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+The Project Gutenberg EBook of Gunnar et Nial, by Jules Gourdault
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Gunnar et Nial
+ scènes et moeurs de la vieille Islande
+
+Author: Jules Gourdault
+
+Release Date: March 21, 2008 [EBook #24888]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUNNAR ET NIAL ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+GUNNAR ET NIAL
+
+SCÈNES ET MŒURS DE LA VIEILLE ISLANDE
+
+PAR
+
+JULES GOURDAULT
+
+TOURS
+
+ALFRED MAME ET FILS
+
+ÉDITEURS
+
+2e SÉRIE GRAND IN-8º
+
+PROPRIÉTÉ DES ÉDITEURS
+
+[Illustration: «Sauvez-moi!» cria Rapp. (P. 158.)]
+
+M DCCC LXXXVI
+
+
+
+
+
+ TABLE
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ GUNNAR
+
+ AVANT-PROPOS.
+
+ CHAPITRE I.--Préambule rustique.--La terre de glace.
+ --II.--Comment Rut prit femme, et ce qu'il en advint.
+ --III.--Nial conseille et Gunnar agit.
+ --IV.--Halvard le Rouge chez Gunnar.
+ --V.--Gunnar dans les pays de l'Est.
+ --VI.--La dernière croisière du vieux viking.
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ GUNNAR ET HALGIERDE
+
+ CHAPITRE VII.--Quelle femme était Halgierde, fille d'Hogi.
+ --VIII.--Entre Bergtora et Halgierde.
+ --IX.--Suite des représailles.
+ --X.--Propos de femmes et couplets de skalde.
+ --XI.--Le différend d'Otkel et de Gunnar.
+ --XII.--Le coup d'éperon, et ce qui s'ensuivit.
+ --XIII.--Ce qu'il y a dans le pas d'un cheval.
+ --XIV.--Le siège de Lidarende.--Mort de Gunnar .
+
+
+ TROISIÈME PARTIE
+
+ NIAL ET LES FILS DE NIAL
+
+ CHAPITRE XV.--Où le lecteur retourne en Norwège.
+ --XVI.--Thraen.
+ --XVII.--Le fils de Thraen
+ --XVIII.--Le manteau de soie
+ --XIX.--L'attaque de Bergtorsvol.
+ --XX.--L'incendie.--Mort de Nial et de ses fils.
+
+
+ QUATRIÈME PARTIE
+
+ KARE ET FLOSE
+
+ CHAPITRE XXI.--Sur le ting.
+ --XXII.--Kare à l'affût.
+ --XXIII.--Dans l'île de Rowsa.--Conclusion.
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Ce qu'on a essayé de faire revivre dans la rustique iliade qu'on va
+lire,--une iliade et une odyssée tout ensemble,--c'est l'esprit des
+vieilles _sagas_ nordiques, si populaires encore aujourd'hui chez les
+populations scandinaves. Ce drame est comme le dernier battement d'ailes
+du paganisme expirant en Islande. Les personnages mis en scène
+appartiennent à cette classe de propriétaires terriens, à l'occasion
+guerriers et pirates, qui formaient l'aristocratie ombrageuse de la
+petite république insulaire, et autour desquels se groupaient, en
+manière de clans, des clientèles plus ou moins nombreuses
+d'arrière-vassaux, de sous-fermiers et d'esclaves.
+
+Pour ces fiers et farouches paysans, la considération et l'indépendance,
+dans le sens qu'ils attachaient à ces mots, étaient les biens suprêmes
+de la vie. La moindre atteinte portée à leurs droits, la plus légère
+offense faite à leurs personnes ou à leur honneur, un simple mot
+injurieux, un couplet moqueur courant de bouche en bouche, exigeaient
+une réparation éclatante, créaient une fatalité de représailles à
+laquelle nul homme ne pouvait se soustraire, sous peine de déchoir à ses
+propres yeux et d'encourir le mépris des autres. Et comme tous les
+membres d'une famille étaient solidaires de l'outrage essuyé, les
+vindictes s'enchaînaient l'une à l'autre sans que la loi islandaise y
+pût rien.
+
+Devant la justice, le meurtre s'expiait par une composition en argent
+(_wehrgeld_, prix du sang); mais l'opinion publique, la plupart du
+temps, ne se contentait pas de cette satisfaction, et il fallait que la
+partie lésée eût recours à une action personnelle. La vengeance était
+même réputée chose si sainte, que les _sagas_ nous montrent l'aveugle
+recouvrant momentanément la vue à l'aide d'un prodige, afin de
+l'accomplir.
+
+Il va de soi que, dans une telle société, les qualités que l'on prisait
+le plus étaient le courage et la force physique. C'est par son courage
+et sa force que Gunnar est l'homme supérieur de son temps. Toutefois la
+force sans la sagesse n'a qu'une vertu trop souvent stérile; c'est
+pourquoi à côté du vaillant on a eu soin de placer le sage, qui n'est
+pas moins honoré que le vaillant, mais dont la sagesse, réduite à
+elle-même, risque aussi de demeurer sans effet.
+
+De là découle le récit tout entier. Tant que Gunnar, l'homme d'action,
+et Nial, l'homme de réflexion, s'assistent l'un l'autre et marchent
+ensemble, leurs ennemis ne peuvent prévaloir contre eux. En revanche,
+Gunnar périt quand il cesse d'écouter la voix de Nial, et Nial succombe
+à son tour quand il n'a plus le bras puissant de son ami.
+
+Quoique la narration soit simple de ton, les faits d'armes merveilleux
+des héros, leurs aventures sur terre et sur mer confinent encore au
+monde légendaire et semblent du ressort de la poésie; mais les détails
+de mœurs, aussi bien que les peintures du train de vie, sont d'une
+exactitude rigoureuse, et c'est par là que la fiction et la réalité se
+rejoignent.
+
+
+
+
+GUNNAR ET NIAL
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+GUNNAR
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+PRÉAMBULE RUSTIQUE--LA TERRE DE GLACE
+
+
+Que le lecteur veuille bien, pour l'instant, détourner sa pensée de
+notre train de vie d'aujourd'hui, qu'il oublie l'attirail si complexe et
+si raffiné de notre moderne civilisation avec ses chemins de fer, ses
+bateaux à vapeur, ses fils électriques, ses téléphones et ses mille
+machines ingénieuses à faucher les épis et les hommes, enfants de la
+terre les uns et les autres, pour prendre pied en plein Xe siècle,
+aux confins de la Scandinavie, à l'époque des haches d'armes, des cottes
+de mailles et des _vikings_ écumeurs de mer.
+
+Le pays dans lequel nous le transportons est un des plus étranges de ce
+bas monde, où se voient cependant bien des étrangetés. Situé sur la
+ligne de la grande banquise polaire qui s'étend du Groënland au
+Spitzberg, il mérite bien son nom de Terre-de-Glace[1] que lui donnèrent
+les navigateurs qui abordèrent les premiers sur ses rives; mais, malgré
+ses frimas et ses neiges, il mérite aussi celui de Terre-de-Feu, attendu
+que son sol tout entier est formé des laves et des cendres vomies par
+les cratères de ses monts émergés jadis du sein de l'Océan. C'est là,
+vous le savez, que se trouve entre autres ce fameux Hécla ou la _cime du
+manteau_[2], qui, avec l'Etna et le Vésuve, sis au bout opposé de
+l'Europe, sous le beau ciel où fleurit l'oranger, a été regardé, pendant
+bien longtemps, comme un des «soupiraux de l'enfer».
+
+Ce n'est pourtant point, je me hâte de vous le dire, aux feux d'aucun
+volcan terrestre que doit s'allumer le drame qu'on va lire; l'étincelle
+destinée à l'alimenter jaillira du cœur même de l'homme, cet autre
+volcan sans cesse embrasé et toujours prêt à faire éruption. Ce ne sera
+d'abord qu'un faible jet, une toute petite lueur à peine perceptible;
+mais, comme le dit la vieille _saga_[3], «le tison s'allume avec le
+tison, la flamme monte avec la flamme,» et ce qui n'était qu'un sourd
+pétillement devient bientôt, sans qu'on y prenne garde, un immense et
+dévorant incendie.
+
+* * *
+
+Donc, il y aura un millier d'années tout à l'heure, vivait en Islande un
+riche paysan appelé Hogi. Sa propriété, l'Hogistad, se trouvait dans la
+vallée de la Laxa, non loin de l'endroit où cette rivière se jette dans
+le fiord[4] de Vam, embranchement de ce grand fiord de Breidi qui se
+replie le long de la côte occidentale du pays.
+
+Son père Dalekol avait été du nombre de ces Norwégiens qui, pour
+échapper au despotisme d'Harald aux beaux cheveux, s'étaient embarqués
+pour la Terre-de-Glace avec leurs biens, leurs familles et toute leur
+clientèle d'hommes libres et d'esclaves. Lui mort, il était resté en
+Islande, s'y était marié, et de cette union était née une fille qui,
+sous le nom d'Halgierde, jouera un des rôles dominants de ce récit.
+Quant à la veuve de Dalekol, n'ayant pu se faire à sa nouvelle patrie,
+elle était retournée en Norwège, où, d'un second hymen, elle avait eu un
+autre fils nommé Rut.
+
+Ce Rut, devenu grand, avait rejoint en Islande son frère utérin, et s'y
+était fait bâtir, non loin de lui, une habitation, la Rutstad.
+
+* * *
+
+En ce temps-là, de même qu'aujourd'hui, les plus grosses fermes
+islandaises étaient loin d'offrir un aspect agréable. C'étaient de
+lourdes et basses constructions en pierres de lave et en bois flotté
+dont le faite était revêtu d'une couche de tourbe où l'herbe poussait
+dans la belle saison. Aussi ces rustiques demeures se confondaient-elles
+volontiers de loin avec la végétation rase d'alentour, et souvent le
+voyageur ne les apercevait que lorsqu'il les avait juste sous ses yeux.
+
+Mais, pour n'avoir rien de très plaisant, ces _bœrs_, comme on les
+appelle, n'en formaient pas moins, chacun pris à part, une sorte de
+petit monde clos, arrangé pour se suffire à soi-même. Qu'on se figure,
+réunies à la file sous un toit commun, ou se faisant vis-à-vis sur deux
+rangs, une série de bâtisses (_hus_) dont la principale, la «maison à
+feu», renfermait l'appartement du maître, la chambre commune où se
+réunissait la famille, et d'ordinaire aussi la cuisine. À part venaient
+la _stofa_, réservée aux femmes, puis le logis des hôtes et amis et les
+divers magasins aux provisions.
+
+On accédait à la plus grande pièce, servant à la fois de salle à manger
+et de lieu de réception, par un vestibule plus ou moins spacieux dont
+l'issue extérieure donnait sur une sorte de préau pavé. Cette pièce
+était en outre munie de deux portes latérales, l'une pour les hommes,
+l'autre pour les femmes; chaque sexe y avait sa place distincte; les
+hommes s'asseyaient sur les bancs disposés de chaque côté du siège du
+milieu ou siège d'honneur, lequel était tourné vers le soleil, et les
+femmes occupaient le banc transversal établi plus loin sur une estrade.
+
+Sous le toit était généralement ménagée une soupente constituant une
+façon d'étage supérieur et pourvue d'une lucarne. Les autres annexes de
+l'habitation étaient formées par les écuries, les étables, la remise
+aux traîneaux (_sledi_), les greniers à fourrage et à grain, la forge,
+et, si la maison était près de la mer ou sur un fiord y aboutissant,--ce
+qui était le cas le plus habituel,--une hutte-séchoir pour le poisson,
+et un hangar sous lequel on halait l'hiver, au moyen de rouleaux, le
+navire à l'abri des intempéries. Parfois aussi, chez les gens tout à
+fait aisés, il y avait une cabine de bain, à ciel ouvert la plupart du
+temps, où arrivait quelqu'une de ces sources chaudes si nombreuses dans
+le pays.
+
+* * *
+
+Tout cet ensemble de constructions grandes et petites était enceint
+d'une clôture. À côté d'elles se trouvait un jardin planté en legumes;
+aux environs étaient les prés pour les chevaux et les bœufs; plus haut,
+sur les collines ou les monts d'alentour, se voyaient des pâtis plus ou
+moins rocheux; et quant aux pentes les mieux exposées, elles étaient
+aménagées en cultures où se récoltaient orges et pommes de terre.
+N'oublions pas de mentionner la tourbière, élément indispensable entre
+tous dans l'économie domestique de la contrée.
+
+Ce qui manquait le plus dans ce paysage, c'étaient les arbres.
+Cependant, à l'époque lointaine où nous reporte ce récit, bien des bœrs
+islandais devaient offrir un cadre ou un arrière-plan de verdure qu'ils
+ont complètement perdu depuis lors. Les vieilles chroniques ne nous
+parlent-elles pas de grands bois (_skogar_) qui auraient jadis existé
+dans l'île, et que les constructeurs de navires, les fondeurs et les
+charbonniers exploitaient à l'envi selon leurs besoins? Une flore
+étiolée de plantes ligneuses est tout ce qu'il en reste actuellement, et
+ce n'est tout au plus que dans les endroits le mieux abrités des
+tempêtes de neige et du vent qu'on voit surgir du sol tourbeux, où
+reposent les débris putréfiés des antiques forêts, quelques essences un
+peu plus relevées, telles que des saules, des sorbiers, des bouleaux.
+
+La faune locale, à toute époque, n'a guère été plus riche que la flore.
+Seules deux espèces domestiques ont toujours été abondamment
+représentées dans le pays, qui fournit, l'été, un foin excellent: ce
+sont les moutons et les chevaux.
+
+On connaît cette race de poneys islandais, infatigable, sobre et
+nerveuse, sans laquelle, en une région dénuée de routes, il n'y aurait
+pas moyen de voyager. Le paysan, dur à ses bêtes autant qu'à lui-même,
+les lâche volontiers, de nuit comme de jour, au milieu de la campagne,
+et là où les pâtis manquent, l'animal broute comme il peut les mousses
+et les gramens des rochers.
+
+L'été, cette provende de hasard suffit à le maintenir frais et dispos
+pour les longues courses du maître à travers les marais semés de
+fondrières ou les plateaux de roche volcanique; mais, l'hiver, moutons
+et chevaux ne trouvent pas aussi aisément à se repaître, et beaucoup
+périssent avant le printemps.
+
+* * *
+
+Pour l'homme, l'hiver est aussi la triste saison. La neige intercepte
+alors toute communication d'un bœr à l'autre, et chaque famille, isolée
+durant des mois sous son toit, n'a d'autre ressource que la table, la
+causerie, la lecture ou les longs récits faits à la veillée par quelque
+hôte étranger arrivé en automne des lointains pays, et qui demeure
+jusqu'au renouveau dans la maison où on l'a accueilli.
+
+Mais aussi quel frémissement de joie et quel réveil subit de la vie
+quand le printemps vient dissoudre les glaces, fondre la neige des
+collines et des plaines et rouvrir aux eaux, jusqu'alors captives, le
+chemin des fiords attiédis et de la mer!
+
+Cette résurrection de la nature boréale ne s'accomplit point sans fracas
+ni trouble. Les torrents échappés des hautes cimes entraînent dans leur
+cours impétueux les matériaux désagrégés des montagnes mêmes d'où ils
+s'épanchent; de plateau en plateau et de pente en pente, ils se creusent
+violemment leur lit à travers les blocs de lave et de basalte et les tas
+de scories plutoniennes vomies par les éruptions successives des volcans
+toujours embrasés de l'Islande. Sur le versant sud particulièrement, les
+afflux d'ondes arrivent tout à coup comme de gigantesques avalanches et
+submergent au loin le littoral, charriant avec eux d'immenses débris de
+glace.
+
+Ailleurs, dans les parties de l'île que recouvre une haute couche de
+cendres, la débâcle, quoique moins bruyante, n'en produit pas des effets
+moins terribles. Le sol, entièrement composé d'éléments meubles et sans
+cohésion, absorbe comme une éponge les eaux provenant de la fonte des
+neiges, et de cette sorte d'engouffrement, qui apporte avec soi la
+stérilité, il résulte les terrains spéciaux, dits tantôt les «sables
+tremblants», tantôt les «sables qui crèvent», où nul cavalier n'ose
+s'aventurer.
+
+* * *
+
+Enfin cette furie de dégel s'apaise. Au-dessous de l'éternel névé que
+nulle chaleur solaire ne fondra, les monts inférieurs montrent à nu les
+escarpements rocheux de leurs têtes. Sur les pentes il n'y a plus de
+frimas que dans quelques crevasses où les souffles tièdes ne pénètrent
+pas, et, en regardant les lacs innombrables emprisonnés aux creux des
+vallons, on voit leurs nappes frissonner au vent.
+
+Alors aussi, sur le sol élastique des tourbières, les brins de mousse se
+remettent à pointer, et partout où il y a un peu de terre l'herbe tendre
+verdoie. Quelques semaines encore, et, malgré les giboulées de neige
+qui, au cœur même de la belle saison, reviendront déferler sur
+l'Islande, les magnifiques prairies du pays étaleront leurs pelouses
+déclives entre les courants de laves figées et les grandes colonnades de
+basalte.
+
+L'homme du bœr n'attend que ce moment pour secouer sa torpeur hivernale.
+Déjà tout est disposé pour cette reprise périodique de mouvement. Aux
+réunions de la salle commune pendant la longue «nuit du Nord[5]»,
+féeriquement éclairée de temps à autre par la lueur des _aurores
+boréales_, les femmes ont préparé les vêtements, les hommes les armes,
+les engins de pêche et d'agriculture. Les embarcations, calfatées à
+neuf, sortent des hangars et sillonnent derechef les baies
+poissonneuses. Les huttes de séchage et de salaison recommencent à
+imprégner l'air de leurs âcres senteurs. Au loin enfin l'Océan dégagé
+rouvre ses espaces aux navigateurs aussi bien qu'aux _vikings_. C'est
+l'époque où, d'une part, ces émigrés de Scandinavie, qui sont venus
+chercher la liberté près des glaces du pôle, retournent volontiers pour
+quelques semaines dans la mère patrie raviver les souvenirs de famille,
+voir des parents, des amis, parfois même venger une injure, et où,
+d'autre part, les navires partis des côtes opposées abordent dans les
+fiords islandais, amenant des visiteurs de Norwège, des marchands, des
+conteurs de chroniques, sûrs de trouver partout bon accueil. Enfin et
+par-dessus tout, c'est l'époque impatiemment attendue du solennel
+rendez-vous de l'_alting_.
+
+[Illustration: Grand geyser d'Islande.]
+
+* * *
+
+À mi-chemin des fameux jets d'eau chaude que l'on désigne sous le nom de
+_geysirs_ et le point du littoral ouest où s'élève aujourd'hui
+Reykiavik, l'humble capitale de la Terre-de-Glace, le voyageur venant de
+la Laxa plonge tout à coup dans un cirque grandiose encadré de toutes
+parts de parois laviques et terminé au sud par un lac: c'est le vallon
+historique de Tingvalla, l'antique champ de Mars de l'Islande.
+
+Tout alentour on n'aperçoit que des montagnes rouges entre lesquelles
+s'ouvrent un certain nombre de fissures. La principale de ces crevasses
+est celle de l'_Allmanagia_, qui a près de huit kilomètres de longueur.
+De gigantesques remparts de roches aux formes les plus singulières
+enserrent ce défilé à fond plat, dans les anfractuosités latérales
+duquel poussent quelques arbustes chétifs.
+
+À son extrémité orientale se dresse, comme une sorte de péninsule, un
+plateau revêtu de gazon et dominé lui-même par une butte. C'est là que
+le peuple islandais, au premier âge de son histoire, avait placé le
+siège de son parlement. Trois fois par an, aux mois d'avril, de juin et
+d'octobre, ce site épique, qui n'est plus aujourd'hui qu'un morne pâtis,
+voyait s'ouvrir les délibérations les plus tumultueuses et les plus
+violentes dont les annales humaines fassent mention.
+
+* * *
+
+L'_alting_, comme on appelait ce parlement, n'était pas seulement la
+grande diète politique du pays, c'était aussi la cour suprême par-devant
+laquelle on portait les procès et qui tranchait toutes les causes
+criminelles[6]; bien plus, c'était, quelques semaines durant, une espèce
+de marché, un gigantesque parloir en plein vent, où se traitaient toutes
+les affaires entre familles et particuliers; on y venait faire des
+ventes et achats, conclure les ligues, ébaucher les mariages[7].
+
+La session commencée, les juges prenaient place au sommet du _Logberg_
+(montagne de la Loi); les assesseurs se groupaient au-dessous d'eux sur
+les degrés de lave, tandis que le peuple écoutait les sentences,
+dispersé à travers les rochers. Chaque chef de maison se présentait sur
+le _ting_[8] avec tous les siens, dans le plus complet appareil
+militaire. Même pour faucher l'herbe de ses prés ou ensemencer son champ
+de pommes de terre, l'Islandais ne quittait jamais son glaive ou sa
+hache[9].
+
+Tout le temps que durait le congrès, la plaine basse sise au pied de la
+montagne offrait l'aspect le plus vivant et le plus pittoresque. Une
+agglomération de huttes et de tentes y formait une sorte de cité volante
+occupée par les diverses familles présentes aux comices. La paix ne
+régnait pas toujours entre ces clans rivaux et armés, qui apportaient
+avec eux sur le ting mille ferments de jalousie et de haine. Aussi bien
+souvent, pour peu que la loi fût en désaccord avec les passions et
+contrariât les idées de vengeance, n'hésitait-on pas à la transgresser.
+La voix des juges était étouffée par des cris de fureur et de guerre, et
+le forum-prétoire de la république se transformait en un champ de
+bataille où les parties plaidaient leurs procès par le fer et le sang.
+
+Mais revenons aux deux personnages qui n'ont fait qu'apparaître dans ce
+préambule.
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 1: _Island_, _Eis-Land_, _Ice-Land_.]
+
+[Note 2: Ainsi surnommé des amas de vapeurs qui enveloppent son
+front.]
+
+[Note 3: Ou plutôt le _Havamal_, sorte de livre sacré des proverbes
+attribué par les Scandinaves à Odin lui-même.]
+
+[Note 4: On appelle _fiords_ ces golfes allongés et ramifiés qui
+entaillent profondément les côtes scandinaves et communiquent avec la
+mer par un goulet plus ou moins étroit. Certains d'entre eux, encadrés
+de hautes rives à pic, forment un labyrinthe presque inextricable de
+canaux et de détroits où le soleil ne pénètre qu'à peine.]
+
+[Note 5: Pour les Islandais, comme pour toutes les populations
+voisines du pôle, l'année se divise en deux périodes: la nuit d'hiver,
+où le soleil ne paraît pas sur l'horizon; et l'été, où le crépuscule
+rejoint l'aurore.]
+
+[Note 6: Ces comices populaires ont duré huit cents ans. Une
+ordonnance du roi de Danemark les a supprimés en 1800. Actuellement le
+parlement national, qui a gardé son vieux nom d'_alting_, siège à
+Reykiavik.]
+
+[Note 7: Aujourd'hui encore les paysans islandais, isolés tout
+l'hiver dans leurs bœrs, se donnent rendez-vous chaque année à de
+grandes foires d'été où se règlent toutes les affaires et où se fait
+l'échange des nouvelles.]
+
+[Note 8: _Ting_, le lieu de réunion; _alting_ (le _ting_ de tous),
+la réunion même.]
+
+[Note 9: Le _Havamal_, déjà cité, dit ceci: «Ne fais jamais un pas
+sans emporter tes armes. Qui sait si, le long du chemin, tu n'auras pas
+besoin de tirer l'épée?» Et encore: «Avant d'entrer dans une maison,
+regarde à toutes les fenêtres, regarde de tous côtés: car qui sait si
+tes ennemis ne sont pas là?»]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+COMMENT RUT PRIT FEMME, ET CE QU'IL EN ADVINT
+
+
+En l'été de 975, Hogi et son frère Rut se trouvaient ensemble sur le
+ting, où ils avaient leurs huttes côte à côte. Un soir qu'ils
+cheminaient en silence au bord du petit ruisseau de la vallée, le
+premier se mit à dire tout à coup:
+
+«Rut, il te faut songer à la prospérité de ta maison; pourquoi ne te
+maries-tu pas?
+
+--C'est une idée qui m'est venue souvent, répondit le jeune homme; mais
+je ne sais à qui m'adresser. Cependant, si cela te fait plaisir...
+
+--Écoute, interrompit Hogi, il y a en ce moment sur le ting nombre de
+chefs avec leurs familles, et tu n'aurais que l'embarras du choix. Je
+connais entre autres une jeune fille à laquelle j'ai pensé pour toi.
+Elle s'appelle Unne, et son père est Mord, le jurisconsulte renommé qui
+habite la Ranga. Elle est belle, de mœurs irréprochables, et chacun te
+dira que nul homme en Islande ne saurait trouver un meilleur parti. Elle
+est ici; veux-tu la voir?
+
+--Tout de même,» fit brièvement Rut.
+
+* * *
+
+Le lendemain, comme les deux frères gravissaient la montagne de la Loi,
+ils passèrent devant le groupe de huttes occupé par les gens de la
+Ranga. Quelques femmes sortaient de l'une d'elles.
+
+«Tiens, dit Hogi à Rut, voici Unne, la fille de Mord, dont je te parlais
+hier. Te plaît-elle?
+
+--Tout de même,» répondit Rut.
+
+Puis, après quelques secondes de silence:
+
+«Je ne sais pourtant, ajouta-t-il, si je serai heureux avec elle...
+
+--C'est un point qui ne s'éclaircit que plus tard,» repartit
+tranquillement Hogi, qui avait divorcé depuis dix années.
+
+Quand la séance de la journée fut close, tous deux se dirigèrent vers la
+hutte de Mord et y entrèrent.
+
+L'homme de loi était assis au fond de la cabane. Au salut des arrivants,
+il se leva, prit la main d'Hogi, et le fit placer à côté de lui sur le
+banc ainsi que son frère.
+
+Après un échange de propos divers, Hogi prit la parole en ces termes:
+
+«Mord, j'ai à vous toucher deux mots d'une affaire. Rut, que voici,
+désirerait devenir votre gendre. Je suis décidé, en ce qui me regarde, à
+ne pas lésiner dans cette occurrence.
+
+--Je sais, répliqua le légiste, que vous êtes un homme riche et
+puissant; mais votre frère m'est inconnu.
+
+--Je suis sa caution, fit vivement Hogi.
+
+--Il faudra donc que vous lui donniez une grosse dot, car tous mes biens
+reviennent après moi à ma fille.»
+
+Pour toute réponse, l'autre dit de quelle quantité d'argent et de terre
+il comptait avantager Rut. Mord parut satisfait, et il établit
+nettement, à son tour, le compte de l'avoir présent et futur d'Unne;
+puis, ces préliminaires achevés, Rut, qui avait tout écouté en silence,
+se leva et dit:
+
+«Appelons des témoins.»
+
+Les témoins présents, Mord et Rut se donnèrent la main; puis l'homme de
+loi fit venir sa fille, et la déclara, sans plus d'ambages, fiancée au
+jeune frère d'Hogi. Le mariage était fixé à un mois.
+
+La cour avait été brève, et bref aussi était le délai; mais, que le
+lecteur le sache une bonne fois, ces barbares du Nord ne s'attardaient
+pas à ce que, nous autres civilisés, nous nommons les bagatelles de la
+porte. Unne, prise au dépourvu, hasarda cependant après coup quelques
+respectueuses et timides objections; mais son père lui repartit
+froidement:
+
+«Pour une chose qui doit se faire, le plus tôt n'en vaut que mieux.»
+Parole décisive, que la mère corrobora de son côté en ajoutant devant
+son mari:
+
+«Sachez, ma fille, que lorsque je fus fiancée à votre père, on ne me
+demanda pas si cela m'agréait.»
+
+* * *
+
+Quelques semaines après, au bœr de Valli,--ainsi s'appelait la ferme que
+Mord habitait dans la vallée de la Ranga,--eut lieu la cérémonie de
+l'hyménée. On omettra d'en parler ici en détail, la chose n'important
+point au récit, et l'on gardera pour une autre occasion le tableau d'une
+de ces «mangeries» scandinaves, doublées de «buveries» à l'avenant, par
+lesquelles les sectateurs d'Odin et de Thor semblaient se préparer de
+leur vivant aux festins encore plus gigantesques réservés aux élus dans
+la Walhalla[10]. Une chose pourtant doit être notée, c'est que le
+banquet se passa fort bien; les cornes d'hydromel et de bière furent
+vidées gaillardement à la ronde; seulement il n'y eut personne, au moins
+parmi ceux des convives à qui lesdites libations n'ôtaient pas le
+pouvoir de rien remarquer, qui ne fût frappé, pendant le repas, de l'air
+attristé de la nouvelle épouse.
+
+* * *
+
+Une fois à la Rutstad, Unne, selon l'usage du pays, fut investie du
+gouvernement intérieur du logis, et elle n'avait point un désir que son
+mari ne s'empressât de satisfaire. Cependant, loin de se dissiper, sa
+mélancolie ne fit qu'augmenter, et bientôt il devint évident qu'une
+incompatibilité absolue d'humeur séparait les époux. De querelles
+ouvertes, pas la moindre; mais un beau jour, au bout de deux ans, Rut
+s'étant absenté, comme il avait coutume de le faire au printemps, pour
+visiter les fiords de l'ouest, où étaient ses pêcheries, Unne s'enfuit
+du domicile conjugal, et, comparaissant à l'alting, elle y déclara son
+divorce dans les formes consacrées par la loi; après quoi elle rentra
+au bœr de son père.
+
+Il s'ensuivit un procès; car l'âpre Mord, qui dans toute cette affaire
+avait paru de connivence avec Unne, réclama la dot qu'il avait versée,
+et de plus un dédommagement pécuniaire. Rut ne voulut ni rendre la dot,
+ni payer aucune sorte d'indemnité. Finalement le gendre proposa au
+beau-père de trancher la question conformément aux habitudes
+scandinaves, c'est-à-dire en un combat singulier dans l'île de Holm,
+champ clos désigné par l'usage afin qu'aucun des antagonistes ne pût
+avoir le recours de la fuite; mais l'homme de loi déclina l'épreuve, de
+sorte que le gendre garda l'argent.
+
+* * *
+
+Rut et son frère Hogi s'en revinrent donc triomphants de l'alting. En
+route, ils entrèrent chez un paysan pour y passer la nuit. Trempés
+jusqu'aux os par la pluie, qui n'avait cessé de tomber tout le jour, ils
+s'étaient assis près d'un grand feu dans une pièce où deux petits
+garçons et une fillette s'amusaient en babillant sans rime ni raison,
+comme c'est le propre de cet âge. Tout à coup l'un des enfants dit à
+l'autre:
+
+«Écoute, je vais faire Mord; toi, tu seras Rut; et je te reprendrai ta
+femme, parce que tu n'as pas été un bon mari.
+
+--C'est cela; moi, je suis Rut, et toi tu n'auras pas l'argent que tu
+demandes si tu ne te bats point contre moi.»
+
+Ils recommencèrent ce jeu plusieurs fois aux grands éclats de rire des
+gens de la maison, si bien qu'Hogi se mit en colère et frappa
+brutalement de son bâton le petit qui faisait le personnage de Mord.
+
+«Va-t'en d'ici, lui cria-t-il, et cesse de te moquer de nous.»
+
+Rut, lui, appela l'enfant qui pleurait, et, ôtant de son doigt une bague
+en or, il la lui donna en disant:
+
+«Tiens, et dorénavant tâche de ne plus faire de peine à personne.»
+
+Le marmot, tout rouge de plaisir, prit la bague et partit en courant.
+
+Bientôt après les deux frères eurent regagné leurs bœrs respectifs, et
+il ne fut plus question jusqu'à nouvel ordre du débat de Rut et de
+Mord... Mais sous la cendre couvait, je le répète, l'invincible
+étincelle destinée à produire un embrasement qui devait dévorer des
+générations.
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 10: Paradis de la mythologie scandinave, dont Odin et son fils
+aîné Thor étaient les principaux dieux.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+NIAL CONSEILLE ET GUNNAR AGIT
+
+
+À la partie sud-ouest de l'Islande se trouve un district hérissé de
+hautes montagnes éternellement couvertes de neiges et de glaces, et
+sillonné par un grand nombre de torrents dont le plus méridional
+s'appelle la Markar. À un certain endroit, cette rivière se divise; l'un
+de ses bras court au midi, toujours sous le nom de Markar; l'autre,
+appelé la Quéran, infléchit à l'ouest, grossi par le double affluent des
+Ranga.
+
+C'était dans une espèce de delta, au pied du versant tourné vers les
+eaux, qu'était situé le bœr de Lidarende, demeure de Gunnar, fils
+d'Hamund.
+
+Si vous eussiez demandé à la ronde: Quel est l'homme le plus valeureux
+de l'Islande? Tout le monde vous eût répondu: C'est Gunnar.--Le plus
+robuste et le plus redouté? Gunnar.--Le plus intrépide nageur, le
+meilleur buveur? Gunnar encore.
+
+Haut comme le frêne sacré d'Ygdrasil, superbe de visage, l'œil bleu
+clair, la chevelure blonde et ruisselante, vif de langage et skalde[11]
+excellent, il n'avait point son pareil de la Terre-de-Glace au pays des
+Wendes, qui est la Poméranie actuelle. Nul ne l'égalait au maniement de
+l'arc, de l'épée ou de la hache. Avec son arc il était capable, tant que
+durait sa provision de flèches, de tenir en respect une armée entière.
+D'un coup de son épée il faisait voler ses ennemis en morceaux, le tronc
+d'un côté et la tête de l'autre; et Thor lui-même, le plus fort des
+dieux Scandinaves, n'était pas plus terrible avec sa massue que le fils
+d'Hamund, la hache ou la hallebarde à la main.
+
+Avec cela, et malgré sa promptitude à l'action, le plus loyal des
+hommes, le plus généreux, le plus sûr aussi dans ses amitiés, et ayant
+le goût de la magnificence, ce qui ne lui était point défendu, car il
+était extrêmement riche, grâce surtout, disait-on, au butin gagné par
+son père dans ses expéditions de viking avant qu'il eût émigré en
+Islande. Tel était Gunnar, le nouveau personnage qui entre en scène dans
+notre récit.
+
+Sa mère était une nièce de Mord, le jurisconsulte que nous connaissons,
+de sorte qu'Unne, l'épouse divorcée de Rut, était sa cousine. C'était à
+lui que celle-ci s'adressait toutes les fois qu'elle avait besoin
+d'aide.
+
+* * *
+
+Or il advint que, ledit Mord étant allé de vie à trépas peu de temps
+après sa contestation avec Rut, Unne, qui par ses dissipations n'avait
+pas tardé à être réduite à la gêne, imagina d'avoir recours à Gunnar. Le
+premier mouvement de ce dernier fut d'ouvrir sa bourse à sa cousine;
+mais celle-ci refusa d'y puiser. Son unique désir, le but de sa démarche
+auprès de lui, c'était, disait-elle, de recouvrer la fameuse dot restée
+en litige.
+
+«Le cas est fort délicat, lui répondit tout d'abord Gunnar; ton père,
+qui entendait la loi, n'y a pu réussir, et moi, je ne suis nullement un
+légiste.»
+
+Il y avait, en effet, chez les Islandais de ce temps, pour saisir le
+tribunal d'une affaire et la suivre par-devant les juges, une procédure
+excessivement compliquée, tout un arsenal de formules qu'il était
+d'autant plus malaisé de connaître, que les lois n'étaient encore ni
+codifiées ni écrites comme elles le furent plus tard dans le livre
+appelé le _Graagaasen_ (l'Oie grise). Il en résultait que quiconque
+s'écartait si peu que ce fût d'une seule des prescriptions requises
+donnait aussitôt barre à son adversaire et perdait sa cause.
+
+«Oh! fit Unne pour répondre aux objections de Gunnar, c'est par
+l'intimidation et l'audace, bien plus que par les moyens légaux, que Rut
+a eu raison de mon père. Le cœur, pour cette tâche, te faillirait-il?»
+
+Gunnar, à ce mot, se mit à rire.
+
+«Eh bien, reprit la cousine, va consulter ton ami Nial à Bergtorsvol;
+il te donnera quelque bon conseil.»
+
+Ainsi fut-il entendu.
+
+* * *
+
+Nial, fils de Torg, habitait entre la Quéran et la mer un district
+insulaire (les îles de la Côte) formé par un troisième bras de la
+Markar.
+
+C'était, lui aussi, un homme fort riche, plein de noblesse dans le
+caractère, mais extrêmement pacifique d'humeur. Quoique le courage ne
+lui manquât pas, il se fiait surtout en sa science. À une sagesse rare
+et à d'infinies ressources d'esprit, il passait pour joindre le don de
+divination, et, dès qu'il se mêlait d'une affaire, le succès en était
+assuré.
+
+Très avenant d'extérieur, il avait pourtant un défaut réputé alors fort
+grave chez un homme: c'était d'être imberbe.
+
+Quand Gunnar lui eut exposé l'objet de sa visite, Nial réfléchit un
+instant; puis il dit:
+
+«La question est épineuse, en effet, et ne laisse pas d'offrir du péril.
+Voici cependant la marche qui me semble la meilleure à suivre. Si tu te
+conformes de point en point à mes instructions, tout ira bien; sinon,
+mieux vaudrait t'abstenir.»
+
+Gunnar assura qu'il ne pécherait point d'un écart.
+
+«Eh bien, reprit Nial, demain matin tu te mettras en route, accompagné
+de deux hommes. Chacun de vous emmènera deux chevaux, un gras et un
+maigre. Toi, tu t'envelopperas d'un manteau de voyage grossier, sous
+lequel tu porteras un habit rougeâtre par-dessus tes vêtements
+ordinaires. Tu auras avec toi une hache avec quelques marchandises de
+forgeron, et, lorsque tu auras fait un bout de chemin dans la direction
+de l'ouest, tu rabattras ton chapeau sur tes yeux. Les gens demanderont
+en te voyant passer: «Quel est donc ce gros personnage aux airs
+mystérieux?» Tes compagnons répondront: «C'est Hédin, le marchand du
+fiord des Îles, qui voyage avec sa chaudronnerie.» Cet Hédin est, tu le
+sais, un mauvais garnement, un hâbleur, un braillard, qui croit tout
+connaître mieux que personne et cherche querelle à tous ceux qui le
+contredisent. Tu offriras ta marchandise, en ayant soin de rompre chaque
+fois le marché avec force tapage et dispute. Arrivé dans la vallée de la
+Laxa, tu coucheras à l'Hogistad, où, par parenthèse, on ne te fera pas
+un trop bon accueil, et le lendemain tu pousseras jusqu'au bœr qui est
+voisin de celui de Rut. Là tu offriras derechef ta denrée, mais en
+exhibant ce que tu as de pis et en affectant de dissimuler les
+bosselures des pièces à coups de marteau. Le fermier de l'endroit saura
+bien toutefois découvrir les défauts; alors tu lui arracheras les objets
+en l'injuriant, et, au premier mot malsonnant de riposte, tu tomberas
+sur lui... Ménage seulement tes forces, de peur qu'on ne te
+reconnaisse... Rut, averti de ce qui se passe, te fera venir chez lui,
+te recevra bien, et en causant il te questionnera sur les uns et les
+autres. Toi, tu n'auras que moqueries et méchants propos pour chacun. À
+la fin, vous viendrez à parler de la Ranga.
+
+«--Eh! répondras-tu, voilà un pays où les hommes de savoir se sont faits
+rares depuis que Mord n'est plus de ce monde.»
+
+«Et là-dessus tu exalteras de ton mieux ledit Mord. Tu peux même, en ta
+qualité de skalde, réciter quelque chant propre à amuser Rut. Celui-ci
+te parlera naturellement de son procès avec Mord, et te demandera si tu
+le connais.
+
+«--Vaguement,» diras-tu de l'air d'un homme que la chose intéresse.
+
+«--Mord, ajoutera Rut, n'a été qu'un maladroit de ne pas reprendre
+l'affaire à l'alting suivant; il aurait pu en sortir à son avantage pour
+peu qu'il y eût mis de constance.
+
+«--Comment cela?» répliqueras-tu d'un ton de curiosité pure.
+
+«Rut alors ne manquera pas de t'expliquer de quelle façon doit se faire
+la citation. Il t'en révélera de lui-même la formule, dont tu noteras
+soigneusement chaque mot dans ta mémoire. Peut-être même, en manière de
+passe-temps, te demandera-t-il de la répéter. Tu t'en tireras d'abord de
+travers, ce qui le fera rire et lui ôtera tout soupçon de l'esprit. Il
+te l'énoncera de nouveau, et tu la rediras après lui comme un écolier
+qui épèle après le maître, mais cette fois d'une manière correcte, et en
+prenant tes compagnons à témoin «de la citation que tu adresses à Rut au
+sujet de l'affaire confiée à toi par la fille de Mord». De cette façon
+il lui sera impossible plus tard d'opposer aucune sorte de déclinatoire
+devant le tribunal, puisqu'il t'aura lui-même indiqué la procédure à
+suivre en l'espèce... À la nuit, quand tout le monde sera plongé dans le
+sommeil, toi et tes compagnons vous prendrez sans bruit vos freins et
+vos harnais, et, vous glissant dehors, vous partirez sur vos chevaux
+gras en laissant les autres. Vous gagnerez les montagnes par les pâtis,
+et vous y resterez trois nuits, temps pendant lequel on vous cherchera.
+Ensuite vous reviendrez chez vous, mais seulement de nuit, vous reposant
+le jour... L'été prochain, moi et les miens nous nous rendrons à
+l'alting pour vous y aider à conduire l'instance.»
+
+* * *
+
+Gunnar suivit de point en point les instructions de son ami Nial. Il
+prit avec lui deux hommes et partit dans la direction de la Laxa.
+
+Des gens qu'il croisa en route demandèrent quel était ce personnage dont
+on ne voyait que le bout du nez. Sur la réponse que c'était Hédin, le
+marchand du fiord des Îles, ils parurent fort aises de laisser derrière
+eux un individu d'aussi mauvais renom.
+
+Gunnar joua parfaitement son rôle tout du long. Arrivé dans la vallée de
+la Laxa, il coucha à la ferme d'Hogi, où les domestiques, sur l'ordre du
+maître, s'abstinrent de se commettre avec lui. Le lendemain, il remonta
+à cheval et gagna le bœr voisin de la Rutstad. Là il se prit de querelle
+avec le fermier. Rut, averti du tapage, manda chez lui le faux Hédin, le
+traita fort amicalement et lui donna la place d'honneur à sa table. De
+propos en propos, la conversation prit le cours que Nial avait prévu;
+Rut finit par prononcer la formule, et, la seconde fois, Gunnar la redit
+sans se tromper.
+
+«Est-ce bien comme cela? demanda-t-il à son hôte.
+
+--Parfaitement, répliqua celui-ci; la citation, le cas échéant, ne
+pourrait pas être invalidée.
+
+--Eh bien, je te cite pour l'affaire que m'a commise Unne, fille de
+Mord,» reprit Gunnar d'une voix assez haute pour que ses compagnons
+l'entendissent.
+
+Rut, croyant à un simple jeu, ne conçut néanmoins aucune défiance, et,
+le moment venu, on alla se coucher.
+
+* * *
+
+Cette même nuit, Hogi, le frère de Rut, sauta de son lit en sursaut,
+éveilla ses gens et leur dit:
+
+«Il faut que je vous raconte un rêve que je viens de faire. Il m'a
+semblé qu'un ours énorme sortait d'ici, suivi de deux oursons, et qu'ils
+avaient pris le chemin de la Rutstad. Dites-moi, n'avez-vous rien
+remarqué de particulier chez ce grand gaillard que nous avons hébergé
+hier soir?»
+
+Quelqu'un répondit qu'il avait vu reluire sous sa manche un joyau et un
+morceau d'étoffe rouge, et que l'homme, en outre, portait au doigt un
+anneau d'or.
+
+«En ce cas, s'écria Hogi, l'ours de mon rêve, c'était le génie tutélaire
+de Gunnar de Lidarende[12]... Vite, en route pour la Rutstad! nous
+n'avons pas un instant à perdre.»
+
+Une fois là-bas, on éveilla Rut.
+
+«As-tu des hôtes? lui demanda son frère.
+
+--Oui, Hédin, le marchand du fiord des Îles.
+
+--Non pas, mais un homme d'une tout autre trempe, Gunnar, fils
+d'Hamund.
+
+--Alors il m'a vaincu de ruse, et me voilà pris.
+
+--Comment cela?»
+
+Rut raconta ce qui s'était passé.
+
+«Ce n'est pas là une idée de Gunnar seul, observa Hogi; Nial de
+Bergtorsvol lui avait fait certainement la leçon.»
+
+On chercha partout Hédin le marchand; il avait disparu.
+
+On rassembla du monde, et pendant trois jours on battit le pays sans
+rien découvrir.
+
+Le temps de l'alting venu, les deux parties se présentèrent en justice.
+Gunnar, assisté de Nial et de ses témoins, introduisit sa plainte
+suivant la procédure en usage; mais, au lieu de la suivre par les voies
+de droit, il fit à Rut ce que celui-ci avait fait à Mord; il lui posa
+cette alternative: rendre la dot, ou accepter le combat singulier. Pour
+la première fois de sa vie, le frère d'Hogi recula. Plutôt que de se
+mesurer corps à corps avec le terrible champion de Lidarende, il aima
+mieux se dessaisir de la dot, qui retourna ainsi aux mains de la cousine
+de Gunnar.
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 11: On appelait _skaldes_ dans le Nord des espèces de bardes,
+des poètes d'occasion, improvisateurs inspirés, qui chantaient aux fêtes
+et aux festins, célébrant de préférence les faits de guerre auxquels ils
+avaient eux-mêmes assisté.]
+
+[Note 12: Les païens du Nord croyaient que chacun avait son esprit
+gardien qui le précédait ou le suivait sous la forme d'un animal.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+HALVARD LE ROUGE CHEZ GUNNAR
+
+
+Dans l'automne de cette même année, trois navires arrivant de Norwège
+atterrirent à la côte sud-ouest de l'Islande, non loin de Lidarende.
+Leurs coques ventrues logeaient toutes sortes de marchandises, tonnes
+d'hydromel et draps d'Angleterre, ambre de Livonie, anneaux d'or et
+d'argent de Garderige (Russie), hanaps et cornes, sans parler d'une
+provision de ces calendriers Scandinaves que l'on désignait sous le nom
+de _runes_.
+
+Dès que les bâtiments eurent jeté leur passerelle (_bryggia_), les
+denrées, la plupart de prix, et d'une provenance plus ou moins suspecte,
+furent apportées en tas au rivage; puis on établit près du fiord des
+espèces de hangars surmontés de tentes, et sur la place même, comme
+c'était la coutume, le marché s'ouvrit.
+
+Or le patron de la flottille était un nommé Halvard le Rouge, vieux
+marin à la peau tannée par les tempêtes et au visage couturé de
+cicatrices. Le marchand se doublait en lui d'un viking, et, pour dire
+la vérité vraie, ce n'étaient que ses profits de viking qui lui
+permettaient de faire le négoce. Longtemps feu Hamund, le père de
+Gunnar, avait navigué en sa compagnie, et, après que ledit Hamund s'en
+fut allé dans le Walhalla, dont ses exploits lui ouvraient d'avance la
+grande porte, se reposer de ses laborieuses pirateries, Halvard le Rouge
+avait continué d'écumer consciencieusement l'Océan.
+
+Gunnar lui-même avait fait, tout jeune, un voyage en Norwège avec son
+père, et il y avait vu ce viking, dont la taille gigantesque, le crâne
+de bison et la rousse chevelure n'étaient jamais sortis de sa mémoire.
+Aussi, bien que depuis lors il se fût écoulé une vingtaine d'années,
+n'eut-il aucune peine à le reconnaître quand celui-ci vint, suivant
+l'habitude, demander l'hospitalité à son bœr, qui se trouvait le plus
+proche du fiord où avait abordé la flottille. Suivant la coutume
+également, la saison étant avancée, il invita Halvard le Rouge à passer
+la nuit d'hiver sous son toit.
+
+* * *
+
+Bonne aubaine, s'il en fut jamais, pour les gens du logis et des
+environs, voire même pour ceux des districts éloignés, que la présence
+d'un marin de cette encolure et de cette sorte, qui avait couru toutes
+les mers du Nord et qui était un vrai sac à nouvelles[13]!
+
+C'était aussi un sac à boisson d'une capacité fantastique. Des tonnes
+entières d'hydromel et de bière paraissaient impuissantes à le remplir,
+comme si, au fur et à mesure qu'on les y versait, la blonde liqueur et
+le nectar piquant s'échappassent par quelque fissure invisible. Et quand
+on demandait à Halvard ce qu'il avait vu de plus singulier dans ses
+incessantes pérégrinations:
+
+«Le plus singulier, répondait-il, c'est ce que j'ai vu quand je suis
+allé à Byzance[14], la ville des villes, où règne le grand empereur
+d'Orient. Figurez-vous que dans ce pays, où il y a tout le long de
+l'année un soleil qui eût, pour sûr, contraint le dieu Odin, si
+d'aventure il y eût fait un tour, à rabattre les bords toujours
+retroussés du vaste chapeau avec lequel il errait par ce monde du milieu
+afin de pénétrer les voies des humains, figurez-vous, dis-je, que là-bas
+je me suis trouvé avec des hommes qui étaient d'aussi bons archers que
+nous autres, et qui cependant ne buvaient que de l'eau. Jamais de vin,
+jamais d'hydromel, jamais de bière, rien que de l'eau pure comme les
+bêtes. Ils prétendent que c'est une loi du _prophète_ auquel ils
+croient... En quoi d'ailleurs ils sont imités par ces moines que
+l'empereur d'Allemagne, Othon, nous envoie en Danemark et en Norwège
+pour nous convertir au dieu blanc des chrétiens[15]. Ceux-là, il est
+vrai, ne se battent pas; ils passent tout leur temps à prier, à égrener
+ce qu'ils nomment leurs chapelets et à marmotter des refrains monotones.
+Grand bien leur fasse! Pour moi, je tiens qu'un homme véritable n'est ni
+un poisson ni un moine, et que si d'aventure une goutte d'eau, que ce
+soit de l'eau de rivière ou de l'eau de mer, lui pénètre par surprise
+dans la gorge, il doit la recracher aussitôt.»
+
+* * *
+
+«Mais qu'est-ce donc que ces moines et ces prêtres qui font tant de
+bruit dans les pays de l'Est[16]? demanda un jour Gunnar à son hôte.
+Jusqu'ici ils ne sont jamais venus en Islande, et tout porte à croire
+qu'ils n'y viendront pas.
+
+--Ils y viendront, sois-en sûr, fils de mon frère d'armes. Ne vont-ils
+pas, à ce qu'on prétend, jusque dans le pays des _hommes bleus_?
+
+--Des hommes bleus?
+
+--Oui, des hommes bleus[17], comme j'en ai vu, moi aussi, en Orient,
+auprès du grand empereur de Byzance...; des gaillards qui ont de la
+laine emmêlée pour cheveux et le nez tout écrasé sur la face. Avec cela,
+souples et musclés à ne pas y croire!
+
+--Voilà, en effet, de merveilleuses choses, frère d'armes de mon père,
+et j'aimerais à voir cela de mes yeux. Pour moi pourtant le plus beau
+pays c'est l'Islande.
+
+--Bon, bon, fils d'Hamund; il ne tient néanmoins qu'à toi, le renouveau
+venu, de me suivre aussi loin ou aussi peu loin que tu voudras par les
+replis du vieux fleuve Ifing[18]; mais il faut absolument que je
+t'emmène quelque part avec moi. Je sais ce que je sais, que l'Islande
+n'est pas la Norwège, que la Norwège n'est pas le Danemark, que la jaune
+mer de l'Est[19] n'est pas le Belt aux eaux bleues, et que les bois de
+hêtres du Sleswig et de la Scanie[20] ne ressemblent pas aux forêts de
+sapins wendes. Je sais aussi qu'on trouve l'ambre sur les rives du
+Samland[21], et que Bornholm[22] n'est pas en terre ferme... Si
+l'Islande est le plus beau pays, tu y reviendras, et, comme ton père
+Hamund s'est marié, tu te marieras à ton tour, à seule fin que la lignée
+ne s'éteigne pas. Pour moi, je remercie tous les dieux passés, présents
+et futurs, Odin, Balder[23], et la déesse Frigg aussi bien que le dieu
+blanc des _papas_[24], de ce qu'aucune femme n'a eu jamais l'idée de
+m'épouser, ni moi celle d'épouser aucune femme. Tu feras, te dis-je, ce
+que tu voudras; mais mon avis est que tout le mal ici-bas vient des
+femmes. Nul ne sait ce que c'est que la haine jusqu'à ce qu'il ait une
+femme pour ennemie. Puisses-tu n'en pas faire l'expérience! Quant à
+vouloir tenter de rendre bon ce qui est mauvais, autant essayer de
+changer le fiel en miel, ou de boire l'Océan dans une corne, ou d'aller
+à pied d'ici à Drontheim. Je puis quelque jour périr dans cette mer dont
+j'aime tant à renifler les senteurs, car je ne suis pas comme Éric, le
+roi de Suède, qui, pour faire un temps à son gré, n'avait qu'à tourner
+son chapeau; et je n'ai pas non plus sous ma dunette une de ces cordes à
+nœuds des Finnois, qu'il suffit de dénouer pour avoir un bon vent...
+Mais, que je trépasse sur terre ou sur mer, que je sois mangé par les
+requins ou bien par les milans aux pieds jaunes, il ne m'en soucie. Pour
+la façon de vivre, chacun, vois-tu, peut avoir ses goûts et ses
+préférences: les uns aiment mieux, par exemple, l'hydromel d'Angleterre
+que la bière de Sleswig; d'autres, au contraire, préfèrent la bière de
+Sleswig (moi je les aime autant l'un et l'autre); mais, dès qu'il s'agit
+de clore l'œil pour ne le plus rouvrir ici-bas, je n'admets pas qu'on
+regarde à la couche.»
+
+[Illustration: Odin.]
+
+* * *
+
+«Bien parlé, frère d'armes de mon père! Mais j'y pense, toi qui mêles
+ensemble dans tes discours tous les maîtres de l'eau et du feu, à quels
+dieux crois-tu donc toi-même?
+
+--Çà, mon fils, voici ma réponse. M'est avis que, dans le temps où nous
+sommes, bien des vieilles choses sont en train de disparaître du Nord,
+pour céder la place à de nouvelles choses qui ne sont pas encore
+complètement établies. C'est comme qui dirait le jour et la nuit se
+coudoyant, une aurore et un crépuscule tout ensemble... Au milieu de
+tout cela, beaucoup n'y voient goutte, et, ainsi que fait le voyageur
+arrivé au carrefour de deux chemins également inconnus et pleins de
+mystères, ils s'arrêtent perplexes en se grattant l'oreille. Quel est le
+bon, et quel est le mauvais? Tel cependant, par habitude prise, continue
+de croire à Odin et à Thor; tel autre s'en tient à Bielbog, ou à Péran,
+qu'on vénère chez les Wendes; celui-ci leur préfère Czernebog, le dieu
+noir; celui-là, au contraire, s'en vient au dieu blanc, et délaisse
+Thorgerda et Irpa, les vierges du bouclier scandinave, pour celle que
+les missionnaires d'Othon appellent la vierge Marie... Il y en a,
+n'est-ce pas? pour les goûts de chacun... Mais, à côté de ces gens-là,
+il en est d'autres, et je suis du nombre, qui se moquent de toutes ces
+vétilles, et ne croient absolument qu'en eux-mêmes, je veux dire en leur
+bonne épée, en leur bras robuste, en leur tête bien attachée aux
+épaules, en leur navire solidement charpenté, et qui vont ainsi tout
+droit leur chemin, sans se demander si ce chemin aboutit au paradis du
+Thor ou à celui des chrétiens, au séjour d'Hela, la sombre déesse, ou à
+l'enfer dont parlent les moines. Voilà, fils de mon frère d'armes, ma
+croyance.
+
+--Quel âge as-tu donc au juste?
+
+--Si je vis jusqu'au prochain temps de _Jul_[25], j'aurai atteint mes
+soixante-cinq ans.
+
+--C'est à peu près ce que je comptais.
+
+--Mais pourquoi me fais-tu cette question?
+
+--Parce que je trouve que cette foi en soi ne convient qu'aux jeunes
+hommes, et que peut-être, pour un vieillard, il n'est pas bon de ne pas
+savoir où l'on doit aller sortir de ce monde.
+
+--Ma parole! s'écria le viking en éclatant d'un rire formidable, tu
+t'exprimes presque de la même façon que ces prêtres chrétiens que j'ai
+rencontrés un jour en Gothie, et dont, mes compagnons et moi, nous
+voulûmes, soit dit en passant, inventorier quelque peu l'église. Par
+malheur, il n'y avait rien dedans. C'était une pauvre cabane de bois,
+qui ressemblait aussi peu à ce temple de Thor aux piliers dorés et
+sculptés et aux statues couvertes de joyaux, qui s'élève tout près de
+Drontheim, qu'un vieux phoque tel que moi ressemble à une Walkyrie. Une
+demi-douzaine de vases de fer-blanc, des bouts de cire, quelques linges
+d'autel tout jaunis, à peine bons pour rapiécer ma voilure, c'était tout
+ce qui s'y trouvait. Pas même de viande, d'hydromel et de bière; mais de
+la crème et du lait à foison, que les desservants du sanctuaire nous
+offrirent et que nous acceptâmes de grand cœur, attendu que nous
+n'avions pas déjeuné.
+
+--Et comment se termina l'aventure?
+
+--Ma foi, nous nous en allâmes, la crête basse, pendant que les prêtres
+et les chantres se mettaient en file pour se promener en chantant des
+hymnes et en agitant des instruments de cuivre d'où sortait une fumée
+singulière qui vous prenait à la gorge et aux yeux. Ils faisaient,
+paraît-il, cette promenade autour de l'église en l'honneur de leur grand
+saint Michel, un ange plus haut placé que les autres, dont c'était la
+fête ce jour-là... Quand je dis que nous nous en allâmes; non pas tous,
+il y eut un des nôtres qui nous faussa tout à coup compagnie, sous
+prétexte que dans son enfance, au pays de Galles, sa patrie, il avait
+déjà cru au dieu blanc, et que ce qu'il venait de voir et d'entendre
+avait brusquement réveillé en lui comme un écho de choses oubliées et
+qu'il voulait essayer de rapprendre... Je te le dis, on en voit de toute
+sorte quand on quitte pour de bon le coin de son feu, et c'est pourquoi,
+au prochain _varonn_[26], je t'emmène avec moi, fils de mon frère
+d'armes.»
+
+* * *
+
+Ce fut au milieu de ces propos et d'autres semblables que s'écoula
+l'hiver islandais, et, le moment venu de remettre à la voile, Gunnar,
+dont les récits de son hôte avaient allumé la curiosité,--il avait alors
+trente-deux ans environ,--résolut de s'embarquer avec lui.
+
+Comme de coutume, il voulut, sur ce point, prendre conseil de son sage
+ami Nial, lequel lui répondit brièvement:
+
+«Pars, Gunnar; en quelque lieu du monde que tu ailles, je suis sûr que
+tu te comporteras comme un vaillant homme que tu es, et peut-être même,
+depuis bien longtemps, les pays qui sont par delà,--il désignait du
+doigt le bras de l'Océan qui sépare l'Islande de la
+Norwège,--n'auront-ils pas vu un homme qui te vaille. Pars, je
+veillerai pendant ton absence sur ta maison et Ranveige, ta vieille
+mère.»
+
+À quoi Kulskiag, le frère puîné de Gunnar, plus jeune seulement de
+quelques années, et qui pour le courage et la force était aussi un digne
+fils d'Hamund, ajouta aussitôt:
+
+«Gunnar, je pars avec toi, pour revenir avec toi, je l'espère.
+
+--Allez, frères, dit Hort, leur cadet, beau jouvenceau de seize ans à
+peine; et si, par hasard, vous périssiez là-bas de la main des hommes,
+il resterait «la querelle de sang», et un jour ou l'autre je me
+chargerais de vous venger.
+
+--Bah! n'aie point ce souci, s'écria Halvard en riant; quelque chose me
+dit que la flèche qui tuera Gunnar n'est pas encore près de se voir
+empennée, ni le fer qui lui traversera les côtes de sortir de la main du
+forgeron. Quant aux tempêtes, s'il en survient,--et il en surviendra
+certainement,--j'offre d'avance ma vieille carcasse en rançon à celui
+des dieux, quel qu'il soit, qui manie le vent et le tonnerre.»
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 13: Les Islandais, retirés aux confins du monde, ont eu de
+tout temps une telle passion pour les récits des navigateurs, que dès
+qu'un bateau touchait à leur île, la foule se pressait vers les
+débarquants. On raconte qu'un jour le peuple était réuni à l'alting, en
+train de discuter une affaire des plus graves; les parties plaidaient
+avec acharnement l'une contre l'autre, quand tout à coup, au plus fort
+de la joute oratoire, on annonce que l'évêque Magnussen arrive de
+Norwège. À l'instant même voilà tout le peuple qui, à l'instar des
+Athéniens, oublie l'affaire qui l'occupait et court demander au prélat
+le récit de son voyage.]
+
+[Note 14: _Nriklagard_, comme l'appelaient les gens du Nord. Disons
+en passant que les empereurs grecs de Constantinople avaient alors une
+garde du corps exclusivement composée d'Islandais, de Danois et de
+Norwégiens, qui, sous le nom collectif de _Varangiens_, les
+accompagnaient dans toutes leurs expéditions.]
+
+[Note 15: Le _dieu blanc_, le _Christ blanc_, c'était ainsi que les
+païens de Scandinavie désignaient ordinairement Jésus-Christ.]
+
+[Note 16: Les Islandais nommaient ainsi toutes les contrées sises à
+l'orient de leur île sur la mer Glaciale, jusqu'à la terre de Garderige
+(Russie actuelle) y comprise.]
+
+[Note 17: C'est-à-dire des nègres.]
+
+[Note 18: Pour les Scandinaves, la terre, _Mitgard_, était entourée
+par le fleuve _Ifing_ (Océan).]
+
+[Note 19: La Baltique, _Ost-See_ (mer de l'Est), comme elle
+s'appelle encore aujourd'hui.]
+
+[Note 20: Province méridionale de la Suède actuelle.]
+
+[Note 21: La côte de Kœnigsberg.]
+
+[Note 22: Île de la Baltique, au sud de la Suède.]
+
+[Note 23: Balder, fils d'Odin et de Frigg, était le dieu de la paix
+ou du soleil.]
+
+[Note 24: C'est sous ce nom qu'on désignait primitivement les moines
+en Norwège.]
+
+[Note 25: Fête du dieu Thor, au solstice d'hiver, dont la date
+correspond à notre Noël.]
+
+[Note 26: C'est-à-dire au prochain renouveau: _varonn_, en
+islandais, travaux du printemps; _heyonn_, travaux d'été.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+GUNNAR DANS LES PAYS DE L'EST
+
+
+On ne racontera pas les menus incidents qui signalèrent la navigation
+d'Halvard le Rouge et de ses compagnons jusqu'à la côte sud-ouest de
+Norwège. Après avoir, suivant l'itinéraire habituel des navires de
+l'époque, rangé les hautes roches à pic des îles des Brebis (îles
+Färoer), ils s'engagèrent dans la large passe qui sépare les Shetland
+des Orcades, appelées aussi l'archipel des Phoques, à cause des bandes
+nombreuses d'amphibies qui sans cesse voyagent dans ces eaux; et,
+passant sous le cap Stadt, ils touchèrent d'abord à Tonsberg, au fond de
+la baie du même nom, pour gagner ensuite l'île d'Hisingue, sise à
+l'embouchure du Gotaelf.
+
+Là ils s'occupèrent aussitôt de recruter un équipage de guerre qu'ils
+n'eurent pas de peine à trouver; car, si le vieil Halvard était réputé
+le plus intrépide marin de ces parages, le nom de Gunnar l'Islandais
+n'était pas non plus inconnu en Norwège. Ils laissèrent aussi leurs
+bâtiments à coque ronde, qui étaient spécialement propres au commerce,
+pour se procurer ce qu'on appelait de _longs vaisseaux_, des nefs de
+guerre ou _ellides_.
+
+Les navires, au Xe siècle, étaient à pont coupé, c'est-à-dire pontés
+seulement à l'avant et à l'arrière, très exhaussés l'un et l'autre
+au-dessus de l'eau. La partie renflée de la proue correspondait à ce que
+nous appelons le gaillard d'avant; c'était sous elle et dans la section
+médiane non pontée, mais recouverte au besoin d'une tente, que
+couchaient les hommes de l'équipage. L'arrière s'élevait en dunette, et
+le capitaine y avait sa cabine. La force de chaque bâtiment, au lieu de
+s'évaluer, comme aujourd'hui, d'après le nombre des canons, se mesurait
+à celui des rames. Un navire de guerre de cinquante rames était réputé
+du premier ordre; les cent hommes qui en formaient l'équipage se
+relayaient par moitié pour tenir l'aviron[27].
+
+Autour et en travers de la partie découverte de la coque régnait une
+galerie de faux pont où les combattants se plaçaient. En dehors de
+l'arsenal accoutumé de gaffes, de lances et de flèches, on embarquait
+d'ordinaire à fond de cale une bonne provision de pierres qui, lancées à
+bras, formaient une redoutable artillerie. Un seul mât, une seule voile,
+large et pesante, à bandes tricolores parfois, et une voile de misaine à
+la proue. La rame était le principal moyen de locomotion.
+
+Mais l'originalité principale de ces bâtiments, qui n'existent plus
+maintenant qu'en peinture, c'était leur forme même. Ils offraient
+l'aspect d'animaux fantastiques. Leur proue et leur avant-bec étaient
+sculptés en tête de dragon, tandis que la poupe, avec le gouvernail et
+la barre, figuraient par leurs replis le corps et la queue du monstre:
+de là leur nom générique de _dragons_ ou de _serpents de mer_. La
+plupart étaient peints en outre de couleurs vives, et beaucoup même
+chargés de dorures.
+
+* * *
+
+Tels étaient les longs navires qu'Halvard le Rouge et Gunnar avaient
+frétés à l'île d'Hisingue pour les courses maritimes qu'ils projetaient.
+Ils étaient seulement au nombre de trois, le _Bison_, le _Dauphin_ et la
+_Côte-de-fer_. Halvard n'en avait pas voulu davantage.
+
+«Avec ces trois solides carènes montées par trois cents matelots, nous
+sommes, dit-il, assurés de faire quelque chose de bon, et même quelque
+chose de meilleur qu'avec ces énormes escadres qui ne servent qu'à faire
+fuir d'avance tout le monde devant soi, auquel cas, adieu à la fois la
+gloire et le profit.
+
+--Et de quel côté allons-nous d'abord? demanda Gunnar à son vieil ami; à
+l'ouest, vers les côtes d'Écosse, ou au sud de la Baie[28], vers
+Funen[29] ou le Gotland?
+
+--Au sud, repartit Halvard. J'ai appris que Vandel le pirate croisait
+pour l'heure vers le Cattégat ou se trouvait quelque part aux aguets
+dans les innombrables anses du rivage, et je sais qu'en cette saison-ci
+les nefs de Vandel le pirate ne regorgent pas moins de butin qu'un lac
+d'hiver de canards sauvages.
+
+--Eh bien, en route pour le Sud.»
+
+* * *
+
+La petite flottille partit donc. Halvard le Rouge et Gunnar montaient
+ensemble la _Côte-de-fer_, Kulskiag était sur le _Bison_, et Ogly le
+Danois, un vieux camarade de vingt ans à Halvard, dirigeait la manœuvre
+à bord du _Dauphin_. Disons tout de suite que Gunnar, selon sa coutume,
+s'était équipé d'une façon magnifique; il portait un riche pourpoint de
+soie par-dessus sa _byrnie_ ou chemise de mailles, et était coiffé d'un
+casque aux cerclures d'or étincelantes.
+
+À peine les rames eurent-elles commencé de frapper le flot en cadence,
+qu'un des hommes entonna la «chanson du viking»:
+
+ Un viking n'a pas de demeure;--comme l'oiseau dans l'air et le
+ poisson dans la mer,--sa demeure est partout où il y a profit et
+ gloire à gagner;--comme l'oiseau dans l'air et le poisson dans la
+ mer,--il poursuit sa proie à toute heure et à l'aventure...
+
+ Une maison, qu'en pourrait-il faire?--Il dort, son bouclier d'une
+ main et son épée de l'autre,--sous la voûte du ciel, bleue ou
+ noire.--Si le vent souffle avec violence,--au lieu de replier sa
+ voilure, il la hisse;--plutôt couler à pic que de rentrer un seul
+ pouce de toile;--c'est bon pour les femmes, qui, sur le
+ rivage,--serrent leurs cottes quand vient la rafale. Et si le
+ viking reçoit une blessure pendant le combat,--il ne s'attarde pas
+ à la bander,--il laisse couler le chaud filet de sang;--ce n'est
+ que quand le cliquetis des armes a cessé--qu'il songe à se calfater
+ la peau.
+
+* * *
+
+Tout ce jour-là et le jour suivant, la flottille explora les
+déchiquetures de la côte norwégienne, sans faire d'autre rencontre que
+celle de quelques barques de pêche. Le matin du troisième jour, elle
+rencontra encore un pêcheur auquel on demanda des nouvelles, et s'il n'y
+avait pas dans les alentours quelques longs bâtiments aux allures
+mystérieuses.
+
+«Oui, dirent les hommes; nous avons pêché toute la nuit par ici, et il y
+a quelques heures, comme le soleil venait de se lever, nous avons croisé
+deux nefs hautes sur l'eau qui entraient dans cette crique là-bas.»
+
+Le pêcheur montrait une des baies voisines.
+
+Immédiatement Halvard le Rouge et Gunnar disposèrent tout pour l'action,
+et les équipages ramèrent à grande vitesse afin d'entrer dans la baie.
+
+À peine eut-on contourné l'un des promontoires qui la fermaient, qu'on y
+découvrit non pas seulement deux ellides, mais bien quatre, de la plus
+belle taille, et Halvard reconnut en outre, du premier coup d'œil, que
+le commandant de ces serpents de guerre avait lui-même aperçu la
+flottille et donnait l'ordre d'évoluer sur elle.
+
+* * *
+
+[Illustration: Vaisseau normand au Xe siècle.]
+
+«Qu'en dis-tu, mon fils d'armes? demanda-t-il aussitôt à Gunnar.
+Combattons-nous séparément, ou attachons-nous nos navires ensemble pour
+attendre l'assaut? Car, bien que ce pêcheur ait tout à fait mal compté
+sur ses doigts, je ne sache pas que, trois contre quatre, cela
+constitue, dans la circonstance, une disproportion appréciable.
+
+--Attachons nos navires,» répondit Gunnar; et aussitôt le commandement
+fut transmis de relier les nefs en une seule ligne, opération pour
+laquelle il restait juste le temps nécessaire.
+
+Déjà les cornes sonnaient la charge à bord des vaisseaux ennemis, qui
+venaient d'accomplir la même manœuvre et s'approchaient flanc contre
+flanc, la proue en avant, portés à la fois par leurs rames et par la
+marée refluante.
+
+C'était l'ordre habituel des combats de mer en ce temps-là. Le premier
+objectif, de part et d'autre, était de rompre la masse ennemie, soit en
+coupant les attaches qui tenaient les navires adhérents, soit en forçant
+l'équipage adverse à les couper lui-même pour s'enfuir ou pour modifier
+sa tactique. Ce résultat une fois atteint, la bataille entrait dans une
+phase nouvelle, se transformait en une série d'actions isolées, de duels
+entre un vaisseau et un autre, où l'avantage final, d'ordinaire, restait
+au parti vainqueur dans le premier choc, attendu que la rupture d'une
+ligne présupposait tout d'abord une chose: à savoir que les ponts de la
+flottille opposée avaient été éclaircis de leurs hommes.
+
+* * *
+
+Quand les deux lignes flottantes furent arrivées à portée de voix, il y
+eut de chaque côté un arrêt. Alors, du gaillard d'avant d'un des bords
+ennemis, une voix,--c'était celle de Vandel,--cria de loin aux
+arrivants:
+
+«Qui êtes-vous, vous qui êtes entrés si audacieusement dans cette baie?
+Abandonnez-nous vos navires, et vous aurez permission d'atterrir.»
+
+Un double éclat de rire d'Halvard et de Gunnar répondit à cette
+sommation hautaine.
+
+«Holà!» reprit aussitôt Vandel en allongeant le doigt vers le fils
+d'Hamund, qui, magnifiquement costumé, on l'a vu, se tenait sur la
+galerie de son ellide, attendant immobile l'événement. «Holà! est-ce
+d'un oiseau vivant ce beau plumage? Qu'es-tu donc, toi? Homme, ou pain
+d'épice?
+
+--Pain d'épice, répliqua Gunnar, mais pain d'épice trop dur pour tes
+dents!»
+
+* * *
+
+Il avait à peine envoyé cette riposte, que, des deux côtés, les troupes
+donnaient le signal du combat, et les flèches aussitôt de voler, les
+javelots et les pierres de siffler dans l'air et de retomber comme grêle
+sur les ponts, si bien que pendant quelque temps, à travers cette nuée
+de projectiles, on ne put distinguer qui avait l'avantage.
+
+«Bon! cria de nouveau la voix de Vandel, voilà la bête là-bas qui se
+hérisse!»
+
+Il parlait encore de Gunnar, que les vikings s'étaient fait un plaisir
+de viser particulièrement. Sa chemise de mailles était, en effet, toute
+constellée de dards; il en ressemblait à un porc-épic, et il dut secouer
+les piquants qui s'étaient attachés à sa cotte protectrice.
+
+«Garde tes aiguilles pour te recoudre la peau tout à l'heure,» riposta
+encore une fois le fils d'Hamund.
+
+* * *
+
+Bientôt cependant il parut clairement que les meilleurs viseurs, dès
+l'abord, avaient été les marins d'Halvard.
+
+«En voilà assez de ce jeu d'enfants! dit alors Gunnar à son vieil ami;
+abordons-les, et que chacun y aille de l'épée et de la lance!»
+
+Incontinent l'ordre fut donné de marcher en avant. La _Côte-de-fer_ se
+trouva poussée justement contre la nef de Vandel, qui, par rapport au
+navire assaillant, se trouvait placée à tribord, tandis que le _Bison_,
+où était Kulskiag, se heurtait à bâbord contre une autre ellide, le
+_Dauphin_ demeurant au milieu.
+
+Certes, l'ennemi, disposant de quatre navires contre trois, eût pu se
+former en une ligne concave pour embrasser dans un fer à cheval les
+galères opposées; mais, outre que cette manœuvre l'eût forcé de
+disloquer par avance sa masse en relâchant ses amarres d'attache, il
+n'était déjà plus temps de l'accomplir. Après le premier mouvement de
+recul qui avait suivi, comme toujours, le choc brusque des proues, les
+nefs s'étaient mutuellement agrafées, et le corps-à-corps était
+commencé.
+
+Gunnar le premier, de l'avant-bec de son bâtiment, avait sauté sur le
+pont de l'ellide montée par Vandel, et s'était mis à tailler en pièces
+tout ce qui se trouvait devant lui. Quatre hommes étaient tombés sous
+ses coups avant que le pirate s'en fût aperçu. Une douzaine de matelots
+de la _Côte-de-fer_, en voyant le bond impétueux exécuté par le fils
+d'Hamund, s'étaient dépêchés de s'élancer, eux aussi, sur les galeries
+de faux pont de l'ennemi, et là, épaule contre épaule, ils rivalisaient
+d'entrain et de vaillance. Halvard le Rouge et Kulskiag en avaient fait
+autant de leur côté, suivis d'un groupe de marins d'élite; si bien que
+c'étaient, au-dessus des coursives, un fourmillement et un pêle-mêle
+d'hommes impossible à décrire.
+
+* * *
+
+Cette irruption était, à vrai dire, un coup d'audace presque téméraire;
+car les quatre vaisseaux de Vandel avaient encore leurs équipages bien
+en force, et nul n'eût jamais pu supposer que l'adversaire oserait
+débuter par une manœuvre qui ne se hasarde d'ordinaire qu'à la fin,
+après que les ponts de l'ennemi ont été suffisamment balayés. Mais son
+audace même en fit le succès. Les plus braves d'entre les vikings en
+furent déconcertés tout d'abord, et, quand ceux-ci eurent été tués, non
+sans avoir fait, eux aussi, du carnage parmi la troupe de leurs
+agresseurs, les autres, saisis de panique, et s'imaginant avoir affaire
+à des _trolls_[30] plutôt qu'à des créatures humaines, commencèrent à se
+laisser choir dans les coursives des bateaux, entre les bancs des
+rameurs. La plupart, pris comme dans une trappe, y furent achevés à
+coups de lance.
+
+* * *
+
+Pendant ce temps, Vandel et Gunnar s'étaient rencontrés face à face à
+tribord. Vandel avait aussitôt levé sa hache pour tâcher de fendre le
+col à Gunnar; mais il n'atteignit que son bouclier, qui en fut brisé net
+par le milieu. Gunnar alors brandit son épée, qui se mit à tournoyer
+dans les airs avec une vélocité si furieuse, que Vandel croyait voir
+trois glaives à la fois et ne savait duquel il devait se garer. Quand
+le coup retomba, ce fut pour trancher la jambe droite du pirate juste
+au-dessus du genou; puis, d'un second coup porté à ce tronc d'homme
+vacillant, qui semblait ne pas vouloir s'abattre, Gunnar acheva d'en
+faire un cadavre.
+
+Au même moment, Halvard le Rouge, Kulskiag et Ogly finissaient de
+nettoyer les plats-bords de l'ennemi; si bien que Karl, le second de
+Vandel, qui dirigeait l'action à bâbord, n'osa plus, après la mort de
+son chef, poursuivre davantage un combat dont l'issue d'ailleurs n'était
+plus douteuse. Il fit au plus vite trancher les attaches qui reliaient
+son bâtiment au voisin, et s'enfuit de la baie à force de rames. Mais,
+sur les trois autres ellides, il ne restait pas un homme qui ne fût mort
+ou blessé, et les blessés l'étaient de telle sorte qu'ils n'avaient plus
+besoin de médecin. Seuls une vingtaine de matelots valides s'étaient, à
+la fin, jetés à la mer, pour gagner la rive à la nage et y chercher un
+refuge dans les bois.
+
+Les vainqueurs purent donc prendre possession des richesses contenues
+dans les trois vaisseaux, et, sur ce point, Halvard le Rouge ne s'était
+pas trompé dans ses prévisions: la croisière de printemps du pirate
+avait été on ne peut plus fructueuse; les cales regorgeaient de denrées
+de toutes sortes, dépouilles des navires marchands que le viking avait
+pu aborder.
+
+Tous ces objets furent, suivant l'usage, apportés _à la perche_,
+c'est-à-dire au pied du mât-pavillon, et là on en fit le partage. Les
+deux tiers environ de la cargaison furent le lot des trois capitaines,
+Halvard le Rouge, Gunnar et Kulskiag, et le reste fut divisé entre les
+chefs secondaires et les hommes d'équipage.
+
+«Ouf! dit Gunnar à son frère, tandis que l'on distribuait le butin,
+voilà, ce me semble, une bonne matinée.
+
+--Profitable, en effet, et glorieuse, se hâta d'ajouter le vieil
+Halvard; mais, dis-moi un peu, mon fils d'armes, quel a donc été ton
+père nourricier?
+
+--À quel propos cette question?
+
+--C'est qu'en Norwège, de même qu'en Islande, un dicton assure que l'on
+n'a jamais que la moitié de la force de son père nourricier. En ce cas,
+ou le proverbe a menti, ou le mari de la femme qui t'a allaité ne
+pouvait être que Thor en personne. Encore le fils d'Odin et de Frigg
+a-t-il besoin, à ce qu'on prétend, de se ceindre les reins de son
+baudrier et de revêtir ses gants de fer pour jouir de la plénitude de sa
+force, tandis que toi, mille têtes de corbeaux! je crois que du heurt de
+ta carcasse nue tu bossellerais le marteau de Thor lui-même!»
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 27: Rappelons qu'au commencement des croisades ce fut avec ces
+sortes de vaisseaux que les rois, princes et comtes des pays nord-ouest
+de l'Europe descendirent le long des côtes d'Allemagne, de France et
+d'Espagne jusqu'au détroit de Gibraltar, où ils entrèrent dans la
+Méditerranée.]
+
+[Note 28: Le golfe actuel de Christiania, qu'on appelait alors _la
+Baie_ tout court, _Vigen_.]
+
+[Note 29: L'île que nous nommons Fionie, et où se trouve _Odensée_,
+jadis la cité d'Odin.]
+
+[Note 30: Génies malfaisants de la mythologie scandinave.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA DERNIÈRE CROISIÈRE DU VIEUX VIKING
+
+
+Trois mois durant, Halvard le Rouge et Gunnar continuèrent de tenir la
+mer, allant du Cattégat au Grand-Belt, de Laaland aux rivages du Sund,
+sans rencontrer nulle part un viking qui fût capable de leur résister.
+Vers la fin de l'été seulement, chargés de butin et de gloire, ils
+résolurent de se reposer. Le roi de Danemark alors régnant était Svend,
+fils et successeur du fameux Harald à la dent bleue, et le port
+d'Hedeby, en Sleswig, était sa résidence habituelle.
+
+Le fils d'Hamund et son vieil ami menèrent donc leur flottille à Hedeby,
+et, comme le bruit de leurs récents exploits s'était répandu par tout le
+pays, le monarque danois ne manqua pas de les accueillir avec une estime
+et une faveur toutes particulières.
+
+Nos héros demeurèrent plusieurs semaines auprès de lui, prenant leur
+part des festins et des jeux par lesquels ce prince célébrait sa
+dernière victoire sur les Wendes. Et, bien que pour cette occurrence les
+plus illustres champions du Nord se trouvassent réunis à la cour de
+Svend, il n'y en eut pas un parmi eux que Gunnar ne battît haut la main,
+dans n'importe quel exercice du corps. Aussi le roi, émerveillé,
+s'offrit-il à le combler de biens et d'honneurs s'il consentait à se
+fixer en Danemark; il voulait même lui donner sa propre nièce en
+mariage. Mais Gunnar déclina toutes ces ouvertures, si flatteuses et si
+alléchantes qu'elles fussent.
+
+«Le plus beau pays, c'est l'Islande! répétait obstinément le fils
+d'Hamund.
+
+--Un pays qui produit des hommes tels que toi est assurément une grande
+terre, lui répondit un jour le monarque; mais ne sais-tu pas que le
+Danemark domine sur tout le Septentrion, de Rügen aux rivages des
+Finnois, que de simples _jarls_[31], nos vassaux, sont eux-mêmes plus
+puissants que bien des souverains du Sud et de l'Est, et que dans les
+salles de nos châteaux nous pouvons rassembler en un même jour, à un
+seul banquet, plus de convives que l'Islande ne compte d'habitants?
+
+--Je le sais, repartit Gunnar.
+
+--Et ne crois-tu pas que, si nous le voulions, nous disposerions d'assez
+de guerriers et de longs navires pour conquérir l'Islande ta patrie?
+
+--Votre père Harald ne disposait pas de moins d'hommes que vous;
+cependant il y réfléchit à deux fois avant d'envoyer ses longs navires
+conquérir l'Islande mon pays, et, quand il y eut réfléchi à deux fois,
+il rejeta tout à fait cette idée, et il n'y revint plus de sa vie.
+
+--Cela est vrai, dit le prince danois; mais c'est que les dieux,
+consultés par lui dans leurs temples, ne lui parurent pas favorables à
+ce projet.
+
+--Ce fut du moins ce que lui dirent les prêtres, je ne l'ignore pas plus
+que vous, ô roi Svend; pourtant ce ne furent ni les dieux du Danemark,
+ni ceux de la Norwège ou de l'Islande, ni même le Dieu nouveau des
+chrétiens, qui l'empêchèrent d'exécuter son dessein. S'il faut vous
+expliquer ma pensée, ce qui retint le roi votre père, ce fut l'esprit
+même des hommes de l'Islande, incapables, il le savait bien, de se plier
+au joug d'un monarque; et, aussi longtemps que durera cet esprit, nul
+souverain ou jarl étranger, soit par ses navires, soit par ses
+guerriers, ne pourra jamais conquérir l'Islande.
+
+--Bien répondu, poursuivit le roi; ces fières paroles conviennent à ta
+bouche. Mais, tout en restant Islandais et libre, ne consens-tu point,
+pour nous faire honneur, à être notre homme-lige en Danemark?
+
+--Pour cela, seigneur, j'y consens. En tant que paysan de l'Islande, je
+ne dois hommage ni allégeance à personne; tout Islandais s'appartient à
+lui seul. Hors de l'Islande, c'est différent, et je tiens pour ma part à
+honneur, quand je visite telle ou telle contrée, d'être l'homme-lige du
+prince qui y règne et d'accepter le baisemain qu'il m'offre. En ce sens,
+nous tombons d'accord; ce n'est qu'une vassalité de passage qu'on
+laisse, en s'en allant, derrière soi, et qu'on peut être heureux de
+retrouver, parce qu'elle n'a en soi rien de servile.
+
+--Eh bien, noble fils d'Hamund, échangeons, à cette occasion, nos
+présents. Donne-moi, retenue par des nœuds de paix dans son
+fourreau[32], la glorieuse épée avec laquelle tu portas naguère le coup
+de mort à Vandel, et accepte de moi, également enfermée en une gaine de
+paix, cette hallebarde que, dans le temps où j'errais exilé dans le pays
+de Galles, j'enlevai au tombeau d'un vieux viking. C'est une arme
+magique, qui non seulement préserve de la mort celui qui la tient, mais
+qui a de plus la propriété d'indiquer, par une résonance prolongée, si
+la blessure qu'elle vient de faire est mortelle. Nul autant que toi,
+Gunnar, ne mérite d'être honoré de ce trophée.»
+
+* * *
+
+Cependant la saison s'avançait, et Halvard le Rouge commençait à ronger
+son frein.
+
+«Écoute, dit-il un jour à Gunnar, j'en ai assez de toutes ces fêtes de
+cour et de ce train de vie entre quatre murailles. J'aspire à entendre
+le cri de la mouette, qui me plaît infiniment mieux que le babil des
+femmes et le chant des skaldes. Nous avons encore, avec nos navires, le
+temps de faire une course d'automne. Qu'en penses-tu, mon fils d'armes?
+
+--Je suis prêt. Quand faisons-nous voile?
+
+--Quand nous faisons voile? mais aujourd'hui même, à la minute précise
+où je parle. Nous ne sommes pas, que je sache, comme ces filles
+galloises auxquelles il est interdit de se marier avant qu'elles aient
+filé assez de lin pour remplir leur bahut d'hyménée. L'Océan et nous,
+nous sommes libres de convoler ensemble à toute heure, et c'est le seul
+genre de mariage qui m'agrée.
+
+--Et de quel côté, cette fois, nous dirigerons-nous?
+
+--Si tu le veux, nous irons visiter les rivages du Smaaland et de la
+Gothie[33].»
+
+Gunnar prit donc congé du roi Svend, fort marri de la séparation, et la
+flottille se remit en mer dans la direction de la Baltique.
+
+Après avoir rangé la côte sud de Laaland, puis les crayeuses falaises de
+l'île de Moen, la «vierge chevelue de la mer de l'Est», elle laissa le
+Sund à sa gauche pour longer les rives de la Scanie et passer ensuite
+entre cette terre et les hautes roches de l'île de Bornholm.
+
+* * *
+
+Nul incident digne d'être narré ne marqua la navigation des vikings
+jusqu'au delà du lacis d'îlots qui frangent le littoral scandinave
+au-dessous de la moderne Carlskrona. Le temps n'avait cessé d'être
+magnifique, et une jolie brise du sud-ouest caressait à souhait la poupe
+des ellides.
+
+Mais, l'après-midi du quatrième jour, comme on était déjà engagé dans le
+détroit de Calmar, Halvard le Rouge, qui venait de monter sur la dunette
+de la _Côte-de-fer_, eut tout à coup, en auscultant le ciel, un de ces
+hochements de tête silencieux par lesquels tous les vieux loups de mer
+se donnent à entendre à eux-mêmes que les choses ne vont pas selon
+leurs désirs.
+
+Une brusque saute de vent d'ouest en est venait, en effet, de se
+produire, et à un zéphyr régulier avaient succédé de petits coups d'aile
+haletants, brefs et saccadés, qui semblaient ne pas avoir assez de force
+pour embrasser plus de vingt toises de mer.
+
+Bien que, malgré cela, la Baltique continuât de demeurer unie comme une
+glace, et que pas un nuage ne tachât l'horizon, il était à croire que le
+vieux viking n'augurait rien de bon du changement; car au hochement de
+son crâne de marsouin succéda aussitôt un petit grognement sourd qui
+équivalait à tout un poème.
+
+«Qu'as-tu donc à te parler en dedans? lui demanda Gunnar intrigué.
+Est-ce que Ran, la déesse de la mer, comploterait avec Loki, le méchant
+dieu[34], de nous jouer quelque vilain tour?
+
+--Je me moque de Loki et de Ran, repartit le viking en se grattant
+l'oreille; mais en aucun temps, et surtout dans cette saison de l'année,
+je n'ai jamais eu un bien vif amour pour ces petits vents ni chauds ni
+froids, à l'haleine essoufflée, qui n'osent pas dire franchement ce
+qu'ils vous veulent; mieux vaut tout de suite une bonne rafale âpre et
+mordante qui vous cingle carrément le visage et vous décoiffe sans même
+crier gare... Bon, regarde à présent, ajouta-t-il après un moment de
+silence: a-t-on idée de pareille traîtrise?»
+
+* * *
+
+Gunnar regarda. L'atmosphère présentait maintenant un calme de mort, et
+un voile de vapeurs basses, hissé, semblait-il, par une main invisible,
+s'étendait lentement à droite et à gauche sur la terre ferme et sur
+l'île d'Œland, déformant au loin les aspects naturels par un de ces
+phénomènes de mirage que les marins appellent _fée Morgane_.
+Promontoires, arbres et rochers, tout apparaissait renversé; certains
+objets même se montraient dédoublés.
+
+Un instant après émergea de l'horizon, comme par un coup de baguette
+magique, un gros banc de nuages dont la couleur noircissait à vue d'œil.
+
+«Je le disais bien, s'écria Halvard, ce petit vent de rien était gros
+d'une tempête. Elle va être sur nous tout à l'heure, et nous surprendre
+dans une passe où un long vaisseau, en pareille circonstance, ne doit
+pas se trouver. Alerte! il faut virer de bord au plus vite, et fuir sous
+le vent jusqu'à l'une des anses qui se trouvent à l'entrée du détroit,
+car la baie de Calmar est encore trop loin de nous.»
+
+Il avait à peine prononcé ces mots, que de la masse de nuages noirs, qui
+avait en moins d'un instant achevé d'envelopper le ciel, jaillit un jet
+de flamme rutilant qui parcourut en zigzag l'horizon et revint labourer
+le sein de la mer, dont les vagues commencèrent à se tuméfier, sans
+faire encore entendre aucun bruit.
+
+Immédiatement l'ordre fut transmis d'exécuter la manœuvre voulue. Les
+rameurs reculèrent à bâbord pour donner à tribord du champ aux ellides,
+qui décrivirent un cercle et tournèrent.
+
+* * *
+
+Il n'était que temps. Un second éclair sillonna le ciel noir, et
+l'averse éclata torrentielle et brutale, une averse mêlée d'eau et de
+grêle et accompagnée d'une terrible rafale.
+
+Les trois navires couraient de toute leur vitesse devant la tourmente,
+qui lançait d'énormes paquets de mer sur leurs poupes et menaçait chaque
+fois de les submerger. Et Halvard le Rouge avait dit vrai: dans ce sund
+étroit de Calmar, encaissé partout de hautes rives, parsemé de récifs
+insidieux, et où les vagues, sous l'action de la tempête, s'enroulent
+littéralement toutes ensemble, les longs vaisseaux des vikings étaient
+loin d'offrir la même résistance que les coques rondes de négoce,
+construites pour affronter au besoin les flots du canal d'Irlande et de
+la Manche. Aussi bon nombre de rames s'étaient-elles brisées dans les
+toletières, et les cales avaient-elles embarqué une masse d'eau déjà
+inquiétante, quand l'entrée du détroit commença de se dessiner.
+
+Là il restait à accomplir l'opération la plus délicate de toutes; car,
+pour gagner la crique suédoise, où était le salut de la flottille, il
+fallait s'engager par un chenal étroit et tortueux que bordait un semis
+d'écueils à fleur d'eau, et au beau milieu de ce chenal était un
+bas-fond sur lequel les brisants faisaient rage. Ajoutons que les trois
+navires allaient être obligés, à ce pas critique, de modifier leur
+allure et leur direction, et de prêter, quoique pour peu d'instants,
+leurs flancs plus ou moins mutilés à la pleine fureur des autans. De
+plus, l'obscurité s'était épaissie à tel point, que d'un bord à l'autre
+on se voyait à peine. Des grêlons d'une taille prodigieuse, de
+véritables blocs de glace, s'étaient mis à fondre en avalanche,
+souffletant les visages des rameurs et martelant leurs mains bleuies de
+froid.
+
+Le tonnerre grondait sans discontinuer.
+
+* * *
+
+Tout à coup, sur la _Côte-de-fer_, un marin plus superstitieux que ses
+camarades crut apercevoir au milieu des nuages une forme de femme
+gigantesque qui allongeait le bras d'un air menaçant vers les trois
+navires en détresse.
+
+L'homme, à cette vue, fut pris d'épouvante.
+
+«La sorcière! s'écria-t-il en se levant. La voyez-vous qui chevauche
+là-haut? Tenez, là où est mon doigt! Croyez-moi, cette tempête n'est pas
+une tempête naturelle; c'est l'œuvre des _Trolls_ ennemis, déchaînés
+contre nous, et je vous dis que nous en avons pour la nuit.
+
+--Avant de parler de la nuit, attends donc que le jour soit fini! lui
+riposta Halvard en colère; et, si tu ne te rassieds pas, c'est moi qui
+t'enverrai d'un coup de hache souper dans les cavernes de Ran!
+
+--Plus d'un de nous y soupera, même sans ta hache! hurla le viking au
+milieu de la rafale, sans oser cependant bouger de place.
+
+[Illustration: Mort d'Halvard le Rouge.]
+
+--À la bonne heure! voilà comme j'aime à t'entendre parler!» repartit
+Halvard avec son gros rire.
+
+Sur l'entrefaite, la flottille arrivait à la passe terminale. Il y eut,
+une minute durant, un ralentissement voulu dans la marche; puis Halvard
+lui-même, sur la _Côte-de-fer_, prit le gouvernail des mains du pilote,
+et, s'adressant à tue-tête aux équipages des deux autres ellides:
+
+«Qu'on me suive! leur cria-t-il; les yeux fermés je trouverais la route,
+et, dût-il grêler sur nous des sorcières, que nul ne songe à son
+garde-nez[35]!»
+
+* * *
+
+Sur ce mot, l'intrépide viking lança le premier sa nef dans le chenal.
+Par une double évitée rapide et heureuse, celle-ci esquiva et le
+bas-fond et le banc de récifs longitudinal; après quoi il suffit aux
+matelots d'évoluer avec précaution sur la droite pour se trouver
+derrière une sorte de coude du rivage, au milieu d'une onde relativement
+calme. À une toute petite distance de là s'ouvrait une crique en fer à
+cheval dont l'entrée était d'autant plus aisée que le terrain, très haut
+d'un côté, dessinait de l'autre une pente douce vers laquelle glissait
+une colline herbue. Le talus protecteur du site formait justement éperon
+vers le Sund.
+
+* * *
+
+Halvard alors quitta le timon pour suivre la marche des deux autres
+vaisseaux. Le _Bison_, monté par Kulskiag, venait, lui aussi, de
+franchir sans encombre la section la plus dangereuse du canal, et il eut
+vite fait de rallier la _Côte-de-fer_ à l'entrée du petit havre suédois.
+Quant au _Dauphin_, que dirigeait toujours Ogly le Danois, il était
+encore en plein dans le ressac, et paraissait ne pouvoir en sortir.
+
+Une ou deux minutes s'écoulèrent ainsi.
+
+«Il passera! il passera!» s'écrièrent les matelots des navires sauvés.
+
+Mais le _Dauphin_ ne passa pas. Juste à ce moment, la tempête sembla, de
+dépit, souffler avec une violence redoublée. Le navire d'Ogly, après
+avoir tournoyé à deux reprises sur lui-même, alla heurter le banc de
+rochers et s'y fendit en deux morceaux. Le gaillard d'avant s'était, du
+coup, trouvé séparé du reste de la coque.
+
+«Perdus! perdus! hurla le vieux viking à cette vue. Un si bon navire, et
+tant de braves gens! Vite! enfants, ramez en arrière! Contre tous les
+vents et tous les tonnerres, j'arracherai bien quelques-uns d'entre eux
+aux mâchoires de la mort!»
+
+Pas une protestation ne s'éleva. Les deux ellides virèrent de nouveau
+pour tourner le dos à la baie souriante, aux vertes prairies du coteau
+déclive, et se rejeter dans le noir tourbillon.
+
+«En avant! cria le chef à ses hommes, et que Thor soit ou non dans le
+nuage[36], je m'en soucie comme d'un vieux grelin!»
+
+* * *
+
+Comme il lançait ce défi au ciel, un nouvel éclair jaillit, fulgurant et
+rapide; un dernier coup de tonnerre retentit, un coup de tonnerre auprès
+duquel tous les éclats de foudre précédents n'avaient été qu'un petit
+bruit de crécelle, puis un silence profond suivit cette détonation
+formidable qui avait ébranlé et fait tressaillir jusqu'en leurs fibres
+les plus secrètes la carcasse et le pont de la _Côte-de-fer_; et alors
+qu'aperçut-on? Le vieux viking, contempteur des dieux, gisait à
+l'extrémité de la dunette, son énorme corps renversé en arrière, de
+telle sorte que sa rouge chevelure retombait en flots le long de la
+poupe sur la figure sculptée de l'ellide.
+
+«Le marteau de Thor a frappé le capitaine!» s'écrièrent avec effroi les
+vikings.
+
+Tous les bras cessèrent aussitôt de ramer.
+
+«Tenez! tenez! là-bas! la voici encore la femelle des Trolls! rugit le
+matelot qui, une fois déjà, avait cru voir la sorcière dans le nuage. De
+chacun de ses doigts part le trait meurtrier... Malheur à nous tous, je
+vous le répète, si nous ne nous enfuyons au plus vite!»
+
+Il devenait d'ailleurs pleinement évident que toute tentative pour
+tâcher de retrouver, parmi les brisants furieux du canal, quelques
+épaves humaines du _Dauphin_, eût été un pur acte de folie. Aussi
+Gunnar, sans plus s'obstiner, donna-t-il l'ordre de battre en retraite
+vers l'anse de la côte.
+
+«Amis, dit-il, Ogly le Danois et ses compagnons doivent être maintenant
+en route, par des voies où nul n'a rebroussé chemin, vers la demeure
+qu'Héla, la sombre déesse, habite au-dessus des neuf mondes[37]. Nous,
+demain, au lever du soleil,--si les dieux permettent que le soleil se
+lève demain comme les jours précédents,--nous boirons la bière des
+funérailles en l'honneur des braves qui nous ont quittés, et le plus
+brave de tous, celui qui gît ici sur ce pont, la face trouée par la
+flèche de feu à laquelle personne ne peut se dérober, recevra de nous la
+sépulture qu'il convient de donner à un vrai viking.»
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 31: _Jarl_ (prononcez _iarl_), gouverneur de province au nom
+du roi.]
+
+[Note 32: Les Scandinaves croyaient que cela portait malheur de
+donner de l'acier nu à un ami; une arme ainsi offerte et acceptée était
+censée _couper_ l'amitié, à moins que le donneur n'eût soin
+préalablement de se tirer avec ce fer un peu de son propre sang.]
+
+[Note 33: Suède méridionale.]
+
+[Note 34: Loki était le dieu du mal dans la mythologie scandinave.]
+
+[Note 35: Saillie en rabat du chapeau d'acier que portaient
+ordinairement les vikings.]
+
+[Note 36: Thor était, chez les Scandinaves, le dieu du tonnerre.
+Jeudi, en suédois, se dit _Thorstag_, jour de Thor, et en allemand
+_Donnerstag_, jour du tonnerre.]
+
+[Note 37: C'était comme le logis d'attente où, dans les idées des
+païens du Nord, les morts séjournaient pendant trois jours jusqu'à ce
+qu'on eût fait le triage de ceux qui avaient mérité d'aller dans la
+Wahalla; les autres, les non élus, demeuraient avec ladite Héla dans
+l'enfer scandinave.]
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+GUNNAR ET HALGIERDE
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+QUELLE FEMME ÉTAIT HALGIERDE, FILLE D'HOGI
+
+
+Une demi-année s'était écoulée depuis les événements qu'on vient de
+raconter. Après avoir passé l'hiver à Drontheim, auprès du fameux jarl
+Hakon, ce Julien l'Apostat de la Norwège avec lequel nous aurons
+occasion de faire plus amplement connaissance par la suite de ce récit,
+Gunnar et son frère Kulskiag avaient profité du renouveau pour s'en
+retourner en Islande avec quatre navires à coque ronde surchargés de
+richesses et de butin.
+
+Comme le bruit de leurs exploits de vikings les avait devancés dans
+toute l'île, ce fut à qui accourrait à leur bœr pour entendre le récit
+de leurs aventures.
+
+«Te voilà maintenant plus que jamais le premier parmi nous, dit Nial le
+sage à son ami; ta renommée va voler de bouche en bouche du fiord de
+Borge à l'Eyfirdinga[38], et je prévois qu'au prochain alting chacun
+n'aura d'yeux et de saluts que pour toi. Garde-toi bien de te laisser
+enivrer à ces témoignages bruyants et flatteurs. Tel qui t'exaltera très
+haut en paroles te jalousera au fond de son cœur, et, la première fumée
+de gloire dissipée, il te faut t'attendre à trouver tes chemins semés de
+maintes embûches.
+
+--Avec tes yeux pour les voir, et mon bras pour les écarter, les
+embûches dont tu parles ne m'épouvantent guère.
+
+--Oui, oui, repartit Nial, à nous deux nous pouvons faire beaucoup.
+Écoute cependant: tu sais que le ciel, de temps à autre, vous envoie des
+visions ou des rêves où l'on perçoit quelque chose de l'avenir. Eh bien,
+la nuit qui a suivi ton retour, j'ai rêvé que la première embûche, et
+non la moins dangereuse de toutes, tu la rencontrerais sur le ting même.
+Peut-être ferais-tu bien de t'abstenir de paraître aux comices qui
+approchent.
+
+--Je sais, répondit Gunnar, que tu es du petit nombre de ceux qui
+possèdent le don de seconde vue; mais je sais aussi que la destinée est
+une chose qui ne se peut changer. Odin lui-même, à ce qu'on nous
+enseigne, devant les yeux perçants duquel l'avenir se déroule tout
+entier, n'ignore pas qu'il est appelé à périr finalement par le loup qui
+a été ordonné dès le début des choses pour l'exterminer, et, tout grand
+Dieu qu'il est, il ne peut faire que cela n'arrive pas... Je songerai
+néanmoins à ce que tu me dis.»
+
+[Illustration: Un fiord.]
+
+* * *
+
+L'époque de l'alting venue, les deux fils d'Hamund ne purent, malgré
+tout, résister à l'envie de s'y faire voir. Gunnar s'y présenta, pour sa
+part, équipé d'une manière si somptueuse, que pas un des gros chefs
+islandais n'était capable de rivaliser avec lui. S'il y eut des envieux
+de sa gloire, il n'y parut toutefois en aucune façon. Sa première
+tournée d'une hutte à l'autre fut marquée par une ovation enthousiaste;
+tout le monde le comblait à l'envi de félicitations et de serrements de
+mains.
+
+«Gunnar est le premier homme de l'Islande; par Gunnar, le renom de
+l'Islande a pénétré jusqu'aux rives de Rügen; et voyez, il est avec tous
+aussi affable et aussi modeste que s'il n'avait point fait ce qu'on
+raconte.»
+
+Tels étaient les propos qu'échangeaient entre eux les notables de tous
+les districts, rassemblés au val Tingvalla.
+
+Un jour que le fils d'Hamund descendait de la colline de la Loi, il vit
+venir à lui une grande et belle personne vêtue d'une robe magnifique et
+d'un manteau écarlate garni d'agrafes d'or. Sa chevelure,
+extraordinairement épaisse et soyeuse, lui flottait jusqu'à la ceinture.
+
+Elle s'arrêta devant Gunnar, le salua gracieusement; et comme il
+s'enquérait de son nom, car il la voyait pour la première fois, elle lui
+dit qu'elle était Halgierde, fille d'Hogi.
+
+La conversation ainsi engagée, elle le pria de vouloir bien lui narrer
+quelques épisodes de ses voyages.
+
+Gunnar, ébloui et charmé, s'empressa de déférer à son désir; puis il
+finit par lui demander si elle était mariée.
+
+«Non, répondit Halgierde, et je ne crois pas que beaucoup d'hommes
+s'avisent de songer à moi.
+
+--Est-ce donc que personne ne vous paraît digne de vous?
+
+--Non pas; mais j'ai sur la question du mariage des idées à moi.
+
+--Et que répondriez-vous, poursuivit Gunnar, si je sollicitais votre
+main?
+
+--Quoi! fit-elle d'un ton de surprise, vous auriez sérieusement cette
+pensée?
+
+--Très sérieusement.
+
+--Eh bien, adressez-vous à mon père.»
+
+Et, sur ce mot, elle le quitta avec un sourire.
+
+* * *
+
+Gunnar alla tout droit à la hutte d'Hogi. Il y trouva celui-ci et Rut,
+qui l'accueillirent aussi courtoisement que si entre lui et eux il n'y
+avait jamais eu le moindre différend.
+
+Gunnar formula sa demande, qui ne laissa pas d'étonner un peu les deux
+frères.
+
+«Certes, répondit Rut le premier, nous ne nous serions jamais attendus à
+ce qu'une alliance unît nos familles. Nous savons ce que tu vaux,
+Gunnar; aussi croyons-nous de notre devoir de ne te rien cacher de la
+vérité. Halgierde a ses qualités; mais on lui trouve aussi de graves
+défauts. Elle a déjà eu deux maris, et ses deux premiers mariages ont
+été loin d'être heureux...
+
+--Voilà, interrompit vivement Gunnar, une noblesse de procédé que
+j'apprécie. J'aimerais mieux, moi aussi, que certaines choses fussent
+autrement que vous ne le dites... Néanmoins ne me refusez pas, ou je
+croirais que vous vous souvenez encore de notre ancienne contestation.
+
+--Pas le moins du monde, reprit Hogi; nous entendons demeurer tes amis,
+même si cette union ne se fait pas. Es-tu bien résolu à la contracter?
+
+--Je le suis, repartit Gunnar.
+
+--Je vois, ajouta Hogi en souriant, que tu es capable de toutes les
+audaces. Halgierde est-elle au courant des choses?
+
+--C'est elle-même qui m'envoie vers vous.»
+
+Au même moment la jeune femme entra. Elle déclara elle-même ses
+fiançailles, et l'on régla les conditions de l'hymen.
+
+Le lendemain, Gunnar courut à Bergtorsvol raconter l'événement à Nial.
+Ce dernier ne dissimula pas son mécontentement.
+
+«Tu pouvais faire un meilleur choix, répondit-il, et ce que tu
+m'annonces éveille en moi de graves appréhensions pour l'avenir.
+Peut-être aurais-tu mieux fait de suivre mon conseil et de ne point
+paraître au présent alting.
+
+--Kulskiag et moi nous tenions à y revoir une foule de braves gens, nos
+amis, et je t'assure que la réception qui nous a été faite là-bas ne
+cachait aucune pensée de jalousie.
+
+--Enfin ce qu'il y a de plus clair, c'est que cette Halgierde t'a
+ensorcelé.
+
+--Ensorcelé? J'ignore si c'est le mot; mais il me semble que, même sans
+que je l'eusse vue et qu'elle m'eût parlé, il eût suffi qu'un corbeau,
+messager de malheur ou non, fût venu déposer à mes pieds un de ses longs
+cheveux d'or, pour que je me sentisse désireux de l'épouser.»
+
+Il y eut un petit moment de silence; après quoi le bon Nial reprit en
+souriant:
+
+«Écoute, il ne me siérait pas, à moi qui suis marié depuis longtemps, de
+te parler en cette circonstance comme l'eût pu faire, de son vivant,
+Halvard le Rouge, aujourd'hui trépassé. Promets-moi seulement que, quoi
+qu'il arrive, nous resterons unis.
+
+--Certes, quoi qu'il arrive, rien ne troublera jamais notre vieille
+amitié.
+
+--C'est bien, Gunnar; donnons-nous la main sur ce mot,» conclut Nial en
+reprenant un air grave.
+
+Mais il ne put s'empêcher d'ajouter:
+
+«C'est égal, quelque chose me dit que, si tout continue à se bien
+passer, ce ne sera pas la faute d'Halgierde.»
+
+* * *
+
+Tout enfant, la fille d'Hogi avait annoncé une beauté rare, et fait
+l'admiration de tous ceux qui la voyaient. Son oncle Rut convenait comme
+les autres que, pour la majesté de la taille, l'harmonie des lignes du
+visage, la finesse et l'abondance des cheveux, elle n'avait peut-être
+pas sa pareille en Islande. Seulement il lui trouvait, à part lui, dans
+le regard un «je ne sais quoi» dont il avait peur.
+
+Un jour, il dînait chez son frère en société de quelques amis. La
+fillette était en train de folâtrer par terre dans la salle avec
+d'autres enfants de son âge, quand son père l'appela tout à coup:
+
+«Viens ici, mignonne!»
+
+Halgierde accourut aussitôt, sa charmante figure animée par le jeu.
+
+Hogi la prit doucement par le menton, l'embrassa, et, se tournant vers
+Rut son cadet:
+
+«N'est-elle pas, lui dit-il, jolie à ravir?»
+
+Comme Rut ne répondait pas, Hogi répéta sa question.
+
+«Oui, oui, repartit enfin l'oncle, c'est, à coup sûr, une enfant
+ravissante... Mais, ajouta-t-il après un silence, je me demande toujours
+d'où sont venus dans notre famille ces yeux... dont je ne puis définir
+l'expression...»
+
+Le propos vexa Hogi, et il s'ensuivit une courte bouderie entre les deux
+frères.
+
+* * *
+
+Les années s'écoulèrent. Halgierde devint chaque jour plus belle, et
+l'on put remarquer bientôt qu'elle était consommée dans l'art de plaire.
+Avec cela, prodigue, obstinée, rancunière, elle inquiétait de plus en
+plus le bon Rut; et le pis, c'était qu'un certain Tiolstolf, qui avait
+été son père nourricier, avait conservé sur elle une influence des plus
+pernicieuses.
+
+Ce Tiolstolf était un méchant homme, d'une force et d'une habileté aux
+armes peu communes, qui avait déjà commis plusieurs meurtres sans payer
+la moindre rançon. Halgierde avait voulu qu'il restât avec elle à
+l'Hogistad, et elle ne faisait rien sans le consulter.
+
+Or, à quelque distance du bœr, dans la direction de la mer, demeurait un
+riche fermier appelé Thorwald. C'était un homme de mœurs honorables et
+fort estimé, qui n'avait d'autre défaut qu'un peu trop de vivacité dans
+l'humeur.
+
+Son père l'exhortant un jour à se marier, il répondit qu'il y songeait
+en effet, et que son choix était même déjà fait.
+
+«Et qui comptes-tu demander? continua le vieillard.
+
+--Halgierde, fille d'Hogi.»
+
+Le père secoua la tête.
+
+«Non, pas elle, mon fils! reprit-il. On la dit volontaire, emportée et
+coquette; tu es toi-même opiniâtre et violent... M'est avis que d'un tel
+mariage il ne saurait rien résulter de bon.
+
+--C'est mon idée, et je m'y tiens, repartit le jeune homme.
+
+--Soit!» conclut le vieillard.
+
+Le lendemain même, le père et le fils allèrent trouver Hogi leur voisin.
+
+«Nos situations se valent, lui dit ce dernier; je ne dois pas vous
+cacher pourtant qu'Halgierde a un caractère un peu difficile.
+
+--Cela ne fait rien,» répondit Thorwald.
+
+Et, séance tenante, l'affaire fut réglée, sans qu'Halgierde eût voix au
+chapitre.
+
+Lorsque la jeune fille connut la chose, elle entra dans une grande
+colère et courut vers son père nourricier.
+
+«Console-toi, lui dit Tiolstolf, et compte sur moi. C'est la première
+fois que tu te maries, mais ce n'est sans doute pas la dernière. Il
+faudra bien, à la récidive, que l'on prenne ton avis.»
+
+Sur quoi ils se mirent à parler d'autre chose.
+
+* * *
+
+Pendant ce temps, Hogi disposait tout pour la noce. Il alla d'abord
+inviter Rut, et lui dit:
+
+«Je te prie de ne pas m'en vouloir si j'ai conclu cet hymen en dehors de
+toi.
+
+--Certes, répondit le frère, l'union est loin de m'agréer. Je te promets
+néanmoins d'assister au repas.»
+
+Thorwald fit aussi ses invitations, et Halgierde convia de son côté au
+festin un certain Svan qui était son oncle maternel et qui habitait le
+fiord des Ours, à la partie nord de l'Islande. Ce Svan était un vilain
+drôle, hargneux, querelleur, et qui se connaissait en magie. Au banquet,
+qui compta plus de cent couverts, Tiolstolf et lui se placèrent côte à
+côte, et, au grand étonnement des convives, on les vit l'un et l'autre,
+à plusieurs reprises, s'entretenir tout bas avec Halgierde, qui riait à
+chaque mot qu'ils disaient.
+
+«Cette façon de rire ne me plaît guère, dit le père de Thorwald à son
+fils, comme ils s'en retournaient le soir chez eux; et ce qui me plaît
+encore moins, c'est la présence de ce Tiolstolf.»
+
+Halgierde, en effet, avait exigé que son père nourricier la suivît au
+domicile conjugal. De tout l'hiver, Thorwald et lui n'échangèrent que de
+brèves paroles. Quant à Halgierde, dès le lendemain de son mariage, elle
+commença par donner libre cours à ses habitudes de gaspillage, si bien
+que, le printemps venu, il y eut au logis disette de farine et de
+poissons secs. Halgierde alors se mit en colère contre son mari, et lui
+reprocha de la laisser manquer même du nécessaire. À quoi Thorwald
+répondit que son approvisionnement de l'année avait été le même que
+d'habitude, et que cela lui durait d'ordinaire jusqu'au milieu de l'été.
+
+«Qu'est-ce que cela prouve? repartit la jeune femme d'un ton méprisant:
+que tu es tout bonnement un avare, et que ton père et toi vous vous
+laissiez mourir de faim!»
+
+Le mari, courroucé de cette parole, frappa Halgierde à la joue avec une
+telle force, que le sang jaillit; puis, sortant sans mot dire, il emmena
+six de ses gens, et gagna à la rame quelques îlots qu'il possédait dans
+le fiord voisin, et où il avait une réserve de farine et de poissons
+secs.
+
+* * *
+
+Halgierde cependant s'assit devant la porte, et elle était en train de
+ruminer sa colère quand Tiolstolf parut.
+
+«Ah! fit-il en l'apercevant, qui t'a donc marqué de rouge le visage?
+
+--C'est mon mari, répondit-elle; et il paraît que tu t'en soucies peu,
+puisque tu n'es pas même venu à mon secours!
+
+--Eh! le savais-je? dit le père nourricier. Je suis, en tout cas, bon
+pour te venger.»
+
+Il prit sa hache, sauta en canot, et rama vers les îles du fiord.
+
+Thorwald était dans sa chaloupe, en train d'arrimer les objets que ses
+hommes lui apportaient du rivage. Tiolstolf, d'un bond, fut à côté de
+lui.
+
+«Voyons! dit-il, il faut que je t'aide, autrement tu n'en finiras
+point... Ma parole! on croirait toujours que tu es manchot!
+
+--Tu n'as rien à m'apprendre, sache-le bien! répondit Thorwald d'un ton
+dédaigneux.
+
+--Si fait, riposta l'autre, j'ai à t'apprendre de quelle façon on doit
+se conduire avec une femme... J'ajouterai que tu as maltraité Halgierde
+pour la première et la dernière fois.»
+
+À ce mot, Thorwald saisit un couteau de pêcheur qui se trouvait près de
+lui, et le brandit vers Tiolstolf; mais l'autre, levant sa hache, en
+assena un tel coup à Thorwald, que celui-ci eut le bras cassé et laissa
+échapper le couteau.
+
+D'un second coup porté sur la tête, son adversaire lui fracassa le
+crâne.
+
+Au même moment les gens de Thorwald arrivaient avec des sacs de farine.
+Tiolstolf, sans perdre de temps, pratiqua d'un coup de hache un énorme
+trou dans le fond de la chaloupe, qui embarqua immédiatement le flot
+salé; puis, sautant vite dans son propre canot, il s'éloigna à force de
+rames, tandis que l'autre bateau coulait avec sa charge et le corps
+inanimé de Thorwald.
+
+Une fois à terre, il se dirigea en droite ligne vers le bœr d'Halgierde,
+sa hache ensanglantée à l'épaule.
+
+La jeune femme était toujours assise à la même place.
+
+«Tiens! ta hache est de la même couleur que ma joue! dit-elle à
+Tiolstolf en l'apercevant.
+
+--Oui, je viens de faire en sorte que tu puisses te remarier à ta
+guise.
+
+--Alors Thorwald est mort?
+
+--Il l'est... Maintenant, comme il faut que je pourvoie à ma sûreté, je
+m'en vais de ce pas vers le nord rejoindre notre ami Svan.»
+
+Là-dessus il enfourcha un cheval, et s'enfuit au galop à travers la
+plaine.
+
+* * *
+
+Le même jour, Halgierde était de retour chez son père Hogi. Celui-ci, ne
+sachant rien de ce qui était arrivé, accueillit sa fille avec joie.
+
+«Pourquoi Thorwald ne t'accompagne-t-il pas? lui demanda-t-il tout
+d'abord.
+
+--Thorwald est mort! dit Halgierde.
+
+--Alors c'est Tiolstolf qui l'a tué! dit l'oncle Rut, survenant tout à
+coup.
+
+--Oui, ajouta simplement Halgierde.
+
+--Mes pressentiments ne me trompaient pas, reprit Rut; ce mariage ne
+pouvait engendrer que malheurs!»
+
+Quand le père de Thorwald apprit la nouvelle, il rassembla un gros
+d'hommes armés, et se dirigea au nord vers le fiord des Ours. Mais,
+comme la troupe gravissait la dernière colline du chemin, il survint
+tout à coup une nuée si opaque, qu'elle fut obligée de s'arrêter court.
+
+Les cavaliers mirent pied à terre un moment. Quand ils voulurent ensuite
+remonter en selle, il leur fut impossible de retrouver leurs chevaux
+dans l'obscurité. Ils perdirent même leurs armes, et tous à l'envi
+s'égarèrent si bien parmi les roches et les précipices, qu'ils n'eurent
+bientôt plus qu'un désir, celui de pouvoir battre en retraite.
+
+«Par ma foi! s'écria le père de Thorwald, c'est ce Svan qui nous
+ensorcelle. Que je rattrape seulement mon cheval, et je jure que je file
+au plus vite!»
+
+Au même instant l'atmosphère s'éclaircit, et chacun retrouva ce qu'il
+cherchait. Quelques hommes, plus obstinés, essayèrent néanmoins de
+pousser outre; mais, trois fois de suite, le même enchantement se
+renouvela, de sorte que le plus vaillant tourna bride.
+
+L'affaire se termina donc, selon l'usage du pays et du temps, par une
+composition pécuniaire. Hogi paya au père de Thorwald la somme de six
+onces d'argent[39] comme rançon du meurtre de son gendre, et Rut lui
+fit, de plus, présent d'un manteau.
+
+* * *
+
+Deux années s'écoulèrent. Halgierde s'était remise à vivre sous le toit
+paternel, quand un jour s'arrêta devant le bœr un groupe d'une dizaine
+d'hommes à cheval à la tête duquel se trouvait Osvif, un riche fermier
+qui avait sa demeure près du fiord de Borge.
+
+À peine eurent-ils exposé l'objet de leur visite, qu'Hogi fit mander Rut
+en toute hâte.
+
+«Cette fois, lui dit-il, je ne veux pas agir sans te consulter. C'est
+Osvif qui vient me demander la main d'Halgierde.
+
+--Ne connaît-il point l'histoire de Thorwald?
+
+--Il la connaît; mais il prétend qu'un second hymen est souvent plus
+heureux qu'un premier, et que d'ailleurs il se gardera de Tiolstolf.
+
+--Qu'il s'en garde, répondit Rut; c'est mon meilleur conseil de
+beaucoup... Mais il faut que, cette fois, Halgierde soit l'arbitre de
+son propre sort.»
+
+On appela aussitôt la jeune veuve. Celle-ci parut, vêtue d'une robe
+écarlate et d'un manteau bleu du plus fin tissu, avec une ceinture
+d'argent à la taille. Ses beaux cheveux retombaient en ondes dorées sur
+son sein.
+
+Elle eut pour chacun un sourire gracieux, et quand Osvif, émerveillé,
+lui demanda si elle consentait à le prendre pour mari, elle répondit
+sans hésiter:
+
+«De tout mon cœur, et je suis convaincue que rien ne troublera plus mon
+bonheur.»
+
+La noce se fit deux semaines plus tard, en grande pompe, à l'Hogistad.
+Tiolstolf, bien que toujours au bœr, ne fut pas invité au banquet. Tout
+le temps que la fête dura, on le vit rôder, le sourcil froncé et la
+hache levée, autour du logis; mais personne n'eut l'air d'y faire
+attention, et nul incident ne troubla le repas.
+
+Osvif alla s'installer chez lui avec sa femme, et pendant une année le
+couple vécut dans la plus parfaite harmonie.
+
+Au commencement de l'été, Halgierde donna le jour à une fille qui lui
+ressemblait trait pour trait, et qui reçut le nom de Thorgierde.
+Tiolstolf, lui, était demeuré à l'Hogistad, où d'abord il parut bien se
+conduire. Mais, un matin qu'il avait commis un acte de violence sur un
+des serviteurs de la maison, Hogi le pria de s'en aller.
+
+Pour toute réponse, Tiolstolf sella son cheval, prit ses armes, et se
+dirigea vers le bœr d'Osvif.
+
+Il trouva Halgierde seule au logis.
+
+«Ton père, lui dit-il, m'a chassé, et je viens te demander asile.
+
+--C'est à Osvif qu'il appartient de te répondre quand il rentrera,
+repartit la jeune femme.
+
+--Vivez-vous donc d'accord à ce point?
+
+--Tout à fait d'accord... Pas un nuage ne s'est élevé entre nous.»
+
+Tiolstolf prit place silencieusement sur un banc.
+
+Lorsque Osvif parut, Halgierde lui jeta les bras autour du cou, et lui
+dit:
+
+«M'accorderas-tu ce que je vais te demander?
+
+--Si je le puis honorablement, certes oui.
+
+--Eh bien, Tiolstolf est ici. Permets-lui de rester avec nous. S'il te
+donne le moindre sujet de contrariété, tu me trouveras avec toi contre
+lui.
+
+--Soit, répondit Osvif. Je ne puis résister à une prière faite de cette
+façon; mais sache qu'à la première incartade je mettrai le compagnon à
+la porte.»
+
+* * *
+
+Tiolstolf, quelques mois durant, se maîtrisa; puis son naturel reprit le
+dessus, et il emplit bientôt tout le logis de querelles et de vacarme,
+n'épargnant dans ses violences que la seule Halgierde, qui du reste ne
+le défendait jamais. Osvif voyait bien que les choses menaçaient de
+tourner mal; mais, craignant d'affliger sa femme, il différait de jour
+en jour l'expulsion du père nourricier.
+
+Un matin, quelques moutons s'étant fourvoyés dans les pâturages des
+montagnes, il dit à Tiolstolf de courir après eux avec d'autres
+serviteurs de la ferme.
+
+«Est-ce que tu me prends pour ton esclave? lui répondit insolemment
+l'homme; marche devant, et je te suivrai.»
+
+Osvif alla aussitôt trouver Halgierde, et lui annonça sa résolution de
+chasser le vilain drôle.
+
+Alors, pour la première fois, Halgierde prit vivement le parti de
+Tiolstolf, et, d'un mot à l'autre, la dispute s'échauffa tellement,
+qu'Osvif, impatienté, fit comme avait fait autrefois Thorwald: il frappa
+sa femme au visage.
+
+«Assez de criailleries» lui dit-il, et incontinent il sortit.
+
+Halgierde se mit à pleurer amèrement. Toutefois, quand son père
+nourricier survint, et qu'avec son astuce habituelle il voulut l'aigrir
+encore davantage au sujet de l'affront qu'elle avait essuyé, elle le
+pria fort sèchement de ne point se mêler de ses affaires d'intérieur.
+
+Tiolstolf s'éloigna avec un ricanement plein de menace.
+
+Osvif cependant, accompagné de quelques-uns de ses gens, avait gravi les
+pentes voisines à la recherche du bétail égaré. Chacun battant les
+buissons de son côté, il se trouva un moment seul derrière un haut
+massif de rochers. Soudain une voix s'écria près de lui:
+
+«Un dernier mot de l'esclave au maître!»
+
+C'était Tiolstolf qui, clandestinement, avait escaladé la montagne, et
+le menaçait de sa hache levée. Osvif se retourna brusquement, et tâcha
+de saisir au corps son ennemi; mais avant qu'il eût pu l'étreindre
+l'arme terrible lui retombait sur la nuque, et il rendait l'âme avec des
+flots de sang.
+
+Tiolstolf lui arracha l'anneau d'or qu'il portait au doigt, recouvrit
+son corps de cailloux et redescendit vers le bœr.
+
+«Osvif est mort!» dit-il à Halgierde.
+
+Celle-ci, sans en demander plus long, éclata d'un rire sardonique et
+dit:
+
+«C'est bien, va-t'en de ce pas trouver Rut.»
+
+* * *
+
+Tiolstolf enfourcha son cheval, et s'en alla d'une traite jusqu'à la
+Rutstad. Il faisait nuit quand il arriva: tout le monde était couché
+dans la ferme.
+
+Il mit pied à terre, attacha sa monture à un croc extérieur du séchoir,
+et, s'approchant de l'huis obscur, y donna un formidable coup de poing.
+
+Rut, éveillé en sursaut, sauta vite à bas de son lit, passa son habit et
+ses chaussures, et sortit le glaive à la main. Sur le seuil il reconnut
+le visiteur.
+
+«Que veux-tu? lui dit-il.
+
+--J'ai tué Osvif.
+
+--Et que cherches-tu céans?
+
+--C'est Halgierde qui m'envoie.
+
+--Est-ce elle qui t'a commandé le meurtre?
+
+--Non.»
+
+Sur ce mot, Rut brandit son épée. L'autre voulut parer le coup; mais sa
+hache lui glissa des mains, et l'épée de Rut lui trancha à demi le cou.
+La mort fut instantanée.
+
+À cinq années de là, Gunnar épousait, lui troisième, la veuve de
+Thorwald et d'Osvif.
+
+* * *
+
+La cérémonie du mariage se fit à la manière scandinave, c'est-à-dire que
+Gunnar, après les formalités d'usage accomplies devant les témoins,
+s'approcha du banc transversal sur lequel la fiancée se tenait assise,
+et là, déposant sur les genoux d'Halgierde une hache de silex qu'il
+tenait à la main, et qui était censée le marteau de Thor:
+
+«Par ce marteau sacré, dit-il d'une voix assez haute pour que tous les
+assistants l'entendissent, moi, Gunnar fils d'Hamund, je te prends, toi,
+Halgierde fille d'Hogi, pour ma _femme épousée_.»
+
+Sur quoi ménestrels et skaldes entamèrent leurs harmonies et leurs
+chants, harmonies et chants aussi primitifs que les rites mêmes qu'ils
+accompagnaient; puis eut lieu le banquet d'hyménée, et, après le
+banquet, la _chevauchée_ nuptiale par laquelle le mari conduisait sa
+femme du logis paternel à son propre toit, escorté de tous les convives
+du festin.
+
+Toujours suivant la coutume, ce fut Hogi qui, à l'heure du départ, prit
+la main gauche de sa fille, et l'amena jusqu'au seuil du bœr. Là il
+s'arrêta un instant, et se retournant vers Gunnar, qui marchait
+immédiatement après lui, il prononça cette parole, consécration dernière
+du mariage:
+
+«Volontairement et de ma propre main, je conduis ma fille hors de ce
+logis pour te la donner, à toi Gunnar, fils d'Hamund. Prends-la donc, et
+sois bon pour elle, comme elle sera, elle aussi, bonne pour toi. Et
+maintenant mettez-vous en selle, et puissent tous les dieux de l'Islande
+aplanir les voies, quelles qu'elles soient, par lesquelles vous passerez
+l'un et l'autre!»
+
+Alors Gunnar, s'avançant à son tour, prit la main droite d'Halgierde
+dans la sienne, et mena la jeune femme jusqu'à son coursier, en lui
+disant:
+
+«À présent, Halgierde, toi seule, et nulle autre, es ma légitime
+épouse.»
+
+Sur ce mot, tous les invités montèrent à cheval, et, le cortège une fois
+formé, Gunnar donna le signal du départ. Hogi seul demeura au logis.
+
+La coutume voulait qu'à quelque distance du bœr conjugal la chevauchée
+devînt une sorte de course entre l'époux et l'épouse. Aussi, lorsqu'on
+fut en vue de Lidarende, Gunnar et Halgierde, distançant la file,
+éperonnèrent tout à coup leurs montures, luttant de vitesse à qui des
+deux franchirait avant l'autre la porte de l'enclos.
+
+Ici, pour la première fois de sa vie, Gunnar ne remporta pas la
+victoire. Au moment décisif, le poney d'Halgierde, pressé par une
+maîtresse écuyère, s'enleva d'un élan formidable en bousculant presque
+au passage le cheval monté par le fils d'Hamund, et arriva le premier à
+la haie.
+
+«Mauvais présage! dit Nial à Kulskiag; ou je me trompe fort, ou il y a
+là comme un signe que, si le désaccord entre dans le ménage, ce sera
+Halgierde qui finalement l'emportera sur Gunnar le vaillant.»
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 38: L'Islande se divisait en quatre grands districts,
+distingués d'après les points cardinaux. L'Eyfirdinga était au nord, et
+le Borge au sud.]
+
+[Note 39: Disons une fois pour toutes au lecteur qu'à cette époque
+la monnaie était rare. L'argent se versait le plus souvent au poids, par
+once et par mark. En Islande particulièrement, une once d'argent
+ordinaire, _cyrir_, équivalait au prix d'une vache au marché; un mark
+d'argent pur représentait soixante onces, et le mark d'or pur huit fois
+soixante onces.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ENTRE BERGTORA ET HALGIERDE
+
+
+Halgierde cependant déploya tout d'abord à Lidarende une activité et une
+bonne humeur qui firent le plus grand plaisir à Gunnar.
+
+«Pour cette fois du moins, disait ce dernier à Nial, ta double vue me
+semble en défaut; on trouverait avec peine une ménagère plus entendue
+que la fille d'Hogi.
+
+--Je m'en réjouis autant que toi, Gunnar, bien que la pire énigme de la
+vie soit de savoir combien de temps ce qui est bon reste bon, et combien
+de temps aussi ce qui est mauvais ne devient pas pire.»
+
+Aux approches de l'hiver, le nouveau couple fut invité à un grand festin
+que le fermier de Bergtorsvol avait coutume de donner chaque année à ses
+parents et à ses amis.
+
+C'est le moment d'informer le lecteur que Nial avait six enfants, trois
+fils et trois filles. Sa femme, Bergtora, était une personne au cœur
+excellent, mais d'un caractère très entier, vindicative, comme toute
+Islandaise, et, comme toute Islandaise aussi, vive et acerbe à la
+repartie.
+
+L'aîné des fils, Skarphédin, qui avait épousé une fille du district
+appelée Thorilde, offrait un type tout à fait à part. Il était fort haut
+de stature, avec un nez d'aigle, une chevelure brune et bouclée, de très
+beaux yeux; seulement sa bouche était étrangement déformée par une
+saillie de la mâchoire supérieure, et son teint était d'une pâleur
+livide.
+
+Somme toute, après Gunnar, c'était l'homme le plus martial qu'on pût
+voir. Il avait d'ailleurs le verbe tranchant, la riposte impérieuse de
+sa mère, et passait pour un skalde de valeur.
+
+Ses trois frères, Grim, Helge et Atle, mariés, eux aussi, ne lui
+cédaient guère en valeur et en force; mais leur humeur était moins
+agressive, et l'on retrouvait parfois en eux quelque chose de la douceur
+et de la réflexion de leur père.
+
+Tout ce monde, y compris les filles, dont aucune n'était encore en
+puissance d'époux, habitait le bœr de Bergtorsvol.
+
+* * *
+
+Au banquet, Halgierde avait pris place, selon l'usage, sur le banc
+réservé aux femmes, et l'on n'attendait plus que Thoralle, l'épouse
+d'Helge. Cette Thoralle était une bonne et charmante personne que Nial
+aimait particulièrement, une sorte de fée domestique, dont l'activité
+prévoyante et discrète tenait tout en ordre au logis.
+
+Elle parut enfin, et sa belle-mère Bergtora, la prenant par la main, la
+conduisit vers Halgierde en disant:
+
+«Recule-toi un peu, je te prie, que ma bru s'assoie près de toi.»
+
+Halgierde obéit, mais d'un air rechigné.
+
+«Un beau voisinage vraiment que celui de cette cendrillon!» dit-elle
+assez haut pour qu'on l'entendît.
+
+Nul toutefois ne parut faire attention à ce propos malsonnant. Le repas
+terminé, Bergtora fit le tour de la table avec l'eau destinée aux mains
+des convives. Lorsqu'elle s'approcha d'Halgierde, celle-ci lui saisit le
+bras et lui dit:
+
+«Toi et Nial, vous êtes, ma foi, bien appariés... Tu as les doigts
+pleins de nodosités, et lui, il n'a pas un poil au visage!
+
+--C'est vrai, répondit Bergtora; mais, que veux-tu, nous nous aimons
+l'un l'autre tels que nous sommes... Thorwald, ton premier mari, était
+l'homme le plus barbu du pays, ce qui ne l'a pas empêché de passer de
+vie à trépas, grâce à toi!»
+
+À cette réplique, Halgierde se leva furieuse, et, se tournant vers le
+banc où siégeait Gunnar:
+
+«À quoi me servirait-il d'avoir pour époux le premier homme de
+l'Islande, si une telle insulte restait impunie?»
+
+Pour toute réponse Gunnar quitta la table en disant:
+
+«Allons-nous-en! Si tu veux quereller, que ce soit chez nous, et non pas
+ici, au foyer de l'homme que j'honore le plus! Je n'entends pas être le
+jouet de tes caprices!»
+
+Le couple se disposa aussitôt à sortir.
+
+Sur le seuil, Halgierde dit à Bergtora:
+
+«Souviens-toi que ce n'est pas fini comme cela entre nous.
+
+--Tant pis pour toi!» repartit l'autre.
+
+Gunnar, sans plus souffler mot, regagna incontinent Lidarende, d'où il
+ne bougea pas de tout l'hiver.
+
+* * *
+
+L'été venu, il se mit en devoir de se rendre à l'alting, et au départ il
+dit à sa femme:
+
+«Surtout maîtrise-toi pendant mon absence, et vis en paix avec mes amis.
+
+--Tes amis sont-ils donc les miens? riposta aigrement Halgierde.
+
+--Il faut qu'ils le soient,» reprit Gunnar, et il s'en alla sur cette
+brève réponse.
+
+Dans le même temps, Nial partait également pour Tingvalla avec ses trois
+fils.
+
+Or les deux amis possédaient en commun sur les rives de la Markar une
+forêt où chacun d'eux prenait le bois dont il avait besoin, sans que
+l'usage de cette propriété indivise eût jamais donné lieu à la moindre
+contestation. Après le départ de son mari, Bergtora envoya un de ses
+serviteurs, nommé Svart, couper des broussailles dans ladite forêt. La
+chose vint aux oreilles d'Halgierde, qui résolut de saisir cette
+occasion de se venger.
+
+Elle manda un méchant drôle, du nom de Kol, qu'elle employait
+ordinairement comme tâcheron, et lui dit:
+
+«J'ai pour toi de la besogne. Va-t'en au bois de la Markar; tu y
+rencontreras Svart le maraudeur. Fais en sorte qu'il ait maraudé pour la
+dernière fois.»
