Duval, homme fort exp&eacute;riment&eacute; dans la marine de terre
+et de mer, et qui, suivant que lui-m&ecirc;me m'en a assur&eacute;, n'a pas encore
+&eacute;t&eacute; noy&eacute; une seule fois depuis vingt ans qu'il navigue. Je fis embarquer
+tout mon bagage sous la lev&eacute;e; on n'attendait plus que le vent de huit
+heures et demie pour tirer la planche et pousser hors. D&eacute;j&agrave; le pilote
+avait lev&eacute; le drapeau avec lequel il donnait le signal du haut de la
+jet&eacute;e, et les matelots r&eacute;pandus dans les auberges voisines, y battaient
+le boute-selle, et y h&acirc;taient &agrave; grands cris les voyageurs. Il est vrai
+que leurs jurements d&eacute;plurent beaucoup &agrave; ma m&egrave;re et &agrave; mes deux tantes,
+qui firent un peu la grimace, et moi aussi, mais mon r&eacute;gent, qui avait
+d&eacute;j&agrave; vogu&eacute; deux fois de Paris &agrave; Charenton, nous rassura beaucoup, en
+nous disant que c'&eacute;tait l&agrave; la fa&ccedil;on ordinaire dont les gens de mer
+s'expliquaient, et qu'il ne fallait point s'en formaliser.</p>
+
+<p>Il est bien vrai de dire que dans les diff&eacute;rents embarras d'un d&eacute;part,
+on oublie toujours quelque chose: ma m&egrave;re, qui avait &eacute;t&eacute; autrefois dans
+le commerce, se ressouvint que, pour rendre le capitaine responsable de
+sa cargaison, on faisait ordinairement une lettre de voiture pour chaque
+ballot qui s'embarquait dans son bord, elle en voulait faire une pour
+moi et ma pacotille; mes tantes, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, voulaient me faire
+passer par la chambre des assurances; mais il &eacute;tait trop tard pour
+prendre toutes ces pr&eacute;cautions; le pilote Montbazon jurait apr&egrave;s ma
+lenteur, on n'attendait que moi pour lever la ferm&ucirc;re et d&eacute;marrer; il
+fallut nous s&eacute;parer malgr&eacute; nous. La m&egrave;re du capitaine Duval, qui l'&eacute;tait
+venue conduire jusqu'au port, m'arracha des bras de mon r&eacute;gent, de ma
+m&egrave;re et de mes deux tantes, pour me pousser &agrave; bord: elles n'eurent que
+le temps de me couler dans mes poches chacune une pi&egrave;ce de six sous, et
+de me promettre une messe &agrave; Saint-Mand&eacute; et aux Vertus, sous la condition
+expresse que je leur donnerais de mes nouvelles sit&ocirc;t que je serais
+arriv&eacute;; je leur promis de le faire et de leur rapporter &agrave; chacune un
+singe vert et un perroquet gros bleu, et je m'embarquai.</p>
+
+<p>Non, rien ne me d&eacute;go&ucirc;terait tant des voyages que les adieux qu'ils
+occasionnent, et surtout quand il les faut faire &agrave; des gens qui nous
+touchent de si pr&egrave;s, qu'un r&eacute;gent de rh&eacute;torique, une m&egrave;re et deux
+tantes. Je tremble encore quand je me repr&eacute;sente que nous rest&acirc;mes muets
+tous les cinq pendant quelque temps; que tous les quatre avaient leurs
+yeux humides fix&eacute;s sur les miens qui fondaient en eau; que je les
+regardais tous, les uns apr&egrave;s les autres; que le c&#339;ur de ma pauvre bonne
+femme de ch&egrave;re m&egrave;re creva le premier; que celui des autres et le mien
+crev&egrave;rent aussi; que nous pleurions &agrave; chaudes larmes tous les cinq, sans
+avoir la force de nous rien dire; que nous en v&icirc;nmes tous &agrave; la fois aux
+plus tendres embrassements, ce qui faisait le plus triste groupe du
+monde; que nos larmes avaient de la peine &agrave; se m&ecirc;ler, tant elles &eacute;taient
+rapides; et qu'enfin le spectacle &eacute;tait si touchant, que les deux
+cochers qui nous avaient emmen&eacute;s et qui, pour l'ordinaire, ne sont pas
+trop tendres, ne purent s'emp&ecirc;cher de pleurer aussi. Je ne sais pas
+m&ecirc;me si les chevaux ne se mirent pas aussi de la partie; car je m'&eacute;tais
+aper&ccedil;u du bon c&#339;ur de ces animaux, en ce qu'ils semblaient ne me
+conduire l&agrave; qu'&agrave; regret, tant ils avaient &eacute;t&eacute; lentement sur toute la
+route.</p>
+
+<p>Tandis que j'&eacute;tais occup&eacute; &agrave; reconna&icirc;tre mon &eacute;quipage, le navire fut mis
+&agrave; flot; je le sentis &agrave; merveille par un &eacute;branlement qui m'effraya, parce
+qu'il me surprit. Je montai sur le tillac pour voir la man&#339;uvre; d&eacute;j&agrave; le
+Pont-Royal se retirait pour nous faire place, et tous les autres navires
+charg&eacute;s de bois, qui semblaient n'&ecirc;tre l&agrave; que pour s'opposer &agrave; notre
+passage, se rangeaient aussi &agrave; la voix du pilote, qui jurait comme un
+diable apr&egrave;s eux.</p>
+
+<p>&Agrave; peine &eacute;tions-nous &agrave; la demi-rade, que plusieurs passagers ayant fait
+signal du bord du rivage qu'ils voulaient s'embarquer avec nous, le
+capitaine a fait jeter la chaloupe en mer pour les aller recueillir;
+apparemment qu'ils avaient retenu leurs places; nous avons &eacute;t&eacute; tout
+bellement jusqu'&agrave;, ce qu'ils nous aient joints; apr&egrave;s quoi nous nous
+sommes trouv&eacute;s en pleine mer, vis-&agrave;-vis du nouveau Carrousel, et nous
+avons &eacute;t&eacute; bon train ensuite.</p>
+
+<p>Un petit vent de sud nous poussait, et apparemment qu'il nous &eacute;tait
+contraire, car on ne hissa aucune voile, pas m&ecirc;me la misaine; mais on
+fit seulement force de rames jusqu'&agrave; ce que nous pussions saisir les
+vents aliz&eacute;s. L'odeur du goudron commen&ccedil;a tout d'un coup &agrave; me porter &agrave;
+la t&ecirc;te; je voulus me retirer plus loin pour l'&eacute;viter: mais je fus bien
+&eacute;tonn&eacute;, quand, voulant me lever, il me fut impossible de le faire. Je
+m'&eacute;tais malheureusement assis sur un tas de cordages, sans prendre
+garde qu'ils &eacute;taient nouvellement goudronn&eacute;s; la chaleur que je leur
+avais communiqu&eacute;e, les avait incorpor&eacute;s si intimement &agrave; ma culotte,
+qu'il fallut en couper des lambeaux pour me d&eacute;barrasser. Cette aventure
+ne d&eacute;plut qu'&agrave; moi seul; car de tous les spectateurs, il n'y avait que
+moi qui ne riais point. Cependant nous rangions le Nord en d&eacute;rivant
+jusqu'&agrave; la hauteur d'un port qu'on me dit &ecirc;tre celui de la Conf&eacute;rence.
+Il y avait &agrave; l'ancre plusieurs navires qui y chargeaient diff&eacute;rentes
+marchandises de Paris, destin&eacute;es pour les pays &eacute;trangers; de l&agrave;
+j'estimai que ce que je voyais &agrave; l'improviste &eacute;tait ce que nos
+g&eacute;ographes appellent la Grenouill&egrave;re, parce que j'entendis effectivement
+le coassement des grenouilles.</p>
+
+<p>Nous d&eacute;pass&acirc;mes le Pont-Tournant et le Petit-Cours, d'un c&ocirc;t&eacute; de la
+terre, et de l'autre les Invalides et le Gros-Caillou: nous f&icirc;mes
+ensuite la d&eacute;couverte d'une grande &icirc;le d&eacute;serte sur laquelle je ne
+remarquai que des cabanes de sauvages et quelques vaches marines,
+entrem&ecirc;l&eacute;es de b&#339;ufs d'Irlande; je demandai si ce n'&eacute;tait point l&agrave; ce
+qu'on appelait dans la Mappemonde l'&icirc;le de la Martinique d'o&ugrave; nous
+venaient le bon sucre et le mauvais caf&eacute;. On me dit que non, et que
+cette &icirc;le qui portait autrefois un nom tr&egrave;s-ind&eacute;cent<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, portait
+aujourd'hui celui de l'&icirc;le des Cygnes. Je parcourus ma carte, et comme
+je ne l'y trouvai point j'en ai fait la note suivante: j'ai observ&eacute; que
+les p&acirc;turages en doivent &ecirc;tre excellents, &agrave; cause de la proximit&eacute; de la
+mer, qui y fournit de l'eau de la premi&egrave;re main; qu'on y pourrait
+recueillir de fort bon beurre de Bray; que si cette &icirc;le &eacute;tait labour&eacute;e,
+elle produirait de fort joli gazon et bien frais; que c'&eacute;tait de l&agrave;,
+sans doute, que l'on tirait ces beaux manchons de cygne qui &eacute;taient
+autrefois tant &agrave; la mode, et que quoiqu'il n'y e&ucirc;t pas un arbre, il y
+avait cependant bien des falourdes et bien des planches entass&eacute;es les
+unes sur les autres &agrave; l'air. J'ai tir&eacute; de l&agrave; une cons&eacute;quence, que la
+r&eacute;colte du bois et des planches &eacute;tait d&eacute;j&agrave; faite dans ce pays-l&agrave;, parce
+que le mois d'ao&ucirc;t y est plus natif que le mois de septembre &agrave; Paris;
+qu'il n'y a point assez de b&acirc;timents ni de caves pour les serrer; et
+qu'enfin c'est sans doute de l&agrave; que l'on tire ce beau bois des &icirc;les que
+nos &eacute;b&eacute;nistes emploient, et dont nos tourneurs font de si belles
+quilles.</p>
+
+<p class="footnote"><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> On l'appeloit l'&icirc;le Macquerelle.</p>
+
+<p>&Agrave; deux pas de l&agrave;, sur un banc de sable vers le Midi, nous avions vu les
+d&eacute;bris d'un navire marchand, que l'on nous a dit avoir fait naufrage
+l'hiver dernier, charg&eacute; de chanvre; un bon bourgeois de Domfront<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>
+n'aurait point &eacute;t&eacute; touch&eacute; de cette aventure parce que c'est une herbe de
+malheur pour lui; mais je ne saurais dissimuler combien ce spectacle m'a
+fait peine; autant m'en pendait devant le nez; je pouvais p&eacute;rir et
+&eacute;chouer de m&ecirc;me.</p>
+
+<p class="footnote"><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Ville de la basse Normandie.</p>
+
+<p>&Agrave; propos de chanvre et de Domfront, je me souviens de la na&iuml;vet&eacute; d'un
+marguillier de Domfront qui, se promenant un jour avec un Parisien dans
+un champ sem&eacute; de chanvre, celui-ci lui demanda si c'&eacute;tait de la salade;
+&agrave; quoi le marguillier r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ho dame verre! vos av&eacute;s tout droit bout&eacute; le n&eacute;s dessus; de la salade!
