summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/24768-h
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '24768-h')
-rw-r--r--24768-h/24768-h.htm11709
-rw-r--r--24768-h/images/img001.jpgbin0 -> 13670 bytes
-rw-r--r--24768-h/images/img002.jpgbin0 -> 122643 bytes
-rw-r--r--24768-h/images/img003.jpgbin0 -> 127077 bytes
4 files changed, 11709 insertions, 0 deletions
diff --git a/24768-h/24768-h.htm b/24768-h/24768-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..5f4a42e
--- /dev/null
+++ b/24768-h/24768-h.htm
@@ -0,0 +1,11709 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html lang="fr">
+
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
+<title>The Project Gutenberg e-Book of Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2); Author: J.-F. Laharpe.</title>
+
+
+<style type="text/css">
+<!--
+
+body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;}
+
+h1 {font-size: 140%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;}
+h2 {font-size: 130%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;}
+
+a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;}
+a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; }
+
+table {border-collapse: collapse; table-layout: fixed;
+ width: 90%; margin-left: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;}
+
+ul {list-style-type: none;}
+sup {line-height: 0em;}
+
+.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;}
+
+.pagenum {visibility: hidden;
+ position: absolute; right:0; text-align: right;
+ font-size: 10px;
+ font-weight: normal; font-variant: normal;
+ font-style: normal; letter-spacing: normal;
+ color: #C0C0C0; background-color: inherit;}
+
+.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;}
+.smaller {font-size: smaller;}
+.italic {font-style: italic;}
+
+.title {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;}
+.tam {margin-left: 15%; margin-right: 10%;}
+.tn {margin-left: 10%; width: 80%; font-size: 95%;}
+
+.poem10 {margin-left: 10%;}
+
+.min2em {margin-left: -2em;}
+
+.figcenter {margin: auto; text-align: center;}
+.center {text-align: center;}
+
+-->
+</style>
+
+</head>
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Abrégé de l'histoire générale des voyages
+(Tome second), by Jean François de La Harpe
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Abrégé de l'histoire générale des voyages (Tome second)
+
+Author: Jean François de La Harpe
+
+Release Date: March 6, 2008 [EBook #24768]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="tn"><p>Notes au lecteur de ce ficher digital:<br>
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+</div>
+
+<h2>BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE.</h2>
+
+<h1>ABRÉGÉ<br>
+DE<br>
+L'HISTOIRE GÉNÉRALE<br>
+DES VOYAGES;</h1>
+
+<h2><span class="smcap">Par</span> J.-F. LAHARPE.</h2>
+
+<h2>TOME DEUXIÈME.</h2>
+
+<a id="img001" name="img001"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img001.jpg" width="200" height="122" alt="Enseigne de l'éditeur." title="">
+</div>
+
+<p class="center">PARIS,<br>
+MÉNARD ET DESENNE, FILS.<br>
+1825.</p>
+
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> ABRÉGÉ
+DE
+L'HISTOIRE GÉNÉRALE
+DES VOYAGES.</h1>
+
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.<br>
+AFRIQUE.<br>
+LIVRE TROISIÈME.<br>
+VOYAGES AU SÉNÉGAL ET SUR LES CÔTES D'AFRIQUE JUSQU'À SIERRA-LEONE.</h2>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<p class="title">Voyages de Cadamosto sur la rivière du Sénégal et dans les pays voisins.
+Azanaghis. Tegazza. Côte d'Anterota. Pays de Boudomel. Pays de Gambra.</p>
+
+<p>Après avoir parcouru les principales îles placées dans l'Océan
+atlantique vis-à-vis le continent africain, et dont les Européens se
+sont emparés à la même époque où ils commencèrent à reconnaître
+<span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> la côte occidentale de cette partie du monde, nous allons, en
+retournant un peu sur nos pas, suivre avec les voyageurs cette même
+côte, depuis le désert de Sahara jusqu'à Sierra-Leone, où commence la
+Guinée proprement dite.</p>
+
+<p>Avant de passer par le détroit de Gibraltar dans l'Océan qui baigne la
+côte occidentale d'Afrique, on trouve, sur les bords de la Méditerranée,
+les contrées connues autrefois des anciens, et qui forment ce que les
+modernes ont appelé Barbarie; Alger et son domaine, qui est l'ancienne
+Numidie; Tunis, qu'on croit être Carthage; Tripoli, la grande Syrte,
+Barca, tout ce qui composait les possessions romaines jusqu'au mont
+Atlas. Au-delà du détroit est le royaume de Fez, l'empire de Maroc,
+autrefois la Mauritanie Tingitane; Dara, Tafilet, pays gouvernés jadis
+par Syphax et par Bocchus, mais sous la dépendance ou la protection des
+Romains, qui avaient poussé leurs conquêtes jusqu'au désert.</p>
+
+<p>À l'orient, les Romains possédaient encore l'Égypte et la Nubie, et
+connaissaient quelques ports de la mer Arabique. La grande région qu'ils
+appelaient Éthiopie, et que nous nommons Abyssinie, ne leur était connue
+que de nom. Elle ne l'est guère davantage aux modernes, qui pourtant en
+ont fréquenté quelques ports, comme Adel, Zeyla, Souakem, etc., mais
+n'ont que peu pénétré dans l'intérieur des terres. À l'égard de la côte
+orientale d'Afrique, que nous avons vu découvrir par les Portugais
+<span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> après qu'ils eurent doublé le cap des Tourmentes, et qui
+contient les royaumes de Mosambique, de Quiloa, de Monbassa, de Mélinde,
+tout ce qu'on appelle le Zanguébar et la côte d'Ajan, les commerçans de
+Tyr et de Phénicie y descendaient par la voie beaucoup plus courte de la
+mer Rouge, dans des temps dont il nous reste bien peu de traces. Nous
+avons vu que, par la même voie, les Arabes ou Maures de la Mecque, ceux
+de Barbarie, et plus récemment les Turcs, y venaient commercer quand les
+Portugais y arrivèrent. Mais, quand ces mêmes Portugais, quand les
+Anglais et les Français abordèrent en Guinée, ils n'y trouvèrent que des
+Nègres et des serpens. Là commence donc pour nous la description d'une
+nouvelle terre découverte par les modernes pour le malheur de ses
+habitans, qui depuis n'ont pas cessé d'être vendus aux nations de
+l'Europe pour exploiter les possessions du Nouveau-Monde et des îles de
+la mer des Indes.</p>
+
+<p>Avant de parler de la Guinée proprement dite, nous nous arrêterons
+d'abord sur les pays voisins de la rivière de Sénégal, en remontant dans
+l'intérieur des terres et dans les contrées situées entre cette rivière
+et celle de Gambie.</p>
+
+<p>Un Vénitien nommé <span class="italic">Cadamosto</span>, qui était au service de l'infant de
+Portugal don Henri, et que nous avons cité à l'article des îles du cap
+Vert et des Canaries, voyagea aussi sur les bords du Sénégal et de la
+Gambie, et nous a laissé quelques détails sur ces contrées. La <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span>
+relation de ses voyages, la plus ancienne des navigations modernes
+publiées par ceux qui les ont faites, est un véritable modèle; elle ne
+perdrait rien à être comparée à celle des plus habiles navigateurs de
+nos jours. Il y règne un ordre admirable; les détails en sont attachans,
+les descriptions claires et précises. On reconnaît partout l'observateur
+éclairé. Parmi les choses qu'il a entendu dire, il s'en trouve, à la
+vérité, qu'il est difficile de croire; on en verra quelques-unes de ce
+genre dans l'extrait de sa relation qu'on va lire. Cadamosto a la bonne
+foi de convenir lui-même de l'invraisemblance de ces sortes de récits;
+mais ils étaient conformes au goût de son siècle, et sa relation eût
+semblé dénuée d'intérêt s'il les eût omis.</p>
+
+<p>Cadamosto observe d'abord qu'au sud du détroit de Gibraltar, la côte,
+qui est celle de Barbarie, n'est pas habitée jusqu'au cap Cantin, d'où
+l'on trouve, jusqu'au cap Blanc, une région sablonneuse et déserte, qui
+est séparée de la Barbarie par des montagnes du côté du nord, et que ses
+habitans nomment Sahara. Du côté du sud, elle touche au pays des Nègres,
+et, dans sa largeur, elle n'a pas moins de cinquante ou soixante
+journées. Ce désert s'étend jusqu'à l'Océan. Il est couvert de sable
+blanc, si aride et si uni, que, le pays étant d'ailleurs fort bas, il
+n'a l'apparence que d'une plaine jusqu'au cap Blanc, qui tire aussi son
+nom de la blancheur de son sable, où l'on n'aperçoit aucune sorte
+d'arbre ou de plante. Cependant rien n'est si <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> beau que ce cap.
+Sa forme est triangulaire, et les trois pointes qu'il présente sont à la
+distance d'un mille l'une de l'autre.</p>
+
+<p>Cadamosto parle ensuite des Azanaghis, peuples maures qui habitent,
+cette partie du désert la plus voisine du Sénégal, et qu'on appelle
+<span class="italic">Zanagha</span>, sans doute à cause du voisinage de ce fleuve, ainsi nommé par
+les naturels du pays, et dont nous avons fait Sénégal. La partie de
+l'Afrique que nous considérerons dans ce chapitre et dans les deux
+suivans est entre le 8<sup>e</sup> et le 18<sup>e</sup> degrés de latitude nord.</p>
+
+<p>Derrière le cap Blanc, dans l'intérieur des terres, on trouve à six
+journées du rivage une ville nommée <span class="italic">Ouaden</span>, qui n'a pas de murs, mais
+qui est fréquentée par les Arabes et les caravanes de Tombouctou et des
+autres régions plus éloignées de la côte. Leurs alimens sont des dattes
+et de l'orge. Ils boivent le lait de leurs chameaux. Le pays est si sec,
+qu'ils y ont peu de vaches et de chèvres. Ils sont mahométans, et fort
+ennemis du nom chrétien. N'ayant point d'habitations fixes, ils sont
+sans cesse errans dans les déserts, et leurs courses s'étendent jusque
+dans cette partie de la Barbarie qui est voisine de la Méditerranée. Ils
+voyagent toujours en grand nombre, avec un train considérable de
+chameaux, sur lesquels ils transportent du cuivre, de l'argent et
+d'autres richesses, de la Barbarie et du pays des Nègres à Tombouctou,
+pour en rapporter de l'or et de la malaguette, qui est une espèce de
+poivre. Leur couleur est <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> fort basanée. Les deux sexes ont pour
+unique vêtement une sorte de robe blanche bordée de rouge. Les hommes
+portent le turban à la manière des Maures, et vont toujours nu-pieds.
+Leurs déserts sont remplis de lions, de panthères, de léopards et
+d'autruches, dont l'auteur vante les &oelig;ufs, après en avoir mangé
+plusieurs fois.</p>
+
+<p>Les Portugais établis dans le golfe d'Arguin commerçaient avec les
+Arabes qui venaient sur la côte. Pour l'or et les Nègres qu'ils tiraient
+d'eux, ils leur fournissaient différentes sortes de marchandises, telles
+que des draps de laine et d'autres étoffes, des tapis, de l'argent et
+des alkazélis<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Le prince fit bâtir un château dans l'île d'Arguin
+pour la sûreté du commerce; et tous les ans il y arrivait des caravelles
+de Portugal. Les négocians arabes menaient au pays des Nègres quantité
+de chevaux de Barbarie, qu'ils y changeaient pour des esclaves. Un beau
+cheval leur valait souvent jusqu'à douze ou quinze Nègres. Il ne faut
+pas que nous soyons étonnés de cette disproportion, puisque parmi nous
+un bon cheval coûte cent pistoles, et un bon soldat vingt écus. Les
+Arabes y portaient aussi de la soie de Grenade et de Tunis, de l'argent
+et d'autres marchandises pour lesquelles ils recevaient des esclaves et
+de l'or. Ces esclaves étaient amenés à Ouaden, d'où ils passaient aux
+montagnes de Barca, et de là en Sicile. D'autres étaient conduits à
+Tunis et sur toute <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> la côte de Barbarie; le reste venait dans
+l'île d'Arguin, et chaque année il en passait sept ou huit cents en
+Portugal.</p>
+
+<p>Avant l'établissement de ce commerce, les caravelles portugaises, au
+nombre de quatre, et quelquefois davantage, entraient bien armées dans
+le golfe d'Arguin, et faisaient pendant la nuit des descentes sur la
+côte pour enlever les habitans de l'un et de l'autre sexe qu'elles
+vendaient en Portugal. C'est ce que les Européens appellent le droit des
+gens, lorsqu'ils sont les plus forts. Ils poussèrent ainsi leurs courses
+au long des côtes jusqu'à la rivière de Sénégal, qui est fort grande, et
+qui sépare le désert de la première contrée des Nègres de la côte<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.</p>
+
+<p>Les Azanaghis habitent plusieurs endroits de la côte au-delà du cap
+Blanc. Ils sont voisins des déserts, et peu éloignés des Arabes
+d'Ouaden. Ils vivent de dattes, d'orge et du lait de leurs chameaux.
+Comme ils sont plus près du pays des Nègres que d'Ouaden, ils y ont
+tourné leur commerce, qui se borne à tirer d'eux du millet et d'autres
+secours pour la commodité de leur vie. Ils mangent peu, et l'on ne
+connaît pas de nation qui supporte si patiemment la faim. Les Portugais
+en enlevaient un grand nombre, et les aimaient mieux pour esclaves que
+<span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> des Nègres. Il est vrai qu'on vient de dire qu'ils mangeaient
+peu; mais l'esclave qui mange le moins n'est pas toujours le meilleur,
+même pour l'avarice.</p>
+
+<p>Cadamosto attribue une coutume fort singulière à la nation des
+Azanaghis. Ils portent, dit-il, autour de la tête une sorte de mouchoir
+qui leur couvre les yeux, le nez et la bouche; et la raison de cet usage
+est que, regardant le nez et la bouche comme des canaux fort sales, ils
+se croient obligés de les cacher aussi sérieusement que d'autres parties
+auxquelles on attache la même idée dans des pays moins barbares; aussi
+ne se découvrent-ils la bouche que pour manger.</p>
+
+<p>Ils ne reconnaissent aucun maître; mais les plus riches sont distingués
+par quelques témoignages de respect. En général, ils sont tous fort
+pauvres, menteurs, perfides, et les plus grands voleurs du monde. Leur
+taille est médiocre. Ils se frisent les cheveux, qu'ils ont fort noirs
+et flottans sur leurs épaules. Tous les jours ils les humectent avec de
+la graisse de poisson; et quoique l'odeur en soit fort désagréable, ils
+regardent cet usage comme une parure. Ils n'avaient connu d'autres
+chrétiens que les Portugais, avec lesquels ils avaient eu la guerre
+pendant treize ou quatorze ans. Cadamosto assure que, lorsqu'ils avaient
+vu des vaisseaux, spectacle inconnu à leurs ancêtres, ils les avaient
+pris pour de grands oiseaux avec des ailes blanches, qui venaient de
+quelques pays éloignés. <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> Ensuite les voyant à l'ancre et sans
+voiles, ils avaient conclu que c'étaient des poissons. D'autres,
+observant que ces machines changeaient de place, et qu'après avoir passé
+un jour ou deux dans quelque lieu, on les voyait le jour suivant à
+cinquante milles, et toujours en mouvement au long de la côte,
+s'imaginaient que c'étaient des esprits vagabonds, et redoutaient
+beaucoup leur approche. En supposant que ce fussent des créatures
+humaines, ils ne pouvaient concevoir qu'elles fissent plus de chemin
+dans une nuit qu'ils n'étaient capables d'en faire dans trois jours; et
+ce raisonnement les confirma dans l'opinion que c'étaient des esprits.
+Plusieurs esclaves de leur nation que Cadamosto avait vus à la cour du
+prince Henri, et tous les Portugais qui étaient entrés les premiers dans
+cette mer, rendaient là-dessus le même témoignage.</p>
+
+<p>Environ, six journées dans les terres au-delà d'Ouaden, on trouve une
+autre ville nommée Tegazza, qui signifie caisse d'or, d'où l'on tire
+tous les ans une grande quantité de sel de roche, qui se transporte sur
+le dos des chameaux à Tombouctou, et de là dans le royaume de Melli. Les
+Arabes vagabonds qui font ce commerce disposent en huit jours de toute
+leur marchandise, et reviennent chargés d'or.</p>
+
+<p>Le royaume de Melli est situé dans un climat fort chaud, et fournit si
+peu d'alimens pour les bêtes, que, de cent chameaux qui font le voyage
+avec les caravanes, il n'en revient pas <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> ordinairement plus de
+vingt-cinq. Aussi cette grande région n'a-t-elle aucun quadrupède. Les
+Arabes mêmes et les Azanaghis y tombent malades de l'excès de la
+chaleur. On compte quarante journées à cheval de Tegazza à Tombouctou,
+et trente de Tombouctou à Melli. Tout le pays de Tombouctou qui est
+situé dans la Nigritie touche au grand désert de Sahara, ou peut-être
+même en fait partie. Il nous est fort peu connu, et celui de Melli
+encore moins. Cadamosto ayant demandé aux Maures quel usage les
+marchands de Melli font du sel, ils répondirent qu'il s'en consommait
+d'abord une petite quantité dans le pays, et que ce secours était si
+nécessaire à ces peuples situés près de la ligne, que, sans un tel
+préservatif contre la putridité qui naît de la chaleur, leur sang se
+corromprait bientôt. Ils emploient peu d'art à le préparer. Chaque jour
+ils en prennent un morceau qu'ils font dissoudre dans un vase d'eau, et,
+l'avalant avec avidité, ils croient lui être redevables de leur santé et
+de leurs forces. Le reste du sel est porté à Melli en grosses pièces,
+deux desquelles suffisent pour la charge d'un chameau. Là, les habitans
+du pays le brisent en d'autres pièces, dont le poids ne surpasse pas les
+forces d'un homme. On assemble quantité de gens robustes qui les
+chargent sur leur tête, et qui portent à la main une longue fourche sur
+laquelle ils s'appuient lorsqu'ils sont fatigués. Dans cet état, ils se
+rendent sur le bord d'un grand fleuve dont l'auteur n'a pu savoir le
+nom.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> Lorsqu'ils sont arrivés au bord de l'eau, les maîtres du sel
+font décharger la marchandise et placent chaque morceau sur une même
+ligne, en y mettant leur marque; ensuite toute la caravane se retire à
+la distance d'une demi-journée. Alors d'autres Nègres, avec lesquels
+ceux de Melli sont en commerce, mais qui ne veulent point être vus, et
+qu'on suppose habitans de quelques îles, s'approchent du rivage dans de
+grandes barques, examinent le sel, mettent une somme d'or sur chaque
+morceau, et se retirent avec autant de discrétion qu'ils sont venus. Les
+marchands de Melli, retournant au bord de l'eau, considèrent si l'or
+qu'on leur a laissé leur paraît un prix suffisant; s'ils en sont
+satisfaits, ils le prennent et laissent le sel; s'ils trouvent la somme
+trop petite, ils se retirent encore en laissant l'or et le sel, et les
+autres, revenant à leur tour, mettent plus d'or ou laissent absolument
+le sel. Leur commerce se fait ainsi sans se parler et sans se voir:
+usage ancien qu'aucune infidélité ne leur donne jamais occasion de
+changer. Quoique l'auteur trouve peu de vraisemblance dans ce récit, il
+assure qu'il le tient de plusieurs Arabes, des marchands Azanaghis, et
+de quantité d'autres personnes dont il vante le témoignage.</p>
+
+<p>Il demanda aux mêmes marchands pourquoi l'empereur de Melli, qui est un
+souverain puissant, n'avait point entrepris par force ou par adresse de
+découvrir la nation qui ne veut ni parler ni se laisser voir. Ils lui
+racontèrent <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> que, peu d'années auparavant, ce prince, ayant
+résolu d'enlever quelques-uns de ces négocians invisibles, avait fait
+assembler son conseil, dans lequel on avait résolu qu'à la première
+caravane, quelques Nègres de Melli creuseraient des puits au long de la
+rivière, près de l'endroit où l'on plaçait le sel, et que, s'y cachant
+jusqu'à l'arrivée des étrangers, ils en sortiraient tout d'un coup pour
+faire quelques prisonniers. Ce projet avait été exécuté; on en avait
+pris quatre, et tous les autres s'étaient échappés par la fuite. Comme
+un seul avait paru suffire pour satisfaire l'empereur, on en avait
+renvoyé trois, en les assurant que le quatrième ne serait pas plus
+maltraité; mais l'entreprise n'en eut pas plus de succès: le prisonnier
+refusa de parler; en vain l'interrogea-t-on dans plusieurs langues, il
+garda le silence avec tant d'obstination, que, rejetant toute sorte de
+nourriture, il mourut dans l'espace de quatre jours. Cet événement avait
+fait croire aux Nègres de Melli que ces négocians étrangers étaient
+muets. Les plus sensés pensèrent avec raison que le prisonnier, dans
+l'indignation de se voir trahi, avait pris la résolution de se taire
+jusqu'à la mort. Ceux qui l'avaient enlevé rapportèrent à leur empereur
+qu'il était fort noir, de belle taille, et plus haut qu'eux d'un
+demi-pied; que sa lèvre inférieure était plus épaisse que le poing, et
+pendante jusqu'au-dessous du menton; qu'elle était fort rouge, et qu'il
+en tombait même quelques gouttes de sang; mais que sa lèvre supérieure
+<span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> était de grandeur ordinaire; qu'on voyait entre les deux ses
+dents et ses gencives, et qu'aux deux coins de la bouche il avait
+quelques dents d'une grandeur extraordinaire; que ses yeux étaient noirs
+et fort ouverts; enfin que toute sa figure était terrible.</p>
+
+<p>Cet accident fit perdre la pensée de renouveler la même entreprise,
+d'autant plus que les étrangers, irrités apparemment de l'insulte qu'ils
+avaient reçue, laissèrent passer trois ans sans reparaître au bord de
+l'eau. On était persuadé à Melli que leurs grosses lèvres s'étaient
+corrompues par l'excès de la chaleur, et que, n'ayant pu supporter plus
+long-temps la privation du sel, qui est leur unique remède, ils avaient
+été forcés de recommencer leur commerce. La nécessité du sel en était
+établie mieux que jamais dans l'opinion des Nègres de Melli. Ces faits,
+attestés avec les mêmes circonstances par beaucoup de voyageurs, ne sont
+pas faciles à vérifier: s'ils sont vrais, cette bonne foi réciproque et
+si constante dans le commerce des nations nègres prouve qu'il n'y a
+point de meilleur lien que l'intérêt. Les uns avaient besoin de sel, et
+les autres voulaient de l'or.</p>
+
+<p>L'or qu'on apporte à Melli se divise en trois parts: une qu'on envoie
+par la caravane de Melli à Kokhia, sur la route du grand Caire et de la
+Syrie; les deux autres à Tombouctou, d'où elles partent séparément,
+l'une pour Tret, et de là pour Tunis en Barbarie; l'autre pour <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span>
+Ouaden, d'où elle se répand jusqu'aux villes d'Oran et d'One, le long du
+détroit de Gibraltar, et jusqu'à Fez, Maroc, Arzila, Azafi et Messa,
+dans l'intérieur des terres. C'est dans ces dernières places que les
+Italiens et les autres nations chrétiennes viennent recevoir cet or pour
+leurs marchandises. Enfin le plus grand avantage que les Portugais aient
+tiré du pays des Azanaghis, c'est qu'ils trouvèrent le moyen d'attirer
+sur les côtes du golfe d'Arguin quelque partie de l'or qu'on envoie
+chaque année à Ouaden, et de se les procurer par leurs échanges avec les
+Nègres.</p>
+
+<p>Dans les régions des Maures basanés, il ne se fabrique point de monnaie.
+On n'y en connaît pas même l'usage, non plus que parmi les Nègres. Mais
+tout le commerce se fait par des échanges d'une chose pour une autre,
+quelquefois de deux pour une. Cependant les Azanaghis et les Arabes ont,
+dans quelques-unes de leurs villes antérieures, de petites coquilles qui
+leur tiennent lieu de monnaie courante. Les Vénitiens en apportaient du
+Levant, et recevaient de l'or pour une matière si vile. Les Nègres ont
+pour l'or un poids qu'ils appellent <span class="italic">mérical</span>, et qui revient à la
+valeur d'un ducat. Les femmes des déserts de Sahara portent des robes de
+coton qui leur viennent du pays des Nègres, et quelques-unes des espèces
+de frocs qu'on appelle <span class="italic">alkhazeli</span>; mais elles n'ont pas l'usage des
+chemises. Les plus riches se parent de petites plaques d'or. Elles font
+<span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> consister leur beauté dans la grosseur et la longueur de leurs
+mamelles. Dans cette idée, à peine ont-elles atteint l'âge de seize ou
+dix-sept ans, qu'elles se les serrent avec des cordes, pour les faire
+descendre quelquefois jusqu'à leurs genoux. Opposez à cette coutume
+celle des femmes d'Europe, qui mettent des corps de baleine pour faire
+remonter leur gorge, et ces contrariétés dérangeront un peu les idées du
+beau absolu. Les hommes montent à cheval, et font leur gloire de cet
+exercice. Cependant l'aridité de leur pays ne leur permet pas de nourrir
+un grand nombre de ces animaux, ni de les conserver long-temps. La
+chaleur est excessive dans cette immense étendue de sables, et l'on y
+trouve fort peu d'eau. Il n'y pleut que dans trois mois de l'année, ceux
+d'août, de septembre et d'octobre. Cadamosto fut informé qu'il y paraît
+quelquefois de grandes troupes de sauterelles jaunes et rouges, de la
+longueur du doigt. Elles vont en si grand nombre, qu'elles forment dans
+l'air une nuée capable d'obscurcir le soleil, et de douze ou quinze
+milles d'étendue. Ces incommodes visites n'arrivent que tous les trois
+ou quatre ans; mais il ne faut pas espérer de vivre dans les lieux où
+l'armée des sauterelles s'arrête, tant elle cause de désordre et
+d'infection. L'auteur en vit une multitude innombrable en passant sur
+les côtes.</p>
+
+<p>Après avoir doublé le cap Blanc, la caravelle portugaise qui portait
+Cadamosto, continua <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> sa course jusqu'à la rivière de Zanagha ou
+de Sénégal. Cinq ans avant le voyage de Cadamosto, cette grande rivière
+avait été découverte par trois caravelles du prince Henri, comme on l'a
+vu dans le récit des premiers établissemens; et depuis ce temps-là il ne
+s'était point passé d'année où le Portugal n'y eût envoyé quelques
+vaisseaux.</p>
+
+<p>La rivière de Sénégal a plus d'un mille de largeur à son embouchure, et
+l'entrée en est fort profonde. Cependant des sables amoncelés par
+l'action du cours des eaux, opposée à celle de la mer lorsqu'elle monte,
+obligent les vaisseaux d'observer le cours de la marée pour entrer dans
+le fleuve; on y remonte l'espace de soixante-dix milles, suivant le
+témoignage que l'auteur en reçut d'un grand nombre de Portugais qui y
+étaient entrés dans leurs caravelles. Depuis le cap Blanc, qui en est à
+trois cent quatre-vingts milles, la côte se nomme <span class="italic">Anterota</span>, et borde
+le pays des Azanaghis ou des Maures basanés. Cette côte est
+continuellement sablonneuse jusqu'à vingt milles de la rivière.</p>
+
+<p>Cadamosto fut extrêmement surpris de trouver la différence des habitans
+si grande dans un si petit espace. Au sud de la rivière, ils sont
+extrêmement noirs, grands, bien faits et robustes; le pays est couvert
+de verdure et rempli d'arbres fruitiers. De l'autre côté, les hommes
+sont basanés, maigres, de petite taille, et le pays sec et stérile.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> Les peuples d'Anterota sont également pauvres et féroces. Ils
+n'ont pas de villes fermées, ni d'autres habitations que de misérables
+villages, dont les maisons sont couvertes de chaume. La pierre et le
+ciment ne leur manqueraient pas, mais ils n'en connaissent pas l'usage.
+Le chef n'a pas de revenu certain: mais les seigneurs du pays, pour
+gagner sa faveur, lui font présent de chevaux et d'autres bêtes, telles
+que des vaches et des chèvres. Ils y joignent différentes sortes de
+légumes et de racines, surtout du millet. Il ne subsiste d'ailleurs que
+de vols et de brigandages. Il enlève, pour l'esclavage, les peuples des
+pays voisins. Il ne fait pas plus de grâce à ses propres sujets. Une
+partie de ces esclaves est employée à la culture des terres qui lui
+appartiennent: le reste est vendu, soit aux Azanaghis et aux marchands
+arabes, qui les prennent en échange pour des chevaux, soit aux vaisseaux
+chrétiens, depuis que le commerce est ouvert avec eux. Chaque Nègre peut
+prendre autant de femmes qu'il est capable d'en nourrir. Le chef n'en a
+jamais moins de trente ou quarante, qu'il distingue entre elles suivant
+leur naissance et le rang de leurs pères. Il les entretient dans
+certaines habitations huit ou dix ensemble, avec des femmes pour les
+servir, et des esclaves pour cultiver les terres qui leur sont
+assignées. Elles ont aussi des vaches et des chèvres, avec des esclaves
+pour les garder. Lorsqu'il les visite, il ne porte avec lui aucune
+provision, et c'est d'elles qu'il <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> tire sa subsistance pour
+lui-même et pour tout son cortége. Tous les jours, au lever du soleil,
+chaque femme de l'habitation où il arrive prépare trois ou quatre
+couverts de différentes viandes, telles que du chevreau, du poisson, et
+d'autres alimens du goût des Nègres, qu'elle fait porter par ses
+esclaves au logement du chef; de sorte qu'en s'éveillant il trouve
+quarante ou cinquante mets qu'il se fait servir suivant son appétit. Le
+reste est distribué entre ses gens. Mais, comme ils sont toujours en
+fort grand nombre, la plupart sont toujours affamés. Il se promène ainsi
+d'une habitation à l'autre pour visiter successivement toutes ses
+femmes: ce qui lui procure ordinairement une nombreuse postérité. Mais,
+lorsqu'une femme devient grosse, il n'approche plus d'elle. Tous les
+seigneurs suivent le même usage.</p>
+
+<p>Ces Nègres font profession de la religion mahométane, mais avec moins de
+lumières et de soumission que les Maures blancs. Cependant les seigneurs
+ont toujours près d'eux quelques Azanaghis, ou quelques Arabes pour les
+exercices de leur culte; et c'est une maxime établie parmi les grands de
+la nation, qu'ils doivent paraître plus soumis aux lois divines que le
+peuple. Cette opinion, qui est assez généralement celle des grands de
+toutes les nations, est-elle fondée sur la reconnaissance ou sur la
+politique?</p>
+
+<p>Les Nègres du Sénégal sont toujours nus, excepté vers le milieu du
+corps, qu'ils se couvrent <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> de peaux de chèvres, à peu près dans
+la forme de nos hauts-de-chausses. Mais les grands et les riches portent
+des chemises de coton que les femmes filent dans le pays. Le tissu de
+chaque pièce n'a pas plus de six pouces de largeur; car ils n'ont pu
+trouver l'art de faire leurs pièces plus larges. Ils sont obligés d'en
+coudre cinq ou six ensemble, pour les ouvrages qui demandent plus
+d'étendue. Leurs chemises tombent jusqu'au milieu de la cuisse. Les
+manches en sont fort amples; mais elles ne leur viennent qu'au milieu du
+bras. Les femmes sont absolument nues depuis la tête jusqu'à la
+ceinture, le bas est couvert d'une jupe de coton qui leur descend
+jusqu'au milieu des jambes. Les deux sexes ont la tête et les pieds nus;
+mais ils ont les cheveux fort bien tressés, ou noués avec assez d'art,
+quoiqu'ils les aient fort courts. Les hommes s'emploient comme les
+femmes à filer et à laver les habits.</p>
+
+<p>Le climat est si chaud, qu'au mois de janvier la chaleur surpasse celle
+de l'Italie au mois d'avril; et plus on avance, plus on la trouve
+insupportable. C'est l'usage pour les hommes et les femmes de se laver
+quatre ou cinq fois le jour. Ils sont d'une propreté extrême pour leurs
+personnes; mais leur saleté, au contraire, est excessive dans leurs
+alimens. Quoiqu'ils soient d'une ignorance et d'une grossièreté
+étonnante sur toutes les choses dont ils n'ont pas l'habitude, l'art et
+l'habileté même ne leur manquent pas dans les affaires auxquelles ils
+sont <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> accoutumés. Ils sont si grands parleurs, que leur langue
+n'est jamais oisive. Ils sont menteurs et toujours prêts à tromper.
+Cependant la charité est entre eux une vertu si commune, que les plus
+pauvres donnent à dîner, à souper, et le logement aux étrangers, sans
+exiger aucune marque de reconnaissance.</p>
+
+<p>Ils ont souvent la guerre, dans le sein de leur nation ou contre leurs
+voisins. Leurs armes sont une espèce de bouclier qui est composé de la
+peau d'une bête qu'ils nomment <span class="italic">danta</span><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>, et qui est fort difficile à
+percer; la zagaie, sorte de dard qu'ils lancent avec une dextérité
+admirable, armée de fer dentelé, ce qui rend les blessures extrêmement
+dangereuses; une espèce de cimeterre courbé en arc, qui leur vient de la
+Gambie; car s'ils ont du fer dans leur pays, ils l'ignorent, et leurs
+lumières ne vont pas jusqu'à le pouvoir mettre en usage. Ils ont aussi
+une sorte de javeline qui ressemble à nos demi-lances. Avec si peu
+d'armes, leurs guerres sont extrêmement sanglantes, parce qu'ils portent
+peu de coups inutiles. Ils sont fiers, emportés, pleins de mépris pour
+la mort, qu'ils préfèrent à la fuite. Ils n'ont point de cavalerie,
+parce qu'ils ont peu de chevaux. Ils connaissent encore moins la
+navigation; et, jusqu'à l'arrivée des Portugais, ils n'avaient jamais vu
+de vaisseaux sur leurs côtes. Ceux qui habitent les bords de la rivière
+ou le rivage de la mer ont de petites barques qu'ils nomment <span class="italic">zapolies</span>
+et <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> <span class="italic">almadies</span>, composées d'une pièce de bois creux, dont la
+plus grande peut contenir trois ou quatre hommes. Elles leur servent
+pour la pêche, ou pour le transport de leurs ustensiles au long de la
+rivière. Ces Nègres sont les plus grands nageurs du monde, comme le sont
+en général tous les peuples sauvages.</p>
+
+<p>Après avoir passé la rivière de Sénégal, Cadamosto continua de faire
+voile le long de la côte, jusqu'au pays de <span class="italic">Boudomel</span>, qui est plus loin
+d'environ huit cents milles. Toute cette étendue est une terre basse
+sans aucune montagne. Boudomel est le nom du prince nègre qui régnait
+sur cette côte.</p>
+
+<p>L'auteur remarque qu'en ce pays les deux sexes sont également portés au
+libertinage. Boudomel pressa beaucoup Cadamosto de lui apprendre quelque
+secret pour satisfaire plusieurs femmes. Il était persuadé que les
+chrétiens avaient là-dessus plus de lumières que les Nègres. Un
+petit-maître français lui aurait répondu que le vrai moyen était de n'en
+aimer aucune.</p>
+
+<p>Boudomel était toujours accompagné d'environ deux cents Nègres; mais ce
+cortége n'étant retenu près de lui par aucune loi, les uns se retirent,
+d'autres viennent; et par la correspondance qui règne entre eux, les
+places sont toujours remplies. D'ailleurs il se rend sans cesse à
+l'habitation du prince quantité de personnes des habitations voisines. À
+l'entrée de sa maison, on rencontre une grande cour qui conduit
+successivement dans six autres cours avant d'arriver <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> à son
+appartement. Au milieu de chacune est un grand arbre pour la commodité
+de ceux que leurs affaires obligent d'attendre. Tout le cortége du
+prince est distribué dans ces cours suivant les emplois et les rangs.
+Mais, quoique les cours intérieures soient pour les plus distingués, il
+y a peu de Nègres qui approchent familièrement de la personne du prince.
+Les Azanaghis et les chrétiens sont presque les seuls qui aient l'entrée
+libre dans son appartement, et qui aient la liberté de lui parler. Il
+affecte beaucoup de grandeur et de majesté. On ne le voit chaque jour,
+au matin, que l'espace d'une heure. Le soir, il paraît pendant quelques
+momens dans la dernière cour, sans s'éloigner beaucoup de la porte de
+son appartement; et les portes ne s'ouvrent alors qu'aux grands du
+premier ordre. Il donne néanmoins des audiences à ses sujets: mais c'est
+dans ces occasions qu'on reconnaît l'orgueil des princes d'Afrique. De
+quelque condition que soient ceux qui viennent solliciter des grâces,
+ils sont obligés de se dépouiller de leurs habits, à l'exception de ce
+qui leur couvre le milieu du corps. Ensuite, lorsqu'ils entrent dans la
+dernière cour, ils se jettent à genoux en baissant le front jusqu'à
+terre, et des deux mains ils se couvrent la tête et les épaules de
+sable. Personne, jusqu'aux parens du prince, n'est exempt d'une si
+humiliante cérémonie. Les supplians demeurent assez long-temps dans
+cette posture, continuant de s'arroser de sable. Enfin, lorsque le
+prince <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> commence à paraître, ils s'avancent vers lui sans
+quitter le sable et sans lever la tête. Ils lui expliquent leur demande,
+tandis que, feignant de ne les pas voir, ou du moins affectant de ne les
+pas regarder, il ne cesse pas de s'entretenir avec d'autres personnes. À
+la fin de leurs discours, il tourne la tête vers eux, et, les honorant
+d'un simple coup d'&oelig;il, il leur fait sa réponse en deux mots.
+Cadamosto, qui fut témoin plusieurs fois de cette scène, s'imagine que
+Dieu n'aurait pas plus de respects à prétendre, s'il daignait se montrer
+à la race humaine. Quand on voit le chef de quelques peuplades nègres
+écraser ainsi de sa morgue ridicule ses sujets aussi misérables que lui,
+ceux qui, chez les nations policées, sont élevés par leur rang au-dessus
+des autres hommes, doivent sentir aisément que l'orgueil n'est pas la
+mesure de la vraie grandeur.</p>
+
+<p>La complaisance de Boudomel alla si loin pour Cadamosto, qu'il le
+conduisit dans sa mosquée à l'heure de la prière. Les Azanaghis ou les
+Arabes, qui étaient ses prêtres, avaient reçu ordre de s'y assembler. En
+entrant dans le temple, avec quelques-uns de ses principaux Nègres,
+Boudomel s'arrêta d'abord, et tint quelque temps les yeux levés au ciel.
+Ensuite, ayant fait quelques pas, il prononça doucement quelques
+paroles, après quoi, il s'étendit tout de son long sur la terre, qu'il
+baisa respectueusement. Les Azanaghis et son cortége se prosternèrent et
+baisèrent la terre à son exemple. Il se leva, <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> mais ce fut pour
+recommencer dix ou douze fois les mêmes actes de religion; ce qui prit
+plus d'une demi-heure.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il eut fini, il se tourna vers Cadamosto, en lui demandant
+ce qu'il pensait de ce culte, et le priant de lui donner quelque idée de
+la religion des chrétiens. Cadamosto eut la hardiesse de lui répondre en
+présence de ses prêtres que la religion de Mahomet était fausse, et que
+celle de Rome était la seule véritable. Ce discours fit rire les Arabes
+et Boudomel. Cependant, après un moment de réflexion, ce prince dit à
+Cadamosto qu'il croyait la religion des Européens fort bonne, parce
+qu'il n'y avait que Dieu qui pût leur avoir donné tant de richesses et
+d'esprit. Il ajouta que celle de Mahomet lui paraissait bonne aussi, et
+qu'il était même persuadé que les Nègres étaient plus sûrs de leur salut
+que les chrétiens, parce que Dieu était un maître juste; que, donnant
+aux chrétiens leur paradis dans ce monde, il fallait que dans l'autre il
+réservât de grandes récompenses aux Nègres qui manquaient de tout dans
+celui-ci. Il y avait dans ce discours plus de sens qu'on n'en devait
+attendre d'un despote nègre tel qu'on vient de le peindre.</p>
+
+<p>La chaleur est si excessive dans les régions des Nègres, qu'il n'y croît
+ni froment, ni riz, ni aucune sorte de grain qui puisse servir à leur
+nourriture. Les vignes n'y viennent pas plus heureusement. Ils ont mis
+leurs terres à l'épreuve en y jetant diverses semences qu'ils reçoivent
+<span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> des vaisseaux portugais. Le froment demande un climat tempéré
+et de fréquentes pluies qu'ils n'ont presque jamais, car ils passent
+neuf mois sans voir tomber une goutte d'eau du ciel, c'est-à-dire depuis
+le mois d'octobre jusqu'au mois de juin. Cependant ils ont du millet,
+des féves et des noisettes de diverses couleurs. Leur féve est large,
+plate, et d'un rouge assez vif. Ils en ont aussi de blanches. Ils
+plantent au mois de juillet pour recueillir au mois de septembre. Comme
+c'est le temps des pluies, les rivières s'enflent, et donnent à la terre
+une certaine fécondité. Tout l'ouvrage de l'agriculture et de la moisson
+ne prend ainsi que trois mois; mais les Nègres entendent peu l'économie,
+et sont d'ailleurs trop paresseux pour tirer beaucoup de fruit de leur
+travail. Ils ne plantent que ce qu'ils jugent nécessaire pour le cours
+de l'année, sans penser jamais à faire des provisions qu'ils puissent
+vendre. Leur méthode pour cultiver la terre est de se mettre cinq ou six
+dans un champ, et de la remuer avec leurs épées, qui leur tiennent lieu
+de hoyaux et de bêches. Ils ne l'ouvrent pas à plus de quatre pouces de
+profondeur; mais les pluies lui donnent assez de fertilité pour rendre
+avec profusion ce qu'on lui confie avec tant de négligence.</p>
+
+<p>Leurs liqueurs sont l'eau, le lait, et le vin de palmier; ils tirent la
+dernière d'un arbre qui se trouve en abondance dans le pays, et qui
+n'est pas celui qui produit la datte, quoiqu'il soit de la même espèce.
+Cette liqueur, qu'ils <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> appellent <span class="italic">mighol</span>, en sort toute
+l'année. Il n'est question que de faire deux ou trois ouvertures au
+tronc, et d'y suspendre des calebasses pour recevoir une eau brune qui
+coule fort lentement; car, depuis le matin jusqu'au soir, un arbre ne
+remplit pas plus de deux calebasses: elle est d'un fort bon goût; et si
+l'on n'y mêle rien, elle enivre comme le vin. Cadamosto assure que les
+premiers jours elle est aussi agréable que nos meilleurs vins; mais elle
+perd cet agrément de jour en jour, jusqu'à devenir aigre: cependant elle
+est plus saine le troisième ou le quatrième jour que le premier, parce
+qu'en perdant un peu de sa douceur, elle devient purgative. Cadamosto en
+faisait usage et la trouvait préférable au vin d'Italie. Le mighol n'est
+pas en si grande abondance que tout le monde en ait à discrétion; mais
+comme les arbres qui le produisent sont répandus dans les campagnes et
+les forêts, chacun se procure une certaine quantité de liqueur par son
+travail, et les mieux partagés sont toujours les seigneurs qui emploient
+plus de gens à la recueillir.</p>
+
+<p>Les Nègres ont diverses sortes de fruits qui n'ont pas beaucoup de
+ressemblance avec ceux de l'Europe, mais qui sont excellens, sans le
+secours d'aucune culture, quoiqu'ils puissent être encore meilleurs, si
+l'on prenait soin de les cultiver. En général, le pays est rempli
+d'excellens pâturages et d'une infinité de beaux arbres qui ne sont pas
+connus en Europe. On y trouve aussi quantité d'étangs ou de petits lacs
+d'eau <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> douce, remplis de poissons qui ne ressemblent point aux
+nôtres, surtout d'un grand nombre de serpens d'eau que les Nègres
+nomment <span class="italic">kalkatrici</span>.</p>
+
+<p>Ils ont une huile dont ils font usage dans leurs alimens, sans que
+l'auteur ait pu découvrir d'où ils la tirent, et de quoi elle est
+composée: elle a trois qualités remarquables; son odeur, qui ressemble à
+celle de la violette; son goût, qui approche de celui de l'olive; et sa
+couleur, qui teint mieux les vivres que le safran.</p>
+
+<p>On trouve dans le pays différentes sortes d'animaux, mais surtout une
+prodigieuse quantité de serpens, dont quelques-uns sont fort venimeux.
+Les plus grands, qui ont jusqu'à deux toises de longueur, n'ont pas
+d'ailes, comme on a pris plaisir à le publier; mais ils sont si gros,
+qu'on en a vu plusieurs qui avalaient une chèvre d'un seul morceau.</p>
+
+<p>Le pays de Sénégal n'a pas d'autres animaux privés que des b&oelig;ufs, des
+vaches et des chèvres. Il ne s'y trouve pas de moutons, parce qu'ils ne
+s'accommodent pas d'un climat si chaud. Ainsi la nature a pourvu,
+suivant la différence des pays, à toutes les nécessités du genre humain.
+Elle a fourni de la laine aux Européens, qui ne pourraient s'en passer
+dans un pays aussi froid que celui qu'ils habitent; au lieu que les
+Nègres, qui n'ont pas besoin d'habits épais dans leurs chaudes contrées,
+ne peuvent élever des moutons; mais le ciel y supplée en leur donnant du
+coton, qui convient mieux à leur pays. <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> Leurs b&oelig;ufs et leurs
+vaches sont moins gros que ceux d'Italie; ce qu'il faut encore attribuer
+à la chaleur. C'est une rareté parmi eux qu'une vache rousse; elles sont
+toutes noires ou blanches, ou tachetées de ces deux couleurs. Les
+animaux de proie, tels que les lions, les panthères, les léopards et les
+loups, sont en grand nombre. Des éléphans sauvages y marchent en
+troupes, comme les sangliers dans l'état de Venise; mais ils ne peuvent
+jamais être apprivoisés comme dans les autres pays. Cet animal étant
+fort connu, l'auteur observe seulement qu'il est d'une grosseur
+extraordinaire. On en peut juger par les dents ou défenses qu'on en
+apporte en Europe; mais il n'en a que deux de cette espèce à la mâchoire
+inférieure, comme le sanglier, avec la seule différence que celles du
+sanglier tournent la pointe en haut, et que celles de l'éléphant la
+tournent en bas. Cadamosto avait cru, sur les récits communs, avant son
+voyage, que les éléphans ne pouvaient plier les genoux, et qu'ils
+dormaient debout; il déclare que c'est une étrange fausseté, et qu'il
+les a vus non-seulement plier les genoux en marchant, mais se coucher et
+se lever comme les autres animaux. On n'aperçoit jamais leurs grandes
+dents avant leur mort. Quelque sauvages qu'ils soient naturellement, ils
+ne font aucun mal lorsqu'ils ne sont point attaqués; mais si quelqu'un
+les irrite, ils se défendent avec leur trompe, que la nature leur a
+donnée à la place du nez, et qui est d'une excessive longueur: ils
+<span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> l'étendent et la resserrent à leur gré; s'ils saisissent un
+homme avec cet instrument redoutable, ils le jettent presque aussi loin
+qu'on jette une pierre avec la fronde. C'est en vain qu'on croit pouvoir
+échapper par la fuite. Ils sont d'une vitesse surprenante; les plus
+jeunes sont ordinairement les plus dangereux. La portée des femelles
+n'est que d'un petit à la fois; ils se nourrissent de feuilles d'arbres
+et de fruits, qu'ils attirent jusqu'à leur bouche avec le secours de
+leur trompe. L'auteur, pendant tout le séjour qu'il fit chez les Nègres,
+ne découvrit pas d'autres quadrupèdes que ceux qu'on vient de nommer;
+mais il vit un grand nombre d'oiseaux, et surtout quantité de
+perroquets, que les Nègres haïssent beaucoup, parce qu'ils détruisent
+leur millet et leurs légumes. Ces oiseaux ont beaucoup d'adresse à
+construire leurs nids; ils ramassent quantité de joncs et de petits
+rameaux d'arbres dont ils forment un tissu qu'ils ont l'art d'attacher à
+l'extrémité des plus faibles branches; de sorte qu'y étant suspendu, il
+est agréablement balancé par le vent. Sa forme est celle d'un ballon de
+la longueur d'un pied. Ils n'y laissent qu'un seul trou pour leur servir
+de passage lorsqu'ils veulent se garantir des serpens, à qui la
+pesanteur ne permet pas de les attaquer dans cette retraite.</p>
+
+<p>Les femmes des Nègres ont l'humeur fort gaie, surtout dans leur
+jeunesse, et prennent beaucoup de plaisir à la danse et au chant. Le
+<span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> temps de ce divertissement est la nuit, à la lueur de la lune.</p>
+
+<p>Rien ne causait tant d'admiration à ces barbares que les arquebuses et
+l'artillerie de la caravelle portugaise. Cadamosto ayant fait tirer un
+coup de canon devant quelques Nègres qui étaient montés à bord, leur
+effroi se fit connaître malgré eux par de violentes agitations, et parut
+croître encore lorsqu'il leur eut déclaré que d'un seul coup de cette
+furieuse machine il pouvait ôter la vie en un instant à cent Maures.
+Après être un peu revenus de leur frayeur, ils déclarèrent à leur tour
+qu'une chose si pernicieuse ne pouvait être que l'ouvrage du diable.
+Leur étonnement fut plus doux lorsqu'ils entendirent le son d'une
+cornemuse. Les différentes parties de cet instrument leur firent croire,
+d'abord que c'était un animal qui chantait sur différens tons.
+Cadamosto, riant de leur simplicité, les assura que c'était une simple
+machine, et la mit entre leurs mains sans être enflée. Ils reconnurent
+que c'était effectivement l'ouvrage de l'art; mais ils demeurèrent
+persuadés que des sons si doux et si variés ne pouvaient venir que du
+pouvoir divin, en donnant pour raison qu'ils n'avaient rien entendu de
+semblable. Tout leur paraissait également admirable, jusqu'aux moindres
+instrumens du vaisseau. Ils répétaient sans cesse que les Européens
+devaient être des sorciers beaucoup plus habiles que ceux de leur pays,
+et peu inférieurs au diable même; que les voyageurs de terre <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span>
+trouvaient de la difficulté à tracer le chemin d'une place à l'autre; au
+lieu qu'avec leurs vaisseaux, ceux-là ne manquaient pas leur route sur
+mer, à quelque distance qu'ils fussent de la terre.</p>
+
+<p>Les Nègres sucent le miel dans la gaufre, et laissent la cire comme une
+chose inutile. L'auteur, ayant acheté d'eux quelques ruches, leur apprit
+la manière d'en tirer du miel, et leur demanda ensuite ce qu'ils
+croyaient qu'on pût faire du reste. Ils répondirent qu'ils ne le
+croyaient bon à rien. Mais ils furent fort surpris de lui en voir faire
+de la bougie, qu'il alluma en leur présence. Les blancs,
+s'écrièrent-ils, n'ignorent rien.</p>
+
+<p>Un si long séjour ayant donné l'occasion à l'auteur de connaître la plus
+grande partie du pays, il résolut, après avoir acheté quelques esclaves,
+de doubler le cap Vert pour faire de nouvelles découvertes et tenter la
+fortune. Il se souvenait d'avoir entendu dire au prince Henri qu'au-delà
+du Sénégal il y avait une autre rivière nommée Gambra (Gambie), d'où
+l'on avait déjà rapporté quantité d'or, et qu'on ne pouvait faire ce
+voyage sans acquérir d'immenses richesses. Une si belle espérance lui
+fit regagner sa caravelle et mettre aussitôt à la voile.</p>
+
+<p>Un jour au matin, il découvrit deux bâtimens dont il s'approcha: l'un
+appartenait à Antonio Uso Dimarco, gentilhomme génois, et l'autre à
+quelques Portugais qui étaient au service du prince Henri. Ils
+s'avançaient de concert vers les côtes d'Afrique, dans le dessein de
+passer le cap Vert, et de chercher fortune en faisant <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> de
+nouvelles découvertes. Ils firent voile ensemble vers le sud, sans
+cesser de voir la terre, et dès le jour suivant ils découvrirent le cap.</p>
+
+<p>Après avoir doublé le cap Vert, ils continuèrent leur course, en
+conservant toujours la vue de la terre. Ce côté du cap forme un
+golfe. La côte en est basse et couverte de beaux arbres, dont la verdure
+s'entretient sans cesse, c'est-à-dire que, des feuilles nouvelles
+succédant sans intervalles à celles qui tombent, on ne s'aperçoit
+jamais, comme en Europe, que les arbres se flétrissent. Ils sont si près
+de la mer, qu'on s'imaginerait qu'ils en sont arrosés. La perspective
+est si belle, qu'après avoir navigué à l'est et à l'ouest, l'auteur
+déclare qu'il n'a jamais rien vu de comparable. Le pays est arrosé de
+plusieurs petites rivières dont on ne peut tirer aucun avantage, parce
+qu'il est impossible aux vaisseaux d'y entrer.</p>
+
+<p>Enfin ils arrivèrent à l'embouchure d'une fort grande rivière. Dans sa
+moindre largeur, elle n'avait pas moins de trois ou quatre milles, et
+rien ne paraissait s'y opposer à la navigation. Ils y entrèrent avec
+confiance, et le jour suivant ils apprirent que c'était la rivière de
+Gambie.</p>
+
+<a id="img002" name="img002"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img002.jpg" width="400" height="566" alt="" title="">
+<p>À la proue de chaque almadie, un nègre couvert d'un
+bouclier rond, observait les objets et les événemens.</p></div>
+
+<p>Les caravelles s'y engagèrent l'une à la suite de l'autre. Mais à peine
+eurent-elles remonté l'espace de trois ou quatre milles, qu'elles se
+virent suivies d'un grand nombre d'almadies, sans pouvoir juger d'où
+elles venaient. Elles revirèrent de bord, et s'avancèrent vers les
+Nègres, <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> après avoir pris soin de se couvrir de tout ce qui
+pouvait servir à les défendre contre les flèches empoisonnées. Le combat
+paraissait inévitable. Les almadies se trouvaient déjà sous la proue du
+vaisseau de Cadamosto, qui était le plus avancé; et, se divisant en deux
+lignes, elles le tinrent dans leur centre. Elles étaient au nombre de
+quinze, qui portaient environ cent cinquante Nègres, tous bien faits et
+de belle taille. Ils avaient des chemises blanches de coton, et sur la
+tête une sorte de chapeau blanc, relevé d'un côté avec une plume qui
+leur donnait l'air guerrier. À la proue de chaque almadie, un Nègre,
+couvert d'un bouclier rond qui semblait être de cuir, observait les
+objets et les événemens. Dans la situation où ces barbares étaient aux
+deux côtés du vaisseau, ils cessèrent de ramer; et, tenant leurs rames
+levées, ils regardaient la caravelle avec admiration. Ils demeurèrent
+ainsi tranquilles jusqu'à l'arrivée des deux autres bâtimens, qui
+s'étaient hâtés de retourner à la vue du péril. Lorsqu'ils les virent
+fort proches, ils abandonnèrent leurs rames; et, sans autre préparation,
+ils se mirent à lancer leurs flèches. Les trois caravelles ne firent
+aucun mouvement; mais elles tirèrent quatre coups de canon qui rendirent
+les Nègres comme immobiles. Ils mirent leurs arcs à leurs pieds; et,
+jetant les yeux de tous les côtés avec les dernières marques de frayeur,
+ils paraissaient chercher la cause d'un bruit si terrible. Cependant,
+s'étant rassurés lorsqu'ils eurent cessé de l'entendre, <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> ils
+reprirent courage, et recommencèrent à tirer avec beaucoup de furie. Ils
+n'étaient plus qu'à la distance d'un jet de pierre. Les Portugais leur
+envoyèrent quelques coups d'arquebuse, dont le premier perça un Nègre au
+milieu de la poitrine, et le fit tomber mort. Sa chute effraya les
+autres; mais elle ne les empêcha point de continuer leur attaque. On
+leur tua beaucoup de monde, sans perdre un seul homme sur les trois
+vaisseaux. Ils se retirèrent enfin.</p>
+
+<p>Cadamosto chercha l'occasion, pendant les jours suivans, de faire
+connaître aux habitans du pays qu'on ne pensait point à leur nuire. Les
+interprètes s'approchèrent d'une amaldie, saluèrent les Nègres dans leur
+langue, et leur demandèrent pourquoi ils avaient attaqué des étrangers
+qui ne désiraient que leur amitié, comme ils s'étaient procuré celle des
+Nègres du Sénégal. Les Nègres répondirent qu'ils avaient entendu parler
+des blancs et de leur arrivée au Sénégal; qu'il fallait être bien
+méchant pour former avec eux quelque amitié, puisqu'on n'ignorait pas
+que leur nourriture était la chair humaine, et qu'ils n'achetaient des
+Nègres que pour les dévorer; que, pour eux, ils ne voulaient avoir
+aucune liaison avec des gens si cruels; qu'ils s'efforceraient de les
+tuer, et qu'ils feraient présent de leurs dépouilles à leur prince, qui
+faisait son séjour à trois journées de la mer; que leur pays se nommait
+<span class="italic">Gambra</span>. Si nous avons soupçonné plusieurs peuples nègres d'être
+<span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> anthropophages, on voit qu'ils n'avaient pas meilleure opinion
+de nous.</p>
+
+<p>Les commandans des trois caravelles n'en résolurent pas moins de
+remonter la rivière l'espace de cent milles, dans l'espérance de trouver
+des peuples mieux disposés. Mais ils trouvèrent de la résistance dans
+leurs matelots, qui, dans l'impatience de retourner en Europe,
+déclarèrent ouvertement qu'ils n'iraient pas plus loin. Cadamosto et les
+autres chefs, se défiant de leur autorité, prirent le parti de mettre le
+lendemain à la voile pour retourner au cap Vert.</p>
+
+<p>Cadamosto fut plus heureux dans un second voyage qu'il fit au pays de
+Gambra, qu'il avait résolu de mieux reconnaître. Accompagné de ce même
+Génois qui l'avait suivi, il remonta la rivière, et mit dans sa chaloupe
+quelques interprètes qui parvinrent enfin à inspirer quelque confiance
+aux Nègres. Deux d'entre eux, qui entendaient parfaitement le langage
+des interprètes, montèrent sur le vaisseau de Cadamosto. Ils marquèrent
+beaucoup de surprise en voyant l'intérieur de la caravelle, avec toutes
+ses voiles et tous ses agrès. Ils ne parurent pas moins étonnés de la
+couleur et de l'habillement des étrangers.</p>
+
+<p>On leur fit beaucoup de civilités, et l'on y joignit quelques petits
+présens dont ils parurent extrêmement satisfaits. Cadamosto leur demanda
+le nom de leur prince; ils répondirent qu'il s'appelait Foro-Sangoli;
+que sa résidence était vers le sud-est à neuf ou dix journées de
+distance; <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> qu'il était tributaire du roi de Melli, le plus
+grand prince des Nègres; mais que, des deux côtés de la rivière, il y
+avait quantité d'autres seigneurs dont la demeure était moins éloignée;
+que, si Cadamosto souhaitait d'en être connu, ils lui en feraient voir
+un qui se nommait <span class="italic">Batti-Mansa</span>. Cette offre fut si bien reçue, que,
+redoublant les caresses, on garda les deux Nègres dans la caravelle, en
+continuant de remonter suivant leur direction. Enfin l'on arriva près du
+lieu où Batti-Mansa faisait sa résidence; et, suivant le calcul de
+l'auteur, on ne pouvait être à moins de quarante milles de l'embouchure.</p>
+
+<p>Cadamosto députa au prince, avec les deux Nègres, un de ses interprètes
+qu'il chargea de quelques présens. Aussitôt que les messagers eurent
+expliqué leur commission à Batti-Mansa, il envoya quelques Nègres à la
+caravelle. On fit avec eux un traité d'amitié, et divers échanges pour
+de l'or et des esclaves; mais la quantité d'or n'approchait pas des
+espérances qu'on avait conçues sur le récit des peuples du Sénégal, qui,
+étant fort pauvres, avaient une haute idée des richesses de leurs
+voisins. D'ailleurs les Nègres de la Gambie n'estimaient pas moins leur
+or que les Portugais. Cependant ils marquèrent tant de goût pour les
+bagatelles de l'Europe, que les échanges furent assez avantageux.
+Pendant onze jours que les caravelles demeurèrent à l'ancre, il y vint
+des deux côtés de la rivière un grand nombre de ces barbares, <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span>
+les uns attirés par la curiosité, d'autres pour vendre leurs
+marchandises, entre lesquelles il se trouvait toujours quelques anneaux
+d'or. Ils apportèrent du coton cru et travaillé. La plupart des pièces
+étaient blanches, quelques-unes rayées de bleu, de rouge et de blanc.
+Ils avaient aussi de la civette, des peaux de l'animal du même nom, de
+gros singes et de petits, qu'ils donnaient à fort bon marché,
+c'est-à-dire pour la valeur de neuf ou dix liards. L'once de civette ne
+revenait pas à plus de neuf ou dix sous. Ils ne la vendaient point au
+poids, mais à la quantité.</p>
+
+<p>Les caravelles étaient continuellement remplies d'une multitude de
+Nègres, qui ne se ressemblaient ni par la figure ni par le langage. Ils
+arrivaient et s'en retournaient librement dans leurs almadies, hommes et
+femmes, avec autant de confiance que si l'on s'était connu depuis
+long-temps. Ils n'ont pas d'autres instrumens que leurs rames pour la
+navigation. Leur usage est de ramer debout, sans tenir les rames
+appuyées sur le bord de la barque. Elles sont de la forme d'une
+demi-lance, longues de sept ou huit pieds, avec une planche ronde, de la
+grandeur d'une assiette, qui est attachée à l'extrémité. Ils s'en
+servent fort adroitement au long des côtes et dans leurs rivières; mais
+la crainte d'être pris par leurs voisins et vendus pour l'esclavage, ne
+leur permet guère de se hasarder trop loin dans la mer.</p>
+
+<p>Cadamosto, s'étant aperçu que la fièvre commençait <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> à se mettre
+parmi ses gens, fit consentir les autres chefs à regagner l'embouchure
+du fleuve. Les soins qu'il avait donnés au commerce ne l'avaient point
+empêché de faire ses observations sur les usages du pays. Il avait
+remarqué que la religion des Nègres de la Gambie consiste en diverses
+sortes d'idolâtrie. Ils reconnaissent un Dieu, mais ils sont livrés à
+toutes les superstitions de la sorcellerie. On voit parmi eux quelques
+mahométans qui n'ont pas néanmoins d'habitations fixes, et qui portent
+leur commerce dans d'autres contrées, sans que les gens du pays
+connaissent leurs marches et leurs diverses relations. Il y a peu de
+différence, pour les alimens, entre les Nègres de la Gambie et ceux du
+Sénégal; mais ils mangent de la chair de chien, usage que l'auteur n'a
+vu dans aucun lieu, et que pourtant on retrouve ailleurs. Leur
+habillement est de toile de coton, qu'ils ont en abondance; ce qui est
+cause qu'ils ne vont pas nus comme au Sénégal, où le coton est plus
+rare. Les femmes sont vêtues comme les hommes; mais elles prennent
+plaisir dans leur jeunesse à se faire sur les bras, sur le cou et sur là
+poitrine, différentes figures avec la pointe d'une aiguille chaude. La
+chaleur du climat est extrême, et ne fait qu'augmenter à mesure qu'on
+avance vers le sud. Cadamosto le trouva beaucoup plus chaud sur la
+rivière qu'au rivage de la mer, parce que la grande quantité d'arbres
+qui couvrent ses bords y tient l'air renfermé. Il en vit un d'une
+grosseur prodigieuse, près d'une source d'eau très-fraîche <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> où
+les matelots faisaient leurs provisions. Ayant pris la peine de le
+mesurer, il lui trouva dix-sept coudées de tour. L'arbre était creux;
+mais son feuillage n'en était pas moins vert, et ses branches
+répandaient une ombre immense. Il s'en trouve néanmoins de plus grands
+encore; d'où l'on peut conclure que le pays est fertile; aussi est-il
+arrosé par un grand nombre de ruisseaux.</p>
+
+<p>Il est rempli d'éléphans, mais les Nègres n'ont encore pu trouver l'art
+de les apprivoiser. Pendant que les caravelles étaient à l'ancre dans le
+fleuve, trois éléphans sortis des bois voisins vinrent se promener sur
+le bord de l'eau. On y envoya aussitôt la chaloupe avec quelques gens
+armés; mais, à leur approche, les éléphans rentrèrent dans l'épaisseur
+du bois. Ce sont les seuls que l'auteur ait vus vivans. Gnoumi-Mansa,
+seigneur nègre, lui en fit voir un jeune, mais mort. Il l'avait tué dans
+les bois, après une chasse de deux jours. Les Nègres n'ont pour armes
+dans les chasses que leurs arcs et des zagaies empoisonnées. La méthode
+est de se placer derrière les arbres, et quelquefois au sommet. Ils
+passent d'un arbre à l'autre en poursuivant l'éléphant, qui, de la
+grosseur dont il est, reçoit plusieurs blessures avant de pouvoir se
+tourner et faire quelque résistance. Il n'y a pas d'homme qui osât
+l'attaquer en pleine campagne, ni qui pût espérer de lui échapper par la
+fuite; mais cet animal est naturellement si doux, qu'il ne fait jamais
+de mal, s'il n'est offensé. Les <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> dents de celui que l'auteur
+avait vu mort n'avaient pas plus de trois paumes de long, ce qui
+marquait assez qu'il était fort jeune en comparaison de ceux qui ont les
+dents longues de dix ou douze paumes. Jeune comme il était, il avait
+autant de chair que cinq ou six b&oelig;ufs ensemble. Le seigneur nègre fit
+présent à Cadamosto de la meilleure partie, et donna le reste à ses
+chasseurs. Cadamosto, apprenant qu'il pouvait se manger, en fit rôtir et
+bouillir quelques morceaux, pour se mettre en droit de raconter dans son
+pays qu'il avait fait son dîner de la chair d'un animal qu'on n'y avait
+jamais vu; mais il la trouva fort dure et d'un goût désagréable; ce qui
+ne l'empêcha point d'en faire saler une partie, dont il fit présent au
+prince Henri à son retour. Il observe que l'éléphant a le pied rond
+comme les chevaux, mais sans sabot, et qu'à la place il a reçu de la
+nature une peau noire, dure et fort épaisse, avec cinq gros durillons
+sur le devant, qui ont la forme d'autant de têtes de clous. Le pied du
+jeune éléphant avait une paume de diamètre. Gnoumi-Mansa fit présent à
+Cadamosto d'un autre pied d'éléphant qui avait trois paumes et un pouce
+de largeur, et d'une dent longue de douze paumes. L'auteur porta l'un et
+l'autre au prince Henri, qui les envoya peu de temps après à la duchesse
+de Bourgogne, comme une curiosité des plus rares.</p>
+
+<p>La rivière de Gambie et toutes les eaux de la même côte ont un grand
+nombre de ces serpens qui se nomment <span class="italic">kalkatrici</span>, et d'autres <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span>
+animaux qui ne sont pas moins redoutables. On y voit quantité de chevaux
+marins ou hippopotames, animaux amphibies, qui ressemblent beaucoup à la
+vache marine. Ils ont le corps aussi gros qu'une vache de terre, mais
+les jambes fort courtes, et le pied fourchu, la tête large comme celle
+du cheval, et deux dents monstrueuses qui s'avancent comme celles du
+sanglier. L'auteur en a vu de deux paumes et demie de longueur. Cet
+animal sort de l'eau pour se promener sur la rive, et marche à la
+manière des quadrupèdes. Cadamosto se vante qu'aucun chrétien n'en avait
+vu avant lui, excepté peut-être dans le Nil. Il vit aussi des
+chauves-souris, longues de trois paumes, et quantité d'autres oiseaux
+fort différens des nôtres, mais presque tous fort bons à manger.</p>
+
+<p>En quittant le pays du prince Batti-Mansa, les trois caravelles mirent
+peu de jours à descendre la rivière. Elles emportaient assez de
+richesses pour inspirer le désir de s'avancer plus loin au long des
+côtes; et personne ne marqua d'éloignement pour cette entreprise.</p>
+
+<p>Ils remontèrent jusqu'à l'embouchure de la rivière nommée par les
+Portugais Rio-Grande: mais les Nègres du pays n'entendirent pas le
+langage de leurs interprètes. On acheta d'eux quelques anneaux d'or, en
+convenant du prix par signes. Rio-Grande fut le terme de ce second
+voyage de Cadamosto, qui retourna en Portugal.<a href="#tam"><span class="smaller">(Lien vers la table des matières.)</span></a></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> CHAPITRE <abbr title="2">II.</abbr></h2>
+
+<p class="title">Voyages d'André Brue. Rufisque. Nègres Sérères. Nègres de Cayor. Nègres
+du Siratik. Foulas. Royaume de Galam. Nègres de Mandingue. Presqu'île et
+royaume de Casson. Canton de Djéredja. Cachao. Bissao. Bissagos.
+Cazégut. Roi de Cabo. Commerce de gommes. Maures du désert. Bambouk. Job
+Ben Salomon: détails sur son pays.</p>
+
+<p>Brue était directeur-général de la compagnie française d'Afrique, vers
+la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième: ses
+voyages, qui ont été fréquens, eurent tous pour objet le bien du
+commerce et l'intérêt de sa patrie. C'était un bon citoyen et un homme
+éclairé. C'est d'après ses mémoires que le père Labat a composé son
+<span class="italic">Afrique occidentale</span>. Nous ne rapporterons des voyages de Brue que ce
+qui nous semblera propre à faire connaître le pays et les m&oelig;urs. Les
+révolutions des compagnies commerçantes et les démêlés des nations
+rivales n'entrent point dans notre plan, et ne peuvent appartenir qu'à
+une histoire du commerce.</p>
+
+<p>Le premier voyage de Brue est celui qu'il fit par terre de Rufisque
+jusqu'au Fort-Louis sur le Sénégal. Rufisque est située sur la côte, à
+trois lieues de l'île de Gorée. Cette île, voisine du cap Vert, l'île
+d'Arguin, près du cap Blanc, et le comptoir de Portendic, plus au sud,
+le fort Saint-Louis à l'embouchure de la rivière <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> de Sénégal,
+et celui de Saint-Joseph sur le bord de cette même rivière à trois cents
+lieues de son embouchure, près des cataractes de Felou, étaient comme
+l'on sait, les principales possessions des Français en Afrique.</p>
+
+<p>Rufisque n'est qu'une corruption de <span class="italic">Rio-Fresco</span>, rivière fraîche, nom
+que les Portugais donnèrent à cet endroit, arrosé par un petit ruisseau
+qui, coulant entre des bois, conserve en tout temps sa fraîcheur. C'est
+une dépendance du royaume de Cayor, et un port de commerce. Le roi de
+Cayor, qui se nomme le damel, entretient à Rufisque des officiers et un
+alcadi (mot arabe qui signifie <span class="italic">le juge</span>, que les Espagnols ont emprunté
+des Maures, et, dont ils ont fait <span class="italic">alcade</span>). L'emploi de cet alcadi est
+de percevoir les droits du port et les revenus du damel.</p>
+
+<p>La chaleur est insupportable à Rufisque pendant le jour, surtout à midi,
+dans le cours même du mois de décembre. Du côté de la mer, le calme est
+ordinairement si profond, qu'on n'y ressent pas le moindre souffle; et
+les bois arrêtent aussi les mouvemens de l'air du côté des terres: aussi
+les hommes et les animaux n'y peuvent-ils respirer, surtout au long de
+la côte, dans la basse marée; car la réverbération du sable y écorche le
+visage et brûle jusqu'à la semelle des souliers. Ce qui rend encore cet
+endroit plus dangereux, c'est la puanteur prodigieuse de quantité des
+petits poissons pourris que les Nègres y jettent, et qui répandent une
+<span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> mortelle infection. On les y met exprès pour les laisser
+tourner en pourriture, parce que les Nègres ne les mangent que dans cet
+état. Ils prétendent que le sable leur donne une sorte d'odeur nitreuse
+qu'ils estiment beaucoup.</p>
+
+<p>Chaque vaisseau français donne aux officiers du damel une certaine
+quantité de marchandises pour le droit de prendre du bois et de l'eau.
+Les Nègres qu'ils emploient ordinairement à leur fournir ces provisions,
+et qui les apportent sur leur dos jusqu'aux chaloupes, se croient bien
+payés de leur travail par quelques bouteilles de <span class="italic">sangara</span>,
+c'est-à-dire, d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>De Rufisque, Brue s'avança dans un pays sablonneux, qui ne paraissait
+pas néanmoins sans culture. Au milieu du chemin, il trouva un grand lac
+d'eau saumâtre, formé par un petit ruisseau dont l'eau ne laissait pas
+d'être fort douce, et sur le bord duquel il s'arrêta pour faire
+rafraîchir son cortége. Ce lac, suivant le témoignage des habitans, se
+décharge dans la mer entre le cap Vert, au nord, et le cap Manuel, au
+sud. Il est rempli de poisson, qui est péché par une sorte de faucon,
+avec autant d'adresse que par les Nègres. Brue tua un de ces animaux
+dans le temps qu'il prenait son vol avec un poisson entre ses serres, de
+la forme d'une sardine et du poids de trois ou quatre livres. Le lac
+s'appelle <span class="italic">Sérères</span>, du nom de quelques tribus des Nègres qui habitent
+les lieux voisins, et qui forment un peuple très-remarquable.</p>
+
+<p>Ces Sérères, qui se trouvent principalement <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> répandus autour du
+cap Vert, sont une nation libre et indépendante, qui n'a jamais reconnu
+de souverain. Ils composent, dans les lieux de leur retraite, plusieurs
+petites républiques, où ils n'ont pas d'autres lois que celles de la
+nature. Ils nourrissent un grand nombre de bestiaux. Brue prétend que la
+plupart, n'ayant aucune idée d'un Être suprême, croient que l'âme périt
+avec le corps; ils sont entièrement nus. Ils n'ont aucune correspondance
+de commerce avec les autres Nègres. S'ils reçoivent une injure, ils ne
+l'oublient jamais. Leur haine se transmet à leur postérité, et tôt ou
+tard elle produit la vengeance. Leurs voisins les traitent de sauvages
+et de barbares. C'est outrager un Nègre que de lui donner le nom de
+<span class="italic">Sérère</span>. Ainsi ces hordes d'esclaves regardent comme une injure le
+titre d'homme libre. Cette nation d'ailleurs est simple, honnête, douce,
+généreuse et très-charitable pour les étrangers. Elle ignore l'usage des
+liqueurs fortes. Ils enterrent leurs morts hors de leurs villages, dans
+des huttes rondes, aussi bien couvertes que leurs propres habitations.
+Après y avoir placé le corps dans une espèce de lit, ils bouchent
+l'entrée de la hutte avec de la terre détrempée, dont ils continuent de
+faire un enduit autour des roseaux qui servent de murs, jusqu'à
+l'épaisseur d'un pied. L'édifice se termine en pointe, de sorte que ces
+lieux de sépulture paraissent comme un second village, et que les tombes
+des morts sont en beaucoup plus grand <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> nombre que les maisons
+des vivans. Comme les Sérères n'ont point assez d'industrie pour faire
+des inscriptions ou d'autres marques sur ces monumens, ils se contentent
+de mettre au sommet un arc et quelques flèches sur ceux des hommes, et
+un mortier avec un pilon sur ceux des femmes: le premier marque
+l'occupation des hommes, qui est presque uniquement la chasse; et
+l'autre, celle des femmes, dont l'emploi continuel est de piler du riz,
+du maïs ou du millet.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de Nègres qui cultivent leurs terres avec autant d'art que
+les Sérères. Si leurs voisins les traitent de sauvages, ils sont bien
+mieux fondés à regarder les autres Nègres comme des insensés, qui aiment
+mieux vivre dans la misère et souffrir la faim que de s'accoutumer au
+travail pour assurer leur subsistance. Leur langage est différent de
+celui des Iolofs, et paraît même leur être tout-à-fait propre. Ils ont
+pour boisson le vin de palmier.</p>
+
+<p>Les Sérères reçurent le général français avec beaucoup d'humanité, et
+lui présentèrent du couscous, du poisson, des bananes, avec d'autres
+alimens du pays. Il partit si tard de leur village, que l'excès de la
+chaleur le força de s'arrêter après avoir fait trois lieues; n'en ayant
+pu faire que sept dans le courant de la journée, il arriva le soir dans
+un village des Iolofs, qui était la résidence d'un des plus grands
+marabouts, ou prêtres du pays. Ce saint nègre <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> s'était attendu
+à recevoir la visite et les présens du général français; mais il vit ses
+espérances trompées. L'alcadi de Rufisque, et une femme mulâtre qui
+avait suivi Brue avec quelques Français que la seule curiosité
+conduisait, se mirent à genoux devant le marabout, et lui baisèrent les
+pieds; après quoi il prit la main de la signora, l'ouvrit et cracha
+dedans. Ensuite la lui faisant tourner trois fois autour de la tête, il
+lui frotta de sa salive le front, les yeux, le nez, la bouche et les
+oreilles, en prononçant, pendant cette opération, quelques prières
+arabes. Il reçut leurs présens, et leur promit un heureux voyage. La
+signora fut raillée de sa superstition à son retour, et de s'être laissé
+oindre de la salive du vieux marabout.</p>
+
+<p>Le jour suivant, comme la marche était fort lente, Brue se donnait le
+plaisir de la chasse en chemin. Au milieu des bois, il découvrit les
+traces de quelques éléphans, et bientôt il en aperçut dix-huit ou vingt,
+les uns couchés comme un troupeau de vaches, d'autres occupés à baisser
+des branches, dont ils mangeaient les feuilles et les petits rameaux. La
+caravane n'en était pas à la portée du pistolet. Cependant, comme il ne
+paraissait pas qu'ils y fissent attention, les gens du général leur
+tirèrent quelques coups de fusil, auxquels ils ne parurent pas plus
+sensibles qu'à la piqûre des mouches, apparemment parce que les balles
+ne les touchèrent que par-derrière ou aux côtés, dans les endroits où
+leur peau est impénétrable.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> Ils arrivèrent le lendemain à Makaya, une des résidences du
+damel, qui s'y était rendu pour recevoir les Français. Devant la porte
+du palais ils trouvèrent une garde de quarante ou cinquante Nègres, avec
+un grand nombre de guiriots ou de musiciens, qui se mirent à chanter les
+louanges du général aussitôt qu'ils le virent à portée de les entendre.