+
+Kol prend sa hache, monte à cheval, et galope vers le lieu indiqué. Là
+il surprend Svart en train de travailler, et le tue raide d'un coup sur
+la nuque.
+
+Quand la nouvelle de ce meurtre lui parvint à l'alting, Gunnar se hâta
+d'aller trouver Nial.
+
+«À combien estimes-tu la vie de Svart, ton esclave? Kol l'a tué sur
+l'ordre d'Halgierde.»
+
+Nial réfléchit un instant.
+
+«Donne-moi deux onces d'or... Svart était mon esclave favori...»
+
+Puis il ajouta tristement:
+
+«Je prévois que les choses n'en resteront pas là. Le bras, dit le
+proverbe, ne se réjouit pas longtemps de l'acte accompli... J'aurai
+bientôt à te verser à mon tour le prix du sang. Ta main, Gunnar, et
+souviens-toi que, _quoi qu'il arrive, rien ne doit troubler notre
+vieille amitié_.»
+
+* * *
+
+À quelque temps de là, comme Nial et ses fils s'en étaient allés à une
+colline nommée Thorosfield, où ils avaient une exploitation, Bergtora,
+de la porte de son bœr, aperçut au loin un individu monté sur un cheval
+noir, et armé d'une lance et d'un glaive, qui semblait se diriger de son
+côté. L'homme entra, en effet, dans l'enclos, et la femme de Nial lui
+ayant demandé qui il était et ce qu'il voulait:
+
+«Je m'appelle Roste, dit-il; je viens des fiords de l'est, et je suis en
+quête d'une condition. Peut-être les gens d'ici pourront-ils
+m'employer. Je m'entends à la culture ainsi qu'à d'autres travaux
+manuels.
+
+--Nial et Skarphédin sont absents, répondit Bergtora; mais je suis la
+maîtresse du logis, et j'ai le droit de les suppléer en toutes choses.
+
+--Eh bien, voulez-vous louer mes services?
+
+--Écoute, reprit la fermière, j'ai besoin d'un gaillard résolu qui
+exécute à l'occasion tout ce qu'on lui commande. Te sens-tu assez de
+cœur au ventre pour ne reculer devant aucune besogne?
+
+--Pour cela, oui, repartit Roste d'un air entendu.
+
+--Alors tu peux rester chez nous.»
+
+Quand Nial rentra le lendemain et qu'il aperçut le nouveau venu, il
+interrogea sa femme, qui lui dit:
+
+«C'est un domestique que j'ai engagé hier, un homme très actif,
+semble-t-il.
+
+--Il se peut que ce soit un bon travailleur, répliqua le fermier; mais,
+je ne sais pourquoi, sa figure ne me revient qu'à moitié.»
+
+Skarphédin, en revanche, déclara que Roste lui plaisait beaucoup.
+
+L'hiver s'écoula. Au mois de juin suivant, Nial prit avec ses fils le
+chemin de l'alting, et il eut soin, en partant, de se munir d'un gros
+sac plein d'écus.
+
+«Eh! mon père, que d'argent! lui dit Skarphédin; que veux-tu donc faire
+de tout cela?
+
+--C'est la somme que Gunnar m'a payée l'an dernier pour le meurtre de
+Svart; j'ai comme une idée qu'il me faudra la lui restituer.»
+
+Skarphédin sourit sans répondre.
+
+* * *
+
+Quelques jours après, Roste alla un matin trouver Bergtora:
+
+«N'avez-vous rien de particulier à me dire? lui demanda-t-il.
+
+--Si fait. Connais-tu Kol?
+
+--Kol de Lidarende? Si je le connais! Le drôle et moi, nous avons même
+un compte à régler.
+
+--Eh bien, tâche de le rencontrer, et arrange-toi pour qu'il ne nuise
+plus à personne. Je te promets une bonne récompense.»
+
+Roste prit sa lance, sauta en selle, et galopa vers les hauteurs qui
+bordaient la rivière. À mi-côte il croisa quelques hommes qui lui dirent
+que Kol était au pâtis. Il continua donc de gravir la pente; puis,
+arrivé en haut, il aperçut le valet d'Halgierde, également à cheval.
+
+«Ça va-t-il comme tu veux le travail? lui cria-t-il en courant sur lui.
+
+--Qu'est-ce que cela peut te faire, répondit l'autre, à toi et à ceux
+que tu sers?»
+
+Il leva en même temps sa hache; mais, d'un mouvement prompt comme
+l'éclair, Roste le transperça de sa lance et le jeta raide mort à bas de
+sa monture.
+
+Il poursuivit ensuite sa route jusqu'à ce qu'il eût rencontré
+quelques-uns des tâcherons de Lidarende.
+
+«Voyez donc là-bas, leur dit-il, ce qui est arrivé à Kol! Je crois qu'il
+a fait une chute de cheval dont il a peu de chances de revenir!
+
+--Tu l'as donc tué? demandèrent les hommes.
+
+--Je ne sais pas; mais votre maîtresse ne manquera point, en tout cas,
+de m'accuser.»
+
+Et sur ce mot il tourna bride pour regagner le bœr de Bergtora.
+
+* * *
+
+Celle-ci se montra enchantée et loua fort l'adresse de son serviteur.
+Quant à Halgierde, le jour même du meurtre, elle dépêcha un exprès à
+Gunnar, qui se trouvait, lui aussi, aux comices, et qui, au reçu de la
+nouvelle, se hâta d'informer Nial de la chose.
+
+Nial prit, sans mot dire, le sac d'argent qu'il avait emporté de
+Bergtorsvol, et, en compagnie de ses fils, il se rendit à la hutte de
+Gunnar sur le ting.
+
+Tous deux s'entretinrent quelque temps à l'écart.
+
+«La fatalité s'acharne après nous, dit Nial tristement. Fixe toi-même le
+prix du sang de Kol.
+
+--Kol et Svart se valaient à peu près, fit le mari d'Hargielde; tu sais
+par conséquent ce que tu me dois.»
+
+Nial versa le contenu de la sacoche à Gunnar, qui reconnut aussitôt les
+pièces d'argent qu'il avait comptées l'année précédente à son ami.
+
+La session de l'alting terminée, les deux amis, dont cet incident
+n'avait nullement altéré les rapports, s'en retournèrent chacun à leur
+bœr.
+
+Nial demanda à sa femme la raison de la violence qu'elle avait commise.
+
+«La raison? répondit Bergtora, c'est que jamais Halgierde n'aura le
+dernier mot contre moi!»
+
+Halgierde, de son côté, s'emporta furieusement contre son mari,
+lorsqu'elle apprit l'arrangement pécuniaire qu'il avait consenti avec
+Nial.
+
+«Tu es bien prompt à t'accommoder! lui dit-elle avec force sarcasmes;
+mais, quelque complaisance que tu montres, jamais tu n'obtiendras de moi
+que je demeure en reste avec Bergtora!»
+
+Gunnar de répliquer froidement:
+
+«Quoi que tu fasses aussi, jamais tu ne rompras, sache-le bien, le lien
+d'amitié que m'unit à Nial!»
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+SUITE DES REPRÉSAILLES
+
+
+Hogi et Rut cependant étaient morts, et, à peu près à la même époque,
+l'oncle maternel d'Halgierde, le magicien Svan, du fiord des Ours, avait
+péri d'une façon mystérieuse.
+
+Un jour de printemps qu'il s'en était allé à la pêche en mer, une
+tempête effroyable avait éclaté, et sa barque, précipitée contre un
+écueil, avait été mise en pièces. Quelques marins, qui se trouvaient non
+loin de là, assuraient avoir vu le naufragé voguer triomphalement sur
+les flots, escorté des «génies de l'abîme», jusqu'à un massif de rochers
+qui s'était entr'ouvert pour le recevoir; mais d'autres affirmaient
+qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans ce récit. Toujours est-il que
+depuis lors ledit Svan avait disparu, et nul n'en avait eu de nouvelles.
+
+Il laissait un fils naturel, appelé Bryniolf, qui était un homme de la
+pire espèce, ne reculant devant aucun méfait. Halgierde se hâta de le
+mander, lorsque Kol eut été tué par Roste, pour le mettre à la tête de
+ses ouvriers. Gunnar ne fut point enchanté du choix; mais, comme il ne
+voulait fermer sa porte à aucun des parents de sa femme, il accepta ce
+nouveau serviteur, évitant seulement de lui parler en dehors des
+nécessités du travail.
+
+À Bergtorsvol cependant Nial avait essayé de se défaire de Roste en
+l'envoyant vers les fiords de l'Est; mais, quelques jours après, le
+valet avait reparu, en disant qu'il était indigne d'un homme libre de
+paraître s'enfuir comme un vil esclave, et, sur les instances de
+Bergtora, on avait consenti à le garder au logis.
+
+Le temps de l'alting revenu, tous les hommes gagnèrent Tingvalla, et les
+femmes restèrent seules dans leurs bœrs avec leurs domestiques des deux
+sexes.
+
+Un jour, Bergtora dit à Roste:
+
+«Monte à Thorosfield; tu y resteras une huitaine de jours à faire du
+charbon dans la forêt. Surtout qu'on n'en sache rien; car si Halgierde
+soupçonnait ta présence là-haut, tu serais un homme mort.»
+
+Le lendemain néanmoins, la femme de Gunnar était informée du départ de
+Roste.
+
+Elle appela aussitôt son cousin Bryniolf.
+
+«Roste est au bois de Thorosfield, lui dit-elle, et je compte sur toi
+pour qu'il n'en revienne pas.»
+
+L'autre d'abord parut hésiter.
+
+«Ah! reprit Halgierde, je m'aperçois bien que Tiolstolf n'est plus là!
+Tu as donc peur?
+
+--Peur!» s'écria le fils de Svan; et sur ce mot il partit au galop.
+
+* * *
+
+Arrivé au bas de la colline boisée, il vit une épaisse colonne de fumée
+qui s'élevait du milieu du fourré. Il s'élança dans cette direction,
+puis, mettant pied à terre, il attacha son cheval à un arbre et se
+faufila vers la charbonnière.
+
+Roste était devant son fourneau, tout noir des pieds à la tête, et
+tellement absorbé dans sa besogne, qu'il n'entendit pas venir Bryniolf.
+
+Celui-ci se glissa à pas de loup derrière lui, et, levant sa hache, lui
+en assena un formidable coup sur le crâne.
+
+Roste fit en l'air un tel bond, que la hache échappa des mains de
+l'agresseur, puis, bien que blessé à mort, il put encore saisir un
+javelot et le décocher à Bryniolf. Mais ce dernier se jeta par terre à
+plat ventre, et le trait passa au-dessus de lui en sifflant.
+
+«C'est heureux pour toi, fit le valet de Bergtora, que tu m'aies attaqué
+à l'improviste! Allons, ramasse ta hache, qui n'a pas trahi la main qui
+la tenait, et va dire à Halgierde que tu m'as tué... Ce qui me console,
+c'est qu'avant peu tu auras le même sort!»
+
+En achevant ces mots, il rendit l'âme.
+
+Bryniolf ramassa sa hache, et courut dire à sa maîtresse que ses ordres
+étaient accomplis.
+
+Halgierde fit immédiatement partir deux exprès, un pour Bergtorsvol,
+chargé d'annoncer à la femme de Nial que le meurtre de Kol était vengé,
+l'autre pour Tingvalla, avec mission de prévenir Gunnar.
+
+Ce fut cette fois à ce dernier de désintéresser, selon le taux légal,
+son voisin lésé par la mort de Roste.
+
+L'entrevue fut des plus cordiales, et, l'accord fait, les deux amis se
+bornèrent à se serrer la main en silence.
+
+* * *
+
+«Te voilà quitte envers Gunnar, dit Bergtora à son mari, quand celui-ci,
+à son retour de l'alting, lui eut montré l'argent du wehrgeld; mais moi
+je ne le suis pas envers Halgierde.
+
+--Il n'est pas besoin de s'acquitter deux fois! répondit Nial sans autre
+reproche.
+
+--Oh! poursuivit Bergtora, mon époux a l'humeur bien douce à présent!»
+
+«Quelle somme as-tu donc payée à Nial pour la mort de Roste? demanda de
+son côté Halgierde à Gunnar, quand celui-ci revint à Lidarende.
+
+--Le prix d'un homme libre, répondit Gunnar, comme c'était du reste mon
+devoir.
+
+--Allons! ajouta la femme d'un air méprisant, vous faites vraiment la
+paire, Nial et toi, et ni l'un ni l'autre, certes, vous ne courez le
+risque de mourir d'un coup de sang!»
+
+* * *
+
+Il y avait alors à Bergtorsvol un certain Losing, dont le père était
+mort au service de la mère de Nial, et qui lui-même avait élevé le fils
+de son maître. C'était un homme plein de vigueur, quoique d'un naturel
+extrêmement placide, et d'un dévouement à toute épreuve. Skarphédin et
+ses frères l'aimaient comme un père.
+
+L'été suivant, Bergtora le fit appeler et lui dit:
+
+«Tu étais, Losing, d'une famille d'esclaves; nous t'avons affranchi.
+Puis-je compter sur toi en toute occurrence?
+
+--Assurément.
+
+--Eh bien, je te charge de tuer Bryniolf.
+
+--L'homicide n'est point mon affaire, répliqua le brave serviteur;
+néanmoins, si tu me le commandes formellement...
+
+--Formellement,» répondit Bergtora.
+
+Losing gagna immédiatement Lidarende, et, s'adressant à Halgierde en
+personne:
+
+«Où est Bryniolf? lui demanda-t-il.
+
+--Que lui veux-tu?
+
+--Qu'il me dise où il a enterré le corps de Roste; il paraît que la
+chose a été mal faite.»
+
+Halgierde lui indiqua où se trouvait son valet; puis elle ajouta:
+
+«Tu ne fais point métier de tuer les gens; je pense donc qu'avec toi il
+n'y a pas de danger.»
+
+Losing repartit qu'en effet il n'avait encore jamais vu couler le sang
+de personne par son fait, et, sur cette réponse laconique, il partit.
+
+Bientôt après, au milieu de la route, il trouva Bryniolf.
+
+«Défends-toi! lui cria-t-il; je n'entends point t'attaquer comme un
+malfaiteur.»
+
+L'autre fondit sur lui, sa hache levée; mais Losing, d'un premier coup
+de la sienne, lui brisa le manche de son arme, et, d'un second coup en
+pleine poitrine, l'étendit sans vie sur le chemin.
+
+Quelques pas plus loin, avisant des bergers d'Halgierde, il leur annonça
+qu'il venait de tuer Bryniolf, non par surprise et traîtreusement, comme
+celui-ci en avait usé avec Roste, mais loyalement, dans un duel
+régulier, et il leur dit à quel endroit ils pourraient retrouver le
+cadavre.
+
+Quand la nouvelle parvint à Nial sur le ting, il fut d'abord si saisi,
+qu'il se la fit répéter par trois fois.
+
+«Oh! s'écria-t-il enfin, voilà cette fureur de meurtre qui gagne
+maintenant jusqu'aux moutons même. Qu'en dis-tu, Skarphédin, mon fils?
+
+--Je dis qu'il fallait que Bryniolf fût vraiment prédestiné à la mort
+pour qu'il ait péri de la main de notre excellent père nourricier,
+l'homme le plus inoffensif de l'Islande.»
+
+* * *
+
+Sur l'entrefaite arriva au bœr de Lidarende un cousin de Gunnar, appelé
+Sigmund, qui, avec son navire, faisait le trafic d'Islande en Norwège et
+poussait même parfois jusqu'en Suède. À une grande force physique et à
+certains agréments extérieurs il joignait un savoir remarquable et un
+talent de skalde apprécié. Une chose cependant gâtait en lui tous ces
+avantages: c'était un esprit d'arrogance et de présomption qui se
+traduisait en railleries incessantes.
+
+Gunnar le reçut avec bienveillance, et l'invita, selon la coutume, à
+passer l'hiver sous son toit.
+
+«J'accepte l'offre, répondit Sigmund, pour moi et pour Skiold, qui
+m'accompagne.»
+
+Ce Skiold était un Suédois d'assez mauvais renom qui le secondait dans
+toutes ses affaires, et avec lequel, la similitude d'humeur aidant, il
+s'était lié d'une étroite amitié.
+
+«Je veux bien aussi héberger Skiold, repartit Gunnar, quoique je ne le
+voie pas des mêmes yeux que toi; mais tu sais que ma femme est d'un
+naturel très fantasque; ne prête point l'oreille à ses suggestions, et
+en toutes choses consulte-moi d'abord.»
+
+Sigmund demeura donc à Lidarende avec son ami, et Halgierde, à qui le
+nouveau venu plaisait fort, affecta bientôt de le combler de ses
+prévenances. Ce fut au point que les gens du logis en arrivèrent à se
+demander qui était le maître, de lui ou de Gunnar. Elle semblait
+néanmoins avoir oublié Bergtora et ses pensées de représailles, quand un
+jour, à brûle-pourpoint, elle dit à son mari:
+
+«J'ai beau essayer de me contraindre; je ne puis prendre sur moi de
+laisser invengée la mort de Bryniolf.»
+
+Gunnar lui tourna le dos sans répondre, mais immédiatement il envoya
+prévenir Nial que Losing eût à se bien garder.
+
+Halgierde, en effet, cherchait de toutes parts un «homme de main» à qui
+elle pût confier sa vindicte. Elle s'adressa d'abord à Thraen, un riche
+Islandais qui habitait le bœr de Grytaa, et qui venait d'épouser
+Thorgierde, l'enfant née du mariage d'Halgierde et d'Osvif; mais, aux
+premiers mots qu'elle lui dit, celui-ci déclina la proposition. Alors
+elle se tourna vers Sigmund:
+
+«Non, repartit également ce dernier. Je ne veux point encourir la colère
+de Gunnar, sans compter que le meurtre de Losing ne tarderait pas à être
+vengé à son tour.
+
+--Par qui donc? Serait-ce par ce blanc-bec de Nial?
+
+--Non pas par lui, mais par ses fils.
+
+--Oh! reprit Halgierde d'un air de dédain, le négoce ne fait pas, je le
+vois, les hommes valeureux!»
+
+* * *
+
+Sigmund la quitta sans plus souffler mot; mais, appelant son ami Skiold,
+il prit avec lui le chemin de Grytaa.
+
+Que se passa-t-il entre lui et Thraen? Nul ne le sut; mais le
+surlendemain, comme Gunnar était absent de sa maison, les trois hommes
+reparurent ensemble à Lidarende.
+
+«Nous sommes à tes ordres, dirent-ils à Halgierde; indique-nous
+seulement ce que nous devons faire.
+
+--Eh bien, partez pour le fiord de l'est où est resté le navire de
+Sigmund; vous prétexterez que vous avez des marchandises à y prendre, et
+vous n'en reviendrez qu'après l'ouverture de l'alting, c'est-à-dire
+quand Gunnar et Nial seront aux comices avec tout leur monde. Ce sera le
+moment pour agir.»
+
+Les trois hommes s'en allèrent vers l'est. Quelques semaines après,
+Gunnar, n'ayant nul soupçon, se mit en route pour Tingvalla, et Nial en
+fit autant de son côté. Celui-ci avait décidé, par prudence, qu'il
+emmènerait son valet Losing; mais une circonstance imprévue l'en
+empêcha au dernier moment. Le domestique, qui était en course à une
+assez grande distance du bœr, se trouva arrêté au retour par le
+débordement d'une rivière, ce qui lui causa un retard de quarante-huit
+heures environ.
+
+Quand il reparut, Bergtora, qui avait les instructions de son mari, lui
+dit de rejoindre Nial à l'alting; mais elle eut la malencontreuse idée
+de l'envoyer d'abord au bois de Thorosfield jeter un coup d'œil à
+l'exploitation.
+
+«Aie bien soin, lui recommanda-t-elle, de revenir au plus tard le
+lendemain.»
+
+Par malheur Halgierde sut la chose; elle en avisa aussitôt ses vengeurs,
+qui se hâtèrent de monter à cheval pour prendre la direction de
+Thorosfield.
+
+En route, Sigmund dit à Thraen:
+
+«Laisse-nous agir seuls, Skiold et moi, et contente-toi d'assister à la
+scène. Quatre bras suffisent pour la besogne.»
+
+Ainsi fut-il convenu. Quelques instants après, ils rencontrèrent Losing,
+et fondirent sur lui. L'autre se défendit vaillamment. Il commença par
+briser une lance à chacun de ses adversaires; puis Skiold lui ayant
+coupé la main droite, il continua de combattre de la gauche. À la fin
+pourtant Sigmund le transperça d'un javelot, et il tomba inanimé sur le
+sol.
+
+Les meurtriers recouvrirent le corps de cailloux et de broussailles.
+
+«Voilà, je le crains, un fâcheux exploit, dit Thraen à ses compagnons;
+je me demande comment les fils de Nial prendront la nouvelle.
+
+--Il n'importe,» repartit Sigmund en entonnant des couplets de
+circonstance, et tous trois ils regagnèrent Lidarende.
+
+* * *
+
+Halgierde ne se sentit pas de joie; mais Ranveige, la vieille mère de
+Gunnar, ne put s'empêcher de dire à Sigmund:
+
+«Tu me parais dans une voie périlleuse. Pour cette fois, mon fils te
+tirera d'embarras en s'accommodant avec Nial; néanmoins je t'engage à ne
+plus te lancer sur les pistes que ma bru t'indiquera, si tu ne veux être
+assuré d'y périr.»
+
+Halgierde, à ce mot, éclata de rire; mais la vieille reprit d'une voix
+grave:
+
+«Femme, ne te moque pas des vieillards; la sagesse descend des rides de
+leur front.»
+
+Lorsque Gunnar connut ce nouveau meurtre, il alla avec son frère
+Kulskiag trouver immédiatement Nial. Ce dernier était seul dans sa
+hutte.
+
+«Losing est mort, lui dit-il; nos maisons sont de plus en plus divisées,
+mais notre amitié n'a point reçu d'atteinte. Fixe le wehrgeld que j'ai à
+te payer.»
+
+Nial garda un instant le silence; son visage était devenu pâle. Il
+répondit enfin avec un soupir:
+
+«Donne-moi six onces d'or... Losing était un serviteur comme il n'en est
+pas beaucoup en Islande. Mes fils, s'ils étaient ici, refuseraient à
+coup sûr toute composition; aussi me passerai-je de les consulter...
+J'espère néanmoins qu'ils respecteront l'arrangement consenti entre
+nous.» Bientôt après Skarphédin entra, et son père l'informa de
+l'événement.
+
+«Non, certes, répliqua le jeune homme, je ne romprai point l'accord fait
+par toi; mais je crois que le jour est proche où, mes frères et moi,
+nous aurons à nous mêler de la querelle, et, à la prochaine offense, je
+me souviendrai volontiers de toutes les autres.»
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+PROPOS DE FEMMES ET COUPLETS DE SKALDE
+
+
+On a vu que, dans les bœrs islandais, les femmes avaient un logis à
+part, sorte de gynécée ouvert où elles travaillaient et jasaient
+ensemble; ce qui n'empêchait pas les hommes de venir aussi de temps à
+autre prendre part au bavardage et à la gaieté qui ne cessaient de
+régner en ce lieu.
+
+Or, un jour qu'Halgierde se trouvait ainsi dans sa _stofa_ avec sa fille
+Thorgierde, son gendre Thraen et Sigmund, le cousin de Gunnar, quelques
+mendiantes se présentèrent. Selon l'usage du pays, la maîtresse du logis
+les fit entrer et asseoir; puis elle leur demanda ce qu'il y avait de
+nouveau «par le monde».
+
+«Rien que nous sachions, répondirent-elles.
+
+--Où donc avez-vous passé la nuit?
+
+--À Bergtorsvol.
+
+--Ah! et que faisait Nial?
+
+--Ma foi, toute son occupation consistait à se tenir silencieux dans un
+coin.
+
+--Et ses fils?
+
+--Pour ceux-là, reprirent obséquieusement les pauvresses, on ne sait
+guère à quoi ils sont bons. Skarphédin pourtant affilait une hache, Grim
+arrangeait un arc, Helge mettait une poignée à un glaive, et Atle
+assujettissait une prise à un bouclier.
+
+--Oh! oh! repartit Halgierde, méditeraient-ils quelque grave entreprise?
+
+--Nous l'ignorons, firent les femmes.
+
+--Mais les gens de service, poursuivit Halgierde, à quoi
+s'occupaient-ils?
+
+--Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y en avait un qui
+transportait aux champs du fumier.
+
+--Tiens! et pourquoi faire?
+
+--Pour faire pousser l'herbe, à ce qu'il disait.
+
+--En vérité, s'écria Halgierde en éclatant d'un rire sardonique, pour un
+si bon donneur de conseils, Nial me paraît bien peu avisé!
+
+--Comment cela? dirent les mendiantes.
+
+--Sans doute; puisque le fumier a une telle vertu, que ne s'en est-il
+fait appliquer une charretée au menton, afin de s'y faire croître la
+barbe! Mais la dépense lui a fait peur... Allons, dorénavant nous ne
+l'appellerons plus que le _ladre sans poil_... Quant à ses fils, qui
+sont, eux, barbus à souhait, probablement parce qu'ils ont été moins
+avares du précieux engrais, nous les nommerons les _barbes bien fumées_.
+Voyons, Sigmund, en bon skalde que tu es, improvise-nous quelque chose
+là-dessus.»
+
+* * *
+
+Sigmund entama aussitôt un chant où Nial et ses fils, affublés des
+sobriquets qu'Halgierde venait de leur donner, étaient l'objet de cent
+moqueries. Toute l'assistance en riait encore aux éclats, lorsque
+Gunnar, qui du seuil avait tout entendu, parut dans la chambre.
+
+À l'aspect de son visage courroucé, l'hilarité générale s'éteignit.
+
+«Fou que tu es! dit-il à Sigmund, voilà des couplets qui te coûteront la
+vie!»
+
+Puis, s'adressant à ses gens:
+
+«Si un seul d'entre vous répète cette chanson ou y fait seulement la
+moindre allusion, il sentira le poids de ma colère, et je le chasserai
+sur-le-champ.»
+
+Là-dessus il sortit, et telle était la crainte qu'il inspirait, que nul
+n'osa plus souffler mot du chant satirique. Mais les mendiantes, pensant
+que Bergtora leur saurait gré de l'indiscrétion, se hâtèrent d'aller à
+Bergtorsvol et d'y narrer la scène en détail.
+
+* * *
+
+Vers le soir, quand tout le monde fut à table, la femme de Nial se mit à
+dire:
+
+«À propos, on vous a gentiment arrangés aujourd'hui, le père et les
+fils, et si vous avalez cet affront, c'est vraiment que vous avez des
+cœurs de brebis.
+
+--Qu'est-ce donc?» demanda Skarphédin.
+
+La mère raconta ce qui s'était passé à Lidarende.
+
+«Peuh! fit Skarphédin, nous ne sommes pas des femmelettes pour prendre
+la mouche à tout propos.
+
+--Gunnar pourtant l'a prise pour vous, et Gunnar, je pense, n'est pas
+une femmelette! Si vous laissez cette insulte impunie, il n'y a plus de
+raison pour qu'aucune avanie vous émeuve jamais.
+
+--Oh! oh! notre petite mère est bien emportée!» dit Skarphédin en
+s'efforçant de rire; mais la sueur lui perlait au front, et des taches
+rouges enflammaient ses joues.
+
+Grim, le second frère, se mordit les lèvres sans rien dire. Helge, le
+troisième, resta impassible.
+
+Quant à Atle, il sortit un moment avec Bergtora, et celle-ci, en
+revenant, était toute tremblante de colère.
+
+«Femme, lui dit Nial, la vengeance est douce en prémices; mais souvent
+le fruit en est amer.»
+
+* * *
+
+Dans la nuit, comme il reposait, il entendit résonner le bruit d'une
+hache contre le mur extérieur du logis, et il s'aperçut que les
+boucliers n'étaient plus appendus à leur place accoutumée.
+
+«Qui a pris nos boucliers? demanda-t-il à Bergtora.
+
+--Ce sont tes fils.»
+
+Nial se leva aussitôt, mit ses chaussures et sortit. Il vit les quatre
+jeunes gens en train déjà de gravir la colline.
+
+«Skarphédin! cria-t-il, où allez-vous donc?
+
+--Nous allons à la recherche du bétail.
+
+--À cette heure?»
+
+Skarphédin, au lieu de répondre, entonna la chanson islandaise:
+
+ Nous allons pêcher le saumon;
+ Vois-tu le filet qui se gonfle?...
+
+«Bonne chance donc!» reprit Nial, et il rentra d'un air résigné.
+
+Le lendemain, à l'aurore, Sigmund le skalde était tué; Skarphédin
+faisait porter sa tête à Halgierde, et Nial en était quitte, à quelque
+temps de là, pour payer de nouveau le wehrgeld à Gunnar.
+
+Bientôt cependant les choses allaient prendre une tournure plus grave.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LE DIFFÉREND DE GUNNAR ET D'OTKEL
+
+
+La récolte, cette année-là, fut à peu près nulle dans toute l'Islande,
+si bien que les plus gros fermiers se trouvèrent à court de grain et de
+fourrage. On s'aida mutuellement comme on put, et Gunnar en particulier
+se mit tellement en frais de largesses, qu'il finit par épuiser, lui
+aussi, sa réserve.
+
+Or au bœr de Kirboi, situé entre les deux Ranga, au nord-ouest de
+Lidarende, demeurait un certain Otkel, qui était réputé l'homme le plus
+riche, mais aussi le plus avare du district.
+
+Gunnar alla trouver ce paysan, et, lui faisant part de son embarras, il
+le pria de lui céder une partie de son superflu.
+
+«En fait de provisions, répondit sèchement Otkel, je ne possède que le
+nécessaire; mais, si tu veux m'acheter un esclave, j'en ai un à te
+vendre.»
+
+Gunnar, qui avait justement besoin d'un valet, consentit au marché, et
+Otkel lui livra un nommé Skarph, Islandais d'origine, qui était l'homme
+le plus fainéant et le plus vicieux qu'on pût voir.
+
+Le mari d'Halgierde s'en revint donc chez lui avec une bouche de plus à
+nourrir, et pas le moindre surcroît de subsistances.
+
+Lorsque Nial sut la chose, il partit avec ses fils pour sa propriété de
+Thorosfield, y prit la charge de quinze chevaux en fourrages et en
+vivres, et amena le tout à son ami.
+
+«Si tu veux m'en croire, lui dit-il, tu t'abstiendras dorénavant de
+t'adresser à d'autres que moi.»
+
+Gunnar le remercia cordialement, et l'on pense si ce trait de générosité
+délicate resserra encore l'intimité entre les deux chefs de famille.
+
+* * *
+
+Cependant Halgierde avait sur le cœur le procédé insultant d'Otkel, et
+elle songeait aux moyens de s'en venger. Quand le temps de l'alting fut
+revenu, et que tout le monde fut parti pour les comices, elle appela
+Skarph, son nouveau domestique.
+
+«Va à Kirboi, lui dit-elle; prends-y autant de beurre et de fromage que
+deux chevaux en pourront porter, et, pour qu'on ne s'aperçoive pas du
+larcin, mets le feu au grenier.
+
+--Je ne vaux pas cher, objecta Skarph, et j'ai bien des vilenies à mon
+compte, mais jusqu'à présent je n'ai jamais volé ni incendié.
+
+--Qu'est-ce à dire? riposta Halgierde d'un ton de menace; un chenapan
+fini qui fait l'honnête homme! Obéis-moi, ou sinon...!»
+
+La nuit venue, l'esclave prit deux chevaux et se dirigea du côté de
+Kirboi. Bien que le chien de la ferme, qui le connaissait, se fût
+abstenu d'aboyer après lui, il commença par le tuer pour plus de sûreté,
+et, entrant dans le grenier de son ancien maître, il y chargea ses bêtes
+de beurre et de fromage; après quoi il incendia le bâtiment et s'en alla
+au galop.
+
+Comme il approchait de Lidarende, il s'aperçut qu'il avait perdu en
+chemin sa ceinture, avec son couteau qui était passé dedans, mais il
+était trop tard pour qu'il pût retourner en arrière.
+
+* * *
+
+Peu de temps après, Gunnar s'en revint de Tingvalla, accompagné de
+plusieurs habitants du district de Sida qu'il avait invités à dîner chez
+lui. Parmi les mets servis sur la table figurait abondance de beurre et
+de fromage.
+
+«Tiens! d'où sort donc tout cela?» demanda-t-il avec étonnement.
+
+Il savait que ces deux sortes d'aliments manquaient absolument au logis.
+
+«Ne t'inquiète pas de ce détail, et mange tranquillement, lui répondit
+Halgierde. Est-ce aux hommes à se mêler des choses de cuisine?»
+
+Pour le coup, la patience échappa à Gunnar.
+
+«Me prends-tu donc pour un recéleur?» s'écria-t-il d'une voix
+courroucée.
+
+Et, comme avaient fait avant lui Thorwald et Osvif, il frappa violemment
+sa femme à la joue.
+
+«C'est le troisième soufflet que je reçois; il me sera payé le prix des
+deux autres!» dit Halgierde sans plus d'émotion.
+
+Et sur ce mot elle sortit de la salle.
+
+* * *
+
+Quand Otkel avait appris sur le ting l'incendie de son grenier, il
+s'était contenté de dire:
+
+«Voilà ce que c'est que de placer la grange trop près du fournil!» Puis,
+la session close, il avait regagné, lui aussi, sa maison.
+
+Un matin qu'il était sorti de chez lui pour visiter son pâtis à moutons,
+il vit, au bord de la Ranga, quelque chose qui brillait sur le sol.
+
+«Tiens! fit-il, qu'est-ce que cela? On dirait de la ceinture et du
+couteau de ce gredin de Skarph.»
+
+Il ramassa les objets et alla les montrer à ses gens, qui tous les
+reconnurent également.
+
+La chose lui parut louche, et il résolut de l'éclaircir à tout prix.
+
+Il manda quelques femmes du voisinage qui faisaient le métier de
+colporteuses, et, leur remettant de menues marchandises:
+
+«Allez-vous-en de bœr en bœr, leur dit-il, offrir cela aux maîtresses
+des maisons, et ce qu'elles vous donneront en échange, rapportez-le-moi
+fidèlement.»
+
+Les femmes commencèrent leur tournée. Quinze jours après, elles
+reparurent, pliant sous la charge.
+
+«Oh! dit Otkel en les voyant, on vous a libéralement gratifiées! Où
+avez-vous reçu le plus gros de ce que vous portez?
+
+--À Lidarende.
+
+--C'est donc Halgierde qui vous a donné ces superbes fromages?
+
+--Elle-même, et, à voir de quel cœur elle y allait, on eût dit que cela
+ne lui coûtait rien.»
+
+Otkel se fit apporter un de ses moules, et il essaya dedans les
+fromages: ils s'y adaptaient exactement.
+
+«Plus de doute, s'écria-t-il, ceci est mon bien, et c'est Skarph qui,
+sur l'ordre d'Halgierde, a pillé ma grange et l'a incendiée.»
+
+* * *
+
+Le propos eut bientôt fait le tour du district, et Kulskiag, aux
+oreilles de qui il parvint, crut devoir en parler à son frère.
+
+«Eh! répondit Gunnar, la chose ne me paraît que trop vraie.
+
+--Et que comptes-tu faire?
+
+--M'en aller à Kirboi offrir à Otkel la réparation à laquelle il a
+droit.
+
+--Je ne puis que t'approuver, ajouta Kulskiah; c'est à toi de payer les
+méfaits de ta femme.»
+
+Quelques jours après, Gunnar se présentait chez Otkel.
+
+«Je viens, lui dit-il, m'entendre avec toi au sujet du dommage que
+Skarph t'a causé. Veux-tu que les principaux du district prononcent
+comme arbitres?
+
+--Tu me proposes ce moyen, répondit Otkel, parce que tu sais que les
+gens du pays te sont en majorité favorables, tandis que moi, je ne suis
+pas aimé...
+
+--Eh bien, reprit le fils d'Hamund sans se départir de son calme
+courtois, fixe toi-même le dédommagement que tu désires.
+
+--Je ne sais pas, je verrai,» répliqua le paysan.
+
+Gunnar dut se retirer sur cette réponse évasive.
+
+À peine se fut-il éloigné, que ledit Otkel alla consulter son intime ami
+et voisin Valgard, qui était le personnage le plus perfide et le plus
+astucieux de toute la contrée; aussi ne l'appelait-on communément que
+Valgard le Faux. C'était, de plus, un ennemi acharné de Gunnar.
+
+L'autre lui conseilla de recourir aux lumières de Gissur le _gode_[40],
+qui habitait le domaine de Mosfield, sis assez loin au nord-ouest par
+delà le torrent de la Thiorsa.
+
+«Si tu le veux, dit-il, je t'accompagnerai.»
+
+* * *
+
+Otkel accepta la proposition, et les deux hommes partirent ensemble. En
+route, Valgard dit à son ami:
+
+«Écoute, je sais que les longs trajets te répugnent; laisse-moi faire
+cette démarche à ta place.
+
+--Très volontiers, répliqua Otkel; je m'en rapporte complètement à
+toi.»
+
+Valgard arriva donc chez Gissur, et lui expliqua de quoi il s'agissait.
+
+«Mais, à ce que je vois, fit remarquer le gode, Gunnar a porté à Otkel
+des propositions d'arrangement acceptables; pourquoi donc celui-ci les
+a-t-il repoussées?
+
+--C'est qu'il voulait avant tout te consulter, sachant combien tes avis
+ont de poids.
+
+--Eh bien, assure-le de ma part, si tu m'as bien exposé l'affaire, que
+le meilleur pour lui est de souscrire aux offres d'accommodement de
+Gunnar. Mon concours ne lui fera pas défaut.»
+
+Valgard regagna Kirboi.
+
+«Gissur me charge de te présenter ses saluts, dit-il à Otkel. Son
+opinion est que, dans l'occurrence, tu aurais grand tort d'accepter une
+réparation à l'amiable. La femme de Gunnar t'a volé; son mari est
+coupable de recel: mieux vaut que tu intentes une plainte en justice.»
+
+À quelques semaines de là, Gunnar travaillait dans son enclos, le dos
+tourné à la route, quand il entendit un galop de chevaux. C'était Otkel
+qui passait devant le bœr, en compagnie d'une dizaine d'hommes. Sans
+même s'arrêter, le fermier de Kirboi lui cria à haute voix devant ses
+témoins la formule d'assignation à l'alting, puis il disparut comme il
+était venu.
+
+L'époque des assises arrivée, Gunnar se rendit à Tingvalla, et là il
+affecta de ne jamais paraître en public qu'escorté de ses deux frères
+Kulskiag et Hort, et de Nial et de ses fils. Ces hommes d'élite réunis
+lui formaient une sorte de garde d'honneur.
+
+Tout le monde sut bientôt sur le ting que l'intention du fermier de
+Lidarende était d'appeler sa partie adverse à une lutte en champ clos
+dans l'île de Holm, et l'on ajoutait que c'était contre le gode Gissur
+qu'il voulait combattre personnellement.
+
+Quand celui-ci fut informé de la chose, il courut immédiatement chez
+Otkel.
+
+«Qui donc, lui dit-il, t'a conseillé d'actionner Gunnar par-devant
+l'alting?
+
+--C'est toi-même, parlant à Valgard.
+
+--Valgard en a menti, comme toujours, s'écria l'homme de loi; prenons
+des témoins et allons chez Gunnar.»
+
+Gunnar, averti de son approche, s'était hâté de sortir de sa hutte avec
+tout son monde, qu'il fit ranger en ordre de bataille.
+
+Gissur s'avança et lui dit:
+
+«Nous venons t'offrir de prononcer toi-même le verdict.
+
+--Comment? fit Gunnar interdit; est-ce que ce n'est pas sur ton avis que
+j'ai été cité en justice?
+
+--Non, jamais je n'ai donné ce conseil à Otkel. Valgard le Faux l'a
+trompé.
+
+--Tu le jures?»
+
+Le gode prononça la formule de serment.
+
+«Eh bien, reprit fièrement Gunnar, je suis toujours prêt à payer le
+dommage que ma femme a causé; mais il me faut, à moi aussi, une
+réparation pour cette façon offensante de me traduire dérisoirement à
+l'alting, et j'évalue l'indemnité qui m'est due de ce chef à
+l'équivalent de celle que j'offre à Otkel. Si cette solution ne vous
+agrée pas, que le procès suive son cours légal. Je sais, dans ce cas, ce
+qu'il me reste à faire.
+
+--Non, répondit Gissur, nous souscrivons à tout ce que tu dis, et nous
+ne te demandons qu'une chose, c'est d'être dorénavant l'ami d'Otkel.
+
+--Pour cela, jamais! s'écria Gunnar. L'ami de Valgard le Faux ne saurait
+devenir le mien, et, s'il n'est point fermement résolu à me laisser
+tranquille désormais, j'estime que le plus sage pour lui, c'est d'aller
+dès maintenant s'établir dans quelque district un peu éloigné.»
+
+Ainsi eût pu se trouver clos, ou du moins assoupi jusqu'à nouvel ordre,
+le différend d'Otkel et de Gunnar, si un incident tout fortuit ne fût
+venu presque aussitôt le ranimer.
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 40: Les _godes_, à la fois magistrats et pontifes, étaient
+chargés, chacun dans leur district, de rendre la justice, de convoquer
+le peuple en assemblée locale, de veiller à la paix du pays, et de
+tarifer les marchandises sur les marchés. C'était parmi eux qu'étaient
+élus les juges à chaque session de l'alting. La _goderie_ était une
+charge qui s'achetait, et le ressort en était très flottant, car tout
+homme libre, en Islande, avait le droit de choisir le cercle de
+juridiction qui lui convenait et de le quitter aussi à son gré.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LE COUP D'ÉPERON ET CE QUI S'ENSUIVIT
+
+
+Au cours de ce même été, Otkel voulut aller passer une huitaine de jours
+à Dal, où il avait un ami du nom de Runolf. Il prit avec lui Valgard le
+Faux, ses deux frères et quatre autres hommes, et il se mit en route
+vers la Markar, à l'est de laquelle était le bœr de Runolf. Il devait
+passer cette rivière à un gué voisin de Lidarende.
+
+Comme il descendait la pente du coteau sur lequel se trouvaient les
+champs de Gunnar, son cheval eut peur et partit à fond de train.
+
+Gunnar était justement en train de semer de l'orge, baissé vers la
+glèbe, sa hache et son manteau posés à terre près de lui. Otkel ne
+pouvait pas le voir, et Gunnar ne pouvait pas non plus voir Otkel.
+
+Or le hasard voulut que l'animal emporté filât juste au ras de lui.
+Gunnar, surpris, se redressa brusquement, et l'éperon d'Otkel, qui n'en
+pouvait mais, lui déchira au passage l'oreille gauche, d'où le sang
+jaillit avec abondance.
+
+Une minute après Valgard et les autres arrivaient. Gunnar les prit
+aussitôt à témoin de l'acte du brutalité d'Otkel.
+
+«Eh! dit Valgard, le mal n'est pas grand. Vas-tu pour si peu te mettre
+en colère et brandir ta hallebarde, comme tu le fis dernièrement sur le
+ting en nous dictant ton arrêt souverain?
+
+--Je te souhaite, à toi et aux autres, de ne jamais me fournir
+l'occasion de brandir, comme tu le dis, ma hallebarde!» se contenta de
+répliquer Gunnar, et il rentra de ce pas à son bœr, où il ne souffla mot
+de l'aventure; de sorte que chacun crut que sa blessure était l'effet
+d'un simple accident.
+
+* * *
+
+Oktel et ses compagnons continuèrent leur route jusqu'à Dal, et là,
+quand tout le monde fut à table, Valgard raconta ce qui s'était passé
+près de Lidarende.
+
+«Et quelle figure faisait Gunnar? demanda là-dessus un des convives.
+
+--Ma foi, il m'a bien semblé qu'il pleurait.
+
+--Voilà, interrompit sévèrement Runolf, une parole calomnieuse que tu
+regretteras. Gunnar lui-même est homme à te prouver que ses yeux ne sont
+point faits pour les pleurs. Puissent d'autres que toi encore ne pas
+l'apprendre à leurs dépens!»
+
+Quand au bout de la semaine son ami le quitta, Runolf lui dit:
+
+«Peut-être ferais-je bien de t'accompagner jusqu'à Kirboi; Gunnar, en te
+voyant avec moi, ne te cherchera point querelle.»
+
+Mais Otkel repoussa la proposition, en alléguant qu'il passerait la
+Markar un peu plus en aval, loin de Lidarende.
+
+Cependant le méchant propos de Valgard le Faux avait été rapporté à un
+pâtre, qui s'était empressé de l'aller redire à Gunnar.
+
+«C'est bon, avait répondu celui-ci; occupe-toi de faire ton métier, et
+ne m'importune point de pareilles vétilles.»
+
+Le soir même, toutefois, il entretint de la chose son frère Kulskiag;
+puis le lendemain, qui était le jour où Otkel devait regagner Kirboi, il
+ceignit son glaive, se coiffa de son casque, prit sa hallebarde, et
+ainsi équipé galopa vers l'ouest.
+
+Après avoir passé la Ranga près de la ferme d'Hof, il descendit de
+cheval et attendit.
+
+Au bout de quelques instants Otkel et ses compagnons parurent.
+Immédiatement il courut sur eux.
+
+«Voici ma hallebarde, leur cria-t-il, et je vais vous montrer comment je
+pleure!»
+
+* * *
+
+La troupe adverse mit vite pied à terre pour se ruer contre lui. Halkol,
+un des frères d'Otkel, fut le premier à l'attaque. Des deux mains il
+lança un énorme javelot à Gunnar. Celui-ci se couvrit, et le dard
+s'enfonça dans son bouclier. Gunnar alors jeta ledit bouclier contre
+terre avec une telle force, qu'il y resta fiché par la pointe du
+javelot; puis, saisissant son épée, il se mit à décrire des moulinets si
+vertigineux, que c'étaient autant d'éclairs fulgurants.
+
+Dans un de ces moulinets il trancha le poignet droit au frère d'Otkel;
+ensuite, se retournant vers Valgard, qui le menaçait à dos de sa hache,
+il lui fit d'un coup de sa hallebarde sauter l'arme des mains; puis,
+d'un second coup lui traversant le ventre, il l'enleva ainsi embroché,
+et l'envoya, la tête la première, rejoindre sa hache dans le marais
+voisin.
+
+Otkel voulut profiter du moment pour couper le jarret de son ennemi;
+mais, d'un bond prodigieux en l'air, Gunnar évita l'atteinte de l'épée;
+après quoi, retombant d'aplomb sur ses jambes, il transperça Otkel à son
+tour.
+
+Soudain une voix s'écria:
+
+«Tiens bon. Gunnar, me voici!»
+
+C'était Kulskiag qui, averti par sa mère Ranveige du départ précipité de
+son frère, s'était hâté de saisir ses armes et de s'élancer ventre à
+terre sur ses traces. Il commença par coucher à terre l'autre frère
+d'Otkel, et Gunnar et lui, à deux contre quatre, eurent bientôt raison
+du reste de la troupe.
+
+L'affaire revint à l'alting suivant; mais tel était encore, à ce moment,
+le prestige de l'homme de Lidarende, que tous les paysans de la vallée
+de la Markar et un grand nombre de ceux de la Ranga prirent à l'envi
+parti pour lui, et obligèrent les trois fils d'Otkel,--Bork, Égil et
+Starkad,--à recevoir le wehrgeld fixé par les juges.
+
+«C'est égal, dit Nial à Gunnar, cette affaire me paraît très fâcheuse.
+On commence, vois-tu, à te jalouser fort, et désormais chacun de tes
+triomphes accroîtra le nombre de tes envieux, et par conséquent celui de
+tes ennemis.»
+
+* * *
+
+Quelque temps après, comme le fils d'Hamund se disposait à partir pour
+le bœr de Tung, situé sur un affluent de la Markar, afin d'y rendre
+visite à Asgrim, le beau-père d'Helge, Nial courut vite à Lidarende.
+
+«Tu as à faire un trajet assez long, dit-il à Gunnar; méfie-toi en
+chemin des surprises. Tu n'ignores pas que, malgré l'accommodement
+survenu, la «querelle du sang» reste ouverte entre toi et les fils
+d'Otkel. Veux-tu que mes quatre fils t'accompagnent?
+
+--Merci, répondit Gunnar, je n'entends point qu'ils s'exposent pour
+moi.»
+
+Et il sauta en selle, accompagné seulement de ses frères Kulskiag et
+Hort.
+
+Il demeura huit jours à Tung, et lorsqu'il prit congé d'Asgrim, celui-ci
+lui proposa également une escorte pour sa sûreté. Il la refusa et
+partit.
+
+Il venait de franchir la Thiorsau, cours d'eau vassal des grands fiords
+de l'ouest, quand il se sentit pris de somnolence. La petite troupe
+s'arrêta donc au revers d'une colline, et Gunnar se coucha pour dormir.
+
+Son sommeil fut étrangement agité; un frisson secouait tous ses membres,
+et ses lèvres murmuraient des paroles sans suite. Hort voulut
+l'éveiller, mais Kulskiag l'en empêcha.
+
+À la fin, ce cauchemar cessa, ses yeux se rouvrirent, et il regarda
+autour de lui d'un air effaré.
+
+«Tu as fait quelque songe pénible? lui dit Kulskiag.
+
+--Oui, un songe tel, que, si je l'eusse eu cette nuit à Tung, j'aurais
+laissé l'un de vous deux chez Asgrim.
+
+--Explique-toi donc, demanda Hort.
+
+--J'ai rêvé qu'une bande de loups nous attaquait près de Nafahole
+(c'était le nom des hauteurs qui se trouvaient un peu plus loin); moi et
+Kulskiag nous en abattions un bon nombre; mais Hort était mis en pièces,
+et un des fauves lui dévorait le cœur.»
+
+Hort, à ce mot, se prit à rire; mais Gunnar ajouta d'un ton de voix très
+sérieux:
+
+«Frère, veux-tu que je te donne un conseil? Retourne immédiatement à
+Tung.
+
+--Je n'en ferai rien, certes, répliqua le jeune homme; j'entends te
+suivre, fussé-je assuré de mourir en route.»
+
+* * *
+
+Quelque temps après, tous les trois passaient la Ranga de l'ouest, et
+s'acheminaient du côté de Nafahole. En approchant des collines, ils
+aperçurent une troupe armée qui épiait leur marche. C'étaient les trois
+fils d'Otkel, Bork, Starkad et Égil, accompagnés d'une vingtaine
+d'hommes. Ils avaient eu vent du voyage de Gunnar, et avaient pris leurs
+dispositions afin de l'attaquer au retour.
+
+Gunnar, à leur vue, piqua des deux, suivi de ses frères, vers une langue
+de terre proche de la Ranga qui lui semblait propre à la défensive. Ses
+ennemis l'y rejoignirent aussitôt.
+
+En tête de la bande, dévalant pêle-mêle sur la pente abrupte, s'avançait
+un certain Sigurd, dit «la tête de porc», qui était l'âme damnée de
+Starkad. Gunnar lui décocha prestement une flèche. Sigurd n'eut pas le
+temps de se couvrir de son bouclier; le trait lui entra par l'œil gauche
+et lui ressortit par la nuque. Ce fut le premier mort du combat.
+
+Une autre flèche, lancée aussi par Gunnar, abattit un second homme, et
+Kulskiag, du jet d'une énorme pierre, fendit le crâne à un troisième.
+
+* * *
+
+«Sus! sus! cria Bork à ses gens; j'ai juré de ne point m'en retourner
+sans sa tête!
+
+--Viens donc la prendre!» riposta Gunnar, qui jeta son arc, et, le
+glaive d'une main, la hallebarde de l'autre, attendit le choc de pied
+ferme.
+
+Bork et Égil fondirent à la fois sur lui. Il transperça l'un d'un coup
+de hallebarde, et décapita l'autre du tranchant de son épée.
+
+Kulskiag, de son côté, serré de près par un certain Svine, de sa hache
+lui tranchait littéralement le fémur. L'homme demeura un instant debout
+sur son autre jambe, regardant d'un œil hébété son moignon qui
+rougissait le sol; puis il tomba mort.
+
+Un nouvel adversaire se rua aussitôt sur Kulskiag. Celui-ci l'embrocha
+de sa hallebarde, et, le faisant tournoyer en l'air, le lança dans les
+eaux de la Ranga. Hort, lui aussi, se comportait vaillamment. Il avait
+déjà fait mordre la poussière à deux de ses ennemis, quand un troisième,
+nommé Thore, récemment arrivé de Norwège, lui enfonça son glaive dans le
+cœur. Le malheureux expira sur-le-champ.
+
+Gunnar, qui venait de se débarrasser de son septième assaillant, se
+précipita furieusement sur Thore, et, le frappant au défaut des côtes,
+lui partagea le corps en deux morceaux.
+
+«Fuyons! s'écria Starkad à cette vue; car nous avons affaire ici à
+quelque puissance surnaturelle.
+
+--Attends au moins que je te marque, pour qu'on voie bien que tu t'es
+battu.»
+
+L'autre s'esquiva au plus vite; néanmoins le fer de son adversaire eut
+le temps de lui entamer l'épaule.
+
+Toute la troupe détala, laissant treize morts sur le champ de bataille,
+et, parmi ceux qui s'enfuyaient, il n'y en avait pas deux qui ne fussent
+blessés.
+
+Hort était la quatorzième victime.
+
+Gunnar étendit le corps à fleur de terre sur son bouclier, et un tertre
+surmonté d'un petit _cairn_ en cailloux fut érigé par-dessus le cadavre,
+selon la mode islandaise et païenne. Tout le temps que dura cette
+cérémonie, le fils d'Hamund et son frère n'échangèrent pas entre eux une
+parole; mais, au gonflement des veines de ses tempes et aux taches
+rouges qui marquaient ses joues, on devinait assez quelles pensées de
+vengeance s'agitaient dans l'âme de Gunnar.
+
+* * *
+
+On pouvait s'attendre à ce que l'affaire fût extrêmement grave, si tous
+les gens apparentés aux victimes se coalisaient en justice contre le
+meurtrier. Aussi Gunnar n'eut-il rien de plus pressé que d'aller à
+Bergtorsvol demander conseil à son ami Nial.
+
+«Dans tout cela, lui dit ce dernier, je ne vois pas qu'il y ait eu de ta
+faute; c'est l'inéluctable fatalité qui t'a contraint à ce nouveau fait
+d'armes; mais on commence, je te le répète, à se lasser de tes
+sanglants triomphes, et je crains qu'un fâcheux remous d'opinion ne se
+manifeste contre toi à l'alting. Compte néanmoins que je ferai de mon
+mieux pour que tu reviennes victorieux de l'instance.»
+
+Quand les assises furent ouvertes, la partie plaignante se présenta,
+ayant à sa tête, outre Starkad et ses deux beaux-frères Thorgrim et
+Onund, le gode Gissur en personne, dont Starkad avait entre temps épousé
+la fille, dans l'unique vue de le rallier à la cause des siens.
+
+Gunnar, lui, était assisté de ses tenants ordinaires, et en outre d'un
+cousin de feu Hogi, un certain Olaf, qui était pour l'instant le plus
+gros chef de la vallée de la Laxa.
+
+Le remous d'opinion prédit par Nial ne manqua pas, en effet, de se
+produire; néanmoins, grâce au crédit d'Olaf et à l'habileté de Nial
+lui-même, Gunnar, cette fois encore, s'en tira. On gagna les uns par des
+présents, on désarma les autres par des promesses, si bien que l'homme
+de Lidarende sembla sortir de ce nouveau procès plus fort et plus
+respecté que jamais.
+
+Mais le sage Nial ne s'y trompait pas.
+
+«Prends bien garde, dit-il à Gunnar, ta popularité ne tient plus qu'à un
+fil. Si la force des choses t'entraîne à un homicide de plus, rien, j'en
+ai peur, ne pourra te sauver.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+CE QU'IL Y A DANS LE PAS D'UN CHEVAL
+
+
+Un hiver encore s'est écoulé. La diète islandaise a repris sa session de
+printemps au milieu d'un concours inusité de peuple, et mille
+grondements, précurseurs de l'orage, emplissent l'agreste vallon de
+Tingvalla.
+
+Le gode Gissur a fait le tour du ting pour recueillir l'adhésion des
+chefs à l'instance qu'il doit introduire en justice au sujet du meurtre
+de son gendre Starkad et de cinq autres de ses parents.
+
+L'affaire appelée, il gravit le Logberg suivi de ses témoins, et expose
+sa plainte dans les formes voulues. Le vieux Nial s'avance ensuite au
+pied du roc où siège le _Logmadr_, et s'adressant aux juges assemblés:
+
+«Est-il vrai, demande-t-il, que Gunnar et Kulskiag, s'en revenant
+dernièrement des îles de la Côte, ont été derechef assaillis près de la
+Ranga par Starkad, fils d'Otkel, accompagné d'une douzaine d'autres
+hommes?
+
+--Cela est vrai, répondent les juges.
+
+--Est-il vrai aussi, reprend Nial, que, quelques semaines auparavant,
+le même Starkad, de complicité avec Onund et Thorgrim, avait projeté
+d'attaquer Gunnar dans son propre bœr tandis que tous les gens de sa
+maison se trouveraient aux champs, et que ce coup de main ne manqua que
+parce qu'un pâtre de Thorosfield avait eu vent de ce qui se tramait?
+
+--C'est encore exact, fit un juré; mais une composition en argent, fixée
+par un arbitrage à l'amiable, a réglé l'affaire dans le délai voulu.
+
+--Eh bien, poursuivit Nial, je demande ici, au nom de Gunnar, que douze
+arbitres décident également dans l'instance présente. Gunnar pourrait
+légalement protester contre l'accusation dont il est l'objet de la part
+de Gissur, et solliciter un arrêt de déboutance...»
+
+Des bruits confus s'élevèrent à ce mot de différents côtés de
+l'assemblée; Nial continua toutefois sans se troubler:
+
+«...Mais Gunnar n'est point de ceux qui se dérobent quand il s'agit de
+verser le prix du sang, et, dût tout son avoir et le mien y passer, vous
+ne le trouverez jamais insolvable.»
+
+* * *
+
+Cette péroraison fut de nouveau suivie de murmures hostiles. Néanmoins
+un certain nombre de notables, après s'être consultés un instant,
+appuyèrent la requête de Nial, et le tribunal arbitral fut formé.
+
+Gunnar et Kulskiag, retirés dans leur hutte, attendaient silencieusement
+la sentence.
+
+Celle-ci fut prononcée le jour même. Elle fixait à un taux relativement
+modéré les indemnités pécuniaires à payer pour la mort de Starkad et de
+ses compagnons; mais elle déclarait Gunnar et son frère condamnés à un
+exil de trois ans.
+
+L'arrêt portait, suivant l'usage, que si dans ce laps de temps les
+bannis reparaissaient en Islande, toute personne apparentée à l'une de
+leurs victimes était autorisée à les tuer.
+
+Les applaudissements de cette même foule, qui avait tant de fois acclamé
+aux comices l'homme de Lidarende, saluèrent au loin cette sentence
+draconienne.
+
+Gunnar acquitta sans mot dire le wehrgeld, et aussitôt, accompagné de
+Nial, il reprit le chemin de la Markar.
+
+«Mon ami, lui dit en route ce dernier, obéis docilement à la loi; donne
+ce nouveau gage à ta gloire. Va-t'en comme jadis dans les pays de l'est
+conquérir un surcroît de crédit et d'honneur. Tu trouveras, à ton
+retour, ta considération si bien refaite d'elle-même, que nul n'osera
+plus te marcher sur le pied... Si tu agis autrement, tu es un homme
+mort.»
+
+Gunnar répondit qu'il n'avait nullement l'intention de violer la
+sentence rendue contre lui. Dès le lendemain il fit parer un navire au
+fiord le plus proche, et quelques jours après il disait adieu à tous ses
+amis et ses serviteurs qui l'avaient escorté jusqu'à la Markar.
+
+* * *
+
+Son frère Kulskiag chevauchait en silence à côté de lui. Tout à coup la
+monture de Gunnar ayant fait un faux pas, ce dernier mit pied à terre,
+et à ce moment il promena ses regards sur la croupe des monts
+d'alentour et sur les champs qui se trouvaient à leurs pieds.
+
+«Ah! le splendide coup d'œil! s'écria-t-il comme émerveillé. Jamais il
+ne m'a paru aussi beau! Vois, les épis jaunes mûrissent pour la coupe,
+et le foin est tout fauché sur le pré... Kulskiag, je tourne ici
+bride... L'Islande est le plus beau pays!
+
+--Je t'en prie, répondit le frère, ne fais pas ce plaisir à tes ennemis,
+respecte la loi; personne ne voudra plus se fier à toi, et il arrivera,
+crois-le bien, ce que Nial a prédit.
+
+--Non, non, je ne vais pas plus loin, répéta Gunnar, et je te conseille
+de faire comme moi.
+
+--Certes non, je ne veux pas rompre ma parole, ni maintenant ni en aucun
+temps... Séparons-nous donc; mais dis aux miens que jamais je ne
+reverrai l'Islande, car j'ai la certitude de ta fin prochaine, et je ne
+saurais vivre ici sans toi.»
+
+Ils se quittèrent, Kulskiag pour s'embarquer à destination des rives
+étrangères, Gunnar pour regagner Lidarende.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LE SIÈGE DE LIDARENDE--MORT DE GUNNAR
+
+
+À l'alting suivant le gode Gissur déclara Gunnar «hors la loi», et,
+après la dissolution de l'assemblée populaire, assigna rendez-vous à
+tous les adversaires du banni dans cette sombre gorge de l'Allmannagia
+dont on a décrit le site au lecteur.
+
+À cette nouvelle, Nial courut au plus vite prévenir son ami. Il lui
+offrit derechef le concours armé de ses fils, prêts, disait-il, à mourir
+pour lui; mais Gunnar, encore une fois, refusa fermement ce généreux
+sacrifice.
+
+Quelque temps s'écoula. Le fils d'Hamund allait et venait comme de
+coutume, sans que personne fît mine de l'attaquer au dehors ou chez lui.
+C'est qu'on attendait la moisson, époque où tous ses gens allaient être
+occupés à faucher dans les îles voisines, et où il devait rester seul au
+logis avec Ranveige, sa vieille mère, sa femme Halgierde et un chien
+d'Islande appelé _Sam_, d'un instinct et d'un flair tellement
+merveilleux, qu'il discernait du premier abord l'ami de l'ennemi et
+n'aboyait jamais qu'à bon escient.
+
+Au jour dit, les conjurés prirent donc le chemin de Lidarende. Arrivés
+près de la haie de Gunnar, ils firent halte pour se concerter. Le
+premier obstacle était _Sam_; il fallait tout d'abord se défaire de lui.
+Le chien, qui rôdait au dehors, vint de lui-même au-devant de son
+destin. À peine, en effet, eut-il aperçu le premier homme de la bande,
+qu'il lui sauta courageusement à la gorge. Un vigoureux coup de hache
+sur la tête eut raison du fidèle animal; mais avant de tomber mort il
+poussa un hurlement comme personne n'en avait jamais entendu.
+
+Gunnar, qui reposait sur son lit dans la mansarde de son bœr, s'éveilla
+à ce cri de détresse.
+
+«Holà! dit-il, Sam mon frère, il me semble qu'on joue un vilain jeu avec
+toi!»
+
+Au même moment il vit par la lucarne quelqu'un qui grimpait vers le
+toit. C'était Thorgrim, qu'on avait envoyé voir en haut si Gunnar était
+bien chez lui. Il fut renseigné à souhait, car celui-ci lui détacha par
+l'ouverture un bon coup de hallebarde qui le fit dégringoler prestement.
+L'homme eut néanmoins encore assez de force pour courir vers le reste de
+la troupe.
+
+«Eh bien? demanda Gissur, Gunnar est-il là?
+
+--Allez-y voir, répondit Thorgrim; pour moi, j'ai la preuve que sa
+hallebarde du moins y est.»
+
+En achevant ces mots il tomba mort.
+
+[Illustration: «Souviens-toi du soufflet que tu me donnas!»]
+
+* * *
+
+Les conjurés se ruèrent aussitôt sur la maison; mais Gunnar les reçut si
+bien à coups de flèches, qu'ils ne purent guère avancer en besogne. Un
+instant ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, puis revinrent à la
+charge.
+
+Trois assauts successifs ayant échoué, la troupe faisait mine de se
+retirer, lorsque Gunnar, saisissant une flèche qui était restée fichée
+dans une poutre près de la lucarne: «Voilà, dit-il, un trait qui leur
+appartient; je vais donc le leur renvoyer, pour qu'ils aient la honte
+d'être atteints par leurs propres armes.
+
+--Mon fils, supplia la mère, ne fais pas cela, ne les rappelle pas ici,
+puisque tu vois qu'ils s'éloignent.»
+
+Gunnar lança nonobstant le projectile, qui blessa grièvement un homme à
+l'arrière-garde.
+
+«Tiens! dit Gissur, je viens de voir une main avec un anneau d'or qui
+cueillait une flèche sur le toit... M'est avis qu'ils n'ont pas là
+dedans beaucoup de munitions, puisqu'ils en vont glaner au dehors... Si
+nous reprenions un peu l'offensive?
+
+--Brûlons-le dans sa tanière, dit Onund.
+
+--Pour cela, jamais! répliqua Gissur, ma propre vie fût-elle en jeu!
+Mais toi, qui passes pour un homme de ressources, tu inventeras bien
+quelque autre expédient qui vaille.»
+
+* * *
+
+Il y avait dans la plaine quelques cordages qui servaient d'amarres, en
+cas de tempête, pour consolider la maison. Sur l'avis d'Onund on les
+prit, on les enroula aux extrémités de la solive maîtresse qui
+maintenait tout le chevronnage du toit, et l'on arracha ainsi la
+membrure du faîte.
+
+Gunnar ne s'en aperçut que lorsque la dislocation des poutres était déjà
+chose consommée. Il continua néanmoins à se servir si bien de son
+arbalète, que les ennemis ne pouvaient l'approcher.
+
+Onund parla derechef de mettre le feu au logis; derechef aussi Gissur
+repoussa la proposition.
+
+À ce moment un des assiégeants parvint à se hisser tout en haut, et
+trancha par surprise la corde de l'arc de Gunnar. Celui-ci saisit
+aussitôt sa hallebarde, et l'homme retomba transpercé au pied de la
+muraille.
+
+Gunnar cependant avait reçu deux blessures.
+
+«Halgierde, dit-il à sa femme, coupe deux tresses de ta chevelure, afin
+que ma mère m'en refasse une corde pour mon arbalète.
+
+--Est-ce absolument indispensable? demanda Halgierde.
+
+--Si indispensable, que ma vie en dépend. Si je puis continuer à jouer
+de l'arc, ces gens-ci ne m'approcheront jamais.»
+
+Halgierde se croisa les bras et reprit:
+
+«Souviens-toi du soufflet que tu me donnas... Il m'est fort égal que ta
+défense se prolonge plus ou moins.
+
+--C'est bien, répliqua Gunnar; chacun entend l'honneur à sa façon; je ne
+m'attarderai pas à te prier.
+
+--Coquine que tu es! s'écria la mère; ta honte vivra éternellement!»
+
+Gunnar ne se relâchait point dans sa résistance. Il blessa encore
+grièvement huit hommes; mais enfin de lassitude il se laissa choir.
+
+Ses ennemis alors s'avancèrent, fondirent sur lui et le criblèrent de
+coups. Il put néanmoins se redresser une dernière fois, et se battit de
+nouveau en désespéré jusqu'à ce qu'il retombât mortellement atteint.
+
+«Amis, s'écria Gissur, nous venons de tuer le preux des preux! La
+victoire, certes, nous a coûté cher, et aussi longtemps que la terre
+d'Islande sera habitée, on se racontera le suprême fait d'armes de ce
+vaillant.»
+
+Il donna ensuite des ordres pour que tout fût respecté dans le bœr, et
+chacun reprit le chemin de sa maison.
+
+* * *
+
+La nouvelle de la mort tragique de Gunnar fit une profonde impression
+dans le pays. Une assemblée de district (_gauting_) fut tenue tout
+exprès en cette circonstance; mais le défunt ne laissait point d'enfant
+mâle qui pût assumer la tâche de le venger. De ses deux frères, l'un
+n'était plus de ce monde; l'autre, Kulskiag, était en Danemark, d'où la
+nouvelle arriva bientôt qu'il s'était marié, fait chrétien, puis
+transporté avec sa femme au pays de Novgorod, chez les Varangiens, pour
+s'y livrer au commerce des pelleteries.
+
+Halgierde se hâta de quitter Lidarende pour se retirer à Grytaa auprès
+de son gendre Thraen. Seule Ranveige, la vieille mère de Gunnar, demeura
+au bœr.
+
+Elle suspendit la hallebarde de son fils dans la salle d'honneur comme
+une pieuse relique. Défense fut faite à personne d'y porter la main.
+Dans les nuits tempétueuses de l'hiver, si parfois une rafale de vent,
+passant à travers les poutres disjointes, faisaient résonner l'arme
+contre le mur, Ranveige s'éveillait en sursaut et criait:
+
+«Qui touche à la hallebarde de Gunnar? Celui-là seul a le droit de la
+prendre qui la lui veut porter dans la Walhalla!»
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+NIAL ET LES FILS DE NIAL
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+OU LE LECTEUR RETOURNE EN NORWÈGE
+
+
+Dans l'été de cette même année 993, où s'était accompli le drame de
+Lidarende, le fameux pirate Melkolf était l'effroi des côtes
+scandinaves. Sa flottille, composée de six longs bâtiments, les plus
+véloces qu'on eût encore vus, courait sans cesse du cap Nord au Smaaland
+(Suède), jetant le grappin à tous les navires, et portant même la
+désolation jusque dans le fiord de Christiania.
+
+Vainement le jarl Hakon avait-il lancé ses meilleurs marins à la
+poursuite de l'escadre écumeuse; il semblait que les tempêtes seules
+pussent affranchir les mers boréales du tribut qu'y prélevait le viking.
+
+Un jour que Melkolf était aux aguets au fond d'une anse du nord de
+l'Écosse, il vit déboucher dans la baie un bateau qui venait des Orcades
+et portait à sa proue une tête de griffon. Immédiatement il donna
+l'ordre de lui courir sus.
+
+L'autre n'essaya pas même de battre en retraite. En un clin d'œil il fut
+entouré et son équipage sommé de se rendre. Sur l'avant-pont se tenaient
+trois jeunes gens de haute taille et à la mine fière, que le pirate, du
+premier coup d'œil, avait reconnus pour des Islandais.
+
+* * *
+
+C'étaient, en effet, les trois fils de Nial, Skarphédin, Helge et Grim,
+qui, sur le conseil de leur père, désireux d'offrir à leur humeur
+belliqueuse et remuante le dérivatif des lointaines aventures, s'étaient
+embarqués, comme jadis Gunnar, pour la terre de Norwège. Un coup de vent
+les avait détournés de leur route et poussés dans la direction de
+l'Écosse.
+
+Quoique disposant à peine du cinquième des forces qu'avait le viking,
+Skarphédin n'hésita pas un instant: d'un signe il commanda le combat, et
+lui-même, pour donner l'exemple, assena au pilote du navire qui se
+trouvait bord à bord avec le sien un tel coup de sa hache _Rimegyge_ sur
+la tête, que l'homme s'abattit pour ne plus se relever.
+
+Grim, assailli par deux des pirates, en traversa un de sa hallebarde;
+puis, faisant un bond prodigieux de côté, un de ces bonds où Gunnar
+excellait, il retomba de tout son poids sur le second, qui n'atteignit
+que son bouclier, et se vit cloué à la renverse au bordage de son propre
+bateau.
+
+Cependant toute une grappe d'ennemis s'accrochait au navire islandais,
+et la mêlée sanglante commençait. Skarphédin était effrayant à voir,
+avec son visage aigu d'oiseau de proie et la pâleur mate de son teint.
+Chaque tournoiement de sa Rimegyge faisait voler une tête ou un bras.
+
+Helge, dans sa beauté douce et calme, ses longs cheveux voltigeant au
+vent, combattait à l'arrière du bateau avec l'élite des marins du bord,
+cherchant à joindre Melkolf lui-même, qu'entourait un groupe de ses
+gens.
+
+Le sang ruisselait de toutes parts et la victoire flottait incertaine,
+quand cinq bâtiments contournèrent tout à coup la pointe recourbée de
+terrain qui fermait la baie du côté de l'est. Ils arrivaient à force de
+rames. Celui qui ouvrait la marche était orné tout entier d'écussons, et
+au mât se tenait adossé un homme vêtu d'un pourpoint de soie, la tête
+coiffée d'un casque d'or, et portant à la main une énorme lance.
+
+«Holà! qui soutient ici cette lutte inégale?» cria-t-il de loin aux
+Islandais.
+
+Les fils de Nial dirent qui ils étaient.
+
+«Oh! répondit l'étranger, vous portez un nom connu par tout le Nord;
+moi, je suis Kare, fils d'Ethel. Islandais comme vous, je viens des
+Hébrides, et à temps, je pense, pour vous être utile.»
+
+* * *
+
+Là-dessus le combat reprit plus terrible. Kare commença par sauter sur
+le gaillard d'avant du navire où se trouvait Melkolf. Celui-ci, sans lui
+laisser le temps de se reconnaître, se rua contre lui le glaive au
+poing. L'autre heureusement put esquiver le coup, dirigé avec une telle
+force, que la lame entière s'enfonça dans la boiserie du bordage.
+
+Kare leva l'épée à son tour; mais il n'atteignit que l'air invulnérable.
+Dans un brusque mouvement de côté pour éviter le fer qui le menaçait,
+Melkolf avait perdu l'équilibre, et était tombé à l'eau comme une masse.
+
+«Holà! s'écria le fils d'Ethel, est-ce qu'à l'instar de Fafnir le nain
+tu voudrais te changer en un serpent de mer[41], afin de continuer entre
+deux eaux l'honnête métier auquel tu excelles? Attends un peu!»
+
+Ce disant, il saisit une lance, et, se penchant sur l'avant-bec du
+navire, il la brandit d'une main sûre contre le corps du pirate, qui,
+désireux de prendre le large, s'était mis à frapper vigoureusement
+l'onde de ses quatre antennes.
+
+Celui-ci entendit le fer sifflant; il voulut replonger pour lui
+échapper; mais, comme dit la vieille _saga_, la mer est un élément plein
+de lourdeur, et la lance fut plus vite à son but que le plongeur au
+sien. Kare avait visé l'homme par le milieu, et ce fut aussi le milieu
+de l'homme qui fut bel et bien traversé par la pique.
+
+Le viking, avant d'expirer, leva un moment, comme deux rames que l'on
+met en l'air, ses deux bras tout droits au-dessus de sa tête, un court
+bouillonnement agita l'eau verte, une tache rouge y apparut, et c'en
+fut fait à jamais de Melkolf, «la terreur du Nord.»
+
+Au même instant Helge et Grim, enjambant toute une ligne de cadavres
+étendus à la file comme des cormorans, arrivaient à la rescousse de ce
+côté. Le renfort était inutile. Les vikings, découragés par la mort de
+leur chef, s'étaient décidés à demander merci. Skarphédin leur fit grâce
+de la vie et leur permit de se retirer avec un de leurs bâtiments;
+seulement ils durent livrer aux vainqueurs tout ce qu'ils possédaient
+d'armes et de richesses.
+
+* * *
+
+Après cet exploit, les fils de Nial s'en allèrent avec Kare à Rowsa, île
+des Orcades où résidait le comte Sigurd, tributaire du jarl Hakon de
+Norwège, au service duquel était temporairement le fils d'Ethel. Ils
+passèrent près de lui tout l'hiver, et Helge devint même, au même titre
+que Gunnar jadis l'était devenu du roi Svend, l'homme-lige de Sigurd. Le
+printemps revenu, ils firent, toujours en compagnie de Kare, diverses
+expéditions maritimes qu'on s'abstiendra de raconter au lecteur, déjà au
+courant de ce genre d'épopée, et la seconde année ils gagnèrent le port
+norwégien de Drontheim. Kare, retenu quelque temps encore aux Orcades
+par ses fonctions de collecteur de l'impôt dans les îles et les
+archipels voisins, ne devait les y rejoindre qu'à la fin de la saison.
+
+* * *
+
+Hakon le Puissant, comme on l'appelait, eût pu dès longtemps, s'il
+l'avait voulu, prendre le titre de roi de Norwège, sans que Svend le
+Danois, son suzerain nominal, eût eu les moyens de l'en empêcher; mais,
+assuré de son autorité et plus soucieux d'être que de paraître, il
+s'était contenté de se faire appeler jarl, comme l'avait fait son père
+avant lui, et, avant son père, son aïeul. Les épreuves n'avaient pas
+manqué à sa vie. Exilé pendant sa jeunesse à la cour d'Harald à la dent
+bleue, il s'y était vu, en compagnie de ce prince, contraint par
+l'empereur Othon d'embrasser le christianisme. Mais, à peine rentré en
+Norwège, il s'était hâté de rejeter, selon son expression favorite, la
+«soupe au lait» de la foi nouvelle et de revenir aux farouches dieux de
+ses ancêtres; de plus, pour mieux accentuer cette seconde conversion, il
+avait fait aussitôt mettre à mort les moines et les prêtres venus avec
+lui afin d'évangéliser le pays.
+
+Son château principal, ou plutôt sa _grange_[42], pour employer
+l'expression du temps, se trouvait en un lieu appelé _Ladir_, au centre
+du district actuel de Drontheim. Quant à la ville de ce nom, elle
+n'existait pas alors, et ladite appellation ne s'appliquait qu'au canton
+même où vivaient les tribus d'hommes libres au concours desquelles
+Hakon devait le plus clair de sa force.
+
+C'était aussi dans cette région, située au nord des monts Dofrines, que
+s'élevait le plus grand sanctuaire païen de la Norwège, celui que le
+jarl vénérait entre tous. Sis dans une clairière d'une des épaisses
+forêts de pins de la vallée, il était bâti tout en bois, mais
+merveilleusement ouvragé et sculpté. De forme circulaire, avec un
+évidement correspondant à ce que nous nommons l'abside, un dôme surmonté
+d'un clocher, et des fenêtres munies de vitres, ce qui était une rareté
+pour l'époque[43], il représentait le type ordinaire de ces temples
+primitifs en rotonde auxquels, en maint lieu du Nord, les chrétiens une
+fois victorieux n'eurent qu'à ajouter une croix et des cloches pour les
+métamorphoser extérieurement en églises.
+
+À l'intérieur étaient, cela va sans dire, les images des divers dieux
+scandinaves, images chargées de mille ornements de prix, tels que
+broches, colliers d'or et bracelets.
+
+* * *
+
+Or, la veille même du jour où les fils de Nial, après un an passé en
+Norwège, se disposaient à se rembarquer pour l'Islande, il advint que le
+jarl Hakon donna en son château de Ladir une fête somptueuse à l'un de
+ses hommes liges, le vieux chef Gudbrand de la Vallée[44].
+
+Kare n'était pas encore arrivé. En revanche, pendant la fête même, un
+autre Islandais survint à la Grange: c'était Thraen, ce gendre
+d'Halgierde que le lecteur n'a sans doute pas oublié.
+
+Depuis deux à trois ans, lui aussi, il voyageait dans les pays de l'Est,
+et, comme c'était un vaillant homme en même temps qu'un marin très
+expert, le jarl Hakon l'avait retenu le plus possible auprès de lui, et
+l'honorait d'une faveur toute spéciale. Pour le moment, ledit Thraen
+revenait d'une mission de confiance en Danemark, et, de même que les
+fils de Nial, il se préparait à mettre à la voile afin de retourner en
+Islande.
+
+Le repas venait de s'achever, les cornes circulaient à la ronde avec les
+toasts accoutumés, quand, à l'un des bouts de la salle, une querelle
+s'éleva entre deux des convives. L'un s'appelait Asvard; c'était un des
+familiers du jarl. L'autre, un homme d'une stature gigantesque, au
+visage sombre et au regard mauvais, faisait partie de la suite de
+Gudbrand. Seul parmi tous les invités, il avait gardé avec lui sa hache,
+dont il ne se séparait jamais, disait-il.
+
+Hakon appela cet individu.
+
+«Avance ici; comment te nomme-t-on?
+
+--On me nomme Rapp, fils de Geirolf, répondit l'autre d'un air farouche.
+
+--Ah! oui, je connais ton histoire. Tu as tué un homme en Islande, et
+alors tu t'es enfui en Norwège, où notre féal Gudbrand de la Vallée a
+bien voulu t'accueillir sous son toit. Fais en sorte qu'il n'ait pas à
+se plaindre de toi, sinon il pourra t'en cuire.»
+
+L'homme fit entendre un espèce de grognement.
+
+«Qu'est-ce que tu dis? reprit le jarl. Sache que dans une salle remplie
+de monde il n'est pas séant de murmurer dans sa barbe. Allons, retourne
+à ta place, et ne trouble plus la paix de cette fête.»
+
+L'Islandais fit le geste de lever à demi sa hache comme s'il eût eu la
+velléité d'en essayer le fil sur Hakon; puis, tournant brusquement sur
+lui-même, au lieu de regagner sa place, il sortit incontinent de la
+salle avec un ricanement sardonique. Nul ne s'occupa plus de l'incident,
+et les libations continuèrent comme devant.
+
+* * *
+
+Le lendemain, dans la matinée, Skarphédin et ses frères, ainsi que
+Thraen, se trouvaient ensemble au fiord de Ladir, occupés des derniers
+apprêts de leur départ. Tout à coup un bruit inusité retentit par delà
+le petit bois de genévriers et de bruyères qui séparait le rivage de la
+Grange, et une épaisse colonne de fumée s'éleva plus loin au-dessus des
+grands arbres de la vallée.
+
+Les fils de Nial et Thraen se demandaient ce que cela signifiait, quand
+un homme déboucha du fourré, courant de toute la vitesse de ses pieds.
+
+C'était Rapp l'Islandais.
+
+«Sauvez-moi! cria-t-il tout d'abord à Skarphédin et à ses deux frères.
+
+--Qu'as-tu donc fait?
+
+--Voici la chose brièvement, car les actes me vont mieux que les
+paroles. J'ai pillé le temple de Thor, j'y ai mis le feu, et comme les
+soldats du jarl me traquaient, j'en ai tué deux avec cette hache.
+
+--En ce cas, répondit Helge, tu es un de ces oiseaux de malheur que
+chacun doit se garder d'accueillir.
+
+--Vous oubliez que je suis Islandais!
+
+--Un Islandais hors la loi!
+
+--C'est bien, que mes malédictions vous retombent sur la tête!» riposta
+haineusement le fugitif, et apercevant Thraen non loin de là, il courut
+l'implorer à son tour.
+
+Celui-ci d'abord le repoussa; puis, se laissant persuader, il consentit
+à le recevoir dans une barque et à le conduire à son bâtiment, amarré à
+une petite île du fiord.
+
+Quelques instants après, le jarl parut avec ses gens.
+
+«Où est Rapp? demanda-t-il à Helge.
+
+--Nous ne savons pas, fit celui-ci.
+
+--C'est bien, on le trouvera néanmoins.»
+
+Et il tourna le dos aux fils de Nial.
+
+«Ta réponse est d'un homme de cœur, la seule aussi que nous pouvions
+faire, dit Grim à son frère. Reste à savoir de quelle façon Thraen
+payera notre loyauté.
+
+--Il n'importe, reprit Skarphédin. Seulement embarquons-nous sans
+retard, et gagnons une des îles que voici, afin de pouvoir appareiller
+au premier bon vent.»
+
+* * *
+
+Le jarl cependant avait été, tout le long du port, demander à chaque
+capitaine où était passé Rapp. Nul n'avait pu ou voulu le lui dire.
+
+À la fin, avisant le navire de Thraen:
+
+«Bon, se dit-il, je suis sûr de trouver là-bas ce que je cherche.»
+
+Il prend un canot et gagne le bâtiment du gendre d'Halgierde.
+
+Néanmoins, malgré toutes ses recherches, il ne peut découvrir son homme,
+de sorte qu'il se décide à revenir au rivage. Mais, une fois à terre, il
+se souvient d'avoir aperçu dans l'eau à côté du navire deux tonneaux
+placés bout à bout, et qu'il avait négligé de fouiller: le bandit, à
+coup sûr, devait s'y trouver.
+
+Il y était effectivement, Thraen ayant fait défoncer les tonnes d'un
+côté pour que le fugitif pût s'y loger plus à l'aise. Seulement, en
+voyant le jarl rebrousser chemin vers le bâtiment, on relève bien vite
+les tonneaux et on dissimule le brigand au milieu d'un tas de sacs à
+marchandises.
+
+Le jarl, encore déçu dans ses investigations, regagne de nouveau la
+rive. À peine y a-t-il posé le pied, qu'il se rappelle avoir vu sur le
+pont des sacs éminemment propres à servir de cachettes, et pour la
+troisième fois il retourne au navire.
+
+Mais Thraen déballe aussitôt son hôte, et l'enveloppe dans la voilure
+qui était repliée sur la vergue. Derechef le jarl en est pour sa peine.
+Ce n'est qu'à terre qu'il lui paraît clair comme le jour que le bandit
+s'est fourré dans la voile. Mais, entre temps,--c'était à la brune,--un
+vent favorable s'étant levé, Thraen en avait profité pour prendre le
+large.
+
+* * *
+
+Le jarl, furieux de sa déconvenue, part aussitôt avec quatre chaloupes
+de guerre pour atteindre le navire des fils de Nial, qui n'ont pas
+encore dérapé, et qu'il croit complices de la perfidie de Thraen.
+Ceux-ci, en voyant venir la flottille, devinent de quoi il s'agit, et se
+mettent immédiatement en défense. Un combat s'engage, et les trois
+frères, n'étant pas en force, sont capturés.
+
+Comme, dans les idées du Nord, une exécution nocturne passait pour une
+sorte de meurtre et de félonie, on garrotte les prisonniers avec le
+dessein de les mettre à mort le lendemain. Mais dans la nuit ils rompent
+leurs liens, se glissent en silence par-dessus bord, et, ayant gagné la
+côte à la nage, ils ont la chance de rencontrer un navire qui était
+justement celui de Kare.
+
+Ils racontent à leur ami ce qui leur est arrivé par la faute de Thraen,
+et se déclarent prêts à marcher contre le jarl pour tirer vengeance de
+l'outrage odieux qu'il leur a infligé; mais Kare les détourne de ce
+projet insensé.
+
+«Je vais, dit-il, lui parler moi-même de l'affaire en lui remettant le
+tribut que Sigurd m'a chargé de lui porter; laissez-moi accommoder le
+différend.
+
+Effectivement, grâce au concours que lui prête le propre fils d'Hakon,
+il obtient de ce prince un dédommagement pour Skarphédin et ses frères.
+Quelque temps après, ces derniers, ajournant leur retour en Islande,
+regagnent avec leur ami les orcades, où ils passent encore un hiver,
+admirablement traités par Sigurd. Le printemps venu, ils accompagnent
+Kare dans de nouvelles expéditions aux Hébrides, en Écosse, dans le pays
+de Galles et à l'île de Man. De chacune de ces courses aventureuses ils
+rapportent un surcroît d'honneurs et de richesses. Enfin, l'été de la
+troisième année après leur départ de l'Islande, ils prennent congé de
+l'excellent comte qui leur a offert une si bienveillante hospitalité, et
+cinglent avec Kare vers la Terre-de-Glace.
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 41: Allusion à la légende du nain scandinave qui, métamorphosé
+en serpent, était censé devoir rester jusqu'à la fin des temps à veiller
+sur des monceaux d'or sous-marins.]
+
+[Note 42: On appelait ainsi une résidence princière près de laquelle
+on emmagasinait toutes les provisions de bouche nécessaires; les
+monarques et jarls avaient d'ordinaire plusieurs logis de ce genre.
+Hakon, par exemple, en possédait une autre plus au sud, à Skuggi, près
+de la moderne ville de Bergen.]
+
+[Note 43: Les fenêtres alors étaient généralement garnies de vessies
+ou de corne, en place de verre et de talc.]
+
+[Note 44: C'est-à-dire de la vallée du même nom, sise un peu plus au
+sud.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+THRAEN
+
+
+Thraen cependant était arrivé sans encombre en Islande, et s'était
+aussitôt rendu à son habitation de Grytaa, où toute sa famille l'avait
+reçu comme un gros chef de tribu qu'il était. Ses longs voyages et le
+rôle qu'il avait joué en Norwège avaient encore accru la considération
+naturellement due à sa personne et à ses richesses.
+
+Il entretenait à demeure auprès de lui une troupe de quinze guerriers
+émérites qui l'accompagnaient dans toutes ses sorties. Avec cela il
+aimait beaucoup le faste. Son équipement ordinaire se composait d'un
+manteau bleu par-dessus lequel il ceignait l'épée, d'un casque d'or,
+d'un bouclier de prix et d'une pique qui était un cadeau du jarl Hakon.
+
+Rapp le bandit, qu'il avait ramené avec lui en Islande, était demeuré
+son commensal et son confident de prédilection. Le drôle était aussi
+entré fort avant dans les bonnes grâces de la veuve de Gunnar, et l'on
+jasait même de l'intimité, un peu trop étroite, semblait-il, qui régnait
+entre lui et Halgierde.
+
+Telles étaient les choses à Grytaa quand les fils de Nial reparurent à
+leur tour. Kare, leur sauveur et ami, trouva au bœr de Bergtorsvol
+l'accueil que lui méritaient ses actions, et le printemps suivant vit se
+célébrer son mariage avec Helga, une des filles de Nial. Bien qu'il eût
+acheté au Mydal, à peu de distance de là sur la côte, un domaine d'une
+certaine importance, il continua néanmoins de résider la plus grande
+partie de l'année auprès de son beau-père.
+
+Quelque temps s'écoula sans que les fils de Nial reparlassent des
+violences qu'ils avaient subies par le fait de Thraen; puis un matin, à
+la suite de divers colloques mystérieux, les quatre jeunes gens, et Kare
+avec eux, partirent au galop du côté de Grytaa.
+
+Thraen, averti de leur approche par une femme qui travaillait au dehors,
+fit prendre aussitôt les armes à ses hommes, et se posta avec eux et son
+frère Kétil dans le vestibule de son bœr, qui était extraordinairement
+spacieux. Halgierde elle-même se plaça à l'intérieur près de la porte,
+ayant à côté d'elle Rapp, qui, selon sa coutume, lui parlait à voix
+basse.
+
+* * *
+
+Bientôt les fils et le gendre de Nial se montrèrent. Skarphédin marchait
+en avant; après lui venait Kare, que suivaient Grim, Helge et Atle.
+Personne ne les honora du salut.
+
+«Puissions-nous être ici les bienvenus! dit Skarphédin en franchissant
+le seuil.
+
+--Il n'y a point pour vous de bienvenue en ce lieu, se hâta de répondre
+la veuve de Gunnar.
+
+--Ce qui sort de ta bouche n'a pas de valeur, repartit dédaigneusement
+le jeune homme; tu es le rebut et l'opprobre de ton sexe!
+
+--Voilà un propos qui te coûtera cher,» s'écria Halgierde furieuse.
+
+Sans plus lui répondre, Skarphédin s'adressa à Thraen:
+
+«Je viens, dit-il, causer avec toi de la réparation que tu juges
+convenable de nous accorder pour ce que nous avons souffert en Norwège.
+
+--Tiens! je ne savais pas, les vaillants, que vous battiez monnaie avec
+vos exploits!» repartit insolemment Traen.
+
+Helge, à son tour, prit la parole:
+
+«Nous t'avons par le fait, sauvé la vie, en détournant sur nous la
+colère du jarl, à l'égard duquel tu t'es mal comporté au sujet de cet
+homme.»
+
+Du doigt il désignait Rapp.
+
+Le bandit poussa une exclamation de fureur, et fit le geste de lever sa
+hache.
+
+«Silence! lui cria Skarphédin; quelque jour on te teindra la peau en
+rouge, comme tu le mérites!
+
+--Hors d'ici les «barbes bien fumées»! hurla Halgierde, transportée de
+rage; allez me rejoindre votre «ladre sans poil»!
+
+Les fils de Nial regardèrent les hommes qui se trouvaient là.
+
+«Répéterez-vous à votre tour cette injure?» leur dit Skarphédin.
+
+Tous la répétèrent, à l'exception de Thraen, qui ordonna même à ses gens
+de se taire.
+
+«C'est bien, reprit Skarphédin; à présent nous nous retirons.»
+
+Les jeunes gens regagnèrent Bergtorsvol, où ils racontèrent l'entrevue à
+leur père.
+
+Toute la soirée le vieillard conversa à voix basse avec ses enfants;
+mais personne, pas même Bergtora, ne fut mis dans le secret de
+l'entretien.
+
+* * *
+
+À un mois de là,--l'hiver était déjà commencé,--Thraen, accompagné de
+Rapp et de sept ou huit de ses gardes du corps, alla visiter Runolf,
+qui, on se le rappelle, habitait le bœr de Dal, par delà la Markar. Au
+repas il fut question de la querelle pendante, et Runolf, qui en toute
+occurrence s'entremettait volontiers pour la paix, exhorta son hôte à
+s'accommoder.
+
+«Jamais!» répondit Thraen.
+
+Quand celui-ci fut pour s'en retourner, Runolf le prit encore à part et
+lui dit:
+
+«Garde-toi bien; j'ai comme une idée que, depuis la mort de Gunnar,
+personne, dans nos pays de l'Ouest, n'est de taille à se mesurer avec
+ceux que tu as offensés.
+
+--Arrive ce que pourra!» répliqua Thraen en sautant en selle, et il
+s'éloigna avec les siens dans la nuit.
+
+Le lendemain, à Bergtorsvol, la femme de Nial, s'éveillant dès l'aurore,
+entendit résonner un bruit de fer contre la cloison: c'était Skarphédin
+qui décrochait sa hache Rimegyge.
+
+La mère se leva en hâte et sortit. À la porte elle trouva son aîné avec
+ses trois frères et son gendre Kare. Tous étaient armés de pied en cap
+et enfourchaient déjà leurs montures.
+
+«Tu m'as l'air bien animé, mon fils, dit la vieille femme à Skarphédin;
+jamais encore je ne t'ai vu ainsi! Où allez-vous donc?
+
+--Nous allons à la recherche des brebis.
+
+--Tu as déjà répondu cela une fois à ton père, et ce jour-là vous
+partiez pour la chasse à l'homme.»
+
+Skarphédin se contenta de sourire, et Bergtora rentra au logis.
+
+La troupe gagna rapidement les hauteurs d'où l'on dominait le chemin de
+Dal, et là elle mit pied à terre pour interroger l'horizon.
+
+L'attente ne fut pas longue. Au bout de quelques minutes on discerna
+dans la brume légère qui couvrait le fond de la vallée un gros d'hommes
+à cheval côtoyant la rive opposée de la Markar.
+
+Les gens de Thraen,--car c'étaient eux,--aperçurent, eux aussi, le
+groupe aux aguets.
+
+«Attention! s'écria l'un d'eux; j'ai vu là-haut, sur la colline,
+étinceler des armes.
+
+--Eh bien, répondit Thraen, au lieu de traverser ici la rivière, nous
+allons continuer d'aller en avant. Libre à eux de nous rejoindre si le
+cœur leur en dit.
+
+--Tiens! ils nous ont dépistés, fit de son côté Skarphédin; les voilà
+qui poussent droit devant eux. Passons bien vite la Markar.»
+
+* * *
+
+Le fleuve était pris par les glaces; au milieu seulement il restait un
+chenal libre, de douze coudées environ de largeur. Les fils de Nial
+résolurent de le passer à cette place.
+
+Skarphédin s'élança le premier sur l'arène luisante et rigide, et,
+arrivé près de la fissure, il la franchit d'un bond gigantesque. Ses
+compagnons l'imitèrent. Puis il courut sur Thraen, qui se trouvait un
+peu en amont. Celui-ci venait d'ôter son casque; avant qu'il eût le
+temps de le remettre, la hache Rimegyge, tournoyant dans l'air, lui
+fendit la tête jusqu'à la mâchoire supérieure. Quelques dents, détachées
+du coup, tombèrent sur le sol gelé avec un bruit sec. Skarphédin en
+ramassa une et la mit dans sa poche.
+
+Tout cela fut l'affaire d'un clin d'œil. Quand les gens de l'escorte
+voulurent fondre sur l'impétueux agresseur, celui-ci avait déjà fait
+volte-face et était hors d'atteinte. Quelqu'un lui jeta par derrière un
+bouclier dans les jambes; mais Skarphédin esquiva l'obstacle, et en
+quelques sauts rejoignit Kare et ses frères stupéfaits.
+
+«Et d'un! leur cria-t-il; à votre tour maintenant!»
+
+Tous les cinq reprirent l'offensive. Grim et Helge se ruèrent contre
+Rapp. Celui-ci allait frapper Grim de sa hache; mais Helge le prévint en
+lui tranchant la main droite.
+
+«Il me reste la gauche!» s'écria le bandit.
+
+Il n'avait pas achevé de parler, que Grim le transperçait de sa
+hallebarde.
+
+L'homme tomba mort aussitôt, et le reste de la troupe adverse prit la
+fuite.
+
+«Les poursuivons-nous? demanda Kare.
+
+--Non, répondit Skarphédin; laissons une moitié de sa meute à Halgierde.
+
+--J'ai une idée pourtant, reprit Kare, qu'un jour viendra où nous
+regretterons de n'avoir pas tout tué.
+
+--Oh! je n'ai pas peur d'eux!» ajouta Skarphédin.
+
+Et la troupe regagna Bergtorsvol.
+
+«Voilà de gros événements, dit Nial à ses fils quand il lui eurent
+raconté l'affaire; vous vous êtes tous conduits en héros; mais j'ai peur
+des suites de votre vaillance.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LE FILS DE THRAEN
+
+
+Il y eut néanmoins une trêve d'assez longue durée. Le plus proche parent
+de Thraen, c'était son frère Kétil, qui possédait à l'est de la Markar
+une habitation appelée Mork. Or Kétil avait épousé, à peu près en même
+temps que Kare, une des filles de Nial, et comme en outre c'était un
+homme assez doux d'humeur, il se prêta de la meilleure grâce à
+l'accommodement qui lui fut proposé.
+
+Malgré cela, Nial avait encore des craintes pour l'avenir. Il devinait
+les sourdes menées que l'irréconciliable Halgierde ourdissait de sa
+maison de Grytaa, et il sentait que le moindre incident pouvait ranimer
+la querelle mal éteinte entre les membres des familles ennemies.
+
+Cet esprit de paix qui se levait en lui n'était pas seulement un effet
+de sa générosité d'âme naturelle. Vers la fin de l'été de l'année
+jusqu'à laquelle nous a conduits cette histoire, un de ces _papas_ de
+l'empereur Othon, dont Halvard le Rouge parlait à Gunnar, avait franchi
+l'Atlantique du Nord pour essayer de convertir au _dieu blanc_ les
+païens de la vieille Thulé. Ce _papa_, qui s'appelait Stefner, était
+lui-même Islandais d'origine, et, ainsi que tous ses congénères,
+singulièrement prompt à l'action.
+
+Tant qu'il se contenta de prêcher le long des fiords du sud-ouest, où se
+groupait le plus gros de la population, le culte nouveau déjà implanté
+dans une partie des États scandinaves, les Islandais ne lui témoignèrent
+pas une hostilité bien marquée. La plupart se bornaient à faire contre
+lui des couplets moqueurs et des épigrammes. Mais un jour que, poussé
+par la ferveur de son zèle militant, le moine avait renversé les idoles
+d'un petit temple de Balder qui se dressait non loin de la Markar, les
+paysans des alentours, excités par leurs godes, menacèrent de le lapider
+sur place, et le missionnaire n'échappa à la mort qu'en se réfugiant à
+Bergtorsvol.
+
+Nial accueillit le fugitif, et, comme l'hiver était commencé,--on
+informera en passant le lecteur que la première nuit d'hiver tombait à
+la date du 26 octobre,--il garda quelques mois à son bœr le
+convertisseur, contre lequel l'assemblée du district avait rendu un
+arrêt d'expulsion exécutable dès le printemps.
+
+Que se passa-t-il dans cet intervalle entre le vieillard et le moine?
+Bien des gens crurent, non sans quelque apparence, que le papa avait
+repris en secret sur son hôte, durant le long tête-à-tête de l'hiver, la
+tentative de prosélytisme que l'ire populaire avait entravée. Nul
+cependant n'eût pu dire, quand le missionnaire partit au renouveau, s'il
+y avait eu œuvre de conversion. Peut-être le fermier de Bergtorsvol,
+sans être fait entièrement chrétien, avait-il été, comme on disait
+alors, tout simplement _signé de la croix_[45]. Toujours est-il que son
+esprit semblait ouvert à de nouvelles idées, et que tous ses discours et
+ses actes le montraient inclinant chaque jour davantage vers l'oubli
+miséricordieux des injures. Sa femme Bergtora, elle aussi, naguère si
+âpre à la vengeance, paraissait avoir subi l'influence de cette
+révolution mystérieuse. Seuls Skarphédin et ses frères conservaient leur
+humeur farouche et violente, ne laissant pas même de railler parfois,
+avec une pointe d'irrévérence, la mansuétude de Nial leur vieux père.
+
+* * *
+
+Peu de jours après le rembarquement du moine, Nial partit seul un matin
+pour le bœr de Mork. C'était là, on l'a dit, que demeurait Kétil.
+
+Ce dernier s'y trouvait avec le petit Kelde, fils de son défunt frère
+Thraen.
+
+Les deux hommes s'entretinrent longuement et amicalement jusqu'au soir;
+puis à la nuit tombante Nial exprima le désir qu'on fît venir l'enfant.
+
+Celui-ci parut aussitôt. Le vieillard lui dit de s'approcher, et lui
+présenta un anneau d'or. Le jeune Kelde prit la bague, et, après l'avoir
+regardée, il la mit à son doigt.
+
+«Veux-tu accepter ce cadeau de moi?» lui demanda Nial.
+
+Le petit garçon répondit affirmativement.
+
+«Et dis-moi, reprit Nial, sais-tu qui a tué ton père?
+
+--Oui, c'est ton fils Skarphédin, répliqua l'enfant; mais il ne faut
+plus parler de cela, puisque l'affaire a été arrangée moyennant l'amende
+qu'il convenait.
+
+--Bien répondu! s'écria Nial; tu seras certainement un homme d'honneur.
+
+--Ce que tu me dis me fait grand plaisir, répliqua l'orphelin, car je
+sais que tu lis dans l'avenir et que tu ne prononces jamais de vaines
+paroles.
+
+--Écoute, poursuivit le vieillard, je me charge de t'élever, si tu y
+consens.»
+
+Kelde accepta la proposition avec joie, de sorte que Nial l'emmena avec
+lui.
+
+De jour en jour celui-ci s'attacha davantage à son protégé, qui, en
+grandissant, devint un beau et robuste jeune homme d'un naturel si doux
+et si généreux, que tout le monde l'aimait à l'envi. Non content de le
+traiter comme un fils, Nial n'eut point de répit qu'il ne l'eût fait
+élever au rang de gode, et ne lui eût procuré une alliance honorable
+avec la fille d'un chef influent nommé Flose.
+
+Kelde, après son mariage, alla demeurer à Vorsaboï, bœr situé au nord de
+Bergtorsvol, que son père adoptif lui avait donné.
+
+* * *
+
+En recueillant le fils de Thraen et en le comblant de ses bienfaits,
+Nial avait vu dans le jeune homme un gage de paix à interposer entre lui
+et ses ennemis. Quelques années, en effet, s'écoulèrent, et il se
+flattait de toucher au but, quand les rancunes implacables d'Halgierde
+rouvrirent soudain le cycle des tueries.
+
+Un jour que Kelde, en compagnie de la veuve de Gunnar, était à dîner au
+bœr de Samstad, chez son oncle Lyting, Atle, un des fils de Nial, vint à
+passer dans le voisinage.
+
+«Kelde, dit brusquement Lyting, ne veux-tu point venger ton père? Atle
+est là sur la route. Je suis disposé à te prêter mon concours.
+
+--Ce serait mal reconnaître les bontés que Nial a eues pour moi, et ta
+provocation me fait honte!»
+
+Sur ce mot, Kelde se leva de table, demanda son cheval et partit. Les
+autres convives se retirèrent également.
+
+Resté seul avec Halgierde, Lyting lui dit:
+
+«En ma qualité de beau-frère de Thraen, j'avais droit à une rançon pour
+sa mort; chacun sait que je n'ai rien reçu. Je ne suis donc lié par
+aucun accord, et j'entends me payer à ma guise.
+
+--Tu as raison, quoique un peu tard,» repartit ironiquement la veuve de
+Gunnar.
+
+Lyting appela une demi-douzaine d'hommes, et se mit en embuscade avec
+eux dans le fossé de la route par laquelle Atle devait revenir. Quand
+celui-ci parut, tous fondirent sur lui à la fois. Le fils de Nial se
+défendit vaillamment: il blessa Lyting à la main et lui tua deux de ses
+serviteurs; mais enfin il succomba sous le nombre. Son corps portait
+plus de vingt blessures.
+
+* * *
+
+Le lendemain, Skarphédin tuait Lyting à son tour.
+
+Or, par une étrange fatalité, c'était à Kelde, le neveu de la dernière
+victime, que revenait le soin de réclamer le wehrgeld: il y avait là une
+obligation à laquelle, pour rien au monde, un Islandais ne pouvait se
+soustraire.
+
+Kelde alla trouver Nial et lui dit:
+
+«Quelque indigne qu'ait été la conduite de Lyting à l'égard des tiens,
+il était mon oncle, et je viens te demander pour la forme la
+satisfaction qui m'est due.»
+
+De part et d'autre, l'accord fut vite conclu; mais Skarphédin, en
+apprenant la démarche de Kelde, entra dans une grande colère contre lui.
+Un autre gode des districts de l'ouest qui était parent de Gunnar, et
+qui en voulait mortellement à Kelde de ce que nombre de paysans avaient
+quitté son ressort judiciaire pour aller à celui de son rival, saisit
+avidement cette occasion d'exciter le fils de Nial contre le protégé de
+leur père. Il se mit à leur faire à Bergtorsvol de fréquentes visites où
+il les comblait d'aménités et de flatteries, et bientôt entre lui et eux
+les relations devinrent si étroites, que les trois autres n'entreprirent
+plus rien sans consulter leur nouvel ami, qui s'appelait Gige.
+
+[Illustration: «Veux-tu accepter ce cadeau?» demanda Nial.]
+
+Le vieux père observait avec peine ce qui se passait, et un jour que ses
+fils et Kare, revenant de dîner chez Gige, lui montraient différents
+objets qu'ils avaient reçus en don de leur hôte: «Voilà, dit Nial, des
+cadeaux qui, j'en ai peur, nous coûteront cher!»
+
+Le rusé gode s'appliquait en même temps à circonvenir Kelde, et chaque
+fois que, dans ses tournées, il s'arrêtait à Vorsaboï, c'était pour lui
+dire que les fils de Nial avaient tenu contre lui tel ou tel propos, et
+qu'ils en voulaient secrètement à sa vie.
+
+«Quand bien même tout cela serait vrai, répondait invariablement Kelde,
+j'aimerais mieux périr de leurs mains que de tenter rien à leur
+préjudice.»
+
+Mais les méchantes calomnies du gode trouvaient plus d'écho de l'autre
+côté. Peu à peu Skarphédin et ses frères, dont les méfiances étaient
+toutes éveillées, se laissèrent persuader que Kelde n'attendait dans son
+silence hypocrite qu'une occasion sûre de les tuer; à partir de ce
+moment ils rompirent tout commerce avec lui, et affectèrent même de ne
+plus lui parler quand d'aventure il venait chez eux.
+
+Chacun à Bergtorsvol sentait qu'un malheur était imminent. L'automne,
+puis l'hiver, s'écoulèrent néanmoins sans autre incident; mais, avec le
+retour du printemps, on vit se renouer les colloques secrets entre Gige
+et les fils de Nial, et enfin... ce qui devait arriver arriva.
+
+* * *
+
+C'était le soir, un peu avant le coucher du soleil. Les meurtriers,
+blottis aux aguets derrière la haie de Vorsaboï, aperçurent Kelde qui
+sortait de la maison, tenant son glaive dans une main et dans l'autre
+une corbeille remplie de graines. Le jeune gode s'arrêta un instant pour
+contempler la chaîne des monts encore à demi poudrés de neige qui se
+prolongeaient à l'est jusqu'au bord de la mer, ici présentant comme un
+front de bastions, là se détachant en dentelles aiguës comme les flèches
+d'une cathédrale gothique; puis il s'approcha de la clôture et se mit en
+devoir de semer.
+
+Skarphédin bondit aussitôt vers lui. Kelde, surpris, fit le geste de
+s'enfuir.
+
+«N'espère pas m'échapper!» lui cria son impétueux agresseur, et, ce
+disant, il lui assena un coup de hache sur la tête.
+
+Kelde tomba sur les genoux, et tous le frappèrent simultanément.
+
+* * *
+
+En apprenant cette nouvelle de la bouche même de ses fils, Nial ne put
+s'empêcher de leur dire:
+
+«J'aurais mieux aimé que deux d'entre vous eussent péri et que Kelde fût
+encore vivant!»
+
+Là-dessus il se mit à pleurer.
+
+«Notre père se fait vieux, et la sensiblerie le prend! répliqua
+irrespectueusement Skarphédin.
+
+--C'est que je sais mieux que vous ce qui résultera de tout cela.
+
+--Quoi donc?
+
+--Ma mort, la mort de votre mère, et la vôtre à tous, ô mes fils!
+
+--Et à moi, que me prédis-tu? dit Kare à son tour.
+
+--Toi, mon gendre, c'est différent; ta chance sera la plus forte, et
+tous nos adversaires réunis ne pourront prévaloir contre elle. Néanmoins
+un jour viendra, je le crois, où ton glaive te tombera de lui-même des
+mains.»
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 45: Ou encore, _signé du premier signe_. C'était le premier
+pas vers le baptême, mais non le baptême lui-même. Beaucoup de gens,
+même en Danemark et en Norwège, où la lutte continuait assez vive contre
+les deux religions rivales, se contentaient de ce demi-christianisme.
+Ceux qui se trouvaient dans cet état étaient admis de leur vivant à la
+société des chrétiens; mais, quand ils mouraient, on les enterrait sur
+les confins du cimetière sans qu'il fût récité de prières sur leurs
+corps.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LE MANTEAU DE SOIE
+
+
+L'alting d'été est réuni; les huttes et les tentes s'alignent au bas du
+Logberg, et le moment approche où l'affaire du meurtre de Kelde va être
+portée devant l'assemblée.
+
+Suivant l'usage, les deux parties font leur tournée sur le champ de
+justice pour essayer de gagner à leur cause le plus de monde possible.
+Les trois fils de Nial, Kare, leur beau-frère, et Asgrim, beau-père
+d'Helge, s'en étaient donc allés à la file, Skarphédin venant le
+cinquième, visiter les principaux personnages.
+
+Du campement de Gissur, qui, en sa qualité de parent d'Asgrim, avait
+promis de tenir pour eux, ils s'étaient rendus à celui d'un autre chef
+appelé Skapte. Au premier mot qu'Asgrim lui dit, celui-ci répliqua en
+termes presque injurieux; après quoi il fixa ses regards sur Skarphédin.
+
+Ce dernier était resté debout près de la porte, tout de bleu vêtu, une
+ceinture d'argent sur les hanches, sa fameuse hache Rimegyge à la main,
+un léger bouclier passé à son bras, un turban de soie autour de la tête
+et les cheveux rejetés derrière les oreilles, avec un air de défi
+guerrier qui sautait d'abord aux yeux de chacun.
+
+«Quel est donc, demanda Skapte, celui-ci, qui marche cinquième dans
+votre cortège, cet homme de haute taille, aux traits anguleux, pâle et
+sombre, semblable à un _Jotu_[46], et qui a l'air de traîner le malheur
+à sa suite?
+
+--Je m'appelle Skarphédin, répondit le fils de Nial, et tu m'as vu
+souvent sur le ting. J'ai sur toi cet avantage de n'avoir pas besoin de
+m'enquérir de ton nom. Tu t'appelles Skapte; mais naguère tu avais pris
+le nom de Borstekuld: tu venais alors de tuer Krake... Tu te barbouillas
+de noir, tu t'enduisis la tête de goudron, puis tu allas te cacher dans
+un trou en terre, et quand tu voulus quitter le pays, tu te fis mettre à
+bord du navire dans un sac à farine.»
+
+* * *
+
+Les solliciteurs se rendirent ensuite chez Snorre le gode, un des sages
+les plus renommés de l'Islande, un homme qui passait, comme Nial, pour
+avoir le don de prescience. Lui aussi il refusa son aide, ou du moins se
+déclara neutre; puis apercevant Skarphédin:
+
+«Quel est, dit-il, celui-ci qui marche cinquième dans votre cortège,
+cet homme pâle, au visage dur, au sourire moqueur, qui tient si
+fièrement sa hache?
+
+--Mon nom est Hédin, répondit derechef le fils de Nial; mais d'ordinaire
+on m'appelle Skarphédin[47]. Qu'as-tu encore à me dire?
+
+--Ton air est vaillant et superbe; mais je crois que tu as joui du
+meilleur de ta destinée, et que désormais tes jours sont comptés.
+
+--Nous devons tous payer notre dette à la mort, reprit Skarphédin; mais
+tu ferais mieux de venger ton père que de t'amuser à me prédire malheur.
+
+--Voilà une parole que plus d'un m'a dite avant toi; aussi entends-je y
+demeurer froid.»
+
+Les visiteurs sortirent sur ce mot et allèrent à la hutte de Gudmund le
+Puissant, un chef des districts du Nord, dont la maison se composait de
+plus de cent personnes.
+
+«Je ne serai pas contre toi, répondit-il tout d'abord à Asgrim; quant à
+te servir, j'y réfléchirai, et nous en reparlerons.»
+
+Puis, comme Asgrim le remerciait:
+
+«Tu as, dit Gudmund, avec toi un homme d'un aspect si martial, que je ne
+crois pas avoir jamais rencontré son pareil.
+
+--De qui veux-tu parler?
+
+--De celui-ci, qui marche cinquième à ta suite, de cet homme à la
+chevelure noire et au teint pâle. Rien qu'à voir l'audace et la
+résolution que respire sa personne, je l'aimerais mieux que dix autres
+dans mon escorte... Et cependant il a l'air de quelqu'un qui traîne le
+malheur après lui.
+
+--Chacun de nous porte avec lui son malheur, repartit Skarphédin; le
+mien est d'avoir tué Kelde le gode; le tien, c'est d'avoir été vaincu
+par Thorkel et de servir depuis lors de sujet à ses chants moqueurs.»
+
+* * *
+
+«Où allons-nous maintenant? demanda le jeune homme quand ils furent
+dehors.
+
+--Chez Thorkel, que tu viens de nommer, répondit Asgrim. Celui-là est un
+champion sans pareil, et si nous pouvons nous le concilier, ce sera pour
+nous un gros avantage. Seulement c'est un homme étrange et fantasque,
+devant lequel il nous faut peser avec soin nos paroles: c'est pourquoi
+je te prie, Skarphédin, de ne plus te jeter impétueusement en travers de
+notre entretien.»
+
+Skarphédin sourit en silence, et ils entrèrent dans la hutte de Thorkel.
+
+Celui-ci était assis au milieu du banc, ses hommes de guerre à ses
+côtés. Après un échange civil de saluts, Asgrim dit:
+
+«Nous venons te prier de vouloir bien nous prêter assistance devant le
+tribunal.»
+
+Thorkel répondit:
+
+«Vous êtes allé déjà chez Gudmund, qui sans doute vous a promis son
+appui; qu'avez-vous donc besoin du mien?
+
+--Gudmund ne nous a rien promis, reprit Asgrim.
+
+--C'est que votre affaire probablement ne lui inspire pas beaucoup de
+sympathie, repartit le chef redouté. Je ne comprends guère, dans ce
+cas, la démarche que vous tentez auprès de moi. Avez-vous cru que je me
+laisserais plus aisément induire que Gudmund à épouser une méchante
+cause?»
+
+Devant cet accueil peu amical, Asgrim ne répliqua rien; mais Thorkel,
+continuant:
+
+«Quel est, dit-il, celui-ci, qui marche cinquième dans votre cortège,
+cet homme au visage pâle et dur, à l'air fatal, qui roule des regards si
+farouches?
+
+--Je m'appelle Skarphédin, se hâta de riposter le fils de Nial, et je
+t'engage à ne point me persifler. On ne te voit pas souvent sur le ting,
+et, à dire vrai, tu fais beaucoup mieux de rester chez toi à garder ton
+bétail.»
+
+Thorkel se leva d'un bond et tira son épée.
+
+«Ce fer, dit-il, a goûté du sang de plus d'un vaillant; il goûtera aussi
+du tien la prochaine fois que nous nous retrouverons!»
+
+Skarphédin, ricanant, brandit Rimegyge:
+
+«Cette hache à la main, répliqua-t-il, j'enjambe un ruisseau de douze
+coudées[48], et chaque fois qu'elle tournoie dans l'air il y a un homme
+qui mord la poussière!»
+
+Puis, écartant Kare et ses frères qui étaient devant lui, il s'élança
+vers Thorkel en lui criant d'une voix terrible:
+
+«De deux choses l'une: ou tu vas rengainer ton glaive et te rasseoir, ou
+d'un coup sur ta tête je te fends jusqu'aux deux talons!»
+
+Thorkel rengaina et se rassit. Ce fut la première et l'unique fois de sa
+vie qu'il fit preuve d'une pareille soumission.
+
+Asgrim et ses compagnons sortirent de la hutte.
+
+«Où allons-nous à présent? demanda encore Skarphédin.
+
+--Tout droit chez nous, répondit Asgrim.
+
+--Oui, fit l'autre, en voilà bien assez de ce métier de mendiant.»
+
+De retour à leur campement, ils racontèrent à Nial tous les incidents de
+leur tournée.
+
+«Eh bien, répondit tristement le vieillard, laissons les choses suivre
+leur cours.»
+
+Quant à Gudmund, en apprenant l'affront que Skarphédin avait infligé à
+Thorkel, il eut un tel mouvement de joie, qu'il dit aussitôt à son frère
+Einar:
+
+«Dès que les assises seront ouvertes, nous sortirons avec tous nos
+hommes pour prêter assistance aux fils de Nial.»
+
+* * *
+
+Le vendredi suivant, les deux parties comparurent en justice: d'un côté,
+Flose, le beau-père de Kelde avec tous ses tenants et amis; de l'autre,
+Asgrim, le gode Gissur, le vieux Nial et ses gens. Skarphédin, Grim et
+Helge étaient restés en bas dans leur hutte, avec Kare, leur beau-frère,
+attendant, silencieux et farouches, le résultat de l'instance entamée.
+
+Quand les juges eurent pris place sur leurs sièges, les plaignants
+exposèrent leurs griefs, et les témoins prêtèrent le serment d'usage.
+Nial se leva ensuite et demanda qu'on voulût bien l'écouter.
+
+Dans un langage simple et digne, il dit ce qu'il avait fait pour Kelde,
+l'extrême douleur qu'il avait ressentie de cette mort qui plongeait son
+âme «dans la nuit»; il ajouta que la plainte de Flose était légitime, et
+sollicita la permission de lui offrir une satisfaction au nom de ses
+fils.
+
+Gissur et Asgrim se joignirent à Nial pour prier le principal demandeur
+de se prêter à l'accommodement proposé.
+
+Flose hésita d'abord; puis, sur les instances de plusieurs autres chefs
+éminents, il donna son assentiment. En conséquence, douze arbitres
+furent choisis par moitié dans les deux parties, et la délibération
+commença.
+
+L'affaire paraissait à tous d'une extrême gravité; on écarta néanmoins
+tout d'abord l'idée d'une sentence de bannissement, la plupart du temps
+dépourvue de sanction[49], pour s'en tenir à une peine pécuniaire; mais
+on reconnut d'un commun accord que les coupables devaient être frappés
+d'une amende dont le taux fût encore sans exemple, et que cette amende
+devait être acquittée séance tenante jusqu'au dernier sou.
+
+Ainsi fut-il résolu. Seulement, comme les défendeurs n'avaient pas avec
+eux la somme suffisante, et qu'il importait d'en finir le jour même, il
+fut décidé que chaque homme présent, à commencer par les arbitres
+eux-mêmes, y contribuerait,--suivant une coutume parfois pratiquée sur
+le ting,--en versant son appoint personnel par manière de provision et
+d'avance.
+
+Tout le monde se prêta de bonne grâce à cet arrangement, tant on
+redoutait les complications dont ce procès exceptionnel semblait gros,
+et Nial alla chercher ses fils et son gendre pour qu'ils jurassent, eux
+aussi, l'accord intervenu avec Flose.
+
+Par malheur, un incident, dont Nial lui-même fut la cause sans le
+vouloir, vint tout gâter au dernier moment. Il eut l'idée d'ajouter au
+tas d'argent, comme cadeau d'honneur pour le chef de la partie adverse,
+un manteau de soie du plus fin tissu.
+
+«Voilà, dit Flose après avoir compté la somme, ce qui s'appelle des écus
+sonnants; mais qui donc m'a mis cela par-dessus le marché?» s'écria-t-il
+en levant en l'air le manteau.
+
+Nul ne dit mot.
+
+Flose répéta sa question avec un ricanement de moquerie, sans plus
+obtenir de réponse.
+
+«Ainsi, cria-t-il derechef, personne n'ose faire connaître le
+propriétaire de cet atour de femme?
+
+--Que veux-tu dire? demanda Skarphédin, que, pendant tout le cours de la
+procédure, son mauvais sourire n'avait point quitté.
+
+--Je veux dire, puisque tu tiens à le savoir, que le propriétaire de cet
+objet ne peut être que ton blanc-bec de père! À lui seul sied un
+colifichet de ce genre, car, à le voir, on ne sait vraiment s'il est
+homme ou femme!
+
+--C'est mal à toi, repartit Skarphédin, de parler ainsi d'un vieillard
+digne de respect! Heureusement ce vieillard a des fils qui ne reculent
+jamais devant la vengeance!»
+
+Ce disant, il reprit le manteau et jeta en échange à Flose une paire de
+chausses blanches.
+
+«Tiens! ajouta-t-il, voilà quelque chose qui fera mieux ton affaire, car
+il paraît qu'une fois la semaine tu te métamorphoses en sorcière pour
+aller au sabbat du diable sur le _Svinefield_!»
+
+À ce mot, Flose, furieux, repoussa du pied le monceau d'argent, en
+disant qu'il ne voulait plus accepter un denier.
+
+«C'est par le sang, vociféra-t-il, que mon gendre Kelde doit être
+vengé!»
+
+Il fit un signe à ses hommes, et tous avec lui regagnèrent leurs huttes.
+
+«Allons! dit Nial en quittant également la place suivi de ses fils,
+cette fois encore mes tristes pressentiments ne vont que trop se
+réaliser!»
+
+* * *
+
+Les gens qui s'étaient cotisés pour parfaire la somme parlaient de
+reprendre leur quote-part; mais Gudmund le Puissant s'écria:
+
+«Reprendre ce que j'ai une fois donné! non, certes; ni maintenant ni
+jamais je ne commettrai pareille vilenie!
+
+--Il a raison!» dirent les autres, et nul ne voulut plus toucher à une
+pièce du tas.
+
+«Mon avis, observa Snorre le gode, est que deux d'entre nous conservent
+cette somme en dépôt jusqu'au prochain alting; quelque chose me dit que
+nous pourrons alors en avoir besoin.»
+
+Gissur et un autre prirent chacun la moitié de l'argent, et l'on se
+sépara.
+
+À quelques jours de là, une centaine d'hommes se trouvaient de nouveau
+réunis dans l'enceinte de rochers de l'Allmannagia pour y conclure un
+pacte d'alliance. Flose, choisi pour chef par les conjurés, reçut le
+serment individuel de chaque Islandais présent: tous s'engagèrent
+solennellement à ne se point désister de l'œuvre de vengeance tant qu'un
+seul des fils de Nial serait vivant, et à garder rigoureusement secret
+jusqu'à l'époque fixée pour l'action le plan au courant duquel chacun
+venait d'être mis.
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 46: Dans la mythologie scandinave, géant ennemi des dieux et
+des hommes.]
+
+[Note 47: C'est-à-dire: _le rude Hédin_.]
+
+[Note 48: Voyez ci-dessus, p. 169.]
+
+[Note 49: En effet, nombre des hommes condamnés à l'exil par
+l'alting préféraient s'enfuir dans les districts sauvages du centre de
+l'île, et là, sous le nom d'_outlaws_, ils menaient une vraie existence
+de brigands.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+L'ATTAQUE DE BERGTORSVOL
+
+
+À Bergtorsvol vivait une femme appelée Saun. Elle était fort âgée, et
+les fils de Nial la traitaient volontiers de vieille folle, parce
+qu'elle bavardait sans cesse à tort et à travers, ce qui ne l'empêchait
+pas de s'entendre à bien des choses et de faire mainte prédiction qui se
+réalisait.
+
+Un matin elle prit une baguette, et, allant à un tas de renouée qui
+était empilé contre la maison, elle se mit à le battre avec fureur.
+Skarphédin, à cette vue, éclata de rire, et lui demanda la cause de
+cette grande colère contre le monceau d'herbes.
+
+«C'est, dit-elle, qu'on s'en servira pour mettre le feu au logis, le
+jour où l'on voudra brûler Nial et Bergtora ma maîtresse. Prends-le
+donc, jette-le à l'eau, ou fais-le disparaître le plus tôt possible.
+
+--À quoi bon? répondit Skarphédin; si la destinée le veut ainsi, il se
+trouvera bien un autre combustible pour faire l'office de ce tas de
+renouée.»
+
+La vieille n'en continua pas moins tout l'hiver à répéter son propos, et
+à dire qu'il fallait porter toutes ces herbes à l'intérieur de
+l'habitation; mais elle en fut pour son refrain, et nul ne prit au
+sérieux sa lubie.
+
+* * *
+
+Le beau temps revenu, Flose et ses compagnons demeurèrent néanmoins chez
+eux, occupés de leurs travaux agricoles, et de tout l'été ne donnèrent
+signe de vie.
+
+Le premier jour de l'hiver suivant tombait le treizième d'octobre. Six
+semaines environ avant cette date, Flose commença ses préparatifs pour
+l'expédition projetée, et manda ceux qui avaient promis de le suivre.
+
+Chacun se présenta avec deux chevaux et un armement complet.
+
+Dès l'aurore, le dimanche 2 septembre, Flose fit dire pour lui et ses
+hommes une messe à Svinefield; après quoi toute la troupe, ayant
+déjeuné, se mit en route vers Bergtorsvol, de manière à y arriver le
+jeudi avant le repas du soir.
+
+Le matin de ce dernier jour, deux des fils de Nial, Grim et Helge,
+étaient partis pour un bœr voisin, et ils avaient averti leur mère
+qu'ils ne rentreraient que le lendemain.
+
+Dans la soirée, en se mettant à table, Bergtora dit à ses gens:
+
+«Que chacun de vous choisisse le morceau qui lui plaît. J'ai idée que
+c'est la dernière fois que je vous donne à souper...
+
+--À Dieu ne plaise! lui répondirent-ils.
+
+--C'est pourtant comme je vous le dis, et je pourrais m'expliquer plus
+au long si je le voulais.
+
+--Comment cela?
+
+--Écoutez, reprit-elle: si mes fils Grim et Helge reparaissent ce soir
+avant que vous ayez fini de manger, eh bien, ce sera un signe que mon
+pronostic se réalisera.»
+
+On servit le repas. Quelques instants après, Nial dit:
+
+«C'est singulier! il me semble que la maison n'a plus de toit, que je
+vois par-dessus le mur de pignon, et que la table et les mets nagent
+dans une mer de sang!»
+
+* * *
+
+Tout le monde fut pris d'épouvante; mais Skarphédin, avec son ton de
+raillerie habituel, rappela les convives à un maintien plus convenable.
+
+«Allons, fit-il en souriant, ne donnons point prise aux mauvais propos
+par des lamentations déplacées. Quoi qu'il arrive, montrons du courage
+et une âme virile.»
+
+Avant que la table fût desservie, Grim et Helge rentrèrent.
+
+Pour le coup, le plus brave se sentit le cœur oppressé.
+
+«Pourquoi donc revenez-vous sitôt? demanda Nial à ses fils.
+
+--C'est que nous avons rencontré quelques femmes qui nous ont dit avoir
+vu une centaine d'hommes bien armés chevaucher dans la direction de
+notre bœr; nous en avons conclu que Flose devait être arrivé de l'Est,
+et nous n'avons pas voulu être ailleurs que là où était notre frère
+Skarphédin.»
+
+En conséquence, Nial défendit que personne ce soir-là se mît au lit, et
+chacun fut prié de faire bonne garde.
+
+* * *
+
+Dans le voisinage de Bergtorsvol se trouvait un vallon. La bande ennemie
+y était descendue pour y attendre la tombée de la nuit en faisant
+pâturer les chevaux.
+
+Le moment venu, Flose donna l'ordre de se remettre en route, en
+recommandant à ses hommes de se tenir seulement bien cachés et de ne
+s'avancer que lentement, pour tâcher de surprendre le plan de défense
+des adversaires.
+
+Nial s'était posté en avant de la maison avec ses fils, son gendre Kare
+et les gens de service, en tout une trentaine de personnes environ.
+
+Flose aperçut le groupe; il s'arrêta aussitôt et dit:
+
+«Les voilà sur leurs gardes, et la chose est fâcheuse pour nous; pourvu
+qu'ils conservent cette position, il nous sera difficile de les
+attaquer.
+
+--Une belle entreprise alors que la nôtre, s'écria un conjuré du nom de
+Grane, si nous n'osons pas même prendre l'offensive!
+
+--Oh! repartit Flose, nous prendrons l'offensive, lors même qu'ils
+resteraient au dehors; mais dans ce cas nous éprouverons de telles
+pertes, qu'il ne survivra pas grand monde pour raconter de quel côté
+aura été l'avantage.»
+
+* * *
+
+«Tiens! dit dans l'autre camp Skarphédin, nos ennemis ont fait halte; on
+dirait qu'ils ont peur de nous attaquer!
+
+--M'est avis, observa Nial, qu'ils seraient encore plus embarrassés pour
+nous attaquer si nous rentrions... La maison est aussi solide que celle
+de Lidarende, et pourtant, bien que Gunnar fût seul, ils ont mis un
+temps infini à l'y assaillir.
+
+--C'est que ses adversaires étaient des gens loyaux à leur façon, et
+qu'ils aimaient mieux manquer leur coup que d'avoir recours à
+l'incendie; mais ces gens-ci ne balanceront pas à nous mettre le feu aux
+trousses, s'ils ne voient pas d'autre moyen de réussir. Ils pensent, et
+en cela ils n'ont pas tort, que leur mort est certaine plus tard si nous
+échappons. Or, pour mon compte, je ne me sens pas la moindre envie de me
+laisser enfumer comme un renard dans son terrier.
+
+--Mes fils prétendent donc à présent me donner des avis! répondit Nial.
+Quand vous étiez jeunes, vous suiviez mes conseils, et vous vous en êtes
+toujours bien trouvés.
+
+--Conformons-nous à la volonté de notre père, dit Helge; ce sera pour
+nous le meilleur de beaucoup.
+
+--Eh! je n'en suis pas bien sûr! grommela Skarphédin; je crois que cette
+fois il est mal inspiré et court à sa perte; mais, après tout, ne fût-ce
+que par condescendance pour ses cheveux blancs, je veux bien me faire
+rôtir avec lui... La mort ne m'effraye nullement, sous quelque forme
+qu'on me la présente.»
+
+Puis s'adressant à Kare:
+
+«Restons à côté l'un de l'autre, beau-frère; ne nous séparons pas, quoi
+qu'il advienne.
+
+--C'est bien mon intention, repartit Kare, à moins que le sort, à la
+dernière minute, n'en décide autrement, auquel cas je n'y pourrai rien.
+
+--Venge-nous alors, reprit Skarphédin, comme nous te vengerons
+nous-mêmes si nous te survivons.
+
+--C'est entendu.»
+
+Tout le monde rentra donc au bœr, et l'on se posta dans le vestibule.
+
+* * *
+
+Flose vit s'opérer le mouvement.
+
+«Nous les tenons à présent, s'écria-t-il. C'est leur mauvais génie qui
+leur suggère cette idée de retraite... En avant bien vite, et occupons
+tout d'abord la porte, pour que personne ne puisse s'échapper, car ce
+serait un jour notre mort!»
+
+Un cordon de gardes fut placé autour de la maison, pour le cas où il y
+eût eu quelque issue secrète; puis Flose et ses hommes s'approchèrent de
+la façade.
+
+Aussitôt l'échange des traits commença. Le premier de la troupe
+assaillante qui s'aventura trop avant tomba sous la fameuse hache
+Rimegyge.
+
+«Tu l'as vite dépêché! dit Kare à son beau-frère; pour sûr il n'en est
+pas un qui te vaille parmi nous.
+
+--Eh! je n'en suis pas bien sûr!» répondit, cette fois encore,
+Skarphédin en souriant.
+
+Les fils de Nial, ainsi que son gendre, blessèrent bon nombre de leurs
+ennemis, sans que ceux-ci pussent faire le moindre progrès.
+
+«Voilà déjà bien du dégât de notre côté! dit Flose tout à coup. Autant
+de tués que de blessés! Nous ne viendrons jamais à bout de ces gens-là
+par la force... Il me semble même que tel d'entre nous qui se montrait
+tout à l'heure si agressif en paroles, ajouta-t-il en regardant Grane,
+qui avait des premiers reculé, est à présent bien mou dans l'action...
+Il nous faut pourtant prendre un parti, et de deux choses choisir l'une:
+ou nous retirer, et dans ce cas nous sommes sûrs de périr bientôt, ou
+appeler le feu à notre aide.
+
+--Oui, oui, brûlons-les!» s'écria en chœur toute la bande.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+L'INCENDIE--MORT DE NIAL ET DE SES FILS
+
+
+Quelques hommes allèrent chercher des broussailles; on en forma un
+bûcher devant la porte, et l'on y mit le feu.
+
+«Holà! cria Skarphédin, on se propose donc de faire la cuisine?
+
+--Oui, répondit un des conjurés, et c'est toi qui cuiras!»
+
+Les femmes du logis cependant arrivèrent avec des vases pleins d'eau et
+de petit lait; elles versèrent le tout par la fenêtre, de sorte que le
+feu, à peine allumé, s'éteignit.
+
+Alors un homme dit à Flose:
+
+«Si nous embrasions ce tas de renouée, qui est là juste à point contre
+la maison? On le jetterait par la lucarne d'en haut sur le plancher de
+la mansarde, et l'effet, cette fois, en serait sûr.»
+
+Le conseil fut suivi, et ceux du dedans ne s'aperçurent de la chose que
+lorsque tout flambait déjà.
+
+Alors les femmes commencèrent à crier et à se lamenter.
+
+«Ne vous désolez donc pas ainsi, leur dit Nial; ce n'est là qu'une
+incommodité passagère, par laquelle sans doute nous ne passerons qu'une
+fois; car, à supposer que nous rôtissions dans ce monde, Dieu nous en
+tiendra compte dans l'autre en nous exemptant des flammes éternelles.»
+
+Bientôt cependant toute la maison est en feu. Nial alors s'approche de
+la porte.
+
+«Flose est-il là? demande le vieillard, et puis-je échanger un mot avec
+lui?
+
+--Me voici, répond le chef de la troupe.
+
+--Eh bien, reprend Nial, veux-tu entrer en accommodement avec mes fils,
+ou permettre à quelqu'un de sortir d'ici?
+
+--Pour un accommodement avec tes fils, je m'y refuse, répliqua Flose; je
+ne m'en irai point qu'ils ne soient tous passés de vie à trépas... J'ai
+résolu d'en finir d'un coup. Quant aux femmes, aux enfants et aux
+serviteurs de chez vous, je suis prêt à leur livrer passage.»
+
+* * *
+
+Nial rentra et fit part de l'offre aux intéressés.
+
+«Va-t'en d'abord, Thoralle, fille d'Asgrim, dit-il à la femme d'Helge.
+
+--Soit, répondit Thoralle; je me sépare de mon mari tout autrement que
+je ne m'y attendais; mais je réclamerai vengeance de mon père et de mes
+frères!
+
+--Va toujours, repartit Nial, et que la bénédiction de Dieu
+t'accompagne!»
+
+Thoralle quitta donc la maison, et avec elle sortit un gros de
+serviteurs. Astride, la femme de Grim, se mit en devoir d'en faire
+autant; sur le seuil, une idée lui vint. Elle appela Helge et lui dit:
+
+«Viens avec moi; je vais te couvrir d'un manteau et d'une coiffe.»
