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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Gunnar et Nial + scènes et moeurs de la vieille Islande + +Author: Jules Gourdault + +Release Date: March 21, 2008 [EBook #24888] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUNNAR ET NIAL *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +GUNNAR ET NIAL + +SCÈNES ET MÅ’URS DE LA VIEILLE ISLANDE + +PAR + +JULES GOURDAULT + +TOURS + +ALFRED MAME ET FILS + +ÉDITEURS + +2e SÉRIE GRAND IN-8º + +PROPRIÉTÉ DES ÉDITEURS + +[Illustration: «Sauvez-moi!» cria Rapp. (P. 158.)] + +M DCCC LXXXVI + + + + + + TABLE + + + PREMIÈRE PARTIE + + GUNNAR + + AVANT-PROPOS. + + CHAPITRE I.--Préambule rustique.--La terre de glace. + --II.--Comment Rut prit femme, et ce qu'il en advint. + --III.--Nial conseille et Gunnar agit. + --IV.--Halvard le Rouge chez Gunnar. + --V.--Gunnar dans les pays de l'Est. + --VI.--La dernière croisière du vieux viking. + + + DEUXIÈME PARTIE + + GUNNAR ET HALGIERDE + + CHAPITRE VII.--Quelle femme était Halgierde, fille d'Hogi. + --VIII.--Entre Bergtora et Halgierde. + --IX.--Suite des représailles. + --X.--Propos de femmes et couplets de skalde. + --XI.--Le différend d'Otkel et de Gunnar. + --XII.--Le coup d'éperon, et ce qui s'ensuivit. + --XIII.--Ce qu'il y a dans le pas d'un cheval. + --XIV.--Le siège de Lidarende.--Mort de Gunnar . + + + TROISIÈME PARTIE + + NIAL ET LES FILS DE NIAL + + CHAPITRE XV.--Où le lecteur retourne en Norwège. + --XVI.--Thraen. + --XVII.--Le fils de Thraen + --XVIII.--Le manteau de soie + --XIX.--L'attaque de Bergtorsvol. + --XX.--L'incendie.--Mort de Nial et de ses fils. + + + QUATRIÈME PARTIE + + KARE ET FLOSE + + CHAPITRE XXI.--Sur le ting. + --XXII.--Kare à l'affût. + --XXIII.--Dans l'île de Rowsa.--Conclusion. + + + + +AVANT-PROPOS + + +Ce qu'on a essayé de faire revivre dans la rustique iliade qu'on va +lire,--une iliade et une odyssée tout ensemble,--c'est l'esprit des +vieilles _sagas_ nordiques, si populaires encore aujourd'hui chez les +populations scandinaves. Ce drame est comme le dernier battement d'ailes +du paganisme expirant en Islande. Les personnages mis en scène +appartiennent à cette classe de propriétaires terriens, à l'occasion +guerriers et pirates, qui formaient l'aristocratie ombrageuse de la +petite république insulaire, et autour desquels se groupaient, en +manière de clans, des clientèles plus ou moins nombreuses +d'arrière-vassaux, de sous-fermiers et d'esclaves. + +Pour ces fiers et farouches paysans, la considération et l'indépendance, +dans le sens qu'ils attachaient à ces mots, étaient les biens suprêmes +de la vie. La moindre atteinte portée à leurs droits, la plus légère +offense faite à leurs personnes ou à leur honneur, un simple mot +injurieux, un couplet moqueur courant de bouche en bouche, exigeaient +une réparation éclatante, créaient une fatalité de représailles à +laquelle nul homme ne pouvait se soustraire, sous peine de déchoir à ses +propres yeux et d'encourir le mépris des autres. Et comme tous les +membres d'une famille étaient solidaires de l'outrage essuyé, les +vindictes s'enchaînaient l'une à l'autre sans que la loi islandaise y +pût rien. + +Devant la justice, le meurtre s'expiait par une composition en argent +(_wehrgeld_, prix du sang); mais l'opinion publique, la plupart du +temps, ne se contentait pas de cette satisfaction, et il fallait que la +partie lésée eût recours à une action personnelle. La vengeance était +même réputée chose si sainte, que les _sagas_ nous montrent l'aveugle +recouvrant momentanément la vue à l'aide d'un prodige, afin de +l'accomplir. + +Il va de soi que, dans une telle société, les qualités que l'on prisait +le plus étaient le courage et la force physique. C'est par son courage +et sa force que Gunnar est l'homme supérieur de son temps. Toutefois la +force sans la sagesse n'a qu'une vertu trop souvent stérile; c'est +pourquoi à côté du vaillant on a eu soin de placer le sage, qui n'est +pas moins honoré que le vaillant, mais dont la sagesse, réduite à +elle-même, risque aussi de demeurer sans effet. + +De là découle le récit tout entier. Tant que Gunnar, l'homme d'action, +et Nial, l'homme de réflexion, s'assistent l'un l'autre et marchent +ensemble, leurs ennemis ne peuvent prévaloir contre eux. En revanche, +Gunnar périt quand il cesse d'écouter la voix de Nial, et Nial succombe +à son tour quand il n'a plus le bras puissant de son ami. + +Quoique la narration soit simple de ton, les faits d'armes merveilleux +des héros, leurs aventures sur terre et sur mer confinent encore au +monde légendaire et semblent du ressort de la poésie; mais les détails +de mÅ“urs, aussi bien que les peintures du train de vie, sont d'une +exactitude rigoureuse, et c'est par là que la fiction et la réalité se +rejoignent. + + + + +GUNNAR ET NIAL + +PREMIÈRE PARTIE + +GUNNAR + + + + +CHAPITRE I + +PRÉAMBULE RUSTIQUE--LA TERRE DE GLACE + + +Que le lecteur veuille bien, pour l'instant, détourner sa pensée de +notre train de vie d'aujourd'hui, qu'il oublie l'attirail si complexe et +si raffiné de notre moderne civilisation avec ses chemins de fer, ses +bateaux à vapeur, ses fils électriques, ses téléphones et ses mille +machines ingénieuses à faucher les épis et les hommes, enfants de la +terre les uns et les autres, pour prendre pied en plein Xe siècle, +aux confins de la Scandinavie, à l'époque des haches d'armes, des cottes +de mailles et des _vikings_ écumeurs de mer. + +Le pays dans lequel nous le transportons est un des plus étranges de ce +bas monde, où se voient cependant bien des étrangetés. Situé sur la +ligne de la grande banquise polaire qui s'étend du Groënland au +Spitzberg, il mérite bien son nom de Terre-de-Glace[1] que lui donnèrent +les navigateurs qui abordèrent les premiers sur ses rives; mais, malgré +ses frimas et ses neiges, il mérite aussi celui de Terre-de-Feu, attendu +que son sol tout entier est formé des laves et des cendres vomies par +les cratères de ses monts émergés jadis du sein de l'Océan. C'est là , +vous le savez, que se trouve entre autres ce fameux Hécla ou la _cime du +manteau_[2], qui, avec l'Etna et le Vésuve, sis au bout opposé de +l'Europe, sous le beau ciel où fleurit l'oranger, a été regardé, pendant +bien longtemps, comme un des «soupiraux de l'enfer». + +Ce n'est pourtant point, je me hâte de vous le dire, aux feux d'aucun +volcan terrestre que doit s'allumer le drame qu'on va lire; l'étincelle +destinée à l'alimenter jaillira du cÅ“ur même de l'homme, cet autre +volcan sans cesse embrasé et toujours prêt à faire éruption. Ce ne sera +d'abord qu'un faible jet, une toute petite lueur à peine perceptible; +mais, comme le dit la vieille _saga_[3], «le tison s'allume avec le +tison, la flamme monte avec la flamme,» et ce qui n'était qu'un sourd +pétillement devient bientôt, sans qu'on y prenne garde, un immense et +dévorant incendie. + +* * * + +Donc, il y aura un millier d'années tout à l'heure, vivait en Islande un +riche paysan appelé Hogi. Sa propriété, l'Hogistad, se trouvait dans la +vallée de la Laxa, non loin de l'endroit où cette rivière se jette dans +le fiord[4] de Vam, embranchement de ce grand fiord de Breidi qui se +replie le long de la côte occidentale du pays. + +Son père Dalekol avait été du nombre de ces Norwégiens qui, pour +échapper au despotisme d'Harald aux beaux cheveux, s'étaient embarqués +pour la Terre-de-Glace avec leurs biens, leurs familles et toute leur +clientèle d'hommes libres et d'esclaves. Lui mort, il était resté en +Islande, s'y était marié, et de cette union était née une fille qui, +sous le nom d'Halgierde, jouera un des rôles dominants de ce récit. +Quant à la veuve de Dalekol, n'ayant pu se faire à sa nouvelle patrie, +elle était retournée en Norwège, où, d'un second hymen, elle avait eu un +autre fils nommé Rut. + +Ce Rut, devenu grand, avait rejoint en Islande son frère utérin, et s'y +était fait bâtir, non loin de lui, une habitation, la Rutstad. + +* * * + +En ce temps-là , de même qu'aujourd'hui, les plus grosses fermes +islandaises étaient loin d'offrir un aspect agréable. C'étaient de +lourdes et basses constructions en pierres de lave et en bois flotté +dont le faite était revêtu d'une couche de tourbe où l'herbe poussait +dans la belle saison. Aussi ces rustiques demeures se confondaient-elles +volontiers de loin avec la végétation rase d'alentour, et souvent le +voyageur ne les apercevait que lorsqu'il les avait juste sous ses yeux. + +Mais, pour n'avoir rien de très plaisant, ces _bÅ“rs_, comme on les +appelle, n'en formaient pas moins, chacun pris à part, une sorte de +petit monde clos, arrangé pour se suffire à soi-même. Qu'on se figure, +réunies à la file sous un toit commun, ou se faisant vis-à -vis sur deux +rangs, une série de bâtisses (_hus_) dont la principale, la «maison à +feu», renfermait l'appartement du maître, la chambre commune où se +réunissait la famille, et d'ordinaire aussi la cuisine. À part venaient +la _stofa_, réservée aux femmes, puis le logis des hôtes et amis et les +divers magasins aux provisions. + +On accédait à la plus grande pièce, servant à la fois de salle à manger +et de lieu de réception, par un vestibule plus ou moins spacieux dont +l'issue extérieure donnait sur une sorte de préau pavé. Cette pièce +était en outre munie de deux portes latérales, l'une pour les hommes, +l'autre pour les femmes; chaque sexe y avait sa place distincte; les +hommes s'asseyaient sur les bancs disposés de chaque côté du siège du +milieu ou siège d'honneur, lequel était tourné vers le soleil, et les +femmes occupaient le banc transversal établi plus loin sur une estrade. + +Sous le toit était généralement ménagée une soupente constituant une +façon d'étage supérieur et pourvue d'une lucarne. Les autres annexes de +l'habitation étaient formées par les écuries, les étables, la remise +aux traîneaux (_sledi_), les greniers à fourrage et à grain, la forge, +et, si la maison était près de la mer ou sur un fiord y aboutissant,--ce +qui était le cas le plus habituel,--une hutte-séchoir pour le poisson, +et un hangar sous lequel on halait l'hiver, au moyen de rouleaux, le +navire à l'abri des intempéries. Parfois aussi, chez les gens tout à +fait aisés, il y avait une cabine de bain, à ciel ouvert la plupart du +temps, où arrivait quelqu'une de ces sources chaudes si nombreuses dans +le pays. + +* * * + +Tout cet ensemble de constructions grandes et petites était enceint +d'une clôture. À côté d'elles se trouvait un jardin planté en legumes; +aux environs étaient les prés pour les chevaux et les bÅ“ufs; plus haut, +sur les collines ou les monts d'alentour, se voyaient des pâtis plus ou +moins rocheux; et quant aux pentes les mieux exposées, elles étaient +aménagées en cultures où se récoltaient orges et pommes de terre. +N'oublions pas de mentionner la tourbière, élément indispensable entre +tous dans l'économie domestique de la contrée. + +Ce qui manquait le plus dans ce paysage, c'étaient les arbres. +Cependant, à l'époque lointaine où nous reporte ce récit, bien des bÅ“rs +islandais devaient offrir un cadre ou un arrière-plan de verdure qu'ils +ont complètement perdu depuis lors. Les vieilles chroniques ne nous +parlent-elles pas de grands bois (_skogar_) qui auraient jadis existé +dans l'île, et que les constructeurs de navires, les fondeurs et les +charbonniers exploitaient à l'envi selon leurs besoins? Une flore +étiolée de plantes ligneuses est tout ce qu'il en reste actuellement, et +ce n'est tout au plus que dans les endroits le mieux abrités des +tempêtes de neige et du vent qu'on voit surgir du sol tourbeux, où +reposent les débris putréfiés des antiques forêts, quelques essences un +peu plus relevées, telles que des saules, des sorbiers, des bouleaux. + +La faune locale, à toute époque, n'a guère été plus riche que la flore. +Seules deux espèces domestiques ont toujours été abondamment +représentées dans le pays, qui fournit, l'été, un foin excellent: ce +sont les moutons et les chevaux. + +On connaît cette race de poneys islandais, infatigable, sobre et +nerveuse, sans laquelle, en une région dénuée de routes, il n'y aurait +pas moyen de voyager. Le paysan, dur à ses bêtes autant qu'à lui-même, +les lâche volontiers, de nuit comme de jour, au milieu de la campagne, +et là où les pâtis manquent, l'animal broute comme il peut les mousses +et les gramens des rochers. + +L'été, cette provende de hasard suffit à le maintenir frais et dispos +pour les longues courses du maître à travers les marais semés de +fondrières ou les plateaux de roche volcanique; mais, l'hiver, moutons +et chevaux ne trouvent pas aussi aisément à se repaître, et beaucoup +périssent avant le printemps. + +* * * + +Pour l'homme, l'hiver est aussi la triste saison. La neige intercepte +alors toute communication d'un bÅ“r à l'autre, et chaque famille, isolée +durant des mois sous son toit, n'a d'autre ressource que la table, la +causerie, la lecture ou les longs récits faits à la veillée par quelque +hôte étranger arrivé en automne des lointains pays, et qui demeure +jusqu'au renouveau dans la maison où on l'a accueilli. + +Mais aussi quel frémissement de joie et quel réveil subit de la vie +quand le printemps vient dissoudre les glaces, fondre la neige des +collines et des plaines et rouvrir aux eaux, jusqu'alors captives, le +chemin des fiords attiédis et de la mer! + +Cette résurrection de la nature boréale ne s'accomplit point sans fracas +ni trouble. Les torrents échappés des hautes cimes entraînent dans leur +cours impétueux les matériaux désagrégés des montagnes mêmes d'où ils +s'épanchent; de plateau en plateau et de pente en pente, ils se creusent +violemment leur lit à travers les blocs de lave et de basalte et les tas +de scories plutoniennes vomies par les éruptions successives des volcans +toujours embrasés de l'Islande. Sur le versant sud particulièrement, les +afflux d'ondes arrivent tout à coup comme de gigantesques avalanches et +submergent au loin le littoral, charriant avec eux d'immenses débris de +glace. + +Ailleurs, dans les parties de l'île que recouvre une haute couche de +cendres, la débâcle, quoique moins bruyante, n'en produit pas des effets +moins terribles. Le sol, entièrement composé d'éléments meubles et sans +cohésion, absorbe comme une éponge les eaux provenant de la fonte des +neiges, et de cette sorte d'engouffrement, qui apporte avec soi la +stérilité, il résulte les terrains spéciaux, dits tantôt les «sables +tremblants», tantôt les «sables qui crèvent», où nul cavalier n'ose +s'aventurer. + +* * * + +Enfin cette furie de dégel s'apaise. Au-dessous de l'éternel névé que +nulle chaleur solaire ne fondra, les monts inférieurs montrent à nu les +escarpements rocheux de leurs têtes. Sur les pentes il n'y a plus de +frimas que dans quelques crevasses où les souffles tièdes ne pénètrent +pas, et, en regardant les lacs innombrables emprisonnés aux creux des +vallons, on voit leurs nappes frissonner au vent. + +Alors aussi, sur le sol élastique des tourbières, les brins de mousse se +remettent à pointer, et partout où il y a un peu de terre l'herbe tendre +verdoie. Quelques semaines encore, et, malgré les giboulées de neige +qui, au cÅ“ur même de la belle saison, reviendront déferler sur +l'Islande, les magnifiques prairies du pays étaleront leurs pelouses +déclives entre les courants de laves figées et les grandes colonnades de +basalte. + +L'homme du bÅ“r n'attend que ce moment pour secouer sa torpeur hivernale. +Déjà tout est disposé pour cette reprise périodique de mouvement. Aux +réunions de la salle commune pendant la longue «nuit du Nord[5]», +féeriquement éclairée de temps à autre par la lueur des _aurores +boréales_, les femmes ont préparé les vêtements, les hommes les armes, +les engins de pêche et d'agriculture. Les embarcations, calfatées à +neuf, sortent des hangars et sillonnent derechef les baies +poissonneuses. Les huttes de séchage et de salaison recommencent à +imprégner l'air de leurs âcres senteurs. Au loin enfin l'Océan dégagé +rouvre ses espaces aux navigateurs aussi bien qu'aux _vikings_. C'est +l'époque où, d'une part, ces émigrés de Scandinavie, qui sont venus +chercher la liberté près des glaces du pôle, retournent volontiers pour +quelques semaines dans la mère patrie raviver les souvenirs de famille, +voir des parents, des amis, parfois même venger une injure, et où, +d'autre part, les navires partis des côtes opposées abordent dans les +fiords islandais, amenant des visiteurs de Norwège, des marchands, des +conteurs de chroniques, sûrs de trouver partout bon accueil. Enfin et +par-dessus tout, c'est l'époque impatiemment attendue du solennel +rendez-vous de l'_alting_. + +[Illustration: Grand geyser d'Islande.] + +* * * + +À mi-chemin des fameux jets d'eau chaude que l'on désigne sous le nom de +_geysirs_ et le point du littoral ouest où s'élève aujourd'hui +Reykiavik, l'humble capitale de la Terre-de-Glace, le voyageur venant de +la Laxa plonge tout à coup dans un cirque grandiose encadré de toutes +parts de parois laviques et terminé au sud par un lac: c'est le vallon +historique de Tingvalla, l'antique champ de Mars de l'Islande. + +Tout alentour on n'aperçoit que des montagnes rouges entre lesquelles +s'ouvrent un certain nombre de fissures. La principale de ces crevasses +est celle de l'_Allmanagia_, qui a près de huit kilomètres de longueur. +De gigantesques remparts de roches aux formes les plus singulières +enserrent ce défilé à fond plat, dans les anfractuosités latérales +duquel poussent quelques arbustes chétifs. + +À son extrémité orientale se dresse, comme une sorte de péninsule, un +plateau revêtu de gazon et dominé lui-même par une butte. C'est là que +le peuple islandais, au premier âge de son histoire, avait placé le +siège de son parlement. Trois fois par an, aux mois d'avril, de juin et +d'octobre, ce site épique, qui n'est plus aujourd'hui qu'un morne pâtis, +voyait s'ouvrir les délibérations les plus tumultueuses et les plus +violentes dont les annales humaines fassent mention. + +* * * + +L'_alting_, comme on appelait ce parlement, n'était pas seulement la +grande diète politique du pays, c'était aussi la cour suprême par-devant +laquelle on portait les procès et qui tranchait toutes les causes +criminelles[6]; bien plus, c'était, quelques semaines durant, une espèce +de marché, un gigantesque parloir en plein vent, où se traitaient toutes +les affaires entre familles et particuliers; on y venait faire des +ventes et achats, conclure les ligues, ébaucher les mariages[7]. + +La session commencée, les juges prenaient place au sommet du _Logberg_ +(montagne de la Loi); les assesseurs se groupaient au-dessous d'eux sur +les degrés de lave, tandis que le peuple écoutait les sentences, +dispersé à travers les rochers. Chaque chef de maison se présentait sur +le _ting_[8] avec tous les siens, dans le plus complet appareil +militaire. Même pour faucher l'herbe de ses prés ou ensemencer son champ +de pommes de terre, l'Islandais ne quittait jamais son glaive ou sa +hache[9]. + +Tout le temps que durait le congrès, la plaine basse sise au pied de la +montagne offrait l'aspect le plus vivant et le plus pittoresque. Une +agglomération de huttes et de tentes y formait une sorte de cité volante +occupée par les diverses familles présentes aux comices. La paix ne +régnait pas toujours entre ces clans rivaux et armés, qui apportaient +avec eux sur le ting mille ferments de jalousie et de haine. Aussi bien +souvent, pour peu que la loi fût en désaccord avec les passions et +contrariât les idées de vengeance, n'hésitait-on pas à la transgresser. +La voix des juges était étouffée par des cris de fureur et de guerre, et +le forum-prétoire de la république se transformait en un champ de +bataille où les parties plaidaient leurs procès par le fer et le sang. + +Mais revenons aux deux personnages qui n'ont fait qu'apparaître dans ce +préambule. + +Notes du chapitre: + +[Note 1: _Island_, _Eis-Land_, _Ice-Land_.] + +[Note 2: Ainsi surnommé des amas de vapeurs qui enveloppent son +front.] + +[Note 3: Ou plutôt le _Havamal_, sorte de livre sacré des proverbes +attribué par les Scandinaves à Odin lui-même.] + +[Note 4: On appelle _fiords_ ces golfes allongés et ramifiés qui +entaillent profondément les côtes scandinaves et communiquent avec la +mer par un goulet plus ou moins étroit. Certains d'entre eux, encadrés +de hautes rives à pic, forment un labyrinthe presque inextricable de +canaux et de détroits où le soleil ne pénètre qu'à peine.] + +[Note 5: Pour les Islandais, comme pour toutes les populations +voisines du pôle, l'année se divise en deux périodes: la nuit d'hiver, +où le soleil ne paraît pas sur l'horizon; et l'été, où le crépuscule +rejoint l'aurore.] + +[Note 6: Ces comices populaires ont duré huit cents ans. Une +ordonnance du roi de Danemark les a supprimés en 1800. Actuellement le +parlement national, qui a gardé son vieux nom d'_alting_, siège à +Reykiavik.] + +[Note 7: Aujourd'hui encore les paysans islandais, isolés tout +l'hiver dans leurs bÅ“rs, se donnent rendez-vous chaque année à de +grandes foires d'été où se règlent toutes les affaires et où se fait +l'échange des nouvelles.] + +[Note 8: _Ting_, le lieu de réunion; _alting_ (le _ting_ de tous), +la réunion même.] + +[Note 9: Le _Havamal_, déjà cité, dit ceci: «Ne fais jamais un pas +sans emporter tes armes. Qui sait si, le long du chemin, tu n'auras pas +besoin de tirer l'épée?» Et encore: «Avant d'entrer dans une maison, +regarde à toutes les fenêtres, regarde de tous côtés: car qui sait si +tes ennemis ne sont pas là ?»] + + + + +CHAPITRE II + +COMMENT RUT PRIT FEMME, ET CE QU'IL EN ADVINT + + +En l'été de 975, Hogi et son frère Rut se trouvaient ensemble sur le +ting, où ils avaient leurs huttes côte à côte. Un soir qu'ils +cheminaient en silence au bord du petit ruisseau de la vallée, le +premier se mit à dire tout à coup: + +«Rut, il te faut songer à la prospérité de ta maison; pourquoi ne te +maries-tu pas? + +--C'est une idée qui m'est venue souvent, répondit le jeune homme; mais +je ne sais à qui m'adresser. Cependant, si cela te fait plaisir... + +--Écoute, interrompit Hogi, il y a en ce moment sur le ting nombre de +chefs avec leurs familles, et tu n'aurais que l'embarras du choix. Je +connais entre autres une jeune fille à laquelle j'ai pensé pour toi. +Elle s'appelle Unne, et son père est Mord, le jurisconsulte renommé qui +habite la Ranga. Elle est belle, de mÅ“urs irréprochables, et chacun te +dira que nul homme en Islande ne saurait trouver un meilleur parti. Elle +est ici; veux-tu la voir? + +--Tout de même,» fit brièvement Rut. + +* * * + +Le lendemain, comme les deux frères gravissaient la montagne de la Loi, +ils passèrent devant le groupe de huttes occupé par les gens de la +Ranga. Quelques femmes sortaient de l'une d'elles. + +«Tiens, dit Hogi à Rut, voici Unne, la fille de Mord, dont je te parlais +hier. Te plaît-elle? + +--Tout de même,» répondit Rut. + +Puis, après quelques secondes de silence: + +«Je ne sais pourtant, ajouta-t-il, si je serai heureux avec elle... + +--C'est un point qui ne s'éclaircit que plus tard,» repartit +tranquillement Hogi, qui avait divorcé depuis dix années. + +Quand la séance de la journée fut close, tous deux se dirigèrent vers la +hutte de Mord et y entrèrent. + +L'homme de loi était assis au fond de la cabane. Au salut des arrivants, +il se leva, prit la main d'Hogi, et le fit placer à côté de lui sur le +banc ainsi que son frère. + +Après un échange de propos divers, Hogi prit la parole en ces termes: + +«Mord, j'ai à vous toucher deux mots d'une affaire. Rut, que voici, +désirerait devenir votre gendre. Je suis décidé, en ce qui me regarde, à +ne pas lésiner dans cette occurrence. + +--Je sais, répliqua le légiste, que vous êtes un homme riche et +puissant; mais votre frère m'est inconnu. + +--Je suis sa caution, fit vivement Hogi. + +--Il faudra donc que vous lui donniez une grosse dot, car tous mes biens +reviennent après moi à ma fille.» + +Pour toute réponse, l'autre dit de quelle quantité d'argent et de terre +il comptait avantager Rut. Mord parut satisfait, et il établit +nettement, à son tour, le compte de l'avoir présent et futur d'Unne; +puis, ces préliminaires achevés, Rut, qui avait tout écouté en silence, +se leva et dit: + +«Appelons des témoins.» + +Les témoins présents, Mord et Rut se donnèrent la main; puis l'homme de +loi fit venir sa fille, et la déclara, sans plus d'ambages, fiancée au +jeune frère d'Hogi. Le mariage était fixé à un mois. + +La cour avait été brève, et bref aussi était le délai; mais, que le +lecteur le sache une bonne fois, ces barbares du Nord ne s'attardaient +pas à ce que, nous autres civilisés, nous nommons les bagatelles de la +porte. Unne, prise au dépourvu, hasarda cependant après coup quelques +respectueuses et timides objections; mais son père lui repartit +froidement: + +«Pour une chose qui doit se faire, le plus tôt n'en vaut que mieux.» +Parole décisive, que la mère corrobora de son côté en ajoutant devant +son mari: + +«Sachez, ma fille, que lorsque je fus fiancée à votre père, on ne me +demanda pas si cela m'agréait.» + +* * * + +Quelques semaines après, au bÅ“r de Valli,--ainsi s'appelait la ferme que +Mord habitait dans la vallée de la Ranga,--eut lieu la cérémonie de +l'hyménée. On omettra d'en parler ici en détail, la chose n'important +point au récit, et l'on gardera pour une autre occasion le tableau d'une +de ces «mangeries» scandinaves, doublées de «buveries» à l'avenant, par +lesquelles les sectateurs d'Odin et de Thor semblaient se préparer de +leur vivant aux festins encore plus gigantesques réservés aux élus dans +la Walhalla[10]. Une chose pourtant doit être notée, c'est que le +banquet se passa fort bien; les cornes d'hydromel et de bière furent +vidées gaillardement à la ronde; seulement il n'y eut personne, au moins +parmi ceux des convives à qui lesdites libations n'ôtaient pas le +pouvoir de rien remarquer, qui ne fût frappé, pendant le repas, de l'air +attristé de la nouvelle épouse. + +* * * + +Une fois à la Rutstad, Unne, selon l'usage du pays, fut investie du +gouvernement intérieur du logis, et elle n'avait point un désir que son +mari ne s'empressât de satisfaire. Cependant, loin de se dissiper, sa +mélancolie ne fit qu'augmenter, et bientôt il devint évident qu'une +incompatibilité absolue d'humeur séparait les époux. De querelles +ouvertes, pas la moindre; mais un beau jour, au bout de deux ans, Rut +s'étant absenté, comme il avait coutume de le faire au printemps, pour +visiter les fiords de l'ouest, où étaient ses pêcheries, Unne s'enfuit +du domicile conjugal, et, comparaissant à l'alting, elle y déclara son +divorce dans les formes consacrées par la loi; après quoi elle rentra +au bÅ“r de son père. + +Il s'ensuivit un procès; car l'âpre Mord, qui dans toute cette affaire +avait paru de connivence avec Unne, réclama la dot qu'il avait versée, +et de plus un dédommagement pécuniaire. Rut ne voulut ni rendre la dot, +ni payer aucune sorte d'indemnité. Finalement le gendre proposa au +beau-père de trancher la question conformément aux habitudes +scandinaves, c'est-à -dire en un combat singulier dans l'île de Holm, +champ clos désigné par l'usage afin qu'aucun des antagonistes ne pût +avoir le recours de la fuite; mais l'homme de loi déclina l'épreuve, de +sorte que le gendre garda l'argent. + +* * * + +Rut et son frère Hogi s'en revinrent donc triomphants de l'alting. En +route, ils entrèrent chez un paysan pour y passer la nuit. Trempés +jusqu'aux os par la pluie, qui n'avait cessé de tomber tout le jour, ils +s'étaient assis près d'un grand feu dans une pièce où deux petits +garçons et une fillette s'amusaient en babillant sans rime ni raison, +comme c'est le propre de cet âge. Tout à coup l'un des enfants dit à +l'autre: + +«Écoute, je vais faire Mord; toi, tu seras Rut; et je te reprendrai ta +femme, parce que tu n'as pas été un bon mari. + +--C'est cela; moi, je suis Rut, et toi tu n'auras pas l'argent que tu +demandes si tu ne te bats point contre moi.» + +Ils recommencèrent ce jeu plusieurs fois aux grands éclats de rire des +gens de la maison, si bien qu'Hogi se mit en colère et frappa +brutalement de son bâton le petit qui faisait le personnage de Mord. + +«Va-t'en d'ici, lui cria-t-il, et cesse de te moquer de nous.» + +Rut, lui, appela l'enfant qui pleurait, et, ôtant de son doigt une bague +en or, il la lui donna en disant: + +«Tiens, et dorénavant tâche de ne plus faire de peine à personne.» + +Le marmot, tout rouge de plaisir, prit la bague et partit en courant. + +Bientôt après les deux frères eurent regagné leurs bÅ“rs respectifs, et +il ne fut plus question jusqu'à nouvel ordre du débat de Rut et de +Mord... Mais sous la cendre couvait, je le répète, l'invincible +étincelle destinée à produire un embrasement qui devait dévorer des +générations. + +Notes du chapitre: + +[Note 10: Paradis de la mythologie scandinave, dont Odin et son fils +aîné Thor étaient les principaux dieux.] + + + + +CHAPITRE III + +NIAL CONSEILLE ET GUNNAR AGIT + + +À la partie sud-ouest de l'Islande se trouve un district hérissé de +hautes montagnes éternellement couvertes de neiges et de glaces, et +sillonné par un grand nombre de torrents dont le plus méridional +s'appelle la Markar. À un certain endroit, cette rivière se divise; l'un +de ses bras court au midi, toujours sous le nom de Markar; l'autre, +appelé la Quéran, infléchit à l'ouest, grossi par le double affluent des +Ranga. + +C'était dans une espèce de delta, au pied du versant tourné vers les +eaux, qu'était situé le bÅ“r de Lidarende, demeure de Gunnar, fils +d'Hamund. + +Si vous eussiez demandé à la ronde: Quel est l'homme le plus valeureux +de l'Islande? Tout le monde vous eût répondu: C'est Gunnar.--Le plus +robuste et le plus redouté? Gunnar.--Le plus intrépide nageur, le +meilleur buveur? Gunnar encore. + +Haut comme le frêne sacré d'Ygdrasil, superbe de visage, l'Å“il bleu +clair, la chevelure blonde et ruisselante, vif de langage et skalde[11] +excellent, il n'avait point son pareil de la Terre-de-Glace au pays des +Wendes, qui est la Poméranie actuelle. Nul ne l'égalait au maniement de +l'arc, de l'épée ou de la hache. Avec son arc il était capable, tant que +durait sa provision de flèches, de tenir en respect une armée entière. +D'un coup de son épée il faisait voler ses ennemis en morceaux, le tronc +d'un côté et la tête de l'autre; et Thor lui-même, le plus fort des +dieux Scandinaves, n'était pas plus terrible avec sa massue que le fils +d'Hamund, la hache ou la hallebarde à la main. + +Avec cela, et malgré sa promptitude à l'action, le plus loyal des +hommes, le plus généreux, le plus sûr aussi dans ses amitiés, et ayant +le goût de la magnificence, ce qui ne lui était point défendu, car il +était extrêmement riche, grâce surtout, disait-on, au butin gagné par +son père dans ses expéditions de viking avant qu'il eût émigré en +Islande. Tel était Gunnar, le nouveau personnage qui entre en scène dans +notre récit. + +Sa mère était une nièce de Mord, le jurisconsulte que nous connaissons, +de sorte qu'Unne, l'épouse divorcée de Rut, était sa cousine. C'était à +lui que celle-ci s'adressait toutes les fois qu'elle avait besoin +d'aide. + +* * * + +Or il advint que, ledit Mord étant allé de vie à trépas peu de temps +après sa contestation avec Rut, Unne, qui par ses dissipations n'avait +pas tardé à être réduite à la gêne, imagina d'avoir recours à Gunnar. Le +premier mouvement de ce dernier fut d'ouvrir sa bourse à sa cousine; +mais celle-ci refusa d'y puiser. Son unique désir, le but de sa démarche +auprès de lui, c'était, disait-elle, de recouvrer la fameuse dot restée +en litige. + +«Le cas est fort délicat, lui répondit tout d'abord Gunnar; ton père, +qui entendait la loi, n'y a pu réussir, et moi, je ne suis nullement un +légiste.» + +Il y avait, en effet, chez les Islandais de ce temps, pour saisir le +tribunal d'une affaire et la suivre par-devant les juges, une procédure +excessivement compliquée, tout un arsenal de formules qu'il était +d'autant plus malaisé de connaître, que les lois n'étaient encore ni +codifiées ni écrites comme elles le furent plus tard dans le livre +appelé le _Graagaasen_ (l'Oie grise). Il en résultait que quiconque +s'écartait si peu que ce fût d'une seule des prescriptions requises +donnait aussitôt barre à son adversaire et perdait sa cause. + +«Oh! fit Unne pour répondre aux objections de Gunnar, c'est par +l'intimidation et l'audace, bien plus que par les moyens légaux, que Rut +a eu raison de mon père. Le cÅ“ur, pour cette tâche, te faillirait-il?» + +Gunnar, à ce mot, se mit à rire. + +«Eh bien, reprit la cousine, va consulter ton ami Nial à Bergtorsvol; +il te donnera quelque bon conseil.» + +Ainsi fut-il entendu. + +* * * + +Nial, fils de Torg, habitait entre la Quéran et la mer un district +insulaire (les îles de la Côte) formé par un troisième bras de la +Markar. + +C'était, lui aussi, un homme fort riche, plein de noblesse dans le +caractère, mais extrêmement pacifique d'humeur. Quoique le courage ne +lui manquât pas, il se fiait surtout en sa science. À une sagesse rare +et à d'infinies ressources d'esprit, il passait pour joindre le don de +divination, et, dès qu'il se mêlait d'une affaire, le succès en était +assuré. + +Très avenant d'extérieur, il avait pourtant un défaut réputé alors fort +grave chez un homme: c'était d'être imberbe. + +Quand Gunnar lui eut exposé l'objet de sa visite, Nial réfléchit un +instant; puis il dit: + +«La question est épineuse, en effet, et ne laisse pas d'offrir du péril. +Voici cependant la marche qui me semble la meilleure à suivre. Si tu te +conformes de point en point à mes instructions, tout ira bien; sinon, +mieux vaudrait t'abstenir.» + +Gunnar assura qu'il ne pécherait point d'un écart. + +«Eh bien, reprit Nial, demain matin tu te mettras en route, accompagné +de deux hommes. Chacun de vous emmènera deux chevaux, un gras et un +maigre. Toi, tu t'envelopperas d'un manteau de voyage grossier, sous +lequel tu porteras un habit rougeâtre par-dessus tes vêtements +ordinaires. Tu auras avec toi une hache avec quelques marchandises de +forgeron, et, lorsque tu auras fait un bout de chemin dans la direction +de l'ouest, tu rabattras ton chapeau sur tes yeux. Les gens demanderont +en te voyant passer: «Quel est donc ce gros personnage aux airs +mystérieux?» Tes compagnons répondront: «C'est Hédin, le marchand du +fiord des ÃŽles, qui voyage avec sa chaudronnerie.» Cet Hédin est, tu le +sais, un mauvais garnement, un hâbleur, un braillard, qui croit tout +connaître mieux que personne et cherche querelle à tous ceux qui le +contredisent. Tu offriras ta marchandise, en ayant soin de rompre chaque +fois le marché avec force tapage et dispute. Arrivé dans la vallée de la +Laxa, tu coucheras à l'Hogistad, où, par parenthèse, on ne te fera pas +un trop bon accueil, et le lendemain tu pousseras jusqu'au bÅ“r qui est +voisin de celui de Rut. Là tu offriras derechef ta denrée, mais en +exhibant ce que tu as de pis et en affectant de dissimuler les +bosselures des pièces à coups de marteau. Le fermier de l'endroit saura +bien toutefois découvrir les défauts; alors tu lui arracheras les objets +en l'injuriant, et, au premier mot malsonnant de riposte, tu tomberas +sur lui... Ménage seulement tes forces, de peur qu'on ne te +reconnaisse... Rut, averti de ce qui se passe, te fera venir chez lui, +te recevra bien, et en causant il te questionnera sur les uns et les +autres. Toi, tu n'auras que moqueries et méchants propos pour chacun. À +la fin, vous viendrez à parler de la Ranga. + +«--Eh! répondras-tu, voilà un pays où les hommes de savoir se sont faits +rares depuis que Mord n'est plus de ce monde.» + +«Et là -dessus tu exalteras de ton mieux ledit Mord. Tu peux même, en ta +qualité de skalde, réciter quelque chant propre à amuser Rut. Celui-ci +te parlera naturellement de son procès avec Mord, et te demandera si tu +le connais. + +«--Vaguement,» diras-tu de l'air d'un homme que la chose intéresse. + +«--Mord, ajoutera Rut, n'a été qu'un maladroit de ne pas reprendre +l'affaire à l'alting suivant; il aurait pu en sortir à son avantage pour +peu qu'il y eût mis de constance. + +«--Comment cela?» répliqueras-tu d'un ton de curiosité pure. + +«Rut alors ne manquera pas de t'expliquer de quelle façon doit se faire +la citation. Il t'en révélera de lui-même la formule, dont tu noteras +soigneusement chaque mot dans ta mémoire. Peut-être même, en manière de +passe-temps, te demandera-t-il de la répéter. Tu t'en tireras d'abord de +travers, ce qui le fera rire et lui ôtera tout soupçon de l'esprit. Il +te l'énoncera de nouveau, et tu la rediras après lui comme un écolier +qui épèle après le maître, mais cette fois d'une manière correcte, et en +prenant tes compagnons à témoin «de la citation que tu adresses à Rut au +sujet de l'affaire confiée à toi par la fille de Mord». De cette façon +il lui sera impossible plus tard d'opposer aucune sorte de déclinatoire +devant le tribunal, puisqu'il t'aura lui-même indiqué la procédure à +suivre en l'espèce... À la nuit, quand tout le monde sera plongé dans le +sommeil, toi et tes compagnons vous prendrez sans bruit vos freins et +vos harnais, et, vous glissant dehors, vous partirez sur vos chevaux +gras en laissant les autres. Vous gagnerez les montagnes par les pâtis, +et vous y resterez trois nuits, temps pendant lequel on vous cherchera. +Ensuite vous reviendrez chez vous, mais seulement de nuit, vous reposant +le jour... L'été prochain, moi et les miens nous nous rendrons à +l'alting pour vous y aider à conduire l'instance.» + +* * * + +Gunnar suivit de point en point les instructions de son ami Nial. Il +prit avec lui deux hommes et partit dans la direction de la Laxa. + +Des gens qu'il croisa en route demandèrent quel était ce personnage dont +on ne voyait que le bout du nez. Sur la réponse que c'était Hédin, le +marchand du fiord des ÃŽles, ils parurent fort aises de laisser derrière +eux un individu d'aussi mauvais renom. + +Gunnar joua parfaitement son rôle tout du long. Arrivé dans la vallée de +la Laxa, il coucha à la ferme d'Hogi, où les domestiques, sur l'ordre du +maître, s'abstinrent de se commettre avec lui. Le lendemain, il remonta +à cheval et gagna le bÅ“r voisin de la Rutstad. Là il se prit de querelle +avec le fermier. Rut, averti du tapage, manda chez lui le faux Hédin, le +traita fort amicalement et lui donna la place d'honneur à sa table. De +propos en propos, la conversation prit le cours que Nial avait prévu; +Rut finit par prononcer la formule, et, la seconde fois, Gunnar la redit +sans se tromper. + +«Est-ce bien comme cela? demanda-t-il à son hôte. + +--Parfaitement, répliqua celui-ci; la citation, le cas échéant, ne +pourrait pas être invalidée. + +--Eh bien, je te cite pour l'affaire que m'a commise Unne, fille de +Mord,» reprit Gunnar d'une voix assez haute pour que ses compagnons +l'entendissent. + +Rut, croyant à un simple jeu, ne conçut néanmoins aucune défiance, et, +le moment venu, on alla se coucher. + +* * * + +Cette même nuit, Hogi, le frère de Rut, sauta de son lit en sursaut, +éveilla ses gens et leur dit: + +«Il faut que je vous raconte un rêve que je viens de faire. Il m'a +semblé qu'un ours énorme sortait d'ici, suivi de deux oursons, et qu'ils +avaient pris le chemin de la Rutstad. Dites-moi, n'avez-vous rien +remarqué de particulier chez ce grand gaillard que nous avons hébergé +hier soir?» + +Quelqu'un répondit qu'il avait vu reluire sous sa manche un joyau et un +morceau d'étoffe rouge, et que l'homme, en outre, portait au doigt un +anneau d'or. + +«En ce cas, s'écria Hogi, l'ours de mon rêve, c'était le génie tutélaire +de Gunnar de Lidarende[12]... Vite, en route pour la Rutstad! nous +n'avons pas un instant à perdre.» + +Une fois là -bas, on éveilla Rut. + +«As-tu des hôtes? lui demanda son frère. + +--Oui, Hédin, le marchand du fiord des ÃŽles. + +--Non pas, mais un homme d'une tout autre trempe, Gunnar, fils +d'Hamund. + +--Alors il m'a vaincu de ruse, et me voilà pris. + +--Comment cela?» + +Rut raconta ce qui s'était passé. + +«Ce n'est pas là une idée de Gunnar seul, observa Hogi; Nial de +Bergtorsvol lui avait fait certainement la leçon.» + +On chercha partout Hédin le marchand; il avait disparu. + +On rassembla du monde, et pendant trois jours on battit le pays sans +rien découvrir. + +Le temps de l'alting venu, les deux parties se présentèrent en justice. +Gunnar, assisté de Nial et de ses témoins, introduisit sa plainte +suivant la procédure en usage; mais, au lieu de la suivre par les voies +de droit, il fit à Rut ce que celui-ci avait fait à Mord; il lui posa +cette alternative: rendre la dot, ou accepter le combat singulier. Pour +la première fois de sa vie, le frère d'Hogi recula. Plutôt que de se +mesurer corps à corps avec le terrible champion de Lidarende, il aima +mieux se dessaisir de la dot, qui retourna ainsi aux mains de la cousine +de Gunnar. + +Notes du chapitre: + +[Note 11: On appelait _skaldes_ dans le Nord des espèces de bardes, +des poètes d'occasion, improvisateurs inspirés, qui chantaient aux fêtes +et aux festins, célébrant de préférence les faits de guerre auxquels ils +avaient eux-mêmes assisté.] + +[Note 12: Les païens du Nord croyaient que chacun avait son esprit +gardien qui le précédait ou le suivait sous la forme d'un animal.] + + + + +CHAPITRE IV + +HALVARD LE ROUGE CHEZ GUNNAR + + +Dans l'automne de cette même année, trois navires arrivant de Norwège +atterrirent à la côte sud-ouest de l'Islande, non loin de Lidarende. +Leurs coques ventrues logeaient toutes sortes de marchandises, tonnes +d'hydromel et draps d'Angleterre, ambre de Livonie, anneaux d'or et +d'argent de Garderige (Russie), hanaps et cornes, sans parler d'une +provision de ces calendriers Scandinaves que l'on désignait sous le nom +de _runes_. + +Dès que les bâtiments eurent jeté leur passerelle (_bryggia_), les +denrées, la plupart de prix, et d'une provenance plus ou moins suspecte, +furent apportées en tas au rivage; puis on établit près du fiord des +espèces de hangars surmontés de tentes, et sur la place même, comme +c'était la coutume, le marché s'ouvrit. + +Or le patron de la flottille était un nommé Halvard le Rouge, vieux +marin à la peau tannée par les tempêtes et au visage couturé de +cicatrices. Le marchand se doublait en lui d'un viking, et, pour dire +la vérité vraie, ce n'étaient que ses profits de viking qui lui +permettaient de faire le négoce. Longtemps feu Hamund, le père de +Gunnar, avait navigué en sa compagnie, et, après que ledit Hamund s'en +fut allé dans le Walhalla, dont ses exploits lui ouvraient d'avance la +grande porte, se reposer de ses laborieuses pirateries, Halvard le Rouge +avait continué d'écumer consciencieusement l'Océan. + +Gunnar lui-même avait fait, tout jeune, un voyage en Norwège avec son +père, et il y avait vu ce viking, dont la taille gigantesque, le crâne +de bison et la rousse chevelure n'étaient jamais sortis de sa mémoire. +Aussi, bien que depuis lors il se fût écoulé une vingtaine d'années, +n'eut-il aucune peine à le reconnaître quand celui-ci vint, suivant +l'habitude, demander l'hospitalité à son bÅ“r, qui se trouvait le plus +proche du fiord où avait abordé la flottille. Suivant la coutume +également, la saison étant avancée, il invita Halvard le Rouge à passer +la nuit d'hiver sous son toit. + +* * * + +Bonne aubaine, s'il en fut jamais, pour les gens du logis et des +environs, voire même pour ceux des districts éloignés, que la présence +d'un marin de cette encolure et de cette sorte, qui avait couru toutes +les mers du Nord et qui était un vrai sac à nouvelles[13]! + +C'était aussi un sac à boisson d'une capacité fantastique. Des tonnes +entières d'hydromel et de bière paraissaient impuissantes à le remplir, +comme si, au fur et à mesure qu'on les y versait, la blonde liqueur et +le nectar piquant s'échappassent par quelque fissure invisible. Et quand +on demandait à Halvard ce qu'il avait vu de plus singulier dans ses +incessantes pérégrinations: + +«Le plus singulier, répondait-il, c'est ce que j'ai vu quand je suis +allé à Byzance[14], la ville des villes, où règne le grand empereur +d'Orient. Figurez-vous que dans ce pays, où il y a tout le long de +l'année un soleil qui eût, pour sûr, contraint le dieu Odin, si +d'aventure il y eût fait un tour, à rabattre les bords toujours +retroussés du vaste chapeau avec lequel il errait par ce monde du milieu +afin de pénétrer les voies des humains, figurez-vous, dis-je, que là -bas +je me suis trouvé avec des hommes qui étaient d'aussi bons archers que +nous autres, et qui cependant ne buvaient que de l'eau. Jamais de vin, +jamais d'hydromel, jamais de bière, rien que de l'eau pure comme les +bêtes. Ils prétendent que c'est une loi du _prophète_ auquel ils +croient... En quoi d'ailleurs ils sont imités par ces moines que +l'empereur d'Allemagne, Othon, nous envoie en Danemark et en Norwège +pour nous convertir au dieu blanc des chrétiens[15]. Ceux-là , il est +vrai, ne se battent pas; ils passent tout leur temps à prier, à égrener +ce qu'ils nomment leurs chapelets et à marmotter des refrains monotones. +Grand bien leur fasse! Pour moi, je tiens qu'un homme véritable n'est ni +un poisson ni un moine, et que si d'aventure une goutte d'eau, que ce +soit de l'eau de rivière ou de l'eau de mer, lui pénètre par surprise +dans la gorge, il doit la recracher aussitôt.» + +* * * + +«Mais qu'est-ce donc que ces moines et ces prêtres qui font tant de +bruit dans les pays de l'Est[16]? demanda un jour Gunnar à son hôte. +Jusqu'ici ils ne sont jamais venus en Islande, et tout porte à croire +qu'ils n'y viendront pas. + +--Ils y viendront, sois-en sûr, fils de mon frère d'armes. Ne vont-ils +pas, à ce qu'on prétend, jusque dans le pays des _hommes bleus_? + +--Des hommes bleus? + +--Oui, des hommes bleus[17], comme j'en ai vu, moi aussi, en Orient, +auprès du grand empereur de Byzance...; des gaillards qui ont de la +laine emmêlée pour cheveux et le nez tout écrasé sur la face. Avec cela, +souples et musclés à ne pas y croire! + +--Voilà , en effet, de merveilleuses choses, frère d'armes de mon père, +et j'aimerais à voir cela de mes yeux. Pour moi pourtant le plus beau +pays c'est l'Islande. + +--Bon, bon, fils d'Hamund; il ne tient néanmoins qu'à toi, le renouveau +venu, de me suivre aussi loin ou aussi peu loin que tu voudras par les +replis du vieux fleuve Ifing[18]; mais il faut absolument que je +t'emmène quelque part avec moi. Je sais ce que je sais, que l'Islande +n'est pas la Norwège, que la Norwège n'est pas le Danemark, que la jaune +mer de l'Est[19] n'est pas le Belt aux eaux bleues, et que les bois de +hêtres du Sleswig et de la Scanie[20] ne ressemblent pas aux forêts de +sapins wendes. Je sais aussi qu'on trouve l'ambre sur les rives du +Samland[21], et que Bornholm[22] n'est pas en terre ferme... Si +l'Islande est le plus beau pays, tu y reviendras, et, comme ton père +Hamund s'est marié, tu te marieras à ton tour, à seule fin que la lignée +ne s'éteigne pas. Pour moi, je remercie tous les dieux passés, présents +et futurs, Odin, Balder[23], et la déesse Frigg aussi bien que le dieu +blanc des _papas_[24], de ce qu'aucune femme n'a eu jamais l'idée de +m'épouser, ni moi celle d'épouser aucune femme. Tu feras, te dis-je, ce +que tu voudras; mais mon avis est que tout le mal ici-bas vient des +femmes. Nul ne sait ce que c'est que la haine jusqu'à ce qu'il ait une +femme pour ennemie. Puisses-tu n'en pas faire l'expérience! Quant à +vouloir tenter de rendre bon ce qui est mauvais, autant essayer de +changer le fiel en miel, ou de boire l'Océan dans une corne, ou d'aller +à pied d'ici à Drontheim. Je puis quelque jour périr dans cette mer dont +j'aime tant à renifler les senteurs, car je ne suis pas comme Éric, le +roi de Suède, qui, pour faire un temps à son gré, n'avait qu'à tourner +son chapeau; et je n'ai pas non plus sous ma dunette une de ces cordes à +nÅ“uds des Finnois, qu'il suffit de dénouer pour avoir un bon vent... +Mais, que je trépasse sur terre ou sur mer, que je sois mangé par les +requins ou bien par les milans aux pieds jaunes, il ne m'en soucie. Pour +la façon de vivre, chacun, vois-tu, peut avoir ses goûts et ses +préférences: les uns aiment mieux, par exemple, l'hydromel d'Angleterre +que la bière de Sleswig; d'autres, au contraire, préfèrent la bière de +Sleswig (moi je les aime autant l'un et l'autre); mais, dès qu'il s'agit +de clore l'Å“il pour ne le plus rouvrir ici-bas, je n'admets pas qu'on +regarde à la couche.» + +[Illustration: Odin.] + +* * * + +«Bien parlé, frère d'armes de mon père! Mais j'y pense, toi qui mêles +ensemble dans tes discours tous les maîtres de l'eau et du feu, à quels +dieux crois-tu donc toi-même? + +--Çà , mon fils, voici ma réponse. M'est avis que, dans le temps où nous +sommes, bien des vieilles choses sont en train de disparaître du Nord, +pour céder la place à de nouvelles choses qui ne sont pas encore +complètement établies. C'est comme qui dirait le jour et la nuit se +coudoyant, une aurore et un crépuscule tout ensemble... Au milieu de +tout cela, beaucoup n'y voient goutte, et, ainsi que fait le voyageur +arrivé au carrefour de deux chemins également inconnus et pleins de +mystères, ils s'arrêtent perplexes en se grattant l'oreille. Quel est le +bon, et quel est le mauvais? Tel cependant, par habitude prise, continue +de croire à Odin et à Thor; tel autre s'en tient à Bielbog, ou à Péran, +qu'on vénère chez les Wendes; celui-ci leur préfère Czernebog, le dieu +noir; celui-là , au contraire, s'en vient au dieu blanc, et délaisse +Thorgerda et Irpa, les vierges du bouclier scandinave, pour celle que +les missionnaires d'Othon appellent la vierge Marie... Il y en a, +n'est-ce pas? pour les goûts de chacun... Mais, à côté de ces gens-là , +il en est d'autres, et je suis du nombre, qui se moquent de toutes ces +vétilles, et ne croient absolument qu'en eux-mêmes, je veux dire en leur +bonne épée, en leur bras robuste, en leur tête bien attachée aux +épaules, en leur navire solidement charpenté, et qui vont ainsi tout +droit leur chemin, sans se demander si ce chemin aboutit au paradis du +Thor ou à celui des chrétiens, au séjour d'Hela, la sombre déesse, ou à +l'enfer dont parlent les moines. Voilà , fils de mon frère d'armes, ma +croyance. + +--Quel âge as-tu donc au juste? + +--Si je vis jusqu'au prochain temps de _Jul_[25], j'aurai atteint mes +soixante-cinq ans. + +--C'est à peu près ce que je comptais. + +--Mais pourquoi me fais-tu cette question? + +--Parce que je trouve que cette foi en soi ne convient qu'aux jeunes +hommes, et que peut-être, pour un vieillard, il n'est pas bon de ne pas +savoir où l'on doit aller sortir de ce monde. + +--Ma parole! s'écria le viking en éclatant d'un rire formidable, tu +t'exprimes presque de la même façon que ces prêtres chrétiens que j'ai +rencontrés un jour en Gothie, et dont, mes compagnons et moi, nous +voulûmes, soit dit en passant, inventorier quelque peu l'église. Par +malheur, il n'y avait rien dedans. C'était une pauvre cabane de bois, +qui ressemblait aussi peu à ce temple de Thor aux piliers dorés et +sculptés et aux statues couvertes de joyaux, qui s'élève tout près de +Drontheim, qu'un vieux phoque tel que moi ressemble à une Walkyrie. Une +demi-douzaine de vases de fer-blanc, des bouts de cire, quelques linges +d'autel tout jaunis, à peine bons pour rapiécer ma voilure, c'était tout +ce qui s'y trouvait. Pas même de viande, d'hydromel et de bière; mais de +la crème et du lait à foison, que les desservants du sanctuaire nous +offrirent et que nous acceptâmes de grand cÅ“ur, attendu que nous +n'avions pas déjeuné. + +--Et comment se termina l'aventure? + +--Ma foi, nous nous en allâmes, la crête basse, pendant que les prêtres +et les chantres se mettaient en file pour se promener en chantant des +hymnes et en agitant des instruments de cuivre d'où sortait une fumée +singulière qui vous prenait à la gorge et aux yeux. Ils faisaient, +paraît-il, cette promenade autour de l'église en l'honneur de leur grand +saint Michel, un ange plus haut placé que les autres, dont c'était la +fête ce jour-là ... Quand je dis que nous nous en allâmes; non pas tous, +il y eut un des nôtres qui nous faussa tout à coup compagnie, sous +prétexte que dans son enfance, au pays de Galles, sa patrie, il avait +déjà cru au dieu blanc, et que ce qu'il venait de voir et d'entendre +avait brusquement réveillé en lui comme un écho de choses oubliées et +qu'il voulait essayer de rapprendre... Je te le dis, on en voit de toute +sorte quand on quitte pour de bon le coin de son feu, et c'est pourquoi, +au prochain _varonn_[26], je t'emmène avec moi, fils de mon frère +d'armes.» + +* * * + +Ce fut au milieu de ces propos et d'autres semblables que s'écoula +l'hiver islandais, et, le moment venu de remettre à la voile, Gunnar, +dont les récits de son hôte avaient allumé la curiosité,--il avait alors +trente-deux ans environ,--résolut de s'embarquer avec lui. + +Comme de coutume, il voulut, sur ce point, prendre conseil de son sage +ami Nial, lequel lui répondit brièvement: + +«Pars, Gunnar; en quelque lieu du monde que tu ailles, je suis sûr que +tu te comporteras comme un vaillant homme que tu es, et peut-être même, +depuis bien longtemps, les pays qui sont par delà ,--il désignait du +doigt le bras de l'Océan qui sépare l'Islande de la +Norwège,--n'auront-ils pas vu un homme qui te vaille. Pars, je +veillerai pendant ton absence sur ta maison et Ranveige, ta vieille +mère.» + +À quoi Kulskiag, le frère puîné de Gunnar, plus jeune seulement de +quelques années, et qui pour le courage et la force était aussi un digne +fils d'Hamund, ajouta aussitôt: + +«Gunnar, je pars avec toi, pour revenir avec toi, je l'espère. + +--Allez, frères, dit Hort, leur cadet, beau jouvenceau de seize ans à +peine; et si, par hasard, vous périssiez là -bas de la main des hommes, +il resterait «la querelle de sang», et un jour ou l'autre je me +chargerais de vous venger. + +--Bah! n'aie point ce souci, s'écria Halvard en riant; quelque chose me +dit que la flèche qui tuera Gunnar n'est pas encore près de se voir +empennée, ni le fer qui lui traversera les côtes de sortir de la main du +forgeron. Quant aux tempêtes, s'il en survient,--et il en surviendra +certainement,--j'offre d'avance ma vieille carcasse en rançon à celui +des dieux, quel qu'il soit, qui manie le vent et le tonnerre.» + +Notes du chapitre: + +[Note 13: Les Islandais, retirés aux confins du monde, ont eu de +tout temps une telle passion pour les récits des navigateurs, que dès +qu'un bateau touchait à leur île, la foule se pressait vers les +débarquants. On raconte qu'un jour le peuple était réuni à l'alting, en +train de discuter une affaire des plus graves; les parties plaidaient +avec acharnement l'une contre l'autre, quand tout à coup, au plus fort +de la joute oratoire, on annonce que l'évêque Magnussen arrive de +Norwège. À l'instant même voilà tout le peuple qui, à l'instar des +Athéniens, oublie l'affaire qui l'occupait et court demander au prélat +le récit de son voyage.] + +[Note 14: _Nriklagard_, comme l'appelaient les gens du Nord. Disons +en passant que les empereurs grecs de Constantinople avaient alors une +garde du corps exclusivement composée d'Islandais, de Danois et de +Norwégiens, qui, sous le nom collectif de _Varangiens_, les +accompagnaient dans toutes leurs expéditions.] + +[Note 15: Le _dieu blanc_, le _Christ blanc_, c'était ainsi que les +païens de Scandinavie désignaient ordinairement Jésus-Christ.] + +[Note 16: Les Islandais nommaient ainsi toutes les contrées sises à +l'orient de leur île sur la mer Glaciale, jusqu'à la terre de Garderige +(Russie actuelle) y comprise.] + +[Note 17: C'est-à -dire des nègres.] + +[Note 18: Pour les Scandinaves, la terre, _Mitgard_, était entourée +par le fleuve _Ifing_ (Océan).] + +[Note 19: La Baltique, _Ost-See_ (mer de l'Est), comme elle +s'appelle encore aujourd'hui.] + +[Note 20: Province méridionale de la Suède actuelle.] + +[Note 21: La côte de KÅ“nigsberg.] + +[Note 22: ÃŽle de la Baltique, au sud de la Suède.] + +[Note 23: Balder, fils d'Odin et de Frigg, était le dieu de la paix +ou du soleil.] + +[Note 24: C'est sous ce nom qu'on désignait primitivement les moines +en Norwège.] + +[Note 25: Fête du dieu Thor, au solstice d'hiver, dont la date +correspond à notre Noël.] + +[Note 26: C'est-à -dire au prochain renouveau: _varonn_, en +islandais, travaux du printemps; _heyonn_, travaux d'été.] + + + + +CHAPITRE V + +GUNNAR DANS LES PAYS DE L'EST + + +On ne racontera pas les menus incidents qui signalèrent la navigation +d'Halvard le Rouge et de ses compagnons jusqu'à la côte sud-ouest de +Norwège. Après avoir, suivant l'itinéraire habituel des navires de +l'époque, rangé les hautes roches à pic des îles des Brebis (îles +Färoer), ils s'engagèrent dans la large passe qui sépare les Shetland +des Orcades, appelées aussi l'archipel des Phoques, à cause des bandes +nombreuses d'amphibies qui sans cesse voyagent dans ces eaux; et, +passant sous le cap Stadt, ils touchèrent d'abord à Tonsberg, au fond de +la baie du même nom, pour gagner ensuite l'île d'Hisingue, sise à +l'embouchure du Gotaelf. + +Là ils s'occupèrent aussitôt de recruter un équipage de guerre qu'ils +n'eurent pas de peine à trouver; car, si le vieil Halvard était réputé +le plus intrépide marin de ces parages, le nom de Gunnar l'Islandais +n'était pas non plus inconnu en Norwège. Ils laissèrent aussi leurs +bâtiments à coque ronde, qui étaient spécialement propres au commerce, +pour se procurer ce qu'on appelait de _longs vaisseaux_, des nefs de +guerre ou _ellides_. + +Les navires, au Xe siècle, étaient à pont coupé, c'est-à -dire pontés +seulement à l'avant et à l'arrière, très exhaussés l'un et l'autre +au-dessus de l'eau. La partie renflée de la proue correspondait à ce que +nous appelons le gaillard d'avant; c'était sous elle et dans la section +médiane non pontée, mais recouverte au besoin d'une tente, que +couchaient les hommes de l'équipage. L'arrière s'élevait en dunette, et +le capitaine y avait sa cabine. La force de chaque bâtiment, au lieu de +s'évaluer, comme aujourd'hui, d'après le nombre des canons, se mesurait +à celui des rames. Un navire de guerre de cinquante rames était réputé +du premier ordre; les cent hommes qui en formaient l'équipage se +relayaient par moitié pour tenir l'aviron[27]. + +Autour et en travers de la partie découverte de la coque régnait une +galerie de faux pont où les combattants se plaçaient. En dehors de +l'arsenal accoutumé de gaffes, de lances et de flèches, on embarquait +d'ordinaire à fond de cale une bonne provision de pierres qui, lancées à +bras, formaient une redoutable artillerie. Un seul mât, une seule voile, +large et pesante, à bandes tricolores parfois, et une voile de misaine à +la proue. La rame était le principal moyen de locomotion. + +Mais l'originalité principale de ces bâtiments, qui n'existent plus +maintenant qu'en peinture, c'était leur forme même. Ils offraient +l'aspect d'animaux fantastiques. Leur proue et leur avant-bec étaient +sculptés en tête de dragon, tandis que la poupe, avec le gouvernail et +la barre, figuraient par leurs replis le corps et la queue du monstre: +de là leur nom générique de _dragons_ ou de _serpents de mer_. La +plupart étaient peints en outre de couleurs vives, et beaucoup même +chargés de dorures. + +* * * + +Tels étaient les longs navires qu'Halvard le Rouge et Gunnar avaient +frétés à l'île d'Hisingue pour les courses maritimes qu'ils projetaient. +Ils étaient seulement au nombre de trois, le _Bison_, le _Dauphin_ et la +_Côte-de-fer_. Halvard n'en avait pas voulu davantage. + +«Avec ces trois solides carènes montées par trois cents matelots, nous +sommes, dit-il, assurés de faire quelque chose de bon, et même quelque +chose de meilleur qu'avec ces énormes escadres qui ne servent qu'à faire +fuir d'avance tout le monde devant soi, auquel cas, adieu à la fois la +gloire et le profit. + +--Et de quel côté allons-nous d'abord? demanda Gunnar à son vieil ami; à +l'ouest, vers les côtes d'Écosse, ou au sud de la Baie[28], vers +Funen[29] ou le Gotland? + +--Au sud, repartit Halvard. J'ai appris que Vandel le pirate croisait +pour l'heure vers le Cattégat ou se trouvait quelque part aux aguets +dans les innombrables anses du rivage, et je sais qu'en cette saison-ci +les nefs de Vandel le pirate ne regorgent pas moins de butin qu'un lac +d'hiver de canards sauvages. + +--Eh bien, en route pour le Sud.» + +* * * + +La petite flottille partit donc. Halvard le Rouge et Gunnar montaient +ensemble la _Côte-de-fer_, Kulskiag était sur le _Bison_, et Ogly le +Danois, un vieux camarade de vingt ans à Halvard, dirigeait la manÅ“uvre +à bord du _Dauphin_. Disons tout de suite que Gunnar, selon sa coutume, +s'était équipé d'une façon magnifique; il portait un riche pourpoint de +soie par-dessus sa _byrnie_ ou chemise de mailles, et était coiffé d'un +casque aux cerclures d'or étincelantes. + +À peine les rames eurent-elles commencé de frapper le flot en cadence, +qu'un des hommes entonna la «chanson du viking»: + + Un viking n'a pas de demeure;--comme l'oiseau dans l'air et le + poisson dans la mer,--sa demeure est partout où il y a profit et + gloire à gagner;--comme l'oiseau dans l'air et le poisson dans la + mer,--il poursuit sa proie à toute heure et à l'aventure... + + Une maison, qu'en pourrait-il faire?--Il dort, son bouclier d'une + main et son épée de l'autre,--sous la voûte du ciel, bleue ou + noire.--Si le vent souffle avec violence,--au lieu de replier sa + voilure, il la hisse;--plutôt couler à pic que de rentrer un seul + pouce de toile;--c'est bon pour les femmes, qui, sur le + rivage,--serrent leurs cottes quand vient la rafale. Et si le + viking reçoit une blessure pendant le combat,--il ne s'attarde pas + à la bander,--il laisse couler le chaud filet de sang;--ce n'est + que quand le cliquetis des armes a cessé--qu'il songe à se calfater + la peau. + +* * * + +Tout ce jour-là et le jour suivant, la flottille explora les +déchiquetures de la côte norwégienne, sans faire d'autre rencontre que +celle de quelques barques de pêche. Le matin du troisième jour, elle +rencontra encore un pêcheur auquel on demanda des nouvelles, et s'il n'y +avait pas dans les alentours quelques longs bâtiments aux allures +mystérieuses. + +«Oui, dirent les hommes; nous avons pêché toute la nuit par ici, et il y +a quelques heures, comme le soleil venait de se lever, nous avons croisé +deux nefs hautes sur l'eau qui entraient dans cette crique là -bas.» + +Le pêcheur montrait une des baies voisines. + +Immédiatement Halvard le Rouge et Gunnar disposèrent tout pour l'action, +et les équipages ramèrent à grande vitesse afin d'entrer dans la baie. + +À peine eut-on contourné l'un des promontoires qui la fermaient, qu'on y +découvrit non pas seulement deux ellides, mais bien quatre, de la plus +belle taille, et Halvard reconnut en outre, du premier coup d'Å“il, que +le commandant de ces serpents de guerre avait lui-même aperçu la +flottille et donnait l'ordre d'évoluer sur elle. + +* * * + +[Illustration: Vaisseau normand au Xe siècle.] + +«Qu'en dis-tu, mon fils d'armes? demanda-t-il aussitôt à Gunnar. +Combattons-nous séparément, ou attachons-nous nos navires ensemble pour +attendre l'assaut? Car, bien que ce pêcheur ait tout à fait mal compté +sur ses doigts, je ne sache pas que, trois contre quatre, cela +constitue, dans la circonstance, une disproportion appréciable. + +--Attachons nos navires,» répondit Gunnar; et aussitôt le commandement +fut transmis de relier les nefs en une seule ligne, opération pour +laquelle il restait juste le temps nécessaire. + +Déjà les cornes sonnaient la charge à bord des vaisseaux ennemis, qui +venaient d'accomplir la même manÅ“uvre et s'approchaient flanc contre +flanc, la proue en avant, portés à la fois par leurs rames et par la +marée refluante. + +C'était l'ordre habituel des combats de mer en ce temps-là . Le premier +objectif, de part et d'autre, était de rompre la masse ennemie, soit en +coupant les attaches qui tenaient les navires adhérents, soit en forçant +l'équipage adverse à les couper lui-même pour s'enfuir ou pour modifier +sa tactique. Ce résultat une fois atteint, la bataille entrait dans une +phase nouvelle, se transformait en une série d'actions isolées, de duels +entre un vaisseau et un autre, où l'avantage final, d'ordinaire, restait +au parti vainqueur dans le premier choc, attendu que la rupture d'une +ligne présupposait tout d'abord une chose: à savoir que les ponts de la +flottille opposée avaient été éclaircis de leurs hommes. + +* * * + +Quand les deux lignes flottantes furent arrivées à portée de voix, il y +eut de chaque côté un arrêt. Alors, du gaillard d'avant d'un des bords +ennemis, une voix,--c'était celle de Vandel,--cria de loin aux +arrivants: + +«Qui êtes-vous, vous qui êtes entrés si audacieusement dans cette baie? +Abandonnez-nous vos navires, et vous aurez permission d'atterrir.» + +Un double éclat de rire d'Halvard et de Gunnar répondit à cette +sommation hautaine. + +«Holà !» reprit aussitôt Vandel en allongeant le doigt vers le fils +d'Hamund, qui, magnifiquement costumé, on l'a vu, se tenait sur la +galerie de son ellide, attendant immobile l'événement. «Holà ! est-ce +d'un oiseau vivant ce beau plumage? Qu'es-tu donc, toi? Homme, ou pain +d'épice? + +--Pain d'épice, répliqua Gunnar, mais pain d'épice trop dur pour tes +dents!» + +* * * + +Il avait à peine envoyé cette riposte, que, des deux côtés, les troupes +donnaient le signal du combat, et les flèches aussitôt de voler, les +javelots et les pierres de siffler dans l'air et de retomber comme grêle +sur les ponts, si bien que pendant quelque temps, à travers cette nuée +de projectiles, on ne put distinguer qui avait l'avantage. + +«Bon! cria de nouveau la voix de Vandel, voilà la bête là -bas qui se +hérisse!» + +Il parlait encore de Gunnar, que les vikings s'étaient fait un plaisir +de viser particulièrement. Sa chemise de mailles était, en effet, toute +constellée de dards; il en ressemblait à un porc-épic, et il dut secouer +les piquants qui s'étaient attachés à sa cotte protectrice. + +«Garde tes aiguilles pour te recoudre la peau tout à l'heure,» riposta +encore une fois le fils d'Hamund. + +* * * + +Bientôt cependant il parut clairement que les meilleurs viseurs, dès +l'abord, avaient été les marins d'Halvard. + +«En voilà assez de ce jeu d'enfants! dit alors Gunnar à son vieil ami; +abordons-les, et que chacun y aille de l'épée et de la lance!» + +Incontinent l'ordre fut donné de marcher en avant. La _Côte-de-fer_ se +trouva poussée justement contre la nef de Vandel, qui, par rapport au +navire assaillant, se trouvait placée à tribord, tandis que le _Bison_, +où était Kulskiag, se heurtait à bâbord contre une autre ellide, le +_Dauphin_ demeurant au milieu. + +Certes, l'ennemi, disposant de quatre navires contre trois, eût pu se +former en une ligne concave pour embrasser dans un fer à cheval les +galères opposées; mais, outre que cette manÅ“uvre l'eût forcé de +disloquer par avance sa masse en relâchant ses amarres d'attache, il +n'était déjà plus temps de l'accomplir. Après le premier mouvement de +recul qui avait suivi, comme toujours, le choc brusque des proues, les +nefs s'étaient mutuellement agrafées, et le corps-à -corps était +commencé. + +Gunnar le premier, de l'avant-bec de son bâtiment, avait sauté sur le +pont de l'ellide montée par Vandel, et s'était mis à tailler en pièces +tout ce qui se trouvait devant lui. Quatre hommes étaient tombés sous +ses coups avant que le pirate s'en fût aperçu. Une douzaine de matelots +de la _Côte-de-fer_, en voyant le bond impétueux exécuté par le fils +d'Hamund, s'étaient dépêchés de s'élancer, eux aussi, sur les galeries +de faux pont de l'ennemi, et là , épaule contre épaule, ils rivalisaient +d'entrain et de vaillance. Halvard le Rouge et Kulskiag en avaient fait +autant de leur côté, suivis d'un groupe de marins d'élite; si bien que +c'étaient, au-dessus des coursives, un fourmillement et un pêle-mêle +d'hommes impossible à décrire. + +* * * + +Cette irruption était, à vrai dire, un coup d'audace presque téméraire; +car les quatre vaisseaux de Vandel avaient encore leurs équipages bien +en force, et nul n'eût jamais pu supposer que l'adversaire oserait +débuter par une manÅ“uvre qui ne se hasarde d'ordinaire qu'à la fin, +après que les ponts de l'ennemi ont été suffisamment balayés. Mais son +audace même en fit le succès. Les plus braves d'entre les vikings en +furent déconcertés tout d'abord, et, quand ceux-ci eurent été tués, non +sans avoir fait, eux aussi, du carnage parmi la troupe de leurs +agresseurs, les autres, saisis de panique, et s'imaginant avoir affaire +à des _trolls_[30] plutôt qu'à des créatures humaines, commencèrent à se +laisser choir dans les coursives des bateaux, entre les bancs des +rameurs. La plupart, pris comme dans une trappe, y furent achevés à +coups de lance. + +* * * + +Pendant ce temps, Vandel et Gunnar s'étaient rencontrés face à face à +tribord. Vandel avait aussitôt levé sa hache pour tâcher de fendre le +col à Gunnar; mais il n'atteignit que son bouclier, qui en fut brisé net +par le milieu. Gunnar alors brandit son épée, qui se mit à tournoyer +dans les airs avec une vélocité si furieuse, que Vandel croyait voir +trois glaives à la fois et ne savait duquel il devait se garer. Quand +le coup retomba, ce fut pour trancher la jambe droite du pirate juste +au-dessus du genou; puis, d'un second coup porté à ce tronc d'homme +vacillant, qui semblait ne pas vouloir s'abattre, Gunnar acheva d'en +faire un cadavre. + +Au même moment, Halvard le Rouge, Kulskiag et Ogly finissaient de +nettoyer les plats-bords de l'ennemi; si bien que Karl, le second de +Vandel, qui dirigeait l'action à bâbord, n'osa plus, après la mort de +son chef, poursuivre davantage un combat dont l'issue d'ailleurs n'était +plus douteuse. Il fit au plus vite trancher les attaches qui reliaient +son bâtiment au voisin, et s'enfuit de la baie à force de rames. Mais, +sur les trois autres ellides, il ne restait pas un homme qui ne fût mort +ou blessé, et les blessés l'étaient de telle sorte qu'ils n'avaient plus +besoin de médecin. Seuls une vingtaine de matelots valides s'étaient, à +la fin, jetés à la mer, pour gagner la rive à la nage et y chercher un +refuge dans les bois. + +Les vainqueurs purent donc prendre possession des richesses contenues +dans les trois vaisseaux, et, sur ce point, Halvard le Rouge ne s'était +pas trompé dans ses prévisions: la croisière de printemps du pirate +avait été on ne peut plus fructueuse; les cales regorgeaient de denrées +de toutes sortes, dépouilles des navires marchands que le viking avait +pu aborder. + +Tous ces objets furent, suivant l'usage, apportés _à la perche_, +c'est-à -dire au pied du mât-pavillon, et là on en fit le partage. Les +deux tiers environ de la cargaison furent le lot des trois capitaines, +Halvard le Rouge, Gunnar et Kulskiag, et le reste fut divisé entre les +chefs secondaires et les hommes d'équipage. + +«Ouf! dit Gunnar à son frère, tandis que l'on distribuait le butin, +voilà , ce me semble, une bonne matinée. + +--Profitable, en effet, et glorieuse, se hâta d'ajouter le vieil +Halvard; mais, dis-moi un peu, mon fils d'armes, quel a donc été ton +père nourricier? + +--À quel propos cette question? + +--C'est qu'en Norwège, de même qu'en Islande, un dicton assure que l'on +n'a jamais que la moitié de la force de son père nourricier. En ce cas, +ou le proverbe a menti, ou le mari de la femme qui t'a allaité ne +pouvait être que Thor en personne. Encore le fils d'Odin et de Frigg +a-t-il besoin, à ce qu'on prétend, de se ceindre les reins de son +baudrier et de revêtir ses gants de fer pour jouir de la plénitude de sa +force, tandis que toi, mille têtes de corbeaux! je crois que du heurt de +ta carcasse nue tu bossellerais le marteau de Thor lui-même!» + +Notes du chapitre: + +[Note 27: Rappelons qu'au commencement des croisades ce fut avec ces +sortes de vaisseaux que les rois, princes et comtes des pays nord-ouest +de l'Europe descendirent le long des côtes d'Allemagne, de France et +d'Espagne jusqu'au détroit de Gibraltar, où ils entrèrent dans la +Méditerranée.] + +[Note 28: Le golfe actuel de Christiania, qu'on appelait alors _la +Baie_ tout court, _Vigen_.] + +[Note 29: L'île que nous nommons Fionie, et où se trouve _Odensée_, +jadis la cité d'Odin.] + +[Note 30: Génies malfaisants de la mythologie scandinave.] + + + + +CHAPITRE VI + +LA DERNIÈRE CROISIÈRE DU VIEUX VIKING + + +Trois mois durant, Halvard le Rouge et Gunnar continuèrent de tenir la +mer, allant du Cattégat au Grand-Belt, de Laaland aux rivages du Sund, +sans rencontrer nulle part un viking qui fût capable de leur résister. +Vers la fin de l'été seulement, chargés de butin et de gloire, ils +résolurent de se reposer. Le roi de Danemark alors régnant était Svend, +fils et successeur du fameux Harald à la dent bleue, et le port +d'Hedeby, en Sleswig, était sa résidence habituelle. + +Le fils d'Hamund et son vieil ami menèrent donc leur flottille à Hedeby, +et, comme le bruit de leurs récents exploits s'était répandu par tout le +pays, le monarque danois ne manqua pas de les accueillir avec une estime +et une faveur toutes particulières. + +Nos héros demeurèrent plusieurs semaines auprès de lui, prenant leur +part des festins et des jeux par lesquels ce prince célébrait sa +dernière victoire sur les Wendes. Et, bien que pour cette occurrence les +plus illustres champions du Nord se trouvassent réunis à la cour de +Svend, il n'y en eut pas un parmi eux que Gunnar ne battît haut la main, +dans n'importe quel exercice du corps. Aussi le roi, émerveillé, +s'offrit-il à le combler de biens et d'honneurs s'il consentait à se +fixer en Danemark; il voulait même lui donner sa propre nièce en +mariage. Mais Gunnar déclina toutes ces ouvertures, si flatteuses et si +alléchantes qu'elles fussent. + +«Le plus beau pays, c'est l'Islande! répétait obstinément le fils +d'Hamund. + +--Un pays qui produit des hommes tels que toi est assurément une grande +terre, lui répondit un jour le monarque; mais ne sais-tu pas que le +Danemark domine sur tout le Septentrion, de Rügen aux rivages des +Finnois, que de simples _jarls_[31], nos vassaux, sont eux-mêmes plus +puissants que bien des souverains du Sud et de l'Est, et que dans les +salles de nos châteaux nous pouvons rassembler en un même jour, à un +seul banquet, plus de convives que l'Islande ne compte d'habitants? + +--Je le sais, repartit Gunnar. + +--Et ne crois-tu pas que, si nous le voulions, nous disposerions d'assez +de guerriers et de longs navires pour conquérir l'Islande ta patrie? + +--Votre père Harald ne disposait pas de moins d'hommes que vous; +cependant il y réfléchit à deux fois avant d'envoyer ses longs navires +conquérir l'Islande mon pays, et, quand il y eut réfléchi à deux fois, +il rejeta tout à fait cette idée, et il n'y revint plus de sa vie. + +--Cela est vrai, dit le prince danois; mais c'est que les dieux, +consultés par lui dans leurs temples, ne lui parurent pas favorables à +ce projet. + +--Ce fut du moins ce que lui dirent les prêtres, je ne l'ignore pas plus +que vous, ô roi Svend; pourtant ce ne furent ni les dieux du Danemark, +ni ceux de la Norwège ou de l'Islande, ni même le Dieu nouveau des +chrétiens, qui l'empêchèrent d'exécuter son dessein. S'il faut vous +expliquer ma pensée, ce qui retint le roi votre père, ce fut l'esprit +même des hommes de l'Islande, incapables, il le savait bien, de se plier +au joug d'un monarque; et, aussi longtemps que durera cet esprit, nul +souverain ou jarl étranger, soit par ses navires, soit par ses +guerriers, ne pourra jamais conquérir l'Islande. + +--Bien répondu, poursuivit le roi; ces fières paroles conviennent à ta +bouche. Mais, tout en restant Islandais et libre, ne consens-tu point, +pour nous faire honneur, à être notre homme-lige en Danemark? + +--Pour cela, seigneur, j'y consens. En tant que paysan de l'Islande, je +ne dois hommage ni allégeance à personne; tout Islandais s'appartient à +lui seul. Hors de l'Islande, c'est différent, et je tiens pour ma part à +honneur, quand je visite telle ou telle contrée, d'être l'homme-lige du +prince qui y règne et d'accepter le baisemain qu'il m'offre. En ce sens, +nous tombons d'accord; ce n'est qu'une vassalité de passage qu'on +laisse, en s'en allant, derrière soi, et qu'on peut être heureux de +retrouver, parce qu'elle n'a en soi rien de servile. + +--Eh bien, noble fils d'Hamund, échangeons, à cette occasion, nos +présents. Donne-moi, retenue par des nÅ“uds de paix dans son +fourreau[32], la glorieuse épée avec laquelle tu portas naguère le coup +de mort à Vandel, et accepte de moi, également enfermée en une gaine de +paix, cette hallebarde que, dans le temps où j'errais exilé dans le pays +de Galles, j'enlevai au tombeau d'un vieux viking. C'est une arme +magique, qui non seulement préserve de la mort celui qui la tient, mais +qui a de plus la propriété d'indiquer, par une résonance prolongée, si +la blessure qu'elle vient de faire est mortelle. Nul autant que toi, +Gunnar, ne mérite d'être honoré de ce trophée.» + +* * * + +Cependant la saison s'avançait, et Halvard le Rouge commençait à ronger +son frein. + +«Écoute, dit-il un jour à Gunnar, j'en ai assez de toutes ces fêtes de +cour et de ce train de vie entre quatre murailles. J'aspire à entendre +le cri de la mouette, qui me plaît infiniment mieux que le babil des +femmes et le chant des skaldes. Nous avons encore, avec nos navires, le +temps de faire une course d'automne. Qu'en penses-tu, mon fils d'armes? + +--Je suis prêt. Quand faisons-nous voile? + +--Quand nous faisons voile? mais aujourd'hui même, à la minute précise +où je parle. Nous ne sommes pas, que je sache, comme ces filles +galloises auxquelles il est interdit de se marier avant qu'elles aient +filé assez de lin pour remplir leur bahut d'hyménée. L'Océan et nous, +nous sommes libres de convoler ensemble à toute heure, et c'est le seul +genre de mariage qui m'agrée. + +--Et de quel côté, cette fois, nous dirigerons-nous? + +--Si tu le veux, nous irons visiter les rivages du Smaaland et de la +Gothie[33].» + +Gunnar prit donc congé du roi Svend, fort marri de la séparation, et la +flottille se remit en mer dans la direction de la Baltique. + +Après avoir rangé la côte sud de Laaland, puis les crayeuses falaises de +l'île de Moen, la «vierge chevelue de la mer de l'Est», elle laissa le +Sund à sa gauche pour longer les rives de la Scanie et passer ensuite +entre cette terre et les hautes roches de l'île de Bornholm. + +* * * + +Nul incident digne d'être narré ne marqua la navigation des vikings +jusqu'au delà du lacis d'îlots qui frangent le littoral scandinave +au-dessous de la moderne Carlskrona. Le temps n'avait cessé d'être +magnifique, et une jolie brise du sud-ouest caressait à souhait la poupe +des ellides. + +Mais, l'après-midi du quatrième jour, comme on était déjà engagé dans le +détroit de Calmar, Halvard le Rouge, qui venait de monter sur la dunette +de la _Côte-de-fer_, eut tout à coup, en auscultant le ciel, un de ces +hochements de tête silencieux par lesquels tous les vieux loups de mer +se donnent à entendre à eux-mêmes que les choses ne vont pas selon +leurs désirs. + +Une brusque saute de vent d'ouest en est venait, en effet, de se +produire, et à un zéphyr régulier avaient succédé de petits coups d'aile +haletants, brefs et saccadés, qui semblaient ne pas avoir assez de force +pour embrasser plus de vingt toises de mer. + +Bien que, malgré cela, la Baltique continuât de demeurer unie comme une +glace, et que pas un nuage ne tachât l'horizon, il était à croire que le +vieux viking n'augurait rien de bon du changement; car au hochement de +son crâne de marsouin succéda aussitôt un petit grognement sourd qui +équivalait à tout un poème. + +«Qu'as-tu donc à te parler en dedans? lui demanda Gunnar intrigué. +Est-ce que Ran, la déesse de la mer, comploterait avec Loki, le méchant +dieu[34], de nous jouer quelque vilain tour? + +--Je me moque de Loki et de Ran, repartit le viking en se grattant +l'oreille; mais en aucun temps, et surtout dans cette saison de l'année, +je n'ai jamais eu un bien vif amour pour ces petits vents ni chauds ni +froids, à l'haleine essoufflée, qui n'osent pas dire franchement ce +qu'ils vous veulent; mieux vaut tout de suite une bonne rafale âpre et +mordante qui vous cingle carrément le visage et vous décoiffe sans même +crier gare... Bon, regarde à présent, ajouta-t-il après un moment de +silence: a-t-on idée de pareille traîtrise?» + +* * * + +Gunnar regarda. L'atmosphère présentait maintenant un calme de mort, et +un voile de vapeurs basses, hissé, semblait-il, par une main invisible, +s'étendait lentement à droite et à gauche sur la terre ferme et sur +l'île d'Å’land, déformant au loin les aspects naturels par un de ces +phénomènes de mirage que les marins appellent _fée Morgane_. +Promontoires, arbres et rochers, tout apparaissait renversé; certains +objets même se montraient dédoublés. + +Un instant après émergea de l'horizon, comme par un coup de baguette +magique, un gros banc de nuages dont la couleur noircissait à vue d'Å“il. + +«Je le disais bien, s'écria Halvard, ce petit vent de rien était gros +d'une tempête. Elle va être sur nous tout à l'heure, et nous surprendre +dans une passe où un long vaisseau, en pareille circonstance, ne doit +pas se trouver. Alerte! il faut virer de bord au plus vite, et fuir sous +le vent jusqu'à l'une des anses qui se trouvent à l'entrée du détroit, +car la baie de Calmar est encore trop loin de nous.» + +Il avait à peine prononcé ces mots, que de la masse de nuages noirs, qui +avait en moins d'un instant achevé d'envelopper le ciel, jaillit un jet +de flamme rutilant qui parcourut en zigzag l'horizon et revint labourer +le sein de la mer, dont les vagues commencèrent à se tuméfier, sans +faire encore entendre aucun bruit. + +Immédiatement l'ordre fut transmis d'exécuter la manÅ“uvre voulue. Les +rameurs reculèrent à bâbord pour donner à tribord du champ aux ellides, +qui décrivirent un cercle et tournèrent. + +* * * + +Il n'était que temps. Un second éclair sillonna le ciel noir, et +l'averse éclata torrentielle et brutale, une averse mêlée d'eau et de +grêle et accompagnée d'une terrible rafale. + +Les trois navires couraient de toute leur vitesse devant la tourmente, +qui lançait d'énormes paquets de mer sur leurs poupes et menaçait chaque +fois de les submerger. Et Halvard le Rouge avait dit vrai: dans ce sund +étroit de Calmar, encaissé partout de hautes rives, parsemé de récifs +insidieux, et où les vagues, sous l'action de la tempête, s'enroulent +littéralement toutes ensemble, les longs vaisseaux des vikings étaient +loin d'offrir la même résistance que les coques rondes de négoce, +construites pour affronter au besoin les flots du canal d'Irlande et de +la Manche. Aussi bon nombre de rames s'étaient-elles brisées dans les +toletières, et les cales avaient-elles embarqué une masse d'eau déjà +inquiétante, quand l'entrée du détroit commença de se dessiner. + +Là il restait à accomplir l'opération la plus délicate de toutes; car, +pour gagner la crique suédoise, où était le salut de la flottille, il +fallait s'engager par un chenal étroit et tortueux que bordait un semis +d'écueils à fleur d'eau, et au beau milieu de ce chenal était un +bas-fond sur lequel les brisants faisaient rage. Ajoutons que les trois +navires allaient être obligés, à ce pas critique, de modifier leur +allure et leur direction, et de prêter, quoique pour peu d'instants, +leurs flancs plus ou moins mutilés à la pleine fureur des autans. De +plus, l'obscurité s'était épaissie à tel point, que d'un bord à l'autre +on se voyait à peine. Des grêlons d'une taille prodigieuse, de +véritables blocs de glace, s'étaient mis à fondre en avalanche, +souffletant les visages des rameurs et martelant leurs mains bleuies de +froid. + +Le tonnerre grondait sans discontinuer. + +* * * + +Tout à coup, sur la _Côte-de-fer_, un marin plus superstitieux que ses +camarades crut apercevoir au milieu des nuages une forme de femme +gigantesque qui allongeait le bras d'un air menaçant vers les trois +navires en détresse. + +L'homme, à cette vue, fut pris d'épouvante. + +«La sorcière! s'écria-t-il en se levant. La voyez-vous qui chevauche +là -haut? Tenez, là où est mon doigt! Croyez-moi, cette tempête n'est pas +une tempête naturelle; c'est l'Å“uvre des _Trolls_ ennemis, déchaînés +contre nous, et je vous dis que nous en avons pour la nuit. + +--Avant de parler de la nuit, attends donc que le jour soit fini! lui +riposta Halvard en colère; et, si tu ne te rassieds pas, c'est moi qui +t'enverrai d'un coup de hache souper dans les cavernes de Ran! + +--Plus d'un de nous y soupera, même sans ta hache! hurla le viking au +milieu de la rafale, sans oser cependant bouger de place. + +[Illustration: Mort d'Halvard le Rouge.] + +--À la bonne heure! voilà comme j'aime à t'entendre parler!» repartit +Halvard avec son gros rire. + +Sur l'entrefaite, la flottille arrivait à la passe terminale. Il y eut, +une minute durant, un ralentissement voulu dans la marche; puis Halvard +lui-même, sur la _Côte-de-fer_, prit le gouvernail des mains du pilote, +et, s'adressant à tue-tête aux équipages des deux autres ellides: + +«Qu'on me suive! leur cria-t-il; les yeux fermés je trouverais la route, +et, dût-il grêler sur nous des sorcières, que nul ne songe à son +garde-nez[35]!» + +* * * + +Sur ce mot, l'intrépide viking lança le premier sa nef dans le chenal. +Par une double évitée rapide et heureuse, celle-ci esquiva et le +bas-fond et le banc de récifs longitudinal; après quoi il suffit aux +matelots d'évoluer avec précaution sur la droite pour se trouver +derrière une sorte de coude du rivage, au milieu d'une onde relativement +calme. À une toute petite distance de là s'ouvrait une crique en fer à +cheval dont l'entrée était d'autant plus aisée que le terrain, très haut +d'un côté, dessinait de l'autre une pente douce vers laquelle glissait +une colline herbue. Le talus protecteur du site formait justement éperon +vers le Sund. + +* * * + +Halvard alors quitta le timon pour suivre la marche des deux autres +vaisseaux. Le _Bison_, monté par Kulskiag, venait, lui aussi, de +franchir sans encombre la section la plus dangereuse du canal, et il eut +vite fait de rallier la _Côte-de-fer_ à l'entrée du petit havre suédois. +Quant au _Dauphin_, que dirigeait toujours Ogly le Danois, il était +encore en plein dans le ressac, et paraissait ne pouvoir en sortir. + +Une ou deux minutes s'écoulèrent ainsi. + +«Il passera! il passera!» s'écrièrent les matelots des navires sauvés. + +Mais le _Dauphin_ ne passa pas. Juste à ce moment, la tempête sembla, de +dépit, souffler avec une violence redoublée. Le navire d'Ogly, après +avoir tournoyé à deux reprises sur lui-même, alla heurter le banc de +rochers et s'y fendit en deux morceaux. Le gaillard d'avant s'était, du +coup, trouvé séparé du reste de la coque. + +«Perdus! perdus! hurla le vieux viking à cette vue. Un si bon navire, et +tant de braves gens! Vite! enfants, ramez en arrière! Contre tous les +vents et tous les tonnerres, j'arracherai bien quelques-uns d'entre eux +aux mâchoires de la mort!» + +Pas une protestation ne s'éleva. Les deux ellides virèrent de nouveau +pour tourner le dos à la baie souriante, aux vertes prairies du coteau +déclive, et se rejeter dans le noir tourbillon. + +«En avant! cria le chef à ses hommes, et que Thor soit ou non dans le +nuage[36], je m'en soucie comme d'un vieux grelin!» + +* * * + +Comme il lançait ce défi au ciel, un nouvel éclair jaillit, fulgurant et +rapide; un dernier coup de tonnerre retentit, un coup de tonnerre auprès +duquel tous les éclats de foudre précédents n'avaient été qu'un petit +bruit de crécelle, puis un silence profond suivit cette détonation +formidable qui avait ébranlé et fait tressaillir jusqu'en leurs fibres +les plus secrètes la carcasse et le pont de la _Côte-de-fer_; et alors +qu'aperçut-on? Le vieux viking, contempteur des dieux, gisait à +l'extrémité de la dunette, son énorme corps renversé en arrière, de +telle sorte que sa rouge chevelure retombait en flots le long de la +poupe sur la figure sculptée de l'ellide. + +«Le marteau de Thor a frappé le capitaine!» s'écrièrent avec effroi les +vikings. + +Tous les bras cessèrent aussitôt de ramer. + +«Tenez! tenez! là -bas! la voici encore la femelle des Trolls! rugit le +matelot qui, une fois déjà , avait cru voir la sorcière dans le nuage. De +chacun de ses doigts part le trait meurtrier... Malheur à nous tous, je +vous le répète, si nous ne nous enfuyons au plus vite!» + +Il devenait d'ailleurs pleinement évident que toute tentative pour +tâcher de retrouver, parmi les brisants furieux du canal, quelques +épaves humaines du _Dauphin_, eût été un pur acte de folie. Aussi +Gunnar, sans plus s'obstiner, donna-t-il l'ordre de battre en retraite +vers l'anse de la côte. + +«Amis, dit-il, Ogly le Danois et ses compagnons doivent être maintenant +en route, par des voies où nul n'a rebroussé chemin, vers la demeure +qu'Héla, la sombre déesse, habite au-dessus des neuf mondes[37]. Nous, +demain, au lever du soleil,--si les dieux permettent que le soleil se +lève demain comme les jours précédents,--nous boirons la bière des +funérailles en l'honneur des braves qui nous ont quittés, et le plus +brave de tous, celui qui gît ici sur ce pont, la face trouée par la +flèche de feu à laquelle personne ne peut se dérober, recevra de nous la +sépulture qu'il convient de donner à un vrai viking.» + +Notes du chapitre: + +[Note 31: _Jarl_ (prononcez _iarl_), gouverneur de province au nom +du roi.] + +[Note 32: Les Scandinaves croyaient que cela portait malheur de +donner de l'acier nu à un ami; une arme ainsi offerte et acceptée était +censée _couper_ l'amitié, à moins que le donneur n'eût soin +préalablement de se tirer avec ce fer un peu de son propre sang.] + +[Note 33: Suède méridionale.] + +[Note 34: Loki était le dieu du mal dans la mythologie scandinave.] + +[Note 35: Saillie en rabat du chapeau d'acier que portaient +ordinairement les vikings.] + +[Note 36: Thor était, chez les Scandinaves, le dieu du tonnerre. +Jeudi, en suédois, se dit _Thorstag_, jour de Thor, et en allemand +_Donnerstag_, jour du tonnerre.] + +[Note 37: C'était comme le logis d'attente où, dans les idées des +païens du Nord, les morts séjournaient pendant trois jours jusqu'à ce +qu'on eût fait le triage de ceux qui avaient mérité d'aller dans la +Wahalla; les autres, les non élus, demeuraient avec ladite Héla dans +l'enfer scandinave.] + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +GUNNAR ET HALGIERDE + + + + +CHAPITRE VII + +QUELLE FEMME ÉTAIT HALGIERDE, FILLE D'HOGI + + +Une demi-année s'était écoulée depuis les événements qu'on vient de +raconter. Après avoir passé l'hiver à Drontheim, auprès du fameux jarl +Hakon, ce Julien l'Apostat de la Norwège avec lequel nous aurons +occasion de faire plus amplement connaissance par la suite de ce récit, +Gunnar et son frère Kulskiag avaient profité du renouveau pour s'en +retourner en Islande avec quatre navires à coque ronde surchargés de +richesses et de butin. + +Comme le bruit de leurs exploits de vikings les avait devancés dans +toute l'île, ce fut à qui accourrait à leur bÅ“r pour entendre le récit +de leurs aventures. + +«Te voilà maintenant plus que jamais le premier parmi nous, dit Nial le +sage à son ami; ta renommée va voler de bouche en bouche du fiord de +Borge à l'Eyfirdinga[38], et je prévois qu'au prochain alting chacun +n'aura d'yeux et de saluts que pour toi. Garde-toi bien de te laisser +enivrer à ces témoignages bruyants et flatteurs. Tel qui t'exaltera très +haut en paroles te jalousera au fond de son cÅ“ur, et, la première fumée +de gloire dissipée, il te faut t'attendre à trouver tes chemins semés de +maintes embûches. + +--Avec tes yeux pour les voir, et mon bras pour les écarter, les +embûches dont tu parles ne m'épouvantent guère. + +--Oui, oui, repartit Nial, à nous deux nous pouvons faire beaucoup. +Écoute cependant: tu sais que le ciel, de temps à autre, vous envoie des +visions ou des rêves où l'on perçoit quelque chose de l'avenir. Eh bien, +la nuit qui a suivi ton retour, j'ai rêvé que la première embûche, et +non la moins dangereuse de toutes, tu la rencontrerais sur le ting même. +Peut-être ferais-tu bien de t'abstenir de paraître aux comices qui +approchent. + +--Je sais, répondit Gunnar, que tu es du petit nombre de ceux qui +possèdent le don de seconde vue; mais je sais aussi que la destinée est +une chose qui ne se peut changer. Odin lui-même, à ce qu'on nous +enseigne, devant les yeux perçants duquel l'avenir se déroule tout +entier, n'ignore pas qu'il est appelé à périr finalement par le loup qui +a été ordonné dès le début des choses pour l'exterminer, et, tout grand +Dieu qu'il est, il ne peut faire que cela n'arrive pas... Je songerai +néanmoins à ce que tu me dis.» + +[Illustration: Un fiord.] + +* * * + +L'époque de l'alting venue, les deux fils d'Hamund ne purent, malgré +tout, résister à l'envie de s'y faire voir. Gunnar s'y présenta, pour sa +part, équipé d'une manière si somptueuse, que pas un des gros chefs +islandais n'était capable de rivaliser avec lui. S'il y eut des envieux +de sa gloire, il n'y parut toutefois en aucune façon. Sa première +tournée d'une hutte à l'autre fut marquée par une ovation enthousiaste; +tout le monde le comblait à l'envi de félicitations et de serrements de +mains. + +«Gunnar est le premier homme de l'Islande; par Gunnar, le renom de +l'Islande a pénétré jusqu'aux rives de Rügen; et voyez, il est avec tous +aussi affable et aussi modeste que s'il n'avait point fait ce qu'on +raconte.» + +Tels étaient les propos qu'échangeaient entre eux les notables de tous +les districts, rassemblés au val Tingvalla. + +Un jour que le fils d'Hamund descendait de la colline de la Loi, il vit +venir à lui une grande et belle personne vêtue d'une robe magnifique et +d'un manteau écarlate garni d'agrafes d'or. Sa chevelure, +extraordinairement épaisse et soyeuse, lui flottait jusqu'à la ceinture. + +Elle s'arrêta devant Gunnar, le salua gracieusement; et comme il +s'enquérait de son nom, car il la voyait pour la première fois, elle lui +dit qu'elle était Halgierde, fille d'Hogi. + +La conversation ainsi engagée, elle le pria de vouloir bien lui narrer +quelques épisodes de ses voyages. + +Gunnar, ébloui et charmé, s'empressa de déférer à son désir; puis il +finit par lui demander si elle était mariée. + +«Non, répondit Halgierde, et je ne crois pas que beaucoup d'hommes +s'avisent de songer à moi. + +--Est-ce donc que personne ne vous paraît digne de vous? + +--Non pas; mais j'ai sur la question du mariage des idées à moi. + +--Et que répondriez-vous, poursuivit Gunnar, si je sollicitais votre +main? + +--Quoi! fit-elle d'un ton de surprise, vous auriez sérieusement cette +pensée? + +--Très sérieusement. + +--Eh bien, adressez-vous à mon père.» + +Et, sur ce mot, elle le quitta avec un sourire. + +* * * + +Gunnar alla tout droit à la hutte d'Hogi. Il y trouva celui-ci et Rut, +qui l'accueillirent aussi courtoisement que si entre lui et eux il n'y +avait jamais eu le moindre différend. + +Gunnar formula sa demande, qui ne laissa pas d'étonner un peu les deux +frères. + +«Certes, répondit Rut le premier, nous ne nous serions jamais attendus à +ce qu'une alliance unît nos familles. Nous savons ce que tu vaux, +Gunnar; aussi croyons-nous de notre devoir de ne te rien cacher de la +vérité. Halgierde a ses qualités; mais on lui trouve aussi de graves +défauts. Elle a déjà eu deux maris, et ses deux premiers mariages ont +été loin d'être heureux... + +--Voilà , interrompit vivement Gunnar, une noblesse de procédé que +j'apprécie. J'aimerais mieux, moi aussi, que certaines choses fussent +autrement que vous ne le dites... Néanmoins ne me refusez pas, ou je +croirais que vous vous souvenez encore de notre ancienne contestation. + +--Pas le moins du monde, reprit Hogi; nous entendons demeurer tes amis, +même si cette union ne se fait pas. Es-tu bien résolu à la contracter? + +--Je le suis, repartit Gunnar. + +--Je vois, ajouta Hogi en souriant, que tu es capable de toutes les +audaces. Halgierde est-elle au courant des choses? + +--C'est elle-même qui m'envoie vers vous.» + +Au même moment la jeune femme entra. Elle déclara elle-même ses +fiançailles, et l'on régla les conditions de l'hymen. + +Le lendemain, Gunnar courut à Bergtorsvol raconter l'événement à Nial. +Ce dernier ne dissimula pas son mécontentement. + +«Tu pouvais faire un meilleur choix, répondit-il, et ce que tu +m'annonces éveille en moi de graves appréhensions pour l'avenir. +Peut-être aurais-tu mieux fait de suivre mon conseil et de ne point +paraître au présent alting. + +--Kulskiag et moi nous tenions à y revoir une foule de braves gens, nos +amis, et je t'assure que la réception qui nous a été faite là -bas ne +cachait aucune pensée de jalousie. + +--Enfin ce qu'il y a de plus clair, c'est que cette Halgierde t'a +ensorcelé. + +--Ensorcelé? J'ignore si c'est le mot; mais il me semble que, même sans +que je l'eusse vue et qu'elle m'eût parlé, il eût suffi qu'un corbeau, +messager de malheur ou non, fût venu déposer à mes pieds un de ses longs +cheveux d'or, pour que je me sentisse désireux de l'épouser.» + +Il y eut un petit moment de silence; après quoi le bon Nial reprit en +souriant: + +«Écoute, il ne me siérait pas, à moi qui suis marié depuis longtemps, de +te parler en cette circonstance comme l'eût pu faire, de son vivant, +Halvard le Rouge, aujourd'hui trépassé. Promets-moi seulement que, quoi +qu'il arrive, nous resterons unis. + +--Certes, quoi qu'il arrive, rien ne troublera jamais notre vieille +amitié. + +--C'est bien, Gunnar; donnons-nous la main sur ce mot,» conclut Nial en +reprenant un air grave. + +Mais il ne put s'empêcher d'ajouter: + +«C'est égal, quelque chose me dit que, si tout continue à se bien +passer, ce ne sera pas la faute d'Halgierde.» + +* * * + +Tout enfant, la fille d'Hogi avait annoncé une beauté rare, et fait +l'admiration de tous ceux qui la voyaient. Son oncle Rut convenait comme +les autres que, pour la majesté de la taille, l'harmonie des lignes du +visage, la finesse et l'abondance des cheveux, elle n'avait peut-être +pas sa pareille en Islande. Seulement il lui trouvait, à part lui, dans +le regard un «je ne sais quoi» dont il avait peur. + +Un jour, il dînait chez son frère en société de quelques amis. La +fillette était en train de folâtrer par terre dans la salle avec +d'autres enfants de son âge, quand son père l'appela tout à coup: + +«Viens ici, mignonne!» + +Halgierde accourut aussitôt, sa charmante figure animée par le jeu. + +Hogi la prit doucement par le menton, l'embrassa, et, se tournant vers +Rut son cadet: + +«N'est-elle pas, lui dit-il, jolie à ravir?» + +Comme Rut ne répondait pas, Hogi répéta sa question. + +«Oui, oui, repartit enfin l'oncle, c'est, à coup sûr, une enfant +ravissante... Mais, ajouta-t-il après un silence, je me demande toujours +d'où sont venus dans notre famille ces yeux... dont je ne puis définir +l'expression...» + +Le propos vexa Hogi, et il s'ensuivit une courte bouderie entre les deux +frères. + +* * * + +Les années s'écoulèrent. Halgierde devint chaque jour plus belle, et +l'on put remarquer bientôt qu'elle était consommée dans l'art de plaire. +Avec cela, prodigue, obstinée, rancunière, elle inquiétait de plus en +plus le bon Rut; et le pis, c'était qu'un certain Tiolstolf, qui avait +été son père nourricier, avait conservé sur elle une influence des plus +pernicieuses. + +Ce Tiolstolf était un méchant homme, d'une force et d'une habileté aux +armes peu communes, qui avait déjà commis plusieurs meurtres sans payer +la moindre rançon. Halgierde avait voulu qu'il restât avec elle à +l'Hogistad, et elle ne faisait rien sans le consulter. + +Or, à quelque distance du bÅ“r, dans la direction de la mer, demeurait un +riche fermier appelé Thorwald. C'était un homme de mÅ“urs honorables et +fort estimé, qui n'avait d'autre défaut qu'un peu trop de vivacité dans +l'humeur. + +Son père l'exhortant un jour à se marier, il répondit qu'il y songeait +en effet, et que son choix était même déjà fait. + +«Et qui comptes-tu demander? continua le vieillard. + +--Halgierde, fille d'Hogi.» + +Le père secoua la tête. + +«Non, pas elle, mon fils! reprit-il. On la dit volontaire, emportée et +coquette; tu es toi-même opiniâtre et violent... M'est avis que d'un tel +mariage il ne saurait rien résulter de bon. + +--C'est mon idée, et je m'y tiens, repartit le jeune homme. + +--Soit!» conclut le vieillard. + +Le lendemain même, le père et le fils allèrent trouver Hogi leur voisin. + +«Nos situations se valent, lui dit ce dernier; je ne dois pas vous +cacher pourtant qu'Halgierde a un caractère un peu difficile. + +--Cela ne fait rien,» répondit Thorwald. + +Et, séance tenante, l'affaire fut réglée, sans qu'Halgierde eût voix au +chapitre. + +Lorsque la jeune fille connut la chose, elle entra dans une grande +colère et courut vers son père nourricier. + +«Console-toi, lui dit Tiolstolf, et compte sur moi. C'est la première +fois que tu te maries, mais ce n'est sans doute pas la dernière. Il +faudra bien, à la récidive, que l'on prenne ton avis.» + +Sur quoi ils se mirent à parler d'autre chose. + +* * * + +Pendant ce temps, Hogi disposait tout pour la noce. Il alla d'abord +inviter Rut, et lui dit: + +«Je te prie de ne pas m'en vouloir si j'ai conclu cet hymen en dehors de +toi. + +--Certes, répondit le frère, l'union est loin de m'agréer. Je te promets +néanmoins d'assister au repas.» + +Thorwald fit aussi ses invitations, et Halgierde convia de son côté au +festin un certain Svan qui était son oncle maternel et qui habitait le +fiord des Ours, à la partie nord de l'Islande. Ce Svan était un vilain +drôle, hargneux, querelleur, et qui se connaissait en magie. Au banquet, +qui compta plus de cent couverts, Tiolstolf et lui se placèrent côte à +côte, et, au grand étonnement des convives, on les vit l'un et l'autre, +à plusieurs reprises, s'entretenir tout bas avec Halgierde, qui riait à +chaque mot qu'ils disaient. + +«Cette façon de rire ne me plaît guère, dit le père de Thorwald à son +fils, comme ils s'en retournaient le soir chez eux; et ce qui me plaît +encore moins, c'est la présence de ce Tiolstolf.» + +Halgierde, en effet, avait exigé que son père nourricier la suivît au +domicile conjugal. De tout l'hiver, Thorwald et lui n'échangèrent que de +brèves paroles. Quant à Halgierde, dès le lendemain de son mariage, elle +commença par donner libre cours à ses habitudes de gaspillage, si bien +que, le printemps venu, il y eut au logis disette de farine et de +poissons secs. Halgierde alors se mit en colère contre son mari, et lui +reprocha de la laisser manquer même du nécessaire. À quoi Thorwald +répondit que son approvisionnement de l'année avait été le même que +d'habitude, et que cela lui durait d'ordinaire jusqu'au milieu de l'été. + +«Qu'est-ce que cela prouve? repartit la jeune femme d'un ton méprisant: +que tu es tout bonnement un avare, et que ton père et toi vous vous +laissiez mourir de faim!» + +Le mari, courroucé de cette parole, frappa Halgierde à la joue avec une +telle force, que le sang jaillit; puis, sortant sans mot dire, il emmena +six de ses gens, et gagna à la rame quelques îlots qu'il possédait dans +le fiord voisin, et où il avait une réserve de farine et de poissons +secs. + +* * * + +Halgierde cependant s'assit devant la porte, et elle était en train de +ruminer sa colère quand Tiolstolf parut. + +«Ah! fit-il en l'apercevant, qui t'a donc marqué de rouge le visage? + +--C'est mon mari, répondit-elle; et il paraît que tu t'en soucies peu, +puisque tu n'es pas même venu à mon secours! + +--Eh! le savais-je? dit le père nourricier. Je suis, en tout cas, bon +pour te venger.» + +Il prit sa hache, sauta en canot, et rama vers les îles du fiord. + +Thorwald était dans sa chaloupe, en train d'arrimer les objets que ses +hommes lui apportaient du rivage. Tiolstolf, d'un bond, fut à côté de +lui. + +«Voyons! dit-il, il faut que je t'aide, autrement tu n'en finiras +point... Ma parole! on croirait toujours que tu es manchot! + +--Tu n'as rien à m'apprendre, sache-le bien! répondit Thorwald d'un ton +dédaigneux. + +--Si fait, riposta l'autre, j'ai à t'apprendre de quelle façon on doit +se conduire avec une femme... J'ajouterai que tu as maltraité Halgierde +pour la première et la dernière fois.» + +À ce mot, Thorwald saisit un couteau de pêcheur qui se trouvait près de +lui, et le brandit vers Tiolstolf; mais l'autre, levant sa hache, en +assena un tel coup à Thorwald, que celui-ci eut le bras cassé et laissa +échapper le couteau. + +D'un second coup porté sur la tête, son adversaire lui fracassa le +crâne. + +Au même moment les gens de Thorwald arrivaient avec des sacs de farine. +Tiolstolf, sans perdre de temps, pratiqua d'un coup de hache un énorme +trou dans le fond de la chaloupe, qui embarqua immédiatement le flot +salé; puis, sautant vite dans son propre canot, il s'éloigna à force de +rames, tandis que l'autre bateau coulait avec sa charge et le corps +inanimé de Thorwald. + +Une fois à terre, il se dirigea en droite ligne vers le bÅ“r d'Halgierde, +sa hache ensanglantée à l'épaule. + +La jeune femme était toujours assise à la même place. + +«Tiens! ta hache est de la même couleur que ma joue! dit-elle à +Tiolstolf en l'apercevant. + +--Oui, je viens de faire en sorte que tu puisses te remarier à ta +guise. + +--Alors Thorwald est mort? + +--Il l'est... Maintenant, comme il faut que je pourvoie à ma sûreté, je +m'en vais de ce pas vers le nord rejoindre notre ami Svan.» + +Là -dessus il enfourcha un cheval, et s'enfuit au galop à travers la +plaine. + +* * * + +Le même jour, Halgierde était de retour chez son père Hogi. Celui-ci, ne +sachant rien de ce qui était arrivé, accueillit sa fille avec joie. + +«Pourquoi Thorwald ne t'accompagne-t-il pas? lui demanda-t-il tout +d'abord. + +--Thorwald est mort! dit Halgierde. + +--Alors c'est Tiolstolf qui l'a tué! dit l'oncle Rut, survenant tout à +coup. + +--Oui, ajouta simplement Halgierde. + +--Mes pressentiments ne me trompaient pas, reprit Rut; ce mariage ne +pouvait engendrer que malheurs!» + +Quand le père de Thorwald apprit la nouvelle, il rassembla un gros +d'hommes armés, et se dirigea au nord vers le fiord des Ours. Mais, +comme la troupe gravissait la dernière colline du chemin, il survint +tout à coup une nuée si opaque, qu'elle fut obligée de s'arrêter court. + +Les cavaliers mirent pied à terre un moment. Quand ils voulurent ensuite +remonter en selle, il leur fut impossible de retrouver leurs chevaux +dans l'obscurité. Ils perdirent même leurs armes, et tous à l'envi +s'égarèrent si bien parmi les roches et les précipices, qu'ils n'eurent +bientôt plus qu'un désir, celui de pouvoir battre en retraite. + +«Par ma foi! s'écria le père de Thorwald, c'est ce Svan qui nous +ensorcelle. Que je rattrape seulement mon cheval, et je jure que je file +au plus vite!» + +Au même instant l'atmosphère s'éclaircit, et chacun retrouva ce qu'il +cherchait. Quelques hommes, plus obstinés, essayèrent néanmoins de +pousser outre; mais, trois fois de suite, le même enchantement se +renouvela, de sorte que le plus vaillant tourna bride. + +L'affaire se termina donc, selon l'usage du pays et du temps, par une +composition pécuniaire. Hogi paya au père de Thorwald la somme de six +onces d'argent[39] comme rançon du meurtre de son gendre, et Rut lui +fit, de plus, présent d'un manteau. + +* * * + +Deux années s'écoulèrent. Halgierde s'était remise à vivre sous le toit +paternel, quand un jour s'arrêta devant le bÅ“r un groupe d'une dizaine +d'hommes à cheval à la tête duquel se trouvait Osvif, un riche fermier +qui avait sa demeure près du fiord de Borge. + +À peine eurent-ils exposé l'objet de leur visite, qu'Hogi fit mander Rut +en toute hâte. + +«Cette fois, lui dit-il, je ne veux pas agir sans te consulter. C'est +Osvif qui vient me demander la main d'Halgierde. + +--Ne connaît-il point l'histoire de Thorwald? + +--Il la connaît; mais il prétend qu'un second hymen est souvent plus +heureux qu'un premier, et que d'ailleurs il se gardera de Tiolstolf. + +--Qu'il s'en garde, répondit Rut; c'est mon meilleur conseil de +beaucoup... Mais il faut que, cette fois, Halgierde soit l'arbitre de +son propre sort.» + +On appela aussitôt la jeune veuve. Celle-ci parut, vêtue d'une robe +écarlate et d'un manteau bleu du plus fin tissu, avec une ceinture +d'argent à la taille. Ses beaux cheveux retombaient en ondes dorées sur +son sein. + +Elle eut pour chacun un sourire gracieux, et quand Osvif, émerveillé, +lui demanda si elle consentait à le prendre pour mari, elle répondit +sans hésiter: + +«De tout mon cÅ“ur, et je suis convaincue que rien ne troublera plus mon +bonheur.» + +La noce se fit deux semaines plus tard, en grande pompe, à l'Hogistad. +Tiolstolf, bien que toujours au bÅ“r, ne fut pas invité au banquet. Tout +le temps que la fête dura, on le vit rôder, le sourcil froncé et la +hache levée, autour du logis; mais personne n'eut l'air d'y faire +attention, et nul incident ne troubla le repas. + +Osvif alla s'installer chez lui avec sa femme, et pendant une année le +couple vécut dans la plus parfaite harmonie. + +Au commencement de l'été, Halgierde donna le jour à une fille qui lui +ressemblait trait pour trait, et qui reçut le nom de Thorgierde. +Tiolstolf, lui, était demeuré à l'Hogistad, où d'abord il parut bien se +conduire. Mais, un matin qu'il avait commis un acte de violence sur un +des serviteurs de la maison, Hogi le pria de s'en aller. + +Pour toute réponse, Tiolstolf sella son cheval, prit ses armes, et se +dirigea vers le bÅ“r d'Osvif. + +Il trouva Halgierde seule au logis. + +«Ton père, lui dit-il, m'a chassé, et je viens te demander asile. + +--C'est à Osvif qu'il appartient de te répondre quand il rentrera, +repartit la jeune femme. + +--Vivez-vous donc d'accord à ce point? + +--Tout à fait d'accord... Pas un nuage ne s'est élevé entre nous.» + +Tiolstolf prit place silencieusement sur un banc. + +Lorsque Osvif parut, Halgierde lui jeta les bras autour du cou, et lui +dit: + +«M'accorderas-tu ce que je vais te demander? + +--Si je le puis honorablement, certes oui. + +--Eh bien, Tiolstolf est ici. Permets-lui de rester avec nous. S'il te +donne le moindre sujet de contrariété, tu me trouveras avec toi contre +lui. + +--Soit, répondit Osvif. Je ne puis résister à une prière faite de cette +façon; mais sache qu'à la première incartade je mettrai le compagnon à +la porte.» + +* * * + +Tiolstolf, quelques mois durant, se maîtrisa; puis son naturel reprit le +dessus, et il emplit bientôt tout le logis de querelles et de vacarme, +n'épargnant dans ses violences que la seule Halgierde, qui du reste ne +le défendait jamais. Osvif voyait bien que les choses menaçaient de +tourner mal; mais, craignant d'affliger sa femme, il différait de jour +en jour l'expulsion du père nourricier. + +Un matin, quelques moutons s'étant fourvoyés dans les pâturages des +montagnes, il dit à Tiolstolf de courir après eux avec d'autres +serviteurs de la ferme. + +«Est-ce que tu me prends pour ton esclave? lui répondit insolemment +l'homme; marche devant, et je te suivrai.» + +Osvif alla aussitôt trouver Halgierde, et lui annonça sa résolution de +chasser le vilain drôle. + +Alors, pour la première fois, Halgierde prit vivement le parti de +Tiolstolf, et, d'un mot à l'autre, la dispute s'échauffa tellement, +qu'Osvif, impatienté, fit comme avait fait autrefois Thorwald: il frappa +sa femme au visage. + +«Assez de criailleries» lui dit-il, et incontinent il sortit. + +Halgierde se mit à pleurer amèrement. Toutefois, quand son père +nourricier survint, et qu'avec son astuce habituelle il voulut l'aigrir +encore davantage au sujet de l'affront qu'elle avait essuyé, elle le +pria fort sèchement de ne point se mêler de ses affaires d'intérieur. + +Tiolstolf s'éloigna avec un ricanement plein de menace. + +Osvif cependant, accompagné de quelques-uns de ses gens, avait gravi les +pentes voisines à la recherche du bétail égaré. Chacun battant les +buissons de son côté, il se trouva un moment seul derrière un haut +massif de rochers. Soudain une voix s'écria près de lui: + +«Un dernier mot de l'esclave au maître!» + +C'était Tiolstolf qui, clandestinement, avait escaladé la montagne, et +le menaçait de sa hache levée. Osvif se retourna brusquement, et tâcha +de saisir au corps son ennemi; mais avant qu'il eût pu l'étreindre +l'arme terrible lui retombait sur la nuque, et il rendait l'âme avec des +flots de sang. + +Tiolstolf lui arracha l'anneau d'or qu'il portait au doigt, recouvrit +son corps de cailloux et redescendit vers le bÅ“r. + +«Osvif est mort!» dit-il à Halgierde. + +Celle-ci, sans en demander plus long, éclata d'un rire sardonique et +dit: + +«C'est bien, va-t'en de ce pas trouver Rut.» + +* * * + +Tiolstolf enfourcha son cheval, et s'en alla d'une traite jusqu'à la +Rutstad. Il faisait nuit quand il arriva: tout le monde était couché +dans la ferme. + +Il mit pied à terre, attacha sa monture à un croc extérieur du séchoir, +et, s'approchant de l'huis obscur, y donna un formidable coup de poing. + +Rut, éveillé en sursaut, sauta vite à bas de son lit, passa son habit et +ses chaussures, et sortit le glaive à la main. Sur le seuil il reconnut +le visiteur. + +«Que veux-tu? lui dit-il. + +--J'ai tué Osvif. + +--Et que cherches-tu céans? + +--C'est Halgierde qui m'envoie. + +--Est-ce elle qui t'a commandé le meurtre? + +--Non.» + +Sur ce mot, Rut