+Les grands-officiers se présentèrent pour le recevoir et l'introduire à
+l'audience du roi. Il ne fut pas aisé à Brue, qui était d'une taille
+puissante, de passer par la porte de ce Versailles du royaume de Cayor;
+le guichet était si bas, qu'il était obligé de se courber beaucoup.
+L'enclos contenait quantité de bâtimens, entre lesquels il y avait un
+kalde ou une salle d'audience ouverte de tous côtés. Le damel y était
+assis sur un petit lit dont la compagnie française lui avait fait
+présent; il se leva lorsque Brue fut entré, et lui présentant la main,
+il l'embrassa, avec beaucoup de remercîmens de s'être détourné si loin
+de sa route pour le voir. Le général lui fit son compliment, et lui
+offrit les présens de la compagnie, avec deux barils d'eau-de-vie.
+L'ordre fut donné pour le traiter aux dépens de la cour, et pour
+renvoyer à Rufisque les chevaux et les chameaux qu'il y avait loués. Il
+fut conduit ensuite à l'audience des femmes du roi. Ce prince en avait
+quatre légitimes, suivant la loi de Mahomet; mais ses concubines étaient
+au nombre de douze, malgré les remontrances des marabouts. Un jour
+qu'ils lui reprochaient cette <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> intempérance, il leur répondit
+que la loi était faite pour eux et pour le peuple, mais que les rois
+étaient au-dessus. Cette réponse d'un petit prince barbare, et la
+réponse de Samuel aux Juifs lorsqu'ils lui demandèrent un roi, prouvent
+quelle idée on s'est faite, en tout temps, de la royauté, même dans les
+pays où il semblait qu'on eût moins à en abuser.</p>
+
+<p>Les femmes du damel ayant pris soin de fournir des provisions au
+général, il se crut obligé de leur faire quelques présens. C'était le
+roi qui se chargeait lui-même de ces détails lorsqu'il avait la raison
+libre; mais sa passion pour l'eau-de-vie ne lui permettait pas d'être un
+moment sans en boire; il était ivre aussi long-temps qu'il avait de
+cette liqueur. Quatre jours se passèrent avant que le général pût le
+trouver en état de l'entendre, et ses deux barils étaient déjà presque
+épuisés.</p>
+
+<p>Enfin Brue partit avec toutes les commodités que le prince lui avait
+fait espérer pour son voyage, et après avoir pris les arrangemens les
+plus favorables pour le commerce. Les bagages furent chargés, et l'on
+partit sous la conduite d'un officier qui accompagna la caravane une
+partie du chemin.</p>
+
+<p>On arriva le soir dans un village où les gens du roi prirent un b&oelig;uf
+au milieu du premier troupeau qui se présenta; ils enlevèrent de même
+une vache et un veau: la chair en était excellente; mais les maîtres de
+ces animaux firent leurs plaintes au général, qui leur donna, <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span>
+pour les consoler, un ou deux flacons d'eau-de-vie. Le jour suivant,
+après s'être mis en marche de grand matin, on s'arrêta vers midi pour
+faire reposer l'équipage. Le hasard fit trouver un grand troupeau de
+vaches, dont le lait fut d'autant plus agréable, qu'on n'avait apporté
+de Macaya que de l'eau fort mauvaise. On arriva de bonne heure dans le
+village d'un parent du roi, qui, étant averti de l'approche du général,
+vint au-devant de lui avec un cortége de vingt cavaliers fort bien
+montés. Il montait lui-même un cheval barbe de haute taille qui lui
+avait coûté vingt esclaves. La journée suivante fut fort longue, mais au
+travers d'un beau pays dont la plus grande partie était cultivée; on y
+voyait des plaines entières couvertes de tabac. Le seul usage que les
+Nègres fassent du tabac est pour fumer, car ils ne savent ni le mâcher,
+ni le prendre en poudre.</p>
+
+<p>On arriva le soir à Bieurt, à l'embouchure de la rivière de Sénégal,
+près du fort Saint-Louis. Brue, dans un voyage assez court, n'avait pas
+laissé de recueillir quelques observations sur les états du damel.</p>
+
+<p>Quoique les Nègres de Cayor, païens et mahométans, aient l'usage de la
+polygamie, il ne leur est pas permis d'épouser deux s&oelig;urs. Le damel,
+se croyant dispensé de cette loi, avait deux s&oelig;urs entre ses femmes.
+Les marabouts et les mahométans zélés en murmuraient, mais secrètement,
+parce que ce prince n'était pas traitable sur ce qui pouvait blesser ses
+plaisirs. <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> Il ne doutait pas de l'existence d'un paradis; mais
+il déclara naturellement à Brue qu'il n'espérait pas d'y être reçu,
+parce qu'il avait été fort méchant, et qu'il ne se sentait, disait-il,
+aucune disposition à devenir meilleur. Effectivement, il s'était rendu
+coupable de mille actions cruelles; il avait dépouillé, banni ou tué
+ceux qui avaient eu le malheur de lui déplaire. Comme il possédait deux
+royaumes, celui de Cayor et celui de Baol, il se croyait plus grand que
+tous les monarques d'Europe; et, faisant quantité de questions à Brue
+sur le roi de France, il demandait comment il était vêtu, combien il
+avait de femmes, quelles étaient ses forces de terre et de mer, le
+nombre de ses gardes, de ses palais, de ses revenus, et si les seigneurs
+de sa cour étaient aussi bien vêtus que les seigneurs nègres; et,
+lorsque Brue s'efforçait de lui donner une idée de la grandeur du roi de
+France, ce qui lui paraissait le plus incroyable, c'était qu'un si grand
+roi n'eût qu'une femme. Il demandait comment il pouvait faire
+lorsqu'elle était enceinte ou malade. Le général répondit qu'il
+attendait qu'elle se portât mieux. «Bon! lui dit le monarque nègre, il a
+trop d'esprit pour être capable de tant de patience.»</p>
+
+<p>Un jour il fit présent au général d'une femme qui paraissait d'une
+condition supérieure à l'esclavage. En effet, elle avait été l'épouse
+d'un des principaux officiers de sa cour. Son mari, la soupçonnant
+d'infidélité, aurait pu <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> se faire justice de ses propres mains;
+mais, comme elle était d'une famille distinguée, il avait pris le parti
+de porter ses plaintes au roi, qui, l'ayant jugée coupable, l'avait
+condamnée à l'esclavage, et l'avait donnée à Brue. Les parens de cette
+malheureuse femme vinrent solliciter les Français en sa faveur, et
+supplièrent le général d'accepter en échange une esclave beaucoup plus
+jeune, dont il aurait par conséquent plus de profit à tirer. Il y
+consentit, et l'autre fut conduite aussitôt par sa famille hors des
+états du damel. Cette rigueur dans la punition rend les femmes des
+grands assez chastes. Comme le droit de les vendre appartient au roi,
+après leur correction, elles sont sûres de ne jamais trouver en lui
+qu'un juge inexorable, qui accorde toujours une prompte justice aux
+maris dont il reçoit les plaintes.</p>
+
+<p>Le port de Rufisque ne recevant guère que des barques et des chaloupes,
+le damel, qui souhaitait beaucoup de voir un vaisseau, pria le général
+d'en faire venir un près de cette ville. Brue lui répondit qu'il était
+fâché de ne le pouvoir, parce qu'il n'y avait point assez d'eau pour un
+bâtiment tel qu'il le désirait; mais qu'il en ferait venir un de dix
+pièces de canon, qui servirait à lui donner quelque idée de ceux qui en
+portent jusqu'à cent pièces. Il fit amener effectivement une corvette
+appareillée dans toute sa pompe, avec les pavillons déployés. Le damel
+et tous ses courtisans <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> se rendirent sur le rivage pour jouir
+de ce spectacle. On fit faire quantité de mouvemens à ce petit vaisseau,
+et les Français s'étaient attendus que le roi monterait à bord; mais,
+soit qu'il craignît la mer, ou qu'ayant à se reprocher ses extorsions et
+ses violences, il appréhendât qu'ils ne le retinssent prisonnier, il
+n'osa se procurer cette satisfaction. Lorsqu'il eut rassasié sa
+curiosité, il demanda au général de combien les grands vaisseaux
+surpassaient celui qu'il avait vu. Sans répondre directement à cette
+question, Brue lui conseilla d'envoyer de ses officiers pour être plus
+sûr de ce qu'il voulait savoir, par le témoignage de ses propres gens.
+L'ordre fut donné à quelques Nègres d'aller prendre les mesures. Ils
+revinrent tout chargés des cordes qu'ils avaient employées, et qu'ils
+étendirent devant le damel. «Quel canot! s'écria-t-il, et que la science
+des blancs est prodigieuse!»</p>
+
+<p>Pour donner de l'amusement au général, ce prince fit un jour en sa
+présence la revue d'une partie de ses troupes, sous la conduite du
+condi, son lieutenant général. Ce corps d'armée montait à cinq cents
+hommes armés de sabres, d'arcs et de flèches, et couverts de cottes de
+mailles, qui consistaient en deux morceaux d'étoffe de la forme d'une
+dalmatique. Le fond était de coton blanc, rouge ou d'autres couleurs,
+parsemé de caractères arabes, que les marabouts croient également
+propres à jeter l'effroi parmi leurs ennemis et à garantir <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span>
+ceux qui les portent de toutes sortes de blessures, à la réserve
+néanmoins de celles des armes à feu, parce que l'invention, leur a-t-on
+dit, est postérieure au temps de Mahomet. Sous ces cottes de mailles les
+Nègres ont une multitude d'amulettes, qu'ils appellent <span class="italic">grisgris</span>, et
+celui qui en est le plus chargé doit être le plus brave, parce qu'il a
+moins de périls à redouter.</p>
+
+<p>Le condi s'étant mis à la tête de sa troupe, la disposa sur quatre
+rangs, et fit avertir le roi qu'il était prêt à le recevoir. Ce prince
+était dans le magasin que la compagnie avait fait bâtir à Rufisque.
+Quoiqu'il ne fût pas fort éloigné de cette petite armée, il monta à
+cheval, et, prenant sa lance, il fit les mêmes mouvemens que s'il eût
+été près de combattre. Brue fut obligé de prendre aussi un cheval pour
+l'accompagner. Ils s'avancèrent jusqu'au milieu de la ligne. Le condi, à
+la vue de son maître, ôta son turban; et, se jetant à genoux, se couvrit
+trois fois la tête de poussière; mais le roi, qui n'était plus qu'à dix
+pas, lui fit porter ses ordres par un de ses guiriots militaires. Le
+condi, après les avoir reçus dans la même situation, se couvrit la tête,
+et fit commencer les exercices. Ensuite il reprit sa première posture,
+en attendant de nouveaux ordres qu'il reçut encore, et qui ne
+produisirent que des mouvemens fort irréguliers.</p>
+
+<p>Les serpens sont fort communs dans tout le pays, depuis Rufisque jusqu'à
+Bieurt. Ils <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> sont extrêmement gros, et leur morsure est fort
+dangereuse. Les grisgris passent dans l'esprit des Nègres pour un charme
+tout-puissant contre ces terribles animaux. Les voyageurs remarquent
+qu'il y a une espèce de sympathie entre les serpens et les Nègres. On
+voit ces monstres se glisser librement dans les cabanes, où ils dévorent
+les rats, et quelquefois la volaille. S'il arrive qu'un Nègre soit
+mordu, il applique aussitôt le feu à la partie brûlée, ou la couvre de
+poudre à tirer, qu'il brûle dessus. Il s'y fait une cicatrice qui fixe
+le venin, lorsque le remède est assez promptement employé; mais s'il
+vient trop tard, la mort est infaillible. La nation des Sérères n'est
+pas si familière avec les serpens que les autres Nègres, parce que,
+n'ayant pas de marabouts ni de grisgris, elle ne se fie qu'à ses
+précautions pour s'en garantir. Elle leur déclare une guerre ouverte
+avec des trappes qu'elle tend avec beaucoup d'adresse, et qui en
+prennent un grand nombre. Elle mange leur chair, qu'elle trouve
+excellente.</p>
+
+<p>Plusieurs de ces serpens ont jusqu'à vingt-cinq pieds de long sur un
+pied et demi de diamètre; mais les Nègres prétendent que les plus grands
+sont moins à craindre que ceux qui n'ont que deux pouces d'épaisseur et
+quatre ou cinq pieds de longueur. On a du moins plus de facilité à
+éviter les premiers, parce qu'ils peuvent être aperçus de plus loin, et
+qu'ils n'ont pas tant d'agilité que les petits. Il <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> y en a de
+verts qu'on a peine à distinguer dans l'herbe. D'autres sont tachetés,
+ou semblent briller de différentes couleurs. On prétend qu'il s'en
+trouve de rouges, dont les blessures sont incurables. Les plus grands
+ennemis des serpens sont les aigles, dont le nombre est fort grand dans
+le pays. Il ne s'en trouve pas de si gros dans aucune région du monde;
+mais il n'y a pas de lieu non plus où leur repos soit moins troublé; car
+la pointe des flèches ne fait pas plus d'impression sur eux que la
+morsure des serpens. Il faut que leurs plumes soient extrêmement fermes
+et serrées. Ils portent un serpent entre leurs griffes, et le mettent en
+pièces pour servir de nourriture aux aiglons, sans en recevoir le
+moindre mal.</p>
+
+<p>Les huttes des habitans sont de paille, mais plus ou moins commodes,
+suivant l'industrie du possesseur. La forme est ronde. Elles n'ont pour
+porte qu'un trou fort bas, comme la gueule d'un four, de sorte qu'ils ne
+peuvent y entrer qu'en rampant. Comme elles n'ont pas d'autre ouverture
+pour recevoir la lumière, et que le feu qu'on y entretient
+continuellement répand une épaisse fumée, il n'y a au monde que des
+Nègres qui puissent les habiter, surtout à cause de la chaleur, qui
+vient également de la voûte et d'un fond de sable brûlé qui en fait le
+plancher. Leurs lits sont composés de petits pieux placés à deux doigts
+l'un de l'autre, et joints ensemble par une corde; aux quatre coins,
+d'autres pieux un peu plus gros <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> servent à soutenir tout
+l'édifice. Les Nègres de quelque distinction mettent une natte sur ces
+châlits.</p>
+
+<p>Brue éprouva à son tour les perfidies du damel. Ce prince, persuadé,
+comme tous les rois nègres, du besoin qu'avaient les Européens de
+commercer en Afrique et d'y chercher des esclaves, ne songeait qu'à
+mettre au plus haut prix possible la permission qu'il accordait à ses
+sujets de leur fournir des vivres et de faire des échanges avec eux. Il
+faisait sans cesse de nouvelles demandes à la compagnie, qui étaient ou
+rejetées ou éludées. Des brouilleries passagères occasionnaient des
+réconciliations ou de nouveaux traités toujours accompagnés, suivant
+l'usage, de présens et de quelques barils d'eau-de-vie. La concurrence
+des marchands anglais que Brue voulait écarter rendit le damel encore
+plus fier et plus exigeant. Enfin il alla jusqu'à faire arrêter Brue en
+trahison. Il fallut payer une somme pour lui faire rendre la liberté, et
+peut-être pour lui sauver la vie, car le damel menaçait de lui couper la
+tête. Brue s'en vengea en éloignant de la côte tous les vaisseaux qui
+voulaient en approcher pour faire le commerce; mais il fallut encore
+faire la paix, et Brue formait de nouveaux projets de vengeance,
+lorsqu'il fut rappelé dans sa patrie.</p>
+
+<p>Dans un autre voyage sur le fleuve Sénégal, Brue visita le pays des
+Foulas et leur empereur, qui se nomme <span class="italic">Siratik</span>, nom que quelques
+voyageurs <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> donnent aussi à ses états. Le fleuve Sénégal, en
+remontant depuis son embouchure jusqu'aux cataractes de Felou, dans le
+royaume de Galam, au delà desquelles on n'a pas remonté, arrose dans son
+cours tortueux le pays des Foulas, celui des Iolofs, des Mandingues et
+de Bambouk. Nous verrons le voyageur Brue pénétrer jusqu'à Galam, en
+suivant toujours la navigation du fleuve.</p>
+
+<p>Brue reçut dans son voyage un exprès du siratik pour lui apprendre
+l'impatience que ce prince avait de le voir, ou plutôt de recevoir le
+paiement de ses droits. Il continua sa navigation jusqu'au village de
+Bourty, à l'extrémité orientale de l'île au Morfil, qui est séparée de
+l'île de Bilbas par un bras du Sénégal. L'île de Bilbas est longue
+d'environ trente-cinq lieues sur deux et quatre de largeur. Le terroir
+ressemble beaucoup à celui de l'île au Morfil. Son principal commerce
+consiste aussi dans la multitude des dents d'éléphans, qui s'achètent
+sur le pied de six sous pour le poids de dix livres. Les cuirs se
+donnent à quarante sous pièce; les moutons et les chèvres pour trois
+sous, et les autres alimens à proportion; mais si les Nègres font un
+présent, ils s'apprêtent à recevoir le double. Par exemple, s'ils vous
+donnent un b&oelig;uf, ils s'attendent à recevoir cinq ou six aunes
+d'étoffe; au lieu que, si vous l'achetiez au marché, il ne vous
+coûterait que vingt ou trente sous.</p>
+
+<p>En arrivant au port de Ghiorel, situé vis-à-vis <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> l'île de
+Bilbas, centre du commerce de ce canton, Brue fit tirer trois coups de
+canon pour annoncer son arrivée. À peine eut-il mouillé l'ancre, qu'il
+reçut la visite du seigneur du village, nommé Farba-Ghiorel<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. Ce
+Nègre, qui était oncle du siratik, et qui avait toujours eu beaucoup
+d'affection pour les Français, fut reçu d'eux avec beaucoup de civilité.
+Il promit au général de dépêcher sur-le-champ un exprès au roi son
+neveu. Dès le même soir, Boucar Siré, un des fils du siratik, qui avait
+ses terres entre Ghiorel et Goumel, résidence de son père, se rendit à
+bord, et répondit au général de l'amitié que ce roi avait conçue pour
+lui sur la seule réputation de son mérite. Ce compliment fut accompagné
+d'un présent de deux b&oelig;ufs gras et d'une petite boîte d'or du poids
+d'une once. Le général fit aussi ses présens au prince, et le salua de
+plusieurs coups de canon à son départ. Ensuite, ayant fait descendre ses
+facteurs pour commencer le commerce, il trouva dans le village tant
+d'avidité pour ses marchandises, que ses barques furent bientôt chargées
+des productions du pays.</p>
+
+<p>Le siratik n'eut pas plus tôt appris l'arrivée des Français, qu'il fit
+complimenter Brue par son grand bouquenet, c'est-à-dire par le
+grand-maître de sa maison. Cet officier était un vieillard vénérable, de
+fort belle taille, avec la <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> barbe et les cheveux gris, ce qui
+marque, parmi les Nègres, une vieillesse fort avancée; mais il n'en
+paraissait pas moins vigoureux, moins vif, ni moins poli: son nom était
+Baba Milé. Après les premiers complimens, il reçut le paiement des
+droits et les présens annuels; c'étaient des étoffes noires et blanches
+de coton, quelques pièces de drap et de serge écarlate, du corail, de
+l'ambre jaune, du fer en barre, des chaudrons de cuivre, du sucre, de
+l'eau-de-vie, des épices, de la vaisselle, et quelques pièces de monnaie
+d'argent au coin de Hollande, avec un surtout de drap écarlate à la
+manière de Brandebourg, et deux boîtes pour renfermer la plus précieuse
+partie du présent. Le bouquenet reçut aussi les droits qui revenaient
+aux femmes du prince, et qui montaient à la moitié des premiers, sans
+oublier ce qui lui revenait à lui-même. Le kamalingo, ou le lieutenant
+général du roi, qui est ordinairement l'héritier présomptif de la
+couronne, vint recevoir à son tour le présent ou le droit annuel qui lui
+devait être payé. Tous ces présens pouvaient monter à la valeur de
+quinze ou dix-huit cents livres. Ensuite le bouquenet offrit au général,
+de la part du roi, trois grands b&oelig;ufs; et l'ayant invité à se rendre
+à la cour, il fit paraître les officiers qui étaient nommés pour le
+conduire. On avait déjà préparé un grand nombre de chevaux pour les gens
+de sa suite, et des chameaux pour transporter son bagage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> Le jour suivant, Brue prit terre au bruit de son canon, et se
+mit en marche pour la cour du siratik. Son cortége était composé de six
+de ses facteurs, deux interprètes, deux trompettes, deux hautbois, et
+quelques domestiques, avec douze laptots, ou Nègres libres, bien armés.
+Il traversa un pays fort uni et bien cultivé, plein de villages et de
+petits bois. En approchant de Boucar, il découvrit de vastes prairies,
+dont les parties basses se sentaient déjà de l'inondation qui commençait
+à gagner dans le pays. Ce qui restait de terrain sec était si couvert de
+toutes sortes de bestiaux, que les guides du général avaient peine à lui
+faire trouver un passage: le convoi ne put arriver à Boucar qu'à
+l'entrée de la nuit.</p>
+
+<p>Le prince Siré, à qui le village appartenait, vint au-devant des
+Français à la tête de trente chevaux: aussitôt qu'il eut aperçu le
+général, il s'avança au grand galop en secouant sa zagaie, comme s'il
+eût voulu la lancer; Brue l'aborda de la même manière, c'est-à-dire avec
+le pistolet en joue. Mais, lorsqu'ils furent près l'un de l'autre, ils
+mirent pied à terre et s'embrassèrent; ensuite, étant remontés à cheval,
+ils entrèrent dans le village, et le prince conduisit son hôte dans une
+maison qu'il avait fait préparer pour lui, dans le même enclos que celui
+de ses femmes. Après l'avoir introduit dans son appartement, il le
+laissa seul; mais au même moment le général fut conduit à l'audience de
+la princesse: elle lui parut d'une <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> taille médiocre, mais
+très-bien faite, jeune et fort agréable; ses traits étaient réguliers,
+ses yeux vifs et bien fendus, sa bouche petite et ses dents extrêmement
+blanches; son teint couleur d'olive aurait beaucoup diminué les agrémens
+de sa figure, si elle n'eût pris soin de la relever avec un peu de
+rouge.</p>
+
+<p>Elle reçut Brue fort civilement, et le remercia de ses présens avec
+beaucoup de grâce. Il fit successivement sa visite à deux ou trois
+autres femmes du prince, après quoi, retournant auprès de lui, il y
+passa le temps jusqu'à l'heure du souper; il fut reconduit alors dans
+son appartement, où il trouva plusieurs plats de couscous, du sanglet,
+des fruits et du lait en abondance, qui lui étaient envoyés par les
+femmes du prince. Quoiqu'il se fût fait préparer à souper par un
+cuisinier de sa nation, la civilité lui fit goûter de tous les mets
+africains. Après qu'il eut soupé, le prince vint, s'assit sans
+cérémonie, mangea quelque chose du dessert, but plusieurs coups de vin
+et d'eau-de-vie, et se mit à fumer avec lui jusqu'à ce qu'on fût venu
+l'avertir que tout était prêt pour le folgar ou le bal. L'assemblée
+était composée de toute la jeunesse du village, qui danse et chante
+tandis que les plus âgés sont assis sur des nattes autour de celle où se
+fait le folgar: ils s'y entretiennent agréablement; et cette
+conversation, dont ils font un de leurs plus grands plaisirs, s'appelle
+<span class="italic">kalder</span>: chacun parle librement. C'est dans ces cercles qu'on <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span>
+remarque, disent les voyageurs, l'étendue surprenante de leur mémoire,
+et combien ils feraient de progrès dans les sciences, si leurs talens
+naturels étaient cultivés par l'étude. Je croirais volontiers que cette
+admiration des voyageurs était un préjugé qui en remplaçait un autre.
+Ils s'imaginaient d'abord trouver dans les Nègres des animaux stupides,
+et, tout surpris de voir qu'on peut être noir et avoir de
+l'intelligence, ils finissaient par estimer trop ce qu'ils avaient trop
+méprisé: ces Nègres, sans doute, sont susceptibles de culture; mais
+l'infériorité naturelle de cette race d'hommes paraît démontrée par une
+longue expérience et par les plus sûrs témoignages.</p>
+
+<p>Le village de Boucar est situé sur une petite éminence, au centre d'une
+grande plaine. L'air y est fort sain; les maisons ressemblent à toutes
+celles du pays; elles sont rondes et se terminent en pointes, comme nos
+glacières de France; les fenêtres en sont fort petites, apparemment pour
+se garantir des moucherons, qui sont extrêmement incommodes dans tous
+les pays bas. Le folgar auquel Brue fut invité se tint au milieu du
+village; il dura deux heures, et ne fut interrompu que par une pluie
+violente qui força tout le monde de se mettre à couvert.</p>
+
+<p>Le lendemain on vint, de la part du prince, s'informer de la santé du
+général; cette politesse fut suivie du déjeuner. Le prince, ayant envoyé
+du couscous et du lait, parut aussitôt <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> lui-même, et se mit à
+table avec Brue; ensuite ils partirent ensemble, escortés d'environ
+quarante chevaux. La route se trouva remplie d'une foule de peuple qui
+s'était rassemblée de tous les lieux voisins pour voir les Européens et
+pour entendre leur musique. En approchant de Goumel, Brue vit venir à sa
+rencontre le kamalingo, suivi de vingt cavaliers, qui le complimentèrent
+au nom du siratik. Ce grand-officier de la couronne portait des
+hauts-de-chausses fort larges, avec une chemise de coton, dont la forme
+ressemblait à celle de nos surplis. Autour de la ceinture il avait un
+large ceinturon de drap écarlate, d'où pendait un cimeterre dont la
+poignée était garnie d'or. Son chapeau et son habit étaient revêtus de
+grisgris, et dans sa main il portait une longue zagaie. Le général le
+reçut avec une décharge de sa mousqueterie. Ils continuèrent leur
+marche, et traversèrent le village de Goumel pour se rendre au palais du
+roi, qui en est éloigné d'une demi-lieue.</p>
+
+<p>La demeure de ce prince est composée d'un grand nombre de cabanes, qui
+sont environnées d'un enclos de roseaux verts entrelacés, défendu par
+une haie vive d'épines noires si serrée, que le passage en est
+impossible aux bêtes sauvages. Le roi, informé de l'approche du général,
+envoya les principaux seigneurs de sa cour au-devant de lui; de sorte
+qu'en arrivant au palais, son train était d'environ trois cents chevaux.
+Tout ce cortége descendit <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> à la première porte, excepté le
+général, le prince Siré et le kamalingo, qui entrèrent à cheval, et qui
+ne mirent pied à terre qu'à deux pas de la salle d'audience.</p>
+
+<p>Brue trouva le siratik assis sur un lit, avec quelques-unes de ses
+femmes et de ses filles, qui étaient à terre sur des nattes. Ce prince
+se leva, fit quelques pas au-devant de lui la tête découverte, lui donna
+plusieurs fois la main, et le fit asseoir à ses côtés. On appela un
+interprète; alors Brue déclara qu'il était venu pour renouveler
+l'alliance qui subsistait depuis un temps immémorial entre le siratik et
+la compagnie française; il protesta que dans toutes sortes d'occasions
+la compagnie était prête à l'aider de toutes ses forces. Il insista sur
+les avantages que les sujets du prince tiraient de cet heureux commerce;
+et, pour conclusion, il l'assura de ses sentimens particuliers de
+respect et de zèle. Pendant que l'interprète expliquait ce discours,
+Brue observa que la satisfaction du siratik s'exprimait sur son visage;
+il prit plusieurs fois la main du général pour la presser contre sa
+poitrine. Ses femmes et ses courtisans répétaient avec la même joie: Les
+Français sont une bonne nation: ils sont nos amis.</p>
+
+<p>Le siratik répondit d'un ton fort civil qu'il rendait grâce au général
+d'être venu de si loin pour le voir; qu'il avait une véritable affection
+pour la compagnie, et pour sa personne en particulier; qu'il voulait
+oublier quelques sujets de <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> plainte qu'il avait reçus des agens
+de la compagnie; que, dans la confiance qu'il prenait à son caractère,
+il lui accordait la liberté d'établir des comptoirs dans toute l'étendue
+de ses états, et de bâtir des forts pour leur sûreté. Enfin il conclut
+en assurant les Français de sa faveur et de sa protection. Il combla le
+général de caresses; il lui fit l'honneur de le faire fumer dans sa
+propre pipe; enfin il le reconduisit lui-même jusqu'à la porte de la
+salle.</p>
+
+<p>Deux officiers, qui étaient à l'attendre, le menèrent ensuite à
+l'audience des reines et des princesses, filles du roi. Il fit à toutes
+ces dames des présens moins considérables par le prix que par leur
+nouveauté. Une des reines ayant observé que pendant l'audience du
+siratik il avait regardé avec beaucoup d'attention une jeune princesse
+de dix-sept ans, qui était sa fille, s'imagina qu'il avait pris de
+l'amour pour elle, et proposa au roi de la lui donner en mariage. Ce
+prince y consentit aussitôt, et fit offrir au général les premiers
+postes de son royaume avec un grand nombre d'esclaves. Brue s'excusa sur
+ce qu'étant marié, sa religion ne lui permettait d'avoir qu'une femme:
+cette réponse fit naître quantité de réflexions et de discours entré les
+dames nègres sur le bonheur des femmes de l'Europe. Elles demandèrent à
+Brue comment il pouvait vivre si long-temps sans la sienne, et ce qu'il
+pensait de sa fidélité dans une si longue absence.</p>
+
+<p>Le lendemain le siratik se rendit à la salle. <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> d'audience pour
+y administrer la justice à ses sujets, Brue, curieux d'assister à ce
+nouveau spectacle, obtint d'être placé dans un lieu d'où il pouvait tout
+voir sans être aperçu. Il trouva le siratik environné de dix vieillards,
+qui écoutaient les parties séparément, et qui lui rapportaient ce qu'ils
+avaient entendu. Après quoi ce prince, sur l'avis des mêmes conseillers,
+prononçait la décision. Elle était exécutée sur-le-champ. Brue n'aperçut
+point d'avocat ni de procureur; chacun plaidait sa propre cause. Dans
+les causes civiles, il revient au roi un tiers des dommages. Il y a peu
+de crimes capitaux parmi les Nègres. Le meurtre et la trahison sont les
+seuls qui soient punis de mort. La punition ordinaire est le
+bannissement, c'est-à-dire que le roi vend les coupables à la compagnie,
+et dispose de leurs effets à son gré. Un débiteur insolvable est vendu
+avec toute sa famille jusqu'à la pleine satisfaction du créancier, et le
+roi tire son tiers dans cette vente.</p>
+
+<p>Quoique ce canton ne fût pas le plus fertile du pays, la culture y
+faisait régner l'abondance. Les habitans sont beaucoup plus industrieux
+que le commun des Nègres. Ils font un commerce considérable avec les
+Maures du désert.</p>
+
+<p>L'or qui se trouve dans le pays des Foulas leur vient de Galam; car il
+ne paraît pas qu'il y ait des mines dans les états du siratik: mais ils
+ont l'ivoire en abondance. Le pays au sud <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> de la rivière est
+rempli d'éléphans, comme le côté du nord l'est de panthères, de lions,
+et d'autres animaux féroces. Ces peuples ont aussi quantité d'esclaves,
+autant de leur propre contrée que des régions voisines. Quoiqu'ils les
+emploient à cultiver leurs terres, la nécessité les force quelquefois de
+les vendre.</p>
+
+<p>Le pays des Foulas, depuis le lac de Cayor jusqu'au village de
+Dembakané, c'est-à-dire, de l'ouest à l'est, a près de cent
+quatre-vingt-seize lieues. On ignore l'étymologie de leur nom. La
+plupart sont d'une couleur fort basanée; mais on n'en voit pas qui
+soient d'un beau noir, tel que celui des Iolofs au sud de la rivière. On
+prétend que leurs alliances avec les Maures ont imbu leur esprit d'une
+teinture de mahométisme, et leur peau de cette couleur imparfaite. Ils
+ne sont pas non plus si hauts ni si robustes que les Iolofs. Leur taille
+est médiocre, quoique fort bien prise et fort aisée. Avec un air assez
+délicat, ils ne laissent pas d'être propres au travail.</p>
+
+<p>Ils aiment la chasse, et l'exercent avec beaucoup d'habileté. Leur pays
+est rempli de toutes sortes d'animaux, depuis l'éléphant jusqu'au lapin.
+Outre le sabre et la zagaie, ils se servent fort adroitement de l'arc et
+des flèches. Ceux qui ont appris des Français l'usage des armes à feu
+s'en servent aussi avec une adresse surprenante. Ils ont l'esprit plus
+vif que les Iolofs et les manières plus civiles. Ils sont passionnés
+pour les merceries de l'Europe, et cette raison <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> les rend fort
+caressans à l'égard de tous les marchands.</p>
+
+<p>Ils aiment la musique, et les personnes du premier rang se font honneur
+de savoir toucher de quelque instrument, tandis que les princes et les
+seigneurs iolofs regardent cet exercice comme un opprobre. Ils en ont de
+plusieurs sortes, et leur symphonie n'est pas sans agrément. Leur
+inclination pour la danse leur est commune avec tous les Nègres. Après
+des jours entiers d'un travail ou d'une chasse pénible, trois ou quatre
+heures de danse servent à les rafraîchir.</p>
+
+<p>Leur habillement ressemble beaucoup à celui des Iolofs; mais ils sont
+plus curieux dans le choix de leurs étoffes. Leurs voisins donnent la
+préférence au rouge; le jaune est leur couleur favorite. Les femmes ne
+sont pas de haute taille; mais elles sont bien faites, belles, et d'une
+complexion délicate.</p>
+
+<p>Brue traversa une seconde fois les états du siratik pour aller jusqu'au
+royaume de Galam.</p>
+
+<p>Il partit du fort Saint-Louis avec deux barques, une grande chaloupe et
+quelques canots chargés de marchandises les plus propres au commerce, et
+d'une provision de vivres pour trois mois. Les gens de son cortége
+étaient choisis. Quoiqu'il lui manquât quelques marchandises
+particulières, stipulées dans les articles du traité pour le paiement
+des droits, et que les princes nègres soient scrupuleusement attachés à
+ces conventions, il se flatta <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> que la réputation qu'il s'était
+établie par sa conduite leur ferait agréer tout ce qu'il voudrait
+offrir.</p>
+
+<p>Sa petite flotte alla mouiller dans l'île du Rocher, où le général
+français avait établi un comptoir l'année d'auparavant. Mais, trouvant
+que les Maures y étaient venus, et qu'ils avaient emporté toute la
+charpente du magasin, il prit le parti d'abandonner un poste si
+dangereux pour transporter le comptoir à Oualaldei, situé quinze lieues
+plus bas.</p>
+
+<p>Entre ces deux postes, le pays est coupé par de grands fonds, où les
+lions et les éléphans se rassemblent en grand nombre. Les éléphans sont
+si peu farouches, qu'ils ne s'effraient pas de la vue des hommes, et
+qu'ils ne leur font aucun mal, s'ils ne sont attaqués les premiers. Ces
+fonds, ou terres basses, produisent des épines d'une prodigieuse
+hauteur, qui portent des fleurs d'un beau jaune et d'une odeur fort
+agréable. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que, l'écorce de ces épines
+étant de différentes couleurs, l'une rouge, l'autre blanche, noire ou
+verte, et la couleur du bois étant presque la même que celle de
+l'écorce, toutes les fleurs ne laissent pas d'avoir une parfaite
+ressemblance. Elles formeraient le plus bel ombrage du monde, s'il était
+possible d'en jouir sans être cruellement tourmenté par les chenilles
+rouges dont elles sont couvertes, et qui forment des pustules sur tous
+les endroits de la peau où elles tombent. Le seul remède est de laver
+les parties <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> infectées avec de l'eau fraîche, qui dissipe tout
+à la fois l'enflure et la douleur. Le bois des épines est si dur et si
+serré, que l'auteur le prit pour une espèce d'ébène.</p>
+
+<p>Brue arriva à Ghiorel. Le siratik le pria de lui prêter quelques laptots
+pour l'accompagner à la chasse d'un lion qui avait fait depuis peu de
+grands ravages dans le pays. Brue lui en accorda quatre. S'étant joint
+aux chasseurs du roi, ils trouvèrent ce furieux animal, qui se défendit
+avec tout le courage qu'il a reçu de la nature. Il tua deux Nègres, en
+blessa dangereusement un troisième, qu'il aurait achevé, si, du coup le
+plus heureux, un des laptots du général ne l'eût tué sur-le-champ. Il
+fut porté au palais comme en triomphe, et le roi fit présent de sa peau
+au général. C'était un des plus grands lions qu'on eût jamais vus dans
+le pays. Ce combat en rappelle un autre rapporté par Jannequin, et qui
+prouve avec quelle intrépidité les Nègres attaquent ces animaux
+formidables, si bien armés par la nature.</p>
+
+<p>«Le chef d'une des tribus du désert, voulant faire connaître son courage
+et son adresse aux Français, les fit monter sur quelques arbres, près
+d'un bois très-fréquente des bêtes farouches. Il montait un excellent
+cheval, et ses armes n'étaient que trois javelines, que les Nègres
+appellent <span class="italic">zagaies</span>, avec un coutelas à la mauresque. Il entra dans la
+forêt, où, rencontrant bientôt un lion, il lui fit une blessure. Le fier
+animal accourut vers son ennemi, qui <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> feignit de fuir pour
+l'attirer dans l'endroit où il avait placé les Français. Alors le
+kamalingo, tournant tout d'un coup, l'attendit d'un air ferme, et lui
+lança une seconde javeline qui lui perça le corps. Il descendit
+aussitôt; et, prenant un épieu, il alla au-devant du lion, qui venait à
+lui la gueule ouverte, avec un furieux rugissement; il lui enfonça son
+épieu dans la gueule même. Ensuite, sautant sur lui le sabre à la main,
+il lui coupa la gorge. Après sa victoire, qui ne lui coûta qu'une légère
+blessure à la cuisse, il prit quelques poils du lion, et les attacha
+comme un trophée à son turban.» Jannequin confesse que ces Nègres du
+désert l'emportent tellement sur les Européens pour la force et le
+courage, qu'un de ces barbares renversait aisément d'une seule main le
+plus robuste des Français; de sorte que, s'il était question d'en venir
+aux coups dans un combat d'homme à homme, il ne doute pas que l'avantage
+ne demeurât toujours aux Nègres. Le courage est d'habitude comme toutes
+les qualités de l'âme. Les Nègres sont familiarisés, en quelque sorte,
+avec ces animaux féroces dont leur pays est peuplé, et dont l'aspect
+épouvanterait peut-être nos plus braves guerriers, accoutumés à braver
+d'autres dangers. Les Nègres ont su dompter ces monstres terribles, et
+n'ont pas su échapper à leurs tyrans, qui ont subjugué leur imagination
+après les avoir enchaînés par la force d'un art meurtrier. Notre plus
+grand avantage sur eux est l'idée qu'ils ont de <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> notre
+supériorité, et l'habitude où ils sont de craindre et de servir les
+Européens.</p>
+
+<p>Brue partit de Ghiorel, et continua de remonter le Sénégal jusqu'au
+village de Dembakané, près des frontières du royaume de Galam; mais il
+eut, dans cet intervalle, un spectacle fort étrange. Tout d'un coup le
+soleil fut éclipsé par un nuage épais pendant l'espace d'un quart
+d'heure. Les Français reconnurent bientôt que c'était une légion de
+sauterelles. En passant au-dessus de la barque, elles la couvrirent
+d'excrémens. Quelques-uns de ces animaux, étant tombés dans le même
+temps, parurent entièrement verts, plus longs et plus épais que le petit
+doigt, avec deux dents effilées et très-propres à la destruction. Cette
+terrible armée fut plus de deux heures à traverser la rivière. Brue
+n'apprit pas qu'elle eût causé beaucoup de mal dans le pays. Il supposa
+qu'un vent de sud-est, qui s'éleva aussitôt et qui devint fort violent,
+la poussa vers le désert, au nord du Sénégal, où elle périt apparemment
+faute de subsistance.</p>
+
+<p>Les rives du Sénégal, depuis Dembakané jusqu'à Tuabo, sont couvertes de
+ronces fort piquantes; elles ont la forme de l'if, et le nombre en est
+si grand, qu'elles ne permettent pas de marcher le long de la rivière
+pour tirer les barques contre le courant. En arrivant à Tuabo, Brue
+trouva une nouvelle espèce de singes, d'un rouge si vif, qu'on l'aurait
+pris pour une peinture de l'art: ils sont fort gros <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> et moins
+adroits que les autres singes. Les Nègres les nomment <span class="italic">patas</span>, et
+paraissent persuadés que c'est une sorte d'hommes sauvages qui refusent
+de parler, dans la crainte d'être forcés au travail et vendus pour
+l'esclavage. Rien n'est si divertissant. Ils descendaient du haut des
+arbres jusqu'à l'extrémité des branches pour admirer les barques à leur
+passage. Ils les considéraient quelque temps; et, paraissant
+s'entretenir de ce qu'ils avaient vu, ils abandonnaient la place à ceux
+qui arrivaient après eux. Quelques-uns devinrent familiers jusqu'à jeter
+des branches sèches aux Français, qui leur répondirent à coups de fusil.
+Il en tomba quelques-uns; d'autres demeurèrent blessés, et tout le reste
+tomba dans une étrange consternation. Une partie se mit à pousser des
+cris affreux; une autre à ramasser des pierres pour les jeter à leurs
+ennemis; quelques-uns se vidèrent le ventre dans leurs mains, et
+s'efforcèrent d'envoyer ce présent aux spectateurs; mais, s'apercevant à
+la fin que le combat était inégal, ils prirent le parti de se retirer.</p>
+
+<p>Un marabout, que le général avait rencontré à Tuabo, et qui avait
+consenti à l'accompagner, parce qu'il savait plusieurs langues de
+différentes nations du pays, lui apprit qu'il était arrivé depuis peu
+une grande révolution dans le royaume de Galam par la déposition de
+Tonka Mouka, dernier roi de cette contrée, et par l'élévation de Tonka
+Boukari sur le <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> trône. Brue feignit de ne pas croire ce récit,
+et se crut obligé, pour l'intérêt de la compagnie, de payer les droits
+aux deux concurrens.</p>
+
+<p>Cependant il trouva la confirmation de cette nouvelle en arrivant à
+Ghiam. Mais il fut beaucoup plus frappé de la visite d'un homme qui se
+faisait nommer le roi des abeilles. En effet, elles le suivaient comme
+les moutons suivent leur berger. Il en avait le corps si couvert,
+surtout la tête, qu'on aurait cru qu'elles en sortaient. Elles ne lui
+faisaient aucun mal, ni à ceux qui se trouvaient avec lui. Lorsqu'il se
+sépara des Français, elles le suivirent comme leur général; car, outre
+celles qui fourmillaient sur son corps, il en avait des millions à sa
+suite<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Ghiam fut un lieu de merveille pour la caravane française. On
+leur fit voir sur les mêmes arbres que les patas fréquentaient, un grand
+nombre de serpens de l'espèce des vipères. Le chirurgien du général en
+tua un; et l'ayant mesuré, il lui trouva neuf pieds de long sur quatre
+pouces de diamètre. Les Nègres s'imaginent que les serpens de la race de
+celui qu'on a tué ne manquent pas de venger sa mort sur quelque parent
+du meurtrier. Mais ce qui est remarquable, c'est que les singes vivent
+en parfaite intelligence avec ces monstrueux reptiles. La rivière
+abonde, à Ghiam, en crocodiles beaucoup plus <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> gros et plus
+dangereux que ceux qui se trouvent à l'embouchure. Les laptots du
+général en prirent un de vingt-cinq pieds de long, à la grande joie des
+habitans, qui se figurèrent que c'était le père de tous les autres, et
+que sa mort jetterait l'effroi parmi tous les monstres de sa race.</p>
+
+<p>Brue visita Dramanet, ville fort peuplée, sur la rive sud du Sénégal;
+elle n'a pas moins de quatre mille habitans, la plupart mahométans, les
+plus justes et les plus habiles négocians qu'on connaisse entre les
+Nègres. Leur commerce s'étend jusqu'à Tombouctou, qui, suivant leur
+calcul, est cinq cents lieues plus loin dans les terres. Ils en
+apportent de l'or et des esclaves bambarras, qui tirent ce nom du pays
+de Bambarra-kana, d'où ils sont amenés. C'est une grande région située
+entre Tombouctou et Casson, fort peuplée, quoique stérile, et peu connue
+d'ailleurs des géographes. Les marchands de Dramanet font quelque trafic
+d'or avec les Français du Sénégal; mais ils en portent la plus grande
+partie aux Anglais de la rivière de Gambie.</p>
+
+<p>Pendant que Brue envoyait reconnaître la rivière de Falémé, qui se jette
+dans celle de Sénégal, il prit la résolution de visiter les cataractes
+de Felou. Ces cataractes sont formées par un rocher qui coupe
+entièrement la rivière, et d'où elle tombe, avec un bruit épouvantable,
+de la hauteur d'environ quarante brasses. Les montagnes qui préparent
+cette chute <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> d'eau commencent à une demi-lieue du village de
+Felou, et rendent le pays presque inaccessible. Le courant même de la
+rivière au-dessus de la cataracte est interrompu par quantité de rocs
+qui le rendent dangereux pour les canots, surtout pour ceux des Nègres,
+qui ne sont pas partout aussi bons matelots que bons nageurs. Brue
+laissa ses barques deux lieues au-dessous du rocher de Felou, et fit le
+reste du chemin à pied jusqu'aux cataractes, où se termine le royaume de
+Galam.</p>
+
+<p>Au nord et au nord-ouest, il est borné par le désert de Sahara, où les
+Maures habitent, et par quelques villages des Foulas de la dépendance du
+siratik; à l'est et au nord-est, ses bornes sont le royaume de Casson.</p>
+
+<p>Le titre du roi de Galam est Tonka, qui signifie roi. Les principaux
+seigneurs du pays, qui sont autant de petits rois, lorsqu'ils ont pu
+parvenir au gouvernement d'un village, se font nommer Siboyez. Le commun
+des habitans porte le nom de Saracolez, tiré sans doute du lieu même de
+leur habitation, parce qu'en langue du pays, <span class="italic">colez</span> signifie rivière.
+Ils sont inquiets et turbulens, capables de détrôner leurs rois sur les
+moindres prétextes; paresseux d'ailleurs, et si peu portés à s'éloigner
+de leur pays, que leurs plus longues courses ne vont guère au delà de
+Djaga, cinq journées au dessus du rocher de Felou, ou au delà de
+Bambouk, grande contrée au sud, qui mérite des observations
+particulières dans un article <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> séparé. Ils amènent des esclaves
+de Djaga, et de Bambouk ils apportent de l'or.</p>
+
+<p>La nation qu'on appelle les Mandingues est originaire de Djaga; mais
+elle s'est établie dans le pays de Galam, où elle est devenue fort
+nombreuse, avec assez d'union pour former une espèce de république, qui
+n'a pas plus de considération pour le roi qu'elle ne juge à propos. Tout
+le commerce du pays est entre les mains des Mandingues: ils l'étendent
+dans les royaumes voisins; et, n'étant pas moins ardens pour la religion
+de Mahomet que pour les richesses, ils font gloire d'être tout à la fois
+marchands et missionnaires; ils se qualifient tous du nom de marbouts,
+que les Français ont changé en celui de marabouts, c'est-à-dire
+religieux et prédicateurs. Si l'on excepte les vices propres aux Nègres,
+il y a peu de reproches à faire à leur nation: elle est douce, civile,
+amie des étrangers, fidèle à ses promesses, laborieuse, industrieuse,
+capable, dit-on, de tous les arts et de toutes les sciences; cependant
+tout leur savoir consiste à lire, et à écrire l'arabe. On a peine à
+juger si c'est par inclination qu'ils aiment les étrangers, ou pour les
+profits qu'ils tirent d'eux par le commerce.</p>
+
+<p>Les habitans naturels du pays de Bambouk, qui se nomment Malincops, ont
+reçu aussi les Mandingues, et les ont même incorporés avec eux, jusqu'à
+ne former qu'une même nation, où la religion, les m&oelig;urs et les usages
+des Mandingues ont si absolument prévalu, qu'il <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> n'y reste
+aucune trace des anciens Malincops.</p>
+
+<p>Mais, outre le pays de Djaga, d'où sont venus les Mandingues de royaume
+de Galam, on trouve au sud de Bambouk une vaste contrée, ou un royaume
+qui porte leur nom. Cette région, nommée Mandinga, est extrêmement
+peuplée, d'autant plus que les femmes y sont d'une rare fécondité, et
+qu'on n'en tire aucun esclave; on n'y vend du moins que les criminels.
+La quantité d'habitans s'est quelquefois trouvée si excessive, qu'il
+s'en est formé des colonies dans diverses parties de l'Afrique, surtout
+dans le pays où le commerce est en honneur; telle est l'origine des
+Mandingues de Galam, de Bambouk et de plusieurs autres lieux.</p>
+
+<p>Des cataractes de Felou jusqu'à celles de Govina, la distance est
+d'environ quarante lieues. Au saut de Felou, la rivière se trouve comme
+pressée entre deux hautes montagnes, non que le canal n'ait assez de
+largeur, mais il est rempli de rocs au travers desquels il semble que
+l'eau se soit ouvert un passage par force en charriant toute la terre
+qui les environne: elle coule ainsi par cent boyaux fort rapides, dont
+aucun ne paraît navigable. Au delà de ces détroits, on trouve une belle
+île sans nom, vis-à-vis le village de Lantou, qui est sur le côté droit
+de la rivière. La situation de cette île serait fort commode pour un
+établissement et pour un magasin de marchandises, d'où le commerce
+pourrait s'étendre sur <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> les deux bords de la rivière, et plus
+liant jusqu'au-dessous des cataractes de Govina.</p>
+
+<p>Brue avait conçu l'importance de cette découverte pour l'intérêt de la
+compagnie, et s'était proposé de la faire lui-même avec celle de tout le
+pays qui est aux environs; mais d'autres affaires l'ayant rappelé, il
+engagea quelques-uns de ses plus courageux facteurs à tenter une si
+belle entreprise. Ils se rendirent du fort Saint-Louis au fort de
+Dramanet, qui avait reçu le nom de Saint-Joseph, sous la conduite de
+quelques Nègres qui connaissaient le pays. Ensuite, s'étant avancés
+jusqu'au pied des cataractes de Felou, ils y quittèrent leurs chaloupes.
+Les bords du Sénégal leur parurent d'une beauté admirable, mais mieux
+peuplés sur la droite, c'est-à-dire au sud que du côté du nord. Ils
+furent bien reçus dans tous les lieux du passage, en se faisant des amis
+par leurs présens. Après avoir suivi à pied le bas de la montagne, ils
+arrivèrent à Lantou; ils visitèrent l'île dont on a parlé, et s'étant
+procuré quelques mauvais canots par l'entremise de leurs guides, ils
+poussèrent leur navigation jusqu'au pied du roc Govina, à quarante
+lieues de Lantou.</p>
+
+<p>La cataracte de Govina leur parut plus haute que celle de Felou. Comme
+la rivière y est assez large, elle forme, en tombant avec un bruit
+horrible, une brume épaisse qui, des différens points d'où elle peut
+être observée, réfléchit différens arcs-en-ciel. Les aventuriers
+<span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> français, encouragés par le succès de leur route, cherchèrent
+de quel côté de la rivière ils pouvaient espérer de franchir plus
+facilement les montagnes qui font la cataracte; mais les Nègres qui leur
+servaient de guides refusèrent constamment de les accompagner plus loin,
+sous prétexte qu'ils étaient en guerre avec ces peuples du pays
+supérieur, et qu'ils n'entendaient pas leur langage. Les facteurs se
+virent dans la nécessité de retourner au fort Saint-Louis sans avoir
+exécuté leur dessein.</p>
+
+<p>Quoique ces cataractes rendent le passage de la rivière fort difficile,
+elles ne mettent point d'obstacle insurmontable au commerce. Les
+habitans ne manquent ni de b&oelig;ufs ni de chevaux pour le transport des
+marchandises: ils ont aussi des chameaux en abondance; de sorte que, si
+ces régions étaient une fois bien connues, et l'ouverture assurée par de
+bons établissemens, on pourrait entreprendre un riche commerce avec le
+royaume de Tombouctou et les pays du même côté.</p>
+
+<p>À l'est et au nord-est de Galam, on trouve le royaume de Casson, qui
+commence à la moitié du chemin entre les rochers de Felou et de Govina.
+Le souverain s'appelle Segadoua. Il fait sa résidence ordinaire dans une
+grande île, ou plutôt une péninsule, formée par deux rivières au nord du
+Sénégal, qui, après un cours de plus de soixante lieues, vont se perdre
+dans un grand lac du même nom que ce royaume. La plus méridionale de ces
+deux <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> rivières qui forment la presqu'île de Casson se nomme la
+rivière Noire, de la couleur sombre de ses eaux, et ne prend pas sa
+source à plus d'une demi-lieue de celle du Sénégal; mais, à moins d'une
+lieue de son origine, elle devient si forte, qu'elle cesse d'être
+guéable. L'autre, qui est au nord, porte le nom de rivière Blanche,
+parce que la terre blanchâtre et glaiseuse où elle passe lui fait
+prendre cette couleur, fort différente de celle du Sénégal, d'où elle
+sort à demi-lieue au plus de la source de la rivière Noire.</p>
+
+<p>La péninsule de Casson, qui est longue d'environ soixante lieues, n'en a
+guère que six dans sa plus grande largeur. Son terroir est fertile et
+bien cultivé. Elle est si peuplée, et son commerce a tant d'étendue,
+qu'elle doit être fort riche. Son roi passe pour un prince puissant, qui
+n'est pas moins respecté de ses voisins que de ses sujets. Galam et la
+plupart des royaumes voisins sont ses tributaires. On prétend que les
+habitans de Casson étaient Foulas dans leur origine, et que leur roi
+possédait anciennement tout le royaume de Galam et la plupart des pays
+qui forment aujourd'hui les états du siratik. Peut-être faut-il
+rapporter à cette cause le tribut que ces peuples lui paient encore. On
+assure qu'il a des mines d'or, d'argent et de cuivre en très-grand
+nombre, et si riches, que le métal paraît presque sur la surface; de
+sorte que, si, délayant un peu de terre dans un vase, on le vide avec
+<span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> un peu de précaution, ce qui reste au fond est le métal pur.
+C'est ce qu'on appelle l'or de lavage.</p>
+
+<p>Comme on n'a pas pénétré plus loin à l'est que les cataractes de Govina,
+toutes les lumières qu'on a sur les richesses du royaume de Casson
+viennent des marchands nègres du pays, qui ont une grande passion pour
+les voyages, et plus d'habileté dans les affaires que tous les autres
+peuples de leur couleur. Ils conviennent tous qu'il s'étend plusieurs
+journées au delà de Govina, et qu'il est borné à l'est par un autre
+royaume qui touche à celui de Tombouctou, pays qu'on cherche depuis si
+long-temps.</p>
+
+<p>Il est certain que le royaume de Tombouctou produit beaucoup d'or; mais
+on y en apporte aussi de Gago, de Zanfara, et de plusieurs autres
+régions; ce qui ajoute aux avantages de la ville de Tombouctou, qui est
+déjà riche en elle-même, celui d'être le centre du commerce pour toutes
+les parties de l'Afrique. Son pays a d'ailleurs en abondance toutes les
+nécessités de la vie: le maïs, le riz, et toutes sortes de grains y
+croissent en perfection. Les bestiaux y sont en grand nombre, et les
+fruits fort communs. Il s'y trouve des palmiers de toutes les espèces;
+enfin le seul bien qui leur manque est le sel. Comme la chaleur du
+climat le rend absolument nécessaire, il y est aussi cher que rare. On
+l'y reçoit des marchands mandingues, qui l'achètent des Européens et des
+Maures. L'auteur regrette <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> qu'un si beau pays soit si peu
+connu. On pourrait, dit-il, engager les marchands mandingues à prendre
+avec eux quelque agent français; mais il faudrait choisir pour cette
+entreprise un homme de savoir et d'expérience, capable de dresser une
+carte du pays, et de lever sur son passage le plan des villes et des
+routes. Il serait même, à souhaiter qu'il fût versé dans la physique, la
+botanique et la chirurgie; qu'il sût les langues arabe et mandingue;
+qu'il fût excité à courir les dangers d'une si grande entreprise par des
+espérances proportionnées aux difficultés du travail. On obtiendrait
+bientôt par cette voie une parfaite connaissance non-seulement de
+Tombouctou, mais encore de toutes les régions intérieures de l'Afrique,
+dont on n'a publié jusque aujourd'hui que des relations puériles et
+fabuleuses. Ces réflexions de Brue sont justes; mais quelle apparence
+que les Mandingues, qu'il représente comme des négocians habiles,
+consentent à se donner des concurrens?</p>
+
+<p>Après avoir ainsi reconnu, du moins en partie, le cours du Sénégal,
+Brue, de retour dans ses comptoirs, tenta un voyage par terre à Cachao,
+pays situé sur la rivière de ce nom, qu'on nomme autrement San-Domingo,
+au sud de la Gambie, au delà du cap Roxo ou Rouge, par le <abbr title="deuxième">II<sup>e</sup></abbr> degré de
+latitude. Il traversa le pays des Feloups, qui habitent, près de Bintam,
+celui de Djéredja, où les Portugais étaient établis, et dont la
+fertilité le surprit. <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> Rien n'y paraissait en friche. Les
+cantons bas étaient divisés par de petits canaux et semés de riz. Au
+long de chaque canal, l'art des habitans avait élevé des bordures de
+terre pour arrêter l'eau. Les lieux élevés produisaient du millet, du
+maïs et des pois de différentes espèces, particulièrement une espèce
+noire, qui s'appelle <span class="italic">pois nègre</span>, et qui fait d'excellente soupe. Les
+melons d'eau de ce canton sont d'une beauté parfaite. Il s'en trouve qui
+pèsent jusqu'à soixante livres. Leur graine est couleur d'écarlate, et
+le jus en est extrêmement doux et rafraîchissant. Le b&oelig;uf du pays est
+excellent; mais le mouton est si gras, qu'il sent le suif. La volaille
+et toutes les nécessités de la vie y sont en abondance.</p>
+
+<p>Les chauves-souris du pays sont de la grosseur de nos pigeons, avec de
+longue ailes armées de pointes, qui leur servent à s'attacher aux
+arbres, où elles se tiennent suspendues, en formant ensemble des espèces
+de gros pelotons. Les Nègres en mangent la chair après les avoir
+écorchées, parce qu'ils croient que le petit duvet brun dont elles ont
+la peau couverte est un poison. C'est le seul de tous les volatiles
+connus à qui la nature ait donné du lait pour la nourriture de ses
+petits.</p>
+
+<p>Brue, ayant remarqué en chemin des pyramides de terre dans plusieurs
+endroits, les avait prises d'abord pour des tombeaux; mais l'alcade qui
+lui servait de guide l'assura que c'était la retraite des fourmis, et
+l'en convainquit <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> aussitôt en ouvrant un de ces terriers, dont
+le dehors était uni et cimenté comme s'il eût été l'ouvrage d'un maçon.
+Ces fourmis sont blanches, de la grosseur d'un grain d'orge, et fort
+agiles. Leurs demeures n'ont qu'une seule ouverture vers le tiers de
+leur hauteur, d'où elles descendent sous terre par une sorte d'escalier
+circulaire. Brue fit jeter près d'un de ces terriers une poignée de riz,
+quoiqu'il ne parût aucune fourmi hors du trou; mais dans l'instant il en
+sortit une légion, qui transportèrent ce trésor dans leur magasin, sans
+en laisser le moindre reste, et qui rentrèrent dans leur asile
+lorsqu'elles n'en trouvèrent plus. Ces espèces de ruches sont si fortes,
+qu'il n'est pas facile de les ouvrir.</p>
+
+<p>Sur la rivière de Paska, Brue admira l'adresse d'un Nègre qui tenait son
+arc et ses flèches d'une main, tandis que de l'autre il conduisait un
+canot; s'il apercevait un poisson, il était sûr de le percer, et
+sur-le-champ il retirait la flèche avec sa proie. Entre les arbres qui
+bordent les deux rives, Brue trouva des oiseaux dont le cri répète les
+deux syllabes <span class="italic">ha</span>, <span class="italic">ha</span>, aussi distinctement que la voix humaine.</p>
+
+<p>En quittant cet agréable canton, Brue voyagea pendant deux jours dans un
+pays qui n'est habité que par des Feloups indépendans qui se sont
+établis entre la rivière de Gambie et celle de Cachao. Ceux qui ont été
+subjugués par le roi de Djéredja et les Portugais sont assez civilisés;
+mais les autres, qui habitent <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> les bords de la rivière de
+Casamansa, forment une nation sauvage qui ne ménage pas les étrangers.
+Ils ont peu de commerce avec les blancs, et ne vivent pas mieux avec
+leurs voisins, contre lesquels ils ont perpétuellement la guerre. Les
+Nègres des autres nations n'auraient pas la hardiesse de traverser le
+pays des Feloups, s'ils ne trouvaient l'occasion des voyageurs
+européens, qui n'y passent pas sans se mettre en état de ne craindre
+aucune insulte.</p>
+
+<p>Cachao est une ville et une colonie portugaise située sur la rive sud du
+Rio San-Domingo, à vingt lieues de son embouchure. C'est le principal
+établissement que les Portugais aient dans ce pays, quoique les
+habitans, qui sont distingués par le nom de Nègres Papels, leur portent
+une haine mortelle; aussi n'ont-ils rien négligé pour se fortifier du
+côté de la terre. Ils y ont un rempart bien palissadé, avec une bonne
+artillerie.</p>
+
+<p>Les maisons de la ville sont de terre glaise, blanchies dedans et
+dehors. Elles sont fort grandes, mais leur hauteur n'est que d'un étage.
+Pendant la saison des pluies, elles sont couvertes de feuilles de
+latanier; mais dans les temps secs on ne les couvre que d'une simple
+toile, qui suffit pour les garantir du soleil et de la rosée. Le climat
+est sujet à des rosées fort abondantes, surtout près d'une si grande
+rivière et dans un canton si marécageux. Il y a dans la ville une église
+paroissiale et un couvent de capucins. La paroisse <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> est
+desservie par un curé et deux prêtres d'une ignorance égale à leur
+pauvreté. En 1700, le couvent des capucins n'en contenait que deux, qui
+étaient entretenus par le roi de Portugal. Ils sont soumis à l'évêque de
+San-Iago.</p>
+
+<p>L'usage est de changer la garnison tous les trois ans, terme qu'elle
+attend toujours avec impatience; car elle est si mal payée, que la
+plupart des soldats ne se font pas scrupule de voler pendant la nuit.</p>
+
+<p>La rivière a plus d'un quart de lieue de largeur devant la ville. Elle
+est assez profonde pour recevoir des bâtimens de la première grandeur,
+si les dangers de la barre ne les arrêtaient à l'embouchure. Les deux
+rives sont couvertes d'arbres; mais ceux de la rive du nord sont les
+plus beaux de toute l'Afrique, autant par l'excellence du bois que par
+leur hauteur et leur grosseur. On ferait de leur tronc un canot d'une
+seule pièce capable de recevoir le poids de dix tonneaux, et de porter
+vingt-cinq ou trente hommes. La marée remonte trente lieues au-dessus de
+Cachao. Il y pleut avec tant d'abondance, qu'on l'appelle <span class="italic">le
+pot-de-chambre</span> de l'Afrique, comme Rouen, dit l'auteur, est celui de la
+Normandie.</p>
+
+<p>On ne peut sortir de Cachao pendant la nuit sans courir quelque danger.
+L'auteur parle ici d'une espèce de gens qu'il appelle des aventuriers
+nocturnes, et qui est fort remarquable. <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> Ils portent sur leurs
+habits un petit tablier de cuir, avec une bavette qui couvre une
+cuirasse ou une cotte de mailles. Ce tablier, qui ne passe la ceinture
+que de quelques doigts, est plein de trous, auxquels sont attachés deux
+ou trois paires de pistolets de poche et plusieurs poignards. Le bras
+gauche est chargé d'un petit bouclier. Au-dessous pend une longue épée
+dont le fourreau s'ouvre tout d'un coup par le moyen d'un ressort, pour
+épargner la peine et le temps de la tirer. Lorsqu'ils sortent sans
+dessein formé, et seulement pour se réjouir, ils sont couverts,
+par-dessus toute cette parure, d'un manteau noir qui pend jusqu'aux
+mollets. Mais s'ils se proposent quelque aventure, c'est-à-dire, un duel
+à la portugaise, ils ajoutent à leurs armes une courte carabine chargée
+de vingt ou trente petites balles et d'un quarteron de poudre, avec un
+bâton fourchu pour la poser dessus en tirant. Enfin, pour achever une si
+étrange parure, ils ont sur le nez une grande paire de lunettes qui est
+attachée des deux côtés à l'oreille. En arrivant au lieu de l'exécution,
+le brave commence par planter sa carabine, rejette son manteau sur le
+bras gauche, prend son épée de la main droite, et dans cette posture
+attend l'homme qu'il veut tuer et qui ne pense point à se défendre.
+Aussitôt qu'il le voit, il fait feu en lui disant de prendre garde à
+lui. Il lui serait fort difficile de le manquer; car <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> cette
+espèce d'arme à feu écarte tellement les balles, qu'elle en couvrirait
+la plus grande porte. Si l'infortuné qui reçoit le coup n'est pas
+tout-à-fait mort, le meurtrier s'approche en l'exhortant de dire <span class="italic">Jésus
+Maria</span>, et l'achève à terre de quelques coups d'épée ou de poignard. Il
+arrive quelquefois que ces perfides assassins trouvent la partie égale,
+et qu'ils sont arrêtés par ceux dont ils menacent la vie; mais ils se
+tirent d'embarras en protestant qu'ils se sont trompés, et qu'une autre
+fois ils sauront mieux distinguer leur ennemi.</p>
+
+<p>Dans les visites qu'on rend aux Portugais, on se garde bien de demander
+à voir leurs femmes, ou même de s'informer de leur santé. Ce serait
+assez pour s'exposer à quelque duel de la nature de ceux qu'on vient
+d'expliquer, ou pour exposer une femme au poignard ou au poison.</p>
+
+<p>À quelque distance de Cachao, vers le sud, on trouve les îles de Bissao
+et celle des Bissagos, où les Portugais ont aussi un établissement. Brue
+visita ces îles. Elles sont soumises à un empereur. La principale, qui
+donne son nom à toutes les autres, a quarante lieues de circonférence.</p>
+
+<p>Le terroir est si riche et si fécond, qu'à la grandeur du riz et du
+maïs, on les prendrait pour des arbustes. Il s'y trouve, avec le maïs
+des deux espèces, une autre sorte de grain qui lui ressemble. Il est
+blanc, et se réduit aisément en farine, que les habitans mêlent
+<span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> avec du beurre ou de la graisse pour en faire une pâte qu'ils
+nomment <span class="italic">fondé</span>. Le maïs ne leur sert pas, comme au Sénégal, à faire du
+pain ou du couscous. Ils le mangent grillé. Cependant les plus curieux
+en forment quelquefois des gâteaux nommés <span class="italic">batangos</span>, de l'épaisseur
+d'un doigt, et les font cuire dans des cercles de terre, comme la banane
+en Amérique.</p>
+
+<p>Les habitans de Bissao sont nommés Papels. Cette nation occupe une
+partie des îles et des côtes voisines, surtout au sud de Cachao. Elle
+est mal disposée pour les Portugais, quoiqu'elle ait emprunté un grand
+nombre de leurs usages. Les femmes des Papels ne portent pour
+habillement qu'une pagne de coton avec des bracelets de verre ou de
+corail. Les filles sont entièrement nues. Si leur naissance est
+distinguée, elles ont le corps régulièrement marqué de fleurs et
+d'autres figures: ce qui fait paraître leur peau comme une espèce de
+satin travaillé. Les princesses, filles de l'empereur de Bissao, étaient
+couvertes de ces marques, sans autre parure que des bracelets de corail
+et un petit tablier de coton.</p>
+
+<p>Les Nègres de Bissao sont excellens mariniers, et passent pour les plus
+habiles rameurs de toute la côte. Ils emploient au lieu de rames de
+petites pelles de bois qu'ils nomment <span class="italic">pagaies</span>, et le mouvement qu'ils
+font pour s'en servir est si régulier, qu'il produit une sorte
+d'harmonie. Ils ont un langage qui est propre aux Papels, <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span>
+comme ils ont des usages qui leur sont particuliers. Le commerce n'a pas
+peu servi à les cultiver. Ils sont idolâtres; mais leurs idées de
+religion sont si confuses, qu'il n'est pas aisé de les démêler. Leur
+principale idole est une petite figure qu'ils appellent <span class="italic">china</span>, dont
+ils ne peuvent expliquer la nature ni l'origine. Chacun d'ailleurs se
+fait une divinité suivant son caprice. Ils regardent certains arbres
+consacrés, sinon comme des dieux, du moins comme l'habitation de quelque
+dieu. Ils leur sacrifient des chiens, des coqs, et des b&oelig;ufs, qu'ils
+engraissent et qu'ils lavent avec beaucoup de soin, avant de les faire
+servir de victimes. Après les avoir égorgés, ils arrosent de leur sang
+les branches et le pied de l'arbre. Ensuite ils les coupent en pièces,
+dont l'empereur, les grands et le peuple ont chacun leur partie. Il n'en
+reste à la divinité que les cornes.</p>
+
+<p>Il ne paraît pas que l'île de Bissao ait jamais été troublée par des
+guerres civiles; ce qu'on peut regarder comme une preuve de leur
+soumission à leur prince. Mais ils sont sans cesse en guerre avec leurs
+voisins, qu'ils troublent, comme ils en sont troublés, par des
+incursions continuelles. Les Biafaras, les Bissagos, les Balantes et les
+Nalous, qui les environnent de toutes parts, sont des nations fort
+braves qui se battent avec la dernière furie. Les traités de paix
+n'étant pas connus entre ces barbares, il n'y a jamais beaucoup de
+<span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> correspondance entre eux, dans les intervalles même du repos.
+Loin de leur offrir leur médiation, les Européens trouvent leur intérêt
+à les voir toujours aux mains, parce que la guerre augmente le nombre
+des esclaves. Mais ordinairement les incursions, de part ou d'autre, ne
+durent pas plus de cinq ou six jours.</p>
+
+<p>L'empereur de Bissao jouit d'une autorité très-despotique. Il a trouvé
+une voie fort étrange pour s'enrichir aux dépens de ses sujets sans
+qu'il lui en coûte jamais rien: c'est d'accepter la donation qu'un Nègre
+lui fait de la maison de son voisin. Il en prend aussitôt possession, et
+le propriétaire se trouve dans la nécessité de la racheter ou d'en bâtir
+une autre. À la vérité, le moyen de se venger est facile, en jouant le
+même tour à celui de qui on l'a reçu; mais l'empereur n'y peut rien
+perdre, puisqu'il ne hasarde que de gagner deux maisons pour une. Ce
+pouvoir arbitraire s'étend sur tous ceux qui habitent dans l'île. Un
+jour, l'empereur de Bissao avait confié à la garde des Portugais un
+esclave qui se pendit. C'était lui naturellement qui devait supporter
+cette perte; mais il ordonna que le cadavre fût laissé dans le même lieu
+jusqu'à ce que les Portugais lui fournissent un autre esclave. Le
+désagrément de voir pourrir un corps devant leurs yeux leur fit prendre
+le parti d'obéir. Dans une autre occasion, deux esclaves qu'il avait
+vendus s'échappèrent de leurs chaînes, et furent repris par ses soldats.
+L'équité semblait <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> demander qu'ils fussent restitués à leur
+maître; mais l'empereur déclara qu'ils étaient à lui, puisqu'ils étaient
+remis en liberté, et les revendit sans scrupule à d'autres marchands.</p>
+
+<p>À la mort des empereurs de Bissao, les femmes qu'ils ont aimées le plus
+tendrement et leurs esclaves les plus familiers sont condamnés à perdre
+la vie, et reçoivent la sépulture près de leur maître pour le servir
+dans un autre monde. L'usage était même autrefois d'enterrer des
+esclaves vivans avec le monarque mort; mais l'auteur prétend que cette
+coutume commençait à s'abolir. Le dernier roi n'avait eu qu'un esclave
+enterré avec lui, et celui qui régnait paraissait disposé à détruire une
+loi si barbare.</p>
+
+<p>Lorsqu'il est question de guerre, ils ont un tocsin qui sert à
+rassembler la milice des Nègres. Il porte dans cette île le nom de
+<span class="italic">bonbalon</span>. C'est une sorte de trompette marine, mais sans corde, qui
+est beaucoup plus grosse et a le double de longueur. Elle est d'un bois
+léger. On frappe dessus avec un marteau de bois dur; et l'on prétend que
+le bruit se fait entendre de quatre lieues. L'empereur a plusieurs de
+ces instrumens au long des côtes et dans l'intérieur de l'île, avec une
+garde pour chacun; et lorsque le sien a donné le signal, les autres
+répètent autant de fois les mêmes coups et sur les mêmes tons; de sorte
+que ses volontés sont connues en un moment par la <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> manière de
+les communiquer. Si quelqu'un refuse d'obéir, il est vendu pour
+l'esclavage. Ce châtiment politique tient tout le monde dans la
+soumission; et l'empereur, pour qui la désobéissance est utile, se
+plaint quelquefois de trouver ses sujets trop ardens à le servir.</p>
+
+<p>Dans l'archipel des Bissagos, entre la rivière de Cachao et le cap
+Tumbaly, vis-à-vis la côte des Balantes, se trouvent les îles de
+Cazégut.</p>
+
+<p>Les Nègres de ces îles sont grands et robustes, quoique leurs alimens
+ordinaires soient le poisson, les coquillages, l'huile et les noix de
+palmier, et qu'ils aiment mieux vendre leur riz et leur maïs aux
+Européens que de les réserver pour leur usage. Ils sont idolâtres, et
+d'une cruauté extrême pour leurs ennemis. Ils coupent la tête à ceux
+qu'ils tuent dans leurs guerres; ils emportent cette proie pour
+l'écorcher, et, faisant sécher la peau du crâne avec la chevelure, ils
+en ornent leurs maisons comme d'un trophée. Au moindre sujet de chagrin,
+ils tournent aussi facilement leur furie contre eux-mêmes. Ils se
+pendent, ils se noient, ils se jettent dans le premier précipice. Leurs
+héros prennent la voie du poignard. Ils sont passionnés pour
+l'eau-de-vie. S'ils croient qu'un vaisseau leur en apporte, ils se
+disputent l'honneur d'y arriver les premiers, et rien ne leur coûte pour
+se procurer cette chère liqueur: alors le plus faible devient la proie
+du plus fort. Dans ces occasions, ils oublient les lois <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> de la
+nature, le père vend ses enfans; et si ceux-ci peuvent l'emporter par la
+force ou par l'adresse, ils traitent de même leurs pères et leurs mères.</p>
+
+<p>À Cazégut, Brue reçut un singulier hommage: il traitait un seigneur
+nègre sur son bord, lorsqu'il vit paraître un canot chargé de cinq
+insulaires, dont l'un étant monté à bord, s'arrêta sur le tillac en
+tenant un coq d'une main, et de l'autre un couteau. Il se mit à genoux
+devant Brue, sans prononcer un seul mot: il y demeura une minute, et,
+s'étant levé, il se tourna vers l'est et coupa la gorge du coq; ensuite,
+s'étant mis à genoux, il fit tomber quelques gouttes de sang sur les
+pieds du général. Il alla faire la même cérémonie au pied du mât et de
+la pompe; après quoi, retournant vers le général, il lui présenta son
+coq. Brue lui fit donner un verre d'eau-de-vie, et lui demanda la raison
+de cette conduite. Il répondit que les habitans de son pays regardaient
+les blancs comme les dieux de la mer; que le mât était une divinité qui
+faisait mouvoir le vaisseau, et que la pompe était un miracle,
+puisqu'elle faisait monter l'eau, dont la propriété naturelle était de
+descendre.</p>
+
+<p>Les habitans de Cazégut, surtout ceux qui sont distingués par le rang ou
+les richesses, se frottent les cheveux d'huile de palmier, ce qui les
+fait paraître tout-à-fait rouges. Les femmes et les filles n'ont autour
+de la ceinture qu'une espèce de frange épaisse, composée de roseaux, qui
+leur <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> tombe jusqu'aux genoux. Dans la saison du froid, elles en
+ont une autre qui leur couvre les épaules, et qui descend jusqu'à la
+ceinture. Quelques-unes en ajoutent une troisième sur la tête, qui pend
+jusqu'aux épaules. Rien n'est si comique que cette parure. Elles y
+joignent des bracelets de cuivre et d'étain aux bras et aux jambes. En
+général, les deux sexes ont la taille belle, les traits du visage assez
+réguliers, et la couleur du jais le plus brillant, sans avoir le nez
+plat ni les lèvres trop grosses. L'esprit et la vivacité ne leur
+manquent pas; mais ils souffrent l'esclavage avec tant d'impatience,
+surtout hors de leur patrie, qu'il est dangereux d'en avoir un grand
+nombre à bord. Un capitaine, après en avoir acheté plusieurs, avait pris
+toutes sortes de précautions pour les tenir sous le joug, en les
+enchaînant deux à deux par le pied, et mettant des menottes aux plus
+vigoureux. Ils n'en trouvèrent pas moins le moyen d'arracher l'étoupe du
+vaisseau, et l'eau pénétra si vite, qu'il aurait coulé à fond, si le
+capitaine n'eût rencontré fort heureusement une vieille voile qui servit
+à boucher le trou. Le naturel fier et indomptable de ces insulaires est
+si connu en Amérique, qu'on ne les y achète qu'avec de grandes
+précautions. Ils ne travaillent qu'à force de coups. Ils se dérobent
+souvent par la fuite, et quelquefois ils se détruisent eux-mêmes.