+
+Helge hésita d'abord; puis il finit par céder. Astride lui noua un
+mouchoir autour de la tête, et Thorilde, épouse de Skarphédin, l'affubla
+d'un manteau. Il sortit ainsi entre ses deux belles-sœurs, auxquelles se
+joignit Helga, femme de Kare.
+
+«Holà! s'écria Flose en apercevant le groupe, m'est avis que voilà une
+gaillarde de belle carrure... Sus! arrêtez-moi ça!»
+
+Helge se débarrassa prestement de son manteau, saisit son épée, qu'il
+avait au côté, et trancha le jarret du premier qui se présenta; mais
+Flose, survenant par derrière, assena au jeune homme un tel coup sur la
+nuque, que la tête fut détachée du tronc. Puis il alla vers la porte, et
+appela Nial et Bergtora, en disant qu'il désirait leur parler.
+
+Nial parut à l'entrée du bœr.
+
+«Écoute, lui dit Flose, je viens t'offrir la sortie libre; c'est à tes
+fils et à Kare que j'en veux; je n'entends nullement que tu brûles avec
+eux.
+
+--Je ne bougerai pas, répliqua Nial; je suis un vieillard, à qui toute
+idée de vengeance et de meurtre demeure dorénavant étrangère; mais quant
+à vivre déshonoré, jamais!
+
+--Et toi, femme, reprit Flose en s'adressant à Bergtora, n'es-tu pas
+disposée à te retirer? pour rien au monde je ne voudrais te voir périr
+par le feu.
+
+--Toute jeune, je me suis mariée avec Nial, répondit Bergtora, et je
+lui ai promis de partager sa bonne et sa mauvaise fortune.»
+
+Sur cette parole le couple rentra.
+
+* * *
+
+«Qu'allons-nous faire maintenant? demanda Bergtora à son mari.
+
+--Nous reposer, répondit Nial... Il y a si longtemps que j'aspire après
+le repos!»
+
+Bergtora se tourna vers Thord, un jeune fils de Kare que Nial avait pris
+avec lui afin de faire son éducation, et le pria de sortir pour échapper
+à la mort. L'enfant repartit:
+
+«Tu m'as promis, grand'mère, que nous ne nous séparerions jamais tant
+que je voudrais rester auprès de toi, et j'aime mieux mourir avec toi et
+Nial que de vous survivre.»
+
+Bergtora prit alors le garçon et le porta sur le lit. Nial appela son
+esclave de confiance, qui avait jusqu'alors différé de sortir, et il lui
+dit:
+
+«Avant de t'en aller, remarque bien où nous nous mettons, et de quelle
+manière nous nous arrangeons, car je suis résolu à ne plus bouger de
+place, quelles que soient la fumée et la chaleur. Tu sauras alors plus
+tard où l'on pourra retrouver nos cadavres.»
+
+Il donna l'ordre au serviteur de prendre la peau d'un bœuf fraîchement
+écorché, et de l'étendre sur lui et sa femme après qu'ils se seraient
+placés côte à côte. Puis les deux époux se mirent sur le lit, ayant
+entre eux le petit Thord.
+
+«Notre père se couche de bonne heure aujourd'hui! dit Skarphédin à Kare
+son beau-frère en voyant ce qui se passait. De la part d'un vieillard
+harassé, cela se conçoit. Puisse le réveil lui être doux!»
+
+Et, pour la première fois de sa vie, le fier jeune homme courba le front
+vers la terre, et quelque chose comme une larme furtive perla sous sa
+paupière d'aigle.
+
+Nial et Bergtora demeuraient immobiles et silencieux sur leur couche.
+
+L'esclave prit la peau, l'étendit sur le groupe résigné, et gagna la
+porte pour sortir à son tour.
+
+* * *
+
+Du toit et de la mansarde qui brûlaient, des tisons enflammés ne
+cessaient de pleuvoir dans la chambre. Skarphédin, Kare et Grim les
+ramassaient au fur et à mesure qu'ils tombaient, et les jetaient sur les
+assaillants.
+
+Cela dura quelque temps, et comme du dehors on s'était remis à lancer
+des traits, ils les attrapaient également au vol et les renvoyaient à
+l'ennemi, si bien que Flose pria ses compagnons de cesser tout envoi de
+projectiles.
+
+«Ce jeu-là ne vaut rien pour nous, leur dit-il; vous pouvez bien
+attendre que le feu les contraigne à se tenir cois.»
+
+Cependant la grosse charpente du fronton s'était disloquée. À l'un des
+pignons restait une traverse qui reposait de biais sur le vestibule et
+la crête du mur; mais déjà, à sa partie médiane, elle était plus d'à
+moitié consumée.
+
+Les trois hommes demeurés dans le bœr se précipitèrent de ce côté, et
+Kare dit à Skarphédin:
+
+«Voici peut-être un moyen de nous sauver. Saute sur cette poutre avant
+qu'elle soit tout à fait calcinée. Je vais t'aider, et je monterai
+ensuite. Une fois dehors, il nous sera facile de filer inaperçus dans la
+direction de la fumée.
+
+--Saute d'abord, dit Skarphédin, et je te suis.
+
+--Non, à toi de passer le premier, répliqua l'autre.
+
+--Point, j'entends que tu me précèdes.
+
+--Allons, soit! reprit enfin Kare. C'est le devoir de tout homme de
+sauver sa vie quand il le peut; ainsi ferai-je... Seulement, si tu ne te
+hâtes pas à ton tour, je crains que nous ne nous revoyions jamais; car,
+pour mon compte, une fois dehors, je n'aurai guère envie de me rejeter
+dans la fournaise afin de t'en tirer... À chacun alors de suivre sa
+voie!
+
+--Je serai fort heureux, beau-frère, si tu parviens à t'échapper,
+répondit Skarphédin; en ce cas tu te chargeras de la vengeance.»
+
+* * *
+
+Kare prit au lambris un ais enflammé et grimpa sur la traverse. Arrivé
+sur le mur, il lança l'énorme brandon sur les gens du dehors; ceux-ci se
+rejetèrent vivement de côté. Alors, profitant de l'effarement général,
+les vêtements et la chevelure tout en feu, il sauta du haut de la
+muraille, et se mit à courir dans le sens où le vent chassait la fumée.
+
+«Est-ce que quelqu'un ne vient pas de sauter de ce mur?» s'écria un des
+assaillants les plus proches.
+
+--Nullement, repartit un autre; c'est sans doute Skarphédin qui nous a
+encore envoyé un tison.»
+
+Cette parole ayant dissipé tout soupçon, Kare continua de courir jusqu'à
+ce qu'il eût atteint un ruisseau. Il se plongea dedans pour éteindre le
+feu qui le dévorait; après quoi il reprit sa course au milieu de la
+fumée, et ne s'arrêta que près d'un fossé, où il se coucha pour se
+reposer.
+
+* * *
+
+Immédiatement après lui, Skarphédin avait sauté sur la traverse;
+malheureusement, lorsqu'il atteignit la place où elle était le plus
+consumée, la poutre se brisa sous lui, et il fut précipité sur le sol.
+Il renouvela toutefois sa tentative, et il grimpait à même la muraille
+quand une autre solive s'écroula sur sa tête, et derechef le jeta par
+terre.
+
+«Allons! se dit-il, je vois ce qu'il en est; Kare, mon beau-frère,
+risque fort de m'attendre.»
+
+Il rampa néanmoins le long de la paroi pour essayer de gagner la sortie;
+mais il fut surpris dans ce mouvement par un des assaillants, nommé
+Lambe, qui venait juste à ce moment d'escalader extérieurement le mur.
+
+«Tiens, lui cria d'en haut ce dernier, on dirait que tu pleures à
+présent, Skarphédin!
+
+--Pas le moins du monde, dit le fils de Nial en relevant la tête;
+seulement la chaleur un peu forte me cause quelques picotements dans les
+yeux; mais toi, continua-t-il, il me semble que tu ris?
+
+--Ma foi, oui, je ris, repartit l'homme, et c'est la première fois que
+je suis franchement gai depuis le jour où tu tuas Thraen, près de la
+Markar.
+
+--Tiens! riposta Skarphédin, voici, à ce propos, un souvenir de lui dont
+je te gratifie!»
+
+Il tira de sa poche une des dents molaires de Thraen, qu'il avait
+ramassée lorsque celui-ci avait roulé sur le sol gelé, et il la lança si
+violemment dans l'œil droit de Lambe, que la prunelle jaillit de
+l'orbite et que l'homme se laissa choir au pied du mur.
+
+Skarphédin courut alors à son frère Grim, qui se démenait à l'autre bout
+de la pièce, et tous deux s'efforcèrent de piétiner sur le feu pour
+l'éteindre. Quand ils arrivèrent au milieu de la salle, Grim tomba
+écrasé par une poutre: il était mort. Skarphédin, d'un bond gigantesque,
+avait réussi à esquiver le choc; mais ce ne fut qu'un répit d'une
+seconde. À peine reprenait-il l'équilibre, qu'un épouvantable craquement
+se produisit: c'était le toit tout entier qui croulait.
+
+* * *
+
+Flose et ses compagnons demeurèrent devant le bœr incendié jusqu'à
+l'aurore du lendemain vendredi. Comme le jour commençait à poindre, ils
+virent arriver un homme à cheval qui leur dit s'appeler Geirmund et être
+un parent de Thraen.
+
+«Combien de gens ont péri là dedans?» demanda le nouveau venu.
+
+Flose dénombra les victimes: Nial, Bergtora et sa femme, tous leurs
+fils, Kare et Thord.
+
+«Oh! reprit Geirmund, tu mets parmi les morts un homme avec lequel j'ai
+causé ce matin même.
+
+--Qui donc? demanda Flose.
+
+--C'est Kare. Ses cheveux et ses vêtements étaient tout roussis, et la
+lame de son épée était devenue bleue; mais il disait qu'il en
+renouvellerait avant peu la trempe dans ton sang et dans celui de ta
+troupe incendiaire.
+
+--Malheur à nous! s'écria Flose. L'homme que nous avons laissé fuir ne
+nous laissera ni trêve ni repos, et plus d'un d'entre nous, je le
+prévois, est appelé à perdre bientôt la vie.»
+
+Cependant un des conjurés s'était mis à entonner un chant de joie sur la
+mort de Nial.
+
+«Tais-toi, dit Flose, il n'y a point là de quoi chanter. Que Nial ait
+péri dans les flammes, l'événement ne nous rapporte pas grand honneur.»
+
+Il grimpa sur les ruines du pignon avec quelques autres. Là ils crurent
+percevoir une sorte de murmure rythmé qui partait du brasier au-dessous
+d'eux.
+
+«C'est la voix de Skarphédin, dit un des hommes. Je serais curieux de
+savoir si c'est un vivant ou un mort qui nous chante cette chanson.
+Mettons-nous à la recherche des corps.
+
+--Non pas, répondit Flose; il faudrait être fou pour s'attarder à une
+telle besogne au moment où, par tout le pays, on rassemble des forces
+contre nous. Mon avis est qu'il nous faut déguerpir au plus vite.»
+
+Là-dessus il sauta en selle, et toute la troupe suivit son exemple.
+
+* * *
+
+Après sa rencontre avec Geirmund, Kare avait emprunté un cheval et gagné
+divers bœrs amis où il raconta ce qui s'était passé. Bientôt se trouva
+réunie une troupe d'hommes déterminée et nombreuse, qui se divisa en
+plusieurs escouades, afin de battre le pays en divers sens; mais nulle
+part ils n'eurent de nouvelles de Flose et de ses gens.
+
+Kare, avec quinze de ses amis, prit de son côté le chemin de
+Bergtorsvol, pour exhumer des décombres de la ferme les corps des
+victimes. En route, le groupe se grossit, si bien qu'en arrivant au lieu
+de l'incendie il comptait une centaine de cavaliers.
+
+On chercha d'abord le cadavre de Nial, qu'on retrouva dans une épaisse
+couche de cendre. La peau de bœuf était toute recroquevillée; au-dessous
+d'elle gisaient le vieillard et sa femme. Chose singulière! leurs corps
+n'avaient aucunement été atteints par le feu. Seul le petit Thord, qui
+était couché entre eux deux, avait un doigt complètement brûlé, l'ayant
+laissé passer par mégarde hors de la peau de bœuf.
+
+On porta les tristes dépouilles dans l'enclos attenant à l'habitation,
+et là on remarqua sur la face de Nial une expression de sérénité
+lumineuse dont tout le monde fut vivement frappé. Jamais encore,--chacun
+en convint,--on n'avait vu un tel aspect à un mort.
+
+On rechercha ensuite le cadavre de Skarphédin. Le fier jeune homme était
+resté debout, emprisonné entre les débris du faîtage, la tête et le
+buste appuyés au mur de pignon, les jambes consumées jusqu'aux genoux,
+mais le reste de sa personne intacte, y compris les vêtements.
+
+Il avait les dents enfoncées dans les lèvres, les yeux ouverts, non
+encore éteints, et les mains croisées sur la poitrine. Avec sa fameuse
+hache Rimegyge, il avait entaillé si profondément la muraille, qu'elle y
+était entrée jusqu'à la moitié du fer, ce qui l'avait préservée de
+l'action du feu.
+
+«Voilà, dit quelqu'un, une arme digne de figurer comme relique à côté de
+la hallebarde de Gunnar.»
+
+Kare prit la hache; elle lui revenait de droit.
+
+«Il sera temps d'en faire une relique quand elle aura accompli toute son
+œuvre,» dit-il en se la mettant à l'épaule.
+
+Quant aux restes de Grim, l'autre fils de Nial, on les découvrit au
+milieu de la pièce, avec ceux de la vieille Saun, qui n'avait point
+voulu se séparer de son maître, et quatre autres cadavres.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+KARE ET FLOSE
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+SUR LE TING
+
+
+Après avoir quitté Bergtorsvol, Flose s'était tenu posté durant trois
+jours avec tous les siens sur une montagne d'où il pouvait voir ses
+ennemis battre en bas la contrée; puis, le premier péril conjuré, il
+s'était hâté de regagner à l'est son habitation de Svinefield, afin de
+se mettre en quête d'appuis pour la prochaine session de l'alting. Grâce
+à son crédit personnel et aussi à des dons en argent, il eut aisément
+gagné à sa cause les principaux chefs du district oriental où il
+demeurait. Son beau-père Liot, de Sida, lui promit le premier
+assistance; Geite, un riche fermier du pays, se déclara également pour
+lui; autant en firent Thorstein et Viarne, deux autres paysans ses
+voisins, de sorte qu'il put rentrer à son bœr et y attendre le retour du
+printemps.
+
+Quant à Kare, il s'était tout d'abord rendu à Tunge, chez Asgrim, son
+parent et ami, auprès duquel sa femme Helza et ses deux belles-sœurs
+Astrid et Thoralle avaient elles-mêmes cherché un asile. Reçu à bras
+ouverts par lui et son fils Thorald, il passa avec eux tout l'hiver,
+ruminant nuit et jour sa vengeance, et ne parlant que des événements de
+Bergtorsvol. Parmi les chefs influents dont le concours lui était acquis
+en justice, il pouvait compter Gissur le gode, Kraak le Vaillant, du bœr
+de Hof, et Thorgier, un neveu de Nial qui habitait la ferme de Halt.
+
+Quand les assises furent pour s'ouvrir, Asgrim dit à son ami:
+
+«Pars en avant avec vingt hommes et mon fils Thorald, afin de préparer
+nos huttes sur le ting; j'attendrai, pour te rejoindre, Thorgier et son
+monde.»
+
+Kare se mit incontinent en chemin.
+
+* * *
+
+Quelques jours plus tard, Flose et les cent conjurés dont la fortune
+était liée à la sienne quittaient, à leur tour, Svinefield. Le trajet
+étant assez long, ils couchèrent, la première nuit, dans un bœr
+appartenant à l'un d'entre eux, et le matin de la seconde journée ils
+entrèrent dans la vallée de l'Ouest.
+
+Tunge, la maison d'Asgrim, se trouvait précisément sur leur route. Quand
+ils n'en furent plus qu'à une courte distance, Flose dit à ses gens:
+
+«Nous allons déjeuner chez Asgrim; tâchez que tout se passe comme il
+faut.»
+
+Un quart d'heure après, un esclave d'Asgrim qui était en train de
+travailler au dehors aperçut la troupe dans le lointain. Il courut
+prévenir son maître aussitôt. Celui-ci dit:
+
+«C'est sans doute Thorgier qui arrive. Vite qu'on se dispose à le
+recevoir. Nettoyez la maison, et dressez les tables.»
+
+Le groupe cependant se rapprochait, et l'on entendait des cris et des
+rires bruyants.
+
+Asgrim alla sur le pas de la porte.
+
+«Ce n'est pas Thorgier, dit-il tout à coup; ses gens ne feraient pas ce
+tapage... La vengeance chemine silencieuse et grave. Ce doit être Flose
+avec sa bande incendiaire. Ils veulent sans doute nous demander
+l'hospitalité en manière de défi... C'est bien, qu'on achève les apprêts
+commandés!»
+
+Bientôt Flose parut. Il entra, suivi des siens, dans l'enclos. Là toute
+la troupe mit pied à terre, et les hommes franchirent le seuil à la
+file.
+
+Asgrim avait lui-même pris place à la table d'honneur. Il reçut Flose
+sans le saluer, et lui dit:
+
+«Le repas est servi; que chacun de vous en fasse son profit.»
+
+Les conjurés déposèrent leurs armes, s'installèrent sur les bancs et
+mangèrent. Quatre hommes seulement demeurèrent debout tout armés aux
+côtés de Flose.
+
+Tout le temps que dura le repas, Asgrim ne prononça pas une parole; mais
+son visage était rouge pourpre.
+
+Quand Flose et ses compagnons furent repus, les femmes desservirent les
+tables, et quelques-unes apportèrent de l'eau pour que les convives se
+lavassent les mains. Flose, d'un air moqueur, affectait de prendre ses
+aises, comme s'il eût été dans sa propre maison.
+
+* * *
+
+Soudain Asgrim se saisit d'une cognée de bûcheron qui était près de lui,
+et, sautant à deux pieds sur le banc, il la brandit sur la tête de
+Flose. Mais un des hommes armés vit le mouvement; il arracha l'arme des
+mains d'Asgrim, et fit le geste de l'en frapper à son tour.
+
+Flose l'arrêta:
+
+«Qu'on ne lui fasse point de mal! commanda-t-il; nos provocations l'ont
+poussé à bout, et il s'est conduit comme un homme intrépide.»
+
+Puis s'adressant à son hôte:
+
+«Quittons-nous en paix, ajouta-t-il; nous nous retrouverons bientôt sur
+le ting, et là nous reprendrons notre affaire.
+
+--Assurément, répondit Asgrim, et j'espère qu'au lendemain des assises
+vous vous montrerez moins prompts à l'action.»
+
+Flose ne répliqua rien. Il sortit avec les siens de la maison, et
+s'éloigna aussitôt en aval.
+
+Un peu plus loin, il rencontra Liot, son beau-père, et des hommes des
+fiords orientaux qui se rendaient aussi aux comices. Il leur raconta la
+scène de Tunge.
+
+Quelques-uns le louèrent fort; mais Liot dit d'un ton grave:
+
+«Tu as eu grand tort, et de telles bravades il ne peut résulter rien de
+bon.»
+
+Aux approches du val Tingvalla, la petite armée se rangea en bataille,
+afin d'effectuer militairement son entrée sur le ting.
+
+Bientôt après Thorgier, le neveu de Nial, partait également de son bœr
+accompagné d'une troupe imposante, à laquelle se joignirent
+successivement, au cours du trajet, ses deux frères Thorleif et Grim,
+Kraak de Hof avec tous ses tenants, puis Asgrim et le gode Gissur.
+Arrivé aux abords du champ de justice, ce second escadron forma, lui
+aussi, l'ordre de combat, et ce fut d'une allure si martiale qu'il
+déboucha au milieu de la plaine, que Flose et ses gens, en l'apercevant,
+se mirent instinctivement en défense, et peu s'en fallut qu'on n'en vînt
+aux mains. La journée s'écoula toutefois sans que la paix des comices
+fût troublée; mais on sentait frémir dans l'air comme un souffle de
+menace, et tout le monde s'accordait pour reconnaître que jamais encore,
+de mémoire d'homme, on n'avait vu au pied du Logberg un déploiement de
+forces aussi formidable et une aussi grande affluence de chefs éminents
+venus de tous les coins de l'Islande.
+
+* * *
+
+Dès le lendemain, Flose commença sa tournée de hutte en hutte,
+accompagné de son ami Viarne. Il alla chez divers gros chefs qui
+étaient, comme lui, des districts de l'Est, et qui, pour la plupart,
+s'engagèrent à lui prêter leur appui. Il y en eut néanmoins plusieurs
+qui exigèrent préalablement de l'argent.
+
+«Voilà certes de vaillants auxiliaires, dit Flose à son compagnon; mais
+il nous faudrait un juriste.
+
+--J'en connais un, répondit Viarne, un qui peut-être n'a point son
+pareil. Il connaît tous les arcanes de la loi, et nul ne l'égale en
+subtilité. Seulement, je dois t'en prévenir, il est aussi cupide que
+retors.
+
+--Qu'à cela ne tienne... Comment le nomme-t-on?
+
+--C'est Eyolf. Le voici justement là-bas.»
+
+L'homme désigné était assis devant la porte de sa hutte, un manteau
+écarlate autour des épaules, un diadème d'or sur la tête et une hache
+garnie d'argent à la main.
+
+Viarne l'aborda aussitôt, et en reçut le plus gracieux accueil.
+
+«J'ai besoin de ton aide, lui dit-il. Tu es le premier juriste de
+l'Islande, et tout ce dont tu te mêles réussit.
+
+--Oh! repartit Eyolf, je n'ai pas cette opinion de moi-même, et je ne
+sais vraiment...
+
+--Trêve de phrases! interrompit Flose, que tout ce préambule agaçait; je
+viens te prier de te charger de mon affaire contre le gendre de Nial.»
+
+Eyolf se leva d'un air majestueux et scandalisé à la fois.
+
+«Je vois maintenant, répliqua-t-il, où tendaient toutes ces belles
+paroles; croyez-vous donc que je suis un de ces hommes que chacun peut
+tourner à sa guise?»
+
+Flose lui mit doucement la main sur l'épaule, et le forçant à se
+rasseoir entre lui et Viarne:
+
+«Écoute-moi donc. Il faut, je le sais, plus d'un coup de cognée pour
+abattre un arbre.»
+
+Ce disant, il tira de son doigt un anneau d'or du plus grand prix, et,
+le passant à la main de l'homme de loi:
+
+«Accepte ceci comme un gage de l'esprit de sincérité qui m'anime.
+
+--S'il en est ainsi, répondit Eyolf, je ne puis vraiment rien te
+refuser; seulement garde-toi bien de dire que j'ai reçu de toi quelque
+chose; ta cause serait perdue avant d'être plaidée.
+
+--C'est pure affaire d'amitié entre nous,» repartit Viarne au
+jurisconsulte, et là-dessus les deux amis s'éloignèrent.
+
+Un moment après, Snorre le gode vint à passer devant la hutte d'Eyolf.
+Il s'arrêta pour causer avec lui; puis tout à coup il lui prit la main,
+et, relevant la manche de son vêtement, il se mit à regarder l'anneau
+d'or.
+
+«Tu as là un joyau de toute beauté... L'as-tu acheté, ou est-ce un
+cadeau?»
+
+Eyolf ne répondit pas.
+
+«Si on te l'a donné, reprit le gode en le quittant, c'est un présent qui
+peut te coûter cher!»
+
+* * *
+
+En compagnie de Gissur et d'Asgrim, Kare faisait aussi sa tournée. Il se
+dirigea d'abord vers la hutte de Skapte, le même qui, l'année
+précédente, lui avait déjà refusé son concours. Cette fois encore ce
+dernier repoussa toutes les ouvertures. «Penses-tu, dit-il, que j'aie
+oublié les paroles d'insulte que Skarphédin m'a jetées ici même à la
+face? Jamais je ne serai avec aucun de vous!»
+
+En revanche, Gudmund le Puissant, qu'allèrent voir ensuite les
+solliciteurs, se montra plein d'empressement et de zèle.
+
+«Oui, dit-il, je vous veux assister avec tous mes hommes devant le
+tribunal, et aussi l'épée à la main, s'il le faut. Skapte a beau vous
+bouder, son fils Holmud est mon gendre, et comme ce dernier m'obéit en
+toutes choses, vous êtes sûrs également de l'avoir pour vous.»
+
+Chez Snorre le gode, l'accueil ne fut pas moins amical.
+
+«Il n'y a point de cause meilleure que la vôtre, dit-il à Asgrim et à
+Kare. Quel genre d'appui désirez-vous de moi?
+
+--Ce qu'il nous faudrait surtout, repartit Asgrim, ce sont des
+auxiliaires bien armés et qui n'aient pas peur...
+
+--Je crois, en effet, répondit le gode, qu'il faut s'attendre à un
+cliquetis de fer. Écoutez-moi donc; j'irai avec vous devant les juges.
+S'il y a combat, et que vous ne soyez pas les plus forts, repliez-vous
+du côté de ma hutte; vous me trouverez prêt à vous soutenir avec tout
+mon monde. Si, au contraire, vous avez le dessus, et que vos adversaires
+veuillent s'enfuir vers les gorges de l'Allmannagia, où ils n'auraient
+plus rien à craindre de vous, je me charge de leur en fermer l'accès.
+S'ils se retirent d'un autre côté, libre à vous de les poursuivre;
+seulement, quand je jugerai l'instant venu, je m'avancerai avec tous mes
+gens pour vous séparer, et il faut, dans ce cas, que vous me promettiez
+de cesser immédiatement le combat.»
+
+Gissur, Kare et Asgrim engagèrent leur parole de faire ce que le gode
+demandait; après quoi celui-ci ajouta:
+
+«Un mot encore. J'ai vu à la main d'Eyolf un anneau qui n'y était pas il
+y a quelques jours. Ce doit être Flose qui l'en a gratifié pour prix de
+ses services juridiques; il est bon que vous sachiez ce détail.»
+
+* * *
+
+Au jour fixé pour les débats, les deux parties se trouvèrent face à
+face, équipées et armées de pied en cap, au bas de la montagne de la
+Loi. De part et d'autre les hommes portaient un signe de reconnaissance
+à leur casque, pour le cas où l'on en viendrait au combat.
+
+Ce fut, en effet, ce qui arriva. Après avoir usé à l'envi toutes les
+malices de la procédure, toutes les roueries compliquées de la chicane
+et les déclinatoires insidieux à l'usage des godes de tous les pays, les
+adversaires, exaspérés, en appelèrent à la force. Ce fut le jeune
+Thorald, fils d'Asgrim, qui donna le signal du conflit en se ruant sur
+un parent de Flose. Immédiatement une clameur guerrière emplit la
+vallée, et la sauvage mêlée s'engagea.
+
+Kare tua, pour commencer, trois hommes de sa main, parmi lesquels
+Viarne, l'ami de Flose. Asgrim ne fut pas en reste. Skapte était
+accouru, lui aussi. Lorsqu'il aperçut son fils Holmud dans la suite de
+Gudmund le Puissant, il poussa un cri de fureur et s'élança pour
+rappeler le jeune homme; mais, atteint à la cuisse par un dard que
+Thorgier lui avait décoché, il tomba et ne put se relever. Il fallut que
+ses gens le traînassent par terre jusqu'à la cabane d'un pelletier qui
+se trouvait dans le voisinage.
+
+Dès le début de la lutte, les vengeurs de Nial s'étaient partagés en
+deux groupes. L'un, conduit par Gudmund, Thorgier et Kare, avait attaqué
+ceux des chefs du Nord et de l'Est qui s'étaient déclarés pour la cause
+adverse; l'autre, à la tête duquel étaient Gissur, Asgrim et Thorald,
+s'étaient jetés sur Flose et les siens.
+
+On se battit longtemps avec une vaillance égale des deux parts; à la fin
+pourtant ce furent les gens de Flose qui reculèrent. Déjà ils opéraient
+leur retraite vers les défilés de l'Allmannagia, quand Snorre le gode et
+sa troupe apparurent pour leur barrer le passage. Ils se replièrent
+alors vers le sud, le long de la rivière qui arrose la plaine.
+
+Dans ce moment ils vinrent à passer près de la cabane d'un nommé Solve,
+qui était assis devant sa porte, en train de faire cuire son repas dans
+sa marmite toute fumante.
+
+«Par ma foi! s'écria l'homme, voilà une belle débandade de poltrons!»
+
+Thorkel l'entendit, et, pris de fureur:
+
+«Attends, fit-il, je m'en vais te mettre ta viande au pot!»
+
+Il saisit l'homme par les pieds, le leva en l'air, et le plongea, la
+tête la première, dans le chaudron bouillant.
+
+Le malheureux expira sur-le-champ.
+
+* * *
+
+Juste à ce moment, Flose recevait un javelot à la jambe. Il s'affaissa
+d'abord sous le coup; puis, se relevant d'un effort énergique, il reprit
+sa course. À peu de distance derrière lui venait Eyolf.
+
+«Tiens, dit Kare à Thorgier, qui menait à côté de lui la poursuite,
+j'aperçois là notre homme à la bague. Si nous lui faisions payer le prix
+de son joyau?
+
+--Je m'en charge,» reprit Thorgier.
+
+Il ramassa un dard qui était à terre, et le lança dans le dos d'Eyolf
+avec une telle force, que celui-ci tomba mort du coup.
+
+Ce fut la dernière victime de la journée; car, sur l'entrefaite, Snorre
+le gode, arrivant avec tous les siens, se jetait en travers de la plaine
+et faisait cesser l'effusion du sang.
+
+Par son entremise, la paix fut conclue. On enterra les cadavres, on
+s'occupa de soigner les blessés, et le lendemain, comme si rien ne
+s'était passé, le procès reprit son cours.
+
+De l'aveu de Kare et de Flose, douze hommes furent choisis pour trancher
+l'affaire sous la présidence du gode Snorre.
+
+Les arbitres fixèrent d'abord les amendes à payer des deux parts pour le
+prix du sang répandu la veille; puis on aborda la question de
+l'incendie.
+
+La mort de Nial, celle de Bergtora, de Skarphédin, de Grim, d'Helge et
+des autres, furent tarifées proportionnellement; seul le trépas du petit
+Thord, fils de Kare, ne fut l'objet d'aucune décision, parce que le père
+persista à repousser tout accommodement.
+
+Enfin Flose et ses complices furent condamnés, comme jadis Gunnar, à un
+exil de trois années, et tenus de quitter le pays dans le cours de l'été
+suivant au plus tard.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+KARE À L'AFFUT
+
+
+Les cobannis, au sortir du ting, chevauchèrent d'abord ensemble vers
+l'est; puis, sur la nouvelle que Kare, en compagnie de Thorgier et de
+Gudmund, s'était dirigé vers le nord, Flose crut pouvoir congédier ses
+hommes, en leur recommandant néanmoins de cheminer le plus possible en
+troupe. Lui-même il regagna Svinefield.
+
+Kare et Thorgier cependant n'avaient pas continué leur marche vers le
+nord. Dès le lendemain, se séparant de Gudmund le Puissant, ils avaient
+rabattu droit au sud, et, la Thiorsau une fois traversée, avaient poussé
+jusqu'à la Markar.
+
+Là, vers le milieu de la journée, ils rencontrèrent deux vieilles femmes
+qui les reconnurent et leur dirent:
+
+«Doucement, vous deux! Vous galopez, ce semble, bien à l'étourdie!
+
+--Qu'y a-t-il donc?
+
+--Il y a que Lambe et d'autres ont couché cette nuit par ici, et il
+n'est pas à supposer qu'ils aient sur vous une bien forte avance.
+
+--Bon! dit Kare, raison de plus pour lâcher la bride à nos bêtes.»
+
+Un peu plus loin, ils croisèrent un paysan qui menait un cheval chargé
+de tourbe. L'homme, en les voyant, s'arrêta.
+
+«Quel dommage, dit-il que vous ne soyez pas en force!
+
+--Pourquoi cela? demanda Thorgier.
+
+--Eh! vous pourriez faire une belle chasse.
+
+--Tu as donc aperçu du gibier?
+
+--Oui, certes, reprit le porteur d'un air entendu.
+
+--Combien de têtes?
+
+--Une douzaine.
+
+--Loin d'ici?
+
+--Non, tout près de la rivière.
+
+--En avant! s'écria Kare.
+
+--Oh! ne vous pressez pas; ceux dont je parle flânent paisiblement.»
+
+* * *
+
+Arrivés au bord du cours d'eau, les deux cavaliers découvrirent dans un
+repli de terrain quelques hommes qui semblaient sommeiller, leurs
+hallebardes posées par terre à côté d'eux.
+
+«Les éveillons-nous? dit Thorgier.
+
+--Assurément, repartit Kare; nous ne pratiquons pas le guet-apens, et ne
+tuons pas les gens endormis.»
+
+Ils se mirent à crier. Les autres s'éveillèrent et saisirent aussitôt
+leurs armes. Kare et Thorgier attendirent qu'ils se fussent complètement
+équipés, puis le premier se précipita contre l'adversaire qui se
+trouvait le plus proche. C'était Thorkel, fils de Sigfus. Thorgier en
+même temps se ruait sur Sigmund.
+
+D'un coup de la Rimegyge, Kare atteignit Thorkel au nœud de l'épaule, et
+lui trancha la moitié du tronc; mais, assailli lui-même de côté par
+Ledolf et un autre, il eût couru risque de succomber si Thorgier, qui
+venait de tuer Sigmund, n'eût, par une volte-face impétueuse, plongé son
+épée dans le cœur de Ledolf. Le second assaillant, à cette vue, essaya
+de se dérober par la fuite; mais la terrible Rimegyge lui retomba si
+violemment sur l'échine, qu'après avoir tourné sur lui-même il s'abattit
+mort aux pieds de Kare.
+
+«Vite en selle!» cria Lambe.
+
+Les huit survivants prirent le large, et gagnèrent d'une traite
+Svinefield, où ils racontèrent l'événement à Flose.
+
+«Il fallait s'y attendre, dit ce dernier; une autre fois tâchez d'être
+un peu mieux sur vos gardes!»
+
+* * *
+
+Tout le reste de l'été et l'hiver suivant, Flose demeura à son bœr,
+occupé des apprêts de son prochain départ. Le printemps venu, il acheta
+un navire norwégien qui se trouvait dans un fiord de la côte, se pourvut
+de marchandises, et manda plusieurs de ses cobannis pour s'entendre avec
+eux au sujet du voyage.
+
+Kare cependant avait disparu de chez lui, et des voisins affirmaient
+encore l'avoir vu se diriger vers le nord.
+
+«Cette fois nous n'avons plus à le craindre; il doit être chez Gudmund
+le Puissant, dit à ce propos Lambe à Flose.
+
+--Eh! repartit ce dernier, je me méfie un peu de ces rumeurs. Prenez
+garde, j'ai fait un rêve qui ne me pronostique rien de bon.»
+
+Derechef Flose, en prenant congé de ses amis, leur recommanda de
+cheminer en troupe et de ne point se relâcher de leur vigilance. Il les
+embrassa ensuite en disant:
+
+«Vous voilà seize au départ d'ici; j'ai peur que plusieurs d'entre vous
+ne manquent au rendez-vous final.
+
+--Quoi que l'homme fasse, il ne peut échapper à son sort,» répondit
+Grane brièvement.
+
+La troupe, contournant le jokul[50], s'arrêta pour coucher le premier
+jour dans un bœr appelé Thorsmark, où demeurait un certain Biorn, dont
+la femme était parente de Gunnar. Celui-ci les reçut fort amicalement,
+et comme ils lui demandaient des nouvelles de Kare:
+
+«Je l'ai vu, dit-il; j'ai causé avec lui; mais il y a déjà longtemps de
+cela, et il s'en allait vers le nord. Il m'a paru fort abattu, abandonné
+de tous, et j'ai idée qu'il ne tient plus beaucoup à vous rencontrer.
+
+--À merveille! s'écria Grane, nous voilà débarrassés de lui.
+
+--Je n'en suis pas aussi sûr que toi, lui repartit Modolf, un de ses
+compagnons, et Kare, même seul, est à redouter.»
+
+* * *
+
+Le gendre de Nial n'était point chez Gudmund le Puissant. Il se tenait
+caché depuis longtemps dans une habitation toute voisine qui appartenait
+également à Biorn. Celui-ci courut aussitôt le rejoindre et l'informer
+de l'arrivée de ses ennemis dans cette partie supérieure du district.
+
+«Eh bien, dit Kare, vite en route!»
+
+Dans la nuit même ils montèrent tous deux à cheval et allèrent se placer
+en embuscade près de la Skaptau, rivière située à peu près à mi-route
+entre la Markar et Svinefield.
+
+Le lendemain matin, les compagnons de Flose partirent à leur tour.
+
+«Où donc est Biorn? dirent-ils à sa femme.
+
+--Il a quelque argent à toucher là-bas dans l'est, et il a pris congé de
+moi au petit jour.»
+
+Nul ne conçut de soupçon, et la troupe se mit en chemin. Non loin de la
+Skaptau ils se séparèrent, Glum et quatre hommes avec lui ayant affaire
+à un bœr plus à l'est; les autres s'assirent pour se reposer.
+Quelques-uns sommeillaient déjà, quand un cri retentit tout près d'eux.
+
+«C'est Kare!» dit Grane se redressant d'un bond.
+
+Il n'avait pas achevé de parler, qu'un dard lancé par Biorn frappait le
+manche de la hache de Modolf.
+
+Immédiatement le combat s'engagea.
+
+* * *
+
+Modolf le premier fondit sur Kare l'épée haute; mais le gendre de Nial
+para le coup, et d'une riposte prompte comme l'éclair fit sauter le
+glaive de son adversaire, puis d'un second coup lui enleva le poignet.
+
+Au même moment Grane décochait à Kare un javelot; mais de la main gauche
+celui-ci réussit à le saisir au vol, et le lui renvoya d'une telle
+force, que l'autre eut la poitrine transpercée. Une seconde de plus
+néanmoins, et Hald, qui s'approchait en rampant, allait trancher les
+deux jarrets de Kare, lorsque Biorn cloua l'agresseur par terre d'un
+coup de sa hallebarde.
+
+Le terrible Kare tua encore deux ennemis à lui seul, tandis que son ami
+en blessait grièvement pareil nombre. Trois hommes seulement restaient
+sains et saufs. Affolé d'épouvante, le reste de la troupe enfourcha au
+plus vite ses chevaux, et, cette fois encore, les survivants coururent
+d'une seule traite jusqu'à Svinefield.
+
+«De tous les hommes qui vivent en Islande, dit Flose en apprenant
+l'événement, je n'en connais pas beaucoup qui vaillent Kare... J'ai peur
+décidément que bien peu d'entre vous me suivent en Norwège!»
+
+* * *
+
+Kare et Biorn cependant ne crurent pas devoir retourner à Thorsmark.
+Après s'être consultés un instant, ils profitèrent de ce que trois
+paysans passaient sur la route avec des chevaux de bât pour se diriger
+ostensiblement vers le nord; mais à peine les hommes eurent-ils disparu
+en amont derrière les hauteurs qui bordaient la Skaptau, qu'ils
+obliquèrent vers un marécage environné de grands blocs de lave, et là
+ils mirent pied à terre.
+
+«Je n'en puis plus, dit Kare à Biorn; il faut que je me repose un
+instant. Fais bonne garde.»
+
+À peine était-il couché depuis un quart d'heure, qu'il se redressa en
+disant:
+
+«Ces cris de corbeaux m'empêchent de dormir.»
+
+Son ami leva les yeux vers le ciel; de longs vols noirs d'oiseaux
+croassants fendaient les airs au-dessus de la Skaptau.
+
+Quelques instants après, on entendit hennir des chevaux. Biorn grimpa
+sur une roche.
+
+«C'est Glum, dit-il, et quatre autres. Ils ne nous voient pas;
+laissons-les passer.»
+
+Au même instant, la monture de Kare poussa un hennissement à son tour,
+et se mit à gratter du pied le sol déclive, si bien que quelques scories
+laviques dévalèrent avec fracas sur la pente.
+
+«Ils nous voient maintenant, reprit Biorn. Alerte! les voici qui
+s'approchent.»
+
+Effectivement les amis de Flose venaient de sauter à bas de leurs
+chevaux, et pénétraient dans l'enceinte rocheuse. Glum, qui marchait en
+avant, fondit sur Kare avec sa hallebarde; mais Biorn eut le temps de
+détourner l'arme, dont la pointe se brisa contre terre. Kare n'eut plus
+qu'à lever son épée pour trancher le cou à son adversaire, qui tomba
+expirant.
+
+Deux autres ennemis, Skal et Röse, eurent successivement le même sort.
+Le quatrième blessa à l'épaule le gendre de Nial; mais ce fut son
+dernier exploit, car la hache de Biorn lui cassa les deux jambes.
+
+Le cinquième et unique survivant de la troupe s'enfuit aussitôt: c'était
+Hilde, fils de Thorstein.
+
+«Et maintenant, dit Kare à son compagnon, en route pour de bon vers le
+nord! Dès demain tous les gens du district seront sur pied, et il n'y a
+que chez Gudmund le Puissant qu'on ne s'avisera pas de venir nous
+chercher.»
+
+Hilde, lui, regagna Svinefield, et Flose en le voyant s'écria:
+
+«De tous les hommes qui vivent en Islande je n'en connais pas un qui
+vaille Kare!»
+
+Puis, le soir même, ce qui restait des cobannis, rassemblés auprès de
+lui à son bœr, reçurent l'avis de se tenir prêts à filer dès l'aurore
+vers le fiord où attendait le navire norwégien.
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 50: Il s'agit ici du jokul de l'Ouest, un des plus hauts
+sommets de l'île. On appelle en Islande _jokul_ (par opposition à
+_fell_, montagne moins élevée), toute cime qui reste l'année entière
+couverte de neige et de névés.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+DANS L'ILE DE ROWSA--CONCLUSION
+
+
+À quelques jours de là, Flose levait l'ancre à destination de la
+Norwège. La traversée fut d'abord heureuse, puis le temps ne tarda pas à
+se gâter; il survint une violente tempête, accompagnée d'un brouillard
+si épais, que l'on ne voyait plus à se conduire. Le bâtiment perdit sa
+route, et finalement se trouva de nuit jeté à la côte. Toute la
+cargaison fut engloutie, et vingt hommes périrent, parmi lesquels seize
+des conjurés. Le reste put gagner le rivage.
+
+Quand le jour parut, deux marins reconnurent le pays pour l'avoir
+précédemment visité: c'était l'île de Rowsa, une des Orcades.
+
+«Mieux eût valu que nous eussions atterri en quelque autre endroit, dit
+Flose à ses hommes, car le comte Sigurd, qui gouverne céans, était un
+chaud protecteur et ami pour les fils de Nial, et Helge lui était même
+attaché par un lien de vassalité. Notre vie est à sa merci. Mais
+n'importe, payons de résolution et d'audace.»
+
+Après avoir fait quelques pas dans les terres, les naufragés
+rencontrèrent des habitants de l'île, qui leur indiquèrent le chemin à
+prendre pour gagner le palais du gouverneur. Arrivé en présence de
+Sigurd, Flose déclina son nom.
+
+Le comte était déjà informé des événements de Bergtorsvol.
+
+«Quelles nouvelles m'apportes-tu d'Helge mon vassal? demanda-t-il au
+nouveau venu.
+
+--Je l'ai tué, répondit Flose.
+
+--Qu'on l'empoigne, lui et tous les autres!» dit Sigurd à ses gens; ce
+qui fut fait en un instant.
+
+Mais sur l'entrefaite arriva un des vassaux du comte, un certain
+Wörsten, qui était frère de la femme de Flose. En voyant celui-ci
+prisonnier, il s'adressa au gouverneur, et lui offrit pour rançon de son
+parent tout ce qu'il possédait. Le comte se montra d'abord inflexible;
+mais Wörsten, qui était fort en crédit auprès de lui, ne se tint pas
+pour battu; d'autres insulaires notables appuyèrent sa démarche, si bien
+que finalement Flose obtint sa grâce.
+
+Non seulement Sigurd lui rendit sa liberté, en relâchant du même coup
+tous ses compagnons; mais, en prince magnanime qu'il était, il
+l'installa à son service aux lieu et place d'Helge, fils de Nial, et le
+combla bientôt de ses faveurs.
+
+* * *
+
+Quand il fut resté quelque temps chez Gudmund, Kare, informé du départ
+de Flose, revint trouver son ami Asgrim.
+
+«Que comptes-tu faire? lui dit ce dernier.
+
+--M'embarquer à mon tour, et traquer partout le reste de la bande.
+
+--Vraiment, repartit Asgrim, on a bien raison de dire que depuis que
+Gunnar et Skarphédin ne sont plus, tu es le premier homme de l'Islande.»
+
+Quinze jours plus tard Kare était en mer.
+
+Il eut une excellente traversée et toucha terre à Fridarœ, entre le
+Hialtland et les Orcades. Il avait là un ami intime, David le Blanc,
+chez lequel il passa l'hiver, et durant ce séjour il fut mis au fait de
+l'arrivée de Flose à Rowsa.
+
+Or il advint que, vers la Noël, le comte Sigurd reçut la visite de son
+beau-frère le jarl Gill, qui régissait les îles du Sud (les Hébrides),
+et aussi celle d'un roi d'Irlande du nom de Sigtryg.
+
+Le jour de la fête, le gouverneur et ses hôtes se trouvant à table, les
+deux princes étrangers exprimèrent le désir d'entendre le récit de
+l'incendie de Bergtorsvol. Ce fut Lambe, un des conjurés, celui-là même
+à qui Skarphédin, avant de mourir, avait fait sauter un œil de l'orbite,
+qui fut chargé de retracer les détails de l'épique entreprise.
+
+On lui avança un siège d'honneur, et il entama sa narration.
+
+* * *
+
+Le hasard voulut que, ce même jour, Kare, venant de Fridarœ, eût abordé
+avec son ami David et quelques autres à l'île de Rowsa, et qu'il se
+présentât au palais du comte à l'heure du festin.
+
+Lambe était justement en train de raconter les faits à sa fantaisie.
+Kare et ses compagnons, arrêtés au dehors, l'écoutaient parler.
+
+«Et quelle figure faisait Skarphédin dans le brasier? demanda à un
+moment le roi Sigtryg.
+
+--Il se tint d'abord assez bien, répondit le conteur; mais à la fin il
+se mit à pleurer.»
+
+À ce mot, Kare ne put se maîtriser davantage.
+
+[Illustration: Staffa, dans les Hébrides.]
+
+«Tu en as menti!» cria-t-il de la porte, et, s'élançant au milieu de la
+salle, l'épée à la main, il se précipita sur le rapsode, et lui trancha
+le col d'un seul coup. La tête roula sur la table, devant les coupes des
+nobles convives, et ceux-ci furent inondés de sang.
+
+«C'est Kare! s'écria Sigurd, qui avait reconnu le gendre de Nial; qu'on
+le saisisse et qu'on le mette à mort!»
+
+Personne ne bougea; tous les gens de l'île avaient gardé de lui un
+souvenir affectueux doublé de respect.
+
+«Sigurd, répondit Kare, sache que ce que je viens de faire c'est pour
+venger le meurtre d'un de tes féaux!
+
+--C'est vrai, dit Flose à son tour, et Kare est en droit d'agir de la
+sorte, puisqu'il a refusé, sur le ting, tout accommodement avec nous.»
+
+Kare se retira sans que nul le poursuivît, et, remettant à la voile avec
+ses amis, il regagna aussitôt Fridarœ.
+
+* * *
+
+Disons au lecteur que l'intention du roi Sigtryg, en venant trouver
+Sigurd à Rowsa, était de réclamer son appui contre un autre prince
+irlandais avec lequel il était en guerre. Après avoir longtemps hésité,
+le comte finit par céder aux sollicitations de son hôte, et, au nombre
+des auxiliaires qu'il mena lui-même en Irlande, se trouvèrent quinze des
+compagnons de Flose. C'était tout ce qui restait de la troupe
+incendiaire.
+
+Flose, lui, n'avait pas voulu être de l'expédition. Son âme, lasse de
+tant d'horreurs, inclinait de plus en plus vers la paix. Aussi Anschar,
+un prêtre d'Écosse, étant venu sur l'entrefaite à Rowsa pour y achever
+l'œuvre d'évangélisation commencée avant lui par les moines allemands,
+l'ennemi de Kare fut-il le premier à accepter la parole de pardon avec
+le baptême selon tous les rites.
+
+Peu de temps après il alla aux Hébrides, et là il apprit que dans une
+grande bataille, tout récemment livrée en Irlande, le roi Sigtryg avait
+été mis en déroute et le comte Sigurd tué avec les quinze conjurés à sa
+suite.
+
+À cette nouvelle Flose eut le cœur serré d'une telle affliction, qu'il
+résolut de se rendre à Rome, comme faisaient alors tous les grands
+pécheurs, pour y implorer le pardon de ses fautes. Ayant donc reçu du
+jarl Gill un bon navire et une somme d'argent, il s'embarqua pour le
+continent, et de là s'en fut à pied vers la Ville éternelle, où le pape
+en personne, dit la chronique, voulut bien lui donner l'absolution.
+
+Il s'en revint ensuite «par l'Est», c'est-à-dire par terre, vers le
+Nord. L'hiver le retrouva en Norwège, près du jarl Éric, fils d'Hakon,
+et enfin dans le cours de l'été suivant il cingla vers la terre
+d'Islande, où il se réinstalla, le cœur soulagé, dans son habitation de
+Svinefield.
+
+* * *
+
+Et Kare? On sut bientôt que, lui aussi, il s'était converti au dieu
+blanc, et que le mérite de cette conversion revenait encore à Anschar
+l'Écossais. Alla-t-il comme Flose en pèlerin jusqu'à Rome pour s'y faire
+absoudre de ses péchés? C'est un point que l'histoire n'a pas éclairci.
+Il paraît seulement qu'après un voyage dans diverses régions de
+l'Angleterre et de l'Écosse, il revint passer encore un hiver chez David
+le Blanc à Fridarœ, et qu'au printemps de la même année il se rembarqua
+à son tour pour l'Islande.
+
+La traversée fut longue et pénible; le navire se brisa en arrivant, et
+peu s'en fallut que tout l'équipage ne pérît au port.
+
+À terre, la tempête continuait de souffler, effroyable.
+
+«De quel côté chercherons-nous un abri? demandèrent les gens de Kare.
+
+--À Svinefield, répondit-il; c'est le point de refuge le plus proche de
+la côte.»
+
+Et il ajouta en lui-même:
+
+«Je veux voir quel accueil Flose me fera.»
+
+On se dirigea donc vers Svinefield. Flose se trouvait chez lui. Dès que
+Kare parut sur le seuil, il le reconnut. Il alla à lui les mains
+tendues, l'embrassa, et, le faisant asseoir sur le siège d'honneur, il
+le pria de passer l'hiver avec lui; à quoi l'autre consentit de grand
+cœur.
+
+Bref, la réconciliation fut si bien scellée, que, la femme de Kare étant
+venue à mourir, ce fut la propre nièce de Flose, Hildegunne, qui
+remplaça au foyer conjugal la fille de Nial, sœur de Skarphédin.
+
+Flose eut, dit-on, une fin assez mystérieuse. Il voulut, sur ses vieux
+jours, s'en aller querir des bois de construction en Norwège. L'été
+d'ensuite, sa cargaison prête, il se disposa à remettre à la voile. On
+lui fit remarquer le mauvais état où se trouvait son navire.
+
+«Oh! dit-il, il est assez bon pour un vieillard que la mort prendra
+demain!»
+
+Et il s'embarqua.
+
+Depuis lors on n'entendit plus jamais parler de lui ni de son bâtiment;
+mais bien des fois, à Bergtorsvol, le bœr des Nial étant rebâti à neuf,
+on vit Kare pleurer silencieusement.
+
+* * *
+
+Notre histoire se trouve ainsi conduite à sa fin. Kare et Flose furent,
+à vrai dire, les deux premiers grands chefs islandais ralliés à la
+religion des papas. Ils furent aussi longtemps les seuls. Vainement les
+bans de missionnaires se succédaient-ils dans la vieille Thulé, le
+paganisme n'entendait point céder la place sans combat. Enfin le roi
+Olaf de Norwège, le grand convertisseur de la fin du siècle, entreprit
+de donner l'assaut décisif à la dernière citadelle du dieu Thor. Ses
+prédicateurs, enhardis par quelques conversions de marque, osèrent
+paraître sur le ting même, la croix d'une main et l'épée de l'autre.
+
+Cette attitude résolue ne manqua pas d'influencer les barbares, dont
+beaucoup se présentèrent au baptême. Bientôt deux camps se formèrent, et
+un beau Jour,--c'était au commencement du XIe siècle,--une bataille
+en règle se livra au pied du Logberg entre les païens et les chrétiens.
+
+Cette solution à la mode islandaise pouvait seule trancher la question.
+Les chrétiens ayant eu l'avantage, l'alting, sur la proposition de
+Snorre le gode, le plus ardent des nouveaux convertis, déclara, à la
+pluralité des suffrages, que le christianisme serait désormais la
+religion officielle du pays.
+
+Ajoutons que la première église fut bâtie à Tingvalla même, que le
+premier évêché s'établit à Skalholt, entre les Geysirs et la mer,
+c'est-à-dire dans la vallée de la Vita, et que le premier titulaire du
+siège fut le propre fils du gode Gissur, qui avait été ordonné en
+Allemagne.
+
+Néanmoins l'influence du dogme nouveau ne transforma pas du jour au
+lendemain les mœurs traditionnelles d'une contrée où tout l'édifice de
+l'état social reposait sur une fausse idée de l'honneur et sur une sorte
+de divinisation des vertus de la force brutale. Longtemps encore
+l'antique culte se maintint, retranché dans les pratiques extérieures,
+et son esprit survécut surtout dans cette soif de vengeance et de
+meurtre, dans cette furie de guerres intestines qui devaient amener
+l'extermination de plusieurs notables familles de l'île, et, vers le
+milieu du XIIIe siècle, l'asservissement final de l'Islande.
+
+FIN
+
+
+COLLECTION FORMAT GRAND IN-8º.--2e SÉRIE
+
+CHAQUE VOLUME EST ORNÉ DE DEUX GRAVURES
+
+AGNÈS DE LAUVENS, ou MÉMOIRES DE SŒUR SAINT-LOUIS, par L. Veuillot.
+
+BERTRAND DU GUESCLIN (HISTOIRE DE), comte de Longueville, connétable de
+France; d'après Guyard de Berville.
+
+CHARLES VIII, par Maurice Griveau.
+
+CHATELAINES DE ROUSSILLON (LES), par Mme la Csse de la Rochère.
+
+CORSE (HISTOIRE DE LA), par Louis Boell.
+
+CRILLON (VIE DE), par M. H. Garnier, élève de l'École des chartes.
+
+DAHOMÉ (LE), SOUVENIRS DE VOYAGE ET DE MISSION, par M. l'abbé Laffitte.
+Carte de la côte des Esclaves et notice par M. Borghero, sup. de la
+Mission.
+
+DÉTROIT DE MAGELLAN (LE), Scènes, tableaux, récits de l'Amérique
+australe, par Henri Feuilleret.
+
+DUCHESSE-ANNE (LA), Histoire d'une frégate, par Olivier Le Gall.
+
+ÉTATS-UNIS ET LE CANADA (LES), par M. Xavier Marmier.
+
+GAULOIS NOS AIEUX (LES), par M. Moreau-Christophe, lauréat de
+l'Institut.
+
+GUNNAR ET NIAL, Scènes et mœurs de la vieille Islande, par J. Gourdault.
+
+ILLUSTRATIONS D'AFRIQUE, par M. le comte de Lambel.
+
+IMPRESSIONS ET SOUVENIRS D'UN VOYAGEUR CHRÉTIEN, par M. Xavier Marmier,
+de l'Académie française.
+
+JOSEPH HAYDN, Scènes de la vie d'un grand artiste; traduit de Franz
+Seebourg, par J. de Rochay.
+
+LOUIS XI ET L'UNITÉ FRANÇAISE, par Charles Buet.
+
+LOUIS DE LA TRÉMOILLE, ou LES FRÈRES D'ARMES, par Théophile Ménard.
+
+MES PRISONS, ou MÉMOIRES DE SILVIO PELLICO, traduction par M. l'abbé
+J.-J. Bourassé, chanoine de Tours.
+
+MUNGO PARK, sa vie et ses voyages, par Henri Feuilleret.
+
+NAUFRAGÉS AU SPITZBERG (LES), par L. F.
+
+ORPHELINE DE MOSCOU (L'), ou LA JEUNE INSTITUTRICE, par Mme Woillez.
+
+PAIENS ET CHRÉTIENS, par le comte Anatole de Ségur.
+
+PANTHÈRE NOIRE (LA), Aventures au milieu des Peaux-Rouges du Far-West;
+adapté de l'anglais, par Bénédict-Henry Révoil.
+
+PARAGUAY (LE), par M. le comte de Lambel.
+
+PAUL ET VIRGINIE, par Bernardin de Saint-Pierre, édition revue.
+
+PAYS DES NÈGRES (LE) ET LA CÔTE DES ESCLAVES, par M. l'abbé Laffitte.
+
+PERDUS EN MER, imité de l'anglais, par Mme la Csse Drohojowska.
+
+PROMENADES ET ESCALADES DANS LES PYRÉNÉES: LOURDES,--LUZ,--BARÈGES,--PIC
+DU MIDI,--CIRQUE DE GAVARNIE,--CAUTERETS,--LAC DE GAUBE,--MONT
+PERDU,--MONT CANIGOU, par M. Jules Leclercq.
+
+PUPILLE DE SALOMON (LA), par Mlle Marthe Lachèse.
+
+RÉCITS SUR L'HISTOIRE DE LORRAINE, par Auguste Lepage.
+
+ROBINSON CATHOLIQUE (LE), par Marie Guerrier de Haupt.
+
+SAINTE MAISON DE LORETTE (LA), par M. l'abbé A. Grillot.
+
+SAINT VINCENT DE PAUL (VIE DE), par Jean Morel.
+
+SANCTUAIRES DES PYRÉNÉES (LES), PÈLERINAGES D'UN CATHOLIQUE IRLANDAIS,
+traduit de l'anglais de Lawlor. esq., par Mme la Csse L. de
+L'Écuyer.
+
+SERMENT (LE), ou l'Ambition stérile, épisode de la guerre d'Amérique
+(1861-1865), imité de l'anglais, par Adam de l'Isle.
+
+VENGEANCE DU FARMER (LA), Souvenirs d'Amérique, par Karl May, traduit
+par J. de Rochay.
+
+VIE DES BOIS ET DU DÉSERT (LA), Récits de chasse et de pêche, par
+Bénédict-Henry Révoil, avec deux histoires inédites, par Alex. Dumas
+père.
+
+VIEUXBOURG, ou la Petite ville; imité de l'anglais, par Adam de l'Isle.
+
+VOYAGE AU PAYS DES KANGAROUS, adapté de l'anglais, par B.-H. Révoil.
+
+17386.--Tours, Impr. Mame.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Gunnar et Nial, by Jules Gourdault
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUNNAR ET NIAL ***
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+The Project Gutenberg EBook of Gunnar et Nial, by Jules Gourdault
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+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Gunnar et Nial
+ scènes et moeurs de la vieille Islande
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+Author: Jules Gourdault
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+Release Date: March 21, 2008 [EBook #24888]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUNNAR ET NIAL ***
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+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+GUNNAR ET NIAL
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+SCÈNES ET MOEURS DE LA VIEILLE ISLANDE
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+PAR
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+JULES GOURDAULT
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+TOURS
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+ALFRED MAME ET FILS
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+ÉDITEURS
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+2e SÉRIE GRAND IN-8º
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+PROPRIÉTÉ DES ÉDITEURS
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+[Illustration: «Sauvez-moi!» cria Rapp. (P. 158.)]
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+M DCCC LXXXVI
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+ TABLE
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+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ GUNNAR
+
+ AVANT-PROPOS.
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+ CHAPITRE I.--Préambule rustique.--La terre de glace.
+ --II.--Comment Rut prit femme, et ce qu'il en advint.
+ --III.--Nial conseille et Gunnar agit.
+ --IV.--Halvard le Rouge chez Gunnar.
+ --V.--Gunnar dans les pays de l'Est.
+ --VI.--La dernière croisière du vieux viking.
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+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ GUNNAR ET HALGIERDE
+
+ CHAPITRE VII.--Quelle femme était Halgierde, fille d'Hogi.
+ --VIII.--Entre Bergtora et Halgierde.
+ --IX.--Suite des représailles.
+ --X.--Propos de femmes et couplets de skalde.
+ --XI.--Le différend d'Otkel et de Gunnar.
+ --XII.--Le coup d'éperon, et ce qui s'ensuivit.
+ --XIII.--Ce qu'il y a dans le pas d'un cheval.
+ --XIV.--Le siège de Lidarende.--Mort de Gunnar .
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+
+ TROISIÈME PARTIE
+
+ NIAL ET LES FILS DE NIAL
+
+ CHAPITRE XV.--Où le lecteur retourne en Norwège.
+ --XVI.--Thraen.
+ --XVII.--Le fils de Thraen
+ --XVIII.--Le manteau de soie
+ --XIX.--L'attaque de Bergtorsvol.
+ --XX.--L'incendie.--Mort de Nial et de ses fils.
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+
+ QUATRIÈME PARTIE
+
+ KARE ET FLOSE
+
+ CHAPITRE XXI.--Sur le ting.
+ --XXII.--Kare à l'affût.
+ --XXIII.--Dans l'île de Rowsa.--Conclusion.
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Ce qu'on a essayé de faire revivre dans la rustique iliade qu'on va
+lire,--une iliade et une odyssée tout ensemble,--c'est l'esprit des
+vieilles _sagas_ nordiques, si populaires encore aujourd'hui chez les
+populations scandinaves. Ce drame est comme le dernier battement d'ailes
+du paganisme expirant en Islande. Les personnages mis en scène
+appartiennent à cette classe de propriétaires terriens, à l'occasion
+guerriers et pirates, qui formaient l'aristocratie ombrageuse de la
+petite république insulaire, et autour desquels se groupaient, en
+manière de clans, des clientèles plus ou moins nombreuses
+d'arrière-vassaux, de sous-fermiers et d'esclaves.
+
+Pour ces fiers et farouches paysans, la considération et l'indépendance,
+dans le sens qu'ils attachaient à ces mots, étaient les biens suprêmes
+de la vie. La moindre atteinte portée à leurs droits, la plus légère
+offense faite à leurs personnes ou à leur honneur, un simple mot
+injurieux, un couplet moqueur courant de bouche en bouche, exigeaient
+une réparation éclatante, créaient une fatalité de représailles à
+laquelle nul homme ne pouvait se soustraire, sous peine de déchoir à ses
+propres yeux et d'encourir le mépris des autres. Et comme tous les
+membres d'une famille étaient solidaires de l'outrage essuyé, les
+vindictes s'enchaînaient l'une à l'autre sans que la loi islandaise y
+pût rien.
+
+Devant la justice, le meurtre s'expiait par une composition en argent
+(_wehrgeld_, prix du sang); mais l'opinion publique, la plupart du
+temps, ne se contentait pas de cette satisfaction, et il fallait que la
+partie lésée eût recours à une action personnelle. La vengeance était
+même réputée chose si sainte, que les _sagas_ nous montrent l'aveugle
+recouvrant momentanément la vue à l'aide d'un prodige, afin de
+l'accomplir.
+
+Il va de soi que, dans une telle société, les qualités que l'on prisait
+le plus étaient le courage et la force physique. C'est par son courage
+et sa force que Gunnar est l'homme supérieur de son temps. Toutefois la
+force sans la sagesse n'a qu'une vertu trop souvent stérile; c'est
+pourquoi à côté du vaillant on a eu soin de placer le sage, qui n'est
+pas moins honoré que le vaillant, mais dont la sagesse, réduite à
+elle-même, risque aussi de demeurer sans effet.
+
+De là découle le récit tout entier. Tant que Gunnar, l'homme d'action,
+et Nial, l'homme de réflexion, s'assistent l'un l'autre et marchent
+ensemble, leurs ennemis ne peuvent prévaloir contre eux. En revanche,
+Gunnar périt quand il cesse d'écouter la voix de Nial, et Nial succombe
+à son tour quand il n'a plus le bras puissant de son ami.
+
+Quoique la narration soit simple de ton, les faits d'armes merveilleux
+des héros, leurs aventures sur terre et sur mer confinent encore au
+monde légendaire et semblent du ressort de la poésie; mais les détails
+de moeurs, aussi bien que les peintures du train de vie, sont d'une
+exactitude rigoureuse, et c'est par là que la fiction et la réalité se
+rejoignent.
+
+
+
+
+GUNNAR ET NIAL
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+GUNNAR
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+PRÉAMBULE RUSTIQUE--LA TERRE DE GLACE
+
+
+Que le lecteur veuille bien, pour l'instant, détourner sa pensée de
+notre train de vie d'aujourd'hui, qu'il oublie l'attirail si complexe et
+si raffiné de notre moderne civilisation avec ses chemins de fer, ses
+bateaux à vapeur, ses fils électriques, ses téléphones et ses mille
+machines ingénieuses à faucher les épis et les hommes, enfants de la
+terre les uns et les autres, pour prendre pied en plein Xe siècle,
+aux confins de la Scandinavie, à l'époque des haches d'armes, des cottes
+de mailles et des _vikings_ écumeurs de mer.
+
+Le pays dans lequel nous le transportons est un des plus étranges de ce
+bas monde, où se voient cependant bien des étrangetés. Situé sur la
+ligne de la grande banquise polaire qui s'étend du Groënland au
+Spitzberg, il mérite bien son nom de Terre-de-Glace[1] que lui donnèrent
+les navigateurs qui abordèrent les premiers sur ses rives; mais, malgré
+ses frimas et ses neiges, il mérite aussi celui de Terre-de-Feu, attendu
+que son sol tout entier est formé des laves et des cendres vomies par
+les cratères de ses monts émergés jadis du sein de l'Océan. C'est là,
+vous le savez, que se trouve entre autres ce fameux Hécla ou la _cime du
+manteau_[2], qui, avec l'Etna et le Vésuve, sis au bout opposé de
+l'Europe, sous le beau ciel où fleurit l'oranger, a été regardé, pendant
+bien longtemps, comme un des «soupiraux de l'enfer».
+
+Ce n'est pourtant point, je me hâte de vous le dire, aux feux d'aucun
+volcan terrestre que doit s'allumer le drame qu'on va lire; l'étincelle
+destinée à l'alimenter jaillira du coeur même de l'homme, cet autre
+volcan sans cesse embrasé et toujours prêt à faire éruption. Ce ne sera
+d'abord qu'un faible jet, une toute petite lueur à peine perceptible;
+mais, comme le dit la vieille _saga_[3], «le tison s'allume avec le
+tison, la flamme monte avec la flamme,» et ce qui n'était qu'un sourd
+pétillement devient bientôt, sans qu'on y prenne garde, un immense et
+dévorant incendie.
+
+* * *
+
+Donc, il y aura un millier d'années tout à l'heure, vivait en Islande un
+riche paysan appelé Hogi. Sa propriété, l'Hogistad, se trouvait dans la
+vallée de la Laxa, non loin de l'endroit où cette rivière se jette dans
+le fiord[4] de Vam, embranchement de ce grand fiord de Breidi qui se
+replie le long de la côte occidentale du pays.
+
+Son père Dalekol avait été du nombre de ces Norwégiens qui, pour
+échapper au despotisme d'Harald aux beaux cheveux, s'étaient embarqués
+pour la Terre-de-Glace avec leurs biens, leurs familles et toute leur
+clientèle d'hommes libres et d'esclaves. Lui mort, il était resté en
+Islande, s'y était marié, et de cette union était née une fille qui,
+sous le nom d'Halgierde, jouera un des rôles dominants de ce récit.
+Quant à la veuve de Dalekol, n'ayant pu se faire à sa nouvelle patrie,
+elle était retournée en Norwège, où, d'un second hymen, elle avait eu un
+autre fils nommé Rut.
+
+Ce Rut, devenu grand, avait rejoint en Islande son frère utérin, et s'y
+était fait bâtir, non loin de lui, une habitation, la Rutstad.
+
+* * *
+
+En ce temps-là, de même qu'aujourd'hui, les plus grosses fermes
+islandaises étaient loin d'offrir un aspect agréable. C'étaient de
+lourdes et basses constructions en pierres de lave et en bois flotté
+dont le faite était revêtu d'une couche de tourbe où l'herbe poussait
+dans la belle saison. Aussi ces rustiques demeures se confondaient-elles
+volontiers de loin avec la végétation rase d'alentour, et souvent le
+voyageur ne les apercevait que lorsqu'il les avait juste sous ses yeux.
+
+Mais, pour n'avoir rien de très plaisant, ces _boers_, comme on les
+appelle, n'en formaient pas moins, chacun pris à part, une sorte de
+petit monde clos, arrangé pour se suffire à soi-même. Qu'on se figure,
+réunies à la file sous un toit commun, ou se faisant vis-à-vis sur deux
+rangs, une série de bâtisses (_hus_) dont la principale, la «maison à
+feu», renfermait l'appartement du maître, la chambre commune où se
+réunissait la famille, et d'ordinaire aussi la cuisine. À part venaient
+la _stofa_, réservée aux femmes, puis le logis des hôtes et amis et les
+divers magasins aux provisions.
+
+On accédait à la plus grande pièce, servant à la fois de salle à manger
+et de lieu de réception, par un vestibule plus ou moins spacieux dont
+l'issue extérieure donnait sur une sorte de préau pavé. Cette pièce
+était en outre munie de deux portes latérales, l'une pour les hommes,
+l'autre pour les femmes; chaque sexe y avait sa place distincte; les
+hommes s'asseyaient sur les bancs disposés de chaque côté du siège du
+milieu ou siège d'honneur, lequel était tourné vers le soleil, et les
+femmes occupaient le banc transversal établi plus loin sur une estrade.
+
+Sous le toit était généralement ménagée une soupente constituant une
+façon d'étage supérieur et pourvue d'une lucarne. Les autres annexes de
+l'habitation étaient formées par les écuries, les étables, la remise
+aux traîneaux (_sledi_), les greniers à fourrage et à grain, la forge,
+et, si la maison était près de la mer ou sur un fiord y aboutissant,--ce
+qui était le cas le plus habituel,--une hutte-séchoir pour le poisson,
+et un hangar sous lequel on halait l'hiver, au moyen de rouleaux, le
+navire à l'abri des intempéries. Parfois aussi, chez les gens tout à
+fait aisés, il y avait une cabine de bain, à ciel ouvert la plupart du
+temps, où arrivait quelqu'une de ces sources chaudes si nombreuses dans
+le pays.
+
+* * *
+
+Tout cet ensemble de constructions grandes et petites était enceint
+d'une clôture. À côté d'elles se trouvait un jardin planté en legumes;
+aux environs étaient les prés pour les chevaux et les boeufs; plus haut,
+sur les collines ou les monts d'alentour, se voyaient des pâtis plus ou
+moins rocheux; et quant aux pentes les mieux exposées, elles étaient
+aménagées en cultures où se récoltaient orges et pommes de terre.
+N'oublions pas de mentionner la tourbière, élément indispensable entre
+tous dans l'économie domestique de la contrée.
+
+Ce qui manquait le plus dans ce paysage, c'étaient les arbres.
+Cependant, à l'époque lointaine où nous reporte ce récit, bien des boers
+islandais devaient offrir un cadre ou un arrière-plan de verdure qu'ils
+ont complètement perdu depuis lors. Les vieilles chroniques ne nous
+parlent-elles pas de grands bois (_skogar_) qui auraient jadis existé
+dans l'île, et que les constructeurs de navires, les fondeurs et les
+charbonniers exploitaient à l'envi selon leurs besoins? Une flore
+étiolée de plantes ligneuses est tout ce qu'il en reste actuellement, et
+ce n'est tout au plus que dans les endroits le mieux abrités des
+tempêtes de neige et du vent qu'on voit surgir du sol tourbeux, où
+reposent les débris putréfiés des antiques forêts, quelques essences un
+peu plus relevées, telles que des saules, des sorbiers, des bouleaux.
+
+La faune locale, à toute époque, n'a guère été plus riche que la flore.
+Seules deux espèces domestiques ont toujours été abondamment
+représentées dans le pays, qui fournit, l'été, un foin excellent: ce
+sont les moutons et les chevaux.
+
+On connaît cette race de poneys islandais, infatigable, sobre et
+nerveuse, sans laquelle, en une région dénuée de routes, il n'y aurait
+pas moyen de voyager. Le paysan, dur à ses bêtes autant qu'à lui-même,
+les lâche volontiers, de nuit comme de jour, au milieu de la campagne,
+et là où les pâtis manquent, l'animal broute comme il peut les mousses
+et les gramens des rochers.
+
+L'été, cette provende de hasard suffit à le maintenir frais et dispos
+pour les longues courses du maître à travers les marais semés de
+fondrières ou les plateaux de roche volcanique; mais, l'hiver, moutons
+et chevaux ne trouvent pas aussi aisément à se repaître, et beaucoup
+périssent avant le printemps.
+
+* * *
+
+Pour l'homme, l'hiver est aussi la triste saison. La neige intercepte
+alors toute communication d'un boer à l'autre, et chaque famille, isolée
+durant des mois sous son toit, n'a d'autre ressource que la table, la
+causerie, la lecture ou les longs récits faits à la veillée par quelque
+hôte étranger arrivé en automne des lointains pays, et qui demeure
+jusqu'au renouveau dans la maison où on l'a accueilli.
+
+Mais aussi quel frémissement de joie et quel réveil subit de la vie
+quand le printemps vient dissoudre les glaces, fondre la neige des
+collines et des plaines et rouvrir aux eaux, jusqu'alors captives, le
+chemin des fiords attiédis et de la mer!
+
+Cette résurrection de la nature boréale ne s'accomplit point sans fracas
+ni trouble. Les torrents échappés des hautes cimes entraînent dans leur
+cours impétueux les matériaux désagrégés des montagnes mêmes d'où ils
+s'épanchent; de plateau en plateau et de pente en pente, ils se creusent
+violemment leur lit à travers les blocs de lave et de basalte et les tas
+de scories plutoniennes vomies par les éruptions successives des volcans
+toujours embrasés de l'Islande. Sur le versant sud particulièrement, les
+afflux d'ondes arrivent tout à coup comme de gigantesques avalanches et
+submergent au loin le littoral, charriant avec eux d'immenses débris de
+glace.
+
+Ailleurs, dans les parties de l'île que recouvre une haute couche de
+cendres, la débâcle, quoique moins bruyante, n'en produit pas des effets
+moins terribles. Le sol, entièrement composé d'éléments meubles et sans
+cohésion, absorbe comme une éponge les eaux provenant de la fonte des
+neiges, et de cette sorte d'engouffrement, qui apporte avec soi la
+stérilité, il résulte les terrains spéciaux, dits tantôt les «sables
+tremblants», tantôt les «sables qui crèvent», où nul cavalier n'ose
+s'aventurer.
+
+* * *
+
+Enfin cette furie de dégel s'apaise. Au-dessous de l'éternel névé que
+nulle chaleur solaire ne fondra, les monts inférieurs montrent à nu les
+escarpements rocheux de leurs têtes. Sur les pentes il n'y a plus de
+frimas que dans quelques crevasses où les souffles tièdes ne pénètrent
+pas, et, en regardant les lacs innombrables emprisonnés aux creux des
+vallons, on voit leurs nappes frissonner au vent.
+
+Alors aussi, sur le sol élastique des tourbières, les brins de mousse se
+remettent à pointer, et partout où il y a un peu de terre l'herbe tendre
+verdoie. Quelques semaines encore, et, malgré les giboulées de neige
+qui, au coeur même de la belle saison, reviendront déferler sur
+l'Islande, les magnifiques prairies du pays étaleront leurs pelouses
+déclives entre les courants de laves figées et les grandes colonnades de
+basalte.
+
+L'homme du boer n'attend que ce moment pour secouer sa torpeur hivernale.
+Déjà tout est disposé pour cette reprise périodique de mouvement. Aux
+réunions de la salle commune pendant la longue «nuit du Nord[5]»,
+féeriquement éclairée de temps à autre par la lueur des _aurores
+boréales_, les femmes ont préparé les vêtements, les hommes les armes,
+les engins de pêche et d'agriculture. Les embarcations, calfatées à
+neuf, sortent des hangars et sillonnent derechef les baies
+poissonneuses. Les huttes de séchage et de salaison recommencent à
+imprégner l'air de leurs âcres senteurs. Au loin enfin l'Océan dégagé
+rouvre ses espaces aux navigateurs aussi bien qu'aux _vikings_. C'est
+l'époque où, d'une part, ces émigrés de Scandinavie, qui sont venus
+chercher la liberté près des glaces du pôle, retournent volontiers pour
+quelques semaines dans la mère patrie raviver les souvenirs de famille,
+voir des parents, des amis, parfois même venger une injure, et où,
+d'autre part, les navires partis des côtes opposées abordent dans les
+fiords islandais, amenant des visiteurs de Norwège, des marchands, des
+conteurs de chroniques, sûrs de trouver partout bon accueil. Enfin et
+par-dessus tout, c'est l'époque impatiemment attendue du solennel
+rendez-vous de l'_alting_.
+
+[Illustration: Grand geyser d'Islande.]
+
+* * *
+
+À mi-chemin des fameux jets d'eau chaude que l'on désigne sous le nom de
+_geysirs_ et le point du littoral ouest où s'élève aujourd'hui
+Reykiavik, l'humble capitale de la Terre-de-Glace, le voyageur venant de
+la Laxa plonge tout à coup dans un cirque grandiose encadré de toutes
+parts de parois laviques et terminé au sud par un lac: c'est le vallon
+historique de Tingvalla, l'antique champ de Mars de l'Islande.
+
+Tout alentour on n'aperçoit que des montagnes rouges entre lesquelles
+s'ouvrent un certain nombre de fissures. La principale de ces crevasses
+est celle de l'_Allmanagia_, qui a près de huit kilomètres de longueur.
+De gigantesques remparts de roches aux formes les plus singulières
+enserrent ce défilé à fond plat, dans les anfractuosités latérales
+duquel poussent quelques arbustes chétifs.
+
+À son extrémité orientale se dresse, comme une sorte de péninsule, un
+plateau revêtu de gazon et dominé lui-même par une butte. C'est là que
+le peuple islandais, au premier âge de son histoire, avait placé le
+siège de son parlement. Trois fois par an, aux mois d'avril, de juin et
+d'octobre, ce site épique, qui n'est plus aujourd'hui qu'un morne pâtis,
+voyait s'ouvrir les délibérations les plus tumultueuses et les plus
+violentes dont les annales humaines fassent mention.
+
+* * *
+
+L'_alting_, comme on appelait ce parlement, n'était pas seulement la
+grande diète politique du pays, c'était aussi la cour suprême par-devant
+laquelle on portait les procès et qui tranchait toutes les causes
+criminelles[6]; bien plus, c'était, quelques semaines durant, une espèce
+de marché, un gigantesque parloir en plein vent, où se traitaient toutes
+les affaires entre familles et particuliers; on y venait faire des
+ventes et achats, conclure les ligues, ébaucher les mariages[7].
+
+La session commencée, les juges prenaient place au sommet du _Logberg_
+(montagne de la Loi); les assesseurs se groupaient au-dessous d'eux sur
+les degrés de lave, tandis que le peuple écoutait les sentences,
+dispersé à travers les rochers. Chaque chef de maison se présentait sur
+le _ting_[8] avec tous les siens, dans le plus complet appareil
+militaire. Même pour faucher l'herbe de ses prés ou ensemencer son champ
+de pommes de terre, l'Islandais ne quittait jamais son glaive ou sa
+hache[9].
+
+Tout le temps que durait le congrès, la plaine basse sise au pied de la
+montagne offrait l'aspect le plus vivant et le plus pittoresque. Une
+agglomération de huttes et de tentes y formait une sorte de cité volante
+occupée par les diverses familles présentes aux comices. La paix ne
+régnait pas toujours entre ces clans rivaux et armés, qui apportaient
+avec eux sur le ting mille ferments de jalousie et de haine. Aussi bien
+souvent, pour peu que la loi fût en désaccord avec les passions et
+contrariât les idées de vengeance, n'hésitait-on pas à la transgresser.
+La voix des juges était étouffée par des cris de fureur et de guerre, et
+le forum-prétoire de la république se transformait en un champ de
+bataille où les parties plaidaient leurs procès par le fer et le sang.
+
+Mais revenons aux deux personnages qui n'ont fait qu'apparaître dans ce
+préambule.
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 1: _Island_, _Eis-Land_, _Ice-Land_.]
+
+[Note 2: Ainsi surnommé des amas de vapeurs qui enveloppent son
+front.]
+
+[Note 3: Ou plutôt le _Havamal_, sorte de livre sacré des proverbes
+attribué par les Scandinaves à Odin lui-même.]
+
+[Note 4: On appelle _fiords_ ces golfes allongés et ramifiés qui
+entaillent profondément les côtes scandinaves et communiquent avec la
+mer par un goulet plus ou moins étroit. Certains d'entre eux, encadrés
+de hautes rives à pic, forment un labyrinthe presque inextricable de
+canaux et de détroits où le soleil ne pénètre qu'à peine.]
+
+[Note 5: Pour les Islandais, comme pour toutes les populations
+voisines du pôle, l'année se divise en deux périodes: la nuit d'hiver,
+où le soleil ne paraît pas sur l'horizon; et l'été, où le crépuscule
+rejoint l'aurore.]
+
+[Note 6: Ces comices populaires ont duré huit cents ans. Une
+ordonnance du roi de Danemark les a supprimés en 1800. Actuellement le
+parlement national, qui a gardé son vieux nom d'_alting_, siège à
+Reykiavik.]
+
+[Note 7: Aujourd'hui encore les paysans islandais, isolés tout
+l'hiver dans leurs boers, se donnent rendez-vous chaque année à de
+grandes foires d'été où se règlent toutes les affaires et où se fait
+l'échange des nouvelles.]
+
+[Note 8: _Ting_, le lieu de réunion; _alting_ (le _ting_ de tous),
+la réunion même.]
+
+[Note 9: Le _Havamal_, déjà cité, dit ceci: «Ne fais jamais un pas
+sans emporter tes armes. Qui sait si, le long du chemin, tu n'auras pas
+besoin de tirer l'épée?» Et encore: «Avant d'entrer dans une maison,
+regarde à toutes les fenêtres, regarde de tous côtés: car qui sait si
+tes ennemis ne sont pas là?»]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+COMMENT RUT PRIT FEMME, ET CE QU'IL EN ADVINT
+
+
+En l'été de 975, Hogi et son frère Rut se trouvaient ensemble sur le
+ting, où ils avaient leurs huttes côte à côte. Un soir qu'ils
+cheminaient en silence au bord du petit ruisseau de la vallée, le
+premier se mit à dire tout à coup:
+
+«Rut, il te faut songer à la prospérité de ta maison; pourquoi ne te
+maries-tu pas?
+
+--C'est une idée qui m'est venue souvent, répondit le jeune homme; mais
+je ne sais à qui m'adresser. Cependant, si cela te fait plaisir...
+
+--Écoute, interrompit Hogi, il y a en ce moment sur le ting nombre de
+chefs avec leurs familles, et tu n'aurais que l'embarras du choix. Je
+connais entre autres une jeune fille à laquelle j'ai pensé pour toi.
+Elle s'appelle Unne, et son père est Mord, le jurisconsulte renommé qui
+habite la Ranga. Elle est belle, de moeurs irréprochables, et chacun te
+dira que nul homme en Islande ne saurait trouver un meilleur parti. Elle
+est ici; veux-tu la voir?
+
+--Tout de même,» fit brièvement Rut.
+
+* * *
+
+Le lendemain, comme les deux frères gravissaient la montagne de la Loi,
+ils passèrent devant le groupe de huttes occupé par les gens de la
+Ranga. Quelques femmes sortaient de l'une d'elles.
+
+«Tiens, dit Hogi à Rut, voici Unne, la fille de Mord, dont je te parlais
+hier. Te plaît-elle?
+
+--Tout de même,» répondit Rut.
+
+Puis, après quelques secondes de silence:
+
+«Je ne sais pourtant, ajouta-t-il, si je serai heureux avec elle...
+
+--C'est un point qui ne s'éclaircit que plus tard,» repartit
+tranquillement Hogi, qui avait divorcé depuis dix années.
+
+Quand la séance de la journée fut close, tous deux se dirigèrent vers la
+hutte de Mord et y entrèrent.
+
+L'homme de loi était assis au fond de la cabane. Au salut des arrivants,
+il se leva, prit la main d'Hogi, et le fit placer à côté de lui sur le
+banc ainsi que son frère.
+
+Après un échange de propos divers, Hogi prit la parole en ces termes:
+
+«Mord, j'ai à vous toucher deux mots d'une affaire. Rut, que voici,
+désirerait devenir votre gendre. Je suis décidé, en ce qui me regarde, à
+ne pas lésiner dans cette occurrence.
+
+--Je sais, répliqua le légiste, que vous êtes un homme riche et
+puissant; mais votre frère m'est inconnu.
+
+--Je suis sa caution, fit vivement Hogi.
+
+--Il faudra donc que vous lui donniez une grosse dot, car tous mes biens
+reviennent après moi à ma fille.»
+
+Pour toute réponse, l'autre dit de quelle quantité d'argent et de terre
+il comptait avantager Rut. Mord parut satisfait, et il établit
+nettement, à son tour, le compte de l'avoir présent et futur d'Unne;
+puis, ces préliminaires achevés, Rut, qui avait tout écouté en silence,
+se leva et dit:
+
+«Appelons des témoins.»
+
+Les témoins présents, Mord et Rut se donnèrent la main; puis l'homme de
+loi fit venir sa fille, et la déclara, sans plus d'ambages, fiancée au
+jeune frère d'Hogi. Le mariage était fixé à un mois.
+
+La cour avait été brève, et bref aussi était le délai; mais, que le
+lecteur le sache une bonne fois, ces barbares du Nord ne s'attardaient
+pas à ce que, nous autres civilisés, nous nommons les bagatelles de la
+porte. Unne, prise au dépourvu, hasarda cependant après coup quelques
+respectueuses et timides objections; mais son père lui repartit
+froidement:
+
+«Pour une chose qui doit se faire, le plus tôt n'en vaut que mieux.»
+Parole décisive, que la mère corrobora de son côté en ajoutant devant
+son mari:
+
+«Sachez, ma fille, que lorsque je fus fiancée à votre père, on ne me
+demanda pas si cela m'agréait.»
+
+* * *
+
+Quelques semaines après, au boer de Valli,--ainsi s'appelait la ferme que
+Mord habitait dans la vallée de la Ranga,--eut lieu la cérémonie de
+l'hyménée. On omettra d'en parler ici en détail, la chose n'important
+point au récit, et l'on gardera pour une autre occasion le tableau d'une
+de ces «mangeries» scandinaves, doublées de «buveries» à l'avenant, par
+lesquelles les sectateurs d'Odin et de Thor semblaient se préparer de
+leur vivant aux festins encore plus gigantesques réservés aux élus dans
+la Walhalla[10]. Une chose pourtant doit être notée, c'est que le
+banquet se passa fort bien; les cornes d'hydromel et de bière furent
+vidées gaillardement à la ronde; seulement il n'y eut personne, au moins
+parmi ceux des convives à qui lesdites libations n'ôtaient pas le
+pouvoir de rien remarquer, qui ne fût frappé, pendant le repas, de l'air
+attristé de la nouvelle épouse.
+
+* * *
+
+Une fois à la Rutstad, Unne, selon l'usage du pays, fut investie du
+gouvernement intérieur du logis, et elle n'avait point un désir que son
+mari ne s'empressât de satisfaire. Cependant, loin de se dissiper, sa
+mélancolie ne fit qu'augmenter, et bientôt il devint évident qu'une
+incompatibilité absolue d'humeur séparait les époux. De querelles
+ouvertes, pas la moindre; mais un beau jour, au bout de deux ans, Rut
+s'étant absenté, comme il avait coutume de le faire au printemps, pour
+visiter les fiords de l'ouest, où étaient ses pêcheries, Unne s'enfuit
+du domicile conjugal, et, comparaissant à l'alting, elle y déclara son
+divorce dans les formes consacrées par la loi; après quoi elle rentra
+au boer de son père.
+
+Il s'ensuivit un procès; car l'âpre Mord, qui dans toute cette affaire
+avait paru de connivence avec Unne, réclama la dot qu'il avait versée,
+et de plus un dédommagement pécuniaire. Rut ne voulut ni rendre la dot,
+ni payer aucune sorte d'indemnité. Finalement le gendre proposa au
+beau-père de trancher la question conformément aux habitudes
+scandinaves, c'est-à-dire en un combat singulier dans l'île de Holm,
+champ clos désigné par l'usage afin qu'aucun des antagonistes ne pût
+avoir le recours de la fuite; mais l'homme de loi déclina l'épreuve, de
+sorte que le gendre garda l'argent.
+
+* * *
+
+Rut et son frère Hogi s'en revinrent donc triomphants de l'alting. En
+route, ils entrèrent chez un paysan pour y passer la nuit. Trempés
+jusqu'aux os par la pluie, qui n'avait cessé de tomber tout le jour, ils
+s'étaient assis près d'un grand feu dans une pièce où deux petits
+garçons et une fillette s'amusaient en babillant sans rime ni raison,
+comme c'est le propre de cet âge. Tout à coup l'un des enfants dit à
+l'autre:
+
+«Écoute, je vais faire Mord; toi, tu seras Rut; et je te reprendrai ta
+femme, parce que tu n'as pas été un bon mari.
+
+--C'est cela; moi, je suis Rut, et toi tu n'auras pas l'argent que tu
+demandes si tu ne te bats point contre moi.»
+
+Ils recommencèrent ce jeu plusieurs fois aux grands éclats de rire des
+gens de la maison, si bien qu'Hogi se mit en colère et frappa
+brutalement de son bâton le petit qui faisait le personnage de Mord.
+
+«Va-t'en d'ici, lui cria-t-il, et cesse de te moquer de nous.»
+
+Rut, lui, appela l'enfant qui pleurait, et, ôtant de son doigt une bague
+en or, il la lui donna en disant:
+
+«Tiens, et dorénavant tâche de ne plus faire de peine à personne.»
+
+Le marmot, tout rouge de plaisir, prit la bague et partit en courant.
+
+Bientôt après les deux frères eurent regagné leurs boers respectifs, et
+il ne fut plus question jusqu'à nouvel ordre du débat de Rut et de
+Mord... Mais sous la cendre couvait, je le répète, l'invincible
+étincelle destinée à produire un embrasement qui devait dévorer des
+générations.
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 10: Paradis de la mythologie scandinave, dont Odin et son fils
+aîné Thor étaient les principaux dieux.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+NIAL CONSEILLE ET GUNNAR AGIT
+
+
+À la partie sud-ouest de l'Islande se trouve un district hérissé de
+hautes montagnes éternellement couvertes de neiges et de glaces, et
+sillonné par un grand nombre de torrents dont le plus méridional
+s'appelle la Markar. À un certain endroit, cette rivière se divise; l'un
+de ses bras court au midi, toujours sous le nom de Markar; l'autre,
+appelé la Quéran, infléchit à l'ouest, grossi par le double affluent des
+Ranga.
+
+C'était dans une espèce de delta, au pied du versant tourné vers les
+eaux, qu'était situé le boer de Lidarende, demeure de Gunnar, fils
+d'Hamund.
+
+Si vous eussiez demandé à la ronde: Quel est l'homme le plus valeureux
+de l'Islande? Tout le monde vous eût répondu: C'est Gunnar.--Le plus
+robuste et le plus redouté? Gunnar.--Le plus intrépide nageur, le
+meilleur buveur? Gunnar encore.
+
+Haut comme le frêne sacré d'Ygdrasil, superbe de visage, l'oeil bleu
+clair, la chevelure blonde et ruisselante, vif de langage et skalde[11]
+excellent, il n'avait point son pareil de la Terre-de-Glace au pays des
+Wendes, qui est la Poméranie actuelle. Nul ne l'égalait au maniement de
+l'arc, de l'épée ou de la hache. Avec son arc il était capable, tant que
+durait sa provision de flèches, de tenir en respect une armée entière.
+D'un coup de son épée il faisait voler ses ennemis en morceaux, le tronc
+d'un côté et la tête de l'autre; et Thor lui-même, le plus fort des
+dieux Scandinaves, n'était pas plus terrible avec sa massue que le fils
+d'Hamund, la hache ou la hallebarde à la main.
+
+Avec cela, et malgré sa promptitude à l'action, le plus loyal des
+hommes, le plus généreux, le plus sûr aussi dans ses amitiés, et ayant
+le goût de la magnificence, ce qui ne lui était point défendu, car il
+était extrêmement riche, grâce surtout, disait-on, au butin gagné par
+son père dans ses expéditions de viking avant qu'il eût émigré en
+Islande. Tel était Gunnar, le nouveau personnage qui entre en scène dans
+notre récit.
+
+Sa mère était une nièce de Mord, le jurisconsulte que nous connaissons,
+de sorte qu'Unne, l'épouse divorcée de Rut, était sa cousine. C'était à
+lui que celle-ci s'adressait toutes les fois qu'elle avait besoin
+d'aide.
+
+* * *
+
+Or il advint que, ledit Mord étant allé de vie à trépas peu de temps
+après sa contestation avec Rut, Unne, qui par ses dissipations n'avait
+pas tardé à être réduite à la gêne, imagina d'avoir recours à Gunnar. Le
+premier mouvement de ce dernier fut d'ouvrir sa bourse à sa cousine;
+mais celle-ci refusa d'y puiser. Son unique désir, le but de sa démarche
+auprès de lui, c'était, disait-elle, de recouvrer la fameuse dot restée
+en litige.
+
+«Le cas est fort délicat, lui répondit tout d'abord Gunnar; ton père,
+qui entendait la loi, n'y a pu réussir, et moi, je ne suis nullement un
+légiste.»
+
+Il y avait, en effet, chez les Islandais de ce temps, pour saisir le
+tribunal d'une affaire et la suivre par-devant les juges, une procédure
+excessivement compliquée, tout un arsenal de formules qu'il était
+d'autant plus malaisé de connaître, que les lois n'étaient encore ni
+codifiées ni écrites comme elles le furent plus tard dans le livre
+appelé le _Graagaasen_ (l'Oie grise). Il en résultait que quiconque
+s'écartait si peu que ce fût d'une seule des prescriptions requises
+donnait aussitôt barre à son adversaire et perdait sa cause.
+
+«Oh! fit Unne pour répondre aux objections de Gunnar, c'est par
+l'intimidation et l'audace, bien plus que par les moyens légaux, que Rut
+a eu raison de mon père. Le coeur, pour cette tâche, te faillirait-il?»
+
+Gunnar, à ce mot, se mit à rire.
+
+«Eh bien, reprit la cousine, va consulter ton ami Nial à Bergtorsvol;
+il te donnera quelque bon conseil.»
+
+Ainsi fut-il entendu.
+
+* * *
+
+Nial, fils de Torg, habitait entre la Quéran et la mer un district
+insulaire (les îles de la Côte) formé par un troisième bras de la
+Markar.
+
+C'était, lui aussi, un homme fort riche, plein de noblesse dans le
+caractère, mais extrêmement pacifique d'humeur. Quoique le courage ne
+lui manquât pas, il se fiait surtout en sa science. À une sagesse rare
+et à d'infinies ressources d'esprit, il passait pour joindre le don de
+divination, et, dès qu'il se mêlait d'une affaire, le succès en était
+assuré.
+
+Très avenant d'extérieur, il avait pourtant un défaut réputé alors fort
+grave chez un homme: c'était d'être imberbe.
+
+Quand Gunnar lui eut exposé l'objet de sa visite, Nial réfléchit un
+instant; puis il dit:
+
+«La question est épineuse, en effet, et ne laisse pas d'offrir du péril.
+Voici cependant la marche qui me semble la meilleure à suivre. Si tu te
+conformes de point en point à mes instructions, tout ira bien; sinon,
+mieux vaudrait t'abstenir.»
+
+Gunnar assura qu'il ne pécherait point d'un écart.
+
+«Eh bien, reprit Nial, demain matin tu te mettras en route, accompagné
+de deux hommes. Chacun de vous emmènera deux chevaux, un gras et un
+maigre. Toi, tu t'envelopperas d'un manteau de voyage grossier, sous
+lequel tu porteras un habit rougeâtre par-dessus tes vêtements
+ordinaires. Tu auras avec toi une hache avec quelques marchandises de
+forgeron, et, lorsque tu auras fait un bout de chemin dans la direction
+de l'ouest, tu rabattras ton chapeau sur tes yeux. Les gens demanderont
+en te voyant passer: «Quel est donc ce gros personnage aux airs
+mystérieux?» Tes compagnons répondront: «C'est Hédin, le marchand du
+fiord des Îles, qui voyage avec sa chaudronnerie.» Cet Hédin est, tu le
+sais, un mauvais garnement, un hâbleur, un braillard, qui croit tout
+connaître mieux que personne et cherche querelle à tous ceux qui le
+contredisent. Tu offriras ta marchandise, en ayant soin de rompre chaque
+fois le marché avec force tapage et dispute. Arrivé dans la vallée de la
+Laxa, tu coucheras à l'Hogistad, où, par parenthèse, on ne te fera pas
+un trop bon accueil, et le lendemain tu pousseras jusqu'au boer qui est
+voisin de celui de Rut. Là tu offriras derechef ta denrée, mais en
+exhibant ce que tu as de pis et en affectant de dissimuler les
+bosselures des pièces à coups de marteau. Le fermier de l'endroit saura
+bien toutefois découvrir les défauts; alors tu lui arracheras les objets
+en l'injuriant, et, au premier mot malsonnant de riposte, tu tomberas
+sur lui... Ménage seulement tes forces, de peur qu'on ne te
+reconnaisse... Rut, averti de ce qui se passe, te fera venir chez lui,
+te recevra bien, et en causant il te questionnera sur les uns et les
+autres. Toi, tu n'auras que moqueries et méchants propos pour chacun. À
+la fin, vous viendrez à parler de la Ranga.
+
+«--Eh! répondras-tu, voilà un pays où les hommes de savoir se sont faits
+rares depuis que Mord n'est plus de ce monde.»
+
+«Et là-dessus tu exalteras de ton mieux ledit Mord. Tu peux même, en ta
+qualité de skalde, réciter quelque chant propre à amuser Rut. Celui-ci
+te parlera naturellement de son procès avec Mord, et te demandera si tu
+le connais.
+
+«--Vaguement,» diras-tu de l'air d'un homme que la chose intéresse.
+
+«--Mord, ajoutera Rut, n'a été qu'un maladroit de ne pas reprendre
+l'affaire à l'alting suivant; il aurait pu en sortir à son avantage pour
+peu qu'il y eût mis de constance.
+
+«--Comment cela?» répliqueras-tu d'un ton de curiosité pure.
+
+«Rut alors ne manquera pas de t'expliquer de quelle façon doit se faire
+la citation. Il t'en révélera de lui-même la formule, dont tu noteras
+soigneusement chaque mot dans ta mémoire. Peut-être même, en manière de
+passe-temps, te demandera-t-il de la répéter. Tu t'en tireras d'abord de
+travers, ce qui le fera rire et lui ôtera tout soupçon de l'esprit. Il
+te l'énoncera de nouveau, et tu la rediras après lui comme un écolier
+qui épèle après le maître, mais cette fois d'une manière correcte, et en
+prenant tes compagnons à témoin «de la citation que tu adresses à Rut au
+sujet de l'affaire confiée à toi par la fille de Mord». De cette façon
+il lui sera impossible plus tard d'opposer aucune sorte de déclinatoire
+devant le tribunal, puisqu'il t'aura lui-même indiqué la procédure à
+suivre en l'espèce... À la nuit, quand tout le monde sera plongé dans le
+sommeil, toi et tes compagnons vous prendrez sans bruit vos freins et
+vos harnais, et, vous glissant dehors, vous partirez sur vos chevaux
+gras en laissant les autres. Vous gagnerez les montagnes par les pâtis,
+et vous y resterez trois nuits, temps pendant lequel on vous cherchera.
+Ensuite vous reviendrez chez vous, mais seulement de nuit, vous reposant
+le jour... L'été prochain, moi et les miens nous nous rendrons à
+l'alting pour vous y aider à conduire l'instance.»
+
+* * *
+
+Gunnar suivit de point en point les instructions de son ami Nial. Il
+prit avec lui deux hommes et partit dans la direction de la Laxa.
+
+Des gens qu'il croisa en route demandèrent quel était ce personnage dont
+on ne voyait que le bout du nez. Sur la réponse que c'était Hédin, le
+marchand du fiord des Îles, ils parurent fort aises de laisser derrière
+eux un individu d'aussi mauvais renom.
+
+Gunnar joua parfaitement son rôle tout du long. Arrivé dans la vallée de
+la Laxa, il coucha à la ferme d'Hogi, où les domestiques, sur l'ordre du
+maître, s'abstinrent de se commettre avec lui. Le lendemain, il remonta
+à cheval et gagna le boer voisin de la Rutstad. Là il se prit de querelle
+avec le fermier. Rut, averti du tapage, manda chez lui le faux Hédin, le
+traita fort amicalement et lui donna la place d'honneur à sa table. De
+propos en propos, la conversation prit le cours que Nial avait prévu;
+Rut finit par prononcer la formule, et, la seconde fois, Gunnar la redit
+sans se tromper.
+
+«Est-ce bien comme cela? demanda-t-il à son hôte.
+
+--Parfaitement, répliqua celui-ci; la citation, le cas échéant, ne
+pourrait pas être invalidée.
+
+--Eh bien, je te cite pour l'affaire que m'a commise Unne, fille de
+Mord,» reprit Gunnar d'une voix assez haute pour que ses compagnons
+l'entendissent.
+
+Rut, croyant à un simple jeu, ne conçut néanmoins aucune défiance, et,
+le moment venu, on alla se coucher.
+
+* * *
+
+Cette même nuit, Hogi, le frère de Rut, sauta de son lit en sursaut,
+éveilla ses gens et leur dit:
+
+«Il faut que je vous raconte un rêve que je viens de faire. Il m'a
+semblé qu'un ours énorme sortait d'ici, suivi de deux oursons, et qu'ils
+avaient pris le chemin de la Rutstad. Dites-moi, n'avez-vous rien
+remarqué de particulier chez ce grand gaillard que nous avons hébergé
+hier soir?»
+
+Quelqu'un répondit qu'il avait vu reluire sous sa manche un joyau et un
+morceau d'étoffe rouge, et que l'homme, en outre, portait au doigt un
+anneau d'or.
+
+«En ce cas, s'écria Hogi, l'ours de mon rêve, c'était le génie tutélaire
+de Gunnar de Lidarende[12]... Vite, en route pour la Rutstad! nous
+n'avons pas un instant à perdre.»
+
+Une fois là-bas, on éveilla Rut.
+
+«As-tu des hôtes? lui demanda son frère.
+
+--Oui, Hédin, le marchand du fiord des Îles.
+
+--Non pas, mais un homme d'une tout autre trempe, Gunnar, fils
+d'Hamund.
+
+--Alors il m'a vaincu de ruse, et me voilà pris.
+
+--Comment cela?»
+
+Rut raconta ce qui s'était passé.
+
+«Ce n'est pas là une idée de Gunnar seul, observa Hogi; Nial de
+Bergtorsvol lui avait fait certainement la leçon.»
+
+On chercha partout Hédin le marchand; il avait disparu.
+
+On rassembla du monde, et pendant trois jours on battit le pays sans
+rien découvrir.
+
+Le temps de l'alting venu, les deux parties se présentèrent en justice.
+Gunnar, assisté de Nial et de ses témoins, introduisit sa plainte
+suivant la procédure en usage; mais, au lieu de la suivre par les voies
+de droit, il fit à Rut ce que celui-ci avait fait à Mord; il lui posa
+cette alternative: rendre la dot, ou accepter le combat singulier. Pour
+la première fois de sa vie, le frère d'Hogi recula. Plutôt que de se
+mesurer corps à corps avec le terrible champion de Lidarende, il aima
+mieux se dessaisir de la dot, qui retourna ainsi aux mains de la cousine
+de Gunnar.
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 11: On appelait _skaldes_ dans le Nord des espèces de bardes,
+des poètes d'occasion, improvisateurs inspirés, qui chantaient aux fêtes
+et aux festins, célébrant de préférence les faits de guerre auxquels ils
+avaient eux-mêmes assisté.]
+
+[Note 12: Les païens du Nord croyaient que chacun avait son esprit
+gardien qui le précédait ou le suivait sous la forme d'un animal.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+HALVARD LE ROUGE CHEZ GUNNAR
+
+
+Dans l'automne de cette même année, trois navires arrivant de Norwège
+atterrirent à la côte sud-ouest de l'Islande, non loin de Lidarende.
+Leurs coques ventrues logeaient toutes sortes de marchandises, tonnes
+d'hydromel et draps d'Angleterre, ambre de Livonie, anneaux d'or et
+d'argent de Garderige (Russie), hanaps et cornes, sans parler d'une
+provision de ces calendriers Scandinaves que l'on désignait sous le nom
+de _runes_.
+
+Dès que les bâtiments eurent jeté leur passerelle (_bryggia_), les
+denrées, la plupart de prix, et d'une provenance plus ou moins suspecte,
+furent apportées en tas au rivage; puis on établit près du fiord des
+espèces de hangars surmontés de tentes, et sur la place même, comme
+c'était la coutume, le marché s'ouvrit.
+
+Or le patron de la flottille était un nommé Halvard le Rouge, vieux
+marin à la peau tannée par les tempêtes et au visage couturé de
+cicatrices. Le marchand se doublait en lui d'un viking, et, pour dire
+la vérité vraie, ce n'étaient que ses profits de viking qui lui
+permettaient de faire le négoce. Longtemps feu Hamund, le père de
+Gunnar, avait navigué en sa compagnie, et, après que ledit Hamund s'en
+fut allé dans le Walhalla, dont ses exploits lui ouvraient d'avance la
+grande porte, se reposer de ses laborieuses pirateries, Halvard le Rouge
+avait continué d'écumer consciencieusement l'Océan.
+
+Gunnar lui-même avait fait, tout jeune, un voyage en Norwège avec son
+père, et il y avait vu ce viking, dont la taille gigantesque, le crâne
+de bison et la rousse chevelure n'étaient jamais sortis de sa mémoire.
+Aussi, bien que depuis lors il se fût écoulé une vingtaine d'années,
+n'eut-il aucune peine à le reconnaître quand celui-ci vint, suivant
+l'habitude, demander l'hospitalité à son boer, qui se trouvait le plus
+proche du fiord où avait abordé la flottille. Suivant la coutume
+également, la saison étant avancée, il invita Halvard le Rouge à passer
+la nuit d'hiver sous son toit.
+
+* * *
+
+Bonne aubaine, s'il en fut jamais, pour les gens du logis et des
+environs, voire même pour ceux des districts éloignés, que la présence
+d'un marin de cette encolure et de cette sorte, qui avait couru toutes
+les mers du Nord et qui était un vrai sac à nouvelles[13]!
+
+C'était aussi un sac à boisson d'une capacité fantastique. Des tonnes
+entières d'hydromel et de bière paraissaient impuissantes à le remplir,
+comme si, au fur et à mesure qu'on les y versait, la blonde liqueur et
+le nectar piquant s'échappassent par quelque fissure invisible. Et quand
+on demandait à Halvard ce qu'il avait vu de plus singulier dans ses
+incessantes pérégrinations:
+
+«Le plus singulier, répondait-il, c'est ce que j'ai vu quand je suis
+allé à Byzance[14], la ville des villes, où règne le grand empereur
+d'Orient. Figurez-vous que dans ce pays, où il y a tout le long de
+l'année un soleil qui eût, pour sûr, contraint le dieu Odin, si
+d'aventure il y eût fait un tour, à rabattre les bords toujours
+retroussés du vaste chapeau avec lequel il errait par ce monde du milieu
+afin de pénétrer les voies des humains, figurez-vous, dis-je, que là-bas
+je me suis trouvé avec des hommes qui étaient d'aussi bons archers que
+nous autres, et qui cependant ne buvaient que de l'eau. Jamais de vin,
+jamais d'hydromel, jamais de bière, rien que de l'eau pure comme les
+bêtes. Ils prétendent que c'est une loi du _prophète_ auquel ils
+croient... En quoi d'ailleurs ils sont imités par ces moines que
+l'empereur d'Allemagne, Othon, nous envoie en Danemark et en Norwège
+pour nous convertir au dieu blanc des chrétiens[15]. Ceux-là, il est
+vrai, ne se battent pas; ils passent tout leur temps à prier, à égrener
+ce qu'ils nomment leurs chapelets et à marmotter des refrains monotones.
+Grand bien leur fasse! Pour moi, je tiens qu'un homme véritable n'est ni
+un poisson ni un moine, et que si d'aventure une goutte d'eau, que ce
+soit de l'eau de rivière ou de l'eau de mer, lui pénètre par surprise
+dans la gorge, il doit la recracher aussitôt.»
+
+* * *
+
+«Mais qu'est-ce donc que ces moines et ces prêtres qui font tant de
+bruit dans les pays de l'Est[16]? demanda un jour Gunnar à son hôte.
+Jusqu'ici ils ne sont jamais venus en Islande, et tout porte à croire
+qu'ils n'y viendront pas.
+
+--Ils y viendront, sois-en sûr, fils de mon frère d'armes. Ne vont-ils
+pas, à ce qu'on prétend, jusque dans le pays des _hommes bleus_?
+
+--Des hommes bleus?
+
+--Oui, des hommes bleus[17], comme j'en ai vu, moi aussi, en Orient,
+auprès du grand empereur de Byzance...; des gaillards qui ont de la
+laine emmêlée pour cheveux et le nez tout écrasé sur la face. Avec cela,
+souples et musclés à ne pas y croire!
+
+--Voilà, en effet, de merveilleuses choses, frère d'armes de mon père,
+et j'aimerais à voir cela de mes yeux. Pour moi pourtant le plus beau
+pays c'est l'Islande.
+
+--Bon, bon, fils d'Hamund; il ne tient néanmoins qu'à toi, le renouveau
+venu, de me suivre aussi loin ou aussi peu loin que tu voudras par les
+replis du vieux fleuve Ifing[18]; mais il faut absolument que je
+t'emmène quelque part avec moi. Je sais ce que je sais, que l'Islande
+n'est pas la Norwège, que la Norwège n'est pas le Danemark, que la jaune
+mer de l'Est[19] n'est pas le Belt aux eaux bleues, et que les bois de
+hêtres du Sleswig et de la Scanie[20] ne ressemblent pas aux forêts de
+sapins wendes. Je sais aussi qu'on trouve l'ambre sur les rives du
+Samland[21], et que Bornholm[22] n'est pas en terre ferme... Si
+l'Islande est le plus beau pays, tu y reviendras, et, comme ton père
+Hamund s'est marié, tu te marieras à ton tour, à seule fin que la lignée
+ne s'éteigne pas. Pour moi, je remercie tous les dieux passés, présents
+et futurs, Odin, Balder[23], et la déesse Frigg aussi bien que le dieu
+blanc des _papas_[24], de ce qu'aucune femme n'a eu jamais l'idée de
+m'épouser, ni moi celle d'épouser aucune femme. Tu feras, te dis-je, ce
+que tu voudras; mais mon avis est que tout le mal ici-bas vient des
+femmes. Nul ne sait ce que c'est que la haine jusqu'à ce qu'il ait une
+femme pour ennemie. Puisses-tu n'en pas faire l'expérience! Quant à
+vouloir tenter de rendre bon ce qui est mauvais, autant essayer de
+changer le fiel en miel, ou de boire l'Océan dans une corne, ou d'aller
+à pied d'ici à Drontheim. Je puis quelque jour périr dans cette mer dont
+j'aime tant à renifler les senteurs, car je ne suis pas comme Éric, le
+roi de Suède, qui, pour faire un temps à son gré, n'avait qu'à tourner
+son chapeau; et je n'ai pas non plus sous ma dunette une de ces cordes à
+noeuds des Finnois, qu'il suffit de dénouer pour avoir un bon vent...
+Mais, que je trépasse sur terre ou sur mer, que je sois mangé par les
+requins ou bien par les milans aux pieds jaunes, il ne m'en soucie. Pour
+la façon de vivre, chacun, vois-tu, peut avoir ses goûts et ses
+préférences: les uns aiment mieux, par exemple, l'hydromel d'Angleterre
+que la bière de Sleswig; d'autres, au contraire, préfèrent la bière de
+Sleswig (moi je les aime autant l'un et l'autre); mais, dès qu'il s'agit
+de clore l'oeil pour ne le plus rouvrir ici-bas, je n'admets pas qu'on
+regarde à la couche.»
+
+[Illustration: Odin.]
+
+* * *
+
+«Bien parlé, frère d'armes de mon père! Mais j'y pense, toi qui mêles
+ensemble dans tes discours tous les maîtres de l'eau et du feu, à quels
+dieux crois-tu donc toi-même?
+
+--Çà, mon fils, voici ma réponse. M'est avis que, dans le temps où nous
+sommes, bien des vieilles choses sont en train de disparaître du Nord,
+pour céder la place à de nouvelles choses qui ne sont pas encore
+complètement établies. C'est comme qui dirait le jour et la nuit se
+coudoyant, une aurore et un crépuscule tout ensemble... Au milieu de
+tout cela, beaucoup n'y voient goutte, et, ainsi que fait le voyageur
+arrivé au carrefour de deux chemins également inconnus et pleins de
+mystères, ils s'arrêtent perplexes en se grattant l'oreille. Quel est le
+bon, et quel est le mauvais? Tel cependant, par habitude prise, continue
+de croire à Odin et à Thor; tel autre s'en tient à Bielbog, ou à Péran,
+qu'on vénère chez les Wendes; celui-ci leur préfère Czernebog, le dieu
+noir; celui-là, au contraire, s'en vient au dieu blanc, et délaisse
+Thorgerda et Irpa, les vierges du bouclier scandinave, pour celle que
+les missionnaires d'Othon appellent la vierge Marie... Il y en a,
+n'est-ce pas? pour les goûts de chacun... Mais, à côté de ces gens-là,
+il en est d'autres, et je suis du nombre, qui se moquent de toutes ces
+vétilles, et ne croient absolument qu'en eux-mêmes, je veux dire en leur
+bonne épée, en leur bras robuste, en leur tête bien attachée aux
+épaules, en leur navire solidement charpenté, et qui vont ainsi tout
+droit leur chemin, sans se demander si ce chemin aboutit au paradis du
+Thor ou à celui des chrétiens, au séjour d'Hela, la sombre déesse, ou à
+l'enfer dont parlent les moines. Voilà, fils de mon frère d'armes, ma
+croyance.
+
+--Quel âge as-tu donc au juste?
+
+--Si je vis jusqu'au prochain temps de _Jul_[25], j'aurai atteint mes
+soixante-cinq ans.
+
+--C'est à peu près ce que je comptais.
+
+--Mais pourquoi me fais-tu cette question?
+
+--Parce que je trouve que cette foi en soi ne convient qu'aux jeunes
+hommes, et que peut-être, pour un vieillard, il n'est pas bon de ne pas
+savoir où l'on doit aller sortir de ce monde.
+
+--Ma parole! s'écria le viking en éclatant d'un rire formidable, tu
+t'exprimes presque de la même façon que ces prêtres chrétiens que j'ai
+rencontrés un jour en Gothie, et dont, mes compagnons et moi, nous
+voulûmes, soit dit en passant, inventorier quelque peu l'église. Par
+malheur, il n'y avait rien dedans. C'était une pauvre cabane de bois,
+qui ressemblait aussi peu à ce temple de Thor aux piliers dorés et
+sculptés et aux statues couvertes de joyaux, qui s'élève tout près de
+Drontheim, qu'un vieux phoque tel que moi ressemble à une Walkyrie. Une
+demi-douzaine de vases de fer-blanc, des bouts de cire, quelques linges
+d'autel tout jaunis, à peine bons pour rapiécer ma voilure, c'était tout
+ce qui s'y trouvait. Pas même de viande, d'hydromel et de bière; mais de
+la crème et du lait à foison, que les desservants du sanctuaire nous
+offrirent et que nous acceptâmes de grand coeur, attendu que nous
+n'avions pas déjeuné.
+
+--Et comment se termina l'aventure?
+
+--Ma foi, nous nous en allâmes, la crête basse, pendant que les prêtres
+et les chantres se mettaient en file pour se promener en chantant des
+hymnes et en agitant des instruments de cuivre d'où sortait une fumée
+singulière qui vous prenait à la gorge et aux yeux. Ils faisaient,
+paraît-il, cette promenade autour de l'église en l'honneur de leur grand
+saint Michel, un ange plus haut placé que les autres, dont c'était la
+fête ce jour-là... Quand je dis que nous nous en allâmes; non pas tous,
+il y eut un des nôtres qui nous faussa tout à coup compagnie, sous
+prétexte que dans son enfance, au pays de Galles, sa patrie, il avait
+déjà cru au dieu blanc, et que ce qu'il venait de voir et d'entendre
+avait brusquement réveillé en lui comme un écho de choses oubliées et
+qu'il voulait essayer de rapprendre... Je te le dis, on en voit de toute
+sorte quand on quitte pour de bon le coin de son feu, et c'est pourquoi,
+au prochain _varonn_[26], je t'emmène avec moi, fils de mon frère
+d'armes.»
+
+* * *
+
+Ce fut au milieu de ces propos et d'autres semblables que s'écoula
+l'hiver islandais, et, le moment venu de remettre à la voile, Gunnar,
+dont les récits de son hôte avaient allumé la curiosité,--il avait alors
+trente-deux ans environ,--résolut de s'embarquer avec lui.
+
+Comme de coutume, il voulut, sur ce point, prendre conseil de son sage
+ami Nial, lequel lui répondit brièvement:
+
+«Pars, Gunnar; en quelque lieu du monde que tu ailles, je suis sûr que
+tu te comporteras comme un vaillant homme que tu es, et peut-être même,
+depuis bien longtemps, les pays qui sont par delà,--il désignait du
+doigt le bras de l'Océan qui sépare l'Islande de la
+Norwège,--n'auront-ils pas vu un homme qui te vaille. Pars, je
+veillerai pendant ton absence sur ta maison et Ranveige, ta vieille
+mère.»
+
+À quoi Kulskiag, le frère puîné de Gunnar, plus jeune seulement de
+quelques années, et qui pour le courage et la force était aussi un digne
+fils d'Hamund, ajouta aussitôt:
+
+«Gunnar, je pars avec toi, pour revenir avec toi, je l'espère.
+
+--Allez, frères, dit Hort, leur cadet, beau jouvenceau de seize ans à
+peine; et si, par hasard, vous périssiez là-bas de la main des hommes,
+il resterait «la querelle de sang», et un jour ou l'autre je me
+chargerais de vous venger.
+
+--Bah! n'aie point ce souci, s'écria Halvard en riant; quelque chose me
+dit que la flèche qui tuera Gunnar n'est pas encore près de se voir
+empennée, ni le fer qui lui traversera les côtes de sortir de la main du
+forgeron. Quant aux tempêtes, s'il en survient,--et il en surviendra
+certainement,--j'offre d'avance ma vieille carcasse en rançon à celui
+des dieux, quel qu'il soit, qui manie le vent et le tonnerre.»
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 13: Les Islandais, retirés aux confins du monde, ont eu de
+tout temps une telle passion pour les récits des navigateurs, que dès
+qu'un bateau touchait à leur île, la foule se pressait vers les
+débarquants. On raconte qu'un jour le peuple était réuni à l'alting, en
+train de discuter une affaire des plus graves; les parties plaidaient
+avec acharnement l'une contre l'autre, quand tout à coup, au plus fort
+de la joute oratoire, on annonce que l'évêque Magnussen arrive de
+Norwège. À l'instant même voilà tout le peuple qui, à l'instar des
+Athéniens, oublie l'affaire qui l'occupait et court demander au prélat
+le récit de son voyage.]
+
+[Note 14: _Nriklagard_, comme l'appelaient les gens du Nord. Disons
+en passant que les empereurs grecs de Constantinople avaient alors une
+garde du corps exclusivement composée d'Islandais, de Danois et de
+Norwégiens, qui, sous le nom collectif de _Varangiens_, les
+accompagnaient dans toutes leurs expéditions.]
+
+[Note 15: Le _dieu blanc_, le _Christ blanc_, c'était ainsi que les
+païens de Scandinavie désignaient ordinairement Jésus-Christ.]
+
+[Note 16: Les Islandais nommaient ainsi toutes les contrées sises à
+l'orient de leur île sur la mer Glaciale, jusqu'à la terre de Garderige
+(Russie actuelle) y comprise.]
+
+[Note 17: C'est-à-dire des nègres.]
+
+[Note 18: Pour les Scandinaves, la terre, _Mitgard_, était entourée
+par le fleuve _Ifing_ (Océan).]
+
+[Note 19: La Baltique, _Ost-See_ (mer de l'Est), comme elle
+s'appelle encore aujourd'hui.]
+
+[Note 20: Province méridionale de la Suède actuelle.]
+
+[Note 21: La côte de Koenigsberg.]
+
+[Note 22: Île de la Baltique, au sud de la Suède.]
+
+[Note 23: Balder, fils d'Odin et de Frigg, était le dieu de la paix
+ou du soleil.]
+
+[Note 24: C'est sous ce nom qu'on désignait primitivement les moines
+en Norwège.]
+
+[Note 25: Fête du dieu Thor, au solstice d'hiver, dont la date
+correspond à notre Noël.]
+
+[Note 26: C'est-à-dire au prochain renouveau: _varonn_, en
+islandais, travaux du printemps; _heyonn_, travaux d'été.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+GUNNAR DANS LES PAYS DE L'EST
+
+
+On ne racontera pas les menus incidents qui signalèrent la navigation
+d'Halvard le Rouge et de ses compagnons jusqu'à la côte sud-ouest de
+Norwège. Après avoir, suivant l'itinéraire habituel des navires de
+l'époque, rangé les hautes roches à pic des îles des Brebis (îles
+Färoer), ils s'engagèrent dans la large passe qui sépare les Shetland
+des Orcades, appelées aussi l'archipel des Phoques, à cause des bandes
+nombreuses d'amphibies qui sans cesse voyagent dans ces eaux; et,
+passant sous le cap Stadt, ils touchèrent d'abord à Tonsberg, au fond de
+la baie du même nom, pour gagner ensuite l'île d'Hisingue, sise à
+l'embouchure du Gotaelf.
+
+Là ils s'occupèrent aussitôt de recruter un équipage de guerre qu'ils
+n'eurent pas de peine à trouver; car, si le vieil Halvard était réputé
+le plus intrépide marin de ces parages, le nom de Gunnar l'Islandais
+n'était pas non plus inconnu en Norwège. Ils laissèrent aussi leurs
+bâtiments à coque ronde, qui étaient spécialement propres au commerce,
+pour se procurer ce qu'on appelait de _longs vaisseaux_, des nefs de
+guerre ou _ellides_.
+
+Les navires, au Xe siècle, étaient à pont coupé, c'est-à-dire pontés
+seulement à l'avant et à l'arrière, très exhaussés l'un et l'autre
+au-dessus de l'eau. La partie renflée de la proue correspondait à ce que
+nous appelons le gaillard d'avant; c'était sous elle et dans la section
+médiane non pontée, mais recouverte au besoin d'une tente, que
+couchaient les hommes de l'équipage. L'arrière s'élevait en dunette, et
+le capitaine y avait sa cabine. La force de chaque bâtiment, au lieu de
+s'évaluer, comme aujourd'hui, d'après le nombre des canons, se mesurait
+à celui des rames. Un navire de guerre de cinquante rames était réputé
+du premier ordre; les cent hommes qui en formaient l'équipage se
+relayaient par moitié pour tenir l'aviron[27].
+
+Autour et en travers de la partie découverte de la coque régnait une
+galerie de faux pont où les combattants se plaçaient. En dehors de
+l'arsenal accoutumé de gaffes, de lances et de flèches, on embarquait
+d'ordinaire à fond de cale une bonne provision de pierres qui, lancées à
+bras, formaient une redoutable artillerie. Un seul mât, une seule voile,
+large et pesante, à bandes tricolores parfois, et une voile de misaine à
+la proue. La rame était le principal moyen de locomotion.
+
+Mais l'originalité principale de ces bâtiments, qui n'existent plus
+maintenant qu'en peinture, c'était leur forme même. Ils offraient
+l'aspect d'animaux fantastiques. Leur proue et leur avant-bec étaient
+sculptés en tête de dragon, tandis que la poupe, avec le gouvernail et
+la barre, figuraient par leurs replis le corps et la queue du monstre:
+de là leur nom générique de _dragons_ ou de _serpents de mer_. La
+plupart étaient peints en outre de couleurs vives, et beaucoup même
+chargés de dorures.
+
+* * *
+
+Tels étaient les longs navires qu'Halvard le Rouge et Gunnar avaient
+frétés à l'île d'Hisingue pour les courses maritimes qu'ils projetaient.
+Ils étaient seulement au nombre de trois, le _Bison_, le _Dauphin_ et la
+_Côte-de-fer_. Halvard n'en avait pas voulu davantage.
+
+«Avec ces trois solides carènes montées par trois cents matelots, nous
+sommes, dit-il, assurés de faire quelque chose de bon, et même quelque
+chose de meilleur qu'avec ces énormes escadres qui ne servent qu'à faire
+fuir d'avance tout le monde devant soi, auquel cas, adieu à la fois la
+gloire et le profit.
+
+--Et de quel côté allons-nous d'abord? demanda Gunnar à son vieil ami; à
+l'ouest, vers les côtes d'Écosse, ou au sud de la Baie[28], vers
+Funen[29] ou le Gotland?
+
+--Au sud, repartit Halvard. J'ai appris que Vandel le pirate croisait
+pour l'heure vers le Cattégat ou se trouvait quelque part aux aguets
+dans les innombrables anses du rivage, et je sais qu'en cette saison-ci
+les nefs de Vandel le pirate ne regorgent pas moins de butin qu'un lac
+d'hiver de canards sauvages.
+
+--Eh bien, en route pour le Sud.»
+
+* * *
+
+La petite flottille partit donc. Halvard le Rouge et Gunnar montaient
+ensemble la _Côte-de-fer_, Kulskiag était sur le _Bison_, et Ogly le
+Danois, un vieux camarade de vingt ans à Halvard, dirigeait la manoeuvre
+à bord du _Dauphin_. Disons tout de suite que Gunnar, selon sa coutume,
+s'était équipé d'une façon magnifique; il portait un riche pourpoint de
+soie par-dessus sa _byrnie_ ou chemise de mailles, et était coiffé d'un
+casque aux cerclures d'or étincelantes.
+
+À peine les rames eurent-elles commencé de frapper le flot en cadence,
+qu'un des hommes entonna la «chanson du viking»:
+
+ Un viking n'a pas de demeure;--comme l'oiseau dans l'air et le
+ poisson dans la mer,--sa demeure est partout où il y a profit et
+ gloire à gagner;--comme l'oiseau dans l'air et le poisson dans la
+ mer,--il poursuit sa proie à toute heure et à l'aventure...
+
+ Une maison, qu'en pourrait-il faire?--Il dort, son bouclier d'une
+ main et son épée de l'autre,--sous la voûte du ciel, bleue ou
+ noire.--Si le vent souffle avec violence,--au lieu de replier sa
+ voilure, il la hisse;--plutôt couler à pic que de rentrer un seul
+ pouce de toile;--c'est bon pour les femmes, qui, sur le
+ rivage,--serrent leurs cottes quand vient la rafale. Et si le
+ viking reçoit une blessure pendant le combat,--il ne s'attarde pas
+ à la bander,--il laisse couler le chaud filet de sang;--ce n'est
+ que quand le cliquetis des armes a cessé--qu'il songe à se calfater
+ la peau.
+
+* * *
+
+Tout ce jour-là et le jour suivant, la flottille explora les
+déchiquetures de la côte norwégienne, sans faire d'autre rencontre que
+celle de quelques barques de pêche. Le matin du troisième jour, elle
+rencontra encore un pêcheur auquel on demanda des nouvelles, et s'il n'y
+avait pas dans les alentours quelques longs bâtiments aux allures
+mystérieuses.
+
+«Oui, dirent les hommes; nous avons pêché toute la nuit par ici, et il y
+a quelques heures, comme le soleil venait de se lever, nous avons croisé
+deux nefs hautes sur l'eau qui entraient dans cette crique là-bas.»
+
+Le pêcheur montrait une des baies voisines.
+
+Immédiatement Halvard le Rouge et Gunnar disposèrent tout pour l'action,
+et les équipages ramèrent à grande vitesse afin d'entrer dans la baie.
+
+À peine eut-on contourné l'un des promontoires qui la fermaient, qu'on y
+découvrit non pas seulement deux ellides, mais bien quatre, de la plus
+belle taille, et Halvard reconnut en outre, du premier coup d'oeil, que
+le commandant de ces serpents de guerre avait lui-même aperçu la
+flottille et donnait l'ordre d'évoluer sur elle.
+
+* * *
+
+[Illustration: Vaisseau normand au Xe siècle.]
+
+«Qu'en dis-tu, mon fils d'armes? demanda-t-il aussitôt à Gunnar.
+Combattons-nous séparément, ou attachons-nous nos navires ensemble pour
+attendre l'assaut? Car, bien que ce pêcheur ait tout à fait mal compté
+sur ses doigts, je ne sache pas que, trois contre quatre, cela
+constitue, dans la circonstance, une disproportion appréciable.
+
+--Attachons nos navires,» répondit Gunnar; et aussitôt le commandement
+fut transmis de relier les nefs en une seule ligne, opération pour
+laquelle il restait juste le temps nécessaire.
+
+Déjà les cornes sonnaient la charge à bord des vaisseaux ennemis, qui
+venaient d'accomplir la même manoeuvre et s'approchaient flanc contre
+flanc, la proue en avant, portés à la fois par leurs rames et par la
+marée refluante.
+
+C'était l'ordre habituel des combats de mer en ce temps-là. Le premier
+objectif, de part et d'autre, était de rompre la masse ennemie, soit en
+coupant les attaches qui tenaient les navires adhérents, soit en forçant
+l'équipage adverse à les couper lui-même pour s'enfuir ou pour modifier
+sa tactique. Ce résultat une fois atteint, la bataille entrait dans une
+phase nouvelle, se transformait en une série d'actions isolées, de duels
+entre un vaisseau et un autre, où l'avantage final, d'ordinaire, restait
+au parti vainqueur dans le premier choc, attendu que la rupture d'une
+ligne présupposait tout d'abord une chose: à savoir que les ponts de la
+flottille opposée avaient été éclaircis de leurs hommes.
+
+* * *
+
+Quand les deux lignes flottantes furent arrivées à portée de voix, il y
+eut de chaque côté un arrêt. Alors, du gaillard d'avant d'un des bords
+ennemis, une voix,--c'était celle de Vandel,--cria de loin aux
+arrivants:
+
+«Qui êtes-vous, vous qui êtes entrés si audacieusement dans cette baie?
+Abandonnez-nous vos navires, et vous aurez permission d'atterrir.»
+
+Un double éclat de rire d'Halvard et de Gunnar répondit à cette
+sommation hautaine.
+
+«Holà!» reprit aussitôt Vandel en allongeant le doigt vers le fils
+d'Hamund, qui, magnifiquement costumé, on l'a vu, se tenait sur la
+galerie de son ellide, attendant immobile l'événement. «Holà! est-ce
+d'un oiseau vivant ce beau plumage? Qu'es-tu donc, toi? Homme, ou pain
+d'épice?
+
+--Pain d'épice, répliqua Gunnar, mais pain d'épice trop dur pour tes
+dents!»
+
+* * *
+
+Il avait à peine envoyé cette riposte, que, des deux côtés, les troupes
+donnaient le signal du combat, et les flèches aussitôt de voler, les
+javelots et les pierres de siffler dans l'air et de retomber comme grêle
+sur les ponts, si bien que pendant quelque temps, à travers cette nuée
+de projectiles, on ne put distinguer qui avait l'avantage.
+
+«Bon! cria de nouveau la voix de Vandel, voilà la bête là-bas qui se
+hérisse!»
+
+Il parlait encore de Gunnar, que les vikings s'étaient fait un plaisir
+de viser particulièrement. Sa chemise de mailles était, en effet, toute
+constellée de dards; il en ressemblait à un porc-épic, et il dut secouer
+les piquants qui s'étaient attachés à sa cotte protectrice.
+
+«Garde tes aiguilles pour te recoudre la peau tout à l'heure,» riposta
+encore une fois le fils d'Hamund.
+
+* * *
+
+Bientôt cependant il parut clairement que les meilleurs viseurs, dès
+l'abord, avaient été les marins d'Halvard.
+
+«En voilà assez de ce jeu d'enfants! dit alors Gunnar à son vieil ami;
+abordons-les, et que chacun y aille de l'épée et de la lance!»
+
+Incontinent l'ordre fut donné de marcher en avant. La _Côte-de-fer_ se
+trouva poussée justement contre la nef de Vandel, qui, par rapport au
+navire assaillant, se trouvait placée à tribord, tandis que le _Bison_,
+où était Kulskiag, se heurtait à bâbord contre une autre ellide, le
+_Dauphin_ demeurant au milieu.
+
+Certes, l'ennemi, disposant de quatre navires contre trois, eût pu se
+former en une ligne concave pour embrasser dans un fer à cheval les
+galères opposées; mais, outre que cette manoeuvre l'eût forcé de
+disloquer par avance sa masse en relâchant ses amarres d'attache, il
+n'était déjà plus temps de l'accomplir. Après le premier mouvement de
+recul qui avait suivi, comme toujours, le choc brusque des proues, les
+nefs s'étaient mutuellement agrafées, et le corps-à-corps était
+commencé.
+
+Gunnar le premier, de l'avant-bec de son bâtiment, avait sauté sur le
+pont de l'ellide montée par Vandel, et s'était mis à tailler en pièces
+tout ce qui se trouvait devant lui. Quatre hommes étaient tombés sous
+ses coups avant que le pirate s'en fût aperçu. Une douzaine de matelots
+de la _Côte-de-fer_, en voyant le bond impétueux exécuté par le fils
+d'Hamund, s'étaient dépêchés de s'élancer, eux aussi, sur les galeries
+de faux pont de l'ennemi, et là, épaule contre épaule, ils rivalisaient
+d'entrain et de vaillance. Halvard le Rouge et Kulskiag en avaient fait
+autant de leur côté, suivis d'un groupe de marins d'élite; si bien que
+c'étaient, au-dessus des coursives, un fourmillement et un pêle-mêle
+d'hommes impossible à décrire.
+
+* * *
+
+Cette irruption était, à vrai dire, un coup d'audace presque téméraire;
+car les quatre vaisseaux de Vandel avaient encore leurs équipages bien
+en force, et nul n'eût jamais pu supposer que l'adversaire oserait
+débuter par une manoeuvre qui ne se hasarde d'ordinaire qu'à la fin,
+après que les ponts de l'ennemi ont été suffisamment balayés. Mais son
+audace même en fit le succès. Les plus braves d'entre les vikings en
+furent déconcertés tout d'abord, et, quand ceux-ci eurent été tués, non
+sans avoir fait, eux aussi, du carnage parmi la troupe de leurs
+agresseurs, les autres, saisis de panique, et s'imaginant avoir affaire
+à des _trolls_[30] plutôt qu'à des créatures humaines, commencèrent à se
+laisser choir dans les coursives des bateaux, entre les bancs des
+rameurs. La plupart, pris comme dans une trappe, y furent achevés à
+coups de lance.
+
+* * *
+
+Pendant ce temps, Vandel et Gunnar s'étaient rencontrés face à face à
+tribord. Vandel avait aussitôt levé sa hache pour tâcher de fendre le
+col à Gunnar; mais il n'atteignit que son bouclier, qui en fut brisé net
+par le milieu. Gunnar alors brandit son épée, qui se mit à tournoyer
+dans les airs avec une vélocité si furieuse, que Vandel croyait voir
+trois glaives à la fois et ne savait duquel il devait se garer. Quand
+le coup retomba, ce fut pour trancher la jambe droite du pirate juste
+au-dessus du genou; puis, d'un second coup porté à ce tronc d'homme
+vacillant, qui semblait ne pas vouloir s'abattre, Gunnar acheva d'en
+faire un cadavre.