brandit son épée. L'autre voulut parer le coup; mais sa +hache lui glissa des mains, et l'épée de Rut lui trancha à demi le cou. +La mort fut instantanée. + +À cinq années de là , Gunnar épousait, lui troisième, la veuve de +Thorwald et d'Osvif. + +* * * + +La cérémonie du mariage se fit à la manière scandinave, c'est-à -dire que +Gunnar, après les formalités d'usage accomplies devant les témoins, +s'approcha du banc transversal sur lequel la fiancée se tenait assise, +et là , déposant sur les genoux d'Halgierde une hache de silex qu'il +tenait à la main, et qui était censée le marteau de Thor: + +«Par ce marteau sacré, dit-il d'une voix assez haute pour que tous les +assistants l'entendissent, moi, Gunnar fils d'Hamund, je te prends, toi, +Halgierde fille d'Hogi, pour ma _femme épousée_.» + +Sur quoi ménestrels et skaldes entamèrent leurs harmonies et leurs +chants, harmonies et chants aussi primitifs que les rites mêmes qu'ils +accompagnaient; puis eut lieu le banquet d'hyménée, et, après le +banquet, la _chevauchée_ nuptiale par laquelle le mari conduisait sa +femme du logis paternel à son propre toit, escorté de tous les convives +du festin. + +Toujours suivant la coutume, ce fut Hogi qui, à l'heure du départ, prit +la main gauche de sa fille, et l'amena jusqu'au seuil du bÅ“r. Là il +s'arrêta un instant, et se retournant vers Gunnar, qui marchait +immédiatement après lui, il prononça cette parole, consécration dernière +du mariage: + +«Volontairement et de ma propre main, je conduis ma fille hors de ce +logis pour te la donner, à toi Gunnar, fils d'Hamund. Prends-la donc, et +sois bon pour elle, comme elle sera, elle aussi, bonne pour toi. Et +maintenant mettez-vous en selle, et puissent tous les dieux de l'Islande +aplanir les voies, quelles qu'elles soient, par lesquelles vous passerez +l'un et l'autre!» + +Alors Gunnar, s'avançant à son tour, prit la main droite d'Halgierde +dans la sienne, et mena la jeune femme jusqu'à son coursier, en lui +disant: + +«À présent, Halgierde, toi seule, et nulle autre, es ma légitime +épouse.» + +Sur ce mot, tous les invités montèrent à cheval, et, le cortège une fois +formé, Gunnar donna le signal du départ. Hogi seul demeura au logis. + +La coutume voulait qu'à quelque distance du bÅ“r conjugal la chevauchée +devînt une sorte de course entre l'époux et l'épouse. Aussi, lorsqu'on +fut en vue de Lidarende, Gunnar et Halgierde, distançant la file, +éperonnèrent tout à coup leurs montures, luttant de vitesse à qui des +deux franchirait avant l'autre la porte de l'enclos. + +Ici, pour la première fois de sa vie, Gunnar ne remporta pas la +victoire. Au moment décisif, le poney d'Halgierde, pressé par une +maîtresse écuyère, s'enleva d'un élan formidable en bousculant presque +au passage le cheval monté par le fils d'Hamund, et arriva le premier à +la haie. + +«Mauvais présage! dit Nial à Kulskiag; ou je me trompe fort, ou il y a +là comme un signe que, si le désaccord entre dans le ménage, ce sera +Halgierde qui finalement l'emportera sur Gunnar le vaillant.» + +Notes du chapitre: + +[Note 38: L'Islande se divisait en quatre grands districts, +distingués d'après les points cardinaux. L'Eyfirdinga était au nord, et +le Borge au sud.] + +[Note 39: Disons une fois pour toutes au lecteur qu'à cette époque +la monnaie était rare. L'argent se versait le plus souvent au poids, par +once et par mark. En Islande particulièrement, une once d'argent +ordinaire, _cyrir_, équivalait au prix d'une vache au marché; un mark +d'argent pur représentait soixante onces, et le mark d'or pur huit fois +soixante onces.] + + + + +CHAPITRE VIII + +ENTRE BERGTORA ET HALGIERDE + + +Halgierde cependant déploya tout d'abord à Lidarende une activité et une +bonne humeur qui firent le plus grand plaisir à Gunnar. + +«Pour cette fois du moins, disait ce dernier à Nial, ta double vue me +semble en défaut; on trouverait avec peine une ménagère plus entendue +que la fille d'Hogi. + +--Je m'en réjouis autant que toi, Gunnar, bien que la pire énigme de la +vie soit de savoir combien de temps ce qui est bon reste bon, et combien +de temps aussi ce qui est mauvais ne devient pas pire.» + +Aux approches de l'hiver, le nouveau couple fut invité à un grand festin +que le fermier de Bergtorsvol avait coutume de donner chaque année à ses +parents et à ses amis. + +C'est le moment d'informer le lecteur que Nial avait six enfants, trois +fils et trois filles. Sa femme, Bergtora, était une personne au cÅ“ur +excellent, mais d'un caractère très entier, vindicative, comme toute +Islandaise, et, comme toute Islandaise aussi, vive et acerbe à la +repartie. + +L'aîné des fils, Skarphédin, qui avait épousé une fille du district +appelée Thorilde, offrait un type tout à fait à part. Il était fort haut +de stature, avec un nez d'aigle, une chevelure brune et bouclée, de très +beaux yeux; seulement sa bouche était étrangement déformée par une +saillie de la mâchoire supérieure, et son teint était d'une pâleur +livide. + +Somme toute, après Gunnar, c'était l'homme le plus martial qu'on pût +voir. Il avait d'ailleurs le verbe tranchant, la riposte impérieuse de +sa mère, et passait pour un skalde de valeur. + +Ses trois frères, Grim, Helge et Atle, mariés, eux aussi, ne lui +cédaient guère en valeur et en force; mais leur humeur était moins +agressive, et l'on retrouvait parfois en eux quelque chose de la douceur +et de la réflexion de leur père. + +Tout ce monde, y compris les filles, dont aucune n'était encore en +puissance d'époux, habitait le bÅ“r de Bergtorsvol. + +* * * + +Au banquet, Halgierde avait pris place, selon l'usage, sur le banc +réservé aux femmes, et l'on n'attendait plus que Thoralle, l'épouse +d'Helge. Cette Thoralle était une bonne et charmante personne que Nial +aimait particulièrement, une sorte de fée domestique, dont l'activité +prévoyante et discrète tenait tout en ordre au logis. + +Elle parut enfin, et sa belle-mère Bergtora, la prenant par la main, la +conduisit vers Halgierde en disant: + +«Recule-toi un peu, je te prie, que ma bru s'assoie près de toi.» + +Halgierde obéit, mais d'un air rechigné. + +«Un beau voisinage vraiment que celui de cette cendrillon!» dit-elle +assez haut pour qu'on l'entendît. + +Nul toutefois ne parut faire attention à ce propos malsonnant. Le repas +terminé, Bergtora fit le tour de la table avec l'eau destinée aux mains +des convives. Lorsqu'elle s'approcha d'Halgierde, celle-ci lui saisit le +bras et lui dit: + +«Toi et Nial, vous êtes, ma foi, bien appariés... Tu as les doigts +pleins de nodosités, et lui, il n'a pas un poil au visage! + +--C'est vrai, répondit Bergtora; mais, que veux-tu, nous nous aimons +l'un l'autre tels que nous sommes... Thorwald, ton premier mari, était +l'homme le plus barbu du pays, ce qui ne l'a pas empêché de passer de +vie à trépas, grâce à toi!» + +À cette réplique, Halgierde se leva furieuse, et, se tournant vers le +banc où siégeait Gunnar: + +«À quoi me servirait-il d'avoir pour époux le premier homme de +l'Islande, si une telle insulte restait impunie?» + +Pour toute réponse Gunnar quitta la table en disant: + +«Allons-nous-en! Si tu veux quereller, que ce soit chez nous, et non pas +ici, au foyer de l'homme que j'honore le plus! Je n'entends pas être le +jouet de tes caprices!» + +Le couple se disposa aussitôt à sortir. + +Sur le seuil, Halgierde dit à Bergtora: + +«Souviens-toi que ce n'est pas fini comme cela entre nous. + +--Tant pis pour toi!» repartit l'autre. + +Gunnar, sans plus souffler mot, regagna incontinent Lidarende, d'où il +ne bougea pas de tout l'hiver. + +* * * + +L'été venu, il se mit en devoir de se rendre à l'alting, et au départ il +dit à sa femme: + +«Surtout maîtrise-toi pendant mon absence, et vis en paix avec mes amis. + +--Tes amis sont-ils donc les miens? riposta aigrement Halgierde. + +--Il faut qu'ils le soient,» reprit Gunnar, et il s'en alla sur cette +brève réponse. + +Dans le même temps, Nial partait également pour Tingvalla avec ses trois +fils. + +Or les deux amis possédaient en commun sur les rives de la Markar une +forêt où chacun d'eux prenait le bois dont il avait besoin, sans que +l'usage de cette propriété indivise eût jamais donné lieu à la moindre +contestation. Après le départ de son mari, Bergtora envoya un de ses +serviteurs, nommé Svart, couper des broussailles dans ladite forêt. La +chose vint aux oreilles d'Halgierde, qui résolut de saisir cette +occasion de se venger. + +Elle manda un méchant drôle, du nom de Kol, qu'elle employait +ordinairement comme tâcheron, et lui dit: + +«J'ai pour toi de la besogne. Va-t'en au bois de la Markar; tu y +rencontreras Svart le maraudeur. Fais en sorte qu'il ait maraudé pour la +dernière fois.» + +Kol prend sa hache, monte à cheval, et galope vers le lieu indiqué. Là +il surprend Svart en train de travailler, et le tue raide d'un coup sur +la nuque. + +Quand la nouvelle de ce meurtre lui parvint à l'alting, Gunnar se hâta +d'aller trouver Nial. + +«À combien estimes-tu la vie de Svart, ton esclave? Kol l'a tué sur +l'ordre d'Halgierde.» + +Nial réfléchit un instant. + +«Donne-moi deux onces d'or... Svart était mon esclave favori...» + +Puis il ajouta tristement: + +«Je prévois que les choses n'en resteront pas là . Le bras, dit le +proverbe, ne se réjouit pas longtemps de l'acte accompli... J'aurai +bientôt à te verser à mon tour le prix du sang. Ta main, Gunnar, et +souviens-toi que, _quoi qu'il arrive, rien ne doit troubler notre +vieille amitié_.» + +* * * + +À quelque temps de là , comme Nial et ses fils s'en étaient allés à une +colline nommée Thorosfield, où ils avaient une exploitation, Bergtora, +de la porte de son bÅ“r, aperçut au loin un individu monté sur un cheval +noir, et armé d'une lance et d'un glaive, qui semblait se diriger de son +côté. L'homme entra, en effet, dans l'enclos, et la femme de Nial lui +ayant demandé qui il était et ce qu'il voulait: + +«Je m'appelle Roste, dit-il; je viens des fiords de l'est, et je suis en +quête d'une condition. Peut-être les gens d'ici pourront-ils +m'employer. Je m'entends à la culture ainsi qu'à d'autres travaux +manuels. + +--Nial et Skarphédin sont absents, répondit Bergtora; mais je suis la +maîtresse du logis, et j'ai le droit de les suppléer en toutes choses. + +--Eh bien, voulez-vous louer mes services? + +--Écoute, reprit la fermière, j'ai besoin d'un gaillard résolu qui +exécute à l'occasion tout ce qu'on lui commande. Te sens-tu assez de +cÅ“ur au ventre pour ne reculer devant aucune besogne? + +--Pour cela, oui, repartit Roste d'un air entendu. + +--Alors tu peux rester chez nous.» + +Quand Nial rentra le lendemain et qu'il aperçut le nouveau venu, il +interrogea sa femme, qui lui dit: + +«C'est un domestique que j'ai engagé hier, un homme très actif, +semble-t-il. + +--Il se peut que ce soit un bon travailleur, répliqua le fermier; mais, +je ne sais pourquoi, sa figure ne me revient qu'à moitié.» + +Skarphédin, en revanche, déclara que Roste lui plaisait beaucoup. + +L'hiver s'écoula. Au mois de juin suivant, Nial prit avec ses fils le +chemin de l'alting, et il eut soin, en partant, de se munir d'un gros +sac plein d'écus. + +«Eh! mon père, que d'argent! lui dit Skarphédin; que veux-tu donc faire +de tout cela? + +--C'est la somme que Gunnar m'a payée l'an dernier pour le meurtre de +Svart; j'ai comme une idée qu'il me faudra la lui restituer.» + +Skarphédin sourit sans répondre. + +* * * + +Quelques jours après, Roste alla un matin trouver Bergtora: + +«N'avez-vous rien de particulier à me dire? lui demanda-t-il. + +--Si fait. Connais-tu Kol? + +--Kol de Lidarende? Si je le connais! Le drôle et moi, nous avons même +un compte à régler. + +--Eh bien, tâche de le rencontrer, et arrange-toi pour qu'il ne nuise +plus à personne. Je te promets une bonne récompense.» + +Roste prit sa lance, sauta en selle, et galopa vers les hauteurs qui +bordaient la rivière. À mi-côte il croisa quelques hommes qui lui dirent +que Kol était au pâtis. Il continua donc de gravir la pente; puis, +arrivé en haut, il aperçut le valet d'Halgierde, également à cheval. + +«Ça va-t-il comme tu veux le travail? lui cria-t-il en courant sur lui. + +--Qu'est-ce que cela peut te faire, répondit l'autre, à toi et à ceux +que tu sers?» + +Il leva en même temps sa hache; mais, d'un mouvement prompt comme +l'éclair, Roste le transperça de sa lance et le jeta raide mort à bas de +sa monture. + +Il poursuivit ensuite sa route jusqu'à ce qu'il eût rencontré +quelques-uns des tâcherons de Lidarende. + +«Voyez donc là -bas, leur dit-il, ce qui est arrivé à Kol! Je crois qu'il +a fait une chute de cheval dont il a peu de chances de revenir! + +--Tu l'as donc tué? demandèrent les hommes. + +--Je ne sais pas; mais votre maîtresse ne manquera point, en tout cas, +de m'accuser.» + +Et sur ce mot il tourna bride pour regagner le bÅ“r de Bergtora. + +* * * + +Celle-ci se montra enchantée et loua fort l'adresse de son serviteur. +Quant à Halgierde, le jour même du meurtre, elle dépêcha un exprès à +Gunnar, qui se trouvait, lui aussi, aux comices, et qui, au reçu de la +nouvelle, se hâta d'informer Nial de la chose. + +Nial prit, sans mot dire, le sac d'argent qu'il avait emporté de +Bergtorsvol, et, en compagnie de ses fils, il se rendit à la hutte de +Gunnar sur le ting. + +Tous deux s'entretinrent quelque temps à l'écart. + +«La fatalité s'acharne après nous, dit Nial tristement. Fixe toi-même le +prix du sang de Kol. + +--Kol et Svart se valaient à peu près, fit le mari d'Hargielde; tu sais +par conséquent ce que tu me dois.» + +Nial versa le contenu de la sacoche à Gunnar, qui reconnut aussitôt les +pièces d'argent qu'il avait comptées l'année précédente à son ami. + +La session de l'alting terminée, les deux amis, dont cet incident +n'avait nullement altéré les rapports, s'en retournèrent chacun à leur +bÅ“r. + +Nial demanda à sa femme la raison de la violence qu'elle avait commise. + +«La raison? répondit Bergtora, c'est que jamais Halgierde n'aura le +dernier mot contre moi!» + +Halgierde, de son côté, s'emporta furieusement contre son mari, +lorsqu'elle apprit l'arrangement pécuniaire qu'il avait consenti avec +Nial. + +«Tu es bien prompt à t'accommoder! lui dit-elle avec force sarcasmes; +mais, quelque complaisance que tu montres, jamais tu n'obtiendras de moi +que je demeure en reste avec Bergtora!» + +Gunnar de répliquer froidement: + +«Quoi que tu fasses aussi, jamais tu ne rompras, sache-le bien, le lien +d'amitié que m'unit à Nial!» + + + + +CHAPITRE IX + +SUITE DES REPRÉSAILLES + + +Hogi et Rut cependant étaient morts, et, à peu près à la même époque, +l'oncle maternel d'Halgierde, le magicien Svan, du fiord des Ours, avait +péri d'une façon mystérieuse. + +Un jour de printemps qu'il s'en était allé à la pêche en mer, une +tempête effroyable avait éclaté, et sa barque, précipitée contre un +écueil, avait été mise en pièces. Quelques marins, qui se trouvaient non +loin de là , assuraient avoir vu le naufragé voguer triomphalement sur +les flots, escorté des «génies de l'abîme», jusqu'à un massif de rochers +qui s'était entr'ouvert pour le recevoir; mais d'autres affirmaient +qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans ce récit. Toujours est-il que +depuis lors ledit Svan avait disparu, et nul n'en avait eu de nouvelles. + +Il laissait un fils naturel, appelé Bryniolf, qui était un homme de la +pire espèce, ne reculant devant aucun méfait. Halgierde se hâta de le +mander, lorsque Kol eut été tué par Roste, pour le mettre à la tête de +ses ouvriers. Gunnar ne fut point enchanté du choix; mais, comme il ne +voulait fermer sa porte à aucun des parents de sa femme, il accepta ce +nouveau serviteur, évitant seulement de lui parler en dehors des +nécessités du travail. + +À Bergtorsvol cependant Nial avait essayé de se défaire de Roste en +l'envoyant vers les fiords de l'Est; mais, quelques jours après, le +valet avait reparu, en disant qu'il était indigne d'un homme libre de +paraître s'enfuir comme un vil esclave, et, sur les instances de +Bergtora, on avait consenti à le garder au logis. + +Le temps de l'alting revenu, tous les hommes gagnèrent Tingvalla, et les +femmes restèrent seules dans leurs bÅ“rs avec leurs domestiques des deux +sexes. + +Un jour, Bergtora dit à Roste: + +«Monte à Thorosfield; tu y resteras une huitaine de jours à faire du +charbon dans la forêt. Surtout qu'on n'en sache rien; car si Halgierde +soupçonnait ta présence là -haut, tu serais un homme mort.» + +Le lendemain néanmoins, la femme de Gunnar était informée du départ de +Roste. + +Elle appela aussitôt son cousin Bryniolf. + +«Roste est au bois de Thorosfield, lui dit-elle, et je compte sur toi +pour qu'il n'en revienne pas.» + +L'autre d'abord parut hésiter. + +«Ah! reprit Halgierde, je m'aperçois bien que Tiolstolf n'est plus là ! +Tu as donc peur? + +--Peur!» s'écria le fils de Svan; et sur ce mot il partit au galop. + +* * * + +Arrivé au bas de la colline boisée, il vit une épaisse colonne de fumée +qui s'élevait du milieu du fourré. Il s'élança dans cette direction, +puis, mettant pied à terre, il attacha son cheval à un arbre et se +faufila vers la charbonnière. + +Roste était devant son fourneau, tout noir des pieds à la tête, et +tellement absorbé dans sa besogne, qu'il n'entendit pas venir Bryniolf. + +Celui-ci se glissa à pas de loup derrière lui, et, levant sa hache, lui +en assena un formidable coup sur le crâne. + +Roste fit en l'air un tel bond, que la hache échappa des mains de +l'agresseur, puis, bien que blessé à mort, il put encore saisir un +javelot et le décocher à Bryniolf. Mais ce dernier se jeta par terre à +plat ventre, et le trait passa au-dessus de lui en sifflant. + +«C'est heureux pour toi, fit le valet de Bergtora, que tu m'aies attaqué +à l'improviste! Allons, ramasse ta hache, qui n'a pas trahi la main qui +la tenait, et va dire à Halgierde que tu m'as tué... Ce qui me console, +c'est qu'avant peu tu auras le même sort!» + +En achevant ces mots, il rendit l'âme. + +Bryniolf ramassa sa hache, et courut dire à sa maîtresse que ses ordres +étaient accomplis. + +Halgierde fit immédiatement partir deux exprès, un pour Bergtorsvol, +chargé d'annoncer à la femme de Nial que le meurtre de Kol était vengé, +l'autre pour Tingvalla, avec mission de prévenir Gunnar. + +Ce fut cette fois à ce dernier de désintéresser, selon le taux légal, +son voisin lésé par la mort de Roste. + +L'entrevue fut des plus cordiales, et, l'accord fait, les deux amis se +bornèrent à se serrer la main en silence. + +* * * + +«Te voilà quitte envers Gunnar, dit Bergtora à son mari, quand celui-ci, +à son retour de l'alting, lui eut montré l'argent du wehrgeld; mais moi +je ne le suis pas envers Halgierde. + +--Il n'est pas besoin de s'acquitter deux fois! répondit Nial sans autre +reproche. + +--Oh! poursuivit Bergtora, mon époux a l'humeur bien douce à présent!» + +«Quelle somme as-tu donc payée à Nial pour la mort de Roste? demanda de +son côté Halgierde à Gunnar, quand celui-ci revint à Lidarende. + +--Le prix d'un homme libre, répondit Gunnar, comme c'était du reste mon +devoir. + +--Allons! ajouta la femme d'un air méprisant, vous faites vraiment la +paire, Nial et toi, et ni l'un ni l'autre, certes, vous ne courez le +risque de mourir d'un coup de sang!» + +* * * + +Il y avait alors à Bergtorsvol un certain Losing, dont le père était +mort au service de la mère de Nial, et qui lui-même avait élevé le fils +de son maître. C'était un homme plein de vigueur, quoique d'un naturel +extrêmement placide, et d'un dévouement à toute épreuve. Skarphédin et +ses frères l'aimaient comme un père. + +L'été suivant, Bergtora le fit appeler et lui dit: + +«Tu étais, Losing, d'une famille d'esclaves; nous t'avons affranchi. +Puis-je compter sur toi en toute occurrence? + +--Assurément. + +--Eh bien, je te charge de tuer Bryniolf. + +--L'homicide n'est point mon affaire, répliqua le brave serviteur; +néanmoins, si tu me le commandes formellement... + +--Formellement,» répondit Bergtora. + +Losing gagna immédiatement Lidarende, et, s'adressant à Halgierde en +personne: + +«Où est Bryniolf? lui demanda-t-il. + +--Que lui veux-tu? + +--Qu'il me dise où il a enterré le corps de Roste; il paraît que la +chose a été mal faite.» + +Halgierde lui indiqua où se trouvait son valet; puis elle ajouta: + +«Tu ne fais point métier de tuer les gens; je pense donc qu'avec toi il +n'y a pas de danger.» + +Losing repartit qu'en effet il n'avait encore jamais vu couler le sang +de personne par son fait, et, sur cette réponse laconique, il partit. + +Bientôt après, au milieu de la route, il trouva Bryniolf. + +«Défends-toi! lui cria-t-il; je n'entends point t'attaquer comme un +malfaiteur.» + +L'autre fondit sur lui, sa hache levée; mais Losing, d'un premier coup +de la sienne, lui brisa le manche de son arme, et, d'un second coup en +pleine poitrine, l'étendit sans vie sur le chemin. + +Quelques pas plus loin, avisant des bergers d'Halgierde, il leur annonça +qu'il venait de tuer Bryniolf, non par surprise et traîtreusement, comme +celui-ci en avait usé avec Roste, mais loyalement, dans un duel +régulier, et il leur dit à quel endroit ils pourraient retrouver le +cadavre. + +Quand la nouvelle parvint à Nial sur le ting, il fut d'abord si saisi, +qu'il se la fit répéter par trois fois. + +«Oh! s'écria-t-il enfin, voilà cette fureur de meurtre qui gagne +maintenant jusqu'aux moutons même. Qu'en dis-tu, Skarphédin, mon fils? + +--Je dis qu'il fallait que Bryniolf fût vraiment prédestiné à la mort +pour qu'il ait péri de la main de notre excellent père nourricier, +l'homme le plus inoffensif de l'Islande.» + +* * * + +Sur l'entrefaite arriva au bÅ“r de Lidarende un cousin de Gunnar, appelé +Sigmund, qui, avec son navire, faisait le trafic d'Islande en Norwège et +poussait même parfois jusqu'en Suède. À une grande force physique et à +certains agréments extérieurs il joignait un savoir remarquable et un +talent de skalde apprécié. Une chose cependant gâtait en lui tous ces +avantages: c'était un esprit d'arrogance et de présomption qui se +traduisait en railleries incessantes. + +Gunnar le reçut avec bienveillance, et l'invita, selon la coutume, à +passer l'hiver sous son toit. + +«J'accepte l'offre, répondit Sigmund, pour moi et pour Skiold, qui +m'accompagne.» + +Ce Skiold était un Suédois d'assez mauvais renom qui le secondait dans +toutes ses affaires, et avec lequel, la similitude d'humeur aidant, il +s'était lié d'une étroite amitié. + +«Je veux bien aussi héberger Skiold, repartit Gunnar, quoique je ne le +voie pas des mêmes yeux que toi; mais tu sais que ma femme est d'un +naturel très fantasque; ne prête point l'oreille à ses suggestions, et +en toutes choses consulte-moi d'abord.» + +Sigmund demeura donc à Lidarende avec son ami, et Halgierde, à qui le +nouveau venu plaisait fort, affecta bientôt de le combler de ses +prévenances. Ce fut au point que les gens du logis en arrivèrent à se +demander qui était le maître, de lui ou de Gunnar. Elle semblait +néanmoins avoir oublié Bergtora et ses pensées de représailles, quand un +jour, à brûle-pourpoint, elle dit à son mari: + +«J'ai beau essayer de me contraindre; je ne puis prendre sur moi de +laisser invengée la mort de Bryniolf.» + +Gunnar lui tourna le dos sans répondre, mais immédiatement il envoya +prévenir Nial que Losing eût à se bien garder. + +Halgierde, en effet, cherchait de toutes parts un «homme de main» à qui +elle pût confier sa vindicte. Elle s'adressa d'abord à Thraen, un riche +Islandais qui habitait le bÅ“r de Grytaa, et qui venait d'épouser +Thorgierde, l'enfant née du mariage d'Halgierde et d'Osvif; mais, aux +premiers mots qu'elle lui dit, celui-ci déclina la proposition. Alors +elle se tourna vers Sigmund: + +«Non, repartit également ce dernier. Je ne veux point encourir la colère +de Gunnar, sans compter que le meurtre de Losing ne tarderait pas à être +vengé à son tour. + +--Par qui donc? Serait-ce par ce blanc-bec de Nial? + +--Non pas par lui, mais par ses fils. + +--Oh! reprit Halgierde d'un air de dédain, le négoce ne fait pas, je le +vois, les hommes valeureux!» + +* * * + +Sigmund la quitta sans plus souffler mot; mais, appelant son ami Skiold, +il prit avec lui le chemin de Grytaa. + +Que se passa-t-il entre lui et Thraen? Nul ne le sut; mais le +surlendemain, comme Gunnar était absent de sa maison, les trois hommes +reparurent ensemble à Lidarende. + +«Nous sommes à tes ordres, dirent-ils à Halgierde; indique-nous +seulement ce que nous devons faire. + +--Eh bien, partez pour le fiord de l'est où est resté le navire de +Sigmund; vous prétexterez que vous avez des marchandises à y prendre, et +vous n'en reviendrez qu'après l'ouverture de l'alting, c'est-à -dire +quand Gunnar et Nial seront aux comices avec tout leur monde. Ce sera le +moment pour agir.» + +Les trois hommes s'en allèrent vers l'est. Quelques semaines après, +Gunnar, n'ayant nul soupçon, se mit en route pour Tingvalla, et Nial en +fit autant de son côté. Celui-ci avait décidé, par prudence, qu'il +emmènerait son valet Losing; mais une circonstance imprévue l'en +empêcha au dernier moment. Le domestique, qui était en course à une +assez grande distance du bÅ“r, se trouva arrêté au retour par le +débordement d'une rivière, ce qui lui causa un retard de quarante-huit +heures environ. + +Quand il reparut, Bergtora, qui avait les instructions de son mari, lui +dit de rejoindre Nial à l'alting; mais elle eut la malencontreuse idée +de l'envoyer d'abord au bois de Thorosfield jeter un coup d'Å“il à +l'exploitation. + +«Aie bien soin, lui recommanda-t-elle, de revenir au plus tard le +lendemain.» + +Par malheur Halgierde sut la chose; elle en avisa aussitôt ses vengeurs, +qui se hâtèrent de monter à cheval pour prendre la direction de +Thorosfield. + +En route, Sigmund dit à Thraen: + +«Laisse-nous agir seuls, Skiold et moi, et contente-toi d'assister à la +scène. Quatre bras suffisent pour la besogne.» + +Ainsi fut-il convenu. Quelques instants après, ils rencontrèrent Losing, +et fondirent sur lui. L'autre se défendit vaillamment. Il commença par +briser une lance à chacun de ses adversaires; puis Skiold lui ayant +coupé la main droite, il continua de combattre de la gauche. À la fin +pourtant Sigmund le transperça d'un javelot, et il tomba inanimé sur le +sol. + +Les meurtriers recouvrirent le corps de cailloux et de broussailles. + +«Voilà , je le crains, un fâcheux exploit, dit Thraen à ses compagnons; +je me demande comment les fils de Nial prendront la nouvelle. + +--Il n'importe,» repartit Sigmund en entonnant des couplets de +circonstance, et tous trois ils regagnèrent Lidarende. + +* * * + +Halgierde ne se sentit pas de joie; mais Ranveige, la vieille mère de +Gunnar, ne put s'empêcher de dire à Sigmund: + +«Tu me parais dans une voie périlleuse. Pour cette fois, mon fils te +tirera d'embarras en s'accommodant avec Nial; néanmoins je t'engage à ne +plus te lancer sur les pistes que ma bru t'indiquera, si tu ne veux être +assuré d'y périr.» + +Halgierde, à ce mot, éclata de rire; mais la vieille reprit d'une voix +grave: + +«Femme, ne te moque pas des vieillards; la sagesse descend des rides de +leur front.» + +Lorsque Gunnar connut ce nouveau meurtre, il alla avec son frère +Kulskiag trouver immédiatement Nial. Ce dernier était seul dans sa +hutte. + +«Losing est mort, lui dit-il; nos maisons sont de plus en plus divisées, +mais notre amitié n'a point reçu d'atteinte. Fixe le wehrgeld que j'ai à +te payer.» + +Nial garda un instant le silence; son visage était devenu pâle. Il +répondit enfin avec un soupir: + +«Donne-moi six onces d'or... Losing était un serviteur comme il n'en est +pas beaucoup en Islande. Mes fils, s'ils étaient ici, refuseraient à +coup sûr toute composition; aussi me passerai-je de les consulter... +J'espère néanmoins qu'ils respecteront l'arrangement consenti entre +nous.» Bientôt après Skarphédin entra, et son père l'informa de +l'événement. + +«Non, certes, répliqua le jeune homme, je ne romprai point l'accord fait +par toi; mais je crois que le jour est proche où, mes frères et moi, +nous aurons à nous mêler de la querelle, et, à la prochaine offense, je +me souviendrai volontiers de toutes les autres.» + + + + +CHAPITRE X + +PROPOS DE FEMMES ET COUPLETS DE SKALDE + + +On a vu que, dans les bÅ“rs islandais, les femmes avaient un logis à +part, sorte de gynécée ouvert où elles travaillaient et jasaient +ensemble; ce qui n'empêchait pas les hommes de venir aussi de temps à +autre prendre part au bavardage et à la gaieté qui ne cessaient de +régner en ce lieu. + +Or, un jour qu'Halgierde se trouvait ainsi dans sa _stofa_ avec sa fille +Thorgierde, son gendre Thraen et Sigmund, le cousin de Gunnar, quelques +mendiantes se présentèrent. Selon l'usage du pays, la maîtresse du logis +les fit entrer et asseoir; puis elle leur demanda ce qu'il y avait de +nouveau «par le monde». + +«Rien que nous sachions, répondirent-elles. + +--Où donc avez-vous passé la nuit? + +--À Bergtorsvol. + +--Ah! et que faisait Nial? + +--Ma foi, toute son occupation consistait à se tenir silencieux dans un +coin. + +--Et ses fils? + +--Pour ceux-là , reprirent obséquieusement les pauvresses, on ne sait +guère à quoi ils sont bons. Skarphédin pourtant affilait une hache, Grim +arrangeait un arc, Helge mettait une poignée à un glaive, et Atle +assujettissait une prise à un bouclier. + +--Oh! oh! repartit Halgierde, méditeraient-ils quelque grave entreprise? + +--Nous l'ignorons, firent les femmes. + +--Mais les gens de service, poursuivit Halgierde, à quoi +s'occupaient-ils? + +--Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y en avait un qui +transportait aux champs du fumier. + +--Tiens! et pourquoi faire? + +--Pour faire pousser l'herbe, à ce qu'il disait. + +--En vérité, s'écria Halgierde en éclatant d'un rire sardonique, pour un +si bon donneur de conseils, Nial me paraît bien peu avisé! + +--Comment cela? dirent les mendiantes. + +--Sans doute; puisque le fumier a une telle vertu, que ne s'en est-il +fait appliquer une charretée au menton, afin de s'y faire croître la +barbe! Mais la dépense lui a fait peur... Allons, dorénavant nous ne +l'appellerons plus que le _ladre sans poil_... Quant à ses fils, qui +sont, eux, barbus à souhait, probablement parce qu'ils ont été moins +avares du précieux engrais, nous les nommerons les _barbes bien fumées_. +Voyons, Sigmund, en bon skalde que tu es, improvise-nous quelque chose +là -dessus.» + +* * * + +Sigmund entama aussitôt un chant où Nial et ses fils, affublés des +sobriquets qu'Halgierde venait de leur donner, étaient l'objet de cent +moqueries. Toute l'assistance en riait encore aux éclats, lorsque +Gunnar, qui du seuil avait tout entendu, parut dans la chambre. + +À l'aspect de son visage courroucé, l'hilarité générale s'éteignit. + +«Fou que tu es! dit-il à Sigmund, voilà des couplets qui te coûteront la +vie!» + +Puis, s'adressant à ses gens: + +«Si un seul d'entre vous répète cette chanson ou y fait seulement la +moindre allusion, il sentira le poids de ma colère, et je le chasserai +sur-le-champ.» + +Là -dessus il sortit, et telle était la crainte qu'il inspirait, que nul +n'osa plus souffler mot du chant satirique. Mais les mendiantes, pensant +que Bergtora leur saurait gré de l'indiscrétion, se hâtèrent d'aller à +Bergtorsvol et d'y narrer la scène en détail. + +* * * + +Vers le soir, quand tout le monde fut à table, la femme de Nial se mit à +dire: + +«À propos, on vous a gentiment arrangés aujourd'hui, le père et les +fils, et si vous avalez cet affront, c'est vraiment que vous avez des +cÅ“urs de brebis. + +--Qu'est-ce donc?» demanda Skarphédin. + +La mère raconta ce qui s'était passé à Lidarende. + +«Peuh! fit Skarphédin, nous ne sommes pas des femmelettes pour prendre +la mouche à tout propos. + +--Gunnar pourtant l'a prise pour vous, et Gunnar, je pense, n'est pas +une femmelette! Si vous laissez cette insulte impunie, il n'y a plus de +raison pour qu'aucune avanie vous émeuve jamais. + +--Oh! oh! notre petite mère est bien emportée!» dit Skarphédin en +s'efforçant de rire; mais la sueur lui perlait au front, et des taches +rouges enflammaient ses joues. + +Grim, le second frère, se mordit les lèvres sans rien dire. Helge, le +troisième, resta impassible. + +Quant à Atle, il sortit un moment avec Bergtora, et celle-ci, en +revenant, était toute tremblante de colère. + +«Femme, lui dit Nial, la vengeance est douce en prémices; mais souvent +le fruit en est amer.» + +* * * + +Dans la nuit, comme il reposait, il entendit résonner le bruit d'une +hache contre le mur extérieur du logis, et il s'aperçut que les +boucliers n'étaient plus appendus à leur place accoutumée. + +«Qui a pris nos boucliers? demanda-t-il à Bergtora. + +--Ce sont tes fils.» + +Nial se leva aussitôt, mit ses chaussures et sortit. Il vit les quatre +jeunes gens en train déjà de gravir la colline. + +«Skarphédin! cria-t-il, où allez-vous donc? + +--Nous allons à la recherche du bétail. + +--À cette heure?» + +Skarphédin, au lieu de répondre, entonna la chanson islandaise: + + Nous allons pêcher le saumon; + Vois-tu le filet qui se gonfle?... + +«Bonne chance donc!» reprit Nial, et il rentra d'un air résigné. + +Le lendemain, à l'aurore, Sigmund le skalde était tué; Skarphédin +faisait porter sa tête à Halgierde, et Nial en était quitte, à quelque +temps de là , pour payer de nouveau le wehrgeld à Gunnar. + +Bientôt cependant les choses allaient prendre une tournure plus grave. + + + + +CHAPITRE XI + +LE DIFFÉREND DE GUNNAR ET D'OTKEL + + +La récolte, cette année-là , fut à peu près nulle dans toute l'Islande, +si bien que les plus gros fermiers se trouvèrent à court de grain et de +fourrage. On s'aida mutuellement comme on put, et Gunnar en particulier +se mit tellement en frais de largesses, qu'il finit par épuiser, lui +aussi, sa réserve. + +Or au bÅ“r de Kirboi, situé entre les deux Ranga, au nord-ouest de +Lidarende, demeurait un certain Otkel, qui était réputé l'homme le plus +riche, mais aussi le plus avare du district. + +Gunnar alla trouver ce paysan, et, lui faisant part de son embarras, il +le pria de lui céder une partie de son superflu. + +«En fait de provisions, répondit sèchement Otkel, je ne possède que le +nécessaire; mais, si tu veux m'acheter un esclave, j'en ai un à te +vendre.» + +Gunnar, qui avait justement besoin d'un valet, consentit au marché, et +Otkel lui livra un nommé Skarph, Islandais d'origine, qui était l'homme +le plus fainéant et le plus vicieux qu'on pût voir. + +Le mari d'Halgierde s'en revint donc chez lui avec une bouche de plus à +nourrir, et pas le moindre surcroît de subsistances. + +Lorsque Nial sut la chose, il partit avec ses fils pour sa propriété de +Thorosfield, y prit la charge de quinze chevaux en fourrages et en +vivres, et amena le tout à son ami. + +«Si tu veux m'en croire, lui dit-il, tu t'abstiendras dorénavant de +t'adresser à d'autres que moi.» + +Gunnar le remercia cordialement, et l'on pense si ce trait de générosité +délicate resserra encore l'intimité entre les deux chefs de famille. + +* * * + +Cependant Halgierde avait sur le cÅ“ur le procédé insultant d'Otkel, et +elle songeait aux moyens de s'en venger. Quand le temps de l'alting fut +revenu, et que tout le monde fut parti pour les comices, elle appela +Skarph, son nouveau domestique. + +«Va à Kirboi, lui dit-elle; prends-y autant de beurre et de fromage que +deux chevaux en pourront porter, et, pour qu'on ne s'aperçoive pas du +larcin, mets le feu au grenier. + +--Je ne vaux pas cher, objecta Skarph, et j'ai bien des vilenies à mon +compte, mais jusqu'à présent je n'ai jamais volé ni incendié. + +--Qu'est-ce à dire? riposta Halgierde d'un ton de menace; un chenapan +fini qui fait l'honnête homme! Obéis-moi, ou sinon...!» + +La nuit venue, l'esclave prit deux chevaux et se dirigea du côté de +Kirboi. Bien que le chien de la ferme, qui le connaissait, se fût +abstenu d'aboyer après lui, il commença par le tuer pour plus de sûreté, +et, entrant dans le grenier de son ancien maître, il y chargea ses bêtes +de beurre et de fromage; après quoi il incendia le bâtiment et s'en alla +au galop. + +Comme il approchait de Lidarende, il s'aperçut qu'il avait perdu en +chemin sa ceinture, avec son couteau qui était passé dedans, mais il +était trop tard pour qu'il pût retourner en arrière. + +* * * + +Peu de temps après, Gunnar s'en revint de Tingvalla, accompagné de +plusieurs habitants du district de Sida qu'il avait invités à dîner chez +lui. Parmi les mets servis sur la table figurait abondance de beurre et +de fromage. + +«Tiens! d'où sort donc tout cela?» demanda-t-il avec étonnement. + +Il savait que ces deux sortes d'aliments manquaient absolument au logis. + +«Ne t'inquiète pas de ce détail, et mange tranquillement, lui répondit +Halgierde. Est-ce aux hommes à se mêler des choses de cuisine?» + +Pour le coup, la patience échappa à Gunnar. + +«Me prends-tu donc pour un recéleur?» s'écria-t-il d'une voix +courroucée. + +Et, comme avaient fait avant lui Thorwald et Osvif, il frappa violemment +sa femme à la joue. + +«C'est le troisième soufflet que je reçois; il me sera payé le prix des +deux autres!» dit Halgierde sans plus d'émotion. + +Et sur ce mot elle sortit de la salle. + +* * * + +Quand Otkel avait appris sur le ting l'incendie de son grenier, il +s'était contenté de dire: + +«Voilà ce que c'est que de placer la grange trop près du fournil!» Puis, +la session close, il avait regagné, lui aussi, sa maison. + +Un matin qu'il était sorti de chez lui pour visiter son pâtis à moutons, +il vit, au bord de la Ranga, quelque chose qui brillait sur le sol. + +«Tiens! fit-il, qu'est-ce que cela? On dirait de la ceinture et du +couteau de ce gredin de Skarph.» + +Il ramassa les objets et alla les montrer à ses gens, qui tous les +reconnurent également. + +La chose lui parut louche, et il résolut de l'éclaircir à tout prix. + +Il manda quelques femmes du voisinage qui faisaient le métier de +colporteuses, et, leur remettant de menues marchandises: + +«Allez-vous-en de bÅ“r en bÅ“r, leur dit-il, offrir cela aux maîtresses +des maisons, et ce qu'elles vous donneront en échange, rapportez-le-moi +fidèlement.» + +Les femmes commencèrent leur tournée. Quinze jours après, elles +reparurent, pliant sous la charge. + +«Oh! dit Otkel en les voyant, on vous a libéralement gratifiées! Où +avez-vous reçu le plus gros de ce que vous portez? + +--À Lidarende. + +--C'est donc Halgierde qui vous a donné ces superbes fromages? + +--Elle-même, et, à voir de quel cÅ“ur elle y allait, on eût dit que cela +ne lui coûtait rien.» + +Otkel se fit apporter un de ses moules, et il essaya dedans les +fromages: ils s'y adaptaient exactement. + +«Plus de doute, s'écria-t-il, ceci est mon bien, et c'est Skarph qui, +sur l'ordre d'Halgierde, a pillé ma grange et l'a incendiée.» + +* * * + +Le propos eut bientôt fait le tour du district, et Kulskiag, aux +oreilles de qui il parvint, crut devoir en parler à son frère. + +«Eh! répondit Gunnar, la chose ne me paraît que trop vraie. + +--Et que comptes-tu faire? + +--M'en aller à Kirboi offrir à Otkel la réparation à laquelle il a +droit. + +--Je ne puis que t'approuver, ajouta Kulskiah; c'est à toi de payer les +méfaits de ta femme.» + +Quelques jours après, Gunnar se présentait chez Otkel. + +«Je viens, lui dit-il, m'entendre avec toi au sujet du dommage que +Skarph t'a causé. Veux-tu que les principaux du district prononcent +comme arbitres? + +--Tu me proposes ce moyen, répondit Otkel, parce que tu sais que les +gens du pays te sont en majorité favorables, tandis que moi, je ne suis +pas aimé... + +--Eh bien, reprit le fils d'Hamund sans se départir de son calme +courtois, fixe toi-même le dédommagement que tu désires. + +--Je ne sais pas, je verrai,» répliqua le paysan. + +Gunnar dut se retirer sur cette réponse évasive. + +À peine se fut-il éloigné, que ledit Otkel alla consulter son intime ami +et voisin Valgard, qui était le personnage le plus perfide et le plus +astucieux de toute la contrée; aussi ne l'appelait-on communément que +Valgard le Faux. C'était, de plus, un ennemi acharné de Gunnar. + +L'autre lui conseilla de recourir aux lumières de Gissur le _gode_[40], +qui habitait le domaine de Mosfield, sis assez loin au nord-ouest par +delà le torrent de la Thiorsa. + +«Si tu le veux, dit-il, je t'accompagnerai.» + +* * * + +Otkel accepta la proposition, et les deux hommes partirent ensemble. En +route, Valgard dit à son ami: + +«Écoute, je sais que les longs trajets te répugnent; laisse-moi faire +cette démarche à ta place. + +--Très volontiers, répliqua Otkel; je m'en rapporte complètement à +toi.» + +Valgard arriva donc chez Gissur, et lui expliqua de quoi il s'agissait. + +«Mais, à ce que je vois, fit remarquer le gode, Gunnar a porté à Otkel +des propositions d'arrangement acceptables; pourquoi donc celui-ci les +a-t-il repoussées? + +--C'est qu'il voulait avant tout te consulter, sachant combien tes avis +ont de poids. + +--Eh bien, assure-le de ma part, si tu m'as bien exposé l'affaire, que +le meilleur pour lui est de souscrire aux offres d'accommodement de +Gunnar. Mon concours ne lui fera pas défaut.» + +Valgard regagna Kirboi. + +«Gissur me charge de te présenter ses saluts, dit-il à Otkel. Son +opinion est que, dans l'occurrence, tu aurais grand tort d'accepter une +réparation à l'amiable. La femme de Gunnar t'a volé; son mari est +coupable de recel: mieux vaut que tu intentes une plainte en justice.» + +À quelques semaines de là , Gunnar travaillait dans son enclos, le dos +tourné à la route, quand il entendit un galop de chevaux. C'était Otkel +qui passait devant le bÅ“r, en compagnie d'une dizaine d'hommes. Sans +même s'arrêter, le fermier de Kirboi lui cria à haute voix devant ses +témoins la formule d'assignation à l'alting, puis il disparut comme il +était venu. + +L'époque des assises arrivée, Gunnar se rendit à Tingvalla, et là il +affecta de ne jamais paraître en public qu'escorté de ses deux frères +Kulskiag et Hort, et de Nial et de ses fils. Ces hommes d'élite réunis +lui formaient une sorte de garde d'honneur. + +Tout le monde sut bientôt sur le ting que l'intention du fermier de +Lidarende était d'appeler sa partie adverse à une lutte en champ clos +dans l'île de Holm, et l'on ajoutait que c'était contre le gode Gissur +qu'il voulait combattre personnellement. + +Quand celui-ci fut informé de la chose, il courut immédiatement chez +Otkel. + +«Qui donc, lui dit-il, t'a conseillé d'actionner Gunnar par-devant +l'alting? + +--C'est toi-même, parlant à Valgard. + +--Valgard en a menti, comme toujours, s'écria l'homme de loi; prenons +des témoins et allons chez Gunnar.» + +Gunnar, averti de son approche, s'était hâté de sortir de sa hutte avec +tout son monde, qu'il fit ranger en ordre de bataille. + +Gissur s'avança et lui dit: + +«Nous venons t'offrir de prononcer toi-même le verdict. + +--Comment? fit Gunnar interdit; est-ce que ce n'est pas sur ton avis que +j'ai été cité en justice? + +--Non, jamais je n'ai donné ce conseil à Otkel. Valgard le Faux l'a +trompé. + +--Tu le jures?» + +Le gode prononça la formule de serment. + +«Eh bien, reprit fièrement Gunnar, je suis toujours prêt à payer le +dommage que ma femme a causé; mais il me faut, à moi aussi, une +réparation pour cette façon offensante de me traduire dérisoirement à +l'alting, et j'évalue l'indemnité qui m'est due de ce chef à +l'équivalent de celle que j'offre à Otkel. Si cette solution ne vous +agrée pas, que le procès suive son cours légal. Je sais, dans ce cas, ce +qu'il me reste à faire. + +--Non, répondit Gissur, nous souscrivons à tout ce que tu dis, et nous +ne te demandons qu'une chose, c'est d'être dorénavant l'ami d'Otkel. + +--Pour cela, jamais! s'écria Gunnar. L'ami de Valgard le Faux ne saurait +devenir le mien, et, s'il n'est point fermement résolu à me laisser +tranquille désormais, j'estime que le plus sage pour lui, c'est d'aller +dès maintenant s'établir dans quelque district un peu éloigné.» + +Ainsi eût pu se trouver clos, ou du moins assoupi jusqu'à nouvel ordre, +le différend d'Otkel et de Gunnar, si un incident tout fortuit ne fût +venu presque aussitôt le ranimer. + +Notes du chapitre: + +[Note 40: Les _godes_, à la fois magistrats et pontifes, étaient +chargés, chacun dans leur district, de rendre la justice, de convoquer +le peuple en assemblée locale, de veiller à la paix du pays, et de +tarifer les marchandises sur les marchés. C'était parmi eux qu'étaient +élus les juges à chaque session de l'alting. La _goderie_ était une +charge qui s'achetait, et le ressort en était très flottant, car tout +homme libre, en Islande, avait le droit de choisir le cercle de +juridiction qui lui convenait et de le quitter aussi à son gré.] + + + + +CHAPITRE XII + +LE COUP D'ÉPERON ET CE QUI S'ENSUIVIT + + +Au cours de ce même été, Otkel voulut aller passer une huitaine de jours +à Dal, où il avait un ami du nom de Runolf. Il prit avec lui Valgard le +Faux, ses deux frères et quatre autres hommes, et il se mit en route +vers la Markar, à l'est de laquelle était le bÅ“r de Runolf. Il devait +passer cette rivière à un gué voisin de Lidarende. + +Comme il descendait la pente du coteau sur lequel se trouvaient les +champs de Gunnar, son cheval eut peur et partit à fond de train. + +Gunnar était justement en train de semer de l'orge, baissé vers la +glèbe, sa hache et son manteau posés à terre près de lui. Otkel ne +pouvait pas le voir, et Gunnar ne pouvait pas non plus voir Otkel. + +Or le hasard voulut que l'animal emporté filât juste au ras de lui. +Gunnar, surpris, se redressa brusquement, et l'éperon d'Otkel, qui n'en +pouvait mais, lui déchira au passage l'oreille gauche, d'où le sang +jaillit avec abondance. + +Une minute après Valgard et les autres arrivaient. Gunnar les prit +aussitôt à témoin de l'acte du brutalité d'Otkel. + +«Eh! dit Valgard, le mal n'est pas grand. Vas-tu pour si peu te mettre +en colère et brandir ta hallebarde, comme tu le fis dernièrement sur le +ting en nous dictant ton arrêt souverain? + +--Je te souhaite, à toi et aux autres, de ne jamais me fournir +l'occasion de brandir, comme tu le dis, ma hallebarde!» se contenta de +répliquer Gunnar, et il rentra de ce pas à son bÅ“r, où il ne souffla mot +de l'aventure; de sorte que chacun crut que sa blessure était l'effet +d'un simple accident. + +* * * + +Oktel et ses compagnons continuèrent leur route jusqu'à Dal, et là , +quand tout le monde fut à table, Valgard raconta ce qui s'était passé +près de Lidarende. + +«Et quelle figure faisait Gunnar? demanda là -dessus un des convives. + +--Ma foi, il m'a bien semblé qu'il pleurait. + +--Voilà , interrompit sévèrement Runolf, une parole calomnieuse que tu +regretteras. Gunnar lui-même est homme à te prouver que ses yeux ne sont +point faits pour les pleurs. Puissent d'autres que toi encore ne pas +l'apprendre à leurs dépens!» + +Quand au bout de la semaine son ami le quitta, Runolf lui dit: + +«Peut-être ferais-je bien de t'accompagner jusqu'à Kirboi; Gunnar, en te +voyant avec moi, ne te cherchera point querelle.» + +Mais Otkel repoussa la proposition, en alléguant qu'il passerait la +Markar un peu plus en aval, loin de Lidarende. + +Cependant le méchant propos de Valgard le Faux avait été rapporté à un +pâtre, qui s'était empressé de l'aller redire à Gunnar. + +«C'est bon, avait répondu celui-ci; occupe-toi de faire ton métier, et +ne m'importune point de pareilles vétilles.» + +Le soir même, toutefois, il entretint de la chose son frère Kulskiag; +puis le lendemain, qui était le jour où Otkel devait regagner Kirboi, il +ceignit son glaive, se coiffa de son casque, prit sa hallebarde, et +ainsi équipé galopa vers l'ouest. + +Après avoir passé la Ranga près de la ferme d'Hof, il descendit de +cheval et attendit. + +Au bout de quelques instants Otkel et ses compagnons parurent. +Immédiatement il courut sur eux. + +«Voici ma hallebarde, leur cria-t-il, et je vais vous montrer comment je +pleure!» + +* * * + +La troupe adverse mit vite pied à terre pour se ruer contre lui. Halkol, +un des frères d'Otkel, fut le premier à l'attaque. Des deux mains il +lança un énorme javelot à Gunnar. Celui-ci se couvrit, et le dard +s'enfonça dans son bouclier. Gunnar alors jeta ledit bouclier contre +terre avec une telle force, qu'il y resta fiché par la pointe du +javelot; puis, saisissant son épée, il se mit à décrire des moulinets si +vertigineux, que c'étaient autant d'éclairs fulgurants. + +Dans un de ces moulinets il trancha le poignet droit au frère d'Otkel; +ensuite, se retournant vers Valgard, qui le menaçait à dos de sa hache, +il lui fit d'un coup de sa hallebarde sauter l'arme des mains; puis, +d'un second coup lui traversant le ventre, il l'enleva ainsi embroché, +et l'envoya, la tête la première, rejoindre sa hache dans le marais +voisin. + +Otkel voulut profiter du moment pour couper le jarret de son ennemi; +mais, d'un bond prodigieux en l'air, Gunnar évita l'atteinte de l'épée; +après quoi, retombant d'aplomb sur ses jambes, il transperça Otkel à son +tour. + +Soudain une voix s'écria: + +«Tiens bon. Gunnar, me voici!» + +C'était Kulskiag qui, averti par sa mère Ranveige du départ précipité de +son frère, s'était hâté de saisir ses armes et de s'élancer ventre à +terre sur ses traces. Il commença par coucher à terre l'autre frère +d'Otkel, et Gunnar et lui, à deux contre quatre, eurent bientôt raison +du reste de la troupe. + +L'affaire revint à l'alting suivant; mais tel était encore, à ce moment, +le prestige de l'homme de Lidarende, que tous les paysans de la vallée +de la Markar et un grand nombre de ceux de la Ranga prirent à l'envi +parti pour lui, et obligèrent les trois fils d'Otkel,--Bork, Égil et +Starkad,--à recevoir le wehrgeld fixé par les juges. + +«C'est égal, dit Nial à Gunnar, cette affaire me paraît très fâcheuse. +On commence, vois-tu, à te jalouser fort, et désormais chacun de tes +triomphes accroîtra le nombre de tes envieux, et par conséquent celui de +tes ennemis.» + +* * * + +Quelque temps après, comme le fils d'Hamund se disposait à partir pour +le bÅ“r de Tung, situé sur un affluent de la Markar, afin d'y rendre +visite à Asgrim, le beau-père d'Helge, Nial courut vite à Lidarende. + +«Tu as à faire un trajet assez long, dit-il à Gunnar; méfie-toi en +chemin des surprises. Tu n'ignores pas que, malgré l'accommodement +survenu, la «querelle du sang» reste ouverte entre toi et les fils +d'Otkel. Veux-tu que mes quatre fils t'accompagnent? + +--Merci, répondit Gunnar, je n'entends point qu'ils s'exposent pour +moi.» + +Et il sauta en selle, accompagné seulement de ses frères Kulskiag et +Hort. + +Il demeura huit jours à Tung, et lorsqu'il prit congé d'Asgrim, celui-ci +lui proposa également une escorte pour sa sûreté. Il la refusa et +partit. + +Il venait de franchir la Thiorsau, cours d'eau vassal des grands fiords +de l'ouest, quand il se sentit pris de somnolence. La petite troupe +s'arrêta donc au revers d'une colline, et Gunnar se coucha pour dormir. + +Son sommeil fut étrangement agité; un frisson secouait tous ses membres, +et ses lèvres murmuraient des paroles sans suite. Hort voulut +l'éveiller, mais Kulskiag l'en empêcha. + +À la fin, ce cauchemar cessa, ses yeux se rouvrirent, et il regarda +autour de lui d'un air effaré. + +«Tu as fait quelque songe pénible? lui dit Kulskiag. + +--Oui, un songe tel, que, si je l'eusse eu cette nuit à Tung, j'aurais +laissé l'un de vous deux chez Asgrim. + +--Explique-toi donc, demanda Hort. + +--J'ai rêvé qu'une bande de loups nous attaquait près de Nafahole +(c'était le nom des hauteurs qui se trouvaient un peu plus loin); moi et +Kulskiag nous en abattions un bon nombre; mais Hort était mis en pièces, +et un des fauves lui dévorait le cÅ“ur.» + +Hort, à ce mot, se prit à rire; mais Gunnar ajouta d'un ton de voix très +sérieux: + +«Frère, veux-tu que je te donne un conseil? Retourne immédiatement à +Tung. + +--Je n'en ferai rien, certes, répliqua le jeune homme; j'entends te +suivre, fussé-je assuré de mourir en route.» + +* * * + +Quelque temps après, tous les trois passaient la Ranga de l'ouest, et +s'acheminaient du côté de Nafahole. En approchant des collines, ils +aperçurent une troupe armée qui épiait leur marche. C'étaient les trois +fils d'Otkel, Bork, Starkad et Égil, accompagnés d'une vingtaine +d'hommes. Ils avaient eu vent du voyage de Gunnar, et avaient pris leurs +dispositions afin de l'attaquer au retour. + +Gunnar, à leur vue, piqua des deux, suivi de ses frères, vers une langue +de terre proche de la Ranga qui lui semblait propre à la défensive. Ses +ennemis l'y rejoignirent aussitôt. + +En tête de la bande, dévalant pêle-mêle sur la pente abrupte, s'avançait +un certain Sigurd, dit «la tête de porc», qui était l'âme damnée de +Starkad. Gunnar lui décocha prestement une flèche. Sigurd n'eut pas le +temps de se couvrir de son bouclier; le trait lui entra par l'Å“il gauche +et lui ressortit par la nuque. Ce fut le premier mort du combat. + +Une autre flèche, lancée aussi par Gunnar, abattit un second homme, et +Kulskiag, du jet d'une énorme pierre, fendit le crâne à un troisième. + +* * * + +«Sus! sus! cria Bork à ses gens; j'ai juré de ne point m'en retourner +sans sa tête! + +--Viens donc la prendre!» riposta Gunnar, qui jeta son arc, et, le +glaive d'une main, la hallebarde de l'autre, attendit le choc de pied +ferme. + +Bork et Égil fondirent à la fois sur lui. Il transperça l'un d'un coup +de hallebarde, et décapita l'autre du tranchant de son épée. + +Kulskiag, de son côté, serré de près par un certain Svine, de sa hache +lui tranchait littéralement le fémur. L'homme demeura un instant debout +sur son autre jambe, regardant d'un Å“il hébété son moignon qui +rougissait le sol; puis il tomba mort. + +Un nouvel adversaire se rua aussitôt sur Kulskiag. Celui-ci l'embrocha +de sa hallebarde, et, le faisant tournoyer en l'air, le lança dans les +eaux de la Ranga. Hort, lui aussi, se comportait vaillamment. Il avait +déjà fait mordre la poussière à deux de ses ennemis, quand un troisième, +nommé Thore, récemment arrivé de Norwège, lui enfonça son glaive dans le +cÅ“ur. Le malheureux expira sur-le-champ. + +Gunnar, qui venait de se débarrasser de son septième assaillant, se +précipita furieusement sur Thore, et, le frappant au défaut des côtes, +lui partagea le corps en deux morceaux. + +«Fuyons! s'écria Starkad à cette vue; car nous avons affaire ici à +quelque puissance surnaturelle. + +--Attends au moins que je te marque, pour qu'on voie bien que tu t'es +battu.» + +L'autre s'esquiva au plus vite; néanmoins le fer de son adversaire eut +le temps de lui entamer l'épaule. + +Toute la troupe détala, laissant treize morts sur le champ de bataille, +et, parmi ceux qui s'enfuyaient, il n'y en avait pas deux qui ne fussent +blessés. + +Hort était la quatorzième victime. + +Gunnar étendit le corps à fleur de terre sur son bouclier, et un tertre +surmonté d'un petit _cairn_ en cailloux fut érigé par-dessus le cadavre, +selon la mode islandaise et païenne. Tout le temps que dura cette +cérémonie, le fils d'Hamund et son frère n'échangèrent pas entre eux une +parole; mais, au gonflement des veines de ses tempes et aux taches +rouges qui marquaient ses joues, on devinait assez quelles pensées de +vengeance s'agitaient dans l'âme de Gunnar. + +* * * + +On pouvait s'attendre à ce que l'affaire fût extrêmement grave, si tous +les gens apparentés aux victimes se coalisaient en justice contre le +meurtrier. Aussi Gunnar n'eut-il rien de plus pressé que d'aller à +Bergtorsvol demander conseil à son ami Nial. + +«Dans tout cela, lui dit ce dernier, je ne vois pas qu'il y ait eu de ta +faute; c'est l'inéluctable fatalité qui t'a contraint à ce nouveau fait +d'armes; mais on commence, je te le répète, à se lasser de tes +sanglants triomphes, et je crains qu'un fâcheux remous d'opinion ne se +manifeste contre toi à l'alting. Compte néanmoins que je ferai de mon +mieux pour que tu reviennes victorieux de l'instance.» + +Quand les assises furent ouvertes, la partie plaignante se présenta, +ayant à sa tête, outre Starkad et ses deux beaux-frères Thorgrim et +Onund, le gode Gissur en personne, dont Starkad avait entre temps épousé +la fille, dans l'unique vue de le rallier à la cause des siens. + +Gunnar, lui, était assisté de ses tenants ordinaires, et en outre d'un +cousin de feu Hogi, un certain Olaf, qui était pour l'instant le plus +gros chef de la vallée de la Laxa. + +Le remous d'opinion prédit par Nial ne manqua pas, en effet, de se +produire; néanmoins, grâce au crédit d'Olaf et à l'habileté de Nial +lui-même, Gunnar, cette fois encore, s'en tira. On gagna les uns par des +présents, on désarma les autres par des promesses, si bien que l'homme +de Lidarende sembla sortir de ce nouveau procès plus fort et plus +respecté que jamais. + +Mais le sage Nial ne s'y trompait pas. + +«Prends bien garde, dit-il à Gunnar, ta popularité ne tient plus qu'à un +fil. Si la force des choses t'entraîne à un homicide de plus, rien, j'en +ai peur, ne pourra te sauver.» + + + + +CHAPITRE XIII + +CE QU'IL Y A DANS LE PAS D'UN CHEVAL + + +Un hiver encore s'est écoulé. La diète islandaise a repris sa session de +printemps au milieu d'un concours inusité de peuple, et mille +grondements, précurseurs de l'orage, emplissent l'agreste vallon de +Tingvalla. + +Le gode Gissur a fait le tour du ting pour recueillir l'adhésion des +chefs à l'instance qu'il doit introduire en justice au sujet du meurtre +de son gendre Starkad et de cinq autres de ses parents. + +L'affaire appelée, il gravit le Logberg suivi de ses témoins, et expose +sa plainte dans les formes voulues. Le vieux Nial s'avance ensuite au +pied du roc où siège le _Logmadr_, et s'adressant aux juges assemblés: + +«Est-il vrai, demande-t-il, que Gunnar et Kulskiag, s'en revenant +dernièrement des îles de la Côte, ont été derechef assaillis près de la +Ranga par Starkad, fils d'Otkel, accompagné d'une douzaine d'autres +hommes? + +--Cela est vrai, répondent les juges. + +--Est-il vrai aussi, reprend Nial, que, quelques semaines auparavant, +le même Starkad, de complicité avec Onund et Thorgrim, avait projeté +d'attaquer Gunnar dans son propre bÅ“r tandis que tous les gens de sa +maison se trouveraient aux champs, et que ce coup de main ne manqua que +parce qu'un pâtre de Thorosfield avait eu vent de ce qui se tramait? + +--C'est encore exact, fit un juré; mais une composition en argent, fixée +par un arbitrage à l'amiable, a réglé l'affaire dans le délai voulu. + +--Eh bien, poursuivit Nial, je demande ici, au nom de Gunnar, que douze +arbitres décident également dans l'instance présente. Gunnar pourrait +légalement protester contre l'accusation dont il est l'objet de la part +de Gissur, et solliciter un arrêt de déboutance...» + +Des bruits confus s'élevèrent à ce mot de différents côtés de +l'assemblée; Nial continua toutefois sans se troubler: + +«...Mais Gunnar n'est point de ceux qui se dérobent quand il s'agit de +verser le prix du sang, et, dût tout son avoir et le mien y passer, vous +ne le trouverez jamais insolvable.» + +* * * + +Cette péroraison fut de nouveau suivie de murmures hostiles. Néanmoins +un certain nombre de notables, après s'être consultés un instant, +appuyèrent la requête de Nial, et le tribunal arbitral fut formé. + +Gunnar et Kulskiag, retirés dans leur hutte, attendaient silencieusement +la sentence. + +Celle-ci fut prononcée le jour même. Elle fixait à un taux relativement +modéré les indemnités pécuniaires à payer pour la mort de Starkad et de +ses compagnons; mais elle déclarait Gunnar et son frère condamnés à un +exil de trois ans. + +L'arrêt portait, suivant l'usage, que si dans ce laps de temps les +bannis reparaissaient en Islande, toute personne apparentée à l'une de +leurs victimes était autorisée à les tuer. + +Les applaudissements de cette même foule, qui avait tant de fois acclamé +aux comices l'homme de Lidarende, saluèrent au loin cette sentence +draconienne. + +Gunnar acquitta sans mot dire le wehrgeld, et aussitôt, accompagné de +Nial, il reprit le chemin de la Markar. + +«Mon ami, lui dit en route ce dernier, obéis docilement à la loi; donne +ce nouveau gage à ta gloire. Va-t'en comme jadis dans les pays de l'est +conquérir un surcroît de crédit et d'honneur. Tu trouveras, à ton +retour, ta considération si bien refaite d'elle-même, que nul n'osera +plus te marcher sur le pied... Si tu agis autrement, tu es un homme +mort.» + +Gunnar répondit qu'il n'avait nullement l'intention de violer la +sentence rendue contre lui. Dès le lendemain il fit parer un navire au +fiord le plus proche, et quelques jours après il disait adieu à tous ses +amis et ses serviteurs qui l'avaient escorté jusqu'à la Markar. + +* * * + +Son frère Kulskiag chevauchait en silence à côté de lui. Tout à coup la +monture de Gunnar ayant fait un faux pas, ce dernier mit pied à terre, +et à ce moment il promena ses regards sur la croupe des monts +d'alentour et sur les champs qui se trouvaient à leurs pieds. + +«Ah! le splendide coup d'Å“il! s'écria-t-il comme émerveillé. Jamais il +ne m'a paru aussi beau! Vois, les épis jaunes mûrissent pour la coupe, +et le foin est tout fauché sur le pré... Kulskiag, je tourne ici +bride... L'Islande est le plus beau pays! + +--Je t'en prie, répondit le frère, ne fais pas ce plaisir à tes ennemis, +respecte la loi; personne ne voudra plus se fier à toi, et il arrivera, +crois-le bien, ce que Nial a prédit. + +--Non, non, je ne vais pas plus loin, répéta Gunnar, et je te conseille +de faire comme moi. + +--Certes non, je ne veux pas rompre ma parole, ni maintenant ni en aucun +temps... Séparons-nous donc; mais dis aux miens que jamais je ne +reverrai l'Islande, car j'ai la certitude de ta fin prochaine, et je ne +saurais vivre ici sans toi.» + +Ils se quittèrent, Kulskiag pour s'embarquer à destination des rives +étrangères, Gunnar pour regagner Lidarende. + + + + +CHAPITRE XIV + +LE SIÈGE DE LIDARENDE--MORT DE GUNNAR + + +À l'alting suivant le gode Gissur déclara Gunnar «hors la loi», et, +après la dissolution de l'assemblée populaire, assigna rendez-vous à +tous les adversaires du banni dans cette sombre gorge de l'Allmannagia +dont on a décrit le site au lecteur. + +À cette nouvelle, Nial courut au plus vite prévenir son ami. Il lui +offrit derechef le concours armé de ses fils, prêts, disait-il, à mourir +pour lui; mais Gunnar, encore une fois, refusa fermement ce généreux +sacrifice. + +Quelque temps s'écoula. Le fils d'Hamund allait et venait comme de +coutume, sans que personne fît mine de l'attaquer au dehors ou chez lui. +C'est qu'on attendait la moisson, époque où tous ses gens allaient être +occupés à faucher dans les îles voisines, et où il devait rester seul au +logis avec Ranveige, sa vieille mère, sa femme Halgierde et un chien +d'Islande appelé _Sam_, d'un instinct et d'un flair tellement +merveilleux, qu'il discernait du premier abord l'ami de l'ennemi et +n'aboyait jamais qu'à bon escient. + +Au jour dit, les conjurés prirent donc le chemin de Lidarende. Arrivés +près de la haie de Gunnar, ils firent halte pour se concerter. Le +premier obstacle était _Sam_; il fallait tout d'abord se défaire de lui. +Le chien, qui rôdait au dehors, vint de lui-même au-devant de son +destin. À peine, en effet, eut-il aperçu le premier homme de la bande, +qu'il lui sauta courageusement à la gorge. Un vigoureux coup de hache +sur la tête eut raison du fidèle animal; mais avant de tomber mort il +poussa un hurlement comme personne n'en avait jamais entendu. + +Gunnar, qui reposait sur son lit dans la mansarde de son bÅ“r, s'éveilla +à ce cri de détresse. + +«Holà ! dit-il, Sam mon frère, il me semble qu'on joue un vilain jeu avec +toi!» + +Au même moment il vit par la lucarne quelqu'un qui grimpait vers le +toit. C'était Thorgrim, qu'on avait envoyé voir en haut si Gunnar était +bien chez lui. Il fut renseigné à souhait, car celui-ci lui détacha par +l'ouverture un bon coup de hallebarde qui le fit dégringoler prestement. +L'homme eut néanmoins encore assez de force pour courir vers le reste de +la troupe. + +«Eh bien? demanda Gissur, Gunnar est-il là ? + +--Allez-y voir, répondit Thorgrim; pour moi, j'ai la preuve que sa +hallebarde du moins y est.» + +En achevant ces mots il tomba mort. + +[Illustration: «Souviens-toi du soufflet que tu me donnas!»] + +* * * + +Les conjurés se ruèrent aussitôt sur la maison; mais Gunnar les reçut si +bien à coups de flèches, qu'ils ne purent guère avancer en besogne. Un +instant ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, puis revinrent à la +charge. + +Trois assauts successifs ayant échoué, la troupe faisait mine de se +retirer, lorsque Gunnar, saisissant une flèche qui était restée fichée +dans une poutre près de la lucarne: «Voilà , dit-il, un trait qui leur +appartient; je vais donc le leur renvoyer, pour qu'ils aient la honte +d'être atteints par leurs propres armes. + +--Mon fils, supplia la mère, ne fais pas cela, ne les rappelle pas ici, +puisque tu vois qu'ils s'éloignent.» + +Gunnar lança nonobstant le projectile, qui blessa grièvement un homme à +l'arrière-garde. + +«Tiens! dit Gissur, je viens de voir une main avec un anneau d'or qui +cueillait une flèche sur le toit... M'est avis qu'ils n'ont pas là +dedans beaucoup de munitions, puisqu'ils en vont glaner au dehors... Si +nous reprenions un peu l'offensive? + +--Brûlons-le dans sa tanière, dit Onund. + +--Pour cela, jamais! répliqua Gissur, ma propre vie fût-elle en jeu! +Mais toi, qui passes pour un homme de ressources, tu inventeras bien +quelque autre expédient qui vaille.» + +* * * + +Il y avait dans la plaine quelques cordages qui servaient d'amarres, en +cas de tempête, pour consolider la maison. Sur l'avis d'Onund on les +prit, on les enroula aux extrémités de la solive maîtresse qui +maintenait tout le chevronnage du toit, et l'on arracha ainsi la +membrure du faîte. + +Gunnar ne s'en aperçut que lorsque la dislocation des poutres était déjà +chose consommée. Il continua néanmoins à se servir si bien de son +arbalète, que les ennemis ne pouvaient l'approcher. + +Onund parla derechef de mettre le feu au logis; derechef aussi Gissur +repoussa la proposition. + +À ce moment un des assiégeants parvint à se hisser tout en haut, et +trancha par surprise la corde de l'arc de Gunnar. Celui-ci saisit +aussitôt sa hallebarde, et l'homme retomba transpercé au pied de la +muraille. + +Gunnar cependant avait reçu deux blessures. + +«Halgierde, dit-il à sa femme, coupe deux tresses de ta chevelure, afin +que ma mère m'en refasse une corde pour mon arbalète. + +--Est-ce absolument indispensable? demanda Halgierde. + +--Si indispensable, que ma vie en dépend. Si je puis continuer à jouer +de l'arc, ces gens-ci ne m'approcheront jamais.» + +Halgierde se croisa les bras et reprit: + +«Souviens-toi du soufflet que tu me donnas... Il m'est fort égal que ta +défense se prolonge plus ou moins. + +--C'est bien, répliqua Gunnar; chacun entend l'honneur à sa façon; je ne +m'attarderai pas à te prier. + +--Coquine que tu es! s'écria la mère; ta honte vivra éternellement!» + +Gunnar ne se relâchait point dans sa résistance. Il blessa encore +grièvement huit hommes; mais enfin de lassitude il se laissa choir. + +Ses ennemis alors s'avancèrent, fondirent sur lui et le criblèrent de +coups. Il put néanmoins se redresser une dernière fois, et se battit de +nouveau en désespéré jusqu'à ce qu'il retombât mortellement atteint. + +«Amis, s'écria Gissur, nous venons de tuer le preux des preux! La +victoire, certes, nous a coûté cher, et aussi longtemps que la terre +d'Islande sera habitée, on se racontera le suprême fait d'armes de ce +vaillant.» + +Il donna ensuite des ordres pour que tout fût respecté dans le bÅ“r, et +chacun reprit le chemin de sa maison. + +* * * + +La nouvelle de la mort tragique de Gunnar fit une profonde impression +dans le pays. Une assemblée de district (_gauting_) fut tenue tout +exprès en cette circonstance; mais le défunt ne laissait point d'enfant +mâle qui pût assumer la tâche de le venger. De ses deux frères, l'un +n'était plus de ce monde; l'autre, Kulskiag, était en Danemark, d'où la +nouvelle arriva bientôt qu'il s'était marié, fait chrétien, puis +transporté avec sa femme au pays de Novgorod, chez les Varangiens, pour +s'y livrer au commerce des pelleteries. + +Halgierde se hâta de quitter Lidarende pour se retirer à Grytaa auprès +de son gendre Thraen. Seule Ranveige, la vieille mère de Gunnar, demeura +au bÅ“r. + +Elle suspendit la hallebarde de son fils dans la salle d'honneur comme +une pieuse relique. Défense fut faite à personne d'y porter la main. +Dans les nuits tempétueuses de l'hiver, si parfois une rafale de vent, +passant à travers les poutres disjointes, faisaient résonner l'arme +contre le mur, Ranveige s'éveillait en sursaut et criait: + +«Qui touche à la hallebarde de Gunnar? Celui-là seul a le droit de la +prendre qui la lui veut porter dans la Walhalla!» + + + + +TROISIÈME PARTIE + +NIAL ET LES FILS DE NIAL + + + + +CHAPITRE XV + +OU LE LECTEUR RETOURNE EN NORWÈGE + + +Dans l'été de cette même année 993, où s'était accompli le drame de +Lidarende, le fameux pirate Melkolf était l'effroi des côtes +scandinaves. Sa flottille, composée de six longs bâtiments, les plus +véloces qu'on eût encore vus, courait sans cesse du cap Nord au Smaaland +(Suède), jetant le grappin à tous les navires, et portant même la +désolation jusque dans le fiord de Christiania. + +Vainement le jarl Hakon avait-il lancé ses meilleurs marins à la +poursuite de l'escadre écumeuse; il semblait que les tempêtes seules +pussent affranchir les mers boréales du tribut qu'y prélevait le viking. + +Un jour que Melkolf était aux aguets au fond d'une anse du nord de +l'Écosse, il vit déboucher dans la baie un bateau qui venait des Orcades +et portait à sa proue une tête de griffon. Immédiatement il donna +l'ordre de lui courir sus. + +L'autre n'essaya pas même de battre en retraite. En un clin d'Å“il il fut +entouré et son équipage sommé de se rendre. Sur l'avant-pont se tenaient +trois jeunes gens de haute taille et à la mine fière, que le pirate, du +premier coup d'Å“il, avait reconnus pour des Islandais. + +* * * + +C'étaient, en effet, les trois fils de Nial, Skarphédin, Helge et Grim, +qui, sur le conseil de leur père, désireux d'offrir à leur humeur +belliqueuse et remuante le dérivatif des lointaines aventures, s'étaient +embarqués, comme jadis Gunnar, pour la terre de Norwège. Un coup de vent +les avait détournés de leur route et poussés dans la direction de +l'Écosse. + +Quoique disposant à peine du cinquième des forces qu'avait le viking, +Skarphédin n'hésita pas un instant: d'un signe il commanda le combat, et +lui-même, pour donner l'exemple, assena au pilote du navire qui se +trouvait bord à bord avec le sien un tel coup de sa hache _Rimegyge_ sur +la tête, que l'homme s'abattit pour ne plus se relever. + +Grim, assailli par deux des pirates, en traversa un de sa hallebarde; +puis, faisant un bond prodigieux de côté, un de ces bonds où Gunnar +excellait, il retomba de tout son poids sur le second, qui n'atteignit +que son bouclier, et se vit cloué à la renverse au bordage de son propre +bateau. + +Cependant toute une grappe d'ennemis s'accrochait au navire islandais, +et la mêlée sanglante commençait. Skarphédin était effrayant à voir, +avec son visage aigu d'oiseau de proie et la pâleur mate de son teint. +Chaque tournoiement de sa Rimegyge faisait voler une tête ou un bras. + +Helge, dans sa beauté douce et calme, ses longs cheveux voltigeant au +vent, combattait à l'arrière du bateau avec l'élite des marins du bord, +cherchant à joindre Melkolf lui-même, qu'entourait un groupe de ses +gens. + +Le sang ruisselait de toutes parts et la victoire flottait incertaine, +quand cinq bâtiments contournèrent tout à coup la pointe recourbée de +terrain qui fermait la baie du côté de l'est. Ils arrivaient à force de +rames. Celui qui ouvrait la marche était orné tout entier d'écussons, et +au mât se tenait adossé un homme vêtu d'un pourpoint de soie, la tête +coiffée d'un casque d'or, et portant à la main une énorme lance. + +«Holà ! qui soutient ici cette lutte inégale?» cria-t-il de loin aux +Islandais. + +Les fils de Nial dirent qui ils étaient. + +«Oh! répondit l'étranger, vous portez un nom connu par tout le Nord; +moi, je suis Kare, fils d'Ethel. Islandais comme vous, je viens des +Hébrides, et à temps, je pense, pour vous être utile.» + +* * * + +Là -dessus le combat reprit plus terrible. Kare commença par sauter sur +le gaillard d'avant du navire où se trouvait Melkolf. Celui-ci, sans lui +laisser le temps de se reconnaître, se rua contre lui le glaive au +poing. L'autre heureusement put esquiver le coup, dirigé avec une telle +force, que la lame entière s'enfonça dans la boiserie du bordage. + +Kare leva l'épée à son tour; mais il n'atteignit que l'air invulnérable. +Dans un brusque mouvement de côté pour éviter le fer qui le menaçait, +Melkolf avait perdu l'équilibre, et était tombé à l'eau comme une masse. + +«Holà ! s'écria le fils d'Ethel, est-ce qu'à l'instar de Fafnir le nain +tu voudrais te changer en un serpent de mer[41], afin de continuer entre +deux eaux l'honnête métier auquel tu excelles? Attends un peu!» + +Ce disant, il saisit une lance, et, se penchant sur l'avant-bec du +navire, il la brandit d'une main sûre contre le corps du pirate, qui, +désireux de prendre le large, s'était mis à frapper vigoureusement +l'onde de ses quatre antennes. + +Celui-ci entendit le fer sifflant; il voulut replonger pour lui +échapper; mais, comme dit la vieille _saga_, la mer est un élément plein +de lourdeur, et la lance fut plus vite à son but que le plongeur au +sien. Kare avait visé l'homme par le milieu, et ce fut aussi le milieu +de l'homme qui fut bel et bien traversé par la pique. + +Le viking, avant d'expirer, leva un moment, comme deux rames que l'on +met en l'air, ses deux bras tout droits au-dessus de sa tête, un court +bouillonnement agita l'eau verte, une tache rouge y apparut, et c'en +fut fait à jamais de Melkolf, «la terreur du Nord.» + +Au même instant Helge et Grim, enjambant toute une ligne de cadavres +étendus à la file comme des cormorans, arrivaient à la rescousse de ce +côté. Le renfort était inutile. Les vikings, découragés par la mort de +leur chef, s'étaient décidés à demander merci. Skarphédin leur fit grâce +de la vie et leur permit de se retirer avec un de leurs bâtiments; +seulement ils durent livrer aux vainqueurs tout ce qu'ils possédaient +d'armes et de richesses. + +* * * + +Après cet exploit, les fils de Nial s'en allèrent avec Kare à Rowsa, île +des Orcades où résidait le comte Sigurd, tributaire du jarl Hakon de +Norwège, au service duquel était temporairement le fils d'Ethel. Ils +passèrent près de lui tout l'hiver, et Helge devint même, au même titre +que Gunnar jadis l'était devenu du roi Svend, l'homme-lige de Sigurd. Le +printemps revenu, ils firent, toujours en compagnie de Kare, diverses +expéditions maritimes qu'on s'abstiendra de raconter au lecteur, déjà au +courant de ce genre d'épopée, et la seconde année ils gagnèrent le port +norwégien de Drontheim. Kare, retenu quelque temps encore aux Orcades +par ses fonctions de collecteur de l'impôt dans les îles et les +archipels voisins, ne devait les y rejoindre qu'à la fin de la saison. + +* * * + +Hakon le Puissant, comme on l'appelait, eût pu dès longtemps, s'il +l'avait voulu, prendre le titre de roi de Norwège, sans que Svend le +Danois, son suzerain nominal, eût eu les moyens de l'en empêcher; mais, +assuré de son autorité et plus soucieux d'être que de paraître, il +s'était contenté de se faire appeler jarl, comme l'avait fait son père +avant lui, et, avant son père, son aïeul. Les épreuves n'avaient pas +manqué à sa vie. Exilé pendant sa jeunesse à la cour d'Harald à la dent +bleue, il s'y était vu, en compagnie de ce prince, contraint par +l'empereur Othon d'embrasser le christianisme. Mais, à peine rentré en +Norwège, il s'était hâté de rejeter, selon son expression favorite, la +«soupe au lait» de la foi nouvelle et de revenir aux farouches dieux de +ses ancêtres; de plus, pour mieux accentuer cette seconde conversion, il +avait fait aussitôt mettre à mort les moines et les prêtres venus avec +lui afin d'évangéliser le pays. + +Son château principal, ou plutôt sa _grange_[42], pour employer +l'expression du temps, se trouvait en un lieu appelé _Ladir_, au centre +du district actuel de Drontheim. Quant à la ville de ce nom, elle +n'existait pas alors, et ladite appellation ne s'appliquait qu'au canton +même où vivaient les tribus d'hommes libres au concours desquelles +Hakon devait le plus clair de sa force. + +C'était aussi dans cette région, située au nord des monts Dofrines, que +s'élevait le plus grand sanctuaire païen de la Norwège, celui que le +jarl vénérait entre tous. Sis dans une clairière d'une des épaisses +forêts de pins de la vallée, il était bâti tout en bois, mais +merveilleusement ouvragé et sculpté. De forme circulaire, avec un +évidement correspondant à ce que nous nommons l'abside, un dôme surmonté +d'un clocher, et des fenêtres munies de vitres, ce qui était une rareté +pour l'époque[43], il représentait le type ordinaire de ces temples +primitifs en rotonde auxquels, en maint lieu du Nord, les chrétiens une +fois victorieux n'eurent qu'à ajouter une croix et des cloches pour les +métamorphoser extérieurement en églises. + +À l'intérieur étaient, cela va sans dire, les images des divers dieux +scandinaves, images chargées de mille ornements de prix, tels que +broches, colliers d'or et bracelets. + +* * * + +Or, la veille même du jour où les fils de Nial, après un an passé en +Norwège, se disposaient à se rembarquer pour l'Islande, il advint que le +jarl Hakon donna en son château de Ladir une fête somptueuse à l'un de +ses hommes liges, le vieux chef Gudbrand de la Vallée[44]. + +Kare n'était pas encore arrivé. En revanche, pendant la fête même, un +autre Islandais survint à la Grange: c'était Thraen, ce gendre +d'Halgierde que le lecteur n'a sans doute pas oublié. + +Depuis deux à trois ans, lui aussi, il voyageait dans les pays de l'Est, +et, comme c'était un vaillant homme en même temps qu'un marin très +expert, le jarl Hakon l'avait retenu le plus possible auprès de lui, et +l'honorait d'une faveur toute spéciale. Pour le moment, ledit Thraen +revenait d'une mission de confiance en Danemark, et, de même que les +fils de Nial, il se préparait à mettre à la voile afin de retourner en +Islande. + +Le repas venait de s'achever, les cornes circulaient à la ronde avec les +toasts accoutumés, quand, à l'un des bouts de la salle, une querelle +s'éleva entre deux des convives. L'un s'appelait Asvard; c'était un des +familiers du jarl. L'autre, un homme d'une stature gigantesque, au +visage sombre et au regard mauvais, faisait partie de la suite de +Gudbrand. Seul parmi tous les invités, il avait gardé avec lui sa hache, +dont il ne se séparait jamais, disait-il. + +Hakon appela cet individu. + +«Avance ici; comment te nomme-t-on? + +--On me nomme Rapp, fils de Geirolf, répondit l'autre d'un air farouche. + +--Ah! oui, je connais ton histoire. Tu as tué un homme en Islande, et +alors tu t'es enfui en Norwège, où notre féal Gudbrand de la Vallée a +bien voulu t'accueillir sous son toit. Fais en sorte qu'il n'ait pas à +se plaindre de toi, sinon il pourra t'en cuire.» + +L'homme fit entendre un espèce de grognement. + +«Qu'est-ce que tu dis? reprit le jarl. Sache que dans une salle remplie +de monde il n'est pas séant de murmurer dans sa barbe. Allons, retourne +à ta place, et ne trouble plus la paix de cette fête.» + +L'Islandais fit le geste de lever à demi sa hache comme s'il eût eu la +velléité d'en essayer le fil sur Hakon; puis, tournant brusquement sur +lui-même, au lieu de regagner sa place, il sortit incontinent de la +salle avec un ricanement sardonique. Nul ne s'occupa plus de l'incident, +et les libations continuèrent comme devant. + +* * * + +Le lendemain, dans la matinée, Skarphédin et ses frères, ainsi que +Thraen, se trouvaient ensemble au fiord de Ladir, occupés des derniers +apprêts de leur départ. Tout à coup un bruit inusité retentit par delà +le petit bois de genévriers et de bruyères qui séparait le rivage de la +Grange, et une épaisse colonne de fumée s'éleva plus loin au-dessus des +grands arbres de la vallée. + +Les fils de Nial et Thraen se demandaient ce que cela signifiait, quand +un homme déboucha du fourré, courant de toute la vitesse de ses pieds. + +C'était Rapp l'Islandais. + +«Sauvez-moi! cria-t-il tout d'abord à Skarphédin et à ses deux frères. + +--Qu'as-tu donc fait? + +--Voici la chose brièvement, car les actes me vont mieux que les +paroles. J'ai pillé le temple de Thor, j'y ai mis le feu, et comme les +soldats du jarl me traquaient, j'en ai tué deux avec cette hache. + +--En ce cas, répondit Helge, tu es un de ces oiseaux de malheur que +chacun doit se garder d'accueillir. + +--Vous oubliez que je suis Islandais! + +--Un Islandais hors la loi! + +--C'est bien, que mes malédictions vous retombent sur la tête!» riposta +haineusement le fugitif, et apercevant Thraen non loin de là , il courut +l'implorer à son tour. + +Celui-ci d'abord le repoussa; puis, se laissant persuader, il consentit +à le recevoir dans une barque et à le conduire à son bâtiment, amarré à +une petite île du fiord. + +Quelques instants après, le jarl parut avec ses gens. + +«Où est Rapp? demanda-t-il à Helge. + +--Nous ne savons pas, fit celui-ci. + +--C'est bien, on le trouvera néanmoins.» + +Et il tourna le dos aux fils de Nial. + +«Ta réponse est d'un homme de cÅ“ur, la seule aussi que nous pouvions +faire, dit Grim à son frère. Reste à savoir de quelle façon Thraen +payera notre loyauté. + +--Il n'importe, reprit Skarphédin. Seulement embarquons-nous sans +retard, et gagnons une des îles que voici, afin de pouvoir appareiller +au premier bon vent.» + +* * * + +Le jarl cependant avait été, tout le long du port, demander à chaque +capitaine où était passé Rapp. Nul n'avait pu ou voulu le lui dire. + +À la fin, avisant le navire de Thraen: + +«Bon, se dit-il, je suis sûr de trouver là -bas ce que je cherche.» + +Il prend un canot et gagne le bâtiment du gendre d'Halgierde. + +Néanmoins, malgré toutes ses recherches, il ne peut découvrir son homme, +de sorte qu'il se décide à revenir au rivage. Mais, une fois à terre, il +se souvient d'avoir aperçu dans l'eau à côté du navire deux tonneaux +placés bout à bout, et qu'il avait négligé de fouiller: le bandit, à +coup sûr, devait s'y trouver. + +Il y était effectivement, Thraen ayant fait défoncer les tonnes d'un +côté pour que le fugitif pût s'y loger plus à l'aise. Seulement, en +voyant le jarl rebrousser chemin vers le bâtiment, on relève bien vite +les tonneaux et on dissimule le brigand au milieu d'un tas de sacs à +marchandises. + +Le jarl, encore déçu dans ses investigations, regagne de nouveau la +rive. À peine y a-t-il posé le pied, qu'il se rappelle avoir vu sur le +pont des sacs éminemment propres à servir de cachettes, et pour la +troisième fois il retourne au navire. + +Mais Thraen déballe aussitôt son hôte, et l'enveloppe dans la voilure +qui était repliée sur la vergue. Derechef le jarl en est pour sa peine. +Ce n'est qu'à terre qu'il lui paraît clair comme le jour que le bandit +s'est fourré dans la voile. Mais, entre temps,--c'était à la brune,--un +vent favorable s'étant levé, Thraen en avait profité pour prendre le +large. + +* * * + +Le jarl, furieux de sa déconvenue, part aussitôt avec quatre chaloupes +de guerre pour atteindre le navire des fils de Nial, qui n'ont pas +encore dérapé, et qu'il croit complices de la perfidie de Thraen. +Ceux-ci, en voyant venir la flottille, devinent de quoi il s'agit, et se +mettent immédiatement en défense. Un combat s'engage, et les trois +frères, n'étant pas en force, sont capturés. + +Comme, dans les idées du Nord, une exécution nocturne passait pour une +sorte de meurtre et de félonie, on garrotte les prisonniers avec le +dessein de les mettre à mort le lendemain. Mais dans la nuit ils rompent +leurs liens, se glissent en silence par-dessus bord, et, ayant gagné la +côte à la nage, ils ont la chance de rencontrer un navire qui était +justement celui de Kare. + +Ils racontent à leur ami ce qui leur est arrivé par la faute de Thraen, +et se déclarent prêts à marcher contre le jarl pour tirer vengeance de +l'outrage odieux qu'il leur a infligé; mais Kare les détourne de ce +projet insensé. + +«Je vais, dit-il, lui parler moi-même de l'affaire en lui remettant le +tribut que Sigurd m'a chargé de lui porter; laissez-moi accommoder le +différend. + +Effectivement, grâce au concours que lui prête le propre fils d'Hakon, +il obtient de ce prince un dédommagement pour Skarphédin et ses frères. +Quelque temps après, ces derniers, ajournant leur retour en Islande, +regagnent avec leur ami les orcades, où ils passent encore un hiver, +admirablement traités par Sigurd. Le printemps venu, ils accompagnent +Kare dans de nouvelles expéditions aux Hébrides, en Écosse, dans le pays +de Galles et à l'île de Man. De chacune de ces courses aventureuses ils +rapportent un surcroît d'honneurs et de richesses. Enfin, l'été de la +troisième année après leur départ de l'Islande, ils prennent congé de +l'excellent comte qui leur a offert une si bienveillante hospitalité, et +cinglent avec Kare vers la Terre-de-Glace. + +Notes du chapitre: + +[Note 41: Allusion à la légende du nain scandinave qui, métamorphosé +en serpent, était censé devoir rester jusqu'à la fin des temps à veiller +sur des monceaux d'or sous-marins.] + +[Note 42: On appelait ainsi une résidence princière près de laquelle +on emmagasinait toutes les provisions de bouche nécessaires; les +monarques et jarls avaient d'ordinaire plusieurs logis de ce genre. +Hakon, par exemple, en possédait une autre plus au sud, à Skuggi, près +de la moderne ville de Bergen.] + +[Note 43: Les fenêtres alors étaient généralement garnies de vessies +ou de corne, en place de verre et de talc.] + +[Note 44: C'est-à -dire de la vallée du même nom, sise un peu plus au +sud.] + + + + +CHAPITRE XVI + +THRAEN + + +Thraen cependant était arrivé sans encombre en Islande, et s'était +aussitôt rendu à son habitation de Grytaa, où toute sa famille l'avait +reçu comme un gros chef de tribu qu'il était. Ses longs voyages et le +rôle qu'il avait joué en Norwège avaient encore accru la considération +naturellement due à sa personne et à ses richesses. + +Il entretenait à demeure auprès de lui une troupe de quinze guerriers +émérites qui l'accompagnaient dans toutes ses sorties. Avec cela il +aimait beaucoup le faste. Son équipement ordinaire se composait d'un +manteau bleu par-dessus lequel il ceignait l'épée, d'un casque d'or, +d'un bouclier de prix et d'une pique qui était un cadeau du jarl Hakon. + +Rapp le bandit, qu'il avait ramené avec lui en Islande, était demeuré +son commensal et son confident de prédilection. Le drôle était aussi +entré fort avant dans les bonnes grâces de la veuve de Gunnar, et l'on +jasait même de l'intimité, un peu trop étroite, semblait-il, qui régnait +entre lui et Halgierde. + +Telles étaient les choses à Grytaa quand les fils de Nial reparurent à +leur tour. Kare, leur sauveur et ami, trouva au bÅ“r de Bergtorsvol +l'accueil que lui méritaient ses actions, et le printemps suivant vit se +célébrer son mariage avec Helga, une des filles de Nial. Bien qu'il eût +acheté au Mydal, à peu de distance de là sur la côte, un domaine d'une +certaine importance, il continua néanmoins de résider la plus grande +partie de l'année auprès de son beau-père. + +Quelque temps s'écoula sans que les fils de Nial reparlassent des +violences qu'ils avaient subies par le fait de Thraen; puis un matin, à +la suite de divers colloques mystérieux, les quatre jeunes gens, et Kare +avec eux, partirent au galop du côté de Grytaa. + +Thraen, averti de leur approche par une femme qui travaillait au dehors, +fit prendre aussitôt les armes à ses hommes, et se posta avec eux et son +frère Kétil dans le vestibule de son bÅ“r, qui était extraordinairement +spacieux. Halgierde elle-même se plaça à l'intérieur près de la porte, +ayant à côté d'elle Rapp, qui, selon sa coutume, lui parlait à voix +basse. + +* * * + +Bientôt les fils et le gendre de Nial se montrèrent. Skarphédin marchait +en avant; après lui venait Kare, que suivaient Grim, Helge et Atle. +Personne ne les honora du salut. + +«Puissions-nous être ici les bienvenus! dit Skarphédin en franchissant +le seuil. + +--Il n'y a point pour vous de bienvenue en ce lieu, se hâta de répondre +la veuve de Gunnar. + +--Ce qui sort de ta bouche n'a pas de valeur, repartit dédaigneusement +le jeune homme; tu es le rebut et l'opprobre de ton sexe! + +--Voilà un propos qui te coûtera cher,» s'écria Halgierde furieuse. + +Sans plus lui répondre, Skarphédin s'adressa à Thraen: + +«Je viens, dit-il, causer avec toi de la réparation que tu juges +convenable de nous accorder pour ce que nous avons souffert en Norwège. + +--Tiens! je ne savais pas, les vaillants, que vous battiez monnaie avec +vos exploits!» repartit insolemment Traen. + +Helge, à son tour, prit la parole: + +«Nous t'avons par le fait, sauvé la vie, en détournant sur nous la +colère du jarl, à l'égard duquel tu t'es mal comporté au sujet de cet +homme.» + +Du doigt il désignait Rapp. + +Le bandit poussa une exclamation de fureur, et fit le geste de lever sa +hache. + +«Silence! lui cria Skarphédin; quelque jour on te teindra la peau en +rouge, comme tu le mérites! + +--Hors d'ici les «barbes bien fumées»! hurla Halgierde, transportée de +rage; allez me rejoindre votre «ladre sans poil»! + +Les fils de Nial regardèrent les hommes qui se trouvaient là . + +«Répéterez-vous à votre tour cette injure?» leur dit Skarphédin. + +Tous la répétèrent, à l'exception de Thraen, qui ordonna même à ses gens +de se taire. + +«C'est bien, reprit Skarphédin; à présent nous nous retirons.» + +Les jeunes gens regagnèrent Bergtorsvol, où ils racontèrent l'entrevue à +leur père. + +Toute la soirée le vieillard conversa à voix basse avec ses enfants; +mais personne, pas même Bergtora, ne fut mis dans le secret de +l'entretien. + +* * * + +À un mois de là ,--l'hiver était déjà commencé,--Thraen, accompagné de +Rapp et de sept ou huit de ses gardes du corps, alla visiter Runolf, +qui, on se le rappelle, habitait le bÅ“r de Dal, par delà la Markar. Au +repas il fut question de la querelle pendante, et Runolf, qui en toute +occurrence s'entremettait volontiers pour la paix, exhorta son hôte à +s'accommoder. + +«Jamais!» répondit Thraen. + +Quand celui-ci fut pour s'en retourner, Runolf le prit encore à part et +lui dit: + +«Garde-toi bien; j'ai comme une idée que, depuis la mort de Gunnar, +personne, dans nos pays de l'Ouest, n'est de taille à se mesurer avec +ceux que tu as offensés. + +--Arrive ce que pourra!» répliqua Thraen en sautant en selle, et il +s'éloigna avec les siens dans la nuit. + +Le lendemain, à Bergtorsvol, la femme de Nial, s'éveillant dès l'aurore, +entendit résonner un bruit de fer contre la cloison: c'était Skarphédin +qui décrochait sa hache Rimegyge. + +La mère se leva en hâte et sortit. À la porte elle trouva son aîné avec +ses trois frères et son gendre Kare. Tous étaient armés de pied en cap +et enfourchaient déjà leurs montures. + +«Tu m'as l'air bien animé, mon fils, dit la vieille femme à Skarphédin; +jamais encore je ne t'ai vu ainsi! Où allez-vous donc? + +--Nous allons à la recherche des brebis. + +--Tu as déjà répondu cela une fois à ton père, et ce jour-là vous +partiez pour la chasse à l'homme.» + +Skarphédin se contenta de sourire, et Bergtora rentra au logis. + +La troupe gagna rapidement les hauteurs d'où l'on dominait le chemin de +Dal, et là elle mit pied à terre pour interroger l'horizon. + +L'attente ne fut pas longue. Au bout de quelques minutes on discerna +dans la brume légère qui couvrait le fond de la vallée un gros d'hommes +à cheval côtoyant la rive opposée de la Markar. + +Les gens de Thraen,--car c'étaient eux,--aperçurent, eux aussi, le +groupe aux aguets. + +«Attention! s'écria l'un d'eux; j'ai vu là -haut, sur la colline, +étinceler des armes. + +--Eh bien, répondit Thraen, au lieu de traverser ici la rivière, nous +allons continuer d'aller en avant. Libre à eux de nous rejoindre si le +cÅ“ur leur en dit. + +--Tiens! ils nous ont dépistés, fit de son côté Skarphédin; les voilà +qui poussent droit devant eux. Passons bien vite la Markar.» + +* * * + +Le fleuve était pris par les glaces; au milieu seulement il restait un +chenal libre, de douze coudées environ de largeur. Les fils de Nial +résolurent de le passer à cette place. + +Skarphédin s'élança le premier sur l'arène luisante et rigide, et, +arrivé près de la fissure, il la franchit d'un bond gigantesque. Ses +compagnons l'imitèrent. Puis il courut sur Thraen, qui se trouvait un +peu en amont. Celui-ci venait d'ôter son casque; avant qu'il eût le +temps de le remettre, la hache Rimegyge, tournoyant dans l'air, lui +fendit la tête jusqu'à la mâchoire supérieure. Quelques dents, détachées +du coup, tombèrent sur le sol gelé avec un bruit sec. Skarphédin en +ramassa une et la mit dans sa poche. + +Tout cela fut l'affaire d'un clin d'Å“il. Quand les gens de l'escorte +voulurent fondre sur l'impétueux agresseur, celui-ci avait déjà fait +volte-face et était hors d'atteinte. Quelqu'un lui jeta par derrière un +bouclier dans les jambes; mais Skarphédin esquiva l'obstacle, et en +quelques sauts rejoignit Kare et ses frères stupéfaits. + +«Et d'un! leur cria-t-il; à votre tour maintenant!» + +Tous les cinq reprirent l'offensive. Grim et Helge se ruèrent contre +Rapp. Celui-ci allait frapper Grim de sa hache; mais Helge le prévint en +lui tranchant la main droite. + +«Il me reste la gauche!» s'écria le bandit. + +Il n'avait pas achevé de parler, que Grim le transperçait de sa +hallebarde. + +L'homme tomba mort aussitôt, et le reste de la troupe adverse prit la +fuite. + +«Les poursuivons-nous? demanda Kare. + +--Non, répondit Skarphédin; laissons une moitié de sa meute à Halgierde. + +--J'ai une idée pourtant, reprit Kare, qu'un jour viendra où nous +regretterons de n'avoir pas tout tué. + +--Oh! je n'ai pas peur d'eux!» ajouta Skarphédin. + +Et la troupe regagna Bergtorsvol. + +«Voilà de gros événements, dit Nial à ses fils quand il lui eurent +raconté l'affaire; vous vous êtes tous conduits en héros; mais j'ai peur +des suites de votre vaillance.» + + + + +CHAPITRE XVII + +LE FILS DE THRAEN + + +Il y eut néanmoins une trêve d'assez longue durée. Le plus proche parent +de Thraen, c'était son frère Kétil, qui possédait à l'est de la Markar +une habitation appelée Mork. Or Kétil avait épousé, à peu près en même +temps que Kare, une des filles de Nial, et comme en outre c'était un +homme assez doux d'humeur, il se prêta de la meilleure grâce à +l'accommodement qui lui fut proposé. + +Malgré cela, Nial avait encore des craintes pour l'avenir. Il devinait +les sourdes menées que l'irréconciliable Halgierde ourdissait de sa +maison de Grytaa, et il sentait que le moindre incident pouvait ranimer +la querelle mal éteinte entre les membres des familles ennemies. + +Cet esprit de paix qui se levait en lui n'était pas seulement un effet +de sa générosité d'âme naturelle. Vers la fin de l'été de l'année +jusqu'à laquelle nous a conduits cette histoire, un de ces _papas_ de +l'empereur Othon, dont Halvard le Rouge parlait à Gunnar, avait franchi +l'Atlantique du Nord pour essayer de convertir au _dieu blanc_ les +païens de la vieille Thulé. Ce _papa_, qui s'appelait Stefner, était +lui-même Islandais d'origine, et, ainsi que tous ses congénères, +singulièrement prompt à l'action. + +Tant qu'il se contenta de prêcher le long des fiords du sud-ouest, où se +groupait le plus gros de la population, le culte nouveau déjà implanté +dans une partie des États scandinaves, les Islandais ne lui témoignèrent +pas une hostilité bien marquée. La plupart se bornaient à faire contre +lui des couplets moqueurs et des épigrammes. Mais un jour que, poussé +par la ferveur de son zèle militant, le moine avait renversé les idoles +d'un petit temple de Balder qui se dressait non loin de la Markar, les +paysans des alentours, excités par leurs godes, menacèrent de le lapider +sur place, et le missionnaire n'échappa à la mort qu'en se réfugiant à +Bergtorsvol. + +Nial accueillit le fugitif, et, comme l'hiver était commencé,--on +informera en passant le lecteur que la première nuit d'hiver tombait à +la date du 26 octobre,--il garda quelques mois à son bÅ“r le +convertisseur, contre lequel l'assemblée du district avait rendu un +arrêt d'expulsion exécutable dès le printemps. + +Que se passa-t-il dans cet intervalle entre le vieillard et le moine? +Bien des gens crurent, non sans quelque apparence, que le papa avait +repris en secret sur son hôte, durant le long tête-à -tête de l'hiver, la +tentative de prosélytisme que l'ire populaire avait entravée. Nul +cependant n'eût pu dire, quand le missionnaire partit au renouveau, s'il +y avait eu Å“uvre de conversion. Peut-être le fermier de Bergtorsvol, +sans être fait entièrement chrétien, avait-il été, comme on disait +alors, tout simplement _signé de la croix_[45]. Toujours est-il que son +esprit semblait ouvert à de nouvelles idées, et que tous ses discours et +ses actes le montraient inclinant chaque jour davantage vers l'oubli +miséricordieux des injures. Sa femme Bergtora, elle aussi, naguère si +âpre à la vengeance, paraissait avoir subi l'influence de cette +révolution mystérieuse. Seuls Skarphédin et ses frères conservaient leur +humeur farouche et violente, ne laissant pas même de railler parfois, +avec une pointe d'irrévérence, la mansuétude de Nial leur vieux père. + +* * * + +Peu de jours après le rembarquement du moine, Nial partit seul un matin +pour le bÅ“r de Mork. C'était là , on l'a dit, que demeurait Kétil. + +Ce dernier s'y trouvait avec le petit Kelde, fils de son défunt frère +Thraen. + +Les deux hommes s'entretinrent longuement et amicalement jusqu'au soir; +puis à la nuit tombante Nial exprima le désir qu'on fît venir l'enfant. + +Celui-ci parut aussitôt. Le vieillard lui dit de s'approcher, et lui +présenta un anneau d'or. Le jeune Kelde prit la bague, et, après l'avoir +regardée, il la mit à son doigt. + +«Veux-tu accepter ce cadeau de moi?» lui demanda Nial. + +Le petit garçon répondit affirmativement. + +«Et dis-moi, reprit Nial, sais-tu qui a tué ton père? + +--Oui, c'est ton fils Skarphédin, répliqua l'enfant; mais il ne faut +plus parler de cela, puisque l'affaire a été arrangée moyennant l'amende +qu'il convenait. + +--Bien répondu! s'écria Nial; tu seras certainement un homme d'honneur. + +--Ce que tu me dis me fait grand plaisir, répliqua l'orphelin, car je +sais que tu lis dans l'avenir et que tu ne prononces jamais de vaines +paroles. + +--Écoute, poursuivit le vieillard, je me charge de t'élever, si tu y +consens.» + +Kelde accepta la proposition avec joie, de sorte que Nial l'emmena avec +lui. + +De jour en jour celui-ci s'attacha davantage à son protégé, qui, en +grandissant, devint un beau et robuste jeune homme d'un naturel si doux +et si généreux, que tout le monde l'aimait à l'envi. Non content de le +traiter comme un fils, Nial n'eut point de répit qu'il ne l'eût fait +élever au rang de gode, et ne lui eût procuré une alliance honorable +avec la fille d'un chef influent nommé Flose. + +Kelde, après son mariage, alla demeurer à Vorsaboï, bÅ“r situé au nord de +Bergtorsvol, que son père adoptif lui avait donné. + +* * * + +En recueillant le fils de Thraen et en le comblant de ses bienfaits, +Nial avait vu dans le jeune homme un gage de paix à interposer entre lui +et ses ennemis. Quelques années, en effet, s'écoulèrent, et il se +flattait de toucher au but, quand les rancunes implacables d'Halgierde +rouvrirent soudain le cycle des tueries. + +Un jour que Kelde, en compagnie de la veuve de Gunnar, était à dîner au +bÅ“r de Samstad, chez son oncle Lyting, Atle, un des fils de Nial, vint à +passer dans le voisinage. + +«Kelde, dit brusquement Lyting, ne veux-tu point venger ton père? Atle +est là sur la route. Je suis disposé à te prêter mon concours. + +--Ce serait mal reconnaître les bontés que Nial a eues pour moi, et ta +provocation me fait honte!» + +Sur ce mot, Kelde se leva de table, demanda son cheval et partit. Les +autres convives se retirèrent également. + +Resté seul avec Halgierde, Lyting lui dit: + +«En ma qualité de beau-frère de Thraen, j'avais droit à une rançon pour +sa mort; chacun sait que je n'ai rien reçu. Je ne suis donc lié par +aucun accord, et j'entends me payer à ma guise. + +--Tu as raison, quoique un peu tard,» repartit ironiquement la veuve de +Gunnar. + +Lyting appela une demi-douzaine d'hommes, et se mit en embuscade avec +eux dans le fossé de la route par laquelle Atle devait revenir. Quand +celui-ci parut, tous fondirent sur lui à la fois. Le fils de Nial se +défendit vaillamment: il blessa Lyting à la main et lui tua deux de ses +serviteurs; mais enfin il succomba sous le nombre. Son corps portait +plus de vingt blessures. + +* * * + +Le lendemain, Skarphédin tuait Lyting à son tour. + +Or, par une étrange fatalité, c'était à Kelde, le neveu de la dernière +victime, que revenait le soin de réclamer le wehrgeld: il y avait là une +obligation à laquelle, pour rien au monde, un Islandais ne pouvait se +soustraire. + +Kelde alla trouver Nial et lui dit: + +«Quelque indigne qu'ait été la conduite de Lyting à l'égard des tiens, +il était mon oncle, et je viens te demander pour la forme la +satisfaction qui m'est due.» + +De part et d'autre, l'accord fut vite conclu; mais Skarphédin, en +apprenant la démarche de Kelde, entra dans une grande colère contre lui. +Un autre gode des districts de l'ouest qui était parent de Gunnar, et +qui en voulait mortellement à Kelde de ce que nombre de paysans avaient +quitté son ressort judiciaire pour aller à celui de son rival, saisit +avidement cette occasion d'exciter le fils de Nial contre le protégé de +leur père. Il se mit à leur faire à Bergtorsvol de fréquentes visites où +il les comblait d'aménités et de flatteries, et bientôt entre lui et eux +les relations devinrent si étroites, que les trois autres n'entreprirent +plus rien sans consulter leur nouvel ami, qui s'appelait Gige. + +[Illustration: «Veux-tu accepter ce cadeau?» demanda Nial.] + +Le vieux père observait avec peine ce qui se passait, et un jour que ses +fils et Kare, revenant de dîner chez Gige, lui montraient différents +objets qu'ils avaient reçus en don de leur hôte: «Voilà , dit Nial, des +cadeaux qui, j'en ai peur, nous coûteront cher!» + +Le rusé gode s'appliquait en même temps à circonvenir Kelde, et chaque +fois que, dans ses tournées, il s'arrêtait à Vorsaboï, c'était pour lui +dire que les fils de Nial avaient tenu contre lui tel ou tel propos, et +qu'ils en voulaient secrètement à sa vie. + +«Quand bien même tout cela serait vrai, répondait invariablement Kelde, +j'aimerais mieux périr de leurs mains que de tenter rien à leur +préjudice.» + +Mais les méchantes calomnies du gode trouvaient plus d'écho de l'autre +côté. Peu à peu Skarphédin et ses frères, dont les méfiances étaient +toutes éveillées, se laissèrent persuader que Kelde n'attendait dans son +silence hypocrite qu'une occasion sûre de les tuer; à partir de ce +moment ils rompirent tout commerce avec lui, et affectèrent même de ne +plus lui parler quand d'aventure il venait chez eux. + +Chacun à Bergtorsvol sentait qu'un malheur était imminent. L'automne, +puis l'hiver, s'écoulèrent néanmoins sans autre incident; mais, avec le +retour du printemps, on vit se renouer les colloques secrets entre Gige +et les fils de Nial, et enfin... ce qui devait arriver arriva. + +* * * + +C'était le soir, un peu avant le coucher du soleil. Les meurtriers, +blottis aux aguets derrière la haie de Vorsaboï, aperçurent Kelde qui +sortait de la maison, tenant son glaive dans une main et dans l'autre +une corbeille remplie de graines. Le jeune gode s'arrêta un instant pour +contempler la chaîne des monts encore à demi poudrés de neige qui se +prolongeaient à l'est jusqu'au bord de la mer, ici présentant comme un +front de bastions, là se détachant en dentelles aiguës comme les flèches +d'une cathédrale gothique; puis il s'approcha de la clôture et se mit en +devoir de semer. + +Skarphédin bondit aussitôt vers lui. Kelde, surpris, fit le geste de +s'enfuir. + +«N'espère pas m'échapper!» lui cria son impétueux agresseur, et, ce +disant, il lui assena un coup de hache sur la tête. + +Kelde tomba sur les genoux, et tous le frappèrent simultanément. + +* * * + +En apprenant cette nouvelle de la bouche même de ses fils, Nial ne put +s'empêcher de leur dire: + +«J'aurais mieux aimé que deux d'entre vous eussent péri et que Kelde fût +encore vivant!» + +Là -dessus il se mit à pleurer. + +«Notre père se fait vieux, et la sensiblerie le prend! répliqua +irrespectueusement Skarphédin. + +--C'est que je sais mieux que vous ce qui résultera de tout cela. + +--Quoi donc? + +--Ma mort, la mort de votre mère, et la vôtre à tous, ô mes fils! + +--Et à moi, que me prédis-tu? dit Kare à son tour. + +--Toi, mon gendre, c'est différent; ta chance sera la plus forte, et +tous nos adversaires réunis ne pourront prévaloir contre elle. Néanmoins +un jour viendra, je le crois, où ton glaive te tombera de lui-même des +mains.» + +Notes du chapitre: + +[Note 45: Ou encore, _signé du premier signe_. C'était le premier +pas vers le baptême, mais non le baptême lui-même. Beaucoup de gens, +même en Danemark et en Norwège, où la lutte continuait assez vive contre +les deux religions rivales, se contentaient de ce demi-christianisme. +Ceux qui se trouvaient dans cet état étaient admis de leur vivant à la +société des chrétiens; mais, quand ils mouraient, on les enterrait sur +les confins du cimetière sans qu'il fût récité de prières sur leurs +corps.] + + + + +CHAPITRE XVIII + +LE MANTEAU DE SOIE + + +L'alting d'été est réuni; les huttes et les tentes s'alignent au bas du +Logberg, et le moment approche où l'affaire du meurtre de Kelde va être +portée devant l'assemblée. + +Suivant l'usage, les deux parties font leur tournée sur le champ de +justice pour essayer de gagner à leur cause le plus de monde possible. +Les trois fils de Nial, Kare, leur beau-frère, et Asgrim, beau-père +d'Helge, s'en étaient donc allés à la file, Skarphédin venant le +cinquième, visiter les principaux personnages. + +Du campement de Gissur, qui, en sa qualité de parent d'Asgrim, avait +promis de tenir pour eux, ils s'étaient rendus à celui d'un autre chef +appelé Skapte. Au premier mot qu'Asgrim lui dit, celui-ci répliqua en +termes presque injurieux; après quoi il fixa ses regards sur Skarphédin. + +Ce dernier était resté debout près de la porte, tout de bleu vêtu, une +ceinture d'argent sur les hanches, sa fameuse hache Rimegyge à la main, +un léger bouclier passé à son bras, un turban de soie autour de la tête +et les cheveux rejetés derrière les oreilles, avec un air de défi +guerrier qui sautait d'abord aux yeux de chacun. + +«Quel est donc, demanda Skapte, celui-ci, qui marche cinquième dans +votre cortège, cet homme de haute taille, aux traits anguleux, pâle et +sombre, semblable à un _Jotu_[46], et qui a l'air de traîner le malheur +à sa suite? + +--Je m'appelle Skarphédin, répondit le fils de Nial, et tu m'as vu +souvent sur le ting. J'ai sur toi cet avantage de n'avoir pas besoin de +m'enquérir de ton nom. Tu t'appelles Skapte; mais naguère tu avais pris +le nom de Borstekuld: tu venais alors de tuer Krake... Tu te barbouillas +de noir, tu t'enduisis la tête de goudron, puis tu allas te cacher dans +un trou en terre, et quand tu voulus quitter le pays, tu te fis mettre à +bord du navire dans un sac à farine.» + +* * * + +Les solliciteurs se rendirent ensuite chez Snorre le gode, un des sages +les plus renommés de l'Islande, un homme qui passait, comme Nial, pour +avoir le don de prescience. Lui aussi il refusa son aide, ou du moins se +déclara neutre; puis apercevant Skarphédin: + +«Quel est, dit-il, celui-ci qui marche cinquième dans votre cortège, +cet homme pâle, au visage dur, au sourire moqueur, qui tient si +fièrement sa hache? + +--Mon nom est Hédin, répondit derechef le fils de Nial; mais d'ordinaire +on m'appelle Skarphédin[47]. Qu'as-tu encore à me dire? + +--Ton air est vaillant et superbe; mais je crois que tu as joui du +meilleur de ta destinée, et que désormais tes jours sont comptés. + +--Nous devons tous payer notre dette à la mort, reprit Skarphédin; mais +tu ferais mieux de venger ton père que de t'amuser à me prédire malheur. + +--Voilà une parole que plus d'un m'a dite avant toi; aussi entends-je y +demeurer froid.» + +Les visiteurs sortirent sur ce mot et allèrent à la hutte de Gudmund le +Puissant, un chef des districts du Nord, dont la maison se composait de +plus de cent personnes. + +«Je ne serai pas contre toi, répondit-il tout d'abord à Asgrim; quant à +te servir, j'y réfléchirai, et nous en reparlerons.» + +Puis, comme Asgrim le remerciait: + +«Tu as, dit Gudmund, avec toi un homme d'un aspect si martial, que je ne +crois pas avoir jamais rencontré son pareil. + +--De qui veux-tu parler? + +--De celui-ci, qui marche cinquième à ta suite, de cet homme à la +chevelure noire et au teint pâle. Rien qu'à voir l'audace et la +résolution que respire sa personne, je l'aimerais mieux que dix autres +dans mon escorte... Et cependant il a l'air de quelqu'un qui traîne le +malheur après lui. + +--Chacun de nous porte avec lui son malheur, repartit Skarphédin; le +mien est d'avoir tué Kelde le gode; le tien, c'est d'avoir été vaincu +par Thorkel et de servir depuis lors de sujet à ses chants moqueurs.» + +* * * + +«Où allons-nous maintenant? demanda le jeune homme quand ils furent +dehors. + +--Chez Thorkel, que tu viens de nommer, répondit Asgrim. Celui-là est un +champion sans pareil, et si nous pouvons nous le concilier, ce sera pour +nous un gros avantage. Seulement c'est un homme étrange et fantasque, +devant lequel il nous faut peser avec soin nos paroles: c'est pourquoi +je te prie, Skarphédin, de ne plus te jeter impétueusement en travers de +notre entretien.» + +Skarphédin sourit en silence, et ils entrèrent dans la hutte de Thorkel. + +Celui-ci était assis au milieu du banc, ses hommes de guerre à ses +côtés. Après un échange civil de saluts, Asgrim dit: + +«Nous venons te prier de vouloir bien nous prêter assistance devant le +tribunal.» + +Thorkel répondit: + +«Vous êtes allé déjà chez Gudmund, qui sans doute vous a promis son +appui; qu'avez-vous donc besoin du mien? + +--Gudmund ne nous a rien promis, reprit Asgrim. + +--C'est que votre affaire probablement ne lui inspire pas beaucoup de +sympathie, repartit le chef redouté. Je ne comprends guère, dans ce +cas, la démarche que vous tentez auprès de moi. Avez-vous cru que je me +laisserais plus aisément induire que Gudmund à épouser une méchante +cause?» + +Devant cet accueil peu amical, Asgrim ne répliqua rien; mais Thorkel, +continuant: + +«Quel est, dit-il, celui-ci, qui marche cinquième dans votre cortège, +cet homme au visage pâle et dur, à l'air fatal, qui roule des regards si +farouches? + +--Je m'appelle Skarphédin, se hâta de riposter le fils de Nial, et je +t'engage à ne point me persifler. On ne te voit pas souvent sur le ting, +et, à dire vrai, tu fais beaucoup mieux de rester chez toi à garder ton +bétail.» + +Thorkel se leva d'un bond et tira son épée. + +«Ce fer, dit-il, a goûté du sang de plus d'un vaillant; il goûtera aussi +du tien la prochaine fois que nous nous retrouverons!» + +Skarphédin, ricanant, brandit Rimegyge: + +«Cette hache à la main, répliqua-t-il, j'enjambe un ruisseau de douze +coudées[48], et chaque fois qu'elle tournoie dans l'air il y a un homme +qui mord la poussière!» + +Puis, écartant Kare et ses frères qui étaient devant lui, il s'élança +vers Thorkel en lui criant d'une voix terrible: + +«De deux choses l'une: ou tu vas rengainer ton glaive et te rasseoir, ou +d'un coup sur ta tête je te fends jusqu'aux deux talons!» + +Thorkel rengaina et se rassit. Ce fut la première et l'unique fois de sa +vie qu'il fit preuve d'une pareille soumission. + +Asgrim et ses compagnons sortirent de la hutte. + +«Où allons-nous à présent? demanda encore Skarphédin. + +--Tout droit chez nous, répondit Asgrim. + +--Oui, fit l'autre, en voilà bien assez de ce métier de mendiant.» + +De retour à leur campement, ils racontèrent à Nial tous les incidents de +leur tournée. + +«Eh bien, répondit tristement le vieillard, laissons les choses suivre +leur cours.» + +Quant à Gudmund, en apprenant l'affront que Skarphédin avait infligé à +Thorkel, il eut un tel mouvement de joie, qu'il dit aussitôt à son frère +Einar: + +«Dès que les assises seront ouvertes, nous sortirons avec tous nos +hommes pour prêter assistance aux fils de Nial.» + +* * * + +Le vendredi suivant, les deux parties comparurent en justice: d'un côté, +Flose, le beau-père de Kelde avec tous ses tenants et amis; de l'autre, +Asgrim, le gode Gissur, le vieux Nial et ses gens. Skarphédin, Grim et +Helge étaient restés en bas dans leur hutte, avec Kare, leur beau-frère, +attendant, silencieux et farouches, le résultat de l'instance entamée. + +Quand les juges eurent pris place sur leurs sièges, les plaignants +exposèrent leurs griefs, et les témoins prêtèrent le serment d'usage. +Nial se leva ensuite et demanda qu'on voulût bien l'écouter. + +Dans un langage simple et digne, il dit ce qu'il avait fait pour Kelde, +l'extrême douleur qu'il avait ressentie de cette mort qui plongeait son +âme «dans la nuit»; il ajouta que la plainte de Flose était légitime, et +sollicita la permission de lui offrir une satisfaction au nom de ses +fils. + +Gissur et