+Remarquons ici que l'historien anglais et son traducteur traitent de
+vice et d'indolence obstinée ce <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> courage qui préfère la mort à
+la servitude, tant l'habitude des préjugés renverse les idées
+naturelles!</p>
+
+<p>Nous ne devons pas omettre un exemple singulier de ce que peut
+l'autorité d'un seul homme au milieu de l'ignorance et de la barbarie.</p>
+
+<p>À cent cinquante lieues de son embouchure, la rivière de Casamansa
+forme, en tournant, un coude qui donne le nom de <span class="italic">Cabo</span> à un grand
+royaume voisin. Il était gouverné, au commencement de notre siècle, par
+un roi nègre, nommé Briam-Mansare, qui vivait avec plus de faste que
+tous les autres princes de la même côte. Sa cour était nombreuse. Il se
+faisait servir dans de la vaisselle d'or, dont il avait jusqu'à quatre
+mille marcs. Il entretenait constamment six ou sept mille hommes bien
+armés, avec lesquels il tenait ses voisins dans la soumission et les
+forçait de lui payer un tribut. La police était si bien établie dans ses
+états, que les négocians auraient pu laisser sans crainte leurs
+marchandises sur le grand chemin. À force de lois et par la rigueur de
+l'exécution, il avait corrigé dans ses sujets le penchant au vol, qui
+est un vice naturel aux Nègres. Jamais les esclaves n'étaient enchaînés.
+Lorsqu'ils avaient reçu la marque du marchand, il ne fallait plus
+craindre de les perdre par la fuite, tant la garde était exacte sur les
+frontières, et la discipline rigoureuse dans le gouvernement. Ce prince
+faisait chaque année, avec les Portugais, un commerce de six <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span>
+cents esclaves, échangés contre différentes espèces de marchandises,
+telles que des armes à feu, des sabres courbés, avec de belles poignées,
+des selles de France, des fauteuils de velours, et d'autres meubles; de
+la fenouillette de l'île de Rhé, de l'eau de cannelle, du rossolis, etc.
+Lorsqu'il recevait la visite de quelque blanc, il le faisait défrayer
+dès l'entrée de ses états, et ses sujets ne pouvaient rien exiger d'un
+étranger, sous peine d'être vendus pour l'esclavage. Il était toujours
+prêt à donner audience: à la vérité, on était obligé, pour l'obtenir, de
+lui faire un petit présent de la valeur de trois esclaves; mais il
+rendait toujours plus qu'il n'avait reçu. Ces civilités continuaient
+jusqu'à ce que l'étranger eût disposé de ses marchandises. Alors si,
+dans son audience de congé, il demandait au roi un présent pour sa
+femme, ce prince ne manquait jamais de donner un esclave ou deux marcs
+d'or. Il mourut en 1705, également regretté de ses peuples et des
+étrangers.</p>
+
+<p>On remarque avec étonnement dans la rivière de San-Domingo que les
+caymans, ou les crocodiles, qui sont ordinairement des animaux si
+terribles, ne nuisent à personne. Il est certain, dit l'auteur, que les
+enfans en font leur jouet, jusqu'à leur monter sur le dos, et les battre
+même, sans en recevoir aucune marque de ressentiment. Cette douceur leur
+vient peut-être du soin que les habitans prennent de les nourrir et de
+les bien traiter. <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> Dans toutes les autres parties de l'Afrique,
+ils se jettent indifféremment sur les hommes et sur les animaux.
+Cependant il se trouve des Nègres assez hardis pour les attaquer à coups
+de poignard. Un laptot du fort Saint-Louis s'en faisait tous les jours
+un amusement qui lui avait long-temps réussi; mais il reçut enfin tant
+de blessures dans ce combat, que, sans le secours de ses compagnons, il
+aurait perdu la vie entre les dents du monstre.</p>
+
+<p>Les hippopotames sont en nombre prodigieux dans toutes ces rivières,
+comme dans celles de Sénégal et de Gambie; mais ils ne causent nulle
+part tant de désordres qu'entre celles de Casamansa et de Sierra-Leone.
+Les plantations de riz et de maïs que les Nègres ont dans leurs cantons
+marécageux sont exposées à des ravages continuels, si la garde ne s'y
+fait nuit et jour. Cependant ils sont plus timides et plus aisés à
+chasser que les éléphans. Au moindre bruit, ils regagnent la rivière, où
+ils plongent d'abord la tête, et, se relevant ensuite sur la surface,
+ils secouent les oreilles, et poussent deux ou trois cris si forts,
+qu'ils peuvent être entendus d'une lieue.</p>
+
+<p>Les flamans sont en grand nombre sur la rivière de Gèves ou Geba, dans
+le pays des Biafaras, autre établissement des Portugais, près de
+Rio-Grande. Nous avons déjà parlé de ces oiseaux. Les habitans de Gèves
+portent le respect si loin pour ces animaux, qu'ils ne souffrent pas
+qu'on leur fasse le moindre mal. Ils les laissent <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> tranquilles
+au milieu de leur habitation, sans être incommodés de leurs cris, qui se
+font entendre néanmoins d'un quart de lieue. Les Français, en ayant tué
+quelques-uns dans cet asile, furent forcés de les cacher sous l'herbe,
+de peur qu'il ne prît envie aux Nègres de venger sur eux la mort d'une
+bête si révérée.</p>
+
+<p>Dans plusieurs endroits de la côte, surtout aux environs de Gèves, on
+trouve une sorte d'oiseaux de rivage que l'on nomme <span class="italic">spatules</span>, parce
+que leur bec a beaucoup de ressemblance avec cet instrument de
+chirurgie. Ils ont la chair beaucoup meilleure que les flamans. Cet
+oiseau, qui est de la grosseur de la cigogne, et qui a de même les
+jambes fort longues, se trouve aussi en Europe dans les pays marécageux,
+tels que la Hollande.</p>
+
+<p>En remontant le Rio-Grande, quatre-vingts lieues au-dessus de son
+embouchure, on arrive dans le pays des Analoux, Nègres qui sont
+très-passionnés pour le commerce. Leurs richesses sont l'ivoire, le riz,
+le maïs et les esclaves.</p>
+
+<p>À seize lieues au delà du Rio-Grande, vers le sud, en allant vers
+Sierra-Leone, on trouve la rivière de Nougnez, sur les bords de laquelle
+on fait un grand commerce d'ivoire.</p>
+
+<p>Le pays aux environs de la rivière de Nougnez produit un sel que les
+Portugais estiment beaucoup, et qu'ils regardent comme un contre-poison.
+Ils ont l'obligation aux éléphans de leur en avoir découvert la vertu.
+Les Nègres <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> qui vont à la chasse de ces animaux leur tirent des
+flèches empoisonnées; et lorsqu'ils les tuent, ils coupent l'endroit où
+la flèche a touché, et vident le corps de ses boyaux pour en manger la
+chair. Des chasseurs, qui avaient blessé un éléphant, furent surpris de
+le voir marcher et se nourrir sans aucun ressentiment de sa blessure.
+Ils cherchaient la cause de ce prodige, lorsqu'ils le virent s'approcher
+de la rivière et prendre dans sa trompe quelque chose qu'il mangeait
+avidement. Ils trouvèrent, après son départ, que c'était un sel blanc
+qui avait le goût de l'alun. Un autre éléphant, qu'ils blessèrent
+encore, s'étant guéri de la même manière, les Portugais, qui sont dans
+une défiance continuelle du poison, firent diverses expériences de ce
+sel, et le reconnurent pour un des plus puissans antidotes qui aient
+jamais été découverts. Que le poison soit intérieur ou extérieur, une
+dragme de sel de Nougnez, délayée dans de l'eau chaude, est un remède
+spécifique.</p>
+
+<p>Brue, dans un voyage à Cayor, fit une découverte d'un autre genre, qui
+doit surtout intéresser les femmes, que dans tous les pays le soin de
+leur beauté occupe plus ou moins. Il vit une Négresse qui avait les
+dents d'une blancheur surprenante. Brue lui demanda quelle était sa
+méthode pour les conserver si belles. Elle lui dit qu'elle se les
+frottait avec un certain bois dont elle lui donna quelques morceaux. Ce
+bois se nomme <span class="italic">ghélèle</span>. Il croît <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> sur le bord de l'eau, et
+ressemble beaucoup à notre osier; mais il est d'un goût fort amer.</p>
+
+<p>Brue, en remontant toujours le canal qui joint le lac de Cayor à la
+rivière de Sénégal, débarqua dans un village des Foulas nommé Kéda, où
+il fut témoin d'une cérémonie funèbre qui l'amusa beaucoup.</p>
+
+<p>Un des principaux habitans du village mourut subitement, et sa femme
+n'eut pas plus tôt mis la tête à sa porte pour donner avis de sa perte
+par un cri, qu'il s'éleva un tumulte surprenant dans toute l'habitation.
+On n'entendit de toutes parts que des gémissemens. Les femmes
+accoururent en foule, et, sans savoir de quoi il était question,
+commencèrent à s'arracher les cheveux, comme si chacune eût perdu sa
+famille. Ensuite, lorsqu'elles eurent appris le nom du mort, elles se
+précipitèrent vers sa maison avec des hurlemens qui n'auraient pas
+permis d'entendre le tonnerre. Au bout de quelques heures, les marabouts
+arrivèrent, lavèrent le corps, le revêtirent de ses meilleurs habits,
+elle portèrent sur son lit avec ses armes à son côté. Alors ses parens
+entrèrent l'un après l'autre, le prirent par la main, lui firent
+plusieurs questions ridicules, et lui offrirent leurs services; mais ne
+pouvant recevoir aucune réponse, ils se retirèrent comme ils étaient
+entrés, en disant gravement, <span class="italic">il est mort</span>. Pendant cette cérémonie, ses
+femmes et ses enfans tuèrent ses b&oelig;ufs, et vendirent ses marchandises
+et ses esclaves pour de l'eau-de-vie, <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> parce que l'usage, dans
+ces occasions, est de faire un folgar, c'est-à-dire, de donner une fête
+après l'enterrement.</p>
+
+<p>Le convoi fut précédé des guiriots avec leurs tambours. Tous les
+habitans suivaient en silence, chargés de leurs armes. Ensuite venait le
+corps, environné de tous les marabouts qu'on avait pu rassembler, et
+porté par deux hommes. Les femmes fermaient la marche en criant et se
+déchirant le visage comme des furieuses. Lorsque le mort est enterré
+dans sa propre maison, privilége qui n'appartient qu'au prince et aux
+seigneurs, la procession se fait autour du village. En arrivant au lieu
+destiné pour la sépulture, le principal marabout s'approche du corps, et
+lui dit quelques mots à l'oreille, tandis que quatre hommes soutiennent
+un drap de coton qui le cache à la vue des assistans.</p>
+
+<p>Enfin les porteurs le mettent dans la fosse, et le recouvrent aussitôt
+de terre et de pierres. Les marabouts attachent ses armés au sommet d'un
+pieu, qu'ils placent à la tête du tombeau avec deux pots, l'un rempli de
+couscous, l'autre d'eau. Après ces formalités, ceux qui soutiennent le
+drap de coton le laissent tomber; signal auquel les femmes recommencent
+leurs lamentations jusqu'à ce que le principal marabout donne ordre aux
+guiriots de battre la marche du retour. Au même moment le deuil cesse,
+et l'on ne pense qu'à se réjouir, comme si personne n'avait fait aucune
+<span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> perte. Dans quelques endroits, on creuse un fossé autour du
+tombeau, et l'on plante sur le bord une haie d'épines. Sans cette
+précaution, il arrive souvent que le corps est déterré par les bêtes
+farouches. Dans d'autres lieux, la cérémonie funèbre dure sept ou huit
+jours. Si c'est un jeune homme qu'on ait perdu, tous les Nègres du même
+âge courent le sabre à la main comme s'ils cherchaient leur camarade, et
+font retentir le cliquetis de leurs armes lorsqu'ils se rencontrent.</p>
+
+<p>Le voyage de Brue à Engherbel, sur la rive nord du Sénégal, dans le pays
+qu'on nomme les États du Brak, contient des détails curieux sur le
+commerce des gommes, qui se fait avec les Arabes du désert en payant des
+droits au brak.</p>
+
+<p>Pendant que Brue entretenait ce prince, on vint lui annoncer l'arrivée
+de Schamchi, chef des Maures. Le général lui fit quelques présens, et,
+sachant qu'il était venu pour le commerce des gommes, il lui indiqua le
+jour où l'ouverture du marché devait se faire au désert.</p>
+
+<p>Le désert est une plaine vaste et stérile, au nord du Sénégal, bornée au
+loin par de petites collines de sable rouge, et couverte de ronces qui
+n'ont pas beaucoup d'épaisseur. C'est dans ce lieu que se faisait depuis
+long-temps le commerce des gommes. Le général, pour se garantir de
+l'attaque des Maures vagabonds, fit entourer les magasins qu'il éleva
+<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> au long de la rivière d'un fossé large de six pieds et
+d'autant de profondeur, défendu par une haie d'épines. Il fortifia
+soigneusement la porte, et mit pour la garder deux laptots bien armés,
+avec un interprète pour examiner et pour introduire ceux qui viendraient
+s'y présenter.</p>
+
+<p>Le brak et Schamchi, qui virent toutes ces préparations, et qui n'en
+ignoraient pas les motifs, approuvèrent les précautions du général,
+comme la meilleure voie pour prévenir les désordres pendant la foire.</p>
+
+<p>Le premier d'avril, Schamchi, ayant reçu avis de l'approche des
+caravanes, vint avertir Brue qu'il était temps de régler le prix.</p>
+
+<p>Les Européens sont obligés de pourvoir à l'entretien des Maures qui
+apportent des gommes. Cet engagement les expose à quantité de fausses
+dépenses, parce que, sous prétexte de commerce il arrive une multitude
+de Maures qui ne cherchent que l'occasion de vivre quelques jours aux
+dépens d'autrui, ou de satisfaire leur inclination au larcin. Mais Brue
+régla tellement cet article, qu'il n'était obligé de nourrir que ceux
+qui auraient apporté des marchandises, et dans la proportion même de ce
+qu'ils auraient apporté. Cette nourriture fut fixée à deux livres de
+b&oelig;uf et autant de couscous pour chaque portion, et tel nombre de
+portions pour chaque quintal. Les commis qui furent nommés pour la
+distribution reçurent l'ordre de la finir aussitôt que les marchandises
+<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> seraient délivrées. On parvint ainsi à purger la foire des
+voleurs et des gens oisifs.</p>
+
+<p>On commença, le 14 d'avril, à mesurer les gommes. Cette opération se fit
+sans désordre, parce qu'on ne reçut les marchands que l'un après
+l'autre. Le général y assista exactement, et fit veiller avec le même
+soin à tout ce qu'il ne pouvait éclairer par sa présence. Aussitôt que
+le commerce fut ouvert, on vit arriver chaque jour de nouvelles
+caravanes de dix, vingt et trente chameaux, ou des voitures traînées par
+des b&oelig;ufs, et gardées par les propriétaires des gommes et par leurs
+domestiques. Ces Maures ont l'apparence d'autant de sauvages; ils n'ont
+pour habits que des peaux de chèvres autour des reins, et des sandales
+de cuir de b&oelig;uf. Leurs armée sont de longues piques, des arcs et des
+flèches, avec un long couteau attaché à leur ceinture.</p>
+
+<p>Il n'est pas besoin de sentinelles pour découvrir l'approche de ces
+caravanes: les chameaux poussent des cris affreux qui les trahissent
+bientôt. Leurs foulons, c'est-à-dire, les sacs dans lesquels ils
+apportent les gommes, sont des peaux de b&oelig;uf sans couture. Les Maures
+n'ont point d'autres commodités pour renfermer leurs marchandises, ni
+même pour le transport de leur eau. Comme on avait pris toutes sortes de
+soins pour empêcher qu'ils n'entrassent plusieurs à la fois dans
+l'enclos, c'était un spectacle amusant que de voir leurs efforts et
+leurs contorsions pour entrer <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> l'un avant l'autre; car les
+Maures sont une nation fort bruyante.</p>
+
+<p>Un Maure nommé Barikada fit présent au général d'un aigle apprivoisé, de
+la grandeur d'un coq d'Inde. Il n'avait rien d'ailleurs qui le
+distinguât des aigles ordinaires. Sa familiarité avec les hommes allait
+jusqu'à se laisser prendre par le premier venu, et en peu de jours il
+prit l'habitude de suivre le général comme un chien; mais il fut tué
+malheureusement par la chute d'un baril qui l'écrasa sur le tillac.
+Apparemment la science d'apprivoiser les animaux est fort cultivée dans
+ce pays, car l'auteur parle de deux pintades, mâle et femelle, si
+privées, qu'elles mangeaient sur son assiette, et qu'avec la liberté de
+voler au rivage, elles revenaient sur la barque au son de la cloche,
+pour le dîner et le souper. Pendant toute la foire, Brue ayant observé
+les jours de fête et les jeûnes de l'Église, et n'ayant pas manqué de
+faire réciter soir et matin les prières à bord, tous les Maures le
+prirent pour un marabout français.</p>
+
+<p>Le désert est infecté par une sorte de milans que les Nègres appellent
+<span class="italic">ekoufs</span>. Ces animaux sont si voraces, qu'ils venaient prendre les
+alimens des matelots jusque dans les plats.</p>
+
+<p>Brue, qui ne se ménageait pas dans l'exercice de ses fonctions, gagna
+une colique violente pour avoir dormi à l'air après s'être extrêmement
+fatigué. Ses chirurgiens avaient employé vainement toute leur habileté à
+le <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> soulager, lorsqu'un Maure, qui était venu lui rendre
+visite, lui conseilla, comme un remède ordinaire à sa nation, de faire
+dissoudre de la gomme dans du lait, et d'avaler cette potion fort
+chaude: il suivit ce conseil, et fut guéri sur-le-champ.</p>
+
+<p>La gomme s'appelle gomme du Sénégal, ou gomme arabique, parce qu'avant
+que les Français eussent des comptoirs au Sénégal, elle ne venait que de
+l'Arabie; mais, depuis que le commerce est ouvert par cette voie, le
+prix en est tellement diminué, qu'on n'en apporte plus d'Arabie:
+cependant il en vient encore du Levant; on prétend même qu'elle est
+meilleure que celle du Sénégal, par la seule raison qu'elle est plus
+chère; car au fond elles sont toutes deux de la même bonté. Cette gomme
+est pectorale, anodine et rafraîchissante; elle est excellente pour le
+rhume, surtout lorsqu'elle est mêlée avec le sucre d'orge, suivant
+l'usage de Blois, où l'on en fabrique beaucoup. C'est un spécifique
+contre la dysenterie et les hémorrhagies les plus obstinées. On lui
+attribue quantité d'autres effets. Ce qui est certain, suivant le
+témoignage de Brue, c'est qu'un grand nombre de Nègres qui la
+recueillent, et les Maures qui l'apportent au marché, n'ont pas d'autre
+nourriture; qu'ils n'y sont pas réduits par nécessité, faute d'autres
+alimens, mais que leur goût les y porte, et qu'ils la trouvent
+délicieuse. Ils n'y emploient pas d'autre art que de l'adoucir par le
+mélange <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> d'un peu d'eau. Elle leur donne de la force et de la
+santé. Enfin, par sa simplicité et ses autres vertus, ils la regardent
+comme une diète excellente. Si elle a quelque chose d'insipide, on peut
+lui donner, avec une teinture, l'odeur et le goût qu'on désire. Il
+paraît étrange, ajoute Brue, que ceux qui l'apportent de plus de trois
+cents milles dans l'intérieur des terres n'aient aucune provision de
+reste lorsqu'ils arrivent au marché; mais il est bien plus surprenant
+qu'ils n'en aient pas eu d'autre que leur gomme, et qu'elle ait été leur
+unique subsistance dans une si longue route. Cependant c'est un fait qui
+ne peut être contesté, et sur lequel on a le témoignage de tous ceux qui
+ont passé quelque temps au Sénégal. Brue, qui avait goûté souvent de la
+gomme, la trouvait agréable. Les pièces les plus fraîches, c'est-à-dire
+celles qui ont été recueillies nouvellement, s'ouvrent en deux comme un
+abricot mûr. Le dedans est tendre, et ressemble assez à l'abricot par le
+goût.</p>
+
+<p>On fait un grand usage de la gomme du Sénégal dans plusieurs
+manufactures, particulièrement dans celles de laine et de soie. Les
+teinturiers s'en servent beaucoup aussi. Toute l'habileté dans le choix
+de cette gomme consiste à prendre la plus sèche, la plus nette et la
+plus transparente, car la grosseur et la forme des pains n'y mettent
+aucune différence.</p>
+
+<p>L'arbre qui la porte, en Afrique comme en Arabie, est une sorte d'acacia
+assez petit et <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> toujours vert, chargé de branches et de
+pointes, avec de longues feuilles, mais étroites et rudes. Il porte une
+petite fleur en forme de vase, dans laquelle il y a des filets de la
+même couleur, qui environnent le pistil et un ovaire renfermant la
+semence; le fruit est d'abord vert; mais, en mûrissant, il prend une
+couleur de feuille morte. La semence ou la petite graine dont il est
+rempli est dure et blanchâtre. On trouve entre le Sénégal et le fort
+d'Arguin, trois forêts où il y a quantité de ces arbres; la première se
+nomme Sahel, la seconde et la plus grande, El-Hiebar, et la troisième,
+Alfatak; elles sont à peu près à la même distance, c'est-à-dire à trente
+lieues du désert, qui est aussi à trente lieues du fort Saint-Louis; et
+toutes trois elles sont entre elles à dix lieues l'une de l'autre. De
+Sahel au comptoir de Portendic on compte soixante lieues, et
+quatre-vingts jusqu'à la baie d'Arguin.</p>
+
+<p>La récolte de la gomme se fait deux fois chaque année; mais la plus
+considérable est celle du mois de décembre, où l'on prétend qu'elle est
+plus nette et plus sèche: celle de mars est plus gluante, avec moins de
+transparence. La raison en est sensible; c'est qu'au mois de décembre,
+elle se recueille après les pluies, lorsque l'arbre est rempli d'une
+sève que la chaleur du soleil vient épaissir et perfectionner, sans lui
+donner trop de dureté. Depuis cette saison jusqu'au mois de mars, la
+chaleur devenant excessive, et séchant l'écorce <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> de l'arbre,
+oblige d'y faire des incisions pour en tirer cette sève; car, la gomme
+n'étant qu'un suc propre qui transsude par les pores de l'écorce, on est
+forcé, lorsqu'elle ne sort pas d'elle-même, de blesser l'arbre pour l'en
+tirer.</p>
+
+<p>Ce commerce des gommes était, du temps de Brue, entre les mains de trois
+tribus, ou hordes indépendantes des Maures du désert. Les chefs de ces
+tribus étaient marabouts, nom générique des prêtres mahométans, qui
+prêchaient la religion du prophète dans toute la zone torride, qui ont
+partout un grand crédit, et sont partout de grands hypocrites. Ces
+Maures du désert méritent d'être considérés avec quelque attention. Ils
+ont beaucoup de rapport avec cette fameuse nation des Arabes qui a joué
+si long-temps un si grand rôle dans le monde, et qui, sons la domination
+des Turcs, n'est plus aujourd'hui qu'un peuple d'esclaves ou un ramas de
+brigands.</p>
+
+<p>Ces Maures des environs d'Arguin et du Sénégal conservent inviolablement
+les usages de leurs ancêtres. Si l'on excepte un petit nombre, qui ont
+leurs cabanes sous les murs du fort de Portendic et vers le Sénégal, ils
+campent tous en pleine campagne, près ou loin de la mer ou de la
+rivière, suivant les saisons et les besoins du commerce. Leurs tentes et
+leurs cabanes ont toutes la forme d'un cône. Les premières sont
+composées d'une toile grossière de poil de chèvre et de chameau, si bien
+tissue que, malgré la violence et la longueur <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> des pluies, il
+est fort rare que l'eau les pénètre. Ces toiles ou ces étoffes sont
+l'ouvrage de leurs femmes, qui filent le poil et la laine, et qui
+apprennent de bonne heure à les mettre en &oelig;uvre; elles n'en sont pas
+moins chargées de tous les travaux domestiques, jusqu'à celui de panser
+les chevaux, de faire la provision d'eau et de bois, de faire le pain et
+de préparer les alimens. Malgré ces assujettissemens où leurs maris les
+réduisent, ils les aiment et ne les maltraitent presque jamais. Si elles
+manquent à quelque devoir essentiel, ils les chassent de leur maison, et
+les pères, les frères ou les autres parens d'une femme coupable la
+punissent bientôt de l'opprobre qu'elle jette sur la famille; d'ailleurs
+les maris se font un honneur d'entretenir leurs femmes bien vêtues, et
+ne leur refusent rien pour leur parure. Tout ce qu'ils gagnent par le
+commerce ou par le travail est employé à cet usage; aussi ne faut-il
+guère espérer d'obtenir d'eux l'or qu'ils apportent de leurs voyages:
+ils le gardent pour en faire des bracelets et des pendans d'oreilles à
+leurs femmes, ou pour garnir la poignée de leurs couteaux et de leurs
+sabres. On voit que l'esprit de galanterie et de magnificence,
+anciennement renommé chez les Arabes, se retrouve jusque dans les hordes
+vagabondes des déserts d'Afrique.</p>
+
+<p>Les femmes des Maures ne paraissent jamais sans un long voile qui leur
+couvre le visage et les mains. Les Européens ne sont pas <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span>
+encore assez familiers avec leur nation pour obtenir la liberté de les
+voir à découvert; mais les hommes et les enfans ont généralement la
+taille et la physionomie fort belles. Quoiqu'ils ne soient pas fort
+hauts, ils ont les traits réguliers: leur couleur foncée vient de la
+chaleur du soleil à laquelle ils sont continuellement exposés. Si la
+beauté du teint manque aussi à leurs femmes, elle est avantageusement
+compensée par la prudence, la modestie et la fidélité dans les
+engagemens du mariage; elles ne connaissent pas la galanterie,
+apparemment, dit Brue, parce qu'elles n'en trouvent pas l'occasion.
+Non-seulement elles ne sortent jamais seules, mais l'usage des hommes
+est de détourner le visage lorsqu'ils rencontrent une femme. Ils se
+rendent même le bon office de veiller mutuellement sur les femmes et les
+filles l'un de l'autre, et nul autre que le mari n'a la liberté d'entrer
+dans la tente des femmes. Un Maure qui serait assez pauvre pour n'avoir
+qu'une seule tente recevrait ses visites et ferait toujours ses affaires
+à la porte plutôt que d'y laisser entrer ses plus proches parens. Ce
+privilége n'est accordé qu'à leurs chevaux, on plutôt à leurs jumens,
+qu'ils préfèrent beaucoup aux mâles de cette espèce, parce que, outre
+l'avantage d'en tirer des poulains qui leur apportent beaucoup de
+profit, ils les trouvent plus douces, plus vives et de plus longue durée
+que les mâles; elles couchent dans leurs <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> tentes pêle-mêle avec
+leurs femmes et leurs enfans. Ils les laissent courir librement avec
+leurs poulains, ou du moins ils ne les attachent jamais par le cou, et
+leur seul lien est aux pieds; elles s'étendent par terre, où elles
+servent d'oreiller aux enfans, sans leur faire le moindre mal; elles
+prennent plaisir à se voir baiser, caresser; elles distinguent ceux qui
+les traitent le mieux; et lorsqu'elles sont en liberté, elles s'en
+approchent et les suivent. Leurs maîtres gardent fort soigneusement leur
+généalogie, et ne les vendent pas sans faire valoir les bonnes qualités
+de leurs pères, dont ils produisent un état exact qui en rehausse
+beaucoup le prix. Elles ne sont pas remarquables par leur grandeur ni
+par leur embonpoint, mais, dans une taille médiocre, elles sont bien
+proportionnées. L'usage des Maures n'est pas de les ferrer. Ils les
+nourrissent pendant la nuit avec du grand millet et de l'herbe un peu
+séchée. Au printemps, ils les mettent au vert, et les laissent un mois
+sans les monter.</p>
+
+<p>Un <span class="italic">adouard</span> est un nombre de tentes et de cabanes où les Maures
+habitent quelquefois par tribus, quelquefois par familles. Ils les
+rangent ordinairement en cercle, l'une fort près de l'autre, en laissant
+au centre une place où leurs bestiaux et leurs animaux domestiques
+passent la nuit. Il y a toujours une sentinelle établie pour garantir
+l'habitation des surprises de l'ennemi ou des voleurs, ou des <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span>
+bêtes farouches. Au moindre danger, la sentinelle donne l'alarme, qui
+est augmentée par l'aboiement des chiens, et tout le village pense
+aussitôt à se défendre. Ces adouards sont mobiles et se transportent
+d'autant plus aisément que les Maures, ayant peu de meubles et
+d'ustensiles domestiques, chargent en un instant tout leur équipage sur
+leurs b&oelig;ufs et leurs chameaux. Ils placent leurs femmes dans des
+paniers, sur le dos de ces animaux. Cette vie errante n'est pas sans
+agrémens: ils se procurent ainsi de nouveaux voisins, de nouvelles
+commodités, et de nouvelles perspectives. Leurs tentes sont de poil de
+chameau; elles sont soutenues par des pieux, auxquels ils ne les
+attachent qu'avec des courroies de cuir. Dans le temps de la sécheresse,
+ils approchent leurs camps des bords du Sénégal pour y trouver de
+l'herbe et la fraîcheur de l'eau. Dans la saison des pluies, ils se
+retirent vers les côtes de la mer, où le vent les délivre de
+l'importunité des moucherons. C'est à la fin de cette dernière saison
+qu'ils font leurs plantations de millet et de maïs.</p>
+
+<p>Ils n'ont pas d'autre liqueur que l'eau et le lait. Leur pain est de
+farine de millet, non que la nature leur refuse d'autres grains, puisque
+le froment et l'orge peuvent croître dans le pays; mais les changemens
+continuels de leur demeure leur ôtent le goût de l'agriculture. Ils se
+servent quelquefois de riz. Lorsqu'ils recueillent de l'orge ou du
+froment, ils <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> l'enferment, après l'avoir fait sécher, dans des
+puits fort profonds, qu'ils creusent dans le roc ou dans la terre.
+L'ouverture de ces trous n'a pas plus de largeur qu'il ne faut pour le
+passage d'un homme; mais ils s'élargissent par degrés, à proportion de
+leur profondeur, qui est souvent de trente pieds: on les nomme
+<span class="italic">matamors</span>. Le fond et les côtés sont garnis de paille. Les Maures y
+mettent leur blé jusqu'à l'ouverture, qu'ils couvrent de bois, de
+planches et de paille et par-dessus, ils forment une couche de terre,
+sur laquelle ils sèment ou plantent quelque autre grain. Le blé se
+conserve long-temps dans ces greniers souterrains.</p>
+
+<p>Les Maures nettoient fort soigneusement leur grain avant de le broyer
+entre deux pierres pour le réduire en farine. Leur pain se cuit sous la
+cendre, et leur usage est de le manger chaud. Ils font bouillir
+doucement leur riz dans un peu d'eau; et, lorsqu'il est à demi cuit, ils
+le tirent du feu et le laissent ainsi comme en digestion. Dans cet état,
+il s'enfle sans se coaguler. N'ayant pas l'usage des cuillères, ils se
+servent de leurs doigts pour en prendre de petites parties qu'ils
+jettent fort adroitement dans leur bouche; ils ne mangent que de la main
+droite, parce que l'autre est réservée pour des exercices qui ont moins
+de propreté: aussi ne se lavent-ils jamais la main gauche. Leurs viandes
+sont coupées en petits morceaux, avant qu'elles soient cuites, pour
+éviter la peine de se servir de couteaux <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> à table. Si l'on
+prépare des poules ou quelque autre pièce de volaille au riz, on les
+coupe en quartiers, après quoi il n'est plus besoin de couteau pour les
+dépecer autrement, parce que l'un en prend un quartier qu'il présente à
+son voisin; et celui-ci, tirant de son côté tandis que l'autre tire du
+sien, le partage est fait en un moment. Ils mangent, comme au Levant,
+assis à terre et les jambes croisées, autour d'un cercle de cuir rouge
+ou d'une natte de palmier, sur laquelle on sert les alimens dans des
+plats de bois ou dans des bassins de cuivre: ils mangent successivement
+leur pain et leur viande, et jamais ils ne boivent qu'à la fin du repas,
+lorsqu'ils quittent la table pour se laver. Les femmes ne mangent point
+avec les hommes. L'usage ordinaire est de manger deux fois par jour, le
+matin et vers l'entrée de la nuit. Les repas sont courts et se font avec
+un grand silence; mais la conversation vient ensuite, du moins entre les
+personnes de distinction, lorsqu'on commence à fumer, à boire du café ou
+du vin et de l'eau-de-vie, pour se procurer les amusemens que chacun
+peut tirer de son rang et de ses richesses. Les marabouts même ne se
+refusent pas ces plaisirs, lorsqu'ils peuvent les prendre secrètement et
+sans scandale.</p>
+
+<p>Les Maures de ces contrées n'ont pas de médecine: la santé, qui est un
+bien commun dans leur nation, les délivre de cette servitude. S'ils sont
+sujets à quelques maladies, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> c'est à la dysenterie et à la
+pleurésie; mais ils s'en guérissent eux-mêmes avec le secours des
+simples. Barbot assure nettement qu'ils ne sont sujets à aucune maladie,
+et que l'air de Sahara est si bon, qu'on y porte les malades comme à la
+source de la santé et de la vie.</p>
+
+<p>Les marabouts sont presque les seuls qui sachent lire l'arabe; en
+général, toute la nation est ensevelie dans l'ignorance. Cependant il se
+trouve un grand nombre de particuliers qui connaissent fort bien le
+cours des étoiles, et qui parlent raisonnablement sur cette matière.
+L'habitude qu'ils ont de vivre en pleine campagne leur donne beaucoup de
+facilité pour les observations. Ils ont presque tous l'imagination fort
+vive, et la mémoire excellente; mais leur histoire est mêlée de tant de
+fables, qu'il est difficile d'y rien comprendre. Leur habileté
+principale est pour le commerce. Ils n'ignorent rien de ce qui
+appartient à leurs intérêts: ils sont adroits et trompeurs; sans goût
+pour les arts, ils ne laissent pas d'aimer la musique et la poésie.
+L'instrument qui les anime le plus ressemble à nos guitares. Ils
+composent des vers qui ne paraissent pas méprisables à ceux qui
+connaissent le génie des langues orientales, dont la leur est descendue.</p>
+
+<p>Cette partie de l'Afrique produit des chameaux d'une grosseur et d'une
+force extraordinaires; ils ne sont pas incommodés d'un poids de douze
+cents livres. On les accoutume à se mettre à genoux pour recevoir leurs
+charges; <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> mais, lorsqu'ils se trouvent assez chargés, ils se
+lèvent d'eux-mêmes, et ne souffrent pas volontiers qu'on augmente leur
+fardeau. Il y a peu d'animaux aussi faciles à nourrir. Le chameau se
+contente de branches d'arbres, de ronces et de jonc qu'il rumine: il est
+capable de demeurer chargé pendant trente ou quarante jours, et d'en
+passer huit ou dix sans boire et sans manger. Sa nourriture commune est
+le maïs et l'avoine. Lorsqu'il est revenu de quelque long voyage, ses
+maîtres lui donnent la liberté de chercher à vivre dans les plaines, où
+il trouve toujours de quoi se nourrir. Si l'herbe est fraîche, on ne lui
+donne de l'eau qu'une fois en trois jours. Il boit beaucoup lorsqu'il en
+trouve l'occasion; et loin d'aimer l'eau bien claire, il la trouble avec
+le pied pour la rendre bourbeuse.</p>
+
+<p>Le chameau a le cou fort long, à proportion de sa tête, qui est fort
+petite. Il a sur le dos une bosse assez épaisse, et sous le ventre une
+substance calleuse, sur laquelle il se soutient lorsqu'il plie les
+jambes. Ses cuisses et sa queue sont petites; mais il a les jambes
+longues et fermes, et le pied fourchu comme le b&oelig;uf. La nature l'a
+rendu traitable et docile, fort utile aux besoins des hommes et peu
+incommode pour la dépense. Il vit long-temps. Son naturel le porte à la
+vengeance; et s'il est maltraité sans raison par ses guides, il saisit
+la première occasion de leur marquer son ressentiment par quelques coups
+de pieds, <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> qui sont heureusement peu dangereux. Il aime la
+musique et le chant. La manière de lui faire hâter sa marche, est de
+siffler ou de jouer de quelque instrument. On assure que les femelles
+portent une année presque entière, et qu'elles ne s'accouplent qu'une
+fois en trois ans. Aussitôt qu'un jeune chameau vient au monde, les
+Maures lui lient les quatre pieds sous le ventre, et le couvrent d'un
+drap, sur les coins duquel ils mettent des pierres fort pesantes; ils
+l'accoutument ainsi à recevoir les plus gros fardeaux. Le lait des
+chameaux est un des principaux alimens des Maures. On mange leur chair
+lorsqu'ils deviennent vieux ou peu propres au service; et l'on assure
+que, malgré sa dureté, elle est saine et nourrissante. Les Maures
+donnent à cette espèce de chameau le nom de <span class="italic">djimls</span>.</p>
+
+<p>Ils en ont une autre espèce qu'ils nomment <span class="italic">bêchets</span>, mais qui est rare
+en Afrique, et qui ne se trouve guère hors de l'Asie. Elle est plus
+faible que la première, quoiqu'elle ait deux bosses sur le dos.</p>
+
+<p>La troisième espèce se nomme dromadaire. Elle est plus faible que la
+seconde, et ne sert ordinairement que de monture. Mais, en récompense,
+elle est extrêmement légère à la course, sans compter qu'elle résiste
+fort long-temps à la soif. Aussi les Maures en font-ils beaucoup
+d'estime. Le mouvement de cet animal est si rapide, qu'il faut se
+ceindre la tête et les reins pour le supporter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> Les chimistes attribuent beaucoup d'effets aux diverses parties
+du corps des chameaux. Mais sa principale vertu est dans son urine, qui,
+étant séchée et sublimée au soleil, produit le vrai sel ammoniac, drogue
+fort connue, et souvent contrefaite par les Hollandais et les Vénitiens.</p>
+
+<p>L'autruche est le principal oiseau du même pays. Il est si commun, qu'on
+en voit souvent de grandes troupes dans les déserts qui sont à l'est du
+cap Blanc, du golfe d'Arguin, de celui de Portendic, et sur les bords de
+la rivière de Saint-Jean. Ces oiseaux ont ordinairement six ou huit
+pieds de hauteur, en les prenant de la tête aux pieds; mais leur corps a
+peu de proportion avec leur grandeur, quoiqu'il soit assez gros, et
+qu'ils aient le derrière large et plat. Il semble qu'ils ne soient
+composés que de pieds et de cou. Le plus grand avantage qu'ils reçoivent
+de leur taille est de voir de fort loin. Ils ont la tête fort petite et
+couverte d'une sorte de duvet jaune. Rien n'approche de leur stupidité.
+Les yeux de l'autruche sont fort grands, avec de longs sourcils. Les
+paupières supérieures sont aussi mobiles que celles de l'homme. Elle a
+la vue ferme. Son bec est court, dur et pointu; sa langue est petite et
+fort rude. Son cou est couvert de petites plumes, ou plutôt d'un poil
+fort doux et comme argenté. Ses ailes sont trop petites et trop faibles
+pour soutenir dans l'air un corps si pesant: mais elles l'aident à
+courir avec une vitesse <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> surprenante, surtout avec la faveur du
+vent; elles lui servent de voiles, et rien n'égale alors sa légèreté; au
+lieu que, si le vent est contraire, leurs ailes cessent de les aider, et
+leur course est moins rapide.</p>
+
+<p>Les autruches multiplient prodigieusement. Elles couvent leurs &oelig;ufs
+plusieurs fois l'année, et jamais elle n'en pondent moins de quinze ou
+seize à la fois. Ce n'est point en reposant dessus qu'elles leur rendent
+l'office de mères: elles les placent au soleil, où la chaleur les fait
+éclore, et les petits n'ont pas plus tôt vu le jour, qu'ils cherchent
+leur nourriture. Les &oelig;ufs sont fort gros; il s'en trouve qui pèsent
+jusqu'à quinze livres, et qui suffisent pour rassasier sept personnes.
+On assure qu'ils sont de bon goût et fort nourrissans. L'écaille en est
+blanche, unie et fort dure, quoique d'une épaisseur médiocre. On en fait
+des tasses et des ornemens pour les cabinets des curieux. Les Turcs et
+les Persans les suspendent à la voûte de leurs mosquées.</p>
+
+<p>Les Arabes n'estiment pas seulement l'autruche pour ses plumes, qui sont
+une marchandise recherchée, mais encore pour sa chair, qui, toute rude
+qu'elle est, passe chez eux pour un mets délicat. Comme ils ont peu
+d'adresse à tirer, qu'ils sont mal pourvus d'armes à feu, et qu'ils
+n'ont pas de chiens formés à la course, ils chassent les autruches à
+cheval, en prenant soin de les pousser toujours à contre-vent.
+Lorsqu'ils s'aperçoivent qu'elles <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> commencent à se fatiguer,
+ils fondent dessus au grand galop, et les achèvent à coups de flèches et
+de zagaies.</p>
+
+<p>L'autruche est d'une voracité singulière. Elle dévore tout ce qu'elle
+rencontre; herbe, blé, ossemens d'animaux, jusqu'aux pierres et au fer.
+Mais les corps durs passent au travers de son corps avec peu
+d'altération. D'une infinité de vertus que les chimistes attribuent à
+cet oiseau, on n'en connaît pas une assez avérée pour mériter un éloge
+sérieux. Son principal mérite consiste dans ses plumes: elles sont en
+usage dans tous les pays de l'Europe pour les chapeaux, les dais, les
+cérémonies funèbres, et surtout pour les habillemens de théâtre. En
+Turquie, les janissaires s'en servent pour orner leurs bonnets. On
+n'estime que celles qui sont arrachées à l'oiseau tandis qu'il est
+vivant. Mais les Arabes en font des amas, dans lesquels il font entrer
+indifféremment les bonnes et les mauvaises. Dans la difficulté de les
+distinguer, les facteurs n'ont qu'une règle, c'est de presser le tuyau,
+qui doit rendre une liqueur rouge semblable à du sang, lorsque les
+plumes sont d'une autruche vive; autrement elles sont légères, sèches,
+et fort sujettes aux vers.</p>
+
+<p>Ce fut sous les auspices de Brue qu'un de ces facteurs, nommé Compagnon,
+pénétra jusque dans le royaume de Bambouk, célèbre par ses mines, d'où
+les Mandingues du royaume de Galam et les Saracolez tiraient <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span>
+l'or qu'ils apportaient au Sénégal et sur les bords de la Gambie.</p>
+
+<p>Il fit par terre son premier voyage du fort Saint-Joseph, en droite
+ligne, jusqu'à celui de Saint-Pierre sur la rivière de Falémé. Il en fit
+un second, en suivant le bord oriental de cette rivière, depuis Onnéca
+jusqu'à Nayé. Dans le troisième, il traversa le pays, depuis Babaiocolam
+sur le Sénégal, jusqu'à Netteté et Tombaaoura, lieux qui sont au centre
+de Bambouk et voisins des mines les plus riches. Ainsi, dans l'espace
+d'un an et demi qu'il mit à voyager dans ce royaume, il le visita de
+tant de côtés différens, qu'il paraît n'avoir laissé aucun endroit à
+parcourir. Il porta ses observations sur tous les objets qui se
+présentèrent dans sa route, avec l'exactitude dont son génie le rendait
+capable, autant pour satisfaire sa curiosité que pour répondre aux
+espérances de la compagnie qui l'employait.</p>
+
+<p>La sagesse de sa conduite et ses présens lui gagnèrent aisément l'estime
+du farim ou chef de Caïnoura, voisin du fort Saint-Pierre, qui le prit
+moins pour un agent de la compagnie que pour un artiste curieux dont le
+but était de s'instruire. Il le fit conduire par son propre fils jusqu'à
+Sambanoura, dans le royaume de Contou. On y fut extrêmement surpris de
+voir un blanc; mais on ne le fut pas moins de la hardiesse de cet
+étranger, et les Nègres l'auraient fort mal reçu s'il n'avait eu pour
+<span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> guide le fils du farim de Caïnoura. Tout était à craindre de
+la part d'un peuple si jaloux de son or. Les plus passionnés proposèrent
+de lui ôter la vie. D'autres, plus modérés, voulurent qu'il fût renvoyé,
+sans lui laisser le temps d'observer le pays.</p>
+
+<p>Cependant le farim de la ville, sollicité par le fils de son ami, et
+peut-être gagné par les présens de Compagnon, trouva le moyen de
+persuader à ses sujets que leurs alarmes étaient mal fondées. Il les
+assura que ce blanc était un honnête homme, qui venait leur proposer un
+commerce avantageux, et qui pouvait leur fournir d'excellentes
+marchandises à meilleur marché que les négocians maures ou nègres
+auxquels ils permettaient l'entrée de leur pays. Ces raisons, soutenues
+de quelques présens qui furent répandus à propos entre les principaux
+habitans et leurs femmes, produisirent un changement merveilleux. La
+défiance parut se changer en affection. Le peuple accourut en foule pour
+admirer les armes et l'habillement de l'étranger. On lui trouva du sens
+et de bonnes qualités. Comme il s'accommodait à leurs maximes, il
+s'insinua si heureusement dans leur estime, qu'il se vit bientôt autant
+d'amis qu'il avait eu d'abord d'ennemis et de persécuteurs. On lui
+répétait de toutes parts: «Nous remercions le ciel de vous avoir conduit
+ici. Nous souhaitons qu'il ne vous arrive aucun mal.»</p>
+
+<p>Compagnon aurait remercié la fortune, s'il <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> n'avait pas eu
+d'autres obstacles à surmonter; mais il devait s'attendre aux mêmes
+difficultés dans chaque ville qu'il avait à traverser. À la vérité, il
+n'oublia pas de se faire accompagner, dans toute la suite de ses
+voyages, par quelques habitans du pays qui lui avaient paru fort
+attachés à ses intérêts. Cependant les jalousies et les dangers
+renaissaient à chaque pas. Il fut obligé de répondre à mille questions
+ennuyeuses, d'essuyer des observations fort gênantes; et, sans l'amorce
+de ses présens, il aurait désespéré plus d'une fois de pouvoir pénétrer
+plus loin. Dans ce pays, comme dans le reste du monde, c'est le plus sûr
+moyen de donner de la force et du poids aux argumens. Il trouva
+néanmoins plusieurs villes où les présens joints aux raisons furent trop
+faibles pour dissiper la crainte et la défiance. Si les habitans
+paraissaient disposés à ménager sa vie, ils n'en refusaient pas moins de
+le laisser toucher à la terre de leurs mines. En vain leur offrit-il de
+l'acheter au prix qu'ils y voudraient mettre, en les assurant par
+lui-même et par des guides qu'il n'avait pas d'autre motif que sa
+curiosité, et que son dessein était d'en faire des <span class="italic">cassots</span> ou des
+têtes de pipes. Après avoir écouté ses raisons, ils lui déclarèrent que
+jamais il ne leur ferait croire qu'un homme pût voyager si loin pour un
+motif si léger. Ils lui soutenaient qu'il était venu dans quelque
+mauvaise intention, celle peut-être de voler leur or ou de conquérir
+leur pays après l'avoir reconnu; et <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> la conclusion ordinaire
+était de le renvoyer sur-le-champ, ou de le tuer, pour ôter aux blancs
+la pensée de suivre son exemple.</p>
+
+<p>La fermeté de Compagnon servait souvent à le tirer des plus dangereux
+embarras. Étant à Tarako, il envoya un de ses guides à Silabali pour lui
+apporter du <span class="italic">ghingan</span> ou de la terre dorée, et pour inviter le peuple à
+lui vendre ses cassots, qu'il promettait de payer libéralement. Son
+messager fut mal reçu. Non-seulement on rejeta ses demandes, mais il fut
+chassé brutalement, avec ordre de dire au farim de Tarako qu'il fallait
+être fou pour ouvrir l'entrée de ses terres à un blanc dont l'unique
+intention était de voler le pays après y avoir fait ses observations.
+Cette réponse fut rendue à Compagnon en présence du farim; mais, sans se
+déconcerter, il répliqua que le farim de Silabali devait être lui-même
+un fou, pour s'effrayer de l'arrivée d'un blanc dans son pays, et pour
+refuser quelques morceaux d'une terre dont il avait beaucoup plus qu'il
+n'en pouvait jamais employer. Après ce discours, il paya le Nègre avec
+autant de libéralité que s'il eût réussi dans sa commission.</p>
+
+<p>Cette humeur généreuse, fit tant d'impression sur les habitans du pays,
+qu'elle devint le sujet de tous les entretiens. Un autre Nègre offrit à
+Compagnon de lui aller chercher de la terre pendant la nuit; mais, comme
+la politique du facteur français le portait toujours à cacher ses vues,
+il reçut cette offre avec beaucoup <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> d'indifférence, en se
+contentant de répondre que, lorsqu'il serait mieux connu, on ne ferait
+pas difficulté de lui vendre de la terre et des cassots.</p>
+
+<p>Il parvint enfin à s'en voir apporter plus qu'il n'en désirait. Les
+farims, et le peuple même, prirent par degrés tant de considération pour
+lui, qu'ils lui rendirent des présens pour les siens, et qu'à la fin ils
+lui accordèrent la liberté de choisir lui-même la terre qui lui plaisait
+le plus, et d'en faire autant de cassots qu'il désirait. Brue, qui
+continuait de commander au fort Saint-Louis, envoya plusieurs de ces
+cassots à la compagnie, avec des essais de toutes les mines, par le
+vaisseau <span class="italic">la Victoire</span>, qui partit du Sénégal le 28 juillet 1716.</p>
+
+<p>La plupart des mines produisent de l'or en si grande abondance, qu'il
+n'est pas besoin de creuser. On gratte la superficie du terrain. On met
+la terre dans un vase pour en faire sortir les parties terrestres, qui
+laissent au fond de l'or en poudre, et quelquefois en assez gros grains.
+Compagnon fit lui-même l'expérience de cette méthode; mais il remarqua
+que les Nègres, s'arrêtant ainsi à l'extrémité des rameaux d'une mine,
+ne parviennent jamais aux principales veines. À la vérité, ces rameaux
+mêmes sont fort riches; et l'or en est si pur, qu'on n'y trouve aucun
+mélange de marcassite ni d'autres substances minérales; il n'a pas
+besoin d'être fondu, et tel qu'il sort de la <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> mine il peut être
+mis en &oelig;uvre. La terre qui le produit ne demande pas non plus
+beaucoup de travail. C'est ordinairement une sorte d'argile de
+différentes couleurs, mêlée de veines de sable ou de gravier; de sorte
+que dix hommes feraient plus dans ce pays que cent dans les plus riches
+mines du Pérou et du Brésil.</p>
+
+<p>Les Nègres de Bambouk n'ont aucune notion des différences de la terre,
+ni la moindre règle pour distinguer celle qui produit l'or de celle qui
+n'en produit pas. Ils savent en général que leur pays en contient
+beaucoup, et qu'à proportion que le sol est plus sec et plus stérile il
+produit plus d'or. Ils grattent la terre indifféremment dans toutes
+sortes lieux; et quand le hasard leur fait rencontrer une certaine
+quantité de métal, ils continuent de travailler dans le même endroit
+jusqu'à ce qu'ils le voient diminuer ou disparaître entièrement. Alors
+ils tournent leur travail d'un autre côté. Ils sont persuadés que l'or
+est un être malin qui se plaît à tourmenter ceux qui l'aiment (ce qui
+est très-vrai dans un sens moral); et que, par cette raison, il change
+souvent de domicile. Aussi, quand, après avoir remué quelques poignées
+de terre, ils ne trouvent rien qui réponde à leurs espérances, ils se
+disent l'un à l'autre sans aucune plainte, «Il est parti»: ensuite ils
+vont chercher plus de bonheur dans un autre lieu.</p>
+
+<p>Si la mine est fort riche, et que, sans beaucoup de travail, ils soient
+satisfaits du produit, <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> ils s'y arrêtent, et creusent
+quelquefois jusqu'à six, sept ou huit pieds de profondeur. Mais ils ne
+vont pas plus loin; non qu'ils craignent que le métal vienne à manquer,
+car ils déclarent au contraire que plus ils pénètrent, plus ils le
+trouvent en abondance; mais parce qu'ils ignorent la manière de faire
+des échelles, et qu'ils n'ont point assez d'industrie pour soutenir la
+terre et pour empêcher qu'elle ne s'écroule. Ils ont seulement l'usage
+de tailler des degrés pour y descendre, ce qui prend beaucoup d'espace,
+et n'empêche pas la terre de tomber, surtout dans la saison des pluies,
+qui est ordinairement celle de leur travail, parce qu'ils ont besoin
+d'eau pour séparer l'or. Lorsqu'ils s'aperçoivent que la terre menace
+ruine, ils quittent le trou qu'ils ont ouvert pour en commencer un autre
+qu'ils abandonnent de même après l'avoir conduit à la même profondeur.
+On conçoit qu'avec si peu d'industrie non-seulement ils ne tirent qu'une
+petite partie de l'or qui est dans la mine, mais qu'ils ne recueillent
+même qu'imparfaitement celui qu'ils ont tiré; car ils ne s'arrêtent
+qu'aux parties visibles qui demeurent au fond du vase, tandis qu'il en
+sort avec l'eau et la terre une infinité de particules qui feraient
+bientôt la fortune d'un Européen.</p>
+
+<p>Cependant les habitans de cette riche contrée n'ont pas la liberté
+d'ouvrir en tout temps la terre, ni de chercher des mines quand il leur
+<span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> plaît. Ce choix dépend de l'autorité de leurs farims ou des
+chefs de leurs villages. Ces seigneurs font publier dans certaines
+occasions, soit en faveur du public, soit pour leur intérêt particulier,
+que la mine sera ouverte un certain jour. Ceux qui ont besoin d'or se
+rendent au lieu marqué et commencent le travail. Les uns creusent la
+terre, d'autres la transportent, d'autres apportent de l'eau, et
+d'autres lavent le minerai. Le farim et les principaux Nègres gardent
+l'or qui est nettoyé, et prennent garde que les ouvriers n'en détournent
+quelque partie. Après le travail, il est partagé, c'est-à-dire que le
+farim commence par se mettre en possession de son lot, qui est
+ordinairement la moitié, à laquelle il joint, par un ancien droit, tous
+les grains qui surpassent une certaine grosseur. L'ouvrage dure aussi
+long-temps qu'il le juge à propos; et lorsqu'il est fini, personne n'a
+la hardiesse de toucher aux mines. Ces interruptions sont la seule cause
+que l'or n'est point apporté régulièrement dans les mêmes saisons; car,
+si les Nègres avaient toujours la liberté de travailler, leur paresse
+céderait au besoin qu'ils ont des marchandises de l'Europe, et le
+travail serait aussi continuel que la nécessité du commerce. Leur pays
+est si sec, qu'il ne produit aucune des nécessités de la vie. Les
+Mandingues, les Nègres de la Guinée, et d'autres marchands tirent
+avantage de leurs besoins pour leur faire attendre les moindres secours,
+dans la vue de les <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> leur faire payer plus cher. Mais si les
+Européens s'établissaient une fois parmi eux, on les délivrerait de la
+tyrannie de ces étrangers, et la connaissance qu'on leur donnerait des
+marchandises de l'Europe servirait également à leur en faire consommer
+davantage et à nous procurer de l'or avec plus d'abondance.</p>
+
+<p>Dans cette vue, il faudrait commencer par leur fournir sur leurs
+frontières toutes les commodités dont ils ont besoin, parce qu'ils ont
+aussi peu de disposition à sortir de leur pays qu'à recevoir les
+étrangers. D'ailleurs, s'ils entreprenaient de traverser celui des
+Saracolez pour se rendre aux établissemens de France sur le bord du
+Sénégal, ces peuples, qui sont pauvres, avides, méchans et de mauvaise
+foi, ne manqueraient pas, au mépris de tous les traités, de piller des
+passans qu'ils verraient chargés d'or. Ainsi les Français se
+trouveraient engagés dans des guerres continuelles pour soutenir leur
+commerce. L'auteur conclut que l'intérêt de la compagnie française est
+d'établir des comptoirs bien fortifiés dans un pays dont elle a tant de
+richesses à se promettre.</p>
+
+<p>La plus riche de toutes les mines est presqu'au centre du royaume de
+Bambouk, entre les villages de Tombaaoura et Netteko, à trente lieues de
+la rivière de Falémé, à l'est, et quarante du fort Saint-Pierre, situé
+près de Kaïnoura, sur la même rivière. Elle est d'une abondance
+surprenante, et l'or en est fort pur. Quoique tout le pays, à quinze ou
+vingt lieues, <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> soit si rempli de mines qu'on ne pourrait les
+marquer toutes dans une carte sans y mettre trop de confusion, il est
+certain que ce canton de Bambouk l'emporte sur tous les autres en
+richesses.</p>
+
+<p>Ces mines sont environnées de montagnes hautes, nues et stériles. Les
+habitans du pays, n'ayant pas d'autres commodités que celles qu'ils se
+procurent avec leur or, sont obligés d'y travailler avec plus
+d'application que leurs voisins. Le besoin sert d'aiguillon à leur
+industrie. On trouve dans cet espace des trous qui n'ont pas moins de
+dix pieds de profondeur; ce qui doit paraître merveilleux pour ces
+peuples qui n'ont ni échelle, ni machines. Ils avouent tous qu'à la
+profondeur où ils s'arrêtent, l'or se trouve en plus grande abondance
+qu'à la surface. Lorsqu'ils rencontrent quelque veine mêlée de gravier,
+ou de quelque substance plus dure, l'expérience leur a fait comprendre
+qu'il faut briser la marcassite pour en tirer l'or. Ils en lavent les
+fragmens, et rassemblent ainsi ce qui frappe leurs yeux. Qui ne conçoit
+pas qu'avec plus d'industrie ils en tireraient infiniment davantage?
+Ajoutons qu'ils n'ont jamais été capables de pénétrer jusqu'aux
+principales veines.</p>
+
+<p>Toutes ces terres sont argileuses et de différentes couleurs, comme
+blanc, pourpre, vert de mer, jaune de plusieurs nuances, bleu, etc. Les
+Nègres de ce canton l'emportent sur tous les autres pour la fabrique des
+cassots ou têtes de pipes. On voit briller de tous côtés dans <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span>
+la terre dont ils se servent, du sable d'or et des paillettes de
+diverses grandeurs; mais les paillettes sont fort minces. Ils appellent
+cette terre <span class="italic">ghingan</span>, c'est-à-dire, terre d'or, ou dorée. Quoiqu'elle
+ait été lavée lorsqu'on l'emploie pour les cassots, on en tirerait
+encore beaucoup d'or.</p>
+
+<p>Outre l'or dont la nature est si prodigue dans la contrée de Bambouk, on
+trouve, dans quantité d'endroits, des pierres bleues, qu'on regarde
+comme des signes certains de quelques mines de cuivre, d'argent, de
+plomb, de fer et d'étain. On y a trouvé d'excellentes pierres d'aimant,
+dont on a pris soin d'envoyer plusieurs morceaux en France. Mais
+l'ardeur ne doit pas être bien vive pour des biens d'une valeur
+médiocre, dans un pays où l'on nous représente l'or si commun.</p>
+
+<p>À l'égard du fer, ce n'est pas seulement dans les contrées de Bambouk,
+de Galam, de Keigné et de Dramanet, qu'il est en abondance et d'une
+excellente qualité; il s'en trouve dans tous les autres pays en
+descendant le Sénégal, surtout à Ghiorel et à Donghel, dans les états de
+Siratik, où il est si commun, que les Nègres en font des pots et des
+marmites, sans autres secours que le feu et le marteau, aussi n'en
+achètent-ils pas des Français, à moins qu'il ne soit travaillé.</p>
+
+<p>Le royaume de Galam produit quantité de cristal de roche, des pierres
+transparentes et de beau marbre. Il n'est pas moins riche en <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span>
+bois de couleur, d'un grand nombre d'espèces, dont quelques-unes
+donneraient beaucoup d'éclat à la teinture de l'Europe.</p>
+
+<p>La compagnie de France s'est fait apporter du même pays des essais de
+salpêtre. Il ne demande que la peine du travail et du transport. Ce
+serait épargner à l'Europe l'embarras de l'apporter des Indes
+orientales, d'où l'on en tire beaucoup.</p>
+
+<p>Brue avait formé différentes vues pour l'établissement des Français dans
+le royaume de Bambouk. Il les réduisit à un seul système, qu'il soumit
+au jugement de la compagnie. Il voulait d'abord qu'on n'épargnât rien
+pour se concilier l'affection des farims, et pour en obtenir la
+permission de bâtir des forts dans leur pays. Il proposait d'en
+construire deux sur la rivière de Falémé, et d'en faire un troisième qui
+fût mobile, c'est-à-dire, de bois, pour le transporter de mine en mine,
+suivant les raisons qu'on aurait de préférer l'une à l'autre. Le
+directeur, les officiers, les mineurs, les soldats, et tous les gens
+nécessaires à l'entreprise auraient eu, dans le fort mobile, une
+retraite toujours sûre, dont la crainte des armes à feu aurait éloigné
+les Nègres de Bambouk. Mais ce projet entraînant des lenteurs qui ne
+convenaient point à l'impatience de sa nation, il en forma un second,
+qu'il présenta à la compagnie le 25 septembre 1723. Il y établissait que
+douze cents hommes étaient une armée suffisante pour la conquête
+<span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> du royaume de Bambouk, et que l'entretien de ce corps de
+troupes pendant quatre ans ne reviendrait qu'à deux millions de livres.
+Il comptait que quatre mille marcs d'or, à cinq cents livres le marc,
+rembourseraient toute la dépense, et que les mines fourniraient
+annuellement plus de mille marcs. Mais on ne s'est point aperçu jusqu'à
+présent que ce système ait été goûté.</p>
+
+<p>On ne peut se dispenser de donner ici quelque idée de l'étendue et de la
+situation d'un royaume dont on a tant vanté les richesses. Du côté du
+nord, le royaume de Bambouk s'étend dans une partie des régions de Galam
+et de Casson. À l'ouest, il a la rivière de Falémé et les royaumes de
+Contou et de Combregoudou; au sud, celui de Mankanna, et les pays à
+l'ouest de Mandinga; ses bornes orientales sont encore peu connues: on
+sait seulement qu'elles touchent au pays de Gadoua et de Guinée
+intérieure, où les voyageurs européens n'ont pas porté bien loin leurs
+découvertes.</p>
+
+<p>Le pays de Bambouk, comme ceux de Contou et de Combregoudou, n'est
+gouverné par aucun roi, quoiqu'il porte le nom de royaume. Peut-être
+avait-il autrefois des souverains; mais à présent les habitans n'ont
+pour seigneurs que les chefs des villages, qui sont nommés <span class="italic">farims</span>,
+vers la rivière de Falémé, avec l'addition du lieu dont ils sont les
+maîtres, comme farim Torako, farim Ferbarana. <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> Dans l'intérieur
+du pays, ces chefs s'appellent <span class="italic">elemanni</span>, ou portent d'autres noms.
+Quoique leurs titres soient moins fastueux que ceux d'empereur ou de
+roi, ils ont la même autorité, et leurs sujets vivent dans la même
+soumission, aussi long-temps du moins qu'observant les anciens usages de
+cette aristocratie, ils n'entreprennent point d'innovation; car il
+serait dangereux d'aspirer au pouvoir arbitraire. Le moindre châtiment
+qui menacerait les usurpateurs serait une honteuse déposition ou le
+pillage de leurs biens. Il semble que l'or du pays de Bambouk y ait
+combattu le despotisme, dont partout ailleurs il a été l'instrument.</p>
+
+<p>Tous ces farims ou ces chefs sont indépendans l'un de l'autre; mais leur
+devoir les oblige de se réunir pour la défense du pays, lorsqu'il est
+attaqué dans le corps ou dans les membres. Les habitans s'appellent
+Malinkops; ils sont en fort grand nombre, comme on en peut juger par la
+multitude des villages qui sont à l'est de la rivière de Falémé. Le
+Sannon, le Guianon, la Mansa, et d'autres petites rivières qui se
+rendent dans celle de Falémé ou du Sénégal sont aussi bordées
+d'habitations. Les mines du pays de Bambouk ne sont pas les seules
+richesses. Quelques auteurs mal instruits ont représenté ce pays comme
+une contrée si aride, que les Nègres ne pouvaient y trouver des pailles
+assez grandes pour leurs habitations. La campagne, au <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span>
+contraire, est partout arrosée de rivières et de ruisseaux dont les
+débordemens annuels arrosent les terres, les engraissent et fournissent
+assez d'humidité pour que les benteniers, les calebassiers, les
+tamariniers, les plus beaux acacias, et plusieurs autres arbres, y
+conservent leur verdure toute l'année. On en trouve d'une grosseur
+prodigieuse: quelques-uns portent des fruits que les Nègres trouvent
+fort bons, parce qu'ils y sont accoutumés, mais dont les blancs font peu
+de cas, à cause de leur acidité. Le miel y est très-commun et très-bon.
+Les Nègres n'en mangent jamais; ils l'emploient à composer une boisson
+qu'ils nomment <span class="italic">bedou</span>, et qu'ils aiment beaucoup.</p>
+
+<p>On y trouve un nombre infini de cabris, peu de moutons, mais beaucoup de
+vaches. Le pays est couvert d'excellens pâturages; c'est une herbe
+très-fine que les b&oelig;ufs mangent avec avidité.</p>
+
+<p>Il y croît une espèce de pois nommée <span class="italic">guerte</span>, qui ressemblent
+parfaitement à nos pistaches; ils ont le goût de la noisette, surtout
+lorsqu'on a soin de les sécher au four pour leur faire jeter leur huile.
+Ce légume croît en terre au bout de sa racine; car à peine la fleur
+a-t-elle paru pendant deux jours, qu'elle se recourbe vers la terre et
+s'y insinue, pour que le germe y grossisse et achève de se développer
+hors de l'action de la lumière. Les Nègres font une grande consommation
+de ces <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> pistaches; ils les mêlent avec leur millet, et
+l'estiment d'autant plus qu'elle sert admirablement leur paresse
+naturelle; car il suffit d'ensemencer un terrain une fois pour
+recueillir trois récoltes pendant trois années consécutives, sans être
+obligé d'y faire le moindre travail. Ces pistaches se cultivent
+présentement en Amérique et dans les parties méridionales de l'Europe.
+On les nomme pistaches de terre ou arachide (<span class="italic">arachis hypogæa</span>). Du
+collet de la racine sortent des feuilles semblables à celles du trèfle.</p>
+
+<p>On trouve au Bambouk une espèce de singes blancs, d'une blancheur
+beaucoup plus brillante que les lapins blancs de l'Europe; ils ont les
+yeux rouges: on les apprivoise aisément dans leur jeunesse; mais,
+lorsqu'ils avancent en âge, ils deviennent aussi méchans que les singes
+des autres pays. Jusqu'à présent il n'a pas encore été possible d'en
+apporter un vivant au fort Saint-Louis. Outre la délicatesse de leur
+constitution, ils paraissent chagrins lorsqu'ils sortent de leur pays,
+et leur tristesse va jusqu'à leur faire refuser toute sorte de
+nourriture.</p>
+
+<p>Le renard blanc est un autre animal particulier au pays de Bambouk, et
+qui n'est pas moins ennemi de la volaille que celui de l'Europe; sa
+couleur est un blanc argenté. Les Nègres en mangent la chair, et vendent
+la peau aux comptoirs français.</p>
+
+<p>Les pigeons de Bambouk sont tout-à-fait <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> verts, ce qui les fait
+prendre souvent pour des perroquets. On trouve dans le même pays et dans
+les régions voisines un animal extraordinaire nommé <span class="italic">ghiamala</span>. Il se
+retire particulièrement à l'est de Bambouk, dans les cantons de Gadda et
+de Diaka. Ceux qui l'ont vu prétendent qu'il est plus haut de la moitié
+que l'éléphant, mais qu'il n'approche pas de sa grosseur. On le croît de
+l'espèce des chameaux, avec lesquels il a beaucoup de ressemblance par
+la tête et le cou. Il a d'ailleurs deux bosses sur le dos comme le
+dromadaire; ses jambes sont d'une longueur extraordinaire, ce qui sert
+encore à le faire paraître plus haut; il se nourrit, comme le chameau,
+de ronces et de bruyères, aussi n'est-il jamais fort gras; mais les
+Nègres n'en mangent pas moins la chair lorsqu'ils peuvent le prendre.
+Cet animal pourrait devenir propre à porter les plus lourds fardeaux, si
+les Nègres étaient capables de l'apprivoiser. Aucun Européen ne l'a vu.
+On ne le connaît donc que par les rapports des Nègres, qui mêlent
+toujours des fables à tout ce qu'ils racontent. Suivant eux, le ghiamala
+est extrêmement féroce. La nature l'a pourvu de sept petites cornes fort
+droites, qui, dans leur pleine grandeur, sont longues chacune d'environ
+deux pieds. Il a la corne du pied noire et semblable à celle du b&oelig;uf;
+sa marche est prompte et se soutient long-temps. C'est probablement la
+girafe mal décrite.</p>
+
+<p>Quoique le merle blanc passe pour une chimère, <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> il s'en trouve
+néanmoins de cette couleur dans le pays de Bambouk et de Galam; on y en
+voit aussi de tachetés. Le monocéros, ou calao, n'y est pas rare; sa
+grandeur est celle d'un coq ordinaire, et son plumage varié, surtout aux
+ailes; son bec est long, très-gros, arqué en faux; la partie supérieure
+surmontée d'une proéminence qui croît avec l'âge, et prend la forme d'un
+double bec ou d'un casque. Ce bec monstrueux n'est ni fort à proportion
+de sa grosseur, ni utile à raison de sa structure. Il n'a pas de prise;
+sa pointe ne peut servir que mollement; sa substance est si tendre,
+qu'elle se fêle à la tranche par le plus léger frottement; heureusement
+ces cassures accidentelles se raccommodent tous les ans. La corne du bec
+repousse d'elle-même à chaque mue de l'oiseau, et cette pousse
+continuelle rend toujours aux becs leur première forme et leurs
+dentelures naturelles. Ces oiseaux se tiennent ordinairement en grandes
+bandes; ils vivent d'insectes, de reptiles, de rats, de souris; mais,
+avant de manger ces animaux, ils les aplatissent, les amollissent dans
+leur bec, et les avalent entiers; ils recherchent aussi les charognes,
+et s'en nourrissent comme les vautours: cependant ils donnent la
+préférence aux intestins; ils marchent peu et fort mal; ils se tiennent
+ordinairement sur les grands arbres.</p>
+
+<p>L'abel-mosch, nommé autrement la graine de musc ou l'ambrette (<span class="italic">hibiscus
+abelmoschus</span>), <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> croit en abondance et sans culture dans le pays
+de Galam. Les Nègres n'en font aucun usage. Leurs femmes même, qui
+aiment beaucoup les odeurs et qui sont passionnées pour les clous de
+girofle, dont elles portent des paquets autour du cou, négligent cette
+graine, pour la seule raison, peut-être, qu'elle est fort commune; car,
+lorsqu'elle est cueillie avec soin, elle rend une odeur de musc fort
+agréable. Il est vrai que cette odeur, se dissipe; mais elle peut être
+renouvelée avec de la graine fraîche.</p>
+
+<p>Lorsque l'ambrette se trouve dans un riche terroir, et qu'elle rencontre
+un arbre auquel elle puisse s'attacher, elle s'élève jusqu'à six ou sept
+pieds de hauteur; sans ce secours, elle rampe sur la terre, et ne
+s'élève à la fin que d'environ deux pieds. Cette plante est velue dans
+plusieurs de ses parties; ses feuilles sont dentelées; et quoique
+l'échancrure ne soit pas fort profonde, elle forme des angles si aigus,
+qu'on les croirait capables de piquer. Leur couleur est un vert brillant
+au-dessus, et plus pâle au-dessous. Ses fleurs, semblables à celles de
+l'arbrisseau connu sous le nom d'<span class="italic">althea</span> des jardiniers ou de mauve en
+arbre, sont d'un jaune d'or fort brillant, avec le fond pourpre. Il leur
+succède des capsules pyramidales, à cinq angles, d'abord d'un vert pâle,
+ensuite brun et presque noir dans sa maturité. Ce fruit contient quatre
+petites semences grises, plates d'un côté, et d'une odeur <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span>
+d'ambre qui est fort agréable. On accuse nos parfumeurs de s'en servir
+pour falsifier leur musc.</p>
+
+<p>Entre les curiosités du pays de Bambouk, Brue reçut de marchands
+mandingues plusieurs calebasses remplies d'une certaine graisse qui,
+sans être aussi blanche que celle du mouton, avait la même consistance.
+On la nomme <span class="italic">bataule</span> dans le pays; les Nègres qui sont plus bas sur la
+rivière, lui donnent le nom de <span class="italic">Bambouk toulou</span>, ou beurre de Bambouk,
+parce qu'elle leur vient de cette contrée: c'est un admirable présent de
+la nature. Cependant on assure que la meilleure vient de Ghiaora, sur
+les bords du Sénégal, trois cents lieues à l'est de Galam. L'arbre qui
+produit le fruit d'où l'on tire cette graisse est d'une grosseur
+médiocre; les feuilles sont petites, rudes et en fort grand nombre; si
+on les presse entre les doigts, elles rendent un jus huileux; les
+incisions qu'on fait au tronc de l'arbre en tirent la même liqueur, mais
+en moindre quantité. On n'en connaît pas d'autre propriété, parce que
+les Maures et les Nègres s'attachent plus au commerce de leur beurre
+qu'à l'étude de l'arbre qui le produit. Cependant on sait d'eux que le
+fruit en est rond, de la grosseur d'une noix, et couvert d'une coque,
+avec une petite peau sèche et brillante; il est d'un blanc rougeâtre, et
+ferme comme le gland, huileux et d'une odeur aromatique; son noyau est
+de la grosseur d'une <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> muscade, et fort dur; mais l'amande qu'il
+contient a le goût d'une noisette. Les Nègres sont passionnés pour ce
+fruit: après en avoir séparé une partie, qui tient de la nature du suif,
+ils pilent le reste et le mettent dans l'eau chaude: il s'en forme une
+graisse qui surnage; c'est ce qui leur tient lieu de beurre ou de lard
+avec leurs légumes, et quelquefois sans aucun mélange. Les blancs qui en
+mangent sur le pain ou dans les sauces ne le trouvent pas différent du
+lard, à la réserve d'une petite âcreté qui n'est pas désagréable. Brue
+paraît persuadé que l'usage de cette graisse est fort sain; les Nègres
+l'emploient d'ailleurs avec succès pour la guérison des rhumatismes, des
+sciatiques, des douleurs de nerfs et des autres maladies de cette
+nature; ils la préfèrent beaucoup à l'huile de palmier: leur méthode est
+d'en frotter devant le feu les parties attaquées, pour y faire pénétrer
+la graisse autant qu'il est possible, de les couvrir ensuite avec du
+papier gris le plus doux, et de les tenir chaudement sous quelque drap
+fort épais.</p>
+
+<p>Nous joindrons à ce chapitre un fragment historique qu'on ne lira pas
+sans quelque intérêt; ce sont les aventures d'un prince nègre que le
+hasard fit tomber dans l'esclavage, et dont l'histoire écrite en anglais
+par Bluet, qui avait été un de ses intimes amis en Amérique et en
+Angleterre, est confirmée par des témoignages irrécusables. Il
+s'appelait Eyoub Ibn Souleyman; ou Job ben Salomon. Son <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> père
+était à la fois prince et alfa, ou grand-prêtre de Bounda, suivant
+l'usage d'Afrique, qui réunit souvent ces deux qualités. Bounda est une
+dépendance du royaume de Foula, situé entre la rivière de Falémé et la
+Gambie. Job n'eut pas plus tôt atteint sa quinzième année, qu'il assista
+son père en qualité d'iman ou de sous-prêtre. Il se maria dans le même
+temps à la fille de l'alfa de Tombaoura, qui n'avait alors que onze ans.
+À treize, elle lui donna un fils qui fut nommé Abdalla, et deux autres
+ensuite, qui reçurent le nom d'Ibrahim et de Sambo. Deux ans avant sa
+captivité, il prit une seconde femme, fille de l'alfa de Tomga, de qui
+il eut une fille nommée Fatime. Ses deux femmes et ses quatre enfans
+étaient en vie lorsqu'il partit de Bounda.</p>
+
+<a id="img003" name="img003"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img003.jpg" width="400" height="563" alt="" title="">
+<p>Plusieurs de ces brigands se jetèrent sur lui et le
+chargèrent de liens.</p></div>
+
+<p>Au mois de février 1730, le père de Job, ayant appris qu'il était arrivé
+un vaisseau anglais dans la Gambie, y envoya son fils accompagné de deux
+domestiques, pour vendre quelques esclaves et se fournir de diverses
+marchandises de l'Europe; mais il lui recommanda de ne pas passer la
+rivière, parce que les habitans de l'autre rive sont Mandingues, ennemis
+du royaume de Foula. Job ne s'étant point accordé avec le capitaine
+Pike, commandant du vaisseau anglais, renvoya ses deux domestiques à
+Bounda pour rendre compte de ses affaires à son père, et pour lui
+déclarer que sa curiosité le portait à voyager plus loin. Dans cette
+vue, il fit marché avec un négociant <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> qui entendait la langue
+des Mandingues, pour lui servit d'interprète et de guide. Ayant traversé
+la rivière de Gambie, il vendit ses Nègres pour quelques vaches. Un jour
+que la chaleur l'obligea de se rafraîchir, il suspendit ses armes à un
+arbre; elles consistaient dans un sabre à poignée d'or, un poignard du
+même métal, et un riche carquois rempli de flèches, dont le fils du roi,
+avec qui il avait été élevé, lui avait fait présent. Son malheur voulut
+qu'une troupe de Mandingues accoutumés au pillage passât dans le même
+lieu et le vît désarmé; sept ou huit de ces brigands se jetèrent sur lui
+et le chargèrent de liens, sans faire plus de grâce à son interprète.