+vos vos y connoss&eacute;; queu chienne de salade! morgu&eacute;, elle a &eacute;trangl&eacute;
+d&eacute;funt mon pauvre p&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous faisions toujours route, et nous cinglions en louvoyant le long du
+rivage, qui &eacute;tait couvert de pierres de Saint-Leu, que je prenais de
+loin pour du marbre d'Italie, lorsque, pour suppl&eacute;er au d&eacute;faut de mar&eacute;e
+et au vent contraire, notre pilote prudent et sage, parce qu'il &eacute;tait
+encore &agrave; jeun, a jet&eacute; un c&acirc;ble &agrave; terre, qui sur-le-champ m'a paru avoir
+&eacute;t&eacute; attach&eacute; &agrave; un charretier et &agrave; deux chevaux. J'ai remarqu&eacute; que
+quoiqu'ils aient toujours &eacute;t&eacute; le grand trot, et quelquefois m&ecirc;me le
+galop tous les trois, nous les avons cependant toujours suivis sans
+doubler notre pas. C'est une belle chose que l'invention de la mer!</p>
+
+<p>J'&eacute;tais pour lors dans une assiette assez tranquille, puisque je
+m'occupais &agrave; consommer une partie de ma victuaille, lorsqu'apercevant
+une longue fr&eacute;gate beaucoup plus forte que notre vaisseau, et qui
+lan&ccedil;ait de bout &agrave; nous, j'ai cru &ecirc;tre perdu: la peur donne des ailes,
+dit-on, mais s&ucirc;rement elle ne donne point d'app&eacute;tit, car il m'a manqu&eacute;
+tout d'un coup; j'ai vu notre capitaine sortir brusquement de sa
+chambre, et quitter une partie de <i>pied de b&#339;uf</i>, &agrave; laquelle il jouait
+avec des dames, pour monter sur <i>le pont</i>, et crier &agrave; plusieurs
+reprises: &laquo;<i>Coit! coit! coit!</i>&raquo; J'ai vu ensuite les matelots de la
+fr&eacute;gate lever le chapeau en l'air, et crier &agrave; des hommes et &agrave; des
+chevaux qui &eacute;taient &agrave; terre: &laquo;Ho! ho! ho!&raquo; J'ai pris tout cela pour le
+signal de <i>l'abordage</i>: et attendu qu'il y a rel&acirc;che au th&eacute;&acirc;tre de la
+guerre entre nos voisins et nous, j'ai cru d'abord que c'&eacute;tait une
+gal&egrave;re d'Alger qui nous allait prendre et conduire &agrave; Marseille avec ces
+pauvres captifs qu'on y conduit tous les ans de la Tournelle, et que les
+R. P. Mathurins vont racheter en Barbarie de temps en temps. J'&eacute;tais
+dans un saisissement mortel; car j'ai lu la liste des tourments que l'on
+fait souffrir aux pauvres chr&eacute;tiens qui ne veulent pas se faire recevoir
+dans la religion de ces pays-l&agrave;, voil&agrave; ce que c'est que d'avoir un peu
+de lecture. Mais j'avais d&eacute;j&agrave; pris mon parti en galant homme sur cela,
+quand j'ai vu la fr&eacute;gate se <i>remorquer</i> et passer son chemin; elle &eacute;tait
+m&ecirc;me d&eacute;j&agrave; bien loin de nous, que je craignais encore qu'il ne lui pr&icirc;t
+quelque r&eacute;pit, et qu'elle ne <i>revir&acirc;t de bord</i>. Cette fr&eacute;gate se
+nommait, &agrave; ce qu'on m'a dit apr&egrave;s, <i>la Parfaite</i>, de dix hommes et huit
+chevaux d'&eacute;quipage, du port de je ne me souviens plus combien de
+tonneaux de cidre, charg&eacute;e de marchandises d'&eacute;piceries, et command&eacute;e par
+le capitaine Louis-Georges Freret, faisant route de Rouen &agrave; Paris. Cela
+ma donna occasion de demander si <i>la Compagnie des Indes</i> passait aussi
+par-l&agrave; quand elle allait chercher ces belles toiles de Hollande au
+Japon? Si nous &eacute;tions encore bien &eacute;loign&eacute;s du cap Breton? Si nous ne
+courions point risque de rencontrer des &eacute;cumeurs de mer? Et si C'&eacute;tait
+par ici que j'avais pass&eacute; en revenant de Pantin o&ugrave; j'ai &eacute;t&eacute; en nourrice?
+Je m'aper&ccedil;us qu'&agrave; chaque question on me riait au nez: mais je crus que
+c'&eacute;tait par ressouvenir de l'aventure de ma culotte goudronn&eacute;e:
+cependant, sans me dire pourquoi on riait tant, on me tourna le dos, et
+je restai seul assis au pied du grand m&acirc;t o&ugrave; j'achevai de d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>Sur la pente douce et agr&eacute;able d'une colline qui borde le rivage du c&ocirc;t&eacute;
+du nord, s'&eacute;l&egrave;vent des maisons sans nombre, plus jolies les unes que les
+autres, qui forment la perspective d'une grosse ville, que nous longions
+de fort pr&egrave;s, lorsque j'aper&ccedil;us &agrave; l'une de ses extr&eacute;mit&eacute;! deux gros
+pavillons octogones &agrave; la romaine, orn&eacute;s de girouettes, perc&eacute;es d'un
+&eacute;cusson respectable, et aboutissant &agrave; une terrasse qui r&egrave;gne le long
+d'un parterre charmant: je faisais observer &agrave; un abb&eacute; qui &eacute;tait venu se
+mettre &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi qu'apparemment dans le temps des croisades de la
+terre sainte, cette ville avait manqu&eacute; d'&ecirc;tre prise d'escalade du c&ocirc;t&eacute;
+de la mer par les Turcs, puisque les &eacute;chelles y &eacute;taient encore rest&eacute;es
+attach&eacute;es aux murs ou que c'&eacute;tait peut-&ecirc;tre ce que nos plus grands
+voyageurs ont nomm&eacute; <i>les Echelles du Levant</i>: mais il me dit que ce
+village s'appelait Chaillot; que ces pavillons avaient &eacute;t&eacute; b&acirc;tis par S.
+A. R. et que ces &eacute;chelles servaient aux blanchisseuses du pays pour
+aller laver leur linge. Je vis effectivement la preuve de ce que dit
+l'abb&eacute;; car, dans le moment m&ecirc;me, des femmes descendirent et d'autres
+remont&egrave;rent par ces &eacute;chelles avec du linge, tandis que celles qui
+&eacute;taient rest&eacute;es sur la gr&egrave;ve &agrave; essanger, battre et laver leur lessive,
+nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne permet point de
+r&eacute;p&eacute;ter ici. Celle qui me piqua le plus, quoique la moindre de toutes,
+ce fut de m'entendre d&eacute;figurer et montrer au doigt par une de ces
+<i>harpies</i>, que je ne connaissais point, qui ne m'avait jamais vu, et qui
+m'a cependant appel&eacute; fils de p..... Je rougis pour ma pauvre ch&egrave;re m&egrave;re
+qu'on mettait ainsi en jeu mal &agrave; propos, et j'aurais &eacute;t&eacute; bien f&acirc;ch&eacute;
+qu'elle e&ucirc;t entendu cela; car je puis bien certifier que si elle a eu la
+faiblesse de l'&ecirc;tre, au moins personne n'a jamais os&eacute; le lui reprocher
+en public, feu mon p&egrave;re &eacute;tant trop scrupuleux sur l'article du point
+d'honneur, pour l'avoir souffert impun&eacute;ment: mais moi qui ne voulais pas
+d'affaires en pays &eacute;tranger, j'ai mieux aim&eacute; feindre de n'avoir point
+entendu, que de faire face &agrave; l'orage de sottises qui m'aurait
+infailliblement accabl&eacute;. Il est vrai que tous les autres passagers ont
+bien, pris mon parti, et qu'ils m'ont assez veng&eacute; de cette impertinente
+qui m'avait ainsi insolent&eacute;; car ils ont r&eacute;pondu par des r&eacute;pliques si
+cossues, que la plus vieille de ces <i>m&eacute;g&egrave;res</i>, enrag&eacute;e de se voir
+d&eacute;mont&eacute;e, a trouss&eacute; sa cotte mouill&eacute;e, et nous a fait voir le plus
+&eacute;pouvantable <i>post&eacute;rieur</i> qu'on puisse jamais voir. &laquo;Ah! ciel, disais-je
+en moi-m&ecirc;me, cette Agn&egrave;s de Chaillot, dont la douceur et l'innocence
+m'ont tant &eacute;difi&eacute; &agrave; Paris, serait-elle de ce pays-ci?&raquo; Tout ce qui
+m'&eacute;tonnait, c'est que J'avais fait tant de chemin, et qu'on parlait
+encore fran&ccedil;ais: je compris de l&agrave; que la langue fran&ccedil;aise &eacute;tait une
+langue qui s'&eacute;tendait bien loin.</p>
+
+<p>Au bout des murs de Chaillot, et sur le m&ecirc;me profil, en r&egrave;gne un autre
+fort long et fort haut, qui renferme un grand clos, de beaux jardins, et
+un gros corps de logis perc&eacute; de mille crois&eacute;es antiques, et adosse &agrave; une
+&eacute;glise fort haute, dont la pointe du clocher semble se perdre dans les
+airs. J'ai d'abord imagin&eacute; que ce pouvait &ecirc;tre cette superbe Chartreuse
+de Grenoble, dont j'ai tant entendu parler &agrave; ma pauvre tante Th&eacute;r&egrave;se,
+qui a manqu&eacute; d'y aller en revenant un jour de Saint-Denis: mais une dame
+&agrave; laquelle je me suis adress&eacute; pour savoir ce que c'&eacute;tait, me dit que
+c'&eacute;tait le couvent des Bons-Hommes de Passy; que c'&eacute;tait le seul qu'il y
+e&ucirc;t au monde, que quoique la maison me par&ucirc;t tr&egrave;s-consid&eacute;rable, elle
+&eacute;tait cependant tr&egrave;s-mal peupl&eacute;e, par la difficult&eacute; de la recruter et
+trouver des sujets qui conviennent &agrave; son institution: que l'on n'a pu
+trouver de terrain assez &eacute;tendu pour y &eacute;tablir un pareil couvent pour
+les Bonnes-Femmes; et enfin, elle me dit l&agrave;-dessus tout ce que l'esprit
+de parti lui sugg&eacute;ra. Nous nous trouv&acirc;mes insensiblement vis-&agrave;-vis de
+deux jardins charmants, fort voisins l'un de l'autre, et dont la
+propret&eacute; et l'ornement attir&egrave;rent toute notre attention. Je lui
+demandai si tout cela d&eacute;pendait encore de la France? Elle se mit &agrave; rire
+de ma simplicit&eacute;: mais moi qui ne voyageais que pour apprendre, je
+n'avais point regret de faire les menus frais de son divertissement,
+pourvu qu'elle f&icirc;t ceux de mon instruction. Elle me dit que ces deux
+jardins &eacute;taient destin&eacute;s &agrave; prendre les eaux min&eacute;rales de Passy; que bien
+des familles &eacute;taient redevables &agrave; ces deux endroits de leur origine et
+de leur post&eacute;rit&eacute;: que l'on y venait de fort loin pour recouvrer la
+sant&eacute;; qu'il y avait pendant toute la saison une compagnie choisie;
+qu'il y avait eu &agrave; la v&eacute;rit&eacute; autrefois quelques abus dans le grand
+nombre des personnes qui venaient prendre les eaux; mais que depuis que
+les temps sont devenus si durs, on n'y voyait plus gu&egrave;re que de
+v&eacute;ritables malades qui ne pensaient point &agrave; la galanterie; qu'elle-m&ecirc;me
+n'y &eacute;tait venue depuis plus de dis ans; que le Passy d'aujourd'hui
+n'&eacute;tait plus le Passy de son temps pour les plaisirs; et qu'enfin sa
+fille y &eacute;tait depuis un mois sans... L&agrave; nous f&ucirc;mes interrompus par un
+matelot, qui nous vint demander si nous descendions au port de Passy: la
+dame se pr&eacute;para pour y descendre; le pilote appela par trois fois de
+toute sa force Jacob qui en est le passager: et Jacob, le maussade
+Jacob, aborda avec sa barque, dans laquelle entr&egrave;rent ceux qui voulurent
+descendre.</p>
+
+<p>Inquiet de ce que j'allais devenir, j'allais de la proue o&ugrave; j'&eacute;tais, &agrave;
+la poupe: je montai sur le tillac pour voir si je ne d&eacute;couvrirais point
+Paris avec ma lunette d'approche. Je m'orientai pour le trouver, et
+enfin je le vis sans le reconna&icirc;tre; un tas de pierres, de chemin&eacute;es, et
+de clochers ne me repr&eacute;sentait plus Paris tel que je l'avais laiss&eacute;, je
+n'y distinguais plus une rue, pas m&ecirc;me celle de Geoffroy-l'Asnier o&ugrave;
+je demeurais: il me semblait qu'il &eacute;tait ab&icirc;m&eacute; depuis que j'en &eacute;tais
+sorti; je me figurais que cela ne serait point arriv&eacute; si je fusse rest&eacute;.