+
+Au même moment, Halvard le Rouge, Kulskiag et Ogly finissaient de
+nettoyer les plats-bords de l'ennemi; si bien que Karl, le second de
+Vandel, qui dirigeait l'action à bâbord, n'osa plus, après la mort de
+son chef, poursuivre davantage un combat dont l'issue d'ailleurs n'était
+plus douteuse. Il fit au plus vite trancher les attaches qui reliaient
+son bâtiment au voisin, et s'enfuit de la baie à force de rames. Mais,
+sur les trois autres ellides, il ne restait pas un homme qui ne fût mort
+ou blessé, et les blessés l'étaient de telle sorte qu'ils n'avaient plus
+besoin de médecin. Seuls une vingtaine de matelots valides s'étaient, à
+la fin, jetés à la mer, pour gagner la rive à la nage et y chercher un
+refuge dans les bois.
+
+Les vainqueurs purent donc prendre possession des richesses contenues
+dans les trois vaisseaux, et, sur ce point, Halvard le Rouge ne s'était
+pas trompé dans ses prévisions: la croisière de printemps du pirate
+avait été on ne peut plus fructueuse; les cales regorgeaient de denrées
+de toutes sortes, dépouilles des navires marchands que le viking avait
+pu aborder.
+
+Tous ces objets furent, suivant l'usage, apportés _à la perche_,
+c'est-à-dire au pied du mât-pavillon, et là on en fit le partage. Les
+deux tiers environ de la cargaison furent le lot des trois capitaines,
+Halvard le Rouge, Gunnar et Kulskiag, et le reste fut divisé entre les
+chefs secondaires et les hommes d'équipage.
+
+«Ouf! dit Gunnar à son frère, tandis que l'on distribuait le butin,
+voilà, ce me semble, une bonne matinée.
+
+--Profitable, en effet, et glorieuse, se hâta d'ajouter le vieil
+Halvard; mais, dis-moi un peu, mon fils d'armes, quel a donc été ton
+père nourricier?
+
+--À quel propos cette question?
+
+--C'est qu'en Norwège, de même qu'en Islande, un dicton assure que l'on
+n'a jamais que la moitié de la force de son père nourricier. En ce cas,
+ou le proverbe a menti, ou le mari de la femme qui t'a allaité ne
+pouvait être que Thor en personne. Encore le fils d'Odin et de Frigg
+a-t-il besoin, à ce qu'on prétend, de se ceindre les reins de son
+baudrier et de revêtir ses gants de fer pour jouir de la plénitude de sa
+force, tandis que toi, mille têtes de corbeaux! je crois que du heurt de
+ta carcasse nue tu bossellerais le marteau de Thor lui-même!»
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 27: Rappelons qu'au commencement des croisades ce fut avec ces
+sortes de vaisseaux que les rois, princes et comtes des pays nord-ouest
+de l'Europe descendirent le long des côtes d'Allemagne, de France et
+d'Espagne jusqu'au détroit de Gibraltar, où ils entrèrent dans la
+Méditerranée.]
+
+[Note 28: Le golfe actuel de Christiania, qu'on appelait alors _la
+Baie_ tout court, _Vigen_.]
+
+[Note 29: L'île que nous nommons Fionie, et où se trouve _Odensée_,
+jadis la cité d'Odin.]
+
+[Note 30: Génies malfaisants de la mythologie scandinave.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA DERNIÈRE CROISIÈRE DU VIEUX VIKING
+
+
+Trois mois durant, Halvard le Rouge et Gunnar continuèrent de tenir la
+mer, allant du Cattégat au Grand-Belt, de Laaland aux rivages du Sund,
+sans rencontrer nulle part un viking qui fût capable de leur résister.
+Vers la fin de l'été seulement, chargés de butin et de gloire, ils
+résolurent de se reposer. Le roi de Danemark alors régnant était Svend,
+fils et successeur du fameux Harald à la dent bleue, et le port
+d'Hedeby, en Sleswig, était sa résidence habituelle.
+
+Le fils d'Hamund et son vieil ami menèrent donc leur flottille à Hedeby,
+et, comme le bruit de leurs récents exploits s'était répandu par tout le
+pays, le monarque danois ne manqua pas de les accueillir avec une estime
+et une faveur toutes particulières.
+
+Nos héros demeurèrent plusieurs semaines auprès de lui, prenant leur
+part des festins et des jeux par lesquels ce prince célébrait sa
+dernière victoire sur les Wendes. Et, bien que pour cette occurrence les
+plus illustres champions du Nord se trouvassent réunis à la cour de
+Svend, il n'y en eut pas un parmi eux que Gunnar ne battît haut la main,
+dans n'importe quel exercice du corps. Aussi le roi, émerveillé,
+s'offrit-il à le combler de biens et d'honneurs s'il consentait à se
+fixer en Danemark; il voulait même lui donner sa propre nièce en
+mariage. Mais Gunnar déclina toutes ces ouvertures, si flatteuses et si
+alléchantes qu'elles fussent.
+
+«Le plus beau pays, c'est l'Islande! répétait obstinément le fils
+d'Hamund.
+
+--Un pays qui produit des hommes tels que toi est assurément une grande
+terre, lui répondit un jour le monarque; mais ne sais-tu pas que le
+Danemark domine sur tout le Septentrion, de Rügen aux rivages des
+Finnois, que de simples _jarls_[31], nos vassaux, sont eux-mêmes plus
+puissants que bien des souverains du Sud et de l'Est, et que dans les
+salles de nos châteaux nous pouvons rassembler en un même jour, à un
+seul banquet, plus de convives que l'Islande ne compte d'habitants?
+
+--Je le sais, repartit Gunnar.
+
+--Et ne crois-tu pas que, si nous le voulions, nous disposerions d'assez
+de guerriers et de longs navires pour conquérir l'Islande ta patrie?
+
+--Votre père Harald ne disposait pas de moins d'hommes que vous;
+cependant il y réfléchit à deux fois avant d'envoyer ses longs navires
+conquérir l'Islande mon pays, et, quand il y eut réfléchi à deux fois,
+il rejeta tout à fait cette idée, et il n'y revint plus de sa vie.
+
+--Cela est vrai, dit le prince danois; mais c'est que les dieux,
+consultés par lui dans leurs temples, ne lui parurent pas favorables à
+ce projet.
+
+--Ce fut du moins ce que lui dirent les prêtres, je ne l'ignore pas plus
+que vous, ô roi Svend; pourtant ce ne furent ni les dieux du Danemark,
+ni ceux de la Norwège ou de l'Islande, ni même le Dieu nouveau des
+chrétiens, qui l'empêchèrent d'exécuter son dessein. S'il faut vous
+expliquer ma pensée, ce qui retint le roi votre père, ce fut l'esprit
+même des hommes de l'Islande, incapables, il le savait bien, de se plier
+au joug d'un monarque; et, aussi longtemps que durera cet esprit, nul
+souverain ou jarl étranger, soit par ses navires, soit par ses
+guerriers, ne pourra jamais conquérir l'Islande.
+
+--Bien répondu, poursuivit le roi; ces fières paroles conviennent à ta
+bouche. Mais, tout en restant Islandais et libre, ne consens-tu point,
+pour nous faire honneur, à être notre homme-lige en Danemark?
+
+--Pour cela, seigneur, j'y consens. En tant que paysan de l'Islande, je
+ne dois hommage ni allégeance à personne; tout Islandais s'appartient à
+lui seul. Hors de l'Islande, c'est différent, et je tiens pour ma part à
+honneur, quand je visite telle ou telle contrée, d'être l'homme-lige du
+prince qui y règne et d'accepter le baisemain qu'il m'offre. En ce sens,
+nous tombons d'accord; ce n'est qu'une vassalité de passage qu'on
+laisse, en s'en allant, derrière soi, et qu'on peut être heureux de
+retrouver, parce qu'elle n'a en soi rien de servile.
+
+--Eh bien, noble fils d'Hamund, échangeons, à cette occasion, nos
+présents. Donne-moi, retenue par des noeuds de paix dans son
+fourreau[32], la glorieuse épée avec laquelle tu portas naguère le coup
+de mort à Vandel, et accepte de moi, également enfermée en une gaine de
+paix, cette hallebarde que, dans le temps où j'errais exilé dans le pays
+de Galles, j'enlevai au tombeau d'un vieux viking. C'est une arme
+magique, qui non seulement préserve de la mort celui qui la tient, mais
+qui a de plus la propriété d'indiquer, par une résonance prolongée, si
+la blessure qu'elle vient de faire est mortelle. Nul autant que toi,
+Gunnar, ne mérite d'être honoré de ce trophée.»
+
+* * *
+
+Cependant la saison s'avançait, et Halvard le Rouge commençait à ronger
+son frein.
+
+«Écoute, dit-il un jour à Gunnar, j'en ai assez de toutes ces fêtes de
+cour et de ce train de vie entre quatre murailles. J'aspire à entendre
+le cri de la mouette, qui me plaît infiniment mieux que le babil des
+femmes et le chant des skaldes. Nous avons encore, avec nos navires, le
+temps de faire une course d'automne. Qu'en penses-tu, mon fils d'armes?
+
+--Je suis prêt. Quand faisons-nous voile?
+
+--Quand nous faisons voile? mais aujourd'hui même, à la minute précise
+où je parle. Nous ne sommes pas, que je sache, comme ces filles
+galloises auxquelles il est interdit de se marier avant qu'elles aient
+filé assez de lin pour remplir leur bahut d'hyménée. L'Océan et nous,
+nous sommes libres de convoler ensemble à toute heure, et c'est le seul
+genre de mariage qui m'agrée.
+
+--Et de quel côté, cette fois, nous dirigerons-nous?
+
+--Si tu le veux, nous irons visiter les rivages du Smaaland et de la
+Gothie[33].»
+
+Gunnar prit donc congé du roi Svend, fort marri de la séparation, et la
+flottille se remit en mer dans la direction de la Baltique.
+
+Après avoir rangé la côte sud de Laaland, puis les crayeuses falaises de
+l'île de Moen, la «vierge chevelue de la mer de l'Est», elle laissa le
+Sund à sa gauche pour longer les rives de la Scanie et passer ensuite
+entre cette terre et les hautes roches de l'île de Bornholm.
+
+* * *
+
+Nul incident digne d'être narré ne marqua la navigation des vikings
+jusqu'au delà du lacis d'îlots qui frangent le littoral scandinave
+au-dessous de la moderne Carlskrona. Le temps n'avait cessé d'être
+magnifique, et une jolie brise du sud-ouest caressait à souhait la poupe
+des ellides.
+
+Mais, l'après-midi du quatrième jour, comme on était déjà engagé dans le
+détroit de Calmar, Halvard le Rouge, qui venait de monter sur la dunette
+de la _Côte-de-fer_, eut tout à coup, en auscultant le ciel, un de ces
+hochements de tête silencieux par lesquels tous les vieux loups de mer
+se donnent à entendre à eux-mêmes que les choses ne vont pas selon
+leurs désirs.
+
+Une brusque saute de vent d'ouest en est venait, en effet, de se
+produire, et à un zéphyr régulier avaient succédé de petits coups d'aile
+haletants, brefs et saccadés, qui semblaient ne pas avoir assez de force
+pour embrasser plus de vingt toises de mer.
+
+Bien que, malgré cela, la Baltique continuât de demeurer unie comme une
+glace, et que pas un nuage ne tachât l'horizon, il était à croire que le
+vieux viking n'augurait rien de bon du changement; car au hochement de
+son crâne de marsouin succéda aussitôt un petit grognement sourd qui
+équivalait à tout un poème.
+
+«Qu'as-tu donc à te parler en dedans? lui demanda Gunnar intrigué.
+Est-ce que Ran, la déesse de la mer, comploterait avec Loki, le méchant
+dieu[34], de nous jouer quelque vilain tour?
+
+--Je me moque de Loki et de Ran, repartit le viking en se grattant
+l'oreille; mais en aucun temps, et surtout dans cette saison de l'année,
+je n'ai jamais eu un bien vif amour pour ces petits vents ni chauds ni
+froids, à l'haleine essoufflée, qui n'osent pas dire franchement ce
+qu'ils vous veulent; mieux vaut tout de suite une bonne rafale âpre et
+mordante qui vous cingle carrément le visage et vous décoiffe sans même
+crier gare... Bon, regarde à présent, ajouta-t-il après un moment de
+silence: a-t-on idée de pareille traîtrise?»
+
+* * *
+
+Gunnar regarda. L'atmosphère présentait maintenant un calme de mort, et
+un voile de vapeurs basses, hissé, semblait-il, par une main invisible,
+s'étendait lentement à droite et à gauche sur la terre ferme et sur
+l'île d'OEland, déformant au loin les aspects naturels par un de ces
+phénomènes de mirage que les marins appellent _fée Morgane_.
+Promontoires, arbres et rochers, tout apparaissait renversé; certains
+objets même se montraient dédoublés.
+
+Un instant après émergea de l'horizon, comme par un coup de baguette
+magique, un gros banc de nuages dont la couleur noircissait à vue d'oeil.
+
+«Je le disais bien, s'écria Halvard, ce petit vent de rien était gros
+d'une tempête. Elle va être sur nous tout à l'heure, et nous surprendre
+dans une passe où un long vaisseau, en pareille circonstance, ne doit
+pas se trouver. Alerte! il faut virer de bord au plus vite, et fuir sous
+le vent jusqu'à l'une des anses qui se trouvent à l'entrée du détroit,
+car la baie de Calmar est encore trop loin de nous.»
+
+Il avait à peine prononcé ces mots, que de la masse de nuages noirs, qui
+avait en moins d'un instant achevé d'envelopper le ciel, jaillit un jet
+de flamme rutilant qui parcourut en zigzag l'horizon et revint labourer
+le sein de la mer, dont les vagues commencèrent à se tuméfier, sans
+faire encore entendre aucun bruit.
+
+Immédiatement l'ordre fut transmis d'exécuter la manoeuvre voulue. Les
+rameurs reculèrent à bâbord pour donner à tribord du champ aux ellides,
+qui décrivirent un cercle et tournèrent.
+
+* * *
+
+Il n'était que temps. Un second éclair sillonna le ciel noir, et
+l'averse éclata torrentielle et brutale, une averse mêlée d'eau et de
+grêle et accompagnée d'une terrible rafale.
+
+Les trois navires couraient de toute leur vitesse devant la tourmente,
+qui lançait d'énormes paquets de mer sur leurs poupes et menaçait chaque
+fois de les submerger. Et Halvard le Rouge avait dit vrai: dans ce sund
+étroit de Calmar, encaissé partout de hautes rives, parsemé de récifs
+insidieux, et où les vagues, sous l'action de la tempête, s'enroulent
+littéralement toutes ensemble, les longs vaisseaux des vikings étaient
+loin d'offrir la même résistance que les coques rondes de négoce,
+construites pour affronter au besoin les flots du canal d'Irlande et de
+la Manche. Aussi bon nombre de rames s'étaient-elles brisées dans les
+toletières, et les cales avaient-elles embarqué une masse d'eau déjà
+inquiétante, quand l'entrée du détroit commença de se dessiner.
+
+Là il restait à accomplir l'opération la plus délicate de toutes; car,
+pour gagner la crique suédoise, où était le salut de la flottille, il
+fallait s'engager par un chenal étroit et tortueux que bordait un semis
+d'écueils à fleur d'eau, et au beau milieu de ce chenal était un
+bas-fond sur lequel les brisants faisaient rage. Ajoutons que les trois
+navires allaient être obligés, à ce pas critique, de modifier leur
+allure et leur direction, et de prêter, quoique pour peu d'instants,
+leurs flancs plus ou moins mutilés à la pleine fureur des autans. De
+plus, l'obscurité s'était épaissie à tel point, que d'un bord à l'autre
+on se voyait à peine. Des grêlons d'une taille prodigieuse, de
+véritables blocs de glace, s'étaient mis à fondre en avalanche,
+souffletant les visages des rameurs et martelant leurs mains bleuies de
+froid.
+
+Le tonnerre grondait sans discontinuer.
+
+* * *
+
+Tout à coup, sur la _Côte-de-fer_, un marin plus superstitieux que ses
+camarades crut apercevoir au milieu des nuages une forme de femme
+gigantesque qui allongeait le bras d'un air menaçant vers les trois
+navires en détresse.
+
+L'homme, à cette vue, fut pris d'épouvante.
+
+«La sorcière! s'écria-t-il en se levant. La voyez-vous qui chevauche
+là-haut? Tenez, là où est mon doigt! Croyez-moi, cette tempête n'est pas
+une tempête naturelle; c'est l'oeuvre des _Trolls_ ennemis, déchaînés
+contre nous, et je vous dis que nous en avons pour la nuit.
+
+--Avant de parler de la nuit, attends donc que le jour soit fini! lui
+riposta Halvard en colère; et, si tu ne te rassieds pas, c'est moi qui
+t'enverrai d'un coup de hache souper dans les cavernes de Ran!
+
+--Plus d'un de nous y soupera, même sans ta hache! hurla le viking au
+milieu de la rafale, sans oser cependant bouger de place.
+
+[Illustration: Mort d'Halvard le Rouge.]
+
+--À la bonne heure! voilà comme j'aime à t'entendre parler!» repartit
+Halvard avec son gros rire.
+
+Sur l'entrefaite, la flottille arrivait à la passe terminale. Il y eut,
+une minute durant, un ralentissement voulu dans la marche; puis Halvard
+lui-même, sur la _Côte-de-fer_, prit le gouvernail des mains du pilote,
+et, s'adressant à tue-tête aux équipages des deux autres ellides:
+
+«Qu'on me suive! leur cria-t-il; les yeux fermés je trouverais la route,
+et, dût-il grêler sur nous des sorcières, que nul ne songe à son
+garde-nez[35]!»
+
+* * *
+
+Sur ce mot, l'intrépide viking lança le premier sa nef dans le chenal.
+Par une double évitée rapide et heureuse, celle-ci esquiva et le
+bas-fond et le banc de récifs longitudinal; après quoi il suffit aux
+matelots d'évoluer avec précaution sur la droite pour se trouver
+derrière une sorte de coude du rivage, au milieu d'une onde relativement
+calme. À une toute petite distance de là s'ouvrait une crique en fer à
+cheval dont l'entrée était d'autant plus aisée que le terrain, très haut
+d'un côté, dessinait de l'autre une pente douce vers laquelle glissait
+une colline herbue. Le talus protecteur du site formait justement éperon
+vers le Sund.
+
+* * *
+
+Halvard alors quitta le timon pour suivre la marche des deux autres
+vaisseaux. Le _Bison_, monté par Kulskiag, venait, lui aussi, de
+franchir sans encombre la section la plus dangereuse du canal, et il eut
+vite fait de rallier la _Côte-de-fer_ à l'entrée du petit havre suédois.
+Quant au _Dauphin_, que dirigeait toujours Ogly le Danois, il était
+encore en plein dans le ressac, et paraissait ne pouvoir en sortir.
+
+Une ou deux minutes s'écoulèrent ainsi.
+
+«Il passera! il passera!» s'écrièrent les matelots des navires sauvés.
+
+Mais le _Dauphin_ ne passa pas. Juste à ce moment, la tempête sembla, de
+dépit, souffler avec une violence redoublée. Le navire d'Ogly, après
+avoir tournoyé à deux reprises sur lui-même, alla heurter le banc de
+rochers et s'y fendit en deux morceaux. Le gaillard d'avant s'était, du
+coup, trouvé séparé du reste de la coque.
+
+«Perdus! perdus! hurla le vieux viking à cette vue. Un si bon navire, et
+tant de braves gens! Vite! enfants, ramez en arrière! Contre tous les
+vents et tous les tonnerres, j'arracherai bien quelques-uns d'entre eux
+aux mâchoires de la mort!»
+
+Pas une protestation ne s'éleva. Les deux ellides virèrent de nouveau
+pour tourner le dos à la baie souriante, aux vertes prairies du coteau
+déclive, et se rejeter dans le noir tourbillon.
+
+«En avant! cria le chef à ses hommes, et que Thor soit ou non dans le
+nuage[36], je m'en soucie comme d'un vieux grelin!»
+
+* * *
+
+Comme il lançait ce défi au ciel, un nouvel éclair jaillit, fulgurant et
+rapide; un dernier coup de tonnerre retentit, un coup de tonnerre auprès
+duquel tous les éclats de foudre précédents n'avaient été qu'un petit
+bruit de crécelle, puis un silence profond suivit cette détonation
+formidable qui avait ébranlé et fait tressaillir jusqu'en leurs fibres
+les plus secrètes la carcasse et le pont de la _Côte-de-fer_; et alors
+qu'aperçut-on? Le vieux viking, contempteur des dieux, gisait à
+l'extrémité de la dunette, son énorme corps renversé en arrière, de
+telle sorte que sa rouge chevelure retombait en flots le long de la
+poupe sur la figure sculptée de l'ellide.
+
+«Le marteau de Thor a frappé le capitaine!» s'écrièrent avec effroi les
+vikings.
+
+Tous les bras cessèrent aussitôt de ramer.
+
+«Tenez! tenez! là-bas! la voici encore la femelle des Trolls! rugit le
+matelot qui, une fois déjà, avait cru voir la sorcière dans le nuage. De
+chacun de ses doigts part le trait meurtrier... Malheur à nous tous, je
+vous le répète, si nous ne nous enfuyons au plus vite!»
+
+Il devenait d'ailleurs pleinement évident que toute tentative pour
+tâcher de retrouver, parmi les brisants furieux du canal, quelques
+épaves humaines du _Dauphin_, eût été un pur acte de folie. Aussi
+Gunnar, sans plus s'obstiner, donna-t-il l'ordre de battre en retraite
+vers l'anse de la côte.
+
+«Amis, dit-il, Ogly le Danois et ses compagnons doivent être maintenant
+en route, par des voies où nul n'a rebroussé chemin, vers la demeure
+qu'Héla, la sombre déesse, habite au-dessus des neuf mondes[37]. Nous,
+demain, au lever du soleil,--si les dieux permettent que le soleil se
+lève demain comme les jours précédents,--nous boirons la bière des
+funérailles en l'honneur des braves qui nous ont quittés, et le plus
+brave de tous, celui qui gît ici sur ce pont, la face trouée par la
+flèche de feu à laquelle personne ne peut se dérober, recevra de nous la
+sépulture qu'il convient de donner à un vrai viking.»
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 31: _Jarl_ (prononcez _iarl_), gouverneur de province au nom
+du roi.]
+
+[Note 32: Les Scandinaves croyaient que cela portait malheur de
+donner de l'acier nu à un ami; une arme ainsi offerte et acceptée était
+censée _couper_ l'amitié, à moins que le donneur n'eût soin
+préalablement de se tirer avec ce fer un peu de son propre sang.]
+
+[Note 33: Suède méridionale.]
+
+[Note 34: Loki était le dieu du mal dans la mythologie scandinave.]
+
+[Note 35: Saillie en rabat du chapeau d'acier que portaient
+ordinairement les vikings.]
+
+[Note 36: Thor était, chez les Scandinaves, le dieu du tonnerre.
+Jeudi, en suédois, se dit _Thorstag_, jour de Thor, et en allemand
+_Donnerstag_, jour du tonnerre.]
+
+[Note 37: C'était comme le logis d'attente où, dans les idées des
+païens du Nord, les morts séjournaient pendant trois jours jusqu'à ce
+qu'on eût fait le triage de ceux qui avaient mérité d'aller dans la
+Wahalla; les autres, les non élus, demeuraient avec ladite Héla dans
+l'enfer scandinave.]
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+GUNNAR ET HALGIERDE
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+QUELLE FEMME ÉTAIT HALGIERDE, FILLE D'HOGI
+
+
+Une demi-année s'était écoulée depuis les événements qu'on vient de
+raconter. Après avoir passé l'hiver à Drontheim, auprès du fameux jarl
+Hakon, ce Julien l'Apostat de la Norwège avec lequel nous aurons
+occasion de faire plus amplement connaissance par la suite de ce récit,
+Gunnar et son frère Kulskiag avaient profité du renouveau pour s'en
+retourner en Islande avec quatre navires à coque ronde surchargés de
+richesses et de butin.
+
+Comme le bruit de leurs exploits de vikings les avait devancés dans
+toute l'île, ce fut à qui accourrait à leur boer pour entendre le récit
+de leurs aventures.
+
+«Te voilà maintenant plus que jamais le premier parmi nous, dit Nial le
+sage à son ami; ta renommée va voler de bouche en bouche du fiord de
+Borge à l'Eyfirdinga[38], et je prévois qu'au prochain alting chacun
+n'aura d'yeux et de saluts que pour toi. Garde-toi bien de te laisser
+enivrer à ces témoignages bruyants et flatteurs. Tel qui t'exaltera très
+haut en paroles te jalousera au fond de son coeur, et, la première fumée
+de gloire dissipée, il te faut t'attendre à trouver tes chemins semés de
+maintes embûches.
+
+--Avec tes yeux pour les voir, et mon bras pour les écarter, les
+embûches dont tu parles ne m'épouvantent guère.
+
+--Oui, oui, repartit Nial, à nous deux nous pouvons faire beaucoup.
+Écoute cependant: tu sais que le ciel, de temps à autre, vous envoie des
+visions ou des rêves où l'on perçoit quelque chose de l'avenir. Eh bien,
+la nuit qui a suivi ton retour, j'ai rêvé que la première embûche, et
+non la moins dangereuse de toutes, tu la rencontrerais sur le ting même.
+Peut-être ferais-tu bien de t'abstenir de paraître aux comices qui
+approchent.
+
+--Je sais, répondit Gunnar, que tu es du petit nombre de ceux qui
+possèdent le don de seconde vue; mais je sais aussi que la destinée est
+une chose qui ne se peut changer. Odin lui-même, à ce qu'on nous
+enseigne, devant les yeux perçants duquel l'avenir se déroule tout
+entier, n'ignore pas qu'il est appelé à périr finalement par le loup qui
+a été ordonné dès le début des choses pour l'exterminer, et, tout grand
+Dieu qu'il est, il ne peut faire que cela n'arrive pas... Je songerai
+néanmoins à ce que tu me dis.»
+
+[Illustration: Un fiord.]
+
+* * *
+
+L'époque de l'alting venue, les deux fils d'Hamund ne purent, malgré
+tout, résister à l'envie de s'y faire voir. Gunnar s'y présenta, pour sa
+part, équipé d'une manière si somptueuse, que pas un des gros chefs
+islandais n'était capable de rivaliser avec lui. S'il y eut des envieux
+de sa gloire, il n'y parut toutefois en aucune façon. Sa première
+tournée d'une hutte à l'autre fut marquée par une ovation enthousiaste;
+tout le monde le comblait à l'envi de félicitations et de serrements de
+mains.
+
+«Gunnar est le premier homme de l'Islande; par Gunnar, le renom de
+l'Islande a pénétré jusqu'aux rives de Rügen; et voyez, il est avec tous
+aussi affable et aussi modeste que s'il n'avait point fait ce qu'on
+raconte.»
+
+Tels étaient les propos qu'échangeaient entre eux les notables de tous
+les districts, rassemblés au val Tingvalla.
+
+Un jour que le fils d'Hamund descendait de la colline de la Loi, il vit
+venir à lui une grande et belle personne vêtue d'une robe magnifique et
+d'un manteau écarlate garni d'agrafes d'or. Sa chevelure,
+extraordinairement épaisse et soyeuse, lui flottait jusqu'à la ceinture.
+
+Elle s'arrêta devant Gunnar, le salua gracieusement; et comme il
+s'enquérait de son nom, car il la voyait pour la première fois, elle lui
+dit qu'elle était Halgierde, fille d'Hogi.
+
+La conversation ainsi engagée, elle le pria de vouloir bien lui narrer
+quelques épisodes de ses voyages.
+
+Gunnar, ébloui et charmé, s'empressa de déférer à son désir; puis il
+finit par lui demander si elle était mariée.
+
+«Non, répondit Halgierde, et je ne crois pas que beaucoup d'hommes
+s'avisent de songer à moi.
+
+--Est-ce donc que personne ne vous paraît digne de vous?
+
+--Non pas; mais j'ai sur la question du mariage des idées à moi.
+
+--Et que répondriez-vous, poursuivit Gunnar, si je sollicitais votre
+main?
+
+--Quoi! fit-elle d'un ton de surprise, vous auriez sérieusement cette
+pensée?
+
+--Très sérieusement.
+
+--Eh bien, adressez-vous à mon père.»
+
+Et, sur ce mot, elle le quitta avec un sourire.
+
+* * *
+
+Gunnar alla tout droit à la hutte d'Hogi. Il y trouva celui-ci et Rut,
+qui l'accueillirent aussi courtoisement que si entre lui et eux il n'y
+avait jamais eu le moindre différend.
+
+Gunnar formula sa demande, qui ne laissa pas d'étonner un peu les deux
+frères.
+
+«Certes, répondit Rut le premier, nous ne nous serions jamais attendus à
+ce qu'une alliance unît nos familles. Nous savons ce que tu vaux,
+Gunnar; aussi croyons-nous de notre devoir de ne te rien cacher de la
+vérité. Halgierde a ses qualités; mais on lui trouve aussi de graves
+défauts. Elle a déjà eu deux maris, et ses deux premiers mariages ont
+été loin d'être heureux...
+
+--Voilà, interrompit vivement Gunnar, une noblesse de procédé que
+j'apprécie. J'aimerais mieux, moi aussi, que certaines choses fussent
+autrement que vous ne le dites... Néanmoins ne me refusez pas, ou je
+croirais que vous vous souvenez encore de notre ancienne contestation.
+
+--Pas le moins du monde, reprit Hogi; nous entendons demeurer tes amis,
+même si cette union ne se fait pas. Es-tu bien résolu à la contracter?
+
+--Je le suis, repartit Gunnar.
+
+--Je vois, ajouta Hogi en souriant, que tu es capable de toutes les
+audaces. Halgierde est-elle au courant des choses?
+
+--C'est elle-même qui m'envoie vers vous.»
+
+Au même moment la jeune femme entra. Elle déclara elle-même ses
+fiançailles, et l'on régla les conditions de l'hymen.
+
+Le lendemain, Gunnar courut à Bergtorsvol raconter l'événement à Nial.
+Ce dernier ne dissimula pas son mécontentement.
+
+«Tu pouvais faire un meilleur choix, répondit-il, et ce que tu
+m'annonces éveille en moi de graves appréhensions pour l'avenir.
+Peut-être aurais-tu mieux fait de suivre mon conseil et de ne point
+paraître au présent alting.
+
+--Kulskiag et moi nous tenions à y revoir une foule de braves gens, nos
+amis, et je t'assure que la réception qui nous a été faite là-bas ne
+cachait aucune pensée de jalousie.
+
+--Enfin ce qu'il y a de plus clair, c'est que cette Halgierde t'a
+ensorcelé.
+
+--Ensorcelé? J'ignore si c'est le mot; mais il me semble que, même sans
+que je l'eusse vue et qu'elle m'eût parlé, il eût suffi qu'un corbeau,
+messager de malheur ou non, fût venu déposer à mes pieds un de ses longs
+cheveux d'or, pour que je me sentisse désireux de l'épouser.»
+
+Il y eut un petit moment de silence; après quoi le bon Nial reprit en
+souriant:
+
+«Écoute, il ne me siérait pas, à moi qui suis marié depuis longtemps, de
+te parler en cette circonstance comme l'eût pu faire, de son vivant,
+Halvard le Rouge, aujourd'hui trépassé. Promets-moi seulement que, quoi
+qu'il arrive, nous resterons unis.
+
+--Certes, quoi qu'il arrive, rien ne troublera jamais notre vieille
+amitié.
+
+--C'est bien, Gunnar; donnons-nous la main sur ce mot,» conclut Nial en
+reprenant un air grave.
+
+Mais il ne put s'empêcher d'ajouter:
+
+«C'est égal, quelque chose me dit que, si tout continue à se bien
+passer, ce ne sera pas la faute d'Halgierde.»
+
+* * *
+
+Tout enfant, la fille d'Hogi avait annoncé une beauté rare, et fait
+l'admiration de tous ceux qui la voyaient. Son oncle Rut convenait comme
+les autres que, pour la majesté de la taille, l'harmonie des lignes du
+visage, la finesse et l'abondance des cheveux, elle n'avait peut-être
+pas sa pareille en Islande. Seulement il lui trouvait, à part lui, dans
+le regard un «je ne sais quoi» dont il avait peur.
+
+Un jour, il dînait chez son frère en société de quelques amis. La
+fillette était en train de folâtrer par terre dans la salle avec
+d'autres enfants de son âge, quand son père l'appela tout à coup:
+
+«Viens ici, mignonne!»
+
+Halgierde accourut aussitôt, sa charmante figure animée par le jeu.
+
+Hogi la prit doucement par le menton, l'embrassa, et, se tournant vers
+Rut son cadet:
+
+«N'est-elle pas, lui dit-il, jolie à ravir?»
+
+Comme Rut ne répondait pas, Hogi répéta sa question.
+
+«Oui, oui, repartit enfin l'oncle, c'est, à coup sûr, une enfant
+ravissante... Mais, ajouta-t-il après un silence, je me demande toujours
+d'où sont venus dans notre famille ces yeux... dont je ne puis définir
+l'expression...»
+
+Le propos vexa Hogi, et il s'ensuivit une courte bouderie entre les deux
+frères.
+
+* * *
+
+Les années s'écoulèrent. Halgierde devint chaque jour plus belle, et
+l'on put remarquer bientôt qu'elle était consommée dans l'art de plaire.
+Avec cela, prodigue, obstinée, rancunière, elle inquiétait de plus en
+plus le bon Rut; et le pis, c'était qu'un certain Tiolstolf, qui avait
+été son père nourricier, avait conservé sur elle une influence des plus
+pernicieuses.
+
+Ce Tiolstolf était un méchant homme, d'une force et d'une habileté aux
+armes peu communes, qui avait déjà commis plusieurs meurtres sans payer
+la moindre rançon. Halgierde avait voulu qu'il restât avec elle à
+l'Hogistad, et elle ne faisait rien sans le consulter.
+
+Or, à quelque distance du boer, dans la direction de la mer, demeurait un
+riche fermier appelé Thorwald. C'était un homme de moeurs honorables et
+fort estimé, qui n'avait d'autre défaut qu'un peu trop de vivacité dans
+l'humeur.
+
+Son père l'exhortant un jour à se marier, il répondit qu'il y songeait
+en effet, et que son choix était même déjà fait.
+
+«Et qui comptes-tu demander? continua le vieillard.
+
+--Halgierde, fille d'Hogi.»
+
+Le père secoua la tête.
+
+«Non, pas elle, mon fils! reprit-il. On la dit volontaire, emportée et
+coquette; tu es toi-même opiniâtre et violent... M'est avis que d'un tel
+mariage il ne saurait rien résulter de bon.
+
+--C'est mon idée, et je m'y tiens, repartit le jeune homme.
+
+--Soit!» conclut le vieillard.
+
+Le lendemain même, le père et le fils allèrent trouver Hogi leur voisin.
+
+«Nos situations se valent, lui dit ce dernier; je ne dois pas vous
+cacher pourtant qu'Halgierde a un caractère un peu difficile.
+
+--Cela ne fait rien,» répondit Thorwald.
+
+Et, séance tenante, l'affaire fut réglée, sans qu'Halgierde eût voix au
+chapitre.
+
+Lorsque la jeune fille connut la chose, elle entra dans une grande
+colère et courut vers son père nourricier.
+
+«Console-toi, lui dit Tiolstolf, et compte sur moi. C'est la première
+fois que tu te maries, mais ce n'est sans doute pas la dernière. Il
+faudra bien, à la récidive, que l'on prenne ton avis.»
+
+Sur quoi ils se mirent à parler d'autre chose.
+
+* * *
+
+Pendant ce temps, Hogi disposait tout pour la noce. Il alla d'abord
+inviter Rut, et lui dit:
+
+«Je te prie de ne pas m'en vouloir si j'ai conclu cet hymen en dehors de
+toi.
+
+--Certes, répondit le frère, l'union est loin de m'agréer. Je te promets
+néanmoins d'assister au repas.»
+
+Thorwald fit aussi ses invitations, et Halgierde convia de son côté au
+festin un certain Svan qui était son oncle maternel et qui habitait le
+fiord des Ours, à la partie nord de l'Islande. Ce Svan était un vilain
+drôle, hargneux, querelleur, et qui se connaissait en magie. Au banquet,
+qui compta plus de cent couverts, Tiolstolf et lui se placèrent côte à
+côte, et, au grand étonnement des convives, on les vit l'un et l'autre,
+à plusieurs reprises, s'entretenir tout bas avec Halgierde, qui riait à
+chaque mot qu'ils disaient.
+
+«Cette façon de rire ne me plaît guère, dit le père de Thorwald à son
+fils, comme ils s'en retournaient le soir chez eux; et ce qui me plaît
+encore moins, c'est la présence de ce Tiolstolf.»
+
+Halgierde, en effet, avait exigé que son père nourricier la suivît au
+domicile conjugal. De tout l'hiver, Thorwald et lui n'échangèrent que de
+brèves paroles. Quant à Halgierde, dès le lendemain de son mariage, elle
+commença par donner libre cours à ses habitudes de gaspillage, si bien
+que, le printemps venu, il y eut au logis disette de farine et de
+poissons secs. Halgierde alors se mit en colère contre son mari, et lui
+reprocha de la laisser manquer même du nécessaire. À quoi Thorwald
+répondit que son approvisionnement de l'année avait été le même que
+d'habitude, et que cela lui durait d'ordinaire jusqu'au milieu de l'été.
+
+«Qu'est-ce que cela prouve? repartit la jeune femme d'un ton méprisant:
+que tu es tout bonnement un avare, et que ton père et toi vous vous
+laissiez mourir de faim!»
+
+Le mari, courroucé de cette parole, frappa Halgierde à la joue avec une
+telle force, que le sang jaillit; puis, sortant sans mot dire, il emmena
+six de ses gens, et gagna à la rame quelques îlots qu'il possédait dans
+le fiord voisin, et où il avait une réserve de farine et de poissons
+secs.
+
+* * *
+
+Halgierde cependant s'assit devant la porte, et elle était en train de
+ruminer sa colère quand Tiolstolf parut.
+
+«Ah! fit-il en l'apercevant, qui t'a donc marqué de rouge le visage?
+
+--C'est mon mari, répondit-elle; et il paraît que tu t'en soucies peu,
+puisque tu n'es pas même venu à mon secours!
+
+--Eh! le savais-je? dit le père nourricier. Je suis, en tout cas, bon
+pour te venger.»
+
+Il prit sa hache, sauta en canot, et rama vers les îles du fiord.
+
+Thorwald était dans sa chaloupe, en train d'arrimer les objets que ses
+hommes lui apportaient du rivage. Tiolstolf, d'un bond, fut à côté de
+lui.
+
+«Voyons! dit-il, il faut que je t'aide, autrement tu n'en finiras
+point... Ma parole! on croirait toujours que tu es manchot!
+
+--Tu n'as rien à m'apprendre, sache-le bien! répondit Thorwald d'un ton
+dédaigneux.
+
+--Si fait, riposta l'autre, j'ai à t'apprendre de quelle façon on doit
+se conduire avec une femme... J'ajouterai que tu as maltraité Halgierde
+pour la première et la dernière fois.»
+
+À ce mot, Thorwald saisit un couteau de pêcheur qui se trouvait près de
+lui, et le brandit vers Tiolstolf; mais l'autre, levant sa hache, en
+assena un tel coup à Thorwald, que celui-ci eut le bras cassé et laissa
+échapper le couteau.
+
+D'un second coup porté sur la tête, son adversaire lui fracassa le
+crâne.
+
+Au même moment les gens de Thorwald arrivaient avec des sacs de farine.
+Tiolstolf, sans perdre de temps, pratiqua d'un coup de hache un énorme
+trou dans le fond de la chaloupe, qui embarqua immédiatement le flot
+salé; puis, sautant vite dans son propre canot, il s'éloigna à force de
+rames, tandis que l'autre bateau coulait avec sa charge et le corps
+inanimé de Thorwald.
+
+Une fois à terre, il se dirigea en droite ligne vers le boer d'Halgierde,
+sa hache ensanglantée à l'épaule.
+
+La jeune femme était toujours assise à la même place.
+
+«Tiens! ta hache est de la même couleur que ma joue! dit-elle à
+Tiolstolf en l'apercevant.
+
+--Oui, je viens de faire en sorte que tu puisses te remarier à ta
+guise.
+
+--Alors Thorwald est mort?
+
+--Il l'est... Maintenant, comme il faut que je pourvoie à ma sûreté, je
+m'en vais de ce pas vers le nord rejoindre notre ami Svan.»
+
+Là-dessus il enfourcha un cheval, et s'enfuit au galop à travers la
+plaine.
+
+* * *
+
+Le même jour, Halgierde était de retour chez son père Hogi. Celui-ci, ne
+sachant rien de ce qui était arrivé, accueillit sa fille avec joie.
+
+«Pourquoi Thorwald ne t'accompagne-t-il pas? lui demanda-t-il tout
+d'abord.
+
+--Thorwald est mort! dit Halgierde.
+
+--Alors c'est Tiolstolf qui l'a tué! dit l'oncle Rut, survenant tout à
+coup.
+
+--Oui, ajouta simplement Halgierde.
+
+--Mes pressentiments ne me trompaient pas, reprit Rut; ce mariage ne
+pouvait engendrer que malheurs!»
+
+Quand le père de Thorwald apprit la nouvelle, il rassembla un gros
+d'hommes armés, et se dirigea au nord vers le fiord des Ours. Mais,
+comme la troupe gravissait la dernière colline du chemin, il survint
+tout à coup une nuée si opaque, qu'elle fut obligée de s'arrêter court.
+
+Les cavaliers mirent pied à terre un moment. Quand ils voulurent ensuite
+remonter en selle, il leur fut impossible de retrouver leurs chevaux
+dans l'obscurité. Ils perdirent même leurs armes, et tous à l'envi
+s'égarèrent si bien parmi les roches et les précipices, qu'ils n'eurent
+bientôt plus qu'un désir, celui de pouvoir battre en retraite.
+
+«Par ma foi! s'écria le père de Thorwald, c'est ce Svan qui nous
+ensorcelle. Que je rattrape seulement mon cheval, et je jure que je file
+au plus vite!»
+
+Au même instant l'atmosphère s'éclaircit, et chacun retrouva ce qu'il
+cherchait. Quelques hommes, plus obstinés, essayèrent néanmoins de
+pousser outre; mais, trois fois de suite, le même enchantement se
+renouvela, de sorte que le plus vaillant tourna bride.
+
+L'affaire se termina donc, selon l'usage du pays et du temps, par une
+composition pécuniaire. Hogi paya au père de Thorwald la somme de six
+onces d'argent[39] comme rançon du meurtre de son gendre, et Rut lui
+fit, de plus, présent d'un manteau.
+
+* * *
+
+Deux années s'écoulèrent. Halgierde s'était remise à vivre sous le toit
+paternel, quand un jour s'arrêta devant le boer un groupe d'une dizaine
+d'hommes à cheval à la tête duquel se trouvait Osvif, un riche fermier
+qui avait sa demeure près du fiord de Borge.
+
+À peine eurent-ils exposé l'objet de leur visite, qu'Hogi fit mander Rut
+en toute hâte.
+
+«Cette fois, lui dit-il, je ne veux pas agir sans te consulter. C'est
+Osvif qui vient me demander la main d'Halgierde.
+
+--Ne connaît-il point l'histoire de Thorwald?
+
+--Il la connaît; mais il prétend qu'un second hymen est souvent plus
+heureux qu'un premier, et que d'ailleurs il se gardera de Tiolstolf.
+
+--Qu'il s'en garde, répondit Rut; c'est mon meilleur conseil de
+beaucoup... Mais il faut que, cette fois, Halgierde soit l'arbitre de
+son propre sort.»
+
+On appela aussitôt la jeune veuve. Celle-ci parut, vêtue d'une robe
+écarlate et d'un manteau bleu du plus fin tissu, avec une ceinture
+d'argent à la taille. Ses beaux cheveux retombaient en ondes dorées sur
+son sein.
+
+Elle eut pour chacun un sourire gracieux, et quand Osvif, émerveillé,
+lui demanda si elle consentait à le prendre pour mari, elle répondit
+sans hésiter:
+
+«De tout mon coeur, et je suis convaincue que rien ne troublera plus mon
+bonheur.»
+
+La noce se fit deux semaines plus tard, en grande pompe, à l'Hogistad.
+Tiolstolf, bien que toujours au boer, ne fut pas invité au banquet. Tout
+le temps que la fête dura, on le vit rôder, le sourcil froncé et la
+hache levée, autour du logis; mais personne n'eut l'air d'y faire
+attention, et nul incident ne troubla le repas.
+
+Osvif alla s'installer chez lui avec sa femme, et pendant une année le
+couple vécut dans la plus parfaite harmonie.
+
+Au commencement de l'été, Halgierde donna le jour à une fille qui lui
+ressemblait trait pour trait, et qui reçut le nom de Thorgierde.
+Tiolstolf, lui, était demeuré à l'Hogistad, où d'abord il parut bien se
+conduire. Mais, un matin qu'il avait commis un acte de violence sur un
+des serviteurs de la maison, Hogi le pria de s'en aller.
+
+Pour toute réponse, Tiolstolf sella son cheval, prit ses armes, et se
+dirigea vers le boer d'Osvif.
+
+Il trouva Halgierde seule au logis.
+
+«Ton père, lui dit-il, m'a chassé, et je viens te demander asile.
+
+--C'est à Osvif qu'il appartient de te répondre quand il rentrera,
+repartit la jeune femme.
+
+--Vivez-vous donc d'accord à ce point?
+
+--Tout à fait d'accord... Pas un nuage ne s'est élevé entre nous.»
+
+Tiolstolf prit place silencieusement sur un banc.
+
+Lorsque Osvif parut, Halgierde lui jeta les bras autour du cou, et lui
+dit:
+
+«M'accorderas-tu ce que je vais te demander?
+
+--Si je le puis honorablement, certes oui.
+
+--Eh bien, Tiolstolf est ici. Permets-lui de rester avec nous. S'il te
+donne le moindre sujet de contrariété, tu me trouveras avec toi contre
+lui.
+
+--Soit, répondit Osvif. Je ne puis résister à une prière faite de cette
+façon; mais sache qu'à la première incartade je mettrai le compagnon à
+la porte.»
+
+* * *
+
+Tiolstolf, quelques mois durant, se maîtrisa; puis son naturel reprit le
+dessus, et il emplit bientôt tout le logis de querelles et de vacarme,
+n'épargnant dans ses violences que la seule Halgierde, qui du reste ne
+le défendait jamais. Osvif voyait bien que les choses menaçaient de
+tourner mal; mais, craignant d'affliger sa femme, il différait de jour
+en jour l'expulsion du père nourricier.
+
+Un matin, quelques moutons s'étant fourvoyés dans les pâturages des
+montagnes, il dit à Tiolstolf de courir après eux avec d'autres
+serviteurs de la ferme.
+
+«Est-ce que tu me prends pour ton esclave? lui répondit insolemment
+l'homme; marche devant, et je te suivrai.»
+
+Osvif alla aussitôt trouver Halgierde, et lui annonça sa résolution de
+chasser le vilain drôle.
+
+Alors, pour la première fois, Halgierde prit vivement le parti de
+Tiolstolf, et, d'un mot à l'autre, la dispute s'échauffa tellement,
+qu'Osvif, impatienté, fit comme avait fait autrefois Thorwald: il frappa
+sa femme au visage.
+
+«Assez de criailleries» lui dit-il, et incontinent il sortit.
+
+Halgierde se mit à pleurer amèrement. Toutefois, quand son père
+nourricier survint, et qu'avec son astuce habituelle il voulut l'aigrir
+encore davantage au sujet de l'affront qu'elle avait essuyé, elle le
+pria fort sèchement de ne point se mêler de ses affaires d'intérieur.
+
+Tiolstolf s'éloigna avec un ricanement plein de menace.
+
+Osvif cependant, accompagné de quelques-uns de ses gens, avait gravi les
+pentes voisines à la recherche du bétail égaré. Chacun battant les
+buissons de son côté, il se trouva un moment seul derrière un haut
+massif de rochers. Soudain une voix s'écria près de lui:
+
+«Un dernier mot de l'esclave au maître!»
+
+C'était Tiolstolf qui, clandestinement, avait escaladé la montagne, et
+le menaçait de sa hache levée. Osvif se retourna brusquement, et tâcha
+de saisir au corps son ennemi; mais avant qu'il eût pu l'étreindre
+l'arme terrible lui retombait sur la nuque, et il rendait l'âme avec des
+flots de sang.
+
+Tiolstolf lui arracha l'anneau d'or qu'il portait au doigt, recouvrit
+son corps de cailloux et redescendit vers le boer.
+
+«Osvif est mort!» dit-il à Halgierde.
+
+Celle-ci, sans en demander plus long, éclata d'un rire sardonique et
+dit:
+
+«C'est bien, va-t'en de ce pas trouver Rut.»
+
+* * *
+
+Tiolstolf enfourcha son cheval, et s'en alla d'une traite jusqu'à la
+Rutstad. Il faisait nuit quand il arriva: tout le monde était couché
+dans la ferme.
+
+Il mit pied à terre, attacha sa monture à un croc extérieur du séchoir,
+et, s'approchant de l'huis obscur, y donna un formidable coup de poing.
+
+Rut, éveillé en sursaut, sauta vite à bas de son lit, passa son habit et
+ses chaussures, et sortit le glaive à la main. Sur le seuil il reconnut
+le visiteur.
+
+«Que veux-tu? lui dit-il.
+
+--J'ai tué Osvif.
+
+--Et que cherches-tu céans?
+
+--C'est Halgierde qui m'envoie.
+
+--Est-ce elle qui t'a commandé le meurtre?
+
+--Non.»
+
+Sur ce mot, Rut brandit son épée. L'autre voulut parer le coup; mais sa
+hache lui glissa des mains, et l'épée de Rut lui trancha à demi le cou.
+La mort fut instantanée.
+
+À cinq années de là, Gunnar épousait, lui troisième, la veuve de
+Thorwald et d'Osvif.
+
+* * *
+
+La cérémonie du mariage se fit à la manière scandinave, c'est-à-dire que
+Gunnar, après les formalités d'usage accomplies devant les témoins,
+s'approcha du banc transversal sur lequel la fiancée se tenait assise,
+et là, déposant sur les genoux d'Halgierde une hache de silex qu'il
+tenait à la main, et qui était censée le marteau de Thor:
+
+«Par ce marteau sacré, dit-il d'une voix assez haute pour que tous les
+assistants l'entendissent, moi, Gunnar fils d'Hamund, je te prends, toi,
+Halgierde fille d'Hogi, pour ma _femme épousée_.»
+
+Sur quoi ménestrels et skaldes entamèrent leurs harmonies et leurs
+chants, harmonies et chants aussi primitifs que les rites mêmes qu'ils
+accompagnaient; puis eut lieu le banquet d'hyménée, et, après le
+banquet, la _chevauchée_ nuptiale par laquelle le mari conduisait sa
+femme du logis paternel à son propre toit, escorté de tous les convives
+du festin.
+
+Toujours suivant la coutume, ce fut Hogi qui, à l'heure du départ, prit
+la main gauche de sa fille, et l'amena jusqu'au seuil du boer. Là il
+s'arrêta un instant, et se retournant vers Gunnar, qui marchait
+immédiatement après lui, il prononça cette parole, consécration dernière
+du mariage:
+
+«Volontairement et de ma propre main, je conduis ma fille hors de ce
+logis pour te la donner, à toi Gunnar, fils d'Hamund. Prends-la donc, et
+sois bon pour elle, comme elle sera, elle aussi, bonne pour toi. Et
+maintenant mettez-vous en selle, et puissent tous les dieux de l'Islande
+aplanir les voies, quelles qu'elles soient, par lesquelles vous passerez
+l'un et l'autre!»
+
+Alors Gunnar, s'avançant à son tour, prit la main droite d'Halgierde
+dans la sienne, et mena la jeune femme jusqu'à son coursier, en lui
+disant:
+
+«À présent, Halgierde, toi seule, et nulle autre, es ma légitime
+épouse.»
+
+Sur ce mot, tous les invités montèrent à cheval, et, le cortège une fois
+formé, Gunnar donna le signal du départ. Hogi seul demeura au logis.
+
+La coutume voulait qu'à quelque distance du boer conjugal la chevauchée
+devînt une sorte de course entre l'époux et l'épouse. Aussi, lorsqu'on
+fut en vue de Lidarende, Gunnar et Halgierde, distançant la file,
+éperonnèrent tout à coup leurs montures, luttant de vitesse à qui des
+deux franchirait avant l'autre la porte de l'enclos.
+
+Ici, pour la première fois de sa vie, Gunnar ne remporta pas la
+victoire. Au moment décisif, le poney d'Halgierde, pressé par une
+maîtresse écuyère, s'enleva d'un élan formidable en bousculant presque
+au passage le cheval monté par le fils d'Hamund, et arriva le premier à
+la haie.
+
+«Mauvais présage! dit Nial à Kulskiag; ou je me trompe fort, ou il y a
+là comme un signe que, si le désaccord entre dans le ménage, ce sera
+Halgierde qui finalement l'emportera sur Gunnar le vaillant.»
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 38: L'Islande se divisait en quatre grands districts,
+distingués d'après les points cardinaux. L'Eyfirdinga était au nord, et
+le Borge au sud.]
+
+[Note 39: Disons une fois pour toutes au lecteur qu'à cette époque
+la monnaie était rare. L'argent se versait le plus souvent au poids, par
+once et par mark. En Islande particulièrement, une once d'argent
+ordinaire, _cyrir_, équivalait au prix d'une vache au marché; un mark
+d'argent pur représentait soixante onces, et le mark d'or pur huit fois
+soixante onces.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ENTRE BERGTORA ET HALGIERDE
+
+
+Halgierde cependant déploya tout d'abord à Lidarende une activité et une
+bonne humeur qui firent le plus grand plaisir à Gunnar.
+
+«Pour cette fois du moins, disait ce dernier à Nial, ta double vue me
+semble en défaut; on trouverait avec peine une ménagère plus entendue
+que la fille d'Hogi.
+
+--Je m'en réjouis autant que toi, Gunnar, bien que la pire énigme de la
+vie soit de savoir combien de temps ce qui est bon reste bon, et combien
+de temps aussi ce qui est mauvais ne devient pas pire.»
+
+Aux approches de l'hiver, le nouveau couple fut invité à un grand festin
+que le fermier de Bergtorsvol avait coutume de donner chaque année à ses
+parents et à ses amis.
+
+C'est le moment d'informer le lecteur que Nial avait six enfants, trois
+fils et trois filles. Sa femme, Bergtora, était une personne au coeur
+excellent, mais d'un caractère très entier, vindicative, comme toute
+Islandaise, et, comme toute Islandaise aussi, vive et acerbe à la
+repartie.
+
+L'aîné des fils, Skarphédin, qui avait épousé une fille du district
+appelée Thorilde, offrait un type tout à fait à part. Il était fort haut
+de stature, avec un nez d'aigle, une chevelure brune et bouclée, de très
+beaux yeux; seulement sa bouche était étrangement déformée par une
+saillie de la mâchoire supérieure, et son teint était d'une pâleur
+livide.
+
+Somme toute, après Gunnar, c'était l'homme le plus martial qu'on pût
+voir. Il avait d'ailleurs le verbe tranchant, la riposte impérieuse de
+sa mère, et passait pour un skalde de valeur.
+
+Ses trois frères, Grim, Helge et Atle, mariés, eux aussi, ne lui
+cédaient guère en valeur et en force; mais leur humeur était moins
+agressive, et l'on retrouvait parfois en eux quelque chose de la douceur
+et de la réflexion de leur père.
+
+Tout ce monde, y compris les filles, dont aucune n'était encore en
+puissance d'époux, habitait le boer de Bergtorsvol.
+
+* * *
+
+Au banquet, Halgierde avait pris place, selon l'usage, sur le banc
+réservé aux femmes, et l'on n'attendait plus que Thoralle, l'épouse
+d'Helge. Cette Thoralle était une bonne et charmante personne que Nial
+aimait particulièrement, une sorte de fée domestique, dont l'activité
+prévoyante et discrète tenait tout en ordre au logis.
+
+Elle parut enfin, et sa belle-mère Bergtora, la prenant par la main, la
+conduisit vers Halgierde en disant:
+
+«Recule-toi un peu, je te prie, que ma bru s'assoie près de toi.»
+
+Halgierde obéit, mais d'un air rechigné.
+
+«Un beau voisinage vraiment que celui de cette cendrillon!» dit-elle
+assez haut pour qu'on l'entendît.
+
+Nul toutefois ne parut faire attention à ce propos malsonnant. Le repas
+terminé, Bergtora fit le tour de la table avec l'eau destinée aux mains
+des convives. Lorsqu'elle s'approcha d'Halgierde, celle-ci lui saisit le
+bras et lui dit:
+
+«Toi et Nial, vous êtes, ma foi, bien appariés... Tu as les doigts
+pleins de nodosités, et lui, il n'a pas un poil au visage!
+
+--C'est vrai, répondit Bergtora; mais, que veux-tu, nous nous aimons
+l'un l'autre tels que nous sommes... Thorwald, ton premier mari, était
+l'homme le plus barbu du pays, ce qui ne l'a pas empêché de passer de
+vie à trépas, grâce à toi!»
+
+À cette réplique, Halgierde se leva furieuse, et, se tournant vers le
+banc où siégeait Gunnar:
+
+«À quoi me servirait-il d'avoir pour époux le premier homme de
+l'Islande, si une telle insulte restait impunie?»
+
+Pour toute réponse Gunnar quitta la table en disant:
+
+«Allons-nous-en! Si tu veux quereller, que ce soit chez nous, et non pas
+ici, au foyer de l'homme que j'honore le plus! Je n'entends pas être le
+jouet de tes caprices!»
+
+Le couple se disposa aussitôt à sortir.
+
+Sur le seuil, Halgierde dit à Bergtora:
+
+«Souviens-toi que ce n'est pas fini comme cela entre nous.
+
+--Tant pis pour toi!» repartit l'autre.
+
+Gunnar, sans plus souffler mot, regagna incontinent Lidarende, d'où il
+ne bougea pas de tout l'hiver.
+
+* * *
+
+L'été venu, il se mit en devoir de se rendre à l'alting, et au départ il
+dit à sa femme:
+
+«Surtout maîtrise-toi pendant mon absence, et vis en paix avec mes amis.
+
+--Tes amis sont-ils donc les miens? riposta aigrement Halgierde.
+
+--Il faut qu'ils le soient,» reprit Gunnar, et il s'en alla sur cette
+brève réponse.
+
+Dans le même temps, Nial partait également pour Tingvalla avec ses trois
+fils.
+
+Or les deux amis possédaient en commun sur les rives de la Markar une
+forêt où chacun d'eux prenait le bois dont il avait besoin, sans que
+l'usage de cette propriété indivise eût jamais donné lieu à la moindre
+contestation. Après le départ de son mari, Bergtora envoya un de ses
+serviteurs, nommé Svart, couper des broussailles dans ladite forêt. La
+chose vint aux oreilles d'Halgierde, qui résolut de saisir cette
+occasion de se venger.
+
+Elle manda un méchant drôle, du nom de Kol, qu'elle employait
+ordinairement comme tâcheron, et lui dit:
+
+«J'ai pour toi de la besogne. Va-t'en au bois de la Markar; tu y
+rencontreras Svart le maraudeur. Fais en sorte qu'il ait maraudé pour la
+dernière fois.»
+
+Kol prend sa hache, monte à cheval, et galope vers le lieu indiqué. Là
+il surprend Svart en train de travailler, et le tue raide d'un coup sur
+la nuque.
+
+Quand la nouvelle de ce meurtre lui parvint à l'alting, Gunnar se hâta
+d'aller trouver Nial.
+
+«À combien estimes-tu la vie de Svart, ton esclave? Kol l'a tué sur
+l'ordre d'Halgierde.»
+
+Nial réfléchit un instant.
+
+«Donne-moi deux onces d'or... Svart était mon esclave favori...»
+
+Puis il ajouta tristement:
+
+«Je prévois que les choses n'en resteront pas là. Le bras, dit le
+proverbe, ne se réjouit pas longtemps de l'acte accompli... J'aurai
+bientôt à te verser à mon tour le prix du sang. Ta main, Gunnar, et
+souviens-toi que, _quoi qu'il arrive, rien ne doit troubler notre
+vieille amitié_.»
+
+* * *
+
+À quelque temps de là, comme Nial et ses fils s'en étaient allés à une
+colline nommée Thorosfield, où ils avaient une exploitation, Bergtora,
+de la porte de son boer, aperçut au loin un individu monté sur un cheval
+noir, et armé d'une lance et d'un glaive, qui semblait se diriger de son
+côté. L'homme entra, en effet, dans l'enclos, et la femme de Nial lui
+ayant demandé qui il était et ce qu'il voulait:
+
+«Je m'appelle Roste, dit-il; je viens des fiords de l'est, et je suis en
+quête d'une condition. Peut-être les gens d'ici pourront-ils
+m'employer. Je m'entends à la culture ainsi qu'à d'autres travaux
+manuels.
+
+--Nial et Skarphédin sont absents, répondit Bergtora; mais je suis la
+maîtresse du logis, et j'ai le droit de les suppléer en toutes choses.
+
+--Eh bien, voulez-vous louer mes services?
+
+--Écoute, reprit la fermière, j'ai besoin d'un gaillard résolu qui
+exécute à l'occasion tout ce qu'on lui commande. Te sens-tu assez de
+coeur au ventre pour ne reculer devant aucune besogne?
+
+--Pour cela, oui, repartit Roste d'un air entendu.
+
+--Alors tu peux rester chez nous.»
+
+Quand Nial rentra le lendemain et qu'il aperçut le nouveau venu, il
+interrogea sa femme, qui lui dit:
+
+«C'est un domestique que j'ai engagé hier, un homme très actif,
+semble-t-il.
+
+--Il se peut que ce soit un bon travailleur, répliqua le fermier; mais,
+je ne sais pourquoi, sa figure ne me revient qu'à moitié.»
+
+Skarphédin, en revanche, déclara que Roste lui plaisait beaucoup.
+
+L'hiver s'écoula. Au mois de juin suivant, Nial prit avec ses fils le
+chemin de l'alting, et il eut soin, en partant, de se munir d'un gros
+sac plein d'écus.
+
+«Eh! mon père, que d'argent! lui dit Skarphédin; que veux-tu donc faire
+de tout cela?
+
+--C'est la somme que Gunnar m'a payée l'an dernier pour le meurtre de
+Svart; j'ai comme une idée qu'il me faudra la lui restituer.»
+
+Skarphédin sourit sans répondre.
+
+* * *
+
+Quelques jours après, Roste alla un matin trouver Bergtora:
+
+«N'avez-vous rien de particulier à me dire? lui demanda-t-il.
+
+--Si fait. Connais-tu Kol?
+
+--Kol de Lidarende? Si je le connais! Le drôle et moi, nous avons même
+un compte à régler.
+
+--Eh bien, tâche de le rencontrer, et arrange-toi pour qu'il ne nuise
+plus à personne. Je te promets une bonne récompense.»
+
+Roste prit sa lance, sauta en selle, et galopa vers les hauteurs qui
+bordaient la rivière. À mi-côte il croisa quelques hommes qui lui dirent
+que Kol était au pâtis. Il continua donc de gravir la pente; puis,
+arrivé en haut, il aperçut le valet d'Halgierde, également à cheval.
+
+«Ça va-t-il comme tu veux le travail? lui cria-t-il en courant sur lui.
+
+--Qu'est-ce que cela peut te faire, répondit l'autre, à toi et à ceux
+que tu sers?»
+
+Il leva en même temps sa hache; mais, d'un mouvement prompt comme
+l'éclair, Roste le transperça de sa lance et le jeta raide mort à bas de
+sa monture.
+
+Il poursuivit ensuite sa route jusqu'à ce qu'il eût rencontré
+quelques-uns des tâcherons de Lidarende.
+
+«Voyez donc là-bas, leur dit-il, ce qui est arrivé à Kol! Je crois qu'il
+a fait une chute de cheval dont il a peu de chances de revenir!
+
+--Tu l'as donc tué? demandèrent les hommes.
+
+--Je ne sais pas; mais votre maîtresse ne manquera point, en tout cas,
+de m'accuser.»
+
+Et sur ce mot il tourna bride pour regagner le boer de Bergtora.
+
+* * *
+
+Celle-ci se montra enchantée et loua fort l'adresse de son serviteur.
+Quant à Halgierde, le jour même du meurtre, elle dépêcha un exprès à
+Gunnar, qui se trouvait, lui aussi, aux comices, et qui, au reçu de la
+nouvelle, se hâta d'informer Nial de la chose.
+
+Nial prit, sans mot dire, le sac d'argent qu'il avait emporté de
+Bergtorsvol, et, en compagnie de ses fils, il se rendit à la hutte de
+Gunnar sur le ting.
+
+Tous deux s'entretinrent quelque temps à l'écart.
+
+«La fatalité s'acharne après nous, dit Nial tristement. Fixe toi-même le
+prix du sang de Kol.
+
+--Kol et Svart se valaient à peu près, fit le mari d'Hargielde; tu sais
+par conséquent ce que tu me dois.»
+
+Nial versa le contenu de la sacoche à Gunnar, qui reconnut aussitôt les
+pièces d'argent qu'il avait comptées l'année précédente à son ami.
+
+La session de l'alting terminée, les deux amis, dont cet incident
+n'avait nullement altéré les rapports, s'en retournèrent chacun à leur
+boer.
+
+Nial demanda à sa femme la raison de la violence qu'elle avait commise.
+
+«La raison? répondit Bergtora, c'est que jamais Halgierde n'aura le
+dernier mot contre moi!»
+
+Halgierde, de son côté, s'emporta furieusement contre son mari,
+lorsqu'elle apprit l'arrangement pécuniaire qu'il avait consenti avec
+Nial.
+
+«Tu es bien prompt à t'accommoder! lui dit-elle avec force sarcasmes;
+mais, quelque complaisance que tu montres, jamais tu n'obtiendras de moi
+que je demeure en reste avec Bergtora!»
+
+Gunnar de répliquer froidement:
+
+«Quoi que tu fasses aussi, jamais tu ne rompras, sache-le bien, le lien
+d'amitié que m'unit à Nial!»
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+SUITE DES REPRÉSAILLES
+
+
+Hogi et Rut cependant étaient morts, et, à peu près à la même époque,
+l'oncle maternel d'Halgierde, le magicien Svan, du fiord des Ours, avait
+péri d'une façon mystérieuse.
+
+Un jour de printemps qu'il s'en était allé à la pêche en mer, une
+tempête effroyable avait éclaté, et sa barque, précipitée contre un
+écueil, avait été mise en pièces. Quelques marins, qui se trouvaient non
+loin de là, assuraient avoir vu le naufragé voguer triomphalement sur
+les flots, escorté des «génies de l'abîme», jusqu'à un massif de rochers
+qui s'était entr'ouvert pour le recevoir; mais d'autres affirmaient
+qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans ce récit. Toujours est-il que
+depuis lors ledit Svan avait disparu, et nul n'en avait eu de nouvelles.
+
+Il laissait un fils naturel, appelé Bryniolf, qui était un homme de la
+pire espèce, ne reculant devant aucun méfait. Halgierde se hâta de le
+mander, lorsque Kol eut été tué par Roste, pour le mettre à la tête de
+ses ouvriers. Gunnar ne fut point enchanté du choix; mais, comme il ne
+voulait fermer sa porte à aucun des parents de sa femme, il accepta ce
+nouveau serviteur, évitant seulement de lui parler en dehors des
+nécessités du travail.
+
+À Bergtorsvol cependant Nial avait essayé de se défaire de Roste en
+l'envoyant vers les fiords de l'Est; mais, quelques jours après, le
+valet avait reparu, en disant qu'il était indigne d'un homme libre de
+paraître s'enfuir comme un vil esclave, et, sur les instances de
+Bergtora, on avait consenti à le garder au logis.
+
+Le temps de l'alting revenu, tous les hommes gagnèrent Tingvalla, et les
+femmes restèrent seules dans leurs boers avec leurs domestiques des deux
+sexes.
+
+Un jour, Bergtora dit à Roste:
+
+«Monte à Thorosfield; tu y resteras une huitaine de jours à faire du
+charbon dans la forêt. Surtout qu'on n'en sache rien; car si Halgierde
+soupçonnait ta présence là-haut, tu serais un homme mort.»
+
+Le lendemain néanmoins, la femme de Gunnar était informée du départ de
+Roste.
+
+Elle appela aussitôt son cousin Bryniolf.
+
+«Roste est au bois de Thorosfield, lui dit-elle, et je compte sur toi
+pour qu'il n'en revienne pas.»
+
+L'autre d'abord parut hésiter.
+
+«Ah! reprit Halgierde, je m'aperçois bien que Tiolstolf n'est plus là!
+Tu as donc peur?
+
+--Peur!» s'écria le fils de Svan; et sur ce mot il partit au galop.
+
+* * *
+
+Arrivé au bas de la colline boisée, il vit une épaisse colonne de fumée
+qui s'élevait du milieu du fourré. Il s'élança dans cette direction,
+puis, mettant pied à terre, il attacha son cheval à un arbre et se
+faufila vers la charbonnière.
+
+Roste était devant son fourneau, tout noir des pieds à la tête, et
+tellement absorbé dans sa besogne, qu'il n'entendit pas venir Bryniolf.
+
+Celui-ci se glissa à pas de loup derrière lui, et, levant sa hache, lui
+en assena un formidable coup sur le crâne.
+
+Roste fit en l'air un tel bond, que la hache échappa des mains de
+l'agresseur, puis, bien que blessé à mort, il put encore saisir un
+javelot et le décocher à Bryniolf. Mais ce dernier se jeta par terre à
+plat ventre, et le trait passa au-dessus de lui en sifflant.
+
+«C'est heureux pour toi, fit le valet de Bergtora, que tu m'aies attaqué
+à l'improviste! Allons, ramasse ta hache, qui n'a pas trahi la main qui
+la tenait, et va dire à Halgierde que tu m'as tué... Ce qui me console,
+c'est qu'avant peu tu auras le même sort!»
+
+En achevant ces mots, il rendit l'âme.
+
+Bryniolf ramassa sa hache, et courut dire à sa maîtresse que ses ordres
+étaient accomplis.
+
+Halgierde fit immédiatement partir deux exprès, un pour Bergtorsvol,
+chargé d'annoncer à la femme de Nial que le meurtre de Kol était vengé,
+l'autre pour Tingvalla, avec mission de prévenir Gunnar.
+
+Ce fut cette fois à ce dernier de désintéresser, selon le taux légal,
+son voisin lésé par la mort de Roste.
+
+L'entrevue fut des plus cordiales, et, l'accord fait, les deux amis se
+bornèrent à se serrer la main en silence.
+
+* * *
+
+«Te voilà quitte envers Gunnar, dit Bergtora à son mari, quand celui-ci,
+à son retour de l'alting, lui eut montré l'argent du wehrgeld; mais moi
+je ne le suis pas envers Halgierde.
+
+--Il n'est pas besoin de s'acquitter deux fois! répondit Nial sans autre
+reproche.
+
+--Oh! poursuivit Bergtora, mon époux a l'humeur bien douce à présent!»
+
+«Quelle somme as-tu donc payée à Nial pour la mort de Roste? demanda de
+son côté Halgierde à Gunnar, quand celui-ci revint à Lidarende.
+
+--Le prix d'un homme libre, répondit Gunnar, comme c'était du reste mon
+devoir.
+
+--Allons! ajouta la femme d'un air méprisant, vous faites vraiment la
+paire, Nial et toi, et ni l'un ni l'autre, certes, vous ne courez le
+risque de mourir d'un coup de sang!»
+
+* * *
+
+Il y avait alors à Bergtorsvol un certain Losing, dont le père était
+mort au service de la mère de Nial, et qui lui-même avait élevé le fils
+de son maître. C'était un homme plein de vigueur, quoique d'un naturel
+extrêmement placide, et d'un dévouement à toute épreuve. Skarphédin et
+ses frères l'aimaient comme un père.
+
+L'été suivant, Bergtora le fit appeler et lui dit:
+
+«Tu étais, Losing, d'une famille d'esclaves; nous t'avons affranchi.
+Puis-je compter sur toi en toute occurrence?
+
+--Assurément.
+
+--Eh bien, je te charge de tuer Bryniolf.
+
+--L'homicide n'est point mon affaire, répliqua le brave serviteur;
+néanmoins, si tu me le commandes formellement...
+
+--Formellement,» répondit Bergtora.
+
+Losing gagna immédiatement Lidarende, et, s'adressant à Halgierde en
+personne:
+
+«Où est Bryniolf? lui demanda-t-il.
+
+--Que lui veux-tu?
+
+--Qu'il me dise où il a enterré le corps de Roste; il paraît que la
+chose a été mal faite.»
+
+Halgierde lui indiqua où se trouvait son valet; puis elle ajouta:
+
+«Tu ne fais point métier de tuer les gens; je pense donc qu'avec toi il
+n'y a pas de danger.»
+
+Losing repartit qu'en effet il n'avait encore jamais vu couler le sang
+de personne par son fait, et, sur cette réponse laconique, il partit.
+
+Bientôt après, au milieu de la route, il trouva Bryniolf.
+
+«Défends-toi! lui cria-t-il; je n'entends point t'attaquer comme un
+malfaiteur.»
+
+L'autre fondit sur lui, sa hache levée; mais Losing, d'un premier coup
+de la sienne, lui brisa le manche de son arme, et, d'un second coup en
+pleine poitrine, l'étendit sans vie sur le chemin.
+
+Quelques pas plus loin, avisant des bergers d'Halgierde, il leur annonça
+qu'il venait de tuer Bryniolf, non par surprise et traîtreusement, comme
+celui-ci en avait usé avec Roste, mais loyalement, dans un duel
+régulier, et il leur dit à quel endroit ils pourraient retrouver le
+cadavre.
+
+Quand la nouvelle parvint à Nial sur le ting, il fut d'abord si saisi,
+qu'il se la fit répéter par trois fois.
+
+«Oh! s'écria-t-il enfin, voilà cette fureur de meurtre qui gagne
+maintenant jusqu'aux moutons même. Qu'en dis-tu, Skarphédin, mon fils?
+
+--Je dis qu'il fallait que Bryniolf fût vraiment prédestiné à la mort
+pour qu'il ait péri de la main de notre excellent père nourricier,
+l'homme le plus inoffensif de l'Islande.»
+
+* * *
+
+Sur l'entrefaite arriva au boer de Lidarende un cousin de Gunnar, appelé
+Sigmund, qui, avec son navire, faisait le trafic d'Islande en Norwège et
+poussait même parfois jusqu'en Suède. À une grande force physique et à
+certains agréments extérieurs il joignait un savoir remarquable et un
+talent de skalde apprécié. Une chose cependant gâtait en lui tous ces
+avantages: c'était un esprit d'arrogance et de présomption qui se
+traduisait en railleries incessantes.
+
+Gunnar le reçut avec bienveillance, et l'invita, selon la coutume, à
+passer l'hiver sous son toit.
+
+«J'accepte l'offre, répondit Sigmund, pour moi et pour Skiold, qui
+m'accompagne.»
+
+Ce Skiold était un Suédois d'assez mauvais renom qui le secondait dans
+toutes ses affaires, et avec lequel, la similitude d'humeur aidant, il
+s'était lié d'une étroite amitié.
+
+«Je veux bien aussi héberger Skiold, repartit Gunnar, quoique je ne le
+voie pas des mêmes yeux que toi; mais tu sais que ma femme est d'un
+naturel très fantasque; ne prête point l'oreille à ses suggestions, et
+en toutes choses consulte-moi d'abord.»
+
+Sigmund demeura donc à Lidarende avec son ami, et Halgierde, à qui le
+nouveau venu plaisait fort, affecta bientôt de le combler de ses
+prévenances. Ce fut au point que les gens du logis en arrivèrent à se
+demander qui était le maître, de lui ou de Gunnar. Elle semblait
+néanmoins avoir oublié Bergtora et ses pensées de représailles, quand un
+jour, à brûle-pourpoint, elle dit à son mari:
+
+«J'ai beau essayer de me contraindre; je ne puis prendre sur moi de
+laisser invengée la mort de Bryniolf.»
+
+Gunnar lui tourna le dos sans répondre, mais immédiatement il envoya
+prévenir Nial que Losing eût à se bien garder.
+
+Halgierde, en effet, cherchait de toutes parts un «homme de main» à qui
+elle pût confier sa vindicte. Elle s'adressa d'abord à Thraen, un riche
+Islandais qui habitait le boer de Grytaa, et qui venait d'épouser
+Thorgierde, l'enfant née du mariage d'Halgierde et d'Osvif; mais, aux
+premiers mots qu'elle lui dit, celui-ci déclina la proposition. Alors
+elle se tourna vers Sigmund:
+
+«Non, repartit également ce dernier. Je ne veux point encourir la colère
+de Gunnar, sans compter que le meurtre de Losing ne tarderait pas à être
+vengé à son tour.
+
+--Par qui donc? Serait-ce par ce blanc-bec de Nial?
+
+--Non pas par lui, mais par ses fils.
+
+--Oh! reprit Halgierde d'un air de dédain, le négoce ne fait pas, je le
+vois, les hommes valeureux!»
+
+* * *
+
+Sigmund la quitta sans plus souffler mot; mais, appelant son ami Skiold,
+il prit avec lui le chemin de Grytaa.
+
+Que se passa-t-il entre lui et Thraen? Nul ne le sut; mais le
+surlendemain, comme Gunnar était absent de sa maison, les trois hommes
+reparurent ensemble à Lidarende.
+
+«Nous sommes à tes ordres, dirent-ils à Halgierde; indique-nous
+seulement ce que nous devons faire.
+
+--Eh bien, partez pour le fiord de l'est où est resté le navire de
+Sigmund; vous prétexterez que vous avez des marchandises à y prendre, et
+vous n'en reviendrez qu'après l'ouverture de l'alting, c'est-à-dire
+quand Gunnar et Nial seront aux comices avec tout leur monde. Ce sera le
+moment pour agir.»
+
+Les trois hommes s'en allèrent vers l'est. Quelques semaines après,
+Gunnar, n'ayant nul soupçon, se mit en route pour Tingvalla, et Nial en
+fit autant de son côté. Celui-ci avait décidé, par prudence, qu'il
+emmènerait son valet Losing; mais une circonstance imprévue l'en
+empêcha au dernier moment. Le domestique, qui était en course à une
+assez grande distance du boer, se trouva arrêté au retour par le
+débordement d'une rivière, ce qui lui causa un retard de quarante-huit
+heures environ.
+
+Quand il reparut, Bergtora, qui avait les instructions de son mari, lui
+dit de rejoindre Nial à l'alting; mais elle eut la malencontreuse idée
+de l'envoyer d'abord au bois de Thorosfield jeter un coup d'oeil à
+l'exploitation.
+
+«Aie bien soin, lui recommanda-t-elle, de revenir au plus tard le
+lendemain.»
+
+Par malheur Halgierde sut la chose; elle en avisa aussitôt ses vengeurs,
+qui se hâtèrent de monter à cheval pour prendre la direction de
+Thorosfield.
+
+En route, Sigmund dit à Thraen:
+
+«Laisse-nous agir seuls, Skiold et moi, et contente-toi d'assister à la
+scène. Quatre bras suffisent pour la besogne.»
+
+Ainsi fut-il convenu. Quelques instants après, ils rencontrèrent Losing,
+et fondirent sur lui. L'autre se défendit vaillamment. Il commença par
+briser une lance à chacun de ses adversaires; puis Skiold lui ayant
+coupé la main droite, il continua de combattre de la gauche. À la fin
+pourtant Sigmund le transperça d'un javelot, et il tomba inanimé sur le
+sol.
+
+Les meurtriers recouvrirent le corps de cailloux et de broussailles.
+
+«Voilà, je le crains, un fâcheux exploit, dit Thraen à ses compagnons;
+je me demande comment les fils de Nial prendront la nouvelle.
+
+--Il n'importe,» repartit Sigmund en entonnant des couplets de
+circonstance, et tous trois ils regagnèrent Lidarende.
+
+* * *
+
+Halgierde ne se sentit pas de joie; mais Ranveige, la vieille mère de
+Gunnar, ne put s'empêcher de dire à Sigmund:
+
+«Tu me parais dans une voie périlleuse. Pour cette fois, mon fils te
+tirera d'embarras en s'accommodant avec Nial; néanmoins je t'engage à ne
+plus te lancer sur les pistes que ma bru t'indiquera, si tu ne veux être
+assuré d'y périr.»
+
+Halgierde, à ce mot, éclata de rire; mais la vieille reprit d'une voix
+grave:
+
+«Femme, ne te moque pas des vieillards; la sagesse descend des rides de
+leur front.»
+
+Lorsque Gunnar connut ce nouveau meurtre, il alla avec son frère
+Kulskiag trouver immédiatement Nial. Ce dernier était seul dans sa
+hutte.
+
+«Losing est mort, lui dit-il; nos maisons sont de plus en plus divisées,
+mais notre amitié n'a point reçu d'atteinte. Fixe le wehrgeld que j'ai à
+te payer.»
+
+Nial garda un instant le silence; son visage était devenu pâle. Il
+répondit enfin avec un soupir:
+
+«Donne-moi six onces d'or... Losing était un serviteur comme il n'en est
+pas beaucoup en Islande. Mes fils, s'ils étaient ici, refuseraient à
+coup sûr toute composition; aussi me passerai-je de les consulter...
+J'espère néanmoins qu'ils respecteront l'arrangement consenti entre
+nous.» Bientôt après Skarphédin entra, et son père l'informa de
+l'événement.
+
+«Non, certes, répliqua le jeune homme, je ne romprai point l'accord fait
+par toi; mais je crois que le jour est proche où, mes frères et moi,
+nous aurons à nous mêler de la querelle, et, à la prochaine offense, je
+me souviendrai volontiers de toutes les autres.»
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+PROPOS DE FEMMES ET COUPLETS DE SKALDE
+
+
+On a vu que, dans les boers islandais, les femmes avaient un logis à
+part, sorte de gynécée ouvert où elles travaillaient et jasaient
+ensemble; ce qui n'empêchait pas les hommes de venir aussi de temps à
+autre prendre part au bavardage et à la gaieté qui ne cessaient de
+régner en ce lieu.
+
+Or, un jour qu'Halgierde se trouvait ainsi dans sa _stofa_ avec sa fille
+Thorgierde, son gendre Thraen et Sigmund, le cousin de Gunnar, quelques
+mendiantes se présentèrent. Selon l'usage du pays, la maîtresse du logis
+les fit entrer et asseoir; puis elle leur demanda ce qu'il y avait de
+nouveau «par le monde».
+
+«Rien que nous sachions, répondirent-elles.
+
+--Où donc avez-vous passé la nuit?
+
+--À Bergtorsvol.
+
+--Ah! et que faisait Nial?
+
+--Ma foi, toute son occupation consistait à se tenir silencieux dans un
+coin.
+
+--Et ses fils?
+
+--Pour ceux-là, reprirent obséquieusement les pauvresses, on ne sait
+guère à quoi ils sont bons. Skarphédin pourtant affilait une hache, Grim
+arrangeait un arc, Helge mettait une poignée à un glaive, et Atle
+assujettissait une prise à un bouclier.
+
+--Oh! oh! repartit Halgierde, méditeraient-ils quelque grave entreprise?
+
+--Nous l'ignorons, firent les femmes.
+
+--Mais les gens de service, poursuivit Halgierde, à quoi
+s'occupaient-ils?
+
+--Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y en avait un qui
+transportait aux champs du fumier.
+
+--Tiens! et pourquoi faire?
+
+--Pour faire pousser l'herbe, à ce qu'il disait.
+
+--En vérité, s'écria Halgierde en éclatant d'un rire sardonique, pour un
+si bon donneur de conseils, Nial me paraît bien peu avisé!
+
+--Comment cela? dirent les mendiantes.
+
+--Sans doute; puisque le fumier a une telle vertu, que ne s'en est-il
+fait appliquer une charretée au menton, afin de s'y faire croître la
+barbe! Mais la dépense lui a fait peur... Allons, dorénavant nous ne
+l'appellerons plus que le _ladre sans poil_... Quant à ses fils, qui
+sont, eux, barbus à souhait, probablement parce qu'ils ont été moins
+avares du précieux engrais, nous les nommerons les _barbes bien fumées_.
+Voyons, Sigmund, en bon skalde que tu es, improvise-nous quelque chose
+là-dessus.»
+
+* * *
+
+Sigmund entama aussitôt un chant où Nial et ses fils, affublés des
+sobriquets qu'Halgierde venait de leur donner, étaient l'objet de cent
+moqueries. Toute l'assistance en riait encore aux éclats, lorsque
+Gunnar, qui du seuil avait tout entendu, parut dans la chambre.
+
+À l'aspect de son visage courroucé, l'hilarité générale s'éteignit.
+
+«Fou que tu es! dit-il à Sigmund, voilà des couplets qui te coûteront la
+vie!»
+
+Puis, s'adressant à ses gens:
+
+«Si un seul d'entre vous répète cette chanson ou y fait seulement la
+moindre allusion, il sentira le poids de ma colère, et je le chasserai
+sur-le-champ.»
+
+Là-dessus il sortit, et telle était la crainte qu'il inspirait, que nul
+n'osa plus souffler mot du chant satirique. Mais les mendiantes, pensant
+que Bergtora leur saurait gré de l'indiscrétion, se hâtèrent d'aller à
+Bergtorsvol et d'y narrer la scène en détail.
+
+* * *
+
+Vers le soir, quand tout le monde fut à table, la femme de Nial se mit à
+dire:
+
+«À propos, on vous a gentiment arrangés aujourd'hui, le père et les
+fils, et si vous avalez cet affront, c'est vraiment que vous avez des
+coeurs de brebis.
+
+--Qu'est-ce donc?» demanda Skarphédin.
+
+La mère raconta ce qui s'était passé à Lidarende.
+
+«Peuh! fit Skarphédin, nous ne sommes pas des femmelettes pour prendre
+la mouche à tout propos.
+
+--Gunnar pourtant l'a prise pour vous, et Gunnar, je pense, n'est pas
+une femmelette! Si vous laissez cette insulte impunie, il n'y a plus de
+raison pour qu'aucune avanie vous émeuve jamais.
+
+--Oh! oh! notre petite mère est bien emportée!» dit Skarphédin en
+s'efforçant de rire; mais la sueur lui perlait au front, et des taches
+rouges enflammaient ses joues.
+
+Grim, le second frère, se mordit les lèvres sans rien dire. Helge, le
+troisième, resta impassible.
+
+Quant à Atle, il sortit un moment avec Bergtora, et celle-ci, en
+revenant, était toute tremblante de colère.
+
+«Femme, lui dit Nial, la vengeance est douce en prémices; mais souvent
+le fruit en est amer.»
+
+* * *
+
+Dans la nuit, comme il reposait, il entendit résonner le bruit d'une
+hache contre le mur extérieur du logis, et il s'aperçut que les
+boucliers n'étaient plus appendus à leur place accoutumée.
+
+«Qui a pris nos boucliers? demanda-t-il à Bergtora.
+
+--Ce sont tes fils.»
+
+Nial se leva aussitôt, mit ses chaussures et sortit. Il vit les quatre
+jeunes gens en train déjà de gravir la colline.
+
+«Skarphédin! cria-t-il, où allez-vous donc?
+
+--Nous allons à la recherche du bétail.
+
+--À cette heure?»
+
+Skarphédin, au lieu de répondre, entonna la chanson islandaise:
+
+ Nous allons pêcher le saumon;
+ Vois-tu le filet qui se gonfle?...
+
+«Bonne chance donc!» reprit Nial, et il rentra d'un air résigné.
+
+Le lendemain, à l'aurore, Sigmund le skalde était tué; Skarphédin
+faisait porter sa tête à Halgierde, et Nial en était quitte, à quelque
+temps de là, pour payer de nouveau le wehrgeld à Gunnar.
+
+Bientôt cependant les choses allaient prendre une tournure plus grave.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LE DIFFÉREND DE GUNNAR ET D'OTKEL
+
+
+La récolte, cette année-là, fut à peu près nulle dans toute l'Islande,
+si bien que les plus gros fermiers se trouvèrent à court de grain et de
+fourrage. On s'aida mutuellement comme on put, et Gunnar en particulier
+se mit tellement en frais de largesses, qu'il finit par épuiser, lui
+aussi, sa réserve.
+
+Or au boer de Kirboi, situé entre les deux Ranga, au nord-ouest de
+Lidarende, demeurait un certain Otkel, qui était réputé l'homme le plus
+riche, mais aussi le plus avare du district.
+
+Gunnar alla trouver ce paysan, et, lui faisant part de son embarras, il
+le pria de lui céder une partie de son superflu.
+
+«En fait de provisions, répondit sèchement Otkel, je ne possède que le
+nécessaire; mais, si tu veux m'acheter un esclave, j'en ai un à te
+vendre.»
+
+Gunnar, qui avait justement besoin d'un valet, consentit au marché, et
+Otkel lui livra un nommé Skarph, Islandais d'origine, qui était l'homme
+le plus fainéant et le plus vicieux qu'on pût voir.
+
+Le mari d'Halgierde s'en revint donc chez lui avec une bouche de plus à
+nourrir, et pas le moindre surcroît de subsistances.
+
+Lorsque Nial sut la chose, il partit avec ses fils pour sa propriété de
+Thorosfield, y prit la charge de quinze chevaux en fourrages et en
+vivres, et amena le tout à son ami.
+
+«Si tu veux m'en croire, lui dit-il, tu t'abstiendras dorénavant de
+t'adresser à d'autres que moi.»
+
+Gunnar le remercia cordialement, et l'on pense si ce trait de générosité
+délicate resserra encore l'intimité entre les deux chefs de famille.
+
+* * *
+
+Cependant Halgierde avait sur le coeur le procédé insultant d'Otkel, et
+elle songeait aux moyens de s'en venger. Quand le temps de l'alting fut
+revenu, et que tout le monde fut parti pour les comices, elle appela
+Skarph, son nouveau domestique.
+
+«Va à Kirboi, lui dit-elle; prends-y autant de beurre et de fromage que
+deux chevaux en pourront porter, et, pour qu'on ne s'aperçoive pas du
+larcin, mets le feu au grenier.
+
+--Je ne vaux pas cher, objecta Skarph, et j'ai bien des vilenies à mon
+compte, mais jusqu'à présent je n'ai jamais volé ni incendié.
+
+--Qu'est-ce à dire? riposta Halgierde d'un ton de menace; un chenapan
+fini qui fait l'honnête homme! Obéis-moi, ou sinon...!»
+
+La nuit venue, l'esclave prit deux chevaux et se dirigea du côté de
+Kirboi. Bien que le chien de la ferme, qui le connaissait, se fût
+abstenu d'aboyer après lui, il commença par le tuer pour plus de sûreté,
+et, entrant dans le grenier de son ancien maître, il y chargea ses bêtes
+de beurre et de fromage; après quoi il incendia le bâtiment et s'en alla
+au galop.
+
+Comme il approchait de Lidarende, il s'aperçut qu'il avait perdu en
+chemin sa ceinture, avec son couteau qui était passé dedans, mais il
+était trop tard pour qu'il pût retourner en arrière.
+
+* * *
+
+Peu de temps après, Gunnar s'en revint de Tingvalla, accompagné de
+plusieurs habitants du district de Sida qu'il avait invités à dîner chez
+lui. Parmi les mets servis sur la table figurait abondance de beurre et
+de fromage.
+
+«Tiens! d'où sort donc tout cela?» demanda-t-il avec étonnement.
+
+Il savait que ces deux sortes d'aliments manquaient absolument au logis.
+
+«Ne t'inquiète pas de ce détail, et mange tranquillement, lui répondit
+Halgierde. Est-ce aux hommes à se mêler des choses de cuisine?»
+
+Pour le coup, la patience échappa à Gunnar.
+
+«Me prends-tu donc pour un recéleur?» s'écria-t-il d'une voix
+courroucée.
+
+Et, comme avaient fait avant lui Thorwald et Osvif, il frappa violemment
+sa femme à la joue.
+
+«C'est le troisième soufflet que je reçois; il me sera payé le prix des
+deux autres!» dit Halgierde sans plus d'émotion.
+
+Et sur ce mot elle sortit de la salle.
+
+* * *
+
+Quand Otkel avait appris sur le ting l'incendie de son grenier, il
+s'était contenté de dire:
+
+«Voilà ce que c'est que de placer la grange trop près du fournil!» Puis,
+la session close, il avait regagné, lui aussi, sa maison.
+
+Un matin qu'il était sorti de chez lui pour visiter son pâtis à moutons,
+il vit, au bord de la Ranga, quelque chose qui brillait sur le sol.
+
+«Tiens! fit-il, qu'est-ce que cela? On dirait de la ceinture et du
+couteau de ce gredin de Skarph.»
+
+Il ramassa les objets et alla les montrer à ses gens, qui tous les
+reconnurent également.
+
+La chose lui parut louche, et il résolut de l'éclaircir à tout prix.
+
+Il manda quelques femmes du voisinage qui faisaient le métier de
+colporteuses, et, leur remettant de menues marchandises:
+
+«Allez-vous-en de boer en boer, leur dit-il, offrir cela aux maîtresses
+des maisons, et ce qu'elles vous donneront en échange, rapportez-le-moi
+fidèlement.»
+
+Les femmes commencèrent leur tournée. Quinze jours après, elles
+reparurent, pliant sous la charge.
+
+«Oh! dit Otkel en les voyant, on vous a libéralement gratifiées! Où
+avez-vous reçu le plus gros de ce que vous portez?
+
+--À Lidarende.
+
+--C'est donc Halgierde qui vous a donné ces superbes fromages?
+
+--Elle-même, et, à voir de quel coeur elle y allait, on eût dit que cela
+ne lui coûtait rien.»
+
+Otkel se fit apporter un de ses moules, et il essaya dedans les
+fromages: ils s'y adaptaient exactement.
+
+«Plus de doute, s'écria-t-il, ceci est mon bien, et c'est Skarph qui,
+sur l'ordre d'Halgierde, a pillé ma grange et l'a incendiée.»
+
+* * *
+
+Le propos eut bientôt fait le tour du district, et Kulskiag, aux
+oreilles de qui il parvint, crut devoir en parler à son frère.
+
+«Eh! répondit Gunnar, la chose ne me paraît que trop vraie.
+
+--Et que comptes-tu faire?
+
+--M'en aller à Kirboi offrir à Otkel la réparation à laquelle il a
+droit.
+
+--Je ne puis que t'approuver, ajouta Kulskiah; c'est à toi de payer les
+méfaits de ta femme.»
+
+Quelques jours après, Gunnar se présentait chez Otkel.
+
+«Je viens, lui dit-il, m'entendre avec toi au sujet du dommage que
+Skarph t'a causé. Veux-tu que les principaux du district prononcent
+comme arbitres?
+
+--Tu me proposes ce moyen, répondit Otkel, parce que tu sais que les
+gens du pays te sont en majorité favorables, tandis que moi, je ne suis
+pas aimé...
+
+--Eh bien, reprit le fils d'Hamund sans se départir de son calme
+courtois, fixe toi-même le dédommagement que tu désires.
+
+--Je ne sais pas, je verrai,» répliqua le paysan.
+
+Gunnar dut se retirer sur cette réponse évasive.
+
+À peine se fut-il éloigné, que ledit Otkel alla consulter son intime ami
+et voisin Valgard, qui était le personnage le plus perfide et le plus
+astucieux de toute la contrée; aussi ne l'appelait-on communément que
+Valgard le Faux. C'était, de plus, un ennemi acharné de Gunnar.
+
+L'autre lui conseilla de recourir aux lumières de Gissur le _gode_[40],
+qui habitait le domaine de Mosfield, sis assez loin au nord-ouest par
+delà le torrent de la Thiorsa.
+
+«Si tu le veux, dit-il, je t'accompagnerai.»
+
+* * *
+
+Otkel accepta la proposition, et les deux hommes partirent ensemble. En
+route, Valgard dit à son ami:
+
+«Écoute, je sais que les longs trajets te répugnent; laisse-moi faire
+cette démarche à ta place.
+
+--Très volontiers, répliqua Otkel; je m'en rapporte complètement à
+toi.»
+
+Valgard arriva donc chez Gissur, et lui expliqua de quoi il s'agissait.
+
+«Mais, à ce que je vois, fit remarquer le gode, Gunnar a porté à Otkel
+des propositions d'arrangement acceptables; pourquoi donc celui-ci les
+a-t-il repoussées?
+
+--C'est qu'il voulait avant tout te consulter, sachant combien tes avis
+ont de poids.
+
+--Eh bien, assure-le de ma part, si tu m'as bien exposé l'affaire, que
+le meilleur pour lui est de souscrire aux offres d'accommodement de
+Gunnar. Mon concours ne lui fera pas défaut.»
+
+Valgard regagna Kirboi.
+
+«Gissur me charge de te présenter ses saluts, dit-il à Otkel. Son
+opinion est que, dans l'occurrence, tu aurais grand tort d'accepter une
+réparation à l'amiable. La femme de Gunnar t'a volé; son mari est
+coupable de recel: mieux vaut que tu intentes une plainte en justice.»
+
+À quelques semaines de là, Gunnar travaillait dans son enclos, le dos
+tourné à la route, quand il entendit un galop de chevaux. C'était Otkel
+qui passait devant le boer, en compagnie d'une dizaine d'hommes. Sans
+même s'arrêter, le fermier de Kirboi lui cria à haute voix devant ses
+témoins la formule d'assignation à l'alting, puis il disparut comme il
+était venu.
+
+L'époque des assises arrivée, Gunnar se rendit à Tingvalla, et là il
+affecta de ne jamais paraître en public qu'escorté de ses deux frères
+Kulskiag et Hort, et de Nial et de ses fils. Ces hommes d'élite réunis
+lui formaient une sorte de garde d'honneur.
+
+Tout le monde sut bientôt sur le ting que l'intention du fermier de
+Lidarende était d'appeler sa partie adverse à une lutte en champ clos
+dans l'île de Holm, et l'on ajoutait que c'était contre le gode Gissur
+qu'il voulait combattre personnellement.
+
+Quand celui-ci fut informé de la chose, il courut immédiatement chez
+Otkel.
+
+«Qui donc, lui dit-il, t'a conseillé d'actionner Gunnar par-devant
+l'alting?
+
+--C'est toi-même, parlant à Valgard.
+
+--Valgard en a menti, comme toujours, s'écria l'homme de loi; prenons
+des témoins et allons chez Gunnar.»
+
+Gunnar, averti de son approche, s'était hâté de sortir de sa hutte avec
+tout son monde, qu'il fit ranger en ordre de bataille.
+
+Gissur s'avança et lui dit:
+
+«Nous venons t'offrir de prononcer toi-même le verdict.
+
+--Comment? fit Gunnar interdit; est-ce que ce n'est pas sur ton avis que
+j'ai été cité en justice?
+
+--Non, jamais je n'ai donné ce conseil à Otkel. Valgard le Faux l'a
+trompé.
+
+--Tu le jures?»
+
+Le gode prononça la formule de serment.
+
+«Eh bien, reprit fièrement Gunnar, je suis toujours prêt à payer le
+dommage que ma femme a causé; mais il me faut, à moi aussi, une
+réparation pour cette façon offensante de me traduire dérisoirement à
+l'alting, et j'évalue l'indemnité qui m'est due de ce chef à
+l'équivalent de celle que j'offre à Otkel. Si cette solution ne vous
+agrée pas, que le procès suive son cours légal. Je sais, dans ce cas, ce
+qu'il me reste à faire.
+
+--Non, répondit Gissur, nous souscrivons à tout ce que tu dis, et nous
+ne te demandons qu'une chose, c'est d'être dorénavant l'ami d'Otkel.
+
+--Pour cela, jamais! s'écria Gunnar. L'ami de Valgard le Faux ne saurait
+devenir le mien, et, s'il n'est point fermement résolu à me laisser
+tranquille désormais, j'estime que le plus sage pour lui, c'est d'aller
+dès maintenant s'établir dans quelque district un peu éloigné.»
+
+Ainsi eût pu se trouver clos, ou du moins assoupi jusqu'à nouvel ordre,
+le différend d'Otkel et de Gunnar, si un incident tout fortuit ne fût
+venu presque aussitôt le ranimer.
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 40: Les _godes_, à la fois magistrats et pontifes, étaient
+chargés, chacun dans leur district, de rendre la justice, de convoquer
+le peuple en assemblée locale, de veiller à la paix du pays, et de
+tarifer les marchandises sur les marchés. C'était parmi eux qu'étaient
+élus les juges à chaque session de l'alting. La _goderie_ était une
+charge qui s'achetait, et le ressort en était très flottant, car tout
+homme libre, en Islande, avait le droit de choisir le cercle de
+juridiction qui lui convenait et de le quitter aussi à son gré.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LE COUP D'ÉPERON ET CE QUI S'ENSUIVIT
+
+
+Au cours de ce même été, Otkel voulut aller passer une huitaine de jours
+à Dal, où il avait un ami du nom de Runolf. Il prit avec lui Valgard le
+Faux, ses deux frères et quatre autres hommes, et il se mit en route
+vers la Markar, à l'est de laquelle était le boer de Runolf. Il devait
+passer cette rivière à un gué voisin de Lidarende.
+
+Comme il descendait la pente du coteau sur lequel se trouvaient les
+champs de Gunnar, son cheval eut peur et partit à fond de train.
+
+Gunnar était justement en train de semer de l'orge, baissé vers la
+glèbe, sa hache et son manteau posés à terre près de lui. Otkel ne
+pouvait pas le voir, et Gunnar ne pouvait pas non plus voir Otkel.
+
+Or le hasard voulut que l'animal emporté filât juste au ras de lui.
+Gunnar, surpris, se redressa brusquement, et l'éperon d'Otkel, qui n'en
+pouvait mais, lui déchira au passage l'oreille gauche, d'où le sang
+jaillit avec abondance.
+
+Une minute après Valgard et les autres arrivaient. Gunnar les prit
+aussitôt à témoin de l'acte du brutalité d'Otkel.
+
+«Eh! dit Valgard, le mal n'est pas grand. Vas-tu pour si peu te mettre
+en colère et brandir ta hallebarde, comme tu le fis dernièrement sur le
+ting en nous dictant ton arrêt souverain?
+
+--Je te souhaite, à toi et aux autres, de ne jamais me fournir
+l'occasion de brandir, comme tu le dis, ma hallebarde!» se contenta de
+répliquer Gunnar, et il rentra de ce pas à son boer, où il ne souffla mot
+de l'aventure; de sorte que chacun crut que sa blessure était l'effet
+d'un simple accident.
+
+* * *
+
+Oktel et ses compagnons continuèrent leur route jusqu'à Dal, et là,
+quand tout le monde fut à table, Valgard raconta ce qui s'était passé
+près de Lidarende.
+
+«Et quelle figure faisait Gunnar? demanda là-dessus un des convives.
+
+--Ma foi, il m'a bien semblé qu'il pleurait.
+
+--Voilà, interrompit sévèrement Runolf, une parole calomnieuse que tu
+regretteras. Gunnar lui-même est homme à te prouver que ses yeux ne sont
+point faits pour les pleurs. Puissent d'autres que toi encore ne pas
+l'apprendre à leurs dépens!»
+
+Quand au bout de la semaine son ami le quitta, Runolf lui dit:
+
+«Peut-être ferais-je bien de t'accompagner jusqu'à Kirboi; Gunnar, en te
+voyant avec moi, ne te cherchera point querelle.»
+
+Mais Otkel repoussa la proposition, en alléguant qu'il passerait la
+Markar un peu plus en aval, loin de Lidarende.
+
+Cependant le méchant propos de Valgard le Faux avait été rapporté à un
+pâtre, qui s'était empressé de l'aller redire à Gunnar.
+
+«C'est bon, avait répondu celui-ci; occupe-toi de faire ton métier, et
+ne m'importune point de pareilles vétilles.»
+
+Le soir même, toutefois, il entretint de la chose son frère Kulskiag;
+puis le lendemain, qui était le jour où Otkel devait regagner Kirboi, il
+ceignit son glaive, se coiffa de son casque, prit sa hallebarde, et
+ainsi équipé galopa vers l'ouest.
+
+Après avoir passé la Ranga près de la ferme d'Hof, il descendit de
+cheval et attendit.
+
+Au bout de quelques instants Otkel et ses compagnons parurent.
+Immédiatement il courut sur eux.
+
+«Voici ma hallebarde, leur cria-t-il, et je vais vous montrer comment je
+pleure!»
+
+* * *
+
+La troupe adverse mit vite pied à terre pour se ruer contre lui. Halkol,
+un des frères d'Otkel, fut le premier à l'attaque. Des deux mains il
+lança un énorme javelot à Gunnar. Celui-ci se couvrit, et le dard
+s'enfonça dans son bouclier. Gunnar alors jeta ledit bouclier contre
+terre avec une telle force, qu'il y resta fiché par la pointe du
+javelot; puis, saisissant son épée, il se mit à décrire des moulinets si
+vertigineux, que c'étaient autant d'éclairs fulgurants.
+
+Dans un de ces moulinets il trancha le poignet droit au frère d'Otkel;
+ensuite, se retournant vers Valgard, qui le menaçait à dos de sa hache,
+il lui fit d'un coup de sa hallebarde sauter l'arme des mains; puis,
+d'un second coup lui traversant le ventre, il l'enleva ainsi embroché,
+et l'envoya, la tête la première, rejoindre sa hache dans le marais
+voisin.
+
+Otkel voulut profiter du moment pour couper le jarret de son ennemi;
+mais, d'un bond prodigieux en l'air, Gunnar évita l'atteinte de l'épée;
+après quoi, retombant d'aplomb sur ses jambes, il transperça Otkel à son
+tour.
+
+Soudain une voix s'écria:
+
+«Tiens bon. Gunnar, me voici!»
+
+C'était Kulskiag qui, averti par sa mère Ranveige du départ précipité de
+son frère, s'était hâté de saisir ses armes et de s'élancer ventre à
+terre sur ses traces. Il commença par coucher à terre l'autre frère
+d'Otkel, et Gunnar et lui, à deux contre quatre, eurent bientôt raison
+du reste de la troupe.
+
+L'affaire revint à l'alting suivant; mais tel était encore, à ce moment,
+le prestige de l'homme de Lidarende, que tous les paysans de la vallée
+de la Markar et un grand nombre de ceux de la Ranga prirent à l'envi
+parti pour lui, et obligèrent les trois fils d'Otkel,--Bork, Égil et
+Starkad,--à recevoir le wehrgeld fixé par les juges.
+
+«C'est égal, dit Nial à Gunnar, cette affaire me paraît très fâcheuse.
+On commence, vois-tu, à te jalouser fort, et désormais chacun de tes
+triomphes accroîtra le nombre de tes envieux, et par conséquent celui de
+tes ennemis.»
+
+* * *
+
+Quelque temps après, comme le fils d'Hamund se disposait à partir pour
+le boer de Tung, situé sur un affluent de la Markar, afin d'y rendre
+visite à Asgrim, le beau-père d'Helge, Nial courut vite à Lidarende.
+
+«Tu as à faire un trajet assez long, dit-il à Gunnar; méfie-toi en
+chemin des surprises. Tu n'ignores pas que, malgré l'accommodement
+survenu, la «querelle du sang» reste ouverte entre toi et les fils
+d'Otkel. Veux-tu que mes quatre fils t'accompagnent?
+
+--Merci, répondit Gunnar, je n'entends point qu'ils s'exposent pour
+moi.»
+
+Et il sauta en selle, accompagné seulement de ses frères Kulskiag et
+Hort.
+
+Il demeura huit jours à Tung, et lorsqu'il prit congé d'Asgrim, celui-ci
+lui proposa également une escorte pour sa sûreté. Il la refusa et
+partit.
+
+Il venait de franchir la Thiorsau, cours d'eau vassal des grands fiords
+de l'ouest, quand il se sentit pris de somnolence. La petite troupe
+s'arrêta donc au revers d'une colline, et Gunnar se coucha pour dormir.
+
+Son sommeil fut étrangement agité; un frisson secouait tous ses membres,
+et ses lèvres murmuraient des paroles sans suite. Hort voulut
+l'éveiller, mais Kulskiag l'en empêcha.
+
+À la fin, ce cauchemar cessa, ses yeux se rouvrirent, et il regarda
+autour de lui d'un air effaré.
+
+«Tu as fait quelque songe pénible? lui dit Kulskiag.
+
+--Oui, un songe tel, que, si je l'eusse eu cette nuit à Tung, j'aurais
+laissé l'un de vous deux chez Asgrim.
+
+--Explique-toi donc, demanda Hort.
+
+--J'ai rêvé qu'une bande de loups nous attaquait près de Nafahole
+(c'était le nom des hauteurs qui se trouvaient un peu plus loin); moi et
+Kulskiag nous en abattions un bon nombre; mais Hort était mis en pièces,
+et un des fauves lui dévorait le coeur.»
+
+Hort, à ce mot, se prit à rire; mais Gunnar ajouta d'un ton de voix très
+sérieux:
+
+«Frère, veux-tu que je te donne un conseil? Retourne immédiatement à
+Tung.
+
+--Je n'en ferai rien, certes, répliqua le jeune homme; j'entends te
+suivre, fussé-je assuré de mourir en route.»
+
+* * *
+
+Quelque temps après, tous les trois passaient la Ranga de l'ouest, et
+s'acheminaient du côté de Nafahole. En approchant des collines, ils
+aperçurent une troupe armée qui épiait leur marche. C'étaient les trois
+fils d'Otkel, Bork, Starkad et Égil, accompagnés d'une vingtaine
+d'hommes. Ils avaient eu vent du voyage de Gunnar, et avaient pris leurs
+dispositions afin de l'attaquer au retour.
+
+Gunnar, à leur vue, piqua des deux, suivi de ses frères, vers une langue
+de terre proche de la Ranga qui lui semblait propre à la défensive. Ses
+ennemis l'y rejoignirent aussitôt.
+
+En tête de la bande, dévalant pêle-mêle sur la pente abrupte, s'avançait
+un certain Sigurd, dit «la tête de porc», qui était l'âme damnée de
+Starkad. Gunnar lui décocha prestement une flèche. Sigurd n'eut pas le
+temps de se couvrir de son bouclier; le trait lui entra par l'oeil gauche
+et lui ressortit par la nuque. Ce fut le premier mort du combat.
+
+Une autre flèche, lancée aussi par Gunnar, abattit un second homme, et
+Kulskiag, du jet d'une énorme pierre, fendit le crâne à un troisième.
+
+* * *
+
+«Sus! sus! cria Bork à ses gens; j'ai juré de ne point m'en retourner
+sans sa tête!
+
+--Viens donc la prendre!» riposta Gunnar, qui jeta son arc, et, le
+glaive d'une main, la hallebarde de l'autre, attendit le choc de pied
+ferme.
+
+Bork et Égil fondirent à la fois sur lui. Il transperça l'un d'un coup
+de hallebarde, et décapita l'autre du tranchant de son épée.
+
+Kulskiag, de son côté, serré de près par un certain Svine, de sa hache
+lui tranchait littéralement le fémur. L'homme demeura un instant debout
+sur son autre jambe, regardant d'un oeil hébété son moignon qui
+rougissait le sol; puis il tomba mort.
+
+Un nouvel adversaire se rua aussitôt sur Kulskiag. Celui-ci l'embrocha
+de sa hallebarde, et, le faisant tournoyer en l'air, le lança dans les
+eaux de la Ranga. Hort, lui aussi, se comportait vaillamment. Il avait
+déjà fait mordre la poussière à deux de ses ennemis, quand un troisième,
+nommé Thore, récemment arrivé de Norwège, lui enfonça son glaive dans le
+coeur. Le malheureux expira sur-le-champ.
+
+Gunnar, qui venait de se débarrasser de son septième assaillant, se
+précipita furieusement sur Thore, et, le frappant au défaut des côtes,
+lui partagea le corps en deux morceaux.
+
+«Fuyons! s'écria Starkad à cette vue; car nous avons affaire ici à
+quelque puissance surnaturelle.
+
+--Attends au moins que je te marque, pour qu'on voie bien que tu t'es
+battu.»
+
+L'autre s'esquiva au plus vite; néanmoins le fer de son adversaire eut
+le temps de lui entamer l'épaule.
+
+Toute la troupe détala, laissant treize morts sur le champ de bataille,
+et, parmi ceux qui s'enfuyaient, il n'y en avait pas deux qui ne fussent
+blessés.
+
+Hort était la quatorzième victime.
+
+Gunnar étendit le corps à fleur de terre sur son bouclier, et un tertre
+surmonté d'un petit _cairn_ en cailloux fut érigé par-dessus le cadavre,
+selon la mode islandaise et païenne. Tout le temps que dura cette
+cérémonie, le fils d'Hamund et son frère n'échangèrent pas entre eux une
+parole; mais, au gonflement des veines de ses tempes et aux taches
+rouges qui marquaient ses joues, on devinait assez quelles pensées de
+vengeance s'agitaient dans l'âme de Gunnar.
+
+* * *
+
+On pouvait s'attendre à ce que l'affaire fût extrêmement grave, si tous
+les gens apparentés aux victimes se coalisaient en justice contre le
+meurtrier. Aussi Gunnar n'eut-il rien de plus pressé que d'aller à
+Bergtorsvol demander conseil à son ami Nial.
+
+«Dans tout cela, lui dit ce dernier, je ne vois pas qu'il y ait eu de ta
+faute; c'est l'inéluctable fatalité qui t'a contraint à ce nouveau fait
+d'armes; mais on commence, je te le répète, à se lasser de tes
+sanglants triomphes, et je crains qu'un fâcheux remous d'opinion ne se
+manifeste contre toi à l'alting. Compte néanmoins que je ferai de mon
+mieux pour que tu reviennes victorieux de l'instance.»
+
+Quand les assises furent ouvertes, la partie plaignante se présenta,
+ayant à sa tête, outre Starkad et ses deux beaux-frères Thorgrim et
+Onund, le gode Gissur en personne, dont Starkad avait entre temps épousé
+la fille, dans l'unique vue de le rallier à la cause des siens.
+
+Gunnar, lui, était assisté de ses tenants ordinaires, et en outre d'un
+cousin de feu Hogi, un certain Olaf, qui était pour l'instant le plus
+gros chef de la vallée de la Laxa.
+
+Le remous d'opinion prédit par Nial ne manqua pas, en effet, de se
+produire; néanmoins, grâce au crédit d'Olaf et à l'habileté de Nial
+lui-même, Gunnar, cette fois encore, s'en tira. On gagna les uns par des
+présents, on désarma les autres par des promesses, si bien que l'homme
+de Lidarende sembla sortir de ce nouveau procès plus fort et plus
+respecté que jamais.
+
+Mais le sage Nial ne s'y trompait pas.
+
+«Prends bien garde, dit-il à Gunnar, ta popularité ne tient plus qu'à un
+fil. Si la force des choses t'entraîne à un homicide de plus, rien, j'en
+ai peur, ne pourra te sauver.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+CE QU'IL Y A DANS LE PAS D'UN CHEVAL
+
+
+Un hiver encore s'est écoulé. La diète islandaise a repris sa session de
+printemps au milieu d'un concours inusité de peuple, et mille
+grondements, précurseurs de l'orage, emplissent l'agreste vallon de
+Tingvalla.
+
+Le gode Gissur a fait le tour du ting pour recueillir l'adhésion des
+chefs à l'instance qu'il doit introduire en justice au sujet du meurtre
+de son gendre Starkad et de cinq autres de ses parents.
+
+L'affaire appelée, il gravit le Logberg suivi de ses témoins, et expose
+sa plainte dans les formes voulues. Le vieux Nial s'avance ensuite au
+pied du roc où siège le _Logmadr_, et s'adressant aux juges assemblés:
+
+«Est-il vrai, demande-t-il, que Gunnar et Kulskiag, s'en revenant
+dernièrement des îles de la Côte, ont été derechef assaillis près de la
+Ranga par Starkad, fils d'Otkel, accompagné d'une douzaine d'autres
+hommes?
+
+--Cela est vrai, répondent les juges.
+
+--Est-il vrai aussi, reprend Nial, que, quelques semaines auparavant,
+le même Starkad, de complicité avec Onund et Thorgrim, avait projeté
+d'attaquer Gunnar dans son propre boer tandis que tous les gens de sa
+maison se trouveraient aux champs, et que ce coup de main ne manqua que
+parce qu'un pâtre de Thorosfield avait eu vent de ce qui se tramait?
+
+--C'est encore exact, fit un juré; mais une composition en argent, fixée
+par un arbitrage à l'amiable, a réglé l'affaire dans le délai voulu.
+
+--Eh bien, poursuivit Nial, je demande ici, au nom de Gunnar, que douze
+arbitres décident également dans l'instance présente. Gunnar pourrait
+légalement protester contre l'accusation dont il est l'objet de la part
+de Gissur, et solliciter un arrêt de déboutance...»
+
+Des bruits confus s'élevèrent à ce mot de différents côtés de
+l'assemblée; Nial continua toutefois sans se troubler:
+
+«...Mais Gunnar n'est point de ceux qui se dérobent quand il s'agit de
+verser le prix du sang, et, dût tout son avoir et le mien y passer, vous
+ne le trouverez jamais insolvable.»
+
+* * *
+
+Cette péroraison fut de nouveau suivie de murmures hostiles. Néanmoins
+un certain nombre de notables, après s'être consultés un instant,
+appuyèrent la requête de Nial, et le tribunal arbitral fut formé.
+
+Gunnar et Kulskiag, retirés dans leur hutte, attendaient silencieusement
+la sentence.
+
+Celle-ci fut prononcée le jour même. Elle fixait à un taux relativement
+modéré les indemnités pécuniaires à payer pour la mort de Starkad et de
+ses compagnons; mais elle déclarait Gunnar et son frère condamnés à un
+exil de trois ans.
+
+L'arrêt portait, suivant l'usage, que si dans ce laps de temps les
+bannis reparaissaient en Islande, toute personne apparentée à l'une de
+leurs victimes était autorisée à les tuer.
+
+Les applaudissements de cette même foule, qui avait tant de fois acclamé
+aux comices l'homme de Lidarende, saluèrent au loin cette sentence
+draconienne.
+
+Gunnar acquitta sans mot dire le wehrgeld, et aussitôt, accompagné de
+Nial, il reprit le chemin de la Markar.
+
+«Mon ami, lui dit en route ce dernier, obéis docilement à la loi; donne
+ce nouveau gage à ta gloire. Va-t'en comme jadis dans les pays de l'est
+conquérir un surcroît de crédit et d'honneur. Tu trouveras, à ton
+retour, ta considération si bien refaite d'elle-même, que nul n'osera
+plus te marcher sur le pied... Si tu agis autrement, tu es un homme
+mort.»
+
+Gunnar répondit qu'il n'avait nullement l'intention de violer la
+sentence rendue contre lui. Dès le lendemain il fit parer un navire au
+fiord le plus proche, et quelques jours après il disait adieu à tous ses
+amis et ses serviteurs qui l'avaient escorté jusqu'à la Markar.
+
+* * *
+
+Son frère Kulskiag chevauchait en silence à côté de lui. Tout à coup la
+monture de Gunnar ayant fait un faux pas, ce dernier mit pied à terre,
+et à ce moment il promena ses regards sur la croupe des monts
+d'alentour et sur les champs qui se trouvaient à leurs pieds.
+
+«Ah! le splendide coup d'oeil! s'écria-t-il comme émerveillé. Jamais il
+ne m'a paru aussi beau! Vois, les épis jaunes mûrissent pour la coupe,
+et le foin est tout fauché sur le pré... Kulskiag, je tourne ici
+bride... L'Islande est le plus beau pays!
+
+--Je t'en prie, répondit le frère, ne fais pas ce plaisir à tes ennemis,
+respecte la loi; personne ne voudra plus se fier à toi, et il arrivera,
+crois-le bien, ce que Nial a prédit.
+
+--Non, non, je ne vais pas plus loin, répéta Gunnar, et je te conseille
+de faire comme moi.
+
+--Certes non, je ne veux pas rompre ma parole, ni maintenant ni en aucun
+temps... Séparons-nous donc; mais dis aux miens que jamais je ne
+reverrai l'Islande, car j'ai la certitude de ta fin prochaine, et je ne
+saurais vivre ici sans toi.»
+
+Ils se quittèrent, Kulskiag pour s'embarquer à destination des rives
+étrangères, Gunnar pour regagner Lidarende.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LE SIÈGE DE LIDARENDE--MORT DE GUNNAR
+
+
+À l'alting suivant le gode Gissur déclara Gunnar «hors la loi», et,
+après la dissolution de l'assemblée populaire, assigna rendez-vous à
+tous les adversaires du banni dans cette sombre gorge de l'Allmannagia
+dont on a décrit le site au lecteur.
+
+À cette nouvelle, Nial courut au plus vite prévenir son ami. Il lui
+offrit derechef le concours armé de ses fils, prêts, disait-il, à mourir
+pour lui; mais Gunnar, encore une fois, refusa fermement ce généreux
+sacrifice.
+
+Quelque temps s'écoula. Le fils d'Hamund allait et venait comme de
+coutume, sans que personne fît mine de l'attaquer au dehors ou chez lui.
+C'est qu'on attendait la moisson, époque où tous ses gens allaient être
+occupés à faucher dans les îles voisines, et où il devait rester seul au
+logis avec Ranveige, sa vieille mère, sa femme Halgierde et un chien
+d'Islande appelé _Sam_, d'un instinct et d'un flair tellement
+merveilleux, qu'il discernait du premier abord l'ami de l'ennemi et
+n'aboyait jamais qu'à bon escient.
+
+Au jour dit, les conjurés prirent donc le chemin de Lidarende. Arrivés
+près de la haie de Gunnar, ils firent halte pour se concerter. Le
+premier obstacle était _Sam_; il fallait tout d'abord se défaire de lui.
+Le chien, qui rôdait au dehors, vint de lui-même au-devant de son
+destin. À peine, en effet, eut-il aperçu le premier homme de la bande,
+qu'il lui sauta courageusement à la gorge. Un vigoureux coup de hache
+sur la tête eut raison du fidèle animal; mais avant de tomber mort il
+poussa un hurlement comme personne n'en avait jamais entendu.
+
+Gunnar, qui reposait sur son lit dans la mansarde de son boer, s'éveilla
+à ce cri de détresse.
+
+«Holà! dit-il, Sam mon frère, il me semble qu'on joue un vilain jeu avec
+toi!»
+
+Au même moment il vit par la lucarne quelqu'un qui grimpait vers le
+toit. C'était Thorgrim, qu'on avait envoyé voir en haut si Gunnar était
+bien chez lui. Il fut renseigné à souhait, car celui-ci lui détacha par
+l'ouverture un bon coup de hallebarde qui le fit dégringoler prestement.
+L'homme eut néanmoins encore assez de force pour courir vers le reste de
+la troupe.
+
+«Eh bien? demanda Gissur, Gunnar est-il là?
+
+--Allez-y voir, répondit Thorgrim; pour moi, j'ai la preuve que sa
+hallebarde du moins y est.»
+
+En achevant ces mots il tomba mort.
+
+[Illustration: «Souviens-toi du soufflet que tu me donnas!»]
+
+* * *
+
+Les conjurés se ruèrent aussitôt sur la maison; mais Gunnar les reçut si
+bien à coups de flèches, qu'ils ne purent guère avancer en besogne. Un
+instant ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, puis revinrent à la
+charge.
+
+Trois assauts successifs ayant échoué, la troupe faisait mine de se
+retirer, lorsque Gunnar, saisissant une flèche qui était restée fichée
+dans une poutre près de la lucarne: «Voilà, dit-il, un trait qui leur
+appartient; je vais donc le leur renvoyer, pour qu'ils aient la honte
+d'être atteints par leurs propres armes.
+
+--Mon fils, supplia la mère, ne fais pas cela, ne les rappelle pas ici,
+puisque tu vois qu'ils s'éloignent.»
+
+Gunnar lança nonobstant le projectile, qui blessa grièvement un homme à
+l'arrière-garde.
+
+«Tiens! dit Gissur, je viens de voir une main avec un anneau d'or qui
+cueillait une flèche sur le toit... M'est avis qu'ils n'ont pas là
+dedans beaucoup de munitions, puisqu'ils en vont glaner au dehors... Si
+nous reprenions un peu l'offensive?
+
+--Brûlons-le dans sa tanière, dit Onund.
+
+--Pour cela, jamais! répliqua Gissur, ma propre vie fût-elle en jeu!
+Mais toi, qui passes pour un homme de ressources, tu inventeras bien
+quelque autre expédient qui vaille.»
+
+* * *
+
+Il y avait dans la plaine quelques cordages qui servaient d'amarres, en
+cas de tempête, pour consolider la maison. Sur l'avis d'Onund on les
+prit, on les enroula aux extrémités de la solive maîtresse qui
+maintenait tout le chevronnage du toit, et l'on arracha ainsi la
+membrure du faîte.
+
+Gunnar ne s'en aperçut que lorsque la dislocation des poutres était déjà
+chose consommée. Il continua néanmoins à se servir si bien de son
+arbalète, que les ennemis ne pouvaient l'approcher.
+
+Onund parla derechef de mettre le feu au logis; derechef aussi Gissur
+repoussa la proposition.
+
+À ce moment un des assiégeants parvint à se hisser tout en haut, et
+trancha par surprise la corde de l'arc de Gunnar. Celui-ci saisit
+aussitôt sa hallebarde, et l'homme retomba transpercé au pied de la
+muraille.
+
+Gunnar cependant avait reçu deux blessures.
+
+«Halgierde, dit-il à sa femme, coupe deux tresses de ta chevelure, afin
+que ma mère m'en refasse une corde pour mon arbalète.
+
+--Est-ce absolument indispensable? demanda Halgierde.
+
+--Si indispensable, que ma vie en dépend. Si je puis continuer à jouer
+de l'arc, ces gens-ci ne m'approcheront jamais.»
+
+Halgierde se croisa les bras et reprit:
+
+«Souviens-toi du soufflet que tu me donnas... Il m'est fort égal que ta
+défense se prolonge plus ou moins.
+
+--C'est bien, répliqua Gunnar; chacun entend l'honneur à sa façon; je ne
+m'attarderai pas à te prier.
+
+--Coquine que tu es! s'écria la mère; ta honte vivra éternellement!»
+
+Gunnar ne se relâchait point dans sa résistance. Il blessa encore
+grièvement huit hommes; mais enfin de lassitude il se laissa choir.
+
+Ses ennemis alors s'avancèrent, fondirent sur lui et le criblèrent de
+coups. Il put néanmoins se redresser une dernière fois, et se battit de
+nouveau en désespéré jusqu'à ce qu'il retombât mortellement atteint.
+
+«Amis, s'écria Gissur, nous venons de tuer le preux des preux! La
+victoire, certes, nous a coûté cher, et aussi longtemps que la terre
+d'Islande sera habitée, on se racontera le suprême fait d'armes de ce
+vaillant.»
+
+Il donna ensuite des ordres pour que tout fût respecté dans le boer, et
+chacun reprit le chemin de sa maison.
+
+* * *
+
+La nouvelle de la mort tragique de Gunnar fit une profonde impression
+dans le pays. Une assemblée de district (_gauting_) fut tenue tout
+exprès en cette circonstance; mais le défunt ne laissait point d'enfant
+mâle qui pût assumer la tâche de le venger. De ses deux frères, l'un
+n'était plus de ce monde; l'autre, Kulskiag, était en Danemark, d'où la
+nouvelle arriva bientôt qu'il s'était marié, fait chrétien, puis
+transporté avec sa femme au pays de Novgorod, chez les Varangiens, pour
+s'y livrer au commerce des pelleteries.
+
+Halgierde se hâta de quitter Lidarende pour se retirer à Grytaa auprès
+de son gendre Thraen. Seule Ranveige, la vieille mère de Gunnar, demeura
+au boer.
+
+Elle suspendit la hallebarde de son fils dans la salle d'honneur comme
+une pieuse relique. Défense fut faite à personne d'y porter la main.
+Dans les nuits tempétueuses de l'hiver, si parfois une rafale de vent,
+passant à travers les poutres disjointes, faisaient résonner l'arme
+contre le mur, Ranveige s'éveillait en sursaut et criait:
+
+«Qui touche à la hallebarde de Gunnar? Celui-là seul a le droit de la
+prendre qui la lui veut porter dans la Walhalla!»
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+NIAL ET LES FILS DE NIAL
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+OU LE LECTEUR RETOURNE EN NORWÈGE
+
+
+Dans l'été de cette même année 993, où s'était accompli le drame de
+Lidarende, le fameux pirate Melkolf était l'effroi des côtes
+scandinaves. Sa flottille, composée de six longs bâtiments, les plus
+véloces qu'on eût encore vus, courait sans cesse du cap Nord au Smaaland
+(Suède), jetant le grappin à tous les navires, et portant même la
+désolation jusque dans le fiord de Christiania.
+
+Vainement le jarl Hakon avait-il lancé ses meilleurs marins à la
+poursuite de l'escadre écumeuse; il semblait que les tempêtes seules
+pussent affranchir les mers boréales du tribut qu'y prélevait le viking.
+
+Un jour que Melkolf était aux aguets au fond d'une anse du nord de
+l'Écosse, il vit déboucher dans la baie un bateau qui venait des Orcades
+et portait à sa proue une tête de griffon. Immédiatement il donna
+l'ordre de lui courir sus.
+
+L'autre n'essaya pas même de battre en retraite. En un clin d'oeil il fut
+entouré et son équipage sommé de se rendre. Sur l'avant-pont se tenaient
+trois jeunes gens de haute taille et à la mine fière, que le pirate, du
+premier coup d'oeil, avait reconnus pour des Islandais.
+
+* * *
+
+C'étaient, en effet, les trois fils de Nial, Skarphédin, Helge et Grim,
+qui, sur le conseil de leur père, désireux d'offrir à leur humeur
+belliqueuse et remuante le dérivatif des lointaines aventures, s'étaient
+embarqués, comme jadis Gunnar, pour la terre de Norwège. Un coup de vent
+les avait détournés de leur route et poussés dans la direction de
+l'Écosse.
+
+Quoique disposant à peine du cinquième des forces qu'avait le viking,
+Skarphédin n'hésita pas un instant: d'un signe il commanda le combat, et
+lui-même, pour donner l'exemple, assena au pilote du navire qui se
+trouvait bord à bord avec le sien un tel coup de sa hache _Rimegyge_ sur
+la tête, que l'homme s'abattit pour ne plus se relever.
+
+Grim, assailli par deux des pirates, en traversa un de sa hallebarde;
+puis, faisant un bond prodigieux de côté, un de ces bonds où Gunnar
+excellait, il retomba de tout son poids sur le second, qui n'atteignit
+que son bouclier, et se vit cloué à la renverse au bordage de son propre
+bateau.
+
+Cependant toute une grappe d'ennemis s'accrochait au navire islandais,
+et la mêlée sanglante commençait. Skarphédin était effrayant à voir,
+avec son visage aigu d'oiseau de proie et la pâleur mate de son teint.
+Chaque tournoiement de sa Rimegyge faisait voler une tête ou un bras.
+
+Helge, dans sa beauté douce et calme, ses longs cheveux voltigeant au
+vent, combattait à l'arrière du bateau avec l'élite des marins du bord,
+cherchant à joindre Melkolf lui-même, qu'entourait un groupe de ses
+gens.
+
+Le sang ruisselait de toutes parts et la victoire flottait incertaine,
+quand cinq bâtiments contournèrent tout à coup la pointe recourbée de
+terrain qui fermait la baie du côté de l'est. Ils arrivaient à force de
+rames. Celui qui ouvrait la marche était orné tout entier d'écussons, et
+au mât se tenait adossé un homme vêtu d'un pourpoint de soie, la tête
+coiffée d'un casque d'or, et portant à la main une énorme lance.
+
+«Holà! qui soutient ici cette lutte inégale?» cria-t-il de loin aux
+Islandais.
+
+Les fils de Nial dirent qui ils étaient.
+
+«Oh! répondit l'étranger, vous portez un nom connu par tout le Nord;
+moi, je suis Kare, fils d'Ethel. Islandais comme vous, je viens des
+Hébrides, et à temps, je pense, pour vous être utile.»
+
+* * *
+
+Là-dessus le combat reprit plus terrible. Kare commença par sauter sur
+le gaillard d'avant du navire où se trouvait Melkolf. Celui-ci, sans lui
+laisser le temps de se reconnaître, se rua contre lui le glaive au
+poing. L'autre heureusement put esquiver le coup, dirigé avec une telle
+force, que la lame entière s'enfonça dans la boiserie du bordage.
+
+Kare leva l'épée à son tour; mais il n'atteignit que l'air invulnérable.
+Dans un brusque mouvement de côté pour éviter le fer qui le menaçait,
+Melkolf avait perdu l'équilibre, et était tombé à l'eau comme une masse.
+
+«Holà! s'écria le fils d'Ethel, est-ce qu'à l'instar de Fafnir le nain
+tu voudrais te changer en un serpent de mer[41], afin de continuer entre
+deux eaux l'honnête métier auquel tu excelles? Attends un peu!»
+
+Ce disant, il saisit une lance, et, se penchant sur l'avant-bec du
+navire, il la brandit d'une main sûre contre le corps du pirate, qui,
+désireux de prendre le large, s'était mis à frapper vigoureusement
+l'onde de ses quatre antennes.
+
+Celui-ci entendit le fer sifflant; il voulut replonger pour lui
+échapper; mais, comme dit la vieille _saga_, la mer est un élément plein
+de lourdeur, et la lance fut plus vite à son but que le plongeur au
+sien. Kare avait visé l'homme par le milieu, et ce fut aussi le milieu
+de l'homme qui fut bel et bien traversé par la pique.
+
+Le viking, avant d'expirer, leva un moment, comme deux rames que l'on
+met en l'air, ses deux bras tout droits au-dessus de sa tête, un court
+bouillonnement agita l'eau verte, une tache rouge y apparut, et c'en
+fut fait à jamais de Melkolf, «la terreur du Nord.»
+
+Au même instant Helge et Grim, enjambant toute une ligne de cadavres
+étendus à la file comme des cormorans, arrivaient à la rescousse de ce
+côté. Le renfort était inutile. Les vikings, découragés par la mort de
+leur chef, s'étaient décidés à demander merci. Skarphédin leur fit grâce
+de la vie et leur permit de se retirer avec un de leurs bâtiments;
+seulement ils durent livrer aux vainqueurs tout ce qu'ils possédaient
+d'armes et de richesses.
+
+* * *
+
+Après cet exploit, les fils de Nial s'en allèrent avec Kare à Rowsa, île
+des Orcades où résidait le comte Sigurd, tributaire du jarl Hakon de
+Norwège, au service duquel était temporairement le fils d'Ethel. Ils
+passèrent près de lui tout l'hiver, et Helge devint même, au même titre
+que Gunnar jadis l'était devenu du roi Svend, l'homme-lige de Sigurd. Le
+printemps revenu, ils firent, toujours en compagnie de Kare, diverses
+expéditions maritimes qu'on s'abstiendra de raconter au lecteur, déjà au
+courant de ce genre d'épopée, et la seconde année ils gagnèrent le port
+norwégien de Drontheim. Kare, retenu quelque temps encore aux Orcades
+par ses fonctions de collecteur de l'impôt dans les îles et les
+archipels voisins, ne devait les y rejoindre qu'à la fin de la saison.
+
+* * *
+
+Hakon le Puissant, comme on l'appelait, eût pu dès longtemps, s'il
+l'avait voulu, prendre le titre de roi de Norwège, sans que Svend le
+Danois, son suzerain nominal, eût eu les moyens de l'en empêcher; mais,
+assuré de son autorité et plus soucieux d'être que de paraître, il
+s'était contenté de se faire appeler jarl, comme l'avait fait son père
+avant lui, et, avant son père, son aïeul. Les épreuves n'avaient pas
+manqué à sa vie. Exilé pendant sa jeunesse à la cour d'Harald à la dent
+bleue, il s'y était vu, en compagnie de ce prince, contraint par
+l'empereur Othon d'embrasser le christianisme. Mais, à peine rentré en
+Norwège, il s'était hâté de rejeter, selon son expression favorite, la
+«soupe au lait» de la foi nouvelle et de revenir aux farouches dieux de
+ses ancêtres; de plus, pour mieux accentuer cette seconde conversion, il
+avait fait aussitôt mettre à mort les moines et les prêtres venus avec
+lui afin d'évangéliser le pays.
+
+Son château principal, ou plutôt sa _grange_[42], pour employer
+l'expression du temps, se trouvait en un lieu appelé _Ladir_, au centre
+du district actuel de Drontheim. Quant à la ville de ce nom, elle
+n'existait pas alors, et ladite appellation ne s'appliquait qu'au canton
+même où vivaient les tribus d'hommes libres au concours desquelles
+Hakon devait le plus clair de sa force.