+Ils commencèrent par lui raser la tête et le menton; ce qui fut regardé
+par Job comme le dernier outrage, quoiqu'ils pensassent moins à
+l'insulter qu'à le faire passer pour un esclave pris à la guerre.</p>
+
+<p>Le 27 de février ils le vendirent avec son interprète au capitaine Pike,
+et le 1<sup>er</sup> de mars ils les livrèrent à bord. Pike, apprenant de Job
+qu'il était le même qui avait traité de commerce avec lui quelques jours
+auparavant, et qu'il n'était esclave que par un coup du sort, lui permit
+de se racheter lui et son compagnon. Job envoya aussitôt chez un ami de
+son père, qui demeurait près du comptoir anglais de Djôr, en le faisant
+prier de donner avis de son infortune à Bounda. Mais, la distance étant
+de quinze journées, et le capitaine pressé de <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> mettre à la
+voile, le malheureux Job fut conduit au Maryland, dans la ville
+d'Annapolis, et livré à Michel Denton, facteur de Hunt, riche négociant
+de Londres. Il apprit ensuite, par quelques vaisseaux venus de la
+Gambie, que son père avait envoyé pour sa rançon plusieurs esclaves qui
+n'étaient arrivés qu'après le départ du vaisseau, et que Sambo, roi de
+Foula, avait déclaré la guerre aux Mandingues dans la seule vue de le
+venger.</p>
+
+<p>Denton vendit Job à un marchand nommé Tolsey, dans un canton qui
+appartient au Maryland. Tolsey l'employa d'abord au travail du tabac;
+mais, s'apercevant bientôt qu'il n'était pas propre à la fatigue, il
+rendit sa situation plus douce en le chargeant du soin de ses bestiaux.
+Job, assez libre dans cet emploi, se retirait assez souvent au fond d'un
+bois pour y faire ses prières. Il y fut aperçu par un jeune blanc, qui
+se fit un plaisir de l'interrompre, et souvent de l'outrager, en lui
+jetant de la boue au visage. Un traitement si cruel, joint à l'ignorance
+de la langue du pays, qui ne lui permettait pas de porter ses plaintes à
+personne, le jeta dans un tel désespoir, que, n'imaginant rien de plus
+terrible que ce qu'il éprouvait, il prit la résolution de s'échapper. Il
+traversa le bois au hasard jusqu'au comté de Kent, sur la baie Delaware,
+qui passe aujourd'hui pour une partie de la Pensylvanie, quoiqu'elle
+appartienne en effet au Maryland. Là, se présentant sans passe-port, et
+ne pouvant <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> expliquer sa situation, il fut arrêté au mois de
+juin 1731, en vertu de la loi contre les Nègres fugitifs qui est en
+vigueur dans toutes les colonies de l'Amérique. Bluet, alors établi dans
+cette contrée, et plusieurs autres marchands anglais, eurent la
+curiosité de le voir dans sa prison. Sur divers signes qu'ils lui
+firent, il écrivit deux ou trois lignes en arabe; et, les ayant lues, il
+prononça les mots <span class="italic">Allah</span> et <span class="italic">Mahomet</span>, qui furent aisément distingués
+par les habitans. Cette marque de sa religion, jointe au refus d'un
+verre de vin qui lui fut présenté, fit assez connaître qu'il était
+mahométan; mais on n'en devinait pas mieux qui il était, et comment il
+se trouvait dans le canton. Sa physionomie d'ailleurs, et ses manières
+composées ne permettaient pas de le regarder comme un homme du commun.</p>
+
+<p>Il se trouva parmi les Nègres du pays un vieux Iolof, qui entendit enfin
+son langage, et qui, l'ayant entretenu, expliqua aux Anglais le nom de
+son maître et les raisons de sa fuite. Ils écrivirent dans le lieu d'où
+il était parti. Tolsey vint le prendre lui-même et le traita fort
+civilement. Il le conduisit dans son habitation, où il prit soin de lui
+donner un endroit commode pour ses exercices de religion, et d'adoucir
+plus que jamais son esclavage. Job profita de la bonté de son maître
+pour écrire à son père. Sa lettre fut remise à Denton, qui devait en
+charger le capitaine Pike, au premier voyage qu'il ferait en Afrique;
+mais alors Pike étant parti pour <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> l'Angleterre, Denton envoya
+la lettre à M. Hunt. Pike avait mis à la voile pour l'Afrique,
+lorsqu'elle fut rendue à Londres; de sorte que Hunt fut obligé
+d'attendre une autre occasion. Dans l'intervalle, le célèbre Oglethorpe,
+ayant vu la lettre, qui était en arabe, et qu'il prit soin de faire
+traduire dans l'université d'Oxford, fut touché d'une si vive
+compassion, qu'il engagea Hunt, par une somme dont il lui fit son
+billet, à faire amener Job en Angleterre. Hunt écrivit aussitôt à son
+facteur d'Annapolis, qui racheta Job de Tolsey, et le fit partir sur <span class="italic">le
+William</span>, commandé par le capitaine Wright. Bluet, auteur de son
+histoire, fit le voyage sur le même vaisseau.</p>
+
+<p>Pendant quelques semaines que Job fut en mer, il acheva d'apprendre
+assez d'anglais pour se faire entendre et pour expliquer une partie de
+ses idées. Sa conduite et ses manières lui gagnèrent l'estime et
+l'amitié de tout l'équipage. En arrivant à Londres, au mois d'avril
+1733, il n'y trouva pas le généreux Oglethorpe, qui était parti pour la
+Géorgie; mais Hunt lui fournit un logement à Lime-House. Bluet, qui alla
+passer quelque temps à la campagne, l'ayant visité à son retour, lui
+trouva le visage fort abattu. Quelques personnes avaient demandé à
+l'acheter; et la crainte que sa rançon ne fût mise à trop haut prix, ou
+que de nouveaux maîtres ne le fissent partir pour quelque pays éloigné,
+le jetait dans une vive inquiétude. Bluet obtint de Hunt de le <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span>
+prendre dans sa maison de Cheshunt, au comté d'Hertfort, en promettant
+de ne pas disposer de lui sans le consentement de son maître: Job reçut
+beaucoup de caresses de tous les honnêtes gens du pays, qui parurent
+charmés de son entretien, et fort touchés de ses infortunes. On lui fit
+quantité de présens, et plusieurs personnes proposèrent de lever une
+somme par souscription pour payer le prix de sa liberté.</p>
+
+<p>Le jour qui précéda son retour à Londres, il reçut une lettre qui
+portait son adresse, et qui, étant venue sous une enveloppe au chevalier
+Bybia-Lake, avait été remise à la compagnie d'Afrique. L'auteur n'ajoute
+pas de qui elle était, quoiqu'il paraisse assez qu'elle venait de M.
+Oglethorpe; en conséquence, les directeurs de la compagnie ordonnèrent à
+M. Hunt de leur fournir le mémoire de toute la dépense qu'il avait faite
+pour Job. Elle montait à cinquante-neuf livres sterling, qui lui furent
+payées par la compagnie. Cependant Job n'était pas délivré de ses
+craintes. Il se figura qu'il aurait à payer une grande rançon lorsqu'il
+serait retourné dans son pays. La souscription n'était pas encore
+commencée. Bluet ayant renouvelé cette proposition, un homme de mérite
+entreprit de la faire réussir en souscrivant le premier. Son exemple fut
+suivi avec empressement. Enfin la somme étant remplie, Job obtint sa
+liberté, et la compagnie d'Afrique se chargea de son logement <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span>
+et de son entretien jusqu'à son départ.</p>
+
+<p>Il vécut quelque temps dans une situation tranquille, occupé à visiter
+ses amis et ses bienfaiteurs. Le chevalier Hans Sloane, qui était de ce
+nombre, l'employait souvent à traduire des manuscrits arabes et des
+inscriptions de médailles. Un jour qu'il était chez lui, il marqua une
+vive curiosité de voir la famille royale. Le chevalier lui promit de le
+satisfaire, lorsqu'il serait vêtu assez proprement pour paraître à la
+cour. Aussitôt les amis de Job lui firent faire un riche habit de soie
+dans la forme de son pays. Il fut présenté dans cet état au roi, à la
+reine, aux deux princes et aux princesses. La reine lui fit présent
+d'une belle montre d'or; et le même jour il eut l'honneur de dîner avec
+le duc de Montague et d'autres seigneurs, qui se réunirent ensuite pour
+lui faire présent d'une somme honnête. Le duc de Montague le mena
+souvent à sa maison de campagne, et, lui montrant les instrumens qui
+servent à l'agriculture et au jardinage, il chargea ses gens de lui en
+apprendre l'usage. Lorsque Job se vit près de son départ, le même
+seigneur fit faire pour lui un grand nombre de ces instrumens, qui
+furent mis dans des caisses et portés sur son vaisseau. Il reçut divers
+autres présens de plusieurs personnes de qualité jusqu'à la valeur de
+cinq cents livres sterling. Enfin, après avoir passé quatorze mois à
+Londres, il s'embarqua, au mois de juillet 1734, sur un <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span>
+vaisseau de la compagnie qui partait pour la rivière de Gambie.</p>
+
+<p>Job aborda au fort anglais le 8 d'août. Il était recommandé
+particulièrement par les directeurs de la compagnie au gouverneur et aux
+facteurs du pays. Ils le traitèrent avec autant de respect que de
+civilité. L'espérance de trouver quelqu'un de ses compatriotes au
+comptoir de Djôr, qui n'est qu'à sept journées de Bounda, le fit partir
+le 23 sur le sloop <span class="italic">la Renommée</span>, avec Moore, qui allait prendre la
+direction de ce comptoir. Le 26 au soir, ils arrivèrent à Damasensa.
+Job, se trouvant assis sous un arbre avec les Anglais, vit passer sept
+ou huit Nègres de la nation de ceux qui l'avaient fait esclave à trente
+milles du même lieu. Quoiqu'il fût d'un caractère modéré, il eut de la
+peine à se contenir; et son premier mouvement le portait à les tuer d'un
+sabre et de deux pistolets dont il était armé. Moore lui fit perdre
+cette pensée en lui représentant l'imprudence et le danger de son
+dessein. Ils firent approcher les Nègres pour leur adresser diverses
+questions, et leur demander particulièrement ce qu'était devenu le roi
+leur maître, qui avait jeté Job dans l'esclavage.</p>
+
+<p>Ils répondirent que ce prince avait perdu la vie d'un coup de pistolet
+qu'il portait ordinairement pendu au cou, et qui, étant parti par
+hasard, l'avait tué sur-le-champ. Il y avait beaucoup d'apparence que ce
+pistolet venait du capitaine Pike, et faisait partie des marchandises
+<span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> que le roi avait reçues pour le prix de Job. Aussi Job fut-il
+si transporté de joie, que, tombant à genoux, il remercia Mahomet
+d'avoir détruit son ennemi par les armes mêmes qui avaient été le prix
+de son crime; et se tournant vers Moore: «Vous voyez, lui dit-il, que le
+ciel n'a point approuvé que cet homme m'eût fait esclave, et qu'il a
+fait servir à sa punition les mêmes armes pour lesquelles j'ai été
+vendu. Cependant je dois lui pardonner, ajouta-t-il, parce que, si je
+n'avais pas été vendu, je ne saurais pas la langue anglaise, je n'aurais
+pas mille choses utiles et précieuses que je possède; je n'aurais pas vu
+un pays tel que l'Angleterre, et des hommes aussi généreux que j'en ai
+trouvé dans cette contrée.» Il n'y a guère d'Européen cultivé dont la
+reconnaissance s'exprimât plus éloquemment.</p>
+
+<p>Le sloop étant arrivé le premier de septembre à Djôr, Job dépêcha le 14
+un exprès à Bounda pour donner avis de son retour à ses parens. Ce
+messager était un Foula, qui se trouva de la connaissance de Job, et qui
+marqua une joie extrême de le revoir. C'était presque le seul Africain
+qu'on eût jamais vu revenir de l'esclavage. Job fit prier son père de ne
+pas venir au-devant de lui, parce que le voyage était trop long, et que,
+suivant l'ordre de la nature, c'étaient les jeunes gens, disait-il, qui
+devaient aller au-devant des <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> vieux. Il envoya quelques présens
+à ses femmes, et le Foula fut chargé de lui amener le plus jeune de ses
+fils, pour lequel il avait une affection particulière.</p>
+
+<p>Dans l'intervalle, Job ne cessa point de louer beaucoup les Anglais
+parmi les Nègres de sa nation. Il fit revenir les Africains de l'opinion
+où ils avaient toujours été que les esclaves étaient mangés ou tués,
+parce qu'on n'en voyait pas revenir un seul.</p>
+
+<p>Quatre mois se passèrent avant qu'il pût recevoir les moindres
+informations de Bounda. Son impatience le fit retourner à Djôr le 29
+janvier 1735. Le 14 du mois suivant, il vit arriver enfin le Foula avec
+des lettres; mais elles ne lui apportaient que de fâcheuses nouvelles.
+Son père était mort, avec la consolation néanmoins d'avoir appris en
+expirant le retour de son fils et le traitement qu'il avait reçu en
+Angleterre. Une des femmes de Job s'était remariée en son absence; et le
+second mari avait pris la fuite en apprenant l'arrivée du premier.
+Depuis trois ou quatre ans la guerre avait fait tant de ravage dans le
+pays de Bounda, qu'il n'y restait plus de bestiaux.</p>
+
+<p>Avec le messager il était arrivé un des anciens amis de Job, qui fut
+charmé de le revoir, mais qui parut fort touché de la mort de son père
+et des malheurs de sa patrie. Il protesta qu'il pardonnait à sa femme,
+et même à l'homme qui l'avait épousée. Ils <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> avaient raison,
+disait-il, de me croire mort, puisque j'étais passé dans un pays d'où
+jamais aucun Foula n'est revenu. Ses entretiens avec son ami durèrent
+trois ou quatre jours, sans autre interruption que celle des repas et du
+sommeil.</p>
+
+<p>Lorsque Moore quitta l'Afrique, il laissa Job à Djôr avec le gouverneur
+Hull, prêts à partir tous deux pour Yanimarriou, d'où ils devaient se
+rendre à la forêt des Gommiers, qui est proche de Bounda. Job le chargea
+de plusieurs lettres pour le duc de Montague, la compagnie d'Afrique,
+Oglethorpe, et ses principaux bienfaiteurs. Elles étaient remplies des
+plus vives marques de sa reconnaissance et de son affection pour la
+nation anglaise.</p>
+
+<p>Ses qualités naturelles étaient excellentes. Il avait le jugement
+solide, la mémoire facile, et beaucoup de netteté dans les idées; il
+raisonnait avec beaucoup de modération et d'impartialité. Tous ses
+discours portaient le caractère du bon sens, de la bonne foi, et d'un
+amour ardent pour la vérité.</p>
+
+<p>Sa pénétration se fit remarquer dans une infinité d'occasions. Il
+concevait sans peine le mécanisme des instrumens. Après lui avoir fait
+voir une pendule et une charrue, on lui en montra les pièces séparées,
+qu'il rejoignit lui-même sans le secours de personne.</p>
+
+<p>Sa mémoire était si extraordinaire, qu'ayant <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> appris l'Alcoran
+par c&oelig;ur à quinze ans, il en fit trois copies de sa main en
+Angleterre, sans autre modèle que celui qu'il portait dans sa tête, et
+sans se servir même de la première copie pour faire les deux autres. Il
+souriait lorsqu'il entendait parler d'oubli, comme d'une faiblesse dont
+il n'avait pas l'idée. Cette mémoire paraîtra moins surprenante, si l'on
+fait réflexion qu'ayant nécessairement peu d'idées acquises, celles qui
+se plaçaient dans sa tête s'y gravaient avec plus de facilité et moins
+de confusion. C'est par cette raison que dans la première jeunesse on
+apprend et l'on retient plus aisément: l'organe est neuf, et l'esprit a
+moins de distractions. C'est quand les traces d'une infinité d'objets
+divers se sont multipliées dans le cerveau que leur nombre et leur
+variété commencent à nuire à leur ordre, qu'elles se confondent et
+s'effacent en même temps que l'organe perd de son énergie, comme la
+planche du graveur ne rend plus que des traits vagues et confus
+lorsqu'on en a trop renouvelé les empreintes.</p>
+
+<p>Il avait cette sorte de compassion générale qui rend le c&oelig;ur sensible
+à tout. Dans la conversation, il entendait la plaisanterie. Ses
+inclinations douces et religieuses n'excluaient pas le courage. Il
+racontait que, passant un jour dans le pays des Arabes avec quatre de
+ses domestiques, il avait été attaqué par quinze de ces vagabonds, qui
+sont une sorte de bandits ou de voleurs. Il se mit en défense, <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span>
+et, plaçant un de ses gens pour observer l'ennemi, il se disposa
+fièrement au combat avec les trois autres. Il perdit un homme dans
+l'action, et lui-même fut blessé au bras d'un coup d'épée; mais ayant
+tué le capitaine arabe et deux de ces brigands, il força le reste de
+prendre la fuite. Un autre jour, ayant trouvé une des vaches de son père
+à moitié dévorée, il résolut de prendre le monstre dont elle avait été
+la proie. Il se plaça sur un arbre près de la vache, et vers le soir il
+vit paraître deux lions qui s'avancèrent à pas lents et jetant leurs
+regards autour d'eux avec un air de défiance. L'un s'étant approché, Job
+le perça d'une flèche empoisonnée qui le fit tomber sur la place. Le
+second qui vint ensuite fut aussi blessé; mais il eut la force de
+s'éloigner en rugissant, et le lendemain il fut trouvé mort à cinq cents
+pas du même lieu.</p>
+
+<p>Il avait de l'aversion pour les peintures; on eut beaucoup de peine à le
+faire consentir qu'on tirât son portrait. Lorsque la tête fut achevée,
+on lui demanda dans quels habits il voulait paraître; et sur le choix
+qu'il fit de l'habillement de son pays, on lui dit qu'on ne pouvait le
+satisfaire sans avoir vu les habits dont il parlait, ou du moins sans en
+avoir entendu la description. «Pourquoi donc, répliqua Job, vos peintres
+veulent-ils représenter Dieu qu'ils n'ont jamais vu?»</p>
+
+<p>Sa religion était le mahométisme; mais il rejetait les notions d'un
+paradis sensuel et <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> d'autres traditions qui sont reçues parmi
+les Turcs. Le fond de ses principes était l'unité de Dieu, dont il ne
+prononçait jamais le nom sans quelque témoignage particulier de respect.
+Les idées qu'il avait de cet Être-Suprême et d'un état futur parurent
+fort justes aux Anglais; mais il était si ferme dans la persuasion de
+l'unité divine, qu'il fut impossible de le faire raisonner paisiblement
+sur la Trinité. On lui avait donné un nouveau Testament dans sa langue.
+Il le lut; et, s'expliquant avec respect sur ce livre, il commença à
+déclarer que, l'ayant examiné fort soigneusement, il n'y avait pas
+trouvé un mot d'où l'on pût conclure qu'il y eût trois dieux.</p>
+
+<p>Il ne mangeait la chair d'aucun animal, s'il ne l'avait tué de ses
+propres mains. Cependant il ne faisait pas difficulté de manger du
+poisson; mais il ne voulait jamais toucher à la chair de porc.</p>
+
+<p>Pour un homme qui avait reçu son éducation en Afrique, les Anglais
+jugèrent que son savoir n'était pas méprisable. Il leur rendit compte
+des livres de son pays. Leur nombre ne surpasse pas trente. Ils sont
+écrits en arabe, et la religion seule en fait la matière. Job savait
+fort bien la partie historique de la Bible. Il parlait respectueusement
+des vertueux personnages qui sont nommés dans l'Écriture sainte, surtout
+de Jésus-Christ, qu'il regardait comme un prophète digne d'une plus
+longue vie, et qui aurait fait beaucoup de bien <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> dans le monde,
+s'il n'eût péri malheureusement par la méchanceté des Juifs. Mahomet,
+disait-il, fut envoyé après lui pour confirmer et perfectionner sa
+doctrine. Enfin Job se comparait souvent à Joseph, fils du patriarche
+Jacob; et lorsqu'il eut appris que, pour le venger, Sambo, roi de Foula,
+avait déclaré la guerre aux Mandingues, il protesta qu'il aurait
+souhaité pouvoir l'empêcher, parce que ce n'étaient pas les Mandingues,
+mais Dieu qui l'avait envoyé dans une terre étrangère.</p>
+
+<p>Son historien joint ici quelques détails sur le pays de ce prince.</p>
+
+<p>Les esclaves du pays de Bounda, et la plus vile partie du peuple, y sont
+employés à cultiver la terre, à préparer le blé, le pain et les autres
+alimens. L'agriculture est pour eux un exercice fort pénible, parce
+qu'ils n'ont pas d'instrumens propres à labourer la terre, ni même à
+couper les grains dans leur maturité. Ils sont obligés, pour faire leur
+moisson, d'arracher le blé avec les racines; et pour le réduire en
+farine, ils le broient entre deux pierres avec les mains. Leur travail
+n'est pas moins pénible pour transporter et pour bâtir; car tout
+s'exécute à force de bras.</p>
+
+<p>Les personnes de distinction qui se piquent de lecture et d'étude n'ont
+pas d'autres lumières pendant la nuit que celle de leur feu. Cependant
+c'est le temps de l'obscurité qu'ils emploient à cet exercice, parce
+que, dans les <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> principes du pays, le jour est pour l'usage de
+ce qu'on sait, et la nuit pour s'instruire. Une partie des habitans
+s'occupe de la chasse, surtout de celle des éléphans, et fait un
+commerce d'ivoire assez considérable. Job racontait qu'un de ses gens,
+accoutumé à la chasse, avait vu un éléphant surprendre un lion, le
+porter près d'un bois, fendre un arbre, mettre la tête de son ennemi
+entre les deux parties du tronc, et le laisser dans cet état pour y
+périr. Quoique ce récit paraisse fabuleux, il est rendu plus
+vraisemblable par un autre exemple dont Job avait été témoin lui-même.
+Un jour qu'il était à la chasse, il vit un éléphant transporter un lion
+dans un endroit marécageux, et lui tenir la tête enfoncée dans la boue
+pour l'étouffer. En supposant la vérité de ces deux faits, il faut
+conclure que le lion et l'éléphant se portent une haine mortelle.</p>
+
+<p>Le poison dans lequel les Nègres trempent leurs flèches est le suc d'un
+certain arbre dont les qualités sont si malignes, qu'en peu de temps le
+sang se trouve infecté par la moindre blessure, et l'animal le plus
+vigoureux devient stupide et perd le sentiment; ce qui n'empêche pas les
+habitans de manger la chair des animaux qu'ils tuent avec leurs flèches.
+Aussitôt qu'ils les voient tomber, ils s'approchent et leur coupent la
+gorge: cette opération fait sortir apparemment le poison avec le sang.
+Les hommes qui sont blessés des mêmes flèches se guérissent <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span>
+avec une herbe dont la vertu est infaillible, lorsqu'elle est
+immédiatement appliquée sur la blessure. L'auteur prend ici l'occasion
+d'assurer, comme le fruit particulier de son expérience et de ses
+lumières, 1º que, dans tous les pays qui produisent des bêtes féroces,
+il ne s'en trouve pas qui attaquent volontairement l'homme, si elles
+trouvent le moyen de s'échapper par la fuite; 2º qu'il n'y a pas de
+poison violent, de quelque espèce qu'on le suppose, qui n'ait son
+antidote; et que généralement la nature a placé l'antidote près du
+poison. Cette dernière assertion paraît plus fondée que l'autre; je
+crois qu'il sera toujours fort peu sûr de rencontrer un lion ou un tigre
+quand il aura faim. Le loup, naturellement timide, attaque l'homme quand
+il n'a trouvé ni proie ni nourriture; et les singes, quand ils se
+sentent les plus forts, se jettent sur le voyageur par un instinct de
+férocité.</p>
+
+<p>Les mariages, dans le pays de Job, se font avec peu de formalités.
+Lorsqu'un père est résolu de marier son fils, il fait ses propositions
+au père de la fille; elles consistent dans l'offre d'une certaine somme
+que le père du mari doit donner à la femme pour lui servir de douaire.
+Si cette offre est acceptée, les deux pères et le jeune homme se rendent
+chez le prêtre, déclarent leur convention, et le mariage passe aussitôt
+pour être conclu; il ne reste qu'une difficulté, qui consiste à tirer
+l'épouse de la maison paternelle. Tous ses cousins s'assemblent
+<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> devant la porte pour en disputer l'entrée, mais le mari trouve
+le moyen de se les concilier par des présens. Il fait paraître alors un
+de ses parens, bien monté, avec la commission de lui amener sa femme à
+cheval; mais à peine est-elle en croupe, que les femmes commencent leurs
+lamentations et s'efforcent de l'arrêter. Cependant les droits du mari
+l'emportent; il reçoit celle qui doit être la compagne de sa vie. Il
+fait éclater sa joie par les festins qu'il donne à ses amis. Les
+réjouissances durent plusieurs jours; sa femme est la seule qui n'y est
+point appelée: elle n'est vue de personne, pas même de son mari, aux
+yeux duquel la loi veut que pendant trois ans elle paraisse toujours
+voilée. Ainsi Job, qui n'en avait passé que deux avec la sienne
+lorsqu'il tomba dans l'esclavage, et qui avait eu d'elle une fille, ne
+l'avait point encore vue sans voile. Pour éviter les jalousies et les
+querelles, les maris font un partage égal du temps entre leurs femmes;
+et leur exactitude à l'observer va si loin, que pendant qu'une femme est
+en couches ils passent seuls dans leur appartement toutes les nuits qui
+lui appartiennent. Ils ont le droit de renvoyer celles qui leur
+déplaisent, mais en leur laissant la somme qu'elles ont reçue pour dot.
+Une femme est libre de se remarier après ce divorce, et n'en trouve pas
+moins l'occasion; au lieu que, si c'est elle qui abandonne son mari,
+non-seulement elle perd sa dot, mais elle tombe dans un mépris <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span>
+qui lui ôte l'espérance de faire un second mariage.</p>
+
+<p>Outre la circoncision, qui est en usage pour tous les enfans mâles, il y
+a une sorte de baptême pour les deux sexes. Au septième jour de la
+naissance, le père, dans une assemblée de parens et d'amis, donne un nom
+à l'enfant, et le prêtre l'écrit sur un petit morceau de bois poli. On
+tue ensuite pour le festin une vache ou une brebis, suivant les
+richesses de la famille; on la mange sur-le-champ, et le reste est
+distribué aux pauvres. Après quoi, le prêtre lave l'enfant dans une eau
+pure, transcrit son nom sur un morceau de papier qu'il roule
+soigneusement, et le lui attache autour du cou pour y demeurer jusqu'à
+ce qu'il tombe de lui-même.<a href="#tam"><span class="smaller">(Lien vers la table des matières.)</span></a></p>
+
+<h2>CHAPITRE <abbr title="3">III.</abbr></h2>
+
+<p class="title">M&oelig;urs et usages des Iolofs, des Foulas et des Mandingues. Langage.
+Religion.</p>
+
+
+<p>Nous avons souvent parlé de ces peuples dans la relation des voyages sur
+les côtes où ils sont répandus. Nous voulons rassembler ici les
+observations les plus importantes des voyageurs sur les trois nations
+les mieux connues de cette latitude. Les Iolofs habitent le long de
+l'Océan, entre le fleuve de Sénégal et la Gambie. Les Foulas sont situés
+au nord, au sud et à l'est du Sénégal. Les Mandingues occupent <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span>
+les deux bords de la Gambie, et se mêlent partout aux deux autres
+nations.</p>
+
+<p>Une des principales qualités qui se font remarquer dans les Iolofs, et
+qui paraît leur être commune avec tous les Nègres de la côte, c'est,
+comme on l'a déjà dit, le penchant au vol; mais ils ont une adresse à
+voler qui leur est particulière.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sur les mains d'un voleur qu'il faut avoir les yeux
+ouverts, c'est sur ses pieds. Comme la plupart des Nègres marchent pieds
+nus, ils acquièrent autant d'adresse dans cette partie que nous en avons
+aux mains. Ils ramassent une épingle à terre. S'ils voient un morceau de
+fer, un couteau, des ciseaux, et toute autre chose, ils s'en approchent;
+ils tournent le dos à la proie qu'ils ont en vue; ils vous regardent en
+tenant les mains ouvertes. Pendant ce temps ils saisissent l'instrument
+avec le gros orteil; et, pliant le genou, ils lèvent le pied
+par-derrière jusqu'à leurs pagnes, qui servent à cacher le vol; et, le
+prenant avec la main, ils achèvent de le mettre en sûreté.</p>
+
+<p>Ils n'ont pas plus de probité à l'égard de leurs compatriotes de
+l'intérieur des terres, qu'ils appellent <span class="italic">montagnards</span>. Lorsqu'ils les
+voient arriver pour le commerce, sous prétexte de servir à transporter
+leurs marchandises ou de leur rendre l'office d'interprètes, ils leur
+dérobent une partie de ce qu'ils ont apporté.</p>
+
+<p>Leur avidité barbare va bien plus loin, car <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> il s'en trouve qui
+vendent leurs enfans, leurs parens et leurs voisins. Pour cette perfidie
+on s'adresse à ceux qui ne peuvent se faire entendre des Français. Ils
+les conduisent au comptoir pour y porter quelque chose, et, feignant que
+ce sont des esclaves achetés, ils les vendent, sans que ces malheureuses
+victimes puissent s'en défier, jusqu'au moment qu'on les enferme ou
+qu'on les charge de chaînes. Un vieux Nègre, ayant résolu de vendre son
+fils, le conduisit au comptoir. Mais ce fils, qui se défia de ce
+dessein, se hâta de tirer un facteur à l'écart et de vendre lui-même son
+père. Lorsque ce vieillard se vit environné de marchands prêts à
+l'enchaîner, il s'écria qu'il était le père de celui qui l'avait vendu.
+Le fils protesta le contraire, et le marché demeura conclu; mais
+celui-ci, retournant en triomphe, rencontra le chef du canton qui le
+dépouilla de ses richesses mal acquises, et vint le vendre au même
+marché. Tous ces crimes sont la suite d'un plus grand, celui de les
+acheter.</p>
+
+<p>Quantité de petits Nègres des deux sexes sont enlevés tous les jours par
+leurs voisins, lorsqu'ils s'écartent dans les bois, sur les chemins, ou
+dans les plantations, pour chasser les oiseaux qui viennent manger le
+millet et les autres grains. Dans le temps de la famine, un grand nombre
+de Nègres se vendent eux-mêmes pour s'assurer du moins la vie.</p>
+
+<p>Leur pauvreté est extrême. Ils ont pour tout bien quelques bestiaux. Les
+plus riches n'en <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> ont pas plus de quarante ou cinquante, avec
+deux ou trois chevaux, et le même nombre d'esclaves. Il est très-rare
+qu'on leur trouve de l'or pour la valeur d'onze on douze pistoles.</p>
+
+<p>Dans quelques pays des Nègres, la couronne est héréditaire; dans
+d'autres, elle est élective. À la mort d'un prince héréditaire, c'est
+son frère, et non son fils, qui lui succède; mais, après la mort du
+frère, le fils est appelé au trône, et le laisse de même à son frère.
+Dans quelques pays héréditaires, c'est au premier neveu par les s&oelig;urs
+que tombe la succession, parce que la propagation du sang royal ne leur
+paraît certaine que par cette voie, tant ils comptent peu sur la
+fidélité des femmes.</p>
+
+<p>Dans les royaumes électifs, trois ou quatre des plus grands personnages
+de la nation s'assemblent après la mort du roi pour lui choisir un
+successeur, et se réservent le pouvoir de le déposer ou de le bannir
+lorsqu'il manque à ses obligations. Cet usage devient la source d'une
+infinité de guerres civiles, parce qu'un roi déposé entreprend
+ordinairement de se rétablir malgré les constitutions.</p>
+
+<p>Il n'y a point dans l'univers d'autorité plus absolue et plus respectée
+que celle de ces monarques nègres. Elle ne se soutient que par la
+rigueur. Les punitions pour les moindres défauts de respect ou
+d'obéissance sont, la mort, la confiscation des biens, et l'esclavage de
+toute la famille des coupables. Le peuple est moins à plaindre que les
+grands, parce que, dans ces <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> occasions, il n'a que l'esclavage
+à redouter. Barbot raconte que, sous les plus légers prétextes, sans
+égard pour le rang ni pour la profession, un roi fait vendre à son gré
+ses sujets. L'alcade de Rufisque vendit aux Français de Gorée, par
+l'ordre exprès du damel, un marabout qui avait manqué à quelque devoir
+du pays. Ce malheureux prêtre fut plus de deux mois sur le vaisseau sans
+vouloir prononcer une parole. Comme la volonté des princes est une loi
+souveraine, ils imposent des taxes arbitraires qui réduisent tous leurs
+sujets à la dernière pauvreté.</p>
+
+<p>Dans le royaume de Barsalli ou Boursalum, il n'y a que le roi et sa
+famille qui aient le droit de coucher sous des espèces d'étoffes qui
+servent de défense contre les mouches et les mosquites. L'infraction de
+cette loi est punie de l'esclavage. Un Iolof qui aurait la hardiesse de
+s'asseoir sans ordre sur la même natte que la famille royale, est sujet
+au même châtiment. L'orgueil et la tyrannie siégent donc sur des nattes
+comme sur la pourpre! Mais, malgré tant de hauteur, les princes iolofs
+sont des mendians si peu capables de honte, que, s'ils aperçoivent à
+l'étranger qui les visite quelque chose qui leur plaise, comme un
+manteau, des bas, des souliers, une épée, un chapeau, etc., ils
+demandent successivement qu'on leur permette d'en faire l'essai, et se
+mettent par degrés en possession de toute la parure.</p>
+
+<p>Les épreuves du fer chaud et de l'eau bouillante, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> ces anciens
+monumens de notre barbarie, se retrouvent dans la jurisprudence des
+Nègres; et la corruption, qui déshonore si souvent la nôtre, ne leur est
+pas étrangère.</p>
+
+<p>Deux petits rois, oncle et neveu, tous deux tributaires du damel, étant
+en contestation pour les droits de leur souveraineté, résolurent de
+remettre, la décision de leur différent au sort des armes ou à la
+sentence du damel; et ce prince leur ayant fait défendre les voies
+violentes, ils furent obligés de venir à celles de l'autorité. Le jour
+marqué pour leurs explications, ils se rendirent dans une grande place,
+qui est vis-à-vis du palais royal, tous deux accompagnés d'un nombreux
+cortége, qui formait deux bataillons armés de dards, de flèches, de
+zagaies et de couteaux à la mauresque. Ils se postèrent l'un vis-à-vis
+de l'autre, à trente pas de distance. Le damel parut bientôt à la tête
+de six cents hommes. Il montait un fort beau cheval de Barbarie, et alla
+se placer au milieu des deux rivaux. Quoiqu'ils parlassent tous la même
+langue, ils employèrent des interprètes pour s'expliquer. Le neveu, qui
+était fils du dernier roi, finit sa harangue en représentant que les
+domaines contestés devaient lui appartenir de plein droit, puisque le
+ciel les avait donnés à son père, et qu'il attendait par conséquent de
+l'équité du damel la confirmation d'un titre qui ne pouvait lui être
+disputé sans injustice. Après l'avoir écouté fort attentivement, le
+damel lui répondit <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> d'un air majestueux: «Ce que le ciel vous a
+donné, je vous le donne à son exemple.» Une réponse si positive dissipa
+aussitôt le parti opposé. Les guiriots, avec leurs instrumens et leurs
+tambours, célébrèrent les louanges du vainqueur. Ils lui répétèrent
+mille fois que le damel lui avait rendu justice, qu'il était plus beau,
+plus riche, plus puissant et plus courageux que son rival. Mais, tandis
+qu'il n'était occupé que de son bonheur, il fut surpris de s'en voir
+dépouillé le jour suivant. Le damel, corrompu par des présens, révoqua
+la sentence qu'il avait portée, et rétablit l'oncle à la place du neveu.
+Ce revers de fortune fit changer d'objet aux chants des guiriots. Toutes
+leurs louanges furent pour celui qu'ils avaient décrié par leurs
+satires<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.</p>
+
+<p>Les rois nègres entreprennent la guerre sur les moindres prétextes; mais
+les batailles ne sont que des escarmouches. Dans tout le royaume du
+damel à peine se trouverait-il assez de chevaux pour former deux cents
+hommes de cavalerie. Ce prince n'a pas besoin de provisions de bouche
+quand il est en campagne: toutes les femmes lui fournissent des vivres
+sur son passage.</p>
+
+<p>Les armes de la cavalerie sont la zagaie, <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> sorte de javeline
+fort longue, et trois ou quatre dards de la forme des flèches, avec
+cette différence que la tête en est plus grosse, et qu'étant dentelée,
+elle déchire la blessure lorsqu'on la retire après le coup. Tous les
+cavaliers sont si chargés de grisgris, qu'ils ne peuvent faire quatre
+pas, s'ils sont démontés; ils lancent assez loin leurs zagaies. Avec ces
+armes, ils ont un cimeterre et un couteau à la mauresque, long d'une
+coudée sur deux doigts de largeur. Quoique chargés de tant d'instrumens,
+ils ont les bras et les mains libres, de sorte qu'ils peuvent charger
+avec beaucoup de vigueur.</p>
+
+<p>L'infanterie est armée d'un cimeterre, d'une javeline et d'un carquois
+rempli de cinquante ou soixante flèches empoisonnées, dont les blessures
+causent infailliblement la mort, pour peu que les remèdes soient
+différés. Les dents de ces flèches ne causent pas des effets moins
+dangereux, puisque, ne pouvant être retirées, il faut qu'elles
+traversent la partie dans laquelle elles sont entrées. L'arc est composé
+d'un roseau fort dur qui ressemble au bambou; la corde est d'une autre
+sorte de bois, et est jointe à l'arc avec beaucoup d'art. Les Nègres, en
+général, se servent de leurs arcs avec tant d'adresse, que de cinquante
+pas ils sont sûrs de frapper un écu. Ils marchent sans ordre et sans
+discipline au milieu même du pays qu'ils attaquent. Leurs guiriots les
+excitent au combat par le son de leurs instrumens.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils sont à la portée de leurs armes, <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> l'infanterie fait
+une décharge de ses flèches, et la cavalerie lance ses dards; on en
+vient ensuite à la zagaie. Ils épargnent néanmoins leurs ennemis, dans
+l'espérance de faire un plus grand nombre d'esclaves; c'est le sort de
+tous les prisonniers, sans distinction d'âge ni de rang. Malgré les
+ménagemens qu'ils observent dans la mêlée, comme ils combattent nus et
+qu'ils sont fort adroits, leurs guerres sont toujours fort sanglantes.
+D'ailleurs ils aiment mieux perdre la vie que de s'exposer au moindre
+reproche de lâcheté, et ce motif les anime autant que la crainte de
+l'esclavage.</p>
+
+<p>Si le premier choc ne décide pas de la victoire, ils renouvellent
+souvent le combat pendant plusieurs jours. Enfin, lorsqu'ils commencent
+à se lasser de verser du sang, ils envoient de chaque côté les marabouts
+pour négocier la paix; et, s'ils conviennent des articles, ils jurent
+sur l'Alcoran et par Mahomet d'être fidèles à les observer. Il n'y a
+jamais de composition pour les prisonniers. Ceux qui ont le malheur
+d'être pris demeurent les esclaves de celui qui les a touchés le
+premier.</p>
+
+<p>Si l'on veut avoir une idée de ces misérables brigands que les
+historiens appellent <span class="italic">rois</span>, il n'y a qu'à voir dans Le Maire et dans
+Moore le portrait qu'ils tracent des princes qui de leur temps régnaient
+en Afrique.</p>
+
+<p>Le roi, qui porte le titre de <span class="italic">brack</span>, et qui gouverne la contrée que
+nous nommons Oualo, est si pauvre, dit Le Maire, qu'il manque souvent
+<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> de millet pour se nourrir. Il aime les chevaux jusqu'à se
+priver de la nourriture pour fournir à leur entretien, comme maître
+Jacques dans <span class="italic">l'Avare</span>; il leur donne le grain dont il devrait se
+nourrir, et se contente ordinairement d'une pipe de tabac et de quelques
+verres d'eau-de-vie. La nécessité le force souvent de faire des
+incursions dans les cantons les plus faibles de son voisinage, où il
+enlève les bestiaux et des esclaves qu'il vend aux Français pour de
+l'eau-de-vie. Lorsqu'il voit baisser sa provision de cette liqueur, il
+enferme le reste dans une petite cantine, dont il donne la clef à
+quelqu'un de ses favoris, avec ordre de la porter à vingt ou trente
+lieues de sa demeure, pour se mettre lui-même dans la nécessité de s'en
+priver. S'il exerce sa tyrannie sur ses voisins, il garde encore moins
+de ménagement pour ses propres sujets. Son usage est d'aller de ville en
+ville avec toute sa cour, qui est composée d'environ deux cents Nègres,
+la plupart infectés de tous les vices des blancs, et de demeurer dans
+chaque lieu jusqu'à ce qu'il en ait mangé toute les provisions. Ceux qui
+ont la hardiesse de s'en plaindre sont vendus pour l'esclavage.</p>
+
+<p>Ceux des Iolofs qui bordent immédiatement la Gambie habitent les
+royaumes de Barsalli et du bas Yani. Le roi de Barsalli gouverne avec
+une autorité absolue, et sa famille est si respectée, que tous ses
+peuples se prosternent la face en terre lorsqu'ils paraissent devant
+<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> quelque personne de son sang. Cependant il vit dans l'égalité
+avec sa milice. Chaque soldat a la même part au butin de la guerre, et
+le roi ne prend que ce qui est nécessaire à ses besoins. Cette loi,
+qu'il s'est imposée, ne lui permet guère de quitter les armes; car
+aussitôt qu'il a consommé les fruits d'une guerre, il est obligé, pour
+satisfaire son acidité et celle de ses gens, de chercher quelque
+nouvelle proie.</p>
+
+<p>En 1732, c'est-à-dire dans le temps que Moore était en Afrique, le roi
+de Barsalli était un prince d'une humeur si emportée, qu'au moindre
+ressentiment il ne faisait pas difficulté de tirer sur celui dont il se
+croyait offensé. Moore n'ajoute pas si c'était un coup de flèche ou
+d'arme à feu; mais cette fureur était d'autant plus dangereuse, que le
+roi tirait fort adroitement; quelquefois, lorsqu'il se rendait sur une
+chaloupe de la compagnie, à Cahone, qui était une de ses propres villes,
+il se faisait un amusement de tirer sur tous les canots qui passaient,
+et dans la journée il tuait toujours un homme ou deux. Quoiqu'il eût un
+grand nombre de femmes, il n'en menait jamais plus de deux avec lui. Il
+avait plusieurs frères; mais il était rare qu'il leur parlât ou même
+qu'il les reçût dans sa compagnie. S'ils obtenaient cet honneur, ils
+n'étaient pas dispensés de la loi commune qui oblige tous les Nègres à
+se jeter de la poussière sur le front lorsqu'ils approchent de leur roi:
+cependant ils sont les héritiers de la couronne après lui; mais dans le
+<span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> royaume de Barsalli, elle est ordinairement disputée par les
+enfans du roi mort, et c'est au plus fort qu'elle demeure.</p>
+
+<p>On peut prendre une grande idée de leur adresse à dompter et à manéger
+les chevaux, si l'on en juge par ce que raconte Moore d'un des princes
+de Barsalli qu'il nomme Haman Sica. Il montait un cheval blanc de lait
+d'une grande beauté, avec la crinière longue et une des plus belles
+queues du monde. Les étriers de Haman étaient courts, de la largeur et
+de la longueur de ses pieds; de sorte qu'il pouvait se lever facilement
+et s'y soutenir en courant à toute bride, tirer un fusil, lancer son
+dard ou sa zagaie avec autant de liberté qu'à pied. Il portait toujours
+à la main une lance de douze pieds de long, qu'il tenait droite et
+appuyée par le bas sur son étrier entre ses orteils; mais, lorsqu'il
+exerçait son cheval, en lui faisant faire des courbettes, il la secouait
+au-dessus de sa tête, comme s'il eût été prêt à combattre. Je l'ai vu
+plusieurs fois, dit Moore, monté sur ce beau cheval, auquel il faisait
+faire des exercices surprenans; il le faisait quelquefois avancer
+quarante ou cinquante pas sur les deux pieds de derrière, sans toucher
+la terre avec ceux de devant; quelquefois, lui faisant courber les
+jambes, il le faisait passer ventre à terre sous les portes des
+Mandingues, qui n'ont pas plus de quatre pieds de hauteur.</p>
+
+<p>On a déjà vu que les Foulas du Siratik occupent un pays fort étendu,
+sous le gouvernement <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> d'un roi qui leur est propre; mais ceux
+qui habitent les deux bords de la Gambie vivent dans la dépendance des
+Mandingues, parmi lesquels ils ont formé des établissemens par
+intervalles. Il y a beaucoup d'apparence que c'est la famine ou la
+guerre qui les a chassés de leur pays. Les voyageurs disent beaucoup
+plus de bien de ces Foulas de la Gambie que de tous les autres Nègres du
+même pays.</p>
+
+<p>Quoiqu'ils aient quelques habitations fixes, la plupart mènent une vie
+errante, avec leurs bestiaux, qu'ils conduisent dans les cantons bas ou
+élevés, suivant qu'ils y sont forcés par les pluies. Lorsqu'ils
+rencontrent quelque bon pâturage, ils s'y établissent avec la permission
+du roi, et y restent tant qu'il y a de l'herbe. La vie des hommes est
+fort pénible. Outre le travail de leur profession, ils ont sans cesse à
+se défendre contre les bêtes féroces sur la terre, et contre les
+crocodiles sur le bord des rivières. La nuit ils rassemblent leurs
+bestiaux au centre de leurs tentes et de leurs cabanes; ils allument
+quantité de feux, et font la garde autour du troupeau. Jobson, ayant eu
+occasion de traiter souvent avec eux pour des vaches et des chèvres,
+faisait avertir le chef d'un de ces troupeaux, qui se présentait couvert
+de mouches dans toutes les parties du corps, surtout aux mains et au
+visage. Quoiqu'elles fussent de la même espèce que celles qui
+tourmentent les chevaux en Europe, il en était si peu incommodé, qu'il
+ne prenait pas <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> la peine de lever la main pour les chasser,
+tandis que Jobson, piqué jusqu'au sang, était forcé de s'en défendre
+avec une branche d'arbre.</p>
+
+<p>Ces peuples ressemblent beaucoup aux Arabes, dont la langue s'apprend
+dans leurs écoles, et en général ils sont plus versés dans cette langue
+que les Européens dans la langue latine; ils la parlent presque tous,
+quoiqu'ils aient leur propre langue qui se nomme le foula.</p>
+
+<p>Ils ont des chefs qui les gouvernent avec douceur; ils vivent en société
+et bâtissent des villes, sans être assujettis au prince dans les terres
+duquel ils s'établissent. S'ils reçoivent quelque mauvais traitement de
+lui ou de sa nation, ils détruisent leur ville pour aller s'établir dans
+quelque autre lieu. La forme de leur gouvernement se soutient sans
+peine, parce qu'ils sont d'un caractère doux et paisible. Ils ont des
+notions si parfaites de justice et de bonne foi, que celui qui les
+blesse est regardé avec horreur de toute la nation, et ne trouve
+personne qui prenne parti pour lui contre le chef. Comme on n'a pas de
+passion dans ce pays pour la propriété des terres, et que les Foulas
+d'ailleurs se mêlent peu de l'agriculture, les rois leur accordent
+volontiers la liberté de s'établir dans leurs états. Ils ne cultivent
+que les environs de leurs villes ou de leurs camps, pour en tirer leurs
+véritables nécessités: c'est du tabac, du coton, du maïs, du riz, du
+millet et d'autres sortes de grains.</p>
+
+<p>L'industrie et la frugalité des Foulas leur <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> fait recueillir
+plus de blé et de coton qu'ils n'en consomment; ils les vendent à bon
+marché. Ils sont très-hospitaliers, mais entre eux. Qu'un Foula tombe
+dans l'esclavage, tous les autres se réunissent pour racheter sa
+liberté. Ils ne laissent jamais un homme de leur nation dans le besoin;
+ils prennent soin des vieillards, des aveugles et des boiteux. Leurs
+armes sont la lance, la zagaie, l'arc et les flèches, des coutelas fort
+courts qu'ils appellent <span class="italic">fongs</span>, et même le fusil, dans l'occasion. Ils
+se servent de tous ces instrumens avec beaucoup d'adresse. On les voit
+chercher ordinairement à s'établir près de quelque ville des Mandingues;
+ils sont encore attachés au paganisme, et ne se font pas faute de boire
+de l'eau-de-vie ou d'autres liqueurs.</p>
+
+<p>Leur industrie est si reconnue pour élever et nourrir des bestiaux, que
+les Mandingues leur abandonnent le soin de leurs troupeaux.</p>
+
+<p>Ils ont pourtant leurs superstitions comme les autres Nègres. S'ils
+apprennent qu'on ait fait bouillir le lait de leurs vaches, ils
+s'obstinent à n'en plus vendre, du moins à celui qui l'aurait acheté
+pour en faire cet usage, parce qu'ils attribuent à l'action du feu une
+vertu éloignée qui peut faire mourir leurs bestiaux.</p>
+
+<p>Les Mandingues seraient souvent exposés à mourir de faim, sans le
+secours des Foulas. Ils tirent d'eux, par des échanges, une partie de
+leurs provisions. On ne connaît pas non plus d'autre peuple que les
+Foulas qui ait l'art <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> de faire du beurre sur la rivière de
+Gambie. Ils le rendent pour diverses sortes de marchandises, mais
+surtout pour du sel.</p>
+
+<p>Leur habillement n'est pas moins particulier à leur nation que leur
+commerce. Ils n'emploient pas d'autres étoffes que celles de leurs
+propres manufactures: elles sont de coton blanc, et leurs femmes ont
+soin de les entretenir avec beaucoup de propreté. Il n'y en a pas moins
+dans l'intérieur de leurs cabanes, où l'odorat n'a rien à souffrir, non
+plus que les yeux. On reconnaît aussi de la régularité dans l'ordre de
+ces petits édifices; il y a toujours de l'un à l'autre assez de distance
+pour les garantir de la communication du feu. Les rues sont fort bien
+ouvertes, et les passages libres; ce qui ne se trouve guère dans les
+villes des Mandingues. La plupart des habitations des Foulas sont bâties
+sur le même modèle.</p>
+
+<p>La plus nombreuse de toutes les nations qui habitent les bords de la
+Gambie, et toute l'étendue même de cette côte, porte le nom de
+Mandingues. Ils sont vifs et enjoués, passionnés pour la danse, et
+pourtant querelleurs. Cette nation, distribuée dans toutes les parties
+du pays, vient de l'intérieur des terres et du pays de Mandinga. Ils
+sont les plus zélés mahométans d'entre tous les Nègres. Ils ne
+connaissent pas l'usage du vin ni de l'eau-de-vie. Ils sont aussi les
+plus instruits de toutes ces régions de l'Afrique. Le principal commerce
+du pays est entre leurs mains.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> Dans l'économie du ménage, le soin du riz est abandonné aux
+femmes. Après en avoir mis à part ce qui leur paraît suffisant pour la
+subsistance de la famille, elles ont droit de vendre le reste et d'en
+garder le prix, sans que les maris aient celui de s'en mêler. Le même
+usage est établi pour la volaille, dont elles élèvent une grande
+quantité.</p>
+
+<p>On voit des Mandingues qui mettent leur gloire à nourrir un grand nombre
+d'esclaves. Ils leur rendent la vie si douce, qu'on a peine quelquefois
+à les distinguer de leurs maîtres; surtout les femmes, qui sont ornées
+de colliers d'ambre, de corail et d'argent, comme si l'unique soin de
+leur esclavage était de se parer. La plupart de ces esclaves sont nés
+dans les familles.</p>
+
+<p>Tous les royaumes de la Gambie ont quantité de seigneurs particuliers,
+qui sont comme les rois des villes où ils font leur demeure. Leur
+principal droit est d'avoir en propriété tous les palmiers et les
+<span class="italic">siboas</span> qui croissent dans le pays; de sorte que, sans leur permission,
+personne n'ose en tirer le vin ni couper la moindre branche. Ils
+accordent cette liberté à quelques habitans, en se réservant dans la
+semaine deux jours de leur travail. Les blancs même sont obligés
+d'obtenir d'eux une permission formelle pour couper des feuilles de
+siboa et de l'herbe lorsqu'ils ont à couvrir quelque maison.</p>
+
+<p>On compte les richesses des Mandingues par <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> le nombre de leurs
+esclaves. Pour en fournir aux Européens, leur méthode est d'envoyer une
+troupe de gardes autour de quelque village, avec ordre d'enlever le
+nombre des habitans dont ils ont besoin. On lie les mains derrière le
+dos à ces misérables victimes pour les conduire droit aux vaisseaux; et
+lorsqu'ils y ont reçu la marque du bâtiment, ils disparaissent pour
+jamais. On transporte ordinairement les enfans dans des sacs, et l'on
+met un bâillon aux hommes et aux femmes, de peur qu'en traversant les
+villages, ils n'y répandent l'alarme par leurs cris. Ce n'est pas dans
+les lieux voisins des comptoirs qu'on exerce ces violences; l'intérêt
+des princes n'est pas de les ruiner; mais les villes intérieures du pays
+sont traitées sans ménagement. Il arrive quelquefois que les prisonniers
+s'échappent des mains de leurs gardes, et que, rassemblant les habitans
+par leurs cris, ils poursuivent ensemble les ministres du roi. S'ils
+peuvent les arrêter, leur vengeance est de les conduire à la ville
+royale. Le roi ne manque jamais de désavouer leur commission; mais, pour
+ne rien perdre de ses espérances, et sous prétexte de justice, il vend
+sur-le-champ les coupables pour l'esclavage; et si les habitans arrêtés
+paraissent devant le roi pour rendre témoignage contre leurs ravisseurs,
+ils sont aussi vendus, comme si le malheur qu'ils ont souffert devenait
+un droit sur leur liberté.</p>
+
+<p>On rapporte un usage singulier du royaume <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> de Baol. Lorsqu'il
+est question de délibérer sur quelque affaire importante, le roi fait
+assembler son conseil dans la plus épaisse forêt qui soit près de sa
+résidence. Là, on creuse dans la terre un grand trou, sur les bords
+duquel tous les conseillers prennent séance, et, la tête baissée vers le
+fond, ils écoutent ce que le roi leur propose. Les sentimens se
+recueillent, et les résolutions se prennent dans la même situation.
+Lorsque le conseil est fini, on rebouche soigneusement le trou de la
+même terre qu'on en a tirée, pour signifier que tous les discours qu'on
+y a tenus y demeurent ensevelis. La moindre indiscrétion est punie du
+dernier supplice; ce qui probablement contribue, plus que la cérémonie
+du fossé, à rendre les secrets impénétrables.</p>
+
+<p>L'habillement populaire, dans cette partie de l'Afrique dont nous
+parlons, consiste dans un pagne qui couvre la ceinture. C'est à peu près
+l'habillement de toutes les nations nègres, avec quelques variations.
+Les plus riches y joignent une espèce de chemise de coton fort courte,
+et dont les manches sont très-larges.</p>
+
+<p>Leur bonnet, quand ils en ont, ressemble au capuchon d'un jacobin. Le
+peuple marche pieds nus, mais les personnes de qualité ont des sandales
+de cuir, de la forme de nos semelles de souliers, attachées au gros
+orteil avec une courroie. Quoique leurs cheveux soient courts, ils les
+ornent assez agréablement de grisgris, de brins d'argent, de cuivre,
+<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> de corail, etc. Ils ont aux oreilles des pendans d'étain,
+d'argent et de cuivre. Ceux qui descendent d'une race servile n'ont pas
+la liberté de porter leurs cheveux.</p>
+
+<p>Les femmes et les filles sont nues de la ceinture jusqu'à la tête, à
+moins que le froid ne les oblige de se couvrir. Le reste du corps est
+couvert d'un pagne, qui est de toile ou d'étoffe, de la grandeur de nos
+serviettes d'Europe, et qui leur descend jusqu'aux mollets. Elles se
+parent la tête de corail et d'autres bagatelles éclatantes, et leurs
+cheveux sont rangés avec assez d'art pour fournir une espèce de coiffure
+d'un demi-pied de hauteur. Les plus hautes passent pour les plus belles.
+Ainsi nos modes de Paris sont aujourd'hui celles d'Afrique. Jusqu'à
+l'âge de onze ou douze ans, les garçons et les filles sont entièrement
+nus.</p>
+
+<p>Les Nègres ne boivent ordinairement que de l'eau, quoiqu'ils usent
+quelquefois de vin de palmier, et d'une sorte de bière qu'ils appellent
+<span class="italic">boullo</span>, composée des grains du pays. Mais ils ont une passion si
+ardente pour les liqueurs fortes des Européens, qu'ils vendent jusqu'à
+leurs habits pour en acheter. L'exemple des hommes n'empêche pas que les
+femmes ne soient plus réservées, et ne les autorise pas même à toucher
+l'eau-de-vie de leurs lèvres, à l'exception de quelque favorites des
+princes que leur situation met au-dessus de l'usage.</p>
+
+<p>Ils n'ont pas proprement de pain; ils mangent <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> leurs grains
+cuits au lait et à l'eau. Le plus grand usage qu'ils fassent du mais est
+lorsqu'il est vert; ils le font rôtir sur les charbons dans les épis, et
+l'avalent comme des pois verts. Leur riz, ils l'emploient ordinairement
+à faire du pilau, suivant l'usage des Turcs; enfin ils n'avaient ni
+l'usage du pain ni celui de la pâtisserie; mais, en se familiarisant
+avec les Européens, leurs femmes ont appris d'eux l'art d'en faire, et
+le pratiquent aujourd'hui avec succès.</p>
+
+<p>On trouve beaucoup de variations dans les voyageurs sur la forme du
+mariage des Nègres; mais il faut l'attribuer moins à l'incertitude des
+témoignages qu'à l'inconstance des usages mêmes, qui ne sont pas établis
+avec assez d'uniformité pour ne pas recevoir quantité de changemens et
+d'altérations. Jobson nous apprend que tout Nègre est en droit de
+contracter avec une fille qui est en âge d'être mariée, mais que ce
+n'est jamais sans la participation, et même sans le consentement des
+parens, entre les mains desquels il doit déposer la dot dont on est
+convenu. Le roi, ou le principal seigneur du canton, tire aussi quelques
+droits pour la ratification du traité. Alors le mari, accompagné de
+quelques amis de son âge, s'approche le soir, au clair de la lune, de la
+maison de sa femme, et cherche le moyen de l'enlever; il y réussit
+toujours, malgré sa résistance et ses cris, qui n'ont rien de sérieux.
+Elle demeure quelque temps enfermée <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> dans sa maison; et,
+plusieurs mois après, elle ne sort jamais sans un voile, qui doit lui
+couvrir toute la tête, à l'exception d'un &oelig;il. Sa dot est réservée
+pour le cas où elle survivrait à son mari, parce que l'usage oblige les
+veuves qui se remarient d'acheter un homme, comme elles ont été achetées
+pour leur premier mariage.</p>
+
+<p>Quand la jeune femme est conduite à son mari, il lui offre la main pour
+la recevoir dans sa maison; mais il lui ordonne immédiatement d'aller
+chercher de l'eau, du bois et les autres nécessités du ménage. Elle
+obéit respectueusement. Le mari se met à souper; elle ne soupe qu'après
+lui; et, demeurant en silence, elle attend son ordre pour l'aller
+trouver au lit. C'est un usage constant chez les Nègres que les femmes
+ne mangent jamais avec eux. On retrouve partout l'esclavage des femmes,
+qui a été général dans le monde jusqu'au temps de la perfection des
+sociétés, et qui l'est encore dans tout l'Orient.</p>
+
+<p>La dot consiste souvent en quelques veaux, qui doivent être donnés au
+père, et qui ne surpassent jamais le nombre de cinq. Le mari et la femme
+se mettent sur-le-champ au lit; si la femme est garantie vierge, on
+couvre le lit d'un drap de coton blanc, et les marques sanglantes de la
+virginité sont exposées aux yeux de l'assemblée; ensuite on porte le
+drap en procession dans toute la ville, au son des instrumens, qui font
+retentir les louanges de <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> la jeune femme et ses plaisirs. Mais
+si la virginité ne se déclare pas par des preuves, le père est obligé,
+sur la demande du mari, de reprendre sa fille et de rendre les veaux.
+Cette disgrâce est rare, parce qu'on prend soin d'examiner la fille
+avant le mariage, et qu'elle n'est demandée qu'après une parfaite
+conviction: d'ailleurs le malheur d'une fille n'est jamais irréparable;
+si elle ne peut demeurer femme de celui qui l'avait épousée, elle
+devient la concubine d'un autre; et le père est toujours sûr de trouver
+des marchands qui la recherchent.</p>
+
+<p>Barbot observe qu'en Afrique, comme en Europe, les goûts sont partagés
+sur ce qui rend une femme aimable. Les uns veulent des vierges d'autres
+comptent pour rien cette qualité.</p>
+
+<p>Tous les voyageurs conviennent qu'un Nègre peut prendre autant de femmes
+qu'il est capable d'en nourrir, mais qu'il n'y en a qu'une qui jouisse
+des priviléges du mariage, et qui ne s'éloigne jamais du mari. Du temps
+de Jobson, les Anglais donnaient à ces véritables épouses le nom de
+<span class="italic">handwifes</span>, c'est-à-dire, <span class="italic">femmes de la main</span>, parce qu'ils les
+trouvaient sans cesse à côté de leurs maris. Elles sont dispensées de
+plusieurs travaux pénibles qui sont le partage des autres; cependant
+elles ne mangent ni avec leurs maris, ni en leur présence. Jobson parle
+avec étonnement de la bonne intelligence qui règne entre toutes ces
+<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> femmes; elles se retirent le soir dans leurs cabanes, elles y
+attendent l'ordre de leur mari commun, et le matin elles vont le saluer
+à genoux, en mettant la main sur sa cuisse. L'épouse légitime,
+c'est-à-dire, celle qui a été épousée la première, a l'autorité sur
+toutes les autres, à moins qu'elle ne soit sans enfans.</p>
+
+<p>Dans le cas d'adultère, les deux coupables sont vendus pour l'esclavage
+étranger, sans espérance d'être jamais rachetés. Cette punition est
+celle des plus grands crimes; car les supplices capitaux sont rares
+parmi les Nègres. On prend soin que ces esclaves soient vendus aux
+Portugais, parce qu'on est sûr alors qu'ils seront transportés au delà
+des mers.</p>
+
+<p>Malgré la rigueur de ces lois, la plupart des Nègres se trouvent honorés
+que les blancs de quelque distinction daignent coucher avec leurs
+femmes, leurs s&oelig;urs et leurs filles. Ils les offrent souvent aux
+principaux officiers des comptoirs. Le Maire, Jannequin, et d'autres
+voyageurs rendent là-dessus le même témoignage. Barbot ajoute seulement
+que c'est l'intérêt qui les rend si lâches, et qu'il n'y a rien de sacré
+qui les arrête lorsqu'ils espèrent quelque profit.</p>
+
+<p>Le Maire raconte que leurs femmes ont beaucoup d'inclination pour la
+galanterie, qu'elles sont passionnées pour les caresses des blancs.
+Cependant elles ont le c&oelig;urs mercenaire, et toutes leurs faveurs
+doivent être payées. Mais Barbot assure qu'elles se contentent <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span>
+d'un prix fort léger. Elles ont, dit-il, la taille belle, les yeux vifs,
+la couleur d'un noir fort brillant, et l'air extrêmement lascif. Cette
+passion, qu'elles déguisent peu pour le commerce des blancs, trouble
+souvent la tranquillité des mariages.</p>
+
+<p>Les travaux pénibles du ménage sont le partage des femmes. Non-seulement
+elles préparent les alimens et les liqueurs, mais elles sont chargées de
+la culture des grains et du tabac, de broyer le millet, de filer et de
+sécher le coton, de fabriquer des étoffes, de fournir la maison d'eau et
+de bois, de prendre soin des bestiaux, enfin de tout ce qui appartient à
+l'autre sexe dans des régions mieux policées. Tandis que les hommes
+passent le temps dans une conversation oisive, ce sont leurs femmes qui
+veillent à les garantir des mouches, et qui leurs servent la pipe et le
+tabac.</p>
+
+<p>Entre les Nègres mahométans il y a des degrés de parenté qui ôtent la
+liberté de se marier. Un homme ne peut épouser deux s&oelig;urs. Le damel,
+qui avait violé cette loi, reçut en secret la censure et les reproches
+des marabouts.</p>
+
+<p>La facilité des femmes à se délivrer de leur fruit dans l'accouchement
+paraîtrait incroyable, si elle n'était attestée par tous les voyageurs.
+Elles ne jettent pas un cri; elles ne poussent pas même un soupir. Après
+le travail, elles se lavent long-temps; l'enfant est lavé avec le même
+soin. On l'enveloppe dans une pagne, <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> sans aucun lange qui le
+serre, dans l'opinion que cette contrainte n'est propre qu'à le rendre
+tortu ou difforme. Dès le douzième ou le quinzième jour de sa naissance,
+la mère commence à le porter sur son dos, et ne le quitte jamais, de
+quelque travail qu'elle soit occupée. On voit ordinairement sortir les
+femmes le jour même ou le lendemain de leur délivrance. Chaque jour au
+matin l'enfant est lavé dans l'eau froide et frotté d'huile de palmier.
+Jusqu'au temps où la mère commence à le porter sur le dos, on le laisse
+ramper nu sur la terre, sans autre attention que celle de le nourrir.</p>
+
+<p>Quelques auteurs attribuent leurs nez plats et la forme de leur ventre à
+cette manière de les porter, qui les expose à heurter le nez contre le
+dos de leur mère, lorsqu'elle se lève ou qu'elle se baisse, et qui leur
+fait avancer le ventre pour reculer la tête. Moore reconnaît qu'ils ne
+naissent point avec le nez plat et les grosses lèvres; au contraire, il
+assure qu'à l'exception de la couleur, leurs idées de beauté sont les
+mêmes qu'en France, c'est-à-dire, qu'ils aiment de grands yeux, une
+petite bouche, de belles lèvres, et un nez bien proportionné. On voit
+des Négresses aussi bien faites et d'une taille aussi fine que les plus
+belles femmes de l'Europe. Elles ont la peau extrêmement douce, et
+communément plus d'esprit que les hommes.</p>
+
+<p>Leur tendresse est excessive pour leurs enfans. <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> Elles ne leur
+épargnent aucun soin jusqu'à ce qu'ils soient en état de marcher seuls.
+Alors, sans relâcher rien de leur attention pour les nourrir et les
+élever, elles paraissent s'embarrasser peu de leur instruction. Ils se
+fortifient en croissant; et leur constitution devient si vigoureuse,
+qu'ils ne connaissent guère d'autre maladie que la petite vérole. Mais,
+comme ils sont élevés dans une oisiveté continuelle, ils deviennent si
+paresseux, que, s'ils n'étaient pas pressés par la nécessité, ils ne
+prendraient pas la peine de cultiver leurs terres. Aussi leur travail ne
+surpasse-t-il guère leurs besoins. Si leur pays n'était extrêmement
+fertile, ils seraient exposés tous les ans à la famine, et forcés de se
+vendre à ceux qui leur offriraient des alimens. Ils ont de l'aversion
+pour toutes sortes d'exercices, excepté la danse, dont ils ne se lassent
+jamais.</p>
+
+<p>Les jeunes filles affectent beaucoup de modestie et de réserve, surtout
+lorsqu'elles sont en compagnie. Mais prenez-les à part, vous les,
+trouvez fort obligeantes et disposées à ne rien refuser pour quelques
+grains de corail, ou pour un mouchoir de soie. Celles qui se croient de
+race portugaise, et qui prétendent aussi à la qualité de chrétiennes,
+sont plus réservées que les Mandingues, quoiqu'elles ne se fassent pas
+scrupule de vivre sans la cérémonie du mariage avec un blanc qui est
+capable de les entretenir. Une femme, après avoir mis au monde un
+enfant, demeure <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> privée pendant trois ans du commerce de son
+mari, du moins si son fruit vit aussi long-temps. Elle le sèvre alors,
+et reprend ses droits au lit conjugal. L'opinion commune est que le lait
+des femmes s'altère par le commerce des hommes, et que les enfans en
+contractent de grandes maladies. Cependant Jobson doute que de vingt
+femmes il y en ait une qui soit capable d'une si longue privation. Il en
+a vu soupçonner un grand nombre de manquer à la fidélité de leur état,
+par la seule raison que l'enfant qu'elles allaitaient ne jouissait pas
+d'une bonne santé.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'un Nègre a rendu le dernier soupir, sa famille donne avis de
+sa mort au voisinage par des cris aigus et des lamentations qui attirent
+beaucoup de monde autour de sa cabane. Les cris des assistans se
+joignent à ceux de la famille. Mais pour les funérailles chaque canton a
+ses propres usages.</p>
+
+<p>En général, ils y apportent tous beaucoup de formalités et de cérémonie.
+Un marabout lave le corps du défunt, et le couvre des meilleurs habits
+qu'il ait portés pendant sa vie. Les parens et les voisins viennent
+faire successivement leurs lamentations, et proposer au mort plusieurs
+questions ridicules. L'un lui demande s'il n'était pas content de vivre
+avec eux et quel tort on lui a jamais fait; s'il n'était pas assez
+riche, s'il n'avait pas d'assez belles femmes, etc. Ne recevant point de
+réponse, ils se retirent l'un après l'autre, après la même cérémonie.
+<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> D'un autre côté, les guiriots chantent les louanges du mort.</p>
+
+<p>L'usage général est de faire un folgar pour toute l'assemblée. On tue
+quelques veaux; on vend des esclaves pour acheter de l'eau-de-vie. Après
+la fête, on ôte le toit de la cabane où le mort doit être enterré; c'est
+celle qui lui servait de demeure; on renouvelle les cris et les
+plaintes. Quatre personnes soutenant une pièce d'étoffe carrée qui cache
+le corps à la vue des assistans, le marabout lui prononce quelques mots
+dans l'oreille; après quoi il est couvert de terre, et l'on replace le
+toit, ou le dôme de la maison, auquel on attache un morceau d'étoffe de
+la couleur que les parens aiment le plus. Nous avons déjà vu que le
+folgar était le bal des Nègres. Ainsi ces peuples pleurent leurs morts
+en donnant le bal et en buvant l'eau-de-vie. C'est qu'ils aiment
+l'eau-de-vie et la danse, et que chez les peuples barbares vous verrez
+toujours les usages conformes aux penchans.</p>
+
+<p>À la mort d'un roi ou d'un grand, on fixe un temps pour les cris; c'est
+ordinairement un mois ou quinze jours après le décès. Ces cris ne sont
+pas plus une preuve de la douleur des peuples que les oraisons funèbres
+parmi nous ne sont une preuve du mérite des grands.</p>
+
+<p>Tous les habitans de cette partie de l'Afrique sont passionnés pour la
+musique et la danse. Ils ont inventé plusieurs sortes d'instrumens qui
+répondent à ceux de l'Europe, <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> mais qui sont fort éloignés de
+la même perfection. Ils ont des trompettes, des tambours, des flûtes et
+des flageolets.</p>
+
+<p>Leurs tambours sont des troncs d'arbres creusés, et couverts, du côté de
+l'ouverture, d'une peau de chèvre ou de brebis assez bien tendue.
+Quelquefois ils ne se servent que de leurs doigts pour battre; mais plus
+souvent ils emploient deux bâtons à tête ronde et de grosseur inégale,
+et d'un bois fort dur et fort pesant, tel que le courbaril ou l'ébène.
+La longueur et le diamètre des tambours sont aussi différens, pour
+mettre de la variété dans les tons. On en voit de cinq pieds de long, et
+de vingt ou trente pouces de diamètre; mais en général le son en est
+mort, et moins propre à réjouir les oreilles ou à réveiller le courage
+qu'à causer de la tristesse et de la langueur. Cependant c'est le seul
+instrument favori, et comme l'âme de toutes les fêtes.</p>
+
+<p>Dans la plupart des villes, les Nègres ont un grand instrument qui a
+quelque ressemblance avec leur tambour, et qu'ils nomment <span class="italic">tong-tong</span>.
+On ne le fait entendre qu'à l'approche de l'ennemi, ou dans les
+occasions extraordinaires, pour répandre l'alarme dans les habitations
+voisines. Le bruit du tong-tong se communique jusqu'à six ou sept
+milles.</p>
+
+<p>Les flûtes et les flageolets des Nègres ne sont que des roseaux percés;
+ils s'en servent comme les sauvages de l'Amérique, c'est-à-dire fort
+mal, et toujours sur les mêmes tons: ils n'en <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> tireraient pas
+d'autres de nos flûtes d'Europe.</p>
+
+<p>Mais leur principal instrument est celui qu'ils nomment <span class="italic">balafo</span>, et que
+Jobson nomme <span class="italic">ballard</span>. Il est élevé d'un pied au-dessus de la terre et
+creux par-dessous. Du côté supérieur, il a sept petites clefs de bois
+rangées comme celles d'un orgue, auxquelles sont attachés autant de
+cordes et de fils d'archal de la grosseur d'un tuyau de plume et de la
+longueur d'un pied, qui fait toute la largeur de l'instrument. À l'autre
+extrémité sont deux gourdes suspendues comme deux bouteilles, qui
+reçoivent et redoublent le son. Le musicien est assis par terre
+vis-à-vis le milieu du balafo, et frappe les clefs avec deux bâtons d'un
+pied de longueur, au bout desquels est attachée une balle ronde,
+couverte d'étoffe, pour empêcher que le son n'ait trop d'éclat. Au long
+des bras, il a quelques anneaux de fer, d'où pendent quantité d'autres
+anneaux qui en soutiennent de plus petits, et d'autres pièces du même
+métal. Le mouvement que cette chaîne reçoit de l'exercice du bras,
+produit une espèce de son musical qui se joint à celui de l'instrument,
+et qui forme un retentissement commun dans les gourdes. Le bruit en doit
+être fort grand, puisque Jobson l'entendait quelquefois d'un bon mille
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>Le balafo, suivant cette description, doit être le même instrument que
+Le Maire fait consister dans une rangée de cordes de différentes
+grandeurs, étendues, dit-il, comme <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> celles de l'épinette. Il
+jugea qu'entre des mains capables de le toucher, il serait fort
+harmonieux. Moore raconte qu'ayant été reçu à Nakkaouay, sur la Gambie,
+au son d'un balafo, il lui trouva dans l'éloignement beaucoup de
+ressemblance avec l'orgue; mais la description qu'il en donne paraît un
+peu différente. Il était composé, dit-il, d'environ vingt tuyaux d'un
+bois fort dur et fort poli, dont la longueur et la grosseur allaient en
+diminuant. Ils étaient joints ensemble avec de petites courroies d'un
+cuir fort mince, cordonnées autour de plusieurs petites verges de bois.
+Sous les tuyaux étaient attachées douze ou quinze calebasses de grosseur
+inégale, qui produisaient le même effet que le ventre d'un clavecin. Les
+Nègres, ajoute Moore, frappent sur cet instrument avec deux baguettes,
+couvertes d'une peau fort mince de l'arbre qui se nomme <span class="italic">siboa</span>, ou d'un
+cuir léger, pour adoucir le son.</p>
+
+<p>Ceux qui font profession de jouer du balafo sont des Nègres d'un
+caractère singulier, et qui paraissent également faits pour la poésie et
+pour la musique. On les comparerait volontiers aux anciens Bardes des
+îles Britanniques. Tous les voyageurs Français qui ont décrit le pays
+des Iolofs et des Foulas les ont nommés <span class="italic">guiriots</span>. Jobson leur donne le
+nom de <span class="italic">djeddis</span>, qu'il rend en anglais par <span class="italic">fiddlers</span> ou ménétriers.
+Peut-être celui de <span class="italic">guiriot</span> est-il en usage parmi les Iolofs, et celui
+de <span class="italic">djeddis</span> parmi les Mandingues.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> Barbot dit que, dans la langue des Nègres du Sénégal, <span class="italic">guiriot</span>
+signifie bouffon, et que le caractère de ceux qui sont distingués par ce
+nom répond assez à cette idée. Les rois et les seigneurs du pays en ont
+toujours près d'eux un certain nombre pour leur propre amusement et pour
+celui des étrangers qui paraissent à leur cour. Jobson observe que tous
+les princes et les Nègres de quelque distinction sur la Gambie ne
+rendaient jamais de visite aux Anglais sans être accompagnés de leur
+djeddis ou de leur musique. Il les compare aux joueurs de harpe gallois.
+Leur usage est de s'asseoir à terre comme eux, un peu éloignés de la
+compagnie. Ils accompagnent leurs instrumens de diverses chansons, dont
+le sujet ordinaire est l'antiquité, la noblesse et les exploits de leur
+prince. Ils en composent aussi sur les événemens; et l'espoir des
+moindres présens leur faisait faire souvent des impromptus à l'honneur
+des Anglais.</p>
+
+<p>Les guiriots ont seuls le glorieux privilége de porter l'<span class="italic">olamba</span>,
+tambour royal, d'une grandeur extraordinaire dans toutes ses dimensions,
+et marchent à la guerre devant le roi avec cet instrument, comme
+autrefois Tyrtée devant les Spartiates. Dans tous les temps on a employé
+la louange à exciter la valeur.</p>
+
+<p>Les Nègres sont si sensibles aux louanges des guiriots, qu'ils les
+paient fort libéralement. Barbot leur a vu pousser la reconnaissance
+<span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> jusqu'à se dépouiller de leurs habits pour les donner à ces
+flatteurs; mais un guiriot qui n'obtiendrait rien de ceux qu'il a loués
+ne manquerait pas de changer ses louanges en satires, et d'aller publier
+dans les villages tout ce qu'il peut inventer d'ignominieux pour ceux
+qui ont trompé ses espérances; ce qui passe pour le dernier affront
+parmi les Nègres. On regarde comme un honneur extraordinaire d'être loué
+par le guiriot du roi. C'est le poëte lauréat du pays. On ne croit pas
+le récompenser trop en lui donnant deux ou trois veaux, et quelquefois
+la moitié de ce qu'on possède. Il paraît que chez les Nègres on doit
+ambitionner beaucoup l'état de guiriot.</p>
+
+<p>Les chansons et les discours ordinaires des guiriots consistent à
+répéter cent fois: Il est grand homme, il est grand seigneur, il est
+riche, il est puissant, il est généreux, il a donné du <span class="italic">sangara</span>, nom
+qu'ils donnent à l'eau-de-vie; et d'autres lieux communs de la même
+nature, avec des grimaces et des cris insupportables. Entre plusieurs
+expressions de cette sorte, qu'un musicien nègre adressait à quelques
+Français, il leur dit qu'ils étaient les esclaves de la tête du roi; et
+ce compliment fut regardé dans le pays comme un trait merveilleux. Quand
+la vanité est grossière, le goût n'est pas fort délicat; et ces
+guiriots, sans être bien fins, ont pu s'apercevoir que, pour la plupart
+des hommes, il valait mieux répéter la louange que la varier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> Les guiriots acquièrent ainsi des richesses, qui les
+distinguent beaucoup du commun des Nègres. Leurs femmes sont souvent
+mieux parées en verroteries de toutes sortes que les reines et les
+princesses; mais la plupart poussent à l'excès le dérèglement des
+m&oelig;urs. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'avec tant de passion
+pour la musique et tant de libéralité à la payer, les Nègres méprisent
+les guiriots jusqu'à leur refuser les honneurs communs de la sépulture.