+J'avais beau regarder de tous c&ocirc;t&eacute;s, je ne voyais autour du vaisseau
+qu'une mer orageuse qui cherchait &agrave; nous engloutir; et dans le lointain,
+des terres australes et inconnues, des pr&eacute;s, des bois et des montagnes
+arides, sur lesquelles il ne devait cro&icirc;tre que du vent, parce que j'y
+voyais beaucoup de moulins. Il n'y avait que la vue du soleil qui me
+rassurait un peu: je le reconnaissais encore pour &ecirc;tre le m&ecirc;me que je
+voyais au Palais-Royal, toutes les fois que j'y allais au m&eacute;ridien
+r&eacute;gler ma montre.</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; toi, qui m'as toujours &eacute;clair&eacute;, lui dis-je, brillant soleil, plus
+beau mille fois que ne peuvent &ecirc;tre tous les autres soleils du reste de
+la terre! Soleil qui m'as vu na&icirc;tre! Soleil dont je ch&eacute;ris la pr&eacute;sence,
+ne m'abandonne point! Je suis fait &agrave; ta chaleur bienfaisante, que
+sais-je si celle d'un soleil &eacute;tranger ne m'incommodera point? Tiens,
+vois ma montre, accoutum&eacute;e &agrave; &ecirc;tre r&eacute;gl&eacute;e sur toi seul, elle se d&eacute;rangera
+sans toi.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, me retournant du c&ocirc;t&eacute; de Paris, je lui disais:</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; toi de qui je tiens le jour: Paris! superbe Paris! mon petit Pans!
+pourquoi t'&eacute;loignes-tu ainsi de moi? H&eacute;las! que ne viens-tu plut&ocirc;t avec
+moi? Que ne me suis-tu? que ne t'es-tu embarqu&eacute; avec moi? Je vois bien
+que tu es f&acirc;ch&eacute; contre moi, parce que je t'ai quitt&eacute; si brusquement:
+mais ce n'est que pour un temps: je reviendrai, s'il pla&icirc;t a Dieu,
+bient&ocirc;t: je finirai mes jours dans ton sein: je te laisse pour gage de
+ma promesse, ceux de ma tendresse; ma m&egrave;re et mes deux tantes, mon serin
+gris et mon chat chartreux: tu sais combien tout cela m'est pr&eacute;cieux:
+ce n'est que pour les beaux yeux de la jeune et belle Henriette que
+j'entreprends aujourd'hui de voyager, un amour si beau m&eacute;rite bien
+quelque indulgence de ta part: encore une fois, Paris! mon cher petit
+Paris! pourquoi me fuis-tu? Mais non, ingrat et infid&egrave;le que je suis,
+c'est moi qui t'abandonne! c'est moi qui m'&eacute;loigne de toi! Patrie, &ocirc; ma
+ch&egrave;re patrie! Je suis le seul coupable! Ah! si jamais je reviens de ce
+voyage, que tu auras lieu d'&ecirc;tre contente de moi par la suite! c'est la
+premi&egrave;re fois de ma vie que je te quitte depuis dix-huit ans que je suis
+au monde, mais ce sera la derni&egrave;re. Je te demande mille fois pardon: tu
+dois passer quelque chose &agrave; la jeunesse...&raquo;</p>
+
+<p>Puis, troussant mon habit:</p>
+
+<p>&laquo;Vois, Paris, vois ma pauvre culotte neuve de velours cramoisi toute
+perdue; l'accident qui lui est arriv&eacute; n'est-il pas d&eacute;j&agrave;, un commencement
+de l'expiation de mon crime? Mes inqui&eacute;tudes, mes regrets, mes soucis,
+mes remords, mes larmes enfin expieront assez le reste. Mais quoi, la
+terre marche et semble retourner d'o&ugrave; je viens! il ne restera donc plus
+o&ugrave; je vais qu'antipodes et de l'eau! Encore fuit-elle aussi sous le
+navire! <i>Quid est tibi mare quod fugisti?</i> &Ocirc; mer, qu'as-tu donc &agrave; fuir?
+Ah! ch&egrave;re Henriette, que vous me causez de peines et d'inqui&eacute;tudes! mais
+je vous les sacrifie toutes d'aussi bon c&#339;ur que je vous aime...&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ce mot d'Henriette, j'ai repris tous mes sens, comme si je fusse
+revenu d'un grand &eacute;vanouissement: j'ai song&eacute; que bient&ocirc;t j'allais avoir
+le bonheur d'&ecirc;tre aupr&egrave;s d'elle que je la verrais face &agrave; face, que je
+lui parlerais, qu'elle me r&eacute;pondrait, que je l'embrasserais, qu'apr&egrave;s
+lui avoir d&eacute;montr&eacute; par ce trait de mon ob&eacute;issance le <i>quantum</i> de ce que
+je l'aime, je trouverais peut-&ecirc;tre le moment favorable de lui en
+prouver le <i>quomodo</i>; et qu'enfin ses beaux yeux me serviraient de
+soleil, si celui de Saint-Cloud ne me convenait point. Toutes ces
+r&eacute;flexions me remirent le c&#339;ur au ventre.</p>
+
+<p>En tournant les yeux de c&ocirc;t&eacute; et d'autre sur sous les diff&eacute;rents climats
+que je pouvais d&eacute;couvrir &agrave; perte de vue, j'aper&ccedil;us sur notre droite un
+palais enchant&eacute;, qui me parut b&acirc;ti par les mains des f&eacute;es: son jardin
+vaste et spacieux, dont les murs sont baign&eacute;s par la mer, est d'un go&ucirc;t
+charmant: la distribution des berceaux et la propret&eacute; des all&eacute;es, me le
+firent prendre pour le m&ecirc;me qu'habitait autrefois V&eacute;nus &agrave; Cyth&egrave;re ou &agrave;
+Paphos. Mais tandis que je r&eacute;fl&eacute;chissais sur le go&ucirc;t des &eacute;trangers pour
+l'architecture, j'aper&ccedil;us encore, non loin de celui-ci, et sur le m&ecirc;me
+point de vue, un autre palais beaucoup plus consid&eacute;rable, tant pour
+l'&eacute;tendue des b&acirc;timents que pour l'immensit&eacute; des jardins: ce fut pour le
+coup que je crus &ecirc;tre pr&egrave;s de Constantinople, et que c'&eacute;tait l&agrave; le
+s&eacute;rail de grand-seigneur. Mais un de nos matelots, &agrave; qui je demandai &agrave;
+quel degr&eacute; de longitude il estimait que nous pouvions &ecirc;tre, et ce que
+c'&eacute;tait que ces deux palais, me r&eacute;pondit que de ces deux maisons la
+premi&egrave;re appartenait &agrave; madame de Sessac, et la seconde &agrave; M. Bernard; et
+qu'&agrave; l'&eacute;gard des degr&eacute;s de longitude, il ne connaissait point ces
+rubriques-l&agrave;; puis il me demanda si je n'allais point &agrave; Auteuil, et il
+fit la m&ecirc;me question &agrave; tous les passagers, les uns apr&egrave;s les autres, ce
+qui me donna la curiosit&eacute; de m'informer de ce que c'&eacute;tait qu'Auteuil: on
+me r&eacute;pondit qu'Auteuil &eacute;tait cette ville que je voyais devant moi, que
+messieurs de Sainte-Genevi&egrave;ve en &eacute;taient seigneurs, et y avaient une
+fort jolie maison: que bien des bourgeois de Paris y en avaient aussi,
+qu'il y avait un fameux oculiste, nomm&eacute; Gendron, que l'on y venait
+consulter de bien loin, que c'&eacute;tait la moiti&eacute; du chemin de Paris &agrave;
+Saint-Cloud: et qu'enfin cet endroit &eacute;tait bien fr&eacute;quent&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut avouer, m'&eacute;criai-je alors, que si le c&#339;ur de la France est bien
+b&acirc;ti, les fronti&egrave;res sont bien gaies et bien b&acirc;ties aussi! non, la belle
+rue Trousse-Vache, o&ugrave; demeure ma m&egrave;re &agrave; Paris, n'a rien de comparable &agrave;
+tout cela. &Ocirc; ma m&egrave;re, disais-je en moi-m&ecirc;me, que vous &ecirc;tes actuellement
+inqui&egrave;te de moi, aussi bien que mes deux tantes! et que je voudrais bien
+rencontrer ici quelque aviso qui f&icirc;t voile pour les c&ocirc;tes de Paris, afin
+de vous donner de mes nouvelles! h&eacute;las! peut-&ecirc;tre mon chat et mon serin
+sont-ils morts de d&eacute;plaisir de ne me plus voir... Mais que le monde doit
+&ecirc;tre long, ajoutai-je! quoi, depuis le temps que je roule les mers, je
+ne suis encore qu'&agrave; la moiti&eacute; du chemin que j'ai &agrave; faire! Orner, que tu
+t'&eacute;tends au loin! peux-tu &ecirc;tre si vaste, et la morue si ch&egrave;re &agrave; Paris!&raquo;</p>
+
+<p>Cette r&eacute;flexion me rappela un beau cantique nouveau de l'Op&eacute;ra-Comique
+qui commence par ces mots: &laquo;Vastes mers!&raquo; je le fredonnais entre les
+dents lorsque je d&eacute;couvris &agrave; l'ouest un navire &agrave; peu pr&egrave;s semblable au
+n&ocirc;tre, mais plus fort, qui venait &agrave; bride abattue sur nous: oh! pour le
+coup, je comptai bien que nous en allions d&eacute;coudre; car je voyais &agrave;
+merveille que ce n'&eacute;tait point un vaisseau marchand, en ce qu'il y avait
+trop de monde &agrave; fond de cale qui regardait par les fen&ecirc;tres: on e&ucirc;t dit
+de l'arche de No&eacute;. Je ne pouvais pourtant point m'imaginer non plus que
+ce f&ucirc;t un vaisseau de guerre, parce que je n'y voyais ni canons, ni
+pierriers, ni aff&ucirc;ts; mais j'appr&eacute;hendais que ce f&ucirc;t un saltin de
+Poissy qui cherch&acirc;t &agrave; jeter les grappins pour tenter l'abordage &agrave; l'arme
+blanche, que je crains naturellement tr&egrave;s-fort: je voyais un nombreux
+&eacute;quipage rang&eacute; en bonne contenance sur le pont et sur le tillac. Mon