+
+C'était aussi dans cette région, située au nord des monts Dofrines, que
+s'élevait le plus grand sanctuaire païen de la Norwège, celui que le
+jarl vénérait entre tous. Sis dans une clairière d'une des épaisses
+forêts de pins de la vallée, il était bâti tout en bois, mais
+merveilleusement ouvragé et sculpté. De forme circulaire, avec un
+évidement correspondant à ce que nous nommons l'abside, un dôme surmonté
+d'un clocher, et des fenêtres munies de vitres, ce qui était une rareté
+pour l'époque[43], il représentait le type ordinaire de ces temples
+primitifs en rotonde auxquels, en maint lieu du Nord, les chrétiens une
+fois victorieux n'eurent qu'à ajouter une croix et des cloches pour les
+métamorphoser extérieurement en églises.
+
+À l'intérieur étaient, cela va sans dire, les images des divers dieux
+scandinaves, images chargées de mille ornements de prix, tels que
+broches, colliers d'or et bracelets.
+
+* * *
+
+Or, la veille même du jour où les fils de Nial, après un an passé en
+Norwège, se disposaient à se rembarquer pour l'Islande, il advint que le
+jarl Hakon donna en son château de Ladir une fête somptueuse à l'un de
+ses hommes liges, le vieux chef Gudbrand de la Vallée[44].
+
+Kare n'était pas encore arrivé. En revanche, pendant la fête même, un
+autre Islandais survint à la Grange: c'était Thraen, ce gendre
+d'Halgierde que le lecteur n'a sans doute pas oublié.
+
+Depuis deux à trois ans, lui aussi, il voyageait dans les pays de l'Est,
+et, comme c'était un vaillant homme en même temps qu'un marin très
+expert, le jarl Hakon l'avait retenu le plus possible auprès de lui, et
+l'honorait d'une faveur toute spéciale. Pour le moment, ledit Thraen
+revenait d'une mission de confiance en Danemark, et, de même que les
+fils de Nial, il se préparait à mettre à la voile afin de retourner en
+Islande.
+
+Le repas venait de s'achever, les cornes circulaient à la ronde avec les
+toasts accoutumés, quand, à l'un des bouts de la salle, une querelle
+s'éleva entre deux des convives. L'un s'appelait Asvard; c'était un des
+familiers du jarl. L'autre, un homme d'une stature gigantesque, au
+visage sombre et au regard mauvais, faisait partie de la suite de
+Gudbrand. Seul parmi tous les invités, il avait gardé avec lui sa hache,
+dont il ne se séparait jamais, disait-il.
+
+Hakon appela cet individu.
+
+«Avance ici; comment te nomme-t-on?
+
+--On me nomme Rapp, fils de Geirolf, répondit l'autre d'un air farouche.
+
+--Ah! oui, je connais ton histoire. Tu as tué un homme en Islande, et
+alors tu t'es enfui en Norwège, où notre féal Gudbrand de la Vallée a
+bien voulu t'accueillir sous son toit. Fais en sorte qu'il n'ait pas à
+se plaindre de toi, sinon il pourra t'en cuire.»
+
+L'homme fit entendre un espèce de grognement.
+
+«Qu'est-ce que tu dis? reprit le jarl. Sache que dans une salle remplie
+de monde il n'est pas séant de murmurer dans sa barbe. Allons, retourne
+à ta place, et ne trouble plus la paix de cette fête.»
+
+L'Islandais fit le geste de lever à demi sa hache comme s'il eût eu la
+velléité d'en essayer le fil sur Hakon; puis, tournant brusquement sur
+lui-même, au lieu de regagner sa place, il sortit incontinent de la
+salle avec un ricanement sardonique. Nul ne s'occupa plus de l'incident,
+et les libations continuèrent comme devant.
+
+* * *
+
+Le lendemain, dans la matinée, Skarphédin et ses frères, ainsi que
+Thraen, se trouvaient ensemble au fiord de Ladir, occupés des derniers
+apprêts de leur départ. Tout à coup un bruit inusité retentit par delà
+le petit bois de genévriers et de bruyères qui séparait le rivage de la
+Grange, et une épaisse colonne de fumée s'éleva plus loin au-dessus des
+grands arbres de la vallée.
+
+Les fils de Nial et Thraen se demandaient ce que cela signifiait, quand
+un homme déboucha du fourré, courant de toute la vitesse de ses pieds.
+
+C'était Rapp l'Islandais.
+
+«Sauvez-moi! cria-t-il tout d'abord à Skarphédin et à ses deux frères.
+
+--Qu'as-tu donc fait?
+
+--Voici la chose brièvement, car les actes me vont mieux que les
+paroles. J'ai pillé le temple de Thor, j'y ai mis le feu, et comme les
+soldats du jarl me traquaient, j'en ai tué deux avec cette hache.
+
+--En ce cas, répondit Helge, tu es un de ces oiseaux de malheur que
+chacun doit se garder d'accueillir.
+
+--Vous oubliez que je suis Islandais!
+
+--Un Islandais hors la loi!
+
+--C'est bien, que mes malédictions vous retombent sur la tête!» riposta
+haineusement le fugitif, et apercevant Thraen non loin de là, il courut
+l'implorer à son tour.
+
+Celui-ci d'abord le repoussa; puis, se laissant persuader, il consentit
+à le recevoir dans une barque et à le conduire à son bâtiment, amarré à
+une petite île du fiord.
+
+Quelques instants après, le jarl parut avec ses gens.
+
+«Où est Rapp? demanda-t-il à Helge.
+
+--Nous ne savons pas, fit celui-ci.
+
+--C'est bien, on le trouvera néanmoins.»
+
+Et il tourna le dos aux fils de Nial.
+
+«Ta réponse est d'un homme de coeur, la seule aussi que nous pouvions
+faire, dit Grim à son frère. Reste à savoir de quelle façon Thraen
+payera notre loyauté.
+
+--Il n'importe, reprit Skarphédin. Seulement embarquons-nous sans
+retard, et gagnons une des îles que voici, afin de pouvoir appareiller
+au premier bon vent.»
+
+* * *
+
+Le jarl cependant avait été, tout le long du port, demander à chaque
+capitaine où était passé Rapp. Nul n'avait pu ou voulu le lui dire.
+
+À la fin, avisant le navire de Thraen:
+
+«Bon, se dit-il, je suis sûr de trouver là-bas ce que je cherche.»
+
+Il prend un canot et gagne le bâtiment du gendre d'Halgierde.
+
+Néanmoins, malgré toutes ses recherches, il ne peut découvrir son homme,
+de sorte qu'il se décide à revenir au rivage. Mais, une fois à terre, il
+se souvient d'avoir aperçu dans l'eau à côté du navire deux tonneaux
+placés bout à bout, et qu'il avait négligé de fouiller: le bandit, à
+coup sûr, devait s'y trouver.
+
+Il y était effectivement, Thraen ayant fait défoncer les tonnes d'un
+côté pour que le fugitif pût s'y loger plus à l'aise. Seulement, en
+voyant le jarl rebrousser chemin vers le bâtiment, on relève bien vite
+les tonneaux et on dissimule le brigand au milieu d'un tas de sacs à
+marchandises.
+
+Le jarl, encore déçu dans ses investigations, regagne de nouveau la
+rive. À peine y a-t-il posé le pied, qu'il se rappelle avoir vu sur le
+pont des sacs éminemment propres à servir de cachettes, et pour la
+troisième fois il retourne au navire.
+
+Mais Thraen déballe aussitôt son hôte, et l'enveloppe dans la voilure
+qui était repliée sur la vergue. Derechef le jarl en est pour sa peine.
+Ce n'est qu'à terre qu'il lui paraît clair comme le jour que le bandit
+s'est fourré dans la voile. Mais, entre temps,--c'était à la brune,--un
+vent favorable s'étant levé, Thraen en avait profité pour prendre le
+large.
+
+* * *
+
+Le jarl, furieux de sa déconvenue, part aussitôt avec quatre chaloupes
+de guerre pour atteindre le navire des fils de Nial, qui n'ont pas
+encore dérapé, et qu'il croit complices de la perfidie de Thraen.
+Ceux-ci, en voyant venir la flottille, devinent de quoi il s'agit, et se
+mettent immédiatement en défense. Un combat s'engage, et les trois
+frères, n'étant pas en force, sont capturés.
+
+Comme, dans les idées du Nord, une exécution nocturne passait pour une
+sorte de meurtre et de félonie, on garrotte les prisonniers avec le
+dessein de les mettre à mort le lendemain. Mais dans la nuit ils rompent
+leurs liens, se glissent en silence par-dessus bord, et, ayant gagné la
+côte à la nage, ils ont la chance de rencontrer un navire qui était
+justement celui de Kare.
+
+Ils racontent à leur ami ce qui leur est arrivé par la faute de Thraen,
+et se déclarent prêts à marcher contre le jarl pour tirer vengeance de
+l'outrage odieux qu'il leur a infligé; mais Kare les détourne de ce
+projet insensé.
+
+«Je vais, dit-il, lui parler moi-même de l'affaire en lui remettant le
+tribut que Sigurd m'a chargé de lui porter; laissez-moi accommoder le
+différend.
+
+Effectivement, grâce au concours que lui prête le propre fils d'Hakon,
+il obtient de ce prince un dédommagement pour Skarphédin et ses frères.
+Quelque temps après, ces derniers, ajournant leur retour en Islande,
+regagnent avec leur ami les orcades, où ils passent encore un hiver,
+admirablement traités par Sigurd. Le printemps venu, ils accompagnent
+Kare dans de nouvelles expéditions aux Hébrides, en Écosse, dans le pays
+de Galles et à l'île de Man. De chacune de ces courses aventureuses ils
+rapportent un surcroît d'honneurs et de richesses. Enfin, l'été de la
+troisième année après leur départ de l'Islande, ils prennent congé de
+l'excellent comte qui leur a offert une si bienveillante hospitalité, et
+cinglent avec Kare vers la Terre-de-Glace.
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 41: Allusion à la légende du nain scandinave qui, métamorphosé
+en serpent, était censé devoir rester jusqu'à la fin des temps à veiller
+sur des monceaux d'or sous-marins.]
+
+[Note 42: On appelait ainsi une résidence princière près de laquelle
+on emmagasinait toutes les provisions de bouche nécessaires; les
+monarques et jarls avaient d'ordinaire plusieurs logis de ce genre.
+Hakon, par exemple, en possédait une autre plus au sud, à Skuggi, près
+de la moderne ville de Bergen.]
+
+[Note 43: Les fenêtres alors étaient généralement garnies de vessies
+ou de corne, en place de verre et de talc.]
+
+[Note 44: C'est-à-dire de la vallée du même nom, sise un peu plus au
+sud.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+THRAEN
+
+
+Thraen cependant était arrivé sans encombre en Islande, et s'était
+aussitôt rendu à son habitation de Grytaa, où toute sa famille l'avait
+reçu comme un gros chef de tribu qu'il était. Ses longs voyages et le
+rôle qu'il avait joué en Norwège avaient encore accru la considération
+naturellement due à sa personne et à ses richesses.
+
+Il entretenait à demeure auprès de lui une troupe de quinze guerriers
+émérites qui l'accompagnaient dans toutes ses sorties. Avec cela il
+aimait beaucoup le faste. Son équipement ordinaire se composait d'un
+manteau bleu par-dessus lequel il ceignait l'épée, d'un casque d'or,
+d'un bouclier de prix et d'une pique qui était un cadeau du jarl Hakon.
+
+Rapp le bandit, qu'il avait ramené avec lui en Islande, était demeuré
+son commensal et son confident de prédilection. Le drôle était aussi
+entré fort avant dans les bonnes grâces de la veuve de Gunnar, et l'on
+jasait même de l'intimité, un peu trop étroite, semblait-il, qui régnait
+entre lui et Halgierde.
+
+Telles étaient les choses à Grytaa quand les fils de Nial reparurent à
+leur tour. Kare, leur sauveur et ami, trouva au boer de Bergtorsvol
+l'accueil que lui méritaient ses actions, et le printemps suivant vit se
+célébrer son mariage avec Helga, une des filles de Nial. Bien qu'il eût
+acheté au Mydal, à peu de distance de là sur la côte, un domaine d'une
+certaine importance, il continua néanmoins de résider la plus grande
+partie de l'année auprès de son beau-père.
+
+Quelque temps s'écoula sans que les fils de Nial reparlassent des
+violences qu'ils avaient subies par le fait de Thraen; puis un matin, à
+la suite de divers colloques mystérieux, les quatre jeunes gens, et Kare
+avec eux, partirent au galop du côté de Grytaa.
+
+Thraen, averti de leur approche par une femme qui travaillait au dehors,
+fit prendre aussitôt les armes à ses hommes, et se posta avec eux et son
+frère Kétil dans le vestibule de son boer, qui était extraordinairement
+spacieux. Halgierde elle-même se plaça à l'intérieur près de la porte,
+ayant à côté d'elle Rapp, qui, selon sa coutume, lui parlait à voix
+basse.
+
+* * *
+
+Bientôt les fils et le gendre de Nial se montrèrent. Skarphédin marchait
+en avant; après lui venait Kare, que suivaient Grim, Helge et Atle.
+Personne ne les honora du salut.
+
+«Puissions-nous être ici les bienvenus! dit Skarphédin en franchissant
+le seuil.
+
+--Il n'y a point pour vous de bienvenue en ce lieu, se hâta de répondre
+la veuve de Gunnar.
+
+--Ce qui sort de ta bouche n'a pas de valeur, repartit dédaigneusement
+le jeune homme; tu es le rebut et l'opprobre de ton sexe!
+
+--Voilà un propos qui te coûtera cher,» s'écria Halgierde furieuse.
+
+Sans plus lui répondre, Skarphédin s'adressa à Thraen:
+
+«Je viens, dit-il, causer avec toi de la réparation que tu juges
+convenable de nous accorder pour ce que nous avons souffert en Norwège.
+
+--Tiens! je ne savais pas, les vaillants, que vous battiez monnaie avec
+vos exploits!» repartit insolemment Traen.
+
+Helge, à son tour, prit la parole:
+
+«Nous t'avons par le fait, sauvé la vie, en détournant sur nous la
+colère du jarl, à l'égard duquel tu t'es mal comporté au sujet de cet
+homme.»
+
+Du doigt il désignait Rapp.
+
+Le bandit poussa une exclamation de fureur, et fit le geste de lever sa
+hache.
+
+«Silence! lui cria Skarphédin; quelque jour on te teindra la peau en
+rouge, comme tu le mérites!
+
+--Hors d'ici les «barbes bien fumées»! hurla Halgierde, transportée de
+rage; allez me rejoindre votre «ladre sans poil»!
+
+Les fils de Nial regardèrent les hommes qui se trouvaient là.
+
+«Répéterez-vous à votre tour cette injure?» leur dit Skarphédin.
+
+Tous la répétèrent, à l'exception de Thraen, qui ordonna même à ses gens
+de se taire.
+
+«C'est bien, reprit Skarphédin; à présent nous nous retirons.»
+
+Les jeunes gens regagnèrent Bergtorsvol, où ils racontèrent l'entrevue à
+leur père.
+
+Toute la soirée le vieillard conversa à voix basse avec ses enfants;
+mais personne, pas même Bergtora, ne fut mis dans le secret de
+l'entretien.
+
+* * *
+
+À un mois de là,--l'hiver était déjà commencé,--Thraen, accompagné de
+Rapp et de sept ou huit de ses gardes du corps, alla visiter Runolf,
+qui, on se le rappelle, habitait le boer de Dal, par delà la Markar. Au
+repas il fut question de la querelle pendante, et Runolf, qui en toute
+occurrence s'entremettait volontiers pour la paix, exhorta son hôte à
+s'accommoder.
+
+«Jamais!» répondit Thraen.
+
+Quand celui-ci fut pour s'en retourner, Runolf le prit encore à part et
+lui dit:
+
+«Garde-toi bien; j'ai comme une idée que, depuis la mort de Gunnar,
+personne, dans nos pays de l'Ouest, n'est de taille à se mesurer avec
+ceux que tu as offensés.
+
+--Arrive ce que pourra!» répliqua Thraen en sautant en selle, et il
+s'éloigna avec les siens dans la nuit.
+
+Le lendemain, à Bergtorsvol, la femme de Nial, s'éveillant dès l'aurore,
+entendit résonner un bruit de fer contre la cloison: c'était Skarphédin
+qui décrochait sa hache Rimegyge.
+
+La mère se leva en hâte et sortit. À la porte elle trouva son aîné avec
+ses trois frères et son gendre Kare. Tous étaient armés de pied en cap
+et enfourchaient déjà leurs montures.
+
+«Tu m'as l'air bien animé, mon fils, dit la vieille femme à Skarphédin;
+jamais encore je ne t'ai vu ainsi! Où allez-vous donc?
+
+--Nous allons à la recherche des brebis.
+
+--Tu as déjà répondu cela une fois à ton père, et ce jour-là vous
+partiez pour la chasse à l'homme.»
+
+Skarphédin se contenta de sourire, et Bergtora rentra au logis.
+
+La troupe gagna rapidement les hauteurs d'où l'on dominait le chemin de
+Dal, et là elle mit pied à terre pour interroger l'horizon.
+
+L'attente ne fut pas longue. Au bout de quelques minutes on discerna
+dans la brume légère qui couvrait le fond de la vallée un gros d'hommes
+à cheval côtoyant la rive opposée de la Markar.
+
+Les gens de Thraen,--car c'étaient eux,--aperçurent, eux aussi, le
+groupe aux aguets.
+
+«Attention! s'écria l'un d'eux; j'ai vu là-haut, sur la colline,
+étinceler des armes.
+
+--Eh bien, répondit Thraen, au lieu de traverser ici la rivière, nous
+allons continuer d'aller en avant. Libre à eux de nous rejoindre si le
+coeur leur en dit.
+
+--Tiens! ils nous ont dépistés, fit de son côté Skarphédin; les voilà
+qui poussent droit devant eux. Passons bien vite la Markar.»
+
+* * *
+
+Le fleuve était pris par les glaces; au milieu seulement il restait un
+chenal libre, de douze coudées environ de largeur. Les fils de Nial
+résolurent de le passer à cette place.
+
+Skarphédin s'élança le premier sur l'arène luisante et rigide, et,
+arrivé près de la fissure, il la franchit d'un bond gigantesque. Ses
+compagnons l'imitèrent. Puis il courut sur Thraen, qui se trouvait un
+peu en amont. Celui-ci venait d'ôter son casque; avant qu'il eût le
+temps de le remettre, la hache Rimegyge, tournoyant dans l'air, lui
+fendit la tête jusqu'à la mâchoire supérieure. Quelques dents, détachées
+du coup, tombèrent sur le sol gelé avec un bruit sec. Skarphédin en
+ramassa une et la mit dans sa poche.
+
+Tout cela fut l'affaire d'un clin d'oeil. Quand les gens de l'escorte
+voulurent fondre sur l'impétueux agresseur, celui-ci avait déjà fait
+volte-face et était hors d'atteinte. Quelqu'un lui jeta par derrière un
+bouclier dans les jambes; mais Skarphédin esquiva l'obstacle, et en
+quelques sauts rejoignit Kare et ses frères stupéfaits.
+
+«Et d'un! leur cria-t-il; à votre tour maintenant!»
+
+Tous les cinq reprirent l'offensive. Grim et Helge se ruèrent contre
+Rapp. Celui-ci allait frapper Grim de sa hache; mais Helge le prévint en
+lui tranchant la main droite.
+
+«Il me reste la gauche!» s'écria le bandit.
+
+Il n'avait pas achevé de parler, que Grim le transperçait de sa
+hallebarde.
+
+L'homme tomba mort aussitôt, et le reste de la troupe adverse prit la
+fuite.
+
+«Les poursuivons-nous? demanda Kare.
+
+--Non, répondit Skarphédin; laissons une moitié de sa meute à Halgierde.
+
+--J'ai une idée pourtant, reprit Kare, qu'un jour viendra où nous
+regretterons de n'avoir pas tout tué.
+
+--Oh! je n'ai pas peur d'eux!» ajouta Skarphédin.
+
+Et la troupe regagna Bergtorsvol.
+
+«Voilà de gros événements, dit Nial à ses fils quand il lui eurent
+raconté l'affaire; vous vous êtes tous conduits en héros; mais j'ai peur
+des suites de votre vaillance.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LE FILS DE THRAEN
+
+
+Il y eut néanmoins une trêve d'assez longue durée. Le plus proche parent
+de Thraen, c'était son frère Kétil, qui possédait à l'est de la Markar
+une habitation appelée Mork. Or Kétil avait épousé, à peu près en même
+temps que Kare, une des filles de Nial, et comme en outre c'était un
+homme assez doux d'humeur, il se prêta de la meilleure grâce à
+l'accommodement qui lui fut proposé.
+
+Malgré cela, Nial avait encore des craintes pour l'avenir. Il devinait
+les sourdes menées que l'irréconciliable Halgierde ourdissait de sa
+maison de Grytaa, et il sentait que le moindre incident pouvait ranimer
+la querelle mal éteinte entre les membres des familles ennemies.
+
+Cet esprit de paix qui se levait en lui n'était pas seulement un effet
+de sa générosité d'âme naturelle. Vers la fin de l'été de l'année
+jusqu'à laquelle nous a conduits cette histoire, un de ces _papas_ de
+l'empereur Othon, dont Halvard le Rouge parlait à Gunnar, avait franchi
+l'Atlantique du Nord pour essayer de convertir au _dieu blanc_ les
+païens de la vieille Thulé. Ce _papa_, qui s'appelait Stefner, était
+lui-même Islandais d'origine, et, ainsi que tous ses congénères,
+singulièrement prompt à l'action.
+
+Tant qu'il se contenta de prêcher le long des fiords du sud-ouest, où se
+groupait le plus gros de la population, le culte nouveau déjà implanté
+dans une partie des États scandinaves, les Islandais ne lui témoignèrent
+pas une hostilité bien marquée. La plupart se bornaient à faire contre
+lui des couplets moqueurs et des épigrammes. Mais un jour que, poussé
+par la ferveur de son zèle militant, le moine avait renversé les idoles
+d'un petit temple de Balder qui se dressait non loin de la Markar, les
+paysans des alentours, excités par leurs godes, menacèrent de le lapider
+sur place, et le missionnaire n'échappa à la mort qu'en se réfugiant à
+Bergtorsvol.
+
+Nial accueillit le fugitif, et, comme l'hiver était commencé,--on
+informera en passant le lecteur que la première nuit d'hiver tombait à
+la date du 26 octobre,--il garda quelques mois à son boer le
+convertisseur, contre lequel l'assemblée du district avait rendu un
+arrêt d'expulsion exécutable dès le printemps.
+
+Que se passa-t-il dans cet intervalle entre le vieillard et le moine?
+Bien des gens crurent, non sans quelque apparence, que le papa avait
+repris en secret sur son hôte, durant le long tête-à-tête de l'hiver, la
+tentative de prosélytisme que l'ire populaire avait entravée. Nul
+cependant n'eût pu dire, quand le missionnaire partit au renouveau, s'il
+y avait eu oeuvre de conversion. Peut-être le fermier de Bergtorsvol,
+sans être fait entièrement chrétien, avait-il été, comme on disait
+alors, tout simplement _signé de la croix_[45]. Toujours est-il que son
+esprit semblait ouvert à de nouvelles idées, et que tous ses discours et
+ses actes le montraient inclinant chaque jour davantage vers l'oubli
+miséricordieux des injures. Sa femme Bergtora, elle aussi, naguère si
+âpre à la vengeance, paraissait avoir subi l'influence de cette
+révolution mystérieuse. Seuls Skarphédin et ses frères conservaient leur
+humeur farouche et violente, ne laissant pas même de railler parfois,
+avec une pointe d'irrévérence, la mansuétude de Nial leur vieux père.
+
+* * *
+
+Peu de jours après le rembarquement du moine, Nial partit seul un matin
+pour le boer de Mork. C'était là, on l'a dit, que demeurait Kétil.
+
+Ce dernier s'y trouvait avec le petit Kelde, fils de son défunt frère
+Thraen.
+
+Les deux hommes s'entretinrent longuement et amicalement jusqu'au soir;
+puis à la nuit tombante Nial exprima le désir qu'on fît venir l'enfant.
+
+Celui-ci parut aussitôt. Le vieillard lui dit de s'approcher, et lui
+présenta un anneau d'or. Le jeune Kelde prit la bague, et, après l'avoir
+regardée, il la mit à son doigt.
+
+«Veux-tu accepter ce cadeau de moi?» lui demanda Nial.
+
+Le petit garçon répondit affirmativement.
+
+«Et dis-moi, reprit Nial, sais-tu qui a tué ton père?
+
+--Oui, c'est ton fils Skarphédin, répliqua l'enfant; mais il ne faut
+plus parler de cela, puisque l'affaire a été arrangée moyennant l'amende
+qu'il convenait.
+
+--Bien répondu! s'écria Nial; tu seras certainement un homme d'honneur.
+
+--Ce que tu me dis me fait grand plaisir, répliqua l'orphelin, car je
+sais que tu lis dans l'avenir et que tu ne prononces jamais de vaines
+paroles.
+
+--Écoute, poursuivit le vieillard, je me charge de t'élever, si tu y
+consens.»
+
+Kelde accepta la proposition avec joie, de sorte que Nial l'emmena avec
+lui.
+
+De jour en jour celui-ci s'attacha davantage à son protégé, qui, en
+grandissant, devint un beau et robuste jeune homme d'un naturel si doux
+et si généreux, que tout le monde l'aimait à l'envi. Non content de le
+traiter comme un fils, Nial n'eut point de répit qu'il ne l'eût fait
+élever au rang de gode, et ne lui eût procuré une alliance honorable
+avec la fille d'un chef influent nommé Flose.
+
+Kelde, après son mariage, alla demeurer à Vorsaboï, boer situé au nord de
+Bergtorsvol, que son père adoptif lui avait donné.
+
+* * *
+
+En recueillant le fils de Thraen et en le comblant de ses bienfaits,
+Nial avait vu dans le jeune homme un gage de paix à interposer entre lui
+et ses ennemis. Quelques années, en effet, s'écoulèrent, et il se
+flattait de toucher au but, quand les rancunes implacables d'Halgierde
+rouvrirent soudain le cycle des tueries.
+
+Un jour que Kelde, en compagnie de la veuve de Gunnar, était à dîner au
+boer de Samstad, chez son oncle Lyting, Atle, un des fils de Nial, vint à
+passer dans le voisinage.
+
+«Kelde, dit brusquement Lyting, ne veux-tu point venger ton père? Atle
+est là sur la route. Je suis disposé à te prêter mon concours.
+
+--Ce serait mal reconnaître les bontés que Nial a eues pour moi, et ta
+provocation me fait honte!»
+
+Sur ce mot, Kelde se leva de table, demanda son cheval et partit. Les
+autres convives se retirèrent également.
+
+Resté seul avec Halgierde, Lyting lui dit:
+
+«En ma qualité de beau-frère de Thraen, j'avais droit à une rançon pour
+sa mort; chacun sait que je n'ai rien reçu. Je ne suis donc lié par
+aucun accord, et j'entends me payer à ma guise.
+
+--Tu as raison, quoique un peu tard,» repartit ironiquement la veuve de
+Gunnar.
+
+Lyting appela une demi-douzaine d'hommes, et se mit en embuscade avec
+eux dans le fossé de la route par laquelle Atle devait revenir. Quand
+celui-ci parut, tous fondirent sur lui à la fois. Le fils de Nial se
+défendit vaillamment: il blessa Lyting à la main et lui tua deux de ses
+serviteurs; mais enfin il succomba sous le nombre. Son corps portait
+plus de vingt blessures.
+
+* * *
+
+Le lendemain, Skarphédin tuait Lyting à son tour.
+
+Or, par une étrange fatalité, c'était à Kelde, le neveu de la dernière
+victime, que revenait le soin de réclamer le wehrgeld: il y avait là une
+obligation à laquelle, pour rien au monde, un Islandais ne pouvait se
+soustraire.
+
+Kelde alla trouver Nial et lui dit:
+
+«Quelque indigne qu'ait été la conduite de Lyting à l'égard des tiens,
+il était mon oncle, et je viens te demander pour la forme la
+satisfaction qui m'est due.»
+
+De part et d'autre, l'accord fut vite conclu; mais Skarphédin, en
+apprenant la démarche de Kelde, entra dans une grande colère contre lui.
+Un autre gode des districts de l'ouest qui était parent de Gunnar, et
+qui en voulait mortellement à Kelde de ce que nombre de paysans avaient
+quitté son ressort judiciaire pour aller à celui de son rival, saisit
+avidement cette occasion d'exciter le fils de Nial contre le protégé de
+leur père. Il se mit à leur faire à Bergtorsvol de fréquentes visites où
+il les comblait d'aménités et de flatteries, et bientôt entre lui et eux
+les relations devinrent si étroites, que les trois autres n'entreprirent
+plus rien sans consulter leur nouvel ami, qui s'appelait Gige.
+
+[Illustration: «Veux-tu accepter ce cadeau?» demanda Nial.]
+
+Le vieux père observait avec peine ce qui se passait, et un jour que ses
+fils et Kare, revenant de dîner chez Gige, lui montraient différents
+objets qu'ils avaient reçus en don de leur hôte: «Voilà, dit Nial, des
+cadeaux qui, j'en ai peur, nous coûteront cher!»
+
+Le rusé gode s'appliquait en même temps à circonvenir Kelde, et chaque
+fois que, dans ses tournées, il s'arrêtait à Vorsaboï, c'était pour lui
+dire que les fils de Nial avaient tenu contre lui tel ou tel propos, et
+qu'ils en voulaient secrètement à sa vie.
+
+«Quand bien même tout cela serait vrai, répondait invariablement Kelde,
+j'aimerais mieux périr de leurs mains que de tenter rien à leur
+préjudice.»
+
+Mais les méchantes calomnies du gode trouvaient plus d'écho de l'autre
+côté. Peu à peu Skarphédin et ses frères, dont les méfiances étaient
+toutes éveillées, se laissèrent persuader que Kelde n'attendait dans son
+silence hypocrite qu'une occasion sûre de les tuer; à partir de ce
+moment ils rompirent tout commerce avec lui, et affectèrent même de ne
+plus lui parler quand d'aventure il venait chez eux.
+
+Chacun à Bergtorsvol sentait qu'un malheur était imminent. L'automne,
+puis l'hiver, s'écoulèrent néanmoins sans autre incident; mais, avec le
+retour du printemps, on vit se renouer les colloques secrets entre Gige
+et les fils de Nial, et enfin... ce qui devait arriver arriva.
+
+* * *
+
+C'était le soir, un peu avant le coucher du soleil. Les meurtriers,
+blottis aux aguets derrière la haie de Vorsaboï, aperçurent Kelde qui
+sortait de la maison, tenant son glaive dans une main et dans l'autre
+une corbeille remplie de graines. Le jeune gode s'arrêta un instant pour
+contempler la chaîne des monts encore à demi poudrés de neige qui se
+prolongeaient à l'est jusqu'au bord de la mer, ici présentant comme un
+front de bastions, là se détachant en dentelles aiguës comme les flèches
+d'une cathédrale gothique; puis il s'approcha de la clôture et se mit en
+devoir de semer.
+
+Skarphédin bondit aussitôt vers lui. Kelde, surpris, fit le geste de
+s'enfuir.
+
+«N'espère pas m'échapper!» lui cria son impétueux agresseur, et, ce
+disant, il lui assena un coup de hache sur la tête.
+
+Kelde tomba sur les genoux, et tous le frappèrent simultanément.
+
+* * *
+
+En apprenant cette nouvelle de la bouche même de ses fils, Nial ne put
+s'empêcher de leur dire:
+
+«J'aurais mieux aimé que deux d'entre vous eussent péri et que Kelde fût
+encore vivant!»
+
+Là-dessus il se mit à pleurer.
+
+«Notre père se fait vieux, et la sensiblerie le prend! répliqua
+irrespectueusement Skarphédin.
+
+--C'est que je sais mieux que vous ce qui résultera de tout cela.
+
+--Quoi donc?
+
+--Ma mort, la mort de votre mère, et la vôtre à tous, ô mes fils!
+
+--Et à moi, que me prédis-tu? dit Kare à son tour.
+
+--Toi, mon gendre, c'est différent; ta chance sera la plus forte, et
+tous nos adversaires réunis ne pourront prévaloir contre elle. Néanmoins
+un jour viendra, je le crois, où ton glaive te tombera de lui-même des
+mains.»
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 45: Ou encore, _signé du premier signe_. C'était le premier
+pas vers le baptême, mais non le baptême lui-même. Beaucoup de gens,
+même en Danemark et en Norwège, où la lutte continuait assez vive contre
+les deux religions rivales, se contentaient de ce demi-christianisme.
+Ceux qui se trouvaient dans cet état étaient admis de leur vivant à la
+société des chrétiens; mais, quand ils mouraient, on les enterrait sur
+les confins du cimetière sans qu'il fût récité de prières sur leurs
+corps.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LE MANTEAU DE SOIE
+
+
+L'alting d'été est réuni; les huttes et les tentes s'alignent au bas du
+Logberg, et le moment approche où l'affaire du meurtre de Kelde va être
+portée devant l'assemblée.
+
+Suivant l'usage, les deux parties font leur tournée sur le champ de
+justice pour essayer de gagner à leur cause le plus de monde possible.
+Les trois fils de Nial, Kare, leur beau-frère, et Asgrim, beau-père
+d'Helge, s'en étaient donc allés à la file, Skarphédin venant le
+cinquième, visiter les principaux personnages.
+
+Du campement de Gissur, qui, en sa qualité de parent d'Asgrim, avait
+promis de tenir pour eux, ils s'étaient rendus à celui d'un autre chef
+appelé Skapte. Au premier mot qu'Asgrim lui dit, celui-ci répliqua en
+termes presque injurieux; après quoi il fixa ses regards sur Skarphédin.
+
+Ce dernier était resté debout près de la porte, tout de bleu vêtu, une
+ceinture d'argent sur les hanches, sa fameuse hache Rimegyge à la main,
+un léger bouclier passé à son bras, un turban de soie autour de la tête
+et les cheveux rejetés derrière les oreilles, avec un air de défi
+guerrier qui sautait d'abord aux yeux de chacun.
+
+«Quel est donc, demanda Skapte, celui-ci, qui marche cinquième dans
+votre cortège, cet homme de haute taille, aux traits anguleux, pâle et
+sombre, semblable à un _Jotu_[46], et qui a l'air de traîner le malheur
+à sa suite?
+
+--Je m'appelle Skarphédin, répondit le fils de Nial, et tu m'as vu
+souvent sur le ting. J'ai sur toi cet avantage de n'avoir pas besoin de
+m'enquérir de ton nom. Tu t'appelles Skapte; mais naguère tu avais pris
+le nom de Borstekuld: tu venais alors de tuer Krake... Tu te barbouillas
+de noir, tu t'enduisis la tête de goudron, puis tu allas te cacher dans
+un trou en terre, et quand tu voulus quitter le pays, tu te fis mettre à
+bord du navire dans un sac à farine.»
+
+* * *
+
+Les solliciteurs se rendirent ensuite chez Snorre le gode, un des sages
+les plus renommés de l'Islande, un homme qui passait, comme Nial, pour
+avoir le don de prescience. Lui aussi il refusa son aide, ou du moins se
+déclara neutre; puis apercevant Skarphédin:
+
+«Quel est, dit-il, celui-ci qui marche cinquième dans votre cortège,
+cet homme pâle, au visage dur, au sourire moqueur, qui tient si
+fièrement sa hache?
+
+--Mon nom est Hédin, répondit derechef le fils de Nial; mais d'ordinaire
+on m'appelle Skarphédin[47]. Qu'as-tu encore à me dire?
+
+--Ton air est vaillant et superbe; mais je crois que tu as joui du
+meilleur de ta destinée, et que désormais tes jours sont comptés.
+
+--Nous devons tous payer notre dette à la mort, reprit Skarphédin; mais
+tu ferais mieux de venger ton père que de t'amuser à me prédire malheur.
+
+--Voilà une parole que plus d'un m'a dite avant toi; aussi entends-je y
+demeurer froid.»
+
+Les visiteurs sortirent sur ce mot et allèrent à la hutte de Gudmund le
+Puissant, un chef des districts du Nord, dont la maison se composait de
+plus de cent personnes.
+
+«Je ne serai pas contre toi, répondit-il tout d'abord à Asgrim; quant à
+te servir, j'y réfléchirai, et nous en reparlerons.»
+
+Puis, comme Asgrim le remerciait:
+
+«Tu as, dit Gudmund, avec toi un homme d'un aspect si martial, que je ne
+crois pas avoir jamais rencontré son pareil.
+
+--De qui veux-tu parler?
+
+--De celui-ci, qui marche cinquième à ta suite, de cet homme à la
+chevelure noire et au teint pâle. Rien qu'à voir l'audace et la
+résolution que respire sa personne, je l'aimerais mieux que dix autres
+dans mon escorte... Et cependant il a l'air de quelqu'un qui traîne le
+malheur après lui.
+
+--Chacun de nous porte avec lui son malheur, repartit Skarphédin; le
+mien est d'avoir tué Kelde le gode; le tien, c'est d'avoir été vaincu
+par Thorkel et de servir depuis lors de sujet à ses chants moqueurs.»
+
+* * *
+
+«Où allons-nous maintenant? demanda le jeune homme quand ils furent
+dehors.
+
+--Chez Thorkel, que tu viens de nommer, répondit Asgrim. Celui-là est un
+champion sans pareil, et si nous pouvons nous le concilier, ce sera pour
+nous un gros avantage. Seulement c'est un homme étrange et fantasque,
+devant lequel il nous faut peser avec soin nos paroles: c'est pourquoi
+je te prie, Skarphédin, de ne plus te jeter impétueusement en travers de
+notre entretien.»
+
+Skarphédin sourit en silence, et ils entrèrent dans la hutte de Thorkel.
+
+Celui-ci était assis au milieu du banc, ses hommes de guerre à ses
+côtés. Après un échange civil de saluts, Asgrim dit:
+
+«Nous venons te prier de vouloir bien nous prêter assistance devant le
+tribunal.»
+
+Thorkel répondit:
+
+«Vous êtes allé déjà chez Gudmund, qui sans doute vous a promis son
+appui; qu'avez-vous donc besoin du mien?
+
+--Gudmund ne nous a rien promis, reprit Asgrim.
+
+--C'est que votre affaire probablement ne lui inspire pas beaucoup de
+sympathie, repartit le chef redouté. Je ne comprends guère, dans ce
+cas, la démarche que vous tentez auprès de moi. Avez-vous cru que je me
+laisserais plus aisément induire que Gudmund à épouser une méchante
+cause?»
+
+Devant cet accueil peu amical, Asgrim ne répliqua rien; mais Thorkel,
+continuant:
+
+«Quel est, dit-il, celui-ci, qui marche cinquième dans votre cortège,
+cet homme au visage pâle et dur, à l'air fatal, qui roule des regards si
+farouches?
+
+--Je m'appelle Skarphédin, se hâta de riposter le fils de Nial, et je
+t'engage à ne point me persifler. On ne te voit pas souvent sur le ting,
+et, à dire vrai, tu fais beaucoup mieux de rester chez toi à garder ton
+bétail.»
+
+Thorkel se leva d'un bond et tira son épée.
+
+«Ce fer, dit-il, a goûté du sang de plus d'un vaillant; il goûtera aussi
+du tien la prochaine fois que nous nous retrouverons!»
+
+Skarphédin, ricanant, brandit Rimegyge:
+
+«Cette hache à la main, répliqua-t-il, j'enjambe un ruisseau de douze
+coudées[48], et chaque fois qu'elle tournoie dans l'air il y a un homme
+qui mord la poussière!»
+
+Puis, écartant Kare et ses frères qui étaient devant lui, il s'élança
+vers Thorkel en lui criant d'une voix terrible:
+
+«De deux choses l'une: ou tu vas rengainer ton glaive et te rasseoir, ou
+d'un coup sur ta tête je te fends jusqu'aux deux talons!»
+
+Thorkel rengaina et se rassit. Ce fut la première et l'unique fois de sa
+vie qu'il fit preuve d'une pareille soumission.
+
+Asgrim et ses compagnons sortirent de la hutte.
+
+«Où allons-nous à présent? demanda encore Skarphédin.
+
+--Tout droit chez nous, répondit Asgrim.
+
+--Oui, fit l'autre, en voilà bien assez de ce métier de mendiant.»
+
+De retour à leur campement, ils racontèrent à Nial tous les incidents de
+leur tournée.
+
+«Eh bien, répondit tristement le vieillard, laissons les choses suivre
+leur cours.»
+
+Quant à Gudmund, en apprenant l'affront que Skarphédin avait infligé à
+Thorkel, il eut un tel mouvement de joie, qu'il dit aussitôt à son frère
+Einar:
+
+«Dès que les assises seront ouvertes, nous sortirons avec tous nos
+hommes pour prêter assistance aux fils de Nial.»
+
+* * *
+
+Le vendredi suivant, les deux parties comparurent en justice: d'un côté,
+Flose, le beau-père de Kelde avec tous ses tenants et amis; de l'autre,
+Asgrim, le gode Gissur, le vieux Nial et ses gens. Skarphédin, Grim et
+Helge étaient restés en bas dans leur hutte, avec Kare, leur beau-frère,
+attendant, silencieux et farouches, le résultat de l'instance entamée.
+
+Quand les juges eurent pris place sur leurs sièges, les plaignants
+exposèrent leurs griefs, et les témoins prêtèrent le serment d'usage.
+Nial se leva ensuite et demanda qu'on voulût bien l'écouter.
+
+Dans un langage simple et digne, il dit ce qu'il avait fait pour Kelde,
+l'extrême douleur qu'il avait ressentie de cette mort qui plongeait son
+âme «dans la nuit»; il ajouta que la plainte de Flose était légitime, et
+sollicita la permission de lui offrir une satisfaction au nom de ses
+fils.
+
+Gissur et Asgrim se joignirent à Nial pour prier le principal demandeur
+de se prêter à l'accommodement proposé.
+
+Flose hésita d'abord; puis, sur les instances de plusieurs autres chefs
+éminents, il donna son assentiment. En conséquence, douze arbitres
+furent choisis par moitié dans les deux parties, et la délibération
+commença.
+
+L'affaire paraissait à tous d'une extrême gravité; on écarta néanmoins
+tout d'abord l'idée d'une sentence de bannissement, la plupart du temps
+dépourvue de sanction[49], pour s'en tenir à une peine pécuniaire; mais
+on reconnut d'un commun accord que les coupables devaient être frappés
+d'une amende dont le taux fût encore sans exemple, et que cette amende
+devait être acquittée séance tenante jusqu'au dernier sou.
+
+Ainsi fut-il résolu. Seulement, comme les défendeurs n'avaient pas avec
+eux la somme suffisante, et qu'il importait d'en finir le jour même, il
+fut décidé que chaque homme présent, à commencer par les arbitres
+eux-mêmes, y contribuerait,--suivant une coutume parfois pratiquée sur
+le ting,--en versant son appoint personnel par manière de provision et
+d'avance.
+
+Tout le monde se prêta de bonne grâce à cet arrangement, tant on
+redoutait les complications dont ce procès exceptionnel semblait gros,
+et Nial alla chercher ses fils et son gendre pour qu'ils jurassent, eux
+aussi, l'accord intervenu avec Flose.
+
+Par malheur, un incident, dont Nial lui-même fut la cause sans le
+vouloir, vint tout gâter au dernier moment. Il eut l'idée d'ajouter au
+tas d'argent, comme cadeau d'honneur pour le chef de la partie adverse,
+un manteau de soie du plus fin tissu.
+
+«Voilà, dit Flose après avoir compté la somme, ce qui s'appelle des écus
+sonnants; mais qui donc m'a mis cela par-dessus le marché?» s'écria-t-il
+en levant en l'air le manteau.
+
+Nul ne dit mot.
+
+Flose répéta sa question avec un ricanement de moquerie, sans plus
+obtenir de réponse.
+
+«Ainsi, cria-t-il derechef, personne n'ose faire connaître le
+propriétaire de cet atour de femme?
+
+--Que veux-tu dire? demanda Skarphédin, que, pendant tout le cours de la
+procédure, son mauvais sourire n'avait point quitté.
+
+--Je veux dire, puisque tu tiens à le savoir, que le propriétaire de cet
+objet ne peut être que ton blanc-bec de père! À lui seul sied un
+colifichet de ce genre, car, à le voir, on ne sait vraiment s'il est
+homme ou femme!
+
+--C'est mal à toi, repartit Skarphédin, de parler ainsi d'un vieillard
+digne de respect! Heureusement ce vieillard a des fils qui ne reculent
+jamais devant la vengeance!»
+
+Ce disant, il reprit le manteau et jeta en échange à Flose une paire de
+chausses blanches.
+
+«Tiens! ajouta-t-il, voilà quelque chose qui fera mieux ton affaire, car
+il paraît qu'une fois la semaine tu te métamorphoses en sorcière pour
+aller au sabbat du diable sur le _Svinefield_!»
+
+À ce mot, Flose, furieux, repoussa du pied le monceau d'argent, en
+disant qu'il ne voulait plus accepter un denier.
+
+«C'est par le sang, vociféra-t-il, que mon gendre Kelde doit être
+vengé!»
+
+Il fit un signe à ses hommes, et tous avec lui regagnèrent leurs huttes.
+
+«Allons! dit Nial en quittant également la place suivi de ses fils,
+cette fois encore mes tristes pressentiments ne vont que trop se
+réaliser!»
+
+* * *
+
+Les gens qui s'étaient cotisés pour parfaire la somme parlaient de
+reprendre leur quote-part; mais Gudmund le Puissant s'écria:
+
+«Reprendre ce que j'ai une fois donné! non, certes; ni maintenant ni
+jamais je ne commettrai pareille vilenie!
+
+--Il a raison!» dirent les autres, et nul ne voulut plus toucher à une
+pièce du tas.
+
+«Mon avis, observa Snorre le gode, est que deux d'entre nous conservent
+cette somme en dépôt jusqu'au prochain alting; quelque chose me dit que
+nous pourrons alors en avoir besoin.»
+
+Gissur et un autre prirent chacun la moitié de l'argent, et l'on se
+sépara.
+
+À quelques jours de là, une centaine d'hommes se trouvaient de nouveau
+réunis dans l'enceinte de rochers de l'Allmannagia pour y conclure un
+pacte d'alliance. Flose, choisi pour chef par les conjurés, reçut le
+serment individuel de chaque Islandais présent: tous s'engagèrent
+solennellement à ne se point désister de l'oeuvre de vengeance tant qu'un
+seul des fils de Nial serait vivant, et à garder rigoureusement secret
+jusqu'à l'époque fixée pour l'action le plan au courant duquel chacun
+venait d'être mis.
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 46: Dans la mythologie scandinave, géant ennemi des dieux et
+des hommes.]
+
+[Note 47: C'est-à-dire: _le rude Hédin_.]
+
+[Note 48: Voyez ci-dessus, p. 169.]
+
+[Note 49: En effet, nombre des hommes condamnés à l'exil par
+l'alting préféraient s'enfuir dans les districts sauvages du centre de
+l'île, et là, sous le nom d'_outlaws_, ils menaient une vraie existence
+de brigands.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+L'ATTAQUE DE BERGTORSVOL
+
+
+À Bergtorsvol vivait une femme appelée Saun. Elle était fort âgée, et
+les fils de Nial la traitaient volontiers de vieille folle, parce
+qu'elle bavardait sans cesse à tort et à travers, ce qui ne l'empêchait
+pas de s'entendre à bien des choses et de faire mainte prédiction qui se
+réalisait.
+
+Un matin elle prit une baguette, et, allant à un tas de renouée qui
+était empilé contre la maison, elle se mit à le battre avec fureur.
+Skarphédin, à cette vue, éclata de rire, et lui demanda la cause de
+cette grande colère contre le monceau d'herbes.
+
+«C'est, dit-elle, qu'on s'en servira pour mettre le feu au logis, le
+jour où l'on voudra brûler Nial et Bergtora ma maîtresse. Prends-le
+donc, jette-le à l'eau, ou fais-le disparaître le plus tôt possible.
+
+--À quoi bon? répondit Skarphédin; si la destinée le veut ainsi, il se
+trouvera bien un autre combustible pour faire l'office de ce tas de
+renouée.»
+
+La vieille n'en continua pas moins tout l'hiver à répéter son propos, et
+à dire qu'il fallait porter toutes ces herbes à l'intérieur de
+l'habitation; mais elle en fut pour son refrain, et nul ne prit au
+sérieux sa lubie.
+
+* * *
+
+Le beau temps revenu, Flose et ses compagnons demeurèrent néanmoins chez
+eux, occupés de leurs travaux agricoles, et de tout l'été ne donnèrent
+signe de vie.
+
+Le premier jour de l'hiver suivant tombait le treizième d'octobre. Six
+semaines environ avant cette date, Flose commença ses préparatifs pour
+l'expédition projetée, et manda ceux qui avaient promis de le suivre.
+
+Chacun se présenta avec deux chevaux et un armement complet.
+
+Dès l'aurore, le dimanche 2 septembre, Flose fit dire pour lui et ses
+hommes une messe à Svinefield; après quoi toute la troupe, ayant
+déjeuné, se mit en route vers Bergtorsvol, de manière à y arriver le
+jeudi avant le repas du soir.
+
+Le matin de ce dernier jour, deux des fils de Nial, Grim et Helge,
+étaient partis pour un boer voisin, et ils avaient averti leur mère
+qu'ils ne rentreraient que le lendemain.
+
+Dans la soirée, en se mettant à table, Bergtora dit à ses gens:
+
+«Que chacun de vous choisisse le morceau qui lui plaît. J'ai idée que
+c'est la dernière fois que je vous donne à souper...
+
+--À Dieu ne plaise! lui répondirent-ils.
+
+--C'est pourtant comme je vous le dis, et je pourrais m'expliquer plus
+au long si je le voulais.
+
+--Comment cela?
+
+--Écoutez, reprit-elle: si mes fils Grim et Helge reparaissent ce soir
+avant que vous ayez fini de manger, eh bien, ce sera un signe que mon
+pronostic se réalisera.»
+
+On servit le repas. Quelques instants après, Nial dit:
+
+«C'est singulier! il me semble que la maison n'a plus de toit, que je
+vois par-dessus le mur de pignon, et que la table et les mets nagent
+dans une mer de sang!»
+
+* * *
+
+Tout le monde fut pris d'épouvante; mais Skarphédin, avec son ton de
+raillerie habituel, rappela les convives à un maintien plus convenable.
+
+«Allons, fit-il en souriant, ne donnons point prise aux mauvais propos
+par des lamentations déplacées. Quoi qu'il arrive, montrons du courage
+et une âme virile.»
+
+Avant que la table fût desservie, Grim et Helge rentrèrent.
+
+Pour le coup, le plus brave se sentit le coeur oppressé.
+
+«Pourquoi donc revenez-vous sitôt? demanda Nial à ses fils.
+
+--C'est que nous avons rencontré quelques femmes qui nous ont dit avoir
+vu une centaine d'hommes bien armés chevaucher dans la direction de
+notre boer; nous en avons conclu que Flose devait être arrivé de l'Est,
+et nous n'avons pas voulu être ailleurs que là où était notre frère
+Skarphédin.»
+
+En conséquence, Nial défendit que personne ce soir-là se mît au lit, et
+chacun fut prié de faire bonne garde.
+
+* * *
+
+Dans le voisinage de Bergtorsvol se trouvait un vallon. La bande ennemie
+y était descendue pour y attendre la tombée de la nuit en faisant
+pâturer les chevaux.
+
+Le moment venu, Flose donna l'ordre de se remettre en route, en
+recommandant à ses hommes de se tenir seulement bien cachés et de ne
+s'avancer que lentement, pour tâcher de surprendre le plan de défense
+des adversaires.
+
+Nial s'était posté en avant de la maison avec ses fils, son gendre Kare
+et les gens de service, en tout une trentaine de personnes environ.
+
+Flose aperçut le groupe; il s'arrêta aussitôt et dit:
+
+«Les voilà sur leurs gardes, et la chose est fâcheuse pour nous; pourvu
+qu'ils conservent cette position, il nous sera difficile de les
+attaquer.
+
+--Une belle entreprise alors que la nôtre, s'écria un conjuré du nom de
+Grane, si nous n'osons pas même prendre l'offensive!
+
+--Oh! repartit Flose, nous prendrons l'offensive, lors même qu'ils
+resteraient au dehors; mais dans ce cas nous éprouverons de telles
+pertes, qu'il ne survivra pas grand monde pour raconter de quel côté
+aura été l'avantage.»
+
+* * *
+
+«Tiens! dit dans l'autre camp Skarphédin, nos ennemis ont fait halte; on
+dirait qu'ils ont peur de nous attaquer!
+
+--M'est avis, observa Nial, qu'ils seraient encore plus embarrassés pour
+nous attaquer si nous rentrions... La maison est aussi solide que celle
+de Lidarende, et pourtant, bien que Gunnar fût seul, ils ont mis un
+temps infini à l'y assaillir.
+
+--C'est que ses adversaires étaient des gens loyaux à leur façon, et
+qu'ils aimaient mieux manquer leur coup que d'avoir recours à
+l'incendie; mais ces gens-ci ne balanceront pas à nous mettre le feu aux
+trousses, s'ils ne voient pas d'autre moyen de réussir. Ils pensent, et
+en cela ils n'ont pas tort, que leur mort est certaine plus tard si nous
+échappons. Or, pour mon compte, je ne me sens pas la moindre envie de me
+laisser enfumer comme un renard dans son terrier.
+
+--Mes fils prétendent donc à présent me donner des avis! répondit Nial.
+Quand vous étiez jeunes, vous suiviez mes conseils, et vous vous en êtes
+toujours bien trouvés.
+
+--Conformons-nous à la volonté de notre père, dit Helge; ce sera pour
+nous le meilleur de beaucoup.
+
+--Eh! je n'en suis pas bien sûr! grommela Skarphédin; je crois que cette
+fois il est mal inspiré et court à sa perte; mais, après tout, ne fût-ce
+que par condescendance pour ses cheveux blancs, je veux bien me faire
+rôtir avec lui... La mort ne m'effraye nullement, sous quelque forme
+qu'on me la présente.»
+
+Puis s'adressant à Kare:
+
+«Restons à côté l'un de l'autre, beau-frère; ne nous séparons pas, quoi
+qu'il advienne.
+
+--C'est bien mon intention, repartit Kare, à moins que le sort, à la
+dernière minute, n'en décide autrement, auquel cas je n'y pourrai rien.
+
+--Venge-nous alors, reprit Skarphédin, comme nous te vengerons
+nous-mêmes si nous te survivons.
+
+--C'est entendu.»
+
+Tout le monde rentra donc au boer, et l'on se posta dans le vestibule.
+
+* * *
+
+Flose vit s'opérer le mouvement.
+
+«Nous les tenons à présent, s'écria-t-il. C'est leur mauvais génie qui
+leur suggère cette idée de retraite... En avant bien vite, et occupons
+tout d'abord la porte, pour que personne ne puisse s'échapper, car ce
+serait un jour notre mort!»
+
+Un cordon de gardes fut placé autour de la maison, pour le cas où il y
+eût eu quelque issue secrète; puis Flose et ses hommes s'approchèrent de
+la façade.
+
+Aussitôt l'échange des traits commença. Le premier de la troupe
+assaillante qui s'aventura trop avant tomba sous la fameuse hache
+Rimegyge.
+
+«Tu l'as vite dépêché! dit Kare à son beau-frère; pour sûr il n'en est
+pas un qui te vaille parmi nous.
+
+--Eh! je n'en suis pas bien sûr!» répondit, cette fois encore,
+Skarphédin en souriant.
+
+Les fils de Nial, ainsi que son gendre, blessèrent bon nombre de leurs
+ennemis, sans que ceux-ci pussent faire le moindre progrès.
+
+«Voilà déjà bien du dégât de notre côté! dit Flose tout à coup. Autant
+de tués que de blessés! Nous ne viendrons jamais à bout de ces gens-là
+par la force... Il me semble même que tel d'entre nous qui se montrait
+tout à l'heure si agressif en paroles, ajouta-t-il en regardant Grane,
+qui avait des premiers reculé, est à présent bien mou dans l'action...
+Il nous faut pourtant prendre un parti, et de deux choses choisir l'une:
+ou nous retirer, et dans ce cas nous sommes sûrs de périr bientôt, ou
+appeler le feu à notre aide.
+
+--Oui, oui, brûlons-les!» s'écria en choeur toute la bande.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+L'INCENDIE--MORT DE NIAL ET DE SES FILS
+
+
+Quelques hommes allèrent chercher des broussailles; on en forma un
+bûcher devant la porte, et l'on y mit le feu.
+
+«Holà! cria Skarphédin, on se propose donc de faire la cuisine?
+
+--Oui, répondit un des conjurés, et c'est toi qui cuiras!»
+
+Les femmes du logis cependant arrivèrent avec des vases pleins d'eau et
+de petit lait; elles versèrent le tout par la fenêtre, de sorte que le
+feu, à peine allumé, s'éteignit.
+
+Alors un homme dit à Flose:
+
+«Si nous embrasions ce tas de renouée, qui est là juste à point contre
+la maison? On le jetterait par la lucarne d'en haut sur le plancher de
+la mansarde, et l'effet, cette fois, en serait sûr.»
+
+Le conseil fut suivi, et ceux du dedans ne s'aperçurent de la chose que
+lorsque tout flambait déjà.
+
+Alors les femmes commencèrent à crier et à se lamenter.
+
+«Ne vous désolez donc pas ainsi, leur dit Nial; ce n'est là qu'une
+incommodité passagère, par laquelle sans doute nous ne passerons qu'une
+fois; car, à supposer que nous rôtissions dans ce monde, Dieu nous en
+tiendra compte dans l'autre en nous exemptant des flammes éternelles.»
+
+Bientôt cependant toute la maison est en feu. Nial alors s'approche de
+la porte.
+
+«Flose est-il là? demande le vieillard, et puis-je échanger un mot avec
+lui?
+
+--Me voici, répond le chef de la troupe.
+
+--Eh bien, reprend Nial, veux-tu entrer en accommodement avec mes fils,
+ou permettre à quelqu'un de sortir d'ici?
+
+--Pour un accommodement avec tes fils, je m'y refuse, répliqua Flose; je
+ne m'en irai point qu'ils ne soient tous passés de vie à trépas... J'ai
+résolu d'en finir d'un coup. Quant aux femmes, aux enfants et aux
+serviteurs de chez vous, je suis prêt à leur livrer passage.»
+
+* * *
+
+Nial rentra et fit part de l'offre aux intéressés.
+
+«Va-t'en d'abord, Thoralle, fille d'Asgrim, dit-il à la femme d'Helge.
+
+--Soit, répondit Thoralle; je me sépare de mon mari tout autrement que
+je ne m'y attendais; mais je réclamerai vengeance de mon père et de mes
+frères!
+
+--Va toujours, repartit Nial, et que la bénédiction de Dieu
+t'accompagne!»
+
+Thoralle quitta donc la maison, et avec elle sortit un gros de
+serviteurs. Astride, la femme de Grim, se mit en devoir d'en faire
+autant; sur le seuil, une idée lui vint. Elle appela Helge et lui dit:
+
+«Viens avec moi; je vais te couvrir d'un manteau et d'une coiffe.»
+
+Helge hésita d'abord; puis il finit par céder. Astride lui noua un
+mouchoir autour de la tête, et Thorilde, épouse de Skarphédin, l'affubla
+d'un manteau. Il sortit ainsi entre ses deux belles-soeurs, auxquelles se
+joignit Helga, femme de Kare.
+
+«Holà! s'écria Flose en apercevant le groupe, m'est avis que voilà une
+gaillarde de belle carrure... Sus! arrêtez-moi ça!»
+
+Helge se débarrassa prestement de son manteau, saisit son épée, qu'il
+avait au côté, et trancha le jarret du premier qui se présenta; mais
+Flose, survenant par derrière, assena au jeune homme un tel coup sur la
+nuque, que la tête fut détachée du tronc. Puis il alla vers la porte, et
+appela Nial et Bergtora, en disant qu'il désirait leur parler.
+
+Nial parut à l'entrée du boer.
+
+«Écoute, lui dit Flose, je viens t'offrir la sortie libre; c'est à tes
+fils et à Kare que j'en veux; je n'entends nullement que tu brûles avec
+eux.
+
+--Je ne bougerai pas, répliqua Nial; je suis un vieillard, à qui toute
+idée de vengeance et de meurtre demeure dorénavant étrangère; mais quant
+à vivre déshonoré, jamais!
+
+--Et toi, femme, reprit Flose en s'adressant à Bergtora, n'es-tu pas
+disposée à te retirer? pour rien au monde je ne voudrais te voir périr
+par le feu.
+
+--Toute jeune, je me suis mariée avec Nial, répondit Bergtora, et je
+lui ai promis de partager sa bonne et sa mauvaise fortune.»
+
+Sur cette parole le couple rentra.
+
+* * *
+
+«Qu'allons-nous faire maintenant? demanda Bergtora à son mari.
+
+--Nous reposer, répondit Nial... Il y a si longtemps que j'aspire après
+le repos!»
+
+Bergtora se tourna vers Thord, un jeune fils de Kare que Nial avait pris
+avec lui afin de faire son éducation, et le pria de sortir pour échapper
+à la mort. L'enfant repartit:
+
+«Tu m'as promis, grand'mère, que nous ne nous séparerions jamais tant
+que je voudrais rester auprès de toi, et j'aime mieux mourir avec toi et
+Nial que de vous survivre.»
+
+Bergtora prit alors le garçon et le porta sur le lit. Nial appela son
+esclave de confiance, qui avait jusqu'alors différé de sortir, et il lui
+dit:
+
+«Avant de t'en aller, remarque bien où nous nous mettons, et de quelle
+manière nous nous arrangeons, car je suis résolu à ne plus bouger de
+place, quelles que soient la fumée et la chaleur. Tu sauras alors plus
+tard où l'on pourra retrouver nos cadavres.»
+
+Il donna l'ordre au serviteur de prendre la peau d'un boeuf fraîchement
+écorché, et de l'étendre sur lui et sa femme après qu'ils se seraient
+placés côte à côte. Puis les deux époux se mirent sur le lit, ayant
+entre eux le petit Thord.
+
+«Notre père se couche de bonne heure aujourd'hui! dit Skarphédin à Kare
+son beau-frère en voyant ce qui se passait. De la part d'un vieillard
+harassé, cela se conçoit. Puisse le réveil lui être doux!»
+
+Et, pour la première fois de sa vie, le fier jeune homme courba le front
+vers la terre, et quelque chose comme une larme furtive perla sous sa
+paupière d'aigle.
+
+Nial et Bergtora demeuraient immobiles et silencieux sur leur couche.
+
+L'esclave prit la peau, l'étendit sur le groupe résigné, et gagna la
+porte pour sortir à son tour.
+
+* * *
+
+Du toit et de la mansarde qui brûlaient, des tisons enflammés ne
+cessaient de pleuvoir dans la chambre. Skarphédin, Kare et Grim les
+ramassaient au fur et à mesure qu'ils tombaient, et les jetaient sur les
+assaillants.
+
+Cela dura quelque temps, et comme du dehors on s'était remis à lancer
+des traits, ils les attrapaient également au vol et les renvoyaient à
+l'ennemi, si bien que Flose pria ses compagnons de cesser tout envoi de
+projectiles.
+
+«Ce jeu-là ne vaut rien pour nous, leur dit-il; vous pouvez bien
+attendre que le feu les contraigne à se tenir cois.»
+
+Cependant la grosse charpente du fronton s'était disloquée. À l'un des
+pignons restait une traverse qui reposait de biais sur le vestibule et
+la crête du mur; mais déjà, à sa partie médiane, elle était plus d'à
+moitié consumée.
+
+Les trois hommes demeurés dans le boer se précipitèrent de ce côté, et
+Kare dit à Skarphédin:
+
+«Voici peut-être un moyen de nous sauver. Saute sur cette poutre avant
+qu'elle soit tout à fait calcinée. Je vais t'aider, et je monterai
+ensuite. Une fois dehors, il nous sera facile de filer inaperçus dans la
+direction de la fumée.
+
+--Saute d'abord, dit Skarphédin, et je te suis.
+
+--Non, à toi de passer le premier, répliqua l'autre.
+
+--Point, j'entends que tu me précèdes.
+
+--Allons, soit! reprit enfin Kare. C'est le devoir de tout homme de
+sauver sa vie quand il le peut; ainsi ferai-je... Seulement, si tu ne te
+hâtes pas à ton tour, je crains que nous ne nous revoyions jamais; car,
+pour mon compte, une fois dehors, je n'aurai guère envie de me rejeter
+dans la fournaise afin de t'en tirer... À chacun alors de suivre sa
+voie!
+
+--Je serai fort heureux, beau-frère, si tu parviens à t'échapper,
+répondit Skarphédin; en ce cas tu te chargeras de la vengeance.»
+
+* * *
+
+Kare prit au lambris un ais enflammé et grimpa sur la traverse. Arrivé
+sur le mur, il lança l'énorme brandon sur les gens du dehors; ceux-ci se
+rejetèrent vivement de côté. Alors, profitant de l'effarement général,
+les vêtements et la chevelure tout en feu, il sauta du haut de la
+muraille, et se mit à courir dans le sens où le vent chassait la fumée.
+
+«Est-ce que quelqu'un ne vient pas de sauter de ce mur?» s'écria un des
+assaillants les plus proches.
+
+--Nullement, repartit un autre; c'est sans doute Skarphédin qui nous a
+encore envoyé un tison.»
+
+Cette parole ayant dissipé tout soupçon, Kare continua de courir jusqu'à
+ce qu'il eût atteint un ruisseau. Il se plongea dedans pour éteindre le
+feu qui le dévorait; après quoi il reprit sa course au milieu de la
+fumée, et ne s'arrêta que près d'un fossé, où il se coucha pour se
+reposer.
+
+* * *
+
+Immédiatement après lui, Skarphédin avait sauté sur la traverse;
+malheureusement, lorsqu'il atteignit la place où elle était le plus
+consumée, la poutre se brisa sous lui, et il fut précipité sur le sol.
+Il renouvela toutefois sa tentative, et il grimpait à même la muraille
+quand une autre solive s'écroula sur sa tête, et derechef le jeta par
+terre.
+
+«Allons! se dit-il, je vois ce qu'il en est; Kare, mon beau-frère,
+risque fort de m'attendre.»
+
+Il rampa néanmoins le long de la paroi pour essayer de gagner la sortie;
+mais il fut surpris dans ce mouvement par un des assaillants, nommé
+Lambe, qui venait juste à ce moment d'escalader extérieurement le mur.
+
+«Tiens, lui cria d'en haut ce dernier, on dirait que tu pleures à
+présent, Skarphédin!
+
+--Pas le moins du monde, dit le fils de Nial en relevant la tête;
+seulement la chaleur un peu forte me cause quelques picotements dans les
+yeux; mais toi, continua-t-il, il me semble que tu ris?
+
+--Ma foi, oui, je ris, repartit l'homme, et c'est la première fois que
+je suis franchement gai depuis le jour où tu tuas Thraen, près de la
+Markar.
+
+--Tiens! riposta Skarphédin, voici, à ce propos, un souvenir de lui dont
+je te gratifie!»
+
+Il tira de sa poche une des dents molaires de Thraen, qu'il avait
+ramassée lorsque celui-ci avait roulé sur le sol gelé, et il la lança si
+violemment dans l'oeil droit de Lambe, que la prunelle jaillit de
+l'orbite et que l'homme se laissa choir au pied du mur.
+
+Skarphédin courut alors à son frère Grim, qui se démenait à l'autre bout
+de la pièce, et tous deux s'efforcèrent de piétiner sur le feu pour
+l'éteindre. Quand ils arrivèrent au milieu de la salle, Grim tomba
+écrasé par une poutre: il était mort. Skarphédin, d'un bond gigantesque,
+avait réussi à esquiver le choc; mais ce ne fut qu'un répit d'une
+seconde. À peine reprenait-il l'équilibre, qu'un épouvantable craquement
+se produisit: c'était le toit tout entier qui croulait.
+
+* * *
+
+Flose et ses compagnons demeurèrent devant le boer incendié jusqu'à
+l'aurore du lendemain vendredi. Comme le jour commençait à poindre, ils
+virent arriver un homme à cheval qui leur dit s'appeler Geirmund et être
+un parent de Thraen.
+
+«Combien de gens ont péri là dedans?» demanda le nouveau venu.
+
+Flose dénombra les victimes: Nial, Bergtora et sa femme, tous leurs
+fils, Kare et Thord.
+
+«Oh! reprit Geirmund, tu mets parmi les morts un homme avec lequel j'ai
+causé ce matin même.
+
+--Qui donc? demanda Flose.
+
+--C'est Kare. Ses cheveux et ses vêtements étaient tout roussis, et la
+lame de son épée était devenue bleue; mais il disait qu'il en
+renouvellerait avant peu la trempe dans ton sang et dans celui de ta
+troupe incendiaire.
+
+--Malheur à nous! s'écria Flose. L'homme que nous avons laissé fuir ne
+nous laissera ni trêve ni repos, et plus d'un d'entre nous, je le
+prévois, est appelé à perdre bientôt la vie.»
+
+Cependant un des conjurés s'était mis à entonner un chant de joie sur la
+mort de Nial.
+
+«Tais-toi, dit Flose, il n'y a point là de quoi chanter. Que Nial ait
+péri dans les flammes, l'événement ne nous rapporte pas grand honneur.»
+
+Il grimpa sur les ruines du pignon avec quelques autres. Là ils crurent
+percevoir une sorte de murmure rythmé qui partait du brasier au-dessous
+d'eux.
+
+«C'est la voix de Skarphédin, dit un des hommes. Je serais curieux de
+savoir si c'est un vivant ou un mort qui nous chante cette chanson.
+Mettons-nous à la recherche des corps.
+
+--Non pas, répondit Flose; il faudrait être fou pour s'attarder à une
+telle besogne au moment où, par tout le pays, on rassemble des forces
+contre nous. Mon avis est qu'il nous faut déguerpir au plus vite.»
+
+Là-dessus il sauta en selle, et toute la troupe suivit son exemple.
+
+* * *
+
+Après sa rencontre avec Geirmund, Kare avait emprunté un cheval et gagné
+divers boers amis où il raconta ce qui s'était passé. Bientôt se trouva
+réunie une troupe d'hommes déterminée et nombreuse, qui se divisa en
+plusieurs escouades, afin de battre le pays en divers sens; mais nulle
+part ils n'eurent de nouvelles de Flose et de ses gens.
+
+Kare, avec quinze de ses amis, prit de son côté le chemin de
+Bergtorsvol, pour exhumer des décombres de la ferme les corps des
+victimes. En route, le groupe se grossit, si bien qu'en arrivant au lieu
+de l'incendie il comptait une centaine de cavaliers.
+
+On chercha d'abord le cadavre de Nial, qu'on retrouva dans une épaisse
+couche de cendre. La peau de boeuf était toute recroquevillée; au-dessous
+d'elle gisaient le vieillard et sa femme. Chose singulière! leurs corps
+n'avaient aucunement été atteints par le feu. Seul le petit Thord, qui
+était couché entre eux deux, avait un doigt complètement brûlé, l'ayant
+laissé passer par mégarde hors de la peau de boeuf.
+
+On porta les tristes dépouilles dans l'enclos attenant à l'habitation,
+et là on remarqua sur la face de Nial une expression de sérénité
+lumineuse dont tout le monde fut vivement frappé. Jamais encore,--chacun
+en convint,--on n'avait vu un tel aspect à un mort.
+
+On rechercha ensuite le cadavre de Skarphédin. Le fier jeune homme était
+resté debout, emprisonné entre les débris du faîtage, la tête et le
+buste appuyés au mur de pignon, les jambes consumées jusqu'aux genoux,
+mais le reste de sa personne intacte, y compris les vêtements.
+
+Il avait les dents enfoncées dans les lèvres, les yeux ouverts, non
+encore éteints, et les mains croisées sur la poitrine. Avec sa fameuse
+hache Rimegyge, il avait entaillé si profondément la muraille, qu'elle y
+était entrée jusqu'à la moitié du fer, ce qui l'avait préservée de
+l'action du feu.
+
+«Voilà, dit quelqu'un, une arme digne de figurer comme relique à côté de
+la hallebarde de Gunnar.»
+
+Kare prit la hache; elle lui revenait de droit.
+
+«Il sera temps d'en faire une relique quand elle aura accompli toute son
+oeuvre,» dit-il en se la mettant à l'épaule.
+
+Quant aux restes de Grim, l'autre fils de Nial, on les découvrit au
+milieu de la pièce, avec ceux de la vieille Saun, qui n'avait point
+voulu se séparer de son maître, et quatre autres cadavres.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+KARE ET FLOSE
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+SUR LE TING
+
+
+Après avoir quitté Bergtorsvol, Flose s'était tenu posté durant trois
+jours avec tous les siens sur une montagne d'où il pouvait voir ses
+ennemis battre en bas la contrée; puis, le premier péril conjuré, il
+s'était hâté de regagner à l'est son habitation de Svinefield, afin de
+se mettre en quête d'appuis pour la prochaine session de l'alting. Grâce
+à son crédit personnel et aussi à des dons en argent, il eut aisément
+gagné à sa cause les principaux chefs du district oriental où il
+demeurait. Son beau-père Liot, de Sida, lui promit le premier
+assistance; Geite, un riche fermier du pays, se déclara également pour
+lui; autant en firent Thorstein et Viarne, deux autres paysans ses
+voisins, de sorte qu'il put rentrer à son boer et y attendre le retour du
+printemps.
+
+Quant à Kare, il s'était tout d'abord rendu à Tunge, chez Asgrim, son
+parent et ami, auprès duquel sa femme Helza et ses deux belles-soeurs
+Astrid et Thoralle avaient elles-mêmes cherché un asile. Reçu à bras
+ouverts par lui et son fils Thorald, il passa avec eux tout l'hiver,
+ruminant nuit et jour sa vengeance, et ne parlant que des événements de
+Bergtorsvol. Parmi les chefs influents dont le concours lui était acquis
+en justice, il pouvait compter Gissur le gode, Kraak le Vaillant, du boer
+de Hof, et Thorgier, un neveu de Nial qui habitait la ferme de Halt.
+
+Quand les assises furent pour s'ouvrir, Asgrim dit à son ami:
+
+«Pars en avant avec vingt hommes et mon fils Thorald, afin de préparer
+nos huttes sur le ting; j'attendrai, pour te rejoindre, Thorgier et son
+monde.»
+
+Kare se mit incontinent en chemin.
+
+* * *
+
+Quelques jours plus tard, Flose et les cent conjurés dont la fortune
+était liée à la sienne quittaient, à leur tour, Svinefield. Le trajet
+étant assez long, ils couchèrent, la première nuit, dans un boer
+appartenant à l'un d'entre eux, et le matin de la seconde journée ils
+entrèrent dans la vallée de l'Ouest.
+
+Tunge, la maison d'Asgrim, se trouvait précisément sur leur route. Quand
+ils n'en furent plus qu'à une courte distance, Flose dit à ses gens:
+
+«Nous allons déjeuner chez Asgrim; tâchez que tout se passe comme il
+faut.»
+
+Un quart d'heure après, un esclave d'Asgrim qui était en train de
+travailler au dehors aperçut la troupe dans le lointain. Il courut
+prévenir son maître aussitôt. Celui-ci dit:
+
+«C'est sans doute Thorgier qui arrive. Vite qu'on se dispose à le
+recevoir. Nettoyez la maison, et dressez les tables.»
+
+Le groupe cependant se rapprochait, et l'on entendait des cris et des
+rires bruyants.
+
+Asgrim alla sur le pas de la porte.
+
+«Ce n'est pas Thorgier, dit-il tout à coup; ses gens ne feraient pas ce
+tapage... La vengeance chemine silencieuse et grave. Ce doit être Flose
+avec sa bande incendiaire. Ils veulent sans doute nous demander
+l'hospitalité en manière de défi... C'est bien, qu'on achève les apprêts
+commandés!»
+
+Bientôt Flose parut. Il entra, suivi des siens, dans l'enclos. Là toute
+la troupe mit pied à terre, et les hommes franchirent le seuil à la
+file.
+
+Asgrim avait lui-même pris place à la table d'honneur. Il reçut Flose
+sans le saluer, et lui dit:
+
+«Le repas est servi; que chacun de vous en fasse son profit.»
+
+Les conjurés déposèrent leurs armes, s'installèrent sur les bancs et
+mangèrent. Quatre hommes seulement demeurèrent debout tout armés aux
+côtés de Flose.
+
+Tout le temps que dura le repas, Asgrim ne prononça pas une parole; mais
+son visage était rouge pourpre.
+
+Quand Flose et ses compagnons furent repus, les femmes desservirent les
+tables, et quelques-unes apportèrent de l'eau pour que les convives se
+lavassent les mains. Flose, d'un air moqueur, affectait de prendre ses
+aises, comme s'il eût été dans sa propre maison.
+
+* * *
+
+Soudain Asgrim se saisit d'une cognée de bûcheron qui était près de lui,
+et, sautant à deux pieds sur le banc, il la brandit sur la tête de
+Flose. Mais un des hommes armés vit le mouvement; il arracha l'arme des
+mains d'Asgrim, et fit le geste de l'en frapper à son tour.
+
+Flose l'arrêta:
+
+«Qu'on ne lui fasse point de mal! commanda-t-il; nos provocations l'ont
+poussé à bout, et il s'est conduit comme un homme intrépide.»
+
+Puis s'adressant à son hôte:
+
+«Quittons-nous en paix, ajouta-t-il; nous nous retrouverons bientôt sur
+le ting, et là nous reprendrons notre affaire.
+
+--Assurément, répondit Asgrim, et j'espère qu'au lendemain des assises
+vous vous montrerez moins prompts à l'action.»
+
+Flose ne répliqua rien. Il sortit avec les siens de la maison, et
+s'éloigna aussitôt en aval.
+
+Un peu plus loin, il rencontra Liot, son beau-père, et des hommes des
+fiords orientaux qui se rendaient aussi aux comices. Il leur raconta la
+scène de Tunge.
+
+Quelques-uns le louèrent fort; mais Liot dit d'un ton grave:
+
+«Tu as eu grand tort, et de telles bravades il ne peut résulter rien de
+bon.»
+
+Aux approches du val Tingvalla, la petite armée se rangea en bataille,
+afin d'effectuer militairement son entrée sur le ting.
+
+Bientôt après Thorgier, le neveu de Nial, partait également de son boer
+accompagné d'une troupe imposante, à laquelle se joignirent
+successivement, au cours du trajet, ses deux frères Thorleif et Grim,
+Kraak de Hof avec tous ses tenants, puis Asgrim et le gode Gissur.
+Arrivé aux abords du champ de justice, ce second escadron forma, lui
+aussi, l'ordre de combat, et ce fut d'une allure si martiale qu'il
+déboucha au milieu de la plaine, que Flose et ses gens, en l'apercevant,
+se mirent instinctivement en défense, et peu s'en fallut qu'on n'en vînt
+aux mains. La journée s'écoula toutefois sans que la paix des comices
+fût troublée; mais on sentait frémir dans l'air comme un souffle de
+menace, et tout le monde s'accordait pour reconnaître que jamais encore,
+de mémoire d'homme, on n'avait vu au pied du Logberg un déploiement de
+forces aussi formidable et une aussi grande affluence de chefs éminents
+venus de tous les coins de l'Islande.
+
+* * *
+
+Dès le lendemain, Flose commença sa tournée de hutte en hutte,
+accompagné de son ami Viarne. Il alla chez divers gros chefs qui
+étaient, comme lui, des districts de l'Est, et qui, pour la plupart,
+s'engagèrent à lui prêter leur appui. Il y en eut néanmoins plusieurs
+qui exigèrent préalablement de l'argent.
+
+«Voilà certes de vaillants auxiliaires, dit Flose à son compagnon; mais
+il nous faudrait un juriste.
+
+--J'en connais un, répondit Viarne, un qui peut-être n'a point son
+pareil. Il connaît tous les arcanes de la loi, et nul ne l'égale en
+subtilité. Seulement, je dois t'en prévenir, il est aussi cupide que
+retors.
+
+--Qu'à cela ne tienne... Comment le nomme-t-on?
+
+--C'est Eyolf. Le voici justement là-bas.»
+
+L'homme désigné était assis devant la porte de sa hutte, un manteau
+écarlate autour des épaules, un diadème d'or sur la tête et une hache
+garnie d'argent à la main.
+
+Viarne l'aborda aussitôt, et en reçut le plus gracieux accueil.
+
+«J'ai besoin de ton aide, lui dit-il. Tu es le premier juriste de
+l'Islande, et tout ce dont tu te mêles réussit.
+
+--Oh! repartit Eyolf, je n'ai pas cette opinion de moi-même, et je ne
+sais vraiment...
+
+--Trêve de phrases! interrompit Flose, que tout ce préambule agaçait; je
+viens te prier de te charger de mon affaire contre le gendre de Nial.»
+
+Eyolf se leva d'un air majestueux et scandalisé à la fois.
+
+«Je vois maintenant, répliqua-t-il, où tendaient toutes ces belles
+paroles; croyez-vous donc que je suis un de ces hommes que chacun peut
+tourner à sa guise?»
+
+Flose lui mit doucement la main sur l'épaule, et le forçant à se
+rasseoir entre lui et Viarne:
+
+«Écoute-moi donc. Il faut, je le sais, plus d'un coup de cognée pour
+abattre un arbre.»
+
+Ce disant, il tira de son doigt un anneau d'or du plus grand prix, et,
+le passant à la main de l'homme de loi:
+
+«Accepte ceci comme un gage de l'esprit de sincérité qui m'anime.
+
+--S'il en est ainsi, répondit Eyolf, je ne puis vraiment rien te
+refuser; seulement garde-toi bien de dire que j'ai reçu de toi quelque
+chose; ta cause serait perdue avant d'être plaidée.
+
+--C'est pure affaire d'amitié entre nous,» repartit Viarne au
+jurisconsulte, et là-dessus les deux amis s'éloignèrent.
+
+Un moment après, Snorre le gode vint à passer devant la hutte d'Eyolf.
+Il s'arrêta pour causer avec lui; puis tout à coup il lui prit la main,
+et, relevant la manche de son vêtement, il se mit à regarder l'anneau
+d'or.
+
+«Tu as là un joyau de toute beauté... L'as-tu acheté, ou est-ce un
+cadeau?»
+
+Eyolf ne répondit pas.
+
+«Si on te l'a donné, reprit le gode en le quittant, c'est un présent qui
+peut te coûter cher!»
+
+* * *
+
+En compagnie de Gissur et d'Asgrim, Kare faisait aussi sa tournée. Il se
+dirigea d'abord vers la hutte de Skapte, le même qui, l'année
+précédente, lui avait déjà refusé son concours. Cette fois encore ce
+dernier repoussa toutes les ouvertures. «Penses-tu, dit-il, que j'aie
+oublié les paroles d'insulte que Skarphédin m'a jetées ici même à la
+face? Jamais je ne serai avec aucun de vous!»
+
+En revanche, Gudmund le Puissant, qu'allèrent voir ensuite les
+solliciteurs, se montra plein d'empressement et de zèle.
+
+«Oui, dit-il, je vous veux assister avec tous mes hommes devant le
+tribunal, et aussi l'épée à la main, s'il le faut. Skapte a beau vous
+bouder, son fils Holmud est mon gendre, et comme ce dernier m'obéit en
+toutes choses, vous êtes sûrs également de l'avoir pour vous.»
+
+Chez Snorre le gode, l'accueil ne fut pas moins amical.
+
+«Il n'y a point de cause meilleure que la vôtre, dit-il à Asgrim et à
+Kare. Quel genre d'appui désirez-vous de moi?
+
+--Ce qu'il nous faudrait surtout, repartit Asgrim, ce sont des
+auxiliaires bien armés et qui n'aient pas peur...
+
+--Je crois, en effet, répondit le gode, qu'il faut s'attendre à un
+cliquetis de fer. Écoutez-moi donc; j'irai avec vous devant les juges.
+S'il y a combat, et que vous ne soyez pas les plus forts, repliez-vous
+du côté de ma hutte; vous me trouverez prêt à vous soutenir avec tout
+mon monde. Si, au contraire, vous avez le dessus, et que vos adversaires
+veuillent s'enfuir vers les gorges de l'Allmannagia, où ils n'auraient
+plus rien à craindre de vous, je me charge de leur en fermer l'accès.
+S'ils se retirent d'un autre côté, libre à vous de les poursuivre;
+seulement, quand je jugerai l'instant venu, je m'avancerai avec tous mes
+gens pour vous séparer, et il faut, dans ce cas, que vous me promettiez
+de cesser immédiatement le combat.»
+
+Gissur, Kare et Asgrim engagèrent leur parole de faire ce que le gode
+demandait; après quoi celui-ci ajouta:
+
+«Un mot encore. J'ai vu à la main d'Eyolf un anneau qui n'y était pas il
+y a quelques jours. Ce doit être Flose qui l'en a gratifié pour prix de
+ses services juridiques; il est bon que vous sachiez ce détail.»
+
+* * *
+
+Au jour fixé pour les débats, les deux parties se trouvèrent face à
+face, équipées et armées de pied en cap, au bas de la montagne de la
+Loi. De part et d'autre les hommes portaient un signe de reconnaissance
+à leur casque, pour le cas où l'on en viendrait au combat.
+
+Ce fut, en effet, ce qui arriva. Après avoir usé à l'envi toutes les
+malices de la procédure, toutes les roueries compliquées de la chicane
+et les déclinatoires insidieux à l'usage des godes de tous les pays, les
+adversaires, exaspérés, en appelèrent à la force. Ce fut le jeune
+Thorald, fils d'Asgrim, qui donna le signal du conflit en se ruant sur
+un parent de Flose. Immédiatement une clameur guerrière emplit la
+vallée, et la sauvage mêlée s'engagea.
+
+Kare tua, pour commencer, trois hommes de sa main, parmi lesquels
+Viarne, l'ami de Flose. Asgrim ne fut pas en reste. Skapte était
+accouru, lui aussi. Lorsqu'il aperçut son fils Holmud dans la suite de
+Gudmund le Puissant, il poussa un cri de fureur et s'élança pour
+rappeler le jeune homme; mais, atteint à la cuisse par un dard que
+Thorgier lui avait décoché, il tomba et ne put se relever. Il fallut que
+ses gens le traînassent par terre jusqu'à la cabane d'un pelletier qui
+se trouvait dans le voisinage.
+
+Dès le début de la lutte, les vengeurs de Nial s'étaient partagés en
+deux groupes. L'un, conduit par Gudmund, Thorgier et Kare, avait attaqué
+ceux des chefs du Nord et de l'Est qui s'étaient déclarés pour la cause
+adverse; l'autre, à la tête duquel étaient Gissur, Asgrim et Thorald,
+s'étaient jetés sur Flose et les siens.
+
+On se battit longtemps avec une vaillance égale des deux parts; à la fin
+pourtant ce furent les gens de Flose qui reculèrent. Déjà ils opéraient
+leur retraite vers les défilés de l'Allmannagia, quand Snorre le gode et
+sa troupe apparurent pour leur barrer le passage. Ils se replièrent
+alors vers le sud, le long de la rivière qui arrose la plaine.
+
+Dans ce moment ils vinrent à passer près de la cabane d'un nommé Solve,
+qui était assis devant sa porte, en train de faire cuire son repas dans
+sa marmite toute fumante.
+
+«Par ma foi! s'écria l'homme, voilà une belle débandade de poltrons!»
+
+Thorkel l'entendit, et, pris de fureur:
+
+«Attends, fit-il, je m'en vais te mettre ta viande au pot!»
+
+Il saisit l'homme par les pieds, le leva en l'air, et le plongea, la
+tête la première, dans le chaudron bouillant.
+
+Le malheureux expira sur-le-champ.
+
+* * *
+
+Juste à ce moment, Flose recevait un javelot à la jambe. Il s'affaissa
+d'abord sous le coup; puis, se relevant d'un effort énergique, il reprit
+sa course. À peu de distance derrière lui venait Eyolf.
+
+«Tiens, dit Kare à Thorgier, qui menait à côté de lui la poursuite,
+j'aperçois là notre homme à la bague. Si nous lui faisions payer le prix
+de son joyau?
+
+--Je m'en charge,» reprit Thorgier.
+
+Il ramassa un dard qui était à terre, et le lança dans le dos d'Eyolf
+avec une telle force, que celui-ci tomba mort du coup.
+
+Ce fut la dernière victime de la journée; car, sur l'entrefaite, Snorre
+le gode, arrivant avec tous les siens, se jetait en travers de la plaine
+et faisait cesser l'effusion du sang.
+
+Par son entremise, la paix fut conclue. On enterra les cadavres, on
+s'occupa de soigner les blessés, et le lendemain, comme si rien ne
+s'était passé, le procès reprit son cours.
+
+De l'aveu de Kare et de Flose, douze hommes furent choisis pour trancher
+l'affaire sous la présidence du gode Snorre.
+
+Les arbitres fixèrent d'abord les amendes à payer des deux parts pour le
+prix du sang répandu la veille; puis on aborda la question de
+l'incendie.
+
+La mort de Nial, celle de Bergtora, de Skarphédin, de Grim, d'Helge et
+des autres, furent tarifées proportionnellement; seul le trépas du petit
+Thord, fils de Kare, ne fut l'objet d'aucune décision, parce que le père
+persista à repousser tout accommodement.
+
+Enfin Flose et ses complices furent condamnés, comme jadis Gunnar, à un
+exil de trois années, et tenus de quitter le pays dans le cours de l'été
+suivant au plus tard.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+KARE À L'AFFUT
+
+
+Les cobannis, au sortir du ting, chevauchèrent d'abord ensemble vers
+l'est; puis, sur la nouvelle que Kare, en compagnie de Thorgier et de
+Gudmund, s'était dirigé vers le nord, Flose crut pouvoir congédier ses
+hommes, en leur recommandant néanmoins de cheminer le plus possible en
+troupe. Lui-même il regagna Svinefield.
+
+Kare et Thorgier cependant n'avaient pas continué leur marche vers le
+nord. Dès le lendemain, se séparant de Gudmund le Puissant, ils avaient
+rabattu droit au sud, et, la Thiorsau une fois traversée, avaient poussé
+jusqu'à la Markar.
+
+Là, vers le milieu de la journée, ils rencontrèrent deux vieilles femmes
+qui les reconnurent et leur dirent:
+
+«Doucement, vous deux! Vous galopez, ce semble, bien à l'étourdie!
+
+--Qu'y a-t-il donc?
+
+--Il y a que Lambe et d'autres ont couché cette nuit par ici, et il
+n'est pas à supposer qu'ils aient sur vous une bien forte avance.
+
+--Bon! dit Kare, raison de plus pour lâcher la bride à nos bêtes.»
+
+Un peu plus loin, ils croisèrent un paysan qui menait un cheval chargé
+de tourbe. L'homme, en les voyant, s'arrêta.
+
+«Quel dommage, dit-il que vous ne soyez pas en force!
+
+--Pourquoi cela? demanda Thorgier.
+
+--Eh! vous pourriez faire une belle chasse.
+
+--Tu as donc aperçu du gibier?
+
+--Oui, certes, reprit le porteur d'un air entendu.
+
+--Combien de têtes?
+
+--Une douzaine.
+
+--Loin d'ici?
+
+--Non, tout près de la rivière.
+
+--En avant! s'écria Kare.
+
+--Oh! ne vous pressez pas; ceux dont je parle flânent paisiblement.»
+
+* * *
+
+Arrivés au bord du cours d'eau, les deux cavaliers découvrirent dans un
+repli de terrain quelques hommes qui semblaient sommeiller, leurs
+hallebardes posées par terre à côté d'eux.
+
+«Les éveillons-nous? dit Thorgier.
+
+--Assurément, repartit Kare; nous ne pratiquons pas le guet-apens, et ne
+tuons pas les gens endormis.»
+
+Ils se mirent à crier. Les autres s'éveillèrent et saisirent aussitôt
+leurs armes. Kare et Thorgier attendirent qu'ils se fussent complètement
+équipés, puis le premier se précipita contre l'adversaire qui se
+trouvait le plus proche. C'était Thorkel, fils de Sigfus. Thorgier en
+même temps se ruait sur Sigmund.
+
+D'un coup de la Rimegyge, Kare atteignit Thorkel au noeud de l'épaule, et
+lui trancha la moitié du tronc; mais, assailli lui-même de côté par
+Ledolf et un autre, il eût couru risque de succomber si Thorgier, qui
+venait de tuer Sigmund, n'eût, par une volte-face impétueuse, plongé son
+épée dans le coeur de Ledolf. Le second assaillant, à cette vue, essaya
+de se dérober par la fuite; mais la terrible Rimegyge lui retomba si
+violemment sur l'échine, qu'après avoir tourné sur lui-même il s'abattit
+mort aux pieds de Kare.
+
+«Vite en selle!» cria Lambe.
+
+Les huit survivants prirent le large, et gagnèrent d'une traite
+Svinefield, où ils racontèrent l'événement à Flose.
+
+«Il fallait s'y attendre, dit ce dernier; une autre fois tâchez d'être
+un peu mieux sur vos gardes!»
+
+* * *
+
+Tout le reste de l'été et l'hiver suivant, Flose demeura à son boer,
+occupé des apprêts de son prochain départ. Le printemps venu, il acheta
+un navire norwégien qui se trouvait dans un fiord de la côte, se pourvut
+de marchandises, et manda plusieurs de ses cobannis pour s'entendre avec
+eux au sujet du voyage.
+
+Kare cependant avait disparu de chez lui, et des voisins affirmaient
+encore l'avoir vu se diriger vers le nord.
+
+«Cette fois nous n'avons plus à le craindre; il doit être chez Gudmund
+le Puissant, dit à ce propos Lambe à Flose.
+
+--Eh! repartit ce dernier, je me méfie un peu de ces rumeurs. Prenez
+garde, j'ai fait un rêve qui ne me pronostique rien de bon.»
+
+Derechef Flose, en prenant congé de ses amis, leur recommanda de
+cheminer en troupe et de ne point se relâcher de leur vigilance. Il les
+embrassa ensuite en disant:
+
+«Vous voilà seize au départ d'ici; j'ai peur que plusieurs d'entre vous
+ne manquent au rendez-vous final.
+
+--Quoi que l'homme fasse, il ne peut échapper à son sort,» répondit
+Grane brièvement.
+
+La troupe, contournant le jokul[50], s'arrêta pour coucher le premier
+jour dans un boer appelé Thorsmark, où demeurait un certain Biorn, dont
+la femme était parente de Gunnar. Celui-ci les reçut fort amicalement,
+et comme ils lui demandaient des nouvelles de Kare:
+
+«Je l'ai vu, dit-il; j'ai causé avec lui; mais il y a déjà longtemps de
+cela, et il s'en allait vers le nord. Il m'a paru fort abattu, abandonné
+de tous, et j'ai idée qu'il ne tient plus beaucoup à vous rencontrer.
+
+--À merveille! s'écria Grane, nous voilà débarrassés de lui.
+
+--Je n'en suis pas aussi sûr que toi, lui repartit Modolf, un de ses
+compagnons, et Kare, même seul, est à redouter.»
+
+* * *
+
+Le gendre de Nial n'était point chez Gudmund le Puissant. Il se tenait
+caché depuis longtemps dans une habitation toute voisine qui appartenait
+également à Biorn. Celui-ci courut aussitôt le rejoindre et l'informer
+de l'arrivée de ses ennemis dans cette partie supérieure du district.
+
+«Eh bien, dit Kare, vite en route!»
+
+Dans la nuit même ils montèrent tous deux à cheval et allèrent se placer
+en embuscade près de la Skaptau, rivière située à peu près à mi-route
+entre la Markar et Svinefield.
+
+Le lendemain matin, les compagnons de Flose partirent à leur tour.
+
+«Où donc est Biorn? dirent-ils à sa femme.
+
+--Il a quelque argent à toucher là-bas dans l'est, et il a pris congé de
+moi au petit jour.»
+
+Nul ne conçut de soupçon, et la troupe se mit en chemin. Non loin de la
+Skaptau ils se séparèrent, Glum et quatre hommes avec lui ayant affaire
+à un boer plus à l'est; les autres s'assirent pour se reposer.
+Quelques-uns sommeillaient déjà, quand un cri retentit tout près d'eux.
+
+«C'est Kare!» dit Grane se redressant d'un bond.
+
+Il n'avait pas achevé de parler, qu'un dard lancé par Biorn frappait le
+manche de la hache de Modolf.
+
+Immédiatement le combat s'engagea.
+
+* * *
+
+Modolf le premier fondit sur Kare l'épée haute; mais le gendre de Nial
+para le coup, et d'une riposte prompte comme l'éclair fit sauter le
+glaive de son adversaire, puis d'un second coup lui enleva le poignet.
+
+Au même moment Grane décochait à Kare un javelot; mais de la main gauche
+celui-ci réussit à le saisir au vol, et le lui renvoya d'une telle
+force, que l'autre eut la poitrine transpercée. Une seconde de plus
+néanmoins, et Hald, qui s'approchait en rampant, allait trancher les
+deux jarrets de Kare, lorsque Biorn cloua l'agresseur par terre d'un
+coup de sa hallebarde.
+
+Le terrible Kare tua encore deux ennemis à lui seul, tandis que son ami
+en blessait grièvement pareil nombre. Trois hommes seulement restaient
+sains et saufs. Affolé d'épouvante, le reste de la troupe enfourcha au
+plus vite ses chevaux, et, cette fois encore, les survivants coururent
+d'une seule traite jusqu'à Svinefield.
+
+«De tous les hommes qui vivent en Islande, dit Flose en apprenant
+l'événement, je n'en connais pas beaucoup qui vaillent Kare... J'ai peur
+décidément que bien peu d'entre vous me suivent en Norwège!»
+
+* * *
+
+Kare et Biorn cependant ne crurent pas devoir retourner à Thorsmark.
+Après s'être consultés un instant, ils profitèrent de ce que trois
+paysans passaient sur la route avec des chevaux de bât pour se diriger
+ostensiblement vers le nord; mais à peine les hommes eurent-ils disparu
+en amont derrière les hauteurs qui bordaient la Skaptau, qu'ils
+obliquèrent vers un marécage environné de grands blocs de lave, et là
+ils mirent pied à terre.
+
+«Je n'en puis plus, dit Kare à Biorn; il faut que je me repose un
+instant. Fais bonne garde.»
+
+À peine était-il couché depuis un quart d'heure, qu'il se redressa en
+disant:
+
+«Ces cris de corbeaux m'empêchent de dormir.»
+
+Son ami leva les yeux vers le ciel; de longs vols noirs d'oiseaux
+croassants fendaient les airs au-dessus de la Skaptau.
+
+Quelques instants après, on entendit hennir des chevaux. Biorn grimpa
+sur une roche.
+
+«C'est Glum, dit-il, et quatre autres. Ils ne nous voient pas;
+laissons-les passer.»
+
+Au même instant, la monture de Kare poussa un hennissement à son tour,
+et se mit à gratter du pied le sol déclive, si bien que quelques scories
+laviques dévalèrent avec fracas sur la pente.
+
+«Ils nous voient maintenant, reprit Biorn. Alerte! les voici qui
+s'approchent.»
+
+Effectivement les amis de Flose venaient de sauter à bas de leurs
+chevaux, et pénétraient dans l'enceinte rocheuse. Glum, qui marchait en
+avant, fondit sur Kare avec sa hallebarde; mais Biorn eut le temps de
+détourner l'arme, dont la pointe se brisa contre terre. Kare n'eut plus
+qu'à lever son épée pour trancher le cou à son adversaire, qui tomba
+expirant.
+
+Deux autres ennemis, Skal et Röse, eurent successivement le même sort.
+Le quatrième blessa à l'épaule le gendre de Nial; mais ce fut son
+dernier exploit, car la hache de Biorn lui cassa les deux jambes.
+
+Le cinquième et unique survivant de la troupe s'enfuit aussitôt: c'était
+Hilde, fils de Thorstein.
+
+«Et maintenant, dit Kare à son compagnon, en route pour de bon vers le
+nord! Dès demain tous les gens du district seront sur pied, et il n'y a
+que chez Gudmund le Puissant qu'on ne s'avisera pas de venir nous
+chercher.»
+
+Hilde, lui, regagna Svinefield, et Flose en le voyant s'écria:
+
+«De tous les hommes qui vivent en Islande je n'en connais pas un qui
+vaille Kare!»
+
+Puis, le soir même, ce qui restait des cobannis, rassemblés auprès de
+lui à son boer, reçurent l'avis de se tenir prêts à filer dès l'aurore
+vers le fiord où attendait le navire norwégien.
+
+Notes du chapitre:
+
+[Note 50: Il s'agit ici du jokul de l'Ouest, un des plus hauts
+sommets de l'île. On appelle en Islande _jokul_ (par opposition à
+_fell_, montagne moins élevée), toute cime qui reste l'année entière
+couverte de neige et de névés.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+DANS L'ILE DE ROWSA--CONCLUSION
+
+
+À quelques jours de là, Flose levait l'ancre à destination de la
+Norwège. La traversée fut d'abord heureuse, puis le temps ne tarda pas à
+se gâter; il survint une violente tempête, accompagnée d'un brouillard
+si épais, que l'on ne voyait plus à se conduire. Le bâtiment perdit sa
+route, et finalement se trouva de nuit jeté à la côte. Toute la
+cargaison fut engloutie, et vingt hommes périrent, parmi lesquels seize
+des conjurés. Le reste put gagner le rivage.
+
+Quand le jour parut, deux marins reconnurent le pays pour l'avoir
+précédemment visité: c'était l'île de Rowsa, une des Orcades.
+
+«Mieux eût valu que nous eussions atterri en quelque autre endroit, dit
+Flose à ses hommes, car le comte Sigurd, qui gouverne céans, était un
+chaud protecteur et ami pour les fils de Nial, et Helge lui était même
+attaché par un lien de vassalité. Notre vie est à sa merci. Mais
+n'importe, payons de résolution et d'audace.»
+
+Après avoir fait quelques pas dans les terres, les naufragés
+rencontrèrent des habitants de l'île, qui leur indiquèrent le chemin à
+prendre pour gagner le palais du gouverneur. Arrivé en présence de
+Sigurd, Flose déclina son nom.
+
+Le comte était déjà informé des événements de Bergtorsvol.
+
+«Quelles nouvelles m'apportes-tu d'Helge mon vassal? demanda-t-il au
+nouveau venu.
+
+--Je l'ai tué, répondit Flose.
+
+--Qu'on l'empoigne, lui et tous les autres!» dit Sigurd à ses gens; ce
+qui fut fait en un instant.
+
+Mais sur l'entrefaite arriva un des vassaux du comte, un certain
+Wörsten, qui était frère de la femme de Flose. En voyant celui-ci
+prisonnier, il s'adressa au gouverneur, et lui offrit pour rançon de son
+parent tout ce qu'il possédait. Le comte se montra d'abord inflexible;
+mais Wörsten, qui était fort en crédit auprès de lui, ne se tint pas
+pour battu; d'autres insulaires notables appuyèrent sa démarche, si bien
+que finalement Flose obtint sa grâce.
+
+Non seulement Sigurd lui rendit sa liberté, en relâchant du même coup
+tous ses compagnons; mais, en prince magnanime qu'il était, il
+l'installa à son service aux lieu et place d'Helge, fils de Nial, et le
+combla bientôt de ses faveurs.
+
+* * *
+
+Quand il fut resté quelque temps chez Gudmund, Kare, informé du départ
+de Flose, revint trouver son ami Asgrim.
+
+«Que comptes-tu faire? lui dit ce dernier.
+
+--M'embarquer à mon tour, et traquer partout le reste de la bande.
+
+--Vraiment, repartit Asgrim, on a bien raison de dire que depuis que
+Gunnar et Skarphédin ne sont plus, tu es le premier homme de l'Islande.»
+
+Quinze jours plus tard Kare était en mer.
+
+Il eut une excellente traversée et toucha terre à Fridaroe, entre le
+Hialtland et les Orcades. Il avait là un ami intime, David le Blanc,
+chez lequel il passa l'hiver, et durant ce séjour il fut mis au fait de
+l'arrivée de Flose à Rowsa.
+
+Or il advint que, vers la Noël, le comte Sigurd reçut la visite de son
+beau-frère le jarl Gill, qui régissait les îles du Sud (les Hébrides),
+et aussi celle d'un roi d'Irlande du nom de Sigtryg.
+
+Le jour de la fête, le gouverneur et ses hôtes se trouvant à table, les
+deux princes étrangers exprimèrent le désir d'entendre le récit de
+l'incendie de Bergtorsvol. Ce fut Lambe, un des conjurés, celui-là même
+à qui Skarphédin, avant de mourir, avait fait sauter un oeil de l'orbite,
+qui fut chargé de retracer les détails de l'épique entreprise.
+
+On lui avança un siège d'honneur, et il entama sa narration.
+
+* * *
+
+Le hasard voulut que, ce même jour, Kare, venant de Fridaroe, eût abordé
+avec son ami David et quelques autres à l'île de Rowsa, et qu'il se
+présentât au palais du comte à l'heure du festin.
+
+Lambe était justement en train de raconter les faits à sa fantaisie.
+Kare et ses compagnons, arrêtés au dehors, l'écoutaient parler.
+
+«Et quelle figure faisait Skarphédin dans le brasier? demanda à un
+moment le roi Sigtryg.
+
+--Il se tint d'abord assez bien, répondit le conteur; mais à la fin il
+se mit à pleurer.»
+
+À ce mot, Kare ne put se maîtriser davantage.
+
+[Illustration: Staffa, dans les Hébrides.]
+
+«Tu en as menti!» cria-t-il de la porte, et, s'élançant au milieu de la
+salle, l'épée à la main, il se précipita sur le rapsode, et lui trancha
+le col d'un seul coup. La tête roula sur la table, devant les coupes des
+nobles convives, et ceux-ci furent inondés de sang.
+
+«C'est Kare! s'écria Sigurd, qui avait reconnu le gendre de Nial; qu'on
+le saisisse et qu'on le mette à mort!»
+
+Personne ne bougea; tous les gens de l'île avaient gardé de lui un
+souvenir affectueux doublé de respect.
+
+«Sigurd, répondit Kare, sache que ce que je viens de faire c'est pour
+venger le meurtre d'un de tes féaux!
+
+--C'est vrai, dit Flose à son tour, et Kare est en droit d'agir de la
+sorte, puisqu'il a refusé, sur le ting, tout accommodement avec nous.»
+
+Kare se retira sans que nul le poursuivît, et, remettant à la voile avec
+ses amis, il regagna aussitôt Fridaroe.
+
+* * *
+
+Disons au lecteur que l'intention du roi Sigtryg, en venant trouver
+Sigurd à Rowsa, était de réclamer son appui contre un autre prince
+irlandais avec lequel il était en guerre. Après avoir longtemps hésité,
+le comte finit par céder aux sollicitations de son hôte, et, au nombre
+des auxiliaires qu'il mena lui-même en Irlande, se trouvèrent quinze des
+compagnons de Flose. C'était tout ce qui restait de la troupe
+incendiaire.
+
+Flose, lui, n'avait pas voulu être de l'expédition. Son âme, lasse de
+tant d'horreurs, inclinait de plus en plus vers la paix. Aussi Anschar,
+un prêtre d'Écosse, étant venu sur l'entrefaite à Rowsa pour y achever
+l'oeuvre d'évangélisation commencée avant lui par les moines allemands,
+l'ennemi de Kare fut-il le premier à accepter la parole de pardon avec
+le baptême selon tous les rites.
+
+Peu de temps après il alla aux Hébrides, et là il apprit que dans une
+grande bataille, tout récemment livrée en Irlande, le roi Sigtryg avait
+été mis en déroute et le comte Sigurd tué avec les quinze conjurés à sa
+suite.
+
+À cette nouvelle Flose eut le coeur serré d'une telle affliction, qu'il
+résolut de se rendre à Rome, comme faisaient alors tous les grands
+pécheurs, pour y implorer le pardon de ses fautes. Ayant donc reçu du
+jarl Gill un bon navire et une somme d'argent, il s'embarqua pour le
+continent, et de là s'en fut à pied vers la Ville éternelle, où le pape
+en personne, dit la chronique, voulut bien lui donner l'absolution.
+
+Il s'en revint ensuite «par l'Est», c'est-à-dire par terre, vers le
+Nord. L'hiver le retrouva en Norwège, près du jarl Éric, fils d'Hakon,
+et enfin dans le cours de l'été suivant il cingla vers la terre
+d'Islande, où il se réinstalla, le coeur soulagé, dans son habitation de
+Svinefield.
+
+* * *
+
+Et Kare? On sut bientôt que, lui aussi, il s'était converti au dieu
+blanc, et que le mérite de cette conversion revenait encore à Anschar
+l'Écossais. Alla-t-il comme Flose en pèlerin jusqu'à Rome pour s'y faire
+absoudre de ses péchés? C'est un point que l'histoire n'a pas éclairci.
+Il paraît seulement qu'après un voyage dans diverses régions de
+l'Angleterre et de l'Écosse, il revint passer encore un hiver chez David
+le Blanc à Fridaroe, et qu'au printemps de la même année il se rembarqua
+à son tour pour l'Islande.
+
+La traversée fut longue et pénible; le navire se brisa en arrivant, et
+peu s'en fallut que tout l'équipage ne pérît au port.
+
+À terre, la tempête continuait de souffler, effroyable.
+
+«De quel côté chercherons-nous un abri? demandèrent les gens de Kare.
+
+--À Svinefield, répondit-il; c'est le point de refuge le plus proche de
+la côte.»
+
+Et il ajouta en lui-même:
+
+«Je veux voir quel accueil Flose me fera.»
+
+On se dirigea donc vers Svinefield. Flose se trouvait chez lui. Dès que
+Kare parut sur le seuil, il le reconnut. Il alla à lui les mains
+tendues, l'embrassa, et, le faisant asseoir sur le siège d'honneur, il
+le pria de passer l'hiver avec lui; à quoi l'autre consentit de grand
+coeur.
+
+Bref, la réconciliation fut si bien scellée, que, la femme de Kare étant
+venue à mourir, ce fut la propre nièce de Flose, Hildegunne, qui
+remplaça au foyer conjugal la fille de Nial, soeur de Skarphédin.
+
+Flose eut, dit-on, une fin assez mystérieuse. Il voulut, sur ses vieux
+jours, s'en aller querir des bois de construction en Norwège. L'été
+d'ensuite, sa cargaison prête, il se disposa à remettre à la voile. On
+lui fit remarquer le mauvais état où se trouvait son navire.
+
+«Oh! dit-il, il est assez bon pour un vieillard que la mort prendra
+demain!»
+
+Et il s'embarqua.
+
+Depuis lors on n'entendit plus jamais parler de lui ni de son bâtiment;
+mais bien des fois, à Bergtorsvol, le boer des Nial étant rebâti à neuf,
+on vit Kare pleurer silencieusement.
+
+* * *
+
+Notre histoire se trouve ainsi conduite à sa fin. Kare et Flose furent,
+à vrai dire, les deux premiers grands chefs islandais ralliés à la
+religion des papas. Ils furent aussi longtemps les seuls. Vainement les
+bans de missionnaires se succédaient-ils dans la vieille Thulé, le
+paganisme n'entendait point céder la place sans combat. Enfin le roi
+Olaf de Norwège, le grand convertisseur de la fin du siècle, entreprit
+de donner l'assaut décisif à la dernière citadelle du dieu Thor. Ses
+prédicateurs, enhardis par quelques conversions de marque, osèrent
+paraître sur le ting même, la croix d'une main et l'épée de l'autre.
+
+Cette attitude résolue ne manqua pas d'influencer les barbares, dont
+beaucoup se présentèrent au baptême. Bientôt deux camps se formèrent, et
+un beau Jour,--c'était au commencement du XIe siècle,--une bataille
+en règle se livra au pied du Logberg entre les païens et les chrétiens.
+
+Cette solution à la mode islandaise pouvait seule trancher la question.
+Les chrétiens ayant eu l'avantage, l'alting, sur la proposition de
+Snorre le gode, le plus ardent des nouveaux convertis, déclara, à la
+pluralité des suffrages, que le christianisme serait désormais la
+religion officielle du pays.
+
+Ajoutons que la première église fut bâtie à Tingvalla même, que le
+premier évêché s'établit à Skalholt, entre les Geysirs et la mer,
+c'est-à-dire dans la vallée de la Vita, et que le premier titulaire du
+siège fut le propre fils du gode Gissur, qui avait été ordonné en
+Allemagne.
+
+Néanmoins l'influence du dogme nouveau ne transforma pas du jour au
+lendemain les moeurs traditionnelles d'une contrée où tout l'édifice de
+l'état social reposait sur une fausse idée de l'honneur et sur une sorte
+de divinisation des vertus de la force brutale. Longtemps encore
+l'antique culte se maintint, retranché dans les pratiques extérieures,
+et son esprit survécut surtout dans cette soif de vengeance et de
+meurtre, dans cette furie de guerres intestines qui devaient amener
+l'extermination de plusieurs notables familles de l'île, et, vers le
+milieu du XIIIe siècle, l'asservissement final de l'Islande.
+
+FIN
+
+
+COLLECTION FORMAT GRAND IN-8º.--2e SÉRIE
+
+CHAQUE VOLUME EST ORNÉ DE DEUX GRAVURES
+
+AGNÈS DE LAUVENS, ou MÉMOIRES DE SOEUR SAINT-LOUIS, par L. Veuillot.
+
+BERTRAND DU GUESCLIN (HISTOIRE DE), comte de Longueville, connétable de
+France; d'après Guyard de Berville.
+
+CHARLES VIII, par Maurice Griveau.
+
+CHATELAINES DE ROUSSILLON (LES), par Mme la Csse de la Rochère.
+
+CORSE (HISTOIRE DE LA), par Louis Boell.
+
+CRILLON (VIE DE), par M. H. Garnier, élève de l'École des chartes.
+
+DAHOMÉ (LE), SOUVENIRS DE VOYAGE ET DE MISSION, par M. l'abbé Laffitte.
+Carte de la côte des Esclaves et notice par M. Borghero, sup. de la
+Mission.
+
+DÉTROIT DE MAGELLAN (LE), Scènes, tableaux, récits de l'Amérique
+australe, par Henri Feuilleret.
+
+DUCHESSE-ANNE (LA), Histoire d'une frégate, par Olivier Le Gall.
+
+ÉTATS-UNIS ET LE CANADA (LES), par M. Xavier Marmier.
+
+GAULOIS NOS AIEUX (LES), par M. Moreau-Christophe, lauréat de
+l'Institut.
+
+GUNNAR ET NIAL, Scènes et moeurs de la vieille Islande, par J. Gourdault.
+
+ILLUSTRATIONS D'AFRIQUE, par M. le comte de Lambel.
+
+IMPRESSIONS ET SOUVENIRS D'UN VOYAGEUR CHRÉTIEN, par M. Xavier Marmier,
+de l'Académie française.
+
+JOSEPH HAYDN, Scènes de la vie d'un grand artiste; traduit de Franz
+Seebourg, par J. de Rochay.
+
+LOUIS XI ET L'UNITÉ FRANÇAISE, par Charles Buet.
+
+LOUIS DE LA TRÉMOILLE, ou LES FRÈRES D'ARMES, par Théophile Ménard.
+
+MES PRISONS, ou MÉMOIRES DE SILVIO PELLICO, traduction par M. l'abbé
+J.-J. Bourassé, chanoine de Tours.
+
+MUNGO PARK, sa vie et ses voyages, par Henri Feuilleret.
+
+NAUFRAGÉS AU SPITZBERG (LES), par L. F.
+
+ORPHELINE DE MOSCOU (L'), ou LA JEUNE INSTITUTRICE, par Mme Woillez.
+
+PAIENS ET CHRÉTIENS, par le comte Anatole de Ségur.
+
+PANTHÈRE NOIRE (LA), Aventures au milieu des Peaux-Rouges du Far-West;
+adapté de l'anglais, par Bénédict-Henry Révoil.
+
+PARAGUAY (LE), par M. le comte de Lambel.
+
+PAUL ET VIRGINIE, par Bernardin de Saint-Pierre, édition revue.
+
+PAYS DES NÈGRES (LE) ET LA CÔTE DES ESCLAVES, par M. l'abbé Laffitte.
+
+PERDUS EN MER, imité de l'anglais, par Mme la Csse Drohojowska.
+
+PROMENADES ET ESCALADES DANS LES PYRÉNÉES: LOURDES,--LUZ,--BARÈGES,--PIC
+DU MIDI,--CIRQUE DE GAVARNIE,--CAUTERETS,--LAC DE GAUBE,--MONT
+PERDU,--MONT CANIGOU, par M. Jules Leclercq.
+
+PUPILLE DE SALOMON (LA), par Mlle Marthe Lachèse.
+
+RÉCITS SUR L'HISTOIRE DE LORRAINE, par Auguste Lepage.
+
+ROBINSON CATHOLIQUE (LE), par Marie Guerrier de Haupt.
+
+SAINTE MAISON DE LORETTE (LA), par M. l'abbé A. Grillot.
+
+SAINT VINCENT DE PAUL (VIE DE), par Jean Morel.
+
+SANCTUAIRES DES PYRÉNÉES (LES), PÈLERINAGES D'UN CATHOLIQUE IRLANDAIS,
+traduit de l'anglais de Lawlor. esq., par Mme la Csse L. de
+L'Écuyer.
+
+SERMENT (LE), ou l'Ambition stérile, épisode de la guerre d'Amérique
+(1861-1865), imité de l'anglais, par Adam de l'Isle.
+
+VENGEANCE DU FARMER (LA), Souvenirs d'Amérique, par Karl May, traduit
+par J. de Rochay.
+
+VIE DES BOIS ET DU DÉSERT (LA), Récits de chasse et de pêche, par
+Bénédict-Henry Révoil, avec deux histoires inédites, par Alex. Dumas
+père.
+
+VIEUXBOURG, ou la Petite ville; imité de l'anglais, par Adam de l'Isle.
+
+VOYAGE AU PAYS DES KANGAROUS, adapté de l'anglais, par B.-H. Révoil.
+
+17386.--Tours, Impr. Mame.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Gunnar et Nial, by Jules Gourdault
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUNNAR ET NIAL ***
+
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+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
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+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ // -->
+ /* XML end ]]>*/
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Gunnar et Nial, by Jules Gourdault
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Gunnar et Nial
+ scènes et moeurs de la vieille Islande
+
+Author: Jules Gourdault
+
+Release Date: March 21, 2008 [EBook #24888]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUNNAR ET NIAL ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<div class="box">
+
+<h1 style="font-size:300%;" class="top15">GUNNAR ET NIAL</h1>
+
+<h2 class="top5">SC&Egrave;NES ET M&#338;URS DE LA VIEILLE ISLANDE</h2>
+
+<p class="c top5">PAR</p>
+
+<h3 class="top5">JULES GOURDAULT</h3>
+
+<p class="img"><img src="images/001.png" alt="medallion" width="42%" /></p>
+
+<p class="c">TOURS</p>
+
+<p class="c">ALFRED MAME ET FILS</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">&Eacute;DITEURS</span></p>
+
+<p class="c">2<sup>e</sup> S&Eacute;RIE GRAND IN-8&ordm;</p>
+
+<p class="c">PROPRI&Eacute;T&Eacute; DES &Eacute;DITEURS</p>
+
+<p class="c">M DCCC LXXXVI</p>
+</div>
+
+<p class="img"><img src="images/002.png" alt="&laquo;Sauvez-moi!&raquo;" width="80%" /><br />&laquo;Sauvez-moi!&raquo; cria Rapp. <a href="#sauvez">(P. 158.)</a></p>
+
+<h2>TABLE</h2>
+
+<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="0">
+<tr><td colspan="3" align="center" style="padding:5%;">&mdash;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">PREMI&Egrave;RE PARTIE</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">GUNNAR</td></tr>
+<tr><td><span style="margin-left: 2.5em;"><span class="smcap"><a href="#AVANT-PROPOS">Avant-propos.</a></span></span></td><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center"><span class="smcap">Chapitre</span></td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_I">I.</a></td><td>&mdash;Pr&eacute;ambule rustique.&mdash;La terre de glace.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_II">II.</a></td><td>&mdash;Comment Rut prit femme, et ce qu'il en advint.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_III">III.</a></td><td>&mdash;Nial conseille et Gunnar agit.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IV">IV.</a></td><td>&mdash;Halvard le Rouge chez Gunnar.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_V">V.</a></td><td>&mdash;Gunnar dans les pays de l'Est.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VI">VI.</a></td><td>&mdash;La derni&egrave;re croisi&egrave;re du vieux viking.</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center" style="padding:5%;">&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">DEUXI&Egrave;ME PARTIE</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">GUNNAR ET HALGIERDE</td></tr>
+<tr><td align="center"><span class="smcap">Chapitre</span></td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VII">VII.</a></td><td>&mdash;Quelle femme &eacute;tait Halgierde, fille d'Hogi.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII.</a></td><td>&mdash;Entre Bergtora et Halgierde.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IX">IX.</a></td><td>&mdash;Suite des repr&eacute;sailles.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_X">X.</a></td><td>&mdash;Propos de femmes et couplets de skalde.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XI">XI.</a></td><td>&mdash;Le diff&eacute;rend d'Otkel et de Gunnar.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XII">XII.</a></td><td>&mdash;Le coup d'&eacute;peron, et ce qui s'ensuivit.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIII">XIII.</a></td><td>&mdash;Ce qu'il y a dans le pas d'un cheval.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIV">XIV.</a></td><td>&mdash;Le si&egrave;ge de Lidarende.&mdash;Mort de Gunnar.</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center" style="padding:5%;">&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">TROISI&Egrave;ME PARTIE</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">NIAL ET LES FILS DE NIAL</td></tr>
+<tr><td align="center"><span class="smcap">Chapitre</span></td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XV">XV.</a></td><td>&mdash;O&ugrave; le lecteur retourne en Norw&egrave;ge.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVI">XVI.</a></td><td>&mdash;Thraen.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVII">XVII.</a></td><td>&mdash;Le fils de Thraen.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII.</a></td><td>&mdash;Le manteau de soie.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIX">XIX.</a></td><td>&mdash;L'attaque de Bergtorsvol.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XX">XX.</a></td><td>&mdash;L'incendie.&mdash;Mort de Nial et de ses fils.</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center" style="padding:5%;">&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">QUATRI&Egrave;ME PARTIE</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center" style="padding-bottom:3%;">KARE ET FLOSE</td></tr>
+<tr><td align="center"><span class="smcap">Chapitre</span></td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXI">XXI.</a></td><td>&mdash;Sur le ting.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXII">XXII.</a></td><td>&mdash;Kare &agrave; l'aff&ucirc;t.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII.</a></td><td>&mdash;Dans l'&icirc;le de Rowsa.&mdash;Conclusion.</td></tr>
+</table>
+
+<hr />
+<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a>AVANT-PROPOS</h2>
+
+
+<p>Ce qu'on a essay&eacute; de faire revivre dans la rustique iliade qu'on va
+lire,&mdash;une iliade et une odyss&eacute;e tout ensemble,&mdash;c'est l'esprit des
+vieilles <i>sagas</i> nordiques, si populaires encore aujourd'hui chez les
+populations scandinaves. Ce drame est comme le dernier battement d'ailes
+du paganisme expirant en Islande. Les personnages mis en sc&egrave;ne
+appartiennent &agrave; cette classe de propri&eacute;taires terriens, &agrave; l'occasion
+guerriers et pirates, qui formaient l'aristocratie ombrageuse de la
+petite r&eacute;publique insulaire, et autour desquels se groupaient, en
+mani&egrave;re de clans, des client&egrave;les plus ou moins nombreuses
+d'arri&egrave;re-vassaux, de sous-fermiers et d'esclaves.</p>
+
+<p>Pour ces fiers et farouches paysans, la consid&eacute;ration et l'ind&eacute;pendance,
+dans le sens qu'ils attachaient &agrave; ces mots, &eacute;taient les biens supr&ecirc;mes
+de la vie. La moindre atteinte port&eacute;e &agrave; leurs droits, la plus l&eacute;g&egrave;re
+offense faite &agrave; leurs personnes ou &agrave; leur honneur, un simple mot
+injurieux, un couplet moqueur courant de bouche en bouche, exigeaient
+une r&eacute;paration &eacute;clatante, cr&eacute;aient une fatalit&eacute; de repr&eacute;sailles &agrave;
+laquelle nul homme ne pouvait se soustraire, sous peine de d&eacute;choir &agrave; ses
+propres yeux et d'encourir le m&eacute;pris des autres. Et comme tous les
+membres d'une famille &eacute;taient solidaires de l'outrage essuy&eacute;, les
+vindictes s'encha&icirc;naient l'une &agrave; l'autre sans que la loi islandaise y
+p&ucirc;t rien.</p>
+
+<p>Devant la justice, le meurtre s'expiait par une composition en argent
+(<i>wehrgeld</i>, prix du sang); mais l'opinion publique, la plupart du
+temps, ne se contentait pas de cette satisfaction, et il fallait que la
+partie l&eacute;s&eacute;e e&ucirc;t recours &agrave; une action personnelle. La vengeance &eacute;tait
+m&ecirc;me r&eacute;put&eacute;e chose si sainte, que les <i>sagas</i> nous montrent l'aveugle
+recouvrant momentan&eacute;ment la vue &agrave; l'aide d'un prodige, afin de
+l'accomplir.</p>
+
+<p>Il va de soi que, dans une telle soci&eacute;t&eacute;, les qualit&eacute;s que l'on prisait
+le plus &eacute;taient le courage et la force physique. C'est par son courage
+et sa force que Gunnar est l'homme sup&eacute;rieur de son temps. Toutefois la
+force sans la sagesse n'a qu'une vertu trop souvent st&eacute;rile; c'est
+pourquoi &agrave; c&ocirc;t&eacute; du vaillant on a eu soin de placer le sage, qui n'est
+pas moins honor&eacute; que le vaillant, mais dont la sagesse, r&eacute;duite &agrave;
+elle-m&ecirc;me, risque aussi de demeurer sans effet.</p>
+
+<p>De l&agrave; d&eacute;coule le r&eacute;cit tout entier. Tant que Gunnar, l'homme d'action,
+et Nial, l'homme de r&eacute;flexion, s'assistent l'un l'autre et marchent
+ensemble, leurs ennemis ne peuvent pr&eacute;valoir contre eux. En revanche,
+Gunnar p&eacute;rit quand il cesse d'&eacute;couter la voix de Nial, et Nial succombe
+&agrave; son tour quand il n'a plus le bras puissant de son ami.</p>
+
+<p>Quoique la narration soit simple de ton, les faits d'armes merveilleux
+des h&eacute;ros, leurs aventures sur terre et sur mer confinent encore au
+monde l&eacute;gendaire et semblent du ressort de la po&eacute;sie; mais les d&eacute;tails
+de m&#339;urs, aussi bien que les peintures du train de vie, sont d'une
+exactitude rigoureuse, et c'est par l&agrave; que la fiction et la r&eacute;alit&eacute; se
+rejoignent.</p>
+
+
+
+<hr />
+
+<h1 class="top15">GUNNAR ET NIAL</h1>
+
+<p class="c">PREMI&Egrave;RE PARTIE</p>
+
+<p class="c">GUNNAR</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE I</h2>
+
+<p class="tit">pr&eacute;ambule rustique&mdash;la terre de glace</p>
+
+
+<p>Que le lecteur veuille bien, pour l'instant, d&eacute;tourner sa pens&eacute;e de
+notre train de vie d'aujourd'hui, qu'il oublie l'attirail si complexe et
+si raffin&eacute; de notre moderne civilisation avec ses chemins de fer, ses
+bateaux &agrave; vapeur, ses fils &eacute;lectriques, ses t&eacute;l&eacute;phones et ses mille
+machines ing&eacute;nieuses &agrave; faucher les &eacute;pis et les hommes, enfants de la
+terre les uns et les autres, pour prendre pied en plein <span class="smcap">x</span><sup>e</sup> si&egrave;cle,
+aux confins de la Scandinavie, &agrave; l'&eacute;poque des haches d'armes, des cottes
+de mailles et des <i>vikings</i> &eacute;cumeurs de mer.</p>
+
+<p>Le pays dans lequel nous le transportons est un des plus &eacute;tranges de ce
+bas monde, o&ugrave; se voient cependant bien des &eacute;tranget&eacute;s. Situ&eacute; sur la
+ligne de la grande banquise polaire qui s'&eacute;tend du Gro&euml;nland au
+Spitzberg, il m&eacute;rite bien son nom de Terre-de-Glace<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> que lui donn&egrave;rent
+les navigateurs qui abord&egrave;rent les premiers sur ses rives; mais, malgr&eacute;
+ses frimas et ses neiges, il m&eacute;rite aussi celui de Terre-de-Feu, attendu
+que son sol tout entier est form&eacute; des laves et des cendres vomies par
+les crat&egrave;res de ses monts &eacute;merg&eacute;s jadis du sein de l'Oc&eacute;an. C'est l&agrave;,
+vous le savez, que se trouve entre autres ce fameux H&eacute;cla ou la <i>cime du
+manteau</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, qui, avec l'Etna et le V&eacute;suve, sis au bout oppos&eacute; de
+l'Europe, sous le beau ciel o&ugrave; fleurit l'oranger, a &eacute;t&eacute; regard&eacute;, pendant
+bien longtemps, comme un des &laquo;soupiraux de l'enfer&raquo;.</p>
+
+<p>Ce n'est pourtant point, je me h&acirc;te de vous le dire, aux feux d'aucun
+volcan terrestre que doit s'allumer le drame qu'on va lire; l'&eacute;tincelle
+destin&eacute;e &agrave; l'alimenter jaillira du c&#339;ur m&ecirc;me de l'homme, cet autre
+volcan sans cesse embras&eacute; et toujours pr&ecirc;t &agrave; faire &eacute;ruption. Ce ne sera
+d'abord qu'un faible jet, une toute petite lueur &agrave; peine perceptible;
+mais, comme le dit la vieille <i>saga</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, &laquo;le tison s'allume avec le
+tison, la flamme monte avec la flamme,&raquo; et ce qui n'&eacute;tait qu'un sourd
+p&eacute;tillement devient bient&ocirc;t, sans qu'on y prenne garde, un immense et
+d&eacute;vorant incendie.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Donc, il y aura un millier d'ann&eacute;es tout &agrave; l'heure, vivait en Islande un
+riche paysan appel&eacute; Hogi. Sa propri&eacute;t&eacute;, l'Hogistad, se trouvait dans la
+vall&eacute;e de la Laxa, non loin de l'endroit o&ugrave; cette rivi&egrave;re se jette dans
+le fiord<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> de Vam, embranchement de ce grand fiord de Breidi qui se
+replie le long de la c&ocirc;te occidentale du pays.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re Dalekol avait &eacute;t&eacute; du nombre de ces Norw&eacute;giens qui, pour
+&eacute;chapper au despotisme d'Harald aux beaux cheveux, s'&eacute;taient embarqu&eacute;s
+pour la Terre-de-Glace avec leurs biens, leurs familles et toute leur
+client&egrave;le d'hommes libres et d'esclaves. Lui mort, il &eacute;tait rest&eacute; en
+Islande, s'y &eacute;tait mari&eacute;, et de cette union &eacute;tait n&eacute;e une fille qui,
+sous le nom d'Halgierde, jouera un des r&ocirc;les dominants de ce r&eacute;cit.
+Quant &agrave; la veuve de Dalekol, n'ayant pu se faire &agrave; sa nouvelle patrie,
+elle &eacute;tait retourn&eacute;e en Norw&egrave;ge, o&ugrave;, d'un second hymen, elle avait eu un
+autre fils nomm&eacute; Rut.</p>
+
+<p>Ce Rut, devenu grand, avait rejoint en Islande son fr&egrave;re ut&eacute;rin, et s'y
+&eacute;tait fait b&acirc;tir, non loin de lui, une habitation, la Rutstad.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>En ce temps-l&agrave;, de m&ecirc;me qu'aujourd'hui, les plus grosses fermes
+islandaises &eacute;taient loin d'offrir un aspect agr&eacute;able. C'&eacute;taient de
+lourdes et basses constructions en pierres de lave et en bois flott&eacute;
+dont le faite &eacute;tait rev&ecirc;tu d'une couche de tourbe o&ugrave; l'herbe poussait
+dans la belle saison. Aussi ces rustiques demeures se confondaient-elles
+volontiers de loin avec la v&eacute;g&eacute;tation rase d'alentour, et souvent le
+voyageur ne les apercevait que lorsqu'il les avait juste sous ses yeux.</p>
+
+<p>Mais, pour n'avoir rien de tr&egrave;s plaisant, ces <i>b&#339;rs</i>, comme on les
+appelle, n'en formaient pas moins, chacun pris &agrave; part, une sorte de
+petit monde clos, arrang&eacute; pour se suffire &agrave; soi-m&ecirc;me. Qu'on se figure,
+r&eacute;unies &agrave; la file sous un toit commun, ou se faisant vis-&agrave;-vis sur deux
+rangs, une s&eacute;rie de b&acirc;tisses (<i>hus</i>) dont la principale, la &laquo;maison &agrave;
+feu&raquo;, renfermait l'appartement du ma&icirc;tre, la chambre commune o&ugrave; se
+r&eacute;unissait la famille, et d'ordinaire aussi la cuisine. &Agrave; part venaient
+la <i>stofa</i>, r&eacute;serv&eacute;e aux femmes, puis le logis des h&ocirc;tes et amis et les
+divers magasins aux provisions.</p>
+
+<p>On acc&eacute;dait &agrave; la plus grande pi&egrave;ce, servant &agrave; la fois de salle &agrave; manger
+et de lieu de r&eacute;ception, par un vestibule plus ou moins spacieux dont
+l'issue ext&eacute;rieure donnait sur une sorte de pr&eacute;au pav&eacute;. Cette pi&egrave;ce
+&eacute;tait en outre munie de deux portes lat&eacute;rales, l'une pour les hommes,
+l'autre pour les femmes; chaque sexe y avait sa place distincte; les
+hommes s'asseyaient sur les bancs dispos&eacute;s de chaque c&ocirc;t&eacute; du si&egrave;ge du
+milieu ou si&egrave;ge d'honneur, lequel &eacute;tait tourn&eacute; vers le soleil, et les
+femmes occupaient le banc transversal &eacute;tabli plus loin sur une estrade.</p>
+
+<p>Sous le toit &eacute;tait g&eacute;n&eacute;ralement m&eacute;nag&eacute;e une soupente constituant une
+fa&ccedil;on d'&eacute;tage sup&eacute;rieur et pourvue d'une lucarne. Les autres annexes de
+l'habitation &eacute;taient form&eacute;es par les &eacute;curies, les &eacute;tables, la remise
+aux tra&icirc;neaux (<i>sledi</i>), les greniers &agrave; fourrage et &agrave; grain, la forge,
+et, si la maison &eacute;tait pr&egrave;s de la mer ou sur un fiord y aboutissant,&mdash;ce
+qui &eacute;tait le cas le plus habituel,&mdash;une hutte-s&eacute;choir pour le poisson,
+et un hangar sous lequel on halait l'hiver, au moyen de rouleaux, le
+navire &agrave; l'abri des intemp&eacute;ries. Parfois aussi, chez les gens tout &agrave;
+fait ais&eacute;s, il y avait une cabine de bain, &agrave; ciel ouvert la plupart du
+temps, o&ugrave; arrivait quelqu'une de ces sources chaudes si nombreuses dans
+le pays.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Tout cet ensemble de constructions grandes et petites &eacute;tait enceint
+d'une cl&ocirc;ture. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elles se trouvait un jardin plant&eacute; en legumes;
+aux environs &eacute;taient les pr&eacute;s pour les chevaux et les b&#339;ufs; plus haut,
+sur les collines ou les monts d'alentour, se voyaient des p&acirc;tis plus ou
+moins rocheux; et quant aux pentes les mieux expos&eacute;es, elles &eacute;taient
+am&eacute;nag&eacute;es en cultures o&ugrave; se r&eacute;coltaient orges et pommes de terre.
+N'oublions pas de mentionner la tourbi&egrave;re, &eacute;l&eacute;ment indispensable entre
+tous dans l'&eacute;conomie domestique de la contr&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce qui manquait le plus dans ce paysage, c'&eacute;taient les arbres.