+Au lieu de les enterrer, ils mettent leurs corps dans le trou de quelque
+arbre creux, où ils ne sont pas long-temps à pourrir. Ils donnent pour
+raison de cette conduite que les guiriots vivent dans un commerce
+familier avec le diable, que les Nègres nomment <span class="italic">Horey</span>. Il est assez
+singulier que l'on retrouve chez les barbares du Sénégal la même
+inconséquence qui porte quelques nations de l'Europe à flétrir les
+talens du théâtre qui font le charme des sociétés cultivées, et à croire
+quelque chose de diabolique à ceux qui ont l'art d'amuser les autres. Au
+reste, il paraît que tous les peuples de cette partie de l'Afrique sont
+dans les mêmes principes sur la profession des guiriots; car ils se
+croiraient déshonorés d'avoir touché quelque instrument.</p>
+
+<p>La danse n'est pas moins chère aux Nègres que la musique. Dans quelque
+lieu que le balafo se fasse entendre, on est sûr de trouver un grand
+concours de peuple qui s'assemble pour danser nuit et jour, jusqu'à ce
+que le musicien <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> soit épuisé de fatigue. Les femmes ne se
+lassent point de cet exercice: elles ont les pieds légers et les genoux
+fort souples; elles penchent la tête d'un air gracieux: leurs mouvemens
+sont vifs et leurs attitudes agréables. Elles dansent ordinairement
+seules, et les assistans leur applaudissent en battant les mains par
+intervalles, comme pour soutenir la mesure. Les hommes dansent l'épée à
+la main, en la secouant et la faisant briller en l'air, avec d'autres
+galanteries dans le goût de leur nation.</p>
+
+<p>Mais, sans le secours du balafo, les femmes qui ont l'humeur
+généralement vive et gaie prennent plaisir à danser le soir, surtout aux
+changemens de lune: elles dansent en rond en battant les mains, et
+chantent tout ce qui leur vient dans l'esprit, sans sortir de leur
+première place, à l'exception de celles qui sont au milieu du cercle.
+Les plus jeunes, qui se saisissent ordinairement de cette place,
+tiennent, en dansant, une main sur la tête et l'autre sur le côté, et
+jettent le corps en avant en battant du pied contre terre: leurs
+postures sont fort lascives, surtout lorsqu'un jeune homme danse avec
+elles. Dans ces bals fréquens, une calebasse ou un chaudron leur sert
+d'instrument de musique, car elles aiment beaucoup le bruit.</p>
+
+<p>La lutte est un autre de leurs exercices. Les combattans s'approchent et
+s'efforcent de se renverser l'un l'autre avec des gestes et des postures
+fort ridicules. Dans ces occasions, il <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> y en a toujours un qui
+fait l'office de guiriot, et qui bat un tambour ou un chaudron pour
+animer les athlètes, tandis que les autres applaudissent à l'adresse et
+au courage.</p>
+
+<p>Les exercices utiles des Nègres sont la pêche et la chasse. La plupart
+de ceux qui habitent les bords des rivières font leur unique occupation
+de la pêche, et forment leurs enfans à la même profession. Ils ont des
+pirogues ou de petites barques composées d'un tronc d'arbre qu'ils ont
+l'art de creuser, et dont les plus grandes contiennent dix ou douze
+hommes. Leur longueur est ordinairement de trente pieds, sur deux pieds
+et demi de largeur: elles vont à rames et à voiles. Il n'est pas rare
+qu'un coup de vent les renverse; mais les Nègres sont si bons nageurs,
+qu'ils s'en alarment peu. Ils redressent aussitôt leur pirogue avec
+leurs épaules; sans paraître plus embarrassés que s'il n'était rien
+arrivé. Une flèche n'est pas plus prompte que ces petites barques. Il
+n'y a pas de chaloupe de l'Europe qui puisse aller aussi vite.</p>
+
+<p>Lorsque les Nègres vont à la pêche, ils sont ordinairement deux dans une
+pirogue, et ne craignent pas de s'écarter jusqu'à six milles en mer: ils
+n'emploient guère que la ligne. Mais, pour le gros poisson, ils se
+servent d'un dard de fer au bout d'un bâton de la longueur d'une
+demi-pique; et, le tenant attaché avec une corde, ils n'ont pas de peine
+à le retirer après l'avoir lancé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Ils font sécher le petit poisson entier, et mettent le grand en
+pièces; mais, comme ils ne le salent jamais, il se corrompt
+ordinairement avant d'être sec: c'est alors qu'ils le trouvent meilleur
+et plus délicat. Les pêcheurs vendent ce poisson dans l'intérieur des
+terres, et pourraient en tirer un profit considérable, s'ils avaient
+moins de paresse à le transporter. Mais, les habitans et les pêcheurs
+redoutant également le travail, il demeure quelquefois sur le rivage
+jusqu'à ce qu'il soit entièrement corrompu.</p>
+
+<p>Le nombre des pêcheurs est fort grand à Rufisque, et dans d'autres lieux
+sur les côtes voisines du Sénégal. Ils se mettent ordinairement trois
+dans une almadie ou une pirogue avec deux petits mâts, qui ont chacun
+deux voiles; et si le temps n'est pas orageux, ils se hasardent
+quelquefois quatre ou cinq lieues, en mer. L'heure de leur départ est
+toujours le matin avec le vent de terre. S'ils ont fini leur pêche, ils
+reviennent à midi avec le vent, de mer. Lorsque le vent leur manque, ils
+se servent d'une sorte de pelle pointue, avec laquelle ils rament si
+vite, que la meilleure pinasse aurait peine à les suivre.</p>
+
+<p>Avec la ligne, ils ont des filets de leur propre invention, composés,
+comme leurs lignes, d'un fil de coton. D'autres pêchent pendant la nuit,
+en tenant d'une main une longue pièce d'un bois combustible qui leur
+donne assez de clarté; et de l'autre un dard, dont ils <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> ne
+manquent guère le poisson, lorsqu'il s'approche de la lumière. S'ils en
+trouvent de fort gros, ils les attachent avec une ligne à l'arrière de
+leur pirogue, elles amènent ainsi jusqu'au rivage.</p>
+
+<p>Les Nègres de la Gambie, du Sénégal et du cap Vert, sont excellens
+tireurs, quoique la plupart n'aient pas d'autres armes que leurs dards
+et leurs flèches, qui leur servent à tuer des cerfs, des lièvres, des
+pintades, des perdrix et d'autres sortes d'animaux. Ceux qui habitent
+plus loin dans les terres ont beaucoup moins d'habileté pour cet
+exercice, et n'y prennent pas tant de plaisir. Un facteur français de
+l'île Saint-Louis au Sénégal eut un jour la curiosité d'aller avec eux à
+la chasse de l'éléphant. Ils en trouvèrent un qui fut percé de plus de
+deux cents coups de balles ou de flèches. Il ne laissa pas de
+s'échapper, mais le jour suivant, il fut trouvé mort à cent pas du même
+lieu où il avait été tiré. Les Nègres du Sénégal se joignent pour la
+chasse au nombre de soixante, armés chacun de six petites flèches et
+d'une grande. Lorsqu'ils ont découvert la trace d'un éléphant, ils
+s'arrêtent pour l'attendre; et le bruit qu'il fait en brisant les
+branches le fait bientôt reconnaître. Alors ils se mettent à le suivre,
+en lui décochant continuellement leurs flèches, jusqu'à ce que la perte
+de son sang leur fasse juger qu'il est fort affaibli. Ils s'en
+aperçoivent aussi à la faiblesse de ses efforts <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> contre les
+obstacles qu'il trouve à sa fuite. Quelquefois l'animal s'échappe malgré
+toutes ses blessures; mais c'est ordinairement pour mourir quelques
+jours après dans le lieu où ses forces l'abandonnent. C'est à ces
+accidens qu'il faut attribuer la rencontre qu'on fait souvent, dans les
+forêts, de plusieurs dents d'éléphant. La chair est dévorée par d'autres
+bêtes; les os tombent en pourriture, et les dents sont les dernières
+parties qui résistent. Cependant comme elles ne peuvent être long-temps
+exposées aux injures de l'air sans s'altérer beaucoup, elles perdent
+quelque chose de leur prix.</p>
+
+<p>Après l'idée qu'on a dû prendre de l'indolence naturelle des Nègres, on
+ne s'attendra pas à leur trouver beaucoup d'ardeur et d'habileté pour
+les arts. Ils n'ont pas d'autres ouvriers que ceux qui sont absolument
+nécessaires au soutien de la vie, tels que des forgerons, des
+tisserands, des potiers de terre. Le métier de forgeron, qu'ils
+appellent <span class="italic">ferraro</span>, est le principal, parce qu'il est le plus
+indispensable. Ils ont chez eux des mines de fer; mais elles sont
+éloignées des côtes; de sorte que ceux qui habitent près de la mer
+achètent généralement ce métal des Européens.</p>
+
+<p>Les forgerons n'ont pas d'ateliers qui méritent le nom de boutiques ni
+de forges; ils portent avec eux leurs ustensiles, et se mettent sous le
+premier arbre pour y travailler. <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> Ils n'ont pas d'autres
+instrumens qu'une petite enclume, une peau de bouc qui leur sert de
+soufflet, quelques marteaux, une paire de tenailles et deux ou trois
+limes. Leur indolence paraît jusqu'au milieu du travail; car ils sont
+assis, ils fument, ils s'entretiennent avec le premier venu. Comme leur
+enclume n'a que le pied en terre ou dans le sable, sans aucun soutien
+pour la fixer, quelques coups la renversent, et le temps se perd à la
+redresser; ordinairement ils sont trois au travail d'une même forge.
+L'unique occupation de l'un est de souffler continuellement. Leurs
+soufflets sont composés d'une peau de bouc coupée en deux, ou de deux
+peaux jointes ensemble, avec un passage à l'extrémité pour le tuyau. Ils
+n'emploient le plus souvent que du bois faute de charbon. Le Nègre dont
+l'emploi est de souffler se tient assis derrière les soufflets, et les
+presse alternativement des coudes et des genoux. Les deux autres sont
+assis de leur côté avec l'enclume au milieu d'eux, et frappent aussi
+négligemment sur le métal que s'ils appréhendaient de le blesser. Ils ne
+laissent pas de forger d'assez jolis ouvrages en or et en argent. Ils
+font des couteaux, des haches, des crocs, des pelles, des scies, des
+poignées de sabres, de petites plaques pour l'ornement de leurs
+fourreaux et de leurs étuis, et quantité d'autres petits ouvrages de fer
+auxquels ils donnent une aussi bonne trempe que les Européens. Ainsi
+l'on <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> ne peut douter qu'ils ne pussent acquérir plus
+d'habileté, s'ils avaient moins de paresse avec un peu plus
+d'instruction. Ils forgent encore l'espèce de pelle ou de bêche avec
+laquelle ils cultivent la terre. Le fer de l'Europe leur sert à
+fabriquer de courtes épées, et les têtes de leurs zagaies et de leurs
+dards. Ils en forment aussi la pointe barbelue de leurs flèches
+empoisonnées. L'ouvrage est assez propre dans la plupart de ces armes;
+mais la plus grande utilité qu'ils tirent du fer est pour l'agriculture.
+Ils en composent une sorte de pelle avec laquelle ils grattent la terre
+plutôt qu'ils ne l'ouvrent. Jobson employa un de ces forgerons nègres
+pour briser une barre de fer en plusieurs parties de longueur convenable
+pour le commerce. Le Nègre apporta toute sa boutique sur la rive: elle
+consistait dans une paire de soufflets et une petite enclume, qu'il
+enfonça dans la terre sous un arbre fort touffu. Il fit un trou pour y
+placer ses soufflets, en faisant passer les tuyaux dans un autre trou
+voisin qui était destiné à contenir le charbon. Un petit Nègre ne
+cessait de souffler. Le fer fut coupé suivant les ordres de Jobson; mais
+il avertit qu'il ne faut pas perdre le forgeron de vue, si l'on ne veut
+pas qu'il dérobe une partie de la matière.</p>
+
+<p>Après le forgeron, leur principal artisan est le <span class="italic">sepatero</span>, qui failles
+grisgris, c'est-à-dire de petites boîtes ou de petits étuis où les
+Nègres renferment certains caractères écrits <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> sur du papier par
+les marabouts. Ces étuis sont de cuir en différentes formes, et
+passeraient dans tous les pays du monde pour un ouvrage curieux. Les
+mêmes ouvriers font des selles et des brides. Celles-ci, suivant le même
+auteur, sont aussi bien taillées que les brides d'Angleterre; d'où l'on
+doit conclure qu'ils ont l'art de préparer le cuir: mais ils ne
+l'exercent que sur les peaux de boucs et de daims, qu'ils savent teindre
+aussi de différentes couleurs. Ils n'ont jamais pu parvenir à préparer
+les grandes peaux. Les plus ingénieux et les plus entendus s'imaginent,
+en maniant le drap d'Angleterre, qu'il est composé de leur cuir, mais
+qu'on se garde soigneusement de le travailler en leur présence, de peur
+qu'ils n'apprennent les secrets de l'Europe. Ils disent la même chose du
+papier et de quantité d'autres marchandises qu'ils croient faites de
+leurs dents d'éléphant. Moore assure qu'outre les selles, les brides et
+les étuis pour les grisgris, ils font des fourreaux d'épées, des
+sandales, des boucliers, des carquois avec beaucoup de propreté; que
+leurs selles sont couvertes de beau maroquin rouge relevé de plaques
+d'argent, qu'elles ont des étriers fort courts, et qu'elles sont sans
+croupière.</p>
+
+<p>Le troisième métier, suivant Jobson, consiste à préparer la terre pour
+faire les murs des édifices, et des vases de différentes sortes à
+l'usage de la cuisine. Pour tous les autres <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> besoins, ils
+emploient des calebasses, excepté néanmoins pour leurs pipes, qui sont
+aussi de terre et d'une forme assez agréable. Ils y apportent d'autant
+plus de soin, que c'est un instrument d'usage continuel, sans lequel on
+ne voit guère paraître aucun Nègre de l'un ou de l'autre sexe. La partie
+de terre, qui est la tête, peut contenir une demi-once de tabac. La
+longueur du col est de deux doigts: On y insère un roseau qui a
+quelquefois plus d'une aune de long, et qui est le canal de la fumée.</p>
+
+<p>Jobson ne donne que ces trois métiers aux Nègres; mais Labat y joint les
+tisserans, et les regarde comme les premiers artisans du pays. Il met
+dans cette profession les femmes et les filles, qui filent le coton, qui
+le travaillent avec beaucoup d'adresse, qui le teignent en bleu ou en
+noir, ou qui lui laissent sa blancheur naturelle. Leur art se borne à
+ces trois couleurs. Elles ne peuvent donner à leurs pièces plus de cinq
+ou six pouces de largeur. La longueur est depuis deux aunes jusqu'à
+quatre; mais elles savent les coudre ensemble pour les rendre aussi
+longues et aussi larges qu'on le désire.</p>
+
+<p>Moore ne s'accorde pas ici tout-à-fait avec Labat. Les Iolofs, suivant
+ce voyageur anglais, font les plus belles étoffes du pays. Leurs pièces
+sont généralement longues de vingt-sept aunes, et n'ont jamais plus de
+neuf pouces de largeur. Ils les coupent de la longueur <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> qui
+convient à leurs besoins, et, pour les élargir, ils savent les coudre
+ensemble avec beaucoup de propreté. Les femmes n'emploient que la main
+pour nettoyer le coton qui sort de sa cosse. Elles le filent avec le
+rouet et la quenouille. Leur manière de le travailler est si simple,
+qu'elles ne connaissent pas d'autre instrument que la navette. Elles
+font des garnitures entières, c'est-à-dire tout ce qui est nécessaire à
+l'habillement d'un homme ou d'une femme; par exemple, une pièce
+d'environ trois aunes de long sur une aune et demie de largeur pour
+couvrir les épaules et le corps, et une autre pièce à peu près de la
+même grandeur, qui sert depuis la ceinture jusqu'en bas. Ainsi deux
+pièces forment tout l'habillement d'un Nègre, et peuvent servir
+également aux hommes et aux femmes, parce que la différence ne consiste
+que dans la manière de les porter. Moore vit deux de ces pièces si bien
+travaillées et d'une si belle teinture, qu'elles furent évaluées trente
+livres sterling. Les couleurs sont le bleu et le jaune: pour la
+première, les Iolofs emploient l'indigo, et pour l'autre, différentes
+écorces d'arbres. Moore ne leur a jamais vu de couleur rouge.</p>
+
+<p>À l'égard des objets usuels qui n'entrent pas dans le commerce, Jobson
+dit que les Nègres n'ont pas d'autres ouvriers que leurs propres mains.
+Les nattes sont entre eux d'un usage général. Elles sont l'ouvrage des
+<span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> femmes. C'est sur leurs nattes que les Nègres passent la
+moitié de leur vie, qu'ils boivent, qu'ils mangent, qu'ils se reposent
+et qu'ils dorment. Au marché de Mansegar, Jobson remarque qu'au lieu
+d'argent, dont les Nègres sont mal pourvus, c'étaient des nattes qui
+passaient pour la monnaie courante. Ainsi, pour s'informer du prix d'une
+chose, on demandait combien elle valait de nattes. Le Maire raconte que
+les Nègres tiennent des marchés, mais que les objets qu'ils y étalent
+sont de très-petite valeur, et qu'ils viennent quelquefois de six à sept
+lieues pour apporter un peu de coton, quelques légumes, tels que des
+pois et de la vesce, des plats de bois et des nattes. Un jour il vit une
+femme qui était venue de six lieues avec une seule barre de fer d'un
+demi pied de long.</p>
+
+<p>La plupart de leurs villes sont rondes dans leur forme, et leurs maisons
+sont composées d'une sorte de terre rougeâtre qui s'endurcit beaucoup
+par l'usage. Le pays est rempli de cette terre, qui ferait d'excellentes
+briques, si elle était bien travaillée. On voit des cabanes entièrement
+bâties de roseaux, comme toutes les autres en sont couvertes. Leur forme
+est généralement ronde, parce qu'ils la croient plus capable de résister
+aux orages et aux pluies. Toutes les villes ou villages sont environnés
+d'une ou deux haies de roseaux, de la hauteur de six pieds, pour servir
+de rempart contre les bêtes féroces: ce qui n'empêche pas <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> que
+les habitans ne soient quelquefois obligés d'allumer des feux et de
+battre leurs tambours en poussant de grands cris pour chasser des
+ennemis si dangereux: réponse péremptoire à celui qui prétendait tout à
+l'heure que les bêtes n'attaquaient point l'homme.</p>
+
+<p>Les Mandingues ont l'usage de bâtir leurs maisons l'une contre l'autre,
+ce qui devient l'occasion d'une infinité d'incendies. Si vous leur
+demandez pourquoi ils n'y mettent pas plus de distance, ils répondent
+que c'était la méthode de leurs ancêtres, qui étaient plus sages qu'eux.
+Il n'y a point de réponse plus commune, en fait d'administration, que
+cette réponse des Mandingues.</p>
+
+<p>Les huttes des Nègres se nomment <span class="italic">kombets</span>. Un kombet est distribué en
+plusieurs parties, dont l'une sert de cuisine, l'autre de salle à
+manger, une autre de chambre de lit, avec des ouvertures pour la
+communication. Les maisons des seigneurs, suivant Le Maire, ont
+quelquefois quarante ou cinquante de ces pavillons. Celle des rois n'en
+a pas moins de cent, mais couverts de paille comme les plus pauvres. Le
+commun des Nègres en a deux ou trois. L'enclos des personnes de qualité
+est une palissade ou d'épines ou de roseaux, soutenue de distance en
+distance par des piliers. Leurs kombets communiquent de l'un à l'autre
+par des routes qui s'entrelacent en forme de labyrinthe. Dans
+l'intérieur de l'enclos il se trouve ordinairement de fort beaux arbres,
+mais sans <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> ordre et dispersés comme au hasard, à moins que la
+maison, comme celles de plusieurs princes, n'ait été bâtie exprès dans
+le voisinage de quelques petits bois, dont une partie se trouve
+renfermée dans l'enclos.</p>
+
+<p>Le palais du damel, ou du roi de Cayor, est distingué par sa
+magnificence. Avant la première porte de l'enclos, on trouve une grande
+et belle place pour exercer ses chevaux, quoiqu'il n'en ait pas plus de
+dix ou douze. Au long de l'enclos, les seigneurs ont des huttes, qui
+composent comme l'avant-garde de celle du roi. Une longue allée de
+baobabs conduit de la première place au palais. Des deux côtés de cette
+avenue sont les logemens des officiers et des principaux domestiques du
+roi, entourés chacun d'une palissade, ce qui forme beaucoup de détours
+avant qu'on arrive à son appartement; mais le respect seul empêche les
+sujets d'en approcher. Toutes ses femmes ont aussi des kombets
+particuliers, où elles ont cinq ou six esclaves pour les servir. Il voit
+celle chez qui son caprice le porte, sans autre règle que celle de ses
+désirs. Les autres n'en témoignent jamais de jalousie; cependant il y en
+a toujours une qui est traitée en favorite; et lorsqu'il en est fatigué,
+il l'envoie dans quelque village, en lui assignant les fonds nécessaires
+pour son entretien. Sa place est aussitôt occupée. De trente femmes que
+ce prince entretient, il en avait envoyé successivement la moitié dans
+ces demeures étrangères.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> Rien n'est si pauvre que l'ameublement des Nègres. C'est un
+coffre pour renfermer leurs habits, une natte élevée sur quelques pieux
+pour leur servir de lit, une ou deux jattes qui contiennent de l'eau,
+quelques calebasses, deux ou trois mortiers de bois pour broyer le maïs
+et le riz, un panier pour l'y renfermer, et quelques plats de bois pour
+servir le couscous aux heures du repas. Les Nègres de distinction ne
+sont jamais sans une estrade ou une sorte de banc élevé de deux ou trois
+pieds, et couvert de belles nattes, sur lesquelles ils sont assis
+pendant le jour. Les palais des rois et des princes sont un peu mieux
+meublés, parce qu'il y en a peu qui n'emploient à cet usage une partie
+des marchandises qu'ils achètent des Européens.</p>
+
+<p>Jobson rapporte que l'agriculture est l'office de tous les Nègres, sans
+exception de rang et de condition. Les rois et les chefs des villes en
+sont seuls exempts. Ils se mettent l'un à la suite de l'autre pour
+former les sillons; de sorte que chacun levant à peu près la même
+quantité de terre, le travail n'est pénible pour personne. Ces sillons
+sont faits avec autant d'ordre et de propreté qu'en Europe. Ils y
+jettent la semence et les remplissent aussitôt de la même terre; leur
+industrie ne s'étend pas plus loin, à l'exception du riz, qu'ils sèment
+d'abord dans de petites pièces de terres basses et marécageuses, et
+qu'ils prennent la peine de transplanter: aussi croît-il en abondance.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> Ils observent des saisons pour semer leurs grains, surtout pour
+planter le tabac, dont chaque famille cultive sa provision autour de ses
+cabanes. Ils n'apportent pas moins de soin à la culture du coton, et la
+plupart des villages en ont des champs entiers.</p>
+
+<p>Comme ils n'ont pas de pluie depuis le mois de septembre jusqu'à la fin
+de mai, la terre est si dure dans cet intervalle, qu'ils ne peuvent la
+cultiver. Les pluies commencent vers la fin de mai, et continuent dans
+le mois de juin avec une grande violence, un tonnerre et des éclairs
+épouvantables; et la terre ne pouvant manquer d'être assez amollie,
+c'est la saison du labourage. Le plus mauvais temps, c'est-à-dire
+l'extrême violence des eaux, se fait ordinairement sentir depuis le
+milieu de juin jusqu'à la fin de septembre; c'est alors que les rivières
+s'élèvent de trente pieds perpendiculaires; mais jusqu'à la fin
+d'octobre les pluies et les eaux diminuent par degrés comme elles ont
+commencé.</p>
+
+<p>Pour semer le millet, le Nègres mettent un genou à terre, font de petits
+trous comme on en fait en Europe pour planter des pois, y jettent trois
+ou quatre grains, et bouchent chaque trou de la même terre. D'autres
+ouvrent des sillons en ligne droite, y jettent leur millet et les
+couvrent de même; mais la première de ces deux méthodes est la plus
+commune, parce que plus le grain est enfoncé dans la terre, plus il est
+en sûreté contre les oiseaux, dont le nombre est incroyable.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> Le temps où les Nègres sèment est pour eux une saison de fêtes
+pendant laquelle ils se traitent les uns les autres. Leurs terres sont
+si fertiles, que la moisson du millet se fait dès le mois de septembre;
+et c'est encore l'occasion d'une infinité de réjouissances.</p>
+
+<p>Les rois étant maîtres absolus de toutes les terres, chaque famille est
+obligée de s'adresser à eux ou à leurs alcades pour se faire assigner la
+portion dont elle doit tirer sa subsistance. Les Nègres sont si
+paresseux, qu'ils ne cultivent point assez de terre pour leur usage, et
+que, leur moisson ne suffisant pas à leurs besoins, ils vivent d'une
+racine noire qu'ils font sécher jusqu'à ce qu'elle ait perdu son goût
+naturel, et des pistaches de terre. Si leur moisson manque, ils ne
+peuvent éviter la plus affreuse famine, et les Européens en ont vu
+souvent des exemples.</p>
+
+<p>Ils se laissèrent séduire une fois par les promesses d'un de leurs
+marabouts, de la tribu des Arabes, qui, sous le voile de la religion,
+s'était rendu maître d'un grand pays entre les états du siratik et les
+Sérères. Cet imposteur trouva le moyen de leur persuader qu'il était
+inspiré du ciel pour les venger de la tyrannie de leurs princes. Il leur
+promit des forces miraculeuses pour les soutenir dans leur révolte; et,
+ce qui fit sur eux encore plus d'impression, il leur garantit que leurs
+terres produiraient chaque année une moisson abondante, sans qu'ils
+prissent la peine de les cultiver. La paresse des <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> Nègres ne
+résista point à des offres si flatteuses. Ils se rangèrent sous les
+étendards du marabout; et les sujets du damel, qui furent les plus
+ardens, parvinrent à détrôner leur souverain. Ils attendirent pendant
+deux ans les miraculeuses moissons du marabout; mais la famine devint si
+terrible, que, faute d'alimens, ils furent contraints de se manger les
+uns les autres, ou de se livrer volontairement à l'esclavage pour éviter
+la mort. Une si triste expérience leur ayant fait ouvrir les yeux sur
+leur folie, ils chassèrent l'usurpateur, et remirent le damel en
+possession de sa couronne.</p>
+
+<p>Nous avons déjà parlé de leurs armes: ils y ont moins de confiance qu'à
+leurs grisgris, avec lesquels, malgré l'expérience journalière, ils
+s'obstinent à se croire invulnérables et supérieurs à leurs ennemis. Les
+Européens sont les seuls qu'ils désespèrent de vaincre, parce qu'ils ont
+éprouvé qu'aucun grisgris n'est à l'épreuve des armes à feu, auxquels
+ils donnent le nom imitatif de <span class="italic">pouffs</span>.</p>
+
+<p>On n'est point encore parvenu à se faire de justes idées du langage des
+Nègres. Les principales langues sont celles des Iolofs, des Foulas et
+des Mandingues. La langue la plus commune sur la Gambie est le
+mandingue; avec cette clef, on peut voyager sans embarras depuis
+l'embouchure de la rivière jusqu'au pays des Dionkos, ou des marchands
+auxquels on donne ce nom, parce qu'on achète d'eux un très-grand nombre
+d'esclaves; ce pays est à six <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> semaines de route de Jamesfort,
+principal comptoir des Anglais sur la Gambie.</p>
+
+<p>Outre la langue commune, les Mandingues ont un jargon mystérieux
+entièrement ignoré des femmes, et dont les hommes ne font usage qu'à
+l'occasion du <span class="italic">moumbo dioumbo</span>, dont nous parlerons plus bas. Le créole
+portugais, qui est une corruption de la langue portugaise, est devenu le
+langage ordinaire du commerce entre les Européens de la Gambie et les
+Nègres. Peut-être ne serait-il pas entendu à Lisbonne; mais les Anglais
+l'apprennent plus facilement que la langue des Nègres, et leurs
+interprètes n'en emploient pas d'autres. Les Foulas et plupart des
+mahométans qui habitent la rivière parlent fort bien l'arabe, quoiqu'ils
+soient Mandingues. Chaque royaume ou chaque nation a d'ailleurs sa
+langue particulière.</p>
+
+<p>Les compilateurs, des voyages ont placé ici des tables d'un certain
+nombre de mots des langues nègres. Il semble qu'une esquisse de ces
+jargons barbares, dans lesquels on ne peut pas même reconnaître les
+premiers rapports que le langage humain a dû présenter entre les objets
+et les sons, ne doive pas être fort intéressante pour nous; cependant la
+curiosité s'étend sur tous les détails de ces peuplades lointaines,
+ébauches imparfaites de la nature, et qui donnent aux nations policées
+le plaisir de sentir toute leur supériorité. Le lecteur retrouvera donc
+ici les mêmes tables que dans l'<span class="italic">Histoire générale des Voyages</span>.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> TABLE PREMIÈRE.</p>
+
+<p class="center">VOCABULAIRE IOLOF ET FOULA.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" summary="Vocabulaire Iolof et Foula.">
+<tr>
+<td><span class="italic">Français.</span></td>
+<td><span class="italic">Iolof.</span></td>
+<td><span class="italic">Foula.</span></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="3">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Aiguille,</td>
+<td>Poursa,</td>
+<td>Messelaël.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Ananas,</td>
+<td>Ananas,</td>
+<td>Annanas.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>S'arrêter,</td>
+<td>Guékiffi,</td>
+<td>Deradan.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>S'asseoir,</td>
+<td>Songoane,</td>
+<td>Ghiod.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Aveugle,</td>
+<td>Bomena,</td>
+<td>Gomdo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Autruche,</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Nedau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Se baigner,</td>
+<td>Mongro-sangou.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un bal,</td>
+<td>Folgar.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La barbe,</td>
+<td>Sekiem,</td>
+<td>Onhare.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Barre de fer,</td>
+<td>Barra-win,</td>
+<td>Barra.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Barril,</td>
+<td>Pippa.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Beaucoup,</td>
+<td>Barena,</td>
+<td>Huri.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Blé <span class="italic">ou</span> maïs,</td>
+<td>Dougoub,</td>
+<td>Makkari.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une boîte,</td>
+<td>Ovachande.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un veau <span class="italic">ou</span> un b&oelig;uf,</td>
+<td>Nague.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Boire,</td>
+<td>Mangrinam,</td>
+<td>Hiarde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Bois,</td>
+<td>Matte,</td>
+<td>Leggal.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Boiteux,</td>
+<td>Sogha,</td>
+<td>Bossara.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Borgne,</td>
+<td>Patte.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La bouche,</td>
+<td>Gueminin,</td>
+<td>Hendouko.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les boyaux,</td>
+<td>Vuete,</td>
+<td>Chabiburde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une branche,</td>
+<td>Kala,</td>
+<td>Baberou.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Branle,</td>
+<td>Tidoap,</td>
+<td>Lesso.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les bras,</td>
+<td>Smallou,</td>
+<td>Ghiomgé.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une brebis,</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Sedre.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un canon,</td>
+<td>Bamborta,</td>
+<td>Fetel.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un canot,</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Lana.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span>
+Capitaine,</td>
+<td>Capitane,</td>
+<td>Loamdo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Carquois,</td>
+<td>Smakalla.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Chair,</td>
+<td>Yap,</td>
+<td>Tehan.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Chanter,</td>
+<td>Ovayel,</td>
+<td>Yemdi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un chat,</td>
+<td>Guenape,</td>
+<td>Oulonde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un chaudron,</td>
+<td>Kranghiare,</td>
+<td>Barma.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une chemise,</td>
+<td>Bougtovap,</td>
+<td>Dolanke.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un cheval,</td>
+<td>Farfs,</td>
+<td>Pouskiou.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Cheveux,</td>
+<td>Kogavar,</td>
+<td>Soukenko.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Chèvre,</td>
+<td>Bay,</td>
+<td>Behova.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un chien,</td>
+<td>Kraf,</td>
+<td>Rahovanden.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Chier,</td>
+<td>Mangredouli,</td>
+<td>Boude.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le ciel,</td>
+<td>Assaman,</td>
+<td>Hialla.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une clef,</td>
+<td>Donovachande,</td>
+<td>Bidho.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un clou,</td>
+<td>Dinguetite,</td>
+<td>Pauomgal.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un cochon de lait,</td>
+<td>Droai,</td>
+<td>Babaladi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un coffre,</td>
+<td>Ovachande,</td>
+<td>Breteval.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une corde,</td>
+<td>Bouma,</td>
+<td>Boghol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le coude,</td>
+<td>Smainoton,</td>
+<td>Somdon.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Couper,</td>
+<td>Doghol,</td>
+<td>Tay.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un couteau,</td>
+<td>Pakha,</td>
+<td>Pake.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Cracher,</td>
+<td>Toffii,</td>
+<td>Toude.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Cravate,</td>
+<td>Sma,</td>
+<td>Leffol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Crocodile,</td>
+<td>Guasik,</td>
+<td>Norova.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les cuisses,</td>
+<td>Loupe,</td>
+<td>Benhall.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Cuivre,</td>
+<td>Prum,</td>
+<td>Hiackaovale.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Danser,</td>
+<td>Faike,</td>
+<td>Hemde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Demain,</td>
+<td>Aileg akaghiam,</td>
+<td>Soubako.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Demeure,</td>
+<td>Gangone,</td>
+<td>Ghiodorde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les dents,</td>
+<td>Sonobenatia,</td>
+<td>Nhierre.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Dents d'éléphans,</td>
+<td>Gnieï negnay,</td>
+<td>Nhierre-ghiova.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le derrière,</td>
+<td>Tate <span class="italic">ou</span> Ghir,</td>
+<td>Rotec.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le diable,</td>
+<td>Guinnay,</td>
+<td>Guine.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Dieu,</td>
+<td>Ihalla,</td>
+<td>Allah.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les doigts,</td>
+<td>Smaharam,</td>
+<td>Sedohenda.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Dormir,</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Danadi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Eau,</td>
+<td>Mdoch,</td>
+<td>Diam.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span>
+ De l'eau-de-vie,</td>
+<td>Sangara,</td>
+<td>Sangara.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Écorcher,</td>
+<td>Maugre fesse,</td>
+<td>Houtonde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Écrire,</td>
+<td>Binde,</td>
+<td>Ovindove.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un éléphant,</td>
+<td>Gnieï,</td>
+<td>Ghiova.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Enfans des princes,</td>
+<td>Domeguaïbe,</td>
+<td>Byla hamde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une épée,</td>
+<td>Gnassi,</td>
+<td>Kaffe.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un esclave,</td>
+<td>Gnamen,</td>
+<td>Mokkioudou.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Éternuer,</td>
+<td>Maugre-tesseli,</td>
+<td>Hisseloude.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Étui de couteau,</td>
+<td>Gangone,</td>
+<td>Ghiodorde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Feu,</td>
+<td>Safara,</td>
+<td>Ghia hingol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une femme,</td>
+<td>Dighen,</td>
+<td>Debo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le séve des femmes,</td>
+<td>Facere <span class="italic">ou</span> Fere,</td>
+<td>Kotto.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une femme de mauvaise vie,</td>
+<td>Ghelarbi,</td>
+<td>Sakke.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une femme grosse,</td>
+<td>Dighen gohir,</td>
+<td>Deboredo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La fièvre,</td>
+<td>Guernama.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Fil à coudre,</td>
+<td>Ovin,</td>
+<td>Gnarabi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une fille,</td>
+<td>Ndaougdighen,</td>
+<td>Soukka.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une flèche,</td>
+<td>Sinaklonghar.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un fourreau,</td>
+<td>Finan harguaisi,</td>
+<td>Ovana.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un fripon,</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Abonde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un fusil,</td>
+<td>Sochhorby,</td>
+<td>Loussoul fetel.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un garçon,</td>
+<td>Ovassi,</td>
+<td>Soukagorko.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les genoux,</td>
+<td>Smahoum,</td>
+<td>Holbondon.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Glouton,</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Haderors.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Gomme,</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>La konde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le gosier,</td>
+<td>Smanpourreh,</td>
+<td>Dandy.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Goudron,</td>
+<td>Sandol.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Graisse <span class="italic">ou</span> Suif,</td>
+<td>Dirgunek,</td>
+<td>Helere.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Grand,</td>
+<td>Maguma,</td>
+<td>Mahardo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Gratter,</td>
+<td>Hock-halma,</td>
+<td>Nanhyadi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Habit,</td>
+<td>Bouboutouvap,</td>
+<td>Dolangue.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Hameçons,</td>
+<td>Delika,</td>
+<td>Ovande.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Haut-de-chausses,</td>
+<td>Touap,</td>
+<td>Tonhouka.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span>
+ Herbes,</td>
+<td>Miagh.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un homme,</td>
+<td>Goourgue,</td>
+<td>Goskomaodo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La jambe,</td>
+<td>Lmappaice,</td>
+<td>Kovassongal.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Jeter,</td>
+<td>Sanner,</td>
+<td>Verlady.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les joues,</td>
+<td>Bekigg,</td>
+<td>Kobe.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le jour,</td>
+<td>Lelegh,</td>
+<td>Soubakka.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La langue,</td>
+<td>Lamaing,</td>
+<td>D'heingall.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Se laver les mains,</td>
+<td>Raghen,</td>
+<td>Lahonyongo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les lèvres,</td>
+<td>Smatovin,</td>
+<td>Fondo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Ligne à pêcher,</td>
+<td>Smabou,</td>
+<td>Delingha ovande.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un lit,</td>
+<td>Cuntodou,</td>
+<td>Lessen.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un livre,</td>
+<td>Smater gumara jank,</td>
+<td>Torade allah.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Livre à écrire,</td>
+<td>Smakiel gumorebind,</td>
+<td>Deffeterre.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La lune,</td>
+<td>Vhackiré,</td>
+<td>Leour.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La main,</td>
+<td>Leho,</td>
+<td>Yongo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une maison,</td>
+<td>Smanrig,</td>
+<td>Souddo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une maîtresse,</td>
+<td>Soumak hiore,</td>
+<td>Medodano.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Maïs, sorte de blé,</td>
+<td>Dougoub,</td>
+<td>Makkarg.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Malade,</td>
+<td>Raguena,</td>
+<td>Ognia hui.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les mamelles,</td>
+<td>Ouhanie,</td>
+<td>Enhdo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Marc du millet,</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Changle.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Marcher,</td>
+<td>Docholl,</td>
+<td>Medo hyassa.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un matelas,</td>
+<td>Entedou,</td>
+<td>Lesso.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La mer,</td>
+<td>Smandai,</td>
+<td>Guéeck.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Mentir,</td>
+<td>Namna,</td>
+<td>Hadarime.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Mordre,</td>
+<td>Matt,</td>
+<td>N'hadde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La mort,</td>
+<td>Dehaina,</td>
+<td>Mahyse.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Se moucher,</td>
+<td>Niendoou,</td>
+<td>Ngiéto.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un mousquet,</td>
+<td>Fairal,</td>
+<td>Fetel.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Moi et mien,</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Sman.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le nez,</td>
+<td>Smackbockan,</td>
+<td>Hener.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Non,</td>
+<td>Dhaair,</td>
+<td>Ala.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La nuit,</td>
+<td>Goudina,</td>
+<td>Guiema.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un &oelig;uf,</td>
+<td>Nen,</td>
+<td>Ouchirnde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un oiseau,</td>
+<td>Arral,</td>
+<td>Niolli.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span>
+ Les ongles,</td>
+<td>Huai,</td>
+<td>Chegguen.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Oranges,</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Kanghe.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les oreilles,</td>
+<td>Smanoppe,</td>
+<td>Noppy.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les orteils,</td>
+<td>Smahuajetanks,</td>
+<td>Pedly.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Du pain,</td>
+<td>Bourou,</td>
+<td>Bourou.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Papier,</td>
+<td>Kahait,</td>
+<td>Harkal.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Parler,</td>
+<td>Ovache,</td>
+<td>Hall.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un pavillon,</td>
+<td>Raya,</td>
+<td>Arhair billam.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La peau,</td>
+<td>Smagdayr,</td>
+<td>Goure.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Pêcheur,</td>
+<td>Moll,</td>
+<td>Kiruballs.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Toiles peintes,</td>
+<td>Calicos,</td>
+<td>Calicos.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Perroquet,</td>
+<td>Inkay,</td>
+<td>Saleron.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Petit,</td>
+<td>Nercina,</td>
+<td>Chonkayel.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les pieds,</td>
+<td>Simatank,</td>
+<td>Kossede.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une pierre,</td>
+<td>Doyg,</td>
+<td>Hayre.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un pigeon,</td>
+<td>Petreik.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Pincer,</td>
+<td>Domp,</td>
+<td>Mouchionde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une pipe,</td>
+<td>Smanan,</td>
+<td>Hy-ardougal.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Pisser,</td>
+<td>Berouch,</td>
+<td>Kaing-huye.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Pleurer,</td>
+<td>Dgoise,</td>
+<td>Ouhedde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Plomb,</td>
+<td>Bettaigh,</td>
+<td>Chaye.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Plume,</td>
+<td>Dongue,</td>
+<td>Donguo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La pluie,</td>
+<td>Taon,</td>
+<td>Tobbo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Poisson,</td>
+<td>Guenn,</td>
+<td>Lingno.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un pot,</td>
+<td>Kingu,</td>
+<td>Sahando.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une poule,</td>
+<td>Gnaar,</td>
+<td>Guertpgal.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un rat,</td>
+<td>Guenak,</td>
+<td>Donbron.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Reine,</td>
+<td>Gnache,</td>
+<td>Guefoulbe.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Rire,</td>
+<td>Raihal,</td>
+<td>Ghialde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Rouge,</td>
+<td>Laghovek,</td>
+<td>Bode ghioune.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le roi,</td>
+<td>Bur,</td>
+<td>Lahamdé.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le sang,</td>
+<td>Galtovap.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Du sel,</td>
+<td>Sokmate,</td>
+<td>Lambdan.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Serment,</td>
+<td>Smabok hanabi,</td>
+<td>Soldehama <span class="italic">ou</span> Kotelyacmo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Serpent,</td>
+<td>Gnaun,</td>
+<td>Body <span class="italic">ou</span> Gorory.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Siffler,</td>
+<td>Ananileste,</td>
+<td>Honde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un singe,</td>
+<td>Golok,</td>
+<td>Ovandou.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span>
+ Soleil,</td>
+<td>Ghiante Sinkan,</td>
+<td>Nahangue.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Souliers,</td>
+<td>Dole,</td>
+<td>Pade.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les sourcils,</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Hiamhianke.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Sucre,</td>
+<td>Lhom,</td>
+<td>Lhiombry.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Tabac,</td>
+<td>Tmagha,</td>
+<td>Taba.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une table,</td>
+<td>Gangona,</td>
+<td>Gango.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Tasse de coco,</td>
+<td>Tassa,</td>
+<td>Horde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La terre,</td>
+<td>Soffi,</td>
+<td>Letudi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La tête,</td>
+<td>Smabab,</td>
+<td>Horde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Toiles,</td>
+<td>Endimon,</td>
+<td>Chomchou.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le tonnerre,</td>
+<td>Denadeno,</td>
+<td>Dherry.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Tortu,</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Loko.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Tousser,</td>
+<td>Sokka,</td>
+<td>Loghiomde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Trembler,</td>
+<td>Denalock,</td>
+<td>Chinhoude.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Troquer <span class="italic">ou</span>
+ Échanger,</td>
+<td>Nanvequi,</td>
+<td>Sohade.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Trompette,</td>
+<td>Bouffra.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Tuer,</td>
+<td>Rui,</td>
+<td>Ouarde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un vaisseau,</td>
+<td>Manguma,</td>
+<td>Randi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les veines,</td>
+<td>Sa ditte,</td>
+<td>Dadok.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le vent,</td>
+<td>Gallaon,</td>
+<td>Hendon.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le ventre,</td>
+<td>Smahir,</td>
+<td>Rhédo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Vin de France,</td>
+<td>Msangotovabb,</td>
+<td>Chenk.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Vin de palmier,</td>
+<td>Msangojeloffi,</td>
+<td>Chengue.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une voile,</td>
+<td>Ouir,</td>
+<td>Ougderelhana.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les yeux,</td>
+<td>Smabut,</td>
+<td>Hytere.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="center">NOMBRES.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" summary="Nombres.">
+<tr>
+<td>Un,</td>
+<td>Ben,</td>
+<td>Goto.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Deux,</td>
+<td>Gniare,</td>
+<td>Didy.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Trois,</td>
+<td>Gniet,</td>
+<td>Taty.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quatre,</td>
+<td>Gnianet,</td>
+<td>Naye.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Cinq,</td>
+<td>Gurom,</td>
+<td>Guioï.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Six,</td>
+<td>Gurom-ben,</td>
+<td>Guiego.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Sept,</td>
+<td>Gurom-Gniare,</td>
+<td>Guiedidy.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Huit,</td>
+<td>Gurom-gniet,</td>
+<td>Guietaty.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Neuf,</td>
+<td>Gurom-gnianet,</td>
+<td>Guienaye.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Dix,</td>
+<td>Fouk,</td>
+<td>Sappo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span>
+ Onze,</td>
+<td>Fouk-ak-ben,</td>
+<td>Sappo-e-go.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Douze,</td>
+<td>Fouk-ak-gniare,</td>
+<td>Sappo-e-didy.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Treize,</td>
+<td>Fouk-ak-gniet,</td>
+<td>Sappo-e-taty.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quatorze,</td>
+<td>Fouk-ak-gnianet,</td>
+<td>Sappo-e-naye.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quinze,</td>
+<td>Fouk-ak-gurom,</td>
+<td>Sappo-e-guioï.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Seize,</td>
+<td>Fouk-ak-gurom-ben,</td>
+<td>Sappo-guiego.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Dix-sept,</td>
+<td>Fouk-ak-gurom-gniare,</td>
+<td>Sappo-guiedidy.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Dix-huit,</td>
+<td>Fouk-ak-gurom-gniet,</td>
+<td>Sappo-guietaty.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Dix-neuf,</td>
+<td>Fouk-ak-gurom-gnianet,</td>
+<td>Sappo-gui-e-naye.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Vingt,</td>
+<td>Nitte,</td>
+<td>Sappo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Vingt-et-un,</td>
+<td>Nitt-ak-ben,</td>
+<td>Sappo-e-go.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Trente,</td>
+<td>Frononir,</td>
+<td>Noggas.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quarante,</td>
+<td>Gnianet-fouk,</td>
+<td>Tchiapaldé taty.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Cinquante,</td>
+<td>Gurom-fouk,</td>
+<td rowspan="5"><span class="italic">Le Foula s'est perdu.</span></td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Soixante,</td>
+<td>Gurom ben-ak-fouk,</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Soixante-dix,</td>
+<td>Gurom-gniare-fouk,</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quatre-vingts,</td>
+<td>Gurom-gniet-fouk,</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quatre-vingt-dix,</td>
+<td>Gurom-gniaï-fouk,</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Cent,</td>
+<td>Temir,</td>
+<td>Témédéré.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Cent un,</td>
+<td>Temir-ak-ben,</td>
+<td>Témédéré-go.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Deux cent,</td>
+<td>Gniare-temir,</td>
+<td>Témédéré-didy.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Trois cent,</td>
+<td>Gniet-temir,</td>
+<td>Témédéré-taty.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Mille,</td>
+<td>Guné,</td>
+<td>Témédéré-sappo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Mille vingt,</td>
+<td>Guné-ak-nitte,</td>
+<td>Témédéré-sappo.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> PHRASES FAMILIÈRES.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" summary="Phrases familières.">
+<tr>
+<td>Bonjour, monsieur,</td>
+<td>Diarakio-samba,</td>
+<td>Cossé samba.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Comment vous portez-vous?</td>
+<td>Dia mesa,</td>
+<td>Ada heghiam.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Fort bien, monsieur,</td>
+<td>Diam édal,</td>
+<td>Samba mido.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Venez,</td>
+<td>Calé,</td>
+<td>Arga.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Venez manger,</td>
+<td>Calé lek.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Ne venez pas,</td>
+<td>Bouldik,</td>
+<td>Da rothan.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Allez-vous-en,</td>
+<td>Dock hodem,</td>
+<td>Hia.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Montez,</td>
+<td>Quia qua ou,</td>
+<td>Arga.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Descendez,</td>
+<td>Démal-ki-souf,</td>
+<td>Hialesse.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Je veux,</td>
+<td>Doina man,</td>
+<td>Bido hidy.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Je ne veux pas,</td>
+<td>Baino man,</td>
+<td>Bido hidy.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Donnez-moi à boire,</td>
+<td>Maïman nan,</td>
+<td>Loca hiarde.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Apportez-moi vite une brebis,</td>
+<td>Iassi ma ommgharg,</td>
+<td>Addou nambalou.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Je vous remercie,</td>
+<td>Diorekio,</td>
+<td>Medo hietoma.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Allons nous promener,</td>
+<td>Caï dokhan,</td>
+<td>Harque Guehin hilojade.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>J'y vais,</td>
+<td>Man ghé dok,</td>
+<td>Mede Lebo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Il fait grand vent,</td>
+<td>Galigou baréna,</td>
+<td>Hendou hevy.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Il pleut,</td>
+<td>Vta ou.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Il tonne,</td>
+<td>Denadeno,</td>
+<td>Dhirry.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Il fait chaud,</td>
+<td>Gniak éna,</td>
+<td>Ouarn hiend.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Il fait froid,</td>
+<td>Lioul na,</td>
+<td>Ghiangol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Je vous vois,</td>
+<td>Guesnala,</td>
+<td>Medo hyma.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Taisez-vous,</td>
+<td>Noppil,</td>
+<td>De you.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Fort matin,</td>
+<td>Leleg,</td>
+<td>Soubake allau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Bonsoir, monsieur,</td>
+<td>Diaragonal samba.</td>
+<td>Fon angiam samba.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Je voudrais coucher avec une fille,</td>
+<td>Bougué nadièkil kil ak béné dighen,</td>
+<td>Medo leleby.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span>
+ Je m'endors,</td>
+<td>Nélao.</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Je ne m'en souviens pas,</td>
+<td>Fatou ma,</td>
+<td>Myfa hiacke.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Mettez-le dans les fers,</td>
+<td>Guinguela maguiou,</td>
+<td>Ovarguihielle cassedo.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="p2 center">TABLE SECONDE.</p>
+
+<p class="center">VOCABULAIRE MANDINGUE.</p>
+
+<p>L'astérisque* marque les mots qui se trouvent dans la première table.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" summary="Phrases familières.">
+<tr>
+<td><span class="italic">Français.</span></td>
+<td><span class="italic">Mandingue.</span></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Acheter,</td>
+<td>Sann.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Aigre,</td>
+<td>Akonemota.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Allez,</td>
+<td>Ta.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Ambre,</td>
+<td>Lambre.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Amitié,</td>
+<td>Barnalem.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>L'année <span class="italic">ou</span> une pluie,</td>
+<td>Sanju killin.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un arc,</td>
+<td>Kulla.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Argent,</td>
+<td>Kodey.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une armoire,</td>
+<td>Konneo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Asseyez-vous,</td>
+<td>Secdouma.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une balle,</td>
+<td>Kiddo kassi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un baril,</td>
+<td>Ankoret.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Beau,</td>
+<td>Neemau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Du beurre,</td>
+<td>Tooloo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Bien,</td>
+<td>Kandi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Blanc,</td>
+<td>Qui.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un homme blanc,</td>
+<td>Tobauho.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Du blé,</td>
+<td>Neo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Boire,</td>
+<td>Ami.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Bon,</td>
+<td>Abetti.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span>
+ La bouche,</td>
+<td>Dau.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une brebis,</td>
+<td>Kornell.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Calebasse,</td>
+<td>Merrug.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Caméléon,</td>
+<td>Minnir.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Canard,</td>
+<td>Bru.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un canon,</td>
+<td>Kiddo.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Poudre à canon,</td>
+<td>Kiddo mungo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un canot,</td>
+<td>Kalloun.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Ceci,</td>
+<td>Ning.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Cela,</td>
+<td>Olim.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une chaise,</td>
+<td>Serong.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Chaleur,</td>
+<td>Kandeca.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une chambre,</td>
+<td>Bung.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un chameau,</td>
+<td>Komaniung.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une chandelle,</td>
+<td>Kaudet.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un chanteur,</td>
+<td>Jelliki.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un chat,</td>
+<td>Neankom.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Chaud,</td>
+<td>Kandeka.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un cheval,</td>
+<td>Souho.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un cheval marin,</td>
+<td>Mally.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une chèvre,</td>
+<td>Ha.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un chien,</td>
+<td>Oulve.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un grand chien,</td>
+<td>Oulve dau.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Cire,</td>
+<td>Lekonnio.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un coq,</td>
+<td>Deontong <span class="italic">ou</span> Soufeki.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Collier,</td>
+<td>Ronnun.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une colline,</td>
+<td>Koanko.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Comment vous portez-vous?</td>
+<td>Animbatta montainia?</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un couteau,</td>
+<td>Moroo.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un coutelas, une épée,</td>
+<td>Fong.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Du cristal,</td>
+<td>Christall.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un crocodile,</td>
+<td>Bumbo.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une cuillère,</td>
+<td>Kulear.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Cuivre,</td>
+<td>Tasso.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un daim,</td>
+<td>Tonkong.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Que demandez-vous?</td>
+<td>Laffeta munnum?</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Dent,</td>
+<td>Ning.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span>
+ Dent d'éléphant,</td>
+<td>Samma ning.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le diable,</td>
+<td>Bua.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Dieu,</td>
+<td>Alla.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Doux,</td>
+<td>Timeata.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un drap,</td>
+<td>Fauno.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Du drap rouge,</td>
+<td>Murfée.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La jambe droite,</td>
+<td>Sing bau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La main droite,</td>
+<td>Bulla bau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Dur,</td>
+<td>A Koleata.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Eau,</td>
+<td>Jée ou si.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un éléphant,</td>
+<td>Samma.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Enfer,</td>
+<td>Jehonama.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Entendre,</td>
+<td>Amoi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un esclave,</td>
+<td>Jong.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>L'est,</td>
+<td>Tillo vooleta.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>L'étain,</td>
+<td>Tasroqui.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Étoile,</td>
+<td>Lolo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Étranger,</td>
+<td>Leuntung.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un facteur,</td>
+<td>Mercador.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Faux,</td>
+<td>Funniala.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une femme,</td>
+<td>Mouza.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une femme de mauvaise vie,</td>
+<td>Jelli mouza.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une femme mariée,</td>
+<td>Mouza.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Fenêtre,</td>
+<td>Jenell.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Flèche,</td>
+<td>Beuna.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un fou,</td>
+<td>Toorala.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une fourchette,</td>
+<td>Garfa.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Frère,</td>
+<td>Barrin kea.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Froid,</td>
+<td>Ninny.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Fumée,</td>
+<td>Sizi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La jambe gauche,</td>
+<td>Sing nding.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La main gauche,</td>
+<td>Bulla nding.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Grand,</td>
+<td>Bau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un grand chien,</td>
+<td>Mouve bau.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Grand'mère,</td>
+<td>Mooza bau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Grand-père,</td>
+<td>Keal bau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Guerre,</td>
+<td>Killi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span>
+ Un hibou, <span class="italic">c'est le même
+ nom que diable</span>,</td>
+<td>Bucca.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un homme,</td>
+<td>Kea.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une huître,</td>
+<td>Oystre.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La jambe,</td>
+<td>Sing.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Je ne sais,</td>
+<td>Malo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Je sais,</td>
+<td>Alo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Je veux donner,</td>
+<td>Msadi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une île,</td>
+<td>Joüio.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une jument,</td>
+<td>Souho mouza.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Jurement,</td>
+<td>Tikiniani ma ma mau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Du lait,</td>
+<td>Nanuo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Levez-vous,</td>
+<td>Oully.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un lion,</td>
+<td>Jatta.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un lit,</td>
+<td>La rong.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un loup,</td>
+<td>Sillo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La lune,</td>
+<td>Korro.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La main,</td>
+<td>Bulla.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une maison,</td>
+<td>Fu.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Malade,</td>
+<td>Munkandi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un marchand,</td>
+<td>Jonko.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Méchant,</td>
+<td>Munbetty.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une médecine,</td>
+<td>Borru.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La mer,</td>
+<td>Bato bau.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Mère,</td>
+<td>Mouza.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Miel,</td>
+<td>Li.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Mort,</td>
+<td>Sata.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Moi,</td>
+<td>Mta.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Noir,</td>
+<td>Fin.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Noix,</td>
+<td>Tiah.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un &oelig;uf,</td>
+<td>Sousey killy.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un oiseau,</td>
+<td>Sousi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>L'ouest,</td>
+<td>Tillo bonita.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Pain,</td>
+<td>Mongo.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Papier,</td>
+<td>Koyto.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Paresseux,</td>
+<td>Narita.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Père,</td>
+<td>Fau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Pesant,</td>
+<td>Kuleata.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span>
+ Petit,</td>
+<td>Nding.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une pintade,</td>
+<td>Commi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une pipe,</td>
+<td>Da.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>De la pluie,</td>
+<td>Sanju.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un cheval marin,</td>
+<td>Mally.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Poisson,</td>
+<td>Heo.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une porte,</td>
+<td>Dau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Poudre à canon,</td>
+<td>Kiddo mundo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une poule,</td>
+<td>Sousi mouza.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un pouce,</td>
+<td>Kranki.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Prendre,</td>
+<td>Amoota.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Puant,</td>
+<td>Akoneata.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Que demandez-vous?</td>
+<td>Laffetta munnum?</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Rien du tout,</td>
+<td>Feng o feng.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Rivière,</td>
+<td>Bato.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un roc,</td>
+<td>Barry.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Rouge,</td>
+<td>Ouillima.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Du drap rouge,</td>
+<td>Murfée.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Roi,</td>
+<td>Mansa.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Sable,</td>
+<td>Kenne-kenne.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Sale,</td>
+<td>Nota.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un sanglier,</td>
+<td>Seo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Sec,</td>
+<td>Mindo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Sel,</td>
+<td>Ki.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Sentir,</td>
+<td>Mamaung.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Serpent,</td>
+<td>Sau.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Vin de Siboa,</td>
+<td>Bandji.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un singe,</td>
+<td>Kanic.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Jouir,</td>
+<td>Barrin mouza.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le soleil,</td>
+<td>Tillo.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un sorcier,</td>
+<td>Baa.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Sucre,</td>
+<td>Tobauboli.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une table,</td>
+<td>Meso.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un taureau,</td>
+<td>Nisi ké.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La terre,</td>
+<td>Banko.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La tête,</td>
+<td>Kung.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Timide,</td>
+<td>Yanimi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Tonnerre,</td>
+<td>Korram alla.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span>
+ Toucher,</td>
+<td>Ametta.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Tourbillon de vent,</td>
+<td>Sau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une vache,</td>
+<td>Neesa Moossa.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un vaisseau,</td>
+<td>Tobaubo kaloun.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>De la vaisselle,</td>
+<td>Prata.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un valet,</td>
+<td>Buttlau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un veau,</td>
+<td>Neefa-nding.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Vendre,</td>
+<td>Saun.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Venez,</td>
+<td>Na.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Venez ici,</td>
+<td>Nana re.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Vent,</td>
+<td>Funnio.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Je veux donner,</td>
+<td>Msadi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Ville,</td>
+<td>Konda.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Vin de palmier,</td>
+<td>Tangi.*</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Voleur,</td>
+<td>Suncar.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Vous,</td>
+<td>Itta.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Vrai,</td>
+<td>Atoniala.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Un ivrogne,</td>
+<td>Serrata.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="center">NOMBRES.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" summary="Phrases familières.">
+<tr>
+<td>Un,</td>
+<td>Killing.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Deux,</td>
+<td>Foulla.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Trois,</td>
+<td>Sabba.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quatre,</td>
+<td>Nani.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Cinq,</td>
+<td>Loulou.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Six,</td>
+<td>Oro.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Sept,</td>
+<td>Oronglo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Huit,</td>
+<td>Sye.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Neuf,</td>
+<td>Konnunti.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Dix,</td>
+<td>Tong.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Onze,</td>
+<td>Tong-ning-killing.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Douze,</td>
+<td>Tong-ning-foulla.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Treize,</td>
+<td>Tong-ning-sabba.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quatorze,</td>
+<td>Tong-ning-nani.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quinze,</td>
+<td>Tong-ning-loulou.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Seize,</td>
+<td>Tong-ning-oro.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Dix-sept,</td>
+<td>Tong-ning-oronglo.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Dix-huit,</td>
+<td>Tong-ning-sye.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span>
+ Dix-neuf,</td>
+<td>Tong-ning-konnunti.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Vingt,</td>
+<td>Noau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Trente,</td>
+<td>Noau-ning-tong.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quarante,</td>
+<td>Noau-foulla.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Cinquante,</td>
+<td>Noau-foulla-ning-tong.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Soixante,</td>
+<td>Noau-sabba.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Soixante-dix,</td>
+<td>Noau-sabba-ning-tong.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quatre-vingts,</td>
+<td>Noau-nani.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quatre-vingt-dix,</td>
+<td>Noau-nani-ning-tong.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Cent,</td>
+<td>Kemmy.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Mille,</td>
+<td>Ouoully.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Les Nègres qui habitent les deux bords du Sénégal, et qui s'étendent
+dans les terres à l'est et au sud, sont mahométans, convertis par les
+Maures. Ceux du royaume de Mandinga, dont le zèle est plus ardent, sont
+depuis long-temps les missionnaires de cette religion. Tous les autres
+Nègres, du moins ceux avec qui les Européens ont des relations de
+commerce, depuis la Gambie jusqu'en Guinée, sont idolâtres, à
+l'exception des Sérères et de quelques autres qui n'ont aucune apparence
+de religion.</p>
+
+<p>On en voit beaucoup qui ne veulent pas souffrir qu'on tue les lézards
+autour de leurs maisons. Ils sont persuadés que ce sont les âmes de leur
+père, de leur mère et de leurs proches parens, qui viennent faire le
+folgar, c'est-à-dire se réjouir avec eux. On voit que l'opinion de la
+métempsycose leur est familière.</p>
+
+<p>Le mahométisme établi parmi les Nègres est imparfait, autant par
+l'ignorance de ceux <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> qui l'enseignent que par le libertinage
+des prosélytes. Il consiste dans la croyance de l'unité de Dieu, et dans
+deux ou trois pratiques cérémoniales, telles que le ramadan ou le
+carême, le bayram ou pâques, et la circoncision.</p>
+
+<p>Jobson observe que les habitans naturels de la Gambie adorent un seul
+Dieu sous le nom d'Allah, qu'ils n'ont point de peintures ni d'images à
+la ressemblance de la Divinité; qu'ils reconnaissent la mission de
+Mahomet, sans qu'ils invoquent jamais son nom; qu'ils comptent les
+années par les pluies, et qu'ils ont des noms particuliers pour chaque
+jour de la semaine; qu'ils donnent le nom de sabbat au vendredi, mais
+qu'ils l'observent si peu régulièrement, que leur commerce et leurs
+occupations ordinaires n'en reçoivent pas d'interruption.</p>
+
+<p>Ils ont quelques traditions confuses de la personne de Jésus-Christ. Ils
+parlent de lui comme d'un prophète qui s'est rendu célèbre par un grand
+nombre de miracles; mais ce qu'ils racontent de sa sainteté et de sa
+puissance est un tissu de fables sans vraisemblance et sans ordre. Ils
+lui donnent le nom d'Issa: ils nomment sa mère Maria. La sainteté, la
+bonté, la justice, sont des qualités qu'ils lui attribuent dans le plus
+haut degré; mais il leur paraît impossible qu'il soit le fils de Dieu,
+parce que Dieu, disent-ils, ne peut être vu par les hommes. La doctrine
+de l'incarnation leur <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> paraît scandaleuse. Elle suppose, dans
+leurs idées, que Dieu soit capable d'une liaison charnelle avec les
+femmes. Une prophétie, qui subsiste depuis long-temps dans leur nation,
+leur annonçait qu'ils seraient subjugués par un peuple blanc.</p>
+
+<p>Les Nègres croient aussi à la prédestination, et mettent toutes leurs
+infortunes sur le compte de la Providence. Qu'un Nègre en assassine un
+autre, ils croient que c'est Dieu qui est l'auteur du meurtre. Cependant
+ils se saisissent du meurtrier et le vendent pour l'esclavage.</p>
+
+<p>À l'égard de leur dévotion et de la forme de leur culte, Le Maire
+observe que le commun du peuple n'a pas de pratiques réglées qui
+puissent porter le nom de culte religieux; mais les personnes de
+distinction affectent plus de zèle, et ne sont jamais sans un marabout,
+qui a beaucoup d'ascendant sur leur esprit et leur conduite.</p>
+
+<p>On sait que les mahométans d'Asie font le salam ou la prière cinq fois
+le jour et la nuit. Le vendredi, qui est le jour de leur sabbat, ils la
+font sept fois; mais ceux des Nègres qui sont bons mahométans se
+contentent de prier trois fois le jour, c'est-à-dire, le matin, à midi
+et le soir. Chaque village a son marabout ou prêtre, qui les rassemble
+pour ce devoir. Le lieu de leurs assemblées est un champ qui leur sert
+de mosquée. Là, après les ablutions ordonnées par l'Alcoran, ils se
+rangent en plusieurs lignes derrière le prêtre, dont ils imitent les
+mouvemens <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> et les gestes. Ils ont le visage tourné vers
+l'orient; mais, lorsqu'ils sont fatigués de leur posture, ils
+s'accroupissent à la manière des femmes, en tournant le visage à
+l'ouest.</p>
+
+<p>Le marabout étend ses bras, répète plusieurs mots d'une voix si lente et
+si haute, que toute l'assemblée peut les répéter après lui; il se met à
+genoux, baise la terre, recommence trois fois cette cérémonie, et ne
+fait rien qui ne soit imité par tous les assistans. Ensuite il se met à
+genoux pour la quatrième fois, et fait quelque temps sa prière en
+silence: il se relève, et traçant du doigt, autour de lui, un cercle
+dans lequel il imprime plusieurs caractères, il les baise
+respectueusement; après quoi, la tête appuyée sur les deux mains, et les
+yeux fixés contre terre, il passe quelques momens dans une profonde
+méditation. Enfin il prend du sable et de la poussière, se la jette sur
+la tête et sur le visage, commence à prier d'une voix haute, en touchant
+la terre du doigt et le levant au front; et pendant toutes ces
+formalités, il répète plusieurs fois ces mots, <span class="italic">salam-aleck</span>;
+c'est-à-dire, je vous salue. Il se lève: toute l'assemblée suit son
+exemple, et chacun se retire. La modestie, le respect et l'attention
+qu'ils apportent à cet exercice causent une juste admiration à nos
+voyageurs. La prière dure une grande demi-heure, et se renouvelle trois
+fois le jour. Il n'y a point d'affaire ni de compagnie qui leur en fasse
+oublier le temps. S'ils ne peuvent assister à l'assemblée, <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> ils
+se retirent à l'écart pour observer les mêmes pratiques; et lorsqu'ils
+manquent d'eau pour leur ablution, ils emploient de la terre. Brue, qui
+fut plusieurs fois témoin de leurs cérémonies, eut la curiosité de
+demander aux marabouts quel était le sens de leurs postures et de leurs
+prières. Ils lui répondirent qu'ils adoraient Dieu en se prosternant
+devant lui; que cette humiliation était un aveu de leur néant aux yeux
+du premier Être, qu'ils le priaient de pardonner leurs fautes et de leur
+accorder les commodités dont ils avaient besoin, telles qu'une femme,
+des enfans, une moisson abondante, la victoire sur leurs ennemis, une
+bonne pêche, la santé, et l'exemption de toutes sortes de dangers.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'ils voient paraître la première lune de l'équinoxe
+d'automne, ils la saluent en crachant dans leurs mains et en les
+étendant vers le ciel. Ensuite ils les tournent plusieurs fois autour de
+leur tête, et répètent à deux ou trois reprises la même cérémonie. En
+général, les mahométans rendent beaucoup de respect à la nouvelle lune,
+la saluent aussitôt qu'ils la voient paraître, ouvrent leur bourse, et
+demandent au ciel que leurs richesses puissent augmenter avec les
+quartiers de la lune.</p>
+
+<p>La ramadan ou le carême des mahométans nègres est observé avec beaucoup
+de rigueur. Ils ne mangent et ne boivent qu'après le coucher du soleil.
+Les dévots n'avaleraient pas même leur salive, et se couvrent la bouche
+<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> d'un morceau d'étoffe, de peur qu'il n'y entre une mouche.
+Malgré la passion qu'ils ont pour le tabac, ils ne touchent point à leur
+pipe. Mais, lorsque la nuit arrive, ils se dédommagent de l'abstinence
+du jour. Les grands et les riches passent ensuite tout le jour à dormir.</p>
+
+<p>Lorsque le mois du ramadan approche de sa fin, ils proclament le
+Tabasket, c'est-à-dire, la plus grande fête des mahométans nègres, comme
+des Turcs et des Persans, qui lui donnent le nom de <span class="italic">Bayram</span>. Brue, qui
+en avait été témoin, nous a laissé la description de cette fête, qui est
+proprement leur carnaval.</p>
+
+<p>Un peu avant le coucher du soleil, on vit paraître six marabouts, ou
+prêtres mahométans, revêtus de tuniques blanches, qui ressemblent à nos
+surplis. Elles leur descendent jusqu'au milieu des jambes, et le bas est
+bordé de laine rouge. Ils marchaient en rang, avec une longue zagaie à
+la main, précédés de cinq grands b&oelig;ufs, qui étaient couverts d'un
+beau drap de coton et couronnés de feuilles, chacun conduit par deux
+Nègres, comme on conduit dans les rues de Paris ce qu'on appelle <span class="italic">le
+b&oelig;uf gras</span>. Les fêtes populaires ont partout des rapports d'un bout
+du monde à l'autre. Les chefs des cinq villages dont la ville de Boucar
+est composée suivaient les prêtres sur une seule ligne, parés de leurs
+plus riches habits, armées de zagaies, de sabres, de poignards et de
+boucliers. Ils étaient suivis eux-mêmes de tous les habitans, leurs
+sujets, cinq sur chaque <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> rang. Lorsque la procession fut
+arrivée au bord de la rivière, les b&oelig;ufs furent attachés à des
+poteaux, et le plus ancien marabout cria trois fois à haute voix,
+<span class="italic">salam-aleck</span>, qui est l'exhortation à la prière. Ensuite, mettant bas
+sa zagaie, il étendit le bras vers l'est. Les autres prêtres suivirent
+son exemple, et commencèrent la prière de concert. Ils se levèrent et
+reprirent leurs armes. Alors l'ancien marabout donna ordre aux Nègres
+d'amener les b&oelig;ufs et de les renverser par terre, ce qui fut exécuté
+à l'instant. Ils les attachèrent à terre par les cornes, et, leur
+tournant la tête à l'est, ils leur coupèrent la gorge avec beaucoup de
+précaution, pour empêcher que ces animaux ne les regardassent tandis que
+leur sang coulait, parce que c'est pour eux un fort mauvais présage. Ils
+prennent soin, pour se garantir de leurs regards, de leur jeter du sable
+dans les yeux. Aussitôt que le sacrifice est achevé, et les victimes
+écorchées, ils les coupent en pièces, et chaque village emporte celles
+de son b&oelig;uf. Après cette cérémonie, le folgar commence. Le folgar
+fait place au festin, et les réjouissances durent trois jours.</p>
+
+<p>La circoncision est une pratique rigoureusement observée parmi les
+mahométans nègres. Elle se fait aux mâles vers l'âge de quatorze ou
+quinze ans, pour leur donner le temps de se fortifier contre
+l'opération, et d'être bien instruits dans la profession de leur foi. On
+attend aussi pour cette sanglante cérémonie qu'il y <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> ait un
+grand nombre de jeunes gens rassemblés, ou que le fils de quelque roi et
+d'autres grands aient atteint l'âge de la circoncision. Alors on avertit
+que tous les sujets du même roi, ses alliés et ses voisins, peuvent
+amener leurs enfans; car l'éclat de la fête répond au nombre des
+acteurs, et les chefs d'une nation, souhaitent toujours que l'assemblée
+soit nombreuse, parce que, dans ces occasions, les jeunes gens forment
+des liaisons et des amitiés qui durent autant que leur vie.</p>
+
+<p>Quoiqu'il n'y ait pas de temps réglé pour la cérémonie, on observe de ne
+jamais choisir la saison des grandes chaleurs, ni celle des pluies, ni
+le ramadan, qui ne sont pas des temps propres à la joie. On a soin aussi
+de prendre le décours de la lune, dans l'idée que l'opération est alors
+moins douloureuse, et la plaie plus facile à guérir.</p>
+
+<p>Brue nous donne une description exacte de la cérémonie. Il y avait
+assisté dans l'île de Jean Barre, près du fort Saint-Louis, et les plus
+petits détails n'avaient point échappé à ses observations.</p>
+
+<p>Le lieu de la scène était un champ fort agréable, environné de beaux
+arbres, à trois cents pas du village de Jean Barre, riche Nègre, qui
+servait d'interprète à la compagnie française, et dont le fils était le
+principal des jeunes gens qui devaient être circoncis. On choisit
+toujours un endroit éloigné des habitations, à cause des femmes, qui
+sont absolument <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> exclues de l'assemblée. Lorsque Brue se fut
+assis avec les gens de sa suite sur un banc qui avait été préparé pour
+lui, la procession commença dans l'ordre suivant: les guiriots ou
+musiciens faisaient l'avant-garde en battant une marche lente et grave,
+sans y joindre leur chant. Ils étaient suivis de tous les marabouts des
+villages voisins qui marchaient deux à deux en robe de coton blanc, et
+leur zagaie à la main. Après les marabouts, on vit venir, à quelque
+distance, tous les jeunes gens qui devaient être circoncis. Ils étaient
+vêtus de longues pagnes de coton, croisées par-devant, mais sans
+haut-de-chausses. Ils marchaient sur une seule ligne, c'est-à-dire l'un
+après l'autre, accompagnés chacun de deux parens ou de deux amis, pour
+servir de témoins à leur profession de foi, ou pour les encourager à
+souffrir constamment l'opération. Yamsek, Nègre de distinction, qui
+devait être l'exécuteur, suivait immédiatement avec Jean Barre, chef de
+la fête. Cette marche était fermée par un corps de deux mille Nègres
+bien armés. Au milieu du champ, fort près du lieu où les Français
+étaient assis, on avait placé une planche sur une petite élévation. Les
+prêtres et les chefs des villages se rangèrent sur deux lignes, de
+chaque côté de la planche; et tous les candidats, avec leurs parrains,
+demeurèrent au centre, dans le même ordre que celui de leur marche. Le
+reste des Nègres formait un cercle autour des prêtres et des victimes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> Aussitôt que l'ordre et le silence furent bien établis, le
+principal marabout fit le salam ou la prière. Tous les assistans
+répétaient ses paroles d'une voix claire et intelligible, avec autant de
+respect que d'attention. Après cet exercice, Guiopo, fils de Jean Barre,
+fut annoncé par ses deux parrains, qui le firent monter sur la planche,
+en le soutenant des deux côtés. Yamsek fit heureusement l'opération.
+Guiopo descendit immédiatement après, suivi de ses deux parrains, et
+branlant sa zagaie d'un air riant. Il se retira derrière les marabouts,
+pour laisser saigner sa plaie, pendant que les autres jeunes gens
+allèrent se présenter successivement à l'exécuteur.</p>
+
+<p>Lorsque la blessure a jeté assez de sang, on la lave plusieurs fois le
+jour avec de l'eau fraîche, jusqu'à ce qu'elle se ferme d'elle-même, ce
+qui ne demande ordinairement que dix ou douze jours. Pendant
+l'opération, le candidat doit tenir le pouce droit élevé, et prononcer
+la formule de foi mahométane. Les plus fermes la prononcent d'une voix
+haute; ils affectent même de la gaieté après la cérémonie; mais il est
+aisé de juger à leur marche qu'ils souffrent une vive douleur. La
+plupart ne peuvent se retirer sans être soutenus par les parrains.</p>
+
+<p>Quoique la circoncision ne soit pas ordonnée pour les femmes, les
+docteurs mandingues les admettent à la participation de ce privilége. Ce
+sont leurs propres femmes qui font l'office de <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> prêtresses;
+mais cet usage n'est pas universel parmi les Nègres.</p>
+
+<p>Moore explique la cérémonie de la circoncision en fort peu de mots; mais
+il ajoute une circonstance singulière, et qui peut donner une idée de la
+politique du sacerdoce nègre. Un peu avant la saison des pluies, dit-il,
+on circoncit un grand nombre de jeunes gens de l'âge de douze ou de
+quatorze ans. Après l'opération, ils portent un habit différent de
+l'usage ordinaire, et chaque royaume a le sien. Depuis la circoncision
+jusqu'au temps des pluies, les jeunes circoncis ont la liberté de
+commettre toutes sortes d'excès sans être soumis au châtiment de la
+justice. Lorsque les pluies commencent, ils sont obligés de rentrer dans
+l'ordre et de reprendre l'habit commun de leur nation. Cette licence
+accordée aux circoncis semble faite pour perpétuer l'usage de la
+circoncision et en balancer le désagrément.</p>
+
+<p>Les mandingues croient que la cause des éclipses de la lune est
+l'interposition d'une panthère qui met sa pate entre la lune et la
+terre. Dans ces occasions, ils ne cessent pas de chanter et de danser en
+l'honneur de leur prophète Mahomet; mais il ne paraît pas que leurs
+mouvemens soient l'effet de la crainte.</p>
+
+<p>En général, ils sont extrêmement livrés à la superstition. Lorsqu'ils
+ont un voyage à faire, ils égorgent un poulet, et les observations
+qu'ils font sur les entrailles leur servent de règle pour avancer ou
+différer leur départ. Ils <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> n'ont pas moins d'égard pour
+certains jours de la semaine qu'ils regardent comme malheureux; rien ne
+serait capable de les leur faire choisir pour une entreprise
+d'importance. Voilà les superstitions des fameux Romains qui se
+retrouvent chez les hordes noires. Ces poulets sacrés, qui nous font
+rire chez les Nègres, ces présages, ces jours malheureux, sont pourtant
+fort imposans dans vingt endroits de l'histoire romaine, grâce au génie
+des Tite Live et des Salluste, tant l'éloquence produit d'illusion! tant
+le nom de Rome et l'antiquité commandent à notre imagination! Car, dans
+le fait, l'appétit des poulets, qui décidait, chez les Romains, du jour
+d'une bataille, est tout aussi ridicule que la pate de la panthère qui
+éclipse la lune.</p>
+
+<p>Moore raconte que, pendant tout le temps qu'il passa dans leur pays, ils
+étaient persuadés que les sorciers avaient répandu des qualités malignes
+dans l'air et dans les eaux, qu'il ne mourait personne qui ne fût tué
+par ces ennemis publics, à l'exception d'un misérable qu'il vit
+enterrer, et que tous les Nègres croyaient tué par Dieu même, pour avoir
+violé son serment ou son v&oelig;u. L'usage des v&oelig;ux est fort commun
+dans toutes ces nations. On leur voit porter autour du bras des manilles
+de fer, pour marque de leur engagement et pour s'en rappeler la mémoire.