Asgrim se joignirent à Nial pour prier le principal demandeur +de se prêter à l'accommodement proposé. + +Flose hésita d'abord; puis, sur les instances de plusieurs autres chefs +éminents, il donna son assentiment. En conséquence, douze arbitres +furent choisis par moitié dans les deux parties, et la délibération +commença. + +L'affaire paraissait à tous d'une extrême gravité; on écarta néanmoins +tout d'abord l'idée d'une sentence de bannissement, la plupart du temps +dépourvue de sanction[49], pour s'en tenir à une peine pécuniaire; mais +on reconnut d'un commun accord que les coupables devaient être frappés +d'une amende dont le taux fût encore sans exemple, et que cette amende +devait être acquittée séance tenante jusqu'au dernier sou. + +Ainsi fut-il résolu. Seulement, comme les défendeurs n'avaient pas avec +eux la somme suffisante, et qu'il importait d'en finir le jour même, il +fut décidé que chaque homme présent, à commencer par les arbitres +eux-mêmes, y contribuerait,--suivant une coutume parfois pratiquée sur +le ting,--en versant son appoint personnel par manière de provision et +d'avance. + +Tout le monde se prêta de bonne grâce à cet arrangement, tant on +redoutait les complications dont ce procès exceptionnel semblait gros, +et Nial alla chercher ses fils et son gendre pour qu'ils jurassent, eux +aussi, l'accord intervenu avec Flose. + +Par malheur, un incident, dont Nial lui-même fut la cause sans le +vouloir, vint tout gâter au dernier moment. Il eut l'idée d'ajouter au +tas d'argent, comme cadeau d'honneur pour le chef de la partie adverse, +un manteau de soie du plus fin tissu. + +«Voilà , dit Flose après avoir compté la somme, ce qui s'appelle des écus +sonnants; mais qui donc m'a mis cela par-dessus le marché?» s'écria-t-il +en levant en l'air le manteau. + +Nul ne dit mot. + +Flose répéta sa question avec un ricanement de moquerie, sans plus +obtenir de réponse. + +«Ainsi, cria-t-il derechef, personne n'ose faire connaître le +propriétaire de cet atour de femme? + +--Que veux-tu dire? demanda Skarphédin, que, pendant tout le cours de la +procédure, son mauvais sourire n'avait point quitté. + +--Je veux dire, puisque tu tiens à le savoir, que le propriétaire de cet +objet ne peut être que ton blanc-bec de père! À lui seul sied un +colifichet de ce genre, car, à le voir, on ne sait vraiment s'il est +homme ou femme! + +--C'est mal à toi, repartit Skarphédin, de parler ainsi d'un vieillard +digne de respect! Heureusement ce vieillard a des fils qui ne reculent +jamais devant la vengeance!» + +Ce disant, il reprit le manteau et jeta en échange à Flose une paire de +chausses blanches. + +«Tiens! ajouta-t-il, voilà quelque chose qui fera mieux ton affaire, car +il paraît qu'une fois la semaine tu te métamorphoses en sorcière pour +aller au sabbat du diable sur le _Svinefield_!» + +À ce mot, Flose, furieux, repoussa du pied le monceau d'argent, en +disant qu'il ne voulait plus accepter un denier. + +«C'est par le sang, vociféra-t-il, que mon gendre Kelde doit être +vengé!» + +Il fit un signe à ses hommes, et tous avec lui regagnèrent leurs huttes. + +«Allons! dit Nial en quittant également la place suivi de ses fils, +cette fois encore mes tristes pressentiments ne vont que trop se +réaliser!» + +* * * + +Les gens qui s'étaient cotisés pour parfaire la somme parlaient de +reprendre leur quote-part; mais Gudmund le Puissant s'écria: + +«Reprendre ce que j'ai une fois donné! non, certes; ni maintenant ni +jamais je ne commettrai pareille vilenie! + +--Il a raison!» dirent les autres, et nul ne voulut plus toucher à une +pièce du tas. + +«Mon avis, observa Snorre le gode, est que deux d'entre nous conservent +cette somme en dépôt jusqu'au prochain alting; quelque chose me dit que +nous pourrons alors en avoir besoin.» + +Gissur et un autre prirent chacun la moitié de l'argent, et l'on se +sépara. + +À quelques jours de là , une centaine d'hommes se trouvaient de nouveau +réunis dans l'enceinte de rochers de l'Allmannagia pour y conclure un +pacte d'alliance. Flose, choisi pour chef par les conjurés, reçut le +serment individuel de chaque Islandais présent: tous s'engagèrent +solennellement à ne se point désister de l'Å“uvre de vengeance tant qu'un +seul des fils de Nial serait vivant, et à garder rigoureusement secret +jusqu'à l'époque fixée pour l'action le plan au courant duquel chacun +venait d'être mis. + +Notes du chapitre: + +[Note 46: Dans la mythologie scandinave, géant ennemi des dieux et +des hommes.] + +[Note 47: C'est-à -dire: _le rude Hédin_.] + +[Note 48: Voyez ci-dessus, p. 169.] + +[Note 49: En effet, nombre des hommes condamnés à l'exil par +l'alting préféraient s'enfuir dans les districts sauvages du centre de +l'île, et là , sous le nom d'_outlaws_, ils menaient une vraie existence +de brigands.] + + + + +CHAPITRE XIX + +L'ATTAQUE DE BERGTORSVOL + + +À Bergtorsvol vivait une femme appelée Saun. Elle était fort âgée, et +les fils de Nial la traitaient volontiers de vieille folle, parce +qu'elle bavardait sans cesse à tort et à travers, ce qui ne l'empêchait +pas de s'entendre à bien des choses et de faire mainte prédiction qui se +réalisait. + +Un matin elle prit une baguette, et, allant à un tas de renouée qui +était empilé contre la maison, elle se mit à le battre avec fureur. +Skarphédin, à cette vue, éclata de rire, et lui demanda la cause de +cette grande colère contre le monceau d'herbes. + +«C'est, dit-elle, qu'on s'en servira pour mettre le feu au logis, le +jour où l'on voudra brûler Nial et Bergtora ma maîtresse. Prends-le +donc, jette-le à l'eau, ou fais-le disparaître le plus tôt possible. + +--À quoi bon? répondit Skarphédin; si la destinée le veut ainsi, il se +trouvera bien un autre combustible pour faire l'office de ce tas de +renouée.» + +La vieille n'en continua pas moins tout l'hiver à répéter son propos, et +à dire qu'il fallait porter toutes ces herbes à l'intérieur de +l'habitation; mais elle en fut pour son refrain, et nul ne prit au +sérieux sa lubie. + +* * * + +Le beau temps revenu, Flose et ses compagnons demeurèrent néanmoins chez +eux, occupés de leurs travaux agricoles, et de tout l'été ne donnèrent +signe de vie. + +Le premier jour de l'hiver suivant tombait le treizième d'octobre. Six +semaines environ avant cette date, Flose commença ses préparatifs pour +l'expédition projetée, et manda ceux qui avaient promis de le suivre. + +Chacun se présenta avec deux chevaux et un armement complet. + +Dès l'aurore, le dimanche 2 septembre, Flose fit dire pour lui et ses +hommes une messe à Svinefield; après quoi toute la troupe, ayant +déjeuné, se mit en route vers Bergtorsvol, de manière à y arriver le +jeudi avant le repas du soir. + +Le matin de ce dernier jour, deux des fils de Nial, Grim et Helge, +étaient partis pour un bÅ“r voisin, et ils avaient averti leur mère +qu'ils ne rentreraient que le lendemain. + +Dans la soirée, en se mettant à table, Bergtora dit à ses gens: + +«Que chacun de vous choisisse le morceau qui lui plaît. J'ai idée que +c'est la dernière fois que je vous donne à souper... + +--À Dieu ne plaise! lui répondirent-ils. + +--C'est pourtant comme je vous le dis, et je pourrais m'expliquer plus +au long si je le voulais. + +--Comment cela? + +--Écoutez, reprit-elle: si mes fils Grim et Helge reparaissent ce soir +avant que vous ayez fini de manger, eh bien, ce sera un signe que mon +pronostic se réalisera.» + +On servit le repas. Quelques instants après, Nial dit: + +«C'est singulier! il me semble que la maison n'a plus de toit, que je +vois par-dessus le mur de pignon, et que la table et les mets nagent +dans une mer de sang!» + +* * * + +Tout le monde fut pris d'épouvante; mais Skarphédin, avec son ton de +raillerie habituel, rappela les convives à un maintien plus convenable. + +«Allons, fit-il en souriant, ne donnons point prise aux mauvais propos +par des lamentations déplacées. Quoi qu'il arrive, montrons du courage +et une âme virile.» + +Avant que la table fût desservie, Grim et Helge rentrèrent. + +Pour le coup, le plus brave se sentit le cÅ“ur oppressé. + +«Pourquoi donc revenez-vous sitôt? demanda Nial à ses fils. + +--C'est que nous avons rencontré quelques femmes qui nous ont dit avoir +vu une centaine d'hommes bien armés chevaucher dans la direction de +notre bÅ“r; nous en avons conclu que Flose devait être arrivé de l'Est, +et nous n'avons pas voulu être ailleurs que là où était notre frère +Skarphédin.» + +En conséquence, Nial défendit que personne ce soir-là se mît au lit, et +chacun fut prié de faire bonne garde. + +* * * + +Dans le voisinage de Bergtorsvol se trouvait un vallon. La bande ennemie +y était descendue pour y attendre la tombée de la nuit en faisant +pâturer les chevaux. + +Le moment venu, Flose donna l'ordre de se remettre en route, en +recommandant à ses hommes de se tenir seulement bien cachés et de ne +s'avancer que lentement, pour tâcher de surprendre le plan de défense +des adversaires. + +Nial s'était posté en avant de la maison avec ses fils, son gendre Kare +et les gens de service, en tout une trentaine de personnes environ. + +Flose aperçut le groupe; il s'arrêta aussitôt et dit: + +«Les voilà sur leurs gardes, et la chose est fâcheuse pour nous; pourvu +qu'ils conservent cette position, il nous sera difficile de les +attaquer. + +--Une belle entreprise alors que la nôtre, s'écria un conjuré du nom de +Grane, si nous n'osons pas même prendre l'offensive! + +--Oh! repartit Flose, nous prendrons l'offensive, lors même qu'ils +resteraient au dehors; mais dans ce cas nous éprouverons de telles +pertes, qu'il ne survivra pas grand monde pour raconter de quel côté +aura été l'avantage.» + +* * * + +«Tiens! dit dans l'autre camp Skarphédin, nos ennemis ont fait halte; on +dirait qu'ils ont peur de nous attaquer! + +--M'est avis, observa Nial, qu'ils seraient encore plus embarrassés pour +nous attaquer si nous rentrions... La maison est aussi solide que celle +de Lidarende, et pourtant, bien que Gunnar fût seul, ils ont mis un +temps infini à l'y assaillir. + +--C'est que ses adversaires étaient des gens loyaux à leur façon, et +qu'ils aimaient mieux manquer leur coup que d'avoir recours à +l'incendie; mais ces gens-ci ne balanceront pas à nous mettre le feu aux +trousses, s'ils ne voient pas d'autre moyen de réussir. Ils pensent, et +en cela ils n'ont pas tort, que leur mort est certaine plus tard si nous +échappons. Or, pour mon compte, je ne me sens pas la moindre envie de me +laisser enfumer comme un renard dans son terrier. + +--Mes fils prétendent donc à présent me donner des avis! répondit Nial. +Quand vous étiez jeunes, vous suiviez mes conseils, et vous vous en êtes +toujours bien trouvés. + +--Conformons-nous à la volonté de notre père, dit Helge; ce sera pour +nous le meilleur de beaucoup. + +--Eh! je n'en suis pas bien sûr! grommela Skarphédin; je crois que cette +fois il est mal inspiré et court à sa perte; mais, après tout, ne fût-ce +que par condescendance pour ses cheveux blancs, je veux bien me faire +rôtir avec lui... La mort ne m'effraye nullement, sous quelque forme +qu'on me la présente.» + +Puis s'adressant à Kare: + +«Restons à côté l'un de l'autre, beau-frère; ne nous séparons pas, quoi +qu'il advienne. + +--C'est bien mon intention, repartit Kare, à moins que le sort, à la +dernière minute, n'en décide autrement, auquel cas je n'y pourrai rien. + +--Venge-nous alors, reprit Skarphédin, comme nous te vengerons +nous-mêmes si nous te survivons. + +--C'est entendu.» + +Tout le monde rentra donc au bÅ“r, et l'on se posta dans le vestibule. + +* * * + +Flose vit s'opérer le mouvement. + +«Nous les tenons à présent, s'écria-t-il. C'est leur mauvais génie qui +leur suggère cette idée de retraite... En avant bien vite, et occupons +tout d'abord la porte, pour que personne ne puisse s'échapper, car ce +serait un jour notre mort!» + +Un cordon de gardes fut placé autour de la maison, pour le cas où il y +eût eu quelque issue secrète; puis Flose et ses hommes s'approchèrent de +la façade. + +Aussitôt l'échange des traits commença. Le premier de la troupe +assaillante qui s'aventura trop avant tomba sous la fameuse hache +Rimegyge. + +«Tu l'as vite dépêché! dit Kare à son beau-frère; pour sûr il n'en est +pas un qui te vaille parmi nous. + +--Eh! je n'en suis pas bien sûr!» répondit, cette fois encore, +Skarphédin en souriant. + +Les fils de Nial, ainsi que son gendre, blessèrent bon nombre de leurs +ennemis, sans que ceux-ci pussent faire le moindre progrès. + +«Voilà déjà bien du dégât de notre côté! dit Flose tout à coup. Autant +de tués que de blessés! Nous ne viendrons jamais à bout de ces gens-là +par la force... Il me semble même que tel d'entre nous qui se montrait +tout à l'heure si agressif en paroles, ajouta-t-il en regardant Grane, +qui avait des premiers reculé, est à présent bien mou dans l'action... +Il nous faut pourtant prendre un parti, et de deux choses choisir l'une: +ou nous retirer, et dans ce cas nous sommes sûrs de périr bientôt, ou +appeler le feu à notre aide. + +--Oui, oui, brûlons-les!» s'écria en chÅ“ur toute la bande. + + + + +CHAPITRE XX + +L'INCENDIE--MORT DE NIAL ET DE SES FILS + + +Quelques hommes allèrent chercher des broussailles; on en forma un +bûcher devant la porte, et l'on y mit le feu. + +«Holà ! cria Skarphédin, on se propose donc de faire la cuisine? + +--Oui, répondit un des conjurés, et c'est toi qui cuiras!» + +Les femmes du logis cependant arrivèrent avec des vases pleins d'eau et +de petit lait; elles versèrent le tout par la fenêtre, de sorte que le +feu, à peine allumé, s'éteignit. + +Alors un homme dit à Flose: + +«Si nous embrasions ce tas de renouée, qui est là juste à point contre +la maison? On le jetterait par la lucarne d'en haut sur le plancher de +la mansarde, et l'effet, cette fois, en serait sûr.» + +Le conseil fut suivi, et ceux du dedans ne s'aperçurent de la chose que +lorsque tout flambait déjà . + +Alors les femmes commencèrent à crier et à se lamenter. + +«Ne vous désolez donc pas ainsi, leur dit Nial; ce n'est là qu'une +incommodité passagère, par laquelle sans doute nous ne passerons qu'une +fois; car, à supposer que nous rôtissions dans ce monde, Dieu nous en +tiendra compte dans l'autre en nous exemptant des flammes éternelles.» + +Bientôt cependant toute la maison est en feu. Nial alors s'approche de +la porte. + +«Flose est-il là ? demande le vieillard, et puis-je échanger un mot avec +lui? + +--Me voici, répond le chef de la troupe. + +--Eh bien, reprend Nial, veux-tu entrer en accommodement avec mes fils, +ou permettre à quelqu'un de sortir d'ici? + +--Pour un accommodement avec tes fils, je m'y refuse, répliqua Flose; je +ne m'en irai point qu'ils ne soient tous passés de vie à trépas... J'ai +résolu d'en finir d'un coup. Quant aux femmes, aux enfants et aux +serviteurs de chez vous, je suis prêt à leur livrer passage.» + +* * * + +Nial rentra et fit part de l'offre aux intéressés. + +«Va-t'en d'abord, Thoralle, fille d'Asgrim, dit-il à la femme d'Helge. + +--Soit, répondit Thoralle; je me sépare de mon mari tout autrement que +je ne m'y attendais; mais je réclamerai vengeance de mon père et de mes +frères! + +--Va toujours, repartit Nial, et que la bénédiction de Dieu +t'accompagne!» + +Thoralle quitta donc la maison, et avec elle sortit un gros de +serviteurs. Astride, la femme de Grim, se mit en devoir d'en faire +autant; sur le seuil, une idée lui vint. Elle appela Helge et lui dit: + +«Viens avec moi; je vais te couvrir d'un manteau et d'une coiffe.» + +Helge hésita d'abord; puis il finit par céder. Astride lui noua un +mouchoir autour de la tête, et Thorilde, épouse de Skarphédin, l'affubla +d'un manteau. Il sortit ainsi entre ses deux belles-sÅ“urs, auxquelles se +joignit Helga, femme de Kare. + +«Holà ! s'écria Flose en apercevant le groupe, m'est avis que voilà une +gaillarde de belle carrure... Sus! arrêtez-moi ça!» + +Helge se débarrassa prestement de son manteau, saisit son épée, qu'il +avait au côté, et trancha le jarret du premier qui se présenta; mais +Flose, survenant par derrière, assena au jeune homme un tel coup sur la +nuque, que la tête fut détachée du tronc. Puis il alla vers la porte, et +appela Nial et Bergtora, en disant qu'il désirait leur parler. + +Nial parut à l'entrée du bÅ“r. + +«Écoute, lui dit Flose, je viens t'offrir la sortie libre; c'est à tes +fils et à Kare que j'en veux; je n'entends nullement que tu brûles avec +eux. + +--Je ne bougerai pas, répliqua Nial; je suis un vieillard, à qui toute +idée de vengeance et de meurtre demeure dorénavant étrangère; mais quant +à vivre déshonoré, jamais! + +--Et toi, femme, reprit Flose en s'adressant à Bergtora, n'es-tu pas +disposée à te retirer? pour rien au monde je ne voudrais te voir périr +par le feu. + +--Toute jeune, je me suis mariée avec Nial, répondit Bergtora, et je +lui ai promis de partager sa bonne et sa mauvaise fortune.» + +Sur cette parole le couple rentra. + +* * * + +«Qu'allons-nous faire maintenant? demanda Bergtora à son mari. + +--Nous reposer, répondit Nial... Il y a si longtemps que j'aspire après +le repos!» + +Bergtora se tourna vers Thord, un jeune fils de Kare que Nial avait pris +avec lui afin de faire son éducation, et le pria de sortir pour échapper +à la mort. L'enfant repartit: + +«Tu m'as promis, grand'mère, que nous ne nous séparerions jamais tant +que je voudrais rester auprès de toi, et j'aime mieux mourir avec toi et +Nial que de vous survivre.» + +Bergtora prit alors le garçon et le porta sur le lit. Nial appela son +esclave de confiance, qui avait jusqu'alors différé de sortir, et il lui +dit: + +«Avant de t'en aller, remarque bien où nous nous mettons, et de quelle +manière nous nous arrangeons, car je suis résolu à ne plus bouger de +place, quelles que soient la fumée et la chaleur. Tu sauras alors plus +tard où l'on pourra retrouver nos cadavres.» + +Il donna l'ordre au serviteur de prendre la peau d'un bÅ“uf fraîchement +écorché, et de l'étendre sur lui et sa femme après qu'ils se seraient +placés côte à côte. Puis les deux époux se mirent sur le lit, ayant +entre eux le petit Thord. + +«Notre père se couche de bonne heure aujourd'hui! dit Skarphédin à Kare +son beau-frère en voyant ce qui se passait. De la part d'un vieillard +harassé, cela se conçoit. Puisse le réveil lui être doux!» + +Et, pour la première fois de sa vie, le fier jeune homme courba le front +vers la terre, et quelque chose comme une larme furtive perla sous sa +paupière d'aigle. + +Nial et Bergtora demeuraient immobiles et silencieux sur leur couche. + +L'esclave prit la peau, l'étendit sur le groupe résigné, et gagna la +porte pour sortir à son tour. + +* * * + +Du toit et de la mansarde qui brûlaient, des tisons enflammés ne +cessaient de pleuvoir dans la chambre. Skarphédin, Kare et Grim les +ramassaient au fur et à mesure qu'ils tombaient, et les jetaient sur les +assaillants. + +Cela dura quelque temps, et comme du dehors on s'était remis à lancer +des traits, ils les attrapaient également au vol et les renvoyaient à +l'ennemi, si bien que Flose pria ses compagnons de cesser tout envoi de +projectiles. + +«Ce jeu-là ne vaut rien pour nous, leur dit-il; vous pouvez bien +attendre que le feu les contraigne à se tenir cois.» + +Cependant la grosse charpente du fronton s'était disloquée. À l'un des +pignons restait une traverse qui reposait de biais sur le vestibule et +la crête du mur; mais déjà , à sa partie médiane, elle était plus d'à +moitié consumée. + +Les trois hommes demeurés dans le bÅ“r se précipitèrent de ce côté, et +Kare dit à Skarphédin: + +«Voici peut-être un moyen de nous sauver. Saute sur cette poutre avant +qu'elle soit tout à fait calcinée. Je vais t'aider, et je monterai +ensuite. Une fois dehors, il nous sera facile de filer inaperçus dans la +direction de la fumée. + +--Saute d'abord, dit Skarphédin, et je te suis. + +--Non, à toi de passer le premier, répliqua l'autre. + +--Point, j'entends que tu me précèdes. + +--Allons, soit! reprit enfin Kare. C'est le devoir de tout homme de +sauver sa vie quand il le peut; ainsi ferai-je... Seulement, si tu ne te +hâtes pas à ton tour, je crains que nous ne nous revoyions jamais; car, +pour mon compte, une fois dehors, je n'aurai guère envie de me rejeter +dans la fournaise afin de t'en tirer... À chacun alors de suivre sa +voie! + +--Je serai fort heureux, beau-frère, si tu parviens à t'échapper, +répondit Skarphédin; en ce cas tu te chargeras de la vengeance.» + +* * * + +Kare prit au lambris un ais enflammé et grimpa sur la traverse. Arrivé +sur le mur, il lança l'énorme brandon sur les gens du dehors; ceux-ci se +rejetèrent vivement de côté. Alors, profitant de l'effarement général, +les vêtements et la chevelure tout en feu, il sauta du haut de la +muraille, et se mit à courir dans le sens où le vent chassait la fumée. + +«Est-ce que quelqu'un ne vient pas de sauter de ce mur?» s'écria un des +assaillants les plus proches. + +--Nullement, repartit un autre; c'est sans doute Skarphédin qui nous a +encore envoyé un tison.» + +Cette parole ayant dissipé tout soupçon, Kare continua de courir jusqu'à +ce qu'il eût atteint un ruisseau. Il se plongea dedans pour éteindre le +feu qui le dévorait; après quoi il reprit sa course au milieu de la +fumée, et ne s'arrêta que près d'un fossé, où il se coucha pour se +reposer. + +* * * + +Immédiatement après lui, Skarphédin avait sauté sur la traverse; +malheureusement, lorsqu'il atteignit la place où elle était le plus +consumée, la poutre se brisa sous lui, et il fut précipité sur le sol. +Il renouvela toutefois sa tentative, et il grimpait à même la muraille +quand une autre solive s'écroula sur sa tête, et derechef le jeta par +terre. + +«Allons! se dit-il, je vois ce qu'il en est; Kare, mon beau-frère, +risque fort de m'attendre.» + +Il rampa néanmoins le long de la paroi pour essayer de gagner la sortie; +mais il fut surpris dans ce mouvement par un des assaillants, nommé +Lambe, qui venait juste à ce moment d'escalader extérieurement le mur. + +«Tiens, lui cria d'en haut ce dernier, on dirait que tu pleures à +présent, Skarphédin! + +--Pas le moins du monde, dit le fils de Nial en relevant la tête; +seulement la chaleur un peu forte me cause quelques picotements dans les +yeux; mais toi, continua-t-il, il me semble que tu ris? + +--Ma foi, oui, je ris, repartit l'homme, et c'est la première fois que +je suis franchement gai depuis le jour où tu tuas Thraen, près de la +Markar. + +--Tiens! riposta Skarphédin, voici, à ce propos, un souvenir de lui dont +je te gratifie!» + +Il tira de sa poche une des dents molaires de Thraen, qu'il avait +ramassée lorsque celui-ci avait roulé sur le sol gelé, et il la lança si +violemment dans l'Å“il droit de Lambe, que la prunelle jaillit de +l'orbite et que l'homme se laissa choir au pied du mur. + +Skarphédin courut alors à son frère Grim, qui se démenait à l'autre bout +de la pièce, et tous deux s'efforcèrent de piétiner sur le feu pour +l'éteindre. Quand ils arrivèrent au milieu de la salle, Grim tomba +écrasé par une poutre: il était mort. Skarphédin, d'un bond gigantesque, +avait réussi à esquiver le choc; mais ce ne fut qu'un répit d'une +seconde. À peine reprenait-il l'équilibre, qu'un épouvantable craquement +se produisit: c'était le toit tout entier qui croulait. + +* * * + +Flose et ses compagnons demeurèrent devant le bÅ“r incendié jusqu'à +l'aurore du lendemain vendredi. Comme le jour commençait à poindre, ils +virent arriver un homme à cheval qui leur dit s'appeler Geirmund et être +un parent de Thraen. + +«Combien de gens ont péri là dedans?» demanda le nouveau venu. + +Flose dénombra les victimes: Nial, Bergtora et sa femme, tous leurs +fils, Kare et Thord. + +«Oh! reprit Geirmund, tu mets parmi les morts un homme avec lequel j'ai +causé ce matin même. + +--Qui donc? demanda Flose. + +--C'est Kare. Ses cheveux et ses vêtements étaient tout roussis, et la +lame de son épée était devenue bleue; mais il disait qu'il en +renouvellerait avant peu la trempe dans ton sang et dans celui de ta +troupe incendiaire. + +--Malheur à nous! s'écria Flose. L'homme que nous avons laissé fuir ne +nous laissera ni trêve ni repos, et plus d'un d'entre nous, je le +prévois, est appelé à perdre bientôt la vie.» + +Cependant un des conjurés s'était mis à entonner un chant de joie sur la +mort de Nial. + +«Tais-toi, dit Flose, il n'y a point là de quoi chanter. Que Nial ait +péri dans les flammes, l'événement ne nous rapporte pas grand honneur.» + +Il grimpa sur les ruines du pignon avec quelques autres. Là ils crurent +percevoir une sorte de murmure rythmé qui partait du brasier au-dessous +d'eux. + +«C'est la voix de Skarphédin, dit un des hommes. Je serais curieux de +savoir si c'est un vivant ou un mort qui nous chante cette chanson. +Mettons-nous à la recherche des corps. + +--Non pas, répondit Flose; il faudrait être fou pour s'attarder à une +telle besogne au moment où, par tout le pays, on rassemble des forces +contre nous. Mon avis est qu'il nous faut déguerpir au plus vite.» + +Là -dessus il sauta en selle, et toute la troupe suivit son exemple. + +* * * + +Après sa rencontre avec Geirmund, Kare avait emprunté un cheval et gagné +divers bÅ“rs amis où il raconta ce qui s'était passé. Bientôt se trouva +réunie une troupe d'hommes déterminée et nombreuse, qui se divisa en +plusieurs escouades, afin de battre le pays en divers sens; mais nulle +part ils n'eurent de nouvelles de Flose et de ses gens. + +Kare, avec quinze de ses amis, prit de son côté le chemin de +Bergtorsvol, pour exhumer des décombres de la ferme les corps des +victimes. En route, le groupe se grossit, si bien qu'en arrivant au lieu +de l'incendie il comptait une centaine de cavaliers. + +On chercha d'abord le cadavre de Nial, qu'on retrouva dans une épaisse +couche de cendre. La peau de bÅ“uf était toute recroquevillée; au-dessous +d'elle gisaient le vieillard et sa femme. Chose singulière! leurs corps +n'avaient aucunement été atteints par le feu. Seul le petit Thord, qui +était couché entre eux deux, avait un doigt complètement brûlé, l'ayant +laissé passer par mégarde hors de la peau de bÅ“uf. + +On porta les tristes dépouilles dans l'enclos attenant à l'habitation, +et là on remarqua sur la face de Nial une expression de sérénité +lumineuse dont tout le monde fut vivement frappé. Jamais encore,--chacun +en convint,--on n'avait vu un tel aspect à un mort. + +On rechercha ensuite le cadavre de Skarphédin. Le fier jeune homme était +resté debout, emprisonné entre les débris du faîtage, la tête et le +buste appuyés au mur de pignon, les jambes consumées jusqu'aux genoux, +mais le reste de sa personne intacte, y compris les vêtements. + +Il avait les dents enfoncées dans les lèvres, les yeux ouverts, non +encore éteints, et les mains croisées sur la poitrine. Avec sa fameuse +hache Rimegyge, il avait entaillé si profondément la muraille, qu'elle y +était entrée jusqu'à la moitié du fer, ce qui l'avait préservée de +l'action du feu. + +«Voilà , dit quelqu'un, une arme digne de figurer comme relique à côté de +la hallebarde de Gunnar.» + +Kare prit la hache; elle lui revenait de droit. + +«Il sera temps d'en faire une relique quand elle aura accompli toute son +Å“uvre,» dit-il en se la mettant à l'épaule. + +Quant aux restes de Grim, l'autre fils de Nial, on les découvrit au +milieu de la pièce, avec ceux de la vieille Saun, qui n'avait point +voulu se séparer de son maître, et quatre autres cadavres. + + + + +QUATRIÈME PARTIE + +KARE ET FLOSE + + + + +CHAPITRE XXI + +SUR LE TING + + +Après avoir quitté Bergtorsvol, Flose s'était tenu posté durant trois +jours avec tous les siens sur une montagne d'où il pouvait voir ses +ennemis battre en bas la contrée; puis, le premier péril conjuré, il +s'était hâté de regagner à l'est son habitation de Svinefield, afin de +se mettre en quête d'appuis pour la prochaine session de l'alting. Grâce +à son crédit personnel et aussi à des dons en argent, il eut aisément +gagné à sa cause les principaux chefs du district oriental où il +demeurait. Son beau-père Liot, de Sida, lui promit le premier +assistance; Geite, un riche fermier du pays, se déclara également pour +lui; autant en firent Thorstein et Viarne, deux autres paysans ses +voisins, de sorte qu'il put rentrer à son bÅ“r et y attendre le retour du +printemps. + +Quant à Kare, il s'était tout d'abord rendu à Tunge, chez Asgrim, son +parent et ami, auprès duquel sa femme Helza et ses deux belles-sÅ“urs +Astrid et Thoralle avaient elles-mêmes cherché un asile. Reçu à bras +ouverts par lui et son fils Thorald, il passa avec eux tout l'hiver, +ruminant nuit et jour sa vengeance, et ne parlant que des événements de +Bergtorsvol. Parmi les chefs influents dont le concours lui était acquis +en justice, il pouvait compter Gissur le gode, Kraak le Vaillant, du bÅ“r +de Hof, et Thorgier, un neveu de Nial qui habitait la ferme de Halt. + +Quand les assises furent pour s'ouvrir, Asgrim dit à son ami: + +«Pars en avant avec vingt hommes et mon fils Thorald, afin de préparer +nos huttes sur le ting; j'attendrai, pour te rejoindre, Thorgier et son +monde.» + +Kare se mit incontinent en chemin. + +* * * + +Quelques jours plus tard, Flose et les cent conjurés dont la fortune +était liée à la sienne quittaient, à leur tour, Svinefield. Le trajet +étant assez long, ils couchèrent, la première nuit, dans un bÅ“r +appartenant à l'un d'entre eux, et le matin de la seconde journée ils +entrèrent dans la vallée de l'Ouest. + +Tunge, la maison d'Asgrim, se trouvait précisément sur leur route. Quand +ils n'en furent plus qu'à une courte distance, Flose dit à ses gens: + +«Nous allons déjeuner chez Asgrim; tâchez que tout se passe comme il +faut.» + +Un quart d'heure après, un esclave d'Asgrim qui était en train de +travailler au dehors aperçut la troupe dans le lointain. Il courut +prévenir son maître aussitôt. Celui-ci dit: + +«C'est sans doute Thorgier qui arrive. Vite qu'on se dispose à le +recevoir. Nettoyez la maison, et dressez les tables.» + +Le groupe cependant se rapprochait, et l'on entendait des cris et des +rires bruyants. + +Asgrim alla sur le pas de la porte. + +«Ce n'est pas Thorgier, dit-il tout à coup; ses gens ne feraient pas ce +tapage... La vengeance chemine silencieuse et grave. Ce doit être Flose +avec sa bande incendiaire. Ils veulent sans doute nous demander +l'hospitalité en manière de défi... C'est bien, qu'on achève les apprêts +commandés!» + +Bientôt Flose parut. Il entra, suivi des siens, dans l'enclos. Là toute +la troupe mit pied à terre, et les hommes franchirent le seuil à la +file. + +Asgrim avait lui-même pris place à la table d'honneur. Il reçut Flose +sans le saluer, et lui dit: + +«Le repas est servi; que chacun de vous en fasse son profit.» + +Les conjurés déposèrent leurs armes, s'installèrent sur les bancs et +mangèrent. Quatre hommes seulement demeurèrent debout tout armés aux +côtés de Flose. + +Tout le temps que dura le repas, Asgrim ne prononça pas une parole; mais +son visage était rouge pourpre. + +Quand Flose et ses compagnons furent repus, les femmes desservirent les +tables, et quelques-unes apportèrent de l'eau pour que les convives se +lavassent les mains. Flose, d'un air moqueur, affectait de prendre ses +aises, comme s'il eût été dans sa propre maison. + +* * * + +Soudain Asgrim se saisit d'une cognée de bûcheron qui était près de lui, +et, sautant à deux pieds sur le banc, il la brandit sur la tête de +Flose. Mais un des hommes armés vit le mouvement; il arracha l'arme des +mains d'Asgrim, et fit le geste de l'en frapper à son tour. + +Flose l'arrêta: + +«Qu'on ne lui fasse point de mal! commanda-t-il; nos provocations l'ont +poussé à bout, et il s'est conduit comme un homme intrépide.» + +Puis s'adressant à son hôte: + +«Quittons-nous en paix, ajouta-t-il; nous nous retrouverons bientôt sur +le ting, et là nous reprendrons notre affaire. + +--Assurément, répondit Asgrim, et j'espère qu'au lendemain des assises +vous vous montrerez moins prompts à l'action.» + +Flose ne répliqua rien. Il sortit avec les siens de la maison, et +s'éloigna aussitôt en aval. + +Un peu plus loin, il rencontra Liot, son beau-père, et des hommes des +fiords orientaux qui se rendaient aussi aux comices. Il leur raconta la +scène de Tunge. + +Quelques-uns le louèrent fort; mais Liot dit d'un ton grave: + +«Tu as eu grand tort, et de telles bravades il ne peut résulter rien de +bon.» + +Aux approches du val Tingvalla, la petite armée se rangea en bataille, +afin d'effectuer militairement son entrée sur le ting. + +Bientôt après Thorgier, le neveu de Nial, partait également de son bÅ“r +accompagné d'une troupe imposante, à laquelle se joignirent +successivement, au cours du trajet, ses deux frères Thorleif et Grim, +Kraak de Hof avec tous ses tenants, puis Asgrim et le gode Gissur. +Arrivé aux abords du champ de justice, ce second escadron forma, lui +aussi, l'ordre de combat, et ce fut d'une allure si martiale qu'il +déboucha au milieu de la plaine, que Flose et ses gens, en l'apercevant, +se mirent instinctivement en défense, et peu s'en fallut qu'on n'en vînt +aux mains. La journée s'écoula toutefois sans que la paix des comices +fût troublée; mais on sentait frémir dans l'air comme un souffle de +menace, et tout le monde s'accordait pour reconnaître que jamais encore, +de mémoire d'homme, on n'avait vu au pied du Logberg un déploiement de +forces aussi formidable et une aussi grande affluence de chefs éminents +venus de tous les coins de l'Islande. + +* * * + +Dès le lendemain, Flose commença sa tournée de hutte en hutte, +accompagné de son ami Viarne. Il alla chez divers gros chefs qui +étaient, comme lui, des districts de l'Est, et qui, pour la plupart, +s'engagèrent à lui prêter leur appui. Il y en eut néanmoins plusieurs +qui exigèrent préalablement de l'argent. + +«Voilà certes de vaillants auxiliaires, dit Flose à son compagnon; mais +il nous faudrait un juriste. + +--J'en connais un, répondit Viarne, un qui peut-être n'a point son +pareil. Il connaît tous les arcanes de la loi, et nul ne l'égale en +subtilité. Seulement, je dois t'en prévenir, il est aussi cupide que +retors. + +--Qu'à cela ne tienne... Comment le nomme-t-on? + +--C'est Eyolf. Le voici justement là -bas.» + +L'homme désigné était assis devant la porte de sa hutte, un manteau +écarlate autour des épaules, un diadème d'or sur la tête et une hache +garnie d'argent à la main. + +Viarne l'aborda aussitôt, et en reçut le plus gracieux accueil. + +«J'ai besoin de ton aide, lui dit-il. Tu es le premier juriste de +l'Islande, et tout ce dont tu te mêles réussit. + +--Oh! repartit Eyolf, je n'ai pas cette opinion de moi-même, et je ne +sais vraiment... + +--Trêve de phrases! interrompit Flose, que tout ce préambule agaçait; je +viens te prier de te charger de mon affaire contre le gendre de Nial.» + +Eyolf se leva d'un air majestueux et scandalisé à la fois. + +«Je vois maintenant, répliqua-t-il, où tendaient toutes ces belles +paroles; croyez-vous donc que je suis un de ces hommes que chacun peut +tourner à sa guise?» + +Flose lui mit doucement la main sur l'épaule, et le forçant à se +rasseoir entre lui et Viarne: + +«Écoute-moi donc. Il faut, je le sais, plus d'un coup de cognée pour +abattre un arbre.» + +Ce disant, il tira de son doigt un anneau d'or du plus grand prix, et, +le passant à la main de l'homme de loi: + +«Accepte ceci comme un gage de l'esprit de sincérité qui m'anime. + +--S'il en est ainsi, répondit Eyolf, je ne puis vraiment rien te +refuser; seulement garde-toi bien de dire que j'ai reçu de toi quelque +chose; ta cause serait perdue avant d'être plaidée. + +--C'est pure affaire d'amitié entre nous,» repartit Viarne au +jurisconsulte, et là -dessus les deux amis s'éloignèrent. + +Un moment après, Snorre le gode vint à passer devant la hutte d'Eyolf. +Il s'arrêta pour causer avec lui; puis tout à coup il lui prit la main, +et, relevant la manche de son vêtement, il se mit à regarder l'anneau +d'or. + +«Tu as là un joyau de toute beauté... L'as-tu acheté, ou est-ce un +cadeau?» + +Eyolf ne répondit pas. + +«Si on te l'a donné, reprit le gode en le quittant, c'est un présent qui +peut te coûter cher!» + +* * * + +En compagnie de Gissur et d'Asgrim, Kare faisait aussi sa tournée. Il se +dirigea d'abord vers la hutte de Skapte, le même qui, l'année +précédente, lui avait déjà refusé son concours. Cette fois encore ce +dernier repoussa toutes les ouvertures. «Penses-tu, dit-il, que j'aie +oublié les paroles d'insulte que Skarphédin m'a jetées ici même à la +face? Jamais je ne serai avec aucun de vous!» + +En revanche, Gudmund le Puissant, qu'allèrent voir ensuite les +solliciteurs, se montra plein d'empressement et de zèle. + +«Oui, dit-il, je vous veux assister avec tous mes hommes devant le +tribunal, et aussi l'épée à la main, s'il le faut. Skapte a beau vous +bouder, son fils Holmud est mon gendre, et comme ce dernier m'obéit en +toutes choses, vous êtes sûrs également de l'avoir pour vous.» + +Chez Snorre le gode, l'accueil ne fut pas moins amical. + +«Il n'y a point de cause meilleure que la vôtre, dit-il à Asgrim et à +Kare. Quel genre d'appui désirez-vous de moi? + +--Ce qu'il nous faudrait surtout, repartit Asgrim, ce sont des +auxiliaires bien armés et qui n'aient pas peur... + +--Je crois, en effet, répondit le gode, qu'il faut s'attendre à un +cliquetis de fer. Écoutez-moi donc; j'irai avec vous devant les juges. +S'il y a combat, et que vous ne soyez pas les plus forts, repliez-vous +du côté de ma hutte; vous me trouverez prêt à vous soutenir avec tout +mon monde. Si, au contraire, vous avez le dessus, et que vos adversaires +veuillent s'enfuir vers les gorges de l'Allmannagia, où ils n'auraient +plus rien à craindre de vous, je me charge de leur en fermer l'accès. +S'ils se retirent d'un autre côté, libre à vous de les poursuivre; +seulement, quand je jugerai l'instant venu, je m'avancerai avec tous mes +gens pour vous séparer, et il faut, dans ce cas, que vous me promettiez +de cesser immédiatement le combat.» + +Gissur, Kare et Asgrim engagèrent leur parole de faire ce que le gode +demandait; après quoi celui-ci ajouta: + +«Un mot encore. J'ai vu à la main d'Eyolf un anneau qui n'y était pas il +y a quelques jours. Ce doit être Flose qui l'en a gratifié pour prix de +ses services juridiques; il est bon que vous sachiez ce détail.» + +* * * + +Au jour fixé pour les débats, les deux parties se trouvèrent face à +face, équipées et armées de pied en cap, au bas de la montagne de la +Loi. De part et d'autre les hommes portaient un signe de reconnaissance +à leur casque, pour le cas où l'on en viendrait au combat. + +Ce fut, en effet, ce qui arriva. Après avoir usé à l'envi toutes les +malices de la procédure, toutes les roueries compliquées de la chicane +et les déclinatoires insidieux à l'usage des godes de tous les pays, les +adversaires, exaspérés, en appelèrent à la force. Ce fut le jeune +Thorald, fils d'Asgrim, qui donna le signal du conflit en se ruant sur +un parent de Flose. Immédiatement une clameur guerrière emplit la +vallée, et la sauvage mêlée s'engagea. + +Kare tua, pour commencer, trois hommes de sa main, parmi lesquels +Viarne, l'ami de Flose. Asgrim ne fut pas en reste. Skapte était +accouru, lui aussi. Lorsqu'il aperçut son fils Holmud dans la suite de +Gudmund le Puissant, il poussa un cri de fureur et s'élança pour +rappeler le jeune homme; mais, atteint à la cuisse par un dard que +Thorgier lui avait décoché, il tomba et ne put se relever. Il fallut que +ses gens le traînassent par terre jusqu'à la cabane d'un pelletier qui +se trouvait dans le voisinage. + +Dès le début de la lutte, les vengeurs de Nial s'étaient partagés en +deux groupes. L'un, conduit par Gudmund, Thorgier et Kare, avait attaqué +ceux des chefs du Nord et de l'Est qui s'étaient déclarés pour la cause +adverse; l'autre, à la tête duquel étaient Gissur, Asgrim et Thorald, +s'étaient jetés sur Flose et les siens. + +On se battit longtemps avec une vaillance égale des deux parts; à la fin +pourtant ce furent les gens de Flose qui reculèrent. Déjà ils opéraient +leur retraite vers les défilés de l'Allmannagia, quand Snorre le gode et +sa troupe apparurent pour leur barrer le passage. Ils se replièrent +alors vers le sud, le long de la rivière qui arrose la plaine. + +Dans ce moment ils vinrent à passer près de la cabane d'un nommé Solve, +qui était assis devant sa porte, en train de faire cuire son repas dans +sa marmite toute fumante. + +«Par ma foi! s'écria l'homme, voilà une belle débandade de poltrons!» + +Thorkel l'entendit, et, pris de fureur: + +«Attends, fit-il, je m'en vais te mettre ta viande au pot!» + +Il saisit l'homme par les pieds, le leva en l'air, et le plongea, la +tête la première, dans le chaudron bouillant. + +Le malheureux expira sur-le-champ. + +* * * + +Juste à ce moment, Flose recevait un javelot à la jambe. Il s'affaissa +d'abord sous le coup; puis, se relevant d'un effort énergique, il reprit +sa course. À peu de distance derrière lui venait Eyolf. + +«Tiens, dit Kare à Thorgier, qui menait à côté de lui la poursuite, +j'aperçois là notre homme à la bague. Si nous lui faisions payer le prix +de son joyau? + +--Je m'en charge,» reprit Thorgier. + +Il ramassa un dard qui était à terre, et le lança dans le dos d'Eyolf +avec une telle force, que celui-ci tomba mort du coup. + +Ce fut la dernière victime de la journée; car, sur l'entrefaite, Snorre +le gode, arrivant avec tous les siens, se jetait en travers de la plaine +et faisait cesser l'effusion du sang. + +Par son entremise, la paix fut conclue. On enterra les cadavres, on +s'occupa de soigner les blessés, et le lendemain, comme si rien ne +s'était passé, le procès reprit son cours. + +De l'aveu de Kare et de Flose, douze hommes furent choisis pour trancher +l'affaire sous la présidence du gode Snorre. + +Les arbitres fixèrent d'abord les amendes à payer des deux parts pour le +prix du sang répandu la veille; puis on aborda la question de +l'incendie. + +La mort de Nial, celle de Bergtora, de Skarphédin, de Grim, d'Helge et +des autres, furent tarifées proportionnellement; seul le trépas du petit +Thord, fils de Kare, ne fut l'objet d'aucune décision, parce que le père +persista à repousser tout accommodement. + +Enfin Flose et ses complices furent condamnés, comme jadis Gunnar, à un +exil de trois années, et tenus de quitter le pays dans le cours de l'été +suivant au plus tard. + + + + +CHAPITRE XXII + +KARE À L'AFFUT + + +Les cobannis, au sortir du ting, chevauchèrent d'abord ensemble vers +l'est; puis, sur la nouvelle que Kare, en compagnie de Thorgier et de +Gudmund, s'était dirigé vers le nord, Flose crut pouvoir congédier ses +hommes, en leur recommandant néanmoins de cheminer le plus possible en +troupe. Lui-même il regagna Svinefield. + +Kare et Thorgier cependant n'avaient pas continué leur marche vers le +nord. Dès le lendemain, se séparant de Gudmund le Puissant, ils avaient +rabattu droit au sud, et, la Thiorsau une fois traversée, avaient poussé +jusqu'à la Markar. + +Là , vers le milieu de la journée, ils rencontrèrent deux vieilles femmes +qui les reconnurent et leur dirent: + +«Doucement, vous deux! Vous galopez, ce semble, bien à l'étourdie! + +--Qu'y a-t-il donc? + +--Il y a que Lambe et d'autres ont couché cette nuit par ici, et il +n'est pas à supposer qu'ils aient sur vous une bien forte avance. + +--Bon! dit Kare, raison de plus pour lâcher la bride à nos bêtes.» + +Un peu plus loin, ils croisèrent un paysan qui menait un cheval chargé +de tourbe. L'homme, en les voyant, s'arrêta. + +«Quel dommage, dit-il que vous ne soyez pas en force! + +--Pourquoi cela? demanda Thorgier. + +--Eh! vous pourriez faire une belle chasse. + +--Tu as donc aperçu du gibier? + +--Oui, certes, reprit le porteur d'un air entendu. + +--Combien de têtes? + +--Une douzaine. + +--Loin d'ici? + +--Non, tout près de la rivière. + +--En avant! s'écria Kare. + +--Oh! ne vous pressez pas; ceux dont je parle flânent paisiblement.» + +* * * + +Arrivés au bord du cours d'eau, les deux cavaliers découvrirent dans un +repli de terrain quelques hommes qui semblaient sommeiller, leurs +hallebardes posées par terre à côté d'eux. + +«Les éveillons-nous? dit Thorgier. + +--Assurément, repartit Kare; nous ne pratiquons pas le guet-apens, et ne +tuons pas les gens endormis.» + +Ils se mirent à crier. Les autres s'éveillèrent et saisirent aussitôt +leurs armes. Kare et Thorgier attendirent qu'ils se fussent complètement +équipés, puis le premier se précipita contre l'adversaire qui se +trouvait le plus proche. C'était Thorkel, fils de Sigfus. Thorgier en +même temps se ruait sur Sigmund. + +D'un coup de la Rimegyge, Kare atteignit Thorkel au nÅ“ud de l'épaule, et +lui trancha la moitié du tronc; mais, assailli lui-même de côté par +Ledolf et un autre, il eût couru risque de succomber si Thorgier, qui +venait de tuer Sigmund, n'eût, par une volte-face impétueuse, plongé son +épée dans le cÅ“ur de Ledolf. Le second assaillant, à cette vue, essaya +de se dérober par la fuite; mais la terrible Rimegyge lui retomba si +violemment sur l'échine, qu'après avoir tourné sur lui-même il s'abattit +mort aux pieds de Kare. + +«Vite en selle!» cria Lambe. + +Les huit survivants prirent le large, et gagnèrent d'une traite +Svinefield, où ils racontèrent l'événement à Flose. + +«Il fallait s'y attendre, dit ce dernier; une autre fois tâchez d'être +un peu mieux sur vos gardes!» + +* * * + +Tout le reste de l'été et l'hiver suivant, Flose demeura à son bÅ“r, +occupé des apprêts de son prochain départ. Le printemps venu, il acheta +un navire norwégien qui se trouvait dans un fiord de la côte, se pourvut +de marchandises, et manda plusieurs de ses cobannis pour s'entendre avec +eux au sujet du voyage. + +Kare cependant avait disparu de chez lui, et des voisins affirmaient +encore l'avoir vu se diriger vers le nord. + +«Cette fois nous n'avons plus à le craindre; il doit être chez Gudmund +le Puissant, dit à ce propos Lambe à Flose. + +--Eh! repartit ce dernier, je me méfie un peu de ces rumeurs. Prenez +garde, j'ai fait un rêve qui ne me pronostique rien de bon.» + +Derechef Flose, en prenant congé de ses amis, leur recommanda de +cheminer en troupe et de ne point se relâcher de leur vigilance. Il les +embrassa ensuite en disant: + +«Vous voilà seize au départ d'ici; j'ai peur que plusieurs d'entre vous +ne manquent au rendez-vous final. + +--Quoi que l'homme fasse, il ne peut échapper à son sort,» répondit +Grane brièvement. + +La troupe, contournant le jokul[50], s'arrêta pour coucher le premier +jour dans un bÅ“r appelé Thorsmark, où demeurait un certain Biorn, dont +la femme était parente de Gunnar. Celui-ci les reçut fort amicalement, +et comme ils lui demandaient des nouvelles de Kare: + +«Je l'ai vu, dit-il; j'ai causé avec lui; mais il y a déjà longtemps de +cela, et il s'en allait vers le nord. Il m'a paru fort abattu, abandonné +de tous, et j'ai idée qu'il ne tient plus beaucoup à vous rencontrer. + +--À merveille! s'écria Grane, nous voilà débarrassés de lui. + +--Je n'en suis pas aussi sûr que toi, lui repartit Modolf, un de ses +compagnons, et Kare, même seul, est à redouter.» + +* * * + +Le gendre de Nial n'était point chez Gudmund le Puissant. Il se tenait +caché depuis longtemps dans une habitation toute voisine qui appartenait +également à Biorn. Celui-ci courut aussitôt le rejoindre et l'informer +de l'arrivée de ses ennemis dans cette partie supérieure du district. + +«Eh bien, dit Kare, vite en route!» + +Dans la nuit même ils montèrent tous deux à cheval et allèrent se placer +en embuscade près de la Skaptau, rivière située à peu près à mi-route +entre la Markar et Svinefield. + +Le lendemain matin, les compagnons de Flose partirent à leur tour. + +«Où donc est Biorn? dirent-ils à sa femme. + +--Il a quelque argent à toucher là -bas dans l'est, et il a pris congé de +moi au petit jour.» + +Nul ne conçut de soupçon, et la troupe se mit en chemin. Non loin de la +Skaptau ils se séparèrent, Glum et quatre hommes avec lui ayant affaire +à un bÅ“r plus à l'est; les autres s'assirent pour se reposer. +Quelques-uns sommeillaient déjà , quand un cri retentit tout près d'eux. + +«C'est Kare!» dit Grane se redressant d'un bond. + +Il n'avait pas achevé de parler, qu'un dard lancé par Biorn frappait le +manche de la hache de Modolf. + +Immédiatement le combat s'engagea. + +* * * + +Modolf le premier fondit sur Kare l'épée haute; mais le gendre de Nial +para le coup, et d'une riposte prompte comme l'éclair fit sauter le +glaive de son adversaire, puis d'un second coup lui enleva le poignet. + +Au même moment Grane décochait à Kare un javelot; mais de la main gauche +celui-ci réussit à le saisir au vol, et le lui renvoya d'une telle +force, que l'autre eut la poitrine transpercée. Une seconde de plus +néanmoins, et Hald, qui s'approchait en rampant, allait trancher les +deux jarrets de Kare, lorsque Biorn cloua l'agresseur par terre d'un +coup de sa hallebarde. + +Le terrible Kare tua encore deux ennemis à lui seul, tandis que son ami +en blessait grièvement pareil nombre. Trois hommes seulement restaient +sains et saufs. Affolé d'épouvante, le reste de la troupe enfourcha au +plus vite ses chevaux, et, cette fois encore, les survivants coururent +d'une seule traite jusqu'à Svinefield. + +«De tous les hommes qui vivent en Islande, dit Flose en apprenant +l'événement, je n'en connais pas beaucoup qui vaillent Kare... J'ai peur +décidément que bien peu d'entre vous me suivent en Norwège!» + +* * * + +Kare et Biorn cependant ne crurent pas devoir retourner à Thorsmark. +Après s'être consultés un instant, ils profitèrent de ce que trois +paysans passaient sur la route avec des chevaux de bât pour se diriger +ostensiblement vers le nord; mais à peine les hommes eurent-ils disparu +en amont derrière les hauteurs qui bordaient la Skaptau, qu'ils +obliquèrent vers un marécage environné de grands blocs de lave, et là +ils mirent pied à terre. + +«Je n'en puis plus, dit Kare à Biorn; il faut que je me repose un +instant. Fais bonne garde.» + +À peine était-il couché depuis un quart d'heure, qu'il se redressa en +disant: + +«Ces cris de corbeaux m'empêchent de dormir.» + +Son ami leva les yeux vers le ciel; de longs vols noirs d'oiseaux +croassants fendaient les airs au-dessus de la Skaptau. + +Quelques instants après, on entendit hennir des chevaux. Biorn grimpa +sur une roche. + +«C'est Glum, dit-il, et quatre autres. Ils ne nous voient pas; +laissons-les passer.» + +Au même instant, la monture de Kare poussa un hennissement à son tour, +et se mit à gratter du pied le sol déclive, si bien que quelques scories +laviques dévalèrent avec fracas sur la pente. + +«Ils nous voient maintenant, reprit Biorn. Alerte! les voici qui +s'approchent.» + +Effectivement les amis de Flose venaient de sauter à bas de leurs +chevaux, et pénétraient dans l'enceinte rocheuse. Glum, qui marchait en +avant, fondit sur Kare avec sa hallebarde; mais Biorn eut le temps de +détourner l'arme, dont la pointe se brisa contre terre. Kare n'eut plus +qu'à lever son épée pour trancher le cou à son adversaire, qui tomba +expirant. + +Deux autres ennemis, Skal et Röse, eurent successivement le même sort. +Le quatrième blessa à l'épaule le gendre de Nial; mais ce fut son +dernier exploit, car la hache de Biorn lui cassa les deux jambes. + +Le cinquième et unique survivant de la troupe s'enfuit aussitôt: c'était +Hilde, fils de Thorstein. + +«Et maintenant, dit Kare à son compagnon, en route pour de bon vers le +nord! Dès demain tous les gens du district seront sur pied, et il n'y a +que chez Gudmund le Puissant qu'on ne s'avisera pas de venir nous +chercher.» + +Hilde, lui, regagna Svinefield, et Flose en le voyant s'écria: + +«De tous les hommes qui vivent en Islande je n'en connais pas un qui +vaille Kare!» + +Puis, le soir même, ce qui restait des cobannis, rassemblés auprès de +lui à son bÅ“r, reçurent l'avis de se tenir prêts à filer dès l'aurore +vers le fiord où attendait le navire norwégien. + +Notes du chapitre: + +[Note 50: Il s'agit ici du jokul de l'Ouest, un des plus hauts +sommets de l'île. On appelle en Islande _jokul_ (par opposition à +_fell_, montagne moins élevée), toute cime qui reste l'année entière +couverte de neige et de névés.] + + + + +CHAPITRE XXIII + +DANS L'ILE DE ROWSA--CONCLUSION + + +À quelques jours de là , Flose levait l'ancre à destination de la +Norwège. La traversée fut d'abord heureuse, puis le temps ne tarda pas à +se gâter; il survint une violente tempête, accompagnée d'un brouillard +si épais, que l'on ne voyait plus à se conduire. Le bâtiment perdit sa +route, et finalement se trouva de nuit jeté à la côte. Toute la +cargaison fut engloutie, et vingt hommes périrent, parmi lesquels seize +des conjurés. Le reste put gagner le rivage. + +Quand le jour parut, deux marins reconnurent le pays pour l'avoir +précédemment visité: c'était l'île de Rowsa, une des Orcades. + +«Mieux eût valu que nous eussions atterri en quelque autre endroit, dit +Flose à ses hommes, car le comte Sigurd, qui gouverne céans, était un +chaud protecteur et ami pour les fils de Nial, et Helge lui était même +attaché par un lien de vassalité. Notre vie est à sa merci. Mais +n'importe, payons de résolution et d'audace.» + +Après avoir fait quelques pas dans les terres, les naufragés +rencontrèrent des habitants de l'île, qui leur indiquèrent le chemin à +prendre pour gagner le palais du gouverneur. Arrivé en présence de +Sigurd, Flose déclina son nom. + +Le comte était déjà informé des événements de Bergtorsvol. + +«Quelles nouvelles m'apportes-tu d'Helge mon vassal? demanda-t-il au +nouveau venu. + +--Je l'ai tué, répondit Flose. + +--Qu'on l'empoigne, lui et tous les autres!» dit Sigurd à ses gens; ce +qui fut fait en un instant. + +Mais sur l'entrefaite arriva un des vassaux du comte, un certain +Wörsten, qui était frère de la femme de Flose. En voyant celui-ci +prisonnier, il s'adressa au gouverneur, et lui offrit pour rançon de son +parent tout ce qu'il possédait. Le comte se montra d'abord inflexible; +mais Wörsten, qui était fort en crédit auprès de lui, ne se tint pas +pour battu; d'autres insulaires notables appuyèrent sa démarche, si bien +que finalement Flose obtint sa grâce. + +Non seulement Sigurd lui rendit sa liberté, en relâchant du même coup +tous ses compagnons; mais, en prince magnanime qu'il était, il +l'installa à son service aux lieu et place d'Helge, fils de Nial, et le +combla bientôt de ses faveurs. + +* * * + +Quand il fut resté quelque temps chez Gudmund, Kare, informé du départ +de Flose, revint trouver son ami Asgrim. + +«Que comptes-tu faire? lui dit ce dernier. + +--M'embarquer à mon tour, et traquer partout le reste de la bande. + +--Vraiment, repartit Asgrim, on a bien raison de dire que depuis que +Gunnar et Skarphédin ne sont plus, tu es le premier homme de l'Islande.» + +Quinze jours plus tard Kare était en mer. + +Il eut une excellente traversée et toucha terre à FridarÅ“, entre le +Hialtland et les Orcades. Il avait là un ami intime, David le Blanc, +chez lequel il passa l'hiver, et durant ce séjour il fut mis au fait de +l'arrivée de Flose à Rowsa. + +Or il advint que, vers la Noël, le comte Sigurd reçut la visite de son +beau-frère le jarl Gill, qui régissait les îles du Sud (les Hébrides), +et aussi celle d'un roi d'Irlande du nom de Sigtryg. + +Le jour de la fête, le gouverneur et ses hôtes se trouvant à table, les +deux princes étrangers exprimèrent le désir d'entendre le récit de +l'incendie de Bergtorsvol. Ce fut Lambe, un des conjurés, celui-là même +à qui Skarphédin, avant de mourir, avait fait sauter un Å“il de l'orbite, +qui fut chargé de retracer les détails de l'épique entreprise. + +On lui avança un siège d'honneur, et il entama sa narration. + +* * * + +Le hasard voulut que, ce même jour, Kare, venant de FridarÅ“, eût abordé +avec son ami David et quelques autres à l'île de Rowsa, et qu'il se +présentât au palais du comte à l'heure du festin. + +Lambe était justement en train de raconter les faits à sa fantaisie. +Kare et ses compagnons, arrêtés au dehors, l'écoutaient parler. + +«Et quelle figure faisait Skarphédin dans le brasier? demanda à un +moment le roi Sigtryg. + +--Il se tint d'abord assez bien, répondit le conteur; mais à la fin il +se mit à pleurer.» + +À ce mot, Kare ne put se maîtriser davantage. + +[Illustration: Staffa, dans les Hébrides.] + +«Tu en as menti!» cria-t-il de la porte, et, s'élançant au milieu de la +salle, l'épée à la main, il se précipita sur le rapsode, et lui trancha +le col d'un seul coup. La tête roula sur la table, devant les coupes des +nobles convives, et ceux-ci furent inondés de sang. + +«C'est Kare! s'écria Sigurd, qui avait reconnu le gendre de Nial; qu'on +le saisisse et qu'on le mette à mort!» + +Personne ne bougea; tous les gens de l'île avaient gardé de lui un +souvenir affectueux doublé de respect. + +«Sigurd, répondit Kare, sache que ce que je viens de faire c'est pour +venger le meurtre d'un de tes féaux! + +--C'est vrai, dit Flose à son tour, et Kare est en droit d'agir de la +sorte, puisqu'il a refusé, sur le ting, tout accommodement avec nous.» + +Kare se retira sans que nul le poursuivît, et, remettant à la voile avec +ses amis, il regagna aussitôt FridarÅ“. + +* * * + +Disons au lecteur que l'intention du roi Sigtryg, en venant trouver +Sigurd à Rowsa, était de réclamer son appui contre un autre prince +irlandais avec lequel il était en guerre. Après avoir longtemps hésité, +le comte finit par céder aux sollicitations de son hôte, et, au nombre +des auxiliaires qu'il mena lui-même en Irlande, se trouvèrent quinze des +compagnons de Flose. C'était tout ce qui restait de la troupe +incendiaire. + +Flose, lui, n'avait pas voulu être de l'expédition. Son âme, lasse de +tant d'horreurs, inclinait de plus en plus vers la paix. Aussi Anschar, +un prêtre d'Écosse, étant venu sur l'entrefaite à Rowsa pour y achever +l'Å“uvre d'évangélisation commencée avant lui par les moines allemands, +l'ennemi de Kare fut-il le premier à accepter la parole de pardon avec +le baptême selon tous les rites. + +Peu de temps après il alla aux Hébrides, et là il apprit que dans une +grande bataille, tout récemment livrée en Irlande, le roi Sigtryg avait +été mis en déroute et le comte Sigurd tué avec les quinze conjurés à sa +suite. + +À cette nouvelle Flose eut le cÅ“ur serré d'une telle affliction, qu'il +résolut de se rendre à Rome, comme faisaient alors tous les grands +pécheurs, pour y implorer le pardon de ses fautes. Ayant donc reçu du +jarl Gill un bon navire et une somme d'argent, il s'embarqua pour le +continent, et de là s'en fut à pied vers la Ville éternelle, où le pape +en personne, dit la chronique, voulut bien lui donner l'absolution. + +Il s'en revint ensuite «par l'Est», c'est-à -dire par terre, vers le +Nord. L'hiver le retrouva en Norwège, près du jarl Éric, fils d'Hakon, +et enfin dans le cours de l'été suivant il cingla vers la terre +d'Islande, où il se réinstalla, le cÅ“ur soulagé, dans son habitation de +Svinefield. + +* * * + +Et Kare? On sut bientôt que, lui aussi, il s'était converti au dieu +blanc, et que le mérite de cette conversion revenait encore à Anschar +l'Écossais. Alla-t-il comme Flose en pèlerin jusqu'à Rome pour s'y faire +absoudre de ses péchés? C'est un point que l'histoire n'a pas éclairci. +Il paraît seulement qu'après un voyage dans diverses régions de +l'Angleterre et de l'Écosse, il revint passer encore un hiver chez David +le Blanc à FridarÅ“, et qu'au printemps de la même année il se rembarqua +à son tour pour l'Islande. + +La traversée fut longue et pénible; le navire se brisa en arrivant, et +peu s'en fallut que tout l'équipage ne pérît au port. + +À terre, la tempête continuait de souffler, effroyable. + +«De quel côté chercherons-nous un abri? demandèrent les gens de Kare. + +--À Svinefield, répondit-il; c'est le point de refuge le plus proche de +la côte.» + +Et il ajouta en lui-même: + +«Je veux voir quel accueil Flose me fera.» + +On se dirigea donc vers Svinefield. Flose se trouvait chez lui. Dès que +Kare parut sur le seuil, il le reconnut. Il alla à lui les mains +tendues, l'embrassa, et, le faisant asseoir sur le siège d'honneur, il +le pria de passer l'hiver avec lui; à quoi l'autre consentit de grand +cÅ“ur. + +Bref, la réconciliation fut si bien scellée, que, la femme de Kare étant +venue à mourir, ce fut la propre nièce de Flose, Hildegunne, qui +remplaça au foyer conjugal la fille de Nial, sÅ“ur de Skarphédin. + +Flose eut, dit-on, une fin assez mystérieuse. Il voulut, sur ses vieux +jours, s'en aller querir des bois de construction en Norwège. L'été +d'ensuite, sa cargaison prête, il se disposa à remettre à la voile. On +lui fit remarquer le mauvais état où se trouvait son navire. + +«Oh! dit-il, il est assez bon pour un vieillard que la mort prendra +demain!» + +Et il s'embarqua. + +Depuis lors on n'entendit plus jamais parler de lui ni de son bâtiment; +mais bien des fois, à Bergtorsvol, le bÅ“r des Nial étant rebâti à neuf, +on vit Kare pleurer silencieusement. + +* * * + +Notre histoire se trouve ainsi conduite à sa fin. Kare et Flose furent, +à vrai dire, les deux premiers grands chefs islandais ralliés à la +religion des papas. Ils furent aussi longtemps les seuls. Vainement les +bans de missionnaires se succédaient-ils dans la vieille Thulé, le +paganisme n'entendait point céder la place sans combat. Enfin le roi +Olaf de Norwège, le grand convertisseur de la fin du siècle, entreprit +de donner l'assaut décisif à la dernière citadelle du dieu Thor. Ses +prédicateurs, enhardis par quelques conversions de marque, osèrent +paraître sur le ting même, la croix d'une main et l'épée de l'autre. + +Cette attitude résolue ne manqua pas d'influencer les barbares, dont +beaucoup se présentèrent au baptême. Bientôt deux camps se formèrent, et +un beau Jour,--c'était au commencement du XIe siècle,--une bataille +en règle se livra au pied du Logberg entre les païens et les chrétiens. + +Cette solution à la mode islandaise pouvait seule trancher la question. +Les chrétiens ayant eu l'avantage, l'alting, sur la proposition de +Snorre le gode, le plus ardent des nouveaux convertis, déclara, à la +pluralité des suffrages, que le christianisme serait désormais la +religion officielle du pays. + +Ajoutons que la première église fut bâtie à Tingvalla même, que le +premier évêché s'établit à Skalholt, entre les Geysirs et la mer, +c'est-à -dire dans la vallée de la Vita, et que le premier titulaire du +siège fut le propre fils du gode Gissur, qui avait été ordonné en +Allemagne. + +Néanmoins l'influence du dogme nouveau ne transforma pas du jour au +lendemain les mÅ“urs traditionnelles d'une contrée où tout l'édifice de +l'état social reposait sur une fausse idée de l'honneur et sur une sorte +de divinisation des vertus de la force brutale. Longtemps encore +l'antique culte se maintint, retranché dans les pratiques extérieures, +et son esprit survécut surtout dans cette soif de vengeance et de +meurtre, dans cette furie de guerres intestines qui devaient amener +l'extermination de plusieurs notables familles de l'île, et, vers le +milieu du XIIIe siècle, l'asservissement final de l'Islande. + +FIN + + +COLLECTION FORMAT GRAND IN-8º.--2e SÉRIE + +CHAQUE VOLUME EST ORNÉ DE DEUX GRAVURES + +AGNÈS DE LAUVENS, ou MÉMOIRES DE SÅ’UR SAINT-LOUIS, par L. Veuillot. + +BERTRAND DU GUESCLIN (HISTOIRE DE), comte de Longueville, connétable de +France; d'après Guyard de Berville. + +CHARLES VIII, par Maurice Griveau. + +CHATELAINES DE ROUSSILLON (LES), par Mme la Csse de la Rochère. + +CORSE (HISTOIRE DE LA), par Louis Boell. + +CRILLON (VIE DE), par M. H. Garnier, élève de l'École des chartes. + +DAHOMÉ (LE), SOUVENIRS DE VOYAGE ET DE MISSION, par M. l'abbé Laffitte. +Carte de la côte des Esclaves et notice par M. Borghero, sup. de la +Mission. + +DÉTROIT DE MAGELLAN (LE), Scènes, tableaux, récits de l'Amérique +australe, par Henri Feuilleret. + +DUCHESSE-ANNE (LA), Histoire d'une frégate, par Olivier Le Gall. + +ÉTATS-UNIS ET LE CANADA (LES), par M. Xavier Marmier. + +GAULOIS NOS AIEUX (LES), par M. Moreau-Christophe, lauréat de +l'Institut. + +GUNNAR ET NIAL, Scènes et mÅ“urs de la vieille Islande, par J. Gourdault. + +ILLUSTRATIONS D'AFRIQUE, par M. le comte de Lambel. + +IMPRESSIONS ET SOUVENIRS D'UN VOYAGEUR CHRÉTIEN, par M. Xavier Marmier, +de l'Académie française. + +JOSEPH HAYDN, Scènes de la vie d'un grand artiste; traduit de Franz +Seebourg, par J. de Rochay. + +LOUIS XI ET L'UNITÉ FRANÇAISE, par Charles Buet. + +LOUIS DE LA TRÉMOILLE, ou LES FRÈRES D'ARMES, par Théophile Ménard. + +MES PRISONS, ou MÉMOIRES DE SILVIO PELLICO, traduction par M. l'abbé +J.-J. Bourassé, chanoine de Tours. + +MUNGO PARK, sa vie et ses voyages, par Henri Feuilleret. + +NAUFRAGÉS AU SPITZBERG (LES), par L. F. + +ORPHELINE DE MOSCOU (L'), ou LA JEUNE INSTITUTRICE, par Mme Woillez. + +PAIENS ET CHRÉTIENS, par le comte Anatole de Ségur. + +PANTHÈRE NOIRE (LA), Aventures au milieu des Peaux-Rouges du Far-West; +adapté de l'anglais, par Bénédict-Henry Révoil. + +PARAGUAY (LE), par M. le comte de Lambel. + +PAUL ET VIRGINIE, par Bernardin de Saint-Pierre, édition revue. + +PAYS DES NÈGRES (LE) ET LA CÔTE DES ESCLAVES, par M. l'abbé Laffitte. + +PERDUS EN MER, imité de l'anglais, par Mme la Csse Drohojowska. + +PROMENADES ET ESCALADES DANS LES PYRÉNÉES: LOURDES,--LUZ,--BARÈGES,--PIC +DU MIDI,--CIRQUE DE GAVARNIE,--CAUTERETS,--LAC DE GAUBE,--MONT +PERDU,--MONT CANIGOU, par M. Jules Leclercq. + +PUPILLE DE SALOMON (LA), par Mlle Marthe Lachèse. + +RÉCITS SUR L'HISTOIRE DE LORRAINE, par Auguste Lepage. + +ROBINSON CATHOLIQUE (LE), par Marie Guerrier de Haupt. + +SAINTE MAISON DE LORETTE (LA), par M. l'abbé A. Grillot. + +SAINT VINCENT DE PAUL (VIE DE), par Jean Morel. + +SANCTUAIRES DES PYRÉNÉES (LES), PÈLERINAGES D'UN CATHOLIQUE IRLANDAIS, +traduit de l'anglais de Lawlor. esq., par Mme la Csse L. de +L'Écuyer. + +SERMENT (LE), ou l'Ambition stérile, épisode de la guerre d'Amérique +(1861-1865), imité de l'anglais, par Adam de l'Isle. + +VENGEANCE DU FARMER (LA), Souvenirs d'Amérique, par Karl May, traduit +par J. de Rochay. + +VIE DES BOIS ET DU DÉSERT (LA), Récits de chasse et de pêche, par +Bénédict-Henry Révoil, avec deux histoires inédites, par Alex. Dumas +père. + +VIEUXBOURG, ou la Petite ville; imité de l'anglais, par Adam de l'Isle. + +VOYAGE AU PAYS DES KANGAROUS, adapté de l'anglais, par B.-H. Révoil. + +17386.--Tours, Impr. Mame. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Gunnar et Nial, by Jules Gourdault + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUNNAR ET NIAL *** + +***** This file should be named 24888-0.txt or 24888-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/8/8/24888/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Gunnar et Nial + scènes et moeurs de la vieille Islande + +Author: Jules Gourdault + +Release Date: March 21, 2008 [EBook #24888] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUNNAR ET NIAL *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +GUNNAR ET NIAL + +SCÈNES ET MOEURS DE LA VIEILLE ISLANDE + +PAR + +JULES GOURDAULT + +TOURS + +ALFRED MAME ET FILS + +ÉDITEURS + +2e SÉRIE GRAND IN-8º + +PROPRIÉTÉ DES ÉDITEURS + +[Illustration: «Sauvez-moi!» cria Rapp. (P. 158.)] + +M DCCC LXXXVI + + + + + + TABLE + + + PREMIÈRE PARTIE + + GUNNAR + + AVANT-PROPOS. + + CHAPITRE I.--Préambule rustique.--La terre de glace. + --II.--Comment Rut prit femme, et ce qu'il en advint. + --III.--Nial conseille et Gunnar agit. + --IV.--Halvard le Rouge chez Gunnar. + --V.--Gunnar dans les pays de l'Est. + --VI.--La dernière croisière du vieux viking. + + + DEUXIÈME PARTIE + + GUNNAR ET HALGIERDE + + CHAPITRE VII.--Quelle femme était Halgierde, fille d'Hogi. + --VIII.--Entre Bergtora et Halgierde. + --IX.--Suite des représailles. + --X.--Propos de femmes et couplets de skalde. + --XI.--Le différend d'Otkel et de Gunnar. + --XII.--Le coup d'éperon, et ce qui s'ensuivit. + --XIII.--Ce qu'il y a dans le pas d'un cheval. + --XIV.--Le siège de Lidarende.--Mort de Gunnar . + + + TROISIÈME PARTIE + + NIAL ET LES FILS DE NIAL + + CHAPITRE XV.--Où le lecteur retourne en Norwège. + --XVI.--Thraen. + --XVII.--Le fils de Thraen + --XVIII.--Le manteau de soie + --XIX.--L'attaque de Bergtorsvol. + --XX.--L'incendie.--Mort de Nial et de ses fils. + + + QUATRIÈME PARTIE + + KARE ET FLOSE + + CHAPITRE XXI.--Sur le ting. + --XXII.--Kare à l'affût. + --XXIII.--Dans l'île de Rowsa.--Conclusion. + + + + +AVANT-PROPOS + + +Ce qu'on a essayé de faire revivre dans la rustique iliade qu'on va +lire,--une iliade et une odyssée tout ensemble,--c'est l'esprit des +vieilles _sagas_ nordiques, si populaires encore aujourd'hui chez les +populations scandinaves. Ce drame est comme le dernier battement d'ailes +du paganisme expirant en Islande. Les personnages mis en scène +appartiennent à cette classe de propriétaires terriens, à l'occasion +guerriers et pirates, qui formaient l'aristocratie ombrageuse de la +petite république insulaire, et autour desquels se groupaient, en +manière de clans, des clientèles plus ou moins nombreuses +d'arrière-vassaux, de sous-fermiers et d'esclaves. + +Pour ces fiers et farouches paysans, la considération et l'indépendance, +dans le sens qu'ils attachaient à ces mots, étaient les biens suprêmes +de la vie. La moindre atteinte portée à leurs droits, la plus légère +offense faite à leurs personnes ou à leur honneur, un simple mot +injurieux, un couplet moqueur courant de bouche en bouche, exigeaient +une réparation éclatante, créaient une fatalité de représailles à +laquelle nul homme ne pouvait se soustraire, sous peine de déchoir à ses +propres yeux et d'encourir le mépris des autres. Et comme tous les +membres d'une famille étaient solidaires de l'outrage essuyé, les +vindictes s'enchaînaient l'une à l'autre sans que la loi islandaise y +pût rien. + +Devant la justice, le meurtre s'expiait par une composition en argent +(_wehrgeld_, prix du sang); mais l'opinion publique, la plupart du +temps, ne se contentait pas de cette satisfaction, et il fallait que la +partie lésée eût recours à une action personnelle. La vengeance était +même réputée chose si sainte, que les _sagas_ nous montrent l'aveugle +recouvrant momentanément la vue à l'aide d'un prodige, afin de +l'accomplir. + +Il va de soi que, dans une telle société, les qualités que l'on prisait +le plus étaient le courage et la force physique. C'est par son courage +et sa force que Gunnar est l'homme supérieur de son temps. Toutefois la +force sans la sagesse n'a qu'une vertu trop souvent stérile; c'est +pourquoi à côté du vaillant on a eu soin de placer le sage, qui n'est +pas moins honoré que le vaillant, mais dont la sagesse, réduite à +elle-même, risque aussi de demeurer sans effet. + +De là découle le récit tout entier. Tant que Gunnar, l'homme d'action, +et Nial, l'homme de réflexion, s'assistent l'un l'autre et marchent +ensemble, leurs ennemis ne peuvent prévaloir contre eux. En revanche, +Gunnar périt quand il cesse d'écouter la voix de Nial, et Nial succombe +à son tour quand il n'a plus le bras puissant de son ami. + +Quoique la narration soit simple de ton, les faits d'armes merveilleux +des héros, leurs aventures sur terre et sur mer confinent encore au +monde légendaire et semblent du ressort de la poésie; mais les détails +de moeurs, aussi bien que les peintures du train de vie, sont d'une +exactitude rigoureuse, et c'est par là que la fiction et la réalité se +rejoignent. + + + + +GUNNAR ET NIAL + +PREMIÈRE PARTIE + +GUNNAR + + + + +CHAPITRE I + +PRÉAMBULE RUSTIQUE--LA TERRE DE GLACE + + +Que le lecteur veuille bien, pour l'instant, détourner sa pensée de +notre train de vie d'aujourd'hui, qu'il oublie l'attirail si complexe et +si raffiné de notre moderne civilisation avec ses chemins de fer, ses +bateaux à vapeur, ses fils électriques, ses téléphones et ses mille +machines ingénieuses à faucher les épis et les hommes, enfants de la +terre les uns et les autres, pour prendre pied en plein Xe siècle, +aux confins de la Scandinavie, à l'époque des haches d'armes, des cottes +de mailles et des _vikings_ écumeurs de mer. + +Le pays dans lequel nous le transportons est un des plus étranges de ce +bas monde, où se voient cependant bien des étrangetés. Situé sur la +ligne de la grande banquise polaire qui s'étend du Groënland au +Spitzberg, il mérite bien son nom de Terre-de-Glace[1] que lui donnèrent +les navigateurs qui abordèrent les premiers sur ses rives; mais, malgré +ses frimas et ses neiges, il mérite aussi celui de Terre-de-Feu, attendu +que son sol tout entier est formé des laves et des cendres vomies par +les cratères de ses monts émergés jadis du sein de l'Océan. C'est là, +vous le savez, que se trouve entre autres ce fameux Hécla ou la _cime du +manteau_[2], qui, avec l'Etna et le Vésuve, sis au bout opposé de +l'Europe, sous le beau ciel où fleurit l'oranger, a été regardé, pendant +bien longtemps, comme un des «soupiraux de l'enfer». + +Ce n'est pourtant point, je me hâte de vous le dire, aux feux d'aucun +volcan terrestre que doit s'allumer le drame qu'on va lire; l'étincelle +destinée à l'alimenter jaillira du coeur même de l'homme, cet autre +volcan sans cesse embrasé et toujours prêt à faire éruption. Ce ne sera +d'abord qu'un faible jet, une toute petite lueur à peine perceptible; +mais, comme le dit la vieille _saga_[3], «le tison s'allume avec le +tison, la flamme monte avec la flamme,» et ce qui n'était qu'un sourd +pétillement devient bientôt, sans qu'on y prenne garde, un immense et +dévorant incendie. + +* * * + +Donc, il y aura un millier d'années tout à l'heure, vivait en Islande un +riche paysan appelé Hogi. Sa propriété, l'Hogistad, se trouvait dans la +vallée de la Laxa, non loin de l'endroit où cette rivière se jette dans +le fiord[4] de Vam, embranchement de ce grand fiord de Breidi qui se +replie le long de la côte occidentale du pays. + +Son père Dalekol avait été du nombre de ces Norwégiens qui, pour +échapper au despotisme d'Harald aux beaux cheveux, s'étaient embarqués +pour la Terre-de-Glace avec leurs biens, leurs familles et toute leur +clientèle d'hommes libres et d'esclaves. Lui mort, il était resté en +Islande, s'y était marié, et de cette union était née une fille qui, +sous le nom d'Halgierde, jouera un des rôles dominants de ce récit. +Quant à la veuve de Dalekol, n'ayant pu se faire à sa nouvelle patrie, +elle était retournée en Norwège, où, d'un second hymen, elle avait eu un +autre fils nommé Rut. + +Ce Rut, devenu grand, avait rejoint en Islande son frère utérin, et s'y +était fait bâtir, non loin de lui, une habitation, la Rutstad. + +* * * + +En ce temps-là, de même qu'aujourd'hui, les plus grosses fermes +islandaises étaient loin d'offrir un aspect agréable. C'étaient de +lourdes et basses constructions en pierres de lave et en bois flotté +dont le faite était revêtu d'une couche de tourbe où l'herbe poussait +dans la belle saison. Aussi ces rustiques demeures se confondaient-elles +volontiers de loin avec la végétation rase d'alentour, et souvent le +voyageur ne les apercevait que lorsqu'il les avait juste sous ses yeux. + +Mais, pour n'avoir rien de très plaisant, ces _boers_, comme on les +appelle, n'en formaient pas moins, chacun pris à part, une sorte de +petit monde clos, arrangé pour se suffire à soi-même. Qu'on se figure, +réunies à la file sous un toit commun, ou se faisant vis-à-vis sur deux +rangs, une série de bâtisses (_hus_) dont la principale, la «maison à +feu», renfermait l'appartement du maître, la chambre commune où se +réunissait la famille, et d'ordinaire aussi la cuisine. À part venaient +la _stofa_, réservée aux femmes, puis le logis des hôtes et amis et les +divers magasins aux provisions. + +On accédait à la plus grande pièce, servant à la fois de salle à manger +et de lieu de réception, par un vestibule plus ou moins spacieux dont +l'issue extérieure donnait sur une sorte de préau pavé. Cette pièce +était en outre munie de deux portes latérales, l'une pour les hommes, +l'autre pour les femmes; chaque sexe y avait sa place distincte; les +hommes s'asseyaient sur les bancs disposés de chaque côté du siège du +milieu ou siège d'honneur, lequel était tourné vers le soleil, et les +femmes occupaient le banc transversal établi plus loin sur une estrade. + +Sous le toit était généralement ménagée une soupente constituant une +façon d'étage supérieur et pourvue d'une lucarne. Les autres annexes de +l'habitation étaient formées par les écuries, les étables, la remise +aux traîneaux (_sledi_), les greniers à fourrage et à grain, la forge, +et, si la maison était près de la mer ou sur un fiord y aboutissant,--ce +qui était le cas le plus habituel,--une hutte-séchoir pour le poisson, +et un hangar sous lequel on halait l'hiver, au moyen de rouleaux, le +navire à l'abri des intempéries. Parfois aussi, chez les gens tout à +fait aisés, il y avait une cabine de bain, à ciel ouvert la plupart du +temps, où arrivait quelqu'une de ces sources chaudes si nombreuses dans +le pays. + +* * * + +Tout cet ensemble de constructions grandes et petites était enceint +d'une clôture. À côté d'elles se trouvait un jardin planté en legumes; +aux environs étaient les prés pour les chevaux et les boeufs; plus haut, +sur les collines ou les monts d'alentour, se voyaient des pâtis plus ou +moins rocheux; et quant aux pentes les mieux exposées, elles étaient +aménagées en cultures où se récoltaient orges et pommes de terre. +N'oublions pas de mentionner la tourbière, élément indispensable entre +tous dans l'économie domestique de la contrée. + +Ce qui manquait le plus dans ce paysage, c'étaient les arbres. +Cependant, à l'époque lointaine où nous reporte ce récit, bien des boers +islandais devaient offrir un cadre ou un arrière-plan de verdure qu'ils +ont complètement perdu depuis lors. Les vieilles chroniques ne nous +parlent-elles pas de grands bois (_skogar_) qui auraient jadis existé +dans l'île, et que les constructeurs de navires, les fondeurs et les +charbonniers exploitaient à l'envi selon leurs besoins? Une flore +étiolée de plantes ligneuses est tout ce qu'il en reste actuellement, et +ce n'est tout au plus que dans les endroits le mieux abrités des +tempêtes de neige et du vent qu'on voit surgir du sol tourbeux, où +reposent les débris putréfiés des antiques forêts, quelques essences un +peu plus relevées, telles que des saules, des sorbiers, des bouleaux. + +La faune locale, à toute époque, n'a guère été plus riche que la flore. +Seules deux espèces domestiques ont toujours été abondamment +représentées dans le pays, qui fournit, l'été, un foin excellent: ce +sont les moutons et les chevaux. + +On connaît cette race de poneys islandais, infatigable, sobre et +nerveuse, sans laquelle, en une région dénuée de routes, il n'y aurait +pas moyen de voyager. Le paysan, dur à ses bêtes autant qu'à lui-même, +les lâche volontiers, de nuit comme de jour, au milieu de la campagne, +et là où les pâtis manquent, l'animal broute comme il peut les mousses +et les gramens des rochers. + +L'été, cette provende de hasard suffit à le maintenir frais et dispos +pour les longues courses du maître à travers les marais semés de +fondrières ou les plateaux de roche volcanique; mais, l'hiver, moutons +et chevaux ne trouvent pas aussi aisément à se repaître, et beaucoup +périssent avant le printemps. + +* * * + +Pour l'homme, l'hiver est aussi la triste saison. La neige intercepte +alors toute communication d'un boer à l'autre, et chaque famille, isolée +durant des mois sous son toit, n'a d'autre ressource que la table, la +causerie, la lecture ou les longs récits faits à la veillée par quelque +hôte étranger arrivé en automne des lointains pays, et qui demeure +jusqu'au renouveau dans la maison où on l'a accueilli. + +Mais aussi quel frémissement de joie et quel réveil subit de la vie +quand le printemps vient dissoudre les glaces, fondre la neige des +collines et des plaines et rouvrir aux eaux, jusqu'alors captives, le +chemin des fiords attiédis et de la mer! + +Cette résurrection de la nature boréale ne s'accomplit point sans fracas +ni trouble. Les torrents échappés des hautes cimes entraînent dans leur +cours impétueux les matériaux désagrégés des montagnes mêmes d'où ils +s'épanchent; de plateau en plateau et de pente en pente, ils se creusent +violemment leur lit à travers les blocs de lave et de basalte et les tas +de scories plutoniennes vomies par les éruptions successives des volcans +toujours embrasés de l'Islande. Sur le versant sud particulièrement, les +afflux d'ondes arrivent tout à coup comme de gigantesques avalanches et +submergent au loin le littoral, charriant avec eux d'immenses débris de +glace. + +Ailleurs, dans les parties de l'île que recouvre une haute couche de +cendres, la débâcle, quoique moins bruyante, n'en produit pas des effets +moins terribles. Le sol, entièrement composé d'éléments meubles et sans +cohésion, absorbe comme une éponge les eaux provenant de la fonte des +neiges, et de cette sorte d'engouffrement, qui apporte avec soi la +stérilité, il résulte les terrains spéciaux, dits tantôt les «sables +tremblants», tantôt les «sables qui crèvent», où nul cavalier n'ose +s'aventurer. + +* * * + +Enfin cette furie de dégel s'apaise. Au-dessous de l'éternel névé que +nulle chaleur solaire ne fondra, les monts inférieurs montrent à nu les +escarpements rocheux de leurs têtes. Sur les pentes il n'y a plus de +frimas que dans quelques crevasses où les souffles tièdes ne pénètrent +pas, et, en regardant les lacs innombrables emprisonnés aux creux des +vallons, on voit leurs nappes frissonner au vent. + +Alors aussi, sur le sol élastique des tourbières, les brins de mousse se +remettent à pointer, et partout où il y a un peu de terre l'herbe tendre +verdoie. Quelques semaines encore, et, malgré les giboulées de neige +qui, au coeur même de la belle saison, reviendront déferler sur +l'Islande, les magnifiques prairies du pays étaleront leurs pelouses +déclives entre les courants de laves figées et les grandes colonnades de +basalte. + +L'homme du boer n'attend que ce moment pour secouer sa torpeur hivernale. +Déjà tout est disposé pour cette reprise périodique de mouvement. Aux +réunions de la salle commune pendant la longue «nuit du Nord[5]», +féeriquement éclairée de temps à autre par la lueur des _aurores +boréales_, les femmes ont préparé les vêtements, les hommes les armes, +les engins de pêche et d'agriculture. Les embarcations, calfatées à +neuf, sortent des hangars et sillonnent derechef les baies +poissonneuses. Les huttes de séchage et de salaison recommencent à +imprégner l'air de leurs âcres senteurs. Au loin enfin l'Océan dégagé +rouvre ses espaces aux navigateurs aussi bien qu'aux _vikings_. C'est +l'époque où, d'une part, ces émigrés de Scandinavie, qui sont venus +chercher la liberté près des glaces du pôle, retournent volontiers pour +quelques semaines dans la mère patrie raviver les souvenirs de famille, +voir des parents, des amis, parfois même venger une injure, et où, +d'autre part, les navires partis des côtes opposées abordent dans les +fiords islandais, amenant des visiteurs de Norwège, des marchands, des +conteurs de chroniques, sûrs de trouver partout bon accueil. Enfin et +par-dessus tout, c'est l'époque impatiemment attendue du solennel +rendez-vous de l'_alting_. + +[Illustration: Grand geyser d'Islande.] + +* * * + +À mi-chemin des fameux jets d'eau chaude que l'on désigne sous le nom de +_geysirs_ et le point du littoral ouest où s'élève aujourd'hui +Reykiavik, l'humble capitale de la Terre-de-Glace, le voyageur venant de +la Laxa plonge tout à coup dans un cirque grandiose encadré de toutes +parts de parois laviques et terminé au sud par un lac: c'est le vallon +historique de Tingvalla, l'antique champ de Mars de l'Islande. + +Tout alentour on n'aperçoit que des montagnes rouges entre lesquelles +s'ouvrent un certain nombre de fissures. La principale de ces crevasses +est celle de l'_Allmanagia_, qui a près de huit kilomètres de longueur. +De gigantesques remparts de roches aux formes les plus singulières +enserrent ce défilé à fond plat, dans les anfractuosités latérales +duquel poussent quelques arbustes chétifs. + +À son extrémité orientale se dresse, comme une sorte de péninsule, un +plateau revêtu de gazon et dominé lui-même par une butte. C'est là que +le peuple islandais, au premier âge de son histoire, avait placé le +siège de son parlement. Trois fois par an, aux mois d'avril, de juin et +d'octobre, ce site épique, qui n'est plus aujourd'hui qu'un morne pâtis, +voyait s'ouvrir les délibérations les plus tumultueuses et les plus +violentes dont les annales humaines fassent mention. + +* * * + +L'_alting_, comme on appelait ce parlement, n'était pas seulement la +grande diète politique du pays, c'était aussi la cour suprême par-devant +laquelle on portait les procès et qui tranchait toutes les causes +criminelles[6]; bien plus, c'était, quelques semaines durant, une espèce +de marché, un gigantesque parloir en plein vent, où se traitaient toutes +les affaires entre familles et particuliers; on y venait faire des +ventes et achats, conclure les ligues, ébaucher les mariages[7]. + +La session commencée, les juges prenaient place au sommet du _Logberg_ +(montagne de la Loi); les assesseurs se groupaient au-dessous d'eux sur +les degrés de lave, tandis que le peuple écoutait les sentences, +dispersé à travers les rochers. Chaque chef de maison se présentait sur +le _ting_[8] avec tous les siens, dans le plus complet appareil +militaire. Même pour faucher l'herbe de ses prés ou ensemencer son champ +de pommes de terre, l'Islandais ne quittait jamais son glaive ou sa +hache[9]. + +Tout le temps que durait le congrès, la plaine basse sise au pied de la +montagne offrait l'aspect le plus vivant et le plus pittoresque. Une +agglomération de huttes et de tentes y formait une sorte de cité volante +occupée par les diverses familles présentes aux comices. La paix ne +régnait pas toujours entre ces clans rivaux et armés, qui apportaient +avec eux sur le ting mille ferments de jalousie et de haine. Aussi bien +souvent, pour peu que la loi fût en désaccord avec les passions et +contrariât les idées de vengeance, n'hésitait-on pas à la transgresser. +La voix des juges était étouffée par des cris de fureur et de guerre, et +le forum-prétoire de la république se transformait en un champ de +bataille où les parties plaidaient leurs procès par le fer et le sang. + +Mais revenons aux deux personnages qui n'ont fait qu'apparaître dans ce +préambule. + +Notes du chapitre: + +[Note 1: _Island_, _Eis-Land_, _Ice-Land_.] + +[Note 2: Ainsi surnommé des amas de vapeurs qui enveloppent son +front.] + +[Note 3: Ou plutôt le _Havamal_, sorte de livre sacré des proverbes +attribué par les Scandinaves à Odin lui-même.] + +[Note 4: On appelle _fiords_ ces golfes allongés et ramifiés qui +entaillent profondément les côtes scandinaves et communiquent avec la +mer par un goulet plus ou moins étroit. Certains d'entre eux, encadrés +de hautes rives à pic, forment un labyrinthe presque inextricable de +canaux et de détroits où le soleil ne pénètre qu'à peine.] + +[Note 5: Pour les Islandais, comme pour toutes les populations +voisines du pôle, l'année se divise en deux périodes: la nuit d'hiver, +où le soleil ne paraît pas sur l'horizon; et l'été, où le crépuscule +rejoint l'aurore.] + +[Note 6: Ces comices populaires ont duré huit cents ans. Une +ordonnance du roi de Danemark les a supprimés en 1800. Actuellement le +parlement national, qui a gardé son vieux nom d'_alting_, siège à +Reykiavik.] + +[Note 7: Aujourd'hui encore les paysans islandais, isolés tout +l'hiver dans leurs boers, se donnent rendez-vous chaque année à de +grandes foires d'été où se règlent toutes les affaires et où se fait +l'échange des nouvelles.] + +[Note 8: _Ting_, le lieu de réunion; _alting_ (le _ting_ de tous), +la réunion même.] + +[Note 9: Le _Havamal_, déjà cité, dit ceci: «Ne fais jamais un pas +sans emporter tes armes. Qui sait si, le long du chemin, tu n'auras pas +besoin de tirer l'épée?» Et encore: «Avant d'entrer dans une maison, +regarde à toutes les fenêtres, regarde de tous côtés: car qui sait si +tes ennemis ne sont pas là?»] + + + + +CHAPITRE II + +COMMENT RUT PRIT FEMME, ET CE QU'IL EN ADVINT + + +En l'été de 975, Hogi et son frère Rut se trouvaient ensemble sur le +ting, où ils avaient leurs huttes côte à côte. Un soir qu'ils +cheminaient en silence au bord du petit ruisseau de la vallée, le +premier se mit à dire tout à coup: + +«Rut, il te faut songer à la prospérité de ta maison; pourquoi ne te +maries-tu pas? + +--C'est une idée qui m'est venue souvent, répondit le jeune homme; mais +je ne sais à qui m'adresser. Cependant, si cela te fait plaisir... + +--Écoute, interrompit Hogi, il y a en ce moment sur le ting nombre de +chefs avec leurs familles, et tu n'aurais que l'embarras du choix. Je +connais entre autres une jeune fille à laquelle j'ai pensé pour toi. +Elle s'appelle Unne, et son père est Mord, le jurisconsulte renommé qui +habite la Ranga. Elle est belle, de moeurs irréprochables, et chacun te +dira que nul homme en Islande ne saurait trouver un meilleur parti. Elle +est ici; veux-tu la voir? + +--Tout de même,» fit brièvement Rut. + +* * * + +Le lendemain, comme les deux frères gravissaient la montagne de la Loi, +ils passèrent devant le groupe de huttes occupé par les gens de la +Ranga. Quelques femmes sortaient de l'une d'elles. + +«Tiens, dit Hogi à Rut, voici Unne, la fille de Mord, dont je te parlais +hier. Te plaît-elle? + +--Tout de même,» répondit Rut. + +Puis, après quelques secondes de silence: + +«Je ne sais pourtant, ajouta-t-il, si je serai heureux avec elle... + +--C'est un point qui ne s'éclaircit que plus tard,» repartit +tranquillement Hogi, qui avait divorcé depuis dix années. + +Quand la séance de la journée fut close, tous deux se dirigèrent vers la +hutte de Mord et y entrèrent. + +L'homme de loi était assis au fond de la cabane. Au salut des arrivants, +il se leva, prit la main d'Hogi, et le fit placer à côté de lui sur le +banc ainsi que son frère. + +Après un échange de propos divers, Hogi prit la parole en ces termes: + +«Mord, j'ai à vous toucher deux mots d'une affaire. Rut, que voici, +désirerait devenir votre gendre. Je suis décidé, en ce qui me regarde, à +ne pas lésiner dans cette occurrence. + +--Je sais, répliqua le légiste, que vous êtes un homme riche et +puissant; mais votre frère m'est inconnu. + +--Je suis sa caution, fit vivement Hogi. + +--Il faudra donc que vous lui donniez une grosse dot, car tous mes biens +reviennent après moi à ma fille.» + +Pour toute réponse, l'autre dit de quelle quantité d'argent et de terre +il comptait avantager Rut. Mord parut satisfait, et il établit +nettement, à son tour, le compte de l'avoir présent et futur d'Unne; +puis, ces préliminaires achevés, Rut, qui avait tout écouté en silence, +se leva et dit: + +«Appelons des témoins.» + +Les témoins présents, Mord et Rut se donnèrent la main; puis l'homme de +loi fit venir sa fille, et la déclara, sans plus d'ambages, fiancée au +jeune frère d'Hogi. Le mariage était fixé à un mois. + +La cour avait été brève, et bref aussi était le délai; mais, que le +lecteur le sache une bonne fois, ces barbares du Nord ne s'attardaient +pas à ce que, nous autres civilisés, nous nommons les bagatelles de la +porte. Unne, prise au dépourvu, hasarda cependant après coup quelques +respectueuses et timides objections; mais son père lui repartit +froidement: + +«Pour une chose qui doit se faire, le plus tôt n'en vaut que mieux.» +Parole décisive, que la mère corrobora de son côté en ajoutant devant +son mari: + +«Sachez, ma fille, que lorsque je fus fiancée à votre père, on ne me +demanda pas si cela m'agréait.» + +* * * + +Quelques semaines après, au boer de Valli,--ainsi s'appelait la ferme que +Mord habitait dans la vallée de la Ranga,--eut lieu la cérémonie de +l'hyménée. On omettra d'en parler ici en détail, la chose n'important +point au récit, et l'on gardera pour une autre occasion le tableau d'une +de ces «mangeries» scandinaves, doublées de «buveries» à l'avenant, par +lesquelles les sectateurs d'Odin et de Thor semblaient se préparer de +leur vivant aux festins encore plus gigantesques réservés aux élus dans +la Walhalla[10]. Une chose pourtant doit être notée, c'est que le +banquet se passa fort bien; les cornes d'hydromel et de bière furent +vidées gaillardement à la ronde; seulement il n'y eut personne, au moins +parmi ceux des convives à qui lesdites libations n'ôtaient pas le +pouvoir de rien remarquer, qui ne fût frappé, pendant le repas, de l'air +attristé de la nouvelle épouse. + +* * * + +Une fois à la Rutstad, Unne, selon l'usage du pays, fut investie du +gouvernement intérieur du logis, et elle n'avait point un désir que son +mari ne s'empressât de satisfaire. Cependant, loin de se dissiper, sa +mélancolie ne fit qu'augmenter, et bientôt il devint évident qu'une +incompatibilité absolue d'humeur séparait les époux. De querelles +ouvertes, pas la moindre; mais un beau jour, au bout de deux ans, Rut +s'étant absenté, comme il avait coutume de le faire au printemps, pour +visiter les fiords de l'ouest, où étaient ses pêcheries, Unne s'enfuit +du domicile conjugal, et, comparaissant à l'alting, elle y déclara son +divorce dans les formes consacrées par la loi; après quoi elle rentra +au boer de son père. + +Il s'ensuivit un procès; car l'âpre Mord, qui dans toute cette affaire +avait paru de connivence avec Unne, réclama la dot qu'il avait versée, +et de plus un dédommagement pécuniaire. Rut ne voulut ni rendre la dot, +ni payer aucune sorte d'indemnité. Finalement le gendre proposa au +beau-père de trancher la question conformément aux habitudes +scandinaves, c'est-à-dire en un combat singulier dans l'île de Holm, +champ clos désigné par l'usage afin qu'aucun des antagonistes ne pût +avoir le recours de la fuite; mais l'homme de loi déclina l'épreuve, de +sorte que le gendre garda l'argent. + +* * * + +Rut et son frère Hogi s'en revinrent donc triomphants de l'alting. En +route, ils entrèrent chez un paysan pour y passer la nuit. Trempés +jusqu'aux os par la pluie, qui n'avait cessé de tomber tout le jour, ils +s'étaient assis près d'un grand feu dans une pièce où deux petits +garçons et une fillette s'amusaient en babillant sans rime ni raison, +comme c'est le propre de cet âge. Tout à coup l'un des enfants dit à +l'autre: + +«Écoute, je vais faire Mord; toi, tu seras Rut; et je te reprendrai ta +femme, parce que tu n'as pas été un bon mari. + +--C'est cela; moi, je suis Rut, et toi tu n'auras pas l'argent que tu +demandes si tu ne te bats point contre moi.» + +Ils recommencèrent ce jeu plusieurs fois aux grands éclats de rire des +gens de la maison, si bien qu'Hogi se mit en colère et frappa +brutalement de son bâton le petit qui faisait le personnage de Mord. + +«Va-t'en d'ici, lui cria-t-il, et cesse de te moquer de nous.» + +Rut, lui, appela l'enfant qui pleurait, et, ôtant de son doigt une bague +en or, il la lui donna en disant: + +«Tiens, et dorénavant tâche de ne plus faire de peine à personne.» + +Le marmot, tout rouge de plaisir, prit la bague et partit en courant. + +Bientôt après les deux frères eurent regagné leurs boers respectifs, et +il ne fut plus question jusqu'à nouvel ordre du débat de Rut et de +Mord... Mais sous la cendre couvait, je le répète, l'invincible +étincelle destinée à produire un embrasement qui devait dévorer des +générations. + +Notes du chapitre: + +[Note 10: Paradis de la mythologie scandinave, dont Odin et son fils +aîné Thor étaient les principaux dieux.] + + + + +CHAPITRE III + +NIAL CONSEILLE ET GUNNAR AGIT + + +À la partie sud-ouest de l'Islande se trouve un district hérissé de +hautes montagnes éternellement couvertes de neiges et de glaces, et +sillonné par un grand nombre de torrents dont le plus méridional +s'appelle la Markar. À un certain endroit, cette rivière se divise; l'un +de ses bras court au midi, toujours sous le nom de Markar; l'autre, +appelé la Quéran, infléchit à l'ouest, grossi par le double affluent des +Ranga. + +C'était dans une espèce de delta, au pied du versant tourné vers les +eaux, qu'était situé le boer de Lidarende, demeure de Gunnar, fils +d'Hamund. + +Si vous eussiez demandé à la ronde: Quel est l'homme le plus valeureux +de l'Islande? Tout le monde vous eût répondu: C'est Gunnar.--Le plus +robuste et le plus redouté? Gunnar.--Le plus intrépide nageur, le +meilleur buveur? Gunnar encore. + +Haut comme le frêne sacré d'Ygdrasil, superbe de visage, l'oeil bleu +clair, la chevelure blonde et ruisselante, vif de langage et skalde[11] +excellent, il n'avait point son pareil de la Terre-de-Glace au pays des +Wendes, qui est la Poméranie actuelle. Nul ne l'égalait au maniement de +l'arc, de l'épée ou de la hache. Avec son arc il était capable, tant que +durait sa provision de flèches, de tenir en respect une armée entière. +D'un coup de son épée il faisait voler ses ennemis en morceaux, le tronc +d'un côté et la tête de l'autre; et Thor lui-même, le plus fort des +dieux Scandinaves, n'était pas plus terrible avec sa massue que le fils +d'Hamund, la hache ou la hallebarde à la main. + +Avec cela, et malgré sa promptitude à l'action, le plus loyal des +hommes, le plus généreux, le plus sûr aussi dans ses amitiés, et ayant +le goût de la magnificence, ce qui ne lui était point défendu, car il +était extrêmement riche, grâce surtout, disait-on, au butin gagné par +son père dans ses expéditions de viking avant qu'il eût émigré en +Islande. Tel était Gunnar, le nouveau personnage qui entre en scène dans +notre récit. + +Sa mère était une nièce de Mord, le jurisconsulte que nous connaissons, +de sorte qu'Unne, l'épouse divorcée de Rut, était sa cousine. C'était à +lui que celle-ci s'adressait toutes les fois qu'elle avait besoin +d'aide. + +* * * + +Or il advint que, ledit Mord étant allé de vie à trépas peu de temps +après sa contestation avec Rut, Unne, qui par ses dissipations n'avait +pas tardé à être réduite à la gêne, imagina d'avoir recours à Gunnar. Le +premier mouvement de ce dernier fut d'ouvrir sa bourse à sa cousine; +mais celle-ci refusa d'y puiser. Son unique désir, le but de sa démarche +auprès de lui, c'était, disait-elle, de recouvrer la fameuse dot restée +en litige. + +«Le cas est fort délicat, lui répondit tout d'abord Gunnar; ton père, +qui entendait la loi, n'y a pu réussir, et moi, je ne suis nullement un +légiste.» + +Il y avait, en effet, chez les Islandais de ce temps, pour saisir le +tribunal d'une affaire et la suivre par-devant les juges, une procédure +excessivement compliquée, tout un arsenal de formules qu'il était +d'autant plus malaisé de connaître, que les lois n'étaient encore ni +codifiées ni écrites comme elles le furent plus tard dans le livre +appelé le _Graagaasen_ (l'Oie grise). Il en résultait que quiconque +s'écartait si peu que ce fût d'une seule des prescriptions requises +donnait aussitôt barre à son adversaire et perdait sa cause. + +«Oh! fit Unne pour répondre aux objections de Gunnar, c'est par +l'intimidation et l'audace, bien plus que par les moyens légaux, que Rut +a eu raison de mon père. Le coeur, pour cette tâche, te faillirait-il?» + +Gunnar, à ce mot, se mit à rire. + +«Eh bien, reprit la cousine, va consulter ton ami Nial à Bergtorsvol; +il te donnera quelque bon conseil.» + +Ainsi fut-il entendu. + +* * * + +Nial, fils de Torg, habitait entre la Quéran et la mer un district +insulaire (les îles de la Côte) formé par un troisième bras de la +Markar. + +C'était, lui aussi, un homme fort riche, plein de noblesse dans le +caractère, mais extrêmement pacifique d'humeur. Quoique le courage ne +lui manquât pas, il se fiait surtout en sa science. À une sagesse rare +et à d'infinies ressources d'esprit, il passait pour joindre le don de +divination, et, dès qu'il se mêlait d'une affaire, le succès en était +assuré. + +Très avenant d'extérieur, il avait pourtant un défaut réputé alors fort +grave chez un homme: c'était d'être imberbe. + +Quand Gunnar lui eut exposé l'objet de sa visite, Nial réfléchit un +instant; puis il dit: + +«La question est épineuse, en effet, et ne laisse pas d'offrir du péril. +Voici cependant la marche qui me semble la meilleure à suivre. Si tu te +conformes de point en point à mes instructions, tout ira bien; sinon, +mieux vaudrait t'abstenir.» + +Gunnar assura qu'il ne pécherait point d'un écart. + +«Eh bien, reprit Nial, demain matin tu te mettras en route, accompagné +de deux hommes. Chacun de vous emmènera deux chevaux, un gras et un +maigre. Toi, tu t'envelopperas d'un manteau de voyage grossier, sous +lequel tu porteras un habit rougeâtre par-dessus tes vêtements +ordinaires. Tu auras avec toi une hache avec quelques marchandises de +forgeron, et, lorsque tu auras fait un bout de chemin dans la direction +de l'ouest, tu rabattras ton chapeau sur tes yeux. Les gens demanderont +en te voyant passer: «Quel est donc ce gros personnage aux airs +mystérieux?» Tes compagnons répondront: «C'est Hédin, le marchand du +fiord des Îles, qui voyage avec sa chaudronnerie.» Cet Hédin est, tu le +sais, un mauvais garnement, un hâbleur, un braillard, qui croit tout +connaître mieux que personne et cherche querelle à tous ceux qui le +contredisent. Tu offriras ta marchandise, en ayant soin de rompre chaque +fois le marché avec force tapage et dispute. Arrivé dans la vallée de la +Laxa, tu coucheras à l'Hogistad, où, par parenthèse, on ne te fera pas +un trop bon accueil, et le lendemain tu pousseras jusqu'au boer qui est +voisin de celui de Rut. Là tu offriras derechef ta denrée, mais en +exhibant ce que tu as de pis et en affectant de dissimuler les +bosselures des pièces à coups de marteau. Le fermier de l'endroit saura +bien toutefois découvrir les défauts; alors tu lui arracheras les objets +en l'injuriant, et, au premier mot malsonnant de riposte, tu tomberas +sur lui... Ménage seulement tes forces, de peur qu'on ne te +reconnaisse... Rut, averti de ce qui se passe, te fera venir chez lui, +te recevra bien, et en causant il te questionnera sur les uns et les +autres. Toi, tu n'auras que moqueries et méchants propos pour chacun. À +la fin, vous viendrez à parler de la Ranga. + +«--Eh! répondras-tu, voilà un pays où les hommes de savoir se sont faits +rares depuis que Mord n'est plus de ce monde.» + +«Et là-dessus tu exalteras de ton mieux ledit Mord. Tu peux même, en ta +qualité de skalde, réciter quelque chant propre à amuser Rut. Celui-ci +te parlera naturellement de son procès avec Mord, et te demandera si tu +le connais. + +«--Vaguement,» diras-tu de l'air d'un homme que la chose intéresse. + +«--Mord, ajoutera Rut, n'a été qu'un maladroit de ne pas reprendre +l'affaire à l'alting suivant; il aurait pu en sortir à son avantage pour +peu qu'il y eût mis de constance. + +«--Comment cela?» répliqueras-tu d'un ton de curiosité pure. + +«Rut alors ne manquera pas de t'expliquer de quelle façon doit se faire +la citation. Il t'en révélera de lui-même la formule, dont tu noteras +soigneusement chaque mot dans ta mémoire. Peut-être même, en manière de +passe-temps, te demandera-t-il de la répéter. Tu t'en tireras d'abord de +travers, ce qui le fera rire et lui ôtera tout soupçon de l'esprit. Il +te l'énoncera de nouveau, et tu la rediras après lui comme un écolier +qui épèle après le maître, mais cette fois d'une manière correcte, et en +prenant tes compagnons à témoin «de la citation que tu adresses à Rut au +sujet de l'affaire confiée à toi par la fille de Mord». De cette façon +il lui sera impossible plus tard d'opposer aucune sorte de déclinatoire +devant le tribunal, puisqu'il t'aura lui-même indiqué la procédure à +suivre en l'espèce... À la nuit, quand tout le monde sera plongé dans le +sommeil, toi et tes compagnons vous prendrez sans bruit vos freins et +vos harnais, et, vous glissant dehors, vous partirez sur vos chevaux +gras en laissant les autres. Vous gagnerez les montagnes par les pâtis, +et vous y resterez trois nuits, temps pendant lequel on vous cherchera. +Ensuite vous reviendrez chez vous, mais seulement de nuit, vous reposant +le jour... L'été prochain, moi et les miens nous nous rendrons à +l'alting pour vous y aider à conduire l'instance.» + +* * * + +Gunnar suivit de point en point les instructions de son ami Nial. Il +prit avec lui deux hommes et partit dans la direction de la Laxa. + +Des gens qu'il croisa en route demandèrent quel était ce personnage dont +on ne voyait que le bout du nez. Sur la réponse que c'était Hédin, le +marchand du fiord des Îles, ils parurent fort aises de laisser derrière +eux un individu d'aussi mauvais renom. + +Gunnar joua parfaitement son rôle tout du long. Arrivé dans la vallée de +la Laxa, il coucha à la ferme d'Hogi, où les domestiques, sur l'ordre du +maître, s'abstinrent de se commettre avec lui. Le lendemain, il remonta +à cheval et gagna le boer voisin de la Rutstad. Là il se prit de querelle +avec le fermier. Rut, averti du tapage, manda chez lui le faux Hédin, le +traita fort amicalement et lui donna la place d'honneur à sa table. De +propos en propos, la conversation prit le cours que Nial avait prévu; +Rut finit par prononcer la formule, et, la seconde fois, Gunnar la redit +sans se tromper. + +«Est-ce bien comme cela? demanda-t-il à son hôte. + +--Parfaitement, répliqua celui-ci; la citation, le cas échéant, ne +pourrait pas être invalidée. + +--Eh bien, je te cite pour l'affaire que m'a commise Unne, fille de +Mord,» reprit Gunnar d'une voix assez haute pour que ses compagnons +l'entendissent. + +Rut, croyant à un simple jeu, ne conçut néanmoins aucune défiance, et, +le moment venu, on alla se coucher. + +* * * + +Cette même nuit, Hogi, le frère de Rut, sauta de son lit en sursaut, +éveilla ses gens et leur dit: + +«Il faut que je vous raconte un rêve que je viens de faire. Il m'a +semblé qu'un ours énorme sortait d'ici, suivi de deux oursons, et qu'ils +avaient pris le chemin de la Rutstad. Dites-moi, n'avez-vous rien +remarqué de particulier chez ce grand gaillard que nous avons hébergé +hier soir?» + +Quelqu'un répondit qu'il avait vu reluire sous sa manche un joyau et un +morceau d'étoffe rouge, et que l'homme, en outre, portait au doigt un +anneau d'or. + +«En ce cas, s'écria Hogi, l'ours de mon rêve, c'était le génie tutélaire +de Gunnar de Lidarende[12]... Vite, en route pour la Rutstad! nous +n'avons pas un instant à perdre.» + +Une fois là-bas, on éveilla Rut. + +«As-tu des hôtes? lui demanda son frère. + +--Oui, Hédin, le marchand du fiord des Îles. + +--Non pas, mais un homme d'une tout autre trempe, Gunnar, fils +d'Hamund. + +--Alors il m'a vaincu de ruse, et me voilà pris. + +--Comment cela?» + +Rut raconta ce qui s'était passé. + +«Ce n'est pas là une idée de Gunnar seul, observa Hogi; Nial de +Bergtorsvol lui avait fait certainement la leçon.» + +On chercha partout Hédin le marchand; il avait disparu. + +On rassembla du monde, et pendant trois jours on battit le pays sans +rien découvrir. + +Le temps de l'alting venu, les deux parties se présentèrent en justice. +Gunnar, assisté de Nial et de ses témoins, introduisit sa plainte +suivant la procédure en usage; mais, au lieu de la suivre par les voies +de droit, il fit à Rut ce que celui-ci avait fait à Mord; il lui posa +cette alternative: rendre la dot, ou accepter le combat singulier. Pour +la première fois de sa vie, le frère d'Hogi recula. Plutôt que de se +mesurer corps à corps avec le terrible champion de Lidarende, il aima +mieux se dessaisir de la dot, qui retourna ainsi aux mains de la cousine +de Gunnar. + +Notes du chapitre: + +[Note 11: On appelait _skaldes_ dans le Nord des espèces de bardes, +des poètes d'occasion, improvisateurs inspirés, qui chantaient aux fêtes +et aux festins, célébrant de préférence les faits de guerre auxquels ils +avaient eux-mêmes assisté.] + +[Note 12: Les païens du Nord croyaient que chacun avait son esprit +gardien qui le précédait ou le suivait sous la forme d'un animal.] + + + + +CHAPITRE IV + +HALVARD LE ROUGE CHEZ GUNNAR + + +Dans l'automne de cette même année, trois navires arrivant de Norwège +atterrirent à la côte sud-ouest de l'Islande, non loin de Lidarende. +Leurs coques ventrues logeaient toutes sortes de marchandises, tonnes +d'hydromel et draps d'Angleterre, ambre de Livonie, anneaux d'or et +d'argent de Garderige (Russie), hanaps et cornes, sans parler d'une +provision de ces calendriers Scandinaves que l'on désignait sous le nom +de _runes_. + +Dès que les bâtiments eurent jeté leur passerelle (_bryggia_), les +denrées, la plupart de prix, et d'une provenance plus ou moins suspecte, +furent apportées en tas au rivage; puis on établit près du fiord des +espèces de hangars surmontés de tentes, et sur la place même, comme +c'était la coutume, le marché s'ouvrit. + +Or le patron de la flottille était un nommé Halvard le Rouge, vieux +marin à la peau tannée par les tempêtes et au visage couturé de +cicatrices. Le marchand se doublait en lui d'un viking, et, pour dire +la vérité vraie, ce n'étaient que ses profits de viking qui lui +permettaient de faire le négoce. Longtemps feu Hamund, le père de +Gunnar, avait navigué en sa compagnie, et, après que ledit Hamund s'en +fut allé dans le Walhalla, dont ses exploits lui ouvraient d'avance la +grande porte, se reposer de ses laborieuses pirateries, Halvard le Rouge +avait continué d'écumer consciencieusement l'Océan. + +Gunnar lui-même avait fait, tout jeune, un voyage en Norwège avec son +père, et il y avait vu ce viking, dont la taille gigantesque, le crâne +de bison et la rousse chevelure n'étaient jamais sortis de sa mémoire. +Aussi, bien que depuis lors il se fût écoulé une vingtaine d'années, +n'eut-il aucune peine à le reconnaître quand celui-ci vint, suivant +l'habitude, demander l'hospitalité à son boer, qui se trouvait le plus +proche du fiord où avait abordé la flottille. Suivant la coutume +également, la saison étant avancée, il invita Halvard le Rouge à passer +la nuit d'hiver sous son toit. + +* * * + +Bonne aubaine, s'il en fut jamais, pour les gens du logis et des +environs, voire même pour ceux des districts éloignés, que la présence +d'un marin de cette encolure et de cette sorte, qui avait couru toutes +les mers du Nord et qui était un vrai sac à nouvelles[13]! + +C'était aussi un sac à boisson d'une capacité fantastique. Des tonnes +entières d'hydromel et de bière paraissaient impuissantes à le remplir, +comme si, au fur et à mesure qu'on les y versait, la blonde liqueur et +le nectar piquant s'échappassent par quelque fissure invisible. Et quand +on demandait à Halvard ce qu'il avait vu de plus singulier dans ses +incessantes pérégrinations: + +«Le plus singulier, répondait-il, c'est ce que j'ai vu quand je suis +allé à Byzance[14], la ville des villes, où règne le grand empereur +d'Orient. Figurez-vous que dans ce pays, où il y a tout le long de +l'année un soleil qui eût, pour sûr, contraint le dieu Odin, si +d'aventure il y eût fait un tour, à rabattre les bords toujours +retroussés du vaste chapeau avec lequel il errait par ce monde du milieu +afin de pénétrer les voies des humains, figurez-vous, dis-je, que là-bas +je me suis trouvé avec des hommes qui étaient d'aussi bons archers que +nous autres, et qui cependant ne buvaient que de l'eau. Jamais de vin, +jamais d'hydromel, jamais de bière, rien que de l'eau pure comme les +bêtes. Ils prétendent que c'est une loi du _prophète_ auquel ils +croient... En quoi d'ailleurs ils sont imités par ces moines que +l'empereur d'Allemagne, Othon, nous envoie en Danemark et en Norwège +pour nous convertir au dieu blanc des chrétiens[15]. Ceux-là, il est +vrai, ne se battent pas; ils passent tout leur temps à prier, à égrener +ce qu'ils nomment leurs chapelets et à marmotter des refrains monotones. +Grand bien leur fasse! Pour moi, je tiens qu'un homme véritable n'est ni +un poisson ni un moine, et que si d'aventure une goutte d'eau, que ce +soit de l'eau de rivière ou de l'eau de mer, lui pénètre par surprise +dans la gorge, il doit la recracher aussitôt.» + +* * * + +«Mais qu'est-ce donc que ces moines et ces prêtres qui font tant de +bruit dans les pays de l'Est[16]? demanda un jour Gunnar à son hôte. +Jusqu'ici ils ne sont jamais venus en Islande, et tout porte à croire +qu'ils n'y viendront pas. + +--Ils y viendront, sois-en sûr, fils de mon frère d'armes. Ne vont-ils +pas, à ce qu'on prétend, jusque dans le pays des _hommes bleus_? + +--Des hommes bleus? + +--Oui, des hommes bleus[17], comme j'en ai vu, moi aussi, en Orient, +auprès du grand empereur de Byzance...; des gaillards qui ont de la +laine emmêlée pour cheveux et le nez tout écrasé sur la face. Avec cela, +souples et musclés à ne pas y croire! + +--Voilà, en effet, de merveilleuses choses, frère d'armes de mon père, +et j'aimerais à voir cela de mes yeux. Pour moi pourtant le plus beau +pays c'est l'Islande. + +--Bon, bon, fils d'Hamund; il ne tient néanmoins qu'à toi, le renouveau +venu, de me suivre aussi loin ou aussi peu loin que tu voudras par les +replis du vieux fleuve Ifing[18]; mais il faut absolument que je +t'emmène quelque part avec moi. Je sais ce que je sais, que l'Islande +n'est pas la Norwège, que la Norwège n'est pas le Danemark, que la jaune +mer de l'Est[19] n'est pas le Belt aux eaux bleues, et que les bois de +hêtres du Sleswig et de la Scanie[20] ne ressemblent pas aux forêts de +sapins wendes. Je sais aussi qu'on trouve l'ambre sur les rives du +Samland[21], et que Bornholm[22] n'est pas en terre ferme... Si +l'Islande est le plus beau pays, tu y reviendras, et, comme ton père +Hamund s'est marié, tu te marieras à ton tour, à seule fin que la lignée +ne s'éteigne pas. Pour moi, je remercie tous les dieux passés, présents +et futurs, Odin, Balder[23], et la déesse Frigg aussi bien que le dieu +blanc des _papas_[24], de ce qu'aucune femme n'a eu jamais l'idée de +m'épouser, ni moi celle d'épouser aucune femme. Tu feras, te dis-je, ce +que tu voudras; mais mon avis est que tout le mal ici-bas vient des +femmes. Nul ne sait ce que c'est que la haine jusqu'à ce qu'il ait une +femme pour ennemie. Puisses-tu n'en pas faire l'expérience! Quant à +vouloir tenter de rendre bon ce qui est mauvais, autant essayer de +changer le fiel en miel, ou de boire l'Océan dans une corne, ou d'aller +à pied d'ici à Drontheim. Je puis quelque jour périr dans cette mer dont +j'aime tant à renifler les senteurs, car je ne suis pas comme Éric, le +roi de Suède, qui, pour faire un temps à son gré, n'avait qu'à tourner +son chapeau; et je n'ai pas non plus sous ma dunette une de ces cordes à +noeuds des Finnois, qu'il suffit de dénouer pour avoir un bon vent... +Mais, que je trépasse sur terre ou sur mer, que je sois mangé par les +requins ou bien par les milans aux pieds jaunes, il ne m'en soucie. Pour +la façon de vivre, chacun, vois-tu, peut avoir ses goûts et ses +préférences: les uns aiment mieux, par exemple, l'hydromel d'Angleterre +que la bière de Sleswig; d'autres, au contraire, préfèrent la bière de +Sleswig (moi je les aime autant l'un et l'autre); mais, dès qu'il s'agit +de clore l'oeil pour ne le plus rouvrir ici-bas, je n'admets pas qu'on +regarde à la couche.» + +[Illustration: Odin.] + +* * * + +«Bien parlé, frère d'armes de mon père! Mais j'y pense, toi qui mêles +ensemble dans tes discours tous les maîtres de l'eau et du feu, à quels +dieux crois-tu donc toi-même? + +--Çà, mon fils, voici ma réponse. M'est avis que, dans le temps où nous +sommes, bien des vieilles choses sont en train de disparaître du Nord, +pour céder la place à de nouvelles choses qui ne sont pas encore +complètement établies. C'est comme qui dirait le jour et la nuit se +coudoyant, une aurore et un crépuscule tout ensemble... Au milieu de +tout cela, beaucoup n'y voient goutte, et, ainsi que fait le voyageur +arrivé au carrefour de deux chemins également inconnus et pleins de +mystères, ils s'arrêtent perplexes en se grattant l'oreille. Quel est le +bon, et quel est le mauvais? Tel cependant, par habitude prise, continue +de croire à Odin et à Thor; tel autre s'en tient à Bielbog, ou à Péran, +qu'on vénère chez les Wendes; celui-ci leur préfère Czernebog, le dieu +noir; celui-là, au contraire, s'en vient au dieu blanc, et délaisse +Thorgerda et Irpa, les vierges du bouclier scandinave, pour celle que +les missionnaires d'Othon appellent la vierge Marie... Il y en a, +n'est-ce pas? pour les goûts de chacun... Mais, à côté de ces gens-là, +il en est d'autres, et je suis du nombre, qui se moquent de toutes ces +vétilles, et ne croient absolument qu'en eux-mêmes, je veux dire en leur +bonne épée, en leur bras robuste, en leur tête bien attachée aux +épaules, en leur navire solidement charpenté, et qui vont ainsi tout +droit leur chemin, sans se demander si ce chemin aboutit au paradis du +Thor ou à celui des chrétiens, au séjour d'Hela, la sombre déesse, ou à +l'enfer dont parlent les moines. Voilà, fils de mon frère d'armes, ma +croyance. + +--Quel âge as-tu donc au juste? + +--Si je vis jusqu'au prochain temps de _Jul_[25], j'aurai atteint mes +soixante-cinq ans. + +--C'est à peu près ce que je comptais. + +--Mais pourquoi me fais-tu cette question? + +--Parce que je trouve que cette foi en soi ne convient qu'aux jeunes +hommes, et que peut-être, pour un vieillard, il n'est pas bon de ne pas +savoir où l'on doit aller sortir de ce monde. + +--Ma parole! s'écria le viking en éclatant d'un rire formidable, tu +t'exprimes presque de la même façon que ces prêtres chrétiens que j'ai +rencontrés un jour en Gothie, et dont, mes compagnons et moi, nous +voulûmes, soit dit en passant, inventorier quelque peu l'église. Par +malheur, il n'y avait rien dedans. C'était une pauvre cabane de bois, +qui ressemblait aussi peu à ce temple de Thor aux piliers dorés et +sculptés et aux statues couvertes de joyaux, qui s'élève tout près de +Drontheim, qu'un vieux phoque tel que moi ressemble à une Walkyrie. Une +demi-douzaine de vases de fer-blanc, des bouts de cire, quelques linges +d'autel tout jaunis, à peine bons pour rapiécer ma voilure, c'était tout +ce qui s'y trouvait. Pas même de viande, d'hydromel et de bière; mais de +la crème et du lait à foison, que les desservants du sanctuaire nous +offrirent et que nous acceptâmes de grand coeur, attendu que nous +n'avions pas déjeuné. + +--Et comment se termina l'aventure? + +--Ma foi, nous nous en allâmes, la crête basse, pendant que les prêtres +et les chantres se mettaient en file pour se promener en chantant des +hymnes et en agitant des instruments de cuivre d'où sortait une fumée +singulière qui vous prenait à la gorge et aux yeux. Ils faisaient, +paraît-il, cette promenade autour de l'église en l'honneur de leur grand +saint Michel, un ange plus haut placé que les autres, dont c'était la +fête ce jour-là... Quand je dis que nous nous en allâmes; non pas tous, +il y eut un des nôtres qui nous faussa tout à coup compagnie, sous +prétexte que dans son enfance, au pays de Galles, sa patrie, il avait +déjà cru au dieu blanc, et que ce qu'il venait de voir et d'entendre +avait brusquement réveillé en lui comme un écho de choses oubliées et +qu'il voulait essayer de rapprendre... Je te le dis, on en voit de toute +sorte quand on quitte pour de bon le coin de son feu, et c'est pourquoi, +au prochain _varonn_[26], je t'emmène avec moi, fils de mon frère +d'armes.» + +* * * + +Ce fut au milieu de ces propos et d'autres semblables que s'écoula +l'hiver islandais, et, le moment venu de remettre à la voile, Gunnar, +dont les récits de son hôte avaient allumé la curiosité,--il avait alors +trente-deux ans environ,--résolut de s'embarquer avec lui. + +Comme de coutume, il voulut, sur ce point, prendre conseil de son sage +ami Nial, lequel lui répondit brièvement: + +«Pars, Gunnar; en quelque lieu du monde que tu ailles, je suis sûr que +tu te comporteras comme un vaillant homme que tu es, et peut-être même, +depuis bien longtemps, les pays qui sont par delà,--il désignait du +doigt le bras de l'Océan qui sépare l'Islande de la +Norwège,--n'auront-ils pas vu un homme qui te vaille. Pars, je +veillerai pendant ton absence sur ta maison et Ranveige, ta vieille +mère.» + +À quoi Kulskiag, le frère puîné de Gunnar, plus jeune seulement de +quelques années, et qui pour le courage et la force était aussi un digne +fils d'Hamund, ajouta aussitôt: + +«Gunnar, je pars avec toi, pour revenir avec toi, je l'espère. + +--Allez, frères, dit Hort, leur cadet, beau jouvenceau de seize ans à +peine; et si, par hasard, vous périssiez là-bas de la main des hommes, +il resterait «la querelle de sang», et un jour ou l'autre je me +chargerais de vous venger. + +--Bah! n'aie point ce souci, s'écria Halvard en riant; quelque chose me +dit que la flèche qui tuera Gunnar n'est pas encore près de se voir +empennée, ni le fer qui lui traversera les côtes de sortir de la main du +forgeron. Quant aux tempêtes, s'il en survient,--et il en surviendra +certainement,--j'offre d'avance ma vieille carcasse en rançon à celui +des dieux, quel qu'il soit, qui manie le vent et le tonnerre.» + +Notes du chapitre: + +[Note 13: Les Islandais, retirés aux confins du monde, ont eu de +tout temps une telle passion pour les récits des navigateurs, que dès +qu'un bateau touchait à leur île, la foule se pressait vers les +débarquants. On raconte qu'un jour le peuple était réuni à l'alting, en +train de discuter une affaire des plus graves; les parties plaidaient +avec acharnement l'une contre l'autre, quand tout à coup, au plus fort +de la joute oratoire, on annonce que l'évêque Magnussen arrive de +Norwège. À l'instant même voilà tout le peuple qui, à l'instar des +Athéniens, oublie l'affaire qui l'occupait et court demander au prélat +le récit de son voyage.] + +[Note 14: _Nriklagard_, comme l'appelaient les gens du Nord. Disons +en passant que les empereurs grecs de Constantinople avaient alors une +garde du corps exclusivement composée d'Islandais, de Danois et de +Norwégiens, qui, sous le nom collectif de _Varangiens_, les +accompagnaient dans toutes leurs expéditions.] + +[Note 15: Le _dieu blanc_, le _Christ blanc_, c'était ainsi que les +païens de Scandinavie désignaient ordinairement Jésus-Christ.] + +[Note 16: Les Islandais nommaient ainsi toutes les contrées sises à +l'orient de leur île sur la mer Glaciale, jusqu'à la terre de Garderige +(Russie actuelle) y comprise.] + +[Note 17: C'est-à-dire des nègres.] + +[Note 18: Pour les Scandinaves, la terre, _Mitgard_, était entourée +par le fleuve _Ifing_ (Océan).] + +[Note 19: La Baltique, _Ost-See_ (mer de l'Est), comme elle +s'appelle encore aujourd'hui.] + +[Note 20: Province méridionale de la Suède actuelle.] + +[Note 21: La côte de Koenigsberg.] + +[Note 22: Île de la Baltique, au sud de la Suède.] + +[Note 23: Balder, fils d'Odin et de Frigg, était le dieu de la paix +ou du soleil.] + +[Note 24: C'est sous ce nom qu'on désignait primitivement les moines +en Norwège.] + +[Note 25: Fête du dieu Thor, au solstice d'hiver, dont la date +correspond à notre Noël.] + +[Note 26: C'est-à-dire au prochain renouveau: _varonn_, en +islandais, travaux du printemps; _heyonn_, travaux d'été.] + + + + +CHAPITRE V + +GUNNAR DANS LES PAYS DE L'EST + + +On ne racontera pas les menus incidents qui signalèrent la navigation +d'Halvard le Rouge et de ses compagnons jusqu'à la côte sud-ouest de +Norwège. Après avoir, suivant l'itinéraire habituel des navires de +l'époque, rangé les hautes roches à pic des îles des Brebis (îles +Färoer), ils s'engagèrent dans la large passe qui sépare les Shetland +des Orcades, appelées aussi l'archipel des Phoques, à cause des bandes +nombreuses d'amphibies qui sans cesse voyagent dans ces eaux; et, +passant sous le cap Stadt, ils touchèrent d'abord à Tonsberg, au fond de +la baie du même nom, pour gagner ensuite l'île d'Hisingue, sise à +l'embouchure du Gotaelf. + +Là ils s'occupèrent aussitôt de recruter un équipage de guerre qu'ils +n'eurent pas de peine à trouver; car, si le vieil Halvard était réputé +le plus intrépide marin de ces parages, le nom de Gunnar l'Islandais +n'était pas non plus inconnu en Norwège. Ils laissèrent aussi leurs +bâtiments à coque ronde, qui étaient spécialement propres au commerce, +pour se procurer ce qu'on appelait de _longs vaisseaux_, des nefs de +guerre ou _ellides_. + +Les navires, au Xe siècle, étaient à pont coupé, c'est-à-dire pontés +seulement à l'avant et à l'arrière, très exhaussés l'un et l'autre +au-dessus de l'eau. La partie renflée de la proue correspondait à ce que +nous appelons le gaillard d'avant; c'était sous elle et dans la section +médiane non pontée, mais recouverte au besoin d'une tente, que +couchaient les hommes de l'équipage. L'arrière s'élevait en dunette, et +le capitaine y avait sa cabine. La force de chaque bâtiment, au lieu de +s'évaluer, comme aujourd'hui, d'après le nombre des canons, se mesurait +à celui des rames. Un navire de guerre de cinquante rames était réputé +du premier ordre; les cent hommes qui en formaient l'équipage se +relayaient par moitié pour tenir l'aviron[27]. + +Autour et en travers de la partie découverte de la coque régnait une +galerie de faux pont où les combattants se plaçaient. En dehors de +l'arsenal accoutumé de gaffes, de lances et de flèches, on embarquait +d'ordinaire à fond de cale une bonne provision de pierres qui, lancées à +bras, formaient une redoutable artillerie. Un seul mât, une seule voile, +large et pesante, à bandes tricolores parfois, et une voile de misaine à +la proue. La rame était le principal moyen de locomotion. + +Mais l'originalité principale de ces bâtiments, qui n'existent plus +maintenant qu'en peinture, c'était leur forme même. Ils offraient +l'aspect d'animaux fantastiques. Leur proue et leur avant-bec étaient +sculptés en tête de dragon, tandis que la poupe, avec le gouvernail et +la barre, figuraient par leurs replis le corps et la queue du monstre: +de là leur nom générique de _dragons_ ou de _serpents de mer_. La +plupart étaient peints en outre de couleurs vives, et beaucoup même +chargés de dorures. + +* * * + +Tels étaient les longs navires qu'Halvard le Rouge et Gunnar avaient +frétés à l'île d'Hisingue pour les courses maritimes qu'ils projetaient. +Ils étaient seulement au nombre de trois, le _Bison_, le _Dauphin_ et la +_Côte-de-fer_. Halvard n'en avait pas voulu davantage. + +«Avec ces trois solides carènes montées par trois cents matelots, nous +sommes, dit-il, assurés de faire quelque chose de bon, et même quelque +chose de meilleur qu'avec ces énormes escadres qui ne servent qu'à faire +fuir d'avance tout le monde devant soi, auquel cas, adieu à la fois la +gloire et le profit. + +--Et de quel côté allons-nous d'abord? demanda Gunnar à son vieil ami; à +l'ouest, vers les côtes d'Écosse, ou au sud de la Baie[28], vers +Funen[29] ou le Gotland? + +--Au sud, repartit Halvard. J'ai appris que Vandel le pirate croisait +pour l'heure vers le Cattégat ou se trouvait quelque part aux aguets +dans les innombrables anses du rivage, et je sais qu'en cette saison-ci +les nefs de Vandel le pirate ne regorgent pas moins de butin qu'un lac +d'hiver de canards sauvages. + +--Eh bien, en route pour le Sud.» + +* * * + +La petite flottille partit donc. Halvard le Rouge et Gunnar montaient +ensemble la _Côte-de-fer_, Kulskiag était sur le _Bison_, et Ogly le +Danois, un vieux camarade de vingt ans à Halvard, dirigeait la manoeuvre +à bord du _Dauphin_. Disons tout de suite que Gunnar, selon sa coutume, +s'était équipé d'une façon magnifique; il portait un riche pourpoint de +soie par-dessus sa _byrnie_ ou chemise de mailles, et était coiffé d'un +casque aux cerclures d'or étincelantes. + +À peine les rames eurent-elles commencé de frapper le flot en cadence, +qu'un des hommes entonna la «chanson du viking»: + + Un viking n'a pas de demeure;--comme l'oiseau dans l'air et le + poisson dans la mer,--sa demeure est partout où il y a profit et + gloire à gagner;--comme l'oiseau dans l'air et le poisson dans la + mer,--il poursuit sa proie à toute heure et à l'aventure... + + Une maison, qu'en pourrait-il faire?