+Cependant, &agrave; l'&eacute;poque lointaine o&ugrave; nous reporte ce r&eacute;cit, bien des b&#339;rs
+islandais devaient offrir un cadre ou un arri&egrave;re-plan de verdure qu'ils
+ont compl&egrave;tement perdu depuis lors. Les vieilles chroniques ne nous
+parlent-elles pas de grands bois (<i>skogar</i>) qui auraient jadis exist&eacute;
+dans l'&icirc;le, et que les constructeurs de navires, les fondeurs et les
+charbonniers exploitaient &agrave; l'envi selon leurs besoins? Une flore
+&eacute;tiol&eacute;e de plantes ligneuses est tout ce qu'il en reste actuellement, et
+ce n'est tout au plus que dans les endroits le mieux abrit&eacute;s des
+temp&ecirc;tes de neige et du vent qu'on voit surgir du sol tourbeux, o&ugrave;
+reposent les d&eacute;bris putr&eacute;fi&eacute;s des antiques for&ecirc;ts, quelques essences un
+peu plus relev&eacute;es, telles que des saules, des sorbiers, des bouleaux.</p>
+
+<p>La faune locale, &agrave; toute &eacute;poque, n'a gu&egrave;re &eacute;t&eacute; plus riche que la flore.
+Seules deux esp&egrave;ces domestiques ont toujours &eacute;t&eacute; abondamment
+repr&eacute;sent&eacute;es dans le pays, qui fournit, l'&eacute;t&eacute;, un foin excellent: ce
+sont les moutons et les chevaux.</p>
+
+<p>On conna&icirc;t cette race de poneys islandais, infatigable, sobre et
+nerveuse, sans laquelle, en une r&eacute;gion d&eacute;nu&eacute;e de routes, il n'y aurait
+pas moyen de voyager. Le paysan, dur &agrave; ses b&ecirc;tes autant qu'&agrave; lui-m&ecirc;me,
+les l&acirc;che volontiers, de nuit comme de jour, au milieu de la campagne,
+et l&agrave; o&ugrave; les p&acirc;tis manquent, l'animal broute comme il peut les mousses
+et les gramens des rochers.</p>
+
+<p>L'&eacute;t&eacute;, cette provende de hasard suffit &agrave; le maintenir frais et dispos
+pour les longues courses du ma&icirc;tre &agrave; travers les marais sem&eacute;s de
+fondri&egrave;res ou les plateaux de roche volcanique; mais, l'hiver, moutons
+et chevaux ne trouvent pas aussi ais&eacute;ment &agrave; se repa&icirc;tre, et beaucoup
+p&eacute;rissent avant le printemps.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Pour l'homme, l'hiver est aussi la triste saison. La neige intercepte
+alors toute communication d'un b&#339;r &agrave; l'autre, et chaque famille, isol&eacute;e
+durant des mois sous son toit, n'a d'autre ressource que la table, la
+causerie, la lecture ou les longs r&eacute;cits faits &agrave; la veill&eacute;e par quelque
+h&ocirc;te &eacute;tranger arriv&eacute; en automne des lointains pays, et qui demeure
+jusqu'au renouveau dans la maison o&ugrave; on l'a accueilli.</p>
+
+<p>Mais aussi quel fr&eacute;missement de joie et quel r&eacute;veil subit de la vie
+quand le printemps vient dissoudre les glaces, fondre la neige des
+collines et des plaines et rouvrir aux eaux, jusqu'alors captives, le
+chemin des fiords atti&eacute;dis et de la mer!</p>
+
+<p>Cette r&eacute;surrection de la nature bor&eacute;ale ne s'accomplit point sans fracas
+ni trouble. Les torrents &eacute;chapp&eacute;s des hautes cimes entra&icirc;nent dans leur
+cours imp&eacute;tueux les mat&eacute;riaux d&eacute;sagr&eacute;g&eacute;s des montagnes m&ecirc;mes d'o&ugrave; ils
+s'&eacute;panchent; de plateau en plateau et de pente en pente, ils se creusent
+violemment leur lit &agrave; travers les blocs de lave et de basalte et les tas
+de scories plutoniennes vomies par les &eacute;ruptions successives des volcans
+toujours embras&eacute;s de l'Islande. Sur le versant sud particuli&egrave;rement, les
+afflux d'ondes arrivent tout &agrave; coup comme de gigantesques avalanches et
+submergent au loin le littoral, charriant avec eux d'immenses d&eacute;bris de
+glace.</p>
+
+<p>Ailleurs, dans les parties de l'&icirc;le que recouvre une haute couche de
+cendres, la d&eacute;b&acirc;cle, quoique moins bruyante, n'en produit pas des effets
+moins terribles. Le sol, enti&egrave;rement compos&eacute; d'&eacute;l&eacute;ments meubles et sans
+coh&eacute;sion, absorbe comme une &eacute;ponge les eaux provenant de la fonte des
+neiges, et de cette sorte d'engouffrement, qui apporte avec soi la
+st&eacute;rilit&eacute;, il r&eacute;sulte les terrains sp&eacute;ciaux, dits tant&ocirc;t les &laquo;sables
+tremblants&raquo;, tant&ocirc;t les &laquo;sables qui cr&egrave;vent&raquo;, o&ugrave; nul cavalier n'ose
+s'aventurer.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Enfin cette furie de d&eacute;gel s'apaise. Au-dessous de l'&eacute;ternel n&eacute;v&eacute; que
+nulle chaleur solaire ne fondra, les monts inf&eacute;rieurs montrent &agrave; nu les
+escarpements rocheux de leurs t&ecirc;tes. Sur les pentes il n'y a plus de
+frimas que dans quelques crevasses o&ugrave; les souffles ti&egrave;des ne p&eacute;n&egrave;trent
+pas, et, en regardant les lacs innombrables emprisonn&eacute;s aux creux des
+vallons, on voit leurs nappes frissonner au vent.</p>
+
+<p>Alors aussi, sur le sol &eacute;lastique des tourbi&egrave;res, les brins de mousse se
+remettent &agrave; pointer, et partout o&ugrave; il y a un peu de terre l'herbe tendre
+verdoie. Quelques semaines encore, et, malgr&eacute; les giboul&eacute;es de neige
+qui, au c&#339;ur m&ecirc;me de la belle saison, reviendront d&eacute;ferler sur
+l'Islande, les magnifiques prairies du pays &eacute;taleront leurs pelouses
+d&eacute;clives entre les courants de laves fig&eacute;es et les grandes colonnades de
+basalte.</p>
+
+<p>L'homme du b&#339;r n'attend que ce moment pour secouer sa torpeur hivernale.
+D&eacute;j&agrave; tout est dispos&eacute; pour cette reprise p&eacute;riodique de mouvement. Aux
+r&eacute;unions de la salle commune pendant la longue &laquo;nuit du Nord<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>&raquo;,
+f&eacute;eriquement &eacute;clair&eacute;e de temps &agrave; autre par la lueur des <i>aurores
+bor&eacute;ales</i>, les femmes ont pr&eacute;par&eacute; les v&ecirc;tements, les hommes les armes,
+les engins de p&ecirc;che et d'agriculture. Les embarcations, calfat&eacute;es &agrave;
+neuf, sortent des hangars et sillonnent derechef les baies
+poissonneuses. Les huttes de s&eacute;chage et de salaison recommencent &agrave;
+impr&eacute;gner l'air de leurs &acirc;cres senteurs. Au loin enfin l'Oc&eacute;an d&eacute;gag&eacute;
+rouvre ses espaces aux navigateurs aussi bien qu'aux <i>vikings</i>. C'est
+l'&eacute;poque o&ugrave;, d'une part, ces &eacute;migr&eacute;s de Scandinavie, qui sont venus
+chercher la libert&eacute; pr&egrave;s des glaces du p&ocirc;le, retournent volontiers pour
+quelques semaines dans la m&egrave;re patrie raviver les souvenirs de famille,
+voir des parents, des amis, parfois m&ecirc;me venger une injure, et o&ugrave;,
+d'autre part, les navires partis des c&ocirc;tes oppos&eacute;es abordent dans les
+fiords islandais, amenant des visiteurs de Norw&egrave;ge, des marchands, des
+conteurs de chroniques, s&ucirc;rs de trouver partout bon accueil. Enfin et
+par-dessus tout, c'est l'&eacute;poque impatiemment attendue du solennel
+rendez-vous de l'<i>alting</i>.</p>
+
+<p class="img"><img src="images/003.png" alt="Grand geyser d'Islande" width="80%" /><br />Grand geyser d'Islande.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>&Agrave; mi-chemin des fameux jets d'eau chaude que l'on d&eacute;signe sous le nom de
+<i>geysirs</i> et le point du littoral ouest o&ugrave; s'&eacute;l&egrave;ve aujourd'hui
+Reykiavik, l'humble capitale de la Terre-de-Glace, le voyageur venant de
+la Laxa plonge tout &agrave; coup dans un cirque grandiose encadr&eacute; de toutes
+parts de parois laviques et termin&eacute; au sud par un lac: c'est le vallon
+historique de Tingvalla, l'antique champ de Mars de l'Islande.</p>
+
+<p>Tout alentour on n'aper&ccedil;oit que des montagnes rouges entre lesquelles
+s'ouvrent un certain nombre de fissures. La principale de ces crevasses
+est celle de l'<i>Allmanagia</i>, qui a pr&egrave;s de huit kilom&egrave;tres de longueur.
+De gigantesques remparts de roches aux formes les plus singuli&egrave;res
+enserrent ce d&eacute;fil&eacute; &agrave; fond plat, dans les anfractuosit&eacute;s lat&eacute;rales
+duquel poussent quelques arbustes ch&eacute;tifs.</p>
+
+<p>&Agrave; son extr&eacute;mit&eacute; orientale se dresse, comme une sorte de p&eacute;ninsule, un
+plateau rev&ecirc;tu de gazon et domin&eacute; lui-m&ecirc;me par une butte. C'est l&agrave; que
+le peuple islandais, au premier &acirc;ge de son histoire, avait plac&eacute; le
+si&egrave;ge de son parlement. Trois fois par an, aux mois d'avril, de juin et
+d'octobre, ce site &eacute;pique, qui n'est plus aujourd'hui qu'un morne p&acirc;tis,
+voyait s'ouvrir les d&eacute;lib&eacute;rations les plus tumultueuses et les plus
+violentes dont les annales humaines fassent mention.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>L'<i>alting</i>, comme on appelait ce parlement, n'&eacute;tait pas seulement la
+grande di&egrave;te politique du pays, c'&eacute;tait aussi la cour supr&ecirc;me par-devant
+laquelle on portait les proc&egrave;s et qui tranchait toutes les causes
+criminelles<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>; bien plus, c'&eacute;tait, quelques semaines durant, une esp&egrave;ce
+de march&eacute;, un gigantesque parloir en plein vent, o&ugrave; se traitaient toutes
+les affaires entre familles et particuliers; on y venait faire des
+ventes et achats, conclure les ligues, &eacute;baucher les mariages<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>La session commenc&eacute;e, les juges prenaient place au sommet du <i>Logberg</i>
+(montagne de la Loi); les assesseurs se groupaient au-dessous d'eux sur
+les degr&eacute;s de lave, tandis que le peuple &eacute;coutait les sentences,
+dispers&eacute; &agrave; travers les rochers. Chaque chef de maison se pr&eacute;sentait sur
+le <i>ting</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> avec tous les siens, dans le plus complet appareil
+militaire. M&ecirc;me pour faucher l'herbe de ses pr&eacute;s ou ensemencer son champ
+de pommes de terre, l'Islandais ne quittait jamais son glaive ou sa
+hache<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<p>Tout le temps que durait le congr&egrave;s, la plaine basse sise au pied de la
+montagne offrait l'aspect le plus vivant et le plus pittoresque. Une
+agglom&eacute;ration de huttes et de tentes y formait une sorte de cit&eacute; volante
+occup&eacute;e par les diverses familles pr&eacute;sentes aux comices. La paix ne
+r&eacute;gnait pas toujours entre ces clans rivaux et arm&eacute;s, qui apportaient
+avec eux sur le ting mille ferments de jalousie et de haine. Aussi bien
+souvent, pour peu que la loi f&ucirc;t en d&eacute;saccord avec les passions et
+contrari&acirc;t les id&eacute;es de vengeance, n'h&eacute;sitait-on pas &agrave; la transgresser.
+La voix des juges &eacute;tait &eacute;touff&eacute;e par des cris de fureur et de guerre, et
+le forum-pr&eacute;toire de la r&eacute;publique se transformait en un champ de
+bataille o&ugrave; les parties plaidaient leurs proc&egrave;s par le fer et le sang.</p>
+
+<p>Mais revenons aux deux personnages qui n'ont fait qu'appara&icirc;tre dans ce
+pr&eacute;ambule.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="tit">comment rut prit femme, et ce qu'il en advint</p>
+
+
+<p>En l'&eacute;t&eacute; de 975, Hogi et son fr&egrave;re Rut se trouvaient ensemble sur le
+ting, o&ugrave; ils avaient leurs huttes c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te. Un soir qu'ils
+cheminaient en silence au bord du petit ruisseau de la vall&eacute;e, le
+premier se mit &agrave; dire tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&laquo;Rut, il te faut songer &agrave; la prosp&eacute;rit&eacute; de ta maison; pourquoi ne te
+maries-tu pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une id&eacute;e qui m'est venue souvent, r&eacute;pondit le jeune homme; mais
+je ne sais &agrave; qui m'adresser. Cependant, si cela te fait plaisir...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, interrompit Hogi, il y a en ce moment sur le ting nombre de
+chefs avec leurs familles, et tu n'aurais que l'embarras du choix. Je
+connais entre autres une jeune fille &agrave; laquelle j'ai pens&eacute; pour toi.
+Elle s'appelle Unne, et son p&egrave;re est Mord, le jurisconsulte renomm&eacute; qui
+habite la Ranga. Elle est belle, de m&#339;urs irr&eacute;prochables, et chacun te
+dira que nul homme en Islande ne saurait trouver un meilleur parti. Elle
+est ici; veux-tu la voir?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de m&ecirc;me,&raquo; fit bri&egrave;vement Rut.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Le lendemain, comme les deux fr&egrave;res gravissaient la montagne de la Loi,
+ils pass&egrave;rent devant le groupe de huttes occup&eacute; par les gens de la
+Ranga. Quelques femmes sortaient de l'une d'elles.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, dit Hogi &agrave; Rut, voici Unne, la fille de Mord, dont je te parlais
+hier. Te pla&icirc;t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de m&ecirc;me,&raquo; r&eacute;pondit Rut.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s quelques secondes de silence:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais pourtant, ajouta-t-il, si je serai heureux avec elle...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un point qui ne s'&eacute;claircit que plus tard,&raquo; repartit
+tranquillement Hogi, qui avait divorc&eacute; depuis dix ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Quand la s&eacute;ance de la journ&eacute;e fut close, tous deux se dirig&egrave;rent vers la
+hutte de Mord et y entr&egrave;rent.</p>
+
+<p>L'homme de loi &eacute;tait assis au fond de la cabane. Au salut des arrivants,
+il se leva, prit la main d'Hogi, et le fit placer &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui sur le
+banc ainsi que son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un &eacute;change de propos divers, Hogi prit la parole en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Mord, j'ai &agrave; vous toucher deux mots d'une affaire. Rut, que voici,
+d&eacute;sirerait devenir votre gendre. Je suis d&eacute;cid&eacute;, en ce qui me regarde, &agrave;
+ne pas l&eacute;siner dans cette occurrence.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, r&eacute;pliqua le l&eacute;giste, que vous &ecirc;tes un homme riche et
+puissant; mais votre fr&egrave;re m'est inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sa caution, fit vivement Hogi.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra donc que vous lui donniez une grosse dot, car tous mes biens
+reviennent apr&egrave;s moi &agrave; ma fille.&raquo;</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse, l'autre dit de quelle quantit&eacute; d'argent et de terre
+il comptait avantager Rut. Mord parut satisfait, et il &eacute;tablit
+nettement, &agrave; son tour, le compte de l'avoir pr&eacute;sent et futur d'Unne;
+puis, ces pr&eacute;liminaires achev&eacute;s, Rut, qui avait tout &eacute;cout&eacute; en silence,
+se leva et dit:</p>
+
+<p>&laquo;Appelons des t&eacute;moins.&raquo;</p>
+
+<p>Les t&eacute;moins pr&eacute;sents, Mord et Rut se donn&egrave;rent la main; puis l'homme de
+loi fit venir sa fille, et la d&eacute;clara, sans plus d'ambages, fianc&eacute;e au
+jeune fr&egrave;re d'Hogi. Le mariage &eacute;tait fix&eacute; &agrave; un mois.</p>
+
+<p>La cour avait &eacute;t&eacute; br&egrave;ve, et bref aussi &eacute;tait le d&eacute;lai; mais, que le
+lecteur le sache une bonne fois, ces barbares du Nord ne s'attardaient
+pas &agrave; ce que, nous autres civilis&eacute;s, nous nommons les bagatelles de la
+porte. Unne, prise au d&eacute;pourvu, hasarda cependant apr&egrave;s coup quelques
+respectueuses et timides objections; mais son p&egrave;re lui repartit
+froidement:</p>
+
+<p>&laquo;Pour une chose qui doit se faire, le plus t&ocirc;t n'en vaut que mieux.&raquo;
+Parole d&eacute;cisive, que la m&egrave;re corrobora de son c&ocirc;t&eacute; en ajoutant devant
+son mari:</p>
+
+<p>&laquo;Sachez, ma fille, que lorsque je fus fianc&eacute;e &agrave; votre p&egrave;re, on ne me
+demanda pas si cela m'agr&eacute;ait.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Quelques semaines apr&egrave;s, au b&#339;r de Valli,&mdash;ainsi s'appelait la ferme que
+Mord habitait dans la vall&eacute;e de la Ranga,&mdash;eut lieu la c&eacute;r&eacute;monie de
+l'hym&eacute;n&eacute;e. On omettra d'en parler ici en d&eacute;tail, la chose n'important
+point au r&eacute;cit, et l'on gardera pour une autre occasion le tableau d'une
+de ces &laquo;mangeries&raquo; scandinaves, doubl&eacute;es de &laquo;buveries&raquo; &agrave; l'avenant, par
+lesquelles les sectateurs d'Odin et de Thor semblaient se pr&eacute;parer de
+leur vivant aux festins encore plus gigantesques r&eacute;serv&eacute;s aux &eacute;lus dans
+la Walhalla<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>. Une chose pourtant doit &ecirc;tre not&eacute;e, c'est que le
+banquet se passa fort bien; les cornes d'hydromel et de bi&egrave;re furent
+vid&eacute;es gaillardement &agrave; la ronde; seulement il n'y eut personne, au moins
+parmi ceux des convives &agrave; qui lesdites libations n'&ocirc;taient pas le
+pouvoir de rien remarquer, qui ne f&ucirc;t frapp&eacute;, pendant le repas, de l'air
+attrist&eacute; de la nouvelle &eacute;pouse.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Une fois &agrave; la Rutstad, Unne, selon l'usage du pays, fut investie du
+gouvernement int&eacute;rieur du logis, et elle n'avait point un d&eacute;sir que son
+mari ne s'empress&acirc;t de satisfaire. Cependant, loin de se dissiper, sa
+m&eacute;lancolie ne fit qu'augmenter, et bient&ocirc;t il devint &eacute;vident qu'une
+incompatibilit&eacute; absolue d'humeur s&eacute;parait les &eacute;poux. De querelles
+ouvertes, pas la moindre; mais un beau jour, au bout de deux ans, Rut
+s'&eacute;tant absent&eacute;, comme il avait coutume de le faire au printemps, pour
+visiter les fiords de l'ouest, o&ugrave; &eacute;taient ses p&ecirc;cheries, Unne s'enfuit
+du domicile conjugal, et, comparaissant &agrave; l'alting, elle y d&eacute;clara son
+divorce dans les formes consacr&eacute;es par la loi; apr&egrave;s quoi elle rentra
+au b&#339;r de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Il s'ensuivit un proc&egrave;s; car l'&acirc;pre Mord, qui dans toute cette affaire
+avait paru de connivence avec Unne, r&eacute;clama la dot qu'il avait vers&eacute;e,
+et de plus un d&eacute;dommagement p&eacute;cuniaire. Rut ne voulut ni rendre la dot,
+ni payer aucune sorte d'indemnit&eacute;. Finalement le gendre proposa au
+beau-p&egrave;re de trancher la question conform&eacute;ment aux habitudes
+scandinaves, c'est-&agrave;-dire en un combat singulier dans l'&icirc;le de Holm,
+champ clos d&eacute;sign&eacute; par l'usage afin qu'aucun des antagonistes ne p&ucirc;t
+avoir le recours de la fuite; mais l'homme de loi d&eacute;clina l'&eacute;preuve, de
+sorte que le gendre garda l'argent.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Rut et son fr&egrave;re Hogi s'en revinrent donc triomphants de l'alting. En
+route, ils entr&egrave;rent chez un paysan pour y passer la nuit. Tremp&eacute;s
+jusqu'aux os par la pluie, qui n'avait cess&eacute; de tomber tout le jour, ils
+s'&eacute;taient assis pr&egrave;s d'un grand feu dans une pi&egrave;ce o&ugrave; deux petits
+gar&ccedil;ons et une fillette s'amusaient en babillant sans rime ni raison,
+comme c'est le propre de cet &acirc;ge. Tout &agrave; coup l'un des enfants dit &agrave;
+l'autre:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, je vais faire Mord; toi, tu seras Rut; et je te reprendrai ta
+femme, parce que tu n'as pas &eacute;t&eacute; un bon mari.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela; moi, je suis Rut, et toi tu n'auras pas l'argent que tu
+demandes si tu ne te bats point contre moi.&raquo;</p>
+
+<p>Ils recommenc&egrave;rent ce jeu plusieurs fois aux grands &eacute;clats de rire des
+gens de la maison, si bien qu'Hogi se mit en col&egrave;re et frappa
+brutalement de son b&acirc;ton le petit qui faisait le personnage de Mord.</p>
+
+<p>&laquo;Va-t'en d'ici, lui cria-t-il, et cesse de te moquer de nous.&raquo;</p>
+
+<p>Rut, lui, appela l'enfant qui pleurait, et, &ocirc;tant de son doigt une bague
+en or, il la lui donna en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, et dor&eacute;navant t&acirc;che de ne plus faire de peine &agrave; personne.&raquo;</p>
+
+<p>Le marmot, tout rouge de plaisir, prit la bague et partit en courant.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apr&egrave;s les deux fr&egrave;res eurent regagn&eacute; leurs b&#339;rs respectifs, et
+il ne fut plus question jusqu'&agrave; nouvel ordre du d&eacute;bat de Rut et de
+Mord... Mais sous la cendre couvait, je le r&eacute;p&egrave;te, l'invincible
+&eacute;tincelle destin&eacute;e &agrave; produire un embrasement qui devait d&eacute;vorer des
+g&eacute;n&eacute;rations.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2>
+
+<p class="tit">nial conseille et gunnar agit</p>
+
+
+<p>&Agrave; la partie sud-ouest de l'Islande se trouve un district h&eacute;riss&eacute; de
+hautes montagnes &eacute;ternellement couvertes de neiges et de glaces, et
+sillonn&eacute; par un grand nombre de torrents dont le plus m&eacute;ridional
+s'appelle la Markar. &Agrave; un certain endroit, cette rivi&egrave;re se divise; l'un
+de ses bras court au midi, toujours sous le nom de Markar; l'autre,
+appel&eacute; la Qu&eacute;ran, infl&eacute;chit &agrave; l'ouest, grossi par le double affluent des
+Ranga.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dans une esp&egrave;ce de delta, au pied du versant tourn&eacute; vers les
+eaux, qu'&eacute;tait situ&eacute; le b&#339;r de Lidarende, demeure de Gunnar, fils
+d'Hamund.</p>
+
+<p>Si vous eussiez demand&eacute; &agrave; la ronde: Quel est l'homme le plus valeureux
+de l'Islande? Tout le monde vous e&ucirc;t r&eacute;pondu: C'est Gunnar.&mdash;Le plus
+robuste et le plus redout&eacute;? Gunnar.&mdash;Le plus intr&eacute;pide nageur, le
+meilleur buveur? Gunnar encore.</p>
+
+<p>Haut comme le fr&ecirc;ne sacr&eacute; d'Ygdrasil, superbe de visage, l'&#339;il bleu
+clair, la chevelure blonde et ruisselante, vif de langage et skalde<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>
+excellent, il n'avait point son pareil de la Terre-de-Glace au pays des
+Wendes, qui est la Pom&eacute;ranie actuelle. Nul ne l'&eacute;galait au maniement de
+l'arc, de l'&eacute;p&eacute;e ou de la hache. Avec son arc il &eacute;tait capable, tant que
+durait sa provision de fl&egrave;ches, de tenir en respect une arm&eacute;e enti&egrave;re.
+D'un coup de son &eacute;p&eacute;e il faisait voler ses ennemis en morceaux, le tronc
+d'un c&ocirc;t&eacute; et la t&ecirc;te de l'autre; et Thor lui-m&ecirc;me, le plus fort des
+dieux Scandinaves, n'&eacute;tait pas plus terrible avec sa massue que le fils
+d'Hamund, la hache ou la hallebarde &agrave; la main.</p>
+
+<p>Avec cela, et malgr&eacute; sa promptitude &agrave; l'action, le plus loyal des
+hommes, le plus g&eacute;n&eacute;reux, le plus s&ucirc;r aussi dans ses amiti&eacute;s, et ayant
+le go&ucirc;t de la magnificence, ce qui ne lui &eacute;tait point d&eacute;fendu, car il
+&eacute;tait extr&ecirc;mement riche, gr&acirc;ce surtout, disait-on, au butin gagn&eacute; par
+son p&egrave;re dans ses exp&eacute;ditions de viking avant qu'il e&ucirc;t &eacute;migr&eacute; en
+Islande. Tel &eacute;tait Gunnar, le nouveau personnage qui entre en sc&egrave;ne dans
+notre r&eacute;cit.</p>
+
+<p>Sa m&egrave;re &eacute;tait une ni&egrave;ce de Mord, le jurisconsulte que nous connaissons,
+de sorte qu'Unne, l'&eacute;pouse divorc&eacute;e de Rut, &eacute;tait sa cousine. C'&eacute;tait &agrave;
+lui que celle-ci s'adressait toutes les fois qu'elle avait besoin
+d'aide.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Or il advint que, ledit Mord &eacute;tant all&eacute; de vie &agrave; tr&eacute;pas peu de temps
+apr&egrave;s sa contestation avec Rut, Unne, qui par ses dissipations n'avait
+pas tard&eacute; &agrave; &ecirc;tre r&eacute;duite &agrave; la g&ecirc;ne, imagina d'avoir recours &agrave; Gunnar. Le
+premier mouvement de ce dernier fut d'ouvrir sa bourse &agrave; sa cousine;
+mais celle-ci refusa d'y puiser. Son unique d&eacute;sir, le but de sa d&eacute;marche
+aupr&egrave;s de lui, c'&eacute;tait, disait-elle, de recouvrer la fameuse dot rest&eacute;e
+en litige.</p>
+
+<p>&laquo;Le cas est fort d&eacute;licat, lui r&eacute;pondit tout d'abord Gunnar; ton p&egrave;re,
+qui entendait la loi, n'y a pu r&eacute;ussir, et moi, je ne suis nullement un
+l&eacute;giste.&raquo;</p>
+
+<p>Il y avait, en effet, chez les Islandais de ce temps, pour saisir le
+tribunal d'une affaire et la suivre par-devant les juges, une proc&eacute;dure
+excessivement compliqu&eacute;e, tout un arsenal de formules qu'il &eacute;tait
+d'autant plus malais&eacute; de conna&icirc;tre, que les lois n'&eacute;taient encore ni
+codifi&eacute;es ni &eacute;crites comme elles le furent plus tard dans le livre
+appel&eacute; le <i>Graagaasen</i> (l'Oie grise). Il en r&eacute;sultait que quiconque
+s'&eacute;cartait si peu que ce f&ucirc;t d'une seule des prescriptions requises
+donnait aussit&ocirc;t barre &agrave; son adversaire et perdait sa cause.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! fit Unne pour r&eacute;pondre aux objections de Gunnar, c'est par
+l'intimidation et l'audace, bien plus que par les moyens l&eacute;gaux, que Rut
+a eu raison de mon p&egrave;re. Le c&#339;ur, pour cette t&acirc;che, te faillirait-il?&raquo;</p>
+
+<p>Gunnar, &agrave; ce mot, se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, reprit la cousine, va consulter ton ami Nial &agrave; Bergtorsvol;
+il te donnera quelque bon conseil.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi fut-il entendu.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Nial, fils de Torg, habitait entre la Qu&eacute;ran et la mer un district
+insulaire (les &icirc;les de la C&ocirc;te) form&eacute; par un troisi&egrave;me bras de la
+Markar.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, lui aussi, un homme fort riche, plein de noblesse dans le
+caract&egrave;re, mais extr&ecirc;mement pacifique d'humeur. Quoique le courage ne
+lui manqu&acirc;t pas, il se fiait surtout en sa science. &Agrave; une sagesse rare
+et &agrave; d'infinies ressources d'esprit, il passait pour joindre le don de
+divination, et, d&egrave;s qu'il se m&ecirc;lait d'une affaire, le succ&egrave;s en &eacute;tait
+assur&eacute;.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s avenant d'ext&eacute;rieur, il avait pourtant un d&eacute;faut r&eacute;put&eacute; alors fort
+grave chez un homme: c'&eacute;tait d'&ecirc;tre imberbe.</p>
+
+<p>Quand Gunnar lui eut expos&eacute; l'objet de sa visite, Nial r&eacute;fl&eacute;chit un
+instant; puis il dit:</p>
+
+<p>&laquo;La question est &eacute;pineuse, en effet, et ne laisse pas d'offrir du p&eacute;ril.
+Voici cependant la marche qui me semble la meilleure &agrave; suivre. Si tu te
+conformes de point en point &agrave; mes instructions, tout ira bien; sinon,
+mieux vaudrait t'abstenir.&raquo;</p>
+
+<p>Gunnar assura qu'il ne p&eacute;cherait point d'un &eacute;cart.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, reprit Nial, demain matin tu te mettras en route, accompagn&eacute;
+de deux hommes. Chacun de vous emm&egrave;nera deux chevaux, un gras et un
+maigre. Toi, tu t'envelopperas d'un manteau de voyage grossier, sous
+lequel tu porteras un habit rouge&acirc;tre par-dessus tes v&ecirc;tements
+ordinaires. Tu auras avec toi une hache avec quelques marchandises de
+forgeron, et, lorsque tu auras fait un bout de chemin dans la direction
+de l'ouest, tu rabattras ton chapeau sur tes yeux. Les gens demanderont
+en te voyant passer: &laquo;Quel est donc ce gros personnage aux airs
+myst&eacute;rieux?&raquo; Tes compagnons r&eacute;pondront: &laquo;C'est H&eacute;din, le marchand du
+fiord des &Icirc;les, qui voyage avec sa chaudronnerie.&raquo; Cet H&eacute;din est, tu le
+sais, un mauvais garnement, un h&acirc;bleur, un braillard, qui croit tout
+conna&icirc;tre mieux que personne et cherche querelle &agrave; tous ceux qui le
+contredisent. Tu offriras ta marchandise, en ayant soin de rompre chaque
+fois le march&eacute; avec force tapage et dispute. Arriv&eacute; dans la vall&eacute;e de la
+Laxa, tu coucheras &agrave; l'Hogistad, o&ugrave;, par parenth&egrave;se, on ne te fera pas
+un trop bon accueil, et le lendemain tu pousseras jusqu'au b&#339;r qui est
+voisin de celui de Rut. L&agrave; tu offriras derechef ta denr&eacute;e, mais en
+exhibant ce que tu as de pis et en affectant de dissimuler les
+bosselures des pi&egrave;ces &agrave; coups de marteau. Le fermier de l'endroit saura
+bien toutefois d&eacute;couvrir les d&eacute;fauts; alors tu lui arracheras les objets
+en l'injuriant, et, au premier mot malsonnant de riposte, tu tomberas
+sur lui... M&eacute;nage seulement tes forces, de peur qu'on ne te
+reconnaisse... Rut, averti de ce qui se passe, te fera venir chez lui,
+te recevra bien, et en causant il te questionnera sur les uns et les
+autres. Toi, tu n'auras que moqueries et m&eacute;chants propos pour chacun. &Agrave;
+la fin, vous viendrez &agrave; parler de la Ranga.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh! r&eacute;pondras-tu, voil&agrave; un pays o&ugrave; les hommes de savoir se sont faits
+rares depuis que Mord n'est plus de ce monde.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Et l&agrave;-dessus tu exalteras de ton mieux ledit Mord. Tu peux m&ecirc;me, en ta
+qualit&eacute; de skalde, r&eacute;citer quelque chant propre &agrave; amuser Rut. Celui-ci
+te parlera naturellement de son proc&egrave;s avec Mord, et te demandera si tu
+le connais.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vaguement,&raquo; diras-tu de l'air d'un homme que la chose int&eacute;resse.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mord, ajoutera Rut, n'a &eacute;t&eacute; qu'un maladroit de ne pas reprendre
+l'affaire &agrave; l'alting suivant; il aurait pu en sortir &agrave; son avantage pour
+peu qu'il y e&ucirc;t mis de constance.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Comment cela?&raquo; r&eacute;pliqueras-tu d'un ton de curiosit&eacute; pure.</p>
+
+<p>&laquo;Rut alors ne manquera pas de t'expliquer de quelle fa&ccedil;on doit se faire
+la citation. Il t'en r&eacute;v&eacute;lera de lui-m&ecirc;me la formule, dont tu noteras
+soigneusement chaque mot dans ta m&eacute;moire. Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me, en mani&egrave;re de
+passe-temps, te demandera-t-il de la r&eacute;p&eacute;ter. Tu t'en tireras d'abord de
+travers, ce qui le fera rire et lui &ocirc;tera tout soup&ccedil;on de l'esprit. Il
+te l'&eacute;noncera de nouveau, et tu la rediras apr&egrave;s lui comme un &eacute;colier
+qui &eacute;p&egrave;le apr&egrave;s le ma&icirc;tre, mais cette fois d'une mani&egrave;re correcte, et en
+prenant tes compagnons &agrave; t&eacute;moin &laquo;de la citation que tu adresses &agrave; Rut au
+sujet de l'affaire confi&eacute;e &agrave; toi par la fille de Mord&raquo;. De cette fa&ccedil;on
+il lui sera impossible plus tard d'opposer aucune sorte de d&eacute;clinatoire
+devant le tribunal, puisqu'il t'aura lui-m&ecirc;me indiqu&eacute; la proc&eacute;dure &agrave;
+suivre en l'esp&egrave;ce... &Agrave; la nuit, quand tout le monde sera plong&eacute; dans le
+sommeil, toi et tes compagnons vous prendrez sans bruit vos freins et
+vos harnais, et, vous glissant dehors, vous partirez sur vos chevaux
+gras en laissant les autres. Vous gagnerez les montagnes par les p&acirc;tis,
+et vous y resterez trois nuits, temps pendant lequel on vous cherchera.
+Ensuite vous reviendrez chez vous, mais seulement de nuit, vous reposant
+le jour... L'&eacute;t&eacute; prochain, moi et les miens nous nous rendrons &agrave;
+l'alting pour vous y aider &agrave; conduire l'instance.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Gunnar suivit de point en point les instructions de son ami Nial. Il
+prit avec lui deux hommes et partit dans la direction de la Laxa.</p>
+
+<p>Des gens qu'il croisa en route demand&egrave;rent quel &eacute;tait ce personnage dont
+on ne voyait que le bout du nez. Sur la r&eacute;ponse que c'&eacute;tait H&eacute;din, le
+marchand du fiord des &Icirc;les, ils parurent fort aises de laisser derri&egrave;re
+eux un individu d'aussi mauvais renom.</p>
+
+<p>Gunnar joua parfaitement son r&ocirc;le tout du long. Arriv&eacute; dans la vall&eacute;e de
+la Laxa, il coucha &agrave; la ferme d'Hogi, o&ugrave; les domestiques, sur l'ordre du
+ma&icirc;tre, s'abstinrent de se commettre avec lui. Le lendemain, il remonta
+&agrave; cheval et gagna le b&#339;r voisin de la Rutstad. L&agrave; il se prit de querelle
+avec le fermier. Rut, averti du tapage, manda chez lui le faux H&eacute;din, le
+traita fort amicalement et lui donna la place d'honneur &agrave; sa table. De
+propos en propos, la conversation prit le cours que Nial avait pr&eacute;vu;
+Rut finit par prononcer la formule, et, la seconde fois, Gunnar la redit
+sans se tromper.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce bien comme cela? demanda-t-il &agrave; son h&ocirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, r&eacute;pliqua celui-ci; la citation, le cas &eacute;ch&eacute;ant, ne
+pourrait pas &ecirc;tre invalid&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je te cite pour l'affaire que m'a commise Unne, fille de
+Mord,&raquo; reprit Gunnar d'une voix assez haute pour que ses compagnons
+l'entendissent.</p>
+
+<p>Rut, croyant &agrave; un simple jeu, ne con&ccedil;ut n&eacute;anmoins aucune d&eacute;fiance, et,
+le moment venu, on alla se coucher.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Cette m&ecirc;me nuit, Hogi, le fr&egrave;re de Rut, sauta de son lit en sursaut,
+&eacute;veilla ses gens et leur dit:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que je vous raconte un r&ecirc;ve que je viens de faire. Il m'a
+sembl&eacute; qu'un ours &eacute;norme sortait d'ici, suivi de deux oursons, et qu'ils
+avaient pris le chemin de la Rutstad. Dites-moi, n'avez-vous rien
+remarqu&eacute; de particulier chez ce grand gaillard que nous avons h&eacute;berg&eacute;
+hier soir?&raquo;</p>
+
+<p>Quelqu'un r&eacute;pondit qu'il avait vu reluire sous sa manche un joyau et un
+morceau d'&eacute;toffe rouge, et que l'homme, en outre, portait au doigt un
+anneau d'or.</p>
+
+<p>&laquo;En ce cas, s'&eacute;cria Hogi, l'ours de mon r&ecirc;ve, c'&eacute;tait le g&eacute;nie tut&eacute;laire
+de Gunnar de Lidarende<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>... Vite, en route pour la Rutstad! nous
+n'avons pas un instant &agrave; perdre.&raquo;</p>
+
+<p>Une fois l&agrave;-bas, on &eacute;veilla Rut.</p>
+
+<p>&laquo;As-tu des h&ocirc;tes? lui demanda son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, H&eacute;din, le marchand du fiord des &Icirc;les.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, mais un homme d'une tout autre trempe, Gunnar, fils
+d'Hamund.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il m'a vaincu de ruse, et me voil&agrave; pris.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?&raquo;</p>
+
+<p>Rut raconta ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas l&agrave; une id&eacute;e de Gunnar seul, observa Hogi; Nial de
+Bergtorsvol lui avait fait certainement la le&ccedil;on.&raquo;</p>
+
+<p>On chercha partout H&eacute;din le marchand; il avait disparu.</p>
+
+<p>On rassembla du monde, et pendant trois jours on battit le pays sans
+rien d&eacute;couvrir.</p>
+
+<p>Le temps de l'alting venu, les deux parties se pr&eacute;sent&egrave;rent en justice.
+Gunnar, assist&eacute; de Nial et de ses t&eacute;moins, introduisit sa plainte
+suivant la proc&eacute;dure en usage; mais, au lieu de la suivre par les voies
+de droit, il fit &agrave; Rut ce que celui-ci avait fait &agrave; Mord; il lui posa
+cette alternative: rendre la dot, ou accepter le combat singulier. Pour
+la premi&egrave;re fois de sa vie, le fr&egrave;re d'Hogi recula. Plut&ocirc;t que de se
+mesurer corps &agrave; corps avec le terrible champion de Lidarende, il aima
+mieux se dessaisir de la dot, qui retourna ainsi aux mains de la cousine
+de Gunnar.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2>
+
+<p class="tit">halvard le rouge chez gunnar</p>
+
+
+<p>Dans l'automne de cette m&ecirc;me ann&eacute;e, trois navires arrivant de Norw&egrave;ge
+atterrirent &agrave; la c&ocirc;te sud-ouest de l'Islande, non loin de Lidarende.
+Leurs coques ventrues logeaient toutes sortes de marchandises, tonnes
+d'hydromel et draps d'Angleterre, ambre de Livonie, anneaux d'or et
+d'argent de Garderige (Russie), hanaps et cornes, sans parler d'une
+provision de ces calendriers Scandinaves que l'on d&eacute;signait sous le nom
+de <i>runes</i>.</p>
+
+<p>D&egrave;s que les b&acirc;timents eurent jet&eacute; leur passerelle (<i>bryggia</i>), les
+denr&eacute;es, la plupart de prix, et d'une provenance plus ou moins suspecte,
+furent apport&eacute;es en tas au rivage; puis on &eacute;tablit pr&egrave;s du fiord des
+esp&egrave;ces de hangars surmont&eacute;s de tentes, et sur la place m&ecirc;me, comme
+c'&eacute;tait la coutume, le march&eacute; s'ouvrit.</p>
+
+<p>Or le patron de la flottille &eacute;tait un nomm&eacute; Halvard le Rouge, vieux
+marin &agrave; la peau tann&eacute;e par les temp&ecirc;tes et au visage coutur&eacute; de
+cicatrices. Le marchand se doublait en lui d'un viking, et, pour dire
+la v&eacute;rit&eacute; vraie, ce n'&eacute;taient que ses profits de viking qui lui
+permettaient de faire le n&eacute;goce. Longtemps feu Hamund, le p&egrave;re de
+Gunnar, avait navigu&eacute; en sa compagnie, et, apr&egrave;s que ledit Hamund s'en
+fut all&eacute; dans le Walhalla, dont ses exploits lui ouvraient d'avance la
+grande porte, se reposer de ses laborieuses pirateries, Halvard le Rouge
+avait continu&eacute; d'&eacute;cumer consciencieusement l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Gunnar lui-m&ecirc;me avait fait, tout jeune, un voyage en Norw&egrave;ge avec son
+p&egrave;re, et il y avait vu ce viking, dont la taille gigantesque, le cr&acirc;ne
+de bison et la rousse chevelure n'&eacute;taient jamais sortis de sa m&eacute;moire.
+Aussi, bien que depuis lors il se f&ucirc;t &eacute;coul&eacute; une vingtaine d'ann&eacute;es,
+n'eut-il aucune peine &agrave; le reconna&icirc;tre quand celui-ci vint, suivant
+l'habitude, demander l'hospitalit&eacute; &agrave; son b&#339;r, qui se trouvait le plus
+proche du fiord o&ugrave; avait abord&eacute; la flottille. Suivant la coutume
+&eacute;galement, la saison &eacute;tant avanc&eacute;e, il invita Halvard le Rouge &agrave; passer
+la nuit d'hiver sous son toit.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Bonne aubaine, s'il en fut jamais, pour les gens du logis et des
+environs, voire m&ecirc;me pour ceux des districts &eacute;loign&eacute;s, que la pr&eacute;sence
+d'un marin de cette encolure et de cette sorte, qui avait couru toutes
+les mers du Nord et qui &eacute;tait un vrai sac &agrave; nouvelles<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait aussi un sac &agrave; boisson d'une capacit&eacute; fantastique. Des tonnes
+enti&egrave;res d'hydromel et de bi&egrave;re paraissaient impuissantes &agrave; le remplir,
+comme si, au fur et &agrave; mesure qu'on les y versait, la blonde liqueur et
+le nectar piquant s'&eacute;chappassent par quelque fissure invisible. Et quand
+on demandait &agrave; Halvard ce qu'il avait vu de plus singulier dans ses
+incessantes p&eacute;r&eacute;grinations:</p>
+
+<p>&laquo;Le plus singulier, r&eacute;pondait-il, c'est ce que j'ai vu quand je suis
+all&eacute; &agrave; Byzance<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>, la ville des villes, o&ugrave; r&egrave;gne le grand empereur
+d'Orient. Figurez-vous que dans ce pays, o&ugrave; il y a tout le long de
+l'ann&eacute;e un soleil qui e&ucirc;t, pour s&ucirc;r, contraint le dieu Odin, si
+d'aventure il y e&ucirc;t fait un tour, &agrave; rabattre les bords toujours
+retrouss&eacute;s du vaste chapeau avec lequel il errait par ce monde du milieu
+afin de p&eacute;n&eacute;trer les voies des humains, figurez-vous, dis-je, que l&agrave;-bas
+je me suis trouv&eacute; avec des hommes qui &eacute;taient d'aussi bons archers que
+nous autres, et qui cependant ne buvaient que de l'eau. Jamais de vin,
+jamais d'hydromel, jamais de bi&egrave;re, rien que de l'eau pure comme les
+b&ecirc;tes. Ils pr&eacute;tendent que c'est une loi du <i>proph&egrave;te</i> auquel ils
+croient... En quoi d'ailleurs ils sont imit&eacute;s par ces moines que
+l'empereur d'Allemagne, Othon, nous envoie en Danemark et en Norw&egrave;ge
+pour nous convertir au dieu blanc des chr&eacute;tiens<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>. Ceux-l&agrave;, il est
+vrai, ne se battent pas; ils passent tout leur temps &agrave; prier, &agrave; &eacute;grener
+ce qu'ils nomment leurs chapelets et &agrave; marmotter des refrains monotones.
+Grand bien leur fasse! Pour moi, je tiens qu'un homme v&eacute;ritable n'est ni
+un poisson ni un moine, et que si d'aventure une goutte d'eau, que ce
+soit de l'eau de rivi&egrave;re ou de l'eau de mer, lui p&eacute;n&egrave;tre par surprise
+dans la gorge, il doit la recracher aussit&ocirc;t.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>&laquo;Mais qu'est-ce donc que ces moines et ces pr&ecirc;tres qui font tant de
+bruit dans les pays de l'Est<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>? demanda un jour Gunnar &agrave; son h&ocirc;te.
+Jusqu'ici ils ne sont jamais venus en Islande, et tout porte &agrave; croire
+qu'ils n'y viendront pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ils y viendront, sois-en s&ucirc;r, fils de mon fr&egrave;re d'armes. Ne vont-ils
+pas, &agrave; ce qu'on pr&eacute;tend, jusque dans le pays des <i>hommes bleus</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Des hommes bleus?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, des hommes bleus<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, comme j'en ai vu, moi aussi, en Orient,
+aupr&egrave;s du grand empereur de Byzance...; des gaillards qui ont de la
+laine emm&ecirc;l&eacute;e pour cheveux et le nez tout &eacute;cras&eacute; sur la face. Avec cela,
+souples et muscl&eacute;s &agrave; ne pas y croire!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, en effet, de merveilleuses choses, fr&egrave;re d'armes de mon p&egrave;re,
+et j'aimerais &agrave; voir cela de mes yeux. Pour moi pourtant le plus beau
+pays c'est l'Islande.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, fils d'Hamund; il ne tient n&eacute;anmoins qu'&agrave; toi, le renouveau
+venu, de me suivre aussi loin ou aussi peu loin que tu voudras par les
+replis du vieux fleuve Ifing<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>; mais il faut absolument que je
+t'emm&egrave;ne quelque part avec moi. Je sais ce que je sais, que l'Islande
+n'est pas la Norw&egrave;ge, que la Norw&egrave;ge n'est pas le Danemark, que la jaune
+mer de l'Est<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a> n'est pas le Belt aux eaux bleues, et que les bois de
+h&ecirc;tres du Sleswig et de la Scanie<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> ne ressemblent pas aux for&ecirc;ts de
+sapins wendes. Je sais aussi qu'on trouve l'ambre sur les rives du
+Samland<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, et que Bornholm<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> n'est pas en terre ferme... Si
+l'Islande est le plus beau pays, tu y reviendras, et, comme ton p&egrave;re
+Hamund s'est mari&eacute;, tu te marieras &agrave; ton tour, &agrave; seule fin que la lign&eacute;e
+ne s'&eacute;teigne pas. Pour moi, je remercie tous les dieux pass&eacute;s, pr&eacute;sents
+et futurs, Odin, Balder<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, et la d&eacute;esse Frigg aussi bien que le dieu
+blanc des <i>papas</i><a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, de ce qu'aucune femme n'a eu jamais l'id&eacute;e de
+m'&eacute;pouser, ni moi celle d'&eacute;pouser aucune femme. Tu feras, te dis-je, ce
+que tu voudras; mais mon avis est que tout le mal ici-bas vient des
+femmes. Nul ne sait ce que c'est que la haine jusqu'&agrave; ce qu'il ait une
+femme pour ennemie. Puisses-tu n'en pas faire l'exp&eacute;rience! Quant &agrave;
+vouloir tenter de rendre bon ce qui est mauvais, autant essayer de
+changer le fiel en miel, ou de boire l'Oc&eacute;an dans une corne, ou d'aller
+&agrave; pied d'ici &agrave; Drontheim. Je puis quelque jour p&eacute;rir dans cette mer dont
+j'aime tant &agrave; renifler les senteurs, car je ne suis pas comme &Eacute;ric, le
+roi de Su&egrave;de, qui, pour faire un temps &agrave; son gr&eacute;, n'avait qu'&agrave; tourner
+son chapeau; et je n'ai pas non plus sous ma dunette une de ces cordes &agrave;
+n&#339;uds des Finnois, qu'il suffit de d&eacute;nouer pour avoir un bon vent...
+Mais, que je tr&eacute;passe sur terre ou sur mer, que je sois mang&eacute; par les
+requins ou bien par les milans aux pieds jaunes, il ne m'en soucie. Pour
+la fa&ccedil;on de vivre, chacun, vois-tu, peut avoir ses go&ucirc;ts et ses
+pr&eacute;f&eacute;rences: les uns aiment mieux, par exemple, l'hydromel d'Angleterre
+que la bi&egrave;re de Sleswig; d'autres, au contraire, pr&eacute;f&egrave;rent la bi&egrave;re de
+Sleswig (moi je les aime autant l'un et l'autre); mais, d&egrave;s qu'il s'agit
+de clore l'&#339;il pour ne le plus rouvrir ici-bas, je n'admets pas qu'on
+regarde &agrave; la couche.&raquo;</p>
+
+<p class="img"><img src="images/004.png" alt="Odin" width="80%" /><br />Odin.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>&laquo;Bien parl&eacute;, fr&egrave;re d'armes de mon p&egrave;re! Mais j'y pense, toi qui m&ecirc;les
+ensemble dans tes discours tous les ma&icirc;tres de l'eau et du feu, &agrave; quels
+dieux crois-tu donc toi-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;&agrave;, mon fils, voici ma r&eacute;ponse. M'est avis que, dans le temps o&ugrave; nous
+sommes, bien des vieilles choses sont en train de dispara&icirc;tre du Nord,
+pour c&eacute;der la place &agrave; de nouvelles choses qui ne sont pas encore
+compl&egrave;tement &eacute;tablies. C'est comme qui dirait le jour et la nuit se
+coudoyant, une aurore et un cr&eacute;puscule tout ensemble... Au milieu de
+tout cela, beaucoup n'y voient goutte, et, ainsi que fait le voyageur
+arriv&eacute; au carrefour de deux chemins &eacute;galement inconnus et pleins de
+myst&egrave;res, ils s'arr&ecirc;tent perplexes en se grattant l'oreille. Quel est le
+bon, et quel est le mauvais? Tel cependant, par habitude prise, continue
+de croire &agrave; Odin et &agrave; Thor; tel autre s'en tient &agrave; Bielbog, ou &agrave; P&eacute;ran,
+qu'on v&eacute;n&egrave;re chez les Wendes; celui-ci leur pr&eacute;f&egrave;re Czernebog, le dieu
+noir; celui-l&agrave;, au contraire, s'en vient au dieu blanc, et d&eacute;laisse
+Thorgerda et Irpa, les vierges du bouclier scandinave, pour celle que
+les missionnaires d'Othon appellent la vierge Marie... Il y en a,
+n'est-ce pas? pour les go&ucirc;ts de chacun... Mais, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces gens-l&agrave;,
+il en est d'autres, et je suis du nombre, qui se moquent de toutes ces
+v&eacute;tilles, et ne croient absolument qu'en eux-m&ecirc;mes, je veux dire en leur
+bonne &eacute;p&eacute;e, en leur bras robuste, en leur t&ecirc;te bien attach&eacute;e aux
+&eacute;paules, en leur navire solidement charpent&eacute;, et qui vont ainsi tout
+droit leur chemin, sans se demander si ce chemin aboutit au paradis du
+Thor ou &agrave; celui des chr&eacute;tiens, au s&eacute;jour d'Hela, la sombre d&eacute;esse, ou &agrave;
+l'enfer dont parlent les moines. Voil&agrave;, fils de mon fr&egrave;re d'armes, ma
+croyance.</p>
+
+<p>&mdash;Quel &acirc;ge as-tu donc au juste?</p>
+
+<p>&mdash;Si je vis jusqu'au prochain temps de <i>Jul</i><a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, j'aurai atteint mes
+soixante-cinq ans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; peu pr&egrave;s ce que je comptais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi me fais-tu cette question?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je trouve que cette foi en soi ne convient qu'aux jeunes
+hommes, et que peut-&ecirc;tre, pour un vieillard, il n'est pas bon de ne pas
+savoir o&ugrave; l'on doit aller sortir de ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole! s'&eacute;cria le viking en &eacute;clatant d'un rire formidable, tu
+t'exprimes presque de la m&ecirc;me fa&ccedil;on que ces pr&ecirc;tres chr&eacute;tiens que j'ai
+rencontr&eacute;s un jour en Gothie, et dont, mes compagnons et moi, nous
+voul&ucirc;mes, soit dit en passant, inventorier quelque peu l'&eacute;glise. Par
+malheur, il n'y avait rien dedans. C'&eacute;tait une pauvre cabane de bois,
+qui ressemblait aussi peu &agrave; ce temple de Thor aux piliers dor&eacute;s et
+sculpt&eacute;s et aux statues couvertes de joyaux, qui s'&eacute;l&egrave;ve tout pr&egrave;s de
+Drontheim, qu'un vieux phoque tel que moi ressemble &agrave; une Walkyrie. Une
+demi-douzaine de vases de fer-blanc, des bouts de cire, quelques linges
+d'autel tout jaunis, &agrave; peine bons pour rapi&eacute;cer ma voilure, c'&eacute;tait tout
+ce qui s'y trouvait. Pas m&ecirc;me de viande, d'hydromel et de bi&egrave;re; mais de
+la cr&egrave;me et du lait &agrave; foison, que les desservants du sanctuaire nous
+offrirent et que nous accept&acirc;mes de grand c&#339;ur, attendu que nous
+n'avions pas d&eacute;jeun&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment se termina l'aventure?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, nous nous en all&acirc;mes, la cr&ecirc;te basse, pendant que les pr&ecirc;tres
+et les chantres se mettaient en file pour se promener en chantant des
+hymnes et en agitant des instruments de cuivre d'o&ugrave; sortait une fum&eacute;e
+singuli&egrave;re qui vous prenait &agrave; la gorge et aux yeux. Ils faisaient,
+para&icirc;t-il, cette promenade autour de l'&eacute;glise en l'honneur de leur grand
+saint Michel, un ange plus haut plac&eacute; que les autres, dont c'&eacute;tait la
+f&ecirc;te ce jour-l&agrave;... Quand je dis que nous nous en all&acirc;mes; non pas tous,
+il y eut un des n&ocirc;tres qui nous faussa tout &agrave; coup compagnie, sous
+pr&eacute;texte que dans son enfance, au pays de Galles, sa patrie, il avait
+d&eacute;j&agrave; cru au dieu blanc, et que ce qu'il venait de voir et d'entendre
+avait brusquement r&eacute;veill&eacute; en lui comme un &eacute;cho de choses oubli&eacute;es et
+qu'il voulait essayer de rapprendre... Je te le dis, on en voit de toute
+sorte quand on quitte pour de bon le coin de son feu, et c'est pourquoi,
+au prochain <i>varonn</i><a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>, je t'emm&egrave;ne avec moi, fils de mon fr&egrave;re
+d'armes.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Ce fut au milieu de ces propos et d'autres semblables que s'&eacute;coula
+l'hiver islandais, et, le moment venu de remettre &agrave; la voile, Gunnar,
+dont les r&eacute;cits de son h&ocirc;te avaient allum&eacute; la curiosit&eacute;,&mdash;il avait alors
+trente-deux ans environ,&mdash;r&eacute;solut de s'embarquer avec lui.</p>
+
+<p>Comme de coutume, il voulut, sur ce point, prendre conseil de son sage
+ami Nial, lequel lui r&eacute;pondit bri&egrave;vement:</p>
+
+<p>&laquo;Pars, Gunnar; en quelque lieu du monde que tu ailles, je suis s&ucirc;r que
+tu te comporteras comme un vaillant homme que tu es, et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me,
+depuis bien longtemps, les pays qui sont par del&agrave;,&mdash;il d&eacute;signait du
+doigt le bras de l'Oc&eacute;an qui s&eacute;pare l'Islande de la
+Norw&egrave;ge,&mdash;n'auront-ils pas vu un homme qui te vaille. Pars, je
+veillerai pendant ton absence sur ta maison et Ranveige, ta vieille
+m&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; quoi Kulskiag, le fr&egrave;re pu&icirc;n&eacute; de Gunnar, plus jeune seulement de
+quelques ann&eacute;es, et qui pour le courage et la force &eacute;tait aussi un digne
+fils d'Hamund, ajouta aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&laquo;Gunnar, je pars avec toi, pour revenir avec toi, je l'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, fr&egrave;res, dit Hort, leur cadet, beau jouvenceau de seize ans &agrave;
+peine; et si, par hasard, vous p&eacute;rissiez l&agrave;-bas de la main des hommes,
+il resterait &laquo;la querelle de sang&raquo;, et un jour ou l'autre je me
+chargerais de vous venger.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! n'aie point ce souci, s'&eacute;cria Halvard en riant; quelque chose me
+dit que la fl&egrave;che qui tuera Gunnar n'est pas encore pr&egrave;s de se voir
+empenn&eacute;e, ni le fer qui lui traversera les c&ocirc;tes de sortir de la main du
+forgeron. Quant aux temp&ecirc;tes, s'il en survient,&mdash;et il en surviendra
+certainement,&mdash;j'offre d'avance ma vieille carcasse en ran&ccedil;on &agrave; celui
+des dieux, quel qu'il soit, qui manie le vent et le tonnerre.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2>
+
+<p class="tit">gunnar dans les pays de l'est</p>
+
+
+<p>On ne racontera pas les menus incidents qui signal&egrave;rent la navigation
+d'Halvard le Rouge et de ses compagnons jusqu'&agrave; la c&ocirc;te sud-ouest de
+Norw&egrave;ge. Apr&egrave;s avoir, suivant l'itin&eacute;raire habituel des navires de
+l'&eacute;poque, rang&eacute; les hautes roches &agrave; pic des &icirc;les des Brebis (&icirc;les
+F&auml;roer), ils s'engag&egrave;rent dans la large passe qui s&eacute;pare les Shetland
+des Orcades, appel&eacute;es aussi l'archipel des Phoques, &agrave; cause des bandes
+nombreuses d'amphibies qui sans cesse voyagent dans ces eaux; et,
+passant sous le cap Stadt, ils touch&egrave;rent d'abord &agrave; Tonsberg, au fond de
+la baie du m&ecirc;me nom, pour gagner ensuite l'&icirc;le d'Hisingue, sise &agrave;
+l'embouchure du Gotaelf.</p>
+
+<p>L&agrave; ils s'occup&egrave;rent aussit&ocirc;t de recruter un &eacute;quipage de guerre qu'ils
+n'eurent pas de peine &agrave; trouver; car, si le vieil Halvard &eacute;tait r&eacute;put&eacute;
+le plus intr&eacute;pide marin de ces parages, le nom de Gunnar l'Islandais
+n'&eacute;tait pas non plus inconnu en Norw&egrave;ge. Ils laiss&egrave;rent aussi leurs
+b&acirc;timents &agrave; coque ronde, qui &eacute;taient sp&eacute;cialement propres au commerce,
+pour se procurer ce qu'on appelait de <i>longs vaisseaux</i>, des nefs de
+guerre ou <i>ellides</i>.</p>
+
+<p>Les navires, au <span class="smcap">x</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, &eacute;taient &agrave; pont coup&eacute;, c'est-&agrave;-dire pont&eacute;s
+seulement &agrave; l'avant et &agrave; l'arri&egrave;re, tr&egrave;s exhauss&eacute;s l'un et l'autre
+au-dessus de l'eau. La partie renfl&eacute;e de la proue correspondait &agrave; ce que
+nous appelons le gaillard d'avant; c'&eacute;tait sous elle et dans la section
+m&eacute;diane non pont&eacute;e, mais recouverte au besoin d'une tente, que
+couchaient les hommes de l'&eacute;quipage. L'arri&egrave;re s'&eacute;levait en dunette, et
+le capitaine y avait sa cabine. La force de chaque b&acirc;timent, au lieu de
+s'&eacute;valuer, comme aujourd'hui, d'apr&egrave;s le nombre des canons, se mesurait
+&agrave; celui des rames. Un navire de guerre de cinquante rames &eacute;tait r&eacute;put&eacute;
+du premier ordre; les cent hommes qui en formaient l'&eacute;quipage se
+relayaient par moiti&eacute; pour tenir l'aviron<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
+
+<p>Autour et en travers de la partie d&eacute;couverte de la coque r&eacute;gnait une
+galerie de faux pont o&ugrave; les combattants se pla&ccedil;aient. En dehors de
+l'arsenal accoutum&eacute; de gaffes, de lances et de fl&egrave;ches, on embarquait
+d'ordinaire &agrave; fond de cale une bonne provision de pierres qui, lanc&eacute;es &agrave;
+bras, formaient une redoutable artillerie. Un seul m&acirc;t, une seule voile,
+large et pesante, &agrave; bandes tricolores parfois, et une voile de misaine &agrave;
+la proue. La rame &eacute;tait le principal moyen de locomotion.</p>
+
+<p>Mais l'originalit&eacute; principale de ces b&acirc;timents, qui n'existent plus
+maintenant qu'en peinture, c'&eacute;tait leur forme m&ecirc;me. Ils offraient
+l'aspect d'animaux fantastiques. Leur proue et leur avant-bec &eacute;taient
+sculpt&eacute;s en t&ecirc;te de dragon, tandis que la poupe, avec le gouvernail et
+la barre, figuraient par leurs replis le corps et la queue du monstre:
+de l&agrave; leur nom g&eacute;n&eacute;rique de <i>dragons</i> ou de <i>serpents de mer</i>. La
+plupart &eacute;taient peints en outre de couleurs vives, et beaucoup m&ecirc;me
+charg&eacute;s de dorures.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Tels &eacute;taient les longs navires qu'Halvard le Rouge et Gunnar avaient
+fr&eacute;t&eacute;s &agrave; l'&icirc;le d'Hisingue pour les courses maritimes qu'ils projetaient.
+Ils &eacute;taient seulement au nombre de trois, le <i>Bison</i>, le <i>Dauphin</i> et la
+<i>C&ocirc;te-de-fer</i>. Halvard n'en avait pas voulu davantage.</p>
+
+<p>&laquo;Avec ces trois solides car&egrave;nes mont&eacute;es par trois cents matelots, nous
+sommes, dit-il, assur&eacute;s de faire quelque chose de bon, et m&ecirc;me quelque
+chose de meilleur qu'avec ces &eacute;normes escadres qui ne servent qu'&agrave; faire
+fuir d'avance tout le monde devant soi, auquel cas, adieu &agrave; la fois la
+gloire et le profit.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quel c&ocirc;t&eacute; allons-nous d'abord? demanda Gunnar &agrave; son vieil ami; &agrave;
+l'ouest, vers les c&ocirc;tes d'&Eacute;cosse, ou au sud de la Baie<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>, vers
+Funen<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> ou le Gotland?</p>
+
+<p>&mdash;Au sud, repartit Halvard. J'ai appris que Vandel le pirate croisait
+pour l'heure vers le Catt&eacute;gat ou se trouvait quelque part aux aguets
+dans les innombrables anses du rivage, et je sais qu'en cette saison-ci
+les nefs de Vandel le pirate ne regorgent pas moins de butin qu'un lac
+d'hiver de canards sauvages.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, en route pour le Sud.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>La petite flottille partit donc. Halvard le Rouge et Gunnar montaient
+ensemble la <i>C&ocirc;te-de-fer</i>, Kulskiag &eacute;tait sur le <i>Bison</i>, et Ogly le
+Danois, un vieux camarade de vingt ans &agrave; Halvard, dirigeait la man&#339;uvre
+&agrave; bord du <i>Dauphin</i>. Disons tout de suite que Gunnar, selon sa coutume,
+s'&eacute;tait &eacute;quip&eacute; d'une fa&ccedil;on magnifique; il portait un riche pourpoint de
+soie par-dessus sa <i>byrnie</i> ou chemise de mailles, et &eacute;tait coiff&eacute; d'un
+casque aux cerclures d'or &eacute;tincelantes.</p>
+
+<p>&Agrave; peine les rames eurent-elles commenc&eacute; de frapper le flot en cadence,
+qu'un des hommes entonna la &laquo;chanson du viking&raquo;:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Un viking n'a pas de demeure;&mdash;comme l'oiseau dans l'air et le
+poisson dans la mer,&mdash;sa demeure est partout o&ugrave; il y a profit et
+gloire &agrave; gagner;&mdash;comme l'oiseau dans l'air et le poisson dans la
+mer,&mdash;il poursuit sa proie &agrave; toute heure et &agrave; l'aventure...</p>
+
+<p>Une maison, qu'en pourrait-il faire?&mdash;Il dort, son bouclier d'une
+main et son &eacute;p&eacute;e de l'autre,&mdash;sous la vo&ucirc;te du ciel, bleue ou
+noire.&mdash;Si le vent souffle avec violence,&mdash;au lieu de replier sa
+voilure, il la hisse;&mdash;plut&ocirc;t couler &agrave; pic que de rentrer un seul
+pouce de toile;&mdash;c'est bon pour les femmes, qui, sur le
+rivage,&mdash;serrent leurs cottes quand vient la rafale. Et si le
+viking re&ccedil;oit une blessure pendant le combat,&mdash;il ne s'attarde pas
+&agrave; la bander,&mdash;il laisse couler le chaud filet de sang;&mdash;ce n'est
+que quand le cliquetis des armes a cess&eacute;&mdash;qu'il songe &agrave; se calfater
+la peau.</p></div>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Tout ce jour-l&agrave; et le jour suivant, la flottille explora les
+d&eacute;chiquetures de la c&ocirc;te norw&eacute;gienne, sans faire d'autre rencontre que
+celle de quelques barques de p&ecirc;che. Le matin du troisi&egrave;me jour, elle
+rencontra encore un p&ecirc;cheur auquel on demanda des nouvelles, et s'il n'y
+avait pas dans les alentours quelques longs b&acirc;timents aux allures
+myst&eacute;rieuses.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, dirent les hommes; nous avons p&ecirc;ch&eacute; toute la nuit par ici, et il y
+a quelques heures, comme le soleil venait de se lever, nous avons crois&eacute;
+deux nefs hautes sur l'eau qui entraient dans cette crique l&agrave;-bas.&raquo;</p>
+
+<p>Le p&ecirc;cheur montrait une des baies voisines.</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement Halvard le Rouge et Gunnar dispos&egrave;rent tout pour l'action,
+et les &eacute;quipages ram&egrave;rent &agrave; grande vitesse afin d'entrer dans la baie.</p>
+
+<p>&Agrave; peine eut-on contourn&eacute; l'un des promontoires qui la fermaient, qu'on y
+d&eacute;couvrit non pas seulement deux ellides, mais bien quatre, de la plus
+belle taille, et Halvard reconnut en outre, du premier coup d'&#339;il, que
+le commandant de ces serpents de guerre avait lui-m&ecirc;me aper&ccedil;u la
+flottille et donnait l'ordre d'&eacute;voluer sur elle.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+<p class="img"><img src="images/005.png" alt="Vaisseau normand au Xe si&egrave;cle" /><br />
+Vaisseau normand au <span class="smcap">x</span><sup>e</sup> si&egrave;cle.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'en dis-tu, mon fils d'armes? demanda-t-il aussit&ocirc;t &agrave; Gunnar.
+Combattons-nous s&eacute;par&eacute;ment, ou attachons-nous nos navires ensemble pour
+attendre l'assaut? Car, bien que ce p&ecirc;cheur ait tout &agrave; fait mal compt&eacute;
+sur ses doigts, je ne sache pas que, trois contre quatre, cela
+constitue, dans la circonstance, une disproportion appr&eacute;ciable.</p>
+
+<p>&mdash;Attachons nos navires,&raquo; r&eacute;pondit Gunnar; et aussit&ocirc;t le commandement
+fut transmis de relier les nefs en une seule ligne, op&eacute;ration pour
+laquelle il restait juste le temps n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; les cornes sonnaient la charge &agrave; bord des vaisseaux ennemis, qui
+venaient d'accomplir la m&ecirc;me man&#339;uvre et s'approchaient flanc contre
+flanc, la proue en avant, port&eacute;s &agrave; la fois par leurs rames et par la
+mar&eacute;e refluante.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'ordre habituel des combats de mer en ce temps-l&agrave;. Le premier
+objectif, de part et d'autre, &eacute;tait de rompre la masse ennemie, soit en
+coupant les attaches qui tenaient les navires adh&eacute;rents, soit en for&ccedil;ant
+l'&eacute;quipage adverse &agrave; les couper lui-m&ecirc;me pour s'enfuir ou pour modifier
+sa tactique. Ce r&eacute;sultat une fois atteint, la bataille entrait dans une
+phase nouvelle, se transformait en une s&eacute;rie d'actions isol&eacute;es, de duels
+entre un vaisseau et un autre, o&ugrave; l'avantage final, d'ordinaire, restait
+au parti vainqueur dans le premier choc, attendu que la rupture d'une
+ligne pr&eacute;supposait tout d'abord une chose: &agrave; savoir que les ponts de la
+flottille oppos&eacute;e avaient &eacute;t&eacute; &eacute;claircis de leurs hommes.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Quand les deux lignes flottantes furent arriv&eacute;es &agrave; port&eacute;e de voix, il y
+eut de chaque c&ocirc;t&eacute; un arr&ecirc;t. Alors, du gaillard d'avant d'un des bords
+ennemis, une voix,&mdash;c'&eacute;tait celle de Vandel,&mdash;cria de loin aux
+arrivants:</p>
+
+<p>&laquo;Qui &ecirc;tes-vous, vous qui &ecirc;tes entr&eacute;s si audacieusement dans cette baie?
+Abandonnez-nous vos navires, et vous aurez permission d'atterrir.&raquo;</p>
+
+<p>Un double &eacute;clat de rire d'Halvard et de Gunnar r&eacute;pondit &agrave; cette
+sommation hautaine.</p>
+
+<p>&laquo;Hol&agrave;!&raquo; reprit aussit&ocirc;t Vandel en allongeant le doigt vers le fils
+d'Hamund, qui, magnifiquement costum&eacute;, on l'a vu, se tenait sur la
+galerie de son ellide, attendant immobile l'&eacute;v&eacute;nement. &laquo;Hol&agrave;! est-ce
+d'un oiseau vivant ce beau plumage? Qu'es-tu donc, toi? Homme, ou pain
+d'&eacute;pice?</p>
+
+<p>&mdash;Pain d'&eacute;pice, r&eacute;pliqua Gunnar, mais pain d'&eacute;pice trop dur pour tes
+dents!&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Il avait &agrave; peine envoy&eacute; cette riposte, que, des deux c&ocirc;t&eacute;s, les troupes
+donnaient le signal du combat, et les fl&egrave;ches aussit&ocirc;t de voler, les
+javelots et les pierres de siffler dans l'air et de retomber comme gr&ecirc;le
+sur les ponts, si bien que pendant quelque temps, &agrave; travers cette nu&eacute;e
+de projectiles, on ne put distinguer qui avait l'avantage.</p>
+
+<p>&laquo;Bon! cria de nouveau la voix de Vandel, voil&agrave; la b&ecirc;te l&agrave;-bas qui se
+h&eacute;risse!&raquo;</p>
+
+<p>Il parlait encore de Gunnar, que les vikings s'&eacute;taient fait un plaisir
+de viser particuli&egrave;rement. Sa chemise de mailles &eacute;tait, en effet, toute
+constell&eacute;e de dards; il en ressemblait &agrave; un porc-&eacute;pic, et il dut secouer
+les piquants qui s'&eacute;taient attach&eacute;s &agrave; sa cotte protectrice.</p>
+
+<p>&laquo;Garde tes aiguilles pour te recoudre la peau tout &agrave; l'heure,&raquo; riposta
+encore une fois le fils d'Hamund.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t cependant il parut clairement que les meilleurs viseurs, d&egrave;s
+l'abord, avaient &eacute;t&eacute; les marins d'Halvard.</p>
+
+<p>&laquo;En voil&agrave; assez de ce jeu d'enfants! dit alors Gunnar &agrave; son vieil ami;
+abordons-les, et que chacun y aille de l'&eacute;p&eacute;e et de la lance!&raquo;</p>
+
+<p>Incontinent l'ordre fut donn&eacute; de marcher en avant. La <i>C&ocirc;te-de-fer</i> se
+trouva pouss&eacute;e justement contre la nef de Vandel, qui, par rapport au
+navire assaillant, se trouvait plac&eacute;e &agrave; tribord, tandis que le <i>Bison</i>,
+o&ugrave; &eacute;tait Kulskiag, se heurtait &agrave; b&acirc;bord contre une autre ellide, le
+<i>Dauphin</i> demeurant au milieu.</p>
+
+<p>Certes, l'ennemi, disposant de quatre navires contre trois, e&ucirc;t pu se
+former en une ligne concave pour embrasser dans un fer &agrave; cheval les
+gal&egrave;res oppos&eacute;es; mais, outre que cette man&#339;uvre l'e&ucirc;t forc&eacute; de
+disloquer par avance sa masse en rel&acirc;chant ses amarres d'attache, il
+n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus temps de l'accomplir. Apr&egrave;s le premier mouvement de
+recul qui avait suivi, comme toujours, le choc brusque des proues, les
+nefs s'&eacute;taient mutuellement agraf&eacute;es, et le corps-&agrave;-corps &eacute;tait
+commenc&eacute;.</p>
+
+<p>Gunnar le premier, de l'avant-bec de son b&acirc;timent, avait saut&eacute; sur le
+pont de l'ellide mont&eacute;e par Vandel, et s'&eacute;tait mis &agrave; tailler en pi&egrave;ces
+tout ce qui se trouvait devant lui. Quatre hommes &eacute;taient tomb&eacute;s sous
+ses coups avant que le pirate s'en f&ucirc;t aper&ccedil;u. Une douzaine de matelots
+de la <i>C&ocirc;te-de-fer</i>, en voyant le bond imp&eacute;tueux ex&eacute;cut&eacute; par le fils
+d'Hamund, s'&eacute;taient d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;s de s'&eacute;lancer, eux aussi, sur les galeries
+de faux pont de l'ennemi, et l&agrave;, &eacute;paule contre &eacute;paule, ils rivalisaient
+d'entrain et de vaillance. Halvard le Rouge et Kulskiag en avaient fait
+autant de leur c&ocirc;t&eacute;, suivis d'un groupe de marins d'&eacute;lite; si bien que
+c'&eacute;taient, au-dessus des coursives, un fourmillement et un p&ecirc;le-m&ecirc;le
+d'hommes impossible &agrave; d&eacute;crire.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Cette irruption &eacute;tait, &agrave; vrai dire, un coup d'audace presque t&eacute;m&eacute;raire;
+car les quatre vaisseaux de Vandel avaient encore leurs &eacute;quipages bien
+en force, et nul n'e&ucirc;t jamais pu supposer que l'adversaire oserait
+d&eacute;buter par une man&#339;uvre qui ne se hasarde d'ordinaire qu'&agrave; la fin,
+apr&egrave;s que les ponts de l'ennemi ont &eacute;t&eacute; suffisamment balay&eacute;s. Mais son
+audace m&ecirc;me en fit le succ&egrave;s. Les plus braves d'entre les vikings en
+furent d&eacute;concert&eacute;s tout d'abord, et, quand ceux-ci eurent &eacute;t&eacute; tu&eacute;s, non
+sans avoir fait, eux aussi, du carnage parmi la troupe de leurs
+agresseurs, les autres, saisis de panique, et s'imaginant avoir affaire
+&agrave; des <i>trolls</i><a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a> plut&ocirc;t qu'&agrave; des cr&eacute;atures humaines, commenc&egrave;rent &agrave; se
+laisser choir dans les coursives des bateaux, entre les bancs des
+rameurs. La plupart, pris comme dans une trappe, y furent achev&eacute;s &agrave;
+coups de lance.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Vandel et Gunnar s'&eacute;taient rencontr&eacute;s face &agrave; face &agrave;
+tribord. Vandel avait aussit&ocirc;t lev&eacute; sa hache pour t&acirc;cher de fendre le
+col &agrave; Gunnar; mais il n'atteignit que son bouclier, qui en fut bris&eacute; net
+par le milieu. Gunnar alors brandit son &eacute;p&eacute;e, qui se mit &agrave; tournoyer
+dans les airs avec une v&eacute;locit&eacute; si furieuse, que Vandel croyait voir
+trois glaives &agrave; la fois et ne savait duquel il devait se garer. Quand
+le coup retomba, ce fut pour trancher la jambe droite du pirate juste
+au-dessus du genou; puis, d'un second coup port&eacute; &agrave; ce tronc d'homme
+vacillant, qui semblait ne pas vouloir s'abattre, Gunnar acheva d'en
+faire un cadavre.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, Halvard le Rouge, Kulskiag et Ogly finissaient de
+nettoyer les plats-bords de l'ennemi; si bien que Karl, le second de
+Vandel, qui dirigeait l'action &agrave; b&acirc;bord, n'osa plus, apr&egrave;s la mort de
+son chef, poursuivre davantage un combat dont l'issue d'ailleurs n'&eacute;tait
+plus douteuse. Il fit au plus vite trancher les attaches qui reliaient
+son b&acirc;timent au voisin, et s'enfuit de la baie &agrave; force de rames. Mais,
+sur les trois autres ellides, il ne restait pas un homme qui ne f&ucirc;t mort
+ou bless&eacute;, et les bless&eacute;s l'&eacute;taient de telle sorte qu'ils n'avaient plus
+besoin de m&eacute;decin. Seuls une vingtaine de matelots valides s'&eacute;taient, &agrave;
+la fin, jet&eacute;s &agrave; la mer, pour gagner la rive &agrave; la nage et y chercher un
+refuge dans les bois.</p>
+
+<p>Les vainqueurs purent donc prendre possession des richesses contenues
+dans les trois vaisseaux, et, sur ce point, Halvard le Rouge ne s'&eacute;tait
+pas tromp&eacute; dans ses pr&eacute;visions: la croisi&egrave;re de printemps du pirate
+avait &eacute;t&eacute; on ne peut plus fructueuse; les cales regorgeaient de denr&eacute;es
+de toutes sortes, d&eacute;pouilles des navires marchands que le viking avait
+pu aborder.</p>
+
+<p>Tous ces objets furent, suivant l'usage, apport&eacute;s <i>&agrave; la perche</i>,
+c'est-&agrave;-dire au pied du m&acirc;t-pavillon, et l&agrave; on en fit le partage. Les
+deux tiers environ de la cargaison furent le lot des trois capitaines,
+Halvard le Rouge, Gunnar et Kulskiag, et le reste fut divis&eacute; entre les
+chefs secondaires et les hommes d'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>&laquo;Ouf! dit Gunnar &agrave; son fr&egrave;re, tandis que l'on distribuait le butin,
+voil&agrave;, ce me semble, une bonne matin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Profitable, en effet, et glorieuse, se h&acirc;ta d'ajouter le vieil
+Halvard; mais, dis-moi un peu, mon fils d'armes, quel a donc &eacute;t&eacute; ton
+p&egrave;re nourricier?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quel propos cette question?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'en Norw&egrave;ge, de m&ecirc;me qu'en Islande, un dicton assure que l'on
+n'a jamais que la moiti&eacute; de la force de son p&egrave;re nourricier. En ce cas,
+ou le proverbe a menti, ou le mari de la femme qui t'a allait&eacute; ne
+pouvait &ecirc;tre que Thor en personne. Encore le fils d'Odin et de Frigg
+a-t-il besoin, &agrave; ce qu'on pr&eacute;tend, de se ceindre les reins de son
+baudrier et de rev&ecirc;tir ses gants de fer pour jouir de la pl&eacute;nitude de sa
+force, tandis que toi, mille t&ecirc;tes de corbeaux! je crois que du heurt de
+ta carcasse nue tu bossellerais le marteau de Thor lui-m&ecirc;me!&raquo;</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2>
+
+<p class="tit">la derni&egrave;re croisi&egrave;re du vieux viking</p>
+
+
+<p>Trois mois durant, Halvard le Rouge et Gunnar continu&egrave;rent de tenir la
+mer, allant du Catt&eacute;gat au Grand-Belt, de Laaland aux rivages du Sund,
+sans rencontrer nulle part un viking qui f&ucirc;t capable de leur r&eacute;sister.
+Vers la fin de l'&eacute;t&eacute; seulement, charg&eacute;s de butin et de gloire, ils
+r&eacute;solurent de se reposer. Le roi de Danemark alors r&eacute;gnant &eacute;tait Svend,
+fils et successeur du fameux Harald &agrave; la dent bleue, et le port
+d'Hedeby, en Sleswig, &eacute;tait sa r&eacute;sidence habituelle.</p>
+
+<p>Le fils d'Hamund et son vieil ami men&egrave;rent donc leur flottille &agrave; Hedeby,
+et, comme le bruit de leurs r&eacute;cents exploits s'&eacute;tait r&eacute;pandu par tout le
+pays, le monarque danois ne manqua pas de les accueillir avec une estime
+et une faveur toutes particuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Nos h&eacute;ros demeur&egrave;rent plusieurs semaines aupr&egrave;s de lui, prenant leur
+part des festins et des jeux par lesquels ce prince c&eacute;l&eacute;brait sa
+derni&egrave;re victoire sur les Wendes. Et, bien que pour cette occurrence les
+plus illustres champions du Nord se trouvassent r&eacute;unis &agrave; la cour de
+Svend, il n'y en eut pas un parmi eux que Gunnar ne batt&icirc;t haut la main,
+dans n'importe quel exercice du corps. Aussi le roi, &eacute;merveill&eacute;,
+s'offrit-il &agrave; le combler de biens et d'honneurs s'il consentait &agrave; se
+fixer en Danemark; il voulait m&ecirc;me lui donner sa propre ni&egrave;ce en
+mariage. Mais Gunnar d&eacute;clina toutes ces ouvertures, si flatteuses et si
+all&eacute;chantes qu'elles fussent.</p>
+
+<p>&laquo;Le plus beau pays, c'est l'Islande! r&eacute;p&eacute;tait obstin&eacute;ment le fils
+d'Hamund.</p>
+
+<p>&mdash;Un pays qui produit des hommes tels que toi est assur&eacute;ment une grande
+terre, lui r&eacute;pondit un jour le monarque; mais ne sais-tu pas que le
+Danemark domine sur tout le Septentrion, de R&uuml;gen aux rivages des
+Finnois, que de simples <i>jarls</i><a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>, nos vassaux, sont eux-m&ecirc;mes plus
+puissants que bien des souverains du Sud et de l'Est, et que dans les
+salles de nos ch&acirc;teaux nous pouvons rassembler en un m&ecirc;me jour, &agrave; un
+seul banquet, plus de convives que l'Islande ne compte d'habitants?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, repartit Gunnar.</p>
+
+<p>&mdash;Et ne crois-tu pas que, si nous le voulions, nous disposerions d'assez
+de guerriers et de longs navires pour conqu&eacute;rir l'Islande ta patrie?</p>
+
+<p>&mdash;Votre p&egrave;re Harald ne disposait pas de moins d'hommes que vous;
+cependant il y r&eacute;fl&eacute;chit &agrave; deux fois avant d'envoyer ses longs navires
+conqu&eacute;rir l'Islande mon pays, et, quand il y eut r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; deux fois,
+il rejeta tout &agrave; fait cette id&eacute;e, et il n'y revint plus de sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, dit le prince danois; mais c'est que les dieux,
+consult&eacute;s par lui dans leurs temples, ne lui parurent pas favorables &agrave;
+ce projet.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut du moins ce que lui dirent les pr&ecirc;tres, je ne l'ignore pas plus
+que vous, &ocirc; roi Svend; pourtant ce ne furent ni les dieux du Danemark,
+ni ceux de la Norw&egrave;ge ou de l'Islande, ni m&ecirc;me le Dieu nouveau des
+chr&eacute;tiens, qui l'emp&ecirc;ch&egrave;rent d'ex&eacute;cuter son dessein. S'il faut vous
+expliquer ma pens&eacute;e, ce qui retint le roi votre p&egrave;re, ce fut l'esprit
+m&ecirc;me des hommes de l'Islande, incapables, il le savait bien, de se plier
+au joug d'un monarque; et, aussi longtemps que durera cet esprit, nul
+souverain ou jarl &eacute;tranger, soit par ses navires, soit par ses
+guerriers, ne pourra jamais conqu&eacute;rir l'Islande.</p>
+
+<p>&mdash;Bien r&eacute;pondu, poursuivit le roi; ces fi&egrave;res paroles conviennent &agrave; ta
+bouche. Mais, tout en restant Islandais et libre, ne consens-tu point,
+pour nous faire honneur, &agrave; &ecirc;tre notre homme-lige en Danemark?</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, seigneur, j'y consens. En tant que paysan de l'Islande, je
+ne dois hommage ni all&eacute;geance &agrave; personne; tout Islandais s'appartient &agrave;
+lui seul. Hors de l'Islande, c'est diff&eacute;rent, et je tiens pour ma part &agrave;
+honneur, quand je visite telle ou telle contr&eacute;e, d'&ecirc;tre l'homme-lige du
+prince qui y r&egrave;gne et d'accepter le baisemain qu'il m'offre. En ce sens,
+nous tombons d'accord; ce n'est qu'une vassalit&eacute; de passage qu'on
+laisse, en s'en allant, derri&egrave;re soi, et qu'on peut &ecirc;tre heureux de
+retrouver, parce qu'elle n'a en soi rien de servile.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, noble fils d'Hamund, &eacute;changeons, &agrave; cette occasion, nos
+pr&eacute;sents. Donne-moi, retenue par des n&#339;uds de paix dans son
+fourreau<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>, la glorieuse &eacute;p&eacute;e avec laquelle tu portas nagu&egrave;re le coup
+de mort &agrave; Vandel, et accepte de moi, &eacute;galement enferm&eacute;e en une gaine de
+paix, cette hallebarde que, dans le temps o&ugrave; j'errais exil&eacute; dans le pays
+de Galles, j'enlevai au tombeau d'un vieux viking. C'est une arme
+magique, qui non seulement pr&eacute;serve de la mort celui qui la tient, mais
+qui a de plus la propri&eacute;t&eacute; d'indiquer, par une r&eacute;sonance prolong&eacute;e, si
+la blessure qu'elle vient de faire est mortelle. Nul autant que toi,
+Gunnar, ne m&eacute;rite d'&ecirc;tre honor&eacute; de ce troph&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Cependant la saison s'avan&ccedil;ait, et Halvard le Rouge commen&ccedil;ait &agrave; ronger
+son frein.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, dit-il un jour &agrave; Gunnar, j'en ai assez de toutes ces f&ecirc;tes de
+cour et de ce train de vie entre quatre murailles. J'aspire &agrave; entendre
+le cri de la mouette, qui me pla&icirc;t infiniment mieux que le babil des
+femmes et le chant des skaldes. Nous avons encore, avec nos navires, le
+temps de faire une course d'automne. Qu'en penses-tu, mon fils d'armes?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pr&ecirc;t. Quand faisons-nous voile?</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous faisons voile? mais aujourd'hui m&ecirc;me, &agrave; la minute pr&eacute;cise
+o&ugrave; je parle. Nous ne sommes pas, que je sache, comme ces filles
+galloises auxquelles il est interdit de se marier avant qu'elles aient
+fil&eacute; assez de lin pour remplir leur bahut d'hym&eacute;n&eacute;e. L'Oc&eacute;an et nous,
+nous sommes libres de convoler ensemble &agrave; toute heure, et c'est le seul
+genre de mariage qui m'agr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quel c&ocirc;t&eacute;, cette fois, nous dirigerons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu le veux, nous irons visiter les rivages du Smaaland et de la
+Gothie<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Gunnar prit donc cong&eacute; du roi Svend, fort marri de la s&eacute;paration, et la
+flottille se remit en mer dans la direction de la Baltique.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir rang&eacute; la c&ocirc;te sud de Laaland, puis les crayeuses falaises de
+l'&icirc;le de Moen, la &laquo;vierge chevelue de la mer de l'Est&raquo;, elle laissa le
+Sund &agrave; sa gauche pour longer les rives de la Scanie et passer ensuite
+entre cette terre et les hautes roches de l'&icirc;le de Bornholm.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Nul incident digne d'&ecirc;tre narr&eacute; ne marqua la navigation des vikings
+jusqu'au del&agrave; du lacis d'&icirc;lots qui frangent le littoral scandinave
+au-dessous de la moderne Carlskrona. Le temps n'avait cess&eacute; d'&ecirc;tre
+magnifique, et une jolie brise du sud-ouest caressait &agrave; souhait la poupe
+des ellides.</p>
+
+<p>Mais, l'apr&egrave;s-midi du quatri&egrave;me jour, comme on &eacute;tait d&eacute;j&agrave; engag&eacute; dans le
+d&eacute;troit de Calmar, Halvard le Rouge, qui venait de monter sur la dunette
+de la <i>C&ocirc;te-de-fer</i>, eut tout &agrave; coup, en auscultant le ciel, un de ces
+hochements de t&ecirc;te silencieux par lesquels tous les vieux loups de mer
+se donnent &agrave; entendre &agrave; eux-m&ecirc;mes que les choses ne vont pas selon
+leurs d&eacute;sirs.</p>
+
+<p>Une brusque saute de vent d'ouest en est venait, en effet, de se
+produire, et &agrave; un z&eacute;phyr r&eacute;gulier avaient succ&eacute;d&eacute; de petits coups d'aile
+haletants, brefs et saccad&eacute;s, qui semblaient ne pas avoir assez de force
+pour embrasser plus de vingt toises de mer.</p>
+
+<p>Bien que, malgr&eacute; cela, la Baltique continu&acirc;t de demeurer unie comme une
+glace, et que pas un nuage ne tach&acirc;t l'horizon, il &eacute;tait &agrave; croire que le
+vieux viking n'augurait rien de bon du changement; car au hochement de
+son cr&acirc;ne de marsouin succ&eacute;da aussit&ocirc;t un petit grognement sourd qui
+&eacute;quivalait &agrave; tout un po&egrave;me.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'as-tu donc &agrave; te parler en dedans? lui demanda Gunnar intrigu&eacute;.
+Est-ce que Ran, la d&eacute;esse de la mer, comploterait avec Loki, le m&eacute;chant
+dieu<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>, de nous jouer quelque vilain tour?</p>
+
+<p>&mdash;Je me moque de Loki et de Ran, repartit le viking en se grattant
+l'oreille; mais en aucun temps, et surtout dans cette saison de l'ann&eacute;e,
+je n'ai jamais eu un bien vif amour pour ces petits vents ni chauds ni
+froids, &agrave; l'haleine essouffl&eacute;e, qui n'osent pas dire franchement ce
+qu'ils vous veulent; mieux vaut tout de suite une bonne rafale &acirc;pre et
+mordante qui vous cingle carr&eacute;ment le visage et vous d&eacute;coiffe sans m&ecirc;me
+crier gare... Bon, regarde &agrave; pr&eacute;sent, ajouta-t-il apr&egrave;s un moment de
+silence: a-t-on id&eacute;e de pareille tra&icirc;trise?&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Gunnar regarda. L'atmosph&egrave;re pr&eacute;sentait maintenant un calme de mort, et
+un voile de vapeurs basses, hiss&eacute;, semblait-il, par une main invisible,
+s'&eacute;tendait lentement &agrave; droite et &agrave; gauche sur la terre ferme et sur
+l'&icirc;le d'&#338;land, d&eacute;formant au loin les aspects naturels par un de ces
+ph&eacute;nom&egrave;nes de mirage que les marins appellent <i>f&eacute;e Morgane</i>.
+Promontoires, arbres et rochers, tout apparaissait renvers&eacute;; certains
+objets m&ecirc;me se montraient d&eacute;doubl&eacute;s.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s &eacute;mergea de l'horizon, comme par un coup de baguette
+magique, un gros banc de nuages dont la couleur noircissait &agrave; vue d'&#339;il.</p>
+
+<p>&laquo;Je le disais bien, s'&eacute;cria Halvard, ce petit vent de rien &eacute;tait gros
+d'une temp&ecirc;te. Elle va &ecirc;tre sur nous tout &agrave; l'heure, et nous surprendre
+dans une passe o&ugrave; un long vaisseau, en pareille circonstance, ne doit
+pas se trouver. Alerte! il faut virer de bord au plus vite, et fuir sous
+le vent jusqu'&agrave; l'une des anses qui se trouvent &agrave; l'entr&eacute;e du d&eacute;troit,
+car la baie de Calmar est encore trop loin de nous.&raquo;</p>
+
+<p>Il avait &agrave; peine prononc&eacute; ces mots, que de la masse de nuages noirs, qui
+avait en moins d'un instant achev&eacute; d'envelopper le ciel, jaillit un jet
+de flamme rutilant qui parcourut en zigzag l'horizon et revint labourer
+le sein de la mer, dont les vagues commenc&egrave;rent &agrave; se tum&eacute;fier, sans
+faire encore entendre aucun bruit.</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement l'ordre fut transmis d'ex&eacute;cuter la man&#339;uvre voulue. Les
+rameurs recul&egrave;rent &agrave; b&acirc;bord pour donner &agrave; tribord du champ aux ellides,
+qui d&eacute;crivirent un cercle et tourn&egrave;rent.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait que temps. Un second &eacute;clair sillonna le ciel noir, et
+l'averse &eacute;clata torrentielle et brutale, une averse m&ecirc;l&eacute;e d'eau et de
+gr&ecirc;le et accompagn&eacute;e d'une terrible rafale.</p>
+
+<p>Les trois navires couraient de toute leur vitesse devant la tourmente,
+qui lan&ccedil;ait d'&eacute;normes paquets de mer sur leurs poupes et mena&ccedil;ait chaque
+fois de les submerger. Et Halvard le Rouge avait dit vrai: dans ce sund
+&eacute;troit de Calmar, encaiss&eacute; partout de hautes rives, parsem&eacute; de r&eacute;cifs
+insidieux, et o&ugrave; les vagues, sous l'action de la temp&ecirc;te, s'enroulent
+litt&eacute;ralement toutes ensemble, les longs vaisseaux des vikings &eacute;taient
+loin d'offrir la m&ecirc;me r&eacute;sistance que les coques rondes de n&eacute;goce,
+construites pour affronter au besoin les flots du canal d'Irlande et de
+la Manche. Aussi bon nombre de rames s'&eacute;taient-elles bris&eacute;es dans les
+toleti&egrave;res, et les cales avaient-elles embarqu&eacute; une masse d'eau d&eacute;j&agrave;
+inqui&eacute;tante, quand l'entr&eacute;e du d&eacute;troit commen&ccedil;a de se dessiner.</p>
+
+<p>L&agrave; il restait &agrave; accomplir l'op&eacute;ration la plus d&eacute;licate de toutes; car,
+pour gagner la crique su&eacute;doise, o&ugrave; &eacute;tait le salut de la flottille, il
+fallait s'engager par un chenal &eacute;troit et tortueux que bordait un semis
+d'&eacute;cueils &agrave; fleur d'eau, et au beau milieu de ce chenal &eacute;tait un
+bas-fond sur lequel les brisants faisaient rage. Ajoutons que les trois
+navires allaient &ecirc;tre oblig&eacute;s, &agrave; ce pas critique, de modifier leur
+allure et leur direction, et de pr&ecirc;ter, quoique pour peu d'instants,
+leurs flancs plus ou moins mutil&eacute;s &agrave; la pleine fureur des autans. De
+plus, l'obscurit&eacute; s'&eacute;tait &eacute;paissie &agrave; tel point, que d'un bord &agrave; l'autre
+on se voyait &agrave; peine. Des gr&ecirc;lons d'une taille prodigieuse, de
+v&eacute;ritables blocs de glace, s'&eacute;taient mis &agrave; fondre en avalanche,
+souffletant les visages des rameurs et martelant leurs mains bleuies de
+froid.</p>
+
+<p>Le tonnerre grondait sans discontinuer.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, sur la <i>C&ocirc;te-de-fer</i>, un marin plus superstitieux que ses
+camarades crut apercevoir au milieu des nuages une forme de femme
+gigantesque qui allongeait le bras d'un air mena&ccedil;ant vers les trois
+navires en d&eacute;tresse.</p>
+
+<p>L'homme, &agrave; cette vue, fut pris d'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>&laquo;La sorci&egrave;re! s'&eacute;cria-t-il en se levant. La voyez-vous qui chevauche
+l&agrave;-haut? Tenez, l&agrave; o&ugrave; est mon doigt! Croyez-moi, cette temp&ecirc;te n'est pas
+une temp&ecirc;te naturelle; c'est l'&#339;uvre des <i>Trolls</i> ennemis, d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s
+contre nous, et je vous dis que nous en avons pour la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Avant de parler de la nuit, attends donc que le jour soit fini! lui
+riposta Halvard en col&egrave;re; et, si tu ne te rassieds pas, c'est moi qui
+t'enverrai d'un coup de hache souper dans les cavernes de Ran!</p>
+
+<p>&mdash;Plus d'un de nous y soupera, m&ecirc;me sans ta hache! hurla le viking au
+milieu de la rafale, sans oser cependant bouger de place.</p>
+<p class="img"><img src="images/006.png" alt="Mort d'Halvard le Rouge" width="80%" /><br />Mort d'Halvard le Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure! voil&agrave; comme j'aime &agrave; t'entendre parler!&raquo; repartit
+Halvard avec son gros rire.</p>
+
+<p>Sur l'entrefaite, la flottille arrivait &agrave; la passe terminale. Il y eut,
+une minute durant, un ralentissement voulu dans la marche; puis Halvard
+lui-m&ecirc;me, sur la <i>C&ocirc;te-de-fer</i>, prit le gouvernail des mains du pilote,
+et, s'adressant &agrave; tue-t&ecirc;te aux &eacute;quipages des deux autres ellides:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'on me suive! leur cria-t-il; les yeux ferm&eacute;s je trouverais la route,
+et, d&ucirc;t-il gr&ecirc;ler sur nous des sorci&egrave;res, que nul ne songe &agrave; son
+garde-nez<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>!&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Sur ce mot, l'intr&eacute;pide viking lan&ccedil;a le premier sa nef dans le chenal.
+Par une double &eacute;vit&eacute;e rapide et heureuse, celle-ci esquiva et le
+bas-fond et le banc de r&eacute;cifs longitudinal; apr&egrave;s quoi il suffit aux
+matelots d'&eacute;voluer avec pr&eacute;caution sur la droite pour se trouver
+derri&egrave;re une sorte de coude du rivage, au milieu d'une onde relativement
+calme. &Agrave; une toute petite distance de l&agrave; s'ouvrait une crique en fer &agrave;
+cheval dont l'entr&eacute;e &eacute;tait d'autant plus ais&eacute;e que le terrain, tr&egrave;s haut
+d'un c&ocirc;t&eacute;, dessinait de l'autre une pente douce vers laquelle glissait
+une colline herbue. Le talus protecteur du site formait justement &eacute;peron
+vers le Sund.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Halvard alors quitta le timon pour suivre la marche des deux autres
+vaisseaux. Le <i>Bison</i>, mont&eacute; par Kulskiag, venait, lui aussi, de
+franchir sans encombre la section la plus dangereuse du canal, et il eut
+vite fait de rallier la <i>C&ocirc;te-de-fer</i> &agrave; l'entr&eacute;e du petit havre su&eacute;dois.
+Quant au <i>Dauphin</i>, que dirigeait toujours Ogly le Danois, il &eacute;tait
+encore en plein dans le ressac, et paraissait ne pouvoir en sortir.</p>
+
+<p>Une ou deux minutes s'&eacute;coul&egrave;rent ainsi.</p>
+
+<p>&laquo;Il passera! il passera!&raquo; s'&eacute;cri&egrave;rent les matelots des navires sauv&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais le <i>Dauphin</i> ne passa pas. Juste &agrave; ce moment, la temp&ecirc;te sembla, de
+d&eacute;pit, souffler avec une violence redoubl&eacute;e. Le navire d'Ogly, apr&egrave;s
+avoir tournoy&eacute; &agrave; deux reprises sur lui-m&ecirc;me, alla heurter le banc de
+rochers et s'y fendit en deux morceaux. Le gaillard d'avant s'&eacute;tait, du
+coup, trouv&eacute; s&eacute;par&eacute; du reste de la coque.</p>
+
+<p>&laquo;Perdus! perdus! hurla le vieux viking &agrave; cette vue. Un si bon navire, et
+tant de braves gens! Vite! enfants, ramez en arri&egrave;re! Contre tous les
+vents et tous les tonnerres, j'arracherai bien quelques-uns d'entre eux
+aux m&acirc;choires de la mort!&raquo;</p>
+
+<p>Pas une protestation ne s'&eacute;leva. Les deux ellides vir&egrave;rent de nouveau
+pour tourner le dos &agrave; la baie souriante, aux vertes prairies du coteau
+d&eacute;clive, et se rejeter dans le noir tourbillon.</p>
+
+<p>&laquo;En avant! cria le chef &agrave; ses hommes, et que Thor soit ou non dans le
+nuage<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, je m'en soucie comme d'un vieux grelin!&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Comme il lan&ccedil;ait ce d&eacute;fi au ciel, un nouvel &eacute;clair jaillit, fulgurant et
+rapide; un dernier coup de tonnerre retentit, un coup de tonnerre aupr&egrave;s
+duquel tous les &eacute;clats de foudre pr&eacute;c&eacute;dents n'avaient &eacute;t&eacute; qu'un petit
+bruit de cr&eacute;celle, puis un silence profond suivit cette d&eacute;tonation
+formidable qui avait &eacute;branl&eacute; et fait tressaillir jusqu'en leurs fibres
+les plus secr&egrave;tes la carcasse et le pont de la <i>C&ocirc;te-de-fer</i>; et alors
+qu'aper&ccedil;ut-on? Le vieux viking, contempteur des dieux, gisait &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; de la dunette, son &eacute;norme corps renvers&eacute; en arri&egrave;re, de
+telle sorte que sa rouge chevelure retombait en flots le long de la
+poupe sur la figure sculpt&eacute;e de l'ellide.</p>
+
+<p>&laquo;Le marteau de Thor a frapp&eacute; le capitaine!&raquo; s'&eacute;cri&egrave;rent avec effroi les
+vikings.</p>
+
+<p>Tous les bras cess&egrave;rent aussit&ocirc;t de ramer.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez! tenez! l&agrave;-bas! la voici encore la femelle des Trolls! rugit le
+matelot qui, une fois d&eacute;j&agrave;, avait cru voir la sorci&egrave;re dans le nuage. De
+chacun de ses doigts part le trait meurtrier... Malheur &agrave; nous tous, je
+vous le r&eacute;p&egrave;te, si nous ne nous enfuyons au plus vite!&raquo;</p>
+
+<p>Il devenait d'ailleurs pleinement &eacute;vident que toute tentative pour
+t&acirc;cher de retrouver, parmi les brisants furieux du canal, quelques
+&eacute;paves humaines du <i>Dauphin</i>, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un pur acte de folie. Aussi
+Gunnar, sans plus s'obstiner, donna-t-il l'ordre de battre en retraite
+vers l'anse de la c&ocirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Amis, dit-il, Ogly le Danois et ses compagnons doivent &ecirc;tre maintenant
+en route, par des voies o&ugrave; nul n'a rebrouss&eacute; chemin, vers la demeure
+qu'H&eacute;la, la sombre d&eacute;esse, habite au-dessus des neuf mondes<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>. Nous,
+demain, au lever du soleil,&mdash;si les dieux permettent que le soleil se
+l&egrave;ve demain comme les jours pr&eacute;c&eacute;dents,&mdash;nous boirons la bi&egrave;re des
+fun&eacute;railles en l'honneur des braves qui nous ont quitt&eacute;s, et le plus
+brave de tous, celui qui g&icirc;t ici sur ce pont, la face trou&eacute;e par la
+fl&egrave;che de feu &agrave; laquelle personne ne peut se d&eacute;rober, recevra de nous la
+s&eacute;pulture qu'il convient de donner &agrave; un vrai viking.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>DEUXI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+<p class="c">GUNNAR ET HALGIERDE</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h2>
+
+<p class="tit">quelle femme &eacute;tait halgierde, fille d'hogi</p>
+
+
+<p>Une demi-ann&eacute;e s'&eacute;tait &eacute;coul&eacute;e depuis les &eacute;v&eacute;nements qu'on vient de
+raconter. Apr&egrave;s avoir pass&eacute; l'hiver &agrave; Drontheim, aupr&egrave;s du fameux jarl
+Hakon, ce Julien l'Apostat de la Norw&egrave;ge avec lequel nous aurons
+occasion de faire plus amplement connaissance par la suite de ce r&eacute;cit,
+Gunnar et son fr&egrave;re Kulskiag avaient profit&eacute; du renouveau pour s'en
+retourner en Islande avec quatre navires &agrave; coque ronde surcharg&eacute;s de
+richesses et de butin.</p>
+
+<p>Comme le bruit de leurs exploits de vikings les avait devanc&eacute;s dans
+toute l'&icirc;le, ce fut &agrave; qui accourrait &agrave; leur b&#339;r pour entendre le r&eacute;cit
+de leurs aventures.</p>
+
+<p>&laquo;Te voil&agrave; maintenant plus que jamais le premier parmi nous, dit Nial le
+sage &agrave; son ami; ta renomm&eacute;e va voler de bouche en bouche du fiord de
+Borge &agrave; l'Eyfirdinga<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, et je pr&eacute;vois qu'au prochain alting chacun
+n'aura d'yeux et de saluts que pour toi. Garde-toi bien de te laisser
+enivrer &agrave; ces t&eacute;moignages bruyants et flatteurs. Tel qui t'exaltera tr&egrave;s
+haut en paroles te jalousera au fond de son c&#339;ur, et, la premi&egrave;re fum&eacute;e
+de gloire dissip&eacute;e, il te faut t'attendre &agrave; trouver tes chemins sem&eacute;s de
+maintes emb&ucirc;ches.</p>
+
+<p>&mdash;Avec tes yeux pour les voir, et mon bras pour les &eacute;carter, les
+emb&ucirc;ches dont tu parles ne m'&eacute;pouvantent gu&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, repartit Nial, &agrave; nous deux nous pouvons faire beaucoup.
+&Eacute;coute cependant: tu sais que le ciel, de temps &agrave; autre, vous envoie des
+visions ou des r&ecirc;ves o&ugrave; l'on per&ccedil;oit quelque chose de l'avenir. Eh bien,
+la nuit qui a suivi ton retour, j'ai r&ecirc;v&eacute; que la premi&egrave;re emb&ucirc;che, et
+non la moins dangereuse de toutes, tu la rencontrerais sur le ting m&ecirc;me.
+Peut-&ecirc;tre ferais-tu bien de t'abstenir de para&icirc;tre aux comices qui
+approchent.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, r&eacute;pondit Gunnar, que tu es du petit nombre de ceux qui
+poss&egrave;dent le don de seconde vue; mais je sais aussi que la destin&eacute;e est
+une chose qui ne se peut changer. Odin lui-m&ecirc;me, &agrave; ce qu'on nous
+enseigne, devant les yeux per&ccedil;ants duquel l'avenir se d&eacute;roule tout
+entier, n'ignore pas qu'il est appel&eacute; &agrave; p&eacute;rir finalement par le loup qui
+a &eacute;t&eacute; ordonn&eacute; d&egrave;s le d&eacute;but des choses pour l'exterminer, et, tout grand
+Dieu qu'il est, il ne peut faire que cela n'arrive pas... Je songerai
+n&eacute;anmoins &agrave; ce que tu me dis.&raquo;</p>
+
+<p class="img"><img src="images/007.png" alt="Un fiord" width="90%" /><br />Un fiord.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>L'&eacute;poque de l'alting venue, les deux fils d'Hamund ne purent, malgr&eacute;
+tout, r&eacute;sister &agrave; l'envie de s'y faire voir. Gunnar s'y pr&eacute;senta, pour sa
+part, &eacute;quip&eacute; d'une mani&egrave;re si somptueuse, que pas un des gros chefs
+islandais n'&eacute;tait capable de rivaliser avec lui. S'il y eut des envieux
+de sa gloire, il n'y parut toutefois en aucune fa&ccedil;on. Sa premi&egrave;re
+tourn&eacute;e d'une hutte &agrave; l'autre fut marqu&eacute;e par une ovation enthousiaste;
+tout le monde le comblait &agrave; l'envi de f&eacute;licitations et de serrements de
+mains.</p>
+
+<p>&laquo;Gunnar est le premier homme de l'Islande; par Gunnar, le renom de
+l'Islande a p&eacute;n&eacute;tr&eacute; jusqu'aux rives de R&uuml;gen; et voyez, il est avec tous
+aussi affable et aussi modeste que s'il n'avait point fait ce qu'on
+raconte.&raquo;</p>
+
+<p>Tels &eacute;taient les propos qu'&eacute;changeaient entre eux les notables de tous
+les districts, rassembl&eacute;s au val Tingvalla.</p>
+
+<p>Un jour que le fils d'Hamund descendait de la colline de la Loi, il vit
+venir &agrave; lui une grande et belle personne v&ecirc;tue d'une robe magnifique et
+d'un manteau &eacute;carlate garni d'agrafes d'or. Sa chevelure,
+extraordinairement &eacute;paisse et soyeuse, lui flottait jusqu'&agrave; la ceinture.</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta devant Gunnar, le salua gracieusement; et comme il
+s'enqu&eacute;rait de son nom, car il la voyait pour la premi&egrave;re fois, elle lui
+dit qu'elle &eacute;tait Halgierde, fille d'Hogi.</p>
+
+<p>La conversation ainsi engag&eacute;e, elle le pria de vouloir bien lui narrer
+quelques &eacute;pisodes de ses voyages.</p>
+
+<p>Gunnar, &eacute;bloui et charm&eacute;, s'empressa de d&eacute;f&eacute;rer &agrave; son d&eacute;sir; puis il
+finit par lui demander si elle &eacute;tait mari&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Non, r&eacute;pondit Halgierde, et je ne crois pas que beaucoup d'hommes
+s'avisent de songer &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc que personne ne vous para&icirc;t digne de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas; mais j'ai sur la question du mariage des id&eacute;es &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et que r&eacute;pondriez-vous, poursuivit Gunnar, si je sollicitais votre
+main?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! fit-elle d'un ton de surprise, vous auriez s&eacute;rieusement cette
+pens&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s s&eacute;rieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, adressez-vous &agrave; mon p&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Et, sur ce mot, elle le quitta avec un sourire.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Gunnar alla tout droit &agrave; la hutte d'Hogi. Il y trouva celui-ci et Rut,
+qui l'accueillirent aussi courtoisement que si entre lui et eux il n'y
+avait jamais eu le moindre diff&eacute;rend.</p>
+
+<p>Gunnar formula sa demande, qui ne laissa pas d'&eacute;tonner un peu les deux
+fr&egrave;res.</p>
+
+<p>&laquo;Certes, r&eacute;pondit Rut le premier, nous ne nous serions jamais attendus &agrave;
+ce qu'une alliance un&icirc;t nos familles. Nous savons ce que tu vaux,
+Gunnar; aussi croyons-nous de notre devoir de ne te rien cacher de la
+v&eacute;rit&eacute;. Halgierde a ses qualit&eacute;s; mais on lui trouve aussi de graves
+d&eacute;fauts. Elle a d&eacute;j&agrave; eu deux maris, et ses deux premiers mariages ont
+&eacute;t&eacute; loin d'&ecirc;tre heureux...</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, interrompit vivement Gunnar, une noblesse de proc&eacute;d&eacute; que
+j'appr&eacute;cie. J'aimerais mieux, moi aussi, que certaines choses fussent
+autrement que vous ne le dites... N&eacute;anmoins ne me refusez pas, ou je
+croirais que vous vous souvenez encore de notre ancienne contestation.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, reprit Hogi; nous entendons demeurer tes amis,
+m&ecirc;me si cette union ne se fait pas. Es-tu bien r&eacute;solu &agrave; la contracter?</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis, repartit Gunnar.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, ajouta Hogi en souriant, que tu es capable de toutes les
+audaces. Halgierde est-elle au courant des choses?</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle-m&ecirc;me qui m'envoie vers vous.&raquo;</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment la jeune femme entra. Elle d&eacute;clara elle-m&ecirc;me ses
+fian&ccedil;ailles, et l'on r&eacute;gla les conditions de l'hymen.</p>
+
+<p>Le lendemain, Gunnar courut &agrave; Bergtorsvol raconter l'&eacute;v&eacute;nement &agrave; Nial.
+Ce dernier ne dissimula pas son m&eacute;contentement.</p>
+
+<p>&laquo;Tu pouvais faire un meilleur choix, r&eacute;pondit-il, et ce que tu
+m'annonces &eacute;veille en moi de graves appr&eacute;hensions pour l'avenir.
+Peut-&ecirc;tre aurais-tu mieux fait de suivre mon conseil et de ne point
+para&icirc;tre au pr&eacute;sent alting.</p>
+
+<p>&mdash;Kulskiag et moi nous tenions &agrave; y revoir une foule de braves gens, nos
+amis, et je t'assure que la r&eacute;ception qui nous a &eacute;t&eacute; faite l&agrave;-bas ne
+cachait aucune pens&eacute;e de jalousie.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin ce qu'il y a de plus clair, c'est que cette Halgierde t'a
+ensorcel&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ensorcel&eacute;? J'ignore si c'est le mot; mais il me semble que, m&ecirc;me sans
+que je l'eusse vue et qu'elle m'e&ucirc;t parl&eacute;, il e&ucirc;t suffi qu'un corbeau,
+messager de malheur ou non, f&ucirc;t venu d&eacute;poser &agrave; mes pieds un de ses longs
+cheveux d'or, pour que je me sentisse d&eacute;sireux de l'&eacute;pouser.&raquo;</p>
+
+<p>Il y eut un petit moment de silence; apr&egrave;s quoi le bon Nial reprit en
+souriant:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, il ne me si&eacute;rait pas, &agrave; moi qui suis mari&eacute; depuis longtemps, de
+te parler en cette circonstance comme l'e&ucirc;t pu faire, de son vivant,
+Halvard le Rouge, aujourd'hui tr&eacute;pass&eacute;. Promets-moi seulement que, quoi
+qu'il arrive, nous resterons unis.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, quoi qu'il arrive, rien ne troublera jamais notre vieille
+amiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, Gunnar; donnons-nous la main sur ce mot,&raquo; conclut Nial en
+reprenant un air grave.</p>
+
+<p>Mais il ne put s'emp&ecirc;cher d'ajouter:</p>
+
+<p>&laquo;C'est &eacute;gal, quelque chose me dit que, si tout continue &agrave; se bien
+passer, ce ne sera pas la faute d'Halgierde.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Tout enfant, la fille d'Hogi avait annonc&eacute; une beaut&eacute; rare, et fait
+l'admiration de tous ceux qui la voyaient. Son oncle Rut convenait comme
+les autres que, pour la majest&eacute; de la taille, l'harmonie des lignes du
+visage, la finesse et l'abondance des cheveux, elle n'avait peut-&ecirc;tre
+pas sa pareille en Islande. Seulement il lui trouvait, &agrave; part lui, dans
+le regard un &laquo;je ne sais quoi&raquo; dont il avait peur.</p>
+
+<p>Un jour, il d&icirc;nait chez son fr&egrave;re en soci&eacute;t&eacute; de quelques amis. La
+fillette &eacute;tait en train de fol&acirc;trer par terre dans la salle avec
+d'autres enfants de son &acirc;ge, quand son p&egrave;re l'appela tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&laquo;Viens ici, mignonne!&raquo;</p>
+
+<p>Halgierde accourut aussit&ocirc;t, sa charmante figure anim&eacute;e par le jeu.</p>
+
+<p>Hogi la prit doucement par le menton, l'embrassa, et, se tournant vers
+Rut son cadet:</p>
+
+<p>&laquo;N'est-elle pas, lui dit-il, jolie &agrave; ravir?&raquo;</p>
+
+<p>Comme Rut ne r&eacute;pondait pas, Hogi r&eacute;p&eacute;ta sa question.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, repartit enfin l'oncle, c'est, &agrave; coup s&ucirc;r, une enfant
+ravissante... Mais, ajouta-t-il apr&egrave;s un silence, je me demande toujours
+d'o&ugrave; sont venus dans notre famille ces yeux... dont je ne puis d&eacute;finir
+l'expression...&raquo;</p>
+
+<p>Le propos vexa Hogi, et il s'ensuivit une courte bouderie entre les deux
+fr&egrave;res.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Les ann&eacute;es s'&eacute;coul&egrave;rent. Halgierde devint chaque jour plus belle, et
+l'on put remarquer bient&ocirc;t qu'elle &eacute;tait consomm&eacute;e dans l'art de plaire.
+Avec cela, prodigue, obstin&eacute;e, rancuni&egrave;re, elle inqui&eacute;tait de plus en
+plus le bon Rut; et le pis, c'&eacute;tait qu'un certain Tiolstolf, qui avait
+&eacute;t&eacute; son p&egrave;re nourricier, avait conserv&eacute; sur elle une influence des plus
+pernicieuses.</p>
+
+<p>Ce Tiolstolf &eacute;tait un m&eacute;chant homme, d'une force et d'une habilet&eacute; aux
+armes peu communes, qui avait d&eacute;j&agrave; commis plusieurs meurtres sans payer
+la moindre ran&ccedil;on. Halgierde avait voulu qu'il rest&acirc;t avec elle &agrave;
+l'Hogistad, et elle ne faisait rien sans le consulter.</p>
+
+<p>Or, &agrave; quelque distance du b&#339;r, dans la direction de la mer, demeurait un
+riche fermier appel&eacute; Thorwald. C'&eacute;tait un homme de m&#339;urs honorables et
+fort estim&eacute;, qui n'avait d'autre d&eacute;faut qu'un peu trop de vivacit&eacute; dans
+l'humeur.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re l'exhortant un jour &agrave; se marier, il r&eacute;pondit qu'il y songeait
+en effet, et que son choix &eacute;tait m&ecirc;me d&eacute;j&agrave; fait.</p>
+
+<p>&laquo;Et qui comptes-tu demander? continua le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Halgierde, fille d'Hogi.&raquo;</p>
+
+<p>Le p&egrave;re secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Non, pas elle, mon fils! reprit-il. On la dit volontaire, emport&eacute;e et
+coquette; tu es toi-m&ecirc;me opini&acirc;tre et violent... M'est avis que d'un tel
+mariage il ne saurait rien r&eacute;sulter de bon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon id&eacute;e, et je m'y tiens, repartit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Soit!&raquo; conclut le vieillard.</p>
+
+<p>Le lendemain m&ecirc;me, le p&egrave;re et le fils all&egrave;rent trouver Hogi leur voisin.</p>
+
+<p>&laquo;Nos situations se valent, lui dit ce dernier; je ne dois pas vous
+cacher pourtant qu'Halgierde a un caract&egrave;re un peu difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien,&raquo; r&eacute;pondit Thorwald.</p>
+
+<p>Et, s&eacute;ance tenante, l'affaire fut r&eacute;gl&eacute;e, sans qu'Halgierde e&ucirc;t voix au
+chapitre.</p>
+
+<p>Lorsque la jeune fille connut la chose, elle entra dans une grande
+col&egrave;re et courut vers son p&egrave;re nourricier.</p>
+
+<p>&laquo;Console-toi, lui dit Tiolstolf, et compte sur moi. C'est la premi&egrave;re
+fois que tu te maries, mais ce n'est sans doute pas la derni&egrave;re. Il
+faudra bien, &agrave; la r&eacute;cidive, que l'on prenne ton avis.&raquo;</p>
+
+<p>Sur quoi ils se mirent &agrave; parler d'autre chose.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Hogi disposait tout pour la noce. Il alla d'abord
+inviter Rut, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Je te prie de ne pas m'en vouloir si j'ai conclu cet hymen en dehors de
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, r&eacute;pondit le fr&egrave;re, l'union est loin de m'agr&eacute;er. Je te promets
+n&eacute;anmoins d'assister au repas.&raquo;</p>
+
+<p>Thorwald fit aussi ses invitations, et Halgierde convia de son c&ocirc;t&eacute; au
+festin un certain Svan qui &eacute;tait son oncle maternel et qui habitait le
+fiord des Ours, &agrave; la partie nord de l'Islande. Ce Svan &eacute;tait un vilain
+dr&ocirc;le, hargneux, querelleur, et qui se connaissait en magie. Au banquet,
+qui compta plus de cent couverts, Tiolstolf et lui se plac&egrave;rent c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te, et, au grand &eacute;tonnement des convives, on les vit l'un et l'autre,
+&agrave; plusieurs reprises, s'entretenir tout bas avec Halgierde, qui riait &agrave;
+chaque mot qu'ils disaient.</p>
+
+<p>&laquo;Cette fa&ccedil;on de rire ne me pla&icirc;t gu&egrave;re, dit le p&egrave;re de Thorwald &agrave; son
+fils, comme ils s'en retournaient le soir chez eux; et ce qui me pla&icirc;t
+encore moins, c'est la pr&eacute;sence de ce Tiolstolf.&raquo;</p>
+
+<p>Halgierde, en effet, avait exig&eacute; que son p&egrave;re nourricier la suiv&icirc;t au
+domicile conjugal. De tout l'hiver, Thorwald et lui n'&eacute;chang&egrave;rent que de
+br&egrave;ves paroles. Quant &agrave; Halgierde, d&egrave;s le lendemain de son mariage, elle
+commen&ccedil;a par donner libre cours &agrave; ses habitudes de gaspillage, si bien
+que, le printemps venu, il y eut au logis disette de farine et de
+poissons secs. Halgierde alors se mit en col&egrave;re contre son mari, et lui
+reprocha de la laisser manquer m&ecirc;me du n&eacute;cessaire. &Agrave; quoi Thorwald
+r&eacute;pondit que son approvisionnement de l'ann&eacute;e avait &eacute;t&eacute; le m&ecirc;me que
+d'habitude, et que cela lui durait d'ordinaire jusqu'au milieu de l'&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que cela prouve? repartit la jeune femme d'un ton m&eacute;prisant:
+que tu es tout bonnement un avare, et que ton p&egrave;re et toi vous vous
+laissiez mourir de faim!&raquo;</p>
+
+<p>Le mari, courrouc&eacute; de cette parole, frappa Halgierde &agrave; la joue avec une
+telle force, que le sang jaillit; puis, sortant sans mot dire, il emmena
+six de ses gens, et gagna &agrave; la rame quelques &icirc;lots qu'il poss&eacute;dait dans
+le fiord voisin, et o&ugrave; il avait une r&eacute;serve de farine et de poissons
+secs.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Halgierde cependant s'assit devant la porte, et elle &eacute;tait en train de
+ruminer sa col&egrave;re quand Tiolstolf parut.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! fit-il en l'apercevant, qui t'a donc marqu&eacute; de rouge le visage?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon mari, r&eacute;pondit-elle; et il para&icirc;t que tu t'en soucies peu,
+puisque tu n'es pas m&ecirc;me venu &agrave; mon secours!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! le savais-je? dit le p&egrave;re nourricier. Je suis, en tout cas, bon
+pour te venger.&raquo;</p>
+
+<p>Il prit sa hache, sauta en canot, et rama vers les &icirc;les du fiord.</p>
+
+<p>Thorwald &eacute;tait dans sa chaloupe, en train d'arrimer les objets que ses
+hommes lui apportaient du rivage. Tiolstolf, d'un bond, fut &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+lui.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons! dit-il, il faut que je t'aide, autrement tu n'en finiras
+point... Ma parole! on croirait toujours que tu es manchot!</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as rien &agrave; m'apprendre, sache-le bien! r&eacute;pondit Thorwald d'un ton
+d&eacute;daigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, riposta l'autre, j'ai &agrave; t'apprendre de quelle fa&ccedil;on on doit
+se conduire avec une femme... J'ajouterai que tu as maltrait&eacute; Halgierde
+pour la premi&egrave;re et la derni&egrave;re fois.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ce mot, Thorwald saisit un couteau de p&ecirc;cheur qui se trouvait pr&egrave;s de
+lui, et le brandit vers Tiolstolf; mais l'autre, levant sa hache, en
+assena un tel coup &agrave; Thorwald, que celui-ci eut le bras cass&eacute; et laissa
+&eacute;chapper le couteau.</p>
+
+<p>D'un second coup port&eacute; sur la t&ecirc;te, son adversaire lui fracassa le
+cr&acirc;ne.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment les gens de Thorwald arrivaient avec des sacs de farine.
+Tiolstolf, sans perdre de temps, pratiqua d'un coup de hache un &eacute;norme
+trou dans le fond de la chaloupe, qui embarqua imm&eacute;diatement le flot
+sal&eacute;; puis, sautant vite dans son propre canot, il s'&eacute;loigna &agrave; force de
+rames, tandis que l'autre bateau coulait avec sa charge et le corps
+inanim&eacute; de Thorwald.</p>
+
+<p>Une fois &agrave; terre, il se dirigea en droite ligne vers le b&#339;r d'Halgierde,
+sa hache ensanglant&eacute;e &agrave; l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>La jeune femme &eacute;tait toujours assise &agrave; la m&ecirc;me place.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! ta hache est de la m&ecirc;me couleur que ma joue! dit-elle &agrave;
+Tiolstolf en l'apercevant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je viens de faire en sorte que tu puisses te remarier &agrave; ta
+guise.</p>
+
+<p>&mdash;Alors Thorwald est mort?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'est... Maintenant, comme il faut que je pourvoie &agrave; ma s&ucirc;ret&eacute;, je
+m'en vais de ce pas vers le nord rejoindre notre ami Svan.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus il enfourcha un cheval, et s'enfuit au galop &agrave; travers la
+plaine.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me jour, Halgierde &eacute;tait de retour chez son p&egrave;re Hogi. Celui-ci, ne
+sachant rien de ce qui &eacute;tait arriv&eacute;, accueillit sa fille avec joie.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi Thorwald ne t'accompagne-t-il pas? lui demanda-t-il tout
+d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Thorwald est mort! dit Halgierde.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est Tiolstolf qui l'a tu&eacute;! dit l'oncle Rut, survenant tout &agrave;
+coup.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ajouta simplement Halgierde.</p>
+
+<p>&mdash;Mes pressentiments ne me trompaient pas, reprit Rut; ce mariage ne
+pouvait engendrer que malheurs!&raquo;</p>
+
+<p>Quand le p&egrave;re de Thorwald apprit la nouvelle, il rassembla un gros
+d'hommes arm&eacute;s, et se dirigea au nord vers le fiord des Ours. Mais,
+comme la troupe gravissait la derni&egrave;re colline du chemin, il survint
+tout &agrave; coup une nu&eacute;e si opaque, qu'elle fut oblig&eacute;e de s'arr&ecirc;ter court.</p>
+
+<p>Les cavaliers mirent pied &agrave; terre un moment. Quand ils voulurent ensuite
+remonter en selle, il leur fut impossible de retrouver leurs chevaux
+dans l'obscurit&eacute;. Ils perdirent m&ecirc;me leurs armes, et tous &agrave; l'envi
+s'&eacute;gar&egrave;rent si bien parmi les roches et les pr&eacute;cipices, qu'ils n'eurent
+bient&ocirc;t plus qu'un d&eacute;sir, celui de pouvoir battre en retraite.</p>
+
+<p>&laquo;Par ma foi! s'&eacute;cria le p&egrave;re de Thorwald, c'est ce Svan qui nous
+ensorcelle. Que je rattrape seulement mon cheval, et je jure que je file
+au plus vite!&raquo;</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant l'atmosph&egrave;re s'&eacute;claircit, et chacun retrouva ce qu'il
+cherchait. Quelques hommes, plus obstin&eacute;s, essay&egrave;rent n&eacute;anmoins de
+pousser outre; mais, trois fois de suite, le m&ecirc;me enchantement se
+renouvela, de sorte que le plus vaillant tourna bride.</p>
+
+<p>L'affaire se termina donc, selon l'usage du pays et du temps, par une
+composition p&eacute;cuniaire. Hogi paya au p&egrave;re de Thorwald la somme de six
+onces d'argent<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a> comme ran&ccedil;on du meurtre de son gendre, et Rut lui
+fit, de plus, pr&eacute;sent d'un manteau.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Deux ann&eacute;es s'&eacute;coul&egrave;rent. Halgierde s'&eacute;tait remise &agrave; vivre sous le toit
+paternel, quand un jour s'arr&ecirc;ta devant le b&#339;r un groupe d'une dizaine
+d'hommes &agrave; cheval &agrave; la t&ecirc;te duquel se trouvait Osvif, un riche fermier
+qui avait sa demeure pr&egrave;s du fiord de Borge.</p>
+
+<p>&Agrave; peine eurent-ils expos&eacute; l'objet de leur visite, qu'Hogi fit mander Rut
+en toute h&acirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Cette fois, lui dit-il, je ne veux pas agir sans te consulter. C'est
+Osvif qui vient me demander la main d'Halgierde.</p>
+
+<p>&mdash;Ne conna&icirc;t-il point l'histoire de Thorwald?</p>
+
+<p>&mdash;Il la conna&icirc;t; mais il pr&eacute;tend qu'un second hymen est souvent plus
+heureux qu'un premier, et que d'ailleurs il se gardera de Tiolstolf.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il s'en garde, r&eacute;pondit Rut; c'est mon meilleur conseil de
+beaucoup... Mais il faut que, cette fois, Halgierde soit l'arbitre de
+son propre sort.&raquo;</p>
+
+<p>On appela aussit&ocirc;t la jeune veuve. Celle-ci parut, v&ecirc;tue d'une robe
+&eacute;carlate et d'un manteau bleu du plus fin tissu, avec une ceinture
+d'argent &agrave; la taille. Ses beaux cheveux retombaient en ondes dor&eacute;es sur
+son sein.</p>
+
+<p>Elle eut pour chacun un sourire gracieux, et quand Osvif, &eacute;merveill&eacute;,
+lui demanda si elle consentait &agrave; le prendre pour mari, elle r&eacute;pondit
+sans h&eacute;siter:</p>
+
+<p>&laquo;De tout mon c&#339;ur, et je suis convaincue que rien ne troublera plus mon
+bonheur.&raquo;</p>
+
+<p>La noce se fit deux semaines plus tard, en grande pompe, &agrave; l'Hogistad.
+Tiolstolf, bien que toujours au b&#339;r, ne fut pas invit&eacute; au banquet. Tout
+le temps que la f&ecirc;te dura, on le vit r&ocirc;der, le sourcil fronc&eacute; et la
+hache lev&eacute;e, autour du logis; mais personne n'eut l'air d'y faire
+attention, et nul incident ne troubla le repas.</p>
+
+<p>Osvif alla s'installer chez lui avec sa femme, et pendant une ann&eacute;e le
+couple v&eacute;cut dans la plus parfaite harmonie.</p>
+
+<p>Au commencement de l'&eacute;t&eacute;, Halgierde donna le jour &agrave; une fille qui lui
+ressemblait trait pour trait, et qui re&ccedil;ut le nom de Thorgierde.
+Tiolstolf, lui, &eacute;tait demeur&eacute; &agrave; l'Hogistad, o&ugrave; d'abord il parut bien se
+conduire. Mais, un matin qu'il avait commis un acte de violence sur un
+des serviteurs de la maison, Hogi le pria de s'en aller.</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse, Tiolstolf sella son cheval, prit ses armes, et se
+dirigea vers le b&#339;r d'Osvif.</p>
+
+<p>Il trouva Halgierde seule au logis.</p>
+
+<p>&laquo;Ton p&egrave;re, lui dit-il, m'a chass&eacute;, et je viens te demander asile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; Osvif qu'il appartient de te r&eacute;pondre quand il rentrera,
+repartit la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vivez-vous donc d'accord &agrave; ce point?</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; fait d'accord... Pas un nuage ne s'est &eacute;lev&eacute; entre nous.&raquo;</p>
+
+<p>Tiolstolf prit place silencieusement sur un banc.</p>
+
+<p>Lorsque Osvif parut, Halgierde lui jeta les bras autour du cou, et lui
+dit:</p>
+
+<p>&laquo;M'accorderas-tu ce que je vais te demander?</p>
+
+<p>&mdash;Si je le puis honorablement, certes oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Tiolstolf est ici. Permets-lui de rester avec nous. S'il te
+donne le moindre sujet de contrari&eacute;t&eacute;, tu me trouveras avec toi contre
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, r&eacute;pondit Osvif. Je ne puis r&eacute;sister &agrave; une pri&egrave;re faite de cette
+fa&ccedil;on; mais sache qu'&agrave; la premi&egrave;re incartade je mettrai le compagnon &agrave;
+la porte.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Tiolstolf, quelques mois durant, se ma&icirc;trisa; puis son naturel reprit le
+dessus, et il emplit bient&ocirc;t tout le logis de querelles et de vacarme,
+n'&eacute;pargnant dans ses violences que la seule Halgierde, qui du reste ne
+le d&eacute;fendait jamais. Osvif voyait bien que les choses mena&ccedil;aient de
+tourner mal; mais, craignant d'affliger sa femme, il diff&eacute;rait de jour
+en jour l'expulsion du p&egrave;re nourricier.</p>
+
+<p>Un matin, quelques moutons s'&eacute;tant fourvoy&eacute;s dans les p&acirc;turages des
+montagnes, il dit &agrave; Tiolstolf de courir apr&egrave;s eux avec d'autres
+serviteurs de la ferme.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que tu me prends pour ton esclave? lui r&eacute;pondit insolemment
+l'homme; marche devant, et je te suivrai.&raquo;</p>
+
+<p>Osvif alla aussit&ocirc;t trouver Halgierde, et lui annon&ccedil;a sa r&eacute;solution de
+chasser le vilain dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>Alors, pour la premi&egrave;re fois, Halgierde prit vivement le parti de
+Tiolstolf, et, d'un mot &agrave; l'autre, la dispute s'&eacute;chauffa tellement,
+qu'Osvif, impatient&eacute;, fit comme avait fait autrefois Thorwald: il frappa
+sa femme au visage.</p>
+
+<p>&laquo;Assez de criailleries&raquo; lui dit-il, et incontinent il sortit.</p>
+
+<p>Halgierde se mit &agrave; pleurer am&egrave;rement. Toutefois, quand son p&egrave;re
+nourricier survint, et qu'avec son astuce habituelle il voulut l'aigrir
+encore davantage au sujet de l'affront qu'elle avait essuy&eacute;, elle le
+pria fort s&egrave;chement de ne point se m&ecirc;ler de ses affaires d'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Tiolstolf s'&eacute;loigna avec un ricanement plein de menace.</p>
+
+<p>Osvif cependant, accompagn&eacute; de quelques-uns de ses gens, avait gravi les
+pentes voisines &agrave; la recherche du b&eacute;tail &eacute;gar&eacute;. Chacun battant les
+buissons de son c&ocirc;t&eacute;, il se trouva un moment seul derri&egrave;re un haut
+massif de rochers. Soudain une voix s'&eacute;cria pr&egrave;s de lui:</p>
+
+<p>&laquo;Un dernier mot de l'esclave au ma&icirc;tre!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Tiolstolf qui, clandestinement, avait escalad&eacute; la montagne, et
+le mena&ccedil;ait de sa hache lev&eacute;e. Osvif se retourna brusquement, et t&acirc;cha
+de saisir au corps son ennemi; mais avant qu'il e&ucirc;t pu l'&eacute;treindre
+l'arme terrible lui retombait sur la nuque, et il rendait l'&acirc;me avec des
+flots de sang.</p>
+
+<p>Tiolstolf lui arracha l'anneau d'or qu'il portait au doigt, recouvrit
+son corps de cailloux et redescendit vers le b&#339;r.</p>
+
+<p>&laquo;Osvif est mort!&raquo; dit-il &agrave; Halgierde.</p>
+
+<p>Celle-ci, sans en demander plus long, &eacute;clata d'un rire sardonique et
+dit:</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien, va-t'en de ce pas trouver Rut.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Tiolstolf enfourcha son cheval, et s'en alla d'une traite jusqu'&agrave; la
+Rutstad. Il faisait nuit quand il arriva: tout le monde &eacute;tait couch&eacute;
+dans la ferme.</p>
+
+<p>Il mit pied &agrave; terre, attacha sa monture &agrave; un croc ext&eacute;rieur du s&eacute;choir,
+et, s'approchant de l'huis obscur, y donna un formidable coup de poing.</p>
+
+<p>Rut, &eacute;veill&eacute; en sursaut, sauta vite &agrave; bas de son lit, passa son habit et
+ses chaussures, et sortit le glaive &agrave; la main. Sur le seuil il reconnut
+le visiteur.</p>
+
+<p>&laquo;Que veux-tu? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tu&eacute; Osvif.</p>
+
+<p>&mdash;Et que cherches-tu c&eacute;ans?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Halgierde qui m'envoie.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce elle qui t'a command&eacute; le meurtre?</p>
+
+<p>&mdash;Non.&raquo;</p>
+
+<p>Sur ce mot, Rut brandit son &eacute;p&eacute;e. L'autre voulut parer le coup; mais sa
+hache lui glissa des mains, et l'&eacute;p&eacute;e de Rut lui trancha &agrave; demi le cou.