+Celui qu'ils accusaient de parjure avait fait v&oelig;u de ne jamais vendre
+un esclave dont on lui avait <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> fait présent, et portait une
+manille dans la crainte de l'oublier; ruais ses besoins et ceux de sa
+famille l'ayant emporté sur son serment, sa mort, qui arriva quelques
+jours après, fut regardée de tous les Nègres comme un effet signalé de
+la vengeance du ciel.</p>
+
+<p>Entre une infinité d'autres superstitions, la plus commune et la plus
+remarquable est celle des grisgris dont nous avons déjà parlé. Chaque
+grisgris a sa vertu particulière; l'un contre le péril de se noyer,
+l'autre contre la blessure des zagaies ou la morsure des serpens. Il y
+en a qui doivent rendre invulnérable, aider les plongeurs et les
+nageurs, procurer une pêche abondante. D'autres éloignent l'occasion de
+tomber dans l'esclavage, procurent de belles femmes et beaucoup
+d'enfans. Enfin les marabouts inventent des grisgris en faveur de tous
+les désirs et contre toutes les craintes. On sait d'ailleurs que, sur
+l'article des grisgris, il n'y a guère de peuple sur la terre qui ait
+droit de se moquer des Nègres.</p>
+
+<p>Moore remarque qu'en allant à la guerre, le plus pauvre Nègre achète un
+grisgris des marabouts pour se garantir de toutes sortes de blessures.
+Si le charme manque de pouvoir, les marabouts en rejettent la faute sur
+la mauvaise conduite des Nègres, que Mahomet n'a pas jugés dignes de sa
+protection. Les prophètes des croisades se justifiaient de la même
+manière, ce qui est un moyen sûr de n'avoir jamais tort. Les marabouts
+se ressemblent <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> en tous temps et en tous lieux. Moore assure
+qu'ils s'enrichissent tous en peu de temps. Le Maire dit que les
+marabouts ruinent les Nègres, en leur faisant payer jusqu'à trois
+esclaves et quatre ou cinq veaux pour un grisgris, suivant les qualités
+qu'ils lui attribuent.</p>
+
+<p>Les grisgris de la tête se portent en couronne. Ceux du cou se portent
+en forme de colliers. Les épaules et les bras n'en sont pas moins
+garnis; de sorte que cette religieuse parure devient un véritable
+fardeau. Les rois en sont plus chargés qu'aucun de leurs sujets. Moore
+prétend que le poids en monte souvent jusqu'à trente livres.</p>
+
+<p>Au reste, ces grisgris pourraient en un sens rendre invulnérable, s'il
+est vrai, comme le disent les voyageurs, que leur multitude et leur
+grandeur forment une cuirasse que la zagaie aurait peine à pénétrer. Les
+grands en ont la tête et le corps tellement couverts, qu'étant presque
+incapables de se remuer, ils ne peuvent monter à cheval qu'avec le
+secours d'autrui. Le grisgris du dos et celui de l'estomac sont de la
+grandeur d'un livre in-4<sup>o</sup> et d'un pouce d'épaisseur. Une main de
+papier est moins épaisse, et l'on assure qu'il n'y a point d'épée qui
+pût les percer.</p>
+
+<p>Le Moumbo-Dioumbo est une idole mystérieuse des Nègres, inventée par les
+maris pour contenir leurs femmes dans la soumission. Elles ont tant de
+simplicité et d'ignorance, qu'elles prennent cette machine pour un homme
+<span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> farouche; c'est ainsi que parmi nous on fait peur aux enfans
+en leur parlant du loup-garou. Elle est revêtue d'une longue robe
+d'écorce d'arbre avec une toque de paille sur la tête. Sa hauteur est de
+huit ou neuf pieds. Peu de Nègres ont l'art de lui faire pousser les
+sons qui lui sont propres. On ne les entend jamais que pendant la nuit,
+et l'obscurité aide beaucoup à l'imposture. Lorsque les hommes ont
+quelque différent avec leurs femmes, on s'adresse au Moumbo-Dioumbo, qui
+décide ordinairement la difficulté en faveur des maris.</p>
+
+<p>Le Nègre qui agit sous la figure monstrueuse de Moumbo-Dioumbo jouit
+d'une autorité absolue, et s'attire tant de respect, que personne ne
+paraît couvert en sa présence. Lorsque les femmes le voient ou
+l'entendent, elles prennent la fuite et se cachent soigneusement; mais
+si les maris ont quelque liaison avec l'acteur, il fait porter ses
+ordres aux femmes, et les force de reparaître. Alors il leur commande de
+s'asseoir, et les fait chanter ou danser suivant son caprice. Si
+quelques-unes refusent d'obéir, il les envoie chercher par d'autres
+Nègres qui exécutent ses lois, et leur désobéissance est punie par le
+fouet. Ceux qui sont initiés dans le mystère du Moumbo-Dioumbo,
+s'engagent, par un serment solennel, à ne le jamais révéler aux femmes,
+ni même aux autres Nègres qui ne sont pas de la société. On n'y peut
+être reçu avant l'âge de seize ans. Le <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> peuple jure par cette
+idole, et n'a pas de serment plus respecté.</p>
+
+<p>Vers l'an 1727, le roi de Diagra, ayant une femme curieuse, eut la
+faiblesse de lui révéler le secret du Moumbo-Dioumbo; elle n'eut rien de
+plus pressé que d'en informer toutes ses compagnes. Le bruit alla
+jusqu'aux oreilles de quelques seigneurs nègres, qui n'étaient pas bien
+disposés pour le roi. Ils s'assemblèrent pour délibérer sur une affaire
+de cette importance; et, ne doutant pas que leurs femmes ne devinssent
+fort difficiles à gouverner, si la crainte du Moumbo-Dioumbo ne les
+arrêtait plus, ils prirent une résolution très-hardie, qui ne fut pas
+exécutée avec moins d'audace. Ils se rendirent à la ville royale avec
+l'idole: là, prenant l'air d'autorité qui est propre à la religion dans
+tous les pays du monde, ils firent avertir le roi de venir parler à
+l'idole. Ce faible prince n'ayant osé refuser d'obéir, Moumbo-Dioumbo
+lui reprocha son crime, et lui donna ordre de faire paraître sa femme. À
+peine eut-elle paru, que, par la sentence de Moumbo-Dioumbo, ils furent
+poignardés tous deux. Le Moumbo-Dioumbo est une terrible leçon, si l'on
+sait l'entendre.</p>
+
+<p>Il y a peu de villes considérables qui n'aient une figure de
+Moumbo-Dioumbo. Pendant le jour, elle demeure sur un poteau, dans
+quelque lieu voisin de la ville, jusqu'à l'entrée de la nuit, qui est le
+temps de ses opérations.</p>
+
+<p>Il nous reste à parler des marabouts ou des <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> prêtres nègres.
+Ils s'attachent sur plusieurs points à la loi du Lévitique, dont ils ont
+quelque connaissance. Ils ont des villes et des terres particulières à
+leur tribu, où ils n'admettent pas d'autres Nègres que leurs esclaves.
+Leurs mariages ne se font qu'entre les hommes et les femmes de leur
+racé, et tous leurs enfans sont élevés pour la prêtrise. Labat les
+représente comme de scrupuleux observateurs de tous les préceptes de
+l'Alcoran. Ils s'abstiennent de vin et de liqueurs spiritueuses. Ils
+observent le ramadan avec beaucoup d'exactitude. Ils ont plus de douceur
+et de politesse que le commun des Nègres. Ils aiment le commerce, et se
+plaisent à voyager dans cette vue. Leur honnêteté et leur bonne foi sont
+généralement reconnues dans les affaires. La charité est une vertu
+qu'ils ne violent jamais entre eux; et jamais ils ne souffrent qu'un
+homme de leur tribu soit vendu pour l'esclavage, s'il n'a mérité ce
+châtiment par quelque grand crime. Voilà du moins ce que les historiens,
+que nous suivons ici, appellent charité. On peut observer que, si les
+marabouts ne l'exécutent qu'envers leurs confrères, ils n'ont pas
+souvent l'occasion de la pratiquer, puisque le commerce des grisgris,
+tel qu'on l'a représenté, doit les rendre les plus riches de tous les
+Nègres; et qu'est-ce qu'une charité qui ne respecte et ne soulage le
+malheur que dans celui qui a le même habit et la même doctrine que nous?
+Cette charité, qui dérobe tous les marabouts <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> à l'esclavage et
+à la misère, pourrait plutôt s'appeler politique et esprit de corps. Ce
+n'est pas là la charité de l'Évangile; ce n'est pas celle de nos curés,
+qui n'emploient les aumônes, qui sont les revenus de l'Église, qu'à les
+répandre dans le sein des pauvres.</p>
+
+<p>Entre plusieurs bonnes qualités des marabouts, Jobson loue beaucoup leur
+tempérance. À cette seule marque, dit-il, on les distingue aisément des
+autres Nègres. Ils se réduisent à l'eau pure, sans excepter les cas de
+maladie et de nécessité. Dans les voyages que l'auteur fit sur la
+Gambie, un marabout qu'il avait pris avec lui, ayant voulu prêter la
+main aux gens de l'équipage pour traverser une basse, fut entraîné par
+un courant qui mit sa vie dans un grand danger. Il disparut deux fois
+dans l'eau, et les Anglais ne l'ayant remis à bord qu'avec beaucoup de
+peine, il y demeura quelque temps sans connaissance. Dans cet état, ceux
+qui le secouraient ayant porté à sa bouche un flacon d'eau-de-vie, il
+ferma constamment les lèvres à la seule odeur de cette liqueur; et,
+lorsqu'il eut rappelé ses sens, il demanda, avec un mélange de colère et
+d'inquiétude, s'il avait eu le malheur d'en avaler: on lui répondit
+qu'il s'y était opposé avec trop d'obstination. «J'aimerais mieux être
+mort, dit-il, à Jobson, que d'en avoir avalé la moindre goutte.»</p>
+
+<p>Cet excès de scrupule s'étend jusqu'à leurs enfans. Non-seulement ils ne
+leur permettent pas de toucher au vin ni aux liqueurs fortes, <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span>
+mais ils ne souffrent pas même qu'on leur présente du raisin, du sucre,
+ni aucunes confitures.</p>
+
+<p>Le même auteur ajoute que le respect des rois et des grands pour les
+marabouts ne le cède guère à celui du peuple. Si les personnes de la
+plus haute distinction rencontrent un marabout en chemin, elles forment
+un cercle autour de lui, et se mettent à genoux pour faire la prière et
+recevoir sa bénédiction; le même usage se pratique dans la chambre du
+roi lorsqu'il y entre un marabout. Labat dit que les Nègres en général,
+mais surtout ceux du Sénégal, ont tant de respect pour leurs prêtres,
+qu'ils croient que ceux qui les offensent meurent dans l'espace de trois
+jours. Il est probable que les marabouts ne combattent pas cette
+opinion.</p>
+
+<p>Les marabouts apprennent à lire et à écrire à leurs enfans, dans un
+livre composé d'une petite planche de bois fort unie, où la leçon est
+écrite avec une sorte d'encre noire et un roseau taillé comme une plume;
+leurs caractères ressemblent à ceux de la langue arabe; Jobson n'étant
+pas capable de les lire, en apporta plusieurs exemples en Angleterre.
+Cependant il observe que leur religion et leurs lois sont écrites dans
+une langue particulière, et fort différente de la langue vulgaire; que
+les laïques nègres, de quelque rang qu'ils soient, ne savent ni lire ni
+écrire, et qu'ils n'ont par conséquent ni caractères ni livres.
+<span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> Le grand livre de la loi est un manuscrit, dont les marabouts
+s'exercent à faire des copies pour leur propre usage. Les rois
+mahométans en obtiennent à grand prix, et se font un honneur de les
+porter malgré la pesanteur du fardeau. Jobson a vu plusieurs marabouts
+qui en étaient chargés aussi dans leurs voyages.</p>
+
+<p>Quand les élèves ont lu l'Alcoran, ils passent eux-mêmes pour autant de
+docteurs. Ils apprennent ensuite à écrire en arabe, car la langue du
+pays n'a pas de caractères. Les marabouts ne sont pas seulement prêtres,
+ils sont marchands, et font la plus grande partie du commerce du pays.</p>
+
+<p>Ceux de Sétiko firent leurs efforts pour ôter au capitaine Jobson la
+pensée de remonter plus loin sur la Gambie. Ils lui représentèrent les
+difficultés et les dangers de ce voyage avec d'autant plus
+d'exagération, que, dans la vue de s'assurer tous les avantages de ce
+commerce, ils s'étaient procuré avec beaucoup de peine et de dépense une
+grande quantité d'ânes pour le transport de leurs marchandises. Leur
+méthode, en voyageant, est de suivre leurs ânes à pied, et de marcher du
+même pas que ces animaux. Ils partent à la pointe du jour, qui, dans ces
+climats, ne précède guère le lever du soleil. Leur marche dure trois
+heures, après lesquelles ils se reposent pendant la chaleur du jour. Ils
+recommencent à marcher deux heures avant la nuit, et la crainte des
+bêtes féroces ne leur permet pas de se hasarder <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> dans
+l'obscurité, excepté pendant les clairs de lune, qui leur paraissent un
+temps fort commode pour les voyageurs. Ils s'arrêtent deux au trois
+jours près des grandes villes; et, déchargeant leurs marchandises,
+qu'ils étalent sous quelques arbres, ils font une espèce de foire pour
+la ville voisine. Dans ces occasions, ils n'ont pas d'autre logement que
+leurs paquets, entre lesquels ils passent la nuit sur des nattes.<a href="#tam"><span class="smaller">(Lien vers la table des matières.)</span></a></p>
+
+
+<h2>CHAPITRE <abbr title="4">IV.</abbr></h2>
+
+<p class="title">Sierra-Leone.</p>
+
+
+<p>La partie de l'Afrique que nous considérons se termine à la baie qui
+porte le nom de <span class="italic">Sierra-Leone</span>, nom que les Portugais lui donnèrent,
+soit à cause des lions dont les montagnes voisines sont remplies, soit
+plutôt à cause du bruit des flots qui, en se brisant contre les rochers
+de la côte, semblaient imiter le rugissement de ces animaux. Le pays est
+borné au nord par le cap de la Vega et par celui de Tagrim au sud. Ces
+deux caps forment une baie spacieuse où la rivière de Sierra-Leone vient
+se jeter.</p>
+
+<p>Le roi du pays fait sa résidence au fond de la baie: les Maures lui
+donnent le nom de Boréa. Les états du Boréa ou Bourré s'étendent
+l'espace de quarante lieues dans les terres. Ses <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> revenus
+consistent dans un tribut d'étoffes de coton, de dents d'éléphans, d'un
+peu d'or, et dans le pouvoir de vendre ses sujets pour l'esclavage.
+L'usage des habitans est de s'arracher entièrement les sourcils,
+quoiqu'ils laissent croître leur barbe, qui est naturellement courte,
+noire et frisée. Leurs cheveux sont ordinairement coupés en croix et
+s'élèvent sur la tête en petites touffes carrées: d'autres les portent
+découpés en différentes formes; mais les femmes ont généralement la tête
+rasée.</p>
+
+<p>Ils ont de petites idoles; mais ils n'en reconnaissent pas moins le Dieu
+du ciel. Lorsqu'un Anglais leur demandait l'usage de ces petites figures
+de bois, ils levaient leurs mains au-dessus de leur tête, pour faire
+entendre que le véritable objet de leurs adorations était en haut.</p>
+
+<p>Au sud de la baie, à quarante ou cinquante lieues dans les terres, on
+trouve une nation d'anthropophages, qui inquiètent souvent leurs
+voisins.</p>
+
+<p>Les fruits sont innombrables dans les bois de Sierra-Leone. Il se trouve
+des forêts entières de citronniers, surtout en-deçà du lieu de
+l'aiguade, assez près de la ville; on y voit aussi quelques orangers. La
+boisson commune du pays est de l'eau. Cependant les hommes sont
+passionnés pour le vin de palmier qu'ils appellent <span class="italic">may</span>, et le
+partagent rarement, avec les femmes. On trouve dans le pays beaucoup
+<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> de mancenilles, espèce de pomme vénéneuse, qui ressemble à la
+prune jaune, et dont le jus est si malin, que la moindre goutte qui
+rejaillirait dans l'&oelig;il ferait perdre aussitôt la vue. On y voit le
+beguil, fruit de la grosseur d'une pomme ordinaire, mais dont la chair a
+la couleur, le grain et le goût de la fraise; l'arbre qui le porte
+ressemble à l'arbousier. Les bois sont remplis de vignes sauvages, qui
+produisent un raisin dont le goût est amer. Les Nègres aiment beaucoup
+la datte et la mangent rôtie. Ils font des amas de cardamome, sorte de
+poivre qui leur sert de remède dans plusieurs maladies, et
+d'assaisonnement pour leur nourriture.</p>
+
+<p>Les Nègres plantent des patates, et plus loin dans les terres, ils
+cultivent du coton, nommé parmi eux <span class="italic">innoumma</span>, dont ils font d'assez
+bon fil et des étoffes larges d'un quart. Le kambe est un bois qui leur
+sert à teindre en rouge leurs bourses et leurs nattes. Leur citronnier
+ressemble au pommier sauvage; sa feuille est mince comme celle du saule;
+il est rempli de pointes, et porte une prodigieuse quantité de fruits
+qui commencent à mûrir au mois d'août, et qui demeurent sur l'arbre
+jusqu'au mois d'octobre.</p>
+
+<p>Le poivre de Guinée croît naturellement dans les bois, mais il n'y est
+pas fort abondant. Sa plante est petite, assez semblable à celle du
+troëne, et chargée de petites feuilles fort minces. Son fruit ressemble
+à l'épine-vinette; <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> il est d'abord très-vert; mais, en
+mûrissant, il devient rouge. Quoiqu'il ne se réunisse point en grappe,
+il s'en trouve de côté et d'autre deux ou trois ensemble autour de la
+tige. Le péné, dont les Nègres de ce pays composent leur pain, est une
+plante fort mince, qui ressemble à l'herbe ordinaire, et dont les
+petites tiges sont couvertes d'une graine qui n'est renfermée dans
+aucune espèce d'enveloppe.</p>
+
+<p>Plus loin, dans l'intérieur des terres, il croît un fruit nommé <span class="italic">gola</span>
+ou <span class="italic">kola</span>, dans une coque assez épaisse; il est dur, rougeâtre, amer, à
+peu près de la grosseur d'une noix, et divisé par divers angles. Les
+Nègres font des provisions de ce fruit, et le mâchent mêlé avec l'écorce
+d'un certain arbre. Leur manière de s'en servir n'aurait rien d'agréable
+pour les Européens. Celui qui commence à le mâcher le donne ensuite à
+son voisin, qui le mâche à son tour, et qui le donne au Nègre suivant.
+Ainsi chacun le mâche successivement, sans rien avaler de la substance.
+Ils le croient excellent pour la conservation des dents et des gencives.
+Les chevaux n'ont pas les dents plus fortes que la plupart des Nègres.
+Ce fruit leur sert aussi de monnaie courante, et le pays n'en a pas
+d'autre.</p>
+
+<p>Le kola est fort estimé des Nègres qui habitent les bords de la Gambie.
+Il ressemble aux châtaignes de la plus grosse espèce, mais sa coque est
+moins dure. On en fait tant de <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> cas parmi les Nègres que dix
+noix de kola sont un présent digne des plus grands rois. Après en avoir
+mâché, l'eau la plus commune prend le goût du vin blanc, et paraît mêlée
+de sucre. Le tabac même en tire une douceur singulière. On n'attribue
+d'ailleurs aucune autre qualité au kola. Les personnes âgées, qui ne
+sont plus capables de le mâcher, le font broyer pour leur usage; mais ce
+n'est pas le peuple qui peut se procurer un ragoût si délicieux; car
+cinquante noix suffisent pour acheter une femme.</p>
+
+<p>Barbot décrit l'arbre qui produit cette fameuse noix; il lui donne le
+nom de <span class="italic">froglo</span>; il assure que la région de Sierra-Leone en est remplie;
+qu'il est d'une hauteur médiocre; que la circonférence du tronc est de
+cinq ou six pieds; que le fruit croît en pelotons de dix ou douze noix,
+dont quatre ou cinq sont sous la même coque, divisées par une peau fort
+mince; que le dehors de chaque noix est rouge, avec quelque mélange de
+bleu; que, si elle est coupée, le dedans paraît d'un violet foncé. Les
+Nègres et les Portugais en demandent sans cesse, comme les Indiens ne
+demandent que leurs noix d'arek et leur bétel. Labat parle aussi de ce
+fruit, et dit que la plus grande partie vient de l'intérieur des terres,
+environ trois cents lieues de la côte; l'arbre qui le porte est le
+<span class="italic">sterculia acuminata</span>.</p>
+
+<p>La baie est remplie de poissons de toutes <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> les espèces, tels
+que le mulet, la raie, la vieille, le brochet, le gardon, le cavallos,
+qui ressemble au maquereau; la scie, le requin; une autre espèce de
+squale, qui ressemble au requin, excepté que sa tête se termine dans la
+forme d'une pelle, et que l'on appelle marteau ou pantouflier; le
+cordonnier, qui a des deux côtés de la tête une espèce de barbe ou de
+soie pendante, et qui grogne comme un cochon, etc. Finch, voyageur
+anglais, prit dans l'espace d'une heure six mille poissons de la forme
+de l'able. Les huîtres y sont très-communes et s'y attachent aux
+branches des mangliers.</p>
+
+<p>La côte n'est pas moins abondante en toutes sortes d'oiseaux dont
+l'espèce n'est pas connue dans nos climats. Les Nègres parlèrent à Finch
+d'un animal fort étrange, que son interprète nommait <span class="italic">carboucle</span>. On le
+voit souvent, mais toujours pendant la nuit; sa tête jette un éclat
+surprenant, qui lui sert à trouver sa pâture. L'opinion des habitans est
+que cette lumière vient d'une pierre qu'il a dans les yeux ou sur le
+front. S'il entend le moindre bruit, il couvre aussitôt cette partie
+brillante de quelque membrane qui en dérobe l'éclat. Finch ajoute qu'il
+regarde ce récit comme fabuleux.</p>
+
+<p>Les parties septentrionales dépendent du roi de Boulom, comme celles du
+sud sont soumises au roi de Bourré. Le royaume de Boulom est peu connu
+des Français et des <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> Hollandais. L'affection des habitans s'est
+déclarée pour les Anglais et pour les Portugais, dont plusieurs y ont
+formé des établissemens.</p>
+
+<p>Les singes se rassemblent en troupes nombreuses, et détruisent tous les
+champs cultivés dont ils peuvent approcher. Leurs ravages inspirent pour
+eux une haine implacable aux habitans.</p>
+
+<p>La rivière, qui est connue sous le nom de Sierra-Leone, porte aussi ceux
+de Mitomba et de Tagrim: elle vient de fort loin dans les terres; et,
+vers son embouchure, elle n'a pas moins de trois lieues de largeur;
+mais, à quatorze ou quinze lieues de la mer, elle se resserre à la
+largeur d'une lieue.</p>
+
+<p>Cette rivière, comme la plupart de celles de tous les pays très-chauds,
+est bordée à son embouchure de mangliers ou palétuviers.</p>
+
+<p>Quoique les jours d'été soient fort chauds dans le pays plat et ouvert,
+les vents du sud-ouest y apportent de la fraîcheur pendant l'après-midi;
+mais la chaleur est insupportable dans les parties montagneuses. En
+général, on peut dire que c'est une région fort malsaine pour les
+Européens, témoin tous les Anglais qui sont morts dans l'île de Bense.
+La pluie et le tonnerre y règnent continuellement pendant six mois, avec
+une chaleur si maligne aux mois de juin et juillet, qu'on est obligé de
+se tenir renfermé dans ses huttes. L'air, corrompu par tant de mauvaises
+influences, <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> y produit en un instant des vers sur les alimens
+et sur les habits: quelquefois les ouragans, nommés <span class="italic">tornados</span>, y
+jettent l'épouvante. Souvent une épaisse obscurité, qui ne se dissipe
+pas un moment dans le jour, semble changer la face de la nature, et rend
+la vie presque insupportable.</p>
+
+<p>Cette rivière porte le nom de Mitomba jusqu'à vingt-cinq ou trente
+lieues de son embouchure, et n'est pas connue plus loin des Européens:
+elle a, du côté du sud, une ville nommée las Magoas, où la permission de
+résider pour le commerce n'est accordée qu'aux Portugais. Les habitans
+viennent seulement dans la baie pour y faire des échanges avec les
+Français et les Anglais, lorsqu'ils voient entrer leurs bâtimens.</p>
+
+<p>À l'entrée de la rivière on voit plusieurs petites îles. Les principales
+sont celles de Togou, de Tasso et de Bense. Dans cette dernière, qui est
+à neuf lieues de la rade, les Anglais ont élevé un petit fort.</p>
+
+<p>Les Portugais sont établis dans divers endroits du pays; mais la
+jalousie du commerce ne leur permet pas d'entretenir beaucoup de
+correspondance avec les Anglais de l'île de Bense.</p>
+
+<p>La baie de France, où l'on trouve la fontaine du même nom, est éloignée
+d'environ six lieues du cap Tagrim, en remontant la rivière. On la
+distingue aisément à la couleur brillante du sable qui se présente sur
+le rivage <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> comme une voile étendue; aussi n'y voit-on pas de
+rocs qui en rendent l'accès difficile aux barques et aux chaloupes. La
+fontaine est à quelques pas de la mer; c'est la meilleure et la plus
+commode de toute la côte. On y peut remplir cent tonneaux dans l'espace
+d'un jour: elle vient du centre des montagnes de Timna, qui forment une
+chaîne d'environ quinze lieues, mais dont les tigres, les lions et les
+crocodiles ne permettent pas d'approcher. Les eaux fraîches se
+précipitent du sommet des montagnes, et forment en tombant diverses
+cascades, avec un très-grand bruit. Ensuite, se réunissant dans une
+espèce d'étang, leur abondance les fait déborder pour se répandre sur un
+rivage sablonneux, où elles se rassemblent encore dans un bassin
+qu'elles se forment au pied des montagnes; de là elles recommencent à
+couler sur le sable, et se perdent enfin dans la mer. Barbot représente
+ce lieu comme un des plus beaux endroits de la contrée. Le bassin qui
+reçoit toutes ces eaux est environné de grands arbres d'une verdure
+continuelle, qui forment un ombrage délicieux dans les plus grandes
+chaleurs. Les rochers même qui sont dispersés aux environs contribuent à
+l'embellissement du lieu. C'était dans cette agréable retraite que
+Barbot prenait souvent plaisir à faire ses repas.</p>
+
+<p>Les singes nommés <span class="italic">barris</span> sont d'une très-grande taille; on les
+accoutume dans leur jeunesse à marcher droit, à broyer les grains,
+<span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> à puiser de l'eau dans des calebasses, à l'apporter sur leur
+tête, et à tourner la broche pour rôtir les viandes. Ces animaux se
+bâtissent des cabanes dans les bois; ils aiment si passionnément les
+huîtres, que, dans les basses marées, ils s'approchent du rivage entre
+les rocs; et lorsqu'ils voient les huîtres ouvertes à la chaleur du
+soleil, ils mettent dans l'écaillé une petite pierre qui l'empêche de se
+fermer, et l'avalent ainsi facilement. Quelquefois il arrive que la
+pierre glisse, et que le singe se trouve pris comme dans une trappe:
+alors ils n'échappent guère aux Nègres, qui les tuent et qui les
+mangent. Cette chair et celle des éléphans leur paraissent délicieuses.</p>
+
+<p>Les bois sont la retraite d'un nombre infini de perroquets, de pigeons
+ramiers, et d'autres oiseaux; mais l'épaisseur des arbres ne permet
+guère qu'on les puisse tirer. La mer et les rivières fournissent les
+mêmes espèces de poissons que celles du cap Vert.</p>
+
+<p>Chaque village est pourvu d'une salle ou d'une maison publique, où
+toutes les personnes mariées envoient leurs filles, après un certain
+âge, pour y apprendre à danser, à chanter, et d'autres exercices, sous
+la conduite d'un vieillard des plus nobles du pays. Lorsqu'elles ont
+passé un an dans cette école, il les mène à la grande place de la ville
+ou du village; elles y dansent, elles chantent, elles donnent aux yeux
+des habitans des témoignages de leurs progrès. S'il se trouve quelque
+<span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> jeune homme à marier, c'est alors qu'il fait le choix de celle
+qu'il aime le mieux, sans aucun égard pour la naissance ou la fortune.
+Un amant n'a pas plus tôt déclaré ses intentions, qu'il passe pour
+marié, à la seule condition qu'il soit en état de faire quelques présens
+aux parens de la fille et à son vieux précepteur.</p>
+
+<p>La rivière de Sierra-Leone est fréquentée depuis long-temps par les
+Européens. C'est à la fois un lieu de commerce et de rafraîchissement
+dans leurs navigations à la côte d'Or et au royaume de Juida. Les
+marchandises qu'ils y achètent sont des dents d'éléphans, des esclaves,
+du bois de sandal, une petite quantité d'or, beaucoup de cire, quelques
+perles, du cristal, de l'ambre gris, du poivre-long, etc. Les dents
+d'éléphans de Sierra-Leone passent pour les meilleures de toute
+l'Afrique; elles sont d'une grosseur et d'une blancheur extraordinaires.
+Barbot en a vu qui pesaient cent livres, et qui ne se vendaient que la
+valeur de cent sous de France, en petites merceries fort méprisables.</p>
+
+<p>Les peuples de Sierra-Leone ont quelques parties de gouvernement et de
+religion qui leur sont propres. Les Capez et les Combas, les deux
+principaux peuples de cette contrée, ont chacun leur gouverneur ou leur
+vice-roi, qui administre la justice suivant les lois.</p>
+
+<p>Les avocats, qui portent le nom de <span class="italic">troëns</span>, ont un habillement fort
+singulier. Ils portent <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> un masque sur le visage et des
+cliquettes aux mains, des sonnettes aux jambes, et sur le corps une
+sorte de casaque ornée de diverses plumes d'oiseaux. Cet habit
+emblématique pourrait fournir des explications plaisantes que nous
+abandonnerons à la fantaisie des lecteurs.</p>
+
+<p>Les conseillers ou juges se nomment <span class="italic">saltatesquis</span>. Les cérémonies qui
+accompagnent leur élection ne sont pas moins ridicules que l'habit des
+troëns. Le sujet désigné s'assied dans une chaise de bois ornée à la
+manière du pays. Alors le gouverneur le frappe plusieurs fois au visage
+de la fressure sanglante d'un bouc qu'on a tué pour cet usage; ensuite
+il lui frotte tout le corps de la même pièce, et, lui couvrant la tête
+d'un bonnet rouge, il prononce le mot de <span class="italic">saltatesquis</span>.</p>
+
+<p>Le cap de Sierra-Leone se reconnaît à un arbre qui surpasse tous les
+autres en hauteur, et à la haute terre qui se présente par-derrière.</p>
+
+<p>Atkins, un des voyageurs qui ont écrit sur le commerce de Sierra-Leone,
+a tracé un tableau de la vente des Nègres et des traitemens qu'éprouvent
+ces misérables victimes, qu'il faut rapporter ici, pour ne pas perdre
+une occasion d'intéresser l'humanité en faveur des opprimés. Atkins eut
+occasion de visiter les esclaves que vendait un vieux flibustier nommé
+Loadstone.</p>
+
+<p>Jusqu'au moment de la vente, les esclaves demeurent dans les chaînes;
+alors on les place <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> dans des loges grillées, non-seulement pour
+la commodité de l'air et pour leur santé, mais encore pour faciliter à
+ceux qui les achètent le moyen de les mieux observer, Atkins remarqua
+que la plupart avaient le visage fort abattu. Il en découvrit un d'une
+haute taille, qui lui parut hardi, fier et vigoureux. Il semblait
+regarder ses compagnons avec dédain, lorsqu'il les voyait prompts et
+faciles à se laisser visiter. Il ne tournait pas les yeux sur les
+marchands; et si son maître lui commandait de se lever ou d'étendre la
+jambe, il n'obéissait pas tout d'un coup ni sans regret. Loadstone,
+indigné de cette fierté, le maltraitait sans ménagement à grands coups
+de fouet, qui faisaient de cruelles impressions sur un corps nu; il
+l'aurait tué, s'il n'eût fait attention que le dommage retomberait sur
+lui-même. Le Nègre supportait toutes ces insultes et ces cruautés avec
+une fermeté surprenante. Il ne lui échappait pas un cri. On lui voyait
+seulement couler une larme ou deux le long des joues; encore
+s'efforçait-il de les cacher, comme s'il eût rougi de sa faiblesse.
+Quelques marchands, à qui ce spectacle donna la curiosité de le
+connaître, demandèrent à Loadstone d'où cet esclave lui était venu. Il
+leur dit que c'était un chef de quelques villages qui s'étaient opposés
+au commerce des Anglais sur la rivière Nougnez; qu'il se nommait le
+capitaine Tomba, et qu'il avait tué plusieurs Nègres de leurs amis,
+brûlé leurs cabanes, et donné des marques <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> d'une hardiesse
+extraordinaire; que ceux qu'il avait traités si mal avaient aidé les
+Anglais à le surprendre pendant la nuit, et l'avaient amené prisonnier
+depuis un mois; mais qu'avant de tomber entre leurs mains, il en avait
+tué deux de la sienne.</p>
+
+<p>Atkins prétend que les alligators, dont la rivière de Sierra-Leone est
+remplie, ressemblent entièrement aux crocodiles du Nil, et sont en effet
+de la même espèce. Leur forme diffère peu de celle du lézard; ils pèsent
+jusqu'à deux cents livres. L'écaille qui les couvre est si dure, qu'elle
+est à l'épreuve de la balle, si le coup n'est tiré de fort près. Il ont
+les gencives fort longues, armées de dents tranchantes; quatre nageoires
+semblables à des mains, deux grandes et deux petites; la queue épaisse
+et d'une grosseur continue. Ils vivent si long-temps hors de l'eau,
+qu'ils se vendent vivans dans les Indes orientales. Quoique le moindre
+bruit les éveille, ils s'effraient peu, et ne prennent pas tout d'un
+coup la fuite. Les barques qui descendent la rivière en sont quelquefois
+fort proches avant qu'on leur voie quitter les gîtes qu'ils se font dans
+la vase, où ils se chauffent au soleil. Lorsqu'ils flottent sur l'eau,
+ils paraissent si tranquilles, qu'on les prendrait pour une pièce de
+bois, jusqu'à ce que les petits poissons qui se rassemblent autour d'eux
+semblent les exciter à fondre sur leur proie. Un matelot anglais, qui
+avait la tête échauffée de liqueurs, entreprit de passer à gué
+l'extrémité <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> de la pointe de Tagrim, pour s'épargner la peine
+d'en faire le tour dans son canot. Il fut saisi en chemin par un
+alligator; mais, ne manquant point de courage, il perça l'animal d'un
+coup d'épée. Le combat n'en fut pas moins vif, et recommença deux ou
+trois fois, jusqu'à l'arrivée du canot d'où l'Anglais reçut du secours.
+Mais il avait les épaules, les fesses et les cuisses cruellement
+déchirées; et, quoique ces blessures ne fussent pas mortelles, on ne
+doute pas que, si le monstre avait été moins jeune, le matelot n'eût
+péri.</p>
+
+<p>Le pays de Sierra-Leone est si couvert de bois, qu'on ne saurait
+pénétrer vingt pas sur le rivage, excepté du côté de là rivière où les
+bâtimens prennent leur eau. Cependant les Nègres ont des sentiers qui
+les conduisent à leurs lougans ou plantations. Quoique les champs semés
+de millet, de riz et de maïs, ne soient pas à plus d'un mille ou deux de
+leur ville, ils servent de promenade ordinaire aux bêtes féroces. Atkins
+aperçut de tous côtés leurs excrémens. Les Nègres mettent de la
+différence entre les lougans et les lollas. Les premiers sont des champs
+ouverts et fort bien cultivés; mais les lollas, quoique ouverts comme
+les lougans, demeurent sans culture, et ne servent d'habitations qu'aux
+fourmis.</p>
+
+<p>Les hommes du pays sont bien faits et n'ont pas le nez tout-à-fait plat.
+Les femmes ont la taille beaucoup moins belle que les hommes; mais elles
+ont le ventre pendant et les mamelles <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> si longues, qu'elles
+peuvent allaiter un enfant derrière leurs épaules. Les travaux pénibles
+dont elles s'occupent continuellement les rendent extrêmement robustes.
+Elles cultivent la terre, elles font l'huile de palmier, les étoffes de
+coton, etc., etc. Lorsqu'elles ont fini cet ouvrage, leurs indolens
+maris les occupent au soin de leur chevelure laineuse, dont ils sont
+extrêmement curieux, et leur font passer deux ou trois heures à cet
+exercice.</p>
+
+<p>On voit souvent des villes entières qui se transportent d'un canton à
+l'autre, soit par haine pour leurs voisins, soit pour se procurer plus
+de commodités dans un autre lieu. Il ne leur faut pas beaucoup de temps
+pour défricher le terrain.</p>
+
+<p>Les hommes et les femmes ne manquent pas chaque jour de s'oindre le
+corps d'huile de palmier ou de civette; mais cette onction, qui n'est
+pas sans quelque mélange, jette une odeur forte et désagréable.</p>
+
+<p>Sur les accusations de meurtre, d'adultère, et d'autres crimes odieux
+dans la nation, les personnes suspectes sont forcées de boire d'une eau
+rouge qui est préparée par les juges, et qui s'appelle <span class="italic">l'eau de
+purgation</span>. Si la vie de l'accusé n'est pas régulière, ou si on lui
+connaît quelque sujet de haine contre le mort, quoique l'évidence manque
+à l'accusation, les juges rendent la liqueur assez forte ou la dose
+assez abondante pour lui ôter la vie. Mais s'il mérite de l'indulgence
+par son caractère ou <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> par l'obscurité des accusations, on lui
+fait prendre un breuvage plus doux, pour le faire paraître innocent aux
+yeux de la famille et des amis du mort. C'est une espèce de question
+qu'on rend plus ou moins cruelle, suivant l'opinion qu'on a de l'accusé.
+La nôtre est également barbare pour les innocens et pour les coupables.</p>
+
+<p>Les bêtes farouches se font craindre jusqu'aux environs des villes et
+des villages. Les maisons même sont infectées d'une multitude de rats,
+de serpens, de crapauds, de mousquites, de scorpions, de lézards, et
+surtout d'une prodigieuse quantité de fourmis. On en distingue trois
+sortes, les blanches, les noires et les rouges. Celles-ci s'élèvent des
+logemens de neuf pieds de hauteur, emploient deux ou trois ans à jeter
+les fondemens de leur édifice, et réduisent en poudre une armoire pleine
+d'étoffe, dans l'espace de quinze ou vingt jours.</p>
+
+<p>Le terroir est très-fertile: le riz, le millet, les pois, les fèves, les
+melons, les patates, les bananes et les figues y croissent en abondance
+et se vendent presque pour rien. La rivière est remplie de poissons, et
+les habitans en mangent beaucoup plus que de toute autre viande,
+quoiqu'ils ne manquent d'aucune sorte d'animaux, et qu'on les achète à
+leur marché. La volaille ordinaire, les pintades, les oies, les canards,
+les pigeons ne leur coûtent que la peine de les prendre. Leurs champs
+présentent <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> de vastes troupeaux de b&oelig;ufs, de vaches, de
+chèvres et de moutons. Les montagnes sont remplies de cerfs, de
+sangliers, de daims et de chevreuils. Ceux à qui le gibier manque n'en
+peuvent accuser que leur paresse. La bonté du pays et l'abondance du
+fruit y attirent une quantité incroyable de singes.</p>
+
+<p>Le pays ne paraît pas propre à la production des métaux. C'est le
+partage des régions sèches et hautes telles que Bambouk. Ceux qui
+travaillent à la découverte des mines prennent pour un heureux signe les
+apparences les plus contraires à la fertilité, telles que les rocs, la
+sécheresse des terres, la couleur pâle et morte des plantes et de
+l'herbe. Il semble que la nature ne nous ait donné l'or qu'à regret, et
+comme un présent funeste. Elle l'a relégué dans des lieux où elle-même
+paraît n'avoir plus sa vertu productrice, ni sa richesse bienfaisante,
+où elle est comme ensevelie dans ses débris, et où, loin d'appeler
+l'homme, tout le repousse et l'effraie, si quelque chose pouvait
+effrayer l'avarice.<a href="#tam"><span class="smaller">(Lien vers la table des matières.)</span></a></p>
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> CHAPITRE <abbr title="5">V.</abbr></h2>
+
+<p class="title">Histoire naturelle de la côte occidentale d'Afrique jusqu'à
+Sierra-Leone.</p>
+
+<p>Cette histoire naturelle sera divisée en cinq classes: les végétaux, les
+quadrupèdes, les oiseaux et la volaille, les amphibies avec les insectes
+et les reptiles, enfin les poissons. Ces cinq articles seront traités
+successivement dans l'ordre où l'on vient de les nommer; mais il est à
+propos de commencer par quelques remarques générales des voyageurs sur
+le climat et les saisons, l'air, les maladies et le terroir de cette
+division de l'Afrique. Au surplus, nous devons prévenir le lecteur qu'il
+ne trouvera pas ici de description complète, telle qu'il pourrait la
+désirer chez les naturalistes. Nous donnerons plus ou moins de détails,
+selon que l'objet sera plus ou moins connu, plus ou moins intéressant.
+On se souviendra qu'un abrégé n'est pas un dictionnaire.</p>
+
+<p>Dans les parties de l'Afrique dont on traite ici l'histoire, l'année
+peut être divisée entre la saison sèche et la saison humide. La première
+dure huit mois, c'est-à-dire, depuis le mois de septembre jusqu'au mois
+de juin; la seconde depuis le mois de juin jusqu'à celui d'octobre
+exclusivement. C'est cette dernière saison qui <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> fait l'hiver.
+Pendant celle de la sécheresse, les chaleurs sont excessives par la
+rareté des pluies; à peine tombe-t-il quelques rosées dans tout cet
+espace.</p>
+
+<p>Les pluies commencent fort doucement, et par quelques ondées passagères,
+mais qui ne laissent pas d'être accompagnées d'éclairs et de tonnerre;
+elles augmentent vers la fin de juin. La chute des eaux devient alors si
+violente, avec des orages, des vents, un tonnerre et des feux si
+terribles, qu'on croirait avoir à redouter la confusion des élémens.
+C'est néanmoins dans cette saison que les habitans du pays sont obligés
+de travailler à la terre. La plus grande impétuosité des pluies est
+depuis le milieu de juillet jusqu'au milieu d'août.</p>
+
+<p>La première et la dernière tempête sont généralement les plus violentes.
+Il s'élève d'abord un vent fort impétueux, qui dure environ une
+demi-heure avant la chute de la pluie, de sorte qu'un vaisseau surpris
+par cette agitation subite peut être fort aisément renversé. Cependant
+les apparences du ciel sont des avertissemens qui la font prévoir. Il se
+charge quelque temps auparavant; il devient noir et triste. À mesure que
+les nuées s'avancent, il en sort des éclairs qui sont capables de
+répandre l'effroi. Les éclairs sont si terribles en Afrique et
+s'entre-suivent de si près, que pendant la nuit ils rendent la lumière
+continuelle: le fracas du tonnerre n'est pas moins épouvantable, et va
+jusqu'à faire trembler la terre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> Pendant la pluie, l'air est ordinairement frais; mais à peine
+est-elle finie, que le soleil se montre et fait sentir une extrême
+chaleur. On est quelquefois porté à prendre ce temps pour se déshabiller
+et pour dormir; mais, avant qu'on soit sorti du sommeil, il arrive
+souvent un nouveau tornado qui fait passer le froid jusque dans les os,
+et dont les suites deviennent funestes. C'est ordinairement le sort des
+Européens, lorsqu'ils négligent les précautions; car les naturels du
+pays sont à l'épreuve de ces révolutions de l'air. Dans la saison des
+pluies, les vents de mer soufflent peu; mais à leur place il vient au
+long de la rivière des vents d'est qui sont d'une fraîcheur extrême,
+depuis le mois de novembre jusqu'au mois de janvier, surtout pendant le
+jour.</p>
+
+<p>Tous les écrivains attribuent aux pluies les débordemens du Sénégal, de
+la Gambie et des autres rivières de la même côte. Le Maire prétend que
+la cause des pluies est le retour du soleil, qui, s'éloignant alors du
+tropique du cancer, fait en France le solstice d'été, et celui d'hiver
+dans cette partie d'Afrique. Cet astre attire une grande masse de
+vapeurs qui retombent ensuite en grosses pluies, cause régulière des
+inondations.</p>
+
+<p>Ceux qui arrivent des climats froids doivent s'attendre à trouver en
+Afrique quatre mois fort malsains et fort ennuyeux; mais ils sont
+dédommagés de cette affreuse saison par le retour d'un printemps de huit
+mois, pendant <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> lequel ils voient continuellement les arbres
+couverts de fleurs et de fruits. L'air est alors d'une fraîcheur
+charmante; cependant il conserve une qualité particulière qui ne doit
+pas être fort saine pour le corps, puisqu'elle est capable de rouiller
+une clef dans la poche. Le temps des chaleurs excessives est
+ordinairement la fin de mai, quinze jours ou trois semaines avant la
+saison des pluies.</p>
+
+<p>Le soleil se fait voir perpendiculairement deux fois l'année. Jamais la
+longueur du jour ne surpasse treize heures, et jamais il n'y a moins de
+onze heures, c'est-à-dire, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil;
+car on connaît peu les crépuscules en Afrique. La lumière n'y paraît
+qu'avec le soleil, et l'on se trouve dans les ténèbres aussitôt qu'il
+disparaît. Ceux qui ont quelques notions de la sphère comprendront
+aisément que, dans le voisinage de l'équateur, le soleil, étant presque
+perpendiculaire, doit laisser peu de place à ce qu'on nomme aurore et
+crépuscule chez les peuples qui ont la sphère oblique.</p>
+
+<p>En général l'air de ces côtes est malsain, surtout vers les rivières,
+vers les terrains marécageux, et dans les cantons couverts de bois, sur
+toute la côte, depuis le Sénégal jusqu'à la Gambie. La saison des pluies
+est pernicieuse à tous les Européens; et celle des chaleurs, qui dure
+depuis le mois de septembre jusqu'au mois de juin, ne leur est guère
+moins funeste, s'ils n'opposent beaucoup de précaution au danger.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> Cette intempérie de l'air cause aux étrangers qui n'y sont pas
+accoutumés plusieurs sortes de maladies; mais l'effet en est encore plus
+fâcheux lorsqu'ils mangent trop avidement les fruits du pays, et qu'ils
+se livrent avec excès à l'usage du vin de palmier et des femmes. Les
+maux auxquels ils doivent s'attendre sont la fièvre, le
+<span class="italic">choléra-morbus</span>, des ulcères aux jambes et de fréquentes convulsions,
+suivies infailliblement de la mort ou d'une paralysie. De toutes ces
+maladies, la plus fatale est la fièvre, qui emporte souvent en
+vingt-quatre heures l'homme du meilleur tempérament. Les vers sont une
+autre incommodité cruelle de ces contrées. Les Nègres surtout y sont
+sujets. Moore rapporte l'exemple d'une jeune femme qui avait dans chaque
+genou un ver long d'une aune. Avant que le ver parût, elle souffrit de
+violentes douleurs; et ses jambes enflèrent beaucoup; mais, lorsque la
+tumeur vint à s'ouvrir, et que le ver eut commencé à se faire voir, ses
+souffrances diminuèrent. Le ver sortait chaque jour de la longueur de
+cinq à six pouces. À mesure qu'il s'étendait, on le roulait doucement
+autour d'un petit bâton, avec la précaution de le lier d'un fil pour
+l'empêcher de rentrer. S'il se rompt malheureusement dans l'opération,
+la gangrène suit immédiatement. L'opinion des Nègres sur la cause de ces
+vers est qu'ils viennent de l'épaisseur de l'eau, qualité que la saison
+des pluies fait prendre nécessairement à leur boisson. La même <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span>
+maladie est commune sur la côte de Guinée proprement dite, dans les îles
+des Caraïbes, et dans plusieurs parties des Indes orientales.</p>
+
+<p>On a observé sur toutes ces côtes que les nuées qui apportent la pluie
+viennent presque toujours du sud-est; elles sont attirées par le soleil
+dans sa marche vers le tropique du nord; elles se résolvent en pluie
+lorsqu'elles sont raréfiées par sa chaleur. Son action étant encore
+beaucoup plus forte à son retour, il les rompt avec violence, les
+écarte, et cause les tonnerres et les éclairs redoutables qui semblent
+menacer la nature de sa ruine, jusqu'à ce que, les nuées étant dissipées
+par degrés, l'air reprend sa clarté vers le temps où le soleil atteint à
+l'équinoxe, c'est-à-dire à la fin de septembre.</p>
+
+<p>La variété des arbres est extrême dans cette partie de l'Afrique. On y
+trouve d'excellens bois de construction pour les vaisseaux et pour
+d'autres usages, et des arbres d'une grosseur si extraordinaire, que
+vingt hommes ensemble n'en pourraient embrasser le tronc. Barbot en
+mesura un, près de Gorée, dont la circonférence était de soixante pieds.
+Il était à terre abattu par le nombre des années, et le tronc en était
+creux: vingt hommes y auraient pu tenir debout. Cet arbre, nommé baobab
+par les Iolofs, porte dans d'autres pays de l'Afrique le nom de <span class="italic">gouï</span>.
+Les Français l'ont quelquefois appelé calebassier, et son fruit
+pain-de-singe.</p>
+
+<p>Adanson, voyageur français, a vu sur l'écorce <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> de quelques-uns
+de ces arbres de cinq à six pieds de diamètre, des noms gravés
+profondément. Il en renouvela deux, dont l'un datait du quinzième, et
+l'autre du seizième siècle. Ces caractères avaient environ six pouces de
+longueur; mais ils n'occupaient en largeur qu'une très-petite partie de
+la circonférence du tronc, d'où il jugea qu'ils n'avaient pas été gravés
+dans la jeunesse de ces arbres. Il lui sembla que ces inscriptions
+suffisaient pour déterminer à peu près à quel âge les baobabs peuvent
+arriver; car, si l'on suppose que les noms dont il parle ont été gravés
+dans les premières années de ces arbres, et que ceux-ci aient grossi de
+six pieds dans l'espace de deux siècles, on peut calculer combien il
+leur faudrait de siècles pour parvenir à vingt-cinq pieds.</p>
+
+<p>Aux branches de ces arbres monstrueux sont quelquefois suspendus des
+nids qui n'étonnent pas moins par leur grandeur; il y en a qui ont au
+moins trois pieds de longueur, et ressemblent à de grands paniers
+ovales, ouverts par en bas, et tissus confusément de branches d'arbres
+assez grosses. Ce sont ceux d'une espèce d'aigle que les Nègres
+appellent <span class="italic">ntann</span>.</p>
+
+<p>«La couleur de l'écorce du baobab, dit M. Golberry, autre voyageur
+français, est d'un brun clair, piquetée de petits points gris; mais La
+couleur du tronc de l'arbre est plus foncée que celle des maîtresses
+branches. Les feuilles sont longues de six à huit pouces sur trois
+pouces de large, attachées par trois, cinq ou <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> sept sur un
+pétiole commun, comme les feuilles du marronnier d'Inde, auxquelles
+elles ressemblent. L'aspect d'un baobab offre un dôme immense d'une
+belle et riche verdure. Ses fleurs sont blanches et très grandes; elles
+ont, quand elles sont épanouies, quatre pouces de longueur sur près de
+six pouces de diamètre. Elles sont un exemple remarquable du sommeil des
+plantes. Les Nègres ne cessent d'admirer cette faculté de la fleur du
+baobab de se replier sur elle-même pendant la nuit, et de ne s'ouvrir
+qu'aux premiers rayons du soleil levant. Ils disent que cette fleur
+dort, et ils ne se lassent pas du plaisir de se rassembler avant le
+lever du soleil autour des baobabs en fleur, d'épier leur réveil, et de
+leur dire dans leur langue, au moment de leur épanouissement et en les
+saluant: Bonjour, belle dame.</p>
+
+<p>«C'est aussi au lever du soleil que les Nègres ont coutume de recueillir
+les jeunes feuilles du baobab, qu'ils emploient à différens usages, mais
+dont ils se servent surtout pour donner de la saveur et du goût au
+bouillon, à la vapeur duquel ils cuisent leur couscous, et qui sert
+d'assaisonnement à ce mets. Ils font sécher les feuilles à l'ombre, et
+la réduisent en une poudre verte qu'ils appellent <span class="italic">lalo</span>. Cette poudre
+se conserve parfaitement dans des sachets de toile de coton, pourvu
+qu'elle soit tenue dans un lieu sec; ils l'emploient journellement, et
+en mettent deux ou trois pincées dans leur couscous ou autres mets.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> «Son fruit, nommé <span class="italic">bouï</span> par les Nègres, a une forme oblongue;
+il se termine en pointe à ses deux extrémités. Sa longueur est de dix
+pouces, sur six de diamètre dans la partie la plus renflée qui est au
+milieu. L'écorce de ce fruit et dure et ligneuse, d'un brun très-noir,
+marquée par des sillons, et couverte d'un duvet très-fin, très-court, et
+d'une teinte verdâtre. Quand le fruit est dans sa parfaite maturité, ce
+duvet disparaît et laisse à nu une coque noire et lisse, qui de loin
+ressemble à un coco dépouillé de sa première enveloppe. On trouve dans
+l'intérieur une substance blanche, spongieuse et pulpeuse, imbibée d'une
+eau aigrelette et sucrée très-agréable au goût. Chaque fruit contient
+plusieurs centaines de graines. Les Nègres reconnaissent à la pulpe du
+bouï des vertus admirables. Lorsqu'elle est sèche, ils la réduisent en
+poudre, la délaient dans du lait, ou même dans de l'eau pure, et en font
+usage, avec beaucoup de succès, contre les crachemens de sang, et contre
+d'autres maladies. Ils disent que ceux d'entre eux qui ont la
+possibilité de faire un usage habituel de la pulpe du bouï et des
+feuilles du gouï, sont plus forts, plus robustes, plus braves et plus
+courageux que les autres.</p>
+
+<p>«Ce fruit est un objet de commerce. Les Mandingues le portent dans la
+partie orientale et méridionale de l'Afrique, tandis que les Maures ou
+Arabes le font passer dans le pays de Maroc, d'où il se répand ensuite
+en Égypte et <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> dans toute la partie orientale de la
+Méditerranée. C'est dans ce dernier pays qu'on en réduit la pulpe en une
+poudre qu'on apporte du Levant dans l'Europe occidentale, et qu'on
+connaît depuis long-temps sous le nom très-impropre de terre sigillée de
+Lemnos. Prosper Alpin est le premier qui ait reconnu que cette poudre,
+regardée jusqu'à lui comme une terre de l'Archipel, était une substance
+purement végétale, et originaire de l'Éthiopie ou du centre de
+l'Afrique.</p>
+
+<p>«M. Golberry parle d'un baobab de cent quatre pieds de tour, ou de
+trente-quatre pieds de diamètre. La hauteur de son tronc n'excédait pas
+trente pieds. À cette élévation, ses branches principales s'étendaient
+horizontalement à plus de cinquante pieds autour de l'arbre; leurs
+extrémités fléchissaient vers la terre. Le temps avait creusé dans le
+tronc une caverne haute de vingt-deux pieds, sur un diamètre de vingt
+pieds. Les Nègres en avaient façonné l'intérieur et l'entrée. Le sol
+était un sable de couleur orange, que l'on y avait apporté. Suivant une
+tradition, une idole avait autrefois orné ce temple d'un genre et d'une
+structure admirables; mais les prêtres mahométans l'avaient détruite.
+Cette caverne servait de rendez-vous et de salle d'assemblée aux
+habitans des villages voisins.</p>
+
+<p>«Les racines du baobab s'étendent extraordinairement loin; elles se
+prolongent horizontalement et presqu'à fleur de terre, à la distance
+<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> de soixante pieds, et plus. Elles servent de soutien à une
+énorme racine pivotante. Cet étonnant végétal appartient
+particulièrement aux contrées occidentales de l'Afrique comprises entre
+le cap Blanc et le cap des Palmes. Les botanistes l'ont nommé <span class="italic">Adansonia
+digitata</span>. Il est de la famille des malvacées; le c&oelig;ur du bois est
+tendre et léger, et abondant en moelle; elle occupe une partie si
+considérable de l'intérieur, que, quand une sorte de moisissure, à
+laquelle le centre est sujet, s'y établit, il s'y forme des cavernes
+telles que celle qui a été décrite plus haut. L'écorce est fort épaisse,
+fort lisse, et presque aussi dure que le bois: l'un et l'autre ont
+presque la dureté du fer.</p>
+
+<p>«M. Golberry mesura un des baobabs dont parle Adanson, trente-six ans
+après ce célèbre naturaliste, et ne le trouva accru que d'un pied et
+quelques pouces de circonférence, c'est-à-dire de sept à huit lignes de
+diamètre.»</p>
+
+<p>Le plus utile et le plus commun de tous les arbres du pays, comme de
+tout le reste de l'Afrique, est le palmier, dont on connaît plusieurs
+espèces dans cette partie du monde, où les principales sont le dattier
+et le cocotier, l'aouara, le siboa, et le rondier qui porte le vin. Nous
+avons déjà parlé de ce dernier. Nous ajouterons ici quelques détails sur
+ce don précieux, que la nature a fait aux Nègres.</p>
+
+<p>Le vin de palmier est une liqueur qui distille du rondier par une
+incision qu'on fait au sommet. Il a la couleur et la consistance des
+<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> vins d'Espagne. Il pétille comme le champagne. Il joint à la
+douceur une sorte d'acidité qui le rend fort agréable. Il envoie des
+vapeurs à la tête, et les étrangers qui en boivent trop librement, sans
+en avoir formé l'habitude, en ressentent de fâcheux effets. Il est trop
+purgatif, lorsqu'il est fait nouvellement, quoique ce soit alors qu'il
+ait plus de douceur et d'agrément; car, dans l'espace d'un jour ou deux,
+il fermente et devient aussi fort que le vin du Rhin. Les habitans ne se
+l'épargnent pas dans cette nouveauté, et ne trouvent pas qu'il leur soit
+fort nuisible. Il n'est véritablement bon que pendant trente-six heures.
+Ensuite il s'aigrit et s'altère par degrés jusqu'à se changer en
+vinaigre. À mesure qu'il vieillit, il devient plus capable de
+communiquer des vapeurs à la tête. C'est un puissant diurétique; et
+cette qualité explique fort bien pourquoi les Nègres ne sont pas sujets
+à la gravelle ni à la pierre. Il fermente avec tant de violence, que, si
+l'on ne fait beaucoup d'attention aux vases qui le contiennent, il les
+agite et les brise. Le vin de palmier paraît délicieux à quantité
+d'Européens lorsqu'il sort du tronc de l'arbre. Les Nègres y mêlent
+quelquefois de l'eau. Ils assurent que, si l'on en prend à l'excès, il
+enflamme les parties naturelles.</p>
+
+<p>Leur méthode pour le recevoir du tronc est, comme on l'a déjà dit, de
+suspendre leur gourde quelques doigts au-dessous de l'incision, pour y
+faire couler la séve. Ils coupent une <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> branche, et laissent la
+gourde attachée au chicot; mais il ne leur arrive guère d'en couper plus
+de deux, dans la crainte d'affaiblir l'arbre. Lorsque la sève a coulé
+trente ou quarante jours par différentes incisions, ils couvrent de
+terre grasse et les ouvertures du tronc et la place des branches
+coupées, pour donner à l'arbre le temps de se rétablir.</p>
+
+<p>Les Nègres n'emploient pas d'échelles pour grimper sur les palmiers,
+soit qu'ils en veuillent cueillir le fruit ou tirer du vin. Ils se
+servent d'une sorte de sangle d'osier, ou de gros fil de coton, ou de
+feuilles sèches de palmier, qui est assez grande dans sa rondeur pour
+renfermer l'arbre et le Nègre qui veut y monter, en laissant entre
+l'homme et l'arbre l'espace d'un pied et demi. À l'aide de cette
+ceinture, contre laquelle un Nègre s'appuie le derrière en pressant
+l'arbre des pieds et des genoux, il grimpe au sommet avec une agilité
+surprenante. Il choisit l'endroit auquel il veut attacher sa gourde. Il
+s'y arrête aussi tranquillement que s'il était assis. On est effrayé de
+les voir suspendus si haut avec un secours si faible. Moore, dit qu'ils
+montent, à la vérité avec beaucoup de vitesse; mais que, lâchant
+quelquefois prise, ils tombent du haut de l'arbre, et se tuent
+misérablement.</p>
+
+<p>Le siboa est d'une hauteur extraordinaire. Ses feuilles servent aux
+habitans pour couvrir leurs maisons. Ils tirent du tronc une sorte de
+vin qui a beaucoup de rapport avec le vin de <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> palmier,
+quoiqu'il ne soit pas si doux. Dans sa jeunesse, le tronc est aussi
+plein de sève que celui du palmier; mais le nombre des années le rend
+dur et coriace.</p>
+
+<p>L'aouara croît en abondance sur le Sénégal. Il est droit, haut, et d'une
+grosseur égale jusqu'au sommet. On en a vu de la hauteur de cent pieds.
+Sa tête est environnée d'une écorce dure et inégale, d'où il sort
+trente, quarante, et jusqu'à soixante branches; elle sont toutes fort
+droites, vertes, unies, sans n&oelig;uds et flexibles, d'une substance qui
+tient le milieu entre le roseau dans sa parfaite maturité et le roseau
+vert. Ces branches sont longues de trois ou quatre pieds, et creuses au
+centre; elles se fendent comme l'osier en fils de toutes sorte de
+grosseur, qui peuvent recevoir différentes sortes de teinture. À leur
+extrémité, elles produisent une feuille d'un pied de long, qui, venant à
+s'ouvrir, forme un éventail naturel d'environ deux pieds de largeur. On
+emploie ces branches à divers usages. Les Nègres en font des cribles
+pour leurs grains, mais surtout des paniers et des corbeilles qui
+portent en Amérique le nom de paniers caraïbes, parce que c'est de ces
+sauvages que les Français en ont tiré l'invention. Les feuilles de
+l'aouara sont fort commodes, et pourraient être d'une grande utilité, si
+les Nègres avaient assez d'industrie pour les rendre molles et pliables.</p>
+
+<p>L'arbre que son utilité doit faire placer après les précédens, et qui
+croît fort communément <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> près du Sénégal, est le cotonnier. Il
+aime les cantons élevés, ce qui le met à couvert des inondations:
+peut-être ne devrait-il être compté qu'au rang des arbrisseaux. Le coton
+n'en est pas excellent, parce que les Nègres en négligent la culture. En
+Amérique, on a des machines qui portent le nom de moulins à coton, pour
+séparer le coton de sa semence; mais les Nègres d'Afrique se servent de
+leurs mains. C'est l'ouvrage de leurs femmes, qui le filent ensuite avec
+un simple fuseau sans rouet.</p>
+
+<p>L'indigo croît naturellement dans plusieurs cantons du pays, et les
+Nègres en font usage pour teindre les pagnes ou leurs étoffes de coton.
+Ils leur donnent une couleur fort vive; mais l'art de teindre n'est pas
+aussi cultivé parmi eux qu'en Amérique. Barbot dit que l'indigo croît en
+Afrique sur un arbuste que les Portugais ont nommé <span class="italic">finto</span>, dont la
+hauteur est d'environ trois pieds.</p>
+
+<p>Les îles du Sénégal et les cantons voisins produisent quantité
+d'excellent tabac. Cette plante pourrait être fort avantageusement
+perfectionnée, si les Nègres avaient assez d'industrie pour la cultiver
+et pour la travailler un peu après l'avoir recueillie. Moore observe que
+sur la Gambie les Nègres plantent le tabac près de leurs maisons; qu'ils
+le sèment aussitôt qu'ils ont fait la moisson du grain; que celui qui
+croît près des rivières est très-fort, et qu'à peu de distance des mêmes
+lieux il est beaucoup plus faible.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> Dans les pays du Sénégal croît le sanara. Les terres humides
+sont celles qui conviennent à cet arbre. Il est généralement de la
+hauteur et de la grosseur du poirier. Ses feuilles ressemblent à celles
+du laurier-rose. Le bois en est dur, et d'autant plus propre à la
+construction des vaisseaux et des barques, qu'il acquiert une nouvelle
+dureté dans l'eau; mais les Nègres ne souffrent pas volontiers qu'on
+abatte ces arbres, parce que les abeilles aiment à s'y réfugier, et
+qu'ils en tirent beaucoup de miel et de cire.</p>
+
+<p>On trouve sur toutes les côtes occidentales de l'Afrique le calebassier
+d'herbe, <span class="italic">cucurbita lagenaria</span>, que les Nègres estiment, avec raison,
+parce qu'il leur fournit tous leurs vases. Cet arbre a communément trois
+ou quatre pieds de circonférence. Il y en a de différentes formes et de
+diverses grandeurs. L'écorce en est mince, et ne surpasse pas
+l'épaisseur d'un écu; mais elle est dure et coriace. Le bois est doux,
+et se polit facilement. Cet arbre porte des fleurs et des fruits deux
+fois l'année, ou plutôt il est constamment couvert de fruits et de
+fleurs. Lorsque la calebasse est mûre, on le reconnaît à sa tige, qui se
+flétrit et devient noire; alors on se hâte de la cueillir pour prévenir
+sa chute, qui ne manquerait pas de la briser. Les Nègres en font
+diverses sortes d'ustensiles. Il se trouve des calebasses assez grandes
+pour contenir vingt-quatre pintes. Leur manière de les préparer est de
+les percer à <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> l'extrémité, pour y faire entrer de l'eau chaude
+qui amollit et dissout la chair intérieure. Ils la tirent ensuite avec
+un petit bâton, et, mêlant du sable avec leur eau, ils continuent de
+rincer et de nettoyer le dedans jusqu'à ce que les moindres fibres en
+soient sorties. Après cette opération, ils laissent sécher la calebasse,
+qui devient propre alors à contenir du vin et d'autres sortes de
+liqueurs, sans leur communiquer aucun mauvais goût. Pour couper une
+calebasse en deux, et s'en faire des bassins ou des plats, ils la
+serrent par le milieu avec une corde, immédiatement après l'avoir
+cueillie. La coque est alors si molle, qu'elle se divise aisément.</p>
+
+<p>Le tamarinier croît dans toutes les parties occidentales de l'Afrique.
+Ceux qui se trouvent au sud du Sénégal sont d'une hauteur
+extraordinaire; mais communément cet arbre n'est pas plus haut que le
+noyer, quoiqu'il soit beaucoup plus touffu. C'est la chair et la graine
+séparées de la peau extérieure de son fruit, et broyées en consistance,
+qu'on transporte en Europe, et qui sont employées dans la médecine. En
+Afrique, les Nègres en font une liqueur avec de l'eau, du sucre et du
+miel. Ils en composent aussi des confections qu'ils conservent pour
+apaiser leur soif.</p>
+
+<p>Le <span class="italic">kahouer</span> est une espèce de prunier qui ressemble beaucoup au
+cerisier. L'<span class="italic">ape</span>, ou l'arbre aux singes, est assez grand. Il croît sur
+le bord des rivières: c'est sur ses branches que le <span class="italic">koubolos</span>, ou
+martin-pêcheur, fait son nid. <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> Le <span class="italic">bischalo</span> est un bois dur et
+bon pour la charpente. Il croît sur les rives de la Gambie. Son tronc
+est droit, et son feuillage donne beaucoup d'ombre. C'est sous ces
+arbres que les Nègres prennent le plaisir de la conversation et de la
+danse. Près du lac de Cayor il croît une multitude d'ébéniers qui
+donnent de l'ébène de la plus belle espèce. On en trouve aussi à Donaï
+et dans d'autres cantons du Sénégal.</p>
+
+<p>Les environs de Fatatenda produisent le <span class="italic">pao de sangre</span>, d'où l'on tire
+le sang-de-dragon. Les habitans l'appellent <span class="italic">komo</span>. Il a si peu de
+hauteur et de grosseur, qu'on en trouve peu d'où l'on puisse tirer une
+planche de quatorze ou quinze pouces de largeur. Il rend une odeur
+agréable lorsqu'il est nouvellement coupé. Son bois est dur, d'un beau
+grain, et prend un fort beau poli. On en fait des écritoires et des
+ouvrages de marqueterie dont la vermine n'approche jamais. Les habitans
+s'en servent pour composer leur balafo, instrument de musique dont on a
+donné la description. Cet arbre aime un terroir sec, pierreux, et
+surtout le sommet des montagnes.</p>
+
+<p>Les bords de la Gambie et les cantons voisins produisent une abondance
+extraordinaire de courbarils, arbre gros et touffu, qui sert en Amérique
+à plusieurs usages, mais fort négligé par les Nègres. Chaque fruit a
+trois on quatre noyaux de la grosseur et de la forme d'une amande
+commune, durs et d'un rouge <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> foncé, remplis d'une noix dont le
+goût est à peu près le même que celui de la noisette, mais un peu plus
+aigre. Les enfans nègres les aiment passionnément, et les Européens leur
+trouvent beaucoup de ressemblance avec le goût du pain d'épice, auquel
+ils ressemblent aussi par la couleur. De l'écorce de l'arbre on fait des
+tabatières, des boîtes à poudre, etc. Le tronc jette une gomme claire et
+transparente qui ne se dissout point aisément, et qui jette au feu une
+odeur aromatique peu différente de l'encens. Les Anglais nomme cet arbre
+<span class="italic">locust tree</span>.</p>
+
+<p>Le fromager ou <span class="italic">polou</span> croît dans plusieurs cantons, particulièrement
+sur la rivière de Cachao et dans les îles de Bissaoots, où les habitans
+le plantent autour de leurs maisons. C'est un arbre fort haut et fort
+gros. Quand ses feuilles tombent, on voit succéder une cosse verte de la
+forme et de la grosseur d'un &oelig;uf de poule, mais un peu plus pointue
+par les deux bouts. Elle contient un duvet ou une sorte de coton qui
+n'est pas plus tôt mûre qu'elle crève avec quelque bruit; et le coton
+serait emporté aussitôt par le moindre vent, s'il n'était recueilli avec
+beaucoup de soin. Il est couleur de perle, extrêmement fin, doux et
+luisant, plus court que le coton commun, mais aisé à filer, et
+très-propre à faire de fort beaux bas.</p>
+
+<p>Le savonnier est de la grosseur d'un noyer, et ressemble à l'arbre qui
+porte le même nom <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> en Amérique; aussi est-il de la même espèce.
+Les Nègres écrasent le fruit entre deux pierres pour en tirer le noyau,
+et font usage de la chair pour en laver leur linge. Elle mousse et
+nettoie fort bien; mais elle use le linge beaucoup plus vite que le
+savon. Le mischéry n'a guère plus de vingt pieds de hauteur; son tronc
+est fort gros. On estime d'autant plus les planches de ce bois, que les
+vers ne s'y mettent jamais. Le mischéry est fort commun sur les bords du
+Rio-Grande.</p>
+
+<p>Le figuier sauvage de l'Afrique est de vingt ou vingt-deux pieds de
+hauteur: ses branches s'étendent au loin, et produisent beaucoup de
+feuilles. On en voyait un à Albreda, sur la Gambie qui n'avait pas moins
+de trente pieds de circonférence. Le fruit en est insipide. Le bois de
+cet arbre n'est pas propre à brûler, ni même à faire des planches, parce
+qu'il est fort dur; mais, comme il est fort blanc et fort uni, on ne
+laisse pas de l'employer pour les lambris. Par la même raison, les
+Nègres en font des plats, des écuelles, des assiettes et des cuillères;
+d'autant plus que, lorsqu'on le travaille vert, il n'est pas sujet à se
+fendre. Les habitans prennent plaisir à s'assembler sous son feuillage,
+pour y tenir leurs caldées ou leurs assemblées.</p>
+
+<p>Toute la côte produit des orangers et des citronniers. À James-Fort, sur
+la Gambie, les Anglais en recueillent soigneusement le fruit, et n'en
+manquent jamais pour leur punch. Les orangers prospèrent surtout dans
+l'île de Bissao. <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> Brue en vit un dans la cour du palais du roi,
+d'une si prodigieuse grandeur, qu'il couvrait la cour toute entière. Les
+citronniers des bords du Casa-Mansa portent un fruit d'une espèce
+singulière, rond, plein de jus, l'écorce de l'épaisseur du parchemin, et
+communément sans aucune sorte de pépins.</p>
+
+<p>Sur le bord des rivières, on trouve un arbuste qui a la feuille rude, et
+qu'on ne peut toucher sans que toute la touffe des feuilles ne se retire
+et ne se resserre par une espèce de sympathie: il porte une sorte de
+fleur jaune, semblable à nos roses de haies. Cet arbuste est nommé
+sensitive par les Européens.</p>
+
+<p>Le quamiay est un arbre grand et touffu, dont le bois est fort dur. Les
+Nègres des environs du cap Vert en font des mortiers pour piler le riz
+et le maïs, parce qu'il n'est pas sujet à se fendre. L'écorce est
+employée dans la médecine.</p>
+
+<p>L'encens se trouve dans les pays au sud d'Arguin et au nord du Sénégal;
+ses branches, qui sont en grand nombre, sont menues et flexibles,
+couvertes d'une peau mince et serrée. Les feuilles sont longues et
+étroites; elles croissent en couple, et ne perdent jamais leur verdure.
+La tige qui le soutient est rouge et forte. Elles sont molles et
+épaisses; si on les broie dans la main, elles rendent un suc huileux,
+d'une odeur aromatique et d'un effet astringent.</p>
+
+<p>Dans le pays du cap Vert, on voit communément un petit arbrisseau qui
+porte un fruit <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> semblable à l'abricot, de la grosseur de la
+noix et d'un goût fort agréable. Les Nègres l'appellent <span class="italic">mandananza</span>; il
+passe pour malsain. Ses feuilles ressemblent à celles de l'if, et sont
+d'un vert léger.</p>
+
+<p>Barbot nomme quantité d'arbres qui se trouvent aux environs de
+Sierra-Leone. Le <span class="italic">bissy</span> est ordinairement haut de dix-huit ou vingt
+pieds. Son écorce est d'un rouge brunâtre et sert à la teinture de la
+laine. Les Nègres l'emploient aussi à faire des canots. Le <span class="italic">katy</span> est un
+grand arbre dont le bois est fort dur, et sert à faire des canots qui
+sont à l'épreuve des vers. Ses feuilles et son écorce sont médicinales.
+Le <span class="italic">billagoh</span>, plus grand encore que le katy, communique aussi à ses
+feuilles une vertu purgative. Le <span class="italic">bossy</span> est un arbre doux au tact, qui
+porte une prune longue et jaune, d'un goût fort amer, mais très-saine.
+Les Nègres emploient l'écorce à faire des cendres pour leurs lessives.
+Le <span class="italic">bonde</span> est un arbre gros et touffu, de sept ou huit brasses de tour.
+L'écorce en est épineuse et le bois fort doux. On s'en sert pour la
+construction des canots; et de sa cendre, mêlée avec de l'huile de
+palmier, on fait du savon. Le <span class="italic">millé</span> est gros et coriace; c'est le bois
+que les Nègres emploient pour leurs conjurations. Le <span class="italic">dombock</span> produit
+un fruit qui ressemble aux cormes, et dont les Nègres mangent beaucoup.
+L'écorce, trempée dans de l'eau, cause le vomissement. Le bois est rouge
+et sert à la construction des pirogues. Le <span class="italic">kolack</span> est un grand
+<span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> arbre qui porte une espèce de prune fort bonne à manger.