+premier mouvement fut de tirer mon couteau de chasse; mais je fis
+r&eacute;flexion que peut-&ecirc;tre l'air de la mer le rouillerait, et je pris
+seulement ma lunette d'approche pour en reconna&icirc;tre le pavillon, afin de
+savoir au moins &agrave; qui nous allions avoir affaire, et pour pr&eacute;voir de
+plus loin ce que tout cela allait devenir. Ce qui me tranquillisait
+pourtant, c'est qu'avec cette m&ecirc;me longue-vue je voyais notre &eacute;quipage
+serein, et les passagers peu inquiets: et effectivement nous pass&acirc;mes
+rapidement &agrave; la port&eacute;e du coup de poing l'un de l'autre sans nous rien
+faire: je m'aper&ccedil;us m&ecirc;me que notre vaisseau, qui semblait avoir peur,
+doubla son pas &agrave; l'approche de l'autre, qui n'osa pourtant nous
+attaquer; nous qui avions encore du chemin &agrave; faire, nous ne voul&ucirc;mes
+point non plus nous amuser. Nous pr&icirc;mes le bord-dehors, et lui
+l'avant-terre, et nous en f&ucirc;mes quittes pour quelques signes de chapeau
+de la part des nautoniers, et pour des sottises que se dirent
+r&eacute;ciproquement les passagers. Pour moi je les saluai de bon c&#339;ur fort
+poliment, et je me congratulais d'en &ecirc;tre &eacute;chapp&eacute; &agrave; si bon march&eacute;, apr&egrave;s
+la peur que j'avais eue, lorsque je vis notre pilote revirer de bord, et
+d'un coup de gouvernail lancer de bout &agrave; terre, &agrave; une esp&egrave;ce de cap en
+forme de promontoire, que je prenais pour le cap de Bonne-Esp&eacute;rance,
+quand on me dit que c'&eacute;tait le havre de cette fameuse ville d'Auteuil,
+dont on m'avait parl&eacute; tout &agrave; l'heure: nous y mouill&acirc;mes, on porta la
+planche &agrave; terre, et il sortit vingt &agrave; trente personnes qui n'allaient
+pas plus loin.</p>
+
+<p>Une petite aventure nous retarda &agrave; ce port Un peu plus que nous
+n'aurions d&ucirc;; c'est que la jet&eacute;e y &eacute;tait si escarp&eacute;e, et la mont&eacute;e si
+difficile, qu'une jeune fille ayant roul&eacute; &agrave; la mer avec un abb&eacute; qui lui
+donnait la main et qu'elle entra&icirc;na avec elle, deux de nos matelots
+plong&egrave;rent pour les rep&ecirc;cher. J'ai observ&eacute; pour lors qu'il est bien vrai
+de dire que, quand on se noie, on s'accroche o&ugrave; l'on peut, sans jamais
+l&acirc;cher sa prise; car la fille qui en tombant, s'&eacute;tait accroch&eacute;e &agrave; la
+jambe droite de l'abb&eacute;, s'y tenait encore quand on la rep&ecirc;cha; et l'abb&eacute;
+qui s'&eacute;tait jet&eacute; &agrave; son cou quand elle l'entra&icirc;na, la tenait encore
+embrass&eacute;e &eacute;troitement au sortir de l'eau. La fille perdit sa garniture
+et son &eacute;ventail, et l'abb&eacute; son chapeau et son parasol violet clair.
+Quand le danger fut disparu enti&egrave;rement, nous r&icirc;mes un peu de l'&eacute;tat o&ugrave;
+se trouv&egrave;rent nos baigneurs, et surtout de leur attitude; je ne sais
+S'ils recouvr&egrave;rent leur perte, parce que nous repr&icirc;mes le large; mais je
+me doute bien qu'ils ne se seront point quitt&eacute;s sans se s&eacute;cher. Peu de
+temps apr&egrave;s la femme de notre capitaine fut &agrave; tous les passagers faire
+payer leur fret: elle vint &agrave; un capucin qui &eacute;tait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi, et qui
+tira de dessous ses aisselles un chapelet &agrave; gros grains, dont il paya
+son passage; et elle s'adressa ensuite &agrave; moi, et je payai: elle &eacute;tait
+suivie par un pieux matelot, qui, se disant charg&eacute; de la procuration de
+saint Nicolas, le Neptune ordinaire des marins, excitait la d&eacute;vote
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; des voyageurs; je fus du nombre de ceux qui d&eacute;sir&egrave;rent avoir
+part aux pri&egrave;res promises, et je fis mon offrande.</p>
+
+<p>Sur la rive oppos&eacute;e, en tirant au sud-ouest, est une petite masure
+isol&eacute;e, dont l'exposition heureuse, quoique retir&eacute;e, semble annoncer une
+de ces retraites que se choisissaient autrefois ces saints anachor&egrave;tes,
+lorsque, d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s du monde, ils voulaient renoncer enti&egrave;rement &agrave; son
+commerce, pour se livrer &agrave; la contemplation des choses c&eacute;lestes. Au
+milieu de quelques arbres mal dress&eacute;s, et plant&eacute;s au hasard, rampe
+humblement un petit corps de logis, dont la simplicit&eacute; fait tout
+l'ornement; l'art para&icirc;t avoir moins particip&eacute; &agrave; la d&eacute;coration de ce
+lieu que la simple et belle nature: cependant tout y rit; et je me
+trompe fort si ce u'est point la qu'&eacute;tait au temps jadis ce fameux
+d&eacute;sert o&ugrave; saint Antoine fut tant tourment&eacute; par le malin esprit, lors de
+ces belles tentations que Callot nous a si bien grav&eacute;es d'acres nature;
+car on voit encore a quelque distance de l&agrave; un moulin que ce saint
+ermite fit venir apparemment de Montmartre expr&egrave;s, pour son usage et
+celui de son m&eacute;nage, et sous lequel il y a encore un toit &agrave; cochon: le
+tout compose un ensemble qui m'a paru si charmant, que je crois que si
+jamais il prenait fantaisie &agrave; la Madeleine de revenir sur la terre, et
+qu'elle pass&acirc;t par cet endroit-l&agrave;, elle n'h&eacute;siterait point &agrave; le pr&eacute;f&eacute;rer
+&agrave; la Sainte-Baume.</p>
+
+<p>Quelqu'un qui me vit attentif &agrave; examiner un lieu que je paraissais avoir
+regret de perdre de vue, satisfit ma curiosit&eacute;, en me disant:</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute; bien, monsieur, vous consid&eacute;rez donc cette fameuse guinguette,
+autrefois si fr&eacute;quent&eacute;e, o&ugrave; l'Amour &eacute;tait venu de Cyth&egrave;re expr&egrave;s pour la
+commodit&eacute; de Paris, &eacute;tablir une manufacture de plaisirs, &agrave; la honte des
+familles bourgeoises. C'&eacute;tait l&agrave; autrefois recueil o&ugrave; Carybde et Scylla
+prenaient plaisir &agrave; faire &eacute;chouer la vertu, et &agrave; tendre des pi&egrave;ges aux
+vestales; c'&eacute;tait le rendez-vous de la lascivet&eacute;, de l'impuret&eacute;, de la
+prostitution et de l'adult&egrave;re: tous les vices s'y rassemblaient de
+toutes parts: mais tout est bien chang&eacute; aujourd'hui, Br&eacute;ant est mort, et
+le moulin de Javelle, que vous voyez aujourd'hui, n'est que l'ombre de
+celui que j'ai vu de mon temps.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelez-vous moulin de Javelle, monsieur, lui repartis-je? Est-ce
+que c'est l&agrave; ce moulin de Javelle dont j'ai vu l'histoire &agrave; la
+Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise &agrave; Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, me dit-il, c'est le m&ecirc;me pour lequel on a voulu
+inspirer de l'horreur aux jeunes gens, en leur repr&eacute;sentant tous les
+d&eacute;sordres qui s'y commettaient.&raquo;</p>
+
+<p>Tandis que nous causions, je n'avais point pris garde que notre corde
+s'&eacute;tant perdue &agrave; une barque de p&ecirc;cheur, qui &eacute;tait au bord du rivage,
+elle se l&acirc;cha; et m'&eacute;tant appuy&eacute; dessus, elle manqua de me jeter &agrave; la
+mer, lorsqu'elle vint &agrave; se tendre, et elle m'y aurait effectivement jet&eacute;
+si je ne me fusse retenu aux haubans du grand m&acirc;t. Je tombai par bonheur
+&agrave; la renverse sur le pont, et j'en fus quitte pour la peur, et pour mon
+chapeau et ma perruque qui furent emport&eacute;s &agrave; la mer; je les vis dans
+l'instant bien loin derri&egrave;re moi qui semblaient retourner a Paris.</p>
+
+<p>&laquo;Si ma m&egrave;re les voit, disais-je, elle reconna&icirc;tra bien mon chapeau &agrave; la
+Ragotzy, et ma perruque &agrave; trois marteaux; elle les rep&ecirc;chera, et
+peut-&ecirc;tre que cela ne sera point perdu; mais elle s'imaginera que je
+suis noy&eacute;, et elle se noiera aussi.&raquo;</p>
+
+<p>Je fus vite &agrave; ma malle pour r&eacute;parer tout mon d&eacute;sastre. On se rit
+toujours des malheureux: aussi se moqua-t-on aussi beaucoup de moi. On
+voulut voir ma culotte goudronn&eacute;e, mais j'en avais mis une autre
+par-dessus. Je remontai sur le tillac, et comme je regardais avec ma
+longue-vue pour reconna&icirc;tre deux villes peu &eacute;loign&eacute;es l'une de l'autre
+qui me semblaient border la pente d'une longue colline, sur le sommet
+de laquelle il y avait la moiti&eacute; d'un moulin &agrave; vent, je demandai leur