+La mort fut instantan&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; cinq ann&eacute;es de l&agrave;, Gunnar &eacute;pousait, lui troisi&egrave;me, la veuve de
+Thorwald et d'Osvif.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>La c&eacute;r&eacute;monie du mariage se fit &agrave; la mani&egrave;re scandinave, c'est-&agrave;-dire que
+Gunnar, apr&egrave;s les formalit&eacute;s d'usage accomplies devant les t&eacute;moins,
+s'approcha du banc transversal sur lequel la fianc&eacute;e se tenait assise,
+et l&agrave;, d&eacute;posant sur les genoux d'Halgierde une hache de silex qu'il
+tenait &agrave; la main, et qui &eacute;tait cens&eacute;e le marteau de Thor:</p>
+
+<p>&laquo;Par ce marteau sacr&eacute;, dit-il d'une voix assez haute pour que tous les
+assistants l'entendissent, moi, Gunnar fils d'Hamund, je te prends, toi,
+Halgierde fille d'Hogi, pour ma <i>femme &eacute;pous&eacute;e</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Sur quoi m&eacute;nestrels et skaldes entam&egrave;rent leurs harmonies et leurs
+chants, harmonies et chants aussi primitifs que les rites m&ecirc;mes qu'ils
+accompagnaient; puis eut lieu le banquet d'hym&eacute;n&eacute;e, et, apr&egrave;s le
+banquet, la <i>chevauch&eacute;e</i> nuptiale par laquelle le mari conduisait sa
+femme du logis paternel &agrave; son propre toit, escort&eacute; de tous les convives
+du festin.</p>
+
+<p>Toujours suivant la coutume, ce fut Hogi qui, &agrave; l'heure du d&eacute;part, prit
+la main gauche de sa fille, et l'amena jusqu'au seuil du b&#339;r. L&agrave; il
+s'arr&ecirc;ta un instant, et se retournant vers Gunnar, qui marchait
+imm&eacute;diatement apr&egrave;s lui, il pronon&ccedil;a cette parole, cons&eacute;cration derni&egrave;re
+du mariage:</p>
+
+<p>&laquo;Volontairement et de ma propre main, je conduis ma fille hors de ce
+logis pour te la donner, &agrave; toi Gunnar, fils d'Hamund. Prends-la donc, et
+sois bon pour elle, comme elle sera, elle aussi, bonne pour toi. Et
+maintenant mettez-vous en selle, et puissent tous les dieux de l'Islande
+aplanir les voies, quelles qu'elles soient, par lesquelles vous passerez
+l'un et l'autre!&raquo;</p>
+
+<p>Alors Gunnar, s'avan&ccedil;ant &agrave; son tour, prit la main droite d'Halgierde
+dans la sienne, et mena la jeune femme jusqu'&agrave; son coursier, en lui
+disant:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; pr&eacute;sent, Halgierde, toi seule, et nulle autre, es ma l&eacute;gitime
+&eacute;pouse.&raquo;</p>
+
+<p>Sur ce mot, tous les invit&eacute;s mont&egrave;rent &agrave; cheval, et, le cort&egrave;ge une fois
+form&eacute;, Gunnar donna le signal du d&eacute;part. Hogi seul demeura au logis.</p>
+
+<p>La coutume voulait qu'&agrave; quelque distance du b&#339;r conjugal la chevauch&eacute;e
+dev&icirc;nt une sorte de course entre l'&eacute;poux et l'&eacute;pouse. Aussi, lorsqu'on
+fut en vue de Lidarende, Gunnar et Halgierde, distan&ccedil;ant la file,
+&eacute;peronn&egrave;rent tout &agrave; coup leurs montures, luttant de vitesse &agrave; qui des
+deux franchirait avant l'autre la porte de l'enclos.</p>
+
+<p>Ici, pour la premi&egrave;re fois de sa vie, Gunnar ne remporta pas la
+victoire. Au moment d&eacute;cisif, le poney d'Halgierde, press&eacute; par une
+ma&icirc;tresse &eacute;cuy&egrave;re, s'enleva d'un &eacute;lan formidable en bousculant presque
+au passage le cheval mont&eacute; par le fils d'Hamund, et arriva le premier &agrave;
+la haie.</p>
+
+<p>&laquo;Mauvais pr&eacute;sage! dit Nial &agrave; Kulskiag; ou je me trompe fort, ou il y a
+l&agrave; comme un signe que, si le d&eacute;saccord entre dans le m&eacute;nage, ce sera
+Halgierde qui finalement l'emportera sur Gunnar le vaillant.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<p class="tit">entre bergtora et halgierde</p>
+
+
+<p>Halgierde cependant d&eacute;ploya tout d'abord &agrave; Lidarende une activit&eacute; et une
+bonne humeur qui firent le plus grand plaisir &agrave; Gunnar.</p>
+
+<p>&laquo;Pour cette fois du moins, disait ce dernier &agrave; Nial, ta double vue me
+semble en d&eacute;faut; on trouverait avec peine une m&eacute;nag&egrave;re plus entendue
+que la fille d'Hogi.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en r&eacute;jouis autant que toi, Gunnar, bien que la pire &eacute;nigme de la
+vie soit de savoir combien de temps ce qui est bon reste bon, et combien
+de temps aussi ce qui est mauvais ne devient pas pire.&raquo;</p>
+
+<p>Aux approches de l'hiver, le nouveau couple fut invit&eacute; &agrave; un grand festin
+que le fermier de Bergtorsvol avait coutume de donner chaque ann&eacute;e &agrave; ses
+parents et &agrave; ses amis.</p>
+
+<p>C'est le moment d'informer le lecteur que Nial avait six enfants, trois
+fils et trois filles. Sa femme, Bergtora, &eacute;tait une personne au c&#339;ur
+excellent, mais d'un caract&egrave;re tr&egrave;s entier, vindicative, comme toute
+Islandaise, et, comme toute Islandaise aussi, vive et acerbe &agrave; la
+repartie.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute; des fils, Skarph&eacute;din, qui avait &eacute;pous&eacute; une fille du district
+appel&eacute;e Thorilde, offrait un type tout &agrave; fait &agrave; part. Il &eacute;tait fort haut
+de stature, avec un nez d'aigle, une chevelure brune et boucl&eacute;e, de tr&egrave;s
+beaux yeux; seulement sa bouche &eacute;tait &eacute;trangement d&eacute;form&eacute;e par une
+saillie de la m&acirc;choire sup&eacute;rieure, et son teint &eacute;tait d'une p&acirc;leur
+livide.</p>
+
+<p>Somme toute, apr&egrave;s Gunnar, c'&eacute;tait l'homme le plus martial qu'on p&ucirc;t
+voir. Il avait d'ailleurs le verbe tranchant, la riposte imp&eacute;rieuse de
+sa m&egrave;re, et passait pour un skalde de valeur.</p>
+
+<p>Ses trois fr&egrave;res, Grim, Helge et Atle, mari&eacute;s, eux aussi, ne lui
+c&eacute;daient gu&egrave;re en valeur et en force; mais leur humeur &eacute;tait moins
+agressive, et l'on retrouvait parfois en eux quelque chose de la douceur
+et de la r&eacute;flexion de leur p&egrave;re.</p>
+
+<p>Tout ce monde, y compris les filles, dont aucune n'&eacute;tait encore en
+puissance d'&eacute;poux, habitait le b&#339;r de Bergtorsvol.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Au banquet, Halgierde avait pris place, selon l'usage, sur le banc
+r&eacute;serv&eacute; aux femmes, et l'on n'attendait plus que Thoralle, l'&eacute;pouse
+d'Helge. Cette Thoralle &eacute;tait une bonne et charmante personne que Nial
+aimait particuli&egrave;rement, une sorte de f&eacute;e domestique, dont l'activit&eacute;
+pr&eacute;voyante et discr&egrave;te tenait tout en ordre au logis.</p>
+
+<p>Elle parut enfin, et sa belle-m&egrave;re Bergtora, la prenant par la main, la
+conduisit vers Halgierde en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Recule-toi un peu, je te prie, que ma bru s'assoie pr&egrave;s de toi.&raquo;</p>
+
+<p>Halgierde ob&eacute;it, mais d'un air rechign&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Un beau voisinage vraiment que celui de cette cendrillon!&raquo; dit-elle
+assez haut pour qu'on l'entend&icirc;t.</p>
+
+<p>Nul toutefois ne parut faire attention &agrave; ce propos malsonnant. Le repas
+termin&eacute;, Bergtora fit le tour de la table avec l'eau destin&eacute;e aux mains
+des convives. Lorsqu'elle s'approcha d'Halgierde, celle-ci lui saisit le
+bras et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Toi et Nial, vous &ecirc;tes, ma foi, bien appari&eacute;s... Tu as les doigts
+pleins de nodosit&eacute;s, et lui, il n'a pas un poil au visage!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, r&eacute;pondit Bergtora; mais, que veux-tu, nous nous aimons
+l'un l'autre tels que nous sommes... Thorwald, ton premier mari, &eacute;tait
+l'homme le plus barbu du pays, ce qui ne l'a pas emp&ecirc;ch&eacute; de passer de
+vie &agrave; tr&eacute;pas, gr&acirc;ce &agrave; toi!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cette r&eacute;plique, Halgierde se leva furieuse, et, se tournant vers le
+banc o&ugrave; si&eacute;geait Gunnar:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; quoi me servirait-il d'avoir pour &eacute;poux le premier homme de
+l'Islande, si une telle insulte restait impunie?&raquo;</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse Gunnar quitta la table en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Allons-nous-en! Si tu veux quereller, que ce soit chez nous, et non pas
+ici, au foyer de l'homme que j'honore le plus! Je n'entends pas &ecirc;tre le
+jouet de tes caprices!&raquo;</p>
+
+<p>Le couple se disposa aussit&ocirc;t &agrave; sortir.</p>
+
+<p>Sur le seuil, Halgierde dit &agrave; Bergtora:</p>
+
+<p>&laquo;Souviens-toi que ce n'est pas fini comme cela entre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis pour toi!&raquo; repartit l'autre.</p>
+
+<p>Gunnar, sans plus souffler mot, regagna incontinent Lidarende, d'o&ugrave; il
+ne bougea pas de tout l'hiver.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>L'&eacute;t&eacute; venu, il se mit en devoir de se rendre &agrave; l'alting, et au d&eacute;part il
+dit &agrave; sa femme:</p>
+
+<p>&laquo;Surtout ma&icirc;trise-toi pendant mon absence, et vis en paix avec mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Tes amis sont-ils donc les miens? riposta aigrement Halgierde.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'ils le soient,&raquo; reprit Gunnar, et il s'en alla sur cette
+br&egrave;ve r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Dans le m&ecirc;me temps, Nial partait &eacute;galement pour Tingvalla avec ses trois
+fils.</p>
+
+<p>Or les deux amis poss&eacute;daient en commun sur les rives de la Markar une
+for&ecirc;t o&ugrave; chacun d'eux prenait le bois dont il avait besoin, sans que
+l'usage de cette propri&eacute;t&eacute; indivise e&ucirc;t jamais donn&eacute; lieu &agrave; la moindre
+contestation. Apr&egrave;s le d&eacute;part de son mari, Bergtora envoya un de ses
+serviteurs, nomm&eacute; Svart, couper des broussailles dans ladite for&ecirc;t. La
+chose vint aux oreilles d'Halgierde, qui r&eacute;solut de saisir cette
+occasion de se venger.</p>
+
+<p>Elle manda un m&eacute;chant dr&ocirc;le, du nom de Kol, qu'elle employait
+ordinairement comme t&acirc;cheron, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai pour toi de la besogne. Va-t'en au bois de la Markar; tu y
+rencontreras Svart le maraudeur. Fais en sorte qu'il ait maraud&eacute; pour la
+derni&egrave;re fois.&raquo;</p>
+
+<p>Kol prend sa hache, monte &agrave; cheval, et galope vers le lieu indiqu&eacute;. L&agrave;
+il surprend Svart en train de travailler, et le tue raide d'un coup sur
+la nuque.</p>
+
+<p>Quand la nouvelle de ce meurtre lui parvint &agrave; l'alting, Gunnar se h&acirc;ta
+d'aller trouver Nial.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; combien estimes-tu la vie de Svart, ton esclave? Kol l'a tu&eacute; sur
+l'ordre d'Halgierde.&raquo;</p>
+
+<p>Nial r&eacute;fl&eacute;chit un instant.</p>
+
+<p>&laquo;Donne-moi deux onces d'or... Svart &eacute;tait mon esclave favori...&raquo;</p>
+
+<p>Puis il ajouta tristement:</p>
+
+<p>&laquo;Je pr&eacute;vois que les choses n'en resteront pas l&agrave;. Le bras, dit le
+proverbe, ne se r&eacute;jouit pas longtemps de l'acte accompli... J'aurai
+bient&ocirc;t &agrave; te verser &agrave; mon tour le prix du sang. Ta main, Gunnar, et
+souviens-toi que, <i>quoi qu'il arrive, rien ne doit troubler notre
+vieille amiti&eacute;</i>.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>&Agrave; quelque temps de l&agrave;, comme Nial et ses fils s'en &eacute;taient all&eacute;s &agrave; une
+colline nomm&eacute;e Thorosfield, o&ugrave; ils avaient une exploitation, Bergtora,
+de la porte de son b&#339;r, aper&ccedil;ut au loin un individu mont&eacute; sur un cheval
+noir, et arm&eacute; d'une lance et d'un glaive, qui semblait se diriger de son
+c&ocirc;t&eacute;. L'homme entra, en effet, dans l'enclos, et la femme de Nial lui
+ayant demand&eacute; qui il &eacute;tait et ce qu'il voulait:</p>
+
+<p>&laquo;Je m'appelle Roste, dit-il; je viens des fiords de l'est, et je suis en
+qu&ecirc;te d'une condition. Peut-&ecirc;tre les gens d'ici pourront-ils
+m'employer. Je m'entends &agrave; la culture ainsi qu'&agrave; d'autres travaux
+manuels.</p>
+
+<p>&mdash;Nial et Skarph&eacute;din sont absents, r&eacute;pondit Bergtora; mais je suis la
+ma&icirc;tresse du logis, et j'ai le droit de les suppl&eacute;er en toutes choses.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voulez-vous louer mes services?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, reprit la fermi&egrave;re, j'ai besoin d'un gaillard r&eacute;solu qui
+ex&eacute;cute &agrave; l'occasion tout ce qu'on lui commande. Te sens-tu assez de
+c&#339;ur au ventre pour ne reculer devant aucune besogne?</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, oui, repartit Roste d'un air entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu peux rester chez nous.&raquo;</p>
+
+<p>Quand Nial rentra le lendemain et qu'il aper&ccedil;ut le nouveau venu, il
+interrogea sa femme, qui lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;C'est un domestique que j'ai engag&eacute; hier, un homme tr&egrave;s actif,
+semble-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il se peut que ce soit un bon travailleur, r&eacute;pliqua le fermier; mais,
+je ne sais pourquoi, sa figure ne me revient qu'&agrave; moiti&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Skarph&eacute;din, en revanche, d&eacute;clara que Roste lui plaisait beaucoup.</p>
+
+<p>L'hiver s'&eacute;coula. Au mois de juin suivant, Nial prit avec ses fils le
+chemin de l'alting, et il eut soin, en partant, de se munir d'un gros
+sac plein d'&eacute;cus.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! mon p&egrave;re, que d'argent! lui dit Skarph&eacute;din; que veux-tu donc faire
+de tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la somme que Gunnar m'a pay&eacute;e l'an dernier pour le meurtre de
+Svart; j'ai comme une id&eacute;e qu'il me faudra la lui restituer.&raquo;</p>
+
+<p>Skarph&eacute;din sourit sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, Roste alla un matin trouver Bergtora:</p>
+
+<p>&laquo;N'avez-vous rien de particulier &agrave; me dire? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait. Connais-tu Kol?</p>
+
+<p>&mdash;Kol de Lidarende? Si je le connais! Le dr&ocirc;le et moi, nous avons m&ecirc;me
+un compte &agrave; r&eacute;gler.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, t&acirc;che de le rencontrer, et arrange-toi pour qu'il ne nuise
+plus &agrave; personne. Je te promets une bonne r&eacute;compense.&raquo;</p>
+
+<p>Roste prit sa lance, sauta en selle, et galopa vers les hauteurs qui
+bordaient la rivi&egrave;re. &Agrave; mi-c&ocirc;te il croisa quelques hommes qui lui dirent
+que Kol &eacute;tait au p&acirc;tis. Il continua donc de gravir la pente; puis,
+arriv&eacute; en haut, il aper&ccedil;ut le valet d'Halgierde, &eacute;galement &agrave; cheval.</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a va-t-il comme tu veux le travail? lui cria-t-il en courant sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela peut te faire, r&eacute;pondit l'autre, &agrave; toi et &agrave; ceux
+que tu sers?&raquo;</p>
+
+<p>Il leva en m&ecirc;me temps sa hache; mais, d'un mouvement prompt comme
+l'&eacute;clair, Roste le transper&ccedil;a de sa lance et le jeta raide mort &agrave; bas de
+sa monture.</p>
+
+<p>Il poursuivit ensuite sa route jusqu'&agrave; ce qu'il e&ucirc;t rencontr&eacute;
+quelques-uns des t&acirc;cherons de Lidarende.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez donc l&agrave;-bas, leur dit-il, ce qui est arriv&eacute; &agrave; Kol! Je crois qu'il
+a fait une chute de cheval dont il a peu de chances de revenir!</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as donc tu&eacute;? demand&egrave;rent les hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas; mais votre ma&icirc;tresse ne manquera point, en tout cas,
+de m'accuser.&raquo;</p>
+
+<p>Et sur ce mot il tourna bride pour regagner le b&#339;r de Bergtora.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Celle-ci se montra enchant&eacute;e et loua fort l'adresse de son serviteur.
+Quant &agrave; Halgierde, le jour m&ecirc;me du meurtre, elle d&eacute;p&ecirc;cha un expr&egrave;s &agrave;
+Gunnar, qui se trouvait, lui aussi, aux comices, et qui, au re&ccedil;u de la
+nouvelle, se h&acirc;ta d'informer Nial de la chose.</p>
+
+<p>Nial prit, sans mot dire, le sac d'argent qu'il avait emport&eacute; de
+Bergtorsvol, et, en compagnie de ses fils, il se rendit &agrave; la hutte de
+Gunnar sur le ting.</p>
+
+<p>Tous deux s'entretinrent quelque temps &agrave; l'&eacute;cart.</p>
+
+<p>&laquo;La fatalit&eacute; s'acharne apr&egrave;s nous, dit Nial tristement. Fixe toi-m&ecirc;me le
+prix du sang de Kol.</p>
+
+<p>&mdash;Kol et Svart se valaient &agrave; peu pr&egrave;s, fit le mari d'Hargielde; tu sais
+par cons&eacute;quent ce que tu me dois.&raquo;</p>
+
+<p>Nial versa le contenu de la sacoche &agrave; Gunnar, qui reconnut aussit&ocirc;t les
+pi&egrave;ces d'argent qu'il avait compt&eacute;es l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente &agrave; son ami.</p>
+
+<p>La session de l'alting termin&eacute;e, les deux amis, dont cet incident
+n'avait nullement alt&eacute;r&eacute; les rapports, s'en retourn&egrave;rent chacun &agrave; leur
+b&#339;r.</p>
+
+<p>Nial demanda &agrave; sa femme la raison de la violence qu'elle avait commise.</p>
+
+<p>&laquo;La raison? r&eacute;pondit Bergtora, c'est que jamais Halgierde n'aura le
+dernier mot contre moi!&raquo;</p>
+
+<p>Halgierde, de son c&ocirc;t&eacute;, s'emporta furieusement contre son mari,
+lorsqu'elle apprit l'arrangement p&eacute;cuniaire qu'il avait consenti avec
+Nial.</p>
+
+<p>&laquo;Tu es bien prompt &agrave; t'accommoder! lui dit-elle avec force sarcasmes;
+mais, quelque complaisance que tu montres, jamais tu n'obtiendras de moi
+que je demeure en reste avec Bergtora!&raquo;</p>
+
+<p>Gunnar de r&eacute;pliquer froidement:</p>
+
+<p>&laquo;Quoi que tu fasses aussi, jamais tu ne rompras, sache-le bien, le lien
+d'amiti&eacute; que m'unit &agrave; Nial!&raquo;</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h2>
+
+<p class="tit">suite des repr&eacute;sailles</p>
+
+
+<p>Hogi et Rut cependant &eacute;taient morts, et, &agrave; peu pr&egrave;s &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque,
+l'oncle maternel d'Halgierde, le magicien Svan, du fiord des Ours, avait
+p&eacute;ri d'une fa&ccedil;on myst&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>Un jour de printemps qu'il s'en &eacute;tait all&eacute; &agrave; la p&ecirc;che en mer, une
+temp&ecirc;te effroyable avait &eacute;clat&eacute;, et sa barque, pr&eacute;cipit&eacute;e contre un
+&eacute;cueil, avait &eacute;t&eacute; mise en pi&egrave;ces. Quelques marins, qui se trouvaient non
+loin de l&agrave;, assuraient avoir vu le naufrag&eacute; voguer triomphalement sur
+les flots, escort&eacute; des &laquo;g&eacute;nies de l'ab&icirc;me&raquo;, jusqu'&agrave; un massif de rochers
+qui s'&eacute;tait entr'ouvert pour le recevoir; mais d'autres affirmaient
+qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans ce r&eacute;cit. Toujours est-il que
+depuis lors ledit Svan avait disparu, et nul n'en avait eu de nouvelles.</p>
+
+<p>Il laissait un fils naturel, appel&eacute; Bryniolf, qui &eacute;tait un homme de la
+pire esp&egrave;ce, ne reculant devant aucun m&eacute;fait. Halgierde se h&acirc;ta de le
+mander, lorsque Kol eut &eacute;t&eacute; tu&eacute; par Roste, pour le mettre &agrave; la t&ecirc;te de
+ses ouvriers. Gunnar ne fut point enchant&eacute; du choix; mais, comme il ne
+voulait fermer sa porte &agrave; aucun des parents de sa femme, il accepta ce
+nouveau serviteur, &eacute;vitant seulement de lui parler en dehors des
+n&eacute;cessit&eacute;s du travail.</p>
+
+<p>&Agrave; Bergtorsvol cependant Nial avait essay&eacute; de se d&eacute;faire de Roste en
+l'envoyant vers les fiords de l'Est; mais, quelques jours apr&egrave;s, le
+valet avait reparu, en disant qu'il &eacute;tait indigne d'un homme libre de
+para&icirc;tre s'enfuir comme un vil esclave, et, sur les instances de
+Bergtora, on avait consenti &agrave; le garder au logis.</p>
+
+<p>Le temps de l'alting revenu, tous les hommes gagn&egrave;rent Tingvalla, et les
+femmes rest&egrave;rent seules dans leurs b&#339;rs avec leurs domestiques des deux
+sexes.</p>
+
+<p>Un jour, Bergtora dit &agrave; Roste:</p>
+
+<p>&laquo;Monte &agrave; Thorosfield; tu y resteras une huitaine de jours &agrave; faire du
+charbon dans la for&ecirc;t. Surtout qu'on n'en sache rien; car si Halgierde
+soup&ccedil;onnait ta pr&eacute;sence l&agrave;-haut, tu serais un homme mort.&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain n&eacute;anmoins, la femme de Gunnar &eacute;tait inform&eacute;e du d&eacute;part de
+Roste.</p>
+
+<p>Elle appela aussit&ocirc;t son cousin Bryniolf.</p>
+
+<p>&laquo;Roste est au bois de Thorosfield, lui dit-elle, et je compte sur toi
+pour qu'il n'en revienne pas.&raquo;</p>
+
+<p>L'autre d'abord parut h&eacute;siter.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! reprit Halgierde, je m'aper&ccedil;ois bien que Tiolstolf n'est plus l&agrave;!
+Tu as donc peur?</p>
+
+<p>&mdash;Peur!&raquo; s'&eacute;cria le fils de Svan; et sur ce mot il partit au galop.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au bas de la colline bois&eacute;e, il vit une &eacute;paisse colonne de fum&eacute;e
+qui s'&eacute;levait du milieu du fourr&eacute;. Il s'&eacute;lan&ccedil;a dans cette direction,
+puis, mettant pied &agrave; terre, il attacha son cheval &agrave; un arbre et se
+faufila vers la charbonni&egrave;re.</p>
+
+<p>Roste &eacute;tait devant son fourneau, tout noir des pieds &agrave; la t&ecirc;te, et
+tellement absorb&eacute; dans sa besogne, qu'il n'entendit pas venir Bryniolf.</p>
+
+<p>Celui-ci se glissa &agrave; pas de loup derri&egrave;re lui, et, levant sa hache, lui
+en assena un formidable coup sur le cr&acirc;ne.</p>
+
+<p>Roste fit en l'air un tel bond, que la hache &eacute;chappa des mains de
+l'agresseur, puis, bien que bless&eacute; &agrave; mort, il put encore saisir un
+javelot et le d&eacute;cocher &agrave; Bryniolf. Mais ce dernier se jeta par terre &agrave;
+plat ventre, et le trait passa au-dessus de lui en sifflant.</p>
+
+<p>&laquo;C'est heureux pour toi, fit le valet de Bergtora, que tu m'aies attaqu&eacute;
+&agrave; l'improviste! Allons, ramasse ta hache, qui n'a pas trahi la main qui
+la tenait, et va dire &agrave; Halgierde que tu m'as tu&eacute;... Ce qui me console,
+c'est qu'avant peu tu auras le m&ecirc;me sort!&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il rendit l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Bryniolf ramassa sa hache, et courut dire &agrave; sa ma&icirc;tresse que ses ordres
+&eacute;taient accomplis.</p>
+
+<p>Halgierde fit imm&eacute;diatement partir deux expr&egrave;s, un pour Bergtorsvol,
+charg&eacute; d'annoncer &agrave; la femme de Nial que le meurtre de Kol &eacute;tait veng&eacute;,
+l'autre pour Tingvalla, avec mission de pr&eacute;venir Gunnar.</p>
+
+<p>Ce fut cette fois &agrave; ce dernier de d&eacute;sint&eacute;resser, selon le taux l&eacute;gal,
+son voisin l&eacute;s&eacute; par la mort de Roste.</p>
+
+<p>L'entrevue fut des plus cordiales, et, l'accord fait, les deux amis se
+born&egrave;rent &agrave; se serrer la main en silence.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>&laquo;Te voil&agrave; quitte envers Gunnar, dit Bergtora &agrave; son mari, quand celui-ci,
+&agrave; son retour de l'alting, lui eut montr&eacute; l'argent du wehrgeld; mais moi
+je ne le suis pas envers Halgierde.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas besoin de s'acquitter deux fois! r&eacute;pondit Nial sans autre
+reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! poursuivit Bergtora, mon &eacute;poux a l'humeur bien douce &agrave; pr&eacute;sent!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Quelle somme as-tu donc pay&eacute;e &agrave; Nial pour la mort de Roste? demanda de
+son c&ocirc;t&eacute; Halgierde &agrave; Gunnar, quand celui-ci revint &agrave; Lidarende.</p>
+
+<p>&mdash;Le prix d'un homme libre, r&eacute;pondit Gunnar, comme c'&eacute;tait du reste mon
+devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! ajouta la femme d'un air m&eacute;prisant, vous faites vraiment la
+paire, Nial et toi, et ni l'un ni l'autre, certes, vous ne courez le
+risque de mourir d'un coup de sang!&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Il y avait alors &agrave; Bergtorsvol un certain Losing, dont le p&egrave;re &eacute;tait
+mort au service de la m&egrave;re de Nial, et qui lui-m&ecirc;me avait &eacute;lev&eacute; le fils
+de son ma&icirc;tre. C'&eacute;tait un homme plein de vigueur, quoique d'un naturel
+extr&ecirc;mement placide, et d'un d&eacute;vouement &agrave; toute &eacute;preuve. Skarph&eacute;din et
+ses fr&egrave;res l'aimaient comme un p&egrave;re.</p>
+
+<p>L'&eacute;t&eacute; suivant, Bergtora le fit appeler et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Tu &eacute;tais, Losing, d'une famille d'esclaves; nous t'avons affranchi.
+Puis-je compter sur toi en toute occurrence?</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je te charge de tuer Bryniolf.</p>
+
+<p>&mdash;L'homicide n'est point mon affaire, r&eacute;pliqua le brave serviteur;
+n&eacute;anmoins, si tu me le commandes formellement...</p>
+
+<p>&mdash;Formellement,&raquo; r&eacute;pondit Bergtora.</p>
+
+<p>Losing gagna imm&eacute;diatement Lidarende, et, s'adressant &agrave; Halgierde en
+personne:</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est Bryniolf? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que lui veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il me dise o&ugrave; il a enterr&eacute; le corps de Roste; il para&icirc;t que la
+chose a &eacute;t&eacute; mal faite.&raquo;</p>
+
+<p>Halgierde lui indiqua o&ugrave; se trouvait son valet; puis elle ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Tu ne fais point m&eacute;tier de tuer les gens; je pense donc qu'avec toi il
+n'y a pas de danger.&raquo;</p>
+
+<p>Losing repartit qu'en effet il n'avait encore jamais vu couler le sang
+de personne par son fait, et, sur cette r&eacute;ponse laconique, il partit.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apr&egrave;s, au milieu de la route, il trouva Bryniolf.</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;fends-toi! lui cria-t-il; je n'entends point t'attaquer comme un
+malfaiteur.&raquo;</p>
+
+<p>L'autre fondit sur lui, sa hache lev&eacute;e; mais Losing, d'un premier coup
+de la sienne, lui brisa le manche de son arme, et, d'un second coup en
+pleine poitrine, l'&eacute;tendit sans vie sur le chemin.</p>
+
+<p>Quelques pas plus loin, avisant des bergers d'Halgierde, il leur annon&ccedil;a
+qu'il venait de tuer Bryniolf, non par surprise et tra&icirc;treusement, comme
+celui-ci en avait us&eacute; avec Roste, mais loyalement, dans un duel
+r&eacute;gulier, et il leur dit &agrave; quel endroit ils pourraient retrouver le
+cadavre.</p>
+
+<p>Quand la nouvelle parvint &agrave; Nial sur le ting, il fut d'abord si saisi,
+qu'il se la fit r&eacute;p&eacute;ter par trois fois.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! s'&eacute;cria-t-il enfin, voil&agrave; cette fureur de meurtre qui gagne
+maintenant jusqu'aux moutons m&ecirc;me. Qu'en dis-tu, Skarph&eacute;din, mon fils?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il fallait que Bryniolf f&ucirc;t vraiment pr&eacute;destin&eacute; &agrave; la mort
+pour qu'il ait p&eacute;ri de la main de notre excellent p&egrave;re nourricier,
+l'homme le plus inoffensif de l'Islande.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Sur l'entrefaite arriva au b&#339;r de Lidarende un cousin de Gunnar, appel&eacute;
+Sigmund, qui, avec son navire, faisait le trafic d'Islande en Norw&egrave;ge et
+poussait m&ecirc;me parfois jusqu'en Su&egrave;de. &Agrave; une grande force physique et &agrave;
+certains agr&eacute;ments ext&eacute;rieurs il joignait un savoir remarquable et un
+talent de skalde appr&eacute;ci&eacute;. Une chose cependant g&acirc;tait en lui tous ces
+avantages: c'&eacute;tait un esprit d'arrogance et de pr&eacute;somption qui se
+traduisait en railleries incessantes.</p>
+
+<p>Gunnar le re&ccedil;ut avec bienveillance, et l'invita, selon la coutume, &agrave;
+passer l'hiver sous son toit.</p>
+
+<p>&laquo;J'accepte l'offre, r&eacute;pondit Sigmund, pour moi et pour Skiold, qui
+m'accompagne.&raquo;</p>
+
+<p>Ce Skiold &eacute;tait un Su&eacute;dois d'assez mauvais renom qui le secondait dans
+toutes ses affaires, et avec lequel, la similitude d'humeur aidant, il
+s'&eacute;tait li&eacute; d'une &eacute;troite amiti&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je veux bien aussi h&eacute;berger Skiold, repartit Gunnar, quoique je ne le
+voie pas des m&ecirc;mes yeux que toi; mais tu sais que ma femme est d'un
+naturel tr&egrave;s fantasque; ne pr&ecirc;te point l'oreille &agrave; ses suggestions, et
+en toutes choses consulte-moi d'abord.&raquo;</p>
+
+<p>Sigmund demeura donc &agrave; Lidarende avec son ami, et Halgierde, &agrave; qui le
+nouveau venu plaisait fort, affecta bient&ocirc;t de le combler de ses
+pr&eacute;venances. Ce fut au point que les gens du logis en arriv&egrave;rent &agrave; se
+demander qui &eacute;tait le ma&icirc;tre, de lui ou de Gunnar. Elle semblait
+n&eacute;anmoins avoir oubli&eacute; Bergtora et ses pens&eacute;es de repr&eacute;sailles, quand un
+jour, &agrave; br&ucirc;le-pourpoint, elle dit &agrave; son mari:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai beau essayer de me contraindre; je ne puis prendre sur moi de
+laisser inveng&eacute;e la mort de Bryniolf.&raquo;</p>
+
+<p>Gunnar lui tourna le dos sans r&eacute;pondre, mais imm&eacute;diatement il envoya
+pr&eacute;venir Nial que Losing e&ucirc;t &agrave; se bien garder.</p>
+
+<p>Halgierde, en effet, cherchait de toutes parts un &laquo;homme de main&raquo; &agrave; qui
+elle p&ucirc;t confier sa vindicte. Elle s'adressa d'abord &agrave; Thraen, un riche
+Islandais qui habitait le b&#339;r de Grytaa, et qui venait d'&eacute;pouser
+Thorgierde, l'enfant n&eacute;e du mariage d'Halgierde et d'Osvif; mais, aux
+premiers mots qu'elle lui dit, celui-ci d&eacute;clina la proposition. Alors
+elle se tourna vers Sigmund:</p>
+
+<p>&laquo;Non, repartit &eacute;galement ce dernier. Je ne veux point encourir la col&egrave;re
+de Gunnar, sans compter que le meurtre de Losing ne tarderait pas &agrave; &ecirc;tre
+veng&eacute; &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui donc? Serait-ce par ce blanc-bec de Nial?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas par lui, mais par ses fils.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit Halgierde d'un air de d&eacute;dain, le n&eacute;goce ne fait pas, je le
+vois, les hommes valeureux!&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Sigmund la quitta sans plus souffler mot; mais, appelant son ami Skiold,
+il prit avec lui le chemin de Grytaa.</p>
+
+<p>Que se passa-t-il entre lui et Thraen? Nul ne le sut; mais le
+surlendemain, comme Gunnar &eacute;tait absent de sa maison, les trois hommes
+reparurent ensemble &agrave; Lidarende.</p>
+
+<p>&laquo;Nous sommes &agrave; tes ordres, dirent-ils &agrave; Halgierde; indique-nous
+seulement ce que nous devons faire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, partez pour le fiord de l'est o&ugrave; est rest&eacute; le navire de
+Sigmund; vous pr&eacute;texterez que vous avez des marchandises &agrave; y prendre, et
+vous n'en reviendrez qu'apr&egrave;s l'ouverture de l'alting, c'est-&agrave;-dire
+quand Gunnar et Nial seront aux comices avec tout leur monde. Ce sera le
+moment pour agir.&raquo;</p>
+
+<p>Les trois hommes s'en all&egrave;rent vers l'est. Quelques semaines apr&egrave;s,
+Gunnar, n'ayant nul soup&ccedil;on, se mit en route pour Tingvalla, et Nial en
+fit autant de son c&ocirc;t&eacute;. Celui-ci avait d&eacute;cid&eacute;, par prudence, qu'il
+emm&egrave;nerait son valet Losing; mais une circonstance impr&eacute;vue l'en
+emp&ecirc;cha au dernier moment. Le domestique, qui &eacute;tait en course &agrave; une
+assez grande distance du b&#339;r, se trouva arr&ecirc;t&eacute; au retour par le
+d&eacute;bordement d'une rivi&egrave;re, ce qui lui causa un retard de quarante-huit
+heures environ.</p>
+
+<p>Quand il reparut, Bergtora, qui avait les instructions de son mari, lui
+dit de rejoindre Nial &agrave; l'alting; mais elle eut la malencontreuse id&eacute;e
+de l'envoyer d'abord au bois de Thorosfield jeter un coup d'&#339;il &agrave;
+l'exploitation.</p>
+
+<p>&laquo;Aie bien soin, lui recommanda-t-elle, de revenir au plus tard le
+lendemain.&raquo;</p>
+
+<p>Par malheur Halgierde sut la chose; elle en avisa aussit&ocirc;t ses vengeurs,
+qui se h&acirc;t&egrave;rent de monter &agrave; cheval pour prendre la direction de
+Thorosfield.</p>
+
+<p>En route, Sigmund dit &agrave; Thraen:</p>
+
+<p>&laquo;Laisse-nous agir seuls, Skiold et moi, et contente-toi d'assister &agrave; la
+sc&egrave;ne. Quatre bras suffisent pour la besogne.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi fut-il convenu. Quelques instants apr&egrave;s, ils rencontr&egrave;rent Losing,
+et fondirent sur lui. L'autre se d&eacute;fendit vaillamment. Il commen&ccedil;a par
+briser une lance &agrave; chacun de ses adversaires; puis Skiold lui ayant
+coup&eacute; la main droite, il continua de combattre de la gauche. &Agrave; la fin
+pourtant Sigmund le transper&ccedil;a d'un javelot, et il tomba inanim&eacute; sur le
+sol.</p>
+
+<p>Les meurtriers recouvrirent le corps de cailloux et de broussailles.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;, je le crains, un f&acirc;cheux exploit, dit Thraen &agrave; ses compagnons;
+je me demande comment les fils de Nial prendront la nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'importe,&raquo; repartit Sigmund en entonnant des couplets de
+circonstance, et tous trois ils regagn&egrave;rent Lidarende.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Halgierde ne se sentit pas de joie; mais Ranveige, la vieille m&egrave;re de
+Gunnar, ne put s'emp&ecirc;cher de dire &agrave; Sigmund:</p>
+
+<p>&laquo;Tu me parais dans une voie p&eacute;rilleuse. Pour cette fois, mon fils te
+tirera d'embarras en s'accommodant avec Nial; n&eacute;anmoins je t'engage &agrave; ne
+plus te lancer sur les pistes que ma bru t'indiquera, si tu ne veux &ecirc;tre
+assur&eacute; d'y p&eacute;rir.&raquo;</p>
+
+<p>Halgierde, &agrave; ce mot, &eacute;clata de rire; mais la vieille reprit d'une voix
+grave:</p>
+
+<p>&laquo;Femme, ne te moque pas des vieillards; la sagesse descend des rides de
+leur front.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque Gunnar connut ce nouveau meurtre, il alla avec son fr&egrave;re
+Kulskiag trouver imm&eacute;diatement Nial. Ce dernier &eacute;tait seul dans sa
+hutte.</p>
+
+<p>&laquo;Losing est mort, lui dit-il; nos maisons sont de plus en plus divis&eacute;es,
+mais notre amiti&eacute; n'a point re&ccedil;u d'atteinte. Fixe le wehrgeld que j'ai &agrave;
+te payer.&raquo;</p>
+
+<p>Nial garda un instant le silence; son visage &eacute;tait devenu p&acirc;le. Il
+r&eacute;pondit enfin avec un soupir:</p>
+
+<p>&laquo;Donne-moi six onces d'or... Losing &eacute;tait un serviteur comme il n'en est
+pas beaucoup en Islande. Mes fils, s'ils &eacute;taient ici, refuseraient &agrave;
+coup s&ucirc;r toute composition; aussi me passerai-je de les consulter...
+J'esp&egrave;re n&eacute;anmoins qu'ils respecteront l'arrangement consenti entre
+nous.&raquo; Bient&ocirc;t apr&egrave;s Skarph&eacute;din entra, et son p&egrave;re l'informa de
+l'&eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>&laquo;Non, certes, r&eacute;pliqua le jeune homme, je ne romprai point l'accord fait
+par toi; mais je crois que le jour est proche o&ugrave;, mes fr&egrave;res et moi,
+nous aurons &agrave; nous m&ecirc;ler de la querelle, et, &agrave; la prochaine offense, je
+me souviendrai volontiers de toutes les autres.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h2>
+
+<p class="tit">propos de femmes et couplets de skalde</p>
+
+
+<p>On a vu que, dans les b&#339;rs islandais, les femmes avaient un logis &agrave;
+part, sorte de gyn&eacute;c&eacute;e ouvert o&ugrave; elles travaillaient et jasaient
+ensemble; ce qui n'emp&ecirc;chait pas les hommes de venir aussi de temps &agrave;
+autre prendre part au bavardage et &agrave; la gaiet&eacute; qui ne cessaient de
+r&eacute;gner en ce lieu.</p>
+
+<p>Or, un jour qu'Halgierde se trouvait ainsi dans sa <i>stofa</i> avec sa fille
+Thorgierde, son gendre Thraen et Sigmund, le cousin de Gunnar, quelques
+mendiantes se pr&eacute;sent&egrave;rent. Selon l'usage du pays, la ma&icirc;tresse du logis
+les fit entrer et asseoir; puis elle leur demanda ce qu'il y avait de
+nouveau &laquo;par le monde&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Rien que nous sachions, r&eacute;pondirent-elles.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc avez-vous pass&eacute; la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Bergtorsvol.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! et que faisait Nial?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, toute son occupation consistait &agrave; se tenir silencieux dans un
+coin.</p>
+
+<p>&mdash;Et ses fils?</p>
+
+<p>&mdash;Pour ceux-l&agrave;, reprirent obs&eacute;quieusement les pauvresses, on ne sait
+gu&egrave;re &agrave; quoi ils sont bons. Skarph&eacute;din pourtant affilait une hache, Grim
+arrangeait un arc, Helge mettait une poign&eacute;e &agrave; un glaive, et Atle
+assujettissait une prise &agrave; un bouclier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! repartit Halgierde, m&eacute;diteraient-ils quelque grave entreprise?</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'ignorons, firent les femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les gens de service, poursuivit Halgierde, &agrave; quoi
+s'occupaient-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y en avait un qui
+transportait aux champs du fumier.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! et pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour faire pousser l'herbe, &agrave; ce qu'il disait.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, s'&eacute;cria Halgierde en &eacute;clatant d'un rire sardonique, pour un
+si bon donneur de conseils, Nial me para&icirc;t bien peu avis&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? dirent les mendiantes.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; puisque le fumier a une telle vertu, que ne s'en est-il
+fait appliquer une charret&eacute;e au menton, afin de s'y faire cro&icirc;tre la
+barbe! Mais la d&eacute;pense lui a fait peur... Allons, dor&eacute;navant nous ne
+l'appellerons plus que le <i>ladre sans poil</i>... Quant &agrave; ses fils, qui
+sont, eux, barbus &agrave; souhait, probablement parce qu'ils ont &eacute;t&eacute; moins
+avares du pr&eacute;cieux engrais, nous les nommerons les <i>barbes bien fum&eacute;es</i>.
+Voyons, Sigmund, en bon skalde que tu es, improvise-nous quelque chose
+l&agrave;-dessus.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Sigmund entama aussit&ocirc;t un chant o&ugrave; Nial et ses fils, affubl&eacute;s des
+sobriquets qu'Halgierde venait de leur donner, &eacute;taient l'objet de cent
+moqueries. Toute l'assistance en riait encore aux &eacute;clats, lorsque
+Gunnar, qui du seuil avait tout entendu, parut dans la chambre.</p>
+
+<p>&Agrave; l'aspect de son visage courrouc&eacute;, l'hilarit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale s'&eacute;teignit.</p>
+
+<p>&laquo;Fou que tu es! dit-il &agrave; Sigmund, voil&agrave; des couplets qui te co&ucirc;teront la
+vie!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, s'adressant &agrave; ses gens:</p>
+
+<p>&laquo;Si un seul d'entre vous r&eacute;p&egrave;te cette chanson ou y fait seulement la
+moindre allusion, il sentira le poids de ma col&egrave;re, et je le chasserai
+sur-le-champ.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus il sortit, et telle &eacute;tait la crainte qu'il inspirait, que nul
+n'osa plus souffler mot du chant satirique. Mais les mendiantes, pensant
+que Bergtora leur saurait gr&eacute; de l'indiscr&eacute;tion, se h&acirc;t&egrave;rent d'aller &agrave;
+Bergtorsvol et d'y narrer la sc&egrave;ne en d&eacute;tail.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Vers le soir, quand tout le monde fut &agrave; table, la femme de Nial se mit &agrave;
+dire:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; propos, on vous a gentiment arrang&eacute;s aujourd'hui, le p&egrave;re et les
+fils, et si vous avalez cet affront, c'est vraiment que vous avez des
+c&#339;urs de brebis.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc?&raquo; demanda Skarph&eacute;din.</p>
+
+<p>La m&egrave;re raconta ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; &agrave; Lidarende.</p>
+
+<p>&laquo;Peuh! fit Skarph&eacute;din, nous ne sommes pas des femmelettes pour prendre
+la mouche &agrave; tout propos.</p>
+
+<p>&mdash;Gunnar pourtant l'a prise pour vous, et Gunnar, je pense, n'est pas
+une femmelette! Si vous laissez cette insulte impunie, il n'y a plus de
+raison pour qu'aucune avanie vous &eacute;meuve jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! notre petite m&egrave;re est bien emport&eacute;e!&raquo; dit Skarph&eacute;din en
+s'effor&ccedil;ant de rire; mais la sueur lui perlait au front, et des taches
+rouges enflammaient ses joues.</p>
+
+<p>Grim, le second fr&egrave;re, se mordit les l&egrave;vres sans rien dire. Helge, le
+troisi&egrave;me, resta impassible.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Atle, il sortit un moment avec Bergtora, et celle-ci, en
+revenant, &eacute;tait toute tremblante de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Femme, lui dit Nial, la vengeance est douce en pr&eacute;mices; mais souvent
+le fruit en est amer.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Dans la nuit, comme il reposait, il entendit r&eacute;sonner le bruit d'une
+hache contre le mur ext&eacute;rieur du logis, et il s'aper&ccedil;ut que les
+boucliers n'&eacute;taient plus appendus &agrave; leur place accoutum&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Qui a pris nos boucliers? demanda-t-il &agrave; Bergtora.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont tes fils.&raquo;</p>
+
+<p>Nial se leva aussit&ocirc;t, mit ses chaussures et sortit. Il vit les quatre
+jeunes gens en train d&eacute;j&agrave; de gravir la colline.</p>
+
+<p>&laquo;Skarph&eacute;din! cria-t-il, o&ugrave; allez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons &agrave; la recherche du b&eacute;tail.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; cette heure?&raquo;</p>
+
+<p>Skarph&eacute;din, au lieu de r&eacute;pondre, entonna la chanson islandaise:</p>
+
+<p class="poem">
+Nous allons p&ecirc;cher le saumon;<br />
+Vois-tu le filet qui se gonfle?...<br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Bonne chance donc!&raquo; reprit Nial, et il rentra d'un air r&eacute;sign&eacute;.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; l'aurore, Sigmund le skalde &eacute;tait tu&eacute;; Skarph&eacute;din
+faisait porter sa t&ecirc;te &agrave; Halgierde, et Nial en &eacute;tait quitte, &agrave; quelque
+temps de l&agrave;, pour payer de nouveau le wehrgeld &agrave; Gunnar.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t cependant les choses allaient prendre une tournure plus grave.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h2>
+
+<p class="tit">le diff&eacute;rend de gunnar et d'otkel</p>
+
+
+<p>La r&eacute;colte, cette ann&eacute;e-l&agrave;, fut &agrave; peu pr&egrave;s nulle dans toute l'Islande,
+si bien que les plus gros fermiers se trouv&egrave;rent &agrave; court de grain et de
+fourrage. On s'aida mutuellement comme on put, et Gunnar en particulier
+se mit tellement en frais de largesses, qu'il finit par &eacute;puiser, lui
+aussi, sa r&eacute;serve.</p>
+
+<p>Or au b&#339;r de Kirboi, situ&eacute; entre les deux Ranga, au nord-ouest de
+Lidarende, demeurait un certain Otkel, qui &eacute;tait r&eacute;put&eacute; l'homme le plus
+riche, mais aussi le plus avare du district.</p>
+
+<p>Gunnar alla trouver ce paysan, et, lui faisant part de son embarras, il
+le pria de lui c&eacute;der une partie de son superflu.</p>
+
+<p>&laquo;En fait de provisions, r&eacute;pondit s&egrave;chement Otkel, je ne poss&egrave;de que le
+n&eacute;cessaire; mais, si tu veux m'acheter un esclave, j'en ai un &agrave; te
+vendre.&raquo;</p>
+
+<p>Gunnar, qui avait justement besoin d'un valet, consentit au march&eacute;, et
+Otkel lui livra un nomm&eacute; Skarph, Islandais d'origine, qui &eacute;tait l'homme
+le plus fain&eacute;ant et le plus vicieux qu'on p&ucirc;t voir.</p>
+
+<p>Le mari d'Halgierde s'en revint donc chez lui avec une bouche de plus &agrave;
+nourrir, et pas le moindre surcro&icirc;t de subsistances.</p>
+
+<p>Lorsque Nial sut la chose, il partit avec ses fils pour sa propri&eacute;t&eacute; de
+Thorosfield, y prit la charge de quinze chevaux en fourrages et en
+vivres, et amena le tout &agrave; son ami.</p>
+
+<p>&laquo;Si tu veux m'en croire, lui dit-il, tu t'abstiendras dor&eacute;navant de
+t'adresser &agrave; d'autres que moi.&raquo;</p>
+
+<p>Gunnar le remercia cordialement, et l'on pense si ce trait de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+d&eacute;licate resserra encore l'intimit&eacute; entre les deux chefs de famille.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Cependant Halgierde avait sur le c&#339;ur le proc&eacute;d&eacute; insultant d'Otkel, et
+elle songeait aux moyens de s'en venger. Quand le temps de l'alting fut
+revenu, et que tout le monde fut parti pour les comices, elle appela
+Skarph, son nouveau domestique.</p>
+
+<p>&laquo;Va &agrave; Kirboi, lui dit-elle; prends-y autant de beurre et de fromage que
+deux chevaux en pourront porter, et, pour qu'on ne s'aper&ccedil;oive pas du
+larcin, mets le feu au grenier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vaux pas cher, objecta Skarph, et j'ai bien des vilenies &agrave; mon
+compte, mais jusqu'&agrave; pr&eacute;sent je n'ai jamais vol&eacute; ni incendi&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce &agrave; dire? riposta Halgierde d'un ton de menace; un chenapan
+fini qui fait l'honn&ecirc;te homme! Ob&eacute;is-moi, ou sinon...!&raquo;</p>
+
+<p>La nuit venue, l'esclave prit deux chevaux et se dirigea du c&ocirc;t&eacute; de
+Kirboi. Bien que le chien de la ferme, qui le connaissait, se f&ucirc;t
+abstenu d'aboyer apr&egrave;s lui, il commen&ccedil;a par le tuer pour plus de s&ucirc;ret&eacute;,
+et, entrant dans le grenier de son ancien ma&icirc;tre, il y chargea ses b&ecirc;tes
+de beurre et de fromage; apr&egrave;s quoi il incendia le b&acirc;timent et s'en alla
+au galop.</p>
+
+<p>Comme il approchait de Lidarende, il s'aper&ccedil;ut qu'il avait perdu en
+chemin sa ceinture, avec son couteau qui &eacute;tait pass&eacute; dedans, mais il
+&eacute;tait trop tard pour qu'il p&ucirc;t retourner en arri&egrave;re.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s, Gunnar s'en revint de Tingvalla, accompagn&eacute; de
+plusieurs habitants du district de Sida qu'il avait invit&eacute;s &agrave; d&icirc;ner chez
+lui. Parmi les mets servis sur la table figurait abondance de beurre et
+de fromage.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! d'o&ugrave; sort donc tout cela?&raquo; demanda-t-il avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>Il savait que ces deux sortes d'aliments manquaient absolument au logis.</p>
+
+<p>&laquo;Ne t'inqui&egrave;te pas de ce d&eacute;tail, et mange tranquillement, lui r&eacute;pondit
+Halgierde. Est-ce aux hommes &agrave; se m&ecirc;ler des choses de cuisine?&raquo;</p>
+
+<p>Pour le coup, la patience &eacute;chappa &agrave; Gunnar.</p>
+
+<p>&laquo;Me prends-tu donc pour un rec&eacute;leur?&raquo; s'&eacute;cria-t-il d'une voix
+courrouc&eacute;e.</p>
+
+<p>Et, comme avaient fait avant lui Thorwald et Osvif, il frappa violemment
+sa femme &agrave; la joue.</p>
+
+<p>&laquo;C'est le troisi&egrave;me soufflet que je re&ccedil;ois; il me sera pay&eacute; le prix des
+deux autres!&raquo; dit Halgierde sans plus d'&eacute;motion.</p>
+
+<p>Et sur ce mot elle sortit de la salle.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Quand Otkel avait appris sur le ting l'incendie de son grenier, il
+s'&eacute;tait content&eacute; de dire:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; ce que c'est que de placer la grange trop pr&egrave;s du fournil!&raquo; Puis,
+la session close, il avait regagn&eacute;, lui aussi, sa maison.</p>
+
+<p>Un matin qu'il &eacute;tait sorti de chez lui pour visiter son p&acirc;tis &agrave; moutons,
+il vit, au bord de la Ranga, quelque chose qui brillait sur le sol.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! fit-il, qu'est-ce que cela? On dirait de la ceinture et du
+couteau de ce gredin de Skarph.&raquo;</p>
+
+<p>Il ramassa les objets et alla les montrer &agrave; ses gens, qui tous les
+reconnurent &eacute;galement.</p>
+
+<p>La chose lui parut louche, et il r&eacute;solut de l'&eacute;claircir &agrave; tout prix.</p>
+
+<p>Il manda quelques femmes du voisinage qui faisaient le m&eacute;tier de
+colporteuses, et, leur remettant de menues marchandises:</p>
+
+<p>&laquo;Allez-vous-en de b&#339;r en b&#339;r, leur dit-il, offrir cela aux ma&icirc;tresses
+des maisons, et ce qu'elles vous donneront en &eacute;change, rapportez-le-moi
+fid&egrave;lement.&raquo;</p>
+
+<p>Les femmes commenc&egrave;rent leur tourn&eacute;e. Quinze jours apr&egrave;s, elles
+reparurent, pliant sous la charge.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! dit Otkel en les voyant, on vous a lib&eacute;ralement gratifi&eacute;es! O&ugrave;
+avez-vous re&ccedil;u le plus gros de ce que vous portez?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Lidarende.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc Halgierde qui vous a donn&eacute; ces superbes fromages?</p>
+
+<p>&mdash;Elle-m&ecirc;me, et, &agrave; voir de quel c&#339;ur elle y allait, on e&ucirc;t dit que cela
+ne lui co&ucirc;tait rien.&raquo;</p>
+
+<p>Otkel se fit apporter un de ses moules, et il essaya dedans les
+fromages: ils s'y adaptaient exactement.</p>
+
+<p>&laquo;Plus de doute, s'&eacute;cria-t-il, ceci est mon bien, et c'est Skarph qui,
+sur l'ordre d'Halgierde, a pill&eacute; ma grange et l'a incendi&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Le propos eut bient&ocirc;t fait le tour du district, et Kulskiag, aux
+oreilles de qui il parvint, crut devoir en parler &agrave; son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! r&eacute;pondit Gunnar, la chose ne me para&icirc;t que trop vraie.</p>
+
+<p>&mdash;Et que comptes-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;M'en aller &agrave; Kirboi offrir &agrave; Otkel la r&eacute;paration &agrave; laquelle il a
+droit.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis que t'approuver, ajouta Kulskiah; c'est &agrave; toi de payer les
+m&eacute;faits de ta femme.&raquo;</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, Gunnar se pr&eacute;sentait chez Otkel.</p>
+
+<p>&laquo;Je viens, lui dit-il, m'entendre avec toi au sujet du dommage que
+Skarph t'a caus&eacute;. Veux-tu que les principaux du district prononcent
+comme arbitres?</p>
+
+<p>&mdash;Tu me proposes ce moyen, r&eacute;pondit Otkel, parce que tu sais que les
+gens du pays te sont en majorit&eacute; favorables, tandis que moi, je ne suis
+pas aim&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit le fils d'Hamund sans se d&eacute;partir de son calme
+courtois, fixe toi-m&ecirc;me le d&eacute;dommagement que tu d&eacute;sires.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, je verrai,&raquo; r&eacute;pliqua le paysan.</p>
+
+<p>Gunnar dut se retirer sur cette r&eacute;ponse &eacute;vasive.</p>
+
+<p>&Agrave; peine se fut-il &eacute;loign&eacute;, que ledit Otkel alla consulter son intime ami
+et voisin Valgard, qui &eacute;tait le personnage le plus perfide et le plus
+astucieux de toute la contr&eacute;e; aussi ne l'appelait-on commun&eacute;ment que
+Valgard le Faux. C'&eacute;tait, de plus, un ennemi acharn&eacute; de Gunnar.</p>
+
+<p>L'autre lui conseilla de recourir aux lumi&egrave;res de Gissur le <i>gode</i><a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>,
+qui habitait le domaine de Mosfield, sis assez loin au nord-ouest par
+del&agrave; le torrent de la Thiorsa.</p>
+
+<p>&laquo;Si tu le veux, dit-il, je t'accompagnerai.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Otkel accepta la proposition, et les deux hommes partirent ensemble. En
+route, Valgard dit &agrave; son ami:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, je sais que les longs trajets te r&eacute;pugnent; laisse-moi faire
+cette d&eacute;marche &agrave; ta place.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s volontiers, r&eacute;pliqua Otkel; je m'en rapporte compl&egrave;tement &agrave;
+toi.&raquo;</p>
+
+<p>Valgard arriva donc chez Gissur, et lui expliqua de quoi il s'agissait.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, &agrave; ce que je vois, fit remarquer le gode, Gunnar a port&eacute; &agrave; Otkel
+des propositions d'arrangement acceptables; pourquoi donc celui-ci les
+a-t-il repouss&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il voulait avant tout te consulter, sachant combien tes avis
+ont de poids.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, assure-le de ma part, si tu m'as bien expos&eacute; l'affaire, que
+le meilleur pour lui est de souscrire aux offres d'accommodement de
+Gunnar. Mon concours ne lui fera pas d&eacute;faut.&raquo;</p>
+
+<p>Valgard regagna Kirboi.</p>
+
+<p>&laquo;Gissur me charge de te pr&eacute;senter ses saluts, dit-il &agrave; Otkel. Son
+opinion est que, dans l'occurrence, tu aurais grand tort d'accepter une
+r&eacute;paration &agrave; l'amiable. La femme de Gunnar t'a vol&eacute;; son mari est
+coupable de recel: mieux vaut que tu intentes une plainte en justice.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; quelques semaines de l&agrave;, Gunnar travaillait dans son enclos, le dos
+tourn&eacute; &agrave; la route, quand il entendit un galop de chevaux. C'&eacute;tait Otkel
+qui passait devant le b&#339;r, en compagnie d'une dizaine d'hommes. Sans
+m&ecirc;me s'arr&ecirc;ter, le fermier de Kirboi lui cria &agrave; haute voix devant ses
+t&eacute;moins la formule d'assignation &agrave; l'alting, puis il disparut comme il
+&eacute;tait venu.</p>
+
+<p>L'&eacute;poque des assises arriv&eacute;e, Gunnar se rendit &agrave; Tingvalla, et l&agrave; il
+affecta de ne jamais para&icirc;tre en public qu'escort&eacute; de ses deux fr&egrave;res
+Kulskiag et Hort, et de Nial et de ses fils. Ces hommes d'&eacute;lite r&eacute;unis
+lui formaient une sorte de garde d'honneur.</p>
+
+<p>Tout le monde sut bient&ocirc;t sur le ting que l'intention du fermier de
+Lidarende &eacute;tait d'appeler sa partie adverse &agrave; une lutte en champ clos
+dans l'&icirc;le de Holm, et l'on ajoutait que c'&eacute;tait contre le gode Gissur
+qu'il voulait combattre personnellement.</p>
+
+<p>Quand celui-ci fut inform&eacute; de la chose, il courut imm&eacute;diatement chez
+Otkel.</p>
+
+<p>&laquo;Qui donc, lui dit-il, t'a conseill&eacute; d'actionner Gunnar par-devant
+l'alting?</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi-m&ecirc;me, parlant &agrave; Valgard.</p>
+
+<p>&mdash;Valgard en a menti, comme toujours, s'&eacute;cria l'homme de loi; prenons
+des t&eacute;moins et allons chez Gunnar.&raquo;</p>
+
+<p>Gunnar, averti de son approche, s'&eacute;tait h&acirc;t&eacute; de sortir de sa hutte avec
+tout son monde, qu'il fit ranger en ordre de bataille.</p>
+
+<p>Gissur s'avan&ccedil;a et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Nous venons t'offrir de prononcer toi-m&ecirc;me le verdict.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? fit Gunnar interdit; est-ce que ce n'est pas sur ton avis que
+j'ai &eacute;t&eacute; cit&eacute; en justice?</p>
+
+<p>&mdash;Non, jamais je n'ai donn&eacute; ce conseil &agrave; Otkel. Valgard le Faux l'a
+tromp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le jures?&raquo;</p>
+
+<p>Le gode pronon&ccedil;a la formule de serment.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, reprit fi&egrave;rement Gunnar, je suis toujours pr&ecirc;t &agrave; payer le
+dommage que ma femme a caus&eacute;; mais il me faut, &agrave; moi aussi, une
+r&eacute;paration pour cette fa&ccedil;on offensante de me traduire d&eacute;risoirement &agrave;
+l'alting, et j'&eacute;value l'indemnit&eacute; qui m'est due de ce chef &agrave;
+l'&eacute;quivalent de celle que j'offre &agrave; Otkel. Si cette solution ne vous
+agr&eacute;e pas, que le proc&egrave;s suive son cours l&eacute;gal. Je sais, dans ce cas, ce
+qu'il me reste &agrave; faire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Gissur, nous souscrivons &agrave; tout ce que tu dis, et nous
+ne te demandons qu'une chose, c'est d'&ecirc;tre dor&eacute;navant l'ami d'Otkel.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, jamais! s'&eacute;cria Gunnar. L'ami de Valgard le Faux ne saurait
+devenir le mien, et, s'il n'est point fermement r&eacute;solu &agrave; me laisser
+tranquille d&eacute;sormais, j'estime que le plus sage pour lui, c'est d'aller
+d&egrave;s maintenant s'&eacute;tablir dans quelque district un peu &eacute;loign&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi e&ucirc;t pu se trouver clos, ou du moins assoupi jusqu'&agrave; nouvel ordre,
+le diff&eacute;rend d'Otkel et de Gunnar, si un incident tout fortuit ne f&ucirc;t
+venu presque aussit&ocirc;t le ranimer.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h2>
+
+<p class="tit">le coup d'&eacute;peron et ce qui s'ensuivit</p>
+
+
+<p>Au cours de ce m&ecirc;me &eacute;t&eacute;, Otkel voulut aller passer une huitaine de jours
+&agrave; Dal, o&ugrave; il avait un ami du nom de Runolf. Il prit avec lui Valgard le
+Faux, ses deux fr&egrave;res et quatre autres hommes, et il se mit en route
+vers la Markar, &agrave; l'est de laquelle &eacute;tait le b&#339;r de Runolf. Il devait
+passer cette rivi&egrave;re &agrave; un gu&eacute; voisin de Lidarende.</p>
+
+<p>Comme il descendait la pente du coteau sur lequel se trouvaient les
+champs de Gunnar, son cheval eut peur et partit &agrave; fond de train.</p>
+
+<p>Gunnar &eacute;tait justement en train de semer de l'orge, baiss&eacute; vers la
+gl&egrave;be, sa hache et son manteau pos&eacute;s &agrave; terre pr&egrave;s de lui. Otkel ne
+pouvait pas le voir, et Gunnar ne pouvait pas non plus voir Otkel.</p>
+
+<p>Or le hasard voulut que l'animal emport&eacute; fil&acirc;t juste au ras de lui.
+Gunnar, surpris, se redressa brusquement, et l'&eacute;peron d'Otkel, qui n'en
+pouvait mais, lui d&eacute;chira au passage l'oreille gauche, d'o&ugrave; le sang
+jaillit avec abondance.</p>
+
+<p>Une minute apr&egrave;s Valgard et les autres arrivaient. Gunnar les prit
+aussit&ocirc;t &agrave; t&eacute;moin de l'acte du brutalit&eacute; d'Otkel.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! dit Valgard, le mal n'est pas grand. Vas-tu pour si peu te mettre
+en col&egrave;re et brandir ta hallebarde, comme tu le fis derni&egrave;rement sur le
+ting en nous dictant ton arr&ecirc;t souverain?</p>
+
+<p>&mdash;Je te souhaite, &agrave; toi et aux autres, de ne jamais me fournir
+l'occasion de brandir, comme tu le dis, ma hallebarde!&raquo; se contenta de
+r&eacute;pliquer Gunnar, et il rentra de ce pas &agrave; son b&#339;r, o&ugrave; il ne souffla mot
+de l'aventure; de sorte que chacun crut que sa blessure &eacute;tait l'effet
+d'un simple accident.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Oktel et ses compagnons continu&egrave;rent leur route jusqu'&agrave; Dal, et l&agrave;,
+quand tout le monde fut &agrave; table, Valgard raconta ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;
+pr&egrave;s de Lidarende.</p>
+
+<p>&laquo;Et quelle figure faisait Gunnar? demanda l&agrave;-dessus un des convives.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, il m'a bien sembl&eacute; qu'il pleurait.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, interrompit s&eacute;v&egrave;rement Runolf, une parole calomnieuse que tu
+regretteras. Gunnar lui-m&ecirc;me est homme &agrave; te prouver que ses yeux ne sont
+point faits pour les pleurs. Puissent d'autres que toi encore ne pas
+l'apprendre &agrave; leurs d&eacute;pens!&raquo;</p>
+
+<p>Quand au bout de la semaine son ami le quitta, Runolf lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Peut-&ecirc;tre ferais-je bien de t'accompagner jusqu'&agrave; Kirboi; Gunnar, en te
+voyant avec moi, ne te cherchera point querelle.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Otkel repoussa la proposition, en all&eacute;guant qu'il passerait la
+Markar un peu plus en aval, loin de Lidarende.</p>
+
+<p>Cependant le m&eacute;chant propos de Valgard le Faux avait &eacute;t&eacute; rapport&eacute; &agrave; un
+p&acirc;tre, qui s'&eacute;tait empress&eacute; de l'aller redire &agrave; Gunnar.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bon, avait r&eacute;pondu celui-ci; occupe-toi de faire ton m&eacute;tier, et
+ne m'importune point de pareilles v&eacute;tilles.&raquo;</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, toutefois, il entretint de la chose son fr&egrave;re Kulskiag;
+puis le lendemain, qui &eacute;tait le jour o&ugrave; Otkel devait regagner Kirboi, il
+ceignit son glaive, se coiffa de son casque, prit sa hallebarde, et
+ainsi &eacute;quip&eacute; galopa vers l'ouest.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pass&eacute; la Ranga pr&egrave;s de la ferme d'Hof, il descendit de
+cheval et attendit.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants Otkel et ses compagnons parurent.
+Imm&eacute;diatement il courut sur eux.</p>
+
+<p>&laquo;Voici ma hallebarde, leur cria-t-il, et je vais vous montrer comment je
+pleure!&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>La troupe adverse mit vite pied &agrave; terre pour se ruer contre lui. Halkol,
+un des fr&egrave;res d'Otkel, fut le premier &agrave; l'attaque. Des deux mains il
+lan&ccedil;a un &eacute;norme javelot &agrave; Gunnar. Celui-ci se couvrit, et le dard
+s'enfon&ccedil;a dans son bouclier. Gunnar alors jeta ledit bouclier contre
+terre avec une telle force, qu'il y resta fich&eacute; par la pointe du
+javelot; puis, saisissant son &eacute;p&eacute;e, il se mit &agrave; d&eacute;crire des moulinets si
+vertigineux, que c'&eacute;taient autant d'&eacute;clairs fulgurants.</p>
+
+<p>Dans un de ces moulinets il trancha le poignet droit au fr&egrave;re d'Otkel;
+ensuite, se retournant vers Valgard, qui le mena&ccedil;ait &agrave; dos de sa hache,
+il lui fit d'un coup de sa hallebarde sauter l'arme des mains; puis,
+d'un second coup lui traversant le ventre, il l'enleva ainsi embroch&eacute;,
+et l'envoya, la t&ecirc;te la premi&egrave;re, rejoindre sa hache dans le marais
+voisin.</p>
+
+<p>Otkel voulut profiter du moment pour couper le jarret de son ennemi;
+mais, d'un bond prodigieux en l'air, Gunnar &eacute;vita l'atteinte de l'&eacute;p&eacute;e;
+apr&egrave;s quoi, retombant d'aplomb sur ses jambes, il transper&ccedil;a Otkel &agrave; son
+tour.</p>
+
+<p>Soudain une voix s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Tiens bon. Gunnar, me voici!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Kulskiag qui, averti par sa m&egrave;re Ranveige du d&eacute;part pr&eacute;cipit&eacute; de
+son fr&egrave;re, s'&eacute;tait h&acirc;t&eacute; de saisir ses armes et de s'&eacute;lancer ventre &agrave;
+terre sur ses traces. Il commen&ccedil;a par coucher &agrave; terre l'autre fr&egrave;re
+d'Otkel, et Gunnar et lui, &agrave; deux contre quatre, eurent bient&ocirc;t raison
+du reste de la troupe.</p>
+
+<p>L'affaire revint &agrave; l'alting suivant; mais tel &eacute;tait encore, &agrave; ce moment,
+le prestige de l'homme de Lidarende, que tous les paysans de la vall&eacute;e
+de la Markar et un grand nombre de ceux de la Ranga prirent &agrave; l'envi
+parti pour lui, et oblig&egrave;rent les trois fils d'Otkel,&mdash;Bork, &Eacute;gil et
+Starkad,&mdash;&agrave; recevoir le wehrgeld fix&eacute; par les juges.</p>
+
+<p>&laquo;C'est &eacute;gal, dit Nial &agrave; Gunnar, cette affaire me para&icirc;t tr&egrave;s f&acirc;cheuse.
+On commence, vois-tu, &agrave; te jalouser fort, et d&eacute;sormais chacun de tes
+triomphes accro&icirc;tra le nombre de tes envieux, et par cons&eacute;quent celui de
+tes ennemis.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s, comme le fils d'Hamund se disposait &agrave; partir pour
+le b&#339;r de Tung, situ&eacute; sur un affluent de la Markar, afin d'y rendre
+visite &agrave; Asgrim, le beau-p&egrave;re d'Helge, Nial courut vite &agrave; Lidarende.</p>
+
+<p>&laquo;Tu as &agrave; faire un trajet assez long, dit-il &agrave; Gunnar; m&eacute;fie-toi en
+chemin des surprises. Tu n'ignores pas que, malgr&eacute; l'accommodement
+survenu, la &laquo;querelle du sang&raquo; reste ouverte entre toi et les fils
+d'Otkel. Veux-tu que mes quatre fils t'accompagnent?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, r&eacute;pondit Gunnar, je n'entends point qu'ils s'exposent pour
+moi.&raquo;</p>
+
+<p>Et il sauta en selle, accompagn&eacute; seulement de ses fr&egrave;res Kulskiag et
+Hort.</p>
+
+<p>Il demeura huit jours &agrave; Tung, et lorsqu'il prit cong&eacute; d'Asgrim, celui-ci
+lui proposa &eacute;galement une escorte pour sa s&ucirc;ret&eacute;. Il la refusa et
+partit.</p>
+
+<p>Il venait de franchir la Thiorsau, cours d'eau vassal des grands fiords
+de l'ouest, quand il se sentit pris de somnolence. La petite troupe
+s'arr&ecirc;ta donc au revers d'une colline, et Gunnar se coucha pour dormir.</p>
+
+<p>Son sommeil fut &eacute;trangement agit&eacute;; un frisson secouait tous ses membres,
+et ses l&egrave;vres murmuraient des paroles sans suite. Hort voulut
+l'&eacute;veiller, mais Kulskiag l'en emp&ecirc;cha.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, ce cauchemar cessa, ses yeux se rouvrirent, et il regarda
+autour de lui d'un air effar&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Tu as fait quelque songe p&eacute;nible? lui dit Kulskiag.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un songe tel, que, si je l'eusse eu cette nuit &agrave; Tung, j'aurais
+laiss&eacute; l'un de vous deux chez Asgrim.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi donc, demanda Hort.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai r&ecirc;v&eacute; qu'une bande de loups nous attaquait pr&egrave;s de Nafahole
+(c'&eacute;tait le nom des hauteurs qui se trouvaient un peu plus loin); moi et
+Kulskiag nous en abattions un bon nombre; mais Hort &eacute;tait mis en pi&egrave;ces,
+et un des fauves lui d&eacute;vorait le c&#339;ur.&raquo;</p>
+
+<p>Hort, &agrave; ce mot, se prit &agrave; rire; mais Gunnar ajouta d'un ton de voix tr&egrave;s
+s&eacute;rieux:</p>
+
+<p>&laquo;Fr&egrave;re, veux-tu que je te donne un conseil? Retourne imm&eacute;diatement &agrave;
+Tung.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ferai rien, certes, r&eacute;pliqua le jeune homme; j'entends te
+suivre, fuss&eacute;-je assur&eacute; de mourir en route.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s, tous les trois passaient la Ranga de l'ouest, et
+s'acheminaient du c&ocirc;t&eacute; de Nafahole. En approchant des collines, ils
+aper&ccedil;urent une troupe arm&eacute;e qui &eacute;piait leur marche. C'&eacute;taient les trois
+fils d'Otkel, Bork, Starkad et &Eacute;gil, accompagn&eacute;s d'une vingtaine
+d'hommes. Ils avaient eu vent du voyage de Gunnar, et avaient pris leurs
+dispositions afin de l'attaquer au retour.</p>
+
+<p>Gunnar, &agrave; leur vue, piqua des deux, suivi de ses fr&egrave;res, vers une langue
+de terre proche de la Ranga qui lui semblait propre &agrave; la d&eacute;fensive. Ses
+ennemis l'y rejoignirent aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>En t&ecirc;te de la bande, d&eacute;valant p&ecirc;le-m&ecirc;le sur la pente abrupte, s'avan&ccedil;ait
+un certain Sigurd, dit &laquo;la t&ecirc;te de porc&raquo;, qui &eacute;tait l'&acirc;me damn&eacute;e de
+Starkad. Gunnar lui d&eacute;cocha prestement une fl&egrave;che. Sigurd n'eut pas le
+temps de se couvrir de son bouclier; le trait lui entra par l'&#339;il gauche
+et lui ressortit par la nuque. Ce fut le premier mort du combat.</p>
+
+<p>Une autre fl&egrave;che, lanc&eacute;e aussi par Gunnar, abattit un second homme, et
+Kulskiag, du jet d'une &eacute;norme pierre, fendit le cr&acirc;ne &agrave; un troisi&egrave;me.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>&laquo;Sus! sus! cria Bork &agrave; ses gens; j'ai jur&eacute; de ne point m'en retourner
+sans sa t&ecirc;te!</p>
+
+<p>&mdash;Viens donc la prendre!&raquo; riposta Gunnar, qui jeta son arc, et, le
+glaive d'une main, la hallebarde de l'autre, attendit le choc de pied
+ferme.</p>
+
+<p>Bork et &Eacute;gil fondirent &agrave; la fois sur lui. Il transper&ccedil;a l'un d'un coup
+de hallebarde, et d&eacute;capita l'autre du tranchant de son &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>Kulskiag, de son c&ocirc;t&eacute;, serr&eacute; de pr&egrave;s par un certain Svine, de sa hache
+lui tranchait litt&eacute;ralement le f&eacute;mur. L'homme demeura un instant debout
+sur son autre jambe, regardant d'un &#339;il h&eacute;b&eacute;t&eacute; son moignon qui
+rougissait le sol; puis il tomba mort.</p>
+
+<p>Un nouvel adversaire se rua aussit&ocirc;t sur Kulskiag. Celui-ci l'embrocha
+de sa hallebarde, et, le faisant tournoyer en l'air, le lan&ccedil;a dans les
+eaux de la Ranga. Hort, lui aussi, se comportait vaillamment. Il avait
+d&eacute;j&agrave; fait mordre la poussi&egrave;re &agrave; deux de ses ennemis, quand un troisi&egrave;me,
+nomm&eacute; Thore, r&eacute;cemment arriv&eacute; de Norw&egrave;ge, lui enfon&ccedil;a son glaive dans le
+c&#339;ur. Le malheureux expira sur-le-champ.</p>
+
+<p>Gunnar, qui venait de se d&eacute;barrasser de son septi&egrave;me assaillant, se
+pr&eacute;cipita furieusement sur Thore, et, le frappant au d&eacute;faut des c&ocirc;tes,
+lui partagea le corps en deux morceaux.</p>
+
+<p>&laquo;Fuyons! s'&eacute;cria Starkad &agrave; cette vue; car nous avons affaire ici &agrave;
+quelque puissance surnaturelle.</p>
+
+<p>&mdash;Attends au moins que je te marque, pour qu'on voie bien que tu t'es
+battu.&raquo;</p>
+
+<p>L'autre s'esquiva au plus vite; n&eacute;anmoins le fer de son adversaire eut
+le temps de lui entamer l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>Toute la troupe d&eacute;tala, laissant treize morts sur le champ de bataille,
+et, parmi ceux qui s'enfuyaient, il n'y en avait pas deux qui ne fussent
+bless&eacute;s.</p>
+
+<p>Hort &eacute;tait la quatorzi&egrave;me victime.</p>
+
+<p>Gunnar &eacute;tendit le corps &agrave; fleur de terre sur son bouclier, et un tertre
+surmont&eacute; d'un petit <i>cairn</i> en cailloux fut &eacute;rig&eacute; par-dessus le cadavre,
+selon la mode islandaise et pa&iuml;enne. Tout le temps que dura cette
+c&eacute;r&eacute;monie, le fils d'Hamund et son fr&egrave;re n'&eacute;chang&egrave;rent pas entre eux une
+parole; mais, au gonflement des veines de ses tempes et aux taches
+rouges qui marquaient ses joues, on devinait assez quelles pens&eacute;es de
+vengeance s'agitaient dans l'&acirc;me de Gunnar.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>On pouvait s'attendre &agrave; ce que l'affaire f&ucirc;t extr&ecirc;mement grave, si tous
+les gens apparent&eacute;s aux victimes se coalisaient en justice contre le
+meurtrier. Aussi Gunnar n'eut-il rien de plus press&eacute; que d'aller &agrave;
+Bergtorsvol demander conseil &agrave; son ami Nial.</p>
+
+<p>&laquo;Dans tout cela, lui dit ce dernier, je ne vois pas qu'il y ait eu de ta
+faute; c'est l'in&eacute;luctable fatalit&eacute; qui t'a contraint &agrave; ce nouveau fait
+d'armes; mais on commence, je te le r&eacute;p&egrave;te, &agrave; se lasser de tes
+sanglants triomphes, et je crains qu'un f&acirc;cheux remous d'opinion ne se
+manifeste contre toi &agrave; l'alting. Compte n&eacute;anmoins que je ferai de mon
+mieux pour que tu reviennes victorieux de l'instance.&raquo;</p>
+
+<p>Quand les assises furent ouvertes, la partie plaignante se pr&eacute;senta,
+ayant &agrave; sa t&ecirc;te, outre Starkad et ses deux beaux-fr&egrave;res Thorgrim et
+Onund, le gode Gissur en personne, dont Starkad avait entre temps &eacute;pous&eacute;
+la fille, dans l'unique vue de le rallier &agrave; la cause des siens.</p>
+
+<p>Gunnar, lui, &eacute;tait assist&eacute; de ses tenants ordinaires, et en outre d'un
+cousin de feu Hogi, un certain Olaf, qui &eacute;tait pour l'instant le plus
+gros chef de la vall&eacute;e de la Laxa.</p>
+
+<p>Le remous d'opinion pr&eacute;dit par Nial ne manqua pas, en effet, de se
+produire; n&eacute;anmoins, gr&acirc;ce au cr&eacute;dit d'Olaf et &agrave; l'habilet&eacute; de Nial
+lui-m&ecirc;me, Gunnar, cette fois encore, s'en tira. On gagna les uns par des
+pr&eacute;sents, on d&eacute;sarma les autres par des promesses, si bien que l'homme
+de Lidarende sembla sortir de ce nouveau proc&egrave;s plus fort et plus
+respect&eacute; que jamais.</p>
+
+<p>Mais le sage Nial ne s'y trompait pas.</p>
+
+<p>&laquo;Prends bien garde, dit-il &agrave; Gunnar, ta popularit&eacute; ne tient plus qu'&agrave; un
+fil. Si la force des choses t'entra&icirc;ne &agrave; un homicide de plus, rien, j'en
+ai peur, ne pourra te sauver.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII</h2>
+
+<p class="tit">ce qu'il y a dans le pas d'un cheval</p>
+
+
+<p>Un hiver encore s'est &eacute;coul&eacute;. La di&egrave;te islandaise a repris sa session de
+printemps au milieu d'un concours inusit&eacute; de peuple, et mille
+grondements, pr&eacute;curseurs de l'orage, emplissent l'agreste vallon de
+Tingvalla.</p>
+
+<p>Le gode Gissur a fait le tour du ting pour recueillir l'adh&eacute;sion des
+chefs &agrave; l'instance qu'il doit introduire en justice au sujet du meurtre
+de son gendre Starkad et de cinq autres de ses parents.</p>
+
+<p>L'affaire appel&eacute;e, il gravit le Logberg suivi de ses t&eacute;moins, et expose
+sa plainte dans les formes voulues. Le vieux Nial s'avance ensuite au
+pied du roc o&ugrave; si&egrave;ge le <i>Logmadr</i>, et s'adressant aux juges assembl&eacute;s:</p>
+
+<p>&laquo;Est-il vrai, demande-t-il, que Gunnar et Kulskiag, s'en revenant
+derni&egrave;rement des &icirc;les de la C&ocirc;te, ont &eacute;t&eacute; derechef assaillis pr&egrave;s de la
+Ranga par Starkad, fils d'Otkel, accompagn&eacute; d'une douzaine d'autres
+hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, r&eacute;pondent les juges.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai aussi, reprend Nial, que, quelques semaines auparavant,
+le m&ecirc;me Starkad, de complicit&eacute; avec Onund et Thorgrim, avait projet&eacute;
+d'attaquer Gunnar dans son propre b&#339;r tandis que tous les gens de sa
+maison se trouveraient aux champs, et que ce coup de main ne manqua que
+parce qu'un p&acirc;tre de Thorosfield avait eu vent de ce qui se tramait?</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore exact, fit un jur&eacute;; mais une composition en argent, fix&eacute;e
+par un arbitrage &agrave; l'amiable, a r&eacute;gl&eacute; l'affaire dans le d&eacute;lai voulu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, poursuivit Nial, je demande ici, au nom de Gunnar, que douze
+arbitres d&eacute;cident &eacute;galement dans l'instance pr&eacute;sente. Gunnar pourrait
+l&eacute;galement protester contre l'accusation dont il est l'objet de la part
+de Gissur, et solliciter un arr&ecirc;t de d&eacute;boutance...&raquo;</p>
+
+<p>Des bruits confus s'&eacute;lev&egrave;rent &agrave; ce mot de diff&eacute;rents c&ocirc;t&eacute;s de
+l'assembl&eacute;e; Nial continua toutefois sans se troubler:</p>
+
+<p>&laquo;...Mais Gunnar n'est point de ceux qui se d&eacute;robent quand il s'agit de
+verser le prix du sang, et, d&ucirc;t tout son avoir et le mien y passer, vous
+ne le trouverez jamais insolvable.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Cette p&eacute;roraison fut de nouveau suivie de murmures hostiles. N&eacute;anmoins
+un certain nombre de notables, apr&egrave;s s'&ecirc;tre consult&eacute;s un instant,
+appuy&egrave;rent la requ&ecirc;te de Nial, et le tribunal arbitral fut form&eacute;.</p>
+
+<p>Gunnar et Kulskiag, retir&eacute;s dans leur hutte, attendaient silencieusement
+la sentence.</p>
+
+<p>Celle-ci fut prononc&eacute;e le jour m&ecirc;me. Elle fixait &agrave; un taux relativement
+mod&eacute;r&eacute; les indemnit&eacute;s p&eacute;cuniaires &agrave; payer pour la mort de Starkad et de
+ses compagnons; mais elle d&eacute;clarait Gunnar et son fr&egrave;re condamn&eacute;s &agrave; un
+exil de trois ans.</p>
+
+<p>L'arr&ecirc;t portait, suivant l'usage, que si dans ce laps de temps les
+bannis reparaissaient en Islande, toute personne apparent&eacute;e &agrave; l'une de
+leurs victimes &eacute;tait autoris&eacute;e &agrave; les tuer.</p>
+
+<p>Les applaudissements de cette m&ecirc;me foule, qui avait tant de fois acclam&eacute;
+aux comices l'homme de Lidarende, salu&egrave;rent au loin cette sentence
+draconienne.</p>
+
+<p>Gunnar acquitta sans mot dire le wehrgeld, et aussit&ocirc;t, accompagn&eacute; de
+Nial, il reprit le chemin de la Markar.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, lui dit en route ce dernier, ob&eacute;is docilement &agrave; la loi; donne
+ce nouveau gage &agrave; ta gloire. Va-t'en comme jadis dans les pays de l'est
+conqu&eacute;rir un surcro&icirc;t de cr&eacute;dit et d'honneur. Tu trouveras, &agrave; ton
+retour, ta consid&eacute;ration si bien refaite d'elle-m&ecirc;me, que nul n'osera
+plus te marcher sur le pied... Si tu agis autrement, tu es un homme
+mort.&raquo;</p>
+
+<p>Gunnar r&eacute;pondit qu'il n'avait nullement l'intention de violer la
+sentence rendue contre lui. D&egrave;s le lendemain il fit parer un navire au
+fiord le plus proche, et quelques jours apr&egrave;s il disait adieu &agrave; tous ses
+amis et ses serviteurs qui l'avaient escort&eacute; jusqu'&agrave; la Markar.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Son fr&egrave;re Kulskiag chevauchait en silence &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui. Tout &agrave; coup la
+monture de Gunnar ayant fait un faux pas, ce dernier mit pied &agrave; terre,
+et &agrave; ce moment il promena ses regards sur la croupe des monts
+d'alentour et sur les champs qui se trouvaient &agrave; leurs pieds.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! le splendide coup d'&#339;il! s'&eacute;cria-t-il comme &eacute;merveill&eacute;. Jamais il
+ne m'a paru aussi beau! Vois, les &eacute;pis jaunes m&ucirc;rissent pour la coupe,
+et le foin est tout fauch&eacute; sur le pr&eacute;... Kulskiag, je tourne ici
+bride... L'Islande est le plus beau pays!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie, r&eacute;pondit le fr&egrave;re, ne fais pas ce plaisir &agrave; tes ennemis,
+respecte la loi; personne ne voudra plus se fier &agrave; toi, et il arrivera,
+crois-le bien, ce que Nial a pr&eacute;dit.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne vais pas plus loin, r&eacute;p&eacute;ta Gunnar, et je te conseille
+de faire comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Certes non, je ne veux pas rompre ma parole, ni maintenant ni en aucun
+temps... S&eacute;parons-nous donc; mais dis aux miens que jamais je ne
+reverrai l'Islande, car j'ai la certitude de ta fin prochaine, et je ne
+saurais vivre ici sans toi.&raquo;</p>
+
+<p>Ils se quitt&egrave;rent, Kulskiag pour s'embarquer &agrave; destination des rives
+&eacute;trang&egrave;res, Gunnar pour regagner Lidarende.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV</h2>
+
+<p class="tit">le si&egrave;ge de lidarende&mdash;mort de gunnar</p>
+
+
+<p>&Agrave; l'alting suivant le gode Gissur d&eacute;clara Gunnar &laquo;hors la loi&raquo;, et,
+apr&egrave;s la dissolution de l'assembl&eacute;e populaire, assigna rendez-vous &agrave;
+tous les adversaires du banni dans cette sombre gorge de l'Allmannagia
+dont on a d&eacute;crit le site au lecteur.</p>
+
+<p>&Agrave; cette nouvelle, Nial courut au plus vite pr&eacute;venir son ami. Il lui
+offrit derechef le concours arm&eacute; de ses fils, pr&ecirc;ts, disait-il, &agrave; mourir
+pour lui; mais Gunnar, encore une fois, refusa fermement ce g&eacute;n&eacute;reux
+sacrifice.</p>
+
+<p>Quelque temps s'&eacute;coula. Le fils d'Hamund allait et venait comme de
+coutume, sans que personne f&icirc;t mine de l'attaquer au dehors ou chez lui.
+C'est qu'on attendait la moisson, &eacute;poque o&ugrave; tous ses gens allaient &ecirc;tre
+occup&eacute;s &agrave; faucher dans les &icirc;les voisines, et o&ugrave; il devait rester seul au
+logis avec Ranveige, sa vieille m&egrave;re, sa femme Halgierde et un chien
+d'Islande appel&eacute; <i>Sam</i>, d'un instinct et d'un flair tellement
+merveilleux, qu'il discernait du premier abord l'ami de l'ennemi et
+n'aboyait jamais qu'&agrave; bon escient.</p>
+
+<p>Au jour dit, les conjur&eacute;s prirent donc le chemin de Lidarende. Arriv&eacute;s
+pr&egrave;s de la haie de Gunnar, ils firent halte pour se concerter. Le
+premier obstacle &eacute;tait <i>Sam</i>; il fallait tout d'abord se d&eacute;faire de lui.
+Le chien, qui r&ocirc;dait au dehors, vint de lui-m&ecirc;me au-devant de son
+destin. &Agrave; peine, en effet, eut-il aper&ccedil;u le premier homme de la bande,
+qu'il lui sauta courageusement &agrave; la gorge. Un vigoureux coup de hache
+sur la t&ecirc;te eut raison du fid&egrave;le animal; mais avant de tomber mort il
+poussa un hurlement comme personne n'en avait jamais entendu.</p>
+
+<p>Gunnar, qui reposait sur son lit dans la mansarde de son b&#339;r, s'&eacute;veilla
+&agrave; ce cri de d&eacute;tresse.</p>
+
+<p>&laquo;Hol&agrave;! dit-il, Sam mon fr&egrave;re, il me semble qu'on joue un vilain jeu avec
+toi!&raquo;</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment il vit par la lucarne quelqu'un qui grimpait vers le
+toit. C'&eacute;tait Thorgrim, qu'on avait envoy&eacute; voir en haut si Gunnar &eacute;tait
+bien chez lui. Il fut renseign&eacute; &agrave; souhait, car celui-ci lui d&eacute;tacha par
+l'ouverture un bon coup de hallebarde qui le fit d&eacute;gringoler prestement.
+L'homme eut n&eacute;anmoins encore assez de force pour courir vers le reste de
+la troupe.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien? demanda Gissur, Gunnar est-il l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Allez-y voir, r&eacute;pondit Thorgrim; pour moi, j'ai la preuve que sa
+hallebarde du moins y est.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots il tomba mort.</p>
+
+<p class="img"><img src="images/008.png" alt="&laquo;Souviens-toi du soufflet que tu me donnas!&raquo;" width="80%" /><br />&laquo;Souviens-toi du soufflet que tu me donnas!&raquo;.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Les conjur&eacute;s se ru&egrave;rent aussit&ocirc;t sur la maison; mais Gunnar les re&ccedil;ut si
+bien &agrave; coups de fl&egrave;ches, qu'ils ne purent gu&egrave;re avancer en besogne. Un
+instant ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent pour reprendre haleine, puis revinrent &agrave; la
+charge.</p>
+
+<p>Trois assauts successifs ayant &eacute;chou&eacute;, la troupe faisait mine de se
+retirer, lorsque Gunnar, saisissant une fl&egrave;che qui &eacute;tait rest&eacute;e fich&eacute;e
+dans une poutre pr&egrave;s de la lucarne: &laquo;Voil&agrave;, dit-il, un trait qui leur
+appartient; je vais donc le leur renvoyer, pour qu'ils aient la honte
+d'&ecirc;tre atteints par leurs propres armes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, supplia la m&egrave;re, ne fais pas cela, ne les rappelle pas ici,
+puisque tu vois qu'ils s'&eacute;loignent.&raquo;</p>
+
+<p>Gunnar lan&ccedil;a nonobstant le projectile, qui blessa gri&egrave;vement un homme &agrave;
+l'arri&egrave;re-garde.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! dit Gissur, je viens de voir une main avec un anneau d'or qui
+cueillait une fl&egrave;che sur le toit... M'est avis qu'ils n'ont pas l&agrave;
+dedans beaucoup de munitions, puisqu'ils en vont glaner au dehors... Si
+nous reprenions un peu l'offensive?</p>
+
+<p>&mdash;Br&ucirc;lons-le dans sa tani&egrave;re, dit Onund.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, jamais! r&eacute;pliqua Gissur, ma propre vie f&ucirc;t-elle en jeu!
+Mais toi, qui passes pour un homme de ressources, tu inventeras bien
+quelque autre exp&eacute;dient qui vaille.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Il y avait dans la plaine quelques cordages qui servaient d'amarres, en
+cas de temp&ecirc;te, pour consolider la maison. Sur l'avis d'Onund on les
+prit, on les enroula aux extr&eacute;mit&eacute;s de la solive ma&icirc;tresse qui
+maintenait tout le chevronnage du toit, et l'on arracha ainsi la
+membrure du fa&icirc;te.</p>
+
+<p>Gunnar ne s'en aper&ccedil;ut que lorsque la dislocation des poutres &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+chose consomm&eacute;e. Il continua n&eacute;anmoins &agrave; se servir si bien de son
+arbal&egrave;te, que les ennemis ne pouvaient l'approcher.</p>
+
+<p>Onund parla derechef de mettre le feu au logis; derechef aussi Gissur
+repoussa la proposition.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment un des assi&eacute;geants parvint &agrave; se hisser tout en haut, et
+trancha par surprise la corde de l'arc de Gunnar. Celui-ci saisit
+aussit&ocirc;t sa hallebarde, et l'homme retomba transperc&eacute; au pied de la
+muraille.</p>
+
+<p>Gunnar cependant avait re&ccedil;u deux blessures.</p>
+
+<p>&laquo;Halgierde, dit-il &agrave; sa femme, coupe deux tresses de ta chevelure, afin
+que ma m&egrave;re m'en refasse une corde pour mon arbal&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce absolument indispensable? demanda Halgierde.</p>
+
+<p>&mdash;Si indispensable, que ma vie en d&eacute;pend. Si je puis continuer &agrave; jouer
+de l'arc, ces gens-ci ne m'approcheront jamais.&raquo;</p>
+
+<p>Halgierde se croisa les bras et reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Souviens-toi du soufflet que tu me donnas... Il m'est fort &eacute;gal que ta
+d&eacute;fense se prolonge plus ou moins.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, r&eacute;pliqua Gunnar; chacun entend l'honneur &agrave; sa fa&ccedil;on; je ne
+m'attarderai pas &agrave; te prier.</p>
+
+<p>&mdash;Coquine que tu es! s'&eacute;cria la m&egrave;re; ta honte vivra &eacute;ternellement!&raquo;</p>
+
+<p>Gunnar ne se rel&acirc;chait point dans sa r&eacute;sistance. Il blessa encore
+gri&egrave;vement huit hommes; mais enfin de lassitude il se laissa choir.</p>
+
+<p>Ses ennemis alors s'avanc&egrave;rent, fondirent sur lui et le cribl&egrave;rent de
+coups. Il put n&eacute;anmoins se redresser une derni&egrave;re fois, et se battit de
+nouveau en d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; jusqu'&agrave; ce qu'il retomb&acirc;t mortellement atteint.</p>
+
+<p>&laquo;Amis, s'&eacute;cria Gissur, nous venons de tuer le preux des preux! La
+victoire, certes, nous a co&ucirc;t&eacute; cher, et aussi longtemps que la terre
+d'Islande sera habit&eacute;e, on se racontera le supr&ecirc;me fait d'armes de ce
+vaillant.&raquo;</p>
+
+<p>Il donna ensuite des ordres pour que tout f&ucirc;t respect&eacute; dans le b&#339;r, et
+chacun reprit le chemin de sa maison.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>La nouvelle de la mort tragique de Gunnar fit une profonde impression
+dans le pays. Une assembl&eacute;e de district (<i>gauting</i>) fut tenue tout
+expr&egrave;s en cette circonstance; mais le d&eacute;funt ne laissait point d'enfant
+m&acirc;le qui p&ucirc;t assumer la t&acirc;che de le venger. De ses deux fr&egrave;res, l'un
+n'&eacute;tait plus de ce monde; l'autre, Kulskiag, &eacute;tait en Danemark, d'o&ugrave; la
+nouvelle arriva bient&ocirc;t qu'il s'&eacute;tait mari&eacute;, fait chr&eacute;tien, puis
+transport&eacute; avec sa femme au pays de Novgorod, chez les Varangiens, pour
+s'y livrer au commerce des pelleteries.</p>
+
+<p>Halgierde se h&acirc;ta de quitter Lidarende pour se retirer &agrave; Grytaa aupr&egrave;s
+de son gendre Thraen. Seule Ranveige, la vieille m&egrave;re de Gunnar, demeura
+au b&#339;r.</p>
+
+<p>Elle suspendit la hallebarde de son fils dans la salle d'honneur comme
+une pieuse relique. D&eacute;fense fut faite &agrave; personne d'y porter la main.
+Dans les nuits temp&eacute;tueuses de l'hiver, si parfois une rafale de vent,
+passant &agrave; travers les poutres disjointes, faisaient r&eacute;sonner l'arme
+contre le mur, Ranveige s'&eacute;veillait en sursaut et criait:</p>
+
+<p>&laquo;Qui touche &agrave; la hallebarde de Gunnar? Celui-l&agrave; seul a le droit de la
+prendre qui la lui veut porter dans la Walhalla!&raquo;</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>TROISI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+<p class="c">NIAL ET LES FILS DE NIAL</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV</h2>
+
+<p class="tit">ou le lecteur retourne en norw&egrave;ge</p>
+
+
+<p>Dans l'&eacute;t&eacute; de cette m&ecirc;me ann&eacute;e 993, o&ugrave; s'&eacute;tait accompli le drame de
+Lidarende, le fameux pirate Melkolf &eacute;tait l'effroi des c&ocirc;tes
+scandinaves. Sa flottille, compos&eacute;e de six longs b&acirc;timents, les plus
+v&eacute;loces qu'on e&ucirc;t encore vus, courait sans cesse du cap Nord au Smaaland
+(Su&egrave;de), jetant le grappin &agrave; tous les navires, et portant m&ecirc;me la
+d&eacute;solation jusque dans le fiord de Christiania.</p>
+
+<p>Vainement le jarl Hakon avait-il lanc&eacute; ses meilleurs marins &agrave; la
+poursuite de l'escadre &eacute;cumeuse; il semblait que les temp&ecirc;tes seules
+pussent affranchir les mers bor&eacute;ales du tribut qu'y pr&eacute;levait le viking.</p>
+
+<p>Un jour que Melkolf &eacute;tait aux aguets au fond d'une anse du nord de
+l'&Eacute;cosse, il vit d&eacute;boucher dans la baie un bateau qui venait des Orcades
+et portait &agrave; sa proue une t&ecirc;te de griffon. Imm&eacute;diatement il donna
+l'ordre de lui courir sus.</p>
+
+<p>L'autre n'essaya pas m&ecirc;me de battre en retraite. En un clin d'&#339;il il fut
+entour&eacute; et son &eacute;quipage somm&eacute; de se rendre. Sur l'avant-pont se tenaient
+trois jeunes gens de haute taille et &agrave; la mine fi&egrave;re, que le pirate, du
+premier coup d'&#339;il, avait reconnus pour des Islandais.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>C'&eacute;taient, en effet, les trois fils de Nial, Skarph&eacute;din, Helge et Grim,
+qui, sur le conseil de leur p&egrave;re, d&eacute;sireux d'offrir &agrave; leur humeur
+belliqueuse et remuante le d&eacute;rivatif des lointaines aventures, s'&eacute;taient
+embarqu&eacute;s, comme jadis Gunnar, pour la terre de Norw&egrave;ge. Un coup de vent
+les avait d&eacute;tourn&eacute;s de leur route et pouss&eacute;s dans la direction de
+l'&Eacute;cosse.</p>
+
+<p>Quoique disposant &agrave; peine du cinqui&egrave;me des forces qu'avait le viking,
+Skarph&eacute;din n'h&eacute;sita pas un instant: d'un signe il commanda le combat, et
+lui-m&ecirc;me, pour donner l'exemple, assena au pilote du navire qui se
+trouvait bord &agrave; bord avec le sien un tel coup de sa hache <i>Rimegyge</i> sur
+la t&ecirc;te, que l'homme s'abattit pour ne plus se relever.</p>
+
+<p>Grim, assailli par deux des pirates, en traversa un de sa hallebarde;
+puis, faisant un bond prodigieux de c&ocirc;t&eacute;, un de ces bonds o&ugrave; Gunnar
+excellait, il retomba de tout son poids sur le second, qui n'atteignit
+que son bouclier, et se vit clou&eacute; &agrave; la renverse au bordage de son propre
+bateau.</p>
+
+<p>Cependant toute une grappe d'ennemis s'accrochait au navire islandais,
+et la m&ecirc;l&eacute;e sanglante commen&ccedil;ait. Skarph&eacute;din &eacute;tait effrayant &agrave; voir,
+avec son visage aigu d'oiseau de proie et la p&acirc;leur mate de son teint.
+Chaque tournoiement de sa Rimegyge faisait voler une t&ecirc;te ou un bras.</p>
+
+<p>Helge, dans sa beaut&eacute; douce et calme, ses longs cheveux voltigeant au
+vent, combattait &agrave; l'arri&egrave;re du bateau avec l'&eacute;lite des marins du bord,
+cherchant &agrave; joindre Melkolf lui-m&ecirc;me, qu'entourait un groupe de ses
+gens.</p>
+
+<p>Le sang ruisselait de toutes parts et la victoire flottait incertaine,
+quand cinq b&acirc;timents contourn&egrave;rent tout &agrave; coup la pointe recourb&eacute;e de
+terrain qui fermait la baie du c&ocirc;t&eacute; de l'est. Ils arrivaient &agrave; force de
+rames. Celui qui ouvrait la marche &eacute;tait orn&eacute; tout entier d'&eacute;cussons, et
+au m&acirc;t se tenait adoss&eacute; un homme v&ecirc;tu d'un pourpoint de soie, la t&ecirc;te
+coiff&eacute;e d'un casque d'or, et portant &agrave; la main une &eacute;norme lance.</p>
+
+<p>&laquo;Hol&agrave;! qui soutient ici cette lutte in&eacute;gale?&raquo; cria-t-il de loin aux
+Islandais.</p>
+
+<p>Les fils de Nial dirent qui ils &eacute;taient.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! r&eacute;pondit l'&eacute;tranger, vous portez un nom connu par tout le Nord;
+moi, je suis Kare, fils d'Ethel. Islandais comme vous, je viens des
+H&eacute;brides, et &agrave; temps, je pense, pour vous &ecirc;tre utile.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus le combat reprit plus terrible. Kare commen&ccedil;a par sauter sur
+le gaillard d'avant du navire o&ugrave; se trouvait Melkolf. Celui-ci, sans lui
+laisser le temps de se reconna&icirc;tre, se rua contre lui le glaive au
+poing. L'autre heureusement put esquiver le coup, dirig&eacute; avec une telle
+force, que la lame enti&egrave;re s'enfon&ccedil;a dans la boiserie du bordage.</p>
+
+<p>Kare leva l'&eacute;p&eacute;e &agrave; son tour; mais il n'atteignit que l'air invuln&eacute;rable.
+Dans un brusque mouvement de c&ocirc;t&eacute; pour &eacute;viter le fer qui le mena&ccedil;ait,
+Melkolf avait perdu l'&eacute;quilibre, et &eacute;tait tomb&eacute; &agrave; l'eau comme une masse.</p>
+
+<p>&laquo;Hol&agrave;! s'&eacute;cria le fils d'Ethel, est-ce qu'&agrave; l'instar de Fafnir le nain
+tu voudrais te changer en un serpent de mer<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, afin de continuer entre
+deux eaux l'honn&ecirc;te m&eacute;tier auquel tu excelles? Attends un peu!&raquo;</p>
+
+<p>Ce disant, il saisit une lance, et, se penchant sur l'avant-bec du
+navire, il la brandit d'une main s&ucirc;re contre le corps du pirate, qui,
+d&eacute;sireux de prendre le large, s'&eacute;tait mis &agrave; frapper vigoureusement
+l'onde de ses quatre antennes.</p>
+
+<p>Celui-ci entendit le fer sifflant; il voulut replonger pour lui
+&eacute;chapper; mais, comme dit la vieille <i>saga</i>, la mer est un &eacute;l&eacute;ment plein
+de lourdeur, et la lance fut plus vite &agrave; son but que le plongeur au
+sien. Kare avait vis&eacute; l'homme par le milieu, et ce fut aussi le milieu
+de l'homme qui fut bel et bien travers&eacute; par la pique.</p>
+
+<p>Le viking, avant d'expirer, leva un moment, comme deux rames que l'on
+met en l'air, ses deux bras tout droits au-dessus de sa t&ecirc;te, un court
+bouillonnement agita l'eau verte, une tache rouge y apparut, et c'en
+fut fait &agrave; jamais de Melkolf, &laquo;la terreur du Nord.&raquo;</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant Helge et Grim, enjambant toute une ligne de cadavres
+&eacute;tendus &agrave; la file comme des cormorans, arrivaient &agrave; la rescousse de ce
+c&ocirc;t&eacute;. Le renfort &eacute;tait inutile. Les vikings, d&eacute;courag&eacute;s par la mort de
+leur chef, s'&eacute;taient d&eacute;cid&eacute;s &agrave; demander merci. Skarph&eacute;din leur fit gr&acirc;ce
+de la vie et leur permit de se retirer avec un de leurs b&acirc;timents;
+seulement ils durent livrer aux vainqueurs tout ce qu'ils poss&eacute;daient
+d'armes et de richesses.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cet exploit, les fils de Nial s'en all&egrave;rent avec Kare &agrave; Rowsa, &icirc;le
+des Orcades o&ugrave; r&eacute;sidait le comte Sigurd, tributaire du jarl Hakon de
+Norw&egrave;ge, au service duquel &eacute;tait temporairement le fils d'Ethel. Ils
+pass&egrave;rent pr&egrave;s de lui tout l'hiver, et Helge devint m&ecirc;me, au m&ecirc;me titre
+que Gunnar jadis l'&eacute;tait devenu du roi Svend, l'homme-lige de Sigurd. Le
+printemps revenu, ils firent, toujours en compagnie de Kare, diverses
+exp&eacute;ditions maritimes qu'on s'abstiendra de raconter au lecteur, d&eacute;j&agrave; au
+courant de ce genre d'&eacute;pop&eacute;e, et la seconde ann&eacute;e ils gagn&egrave;rent le port
+norw&eacute;gien de Drontheim. Kare, retenu quelque temps encore aux Orcades
+par ses fonctions de collecteur de l'imp&ocirc;t dans les &icirc;les et les
+archipels voisins, ne devait les y rejoindre qu'&agrave; la fin de la saison.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Hakon le Puissant, comme on l'appelait, e&ucirc;t pu d&egrave;s longtemps, s'il
+l'avait voulu, prendre le titre de roi de Norw&egrave;ge, sans que Svend le
+Danois, son suzerain nominal, e&ucirc;t eu les moyens de l'en emp&ecirc;cher; mais,
+assur&eacute; de son autorit&eacute; et plus soucieux d'&ecirc;tre que de para&icirc;tre, il
+s'&eacute;tait content&eacute; de se faire appeler jarl, comme l'avait fait son p&egrave;re
+avant lui, et, avant son p&egrave;re, son a&iuml;eul. Les &eacute;preuves n'avaient pas
+manqu&eacute; &agrave; sa vie. Exil&eacute; pendant sa jeunesse &agrave; la cour d'Harald &agrave; la dent
+bleue, il s'y &eacute;tait vu, en compagnie de ce prince, contraint par
+l'empereur Othon d'embrasser le christianisme. Mais, &agrave; peine rentr&eacute; en
+Norw&egrave;ge, il s'&eacute;tait h&acirc;t&eacute; de rejeter, selon son expression favorite, la
+&laquo;soupe au lait&raquo; de la foi nouvelle et de revenir aux farouches dieux de
+ses anc&ecirc;tres; de plus, pour mieux accentuer cette seconde conversion, il
+avait fait aussit&ocirc;t mettre &agrave; mort les moines et les pr&ecirc;tres venus avec
+lui afin d'&eacute;vang&eacute;liser le pays.</p>
+
+<p>Son ch&acirc;teau principal, ou plut&ocirc;t sa <i>grange</i><a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, pour employer
+l'expression du temps, se trouvait en un lieu appel&eacute; <i>Ladir</i>, au centre
+du district actuel de Drontheim. Quant &agrave; la ville de ce nom, elle
+n'existait pas alors, et ladite appellation ne s'appliquait qu'au canton
+m&ecirc;me o&ugrave; vivaient les tribus d'hommes libres au concours desquelles
+Hakon devait le plus clair de sa force.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait aussi dans cette r&eacute;gion, situ&eacute;e au nord des monts Dofrines, que
+s'&eacute;levait le plus grand sanctuaire pa&iuml;en de la Norw&egrave;ge, celui que le
+jarl v&eacute;n&eacute;rait entre tous. Sis dans une clairi&egrave;re d'une des &eacute;paisses
+for&ecirc;ts de pins de la vall&eacute;e, il &eacute;tait b&acirc;ti tout en bois, mais
+merveilleusement ouvrag&eacute; et sculpt&eacute;. De forme circulaire, avec un
+&eacute;videment correspondant &agrave; ce que nous nommons l'abside, un d&ocirc;me surmont&eacute;
+d'un clocher, et des fen&ecirc;tres munies de vitres, ce qui &eacute;tait une raret&eacute;
+pour l'&eacute;poque<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, il repr&eacute;sentait le type ordinaire de ces temples
+primitifs en rotonde auxquels, en maint lieu du Nord, les chr&eacute;tiens une
+fois victorieux n'eurent qu'&agrave; ajouter une croix et des cloches pour les
+m&eacute;tamorphoser ext&eacute;rieurement en &eacute;glises.</p>
+
+<p>&Agrave; l'int&eacute;rieur &eacute;taient, cela va sans dire, les images des divers dieux
+scandinaves, images charg&eacute;es de mille ornements de prix, tels que
+broches, colliers d'or et bracelets.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Or, la veille m&ecirc;me du jour o&ugrave; les fils de Nial, apr&egrave;s un an pass&eacute; en
+Norw&egrave;ge, se disposaient &agrave; se rembarquer pour l'Islande, il advint que le
+jarl Hakon donna en son ch&acirc;teau de Ladir une f&ecirc;te somptueuse &agrave; l'un de
+ses hommes liges, le vieux chef Gudbrand de la Vall&eacute;e<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
+
+<p>Kare n'&eacute;tait pas encore arriv&eacute;. En revanche, pendant la f&ecirc;te m&ecirc;me, un
+autre Islandais survint &agrave; la Grange: c'&eacute;tait Thraen, ce gendre
+d'Halgierde que le lecteur n'a sans doute pas oubli&eacute;.</p>
+
+<p>Depuis deux &agrave; trois ans, lui aussi, il voyageait dans les pays de l'Est,
+et, comme c'&eacute;tait un vaillant homme en m&ecirc;me temps qu'un marin tr&egrave;s
+expert, le jarl Hakon l'avait retenu le plus possible aupr&egrave;s de lui, et
+l'honorait d'une faveur toute sp&eacute;ciale. Pour le moment, ledit Thraen
+revenait d'une mission de confiance en Danemark, et, de m&ecirc;me que les
+fils de Nial, il se pr&eacute;parait &agrave; mettre &agrave; la voile afin de retourner en
+Islande.</p>
+
+<p>Le repas venait de s'achever, les cornes circulaient &agrave; la ronde avec les
+toasts accoutum&eacute;s, quand, &agrave; l'un des bouts de la salle, une querelle
+s'&eacute;leva entre deux des convives. L'un s'appelait Asvard; c'&eacute;tait un des
+familiers du jarl. L'autre, un homme d'une stature gigantesque, au
+visage sombre et au regard mauvais, faisait partie de la suite de
+Gudbrand. Seul parmi tous les invit&eacute;s, il avait gard&eacute; avec lui sa hache,
+dont il ne se s&eacute;parait jamais, disait-il.</p>
+
+<p>Hakon appela cet individu.</p>
+
+<p>&laquo;Avance ici; comment te nomme-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;On me nomme Rapp, fils de Geirolf, r&eacute;pondit l'autre d'un air farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je connais ton histoire. Tu as tu&eacute; un homme en Islande, et
+alors tu t'es enfui en Norw&egrave;ge, o&ugrave; notre f&eacute;al Gudbrand de la Vall&eacute;e a
+bien voulu t'accueillir sous son toit. Fais en sorte qu'il n'ait pas &agrave;
+se plaindre de toi, sinon il pourra t'en cuire.&raquo;</p>
+
+<p>L'homme fit entendre un esp&egrave;ce de grognement.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que tu dis? reprit le jarl. Sache que dans une salle remplie
+de monde il n'est pas s&eacute;ant de murmurer dans sa barbe. Allons, retourne
+&agrave; ta place, et ne trouble plus la paix de cette f&ecirc;te.&raquo;</p>
+
+<p>L'Islandais fit le geste de lever &agrave; demi sa hache comme s'il e&ucirc;t eu la
+vell&eacute;it&eacute; d'en essayer le fil sur Hakon; puis, tournant brusquement sur
+lui-m&ecirc;me, au lieu de regagner sa place, il sortit incontinent de la
+salle avec un ricanement sardonique. Nul ne s'occupa plus de l'incident,
+et les libations continu&egrave;rent comme devant.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Le lendemain, dans la matin&eacute;e, Skarph&eacute;din et ses fr&egrave;res, ainsi que
+Thraen, se trouvaient ensemble au fiord de Ladir, occup&eacute;s des derniers
+appr&ecirc;ts de leur d&eacute;part. Tout &agrave; coup un bruit inusit&eacute; retentit par del&agrave;
+le petit bois de gen&eacute;vriers et de bruy&egrave;res qui s&eacute;parait le rivage de la
+Grange, et une &eacute;paisse colonne de fum&eacute;e s'&eacute;leva plus loin au-dessus des
+grands arbres de la vall&eacute;e.</p>
+
+<p>Les fils de Nial et Thraen se demandaient ce que cela signifiait, quand
+un homme d&eacute;boucha du fourr&eacute;, courant de toute la vitesse de ses pieds.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Rapp l'Islandais.</p>
+
+<p><a name="sauvez" id="sauvez">&laquo;Sauvez-moi!</a> cria-t-il tout d'abord &agrave; Skarph&eacute;din et &agrave; ses deux fr&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc fait?</p>
+
+<p>&mdash;Voici la chose bri&egrave;vement, car les actes me vont mieux que les
+paroles. J'ai pill&eacute; le temple de Thor, j'y ai mis le feu, et comme les
+soldats du jarl me traquaient, j'en ai tu&eacute; deux avec cette hache.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, r&eacute;pondit Helge, tu es un de ces oiseaux de malheur que
+chacun doit se garder d'accueillir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez que je suis Islandais!</p>
+
+<p>&mdash;Un Islandais hors la loi!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, que mes mal&eacute;dictions vous retombent sur la t&ecirc;te!&raquo; riposta
+haineusement le fugitif, et apercevant Thraen non loin de l&agrave;, il courut
+l'implorer &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Celui-ci d'abord le repoussa; puis, se laissant persuader, il consentit
+&agrave; le recevoir dans une barque et &agrave; le conduire &agrave; son b&acirc;timent, amarr&eacute; &agrave;
+une petite &icirc;le du fiord.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, le jarl parut avec ses gens.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est Rapp? demanda-t-il &agrave; Helge.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne savons pas, fit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, on le trouvera n&eacute;anmoins.&raquo;</p>
+
+<p>Et il tourna le dos aux fils de Nial.</p>
+
+<p>&laquo;Ta r&eacute;ponse est d'un homme de c&#339;ur, la seule aussi que nous pouvions
+faire, dit Grim &agrave; son fr&egrave;re. Reste &agrave; savoir de quelle fa&ccedil;on Thraen
+payera notre loyaut&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'importe, reprit Skarph&eacute;din. Seulement embarquons-nous sans
+retard, et gagnons une des &icirc;les que voici, afin de pouvoir appareiller
+au premier bon vent.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Le jarl cependant avait &eacute;t&eacute;, tout le long du port, demander &agrave; chaque
+capitaine o&ugrave; &eacute;tait pass&eacute; Rapp. Nul n'avait pu ou voulu le lui dire.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, avisant le navire de Thraen:</p>
+
+<p>&laquo;Bon, se dit-il, je suis s&ucirc;r de trouver l&agrave;-bas ce que je cherche.&raquo;</p>
+
+<p>Il prend un canot et gagne le b&acirc;timent du gendre d'Halgierde.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, malgr&eacute; toutes ses recherches, il ne peut d&eacute;couvrir son homme,
+de sorte qu'il se d&eacute;cide &agrave; revenir au rivage. Mais, une fois &agrave; terre, il
+se souvient d'avoir aper&ccedil;u dans l'eau &agrave; c&ocirc;t&eacute; du navire deux tonneaux
+plac&eacute;s bout &agrave; bout, et qu'il avait n&eacute;glig&eacute; de fouiller: le bandit, &agrave;
+coup s&ucirc;r, devait s'y trouver.</p>
+
+<p>Il y &eacute;tait effectivement, Thraen ayant fait d&eacute;foncer les tonnes d'un
+c&ocirc;t&eacute; pour que le fugitif p&ucirc;t s'y loger plus &agrave; l'aise. Seulement, en
+voyant le jarl rebrousser chemin vers le b&acirc;timent, on rel&egrave;ve bien vite
+les tonneaux et on dissimule le brigand au milieu d'un tas de sacs &agrave;
+marchandises.</p>
+
+<p>Le jarl, encore d&eacute;&ccedil;u dans ses investigations, regagne de nouveau la
+rive. &Agrave; peine y a-t-il pos&eacute; le pied, qu'il se rappelle avoir vu sur le
+pont des sacs &eacute;minemment propres &agrave; servir de cachettes, et pour la
+troisi&egrave;me fois il retourne au navire.</p>
+
+<p>Mais Thraen d&eacute;balle aussit&ocirc;t son h&ocirc;te, et l'enveloppe dans la voilure
+qui &eacute;tait repli&eacute;e sur la vergue. Derechef le jarl en est pour sa peine.
+Ce n'est qu'&agrave; terre qu'il lui para&icirc;t clair comme le jour que le bandit
+s'est fourr&eacute; dans la voile. Mais, entre temps,&mdash;c'&eacute;tait &agrave; la brune,&mdash;un
+vent favorable s'&eacute;tant lev&eacute;, Thraen en avait profit&eacute; pour prendre le
+large.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Le jarl, furieux de sa d&eacute;convenue, part aussit&ocirc;t avec quatre chaloupes
+de guerre pour atteindre le navire des fils de Nial, qui n'ont pas
+encore d&eacute;rap&eacute;, et qu'il croit complices de la perfidie de Thraen.
+Ceux-ci, en voyant venir la flottille, devinent de quoi il s'agit, et se
+mettent imm&eacute;diatement en d&eacute;fense. Un combat s'engage, et les trois
+fr&egrave;res, n'&eacute;tant pas en force, sont captur&eacute;s.</p>
+
+<p>Comme, dans les id&eacute;es du Nord, une ex&eacute;cution nocturne passait pour une
+sorte de meurtre et de f&eacute;lonie, on garrotte les prisonniers avec le
+dessein de les mettre &agrave; mort le lendemain. Mais dans la nuit ils rompent
+leurs liens, se glissent en silence par-dessus bord, et, ayant gagn&eacute; la
+c&ocirc;te &agrave; la nage, ils ont la chance de rencontrer un navire qui &eacute;tait
+justement celui de Kare.</p>
+
+<p>Ils racontent &agrave; leur ami ce qui leur est arriv&eacute; par la faute de Thraen,
+et se d&eacute;clarent pr&ecirc;ts &agrave; marcher contre le jarl pour tirer vengeance de
+l'outrage odieux qu'il leur a inflig&eacute;; mais Kare les d&eacute;tourne de ce
+projet insens&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais, dit-il, lui parler moi-m&ecirc;me de l'affaire en lui remettant le
+tribut que Sigurd m'a charg&eacute; de lui porter; laissez-moi accommoder le
+diff&eacute;rend.</p>
+
+<p>Effectivement, gr&acirc;ce au concours que lui pr&ecirc;te le propre fils d'Hakon,
+il obtient de ce prince un d&eacute;dommagement pour Skarph&eacute;din et ses fr&egrave;res.
+Quelque temps apr&egrave;s, ces derniers, ajournant leur retour en Islande,
+regagnent avec leur ami les orcades, o&ugrave; ils passent encore un hiver,
+admirablement trait&eacute;s par Sigurd. Le printemps venu, ils accompagnent
+Kare dans de nouvelles exp&eacute;ditions aux H&eacute;brides, en &Eacute;cosse, dans le pays
+de Galles et &agrave; l'&icirc;le de Man. De chacune de ces courses aventureuses ils
+rapportent un surcro&icirc;t d'honneurs et de richesses. Enfin, l'&eacute;t&eacute; de la
+troisi&egrave;me ann&eacute;e apr&egrave;s leur d&eacute;part de l'Islande, ils prennent cong&eacute; de
+l'excellent comte qui leur a offert une si bienveillante hospitalit&eacute;, et
+cinglent avec Kare vers la Terre-de-Glace.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI</h2>
+
+<p class="tit">thraen</p>
+
+
+<p>Thraen cependant &eacute;tait arriv&eacute; sans encombre en Islande, et s'&eacute;tait
+aussit&ocirc;t rendu &agrave; son habitation de Grytaa, o&ugrave; toute sa famille l'avait
+re&ccedil;u comme un gros chef de tribu qu'il &eacute;tait. Ses longs voyages et le
+r&ocirc;le qu'il avait jou&eacute; en Norw&egrave;ge avaient encore accru la consid&eacute;ration
+naturellement due &agrave; sa personne et &agrave; ses richesses.</p>
+
+<p>Il entretenait &agrave; demeure aupr&egrave;s de lui une troupe de quinze guerriers
+&eacute;m&eacute;rites qui l'accompagnaient dans toutes ses sorties. Avec cela il
+aimait beaucoup le faste. Son &eacute;quipement ordinaire se composait d'un
+manteau bleu par-dessus lequel il ceignait l'&eacute;p&eacute;e, d'un casque d'or,
+d'un bouclier de prix et d'une pique qui &eacute;tait un cadeau du jarl Hakon.</p>
+
+<p>Rapp le bandit, qu'il avait ramen&eacute; avec lui en Islande, &eacute;tait demeur&eacute;
+son commensal et son confident de pr&eacute;dilection. Le dr&ocirc;le &eacute;tait aussi
+entr&eacute; fort avant dans les bonnes gr&acirc;ces de la veuve de Gunnar, et l'on
+jasait m&ecirc;me de l'intimit&eacute;, un peu trop &eacute;troite, semblait-il, qui r&eacute;gnait
+entre lui et Halgierde.</p>
+
+<p>Telles &eacute;taient les choses &agrave; Grytaa quand les fils de Nial reparurent &agrave;
+leur tour. Kare, leur sauveur et ami, trouva au b&#339;r de Bergtorsvol
+l'accueil que lui m&eacute;ritaient ses actions, et le printemps suivant vit se
+c&eacute;l&eacute;brer son mariage avec Helga, une des filles de Nial. Bien qu'il e&ucirc;t
+achet&eacute; au Mydal, &agrave; peu de distance de l&agrave; sur la c&ocirc;te, un domaine d'une
+certaine importance, il continua n&eacute;anmoins de r&eacute;sider la plus grande
+partie de l'ann&eacute;e aupr&egrave;s de son beau-p&egrave;re.</p>
+
+<p>Quelque temps s'&eacute;coula sans que les fils de Nial reparlassent des
+violences qu'ils avaient subies par le fait de Thraen; puis un matin, &agrave;
+la suite de divers colloques myst&eacute;rieux, les quatre jeunes gens, et Kare
+avec eux, partirent au galop du c&ocirc;t&eacute; de Grytaa.</p>
+
+<p>Thraen, averti de leur approche par une femme qui travaillait au dehors,
+fit prendre aussit&ocirc;t les armes &agrave; ses hommes, et se posta avec eux et son
+fr&egrave;re K&eacute;til dans le vestibule de son b&#339;r, qui &eacute;tait extraordinairement
+spacieux. Halgierde elle-m&ecirc;me se pla&ccedil;a &agrave; l'int&eacute;rieur pr&egrave;s de la porte,
+ayant &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle Rapp, qui, selon sa coutume, lui parlait &agrave; voix
+basse.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t les fils et le gendre de Nial se montr&egrave;rent. Skarph&eacute;din marchait
+en avant; apr&egrave;s lui venait Kare, que suivaient Grim, Helge et Atle.
+Personne ne les honora du salut.</p>
+
+<p>&laquo;Puissions-nous &ecirc;tre ici les bienvenus! dit Skarph&eacute;din en franchissant
+le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a point pour vous de bienvenue en ce lieu, se h&acirc;ta de r&eacute;pondre
+la veuve de Gunnar.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui sort de ta bouche n'a pas de valeur, repartit d&eacute;daigneusement
+le jeune homme; tu es le rebut et l'opprobre de ton sexe!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un propos qui te co&ucirc;tera cher,&raquo; s'&eacute;cria Halgierde furieuse.</p>
+
+<p>Sans plus lui r&eacute;pondre, Skarph&eacute;din s'adressa &agrave; Thraen:</p>
+
+<p>&laquo;Je viens, dit-il, causer avec toi de la r&eacute;paration que tu juges
+convenable de nous accorder pour ce que nous avons souffert en Norw&egrave;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! je ne savais pas, les vaillants, que vous battiez monnaie avec
+vos exploits!&raquo; repartit insolemment Traen.</p>
+
+<p>Helge, &agrave; son tour, prit la parole:</p>
+
+<p>&laquo;Nous t'avons par le fait, sauv&eacute; la vie, en d&eacute;tournant sur nous la
+col&egrave;re du jarl, &agrave; l'&eacute;gard duquel tu t'es mal comport&eacute; au sujet de cet
+homme.&raquo;</p>
+
+<p>Du doigt il d&eacute;signait Rapp.</p>
+
+<p>Le bandit poussa une exclamation de fureur, et fit le geste de lever sa
+hache.</p>
+
+<p>&laquo;Silence! lui cria Skarph&eacute;din; quelque jour on te teindra la peau en
+rouge, comme tu le m&eacute;rites!</p>
+
+<p>&mdash;Hors d'ici les &laquo;barbes bien fum&eacute;es&raquo;! hurla Halgierde, transport&eacute;e de
+rage; allez me rejoindre votre &laquo;ladre sans poil&raquo;!</p>
+
+<p>Les fils de Nial regard&egrave;rent les hommes qui se trouvaient l&agrave;.</p>
+
+<p>&laquo;R&eacute;p&eacute;terez-vous &agrave; votre tour cette injure?&raquo; leur dit Skarph&eacute;din.</p>
+
+<p>Tous la r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent, &agrave; l'exception de Thraen, qui ordonna m&ecirc;me &agrave; ses gens
+de se taire.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien, reprit Skarph&eacute;din; &agrave; pr&eacute;sent nous nous retirons.&raquo;</p>
+
+<p>Les jeunes gens regagn&egrave;rent Bergtorsvol, o&ugrave; ils racont&egrave;rent l'entrevue &agrave;
+leur p&egrave;re.</p>
+
+<p>Toute la soir&eacute;e le vieillard conversa &agrave; voix basse avec ses enfants;
+mais personne, pas m&ecirc;me Bergtora, ne fut mis dans le secret de
+l'entretien.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>&Agrave; un mois de l&agrave;,&mdash;l'hiver &eacute;tait d&eacute;j&agrave; commenc&eacute;,&mdash;Thraen, accompagn&eacute; de
+Rapp et de sept ou huit de ses gardes du corps, alla visiter Runolf,
+qui, on se le rappelle, habitait le b&#339;r de Dal, par del&agrave; la Markar. Au
+repas il fut question de la querelle pendante, et Runolf, qui en toute
+occurrence s'entremettait volontiers pour la paix, exhorta son h&ocirc;te &agrave;
+s'accommoder.</p>
+
+<p>&laquo;Jamais!&raquo; r&eacute;pondit Thraen.</p>
+
+<p>Quand celui-ci fut pour s'en retourner, Runolf le prit encore &agrave; part et
+lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Garde-toi bien; j'ai comme une id&eacute;e que, depuis la mort de Gunnar,
+personne, dans nos pays de l'Ouest, n'est de taille &agrave; se mesurer avec
+ceux que tu as offens&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Arrive ce que pourra!&raquo; r&eacute;pliqua Thraen en sautant en selle, et il
+s'&eacute;loigna avec les siens dans la nuit.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; Bergtorsvol, la femme de Nial, s'&eacute;veillant d&egrave;s l'aurore,
+entendit r&eacute;sonner un bruit de fer contre la cloison: c'&eacute;tait Skarph&eacute;din
+qui d&eacute;crochait sa hache Rimegyge.</p>
+
+<p>La m&egrave;re se leva en h&acirc;te et sortit. &Agrave; la porte elle trouva son a&icirc;n&eacute; avec
+ses trois fr&egrave;res et son gendre Kare. Tous &eacute;taient arm&eacute;s de pied en cap
+et enfourchaient d&eacute;j&agrave; leurs montures.</p>
+
+<p>&laquo;Tu m'as l'air bien anim&eacute;, mon fils, dit la vieille femme &agrave; Skarph&eacute;din;
+jamais encore je ne t'ai vu ainsi! O&ugrave; allez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons &agrave; la recherche des brebis.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as d&eacute;j&agrave; r&eacute;pondu cela une fois &agrave; ton p&egrave;re, et ce jour-l&agrave; vous
+partiez pour la chasse &agrave; l'homme.&raquo;</p>
+
+<p>Skarph&eacute;din se contenta de sourire, et Bergtora rentra au logis.</p>
+
+<p>La troupe gagna rapidement les hauteurs d'o&ugrave; l'on dominait le chemin de
+Dal, et l&agrave; elle mit pied &agrave; terre pour interroger l'horizon.</p>
+
+<p>L'attente ne fut pas longue. Au bout de quelques minutes on discerna
+dans la brume l&eacute;g&egrave;re qui couvrait le fond de la vall&eacute;e un gros d'hommes
+&agrave; cheval c&ocirc;toyant la rive oppos&eacute;e de la Markar.</p>
+
+<p>Les gens de Thraen,&mdash;car c'&eacute;taient eux,&mdash;aper&ccedil;urent, eux aussi, le
+groupe aux aguets.</p>
+
+<p>&laquo;Attention! s'&eacute;cria l'un d'eux; j'ai vu l&agrave;-haut, sur la colline,
+&eacute;tinceler des armes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, r&eacute;pondit Thraen, au lieu de traverser ici la rivi&egrave;re, nous
+allons continuer d'aller en avant. Libre &agrave; eux de nous rejoindre si le
+c&#339;ur leur en dit.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! ils nous ont d&eacute;pist&eacute;s, fit de son c&ocirc;t&eacute; Skarph&eacute;din; les voil&agrave;
+qui poussent droit devant eux. Passons bien vite la Markar.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Le fleuve &eacute;tait pris par les glaces; au milieu seulement il restait un
+chenal libre, de douze coud&eacute;es environ de largeur. Les fils de Nial
+r&eacute;solurent de le passer &agrave; cette place.</p>
+
+<p>Skarph&eacute;din s'&eacute;lan&ccedil;a le premier sur l'ar&egrave;ne luisante et rigide, et,
+arriv&eacute; pr&egrave;s de la fissure, il la franchit d'un bond gigantesque. Ses
+compagnons l'imit&egrave;rent. Puis il courut sur Thraen, qui se trouvait un
+peu en amont. Celui-ci venait d'&ocirc;ter son casque; avant qu'il e&ucirc;t le
+temps de le remettre, la hache Rimegyge, tournoyant dans l'air, lui
+fendit la t&ecirc;te jusqu'&agrave; la m&acirc;choire sup&eacute;rieure. Quelques dents, d&eacute;tach&eacute;es
+du coup, tomb&egrave;rent sur le sol gel&eacute; avec un bruit sec. Skarph&eacute;din en
+ramassa une et la mit dans sa poche.</p>
+
+<p>Tout cela fut l'affaire d'un clin d'&#339;il. Quand les gens de l'escorte
+voulurent fondre sur l'imp&eacute;tueux agresseur, celui-ci avait d&eacute;j&agrave; fait
+volte-face et &eacute;tait hors d'atteinte. Quelqu'un lui jeta par derri&egrave;re un
+bouclier dans les jambes; mais Skarph&eacute;din esquiva l'obstacle, et en
+quelques sauts rejoignit Kare et ses fr&egrave;res stup&eacute;faits.</p>
+
+<p>&laquo;Et d'un! leur cria-t-il; &agrave; votre tour maintenant!&raquo;</p>
+
+<p>Tous les cinq reprirent l'offensive. Grim et Helge se ru&egrave;rent contre
+Rapp. Celui-ci allait frapper Grim de sa hache; mais Helge le pr&eacute;vint en
+lui tranchant la main droite.</p>
+
+<p>&laquo;Il me reste la gauche!&raquo; s'&eacute;cria le bandit.</p>
+
+<p>Il n'avait pas achev&eacute; de parler, que Grim le transper&ccedil;ait de sa
+hallebarde.</p>
+
+<p>L'homme tomba mort aussit&ocirc;t, et le reste de la troupe adverse prit la
+fuite.</p>
+
+<p>&laquo;Les poursuivons-nous? demanda Kare.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Skarph&eacute;din; laissons une moiti&eacute; de sa meute &agrave; Halgierde.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une id&eacute;e pourtant, reprit Kare, qu'un jour viendra o&ugrave; nous
+regretterons de n'avoir pas tout tu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'ai pas peur d'eux!&raquo; ajouta Skarph&eacute;din.</p>
+
+<p>Et la troupe regagna Bergtorsvol.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; de gros &eacute;v&eacute;nements, dit Nial &agrave; ses fils quand il lui eurent
+racont&eacute; l'affaire; vous vous &ecirc;tes tous conduits en h&eacute;ros; mais j'ai peur
+des suites de votre vaillance.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII</h2>
+
+<p class="tit">le fils de thraen</p>
+
+
+<p>Il y eut n&eacute;anmoins une tr&ecirc;ve d'assez longue dur&eacute;e. Le plus proche parent
+de Thraen, c'&eacute;tait son fr&egrave;re K&eacute;til, qui poss&eacute;dait &agrave; l'est de la Markar
+une habitation appel&eacute;e Mork. Or K&eacute;til avait &eacute;pous&eacute;, &agrave; peu pr&egrave;s en m&ecirc;me
+temps que Kare, une des filles de Nial, et comme en outre c'&eacute;tait un
+homme assez doux d'humeur, il se pr&ecirc;ta de la meilleure gr&acirc;ce &agrave;
+l'accommodement qui lui fut propos&eacute;.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; cela, Nial avait encore des craintes pour l'avenir. Il devinait
+les sourdes men&eacute;es que l'irr&eacute;conciliable Halgierde ourdissait de sa
+maison de Grytaa, et il sentait que le moindre incident pouvait ranimer
+la querelle mal &eacute;teinte entre les membres des familles ennemies.</p>
+
+<p>Cet esprit de paix qui se levait en lui n'&eacute;tait pas seulement un effet
+de sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; d'&acirc;me naturelle. Vers la fin de l'&eacute;t&eacute; de l'ann&eacute;e
+jusqu'&agrave; laquelle nous a conduits cette histoire, un de ces <i>papas</i> de
+l'empereur Othon, dont Halvard le Rouge parlait &agrave; Gunnar, avait franchi
+l'Atlantique du Nord pour essayer de convertir au <i>dieu blanc</i> les
+pa&iuml;ens de la vieille Thul&eacute;. Ce <i>papa</i>, qui s'appelait Stefner, &eacute;tait
+lui-m&ecirc;me Islandais d'origine, et, ainsi que tous ses cong&eacute;n&egrave;res,
+singuli&egrave;rement prompt &agrave; l'action.</p>
+
+<p>Tant qu'il se contenta de pr&ecirc;cher le long des fiords du sud-ouest, o&ugrave; se
+groupait le plus gros de la population, le culte nouveau d&eacute;j&agrave; implant&eacute;
+dans une partie des &Eacute;tats scandinaves, les Islandais ne lui t&eacute;moign&egrave;rent
+pas une hostilit&eacute; bien marqu&eacute;e. La plupart se bornaient &agrave; faire contre
+lui des couplets moqueurs et des &eacute;pigrammes. Mais un jour que, pouss&eacute;
+par la ferveur de son z&egrave;le militant, le moine avait renvers&eacute; les idoles
+d'un petit temple de Balder qui se dressait non loin de la Markar, les
+paysans des alentours, excit&eacute;s par leurs godes, menac&egrave;rent de le lapider
+sur place, et le missionnaire n'&eacute;chappa &agrave; la mort qu'en se r&eacute;fugiant &agrave;
+Bergtorsvol.</p>
+
+<p>Nial accueillit le fugitif, et, comme l'hiver &eacute;tait commenc&eacute;,&mdash;on
+informera en passant le lecteur que la premi&egrave;re nuit d'hiver tombait &agrave;
+la date du 26 octobre,&mdash;il garda quelques mois &agrave; son b&#339;r le
+convertisseur, contre lequel l'assembl&eacute;e du district avait rendu un
+arr&ecirc;t d'expulsion ex&eacute;cutable d&egrave;s le printemps.</p>
+
+<p>Que se passa-t-il dans cet intervalle entre le vieillard et le moine?