+L'écorce en est purgative. Le <span class="italic">duy</span> est fort touffu. Son fruit ressemble
+à la pomme, et plaît beaucoup aux Nègres. Ils s'en servent en infusion
+comme d'un cordial et d'un restaurant.</p>
+
+<p>L'écorce du <span class="italic">naukony</span>, lorsqu'elle est coupée, a le goût du poivre. Le
+<span class="italic">dongah</span> est commun au long des côtes, et produit un fruit qui ressemble
+à nos glands. Le <span class="italic">djaadjah</span> se trouve en abondance dans tous les
+endroits marécageux, aux bords des lacs et sur les rivières. Les
+Hollandais lui ont donné le nom de <span class="italic">mangelaer</span>, et les Français celui de
+<span class="italic">manglier</span> et de <span class="italic">palétuvier</span>. Il n'est pas moins commun dans les
+cantons marécageux de l'Amérique; et l'on s'y fait un amusement de
+monter sur les branches, qui s'étendent sur l'eau, pour y prendre les
+huîtres qui s'y attachent en grand nombre. Ces mêmes branches se
+courbent vers la terre ou vers l'eau, y prennent facilement racine, et
+se mêlent avec si peu d'ordre, qu'il devient impossible de distinguer le
+véritable tronc. Un même arbre s'étend ainsi fort loin sur les bords
+d'une rivière ou sur le rivage de la mer. Tous les voyageurs conviennent
+que c'est un passe-temps fort agréable de manger des huîtres au lieu
+même où elles se prennent. Les branches inférieures servent à s'avancer
+sur la surface de l'eau; celles du milieu offrent des siéges pour s'y
+reposer, et celles d'en haut donnent de l'ombre; ordinairement les
+huîtres tiennent si <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> fort aux branches basses, que, sans une
+hache ou quelque autre instrument de fer, il est impossible de les
+arracher. Elles sont plates, grandes comme la main, et d'un goût assez
+amer; mais on les trouve bonnes dans le pays, parce qu'il n'y en a pas
+de meilleures.</p>
+
+<p>Nous avons déjà parlé du bananier; il abonde dans le pays qui est entre
+Gorée et le Sénégal. On se sert des feuilles pour couvrir les maisons.</p>
+
+<p>Lorsque le rejeton commence à sortir de la terre, il a l'apparence de
+deux feuilles roulées ensemble, qui, venant à s'ouvrir, donnent passage
+à deux autres, et celle-ci aux suivantes, jusqu'à ce que l'arbre ou la
+plante ait atteint l'âge de neuf mois; alors elle pousse de son centre
+une tige d'un pouce et demi de diamètre, et longue de trois ou quatre
+pieds. Les bourgeons dont elle est chargée sont remplacés par des fruits
+qui s'inclinent vers la terre par leur propre poids. Il sont mûrs quatre
+mois après que les bourgeons ont commencé à se faire voir, et continuent
+depuis trente jusqu'à cinquante ou soixante bananes, suivant la bonté de
+la plante et du terroir; ces pelotons sont assez lourds. Comme ils
+croissent en cercle autour de la tige, et que leur nombre est
+ordinairement de cinq, les Nègres les appellent dans leur langue une
+<span class="italic">pate de bananes</span>.</p>
+
+<p>Chaque banane peut avoir un pouce et demi de diamètre sur dix ou douze
+pouces de longueur. La chair ressemble parfaitement <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> à du
+beurre. Le goût de la banane est un mélange de celui du coin et de la
+poire de bon-chrétien: elle est saine et nourrissante.</p>
+
+<p>Lorsque le fruit est cueilli, on coupe aussitôt la plante, pour ne
+laisser que la racine, qui, dans l'espace d'un mois, produit un nouvel
+individu et de nouveaux fruits; de sorte que le bananier porte du fruit
+chaque mois de l'année. On trouve l'ananas en abondance près du Sénégal
+et sur toute la côte, jusqu'au sud du Congo.</p>
+
+<p>Les melons d'eau, que les Français appellent pastèques, sont fort
+communs dans les mêmes parties de l'Afrique. Nous en avons déjà parlé.
+La chair est d'un rouge luisant, et le jus fort doux et fort
+rafraîchissant. On reconnaît le temps de leur maturité en les touchant
+avec une petite baguette, qui les fait retentir comme un arbre creux.</p>
+
+<p>L'igname est une plante qui ressemble à la betterave, et qui demande un
+terrain gras et profond. La racine en est grosse, rude, inégale et
+pleine de petits cordons. Au dehors, sa couleur est un violet foncé. Le
+dedans a la consistance d'une betterave, et, soit cuit ou cru, il est
+d'un blanc sale tirant sur la couleur de chair. L'igname est fade avant
+d'être bouilli; mais le feu lui donne du goût, le rend nourrissant et
+facile à digérer; il peut servir de pain, si on le mange avec de la
+chair.</p>
+
+<p>Le manioc croît fort abondamment en Guinée. <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> Mais, comme c'est
+une production particulière de l'Amérique, nous en remettrons la
+description à l'endroit de notre abrégé qui regarde cette partie du
+monde.</p>
+
+<p>On distingue ici trois sortes de patates, les rouges, les blanches et
+les jaunes: elles s'entretiennent par les rejetons. Les unes mûrissent
+dans l'espace de six semaines; d'autres, qui passent pour les
+meilleures, ont besoin de quatre mois. Ce légume est bon, sain et
+nourrissant. La couleur de la chair est la même que celle de la peau,
+c'est-à-dire rouge, blanche ou jaune: le goût est délicieux.</p>
+
+<p>Au commencement de la saison des pluies, le pourpier croît
+naturellement; et, sur les bords de la Gambie, il est non-seulement fort
+bon, mais tout-à-fait semblable au nôtre. On trouve aussi une herbe
+nommée calalou, qui ressemble à l'épinard, et qui sert aux mêmes usages.
+Le pays produit une variété infinie d'autres bonnes herbes; mais les
+Nègres ont peu de goût pour les salades, et s'étonnent de voir manger de
+l'herbe aux Européens comme aux chevaux et aux vaches; ils n'ont pas
+plus d'inclination ni de curiosité pour les fleurs.</p>
+
+<p>Dans le pays des Foulas, le grand millet se sème à la fin d'octobre, et
+se recueille aux mois de mars et d'avril. Dans le royaume d'Oualo, le
+temps de semer est la fin de décembre, et celui de la moisson est aux
+mois de mai et de juin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> À l'égard du petit millet, ou mil, ou blé de Guinée, on en
+distingue six sortes. Il se sème partout après les premières pluies,
+c'est-à-dire au mois de juin, pour être cueilli aux mois de novembre et
+de décembre. On sème tous ces grains à la main, comme nous semons le
+froment et l'orge: il croît à la hauteur de neuf ou dix pieds, sur un
+petit tuyau. Le grain est au sommet, dans une assez grande touffe.</p>
+
+<p>Les Nègres font leur moisson avec des instrumens de fer assez semblables
+à nos serpes; et, après avoir laissé sécher pendant un mois le millet
+dans l'épi, ils le renferment dans des huttes bâties pour cet usage dans
+des lieux secs: il se conserve ainsi des années entières. Ils le battent
+dans un mortier avec un pilon, pour séparer les grains, puis le broient
+dans autre mortier, et le passent dans un crible pour séparer le son.</p>
+
+<p>Le couscous, qui est l'aliment le plus commun des Nègres, est une
+composition de farine de millet. Après en avoir fait une pâte, ils la
+mettent sur le feu dans un pot de terre ou de bois, percé d'un grand
+nombre de trous comme nos passoires; et l'arrosant d'eau bouillante, ils
+la remuent continuellement pour l'empêcher de s'épaissir. À force de
+mouvement, elle se divise en petites boules sèches et dures, qui se
+gardent long-temps, lorsqu'on prend soin de les garantir de l'humidité.
+Pour en faire usage, on les arrose d'eau <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> chaude, ce qui les
+fait enfler comme le riz. Cette nourriture est saine, du moins s'il en
+faut juger par les Nègres, qui sont ordinairement gras et pleins de
+santé. Le grand et le petit mil sont connus des naturalistes sous le nom
+de houlque sorgho et de houlque à épi.</p>
+
+<p>Le sanglet est la simple farine du maïs. C'est l'aliment le plus commun
+des pauvres habitans. Le maïs se plaît dans les terrains frais, et même
+marécageux. Il se cultive comme le millet, et se vend en épis ou en
+grains.</p>
+
+<p>Le riz croît fort abondamment sur les bords et dans les îles du Sénégal,
+sur la Gambie et dans les autres parties de la côte, surtout dans les
+lieux qui sont sujets aux inondations des rivières. Le commerce du riz
+est considérable sur les côtes voisines de Cachao, et au sud de Bissao.</p>
+
+<p>On sème le riz dans les terres basses. Il croît de la hauteur du
+froment. Du sommet de la tige il pousse d'autres petit tuyaux qui
+soutiennent les épis. Sa multiplication est si extraordinaire, qu'un
+boisseau en produit souvent jusqu'à quatre-vingts. Cependant la paresse
+des Nègres les met quelquefois dans le cas d'en manquer.</p>
+
+<p>Il n'y a point de champs ni de bois qui ne soient ornés d'une grande
+variété de fleurs sauvages, tout-à-fait différentes de celles de
+l'Europe, mais d'une beauté fort médiocre. On en distingue une qui
+ressemble, pour la <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> figure, à la belle de nuit. Elle est du
+plus beau cramoisi du monde; mais les Nègres n'ont aucun goût pour les
+fleurs. Ils ont une sorte de lis qu'ils appellent <span class="italic">bounning</span>, d'un goût
+fort âcre, dont les Anglais se servent dans leurs sauces.</p>
+
+<p>Cette vaste partie du continent de l'Afrique, qui est depuis le cap
+Blanc jusqu'à Sierra-Leone, contient des animaux de toutes les espèces,
+surtout une infinité de bêtes de proie, qui vivent en sûreté dans cette
+retraite. Donnons le premier rang au lion, puisqu'il l'a toujours
+obtenu.</p>
+
+<p>Il semble que l'Afrique soit le pays naturel de cette noble créature,
+non-seulement parce qu'il n'y a point de régions connues où les lions
+soient en si grand nombre, mais encore parce qu'ils y sont d'une taille
+et d'une fierté terribles. Cependant on remarque que ceux du mont Atlas
+n'approchent point de ceux du Sénégal et de la Gambie pour la hardiesse
+et la grosseur.</p>
+
+<p>Quelques naturalistes ont observé que la face du lion a quelque
+ressemblance avec le visage humain. Il a la tête grosse et charnue,
+couverte de longues boucles d'un crin fort rude. Son front est carré et
+comme sillonné par de profondes rides, surtout lorsqu'il est en fureur.
+Ses yeux sont vifs et perçans, ombragés d'épais sourcils qu'il fait
+mouvoir d'une manière effrayante. Il a le nez long, large et ouvert, la
+mâchoire épaisse et garnie de muscles, de <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> tendons et de nerfs
+d'une force singulière. Il a, de chaque côté, quatorze dents, quatre
+incisives, quatre de l'&oelig;il, et six molaires. Sa langue est fort
+grosse, rude et couverte de plusieurs pointes aussi dures que de la
+corne, longues de trois ou quatre lignes et tournées vers le gosier.
+Cette étrange superficie de sa langue rend ses lèchemens si dangereux,
+qu'ils écorchent aussitôt la peau; et pour peu qu'il sente le sang, il
+ne pense plus qu'à dévorer. Le domestique d'un Français ayant souffert
+qu'un lion privé, qui couchait dans la chambre de son maître, prît
+l'habitude de le caresser et de le lécher, fut averti souvent du danger
+où il s'exposait. Mais, se fiant à la douceur et à la familiarité de cet
+animal, il négligea les avertissemens. Son maître, réveillé par quelque
+bruit, jeta les yeux dans sa chambre, et ne fut pas peu effrayé de voir
+la tête de son valet entre les griffes du lion, qui avait déjà dévoré le
+corps. Il se leva aussitôt, et, gagnant son cabinet, il appela au
+secours quelques autres Français, qui tuèrent le monstre à coups de
+fusil.</p>
+
+<p>Quoique le cou du lion soit d'une bonne longueur, il est d'une raideur
+étonnante. Aristote s'est trompé lorsqu'il l'a cru composé d'un seul os;
+il consiste en plusieurs vertèbres mobiles, qui ne laissent pas d'être
+parfaitement jointes. Celui du mâle est couvert d'une longue et rude
+crinière, qui se dresse lorsqu'il est en furie. La femelle est sans
+crinière, <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> mais on la croit plus féroce encore et plus terrible
+que le mâle.</p>
+
+<p>Le lion a les jambes courtes, osseuses et fort souples. Sa marche est
+lente et majestueuse, excepté lorsqu'il poursuit sa proie, car il court
+alors avec une vitesse extraordinaire. Il a les pieds gros et larges.
+Ceux de devant sont divisés en cinq griffes bien articulées. Ceux de
+derrière en quatre, toutes armées d'ongles forts et pointus. Sa queue
+est longue, vigoureuse, couverte d'un poil rude et court jusqu'à
+l'extrémité, qui est frisée et qui se termine en touffe.</p>
+
+<p>On sait quelle est la fierté et la hardiesse de cet animal formidable.
+Son intrépidité est telle, que, soit hommes ou bêtes, il ne paraît
+jamais effrayé du nombre de ses ennemis. S'il ne pense point à
+l'attaque, il passe dédaigneusement, et continue sa marche avec lenteur.
+Si la faim le presse, il se jette indifféremment sur tout ce qui se
+présente, et la résistance ne fait qu'augmenter sa rage. Aussi est-il
+fort dangereux de le blesser sans l'abattre. Quelque inégal que puisse
+être le combat, il ne tourne jamais le dos. S'il est forcé de se
+retirer, il recule lentement, jusqu'à ce qu'il ait gagné quelque
+retraite assurée.</p>
+
+<p>Un gentilhomme florentin avait une mule si vicieuse, que non-seulement
+elle rendait peu de services, mais que, se révoltant contre les valets
+et les palefreniers, elle maltraitait des dents et des pieds tous ceux
+qui s'approchaient. <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> Son maître, après avoir employé
+inutilement toutes sortes de moyens pour la dompter, résolut de
+l'exposer aux bêtes féroces de la ménagerie du grand-duc. On lâcha un
+lion dont le rugissement aurait d'abord effrayé tout autre animal; mais
+la mule, sans paraître alarmée, se retira prudemment dans un coin de la
+cour, où elle ne pouvait être attaquée que par derrière, c'est-à-dire du
+côté de sa principale force: dans cette situation, elle attendit son
+ennemi, l'observant du coin de l'&oelig;il, et lui présentant la croupière.
+Le lion, qui parut sentir la difficulté de l'attaque, employa toute son
+adresse pour prendre ses avantages. Enfin la mule trouva le moment de
+lui lancer une si furieuse ruade, qu'elle lui brisa neuf ou dix dents
+dont on vit sauter les fragmens en l'air. Le roi des animaux s'aperçut
+qu'il n'était plus en état de combattre; il ne pensa qu'à se retirer en
+arrière jusque dans sa loge, en laissant la mule maîtresse du champ de
+bataille.</p>
+
+<p>La proie ordinaire du lion est une multitude de petits animaux, excepté
+lorsque étant pressé par la faim, il n'épargne rien. Il ne faut pas
+croire ce que dit Paul Lucas, et Labat après lui, que les lions
+respectent les femmes et prennent la fuite à leur vue. Paul Lucas
+raconte que, près de Tunis, il a vu les femmes du pays, sans autres
+armes que des bâtons et des pierres, poursuivre des lions pour leur
+faire quitter leur proie, et ces fiers animaux <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> l'abandonner
+plutôt que de se défendre: c'est une chimère. L'empire des femmes ne
+s'étend pas sur les monstres.</p>
+
+<p>Le lion supporte long-temps la soif. On prétend qu'il ne boit qu'une
+fois en trois ou quatre jours, mais qu'il boit beaucoup lorsqu'il en
+trouve l'occasion. C'est une erreur vulgaire que de le croire épouvanté
+du chant des coqs. On a vérifié au contraire qu'il fait peu d'attention
+à la volaille; mais il n'est pas moins vrai qu'il redoute les serpens.
+La ressource des Maures, lorsqu'ils sont poursuivis par un lion, est de
+prendre leur turban, et de le remuer devant eux dans la forme d'un
+serpent. Cette vue suffit pour obliger l'ennemi à précipiter sa
+retraite. Comme il arrive souvent aux mêmes peuples de rencontrer des
+lions dans leurs chasses, il est fort remarquable que leurs chevaux,
+quoique célèbres par leur vitesse, sont saisis d'une terreur si vive,
+qu'ils deviennent immobiles, et que les chiens, non moins timides, se
+tiennent rampans aux pieds de leur maître ou de son cheval. Le seul
+expédient pour les Maures est de descendre et d'abandonner une proie
+qu'ils ne peuvent défendre; mais, si le ravisseur est trop près, et
+qu'on n'ait pas le temps d'allumer du feu, seul moyen de l'effrayer, il
+ne reste qu'à se coucher par terre dans un profond silence. Le lion,
+lorsqu'il n'est pas tourmenté par la faim, passe gravement, comme s'il
+était satisfait du respect qu'on à pour sa présence.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> Le lion est d'une taille assez haute, souple et bien prise.
+Ceux d'Afrique ne sont pas moins gros qu'un cheval barbe. Quoique la
+lionne n'ait que deux mamelles, elle porte souvent quatre lionceaux, et
+quelquefois davantage. On assure qu'ils naissent les yeux ouverts.
+Lorsque les Maures en trouvent dans quelque antre, ils ne manquent
+jamais de les porter aux Européens, qui s'empressent ordinairement de
+les acheter. Si la lionne revient assez tôt pour courir après les
+ravisseurs, ils lui jettent un de ses petits; et tandis qu'elle le porte
+à sa caverne, ils ne perdent pas un moment pour s'échapper avec les
+autres.</p>
+
+<p>Nos histoires, ainsi que celles des anciens, offrent quantité d'exemples
+de la générosité et de la clémence du lion. Labat en rapporte deux qu'il
+avait appris de plusieurs témoins. Le père Joseph Colombet, religieux
+jacobin, étant dans l'esclavage à Méquinez, résolut, avec un de ses
+compagnons, de se mettre en liberté par la fuite. Comme ils
+connaissaient assez le pays, ils espéraient de pouvoir se rendre à
+Larache, place qui appartient aux Portugais sur cette côte. Ils
+trouvèrent le moyen de s'échapper, et, ne marchant que la nuit, ils se
+reposaient pendant le jour dans les bois, où ils se couvraient de
+feuilles de ronces pour se défendre de l'ardeur du soleil. Après deux
+jours de marche, ils arrivèrent près d'un étang, seule eau qu'ils
+eussent rencontrée depuis leur départ; et le premier objet <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> qui
+frappa leur vue fut un lion qui était fort près d'eux, et qui paraissait
+garder le bord de l'eau. Un moment de conseil sur un danger si pressant
+leur fit prendre le parti de se mettre à genoux devant ce terrible
+voisin, et d'une voix touchante ils lui firent le récit de leur
+infortune. Le lion parut touché de leur humiliation: il s'éloigna
+volontairement à quelque distance, et leur laissa la liberté de boire.
+Le plus hardi ne balança point à s'approcher de l'étang, où il remplit
+son flacon tandis que l'autre continuait ses prières. Ils passèrent
+ensuite à la vue du lion, sans qu'il fît le moindre mouvement pour leur
+nuire; et, le jour d'après, ils arrivèrent heureusement à Larache.</p>
+
+<p>La seconde aventure s'était passée à Florence. Un lion du grand-duc,
+étant sorti de la ménagerie, entra dans la ville, et y répandit beaucoup
+d'épouvante. Entre les fugitifs il se trouva une femme qui portait son
+enfant dans ses bras, et qui, dans l'excès de sa crainte, le laissa
+tomber; Le lion s'en saisit et paraissait prêt à le dévorer, lorsque la
+mère, transportée du plus tendre mouvement de la nature, retourna sur
+ses pas au mépris du danger, se jeta aux pieds du lion, et lui demanda
+son enfant. Il la regarda fixement: ses cris et ses pleurs semblèrent le
+toucher; enfin il mit l'enfant à terre, et se retira sans lui avoir fait
+le moindre mal. Si ces deux histoires sont vraies, comme en effet elles
+sont possibles, le malheur et le désespoir <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> ont donc une
+expression qui se fait entendre des monstres les plus farouches! Mais ce
+qu'il y a sans doute de plus admirable, c'est ce mouvement aveugle et
+sublime qui précipite la mère sur les pas de l'animal féroce devant qui
+tout fuit, cet oubli de toute raison bien au-dessus de la raison même,
+et qui fait recourir cette femme désespérée à la pitié du monstre même
+qui ne respire que la mort et le carnage. C'est bien là l'instinct des
+grandes douleurs, qui semblent toujours se persuader qu'on ne peut pas
+être inflexible.</p>
+
+<p>Les Français du fort Saint-Louis avaient une belle lionne qu'ils
+gardaient enchaînée pour l'envoyer en France. Cet animal fut atteint
+d'un mal à la mâchoire, qu'on prétend aussi dangereux pour son espèce
+que l'hydropisie de poitrine pour la race humaine. N'étant plus capable
+de manger, il fut bientôt réduit à l'extrémité, et les gens du fort, qui
+le crurent désespéré, lui ôtèrent sa chaîne et jetèrent son corps dans
+un champ voisin. Il était dans cet état, lorsque le sieur Compagnon,
+auteur du <span class="italic">Voyage de Bambouk</span>, l'aperçut à son retour de la chasse; ses
+yeux étaient fermés, sa gueule ouverte et déjà remplie de fourmis.
+Compagnon prit pitié de ce pauvre animal, et, s'imaginant lui trouver
+quelque reste de vie, il lui lava le gosier avec de l'eau, et lui fit
+avaler un peu de lait. Un remède si simple eut des effets merveilleux.
+La lionne fut rapportée au fort. On en prit tant de soin, qu'elle se
+rétablit <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> par degrés; mais, n'oubliant pas à qui elle était
+redevable d'un si grand service, elle conçut tant d'affection pour son
+bienfaiteur, qu'elle ne voulait rien prendre que de sa main; et
+lorsqu'elle fut tout-à-fait guérie, elle le suivait dans l'île avec un
+cordon au cou comme le chien le plus familier.</p>
+
+<p>Tandis que le sieur Brue était directeur de la compagnie française au
+Sénégal, on apporta dans l'île de Saint-Louis un troupeau entier de
+chèvres qu'on avait acheté des Maures. Il y avait dans le fort un beau
+lion qu'on y nourrissait soigneusement depuis plusieurs années. La vue
+de ce terrible animal inspira tant de frayeur aux chèvres, qu'elles
+prirent toutes la fuite, à la réserve d'une seule, qui, le regardant
+avec audace, fit un pas en arrière, et s'avança vers lui les cornes
+baissées. Cette attaqué fut répétée plusieurs fois. Le lion, pour éviter
+cet adversaire incommode, se mit comme un chien entre les jambes du
+directeur. Mais il pouvait y avoir dans ce mouvement plus de pitié que
+de crainte; car comment une chèvre pourrait-elle effrayer un lion?</p>
+
+<p>On nomme quelques animaux qui ne craignent pas de mesurer leurs forces
+avec lui, tels que le tigre et le sanglier. L'éléphant, quoique
+redoutable par sa grosseur, devient souvent sa proie. En 1695, dans un
+marais rempli de roseaux, proche de Maroc, on trouva un lion et un
+sanglier expirans des blessures qu'ils avaient reçues l'un de l'autre
+dans le même lieu. Les <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> roseaux étaient abattus aux environs et
+teints de leur sang.</p>
+
+<p>L'attaque du lion paraît toujours délibérée. Il ne s'avance pas
+directement vers sa proie; mais, faisant un circuit, et rampant même
+pour s'approcher, il s'élance ensuite lorsqu'il est à portée de fondre
+dessus d'un seul saut. Malgré cette férocité naturelle, les lions
+s'apprivoisent facilement dans leur jeunesse. Il s'en trouve d'aussi
+doux et d'aussi caressans que des chiens.</p>
+
+<p>Les Maures emploient la peau des lions pour faire des couvertures de
+lits. En Europe, on s'en sert pour les garnitures de selles et les
+siéges de carrosses.</p>
+
+<p>Quelques voyageurs assurent que le lion est ordinairement accompagné
+d'un autre animal qui va pour lui à la chasse, et qui lui rapporte sa
+proie. Il est du genre du chien. On le nomme aussi chakal. Il est
+très-commun entre le cap Boïador et Sierra-Leone, et en général dans
+toute l'Afrique.</p>
+
+<p>On rencontre ces animaux en grand nombre dans les dunes qui ferment et
+bordent à l'orient le désert qu'on parcourt, en voyageant par terre, du
+Sénégal à Gorie. Le chakal est plus petit que le loup; il en a la
+férocité. Rusé comme le renard, il a comme lui le museau effilé et
+pointu; et, en chassant, il aboie comme un chien. Les chakals ne
+marchent qu'en troupes nombreuses pour attaquer les b&oelig;ufs; et une
+vingtaine se réunissent pour chasser les gazelles ou les antilopes. Les
+chakals mangent <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> aussi les bêtes mortes. Leur poil est d'un
+roux sale. Ils courent fort vite.</p>
+
+<p>Un autre animal que l'on a quelquefois confondu avec le chakal, est
+l'hyène. Il est d'une férocité qui ne le cède qu'à celle de la panthère;
+il dévore tout ce qui se présente, hommes, animaux, surtout les vaches,
+les chevaux et les moutons. Au fort d'Akra, sur la côte d'Or, il vient
+pendant la nuit jusque sous les murs, y enlève des porcs, des brebis, et
+il pénètre quelquefois jusque dans l'étable. Pour détruire ces bêtes
+carnassières, on a trouvé le moyen de disposer plusieurs fusils bien
+chargés, de manière qu'une corde qui soutient une pièce de viande ne
+peut être ébranlée sans faire partir trois ou quatre coups qui mettent
+autant de balles dans la tête de l'animal. Ce piége manque rarement. En
+1700, Bosman vit une hyène, qui avait été tuée dans le même lieu, et sa
+grosseur était celle d'un mouton; mais elle avait les jambes plus
+longues et d'une épaisseur proportionnée. Son poil était court et
+marqueté, sa tête grosse et plate, avec des dents dont la moindre était
+plus grosse que le doigt; ses griffes n'étaient pas moins terribles; de
+sorte que toute sa force paraît consister dans ses griffes et ses dents.</p>
+
+<p>Un de ces animaux étant entré pendant la nuit, près d'Akra, dans la
+cabane d'un Nègre, enleva une jeune fille qu'il chargea sur son dos, en
+se servant d'une pâte pour la tenir ferme dans cette situation, tandis
+qu'il marchait légèrement sur les trois autres; mais les cris de sa
+<span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> proie ayant éveillé quelques Nègres, elle fut délivrée par
+ceux qui se hâtèrent de la secourir. On ne lui trouva qu'une petite
+meurtrissure dans l'endroit où l'hyène l'avait serrée de sa pate.</p>
+
+<p>Les tigres, ou plutôt les panthères, sur cette côte d'Afrique, sont de
+la taille d'un grand lévrier. On prétend qu'elles sont beaucoup plus
+grandes dans l'Abyssinie. Leur peau forme un spectacle agréable pour la
+variété de ses taches et de ses couleurs. Le poil en est doux et
+luisant: elles ont la tête semblable à celle du chat, les yeux jaunes et
+féroces, le regard cruel et malin, les dents fort pointues, la langue
+aussi rude qu'une pierre, et les muscles fort longs. Tous leurs
+mouvemens sont vifs et agiles comme ceux du chat. Elles ont la queue
+longue, couverte d'un poil fort court, les jambes bien proportionnées,
+souples et fortes, et les pieds armés de griffes aiguës. Elles sont
+très-voraces, et dans leur faim elles attaquent avec adresse les animaux
+beaucoup plus gros qu'eux, tels que l'éléphant et le taureau. Les Nègres
+mangent sa chair et la trouvent bonne.</p>
+
+<p>Brue, après avoir employé toutes sortes de moyens pour adoucir la
+férocité d'une panthère, qu'il avait fait élever au fort Saint-Louis,
+eut un jour la curiosité d'éprouver comment un porc serait capable de se
+défendre contre cet animal. Il en prit un des plus forts, et la panthère
+fut lâchée contre lui. Après une courte escarmouche, le porc se retira
+dans un angle des murs du fort, où son ennemi fut long-temps <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span>
+sans pouvoir prendre sur lui le moindre avantage; enfin, se trouvant
+serré de plus près, il se mit à pousser des cris si furieux, que tout le
+troupeau de porcs qu'on avait pris soin d'éloigner, accourut à ce bruit,
+sans que rien fût capable de l'arrêter; et tous ensemble ils fondirent
+si brusquement sur la panthère, qu'elle n'eut pas d'autre ressource,
+pour se mettre à couvert, que de sauter dans le fossé du fort, où les
+porcs n'osèrent la suivre.</p>
+
+<p>On a remarqué que les panthères d'Afrique n'attaquent jamais les blancs,
+c'est-à-dire les Européens, quoiqu'elles dévorent fort avidement les
+Nègres. Elles sont plus cruelles et plus voraces que les lionnes.
+Lorsqu'elles sont pressées par la faim, elles entrent dans les villages,
+elles enlèvent le premier animal qu'elles rencontrent, à la vue même des
+habitans, qu'elles dévorent quelquefois eux-mêmes. Il est difficile de
+se procurer des panthères vivantes, parce que les Nègres les tuent avec
+des flèches empoisonnées, et que dans les piéges mêmes où ils trouvent
+quelquefois le moyen de les prendre, ils ne peuvent ou n'osent s'en
+saisir qu'après les avoir tuées à coups de flèches. Une panthère
+mortellement blessée ne laisse pas de fuir avec beaucoup de vitesse, et
+n'expire ordinairement que dans sa fuite.</p>
+
+<p>Il se trouve sur la côte d'Or des panthères aussi grosses que des
+buffles. On en distingue de quatre ou cinq sortes, dont la différence
+consiste dans leur grandeur et la disposition de <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> leurs taches.
+Le nombre de ces animaux est incroyable dans cette contrée. Lorsqu'ils
+trouvent assez de bêtes pour rassasier leur faim, ils n'attaquent point
+les hommes, sans quoi le pays de la côte d'Or serait bientôt sans
+habitans. Avec cette étrange férocité, on ne laisse pas de les
+apprivoiser dans leur jeunesse, et l'on en voit d'aussi familiers que
+les chiens et les chats de l'Europe. Bosman eu vit six de cette espèce à
+Elertina; mais il observe que tôt ou tard ils reviennent à leur
+férocité, et qu'il ne faut jamais s'y fier sans précaution.</p>
+
+<p>Le chat tigre ou serval tire son nom de ses taches noires et blanches,
+qui lui donnent beaucoup de ressemblance avec le chat. Il est de la
+forme des chats d'Europe, mais trois ou quatre fois plus gros, et
+naturellement vorace. Il mange les rats, les souris, etc.; et si l'on
+excepte la grosseur, il est fort peu différent de la panthère. M. le duc
+de Choiseul en avait un enchaîné dans une de ses antichambres.</p>
+
+<p>Le léopard est agile et cruel. Cependant il n'attaque jamais les hommes,
+à moins qu'il ne se trouve dans quelque lieu si étroit, qu'il craigne de
+ne pouvoir s'échapper. Dans ces occasions, il se jette sur l'ennemi
+qu'il redoute, il lui déchire le visage avec ses griffes, et continue de
+lui arracher autant de chair qu'il en peut trouver, jusqu'à ce qu'il le
+voie mort et sans mouvement. Il porte aux chiens une haine mortelle, et
+s'expose à tout pour dévorer ceux qu'il rencontre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> Les loups ressemblent entièrement à ceux de France; mais ils
+sont un peu plus gros et beaucoup plus cruels.</p>
+
+<p>Il n'y a point de quadrupède connu qui puisse le disputer à l'éléphant
+pour la grosseur. On en trouve peu au nord du Sénégal; mais les régions
+du sud en sont remplies. Sa tête est monstrueuse, ses oreilles longues,
+larges et épaisses; ses yeux, quoique fort grands, paraissent d'une
+petitesse extrême dans cette masse d'énorme grosseur. Son nez est si
+épais et si long, qu'il touche à terre. On l'appelle <span class="italic">proboscide</span> ou
+<span class="italic">trompe</span>. Il est charnu, nerveux, creusé en forme de tuyau, flexible, et
+d'une force si singulière, qu'il lui sert à briser ou à déraciner les
+petits arbres, à rompre les branches des plus gros, et à se frayer le
+passage dans les plus épaisses forêts. Il lui sert aussi à lever de
+terre sur son dos les plus lourds fardeaux. C'est par ce canal qu'il
+respire et qu'il reçoit les odeurs. Le nez de l'éléphant va toujours en
+diminuant depuis la tête jusqu'à l'extrémité, où il se termine par un
+cartilage mobile, avec deux ouvertures qu'il ferme à son gré. Sans ce
+présent de la nature, il mourrait de faim; car il a le cou si épais et
+si raide, qu'il lui est impossible de le courber assez pour paître comme
+les autres animaux; aussi périt-il bientôt lorsqu'il est privé de cet
+utile instrument par quelque blessure. Sa bouche est placée au-dessous
+de sa trompe, dans la plus basse partie de sa tête, et semble jointe à
+sa poitrine. <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Sa langue est d'une petitesse qui n'a point de
+proportion avec la masse du corps. Il n'a dans les deux mâchoires que
+quatre dents pour broyer sa nourriture; mais la nature l'a fourni pour
+sa défense de deux autres dents qui sortent de la mâchoire supérieure,
+et qui sont longues de plusieurs pieds. Il se sert avec avantage de ces
+deux armes. Ce sont les dents qui s'achètent et qui sont mieux connues
+sous le nom d'<span class="italic">ivoire</span> ou de <span class="italic">morfil</span>. Leur grosseur est proportionnée à
+l'âge de l'animal. La partie qui touche la mâchoire est creuse; le reste
+est solide et se termine en pointe. Comme les Européens paient ces dents
+assez cher, c'est un motif qui arme continuellement les Nègres contre
+l'éléphant. Ils s'attroupent quelquefois pour cette chasse avec leurs
+flèches et leurs zagaies; mais leur méthode la plus commune est celle
+des fosses qu'ils creusent dans les bois, et qui leur réussissent
+d'autant mieux qu'on ne peut guère se tromper à la trace des éléphans.</p>
+
+<p>La chair de ces animaux est un mets délicieux pour les Nègres, surtout
+lorsqu'elle commence à se corrompre. Un bon éléphant en fournit presque
+autant que quatre ou cinq b&oelig;ufs. La mesure ordinaire de ceux
+d'Afrique est de neuf ou dix pieds de long sur onze ou douze de hauteur.
+On en distingue plusieurs sortes; mais cette différence vient moins de
+leur forme que des lieux qu'ils habitent. Les éléphans qui se retirent
+dans les cantons déserts et montagneux sont plus farouches et plus
+adroits que les autres: <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> ceux qui vivent dans les plaines sont
+moins intraitables, parce qu'ils sont accoutumés à la vue des hommes.
+Ceux du Sénégal ne s'éloignent guère des habitations et des terres
+cultivées, et seraient encore plus familiers, si les fréquentes attaques
+des Nègres ne les rendaient inquiets et défians. Cependant il n'arrive
+guère qu'ils insultent les hommes, s'ils ne sont insultés les premiers.</p>
+
+<p>Quoique la grosseur des éléphans fasse juger qu'ils doivent être pesans
+dans leur marche et dans leur course, ils marchent et courent fort
+légèrement. Leur pas ordinaire égale celui de l'homme le plus agile.
+Leur course est beaucoup plus prompte; mais il est rare de voir un
+éléphant courir. Avec un ventre pendant, un dos courbé, des jambes fort
+épaisses, et des pieds de douze ou quinze pouces de diamètre, ils ne
+peuvent aimer le mouvement. Leurs pieds sont couverts d'une peau dure et
+épaisse, qui s'étend jusqu'à l'extrémité de leurs ongles. L'éléphant
+d'Afrique est presque noir comme ceux de l'Asie. Sa peau est dure et
+ridée; avec quelques poils longs et raides, qui sont répandus par
+intervalle et sans aucune continuité; sa queue est longue et semblable à
+celle du taureau, mais nue, à l'exception de quelques poils qui se
+rassemblent à l'extrémité, et qui lui servent à se délivrer des mouches.
+Sa peau est en beaucoup d'endroits à l'épreuve de la balle. On s'est
+persuadé faussement qu'il n'a point de jointures aux pieds, et qu'il lui
+est impossible <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> par conséquent de se lever et de se coucher.
+Cette erreur vulgaire est détruite par le témoignage de tous les
+voyageurs; mais il a un défaut moins connu, qui est de se tourner
+difficilement de là droite à la gauche. Les Nègres, qui l'ont reconnu
+par des expériences fréquentes, en tirent beaucoup d'avantage pour
+l'attaquer en plein champ.</p>
+
+<p>Plusieurs naturalistes assurent que les femelles de ces animaux portent
+leurs petits dix-huit mois, d'autres trente-six; mais rien n'est plus
+incertain; et l'on ne peut espérer d'en être aisément informé, parce que
+les éléphans privés ne produisent point. D'autres assurent aussi que les
+éléphans voient et marchent aussitôt qu'ils sont nés, et que les
+femelles les nourrissent de leur lait pendant sept à huit ans; simples
+conjectures, qui n'ont aucune autorité pour fondement.</p>
+
+<p>L'éléphant a peu d'embarras pour sa nourriture; il se nourrit d'herbe
+comme les taureaux et les vaches. Si l'herbe lui manque, il mange des
+feuilles et des branches d'arbres, des roseaux, des joncs, toutes sortes
+de fruits, de grains et de légumes. Dans une faim pressante, il mange
+quelquefois de la terre et des pierres; mais on a remarqué que cette
+nourriture lui cause bientôt la mort. D'ailleurs il souffre patiemment
+la faim, et l'on assure qu'il peut passer huit ou dix jours sans aucun
+aliment. Cependant il mange beaucoup lorsqu'il est dans l'abondance,
+témoin les dommages qu'il cause <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> aux plantations des Nègres. Un
+seul de ces animaux consomme dans un jour ce qui suffirait pour nourrir
+trente hommes pendant une semaine, sans compter les ravages qu'il fait
+avec ses pieds; aussi les Nègres n'épargnent-ils rien pour les éloigner
+de leurs champs: ils y font la garde pendant le jour; ils y allument des
+feux pendant la nuit. Le tabac enivre quelquefois les éléphans, et leur
+fait faire des mouvemens fort comiques; quelquefois leur ivresse va
+jusqu'à tomber endormis. Les Nègres ne manquent point ces occasions de
+les tuer, et se vengent sur leurs cadavres de tous les maux qu'ils en
+ont reçus. Les éléphans boivent de l'eau; mais ils ne manquent jamais de
+la troubler avec les pieds comme le chameau.</p>
+
+<p>Ils ont quantité d'ennemis qui les exposent à des combats fréquens, et
+dont ils deviennent fort souvent la proie; ce sont les lions, les
+panthères et les serpens, sans compter les Nègres. Le plus redoutable
+est la panthère; elle saisit l'éléphant par la trompe et la déchire en
+pièce.</p>
+
+<p>Les éléphans s'attroupent ordinairement au nombre de cinquante ou
+soixante. On en rencontre souvent des troupeaux dans les bois; mais ils
+ne nuisent à personne lorsqu'ils ne sont point attaqués.</p>
+
+<p>Ils sont en si grand nombre au long de la Gambie, qu'on aperçoit de tous
+côtés leurs traces. Les roseaux et les bruyères où ils aiment à se
+retirer laissent voir ordinairement <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> la moitié de leurs corps à
+découvert. Les deux dents qui nous donnent l'ivoire sortent de la
+mâchoire d'en haut, quoique les peintres nous les représentent dans la
+situation opposée. C'est avec ces puissantes armes que les éléphans
+arrachent les arbres; mais il arrive aussi quelquefois qu'elles se
+brisent; de là vient qu'on trouve si souvent des fragmens d'ivoire
+dispersés dans les terres. On prétend qu'ils sont si légers à la course,
+qu'un éléphant blessé de trois coups de fusil, et qu'on trouva mort le
+jour d'après dans les bois, ne laissa pas de surpasser la vitesse des
+chevaux.</p>
+
+<p>Il ne faut jamais attaquer l'éléphant dans un lieu où il a la liberté de
+se tourner: sa trompe est terrible; et l'ennemi qu'il saisit dans sa
+fureur ne peut éviter d'être écrasé. La femelle ne porte qu'un petit à
+la fois, et le nourrit avec de l'herbe et des feuilles. Les éléphans
+entrent souvent dans les villages pendant la nuit; s'ils rencontrent
+quelques Nègres, ils ne passent pas moins tranquillement; mais, quand le
+hasard les fait heurter contre les cabanes, ils les renversent sans
+peine.</p>
+
+<p>Il est très-difficile de les blesser mortellement, à moins qu'ils ne
+soient frappés entre les yeux et les oreilles; encore la balle doit-elle
+être de fer; car la peau de l'éléphant résiste au plomb comme un mur, et
+contre l'endroit même que le fer perce, une balle de plomb tombe
+entièrement aplatie.</p>
+
+<p>Les Nègres assurent que jamais l'éléphant <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> n'insulte les
+passans dans un bois, mais que, s'il est tiré et manqué, il devient
+furieux.</p>
+
+<p>Au mois de décembre 1700, à six heures du matin, un éléphant s'approcha
+de la Mina, sur la côte d'Or, marchant à pas mesurés au long du rivage,
+sous le mont San-Iago. Quelques Nègres allèrent au-devant de lui sans
+armes pour le tromper par des apparences tranquilles. Il se laissa
+environner sans défiance, et continua de marcher au milieu d'eux. Un
+officier hollandais, qui s'était placé sur la pente du mont, le tira
+d'assez près, et le blessa au-dessus de l'&oelig;il. Cette insulte ne fit
+pas doubler le pas au fier animal. Il continua de marcher les oreilles
+levées, en paraissant faire seulement quelques menaces aux Nègres, qui
+continuaient de le suivre, mais entre les arbres qui bordaient la route.
+Il s'avança jusqu'au jardin hollandais et s'y arrêta. Le directeur
+général, accompagné d'un grand nombre de facteurs et de domestiques, se
+rendit au jardin, et le trouva au milieu des cocotiers, dont il avait
+déjà brisé neuf ou dix avec la même facilité qu'un homme aurait à
+renverser un enfant. On lui tira aussitôt plus de cent balles, qui le
+firent saigner comme un b&oelig;uf qu'on aurait égorgé. Cependant il
+demeura sur ses jambes sans s'émouvoir. La confiance qu'on prit à cette
+tranquillité coûta cher au Nègre du directeur. S'étant imaginé qu'il
+pouvait badiner avec un animal si doux, il s'approcha de lui
+par-derrière, et lui prit <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> la queue; mais l'éléphant punit sa
+hardiesse d'un coup de trompe, et, l'attirant à lui, il le foula deux ou
+trois fois sous ses pieds. Ensuite, comme s'il n'eût point été satisfait
+de cette vengeance, il lui fit dans le corps, avec ses dents, deux trous
+où le poing d'un homme aurait pu passer. Après lui avoir ôté la vie, il
+tourna la tête d'un autre côté, sans marquer d'attention pour le
+cadavre; et deux autres Nègres s'étant avancés pour l'emporter, il les
+laissa faire tranquillement.</p>
+
+<p>Il passa plus d'une heure dans le jardin, jetant les yeux sur les
+Hollandais qui étaient à couvert sous des arbres à quinze ou seize pas
+de lui. Enfin la crainte d'être forcés dans cette retraite leur fit
+prendre le parti de se retirer, heureux de n'être pas poursuivis hors du
+jardin par l'animal contre lequel ils n'auraient pu trouver la moindre
+ressource. Ils avaient à se reprocher de n'avoir point apporté d'autre
+poudre et d'autres balles que la charge de leurs fusils; mais le hasard
+conduisit l'éléphant par une autre porte qu'il renversa dans son
+passage, quoiqu'elle fût de deux rangs de briques. Il ne sortit pas
+néanmoins par l'ouverture; mais, forçant la haie du jardin, il gagna
+lentement la rivière pour laver le sang dont il était couvert, ou pour
+se rafraîchir. Ensuite retournant vers quelques arbres, il y brisa
+plusieurs tuyaux d'un aquéduc et quelques planches destinées à la
+construction d'une barque. Les Hollandais avaient <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> eu le temps
+de se rassembler avec des munitions; ils renouvelèrent leur charge, et
+le firent tomber à force de coups. Sa trompe, qui fut coupée aussitôt,
+était si dure et si épaisse, qu'il fallut plus de soixante-dix coups
+pour la séparer du corps. Cette opération dut être fort douloureuse pour
+l'éléphant; car, après avoir essuyé tant de balles sans pousser un seul
+cri, il se mit à rugir de toute sa force. On le laissa expirer sous un
+arbre où il s'était traîné avec beaucoup de peine; ce qui confirme
+l'opinion établie parmi les Nègres, que les éléphans, à l'approche de
+leur mort, se retirent, s'ils le peuvent, sous un arbre ou dans un bois.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il fut mort, les Nègres tombèrent en foule sur son cadavre,
+et coupèrent autant de chair qu'ils en purent emporter. On trouva que,
+d'un si grand nombre de coups, il en avait reçu peu de mortels. Quantité
+de balles étaient restées entre la peau et les os. On cite pourtant
+l'exemple d'un Anglais qui, tirant un éléphant de son canot sur le bord
+de la Gambie, le tua d'une seule balle de plomb; mais cet exemple rare
+prouverait seulement qu'il y a dans l'éléphant, comme dans presque tous
+les animaux, tel endroit où la blessure est facilement mortelle. Dans
+ceux que la nature a le mieux cuirassés, on peut trouver le défaut des
+armes.</p>
+
+<p>L'éléphant n'est pas moins admirable par sa docilité et son intelligence
+que par sa grosseur; <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> il vit l'espace de cent cinquante ans. Sa
+couleur s'embellit en vieillissant.</p>
+
+<p>On raconte plusieurs preuves de l'esprit des éléphans; Buffon en a réuni
+plusieurs exemples dans son <span class="italic">Histoire naturelle</span>, que l'on peut
+consulter.</p>
+
+<p>Le buffle est un autre animal des mêmes contrées: il est plus gros que
+le b&oelig;uf; son poil est noir, court et fort rude, mais si clair, qu'on
+découvre aisément la peau. Elle est brune et poreuse. La tête du buffle
+est petite à proportion du corps, maigre et pendante. Ses cornes sont
+longues, noires, courbées, avec la pointe ordinairement tournée en
+dedans; il est dangereux, surtout dans sa colère, et lorsqu'il est
+irrité par quelque insulte. Comme sa course est fort prompte, s'il
+atteint la personne qu'il poursuit, il la foule aux pieds, il l'écrase
+jusqu'à ce qu'il ne lui trouve plus de respiration. Plusieurs Nègres ont
+échappé à sa fureur en se contraignant long-temps pour retenir leur
+haleine. Il a les yeux grands et le regard terrible, les jambes courtes,
+le pied ferme; son mugissement est capable d'effrayer. Il mange peu et
+travaille beaucoup. On s'en sert en Italie pour labourer la terre et
+pour tirer les voitures. Son tempérament est si chaud, qu'au milieu de
+l'hiver il cherche l'eau et s'y plaît beaucoup. Sa chair est coriace et
+peu estimée, ce qui n'empêche pas qu'elle ne se vende dans les
+boucheries de Rome.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> Dans plusieurs parties du continent, surtout dans les bois et
+les montagnes, on voit des vaches sauvages qui craignent beaucoup
+l'approche de l'homme. Elles sont ordinairement de couleur brune, avec
+de petites cornes noires et pointues; elles multiplient prodigieusement,
+et le nombre en serait infini, si les Européens et les Nègres ne leur
+faisaient sans cesse la guerre.</p>
+
+<p>Jobson nous apprend qu'outre les buffles, on trouve une quantité de
+sangliers sur la Gambie. Leur couleur est un bleu foncé. Ils sont armés
+de larges défenses, et fournis d'une longue queue touffue, qu'ils
+tiennent presque toujours levée. Les habitans parlent beaucoup de leur
+hardiesse et de leur férocité: ils les tuent pour prendre leur peau,
+qu'ils apportent aux comptoirs anglais. Jobson en vit une de quatorze
+pieds de longueur, brune et rayée de blanc.</p>
+
+<p>On trouve sur le Sénégal et sur la Gambie de grands troupeaux de
+gazelles ou d'antilopes. Cet animal est de la taille d'un petit
+chevreuil; il a le poil court et de couleur fauve, les fesses et le
+ventre blancs, la queue courte et noire; ses cornes sont noires,
+aplaties sur les côtés, recourbées en lyre; à un pouce de la pointe,
+elles se dirigent brusquement en devant; ses jambes sont longues, fines
+et nerveuses; celles de devant sont garnies de brosses; ses yeux sont
+très-grands, entourés d'un cercle noir. Les gazelles sont farouches et
+timides; le moindre <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> bruit les met en fuite; leur, vitesse et
+leur légèreté sont sans égales. Leur chair est bonne à manger.</p>
+
+<p>Les cerfs et les biches ne sont pas moins communs dans le même pays. Ils
+viennent en troupeaux fort nombreux des régions qui sont au nord du
+Sénégal, pour chercher des pâturages au sud de cette rivière. Les Nègres
+leur font payer ce secours bien cher. Ils attendent que l'herbe commence
+à sécher, ce qui arrive au mois de mars ou d'avril; et, mettant le feu à
+ces espèces de forêts, ils contraignent tous ces animaux, dont elles
+sont remplies, de gagner le bord de la rivière pour se sauver à la nage.
+Là, d'autres Nègres les attendent en grand nombre, et ne manquent pas
+d'en faire une sanglante boucherie. Ils font sécher la chair après
+l'avoir salée, et vendent les peaux aux Européens.</p>
+
+<p>Quelques voyageurs ont prétendu que dans le voisinage du cap Vert on
+trouve un animal que les habitans nomment <span class="italic">bomba</span>, et les Européens
+<span class="italic">capiverd</span>. C'est une erreur; le <span class="italic">capiverd</span> ou <span class="italic">cabiai</span> est particulier
+à l'Amérique méridionale.</p>
+
+<p>Les singes de différentes espèces sont innombrables dans les pays
+arrosés par le Sénégal et la Gambie, jusqu'à Sierra-Leone. Ils
+paraissent en troupes de trois ou quatre mille, rassemblés chacun dans
+leur espèce. On prétend qu'ils forment des républiques où la
+subordination est fort bien observée, et qu'ils voyagent <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> en
+bon ordre sous des chefs. Ce sont ordinairement les mâles vigoureux, les
+individus les plus robustes qui sont à la tête de la troupe. On ajoute
+que les femelles portent leur petit sous le ventre, quand elle n'en ont
+qu'un; mais que, si elles en ont deux, elles chargent le second sur le
+dos; et que leur arrière-garde est toujours composée d'un certain nombre
+des plus gros. Il est certain qu'ils sont d'une hardiesse extrême.
+Jobson, voyageant sur la rivière, était surpris de leur témérité à se
+présenter sur les arbres, à secouer les branches, et à menacer les
+Anglais avec des cris confus, comme s'ils eussent été fort offensés de
+les voir. Pendant la nuit, on entendait quantité de voix qui semblaient
+parler toutes ensemble, et qu'une voix plus forte, qui prenait le
+dessus, réduisait ensuite au silence. Jobson remarqua aussi, dans
+quelques endroits fréquentés par ces animaux, une sorte d'habitations
+composées de branches entrelacées, qui pouvaient servir, du moins à les
+garantir de l'ardeur du soleil. Les Nègres mangent fort avidement la
+chair des singes. Quelques-uns de ces singes aiment beaucoup à mordre et
+à déchirer. Aussi les Nègres du Sénégal, qui voient les Français
+rechercher ces animaux, leur apportent des rats en cage, en les assurant
+qu'ils sont plus méchans encore, et qu'ils mordent mieux que les singes.</p>
+
+<p>On ne peut s'imaginer les ravages que ces pernicieux animaux causent
+dans les champs des Nègres, lorsque le millet, le riz et les <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span>
+autres grains sont dans leur maturité. Ils se joignent quarante ou
+cinquante pour entrer dans un lougan. Un des plus vieux se place en
+sentinelle au sommet de quelque arbre, tandis que les autres font la
+moisson; s'il aperçoit quelque Nègre, il se met à pousser des cris
+furieux. Toute la troupe, avertie par ce signal, se retire avec son
+butin, en sautant de branche en branche avec une merveilleuse agilité.
+Les femelles chargées de leurs petits n'en sont pas moins légères, les
+jeunes s'apprivoisent aisément. La plus sûre méthode pour les prendre,
+est de les blesser au visage, parce qu'y portant les mains dans le
+premier sentiment de la douleur, ils lâchent la branche qui les
+soutient, et tombent ordinairement au pied de l'arbre. On s'engagerait
+dans un détail infini, si l'on voulait décrire toutes les différentes
+espèces de singes qui se trouvent depuis Arguin jusqu'à Sierra-Leone.
+Leurs bandes vivent séparées dans les cantons qu'elles se sont
+appropriés. Ce sont en général des guenons, des macaques, des babouins.
+On y trouve principalement des patas, des blancs-nez, la diane, le
+mandrill, la guenon à camail, le callitriche ou singe vert; enfin on y
+voit même l'orang-outang chimpanzee, ou barris, ou quojas morrou. Ces
+espèces sont la plupart méchantes, indociles, malpropres. Plusieurs
+auteurs assurent que les plus grandes enlèvent les petites Négresses de
+huit à dix ans, en jouissent, leur donnent tous leurs soins, et en sont
+jaloux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> Il se trouve des porcs-épics et des civettes sur la Gambie, et
+ces espèces d'animaux font une guerre cruelle à la volaille. Les
+civettes sont en grand nombre entre le Sénégal et le mont Atlas, aussi
+bien que dans le royaume de Quodia, au-dessus de Sierra-Leone. La
+civette a le museau pointu, de petits yeux, de petites oreilles, des
+moustaches comme celles du chat, une peau marquetée de blanc et noir,
+entremêlée de quelques raies jaunes; une queue longue et touffue comme
+celle du renard. Elle est farouche, vorace et cruelle. Ses morsures sont
+fort dangereuses. On prend les civettes au piége et dans des trappes: on
+les garde dans des cages de bois, et pour nourriture on leur donne de la
+chair crue bien hachée.</p>
+
+<p>Le prix de cet animal consiste dans une matière épaisse et huileuse qui
+se ramasse dans une petite bourse au-dessous du ventre près de la queue.
+Cette bourse est profonde d'environ trois doigts, et large de deux et
+demi; elle contient plusieurs glandes qui renferment la matière
+odoriférante qu'on fait sortir en la pressant. Pour la tirer, on agite
+l'animal avec un bâton, jusqu'à ce qu'il se retire dans un coin de la
+cage. On lui saisit la queue, qu'on tire assez fort au travers des
+barreaux. L'animal se raidit en pressant la cage de ses deux pieds de
+derrière. On profite de cette posture pour lui passer au-dessous du
+ventre un bâton qui le rend immobile. Il est aisé alors de faire entrer
+une petite cuiller dans l'ouverture du sac, et, <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> pressant un
+peu la membrane, on en fait sortir le musc qu'il contient.</p>
+
+<p>Cette opération ne se renouvelle pas tous les jours, parce que la
+matière n'est pas assez abondante, surtout lorsque l'animal est
+renfermé. On y revient seulement une fois ou deux en trois jours, et
+l'on en tire chaque fois une dragme et demie de musc, ou deux dragmes au
+plus. Dans les premiers momens, il est d'un blanc grisâtre; mais il
+prend bientôt une couleur plus brune. L'odeur en est douce et agréable à
+quelque distance, mais trop forte de près, et capable même de nuire à la
+tête; aussi les parfumeurs sont-ils obligés de l'adoucir par des
+mélanges.</p>
+
+<p>La plus grande partie du musc vient de Hollande, et de là passe en
+France et en Angleterre. On nourrit la civette d'&oelig;ufs et de lait, ce
+qui rend le musc beaucoup plus blanc que celui d'Afrique et d'Asie, où
+elle ne vit que de chair. Au Caire, comme en Hollande, ce sont les Juifs
+qui se mêlent particulièrement de ce commerce.</p>
+
+<p>Les lièvres et les lapins des mêmes contrées ressemblent entièrement à
+ceux d'Europe, et n'y sont pas moins en abondance.</p>
+
+<p>Les Maures et les Nègres qui vivent entre le Sénégal et la Gambie sont
+fort bien pourvus de chevaux. On voit aux seigneurs du pays des barbes
+d'une beauté extraordinaire et d'un grand prix. Les Maures entendent
+parfaitement ce commerce. Au lieu d'avoine, ils nourrissent <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span>
+leurs chevaux avec de l'herbe et du maïs broyé. S'ils veulent les
+engraisser, ils réduisent le maïs en farine, dans laquelle ils mêlent du
+lait. Ils les font boire rarement. Le grand défaut de leurs chevaux est
+de n'avoir pas de bouche.</p>
+
+<p>Le Sénégal et le pays de la Gambie produisent beaucoup d'ânes. Toutes
+sortes de bestiaux y sont dans la même abondance. Les b&oelig;ufs y sont
+gros, robustes, gras et de très-bon goût; les vaches y sont petites,
+mais charnues et fortes. Elles donnent beaucoup de lait; et dans
+plusieurs cantons elles servent de monture. À Bissao, elles tiennent
+lieu de chevaux, et leur pas est fort doux.</p>
+
+<p>Les moutons sont aussi en très-grand nombre. On en distingue deux
+sortes, les uns couverts de laine, comme ceux de l'Europe, mais avec des
+queues si grosses, si grasses et si pesantes, que les bergers sont
+obligés de les soutenir sur une espèce de petit chariot, pour aider
+l'animal à marcher. Lorsqu'on les à déchargées de leur graisse
+extérieure, elles passent pour un aliment fort délicat. Les moutons de
+la seconde sorte sont revêtus de poil comme les chèvres; ils sont plus
+gros, plus forts et plus gras que les premiers. Quelques-uns ont jusqu'à
+six cornes de différentes formes. Leur chair est tendre et de bon goût.</p>
+
+<p>Les chiens sont ici fort laids, la plupart sans poil, avec des oreilles
+de renard. Ils n'aboient jamais; leur cri est un véritable hurlement, et
+les chiens étrangers qu'on amène dans le pays <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> prennent peu à
+peu la même voix. Les Nègres mangent leur chair, et la préfèrent à celle
+de tout autre animal; mais ils n'apportent aucun soin pour les faire
+multiplier.</p>
+
+<p>Le guana, qui est une espèce de lézard, est fort commun sur le Sénégal
+et la Gambie. Il ressemble au crocodile; mais il est beaucoup plus
+petit, et sa grandeur est rarement de plus d'une aune. Les Nègres le
+mangent. Plusieurs Européens, qui en ont fait l'essai, le trouvent aussi
+bon que le lapin. Barbot rapporte que non-seulement cet animal fréquente
+les combets ou huttes des Nègres, mais qu'il leur est fort incommode
+pendant la nuit, et que, dans leur sommeil, il prend plaisir à leur
+passer sur le visage. On prétend que sa morsure est dangereuse, non
+qu'il ait une qualité venimeuse, mais parce que l'animal ne quitte
+jamais prise jusqu'à la mort, et qu'il n'est pas aisé de le tuer par les
+moyens ordinaires. Cependant l'expérience en a fait découvrir un qui est
+facile et sans danger. Il suffit de lui enfoncer dans les narines un
+tuyau de paille. On en voit sortir quelques gouttes de sang, et
+l'animal, levant la mâchoire d'en haut, expire aussitôt. Ses pieds sont
+armés de cinq griffes aiguës, qui lui servent à grimper sur les arbres
+avec une agilité surprenante. S'il est attaqué, il se défend avec sa
+queue. Quand sa chair est bien préparée, on ne la distinguerait pas de
+celle d'un poulet, ni pour la couleur ni pour le goût. Les Nègres le
+surprennent lorsqu'il est <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> endormi sur quelque branche d'arbre,
+et s'en saisissent avec un lacet qu'ils attachent au bout d'une gaule.</p>
+
+<p>On trouve des caméléons dans les pays qui bordent le Sénégal et la
+Gambie: cet animal, qui est une espèce de lézard, se nourrit de mouches
+et d'insectes. Les anciens naturalistes le faisaient vivre de l'air. Il
+darde une langue de sept à huit pouces, c'est-à-dire de la longueur de
+son corps. Elle est couverte d'une matière glutineuse qui arrête tout ce
+qui la touche. Lorsqu'il est endormi, il paraît presque toujours d'un
+jaune luisant. Il a les yeux très-beaux, et placés de manière que de
+l'un il peut regarder en haut, et de l'autre en bas. Les caméléons
+ordinaires ne sont pas plus gros que la grenouille; et sont généralement
+couleur de souris; mais il y en a de beaucoup plus gros.</p>
+
+<p>De Bruyn, dans ses voyages au Levant, a donné la plus parfaite
+description qu'on ait encore vue du caméléon, avec une figure de la même
+exactitude. Il trouva l'occasion à Smyrne de se procurer quelques-uns de
+ces animaux; et, voulant découvrir combien de temps ils peuvent vivre,
+il en gardait soigneusement quatre dans une cage. Quelquefois il leur
+laissait la liberté de courir dans sa chambre et dans la grande salle de
+la maison qu'il habitait. La fraîcheur du vent de mer semblait leur
+donner plus de vivacité. Ils ouvraient la bouche pour recevoir l'air
+frais. Jamais de Bruyn ne les vit <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> boire ni manger, à la
+réserve de quelques mouches, qu'ils semblaient avaler avec plaisir. Dans
+l'espace d'une demi-heure, il voyait leur couleur changer trois ou
+quatre fois, sans aucune cause extraordinaire à laquelle il pût
+attribuer cet effet. Leur couleur habituelle est le gris, ou plutôt un
+souris pâle; mais les changemens les plus fréquens sont en un beau vert
+tacheté de jaune. Quelquefois le caméléon est marqué de brun sur tout le
+corps et sur la queue. D'autres fois, c'est de brun qu'il paraît
+entièrement couvert. Sa peau est fort mince, et probablement
+transparente; mais c'est une erreur de s'imaginer qu'il prenne toutes
+les couleurs qui se trouvent près de lui. Il y a des couleurs qu'il ne
+prend jamais, telles que le rouge. Cependant de Bruyn confesse qu'il lui
+a vu quelquefois recevoir la teinture des objets les plus proches. Il
+lui fut impossible de conserver plus de cinq mois en vie ceux dont il
+voulait éprouver la durée. La plupart moururent dès le quatrième mois.</p>
+
+<p>Si le caméléon descend de quelque hauteur, il avance fort soigneusement
+un pied après l'autre, en s'attachant de sa queue à tout ce qu'il
+rencontre en chemin. Il se soutient de cette manière aussi long-temps
+qu'il trouve quelque assistance; mais, lorsqu'elle lui manque, il tombe
+aussitôt à plat. Sa marche est fort lente.</p>
+
+<p>Bosman trouva de la différence entre les caméléons de Smyrne et ceux de
+Guinée. Dans le <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> second de ces deux pays, ils vivent autant
+d'années que de mois dans le premier. À la vérité, ceux qui lui
+servirent à vérifier cette expérience étaient souvent mis dans le jardin
+sur un arbre, où ils demeuraient quelque temps à l'air. On sait
+d'ailleurs qu'on en a apporté de vivans en Europe.</p>
+
+<p>Le même auteur ajoute, sur ses propres observations, que tous les
+animaux ovipares, tels que le lézard, le caméléon, le guana, les serpens
+et les tortues, n'ont pas leurs &oelig;ufs couverts d'une écaille, mais
+d'une peau épaisse et pliable.</p>
+
+<p>Les insectes sont en fort grand nombre dans tous les cantons de
+l'Afrique. Des armées de sauterelles infestent souvent l'intérieur des
+terres, obscurcissent l'air dans leur passage, et détruisent tout ce
+qu'il y a de verdure dans les lieux où elles s'arrêtent, sans laisser
+une seule feuille aux arbres. Elles sont ordinairement de la grosseur du
+doigt, mais plus longues, et leurs dents sont fort pointues. Leur peau
+est rouge et jaune, quelquefois tout-à-fait verte. Les Maures et les
+Nègres s'en nourrissent: mais cet aliment ne les dédommage pas de la
+famine qu'elles apportent souvent dans les pays qu'elles ravagent.</p>
+
+<p>On voit quantité de mouches d'une forme extraordinaire. Dans la saison
+des pluies, il en naît des multitudes que les Nègres nomment <span class="italic">ghetle</span>.
+Elle ont la tête grosse et large, sans aucune apparence de bouche. Les
+Nègres les mangent, car les Nègres mangent tout.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> Les pays qui bordent la Gambie sont infestés d'une sorte de
+punaises qui causent de grands ravages. On n'est pas moins incommodé
+d'une prodigieuse multitude de fourmis blanches, qui se répandent par
+des voies singulières. Elles s'ouvrent sous terre une route
+imperceptible et voûtée avec beaucoup d'art, par laquelle des légions
+entières se rendent en fort peu de temps au lieu qui renferme leur
+proie. Il ne leur faut que douze heures pour faire un conduit de cinq ou
+six toises de longueur. Elles dévorent particulièrement les draps et les
+étoffes; mais les tables et les coffres ne sont pas plus à l'épreuve de
+leurs dents; et ce qu'on aurait peine à croire, si on ne le vérifiait
+tous les jours, elles trouvent le moyen de ronger l'intérieur du bois
+sans en altérer la superficie: de sorte que l'&oelig;il est trompé aux
+apparences. Le soleil est leur ennemi. Non-seulement elles fuient sa
+lumière, mais elles meurent lorsqu'elles y sont exposées trop
+long-temps. La nuit leur rend toute leur force. Les Européens, pour
+conserver leurs meubles, sont obligés de les élever sur des piédestaux,
+de les enduire de goudron, et de les faire souvent changer de place.</p>
+
+<p>Il y a dans les bois une grosse mouche verte dont l'aiguillon tire du
+sang comme une lancette. Mais la plus grande peste du pays est une
+espèce de cousins, que les Portugais nomment <span class="italic">mousquites</span>, qui se
+répandent dans l'air à millions vers le coucher du soleil. Les Nègres
+sont <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> obligés d'entretenir constamment du feu dans leurs
+huttes, pour chasser ces incommodes animaux par la fumée.</p>
+
+<p>Les bois sont remplis de termès, sorte de fourmis d'une grosseur
+extraordinaire. Elles bâtissent leurs nids ou leurs ruches de terre
+grasse en forme pyramidale, les élèvent à la hauteur de six ou sept
+pieds, et les rendent aussi fermes qu'un mur de plâtre. Ces animaux sont
+blancs; ils ont le mouvement fort vif: leur grosseur ordinaire est celle
+d'un grain d'avoine, et leur longueur à proportion. La plupart de leurs
+édifices ont quatorze ou quinze pieds de circonférence, avec une seule
+entrée, qui est à peu près au tiers de sa hauteur. La route pour y
+monter est tortueuse. À quelque distance, on les prend pour de petites
+cabanes de Nègres. Sur le Sénégal il se trouve de petites fourmis
+rouges, d'une nature fort venimeuse.</p>
+
+<p>Il n'y a point de pays, surtout vers la Gambie, qui ne soit peuplé
+d'abeilles. Aussi le commerce de la cire est-il considérable parmi les
+Nègres. Ils nomment <span class="italic">komobasses</span> les mouches qui produisent le miel. Ces
+petits animaux habitent le creux des arbres et s'effraient peu de
+l'approche des hommes.</p>
+
+<p>Moore dit que les Mandingues, sur la Gambie, ont des ruches de paille
+comme celles d'Angleterre; qu'ils y mettent un fond de planches, et
+qu'ils les attachent aux branches des arbres. Lorsqu'ils veulent
+recueillir ce qu'elles contiennent, ils étouffent les abeilles,
+<span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> ils prennent les rayons, les pressent pour en tirer le miel,
+dont ils font une sorte de vin; font bouillir la cire, et la coulent
+pour en faire des pains, qui pèsent ordinairement depuis vingt jusqu'à
+cent vingt livres. C'est le pays de Cachao qui en produit la plus grande
+quantité. Ces Mandingues, étouffant les abeilles dont ils recueillent la
+cire, sont l'image des mauvais rois.</p>
+
+<p>Les grenouilles de la Gambie sont beaucoup plus grosses que celles
+d'Angleterre. Dans la saison des pluies, elles font, pendant la nuit, un
+bruit qui, dans l'éloignement, ressemble à celui d'une meute de chiens.
+On trouve dans les mêmes lieux des scorpions fort gros, dont la blessure
+est mortelle, si le remède est différé. En 1733, Moore vit à Brouko un
+scorpion long de douze pouces.</p>
+
+<p>Entre plusieurs espèces de serpens, il y en a dont la morsure est sans
+remède: ce ne sont pas les plus gros qui sont les plus dangereux. Dans
+le royaume de Cayor, ils vivent si familièrement parmi les Nègres, que,
+sans nuire même aux enfans, ils viennent à la chasse des rats et des
+poulets jusque dans les rues. S'il arrive qu'un Nègre soit mordu, un peu
+de poudre à tirer, brûlée aussitôt sur la blessure, est un remède qui
+réussit toujours. On voit des serpens de quinze ou vingt pieds de
+longueur, et d'un pied et demi de diamètre. Il y en a de si verts, qu'il
+est impossible de les distinguer de l'herbe. D'autres sont tout-à-fait
+<span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> noirs; ils passent pour les plus venimeux. On en trouve de
+marquetés. Les Nègres assurent qu'il y en a de rouges dont la blessure
+est mortelle. La nation des Sérères les mange avec quelques précautions.
+Les aigles en font aussi leur proie. Sur la rivière de Courbali, on voit
+des serpens de trente pieds, qui avalent un b&oelig;uf entier. On les
+décrira plus bas. Les Nègres de la Gambie parlent de quelques serpens
+qui ont une crête sur la tête, et qui chantent comme le coq; d'autres,
+suivant eux, ont deux têtes qui sortent du même cou; mais Moore, en
+décrivant ces animaux, confesse qu'il n'en parle que sur le témoignage
+d'autrui.</p>
+
+<p>Les chenilles du pays sont aussi grandes que la main, d'une figure
+extrêmement hideuse. On y voit deux sortes de vers, également
+incommodes. Les premiers se nomment chiques, et pénètrent ou
+s'engendrent dans les mains et dans la plante des pieds. S'ils y font
+une fois des &oelig;ufs, il devient impossible de les extirper. Les autres
+sont produits par le mauvais air, et se logent dans la chair, en divers
+endroits du corps. Ils y acquièrent souvent jusqu'à cinq pieds de
+longueur. Nous en avons déjà parlé.</p>
+
+<p>L'air, quoique sujet à des chaleurs si excessives, et troublé par tant
+de révolutions, n'a pas moins d'habitans en Afrique que la terre et les
+rivières. Il n'y a point de pays où les oiseaux soient en plus grand
+nombre ni dans <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> une plus grande variété. On a déjà décrit
+l'autruche, la spatule, le flamant, le calao, à l'occasion des cantons
+où chacune de ces espèces se trouve plus particulièrement. Il reste à
+parler de ceux qui sont communs à toutes les parties de cette division,
+et qu'on n'a fait que nommer sans aucune description.</p>
+
+<p>Celui qui se présente le premier est le pélican, oiseau assez commun sur
+les bords du Sénégal et de la Gambie. C'est l'<span class="italic">onocrotalus</span> des anciens.
+Les Français du Sénégal lui ont donné le nom de <span class="italic">grand gosier</span>. Il a la
+forme, la grosseur et le port d'une grosse oie, avec les jambes aussi
+courtes. Ce qui le distingue le plus est un sac qu'il a sous le cou.
+Lorsque ce sac est vide, à peine s'aperçoit-il; mais, lorsque l'animal a
+mangé beaucoup de poissons, il s'enfle d'une manière surprenante, et
+l'on aurait peine à croire la quantité d'alimens qu'il contient. La
+méthode du pélican est de commencer d'abord par la pêche. Il remplit son
+sac du poisson qu'il a pris; et, se retirant, il le mange à loisir.
+Quelques voyageurs prétendent que ce sac, bien étendu, peut contenir un
+seau d'eau. Le Maire lui donne le nom de <span class="italic">jabot</span>, et raconte que le
+pélican avale des poissons entiers de la grosseur d'une carpe moyenne.</p>
+
+<p>On trouve de tous les côtés des faucons aussi gros que nos gerfauts, qui
+sont capables, suivant le récit des Nègres, de tuer un daim en
+s'attachant sur sa tête, et le battant <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> de leurs ailes jusqu'à
+ce que les forces lui manquent. On voit aussi une sorte d'aigles
+bâtards, et plusieurs espèces de milans et de buzes. La peau d'une
+espèce particulière de buze jette une odeur de musc comme celle du
+crocodile.</p>
+
+<p>Vers le Sénégal, on donne le nom d'<span class="italic">autruche volante</span> à l'outarde. Cet
+oiseau est de la taille d'un coq d'Inde; ses jambes et son cou
+ressemblent à ceux de l'autruche. Sa tête est grosse et ronde, son bec
+court, épais, fort. Il est couvert de plumes brunes et blanches; ses
+ailes sont larges et fermes. Il a quelque peine à prendre l'essor; mais,
+lorsqu'une fois il s'élève, il vole fort haut et fort long-temps.</p>
+
+<p>Près de Boucar, sur le Sénégal, on voit l'oiseau royal qui se nomme en
+anglais <span class="italic">comb bird</span>, ou le peigné. Il est de la grosseur d'un coq
+d'Inde; son plumage est gris, rayé de noir et de blanc. Il a de fort
+longues jambes; sa hauteur est de quatre pieds. Il se nourrit de
+poissons. Il marche aussi gravement que les Espagnols, en levant
+pompeusement sa tête, qui est couverte, au lieu de plumes, d'une sorte
+de poil doux de la longueur de quatre ou cinq doigts. Cette chevelure
+descend des deux côtes; la pointe en est frisée; ce qui a fait donner le
+nom de <span class="italic">peigné</span> à l'animal: mais sa plus grande beauté est dans sa
+queue, qui ressemble à celle d'un coq d'Inde. La partie supérieure est
+d'un noir de jais fort brillant, et le bas aussi blanc que l'ivoire. On
+en fait des éventails naturels.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> On trouve deux sortes de perroquets, les uns petits,
+tout-à-fait verts; les autres beaucoup plus gros, avec la tête grise, le
+ventre jaune, les ailes vertes, et le dos mêlé de gris et de jaune:
+ceux-ci n'apprennent jamais à parler; mais les petits ont l'organe clair
+et agréable, et prononcent distinctement tout ce qu'on prend la peine de
+leur répéter.</p>
+
+<p>On trouve au long de la rivière le héron nain, que les Français nomment
+<span class="italic">l'aigrette</span>.</p>
+
+<p>La <span class="italic">nonette</span> est un oiseau blanc et noir. Il a la tête revêtue d'une
+touffe de plumes qui a l'apparence d'un voile; sa taille est celle d'un
+aigle; il se nourrit de poissons; il fréquente les bois, et s'apprivoise
+difficilement.</p>
+
+<p>Les cormorans et les vautours sont semblables à ceux de l'Europe. Entre
+ces derniers, il s'en trouve d'aussi gros que les aigles; ils dévorent
+les enfans, lorsqu'ils peuvent les surprendre à l'écart.</p>
+
+<p>Près du désert, au long du Sénégal, on trouve un oiseau de proie de
+l'espèce du milan, auquel les Français ont donné le nom d'<span class="italic">écouffe</span>.
+C'est une espèce d'aigle bâtard, de la forme et de la hauteur d'un coq
+ordinaire; sa couleur est brune, avec quelques plumes noires aux ailes
+et à la queue; il a le vol rapide, les serres grosses et fortes, le bec
+courbé, l'&oelig;il hagard et le cri fort aigu. Sa proie ordinaire est le
+serpent, les rats et les oiseaux; mais tout convient à sa faim
+dévorante: il n'est point épouvanté des armes à <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> feu. La chair
+cuite ou crue le tente si vivement, qu'il enlève les morceaux aux
+matelots dans le temps qu'ils les portent à la bouche.</p>
+
+<p>La <span class="italic">demoiselle de Numidie</span> est de la taille du coq d'Inde: son plumage
+au dos et sur le ventre est d'un violet foncé, et variable comme le
+tabis, suivant les différentes réflexions de la lumière; il paraît
+quelquefois d'un noir luisant, quelquefois d'un violet clair ou pourpre,
+et comme doré. Froger dit que les plumes de la queue de cet oiseau sont
+d'un violet ordinaire, et que sur la tête il a deux touffes, l'une sur
+le devant, d'un beau noir, l'autre couleur aurore ou de flamme: ses
+jambes et son bec sont assez longs, et sa marche est fort grave; il aime
+la solitude et fait une guerre mortelle à la volaille. Sa chair est
+nourrissante et de bon goût. Cet oiseau, suivant la description que
+l'académie royale des sciences de Paris en a donnée sous le nom de
+<span class="italic">demoiselle de Numidie</span>, est remarquable par sa démarche et ses
+mouvemens, qui semblent imités de ceux des femmes, et par la beauté de
+son plumage. On l'a désigné improprement par le nom de paon d'Afrique ou
+de Guinée.</p>
+
+<p>On a vu plusieurs de ces oiseaux dans le parc de Versailles, où l'on
+admirait leur figure, leur contenance et leurs mouvemens. On prétendait
+trouver dans leurs sauts beaucoup de ressemblance avec la danse
+bohémienne. Il semble qu'ils s'applaudissent d'être regardés, et que le
+nombre des spectateurs <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> anime leurs chants et leurs danses.</p>
+
+<p>Dans l'île de Bifèche, près de l'embouchure du Sénégal, on trouve un
+grand nombre d'oiseaux que les Français appellent pique-b&oelig;ufs, de la
+grosseur d'un merle, noirs comme lui, avec un bec dur et pointu. Cet
+oiseau s'attache sur le dos des bestiaux, dans les endroits où leur
+queue ne peut le toucher, et de son bec il leur perce la peau pour sucer
+leur sang. Si les bergers et les pâtres ne veillent pas soigneusement à
+le chasser, il est capable à la fin de tuer l'animal le plus vigoureux.</p>
+
+<p>L'oiseau qui porte le nom de <span class="italic">quatre-ailes</span> le tire moins du nombre de
+ses ailes, puisqu'il n'en a que deux, que de la disposition de ses
+plumes. Mais Jobson en vit un qui a réellement quatre ailes distinctes
+et séparées. Cet oiseau ne paraît jamais plus d'une heure avant la nuit.
+Ses deux premières ailes sont les plus grandes, les deux autres en sont
+à quelque distance; de sorte que le corps se trouve placé entre les deux
+paires.</p>
+
+<p>Brue remarqua dans le même pays un oiseau d'une espèce extraordinaire.