+nom au mousse du navire qui se trouvait pour lors aupr&egrave;s de moi; il me
+r&eacute;pondit que c'&eacute;tait Vaugirard et Issy. Il n'eut pas plut&ocirc;t prononc&eacute; ces
+deux noms que mes entrailles s'&eacute;murent: je changeai de couleur, et me
+trouvai si mal que je fus oblig&eacute; de m'asseoir.</p>
+
+<p>Plusieurs passagers s'en aper&ccedil;urent, et me demand&egrave;rent ce que j'avais,
+si ce n'&eacute;tait point l'effet de ma chute, ou l'air de la mer? Les uns me
+badin&egrave;rent; et d'autres me plaignirent: cependant un d'eux qui me parut
+s'int&eacute;resser le plus &agrave; moi, tira mon flacon de ma poche, et m'en frotta
+les tempes:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! monsieur, lui dis-je en le repoussant faiblement, laissez agir la
+nature: c'est elle qui m'agite actuellement de deux impressions bien
+diff&eacute;rentes; je viens d'entendre nommer deux villes qui m'ont touch&eacute; de
+bien pr&egrave;s; l'une m'a ravi impitoyablement ce que l'autre avait pris
+plaisir &agrave; me donner. Ah! cher Vaugirard!... Ah! cruel Issy!... Ah! ch&egrave;re
+Julie!...&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces derniers mots, que je ne pronon&ccedil;ai qu'avec un effort, je
+m'&eacute;vanouis; une sueur froide dont je me sentis saisi par tout le corps
+gla&ccedil;a les larmes que je versais abondamment, et je ne revins qu'&agrave; force
+d'eau sans pareille. Mon bienfaiteur me pria de lui expliquer ce que
+j'avais voulu dire par les exclamations qu'il me r&eacute;p&eacute;ta; je feignis ne
+me souvenir de rien, et lui dis que je r&ecirc;vais apparemment dans ce
+moment-l&agrave;; et pour &eacute;luder sa curiosit&eacute;, je me levai et repris ma lunette
+d'approche avec laquelle, pour me distraire, je consid&eacute;rai attentivement
+des champs et des coteaux qui &eacute;taient couverts de petits arbrisseaux qui
+me parurent &ecirc;tre attach&eacute;s &agrave; des manches &agrave; balai; je m'informai de ce
+que c'&eacute;tait; l'on me dit que c'&eacute;taient des vignes; que de ces vignes
+sortait le raisin, et du raisin le vin. Je jugeai tout de suite que
+c'&eacute;tait apparemment de l&agrave; que provenaient tous ces bons vins de
+Bourgogne et de Champagne que l'on boit &agrave; Paris si ch&egrave;rement, parce
+qu'ils viennent de si loin.</p>
+
+<p>&Agrave; peine avais-je enfant&eacute; cette heureuse r&eacute;flexion, en m'applaudissant
+secr&egrave;tement de ce que je sentais, qu'&agrave; force de voyager mon esprit
+s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; bien form&eacute;, que regardant de la poupe, o&ugrave; j'&eacute;tais, &agrave; la
+proue, je d&eacute;couvris une seconde &icirc;le, beaucoup plus consid&eacute;rable que
+celle que nous avions d&eacute;j&agrave; pass&eacute;e: j'estimai qu'elle devait &ecirc;tre
+entour&eacute;e d'eau de tous les c&ocirc;t&eacute;s, parce qu'elle &eacute;tait dans le milieu de
+la mer: je ne vis dessus ni maisons, ni gens, ni b&ecirc;tes: pas m&ecirc;me un
+clocher; nous la laiss&acirc;mes sur notre gauche, et je la jugeai une de ces
+&icirc;les de la mer Eg&eacute;e, qui sont si remplies de serpents et de b&ecirc;tes
+venimeuses, que jamais Paul Lucas<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> n'osa y aborder. Je vis
+effectivement plusieurs perdrix sauvages qui volaient par-dessus sans
+s'y arr&ecirc;ter, et des petits animaux gros comme des chats, qui, &agrave; notre
+vue, se sauvaient dans des trous qu'ils avaient pratiqu&eacute;s sur les berges
+de cette &icirc;le dans des buissons: les perroquets y sont noirs, et ont le
+bec jaune. J'observai ensuite qu'elle avait &eacute;t&eacute; sci&eacute;e par un bout, afin
+de former un d&eacute;troit, qui conduit &agrave; des habitations &eacute;loign&eacute;es, qui sont
+de l'autre c&ocirc;t&eacute; du rivage. Tout autre que moi aurait pris ce d&eacute;troit
+pour celui de Gibraltar, ou tout du moins de Calais: mais, quand on sait
+un peu sa carte, on ne se trompe gu&egrave;re. L&agrave; je vis des hommes en chemise,
+occup&eacute;s &agrave; tirer du fond de la mer un banc de sable, qu'ils
+transportaient &agrave; terre dans des chaloupes: je vis tout d'un coup la
+n&ocirc;tre qui prit le large, et se s&eacute;para de nous pour passer ce d&eacute;troit &agrave;
+force de rames: elle &eacute;tait charg&eacute;e de voyageurs, dont les uns allaient,
+&agrave; ce qu'on m'a dit, au ch&acirc;teau Gaillardin, aux Molineaux, &agrave; Meudon,
+etc., et les autres conduisaient des enfants &agrave; Clamart, o&ugrave; j'appris
+qu'il y avait une pension fort renomm&eacute;e pour l'&eacute;ducation et
+l'instruction de la jeunesse.</p>
+
+<p class="footnote"><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Voyageur normand.</p>
+
+<p>Nous pass&acirc;mes ensuite &agrave; la vue d'un endroit assez joli, que les gens du
+pays appellent Billancourt; je n'y remarquai rien qui f&ucirc;t digne de la
+curiosit&eacute; du voyageur, sinon que ce pays-l&agrave; me parut ne produire gu&egrave;re
+d'hommes, parce que je n'y en vis qu'un seul; mais qu'en r&eacute;compense
+aussi il y croissait bien des moutons de Berry, car il y en avait
+beaucoup qui &eacute;taient marqu&eacute;s sur le nez, et qui se promenaient au bord
+de la mer. Cet homme que je pris pour &ecirc;tre de leur compagnie, parce
+qu'il n'en &eacute;tait pas &eacute;loign&eacute;, et qu'&agrave; sa houlette et son chien, je
+jugeai devoir &ecirc;tre un berger, me fit ressouvenir de celui &agrave; qui Virgile,
+faisant ses caravanes, comme moi, disait un jour en passant pr&egrave;s de lui:</p>
+
+<p style="margin-left:25%;text-indent:0%;">
+<i>Tityre, tu patul&#339; reculans sub tegmine fagi,<br />
+Sylvestrem tenui musam meditaris aven&acirc;;<br />
+Nos patri&aelig; fines, et dulcia linquimus arva:<br />
+Nos patriam fugimus, tu, Tityre, lentus in umbra,<br />
+Formosam resonare doces Amaryllida sylvas.</i><br />
+</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Que tu es heureux! Mon cher Tityre, tu t'amuses sous un h&ecirc;tre
+touffu, &agrave; chercher sur ton tendre chalumeau des airs champ&ecirc;tres! et
+tandis que par ma fuite je renonce aux douceurs de ma patrie, tu
+fais retentir &agrave; ton aise les for&ecirc;ts du nom de ta ch&egrave;re Amarillis.&raquo;</p></div>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre bien aussi pouvait-ce &ecirc;tre encore ce m&ecirc;me Tityre-l&agrave;; car il
+&eacute;tait effectivement &eacute;tendu nonchalamment au pied d'un noyer qui &eacute;tait le
+h&ecirc;tre de ce temps-l&agrave;, o&ugrave; il prenait le frais en jouant du chalumeau.</p>
+
+<p>Nous continuions notre route, lorsqu'une noire et &eacute;paisse fum&eacute;e qui
+couvrait la cime d'une montagne sur notre gauche, meut pr&eacute;sumer que
+c'&eacute;tait apparemment ce fameux mont V&eacute;suve, dont j'ai entendu parler, qui
+vomit des flammes et jette des pierres jusque dans la ville de Naples,
+dont il est cependant &eacute;loign&eacute; de deux milles; une odeur de soufre et de
+bitume, qui me frappa, me confirmait encore dans cette id&eacute;e, lorsque,
+faisant part de mon soup&ccedil;on &agrave; un quelqu'un qui &eacute;tait aupr&egrave;s de moi, et
+lui demandant si de l&agrave; o&ugrave; nous &eacute;tions il n'y avait rien &agrave; risquer pour
+nous, il me fit r&eacute;ponse que ce n'&eacute;tait point ce que je pensais, et que
+cette fum&eacute;e que je voyais, sortait des fours d'une verrerie qui &eacute;tait
+l&agrave;.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! que le latin est une belle chose, disais-je en moi-m&ecirc;me, il sied
+bien d'abord &agrave; un r&eacute;gent, pour l'apprendre aux autres; &agrave; un cur&eacute; de
+campagne, pour apprendre son plain-chant; &agrave; un avocat, pour citer son
+Cujas; &agrave; un m&eacute;decin, pour parler &agrave; la fi&egrave;vre; &agrave; un chirurgien pour
+r&eacute;pondre au m&eacute;decin, et &agrave; un apothicaire pour ne point faire de <i>qui pro
+quo.</i> Mais il sied encore mieux &agrave; un voyageur, pour se faire entendre
+dans le pays &eacute;tranger, car avec un <i>da mihi panem et vinum</i> bien
+appliqu&eacute;, on va par toute terre; on a du pain, du vin et l'on vit.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que je m'&eacute;loignais ainsi de Paris, la chaleur augmentait &agrave; un
+point que j'estimai que nous devions &ecirc;tre pour lors sous la ligne, ou du
+moins &agrave; c&ocirc;t&eacute;. Je n'y pouvais plus tenir; et d&eacute;j&agrave; je m'appr&ecirc;tais &agrave;