+Bien des gens crurent, non sans quelque apparence, que le papa avait
+repris en secret sur son h&ocirc;te, durant le long t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te de l'hiver, la
+tentative de pros&eacute;lytisme que l'ire populaire avait entrav&eacute;e. Nul
+cependant n'e&ucirc;t pu dire, quand le missionnaire partit au renouveau, s'il
+y avait eu &#339;uvre de conversion. Peut-&ecirc;tre le fermier de Bergtorsvol,
+sans &ecirc;tre fait enti&egrave;rement chr&eacute;tien, avait-il &eacute;t&eacute;, comme on disait
+alors, tout simplement <i>sign&eacute; de la croix</i><a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>. Toujours est-il que son
+esprit semblait ouvert &agrave; de nouvelles id&eacute;es, et que tous ses discours et
+ses actes le montraient inclinant chaque jour davantage vers l'oubli
+mis&eacute;ricordieux des injures. Sa femme Bergtora, elle aussi, nagu&egrave;re si
+&acirc;pre &agrave; la vengeance, paraissait avoir subi l'influence de cette
+r&eacute;volution myst&eacute;rieuse. Seuls Skarph&eacute;din et ses fr&egrave;res conservaient leur
+humeur farouche et violente, ne laissant pas m&ecirc;me de railler parfois,
+avec une pointe d'irr&eacute;v&eacute;rence, la mansu&eacute;tude de Nial leur vieux p&egrave;re.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Peu de jours apr&egrave;s le rembarquement du moine, Nial partit seul un matin
+pour le b&#339;r de Mork. C'&eacute;tait l&agrave;, on l'a dit, que demeurait K&eacute;til.</p>
+
+<p>Ce dernier s'y trouvait avec le petit Kelde, fils de son d&eacute;funt fr&egrave;re
+Thraen.</p>
+
+<p>Les deux hommes s'entretinrent longuement et amicalement jusqu'au soir;
+puis &agrave; la nuit tombante Nial exprima le d&eacute;sir qu'on f&icirc;t venir l'enfant.</p>
+
+<p>Celui-ci parut aussit&ocirc;t. Le vieillard lui dit de s'approcher, et lui
+pr&eacute;senta un anneau d'or. Le jeune Kelde prit la bague, et, apr&egrave;s l'avoir
+regard&eacute;e, il la mit &agrave; son doigt.</p>
+
+<p>&laquo;Veux-tu accepter ce cadeau de moi?&raquo; lui demanda Nial.</p>
+
+<p>Le petit gar&ccedil;on r&eacute;pondit affirmativement.</p>
+
+<p>&laquo;Et dis-moi, reprit Nial, sais-tu qui a tu&eacute; ton p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est ton fils Skarph&eacute;din, r&eacute;pliqua l'enfant; mais il ne faut
+plus parler de cela, puisque l'affaire a &eacute;t&eacute; arrang&eacute;e moyennant l'amende
+qu'il convenait.</p>
+
+<p>&mdash;Bien r&eacute;pondu! s'&eacute;cria Nial; tu seras certainement un homme d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu me dis me fait grand plaisir, r&eacute;pliqua l'orphelin, car je
+sais que tu lis dans l'avenir et que tu ne prononces jamais de vaines
+paroles.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, poursuivit le vieillard, je me charge de t'&eacute;lever, si tu y
+consens.&raquo;</p>
+
+<p>Kelde accepta la proposition avec joie, de sorte que Nial l'emmena avec
+lui.</p>
+
+<p>De jour en jour celui-ci s'attacha davantage &agrave; son prot&eacute;g&eacute;, qui, en
+grandissant, devint un beau et robuste jeune homme d'un naturel si doux
+et si g&eacute;n&eacute;reux, que tout le monde l'aimait &agrave; l'envi. Non content de le
+traiter comme un fils, Nial n'eut point de r&eacute;pit qu'il ne l'e&ucirc;t fait
+&eacute;lever au rang de gode, et ne lui e&ucirc;t procur&eacute; une alliance honorable
+avec la fille d'un chef influent nomm&eacute; Flose.</p>
+
+<p>Kelde, apr&egrave;s son mariage, alla demeurer &agrave; Vorsabo&iuml;, b&#339;r situ&eacute; au nord de
+Bergtorsvol, que son p&egrave;re adoptif lui avait donn&eacute;.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>En recueillant le fils de Thraen et en le comblant de ses bienfaits,
+Nial avait vu dans le jeune homme un gage de paix &agrave; interposer entre lui
+et ses ennemis. Quelques ann&eacute;es, en effet, s'&eacute;coul&egrave;rent, et il se
+flattait de toucher au but, quand les rancunes implacables d'Halgierde
+rouvrirent soudain le cycle des tueries.</p>
+
+<p>Un jour que Kelde, en compagnie de la veuve de Gunnar, &eacute;tait &agrave; d&icirc;ner au
+b&#339;r de Samstad, chez son oncle Lyting, Atle, un des fils de Nial, vint &agrave;
+passer dans le voisinage.</p>
+
+<p>&laquo;Kelde, dit brusquement Lyting, ne veux-tu point venger ton p&egrave;re? Atle
+est l&agrave; sur la route. Je suis dispos&eacute; &agrave; te pr&ecirc;ter mon concours.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait mal reconna&icirc;tre les bont&eacute;s que Nial a eues pour moi, et ta
+provocation me fait honte!&raquo;</p>
+
+<p>Sur ce mot, Kelde se leva de table, demanda son cheval et partit. Les
+autres convives se retir&egrave;rent &eacute;galement.</p>
+
+<p>Rest&eacute; seul avec Halgierde, Lyting lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;En ma qualit&eacute; de beau-fr&egrave;re de Thraen, j'avais droit &agrave; une ran&ccedil;on pour
+sa mort; chacun sait que je n'ai rien re&ccedil;u. Je ne suis donc li&eacute; par
+aucun accord, et j'entends me payer &agrave; ma guise.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, quoique un peu tard,&raquo; repartit ironiquement la veuve de
+Gunnar.</p>
+
+<p>Lyting appela une demi-douzaine d'hommes, et se mit en embuscade avec
+eux dans le foss&eacute; de la route par laquelle Atle devait revenir. Quand
+celui-ci parut, tous fondirent sur lui &agrave; la fois. Le fils de Nial se
+d&eacute;fendit vaillamment: il blessa Lyting &agrave; la main et lui tua deux de ses
+serviteurs; mais enfin il succomba sous le nombre. Son corps portait
+plus de vingt blessures.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Le lendemain, Skarph&eacute;din tuait Lyting &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Or, par une &eacute;trange fatalit&eacute;, c'&eacute;tait &agrave; Kelde, le neveu de la derni&egrave;re
+victime, que revenait le soin de r&eacute;clamer le wehrgeld: il y avait l&agrave; une
+obligation &agrave; laquelle, pour rien au monde, un Islandais ne pouvait se
+soustraire.</p>
+
+<p>Kelde alla trouver Nial et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Quelque indigne qu'ait &eacute;t&eacute; la conduite de Lyting &agrave; l'&eacute;gard des tiens,
+il &eacute;tait mon oncle, et je viens te demander pour la forme la
+satisfaction qui m'est due.&raquo;</p>
+
+<p>De part et d'autre, l'accord fut vite conclu; mais Skarph&eacute;din, en
+apprenant la d&eacute;marche de Kelde, entra dans une grande col&egrave;re contre lui.
+Un autre gode des districts de l'ouest qui &eacute;tait parent de Gunnar, et
+qui en voulait mortellement &agrave; Kelde de ce que nombre de paysans avaient
+quitt&eacute; son ressort judiciaire pour aller &agrave; celui de son rival, saisit
+avidement cette occasion d'exciter le fils de Nial contre le prot&eacute;g&eacute; de
+leur p&egrave;re. Il se mit &agrave; leur faire &agrave; Bergtorsvol de fr&eacute;quentes visites o&ugrave;
+il les comblait d'am&eacute;nit&eacute;s et de flatteries, et bient&ocirc;t entre lui et eux
+les relations devinrent si &eacute;troites, que les trois autres n'entreprirent
+plus rien sans consulter leur nouvel ami, qui s'appelait Gige.</p>
+
+<p class="img"><img src="images/009.png" alt="&laquo;Veux-tu accepter ce cadeau?&raquo; demanda Nial" width="80%" /><br />&laquo;Veux-tu accepter ce cadeau?&raquo; demanda Nial.</p>
+
+<p>Le vieux p&egrave;re observait avec peine ce qui se passait, et un jour que ses
+fils et Kare, revenant de d&icirc;ner chez Gige, lui montraient diff&eacute;rents
+objets qu'ils avaient re&ccedil;us en don de leur h&ocirc;te: &laquo;Voil&agrave;, dit Nial, des
+cadeaux qui, j'en ai peur, nous co&ucirc;teront cher!&raquo;</p>
+
+<p>Le rus&eacute; gode s'appliquait en m&ecirc;me temps &agrave; circonvenir Kelde, et chaque
+fois que, dans ses tourn&eacute;es, il s'arr&ecirc;tait &agrave; Vorsabo&iuml;, c'&eacute;tait pour lui
+dire que les fils de Nial avaient tenu contre lui tel ou tel propos, et
+qu'ils en voulaient secr&egrave;tement &agrave; sa vie.</p>
+
+<p>&laquo;Quand bien m&ecirc;me tout cela serait vrai, r&eacute;pondait invariablement Kelde,
+j'aimerais mieux p&eacute;rir de leurs mains que de tenter rien &agrave; leur
+pr&eacute;judice.&raquo;</p>
+
+<p>Mais les m&eacute;chantes calomnies du gode trouvaient plus d'&eacute;cho de l'autre
+c&ocirc;t&eacute;. Peu &agrave; peu Skarph&eacute;din et ses fr&egrave;res, dont les m&eacute;fiances &eacute;taient
+toutes &eacute;veill&eacute;es, se laiss&egrave;rent persuader que Kelde n'attendait dans son
+silence hypocrite qu'une occasion s&ucirc;re de les tuer; &agrave; partir de ce
+moment ils rompirent tout commerce avec lui, et affect&egrave;rent m&ecirc;me de ne
+plus lui parler quand d'aventure il venait chez eux.</p>
+
+<p>Chacun &agrave; Bergtorsvol sentait qu'un malheur &eacute;tait imminent. L'automne,
+puis l'hiver, s'&eacute;coul&egrave;rent n&eacute;anmoins sans autre incident; mais, avec le
+retour du printemps, on vit se renouer les colloques secrets entre Gige
+et les fils de Nial, et enfin... ce qui devait arriver arriva.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le soir, un peu avant le coucher du soleil. Les meurtriers,
+blottis aux aguets derri&egrave;re la haie de Vorsabo&iuml;, aper&ccedil;urent Kelde qui
+sortait de la maison, tenant son glaive dans une main et dans l'autre
+une corbeille remplie de graines. Le jeune gode s'arr&ecirc;ta un instant pour
+contempler la cha&icirc;ne des monts encore &agrave; demi poudr&eacute;s de neige qui se
+prolongeaient &agrave; l'est jusqu'au bord de la mer, ici pr&eacute;sentant comme un
+front de bastions, l&agrave; se d&eacute;tachant en dentelles aigu&euml;s comme les fl&egrave;ches
+d'une cath&eacute;drale gothique; puis il s'approcha de la cl&ocirc;ture et se mit en
+devoir de semer.</p>
+
+<p>Skarph&eacute;din bondit aussit&ocirc;t vers lui. Kelde, surpris, fit le geste de
+s'enfuir.</p>
+
+<p>&laquo;N'esp&egrave;re pas m'&eacute;chapper!&raquo; lui cria son imp&eacute;tueux agresseur, et, ce
+disant, il lui assena un coup de hache sur la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Kelde tomba sur les genoux, et tous le frapp&egrave;rent simultan&eacute;ment.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>En apprenant cette nouvelle de la bouche m&ecirc;me de ses fils, Nial ne put
+s'emp&ecirc;cher de leur dire:</p>
+
+<p>&laquo;J'aurais mieux aim&eacute; que deux d'entre vous eussent p&eacute;ri et que Kelde f&ucirc;t
+encore vivant!&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus il se mit &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>&laquo;Notre p&egrave;re se fait vieux, et la sensiblerie le prend! r&eacute;pliqua
+irrespectueusement Skarph&eacute;din.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je sais mieux que vous ce qui r&eacute;sultera de tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Ma mort, la mort de votre m&egrave;re, et la v&ocirc;tre &agrave; tous, &ocirc; mes fils!</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; moi, que me pr&eacute;dis-tu? dit Kare &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, mon gendre, c'est diff&eacute;rent; ta chance sera la plus forte, et
+tous nos adversaires r&eacute;unis ne pourront pr&eacute;valoir contre elle. N&eacute;anmoins
+un jour viendra, je le crois, o&ugrave; ton glaive te tombera de lui-m&ecirc;me des
+mains.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII</h2>
+
+<p class="tit">le manteau de soie</p>
+
+
+<p>L'alting d'&eacute;t&eacute; est r&eacute;uni; les huttes et les tentes s'alignent au bas du
+Logberg, et le moment approche o&ugrave; l'affaire du meurtre de Kelde va &ecirc;tre
+port&eacute;e devant l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>Suivant l'usage, les deux parties font leur tourn&eacute;e sur le champ de
+justice pour essayer de gagner &agrave; leur cause le plus de monde possible.
+Les trois fils de Nial, Kare, leur beau-fr&egrave;re, et Asgrim, beau-p&egrave;re
+d'Helge, s'en &eacute;taient donc all&eacute;s &agrave; la file, Skarph&eacute;din venant le
+cinqui&egrave;me, visiter les principaux personnages.</p>
+
+<p>Du campement de Gissur, qui, en sa qualit&eacute; de parent d'Asgrim, avait
+promis de tenir pour eux, ils s'&eacute;taient rendus &agrave; celui d'un autre chef
+appel&eacute; Skapte. Au premier mot qu'Asgrim lui dit, celui-ci r&eacute;pliqua en
+termes presque injurieux; apr&egrave;s quoi il fixa ses regards sur Skarph&eacute;din.</p>
+
+<p>Ce dernier &eacute;tait rest&eacute; debout pr&egrave;s de la porte, tout de bleu v&ecirc;tu, une
+ceinture d'argent sur les hanches, sa fameuse hache Rimegyge &agrave; la main,
+un l&eacute;ger bouclier pass&eacute; &agrave; son bras, un turban de soie autour de la t&ecirc;te
+et les cheveux rejet&eacute;s derri&egrave;re les oreilles, avec un air de d&eacute;fi
+guerrier qui sautait d'abord aux yeux de chacun.</p>
+
+<p>&laquo;Quel est donc, demanda Skapte, celui-ci, qui marche cinqui&egrave;me dans
+votre cort&egrave;ge, cet homme de haute taille, aux traits anguleux, p&acirc;le et
+sombre, semblable &agrave; un <i>Jotu</i><a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>, et qui a l'air de tra&icirc;ner le malheur
+&agrave; sa suite?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Skarph&eacute;din, r&eacute;pondit le fils de Nial, et tu m'as vu
+souvent sur le ting. J'ai sur toi cet avantage de n'avoir pas besoin de
+m'enqu&eacute;rir de ton nom. Tu t'appelles Skapte; mais nagu&egrave;re tu avais pris
+le nom de Borstekuld: tu venais alors de tuer Krake... Tu te barbouillas
+de noir, tu t'enduisis la t&ecirc;te de goudron, puis tu allas te cacher dans
+un trou en terre, et quand tu voulus quitter le pays, tu te fis mettre &agrave;
+bord du navire dans un sac &agrave; farine.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Les solliciteurs se rendirent ensuite chez Snorre le gode, un des sages
+les plus renomm&eacute;s de l'Islande, un homme qui passait, comme Nial, pour
+avoir le don de prescience. Lui aussi il refusa son aide, ou du moins se
+d&eacute;clara neutre; puis apercevant Skarph&eacute;din:</p>
+
+<p>&laquo;Quel est, dit-il, celui-ci qui marche cinqui&egrave;me dans votre cort&egrave;ge,
+cet homme p&acirc;le, au visage dur, au sourire moqueur, qui tient si
+fi&egrave;rement sa hache?</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom est H&eacute;din, r&eacute;pondit derechef le fils de Nial; mais d'ordinaire
+on m'appelle Skarph&eacute;din<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>. Qu'as-tu encore &agrave; me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ton air est vaillant et superbe; mais je crois que tu as joui du
+meilleur de ta destin&eacute;e, et que d&eacute;sormais tes jours sont compt&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Nous devons tous payer notre dette &agrave; la mort, reprit Skarph&eacute;din; mais
+tu ferais mieux de venger ton p&egrave;re que de t'amuser &agrave; me pr&eacute;dire malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une parole que plus d'un m'a dite avant toi; aussi entends-je y
+demeurer froid.&raquo;</p>
+
+<p>Les visiteurs sortirent sur ce mot et all&egrave;rent &agrave; la hutte de Gudmund le
+Puissant, un chef des districts du Nord, dont la maison se composait de
+plus de cent personnes.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne serai pas contre toi, r&eacute;pondit-il tout d'abord &agrave; Asgrim; quant &agrave;
+te servir, j'y r&eacute;fl&eacute;chirai, et nous en reparlerons.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, comme Asgrim le remerciait:</p>
+
+<p>&laquo;Tu as, dit Gudmund, avec toi un homme d'un aspect si martial, que je ne
+crois pas avoir jamais rencontr&eacute; son pareil.</p>
+
+<p>&mdash;De qui veux-tu parler?</p>
+
+<p>&mdash;De celui-ci, qui marche cinqui&egrave;me &agrave; ta suite, de cet homme &agrave; la
+chevelure noire et au teint p&acirc;le. Rien qu'&agrave; voir l'audace et la
+r&eacute;solution que respire sa personne, je l'aimerais mieux que dix autres
+dans mon escorte... Et cependant il a l'air de quelqu'un qui tra&icirc;ne le
+malheur apr&egrave;s lui.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun de nous porte avec lui son malheur, repartit Skarph&eacute;din; le
+mien est d'avoir tu&eacute; Kelde le gode; le tien, c'est d'avoir &eacute;t&eacute; vaincu
+par Thorkel et de servir depuis lors de sujet &agrave; ses chants moqueurs.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; allons-nous maintenant? demanda le jeune homme quand ils furent
+dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Chez Thorkel, que tu viens de nommer, r&eacute;pondit Asgrim. Celui-l&agrave; est un
+champion sans pareil, et si nous pouvons nous le concilier, ce sera pour
+nous un gros avantage. Seulement c'est un homme &eacute;trange et fantasque,
+devant lequel il nous faut peser avec soin nos paroles: c'est pourquoi
+je te prie, Skarph&eacute;din, de ne plus te jeter imp&eacute;tueusement en travers de
+notre entretien.&raquo;</p>
+
+<p>Skarph&eacute;din sourit en silence, et ils entr&egrave;rent dans la hutte de Thorkel.</p>
+
+<p>Celui-ci &eacute;tait assis au milieu du banc, ses hommes de guerre &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s. Apr&egrave;s un &eacute;change civil de saluts, Asgrim dit:</p>
+
+<p>&laquo;Nous venons te prier de vouloir bien nous pr&ecirc;ter assistance devant le
+tribunal.&raquo;</p>
+
+<p>Thorkel r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes all&eacute; d&eacute;j&agrave; chez Gudmund, qui sans doute vous a promis son
+appui; qu'avez-vous donc besoin du mien?</p>
+
+<p>&mdash;Gudmund ne nous a rien promis, reprit Asgrim.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que votre affaire probablement ne lui inspire pas beaucoup de
+sympathie, repartit le chef redout&eacute;. Je ne comprends gu&egrave;re, dans ce
+cas, la d&eacute;marche que vous tentez aupr&egrave;s de moi. Avez-vous cru que je me
+laisserais plus ais&eacute;ment induire que Gudmund &agrave; &eacute;pouser une m&eacute;chante
+cause?&raquo;</p>
+
+<p>Devant cet accueil peu amical, Asgrim ne r&eacute;pliqua rien; mais Thorkel,
+continuant:</p>
+
+<p>&laquo;Quel est, dit-il, celui-ci, qui marche cinqui&egrave;me dans votre cort&egrave;ge,
+cet homme au visage p&acirc;le et dur, &agrave; l'air fatal, qui roule des regards si
+farouches?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Skarph&eacute;din, se h&acirc;ta de riposter le fils de Nial, et je
+t'engage &agrave; ne point me persifler. On ne te voit pas souvent sur le ting,
+et, &agrave; dire vrai, tu fais beaucoup mieux de rester chez toi &agrave; garder ton
+b&eacute;tail.&raquo;</p>
+
+<p>Thorkel se leva d'un bond et tira son &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fer, dit-il, a go&ucirc;t&eacute; du sang de plus d'un vaillant; il go&ucirc;tera aussi
+du tien la prochaine fois que nous nous retrouverons!&raquo;</p>
+
+<p>Skarph&eacute;din, ricanant, brandit Rimegyge:</p>
+
+<p>&laquo;Cette hache &agrave; la main, r&eacute;pliqua-t-il, j'enjambe un ruisseau de douze
+coud&eacute;es<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, et chaque fois qu'elle tournoie dans l'air il y a un homme
+qui mord la poussi&egrave;re!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, &eacute;cartant Kare et ses fr&egrave;res qui &eacute;taient devant lui, il s'&eacute;lan&ccedil;a
+vers Thorkel en lui criant d'une voix terrible:</p>
+
+<p>&laquo;De deux choses l'une: ou tu vas rengainer ton glaive et te rasseoir, ou
+d'un coup sur ta t&ecirc;te je te fends jusqu'aux deux talons!&raquo;</p>
+
+<p>Thorkel rengaina et se rassit. Ce fut la premi&egrave;re et l'unique fois de sa
+vie qu'il fit preuve d'une pareille soumission.</p>
+
+<p>Asgrim et ses compagnons sortirent de la hutte.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; allons-nous &agrave; pr&eacute;sent? demanda encore Skarph&eacute;din.</p>
+
+<p>&mdash;Tout droit chez nous, r&eacute;pondit Asgrim.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit l'autre, en voil&agrave; bien assez de ce m&eacute;tier de mendiant.&raquo;</p>
+
+<p>De retour &agrave; leur campement, ils racont&egrave;rent &agrave; Nial tous les incidents de
+leur tourn&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, r&eacute;pondit tristement le vieillard, laissons les choses suivre
+leur cours.&raquo;</p>
+
+<p>Quant &agrave; Gudmund, en apprenant l'affront que Skarph&eacute;din avait inflig&eacute; &agrave;
+Thorkel, il eut un tel mouvement de joie, qu'il dit aussit&ocirc;t &agrave; son fr&egrave;re
+Einar:</p>
+
+<p>&laquo;D&egrave;s que les assises seront ouvertes, nous sortirons avec tous nos
+hommes pour pr&ecirc;ter assistance aux fils de Nial.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Le vendredi suivant, les deux parties comparurent en justice: d'un c&ocirc;t&eacute;,
+Flose, le beau-p&egrave;re de Kelde avec tous ses tenants et amis; de l'autre,
+Asgrim, le gode Gissur, le vieux Nial et ses gens. Skarph&eacute;din, Grim et
+Helge &eacute;taient rest&eacute;s en bas dans leur hutte, avec Kare, leur beau-fr&egrave;re,
+attendant, silencieux et farouches, le r&eacute;sultat de l'instance entam&eacute;e.</p>
+
+<p>Quand les juges eurent pris place sur leurs si&egrave;ges, les plaignants
+expos&egrave;rent leurs griefs, et les t&eacute;moins pr&ecirc;t&egrave;rent le serment d'usage.
+Nial se leva ensuite et demanda qu'on voul&ucirc;t bien l'&eacute;couter.</p>
+
+<p>Dans un langage simple et digne, il dit ce qu'il avait fait pour Kelde,
+l'extr&ecirc;me douleur qu'il avait ressentie de cette mort qui plongeait son
+&acirc;me &laquo;dans la nuit&raquo;; il ajouta que la plainte de Flose &eacute;tait l&eacute;gitime, et
+sollicita la permission de lui offrir une satisfaction au nom de ses
+fils.</p>
+
+<p>Gissur et Asgrim se joignirent &agrave; Nial pour prier le principal demandeur
+de se pr&ecirc;ter &agrave; l'accommodement propos&eacute;.</p>
+
+<p>Flose h&eacute;sita d'abord; puis, sur les instances de plusieurs autres chefs
+&eacute;minents, il donna son assentiment. En cons&eacute;quence, douze arbitres
+furent choisis par moiti&eacute; dans les deux parties, et la d&eacute;lib&eacute;ration
+commen&ccedil;a.</p>
+
+<p>L'affaire paraissait &agrave; tous d'une extr&ecirc;me gravit&eacute;; on &eacute;carta n&eacute;anmoins
+tout d'abord l'id&eacute;e d'une sentence de bannissement, la plupart du temps
+d&eacute;pourvue de sanction<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>, pour s'en tenir &agrave; une peine p&eacute;cuniaire; mais
+on reconnut d'un commun accord que les coupables devaient &ecirc;tre frapp&eacute;s
+d'une amende dont le taux f&ucirc;t encore sans exemple, et que cette amende
+devait &ecirc;tre acquitt&eacute;e s&eacute;ance tenante jusqu'au dernier sou.</p>
+
+<p>Ainsi fut-il r&eacute;solu. Seulement, comme les d&eacute;fendeurs n'avaient pas avec
+eux la somme suffisante, et qu'il importait d'en finir le jour m&ecirc;me, il
+fut d&eacute;cid&eacute; que chaque homme pr&eacute;sent, &agrave; commencer par les arbitres
+eux-m&ecirc;mes, y contribuerait,&mdash;suivant une coutume parfois pratiqu&eacute;e sur
+le ting,&mdash;en versant son appoint personnel par mani&egrave;re de provision et
+d'avance.</p>
+
+<p>Tout le monde se pr&ecirc;ta de bonne gr&acirc;ce &agrave; cet arrangement, tant on
+redoutait les complications dont ce proc&egrave;s exceptionnel semblait gros,
+et Nial alla chercher ses fils et son gendre pour qu'ils jurassent, eux
+aussi, l'accord intervenu avec Flose.</p>
+
+<p>Par malheur, un incident, dont Nial lui-m&ecirc;me fut la cause sans le
+vouloir, vint tout g&acirc;ter au dernier moment. Il eut l'id&eacute;e d'ajouter au
+tas d'argent, comme cadeau d'honneur pour le chef de la partie adverse,
+un manteau de soie du plus fin tissu.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;, dit Flose apr&egrave;s avoir compt&eacute; la somme, ce qui s'appelle des &eacute;cus
+sonnants; mais qui donc m'a mis cela par-dessus le march&eacute;?&raquo; s'&eacute;cria-t-il
+en levant en l'air le manteau.</p>
+
+<p>Nul ne dit mot.</p>
+
+<p>Flose r&eacute;p&eacute;ta sa question avec un ricanement de moquerie, sans plus
+obtenir de r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, cria-t-il derechef, personne n'ose faire conna&icirc;tre le
+propri&eacute;taire de cet atour de femme?</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire? demanda Skarph&eacute;din, que, pendant tout le cours de la
+proc&eacute;dure, son mauvais sourire n'avait point quitt&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, puisque tu tiens &agrave; le savoir, que le propri&eacute;taire de cet
+objet ne peut &ecirc;tre que ton blanc-bec de p&egrave;re! &Agrave; lui seul sied un
+colifichet de ce genre, car, &agrave; le voir, on ne sait vraiment s'il est
+homme ou femme!</p>
+
+<p>&mdash;C'est mal &agrave; toi, repartit Skarph&eacute;din, de parler ainsi d'un vieillard
+digne de respect! Heureusement ce vieillard a des fils qui ne reculent
+jamais devant la vengeance!&raquo;</p>
+
+<p>Ce disant, il reprit le manteau et jeta en &eacute;change &agrave; Flose une paire de
+chausses blanches.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! ajouta-t-il, voil&agrave; quelque chose qui fera mieux ton affaire, car
+il para&icirc;t qu'une fois la semaine tu te m&eacute;tamorphoses en sorci&egrave;re pour
+aller au sabbat du diable sur le <i>Svinefield</i>!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ce mot, Flose, furieux, repoussa du pied le monceau d'argent, en
+disant qu'il ne voulait plus accepter un denier.</p>
+
+<p>&laquo;C'est par le sang, vocif&eacute;ra-t-il, que mon gendre Kelde doit &ecirc;tre
+veng&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Il fit un signe &agrave; ses hommes, et tous avec lui regagn&egrave;rent leurs huttes.</p>
+
+<p>&laquo;Allons! dit Nial en quittant &eacute;galement la place suivi de ses fils,
+cette fois encore mes tristes pressentiments ne vont que trop se
+r&eacute;aliser!&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Les gens qui s'&eacute;taient cotis&eacute;s pour parfaire la somme parlaient de
+reprendre leur quote-part; mais Gudmund le Puissant s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Reprendre ce que j'ai une fois donn&eacute;! non, certes; ni maintenant ni
+jamais je ne commettrai pareille vilenie!</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison!&raquo; dirent les autres, et nul ne voulut plus toucher &agrave; une
+pi&egrave;ce du tas.</p>
+
+<p>&laquo;Mon avis, observa Snorre le gode, est que deux d'entre nous conservent
+cette somme en d&eacute;p&ocirc;t jusqu'au prochain alting; quelque chose me dit que
+nous pourrons alors en avoir besoin.&raquo;</p>
+
+<p>Gissur et un autre prirent chacun la moiti&eacute; de l'argent, et l'on se
+s&eacute;para.</p>
+
+<p>&Agrave; quelques jours de l&agrave;, une centaine d'hommes se trouvaient de nouveau
+r&eacute;unis dans l'enceinte de rochers de l'Allmannagia pour y conclure un
+pacte d'alliance. Flose, choisi pour chef par les conjur&eacute;s, re&ccedil;ut le
+serment individuel de chaque Islandais pr&eacute;sent: tous s'engag&egrave;rent
+solennellement &agrave; ne se point d&eacute;sister de l'&#339;uvre de vengeance tant qu'un
+seul des fils de Nial serait vivant, et &agrave; garder rigoureusement secret
+jusqu'&agrave; l'&eacute;poque fix&eacute;e pour l'action le plan au courant duquel chacun
+venait d'&ecirc;tre mis.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX</h2>
+
+<p class="tit">l'attaque de bergtorsvol</p>
+
+
+<p>&Agrave; Bergtorsvol vivait une femme appel&eacute;e Saun. Elle &eacute;tait fort &acirc;g&eacute;e, et
+les fils de Nial la traitaient volontiers de vieille folle, parce
+qu'elle bavardait sans cesse &agrave; tort et &agrave; travers, ce qui ne l'emp&ecirc;chait
+pas de s'entendre &agrave; bien des choses et de faire mainte pr&eacute;diction qui se
+r&eacute;alisait.</p>
+
+<p>Un matin elle prit une baguette, et, allant &agrave; un tas de renou&eacute;e qui
+&eacute;tait empil&eacute; contre la maison, elle se mit &agrave; le battre avec fureur.
+Skarph&eacute;din, &agrave; cette vue, &eacute;clata de rire, et lui demanda la cause de
+cette grande col&egrave;re contre le monceau d'herbes.</p>
+
+<p>&laquo;C'est, dit-elle, qu'on s'en servira pour mettre le feu au logis, le
+jour o&ugrave; l'on voudra br&ucirc;ler Nial et Bergtora ma ma&icirc;tresse. Prends-le
+donc, jette-le &agrave; l'eau, ou fais-le dispara&icirc;tre le plus t&ocirc;t possible.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon? r&eacute;pondit Skarph&eacute;din; si la destin&eacute;e le veut ainsi, il se
+trouvera bien un autre combustible pour faire l'office de ce tas de
+renou&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>La vieille n'en continua pas moins tout l'hiver &agrave; r&eacute;p&eacute;ter son propos, et
+&agrave; dire qu'il fallait porter toutes ces herbes &agrave; l'int&eacute;rieur de
+l'habitation; mais elle en fut pour son refrain, et nul ne prit au
+s&eacute;rieux sa lubie.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Le beau temps revenu, Flose et ses compagnons demeur&egrave;rent n&eacute;anmoins chez
+eux, occup&eacute;s de leurs travaux agricoles, et de tout l'&eacute;t&eacute; ne donn&egrave;rent
+signe de vie.</p>
+
+<p>Le premier jour de l'hiver suivant tombait le treizi&egrave;me d'octobre. Six
+semaines environ avant cette date, Flose commen&ccedil;a ses pr&eacute;paratifs pour
+l'exp&eacute;dition projet&eacute;e, et manda ceux qui avaient promis de le suivre.</p>
+
+<p>Chacun se pr&eacute;senta avec deux chevaux et un armement complet.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'aurore, le dimanche 2 septembre, Flose fit dire pour lui et ses
+hommes une messe &agrave; Svinefield; apr&egrave;s quoi toute la troupe, ayant
+d&eacute;jeun&eacute;, se mit en route vers Bergtorsvol, de mani&egrave;re &agrave; y arriver le
+jeudi avant le repas du soir.</p>
+
+<p>Le matin de ce dernier jour, deux des fils de Nial, Grim et Helge,
+&eacute;taient partis pour un b&#339;r voisin, et ils avaient averti leur m&egrave;re
+qu'ils ne rentreraient que le lendemain.</p>
+
+<p>Dans la soir&eacute;e, en se mettant &agrave; table, Bergtora dit &agrave; ses gens:</p>
+
+<p>&laquo;Que chacun de vous choisisse le morceau qui lui pla&icirc;t. J'ai id&eacute;e que
+c'est la derni&egrave;re fois que je vous donne &agrave; souper...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Dieu ne plaise! lui r&eacute;pondirent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant comme je vous le dis, et je pourrais m'expliquer plus
+au long si je le voulais.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, reprit-elle: si mes fils Grim et Helge reparaissent ce soir
+avant que vous ayez fini de manger, eh bien, ce sera un signe que mon
+pronostic se r&eacute;alisera.&raquo;</p>
+
+<p>On servit le repas. Quelques instants apr&egrave;s, Nial dit:</p>
+
+<p>&laquo;C'est singulier! il me semble que la maison n'a plus de toit, que je
+vois par-dessus le mur de pignon, et que la table et les mets nagent
+dans une mer de sang!&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Tout le monde fut pris d'&eacute;pouvante; mais Skarph&eacute;din, avec son ton de
+raillerie habituel, rappela les convives &agrave; un maintien plus convenable.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, fit-il en souriant, ne donnons point prise aux mauvais propos
+par des lamentations d&eacute;plac&eacute;es. Quoi qu'il arrive, montrons du courage
+et une &acirc;me virile.&raquo;</p>
+
+<p>Avant que la table f&ucirc;t desservie, Grim et Helge rentr&egrave;rent.</p>
+
+<p>Pour le coup, le plus brave se sentit le c&#339;ur oppress&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi donc revenez-vous sit&ocirc;t? demanda Nial &agrave; ses fils.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que nous avons rencontr&eacute; quelques femmes qui nous ont dit avoir
+vu une centaine d'hommes bien arm&eacute;s chevaucher dans la direction de
+notre b&#339;r; nous en avons conclu que Flose devait &ecirc;tre arriv&eacute; de l'Est,
+et nous n'avons pas voulu &ecirc;tre ailleurs que l&agrave; o&ugrave; &eacute;tait notre fr&egrave;re
+Skarph&eacute;din.&raquo;</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, Nial d&eacute;fendit que personne ce soir-l&agrave; se m&icirc;t au lit, et
+chacun fut pri&eacute; de faire bonne garde.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Dans le voisinage de Bergtorsvol se trouvait un vallon. La bande ennemie
+y &eacute;tait descendue pour y attendre la tomb&eacute;e de la nuit en faisant
+p&acirc;turer les chevaux.</p>
+
+<p>Le moment venu, Flose donna l'ordre de se remettre en route, en
+recommandant &agrave; ses hommes de se tenir seulement bien cach&eacute;s et de ne
+s'avancer que lentement, pour t&acirc;cher de surprendre le plan de d&eacute;fense
+des adversaires.</p>
+
+<p>Nial s'&eacute;tait post&eacute; en avant de la maison avec ses fils, son gendre Kare
+et les gens de service, en tout une trentaine de personnes environ.</p>
+
+<p>Flose aper&ccedil;ut le groupe; il s'arr&ecirc;ta aussit&ocirc;t et dit:</p>
+
+<p>&laquo;Les voil&agrave; sur leurs gardes, et la chose est f&acirc;cheuse pour nous; pourvu
+qu'ils conservent cette position, il nous sera difficile de les
+attaquer.</p>
+
+<p>&mdash;Une belle entreprise alors que la n&ocirc;tre, s'&eacute;cria un conjur&eacute; du nom de
+Grane, si nous n'osons pas m&ecirc;me prendre l'offensive!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! repartit Flose, nous prendrons l'offensive, lors m&ecirc;me qu'ils
+resteraient au dehors; mais dans ce cas nous &eacute;prouverons de telles
+pertes, qu'il ne survivra pas grand monde pour raconter de quel c&ocirc;t&eacute;
+aura &eacute;t&eacute; l'avantage.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! dit dans l'autre camp Skarph&eacute;din, nos ennemis ont fait halte; on
+dirait qu'ils ont peur de nous attaquer!</p>
+
+<p>&mdash;M'est avis, observa Nial, qu'ils seraient encore plus embarrass&eacute;s pour
+nous attaquer si nous rentrions... La maison est aussi solide que celle
+de Lidarende, et pourtant, bien que Gunnar f&ucirc;t seul, ils ont mis un
+temps infini &agrave; l'y assaillir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que ses adversaires &eacute;taient des gens loyaux &agrave; leur fa&ccedil;on, et
+qu'ils aimaient mieux manquer leur coup que d'avoir recours &agrave;
+l'incendie; mais ces gens-ci ne balanceront pas &agrave; nous mettre le feu aux
+trousses, s'ils ne voient pas d'autre moyen de r&eacute;ussir. Ils pensent, et
+en cela ils n'ont pas tort, que leur mort est certaine plus tard si nous
+&eacute;chappons. Or, pour mon compte, je ne me sens pas la moindre envie de me
+laisser enfumer comme un renard dans son terrier.</p>
+
+<p>&mdash;Mes fils pr&eacute;tendent donc &agrave; pr&eacute;sent me donner des avis! r&eacute;pondit Nial.
+Quand vous &eacute;tiez jeunes, vous suiviez mes conseils, et vous vous en &ecirc;tes
+toujours bien trouv&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Conformons-nous &agrave; la volont&eacute; de notre p&egrave;re, dit Helge; ce sera pour
+nous le meilleur de beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je n'en suis pas bien s&ucirc;r! grommela Skarph&eacute;din; je crois que cette
+fois il est mal inspir&eacute; et court &agrave; sa perte; mais, apr&egrave;s tout, ne f&ucirc;t-ce
+que par condescendance pour ses cheveux blancs, je veux bien me faire
+r&ocirc;tir avec lui... La mort ne m'effraye nullement, sous quelque forme
+qu'on me la pr&eacute;sente.&raquo;</p>
+
+<p>Puis s'adressant &agrave; Kare:</p>
+
+<p>&laquo;Restons &agrave; c&ocirc;t&eacute; l'un de l'autre, beau-fr&egrave;re; ne nous s&eacute;parons pas, quoi
+qu'il advienne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien mon intention, repartit Kare, &agrave; moins que le sort, &agrave; la
+derni&egrave;re minute, n'en d&eacute;cide autrement, auquel cas je n'y pourrai rien.</p>
+
+<p>&mdash;Venge-nous alors, reprit Skarph&eacute;din, comme nous te vengerons
+nous-m&ecirc;mes si nous te survivons.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu.&raquo;</p>
+
+<p>Tout le monde rentra donc au b&#339;r, et l'on se posta dans le vestibule.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Flose vit s'op&eacute;rer le mouvement.</p>
+
+<p>&laquo;Nous les tenons &agrave; pr&eacute;sent, s'&eacute;cria-t-il. C'est leur mauvais g&eacute;nie qui
+leur sugg&egrave;re cette id&eacute;e de retraite... En avant bien vite, et occupons
+tout d'abord la porte, pour que personne ne puisse s'&eacute;chapper, car ce
+serait un jour notre mort!&raquo;</p>
+
+<p>Un cordon de gardes fut plac&eacute; autour de la maison, pour le cas o&ugrave; il y
+e&ucirc;t eu quelque issue secr&egrave;te; puis Flose et ses hommes s'approch&egrave;rent de
+la fa&ccedil;ade.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t l'&eacute;change des traits commen&ccedil;a. Le premier de la troupe
+assaillante qui s'aventura trop avant tomba sous la fameuse hache
+Rimegyge.</p>
+
+<p>&laquo;Tu l'as vite d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;! dit Kare &agrave; son beau-fr&egrave;re; pour s&ucirc;r il n'en est
+pas un qui te vaille parmi nous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je n'en suis pas bien s&ucirc;r!&raquo; r&eacute;pondit, cette fois encore,
+Skarph&eacute;din en souriant.</p>
+
+<p>Les fils de Nial, ainsi que son gendre, bless&egrave;rent bon nombre de leurs
+ennemis, sans que ceux-ci pussent faire le moindre progr&egrave;s.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; d&eacute;j&agrave; bien du d&eacute;g&acirc;t de notre c&ocirc;t&eacute;! dit Flose tout &agrave; coup. Autant
+de tu&eacute;s que de bless&eacute;s! Nous ne viendrons jamais &agrave; bout de ces gens-l&agrave;
+par la force... Il me semble m&ecirc;me que tel d'entre nous qui se montrait
+tout &agrave; l'heure si agressif en paroles, ajouta-t-il en regardant Grane,
+qui avait des premiers recul&eacute;, est &agrave; pr&eacute;sent bien mou dans l'action...
+Il nous faut pourtant prendre un parti, et de deux choses choisir l'une:
+ou nous retirer, et dans ce cas nous sommes s&ucirc;rs de p&eacute;rir bient&ocirc;t, ou
+appeler le feu &agrave; notre aide.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, br&ucirc;lons-les!&raquo; s'&eacute;cria en ch&#339;ur toute la bande.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX</h2>
+
+<p class="tit">l'incendie&mdash;mort de nial et de ses fils</p>
+
+
+<p>Quelques hommes all&egrave;rent chercher des broussailles; on en forma un
+b&ucirc;cher devant la porte, et l'on y mit le feu.</p>
+
+<p>&laquo;Hol&agrave;! cria Skarph&eacute;din, on se propose donc de faire la cuisine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit un des conjur&eacute;s, et c'est toi qui cuiras!&raquo;</p>
+
+<p>Les femmes du logis cependant arriv&egrave;rent avec des vases pleins d'eau et
+de petit lait; elles vers&egrave;rent le tout par la fen&ecirc;tre, de sorte que le
+feu, &agrave; peine allum&eacute;, s'&eacute;teignit.</p>
+
+<p>Alors un homme dit &agrave; Flose:</p>
+
+<p>&laquo;Si nous embrasions ce tas de renou&eacute;e, qui est l&agrave; juste &agrave; point contre
+la maison? On le jetterait par la lucarne d'en haut sur le plancher de
+la mansarde, et l'effet, cette fois, en serait s&ucirc;r.&raquo;</p>
+
+<p>Le conseil fut suivi, et ceux du dedans ne s'aper&ccedil;urent de la chose que
+lorsque tout flambait d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>Alors les femmes commenc&egrave;rent &agrave; crier et &agrave; se lamenter.</p>
+
+<p>&laquo;Ne vous d&eacute;solez donc pas ainsi, leur dit Nial; ce n'est l&agrave; qu'une
+incommodit&eacute; passag&egrave;re, par laquelle sans doute nous ne passerons qu'une
+fois; car, &agrave; supposer que nous r&ocirc;tissions dans ce monde, Dieu nous en
+tiendra compte dans l'autre en nous exemptant des flammes &eacute;ternelles.&raquo;</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t cependant toute la maison est en feu. Nial alors s'approche de
+la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Flose est-il l&agrave;? demande le vieillard, et puis-je &eacute;changer un mot avec
+lui?</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, r&eacute;pond le chef de la troupe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprend Nial, veux-tu entrer en accommodement avec mes fils,
+ou permettre &agrave; quelqu'un de sortir d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Pour un accommodement avec tes fils, je m'y refuse, r&eacute;pliqua Flose; je
+ne m'en irai point qu'ils ne soient tous pass&eacute;s de vie &agrave; tr&eacute;pas... J'ai
+r&eacute;solu d'en finir d'un coup. Quant aux femmes, aux enfants et aux
+serviteurs de chez vous, je suis pr&ecirc;t &agrave; leur livrer passage.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Nial rentra et fit part de l'offre aux int&eacute;ress&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Va-t'en d'abord, Thoralle, fille d'Asgrim, dit-il &agrave; la femme d'Helge.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, r&eacute;pondit Thoralle; je me s&eacute;pare de mon mari tout autrement que
+je ne m'y attendais; mais je r&eacute;clamerai vengeance de mon p&egrave;re et de mes
+fr&egrave;res!</p>
+
+<p>&mdash;Va toujours, repartit Nial, et que la b&eacute;n&eacute;diction de Dieu
+t'accompagne!&raquo;</p>
+
+<p>Thoralle quitta donc la maison, et avec elle sortit un gros de
+serviteurs. Astride, la femme de Grim, se mit en devoir d'en faire
+autant; sur le seuil, une id&eacute;e lui vint. Elle appela Helge et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Viens avec moi; je vais te couvrir d'un manteau et d'une coiffe.&raquo;</p>
+
+<p>Helge h&eacute;sita d'abord; puis il finit par c&eacute;der. Astride lui noua un
+mouchoir autour de la t&ecirc;te, et Thorilde, &eacute;pouse de Skarph&eacute;din, l'affubla
+d'un manteau. Il sortit ainsi entre ses deux belles-s&#339;urs, auxquelles se
+joignit Helga, femme de Kare.</p>
+
+<p>&laquo;Hol&agrave;! s'&eacute;cria Flose en apercevant le groupe, m'est avis que voil&agrave; une
+gaillarde de belle carrure... Sus! arr&ecirc;tez-moi &ccedil;a!&raquo;</p>
+
+<p>Helge se d&eacute;barrassa prestement de son manteau, saisit son &eacute;p&eacute;e, qu'il
+avait au c&ocirc;t&eacute;, et trancha le jarret du premier qui se pr&eacute;senta; mais
+Flose, survenant par derri&egrave;re, assena au jeune homme un tel coup sur la
+nuque, que la t&ecirc;te fut d&eacute;tach&eacute;e du tronc. Puis il alla vers la porte, et
+appela Nial et Bergtora, en disant qu'il d&eacute;sirait leur parler.</p>
+
+<p>Nial parut &agrave; l'entr&eacute;e du b&#339;r.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, lui dit Flose, je viens t'offrir la sortie libre; c'est &agrave; tes
+fils et &agrave; Kare que j'en veux; je n'entends nullement que tu br&ucirc;les avec
+eux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne bougerai pas, r&eacute;pliqua Nial; je suis un vieillard, &agrave; qui toute
+id&eacute;e de vengeance et de meurtre demeure dor&eacute;navant &eacute;trang&egrave;re; mais quant
+&agrave; vivre d&eacute;shonor&eacute;, jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, femme, reprit Flose en s'adressant &agrave; Bergtora, n'es-tu pas
+dispos&eacute;e &agrave; te retirer? pour rien au monde je ne voudrais te voir p&eacute;rir
+par le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Toute jeune, je me suis mari&eacute;e avec Nial, r&eacute;pondit Bergtora, et je
+lui ai promis de partager sa bonne et sa mauvaise fortune.&raquo;</p>
+
+<p>Sur cette parole le couple rentra.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>&laquo;Qu'allons-nous faire maintenant? demanda Bergtora &agrave; son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Nous reposer, r&eacute;pondit Nial... Il y a si longtemps que j'aspire apr&egrave;s
+le repos!&raquo;</p>
+
+<p>Bergtora se tourna vers Thord, un jeune fils de Kare que Nial avait pris
+avec lui afin de faire son &eacute;ducation, et le pria de sortir pour &eacute;chapper
+&agrave; la mort. L'enfant repartit:</p>
+
+<p>&laquo;Tu m'as promis, grand'm&egrave;re, que nous ne nous s&eacute;parerions jamais tant
+que je voudrais rester aupr&egrave;s de toi, et j'aime mieux mourir avec toi et
+Nial que de vous survivre.&raquo;</p>
+
+<p>Bergtora prit alors le gar&ccedil;on et le porta sur le lit. Nial appela son
+esclave de confiance, qui avait jusqu'alors diff&eacute;r&eacute; de sortir, et il lui
+dit:</p>
+
+<p>&laquo;Avant de t'en aller, remarque bien o&ugrave; nous nous mettons, et de quelle
+mani&egrave;re nous nous arrangeons, car je suis r&eacute;solu &agrave; ne plus bouger de
+place, quelles que soient la fum&eacute;e et la chaleur. Tu sauras alors plus
+tard o&ugrave; l'on pourra retrouver nos cadavres.&raquo;</p>
+
+<p>Il donna l'ordre au serviteur de prendre la peau d'un b&#339;uf fra&icirc;chement
+&eacute;corch&eacute;, et de l'&eacute;tendre sur lui et sa femme apr&egrave;s qu'ils se seraient
+plac&eacute;s c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te. Puis les deux &eacute;poux se mirent sur le lit, ayant
+entre eux le petit Thord.</p>
+
+<p>&laquo;Notre p&egrave;re se couche de bonne heure aujourd'hui! dit Skarph&eacute;din &agrave; Kare
+son beau-fr&egrave;re en voyant ce qui se passait. De la part d'un vieillard
+harass&eacute;, cela se con&ccedil;oit. Puisse le r&eacute;veil lui &ecirc;tre doux!&raquo;</p>
+
+<p>Et, pour la premi&egrave;re fois de sa vie, le fier jeune homme courba le front
+vers la terre, et quelque chose comme une larme furtive perla sous sa
+paupi&egrave;re d'aigle.</p>
+
+<p>Nial et Bergtora demeuraient immobiles et silencieux sur leur couche.</p>
+
+<p>L'esclave prit la peau, l'&eacute;tendit sur le groupe r&eacute;sign&eacute;, et gagna la
+porte pour sortir &agrave; son tour.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Du toit et de la mansarde qui br&ucirc;laient, des tisons enflamm&eacute;s ne
+cessaient de pleuvoir dans la chambre. Skarph&eacute;din, Kare et Grim les
+ramassaient au fur et &agrave; mesure qu'ils tombaient, et les jetaient sur les
+assaillants.</p>
+
+<p>Cela dura quelque temps, et comme du dehors on s'&eacute;tait remis &agrave; lancer
+des traits, ils les attrapaient &eacute;galement au vol et les renvoyaient &agrave;
+l'ennemi, si bien que Flose pria ses compagnons de cesser tout envoi de
+projectiles.</p>
+
+<p>&laquo;Ce jeu-l&agrave; ne vaut rien pour nous, leur dit-il; vous pouvez bien
+attendre que le feu les contraigne &agrave; se tenir cois.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant la grosse charpente du fronton s'&eacute;tait disloqu&eacute;e. &Agrave; l'un des
+pignons restait une traverse qui reposait de biais sur le vestibule et
+la cr&ecirc;te du mur; mais d&eacute;j&agrave;, &agrave; sa partie m&eacute;diane, elle &eacute;tait plus d'&agrave;
+moiti&eacute; consum&eacute;e.</p>
+
+<p>Les trois hommes demeur&eacute;s dans le b&#339;r se pr&eacute;cipit&egrave;rent de ce c&ocirc;t&eacute;, et
+Kare dit &agrave; Skarph&eacute;din:</p>
+
+<p>&laquo;Voici peut-&ecirc;tre un moyen de nous sauver. Saute sur cette poutre avant
+qu'elle soit tout &agrave; fait calcin&eacute;e. Je vais t'aider, et je monterai
+ensuite. Une fois dehors, il nous sera facile de filer inaper&ccedil;us dans la
+direction de la fum&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Saute d'abord, dit Skarph&eacute;din, et je te suis.</p>
+
+<p>&mdash;Non, &agrave; toi de passer le premier, r&eacute;pliqua l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Point, j'entends que tu me pr&eacute;c&egrave;des.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, soit! reprit enfin Kare. C'est le devoir de tout homme de
+sauver sa vie quand il le peut; ainsi ferai-je... Seulement, si tu ne te
+h&acirc;tes pas &agrave; ton tour, je crains que nous ne nous revoyions jamais; car,
+pour mon compte, une fois dehors, je n'aurai gu&egrave;re envie de me rejeter
+dans la fournaise afin de t'en tirer... &Agrave; chacun alors de suivre sa
+voie!</p>
+
+<p>&mdash;Je serai fort heureux, beau-fr&egrave;re, si tu parviens &agrave; t'&eacute;chapper,
+r&eacute;pondit Skarph&eacute;din; en ce cas tu te chargeras de la vengeance.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Kare prit au lambris un ais enflamm&eacute; et grimpa sur la traverse. Arriv&eacute;
+sur le mur, il lan&ccedil;a l'&eacute;norme brandon sur les gens du dehors; ceux-ci se
+rejet&egrave;rent vivement de c&ocirc;t&eacute;. Alors, profitant de l'effarement g&eacute;n&eacute;ral,
+les v&ecirc;tements et la chevelure tout en feu, il sauta du haut de la
+muraille, et se mit &agrave; courir dans le sens o&ugrave; le vent chassait la fum&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que quelqu'un ne vient pas de sauter de ce mur?&raquo; s'&eacute;cria un des
+assaillants les plus proches.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, repartit un autre; c'est sans doute Skarph&eacute;din qui nous a
+encore envoy&eacute; un tison.&raquo;</p>
+
+<p>Cette parole ayant dissip&eacute; tout soup&ccedil;on, Kare continua de courir jusqu'&agrave;
+ce qu'il e&ucirc;t atteint un ruisseau. Il se plongea dedans pour &eacute;teindre le
+feu qui le d&eacute;vorait; apr&egrave;s quoi il reprit sa course au milieu de la
+fum&eacute;e, et ne s'arr&ecirc;ta que pr&egrave;s d'un foss&eacute;, o&ugrave; il se coucha pour se
+reposer.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement apr&egrave;s lui, Skarph&eacute;din avait saut&eacute; sur la traverse;
+malheureusement, lorsqu'il atteignit la place o&ugrave; elle &eacute;tait le plus
+consum&eacute;e, la poutre se brisa sous lui, et il fut pr&eacute;cipit&eacute; sur le sol.
+Il renouvela toutefois sa tentative, et il grimpait &agrave; m&ecirc;me la muraille
+quand une autre solive s'&eacute;croula sur sa t&ecirc;te, et derechef le jeta par
+terre.</p>
+
+<p>&laquo;Allons! se dit-il, je vois ce qu'il en est; Kare, mon beau-fr&egrave;re,
+risque fort de m'attendre.&raquo;</p>
+
+<p>Il rampa n&eacute;anmoins le long de la paroi pour essayer de gagner la sortie;
+mais il fut surpris dans ce mouvement par un des assaillants, nomm&eacute;
+Lambe, qui venait juste &agrave; ce moment d'escalader ext&eacute;rieurement le mur.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, lui cria d'en haut ce dernier, on dirait que tu pleures &agrave;
+pr&eacute;sent, Skarph&eacute;din!</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, dit le fils de Nial en relevant la t&ecirc;te;
+seulement la chaleur un peu forte me cause quelques picotements dans les
+yeux; mais toi, continua-t-il, il me semble que tu ris?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, je ris, repartit l'homme, et c'est la premi&egrave;re fois que
+je suis franchement gai depuis le jour o&ugrave; tu tuas Thraen, pr&egrave;s de la
+Markar.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! riposta Skarph&eacute;din, voici, &agrave; ce propos, un souvenir de lui dont
+je te gratifie!&raquo;</p>
+
+<p>Il tira de sa poche une des dents molaires de Thraen, qu'il avait
+ramass&eacute;e lorsque celui-ci avait roul&eacute; sur le sol gel&eacute;, et il la lan&ccedil;a si
+violemment dans l'&#339;il droit de Lambe, que la prunelle jaillit de
+l'orbite et que l'homme se laissa choir au pied du mur.</p>
+
+<p>Skarph&eacute;din courut alors &agrave; son fr&egrave;re Grim, qui se d&eacute;menait &agrave; l'autre bout
+de la pi&egrave;ce, et tous deux s'efforc&egrave;rent de pi&eacute;tiner sur le feu pour
+l'&eacute;teindre. Quand ils arriv&egrave;rent au milieu de la salle, Grim tomba
+&eacute;cras&eacute; par une poutre: il &eacute;tait mort. Skarph&eacute;din, d'un bond gigantesque,
+avait r&eacute;ussi &agrave; esquiver le choc; mais ce ne fut qu'un r&eacute;pit d'une
+seconde. &Agrave; peine reprenait-il l'&eacute;quilibre, qu'un &eacute;pouvantable craquement
+se produisit: c'&eacute;tait le toit tout entier qui croulait.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Flose et ses compagnons demeur&egrave;rent devant le b&#339;r incendi&eacute; jusqu'&agrave;
+l'aurore du lendemain vendredi. Comme le jour commen&ccedil;ait &agrave; poindre, ils
+virent arriver un homme &agrave; cheval qui leur dit s'appeler Geirmund et &ecirc;tre
+un parent de Thraen.</p>
+
+<p>&laquo;Combien de gens ont p&eacute;ri l&agrave; dedans?&raquo; demanda le nouveau venu.</p>
+
+<p>Flose d&eacute;nombra les victimes: Nial, Bergtora et sa femme, tous leurs
+fils, Kare et Thord.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! reprit Geirmund, tu mets parmi les morts un homme avec lequel j'ai
+caus&eacute; ce matin m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? demanda Flose.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Kare. Ses cheveux et ses v&ecirc;tements &eacute;taient tout roussis, et la
+lame de son &eacute;p&eacute;e &eacute;tait devenue bleue; mais il disait qu'il en
+renouvellerait avant peu la trempe dans ton sang et dans celui de ta
+troupe incendiaire.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur &agrave; nous! s'&eacute;cria Flose. L'homme que nous avons laiss&eacute; fuir ne
+nous laissera ni tr&ecirc;ve ni repos, et plus d'un d'entre nous, je le
+pr&eacute;vois, est appel&eacute; &agrave; perdre bient&ocirc;t la vie.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant un des conjur&eacute;s s'&eacute;tait mis &agrave; entonner un chant de joie sur la
+mort de Nial.</p>
+
+<p>&laquo;Tais-toi, dit Flose, il n'y a point l&agrave; de quoi chanter. Que Nial ait
+p&eacute;ri dans les flammes, l'&eacute;v&eacute;nement ne nous rapporte pas grand honneur.&raquo;</p>
+
+<p>Il grimpa sur les ruines du pignon avec quelques autres. L&agrave; ils crurent
+percevoir une sorte de murmure rythm&eacute; qui partait du brasier au-dessous
+d'eux.</p>
+
+<p>&laquo;C'est la voix de Skarph&eacute;din, dit un des hommes. Je serais curieux de
+savoir si c'est un vivant ou un mort qui nous chante cette chanson.
+Mettons-nous &agrave; la recherche des corps.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, r&eacute;pondit Flose; il faudrait &ecirc;tre fou pour s'attarder &agrave; une
+telle besogne au moment o&ugrave;, par tout le pays, on rassemble des forces
+contre nous. Mon avis est qu'il nous faut d&eacute;guerpir au plus vite.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus il sauta en selle, et toute la troupe suivit son exemple.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Apr&egrave;s sa rencontre avec Geirmund, Kare avait emprunt&eacute; un cheval et gagn&eacute;
+divers b&#339;rs amis o&ugrave; il raconta ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;. Bient&ocirc;t se trouva
+r&eacute;unie une troupe d'hommes d&eacute;termin&eacute;e et nombreuse, qui se divisa en
+plusieurs escouades, afin de battre le pays en divers sens; mais nulle
+part ils n'eurent de nouvelles de Flose et de ses gens.</p>
+
+<p>Kare, avec quinze de ses amis, prit de son c&ocirc;t&eacute; le chemin de
+Bergtorsvol, pour exhumer des d&eacute;combres de la ferme les corps des
+victimes. En route, le groupe se grossit, si bien qu'en arrivant au lieu
+de l'incendie il comptait une centaine de cavaliers.</p>
+
+<p>On chercha d'abord le cadavre de Nial, qu'on retrouva dans une &eacute;paisse
+couche de cendre. La peau de b&#339;uf &eacute;tait toute recroquevill&eacute;e; au-dessous
+d'elle gisaient le vieillard et sa femme. Chose singuli&egrave;re! leurs corps
+n'avaient aucunement &eacute;t&eacute; atteints par le feu. Seul le petit Thord, qui
+&eacute;tait couch&eacute; entre eux deux, avait un doigt compl&egrave;tement br&ucirc;l&eacute;, l'ayant
+laiss&eacute; passer par m&eacute;garde hors de la peau de b&#339;uf.</p>
+
+<p>On porta les tristes d&eacute;pouilles dans l'enclos attenant &agrave; l'habitation,
+et l&agrave; on remarqua sur la face de Nial une expression de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+lumineuse dont tout le monde fut vivement frapp&eacute;. Jamais encore,&mdash;chacun
+en convint,&mdash;on n'avait vu un tel aspect &agrave; un mort.</p>
+
+<p>On rechercha ensuite le cadavre de Skarph&eacute;din. Le fier jeune homme &eacute;tait
+rest&eacute; debout, emprisonn&eacute; entre les d&eacute;bris du fa&icirc;tage, la t&ecirc;te et le
+buste appuy&eacute;s au mur de pignon, les jambes consum&eacute;es jusqu'aux genoux,
+mais le reste de sa personne intacte, y compris les v&ecirc;tements.</p>
+
+<p>Il avait les dents enfonc&eacute;es dans les l&egrave;vres, les yeux ouverts, non
+encore &eacute;teints, et les mains crois&eacute;es sur la poitrine. Avec sa fameuse
+hache Rimegyge, il avait entaill&eacute; si profond&eacute;ment la muraille, qu'elle y
+&eacute;tait entr&eacute;e jusqu'&agrave; la moiti&eacute; du fer, ce qui l'avait pr&eacute;serv&eacute;e de
+l'action du feu.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;, dit quelqu'un, une arme digne de figurer comme relique &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+la hallebarde de Gunnar.&raquo;</p>
+
+<p>Kare prit la hache; elle lui revenait de droit.</p>
+
+<p>&laquo;Il sera temps d'en faire une relique quand elle aura accompli toute son
+&#339;uvre,&raquo; dit-il en se la mettant &agrave; l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>Quant aux restes de Grim, l'autre fils de Nial, on les d&eacute;couvrit au
+milieu de la pi&egrave;ce, avec ceux de la vieille Saun, qui n'avait point
+voulu se s&eacute;parer de son ma&icirc;tre, et quatre autres cadavres.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>QUATRI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+<p class="c">KARE ET FLOSE</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI</h2>
+
+<p class="tit">sur le ting</p>
+
+
+<p>Apr&egrave;s avoir quitt&eacute; Bergtorsvol, Flose s'&eacute;tait tenu post&eacute; durant trois
+jours avec tous les siens sur une montagne d'o&ugrave; il pouvait voir ses
+ennemis battre en bas la contr&eacute;e; puis, le premier p&eacute;ril conjur&eacute;, il
+s'&eacute;tait h&acirc;t&eacute; de regagner &agrave; l'est son habitation de Svinefield, afin de
+se mettre en qu&ecirc;te d'appuis pour la prochaine session de l'alting. Gr&acirc;ce
+&agrave; son cr&eacute;dit personnel et aussi &agrave; des dons en argent, il eut ais&eacute;ment
+gagn&eacute; &agrave; sa cause les principaux chefs du district oriental o&ugrave; il
+demeurait. Son beau-p&egrave;re Liot, de Sida, lui promit le premier
+assistance; Geite, un riche fermier du pays, se d&eacute;clara &eacute;galement pour
+lui; autant en firent Thorstein et Viarne, deux autres paysans ses
+voisins, de sorte qu'il put rentrer &agrave; son b&#339;r et y attendre le retour du
+printemps.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Kare, il s'&eacute;tait tout d'abord rendu &agrave; Tunge, chez Asgrim, son
+parent et ami, aupr&egrave;s duquel sa femme Helza et ses deux belles-s&#339;urs
+Astrid et Thoralle avaient elles-m&ecirc;mes cherch&eacute; un asile. Re&ccedil;u &agrave; bras
+ouverts par lui et son fils Thorald, il passa avec eux tout l'hiver,
+ruminant nuit et jour sa vengeance, et ne parlant que des &eacute;v&eacute;nements de
+Bergtorsvol. Parmi les chefs influents dont le concours lui &eacute;tait acquis
+en justice, il pouvait compter Gissur le gode, Kraak le Vaillant, du b&#339;r
+de Hof, et Thorgier, un neveu de Nial qui habitait la ferme de Halt.</p>
+
+<p>Quand les assises furent pour s'ouvrir, Asgrim dit &agrave; son ami:</p>
+
+<p>&laquo;Pars en avant avec vingt hommes et mon fils Thorald, afin de pr&eacute;parer
+nos huttes sur le ting; j'attendrai, pour te rejoindre, Thorgier et son
+monde.&raquo;</p>
+
+<p>Kare se mit incontinent en chemin.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, Flose et les cent conjur&eacute;s dont la fortune
+&eacute;tait li&eacute;e &agrave; la sienne quittaient, &agrave; leur tour, Svinefield. Le trajet
+&eacute;tant assez long, ils couch&egrave;rent, la premi&egrave;re nuit, dans un b&#339;r
+appartenant &agrave; l'un d'entre eux, et le matin de la seconde journ&eacute;e ils
+entr&egrave;rent dans la vall&eacute;e de l'Ouest.</p>
+
+<p>Tunge, la maison d'Asgrim, se trouvait pr&eacute;cis&eacute;ment sur leur route. Quand
+ils n'en furent plus qu'&agrave; une courte distance, Flose dit &agrave; ses gens:</p>
+
+<p>&laquo;Nous allons d&eacute;jeuner chez Asgrim; t&acirc;chez que tout se passe comme il
+faut.&raquo;</p>
+
+<p>Un quart d'heure apr&egrave;s, un esclave d'Asgrim qui &eacute;tait en train de
+travailler au dehors aper&ccedil;ut la troupe dans le lointain. Il courut
+pr&eacute;venir son ma&icirc;tre aussit&ocirc;t. Celui-ci dit:</p>
+
+<p>&laquo;C'est sans doute Thorgier qui arrive. Vite qu'on se dispose &agrave; le
+recevoir. Nettoyez la maison, et dressez les tables.&raquo;</p>
+
+<p>Le groupe cependant se rapprochait, et l'on entendait des cris et des
+rires bruyants.</p>
+
+<p>Asgrim alla sur le pas de la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas Thorgier, dit-il tout &agrave; coup; ses gens ne feraient pas ce
+tapage... La vengeance chemine silencieuse et grave. Ce doit &ecirc;tre Flose
+avec sa bande incendiaire. Ils veulent sans doute nous demander
+l'hospitalit&eacute; en mani&egrave;re de d&eacute;fi... C'est bien, qu'on ach&egrave;ve les appr&ecirc;ts
+command&eacute;s!&raquo;</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t Flose parut. Il entra, suivi des siens, dans l'enclos. L&agrave; toute
+la troupe mit pied &agrave; terre, et les hommes franchirent le seuil &agrave; la
+file.</p>
+
+<p>Asgrim avait lui-m&ecirc;me pris place &agrave; la table d'honneur. Il re&ccedil;ut Flose
+sans le saluer, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Le repas est servi; que chacun de vous en fasse son profit.&raquo;</p>
+
+<p>Les conjur&eacute;s d&eacute;pos&egrave;rent leurs armes, s'install&egrave;rent sur les bancs et
+mang&egrave;rent. Quatre hommes seulement demeur&egrave;rent debout tout arm&eacute;s aux
+c&ocirc;t&eacute;s de Flose.</p>
+
+<p>Tout le temps que dura le repas, Asgrim ne pronon&ccedil;a pas une parole; mais
+son visage &eacute;tait rouge pourpre.</p>
+
+<p>Quand Flose et ses compagnons furent repus, les femmes desservirent les
+tables, et quelques-unes apport&egrave;rent de l'eau pour que les convives se
+lavassent les mains. Flose, d'un air moqueur, affectait de prendre ses
+aises, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; dans sa propre maison.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Soudain Asgrim se saisit d'une cogn&eacute;e de b&ucirc;cheron qui &eacute;tait pr&egrave;s de lui,
+et, sautant &agrave; deux pieds sur le banc, il la brandit sur la t&ecirc;te de
+Flose. Mais un des hommes arm&eacute;s vit le mouvement; il arracha l'arme des
+mains d'Asgrim, et fit le geste de l'en frapper &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Flose l'arr&ecirc;ta:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'on ne lui fasse point de mal! commanda-t-il; nos provocations l'ont
+pouss&eacute; &agrave; bout, et il s'est conduit comme un homme intr&eacute;pide.&raquo;</p>
+
+<p>Puis s'adressant &agrave; son h&ocirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;Quittons-nous en paix, ajouta-t-il; nous nous retrouverons bient&ocirc;t sur
+le ting, et l&agrave; nous reprendrons notre affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment, r&eacute;pondit Asgrim, et j'esp&egrave;re qu'au lendemain des assises
+vous vous montrerez moins prompts &agrave; l'action.&raquo;</p>
+
+<p>Flose ne r&eacute;pliqua rien. Il sortit avec les siens de la maison, et
+s'&eacute;loigna aussit&ocirc;t en aval.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, il rencontra Liot, son beau-p&egrave;re, et des hommes des
+fiords orientaux qui se rendaient aussi aux comices. Il leur raconta la
+sc&egrave;ne de Tunge.</p>
+
+<p>Quelques-uns le lou&egrave;rent fort; mais Liot dit d'un ton grave:</p>
+
+<p>&laquo;Tu as eu grand tort, et de telles bravades il ne peut r&eacute;sulter rien de
+bon.&raquo;</p>
+
+<p>Aux approches du val Tingvalla, la petite arm&eacute;e se rangea en bataille,
+afin d'effectuer militairement son entr&eacute;e sur le ting.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apr&egrave;s Thorgier, le neveu de Nial, partait &eacute;galement de son b&#339;r
+accompagn&eacute; d'une troupe imposante, &agrave; laquelle se joignirent
+successivement, au cours du trajet, ses deux fr&egrave;res Thorleif et Grim,
+Kraak de Hof avec tous ses tenants, puis Asgrim et le gode Gissur.
+Arriv&eacute; aux abords du champ de justice, ce second escadron forma, lui
+aussi, l'ordre de combat, et ce fut d'une allure si martiale qu'il
+d&eacute;boucha au milieu de la plaine, que Flose et ses gens, en l'apercevant,
+se mirent instinctivement en d&eacute;fense, et peu s'en fallut qu'on n'en v&icirc;nt
+aux mains. La journ&eacute;e s'&eacute;coula toutefois sans que la paix des comices
+f&ucirc;t troubl&eacute;e; mais on sentait fr&eacute;mir dans l'air comme un souffle de
+menace, et tout le monde s'accordait pour reconna&icirc;tre que jamais encore,
+de m&eacute;moire d'homme, on n'avait vu au pied du Logberg un d&eacute;ploiement de
+forces aussi formidable et une aussi grande affluence de chefs &eacute;minents
+venus de tous les coins de l'Islande.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain, Flose commen&ccedil;a sa tourn&eacute;e de hutte en hutte,
+accompagn&eacute; de son ami Viarne. Il alla chez divers gros chefs qui
+&eacute;taient, comme lui, des districts de l'Est, et qui, pour la plupart,
+s'engag&egrave;rent &agrave; lui pr&ecirc;ter leur appui. Il y en eut n&eacute;anmoins plusieurs
+qui exig&egrave;rent pr&eacute;alablement de l'argent.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; certes de vaillants auxiliaires, dit Flose &agrave; son compagnon; mais
+il nous faudrait un juriste.</p>
+
+<p>&mdash;J'en connais un, r&eacute;pondit Viarne, un qui peut-&ecirc;tre n'a point son
+pareil. Il conna&icirc;t tous les arcanes de la loi, et nul ne l'&eacute;gale en
+subtilit&eacute;. Seulement, je dois t'en pr&eacute;venir, il est aussi cupide que
+retors.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'&agrave; cela ne tienne... Comment le nomme-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Eyolf. Le voici justement l&agrave;-bas.&raquo;</p>
+
+<p>L'homme d&eacute;sign&eacute; &eacute;tait assis devant la porte de sa hutte, un manteau
+&eacute;carlate autour des &eacute;paules, un diad&egrave;me d'or sur la t&ecirc;te et une hache
+garnie d'argent &agrave; la main.</p>
+
+<p>Viarne l'aborda aussit&ocirc;t, et en re&ccedil;ut le plus gracieux accueil.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai besoin de ton aide, lui dit-il. Tu es le premier juriste de
+l'Islande, et tout ce dont tu te m&ecirc;les r&eacute;ussit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! repartit Eyolf, je n'ai pas cette opinion de moi-m&ecirc;me, et je ne
+sais vraiment...</p>
+
+<p>&mdash;Tr&ecirc;ve de phrases! interrompit Flose, que tout ce pr&eacute;ambule aga&ccedil;ait; je
+viens te prier de te charger de mon affaire contre le gendre de Nial.&raquo;</p>
+
+<p>Eyolf se leva d'un air majestueux et scandalis&eacute; &agrave; la fois.</p>
+
+<p>&laquo;Je vois maintenant, r&eacute;pliqua-t-il, o&ugrave; tendaient toutes ces belles
+paroles; croyez-vous donc que je suis un de ces hommes que chacun peut
+tourner &agrave; sa guise?&raquo;</p>
+
+<p>Flose lui mit doucement la main sur l'&eacute;paule, et le for&ccedil;ant &agrave; se
+rasseoir entre lui et Viarne:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute-moi donc. Il faut, je le sais, plus d'un coup de cogn&eacute;e pour
+abattre un arbre.&raquo;</p>
+
+<p>Ce disant, il tira de son doigt un anneau d'or du plus grand prix, et,
+le passant &agrave; la main de l'homme de loi:</p>
+
+<p>&laquo;Accepte ceci comme un gage de l'esprit de sinc&eacute;rit&eacute; qui m'anime.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, r&eacute;pondit Eyolf, je ne puis vraiment rien te
+refuser; seulement garde-toi bien de dire que j'ai re&ccedil;u de toi quelque
+chose; ta cause serait perdue avant d'&ecirc;tre plaid&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pure affaire d'amiti&eacute; entre nous,&raquo; repartit Viarne au
+jurisconsulte, et l&agrave;-dessus les deux amis s'&eacute;loign&egrave;rent.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, Snorre le gode vint &agrave; passer devant la hutte d'Eyolf.
+Il s'arr&ecirc;ta pour causer avec lui; puis tout &agrave; coup il lui prit la main,
+et, relevant la manche de son v&ecirc;tement, il se mit &agrave; regarder l'anneau
+d'or.</p>
+
+<p>&laquo;Tu as l&agrave; un joyau de toute beaut&eacute;... L'as-tu achet&eacute;, ou est-ce un
+cadeau?&raquo;</p>
+
+<p>Eyolf ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>&laquo;Si on te l'a donn&eacute;, reprit le gode en le quittant, c'est un pr&eacute;sent qui
+peut te co&ucirc;ter cher!&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>En compagnie de Gissur et d'Asgrim, Kare faisait aussi sa tourn&eacute;e. Il se
+dirigea d'abord vers la hutte de Skapte, le m&ecirc;me qui, l'ann&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente, lui avait d&eacute;j&agrave; refus&eacute; son concours. Cette fois encore ce
+dernier repoussa toutes les ouvertures. &laquo;Penses-tu, dit-il, que j'aie
+oubli&eacute; les paroles d'insulte que Skarph&eacute;din m'a jet&eacute;es ici m&ecirc;me &agrave; la
+face? Jamais je ne serai avec aucun de vous!&raquo;</p>
+
+<p>En revanche, Gudmund le Puissant, qu'all&egrave;rent voir ensuite les
+solliciteurs, se montra plein d'empressement et de z&egrave;le.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, dit-il, je vous veux assister avec tous mes hommes devant le
+tribunal, et aussi l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main, s'il le faut. Skapte a beau vous
+bouder, son fils Holmud est mon gendre, et comme ce dernier m'ob&eacute;it en
+toutes choses, vous &ecirc;tes s&ucirc;rs &eacute;galement de l'avoir pour vous.&raquo;</p>
+
+<p>Chez Snorre le gode, l'accueil ne fut pas moins amical.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a point de cause meilleure que la v&ocirc;tre, dit-il &agrave; Asgrim et &agrave;
+Kare. Quel genre d'appui d&eacute;sirez-vous de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il nous faudrait surtout, repartit Asgrim, ce sont des
+auxiliaires bien arm&eacute;s et qui n'aient pas peur...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, en effet, r&eacute;pondit le gode, qu'il faut s'attendre &agrave; un
+cliquetis de fer. &Eacute;coutez-moi donc; j'irai avec vous devant les juges.
+S'il y a combat, et que vous ne soyez pas les plus forts, repliez-vous
+du c&ocirc;t&eacute; de ma hutte; vous me trouverez pr&ecirc;t &agrave; vous soutenir avec tout
+mon monde. Si, au contraire, vous avez le dessus, et que vos adversaires
+veuillent s'enfuir vers les gorges de l'Allmannagia, o&ugrave; ils n'auraient
+plus rien &agrave; craindre de vous, je me charge de leur en fermer l'acc&egrave;s.
+S'ils se retirent d'un autre c&ocirc;t&eacute;, libre &agrave; vous de les poursuivre;
+seulement, quand je jugerai l'instant venu, je m'avancerai avec tous mes
+gens pour vous s&eacute;parer, et il faut, dans ce cas, que vous me promettiez
+de cesser imm&eacute;diatement le combat.&raquo;</p>
+
+<p>Gissur, Kare et Asgrim engag&egrave;rent leur parole de faire ce que le gode
+demandait; apr&egrave;s quoi celui-ci ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Un mot encore. J'ai vu &agrave; la main d'Eyolf un anneau qui n'y &eacute;tait pas il
+y a quelques jours. Ce doit &ecirc;tre Flose qui l'en a gratifi&eacute; pour prix de
+ses services juridiques; il est bon que vous sachiez ce d&eacute;tail.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Au jour fix&eacute; pour les d&eacute;bats, les deux parties se trouv&egrave;rent face &agrave;
+face, &eacute;quip&eacute;es et arm&eacute;es de pied en cap, au bas de la montagne de la
+Loi. De part et d'autre les hommes portaient un signe de reconnaissance
+&agrave; leur casque, pour le cas o&ugrave; l'on en viendrait au combat.</p>
+
+<p>Ce fut, en effet, ce qui arriva. Apr&egrave;s avoir us&eacute; &agrave; l'envi toutes les
+malices de la proc&eacute;dure, toutes les roueries compliqu&eacute;es de la chicane
+et les d&eacute;clinatoires insidieux &agrave; l'usage des godes de tous les pays, les
+adversaires, exasp&eacute;r&eacute;s, en appel&egrave;rent &agrave; la force. Ce fut le jeune
+Thorald, fils d'Asgrim, qui donna le signal du conflit en se ruant sur
+un parent de Flose. Imm&eacute;diatement une clameur guerri&egrave;re emplit la
+vall&eacute;e, et la sauvage m&ecirc;l&eacute;e s'engagea.</p>
+
+<p>Kare tua, pour commencer, trois hommes de sa main, parmi lesquels
+Viarne, l'ami de Flose. Asgrim ne fut pas en reste. Skapte &eacute;tait
+accouru, lui aussi. Lorsqu'il aper&ccedil;ut son fils Holmud dans la suite de
+Gudmund le Puissant, il poussa un cri de fureur et s'&eacute;lan&ccedil;a pour
+rappeler le jeune homme; mais, atteint &agrave; la cuisse par un dard que
+Thorgier lui avait d&eacute;coch&eacute;, il tomba et ne put se relever. Il fallut que
+ses gens le tra&icirc;nassent par terre jusqu'&agrave; la cabane d'un pelletier qui
+se trouvait dans le voisinage.</p>
+
+<p>D&egrave;s le d&eacute;but de la lutte, les vengeurs de Nial s'&eacute;taient partag&eacute;s en
+deux groupes. L'un, conduit par Gudmund, Thorgier et Kare, avait attaqu&eacute;
+ceux des chefs du Nord et de l'Est qui s'&eacute;taient d&eacute;clar&eacute;s pour la cause
+adverse; l'autre, &agrave; la t&ecirc;te duquel &eacute;taient Gissur, Asgrim et Thorald,
+s'&eacute;taient jet&eacute;s sur Flose et les siens.</p>
+
+<p>On se battit longtemps avec une vaillance &eacute;gale des deux parts; &agrave; la fin
+pourtant ce furent les gens de Flose qui recul&egrave;rent. D&eacute;j&agrave; ils op&eacute;raient
+leur retraite vers les d&eacute;fil&eacute;s de l'Allmannagia, quand Snorre le gode et
+sa troupe apparurent pour leur barrer le passage. Ils se repli&egrave;rent
+alors vers le sud, le long de la rivi&egrave;re qui arrose la plaine.</p>
+
+<p>Dans ce moment ils vinrent &agrave; passer pr&egrave;s de la cabane d'un nomm&eacute; Solve,
+qui &eacute;tait assis devant sa porte, en train de faire cuire son repas dans
+sa marmite toute fumante.</p>
+
+<p>&laquo;Par ma foi! s'&eacute;cria l'homme, voil&agrave; une belle d&eacute;bandade de poltrons!&raquo;</p>
+
+<p>Thorkel l'entendit, et, pris de fureur:</p>
+
+<p>&laquo;Attends, fit-il, je m'en vais te mettre ta viande au pot!&raquo;</p>
+
+<p>Il saisit l'homme par les pieds, le leva en l'air, et le plongea, la
+t&ecirc;te la premi&egrave;re, dans le chaudron bouillant.</p>
+
+<p>Le malheureux expira sur-le-champ.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Juste &agrave; ce moment, Flose recevait un javelot &agrave; la jambe. Il s'affaissa
+d'abord sous le coup; puis, se relevant d'un effort &eacute;nergique, il reprit
+sa course. &Agrave; peu de distance derri&egrave;re lui venait Eyolf.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, dit Kare &agrave; Thorgier, qui menait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui la poursuite,
+j'aper&ccedil;ois l&agrave; notre homme &agrave; la bague. Si nous lui faisions payer le prix
+de son joyau?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en charge,&raquo; reprit Thorgier.</p>
+
+<p>Il ramassa un dard qui &eacute;tait &agrave; terre, et le lan&ccedil;a dans le dos d'Eyolf
+avec une telle force, que celui-ci tomba mort du coup.</p>
+
+<p>Ce fut la derni&egrave;re victime de la journ&eacute;e; car, sur l'entrefaite, Snorre
+le gode, arrivant avec tous les siens, se jetait en travers de la plaine
+et faisait cesser l'effusion du sang.</p>
+
+<p>Par son entremise, la paix fut conclue. On enterra les cadavres, on
+s'occupa de soigner les bless&eacute;s, et le lendemain, comme si rien ne
+s'&eacute;tait pass&eacute;, le proc&egrave;s reprit son cours.</p>
+
+<p>De l'aveu de Kare et de Flose, douze hommes furent choisis pour trancher
+l'affaire sous la pr&eacute;sidence du gode Snorre.</p>
+
+<p>Les arbitres fix&egrave;rent d'abord les amendes &agrave; payer des deux parts pour le
+prix du sang r&eacute;pandu la veille; puis on aborda la question de
+l'incendie.</p>
+
+<p>La mort de Nial, celle de Bergtora, de Skarph&eacute;din, de Grim, d'Helge et
+des autres, furent tarif&eacute;es proportionnellement; seul le tr&eacute;pas du petit
+Thord, fils de Kare, ne fut l'objet d'aucune d&eacute;cision, parce que le p&egrave;re
+persista &agrave; repousser tout accommodement.</p>
+
+<p>Enfin Flose et ses complices furent condamn&eacute;s, comme jadis Gunnar, &agrave; un
+exil de trois ann&eacute;es, et tenus de quitter le pays dans le cours de l'&eacute;t&eacute;
+suivant au plus tard.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII</h2>
+
+<p class="tit">kare &agrave; l'affut</p>
+
+
+<p>Les cobannis, au sortir du ting, chevauch&egrave;rent d'abord ensemble vers
+l'est; puis, sur la nouvelle que Kare, en compagnie de Thorgier et de
+Gudmund, s'&eacute;tait dirig&eacute; vers le nord, Flose crut pouvoir cong&eacute;dier ses
+hommes, en leur recommandant n&eacute;anmoins de cheminer le plus possible en
+troupe. Lui-m&ecirc;me il regagna Svinefield.</p>
+
+<p>Kare et Thorgier cependant n'avaient pas continu&eacute; leur marche vers le
+nord. D&egrave;s le lendemain, se s&eacute;parant de Gudmund le Puissant, ils avaient
+rabattu droit au sud, et, la Thiorsau une fois travers&eacute;e, avaient pouss&eacute;
+jusqu'&agrave; la Markar.</p>
+
+<p>L&agrave;, vers le milieu de la journ&eacute;e, ils rencontr&egrave;rent deux vieilles femmes
+qui les reconnurent et leur dirent:</p>
+
+<p>&laquo;Doucement, vous deux! Vous galopez, ce semble, bien &agrave; l'&eacute;tourdie!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que Lambe et d'autres ont couch&eacute; cette nuit par ici, et il
+n'est pas &agrave; supposer qu'ils aient sur vous une bien forte avance.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Kare, raison de plus pour l&acirc;cher la bride &agrave; nos b&ecirc;tes.&raquo;</p>
+
+<p>Un peu plus loin, ils crois&egrave;rent un paysan qui menait un cheval charg&eacute;
+de tourbe. L'homme, en les voyant, s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&laquo;Quel dommage, dit-il que vous ne soyez pas en force!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? demanda Thorgier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vous pourriez faire une belle chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc aper&ccedil;u du gibier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, reprit le porteur d'un air entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de t&ecirc;tes?</p>
+
+<p>&mdash;Une douzaine.</p>
+
+<p>&mdash;Loin d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tout pr&egrave;s de la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! s'&eacute;cria Kare.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous pressez pas; ceux dont je parle fl&acirc;nent paisiblement.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s au bord du cours d'eau, les deux cavaliers d&eacute;couvrirent dans un
+repli de terrain quelques hommes qui semblaient sommeiller, leurs
+hallebardes pos&eacute;es par terre &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux.</p>
+
+<p>&laquo;Les &eacute;veillons-nous? dit Thorgier.</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment, repartit Kare; nous ne pratiquons pas le guet-apens, et ne
+tuons pas les gens endormis.&raquo;</p>
+
+<p>Ils se mirent &agrave; crier. Les autres s'&eacute;veill&egrave;rent et saisirent aussit&ocirc;t
+leurs armes. Kare et Thorgier attendirent qu'ils se fussent compl&egrave;tement
+&eacute;quip&eacute;s, puis le premier se pr&eacute;cipita contre l'adversaire qui se
+trouvait le plus proche. C'&eacute;tait Thorkel, fils de Sigfus. Thorgier en
+m&ecirc;me temps se ruait sur Sigmund.</p>
+
+<p>D'un coup de la Rimegyge, Kare atteignit Thorkel au n&#339;ud de l'&eacute;paule, et
+lui trancha la moiti&eacute; du tronc; mais, assailli lui-m&ecirc;me de c&ocirc;t&eacute; par
+Ledolf et un autre, il e&ucirc;t couru risque de succomber si Thorgier, qui
+venait de tuer Sigmund, n'e&ucirc;t, par une volte-face imp&eacute;tueuse, plong&eacute; son
+&eacute;p&eacute;e dans le c&#339;ur de Ledolf. Le second assaillant, &agrave; cette vue, essaya
+de se d&eacute;rober par la fuite; mais la terrible Rimegyge lui retomba si
+violemment sur l'&eacute;chine, qu'apr&egrave;s avoir tourn&eacute; sur lui-m&ecirc;me il s'abattit
+mort aux pieds de Kare.</p>
+
+<p>&laquo;Vite en selle!&raquo; cria Lambe.</p>
+
+<p>Les huit survivants prirent le large, et gagn&egrave;rent d'une traite
+Svinefield, o&ugrave; ils racont&egrave;rent l'&eacute;v&eacute;nement &agrave; Flose.</p>
+
+<p>&laquo;Il fallait s'y attendre, dit ce dernier; une autre fois t&acirc;chez d'&ecirc;tre
+un peu mieux sur vos gardes!&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Tout le reste de l'&eacute;t&eacute; et l'hiver suivant, Flose demeura &agrave; son b&#339;r,
+occup&eacute; des appr&ecirc;ts de son prochain d&eacute;part. Le printemps venu, il acheta
+un navire norw&eacute;gien qui se trouvait dans un fiord de la c&ocirc;te, se pourvut
+de marchandises, et manda plusieurs de ses cobannis pour s'entendre avec
+eux au sujet du voyage.</p>
+
+<p>Kare cependant avait disparu de chez lui, et des voisins affirmaient
+encore l'avoir vu se diriger vers le nord.</p>
+
+<p>&laquo;Cette fois nous n'avons plus &agrave; le craindre; il doit &ecirc;tre chez Gudmund
+le Puissant, dit &agrave; ce propos Lambe &agrave; Flose.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! repartit ce dernier, je me m&eacute;fie un peu de ces rumeurs. Prenez
+garde, j'ai fait un r&ecirc;ve qui ne me pronostique rien de bon.&raquo;</p>
+
+<p>Derechef Flose, en prenant cong&eacute; de ses amis, leur recommanda de
+cheminer en troupe et de ne point se rel&acirc;cher de leur vigilance. Il les
+embrassa ensuite en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Vous voil&agrave; seize au d&eacute;part d'ici; j'ai peur que plusieurs d'entre vous
+ne manquent au rendez-vous final.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que l'homme fasse, il ne peut &eacute;chapper &agrave; son sort,&raquo; r&eacute;pondit
+Grane bri&egrave;vement.</p>
+
+<p>La troupe, contournant le jokul<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, s'arr&ecirc;ta pour coucher le premier
+jour dans un b&#339;r appel&eacute; Thorsmark, o&ugrave; demeurait un certain Biorn, dont
+la femme &eacute;tait parente de Gunnar. Celui-ci les re&ccedil;ut fort amicalement,
+et comme ils lui demandaient des nouvelles de Kare:</p>
+
+<p>&laquo;Je l'ai vu, dit-il; j'ai caus&eacute; avec lui; mais il y a d&eacute;j&agrave; longtemps de
+cela, et il s'en allait vers le nord. Il m'a paru fort abattu, abandonn&eacute;
+de tous, et j'ai id&eacute;e qu'il ne tient plus beaucoup &agrave; vous rencontrer.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille! s'&eacute;cria Grane, nous voil&agrave; d&eacute;barrass&eacute;s de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis pas aussi s&ucirc;r que toi, lui repartit Modolf, un de ses
+compagnons, et Kare, m&ecirc;me seul, est &agrave; redouter.&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Le gendre de Nial n'&eacute;tait point chez Gudmund le Puissant. Il se tenait
+cach&eacute; depuis longtemps dans une habitation toute voisine qui appartenait
+&eacute;galement &agrave; Biorn. Celui-ci courut aussit&ocirc;t le rejoindre et l'informer
+de l'arriv&eacute;e de ses ennemis dans cette partie sup&eacute;rieure du district.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit Kare, vite en route!&raquo;</p>
+
+<p>Dans la nuit m&ecirc;me ils mont&egrave;rent tous deux &agrave; cheval et all&egrave;rent se placer
+en embuscade pr&egrave;s de la Skaptau, rivi&egrave;re situ&eacute;e &agrave; peu pr&egrave;s &agrave; mi-route
+entre la Markar et Svinefield.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, les compagnons de Flose partirent &agrave; leur tour.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; donc est Biorn? dirent-ils &agrave; sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Il a quelque argent &agrave; toucher l&agrave;-bas dans l'est, et il a pris cong&eacute; de
+moi au petit jour.&raquo;</p>
+
+<p>Nul ne con&ccedil;ut de soup&ccedil;on, et la troupe se mit en chemin. Non loin de la
+Skaptau ils se s&eacute;par&egrave;rent, Glum et quatre hommes avec lui ayant affaire
+&agrave; un b&#339;r plus &agrave; l'est; les autres s'assirent pour se reposer.
+Quelques-uns sommeillaient d&eacute;j&agrave;, quand un cri retentit tout pr&egrave;s d'eux.</p>
+
+<p>&laquo;C'est Kare!&raquo; dit Grane se redressant d'un bond.</p>
+
+<p>Il n'avait pas achev&eacute; de parler, qu'un dard lanc&eacute; par Biorn frappait le
+manche de la hache de Modolf.</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement le combat s'engagea.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Modolf le premier fondit sur Kare l'&eacute;p&eacute;e haute; mais le gendre de Nial
+para le coup, et d'une riposte prompte comme l'&eacute;clair fit sauter le
+glaive de son adversaire, puis d'un second coup lui enleva le poignet.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment Grane d&eacute;cochait &agrave; Kare un javelot; mais de la main gauche
+celui-ci r&eacute;ussit &agrave; le saisir au vol, et le lui renvoya d'une telle
+force, que l'autre eut la poitrine transperc&eacute;e. Une seconde de plus
+n&eacute;anmoins, et Hald, qui s'approchait en rampant, allait trancher les
+deux jarrets de Kare, lorsque Biorn cloua l'agresseur par terre d'un
+coup de sa hallebarde.</p>
+
+<p>Le terrible Kare tua encore deux ennemis &agrave; lui seul, tandis que son ami
+en blessait gri&egrave;vement pareil nombre. Trois hommes seulement restaient
+sains et saufs. Affol&eacute; d'&eacute;pouvante, le reste de la troupe enfourcha au
+plus vite ses chevaux, et, cette fois encore, les survivants coururent
+d'une seule traite jusqu'&agrave; Svinefield.</p>
+
+<p>&laquo;De tous les hommes qui vivent en Islande, dit Flose en apprenant
+l'&eacute;v&eacute;nement, je n'en connais pas beaucoup qui vaillent Kare... J'ai peur
+d&eacute;cid&eacute;ment que bien peu d'entre vous me suivent en Norw&egrave;ge!&raquo;</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Kare et Biorn cependant ne crurent pas devoir retourner &agrave; Thorsmark.
+Apr&egrave;s s'&ecirc;tre consult&eacute;s un instant, ils profit&egrave;rent de ce que trois
+paysans passaient sur la route avec des chevaux de b&acirc;t pour se diriger
+ostensiblement vers le nord; mais &agrave; peine les hommes eurent-ils disparu
+en amont derri&egrave;re les hauteurs qui bordaient la Skaptau, qu'ils
+obliqu&egrave;rent vers un mar&eacute;cage environn&eacute; de grands blocs de lave, et l&agrave;
+ils mirent pied &agrave; terre.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'en puis plus, dit Kare &agrave; Biorn; il faut que je me repose un
+instant. Fais bonne garde.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peine &eacute;tait-il couch&eacute; depuis un quart d'heure, qu'il se redressa en
+disant:</p>
+
+<p>&laquo;Ces cris de corbeaux m'emp&ecirc;chent de dormir.&raquo;</p>
+
+<p>Son ami leva les yeux vers le ciel; de longs vols noirs d'oiseaux
+croassants fendaient les airs au-dessus de la Skaptau.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, on entendit hennir des chevaux. Biorn grimpa
+sur une roche.</p>
+
+<p>&laquo;C'est Glum, dit-il, et quatre autres. Ils ne nous voient pas;
+laissons-les passer.&raquo;</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, la monture de Kare poussa un hennissement &agrave; son tour,
+et se mit &agrave; gratter du pied le sol d&eacute;clive, si bien que quelques scories
+laviques d&eacute;val&egrave;rent avec fracas sur la pente.</p>
+
+<p>&laquo;Ils nous voient maintenant, reprit Biorn. Alerte! les voici qui
+s'approchent.&raquo;</p>
+
+<p>Effectivement les amis de Flose venaient de sauter &agrave; bas de leurs
+chevaux, et p&eacute;n&eacute;traient dans l'enceinte rocheuse. Glum, qui marchait en
+avant, fondit sur Kare avec sa hallebarde; mais Biorn eut le temps de
+d&eacute;tourner l'arme, dont la pointe se brisa contre terre. Kare n'eut plus
+qu'&agrave; lever son &eacute;p&eacute;e pour trancher le cou &agrave; son adversaire, qui tomba
+expirant.</p>
+
+<p>Deux autres ennemis, Skal et R&ouml;se, eurent successivement le m&ecirc;me sort.
+Le quatri&egrave;me blessa &agrave; l'&eacute;paule le gendre de Nial; mais ce fut son
+dernier exploit, car la hache de Biorn lui cassa les deux jambes.</p>
+
+<p>Le cinqui&egrave;me et unique survivant de la troupe s'enfuit aussit&ocirc;t: c'&eacute;tait
+Hilde, fils de Thorstein.</p>
+
+<p>&laquo;Et maintenant, dit Kare &agrave; son compagnon, en route pour de bon vers le
+nord! D&egrave;s demain tous les gens du district seront sur pied, et il n'y a
+que chez Gudmund le Puissant qu'on ne s'avisera pas de venir nous
+chercher.&raquo;</p>
+
+<p>Hilde, lui, regagna Svinefield, et Flose en le voyant s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;De tous les hommes qui vivent en Islande je n'en connais pas un qui
+vaille Kare!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, le soir m&ecirc;me, ce qui restait des cobannis, rassembl&eacute;s aupr&egrave;s de
+lui &agrave; son b&#339;r, re&ccedil;urent l'avis de se tenir pr&ecirc;ts &agrave; filer d&egrave;s l'aurore
+vers le fiord o&ugrave; attendait le navire norw&eacute;gien.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII</h2>
+
+<p class="tit">dans l'ile de rowsa&mdash;conclusion</p>
+
+
+<p>&Agrave; quelques jours de l&agrave;, Flose levait l'ancre &agrave; destination de la
+Norw&egrave;ge. La travers&eacute;e fut d'abord heureuse, puis le temps ne tarda pas &agrave;
+se g&acirc;ter; il survint une violente temp&ecirc;te, accompagn&eacute;e d'un brouillard
+si &eacute;pais, que l'on ne voyait plus &agrave; se conduire. Le b&acirc;timent perdit sa
+route, et finalement se trouva de nuit jet&eacute; &agrave; la c&ocirc;te. Toute la
+cargaison fut engloutie, et vingt hommes p&eacute;rirent, parmi lesquels seize
+des conjur&eacute;s. Le reste put gagner le rivage.</p>
+
+<p>Quand le jour parut, deux marins reconnurent le pays pour l'avoir
+pr&eacute;c&eacute;demment visit&eacute;: c'&eacute;tait l'&icirc;le de Rowsa, une des Orcades.</p>
+
+<p>&laquo;Mieux e&ucirc;t valu que nous eussions atterri en quelque autre endroit, dit
+Flose &agrave; ses hommes, car le comte Sigurd, qui gouverne c&eacute;ans, &eacute;tait un
+chaud protecteur et ami pour les fils de Nial, et Helge lui &eacute;tait m&ecirc;me
+attach&eacute; par un lien de vassalit&eacute;. Notre vie est &agrave; sa merci. Mais
+n'importe, payons de r&eacute;solution et d'audace.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir fait quelques pas dans les terres, les naufrag&eacute;s
+rencontr&egrave;rent des habitants de l'&icirc;le, qui leur indiqu&egrave;rent le chemin &agrave;
+prendre pour gagner le palais du gouverneur. Arriv&eacute; en pr&eacute;sence de
+Sigurd, Flose d&eacute;clina son nom.</p>
+
+<p>Le comte &eacute;tait d&eacute;j&agrave; inform&eacute; des &eacute;v&eacute;nements de Bergtorsvol.</p>
+
+<p>&laquo;Quelles nouvelles m'apportes-tu d'Helge mon vassal? demanda-t-il au
+nouveau venu.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai tu&eacute;, r&eacute;pondit Flose.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on l'empoigne, lui et tous les autres!&raquo; dit Sigurd &agrave; ses gens; ce
+qui fut fait en un instant.</p>
+
+<p>Mais sur l'entrefaite arriva un des vassaux du comte, un certain
+W&ouml;rsten, qui &eacute;tait fr&egrave;re de la femme de Flose. En voyant celui-ci
+prisonnier, il s'adressa au gouverneur, et lui offrit pour ran&ccedil;on de son
+parent tout ce qu'il poss&eacute;dait. Le comte se montra d'abord inflexible;
+mais W&ouml;rsten, qui &eacute;tait fort en cr&eacute;dit aupr&egrave;s de lui, ne se tint pas
+pour battu; d'autres insulaires notables appuy&egrave;rent sa d&eacute;marche, si bien
+que finalement Flose obtint sa gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Non seulement Sigurd lui rendit sa libert&eacute;, en rel&acirc;chant du m&ecirc;me coup
+tous ses compagnons; mais, en prince magnanime qu'il &eacute;tait, il
+l'installa &agrave; son service aux lieu et place d'Helge, fils de Nial, et le
+combla bient&ocirc;t de ses faveurs.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Quand il fut rest&eacute; quelque temps chez Gudmund, Kare, inform&eacute; du d&eacute;part
+de Flose, revint trouver son ami Asgrim.</p>
+
+<p>&laquo;Que comptes-tu faire? lui dit ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;M'embarquer &agrave; mon tour, et traquer partout le reste de la bande.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, repartit Asgrim, on a bien raison de dire que depuis que
+Gunnar et Skarph&eacute;din ne sont plus, tu es le premier homme de l'Islande.&raquo;</p>
+
+<p>Quinze jours plus tard Kare &eacute;tait en mer.</p>
+
+<p>Il eut une excellente travers&eacute;e et toucha terre &agrave; Fridar&#339;, entre le
+Hialtland et les Orcades. Il avait l&agrave; un ami intime, David le Blanc,
+chez lequel il passa l'hiver, et durant ce s&eacute;jour il fut mis au fait de
+l'arriv&eacute;e de Flose &agrave; Rowsa.</p>
+
+<p>Or il advint que, vers la No&euml;l, le comte Sigurd re&ccedil;ut la visite de son
+beau-fr&egrave;re le jarl Gill, qui r&eacute;gissait les &icirc;les du Sud (les H&eacute;brides),
+et aussi celle d'un roi d'Irlande du nom de Sigtryg.</p>
+
+<p>Le jour de la f&ecirc;te, le gouverneur et ses h&ocirc;tes se trouvant &agrave; table, les
+deux princes &eacute;trangers exprim&egrave;rent le d&eacute;sir d'entendre le r&eacute;cit de
+l'incendie de Bergtorsvol. Ce fut Lambe, un des conjur&eacute;s, celui-l&agrave; m&ecirc;me
+&agrave; qui Skarph&eacute;din, avant de mourir, avait fait sauter un &#339;il de l'orbite,
+qui fut charg&eacute; de retracer les d&eacute;tails de l'&eacute;pique entreprise.</p>
+
+<p>On lui avan&ccedil;a un si&egrave;ge d'honneur, et il entama sa narration.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Le hasard voulut que, ce m&ecirc;me jour, Kare, venant de Fridar&#339;, e&ucirc;t abord&eacute;
+avec son ami David et quelques autres &agrave; l'&icirc;le de Rowsa, et qu'il se
+pr&eacute;sent&acirc;t au palais du comte &agrave; l'heure du festin.</p>
+
+<p>Lambe &eacute;tait justement en train de raconter les faits &agrave; sa fantaisie.
+Kare et ses compagnons, arr&ecirc;t&eacute;s au dehors, l'&eacute;coutaient parler.</p>
+
+<p>&laquo;Et quelle figure faisait Skarph&eacute;din dans le brasier? demanda &agrave; un
+moment le roi Sigtryg.</p>
+
+<p>&mdash;Il se tint d'abord assez bien, r&eacute;pondit le conteur; mais &agrave; la fin il
+se mit &agrave; pleurer.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ce mot, Kare ne put se ma&icirc;triser davantage.</p>
+
+<p class="img"><img src="images/010.png" alt="Staffa, dans les H&eacute;brides" width="90%" /><br />Staffa, dans les H&eacute;brides.</p>
+
+<p>&laquo;Tu en as menti!&raquo; cria-t-il de la porte, et, s'&eacute;lan&ccedil;ant au milieu de la
+salle, l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main, il se pr&eacute;cipita sur le rapsode, et lui trancha
+le col d'un seul coup. La t&ecirc;te roula sur la table, devant les coupes des
+nobles convives, et ceux-ci furent inond&eacute;s de sang.</p>
+
+<p>&laquo;C'est Kare! s'&eacute;cria Sigurd, qui avait reconnu le gendre de Nial; qu'on
+le saisisse et qu'on le mette &agrave; mort!&raquo;</p>
+
+<p>Personne ne bougea; tous les gens de l'&icirc;le avaient gard&eacute; de lui un
+souvenir affectueux doubl&eacute; de respect.</p>
+
+<p>&laquo;Sigurd, r&eacute;pondit Kare, sache que ce que je viens de faire c'est pour
+venger le meurtre d'un de tes f&eacute;aux!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Flose &agrave; son tour, et Kare est en droit d'agir de la
+sorte, puisqu'il a refus&eacute;, sur le ting, tout accommodement avec nous.&raquo;</p>
+
+<p>Kare se retira sans que nul le poursuiv&icirc;t, et, remettant &agrave; la voile avec
+ses amis, il regagna aussit&ocirc;t Fridar&#339;.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Disons au lecteur que l'intention du roi Sigtryg, en venant trouver
+Sigurd &agrave; Rowsa, &eacute;tait de r&eacute;clamer son appui contre un autre prince
+irlandais avec lequel il &eacute;tait en guerre. Apr&egrave;s avoir longtemps h&eacute;sit&eacute;,
+le comte finit par c&eacute;der aux sollicitations de son h&ocirc;te, et, au nombre
+des auxiliaires qu'il mena lui-m&ecirc;me en Irlande, se trouv&egrave;rent quinze des
+compagnons de Flose. C'&eacute;tait tout ce qui restait de la troupe
+incendiaire.</p>
+
+<p>Flose, lui, n'avait pas voulu &ecirc;tre de l'exp&eacute;dition. Son &acirc;me, lasse de
+tant d'horreurs, inclinait de plus en plus vers la paix. Aussi Anschar,
+un pr&ecirc;tre d'&Eacute;cosse, &eacute;tant venu sur l'entrefaite &agrave; Rowsa pour y achever
+l'&#339;uvre d'&eacute;vang&eacute;lisation commenc&eacute;e avant lui par les moines allemands,
+l'ennemi de Kare fut-il le premier &agrave; accepter la parole de pardon avec
+le bapt&ecirc;me selon tous les rites.</p>
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s il alla aux H&eacute;brides, et l&agrave; il apprit que dans une
+grande bataille, tout r&eacute;cemment livr&eacute;e en Irlande, le roi Sigtryg avait
+&eacute;t&eacute; mis en d&eacute;route et le comte Sigurd tu&eacute; avec les quinze conjur&eacute;s &agrave; sa
+suite.</p>
+
+<p>&Agrave; cette nouvelle Flose eut le c&#339;ur serr&eacute; d'une telle affliction, qu'il
+r&eacute;solut de se rendre &agrave; Rome, comme faisaient alors tous les grands
+p&eacute;cheurs, pour y implorer le pardon de ses fautes. Ayant donc re&ccedil;u du
+jarl Gill un bon navire et une somme d'argent, il s'embarqua pour le
+continent, et de l&agrave; s'en fut &agrave; pied vers la Ville &eacute;ternelle, o&ugrave; le pape
+en personne, dit la chronique, voulut bien lui donner l'absolution.</p>
+
+<p>Il s'en revint ensuite &laquo;par l'Est&raquo;, c'est-&agrave;-dire par terre, vers le
+Nord. L'hiver le retrouva en Norw&egrave;ge, pr&egrave;s du jarl &Eacute;ric, fils d'Hakon,
+et enfin dans le cours de l'&eacute;t&eacute; suivant il cingla vers la terre
+d'Islande, o&ugrave; il se r&eacute;installa, le c&#339;ur soulag&eacute;, dans son habitation de
+Svinefield.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Et Kare? On sut bient&ocirc;t que, lui aussi, il s'&eacute;tait converti au dieu
+blanc, et que le m&eacute;rite de cette conversion revenait encore &agrave; Anschar
+l'&Eacute;cossais. Alla-t-il comme Flose en p&egrave;lerin jusqu'&agrave; Rome pour s'y faire
+absoudre de ses p&eacute;ch&eacute;s? C'est un point que l'histoire n'a pas &eacute;clairci.
+Il para&icirc;t seulement qu'apr&egrave;s un voyage dans diverses r&eacute;gions de
+l'Angleterre et de l'&Eacute;cosse, il revint passer encore un hiver chez David
+le Blanc &agrave; Fridar&#339;, et qu'au printemps de la m&ecirc;me ann&eacute;e il se rembarqua
+&agrave; son tour pour l'Islande.</p>
+
+<p>La travers&eacute;e fut longue et p&eacute;nible; le navire se brisa en arrivant, et
+peu s'en fallut que tout l'&eacute;quipage ne p&eacute;r&icirc;t au port.</p>
+
+<p>&Agrave; terre, la temp&ecirc;te continuait de souffler, effroyable.</p>
+
+<p>&laquo;De quel c&ocirc;t&eacute; chercherons-nous un abri? demand&egrave;rent les gens de Kare.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Svinefield, r&eacute;pondit-il; c'est le point de refuge le plus proche de
+la c&ocirc;te.&raquo;</p>
+
+<p>Et il ajouta en lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&laquo;Je veux voir quel accueil Flose me fera.&raquo;</p>
+
+<p>On se dirigea donc vers Svinefield. Flose se trouvait chez lui. D&egrave;s que
+Kare parut sur le seuil, il le reconnut. Il alla &agrave; lui les mains
+tendues, l'embrassa, et, le faisant asseoir sur le si&egrave;ge d'honneur, il
+le pria de passer l'hiver avec lui; &agrave; quoi l'autre consentit de grand
+c&#339;ur.</p>
+
+<p>Bref, la r&eacute;conciliation fut si bien scell&eacute;e, que, la femme de Kare &eacute;tant
+venue &agrave; mourir, ce fut la propre ni&egrave;ce de Flose, Hildegunne, qui
+rempla&ccedil;a au foyer conjugal la fille de Nial, s&#339;ur de Skarph&eacute;din.</p>
+
+<p>Flose eut, dit-on, une fin assez myst&eacute;rieuse. Il voulut, sur ses vieux
+jours, s'en aller querir des bois de construction en Norw&egrave;ge. L'&eacute;t&eacute;
+d'ensuite, sa cargaison pr&ecirc;te, il se disposa &agrave; remettre &agrave; la voile. On
+lui fit remarquer le mauvais &eacute;tat o&ugrave; se trouvait son navire.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! dit-il, il est assez bon pour un vieillard que la mort prendra
+demain!&raquo;</p>
+
+<p>Et il s'embarqua.</p>
+
+<p>Depuis lors on n'entendit plus jamais parler de lui ni de son b&acirc;timent;
+mais bien des fois, &agrave; Bergtorsvol, le b&#339;r des Nial &eacute;tant reb&acirc;ti &agrave; neuf,
+on vit Kare pleurer silencieusement.</p>
+
+<p class="dot">*<br />* *</p>
+
+<p>Notre histoire se trouve ainsi conduite &agrave; sa fin. Kare et Flose furent,
+&agrave; vrai dire, les deux premiers grands chefs islandais ralli&eacute;s &agrave; la
+religion des papas. Ils furent aussi longtemps les seuls. Vainement les
+bans de missionnaires se succ&eacute;daient-ils dans la vieille Thul&eacute;, le
+paganisme n'entendait point c&eacute;der la place sans combat. Enfin le roi
+Olaf de Norw&egrave;ge, le grand convertisseur de la fin du si&egrave;cle, entreprit
+de donner l'assaut d&eacute;cisif &agrave; la derni&egrave;re citadelle du dieu Thor. Ses
+pr&eacute;dicateurs, enhardis par quelques conversions de marque, os&egrave;rent
+para&icirc;tre sur le ting m&ecirc;me, la croix d'une main et l'&eacute;p&eacute;e de l'autre.</p>
+
+<p>Cette attitude r&eacute;solue ne manqua pas d'influencer les barbares, dont
+beaucoup se pr&eacute;sent&egrave;rent au bapt&ecirc;me. Bient&ocirc;t deux camps se form&egrave;rent, et
+un beau Jour,&mdash;c'&eacute;tait au commencement du <span class="smcap">xi</span><sup>e</sup> si&egrave;cle,&mdash;une bataille
+en r&egrave;gle se livra au pied du Logberg entre les pa&iuml;ens et les chr&eacute;tiens.</p>
+
+<p>Cette solution &agrave; la mode islandaise pouvait seule trancher la question.
+Les chr&eacute;tiens ayant eu l'avantage, l'alting, sur la proposition de
+Snorre le gode, le plus ardent des nouveaux convertis, d&eacute;clara, &agrave; la
+pluralit&eacute; des suffrages, que le christianisme serait d&eacute;sormais la
+religion officielle du pays.</p>
+
+<p>Ajoutons que la premi&egrave;re &eacute;glise fut b&acirc;tie &agrave; Tingvalla m&ecirc;me, que le
+premier &eacute;v&ecirc;ch&eacute; s'&eacute;tablit &agrave; Skalholt, entre les Geysirs et la mer,
+c'est-&agrave;-dire dans la vall&eacute;e de la Vita, et que le premier titulaire du
+si&egrave;ge fut le propre fils du gode Gissur, qui avait &eacute;t&eacute; ordonn&eacute; en
+Allemagne.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins l'influence du dogme nouveau ne transforma pas du jour au
+lendemain les m&#339;urs traditionnelles d'une contr&eacute;e o&ugrave; tout l'&eacute;difice de
+l'&eacute;tat social reposait sur une fausse id&eacute;e de l'honneur et sur une sorte
+de divinisation des vertus de la force brutale. Longtemps encore
+l'antique culte se maintint, retranch&eacute; dans les pratiques ext&eacute;rieures,
+et son esprit surv&eacute;cut surtout dans cette soif de vengeance et de
+meurtre, dans cette furie de guerres intestines qui devaient amener
+l'extermination de plusieurs notables familles de l'&icirc;le, et, vers le
+milieu du <span class="smcap">xiii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, l'asservissement final de l'Islande.</p>
+
+<p class="c top15">FIN</p>
+
+<div class="box top15">
+
+<h3>COLLECTION FORMAT GRAND IN-8&ordm;.&mdash;2<sup>e</sup> S&Eacute;RIE</h3>
+
+<p class="tit">chaque volume est orn&eacute; de deux gravures</p>
+
+<p class="hang">AGN&Egrave;S DE LAUVENS, ou <span class="smcap">M&eacute;moires de S&#339;ur Saint-Louis</span>, par L. Veuillot.</p>
+
+<p class="hang">BERTRAND DU GUESCLIN (<span class="smcap">HISTOIRE DE</span>), comte de Longueville, conn&eacute;table de
+France; d'apr&egrave;s Guyard de Berville.</p>
+
+<p class="hang">CHARLES VIII, par Maurice Griveau.</p>
+
+<p class="hang">CHATELAINES DE ROUSSILLON (<span class="smcap">LES</span>), par M<sup>me</sup> la C<sup>sse</sup> de la Roch&egrave;re.</p>
+
+<p class="hang">CORSE (<span class="smcap">HISTOIRE DE LA</span>), par Louis Boell.</p>
+
+<p class="hang">CRILLON (<span class="smcap">VIE DE</span>), par M. H. Garnier, &eacute;l&egrave;ve de l'&Eacute;cole des chartes.</p>
+
+<p class="hang">DAHOM&Eacute; (<span class="smcap">LE</span>), <span class="smcap">Souvenirs de Voyage et de Mission</span>, par M. l'abb&eacute; Laffitte.
+Carte de la c&ocirc;te des Esclaves et notice par M. Borghero, sup. de la
+Mission.</p>
+
+<p class="hang">D&Eacute;TROIT DE MAGELLAN (<span class="smcap">LE</span>), Sc&egrave;nes, tableaux, r&eacute;cits de l'Am&eacute;rique
+australe, par Henri Feuilleret.</p>
+
+<p class="hang">DUCHESSE-ANNE (<span class="smcap">LA</span>), Histoire d'une fr&eacute;gate, par Olivier Le Gall.</p>
+
+<p class="hang">&Eacute;TATS-UNIS ET LE CANADA (<span class="smcap">LES</span>), par M. Xavier Marmier.</p>
+
+<p class="hang">GAULOIS NOS AIEUX (<span class="smcap">LES</span>), par M. Moreau-Christophe, laur&eacute;at de
+l'Institut.</p>
+
+<p class="hang">GUNNAR ET NIAL, Sc&egrave;nes et m&#339;urs de la vieille Islande, par J. Gourdault.</p>
+
+<p class="hang">ILLUSTRATIONS D'AFRIQUE, par M. le comte de Lambel.</p>
+
+<p class="hang">IMPRESSIONS ET SOUVENIRS D'UN VOYAGEUR CHR&Eacute;TIEN, par M. Xavier Marmier,
+de l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p class="hang">JOSEPH HAYDN, Sc&egrave;nes de la vie d'un grand artiste; traduit de Franz
+Seebourg, par J. de Rochay.</p>
+
+<p class="hang">LOUIS XI ET L'UNIT&Eacute; FRAN&Ccedil;AISE, par Charles Buet.</p>
+
+<p class="hang">LOUIS DE LA TR&Eacute;MOILLE, ou <span class="smcap">Les Fr&egrave;res d'armes</span>, par Th&eacute;ophile M&eacute;nard.</p>
+
+<p class="hang">MES PRISONS, ou <span class="smcap">M&eacute;moires de Silvio Pellico</span>, traduction par M. l'abb&eacute;
+J.-J. Bourass&eacute;, chanoine de Tours.</p>
+
+<p class="hang">MUNGO PARK, sa vie et ses voyages, par Henri Feuilleret.</p>
+
+<p class="hang">NAUFRAG&Eacute;S AU SPITZBERG (<span class="smcap">LES</span>), par L. F.</p>
+
+<p class="hang">ORPHELINE DE MOSCOU (<span class="smcap">l'</span>), ou <span class="smcap">la jeune Institutrice</span>, par M<sup>me</sup> Woillez.</p>
+
+<p class="hang">PAIENS ET CHR&Eacute;TIENS, par le comte Anatole de S&eacute;gur.</p>
+
+<p class="hang">PANTH&Egrave;RE NOIRE (<span class="smcap">LA</span>), Aventures au milieu des Peaux-Rouges du Far-West;
+adapt&eacute; de l'anglais, par B&eacute;n&eacute;dict-Henry R&eacute;voil.</p>
+
+<p class="hang">PARAGUAY (<span class="smcap">LE</span>), par M. le comte de Lambel.</p>
+
+<p class="hang">PAUL ET VIRGINIE, par Bernardin de Saint-Pierre, &eacute;dition revue.</p>
+
+<p class="hang">PAYS DES N&Egrave;GRES (<span class="smcap">LE</span>) <span class="smcap">et la c&ocirc;te des Esclaves</span>, par M. l'abb&eacute; Laffitte.</p>
+
+<p class="hang">PERDUS EN MER, imit&eacute; de l'anglais, par M<sup>me</sup> la C<sup>sse</sup> Drohojowska.</p>
+
+<p class="hang">PROMENADES ET ESCALADES DANS LES PYR&Eacute;N&Eacute;ES: <span class="smcap">Lourdes,&mdash;Luz,&mdash;Bar&egrave;ges,&mdash;Pic
+du Midi,&mdash;Cirque de Gavarnie,&mdash;Cauterets,&mdash;Lac de Gaube,&mdash;Mont
+Perdu,&mdash;Mont Canigou,</span> par M. Jules Leclercq.</p>
+
+<p class="hang">PUPILLE DE SALOMON (<span class="smcap">LA</span>), par M<sup>lle</sup> Marthe Lach&egrave;se.</p>
+
+<p class="hang">R&Eacute;CITS SUR L'HISTOIRE DE LORRAINE, par Auguste Lepage.</p>
+
+<p class="hang">ROBINSON CATHOLIQUE (<span class="smcap">LE</span>), par Marie Guerrier de Haupt.</p>
+
+<p class="hang">SAINTE MAISON DE LORETTE (<span class="smcap">LA</span>), par M. l'abb&eacute; A. Grillot.</p>
+
+<p class="hang">SAINT VINCENT DE PAUL (<span class="smcap">VIE DE</span>), par Jean Morel.</p>
+
+<p class="hang">SANCTUAIRES DES PYR&Eacute;N&Eacute;ES (<span class="smcap">LES</span>), <span class="smcap">P&egrave;lerinages d'un catholique irlandais</span>,
+traduit de l'anglais de Lawlor. esq., par M<sup>me</sup> la C<sup>sse</sup> L. de
+L'&Eacute;cuyer.</p>
+
+<p class="hang">SERMENT (<span class="smcap">LE</span>), ou l'Ambition st&eacute;rile, &eacute;pisode de la guerre d'Am&eacute;rique
+(1861-1865), imit&eacute; de l'anglais, par Adam de l'Isle.</p>
+
+<p class="hang">VENGEANCE DU FARMER (<span class="smcap">LA</span>), Souvenirs d'Am&eacute;rique, par Karl May, traduit
+par J. de Rochay.</p>
+
+<p class="hang">VIE DES BOIS ET DU D&Eacute;SERT (<span class="smcap">LA</span>), R&eacute;cits de chasse et de p&ecirc;che, par
+B&eacute;n&eacute;dict-Henry R&eacute;voil, avec deux histoires in&eacute;dites, par Alex. Dumas
+p&egrave;re.</p>
+
+<p class="hang">VIEUXBOURG, ou la Petite ville; imit&eacute; de l'anglais, par Adam de l'Isle.</p>
+
+<p class="hang">VOYAGE AU PAYS DES KANGAROUS, adapt&eacute; de l'anglais, par B.-H. R&eacute;voil.</p>
+
+<p class="c">17386.&mdash;Tours, Impr. Mame.</p>
+</div>
+
+
+<div class="footnotes">
+<p class="c">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Island</i>, <i>Eis-Land</i>, <i>Ice-Land</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Ainsi surnomm&eacute; des amas de vapeurs qui enveloppent son
+front.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ou plut&ocirc;t le <i>Havamal</i>, sorte de livre sacr&eacute; des proverbes
+attribu&eacute; par les Scandinaves &agrave; Odin lui-m&ecirc;me.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> On appelle <i>fiords</i> ces golfes allong&eacute;s et ramifi&eacute;s qui
+entaillent profond&eacute;ment les c&ocirc;tes scandinaves et communiquent avec la
+mer par un goulet plus ou moins &eacute;troit. Certains d'entre eux, encadr&eacute;s
+de hautes rives &agrave; pic, forment un labyrinthe presque inextricable de
+canaux et de d&eacute;troits o&ugrave; le soleil ne p&eacute;n&egrave;tre qu'&agrave; peine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Pour les Islandais, comme pour toutes les populations
+voisines du p&ocirc;le, l'ann&eacute;e se divise en deux p&eacute;riodes: la nuit d'hiver,
+o&ugrave; le soleil ne para&icirc;t pas sur l'horizon; et l'&eacute;t&eacute;, o&ugrave; le cr&eacute;puscule
+rejoint l'aurore.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Ces comices populaires ont dur&eacute; huit cents ans. Une
+ordonnance du roi de Danemark les a supprim&eacute;s en 1800. Actuellement le
+parlement national, qui a gard&eacute; son vieux nom d'<i>alting</i>, si&egrave;ge &agrave;
+Reykiavik.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Aujourd'hui encore les paysans islandais, isol&eacute;s tout
+l'hiver dans leurs b&#339;rs, se donnent rendez-vous chaque ann&eacute;e &agrave; de
+grandes foires d'&eacute;t&eacute; o&ugrave; se r&egrave;glent toutes les affaires et o&ugrave; se fait
+l'&eacute;change des nouvelles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Ting</i>, le lieu de r&eacute;union; <i>alting</i> (le <i>ting</i> de tous),
+la r&eacute;union m&ecirc;me.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Le <i>Havamal</i>, d&eacute;j&agrave; cit&eacute;, dit ceci: &laquo;Ne fais jamais un pas
+sans emporter tes armes. Qui sait si, le long du chemin, tu n'auras pas
+besoin de tirer l'&eacute;p&eacute;e?&raquo; Et encore: &laquo;Avant d'entrer dans une maison,
+regarde &agrave; toutes les fen&ecirc;tres, regarde de tous c&ocirc;t&eacute;s: car qui sait si
+tes ennemis ne sont pas l&agrave;?&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Paradis de la mythologie scandinave, dont Odin et son fils
+a&icirc;n&eacute; Thor &eacute;taient les principaux dieux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> On appelait <i>skaldes</i> dans le Nord des esp&egrave;ces de bardes,
+des po&egrave;tes d'occasion, improvisateurs inspir&eacute;s, qui chantaient aux f&ecirc;tes
+et aux festins, c&eacute;l&eacute;brant de pr&eacute;f&eacute;rence les faits de guerre auxquels ils
+avaient eux-m&ecirc;mes assist&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Les pa&iuml;ens du Nord croyaient que chacun avait son esprit
+gardien qui le pr&eacute;c&eacute;dait ou le suivait sous la forme d'un animal.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Les Islandais, retir&eacute;s aux confins du monde, ont eu de
+tout temps une telle passion pour les r&eacute;cits des navigateurs, que d&egrave;s
+qu'un bateau touchait &agrave; leur &icirc;le, la foule se pressait vers les
+d&eacute;barquants. On raconte qu'un jour le peuple &eacute;tait r&eacute;uni &agrave; l'alting, en
+train de discuter une affaire des plus graves; les parties plaidaient
+avec acharnement l'une contre l'autre, quand tout &agrave; coup, au plus fort
+de la joute oratoire, on annonce que l'&eacute;v&ecirc;que Magnussen arrive de
+Norw&egrave;ge. &Agrave; l'instant m&ecirc;me voil&agrave; tout le peuple qui, &agrave; l'instar des
+Ath&eacute;niens, oublie l'affaire qui l'occupait et court demander au pr&eacute;lat
+le r&eacute;cit de son voyage.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> <i>Nriklagard</i>, comme l'appelaient les gens du Nord. Disons
+en passant que les empereurs grecs de Constantinople avaient alors une
+garde du corps exclusivement compos&eacute;e d'Islandais, de Danois et de
+Norw&eacute;giens, qui, sous le nom collectif de <i>Varangiens</i>, les
+accompagnaient dans toutes leurs exp&eacute;ditions.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Le <i>dieu blanc</i>, le <i>Christ blanc</i>, c'&eacute;tait ainsi que les
+pa&iuml;ens de Scandinavie d&eacute;signaient ordinairement J&eacute;sus-Christ.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Les Islandais nommaient ainsi toutes les contr&eacute;es sises &agrave;
+l'orient de leur &icirc;le sur la mer Glaciale, jusqu'&agrave; la terre de Garderige
+(Russie actuelle) y comprise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> C'est-&agrave;-dire des n&egrave;gres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Pour les Scandinaves, la terre, <i>Mitgard</i>, &eacute;tait entour&eacute;e
+par le fleuve <i>Ifing</i> (Oc&eacute;an).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> La Baltique, <i>Ost-See</i> (mer de l'Est), comme elle
+s'appelle encore aujourd'hui.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Province m&eacute;ridionale de la Su&egrave;de actuelle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> La c&ocirc;te de K&#339;nigsberg.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> &Icirc;le de la Baltique, au sud de la Su&egrave;de.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Balder, fils d'Odin et de Frigg, &eacute;tait le dieu de la paix
+ou du soleil.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> C'est sous ce nom qu'on d&eacute;signait primitivement les moines
+en Norw&egrave;ge.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> F&ecirc;te du dieu Thor, au solstice d'hiver, dont la date
+correspond &agrave; notre No&euml;l.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> C'est-&agrave;-dire au prochain renouveau: <i>varonn</i>, en
+islandais, travaux du printemps; <i>heyonn</i>, travaux d'&eacute;t&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Rappelons qu'au commencement des croisades ce fut avec ces
+sortes de vaisseaux que les rois, princes et comtes des pays nord-ouest
+de l'Europe descendirent le long des c&ocirc;tes d'Allemagne, de France et
+d'Espagne jusqu'au d&eacute;troit de Gibraltar, o&ugrave; ils entr&egrave;rent dans la
+M&eacute;diterran&eacute;e.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Le golfe actuel de Christiania, qu'on appelait alors <i>la
+Baie</i> tout court, <i>Vigen</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> L'&icirc;le que nous nommons Fionie, et o&ugrave; se trouve <i>Odens&eacute;e</i>,
+jadis la cit&eacute; d'Odin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> G&eacute;nies malfaisants de la mythologie scandinave.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Jarl</i> (prononcez <i>iarl</i>), gouverneur de province au nom
+du roi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Les Scandinaves croyaient que cela portait malheur de
+donner de l'acier nu &agrave; un ami; une arme ainsi offerte et accept&eacute;e &eacute;tait
+cens&eacute;e <i>couper</i> l'amiti&eacute;, &agrave; moins que le donneur n'e&ucirc;t soin
+pr&eacute;alablement de se tirer avec ce fer un peu de son propre sang.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Su&egrave;de m&eacute;ridionale.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Loki &eacute;tait le dieu du mal dans la mythologie scandinave.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Saillie en rabat du chapeau d'acier que portaient
+ordinairement les vikings.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Thor &eacute;tait, chez les Scandinaves, le dieu du tonnerre.
+Jeudi, en su&eacute;dois, se dit <i>Thorstag</i>, jour de Thor, et en allemand
+<i>Donnerstag</i>, jour du tonnerre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> C'&eacute;tait comme le logis d'attente o&ugrave;, dans les id&eacute;es des
+pa&iuml;ens du Nord, les morts s&eacute;journaient pendant trois jours jusqu'&agrave; ce
+qu'on e&ucirc;t fait le triage de ceux qui avaient m&eacute;rit&eacute; d'aller dans la
+Wahalla; les autres, les non &eacute;lus, demeuraient avec ladite H&eacute;la dans
+l'enfer scandinave.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> L'Islande se divisait en quatre grands districts,
+distingu&eacute;s d'apr&egrave;s les points cardinaux. L'Eyfirdinga &eacute;tait au nord, et
+le Borge au sud.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Disons une fois pour toutes au lecteur qu'&agrave; cette &eacute;poque
+la monnaie &eacute;tait rare. L'argent se versait le plus souvent au poids, par
+once et par mark. En Islande particuli&egrave;rement, une once d'argent
+ordinaire, <i>cyrir</i>, &eacute;quivalait au prix d'une vache au march&eacute;; un mark
+d'argent pur repr&eacute;sentait soixante onces, et le mark d'or pur huit fois
+soixante onces.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Les <i>godes</i>, &agrave; la fois magistrats et pontifes, &eacute;taient
+charg&eacute;s, chacun dans leur district, de rendre la justice, de convoquer
+le peuple en assembl&eacute;e locale, de veiller &agrave; la paix du pays, et de
+tarifer les marchandises sur les march&eacute;s. C'&eacute;tait parmi eux qu'&eacute;taient
+&eacute;lus les juges &agrave; chaque session de l'alting. La <i>goderie</i> &eacute;tait une
+charge qui s'achetait, et le ressort en &eacute;tait tr&egrave;s flottant, car tout
+homme libre, en Islande, avait le droit de choisir le cercle de
+juridiction qui lui convenait et de le quitter aussi &agrave; son gr&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Allusion &agrave; la l&eacute;gende du nain scandinave qui, m&eacute;tamorphos&eacute;
+en serpent, &eacute;tait cens&eacute; devoir rester jusqu'&agrave; la fin des temps &agrave; veiller
+sur des monceaux d'or sous-marins.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> On appelait ainsi une r&eacute;sidence princi&egrave;re pr&egrave;s de laquelle
+on emmagasinait toutes les provisions de bouche n&eacute;cessaires; les
+monarques et jarls avaient d'ordinaire plusieurs logis de ce genre.
+Hakon, par exemple, en poss&eacute;dait une autre plus au sud, &agrave; Skuggi, pr&egrave;s
+de la moderne ville de Bergen.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Les fen&ecirc;tres alors &eacute;taient g&eacute;n&eacute;ralement garnies de vessies
+ou de corne, en place de verre et de talc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> C'est-&agrave;-dire de la vall&eacute;e du m&ecirc;me nom, sise un peu plus au
+sud.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Ou encore, <i>sign&eacute; du premier signe</i>. C'&eacute;tait le premier
+pas vers le bapt&ecirc;me, mais non le bapt&ecirc;me lui-m&ecirc;me. Beaucoup de gens,
+m&ecirc;me en Danemark et en Norw&egrave;ge, o&ugrave; la lutte continuait assez vive contre
+les deux religions rivales, se contentaient de ce demi-christianisme.
+Ceux qui se trouvaient dans cet &eacute;tat &eacute;taient admis de leur vivant &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute; des chr&eacute;tiens; mais, quand ils mouraient, on les enterrait sur
+les confins du cimeti&egrave;re sans qu'il f&ucirc;t r&eacute;cit&eacute; de pri&egrave;res sur leurs
+corps.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Dans la mythologie scandinave, g&eacute;ant ennemi des dieux et
+des hommes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> C'est-&agrave;-dire: <i>le rude H&eacute;din</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Voyez ci-dessus, p. 169.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> En effet, nombre des hommes condamn&eacute;s &agrave; l'exil par
+l'alting pr&eacute;f&eacute;raient s'enfuir dans les districts sauvages du centre de
+l'&icirc;le, et l&agrave;, sous le nom d'<i>outlaws</i>, ils menaient une vraie existence
+de brigands.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Il s'agit ici du jokul de l'Ouest, un des plus hauts
+sommets de l'&icirc;le. On appelle en Islande <i>jokul</i> (par opposition &agrave;
+<i>fell</i>, montagne moins &eacute;lev&eacute;e), toute cime qui reste l'ann&eacute;e enti&egrave;re
+couverte de neige et de n&eacute;v&eacute;s.</p></div></div>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
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+
+<pre>
+
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+
+End of the Project Gutenberg EBook of Gunnar et Nial, by Jules Gourdault
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUNNAR ET NIAL ***
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+
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+Literary Archive Foundation
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+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
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+works.
+
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+
+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
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