--Il dort, son bouclier d'une + main et son épée de l'autre,--sous la voûte du ciel, bleue ou + noire.--Si le vent souffle avec violence,--au lieu de replier sa + voilure, il la hisse;--plutôt couler à pic que de rentrer un seul + pouce de toile;--c'est bon pour les femmes, qui, sur le + rivage,--serrent leurs cottes quand vient la rafale. Et si le + viking reçoit une blessure pendant le combat,--il ne s'attarde pas + à la bander,--il laisse couler le chaud filet de sang;--ce n'est + que quand le cliquetis des armes a cessé--qu'il songe à se calfater + la peau. + +* * * + +Tout ce jour-là et le jour suivant, la flottille explora les +déchiquetures de la côte norwégienne, sans faire d'autre rencontre que +celle de quelques barques de pêche. Le matin du troisième jour, elle +rencontra encore un pêcheur auquel on demanda des nouvelles, et s'il n'y +avait pas dans les alentours quelques longs bâtiments aux allures +mystérieuses. + +«Oui, dirent les hommes; nous avons pêché toute la nuit par ici, et il y +a quelques heures, comme le soleil venait de se lever, nous avons croisé +deux nefs hautes sur l'eau qui entraient dans cette crique là-bas.» + +Le pêcheur montrait une des baies voisines. + +Immédiatement Halvard le Rouge et Gunnar disposèrent tout pour l'action, +et les équipages ramèrent à grande vitesse afin d'entrer dans la baie. + +À peine eut-on contourné l'un des promontoires qui la fermaient, qu'on y +découvrit non pas seulement deux ellides, mais bien quatre, de la plus +belle taille, et Halvard reconnut en outre, du premier coup d'oeil, que +le commandant de ces serpents de guerre avait lui-même aperçu la +flottille et donnait l'ordre d'évoluer sur elle. + +* * * + +[Illustration: Vaisseau normand au Xe siècle.] + +«Qu'en dis-tu, mon fils d'armes? demanda-t-il aussitôt à Gunnar. +Combattons-nous séparément, ou attachons-nous nos navires ensemble pour +attendre l'assaut? Car, bien que ce pêcheur ait tout à fait mal compté +sur ses doigts, je ne sache pas que, trois contre quatre, cela +constitue, dans la circonstance, une disproportion appréciable. + +--Attachons nos navires,» répondit Gunnar; et aussitôt le commandement +fut transmis de relier les nefs en une seule ligne, opération pour +laquelle il restait juste le temps nécessaire. + +Déjà les cornes sonnaient la charge à bord des vaisseaux ennemis, qui +venaient d'accomplir la même manoeuvre et s'approchaient flanc contre +flanc, la proue en avant, portés à la fois par leurs rames et par la +marée refluante. + +C'était l'ordre habituel des combats de mer en ce temps-là. Le premier +objectif, de part et d'autre, était de rompre la masse ennemie, soit en +coupant les attaches qui tenaient les navires adhérents, soit en forçant +l'équipage adverse à les couper lui-même pour s'enfuir ou pour modifier +sa tactique. Ce résultat une fois atteint, la bataille entrait dans une +phase nouvelle, se transformait en une série d'actions isolées, de duels +entre un vaisseau et un autre, où l'avantage final, d'ordinaire, restait +au parti vainqueur dans le premier choc, attendu que la rupture d'une +ligne présupposait tout d'abord une chose: à savoir que les ponts de la +flottille opposée avaient été éclaircis de leurs hommes. + +* * * + +Quand les deux lignes flottantes furent arrivées à portée de voix, il y +eut de chaque côté un arrêt. Alors, du gaillard d'avant d'un des bords +ennemis, une voix,--c'était celle de Vandel,--cria de loin aux +arrivants: + +«Qui êtes-vous, vous qui êtes entrés si audacieusement dans cette baie? +Abandonnez-nous vos navires, et vous aurez permission d'atterrir.» + +Un double éclat de rire d'Halvard et de Gunnar répondit à cette +sommation hautaine. + +«Holà!» reprit aussitôt Vandel en allongeant le doigt vers le fils +d'Hamund, qui, magnifiquement costumé, on l'a vu, se tenait sur la +galerie de son ellide, attendant immobile l'événement. «Holà! est-ce +d'un oiseau vivant ce beau plumage? Qu'es-tu donc, toi? Homme, ou pain +d'épice? + +--Pain d'épice, répliqua Gunnar, mais pain d'épice trop dur pour tes +dents!» + +* * * + +Il avait à peine envoyé cette riposte, que, des deux côtés, les troupes +donnaient le signal du combat, et les flèches aussitôt de voler, les +javelots et les pierres de siffler dans l'air et de retomber comme grêle +sur les ponts, si bien que pendant quelque temps, à travers cette nuée +de projectiles, on ne put distinguer qui avait l'avantage. + +«Bon! cria de nouveau la voix de Vandel, voilà la bête là-bas qui se +hérisse!» + +Il parlait encore de Gunnar, que les vikings s'étaient fait un plaisir +de viser particulièrement. Sa chemise de mailles était, en effet, toute +constellée de dards; il en ressemblait à un porc-épic, et il dut secouer +les piquants qui s'étaient attachés à sa cotte protectrice. + +«Garde tes aiguilles pour te recoudre la peau tout à l'heure,» riposta +encore une fois le fils d'Hamund. + +* * * + +Bientôt cependant il parut clairement que les meilleurs viseurs, dès +l'abord, avaient été les marins d'Halvard. + +«En voilà assez de ce jeu d'enfants! dit alors Gunnar à son vieil ami; +abordons-les, et que chacun y aille de l'épée et de la lance!» + +Incontinent l'ordre fut donné de marcher en avant. La _Côte-de-fer_ se +trouva poussée justement contre la nef de Vandel, qui, par rapport au +navire assaillant, se trouvait placée à tribord, tandis que le _Bison_, +où était Kulskiag, se heurtait à bâbord contre une autre ellide, le +_Dauphin_ demeurant au milieu. + +Certes, l'ennemi, disposant de quatre navires contre trois, eût pu se +former en une ligne concave pour embrasser dans un fer à cheval les +galères opposées; mais, outre que cette manoeuvre l'eût forcé de +disloquer par avance sa masse en relâchant ses amarres d'attache, il +n'était déjà plus temps de l'accomplir. Après le premier mouvement de +recul qui avait suivi, comme toujours, le choc brusque des proues, les +nefs s'étaient mutuellement agrafées, et le corps-à-corps était +commencé. + +Gunnar le premier, de l'avant-bec de son bâtiment, avait sauté sur le +pont de l'ellide montée par Vandel, et s'était mis à tailler en pièces +tout ce qui se trouvait devant lui. Quatre hommes étaient tombés sous +ses coups avant que le pirate s'en fût aperçu. Une douzaine de matelots +de la _Côte-de-fer_, en voyant le bond impétueux exécuté par le fils +d'Hamund, s'étaient dépêchés de s'élancer, eux aussi, sur les galeries +de faux pont de l'ennemi, et là, épaule contre épaule, ils rivalisaient +d'entrain et de vaillance. Halvard le Rouge et Kulskiag en avaient fait +autant de leur côté, suivis d'un groupe de marins d'élite; si bien que +c'étaient, au-dessus des coursives, un fourmillement et un pêle-mêle +d'hommes impossible à décrire. + +* * * + +Cette irruption était, à vrai dire, un coup d'audace presque téméraire; +car les quatre vaisseaux de Vandel avaient encore leurs équipages bien +en force, et nul n'eût jamais pu supposer que l'adversaire oserait +débuter par une manoeuvre qui ne se hasarde d'ordinaire qu'à la fin, +après que les ponts de l'ennemi ont été suffisamment balayés. Mais son +audace même en fit le succès. Les plus braves d'entre les vikings en +furent déconcertés tout d'abord, et, quand ceux-ci eurent été tués, non +sans avoir fait, eux aussi, du carnage parmi la troupe de leurs +agresseurs, les autres, saisis de panique, et s'imaginant avoir affaire +à des _trolls_[30] plutôt qu'à des créatures humaines, commencèrent à se +laisser choir dans les coursives des bateaux, entre les bancs des +rameurs. La plupart, pris comme dans une trappe, y furent achevés à +coups de lance. + +* * * + +Pendant ce temps, Vandel et Gunnar s'étaient rencontrés face à face à +tribord. Vandel avait aussitôt levé sa hache pour tâcher de fendre le +col à Gunnar; mais il n'atteignit que son bouclier, qui en fut brisé net +par le milieu. Gunnar alors brandit son épée, qui se mit à tournoyer +dans les airs avec une vélocité si furieuse, que Vandel croyait voir +trois glaives à la fois et ne savait duquel il devait se garer. Quand +le coup retomba, ce fut pour trancher la jambe droite du pirate juste +au-dessus du genou; puis, d'un second coup porté à ce tronc d'homme +vacillant, qui semblait ne pas vouloir s'abattre, Gunnar acheva d'en +faire un cadavre. + +Au même moment, Halvard le Rouge, Kulskiag et Ogly finissaient de +nettoyer les plats-bords de l'ennemi; si bien que Karl, le second de +Vandel, qui dirigeait l'action à bâbord, n'osa plus, après la mort de +son chef, poursuivre davantage un combat dont l'issue d'ailleurs n'était +plus douteuse. Il fit au plus vite trancher les attaches qui reliaient +son bâtiment au voisin, et s'enfuit de la baie à force de rames. Mais, +sur les trois autres ellides, il ne restait pas un homme qui ne fût mort +ou blessé, et les blessés l'étaient de telle sorte qu'ils n'avaient plus +besoin de médecin. Seuls une vingtaine de matelots valides s'étaient, à +la fin, jetés à la mer, pour gagner la rive à la nage et y chercher un +refuge dans les bois. + +Les vainqueurs purent donc prendre possession des richesses contenues +dans les trois vaisseaux, et, sur ce point, Halvard le Rouge ne s'était +pas trompé dans ses prévisions: la croisière de printemps du pirate +avait été on ne peut plus fructueuse; les cales regorgeaient de denrées +de toutes sortes, dépouilles des navires marchands que le viking avait +pu aborder. + +Tous ces objets furent, suivant l'usage, apportés _à la perche_, +c'est-à-dire au pied du mât-pavillon, et là on en fit le partage. Les +deux tiers environ de la cargaison furent le lot des trois capitaines, +Halvard le Rouge, Gunnar et Kulskiag, et le reste fut divisé entre les +chefs secondaires et les hommes d'équipage. + +«Ouf! dit Gunnar à son frère, tandis que l'on distribuait le butin, +voilà, ce me semble, une bonne matinée. + +--Profitable, en effet, et glorieuse, se hâta d'ajouter le vieil +Halvard; mais, dis-moi un peu, mon fils d'armes, quel a donc été ton +père nourricier? + +--À quel propos cette question? + +--C'est qu'en Norwège, de même qu'en Islande, un dicton assure que l'on +n'a jamais que la moitié de la force de son père nourricier. En ce cas, +ou le proverbe a menti, ou le mari de la femme qui t'a allaité ne +pouvait être que Thor en personne. Encore le fils d'Odin et de Frigg +a-t-il besoin, à ce qu'on prétend, de se ceindre les reins de son +baudrier et de revêtir ses gants de fer pour jouir de la plénitude de sa +force, tandis que toi, mille têtes de corbeaux! je crois que du heurt de +ta carcasse nue tu bossellerais le marteau de Thor lui-même!» + +Notes du chapitre: + +[Note 27: Rappelons qu'au commencement des croisades ce fut avec ces +sortes de vaisseaux que les rois, princes et comtes des pays nord-ouest +de l'Europe descendirent le long des côtes d'Allemagne, de France et +d'Espagne jusqu'au détroit de Gibraltar, où ils entrèrent dans la +Méditerranée.] + +[Note 28: Le golfe actuel de Christiania, qu'on appelait alors _la +Baie_ tout court, _Vigen_.] + +[Note 29: L'île que nous nommons Fionie, et où se trouve _Odensée_, +jadis la cité d'Odin.] + +[Note 30: Génies malfaisants de la mythologie scandinave.] + + + + +CHAPITRE VI + +LA DERNIÈRE CROISIÈRE DU VIEUX VIKING + + +Trois mois durant, Halvard le Rouge et Gunnar continuèrent de tenir la +mer, allant du Cattégat au Grand-Belt, de Laaland aux rivages du Sund, +sans rencontrer nulle part un viking qui fût capable de leur résister. +Vers la fin de l'été seulement, chargés de butin et de gloire, ils +résolurent de se reposer. Le roi de Danemark alors régnant était Svend, +fils et successeur du fameux Harald à la dent bleue, et le port +d'Hedeby, en Sleswig, était sa résidence habituelle. + +Le fils d'Hamund et son vieil ami menèrent donc leur flottille à Hedeby, +et, comme le bruit de leurs récents exploits s'était répandu par tout le +pays, le monarque danois ne manqua pas de les accueillir avec une estime +et une faveur toutes particulières. + +Nos héros demeurèrent plusieurs semaines auprès de lui, prenant leur +part des festins et des jeux par lesquels ce prince célébrait sa +dernière victoire sur les Wendes. Et, bien que pour cette occurrence les +plus illustres champions du Nord se trouvassent réunis à la cour de +Svend, il n'y en eut pas un parmi eux que Gunnar ne battît haut la main, +dans n'importe quel exercice du corps. Aussi le roi, émerveillé, +s'offrit-il à le combler de biens et d'honneurs s'il consentait à se +fixer en Danemark; il voulait même lui donner sa propre nièce en +mariage. Mais Gunnar déclina toutes ces ouvertures, si flatteuses et si +alléchantes qu'elles fussent. + +«Le plus beau pays, c'est l'Islande! répétait obstinément le fils +d'Hamund. + +--Un pays qui produit des hommes tels que toi est assurément une grande +terre, lui répondit un jour le monarque; mais ne sais-tu pas que le +Danemark domine sur tout le Septentrion, de Rügen aux rivages des +Finnois, que de simples _jarls_[31], nos vassaux, sont eux-mêmes plus +puissants que bien des souverains du Sud et de l'Est, et que dans les +salles de nos châteaux nous pouvons rassembler en un même jour, à un +seul banquet, plus de convives que l'Islande ne compte d'habitants? + +--Je le sais, repartit Gunnar. + +--Et ne crois-tu pas que, si nous le voulions, nous disposerions d'assez +de guerriers et de longs navires pour conquérir l'Islande ta patrie? + +--Votre père Harald ne disposait pas de moins d'hommes que vous; +cependant il y réfléchit à deux fois avant d'envoyer ses longs navires +conquérir l'Islande mon pays, et, quand il y eut réfléchi à deux fois, +il rejeta tout à fait cette idée, et il n'y revint plus de sa vie. + +--Cela est vrai, dit le prince danois; mais c'est que les dieux, +consultés par lui dans leurs temples, ne lui parurent pas favorables à +ce projet. + +--Ce fut du moins ce que lui dirent les prêtres, je ne l'ignore pas plus +que vous, ô roi Svend; pourtant ce ne furent ni les dieux du Danemark, +ni ceux de la Norwège ou de l'Islande, ni même le Dieu nouveau des +chrétiens, qui l'empêchèrent d'exécuter son dessein. S'il faut vous +expliquer ma pensée, ce qui retint le roi votre père, ce fut l'esprit +même des hommes de l'Islande, incapables, il le savait bien, de se plier +au joug d'un monarque; et, aussi longtemps que durera cet esprit, nul +souverain ou jarl étranger, soit par ses navires, soit par ses +guerriers, ne pourra jamais conquérir l'Islande. + +--Bien répondu, poursuivit le roi; ces fières paroles conviennent à ta +bouche. Mais, tout en restant Islandais et libre, ne consens-tu point, +pour nous faire honneur, à être notre homme-lige en Danemark? + +--Pour cela, seigneur, j'y consens. En tant que paysan de l'Islande, je +ne dois hommage ni allégeance à personne; tout Islandais s'appartient à +lui seul. Hors de l'Islande, c'est différent, et je tiens pour ma part à +honneur, quand je visite telle ou telle contrée, d'être l'homme-lige du +prince qui y règne et d'accepter le baisemain qu'il m'offre. En ce sens, +nous tombons d'accord; ce n'est qu'une vassalité de passage qu'on +laisse, en s'en allant, derrière soi, et qu'on peut être heureux de +retrouver, parce qu'elle n'a en soi rien de servile. + +--Eh bien, noble fils d'Hamund, échangeons, à cette occasion, nos +présents. Donne-moi, retenue par des noeuds de paix dans son +fourreau[32], la glorieuse épée avec laquelle tu portas naguère le coup +de mort à Vandel, et accepte de moi, également enfermée en une gaine de +paix, cette hallebarde que, dans le temps où j'errais exilé dans le pays +de Galles, j'enlevai au tombeau d'un vieux viking. C'est une arme +magique, qui non seulement préserve de la mort celui qui la tient, mais +qui a de plus la propriété d'indiquer, par une résonance prolongée, si +la blessure qu'elle vient de faire est mortelle. Nul autant que toi, +Gunnar, ne mérite d'être honoré de ce trophée.» + +* * * + +Cependant la saison s'avançait, et Halvard le Rouge commençait à ronger +son frein. + +«Écoute, dit-il un jour à Gunnar, j'en ai assez de toutes ces fêtes de +cour et de ce train de vie entre quatre murailles. J'aspire à entendre +le cri de la mouette, qui me plaît infiniment mieux que le babil des +femmes et le chant des skaldes. Nous avons encore, avec nos navires, le +temps de faire une course d'automne. Qu'en penses-tu, mon fils d'armes? + +--Je suis prêt. Quand faisons-nous voile? + +--Quand nous faisons voile? mais aujourd'hui même, à la minute précise +où je parle. Nous ne sommes pas, que je sache, comme ces filles +galloises auxquelles il est interdit de se marier avant qu'elles aient +filé assez de lin pour remplir leur bahut d'hyménée. L'Océan et nous, +nous sommes libres de convoler ensemble à toute heure, et c'est le seul +genre de mariage qui m'agrée. + +--Et de quel côté, cette fois, nous dirigerons-nous? + +--Si tu le veux, nous irons visiter les rivages du Smaaland et de la +Gothie[33].» + +Gunnar prit donc congé du roi Svend, fort marri de la séparation, et la +flottille se remit en mer dans la direction de la Baltique. + +Après avoir rangé la côte sud de Laaland, puis les crayeuses falaises de +l'île de Moen, la «vierge chevelue de la mer de l'Est», elle laissa le +Sund à sa gauche pour longer les rives de la Scanie et passer ensuite +entre cette terre et les hautes roches de l'île de Bornholm. + +* * * + +Nul incident digne d'être narré ne marqua la navigation des vikings +jusqu'au delà du lacis d'îlots qui frangent le littoral scandinave +au-dessous de la moderne Carlskrona. Le temps n'avait cessé d'être +magnifique, et une jolie brise du sud-ouest caressait à souhait la poupe +des ellides. + +Mais, l'après-midi du quatrième jour, comme on était déjà engagé dans le +détroit de Calmar, Halvard le Rouge, qui venait de monter sur la dunette +de la _Côte-de-fer_, eut tout à coup, en auscultant le ciel, un de ces +hochements de tête silencieux par lesquels tous les vieux loups de mer +se donnent à entendre à eux-mêmes que les choses ne vont pas selon +leurs désirs. + +Une brusque saute de vent d'ouest en est venait, en effet, de se +produire, et à un zéphyr régulier avaient succédé de petits coups d'aile +haletants, brefs et saccadés, qui semblaient ne pas avoir assez de force +pour embrasser plus de vingt toises de mer. + +Bien que, malgré cela, la Baltique continuât de demeurer unie comme une +glace, et que pas un nuage ne tachât l'horizon, il était à croire que le +vieux viking n'augurait rien de bon du changement; car au hochement de +son crâne de marsouin succéda aussitôt un petit grognement sourd qui +équivalait à tout un poème. + +«Qu'as-tu donc à te parler en dedans? lui demanda Gunnar intrigué. +Est-ce que Ran, la déesse de la mer, comploterait avec Loki, le méchant +dieu[34], de nous jouer quelque vilain tour? + +--Je me moque de Loki et de Ran, repartit le viking en se grattant +l'oreille; mais en aucun temps, et surtout dans cette saison de l'année, +je n'ai jamais eu un bien vif amour pour ces petits vents ni chauds ni +froids, à l'haleine essoufflée, qui n'osent pas dire franchement ce +qu'ils vous veulent; mieux vaut tout de suite une bonne rafale âpre et +mordante qui vous cingle carrément le visage et vous décoiffe sans même +crier gare... Bon, regarde à présent, ajouta-t-il après un moment de +silence: a-t-on idée de pareille traîtrise?» + +* * * + +Gunnar regarda. L'atmosphère présentait maintenant un calme de mort, et +un voile de vapeurs basses, hissé, semblait-il, par une main invisible, +s'étendait lentement à droite et à gauche sur la terre ferme et sur +l'île d'OEland, déformant au loin les aspects naturels par un de ces +phénomènes de mirage que les marins appellent _fée Morgane_. +Promontoires, arbres et rochers, tout apparaissait renversé; certains +objets même se montraient dédoublés. + +Un instant après émergea de l'horizon, comme par un coup de baguette +magique, un gros banc de nuages dont la couleur noircissait à vue d'oeil. + +«Je le disais bien, s'écria Halvard, ce petit vent de rien était gros +d'une tempête. Elle va être sur nous tout à l'heure, et nous surprendre +dans une passe où un long vaisseau, en pareille circonstance, ne doit +pas se trouver. Alerte! il faut virer de bord au plus vite, et fuir sous +le vent jusqu'à l'une des anses qui se trouvent à l'entrée du détroit, +car la baie de Calmar est encore trop loin de nous.» + +Il avait à peine prononcé ces mots, que de la masse de nuages noirs, qui +avait en moins d'un instant achevé d'envelopper le ciel, jaillit un jet +de flamme rutilant qui parcourut en zigzag l'horizon et revint labourer +le sein de la mer, dont les vagues commencèrent à se tuméfier, sans +faire encore entendre aucun bruit. + +Immédiatement l'ordre fut transmis d'exécuter la manoeuvre voulue. Les +rameurs reculèrent à bâbord pour donner à tribord du champ aux ellides, +qui décrivirent un cercle et tournèrent. + +* * * + +Il n'était que temps. Un second éclair sillonna le ciel noir, et +l'averse éclata torrentielle et brutale, une averse mêlée d'eau et de +grêle et accompagnée d'une terrible rafale. + +Les trois navires couraient de toute leur vitesse devant la tourmente, +qui lançait d'énormes paquets de mer sur leurs poupes et menaçait chaque +fois de les submerger. Et Halvard le Rouge avait dit vrai: dans ce sund +étroit de Calmar, encaissé partout de hautes rives, parsemé de récifs +insidieux, et où les vagues, sous l'action de la tempête, s'enroulent +littéralement toutes ensemble, les longs vaisseaux des vikings étaient +loin d'offrir la même résistance que les coques rondes de négoce, +construites pour affronter au besoin les flots du canal d'Irlande et de +la Manche. Aussi bon nombre de rames s'étaient-elles brisées dans les +toletières, et les cales avaient-elles embarqué une masse d'eau déjà +inquiétante, quand l'entrée du détroit commença de se dessiner. + +Là il restait à accomplir l'opération la plus délicate de toutes; car, +pour gagner la crique suédoise, où était le salut de la flottille, il +fallait s'engager par un chenal étroit et tortueux que bordait un semis +d'écueils à fleur d'eau, et au beau milieu de ce chenal était un +bas-fond sur lequel les brisants faisaient rage. Ajoutons que les trois +navires allaient être obligés, à ce pas critique, de modifier leur +allure et leur direction, et de prêter, quoique pour peu d'instants, +leurs flancs plus ou moins mutilés à la pleine fureur des autans. De +plus, l'obscurité s'était épaissie à tel point, que d'un bord à l'autre +on se voyait à peine. Des grêlons d'une taille prodigieuse, de +véritables blocs de glace, s'étaient mis à fondre en avalanche, +souffletant les visages des rameurs et martelant leurs mains bleuies de +froid. + +Le tonnerre grondait sans discontinuer. + +* * * + +Tout à coup, sur la _Côte-de-fer_, un marin plus superstitieux que ses +camarades crut apercevoir au milieu des nuages une forme de femme +gigantesque qui allongeait le bras d'un air menaçant vers les trois +navires en détresse. + +L'homme, à cette vue, fut pris d'épouvante. + +«La sorcière! s'écria-t-il en se levant. La voyez-vous qui chevauche +là-haut? Tenez, là où est mon doigt! Croyez-moi, cette tempête n'est pas +une tempête naturelle; c'est l'oeuvre des _Trolls_ ennemis, déchaînés +contre nous, et je vous dis que nous en avons pour la nuit. + +--Avant de parler de la nuit, attends donc que le jour soit fini! lui +riposta Halvard en colère; et, si tu ne te rassieds pas, c'est moi qui +t'enverrai d'un coup de hache souper dans les cavernes de Ran! + +--Plus d'un de nous y soupera, même sans ta hache! hurla le viking au +milieu de la rafale, sans oser cependant bouger de place. + +[Illustration: Mort d'Halvard le Rouge.] + +--À la bonne heure! voilà comme j'aime à t'entendre parler!» repartit +Halvard avec son gros rire. + +Sur l'entrefaite, la flottille arrivait à la passe terminale. Il y eut, +une minute durant, un ralentissement voulu dans la marche; puis Halvard +lui-même, sur la _Côte-de-fer_, prit le gouvernail des mains du pilote, +et, s'adressant à tue-tête aux équipages des deux autres ellides: + +«Qu'on me suive! leur cria-t-il; les yeux fermés je trouverais la route, +et, dût-il grêler sur nous des sorcières, que nul ne songe à son +garde-nez[35]!» + +* * * + +Sur ce mot, l'intrépide viking lança le premier sa nef dans le chenal. +Par une double évitée rapide et heureuse, celle-ci esquiva et le +bas-fond et le banc de récifs longitudinal; après quoi il suffit aux +matelots d'évoluer avec précaution sur la droite pour se trouver +derrière une sorte de coude du rivage, au milieu d'une onde relativement +calme. À une toute petite distance de là s'ouvrait une crique en fer à +cheval dont l'entrée était d'autant plus aisée que le terrain, très haut +d'un côté, dessinait de l'autre une pente douce vers laquelle glissait +une colline herbue. Le talus protecteur du site formait justement éperon +vers le Sund. + +* * * + +Halvard alors quitta le timon pour suivre la marche des deux autres +vaisseaux. Le _Bison_, monté par Kulskiag, venait, lui aussi, de +franchir sans encombre la section la plus dangereuse du canal, et il eut +vite fait de rallier la _Côte-de-fer_ à l'entrée du petit havre suédois. +Quant au _Dauphin_, que dirigeait toujours Ogly le Danois, il était +encore en plein dans le ressac, et paraissait ne pouvoir en sortir. + +Une ou deux minutes s'écoulèrent ainsi. + +«Il passera! il passera!» s'écrièrent les matelots des navires sauvés. + +Mais le _Dauphin_ ne passa pas. Juste à ce moment, la tempête sembla, de +dépit, souffler avec une violence redoublée. Le navire d'Ogly, après +avoir tournoyé à deux reprises sur lui-même, alla heurter le banc de +rochers et s'y fendit en deux morceaux. Le gaillard d'avant s'était, du +coup, trouvé séparé du reste de la coque. + +«Perdus! perdus! hurla le vieux viking à cette vue. Un si bon navire, et +tant de braves gens! Vite! enfants, ramez en arrière! Contre tous les +vents et tous les tonnerres, j'arracherai bien quelques-uns d'entre eux +aux mâchoires de la mort!» + +Pas une protestation ne s'éleva. Les deux ellides virèrent de nouveau +pour tourner le dos à la baie souriante, aux vertes prairies du coteau +déclive, et se rejeter dans le noir tourbillon. + +«En avant! cria le chef à ses hommes, et que Thor soit ou non dans le +nuage[36], je m'en soucie comme d'un vieux grelin!» + +* * * + +Comme il lançait ce défi au ciel, un nouvel éclair jaillit, fulgurant et +rapide; un dernier coup de tonnerre retentit, un coup de tonnerre auprès +duquel tous les éclats de foudre précédents n'avaient été qu'un petit +bruit de crécelle, puis un silence profond suivit cette détonation +formidable qui avait ébranlé et fait tressaillir jusqu'en leurs fibres +les plus secrètes la carcasse et le pont de la _Côte-de-fer_; et alors +qu'aperçut-on? Le vieux viking, contempteur des dieux, gisait à +l'extrémité de la dunette, son énorme corps renversé en arrière, de +telle sorte que sa rouge chevelure retombait en flots le long de la +poupe sur la figure sculptée de l'ellide. + +«Le marteau de Thor a frappé le capitaine!» s'écrièrent avec effroi les +vikings. + +Tous les bras cessèrent aussitôt de ramer. + +«Tenez! tenez! là-bas! la voici encore la femelle des Trolls! rugit le +matelot qui, une fois déjà, avait cru voir la sorcière dans le nuage. De +chacun de ses doigts part le trait meurtrier... Malheur à nous tous, je +vous le répète, si nous ne nous enfuyons au plus vite!» + +Il devenait d'ailleurs pleinement évident que toute tentative pour +tâcher de retrouver, parmi les brisants furieux du canal, quelques +épaves humaines du _Dauphin_, eût été un pur acte de folie. Aussi +Gunnar, sans plus s'obstiner, donna-t-il l'ordre de battre en retraite +vers l'anse de la côte. + +«Amis, dit-il, Ogly le Danois et ses compagnons doivent être maintenant +en route, par des voies où nul n'a rebroussé chemin, vers la demeure +qu'Héla, la sombre déesse, habite au-dessus des neuf mondes[37]. Nous, +demain, au lever du soleil,--si les dieux permettent que le soleil se +lève demain comme les jours précédents,--nous boirons la bière des +funérailles en l'honneur des braves qui nous ont quittés, et le plus +brave de tous, celui qui gît ici sur ce pont, la face trouée par la +flèche de feu à laquelle personne ne peut se dérober, recevra de nous la +sépulture qu'il convient de donner à un vrai viking.» + +Notes du chapitre: + +[Note 31: _Jarl_ (prononcez _iarl_), gouverneur de province au nom +du roi.] + +[Note 32: Les Scandinaves croyaient que cela portait malheur de +donner de l'acier nu à un ami; une arme ainsi offerte et acceptée était +censée _couper_ l'amitié, à moins que le donneur n'eût soin +préalablement de se tirer avec ce fer un peu de son propre sang.] + +[Note 33: Suède méridionale.] + +[Note 34: Loki était le dieu du mal dans la mythologie scandinave.] + +[Note 35: Saillie en rabat du chapeau d'acier que portaient +ordinairement les vikings.] + +[Note 36: Thor était, chez les Scandinaves, le dieu du tonnerre. +Jeudi, en suédois, se dit _Thorstag_, jour de Thor, et en allemand +_Donnerstag_, jour du tonnerre.] + +[Note 37: C'était comme le logis d'attente où, dans les idées des +païens du Nord, les morts séjournaient pendant trois jours jusqu'à ce +qu'on eût fait le triage de ceux qui avaient mérité d'aller dans la +Wahalla; les autres, les non élus, demeuraient avec ladite Héla dans +l'enfer scandinave.] + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +GUNNAR ET HALGIERDE + + + + +CHAPITRE VII + +QUELLE FEMME ÉTAIT HALGIERDE, FILLE D'HOGI + + +Une demi-année s'était écoulée depuis les événements qu'on vient de +raconter. Après avoir passé l'hiver à Drontheim, auprès du fameux jarl +Hakon, ce Julien l'Apostat de la Norwège avec lequel nous aurons +occasion de faire plus amplement connaissance par la suite de ce récit, +Gunnar et son frère Kulskiag avaient profité du renouveau pour s'en +retourner en Islande avec quatre navires à coque ronde surchargés de +richesses et de butin. + +Comme le bruit de leurs exploits de vikings les avait devancés dans +toute l'île, ce fut à qui accourrait à leur boer pour entendre le récit +de leurs aventures. + +«Te voilà maintenant plus que jamais le premier parmi nous, dit Nial le +sage à son ami; ta renommée va voler de bouche en bouche du fiord de +Borge à l'Eyfirdinga[38], et je prévois qu'au prochain alting chacun +n'aura d'yeux et de saluts que pour toi. Garde-toi bien de te laisser +enivrer à ces témoignages bruyants et flatteurs. Tel qui t'exaltera très +haut en paroles te jalousera au fond de son coeur, et, la première fumée +de gloire dissipée, il te faut t'attendre à trouver tes chemins semés de +maintes embûches. + +--Avec tes yeux pour les voir, et mon bras pour les écarter, les +embûches dont tu parles ne m'épouvantent guère. + +--Oui, oui, repartit Nial, à nous deux nous pouvons faire beaucoup. +Écoute cependant: tu sais que le ciel, de temps à autre, vous envoie des +visions ou des rêves où l'on perçoit quelque chose de l'avenir. Eh bien, +la nuit qui a suivi ton retour, j'ai rêvé que la première embûche, et +non la moins dangereuse de toutes, tu la rencontrerais sur le ting même. +Peut-être ferais-tu bien de t'abstenir de paraître aux comices qui +approchent. + +--Je sais, répondit Gunnar, que tu es du petit nombre de ceux qui +possèdent le don de seconde vue; mais je sais aussi que la destinée est +une chose qui ne se peut changer. Odin lui-même, à ce qu'on nous +enseigne, devant les yeux perçants duquel l'avenir se déroule tout +entier, n'ignore pas qu'il est appelé à périr finalement par le loup qui +a été ordonné dès le début des choses pour l'exterminer, et, tout grand +Dieu qu'il est, il ne peut faire que cela n'arrive pas... Je songerai +néanmoins à ce que tu me dis.» + +[Illustration: Un fiord.] + +* * * + +L'époque de l'alting venue, les deux fils d'Hamund ne purent, malgré +tout, résister à l'envie de s'y faire voir. Gunnar s'y présenta, pour sa +part, équipé d'une manière si somptueuse, que pas un des gros chefs +islandais n'était capable de rivaliser avec lui. S'il y eut des envieux +de sa gloire, il n'y parut toutefois en aucune façon. Sa première +tournée d'une hutte à l'autre fut marquée par une ovation enthousiaste; +tout le monde le comblait à l'envi de félicitations et de serrements de +mains. + +«Gunnar est le premier homme de l'Islande; par Gunnar, le renom de +l'Islande a pénétré jusqu'aux rives de Rügen; et voyez, il est avec tous +aussi affable et aussi modeste que s'il n'avait point fait ce qu'on +raconte.» + +Tels étaient les propos qu'échangeaient entre eux les notables de tous +les districts, rassemblés au val Tingvalla. + +Un jour que le fils d'Hamund descendait de la colline de la Loi, il vit +venir à lui une grande et belle personne vêtue d'une robe magnifique et +d'un manteau écarlate garni d'agrafes d'or. Sa chevelure, +extraordinairement épaisse et soyeuse, lui flottait jusqu'à la ceinture. + +Elle s'arrêta devant Gunnar, le salua gracieusement; et comme il +s'enquérait de son nom, car il la voyait pour la première fois, elle lui +dit qu'elle était Halgierde, fille d'Hogi. + +La conversation ainsi engagée, elle le pria de vouloir bien lui narrer +quelques épisodes de ses voyages. + +Gunnar, ébloui et charmé, s'empressa de déférer à son désir; puis il +finit par lui demander si elle était mariée. + +«Non, répondit Halgierde, et je ne crois pas que beaucoup d'hommes +s'avisent de songer à moi. + +--Est-ce donc que personne ne vous paraît digne de vous? + +--Non pas; mais j'ai sur la question du mariage des idées à moi. + +--Et que répondriez-vous, poursuivit Gunnar, si je sollicitais votre +main? + +--Quoi! fit-elle d'un ton de surprise, vous auriez sérieusement cette +pensée? + +--Très sérieusement. + +--Eh bien, adressez-vous à mon père.» + +Et, sur ce mot, elle le quitta avec un sourire. + +* * * + +Gunnar alla tout droit à la hutte d'Hogi. Il y trouva celui-ci et Rut, +qui l'accueillirent aussi courtoisement que si entre lui et eux il n'y +avait jamais eu le moindre différend. + +Gunnar formula sa demande, qui ne laissa pas d'étonner un peu les deux +frères. + +«Certes, répondit Rut le premier, nous ne nous serions jamais attendus à +ce qu'une alliance unît nos familles. Nous savons ce que tu vaux, +Gunnar; aussi croyons-nous de notre devoir de ne te rien cacher de la +vérité. Halgierde a ses qualités; mais on lui trouve aussi de graves +défauts. Elle a déjà eu deux maris, et ses deux premiers mariages ont +été loin d'être heureux... + +--Voilà, interrompit vivement Gunnar, une noblesse de procédé que +j'apprécie. J'aimerais mieux, moi aussi, que certaines choses fussent +autrement que vous ne le dites... Néanmoins ne me refusez pas, ou je +croirais que vous vous souvenez encore de notre ancienne contestation. + +--Pas le moins du monde, reprit Hogi; nous entendons demeurer tes amis, +même si cette union ne se fait pas. Es-tu bien résolu à la contracter? + +--Je le suis, repartit Gunnar. + +--Je vois, ajouta Hogi en souriant, que tu es capable de toutes les +audaces. Halgierde est-elle au courant des choses? + +--C'est elle-même qui m'envoie vers vous.» + +Au même moment la jeune femme entra. Elle déclara elle-même ses +fiançailles, et l'on régla les conditions de l'hymen. + +Le lendemain, Gunnar courut à Bergtorsvol raconter l'événement à Nial. +Ce dernier ne dissimula pas son mécontentement. + +«Tu pouvais faire un meilleur choix, répondit-il, et ce que tu +m'annonces éveille en moi de graves appréhensions pour l'avenir. +Peut-être aurais-tu mieux fait de suivre mon conseil et de ne point +paraître au présent alting. + +--Kulskiag et moi nous tenions à y revoir une foule de braves gens, nos +amis, et je t'assure que la réception qui nous a été faite là-bas ne +cachait aucune pensée de jalousie. + +--Enfin ce qu'il y a de plus clair, c'est que cette Halgierde t'a +ensorcelé. + +--Ensorcelé? J'ignore si c'est le mot; mais il me semble que, même sans +que je l'eusse vue et qu'elle m'eût parlé, il eût suffi qu'un corbeau, +messager de malheur ou non, fût venu déposer à mes pieds un de ses longs +cheveux d'or, pour que je me sentisse désireux de l'épouser.» + +Il y eut un petit moment de silence; après quoi le bon Nial reprit en +souriant: + +«Écoute, il ne me siérait pas, à moi qui suis marié depuis longtemps, de +te parler en cette circonstance comme l'eût pu faire, de son vivant, +Halvard le Rouge, aujourd'hui trépassé. Promets-moi seulement que, quoi +qu'il arrive, nous resterons unis. + +--Certes, quoi qu'il arrive, rien ne troublera jamais notre vieille +amitié. + +--C'est bien, Gunnar; donnons-nous la main sur ce mot,» conclut Nial en +reprenant un air grave. + +Mais il ne put s'empêcher d'ajouter: + +«C'est égal, quelque chose me dit que, si tout continue à se bien +passer, ce ne sera pas la faute d'Halgierde.» + +* * * + +Tout enfant, la fille d'Hogi avait annoncé une beauté rare, et fait +l'admiration de tous ceux qui la voyaient. Son oncle Rut convenait comme +les autres que, pour la majesté de la taille, l'harmonie des lignes du +visage, la finesse et l'abondance des cheveux, elle n'avait peut-être +pas sa pareille en Islande. Seulement il lui trouvait, à part lui, dans +le regard un «je ne sais quoi» dont il avait peur. + +Un jour, il dînait chez son frère en société de quelques amis. La +fillette était en train de folâtrer par terre dans la salle avec +d'autres enfants de son âge, quand son père l'appela tout à coup: + +«Viens ici, mignonne!» + +Halgierde accourut aussitôt, sa charmante figure animée par le jeu. + +Hogi la prit doucement par le menton, l'embrassa, et, se tournant vers +Rut son cadet: + +«N'est-elle pas, lui dit-il, jolie à ravir?» + +Comme Rut ne répondait pas, Hogi répéta sa question. + +«Oui, oui, repartit enfin l'oncle, c'est, à coup sûr, une enfant +ravissante... Mais, ajouta-t-il après un silence, je me demande toujours +d'où sont venus dans notre famille ces yeux... dont je ne puis définir +l'expression...» + +Le propos vexa Hogi, et il s'ensuivit une courte bouderie entre les deux +frères. + +* * * + +Les années s'écoulèrent. Halgierde devint chaque jour plus belle, et +l'on put remarquer bientôt qu'elle était consommée dans l'art de plaire. +Avec cela, prodigue, obstinée, rancunière, elle inquiétait de plus en +plus le bon Rut; et le pis, c'était qu'un certain Tiolstolf, qui avait +été son père nourricier, avait conservé sur elle une influence des plus +pernicieuses. + +Ce Tiolstolf était un méchant homme, d'une force et d'une habileté aux +armes peu communes, qui avait déjà commis plusieurs meurtres sans payer +la moindre rançon. Halgierde avait voulu qu'il restât avec elle à +l'Hogistad, et elle ne faisait rien sans le consulter. + +Or, à quelque distance du boer, dans la direction de la mer, demeurait un +riche fermier appelé Thorwald. C'était un homme de moeurs honorables et +fort estimé, qui n'avait d'autre défaut qu'un peu trop de vivacité dans +l'humeur. + +Son père l'exhortant un jour à se marier, il répondit qu'il y songeait +en effet, et que son choix était même déjà fait. + +«Et qui comptes-tu demander? continua le vieillard. + +--Halgierde, fille d'Hogi.» + +Le père secoua la tête. + +«Non, pas elle, mon fils! reprit-il. On la dit volontaire, emportée et +coquette; tu es toi-même opiniâtre et violent... M'est avis que d'un tel +mariage il ne saurait rien résulter de bon. + +--C'est mon idée, et je m'y tiens, repartit le jeune homme. + +--Soit!» conclut le vieillard. + +Le lendemain même, le père et le fils allèrent trouver Hogi leur voisin. + +«Nos situations se valent, lui dit ce dernier; je ne dois pas vous +cacher pourtant qu'Halgierde a un caractère un peu difficile. + +--Cela ne fait rien,» répondit Thorwald. + +Et, séance tenante, l'affaire fut réglée, sans qu'Halgierde eût voix au +chapitre. + +Lorsque la jeune fille connut la chose, elle entra dans une grande +colère et courut vers son père nourricier. + +«Console-toi, lui dit Tiolstolf, et compte sur moi. C'est la première +fois que tu te maries, mais ce n'est sans doute pas la dernière. Il +faudra bien, à la récidive, que l'on prenne ton avis.» + +Sur quoi ils se mirent à parler d'autre chose. + +* * * + +Pendant ce temps, Hogi disposait tout pour la noce. Il alla d'abord +inviter Rut, et lui dit: + +«Je te prie de ne pas m'en vouloir si j'ai conclu cet hymen en dehors de +toi. + +--Certes, répondit le frère, l'union est loin de m'agréer. Je te promets +néanmoins d'assister au repas.» + +Thorwald fit aussi ses invitations, et Halgierde convia de son côté au +festin un certain Svan qui était son oncle maternel et qui habitait le +fiord des Ours, à la partie nord de l'Islande. Ce Svan était un vilain +drôle, hargneux, querelleur, et qui se connaissait en magie. Au banquet, +qui compta plus de cent couverts, Tiolstolf et lui se placèrent côte à +côte, et, au grand étonnement des convives, on les vit l'un et l'autre, +à plusieurs reprises, s'entretenir tout bas avec Halgierde, qui riait à +chaque mot qu'ils disaient. + +«Cette façon de rire ne me plaît guère, dit le père de Thorwald à son +fils, comme ils s'en retournaient le soir chez eux; et ce qui me plaît +encore moins, c'est la présence de ce Tiolstolf.» + +Halgierde, en effet, avait exigé que son père nourricier la suivît au +domicile conjugal. De tout l'hiver, Thorwald et lui n'échangèrent que de +brèves paroles. Quant à Halgierde, dès le lendemain de son mariage, elle +commença par donner libre cours à ses habitudes de gaspillage, si bien +que, le printemps venu, il y eut au logis disette de farine et de +poissons secs. Halgierde alors se mit en colère contre son mari, et lui +reprocha de la laisser manquer même du nécessaire. À quoi Thorwald +répondit que son approvisionnement de l'année avait été le même que +d'habitude, et que cela lui durait d'ordinaire jusqu'au milieu de l'été. + +«Qu'est-ce que cela prouve? repartit la jeune femme d'un ton méprisant: +que tu es tout bonnement un avare, et que ton père et toi vous vous +laissiez mourir de faim!» + +Le mari, courroucé de cette parole, frappa Halgierde à la joue avec une +telle force, que le sang jaillit; puis, sortant sans mot dire, il emmena +six de ses gens, et gagna à la rame quelques îlots qu'il possédait dans +le fiord voisin, et où il avait une réserve de farine et de poissons +secs. + +* * * + +Halgierde cependant s'assit devant la porte, et elle était en train de +ruminer sa colère quand Tiolstolf parut. + +«Ah! fit-il en l'apercevant, qui t'a donc marqué de rouge le visage? + +--C'est mon mari, répondit-elle; et il paraît que tu t'en soucies peu, +puisque tu n'es pas même venu à mon secours! + +--Eh! le savais-je? dit le père nourricier. Je suis, en tout cas, bon +pour te venger.» + +Il prit sa hache, sauta en canot, et rama vers les îles du fiord. + +Thorwald était dans sa chaloupe, en train d'arrimer les objets que ses +hommes lui apportaient du rivage. Tiolstolf, d'un bond, fut à côté de +lui. + +«Voyons! dit-il, il faut que je t'aide, autrement tu n'en finiras +point... Ma parole! on croirait toujours que tu es manchot! + +--Tu n'as rien à m'apprendre, sache-le bien! répondit Thorwald d'un ton +dédaigneux. + +--Si fait, riposta l'autre, j'ai à t'apprendre de quelle façon on doit +se conduire avec une femme... J'ajouterai que tu as maltraité Halgierde +pour la première et la dernière fois.» + +À ce mot, Thorwald saisit un couteau de pêcheur qui se trouvait près de +lui, et le brandit vers Tiolstolf; mais l'autre, levant sa hache, en +assena un tel coup à Thorwald, que celui-ci eut le bras cassé et laissa +échapper le couteau. + +D'un second coup porté sur la tête, son adversaire lui fracassa le +crâne. + +Au même moment les gens de Thorwald arrivaient avec des sacs de farine. +Tiolstolf, sans perdre de temps, pratiqua d'un coup de hache un énorme +trou dans le fond de la chaloupe, qui embarqua immédiatement le flot +salé; puis, sautant vite dans son propre canot, il s'éloigna à force de +rames, tandis que l'autre bateau coulait avec sa charge et le corps +inanimé de Thorwald. + +Une fois à terre, il se dirigea en droite ligne vers le boer d'Halgierde, +sa hache ensanglantée à l'épaule. + +La jeune femme était toujours assise à la même place. + +«Tiens! ta hache est de la même couleur que ma joue! dit-elle à +Tiolstolf en l'apercevant. + +--Oui, je viens de faire en sorte que tu puisses te remarier à ta +guise. + +--Alors Thorwald est mort? + +--Il l'est... Maintenant, comme il faut que je pourvoie à ma sûreté, je +m'en vais de ce pas vers le nord rejoindre notre ami Svan.» + +Là-dessus il enfourcha un cheval, et s'enfuit au galop à travers la +plaine. + +* * * + +Le même jour, Halgierde était de retour chez son père Hogi. Celui-ci, ne +sachant rien de ce qui était arrivé, accueillit sa fille avec joie. + +«Pourquoi Thorwald ne t'accompagne-t-il pas? lui demanda-t-il tout +d'abord. + +--Thorwald est mort! dit Halgierde. + +--Alors c'est Tiolstolf qui l'a tué! dit l'oncle Rut, survenant tout à +coup. + +--Oui, ajouta simplement Halgierde. + +--Mes pressentiments ne me trompaient pas, reprit Rut; ce mariage ne +pouvait engendrer que malheurs!» + +Quand le père de Thorwald apprit la nouvelle, il rassembla un gros +d'hommes armés, et se dirigea au nord vers le fiord des Ours. Mais, +comme la troupe gravissait la dernière colline du chemin, il survint +tout à coup une nuée si opaque, qu'elle fut obligée de s'arrêter court. + +Les cavaliers mirent pied à terre un moment. Quand ils voulurent ensuite +remonter en selle, il leur fut impossible de retrouver leurs chevaux +dans l'obscurité. Ils perdirent même leurs armes, et tous à l'envi +s'égarèrent si bien parmi les roches et les précipices, qu'ils n'eurent +bientôt plus qu'un désir, celui de pouvoir battre en retraite. + +«Par ma foi! s'écria le père de Thorwald, c'est ce Svan qui nous +ensorcelle. Que je rattrape seulement mon cheval, et je jure que je file +au plus vite!» + +Au même instant l'atmosphère s'éclaircit, et chacun retrouva ce qu'il +cherchait. Quelques hommes, plus obstinés, essayèrent néanmoins de +pousser outre; mais, trois fois de suite, le même enchantement se +renouvela, de sorte que le plus vaillant tourna bride. + +L'affaire se termina donc, selon l'usage du pays et du temps, par une +composition pécuniaire. Hogi paya au père de Thorwald la somme de six +onces d'argent[39] comme rançon du meurtre de son gendre, et Rut lui +fit, de plus, présent d'un manteau. + +* * * + +Deux années s'écoulèrent. Halgierde s'était remise à vivre sous le toit +paternel, quand un jour s'arrêta devant le boer un groupe d'une dizaine +d'hommes à cheval à la tête duquel se trouvait Osvif, un riche fermier +qui avait sa demeure près du fiord de Borge. + +À peine eurent-ils exposé l'objet de leur visite, qu'Hogi fit mander Rut +en toute hâte. + +«Cette fois, lui dit-il, je ne veux pas agir sans te consulter. C'est +Osvif qui vient me demander la main d'Halgierde. + +--Ne connaît-il point l'histoire de Thorwald? + +--Il la connaît; mais il prétend qu'un second hymen est souvent plus +heureux qu'un premier, et que d'ailleurs il se gardera de Tiolstolf. + +--Qu'il s'en garde, répondit Rut; c'est mon meilleur conseil de +beaucoup... Mais il faut que, cette fois, Halgierde soit l'arbitre de +son propre sort.» + +On appela aussitôt la jeune veuve. Celle-ci parut, vêtue d'une robe +écarlate et d'un manteau bleu du plus fin tissu, avec une ceinture +d'argent à la taille. Ses beaux cheveux retombaient en ondes dorées sur +son sein. + +Elle eut pour chacun un sourire gracieux, et quand Osvif, émerveillé, +lui demanda si elle consentait à le prendre pour mari, elle répondit +sans hésiter: + +«De tout mon coeur, et je suis convaincue que rien ne troublera plus mon +bonheur.» + +La noce se fit deux semaines plus tard, en grande pompe, à l'Hogistad. +Tiolstolf, bien que toujours au boer, ne fut pas invité au banquet. Tout +le temps que la fête dura, on le vit rôder, le sourcil froncé et la +hache levée, autour du logis; mais personne n'eut l'air d'y faire +attention, et nul incident ne troubla le repas. + +Osvif alla s'installer chez lui avec sa femme, et pendant une année le +couple vécut dans la plus parfaite harmonie. + +Au commencement de l'été, Halgierde donna le jour à une fille qui lui +ressemblait trait pour trait, et qui reçut le nom de Thorgierde. +Tiolstolf, lui, était demeuré à l'Hogistad, où d'abord il parut bien se +conduire. Mais, un matin qu'il avait commis un acte de violence sur un +des serviteurs de la maison, Hogi le pria de s'en aller. + +Pour toute réponse, Tiolstolf sella son cheval, prit ses armes, et se +dirigea vers le boer d'Osvif. + +Il trouva Halgierde seule au logis. + +«Ton père, lui dit-il, m'a chassé, et je viens te demander asile. + +--C'est à Osvif qu'il appartient de te répondre quand il rentrera, +repartit la jeune femme. + +--Vivez-vous donc d'accord à ce point? + +--Tout à fait d'accord... Pas un nuage ne s'est élevé entre nous.» + +Tiolstolf prit place silencieusement sur un banc. + +Lorsque Osvif parut, Halgierde lui jeta les bras autour du cou, et lui +dit: + +«M'accorderas-tu ce que je vais te demander? + +--Si je le puis honorablement, certes oui. + +--Eh bien, Tiolstolf est ici. Permets-lui de rester avec nous. S'il te +donne le moindre sujet de contrariété, tu me trouveras avec toi contre +lui. + +--Soit, répondit Osvif. Je ne puis résister à une prière faite de cette +façon; mais sache qu'à la première incartade je mettrai le compagnon à +la porte.» + +* * * + +Tiolstolf, quelques mois durant, se maîtrisa; puis son naturel reprit le +dessus, et il emplit bientôt tout le logis de querelles et de vacarme, +n'épargnant dans ses violences que la seule Halgierde, qui du reste ne +le défendait jamais. Osvif voyait bien que les choses menaçaient de +tourner mal; mais, craignant d'affliger sa femme, il différait de jour +en jour l'expulsion du père nourricier. + +Un matin, quelques moutons s'étant fourvoyés dans les pâturages des +montagnes, il dit à Tiolstolf de courir après eux avec d'autres +serviteurs de la ferme. + +«Est-ce que tu me prends pour ton esclave? lui répondit insolemment +l'homme; marche devant, et je te suivrai.» + +Osvif alla aussitôt trouver Halgierde, et lui annonça sa résolution de +chasser le vilain drôle. + +Alors, pour la première fois, Halgierde prit vivement le parti de +Tiolstolf, et, d'un mot à l'autre, la dispute s'échauffa tellement, +qu'Osvif, impatienté, fit comme avait fait autrefois Thorwald: il frappa +sa femme au visage. + +«Assez de criailleries» lui dit-il, et incontinent il sortit. + +Halgierde se mit à pleurer amèrement. Toutefois, quand son père +nourricier survint, et qu'avec son astuce habituelle il voulut l'aigrir +encore davantage au sujet de l'affront qu'elle avait essuyé, elle le +pria fort sèchement de ne point se mêler de ses affaires d'intérieur. + +Tiolstolf s'éloigna avec un ricanement plein de menace. + +Osvif cependant, accompagné de quelques-uns de ses gens, avait gravi les +pentes voisines à la recherche du bétail égaré. Chacun battant les +buissons de son côté, il se trouva un moment seul derrière un haut +massif de rochers. Soudain une voix s'écria près de lui: + +«Un dernier mot de l'esclave au maître!» + +C'était Tiolstolf qui, clandestinement, avait escaladé la montagne, et +le menaçait de sa hache levée. Osvif se retourna brusquement, et tâcha +de saisir au corps son ennemi; mais avant qu'il eût pu l'étreindre +l'arme terrible lui retombait sur la nuque, et il rendait l'âme avec des +flots de sang. + +Tiolstolf lui arracha l'anneau d'or qu'il portait au doigt, recouvrit +son corps de cailloux et redescendit vers le boer. + +«Osvif est mort!» dit-il à Halgierde. + +Celle-ci, sans en demander plus long, éclata d'un rire sardonique et +dit: + +«C'est bien, va-t'en de ce pas trouver Rut.» + +* * * + +Tiolstolf enfourcha son cheval, et s'en alla d'une traite jusqu'à la +Rutstad. Il faisait nuit quand il arriva: tout le monde était couché +dans la ferme. + +Il mit pied à terre, attacha sa monture à un croc extérieur du séchoir, +et, s'approchant de l'huis obscur, y donna un formidable coup de poing. + +Rut, éveillé en sursaut, sauta vite à bas de son lit, passa son habit et +ses chaussures, et sortit le glaive à la main. Sur le seuil il reconnut +le visiteur. + +«Que veux-tu? lui dit-il. + +--J'ai tué Osvif. + +--Et que cherches-tu céans? + +--C'est Halgierde qui m'envoie. + +--Est-ce elle qui t'a commandé le meurtre? + +--Non.» + +Sur ce mot, Rut brandit son épée. L'autre voulut parer le coup; mais sa +hache lui glissa des mains, et l'épée de Rut lui trancha à demi le cou. +La mort fut instantanée. + +À cinq années de là, Gunnar épousait, lui troisième, la veuve de +Thorwald et d'Osvif. + +* * * + +La cérémonie du mariage se fit à la manière scandinave, c'est-à-dire que +Gunnar, après les formalités d'usage accomplies devant les témoins, +s'approcha du banc transversal sur lequel la fiancée se tenait assise, +et là, déposant sur les genoux d'Halgierde une hache de silex qu'il +tenait à la main, et qui était censée le marteau de Thor: + +«Par ce marteau sacré, dit-il d'une voix assez haute pour que tous les +assistants l'entendissent, moi, Gunnar fils d'Hamund, je te prends, toi, +Halgierde fille d'Hogi, pour ma _femme épousée_.» + +Sur quoi ménestrels et skaldes entamèrent leurs harmonies et leurs +chants, harmonies et chants aussi primitifs que les rites mêmes qu'ils +accompagnaient; puis eut lieu le banquet d'hyménée, et, après le +banquet, la _chevauchée_ nuptiale par laquelle le mari conduisait sa +femme du logis paternel à son propre toit, escorté de tous les convives +du festin. + +Toujours suivant la coutume, ce fut Hogi qui, à l'heure du départ, prit +la main gauche de sa fille, et l'amena jusqu'au seuil du boer. Là il +s'arrêta un instant, et se retournant vers Gunnar, qui marchait +immédiatement après lui, il prononça cette parole, consécration dernière +du mariage: + +«Volontairement et de ma propre main, je conduis ma fille hors de ce +logis pour te la donner, à toi Gunnar, fils d'Hamund. Prends-la donc, et +sois bon pour elle, comme elle sera, elle aussi, bonne pour toi. Et +maintenant mettez-vous en selle, et puissent tous les dieux de l'Islande +aplanir les voies, quelles qu'elles soient, par lesquelles vous passerez +l'un et l'autre!» + +Alors Gunnar, s'avançant à son tour, prit la main droite d'Halgierde +dans la sienne, et mena la jeune femme jusqu'à son coursier, en lui +disant: + +«À présent, Halgierde, toi seule, et nulle autre, es ma légitime +épouse.» + +Sur ce mot, tous les invités montèrent à cheval, et, le cortège une fois +formé, Gunnar donna le signal du départ. Hogi seul demeura au logis. + +La coutume voulait qu'à quelque distance du boer conjugal la chevauchée +devînt une sorte de course entre l'époux et l'épouse. Aussi, lorsqu'on +fut en vue de Lidarende, Gunnar et Halgierde, distançant la file, +éperonnèrent tout à coup leurs montures, luttant de vitesse à qui des +deux franchirait avant l'autre la porte de l'enclos. + +Ici, pour la première fois de sa vie, Gunnar ne remporta pas la +victoire. Au moment décisif, le poney d'Halgierde, pressé par une +maîtresse écuyère, s'enleva d'un élan formidable en bousculant presque +au passage le cheval monté par le fils d'Hamund, et arriva le premier à +la haie. + +«Mauvais présage! dit Nial à Kulskiag; ou je me trompe fort, ou il y a +là comme un signe que, si le désaccord entre dans le ménage, ce sera +Halgierde qui finalement l'emportera sur Gunnar le vaillant.» + +Notes du chapitre: + +[Note 38: L'Islande se divisait en quatre grands districts, +distingués d'après les points cardinaux. L'Eyfirdinga était au nord, et +le Borge au sud.] + +[Note 39: Disons une fois pour toutes au lecteur qu'à cette époque +la monnaie était rare. L'argent se versait le plus souvent au poids, par +once et par mark. En Islande particulièrement, une once d'argent +ordinaire, _cyrir_, équivalait au prix d'une vache au marché; un mark +d'argent pur représentait soixante onces, et le mark d'or pur huit fois +soixante onces.] + + + + +CHAPITRE VIII + +ENTRE BERGTORA ET HALGIERDE + + +Halgierde cependant déploya tout d'abord à Lidarende une activité et une +bonne humeur qui firent le plus grand plaisir à Gunnar. + +«Pour cette fois du moins, disait ce dernier à Nial, ta double vue me +semble en défaut; on trouverait avec peine une ménagère plus entendue +que la fille d'Hogi. + +--Je m'en réjouis autant que toi, Gunnar, bien que la pire énigme de la +vie soit de savoir combien de temps ce qui est bon reste bon, et combien +de temps aussi ce qui est mauvais ne devient pas pire.» + +Aux approches de l'hiver, le nouveau couple fut invité à un grand festin +que le fermier de Bergtorsvol avait coutume de donner chaque année à ses +parents et à ses amis. + +C'est le moment d'informer le lecteur que Nial avait six enfants, trois +fils et trois filles. Sa femme, Bergtora, était une personne au coeur +excellent, mais d'un caractère très entier, vindicative, comme toute +Islandaise, et, comme toute Islandaise aussi, vive et acerbe à la +repartie. + +L'aîné des fils, Skarphédin, qui avait épousé une fille du district +appelée Thorilde, offrait un type tout à fait à part. Il était fort haut +de stature, avec un nez d'aigle, une chevelure brune et bouclée, de très +beaux yeux; seulement sa bouche était étrangement déformée par une +saillie de la mâchoire supérieure, et son teint était d'une pâleur +livide. + +Somme toute, après Gunnar, c'était l'homme le plus martial qu'on pût +voir. Il avait d'ailleurs le verbe tranchant, la riposte impérieuse de +sa mère, et passait pour un skalde de valeur. + +Ses trois frères, Grim, Helge et Atle, mariés, eux aussi, ne lui +cédaient guère en valeur et en force; mais leur humeur était moins +agressive, et l'on retrouvait parfois en eux quelque chose de la douceur +et de la réflexion de leur père. + +Tout ce monde, y compris les filles, dont aucune n'était encore en +puissance d'époux, habitait le boer de Bergtorsvol. + +* * * + +Au banquet, Halgierde avait pris place, selon l'usage, sur le banc +réservé aux femmes, et l'on n'attendait plus que Thoralle, l'épouse +d'Helge. Cette Thoralle était une bonne et charmante personne que Nial +aimait particulièrement, une sorte de fée domestique, dont l'activité +prévoyante et discrète tenait tout en ordre au logis. + +Elle parut enfin, et sa belle-mère Bergtora, la prenant par la main, la +conduisit vers Halgierde en disant: + +«Recule-toi un peu, je te prie, que ma bru s'assoie près de toi.» + +Halgierde obéit, mais d'un air rechigné. + +«Un beau voisinage vraiment que celui de cette cendrillon!» dit-elle +assez haut pour qu'on l'entendît. + +Nul toutefois ne parut faire attention à ce propos malsonnant. Le repas +terminé, Bergtora fit le tour de la table avec l'eau destinée aux mains +des convives. Lorsqu'elle s'approcha d'Halgierde, celle-ci lui saisit le +bras et lui dit: + +«Toi et Nial, vous êtes, ma foi, bien appariés... Tu as les doigts +pleins de nodosités, et lui, il n'a pas un poil au visage! + +--C'est vrai, répondit Bergtora; mais, que veux-tu, nous nous aimons +l'un l'autre tels que nous sommes... Thorwald, ton premier mari, était +l'homme le plus barbu du pays, ce qui ne l'a pas empêché de passer de +vie à trépas, grâce à toi!» + +À cette réplique, Halgierde se leva furieuse, et, se tournant vers le +banc où siégeait Gunnar: + +«À quoi me servirait-il d'avoir pour époux le premier homme de +l'Islande, si une telle insulte restait impunie?» + +Pour toute réponse Gunnar quitta la table en disant: + +«Allons-nous-en! Si tu veux quereller, que ce soit chez nous, et non pas +ici, au foyer de l'homme que j'honore le plus! Je n'entends pas être le +jouet de tes caprices!» + +Le couple se disposa aussitôt à sortir. + +Sur le seuil, Halgierde dit à Bergtora: + +«Souviens-toi que ce n'est pas fini comme cela entre nous. + +--Tant pis pour toi!» repartit l'autre. + +Gunnar, sans plus souffler mot, regagna incontinent Lidarende, d'où il +ne bougea pas de tout l'hiver. + +* * * + +L'été venu, il se mit en devoir de se rendre à l'alting, et au départ il +dit à sa femme: + +«Surtout maîtrise-toi pendant mon absence, et vis en paix avec mes amis. + +--Tes amis sont-ils donc les miens? riposta aigrement Halgierde. + +--Il faut qu'ils le soient,» reprit Gunnar, et il s'en alla sur cette +brève réponse. + +Dans le même temps, Nial partait également pour Tingvalla avec ses trois +fils. + +Or les deux amis possédaient en commun sur les rives de la Markar une +forêt où chacun d'eux prenait le bois dont il avait besoin, sans que +l'usage de cette propriété indivise eût jamais donné lieu à la moindre +contestation. Après le départ de son mari, Bergtora envoya un de ses +serviteurs, nommé Svart, couper des broussailles dans ladite forêt. La +chose vint aux oreilles d'Halgierde, qui résolut de saisir cette +occasion de se venger. + +Elle manda un méchant drôle, du nom de Kol, qu'elle employait +ordinairement comme tâcheron, et lui dit: + +«J'ai pour toi de la besogne. Va-t'en au bois de la Markar; tu y +rencontreras Svart le maraudeur. Fais en sorte qu'il ait maraudé pour la +dernière fois.» + +Kol prend sa hache, monte à cheval, et galope vers le lieu indiqué. Là +il surprend Svart en train de travailler, et le tue raide d'un coup sur +la nuque. + +Quand la nouvelle de ce meurtre lui parvint à l'alting, Gunnar se hâta +d'aller trouver Nial. + +«À combien estimes-tu la vie de Svart, ton esclave? Kol l'a tué sur +l'ordre d'Halgierde.» + +Nial réfléchit un instant. + +«Donne-moi deux onces d'or... Svart était mon esclave favori...» + +Puis il ajouta tristement: + +«Je prévois que les choses n'en resteront pas là. Le bras, dit le +proverbe, ne se réjouit pas longtemps de l'acte accompli... J'aurai +bientôt à te verser à mon tour le prix du sang. Ta main, Gunnar, et +souviens-toi que, _quoi qu'il arrive, rien ne doit troubler notre +vieille amitié_.» + +* * * + +À quelque temps de là, comme Nial et ses fils s'en étaient allés à une +colline nommée Thorosfield, où ils avaient une exploitation, Bergtora, +de la porte de son boer, aperçut au loin un individu monté sur un cheval +noir, et armé d'une lance et d'un glaive, qui semblait se diriger de son +côté. L'homme entra, en effet, dans l'enclos, et la femme de Nial lui +ayant demandé qui il était et ce qu'il voulait: + +«Je m'appelle Roste, dit-il; je viens des fiords de l'est, et je suis en +quête d'une condition. Peut-être les gens d'ici pourront-ils +m'employer. Je m'entends à la culture ainsi qu'à d'autres travaux +manuels. + +--Nial et Skarphédin sont absents, répondit Bergtora; mais je suis la +maîtresse du logis, et j'ai le droit de les suppléer en toutes choses. + +--Eh bien, voulez-vous louer mes services? + +--Écoute, reprit la fermière, j'ai besoin d'un gaillard résolu qui +exécute à l'occasion tout ce qu'on lui commande. Te sens-tu assez de +coeur au ventre pour ne reculer devant aucune besogne? + +--Pour cela, oui, repartit Roste d'un air entendu. + +--Alors tu peux rester chez nous.» + +Quand Nial rentra le lendemain et qu'il aperçut le nouveau venu, il +interrogea sa femme, qui lui dit: + +«C'est un domestique que j'ai engagé hier, un homme très actif, +semble-t-il. + +--Il se peut que ce soit un bon travailleur, répliqua le fermier; mais, +je ne sais pourquoi, sa figure ne me revient qu'à moitié.» + +Skarphédin, en revanche, déclara que Roste lui plaisait beaucoup. + +L'hiver s'écoula. Au mois de juin suivant, Nial prit avec ses fils le +chemin de l'alting, et il eut soin, en partant, de se munir d'un gros +sac plein d'écus. + +«Eh! mon père, que d'argent! lui dit Skarphédin; que veux-tu donc faire +de tout cela? + +--C'est la somme que Gunnar m'a payée l'an dernier pour le meurtre de +Svart; j'ai comme une idée qu'il me faudra la lui restituer.» + +Skarphédin sourit sans répondre. + +* * * + +Quelques jours après, Roste alla un matin trouver Bergtora: + +«N'avez-vous rien de particulier à me dire? lui demanda-t-il. + +--Si fait. Connais-tu Kol? + +--Kol de Lidarende? Si je le connais! Le drôle et moi, nous avons même +un compte à régler. + +--Eh bien, tâche de le rencontrer, et arrange-toi pour qu'il ne nuise +plus à personne. Je te promets une bonne récompense.» + +Roste prit sa lance, sauta en selle, et galopa vers les hauteurs qui +bordaient la rivière. À mi-côte il croisa quelques hommes qui lui dirent +que Kol était au pâtis. Il continua donc de gravir la pente; puis, +arrivé en haut, il aperçut le valet d'Halgierde, également à cheval. + +«Ça va-t-il comme tu veux le travail? lui cria-t-il en courant sur lui. + +--Qu'est-ce que cela peut te faire, répondit l'autre, à toi et à ceux +que tu sers?» + +Il leva en même temps sa hache; mais, d'un mouvement prompt comme +l'éclair, Roste le transperça de sa lance et le jeta raide mort à bas de +sa monture. + +Il poursuivit ensuite sa route jusqu'à ce qu'il eût rencontré +quelques-uns des tâcherons de Lidarende. + +«Voyez donc là-bas, leur dit-il, ce qui est arrivé à Kol! Je crois qu'il +a fait une chute de cheval dont il a peu de chances de revenir! + +--Tu l'as donc tué? demandèrent les hommes. + +--Je ne sais pas; mais votre maîtresse ne manquera point, en tout cas, +de m'accuser.» + +Et sur ce mot il tourna bride pour regagner le boer de Bergtora. + +* * * + +Celle-ci se montra enchantée et loua fort l'adresse de son serviteur. +Quant à Halgierde, le jour même du meurtre, elle dépêcha un exprès à +Gunnar, qui se trouvait, lui aussi, aux comices, et qui, au reçu de la +nouvelle, se hâta d'informer Nial de la chose. + +Nial prit, sans mot dire, le sac d'argent qu'il avait emporté de +Bergtorsvol, et, en compagnie de ses fils, il se rendit à la hutte de +Gunnar sur le ting. + +Tous deux s'entretinrent quelque temps à l'écart. + +«La fatalité s'acharne après nous, dit Nial tristement. Fixe toi-même le +prix du sang de Kol. + +--Kol et Svart se valaient à peu près, fit le mari d'Hargielde; tu sais +par conséquent ce que tu me dois.» + +Nial versa le contenu de la sacoche à Gunnar, qui reconnut aussitôt les +pièces d'argent qu'il avait comptées l'année précédente à son ami. + +La session de l'alting terminée, les deux amis, dont cet incident +n'avait nullement altéré les rapports, s'en retournèrent chacun à leur +boer. + +Nial demanda à sa femme la raison de la violence qu'elle avait commise. + +«La raison? répondit Bergtora, c'est que jamais Halgierde n'aura le +dernier mot contre moi!» + +Halgierde, de son côté, s'emporta furieusement contre son mari, +lorsqu'elle apprit l'arrangement pécuniaire qu'il avait consenti avec +Nial. + +«Tu es bien prompt à t'accommoder! lui dit-elle avec force sarcasmes; +mais, quelque complaisance que tu montres, jamais tu n'obtiendras de moi +que je demeure en reste avec Bergtora!» + +Gunnar de répliquer froidement: + +«Quoi que tu fasses aussi, jamais tu ne rompras, sache-le bien, le lien +d'amitié que m'unit à Nial!» + + + + +CHAPITRE IX + +SUITE DES REPRÉSAILLES + + +Hogi et Rut cependant étaient morts, et, à peu près à la même époque, +l'oncle maternel d'Halgierde, le magicien Svan, du fiord des Ours, avait +péri d'une façon mystérieuse. + +Un jour de printemps qu'il s'en était allé à la pêche en mer, une +tempête effroyable avait éclaté, et sa barque, précipitée contre un +écueil, avait été mise en pièces. Quelques marins, qui se trouvaient non +loin de là, assuraient avoir vu le naufragé voguer triomphalement sur +les flots, escorté des «génies de l'abîme», jusqu'à un massif de rochers +qui s'était entr'ouvert pour le recevoir; mais d'autres affirmaient +qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans ce récit. Toujours est-il que +depuis lors ledit Svan avait disparu, et nul n'en avait eu de nouvelles. + +Il laissait un fils naturel, appelé Bryniolf, qui était un homme de la +pire espèce, ne reculant devant aucun méfait. Halgierde se hâta de le +mander, lorsque Kol eut été tué par Roste, pour le mettre à la tête de +ses ouvriers. Gunnar ne fut point enchanté du choix; mais, comme il ne +voulait fermer sa porte à aucun des parents de sa femme, il accepta ce +nouveau serviteur, évitant seulement de lui parler en dehors des +nécessités du travail. + +À Bergtorsvol cependant Nial avait essayé de se défaire de Roste en +l'envoyant vers les fiords de l'Est; mais, quelques jours après, le +valet avait reparu, en disant qu'il était indigne d'un homme libre de +paraître s'enfuir comme un vil esclave, et, sur les instances de +Bergtora, on avait consenti à le garder au logis. + +Le temps de l'alting revenu, tous les hommes gagnèrent Tingvalla, et les +femmes restèrent seules dans leurs boers avec leurs domestiques des deux +sexes. + +Un jour, Bergtora dit à Roste: + +«Monte à Thorosfield; tu y resteras une huitaine de jours à faire du +charbon dans la forêt. Surtout qu'on n'en sache rien; car si Halgierde +soupçonnait ta présence là-haut, tu serais un homme mort.» + +Le lendemain néanmoins, la femme de Gunnar était informée du départ de +Roste. + +Elle appela aussitôt son cousin Bryniolf. + +«Roste est au bois de Thorosfield, lui dit-elle, et je compte sur toi +pour qu'il n'en revienne pas.» + +L'autre d'abord parut hésiter. + +«Ah! reprit Halgierde, je m'aperçois bien que Tiolstolf n'est plus là! +Tu as donc peur? + +--Peur!» s'écria le fils de Svan; et sur ce mot il partit au galop. + +* * * + +Arrivé au bas de la colline boisée, il vit une épaisse colonne de fumée +qui s'élevait du milieu du fourré. Il s'élança dans cette direction, +puis, mettant pied à terre, il attacha son cheval à un arbre et se +faufila vers la charbonnière. + +Roste était devant son fourneau, tout noir des pieds à la tête, et +tellement absorbé dans sa besogne, qu'il n'entendit pas venir Bryniolf. + +Celui-ci se glissa à pas de loup derrière lui, et, levant sa hache, lui +en assena un formidable coup sur le crâne. + +Roste fit en l'air un tel bond, que la hache échappa des mains de +l'agresseur, puis, bien que blessé à mort, il put encore saisir un +javelot et le décocher à Bryniolf. Mais ce dernier se jeta par terre à +plat ventre, et le trait passa au-dessus de lui en sifflant. + +«C'est heureux pour toi, fit le valet de Bergtora, que tu m'aies attaqué +à l'improviste! Allons, ramasse ta hache, qui n'a pas trahi la main qui +la tenait, et va dire à Halgierde que tu m'as tué... Ce qui me console, +c'est qu'avant peu tu auras le même sort!» + +En achevant ces mots, il rendit l'âme. + +Bryniolf ramassa sa hache, et courut dire à sa maîtresse que ses ordres +étaient accomplis. + +Halgierde fit immédiatement partir deux exprès, un pour Bergtorsvol, +chargé d'annoncer à la femme de Nial que le meurtre de Kol était vengé, +l'autre pour Tingvalla, avec mission de prévenir Gunnar. + +Ce fut cette fois à ce dernier de désintéresser, selon le taux légal, +son voisin lésé par la mort de Roste. + +L'entrevue fut des plus cordiales, et, l'accord fait, les deux amis se +bornèrent à se serrer la main en silence. + +* * * + +«Te voilà quitte envers Gunnar, dit Bergtora à son mari, quand celui-ci, +à son retour de l'alting, lui eut montré l'argent du wehrgeld; mais moi +je ne le suis pas envers Halgierde. + +--Il n'est pas besoin de s'acquitter deux fois! répondit Nial sans autre +reproche. + +--Oh! poursuivit Bergtora, mon époux a l'humeur bien douce à présent!» + +«Quelle somme as-tu donc payée à Nial pour la mort de Roste? demanda de +son côté Halgierde à Gunnar, quand celui-ci revint à Lidarende. + +--Le prix d'un homme libre, répondit Gunnar, comme c'était du reste mon +devoir. + +--Allons! ajouta la femme d'un air méprisant, vous faites vraiment la +paire, Nial et toi, et ni l'un ni l'autre, certes, vous ne courez le +risque de mourir d'un coup de sang!» + +* * * + +Il y avait alors à Bergtorsvol un certain Losing, dont le père était +mort au service de la mère de Nial, et qui lui-même avait élevé le fils +de son maître. C'était un homme plein de vigueur, quoique d'un naturel +extrêmement placide, et d'un dévouement à toute épreuve. Skarphédin et +ses frères l'aimaient comme un père. + +L'été suivant, Bergtora le fit appeler et lui dit: + +«Tu étais, Losing, d'une famille d'esclaves; nous t'avons affranchi. +Puis-je compter sur toi en toute occurrence? + +--Assurément. + +--Eh bien, je te charge de tuer Bryniolf. + +--L'homicide n'est point mon affaire, répliqua le brave serviteur; +néanmoins, si tu me le commandes formellement... + +--Formellement,» répondit Bergtora. + +Losing gagna immédiatement Lidarende, et, s'adressant à Halgierde en +personne: + +«Où est Bryniolf? lui demanda-t-il. + +--Que lui veux-tu? + +--Qu'il me dise où il a enterré le corps de Roste; il paraît que la +chose a été mal faite.» + +Halgierde lui indiqua où se trouvait son valet; puis elle ajouta: + +«Tu ne fais point métier de tuer les gens; je pense donc qu'avec toi il +n'y a pas de danger.» + +Losing repartit qu'en effet il n'avait encore jamais vu couler le sang +de personne par son fait, et, sur cette réponse laconique, il partit. + +Bientôt après, au milieu de la route, il trouva Bryniolf. + +«Défends-toi! lui cria-t-il; je n'entends point t'attaquer comme un +malfaiteur.» + +L'autre fondit sur lui, sa hache levée; mais Losing, d'un premier coup +de la sienne, lui brisa le manche de son arme, et, d'un second coup en +pleine poitrine, l'étendit sans vie sur le chemin. + +Quelques pas plus loin, avisant des bergers d'Halgierde, il leur annonça +qu'il venait de tuer Bryniolf, non par surprise et traîtreusement, comme +celui-ci en avait usé avec Roste, mais loyalement, dans un duel +régulier, et il leur dit à quel endroit ils pourraient retrouver le +cadavre. + +Quand la nouvelle parvint à Nial sur le ting, il fut d'abord si saisi, +qu'il se la fit répéter par trois fois. + +«Oh! s'écria-t-il enfin, voilà cette fureur de meurtre qui gagne +maintenant jusqu'aux moutons même. Qu'en dis-tu, Skarphédin, mon fils? + +--Je dis qu'il fallait que Bryniolf fût vraiment prédestiné à la mort +pour qu'il ait péri de la main de notre excellent père nourricier, +l'homme le plus inoffensif de l'Islande.» + +* * * + +Sur l'entrefaite arriva au boer de Lidarende un cousin de Gunnar, appelé +Sigmund, qui, avec son navire, faisait le trafic d'Islande en Norwège et +poussait même parfois jusqu'en Suède. À une grande force physique et à +certains agréments extérieurs il joignait un savoir remarquable et un +talent de skalde apprécié. Une chose cependant gâtait en lui tous ces +avantages: c'était un esprit d'arrogance et de présomption qui se +traduisait en railleries incessantes. + +Gunnar le reçut avec bienveillance, et l'invita, selon la coutume, à +passer l'hiver sous son toit. + +«J'accepte l'offre, répondit Sigmund, pour moi et pour Skiold, qui +m'accompagne.» + +Ce Skiold était un Suédois d'assez mauvais renom qui le secondait dans +toutes ses affaires, et avec lequel, la similitude d'humeur aidant, il +s'était lié d'une étroite amitié. + +«Je veux bien aussi héberger Skiold, repartit Gunnar, quoique je ne le +voie pas des mêmes yeux que toi; mais tu sais que ma femme est d'un +naturel très fantasque; ne prête point l'oreille à ses suggestions, et +en toutes choses consulte-moi d'abord.» + +Sigmund demeura donc à Lidarende avec son ami, et Halgierde, à qui le +nouveau venu plaisait fort, affecta bientôt de le combler de ses +prévenances. Ce fut au point que les gens du logis en arrivèrent à se +demander qui était le maître, de lui ou de Gunnar. Elle semblait +néanmoins avoir oublié Bergtora et ses pensées de représailles, quand un +jour, à brûle-pourpoint, elle dit à son mari: + +«J'ai beau essayer de me contraindre; je ne puis prendre sur moi de +laisser invengée la mort de Bryniolf.» + +Gunnar lui tourna le dos sans répondre, mais immédiatement il envoya +prévenir Nial que Losing eût à se bien garder. + +Halgierde, en effet, cherchait de toutes parts un «homme de main» à qui +elle pût confier sa vindicte. Elle s'adressa d'abord à Thraen, un riche +Islandais qui habitait le boer de Grytaa, et qui venait d'épouser +Thorgierde, l'enfant née du mariage d'Halgierde et d'Osvif; mais, aux +premiers mots qu'elle lui dit, celui-ci déclina la proposition. Alors +elle se tourna vers Sigmund: + +«Non, repartit également ce dernier. Je ne veux point encourir la colère +de Gunnar, sans compter que le meurtre de Losing ne tarderait pas à être +vengé à son tour. + +--Par qui donc? Serait-ce par ce blanc-bec de Nial? + +--Non pas par lui, mais par ses fils. + +--Oh! reprit Halgierde d'un air de dédain, le négoce ne fait pas, je le +vois, les hommes valeureux!» + +* * * + +Sigmund la quitta sans plus souffler mot; mais, appelant son ami Skiold, +il prit avec lui le chemin de Grytaa. + +Que se passa-t-il entre lui et Thraen? Nul ne le sut; mais le +surlendemain, comme Gunnar était absent de sa maison, les trois hommes +reparurent ensemble à Lidarende. + +«Nous sommes à tes ordres, dirent-ils à Halgierde; indique-nous +seulement ce que nous devons faire. + +--Eh bien, partez pour le fiord de l'est où est resté le navire de +Sigmund; vous prétexterez que vous avez des marchandises à y prendre, et +vous n'en reviendrez qu'après l'ouverture de l'alting, c'est-à-dire +quand Gunnar et Nial seront aux comices avec tout leur monde. Ce sera le +moment pour agir.» + +Les trois hommes s'en allèrent vers l'est. Quelques semaines après, +Gunnar, n'ayant nul soupçon, se mit en route pour Tingvalla, et Nial en +fit autant de son côté. Celui-ci avait décidé, par prudence, qu'il +emmènerait son valet Losing; mais une circonstance imprévue l'en +empêcha au dernier moment. Le domestique, qui était en course à une +assez grande distance du boer, se trouva arrêté au retour par le +débordement d'une rivière, ce qui lui causa un retard de quarante-huit +heures environ. + +Quand il reparut, Bergtora, qui avait les instructions de son mari, lui +dit de rejoindre Nial à l'alting; mais elle eut la malencontreuse idée +de l'envoyer d'abord au bois de Thorosfield jeter un coup d'oeil à +l'exploitation. + +«Aie bien soin, lui recommanda-t-elle, de revenir au plus tard le +lendemain.» + +Par malheur Halgierde sut la chose; elle en avisa aussitôt ses vengeurs, +qui se hâtèrent de monter à cheval pour prendre la direction de +Thorosfield. + +En route, Sigmund dit à Thraen: + +«Laisse-nous agir seuls, Skiold et moi, et contente-toi d'assister à la +scène. Quatre bras suffisent pour la besogne.» + +Ainsi fut-il convenu. Quelques instants après, ils rencontrèrent Losing, +et fondirent sur lui. L'autre se défendit vaillamment. Il commença par +briser une lance à chacun de ses adversaires; puis Skiold lui ayant +coupé la main droite, il continua de combattre de la gauche. À la fin +pourtant Sigmund le transperça d'un javelot, et il tomba inanimé sur le +sol. + +Les meurtriers recouvrirent le corps de cailloux et de broussailles. + +«Voilà, je le crains, un fâcheux exploit, dit Thraen à ses compagnons; +je me demande comment les fils de Nial prendront la nouvelle. + +--Il n'importe,» repartit Sigmund en entonnant des couplets de +circonstance, et tous trois ils regagnèrent Lidarende. + +* * * + +Halgierde ne se sentit pas de joie; mais Ranveige, la vieille mère de +Gunnar, ne put s'empêcher de dire à Sigmund: + +«Tu me parais dans une voie périlleuse. Pour cette fois, mon fils te +tirera d'embarras en s'accommodant avec Nial; néanmoins je t'engage à ne +plus te lancer sur les pistes que ma bru t'indiquera, si tu ne veux être +assuré d'y périr.» + +Halgierde, à ce mot, éclata de rire; mais la vieille reprit d'une voix +grave: + +«Femme, ne te moque pas des vieillards; la sagesse descend des rides de +leur front.» + +Lorsque Gunnar connut ce nouveau meurtre, il alla avec son frère +Kulskiag trouver immédiatement Nial. Ce dernier était seul dans sa +hutte. + +«Losing est mort, lui dit-il; nos maisons sont de plus en plus divisées, +mais notre amitié n'a point reçu d'atteinte. Fixe le wehrgeld que j'ai à +te payer.» + +Nial garda un instant le silence; son visage était devenu pâle. Il +répondit enfin avec un soupir: + +«Donne-moi six onces d'or... Losing était un serviteur comme il n'en est +pas beaucoup en Islande. Mes fils, s'ils étaient ici, refuseraient à +coup sûr toute composition; aussi me passerai-je de les consulter... +J'espère néanmoins qu'ils respecteront l'arrangement consenti entre +nous.» Bientôt après Skarphédin entra, et son père l'informa de +l'événement. + +«Non, certes, répliqua le jeune homme, je ne romprai point l'accord fait +par toi; mais je crois que le jour est proche où, mes frères et moi, +nous aurons à nous mêler de la querelle, et, à la prochaine offense, je +me souviendrai volontiers de toutes les autres.» + + + + +CHAPITRE X + +PROPOS DE FEMMES ET COUPLETS DE SKALDE + + +On a vu que, dans les boers islandais, les femmes avaient un logis à +part, sorte de gynécée ouvert où elles travaillaient et jasaient +ensemble; ce qui n'empêchait pas les hommes de venir aussi de temps à +autre prendre part au bavardage et à la gaieté qui ne cessaient de +régner en ce lieu. + +Or, un jour qu'Halgierde se trouvait ainsi dans sa _stofa_ avec sa fille +Thorgierde, son gendre Thraen et Sigmund, le cousin de Gunnar, quelques +mendiantes se présentèrent. Selon l'usage du pays, la maîtresse du logis +les fit entrer et asseoir; puis elle leur demanda ce qu'il y avait de +nouveau «par le monde». + +«Rien que nous sachions, répondirent-elles. + +--Où donc avez-vous passé la nuit? + +--À Bergtorsvol. + +--Ah! et que faisait Nial? + +--Ma foi, toute son occupation consistait à se tenir silencieux dans un +coin. + +--Et ses fils? + +--Pour ceux-là, reprirent obséquieusement les pauvresses, on ne sait +guère à quoi ils sont bons. Skarphédin pourtant affilait une hache, Grim +arrangeait un arc, Helge mettait une poignée à un glaive, et Atle +assujettissait une prise à un bouclier. + +--Oh! oh! repartit Halgierde, méditeraient-ils quelque grave entreprise? + +--Nous l'ignorons, firent les femmes. + +--Mais les gens de service, poursuivit Halgierde, à quoi +s'occupaient-ils? + +--Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y en avait un qui +transportait aux champs du fumier. + +--Tiens! et pourquoi faire? + +--Pour faire pousser l'herbe, à ce qu'il disait. + +--En vérité, s'écria Halgierde en éclatant d'un rire sardonique, pour un +si bon donneur de conseils, Nial me paraît bien peu avisé! + +--Comment cela? dirent les mendiantes. + +--Sans doute; puisque le fumier a une telle vertu, que ne s'en est-il +fait appliquer une charretée au menton, afin de s'y faire croître la +barbe! Mais la dépense lui a fait peur... Allons, dorénavant nous ne +l'appellerons plus que le _ladre sans poil_... Quant à ses fils, qui +sont, eux, barbus à souhait, probablement parce qu'ils ont été moins +avares du précieux engrais, nous les nommerons les _barbes bien fumées_. +Voyons, Sigmund, en bon skalde que tu es, improvise-nous quelque chose +là-dessus.» + +* * * + +Sigmund entama aussitôt un chant où Nial et ses fils, affublés des +sobriquets qu'Halgierde venait de leur donner, étaient l'objet de cent +moqueries. Toute l'assistance en riait encore aux éclats, lorsque +Gunnar, qui du seuil avait tout entendu, parut dans la chambre. + +À l'aspect de son visage courroucé, l'hilarité générale s'éteignit. + +«Fou que tu es! dit-il à Sigmund, voilà des couplets qui te coûteront la +vie!» + +Puis, s'adressant à ses gens: + +«Si un seul d'entre vous répète cette chanson ou y fait seulement la +moindre allusion, il sentira le poids de ma colère, et je le chasserai +sur-le-champ.» + +Là-dessus il sortit, et telle était la crainte qu'il inspirait, que nul +n'osa plus souffler mot du chant satirique. Mais les mendiantes, pensant +que Bergtora leur saurait gré de l'indiscrétion, se hâtèrent d'aller à +Bergtorsvol et d'y narrer la scène en détail. + +* * * + +Vers le soir, quand tout le monde fut à table, la femme de Nial se mit à +dire: + +«À propos, on vous a gentiment arrangés aujourd'hui, le père et les +fils, et si vous avalez cet affront, c'est vraiment que vous avez des +coeurs de brebis. + +--Qu'est-ce donc?» demanda Skarphédin. + +La mère raconta ce qui s'était passé à Lidarende. + +«Peuh! fit Skarphédin, nous ne sommes pas des femmelettes pour prendre +la mouche à tout propos. + +--Gunnar pourtant l'a prise pour vous, et Gunnar, je pense, n'est pas +une femmelette! Si vous laissez cette insulte impunie, il n'y a plus de +raison pour qu'aucune avanie vous émeuve jamais. + +--Oh! oh! notre petite mère est bien emportée!» dit Skarphédin en +s'efforçant de rire; mais la sueur lui perlait au front, et des taches +rouges enflammaient ses joues. + +Grim, le second frère, se mordit les lèvres sans rien dire. Helge, le +troisième, resta impassible. + +Quant à Atle, il sortit un moment avec Bergtora, et celle-ci, en +revenant, était toute tremblante de colère. + +«Femme, lui dit Nial, la vengeance est douce en prémices; mais souvent +le fruit en est amer.» + +* * * + +Dans la nuit, comme il reposait, il entendit résonner le bruit d'une +hache contre le mur extérieur du logis, et il s'aperçut que les +boucliers n'étaient plus appendus à leur place accoutumée. + +«Qui a pris nos boucliers? demanda-t-il à Bergtora. + +--Ce sont tes fils.» + +Nial se leva aussitôt, mit ses chaussures et sortit. Il vit les quatre +jeunes gens en train déjà de gravir la colline. + +«Skarphédin! cria-t-il, où allez-vous donc? + +--Nous allons à la recherche du bétail. + +--À cette heure?» + +Skarphédin, au lieu de répondre, entonna la chanson islandaise: + + Nous allons pêcher le saumon; + Vois-tu le filet qui se gonfle?... + +«Bonne chance donc!» reprit Nial, et il rentra d'un air résigné. + +Le lendemain, à l'aurore, Sigmund le skalde était tué; Skarphédin +faisait porter sa tête à Halgierde, et Nial en était quitte, à quelque +temps de là, pour payer de nouveau le wehrgeld à Gunnar. + +Bientôt cependant les choses allaient prendre une tournure plus grave. + + + + +CHAPITRE XI + +LE DIFFÉREND DE GUNNAR ET D'OTKEL + + +La récolte, cette année-là, fut à peu près nulle dans toute l'Islande, +si bien que les plus gros fermiers se trouvèrent à court de grain et de +fourrage. On s'aida mutuellement comme on put, et Gunnar en particulier +se mit tellement en frais de largesses, qu'il finit par épuiser, lui +aussi, sa réserve. + +Or au boer de Kirboi, situé entre les deux Ranga, au nord-ouest de +Lidarende, demeurait un certain Otkel, qui était réputé l'homme le plus +riche, mais aussi le plus avare du district. + +Gunnar alla trouver ce paysan, et, lui faisant part de son embarras, il +le pria de lui céder une partie de son superflu. + +«En fait de provisions, répondit sèchement Otkel, je ne possède que le +nécessaire; mais, si tu veux m'acheter un esclave, j'en ai un à te +vendre.» + +Gunnar, qui avait justement besoin d'un valet, consentit au marché, et +Otkel lui livra un nommé Skarph, Islandais d'origine, qui était l'homme +le plus fainéant et le plus vicieux qu'on pût voir. + +Le mari d'Halgierde s'en revint donc chez lui avec une bouche de plus à +nourrir, et pas le moindre surcroît de subsistances. + +Lorsque Nial sut la chose, il partit avec ses fils pour sa propriété de +Thorosfield, y prit la charge de quinze chevaux en fourrages et en +vivres, et amena le tout à son ami. + +«Si tu veux m'en croire, lui dit-il, tu t'abstiendras dorénavant de +t'adresser à d'autres que moi.» + +Gunnar le remercia cordialement, et l'on pense si ce trait de générosité +délicate resserra encore l'intimité entre les deux chefs de famille. + +* * * + +Cependant Halgierde avait sur le coeur le procédé insultant d'Otkel, et +elle songeait aux moyens de s'en venger. Quand le temps de l'alting fut +revenu, et que tout le monde fut parti pour les comices, elle appela +Skarph, son nouveau domestique. + +«Va à Kirboi, lui dit-elle; prends-y autant de beurre et de fromage que +deux chevaux en pourront porter, et, pour qu'on ne s'aperçoive pas du +larcin, mets le feu au grenier. + +--Je ne vaux pas cher, objecta Skarph, et j'ai bien des vilenies à mon +compte, mais jusqu'à présent je n'ai jamais volé ni incendié. + +--Qu'est-ce à dire? riposta Halgierde d'un ton de menace; un chenapan +fini qui fait l'honnête homme! Obéis-moi, ou sinon...!» + +La nuit venue, l'esclave prit deux chevaux et se dirigea du côté de +Kirboi. Bien que le chien de la ferme, qui le connaissait, se fût +abstenu d'aboyer après lui, il commença par le tuer pour plus de sûreté, +et, entrant dans le grenier de son ancien maître, il y chargea ses bêtes +de beurre et de fromage; après quoi il incendia le bâtiment et s'en alla +au galop. + +Comme il approchait de Lidarende, il s'aperçut qu'il avait perdu en +chemin sa ceinture, avec son couteau qui était passé dedans, mais il +était trop tard pour qu'il pût retourner en arrière. + +* * * + +Peu de temps après, Gunnar s'en revint de Tingvalla, accompagné de +plusieurs habitants du district de Sida qu'il avait invités à dîner chez +lui. Parmi les mets servis sur la table figurait abondance de beurre et +de fromage. + +«Tiens! d'où sort donc tout cela?» demanda-t-il avec étonnement. + +Il savait que ces deux sortes d'aliments manquaient absolument au logis. + +«Ne t'inquiète pas de ce détail, et mange tranquillement, lui répondit +Halgierde. Est-ce aux hommes à se mêler des choses de cuisine?» + +Pour le coup, la patience échappa à Gunnar. + +«Me prends-tu donc pour un recéleur?» s'écria-t-il d'une voix +courroucée. + +Et, comme avaient fait avant lui Thorwald et Osvif, il frappa violemment +sa femme à la joue. + +«C'est le troisième soufflet que je reçois; il me sera payé le prix des +deux autres!» dit Halgierde sans plus d'émotion. + +Et sur ce mot elle sortit de la salle. + +* * * + +Quand Otkel avait appris sur le ting l'incendie de son grenier, il +s'était contenté de dire: + +«Voilà ce que c'est que de placer la grange trop près du fournil!» Puis, +la session close, il avait regagné, lui aussi, sa maison. + +Un matin qu'il était sorti de chez lui pour visiter son pâtis à moutons, +il vit, au bord de la Ranga, quelque chose qui brillait sur le sol. + +«Tiens! fit-il, qu'est-ce que cela? On dirait de la ceinture et du +couteau de ce gredin de Skarph.» + +Il ramassa les objets et alla les montrer à ses gens, qui tous les +reconnurent également. + +La chose lui parut louche, et il résolut de l'éclaircir à tout prix. + +Il manda quelques femmes du voisinage qui faisaient le métier de +colporteuses, et, leur remettant de menues marchandises: + +«Allez-vous-en de boer en boer, leur dit-il, offrir cela aux maîtresses +des maisons, et ce qu'elles vous donneront en échange, rapportez-le-moi +fidèlement.» + +Les femmes commencèrent leur tournée. Quinze jours après, elles +reparurent, pliant sous la charge. + +«Oh! dit Otkel en les voyant, on vous a libéralement gratifiées! Où +avez-vous reçu le plus gros de ce que vous portez? + +--À Lidarende. + +--C'est donc Halgierde qui vous a donné ces superbes fromages? + +--Elle-même, et, à voir de quel coeur elle y allait, on eût dit que cela +ne lui coûtait rien.» + +Otkel se fit apporter un de ses moules, et il essaya dedans les +fromages: ils s'y adaptaient exactement. + +«Plus de doute, s'écria-t-il, ceci est mon bien, et c'est Skarph qui, +sur l'ordre d'Halgierde, a pillé ma grange et l'a incendiée.» + +* * * + +Le propos eut bientôt fait le tour du district, et Kulskiag, aux +oreilles de qui il parvint, crut devoir en parler à son frère. + +«Eh! répondit Gunnar, la chose ne me paraît que trop vraie. + +--Et que comptes-tu faire? + +--M'en aller à Kirboi offrir à Otkel la réparation à laquelle il a +droit. + +--Je ne puis que t'approuver, ajouta Kulskiah; c'est à toi de payer les +méfaits de ta femme.» + +Quelques jours après, Gunnar se présentait chez Otkel. + +«Je viens, lui dit-il, m'entendre avec toi au sujet du dommage que +Skarph t'a causé. Veux-tu que les principaux du district prononcent +comme arbitres? + +--Tu me proposes ce moyen, répondit Otkel, parce que tu sais que les +gens du pays te sont en majorité favorables, tandis que moi, je ne suis +pas aimé... + +--Eh bien, reprit le fils d'Hamund sans se départir de son calme +courtois, fixe toi-même le dédommagement que tu désires. + +--Je ne sais pas, je verrai,» répliqua le paysan. + +Gunnar dut se retirer sur cette réponse évasive. + +À peine se fut-il éloigné, que ledit Otkel alla consulter son intime ami +et voisin Valgard, qui était le personnage le plus perfide et le plus +astucieux de toute la contrée; aussi ne l'appelait-on communément que +Valgard le Faux. C'était, de plus, un ennemi acharné de Gunnar. + +L'autre lui conseilla de recourir aux lumières de Gissur le _gode_[40], +qui habitait le domaine de Mosfield, sis assez loin au nord-ouest par +delà le torrent de la Thiorsa. + +«Si tu le veux, dit-il, je t'accompagnerai.» + +* * * + +Otkel accepta la proposition, et les deux hommes partirent ensemble. En +route, Valgard dit à son ami: + +«Écoute, je sais que les longs trajets te répugnent; laisse-moi faire +cette démarche à ta place. + +--Très volontiers, répliqua Otkel; je m'en rapporte complètement à +toi.» + +Valgard arriva donc chez Gissur, et lui expliqua de quoi il s'agissait. + +«Mais, à ce que je vois, fit remarquer le gode, Gunnar a porté à Otkel +des propositions d'arrangement acceptables; pourquoi donc celui-ci les +a-t-il repoussées? + +--C'est qu'il voulait avant tout te consulter, sachant combien tes avis +ont de poids. + +--Eh bien, assure-le de ma part, si tu m'as bien exposé l'affaire, que +le meilleur pour lui est de souscrire aux offres d'accommodement de +Gunnar. Mon concours ne lui fera pas défaut.» + +Valgard regagna Kirboi. + +«Gissur me charge de te présenter ses saluts, dit-il à Otkel. Son +opinion est que, dans l'occurrence, tu aurais grand tort d'accepter une +réparation à l'amiable. La femme de Gunnar t'a volé; son mari est +coupable de recel: mieux vaut que tu intentes une plainte en justice.» + +À quelques semaines de là, Gunnar travaillait dans son enclos, le dos +tourné à la route, quand il entendit un galop de chevaux. C'était Otkel +qui passait devant le boer, en compagnie d'une dizaine d'hommes. Sans +même s'arrêter, le fermier de Kirboi lui cria à haute voix devant ses +témoins la formule d'assignation à l'alting, puis il disparut comme il +était venu. + +L'époque des assises arrivée, Gunnar se rendit à Tingvalla, et là il +affecta de ne jamais paraître en public qu'escorté de ses deux frères +Kulskiag et Hort, et de Nial et de ses fils. Ces hommes d'élite réunis +lui formaient une sorte de garde d'honneur. + +Tout le monde sut bientôt sur le ting que l'intention du fermier de +Lidarende était d'appeler sa partie adverse à une lutte en champ clos +dans l'île de Holm, et l'on ajoutait que c'était contre le gode Gissur +qu'il voulait combattre personnellement. + +Quand celui-ci fut informé de la chose, il courut immédiatement chez +Otkel. + +«Qui donc, lui dit-il, t'a conseillé d'actionner Gunnar par-devant +l'alting? + +--C'est toi-même, parlant à Valgard. + +--Valgard en a menti, comme toujours, s'écria l'homme de loi; prenons +des témoins et allons chez Gunnar.» + +Gunnar, averti de son approche, s'était hâté de sortir de sa hutte avec +tout son monde, qu'il fit ranger en ordre de bataille. + +Gissur s'avança et lui dit: + +«Nous venons t'offrir de prononcer toi-même le verdict. + +--Comment? fit Gunnar interdit; est-ce que ce n'est pas sur ton avis que +j'ai été cité en justice? + +--Non, jamais je n'ai donné ce conseil à Otkel. Valgard le Faux l'a +trompé. + +--Tu le jures?» + +Le gode prononça la formule de serment. + +«Eh bien, reprit fièrement Gunnar, je suis toujours prêt à payer le +dommage que ma femme a causé; mais il me faut, à moi aussi, une +réparation pour cette façon offensante de me traduire dérisoirement à +l'alting, et j'évalue l'indemnité qui m'est due de ce chef à +l'équivalent de celle que j'offre à Otkel. Si cette solution ne vous +agrée pas, que le procès suive son cours légal. Je sais, dans ce cas, ce +qu'il me reste à faire. + +--Non, répondit Gissur, nous souscrivons à tout ce que tu dis, et nous +ne te demandons qu'une chose, c'est d'être dorénavant l'ami d'Otkel. + +--Pour cela, jamais! s'écria Gunnar. L'ami de Valgard le Faux ne saurait +devenir le mien, et, s'il n'est point fermement résolu à me laisser +tranquille désormais, j'estime que le plus sage pour lui, c'est d'aller +dès maintenant s'établir dans quelque district un peu éloigné.» + +Ainsi eût pu se trouver clos, ou du moins assoupi jusqu'à nouvel ordre, +le différend d'Otkel et de Gunnar, si un incident tout fortuit ne fût +venu presque aussitôt le ranimer. + +Notes du chapitre: + +[Note 40: Les _godes_, à la fois magistrats et pontifes, étaient +chargés, chacun dans leur district, de rendre la justice, de convoquer +le peuple en assemblée locale, de veiller à la paix du pays, et de +tarifer les marchandises sur les marchés. C'était parmi eux qu'étaient +élus les juges à chaque session de l'alting. La _goderie_ était une +charge qui s'achetait, et le ressort en était très flottant, car tout +homme libre, en Islande, avait le droit de choisir le cercle de +juridiction qui lui convenait et de le quitter aussi à son gré.] + + + + +CHAPITRE XII + +LE COUP D'ÉPERON ET CE QUI S'ENSUIVIT + + +Au cours de ce même été, Otkel voulut aller passer une huitaine de jours +à Dal, où il avait un ami du nom de Runolf. Il prit avec lui Valgard le +Faux, ses deux frères et quatre autres hommes, et il se mit en route +vers la Markar, à l'est de laquelle était le boer de Runolf. Il devait +passer cette rivière à un gué voisin de Lidarende. + +Comme il descendait la pente du coteau sur lequel se trouvaient les +champs de Gunnar, son cheval eut peur et partit à fond de train. + +Gunnar était justement en train de semer de l'orge, baissé vers la +glèbe, sa hache et son manteau posés à terre près de lui. Otkel ne +pouvait pas le voir, et Gunnar ne pouvait pas non plus voir Otkel. + +Or le hasard voulut que l'animal emporté filât juste au ras de lui. +Gunnar, surpris, se redressa brusquement, et l'éperon d'Otkel, qui n'en +pouvait mais, lui déchira au passage l'oreille gauche, d'où le sang +jaillit avec abondance. + +Une minute après Valgard et les autres arrivaient. Gunnar les prit +aussitôt à témoin de l'acte du brutalité d'Otkel. + +«Eh! dit Valgard, le mal n'est pas grand. Vas-tu pour si peu te mettre +en colère et brandir ta hallebarde, comme tu le fis dernièrement sur le +ting en nous dictant ton arrêt souverain? + +--Je te souhaite, à toi et aux autres, de ne jamais me fournir +l'occasion de brandir, comme tu le dis, ma hallebarde!» se contenta de +répliquer Gunnar, et il rentra de ce pas à son boer, où il ne souffla mot +de l'aventure; de sorte que chacun crut que sa blessure était l'effet +d'un simple accident. + +* * * + +Oktel et ses compagnons continuèrent leur route jusqu'à Dal, et là, +quand tout le monde fut à table, Valgard raconta ce qui s'était passé +près de Lidarende. + +«Et quelle figure faisait Gunnar? demanda là-dessus un des convives. + +--Ma foi, il m'a bien semblé qu'il pleurait. + +--Voilà, interrompit sévèrement Runolf, une parole calomnieuse que tu +regretteras. Gunnar lui-même est homme à te prouver que ses yeux ne sont +point faits pour les pleurs. Puissent d'autres que toi encore ne pas +l'apprendre à leurs dépens!» + +Quand au bout de la semaine son ami le quitta, Runolf lui dit: + +«Peut-être ferais-je bien de t'accompagner jusqu'à Kirboi; Gunnar, en te +voyant avec moi, ne te cherchera point querelle.» + +Mais Otkel repoussa la proposition, en alléguant qu'il passerait la +Markar un peu plus en aval, loin de Lidarende. + +Cependant le méchant propos de Valgard