+descendre dans le fond, lorsque j'aper&ccedil;us un pont sur lequel passaient
+diff&eacute;rentes voitures; je le pris d'abord pour ce fameux Pont-Euxin, qui
+verse la mer Noire; mais comme je prenais ma carte et mon compas pour me
+reconna&icirc;tre, j'entendis un murmure confus parmi tous nos voyageurs et
+nos matelots, qui me fit comprendre que nous allions aborder;
+effectivement nous lan&ccedil;&acirc;mes de bout &agrave; terre; on mit la planche, et le
+monde sortit. Je demandai si c'&eacute;tait l&agrave; la ville de Saint-Cloud; on me
+dit que non, et que c'&eacute;tait le port de S&egrave;vres, mais que Saint-Cloud n'en
+&eacute;tait pas &eacute;loign&eacute;, et on me le montra. Je pris cong&eacute; du capitaine et de
+sa femme, et je sortis le dernier. La t&ecirc;te me tourna sit&ocirc;t que j'eus mis
+pied &agrave; terre, et je croyais toujours sentir le balancement du navire; je
+traversai le pont du mieux qu'il me fut possible. Il y avait au bout de
+ce pont une chapelle o&ugrave; un v&eacute;n&eacute;rable capucin que je reconnus &agrave; la barbe
+pour &ecirc;tre du Marais, nous dit la messe en action de gr&acirc;ces de notre
+heureuse arriv&eacute;e: tous les voyageurs y assist&egrave;rent, et moi aussi,
+quoique j'en eusse entendu une &agrave; Paris; j'entrai chez un nomm&eacute; Champion
+pour &eacute;crire promptement &agrave; ma m&egrave;re. Except&eacute; trois ou quatre maisons
+bourgeoises assez passables qui terminent ce port le long de la mer, je
+n'y ai rien remarqu&eacute; qui m&eacute;rit&acirc;t mes observations.</p>
+
+<p>Je pris deux crocheteurs pour porter mon &eacute;quipage et un guide pour me
+conduire; il me fit traverser une longue for&ecirc;t, au bout de laquelle nous
+entr&acirc;mes dans la ville, o&ugrave; apr&egrave;s avoir pass&eacute; quelques rues, nous
+arriv&acirc;mes enfin chez mon ami. Ce fut la charmante Henriette qui nous
+ouvrit la porte; je me jetai &agrave; son col, o&ugrave; je restai quelque temps
+immobile de plaisir; elle parut en prendre autant que moi. Elle
+m'introduisit dans une salle o&ugrave; &eacute;taient son p&egrave;re et son fr&egrave;re, qui
+m'attendait avec plusieurs de leurs amis. Apr&egrave;s avoir l&acirc;ch&eacute; ma bord&eacute;e
+de compliments de b&acirc;bord &agrave; tribord, je priai mon ami de me donner une
+chambre dans laquelle je puisse m'ajuster; il me conduisit lui-m&ecirc;me dans
+celle qui m'&eacute;tait, destin&eacute;e. Quand j'eus chang&eacute; de la t&ecirc;te aux pieds, je
+descendis pour me mettre &agrave; table; j'y officiai tr&egrave;s-bien, et je fis tant
+d'honneur &agrave; mes h&ocirc;tes, que tout le monde m'en fit compliment; il faut
+avouer que le m&eacute;tier de marin est bien s&eacute;duisant, puisque quand une fois
+on est sorti du p&eacute;ril on l'oublie; je ne pensai plus aux dangers que je
+venais de courir, que pour en faire le r&eacute;cit &agrave; la compagnie, qui rit
+beaucoup de ma simplicit&eacute;, et ma na&iuml;vet&eacute; paya mon &eacute;cot. Apr&egrave;s le d&icirc;ner,
+on proposa une promenade au parc, pour m'y faire voir les eaux qui
+devaient jouer ce jour-l&agrave;. Nous part&icirc;mes, je donnai le bras &agrave; ma ch&egrave;re
+Henriette: nous arriv&acirc;mes au ch&acirc;teau, dont les dehors surprirent ma vue.
+Mon ami, qui avait &eacute;t&eacute; enfant de ch&#339;ur aux Innocents, connaissait
+l'organiste du ch&acirc;teau (car tous les musiciens se connaissent), il le
+demanda, et, par son canal, on nous fit voir tous les appartements, car
+il a un grand cr&eacute;dit aupr&egrave;s des gar&ccedil;ons de la chambre. Ce fut pour lors
+que je ne fus plus &agrave; moi, tant j'&eacute;tais enchant&eacute;. On me fit voir dans une
+glace la perspective de Paris qui m'amusa beaucoup. La richesse des
+ameublements et la beaut&eacute; des peintures me firent perdre de vue ma ch&egrave;re
+Henriette; je la perdis avec ma compagnie, que je ne retrouvai qu'apr&egrave;s
+bien des recherches, dans l'Orangerie d'o&ugrave; nous f&ucirc;mes voir jouer les
+eaux qui commen&ccedil;aient; je n'ai jamais rien vu de si beau au monde. L&agrave;,
+deux fleuves &eacute;tendus nonchalamment sur des roseaux et des joncs,
+penchaient une urne, dont l'eau pure et claire qui en sortait retombait
+en diff&eacute;rentes cascades, qui remplissaient des bassins &agrave; diff&eacute;rents
+&eacute;tages. L&agrave;, des Na&iuml;ades effray&eacute;es semblaient se cacher au fond des
+ondes, pour &eacute;chapper &agrave; la poursuite de certains jeunes fleuves amoureux
+d'elles. D'un c&ocirc;t&eacute;, une nappe d'eau, sur laquelle baignaient des cygnes,
+repr&eacute;sentait au naturel le bain que Diane s'&eacute;tait choisi, lorsqu'elle y
+fut surprise par Act&eacute;on; de l'autre, des nymphes marines, cach&eacute;es dans
+les herbes, semblaient prendre plaisir &agrave; faire des niches aux curieux.
+Ici c'&eacute;tait un lac, dont l'eau &eacute;cumante se pr&eacute;cipitait dans le fond de
+la terre pour en ressortir &eacute;lastiquement et en courroux, toute en pluie
+dans les airs. Des routes cultiv&eacute;es avec soin formaient des all&eacute;es &agrave;
+perte de vue; des parterres immenses, &eacute;maill&eacute;s de mille fleurs et
+cultiv&eacute;s par Flore elle-m&ecirc;me &eacute;blouissaient les yeux par l'&eacute;clat nuanc&eacute;
+de leurs diff&eacute;rentes couleurs; des bosquets enchant&eacute;s, r&eacute;serv&eacute;s aux
+seuls z&eacute;phyrs, y servaient de retraite aux oiseaux, dont la diversit&eacute; du
+chant charmait les oreilles; des faunes et des dryades dispers&eacute;s dans le
+bois, semblaient en faire les honneurs et inviter les passants &agrave;
+s'enfoncer avec eux dans leurs sombres demeures pour y &eacute;viter l'ardeur
+du soleil. Tout y est si grand et si noble, que je ne me sens point
+assez de talent pour en faire une exacte description; mais il me suffit
+de dire que tout s'y ressent de la magnificence du prince et de la
+princesse qui y habitent, et qu'il semble que la nature, l'art et le
+go&ucirc;t s'y soient donn&eacute; rendez-vous pour s'y disputer la gloire de
+perfectionner un s&eacute;jour o&ugrave; il ne reste rien a d&eacute;sirer pour la situation
+et l'ornement.</p>
+
+<p>Nous rev&icirc;nmes chez mon ami dans le m&ecirc;me ordre que nous en &eacute;tions partis,
+mais par un chemin diff&eacute;rent, afin de me faire voir tout ce qui
+m&eacute;ritait d'&ecirc;tre v&ucirc; dans le parc; il &eacute;tait tard, on avait servi et nous
+soup&acirc;mes. Avant de se coucher on fut se promener dans le jardin; la
+chaleur &eacute;tait si excessive, que chacun se permit r&eacute;ciproquement la
+libert&eacute; de se mettre &agrave; son aise; Henriette donna l'exemple aux autres
+dames; v&ecirc;tue &agrave; la l&eacute;g&egrave;re d'un d&eacute;shabill&eacute; galant et simple, elle me donna
+un &eacute;ventail pour la rafra&icirc;chir; avec cet habit de combat, elle semblait
+d&eacute;fier les z&eacute;phyrs, et moi je ne l'ai jamais trouv&eacute;e aussi charmante que
+ce soir-l&agrave;; je l'aimais &agrave; Paris, je l'aimais encore plus &agrave; Saint-Cloud,
+et je l'aimerais &eacute;galement par toute la terre: <i>gui c&#339;lum non animum
+mutant</i>: &laquo;ceux qui changent d'air ne changent pas pour cela de fa&ccedil;on de
+penser&raquo;. Nous nous repos&acirc;mes dans un petit rond de gazon fort &eacute;troit, o&ugrave;
+l'on ne pouvait tenir que deux, encore fort petitement. Cependant
+l'amour qui cherchait le frais aussi, trouva le moyen, &agrave; force de
+pousser, de s'y faire faire place dans le milieu, et vint fol&acirc;trer avec
+nous; je crus d'abord que ce petit dieu badinait; mais il le prit, en
+v&eacute;rit&eacute;, tr&egrave;s-s&eacute;rieusement, et quoique j'eusse pris les devants, il
+voulut s'y rendre le ma&icirc;tre, comme sont assez ordinairement les derniers
+venus. L'obscurit&eacute; de la nuit favorisait son malin vouloir, et je vis le
+moment qu'il en allait venir au <i>quomodo</i> de tant&ocirc;t si la compagnie ne
+f&ucirc;t survenue. Il &eacute;tait temps, car d&eacute;j&agrave; l'heure du berger allait sonner;
+d&eacute;j&agrave; le bandeau &eacute;tait lev&eacute; pour mieux ajuster l'arc tendu et la fl&egrave;che &agrave;
+demi d&eacute;coch&eacute;e, et je crois que nous l'aurions laiss&eacute; faire, Henriette et
+moi; car aussi bien, qu'aurions-nous pu contre un dieu aussi mutin que
+l'Amour, et qui n'a rien d'enfant que le nom? Mais on vint nous
+d&eacute;barrasser de ses mains; de dire que ce fut nous obliger, on ne me
+croirait point; aussi n'en conviendrai-je pas. Chacun fut se coucher; je
+ne sais ce gu&eacute; fit Henriette; mais je ne pus fermer l'&#339;il de toute la
+nuit; je me repr&eacute;sentais toujours le rond de gazon, l'Amour bandant son
+arc, la fl&egrave;che pr&ecirc;te &agrave; partir Henriette soupirant, son n&eacute;glig&eacute;, le
+bandeau lev&eacute;, et enfin tout ce qui avait contribu&eacute; &agrave; m'embarrasser le
+soir.</p>
+
+<p>L'Aurore sortait &agrave; peine des bras de Tithon, pour venir se trouver au
+petit lever du soleil, &agrave; qui elle a soin de faire tous les jours sa
+cour, qu'un vent imp&eacute;tueux, battant la fen&ecirc;tre de ma chambre, que
+j'avais laiss&eacute;e ouverte &agrave; cause de la chaleur, vint m'annoncer un orage
+prochain, et effectivement mille &eacute;clairs effrayants, qui se succ&eacute;daient
+sans rel&acirc;che les uns aux autres, furent tout d'un coup suivis
+d'horribles &eacute;clats de tonnerre, qui se r&eacute;p&eacute;taient &agrave; une pluie rapide et
+condens&eacute;e, semblable &agrave; celle du d&eacute;luge, paraissait un nuage qui se
+d&eacute;tachait des airs pour tomber sur la terre en gros pelotons, et pour
+emp&ecirc;cher le jour de para&icirc;tre. L'alarme fut g&eacute;n&eacute;rale alors dans la
+maison: tout le monde, se leva, parce qu'il avait peur du tonnerre, l'on
+se r&eacute;unit dans la salle &agrave; manger dont on avait ferm&eacute; la porte, les
+fen&ecirc;tres, les volets et les rideaux: la jardini&egrave;re entra en chemise avec
+un cierge b&eacute;nit, et une grosse bouteille de gr&egrave;s pleine d'eau b&eacute;nite,
+dont elle arrosa la compagnie, qui au moindre coup de tonnerre se
+prosternait pour se mettre en pri&egrave;res. J'&eacute;tais le seul qui ne se
+d&eacute;montait point: je ne m'&eacute;tais lev&eacute; que par complaisance et dans le
+dessein de rassurer les autres, et surtout ma ch&egrave;re Henriette, que je
+savais &ecirc;tre extr&ecirc;mement peureuse; j'eus beau repr&eacute;senter &agrave; tous que la
+peur ne servait &agrave; rien, puisqu'elle ne peut jamais nous garantir des
+effets de ce qu'on craint, je passai pour un impie, qui ne respectait
+point ce qui &eacute;tait au-dessus de lui: je riais des extravagances que je
+voyais faire. L'orage dura pr&egrave;s de deux heures avec la m&ecirc;me violence,
+apr&egrave;s quoi on &eacute;teignit le cierge b&eacute;nit, et chacun se retira dans sa
+chambre pour se remettre au lit: on ne se leva que pour aller &agrave; la
+derni&egrave;re messe: on revint d&icirc;ner. Les uns retourn&egrave;rent &agrave; Paris, les
+autres rest&egrave;rent, et je fus du nombre de ces derniers; j'y passai neuf
+jours avec tous les plaisirs imaginables: Henriette me faisait voir
+aujourd'hui son potager, demain sa vigne, apr&egrave;s-demain son champ,
+ensuite son pr&eacute; et son verger. J'appris comment on faisait venir les
+l&eacute;gumes, comment on faisait le vin, comment on semait et moissonnait le
+bl&eacute; et les autres grains, comment on r&eacute;coltait le foin, et enfin je
+reconnus toutes les diff&eacute;rentes esp&egrave;ces des fruits. Il faut convenir que
+les femmes ont l'esprit bien p&eacute;n&eacute;trant, et qu'elles sont bien propres &agrave;
+dresser et &agrave; fa&ccedil;onner les jeunes gens quand elles font tant que de
+vouloir s'en donner la peine; car Henriette m'en apprit plus en neuf
+jours, que mon r&eacute;gent n'avait fait en neuf ans que j'avais &eacute;t&eacute; au,
+coll&egrave;ge: son fr&egrave;re qui y joignit ses le&ccedil;ons, me f&icirc;t revenir de l'erreur
+o&ugrave; j'&eacute;tais par rapport &agrave; l'&eacute;tendue de la terre, et &agrave; l'id&eacute;e, que je m'en
+&eacute;tais figur&eacute;e et me fit sentir le ridicule au pr&eacute;jug&eacute; dans lequel sont
+&eacute;lev&eacute;s pour l'ordinaire tous les enfants de Paris qui n'osent sortir de
+chez eux. Enfin, je me trouvai d&eacute;gourdi de corps et d'esprit en peu de
+jours, et je me promis bien &agrave; mon retour &agrave; Paris d'en revendre &agrave; tous
+mes camarades. &laquo;&Agrave; beau mentir qui vient de loin, disais-je en moi-m&ecirc;me:
+je leur ferai croire ce que je voudrai; ils n'oseront jamais y aller
+voir. C'est un privil&egrave;ge accord&eacute; &agrave; tous les voyageurs, et loin d'y
+d&eacute;roger, j'ench&eacute;rirai encore sur le P&egrave;re Labat&raquo;.</p>
+
+<p>Arriva cependant le jour fix&eacute; pour retourner &agrave; Paris, jour que je
+craignais autant, et plus encore que je n'avais appr&eacute;hend&eacute; celui de mon
+d&eacute;part de Paris! car je m'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; et en si peu de temps, si bien
+accoutum&eacute; &agrave; vivre avec ma ch&egrave;re h&ocirc;tesse, que j'aurais bien souhait&eacute; d'y
+passer ainsi le reste de mes jours. J'avais enti&egrave;rement oubli&eacute; Paris et
+tous ses attributs; je ne pensais plus &agrave; ma, m&egrave;re ni &agrave; mes deux tantes:
+mon r&eacute;gent de rh&eacute;torique ne m'inqui&eacute;tait pas plus que mon chat et mon
+serin: l&agrave; je jouissais de cette heureuse tranquillit&eacute; que l'on ne
+conna&icirc;t point &agrave; la ville, j'y respirais un air pur, et qui n'&eacute;tait point
+alt&eacute;r&eacute; par toutes ces immondices qui infectent celui de Paris; j'y avais
+un app&eacute;tit charmant; j'y mangeais tous les jours pour mon d&eacute;jeuner une
+douzaine de ces excellents petits g&acirc;teaux, que Gautier fait avec tant de
+soin; et pour tout dire enfin, j'y vivais avec ce que j'ai de plus cher
+au monde, sans que personne en m&eacute;d&icirc;t comme on aurait fait &agrave; Paris. Ah!
+Saint-Cloud, que pour moi vous avez d'attraits! &Ocirc; campagne! que cette
+innocente et voluptueuse libert&eacute; dont on jouit chez vous est adorable
+pour moi, et pour tous ceux qui ont le bonheur de la conna&icirc;tre!</p>
+
+<p>Ainsi p&eacute;n&eacute;tr&eacute; des plus sensibles regrets, il fallut cependant prendre
+mon parti: je montai dans ma chambre pour y verser quelques larmes que
+je voulais cacher &agrave; mon ami; sa s&#339;ur m'y suivit sans que je m'en
+aper&ccedil;usse: ce fut en vain qu'elle t&acirc;cha de les essuyer; elles n'en
+coul&egrave;rent que plus abondamment, aussi en fut-elle toute mouill&eacute;e. Comme
+elle avait autant besoin de consolation que moi, nous nous f&icirc;mes les
+plus tendres adieux du monde, et nous nous prom&icirc;mes r&eacute;ciproquement de
+nous aimer toute la vie.</p>
+
+<p>Je rassemblai tout mon &eacute;quipage, que je fis avec le m&ecirc;me arrangement
+qu'en partant de Paris, et cela ne nous retarda point, mais il n'en fut
+pas de m&ecirc;me de Henriette, car quoiqu'elle eut commenc&eacute; la veille &agrave; faire
+le sien, et que je lui eusse bien aid&eacute; &agrave; trousser toutes ses robes et
+tous ses jupons, elle eut mille peines &agrave; le unir pour l'heure du d&eacute;part.</p>
+
+<p>Le jardinier et sa femme furent charg&eacute;s du soin de faire porter tout
+notre bagage au navire qui &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; faire voile pour Paris, et d'y
+conduire leur jeune ma&icirc;tresse. Apr&egrave;s lui avoir souhait&eacute; un heureux
+voyage, et l'avoir assur&eacute;e que nous nous trouverions &agrave; son d&eacute;barquement
+&agrave; Paris, mon ami et moi, je pris cong&eacute; du p&egrave;re qui devait rester
+quelques jours; je le remerciai de toutes ses politesses, et nous pr&icirc;mes
+le chemin du bois de Boulogne, ainsi que nous en &eacute;tions convenus, afin
+de me faire voir la route de Saint-Cloud par terre.</p>
+
+<p>Non loin de la maison nous pass&acirc;mes sur un pont de pierre plus long que
+large; &agrave; la v&eacute;tust&eacute; je le pris pour un de ces vieux aqueducs que l'on
+entretient encore pour servir de monument &agrave; l'antiquit&eacute;. Je consid&eacute;rais
+attentivement de longues perches, et des moulinets de bois dispos&eacute;s &agrave;
+chaque c&ocirc;t&eacute; du pont, de distance en distance, d'o&ugrave; pendaient de larges
+filets qui enveloppaient les arches de pied en cap: je m'imaginais
+tant&ocirc;t que c'&eacute;tait pour conserver les arches; tant&ocirc;t qu'ils &eacute;taient l&agrave;
+pour emp&ecirc;cher de passer les &eacute;cumeurs de mer venant de Cherbourg, et qui
+en cas d'obstination s'y trouvaient pinc&eacute;s, comme le fut jadis Mars, cet
+&eacute;cumeur de m&eacute;nages, dans ceux de Vulcain; et enfin que c'&eacute;tait
+peut-&ecirc;tre l&agrave; o&ugrave; l'on venait faire la p&ecirc;che de la morue et du hareng.