le Faux avait été rapporté à un +pâtre, qui s'était empressé de l'aller redire à Gunnar. + +«C'est bon, avait répondu celui-ci; occupe-toi de faire ton métier, et +ne m'importune point de pareilles vétilles.» + +Le soir même, toutefois, il entretint de la chose son frère Kulskiag; +puis le lendemain, qui était le jour où Otkel devait regagner Kirboi, il +ceignit son glaive, se coiffa de son casque, prit sa hallebarde, et +ainsi équipé galopa vers l'ouest. + +Après avoir passé la Ranga près de la ferme d'Hof, il descendit de +cheval et attendit. + +Au bout de quelques instants Otkel et ses compagnons parurent. +Immédiatement il courut sur eux. + +«Voici ma hallebarde, leur cria-t-il, et je vais vous montrer comment je +pleure!» + +* * * + +La troupe adverse mit vite pied à terre pour se ruer contre lui. Halkol, +un des frères d'Otkel, fut le premier à l'attaque. Des deux mains il +lança un énorme javelot à Gunnar. Celui-ci se couvrit, et le dard +s'enfonça dans son bouclier. Gunnar alors jeta ledit bouclier contre +terre avec une telle force, qu'il y resta fiché par la pointe du +javelot; puis, saisissant son épée, il se mit à décrire des moulinets si +vertigineux, que c'étaient autant d'éclairs fulgurants. + +Dans un de ces moulinets il trancha le poignet droit au frère d'Otkel; +ensuite, se retournant vers Valgard, qui le menaçait à dos de sa hache, +il lui fit d'un coup de sa hallebarde sauter l'arme des mains; puis, +d'un second coup lui traversant le ventre, il l'enleva ainsi embroché, +et l'envoya, la tête la première, rejoindre sa hache dans le marais +voisin. + +Otkel voulut profiter du moment pour couper le jarret de son ennemi; +mais, d'un bond prodigieux en l'air, Gunnar évita l'atteinte de l'épée; +après quoi, retombant d'aplomb sur ses jambes, il transperça Otkel à son +tour. + +Soudain une voix s'écria: + +«Tiens bon. Gunnar, me voici!» + +C'était Kulskiag qui, averti par sa mère Ranveige du départ précipité de +son frère, s'était hâté de saisir ses armes et de s'élancer ventre à +terre sur ses traces. Il commença par coucher à terre l'autre frère +d'Otkel, et Gunnar et lui, à deux contre quatre, eurent bientôt raison +du reste de la troupe. + +L'affaire revint à l'alting suivant; mais tel était encore, à ce moment, +le prestige de l'homme de Lidarende, que tous les paysans de la vallée +de la Markar et un grand nombre de ceux de la Ranga prirent à l'envi +parti pour lui, et obligèrent les trois fils d'Otkel,--Bork, Égil et +Starkad,--à recevoir le wehrgeld fixé par les juges. + +«C'est égal, dit Nial à Gunnar, cette affaire me paraît très fâcheuse. +On commence, vois-tu, à te jalouser fort, et désormais chacun de tes +triomphes accroîtra le nombre de tes envieux, et par conséquent celui de +tes ennemis.» + +* * * + +Quelque temps après, comme le fils d'Hamund se disposait à partir pour +le boer de Tung, situé sur un affluent de la Markar, afin d'y rendre +visite à Asgrim, le beau-père d'Helge, Nial courut vite à Lidarende. + +«Tu as à faire un trajet assez long, dit-il à Gunnar; méfie-toi en +chemin des surprises. Tu n'ignores pas que, malgré l'accommodement +survenu, la «querelle du sang» reste ouverte entre toi et les fils +d'Otkel. Veux-tu que mes quatre fils t'accompagnent? + +--Merci, répondit Gunnar, je n'entends point qu'ils s'exposent pour +moi.» + +Et il sauta en selle, accompagné seulement de ses frères Kulskiag et +Hort. + +Il demeura huit jours à Tung, et lorsqu'il prit congé d'Asgrim, celui-ci +lui proposa également une escorte pour sa sûreté. Il la refusa et +partit. + +Il venait de franchir la Thiorsau, cours d'eau vassal des grands fiords +de l'ouest, quand il se sentit pris de somnolence. La petite troupe +s'arrêta donc au revers d'une colline, et Gunnar se coucha pour dormir. + +Son sommeil fut étrangement agité; un frisson secouait tous ses membres, +et ses lèvres murmuraient des paroles sans suite. Hort voulut +l'éveiller, mais Kulskiag l'en empêcha. + +À la fin, ce cauchemar cessa, ses yeux se rouvrirent, et il regarda +autour de lui d'un air effaré. + +«Tu as fait quelque songe pénible? lui dit Kulskiag. + +--Oui, un songe tel, que, si je l'eusse eu cette nuit à Tung, j'aurais +laissé l'un de vous deux chez Asgrim. + +--Explique-toi donc, demanda Hort. + +--J'ai rêvé qu'une bande de loups nous attaquait près de Nafahole +(c'était le nom des hauteurs qui se trouvaient un peu plus loin); moi et +Kulskiag nous en abattions un bon nombre; mais Hort était mis en pièces, +et un des fauves lui dévorait le coeur.» + +Hort, à ce mot, se prit à rire; mais Gunnar ajouta d'un ton de voix très +sérieux: + +«Frère, veux-tu que je te donne un conseil? Retourne immédiatement à +Tung. + +--Je n'en ferai rien, certes, répliqua le jeune homme; j'entends te +suivre, fussé-je assuré de mourir en route.» + +* * * + +Quelque temps après, tous les trois passaient la Ranga de l'ouest, et +s'acheminaient du côté de Nafahole. En approchant des collines, ils +aperçurent une troupe armée qui épiait leur marche. C'étaient les trois +fils d'Otkel, Bork, Starkad et Égil, accompagnés d'une vingtaine +d'hommes. Ils avaient eu vent du voyage de Gunnar, et avaient pris leurs +dispositions afin de l'attaquer au retour. + +Gunnar, à leur vue, piqua des deux, suivi de ses frères, vers une langue +de terre proche de la Ranga qui lui semblait propre à la défensive. Ses +ennemis l'y rejoignirent aussitôt. + +En tête de la bande, dévalant pêle-mêle sur la pente abrupte, s'avançait +un certain Sigurd, dit «la tête de porc», qui était l'âme damnée de +Starkad. Gunnar lui décocha prestement une flèche. Sigurd n'eut pas le +temps de se couvrir de son bouclier; le trait lui entra par l'oeil gauche +et lui ressortit par la nuque. Ce fut le premier mort du combat. + +Une autre flèche, lancée aussi par Gunnar, abattit un second homme, et +Kulskiag, du jet d'une énorme pierre, fendit le crâne à un troisième. + +* * * + +«Sus! sus! cria Bork à ses gens; j'ai juré de ne point m'en retourner +sans sa tête! + +--Viens donc la prendre!» riposta Gunnar, qui jeta son arc, et, le +glaive d'une main, la hallebarde de l'autre, attendit le choc de pied +ferme. + +Bork et Égil fondirent à la fois sur lui. Il transperça l'un d'un coup +de hallebarde, et décapita l'autre du tranchant de son épée. + +Kulskiag, de son côté, serré de près par un certain Svine, de sa hache +lui tranchait littéralement le fémur. L'homme demeura un instant debout +sur son autre jambe, regardant d'un oeil hébété son moignon qui +rougissait le sol; puis il tomba mort. + +Un nouvel adversaire se rua aussitôt sur Kulskiag. Celui-ci l'embrocha +de sa hallebarde, et, le faisant tournoyer en l'air, le lança dans les +eaux de la Ranga. Hort, lui aussi, se comportait vaillamment. Il avait +déjà fait mordre la poussière à deux de ses ennemis, quand un troisième, +nommé Thore, récemment arrivé de Norwège, lui enfonça son glaive dans le +coeur. Le malheureux expira sur-le-champ. + +Gunnar, qui venait de se débarrasser de son septième assaillant, se +précipita furieusement sur Thore, et, le frappant au défaut des côtes, +lui partagea le corps en deux morceaux. + +«Fuyons! s'écria Starkad à cette vue; car nous avons affaire ici à +quelque puissance surnaturelle. + +--Attends au moins que je te marque, pour qu'on voie bien que tu t'es +battu.» + +L'autre s'esquiva au plus vite; néanmoins le fer de son adversaire eut +le temps de lui entamer l'épaule. + +Toute la troupe détala, laissant treize morts sur le champ de bataille, +et, parmi ceux qui s'enfuyaient, il n'y en avait pas deux qui ne fussent +blessés. + +Hort était la quatorzième victime. + +Gunnar étendit le corps à fleur de terre sur son bouclier, et un tertre +surmonté d'un petit _cairn_ en cailloux fut érigé par-dessus le cadavre, +selon la mode islandaise et païenne. Tout le temps que dura cette +cérémonie, le fils d'Hamund et son frère n'échangèrent pas entre eux une +parole; mais, au gonflement des veines de ses tempes et aux taches +rouges qui marquaient ses joues, on devinait assez quelles pensées de +vengeance s'agitaient dans l'âme de Gunnar. + +* * * + +On pouvait s'attendre à ce que l'affaire fût extrêmement grave, si tous +les gens apparentés aux victimes se coalisaient en justice contre le +meurtrier. Aussi Gunnar n'eut-il rien de plus pressé que d'aller à +Bergtorsvol demander conseil à son ami Nial. + +«Dans tout cela, lui dit ce dernier, je ne vois pas qu'il y ait eu de ta +faute; c'est l'inéluctable fatalité qui t'a contraint à ce nouveau fait +d'armes; mais on commence, je te le répète, à se lasser de tes +sanglants triomphes, et je crains qu'un fâcheux remous d'opinion ne se +manifeste contre toi à l'alting. Compte néanmoins que je ferai de mon +mieux pour que tu reviennes victorieux de l'instance.» + +Quand les assises furent ouvertes, la partie plaignante se présenta, +ayant à sa tête, outre Starkad et ses deux beaux-frères Thorgrim et +Onund, le gode Gissur en personne, dont Starkad avait entre temps épousé +la fille, dans l'unique vue de le rallier à la cause des siens. + +Gunnar, lui, était assisté de ses tenants ordinaires, et en outre d'un +cousin de feu Hogi, un certain Olaf, qui était pour l'instant le plus +gros chef de la vallée de la Laxa. + +Le remous d'opinion prédit par Nial ne manqua pas, en effet, de se +produire; néanmoins, grâce au crédit d'Olaf et à l'habileté de Nial +lui-même, Gunnar, cette fois encore, s'en tira. On gagna les uns par des +présents, on désarma les autres par des promesses, si bien que l'homme +de Lidarende sembla sortir de ce nouveau procès plus fort et plus +respecté que jamais. + +Mais le sage Nial ne s'y trompait pas. + +«Prends bien garde, dit-il à Gunnar, ta popularité ne tient plus qu'à un +fil. Si la force des choses t'entraîne à un homicide de plus, rien, j'en +ai peur, ne pourra te sauver.» + + + + +CHAPITRE XIII + +CE QU'IL Y A DANS LE PAS D'UN CHEVAL + + +Un hiver encore s'est écoulé. La diète islandaise a repris sa session de +printemps au milieu d'un concours inusité de peuple, et mille +grondements, précurseurs de l'orage, emplissent l'agreste vallon de +Tingvalla. + +Le gode Gissur a fait le tour du ting pour recueillir l'adhésion des +chefs à l'instance qu'il doit introduire en justice au sujet du meurtre +de son gendre Starkad et de cinq autres de ses parents. + +L'affaire appelée, il gravit le Logberg suivi de ses témoins, et expose +sa plainte dans les formes voulues. Le vieux Nial s'avance ensuite au +pied du roc où siège le _Logmadr_, et s'adressant aux juges assemblés: + +«Est-il vrai, demande-t-il, que Gunnar et Kulskiag, s'en revenant +dernièrement des îles de la Côte, ont été derechef assaillis près de la +Ranga par Starkad, fils d'Otkel, accompagné d'une douzaine d'autres +hommes? + +--Cela est vrai, répondent les juges. + +--Est-il vrai aussi, reprend Nial, que, quelques semaines auparavant, +le même Starkad, de complicité avec Onund et Thorgrim, avait projeté +d'attaquer Gunnar dans son propre boer tandis que tous les gens de sa +maison se trouveraient aux champs, et que ce coup de main ne manqua que +parce qu'un pâtre de Thorosfield avait eu vent de ce qui se tramait? + +--C'est encore exact, fit un juré; mais une composition en argent, fixée +par un arbitrage à l'amiable, a réglé l'affaire dans le délai voulu. + +--Eh bien, poursuivit Nial, je demande ici, au nom de Gunnar, que douze +arbitres décident également dans l'instance présente. Gunnar pourrait +légalement protester contre l'accusation dont il est l'objet de la part +de Gissur, et solliciter un arrêt de déboutance...» + +Des bruits confus s'élevèrent à ce mot de différents côtés de +l'assemblée; Nial continua toutefois sans se troubler: + +«...Mais Gunnar n'est point de ceux qui se dérobent quand il s'agit de +verser le prix du sang, et, dût tout son avoir et le mien y passer, vous +ne le trouverez jamais insolvable.» + +* * * + +Cette péroraison fut de nouveau suivie de murmures hostiles. Néanmoins +un certain nombre de notables, après s'être consultés un instant, +appuyèrent la requête de Nial, et le tribunal arbitral fut formé. + +Gunnar et Kulskiag, retirés dans leur hutte, attendaient silencieusement +la sentence. + +Celle-ci fut prononcée le jour même. Elle fixait à un taux relativement +modéré les indemnités pécuniaires à payer pour la mort de Starkad et de +ses compagnons; mais elle déclarait Gunnar et son frère condamnés à un +exil de trois ans. + +L'arrêt portait, suivant l'usage, que si dans ce laps de temps les +bannis reparaissaient en Islande, toute personne apparentée à l'une de +leurs victimes était autorisée à les tuer. + +Les applaudissements de cette même foule, qui avait tant de fois acclamé +aux comices l'homme de Lidarende, saluèrent au loin cette sentence +draconienne. + +Gunnar acquitta sans mot dire le wehrgeld, et aussitôt, accompagné de +Nial, il reprit le chemin de la Markar. + +«Mon ami, lui dit en route ce dernier, obéis docilement à la loi; donne +ce nouveau gage à ta gloire. Va-t'en comme jadis dans les pays de l'est +conquérir un surcroît de crédit et d'honneur. Tu trouveras, à ton +retour, ta considération si bien refaite d'elle-même, que nul n'osera +plus te marcher sur le pied... Si tu agis autrement, tu es un homme +mort.» + +Gunnar répondit qu'il n'avait nullement l'intention de violer la +sentence rendue contre lui. Dès le lendemain il fit parer un navire au +fiord le plus proche, et quelques jours après il disait adieu à tous ses +amis et ses serviteurs qui l'avaient escorté jusqu'à la Markar. + +* * * + +Son frère Kulskiag chevauchait en silence à côté de lui. Tout à coup la +monture de Gunnar ayant fait un faux pas, ce dernier mit pied à terre, +et à ce moment il promena ses regards sur la croupe des monts +d'alentour et sur les champs qui se trouvaient à leurs pieds. + +«Ah! le splendide coup d'oeil! s'écria-t-il comme émerveillé. Jamais il +ne m'a paru aussi beau! Vois, les épis jaunes mûrissent pour la coupe, +et le foin est tout fauché sur le pré... Kulskiag, je tourne ici +bride... L'Islande est le plus beau pays! + +--Je t'en prie, répondit le frère, ne fais pas ce plaisir à tes ennemis, +respecte la loi; personne ne voudra plus se fier à toi, et il arrivera, +crois-le bien, ce que Nial a prédit. + +--Non, non, je ne vais pas plus loin, répéta Gunnar, et je te conseille +de faire comme moi. + +--Certes non, je ne veux pas rompre ma parole, ni maintenant ni en aucun +temps... Séparons-nous donc; mais dis aux miens que jamais je ne +reverrai l'Islande, car j'ai la certitude de ta fin prochaine, et je ne +saurais vivre ici sans toi.» + +Ils se quittèrent, Kulskiag pour s'embarquer à destination des rives +étrangères, Gunnar pour regagner Lidarende. + + + + +CHAPITRE XIV + +LE SIÈGE DE LIDARENDE--MORT DE GUNNAR + + +À l'alting suivant le gode Gissur déclara Gunnar «hors la loi», et, +après la dissolution de l'assemblée populaire, assigna rendez-vous à +tous les adversaires du banni dans cette sombre gorge de l'Allmannagia +dont on a décrit le site au lecteur. + +À cette nouvelle, Nial courut au plus vite prévenir son ami. Il lui +offrit derechef le concours armé de ses fils, prêts, disait-il, à mourir +pour lui; mais Gunnar, encore une fois, refusa fermement ce généreux +sacrifice. + +Quelque temps s'écoula. Le fils d'Hamund allait et venait comme de +coutume, sans que personne fît mine de l'attaquer au dehors ou chez lui. +C'est qu'on attendait la moisson, époque où tous ses gens allaient être +occupés à faucher dans les îles voisines, et où il devait rester seul au +logis avec Ranveige, sa vieille mère, sa femme Halgierde et un chien +d'Islande appelé _Sam_, d'un instinct et d'un flair tellement +merveilleux, qu'il discernait du premier abord l'ami de l'ennemi et +n'aboyait jamais qu'à bon escient. + +Au jour dit, les conjurés prirent donc le chemin de Lidarende. Arrivés +près de la haie de Gunnar, ils firent halte pour se concerter. Le +premier obstacle était _Sam_; il fallait tout d'abord se défaire de lui. +Le chien, qui rôdait au dehors, vint de lui-même au-devant de son +destin. À peine, en effet, eut-il aperçu le premier homme de la bande, +qu'il lui sauta courageusement à la gorge. Un vigoureux coup de hache +sur la tête eut raison du fidèle animal; mais avant de tomber mort il +poussa un hurlement comme personne n'en avait jamais entendu. + +Gunnar, qui reposait sur son lit dans la mansarde de son boer, s'éveilla +à ce cri de détresse. + +«Holà! dit-il, Sam mon frère, il me semble qu'on joue un vilain jeu avec +toi!» + +Au même moment il vit par la lucarne quelqu'un qui grimpait vers le +toit. C'était Thorgrim, qu'on avait envoyé voir en haut si Gunnar était +bien chez lui. Il fut renseigné à souhait, car celui-ci lui détacha par +l'ouverture un bon coup de hallebarde qui le fit dégringoler prestement. +L'homme eut néanmoins encore assez de force pour courir vers le reste de +la troupe. + +«Eh bien? demanda Gissur, Gunnar est-il là? + +--Allez-y voir, répondit Thorgrim; pour moi, j'ai la preuve que sa +hallebarde du moins y est.» + +En achevant ces mots il tomba mort. + +[Illustration: «Souviens-toi du soufflet que tu me donnas!»] + +* * * + +Les conjurés se ruèrent aussitôt sur la maison; mais Gunnar les reçut si +bien à coups de flèches, qu'ils ne purent guère avancer en besogne. Un +instant ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, puis revinrent à la +charge. + +Trois assauts successifs ayant échoué, la troupe faisait mine de se +retirer, lorsque Gunnar, saisissant une flèche qui était restée fichée +dans une poutre près de la lucarne: «Voilà, dit-il, un trait qui leur +appartient; je vais donc le leur renvoyer, pour qu'ils aient la honte +d'être atteints par leurs propres armes. + +--Mon fils, supplia la mère, ne fais pas cela, ne les rappelle pas ici, +puisque tu vois qu'ils s'éloignent.» + +Gunnar lança nonobstant le projectile, qui blessa grièvement un homme à +l'arrière-garde. + +«Tiens! dit Gissur, je viens de voir une main avec un anneau d'or qui +cueillait une flèche sur le toit... M'est avis qu'ils n'ont pas là +dedans beaucoup de munitions, puisqu'ils en vont glaner au dehors... Si +nous reprenions un peu l'offensive? + +--Brûlons-le dans sa tanière, dit Onund. + +--Pour cela, jamais! répliqua Gissur, ma propre vie fût-elle en jeu! +Mais toi, qui passes pour un homme de ressources, tu inventeras bien +quelque autre expédient qui vaille.» + +* * * + +Il y avait dans la plaine quelques cordages qui servaient d'amarres, en +cas de tempête, pour consolider la maison. Sur l'avis d'Onund on les +prit, on les enroula aux extrémités de la solive maîtresse qui +maintenait tout le chevronnage du toit, et l'on arracha ainsi la +membrure du faîte. + +Gunnar ne s'en aperçut que lorsque la dislocation des poutres était déjà +chose consommée. Il continua néanmoins à se servir si bien de son +arbalète, que les ennemis ne pouvaient l'approcher. + +Onund parla derechef de mettre le feu au logis; derechef aussi Gissur +repoussa la proposition. + +À ce moment un des assiégeants parvint à se hisser tout en haut, et +trancha par surprise la corde de l'arc de Gunnar. Celui-ci saisit +aussitôt sa hallebarde, et l'homme retomba transpercé au pied de la +muraille. + +Gunnar cependant avait reçu deux blessures. + +«Halgierde, dit-il à sa femme, coupe deux tresses de ta chevelure, afin +que ma mère m'en refasse une corde pour mon arbalète. + +--Est-ce absolument indispensable? demanda Halgierde. + +--Si indispensable, que ma vie en dépend. Si je puis continuer à jouer +de l'arc, ces gens-ci ne m'approcheront jamais.» + +Halgierde se croisa les bras et reprit: + +«Souviens-toi du soufflet que tu me donnas... Il m'est fort égal que ta +défense se prolonge plus ou moins. + +--C'est bien, répliqua Gunnar; chacun entend l'honneur à sa façon; je ne +m'attarderai pas à te prier. + +--Coquine que tu es! s'écria la mère; ta honte vivra éternellement!» + +Gunnar ne se relâchait point dans sa résistance. Il blessa encore +grièvement huit hommes; mais enfin de lassitude il se laissa choir. + +Ses ennemis alors s'avancèrent, fondirent sur lui et le criblèrent de +coups. Il put néanmoins se redresser une dernière fois, et se battit de +nouveau en désespéré jusqu'à ce qu'il retombât mortellement atteint. + +«Amis, s'écria Gissur, nous venons de tuer le preux des preux! La +victoire, certes, nous a coûté cher, et aussi longtemps que la terre +d'Islande sera habitée, on se racontera le suprême fait d'armes de ce +vaillant.» + +Il donna ensuite des ordres pour que tout fût respecté dans le boer, et +chacun reprit le chemin de sa maison. + +* * * + +La nouvelle de la mort tragique de Gunnar fit une profonde impression +dans le pays. Une assemblée de district (_gauting_) fut tenue tout +exprès en cette circonstance; mais le défunt ne laissait point d'enfant +mâle qui pût assumer la tâche de le venger. De ses deux frères, l'un +n'était plus de ce monde; l'autre, Kulskiag, était en Danemark, d'où la +nouvelle arriva bientôt qu'il s'était marié, fait chrétien, puis +transporté avec sa femme au pays de Novgorod, chez les Varangiens, pour +s'y livrer au commerce des pelleteries. + +Halgierde se hâta de quitter Lidarende pour se retirer à Grytaa auprès +de son gendre Thraen. Seule Ranveige, la vieille mère de Gunnar, demeura +au boer. + +Elle suspendit la hallebarde de son fils dans la salle d'honneur comme +une pieuse relique. Défense fut faite à personne d'y porter la main. +Dans les nuits tempétueuses de l'hiver, si parfois une rafale de vent, +passant à travers les poutres disjointes, faisaient résonner l'arme +contre le mur, Ranveige s'éveillait en sursaut et criait: + +«Qui touche à la hallebarde de Gunnar? Celui-là seul a le droit de la +prendre qui la lui veut porter dans la Walhalla!» + + + + +TROISIÈME PARTIE + +NIAL ET LES FILS DE NIAL + + + + +CHAPITRE XV + +OU LE LECTEUR RETOURNE EN NORWÈGE + + +Dans l'été de cette même année 993, où s'était accompli le drame de +Lidarende, le fameux pirate Melkolf était l'effroi des côtes +scandinaves. Sa flottille, composée de six longs bâtiments, les plus +véloces qu'on eût encore vus, courait sans cesse du cap Nord au Smaaland +(Suède), jetant le grappin à tous les navires, et portant même la +désolation jusque dans le fiord de Christiania. + +Vainement le jarl Hakon avait-il lancé ses meilleurs marins à la +poursuite de l'escadre écumeuse; il semblait que les tempêtes seules +pussent affranchir les mers boréales du tribut qu'y prélevait le viking. + +Un jour que Melkolf était aux aguets au fond d'une anse du nord de +l'Écosse, il vit déboucher dans la baie un bateau qui venait des Orcades +et portait à sa proue une tête de griffon. Immédiatement il donna +l'ordre de lui courir sus. + +L'autre n'essaya pas même de battre en retraite. En un clin d'oeil il fut +entouré et son équipage sommé de se rendre. Sur l'avant-pont se tenaient +trois jeunes gens de haute taille et à la mine fière, que le pirate, du +premier coup d'oeil, avait reconnus pour des Islandais. + +* * * + +C'étaient, en effet, les trois fils de Nial, Skarphédin, Helge et Grim, +qui, sur le conseil de leur père, désireux d'offrir à leur humeur +belliqueuse et remuante le dérivatif des lointaines aventures, s'étaient +embarqués, comme jadis Gunnar, pour la terre de Norwège. Un coup de vent +les avait détournés de leur route et poussés dans la direction de +l'Écosse. + +Quoique disposant à peine du cinquième des forces qu'avait le viking, +Skarphédin n'hésita pas un instant: d'un signe il commanda le combat, et +lui-même, pour donner l'exemple, assena au pilote du navire qui se +trouvait bord à bord avec le sien un tel coup de sa hache _Rimegyge_ sur +la tête, que l'homme s'abattit pour ne plus se relever. + +Grim, assailli par deux des pirates, en traversa un de sa hallebarde; +puis, faisant un bond prodigieux de côté, un de ces bonds où Gunnar +excellait, il retomba de tout son poids sur le second, qui n'atteignit +que son bouclier, et se vit cloué à la renverse au bordage de son propre +bateau. + +Cependant toute une grappe d'ennemis s'accrochait au navire islandais, +et la mêlée sanglante commençait. Skarphédin était effrayant à voir, +avec son visage aigu d'oiseau de proie et la pâleur mate de son teint. +Chaque tournoiement de sa Rimegyge faisait voler une tête ou un bras. + +Helge, dans sa beauté douce et calme, ses longs cheveux voltigeant au +vent, combattait à l'arrière du bateau avec l'élite des marins du bord, +cherchant à joindre Melkolf lui-même, qu'entourait un groupe de ses +gens. + +Le sang ruisselait de toutes parts et la victoire flottait incertaine, +quand cinq bâtiments contournèrent tout à coup la pointe recourbée de +terrain qui fermait la baie du côté de l'est. Ils arrivaient à force de +rames. Celui qui ouvrait la marche était orné tout entier d'écussons, et +au mât se tenait adossé un homme vêtu d'un pourpoint de soie, la tête +coiffée d'un casque d'or, et portant à la main une énorme lance. + +«Holà! qui soutient ici cette lutte inégale?» cria-t-il de loin aux +Islandais. + +Les fils de Nial dirent qui ils étaient. + +«Oh! répondit l'étranger, vous portez un nom connu par tout le Nord; +moi, je suis Kare, fils d'Ethel. Islandais comme vous, je viens des +Hébrides, et à temps, je pense, pour vous être utile.» + +* * * + +Là-dessus le combat reprit plus terrible. Kare commença par sauter sur +le gaillard d'avant du navire où se trouvait Melkolf. Celui-ci, sans lui +laisser le temps de se reconnaître, se rua contre lui le glaive au +poing. L'autre heureusement put esquiver le coup, dirigé avec une telle +force, que la lame entière s'enfonça dans la boiserie du bordage. + +Kare leva l'épée à son tour; mais il n'atteignit que l'air invulnérable. +Dans un brusque mouvement de côté pour éviter le fer qui le menaçait, +Melkolf avait perdu l'équilibre, et était tombé à l'eau comme une masse. + +«Holà! s'écria le fils d'Ethel, est-ce qu'à l'instar de Fafnir le nain +tu voudrais te changer en un serpent de mer[41], afin de continuer entre +deux eaux l'honnête métier auquel tu excelles? Attends un peu!» + +Ce disant, il saisit une lance, et, se penchant sur l'avant-bec du +navire, il la brandit d'une main sûre contre le corps du pirate, qui, +désireux de prendre le large, s'était mis à frapper vigoureusement +l'onde de ses quatre antennes. + +Celui-ci entendit le fer sifflant; il voulut replonger pour lui +échapper; mais, comme dit la vieille _saga_, la mer est un élément plein +de lourdeur, et la lance fut plus vite à son but que le plongeur au +sien. Kare avait visé l'homme par le milieu, et ce fut aussi le milieu +de l'homme qui fut bel et bien traversé par la pique. + +Le viking, avant d'expirer, leva un moment, comme deux rames que l'on +met en l'air, ses deux bras tout droits au-dessus de sa tête, un court +bouillonnement agita l'eau verte, une tache rouge y apparut, et c'en +fut fait à jamais de Melkolf, «la terreur du Nord.» + +Au même instant Helge et Grim, enjambant toute une ligne de cadavres +étendus à la file comme des cormorans, arrivaient à la rescousse de ce +côté. Le renfort était inutile. Les vikings, découragés par la mort de +leur chef, s'étaient décidés à demander merci. Skarphédin leur fit grâce +de la vie et leur permit de se retirer avec un de leurs bâtiments; +seulement ils durent livrer aux vainqueurs tout ce qu'ils possédaient +d'armes et de richesses. + +* * * + +Après cet exploit, les fils de Nial s'en allèrent avec Kare à Rowsa, île +des Orcades où résidait le comte Sigurd, tributaire du jarl Hakon de +Norwège, au service duquel était temporairement le fils d'Ethel. Ils +passèrent près de lui tout l'hiver, et Helge devint même, au même titre +que Gunnar jadis l'était devenu du roi Svend, l'homme-lige de Sigurd. Le +printemps revenu, ils firent, toujours en compagnie de Kare, diverses +expéditions maritimes qu'on s'abstiendra de raconter au lecteur, déjà au +courant de ce genre d'épopée, et la seconde année ils gagnèrent le port +norwégien de Drontheim. Kare, retenu quelque temps encore aux Orcades +par ses fonctions de collecteur de l'impôt dans les îles et les +archipels voisins, ne devait les y rejoindre qu'à la fin de la saison. + +* * * + +Hakon le Puissant, comme on l'appelait, eût pu dès longtemps, s'il +l'avait voulu, prendre le titre de roi de Norwège, sans que Svend le +Danois, son suzerain nominal, eût eu les moyens de l'en empêcher; mais, +assuré de son autorité et plus soucieux d'être que de paraître, il +s'était contenté de se faire appeler jarl, comme l'avait fait son père +avant lui, et, avant son père, son aïeul. Les épreuves n'avaient pas +manqué à sa vie. Exilé pendant sa jeunesse à la cour d'Harald à la dent +bleue, il s'y était vu, en compagnie de ce prince, contraint par +l'empereur Othon d'embrasser le christianisme. Mais, à peine rentré en +Norwège, il s'était hâté de rejeter, selon son expression favorite, la +«soupe au lait» de la foi nouvelle et de revenir aux farouches dieux de +ses ancêtres; de plus, pour mieux accentuer cette seconde conversion, il +avait fait aussitôt mettre à mort les moines et les prêtres venus avec +lui afin d'évangéliser le pays. + +Son château principal, ou plutôt sa _grange_[42], pour employer +l'expression du temps, se trouvait en un lieu appelé _Ladir_, au centre +du district actuel de Drontheim. Quant à la ville de ce nom, elle +n'existait pas alors, et ladite appellation ne s'appliquait qu'au canton +même où vivaient les tribus d'hommes libres au concours desquelles +Hakon devait le plus clair de sa force. + +C'était aussi dans cette région, située au nord des monts Dofrines, que +s'élevait le plus grand sanctuaire païen de la Norwège, celui que le +jarl vénérait entre tous. Sis dans une clairière d'une des épaisses +forêts de pins de la vallée, il était bâti tout en bois, mais +merveilleusement ouvragé et sculpté. De forme circulaire, avec un +évidement correspondant à ce que nous nommons l'abside, un dôme surmonté +d'un clocher, et des fenêtres munies de vitres, ce qui était une rareté +pour l'époque[43], il représentait le type ordinaire de ces temples +primitifs en rotonde auxquels, en maint lieu du Nord, les chrétiens une +fois victorieux n'eurent qu'à ajouter une croix et des cloches pour les +métamorphoser extérieurement en églises. + +À l'intérieur étaient, cela va sans dire, les images des divers dieux +scandinaves, images chargées de mille ornements de prix, tels que +broches, colliers d'or et bracelets. + +* * * + +Or, la veille même du jour où les fils de Nial, après un an passé en +Norwège, se disposaient à se rembarquer pour l'Islande, il advint que le +jarl Hakon donna en son château de Ladir une fête somptueuse à l'un de +ses hommes liges, le vieux chef Gudbrand de la Vallée[44]. + +Kare n'était pas encore arrivé. En revanche, pendant la fête même, un +autre Islandais survint à la Grange: c'était Thraen, ce gendre +d'Halgierde que le lecteur n'a sans doute pas oublié. + +Depuis deux à trois ans, lui aussi, il voyageait dans les pays de l'Est, +et, comme c'était un vaillant homme en même temps qu'un marin très +expert, le jarl Hakon l'avait retenu le plus possible auprès de lui, et +l'honorait d'une faveur toute spéciale. Pour le moment, ledit Thraen +revenait d'une mission de confiance en Danemark, et, de même que les +fils de Nial, il se préparait à mettre à la voile afin de retourner en +Islande. + +Le repas venait de s'achever, les cornes circulaient à la ronde avec les +toasts accoutumés, quand, à l'un des bouts de la salle, une querelle +s'éleva entre deux des convives. L'un s'appelait Asvard; c'était un des +familiers du jarl. L'autre, un homme d'une stature gigantesque, au +visage sombre et au regard mauvais, faisait partie de la suite de +Gudbrand. Seul parmi tous les invités, il avait gardé avec lui sa hache, +dont il ne se séparait jamais, disait-il. + +Hakon appela cet individu. + +«Avance ici; comment te nomme-t-on? + +--On me nomme Rapp, fils de Geirolf, répondit l'autre d'un air farouche. + +--Ah! oui, je connais ton histoire. Tu as tué un homme en Islande, et +alors tu t'es enfui en Norwège, où notre féal Gudbrand de la Vallée a +bien voulu t'accueillir sous son toit. Fais en sorte qu'il n'ait pas à +se plaindre de toi, sinon il pourra t'en cuire.» + +L'homme fit entendre un espèce de grognement. + +«Qu'est-ce que tu dis? reprit le jarl. Sache que dans une salle remplie +de monde il n'est pas séant de murmurer dans sa barbe. Allons, retourne +à ta place, et ne trouble plus la paix de cette fête.» + +L'Islandais fit le geste de lever à demi sa hache comme s'il eût eu la +velléité d'en essayer le fil sur Hakon; puis, tournant brusquement sur +lui-même, au lieu de regagner sa place, il sortit incontinent de la +salle avec un ricanement sardonique. Nul ne s'occupa plus de l'incident, +et les libations continuèrent comme devant. + +* * * + +Le lendemain, dans la matinée, Skarphédin et ses frères, ainsi que +Thraen, se trouvaient ensemble au fiord de Ladir, occupés des derniers +apprêts de leur départ. Tout à coup un bruit inusité retentit par delà +le petit bois de genévriers et de bruyères qui séparait le rivage de la +Grange, et une épaisse colonne de fumée s'éleva plus loin au-dessus des +grands arbres de la vallée. + +Les fils de Nial et Thraen se demandaient ce que cela signifiait, quand +un homme déboucha du fourré, courant de toute la vitesse de ses pieds. + +C'était Rapp l'Islandais. + +«Sauvez-moi! cria-t-il tout d'abord à Skarphédin et à ses deux frères. + +--Qu'as-tu donc fait? + +--Voici la chose brièvement, car les actes me vont mieux que les +paroles. J'ai pillé le temple de Thor, j'y ai mis le feu, et comme les +soldats du jarl me traquaient, j'en ai tué deux avec cette hache. + +--En ce cas, répondit Helge, tu es un de ces oiseaux de malheur que +chacun doit se garder d'accueillir. + +--Vous oubliez que je suis Islandais! + +--Un Islandais hors la loi! + +--C'est bien, que mes malédictions vous retombent sur la tête!» riposta +haineusement le fugitif, et apercevant Thraen non loin de là, il courut +l'implorer à son tour. + +Celui-ci d'abord le repoussa; puis, se laissant persuader, il consentit +à le recevoir dans une barque et à le conduire à son bâtiment, amarré à +une petite île du fiord. + +Quelques instants après, le jarl parut avec ses gens. + +«Où est Rapp? demanda-t-il à Helge. + +--Nous ne savons pas, fit celui-ci. + +--C'est bien, on le trouvera néanmoins.» + +Et il tourna le dos aux fils de Nial. + +«Ta réponse est d'un homme de coeur, la seule aussi que nous pouvions +faire, dit Grim à son frère. Reste à savoir de quelle façon Thraen +payera notre loyauté. + +--Il n'importe, reprit Skarphédin. Seulement embarquons-nous sans +retard, et gagnons une des îles que voici, afin de pouvoir appareiller +au premier bon vent.» + +* * * + +Le jarl cependant avait été, tout le long du port, demander à chaque +capitaine où était passé Rapp. Nul n'avait pu ou voulu le lui dire. + +À la fin, avisant le navire de Thraen: + +«Bon, se dit-il, je suis sûr de trouver là-bas ce que je cherche.» + +Il prend un canot et gagne le bâtiment du gendre d'Halgierde. + +Néanmoins, malgré toutes ses recherches, il ne peut découvrir son homme, +de sorte qu'il se décide à revenir au rivage. Mais, une fois à terre, il +se souvient d'avoir aperçu dans l'eau à côté du navire deux tonneaux +placés bout à bout, et qu'il avait négligé de fouiller: le bandit, à +coup sûr, devait s'y trouver. + +Il y était effectivement, Thraen ayant fait défoncer les tonnes d'un +côté pour que le fugitif pût s'y loger plus à l'aise. Seulement, en +voyant le jarl rebrousser chemin vers le bâtiment, on relève bien vite +les tonneaux et on dissimule le brigand au milieu d'un tas de sacs à +marchandises. + +Le jarl, encore déçu dans ses investigations, regagne de nouveau la +rive. À peine y a-t-il posé le pied, qu'il se rappelle avoir vu sur le +pont des sacs éminemment propres à servir de cachettes, et pour la +troisième fois il retourne au navire. + +Mais Thraen déballe aussitôt son hôte, et l'enveloppe dans la voilure +qui était repliée sur la vergue. Derechef le jarl en est pour sa peine. +Ce n'est qu'à terre qu'il lui paraît clair comme le jour que le bandit +s'est fourré dans la voile. Mais, entre temps,--c'était à la brune,--un +vent favorable s'étant levé, Thraen en avait profité pour prendre le +large. + +* * * + +Le jarl, furieux de sa déconvenue, part aussitôt avec quatre chaloupes +de guerre pour atteindre le navire des fils de Nial, qui n'ont pas +encore dérapé, et qu'il croit complices de la perfidie de Thraen. +Ceux-ci, en voyant venir la flottille, devinent de quoi il s'agit, et se +mettent immédiatement en défense. Un combat s'engage, et les trois +frères, n'étant pas en force, sont capturés. + +Comme, dans les idées du Nord, une exécution nocturne passait pour une +sorte de meurtre et de félonie, on garrotte les prisonniers avec le +dessein de les mettre à mort le lendemain. Mais dans la nuit ils rompent +leurs liens, se glissent en silence par-dessus bord, et, ayant gagné la +côte à la nage, ils ont la chance de rencontrer un navire qui était +justement celui de Kare. + +Ils racontent à leur ami ce qui leur est arrivé par la faute de Thraen, +et se déclarent prêts à marcher contre le jarl pour tirer vengeance de +l'outrage odieux qu'il leur a infligé; mais Kare les détourne de ce +projet insensé. + +«Je vais, dit-il, lui parler moi-même de l'affaire en lui remettant le +tribut que Sigurd m'a chargé de lui porter; laissez-moi accommoder le +différend. + +Effectivement, grâce au concours que lui prête le propre fils d'Hakon, +il obtient de ce prince un dédommagement pour Skarphédin et ses frères. +Quelque temps après, ces derniers, ajournant leur retour en Islande, +regagnent avec leur ami les orcades, où ils passent encore un hiver, +admirablement traités par Sigurd. Le printemps venu, ils accompagnent +Kare dans de nouvelles expéditions aux Hébrides, en Écosse, dans le pays +de Galles et à l'île de Man. De chacune de ces courses aventureuses ils +rapportent un surcroît d'honneurs et de richesses. Enfin, l'été de la +troisième année après leur départ de l'Islande, ils prennent congé de +l'excellent comte qui leur a offert une si bienveillante hospitalité, et +cinglent avec Kare vers la Terre-de-Glace. + +Notes du chapitre: + +[Note 41: Allusion à la légende du nain scandinave qui, métamorphosé +en serpent, était censé devoir rester jusqu'à la fin des temps à veiller +sur des monceaux d'or sous-marins.] + +[Note 42: On appelait ainsi une résidence princière près de laquelle +on emmagasinait toutes les provisions de bouche nécessaires; les +monarques et jarls avaient d'ordinaire plusieurs logis de ce genre. +Hakon, par exemple, en possédait une autre plus au sud, à Skuggi, près +de la moderne ville de Bergen.] + +[Note 43: Les fenêtres alors étaient généralement garnies de vessies +ou de corne, en place de verre et de talc.] + +[Note 44: C'est-à-dire de la vallée du même nom, sise un peu plus au +sud.] + + + + +CHAPITRE XVI + +THRAEN + + +Thraen cependant était arrivé sans encombre en Islande, et s'était +aussitôt rendu à son habitation de Grytaa, où toute sa famille l'avait +reçu comme un gros chef de tribu qu'il était. Ses longs voyages et le +rôle qu'il avait joué en Norwège avaient encore accru la considération +naturellement due à sa personne et à ses richesses. + +Il entretenait à demeure auprès de lui une troupe de quinze guerriers +émérites qui l'accompagnaient dans toutes ses sorties. Avec cela il +aimait beaucoup le faste. Son équipement ordinaire se composait d'un +manteau bleu par-dessus lequel il ceignait l'épée, d'un casque d'or, +d'un bouclier de prix et d'une pique qui était un cadeau du jarl Hakon. + +Rapp le bandit, qu'il avait ramené avec lui en Islande, était demeuré +son commensal et son confident de prédilection. Le drôle était aussi +entré fort avant dans les bonnes grâces de la veuve de Gunnar, et l'on +jasait même de l'intimité, un peu trop étroite, semblait-il, qui régnait +entre lui et Halgierde. + +Telles étaient les choses à Grytaa quand les fils de Nial reparurent à +leur tour. Kare, leur sauveur et ami, trouva au boer de Bergtorsvol +l'accueil que lui méritaient ses actions, et le printemps suivant vit se +célébrer son mariage avec Helga, une des filles de Nial. Bien qu'il eût +acheté au Mydal, à peu de distance de là sur la côte, un domaine d'une +certaine importance, il continua néanmoins de résider la plus grande +partie de l'année auprès de son beau-père. + +Quelque temps s'écoula sans que les fils de Nial reparlassent des +violences qu'ils avaient subies par le fait de Thraen; puis un matin, à +la suite de divers colloques mystérieux, les quatre jeunes gens, et Kare +avec eux, partirent au galop du côté de Grytaa. + +Thraen, averti de leur approche par une femme qui travaillait au dehors, +fit prendre aussitôt les armes à ses hommes, et se posta avec eux et son +frère Kétil dans le vestibule de son boer, qui était extraordinairement +spacieux. Halgierde elle-même se plaça à l'intérieur près de la porte, +ayant à côté d'elle Rapp, qui, selon sa coutume, lui parlait à voix +basse. + +* * * + +Bientôt les fils et le gendre de Nial se montrèrent. Skarphédin marchait +en avant; après lui venait Kare, que suivaient Grim, Helge et Atle. +Personne ne les honora du salut. + +«Puissions-nous être ici les bienvenus! dit Skarphédin en franchissant +le seuil. + +--Il n'y a point pour vous de bienvenue en ce lieu, se hâta de répondre +la veuve de Gunnar. + +--Ce qui sort de ta bouche n'a pas de valeur, repartit dédaigneusement +le jeune homme; tu es le rebut et l'opprobre de ton sexe! + +--Voilà un propos qui te coûtera cher,» s'écria Halgierde furieuse. + +Sans plus lui répondre, Skarphédin s'adressa à Thraen: + +«Je viens, dit-il, causer avec toi de la réparation que tu juges +convenable de nous accorder pour ce que nous avons souffert en Norwège. + +--Tiens! je ne savais pas, les vaillants, que vous battiez monnaie avec +vos exploits!» repartit insolemment Traen. + +Helge, à son tour, prit la parole: + +«Nous t'avons par le fait, sauvé la vie, en détournant sur nous la +colère du jarl, à l'égard duquel tu t'es mal comporté au sujet de cet +homme.» + +Du doigt il désignait Rapp. + +Le bandit poussa une exclamation de fureur, et fit le geste de lever sa +hache. + +«Silence! lui cria Skarphédin; quelque jour on te teindra la peau en +rouge, comme tu le mérites! + +--Hors d'ici les «barbes bien fumées»! hurla Halgierde, transportée de +rage; allez me rejoindre votre «ladre sans poil»! + +Les fils de Nial regardèrent les hommes qui se trouvaient là. + +«Répéterez-vous à votre tour cette injure?» leur dit Skarphédin. + +Tous la répétèrent, à l'exception de Thraen, qui ordonna même à ses gens +de se taire. + +«C'est bien, reprit Skarphédin; à présent nous nous retirons.» + +Les jeunes gens regagnèrent Bergtorsvol, où ils racontèrent l'entrevue à +leur père. + +Toute la soirée le vieillard conversa à voix basse avec ses enfants; +mais personne, pas même Bergtora, ne fut mis dans le secret de +l'entretien. + +* * * + +À un mois de là,--l'hiver était déjà commencé,--Thraen, accompagné de +Rapp et de sept ou huit de ses gardes du corps, alla visiter Runolf, +qui, on se le rappelle, habitait le boer de Dal, par delà la Markar. Au +repas il fut question de la querelle pendante, et Runolf, qui en toute +occurrence s'entremettait volontiers pour la paix, exhorta son hôte à +s'accommoder. + +«Jamais!» répondit Thraen. + +Quand celui-ci fut pour s'en retourner, Runolf le prit encore à part et +lui dit: + +«Garde-toi bien; j'ai comme une idée que, depuis la mort de Gunnar, +personne, dans nos pays de l'Ouest, n'est de taille à se mesurer avec +ceux que tu as offensés. + +--Arrive ce que pourra!» répliqua Thraen en sautant en selle, et il +s'éloigna avec les siens dans la nuit. + +Le lendemain, à Bergtorsvol, la femme de Nial, s'éveillant dès l'aurore, +entendit résonner un bruit de fer contre la cloison: c'était Skarphédin +qui décrochait sa hache Rimegyge. + +La mère se leva en hâte et sortit. À la porte elle trouva son aîné avec +ses trois frères et son gendre Kare. Tous étaient armés de pied en cap +et enfourchaient déjà leurs montures. + +«Tu m'as l'air bien animé, mon fils, dit la vieille femme à Skarphédin; +jamais encore je ne t'ai vu ainsi! Où allez-vous donc? + +--Nous allons à la recherche des brebis. + +--Tu as déjà répondu cela une fois à ton père, et ce jour-là vous +partiez pour la chasse à l'homme.» + +Skarphédin se contenta de sourire, et Bergtora rentra au logis. + +La troupe gagna rapidement les hauteurs d'où l'on dominait le chemin de +Dal, et là elle mit pied à terre pour interroger l'horizon. + +L'attente ne fut pas longue. Au bout de quelques minutes on discerna +dans la brume légère qui couvrait le fond de la vallée un gros d'hommes +à cheval côtoyant la rive opposée de la Markar. + +Les gens de Thraen,--car c'étaient eux,--aperçurent, eux aussi, le +groupe aux aguets. + +«Attention! s'écria l'un d'eux; j'ai vu là-haut, sur la colline, +étinceler des armes. + +--Eh bien, répondit Thraen, au lieu de traverser ici la rivière, nous +allons continuer d'aller en avant. Libre à eux de nous rejoindre si le +coeur leur en dit. + +--Tiens! ils nous ont dépistés, fit de son côté Skarphédin; les voilà +qui poussent droit devant eux. Passons bien vite la Markar.» + +* * * + +Le fleuve était pris par les glaces; au milieu seulement il restait un +chenal libre, de douze coudées environ de largeur. Les fils de Nial +résolurent de le passer à cette place. + +Skarphédin s'élança le premier sur l'arène luisante et rigide, et, +arrivé près de la fissure, il la franchit d'un bond gigantesque. Ses +compagnons l'imitèrent. Puis il courut sur Thraen, qui se trouvait un +peu en amont. Celui-ci venait d'ôter son casque; avant qu'il eût le +temps de le remettre, la hache Rimegyge, tournoyant dans l'air, lui +fendit la tête jusqu'à la mâchoire supérieure. Quelques dents, détachées +du coup, tombèrent sur le sol gelé avec un bruit sec. Skarphédin en +ramassa une et la mit dans sa poche. + +Tout cela fut l'affaire d'un clin d'oeil. Quand les gens de l'escorte +voulurent fondre sur l'impétueux agresseur, celui-ci avait déjà fait +volte-face et était hors d'atteinte. Quelqu'un lui jeta par derrière un +bouclier dans les jambes; mais Skarphédin esquiva l'obstacle, et en +quelques sauts rejoignit Kare et ses frères stupéfaits. + +«Et d'un! leur cria-t-il; à votre tour maintenant!» + +Tous les cinq reprirent l'offensive. Grim et Helge se ruèrent contre +Rapp. Celui-ci allait frapper Grim de sa hache; mais Helge le prévint en +lui tranchant la main droite. + +«Il me reste la gauche!» s'écria le bandit. + +Il n'avait pas achevé de parler, que Grim le transperçait de sa +hallebarde. + +L'homme tomba mort aussitôt, et le reste de la troupe adverse prit la +fuite. + +«Les poursuivons-nous? demanda Kare. + +--Non, répondit Skarphédin; laissons une moitié de sa meute à Halgierde. + +--J'ai une idée pourtant, reprit Kare, qu'un jour viendra où nous +regretterons de n'avoir pas tout tué. + +--Oh! je n'ai pas peur d'eux!» ajouta Skarphédin. + +Et la troupe regagna Bergtorsvol. + +«Voilà de gros événements, dit Nial à ses fils quand il lui eurent +raconté l'affaire; vous vous êtes tous conduits en héros; mais j'ai peur +des suites de votre vaillance.» + + + + +CHAPITRE XVII + +LE FILS DE THRAEN + + +Il y eut néanmoins une trêve d'assez longue durée. Le plus proche parent +de Thraen, c'était son frère Kétil, qui possédait à l'est de la Markar +une habitation appelée Mork. Or Kétil avait épousé, à peu près en même +temps que Kare, une des filles de Nial, et comme en outre c'était un +homme assez doux d'humeur, il se prêta de la meilleure grâce à +l'accommodement qui lui fut proposé. + +Malgré cela, Nial avait encore des craintes pour l'avenir. Il devinait +les sourdes menées que l'irréconciliable Halgierde ourdissait de sa +maison de Grytaa, et il sentait que le moindre incident pouvait ranimer +la querelle mal éteinte entre les membres des familles ennemies. + +Cet esprit de paix qui se levait en lui n'était pas seulement un effet +de sa générosité d'âme naturelle. Vers la fin de l'été de l'année +jusqu'à laquelle nous a conduits cette histoire, un de ces _papas_ de +l'empereur Othon, dont Halvard le Rouge parlait à Gunnar, avait franchi +l'Atlantique du Nord pour essayer de convertir au _dieu blanc_ les +païens de la vieille Thulé. Ce _papa_, qui s'appelait Stefner, était +lui-même Islandais d'origine, et, ainsi que tous ses congénères, +singulièrement prompt à l'action. + +Tant qu'il se contenta de prêcher le long des fiords du sud-ouest, où se +groupait le plus gros de la population, le culte nouveau déjà implanté +dans une partie des États scandinaves, les Islandais ne lui témoignèrent +pas une hostilité bien marquée. La plupart se bornaient à faire contre +lui des couplets moqueurs et des épigrammes. Mais un jour que, poussé +par la ferveur de son zèle militant, le moine avait renversé les idoles +d'un petit temple de Balder qui se dressait non loin de la Markar, les +paysans des alentours, excités par leurs godes, menacèrent de le lapider +sur place, et le missionnaire n'échappa à la mort qu'en se réfugiant à +Bergtorsvol. + +Nial accueillit le fugitif, et, comme l'hiver était commencé,--on +informera en passant le lecteur que la première nuit d'hiver tombait à +la date du 26 octobre,--il garda quelques mois à son boer le +convertisseur, contre lequel l'assemblée du district avait rendu un +arrêt d'expulsion exécutable dès le printemps. + +Que se passa-t-il dans cet intervalle entre le vieillard et le moine? +Bien des gens crurent, non sans quelque apparence, que le papa avait +repris en secret sur son hôte, durant le long tête-à-tête de l'hiver, la +tentative de prosélytisme que l'ire populaire avait entravée. Nul +cependant n'eût pu dire, quand le missionnaire partit au renouveau, s'il +y avait eu oeuvre de conversion. Peut-être le fermier de Bergtorsvol, +sans être fait entièrement chrétien, avait-il été, comme on disait +alors, tout simplement _signé de la croix_[45]. Toujours est-il que son +esprit semblait ouvert à de nouvelles idées, et que tous ses discours et +ses actes le montraient inclinant chaque jour davantage vers l'oubli +miséricordieux des injures. Sa femme Bergtora, elle aussi, naguère si +âpre à la vengeance, paraissait avoir subi l'influence de cette +révolution mystérieuse. Seuls Skarphédin et ses frères conservaient leur +humeur farouche et violente, ne laissant pas même de railler parfois, +avec une pointe d'irrévérence, la mansuétude de Nial leur vieux père. + +* * * + +Peu de jours après le rembarquement du moine, Nial partit seul un matin +pour le boer de Mork. C'était là, on l'a dit, que demeurait Kétil. + +Ce dernier s'y trouvait avec le petit Kelde, fils de son défunt frère +Thraen. + +Les deux hommes s'entretinrent longuement et amicalement jusqu'au soir; +puis à la nuit tombante Nial exprima le désir qu'on fît venir l'enfant. + +Celui-ci parut aussitôt. Le vieillard lui dit de s'approcher, et lui +présenta un anneau d'or. Le jeune Kelde prit la bague, et, après l'avoir +regardée, il la mit à son doigt. + +«Veux-tu accepter ce cadeau de moi?» lui demanda Nial. + +Le petit garçon répondit affirmativement. + +«Et dis-moi, reprit Nial, sais-tu qui a tué ton père? + +--Oui, c'est ton fils Skarphédin, répliqua l'enfant; mais il ne faut +plus parler de cela, puisque l'affaire a été arrangée moyennant l'amende +qu'il convenait. + +--Bien répondu! s'écria Nial; tu seras certainement un homme d'honneur. + +--Ce que tu me dis me fait grand plaisir, répliqua l'orphelin, car je +sais que tu lis dans l'avenir et que tu ne prononces jamais de vaines +paroles. + +--Écoute, poursuivit le vieillard, je me charge de t'élever, si tu y +consens.» + +Kelde accepta la proposition avec joie, de sorte que Nial l'emmena avec +lui. + +De jour en jour celui-ci s'attacha davantage à son protégé, qui, en +grandissant, devint un beau et robuste jeune homme d'un naturel si doux +et si généreux, que tout le monde l'aimait à l'envi. Non content de le +traiter comme un fils, Nial n'eut point de répit qu'il ne l'eût fait +élever au rang de gode, et ne lui eût procuré une alliance honorable +avec la fille d'un chef influent nommé Flose. + +Kelde, après son mariage, alla demeurer à Vorsaboï, boer situé au nord de +Bergtorsvol, que son père adoptif lui avait donné. + +* * * + +En recueillant le fils de Thraen et en le comblant de ses bienfaits, +Nial avait vu dans le jeune homme un gage de paix à interposer entre lui +et ses ennemis. Quelques années, en effet, s'écoulèrent, et il se +flattait de toucher au but, quand les rancunes implacables d'Halgierde +rouvrirent soudain le cycle des tueries. + +Un jour que Kelde, en compagnie de la veuve de Gunnar, était à dîner au +boer de Samstad, chez son oncle Lyting, Atle, un des fils de Nial, vint à +passer dans le voisinage. + +«Kelde, dit brusquement Lyting, ne veux-tu point venger ton père? Atle +est là sur la route. Je suis disposé à te prêter mon concours. + +--Ce serait mal reconnaître les bontés que Nial a eues pour moi, et ta +provocation me fait honte!» + +Sur ce mot, Kelde se leva de table, demanda son cheval et partit. Les +autres convives se retirèrent également. + +Resté seul avec Halgierde, Lyting lui dit: + +«En ma qualité de beau-frère de Thraen, j'avais droit à une rançon pour +sa mort; chacun sait que je n'ai rien reçu. Je ne suis donc lié par +aucun accord, et j'entends me payer à ma guise. + +--Tu as raison, quoique un peu tard,» repartit ironiquement la veuve de +Gunnar. + +Lyting appela une demi-douzaine d'hommes, et se mit en embuscade avec +eux dans le fossé de la route par laquelle Atle devait revenir. Quand +celui-ci parut, tous fondirent sur lui à la fois. Le fils de Nial se +défendit vaillamment: il blessa Lyting à la main et lui tua deux de ses +serviteurs; mais enfin il succomba sous le nombre. Son corps portait +plus de vingt blessures. + +* * * + +Le lendemain, Skarphédin tuait Lyting à son tour. + +Or, par une étrange fatalité, c'était à Kelde, le neveu de la dernière +victime, que revenait le soin de réclamer le wehrgeld: il y avait là une +obligation à laquelle, pour rien au monde, un Islandais ne pouvait se +soustraire. + +Kelde alla trouver Nial et lui dit: + +«Quelque indigne qu'ait été la conduite de Lyting à l'égard des tiens, +il était mon oncle, et je viens te demander pour la forme la +satisfaction qui m'est due.» + +De part et d'autre, l'accord fut vite conclu; mais Skarphédin, en +apprenant la démarche de Kelde, entra dans une grande colère contre lui. +Un autre gode des districts de l'ouest qui était parent de Gunnar, et +qui en voulait mortellement à Kelde de ce que nombre de paysans avaient +quitté son ressort judiciaire pour aller à celui de son rival, saisit +avidement cette occasion d'exciter le fils de Nial contre le protégé de +leur père. Il se mit à leur faire à Bergtorsvol de fréquentes visites où +il les comblait d'aménités et de flatteries, et bientôt entre lui et eux +les relations devinrent si étroites, que les trois autres n'entreprirent +plus rien sans consulter leur nouvel ami, qui s'appelait Gige. + +[Illustration: «Veux-tu accepter ce cadeau?» demanda Nial.] + +Le vieux père observait avec peine ce qui se passait, et un jour que ses +fils et Kare, revenant de dîner chez Gige, lui montraient différents +objets qu'ils avaient reçus en don de leur hôte: «Voilà, dit Nial, des +cadeaux qui, j'en ai peur, nous coûteront cher!» + +Le rusé gode s'appliquait en même temps à circonvenir Kelde, et chaque +fois que, dans ses tournées, il s'arrêtait à Vorsaboï, c'était pour lui +dire que les fils de Nial avaient tenu contre lui tel ou tel propos, et +qu'ils en voulaient secrètement à sa vie. + +«Quand bien même tout cela serait vrai, répondait invariablement Kelde, +j'aimerais mieux périr de leurs mains que de tenter rien à leur +préjudice.» + +Mais les méchantes calomnies du gode trouvaient plus d'écho de l'autre +côté. Peu à peu Skarphédin et ses frères, dont les méfiances étaient +toutes éveillées, se laissèrent persuader que Kelde n'attendait dans son +silence hypocrite qu'une occasion sûre de les tuer; à partir de ce +moment ils rompirent tout commerce avec lui, et affectèrent même de ne +plus lui parler quand d'aventure il venait chez eux. + +Chacun à Bergtorsvol sentait qu'un malheur était imminent. L'automne, +puis l'hiver, s'écoulèrent néanmoins sans autre incident; mais, avec le +retour du printemps, on vit se renouer les colloques secrets entre Gige +et les fils de Nial, et enfin... ce qui devait arriver arriva. + +* * * + +C'était le soir, un peu avant le coucher du soleil. Les meurtriers, +blottis aux aguets derrière la haie de Vorsaboï, aperçurent Kelde qui +sortait de la maison, tenant son glaive dans une main et dans l'autre +une corbeille remplie de graines. Le jeune gode s'arrêta un instant pour +contempler la chaîne des monts encore à demi poudrés de neige qui se +prolongeaient à l'est jusqu'au bord de la mer, ici présentant comme un +front de bastions, là se détachant en dentelles aiguës comme les flèches +d'une cathédrale gothique; puis il s'approcha de la clôture et se mit en +devoir de semer. + +Skarphédin bondit aussitôt vers lui. Kelde, surpris, fit le geste de +s'enfuir. + +«N'espère pas m'échapper!» lui cria son impétueux agresseur, et, ce +disant, il lui assena un coup de hache sur la tête. + +Kelde tomba sur les genoux, et tous le frappèrent simultanément. + +* * * + +En apprenant cette nouvelle de la bouche même de ses fils, Nial ne put +s'empêcher de leur dire: + +«J'aurais mieux aimé que deux d'entre vous eussent péri et que Kelde fût +encore vivant!» + +Là-dessus il se mit à pleurer. + +«Notre père se fait vieux, et la sensiblerie le prend! répliqua +irrespectueusement Skarphédin. + +--C'est que je sais mieux que vous ce qui résultera de tout cela. + +--Quoi donc? + +--Ma mort, la mort de votre mère, et la vôtre à tous, ô mes fils! + +--Et à moi, que me prédis-tu? dit Kare à son tour. + +--Toi, mon gendre, c'est différent; ta chance sera la plus forte, et +tous nos adversaires réunis ne pourront prévaloir contre elle. Néanmoins +un jour viendra, je le crois, où ton glaive te tombera de lui-même des +mains.» + +Notes du chapitre: + +[Note 45: Ou encore, _signé du premier signe_. C'était le premier +pas vers le baptême, mais non le baptême lui-même. Beaucoup de gens, +même en Danemark et en Norwège, où la lutte continuait assez vive contre +les deux religions rivales, se contentaient de ce demi-christianisme. +Ceux qui se trouvaient dans cet état étaient admis de leur vivant à la +société des chrétiens; mais, quand ils mouraient, on les enterrait sur +les confins du cimetière sans qu'il fût récité de prières sur leurs +corps.] + + + + +CHAPITRE XVIII + +LE MANTEAU DE SOIE + + +L'alting d'été est réuni; les huttes et les tentes s'alignent au bas du +Logberg, et le moment approche où l'affaire du meurtre de Kelde va être +portée devant l'assemblée. + +Suivant l'usage, les deux parties font leur tournée sur le champ de +justice pour essayer de gagner à leur cause le plus de monde possible. +Les trois fils de Nial, Kare, leur beau-frère, et Asgrim, beau-père +d'Helge, s'en étaient donc allés à la file, Skarphédin venant le +cinquième, visiter les principaux personnages. + +Du campement de Gissur, qui, en sa qualité de parent d'Asgrim, avait +promis de tenir pour eux, ils s'étaient rendus à celui d'un autre chef +appelé Skapte. Au premier mot qu'Asgrim lui dit, celui-ci répliqua en +termes presque injurieux; après quoi il fixa ses regards sur Skarphédin. + +Ce dernier était resté debout près de la porte, tout de bleu vêtu, une +ceinture d'argent sur les hanches, sa fameuse hache Rimegyge à la main, +un léger bouclier passé à son bras, un turban de soie autour de la tête +et les cheveux rejetés derrière les oreilles, avec un air de défi +guerrier qui sautait d'abord aux yeux de chacun. + +«Quel est donc, demanda Skapte, celui-ci, qui marche cinquième dans +votre cortège, cet homme de haute taille, aux traits anguleux, pâle et +sombre, semblable à un _Jotu_[46], et qui a l'air de traîner le malheur +à sa suite? + +--Je m'appelle Skarphédin, répondit le fils de Nial, et tu m'as vu +souvent sur le ting. J'ai sur toi cet avantage de n'avoir pas besoin de +m'enquérir de ton nom. Tu t'appelles Skapte; mais naguère tu avais pris +le nom de Borstekuld: tu venais alors de tuer Krake... Tu te barbouillas +de noir, tu t'enduisis la tête de goudron, puis tu allas te cacher dans +un trou en terre, et quand tu voulus quitter le pays, tu te fis mettre à +bord du navire dans un sac à farine.» + +* * * + +Les solliciteurs se rendirent ensuite chez Snorre le gode, un des sages +les plus renommés de l'Islande, un homme qui passait, comme Nial, pour +avoir le don de prescience. Lui aussi il refusa son aide, ou du moins se +déclara neutre; puis apercevant Skarphédin: + +«Quel est, dit-il, celui-ci qui marche cinquième dans votre cortège, +cet homme pâle, au visage dur, au sourire moqueur, qui tient si +fièrement sa hache? + +--Mon nom est Hédin, répondit derechef le fils de Nial; mais d'ordinaire +on m'appelle Skarphédin[47]. Qu'as-tu encore à me dire? + +--Ton air est vaillant et superbe; mais je crois que tu as joui du +meilleur de ta destinée, et que désormais tes jours sont comptés. + +--Nous devons tous payer notre dette à la mort, reprit Skarphédin; mais +tu ferais mieux de venger ton père que de t'amuser à me prédire malheur. + +--Voilà une parole que plus d'un m'a dite avant toi; aussi entends-je y +demeurer froid.» + +Les visiteurs sortirent sur ce mot et allèrent à la hutte de Gudmund le +Puissant, un chef des districts du Nord, dont la maison se composait de +plus de cent personnes. + +«Je ne serai pas contre toi, répondit-il tout d'abord à Asgrim; quant à +te servir, j'y réfléchirai, et nous en reparlerons.» + +Puis, comme Asgrim le remerciait: + +«Tu as, dit Gudmund, avec toi un homme d'un aspect si martial, que je ne +crois pas avoir jamais rencontré son pareil. + +--De qui veux-tu parler? + +--De celui-ci, qui marche cinquième à ta suite, de cet homme à la +chevelure noire et au teint pâle. Rien qu'à voir l'audace et la +résolution que respire sa personne, je l'aimerais mieux que dix autres +dans mon escorte... Et cependant il a l'air de quelqu'un qui traîne le +malheur après lui. + +--Chacun de nous porte avec lui son malheur, repartit Skarphédin; le +mien est d'avoir tué Kelde le gode; le tien, c'est d'avoir été vaincu +par Thorkel et de servir depuis lors de sujet à ses chants moqueurs.» + +* * * + +«Où allons-nous maintenant? demanda le jeune homme quand ils furent +dehors. + +--Chez Thorkel, que tu viens de nommer, répondit Asgrim. Celui-là est un +champion sans pareil, et si nous pouvons nous le concilier, ce sera pour +nous un gros avantage. Seulement c'est un homme étrange et fantasque, +devant lequel il nous faut peser avec soin nos paroles: c'est pourquoi +je te prie, Skarphédin, de ne plus te jeter impétueusement en travers de +notre entretien.» + +Skarphédin sourit en silence, et ils entrèrent dans la hutte de Thorkel. + +Celui-ci était assis au milieu du banc, ses hommes de guerre à ses +côtés. Après un échange civil de saluts, Asgrim dit: + +«Nous venons te prier de vouloir bien nous prêter assistance devant le +tribunal.» + +Thorkel répondit: + +«Vous êtes allé déjà chez Gudmund, qui sans doute vous a promis son +appui; qu'avez-vous donc besoin du mien? + +--Gudmund ne nous a rien promis, reprit Asgrim. + +--C'est que votre affaire probablement ne lui inspire pas beaucoup de +sympathie, repartit le chef redouté. Je ne comprends guère, dans ce +cas, la démarche que vous tentez auprès de moi. Avez-vous cru que je me +laisserais plus aisément induire que Gudmund à épouser une méchante +cause?» + +Devant cet accueil peu amical, Asgrim ne répliqua rien; mais Thorkel, +continuant: + +«Quel est, dit-il, celui-ci, qui marche cinquième dans votre cortège, +cet homme au visage pâle et dur, à l'air fatal, qui roule des regards si +farouches? + +--Je m'appelle Skarphédin, se hâta de riposter le fils de Nial, et je +t'engage à ne point me persifler. On ne te voit pas souvent sur le ting, +et, à dire vrai, tu fais beaucoup mieux de rester chez toi à garder ton +bétail.» + +Thorkel se leva d'un bond et tira son épée. + +«Ce fer, dit-il, a goûté du sang de plus d'un vaillant; il goûtera aussi +du tien la prochaine fois que nous nous retrouverons!» + +Skarphédin, ricanant, brandit Rimegyge: + +«Cette hache à la main, répliqua-t-il, j'enjambe un ruisseau de douze +coudées[48], et chaque fois qu'elle tournoie dans l'air il y a un homme +qui mord la poussière!» + +Puis, écartant Kare et ses frères qui étaient devant lui, il s'élança +vers Thorkel en lui criant d'une voix terrible: + +«De deux choses l'une: ou tu vas rengainer ton glaive et te rasseoir, ou +d'un coup sur ta tête je te fends jusqu'aux deux talons!» + +Thorkel rengaina et se rassit. Ce fut la première et l'unique fois de sa +vie qu'il fit preuve d'une pareille soumission. + +Asgrim et ses compagnons sortirent de la hutte. + +«Où allons-nous à présent? demanda encore Skarphédin. + +--Tout droit chez nous, répondit Asgrim. + +--Oui, fit l'autre, en voilà bien assez de ce métier de mendiant.» + +De retour à leur campement, ils racontèrent à Nial tous les incidents de +leur tournée. + +«Eh bien, répondit tristement le vieillard, laissons les choses suivre +leur cours.» + +Quant à Gudmund, en apprenant l'affront que Skarphédin avait infligé à +Thorkel, il eut un tel mouvement de joie, qu'il dit aussitôt à son frère +Einar: + +«Dès que les assises seront ouvertes, nous sortirons avec tous nos +hommes pour prêter assistance aux fils de Nial.» + +* * * + +Le vendredi suivant, les deux parties comparurent en justice: d'un côté, +Flose, le beau-père de Kelde avec tous ses tenants et amis; de l'autre, +Asgrim, le gode Gissur, le vieux Nial et ses gens. Skarphédin, Grim et +Helge étaient restés en bas dans leur hutte, avec Kare, leur beau-frère, +attendant, silencieux et farouches, le résultat de l'instance entamée. + +Quand les juges eurent pris place sur leurs sièges, les plaignants +exposèrent leurs griefs, et les témoins prêtèrent le serment d'usage. +Nial se leva ensuite et demanda qu'on voulût bien l'écouter. + +Dans un langage simple et digne, il dit ce qu'il avait fait pour Kelde, +l'extrême douleur qu'il avait ressentie de cette mort qui plongeait son +âme «dans la nuit»; il ajouta que la plainte de Flose était légitime, et +sollicita la permission de lui offrir une satisfaction au nom de ses +fils. + +Gissur et Asgrim se joignirent à Nial pour prier le principal demandeur +de se prêter à l'accommodement proposé. + +Flose hésita d'abord; puis, sur les instances de plusieurs autres chefs +éminents, il donna son assentiment. En conséquence, douze arbitres +furent choisis par moitié dans les deux parties, et la délibération +commença. + +L'affaire paraissait à tous d'une extrême gravité; on écarta néanmoins +tout d'abord l'idée d'une sentence de bannissement, la plupart du temps +dépourvue de sanction[49], pour s'en tenir à une peine pécuniaire; mais +on reconnut d'un commun accord que les coupables devaient être frappés +d'une amende dont le taux fût encore sans exemple, et que cette amende +devait être acquittée séance tenante jusqu'au dernier sou. + +Ainsi fut-il résolu. Seulement, comme les défendeurs n'avaient pas avec +eux la somme suffisante, et qu'il importait d'en finir le jour même, il +fut décidé que chaque homme présent, à commencer par les arbitres +eux-mêmes, y contribuerait,--suivant une coutume parfois pratiquée sur +le ting,--en versant son appoint personnel par manière de provision et +d'avance. + +Tout le monde se prêta de bonne grâce à cet arrangement, tant on +redoutait les complications dont ce procès exceptionnel semblait gros, +et Nial alla chercher ses fils et son gendre pour qu'ils jurassent, eux +aussi, l'accord intervenu avec Flose. + +Par malheur, un incident, dont Nial lui-même fut la cause sans le +vouloir, vint tout gâter au dernier moment. Il eut l'idée d'ajouter au +tas d'argent, comme cadeau d'honneur pour le chef de la partie adverse, +un manteau de soie du plus fin tissu. + +«Voilà, dit Flose après avoir compté la somme, ce qui s'appelle des écus +sonnants; mais qui donc m'a mis cela par-dessus le marché?» s'écria-t-il +en levant en l'air le manteau. + +Nul ne dit mot. + +Flose répéta sa question avec un ricanement de moquerie, sans plus +obtenir de réponse. + +«Ainsi, cria-t-il derechef, personne n'ose faire connaître le +propriétaire de cet atour de femme? + +--Que veux-tu dire? demanda Skarphédin, que, pendant tout le cours de la +procédure, son mauvais sourire n'avait point quitté. + +--Je veux dire, puisque tu tiens à le savoir, que le propriétaire de cet +objet ne peut être que ton blanc-bec de père! À lui seul sied un +colifichet de ce genre, car, à le voir, on ne sait vraiment s'il est +homme ou femme! + +--C'est mal à toi, repartit Skarphédin, de parler ainsi d'un vieillard +digne de respect! Heureusement ce vieillard a des fils qui ne reculent +jamais devant la vengeance!» + +Ce disant, il reprit le manteau et jeta en échange à Flose une paire de +chausses blanches. + +«Tiens! ajouta-t-il, voilà quelque chose qui fera mieux ton affaire, car +il paraît qu'une fois la semaine tu te métamorphoses en sorcière pour +aller au sabbat du diable sur le _Svinefield_!» + +À ce mot, Flose, furieux, repoussa du pied le monceau d'argent, en +disant qu'il ne voulait plus accepter un denier. + +«C'est par le sang, vociféra-t-il, que mon gendre Kelde doit être +vengé!» + +Il fit un signe à ses hommes, et tous avec lui regagnèrent leurs huttes. + +«Allons! dit Nial en quittant également la place suivi de ses fils, +cette fois encore mes tristes pressentiments ne vont que trop se +réaliser!» + +* * * + +Les gens qui s'étaient cotisés pour parfaire la somme parlaient de +reprendre leur quote-part; mais Gudmund le Puissant s'écria: + +«Reprendre ce que j'ai une fois donné! non, certes; ni maintenant ni +jamais je ne commettrai pareille vilenie! + +--Il a raison!» dirent les autres, et nul ne voulut plus toucher à une +pièce du tas. + +«Mon avis, observa Snorre le gode, est que deux d'entre nous conservent +cette somme en dépôt jusqu'au prochain alting; quelque chose me dit que +nous pourrons alors en avoir besoin.» + +Gissur et un autre prirent chacun la moitié de l'argent, et l'on se +sépara. + +À quelques jours de là, une centaine d'hommes se trouvaient de nouveau +réunis dans l'enceinte de rochers de l'Allmannagia pour y conclure un +pacte d'alliance. Flose, choisi pour chef par les conjurés, reçut le +serment individuel de chaque Islandais présent: tous s'engagèrent +solennellement à ne se point désister de l'oeuvre de vengeance tant qu'un +seul des fils de Nial serait vivant, et à garder rigoureusement secret +jusqu'à l'époque fixée pour l'action le plan au courant duquel chacun +venait d'être mis. + +Notes du chapitre: + +[Note 46: Dans la mythologie scandinave, géant ennemi des dieux et +des hommes.] + +[Note 47: C'est-à-dire: _le rude Hédin_.] + +[Note 48: Voyez ci-dessus, p. 169.] + +[Note 49: En effet, nombre des hommes condamnés à l'exil par +l'alting préféraient s'enfuir dans les districts sauvages du centre de +l'île, et là, sous le nom d'_outlaws_, ils menaient une vraie existence +de brigands.] + + + + +CHAPITRE XIX + +L'ATTAQUE DE BERGTORSVOL + + +À Bergtorsvol vivait une femme appelée Saun. Elle était fort âgée, et +les fils de Nial la traitaient volontiers de vieille folle, parce +qu'elle bavardait sans cesse à tort et à travers, ce qui ne l'empêchait +pas de s'entendre à bien des choses et de faire mainte prédiction qui se +réalisait. + +Un matin elle prit une baguette, et, allant à un tas de renouée qui +était empilé contre la maison, elle se mit à le battre avec fureur. +Skarphédin, à cette vue, éclata de rire, et lui demanda la cause de +cette grande colère contre le monceau d'herbes. + +«C'est, dit-elle, qu'on s'en servira pour mettre le feu au logis, le +jour où l'on voudra brûler Nial et Bergtora ma maîtresse. Prends-le +donc, jette-le à l'eau, ou fais-le disparaître le plus tôt possible. + +--À quoi bon? répondit Skarphédin; si la destinée le veut ainsi, il se +trouvera bien un autre combustible pour faire l'office de ce tas de +renouée.» + +La vieille n'en continua pas moins tout l'hiver à répéter son propos, et +à dire qu'il fallait porter toutes ces herbes à l'intérieur de +l'habitation; mais elle en fut pour son refrain, et nul ne prit au +sérieux sa lubie. + +* * * + +Le beau temps revenu, Flose et ses compagnons demeurèrent néanmoins chez +eux, occupés de leurs travaux agricoles, et de tout l'été ne donnèrent +signe de vie. + +Le premier jour de l'hiver suivant tombait le treizième d'octobre. Six +semaines environ avant cette date, Flose commença ses préparatifs pour +l'expédition projetée, et manda ceux qui avaient promis de le suivre. + +Chacun se présenta avec deux chevaux et un armement complet. + +Dès l'aurore, le dimanche 2 septembre, Flose fit dire pour lui et ses +hommes une messe à Svinefield; après quoi toute la troupe, ayant +déjeuné, se mit en route vers Bergtorsvol, de manière à y arriver le +jeudi avant le repas du soir. + +Le matin de ce dernier jour, deux des fils de Nial, Grim et Helge, +étaient partis pour un boer voisin, et ils avaient averti leur mère +qu'ils ne rentreraient que le lendemain. + +Dans la soirée, en se mettant à table, Bergtora dit à ses gens: + +«Que chacun de vous choisisse le morceau qui lui plaît. J'ai idée que +c'est la dernière fois que je vous donne à souper... + +--À Dieu ne plaise! lui répondirent-ils. + +--C'est pourtant comme je vous le dis, et je pourrais m'expliquer plus +au long si je le voulais. + +--Comment cela? + +--Écoutez, reprit-elle: si mes fils Grim et Helge reparaissent ce soir +avant que vous ayez fini de manger, eh bien, ce sera un signe que mon +pronostic se réalisera.» + +On servit le repas. Quelques instants après, Nial dit: + +«C'est singulier! il me semble que la maison n'a plus de toit, que je +vois par-dessus le mur de pignon, et que la table et les mets nagent +dans une mer de sang!» + +* * * + +Tout le monde fut pris d'épouvante; mais Skarphédin, avec son ton de +raillerie habituel, rappela les convives à un maintien plus convenable. + +«Allons, fit-il en souriant, ne donnons point prise aux mauvais propos +par des lamentations déplacées. Quoi qu'il arrive, montrons du courage +et une âme virile.» + +Avant que la table fût desservie, Grim et Helge rentrèrent. + +Pour le coup, le plus brave se sentit le coeur oppressé. + +«Pourquoi donc revenez-vous sitôt? demanda Nial à ses fils. + +--C'est que nous avons rencontré quelques femmes qui nous ont dit avoir +vu une centaine d'hommes bien armés chevaucher dans la direction de +notre boer; nous en avons conclu que Flose devait être arrivé de l'Est, +et nous n'avons pas voulu être ailleurs que là où était notre frère +Skarphédin.» + +En conséquence, Nial défendit que personne ce soir-là se mît au lit, et +chacun fut prié de faire bonne garde. + +* * * + +Dans le voisinage de Bergtorsvol se trouvait un vallon. La bande ennemie +y était descendue pour y attendre la tombée de la nuit en faisant +pâturer les chevaux. + +Le moment venu, Flose donna l'ordre de se remettre en route, en +recommandant à ses hommes de se tenir seulement bien cachés et de ne +s'avancer que lentement, pour tâcher de surprendre le plan de défense +des adversaires. + +Nial s'était posté en avant de la maison avec ses fils, son gendre Kare +et les gens de service, en tout une trentaine de personnes environ. + +Flose aperçut le groupe; il s'arrêta aussitôt et dit: + +«Les voilà sur leurs gardes, et la chose est fâcheuse pour nous; pourvu +qu'ils conservent cette position, il nous sera difficile de les +attaquer. + +--Une belle entreprise alors que la nôtre, s'écria un conjuré du nom de +Grane, si nous n'osons pas même prendre l'offensive! + +--Oh! repartit Flose, nous prendrons l'offensive, lors même qu'ils +resteraient au dehors; mais dans ce cas nous éprouverons de telles +pertes, qu'il ne survivra pas grand monde pour raconter de quel côté +aura été l'avantage.» + +* * * + +«Tiens! dit dans l'autre camp Skarphédin, nos ennemis ont fait halte; on +dirait qu'ils ont peur de nous attaquer! + +--M'est avis, observa Nial, qu'ils seraient encore plus embarrassés pour +nous attaquer si nous rentrions... La maison est aussi solide que celle +de Lidarende, et pourtant, bien que Gunnar fût seul, ils ont mis un +temps infini à l'y assaillir. + +--C'est que ses adversaires étaient des gens loyaux à leur façon, et +qu'ils aimaient mieux manquer leur coup que d'avoir recours à +l'incendie; mais ces gens-ci ne balanceront pas à nous mettre le feu aux +trousses, s'ils ne voient pas d'autre moyen de réussir. Ils pensent, et +en cela ils n'ont pas tort, que leur mort est certaine plus tard si nous +échappons. Or, pour mon compte, je ne me sens pas la moindre envie de me +laisser enfumer comme un renard dans son terrier. + +--Mes fils prétendent donc à présent me donner des avis! répondit Nial. +Quand vous étiez jeunes, vous suiviez mes conseils, et vous vous en êtes +toujours bien trouvés. + +--Conformons-nous à la volonté de notre père, dit Helge; ce sera pour +nous le meilleur de beaucoup. + +--Eh! je n'en suis pas bien sûr! grommela Skarphédin; je crois que cette +fois il est mal inspiré et court à sa perte; mais, après tout, ne fût-ce +que par condescendance pour ses cheveux blancs, je veux bien me faire +rôtir avec lui... La mort ne m'effraye nullement, sous quelque forme +qu'on me la présente.» + +Puis s'adressant à Kare: + +«Restons à côté l'un de l'autre, beau-frère; ne nous séparons pas, quoi +qu'il advienne. + +--C'est bien mon intention, repartit Kare, à moins que le sort, à la +dernière minute, n'en décide autrement, auquel cas je n'y pourrai rien. + +--Venge-nous alors, reprit Skarphédin, comme nous te vengerons +nous-mêmes si nous te survivons. + +--C'est entendu.» + +Tout le monde rentra donc au boer, et l'on se posta dans le vestibule. + +* * * + +Flose vit s'opérer le mouvement. + +«Nous les tenons à présent, s'écria-t-il. C'est leur mauvais génie qui +leur suggère cette idée de retraite... En avant bien vite, et occupons +tout d'abord la porte, pour que personne ne puisse s'échapper, car ce +serait un jour notre mort!» + +Un cordon de gardes fut placé autour de la maison, pour le cas où il y +eût eu quelque issue secrète; puis Flose et ses hommes s'approchèrent de +la façade. + +Aussitôt l'échange des traits commença. Le premier de la troupe +assaillante qui s'aventura trop avant tomba sous la fameuse hache +Rimegyge. + +«Tu l'as vite dépêché! dit Kare à son beau-frère; pour sûr il n'en est +pas un qui te vaille parmi nous. + +--Eh! je n'en suis pas bien sûr!» répondit, cette fois encore, +Skarphédin en souriant. + +Les fils de Nial, ainsi que son gendre, blessèrent bon nombre de leurs +ennemis, sans que ceux-ci pussent faire le moindre progrès. + +«Voilà déjà bien du dégât de notre côté! dit Flose tout à coup. Autant +de tués que de blessés! Nous ne viendrons jamais à bout de ces gens-là +par la force... Il me semble même que tel d'entre nous qui se montrait +tout à l'heure si agressif en paroles, ajouta-t-il en regardant Grane, +qui avait des premiers reculé, est à présent bien mou dans l'action... +Il nous faut pourtant prendre un parti, et de deux choses choisir l'une: +ou nous retirer, et dans ce cas nous sommes sûrs de périr bientôt, ou +appeler le feu à notre aide. + +--Oui, oui, brûlons-les!» s'écria en choeur toute la bande. + + + + +CHAPITRE XX + +L'INCENDIE--MORT DE NIAL ET DE SES FILS + + +Quelques hommes allèrent chercher des broussailles; on en forma un +bûcher devant la porte, et l'on y mit le feu. + +«Holà! cria Skarphédin, on se propose donc de faire la cuisine? + +--Oui, répondit un des conjurés, et c'est toi qui cuiras!» + +Les femmes du logis cependant arrivèrent avec des vases pleins d'eau et +de petit lait; elles versèrent le tout par la fenêtre, de sorte que le +feu, à peine allumé, s'éteignit. + +Alors un homme dit à Flose: + +«Si nous embrasions ce tas de renouée, qui est là juste à point contre +la maison? On le jetterait par la lucarne d'en haut sur le plancher de +la mansarde, et l'effet, cette fois, en serait sûr.» + +Le conseil fut suivi, et ceux du dedans ne s'aperçurent de la chose que +lorsque tout flambait déjà. + +Alors les femmes commencèrent à crier et à se lamenter. + +«Ne vous désolez donc pas ainsi, leur dit Nial; ce n'est là qu'une +incommodité passagère, par laquelle sans doute nous ne passerons qu'une +fois; car, à supposer que nous rôtissions dans ce monde, Dieu nous en +tiendra compte dans l'autre en nous exemptant des flammes éternelles.» + +Bientôt cependant toute la maison est en feu. Nial alors s'approche de +la porte. + +«Flose est-il là? demande le vieillard, et puis-je échanger un mot avec +lui? + +--Me voici, répond le chef de la troupe. + +--Eh bien, reprend Nial, veux-tu entrer en accommodement avec mes fils, +ou permettre à quelqu'un de sortir d'ici? + +--Pour un accommodement avec tes fils, je m'y refuse, répliqua Flose; je +ne m'en irai point qu'ils ne soient tous passés de vie à trépas... J'ai +résolu d'en finir d'un coup. Quant aux femmes, aux enfants et aux +serviteurs de chez vous, je suis prêt à leur livrer passage.» + +* * * + +Nial rentra et fit part de l'offre aux intéressés. + +«Va-t'en d'abord, Thoralle, fille d'Asgrim, dit-il à la femme d'Helge. + +--Soit, répondit Thoralle; je me sépare de mon mari tout autrement que +je ne m'y attendais; mais je réclamerai vengeance de mon père et de mes +frères! + +--Va toujours, repartit Nial, et que la bénédiction de Dieu +t'accompagne!» + +Thoralle quitta donc la maison, et avec elle sortit un gros de +serviteurs. Astride, la femme de Grim, se mit en devoir d'en faire +autant; sur le seuil, une idée lui vint. Elle appela Helge et lui dit: + +«Viens avec moi; je vais te couvrir d'un manteau et d'une coiffe.» + +Helge hésita d'abord; puis il finit par céder. Astride lui noua un +mouchoir autour de la tête, et Thorilde, épouse de Skarphédin, l'affubla +d'un manteau. Il sortit ainsi entre ses deux belles-soeurs, auxquelles se +joignit Helga, femme de Kare. + +«Holà! s'écria Flose en apercevant le groupe, m'est avis que voilà une +gaillarde de belle carrure... Sus! arrêtez-moi ça!» + +Helge se débarrassa prestement de son manteau, saisit son épée, qu'il +avait au côté, et trancha le jarret du premier qui se présenta; mais +Flose, survenant par derrière, assena au jeune homme un tel coup sur la +nuque, que la tête fut détachée du tronc. Puis il alla vers la porte, et +appela Nial et Bergtora, en disant qu'il désirait leur parler. + +Nial parut à l'entrée du boer. + +«Écoute, lui dit Flose, je viens t'offrir la sortie libre; c'est à tes +fils et à Kare que j'en veux; je n'entends nullement que tu brûles avec +eux. + +--Je ne bougerai pas, répliqua Nial; je suis un vieillard, à qui toute +idée de vengeance et de meurtre demeure dorénavant étrangère; mais quant +à vivre déshonoré, jamais! + +--Et toi, femme, reprit Flose en s'adressant à Bergtora, n'es-tu pas +disposée à te retirer? pour rien au monde je ne voudrais te voir périr +par le feu. + +--Toute jeune, je me suis mariée avec Nial, répondit Bergtora, et je +lui ai promis de partager sa bonne et sa mauvaise fortune.» + +Sur cette parole le couple rentra. + +* * * + +«Qu'allons-nous faire maintenant? demanda Bergtora à son mari. + +--Nous reposer, répondit Nial... Il y a si longtemps que j'aspire après +le repos!» + +Bergtora se tourna vers Thord, un jeune fils de Kare que Nial avait pris +avec lui afin de faire son éducation, et le pria de sortir pour échapper +à la mort. L'enfant repartit: + +«Tu m'as promis, grand'mère, que nous ne nous séparerions jamais tant +que je voudrais rester auprès de toi, et j'aime mieux mourir avec toi et +Nial que de vous survivre.» + +Bergtora prit alors le garçon et le porta sur le lit. Nial appela son +esclave de confiance, qui avait jusqu'alors différé de sortir, et il lui +dit: + +«Avant de t'en aller, remarque bien où nous nous mettons, et de quelle +manière nous nous arrangeons, car je suis résolu à ne plus bouger de +place, quelles que soient la fumée et la chaleur. Tu sauras alors plus +tard où l'on pourra retrouver nos cadavres.» + +Il donna l'ordre au serviteur de prendre la peau d'un boeuf fraîchement +écorché, et de l'étendre sur lui et sa femme après qu'ils se seraient +placés côte à côte. Puis les deux époux se mirent sur le lit, ayant +entre eux le petit Thord. + +«Notre père se couche de bonne heure aujourd'hui! dit Skarphédin à Kare +son beau-frère en voyant ce qui se passait. De la part d'un vieillard +harassé, cela se conçoit. Puisse le réveil lui être doux!» + +Et, pour la première fois de sa vie, le fier jeune homme courba le front +vers la terre, et quelque chose comme une larme furtive perla sous sa +paupière d'aigle. + +Nial et Bergtora demeuraient immobiles et silencieux sur leur couche. + +L'esclave prit la peau, l'étendit sur le groupe résigné, et gagna la +porte pour sortir à son tour. + +* * * + +Du toit et de la mansarde qui brûlaient, des tisons enflammés ne +cessaient de pleuvoir dans la chambre. Skarphédin, Kare et Grim les +ramassaient au fur et à mesure qu'ils tombaient, et les jetaient sur les +assaillants. + +Cela dura quelque temps, et comme du dehors on s'était remis à lancer +des traits, ils les attrapaient également au vol et les renvoyaient à +l'ennemi, si bien que Flose pria ses compagnons de cesser tout envoi de +projectiles. + +«Ce jeu-là ne vaut rien pour nous, leur dit-il; vous pouvez bien +attendre que le feu les contraigne à se tenir cois.» + +Cependant la grosse charpente du fronton s'était disloquée. À l'un des +pignons restait une traverse qui reposait de biais sur le vestibule et +la crête du mur; mais déjà, à sa partie médiane, elle était plus d'à +moitié consumée. + +Les trois hommes demeurés dans le boer se précipitèrent de ce côté, et +Kare dit à Skarphédin: + +«Voici peut-être un moyen de nous sauver. Saute sur cette poutre avant +qu'elle soit tout à fait calcinée. Je vais t'aider, et je monterai +ensuite. Une fois dehors, il nous sera facile de filer inaperçus dans la +direction de la fumée. + +--Saute d'abord, dit Skarphédin, et je te suis. + +--Non, à toi de passer le premier, répliqua l'autre. + +--Point, j'entends que tu me précèdes. + +--Allons, soit! reprit enfin Kare. C'est le devoir de tout homme de +sauver sa vie quand il le peut; ainsi ferai-je... Seulement, si tu ne te +hâtes pas à ton tour, je crains que nous ne nous revoyions jamais; car, +pour mon compte, une fois dehors, je n'aurai guère envie de me rejeter +dans la fournaise afin de t'en tirer... À chacun alors de suivre sa +voie! + +--Je serai fort heureux, beau-frère, si tu parviens à t'échapper, +répondit Skarphédin; en ce cas tu te chargeras de la vengeance.» + +* * * + +Kare prit au lambris un ais enflammé et grimpa sur la traverse. Arrivé +sur le mur, il lança l'énorme brandon sur les gens du dehors; ceux-ci se +rejetèrent vivement de côté. Alors, profitant de l'effarement général, +les vêtements et la chevelure tout en feu, il sauta du haut de la +muraille, et se mit à courir dans le sens où le vent chassait la fumée. + +«Est-ce que quelqu'un ne vient pas de sauter de ce mur?» s'écria un des +assaillants les plus proches. + +--Nullement, repartit un autre; c'est sans doute Skarphédin qui nous a +encore envoyé un tison.» + +Cette parole ayant dissipé tout soupçon, Kare continua de courir jusqu'à +ce qu'il eût atteint un ruisseau. Il se plongea dedans pour éteindre le +feu qui le dévorait; après quoi il reprit sa course au milieu de la +fumée, et ne s'arrêta que près d'un fossé, où il se coucha pour se +reposer. + +* * * + +Immédiatement après lui, Skarphédin avait sauté sur la traverse; +malheureusement, lorsqu'il atteignit la place où elle était le plus +consumée, la poutre se brisa sous lui, et il fut précipité sur le sol. +Il renouvela toutefois sa tentative, et il grimpait à même la muraille +quand une autre solive s'écroula sur sa tête, et derechef le jeta par +terre. + +«Allons! se dit-il, je vois ce qu'il en est; Kare, mon beau-frère, +risque fort de m'attendre.» + +Il rampa néanmoins le long de la paroi pour essayer de gagner la sortie; +mais il fut surpris dans ce mouvement par un des assaillants, nommé +Lambe, qui venait juste à ce moment d'escalader extérieurement le mur. + +«Tiens, lui cria d'en haut ce dernier, on dirait que tu pleures à +présent, Skarphédin! + +--Pas le moins du monde, dit le fils de Nial en relevant la tête; +seulement la chaleur un peu forte me cause quelques picotements dans les +yeux; mais toi, continua-t-il, il me semble que tu ris? + +--Ma foi, oui, je ris, repartit l'homme, et c'est la première fois que +je suis franchement gai depuis le jour où tu tuas Thraen, près de la +Markar. + +--Tiens! riposta Skarphédin, voici, à ce propos, un souvenir de lui dont +je te gratifie!» + +Il tira de sa poche une des dents molaires de Thraen, qu'il avait +ramassée lorsque celui-ci avait roulé sur le sol gelé, et il la lança si +violemment dans l'oeil droit de Lambe, que la prunelle jaillit de +l'orbite et que l'homme se laissa choir au pied du mur. + +Skarphédin courut alors à son frère Grim, qui se démenait à l'autre bout +de la pièce, et tous deux s'efforcèrent de piétiner sur le feu pour +l'éteindre. Quand ils arrivèrent au milieu de la salle, Grim tomba +écrasé par une poutre: il était mort. Skarphédin, d'un bond gigantesque, +avait réussi à esquiver le choc; mais ce ne fut qu'un répit d'une +seconde. À peine reprenait-il l'équilibre, qu'un épouvantable craquement +se produisit: c'était le toit tout entier qui croulait. + +* * * + +Flose et ses compagnons demeurèrent devant le boer incendié jusqu'à +l'aurore du lendemain vendredi. Comme le jour commençait à poindre, ils +virent arriver un homme à cheval qui leur dit s'appeler Geirmund et être +un parent de Thraen. + +«Combien de gens ont péri là dedans?» demanda le nouveau venu. + +Flose dénombra les victimes: Nial, Bergtora et sa femme, tous leurs +fils, Kare et Thord. + +«Oh! reprit Geirmund, tu mets parmi les morts un homme avec lequel j'ai +causé ce matin même. + +--Qui donc? demanda Flose. + +--C'est Kare. Ses cheveux et ses vêtements étaient tout roussis, et la +lame de son épée était devenue bleue; mais il disait qu'il en +renouvellerait avant peu la trempe dans ton sang et dans celui de ta +troupe incendiaire. + +--Malheur à nous! s'écria Flose. L'homme que nous avons laissé fuir ne +nous laissera ni trêve ni repos, et plus d'un d'entre nous, je le +prévois, est appelé à perdre bientôt la vie.» + +Cependant un des conjurés s'était mis à entonner un chant de joie sur la +mort de Nial. + +«Tais-toi, dit Flose, il n'y a point là de quoi chanter. Que Nial ait +péri dans les flammes, l'événement ne nous rapporte pas grand honneur.» + +Il grimpa sur les ruines du pignon avec quelques autres. Là ils crurent +percevoir une sorte de murmure rythmé qui partait du brasier au-dessous +d'eux. + +«C'est la voix de Skarphédin, dit un des hommes. Je serais curieux de +savoir si c'est un vivant ou un mort qui nous chante cette chanson. +Mettons-nous à la recherche des corps. + +--Non pas, répondit Flose; il faudrait être fou pour s'attarder à une +telle besogne au moment où, par tout le pays, on rassemble des forces +contre nous. Mon avis est qu'il nous faut déguerpir au plus vite.» + +Là-dessus il sauta en selle, et toute la troupe suivit son exemple. + +* * * + +Après sa rencontre avec Geirmund, Kare avait emprunté un cheval et gagné +divers boers amis où il raconta ce qui s'était passé. Bientôt se trouva +réunie une troupe d'hommes déterminée et nombreuse, qui se divisa en +plusieurs escouades, afin de battre le pays en divers sens; mais nulle +part ils n'eurent de nouvelles de Flose et de ses gens. + +Kare, avec quinze de ses amis, prit de son côté le chemin de +Bergtorsvol, pour exhumer des décombres de la ferme les corps des +victimes. En route, le groupe se grossit, si bien qu'en arrivant au lieu +de l'incendie il comptait une centaine de cavaliers. + +On chercha d'abord le cadavre de Nial, qu'on retrouva dans une épaisse +couche de cendre. La peau de boeuf était toute recroquevillée; au-dessous +d'elle gisaient le vieillard et sa femme. Chose singulière! leurs corps +n'avaient aucunement été atteints par le feu. Seul le petit Thord, qui +était couché entre eux deux, avait un doigt complètement brûlé, l'ayant +laissé passer par mégarde hors de la peau de boeuf. + +On porta les tristes dépouilles dans l'enclos attenant à l'habitation, +et là on remarqua sur la face de Nial une expression de sérénité +lumineuse dont tout le monde fut vivement frappé. Jamais encore,--chacun +en convint,--on n'avait vu un tel aspect à un mort. + +On rechercha ensuite le cadavre de Skarphédin. Le fier jeune homme était +resté debout, emprisonné entre les débris du faîtage, la tête et le +buste appuyés au mur de pignon, les jambes consumées jusqu'aux genoux, +mais le reste de sa personne intacte, y compris les vêtements. + +Il avait les dents enfoncées dans les lèvres, les yeux ouverts, non +encore éteints, et les mains croisées sur la poitrine. Avec sa fameuse +hache Rimegyge, il avait entaillé si profondément la muraille, qu'elle y +était entrée jusqu'à la moitié du fer, ce qui l'avait préservée de +l'action du feu. + +«Voilà, dit quelqu'un, une arme digne de figurer comme relique à côté de +la hallebarde de Gunnar.» + +Kare prit la hache; elle lui revenait de droit. + +«Il sera temps d'en faire une relique quand elle aura accompli toute son +oeuvre,» dit-il en se la mettant à l'épaule. + +Quant aux restes de Grim, l'autre fils de Nial, on les découvrit au +milieu de la pièce, avec ceux de la vieille Saun, qui n'avait point +voulu se séparer de son maître, et quatre autres cadavres. + + + + +QUATRIÈME PARTIE + +KARE ET FLOSE + + + + +CHAPITRE XXI + +SUR LE TING + + +Après avoir quitté Bergtorsvol, Flose s'était tenu posté durant trois +jours avec tous les siens sur une montagne d'où il pouvait voir ses +ennemis battre en bas la contrée; puis, le premier péril conjuré, il +s'était hâté de regagner à l'est son habitation de Svinefield, afin de +se mettre en quête d'appuis pour la prochaine session de l'alting. Grâce +à son crédit personnel et aussi à des dons en argent, il eut aisément +gagné à sa cause les principaux chefs du district oriental où il +demeurait. Son beau-père Liot, de Sida, lui promit le premier +assistance; Geite, un riche fermier du pays, se déclara également pour +lui; autant en firent Thorstein et Viarne, deux autres paysans ses +voisins, de sorte qu'il put rentrer à son boer et y attendre le retour du +printemps. + +Quant à Kare, il s'était tout d'abord rendu à Tunge, chez Asgrim, son +parent et ami, auprès duquel sa femme Helza et ses deux belles-soeurs +Astrid et Thoralle avaient elles-mêmes cherché un asile. Reçu à bras +ouverts par lui et son fils Thorald, il passa avec eux tout l'hiver, +ruminant nuit et jour sa vengeance, et ne parlant que des événements de +Bergtorsvol. Parmi les chefs influents dont le concours lui était acquis +en justice, il pouvait compter Gissur le gode, Kraak le Vaillant, du boer +de Hof, et Thorgier, un neveu de Nial qui habitait la ferme de Halt. + +Quand les assises furent pour s'ouvrir, Asgrim dit à son ami: + +«Pars en avant avec vingt hommes et mon fils Thorald, afin de préparer +nos huttes sur le ting; j'attendrai, pour te rejoindre, Thorgier et son +monde.» + +Kare se mit incontinent en chemin. + +* * * + +Quelques jours plus tard, Flose et les cent conjurés dont la fortune +était liée à la sienne quittaient, à leur tour, Svinefield. Le trajet +étant assez long, ils couchèrent, la première nuit, dans un boer +appartenant à l'un d'entre eux, et le matin de la seconde journée ils +entrèrent dans la vallée de l'Ouest. + +Tunge, la maison d'Asgrim, se trouvait précisément sur leur route. Quand +ils n'en furent plus qu'à une courte distance, Flose dit à ses gens: + +«Nous allons déjeuner chez Asgrim; tâchez que tout se passe comme il +faut.» + +Un quart d'heure après, un esclave d'Asgrim qui était en train de +travailler au dehors aperçut la troupe dans le lointain. Il courut +prévenir son maître aussitôt. Celui-ci dit: + +«C'est sans doute Thorgier qui arrive. Vite qu'on se dispose à le +recevoir. Nettoyez la maison, et dressez les tables.» + +Le groupe cependant se rapprochait, et l'on entendait des cris et des +rires bruyants. + +Asgrim alla sur le pas de la porte. + +«Ce n'est pas Thorgier, dit-il tout à coup; ses gens ne feraient pas ce +tapage... La vengeance chemine silencieuse et grave. Ce doit être Flose +avec sa bande incendiaire. Ils veulent sans doute nous demander +l'hospitalité en manière de défi... C'est bien, qu'on achève les apprêts +commandés!» + +Bientôt Flose parut. Il entra, suivi des siens, dans l'enclos. Là toute +la troupe mit pied à terre, et les hommes franchirent le seuil à la +file. + +Asgrim avait lui-même pris place à la table d'honneur. Il reçut Flose +sans le saluer, et lui dit: + +«Le repas est servi; que chacun de vous en fasse son profit.» + +Les conjurés déposèrent leurs armes, s'installèrent sur les bancs et +mangèrent. Quatre hommes seulement demeurèrent debout tout armés aux +côtés de Flose. + +Tout le temps que dura le repas, Asgrim ne prononça pas une parole; mais +son visage était rouge pourpre. + +Quand Flose et ses compagnons furent repus, les femmes desservirent les +tables, et quelques-unes apportèrent de l'eau pour que les convives se +lavassent les mains. Flose, d'un air moqueur, affectait de prendre ses +aises, comme s'il eût été dans sa propre maison. + +* * * + +Soudain Asgrim se saisit d'une cognée de bûcheron qui était près de lui, +et, sautant à deux pieds sur le banc, il la brandit sur la tête de +Flose. Mais un des hommes armés vit le mouvement; il arracha l'arme des +mains d'Asgrim, et fit le geste de l'en frapper à son tour. + +Flose l'arrêta: + +«Qu'on ne lui fasse point de mal! commanda-t-il; nos provocations l'ont +poussé à bout, et il s'est conduit comme un homme intrépide.» + +Puis s'adressant à son hôte: + +«Quittons-nous en paix, ajouta-t-il; nous nous retrouverons bientôt sur +le ting, et là nous reprendrons notre affaire. + +--Assurément, répondit Asgrim, et j'espère qu'au lendemain des assises +vous vous montrerez moins prompts à l'action.» + +Flose ne répliqua rien. Il sortit avec les siens de la maison, et +s'éloigna aussitôt en aval. + +Un peu plus loin, il rencontra Liot, son beau-père, et des hommes des +fiords orientaux qui se rendaient aussi aux comices. Il leur raconta la +scène de Tunge. + +Quelques-uns le louèrent fort; mais Liot dit d'un ton grave: + +«Tu as eu grand tort, et de telles bravades il ne peut résulter rien de +bon.» + +Aux approches du val Tingvalla, la petite armée se rangea en bataille, +afin d'effectuer militairement son entrée sur le ting. + +Bientôt après Thorgier, le neveu de Nial, partait également de son boer +accompagné d'une troupe imposante, à laquelle se joignirent +successivement, au cours du trajet, ses deux frères Thorleif et Grim, +Kraak de Hof avec tous ses tenants, puis Asgrim et le gode Gissur. +Arrivé aux abords du champ de justice, ce second escadron forma, lui +aussi, l'ordre de combat, et ce fut d'une allure si martiale qu'il +déboucha au milieu de la plaine, que Flose et ses gens, en l'apercevant, +se mirent instinctivement en défense, et peu s'en fallut qu'on n'en vînt +aux mains. La journée s'écoula toutefois sans que la paix des comices +fût troublée; mais on sentait frémir dans l'air comme un souffle de +menace, et tout le monde s'accordait pour reconnaître que jamais encore, +de mémoire d'homme, on n'avait vu au pied du Logberg un déploiement de +forces aussi formidable et une aussi grande affluence de chefs éminents +venus de tous les coins de l'Islande. + +* * * + +Dès le lendemain, Flose commença sa tournée de hutte en hutte, +accompagné de son ami Viarne. Il alla chez divers gros chefs qui +étaient, comme lui, des districts de l'Est, et qui, pour la plupart, +s'engagèrent à lui prêter leur appui. Il y en eut néanmoins plusieurs +qui exigèrent préalablement de l'argent. + +«Voilà certes de vaillants auxiliaires, dit Flose à son compagnon; mais +il nous faudrait un juriste. + +--J'en connais un, répondit Viarne, un qui peut-être n'a point son +pareil. Il connaît tous les arcanes de la loi, et nul ne l'égale en +subtilité. Seulement, je dois t'en prévenir, il est aussi cupide que +retors. + +--Qu'à cela ne tienne... Comment le nomme-t-on? + +--C'est Eyolf. Le voici justement là-bas.» + +L'homme désigné était assis devant la porte de sa hutte, un manteau +écarlate autour des épaules, un diadème d'or sur la tête et une hache +garnie d'argent à la main. + +Viarne l'aborda aussitôt, et en reçut le plus gracieux accueil. + +«J'ai besoin de ton aide, lui dit-il. Tu es le premier juriste de +l'Islande, et tout ce dont tu te mêles réussit. + +--Oh! repartit Eyolf, je n'ai pas cette opinion de moi-même, et je ne +sais vraiment... + +--Trêve de phrases! interrompit Flose, que tout ce préambule agaçait; je +viens te prier de te charger de mon affaire contre le gendre de Nial.» + +Eyolf se leva d'un air majestueux et scandalisé à la fois. + +«Je vois maintenant, répliqua-t-il, où tendaient toutes ces belles +paroles; croyez-vous donc que je suis un de ces hommes que chacun peut +tourner à sa guise?» + +Flose lui mit doucement la main sur l'épaule, et le forçant à se +rasseoir entre lui et Viarne: + +«Écoute-moi donc. Il faut, je le sais, plus d'un coup de cognée pour +abattre un arbre.» + +Ce disant, il tira de son doigt un anneau d'or du plus grand prix, et, +le passant à la main de l'homme de loi: + +«Accepte ceci comme un gage de l'esprit de sincérité qui m'anime. + +--S'il en est ainsi, répondit Eyolf, je ne puis vraiment rien te +refuser; seulement garde-toi bien de dire que j'ai reçu de toi quelque +chose; ta cause serait perdue avant d'être plaidée. + +--C'est pure affaire d'amitié entre nous,» repartit Viarne au +jurisconsulte, et là-dessus les deux amis s'éloignèrent. + +Un moment après, Snorre le gode vint à passer devant la hutte d'Eyolf. +Il s'arrêta pour causer avec lui; puis tout à coup il lui prit la main, +et, relevant la manche de son vêtement, il se mit à regarder l'anneau +d'or. + +«Tu as là un joyau de toute beauté... L'as-tu acheté, ou est-ce un +cadeau?» + +Eyolf ne répondit pas. + +«Si on te l'a donné, reprit le gode en le quittant, c'est un présent qui +peut te coûter cher!» + +* * * + +En compagnie de Gissur et d'Asgrim, Kare faisait aussi sa tournée. Il se +dirigea d'abord vers la hutte de Skapte, le même qui, l'année +précédente, lui avait déjà refusé son concours. Cette fois encore ce +dernier repoussa toutes les ouvertures. «Penses-tu, dit-il, que j'aie +oublié les paroles d'insulte que Skarphédin m'a jetées ici même à la +face? Jamais je ne serai avec aucun de vous!» + +En revanche, Gudmund le Puissant, qu'allèrent voir ensuite les +solliciteurs, se montra plein d'empressement et de zèle. + +«Oui, dit-il, je vous veux assister avec tous mes hommes devant le +tribunal, et aussi l'épée à la main, s'il le faut. Skapte a beau vous +bouder, son fils Holmud est mon gendre, et comme ce dernier m'obéit en +toutes choses, vous êtes sûrs également de l'avoir pour vous.» + +Chez Snorre le gode, l'accueil ne fut pas moins amical. + +«Il n'y a point de cause meilleure que la vôtre, dit-il à Asgrim et à +Kare. Quel genre d'appui désirez-vous de moi? + +--Ce qu'il nous faudrait surtout, repartit Asgrim, ce sont des +auxiliaires bien armés et qui n'aient pas peur... + +--Je crois, en effet, répondit le gode, qu'il faut s'attendre à un +cliquetis de fer. Écoutez-moi donc; j'irai avec vous devant les juges. +S'il y a combat, et que vous ne soyez pas les plus forts, repliez-vous +du côté de ma hutte; vous me trouverez prêt à vous soutenir avec tout +mon monde. Si, au contraire, vous avez le dessus, et que vos adversaires +veuillent s'enfuir vers les gorges de l'Allmannagia, où ils n'auraient +plus rien à craindre de vous, je me charge de leur en fermer l'accès. +S'ils se retirent d'un autre côté, libre à vous de les poursuivre; +seulement, quand je jugerai l'instant venu, je m'avancerai avec tous mes +gens pour vous séparer, et il faut, dans ce cas, que vous me promettiez +de cesser immédiatement le combat.» + +Gissur, Kare et Asgrim engagèrent leur parole de faire ce que le gode +demandait; après quoi celui-ci ajouta: + +«Un mot encore. J'ai vu à la main d'Eyolf un anneau qui n'y était pas il +y a quelques jours. Ce doit être Flose qui l'en a gratifié pour prix de +ses services juridiques; il est bon que vous sachiez ce détail.» + +* * * + +Au jour fixé pour les débats, les deux parties se trouvèrent face à +face, équipées et armées de pied en cap, au bas de la montagne de la +Loi. De part et d'autre les hommes portaient un signe de reconnaissance +à leur casque, pour le cas où l'on en viendrait au combat. + +Ce fut, en effet, ce qui arriva. Après avoir usé à l'envi toutes les +malices de la procédure, toutes les roueries compliquées de la chicane +et les déclinatoires insidieux à l'usage des godes de tous les pays, les +adversaires, exaspérés, en appelèrent à la force. Ce fut le jeune +Thorald, fils d'Asgrim, qui donna le signal du conflit en se ruant sur +un parent de Flose. Immédiatement une clameur guerrière emplit la +vallée, et la sauvage mêlée s'engagea. + +Kare tua, pour commencer, trois hommes de sa main, parmi lesquels +Viarne, l'ami de Flose. Asgrim ne fut pas en reste. Skapte était +accouru, lui aussi. Lorsqu'il aperçut son fils Holmud dans la suite de +Gudmund le Puissant, il poussa un cri de fureur et s'élança pour +rappeler le jeune homme; mais, atteint à la cuisse par un dard que +Thorgier lui avait décoché, il tomba et ne put se relever. Il fallut que +ses gens le traînassent par terre jusqu'à la cabane d'un pelletier qui +se trouvait dans le voisinage. + +Dès le début de la lutte, les vengeurs de Nial s'étaient partagés en +deux groupes. L'un, conduit par Gudmund, Thorgier et Kare, avait attaqué +ceux des chefs du Nord et de l'Est qui s'étaient déclarés pour la cause +adverse; l'autre, à la tête duquel étaient Gissur, Asgrim et Thorald, +s'étaient jetés sur Flose et les siens. + +On se battit longtemps avec une vaillance égale des deux parts; à la fin +pourtant ce furent les gens de Flose qui reculèrent. Déjà ils opéraient +leur retraite vers les défilés de l'Allmannagia, quand Snorre le gode et +sa troupe apparurent pour leur barrer le passage. Ils se replièrent +alors vers le sud, le long de la rivière qui arrose la plaine. + +Dans ce moment ils vinrent à passer près de la cabane d'un nommé Solve, +qui était assis devant sa porte, en train de faire cuire son repas dans +sa marmite toute fumante. + +«Par ma foi! s'écria l'homme, voilà une belle débandade de poltrons!» + +Thorkel l'entendit, et, pris de fureur: + +«Attends, fit-il, je m'en vais te mettre ta viande au pot!» + +Il saisit l'homme par les pieds, le leva en l'air, et le plongea, la +tête la première, dans le chaudron bouillant. + +Le malheureux expira sur-le-champ. + +* * * + +Juste à ce moment, Flose recevait un javelot à la jambe. Il s'affaissa +d'abord sous le coup; puis, se relevant d'un effort énergique, il reprit +sa course. À peu de distance derrière lui venait Eyolf. + +«Tiens, dit Kare à Thorgier, qui menait à côté de lui la poursuite, +j'aperçois là notre homme à la bague. Si nous lui faisions payer le prix +de son joyau? + +--Je m'en charge,» reprit Thorgier. + +Il ramassa un dard qui était à terre, et le lança dans le dos d'Eyolf +avec une telle force, que celui-ci tomba mort du coup. + +Ce fut la dernière victime de la journée; car, sur l'entrefaite, Snorre +le gode, arrivant avec tous les siens, se jetait en travers de la plaine +et faisait cesser l'effusion du sang. + +Par son entremise, la paix fut conclue. On enterra les cadavres, on +s'occupa de soigner les blessés, et le lendemain, comme si rien ne +s'était passé, le procès reprit son cours. + +De l'aveu de Kare et de Flose, douze hommes furent choisis pour trancher +l'affaire sous la présidence du gode Snorre. + +Les arbitres fixèrent d'abord les amendes à payer des deux parts pour le +prix du sang répandu la veille; puis on aborda la question de +l'incendie. + +La mort de Nial, celle de Bergtora, de Skarphédin, de Grim, d'Helge et +des autres, furent tarifées proportionnellement; seul le trépas du petit +Thord, fils de Kare, ne fut l'objet d'aucune décision, parce que le père +persista à repousser tout accommodement. + +Enfin Flose et ses complices furent condamnés, comme jadis Gunnar, à un +exil de trois années, et tenus de quitter le pays dans le cours de l'été +suivant au plus tard. + + + + +CHAPITRE XXII + +KARE À L'AFFUT + + +Les cobannis, au sortir du ting, chevauchèrent d'abord ensemble vers +l'est; puis, sur la nouvelle que Kare, en compagnie de Thorgier et de +Gudmund, s'était dirigé vers le nord, Flose crut pouvoir congédier ses +hommes, en leur recommandant néanmoins de cheminer le plus possible en +troupe. Lui-même il regagna Svinefield. + +Kare et Thorgier cependant n'avaient pas continué leur marche vers le +nord. Dès le lendemain, se séparant de Gudmund le Puissant, ils avaient +rabattu droit au sud, et, la Thiorsau une fois traversée, avaient poussé +jusqu'à la Markar. + +Là, vers le milieu de la journée, ils rencontrèrent deux vieilles femmes +qui les reconnurent et leur dirent: + +«Doucement, vous deux! Vous galopez, ce semble, bien à l'étourdie! + +--Qu'y a-t-il donc? + +--Il y a que Lambe et d'autres ont couché cette nuit par ici, et il +n'est pas à supposer qu'ils aient sur vous une bien forte avance. + +--Bon! dit Kare, raison de plus pour lâcher la bride à nos bêtes.» + +Un peu plus loin, ils croisèrent un paysan qui menait un cheval chargé +de tourbe. L'homme, en les voyant, s'arrêta. + +«Quel dommage, dit-il que vous ne soyez pas en force! + +--Pourquoi cela? demanda Thorgier. + +--Eh! vous pourriez faire une belle chasse. + +--Tu as donc aperçu du gibier? + +--Oui, certes, reprit le porteur d'un air entendu. + +--Combien de têtes? + +--Une douzaine. + +--Loin d'ici? + +--Non, tout près de la rivière. + +--En avant! s'écria Kare. + +--Oh! ne vous pressez pas; ceux dont je parle flânent paisiblement.» + +* * * + +Arrivés au bord du cours d'eau, les deux cavaliers découvrirent dans un +repli de terrain quelques hommes qui semblaient sommeiller, leurs +hallebardes posées par terre à côté d'eux. + +«Les éveillons-nous? dit Thorgier. + +--Assurément, repartit Kare; nous ne pratiquons pas le guet-apens, et ne +tuons pas les gens endormis.» + +Ils se mirent à crier. Les autres s'éveillèrent et saisirent aussitôt +leurs armes. Kare et Thorgier attendirent qu'ils se fussent complètement +équipés, puis le premier se précipita contre l'adversaire qui se +trouvait le plus proche. C'était Thorkel, fils de Sigfus. Thorgier en +même temps se ruait sur Sigmund. + +D'un coup de la Rimegyge, Kare atteignit Thorkel au noeud de l'épaule, et +lui trancha la moitié du tronc; mais, assailli lui-même de côté par +Ledolf et un autre, il eût couru risque de succomber si Thorgier, qui +venait de tuer Sigmund, n'eût, par une volte-face impétueuse, plongé son +épée dans le coeur de Ledolf. Le second assaillant, à cette vue, essaya +de se dérober par la fuite; mais la terrible Rimegyge lui retomba si +violemment sur l'échine, qu'après avoir tourné sur lui-même il s'abattit +mort aux pieds de Kare. + +«Vite en selle!» cria Lambe. + +Les huit survivants prirent le large, et gagnèrent d'une traite +Svinefield, où ils racontèrent l'événement à Flose. + +«Il fallait s'y attendre, dit ce dernier; une autre fois tâchez d'être +un peu mieux sur vos gardes!» + +* * * + +Tout le reste de l'été et l'hiver suivant, Flose demeura à son boer, +occupé des apprêts de son prochain départ. Le printemps venu, il acheta +un navire norwégien qui se trouvait dans un fiord de la côte, se pourvut +de marchandises, et manda plusieurs de ses cobannis pour s'entendre avec +eux au sujet du voyage. + +Kare cependant avait disparu de chez lui, et des voisins affirmaient +encore l'avoir vu se diriger vers le nord. + +«Cette fois nous n'avons plus à le craindre; il doit être chez Gudmund +le Puissant, dit à ce propos Lambe à Flose. + +--Eh! repartit ce dernier, je me méfie un peu de ces rumeurs. Prenez +garde, j'ai fait un rêve qui ne me pronostique rien de bon.» + +Derechef Flose, en prenant congé de ses amis, leur recommanda de +cheminer en troupe et de ne point se relâcher de leur vigilance. Il les +embrassa ensuite en disant: + +«Vous voilà seize au départ d'ici; j'ai peur que plusieurs d'entre vous +ne manquent au rendez-vous final. + +--Quoi que l'homme fasse, il ne peut échapper à son sort,» répondit +Grane brièvement. + +La troupe, contournant le jokul[50], s'arrêta pour coucher le premier +jour dans un boer appelé Thorsmark, où demeurait un certain Biorn, dont +la femme était parente de Gunnar. Celui-ci les reçut fort amicalement, +et comme ils lui demandaient des nouvelles de Kare: + +«Je l'ai vu, dit-il; j'ai causé avec lui; mais il y a déjà longtemps de +cela, et il s'en allait vers le nord. Il m'a paru fort abattu, abandonné +de tous, et j'ai idée qu'il ne tient plus beaucoup à vous rencontrer. + +--À merveille! s'écria Grane, nous voilà débarrassés de lui. + +--Je n'en suis pas aussi sûr que toi, lui repartit Modolf, un de ses +compagnons, et Kare, même seul, est à redouter.» + +* * * + +Le gendre de Nial n'était point chez Gudmund le Puissant. Il se tenait +caché depuis longtemps dans une habitation toute voisine qui appartenait +également à Biorn. Celui-ci courut aussitôt le rejoindre et l'informer +de l'arrivée de ses ennemis dans cette partie supérieure du district. + +«Eh bien, dit Kare, vite en route!» + +Dans la nuit même ils montèrent tous deux à cheval et allèrent se placer +en embuscade près de la Skaptau, rivière située à peu près à mi-route +entre la Markar et Svinefield. + +Le lendemain matin, les compagnons de Flose partirent à leur tour. + +«Où donc est Biorn? dirent-ils à sa femme. + +--Il a quelque argent à toucher là-bas dans l'est, et il a pris congé de +moi au petit jour.» + +Nul ne conçut de soupçon, et la troupe se mit en chemin. Non loin de la +Skaptau ils se séparèrent, Glum et quatre hommes avec lui ayant affaire +à un boer plus à l'est; les autres s'assirent pour se reposer. +Quelques-uns sommeillaient déjà, quand un cri retentit tout près d'eux. + +«C'est Kare!» dit Grane se redressant d'un bond. + +Il n'avait pas achevé de parler, qu'un dard lancé par Biorn frappait le +manche de la hache de Modolf. + +Immédiatement le combat s'engagea. + +* * * + +Modolf le premier fondit sur Kare l'épée haute; mais le gendre de Nial +para le coup, et d'une riposte prompte comme l'éclair fit sauter le +glaive de son adversaire, puis d'un second coup lui enleva le poignet. + +Au même moment Grane décochait à Kare un javelot; mais de la main gauche +celui-ci réussit à le saisir au vol, et le lui renvoya d'une telle +force, que l'autre eut la poitrine transpercée. Une seconde de plus +néanmoins, et Hald, qui s'approchait en rampant, allait trancher les +deux jarrets de Kare, lorsque Biorn cloua l'agresseur par terre d'un +coup de sa hallebarde. + +Le terrible Kare tua encore deux ennemis à lui seul, tandis que son ami +en blessait grièvement pareil nombre. Trois hommes seulement restaient +sains et saufs. Affolé d'épouvante, le reste de la troupe enfourcha au +plus vite ses chevaux, et, cette fois encore, les survivants coururent +d'une seule traite jusqu'à Svinefield. + +«De tous les hommes qui vivent en Islande, dit Flose en apprenant +l'événement, je n'en connais pas beaucoup qui vaillent Kare... J'ai peur +décidément que bien peu d'entre vous me suivent en Norwège!» + +* * * + +Kare et Biorn cependant ne crurent pas devoir retourner à Thorsmark. +Après s'être consultés un instant, ils profitèrent de ce que trois +paysans passaient sur la route avec des chevaux de bât pour se diriger +ostensiblement vers le nord; mais à peine les hommes eurent-ils disparu +en amont derrière les hauteurs qui bordaient la Skaptau, qu'ils +obliquèrent vers un marécage environné de grands blocs de lave, et là +ils mirent pied à terre. + +«Je n'en puis plus, dit Kare à Biorn; il faut que je me repose un +instant. Fais bonne garde.» + +À peine était-il couché depuis un quart d'heure, qu'il se redressa en +disant: + +«Ces cris de corbeaux m'empêchent de dormir.» + +Son ami leva les yeux vers le ciel; de longs vols noirs d'oiseaux +croassants fendaient les airs au-dessus de la Skaptau. + +Quelques instants après, on entendit hennir des chevaux. Biorn grimpa +sur une roche. + +«C'est Glum, dit-il, et quatre autres. Ils ne nous voient pas; +laissons-les passer.» + +Au même instant, la monture de Kare poussa un hennissement à son tour, +et se mit à gratter du pied le sol déclive, si bien que quelques scories +laviques dévalèrent avec fracas sur la pente. + +«Ils nous voient maintenant, reprit Biorn. Alerte! les voici qui +s'approchent.» + +Effectivement les amis de Flose venaient de sauter à bas de leurs +chevaux, et pénétraient dans l'enceinte rocheuse. Glum, qui marchait en +avant, fondit sur Kare avec sa hallebarde; mais Biorn eut le temps de +détourner l'arme, dont la pointe se brisa contre terre. Kare n'eut plus +qu'à lever son épée pour trancher le cou à son adversaire, qui tomba +expirant. + +Deux autres ennemis, Skal et Röse, eurent successivement le même sort. +Le quatrième blessa à l'épaule le gendre de Nial; mais ce fut son +dernier exploit, car la hache de Biorn lui cassa les deux jambes. + +Le cinquième et unique survivant de la troupe s'enfuit aussitôt: c'était +Hilde, fils de Thorstein. + +«Et maintenant, dit Kare à son compagnon, en route pour de bon vers le +nord! Dès demain tous les gens du district seront sur pied, et il n'y a +que chez Gudmund le Puissant qu'on ne s'avisera pas de venir nous +chercher.» + +Hilde, lui, regagna Svinefield, et Flose en le voyant s'écria: + +«De tous les hommes qui vivent en Islande je n'en connais pas un qui +vaille Kare!» + +Puis, le soir même, ce qui restait des cobannis, rassemblés auprès de +lui à son boer, reçurent l'avis de se tenir prêts à filer dès l'aurore +vers le fiord où attendait le navire norwégien. + +Notes du chapitre: + +[Note 50: Il s'agit ici du jokul de l'Ouest, un des plus hauts +sommets de l'île. On appelle en Islande _jokul_ (par opposition à +_fell_, montagne moins élevée), toute cime qui reste l'année entière +couverte de neige et de névés.] + + + + +CHAPITRE XXIII + +DANS L'ILE DE ROWSA--CONCLUSION + + +À quelques jours de là, Flose levait l'ancre à destination de la +Norwège. La traversée fut d'abord heureuse, puis le temps ne tarda pas à +se gâter; il survint une violente tempête, accompagnée d'un brouillard +si épais, que l'on ne voyait plus à se conduire. Le bâtiment perdit sa +route, et finalement se trouva de nuit jeté à la côte. Toute la +cargaison fut engloutie, et vingt hommes périrent, parmi lesquels seize +des conjurés. Le reste put gagner le rivage. + +Quand le jour parut, deux marins reconnurent le pays pour l'avoir +précédemment visité: c'était l'île de Rowsa, une des Orcades. + +«Mieux eût valu que nous eussions atterri en quelque autre endroit, dit +Flose à ses hommes, car le comte Sigurd, qui gouverne céans, était un +chaud protecteur et ami pour les fils de Nial, et Helge lui était même +attaché par un lien de vassalité. Notre vie est à sa merci. Mais +n'importe, payons de résolution et d'audace.» + +Après avoir fait quelques pas dans les terres, les naufragés +rencontrèrent des habitants de l'île, qui leur indiquèrent le chemin à +prendre pour gagner le palais du gouverneur. Arrivé en présence de +Sigurd, Flose déclina son nom. + +Le comte était déjà informé des événements de Bergtorsvol. + +«Quelles nouvelles m'apportes-tu d'Helge mon vassal? demanda-t-il au +nouveau venu. + +--Je l'ai tué, répondit Flose. + +--Qu'on l'empoigne, lui et tous les autres!» dit Sigurd à ses gens; ce +qui fut fait en un instant. + +Mais sur l'entrefaite arriva un des vassaux du comte, un certain +Wörsten, qui était frère de la femme de Flose. En voyant celui-ci +prisonnier, il s'adressa au gouverneur, et lui offrit pour rançon de son +parent tout ce qu'il possédait. Le comte se montra d'abord inflexible; +mais Wörsten, qui était fort en crédit auprès de lui, ne se tint pas +pour battu; d'autres insulaires notables appuyèrent sa démarche, si bien +que finalement Flose obtint sa grâce. + +Non seulement Sigurd lui rendit sa liberté, en relâchant du même coup +tous ses compagnons; mais, en prince magnanime qu'il était, il +l'installa à son service aux lieu et place d'Helge, fils de Nial, et le +combla bientôt de ses faveurs. + +* * * + +Quand il fut resté quelque temps chez Gudmund, Kare, informé du départ +de Flose, revint trouver son ami Asgrim. + +«Que comptes-tu faire? lui dit ce dernier. + +--M'embarquer à mon tour, et traquer partout le reste de la bande. + +--Vraiment, repartit Asgrim, on a bien raison de dire que depuis que +Gunnar et Skarphédin ne sont plus, tu es le premier homme de l'Islande.» + +Quinze jours plus tard Kare était en mer. + +Il eut une excellente traversée et toucha terre à Fridaroe, entre le +Hialtland et les Orcades. Il avait là un ami intime, David le Blanc, +chez lequel il passa l'hiver, et durant ce séjour il fut mis au fait de +l'arrivée de Flose à Rowsa. + +Or il advint que, vers la Noël, le comte Sigurd reçut la visite de son +beau-frère le jarl Gill, qui régissait les îles du Sud (les Hébrides), +et aussi celle d'un roi d'Irlande du nom de Sigtryg. + +Le jour de la fête, le gouverneur et ses hôtes se trouvant à table, les +deux princes étrangers exprimèrent le désir d'entendre le récit de +l'incendie de Bergtorsvol. Ce fut Lambe, un des conjurés, celui-là même +à qui Skarphédin, avant de mourir, avait fait sauter un oeil de l'orbite, +qui fut chargé de retracer les détails de l'épique entreprise. + +On lui avança un siège d'honneur, et il entama sa narration. + +* * * + +Le hasard voulut que, ce même jour, Kare, venant de Fridaroe, eût abordé +avec son ami David et quelques autres à l'île de Rowsa, et qu'il se +présentât au palais du comte à l'heure du festin. + +Lambe était justement en train de raconter les faits à sa fantaisie. +Kare et ses compagnons, arrêtés au dehors, l'écoutaient parler. + +«Et quelle figure faisait Skarphédin dans le brasier? demanda à un +moment le roi Sigtryg. + +--Il se tint d'abord assez bien, répondit le conteur; mais à la fin il +se mit à pleurer.» + +À ce mot, Kare ne put se maîtriser davantage. + +[Illustration: Staffa, dans les Hébrides.] + +«Tu en as menti!» cria-t-il de la porte, et, s'élançant au milieu de la +salle, l'épée à la main, il se précipita sur le rapsode, et lui trancha +le col d'un seul coup. La tête roula sur la table, devant les coupes des +nobles convives, et ceux-ci furent inondés de sang. + +«C'est Kare! s'écria Sigurd, qui avait reconnu le gendre de Nial; qu'on +le saisisse et qu'on le mette à mort!» + +Personne ne bougea; tous les gens de l'île avaient gardé de lui un +souvenir affectueux doublé de respect. + +«Sigurd, répondit Kare, sache que ce que je viens de faire c'est pour +venger le meurtre d'un de tes féaux! + +--C'est vrai, dit Flose à son tour, et Kare est en droit d'agir de la +sorte, puisqu'il a refusé, sur le ting, tout accommodement avec nous.» + +Kare se retira sans que nul le poursuivît, et, remettant à la voile avec +ses amis, il regagna aussitôt Fridaroe. + +* * * + +Disons au lecteur que l'intention du roi Sigtryg, en venant trouver +Sigurd à Rowsa, était de réclamer son appui contre un autre prince +irlandais avec lequel il était en guerre. Après avoir longtemps hésité, +le comte finit par céder aux sollicitations de son hôte, et, au nombre +des auxiliaires qu'il mena lui-même en Irlande, se trouvèrent quinze des +compagnons de Flose. C'était tout ce qui restait de la troupe +incendiaire. + +Flose, lui, n'avait pas voulu être de l'expédition. Son âme, lasse de +tant d'horreurs, inclinait de plus en plus vers la paix. Aussi Anschar, +un prêtre d'Écosse, étant venu sur l'entrefaite à Rowsa pour y achever +l'oeuvre d'évangélisation commencée avant lui par les moines allemands, +l'ennemi de Kare fut-il le premier à accepter la parole de pardon avec +le baptême selon tous les rites. + +Peu de temps après il alla aux Hébrides, et là il apprit que dans une +grande bataille, tout récemment livrée en Irlande, le roi Sigtryg avait +été mis en déroute et le comte Sigurd tué avec les quinze conjurés à sa +suite. + +À cette nouvelle Flose eut le coeur serré d'une telle affliction, qu'il +résolut de se rendre à Rome, comme faisaient alors tous les grands +pécheurs, pour y implorer le pardon de ses fautes. Ayant donc reçu du +jarl Gill un bon navire et une somme d'argent, il s'embarqua pour le +continent, et de là s'en fut à pied vers la Ville éternelle, où le pape +en personne, dit la chronique, voulut bien lui donner l'absolution. + +Il s'en revint ensuite «par l'Est», c'est-à-dire par terre, vers le +Nord. L'hiver le retrouva en Norwège, près du jarl Éric, fils d'Hakon, +et enfin dans le cours de l'été suivant il cingla vers la terre +d'Islande, où il se réinstalla, le coeur soulagé, dans son habitation de +Svinefield. + +* * * + +Et Kare? On sut bientôt que, lui aussi, il s'était converti au dieu +blanc, et que le mérite de cette conversion revenait encore à Anschar +l'Écossais. Alla-t-il comme Flose en pèlerin jusqu'à Rome pour s'y faire +absoudre de ses péchés? C'est un point que l'histoire n'a pas éclairci. +Il paraît seulement qu'après un voyage dans diverses régions de +l'Angleterre et de l'Écosse, il revint passer encore un hiver chez David +le Blanc à Fridaroe, et qu'au printemps de la même année il se rembarqua +à son tour pour l'Islande. + +La traversée fut longue et pénible; le navire se brisa en arrivant, et +peu s'en fallut que tout l'équipage ne pérît au port. + +À terre, la tempête continuait de souffler, effroyable. + +«De quel côté chercherons-nous un abri? demandèrent les gens de Kare. + +--À Svinefield, répondit-il; c'est le point de refuge le plus proche de +la côte.» + +Et il ajouta en lui-même: + +«Je veux voir quel accueil Flose me fera.» + +On se dirigea donc vers Svinefield. Flose se trouvait chez lui. Dès que +Kare parut sur le seuil, il le reconnut. Il alla à lui les mains +tendues, l'embrassa, et, le faisant asseoir sur le siège d'honneur, il +le pria de passer l'hiver avec lui; à quoi l'autre consentit de grand +coeur. + +Bref, la réconciliation fut si bien scellée, que, la femme de Kare étant +venue à mourir, ce fut la propre nièce de Flose, Hildegunne, qui +remplaça au foyer conjugal la fille de Nial, soeur de Skarphédin. + +Flose eut, dit-on, une fin assez mystérieuse. Il voulut, sur ses vieux +jours, s'en aller querir des bois de construction en Norwège. L'été +d'ensuite, sa cargaison prête, il se disposa à remettre à la voile. On +lui fit remarquer le mauvais état où se trouvait son navire. + +«Oh! dit-il, il est assez bon pour un vieillard que la mort prendra +demain!» + +Et il s'embarqua. + +Depuis lors on n'entendit plus jamais parler de lui ni de son bâtiment; +mais bien des fois, à Bergtorsvol, le boer des Nial étant rebâti à neuf, +on vit Kare pleurer silencieusement. + +* * * + +Notre histoire se trouve ainsi conduite à sa fin. Kare et Flose furent, +à vrai dire, les deux premiers grands chefs islandais ralliés à la +religion des papas. Ils furent aussi longtemps les seuls. Vainement les +bans de missionnaires se succédaient-ils dans la vieille Thulé, le +paganisme n'entendait point céder la place sans combat. Enfin le roi +Olaf de Norwège, le grand convertisseur de la fin du siècle, entreprit +de donner l'assaut décisif à la dernière citadelle du dieu Thor. Ses +prédicateurs, enhardis par quelques conversions de marque, osèrent +paraître sur le ting même, la croix d'une main et l'épée de l'autre. + +Cette attitude résolue ne manqua pas d'influencer les barbares, dont +beaucoup se présentèrent au baptême. Bientôt deux camps se formèrent, et +un beau Jour,--c'était au commencement du XIe siècle,--une bataille +en règle se livra au pied du Logberg entre les païens et les chrétiens. + +Cette solution à la mode islandaise pouvait seule trancher la question. +Les chrétiens ayant eu l'avantage, l'alting, sur la proposition de +Snorre le gode, le plus ardent des nouveaux convertis, déclara, à la +pluralité des suffrages, que le christianisme serait désormais la +religion officielle du pays. + +Ajoutons que la première église fut bâtie à Tingvalla même, que le +premier évêché s'établit à Skalholt, entre les Geysirs et la mer, +c'est-à-dire dans la vallée de la Vita, et que le premier titulaire du +siège fut le propre fils du gode Gissur, qui avait été ordonné en +Allemagne. + +Néanmoins l'influence du dogme nouveau ne transforma pas du jour au +lendemain les moeurs traditionnelles d'une contrée où tout l'édifice de +l'état social reposait sur une fausse idée de l'honneur et sur une sorte +de divinisation des vertus de la force brutale. Longtemps encore +l'antique culte se maintint, retranché dans les pratiques extérieures, +et son esprit survécut surtout dans cette soif de vengeance et de +meurtre, dans cette furie de guerres intestines qui devaient amener +l'extermination de plusieurs notables familles de l'île, et, vers le +milieu du XIIIe siècle, l'asservissement final de l'Islande. + +FIN + + +COLLECTION FORMAT GRAND IN-8º.