+Mais mon ami, aussi curieux que sa s&#339;ur de mon instruction, voulant
+achever de me <i>d&eacute;badauder</i> enti&egrave;rement, n'en laissait &eacute;chapper aucune
+occasion: il profita de celle-ci pour me dire qu'on ne p&eacute;chait dans ces
+mers-ci ni morue ni hareng, que c'&eacute;tait le meunier qui tendait ces
+filets pour prendre toutes sortes de petits poissons d'eau douce, comme
+carpes, brochets, barbillons, goujons, &eacute;perlans et autres: et que
+tr&egrave;s-souvent aussi il s'y trouvait bien des choses qui avaient &eacute;t&eacute;
+perdues &agrave; Paris; et r&eacute;ellement je me souviens que j'y avais beaucoup
+entendu parler des filets de Saint-Cloud, qui &eacute;taient en grande
+r&eacute;putation pour cela. Je le pressai fort d'y descendre avec moi, ou de
+les lever pour voir si je n'y trouverais point mon chapeau et ma
+perruque que j'avais perdus en venant de Paris. Il eut la complaisance
+de me conduire chez le meunier; nous n'y trouv&acirc;mes que sa fille qui nous
+parut fort aimable, et ne se sentant point du tout de la tr&eacute;mie d'o&ugrave;
+elle &eacute;tait sortie; elle nous re&ccedil;ut tr&egrave;s-poliment, et avec des fa&ccedil;ons
+d'une fille au-dessus de son &eacute;tat: apr&egrave;s lui avoir donn&eacute; le signalement
+de ce que nous demandions, elle nous ouvrit une grande armoire remplie
+de tant de sortes de choses, que l'inventaire en serait trop long ici et
+trop fatigant pour moi: tout ce dont je me souviens, c'est qu'apr&egrave;s
+avoir examin&eacute; nombre de chapeaux, je n'y trouvai point le mien: j'y
+remuai un tas de perruques de m&eacute;decins et de procureurs sans y
+reconna&icirc;tre la mienne; j'y comptai 212 calottes, 129 bonnets d'actrices
+de l'Op&eacute;ra, 16 petits manteaux d'abb&eacute;, 18 redingotes, 22 capotes, 150
+frocs de moines de diff&eacute;rents ordres, et un nombre infini de m&eacute;chants
+livres nouveaux, que le lecteur, outr&eacute; de col&egrave;re de les avoir pay&eacute;s si
+cher, avait jet&eacute;s &agrave; l'eau.</p>
+
+<p>Toutes nos perquisitions devenues inutiles, nous pr&icirc;mes cong&eacute; de la
+belle meuni&egrave;re. Au sortir du pont, nous entr&acirc;mes dans une grande plaine
+parquet&eacute;e de sable: le chemin qui la traversait &eacute;tait bord&eacute; des deux
+c&ocirc;t&eacute;s par des vignes, des pois verts et des haricots; et il nous
+conduisit &agrave; une grande porte charreti&egrave;re, par laquelle nous pass&acirc;mes,
+pour arriver dans un bois perc&eacute; de diff&eacute;rentes avenues, plant&eacute;es
+d'arbres sauvages qui n'avaient ni fleurs ni fruits. J'avoue que
+j'aurais &eacute;t&eacute; fort embarrass&eacute;, si je me fusse trouv&eacute; seul dans un endroit
+si &eacute;loign&eacute; et si champ&ecirc;tre; car je n'aurais sur quelle route tenir: mais
+aussi ne quittais-je point mon conducteur, que je suivais pas &agrave; pas.
+Quelques petits besoins pressants le firent &eacute;carter du grand chemin pour
+s'enfoncer dans le plus &eacute;pais de la for&ecirc;t; j'y fus avec lui, et j'aimais
+mieux l'y accompagner, que de rester seul et de risquer de le perdre.</p>
+
+<p>Dans le moment que j'&eacute;tais ainsi spectateur oisif et passif, et que je
+faisais des r&eacute;flexions qui n'&eacute;taient point de paille sur l'odeur qui
+m'&eacute;lectrisait, malgr&eacute; l'eau sans pareille dont je me baignais, je vis
+sortir du pied d'un arbre un petit oiseau qui ressemblait si
+parfaitement &agrave; mon serin, que je crus que c'&eacute;tait lui-m&ecirc;me qui s'&eacute;tait
+&eacute;chapp&eacute; de sa cage pour me venir trouver &agrave; Saint-Cloud, o&ugrave; il avait
+entendu dire que j'allais: je louai son bon, petit c&#339;ur; je l'appelai et
+courus apr&egrave;s lui; mais je reconnus bient&ocirc;t que c'&eacute;tait un oiseau
+sauvage, qui avait cr&ucirc; dans les bois, et non dans une cabane comme le
+mien; car il se sauva de moi sans vouloir seulement que je le prisse.</p>
+
+<p>En courant ainsi apr&egrave;s lui, j'aper&ccedil;us remuer &agrave; quelques pas plus loin un
+arbrisseau fort touffu; j'eus la curiosit&eacute; de vouloir m'en approcher
+pour voir ce que c'&eacute;tait; mais ayant entendu dire qu'il y avait dans les
+bois des b&ecirc;tes sauvages, dont il fallait se m&eacute;fier, j'eus la pr&eacute;caution
+de prendre un de mes pistolets de poche d'une main, et mon couteau de
+chasse nu de l'autre, et je m'y rendis le plus doucement qu'il me fut
+possible.</p>
+
+<p>Quelle fut ma surprise, grands Dieux! lorsque, arriv&eacute; pr&egrave;s de ce lieu,
+j'entendis des cris humains de gens effray&eacute;s, et &agrave; qui j'avais fait peur
+sans le vouloir: quelque chose que je pusse leur dire pour les rassurer,
+ils se sauv&egrave;rent en criant au voleur de toutes leurs forces. Je
+m'imaginai d'abord, parce qu'ils &eacute;taient presque nus, que c'&eacute;tait le nid
+d'un faune et d'une dryade<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>; mais ayant regard&eacute; dans le centre de
+l'arbrisseau j'y vis un habit noir, un petit manteau de m&ecirc;me couleur, un
+chapeau sans agrafes, une robe de taffetas gros bleu et le jupon pareil,
+un parasol violet, une coiffe blanche, des gants couleur de rose, une
+bouteille de ratafiat de Neuilly &agrave; moiti&eacute; vide, et une calotte dans
+laquelle il paraissait qu'on avait bu; tout cela me fit penser que ce
+n'&eacute;tait point l&agrave; l'attirail de ces divinit&eacute;s bocag&egrave;res, qui n'en ont
+d'autres que celui de la plus simple nature.</p>
+
+<p class="footnote"><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Divinit&eacute;s des bois.</p>
+
+<p>Aux cris effrayants de nos fuyards, mon ami pr&eacute;cipita son op&eacute;ration pour
+me venir joindre; je lui contai le fait; il en rit beaucoup et de tout
+son c&#339;ur: il commen&ccedil;ait m&ecirc;me d&eacute;j&agrave; &agrave; me faire part de ce qu'il en
+pensait, lorsque trois gardes de chasse accourus au bruit, rencontr&egrave;rent
+notre faune et notre dryade fugitive; ils les arr&ecirc;t&egrave;rent et les
+emmen&egrave;rent &agrave; l'endroit d'o&ugrave; ils &eacute;taient partis, et o&ugrave; nous les
+attendions: l'un et l'autre me parurent bien humili&eacute;s d'&ecirc;tre vus dans
+l'&eacute;tat o&ugrave; ils &eacute;taient: mon ami conta l'histoire aux trois gardes, dont
+il connaissait l'ancien; son ing&eacute;nuit&eacute; et la mienne les persuad&egrave;rent de
+mon innocence.</p>
+
+<p>Je reconnus le Faune aux culottes de velours, et la Dryade au petit
+corset de basin garni de mousseline chiffonn&eacute;e, pour l'abb&eacute; et la
+demoiselle qui &eacute;taient tomb&eacute;s &agrave; la mer en d&eacute;barquant &agrave; Auteuil, et qui
+s'&eacute;taient tant divertis aux d&eacute;pens de ma culotte de velours goudronn&eacute;e:
+ma partie &eacute;tait belle pour prendre ma revanche, et la pousser m&ecirc;me
+jusqu'au <i>paroly</i>; mais je me suis fait un principe de ne jamais
+insulter aux malheureux. Les gardes les firent habiller pour les
+conduire chez le sieur Guy, leur inspecteur &agrave; Madrid; et sans nous
+embarrasser de ce qu'ils allaient devenir, nous repr&icirc;mes une grande
+avenue qui nous conduisit &agrave; une autre grande porte, par laquelle on
+sortait de ce bois: mon ami me dit que cet endroit se nommait la porte
+Maillot; que l'on y vendait de fort bon vin, et me proposa de nous y
+rafra&icirc;chir; je l'acceptai: nous entr&acirc;mes dans une grande salle, o&ugrave; l'on
+nous servit ce que nous avions demand&eacute;.</p>
+
+<p>Nous avons pass&eacute; l&agrave; une bonne heure &agrave; nous reposer; apr&egrave;s laquelle nous
+avons compt&eacute; et pay&eacute;; et nous sommes sortis pour achever notre voyage.
+Quand une fois nous avons &eacute;t&eacute; &agrave; l'&Eacute;toile, j'ai reconnu cet endroit pour
+y &ecirc;tre venu polissonner bien des fois &eacute;tant au coll&egrave;ge: de l&agrave; nous
+sommes descendus &agrave; la grille des Champs &Eacute;lys&eacute;es, que nous avons
+travers&eacute;s: c'&eacute;tait un jour de cong&eacute;; il y avait alors beaucoup
+d'&eacute;coliers qui y louaient au battoir et au ballon: tous ceux de ma
+connaissance que j'y rencontrai me sont venus sauter au col, et m'ont
+promis de venir chez moi le lendemain pour apprendre toutes les
+particularit&eacute;s de mon voyage, qui avait fait bien du bruit dans la gent
+scolastique. Le paquebot &eacute;tait arriv&eacute; deux heures avant nous. Henriette
+&eacute;tait partie chez elle avec tout notre bagage: j'appris qu'elle &eacute;tait
+arriv&eacute;e en aussi bonne sant&eacute; que je l'avais souhait&eacute;; pour m'en assurer
+par moi-m&ecirc;me, je fus la voir avec son fr&egrave;re: et je les remerciai
+beaucoup l'un et l'autre de toutes leurs politesses; j'ai fait porter
+chez moi tout mon &eacute;quipage, que j'y accompagnai.</p>
+
+<p>Les voisins &eacute;taient aux portes et aux fen&ecirc;tres pour me voir arriver,
+comme lorsque je fus parti; je les ai salu&eacute;s et embrass&eacute;s tous les uns
+apr&egrave;s les autres; ils m'ont f&eacute;licit&eacute; sur mon heureux retour, et j'ai
+r&eacute;pondu &agrave; leurs compliments du mieux qu'il m'a &eacute;t&eacute; possible. Apr&egrave;s avoir
+&eacute;t&eacute; voir mon chat et mon serin, qui &agrave; peine me reconnaissaient, j'ai
+envoy&eacute; dire par mon Savoyard &agrave; ma m&egrave;re et &agrave; mes deux tantes que j'&eacute;tais
+arriv&eacute;; et me voil&agrave;.</p>
+
+<p>Le lendemain matin je re&ccedil;us la visite de cinquante de mes amis, tous
+&eacute;coliers ou ex-&eacute;coliers comme moi, auxquels je fus oblig&eacute; de faire une
+relation en gros de mon voyage, de mes remarques et de mes aventures:
+ils y prirent tant de plaisir qu'ils m'ont engag&eacute; a la donner d&eacute;taill&eacute;e
+au public; et la voil&agrave;.</p>
+
+<p>&Ocirc; vous tous qui cherchez le portrait d'un v&eacute;ritable Parisien, qui n'a
+jamais sorti de son pays que pour aller en nourrice et pour en revenir,
+achetez ce petit livre, lisez-le, et vous ne pourrez vous emp&ecirc;cher de
+vous &eacute;crier avec moi: &laquo;Il est d'apr&egrave;s nature;&raquo; et le voil&agrave;.</p>
+
+<p class="c smcap">fin</p>
+
+<p class="c">Paris.&mdash;Imprimerie Nouvelle (assoc. ouv.), 11, rue Cadet. A. Mangeot,
+directeur.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Voyages amusants, by Louis-Balthazar Néel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES AMUSANTS ***
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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