--2e SÉRIE + +CHAQUE VOLUME EST ORNÉ DE DEUX GRAVURES + +AGNÈS DE LAUVENS, ou MÉMOIRES DE SOEUR SAINT-LOUIS, par L. Veuillot. + +BERTRAND DU GUESCLIN (HISTOIRE DE), comte de Longueville, connétable de +France; d'après Guyard de Berville. + +CHARLES VIII, par Maurice Griveau. + +CHATELAINES DE ROUSSILLON (LES), par Mme la Csse de la Rochère. + +CORSE (HISTOIRE DE LA), par Louis Boell. + +CRILLON (VIE DE), par M. H. Garnier, élève de l'École des chartes. + +DAHOMÉ (LE), SOUVENIRS DE VOYAGE ET DE MISSION, par M. l'abbé Laffitte. +Carte de la côte des Esclaves et notice par M. Borghero, sup. de la +Mission. + +DÉTROIT DE MAGELLAN (LE), Scènes, tableaux, récits de l'Amérique +australe, par Henri Feuilleret. + +DUCHESSE-ANNE (LA), Histoire d'une frégate, par Olivier Le Gall. + +ÉTATS-UNIS ET LE CANADA (LES), par M. Xavier Marmier. + +GAULOIS NOS AIEUX (LES), par M. Moreau-Christophe, lauréat de +l'Institut. + +GUNNAR ET NIAL, Scènes et moeurs de la vieille Islande, par J. Gourdault. + +ILLUSTRATIONS D'AFRIQUE, par M. le comte de Lambel. + +IMPRESSIONS ET SOUVENIRS D'UN VOYAGEUR CHRÉTIEN, par M. Xavier Marmier, +de l'Académie française. + +JOSEPH HAYDN, Scènes de la vie d'un grand artiste; traduit de Franz +Seebourg, par J. de Rochay. + +LOUIS XI ET L'UNITÉ FRANÇAISE, par Charles Buet. + +LOUIS DE LA TRÉMOILLE, ou LES FRÈRES D'ARMES, par Théophile Ménard. + +MES PRISONS, ou MÉMOIRES DE SILVIO PELLICO, traduction par M. l'abbé +J.-J. Bourassé, chanoine de Tours. + +MUNGO PARK, sa vie et ses voyages, par Henri Feuilleret. + +NAUFRAGÉS AU SPITZBERG (LES), par L. F. + +ORPHELINE DE MOSCOU (L'), ou LA JEUNE INSTITUTRICE, par Mme Woillez. + +PAIENS ET CHRÉTIENS, par le comte Anatole de Ségur. + +PANTHÈRE NOIRE (LA), Aventures au milieu des Peaux-Rouges du Far-West; +adapté de l'anglais, par Bénédict-Henry Révoil. + +PARAGUAY (LE), par M. le comte de Lambel. + +PAUL ET VIRGINIE, par Bernardin de Saint-Pierre, édition revue. + +PAYS DES NÈGRES (LE) ET LA CÔTE DES ESCLAVES, par M. l'abbé Laffitte. + +PERDUS EN MER, imité de l'anglais, par Mme la Csse Drohojowska. + +PROMENADES ET ESCALADES DANS LES PYRÉNÉES: LOURDES,--LUZ,--BARÈGES,--PIC +DU MIDI,--CIRQUE DE GAVARNIE,--CAUTERETS,--LAC DE GAUBE,--MONT +PERDU,--MONT CANIGOU, par M. Jules Leclercq. + +PUPILLE DE SALOMON (LA), par Mlle Marthe Lachèse. + +RÉCITS SUR L'HISTOIRE DE LORRAINE, par Auguste Lepage. + +ROBINSON CATHOLIQUE (LE), par Marie Guerrier de Haupt. + +SAINTE MAISON DE LORETTE (LA), par M. l'abbé A. Grillot. + +SAINT VINCENT DE PAUL (VIE DE), par Jean Morel. + +SANCTUAIRES DES PYRÉNÉES (LES), PÈLERINAGES D'UN CATHOLIQUE IRLANDAIS, +traduit de l'anglais de Lawlor. esq., par Mme la Csse L. de +L'Écuyer. + +SERMENT (LE), ou l'Ambition stérile, épisode de la guerre d'Amérique +(1861-1865), imité de l'anglais, par Adam de l'Isle. + +VENGEANCE DU FARMER (LA), Souvenirs d'Amérique, par Karl May, traduit +par J. de Rochay. + +VIE DES BOIS ET DU DÉSERT (LA), Récits de chasse et de pêche, par +Bénédict-Henry Révoil, avec deux histoires inédites, par Alex. Dumas +père. + +VIEUXBOURG, ou la Petite ville; imité de l'anglais, par Adam de l'Isle. + +VOYAGE AU PAYS DES KANGAROUS, adapté de l'anglais, par B.-H. Révoil. + +17386.--Tours, Impr. Mame. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Gunnar et Nial, by Jules Gourdault + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUNNAR ET NIAL *** + +***** This file should be named 24888-8.txt or 24888-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/8/8/24888/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Gunnar et Nial + scènes et moeurs de la vieille Islande + +Author: Jules Gourdault + +Release Date: March 21, 2008 [EBook #24888] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUNNAR ET NIAL *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<div class="box"> + +<h1 style="font-size:300%;" class="top15">GUNNAR ET NIAL</h1> + +<h2 class="top5">SCÈNES ET MŒURS DE LA VIEILLE ISLANDE</h2> + +<p class="c top5">PAR</p> + +<h3 class="top5">JULES GOURDAULT</h3> + +<p class="img"><img src="images/001.png" alt="medallion" width="42%" /></p> + +<p class="c">TOURS</p> + +<p class="c">ALFRED MAME ET FILS</p> + +<p class="c"><span class="smcap">ÉDITEURS</span></p> + +<p class="c">2<sup>e</sup> SÉRIE GRAND IN-8º</p> + +<p class="c">PROPRIÉTÉ DES ÉDITEURS</p> + +<p class="c">M DCCC LXXXVI</p> +</div> + +<p class="img"><img src="images/002.png" alt="«Sauvez-moi!»" width="80%" /><br />«Sauvez-moi!» cria Rapp. <a href="#sauvez">(P. 158.)</a></p> + +<h2>TABLE</h2> + +<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="0"> +<tr><td colspan="3" align="center" style="padding:5%;">—</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">PREMIÈRE PARTIE</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">GUNNAR</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 2.5em;"><span class="smcap"><a href="#AVANT-PROPOS">Avant-propos.</a></span></span></td><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td align="center"><span class="smcap">Chapitre</span></td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_I">I.</a></td><td>—Préambule rustique.—La terre de glace.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_II">II.</a></td><td>—Comment Rut prit femme, et ce qu'il en advint.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_III">III.</a></td><td>—Nial conseille et Gunnar agit.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IV">IV.</a></td><td>—Halvard le Rouge chez Gunnar.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_V">V.</a></td><td>—Gunnar dans les pays de l'Est.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VI">VI.</a></td><td>—La dernière croisière du vieux viking.</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center" style="padding:5%;">———</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">DEUXIÈME PARTIE</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">GUNNAR ET HALGIERDE</td></tr> +<tr><td align="center"><span class="smcap">Chapitre</span></td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VII">VII.</a></td><td>—Quelle femme était Halgierde, fille d'Hogi.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII.</a></td><td>—Entre Bergtora et Halgierde.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IX">IX.</a></td><td>—Suite des représailles.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_X">X.</a></td><td>—Propos de femmes et couplets de skalde.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XI">XI.</a></td><td>—Le différend d'Otkel et de Gunnar.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XII">XII.</a></td><td>—Le coup d'éperon, et ce qui s'ensuivit.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIII">XIII.</a></td><td>—Ce qu'il y a dans le pas d'un cheval.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIV">XIV.</a></td><td>—Le siège de Lidarende.—Mort de Gunnar.</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center" style="padding:5%;">———</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">TROISIÈME PARTIE</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">NIAL ET LES FILS DE NIAL</td></tr> +<tr><td align="center"><span class="smcap">Chapitre</span></td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XV">XV.</a></td><td>—Où le lecteur retourne en Norwège.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVI">XVI.</a></td><td>—Thraen.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVII">XVII.</a></td><td>—Le fils de Thraen.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII.</a></td><td>—Le manteau de soie.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIX">XIX.</a></td><td>—L'attaque de Bergtorsvol.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XX">XX.</a></td><td>—L'incendie.—Mort de Nial et de ses fils.</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center" style="padding:5%;">———</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">QUATRIÈME PARTIE</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">KARE ET FLOSE</td></tr> +<tr><td align="center"><span class="smcap">Chapitre</span></td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXI">XXI.</a></td><td>—Sur le ting.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXII">XXII.</a></td><td>—Kare à l'affût.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII.</a></td><td>—Dans l'île de Rowsa.—Conclusion.</td></tr> +</table> + +<hr /> +<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a>AVANT-PROPOS</h2> + + +<p>Ce qu'on a essayé de faire revivre dans la rustique iliade qu'on va +lire,—une iliade et une odyssée tout ensemble,—c'est l'esprit des +vieilles <i>sagas</i> nordiques, si populaires encore aujourd'hui chez les +populations scandinaves. Ce drame est comme le dernier battement d'ailes +du paganisme expirant en Islande. Les personnages mis en scène +appartiennent à cette classe de propriétaires terriens, à l'occasion +guerriers et pirates, qui formaient l'aristocratie ombrageuse de la +petite république insulaire, et autour desquels se groupaient, en +manière de clans, des clientèles plus ou moins nombreuses +d'arrière-vassaux, de sous-fermiers et d'esclaves.</p> + +<p>Pour ces fiers et farouches paysans, la considération et l'indépendance, +dans le sens qu'ils attachaient à ces mots, étaient les biens suprêmes +de la vie. La moindre atteinte portée à leurs droits, la plus légère +offense faite à leurs personnes ou à leur honneur, un simple mot +injurieux, un couplet moqueur courant de bouche en bouche, exigeaient +une réparation éclatante, créaient une fatalité de représailles à +laquelle nul homme ne pouvait se soustraire, sous peine de déchoir à ses +propres yeux et d'encourir le mépris des autres. Et comme tous les +membres d'une famille étaient solidaires de l'outrage essuyé, les +vindictes s'enchaînaient l'une à l'autre sans que la loi islandaise y +pût rien.</p> + +<p>Devant la justice, le meurtre s'expiait par une composition en argent +(<i>wehrgeld</i>, prix du sang); mais l'opinion publique, la plupart du +temps, ne se contentait pas de cette satisfaction, et il fallait que la +partie lésée eût recours à une action personnelle. La vengeance était +même réputée chose si sainte, que les <i>sagas</i> nous montrent l'aveugle +recouvrant momentanément la vue à l'aide d'un prodige, afin de +l'accomplir.</p> + +<p>Il va de soi que, dans une telle société, les qualités que l'on prisait +le plus étaient le courage et la force physique. C'est par son courage +et sa force que Gunnar est l'homme supérieur de son temps. Toutefois la +force sans la sagesse n'a qu'une vertu trop souvent stérile; c'est +pourquoi à côté du vaillant on a eu soin de placer le sage, qui n'est +pas moins honoré que le vaillant, mais dont la sagesse, réduite à +elle-même, risque aussi de demeurer sans effet.</p> + +<p>De là découle le récit tout entier. Tant que Gunnar, l'homme d'action, +et Nial, l'homme de réflexion, s'assistent l'un l'autre et marchent +ensemble, leurs ennemis ne peuvent prévaloir contre eux. En revanche, +Gunnar périt quand il cesse d'écouter la voix de Nial, et Nial succombe +à son tour quand il n'a plus le bras puissant de son ami.</p> + +<p>Quoique la narration soit simple de ton, les faits d'armes merveilleux +des héros, leurs aventures sur terre et sur mer confinent encore au +monde légendaire et semblent du ressort de la poésie; mais les détails +de mœurs, aussi bien que les peintures du train de vie, sont d'une +exactitude rigoureuse, et c'est par là que la fiction et la réalité se +rejoignent.</p> + + + +<hr /> + +<h1 class="top15">GUNNAR ET NIAL</h1> + +<p class="c">PREMIÈRE PARTIE</p> + +<p class="c">GUNNAR</p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE I</h2> + +<p class="tit">préambule rustique—la terre de glace</p> + + +<p>Que le lecteur veuille bien, pour l'instant, détourner sa pensée de +notre train de vie d'aujourd'hui, qu'il oublie l'attirail si complexe et +si raffiné de notre moderne civilisation avec ses chemins de fer, ses +bateaux à vapeur, ses fils électriques, ses téléphones et ses mille +machines ingénieuses à faucher les épis et les hommes, enfants de la +terre les uns et les autres, pour prendre pied en plein <span class="smcap">x</span><sup>e</sup> siècle, +aux confins de la Scandinavie, à l'époque des haches d'armes, des cottes +de mailles et des <i>vikings</i> écumeurs de mer.</p> + +<p>Le pays dans lequel nous le transportons est un des plus étranges de ce +bas monde, où se voient cependant bien des étrangetés. Situé sur la +ligne de la grande banquise polaire qui s'étend du Groënland au +Spitzberg, il mérite bien son nom de Terre-de-Glace<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> que lui donnèrent +les navigateurs qui abordèrent les premiers sur ses rives; mais, malgré +ses frimas et ses neiges, il mérite aussi celui de Terre-de-Feu, attendu +que son sol tout entier est formé des laves et des cendres vomies par +les cratères de ses monts émergés jadis du sein de l'Océan. C'est là, +vous le savez, que se trouve entre autres ce fameux Hécla ou la <i>cime du +manteau</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, qui, avec l'Etna et le Vésuve, sis au bout opposé de +l'Europe, sous le beau ciel où fleurit l'oranger, a été regardé, pendant +bien longtemps, comme un des «soupiraux de l'enfer».</p> + +<p>Ce n'est pourtant point, je me hâte de vous le dire, aux feux d'aucun +volcan terrestre que doit s'allumer le drame qu'on va lire; l'étincelle +destinée à l'alimenter jaillira du cœur même de l'homme, cet autre +volcan sans cesse embrasé et toujours prêt à faire éruption. Ce ne sera +d'abord qu'un faible jet, une toute petite lueur à peine perceptible; +mais, comme le dit la vieille <i>saga</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, «le tison s'allume avec le +tison, la flamme monte avec la flamme,» et ce qui n'était qu'un sourd +pétillement devient bientôt, sans qu'on y prenne garde, un immense et +dévorant incendie.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Donc, il y aura un millier d'années tout à l'heure, vivait en Islande un +riche paysan appelé Hogi. Sa propriété, l'Hogistad, se trouvait dans la +vallée de la Laxa, non loin de l'endroit où cette rivière se jette dans +le fiord<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> de Vam, embranchement de ce grand fiord de Breidi qui se +replie le long de la côte occidentale du pays.</p> + +<p>Son père Dalekol avait été du nombre de ces Norwégiens qui, pour +échapper au despotisme d'Harald aux beaux cheveux, s'étaient embarqués +pour la Terre-de-Glace avec leurs biens, leurs familles et toute leur +clientèle d'hommes libres et d'esclaves. Lui mort, il était resté en +Islande, s'y était marié, et de cette union était née une fille qui, +sous le nom d'Halgierde, jouera un des rôles dominants de ce récit. +Quant à la veuve de Dalekol, n'ayant pu se faire à sa nouvelle patrie, +elle était retournée en Norwège, où, d'un second hymen, elle avait eu un +autre fils nommé Rut.</p> + +<p>Ce Rut, devenu grand, avait rejoint en Islande son frère utérin, et s'y +était fait bâtir, non loin de lui, une habitation, la Rutstad.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>En ce temps-là, de même qu'aujourd'hui, les plus grosses fermes +islandaises étaient loin d'offrir un aspect agréable. C'étaient de +lourdes et basses constructions en pierres de lave et en bois flotté +dont le faite était revêtu d'une couche de tourbe où l'herbe poussait +dans la belle saison. Aussi ces rustiques demeures se confondaient-elles +volontiers de loin avec la végétation rase d'alentour, et souvent le +voyageur ne les apercevait que lorsqu'il les avait juste sous ses yeux.</p> + +<p>Mais, pour n'avoir rien de très plaisant, ces <i>bœrs</i>, comme on les +appelle, n'en formaient pas moins, chacun pris à part, une sorte de +petit monde clos, arrangé pour se suffire à soi-même. Qu'on se figure, +réunies à la file sous un toit commun, ou se faisant vis-à-vis sur deux +rangs, une série de bâtisses (<i>hus</i>) dont la principale, la «maison à +feu», renfermait l'appartement du maître, la chambre commune où se +réunissait la famille, et d'ordinaire aussi la cuisine. À part venaient +la <i>stofa</i>, réservée aux femmes, puis le logis des hôtes et amis et les +divers magasins aux provisions.</p> + +<p>On accédait à la plus grande pièce, servant à la fois de salle à manger +et de lieu de réception, par un vestibule plus ou moins spacieux dont +l'issue extérieure donnait sur une sorte de préau pavé. Cette pièce +était en outre munie de deux portes latérales, l'une pour les hommes, +l'autre pour les femmes; chaque sexe y avait sa place distincte; les +hommes s'asseyaient sur les bancs disposés de chaque côté du siège du +milieu ou siège d'honneur, lequel était tourné vers le soleil, et les +femmes occupaient le banc transversal établi plus loin sur une estrade.</p> + +<p>Sous le toit était généralement ménagée une soupente constituant une +façon d'étage supérieur et pourvue d'une lucarne. Les autres annexes de +l'habitation étaient formées par les écuries, les étables, la remise +aux traîneaux (<i>sledi</i>), les greniers à fourrage et à grain, la forge, +et, si la maison était près de la mer ou sur un fiord y aboutissant,—ce +qui était le cas le plus habituel,—une hutte-séchoir pour le poisson, +et un hangar sous lequel on halait l'hiver, au moyen de rouleaux, le +navire à l'abri des intempéries. Parfois aussi, chez les gens tout à +fait aisés, il y avait une cabine de bain, à ciel ouvert la plupart du +temps, où arrivait quelqu'une de ces sources chaudes si nombreuses dans +le pays.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Tout cet ensemble de constructions grandes et petites était enceint +d'une clôture. À côté d'elles se trouvait un jardin planté en legumes; +aux environs étaient les prés pour les chevaux et les bœufs; plus haut, +sur les collines ou les monts d'alentour, se voyaient des pâtis plus ou +moins rocheux; et quant aux pentes les mieux exposées, elles étaient +aménagées en cultures où se récoltaient orges et pommes de terre. +N'oublions pas de mentionner la tourbière, élément indispensable entre +tous dans l'économie domestique de la contrée.</p> + +<p>Ce qui manquait le plus dans ce paysage, c'étaient les arbres. +Cependant, à l'époque lointaine où nous reporte ce récit, bien des bœrs +islandais devaient offrir un cadre ou un arrière-plan de verdure qu'ils +ont complètement perdu depuis lors. Les vieilles chroniques ne nous +parlent-elles pas de grands bois (<i>skogar</i>) qui auraient jadis existé +dans l'île, et que les constructeurs de navires, les fondeurs et les +charbonniers exploitaient à l'envi selon leurs besoins? Une flore +étiolée de plantes ligneuses est tout ce qu'il en reste actuellement, et +ce n'est tout au plus que dans les endroits le mieux abrités des +tempêtes de neige et du vent qu'on voit surgir du sol tourbeux, où +reposent les débris putréfiés des antiques forêts, quelques essences un +peu plus relevées, telles que des saules, des sorbiers, des bouleaux.</p> + +<p>La faune locale, à toute époque, n'a guère été plus riche que la flore. +Seules deux espèces domestiques ont toujours été abondamment +représentées dans le pays, qui fournit, l'été, un foin excellent: ce +sont les moutons et les chevaux.</p> + +<p>On connaît cette race de poneys islandais, infatigable, sobre et +nerveuse, sans laquelle, en une région dénuée de routes, il n'y aurait +pas moyen de voyager. Le paysan, dur à ses bêtes autant qu'à lui-même, +les lâche volontiers, de nuit comme de jour, au milieu de la campagne, +et là où les pâtis manquent, l'animal broute comme il peut les mousses +et les gramens des rochers.</p> + +<p>L'été, cette provende de hasard suffit à le maintenir frais et dispos +pour les longues courses du maître à travers les marais semés de +fondrières ou les plateaux de roche volcanique; mais, l'hiver, moutons +et chevaux ne trouvent pas aussi aisément à se repaître, et beaucoup +périssent avant le printemps.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Pour l'homme, l'hiver est aussi la triste saison. La neige intercepte +alors toute communication d'un bœr à l'autre, et chaque famille, isolée +durant des mois sous son toit, n'a d'autre ressource que la table, la +causerie, la lecture ou les longs récits faits à la veillée par quelque +hôte étranger arrivé en automne des lointains pays, et qui demeure +jusqu'au renouveau dans la maison où on l'a accueilli.</p> + +<p>Mais aussi quel frémissement de joie et quel réveil subit de la vie +quand le printemps vient dissoudre les glaces, fondre la neige des +collines et des plaines et rouvrir aux eaux, jusqu'alors captives, le +chemin des fiords attiédis et de la mer!</p> + +<p>Cette résurrection de la nature boréale ne s'accomplit point sans fracas +ni trouble. Les torrents échappés des hautes cimes entraînent dans leur +cours impétueux les matériaux désagrégés des montagnes mêmes d'où ils +s'épanchent; de plateau en plateau et de pente en pente, ils se creusent +violemment leur lit à travers les blocs de lave et de basalte et les tas +de scories plutoniennes vomies par les éruptions successives des volcans +toujours embrasés de l'Islande. Sur le versant sud particulièrement, les +afflux d'ondes arrivent tout à coup comme de gigantesques avalanches et +submergent au loin le littoral, charriant avec eux d'immenses débris de +glace.</p> + +<p>Ailleurs, dans les parties de l'île que recouvre une haute couche de +cendres, la débâcle, quoique moins bruyante, n'en produit pas des effets +moins terribles. Le sol, entièrement composé d'éléments meubles et sans +cohésion, absorbe comme une éponge les eaux provenant de la fonte des +neiges, et de cette sorte d'engouffrement, qui apporte avec soi la +stérilité, il résulte les terrains spéciaux, dits tantôt les «sables +tremblants», tantôt les «sables qui crèvent», où nul cavalier n'ose +s'aventurer.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Enfin cette furie de dégel s'apaise. Au-dessous de l'éternel névé que +nulle chaleur solaire ne fondra, les monts inférieurs montrent à nu les +escarpements rocheux de leurs têtes. Sur les pentes il n'y a plus de +frimas que dans quelques crevasses où les souffles tièdes ne pénètrent +pas, et, en regardant les lacs innombrables emprisonnés aux creux des +vallons, on voit leurs nappes frissonner au vent.</p> + +<p>Alors aussi, sur le sol élastique des tourbières, les brins de mousse se +remettent à pointer, et partout où il y a un peu de terre l'herbe tendre +verdoie. Quelques semaines encore, et, malgré les giboulées de neige +qui, au cœur même de la belle saison, reviendront déferler sur +l'Islande, les magnifiques prairies du pays étaleront leurs pelouses +déclives entre les courants de laves figées et les grandes colonnades de +basalte.</p> + +<p>L'homme du bœr n'attend que ce moment pour secouer sa torpeur hivernale. +Déjà tout est disposé pour cette reprise périodique de mouvement. Aux +réunions de la salle commune pendant la longue «nuit du Nord<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>», +féeriquement éclairée de temps à autre par la lueur des <i>aurores +boréales</i>, les femmes ont préparé les vêtements, les hommes les armes, +les engins de pêche et d'agriculture. Les embarcations, calfatées à +neuf, sortent des hangars et sillonnent derechef les baies +poissonneuses. Les huttes de séchage et de salaison recommencent à +imprégner l'air de leurs âcres senteurs. Au loin enfin l'Océan dégagé +rouvre ses espaces aux navigateurs aussi bien qu'aux <i>vikings</i>. C'est +l'époque où, d'une part, ces émigrés de Scandinavie, qui sont venus +chercher la liberté près des glaces du pôle, retournent volontiers pour +quelques semaines dans la mère patrie raviver les souvenirs de famille, +voir des parents, des amis, parfois même venger une injure, et où, +d'autre part, les navires partis des côtes opposées abordent dans les +fiords islandais, amenant des visiteurs de Norwège, des marchands, des +conteurs de chroniques, sûrs de trouver partout bon accueil. Enfin et +par-dessus tout, c'est l'époque impatiemment attendue du solennel +rendez-vous de l'<i>alting</i>.</p> + +<p class="img"><img src="images/003.png" alt="Grand geyser d'Islande" width="80%" /><br />Grand geyser d'Islande.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>À mi-chemin des fameux jets d'eau chaude que l'on désigne sous le nom de +<i>geysirs</i> et le point du littoral ouest où s'élève aujourd'hui +Reykiavik, l'humble capitale de la Terre-de-Glace, le voyageur venant de +la Laxa plonge tout à coup dans un cirque grandiose encadré de toutes +parts de parois laviques et terminé au sud par un lac: c'est le vallon +historique de Tingvalla, l'antique champ de Mars de l'Islande.</p> + +<p>Tout alentour on n'aperçoit que des montagnes rouges entre lesquelles +s'ouvrent un certain nombre de fissures. La principale de ces crevasses +est celle de l'<i>Allmanagia</i>, qui a près de huit kilomètres de longueur. +De gigantesques remparts de roches aux formes les plus singulières +enserrent ce défilé à fond plat, dans les anfractuosités latérales +duquel poussent quelques arbustes chétifs.</p> + +<p>À son extrémité orientale se dresse, comme une sorte de péninsule, un +plateau revêtu de gazon et dominé lui-même par une butte. C'est là que +le peuple islandais, au premier âge de son histoire, avait placé le +siège de son parlement. Trois fois par an, aux mois d'avril, de juin et +d'octobre, ce site épique, qui n'est plus aujourd'hui qu'un morne pâtis, +voyait s'ouvrir les délibérations les plus tumultueuses et les plus +violentes dont les annales humaines fassent mention.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>L'<i>alting</i>, comme on appelait ce parlement, n'était pas seulement la +grande diète politique du pays, c'était aussi la cour suprême par-devant +laquelle on portait les procès et qui tranchait toutes les causes +criminelles<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>; bien plus, c'était, quelques semaines durant, une espèce +de marché, un gigantesque parloir en plein vent, où se traitaient toutes +les affaires entre familles et particuliers; on y venait faire des +ventes et achats, conclure les ligues, ébaucher les mariages<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<p>La session commencée, les juges prenaient place au sommet du <i>Logberg</i> +(montagne de la Loi); les assesseurs se groupaient au-dessous d'eux sur +les degrés de lave, tandis que le peuple écoutait les sentences, +dispersé à travers les rochers. Chaque chef de maison se présentait sur +le <i>ting</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> avec tous les siens, dans le plus complet appareil +militaire. Même pour faucher l'herbe de ses prés ou ensemencer son champ +de pommes de terre, l'Islandais ne quittait jamais son glaive ou sa +hache<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> + +<p>Tout le temps que durait le congrès, la plaine basse sise au pied de la +montagne offrait l'aspect le plus vivant et le plus pittoresque. Une +agglomération de huttes et de tentes y formait une sorte de cité volante +occupée par les diverses familles présentes aux comices. La paix ne +régnait pas toujours entre ces clans rivaux et armés, qui apportaient +avec eux sur le ting mille ferments de jalousie et de haine. Aussi bien +souvent, pour peu que la loi fût en désaccord avec les passions et +contrariât les idées de vengeance, n'hésitait-on pas à la transgresser. +La voix des juges était étouffée par des cris de fureur et de guerre, et +le forum-prétoire de la république se transformait en un champ de +bataille où les parties plaidaient leurs procès par le fer et le sang.</p> + +<p>Mais revenons aux deux personnages qui n'ont fait qu'apparaître dans ce +préambule.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2> + +<p class="tit">comment rut prit femme, et ce qu'il en advint</p> + + +<p>En l'été de 975, Hogi et son frère Rut se trouvaient ensemble sur le +ting, où ils avaient leurs huttes côte à côte. Un soir qu'ils +cheminaient en silence au bord du petit ruisseau de la vallée, le +premier se mit à dire tout à coup:</p> + +<p>«Rut, il te faut songer à la prospérité de ta maison; pourquoi ne te +maries-tu pas?</p> + +<p>—C'est une idée qui m'est venue souvent, répondit le jeune homme; mais +je ne sais à qui m'adresser. Cependant, si cela te fait plaisir...</p> + +<p>—Écoute, interrompit Hogi, il y a en ce moment sur le ting nombre de +chefs avec leurs familles, et tu n'aurais que l'embarras du choix. Je +connais entre autres une jeune fille à laquelle j'ai pensé pour toi. +Elle s'appelle Unne, et son père est Mord, le jurisconsulte renommé qui +habite la Ranga. Elle est belle, de mœurs irréprochables, et chacun te +dira que nul homme en Islande ne saurait trouver un meilleur parti. Elle +est ici; veux-tu la voir?</p> + +<p>—Tout de même,» fit brièvement Rut.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Le lendemain, comme les deux frères gravissaient la montagne de la Loi, +ils passèrent devant le groupe de huttes occupé par les gens de la +Ranga. Quelques femmes sortaient de l'une d'elles.</p> + +<p>«Tiens, dit Hogi à Rut, voici Unne, la fille de Mord, dont je te parlais +hier. Te plaît-elle?</p> + +<p>—Tout de même,» répondit Rut.</p> + +<p>Puis, après quelques secondes de silence:</p> + +<p>«Je ne sais pourtant, ajouta-t-il, si je serai heureux avec elle...</p> + +<p>—C'est un point qui ne s'éclaircit que plus tard,» repartit +tranquillement Hogi, qui avait divorcé depuis dix années.</p> + +<p>Quand la séance de la journée fut close, tous deux se dirigèrent vers la +hutte de Mord et y entrèrent.</p> + +<p>L'homme de loi était assis au fond de la cabane. Au salut des arrivants, +il se leva, prit la main d'Hogi, et le fit placer à côté de lui sur le +banc ainsi que son frère.</p> + +<p>Après un échange de propos divers, Hogi prit la parole en ces termes:</p> + +<p>«Mord, j'ai à vous toucher deux mots d'une affaire. Rut, que voici, +désirerait devenir votre gendre. Je suis décidé, en ce qui me regarde, à +ne pas lésiner dans cette occurrence.</p> + +<p>—Je sais, répliqua le légiste, que vous êtes un homme riche et +puissant; mais votre frère m'est inconnu.</p> + +<p>—Je suis sa caution, fit vivement Hogi.</p> + +<p>—Il faudra donc que vous lui donniez une grosse dot, car tous mes biens +reviennent après moi à ma fille.»</p> + +<p>Pour toute réponse, l'autre dit de quelle quantité d'argent et de terre +il comptait avantager Rut. Mord parut satisfait, et il établit +nettement, à son tour, le compte de l'avoir présent et futur d'Unne; +puis, ces préliminaires achevés, Rut, qui avait tout écouté en silence, +se leva et dit:</p> + +<p>«Appelons des témoins.»</p> + +<p>Les témoins présents, Mord et Rut se donnèrent la main; puis l'homme de +loi fit venir sa fille, et la déclara, sans plus d'ambages, fiancée au +jeune frère d'Hogi. Le mariage était fixé à un mois.</p> + +<p>La cour avait été brève, et bref aussi était le délai; mais, que le +lecteur le sache une bonne fois, ces barbares du Nord ne s'attardaient +pas à ce que, nous autres civilisés, nous nommons les bagatelles de la +porte. Unne, prise au dépourvu, hasarda cependant après coup quelques +respectueuses et timides objections; mais son père lui repartit +froidement:</p> + +<p>«Pour une chose qui doit se faire, le plus tôt n'en vaut que mieux.» +Parole décisive, que la mère corrobora de son côté en ajoutant devant +son mari:</p> + +<p>«Sachez, ma fille, que lorsque je fus fiancée à votre père, on ne me +demanda pas si cela m'agréait.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Quelques semaines après, au bœr de Valli,—ainsi s'appelait la ferme que +Mord habitait dans la vallée de la Ranga,—eut lieu la cérémonie de +l'hyménée. On omettra d'en parler ici en détail, la chose n'important +point au récit, et l'on gardera pour une autre occasion le tableau d'une +de ces «mangeries» scandinaves, doublées de «buveries» à l'avenant, par +lesquelles les sectateurs d'Odin et de Thor semblaient se préparer de +leur vivant aux festins encore plus gigantesques réservés aux élus dans +la Walhalla<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>. Une chose pourtant doit être notée, c'est que le +banquet se passa fort bien; les cornes d'hydromel et de bière furent +vidées gaillardement à la ronde; seulement il n'y eut personne, au moins +parmi ceux des convives à qui lesdites libations n'ôtaient pas le +pouvoir de rien remarquer, qui ne fût frappé, pendant le repas, de l'air +attristé de la nouvelle épouse.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Une fois à la Rutstad, Unne, selon l'usage du pays, fut investie du +gouvernement intérieur du logis, et elle n'avait point un désir que son +mari ne s'empressât de satisfaire. Cependant, loin de se dissiper, sa +mélancolie ne fit qu'augmenter, et bientôt il devint évident qu'une +incompatibilité absolue d'humeur séparait les époux. De querelles +ouvertes, pas la moindre; mais un beau jour, au bout de deux ans, Rut +s'étant absenté, comme il avait coutume de le faire au printemps, pour +visiter les fiords de l'ouest, où étaient ses pêcheries, Unne s'enfuit +du domicile conjugal, et, comparaissant à l'alting, elle y déclara son +divorce dans les formes consacrées par la loi; après quoi elle rentra +au bœr de son père.</p> + +<p>Il s'ensuivit un procès; car l'âpre Mord, qui dans toute cette affaire +avait paru de connivence avec Unne, réclama la dot qu'il avait versée, +et de plus un dédommagement pécuniaire. Rut ne voulut ni rendre la dot, +ni payer aucune sorte d'indemnité. Finalement le gendre proposa au +beau-père de trancher la question conformément aux habitudes +scandinaves, c'est-à-dire en un combat singulier dans l'île de Holm, +champ clos désigné par l'usage afin qu'aucun des antagonistes ne pût +avoir le recours de la fuite; mais l'homme de loi déclina l'épreuve, de +sorte que le gendre garda l'argent.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Rut et son frère Hogi s'en revinrent donc triomphants de l'alting. En +route, ils entrèrent chez un paysan pour y passer la nuit. Trempés +jusqu'aux os par la pluie, qui n'avait cessé de tomber tout le jour, ils +s'étaient assis près d'un grand feu dans une pièce où deux petits +garçons et une fillette s'amusaient en babillant sans rime ni raison, +comme c'est le propre de cet âge. Tout à coup l'un des enfants dit à +l'autre:</p> + +<p>«Écoute, je vais faire Mord; toi, tu seras Rut; et je te reprendrai ta +femme, parce que tu n'as pas été un bon mari.</p> + +<p>—C'est cela; moi, je suis Rut, et toi tu n'auras pas l'argent que tu +demandes si tu ne te bats point contre moi.»</p> + +<p>Ils recommencèrent ce jeu plusieurs fois aux grands éclats de rire des +gens de la maison, si bien qu'Hogi se mit en colère et frappa +brutalement de son bâton le petit qui faisait le personnage de Mord.</p> + +<p>«Va-t'en d'ici, lui cria-t-il, et cesse de te moquer de nous.»</p> + +<p>Rut, lui, appela l'enfant qui pleurait, et, ôtant de son doigt une bague +en or, il la lui donna en disant:</p> + +<p>«Tiens, et dorénavant tâche de ne plus faire de peine à personne.»</p> + +<p>Le marmot, tout rouge de plaisir, prit la bague et partit en courant.</p> + +<p>Bientôt après les deux frères eurent regagné leurs bœrs respectifs, et +il ne fut plus question jusqu'à nouvel ordre du débat de Rut et de +Mord... Mais sous la cendre couvait, je le répète, l'invincible +étincelle destinée à produire un embrasement qui devait dévorer des +générations.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2> + +<p class="tit">nial conseille et gunnar agit</p> + + +<p>À la partie sud-ouest de l'Islande se trouve un district hérissé de +hautes montagnes éternellement couvertes de neiges et de glaces, et +sillonné par un grand nombre de torrents dont le plus méridional +s'appelle la Markar. À un certain endroit, cette rivière se divise; l'un +de ses bras court au midi, toujours sous le nom de Markar; l'autre, +appelé la Quéran, infléchit à l'ouest, grossi par le double affluent des +Ranga.</p> + +<p>C'était dans une espèce de delta, au pied du versant tourné vers les +eaux, qu'était situé le bœr de Lidarende, demeure de Gunnar, fils +d'Hamund.</p> + +<p>Si vous eussiez demandé à la ronde: Quel est l'homme le plus valeureux +de l'Islande? Tout le monde vous eût répondu: C'est Gunnar.—Le plus +robuste et le plus redouté? Gunnar.—Le plus intrépide nageur, le +meilleur buveur? Gunnar encore.</p> + +<p>Haut comme le frêne sacré d'Ygdrasil, superbe de visage, l'œil bleu +clair, la chevelure blonde et ruisselante, vif de langage et skalde<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a> +excellent, il n'avait point son pareil de la Terre-de-Glace au pays des +Wendes, qui est la Poméranie actuelle. Nul ne l'égalait au maniement de +l'arc, de l'épée ou de la hache. Avec son arc il était capable, tant que +durait sa provision de flèches, de tenir en respect une armée entière. +D'un coup de son épée il faisait voler ses ennemis en morceaux, le tronc +d'un côté et la tête de l'autre; et Thor lui-même, le plus fort des +dieux Scandinaves, n'était pas plus terrible avec sa massue que le fils +d'Hamund, la hache ou la hallebarde à la main.</p> + +<p>Avec cela, et malgré sa promptitude à l'action, le plus loyal des +hommes, le plus généreux, le plus sûr aussi dans ses amitiés, et ayant +le goût de la magnificence, ce qui ne lui était point défendu, car il +était extrêmement riche, grâce surtout, disait-on, au butin gagné par +son père dans ses expéditions de viking avant qu'il eût émigré en +Islande. Tel était Gunnar, le nouveau personnage qui entre en scène dans +notre récit.</p> + +<p>Sa mère était une nièce de Mord, le jurisconsulte que nous connaissons, +de sorte qu'Unne, l'épouse divorcée de Rut, était sa cousine. C'était à +lui que celle-ci s'adressait toutes les fois qu'elle avait besoin +d'aide.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Or il advint que, ledit Mord étant allé de vie à trépas peu de temps +après sa contestation avec Rut, Unne, qui par ses dissipations n'avait +pas tardé à être réduite à la gêne, imagina d'avoir recours à Gunnar. Le +premier mouvement de ce dernier fut d'ouvrir sa bourse à sa cousine; +mais celle-ci refusa d'y puiser. Son unique désir, le but de sa démarche +auprès de lui, c'était, disait-elle, de recouvrer la fameuse dot restée +en litige.</p> + +<p>«Le cas est fort délicat, lui répondit tout d'abord Gunnar; ton père, +qui entendait la loi, n'y a pu réussir, et moi, je ne suis nullement un +légiste.»</p> + +<p>Il y avait, en effet, chez les Islandais de ce temps, pour saisir le +tribunal d'une affaire et la suivre par-devant les juges, une procédure +excessivement compliquée, tout un arsenal de formules qu'il était +d'autant plus malaisé de connaître, que les lois n'étaient encore ni +codifiées ni écrites comme elles le furent plus tard dans le livre +appelé le <i>Graagaasen</i> (l'Oie grise). Il en résultait que quiconque +s'écartait si peu que ce fût d'une seule des prescriptions requises +donnait aussitôt barre à son adversaire et perdait sa cause.</p> + +<p>«Oh! fit Unne pour répondre aux objections de Gunnar, c'est par +l'intimidation et l'audace, bien plus que par les moyens légaux, que Rut +a eu raison de mon père. Le cœur, pour cette tâche, te faillirait-il?»</p> + +<p>Gunnar, à ce mot, se mit à rire.</p> + +<p>«Eh bien, reprit la cousine, va consulter ton ami Nial à Bergtorsvol; +il te donnera quelque bon conseil.»</p> + +<p>Ainsi fut-il entendu.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Nial, fils de Torg, habitait entre la Quéran et la mer un district +insulaire (les îles de la Côte) formé par un troisième bras de la +Markar.</p> + +<p>C'était, lui aussi, un homme fort riche, plein de noblesse dans le +caractère, mais extrêmement pacifique d'humeur. Quoique le courage ne +lui manquât pas, il se fiait surtout en sa science. À une sagesse rare +et à d'infinies ressources d'esprit, il passait pour joindre le don de +divination, et, dès qu'il se mêlait d'une affaire, le succès en était +assuré.</p> + +<p>Très avenant d'extérieur, il avait pourtant un défaut réputé alors fort +grave chez un homme: c'était d'être imberbe.</p> + +<p>Quand Gunnar lui eut exposé l'objet de sa visite, Nial réfléchit un +instant; puis il dit:</p> + +<p>«La question est épineuse, en effet, et ne laisse pas d'offrir du péril. +Voici cependant la marche qui me semble la meilleure à suivre. Si tu te +conformes de point en point à mes instructions, tout ira bien; sinon, +mieux vaudrait t'abstenir.»</p> + +<p>Gunnar assura qu'il ne pécherait point d'un écart.</p> + +<p>«Eh bien, reprit Nial, demain matin tu te mettras en route, accompagné +de deux hommes. Chacun de vous emmènera deux chevaux, un gras et un +maigre. Toi, tu t'envelopperas d'un manteau de voyage grossier, sous +lequel tu porteras un habit rougeâtre par-dessus tes vêtements +ordinaires. Tu auras avec toi une hache avec quelques marchandises de +forgeron, et, lorsque tu auras fait un bout de chemin dans la direction +de l'ouest, tu rabattras ton chapeau sur tes yeux. Les gens demanderont +en te voyant passer: «Quel est donc ce gros personnage aux airs +mystérieux?» Tes compagnons répondront: «C'est Hédin, le marchand du +fiord des Îles, qui voyage avec sa chaudronnerie.» Cet Hédin est, tu le +sais, un mauvais garnement, un hâbleur, un braillard, qui croit tout +connaître mieux que personne et cherche querelle à tous ceux qui le +contredisent. Tu offriras ta marchandise, en ayant soin de rompre chaque +fois le marché avec force tapage et dispute. Arrivé dans la vallée de la +Laxa, tu coucheras à l'Hogistad, où, par parenthèse, on ne te fera pas +un trop bon accueil, et le lendemain tu pousseras jusqu'au bœr qui est +voisin de celui de Rut. Là tu offriras derechef ta denrée, mais en +exhibant ce que tu as de pis et en affectant de dissimuler les +bosselures des pièces à coups de marteau. Le fermier de l'endroit saura +bien toutefois découvrir les défauts; alors tu lui arracheras les objets +en l'injuriant, et, au premier mot malsonnant de riposte, tu tomberas +sur lui... Ménage seulement tes forces, de peur qu'on ne te +reconnaisse... Rut, averti de ce qui se passe, te fera venir chez lui, +te recevra bien, et en causant il te questionnera sur les uns et les +autres. Toi, tu n'auras que moqueries et méchants propos pour chacun. À +la fin, vous viendrez à parler de la Ranga.</p> + +<p>«—Eh! répondras-tu, voilà un pays où les hommes de savoir se sont faits +rares depuis que Mord n'est plus de ce monde.»</p> + +<p>«Et là-dessus tu exalteras de ton mieux ledit Mord. Tu peux même, en ta +qualité de skalde, réciter quelque chant propre à amuser Rut. Celui-ci +te parlera naturellement de son procès avec Mord, et te demandera si tu +le connais.</p> + +<p>«—Vaguement,» diras-tu de l'air d'un homme que la chose intéresse.</p> + +<p>«—Mord, ajoutera Rut, n'a été qu'un maladroit de ne pas reprendre +l'affaire à l'alting suivant; il aurait pu en sortir à son avantage pour +peu qu'il y eût mis de constance.</p> + +<p>«—Comment cela?» répliqueras-tu d'un ton de curiosité pure.</p> + +<p>«Rut alors ne manquera pas de t'expliquer de quelle façon doit se faire +la citation. Il t'en révélera de lui-même la formule, dont tu noteras +soigneusement chaque mot dans ta mémoire. Peut-être même, en manière de +passe-temps, te demandera-t-il de la répéter. Tu t'en tireras d'abord de +travers, ce qui le fera rire et lui ôtera tout soupçon de l'esprit. Il +te l'énoncera de nouveau, et tu la rediras après lui comme un écolier +qui épèle après le maître, mais cette fois d'une manière correcte, et en +prenant tes compagnons à témoin «de la citation que tu adresses à Rut au +sujet de l'affaire confiée à toi par la fille de Mord». De cette façon +il lui sera impossible plus tard d'opposer aucune sorte de déclinatoire +devant le tribunal, puisqu'il t'aura lui-même indiqué la procédure à +suivre en l'espèce... À la nuit, quand tout le monde sera plongé dans le +sommeil, toi et tes compagnons vous prendrez sans bruit vos freins et +vos harnais, et, vous glissant dehors, vous partirez sur vos chevaux +gras en laissant les autres. Vous gagnerez les montagnes par les pâtis, +et vous y resterez trois nuits, temps pendant lequel on vous cherchera. +Ensuite vous reviendrez chez vous, mais seulement de nuit, vous reposant +le jour... L'été prochain, moi et les miens nous nous rendrons à +l'alting pour vous y aider à conduire l'instance.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Gunnar suivit de point en point les instructions de son ami Nial. Il +prit avec lui deux hommes et partit dans la direction de la Laxa.</p> + +<p>Des gens qu'il croisa en route demandèrent quel était ce personnage dont +on ne voyait que le bout du nez. Sur la réponse que c'était Hédin, le +marchand du fiord des Îles, ils parurent fort aises de laisser derrière +eux un individu d'aussi mauvais renom.</p> + +<p>Gunnar joua parfaitement son rôle tout du long. Arrivé dans la vallée de +la Laxa, il coucha à la ferme d'Hogi, où les domestiques, sur l'ordre du +maître, s'abstinrent de se commettre avec lui. Le lendemain, il remonta +à cheval et gagna le bœr voisin de la Rutstad. Là il se prit de querelle +avec le fermier. Rut, averti du tapage, manda chez lui le faux Hédin, le +traita fort amicalement et lui donna la place d'honneur à sa table. De +propos en propos, la conversation prit le cours que Nial avait prévu; +Rut finit par prononcer la formule, et, la seconde fois, Gunnar la redit +sans se tromper.</p> + +<p>«Est-ce bien comme cela? demanda-t-il à son hôte.</p> + +<p>—Parfaitement, répliqua celui-ci; la citation, le cas échéant, ne +pourrait pas être invalidée.</p> + +<p>—Eh bien, je te cite pour l'affaire que m'a commise Unne, fille de +Mord,» reprit Gunnar d'une voix assez haute pour que ses compagnons +l'entendissent.</p> + +<p>Rut, croyant à un simple jeu, ne conçut néanmoins aucune défiance, et, +le moment venu, on alla se coucher.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Cette même nuit, Hogi, le frère de Rut, sauta de son lit en sursaut, +éveilla ses gens et leur dit:</p> + +<p>«Il faut que je vous raconte un rêve que je viens de faire. Il m'a +semblé qu'un ours énorme sortait d'ici, suivi de deux oursons, et qu'ils +avaient pris le chemin de la Rutstad. Dites-moi, n'avez-vous rien +remarqué de particulier chez ce grand gaillard que nous avons hébergé +hier soir?»</p> + +<p>Quelqu'un répondit qu'il avait vu reluire sous sa manche un joyau et un +morceau d'étoffe rouge, et que l'homme, en outre, portait au doigt un +anneau d'or.</p> + +<p>«En ce cas, s'écria Hogi, l'ours de mon rêve, c'était le génie tutélaire +de Gunnar de Lidarende<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>... Vite, en route pour la Rutstad! nous +n'avons pas un instant à perdre.»</p> + +<p>Une fois là-bas, on éveilla Rut.</p> + +<p>«As-tu des hôtes? lui demanda son frère.</p> + +<p>—Oui, Hédin, le marchand du fiord des Îles.</p> + +<p>—Non pas, mais un homme d'une tout autre trempe, Gunnar, fils +d'Hamund.</p> + +<p>—Alors il m'a vaincu de ruse, et me voilà pris.</p> + +<p>—Comment cela?»</p> + +<p>Rut raconta ce qui s'était passé.</p> + +<p>«Ce n'est pas là une idée de Gunnar seul, observa Hogi; Nial de +Bergtorsvol lui avait fait certainement la leçon.»</p> + +<p>On chercha partout Hédin le marchand; il avait disparu.</p> + +<p>On rassembla du monde, et pendant trois jours on battit le pays sans +rien découvrir.</p> + +<p>Le temps de l'alting venu, les deux parties se présentèrent en justice. +Gunnar, assisté de Nial et de ses témoins, introduisit sa plainte +suivant la procédure en usage; mais, au lieu de la suivre par les voies +de droit, il fit à Rut ce que celui-ci avait fait à Mord; il lui posa +cette alternative: rendre la dot, ou accepter le combat singulier. Pour +la première fois de sa vie, le frère d'Hogi recula. Plutôt que de se +mesurer corps à corps avec le terrible champion de Lidarende, il aima +mieux se dessaisir de la dot, qui retourna ainsi aux mains de la cousine +de Gunnar.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2> + +<p class="tit">halvard le rouge chez gunnar</p> + + +<p>Dans l'automne de cette même année, trois navires arrivant de Norwège +atterrirent à la côte sud-ouest de l'Islande, non loin de Lidarende. +Leurs coques ventrues logeaient toutes sortes de marchandises, tonnes +d'hydromel et draps d'Angleterre, ambre de Livonie, anneaux d'or et +d'argent de Garderige (Russie), hanaps et cornes, sans parler d'une +provision de ces calendriers Scandinaves que l'on désignait sous le nom +de <i>runes</i>.</p> + +<p>Dès que les bâtiments eurent jeté leur passerelle (<i>bryggia</i>), les +denrées, la plupart de prix, et d'une provenance plus ou moins suspecte, +furent apportées en tas au rivage; puis on établit près du fiord des +espèces de hangars surmontés de tentes, et sur la place même, comme +c'était la coutume, le marché s'ouvrit.</p> + +<p>Or le patron de la flottille était un nommé Halvard le Rouge, vieux +marin à la peau tannée par les tempêtes et au visage couturé de +cicatrices. Le marchand se doublait en lui d'un viking, et, pour dire +la vérité vraie, ce n'étaient que ses profits de viking qui lui +permettaient de faire le négoce. Longtemps feu Hamund, le père de +Gunnar, avait navigué en sa compagnie, et, après que ledit Hamund s'en +fut allé dans le Walhalla, dont ses exploits lui ouvraient d'avance la +grande porte, se reposer de ses laborieuses pirateries, Halvard le Rouge +avait continué d'écumer consciencieusement l'Océan.</p> + +<p>Gunnar lui-même avait fait, tout jeune, un voyage en Norwège avec son +père, et il y avait vu ce viking, dont la taille gigantesque, le crâne +de bison et la rousse chevelure n'étaient jamais sortis de sa mémoire. +Aussi, bien que depuis lors il se fût écoulé une vingtaine d'années, +n'eut-il aucune peine à le reconnaître quand celui-ci vint, suivant +l'habitude, demander l'hospitalité à son bœr, qui se trouvait le plus +proche du fiord où avait abordé la flottille. Suivant la coutume +également, la saison étant avancée, il invita Halvard le Rouge à passer +la nuit d'hiver sous son toit.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Bonne aubaine, s'il en fut jamais, pour les gens du logis et des +environs, voire même pour ceux des districts éloignés, que la présence +d'un marin de cette encolure et de cette sorte, qui avait couru toutes +les mers du Nord et qui était un vrai sac à nouvelles<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>!</p> + +<p>C'était aussi un sac à boisson d'une capacité fantastique. Des tonnes +entières d'hydromel et de bière paraissaient impuissantes à le remplir, +comme si, au fur et à mesure qu'on les y versait, la blonde liqueur et +le nectar piquant s'échappassent par quelque fissure invisible. Et quand +on demandait à Halvard ce qu'il avait vu de plus singulier dans ses +incessantes pérégrinations:</p> + +<p>«Le plus singulier, répondait-il, c'est ce que j'ai vu quand je suis +allé à Byzance<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>, la ville des villes, où règne le grand empereur +d'Orient. Figurez-vous que dans ce pays, où il y a tout le long de +l'année un soleil qui eût, pour sûr, contraint le dieu Odin, si +d'aventure il y eût fait un tour, à rabattre les bords toujours +retroussés du vaste chapeau avec lequel il errait par ce monde du milieu +afin de pénétrer les voies des humains, figurez-vous, dis-je, que là-bas +je me suis trouvé avec des hommes qui étaient d'aussi bons archers que +nous autres, et qui cependant ne buvaient que de l'eau. Jamais de vin, +jamais d'hydromel, jamais de bière, rien que de l'eau pure comme les +bêtes. Ils prétendent que c'est une loi du <i>prophète</i> auquel ils +croient... En quoi d'ailleurs ils sont imités par ces moines que +l'empereur d'Allemagne, Othon, nous envoie en Danemark et en Norwège +pour nous convertir au dieu blanc des chrétiens<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>. Ceux-là, il est +vrai, ne se battent pas; ils passent tout leur temps à prier, à égrener +ce qu'ils nomment leurs chapelets et à marmotter des refrains monotones. +Grand bien leur fasse! Pour moi, je tiens qu'un homme véritable n'est ni +un poisson ni un moine, et que si d'aventure une goutte d'eau, que ce +soit de l'eau de rivière ou de l'eau de mer, lui pénètre par surprise +dans la gorge, il doit la recracher aussitôt.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>«Mais qu'est-ce donc que ces moines et ces prêtres qui font tant de +bruit dans les pays de l'Est<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>? demanda un jour Gunnar à son hôte. +Jusqu'ici ils ne sont jamais venus en Islande, et tout porte à croire +qu'ils n'y viendront pas.</p> + +<p>—Ils y viendront, sois-en sûr, fils de mon frère d'armes. Ne vont-ils +pas, à ce qu'on prétend, jusque dans le pays des <i>hommes bleus</i>?</p> + +<p>—Des hommes bleus?</p> + +<p>—Oui, des hommes bleus<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, comme j'en ai vu, moi aussi, en Orient, +auprès du grand empereur de Byzance...; des gaillards qui ont de la +laine emmêlée pour cheveux et le nez tout écrasé sur la face. Avec cela, +souples et musclés à ne pas y croire!</p> + +<p>—Voilà, en effet, de merveilleuses choses, frère d'armes de mon père, +et j'aimerais à voir cela de mes yeux. Pour moi pourtant le plus beau +pays c'est l'Islande.</p> + +<p>—Bon, bon, fils d'Hamund; il ne tient néanmoins qu'à toi, le renouveau +venu, de me suivre aussi loin ou aussi peu loin que tu voudras par les +replis du vieux fleuve Ifing<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>; mais il faut absolument que je +t'emmène quelque part avec moi. Je sais ce que je sais, que l'Islande +n'est pas la Norwège, que la Norwège n'est pas le Danemark, que la jaune +mer de l'Est<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a> n'est pas le Belt aux eaux bleues, et que les bois de +hêtres du Sleswig et de la Scanie<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> ne ressemblent pas aux forêts de +sapins wendes. Je sais aussi qu'on trouve l'ambre sur les rives du +Samland<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, et que Bornholm<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> n'est pas en terre ferme... Si +l'Islande est le plus beau pays, tu y reviendras, et, comme ton père +Hamund s'est marié, tu te marieras à ton tour, à seule fin que la lignée +ne s'éteigne pas. Pour moi, je remercie tous les dieux passés, présents +et futurs, Odin, Balder<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, et la déesse Frigg aussi bien que le dieu +blanc des <i>papas</i><a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, de ce qu'aucune femme n'a eu jamais l'idée de +m'épouser, ni moi celle d'épouser aucune femme. Tu feras, te dis-je, ce +que tu voudras; mais mon avis est que tout le mal ici-bas vient des +femmes. Nul ne sait ce que c'est que la haine jusqu'à ce qu'il ait une +femme pour ennemie. Puisses-tu n'en pas faire l'expérience! Quant à +vouloir tenter de rendre bon ce qui est mauvais, autant essayer de +changer le fiel en miel, ou de boire l'Océan dans une corne, ou d'aller +à pied d'ici à Drontheim. Je puis quelque jour périr dans cette mer dont +j'aime tant à renifler les senteurs, car je ne suis pas comme Éric, le +roi de Suède, qui, pour faire un temps à son gré, n'avait qu'à tourner +son chapeau; et je n'ai pas non plus sous ma dunette une de ces cordes à +nœuds des Finnois, qu'il suffit de dénouer pour avoir un bon vent... +Mais, que je trépasse sur terre ou sur mer, que je sois mangé par les +requins ou bien par les milans aux pieds jaunes, il ne m'en soucie. Pour +la façon de vivre, chacun, vois-tu, peut avoir ses goûts et ses +préférences: les uns aiment mieux, par exemple, l'hydromel d'Angleterre +que la bière de Sleswig; d'autres, au contraire, préfèrent la bière de +Sleswig (moi je les aime autant l'un et l'autre); mais, dès qu'il s'agit +de clore l'œil pour ne le plus rouvrir ici-bas, je n'admets pas qu'on +regarde à la couche.»</p> + +<p class="img"><img src="images/004.png" alt="Odin" width="80%" /><br />Odin.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>«Bien parlé, frère d'armes de mon père! Mais j'y pense, toi qui mêles +ensemble dans tes discours tous les maîtres de l'eau et du feu, à quels +dieux crois-tu donc toi-même?</p> + +<p>—Çà, mon fils, voici ma réponse. M'est avis que, dans le temps où nous +sommes, bien des vieilles choses sont en train de disparaître du Nord, +pour céder la place à de nouvelles choses qui ne sont pas encore +complètement établies. C'est comme qui dirait le jour et la nuit se +coudoyant, une aurore et un crépuscule tout ensemble... Au milieu de +tout cela, beaucoup n'y voient goutte, et, ainsi que fait le voyageur +arrivé au carrefour de deux chemins également inconnus et pleins de +mystères, ils s'arrêtent perplexes en se grattant l'oreille. Quel est le +bon, et quel est le mauvais? Tel cependant, par habitude prise, continue +de croire à Odin et à Thor; tel autre s'en tient à Bielbog, ou à Péran, +qu'on vénère chez les Wendes; celui-ci leur préfère Czernebog, le dieu +noir; celui-là, au contraire, s'en vient au dieu blanc, et délaisse +Thorgerda et Irpa, les vierges du bouclier scandinave, pour celle que +les missionnaires d'Othon appellent la vierge Marie... Il y en a, +n'est-ce pas? pour les goûts de chacun... Mais, à côté de ces gens-là, +il en est d'autres, et je suis du nombre, qui se moquent de toutes ces +vétilles, et ne croient absolument qu'en eux-mêmes, je veux dire en leur +bonne épée, en leur bras robuste, en leur tête bien attachée aux +épaules, en leur navire solidement charpenté, et qui vont ainsi tout +droit leur chemin, sans se demander si ce chemin aboutit au paradis du +Thor ou à celui des chrétiens, au séjour d'Hela, la sombre déesse, ou à +l'enfer dont parlent les moines. Voilà, fils de mon frère d'armes, ma +croyance.</p> + +<p>—Quel âge as-tu donc au juste?</p> + +<p>—Si je vis jusqu'au prochain temps de <i>Jul</i><a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, j'aurai atteint mes +soixante-cinq ans.</p> + +<p>—C'est à peu près ce que je comptais.</p> + +<p>—Mais pourquoi me fais-tu cette question?</p> + +<p>—Parce que je trouve que cette foi en soi ne convient qu'aux jeunes +hommes, et que peut-être, pour un vieillard, il n'est pas bon de ne pas +savoir où l'on doit aller sortir de ce monde.</p> + +<p>—Ma parole! s'écria le viking en éclatant d'un rire formidable, tu +t'exprimes presque de la même façon que ces prêtres chrétiens que j'ai +rencontrés un jour en Gothie, et dont, mes compagnons et moi, nous +voulûmes, soit dit en passant, inventorier quelque peu l'église. Par +malheur, il n'y avait rien dedans. C'était une pauvre cabane de bois, +qui ressemblait aussi peu à ce temple de Thor aux piliers dorés et +sculptés et aux statues couvertes de joyaux, qui s'élève tout près de +Drontheim, qu'un vieux phoque tel que moi ressemble à une Walkyrie. Une +demi-douzaine de vases de fer-blanc, des bouts de cire, quelques linges +d'autel tout jaunis, à peine bons pour rapiécer ma voilure, c'était tout +ce qui s'y trouvait. Pas même de viande, d'hydromel et de bière; mais de +la crème et du lait à foison, que les desservants du sanctuaire nous +offrirent et que nous acceptâmes de grand cœur, attendu que nous +n'avions pas déjeuné.</p> + +<p>—Et comment se termina l'aventure?</p> + +<p>—Ma foi, nous nous en allâmes, la crête basse, pendant que les prêtres +et les chantres se mettaient en file pour se promener en chantant des +hymnes et en agitant des instruments de cuivre d'où sortait une fumée +singulière qui vous prenait à la gorge et aux yeux. Ils faisaient, +paraît-il, cette promenade autour de l'église en l'honneur de leur grand +saint Michel, un ange plus haut placé que les autres, dont c'était la +fête ce jour-là... Quand je dis que nous nous en allâmes; non pas tous, +il y eut un des nôtres qui nous faussa tout à coup compagnie, sous +prétexte que dans son enfance, au pays de Galles, sa patrie, il avait +déjà cru au dieu blanc, et que ce qu'il venait de voir et d'entendre +avait brusquement réveillé en lui comme un écho de choses oubliées et +qu'il voulait essayer de rapprendre... Je te le dis, on en voit de toute +sorte quand on quitte pour de bon le coin de son feu, et c'est pourquoi, +au prochain <i>varonn</i><a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>, je t'emmène avec moi, fils de mon frère +d'armes.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Ce fut au milieu de ces propos et d'autres semblables que s'écoula +l'hiver islandais, et, le moment venu de remettre à la voile, Gunnar, +dont les récits de son hôte avaient allumé la curiosité,—il avait alors +trente-deux ans environ,—résolut de s'embarquer avec lui.</p> + +<p>Comme de coutume, il voulut, sur ce point, prendre conseil de son sage +ami Nial, lequel lui répondit brièvement:</p> + +<p>«Pars, Gunnar; en quelque lieu du monde que tu ailles, je suis sûr que +tu te comporteras comme un vaillant homme que tu es, et peut-être même, +depuis bien longtemps, les pays qui sont par delà,—il désignait du +doigt le bras de l'Océan qui sépare l'Islande de la +Norwège,—n'auront-ils pas vu un homme qui te vaille. Pars, je +veillerai pendant ton absence sur ta maison et Ranveige, ta vieille +mère.»</p> + +<p>À quoi Kulskiag, le frère puîné de Gunnar, plus jeune seulement de +quelques années, et qui pour le courage et la force était aussi un digne +fils d'Hamund, ajouta aussitôt:</p> + +<p>«Gunnar, je pars avec toi, pour revenir avec toi, je l'espère.</p> + +<p>—Allez, frères, dit Hort, leur cadet, beau jouvenceau de seize ans à +peine; et si, par hasard, vous périssiez là-bas de la main des hommes, +il resterait «la querelle de sang», et un jour ou l'autre je me +chargerais de vous venger.</p> + +<p>—Bah! n'aie point ce souci, s'écria Halvard en riant; quelque chose me +dit que la flèche qui tuera Gunnar n'est pas encore près de se voir +empennée, ni le fer qui lui traversera les côtes de sortir de la main du +forgeron. Quant aux tempêtes, s'il en survient,—et il en surviendra +certainement,—j'offre d'avance ma vieille carcasse en rançon à celui +des dieux, quel qu'il soit, qui manie le vent et le tonnerre.»</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2> + +<p class="tit">gunnar dans les pays de l'est</p> + + +<p>On ne racontera pas les menus incidents qui signalèrent la navigation +d'Halvard le Rouge et de ses compagnons jusqu'à la côte sud-ouest de +Norwège. Après avoir, suivant l'itinéraire habituel des navires de +l'époque, rangé les hautes roches à pic des îles des Brebis (îles +Färoer), ils s'engagèrent dans la large passe qui sépare les Shetland +des Orcades, appelées aussi l'archipel des Phoques, à cause des bandes +nombreuses d'amphibies qui sans cesse voyagent dans ces eaux; et, +passant sous le cap Stadt, ils touchèrent d'abord à Tonsberg, au fond de +la baie du même nom, pour gagner ensuite l'île d'Hisingue, sise à +l'embouchure du Gotaelf.</p> + +<p>Là ils s'occupèrent aussitôt de recruter un équipage de guerre qu'ils +n'eurent pas de peine à trouver; car, si le vieil Halvard était réputé +le plus intrépide marin de ces parages, le nom de Gunnar l'Islandais +n'était pas non plus inconnu en Norwège. Ils laissèrent aussi leurs +bâtiments à coque ronde, qui étaient spécialement propres au commerce, +pour se procurer ce qu'on appelait de <i>longs vaisseaux</i>, des nefs de +guerre ou <i>ellides</i>.</p> + +<p>Les navires, au <span class="smcap">x</span><sup>e</sup> siècle, étaient à pont coupé, c'est-à-dire pontés +seulement à l'avant et à l'arrière, très exhaussés l'un et l'autre +au-dessus de l'eau. La partie renflée de la proue correspondait à ce que +nous appelons le gaillard d'avant; c'était sous elle et dans la section +médiane non pontée, mais recouverte au besoin d'une tente, que +couchaient les hommes de l'équipage. L'arrière s'élevait en dunette, et +le capitaine y avait sa cabine. La force de chaque bâtiment, au lieu de +s'évaluer, comme aujourd'hui, d'après le nombre des canons, se mesurait +à celui des rames. Un navire de guerre de cinquante rames était réputé +du premier ordre; les cent hommes qui en formaient l'équipage se +relayaient par moitié pour tenir l'aviron<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> + +<p>Autour et en travers de la partie découverte de la coque régnait une +galerie de faux pont où les combattants se plaçaient. En dehors de +l'arsenal accoutumé de gaffes, de lances et de flèches, on embarquait +d'ordinaire à fond de cale une bonne provision de pierres qui, lancées à +bras, formaient une redoutable artillerie. Un seul mât, une seule voile, +large et pesante, à bandes tricolores parfois, et une voile de misaine à +la proue. La rame était le principal moyen de locomotion.</p> + +<p>Mais l'originalité principale de ces bâtiments, qui n'existent plus +maintenant qu'en peinture, c'était leur forme même. Ils offraient +l'aspect d'animaux fantastiques. Leur proue et leur avant-bec étaient +sculptés en tête de dragon, tandis que la poupe, avec le gouvernail et +la barre, figuraient par leurs replis le corps et la queue du monstre: +de là leur nom générique de <i>dragons</i> ou de <i>serpents de mer</i>. La +plupart étaient peints en outre de couleurs vives, et beaucoup même +chargés de dorures.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Tels étaient les longs navires qu'Halvard le Rouge et Gunnar avaient +frétés à l'île d'Hisingue pour les courses maritimes qu'ils projetaient. +Ils étaient seulement au nombre de trois, le <i>Bison</i>, le <i>Dauphin</i> et la +<i>Côte-de-fer</i>. Halvard n'en avait pas voulu davantage.</p> + +<p>«Avec ces trois solides carènes montées par trois cents matelots, nous +sommes, dit-il, assurés de faire quelque chose de bon, et même quelque +chose de meilleur qu'avec ces énormes escadres qui ne servent qu'à faire +fuir d'avance tout le monde devant soi, auquel cas, adieu à la fois la +gloire et le profit.</p> + +<p>—Et de quel côté allons-nous d'abord? demanda Gunnar à son vieil ami; à +l'ouest, vers les côtes d'Écosse, ou au sud de la Baie<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>, vers +Funen<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> ou le Gotland?</p> + +<p>—Au sud, repartit Halvard. J'ai appris que Vandel le pirate croisait +pour l'heure vers le Cattégat ou se trouvait quelque part aux aguets +dans les innombrables anses du rivage, et je sais qu'en cette saison-ci +les nefs de Vandel le pirate ne regorgent pas moins de butin qu'un lac +d'hiver de canards sauvages.</p> + +<p>—Eh bien, en route pour le Sud.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>La petite flottille partit donc. Halvard le Rouge et Gunnar montaient +ensemble la <i>Côte-de-fer</i>, Kulskiag était sur le <i>Bison</i>, et Ogly le +Danois, un vieux camarade de vingt ans à Halvard, dirigeait la manœuvre +à bord du <i>Dauphin</i>. Disons tout de suite que Gunnar, selon sa coutume, +s'était équipé d'une façon magnifique; il portait un riche pourpoint de +soie par-dessus sa <i>byrnie</i> ou chemise de mailles, et était coiffé d'un +casque aux cerclures d'or étincelantes.</p> + +<p>À peine les rames eurent-elles commencé de frapper le flot en cadence, +qu'un des hommes entonna la «chanson du viking»:</p> + +<div class="blockquot"><p>Un viking n'a pas de demeure;—comme l'oiseau dans l'air et le +poisson dans la mer,—sa demeure est partout où il y a profit et +gloire à gagner;—comme l'oiseau dans l'air et le poisson dans la +mer,—il poursuit sa proie à toute heure et à l'aventure...</p> + +<p>Une maison, qu'en pourrait-il faire?—Il dort, son bouclier d'une +main et son épée de l'autre,—sous la voûte du ciel, bleue ou +noire.—Si le vent souffle avec violence,—au lieu de replier sa +voilure, il la hisse;—plutôt couler à pic que de rentrer un seul +pouce de toile;—c'est bon pour les femmes, qui, sur le +rivage,—serrent leurs cottes quand vient la rafale. Et si le +viking reçoit une blessure pendant le combat,—il ne s'attarde pas +à la bander,—il laisse couler le chaud filet de sang;—ce n'est +que quand le cliquetis des armes a cessé—qu'il songe à se calfater +la peau.</p></div> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Tout ce jour-là et le jour suivant, la flottille explora les +déchiquetures de la côte norwégienne, sans faire d'autre rencontre que +celle de quelques barques de pêche. Le matin du troisième jour, elle +rencontra encore un pêcheur auquel on demanda des nouvelles, et s'il n'y +avait pas dans les alentours quelques longs bâtiments aux allures +mystérieuses.</p> + +<p>«Oui, dirent les hommes; nous avons pêché toute la nuit par ici, et il y +a quelques heures, comme le soleil venait de se lever, nous avons croisé +deux nefs hautes sur l'eau qui entraient dans cette crique là-bas.»</p> + +<p>Le pêcheur montrait une des baies voisines.</p> + +<p>Immédiatement Halvard le Rouge et Gunnar disposèrent tout pour l'action, +et les équipages ramèrent à grande vitesse afin d'entrer dans la baie.</p> + +<p>À peine eut-on contourné l'un des promontoires qui la fermaient, qu'on y +découvrit non pas seulement deux ellides, mais bien quatre, de la plus +belle taille, et Halvard reconnut en outre, du premier coup d'œil, que +le commandant de ces serpents de guerre avait lui-même aperçu la +flottille et donnait l'ordre d'évoluer sur elle.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> +<p class="img"><img src="images/005.png" alt="Vaisseau normand au Xe siècle" /><br /> +Vaisseau normand au <span class="smcap">x</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>«Qu'en dis-tu, mon fils d'armes? demanda-t-il aussitôt à Gunnar. +Combattons-nous séparément, ou attachons-nous nos navires ensemble pour +attendre l'assaut? Car, bien que ce pêcheur ait tout à fait mal compté +sur ses doigts, je ne sache pas que, trois contre quatre, cela +constitue, dans la circonstance, une disproportion appréciable.</p> + +<p>—Attachons nos navires,» répondit Gunnar; et aussitôt le commandement +fut transmis de relier les nefs en une seule ligne, opération pour +laquelle il restait juste le temps nécessaire.</p> + +<p>Déjà les cornes sonnaient la charge à bord des vaisseaux ennemis, qui +venaient d'accomplir la même manœuvre et s'approchaient flanc contre +flanc, la proue en avant, portés à la fois par leurs rames et par la +marée refluante.</p> + +<p>C'était l'ordre habituel des combats de mer en ce temps-là. Le premier +objectif, de part et d'autre, était de rompre la masse ennemie, soit en +coupant les attaches qui tenaient les navires adhérents, soit en forçant +l'équipage adverse à les couper lui-même pour s'enfuir ou pour modifier +sa tactique. Ce résultat une fois atteint, la bataille entrait dans une +phase nouvelle, se transformait en une série d'actions isolées, de duels +entre un vaisseau et un autre, où l'avantage final, d'ordinaire, restait +au parti vainqueur dans le premier choc, attendu que la rupture d'une +ligne présupposait tout d'abord une chose: à savoir que les ponts de la +flottille opposée avaient été éclaircis de leurs hommes.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Quand les deux lignes flottantes furent arrivées à portée de voix, il y +eut de chaque côté un arrêt. Alors, du gaillard d'avant d'un des bords +ennemis, une voix,—c'était celle de Vandel,—cria de loin aux +arrivants:</p> + +<p>«Qui êtes-vous, vous qui êtes entrés si audacieusement dans cette baie? +Abandonnez-nous vos navires, et vous aurez permission d'atterrir.»</p> + +<p>Un double éclat de rire d'Halvard et de Gunnar répondit à cette +sommation hautaine.</p> + +<p>«Holà!» reprit aussitôt Vandel en allongeant le doigt vers le fils +d'Hamund, qui, magnifiquement costumé, on l'a vu, se tenait sur la +galerie de son ellide, attendant immobile l'événement. «Holà! est-ce +d'un oiseau vivant ce beau plumage? Qu'es-tu donc, toi? Homme, ou pain +d'épice?</p> + +<p>—Pain d'épice, répliqua Gunnar, mais pain d'épice trop dur pour tes +dents!»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Il avait à peine envoyé cette riposte, que, des deux côtés, les troupes +donnaient le signal du combat, et les flèches aussitôt de voler, les +javelots et les pierres de siffler dans l'air et de retomber comme grêle +sur les ponts, si bien que pendant quelque temps, à travers cette nuée +de projectiles, on ne put distinguer qui avait l'avantage.</p> + +<p>«Bon! cria de nouveau la voix de Vandel, voilà la bête là-bas qui se +hérisse!»</p> + +<p>Il parlait encore de Gunnar, que les vikings s'étaient fait un plaisir +de viser particulièrement. Sa chemise de mailles était, en effet, toute +constellée de dards; il en ressemblait à un porc-épic, et il dut secouer +les piquants qui s'étaient attachés à sa cotte protectrice.</p> + +<p>«Garde tes aiguilles pour te recoudre la peau tout à l'heure,» riposta +encore une fois le fils d'Hamund.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Bientôt cependant il parut clairement que les meilleurs viseurs, dès +l'abord, avaient été les marins d'Halvard.</p> + +<p>«En voilà assez de ce jeu d'enfants! dit alors Gunnar à son vieil ami; +abordons-les, et que chacun y aille de l'épée et de la lance!»</p> + +<p>Incontinent l'ordre fut donné de marcher en avant. La <i>Côte-de-fer</i> se +trouva poussée justement contre la nef de Vandel, qui, par rapport au +navire assaillant, se trouvait placée à tribord, tandis que le <i>Bison</i>, +où était Kulskiag, se heurtait à bâbord contre une autre ellide, le +<i>Dauphin</i> demeurant au milieu.</p> + +<p>Certes, l'ennemi, disposant de quatre navires contre trois, eût pu se +former en une ligne concave pour embrasser dans un fer à cheval les +galères opposées; mais, outre que cette manœuvre l'eût forcé de +disloquer par avance sa masse en relâchant ses amarres d'attache, il +n'était déjà plus temps de l'accomplir. Après le premier mouvement de +recul qui avait suivi, comme toujours, le choc brusque des proues, les +nefs s'étaient mutuellement agrafées, et le corps-à-corps était +commencé.</p> + +<p>Gunnar le premier, de l'avant-bec de son bâtiment, avait sauté sur le +pont de l'ellide montée par Vandel, et s'était mis à tailler en pièces +tout ce qui se trouvait devant lui. Quatre hommes étaient tombés sous +ses coups avant que le pirate s'en fût aperçu. Une douzaine de matelots +de la <i>Côte-de-fer</i>, en voyant le bond impétueux exécuté par le fils +d'Hamund, s'étaient dépêchés de s'élancer, eux aussi, sur les galeries +de faux pont de l'ennemi, et là, épaule contre épaule, ils rivalisaient +d'entrain et de vaillance. Halvard le Rouge et Kulskiag en avaient fait +autant de leur côté, suivis d'un groupe de marins d'élite; si bien que +c'étaient, au-dessus des coursives, un fourmillement et un pêle-mêle +d'hommes impossible à décrire.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Cette irruption était, à vrai dire, un coup d'audace presque téméraire; +car les quatre vaisseaux de Vandel avaient encore leurs équipages bien +en force, et nul n'eût jamais pu supposer que l'adversaire oserait +débuter par une manœuvre qui ne se hasarde d'ordinaire qu'à la fin, +après que les ponts de l'ennemi ont été suffisamment balayés. Mais son +audace même en fit le succès. Les plus braves d'entre les vikings en +furent déconcertés tout d'abord, et, quand ceux-ci eurent été tués, non +sans avoir fait, eux aussi, du carnage parmi la troupe de leurs +agresseurs, les autres, saisis de panique, et s'imaginant avoir affaire +à des <i>trolls</i><a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a> plutôt qu'à des créatures humaines, commencèrent à se +laisser choir dans les coursives des bateaux, entre les bancs des +rameurs. La plupart, pris comme dans une trappe, y furent achevés à +coups de lance.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Pendant ce temps, Vandel et Gunnar s'étaient rencontrés face à face à +tribord. Vandel avait aussitôt levé sa hache pour tâcher de fendre le +col à Gunnar; mais il n'atteignit que son bouclier, qui en fut brisé net +par le milieu. Gunnar alors brandit son épée, qui se mit à tournoyer +dans les airs avec une vélocité si furieuse, que Vandel croyait voir +trois glaives à la fois et ne savait duquel il devait se garer. Quand +le coup retomba, ce fut pour trancher la jambe droite du pirate juste +au-dessus du genou; puis, d'un second coup porté à ce tronc d'homme +vacillant, qui semblait ne pas vouloir s'abattre, Gunnar acheva d'en +faire un cadavre.</p> + +<p>Au même moment, Halvard le Rouge, Kulskiag et Ogly finissaient de +nettoyer les plats-bords de l'ennemi; si bien que Karl, le second de +Vandel, qui dirigeait l'action à bâbord, n'osa plus, après la mort de +son chef, poursuivre davantage un combat dont l'issue d'ailleurs n'était +plus douteuse. Il fit au plus vite trancher les attaches qui reliaient +son bâtiment au voisin, et s'enfuit de la baie à force de rames. Mais, +sur les trois autres ellides, il ne restait pas un homme qui ne fût mort +ou blessé, et les blessés l'étaient de telle sorte qu'ils n'avaient plus +besoin de médecin. Seuls une vingtaine de matelots valides s'étaient, à +la fin, jetés à la mer, pour gagner la rive à la nage et y chercher un +refuge dans les bois.</p> + +<p>Les vainqueurs purent donc prendre possession des richesses contenues +dans les trois vaisseaux, et, sur ce point, Halvard le Rouge ne s'était +pas trompé dans ses prévisions: la croisière de printemps du pirate +avait été on ne peut plus fructueuse; les cales regorgeaient de denrées +de toutes sortes, dépouilles des navires marchands que le viking avait +pu aborder.</p> + +<p>Tous ces objets furent, suivant l'usage, apportés <i>à la perche</i>, +c'est-à-dire au pied du mât-pavillon, et là on en fit le partage. Les +deux tiers environ de la cargaison furent le lot des trois capitaines, +Halvard le Rouge, Gunnar et Kulskiag, et le reste fut divisé entre les +chefs secondaires et les hommes d'équipage.</p> + +<p>«Ouf! dit Gunnar à son frère, tandis que l'on distribuait le butin, +voilà, ce me semble, une bonne matinée.</p> + +<p>—Profitable, en effet, et glorieuse, se hâta d'ajouter le vieil +Halvard; mais, dis-moi un peu, mon fils d'armes, quel a donc été ton +père nourricier?</p> + +<p>—À quel propos cette question?</p> + +<p>—C'est qu'en Norwège, de même qu'en Islande, un dicton assure que l'on +n'a jamais que la moitié de la force de son père nourricier. En ce cas, +ou le proverbe a menti, ou le mari de la femme qui t'a allaité ne +pouvait être que Thor en personne. Encore le fils d'Odin et de Frigg +a-t-il besoin, à ce qu'on prétend, de se ceindre les reins de son +baudrier et de revêtir ses gants de fer pour jouir de la plénitude de sa +force, tandis que toi, mille têtes de corbeaux! je crois que du heurt de +ta carcasse nue tu bossellerais le marteau de Thor lui-même!»</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2> + +<p class="tit">la dernière croisière du vieux viking</p> + + +<p>Trois mois durant, Halvard le Rouge et Gunnar continuèrent de tenir la +mer, allant du Cattégat au Grand-Belt, de Laaland aux rivages du Sund, +sans rencontrer nulle part un viking qui fût capable de leur résister. +Vers la fin de l'été seulement, chargés de butin et de gloire, ils +résolurent de se reposer. Le roi de Danemark alors régnant était Svend, +fils et successeur du fameux Harald à la dent bleue, et le port +d'Hedeby, en Sleswig, était sa résidence habituelle.</p> + +<p>Le fils d'Hamund et son vieil ami menèrent donc leur flottille à Hedeby, +et, comme le bruit de leurs récents exploits s'était répandu par tout le +pays, le monarque danois ne manqua pas de les accueillir avec une estime +et une faveur toutes particulières.</p> + +<p>Nos héros demeurèrent plusieurs semaines auprès de lui, prenant leur +part des festins et des jeux par lesquels ce prince célébrait sa +dernière victoire sur les Wendes. Et, bien que pour cette occurrence les +plus illustres champions du Nord se trouvassent réunis à la cour de +Svend, il n'y en eut pas un parmi eux que Gunnar ne battît haut la main, +dans n'importe quel exercice du corps. Aussi le roi, émerveillé, +s'offrit-il à le combler de biens et d'honneurs s'il consentait à se +fixer en Danemark; il voulait même lui donner sa propre nièce en +mariage. Mais Gunnar déclina toutes ces ouvertures, si flatteuses et si +alléchantes qu'elles fussent.</p> + +<p>«Le plus beau pays, c'est l'Islande! répétait obstinément le fils +d'Hamund.</p> + +<p>—Un pays qui produit des hommes tels que toi est assurément une grande +terre, lui répondit un jour le monarque; mais ne sais-tu pas que le +Danemark domine sur tout le Septentrion, de Rügen aux rivages des +Finnois, que de simples <i>jarls</i><a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>, nos vassaux, sont eux-mêmes plus +puissants que bien des souverains du Sud et de l'Est, et que dans les +salles de nos châteaux nous pouvons rassembler en un même jour, à un +seul banquet, plus de convives que l'Islande ne compte d'habitants?</p> + +<p>—Je le sais, repartit Gunnar.</p> + +<p>—Et ne crois-tu pas que, si nous le voulions, nous disposerions d'assez +de guerriers et de longs navires pour conquérir l'Islande ta patrie?</p> + +<p>—Votre père Harald ne disposait pas de moins d'hommes que vous; +cependant il y réfléchit à deux fois avant d'envoyer ses longs navires +conquérir l'Islande mon pays, et, quand il y eut réfléchi à deux fois, +il rejeta tout à fait cette idée, et il n'y revint plus de sa vie.</p> + +<p>—Cela est vrai, dit le prince danois; mais c'est que les dieux, +consultés par lui dans leurs temples, ne lui parurent pas favorables à +ce projet.</p> + +<p>—Ce fut du moins ce que lui dirent les prêtres, je ne l'ignore pas plus +que vous, ô roi Svend; pourtant ce ne furent ni les dieux du Danemark, +ni ceux de la Norwège ou de l'Islande, ni même le Dieu nouveau des +chrétiens, qui l'empêchèrent d'exécuter son dessein. S'il faut vous +expliquer ma pensée, ce qui retint le roi votre père, ce fut l'esprit +même des hommes de l'Islande, incapables, il le savait bien, de se plier +au joug d'un monarque; et, aussi longtemps que durera cet esprit, nul +souverain ou jarl étranger, soit par ses navires, soit par ses +guerriers, ne pourra jamais conquérir l'Islande.</p> + +<p>—Bien répondu, poursuivit le roi; ces fières paroles conviennent à ta +bouche. Mais, tout en restant Islandais et libre, ne consens-tu point, +pour nous faire honneur, à être notre homme-lige en Danemark?</p> + +<p>—Pour cela, seigneur, j'y consens. En tant que paysan de l'Islande, je +ne dois hommage ni allégeance à personne; tout Islandais s'appartient à +lui seul. Hors de l'Islande, c'est différent, et je tiens pour ma part à +honneur, quand je visite telle ou telle contrée, d'être l'homme-lige du +prince qui y règne et d'accepter le baisemain qu'il m'offre. En ce sens, +nous tombons d'accord; ce n'est qu'une vassalité de passage qu'on +laisse, en s'en allant, derrière soi, et qu'on peut être heureux de +retrouver, parce qu'elle n'a en soi rien de servile.</p> + +<p>—Eh bien, noble fils d'Hamund, échangeons, à cette occasion, nos +présents. Donne-moi, retenue par des nœuds de paix dans son +fourreau<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>, la glorieuse épée avec laquelle tu portas naguère le coup +de mort à Vandel, et accepte de moi, également enfermée en une gaine de +paix, cette hallebarde que, dans le temps où j'errais exilé dans le pays +de Galles, j'enlevai au tombeau d'un vieux viking. C'est une arme +magique, qui non seulement préserve de la mort celui qui la tient, mais +qui a de plus la propriété d'indiquer, par une résonance prolongée, si +la blessure qu'elle vient de faire est mortelle. Nul autant que toi, +Gunnar, ne mérite d'être honoré de ce trophée.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Cependant la saison s'avançait, et Halvard le Rouge commençait à ronger +son frein.</p> + +<p>«Écoute, dit-il un jour à Gunnar, j'en ai assez de toutes ces fêtes de +cour et de ce train de vie entre quatre murailles. J'aspire à entendre +le cri de la mouette, qui me plaît infiniment mieux que le babil des +femmes et le chant des skaldes. Nous avons encore, avec nos navires, le +temps de faire une course d'automne. Qu'en penses-tu, mon fils d'armes?</p> + +<p>—Je suis prêt. Quand faisons-nous voile?</p> + +<p>—Quand nous faisons voile? mais aujourd'hui même, à la minute précise +où je parle. Nous ne sommes pas, que je sache, comme ces filles +galloises auxquelles il est interdit de se marier avant qu'elles aient +filé assez de lin pour remplir leur bahut d'hyménée. L'Océan et nous, +nous sommes libres de convoler ensemble à toute heure, et c'est le seul +genre de mariage qui m'agrée.</p> + +<p>—Et de quel côté, cette fois, nous dirigerons-nous?</p> + +<p>—Si tu le veux, nous irons visiter les rivages du Smaaland et de la +Gothie<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.»</p> + +<p>Gunnar prit donc congé du roi Svend, fort marri de la séparation, et la +flottille se remit en mer dans la direction de la Baltique.</p> + +<p>Après avoir rangé la côte sud de Laaland, puis les crayeuses falaises de +l'île de Moen, la «vierge chevelue de la mer de l'Est», elle laissa le +Sund à sa gauche pour longer les rives de la Scanie et passer ensuite +entre cette terre et les hautes roches de l'île de Bornholm.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Nul incident digne d'être narré ne marqua la navigation des vikings +jusqu'au delà du lacis d'îlots qui frangent le littoral scandinave +au-dessous de la moderne Carlskrona. Le temps n'avait cessé d'être +magnifique, et une jolie brise du sud-ouest caressait à souhait la poupe +des ellides.</p> + +<p>Mais, l'après-midi du quatrième jour, comme on était déjà engagé dans le +détroit de Calmar, Halvard le Rouge, qui venait de monter sur la dunette +de la <i>Côte-de-fer</i>, eut tout à coup, en auscultant le ciel, un de ces +hochements de tête silencieux par lesquels tous les vieux loups de mer +se donnent à entendre à eux-mêmes que les choses ne vont pas selon +leurs désirs.</p> + +<p>Une brusque saute de vent d'ouest en est venait, en effet, de se +produire, et à un zéphyr régulier avaient succédé de petits coups d'aile +haletants, brefs et saccadés, qui semblaient ne pas avoir assez de force +pour embrasser plus de vingt toises de mer.</p> + +<p>Bien que, malgré cela, la Baltique continuât de demeurer unie comme une +glace, et que pas un nuage ne tachât l'horizon, il était à croire que le +vieux viking n'augurait rien de bon du changement; car au hochement de +son crâne de marsouin succéda aussitôt un petit grognement sourd qui +équivalait à tout un poème.</p> + +<p>«Qu'as-tu donc à te parler en dedans? lui demanda Gunnar intrigué. +Est-ce que Ran, la déesse de la mer, comploterait avec Loki, le méchant +dieu<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>, de nous jouer quelque vilain tour?</p> + +<p>—Je me moque de Loki et de Ran, repartit le viking en se grattant +l'oreille; mais en aucun temps, et surtout dans cette saison de l'année, +je n'ai jamais eu un bien vif amour pour ces petits vents ni chauds ni +froids, à l'haleine essoufflée, qui n'osent pas dire franchement ce +qu'ils vous veulent; mieux vaut tout de suite une bonne rafale âpre et +mordante qui vous cingle carrément le visage et vous décoiffe sans même +crier gare... Bon, regarde à présent, ajouta-t-il après un moment de +silence: a-t-on idée de pareille traîtrise?»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Gunnar regarda. L'atmosphère présentait maintenant un calme de mort, et +un voile de vapeurs basses, hissé, semblait-il, par une main invisible, +s'étendait lentement à droite et à gauche sur la terre ferme et sur +l'île d'Œland, déformant au loin les aspects naturels par un de ces +phénomènes de mirage que les marins appellent <i>fée Morgane</i>. +Promontoires, arbres et rochers, tout apparaissait renversé; certains +objets même se montraient dédoublés.</p> + +<p>Un instant après émergea de l'horizon, comme par un coup de baguette +magique, un gros banc de nuages dont la couleur noircissait à vue d'œil.</p> + +<p>«Je le disais bien, s'écria Halvard, ce petit vent de rien était gros +d'une tempête. Elle va être sur nous tout à l'heure, et nous surprendre +dans une passe où un long vaisseau, en pareille circonstance, ne doit +pas se trouver. Alerte! il faut virer de bord au plus vite, et fuir sous +le vent jusqu'à l'une des anses qui se trouvent à l'entrée du détroit, +car la baie de Calmar est encore trop loin de nous.»</p> + +<p>Il avait à peine prononcé ces mots, que de la masse de nuages noirs, qui +avait en moins d'un instant achevé d'envelopper le ciel, jaillit un jet +de flamme rutilant qui parcourut en zigzag l'horizon et revint labourer +le sein de la mer, dont les vagues commencèrent à se tuméfier, sans +faire encore entendre aucun bruit.</p> + +<p>Immédiatement l'ordre fut transmis d'exécuter la manœuvre voulue. Les +rameurs reculèrent à bâbord pour donner à tribord du champ aux ellides, +qui décrivirent un cercle et tournèrent.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Il n'était que temps. Un second éclair sillonna le ciel noir, et +l'averse éclata torrentielle et brutale, une averse mêlée d'eau et de +grêle et accompagnée d'une terrible rafale.</p> + +<p>Les trois navires couraient de toute leur vitesse devant la tourmente, +qui lançait d'énormes paquets de mer sur leurs poupes et menaçait chaque +fois de les submerger. Et Halvard le Rouge avait dit vrai: dans ce sund +étroit de Calmar, encaissé partout de hautes rives, parsemé de récifs +insidieux, et où les vagues, sous l'action de la tempête, s'enroulent +littéralement toutes ensemble, les longs vaisseaux des vikings étaient +loin d'offrir la même résistance que les coques rondes de négoce, +construites pour affronter au besoin les flots du canal d'Irlande et de +la Manche. Aussi bon nombre de rames s'étaient-elles brisées dans les +toletières, et les cales avaient-elles embarqué une masse d'eau déjà +inquiétante, quand l'entrée du détroit commença de se dessiner.</p> + +<p>Là il restait à accomplir l'opération la plus délicate de toutes; car, +pour gagner la crique suédoise, où était le salut de la flottille, il +fallait s'engager par un chenal étroit et tortueux que bordait un semis +d'écueils à fleur d'eau, et au beau milieu de ce chenal était un +bas-fond sur lequel les brisants faisaient rage. Ajoutons que les trois +navires allaient être obligés, à ce pas critique, de modifier leur +allure et leur direction, et de prêter, quoique pour peu d'instants, +leurs flancs plus ou moins mutilés à la pleine fureur des autans. De +plus, l'obscurité s'était épaissie à tel point, que d'un bord à l'autre +on se voyait à peine. Des grêlons d'une taille prodigieuse, de +véritables blocs de glace, s'étaient mis à fondre en avalanche, +souffletant les visages des rameurs et martelant leurs mains bleuies de +froid.</p> + +<p>Le tonnerre grondait sans discontinuer.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Tout à coup, sur la <i>Côte-de-fer</i>, un marin plus superstitieux que ses +camarades crut apercevoir au milieu des nuages une forme de femme +gigantesque qui allongeait le bras d'un air menaçant vers les trois +navires en détresse.</p> + +<p>L'homme, à cette vue, fut pris d'épouvante.</p> + +<p>«La sorcière! s'écria-t-il en se levant. La voyez-vous qui chevauche +là-haut? Tenez, là où est mon doigt! Croyez-moi, cette tempête n'est pas +une tempête naturelle; c'est l'œuvre des <i>Trolls</i> ennemis, déchaînés +contre nous, et je vous dis que nous en avons pour la nuit.</p> + +<p>—Avant de parler de la nuit, attends donc que le jour soit fini! lui +riposta Halvard en colère; et, si tu ne te rassieds pas, c'est moi qui +t'enverrai d'un coup de hache souper dans les cavernes de Ran!</p> + +<p>—Plus d'un de nous y soupera, même sans ta hache! hurla le viking au +milieu de la rafale, sans oser cependant bouger de place.</p> +<p class="img"><img src="images/006.png" alt="Mort d'Halvard le Rouge" width="80%" /><br />Mort d'Halvard le Rouge.</p> + +<p>—À la bonne heure! voilà comme j'aime à t'entendre parler!» repartit +Halvard avec son gros rire.</p> + +<p>Sur l'entrefaite, la flottille arrivait à la passe terminale. Il y eut, +une minute durant, un ralentissement voulu dans la marche; puis Halvard +lui-même, sur la <i>Côte-de-fer</i>, prit le gouvernail des mains du pilote, +et, s'adressant à tue-tête aux équipages des deux autres ellides:</p> + +<p>«Qu'on me suive! leur cria-t-il; les yeux fermés je trouverais la route, +et, dût-il grêler sur nous des sorcières, que nul ne songe à son +garde-nez<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>!»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Sur ce mot, l'intrépide viking lança le premier sa nef dans le chenal. +Par une double évitée rapide et heureuse, celle-ci esquiva et le +bas-fond et le banc de récifs longitudinal; après quoi il suffit aux +matelots d'évoluer avec précaution sur la droite pour se trouver +derrière une sorte de coude du rivage, au milieu d'une onde relativement +calme. À une toute petite distance de là s'ouvrait une crique en fer à +cheval dont l'entrée était d'autant plus aisée que le terrain, très haut +d'un côté, dessinait de l'autre une pente douce vers laquelle glissait +une colline herbue. Le talus protecteur du site formait justement éperon +vers le Sund.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Halvard alors quitta le timon pour suivre la marche des deux autres +vaisseaux. Le <i>Bison</i>, monté par Kulskiag, venait, lui aussi, de +franchir sans encombre la section la plus dangereuse du canal, et il eut +vite fait de rallier la <i>Côte-de-fer</i> à l'entrée du petit havre suédois. +Quant au <i>Dauphin</i>, que dirigeait toujours Ogly le Danois, il était +encore en plein dans le ressac, et paraissait ne pouvoir en sortir.</p> + +<p>Une ou deux minutes s'écoulèrent ainsi.</p> + +<p>«Il passera! il passera!» s'écrièrent les matelots des navires sauvés.</p> + +<p>Mais le <i>Dauphin</i> ne passa pas. Juste à ce moment, la tempête sembla, de +dépit, souffler avec une violence redoublée. Le navire d'Ogly, après +avoir tournoyé à deux reprises sur lui-même, alla heurter le banc de +rochers et s'y fendit en deux morceaux. Le gaillard d'avant s'était, du +coup, trouvé séparé du reste de la coque.</p> + +<p>«Perdus! perdus! hurla le vieux viking à cette vue. Un si bon navire, et +tant de braves gens! Vite! enfants, ramez en arrière! Contre tous les +vents et tous les tonnerres, j'arracherai bien quelques-uns d'entre eux +aux mâchoires de la mort!»</p> + +<p>Pas une protestation ne s'éleva. Les deux ellides virèrent de nouveau +pour tourner le dos à la baie souriante, aux vertes prairies du coteau +déclive, et se rejeter dans le noir tourbillon.</p> + +<p>«En avant! cria le chef à ses hommes, et que Thor soit ou non dans le +nuage<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, je m'en soucie comme d'un vieux grelin!»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Comme il lançait ce défi au ciel, un nouvel éclair jaillit, fulgurant et +rapide; un dernier coup de tonnerre retentit, un coup de tonnerre auprès +duquel tous les éclats de foudre précédents n'avaient été qu'un petit +bruit de crécelle, puis un silence profond suivit cette détonation +formidable qui avait ébranlé et fait tressaillir jusqu'en leurs fibres +les plus secrètes la carcasse et le pont de la <i>Côte-de-fer</i>; et alors +qu'aperçut-on? Le vieux viking, contempteur des dieux, gisait à +l'extrémité de la dunette, son énorme corps renversé en arrière, de +telle sorte que sa rouge chevelure retombait en flots le long de la +poupe sur la figure sculptée de l'ellide.</p> + +<p>«Le marteau de Thor a frappé le capitaine!» s'écrièrent avec effroi les +vikings.</p> + +<p>Tous les bras cessèrent aussitôt de ramer.</p> + +<p>«Tenez! tenez! là-bas! la voici encore la femelle des Trolls! rugit le +matelot qui, une fois déjà, avait cru voir la sorcière dans le nuage. De +chacun de ses doigts part le trait meurtrier... Malheur à nous tous, je +vous le répète, si nous ne nous enfuyons au plus vite!»</p> + +<p>Il devenait d'ailleurs pleinement évident que toute tentative pour +tâcher de retrouver, parmi les brisants furieux du canal, quelques +épaves humaines du <i>Dauphin</i>, eût été un pur acte de folie. Aussi +Gunnar, sans plus s'obstiner, donna-t-il l'ordre de battre en retraite +vers l'anse de la côte.</p> + +<p>«Amis, dit-il, Ogly le Danois et ses compagnons doivent être maintenant +en route, par des voies où nul n'a rebroussé chemin, vers la demeure +qu'Héla, la sombre déesse, habite au-dessus des neuf mondes<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>. Nous, +demain, au lever du soleil,—si les dieux permettent que le soleil se +lève demain comme les jours précédents,—nous boirons la bière des +funérailles en l'honneur des braves qui nous ont quittés, et le plus +brave de tous, celui qui gît ici sur ce pont, la face trouée par la +flèche de feu à laquelle personne ne peut se dérober, recevra de nous la +sépulture qu'il convient de donner à un vrai viking.»</p> + + + +<hr /> +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> + +<p class="c">GUNNAR ET HALGIERDE</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h2> + +<p class="tit">quelle femme était halgierde, fille d'hogi</p> + + +<p>Une demi-année s'était écoulée depuis les événements qu'on vient de +raconter. Après avoir passé l'hiver à Drontheim, auprès du fameux jarl +Hakon, ce Julien l'Apostat de la Norwège avec lequel nous aurons +occasion de faire plus amplement connaissance par la suite de ce récit, +Gunnar et son frère Kulskiag avaient profité du renouveau pour s'en +retourner en Islande avec quatre navires à coque ronde surchargés de +richesses et de butin.</p> + +<p>Comme le bruit de leurs exploits de vikings les avait devancés dans +toute l'île, ce fut à qui accourrait à leur bœr pour entendre le récit +de leurs aventures.</p> + +<p>«Te voilà maintenant plus que jamais le premier parmi nous, dit Nial le +sage à son ami; ta renommée va voler de bouche en bouche du fiord de +Borge à l'Eyfirdinga<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, et je prévois qu'au prochain alting chacun +n'aura d'yeux et de saluts que pour toi. Garde-toi bien de te laisser +enivrer à ces témoignages bruyants et flatteurs. Tel qui t'exaltera très +haut en paroles te jalousera au fond de son cœur, et, la première fumée +de gloire dissipée, il te faut t'attendre à trouver tes chemins semés de +maintes embûches.</p> + +<p>—Avec tes yeux pour les voir, et mon bras pour les écarter, les +embûches dont tu parles ne m'épouvantent guère.</p> + +<p>—Oui, oui, repartit Nial, à nous deux nous pouvons faire beaucoup. +Écoute cependant: tu sais que le ciel, de temps à autre, vous envoie des +visions ou des rêves où l'on perçoit quelque chose de l'avenir. Eh bien, +la nuit qui a suivi ton retour, j'ai rêvé que la première embûche, et +non la moins dangereuse de toutes, tu la rencontrerais sur le ting même. +Peut-être ferais-tu bien de t'abstenir de paraître aux comices qui +approchent.</p> + +<p>—Je sais, répondit Gunnar, que tu es du petit nombre de ceux qui +possèdent le don de seconde vue; mais je sais aussi que la destinée est +une chose qui ne se peut changer. Odin lui-même, à ce qu'on nous +enseigne, devant les yeux perçants duquel l'avenir se déroule tout +entier, n'ignore pas qu'il est appelé à périr finalement par le loup qui +a été ordonné dès le début des choses pour l'exterminer, et, tout grand +Dieu qu'il est, il ne peut faire que cela n'arrive pas... Je songerai +néanmoins à ce que tu me dis.»</p> + +<p class="img"><img src="images/007.png" alt="Un fiord" width="90%" /><br />Un fiord.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>L'époque de l'alting venue, les deux fils d'Hamund ne purent, malgré +tout, résister à l'envie de s'y faire voir. Gunnar s'y présenta, pour sa +part, équipé d'une manière si somptueuse, que pas un des gros chefs +islandais n'était capable de rivaliser avec lui. S'il y eut des envieux +de sa gloire, il n'y parut toutefois en aucune façon. Sa première +tournée d'une hutte à l'autre fut marquée par une ovation enthousiaste; +tout le monde le comblait à l'envi de félicitations et de serrements de +mains.</p> + +<p>«Gunnar est le premier homme de l'Islande; par Gunnar, le renom de +l'Islande a pénétré jusqu'aux rives de Rügen; et voyez, il est avec tous +aussi affable et aussi modeste que s'il n'avait point fait ce qu'on +raconte.»</p> + +<p>Tels étaient les propos qu'échangeaient entre eux les notables de tous +les districts, rassemblés au val Tingvalla.</p> + +<p>Un jour que le fils d'Hamund descendait de la colline de la Loi, il vit +venir à lui une grande et belle personne vêtue d'une robe magnifique et +d'un manteau écarlate garni d'agrafes d'or. Sa chevelure, +extraordinairement épaisse et soyeuse, lui flottait jusqu'à la ceinture.</p> + +<p>Elle s'arrêta devant Gunnar, le salua gracieusement; et comme il +s'enquérait de son nom, car il la voyait pour la première fois, elle lui +dit qu'elle était Halgierde, fille d'Hogi.</p> + +<p>La conversation ainsi engagée, elle le pria de vouloir bien lui narrer +quelques épisodes de ses voyages.</p> + +<p>Gunnar, ébloui et charmé, s'empressa de déférer à son désir; puis il +finit par lui demander si elle était mariée.</p> + +<p>«Non, répondit Halgierde, et je ne crois pas que beaucoup d'hommes +s'avisent de songer à moi.</p> + +<p>—Est-ce donc que personne ne vous paraît digne de vous?</p> + +<p>—Non pas; mais j'ai sur la question du mariage des idées à moi.</p> + +<p>—Et que répondriez-vous, poursuivit Gunnar, si je sollicitais votre +main?</p> + +<p>—Quoi! fit-elle d'un ton de surprise, vous auriez sérieusement cette +pensée?</p> + +<p>—Très sérieusement.</p> + +<p>—Eh bien, adressez-vous à mon père.»</p> + +<p>Et, sur ce mot, elle le quitta avec un sourire.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Gunnar alla tout droit à la hutte d'Hogi. Il y trouva celui-ci et Rut, +qui l'accueillirent aussi courtoisement que si entre lui et eux il n'y +avait jamais eu le moindre différend.</p> + +<p>Gunnar formula sa demande, qui ne laissa pas d'étonner un peu les deux +frères.</p> + +<p>«Certes, répondit Rut le premier, nous ne nous serions jamais attendus à +ce qu'une alliance unît nos familles. Nous savons ce que tu vaux, +Gunnar; aussi croyons-nous de notre devoir de ne te rien cacher de la +vérité. Halgierde a ses qualités; mais on lui trouve aussi de graves +défauts. Elle a déjà eu deux maris, et ses deux premiers mariages ont +été loin d'être heureux...</p> + +<p>—Voilà, interrompit vivement Gunnar, une noblesse de procédé que +j'apprécie. J'aimerais mieux, moi aussi, que certaines choses fussent +autrement que vous ne le dites... Néanmoins ne me refusez pas, ou je +croirais que vous vous souvenez encore de notre ancienne contestation.</p> + +<p>—Pas le moins du monde, reprit Hogi; nous entendons demeurer tes amis, +même si cette union ne se fait pas. Es-tu bien résolu à la contracter?</p> + +<p>—Je le suis, repartit Gunnar.</p> + +<p>—Je vois, ajouta Hogi en souriant, que tu es capable de toutes les +audaces. Halgierde est-elle au courant des choses?</p> + +<p>—C'est elle-même qui m'envoie vers vous.»</p> + +<p>Au même moment la jeune femme entra. Elle déclara elle-même ses +fiançailles, et l'on régla les conditions de l'hymen.</p> + +<p>Le lendemain, Gunnar courut à Bergtorsvol raconter l'événement à Nial. +Ce dernier ne dissimula pas son mécontentement.</p> + +<p>«Tu pouvais faire un meilleur choix, répondit-il, et ce que tu +m'annonces éveille en moi de graves appréhensions pour l'avenir. +Peut-être aurais-tu mieux fait de suivre mon conseil et de ne point +paraître au présent alting.</p> + +<p>—Kulskiag et moi nous tenions à y revoir une foule de braves gens, nos +amis, et je t'assure que la réception qui nous a été faite là-bas ne +cachait aucune pensée de jalousie.</p> + +<p>—Enfin ce qu'il y a de plus clair, c'est que cette Halgierde t'a +ensorcelé.</p> + +<p>—Ensorcelé? J'ignore si c'est le mot; mais il me semble que, même sans +que je l'eusse vue et qu'elle m'eût parlé, il eût suffi qu'un corbeau, +messager de malheur ou non, fût venu déposer à mes pieds un de ses longs +cheveux d'or, pour que je me sentisse désireux de l'épouser.»</p> + +<p>Il y eut un petit moment de silence; après quoi le bon Nial reprit en +souriant:</p> + +<p>«Écoute, il ne me siérait pas, à moi qui suis marié depuis longtemps, de +te parler en cette circonstance comme l'eût pu faire, de son vivant, +Halvard le Rouge, aujourd'hui trépassé. Promets-moi seulement que, quoi +qu'il arrive, nous resterons unis.</p> + +<p>—Certes, quoi qu'il arrive, rien ne troublera jamais notre vieille +amitié.</p> + +<p>—C'est bien, Gunnar; donnons-nous la main sur ce mot,» conclut Nial en +reprenant un air grave.</p> + +<p>Mais il ne put s'empêcher d'ajouter:</p> + +<p>«C'est égal, quelque chose me dit que, si tout continue à se bien +passer, ce ne sera pas la faute d'Halgierde.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Tout enfant, la fille d'Hogi avait annoncé une beauté rare, et fait +l'admiration de tous ceux qui la voyaient. Son oncle Rut convenait comme +les autres que, pour la majesté de la taille, l'harmonie des lignes du +visage, la finesse et l'abondance des cheveux, elle n'avait peut-être +pas sa pareille en Islande. Seulement il lui trouvait, à part lui, dans +le regard un «je ne sais quoi» dont il avait peur.</p> + +<p>Un jour, il dînait chez son frère en société de quelques amis. La +fillette était en train de folâtrer par terre dans la salle avec +d'autres enfants de son âge, quand son père l'appela tout à coup:</p> + +<p>«Viens ici, mignonne!»</p> + +<p>Halgierde accourut aussitôt, sa charmante figure animée par le jeu.</p> + +<p>Hogi la prit doucement par le menton, l'embrassa, et, se tournant vers +Rut son cadet:</p> + +<p>«N'est-elle pas, lui dit-il, jolie à ravir?»</p> + +<p>Comme Rut ne répondait pas, Hogi répéta sa question.</p> + +<p>«Oui, oui, repartit enfin l'oncle, c'est, à coup sûr, une enfant +ravissante... Mais, ajouta-t-il après un silence, je me demande toujours +d'où sont venus dans notre famille ces yeux... dont je ne puis définir +l'expression...»</p> + +<p>Le propos vexa Hogi, et il s'ensuivit une courte bouderie entre les deux +frères.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Les années s'écoulèrent. Halgierde devint chaque jour plus belle, et +l'on put remarquer bientôt qu'elle était consommée dans l'art de plaire. +Avec cela, prodigue, obstinée, rancunière, elle inquiétait de plus en +plus le bon Rut; et le pis, c'était qu'un certain Tiolstolf, qui avait +été son père nourricier, avait conservé sur elle une influence des plus +pernicieuses.</p> + +<p>Ce Tiolstolf était un méchant homme, d'une force et d'une habileté aux +armes peu communes, qui avait déjà commis plusieurs meurtres sans payer +la moindre rançon. Halgierde avait voulu qu'il restât avec elle à +l'Hogistad, et elle ne faisait rien sans le consulter.</p> + +<p>Or, à quelque distance du bœr, dans la direction de la mer, demeurait un +riche fermier appelé Thorwald. C'était un homme de mœurs honorables et +fort estimé, qui n'avait d'autre défaut qu'un peu trop de vivacité dans +l'humeur.</p> + +<p>Son père l'exhortant un jour à se marier, il répondit qu'il y songeait +en effet, et que son choix était même déjà fait.</p> + +<p>«Et qui comptes-tu demander? continua le vieillard.</p> + +<p>—Halgierde, fille d'Hogi.»</p> + +<p>Le père secoua la tête.</p> + +<p>«Non, pas elle, mon fils! reprit-il. On la dit volontaire, emportée et +coquette; tu es toi-même opiniâtre et violent... M'est avis que d'un tel +mariage il ne saurait rien résulter de bon.</p> + +<p>—C'est mon idée, et je m'y tiens, repartit le jeune homme.</p> + +<p>—Soit!» conclut le vieillard.</p> + +<p>Le lendemain même, le père et le fils allèrent trouver Hogi leur voisin.</p> + +<p>«Nos situations se valent, lui dit ce dernier; je ne dois pas vous +cacher pourtant qu'Halgierde a un caractère un peu difficile.</p> + +<p>—Cela ne fait rien,» répondit Thorwald.</p> + +<p>Et, séance tenante, l'affaire fut réglée, sans qu'Halgierde eût voix au +chapitre.</p> + +<p>Lorsque la jeune fille connut la chose, elle entra dans une grande +colère et courut vers son père nourricier.</p> + +<p>«Console-toi, lui dit Tiolstolf, et compte sur moi. C'est la première +fois que tu te maries, mais ce n'est sans doute pas la dernière. Il +faudra bien, à la récidive, que l'on prenne ton avis.»</p> + +<p>Sur quoi ils se mirent à parler d'autre chose.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Pendant ce temps, Hogi disposait tout pour la noce. Il alla d'abord +inviter Rut, et lui dit:</p> + +<p>«Je te prie de ne pas m'en vouloir si j'ai conclu cet hymen en dehors de +toi.</p> + +<p>—Certes, répondit le frère, l'union est loin de m'agréer. Je te promets +néanmoins d'assister au repas.»</p> + +<p>Thorwald fit aussi ses invitations, et Halgierde convia de son côté au +festin un certain Svan qui était son oncle maternel et qui habitait le +fiord des Ours, à la partie nord de l'Islande. Ce Svan était un vilain +drôle, hargneux, querelleur, et qui se connaissait en magie. Au banquet, +qui compta plus de cent couverts, Tiolstolf et lui se placèrent côte à +côte, et, au grand étonnement des convives, on les vit l'un et l'autre, +à plusieurs reprises, s'entretenir tout bas avec Halgierde, qui riait à +chaque mot qu'ils disaient.</p> + +<p>«Cette façon de rire ne me plaît guère, dit le père de Thorwald à son +fils, comme ils s'en retournaient le soir chez eux; et ce qui me plaît +encore moins, c'est la présence de ce Tiolstolf.»</p> + +<p>Halgierde, en effet, avait exigé que son père nourricier la suivît au +domicile conjugal. De tout l'hiver, Thorwald et lui n'échangèrent que de +brèves paroles. Quant à Halgierde, dès le lendemain de son mariage, elle +commença par donner libre cours à ses habitudes de gaspillage, si bien +que, le printemps venu, il y eut au logis disette de farine et de +poissons secs. Halgierde alors se mit en colère contre son mari, et lui +reprocha de la laisser manquer même du nécessaire. À quoi Thorwald +répondit que son approvisionnement de l'année avait été le même que +d'habitude, et que cela lui durait d'ordinaire jusqu'au milieu de l'été.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela prouve? repartit la jeune femme d'un ton méprisant: +que tu es tout bonnement un avare, et que ton père et toi vous vous +laissiez mourir de faim!»</p> + +<p>Le mari, courroucé de cette parole, frappa Halgierde à la joue avec une +telle force, que le sang jaillit; puis, sortant sans mot dire, il emmena +six de ses gens, et gagna à la rame quelques îlots qu'il possédait dans +le fiord voisin, et où il avait une réserve de farine et de poissons +secs.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Halgierde cependant s'assit devant la porte, et elle était en train de +ruminer sa colère quand Tiolstolf parut.</p> + +<p>«Ah! fit-il en l'apercevant, qui t'a donc marqué de rouge le visage?</p> + +<p>—C'est mon mari, répondit-elle; et il paraît que tu t'en soucies peu, +puisque tu n'es pas même venu à mon secours!</p> + +<p>—Eh! le savais-je? dit le père nourricier. Je suis, en tout cas, bon +pour te venger.»</p> + +<p>Il prit sa hache, sauta en canot, et rama vers les îles du fiord.</p> + +<p>Thorwald était dans sa chaloupe, en train d'arrimer les objets que ses +hommes lui apportaient du rivage. Tiolstolf, d'un bond, fut à côté de +lui.</p> + +<p>«Voyons! dit-il, il faut que je t'aide, autrement tu n'en finiras +point... Ma parole! on croirait toujours que tu es manchot!</p> + +<p>—Tu n'as rien à m'apprendre, sache-le bien! répondit Thorwald d'un ton +dédaigneux.</p> + +<p>—Si fait, riposta l'autre, j'ai à t'apprendre de quelle façon on doit +se conduire avec une femme... J'ajouterai que tu as maltraité Halgierde +pour la première et la dernière fois.»</p> + +<p>À ce mot, Thorwald saisit un couteau de pêcheur qui se trouvait près de +lui, et le brandit vers Tiolstolf; mais l'autre, levant sa hache, en +assena un tel coup à Thorwald, que celui-ci eut le bras cassé et laissa +échapper le couteau.</p> + +<p>D'un second coup porté sur la tête, son adversaire lui fracassa le +crâne.</p> + +<p>Au même moment les gens de Thorwald arrivaient avec des sacs de farine. +Tiolstolf, sans perdre de temps, pratiqua d'un coup de hache un énorme +trou dans le fond de la chaloupe, qui embarqua immédiatement le flot +salé; puis, sautant vite dans son propre canot, il s'éloigna à force de +rames, tandis que l'autre bateau coulait avec sa charge et le corps +inanimé de Thorwald.</p> + +<p>Une fois à terre, il se dirigea en droite ligne vers le bœr d'Halgierde, +sa hache ensanglantée à l'épaule.</p> + +<p>La jeune femme était toujours assise à la même place.</p> + +<p>«Tiens! ta hache est de la même couleur que ma joue! dit-elle à +Tiolstolf en l'apercevant.</p> + +<p>—Oui, je viens de faire en sorte que tu puisses te remarier à ta +guise.</p> + +<p>—Alors Thorwald est mort?</p> + +<p>—Il l'est... Maintenant, comme il faut que je pourvoie à ma sûreté, je +m'en vais de ce pas vers le nord rejoindre notre ami Svan.»</p> + +<p>Là-dessus il enfourcha un cheval, et s'enfuit au galop à travers la +plaine.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Le même jour, Halgierde était de retour chez son père Hogi. Celui-ci, ne +sachant rien de ce qui était arrivé, accueillit sa fille avec joie.</p> + +<p>«Pourquoi Thorwald ne t'accompagne-t-il pas? lui demanda-t-il tout +d'abord.</p> + +<p>—Thorwald est mort! dit Halgierde.</p> + +<p>—Alors c'est Tiolstolf qui l'a tué! dit l'oncle Rut, survenant tout à +coup.</p> + +<p>—Oui, ajouta simplement Halgierde.</p> + +<p>—Mes pressentiments ne me trompaient pas, reprit Rut; ce mariage ne +pouvait engendrer que malheurs!»</p> + +<p>Quand le père de Thorwald apprit la nouvelle, il rassembla un gros +d'hommes armés, et se dirigea au nord vers le fiord des Ours. Mais, +comme la troupe gravissait la dernière colline du chemin, il survint +tout à coup une nuée si opaque, qu'elle fut obligée de s'arrêter court.</p> + +<p>Les cavaliers mirent pied à terre un moment. Quand ils voulurent ensuite +remonter en selle, il leur fut impossible de retrouver leurs chevaux +dans l'obscurité. Ils perdirent même leurs armes, et tous à l'envi +s'égarèrent si bien parmi les roches et les précipices, qu'ils n'eurent +bientôt plus qu'un désir, celui de pouvoir battre en retraite.</p> + +<p>«Par ma foi! s'écria le père de Thorwald, c'est ce Svan qui nous +ensorcelle. Que je rattrape seulement mon cheval, et je jure que je file +au plus vite!»</p> + +<p>Au même instant l'atmosphère s'éclaircit, et chacun retrouva ce qu'il +cherchait. Quelques hommes, plus obstinés, essayèrent néanmoins de +pousser outre; mais, trois fois de suite, le même enchantement se +renouvela, de sorte que le plus vaillant tourna bride.</p> + +<p>L'affaire se termina donc, selon l'usage du pays et du temps, par une +composition pécuniaire. Hogi paya au père de Thorwald la somme de six +onces d'argent<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a> comme rançon du meurtre de son gendre, et Rut lui +fit, de plus, présent d'un manteau.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Deux années s'écoulèrent. Halgierde s'était remise à vivre sous le toit +paternel, quand un jour s'arrêta devant le bœr un groupe d'une dizaine +d'hommes à cheval à la tête duquel se trouvait Osvif, un riche fermier +qui avait sa demeure près du fiord de Borge.</p> + +<p>À peine eurent-ils exposé l'objet de leur visite, qu'Hogi fit mander Rut +en toute hâte.</p> + +<p>«Cette fois, lui dit-il, je ne veux pas agir sans te consulter. C'est +Osvif qui vient me demander la main d'Halgierde.</p> + +<p>—Ne connaît-il point l'histoire de Thorwald?</p> + +<p>—Il la connaît; mais il prétend qu'un second hymen est souvent plus +heureux qu'un premier, et que d'ailleurs il se gardera de Tiolstolf.</p> + +<p>—Qu'il s'en garde, répondit Rut; c'est mon meilleur conseil de +beaucoup... Mais il faut que, cette fois, Halgierde soit l'arbitre de +son propre sort.»</p> + +<p>On appela aussitôt la jeune veuve. Celle-ci parut, vêtue d'une robe +écarlate et d'un manteau bleu du plus fin tissu, avec une ceinture +d'argent à la taille. Ses beaux cheveux retombaient en ondes dorées sur +son sein.</p> + +<p>Elle eut pour chacun un sourire gracieux, et quand Osvif, émerveillé, +lui demanda si elle consentait à le prendre pour mari, elle répondit +sans hésiter:</p> + +<p>«De tout mon cœur, et je suis convaincue que rien ne troublera plus mon +bonheur.»</p> + +<p>La noce se fit deux semaines plus tard, en grande pompe, à l'Hogistad. +Tiolstolf, bien que toujours au bœr, ne fut pas invité au banquet. Tout +le temps que la fête dura, on le vit rôder, le sourcil froncé et la +hache levée, autour du logis; mais personne n'eut l'air d'y faire +attention, et nul incident ne troubla le repas.</p> + +<p>Osvif alla s'installer chez lui avec sa femme, et pendant une année le +couple vécut dans la plus parfaite harmonie.</p> + +<p>Au commencement de l'été, Halgierde donna le jour à une fille qui lui +ressemblait trait pour trait, et qui reçut le nom de Thorgierde. +Tiolstolf, lui, était demeuré à l'Hogistad, où d'abord il parut bien se +conduire. Mais, un matin qu'il avait commis un acte de violence sur un +des serviteurs de la maison, Hogi le pria de s'en aller.</p> + +<p>Pour toute réponse, Tiolstolf sella son cheval, prit ses armes, et se +dirigea vers le bœr d'Osvif.</p> + +<p>Il trouva Halgierde seule au logis.</p> + +<p>«Ton père, lui dit-il, m'a chassé, et je viens te demander asile.</p> + +<p>—C'est à Osvif qu'il appartient de te répondre quand il rentrera, +repartit la jeune femme.</p> + +<p>—Vivez-vous donc d'accord à ce point?</p> + +<p>—Tout à fait d'accord... Pas un nuage ne s'est élevé entre nous.»</p> + +<p>Tiolstolf prit place silencieusement sur un banc.</p> + +<p>Lorsque Osvif parut, Halgierde lui jeta les bras autour du cou, et lui +dit:</p> + +<p>«M'accorderas-tu ce que je vais te demander?</p> + +<p>—Si je le puis honorablement, certes oui.</p> + +<p>—Eh bien, Tiolstolf est ici. Permets-lui de rester avec nous. S'il te +donne le moindre sujet de contrariété, tu me trouveras avec toi contre +lui.</p> + +<p>—Soit, répondit Osvif. Je ne puis résister à une prière faite de cette +façon; mais sache qu'à la première incartade je mettrai le compagnon à +la porte.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Tiolstolf, quelques mois durant, se maîtrisa; puis son naturel reprit le +dessus, et il emplit bientôt tout le logis de querelles et de vacarme, +n'épargnant dans ses violences que la seule Halgierde, qui du reste ne +le défendait jamais. Osvif voyait bien que les choses menaçaient de +tourner mal; mais, craignant d'affliger sa femme, il différait de jour +en jour l'expulsion du père nourricier.</p> + +<p>Un matin, quelques moutons s'étant fourvoyés dans les pâturages des +montagnes, il dit à Tiolstolf de courir après eux avec d'autres +serviteurs de la ferme.</p> + +<p>«Est-ce que tu me prends pour ton esclave? lui répondit insolemment +l'homme; marche devant, et je te suivrai.»</p> + +<p>Osvif alla aussitôt trouver Halgierde, et lui annonça sa résolution de +chasser le vilain drôle.</p> + +<p>Alors, pour la première fois, Halgierde prit vivement le parti de +Tiolstolf, et, d'un mot à l'autre, la dispute s'échauffa tellement, +qu'Osvif, impatienté, fit comme avait fait autrefois Thorwald: il frappa +sa femme au visage.</p> + +<p>«Assez de criailleries» lui dit-il, et incontinent il sortit.</p> + +<p>Halgierde se mit à pleurer amèrement. Toutefois, quand son père +nourricier survint, et qu'avec son astuce habituelle il voulut l'aigrir +encore davantage au sujet de l'affront qu'elle avait essuyé, elle le +pria fort sèchement de ne point se mêler de ses affaires d'intérieur.</p> + +<p>Tiolstolf s'éloigna avec un ricanement plein de menace.</p> + +<p>Osvif cependant, accompagné de quelques-uns de ses gens, avait gravi les +pentes voisines à la recherche du bétail égaré. Chacun battant les +buissons de son côté, il se trouva un moment seul derrière un haut +massif de rochers. Soudain une voix s'écria près de lui:</p> + +<p>«Un dernier mot de l'esclave au maître!»</p> + +<p>C'était Tiolstolf qui, clandestinement, avait escaladé la montagne, et +le menaçait de sa hache levée. Osvif se retourna brusquement, et tâcha +de saisir au corps son ennemi; mais avant qu'il eût pu l'étreindre +l'arme terrible lui retombait sur la nuque, et il rendait l'âme avec des +flots de sang.</p> + +<p>Tiolstolf lui arracha l'anneau d'or qu'il portait au doigt, recouvrit +son corps de cailloux et redescendit vers le bœr.</p> + +<p>«Osvif est mort!» dit-il à Halgierde.</p> + +<p>Celle-ci, sans en demander plus long, éclata d'un rire sardonique et +dit:</p> + +<p>«C'est bien, va-t'en de ce pas trouver Rut.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Tiolstolf enfourcha son cheval, et s'en alla d'une traite jusqu'à la +Rutstad. Il faisait nuit quand il arriva: tout le monde était couché +dans la ferme.</p> + +<p>Il mit pied à terre, attacha sa monture à un croc extérieur du séchoir, +et, s'approchant de l'huis obscur, y donna un formidable coup de poing.</p> + +<p>Rut, éveillé en sursaut, sauta vite à bas de son lit, passa son habit et +ses chaussures, et sortit le glaive à la main. Sur le seuil il reconnut +le visiteur.</p> + +<p>«Que veux-tu? lui dit-il.</p> + +<p>—J'ai tué Osvif.</p> + +<p>—Et que cherches-tu céans?</p> + +<p>—C'est Halgierde qui m'envoie.</p> + +<p>—Est-ce elle qui t'a commandé le meurtre?</p> + +<p>—Non.»</p> + +<p>Sur ce mot, Rut brandit son épée. L'autre voulut parer le coup; mais sa +hache lui glissa des mains, et l'épée de Rut lui trancha à demi le cou. +La mort fut instantanée.</p> + +<p>À cinq années de là, Gunnar épousait, lui troisième, la veuve de +Thorwald et d'Osvif.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>La cérémonie du mariage se fit à la manière scandinave, c'est-à-dire que +Gunnar, après les formalités d'usage accomplies devant les témoins, +s'approcha du banc transversal sur lequel la fiancée se tenait assise, +et là, déposant sur les genoux d'Halgierde une hache de silex qu'il +tenait à la main, et qui était censée le marteau de Thor:</p> + +<p>«Par ce marteau sacré, dit-il d'une voix assez haute pour que tous les +assistants l'entendissent, moi, Gunnar fils d'Hamund, je te prends, toi, +Halgierde fille d'Hogi, pour ma <i>femme épousée</i>.»</p> + +<p>Sur quoi ménestrels et skaldes entamèrent leurs harmonies et leurs +chants, harmonies et chants aussi primitifs que les rites mêmes qu'ils +accompagnaient; puis eut lieu le banquet d'hyménée, et, après le +banquet, la <i>chevauchée</i> nuptiale par laquelle le mari conduisait sa +femme du logis paternel à son propre toit, escorté de tous les convives +du festin.</p> + +<p>Toujours suivant la coutume, ce fut Hogi qui, à l'heure du départ, prit +la main gauche de sa fille, et l'amena jusqu'au seuil du bœr. Là il +s'arrêta un instant, et se retournant vers Gunnar, qui marchait +immédiatement après lui, il prononça cette parole, consécration dernière +du mariage:</p> + +<p>«Volontairement et de ma propre main, je conduis ma fille hors de ce +logis pour te la donner, à toi Gunnar, fils d'Hamund. Prends-la donc, et +sois bon pour elle, comme elle sera, elle aussi, bonne pour toi. Et +maintenant mettez-vous en selle, et puissent tous les dieux de l'Islande +aplanir les voies, quelles qu'elles soient, par lesquelles vous passerez +l'un et l'autre!»</p> + +<p>Alors Gunnar, s'avançant à son tour, prit la main droite d'Halgierde +dans la sienne, et mena la jeune femme jusqu'à son coursier, en lui +disant:</p> + +<p>«À présent, Halgierde, toi seule, et nulle autre, es ma légitime +épouse.»</p> + +<p>Sur ce mot, tous les invités montèrent à cheval, et, le cortège une fois +formé, Gunnar donna le signal du départ. Hogi seul demeura au logis.</p> + +<p>La coutume voulait qu'à quelque distance du bœr conjugal la chevauchée +devînt une sorte de course entre l'époux et l'épouse. Aussi, lorsqu'on +fut en vue de Lidarende, Gunnar et Halgierde, distançant la file, +éperonnèrent tout à coup leurs montures, luttant de vitesse à qui des +deux franchirait avant l'autre la porte de l'enclos.</p> + +<p>Ici, pour la première fois de sa vie, Gunnar ne remporta pas la +victoire. Au moment décisif, le poney d'Halgierde, pressé par une +maîtresse écuyère, s'enleva d'un élan formidable en bousculant presque +au passage le cheval monté par le fils d'Hamund, et arriva le premier à +la haie.</p> + +<p>«Mauvais présage! dit Nial à Kulskiag; ou je me trompe fort, ou il y a +là comme un signe que, si le désaccord entre dans le ménage, ce sera +Halgierde qui finalement l'emportera sur Gunnar le vaillant.»</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h2> + +<p class="tit">entre bergtora et halgierde</p> + + +<p>Halgierde cependant déploya tout d'abord à Lidarende une activité et une +bonne humeur qui firent le plus grand plaisir à Gunnar.</p> + +<p>«Pour cette fois du moins, disait ce dernier à Nial, ta double vue me +semble en défaut; on trouverait avec peine une ménagère plus entendue +que la fille d'Hogi.</p> + +<p>—Je m'en réjouis autant que toi, Gunnar, bien que la pire énigme de la +vie soit de savoir combien de temps ce qui est bon reste bon, et combien +de temps aussi ce qui est mauvais ne devient pas pire.»</p> + +<p>Aux approches de l'hiver, le nouveau couple fut invité à un grand festin +que le fermier de Bergtorsvol avait coutume de donner chaque année à ses +parents et à ses amis.</p> + +<p>C'est le moment d'informer le lecteur que Nial avait six enfants, trois +fils et trois filles. Sa femme, Bergtora, était une personne au cœur +excellent, mais d'un caractère très entier, vindicative, comme toute +Islandaise, et, comme toute Islandaise aussi, vive et acerbe à la +repartie.</p> + +<p>L'aîné des fils, Skarphédin, qui avait épousé une fille du district +appelée Thorilde, offrait un type tout à fait à part. Il était fort haut +de stature, avec un nez d'aigle, une chevelure brune et bouclée, de très +beaux yeux; seulement sa bouche était étrangement déformée par une +saillie de la mâchoire supérieure, et son teint était d'une pâleur +livide.</p> + +<p>Somme toute, après Gunnar, c'était l'homme le plus martial qu'on pût +voir. Il avait d'ailleurs le verbe tranchant, la riposte impérieuse de +sa mère, et passait pour un skalde de valeur.</p> + +<p>Ses trois frères, Grim, Helge et Atle, mariés, eux aussi, ne lui +cédaient guère en valeur et en force; mais leur humeur était moins +agressive, et l'on retrouvait parfois en eux quelque chose de la douceur +et de la réflexion de leur père.</p> + +<p>Tout ce monde, y compris les filles, dont aucune n'était encore en +puissance d'époux, habitait le bœr de Bergtorsvol.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Au banquet, Halgierde avait pris place, selon l'usage, sur le banc +réservé aux femmes, et l'on n'attendait plus que Thoralle, l'épouse +d'Helge. Cette Thoralle était une bonne et charmante personne que Nial +aimait particulièrement, une sorte de fée domestique, dont l'activité +prévoyante et discrète tenait tout en ordre au logis.</p> + +<p>Elle parut enfin, et sa belle-mère Bergtora, la prenant par la main, la +conduisit vers Halgierde en disant:</p> + +<p>«Recule-toi un peu, je te prie, que ma bru s'assoie près de toi.»</p> + +<p>Halgierde obéit, mais d'un air rechigné.</p> + +<p>«Un beau voisinage vraiment que celui de cette cendrillon!» dit-elle +assez haut pour qu'on l'entendît.</p> + +<p>Nul toutefois ne parut faire attention à ce propos malsonnant. Le repas +terminé, Bergtora fit le tour de la table avec l'eau destinée aux mains +des convives. Lorsqu'elle s'approcha d'Halgierde, celle-ci lui saisit le +bras et lui dit:</p> + +<p>«Toi et Nial, vous êtes, ma foi, bien appariés... Tu as les doigts +pleins de nodosités, et lui, il n'a pas un poil au visage!</p> + +<p>—C'est vrai, répondit Bergtora; mais, que veux-tu, nous nous aimons +l'un l'autre tels que nous sommes... Thorwald, ton premier mari, était +l'homme le plus barbu du pays, ce qui ne l'a pas empêché de passer de +vie à trépas, grâce à toi!»</p> + +<p>À cette réplique, Halgierde se leva furieuse, et, se tournant vers le +banc où siégeait Gunnar:</p> + +<p>«À quoi me servirait-il d'avoir pour époux le premier homme de +l'Islande, si une telle insulte restait impunie?»</p> + +<p>Pour toute réponse Gunnar quitta la table en disant:</p> + +<p>«Allons-nous-en! Si tu veux quereller, que ce soit chez nous, et non pas +ici, au foyer de l'homme que j'honore le plus! Je n'entends pas être le +jouet de tes caprices!»</p> + +<p>Le couple se disposa aussitôt à sortir.</p> + +<p>Sur le seuil, Halgierde dit à Bergtora:</p> + +<p>«Souviens-toi que ce n'est pas fini comme cela entre nous.</p> + +<p>—Tant pis pour toi!» repartit l'autre.</p> + +<p>Gunnar, sans plus souffler mot, regagna incontinent Lidarende, d'où il +ne bougea pas de tout l'hiver.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>L'été venu, il se mit en devoir de se rendre à l'alting, et au départ il +dit à sa femme:</p> + +<p>«Surtout maîtrise-toi pendant mon absence, et vis en paix avec mes amis.</p> + +<p>—Tes amis sont-ils donc les miens? riposta aigrement Halgierde.</p> + +<p>—Il faut qu'ils le soient,» reprit Gunnar, et il s'en alla sur cette +brève réponse.</p> + +<p>Dans le même temps, Nial partait également pour Tingvalla avec ses trois +fils.</p> + +<p>Or les deux amis possédaient en commun sur les rives de la Markar une +forêt où chacun d'eux prenait le bois dont il avait besoin, sans que +l'usage de cette propriété indivise eût jamais donné lieu à la moindre +contestation. Après le départ de son mari, Bergtora envoya un de ses +serviteurs, nommé Svart, couper des broussailles dans ladite forêt. La +chose vint aux oreilles d'Halgierde, qui résolut de saisir cette +occasion de se venger.</p> + +<p>Elle manda un méchant drôle, du nom de Kol, qu'elle employait +ordinairement comme tâcheron, et lui dit:</p> + +<p>«J'ai pour toi de la besogne. Va-t'en au bois de la Markar; tu y +rencontreras Svart le maraudeur. Fais en sorte qu'il ait maraudé pour la +dernière fois.»</p> + +<p>Kol prend sa hache, monte à cheval, et galope vers le lieu indiqué. Là +il surprend Svart en train de travailler, et le tue raide d'un coup sur +la nuque.</p> + +<p>Quand la nouvelle de ce meurtre lui parvint à l'alting, Gunnar se hâta +d'aller trouver Nial.</p> + +<p>«À combien estimes-tu la vie de Svart, ton esclave? Kol l'a tué sur +l'ordre d'Halgierde.»</p> + +<p>Nial réfléchit un instant.</p> + +<p>«Donne-moi deux onces d'or... Svart était mon esclave favori...»</p> + +<p>Puis il ajouta tristement:</p> + +<p>«Je prévois que les choses n'en resteront pas là. Le bras, dit le +proverbe, ne se réjouit pas longtemps de l'acte accompli... J'aurai +bientôt à te verser à mon tour le prix du sang. Ta main, Gunnar, et +souviens-toi que, <i>quoi qu'il arrive, rien ne doit troubler notre +vieille amitié</i>.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>À quelque temps de là, comme Nial et ses fils s'en étaient allés à une +colline nommée Thorosfield, où ils avaient une exploitation, Bergtora, +de la porte de son bœr, aperçut au loin un individu monté sur un cheval +noir, et armé d'une lance et d'un glaive, qui semblait se diriger de son +côté. L'homme entra, en effet, dans l'enclos, et la femme de Nial lui +ayant demandé qui il était et ce qu'il voulait:</p> + +<p>«Je m'appelle Roste, dit-il; je viens des fiords de l'est, et je suis en +quête d'une condition. Peut-être les gens d'ici pourront-ils +m'employer. Je m'entends à la culture ainsi qu'à d'autres travaux +manuels.</p> + +<p>—Nial et Skarphédin sont absents, répondit Bergtora; mais je suis la +maîtresse du logis, et j'ai le droit de les suppléer en toutes choses.</p> + +<p>—Eh bien, voulez-vous louer mes services?</p> + +<p>—Écoute, reprit la fermière, j'ai besoin d'un gaillard résolu qui +exécute à l'occasion tout ce qu'on lui commande. Te sens-tu assez de +cœur au ventre pour ne reculer devant aucune besogne?</p> + +<p>—Pour cela, oui, repartit Roste d'un air entendu.</p> + +<p>—Alors tu peux rester chez nous.»</p> + +<p>Quand Nial rentra le lendemain et qu'il aperçut le nouveau venu, il +interrogea sa femme, qui lui dit:</p> + +<p>«C'est un domestique que j'ai engagé hier, un homme très actif, +semble-t-il.</p> + +<p>—Il se peut que ce soit un bon travailleur, répliqua le fermier; mais, +je ne sais pourquoi, sa figure ne me revient qu'à moitié.»</p> + +<p>Skarphédin, en revanche, déclara que Roste lui plaisait beaucoup.</p> + +<p>L'hiver s'écoula. Au mois de juin suivant, Nial prit avec ses fils le +chemin de l'alting, et il eut soin, en partant, de se munir d'un gros +sac plein d'écus.</p> + +<p>«Eh! mon père, que d'argent! lui dit Skarphédin; que veux-tu donc faire +de tout cela?</p> + +<p>—C'est la somme que Gunnar m'a payée l'an dernier pour le meurtre de +Svart; j'ai comme une idée qu'il me faudra la lui restituer.»</p> + +<p>Skarphédin sourit sans répondre.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Quelques jours après, Roste alla un matin trouver Bergtora:</p> + +<p>«N'avez-vous rien de particulier à me dire? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Si fait. Connais-tu Kol?</p> + +<p>—Kol de Lidarende? Si je le connais! Le drôle et moi, nous avons même +un compte à régler.</p> + +<p>—Eh bien, tâche de le rencontrer, et arrange-toi pour qu'il ne nuise +plus à personne. Je te promets une bonne récompense.»</p> + +<p>Roste prit sa lance, sauta en selle, et galopa vers les hauteurs qui +bordaient la rivière. À mi-côte il croisa quelques hommes qui lui dirent +que Kol était au pâtis. Il continua donc de gravir la pente; puis, +arrivé en haut, il aperçut le valet d'Halgierde, également à cheval.</p> + +<p>«Ça va-t-il comme tu veux le travail? lui cria-t-il en courant sur lui.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela peut te faire, répondit l'autre, à toi et à ceux +que tu sers?»</p> + +<p>Il leva en même temps sa hache; mais, d'un mouvement prompt comme +l'éclair, Roste le transperça de sa lance et le jeta raide mort à bas de +sa monture.</p> + +<p>Il poursuivit ensuite sa route jusqu'à ce qu'il eût rencontré +quelques-uns des tâcherons de Lidarende.</p> + +<p>«Voyez donc là-bas, leur dit-il, ce qui est arrivé à Kol! Je crois qu'il +a fait une chute de cheval dont il a peu de chances de revenir!</p> + +<p>—Tu l'as donc tué? demandèrent les hommes.</p> + +<p>—Je ne sais pas; mais votre maîtresse ne manquera point, en tout cas, +de m'accuser.»</p> + +<p>Et sur ce mot il tourna bride pour regagner le bœr de Bergtora.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Celle-ci se montra enchantée et loua fort l'adresse de son serviteur. +Quant à Halgierde, le jour même du meurtre, elle dépêcha un exprès à +Gunnar, qui se trouvait, lui aussi, aux comices, et qui, au reçu de la +nouvelle, se hâta d'informer Nial de la chose.</p> + +<p>Nial prit, sans mot dire, le sac d'argent qu'il avait emporté de +Bergtorsvol, et, en compagnie de ses fils, il se rendit à la hutte de +Gunnar sur le ting.</p> + +<p>Tous deux s'entretinrent quelque temps à l'écart.</p> + +<p>«La fatalité s'acharne après nous, dit Nial tristement. Fixe toi-même le +prix du sang de Kol.</p> + +<p>—Kol et Svart se valaient à peu près, fit le mari d'Hargielde; tu sais +par conséquent ce que tu me dois.»</p> + +<p>Nial versa le contenu de la sacoche à Gunnar, qui reconnut aussitôt les +pièces d'argent qu'il avait comptées l'année précédente à son ami.</p> + +<p>La session de l'alting terminée, les deux amis, dont cet incident +n'avait nullement altéré les rapports, s'en retournèrent chacun à leur +bœr.</p> + +<p>Nial demanda à sa femme la raison de la violence qu'elle avait commise.</p> + +<p>«La raison? répondit Bergtora, c'est que jamais Halgierde n'aura le +dernier mot contre moi!»</p> + +<p>Halgierde, de son côté, s'emporta furieusement contre son mari, +lorsqu'elle apprit l'arrangement pécuniaire qu'il avait consenti avec +Nial.</p> + +<p>«Tu es bien prompt à t'accommoder! lui dit-elle avec force sarcasmes; +mais, quelque complaisance que tu montres, jamais tu n'obtiendras de moi +que je demeure en reste avec Bergtora!»</p> + +<p>Gunnar de répliquer froidement:</p> + +<p>«Quoi que tu fasses aussi, jamais tu ne rompras, sache-le bien, le lien +d'amitié que m'unit à Nial!»</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h2> + +<p class="tit">suite des représailles</p> + + +<p>Hogi et Rut cependant étaient morts, et, à peu près à la même époque, +l'oncle maternel d'Halgierde, le magicien Svan, du fiord des Ours, avait +péri d'une façon mystérieuse.</p> + +<p>Un jour de printemps qu'il s'en était allé à la pêche en mer, une +tempête effroyable avait éclaté, et sa barque, précipitée contre un +écueil, avait été mise en pièces. Quelques marins, qui se trouvaient non +loin de là, assuraient avoir vu le naufragé voguer triomphalement sur +les flots, escorté des «génies de l'abîme», jusqu'à un massif de rochers +qui s'était entr'ouvert pour le recevoir; mais d'autres affirmaient +qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans ce récit. Toujours est-il que +depuis lors ledit Svan avait disparu, et nul n'en avait eu de nouvelles.</p> + +<p>Il laissait un fils naturel, appelé Bryniolf, qui était un homme de la +pire espèce, ne reculant devant aucun méfait. Halgierde se hâta de le +mander, lorsque Kol eut été tué par Roste, pour le mettre à la tête de +ses ouvriers. Gunnar ne fut point enchanté du choix; mais, comme il ne +voulait fermer sa porte à aucun des parents de sa femme, il accepta ce +nouveau serviteur, évitant seulement de lui parler en dehors des +nécessités du travail.</p> + +<p>À Bergtorsvol cependant Nial avait essayé de se défaire de Roste en +l'envoyant vers les fiords de l'Est; mais, quelques jours après, le +valet avait reparu, en disant qu'il était indigne d'un homme libre de +paraître s'enfuir comme un vil esclave, et, sur les instances de +Bergtora, on avait consenti à le garder au logis.</p> + +<p>Le temps de l'alting revenu, tous les hommes gagnèrent Tingvalla, et les +femmes restèrent seules dans leurs bœrs avec leurs domestiques des deux +sexes.</p> + +<p>Un jour, Bergtora dit à Roste:</p> + +<p>«Monte à Thorosfield; tu y resteras une huitaine de jours à faire du +charbon dans la forêt. Surtout qu'on n'en sache rien; car si Halgierde +soupçonnait ta présence là-haut, tu serais un homme mort.»</p> + +<p>Le lendemain néanmoins, la femme de Gunnar était informée du départ de +Roste.</p> + +<p>Elle appela aussitôt son cousin Bryniolf.</p> + +<p>«Roste est au bois de Thorosfield, lui dit-elle, et je compte sur toi +pour qu'il n'en revienne pas.»</p> + +<p>L'autre d'abord parut hésiter.</p> + +<p>«Ah! reprit Halgierde, je m'aperçois bien que Tiolstolf n'est plus là! +Tu as donc peur?</p> + +<p>—Peur!» s'écria le fils de Svan; et sur ce mot il partit au galop.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Arrivé au bas de la colline boisée, il vit une épaisse colonne de fumée +qui s'élevait du milieu du fourré. Il s'élança dans cette direction, +puis, mettant pied à terre, il attacha son cheval à un arbre et se +faufila vers la charbonnière.</p> + +<p>Roste était devant son fourneau, tout noir des pieds à la tête, et +tellement absorbé dans sa besogne, qu'il n'entendit pas venir Bryniolf.</p> + +<p>Celui-ci se glissa à pas de loup derrière lui, et, levant sa hache, lui +en assena un formidable coup sur le crâne.</p> + +<p>Roste fit en l'air un tel bond, que la hache échappa des mains de +l'agresseur, puis, bien que blessé à mort, il put encore saisir un +javelot et le décocher à Bryniolf. Mais ce dernier se jeta par terre à +plat ventre, et le trait passa au-dessus de lui en sifflant.</p> + +<p>«C'est heureux pour toi, fit le valet de Bergtora, que tu m'aies attaqué +à l'improviste! Allons, ramasse ta hache, qui n'a pas trahi la main qui +la tenait, et va dire à Halgierde que tu m'as tué... Ce qui me console, +c'est qu'avant peu tu auras le même sort!»</p> + +<p>En achevant ces mots, il rendit l'âme.</p> + +<p>Bryniolf ramassa sa hache, et courut dire à sa maîtresse que ses ordres +étaient accomplis.</p> + +<p>Halgierde fit immédiatement partir deux exprès, un pour Bergtorsvol, +chargé d'annoncer à la femme de Nial que le meurtre de Kol était vengé, +l'autre pour Tingvalla, avec mission de prévenir Gunnar.</p> + +<p>Ce fut cette fois à ce dernier de désintéresser, selon le taux légal, +son voisin lésé par la mort de Roste.</p> + +<p>L'entrevue fut des plus cordiales, et, l'accord fait, les deux amis se +bornèrent à se serrer la main en silence.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>«Te voilà quitte envers Gunnar, dit Bergtora à son mari, quand celui-ci, +à son retour de l'alting, lui eut montré l'argent du wehrgeld; mais moi +je ne le suis pas envers Halgierde.</p> + +<p>—Il n'est pas besoin de s'acquitter deux fois! répondit Nial sans autre +reproche.</p> + +<p>—Oh! poursuivit Bergtora, mon époux a l'humeur bien douce à présent!»</p> + +<p>«Quelle somme as-tu donc payée à Nial pour la mort de Roste? demanda de +son côté Halgierde à Gunnar, quand celui-ci revint à Lidarende.</p> + +<p>—Le prix d'un homme libre, répondit Gunnar, comme c'était du reste mon +devoir.</p> + +<p>—Allons! ajouta la femme d'un air méprisant, vous faites vraiment la +paire, Nial et toi, et ni l'un ni l'autre, certes, vous ne courez le +risque de mourir d'un coup de sang!»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Il y avait alors à Bergtorsvol un certain Losing, dont le père était +mort au service de la mère de Nial, et qui lui-même avait élevé le fils +de son maître. C'était un homme plein de vigueur, quoique d'un naturel +extrêmement placide, et d'un dévouement à toute épreuve. Skarphédin et +ses frères l'aimaient comme un père.</p> + +<p>L'été suivant, Bergtora le fit appeler et lui dit:</p> + +<p>«Tu étais, Losing, d'une famille d'esclaves; nous t'avons affranchi. +Puis-je compter sur toi en toute occurrence?</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>—Eh bien, je te charge de tuer Bryniolf.</p> + +<p>—L'homicide n'est point mon affaire, répliqua le brave serviteur; +néanmoins, si tu me le commandes formellement...</p> + +<p>—Formellement,» répondit Bergtora.</p> + +<p>Losing gagna immédiatement Lidarende, et, s'adressant à Halgierde en +personne:</p> + +<p>«Où est Bryniolf? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Que lui veux-tu?</p> + +<p>—Qu'il me dise où il a enterré le corps de Roste; il paraît que la +chose a été mal faite.»</p> + +<p>Halgierde lui indiqua où se trouvait son valet; puis elle ajouta:</p> + +<p>«Tu ne fais point métier de tuer les gens; je pense donc qu'avec toi il +n'y a pas de danger.»</p> + +<p>Losing repartit qu'en effet il n'avait encore jamais vu couler le sang +de personne par son fait, et, sur cette réponse laconique, il partit.</p> + +<p>Bientôt après, au milieu de la route, il trouva Bryniolf.</p> + +<p>«Défends-toi! lui cria-t-il; je n'entends point t'attaquer comme un +malfaiteur.»</p> + +<p>L'autre fondit sur lui, sa hache levée; mais Losing, d'un premier coup +de la sienne, lui brisa le manche de son arme, et, d'un second coup en +pleine poitrine, l'étendit sans vie sur le chemin.</p> + +<p>Quelques pas plus loin, avisant des bergers d'Halgierde, il leur annonça +qu'il venait de tuer Bryniolf, non par surprise et traîtreusement, comme +celui-ci en avait usé avec Roste, mais loyalement, dans un duel +régulier, et il leur dit à quel endroit ils pourraient retrouver le +cadavre.</p> + +<p>Quand la nouvelle parvint à Nial sur le ting, il fut d'abord si saisi, +qu'il se la fit répéter par trois fois.</p> + +<p>«Oh! s'écria-t-il enfin, voilà cette fureur de meurtre qui gagne +maintenant jusqu'aux moutons même. Qu'en dis-tu, Skarphédin, mon fils?</p> + +<p>—Je dis qu'il fallait que Bryniolf fût vraiment prédestiné à la mort +pour qu'il ait péri de la main de notre excellent père nourricier, +l'homme le plus inoffensif de l'Islande.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Sur l'entrefaite arriva au bœr de Lidarende un cousin de Gunnar, appelé +Sigmund, qui, avec son navire, faisait le trafic d'Islande en Norwège et +poussait même parfois jusqu'en Suède. À une grande force physique et à +certains agréments extérieurs il joignait un savoir remarquable et un +talent de skalde apprécié. Une chose cependant gâtait en lui tous ces +avantages: c'était un esprit d'arrogance et de présomption qui se +traduisait en railleries incessantes.</p> + +<p>Gunnar le reçut avec bienveillance, et l'invita, selon la coutume, à +passer l'hiver sous son toit.</p> + +<p>«J'accepte l'offre, répondit Sigmund, pour moi et pour Skiold, qui +m'accompagne.»</p> + +<p>Ce Skiold était un Suédois d'assez mauvais renom qui le secondait dans +toutes ses affaires, et avec lequel, la similitude d'humeur aidant, il +s'était lié d'une étroite amitié.</p> + +<p>«Je veux bien aussi héberger Skiold, repartit Gunnar, quoique je ne le +voie pas des mêmes yeux que toi; mais tu sais que ma femme est d'un +naturel très fantasque; ne prête point l'oreille à ses suggestions, et +en toutes choses consulte-moi d'abord.»</p> + +<p>Sigmund demeura donc à Lidarende avec son ami, et Halgierde, à qui le +nouveau venu plaisait fort, affecta bientôt de le combler de ses +prévenances. Ce fut au point que les gens du logis en arrivèrent à se +demander qui était le maître, de lui ou de Gunnar. Elle semblait +néanmoins avoir oublié Bergtora et ses pensées de représailles, quand un +jour, à brûle-pourpoint, elle dit à son mari:</p> + +<p>«J'ai beau essayer de me contraindre; je ne puis prendre sur moi de +laisser invengée la mort de Bryniolf.»</p> + +<p>Gunnar lui tourna le dos sans répondre, mais immédiatement il envoya +prévenir Nial que Losing eût à se bien garder.</p> + +<p>Halgierde, en effet, cherchait de toutes parts un «homme de main» à qui +elle pût confier sa vindicte. Elle s'adressa d'abord à Thraen, un riche +Islandais qui habitait le bœr de Grytaa, et qui venait d'épouser +Thorgierde, l'enfant née du mariage d'Halgierde et d'Osvif; mais, aux +premiers mots qu'elle lui dit, celui-ci déclina la proposition. Alors +elle se tourna vers Sigmund:</p> + +<p>«Non, repartit également ce dernier. Je ne veux point encourir la colère +de Gunnar, sans compter que le meurtre de Losing ne tarderait pas à être +vengé à son tour.</p> + +<p>—Par qui donc? Serait-ce par ce blanc-bec de Nial?</p> + +<p>—Non pas par lui, mais par ses fils.</p> + +<p>—Oh! reprit Halgierde d'un air de dédain, le négoce ne fait pas, je le +vois, les hommes valeureux!»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Sigmund la quitta sans plus souffler mot; mais, appelant son ami Skiold, +il prit avec lui le chemin de Grytaa.</p> + +<p>Que se passa-t-il entre lui et Thraen? Nul ne le sut; mais le +surlendemain, comme Gunnar était absent de sa maison, les trois hommes +reparurent ensemble à Lidarende.</p> + +<p>«Nous sommes à tes ordres, dirent-ils à Halgierde; indique-nous +seulement ce que nous devons faire.</p> + +<p>—Eh bien, partez pour le fiord de l'est où est resté le navire de +Sigmund; vous prétexterez que vous avez des marchandises à y prendre, et +vous n'en reviendrez qu'après l'ouverture de l'alting, c'est-à-dire +quand Gunnar et Nial seront aux comices avec tout leur monde. Ce sera le +moment pour agir.»</p> + +<p>Les trois hommes s'en allèrent vers l'est. Quelques semaines après, +Gunnar, n'ayant nul soupçon, se mit en route pour Tingvalla, et Nial en +fit autant de son côté. Celui-ci avait décidé, par prudence, qu'il +emmènerait son valet Losing; mais une circonstance imprévue l'en +empêcha au dernier moment. Le domestique, qui était en course à une +assez grande distance du bœr, se trouva arrêté au retour par le +débordement d'une rivière, ce qui lui causa un retard de quarante-huit +heures environ.</p> + +<p>Quand il reparut, Bergtora, qui avait les instructions de son mari, lui +dit de rejoindre Nial à l'alting; mais elle eut la malencontreuse idée +de l'envoyer d'abord au bois de Thorosfield jeter un coup d'œil à +l'exploitation.</p> + +<p>«Aie bien soin, lui recommanda-t-elle, de revenir au plus tard le +lendemain.»</p> + +<p>Par malheur Halgierde sut la chose; elle en avisa aussitôt ses vengeurs, +qui se hâtèrent de monter à cheval pour prendre la direction de +Thorosfield.</p> + +<p>En route, Sigmund dit à Thraen:</p> + +<p>«Laisse-nous agir seuls, Skiold et moi, et contente-toi d'assister à la +scène. Quatre bras suffisent pour la besogne.»</p> + +<p>Ainsi fut-il convenu. Quelques instants après, ils rencontrèrent Losing, +et fondirent sur lui. L'autre se défendit vaillamment. Il commença par +briser une lance à chacun de ses adversaires; puis Skiold lui ayant +coupé la main droite, il continua de combattre de la gauche. À la fin +pourtant Sigmund le transperça d'un javelot, et il tomba inanimé sur le +sol.</p> + +<p>Les meurtriers recouvrirent le corps de cailloux et de broussailles.</p> + +<p>«Voilà, je le crains, un fâcheux exploit, dit Thraen à ses compagnons; +je me demande comment les fils de Nial prendront la nouvelle.</p> + +<p>—Il n'importe,» repartit Sigmund en entonnant des couplets de +circonstance, et tous trois ils regagnèrent Lidarende.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Halgierde ne se sentit pas de joie; mais Ranveige, la vieille mère de +Gunnar, ne put s'empêcher de dire à Sigmund:</p> + +<p>«Tu me parais dans une voie périlleuse. Pour cette fois, mon fils te +tirera d'embarras en s'accommodant avec Nial; néanmoins je t'engage à ne +plus te lancer sur les pistes que ma bru t'indiquera, si tu ne veux être +assuré d'y périr.»</p> + +<p>Halgierde, à ce mot, éclata de rire; mais la vieille reprit d'une voix +grave:</p> + +<p>«Femme, ne te moque pas des vieillards; la sagesse descend des rides de +leur front.»</p> + +<p>Lorsque Gunnar connut ce nouveau meurtre, il alla avec son frère +Kulskiag trouver immédiatement Nial. Ce dernier était seul dans sa +hutte.</p> + +<p>«Losing est mort, lui dit-il; nos maisons sont de plus en plus divisées, +mais notre amitié n'a point reçu d'atteinte. Fixe le wehrgeld que j'ai à +te payer.»</p> + +<p>Nial garda un instant le silence; son visage était devenu pâle. Il +répondit enfin avec un soupir:</p> + +<p>«Donne-moi six onces d'or... Losing était un serviteur comme il n'en est +pas beaucoup en Islande. Mes fils, s'ils étaient ici, refuseraient à +coup sûr toute composition; aussi me passerai-je de les consulter... +J'espère néanmoins qu'ils respecteront l'arrangement consenti entre +nous.» Bientôt après Skarphédin entra, et son père l'informa de +l'événement.</p> + +<p>«Non, certes, répliqua le jeune homme, je ne romprai point l'accord fait +par toi; mais je crois que le jour est proche où, mes frères et moi, +nous aurons à nous mêler de la querelle, et, à la prochaine offense, je +me souviendrai volontiers de toutes les autres.»</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h2> + +<p class="tit">propos de femmes et couplets de skalde</p> + + +<p>On a vu que, dans les bœrs islandais, les femmes avaient un logis à +part, sorte de gynécée ouvert où elles travaillaient et jasaient +ensemble; ce qui n'empêchait pas les hommes de venir aussi de temps à +autre prendre part au bavardage et à la gaieté qui ne cessaient de +régner en ce lieu.</p> + +<p>Or, un jour qu'Halgierde se trouvait ainsi dans sa <i>stofa</i> avec sa fille +Thorgierde, son gendre Thraen et Sigmund, le cousin de Gunnar, quelques +mendiantes se présentèrent. Selon l'usage du pays, la maîtresse du logis +les fit entrer et asseoir; puis elle leur demanda ce qu'il y avait de +nouveau «par le monde».</p> + +<p>«Rien que nous sachions, répondirent-elles.</p> + +<p>—Où donc avez-vous passé la nuit?</p> + +<p>—À Bergtorsvol.</p> + +<p>—Ah! et que faisait Nial?</p> + +<p>—Ma foi, toute son occupation consistait à se tenir silencieux dans un +coin.</p> + +<p>—Et ses fils?</p> + +<p>—Pour ceux-là, reprirent obséquieusement les pauvresses, on ne sait +guère à quoi ils sont bons. Skarphédin pourtant affilait une hache, Grim +arrangeait un arc, Helge mettait une poignée à un glaive, et Atle +assujettissait une prise à un bouclier.</p> + +<p>—Oh! oh! repartit Halgierde, méditeraient-ils quelque grave entreprise?</p> + +<p>—Nous l'ignorons, firent les femmes.</p> + +<p>—Mais les gens de service, poursuivit Halgierde, à quoi +s'occupaient-ils?</p> + +<p>—Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y en avait un qui +transportait aux champs du fumier.</p> + +<p>—Tiens! et pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour faire pousser l'herbe, à ce qu'il disait.</p> + +<p>—En vérité, s'écria Halgierde en éclatant d'un rire sardonique, pour un +si bon donneur de conseils, Nial me paraît bien peu avisé!</p> + +<p>—Comment cela? dirent les mendiantes.</p> + +<p>—Sans doute; puisque le fumier a une telle vertu, que ne s'en est-il +fait appliquer une charretée au menton, afin de s'y faire croître la +barbe! Mais la dépense lui a fait peur... Allons, dorénavant nous ne +l'appellerons plus que le <i>ladre sans poil</i>... Quant à ses fils, qui +sont, eux, barbus à souhait, probablement parce qu'ils ont été moins +avares du précieux engrais, nous les nommerons les <i>barbes bien fumées</i>. +Voyons, Sigmund, en bon skalde que tu es, improvise-nous quelque chose +là-dessus.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Sigmund entama aussitôt un chant où Nial et ses fils, affublés des +sobriquets qu'Halgierde venait de leur donner, étaient l'objet de cent +moqueries. Toute l'assistance en riait encore aux éclats, lorsque +Gunnar, qui du seuil avait tout entendu, parut dans la chambre.</p> + +<p>À l'aspect de son visage courroucé, l'hilarité générale s'éteignit.</p> + +<p>«Fou que tu es! dit-il à Sigmund, voilà des couplets qui te coûteront la +vie!»</p> + +<p>Puis, s'adressant à ses gens:</p> + +<p>«Si un seul d'entre vous répète cette chanson ou y fait seulement la +moindre allusion, il sentira le poids de ma colère, et je le chasserai +sur-le-champ.»</p> + +<p>Là-dessus il sortit, et telle était la crainte qu'il inspirait, que nul +n'osa plus souffler mot du chant satirique. Mais les mendiantes, pensant +que Bergtora leur saurait gré de l'indiscrétion, se hâtèrent d'aller à +Bergtorsvol et d'y narrer la scène en détail.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Vers le soir, quand tout le monde fut à table, la femme de Nial se mit à +dire:</p> + +<p>«À propos, on vous a gentiment arrangés aujourd'hui, le père et les +fils, et si vous avalez cet affront, c'est vraiment que vous avez des +cœurs de brebis.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc?» demanda Skarphédin.</p> + +<p>La mère raconta ce qui s'était passé à Lidarende.</p> + +<p>«Peuh! fit Skarphédin, nous ne sommes pas des femmelettes pour prendre +la mouche à tout propos.</p> + +<p>—Gunnar pourtant l'a prise pour vous, et Gunnar, je pense, n'est pas +une femmelette! Si vous laissez cette insulte impunie, il n'y a plus de +raison pour qu'aucune avanie vous émeuve jamais.</p> + +<p>—Oh! oh! notre petite mère est bien emportée!» dit Skarphédin en +s'efforçant de rire; mais la sueur lui perlait au front, et des taches +rouges enflammaient ses joues.</p> + +<p>Grim, le second frère, se mordit les lèvres sans rien dire. Helge, le +troisième, resta impassible.</p> + +<p>Quant à Atle, il sortit un moment avec Bergtora, et celle-ci, en +revenant, était toute tremblante de colère.</p> + +<p>«Femme, lui dit Nial, la vengeance est douce en prémices; mais souvent +le fruit en est amer.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Dans la nuit, comme il reposait, il entendit résonner le bruit d'une +hache contre le mur extérieur du logis, et il s'aperçut que les +boucliers n'étaient plus appendus à leur place accoutumée.</p> + +<p>«Qui a pris nos boucliers? demanda-t-il à Bergtora.</p> + +<p>—Ce sont tes fils.»</p> + +<p>Nial se leva aussitôt, mit ses chaussures et sortit. Il vit les quatre +jeunes gens en train déjà de gravir la colline.</p> + +<p>«Skarphédin! cria-t-il, où allez-vous donc?</p> + +<p>—Nous allons à la recherche du bétail.</p> + +<p>—À cette heure?»</p> + +<p>Skarphédin, au lieu de répondre, entonna la chanson islandaise:</p> + +<p class="poem"> +Nous allons pêcher le saumon;<br /> +Vois-tu le filet qui se gonfle?...<br /> +</p> + +<p>«Bonne chance donc!» reprit Nial, et il rentra d'un air résigné.</p> + +<p>Le lendemain, à l'aurore, Sigmund le skalde était tué; Skarphédin +faisait porter sa tête à Halgierde, et Nial en était quitte, à quelque +temps de là, pour payer de nouveau le wehrgeld à Gunnar.</p> + +<p>Bientôt cependant les choses allaient prendre une tournure plus grave.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h2> + +<p class="tit">le différend de gunnar et d'otkel</p> + + +<p>La récolte, cette année-là, fut à peu près nulle dans toute l'Islande, +si bien que les plus gros fermiers se trouvèrent à court de grain et de +fourrage. On s'aida mutuellement comme on put, et Gunnar en particulier +se mit tellement en frais de largesses, qu'il finit par épuiser, lui +aussi, sa réserve.</p> + +<p>Or au bœr de Kirboi, situé entre les deux Ranga, au nord-ouest de +Lidarende, demeurait un certain Otkel, qui était réputé l'homme le plus +riche, mais aussi le plus avare du district.</p> + +<p>Gunnar alla trouver ce paysan, et, lui faisant part de son embarras, il +le pria de lui céder une partie de son superflu.</p> + +<p>«En fait de provisions, répondit sèchement Otkel, je ne possède que le +nécessaire; mais, si tu veux m'acheter un esclave, j'en ai un à te +vendre.»</p> + +<p>Gunnar, qui avait justement besoin d'un valet, consentit au marché, et +Otkel lui livra un nommé Skarph, Islandais d'origine, qui était l'homme +le plus fainéant et le plus vicieux qu'on pût voir.</p> + +<p>Le mari d'Halgierde s'en revint donc chez lui avec une bouche de plus à +nourrir, et pas le moindre surcroît de subsistances.</p> + +<p>Lorsque Nial sut la chose, il partit avec ses fils pour sa propriété de +Thorosfield, y prit la charge de quinze chevaux en fourrages et en +vivres, et amena le tout à son ami.</p> + +<p>«Si tu veux m'en croire, lui dit-il, tu t'abstiendras dorénavant de +t'adresser à d'autres que moi.»</p> + +<p>Gunnar le remercia cordialement, et l'on pense si ce trait de générosité +délicate resserra encore l'intimité entre les deux chefs de famille.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Cependant Halgierde avait sur le cœur le procédé insultant d'Otkel, et +elle songeait aux moyens de s'en venger. Quand le temps de l'alting fut +revenu, et que tout le monde fut parti pour les comices, elle appela +Skarph, son nouveau domestique.</p> + +<p>«Va à Kirboi, lui dit-elle; prends-y autant de beurre et de fromage que +deux chevaux en pourront porter, et, pour qu'on ne s'aperçoive pas du +larcin, mets le feu au grenier.</p> + +<p>—Je ne vaux pas cher, objecta Skarph, et j'ai bien des vilenies à mon +compte, mais jusqu'à présent je n'ai jamais volé ni incendié.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire? riposta Halgierde d'un ton de menace; un chenapan +fini qui fait l'honnête homme! Obéis-moi, ou sinon...!»</p> + +<p>La nuit venue, l'esclave prit deux chevaux et se dirigea du côté de +Kirboi. Bien que le chien de la ferme, qui le connaissait, se fût +abstenu d'aboyer après lui, il commença par le tuer pour plus de sûreté, +et, entrant dans le grenier de son ancien maître, il y chargea ses bêtes +de beurre et de fromage; après quoi il incendia le bâtiment et s'en alla +au galop.</p> + +<p>Comme il approchait de Lidarende, il s'aperçut qu'il avait perdu en +chemin sa ceinture, avec son couteau qui était passé dedans, mais il +était trop tard pour qu'il pût retourner en arrière.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Peu de temps après, Gunnar s'en revint de Tingvalla, accompagné de +plusieurs habitants du district de Sida qu'il avait invités à dîner chez +lui. Parmi les mets servis sur la table figurait abondance de beurre et +de fromage.</p> + +<p>«Tiens! d'où sort donc tout cela?» demanda-t-il avec étonnement.</p> + +<p>Il savait que ces deux sortes d'aliments manquaient absolument au logis.</p> + +<p>«Ne t'inquiète pas de ce détail, et mange tranquillement, lui répondit +Halgierde. Est-ce aux hommes à se mêler des choses de cuisine?»</p> + +<p>Pour le coup, la patience échappa à Gunnar.</p> + +<p>«Me prends-tu donc pour un recéleur?» s'écria-t-il d'une voix +courroucée.</p> + +<p>Et, comme avaient fait avant lui Thorwald et Osvif, il frappa violemment +sa femme à la joue.</p> + +<p>«C'est le troisième soufflet que je reçois; il me sera payé le prix des +deux autres!» dit Halgierde sans plus d'émotion.</p> + +<p>Et sur ce mot elle sortit de la salle.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Quand Otkel avait appris sur le ting l'incendie de son grenier, il +s'était contenté de dire:</p> + +<p>«Voilà ce que c'est que de placer la grange trop près du fournil!» Puis, +la session close, il avait regagné, lui aussi, sa maison.</p> + +<p>Un matin qu'il était sorti de chez lui pour visiter son pâtis à moutons, +il vit, au bord de la Ranga, quelque chose qui brillait sur le sol.</p> + +<p>«Tiens! fit-il, qu'est-ce que cela? On dirait de la ceinture et du +couteau de ce gredin de Skarph.»</p> + +<p>Il ramassa les objets et alla les montrer à ses gens, qui tous les +reconnurent également.</p> + +<p>La chose lui parut louche, et il résolut de l'éclaircir à tout prix.</p> + +<p>Il manda quelques femmes du voisinage qui faisaient le métier de +colporteuses, et, leur remettant de menues marchandises:</p> + +<p>«Allez-vous-en de bœr en bœr, leur dit-il, offrir cela aux maîtresses +des maisons, et ce qu'elles vous donneront en échange, rapportez-le-moi +fidèlement.»</p> + +<p>Les femmes commencèrent leur tournée. Quinze jours après, elles +reparurent, pliant sous la charge.</p> + +<p>«Oh! dit Otkel en les voyant, on vous a libéralement gratifiées! Où +avez-vous reçu le plus gros de ce que vous portez?</p> + +<p>—À Lidarende.</p> + +<p>—C'est donc Halgierde qui vous a donné ces superbes fromages?</p> + +<p>—Elle-même, et, à voir de quel cœur elle y allait, on eût dit que cela +ne lui coûtait rien.»</p> + +<p>Otkel se fit apporter un de ses moules, et il essaya dedans les +fromages: ils s'y adaptaient exactement.</p> + +<p>«Plus de doute, s'écria-t-il, ceci est mon bien, et c'est Skarph qui, +sur l'ordre d'Halgierde, a pillé ma grange et l'a incendiée.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Le propos eut bientôt fait le tour du district, et Kulskiag, aux +oreilles de qui il parvint, crut devoir en parler à son frère.</p> + +<p>«Eh! répondit Gunnar, la chose ne me paraît que trop vraie.</p> + +<p>—Et que comptes-tu faire?</p> + +<p>—M'en aller à Kirboi offrir à Otkel la réparation à laquelle il a +droit.</p> + +<p>—Je ne puis que t'approuver, ajouta Kulskiah; c'est à toi de payer les +méfaits de ta femme.»</p> + +<p>Quelques jours après, Gunnar se présentait chez Otkel.</p> + +<p>«Je viens, lui dit-il, m'entendre avec toi au sujet du dommage que +Skarph t'a causé. Veux-tu que les principaux du district prononcent +comme arbitres?</p> + +<p>—Tu me proposes ce moyen, répondit Otkel, parce que tu sais que les +gens du pays te sont en majorité favorables, tandis que moi, je ne suis +pas aimé...</p> + +<p>—Eh bien, reprit le fils d'Hamund sans se départir de son calme +courtois, fixe toi-même le dédommagement que tu désires.</p> + +<p>—Je ne sais pas, je verrai,» répliqua le paysan.</p> + +<p>Gunnar dut se retirer sur cette réponse évasive.</p> + +<p>À peine se fut-il éloigné, que ledit Otkel alla consulter son intime ami +et voisin Valgard, qui était le personnage le plus perfide et le plus +astucieux de toute la contrée; aussi ne l'appelait-on communément que +Valgard le Faux. C'était, de plus, un ennemi acharné de Gunnar.</p> + +<p>L'autre lui conseilla de recourir aux lumières de Gissur le <i>gode</i><a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, +qui habitait le domaine de Mosfield, sis assez loin au nord-ouest par +delà le torrent de la Thiorsa.</p> + +<p>«Si tu le veux, dit-il, je t'accompagnerai.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Otkel accepta la proposition, et les deux hommes partirent ensemble. En +route, Valgard dit à son ami:</p> + +<p>«Écoute, je sais que les longs trajets te répugnent; laisse-moi faire +cette démarche à ta place.</p> + +<p>—Très volontiers, répliqua Otkel; je m'en rapporte complètement à +toi.»</p> + +<p>Valgard arriva donc chez Gissur, et lui expliqua de quoi il s'agissait.</p> + +<p>«Mais, à ce que je vois, fit remarquer le gode, Gunnar a porté à Otkel +des propositions d'arrangement acceptables; pourquoi donc celui-ci les +a-t-il repoussées?</p> + +<p>—C'est qu'il voulait avant tout te consulter, sachant combien tes avis +ont de poids.</p> + +<p>—Eh bien, assure-le de ma part, si tu m'as bien exposé l'affaire, que +le meilleur pour lui est de souscrire aux offres d'accommodement de +Gunnar. Mon concours ne lui fera pas défaut.»</p> + +<p>Valgard regagna Kirboi.</p> + +<p>«Gissur me charge de te présenter ses saluts, dit-il à Otkel. Son +opinion est que, dans l'occurrence, tu aurais grand tort d'accepter une +réparation à l'amiable. La femme de Gunnar t'a volé; son mari est +coupable de recel: mieux vaut que tu intentes une plainte en justice.»</p> + +<p>À quelques semaines de là, Gunnar travaillait dans son enclos, le dos +tourné à la route, quand il entendit un galop de chevaux. C'était Otkel +qui passait devant le bœr, en compagnie d'une dizaine d'hommes. Sans +même s'arrêter, le fermier de Kirboi lui cria à haute voix devant ses +témoins la formule d'assignation à l'alting, puis il disparut comme il +était venu.</p> + +<p>L'époque des assises arrivée, Gunnar se rendit à Tingvalla, et là il +affecta de ne jamais paraître en public qu'escorté de ses deux frères +Kulskiag et Hort, et de Nial et de ses fils. Ces hommes d'élite réunis +lui formaient une sorte de garde d'honneur.</p> + +<p>Tout le monde sut bientôt sur le ting que l'intention du fermier de +Lidarende était d'appeler sa partie adverse à une lutte en champ clos +dans l'île de Holm, et l'on ajoutait que c'était contre le gode Gissur +qu'il voulait combattre personnellement.</p> + +<p>Quand celui-ci fut informé de la chose, il courut immédiatement chez +Otkel.</p> + +<p>«Qui donc, lui dit-il, t'a conseillé d'actionner Gunnar par-devant +l'alting?</p> + +<p>—C'est toi-même, parlant à Valgard.</p> + +<p>—Valgard en a menti, comme toujours, s'écria l'homme de loi; prenons +des témoins et allons chez Gunnar.»</p> + +<p>Gunnar, averti de son approche, s'était hâté de sortir de sa hutte avec +tout son monde, qu'il fit ranger en ordre de bataille.</p> + +<p>Gissur s'avança et lui dit:</p> + +<p>«Nous venons t'offrir de prononcer toi-même le verdict.</p> + +<p>—Comment? fit Gunnar interdit; est-ce que ce n'est pas sur ton avis que +j'ai été cité en justice?</p> + +<p>—Non, jamais je n'ai donné ce conseil à Otkel. Valgard le Faux l'a +trompé.</p> + +<p>—Tu le jures?»</p> + +<p>Le gode prononça la formule de serment.</p> + +<p>«Eh bien, reprit fièrement Gunnar, je suis toujours prêt à payer le +dommage que ma femme a causé; mais il me faut, à moi aussi, une +réparation pour cette façon offensante de me traduire dérisoirement à +l'alting, et j'évalue l'indemnité qui m'est due de ce chef à +l'équivalent de celle que j'offre à Otkel. Si cette solution ne vous +agrée pas, que le procès suive son cours légal. Je sais, dans ce cas, ce +qu'il me reste à faire.</p> + +<p>—Non, répondit Gissur, nous souscrivons à tout ce que tu dis, et nous +ne te demandons qu'une chose, c'est d'être dorénavant l'ami d'Otkel.</p> + +<p>—Pour cela, jamais! s'écria Gunnar. L'ami de Valgard le Faux ne saurait +devenir le mien, et, s'il n'est point fermement résolu à me laisser +tranquille désormais, j'estime que le plus sage pour lui, c'est d'aller +dès maintenant s'établir dans quelque district un peu éloigné.»</p> + +<p>Ainsi eût pu se trouver clos, ou du moins assoupi jusqu'à nouvel ordre, +le différend d'Otkel et de Gunnar, si un incident tout fortuit ne fût +venu presque aussitôt le ranimer.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h2> + +<p class="tit">le coup d'éperon et ce qui s'ensuivit</p> + + +<p>Au cours de ce même été, Otkel voulut aller passer une huitaine de jours +à Dal, où il avait un ami du nom de Runolf. Il prit avec lui Valgard le +Faux, ses deux frères et quatre autres hommes, et il se mit en route +vers la Markar, à l'est de laquelle était le bœr de Runolf. Il devait +passer cette rivière à un gué voisin de Lidarende.</p> + +<p>Comme il descendait la pente du coteau sur lequel se trouvaient les +champs de Gunnar, son cheval eut peur et partit à fond de train.</p> + +<p>Gunnar était justement en train de semer de l'orge, baissé vers la +glèbe, sa hache et son manteau posés à terre près de lui. Otkel ne +pouvait pas le voir, et Gunnar ne pouvait pas non plus voir Otkel.</p> + +<p>Or le hasard voulut que l'animal emporté filât juste au ras de lui. +Gunnar, surpris, se redressa brusquement, et l'éperon d'Otkel, qui n'en +pouvait mais, lui déchira au passage l'oreille gauche, d'où le sang +jaillit avec abondance.</p> + +<p>Une minute après Valgard et les autres arrivaient. Gunnar les prit +aussitôt à témoin de l'acte du brutalité d'Otkel.</p> + +<p>«Eh! dit Valgard, le mal n'est pas grand. Vas-tu pour si peu te mettre +en colère et brandir ta hallebarde, comme tu le fis dernièrement sur le +ting en nous dictant ton arrêt souverain?</p> + +<p>—Je te souhaite, à toi et aux autres, de ne jamais me fournir +l'occasion de brandir, comme tu le dis, ma hallebarde!» se contenta de +répliquer Gunnar, et il rentra de ce pas à son bœr, où il ne souffla mot +de l'aventure; de sorte que chacun crut que sa blessure était l'effet +d'un simple accident.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Oktel et ses compagnons continuèrent leur route jusqu'à Dal, et là, +quand tout le monde fut à table, Valgard raconta ce qui s'était passé +près de Lidarende.</p> + +<p>«Et quelle figure faisait Gunnar? demanda là-dessus un des convives.</p> + +<p>—Ma foi, il m'a bien semblé qu'il pleurait.</p> + +<p>—Voilà, interrompit sévèrement Runolf, une parole calomnieuse que tu +regretteras. Gunnar lui-même est homme à te prouver que ses yeux ne sont +point faits pour les pleurs. Puissent d'autres que toi encore ne pas +l'apprendre à leurs dépens!»</p> + +<p>Quand au bout de la semaine son ami le quitta, Runolf lui dit:</p> + +<p>«Peut-être ferais-je bien de t'accompagner jusqu'à Kirboi; Gunnar, en te +voyant avec moi, ne te cherchera point querelle.»</p> + +<p>Mais Otkel repoussa la proposition, en alléguant qu'il passerait la +Markar un peu plus en aval, loin de Lidarende.</p> + +<p>Cependant le méchant propos de Valgard le Faux avait été rapporté à un +pâtre, qui s'était empressé de l'aller redire à Gunnar.</p> + +<p>«C'est bon, avait répondu celui-ci; occupe-toi de faire ton métier, et +ne m'importune point de pareilles vétilles.»</p> + +<p>Le soir même, toutefois, il entretint de la chose son frère Kulskiag; +puis le lendemain, qui était le jour où Otkel devait regagner Kirboi, il +ceignit son glaive, se coiffa de son casque, prit sa hallebarde, et +ainsi équipé galopa vers l'ouest.</p> + +<p>Après avoir passé la Ranga près de la ferme d'Hof, il descendit de +cheval et attendit.</p> + +<p>Au bout de quelques instants Otkel et ses compagnons parurent. +Immédiatement il courut sur eux.</p> + +<p>«Voici ma hallebarde, leur cria-t-il, et je vais vous montrer comment je +pleure!»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>La troupe adverse mit vite pied à terre pour se ruer contre lui. Halkol, +un des frères d'Otkel, fut le premier à l'attaque. Des deux mains il +lança un énorme javelot à Gunnar. Celui-ci se couvrit, et le dard +s'enfonça dans son bouclier. Gunnar alors jeta ledit bouclier contre +terre avec une telle force, qu'il y resta fiché par la pointe du +javelot; puis, saisissant son épée, il se mit à décrire des moulinets si +vertigineux, que c'étaient autant d'éclairs fulgurants.</p> + +<p>Dans un de ces moulinets il trancha le poignet droit au frère d'Otkel; +ensuite, se retournant vers Valgard, qui le menaçait à dos de sa hache, +il lui fit d'un coup de sa hallebarde sauter l'arme des mains; puis, +d'un second coup lui traversant le ventre, il l'enleva ainsi embroché, +et l'envoya, la tête la première, rejoindre sa hache dans le marais +voisin.</p> + +<p>Otkel voulut profiter du moment pour couper le jarret de son ennemi; +mais, d'un bond prodigieux en l'air, Gunnar évita l'atteinte de l'épée; +après quoi, retombant d'aplomb sur ses jambes, il transperça Otkel à son +tour.</p> + +<p>Soudain une voix s'écria:</p> + +<p>«Tiens bon. Gunnar, me voici!»</p> + +<p>C'était Kulskiag qui, averti par sa mère Ranveige du départ précipité de +son frère, s'était hâté de saisir ses armes et de s'élancer ventre à +terre sur ses traces. Il commença par coucher à terre l'autre frère +d'Otkel, et Gunnar et lui, à deux contre quatre, eurent bientôt raison +du reste de la troupe.</p> + +<p>L'affaire revint à l'alting suivant; mais tel était encore, à ce moment, +le prestige de l'homme de Lidarende, que tous les paysans de la vallée +de la Markar et un grand nombre de ceux de la Ranga prirent à l'envi +parti pour lui, et obligèrent les trois fils d'Otkel,—Bork, Égil et +Starkad,—à recevoir le wehrgeld fixé par les juges.</p> + +<p>«C'est égal, dit Nial à Gunnar, cette affaire me paraît très fâcheuse. +On commence, vois-tu, à te jalouser fort, et désormais chacun de tes +triomphes accroîtra le nombre de tes envieux, et par conséquent celui de +tes ennemis.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Quelque temps après, comme le fils d'Hamund se disposait à partir pour +le bœr de Tung, situé sur un affluent de la Markar, afin d'y rendre +visite à Asgrim, le beau-père d'Helge, Nial courut vite à Lidarende.</p> + +<p>«Tu as à faire un trajet assez long, dit-il à Gunnar; méfie-toi en +chemin des surprises. Tu n'ignores pas que, malgré l'accommodement +survenu, la «querelle du sang» reste ouverte entre toi et les fils +d'Otkel. Veux-tu que mes quatre fils t'accompagnent?</p> + +<p>—Merci, répondit Gunnar, je n'entends point qu'ils s'exposent pour +moi.»</p> + +<p>Et il sauta en selle, accompagné seulement de ses frères Kulskiag et +Hort.</p> + +<p>Il demeura huit jours à Tung, et lorsqu'il prit congé d'Asgrim, celui-ci +lui proposa également une escorte pour sa sûreté. Il la refusa et +partit.</p> + +<p>Il venait de franchir la Thiorsau, cours d'eau vassal des grands fiords +de l'ouest, quand il se sentit pris de somnolence. La petite troupe +s'arrêta donc au revers d'une colline, et Gunnar se coucha pour dormir.</p> + +<p>Son sommeil fut étrangement agité; un frisson secouait tous ses membres, +et ses lèvres murmuraient des paroles sans suite. Hort voulut +l'éveiller, mais Kulskiag l'en empêcha.</p> + +<p>À la fin, ce cauchemar cessa, ses yeux se rouvrirent, et il regarda +autour de lui d'un air effaré.</p> + +<p>«Tu as fait quelque songe pénible? lui dit Kulskiag.</p> + +<p>—Oui, un songe tel, que, si je l'eusse eu cette nuit à Tung, j'aurais +laissé l'un de vous deux chez Asgrim.</p> + +<p>—Explique-toi donc, demanda Hort.</p> + +<p>—J'ai rêvé qu'une bande de loups nous attaquait près de Nafahole +(c'était le nom des hauteurs qui se trouvaient un peu plus loin); moi et +Kulskiag nous en abattions un bon nombre; mais Hort était mis en pièces, +et un des fauves lui dévorait le cœur.»</p> + +<p>Hort, à ce mot, se prit à rire; mais Gunnar ajouta d'un ton de voix très +sérieux:</p> + +<p>«Frère, veux-tu que je te donne un conseil? Retourne immédiatement à +Tung.</p> + +<p>—Je n'en ferai rien, certes, répliqua le jeune homme; j'entends te +suivre, fussé-je assuré de mourir en route.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Quelque temps après, tous les trois passaient la Ranga de l'ouest, et +s'acheminaient du côté de Nafahole. En approchant des collines, ils +aperçurent une troupe armée qui épiait leur marche. C'étaient les trois +fils d'Otkel, Bork, Starkad et Égil, accompagnés d'une vingtaine +d'hommes. Ils avaient eu vent du voyage de Gunnar, et avaient pris leurs +dispositions afin de l'attaquer au retour.</p> + +<p>Gunnar, à leur vue, piqua des deux, suivi de ses frères, vers une langue +de terre proche de la Ranga qui lui semblait propre à la défensive. Ses +ennemis l'y rejoignirent aussitôt.</p> + +<p>En tête de la bande, dévalant pêle-mêle sur la pente abrupte, s'avançait +un certain Sigurd, dit «la tête de porc», qui était l'âme damnée de +Starkad. Gunnar lui décocha prestement une flèche. Sigurd n'eut pas le +temps de se couvrir de son bouclier; le trait lui entra par l'œil gauche +et lui ressortit par la nuque. Ce fut le premier mort du combat.</p> + +<p>Une autre flèche, lancée aussi par Gunnar, abattit un second homme, et +Kulskiag, du jet d'une énorme pierre, fendit le crâne à un troisième.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>«Sus! sus! cria Bork à ses gens; j'ai juré de ne point m'en retourner +sans sa tête!</p> + +<p>—Viens donc la prendre!» riposta Gunnar, qui jeta son arc, et, le +glaive d'une main, la hallebarde de l'autre, attendit le choc de pied +ferme.</p> + +<p>Bork et Égil fondirent à la fois sur lui. Il transperça l'un d'un coup +de hallebarde, et décapita l'autre du tranchant de son épée.</p> + +<p>Kulskiag, de son côté, serré de près par un certain Svine, de sa hache +lui tranchait littéralement le fémur. L'homme demeura un instant debout +sur son autre jambe, regardant d'un œil hébété son moignon qui +rougissait le sol; puis il tomba mort.</p> + +<p>Un nouvel adversaire se rua aussitôt sur Kulskiag. Celui-ci l'embrocha +de sa hallebarde, et, le faisant tournoyer en l'air, le lança dans les +eaux de la Ranga. Hort, lui aussi, se comportait vaillamment. Il avait +déjà fait mordre la poussière à deux de ses ennemis, quand un troisième, +nommé Thore, récemment arrivé de Norwège, lui enfonça son glaive dans le +cœur. Le malheureux expira sur-le-champ.</p> + +<p>Gunnar, qui venait de se débarrasser de son septième assaillant, se +précipita furieusement sur Thore, et, le frappant au défaut des côtes, +lui partagea le corps en deux morceaux.</p> + +<p>«Fuyons! s'écria Starkad à cette vue; car nous avons affaire ici à +quelque puissance surnaturelle.</p> + +<p>—Attends au moins que je te marque, pour qu'on voie bien que tu t'es +battu.»</p> + +<p>L'autre s'esquiva au plus vite; néanmoins le fer de son adversaire eut +le temps de lui entamer l'épaule.</p> + +<p>Toute la troupe détala, laissant treize morts sur le champ de bataille, +et, parmi ceux qui s'enfuyaient, il n'y en avait pas deux qui ne fussent +blessés.</p> + +<p>Hort était la quatorzième victime.</p> + +<p>Gunnar étendit le corps à fleur de terre sur son bouclier, et un tertre +surmonté d'un petit <i>cairn</i> en cailloux fut érigé par-dessus le cadavre, +selon la mode islandaise et païenne. Tout le temps que dura cette +cérémonie, le fils d'Hamund et son frère n'échangèrent pas entre eux une +parole; mais, au gonflement des veines de ses tempes et aux taches +rouges qui marquaient ses joues, on devinait assez quelles pensées de +vengeance s'agitaient dans l'âme de Gunnar.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>On pouvait s'attendre à ce que l'affaire fût extrêmement grave, si tous +les gens apparentés aux victimes se coalisaient en justice contre le +meurtrier. Aussi Gunnar n'eut-il rien de plus pressé que d'aller à +Bergtorsvol demander conseil à son ami Nial.</p> + +<p>«Dans tout cela, lui dit ce dernier, je ne vois pas qu'il y ait eu de ta +faute; c'est l'inéluctable fatalité qui t'a contraint à ce nouveau fait +d'armes; mais on commence, je te le répète, à se lasser de tes +sanglants triomphes, et je crains qu'un fâcheux remous d'opinion ne se +manifeste contre toi à l'alting. Compte néanmoins que je ferai de mon +mieux pour que tu reviennes victorieux de l'instance.»</p> + +<p>Quand les assises furent ouvertes, la partie plaignante se présenta, +ayant à sa tête, outre Starkad et ses deux beaux-frères Thorgrim et +Onund, le gode Gissur en personne, dont Starkad avait entre temps épousé +la fille, dans l'unique vue de le rallier à la cause des siens.</p> + +<p>Gunnar, lui, était assisté de ses tenants ordinaires, et en outre d'un +cousin de feu Hogi, un certain Olaf, qui était pour l'instant le plus +gros chef de la vallée de la Laxa.</p> + +<p>Le remous d'opinion prédit par Nial ne manqua pas, en effet, de se +produire; néanmoins, grâce au crédit d'Olaf et à l'habileté de Nial +lui-même, Gunnar, cette fois encore, s'en tira. On gagna les uns par des +présents, on désarma les autres par des promesses, si bien que l'homme +de Lidarende sembla sortir de ce nouveau procès plus fort et plus +respecté que jamais.</p> + +<p>Mais le sage Nial ne s'y trompait pas.</p> + +<p>«Prends bien garde, dit-il à Gunnar, ta popularité ne tient plus qu'à un +fil. Si la force des choses t'entraîne à un homicide de plus, rien, j'en +ai peur, ne pourra te sauver.»</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII</h2> + +<p class="tit">ce qu'il y a dans le pas d'un cheval</p> + + +<p>Un hiver encore s'est écoulé. La diète islandaise a repris sa session de +printemps au milieu d'un concours inusité de peuple, et mille +grondements, précurseurs de l'orage, emplissent l'agreste vallon de +Tingvalla.</p> + +<p>Le gode Gissur a fait le tour du ting pour recueillir l'adhésion des +chefs à l'instance qu'il doit introduire en justice au sujet du meurtre +de son gendre Starkad et de cinq autres de ses parents.</p> + +<p>L'affaire appelée, il gravit le Logberg suivi de ses témoins, et expose +sa plainte dans les formes voulues. Le vieux Nial s'avance ensuite au +pied du roc où siège le <i>Logmadr</i>, et s'adressant aux juges assemblés:</p> + +<p>«Est-il vrai, demande-t-il, que Gunnar et Kulskiag, s'en revenant +dernièrement des îles de la Côte, ont été derechef assaillis près de la +Ranga par Starkad, fils d'Otkel, accompagné d'une douzaine d'autres +hommes?</p> + +<p>—Cela est vrai, répondent les juges.</p> + +<p>—Est-il vrai aussi, reprend Nial, que, quelques semaines auparavant, +le même Starkad, de complicité avec Onund et Thorgrim, avait projeté +d'attaquer Gunnar dans son propre bœr tandis que tous les gens de sa +maison se trouveraient aux champs, et que ce coup de main ne manqua que +parce qu'un pâtre de Thorosfield avait eu vent de ce qui se tramait?</p> + +<p>—C'est encore exact, fit un juré; mais une composition en argent, fixée +par un arbitrage à l'amiable, a réglé l'affaire dans le délai voulu.</p> + +<p>—Eh bien, poursuivit Nial, je demande ici, au nom de Gunnar, que douze +arbitres décident également dans l'instance présente. Gunnar pourrait +légalement protester contre l'accusation dont il est l'objet de la part +de Gissur, et solliciter un arrêt de déboutance...»</p> + +<p>Des bruits confus s'élevèrent à ce mot de différents côtés de +l'assemblée; Nial continua toutefois sans se troubler:</p> + +<p>«...Mais Gunnar n'est point de ceux qui se dérobent quand il s'agit de +verser le prix du sang, et, dût tout son avoir et le mien y passer, vous +ne le trouverez jamais insolvable.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Cette péroraison fut de nouveau suivie de murmures hostiles. Néanmoins +un certain nombre de notables, après s'être consultés un instant, +appuyèrent la requête de Nial, et le tribunal arbitral fut formé.</p> + +<p>Gunnar et Kulskiag, retirés dans leur hutte, attendaient silencieusement +la sentence.</p> + +<p>Celle-ci fut prononcée le jour même. Elle fixait à un taux relativement +modéré les indemnités pécuniaires à payer pour la mort de Starkad et de +ses compagnons; mais elle déclarait Gunnar et son frère condamnés à un +exil de trois ans.</p> + +<p>L'arrêt portait, suivant l'usage, que si dans ce laps de temps les +bannis reparaissaient en Islande, toute personne apparentée à l'une de +leurs victimes était autorisée à les tuer.</p> + +<p>Les applaudissements de cette même foule, qui avait tant de fois acclamé +aux comices l'homme de Lidarende, saluèrent au loin cette sentence +draconienne.</p> + +<p>Gunnar acquitta sans mot dire le wehrgeld, et aussitôt, accompagné de +Nial, il reprit le chemin de la Markar.</p> + +<p>«Mon ami, lui dit en route ce dernier, obéis docilement à la loi; donne +ce nouveau gage à ta gloire. Va-t'en comme jadis dans les pays de l'est +conquérir un surcroît de crédit et d'honneur. Tu trouveras, à ton +retour, ta considération si bien refaite d'elle-même, que nul n'osera +plus te marcher sur le pied... Si tu agis autrement, tu es un homme +mort.»</p> + +<p>Gunnar répondit qu'il n'avait nullement l'intention de violer la +sentence rendue contre lui. Dès le lendemain il fit parer un navire au +fiord le plus proche, et quelques jours après il disait adieu à tous ses +amis et ses serviteurs qui l'avaient escorté jusqu'à la Markar.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Son frère Kulskiag chevauchait en silence à côté de lui. Tout à coup la +monture de Gunnar ayant fait un faux pas, ce dernier mit pied à terre, +et à ce moment il promena ses regards sur la croupe des monts +d'alentour et sur les champs qui se trouvaient à leurs pieds.</p> + +<p>«Ah! le splendide coup d'œil! s'écria-t-il comme émerveillé. Jamais il +ne m'a paru aussi beau! Vois, les épis jaunes mûrissent pour la coupe, +et le foin est tout fauché sur le pré... Kulskiag, je tourne ici +bride... L'Islande est le plus beau pays!</p> + +<p>—Je t'en prie, répondit le frère, ne fais pas ce plaisir à tes ennemis, +respecte la loi; personne ne voudra plus se fier à toi, et il arrivera, +crois-le bien, ce que Nial a prédit.</p> + +<p>—Non, non, je ne vais pas plus loin, répéta Gunnar, et je te conseille +de faire comme moi.</p> + +<p>—Certes non, je ne veux pas rompre ma parole, ni maintenant ni en aucun +temps... Séparons-nous donc; mais dis aux miens que jamais je ne +reverrai l'Islande, car j'ai la certitude de ta fin prochaine, et je ne +saurais vivre ici sans toi.»</p> + +<p>Ils se quittèrent, Kulskiag pour s'embarquer à destination des rives +étrangères, Gunnar pour regagner Lidarende.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV</h2> + +<p class="tit">le siège de lidarende—mort de gunnar</p> + + +<p>À l'alting suivant le gode Gissur déclara Gunnar «hors la loi», et, +après la dissolution de l'assemblée populaire, assigna rendez-vous à +tous les adversaires du banni dans cette sombre gorge de l'Allmannagia +dont on a décrit le site au lecteur.</p> + +<p>À cette nouvelle, Nial courut au plus vite prévenir son ami. Il lui +offrit derechef le concours armé de ses fils, prêts, disait-il, à mourir +pour lui; mais Gunnar, encore une fois, refusa fermement ce généreux +sacrifice.</p> + +<p>Quelque temps s'écoula. Le fils d'Hamund allait et venait comme de +coutume, sans que personne fît mine de l'attaquer au dehors ou chez lui. +C'est qu'on attendait la moisson, époque où tous ses gens allaient être +occupés à faucher dans les îles voisines, et où il devait rester seul au +logis avec Ranveige, sa vieille mère, sa femme Halgierde et un chien +d'Islande appelé <i>Sam</i>, d'un instinct et d'un flair tellement +merveilleux, qu'il discernait du premier abord l'ami de l'ennemi et +n'aboyait jamais qu'à bon escient.</p> + +<p>Au jour dit, les conjurés prirent donc le chemin de Lidarende. Arrivés +près de la haie de Gunnar, ils firent halte pour se concerter. Le +premier obstacle était <i>Sam</i>; il fallait tout d'abord se défaire de lui. +Le chien, qui rôdait au dehors, vint de lui-même au-devant de son +destin. À peine, en effet, eut-il aperçu le premier homme de la bande, +qu'il lui sauta courageusement à la gorge. Un vigoureux coup de hache +sur la tête eut raison du fidèle animal; mais avant de tomber mort il +poussa un hurlement comme personne n'en avait jamais entendu.</p> + +<p>Gunnar, qui reposait sur son lit dans la mansarde de son bœr, s'éveilla +à ce cri de détresse.</p> + +<p>«Holà! dit-il, Sam mon frère, il me semble qu'on joue un vilain jeu avec +toi!»</p> + +<p>Au même moment il vit par la lucarne quelqu'un qui grimpait vers le +toit. C'était Thorgrim, qu'on avait envoyé voir en haut si Gunnar était +bien chez lui. Il fut renseigné à souhait, car celui-ci lui détacha par +l'ouverture un bon coup de hallebarde qui le fit dégringoler prestement. +L'homme eut néanmoins encore assez de force pour courir vers le reste de +la troupe.</p> + +<p>«Eh bien? demanda Gissur, Gunnar est-il là?</p> + +<p>—Allez-y voir, répondit Thorgrim; pour moi, j'ai la preuve que sa +hallebarde du moins y est.»</p> + +<p>En achevant ces mots il tomba mort.</p> + +<p class="img"><img src="images/008.png" alt="«Souviens-toi du soufflet que tu me donnas!»" width="80%" /><br />«Souviens-toi du soufflet que tu me donnas!».</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Les conjurés se ruèrent aussitôt sur la maison; mais Gunnar les reçut si +bien à coups de flèches, qu'ils ne purent guère avancer en besogne. Un +instant ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, puis revinrent à la +charge.</p> + +<p>Trois assauts successifs ayant échoué, la troupe faisait mine de se +retirer, lorsque Gunnar, saisissant une flèche qui était restée fichée +dans une poutre près de la lucarne: «Voilà, dit-il, un trait qui leur +appartient; je vais donc le leur renvoyer, pour qu'ils aient la honte +d'être atteints par leurs propres armes.</p> + +<p>—Mon fils, supplia la mère, ne fais pas cela, ne les rappelle pas ici, +puisque tu vois qu'ils s'éloignent.»</p> + +<p>Gunnar lança nonobstant le projectile, qui blessa grièvement un homme à +l'arrière-garde.</p> + +<p>«Tiens! dit Gissur, je viens de voir une main avec un anneau d'or qui +cueillait une flèche sur le toit... M'est avis qu'ils n'ont pas là +dedans beaucoup de munitions, puisqu'ils en vont glaner au dehors... Si +nous reprenions un peu l'offensive?</p> + +<p>—Brûlons-le dans sa tanière, dit Onund.</p> + +<p>—Pour cela, jamais! répliqua Gissur, ma propre vie fût-elle en jeu! +Mais toi, qui passes pour un homme de ressources, tu inventeras bien +quelque autre expédient qui vaille.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Il y avait dans la plaine quelques cordages qui servaient d'amarres, en +cas de tempête, pour consolider la maison. Sur l'avis d'Onund on les +prit, on les enroula aux extrémités de la solive maîtresse qui +maintenait tout le chevronnage du toit, et l'on arracha ainsi la +membrure du faîte.</p> + +<p>Gunnar ne s'en aperçut que lorsque la dislocation des poutres était déjà +chose consommée. Il continua néanmoins à se servir si bien de son +arbalète, que les ennemis ne pouvaient l'approcher.</p> + +<p>Onund parla derechef de mettre le feu au logis; derechef aussi Gissur +repoussa la proposition.</p> + +<p>À ce moment un des assiégeants parvint à se hisser tout en haut, et +trancha par surprise la corde de l'arc de Gunnar. Celui-ci saisit +aussitôt sa hallebarde, et l'homme retomba transpercé au pied de la +muraille.</p> + +<p>Gunnar cependant avait reçu deux blessures.</p> + +<p>«Halgierde, dit-il à sa femme, coupe deux tresses de ta chevelure, afin +que ma mère m'en refasse une corde pour mon arbalète.</p> + +<p>—Est-ce absolument indispensable? demanda Halgierde.</p> + +<p>—Si indispensable, que ma vie en dépend. Si je puis continuer à jouer +de l'arc, ces gens-ci ne m'approcheront jamais.»</p> + +<p>Halgierde se croisa les bras et reprit:</p> + +<p>«Souviens-toi du soufflet que tu me donnas... Il m'est fort égal que ta +défense se prolonge plus ou moins.</p> + +<p>—C'est bien, répliqua Gunnar; chacun entend l'honneur à sa façon; je ne +m'attarderai pas à te prier.</p> + +<p>—Coquine que tu es! s'écria la mère; ta honte vivra éternellement!»</p> + +<p>Gunnar ne se relâchait point dans sa résistance. Il blessa encore +grièvement huit hommes; mais enfin de lassitude il se laissa choir.</p> + +<p>Ses ennemis alors s'avancèrent, fondirent sur lui et le criblèrent de +coups. Il put néanmoins se redresser une dernière fois, et se battit de +nouveau en désespéré jusqu'à ce qu'il retombât mortellement atteint.</p> + +<p>«Amis, s'écria Gissur, nous venons de tuer le preux des preux! La +victoire, certes, nous a coûté cher, et aussi longtemps que la terre +d'Islande sera habitée, on se racontera le suprême fait d'armes de ce +vaillant.»</p> + +<p>Il donna ensuite des ordres pour que tout fût respecté dans le bœr, et +chacun reprit le chemin de sa maison.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>La nouvelle de la mort tragique de Gunnar fit une profonde impression +dans le pays. Une assemblée de district (<i>gauting</i>) fut tenue tout +exprès en cette circonstance; mais le défunt ne laissait point d'enfant +mâle qui pût assumer la tâche de le venger. De ses deux frères, l'un +n'était plus de ce monde; l'autre, Kulskiag, était en Danemark, d'où la +nouvelle arriva bientôt qu'il s'était marié, fait chrétien, puis +transporté avec sa femme au pays de Novgorod, chez les Varangiens, pour +s'y livrer au commerce des pelleteries.</p> + +<p>Halgierde se hâta de quitter Lidarende pour se retirer à Grytaa auprès +de son gendre Thraen. Seule Ranveige, la vieille mère de Gunnar, demeura +au bœr.</p> + +<p>Elle suspendit la hallebarde de son fils dans la salle d'honneur comme +une pieuse relique. Défense fut faite à personne d'y porter la main. +Dans les nuits tempétueuses de l'hiver, si parfois une rafale de vent, +passant à travers les poutres disjointes, faisaient résonner l'arme +contre le mur, Ranveige s'éveillait en sursaut et criait:</p> + +<p>«Qui touche à la hallebarde de Gunnar? Celui-là seul a le droit de la +prendre qui la lui veut porter dans la Walhalla!»</p> + + + +<hr /> +<h2>TROISIÈME PARTIE</h2> + +<p class="c">NIAL ET LES FILS DE NIAL</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV</h2> + +<p class="tit">ou le lecteur retourne en norwège</p> + + +<p>Dans l'été de cette même année 993, où s'était accompli le drame de +Lidarende, le fameux pirate Melkolf était l'effroi des côtes +scandinaves. Sa flottille, composée de six longs bâtiments, les plus +véloces qu'on eût encore vus, courait sans cesse du cap Nord au Smaaland +(Suède), jetant le grappin à tous les navires, et portant même la +désolation jusque dans le fiord de Christiania.</p> + +<p>Vainement le jarl Hakon avait-il lancé ses meilleurs marins à la +poursuite de l'escadre écumeuse; il semblait que les tempêtes seules +pussent affranchir les mers boréales du tribut qu'y prélevait le viking.</p> + +<p>Un jour que Melkolf était aux aguets au fond d'une anse du nord de +l'Écosse, il vit déboucher dans la baie un bateau qui venait des Orcades +et portait à sa proue une tête de griffon. Immédiatement il donna +l'ordre de lui courir sus.</p> + +<p>L'autre n'essaya pas même de battre en retraite. En un clin d'œil il fut +entouré et son équipage sommé de se rendre. Sur l'avant-pont se tenaient +trois jeunes gens de haute taille et à la mine fière, que le pirate, du +premier coup d'œil, avait reconnus pour des Islandais.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>C'étaient, en effet, les trois fils de Nial, Skarphédin, Helge et Grim, +qui, sur le conseil de leur père, désireux d'offrir à leur humeur +belliqueuse et remuante le dérivatif des lointaines aventures, s'étaient +embarqués, comme jadis Gunnar, pour la terre de Norwège. Un coup de vent +les avait détournés de leur route et poussés dans la direction de +l'Écosse.</p> + +<p>Quoique disposant à peine du cinquième des forces qu'avait le viking, +Skarphédin n'hésita pas un instant: d'un signe il commanda le combat, et +lui-même, pour donner l'exemple, assena au pilote du navire qui se +trouvait bord à bord avec le sien un tel coup de sa hache <i>Rimegyge</i> sur +la tête, que l'homme s'abattit pour ne plus se relever.</p> + +<p>Grim, assailli par deux des pirates, en traversa un de sa hallebarde; +puis, faisant un bond prodigieux de côté, un de ces bonds où Gunnar +excellait, il retomba de tout son poids sur le second, qui n'atteignit +que son bouclier, et se vit cloué à la renverse au bordage de son propre +bateau.</p> + +<p>Cependant toute une grappe d'ennemis s'accrochait au navire islandais, +et la mêlée sanglante commençait. Skarphédin était effrayant à voir, +avec son visage aigu d'oiseau de proie et la pâleur mate de son teint. +Chaque tournoiement de sa Rimegyge faisait voler une tête ou un bras.</p> + +<p>Helge, dans sa beauté douce et calme, ses longs cheveux voltigeant au +vent, combattait à l'arrière du bateau avec l'élite des marins du bord, +cherchant à joindre Melkolf lui-même, qu'entourait un groupe de ses +gens.</p> + +<p>Le sang ruisselait de toutes parts et la victoire flottait incertaine, +quand cinq bâtiments contournèrent tout à coup la pointe recourbée de +terrain qui fermait la baie du côté de l'est. Ils arrivaient à force de +rames. Celui qui ouvrait la marche était orné tout entier d'écussons, et +au mât se tenait adossé un homme vêtu d'un pourpoint de soie, la tête +coiffée d'un casque d'or, et portant à la main une énorme lance.</p> + +<p>«Holà! qui soutient ici cette lutte inégale?» cria-t-il de loin aux +Islandais.</p> + +<p>Les fils de Nial dirent qui ils étaient.</p> + +<p>«Oh! répondit l'étranger, vous portez un nom connu par tout le Nord; +moi, je suis Kare, fils d'Ethel. Islandais comme vous, je viens des +Hébrides, et à temps, je pense, pour vous être utile.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Là-dessus le combat reprit plus terrible. Kare commença par sauter sur +le gaillard d'avant du navire où se trouvait Melkolf. Celui-ci, sans lui +laisser le temps de se reconnaître, se rua contre lui le glaive au +poing. L'autre heureusement put esquiver le coup, dirigé avec une telle +force, que la lame entière s'enfonça dans la boiserie du bordage.</p> + +<p>Kare leva l'épée à son tour; mais il n'atteignit que l'air invulnérable. +Dans un brusque mouvement de côté pour éviter le fer qui le menaçait, +Melkolf avait perdu l'équilibre, et était tombé à l'eau comme une masse.</p> + +<p>«Holà! s'écria le fils d'Ethel, est-ce qu'à l'instar de Fafnir le nain +tu voudrais te changer en un serpent de mer<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, afin de continuer entre +deux eaux l'honnête métier auquel tu excelles? Attends un peu!»</p> + +<p>Ce disant, il saisit une lance, et, se penchant sur l'avant-bec du +navire, il la brandit d'une main sûre contre le corps du pirate, qui, +désireux de prendre le large, s'était mis à frapper vigoureusement +l'onde de ses quatre antennes.</p> + +<p>Celui-ci entendit le fer sifflant; il voulut replonger pour lui +échapper; mais, comme dit la vieille <i>saga</i>, la mer est un élément plein +de lourdeur, et la lance fut plus vite à son but que le plongeur au +sien. Kare avait visé l'homme par le milieu, et ce fut aussi le milieu +de l'homme qui fut bel et bien traversé par la pique.</p> + +<p>Le viking, avant d'expirer, leva un moment, comme deux rames que l'on +met en l'air, ses deux bras tout droits au-dessus de sa tête, un court +bouillonnement agita l'eau verte, une tache rouge y apparut, et c'en +fut fait à jamais de Melkolf, «la terreur du Nord.»</p> + +<p>Au même instant Helge et Grim, enjambant toute une ligne de cadavres +étendus à la file comme des cormorans, arrivaient à la rescousse de ce +côté. Le renfort était inutile. Les vikings, découragés par la mort de +leur chef, s'étaient décidés à demander merci. Skarphédin leur fit grâce +de la vie et leur permit de se retirer avec un de leurs bâtiments; +seulement ils durent livrer aux vainqueurs tout ce qu'ils possédaient +d'armes et de richesses.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Après cet exploit, les fils de Nial s'en allèrent avec Kare à Rowsa, île +des Orcades où résidait le comte Sigurd, tributaire du jarl Hakon de +Norwège, au service duquel était temporairement le fils d'Ethel. Ils +passèrent près de lui tout l'hiver, et Helge devint même, au même titre +que Gunnar jadis l'était devenu du roi Svend, l'homme-lige de Sigurd. Le +printemps revenu, ils firent, toujours en compagnie de Kare, diverses +expéditions maritimes qu'on s'abstiendra de raconter au lecteur, déjà au +courant de ce genre d'épopée, et la seconde année ils gagnèrent le port +norwégien de Drontheim. Kare, retenu quelque temps encore aux Orcades +par ses fonctions de collecteur de l'impôt dans les îles et les +archipels voisins, ne devait les y rejoindre qu'à la fin de la saison.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Hakon le Puissant, comme on l'appelait, eût pu dès longtemps, s'il +l'avait voulu, prendre le titre de roi de Norwège, sans que Svend le +Danois, son suzerain nominal, eût eu les moyens de l'en empêcher; mais, +assuré de son autorité et plus soucieux d'être que de paraître, il +s'était contenté de se faire appeler jarl, comme l'avait fait son père +avant lui, et, avant son père, son aïeul. Les épreuves n'avaient pas +manqué à sa vie. Exilé pendant sa jeunesse à la cour d'Harald à la dent +bleue, il s'y était vu, en compagnie de ce prince, contraint par +l'empereur Othon d'embrasser le christianisme. Mais, à peine rentré en +Norwège, il s'était hâté de rejeter, selon son expression favorite, la +«soupe au lait» de la foi nouvelle et de revenir aux farouches dieux de +ses ancêtres; de plus, pour mieux accentuer cette seconde conversion, il +avait fait aussitôt mettre à mort les moines et les prêtres venus avec +lui afin d'évangéliser le pays.</p> + +<p>Son château principal, ou plutôt sa <i>grange</i><a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, pour employer +l'expression du temps, se trouvait en un lieu appelé <i>Ladir</i>, au centre +du district actuel de Drontheim. Quant à la ville de ce nom, elle +n'existait pas alors, et ladite appellation ne s'appliquait qu'au canton +même où vivaient les tribus d'hommes libres au concours desquelles +Hakon devait le plus clair de sa force.</p> + +<p>C'était aussi dans cette région, située au nord des monts Dofrines, que +s'élevait le plus grand sanctuaire païen de la Norwège, celui que le +jarl vénérait entre tous. Sis dans une clairière d'une des épaisses +forêts de pins de la vallée, il était bâti tout en bois, mais +merveilleusement ouvragé et sculpté. De forme circulaire, avec un +évidement correspondant à ce que nous nommons l'abside, un dôme surmonté +d'un clocher, et des fenêtres munies de vitres, ce qui était une rareté +pour l'époque<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, il représentait le type ordinaire de ces temples +primitifs en rotonde auxquels, en maint lieu du Nord, les chrétiens une +fois victorieux n'eurent qu'à ajouter une croix et des cloches pour les +métamorphoser extérieurement en églises.</p> + +<p>À l'intérieur étaient, cela va sans dire, les images des divers dieux +scandinaves, images chargées de mille ornements de prix, tels que +broches, colliers d'or et bracelets.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Or, la veille même du jour où les fils de Nial, après un an passé en +Norwège, se disposaient à se rembarquer pour l'Islande, il advint que le +jarl Hakon donna en son château de Ladir une fête somptueuse à l'un de +ses hommes liges, le vieux chef Gudbrand de la Vallée<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p> + +<p>Kare n'était pas encore arrivé. En revanche, pendant la fête même, un +autre Islandais survint à la Grange: c'était Thraen, ce gendre +d'Halgierde que le lecteur n'a sans doute pas oublié.</p> + +<p>Depuis deux à trois ans, lui aussi, il voyageait dans les pays de l'Est, +et, comme c'était un vaillant homme en même temps qu'un marin très +expert, le jarl Hakon l'avait retenu le plus possible auprès de lui, et +l'honorait d'une faveur toute spéciale. Pour le moment, ledit Thraen +revenait d'une mission de confiance en Danemark, et, de même que les +fils de Nial, il se préparait à mettre à la voile afin de retourner en +Islande.</p> + +<p>Le repas venait de s'achever, les cornes circulaient à la ronde avec les +toasts accoutumés, quand, à l'un des bouts de la salle, une querelle +s'éleva entre deux des convives. L'un s'appelait Asvard; c'était un des +familiers du jarl. L'autre, un homme d'une stature gigantesque, au +visage sombre et au regard mauvais, faisait partie de la suite de +Gudbrand. Seul parmi tous les invités, il avait gardé avec lui sa hache, +dont il ne se séparait jamais, disait-il.</p> + +<p>Hakon appela cet individu.</p> + +<p>«Avance ici; comment te nomme-t-on?</p> + +<p>—On me nomme Rapp, fils de Geirolf, répondit l'autre d'un air farouche.</p> + +<p>—Ah! oui, je connais ton histoire. Tu as tué un homme en Islande, et +alors tu t'es enfui en Norwège, où notre féal Gudbrand de la Vallée a +bien voulu t'accueillir sous son toit. Fais en sorte qu'il n'ait pas à +se plaindre de toi, sinon il pourra t'en cuire.»</p> + +<p>L'homme fit entendre un espèce de grognement.</p> + +<p>«Qu'est-ce que tu dis? reprit le jarl. Sache que dans une salle remplie +de monde il n'est pas séant de murmurer dans sa barbe. Allons, retourne +à ta place, et ne trouble plus la paix de cette fête.»</p> + +<p>L'Islandais fit le geste de lever à demi sa hache comme s'il eût eu la +velléité d'en essayer le fil sur Hakon; puis, tournant brusquement sur +lui-même, au lieu de regagner sa place, il sortit incontinent de la +salle avec un ricanement sardonique. Nul ne s'occupa plus de l'incident, +et les libations continuèrent comme devant.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Le lendemain, dans la matinée, Skarphédin et ses frères, ainsi que +Thraen, se trouvaient ensemble au fiord de Ladir, occupés des derniers +apprêts de leur départ. Tout à coup un bruit inusité retentit par delà +le petit bois de genévriers et de bruyères qui séparait le rivage de la +Grange, et une épaisse colonne de fumée s'éleva plus loin au-dessus des +grands arbres de la vallée.</p> + +<p>Les fils de Nial et Thraen se demandaient ce que cela signifiait, quand +un homme déboucha du fourré, courant de toute la vitesse de ses pieds.</p> + +<p>C'était Rapp l'Islandais.</p> + +<p><a name="sauvez" id="sauvez">«Sauvez-moi!</a> cria-t-il tout d'abord à Skarphédin et à ses deux frères.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc fait?</p> + +<p>—Voici la chose brièvement, car les actes me vont mieux que les +paroles. J'ai pillé le temple de Thor, j'y ai mis le feu, et comme les +soldats du jarl me traquaient, j'en ai tué deux avec cette hache.</p> + +<p>—En ce cas, répondit Helge, tu es un de ces oiseaux de malheur que +chacun doit se garder d'accueillir.</p> + +<p>—Vous oubliez que je suis Islandais!</p> + +<p>—Un Islandais hors la loi!</p> + +<p>—C'est bien, que mes malédictions vous retombent sur la tête!» riposta +haineusement le fugitif, et apercevant Thraen non loin de là, il courut +l'implorer à son tour.</p> + +<p>Celui-ci d'abord le repoussa; puis, se laissant persuader, il consentit +à le recevoir dans une barque et à le conduire à son bâtiment, amarré à +une petite île du fiord.</p> + +<p>Quelques instants après, le jarl parut avec ses gens.</p> + +<p>«Où est Rapp? demanda-t-il à Helge.</p> + +<p>—Nous ne savons pas, fit celui-ci.</p> + +<p>—C'est bien, on le trouvera néanmoins.»</p> + +<p>Et il tourna le dos aux fils de Nial.</p> + +<p>«Ta réponse est d'un homme de cœur, la seule aussi que nous pouvions +faire, dit Grim à son frère. Reste à savoir de quelle façon Thraen +payera notre loyauté.</p> + +<p>—Il n'importe, reprit Skarphédin. Seulement embarquons-nous sans +retard, et gagnons une des îles que voici, afin de pouvoir appareiller +au premier bon vent.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Le jarl cependant avait été, tout le long du port, demander à chaque +capitaine où était passé Rapp. Nul n'avait pu ou voulu le lui dire.</p> + +<p>À la fin, avisant le navire de Thraen:</p> + +<p>«Bon, se dit-il, je suis sûr de trouver là-bas ce que je cherche.»</p> + +<p>Il prend un canot et gagne le bâtiment du gendre d'Halgierde.</p> + +<p>Néanmoins, malgré toutes ses recherches, il ne peut découvrir son homme, +de sorte qu'il se décide à revenir au rivage. Mais, une fois à terre, il +se souvient d'avoir aperçu dans l'eau à côté du navire deux tonneaux +placés bout à bout, et qu'il avait négligé de fouiller: le bandit, à +coup sûr, devait s'y trouver.</p> + +<p>Il y était effectivement, Thraen ayant fait défoncer les tonnes d'un +côté pour que le fugitif pût s'y loger plus à l'aise. Seulement, en +voyant le jarl rebrousser chemin vers le bâtiment, on relève bien vite +les tonneaux et on dissimule le brigand au milieu d'un tas de sacs à +marchandises.</p> + +<p>Le jarl, encore déçu dans ses investigations, regagne de nouveau la +rive. À peine y a-t-il posé le pied, qu'il se rappelle avoir vu sur le +pont des sacs éminemment propres à servir de cachettes, et pour la +troisième fois il retourne au navire.</p> + +<p>Mais Thraen déballe aussitôt son hôte, et l'enveloppe dans la voilure +qui était repliée sur la vergue. Derechef le jarl en est pour sa peine. +Ce n'est qu'à terre qu'il lui paraît clair comme le jour que le bandit +s'est fourré dans la voile. Mais, entre temps,—c'était à la brune,—un +vent favorable s'étant levé, Thraen en avait profité pour prendre le +large.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Le jarl, furieux de sa déconvenue, part aussitôt avec quatre chaloupes +de guerre pour atteindre le navire des fils de Nial, qui n'ont pas +encore dérapé, et qu'il croit complices de la perfidie de Thraen. +Ceux-ci, en voyant venir la flottille, devinent de quoi il s'agit, et se +mettent immédiatement en défense. Un combat s'engage, et les trois +frères, n'étant pas en force, sont capturés.</p> + +<p>Comme, dans les idées du Nord, une exécution nocturne passait pour une +sorte de meurtre et de félonie, on garrotte les prisonniers avec le +dessein de les mettre à mort le lendemain. Mais dans la nuit ils rompent +leurs liens, se glissent en silence par-dessus bord, et, ayant gagné la +côte à la nage, ils ont la chance de rencontrer un navire qui était +justement celui de Kare.</p> + +<p>Ils racontent à leur ami ce qui leur est arrivé par la faute de Thraen, +et se déclarent prêts à marcher contre le jarl pour tirer vengeance de +l'outrage odieux qu'il leur a infligé; mais Kare les détourne de ce +projet insensé.</p> + +<p>«Je vais, dit-il, lui parler moi-même de l'affaire en lui remettant le +tribut que Sigurd m'a chargé de lui porter; laissez-moi accommoder le +différend.</p> + +<p>Effectivement, grâce au concours que lui prête le propre fils d'Hakon, +il obtient de ce prince un dédommagement pour Skarphédin et ses frères. +Quelque temps après, ces derniers, ajournant leur retour en Islande, +regagnent avec leur ami les orcades, où ils passent encore un hiver, +admirablement traités par Sigurd. Le printemps venu, ils accompagnent +Kare dans de nouvelles expéditions aux Hébrides, en Écosse, dans le pays +de Galles et à l'île de Man. De chacune de ces courses aventureuses ils +rapportent un surcroît d'honneurs et de richesses. Enfin, l'été de la +troisième année après leur départ de l'Islande, ils prennent congé de +l'excellent comte qui leur a offert une si bienveillante hospitalité, et +cinglent avec Kare vers la Terre-de-Glace.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI</h2> + +<p class="tit">thraen</p> + + +<p>Thraen cependant était arrivé sans encombre en Islande, et s'était +aussitôt rendu à son habitation de Grytaa, où toute sa famille l'avait +reçu comme un gros chef de tribu qu'il était. Ses longs voyages et le +rôle qu'il avait joué en Norwège avaient encore accru la considération +naturellement due à sa personne et à ses richesses.</p> + +<p>Il entretenait à demeure auprès de lui une troupe de quinze guerriers +émérites qui l'accompagnaient dans toutes ses sorties. Avec cela il +aimait beaucoup le faste. Son équipement ordinaire se composait d'un +manteau bleu par-dessus lequel il ceignait l'épée, d'un casque d'or, +d'un bouclier de prix et d'une pique qui était un cadeau du jarl Hakon.</p> + +<p>Rapp le bandit, qu'il avait ramené avec lui en Islande, était demeuré +son commensal et son confident de prédilection. Le drôle était aussi +entré fort avant dans les bonnes grâces de la veuve de Gunnar, et l'on +jasait même de l'intimité, un peu trop étroite, semblait-il, qui régnait +entre lui et Halgierde.</p> + +<p>Telles étaient les choses à Grytaa quand les fils de Nial reparurent à +leur tour. Kare, leur sauveur et ami, trouva au bœr de Bergtorsvol +l'accueil que lui méritaient ses actions, et le printemps suivant vit se +célébrer son mariage avec Helga, une des filles de Nial. Bien qu'il eût +acheté au Mydal, à peu de distance de là sur la côte, un domaine d'une +certaine importance, il continua néanmoins de résider la plus grande +partie de l'année auprès de son beau-père.</p> + +<p>Quelque temps s'écoula sans que les fils de Nial reparlassent des +violences qu'ils avaient subies par le fait de Thraen; puis un matin, à +la suite de divers colloques mystérieux, les quatre jeunes gens, et Kare +avec eux, partirent au galop du côté de Grytaa.</p> + +<p>Thraen, averti de leur approche par une femme qui travaillait au dehors, +fit prendre aussitôt les armes à ses hommes, et se posta avec eux et son +frère Kétil dans le vestibule de son bœr, qui était extraordinairement +spacieux. Halgierde elle-même se plaça à l'intérieur près de la porte, +ayant à côté d'elle Rapp, qui, selon sa coutume, lui parlait à voix +basse.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Bientôt les fils et le gendre de Nial se montrèrent. Skarphédin marchait +en avant; après lui venait Kare, que suivaient Grim, Helge et Atle. +Personne ne les honora du salut.</p> + +<p>«Puissions-nous être ici les bienvenus! dit Skarphédin en franchissant +le seuil.</p> + +<p>—Il n'y a point pour vous de bienvenue en ce lieu, se hâta de répondre +la veuve de Gunnar.</p> + +<p>—Ce qui sort de ta bouche n'a pas de valeur, repartit dédaigneusement +le jeune homme; tu es le rebut et l'opprobre de ton sexe!</p> + +<p>—Voilà un propos qui te coûtera cher,» s'écria Halgierde furieuse.</p> + +<p>Sans plus lui répondre, Skarphédin s'adressa à Thraen:</p> + +<p>«Je viens, dit-il, causer avec toi de la réparation que tu juges +convenable de nous accorder pour ce que nous avons souffert en Norwège.</p> + +<p>—Tiens! je ne savais pas, les vaillants, que vous battiez monnaie avec +vos exploits!» repartit insolemment Traen.</p> + +<p>Helge, à son tour, prit la parole:</p> + +<p>«Nous t'avons par le fait, sauvé la vie, en détournant sur nous la +colère du jarl, à l'égard duquel tu t'es mal comporté au sujet de cet +homme.»</p> + +<p>Du doigt il désignait Rapp.</p> + +<p>Le bandit poussa une exclamation de fureur, et fit le geste de lever sa +hache.</p> + +<p>«Silence! lui cria Skarphédin; quelque jour on te teindra la peau en +rouge, comme tu le mérites!</p> + +<p>—Hors d'ici les «barbes bien fumées»! hurla Halgierde, transportée de +rage; allez me rejoindre votre «ladre sans poil»!</p> + +<p>Les fils de Nial regardèrent les hommes qui se trouvaient là.</p> + +<p>«Répéterez-vous à votre tour cette injure?» leur dit Skarphédin.</p> + +<p>Tous la répétèrent, à l'exception de Thraen, qui ordonna même à ses gens +de se taire.</p> + +<p>«C'est bien, reprit Skarphédin; à présent nous nous retirons.»</p> + +<p>Les jeunes gens regagnèrent Bergtorsvol, où ils racontèrent l'entrevue à +leur père.</p> + +<p>Toute la soirée le vieillard conversa à voix basse avec ses enfants; +mais personne, pas même Bergtora, ne fut mis dans le secret de +l'entretien.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>À un mois de là,—l'hiver était déjà commencé,—Thraen, accompagné de +Rapp et de sept ou huit de ses gardes du corps, alla visiter Runolf, +qui, on se le rappelle, habitait le bœr de Dal, par delà la Markar. Au +repas il fut question de la querelle pendante, et Runolf, qui en toute +occurrence s'entremettait volontiers pour la paix, exhorta son hôte à +s'accommoder.</p> + +<p>«Jamais!» répondit Thraen.</p> + +<p>Quand celui-ci fut pour s'en retourner, Runolf le prit encore à part et +lui dit:</p> + +<p>«Garde-toi bien; j'ai comme une idée que, depuis la mort de Gunnar, +personne, dans nos pays de l'Ouest, n'est de taille à se mesurer avec +ceux que tu as offensés.</p> + +<p>—Arrive ce que pourra!» répliqua Thraen en sautant en selle, et il +s'éloigna avec les siens dans la nuit.</p> + +<p>Le lendemain, à Bergtorsvol, la femme de Nial, s'éveillant dès l'aurore, +entendit résonner un bruit de fer contre la cloison: c'était Skarphédin +qui décrochait sa hache Rimegyge.</p> + +<p>La mère se leva en hâte et sortit. À la porte elle trouva son aîné avec +ses trois frères et son gendre Kare. Tous étaient armés de pied en cap +et enfourchaient déjà leurs montures.</p> + +<p>«Tu m'as l'air bien animé, mon fils, dit la vieille femme à Skarphédin; +jamais encore je ne t'ai vu ainsi! Où allez-vous donc?</p> + +<p>—Nous allons à la recherche des brebis.</p> + +<p>—Tu as déjà répondu cela une fois à ton père, et ce jour-là vous +partiez pour la chasse à l'homme.»</p> + +<p>Skarphédin se contenta de sourire, et Bergtora rentra au logis.</p> + +<p>La troupe gagna rapidement les hauteurs d'où l'on dominait le chemin de +Dal, et là elle mit pied à terre pour interroger l'horizon.</p> + +<p>L'attente ne fut pas longue. Au bout de quelques minutes on discerna +dans la brume légère qui couvrait le fond de la vallée un gros d'hommes +à cheval côtoyant la rive opposée de la Markar.</p> + +<p>Les gens de Thraen,—car c'étaient eux,—aperçurent, eux aussi, le +groupe aux aguets.</p> + +<p>«Attention! s'écria l'un d'eux; j'ai vu là-haut, sur la colline, +étinceler des armes.</p> + +<p>—Eh bien, répondit Thraen, au lieu de traverser ici la rivière, nous +allons continuer d'aller en avant. Libre à eux de nous rejoindre si le +cœur leur en dit.</p> + +<p>—Tiens! ils nous ont dépistés, fit de son côté Skarphédin; les voilà +qui poussent droit devant eux. Passons bien vite la Markar.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Le fleuve était pris par les glaces; au milieu seulement il restait un +chenal libre, de douze coudées environ de largeur. Les fils de Nial +résolurent de le passer à cette place.</p> + +<p>Skarphédin s'élança le premier sur l'arène luisante et rigide, et, +arrivé près de la fissure, il la franchit d'un bond gigantesque. Ses +compagnons l'imitèrent. Puis il courut sur Thraen, qui se trouvait un +peu en amont. Celui-ci venait d'ôter son casque; avant qu'il eût le +temps de le remettre, la hache Rimegyge, tournoyant dans l'air, lui +fendit la tête jusqu'à la mâchoire supérieure. Quelques dents, détachées +du coup, tombèrent sur le sol gelé avec un bruit sec. Skarphédin en +ramassa une et la mit dans sa poche.</p> + +<p>Tout cela fut l'affaire d'un clin d'œil. Quand les gens de l'escorte +voulurent fondre sur l'impétueux agresseur, celui-ci avait déjà fait +volte-face et était hors d'atteinte. Quelqu'un lui jeta par derrière un +bouclier dans les jambes; mais Skarphédin esquiva l'obstacle, et en +quelques sauts rejoignit Kare et ses frères stupéfaits.</p> + +<p>«Et d'un! leur cria-t-il; à votre tour maintenant!»</p> + +<p>Tous les cinq reprirent l'offensive. Grim et Helge se ruèrent contre +Rapp. Celui-ci allait frapper Grim de sa hache; mais Helge le prévint en +lui tranchant la main droite.</p> + +<p>«Il me reste la gauche!» s'écria le bandit.</p> + +<p>Il n'avait pas achevé de parler, que Grim le transperçait de sa +hallebarde.</p> + +<p>L'homme tomba mort aussitôt, et le reste de la troupe adverse prit la +fuite.</p> + +<p>«Les poursuivons-nous? demanda Kare.</p> + +<p>—Non, répondit Skarphédin; laissons une moitié de sa meute à Halgierde.</p> + +<p>—J'ai une idée pourtant, reprit Kare, qu'un jour viendra où nous +regretterons de n'avoir pas tout tué.</p> + +<p>—Oh! je n'ai pas peur d'eux!» ajouta Skarphédin.</p> + +<p>Et la troupe regagna Bergtorsvol.</p> + +<p>«Voilà de gros événements, dit Nial à ses fils quand il lui eurent +raconté l'affaire; vous vous êtes tous conduits en héros; mais j'ai peur +des suites de votre vaillance.»</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII</h2> + +<p class="tit">le fils de thraen</p> + + +<p>Il y eut néanmoins une trêve d'assez longue durée. Le plus proche parent +de Thraen, c'était son frère Kétil, qui possédait à l'est de la Markar +une habitation appelée Mork. Or Kétil avait épousé, à peu près en même +temps que Kare, une des filles de Nial, et comme en outre c'était un +homme assez doux d'humeur, il se prêta de la meilleure grâce à +l'accommodement qui lui fut proposé.</p> + +<p>Malgré cela, Nial avait encore des craintes pour l'avenir. Il devinait +les sourdes menées que l'irréconciliable Halgierde ourdissait de sa +maison de Grytaa, et il sentait que le moindre incident pouvait ranimer +la querelle mal éteinte entre les membres des familles ennemies.</p> + +<p>Cet esprit de paix qui se levait en lui n'était pas seulement un effet +de sa générosité d'âme naturelle. Vers la fin de l'été de l'année +jusqu'à laquelle nous a conduits cette histoire, un de ces <i>papas</i> de +l'empereur Othon, dont Halvard le Rouge parlait à Gunnar, avait franchi +l'Atlantique du Nord pour essayer de convertir au <i>dieu blanc</i> les +païens de la vieille Thulé. Ce <i>papa</i>, qui s'appelait Stefner, était +lui-même Islandais d'origine, et, ainsi que tous ses congénères, +singulièrement prompt à l'action.</p> + +<p>Tant qu'il se contenta de prêcher le long des fiords du sud-ouest, où se +groupait le plus gros de la population, le culte nouveau déjà implanté +dans une partie des États scandinaves, les Islandais ne lui témoignèrent +pas une hostilité bien marquée. La plupart se bornaient à faire contre +lui des couplets moqueurs et des épigrammes. Mais un jour que, poussé +par la ferveur de son zèle militant, le moine avait renversé les idoles +d'un petit temple de Balder qui se dressait non loin de la Markar, les +paysans des alentours, excités par leurs godes, menacèrent de le lapider +sur place, et le missionnaire n'échappa à la mort qu'en se réfugiant à +Bergtorsvol.</p> + +<p>Nial accueillit le fugitif, et, comme l'hiver était commencé,—on +informera en passant le lecteur que la première nuit d'hiver tombait à +la date du 26 octobre,—il garda quelques mois à son bœr le +convertisseur, contre lequel l'assemblée du district avait rendu un +arrêt d'expulsion exécutable dès le printemps.</p> + +<p>Que se passa-t-il dans cet intervalle entre le vieillard et le moine? +Bien des gens crurent, non sans quelque apparence, que le papa avait +repris en secret sur son hôte, durant le long tête-à-tête de l'hiver, la +tentative de prosélytisme que l'ire populaire avait entravée. Nul +cependant n'eût pu dire, quand le missionnaire partit au renouveau, s'il +y avait eu œuvre de conversion. Peut-être le fermier de Bergtorsvol, +sans être fait entièrement chrétien, avait-il été, comme on disait +alors, tout simplement <i>signé de la croix</i><a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>. Toujours est-il que son +esprit semblait ouvert à de nouvelles idées, et que tous ses discours et +ses actes le montraient inclinant chaque jour davantage vers l'oubli +miséricordieux des injures. Sa femme Bergtora, elle aussi, naguère si +âpre à la vengeance, paraissait avoir subi l'influence de cette +révolution mystérieuse. Seuls Skarphédin et ses frères conservaient leur +humeur farouche et violente, ne laissant pas même de railler parfois, +avec une pointe d'irrévérence, la mansuétude de Nial leur vieux père.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Peu de jours après le rembarquement du moine, Nial partit seul un matin +pour le bœr de Mork. C'était là, on l'a dit, que demeurait Kétil.</p> + +<p>Ce dernier s'y trouvait avec le petit Kelde, fils de son défunt frère +Thraen.</p> + +<p>Les deux hommes s'entretinrent longuement et amicalement jusqu'au soir; +puis à la nuit tombante Nial exprima le désir qu'on fît venir l'enfant.</p> + +<p>Celui-ci parut aussitôt. Le vieillard lui dit de s'approcher, et lui +présenta un anneau d'or. Le jeune Kelde prit la bague, et, après l'avoir +regardée, il la mit à son doigt.</p> + +<p>«Veux-tu accepter ce cadeau de moi?» lui demanda Nial.</p> + +<p>Le petit garçon répondit affirmativement.</p> + +<p>«Et dis-moi, reprit Nial, sais-tu qui a tué ton père?</p> + +<p>—Oui, c'est ton fils Skarphédin, répliqua l'enfant; mais il ne faut +plus parler de cela, puisque l'affaire a été arrangée moyennant l'amende +qu'il convenait.</p> + +<p>—Bien répondu! s'écria Nial; tu seras certainement un homme d'honneur.</p> + +<p>—Ce que tu me dis me fait grand plaisir, répliqua l'orphelin, car je +sais que tu lis dans l'avenir et que tu ne prononces jamais de vaines +paroles.</p> + +<p>—Écoute, poursuivit le vieillard, je me charge de t'élever, si tu y +consens.»</p> + +<p>Kelde accepta la proposition avec joie, de sorte que Nial l'emmena avec +lui.</p> + +<p>De jour en jour celui-ci s'attacha davantage à son protégé, qui, en +grandissant, devint un beau et robuste jeune homme d'un naturel si doux +et si généreux, que tout le monde l'aimait à l'envi. Non content de le +traiter comme un fils, Nial n'eut point de répit qu'il ne l'eût fait +élever au rang de gode, et ne lui eût procuré une alliance honorable +avec la fille d'un chef influent nommé Flose.</p> + +<p>Kelde, après son mariage, alla demeurer à Vorsaboï, bœr situé au nord de +Bergtorsvol, que son père adoptif lui avait donné.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>En recueillant le fils de Thraen et en le comblant de ses bienfaits, +Nial avait vu dans le jeune homme un gage de paix à interposer entre lui +et ses ennemis. Quelques années, en effet, s'écoulèrent, et il se +flattait de toucher au but, quand les rancunes implacables d'Halgierde +rouvrirent soudain le cycle des tueries.</p> + +<p>Un jour que Kelde, en compagnie de la veuve de Gunnar, était à dîner au +bœr de Samstad, chez son oncle Lyting, Atle, un des fils de Nial, vint à +passer dans le voisinage.</p> + +<p>«Kelde, dit brusquement Lyting, ne veux-tu point venger ton père? Atle +est là sur la route. Je suis disposé à te prêter mon concours.</p> + +<p>—Ce serait mal reconnaître les bontés que Nial a eues pour moi, et ta +provocation me fait honte!»</p> + +<p>Sur ce mot, Kelde se leva de table, demanda son cheval et partit. Les +autres convives se retirèrent également.</p> + +<p>Resté seul avec Halgierde, Lyting lui dit:</p> + +<p>«En ma qualité de beau-frère de Thraen, j'avais droit à une rançon pour +sa mort; chacun sait que je n'ai rien reçu. Je ne suis donc lié par +aucun accord, et j'entends me payer à ma guise.</p> + +<p>—Tu as raison, quoique un peu tard,» repartit ironiquement la veuve de +Gunnar.</p> + +<p>Lyting appela une demi-douzaine d'hommes, et se mit en embuscade avec +eux dans le fossé de la route par laquelle Atle devait revenir. Quand +celui-ci parut, tous fondirent sur lui à la fois. Le fils de Nial se +défendit vaillamment: il blessa Lyting à la main et lui tua deux de ses +serviteurs; mais enfin il succomba sous le nombre. Son corps portait +plus de vingt blessures.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Le lendemain, Skarphédin tuait Lyting à son tour.</p> + +<p>Or, par une étrange fatalité, c'était à Kelde, le neveu de la dernière +victime, que revenait le soin de réclamer le wehrgeld: il y avait là une +obligation à laquelle, pour rien au monde, un Islandais ne pouvait se +soustraire.</p> + +<p>Kelde alla trouver Nial et lui dit:</p> + +<p>«Quelque indigne qu'ait été la conduite de Lyting à l'égard des tiens, +il était mon oncle, et je viens te demander pour la forme la +satisfaction qui m'est due.»</p> + +<p>De part et d'autre, l'accord fut vite conclu; mais Skarphédin, en +apprenant la démarche de Kelde, entra dans une grande colère contre lui. +Un autre gode des districts de l'ouest qui était parent de Gunnar, et +qui en voulait mortellement à Kelde de ce que nombre de paysans avaient +quitté son ressort judiciaire pour aller à celui de son rival, saisit +avidement cette occasion d'exciter le fils de Nial contre le protégé de +leur père. Il se mit à leur faire à Bergtorsvol de fréquentes visites où +il les comblait d'aménités et de flatteries, et bientôt entre lui et eux +les relations devinrent si étroites, que les trois autres n'entreprirent +plus rien sans consulter leur nouvel ami, qui s'appelait Gige.</p> + +<p class="img"><img src="images/009.png" alt="«Veux-tu accepter ce cadeau?» demanda Nial" width="80%" /><br />«Veux-tu accepter ce cadeau?» demanda Nial.</p> + +<p>Le vieux père observait avec peine ce qui se passait, et un jour que ses +fils et Kare, revenant de dîner chez Gige, lui montraient différents +objets qu'ils avaient reçus en don de leur hôte: «Voilà, dit Nial, des +cadeaux qui, j'en ai peur, nous coûteront cher!»</p> + +<p>Le rusé gode s'appliquait en même temps à circonvenir Kelde, et chaque +fois que, dans ses tournées, il s'arrêtait à Vorsaboï, c'était pour lui +dire que les fils de Nial avaient tenu contre lui tel ou tel propos, et +qu'ils en voulaient secrètement à sa vie.</p> + +<p>«Quand bien même tout cela serait vrai, répondait invariablement Kelde, +j'aimerais mieux périr de leurs mains que de tenter rien à leur +préjudice.»</p> + +<p>Mais les méchantes calomnies du gode trouvaient plus d'écho de l'autre +côté. Peu à peu Skarphédin et ses frères, dont les méfiances étaient +toutes éveillées, se laissèrent persuader que Kelde n'attendait dans son +silence hypocrite qu'une occasion sûre de les tuer; à partir de ce +moment ils rompirent tout commerce avec lui, et affectèrent même de ne +plus lui parler quand d'aventure il venait chez eux.</p> + +<p>Chacun à Bergtorsvol sentait qu'un malheur était imminent. L'automne, +puis l'hiver, s'écoulèrent néanmoins sans autre incident; mais, avec le +retour du printemps, on vit se renouer les colloques secrets entre Gige +et les fils de Nial, et enfin... ce qui devait arriver arriva.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>C'était le soir, un peu avant le coucher du soleil. Les meurtriers, +blottis aux aguets derrière la haie de Vorsaboï, aperçurent Kelde qui +sortait de la maison, tenant son glaive dans une main et dans l'autre +une corbeille remplie de graines. Le jeune gode s'arrêta un instant pour +contempler la chaîne des monts encore à demi poudrés de neige qui se +prolongeaient à l'est jusqu'au bord de la mer, ici présentant comme un +front de bastions, là se détachant en dentelles aiguës comme les flèches +d'une cathédrale gothique; puis il s'approcha de la clôture et se mit en +devoir de semer.</p> + +<p>Skarphédin bondit aussitôt vers lui. Kelde, surpris, fit le geste de +s'enfuir.</p> + +<p>«N'espère pas m'échapper!» lui cria son impétueux agresseur, et, ce +disant, il lui assena un coup de hache sur la tête.</p> + +<p>Kelde tomba sur les genoux, et tous le frappèrent simultanément.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>En apprenant cette nouvelle de la bouche même de ses fils, Nial ne put +s'empêcher de leur dire:</p> + +<p>«J'aurais mieux aimé que deux d'entre vous eussent péri et que Kelde fût +encore vivant!»</p> + +<p>Là-dessus il se mit à pleurer.</p> + +<p>«Notre père se fait vieux, et la sensiblerie le prend! répliqua +irrespectueusement Skarphédin.</p> + +<p>—C'est que je sais mieux que vous ce qui résultera de tout cela.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Ma mort, la mort de votre mère, et la vôtre à tous, ô mes fils!</p> + +<p>—Et à moi, que me prédis-tu? dit Kare à son tour.</p> + +<p>—Toi, mon gendre, c'est différent; ta chance sera la plus forte, et +tous nos adversaires réunis ne pourront prévaloir contre elle. Néanmoins +un jour viendra, je le crois, où ton glaive te tombera de lui-même des +mains.»</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII</h2> + +<p class="tit">le manteau de soie</p> + + +<p>L'alting d'été est réuni; les huttes et les tentes s'alignent au bas du +Logberg, et le moment approche où l'affaire du meurtre de Kelde va être +portée devant l'assemblée.</p> + +<p>Suivant l'usage, les deux parties font leur tournée sur le champ de +justice pour essayer de gagner à leur cause le plus de monde possible. +Les trois fils de Nial, Kare, leur beau-frère, et Asgrim, beau-père +d'Helge, s'en étaient donc allés à la file, Skarphédin venant le +cinquième, visiter les principaux personnages.</p> + +<p>Du campement de Gissur, qui, en sa qualité de parent d'Asgrim, avait +promis de tenir pour eux, ils s'étaient rendus à celui d'un autre chef +appelé Skapte. Au premier mot qu'Asgrim lui dit, celui-ci répliqua en +termes presque injurieux; après quoi il fixa ses regards sur Skarphédin.</p> + +<p>Ce dernier était resté debout près de la porte, tout de bleu vêtu, une +ceinture d'argent sur les hanches, sa fameuse hache Rimegyge à la main, +un léger bouclier passé à son bras, un turban de soie autour de la tête +et les cheveux rejetés derrière les oreilles, avec un air de défi +guerrier qui sautait d'abord aux yeux de chacun.</p> + +<p>«Quel est donc, demanda Skapte, celui-ci, qui marche cinquième dans +votre cortège, cet homme de haute taille, aux traits anguleux, pâle et +sombre, semblable à un <i>Jotu</i><a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>, et qui a l'air de traîner le malheur +à sa suite?</p> + +<p>—Je m'appelle Skarphédin, répondit le fils de Nial, et tu m'as vu +souvent sur le ting. J'ai sur toi cet avantage de n'avoir pas besoin de +m'enquérir de ton nom. Tu t'appelles Skapte; mais naguère tu avais pris +le nom de Borstekuld: tu venais alors de tuer Krake... Tu te barbouillas +de noir, tu t'enduisis la tête de goudron, puis tu allas te cacher dans +un trou en terre, et quand tu voulus quitter le pays, tu te fis mettre à +bord du navire dans un sac à farine.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Les solliciteurs se rendirent ensuite chez Snorre le gode, un des sages +les plus renommés de l'Islande, un homme qui passait, comme Nial, pour +avoir le don de prescience. Lui aussi il refusa son aide, ou du moins se +déclara neutre; puis apercevant Skarphédin:</p> + +<p>«Quel est, dit-il, celui-ci qui marche cinquième dans votre cortège, +cet homme pâle, au visage dur, au sourire moqueur, qui tient si +fièrement sa hache?</p> + +<p>—Mon nom est Hédin, répondit derechef le fils de Nial; mais d'ordinaire +on m'appelle Skarphédin<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>. Qu'as-tu encore à me dire?</p> + +<p>—Ton air est vaillant et superbe; mais je crois que tu as joui du +meilleur de ta destinée, et que désormais tes jours sont comptés.</p> + +<p>—Nous devons tous payer notre dette à la mort, reprit Skarphédin; mais +tu ferais mieux de venger ton père que de t'amuser à me prédire malheur.</p> + +<p>—Voilà une parole que plus d'un m'a dite avant toi; aussi entends-je y +demeurer froid.»</p> + +<p>Les visiteurs sortirent sur ce mot et allèrent à la hutte de Gudmund le +Puissant, un chef des districts du Nord, dont la maison se composait de +plus de cent personnes.</p> + +<p>«Je ne serai pas contre toi, répondit-il tout d'abord à Asgrim; quant à +te servir, j'y réfléchirai, et nous en reparlerons.»</p> + +<p>Puis, comme Asgrim le remerciait:</p> + +<p>«Tu as, dit Gudmund, avec toi un homme d'un aspect si martial, que je ne +crois pas avoir jamais rencontré son pareil.</p> + +<p>—De qui veux-tu parler?</p> + +<p>—De celui-ci, qui marche cinquième à ta suite, de cet homme à la +chevelure noire et au teint pâle. Rien qu'à voir l'audace et la +résolution que respire sa personne, je l'aimerais mieux que dix autres +dans mon escorte... Et cependant il a l'air de quelqu'un qui traîne le +malheur après lui.</p> + +<p>—Chacun de nous porte avec lui son malheur, repartit Skarphédin; le +mien est d'avoir tué Kelde le gode; le tien, c'est d'avoir été vaincu +par Thorkel et de servir depuis lors de sujet à ses chants moqueurs.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>«Où allons-nous maintenant? demanda le jeune homme quand ils furent +dehors.</p> + +<p>—Chez Thorkel, que tu viens de nommer, répondit Asgrim. Celui-là est un +champion sans pareil, et si nous pouvons nous le concilier, ce sera pour +nous un gros avantage. Seulement c'est un homme étrange et fantasque, +devant lequel il nous faut peser avec soin nos paroles: c'est pourquoi +je te prie, Skarphédin, de ne plus te jeter impétueusement en travers de +notre entretien.»</p> + +<p>Skarphédin sourit en silence, et ils entrèrent dans la hutte de Thorkel.</p> + +<p>Celui-ci était assis au milieu du banc, ses hommes de guerre à ses +côtés. Après un échange civil de saluts, Asgrim dit:</p> + +<p>«Nous venons te prier de vouloir bien nous prêter assistance devant le +tribunal.»</p> + +<p>Thorkel répondit:</p> + +<p>«Vous êtes allé déjà chez Gudmund, qui sans doute vous a promis son +appui; qu'avez-vous donc besoin du mien?</p> + +<p>—Gudmund ne nous a rien promis, reprit Asgrim.</p> + +<p>—C'est que votre affaire probablement ne lui inspire pas beaucoup de +sympathie, repartit le chef redouté. Je ne comprends guère, dans ce +cas, la démarche que vous tentez auprès de moi. Avez-vous cru que je me +laisserais plus aisément induire que Gudmund à épouser une méchante +cause?»</p> + +<p>Devant cet accueil peu amical, Asgrim ne répliqua rien; mais Thorkel, +continuant:</p> + +<p>«Quel est, dit-il, celui-ci, qui marche cinquième dans votre cortège, +cet homme au visage pâle et dur, à l'air fatal, qui roule des regards si +farouches?</p> + +<p>—Je m'appelle Skarphédin, se hâta de riposter le fils de Nial, et je +t'engage à ne point me persifler. On ne te voit pas souvent sur le ting, +et, à dire vrai, tu fais beaucoup mieux de rester chez toi à garder ton +bétail.»</p> + +<p>Thorkel se leva d'un bond et tira son épée.</p> + +<p>«Ce fer, dit-il, a goûté du sang de plus d'un vaillant; il goûtera aussi +du tien la prochaine fois que nous nous retrouverons!»</p> + +<p>Skarphédin, ricanant, brandit Rimegyge:</p> + +<p>«Cette hache à la main, répliqua-t-il, j'enjambe un ruisseau de douze +coudées<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, et chaque fois qu'elle tournoie dans l'air il y a un homme +qui mord la poussière!»</p> + +<p>Puis, écartant Kare et ses frères qui étaient devant lui, il s'élança +vers Thorkel en lui criant d'une voix terrible:</p> + +<p>«De deux choses l'une: ou tu vas rengainer ton glaive et te rasseoir, ou +d'un coup sur ta tête je te fends jusqu'aux deux talons!»</p> + +<p>Thorkel rengaina et se rassit. Ce fut la première et l'unique fois de sa +vie qu'il fit preuve d'une pareille soumission.</p> + +<p>Asgrim et ses compagnons sortirent de la hutte.</p> + +<p>«Où allons-nous à présent? demanda encore Skarphédin.</p> + +<p>—Tout droit chez nous, répondit Asgrim.</p> + +<p>—Oui, fit l'autre, en voilà bien assez de ce métier de mendiant.»</p> + +<p>De retour à leur campement, ils racontèrent à Nial tous les incidents de +leur tournée.</p> + +<p>«Eh bien, répondit tristement le vieillard, laissons les choses suivre +leur cours.»</p> + +<p>Quant à Gudmund, en apprenant l'affront que Skarphédin avait infligé à +Thorkel, il eut un tel mouvement de joie, qu'il dit aussitôt à son frère +Einar:</p> + +<p>«Dès que les assises seront ouvertes, nous sortirons avec tous nos +hommes pour prêter assistance aux fils de Nial.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Le vendredi suivant, les deux parties comparurent en justice: d'un côté, +Flose, le beau-père de Kelde avec tous ses tenants et amis; de l'autre, +Asgrim, le gode Gissur, le vieux Nial et ses gens. Skarphédin, Grim et +Helge étaient restés en bas dans leur hutte, avec Kare, leur beau-frère, +attendant, silencieux et farouches, le résultat de l'instance entamée.</p> + +<p>Quand les juges eurent pris place sur leurs sièges, les plaignants +exposèrent leurs griefs, et les témoins prêtèrent le serment d'usage. +Nial se leva ensuite et demanda qu'on voulût bien l'écouter.</p> + +<p>Dans un langage simple et digne, il dit ce qu'il avait fait pour Kelde, +l'extrême douleur qu'il avait ressentie de cette mort qui plongeait son +âme «dans la nuit»; il ajouta que la plainte de Flose était légitime, et +sollicita la permission de lui offrir une satisfaction au nom de ses +fils.</p> + +<p>Gissur et Asgrim se joignirent à Nial pour prier le principal demandeur +de se prêter à l'accommodement proposé.</p> + +<p>Flose hésita d'abord; puis, sur les instances de plusieurs autres chefs +éminents, il donna son assentiment. En conséquence, douze arbitres +furent choisis par moitié dans les deux parties, et la délibération +commença.</p> + +<p>L'affaire paraissait à tous d'une extrême gravité; on écarta néanmoins +tout d'abord l'idée d'une sentence de bannissement, la plupart du temps +dépourvue de sanction<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>, pour s'en tenir à une peine pécuniaire; mais +on reconnut d'un commun accord que les coupables devaient être frappés +d'une amende dont le taux fût encore sans exemple, et que cette amende +devait être acquittée séance tenante jusqu'au dernier sou.</p> + +<p>Ainsi fut-il résolu. Seulement, comme les défendeurs n'avaient pas avec +eux la somme suffisante, et qu'il importait d'en finir le jour même, il +fut décidé que chaque homme présent, à commencer par les arbitres +eux-mêmes, y contribuerait,—suivant une coutume parfois pratiquée sur +le ting,—en versant son appoint personnel par manière de provision et +d'avance.</p> + +<p>Tout le monde se prêta de bonne grâce à cet arrangement, tant on +redoutait les complications dont ce procès exceptionnel semblait gros, +et Nial alla chercher ses fils et son gendre pour qu'ils jurassent, eux +aussi, l'accord intervenu avec Flose.</p> + +<p>Par malheur, un incident, dont Nial lui-même fut la cause sans le +vouloir, vint tout gâter au dernier moment. Il eut l'idée d'ajouter au +tas d'argent, comme cadeau d'honneur pour le chef de la partie adverse, +un manteau de soie du plus fin tissu.</p> + +<p>«Voilà, dit Flose après avoir compté la somme, ce qui s'appelle des écus +sonnants; mais qui donc m'a mis cela par-dessus le marché?» s'écria-t-il +en levant en l'air le manteau.</p> + +<p>Nul ne dit mot.</p> + +<p>Flose répéta sa question avec un ricanement de moquerie, sans plus +obtenir de réponse.</p> + +<p>«Ainsi, cria-t-il derechef, personne n'ose faire connaître le +propriétaire de cet atour de femme?</p> + +<p>—Que veux-tu dire? demanda Skarphédin, que, pendant tout le cours de la +procédure, son mauvais sourire n'avait point quitté.</p> + +<p>—Je veux dire, puisque tu tiens à le savoir, que le propriétaire de cet +objet ne peut être que ton blanc-bec de père! À lui seul sied un +colifichet de ce genre, car, à le voir, on ne sait vraiment s'il est +homme ou femme!</p> + +<p>—C'est mal à toi, repartit Skarphédin, de parler ainsi d'un vieillard +digne de respect! Heureusement ce vieillard a des fils qui ne reculent +jamais devant la vengeance!»</p> + +<p>Ce disant, il reprit le manteau et jeta en échange à Flose une paire de +chausses blanches.</p> + +<p>«Tiens! ajouta-t-il, voilà quelque chose qui fera mieux ton affaire, car +il paraît qu'une fois la semaine tu te métamorphoses en sorcière pour +aller au sabbat du diable sur le <i>Svinefield</i>!»</p> + +<p>À ce mot, Flose, furieux, repoussa du pied le monceau d'argent, en +disant qu'il ne voulait plus accepter un denier.</p> + +<p>«C'est par le sang, vociféra-t-il, que mon gendre Kelde doit être +vengé!»</p> + +<p>Il fit un signe à ses hommes, et tous avec lui regagnèrent leurs huttes.</p> + +<p>«Allons! dit Nial en quittant également la place suivi de ses fils, +cette fois encore mes tristes pressentiments ne vont que trop se +réaliser!»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Les gens qui s'étaient cotisés pour parfaire la somme parlaient de +reprendre leur quote-part; mais Gudmund le Puissant s'écria:</p> + +<p>«Reprendre ce que j'ai une fois donné! non, certes; ni maintenant ni +jamais je ne commettrai pareille vilenie!</p> + +<p>—Il a raison!» dirent les autres, et nul ne voulut plus toucher à une +pièce du tas.</p> + +<p>«Mon avis, observa Snorre le gode, est que deux d'entre nous conservent +cette somme en dépôt jusqu'au prochain alting; quelque chose me dit que +nous pourrons alors en avoir besoin.»</p> + +<p>Gissur et un autre prirent chacun la moitié de l'argent, et l'on se +sépara.</p> + +<p>À quelques jours de là, une centaine d'hommes se trouvaient de nouveau +réunis dans l'enceinte de rochers de l'Allmannagia pour y conclure un +pacte d'alliance. Flose, choisi pour chef par les conjurés, reçut le +serment individuel de chaque Islandais présent: tous s'engagèrent +solennellement à ne se point désister de l'œuvre de vengeance tant qu'un +seul des fils de Nial serait vivant, et à garder rigoureusement secret +jusqu'à l'époque fixée pour l'action le plan au courant duquel chacun +venait d'être mis.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX</h2> + +<p class="tit">l'attaque de bergtorsvol</p> + + +<p>À Bergtorsvol vivait une femme appelée Saun. Elle était fort âgée, et +les fils de Nial la traitaient volontiers de vieille folle, parce +qu'elle bavardait sans cesse à tort et à travers, ce qui ne l'empêchait +pas de s'entendre à bien des choses et de faire mainte prédiction qui se +réalisait.</p> + +<p>Un matin elle prit une baguette, et, allant à un tas de renouée qui +était empilé contre la maison, elle se mit à le battre avec fureur. +Skarphédin, à cette vue, éclata de rire, et lui demanda la cause de +cette grande colère contre le monceau d'herbes.</p> + +<p>«C'est, dit-elle, qu'on s'en servira pour mettre le feu au logis, le +jour où l'on voudra brûler Nial et Bergtora ma maîtresse. Prends-le +donc, jette-le à l'eau, ou fais-le disparaître le plus tôt possible.</p> + +<p>—À quoi bon? répondit Skarphédin; si la destinée le veut ainsi, il se +trouvera bien un autre combustible pour faire l'office de ce tas de +renouée.»</p> + +<p>La vieille n'en continua pas moins tout l'hiver à répéter son propos, et +à dire qu'il fallait porter toutes ces herbes à l'intérieur de +l'habitation; mais elle en fut pour son refrain, et nul ne prit au +sérieux sa lubie.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Le beau temps revenu, Flose et ses compagnons demeurèrent néanmoins chez +eux, occupés de leurs travaux agricoles, et de tout l'été ne donnèrent +signe de vie.</p> + +<p>Le premier jour de l'hiver suivant tombait le treizième d'octobre. Six +semaines environ avant cette date, Flose commença ses préparatifs pour +l'expédition projetée, et manda ceux qui avaient promis de le suivre.</p> + +<p>Chacun se présenta avec deux chevaux et un armement complet.</p> + +<p>Dès l'aurore, le dimanche 2 septembre, Flose fit dire pour lui et ses +hommes une messe à Svinefield; après quoi toute la troupe, ayant +déjeuné, se mit en route vers Bergtorsvol, de manière à y arriver le +jeudi avant le repas du soir.</p> + +<p>Le matin de ce dernier jour, deux des fils de Nial, Grim et Helge, +étaient partis pour un bœr voisin, et ils avaient averti leur mère +qu'ils ne rentreraient que le lendemain.</p> + +<p>Dans la soirée, en se mettant à table, Bergtora dit à ses gens:</p> + +<p>«Que chacun de vous choisisse le morceau qui lui plaît. J'ai idée que +c'est la dernière fois que je vous donne à souper...</p> + +<p>—À Dieu ne plaise! lui répondirent-ils.</p> + +<p>—C'est pourtant comme je vous le dis, et je pourrais m'expliquer plus +au long si je le voulais.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Écoutez, reprit-elle: si mes fils Grim et Helge reparaissent ce soir +avant que vous ayez fini de manger, eh bien, ce sera un signe que mon +pronostic se réalisera.»</p> + +<p>On servit le repas. Quelques instants après, Nial dit:</p> + +<p>«C'est singulier! il me semble que la maison n'a plus de toit, que je +vois par-dessus le mur de pignon, et que la table et les mets nagent +dans une mer de sang!»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Tout le monde fut pris d'épouvante; mais Skarphédin, avec son ton de +raillerie habituel, rappela les convives à un maintien plus convenable.</p> + +<p>«Allons, fit-il en souriant, ne donnons point prise aux mauvais propos +par des lamentations déplacées. Quoi qu'il arrive, montrons du courage +et une âme virile.»</p> + +<p>Avant que la table fût desservie, Grim et Helge rentrèrent.</p> + +<p>Pour le coup, le plus brave se sentit le cœur oppressé.</p> + +<p>«Pourquoi donc revenez-vous sitôt? demanda Nial à ses fils.</p> + +<p>—C'est que nous avons rencontré quelques femmes qui nous ont dit avoir +vu une centaine d'hommes bien armés chevaucher dans la direction de +notre bœr; nous en avons conclu que Flose devait être arrivé de l'Est, +et nous n'avons pas voulu être ailleurs que là où était notre frère +Skarphédin.»</p> + +<p>En conséquence, Nial défendit que personne ce soir-là se mît au lit, et +chacun fut prié de faire bonne garde.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Dans le voisinage de Bergtorsvol se trouvait un vallon. La bande ennemie +y était descendue pour y attendre la tombée de la nuit en faisant +pâturer les chevaux.</p> + +<p>Le moment venu, Flose donna l'ordre de se remettre en route, en +recommandant à ses hommes de se tenir seulement bien cachés et de ne +s'avancer que lentement, pour tâcher de surprendre le plan de défense +des adversaires.</p> + +<p>Nial s'était posté en avant de la maison avec ses fils, son gendre Kare +et les gens de service, en tout une trentaine de personnes environ.</p> + +<p>Flose aperçut le groupe; il s'arrêta aussitôt et dit:</p> + +<p>«Les voilà sur leurs gardes, et la chose est fâcheuse pour nous; pourvu +qu'ils conservent cette position, il nous sera difficile de les +attaquer.</p> + +<p>—Une belle entreprise alors que la nôtre, s'écria un conjuré du nom de +Grane, si nous n'osons pas même prendre l'offensive!</p> + +<p>—Oh! repartit Flose, nous prendrons l'offensive, lors même qu'ils +resteraient au dehors; mais dans ce cas nous éprouverons de telles +pertes, qu'il ne survivra pas grand monde pour raconter de quel côté +aura été l'avantage.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>«Tiens! dit dans l'autre camp Skarphédin, nos ennemis ont fait halte; on +dirait qu'ils ont peur de nous attaquer!</p> + +<p>—M'est avis, observa Nial, qu'ils seraient encore plus embarrassés pour +nous attaquer si nous rentrions... La maison est aussi solide que celle +de Lidarende, et pourtant, bien que Gunnar fût seul, ils ont mis un +temps infini à l'y assaillir.</p> + +<p>—C'est que ses adversaires étaient des gens loyaux à leur façon, et +qu'ils aimaient mieux manquer leur coup que d'avoir recours à +l'incendie; mais ces gens-ci ne balanceront pas à nous mettre le feu aux +trousses, s'ils ne voient pas d'autre moyen de réussir. Ils pensent, et +en cela ils n'ont pas tort, que leur mort est certaine plus tard si nous +échappons. Or, pour mon compte, je ne me sens pas la moindre envie de me +laisser enfumer comme un renard dans son terrier.</p> + +<p>—Mes fils prétendent donc à présent me donner des avis! répondit Nial. +Quand vous étiez jeunes, vous suiviez mes conseils, et vous vous en êtes +toujours bien trouvés.</p> + +<p>—Conformons-nous à la volonté de notre père, dit Helge; ce sera pour +nous le meilleur de beaucoup.</p> + +<p>—Eh! je n'en suis pas bien sûr! grommela Skarphédin; je crois que cette +fois il est mal inspiré et court à sa perte; mais, après tout, ne fût-ce +que par condescendance pour ses cheveux blancs, je veux bien me faire +rôtir avec lui... La mort ne m'effraye nullement, sous quelque forme +qu'on me la présente.»</p> + +<p>Puis s'adressant à Kare:</p> + +<p>«Restons à côté l'un de l'autre, beau-frère; ne nous séparons pas, quoi +qu'il advienne.</p> + +<p>—C'est bien mon intention, repartit Kare, à moins que le sort, à la +dernière minute, n'en décide autrement, auquel cas je n'y pourrai rien.</p> + +<p>—Venge-nous alors, reprit Skarphédin, comme nous te vengerons +nous-mêmes si nous te survivons.</p> + +<p>—C'est entendu.»</p> + +<p>Tout le monde rentra donc au bœr, et l'on se posta dans le vestibule.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Flose vit s'opérer le mouvement.</p> + +<p>«Nous les tenons à présent, s'écria-t-il. C'est leur mauvais génie qui +leur suggère cette idée de retraite... En avant bien vite, et occupons +tout d'abord la porte, pour que personne ne puisse s'échapper, car ce +serait un jour notre mort!»</p> + +<p>Un cordon de gardes fut placé autour de la maison, pour le cas où il y +eût eu quelque issue secrète; puis Flose et ses hommes s'approchèrent de +la façade.</p> + +<p>Aussitôt l'échange des traits commença. Le premier de la troupe +assaillante qui s'aventura trop avant tomba sous la fameuse hache +Rimegyge.</p> + +<p>«Tu l'as vite dépêché! dit Kare à son beau-frère; pour sûr il n'en est +pas un qui te vaille parmi nous.</p> + +<p>—Eh! je n'en suis pas bien sûr!» répondit, cette fois encore, +Skarphédin en souriant.</p> + +<p>Les fils de Nial, ainsi que son gendre, blessèrent bon nombre de leurs +ennemis, sans que ceux-ci pussent faire le moindre progrès.</p> + +<p>«Voilà déjà bien du dégât de notre côté! dit Flose tout à coup. Autant +de tués que de blessés! Nous ne viendrons jamais à bout de ces gens-là +par la force... Il me semble même que tel d'entre nous qui se montrait +tout à l'heure si agressif en paroles, ajouta-t-il en regardant Grane, +qui avait des premiers reculé, est à présent bien mou dans l'action... +Il nous faut pourtant prendre un parti, et de deux choses choisir l'une: +ou nous retirer, et dans ce cas nous sommes sûrs de périr bientôt, ou +appeler le feu à notre aide.</p> + +<p>—Oui, oui, brûlons-les!» s'écria en chœur toute la bande.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX</h2> + +<p class="tit">l'incendie—mort de nial et de ses fils</p> + + +<p>Quelques hommes allèrent chercher des broussailles; on en forma un +bûcher devant la porte, et l'on y mit le feu.</p> + +<p>«Holà! cria Skarphédin, on se propose donc de faire la cuisine?</p> + +<p>—Oui, répondit un des conjurés, et c'est toi qui cuiras!»</p> + +<p>Les femmes du logis cependant arrivèrent avec des vases pleins d'eau et +de petit lait; elles versèrent le tout par la fenêtre, de sorte que le +feu, à peine allumé, s'éteignit.</p> + +<p>Alors un homme dit à Flose:</p> + +<p>«Si nous embrasions ce tas de renouée, qui est là juste à point contre +la maison? On le jetterait par la lucarne d'en haut sur le plancher de +la mansarde, et l'effet, cette fois, en serait sûr.»</p> + +<p>Le conseil fut suivi, et ceux du dedans ne s'aperçurent de la chose que +lorsque tout flambait déjà.</p> + +<p>Alors les femmes commencèrent à crier et à se lamenter.</p> + +<p>«Ne vous désolez donc pas ainsi, leur dit Nial; ce n'est là qu'une +incommodité passagère, par laquelle sans doute nous ne passerons qu'une +fois; car, à supposer que nous rôtissions dans ce monde, Dieu nous en +tiendra compte dans l'autre en nous exemptant des flammes éternelles.»</p> + +<p>Bientôt cependant toute la maison est en feu. Nial alors s'approche de +la porte.</p> + +<p>«Flose est-il là? demande le vieillard, et puis-je échanger un mot avec +lui?</p> + +<p>—Me voici, répond le chef de la troupe.</p> + +<p>—Eh bien, reprend Nial, veux-tu entrer en accommodement avec mes fils, +ou permettre à quelqu'un de sortir d'ici?</p> + +<p>—Pour un accommodement avec tes fils, je m'y refuse, répliqua Flose; je +ne m'en irai point qu'ils ne soient tous passés de vie à trépas... J'ai +résolu d'en finir d'un coup. Quant aux femmes, aux enfants et aux +serviteurs de chez vous, je suis prêt à leur livrer passage.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Nial rentra et fit part de l'offre aux intéressés.</p> + +<p>«Va-t'en d'abord, Thoralle, fille d'Asgrim, dit-il à la femme d'Helge.</p> + +<p>—Soit, répondit Thoralle; je me sépare de mon mari tout autrement que +je ne m'y attendais; mais je réclamerai vengeance de mon père et de mes +frères!</p> + +<p>—Va toujours, repartit Nial, et que la bénédiction de Dieu +t'accompagne!»</p> + +<p>Thoralle quitta donc la maison, et avec elle sortit un gros de +serviteurs. Astride, la femme de Grim, se mit en devoir d'en faire +autant; sur le seuil, une idée lui vint. Elle appela Helge et lui dit:</p> + +<p>«Viens avec moi; je vais te couvrir d'un manteau et d'une coiffe.»</p> + +<p>Helge hésita d'abord; puis il finit par céder. Astride lui noua un +mouchoir autour de la tête, et Thorilde, épouse de Skarphédin, l'affubla +d'un manteau. Il sortit ainsi entre ses deux belles-sœurs, auxquelles se +joignit Helga, femme de Kare.</p> + +<p>«Holà! s'écria Flose en apercevant le groupe, m'est avis que voilà une +gaillarde de belle carrure... Sus! arrêtez-moi ça!»</p> + +<p>Helge se débarrassa prestement de son manteau, saisit son épée, qu'il +avait au côté, et trancha le jarret du premier qui se présenta; mais +Flose, survenant par derrière, assena au jeune homme un tel coup sur la +nuque, que la tête fut détachée du tronc. Puis il alla vers la porte, et +appela Nial et Bergtora, en disant qu'il désirait leur parler.</p> + +<p>Nial parut à l'entrée du bœr.</p> + +<p>«Écoute, lui dit Flose, je viens t'offrir la sortie libre; c'est à tes +fils et à Kare que j'en veux; je n'entends nullement que tu brûles avec +eux.</p> + +<p>—Je ne bougerai pas, répliqua Nial; je suis un vieillard, à qui toute +idée de vengeance et de meurtre demeure dorénavant étrangère; mais quant +à vivre déshonoré, jamais!</p> + +<p>—Et toi, femme, reprit Flose en s'adressant à Bergtora, n'es-tu pas +disposée à te retirer? pour rien au monde je ne voudrais te voir périr +par le feu.</p> + +<p>—Toute jeune, je me suis mariée avec Nial, répondit Bergtora, et je +lui ai promis de partager sa bonne et sa mauvaise fortune.»</p> + +<p>Sur cette parole le couple rentra.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>«Qu'allons-nous faire maintenant? demanda Bergtora à son mari.</p> + +<p>—Nous reposer, répondit Nial... Il y a si longtemps que j'aspire après +le repos!»</p> + +<p>Bergtora se tourna vers Thord, un jeune fils de Kare que Nial avait pris +avec lui afin de faire son éducation, et le pria de sortir pour échapper +à la mort. L'enfant repartit:</p> + +<p>«Tu m'as promis, grand'mère, que nous ne nous séparerions jamais tant +que je voudrais rester auprès de toi, et j'aime mieux mourir avec toi et +Nial que de vous survivre.»</p> + +<p>Bergtora prit alors le garçon et le porta sur le lit. Nial appela son +esclave de confiance, qui avait jusqu'alors différé de sortir, et il lui +dit:</p> + +<p>«Avant de t'en aller, remarque bien où nous nous mettons, et de quelle +manière nous nous arrangeons, car je suis résolu à ne plus bouger de +place, quelles que soient la fumée et la chaleur. Tu sauras alors plus +tard où l'on pourra retrouver nos cadavres.»</p> + +<p>Il donna l'ordre au serviteur de prendre la peau d'un bœuf fraîchement +écorché, et de l'étendre sur lui et sa femme après qu'ils se seraient +placés côte à côte. Puis les deux époux se mirent sur le lit, ayant +entre eux le petit Thord.</p> + +<p>«Notre père se couche de bonne heure aujourd'hui! dit Skarphédin à Kare +son beau-frère en voyant ce qui se passait. De la part d'un vieillard +harassé, cela se conçoit. Puisse le réveil lui être doux!»</p> + +<p>Et, pour la première fois de sa vie, le fier jeune homme courba le front +vers la terre, et quelque chose comme une larme furtive perla sous sa +paupière d'aigle.</p> + +<p>Nial et Bergtora demeuraient immobiles et silencieux sur leur couche.</p> + +<p>L'esclave prit la peau, l'étendit sur le groupe résigné, et gagna la +porte pour sortir à son tour.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Du toit et de la mansarde qui brûlaient, des tisons enflammés ne +cessaient de pleuvoir dans la chambre. Skarphédin, Kare et Grim les +ramassaient au fur et à mesure qu'ils tombaient, et les jetaient sur les +assaillants.</p> + +<p>Cela dura quelque temps, et comme du dehors on s'était remis à lancer +des traits, ils les attrapaient également au vol et les renvoyaient à +l'ennemi, si bien que Flose pria ses compagnons de cesser tout envoi de +projectiles.</p> + +<p>«Ce jeu-là ne vaut rien pour nous, leur dit-il; vous pouvez bien +attendre que le feu les contraigne à se tenir cois.»</p> + +<p>Cependant la grosse charpente du fronton s'était disloquée. À l'un des +pignons restait une traverse qui reposait de biais sur le vestibule et +la crête du mur; mais déjà, à sa partie médiane, elle était plus d'à +moitié consumée.</p> + +<p>Les trois hommes demeurés dans le bœr se précipitèrent de ce côté, et +Kare dit à Skarphédin:</p> + +<p>«Voici peut-être un moyen de nous sauver. Saute sur cette poutre avant +qu'elle soit tout à fait calcinée. Je vais t'aider, et je monterai +ensuite. Une fois dehors, il nous sera facile de filer inaperçus dans la +direction de la fumée.</p> + +<p>—Saute d'abord, dit Skarphédin, et je te suis.</p> + +<p>—Non, à toi de passer le premier, répliqua l'autre.</p> + +<p>—Point, j'entends que tu me précèdes.</p> + +<p>—Allons, soit! reprit enfin Kare. C'est le devoir de tout homme de +sauver sa vie quand il le peut; ainsi ferai-je... Seulement, si tu ne te +hâtes pas à ton tour, je crains que nous ne nous revoyions jamais; car, +pour mon compte, une fois dehors, je n'aurai guère envie de me rejeter +dans la fournaise afin de t'en tirer... À chacun alors de suivre sa +voie!</p> + +<p>—Je serai fort heureux, beau-frère, si tu parviens à t'échapper, +répondit Skarphédin; en ce cas tu te chargeras de la vengeance.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Kare prit au lambris un ais enflammé et grimpa sur la traverse. Arrivé +sur le mur, il lança l'énorme brandon sur les gens du dehors; ceux-ci se +rejetèrent vivement de côté. Alors, profitant de l'effarement général, +les vêtements et la chevelure tout en feu, il sauta du haut de la +muraille, et se mit à courir dans le sens où le vent chassait la fumée.</p> + +<p>«Est-ce que quelqu'un ne vient pas de sauter de ce mur?» s'écria un des +assaillants les plus proches.</p> + +<p>—Nullement, repartit un autre; c'est sans doute Skarphédin qui nous a +encore envoyé un tison.»</p> + +<p>Cette parole ayant dissipé tout soupçon, Kare continua de courir jusqu'à +ce qu'il eût atteint un ruisseau. Il se plongea dedans pour éteindre le +feu qui le dévorait; après quoi il reprit sa course au milieu de la +fumée, et ne s'arrêta que près d'un fossé, où il se coucha pour se +reposer.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Immédiatement après lui, Skarphédin avait sauté sur la traverse; +malheureusement, lorsqu'il atteignit la place où elle était le plus +consumée, la poutre se brisa sous lui, et il fut précipité sur le sol. +Il renouvela toutefois sa tentative, et il grimpait à même la muraille +quand une autre solive s'écroula sur sa tête, et derechef le jeta par +terre.</p> + +<p>«Allons! se dit-il, je vois ce qu'il en est; Kare, mon beau-frère, +risque fort de m'attendre.»</p> + +<p>Il rampa néanmoins le long de la paroi pour essayer de gagner la sortie; +mais il fut surpris dans ce mouvement par un des assaillants, nommé +Lambe, qui venait juste à ce moment d'escalader extérieurement le mur.</p> + +<p>«Tiens, lui cria d'en haut ce dernier, on dirait que tu pleures à +présent, Skarphédin!</p> + +<p>—Pas le moins du monde, dit le fils de Nial en relevant la tête; +seulement la chaleur un peu forte me cause quelques picotements dans les +yeux; mais toi, continua-t-il, il me semble que tu ris?</p> + +<p>—Ma foi, oui, je ris, repartit l'homme, et c'est la première fois que +je suis franchement gai depuis le jour où tu tuas Thraen, près de la +Markar.</p> + +<p>—Tiens! riposta Skarphédin, voici, à ce propos, un souvenir de lui dont +je te gratifie!»</p> + +<p>Il tira de sa poche une des dents molaires de Thraen, qu'il avait +ramassée lorsque celui-ci avait roulé sur le sol gelé, et il la lança si +violemment dans l'œil droit de Lambe, que la prunelle jaillit de +l'orbite et que l'homme se laissa choir au pied du mur.</p> + +<p>Skarphédin courut alors à son frère Grim, qui se démenait à l'autre bout +de la pièce, et tous deux s'efforcèrent de piétiner sur le feu pour +l'éteindre. Quand ils arrivèrent au milieu de la salle, Grim tomba +écrasé par une poutre: il était mort. Skarphédin, d'un bond gigantesque, +avait réussi à esquiver le choc; mais ce ne fut qu'un répit d'une +seconde. À peine reprenait-il l'équilibre, qu'un épouvantable craquement +se produisit: c'était le toit tout entier qui croulait.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Flose et ses compagnons demeurèrent devant le bœr incendié jusqu'à +l'aurore du lendemain vendredi. Comme le jour commençait à poindre, ils +virent arriver un homme à cheval qui leur dit s'appeler Geirmund et être +un parent de Thraen.</p> + +<p>«Combien de gens ont péri là dedans?» demanda le nouveau venu.</p> + +<p>Flose dénombra les victimes: Nial, Bergtora et sa femme, tous leurs +fils, Kare et Thord.</p> + +<p>«Oh! reprit Geirmund, tu mets parmi les morts un homme avec lequel j'ai +causé ce matin même.</p> + +<p>—Qui donc? demanda Flose.</p> + +<p>—C'est Kare. Ses cheveux et ses vêtements étaient tout roussis, et la +lame de son épée était devenue bleue; mais il disait qu'il en +renouvellerait avant peu la trempe dans ton sang et dans celui de ta +troupe incendiaire.</p> + +<p>—Malheur à nous! s'écria Flose. L'homme que nous avons laissé fuir ne +nous laissera ni trêve ni repos, et plus d'un d'entre nous, je le +prévois, est appelé à perdre bientôt la vie.»</p> + +<p>Cependant un des conjurés s'était mis à entonner un chant de joie sur la +mort de Nial.</p> + +<p>«Tais-toi, dit Flose, il n'y a point là de quoi chanter. Que Nial ait +péri dans les flammes, l'événement ne nous rapporte pas grand honneur.»</p> + +<p>Il grimpa sur les ruines du pignon avec quelques autres. Là ils crurent +percevoir une sorte de murmure rythmé qui partait du brasier au-dessous +d'eux.</p> + +<p>«C'est la voix de Skarphédin, dit un des hommes. Je serais curieux de +savoir si c'est un vivant ou un mort qui nous chante cette chanson. +Mettons-nous à la recherche des corps.</p> + +<p>—Non pas, répondit Flose; il faudrait être fou pour s'attarder à une +telle besogne au moment où, par tout le pays, on rassemble des forces +contre nous. Mon avis est qu'il nous faut déguerpir au plus vite.»</p> + +<p>Là-dessus il sauta en selle, et toute la troupe suivit son exemple.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Après sa rencontre avec Geirmund, Kare avait emprunté un cheval et gagné +divers bœrs amis où il raconta ce qui s'était passé. Bientôt se trouva +réunie une troupe d'hommes déterminée et nombreuse, qui se divisa en +plusieurs escouades, afin de battre le pays en divers sens; mais nulle +part ils n'eurent de nouvelles de Flose et de ses gens.</p> + +<p>Kare, avec quinze de ses amis, prit de son côté le chemin de +Bergtorsvol, pour exhumer des décombres de la ferme les corps des +victimes. En route, le groupe se grossit, si bien qu'en arrivant au lieu +de l'incendie il comptait une centaine de cavaliers.</p> + +<p>On chercha d'abord le cadavre de Nial, qu'on retrouva dans une épaisse +couche de cendre. La peau de bœuf était toute recroquevillée; au-dessous +d'elle gisaient le vieillard et sa femme. Chose singulière! leurs corps +n'avaient aucunement été atteints par le feu. Seul le petit Thord, qui +était couché entre eux deux, avait un doigt complètement brûlé, l'ayant +laissé passer par mégarde hors de la peau de bœuf.</p> + +<p>On porta les tristes dépouilles dans l'enclos attenant à l'habitation, +et là on remarqua sur la face de Nial une expression de sérénité +lumineuse dont tout le monde fut vivement frappé. Jamais encore,—chacun +en convint,—on n'avait vu un tel aspect à un mort.</p> + +<p>On rechercha ensuite le cadavre de Skarphédin. Le fier jeune homme était +resté debout, emprisonné entre les débris du faîtage, la tête et le +buste appuyés au mur de pignon, les jambes consumées jusqu'aux genoux, +mais le reste de sa personne intacte, y compris les vêtements.</p> + +<p>Il avait les dents enfoncées dans les lèvres, les yeux ouverts, non +encore éteints, et les mains croisées sur la poitrine. Avec sa fameuse +hache Rimegyge, il avait entaillé si profondément la muraille, qu'elle y +était entrée jusqu'à la moitié du fer, ce qui l'avait préservée de +l'action du feu.</p> + +<p>«Voilà, dit quelqu'un, une arme digne de figurer comme relique à côté de +la hallebarde de Gunnar.»</p> + +<p>Kare prit la hache; elle lui revenait de droit.</p> + +<p>«Il sera temps d'en faire une relique quand elle aura accompli toute son +œuvre,» dit-il en se la mettant à l'épaule.</p> + +<p>Quant aux restes de Grim, l'autre fils de Nial, on les découvrit au +milieu de la pièce, avec ceux de la vieille Saun, qui n'avait point +voulu se séparer de son maître, et quatre autres cadavres.</p> + + + +<hr /> +<h2>QUATRIÈME PARTIE</h2> + +<p class="c">KARE ET FLOSE</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI</h2> + +<p class="tit">sur le ting</p> + + +<p>Après avoir quitté Bergtorsvol, Flose s'était tenu posté durant trois +jours avec tous les siens sur une montagne d'où il pouvait voir ses +ennemis battre en bas la contrée; puis, le premier péril conjuré, il +s'était hâté de regagner à l'est son habitation de Svinefield, afin de +se mettre en quête d'appuis pour la prochaine session de l'alting. Grâce +à son crédit personnel et aussi à des dons en argent, il eut aisément +gagné à sa cause les principaux chefs du district oriental où il +demeurait. Son beau-père Liot, de Sida, lui promit le premier +assistance; Geite, un riche fermier du pays, se déclara également pour +lui; autant en firent Thorstein et Viarne, deux autres paysans ses +voisins, de sorte qu'il put rentrer à son bœr et y attendre le retour du +printemps.</p> + +<p>Quant à Kare, il s'était tout d'abord rendu à Tunge, chez Asgrim, son +parent et ami, auprès duquel sa femme Helza et ses deux belles-sœurs +Astrid et Thoralle avaient elles-mêmes cherché un asile. Reçu à bras +ouverts par lui et son fils Thorald, il passa avec eux tout l'hiver, +ruminant nuit et jour sa vengeance, et ne parlant que des événements de +Bergtorsvol. Parmi les chefs influents dont le concours lui était acquis +en justice, il pouvait compter Gissur le gode, Kraak le Vaillant, du bœr +de Hof, et Thorgier, un neveu de Nial qui habitait la ferme de Halt.</p> + +<p>Quand les assises furent pour s'ouvrir, Asgrim dit à son ami:</p> + +<p>«Pars en avant avec vingt hommes et mon fils Thorald, afin de préparer +nos huttes sur le ting; j'attendrai, pour te rejoindre, Thorgier et son +monde.»</p> + +<p>Kare se mit incontinent en chemin.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Quelques jours plus tard, Flose et les cent conjurés dont la fortune +était liée à la sienne quittaient, à leur tour, Svinefield. Le trajet +étant assez long, ils couchèrent, la première nuit, dans un bœr +appartenant à l'un d'entre eux, et le matin de la seconde journée ils +entrèrent dans la vallée de l'Ouest.</p> + +<p>Tunge, la maison d'Asgrim, se trouvait précisément sur leur route. Quand +ils n'en furent plus qu'à une courte distance, Flose dit à ses gens:</p> + +<p>«Nous allons déjeuner chez Asgrim; tâchez que tout se passe comme il +faut.»</p> + +<p>Un quart d'heure après, un esclave d'Asgrim qui était en train de +travailler au dehors aperçut la troupe dans le lointain. Il courut +prévenir son maître aussitôt. Celui-ci dit:</p> + +<p>«C'est sans doute Thorgier qui arrive. Vite qu'on se dispose à le +recevoir. Nettoyez la maison, et dressez les tables.»</p> + +<p>Le groupe cependant se rapprochait, et l'on entendait des cris et des +rires bruyants.</p> + +<p>Asgrim alla sur le pas de la porte.</p> + +<p>«Ce n'est pas Thorgier, dit-il tout à coup; ses gens ne feraient pas ce +tapage... La vengeance chemine silencieuse et grave. Ce doit être Flose +avec sa bande incendiaire. Ils veulent sans doute nous demander +l'hospitalité en manière de défi... C'est bien, qu'on achève les apprêts +commandés!»</p> + +<p>Bientôt Flose parut. Il entra, suivi des siens, dans l'enclos. Là toute +la troupe mit pied à terre, et les hommes franchirent le seuil à la +file.</p> + +<p>Asgrim avait lui-même pris place à la table d'honneur. Il reçut Flose +sans le saluer, et lui dit:</p> + +<p>«Le repas est servi; que chacun de vous en fasse son profit.»</p> + +<p>Les conjurés déposèrent leurs armes, s'installèrent sur les bancs et +mangèrent. Quatre hommes seulement demeurèrent debout tout armés aux +côtés de Flose.</p> + +<p>Tout le temps que dura le repas, Asgrim ne prononça pas une parole; mais +son visage était rouge pourpre.</p> + +<p>Quand Flose et ses compagnons furent repus, les femmes desservirent les +tables, et quelques-unes apportèrent de l'eau pour que les convives se +lavassent les mains. Flose, d'un air moqueur, affectait de prendre ses +aises, comme s'il eût été dans sa propre maison.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Soudain Asgrim se saisit d'une cognée de bûcheron qui était près de lui, +et, sautant à deux pieds sur le banc, il la brandit sur la tête de +Flose. Mais un des hommes armés vit le mouvement; il arracha l'arme des +mains d'Asgrim, et fit le geste de l'en frapper à son tour.</p> + +<p>Flose l'arrêta:</p> + +<p>«Qu'on ne lui fasse point de mal! commanda-t-il; nos provocations l'ont +poussé à bout, et il s'est conduit comme un homme intrépide.»</p> + +<p>Puis s'adressant à son hôte:</p> + +<p>«Quittons-nous en paix, ajouta-t-il; nous nous retrouverons bientôt sur +le ting, et là nous reprendrons notre affaire.</p> + +<p>—Assurément, répondit Asgrim, et j'espère qu'au lendemain des assises +vous vous montrerez moins prompts à l'action.»</p> + +<p>Flose ne répliqua rien. Il sortit avec les siens de la maison, et +s'éloigna aussitôt en aval.</p> + +<p>Un peu plus loin, il rencontra Liot, son beau-père, et des hommes des +fiords orientaux qui se rendaient aussi aux comices. Il leur raconta la +scène de Tunge.</p> + +<p>Quelques-uns le louèrent fort; mais Liot dit d'un ton grave:</p> + +<p>«Tu as eu grand tort, et de telles bravades il ne peut résulter rien de +bon.»</p> + +<p>Aux approches du val Tingvalla, la petite armée se rangea en bataille, +afin d'effectuer militairement son entrée sur le ting.</p> + +<p>Bientôt après Thorgier, le neveu de Nial, partait également de son bœr +accompagné d'une troupe imposante, à laquelle se joignirent +successivement, au cours du trajet, ses deux frères Thorleif et Grim, +Kraak de Hof avec tous ses tenants, puis Asgrim et le gode Gissur. +Arrivé aux abords du champ de justice, ce second escadron forma, lui +aussi, l'ordre de combat, et ce fut d'une allure si martiale qu'il +déboucha au milieu de la plaine, que Flose et ses gens, en l'apercevant, +se mirent instinctivement en défense, et peu s'en fallut qu'on n'en vînt +aux mains. La journée s'écoula toutefois sans que la paix des comices +fût troublée; mais on sentait frémir dans l'air comme un souffle de +menace, et tout le monde s'accordait pour reconnaître que jamais encore, +de mémoire d'homme, on n'avait vu au pied du Logberg un déploiement de +forces aussi formidable et une aussi grande affluence de chefs éminents +venus de tous les coins de l'Islande.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Dès le lendemain, Flose commença sa tournée de hutte en hutte, +accompagné de son ami Viarne. Il alla chez divers gros chefs qui +étaient, comme lui, des districts de l'Est, et qui, pour la plupart, +s'engagèrent à lui prêter leur appui. Il y en eut néanmoins plusieurs +qui exigèrent préalablement de l'argent.</p> + +<p>«Voilà certes de vaillants auxiliaires, dit Flose à son compagnon; mais +il nous faudrait un juriste.</p> + +<p>—J'en connais un, répondit Viarne, un qui peut-être n'a point son +pareil. Il connaît tous les arcanes de la loi, et nul ne l'égale en +subtilité. Seulement, je dois t'en prévenir, il est aussi cupide que +retors.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne... Comment le nomme-t-on?</p> + +<p>—C'est Eyolf. Le voici justement là-bas.»</p> + +<p>L'homme désigné était assis devant la porte de sa hutte, un manteau +écarlate autour des épaules, un diadème d'or sur la tête et une hache +garnie d'argent à la main.</p> + +<p>Viarne l'aborda aussitôt, et en reçut le plus gracieux accueil.</p> + +<p>«J'ai besoin de ton aide, lui dit-il. Tu es le premier juriste de +l'Islande, et tout ce dont tu te mêles réussit.</p> + +<p>—Oh! repartit Eyolf, je n'ai pas cette opinion de moi-même, et je ne +sais vraiment...</p> + +<p>—Trêve de phrases! interrompit Flose, que tout ce préambule agaçait; je +viens te prier de te charger de mon affaire contre le gendre de Nial.»</p> + +<p>Eyolf se leva d'un air majestueux et scandalisé à la fois.</p> + +<p>«Je vois maintenant, répliqua-t-il, où tendaient toutes ces belles +paroles; croyez-vous donc que je suis un de ces hommes que chacun peut +tourner à sa guise?»</p> + +<p>Flose lui mit doucement la main sur l'épaule, et le forçant à se +rasseoir entre lui et Viarne:</p> + +<p>«Écoute-moi donc. Il faut, je le sais, plus d'un coup de cognée pour +abattre un arbre.»</p> + +<p>Ce disant, il tira de son doigt un anneau d'or du plus grand prix, et, +le passant à la main de l'homme de loi:</p> + +<p>«Accepte ceci comme un gage de l'esprit de sincérité qui m'anime.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, répondit Eyolf, je ne puis vraiment rien te +refuser; seulement garde-toi bien de dire que j'ai reçu de toi quelque +chose; ta cause serait perdue avant d'être plaidée.</p> + +<p>—C'est pure affaire d'amitié entre nous,» repartit Viarne au +jurisconsulte, et là-dessus les deux amis s'éloignèrent.</p> + +<p>Un moment après, Snorre le gode vint à passer devant la hutte d'Eyolf. +Il s'arrêta pour causer avec lui; puis tout à coup il lui prit la main, +et, relevant la manche de son vêtement, il se mit à regarder l'anneau +d'or.</p> + +<p>«Tu as là un joyau de toute beauté... L'as-tu acheté, ou est-ce un +cadeau?»</p> + +<p>Eyolf ne répondit pas.</p> + +<p>«Si on te l'a donné, reprit le gode en le quittant, c'est un présent qui +peut te coûter cher!»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>En compagnie de Gissur et d'Asgrim, Kare faisait aussi sa tournée. Il se +dirigea d'abord vers la hutte de Skapte, le même qui, l'année +précédente, lui avait déjà refusé son concours. Cette fois encore ce +dernier repoussa toutes les ouvertures. «Penses-tu, dit-il, que j'aie +oublié les paroles d'insulte que Skarphédin m'a jetées ici même à la +face? Jamais je ne serai avec aucun de vous!»</p> + +<p>En revanche, Gudmund le Puissant, qu'allèrent voir ensuite les +solliciteurs, se montra plein d'empressement et de zèle.</p> + +<p>«Oui, dit-il, je vous veux assister avec tous mes hommes devant le +tribunal, et aussi l'épée à la main, s'il le faut. Skapte a beau vous +bouder, son fils Holmud est mon gendre, et comme ce dernier m'obéit en +toutes choses, vous êtes sûrs également de l'avoir pour vous.»</p> + +<p>Chez Snorre le gode, l'accueil ne fut pas moins amical.</p> + +<p>«Il n'y a point de cause meilleure que la vôtre, dit-il à Asgrim et à +Kare. Quel genre d'appui désirez-vous de moi?</p> + +<p>—Ce qu'il nous faudrait surtout, repartit Asgrim, ce sont des +auxiliaires bien armés et qui n'aient pas peur...</p> + +<p>—Je crois, en effet, répondit le gode, qu'il faut s'attendre à un +cliquetis de fer. Écoutez-moi donc; j'irai avec vous devant les juges. +S'il y a combat, et que vous ne soyez pas les plus forts, repliez-vous +du côté de ma hutte; vous me trouverez prêt à vous soutenir avec tout +mon monde. Si, au contraire, vous avez le dessus, et que vos adversaires +veuillent s'enfuir vers les gorges de l'Allmannagia, où ils n'auraient +plus rien à craindre de vous, je me charge de leur en fermer l'accès. +S'ils se retirent d'un autre côté, libre à vous de les poursuivre; +seulement, quand je jugerai l'instant venu, je m'avancerai avec tous mes +gens pour vous séparer, et il faut, dans ce cas, que vous me promettiez +de cesser immédiatement le combat.»</p> + +<p>Gissur, Kare et Asgrim engagèrent leur parole de faire ce que le gode +demandait; après quoi celui-ci ajouta:</p> + +<p>«Un mot encore. J'ai vu à la main d'Eyolf un anneau qui n'y était pas il +y a quelques jours. Ce doit être Flose qui l'en a gratifié pour prix de +ses services juridiques; il est bon que vous sachiez ce détail.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Au jour fixé pour les débats, les deux parties se trouvèrent face à +face, équipées et armées de pied en cap, au bas de la montagne de la +Loi. De part et d'autre les hommes portaient un signe de reconnaissance +à leur casque, pour le cas où l'on en viendrait au combat.</p> + +<p>Ce fut, en effet, ce qui arriva. Après avoir usé à l'envi toutes les +malices de la procédure, toutes les roueries compliquées de la chicane +et les déclinatoires insidieux à l'usage des godes de tous les pays, les +adversaires, exaspérés, en appelèrent à la force. Ce fut le jeune +Thorald, fils d'Asgrim, qui donna le signal du conflit en se ruant sur +un parent de Flose. Immédiatement une clameur guerrière emplit la +vallée, et la sauvage mêlée s'engagea.</p> + +<p>Kare tua, pour commencer, trois hommes de sa main, parmi lesquels +Viarne, l'ami de Flose. Asgrim ne fut pas en reste. Skapte était +accouru, lui aussi. Lorsqu'il aperçut son fils Holmud dans la suite de +Gudmund le Puissant, il poussa un cri de fureur et s'élança pour +rappeler le jeune homme; mais, atteint à la cuisse par un dard que +Thorgier lui avait décoché, il tomba et ne put se relever. Il fallut que +ses gens le traînassent par terre jusqu'à la cabane d'un pelletier qui +se trouvait dans le voisinage.</p> + +<p>Dès le début de la lutte, les vengeurs de Nial s'étaient partagés en +deux groupes. L'un, conduit par Gudmund, Thorgier et Kare, avait attaqué +ceux des chefs du Nord et de l'Est qui s'étaient déclarés pour la cause +adverse; l'autre, à la tête duquel étaient Gissur, Asgrim et Thorald, +s'étaient jetés sur Flose et les siens.</p> + +<p>On se battit longtemps avec une vaillance égale des deux parts; à la fin +pourtant ce furent les gens de Flose qui reculèrent. Déjà ils opéraient +leur retraite vers les défilés de l'Allmannagia, quand Snorre le gode et +sa troupe apparurent pour leur barrer le passage. Ils se replièrent +alors vers le sud, le long de la rivière qui arrose la plaine.</p> + +<p>Dans ce moment ils vinrent à passer près de la cabane d'un nommé Solve, +qui était assis devant sa porte, en train de faire cuire son repas dans +sa marmite toute fumante.</p> + +<p>«Par ma foi! s'écria l'homme, voilà une belle débandade de poltrons!»</p> + +<p>Thorkel l'entendit, et, pris de fureur:</p> + +<p>«Attends, fit-il, je m'en vais te mettre ta viande au pot!»</p> + +<p>Il saisit l'homme par les pieds, le leva en l'air, et le plongea, la +tête la première, dans le chaudron bouillant.</p> + +<p>Le malheureux expira sur-le-champ.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Juste à ce moment, Flose recevait un javelot à la jambe. Il s'affaissa +d'abord sous le coup; puis, se relevant d'un effort énergique, il reprit +sa course. À peu de distance derrière lui venait Eyolf.</p> + +<p>«Tiens, dit Kare à Thorgier, qui menait à côté de lui la poursuite, +j'aperçois là notre homme à la bague. Si nous lui faisions payer le prix +de son joyau?</p> + +<p>—Je m'en charge,» reprit Thorgier.</p> + +<p>Il ramassa un dard qui était à terre, et le lança dans le dos d'Eyolf +avec une telle force, que celui-ci tomba mort du coup.</p> + +<p>Ce fut la dernière victime de la journée; car, sur l'entrefaite, Snorre +le gode, arrivant avec tous les siens, se jetait en travers de la plaine +et faisait cesser l'effusion du sang.</p> + +<p>Par son entremise, la paix fut conclue. On enterra les cadavres, on +s'occupa de soigner les blessés, et le lendemain, comme si rien ne +s'était passé, le procès reprit son cours.</p> + +<p>De l'aveu de Kare et de Flose, douze hommes furent choisis pour trancher +l'affaire sous la présidence du gode Snorre.</p> + +<p>Les arbitres fixèrent d'abord les amendes à payer des deux parts pour le +prix du sang répandu la veille; puis on aborda la question de +l'incendie.</p> + +<p>La mort de Nial, celle de Bergtora, de Skarphédin, de Grim, d'Helge et +des autres, furent tarifées proportionnellement; seul le trépas du petit +Thord, fils de Kare, ne fut l'objet d'aucune décision, parce que le père +persista à repousser tout accommodement.</p> + +<p>Enfin Flose et ses complices furent condamnés, comme jadis Gunnar, à un +exil de trois années, et tenus de quitter le pays dans le cours de l'été +suivant au plus tard.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII</h2> + +<p class="tit">kare à l'affut</p> + + +<p>Les cobannis, au sortir du ting, chevauchèrent d'abord ensemble vers +l'est; puis, sur la nouvelle que Kare, en compagnie de Thorgier et de +Gudmund, s'était dirigé vers le nord, Flose crut pouvoir congédier ses +hommes, en leur recommandant néanmoins de cheminer le plus possible en +troupe. Lui-même il regagna Svinefield.</p> + +<p>Kare et Thorgier cependant n'avaient pas continué leur marche vers le +nord. Dès le lendemain, se séparant de Gudmund le Puissant, ils avaient +rabattu droit au sud, et, la Thiorsau une fois traversée, avaient poussé +jusqu'à la Markar.</p> + +<p>Là, vers le milieu de la journée, ils rencontrèrent deux vieilles femmes +qui les reconnurent et leur dirent:</p> + +<p>«Doucement, vous deux! Vous galopez, ce semble, bien à l'étourdie!</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc?</p> + +<p>—Il y a que Lambe et d'autres ont couché cette nuit par ici, et il +n'est pas à supposer qu'ils aient sur vous une bien forte avance.</p> + +<p>—Bon! dit Kare, raison de plus pour lâcher la bride à nos bêtes.»</p> + +<p>Un peu plus loin, ils croisèrent un paysan qui menait un cheval chargé +de tourbe. L'homme, en les voyant, s'arrêta.</p> + +<p>«Quel dommage, dit-il que vous ne soyez pas en force!</p> + +<p>—Pourquoi cela? demanda Thorgier.</p> + +<p>—Eh! vous pourriez faire une belle chasse.</p> + +<p>—Tu as donc aperçu du gibier?</p> + +<p>—Oui, certes, reprit le porteur d'un air entendu.</p> + +<p>—Combien de têtes?</p> + +<p>—Une douzaine.</p> + +<p>—Loin d'ici?</p> + +<p>—Non, tout près de la rivière.</p> + +<p>—En avant! s'écria Kare.</p> + +<p>—Oh! ne vous pressez pas; ceux dont je parle flânent paisiblement.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Arrivés au bord du cours d'eau, les deux cavaliers découvrirent dans un +repli de terrain quelques hommes qui semblaient sommeiller, leurs +hallebardes posées par terre à côté d'eux.</p> + +<p>«Les éveillons-nous? dit Thorgier.</p> + +<p>—Assurément, repartit Kare; nous ne pratiquons pas le guet-apens, et ne +tuons pas les gens endormis.»</p> + +<p>Ils se mirent à crier. Les autres s'éveillèrent et saisirent aussitôt +leurs armes. Kare et Thorgier attendirent qu'ils se fussent complètement +équipés, puis le premier se précipita contre l'adversaire qui se +trouvait le plus proche. C'était Thorkel, fils de Sigfus. Thorgier en +même temps se ruait sur Sigmund.</p> + +<p>D'un coup de la Rimegyge, Kare atteignit Thorkel au nœud de l'épaule, et +lui trancha la moitié du tronc; mais, assailli lui-même de côté par +Ledolf et un autre, il eût couru risque de succomber si Thorgier, qui +venait de tuer Sigmund, n'eût, par une volte-face impétueuse, plongé son +épée dans le cœur de Ledolf. Le second assaillant, à cette vue, essaya +de se dérober par la fuite; mais la terrible Rimegyge lui retomba si +violemment sur l'échine, qu'après avoir tourné sur lui-même il s'abattit +mort aux pieds de Kare.</p> + +<p>«Vite en selle!» cria Lambe.</p> + +<p>Les huit survivants prirent le large, et gagnèrent d'une traite +Svinefield, où ils racontèrent l'événement à Flose.</p> + +<p>«Il fallait s'y attendre, dit ce dernier; une autre fois tâchez d'être +un peu mieux sur vos gardes!»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Tout le reste de l'été et l'hiver suivant, Flose demeura à son bœr, +occupé des apprêts de son prochain départ. Le printemps venu, il acheta +un navire norwégien qui se trouvait dans un fiord de la côte, se pourvut +de marchandises, et manda plusieurs de ses cobannis pour s'entendre avec +eux au sujet du voyage.</p> + +<p>Kare cependant avait disparu de chez lui, et des voisins affirmaient +encore l'avoir vu se diriger vers le nord.</p> + +<p>«Cette fois nous n'avons plus à le craindre; il doit être chez Gudmund +le Puissant, dit à ce propos Lambe à Flose.</p> + +<p>—Eh! repartit ce dernier, je me méfie un peu de ces rumeurs. Prenez +garde, j'ai fait un rêve qui ne me pronostique rien de bon.»</p> + +<p>Derechef Flose, en prenant congé de ses amis, leur recommanda de +cheminer en troupe et de ne point se relâcher de leur vigilance. Il les +embrassa ensuite en disant:</p> + +<p>«Vous voilà seize au départ d'ici; j'ai peur que plusieurs d'entre vous +ne manquent au rendez-vous final.</p> + +<p>—Quoi que l'homme fasse, il ne peut échapper à son sort,» répondit +Grane brièvement.</p> + +<p>La troupe, contournant le jokul<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, s'arrêta pour coucher le premier +jour dans un bœr appelé Thorsmark, où demeurait un certain Biorn, dont +la femme était parente de Gunnar. Celui-ci les reçut fort amicalement, +et comme ils lui demandaient des nouvelles de Kare:</p> + +<p>«Je l'ai vu, dit-il; j'ai causé avec lui; mais il y a déjà longtemps de +cela, et il s'en allait vers le nord. Il m'a paru fort abattu, abandonné +de tous, et j'ai idée qu'il ne tient plus beaucoup à vous rencontrer.</p> + +<p>—À merveille! s'écria Grane, nous voilà débarrassés de lui.</p> + +<p>—Je n'en suis pas aussi sûr que toi, lui repartit Modolf, un de ses +compagnons, et Kare, même seul, est à redouter.»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Le gendre de Nial n'était point chez Gudmund le Puissant. Il se tenait +caché depuis longtemps dans une habitation toute voisine qui appartenait +également à Biorn. Celui-ci courut aussitôt le rejoindre et l'informer +de l'arrivée de ses ennemis dans cette partie supérieure du district.</p> + +<p>«Eh bien, dit Kare, vite en route!»</p> + +<p>Dans la nuit même ils montèrent tous deux à cheval et allèrent se placer +en embuscade près de la Skaptau, rivière située à peu près à mi-route +entre la Markar et Svinefield.</p> + +<p>Le lendemain matin, les compagnons de Flose partirent à leur tour.</p> + +<p>«Où donc est Biorn? dirent-ils à sa femme.</p> + +<p>—Il a quelque argent à toucher là-bas dans l'est, et il a pris congé de +moi au petit jour.»</p> + +<p>Nul ne conçut de soupçon, et la troupe se mit en chemin. Non loin de la +Skaptau ils se séparèrent, Glum et quatre hommes avec lui ayant affaire +à un bœr plus à l'est; les autres s'assirent pour se reposer. +Quelques-uns sommeillaient déjà, quand un cri retentit tout près d'eux.</p> + +<p>«C'est Kare!» dit Grane se redressant d'un bond.</p> + +<p>Il n'avait pas achevé de parler, qu'un dard lancé par Biorn frappait le +manche de la hache de Modolf.</p> + +<p>Immédiatement le combat s'engagea.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Modolf le premier fondit sur Kare l'épée haute; mais le gendre de Nial +para le coup, et d'une riposte prompte comme l'éclair fit sauter le +glaive de son adversaire, puis d'un second coup lui enleva le poignet.</p> + +<p>Au même moment Grane décochait à Kare un javelot; mais de la main gauche +celui-ci réussit à le saisir au vol, et le lui renvoya d'une telle +force, que l'autre eut la poitrine transpercée. Une seconde de plus +néanmoins, et Hald, qui s'approchait en rampant, allait trancher les +deux jarrets de Kare, lorsque Biorn cloua l'agresseur par terre d'un +coup de sa hallebarde.</p> + +<p>Le terrible Kare tua encore deux ennemis à lui seul, tandis que son ami +en blessait grièvement pareil nombre. Trois hommes seulement restaient +sains et saufs. Affolé d'épouvante, le reste de la troupe enfourcha au +plus vite ses chevaux, et, cette fois encore, les survivants coururent +d'une seule traite jusqu'à Svinefield.</p> + +<p>«De tous les hommes qui vivent en Islande, dit Flose en apprenant +l'événement, je n'en connais pas beaucoup qui vaillent Kare... J'ai peur +décidément que bien peu d'entre vous me suivent en Norwège!»</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Kare et Biorn cependant ne crurent pas devoir retourner à Thorsmark. +Après s'être consultés un instant, ils profitèrent de ce que trois +paysans passaient sur la route avec des chevaux de bât pour se diriger +ostensiblement vers le nord; mais à peine les hommes eurent-ils disparu +en amont derrière les hauteurs qui bordaient la Skaptau, qu'ils +obliquèrent vers un marécage environné de grands blocs de lave, et là +ils mirent pied à terre.</p> + +<p>«Je n'en puis plus, dit Kare à Biorn; il faut que je me repose un +instant. Fais bonne garde.»</p> + +<p>À peine était-il couché depuis un quart d'heure, qu'il se redressa en +disant:</p> + +<p>«Ces cris de corbeaux m'empêchent de dormir.»</p> + +<p>Son ami leva les yeux vers le ciel; de longs vols noirs d'oiseaux +croassants fendaient les airs au-dessus de la Skaptau.</p> + +<p>Quelques instants après, on entendit hennir des chevaux. Biorn grimpa +sur une roche.</p> + +<p>«C'est Glum, dit-il, et quatre autres. Ils ne nous voient pas; +laissons-les passer.»</p> + +<p>Au même instant, la monture de Kare poussa un hennissement à son tour, +et se mit à gratter du pied le sol déclive, si bien que quelques scories +laviques dévalèrent avec fracas sur la pente.</p> + +<p>«Ils nous voient maintenant, reprit Biorn. Alerte! les voici qui +s'approchent.»</p> + +<p>Effectivement les amis de Flose venaient de sauter à bas de leurs +chevaux, et pénétraient dans l'enceinte rocheuse. Glum, qui marchait en +avant, fondit sur Kare avec sa hallebarde; mais Biorn eut le temps de +détourner l'arme, dont la pointe se brisa contre terre. Kare n'eut plus +qu'à lever son épée pour trancher le cou à son adversaire, qui tomba +expirant.</p> + +<p>Deux autres ennemis, Skal et Röse, eurent successivement le même sort. +Le quatrième blessa à l'épaule le gendre de Nial; mais ce fut son +dernier exploit, car la hache de Biorn lui cassa les deux jambes.</p> + +<p>Le cinquième et unique survivant de la troupe s'enfuit aussitôt: c'était +Hilde, fils de Thorstein.</p> + +<p>«Et maintenant, dit Kare à son compagnon, en route pour de bon vers le +nord! Dès demain tous les gens du district seront sur pied, et il n'y a +que chez Gudmund le Puissant qu'on ne s'avisera pas de venir nous +chercher.»</p> + +<p>Hilde, lui, regagna Svinefield, et Flose en le voyant s'écria:</p> + +<p>«De tous les hommes qui vivent en Islande je n'en connais pas un qui +vaille Kare!»</p> + +<p>Puis, le soir même, ce qui restait des cobannis, rassemblés auprès de +lui à son bœr, reçurent l'avis de se tenir prêts à filer dès l'aurore +vers le fiord où attendait le navire norwégien.</p> + + + +<hr /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII</h2> + +<p class="tit">dans l'ile de rowsa—conclusion</p> + + +<p>À quelques jours de là, Flose levait l'ancre à destination de la +Norwège. La traversée fut d'abord heureuse, puis le temps ne tarda pas à +se gâter; il survint une violente tempête, accompagnée d'un brouillard +si épais, que l'on ne voyait plus à se conduire. Le bâtiment perdit sa +route, et finalement se trouva de nuit jeté à la côte. Toute la +cargaison fut engloutie, et vingt hommes périrent, parmi lesquels seize +des conjurés. Le reste put gagner le rivage.</p> + +<p>Quand le jour parut, deux marins reconnurent le pays pour l'avoir +précédemment visité: c'était l'île de Rowsa, une des Orcades.</p> + +<p>«Mieux eût valu que nous eussions atterri en quelque autre endroit, dit +Flose à ses hommes, car le comte Sigurd, qui gouverne céans, était un +chaud protecteur et ami pour les fils de Nial, et Helge lui était même +attaché par un lien de vassalité. Notre vie est à sa merci. Mais +n'importe, payons de résolution et d'audace.»</p> + +<p>Après avoir fait quelques pas dans les terres, les naufragés +rencontrèrent des habitants de l'île, qui leur indiquèrent le chemin à +prendre pour gagner le palais du gouverneur. Arrivé en présence de +Sigurd, Flose déclina son nom.</p> + +<p>Le comte était déjà informé des événements de Bergtorsvol.</p> + +<p>«Quelles nouvelles m'apportes-tu d'Helge mon vassal? demanda-t-il au +nouveau venu.</p> + +<p>—Je l'ai tué, répondit Flose.</p> + +<p>—Qu'on l'empoigne, lui et tous les autres!» dit Sigurd à ses gens; ce +qui fut fait en un instant.</p> + +<p>Mais sur l'entrefaite arriva un des vassaux du comte, un certain +Wörsten, qui était frère de la femme de Flose. En voyant celui-ci +prisonnier, il s'adressa au gouverneur, et lui offrit pour rançon de son +parent tout ce qu'il possédait. Le comte se montra d'abord inflexible; +mais Wörsten, qui était fort en crédit auprès de lui, ne se tint pas +pour battu; d'autres insulaires notables appuyèrent sa démarche, si bien +que finalement Flose obtint sa grâce.</p> + +<p>Non seulement Sigurd lui rendit sa liberté, en relâchant du même coup +tous ses compagnons; mais, en prince magnanime qu'il était, il +l'installa à son service aux lieu et place d'Helge, fils de Nial, et le +combla bientôt de ses faveurs.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Quand il fut resté quelque temps chez Gudmund, Kare, informé du départ +de Flose, revint trouver son ami Asgrim.</p> + +<p>«Que comptes-tu faire? lui dit ce dernier.</p> + +<p>—M'embarquer à mon tour, et traquer partout le reste de la bande.</p> + +<p>—Vraiment, repartit Asgrim, on a bien raison de dire que depuis que +Gunnar et Skarphédin ne sont plus, tu es le premier homme de l'Islande.»</p> + +<p>Quinze jours plus tard Kare était en mer.</p> + +<p>Il eut une excellente traversée et toucha terre à Fridarœ, entre le +Hialtland et les Orcades. Il avait là un ami intime, David le Blanc, +chez lequel il passa l'hiver, et durant ce séjour il fut mis au fait de +l'arrivée de Flose à Rowsa.</p> + +<p>Or il advint que, vers la Noël, le comte Sigurd reçut la visite de son +beau-frère le jarl Gill, qui régissait les îles du Sud (les Hébrides), +et aussi celle d'un roi d'Irlande du nom de Sigtryg.</p> + +<p>Le jour de la fête, le gouverneur et ses hôtes se trouvant à table, les +deux princes étrangers exprimèrent le désir d'entendre le récit de +l'incendie de Bergtorsvol. Ce fut Lambe, un des conjurés, celui-là même +à qui Skarphédin, avant de mourir, avait fait sauter un œil de l'orbite, +qui fut chargé de retracer les détails de l'épique entreprise.</p> + +<p>On lui avança un siège d'honneur, et il entama sa narration.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Le hasard voulut que, ce même jour, Kare, venant de Fridarœ, eût abordé +avec son ami David et quelques autres à l'île de Rowsa, et qu'il se +présentât au palais du comte à l'heure du festin.</p> + +<p>Lambe était justement en train de raconter les faits à sa fantaisie. +Kare et ses compagnons, arrêtés au dehors, l'écoutaient parler.</p> + +<p>«Et quelle figure faisait Skarphédin dans le brasier? demanda à un +moment le roi Sigtryg.</p> + +<p>—Il se tint d'abord assez bien, répondit le conteur; mais à la fin il +se mit à pleurer.»</p> + +<p>À ce mot, Kare ne put se maîtriser davantage.</p> + +<p class="img"><img src="images/010.png" alt="Staffa, dans les Hébrides" width="90%" /><br />Staffa, dans les Hébrides.</p> + +<p>«Tu en as menti!» cria-t-il de la porte, et, s'élançant au milieu de la +salle, l'épée à la main, il se précipita sur le rapsode, et lui trancha +le col d'un seul coup. La tête roula sur la table, devant les coupes des +nobles convives, et ceux-ci furent inondés de sang.</p> + +<p>«C'est Kare! s'écria Sigurd, qui avait reconnu le gendre de Nial; qu'on +le saisisse et qu'on le mette à mort!»</p> + +<p>Personne ne bougea; tous les gens de l'île avaient gardé de lui un +souvenir affectueux doublé de respect.</p> + +<p>«Sigurd, répondit Kare, sache que ce que je viens de faire c'est pour +venger le meurtre d'un de tes féaux!</p> + +<p>—C'est vrai, dit Flose à son tour, et Kare est en droit d'agir de la +sorte, puisqu'il a refusé, sur le ting, tout accommodement avec nous.»</p> + +<p>Kare se retira sans que nul le poursuivît, et, remettant à la voile avec +ses amis, il regagna aussitôt Fridarœ.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Disons au lecteur que l'intention du roi Sigtryg, en venant trouver +Sigurd à Rowsa, était de réclamer son appui contre un autre prince +irlandais avec lequel il était en guerre. Après avoir longtemps hésité, +le comte finit par céder aux sollicitations de son hôte, et, au nombre +des auxiliaires qu'il mena lui-même en Irlande, se trouvèrent quinze des +compagnons de Flose. C'était tout ce qui restait de la troupe +incendiaire.</p> + +<p>Flose, lui, n'avait pas voulu être de l'expédition. Son âme, lasse de +tant d'horreurs, inclinait de plus en plus vers la paix. Aussi Anschar, +un prêtre d'Écosse, étant venu sur l'entrefaite à Rowsa pour y achever +l'œuvre d'évangélisation commencée avant lui par les moines allemands, +l'ennemi de Kare fut-il le premier à accepter la parole de pardon avec +le baptême selon tous les rites.</p> + +<p>Peu de temps après il alla aux Hébrides, et là il apprit que dans une +grande bataille, tout récemment livrée en Irlande, le roi Sigtryg avait +été mis en déroute et le comte Sigurd tué avec les quinze conjurés à sa +suite.</p> + +<p>À cette nouvelle Flose eut le cœur serré d'une telle affliction, qu'il +résolut de se rendre à Rome, comme faisaient alors tous les grands +pécheurs, pour y implorer le pardon de ses fautes. Ayant donc reçu du +jarl Gill un bon navire et une somme d'argent, il s'embarqua pour le +continent, et de là s'en fut à pied vers la Ville éternelle, où le pape +en personne, dit la chronique, voulut bien lui donner l'absolution.</p> + +<p>Il s'en revint ensuite «par l'Est», c'est-à-dire par terre, vers le +Nord. L'hiver le retrouva en Norwège, près du jarl Éric, fils d'Hakon, +et enfin dans le cours de l'été suivant il cingla vers la terre +d'Islande, où il se réinstalla, le cœur soulagé, dans son habitation de +Svinefield.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Et Kare? On sut bientôt que, lui aussi, il s'était converti au dieu +blanc, et que le mérite de cette conversion revenait encore à Anschar +l'Écossais. Alla-t-il comme Flose en pèlerin jusqu'à Rome pour s'y faire +absoudre de ses péchés? C'est un point que l'histoire n'a pas éclairci. +Il paraît seulement qu'après un voyage dans diverses régions de +l'Angleterre et de l'Écosse, il revint passer encore un hiver chez David +le Blanc à Fridarœ, et qu'au printemps de la même année il se rembarqua +à son tour pour l'Islande.</p> + +<p>La traversée fut longue et pénible; le navire se brisa en arrivant, et +peu s'en fallut que tout l'équipage ne pérît au port.</p> + +<p>À terre, la tempête continuait de souffler, effroyable.</p> + +<p>«De quel côté chercherons-nous un abri? demandèrent les gens de Kare.</p> + +<p>—À Svinefield, répondit-il; c'est le point de refuge le plus proche de +la côte.»</p> + +<p>Et il ajouta en lui-même:</p> + +<p>«Je veux voir quel accueil Flose me fera.»</p> + +<p>On se dirigea donc vers Svinefield. Flose se trouvait chez lui. Dès que +Kare parut sur le seuil, il le reconnut. Il alla à lui les mains +tendues, l'embrassa, et, le faisant asseoir sur le siège d'honneur, il +le pria de passer l'hiver avec lui; à quoi l'autre consentit de grand +cœur.</p> + +<p>Bref, la réconciliation fut si bien scellée, que, la femme de Kare étant +venue à mourir, ce fut la propre nièce de Flose, Hildegunne, qui +remplaça au foyer conjugal la fille de Nial, sœur de Skarphédin.</p> + +<p>Flose eut, dit-on, une fin assez mystérieuse. Il voulut, sur ses vieux +jours, s'en aller querir des bois de construction en Norwège. L'été +d'ensuite, sa cargaison prête, il se disposa à remettre à la voile. On +lui fit remarquer le mauvais état où se trouvait son navire.</p> + +<p>«Oh! dit-il, il est assez bon pour un vieillard que la mort prendra +demain!»</p> + +<p>Et il s'embarqua.</p> + +<p>Depuis lors on n'entendit plus jamais parler de lui ni de son bâtiment; +mais bien des fois, à Bergtorsvol, le bœr des Nial étant rebâti à neuf, +on vit Kare pleurer silencieusement.</p> + +<p class="dot">*<br />* *</p> + +<p>Notre histoire se trouve ainsi conduite à sa fin. Kare et Flose furent, +à vrai dire, les deux premiers grands chefs islandais ralliés à la +religion des papas. Ils furent aussi longtemps les seuls. Vainement les +bans de missionnaires se succédaient-ils dans la vieille Thulé, le +paganisme n'entendait point céder la place sans combat. Enfin le roi +Olaf de Norwège, le grand convertisseur de la fin du siècle, entreprit +de donner l'assaut décisif à la dernière citadelle du dieu Thor. Ses +prédicateurs, enhardis par quelques conversions de marque, osèrent +paraître sur le ting même, la croix d'une main et l'épée de l'autre.</p> + +<p>Cette attitude résolue ne manqua pas d'influencer les barbares, dont +beaucoup se présentèrent au baptême. Bientôt deux camps se formèrent, et +un beau Jour,—c'était au commencement du <span class="smcap">xi</span><sup>e</sup> siècle,—une bataille +en règle se livra au pied du Logberg entre les païens et les chrétiens.</p> + +<p>Cette solution à la mode islandaise pouvait seule trancher la question. +Les chrétiens ayant eu l'avantage, l'alting, sur la proposition de +Snorre le gode, le plus ardent des nouveaux convertis, déclara, à la +pluralité des suffrages, que le christianisme serait désormais la +religion officielle du pays.</p> + +<p>Ajoutons que la première église fut bâtie à Tingvalla même, que le +premier évêché s'établit à Skalholt, entre les Geysirs et la mer, +c'est-à-dire dans la vallée de la Vita, et que le premier titulaire du +siège fut le propre fils du gode Gissur, qui avait été ordonné en +Allemagne.</p> + +<p>Néanmoins l'influence du dogme nouveau ne transforma pas du jour au +lendemain les mœurs traditionnelles d'une contrée où tout l'édifice de +l'état social reposait sur une fausse idée de l'honneur et sur une sorte +de divinisation des vertus de la force brutale. Longtemps encore +l'antique culte se maintint, retranché dans les pratiques extérieures, +et son esprit survécut surtout dans cette soif de vengeance et de +meurtre, dans cette furie de guerres intestines qui devaient amener +l'extermination de plusieurs notables familles de l'île, et, vers le +milieu du <span class="smcap">xiii</span><sup>e</sup> siècle, l'asservissement final de l'Islande.</p> + +<p class="c top15">FIN</p> + +<div class="box top15"> + +<h3>COLLECTION FORMAT GRAND IN-8º.—2<sup>e</sup> SÉRIE</h3> + +<p class="tit">chaque volume est orné de deux gravures</p> + +<p class="hang">AGNÈS DE LAUVENS, ou <span class="smcap">Mémoires de Sœur Saint-Louis</span>, par L. Veuillot.</p> + +<p class="hang">BERTRAND DU GUESCLIN (<span class="smcap">HISTOIRE DE</span>), comte de Longueville, connétable de +France; d'après Guyard de Berville.</p> + +<p class="hang">CHARLES VIII, par Maurice Griveau.</p> + +<p class="hang">CHATELAINES DE ROUSSILLON (<span class="smcap">LES</span>), par M<sup>me</sup> la C<sup>sse</sup> de la Rochère.</p> + +<p class="hang">CORSE (<span class="smcap">HISTOIRE DE LA</span>), par Louis Boell.</p> + +<p class="hang">CRILLON (<span class="smcap">VIE DE</span>), par M. H. Garnier, élève de l'École des chartes.</p> + +<p class="hang">DAHOMÉ (<span class="smcap">LE</span>), <span class="smcap">Souvenirs de Voyage et de Mission</span>, par M. l'abbé Laffitte. +Carte de la côte des Esclaves et notice par M. Borghero, sup. de la +Mission.</p> + +<p class="hang">DÉTROIT DE MAGELLAN (<span class="smcap">LE</span>), Scènes, tableaux, récits de l'Amérique +australe, par Henri Feuilleret.</p> + +<p class="hang">DUCHESSE-ANNE (<span class="smcap">LA</span>), Histoire d'une frégate, par Olivier Le Gall.</p> + +<p class="hang">ÉTATS-UNIS ET LE CANADA (<span class="smcap">LES</span>), par M. Xavier Marmier.</p> + +<p class="hang">GAULOIS NOS AIEUX (<span class="smcap">LES</span>), par M. Moreau-Christophe, lauréat de +l'Institut.</p> + +<p class="hang">GUNNAR ET NIAL, Scènes et mœurs de la vieille Islande, par J. Gourdault.</p> + +<p class="hang">ILLUSTRATIONS D'AFRIQUE, par M. le comte de Lambel.</p> + +<p class="hang">IMPRESSIONS ET SOUVENIRS D'UN VOYAGEUR CHRÉTIEN, par M. Xavier Marmier, +de l'Académie française.</p> + +<p class="hang">JOSEPH HAYDN, Scènes de la vie d'un grand artiste; traduit de Franz +Seebourg, par J. de Rochay.</p> + +<p class="hang">LOUIS XI ET L'UNITÉ FRANÇAISE, par Charles Buet.</p> + +<p class="hang">LOUIS DE LA TRÉMOILLE, ou <span class="smcap">Les Frères d'armes</span>, par Théophile Ménard.</p> + +<p class="hang">MES PRISONS, ou <span class="smcap">Mémoires de Silvio Pellico</span>, traduction par M. l'abbé +J.-J. Bourassé, chanoine de Tours.</p> + +<p class="hang">MUNGO PARK, sa vie et ses voyages, par Henri Feuilleret.</p> + +<p class="hang">NAUFRAGÉS AU SPITZBERG (<span class="smcap">LES</span>), par L. F.</p> + +<p class="hang">ORPHELINE DE MOSCOU (<span class="smcap">l'</span>), ou <span class="smcap">la jeune Institutrice</span>, par M<sup>me</sup> Woillez.</p> + +<p class="hang">PAIENS ET CHRÉTIENS, par le comte Anatole de Ségur.</p> + +<p class="hang">PANTHÈRE NOIRE (<span class="smcap">LA</span>), Aventures au milieu des Peaux-Rouges du Far-West; +adapté de l'anglais, par Bénédict-Henry Révoil.</p> + +<p class="hang">PARAGUAY (<span class="smcap">LE</span>), par M. le comte de Lambel.</p> + +<p class="hang">PAUL ET VIRGINIE, par Bernardin de Saint-Pierre, édition revue.</p> + +<p class="hang">PAYS DES NÈGRES (<span class="smcap">LE</span>) <span class="smcap">et la côte des Esclaves</span>, par M. l'abbé Laffitte.</p> + +<p class="hang">PERDUS EN MER, imité de l'anglais, par M<sup>me</sup> la C<sup>sse</sup> Drohojowska.</p> + +<p class="hang">PROMENADES ET ESCALADES DANS LES PYRÉNÉES: <span class="smcap">Lourdes,—Luz,—Barèges,—Pic +du Midi,—Cirque de Gavarnie,—Cauterets,—Lac de Gaube,—Mont +Perdu,—Mont Canigou,</span> par M. Jules Leclercq.</p> + +<p class="hang">PUPILLE DE SALOMON (<span class="smcap">LA</span>), par M<sup>lle</sup> Marthe Lachèse.</p> + +<p class="hang">RÉCITS SUR L'HISTOIRE DE LORRAINE, par Auguste Lepage.</p> + +<p class="hang">ROBINSON CATHOLIQUE (<span class="smcap">LE</span>), par Marie Guerrier de Haupt.</p> + +<p class="hang">SAINTE MAISON DE LORETTE (<span class="smcap">LA</span>), par M. l'abbé A. Grillot.</p> + +<p class="hang">SAINT VINCENT DE PAUL (<span class="smcap">VIE DE</span>), par Jean Morel.</p> + +<p class="hang">SANCTUAIRES DES PYRÉNÉES (<span class="smcap">LES</span>), <span class="smcap">Pèlerinages d'un catholique irlandais</span>, +traduit de l'anglais de Lawlor. esq., par M<sup>me</sup> la C<sup>sse</sup> L. de +L'Écuyer.</p> + +<p class="hang">SERMENT (<span class="smcap">LE</span>), ou l'Ambition stérile, épisode de la guerre d'Amérique +(1861-1865), imité de l'anglais, par Adam de l'Isle.</p> + +<p class="hang">VENGEANCE DU FARMER (<span class="smcap">LA</span>), Souvenirs d'Amérique, par Karl May, traduit +par J. de Rochay.</p> + +<p class="hang">VIE DES BOIS ET DU DÉSERT (<span class="smcap">LA</span>), Récits de chasse et de pêche, par +Bénédict-Henry Révoil, avec deux histoires inédites, par Alex. Dumas +père.</p> + +<p class="hang">VIEUXBOURG, ou la Petite ville; imité de l'anglais, par Adam de l'Isle.</p> + +<p class="hang">VOYAGE AU PAYS DES KANGAROUS, adapté de l'anglais, par B.-H. Révoil.</p> + +<p class="c">17386.—Tours, Impr. Mame.</p> +</div> + + +<div class="footnotes"> +<p class="c">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Island</i>, <i>Eis-Land</i>, <i>Ice-Land</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Ainsi surnommé des amas de vapeurs qui enveloppent son +front.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ou plutôt le <i>Havamal</i>, sorte de livre sacré des proverbes +attribué par les Scandinaves à Odin lui-même.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> On appelle <i>fiords</i> ces golfes allongés et ramifiés qui +entaillent profondément les côtes scandinaves et communiquent avec la +mer par un goulet plus ou moins étroit. Certains d'entre eux, encadrés +de hautes rives à pic, forment un labyrinthe presque inextricable de +canaux et de détroits où le soleil ne pénètre qu'à peine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Pour les Islandais, comme pour toutes les populations +voisines du pôle, l'année se divise en deux périodes: la nuit d'hiver, +où le soleil ne paraît pas sur l'horizon; et l'été, où le crépuscule +rejoint l'aurore.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Ces comices populaires ont duré huit cents ans. Une +ordonnance du roi de Danemark les a supprimés en 1800. Actuellement le +parlement national, qui a gardé son vieux nom d'<i>alting</i>, siège à +Reykiavik.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Aujourd'hui encore les paysans islandais, isolés tout +l'hiver dans leurs bœrs, se donnent rendez-vous chaque année à de +grandes foires d'été où se règlent toutes les affaires et où se fait +l'échange des nouvelles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Ting</i>, le lieu de réunion; <i>alting</i> (le <i>ting</i> de tous), +la réunion même.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Le <i>Havamal</i>, déjà cité, dit ceci: «Ne fais jamais un pas +sans emporter tes armes. Qui sait si, le long du chemin, tu n'auras pas +besoin de tirer l'épée?» Et encore: «Avant d'entrer dans une maison, +regarde à toutes les fenêtres, regarde de tous côtés: car qui sait si +tes ennemis ne sont pas là?»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Paradis de la mythologie scandinave, dont Odin et son fils +aîné Thor étaient les principaux dieux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> On appelait <i>skaldes</i> dans le Nord des espèces de bardes, +des poètes d'occasion, improvisateurs inspirés, qui chantaient aux fêtes +et aux festins, célébrant de préférence les faits de guerre auxquels ils +avaient eux-mêmes assisté.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Les païens du Nord croyaient que chacun avait son esprit +gardien qui le précédait ou le suivait sous la forme d'un animal.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Les Islandais, retirés aux confins du monde, ont eu de +tout temps une telle passion pour les récits des navigateurs, que dès +qu'un bateau touchait à leur île, la foule se pressait vers les +débarquants. On raconte qu'un jour le peuple était réuni à l'alting, en +train de discuter une affaire des plus graves; les parties plaidaient +avec acharnement l'une contre l'autre, quand tout à coup, au plus fort +de la joute oratoire, on annonce que l'évêque Magnussen arrive de +Norwège. À l'instant même voilà tout le peuple qui, à l'instar des +Athéniens, oublie l'affaire qui l'occupait et court demander au prélat +le récit de son voyage.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> <i>Nriklagard</i>, comme l'appelaient les gens du Nord. Disons +en passant que les empereurs grecs de Constantinople avaient alors une +garde du corps exclusivement composée d'Islandais, de Danois et de +Norwégiens, qui, sous le nom collectif de <i>Varangiens</i>, les +accompagnaient dans toutes leurs expéditions.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Le <i>dieu blanc</i>, le <i>Christ blanc</i>, c'était ainsi que les +païens de Scandinavie désignaient ordinairement Jésus-Christ.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Les Islandais nommaient ainsi toutes les contrées sises à +l'orient de leur île sur la mer Glaciale, jusqu'à la terre de Garderige +(Russie actuelle) y comprise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> C'est-à-dire des nègres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Pour les Scandinaves, la terre, <i>Mitgard</i>, était entourée +par le fleuve <i>Ifing</i> (Océan).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> La Baltique, <i>Ost-See</i> (mer de l'Est), comme elle +s'appelle encore aujourd'hui.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Province méridionale de la Suède actuelle.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> La côte de Kœnigsberg.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Île de la Baltique, au sud de la Suède.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Balder, fils d'Odin et de Frigg, était le dieu de la paix +ou du soleil.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> C'est sous ce nom qu'on désignait primitivement les moines +en Norwège.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Fête du dieu Thor, au solstice d'hiver, dont la date +correspond à notre Noël.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> C'est-à-dire au prochain renouveau: <i>varonn</i>, en +islandais, travaux du printemps; <i>heyonn</i>, travaux d'été.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Rappelons qu'au commencement des croisades ce fut avec ces +sortes de vaisseaux que les rois, princes et comtes des pays nord-ouest +de l'Europe descendirent le long des côtes d'Allemagne, de France et +d'Espagne jusqu'au détroit de Gibraltar, où ils entrèrent dans la +Méditerranée.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Le golfe actuel de Christiania, qu'on appelait alors <i>la +Baie</i> tout court, <i>Vigen</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> L'île que nous nommons Fionie, et où se trouve <i>Odensée</i>, +jadis la cité d'Odin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Génies malfaisants de la mythologie scandinave.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Jarl</i> (prononcez <i>iarl</i>), gouverneur de province au nom +du roi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Les Scandinaves croyaient que cela portait malheur de +donner de l'acier nu à un ami; une arme ainsi offerte et acceptée était +censée <i>couper</i> l'amitié, à moins que le donneur n'eût soin +préalablement de se tirer avec ce fer un peu de son propre sang.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Suède méridionale.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Loki était le dieu du mal dans la mythologie scandinave.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Saillie en rabat du chapeau d'acier que portaient +ordinairement les vikings.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Thor était, chez les Scandinaves, le dieu du tonnerre. +Jeudi, en suédois, se dit <i>Thorstag</i>, jour de Thor, et en allemand +<i>Donnerstag</i>, jour du tonnerre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> C'était comme le logis d'attente où, dans les idées des +païens du Nord, les morts séjournaient pendant trois jours jusqu'à ce +qu'on eût fait le triage de ceux qui avaient mérité d'aller dans la +Wahalla; les autres, les non élus, demeuraient avec ladite Héla dans +l'enfer scandinave.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> L'Islande se divisait en quatre grands districts, +distingués d'après les points cardinaux. L'Eyfirdinga était au nord, et +le Borge au sud.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Disons une fois pour toutes au lecteur qu'à cette époque +la monnaie était rare. L'argent se versait le plus souvent au poids, par +once et par mark. En Islande particulièrement, une once d'argent +ordinaire, <i>cyrir</i>, équivalait au prix d'une vache au marché; un mark +d'argent pur représentait soixante onces, et le mark d'or pur huit fois +soixante onces.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Les <i>godes</i>, à la fois magistrats et pontifes, étaient +chargés, chacun dans leur district, de rendre la justice, de convoquer +le peuple en assemblée locale, de veiller à la paix du pays, et de +tarifer les marchandises sur les marchés. C'était parmi eux qu'étaient +élus les juges à chaque session de l'alting. La <i>goderie</i> était une +charge qui s'achetait, et le ressort en était très flottant, car tout +homme libre, en Islande, avait le droit de choisir le cercle de +juridiction qui lui convenait et de le quitter aussi à son gré.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Allusion à la légende du nain scandinave qui, métamorphosé +en serpent, était censé devoir rester jusqu'à la fin des temps à veiller +sur des monceaux d'or sous-marins.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> On appelait ainsi une résidence princière près de laquelle +on emmagasinait toutes les provisions de bouche nécessaires; les +monarques et jarls avaient d'ordinaire plusieurs logis de ce genre. +Hakon, par exemple, en possédait une autre plus au sud, à Skuggi, près +de la moderne ville de Bergen.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Les fenêtres alors étaient généralement garnies de vessies +ou de corne, en place de verre et de talc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> C'est-à-dire de la vallée du même nom, sise un peu plus au +sud.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Ou encore, <i>signé du premier signe</i>. C'était le premier +pas vers le baptême, mais non le baptême lui-même. Beaucoup de gens, +même en Danemark et en Norwège, où la lutte continuait assez vive contre +les deux religions rivales, se contentaient de ce demi-christianisme. +Ceux qui se trouvaient dans cet état étaient admis de leur vivant à la +société des chrétiens; mais, quand ils mouraient, on les enterrait sur +les confins du cimetière sans qu'il fût récité de prières sur leurs +corps.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Dans la mythologie scandinave, géant ennemi des dieux et +des hommes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> C'est-à-dire: <i>le rude Hédin</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Voyez ci-dessus, p. 169.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> En effet, nombre des hommes condamnés à l'exil par +l'alting préféraient s'enfuir dans les districts sauvages du centre de +l'île, et là, sous le nom d'<i>outlaws</i>, ils menaient une vraie existence +de brigands.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Il s'agit ici du jokul de l'Ouest, un des plus hauts +sommets de l'île. On appelle en Islande <i>jokul</i> (par opposition à +<i>fell</i>, montagne moins élevée), toute cime qui reste l'année entière +couverte de neige et de névés.</p></div></div> + +<hr class="full" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Gunnar et Nial, by Jules Gourdault + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUNNAR ET NIAL *** + +***** This file should be named 24888-h.htm or 24888-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/8/8/24888/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/24888-h/images/001.png b/24888-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1f029ff --- /dev/null +++ b/24888-h/images/001.png diff --git a/24888-h/images/002.png b/24888-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8489a85 --- /dev/null +++ b/24888-h/images/002.png diff --git a/24888-h/images/003.png b/24888-h/images/003.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..92a7075 --- /dev/null +++ b/24888-h/images/003.png diff --git a/24888-h/images/004.png b/24888-h/images/004.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..583f1ac --- /dev/null +++ b/24888-h/images/004.png diff --git a/24888-h/images/005.png b/24888-h/images/005.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4643180 --- /dev/null +++ b/24888-h/images/005.png diff --git a/24888-h/images/006.png b/24888-h/images/006.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5bb1020 --- /dev/null +++ b/24888-h/images/006.png diff --git a/24888-h/images/007.png b/24888-h/images/007.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..75a0f65 --- /dev/null +++ b/24888-h/images/007.png diff --git a/24888-h/images/008.png b/24888-h/images/008.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..390b480 --- /dev/null +++ b/24888-h/images/008.png diff --git a/24888-h/images/009.png b/24888-h/images/009.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b27b6f2 --- /dev/null +++ b/24888-h/images/009.png diff --git a/24888-h/images/010.png b/24888-h/images/010.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3c60b8a --- /dev/null +++ b/24888-h/images/010.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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