+Il est plus gros que le merle: son plumage est d'un bleu céleste fort
+luisant; sa queue grosse et longue d'environ quinze pouces: il la
+déploie quelquefois comme le paon. Un poids si peu proportionné à sa
+grosseur rend son vol lent et difficile. Il a la tête bien faite et les
+yeux fort vifs: son bec est entouré d'un cercle jaune. Cet oiseau est
+fort rare.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> Près de la rivière de Paska, au sud de la Gambie, on voit une
+sorte d'oiseau à gros bec, qui ressemble beaucoup au merle. Sa chair est
+fort bonne; son cri est remarquable par la répétition qu'il fait de la
+syllabe <span class="italic">ha</span>, <span class="italic">ha</span>, avec une articulation si nette et si distincte,
+qu'on prendrait sa voix pour celle d'un homme.</p>
+
+<p>Le kourbalos ou martin-pêcheur se nourrit de poisson. Il est de la
+taille du moineau, et son plumage est fort varié; il a le bec aussi long
+que le corps entier, fort et pointu, armé au dedans de petites dents qui
+ont la forme d'une scie; il se balance dans l'air et sur la surface de
+l'eau avec un mouvement si vif et si animé, que les yeux en sont
+éblouis. Les deux bords du Sénégal en sont remplis, surtout vers l'île
+au Morfil, où il s'en trouve des millions. Leurs nids sont en si grand
+nombre sur les arbres, que les Nègres leur donnent le nom de villages.
+Il y a quelque chose de fort curieux dans la mécanique de ces nids. Leur
+figure est oblongue comme celle d'une poire; leur couleur est grise; ils
+sont composés d'une terre dure, mêlée de plumes, de mousse et de paille,
+si bien entrelacés, que la pluie n'y trouve aucun passage; ils sont si
+forts, qu'étant agités par le vent, ils s'entre-heurtent sans se briser;
+car ils sont suspendus par un long fil à l'extrémité des branches qui
+donnent sur la rivière. À quelque distance, il n'y a personne qui ne les
+prît pour le fruit de l'arbre. Ils n'ont qu'une petite ouverture,
+<span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> qui est toujours tournée à l'est, et dont la disposition ne
+laisse point de passage à la pluie. Les kourbalos sont en sûreté dans
+ces nids contre les surprises des singes, leurs ennemis, qui n'osent se
+risquer sur des branches si faibles et si mobiles, et contre les
+attaques des serpens.</p>
+
+<p>Il y a sur la Gambie une sorte de chouettes que les Nègres croient
+sorcières, et pour lesquelles ils ont tant d'aversion, que, s'il en
+paraît une dans le village, tous les habitans prennent l'alarme et lui
+donnent la chasse.</p>
+
+<p>Jobson parle du ouake, oiseau qu'on nomme ainsi parce qu'il exprime ce
+bruit en volant. Il aime les champs semés de riz, mais c'est pour y
+causer beaucoup de ravage. Il est gros, et d'un fort beau plumage. On
+admire surtout la forme de sa tête, et la belle touffe qui lui sert de
+couronne. En Angleterre, elle fait quelquefois la parure des plus grands
+seigneurs. Il est de la taille du paon: son plumage a la douceur du
+velours.</p>
+
+<p>Le plus grand oiseau de ces contrées, si l'on en croit Jobson, se nomme
+la cigogne d'Afrique; mais il ne tire cet avantage que de son cou et de
+ses jambes, qui le rendent plus grand qu'un homme: son corps a la
+grosseur d'un agneau.</p>
+
+<p>Les pintades, les perdrix et les cailles sont très-nombreuses. Ces
+dernières sont aussi grosses que les bécasses d'Europe. Jobson suppose
+qu'elles sont de l'espèce de celles qui tombèrent <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> dans le
+désert pour la nourriture des Israélites.</p>
+
+<p>Enfin on voit une infinité de petits oiseaux dont la couleur est
+charmante et le chant délicieux; il en est un qui n'a, dit-on, pour
+jambes, comme l'oiseau d'Arabie, que deux filets, par lesquels il
+s'attache aux arbres, la tête pendante, et le corps sans mouvement: sa
+couleur est si pâle et si semblable à la feuille morte, qu'il est fort
+difficile à distinguer dans le repos. On a fait le même conte sur
+l'oiseau de paradis.</p>
+
+<p>Le marsouin d'Afrique est de la grosseur du requin; on vante la bonté de
+sa chair: on en fait du lard, mais d'assez mauvais goût.</p>
+
+<p>Les baleines sont d'une grandeur prodigieuse dans toutes leurs
+dimensions; elles paraissent quelquefois plus grosses qu'un bâtiment de
+vingt-six tonneaux: cependant on n'a point d'exemple qu'elles aient
+jamais renversé un vaisseau, ni même une barque ou une chaloupe; mais,
+pour les nacelles des pêcheurs, on n'y est point avec la même sûreté.</p>
+
+<p>Le souffleur ou cachalot a beaucoup de ressemblance avec la baleine,
+mais il est beaucoup plus petit; s'il lance de l'eau comme la baleine,
+c'est par un seul passage qui est au-dessus du museau, au lieu que la
+baleine en a deux.</p>
+
+<p>Les requins, que les Portugais nomment <span class="italic">tuberones</span>, paraissent
+ordinairement dans les temps calmes. Ils nagent lentement à l'aide
+<span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> d'une haute nageoire qu'ils ont sur la tête; leur principale
+force consiste dans leur queue, avec laquelle ils frappent violemment;
+et dans leurs scies tranchantes (car on ne peut donner d'autre nom à
+leurs dents) qui coupent la jambe ou le bras d'un homme aussi nettement
+que la meilleure hache. Ces terribles animaux sont toujours affamés. Ils
+avalent tout ce qui se présente; de sorte qu'on leur a trouvé souvent
+des crochets et d'autres instrumens de fer dans les entrailles. Leur
+chair est coriace et de mauvais goût.</p>
+
+<p>On regarde le requin comme le plus vorace de tous les animaux de mer.
+Labat paraît persuadé que c'est un véritable chien de mer, qui ne
+diffère de ceux des mers de l'Europe que par la grandeur. On en a vu sur
+les côtes d'Afrique, où il est fort commun, et même dans les rivières,
+de la longueur de vingt-cinq pieds et de quatre pieds de diamètre,
+couverts d'une peau forte et rude. Le requin a la tête longue, les yeux
+grands, ronds, fort ouverts et d'un rouge enflammé; la gueule large,
+armée de trois rangées de dents à chaque mâchoire. Elles sont toutes si
+courtes, si serrées et si fermes, que rien ne peut leur résister.
+Heureusement cette affreuse gueule est presque éloignée d'un pied de
+l'extrémité du museau, de sorte que le monstre pousse d'abord sa proie
+devant lui avant de la mordre. Il la poursuit avec tant d'avidité, qu'il
+s'élance quelquefois jusque sur le sable. Sans la difficulté qu'il a
+pour avaler, <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> il dépeuplerait l'Océan. Avec quelque légèreté
+qu'il se tourne, il donne le temps aux autres poissons de s'échapper.
+Les Nègres prennent ce moment pour le frapper. Ils plongent sous lui, et
+lui ouvrent le ventre. Il est d'ailleurs assez facile à tromper, parce
+que sa voracité lui fait saisir toutes sortes d'amorces. On le prend
+ordinairement avec un crochet attaché au bout d'une chaîne, auquel on
+lie un morceau de lard ou d'autre viande.</p>
+
+<p>Il est fort dangereux de se baigner dans les rivières qui portent des
+requins. En 1731, une petite esclave de James-Fort, sur la Gambie, fut
+emportée tandis qu'elle était à se laver les pieds. Une barque remontant
+la même rivière en 1731, il y eut un requin assez affamé pour s'en
+approcher, malgré le bruit qui s'y faisait, et pour se saisir d'une rame
+qu'il brisa d'un seul coup de dents.</p>
+
+<p>Sur la côte de Juida, où la mer est toujours fort grosse, un canot fut
+renversé en allant au rivage avec quelques marchandises. Un des matelots
+fut saisi par un requin, et la violence des flots les jeta tous deux sur
+le sable; mais le monstre, sans lâcher un moment sa proie, attendit le
+retour de la vague, et regagna la mer avec le matelot qu'il emporta.</p>
+
+<p>Si quelqu'un a le malheur de tomber dans la mer, il faut désespérer de
+le revoir, à moins qu'alors il ne se trouve point de requin aux environs
+du vaisseau ce qui est extrêmement rare. Si l'on jette un cadavre dans
+la mer, on voit <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> avec horreur quatre ou cinq de ces affreux
+animaux qui se lancent vers le fond pour saisir le corps, ou qui, le
+prenant dans sa chute, le déchirent en un instant. Chaque morsure sépare
+un bras ou une jambe du tronc; tout est dévoré, dit-on, en moins de
+temps qu'il ne faut pour compter vingt. Si quelque requin arrive trop
+tard pour avoir part à la proie, il semble prêt à dévorer les autres;
+car ils s'attaquent entre eux avec une violence incroyable; on leur voit
+lever la tête et la moitié du corps hors de l'eau, et se porter des
+coups si terribles, qu'ils font trembler la mer. Lorsqu'un requin est
+pris et tiré à bord, il n'y a point de matelot assez hardi pour s'en
+approcher. Outre ses morsures, qui enlèvent toujours quelque partie du
+corps, les coups de sa queue sont si redoutables, qu'ils brisent la
+jambe, le bras ou tout autre membre à ceux qui ne se hâtent pas de les
+éviter.</p>
+
+<p>Ce qui paraît difficile à accorder avec tant de voracité, c'est ce que
+les voyageurs disent du requin, qu'il est ordinairement environné d'une
+multitude de petits poissons qui ont la gueule et la tête plate. Ils
+s'attachent au corps du monstre; et lorsqu'il s'est saisi de quelque
+proie, ils se rassemblent autour de lui pour en manger leur part, sans
+qu'il fasse aucun mouvement pour les chasser.</p>
+
+<p>On compte dans ce cortége du requin un petit poisson de la grandeur du
+hareng, qui se nomme <span class="italic">le pilote</span>, et qui entre librement dans sa gueule,
+en sort de même, et s'attache à <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> son dos sans que le monstre
+lui nuise jamais.</p>
+
+<p>La vache de mer, que les Espagnols appellent <span class="italic">manati</span>, et les Français
+lamentin, est ordinairement longue de seize ou dix-huit pieds sur quatre
+ou cinq de diamètre. Le lamentin aime l'eau fraîche. Aussi ne
+s'éloigne-t-il guère des côtes. Comme il s'endort quelquefois la gueule
+ouverte au-dessus de l'eau, les pécheurs nègres le surprennent dans
+cette situation, et lui font perdre tant de sang, qu'il leur devient
+aisé de le tirer au rivage. La chair de ces animaux est si délicate,
+qu'elle est comparable au veau de rivière.</p>
+
+<p>On trouve sur les côtes un poisson dont la mâchoire d'en haut s'avance
+de la longueur de quatre pieds avec des pointes aiguës, rangées de
+chaque côté à des distances égales. C'est la scie, l'ennemi déclaré de
+la baleine, qu'elle blesse quelquefois si dangereusement, que celle-ci
+fuit jusqu'au rivage, où elle, expire après avoir perdu tout son sang.
+On nomme aussi ce poisson <span class="italic">l'espadon</span>, <span class="italic">l'épée</span>, ou <span class="italic">l'empereur</span>.</p>
+
+<p>Ce nom convient mieux à d'autres animaux marins dont la tête est armée
+aussi d'un os fort long, mais uni et pointu, qui ressemble à la corne
+fabuleuse de la licorne. Les gens de mer l'appellent <span class="italic">sponton</span>. Il est
+capable de percer un bâtiment et d'y faire une voie d'eau; mais il y
+brise quelquefois son os, qui sert de cheville pour boucher le trou.</p>
+
+<p>Les <span class="italic">vieilles</span>, grande espèce de morues, sont <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> d'une singulière
+abondance au long de cette côte occidentale, surtout près du cap Blanc
+et de la baie d'Arguin. Il s'en trouve qui pèsent jusqu'à deux cents
+livres. La chair en est blanche, tendre, grasse, ferme, et se détache en
+flocons. La peau est grise, épaisse, grasse, couverte de petites
+écailles. C'est un poisson fort vorace, et que son avidité fait prendre
+aisément. Comme il a beaucoup de force, il fait des mouvemens prodigieux
+pour s'échapper.</p>
+
+<p>De tous les animaux qui nagent, il n'y en a point d'une espèce plus
+surprenante que la torpille (<span class="italic">numbfish</span> en anglais), poisson qui a la
+vertu d'engourdir, Kolbe, qui lui donne le nom de <span class="italic">crampe</span>, vérifia par
+sa propre expérience ce qu'on lit dans plusieurs auteurs, qu'en touchant
+la torpille avec le pied ou la main, ou seulement avec un bâton, le
+membre qui prend cette espèce de communication avec l'animal s'engourdit
+tellement, qu'il devient immobile, et qu'en même temps on ressent
+quelque douleur dans toutes les autres parties du corps. En un mot,
+Kolbe éprouva une espèce de convulsion; mais, après une ou deux minutes,
+l'engourdissement diminue par degrés.</p>
+
+<p>Lorsque ce poisson est pris nouvellement, il agit plus souvent et d'une
+manière plus sensible; mais, après avoir été quelques heures hors de
+l'eau, sa vertu languit et diminue par degrés. Kæmpfer croit avoir
+remarqué qu'elle est plus violente dans la femelle que dans le mâle. On
+ne peut toucher la torpille femelle <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> avec les mains sans
+ressentir un horrible engourdissement dans le bras et jusqu'aux épaules.
+On ne saurait marcher dessus, même avec des souliers, sans éprouver la
+même sensibilité dans les jambes, aux genoux, et jusqu'aux cuisses. Ceux
+qui la touchent des pieds sont saisis d'une palpitation de c&oelig;ur
+encore plus vive que ceux qui ne l'ont touchée qu'avec la main.</p>
+
+<p>Au reste, cet engourdissement ne ressemble point à celui qui se fait
+quelquefois sentir dans un membre, lorsque, ayant été pressé long-temps,
+la circulation du sang et des esprits s'y trouve contrainte. C'est une
+vapeur subite, qui, passant au travers des pores, pénètre en un moment
+dans tout le corps, et agit sur l'âme par une véritable douleur. Les
+nerfs se contractent tellement, qu'on s'imagine que tous les os, surtout
+ceux de la partie affectée, sont sortis de leurs jointures. Cet effet
+est accompagné d'un tremblement de c&oelig;ur et d'une convulsion générale,
+pendant laquelle on ne se trouve plus aucune marque de sentiment. Enfin
+l'impression est si violente, que toute la force de l'autorité et des
+promesses n'engagerait pas un matelot à reprendre le poisson dans sa
+main lorsqu'il en a ressenti l'effet. Cependant, Kæmpfer rend témoignage
+qu'en faisant ces observations, il vit un Africain qui prenait la
+torpille sans aucune marque de frayeur, et qui la toucha quelque temps
+avec la même tranquillité. Kæmpfer, ayant remarqué un si singulier
+secret, apprit que le moyen de prévenir <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> l'engourdissement
+était de retenir soigneusement son haleine; il en fit aussitôt
+l'expérience. Elle lui réussit, et tous ses amis à qui il ne manqua
+point de la communiquer, la tentèrent avec le même succès; mais,
+lorsqu'ils recommençaient à laisser sortir leur haleine,
+l'engourdissement recommençait aussi à se faire sentir.</p>
+
+<p>La tortue verte, ou de mer, est commune, pendant toute l'année, aux îles
+et dans la baie d'Arguin. Elle n'est pas si grosse que celles des îles
+de l'Amérique; mais elle n'est pas moins bonne.</p>
+
+<p>La tortue fait des &oelig;ufs sur le sable du rivage. Elle marque
+soigneusement le lieu, et dix-sept jours après elle retourne pour les
+couver. Elle a quatre pates, ou plutôt quatre nageoires au-dessous du
+ventre, qui lui tiennent lieu de jambes, mais courtes, avec une seule
+jointure qui touche au corps. Ces pates ou ces nageoires, étant un peu
+dentelées à l'extrémité, forment une espèce de griffes qui sont liées
+par une forte membrane, et fort bien armées d'ongles pointus.
+Quoiqu'elles aient beaucoup de force, elles n'en ont point assez pour
+supporter le corps de l'animal, de sorte que son ventre touche toujours
+à terre. Cependant la tortue marche assez vite lorsqu'elle est
+poursuivie, et porte aisément deux hommes sur son dos.</p>
+
+<p>Lorsque la tortue a fait sa ponte et couvert ses &oelig;ufs, elle laisse au
+soleil à les faire éclore, <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> et les petits ne sont pas plus tôt
+sortis de l'écaille, qu'il courent à la mer. Les Maures les prennent,
+soit avec des filets, soit en les tournant sur le dos, lorsqu'ils
+peuvent les surprendre sur le sable; car une tortue dans cette situation
+ne saurait se retourner. Son huile fondue se garde fort bien, et n'est
+guère inférieure à l'huile d'olive et au beurre, surtout lorsqu'elle est
+nouvelle.</p>
+
+<p>Sur la langue de terre nommée pointe de Barbarie, à l'embouchure du
+Sénégal, on trouve un grand nombre de petites crabes que les Français
+appellent <span class="italic">tourlouroux</span>; on les croit, à tort, d'une nature dangereuse.
+C'est une fort petite espèce de crabes de terre, qui ressemblent pour la
+forme à nos écrevisses de mer. Elles ont une faculté surprenante; c'est
+de pouvoir se défaire de leurs jambes aussi facilement que si elles ne
+tenaient au corps qu'avec de la glu: de sorte que, si vous en saisissez
+une, vous êtes surpris qu'elle vous reste dans la main, et que l'animal
+ne laisse pas de courir fort vite avec le reste, et, dans la saison
+suivante, il lui revient une autre jambe; mais ce qui est fort étrange
+dans cette espèce de crabes, c'est qu'elles dévorent celles qui sont
+estropiées ainsi par quelque accident.</p>
+
+<p>Le crocodile, qui est regardé comme la plus grande espèce de lézard, est
+d'un brun foncé. Sa tête est plate et pointue, avec de petits yeux
+ronds, sans aucune vivacité. Il a le gosier large et ouvert d'une
+oreille à l'autre, avec deux, <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> trois ou quatre rangées de
+dents, de forme et de grandeur différentes, mais toutes pointues ou
+tranchantes. Ses jambes sont courtes, et ses pieds armés de griffes
+crochues, longues et pointues; ceux de devant en ont quatre, et ceux de
+derrière en ont cinq: c'est avec cette arme terrible qu'il saisit et
+qu'il déchire sa proie. Il est couvert d'une peau dure, épaisse, chargée
+d'écailles et garnie de tous côtés d'un grand nombre de pointes qu'on
+prendrait pour autant de clous. Plusieurs parties de son corps, telles
+que la tête, le dos et la queue, dans laquelle consiste sa principale
+force, sont d'une dureté impénétrable à la balle. Cependant il est
+facile à blesser sous le ventre et sous une partie du gosier: aussi
+n'expose-t-il guère ces endroits faibles au danger. Sa queue est
+ordinairement aussi longue que le reste de son corps: elle est capable
+de renverser un canot; mais, hors de l'eau, il est moins dangereux que
+dedans.</p>
+
+<p>Quoique le crocodile soit une lourde masse, il marche fort vite dans un
+terrain uni, où il n'est pas obligé de tourner; car ce mouvement lui est
+fort difficile. Il a l'épine du dos fort raide et composée de plusieurs
+vertèbres si serrées l'une contre l'autre, qu'elle est immobile. Aussi
+se laisse-t-il entraîner par le fil de l'eau comme une pièce de bois, en
+cherchant des yeux les hommes et les animaux qui peuvent venir à sa
+rencontre. Il a jusqu'à vingt ou trente pieds de longueur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> Cet animal est terrible jusqu'après sa mort. On rapporte qu'un
+Nègre, employé par les Français pour en écorcher un, le démusela
+lorsqu'il fut à la tête, dans la vue de conserver sa peau plus entière.
+Le crocodile emporta un doigt au Nègre. Ceux qui racontent ce fait
+assurent pourtant que le crocodile était mort. Il faut donc supposer
+qu'un reste d'esprits animaux donnait encore à la tête du monstre cette
+espèce de mouvement dont on a observé des effets dans des têtes d'hommes
+récemment coupées.</p>
+
+<p>Malgré la férocité du crocodile, les Nègres se hasardent quelquefois à
+l'attaquer, lorsqu'ils peuvent le surprendre sur quelque basse où l'eau
+n'a pas beaucoup de profondeur. Ils s'enveloppent le bras gauche d'un
+morceau de cuir de b&oelig;uf, et, prenant leur zagaie de la main droite,
+ils se jettent sur le monstre, le percent de plusieurs coups au gosier
+et dans les yeux, et lui ouvrent enfin la gueule, qu'ils l'empêchent de
+fermer en la traversant de leurs zagaies. Comme il n'a point de langue,
+l'eau qui entre aussitôt n'est pas long-temps à le suffoquer. Un Nègre
+du fort Saint-Louis faisait son exercice ordinaire d'attaquer tous les
+crocodiles qu'il pouvait surprendre. Il avait ordinairement le bonheur
+de les tuer et de les amener au rivage; mais souvent il sortait du
+combat couvert de blessures. Un jour, sans l'assistance qu'il reçut d'un
+canot, il n'aurait pu éviter être dévoré. Atkins fait le récit d'une
+lutte dont il fut témoin à Sierra-Leone entre un matelot anglais et un
+<span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> crocodile. Le secours des Nègres délivra l'Anglais du danger;
+mais il en sortit misérablement déchiré.</p>
+
+<p>Cependant il y a des pays où les crocodiles paraissent beaucoup moins
+féroces. Près de Lebot, village vers l'embouchure de la rivière de
+San-Domingo, ils sont si doux et si familiers, qu'ils badinent avec les
+enfans et reçoivent d'eux leur nourriture.</p>
+
+<p>Tous les voyageurs rendent témoignage que cet animal jette une forte
+odeur de musc, et qu'il la communique aux eaux qu'il fréquente.
+Navarette assure qu'on lui trouve entre les deux pates de devant, contre
+le ventre, deux petites bourses de musc pur. Collins prétend que c'est
+sous les ouïes.</p>
+
+<p>L'Afrique produit un autre animal amphibie; c'est l'hippopotame, nom
+tiré du grec; on le désigne aussi par celui de cheval marin. Il s'en
+trouve beaucoup dans les rivières de Sénégal, de Gambie et de
+Saint-Domingue. Le Nil et toutes les côtes depuis le cap Blanco jusqu'à
+la mer Rouge n'en sont pas moins remplis. Cet animal vit également dans
+l'eau et sur la terre. Dans sa pleine grosseur, il est plus gros d'un
+tiers que le b&oelig;uf, auquel il ressemble d'ailleurs dans quelques
+parties, comme dans d'autres il est semblable au cheval. Sa queue est
+celle d'un cochon, à l'exception qu'elle est sans poil à l'extrémité. Il
+se trouve des hippopotames qui pèsent douze ou quinze cents livres.</p>
+
+<p>Outre les dents machelières, qui sont grosses <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> et creuses vers
+le milieu, il a quatre défenses comme celles du sanglier, c'est-à-dire
+une à chaque mâchoire, longue de sept à huit pouces, et d'environ cinq
+pouces de circonférence à la racine. Celles d'en bas sont plus courbées
+que celles de la mâchoire supérieure; elles sont d'une substance plus
+dure et plus blanche que l'ivoire. L'animal en fait sortir des
+étincelles, lorsque, étant en furie, il les frappe l'une contre l'autre,
+et les Nègres s'en servent comme d'un caillou pour allumer le feu.</p>
+
+<p>On recherche beaucoup ces grandes dents pour en composer
+d'artificielles, parce qu'avec plus de dureté que l'ivoire, leur couleur
+ne se ternit jamais.</p>
+
+<p>Il faut que l'hippopotame ait beaucoup de force dans le cou et dans les
+reins; car un voyageur raconte qu'une vague ayant jeté et laissé à sec,
+sur le dos d'un de ces animaux, une barque hollandaise chargée de
+quatorze tonneaux de vin, sans compter les gens de l'équipage, il
+attendit patiemment le retour des flots qui vinrent le délivrer de son
+fardeau, et ne fît pas connaître par le moindre mouvement qu'il en fût
+fatigué.</p>
+
+<p>Lorsqu'il est insulté dans l'eau, soit qu'il dorme au fond de la
+rivière, ou qu'il se lève pour hennir, ou qu'il nage à la surface, il se
+jette avec fureur sur ses ennemis, et quelquefois il emporte avec les
+dents des planches de la meilleure barque. Mais ce qui est encore plus
+dangereux, c'est que, la prenant par le <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> bas, il la fait
+quelquefois couler à fond. On en trouve quantité d'exemples dans les
+voyageurs.</p>
+
+<p>En 1731, un facteur de la compagnie d'Angleterre, nommé Galand, et le
+contre-maître d'un vaisseau anglais, furent malheureusement noyés dans
+la Gambie par un accident de cette nature. Sur la rivière du Sénégal, un
+de ces animaux, ayant été blessé d'une balle, et ne pouvant gagner le
+côté de la barque d'où le coup était parti, la frappa d'un coup de pied
+si furieux, qu'il brisa une planche d'un pouce et demi d'épaisseur, ce
+qui causa une voie d'eau qui faillit faire périr la barque. Celle de
+Jobson fut frappée trois fois par les hippopotames dans ses différentes
+navigations de la Gambie; un de ces animaux la perça d'un coup de dent
+jusqu'à faire une voie d'eau fort dangereuse. On ne put l'éloigner
+pendant la nuit que par la lumière d'une chandelle qu'on mit sur un
+morceau de bois et qu'on abandonna au cours de l'eau. Le même auteur
+trouva les hippopotames encore plus féroces, lorsque, ayant des petits,
+ils les portent sur le dos en nageant. Il observe que l'hippopotame
+s'accorde fort bien avec le crocodile, et qu'on les voit nager
+tranquillement l'un à côté de l'autre.</p>
+
+<p>Cet animal est plus souvent sur la terre que dans l'eau. Il lui arrive
+souvent d'aller dormir entre les roseaux, dans les marais voisins de la
+rivière. Il serait inutile d'employer des filets pour le prendre; d'un
+coup de dent il briserait. <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> toutes les cordes. Lorsque les
+pêcheurs le voient approcher de leurs filets, ils lui jettent quelque
+poisson dont il se saisit, et la satisfaction qu'il ressent de cette
+petite proie le fait tourner d'un autre côté. On en voit dans les
+rivières en troupes nombreuses. Ils ne sont pas si communs dans le
+Sénégal.<a href="#tam"><span class="smaller">(Lien vers la table des matières.)</span></a></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> LIVRE QUATRIÈME.<br>
+VOYAGES SUR LA CÔTE DE GUINÉE. CONQUÊTES DE DAHOMAY.</h2>
+
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<p class="title">Voyages de Villault, de Philips et de Loyer. Description du
+pays d'Issini.</p>
+
+
+<p>Avant d'entrer dans la description générale de la Guinée, nous placerons
+dans ce livre quelques voyages qui n'ont eu d'autre but que le commerce,
+et nous y joindrons une digression sur les victoires du conquérant de
+Juida et d'Ardra, nommé le roi de Dahomay.</p>
+
+<p>Un des premiers voyageurs qui se présentent dans cette partie de la
+collection dont nous donnons l'abrégé, est un Français nommé Villault de
+Bellefonds, contrôleur d'un bâtiment de la compagnie française des Indes
+en 1666. Nous en tirerons peu de chose, les pays qu'il a parcourus ayant
+été beaucoup mieux observés.</p>
+
+<p>Il parle avec admiration des environs du cap de Monte, le premier qu'on
+rencontre après Sierra-Leone. En descendant sur la côte, <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> on a
+la vue d'une belle plaine, qui est bordée de tous côtés par des bois
+toujours verts, dont les feuilles ressemblent beaucoup à celles du
+laurier. Du côté du sud, la perspective est terminée par la montagne du
+Cap, et du côté du nord par une vaste forêt, qui couvre de son ombre une
+petite île à l'embouchure de la rivière. Du côté de l'est, l'&oelig;il se
+perd dans la vaste étendue des prairies et des plaines qui sont revêtues
+d'une verdure admirable, parfumées de l'odeur qui s'en exhale sans
+cesse, et rafraîchies par un grand nombre de petits ruisseaux qui
+descendent de l'intérieur du pays. Le riz, le millet et le maïs sont ici
+plus abondans que dans aucune partie de la Guinée.</p>
+
+<p>Les Nègres de cette côte sont généralement bien faits et robustes. Comme
+ils portent tous le nom de quelque saint, Villault voulut être informé
+de l'origine de cet usage. Il apprit qu'au départ de tous les vaisseaux
+dont ils avaient reçu quelque bienfait, ils avaient demandé les noms des
+officiers et de tous les gens de l'équipage, pour les faire porter à
+leurs enfans par un sentiment de reconnaissance. Charmé de ce récit, il
+donna deux couteaux au Nègre qui le lui avait fait, pour lui témoigner
+le plaisir qu'il avait prisa l'entendre. Ce pauvre Africain, surpris de
+cette générosité, lui demanda son nom, et lui promit de le faire porter
+au premier enfant mâle qu'il aurait de sa femme, qui était près
+d'accoucher.</p>
+
+<p>L'autorité des Portugais sur les Nègres a <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> tant de force,
+qu'ils les conduisent à leur gré, sans qu'on les ait jamais vus se
+révolter contre eux, comme il leur est arrivé tant de fois à l'égard des
+autres nations de l'Europe. Enfin les Portugais sont si absolus dans
+cette grande contrée, qu'ils se font quelquefois servir à table par les
+enfans des rois du pays. Un de ces Portugais se trouvant à Sierra-Leone
+pour le commerce, dit à Villault qu'il faisait tous les ans un voyage au
+Sénégal, c'est-à-dire à deux cents lieues de son séjour ordinaire, et
+que, si les commodités lui manquaient pour faire ce voyage par eau, il
+se faisait porter par des Nègres, lui et toutes ses marchandises.</p>
+
+<p>Le voyage du capitaine anglais Philips à l'île de San-Thomé et au
+royaume de Juida en Guinée (royaume dont nous parlerons dans la suite de
+ce recueil), n'a rien d'intéressant ni d'instructif que ce qui regarde
+la traite des Nègres. Ce commerce était l'objet d'un voyage qu'il fit
+sur le vaisseau <span class="italic">l'Annibal</span>, qu'il commandait pour des marchands
+associés, et qu'accompagnait un autre navire commandé par le capitaine
+Clay. On aura de quoi frémir plus d'une fois en lisant les récits qu'il
+fait de la meilleure foi du monde, et sans croire avoir le moindre
+reproche à se faire.</p>
+
+<p>Il essuya dans sa route un de ces <span class="italic">tornados</span> qui sont fort communs sur
+les côtes d'Afrique. Dans l'espace d'une demi-heure, l'aiguille fit le
+tour entier du cadran, et le tonnerre, accompagné d'éclairs terribles,
+fit du ciel et de la <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> terre une scène d'horreur et d'épouvante.
+Des traces de soufre enflammé, qui paraissaient de tous côtés dans
+l'air, firent craindre à Philips que le feu ne prît au vaisseau;
+cependant il s'accoutuma par degrés à ces affreux phénomènes; et, dans
+la suite, en ayant éprouvé beaucoup d'autres, il se contenta, lorsqu'il
+était menacé de l'orage, d'amener toutes ses voiles, et d'attendre
+patiemment que le feu du ciel, les flots et les vents eussent exercé
+leur furie, ce qui dure rarement plus d'une heure, et même avec peu de
+danger, surtout près des côtes de Guinée, où les tornados viennent
+généralement du côté de la terre. On les regarde comme un signe que la
+côte n'est pas éloignée.</p>
+
+<p>À l'arrivée des deux vaisseaux sur la côte de Juida, le roi envoya au
+comptoir anglais deux de ses cabochirs ou nobles, chargés d'un
+compliment pour les facteurs. Philips et Clay, qui étaient déjà
+débarqués, firent répondre au monarque qu'ils iraient le lendemain lui
+rendre leurs devoirs. Cette réponse ne le satisfit pas. Il fit partir
+sur-le-champ deux autres de ses grands pour les inviter à venir le même
+jour, et les avertir non-seulement qu'il les attendait, mais que tous
+les capitaines qui les avaient précédés étaient venus le voir dès le
+premier jour. Sur quoi, dans la crainte de l'offenser, les deux
+capitaines, accompagnés de Pierson, chef du comptoir anglais et de leurs
+gens, se mirent en chemin pour la ville royale.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> Ils furent reçus à la porte du palais par plusieurs cabochirs,
+qui les saluèrent à la mode ordinaire des Nègres du pays, c'est-à-dire,
+en faisant d'abord claquer leurs doigts, et leur serrant ensuite les
+mains avec beaucoup d'amitié. Lorsqu'ils eurent traversé la cour, les
+mêmes seigneurs se jetèrent à genoux près de l'appartement du roi,
+firent encore claquer leurs doigts, touchèrent la terre du front, et la
+baisèrent trois fois; cérémonie d'usage lorsqu'ils s'approchent de leur
+maître. S'étant levés, ils introduisirent les Anglais dans la chambre du
+roi, qui était remplie de nobles à genoux; ils s'y mirent comme tous les
+autres, chacun dans son poste, et s'y tinrent constamment pendant toute
+l'audience: c'est la situation dans laquelle ils paraissent toujours
+devant le roi.</p>
+
+<p>Sa majesté nègre, qui était cachée derrière un rideau, ayant jeté les
+yeux sur les Anglais par une petite ouverture, leur fit signe
+d'approcher. Ils s'avancèrent vers le trône, qui était une estrade
+d'argile de la hauteur de deux pieds, environnée de vieux rideaux sales
+qui ne se tirent jamais, parce que le monarque n'accorde point à ses
+cabochirs l'honneur de le voir au visage. Il avait près de lui deux ou
+trois petits Nègres, qui étaient ses enfans. Il tenait à la bouche une
+longue pipe de bois, dont la tête aurait pu contenir une once de tabac.
+À son côté il avait une bouteille d'eau-de-vie, avec une petite tasse
+d'argent assez malpropre. Sa tête était couverte, ou plutôt liée
+<span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> d'un calicot fort grossier; et, pour habit, il portait une
+robe de damas rouge. Sa garde-robe était fort bien garnie de casaques et
+de manteaux de drap d'or et d'argent, de brocart, de soie, et d'autres
+étoffes à fleurs, brochées de grains de verre de différentes couleurs;
+présens qu'il se vantait d'avoir reçus des capitaines blancs que le
+commerce avait amenés dans ses états, et dont il prenait plaisir à faire
+admirer le nombre et la variété. Mais, de toute sa vie, il n'avait porté
+de chemise, ni de bas, ni de souliers.</p>
+
+<p>Les Anglais se découvrirent la tête pour le saluer. Il prit les deux
+capitaines par la main, et leur dit d'un air obligeant qu'il avait eu
+beaucoup d'impatience de les voir, qu'il aimait leur nation; qu'ils
+étaient ses frères, et qu'il leur rendrait tous les bons offices qui
+dépendraient de lui. Ils le firent assurer, par l'interprète, de leur
+reconnaissance personnelle, et de l'affection de la compagnie royale
+d'Angleterre, qui, malgré les offres qu'elle recevait de plusieurs pays
+où les esclaves étaient en abondance, aimait mieux tourner son commercé
+vers le royaume de Juida pour y faire apporter toutes les commodités
+dont il avait besoin. Ils ajoutèrent qu'avec de tels sentimens, ils se
+flattaient que sa majesté ne ferait pas traîner en longueur leur
+cargaison d'esclaves, principal objet de leur voyage, et qu'elle ne
+souffrirait pas que ses cabochirs leur en imposassent sur le prix. Enfin
+ils promirent qu'à leur retour <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> en Angleterre, ils rendraient
+compte à leurs maîtres de ses faveurs et de ses bontés.</p>
+
+<p>Il répondit que la compagnie royale d'Afrique était un <span class="italic">fort honnête
+homme</span>, qu'il l'aimait sincèrement, et qu'on traiterait de bonne foi
+avec ses marchands. Cependant il tint mal sa parole, ou plutôt, malgré
+les témoignages de respect qu'il recevait de ses cabochirs, il fit voir
+par sa conduite qu'il n'osait rien faire qui leur déplût: contraste
+assez ordinaire dans toute espèce de despotisme, où l'on voit souvent
+les esclaves faire trembler par leur férocité le maître qu'ils
+corrompent par leur bassesse.</p>
+
+<p>Dans cette première audience il ne manqua rien à ses politesses. Après
+avoir fait assembler les Anglais auprès de lui, il but à la santé de son
+frère le roi d'Angleterre, de son <span class="italic">ami</span> la compagnie royale d'Afrique,
+et des deux capitaines. Ses liqueurs favorites étaient l'eau-de-vie et
+le <span class="italic">pitto</span>. Celle-ci est composée de blé d'Inde long-temps infusé dans
+l'eau. Elle tire sur le goût d'une espèce de bière que les Anglais
+nomment <span class="italic">ale</span>. Il y en a de si forte, qu'elle se conserve trois mois, et
+que deux bouteilles sont capables d'enivrer. On apporta bientôt devant
+le roi une petite table carrée, sur laquelle un vieux drap tenait lieu
+de nappe, garnie d'assiettes et de cuillers d'étain. Il n'y avait ni
+couteaux ni fourchettes, parce que l'usage du pays est de déchirer les
+viandes avec les doigts et les dents. On servit ensuite <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> un
+grand bassin d'étain, de la même couleur, dit Philips, que le teint de
+sa majesté, rempli de poules étuvées dans leur jus, avec un plat de
+patates bouillies pour servir de pain. Les poules étaient si cuites,
+qu'elles se dépeçaient d'elles-mêmes. Toute l'argenterie royale se
+réduisait à la petite tasse qui lui servait à boire de l'eau-de-vie. Le
+roi saluait souvent les Anglais par des inclinations de tête, baisait sa
+propre main, et poussait quelquefois de grands éclats de rire.
+Lorsqu'ils eurent cessé de manger, il prit dans le bouillon quelques
+pièces de volaille qu'il donna à ses enfans. Le reste fut distribué
+entre ses nobles, qui s'avancèrent en rampant sur le ventre comme autant
+de chiens. Leurs mains leur servirent de cuillers pour prendre la viande
+dans le bouillon. Ils la mangeaient ensuite avec beaucoup d'avidité.</p>
+
+<p>À peine Philips se trouva-t-il capable d'aller jusqu'au marché des
+esclaves sans être soutenu, et la mauvaise odeur du lieu lui causait
+quelquefois des évanouissemens dangereux. Cette halle était un vieux
+bâtiment où l'on faisait passer la nuit aux esclaves, qui étaient dans
+la nécessité d'y faire tous leurs excrémens. Trois ou quatre heures que
+Philips était obligé d'y passer tous les jours ruinèrent tout-à-fait sa
+santé.</p>
+
+<p>Les esclaves du roi furent les premiers qu'on offrit en vente, et les
+cabochirs exigèrent qu'ils fussent achetés avant qu'on en produisit
+d'autres, sous prétexte qu'étant de la maison royale <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> ils ne
+devaient pas être refusés, quoiqu'ils fussent non-seulement les plus
+difformes, mais encore les plus chers; mais c'était une des prérogatives
+du roi à laquelle on était forcé de se soumettre. Les cabochirs
+amenaient eux-mêmes ceux qu'ils voulaient vendre, chacun selon son rang
+et sa qualité: ils étaient livrés aux observations des chirurgiens
+anglais, qui examinaient soigneusement s'ils étaient sains, et s'ils
+n'avaient aucune imperfection dans leurs membres; ils leur faisaient
+étendre les bras et les jambes; ils les faisaient sauter, tousser; ils
+les forçaient d'ouvrir la bouche et de montrer les dents pour juger de
+leur âge; car, étant tous rasés avant de paraître aux yeux des
+marchands, et bien frottés d'huile de palmier, il n'était pas aisé de
+distinguer autrement les vieillards de ceux qui étaient dans le milieu
+de l'âge. La principale attention était à n'en point acheter de malades,
+de peur que leur infection ne devint bientôt contagieuse. La maladie
+qu'ils appellent <span class="italic">pian</span> (<span class="italic">yaws</span> en anglais) est fort commune parmi ces
+misérables; elle a presque les mêmes symptômes que le mal vénérien: ce
+qui oblige le chirurgien d'examiner les deux sexes avec la dernière
+exactitude. On tient les hommes et les femmes séparés par une cloison de
+grosses barres de bois pour prévenir les querelles.</p>
+
+<p>Après avoir fait le choix de ceux qu'on veut acheter, on convient du
+prix et de la nature des marchandises; mais la précaution que les
+<span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> facteurs avaient eue de commencer par cet article, leur
+épargna les difficultés qui naissent ordinairement: ils donnèrent aux
+propriétaires des billets signés de leur main, par lesquels ils
+s'engagèrent à délivrer les marchandises en recevant les esclaves.
+L'échange se fit le jour d'après. Philips et Clay firent marquer cette
+misérable troupe avec un fer chaud à la poitrine et sur les épaules,
+chacun de la première lettre du nom de son bâtiment. La place de la
+marque est frottée auparavant d'huile de palmier; trois ou quatre jours
+suffisent pour fermer la plaie et pour faire paraître les chairs fort
+saines.</p>
+
+<p>À mesure qu'on a payé pour cinquante ou soixante, on les fait conduire
+au rivage. Un cabochir, sous le titre de capitaine d'esclaves, prend
+soin de les embarquer et de les rendre sûrement à bord. S'il s'en
+perdait quelqu'un dans l'embarquement, c'est le cabochir qui en répond
+aux facteurs, comme c'est le capitaine du lieu de dépôt ou du marché qui
+est responsable de ceux qui s'échapperaient pendant la vente, et
+jusqu'au moment qu'on leur fait quitter la ville. Dans le chemin,
+jusqu'à la mer, ils sont conduits par deux autres officiers que le roi
+nomme lui-même, et qui reçoivent de chaque vaisseau, pour prix de leur
+peine, la valeur d'un esclave en marchandises. Tous ces devoirs furent
+remplis si fidèlement, que de treize cents esclaves achetés et conduits
+dans un espace si court, il ne s'en perdit pas un.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> Il y a aussi un capitaine de terre dont la commission est de
+garantir les marchandises du pillage et du larcin. Après les avoir
+débarquées, on est quelquefois forcé de les laisser une nuit entière sur
+le rivage, parce qu'il ne se présente pas toujours assez de porteurs.
+Malgré les soins et l'autorité du capitaine, il est difficile de mettre
+tout à couvert. Il l'est encore plus d'obtenir la restitution de ce
+qu'on a perdu.</p>
+
+<p>Lorsque les esclaves sont arrivés au bord de la mer, les canots des
+vaisseaux les conduisent à la chaloupe, qui les transporte à bord. On ne
+tarde point à les mettre aux fers deux à deux, dans la crainte qu'ils ne
+se soulèvent ou qu'ils ne s'échappent à la nage. Ils ont tant de regret
+à s'éloigner de leur pays, qu'ils saisissent l'occasion de sauter dans
+la mer, hors des canots, de la chaloupe ou du vaisseau, et qu'ils
+demeurent au fond des flots jusqu'à ce que l'eau les étouffe. Le nom de
+la Barbade leur cause plus d'effroi que celui de l'enfer. On en a vu
+plusieurs dévorés par les requins au moment qu'ils s'élançaient dans la
+mer. Ces animaux sont si accoutumés à profiter du malheur des Nègres,
+qu'ils suivent quelquefois un vaisseau jusqu'à là Barbade pour faire
+leur proie des esclaves qui meurent en chemin, et dont on jette les
+cadavres à la mer.</p>
+
+<p>Les deux vaisseaux perdirent douze Nègres qui se noyèrent
+volontairement, et quelques <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> autres qui se laissèrent mourir
+par une obstination désespérée à ne prendre aucune nourriture. Ils sont
+persuadés qu'en mourant ils retournent aussitôt dans leur patrie. On
+conseillait à Philips de faire couper à quelques-uns les bras et les
+jambes pour effrayer les autres par l'exemple. D'autres capitaines
+s'étaient bien trouvés de cette rigueur; mais il ne put se résoudre à
+traiter avec tant de barbarie de misérables créatures qui étaient comme
+lui l'ouvrage de Dieu, et qui n'étaient pas, dit-il, moins chères au
+Créateur que les blancs. Il les avait pourtant fait marquer d'un fer
+chaud, comme des criminels, et les amenait enchaînés. Croyait-il ce
+traitement plus légitime aux yeux du Créateur?</p>
+
+<p>Philips, qui avait entendu vanter tant de fois les poisons des Nègres,
+et l'art avec lequel ils en infectent leurs flèches, eut la curiosité de
+prendre là-dessus des informations. Mais, pour les rendre plus
+certaines, il engagea un cabochir à le visiter dans le magasin. Là, il
+commença par lui faire avaler plusieurs verres de liqueurs fortes; et,
+le voyant échauffé par le plaisir de boire; il lui marqua une vive
+affection et lui fit divers présens: enfin il le pressa de lui apprendre
+de bonne foi comment les Nègres empoisonnaient les blancs, quel était
+leur secret pour communiquer le poison jusqu'à leurs armes, et s'ils
+avaient quelque antidote dont l'effet fût aussi sûr que celui du mal.
+Tout l'éclaircissement qu'il put tirer, fut <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> que les poisons en
+usage dans le pays, venaient de fort loin et s'achetaient fort cher; que
+la quantité nécessaire pour empoisonner un homme revenait à la valeur de
+trois ou quatre esclaves; que la méthode ordinaire pour l'employer était
+de le mêler dans l'eau ou dans quelque autre liqueur, qu'il fallait
+faire avaler à l'ennemi dont on voulait se défaire; qu'on se mettait la
+dose du poison sous l'ongle du petit doigt, où elle pouvait être
+conservée long-temps, ne pénétrant point la peau, et qu'adroitement on
+trouvait le moyen de plonger le doigt dans la calebasse ou la tasse qui
+contenait la liqueur; qu'au même instant le poison ne manquait pas de se
+dissoudre, et que son action était si forte, lorsqu'il était bien
+préparé, qu'il n'y avait point d'antidote qui pût être assez tôt
+employé. Le cabochir ajouta que les empoisonnemens n'étaient pas si
+communs dans le royaume de Juida que dans les autres pays nègres, non
+que les haines y fussent moins vives, mais à cause de la cherté du
+poison. Philips avait prié le roi, dès sa première audience, de ne pas
+permettre que les Anglais fussent exposés au poison. Ce prince avait ri
+de cette prière, et l'avait assuré que ce barbare usage n'était pas
+connu dans ses états. Cependant Philips observa qu'il refusait de boire
+dans la même tasse dont les Anglais et les cabochirs s'étaient servis,
+et que, si on lui présentait une bouteille de liqueur, il voulait que
+celui dont il l'avait reçue en essayât <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> le premier. Au
+contraire, les cabochirs avalaient sans précaution tout ce qui leur
+venait de la main des Anglais.</p>
+
+<p>Dans l'île de San-Thomé, les Portugais sont des empoisonneurs si
+habiles, que, si l'on s'en rapporte aux informations de Philips, en
+coupant une pièce de viande, le côté qu'ils veulent donner à leur ennemi
+sera infecté de poison sans que l'autre s'en ressente; c'est-à-dire que
+le couteau n'est empoisonné que d'un côté. Cependant l'auteur fait
+remarquer avec soin qu'il n'en parle que sur le témoignage d'autrui, et
+qu'en relâchant dans l'île de San-Thomé, ni lui ni ses gens n'en firent
+aucune expérience.</p>
+
+<p>À peu de distance de la ville royale de Juida, on trouve trente ou
+quarante gros arbres qui forment la plus agréable promenade du pays.
+L'épaisseur des branches, ne laissant point de passage à la chaleur du
+soleil, y fait régner une fraîcheur continuelle. C'était sous ces arbres
+que Philips passait la plus grande partie du temps. On y tenait un
+marché. Entre plusieurs spectacles bizarres, il eut celui d'une table
+publique, ou auberge nègre, qu'il a cru digne d'une description. Le
+Nègre qui avait formé cette entreprise avait placé au pied d'un des plus
+gros arbres une grande pièce de bois de trois ou quatre pieds
+d'épaisseur: c'était la table; elle n'était soutenue sur la terre que
+par son propre poids. Les mets étaient du b&oelig;uf et de la chair de
+chien bouillis, mais <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> enveloppés dans une peau crue de vache.
+De l'autre côté, on voyait, dans un grand plat de terre, du <span class="italic">kanki</span>,
+espèce de pâte molle composée de poisson pourri et de farine de maïs,
+pour servir de pain. Lorsqu'un Nègre avait envie de manger, il venait se
+mettre à genoux contre la table, sur laquelle il exposait huit ou neuf
+coquilles ou cauris. Alors le cuisinier coupait fort adroitement de la
+viande pour le prix. Il y joignait une pièce de kanki avec un peu de
+sel. Si le Nègre n'avait pas l'estomac assez rempli de cette portion, il
+donnait plus de coquilles et recevait plus de viande. Philips vit tout à
+la fois, autour de la table, neuf ou dix Nègres que le cuisinier servait
+avec beaucoup de promptitude et d'adresse, et sans la moindre confusion.
+Ils allaient boire ensuite à la rivière, car l'usage des Nègres est de
+ne boire qu'après leur repas.</p>
+
+<p>Philips parle d'un roi nègre qui s'était fait accompagner de deux de ses
+femmes: elles l'avaient suivi chez les Anglais; et suivant l'usage du
+pays, où l'on n'a pas honte d'être chargé de vermine, elles lui
+nettoyaient souvent la tête en public, et prenaient plaisir à manger ses
+poux.</p>
+
+<p>La mer est toujours si grosse le long de la côte, que les canots
+n'allaient jamais du bord anglais au rivage sans qu'il y en eût
+quelqu'un de renversé. Mais l'habileté des rameurs nègres est
+surprenante. D'ailleurs ils nagent et ils plongent avec tant d'adresse,
+que leurs <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> amis n'ont presque rien à risquer avec eux. Au
+contraire, ils laissent périr impitoyablement ceux qu'ils ont quelque
+sujet de haïr.</p>
+
+<p>Tous les capitaines achètent leurs canots sur la côte d'Or, et ne
+manquent point de les fortifier avec de bonnes planches, pour les rendre
+capables de résister à la violence des flots. Ils sont composés d'un
+tronc de cotonnier. Les plus grands n'ont pas plus de quatre pieds de
+largeur; mais ils en ont vingt-huit ou trente de longueur, et
+contiennent depuis deux jusqu'à douze rameurs. Ceux qui conviennent le
+plus à la côte de Juida sont à cinq ou six rames.</p>
+
+<p>Philips portait en Europe une jeune panthère qui trouva le moyen de
+sortir de sa cage, et saisissant une femme à la jambe, lui emporta le
+mollet dans un instant. Un matelot anglais qui accourut aussitôt, donna
+quelques petits coups à la panthère qui la firent ramper comme un
+épagneul; et, la prenant entre ses bras, il la porta sans résistance
+jusqu'à sa cage.</p>
+
+<p>On éprouva à la fin du voyage combien il fallait peu se fier à l'espèce
+de docilité que cet animal avait montrée. On avait coutume de jouer avec
+lui à travers les barreaux de sa cage comme avec un chat, et avec aussi
+peu de danger. Un jeune Anglais, qui était accoutumé à ce badinage, se
+blessa un jour la main dans sa cage contre la pointe d'un clou qui fit
+sortir quelques gouttes de sang. L'animal n'eut pas <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> plus tôt
+vu le sang, qu'il sauta sur la main, et la déchira en un instant
+jusqu'au poignet.</p>
+
+<p>Il paraît qu'on ne doit pas plus se fier à la familiarité des panthères
+qu'à celle des despotes.</p>
+
+<p>L'équipage de Philips fut cruellement ravagé par la maladie. Il en prend
+occasion de s'étendre sur les désagrémens du commerce des esclaves,
+quand la contagion se met parmi eux. «Quel embarras, dit-il, à leur
+fournir régulièrement leur nourriture, à tenir leurs logemens dans une
+propreté continuelle! et quelle peine à supporter non-seulement la vue
+de leur misère, mais encore leur puanteur qui est bien plus révoltante
+que celle des blancs! Le travail des mines, qu'on donne pour exemple de
+ce qu'il y a de plus dur au monde, n'est pas comparable à la fatigue de
+ceux qui se chargent de transporter des esclaves. Il faut renoncer au
+repos pour leur conserver la santé et la vie; et si la mortalité s'y
+met, il faut compter que le fruit du voyage est absolument perdu, et
+qu'il ne reste que le cruel désespoir d'avoir souffert inutilement des
+peines incroyables.» Il pouvait y joindre le remords d'un crime inutile.
+Mais qui pourrait être tenté de plaindre les malheurs de l'avarice et de
+la tyrannie?</p>
+
+<p>Le père Loyer, jacobin de l'Annonciation de Rennes en Bretagne, nommé
+par le pape préfet des missions apostoliques pour la côte de la Guinée,
+partit en 1700 sur un vaisseau français qui reportait en Afrique un
+prétendu <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> prince nègre, nommé Aniaba, dont l'histoire est assez
+singulière.</p>
+
+<p>Un roi d'Issini avait donné au père Consalve, autre missionnaire, deux
+petits Nègres pour les faire élever dans le christianisme. Consalve,
+apparemment dans l'envie de se faire valoir, envie si naturelle à qui
+vient de loin, fit passer ces deux Nègres, lorsqu'il fut de retour en
+France, pour les fils du roi d'Issini. Ils se nommaient Aniaba et
+Rianga. Rianga mourut. Aniaba fut baptisé par le célèbre Bossuet; il
+reçut en France l'éducation qu'on croyait convenable à un jeune prince.
+Louis <abbr title="14">XIV</abbr> fut son parrain. On lit dans un Mercure de France, imprimé en
+1701, que cet Aniaba reçut l'Eucharistie des mains du cardinal de
+Noailles, et offrit un tableau à la Vierge pour mettre tous ses états
+sous sa protection, avec un v&oelig;u solennel d'employer, à son retour en
+Afrique, tous ses soins et ses efforts à la conversion de ses sujets. En
+débarquant sur la côte, il fut reconnu pour le fils d'un cabochir
+d'Issini; il retourna à sa religion, et se moqua des Français.</p>
+
+<p>«Le lecteur, dit le père Loyer, sera surpris de trouver ici des royaumes
+dont les monarques ne sont que des paysans; des villes qui ne sont
+bâties que de roseaux; des vaisseaux composes d'un tronc d'arbre; et
+surtout un peuple qui vit sans soins, qui parle sans règle, qui fait des
+affaires sans le secours de l'écriture, et qui marche sans habit; un
+peuple <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> dont une partie vit dans l'eau comme les poissons; un
+autre dans des trous comme des vers, aussi nu et presque aussi stupide
+que ces animaux.» Mais le lecteur est assez avancé dans l'histoire
+d'Afrique pour n'être pas surpris de ces singularités sauvages que nous
+avons déjà vues partout.</p>
+
+<p>Loyer nous a donné la description du petit canton d'Issini, qu'il
+appelle royaume, et qui tire son nom de la rivière d'Issini, qui tombe
+dans la mer par plusieurs embouchures, dans le voisinage de la côte de
+l'Ivoire ou des Dents. Elle est navigable pour les grandes barques
+l'espace de soixante lieues, jusqu'à ce qu'on se trouve arrêté par une
+chaîne de rocs qui interrompt le cours de la rivière. Cette chute d'eau
+est fort raide, et forme une cascade admirable dont le bruit se fait
+entendre à plusieurs lieues. Des deux côtés, les Nègres ont ouvert des
+sentiers par lesquels ils tirent leurs canots; et les lançant ensuite
+au-dessus de la cataracte, ils assurent qu'ils peuvent remonter la
+rivière pendant trente jours, sans être arrêtés par le moindre obstacle.
+Si l'on doit s'en rapporter à leur témoignage, et s'il est vrai, comme
+ils le prétendent aussi, que le cours de la rivière est quelquefois
+nord, ou nord-est, ou nord-ouest, elle peut venir du Niger.</p>
+
+<p>Les bois qui couvrent les campagnes du royaume d'Issini servent de
+retraite à des légions innombrables d'animaux dont les Nègres mêmes ne
+connaissent pas tous les noms. Le <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> principal est l'éléphant.
+Les Nègres lui font la guerre pour sa chair et ses dents. Ils font
+servir ses oreilles à couvrir leurs tambours. Mais ils ne pensent point
+à l'apprivoiser, quoiqu'ils puissent en tirer beaucoup d'utilité. Les
+bois sont remplis de toutes sortes de bêtes fauves, qui seraient en
+beaucoup plus grand nombre, si les lions, les panthères, les léopards et
+d'autres bêtes de proie ne les détruisaient. Celles-ci sont si
+redoutables, que les habitans du pays sont forcés d'allumer des feux
+pendant la nuit pour les éloigner de leurs huttes. Quelque temps avant
+l'arrivée du père Loyer, elles avaient dévoré un Nègre en plein jour.
+Pendant le séjour qu'il fit dans le pays, un tigre entra dans une maison
+d'Assoko, ville capitale, et tua huit moutons qui appartenaient au roi
+Akasini. Les Français n'étaient pas plus en sûreté dans leur fort; car,
+le 7 de mars 1702, une panthère leur enleva une chienne qu'ils
+employaient à la garde de la place. Le 17, à la même heure, un de ces
+furieux animaux sauta par-dessus les palissades, quoiqu'elles eussent
+dix pieds de haut, tua deux brebis, et un belier qui se défendit
+long-temps avec ses cornes; enfin, s'apercevant qu'on avait pris
+l'alarme au fort, il se retira; mais, quelques heures après, il revint
+avec la même audace par le bastion du côté de la mer, attaqua la
+sentinelle, et ne prit la fuite qu'en voyant accourir toute la garnison.</p>
+
+<p>Les civettes sont communes dans le royaume <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> d'Issini. Loyer en
+vit plusieurs qui s'apprivoisaient parfaitement entre les mains des
+Français, et qui vivaient de rats et de souris. Elles ont le cri et les
+autres propriétés des chats. Les endroits qu'elles fréquentent dans les
+bois se reconnaissent à l'odeur de musc: car, en se frottant contre les
+arbres, elles y laissent de petites parties de cette précieuse drogue,
+que les Nègres ramassent et qu'ils vendent aux Européens. On trouve
+aussi dans les bois quantité de porcs-épics, dont la chair est d'un
+excellent goût; des assomanglies qui, ressemblant au chat par le corps,
+ont la tête du rat, et la peau marquetée comme le tigre. Les Nègres
+racontent que cet animal est le mortel ennemi de la panthère.</p>
+
+<p>Il y a peu de pays où les singes soient en plus grande abondance et avec
+plus de variété dans leur grandeur et dans leur figure. On a déjà parlé
+des plus gros que l'on nomme Barris. Au mois de janvier 1702, le matelot
+du fort, qui était en même temps le chasseur de la garnison, blessa un
+de ces gros singes et le prit. Le reste de la troupe, quoique effrayé
+par le bruit d'une arme à feu, entreprit de venger le prisonnier,
+non-seulement par ses cris, mais en jetant de la boue et des pierres en
+si grand nombre, que le chasseur fut obligé de tirer plusieurs coups
+pour les écarter. Enfin il amena au fort le singe blessé et lié d'une
+corde très-forte. Pendant quinze jours il fut intraitable, mordant,
+criant, et donnant des marques continuelles <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> de rage. On ne
+manquait pas de le châtier à coups de bâton, et de lui diminuer chaque
+fois quelque chose de sa nourriture. Cette conduite l'adoucit par
+degrés, jusqu'à le rendre capable de faire la révérence, de baiser la
+main, et de réjouir toute la garnison par ses souplesses et son
+badinage. Dans l'espace de deux ou trois mois, il devint si familier,
+qu'on lui accorda la liberté, et jamais il ne marqua la moindre envie de
+quitter le fort. Battre et nourrir, c'est ainsi qu'on fait des esclaves.</p>
+
+<p>On admire beaucoup de petits oiseaux un peu plus gros que la linotte, et
+blancs comme l'albâtre, avec une queue rouge, tachetée de noir. Leur
+musique rend la promenade délicieuse dans les bois. Les moineaux sont
+plus rouges que ceux de l'Europe, et ne sont pas en moindre nombre. Les
+poules que les habitans nomment <span class="italic">amoniken</span>, sont moins grosses que
+celles de France; mais la chair en est plus tendre, plus blanche et de
+meilleur goût.</p>
+
+<p>Les huîtres et les moules sont d'une monstrueuse grosseur. Depuis le
+mois de septembre jusqu'au mois de janvier, les tortues de mer viennent
+pondre sur cette côte. On suit leurs traces sur le sable pour découvrir
+leurs &oelig;ufs, dont le nombre, pour une seule tortue, monte à cent
+cinquante, et quelquefois jusqu'à deux cents. Ils sont ronds et de la
+grosseur des &oelig;ufs de poule; mais au lieu d'écaille ils ne sont
+couverts que d'une pellicule fort douce. Le goût n'en est point
+agréable; cependant ils valent <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> mieux que les &oelig;ufs des
+tortues de rivière, qui ne sont pas moins communes dans le pays. On y
+trouve aussi des lamantins et des caïmans.</p>
+
+<p>Le nombre des rats et des souris est incroyable. Les sauterelles font un
+bruit étrange dans les campagnes, et même au sommet des maisons. Cette
+musique, jointe à celle des grillons, des moustiques, des cousins, qui
+sont encore plus redoutables par leur aiguillon, ne laisse aucun repos
+la nuit et le jour, surtout si l'on y ajoute la piqûre des mille-pieds,
+qui cause pendant vingt-quatre heures une inflammation très-douloureuse.
+On trouve aussi de tous côtés des araignées velues et de la grosseur
+d'un &oelig;uf, et des scorpions volans, dont on assure que la piqûre est
+mortelle; enfin les mites, les teignes, les cloportes, les fourmis de
+terre et les fourmis ailées sont des engeances pernicieuses qui
+détruisent les étoffes, le linge, les livres, le papier, les
+marchandises, et tout ce qu'elles rencontrent, malgré tous les soins
+qu'on apporte à s'en garantir.</p>
+
+<p>Les abeilles, qui sont en abondance dans le royaume d'Issini, donnent
+d'excellente cire et du miel délicieux. Le 9 avril 1702, un essaim de
+ces petits animaux vint s'établir au fort Français, dans un baril vide
+qui avait contenu de la poudre. Non-seulement ils le remplirent de miel
+et de cire, mais ils produisirent d'autres essaims, qui auraient pu
+multiplier à l'infini, s'ils eussent été ménagés soigneusement.</p>
+
+<p>Le royaume d'Issini, connu autrefois sous <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> le nom d'Asbini, est
+habité par deux sortes de Nègres, les Issinois et Vétères. Les habitans
+naturels sont les Vétères, dont le nom signifie <span class="italic">pêcheurs de la
+rivière</span>. On raconte que les Ezieps, nation voisine du cap Apollonia,
+qui était gouverné par un prince nommé Fay, se trouvant fort mal, il y a
+plus de cent ans, du voisinage des peuples d'Axim, abandonnèrent leur
+pays pour se retirer dans le canton d'Asbini, qui appartenait aux
+Vétères. Ceux-ci prirent pitié d'une malheureuse nation, lui accordèrent
+un asile avec des terres pour les cultiver, et ne mirent plus de
+différence entre eux-mêmes et ces nouveaux hôtes. Cette bonne
+intelligence se soutint pendant plusieurs années; mais les Ezieps, qui
+étaient d'un caractère turbulent, s'étant enrichis par leur commerce
+avec les Européens, commencèrent bientôt à mépriser leurs bienfaiteurs.
+Ils joignirent l'oppression au mépris, et la tyrannie fut portée si
+loin, que les Vétères, se repentant de leurs anciennes bontés,
+résolurent de chasser ces ingrats; mais c'était une entreprise
+difficile. Ils ignoraient l'usage des armes à feu, et les redoutaient
+beaucoup, tandis que les Ezieps en étaient bien fournis, et n'étaient
+pas moins exercés à s'en servir; aussi furent-ils obliges d'attendre une
+occasion de vengeance qui ne se présenta qu'en 1670.</p>
+
+<p>Une autre nation, nommée les Oschims, qui habitait la contrée d'Issini,
+dix lieues au delà du cap Apollonia, prit querelle avec les peuples
+<span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> de Ghiamo ou Ghiomray, habitans de ce cap. Les Issinois ou les
+Oschims, après plusieurs batailles, dans lesquelles ils furent
+maltraités, résolurent d'abandonner leur pays pour chercher une autre
+retraite. Ils jetèrent les yeux sur le canton des Vétères, dont la bonté
+s'était fait connaître pour les Ezieps dans les mêmes circonstances,
+Zénan, leur roi ou leur chef, était de la famille des Aumouans, qui
+était celle des anciens roi des Vétères. Une raison si forte leur fit
+espérer d'obtenir ce qui avait été accordé gratuitement aux Ezieps.
+C'était le temps où les Vétères, irrités contre leurs premiers hôtes,
+s'affligeaient d'être trop faibles pour faire éclater leur ressentiment.
+Ils reçurent les Issinois à bras ouverts, leur accordèrent des terres,
+et leur communiquèrent tous leurs projets de vengeance. Les intérêts de
+ces deux nations devenant les mêmes, elles traitèrent les Ezieps avec un
+dédain qui produisit bientôt une guerre ouverte. Comme les Issinois
+étaient pourvus d'armes à feu, il fut impossible aux Ezieps de résister
+long-temps à deux puissances réunies. Après avoir été défaits plusieurs
+fois, ils se virent forcés de se retirer dans un lieu de la côte de
+l'Ivoire, ou du pays de Koakoas, sur la rive ouest de la rivière de
+Saint-André. Ils s'y sont établis, quoiqu'ils y soient souvent exposés
+aux incursions des Issinois, leurs mortels ennemis, qui ne reviennent
+guère sans avoir emporté quelque butin. Depuis cette révolution, le pays
+d'Asbini qu'occupaient les Ezieps, <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> après l'avoir obtenu des
+Vétères, et la rivière du même nom, étant passés entre les mains des
+Issinois, ont pris le nom d'<span class="italic">Issini</span>, de leurs nouveaux possesseurs; et
+l'ancien territoire des Issinois, qu'on nomme encore le Grand-Issini,
+pour le distinguer de l'autre, dont il n'est éloigné que de dix lieues,
+est demeuré sans habitans. On voit que ces peuplades nègres ont été
+souvent refoulées les unes sur les autres, et qu'un même lieu a souvent
+changé d'habitans comme autrefois notre Europe. Quiconque possède peu,
+change aisément de demeure. Ce sont les richesses et la police qui
+fixent une nation.</p>
+
+<p>La pierre d'<span class="italic">aigris</span>, qui tient lieu de monnaie parmi les barbares, est
+fort estimée d'eux, quoiqu'elle n'ait ni lustre ni beauté. Les Kompas,
+nation voisine, la brisent en petits morceaux qu'ils percent fort
+adroitement, et qu'ils passent dans de petits brins d'herbe pour les
+vendre aux Vétères. Chaque petit morceau est estimé deux liards de
+France. Il se trouve peu d'or sur cette côte.</p>
+
+<p>Les Vétères se bornent à la pêche de la rivière, parce qu'ils n'ont pas
+la hardiesse de s'exposer aux flots de la mer sur une côte qui est
+ordinairement fort orageuse. Ils se font des réservoirs où le poisson
+entre de lui-même, et dans lesquels il prend plaisir à demeurer. Ce sont
+de grands enclos de roseaux, soutenus par des pieux dans les endroits où
+la rivière a moins de profondeur. Ils n'y laissent qu'une ouverture,
+<span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> qui sert de porte au poisson pour entrer. S'ils ont besoin de
+quelque poisson extraordinaire, ils vont dans ces lieux avec de petits
+filets, et choisissent ce qu'ils désirent, comme nous le faisons en
+Europe dans nos réservoirs.</p>
+
+<p>Les Kompas bordent le pays des Vétères. C'est une nation gouvernée en
+forme de république, ou plutôt d'aristocratie, car ce sont les chefs des
+villages qui discutent les intérêts publics, et qui en décident à la
+pluralité des voix. Leur pays est composé d'agréables collines que les
+habitans cultivent soigneusement, et qui produisent tous les grains
+qu'on y sème, tandis que le terroir des côtes, qui n'est qu'un sable sec
+et brûlé, demeure éternellement stérile. Les Vétères et les Issinois ne
+subsisteraient pas long-temps sans le secours des Kompas. Ils reçoivent
+d'eux leurs principales provisions, et leur rendent en échange des armes
+à feu, des pagnes et du sel, dont les Kompas sont absolument dépourvus.
+C'est d'eux encore que les Issinois tirent l'or qu'ils emploient au
+commerce. Les Kompas le retirent d'une autre nation qui habite plus loin
+dans les terres. On peut observer que c'est toujours dans l'intérieur de
+ces contrées et loin de la mer que se trouve l'or que le commerce
+apporte sur les côtes.</p>
+
+<p>Ils ont grand soin d'entretenir leur noirceur en se frottant tous les
+jours la peau d'huile de palmier, mêlée de poudre de charbon, ce qui la
+rend brillante, douce et unie comme une <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> glace de miroir. On ne
+leur voit jamais un poil ni la moindre saleté sur le corps. À mesure
+qu'ils vieillissent, leur noirceur diminue, et leurs cheveux de coton
+deviennent gris. Ils donnent quantité de formes différentes à cette
+chevelure. Leurs peignes, qui sont de bois ou d'ivoire, à quatre dents,
+y sont toujours attachés. L'huile de palmier mêlée de charbon, qui leur
+sert à se noircir la peau, leur tient aussi lieu d'essence pour la tête.
+Ils parent leurs cheveux de petits brins d'or et de jolies coquilles.
+Ils n'ont pas d'autres rasoirs que leurs couteaux, mais ils savent les
+rendre fort tranchans. Les uns ne se rasent que la moitié de la tête, et
+couvrent l'autre moitié d'un petit bonnet retroussé sur l'oreille.
+D'autres laissent croître plusieurs touffes de cheveux, en différentes
+formes, suivant leur propre caprice. Ils sont passionnés pour leur
+barbe: ils la peignent régulièrement, et la portent aussi longue que les
+Turcs. Le goût de la propreté du corps est commun à toute la nation
+d'Issini. Ils se lavent à tout moment les mains, le visage et la tête
+entière. L'habitude qu'ils ont d'être nus (ils sont très-voisins de la
+ligne), fait qu'ils n'y trouvent ni peine ni honte. Il n'y a que leurs
+<span class="italic">brembis</span> et leurs <span class="italic">bahoumets</span>, différentes espèces de cabochirs, qui
+soient tout-à-fait vêtus.</p>
+
+<p>Les Issinois ont cela de commun avec les anciens Spartiates, que le vol
+n'est jamais puni parmi eux. Ils font gloire de raconter leurs exploits
+dans ce genre. Le roi même les y encourage. <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> Si quelqu'un de
+ses sujets a fait un vol considérable et craint d'être découvert, il
+s'adresse au roi, en lui offrant la moitié du butin, et l'impunité est
+certaine à ce prix.</p>
+
+<p>Ils sont si défians dans le commerce, qu'il faut toujours leur montrer
+l'argent ou les marchandises d'échange avant qu'ils entrent dans aucun
+traité. S'il est question de vous rendre quelque service, ils veulent
+être payés d'avance, et souvent ils disparaissent avec le salaire. Il
+est rare qu'ils remplissent jusqu'à la fin tous leurs engagemens, à
+moins que les <span class="italic">daschis</span> ou les présens d'usage ne soient renouvelés
+plusieurs fois. Cependant, lorsqu'ils achètent quelque chose, on est
+obligé de se fier à leur bonne foi pour la moitié du prix; ce qui expose
+toujours les marchands de l'Europe à quelque perte. Ces friponneries
+sont communes à toute la nation, depuis le roi jusqu'au plus vil
+esclave.</p>
+
+<p>Leur avarice va si loin, que, s'ils tuent un mouton, ils le regrettent
+jusqu'aux larmes pendant huit jours, quoique cet excès de générosité ne
+leur arrive guère que pour traiter quelque Européen de distinction, dont
+ils reçoivent dix fois la valeur de leur dépense. S'ils élèvent de la
+volaille, ce n'est que pour la vendre et pour en conserver le prix. Ils
+se retranchent tout ce qui n'est point absolument nécessaire à la vie:
+où l'avarice va-t-elle se placer!</p>
+
+<p>Les femmes se plaisent à porter autour de la ceinture, quantité
+d'instrumens de cuivre, d'étain, <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> et surtout des clefs de fer,
+dont elles se font une parure, quoique souvent elles n'aient pas dans
+leurs cabanes une boîte à fermer. Elles suspendent aussi à leur ceinture
+plusieurs bourses de différentes grandeurs, remplies de bijoux, ou du
+moins de bagatelles qui en ont l'apparence, pour se faire une réputation
+de richesse, surtout aux yeux des Européens. Leurs jambes et leurs bras
+sont moins ornés que chargés de bracelets, de chaînes et d'une infinité
+de petits bijoux de cuivre, d'étain et d'ivoire. Le père Loyer en vit
+plusieurs qui portaient ainsi jusqu'à dix livres en clincailleries; plus
+fatiguées, dit-il, sous le poids de leurs ornemens que les criminels de
+l'Europe ne le sont sous celui de leurs chaînes. La vanité fait donc
+partout des victimes volontaires!</p>
+
+<p>Le jour qu'elles mettent au monde un enfant, elles le portent à la
+rivière, le lavent, se lavent elles-mêmes, et retournent immédiatement à
+leurs occupations ordinaires. Nous avons déjà vu la même chose dans
+d'autres contrées d'Afrique; d'où il faut nécessairement conclure que,
+dans les pays très-chauds, l'accouchement est très-peu pénible.</p>
+
+<p>La porte des maisons, ou des huttes, est un trou d'un pied et demi
+carré, par lequel on ne passe qu'en rampant, avec assez de difficulté;
+elle est fermée d'un tissu de roseaux, attaché intérieurement avec des
+cordes, pour servir de défense contre les panthères. Pendant la nuit, on
+allume du feu au centre des huttes; et comme <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> elles sont sans
+cheminée, il y règne toujours une fumée épaisse. Les Nègres s'y couchent
+sur des nattes ou des roseaux, les pieds contre le feu. Leurs femmes
+habitent des cabanes séparées, ou elles mangent et couchent à part,
+rarement du moins avec leurs maris. Toutes ces huttes sont environnées
+d'une palissade ou d'une haie de roseaux, qui forme une cour dont la
+porte se fermé toutes les nuits. Cette cour et le fond des cabanes, qui
+n'est que de sable, sont nettoyées dix fois le jour par leurs femmes et
+les filles, dont l'emploi est d'entretenir l'ordre et la propreté.</p>
+
+<p>C'est une coutume immémoriale parmi les Issinois d'avoir pour chaque
+village, à cent pas de l'habitation, une maison séparée qu'ils appellent
+<span class="italic">bournamon</span>, où les femmes et les filles se retirent pendant leurs
+infirmités lunaires. On a soin de leur y porter des provisions, comme si
+elles étaient infectées de la peste. Elles n'osent déguiser leur
+situation, parce qu'elles risqueraient beaucoup à tromper leurs maris.
+Dans la cérémonie du mariage, on les fait jurer par leur fétiche
+d'avertir leur mari aussitôt qu'elles s'aperçoivent de leur état, et de
+se rendre sur-le-champ au bournamon.</p>
+
+<p>De toutes les maladies auxquelles ils sont sujets, il n'y en a point de
+plus épidémique que celle que nous nommons vénérienne; ils en sont tons
+infectés plus ou moins: on en voit quelques-uns tomber en pourriture
+pour avoir <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> négligé le mal dans son origine. Ce mal ne les
+empêche pas de mettre tout leur bonheur dans le commerce des femmes. Ils
+sont fort affligés aussi par les maux d'yeux, qui vont souvent jusqu'à
+leur faire perdre entièrement la vue, et qu'on attribue à la réflexion
+du soleil sur des sablés d'une blancheur et d'une sécheresse extrêmes.</p>
+
+<p>Pour les blessures, ils emploient une herbe dont le suc, mis sur la
+plaie avec le marc, produit des cures si merveilleuses, qu'ils comptent
+pour rien une blessure de cinq pouces de profondeur, où l'os même est
+endommagé, et qu'ils sont sûrs de la guérir en trois semaines. Loyer en
+vit des exemples si surprenans, qu'il se dispense de les rapporter,
+parce qu'on les prendrait pour des fables.</p>
+
+<p>Les Nègres sont fort soigneux, pendant leur vie, d'acheter et de
+préparer tout ce qui doit servir à leur enterrement: c'est un beau drap
+de coton rayé pour les envelopper; un cercueil et des bijoux d'or ou
+d'autres matières pour l'orner, dans l'opinion que l'accueil qu'on leur
+fera dans l'autre monde répondra aux ornemens de leur sépulture. Un
+Nègre qui voyagerait parmi nous serait fondé à croire que nous avons la
+même opinion, en voyant l'émulation de faste et de vanité qui règne dans
+nos enterremens!</p>
+
+<p>On a représenté la religion de ces Nègres avec de fausses couleurs.
+Villault, par exemple, s'est fort trompé en rapportant qu'il <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span>
+adorent les fétiches comme leurs divinités. Ils désavouent eux-mêmes la
+doctrine qu'il leur attribue. Suivant le père Loyer, ils reconnaissent
+un Dieu créateur de toutes choses, et particulièrement des fétiches,
+qu'il envoie sur la terre pour rendre service au genre humain. Cependant
+leurs notions sur l'article des fétiches sont fort confuses. Les plus
+vieux Nègres paraissent embarrassés lorsqu'on les interroge; ils ont
+appris seulement par une ancienne tradition qu'ils sont redevables aux
+fétiches de tous les biens de la vie, et que ces êtres, aussi
+redoutables que bienfaisans, ont aussi le pouvoir de leur causer toutes
+sortes de maux. Nous traiterons dans la suite l'article des fétiches.</p>
+
+<p>Chaque jour au matin, ils vont se laver à la rivière, et se jettent sur
+la tête une poignée d'eau, à laquelle ils mêlent quelquefois du sable
+pour exprimer leur humilité; ils joignent les mains, les ouvrent
+ensuite, et prononcent doucement le mot d'<span class="italic">Ecksavais</span>. Après quoi,
+levant les yeux au ciel, ils font cette prière: <span class="italic">Anghioumé, mamé enaro,
+mamé orié, mamé sckiché e okkori, mamé akana, mamé brembi, mamé angnan e
+aounsan</span>; ce qui signifie: «Mon Dieu, donnez-moi aujourd'hui du riz et
+des ignames, donnez-moi de l'or et de l'aigris; donnez-moi des esclaves
+et des richesses; donnez-moi la santé, et accordez-moi d'être prompt et
+actif.» C'est à cette prière que se réduisent toutes leurs adorations.
+Ils croient Dieu si bon, qu'il ne peut, disent-ils, <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> leur faire
+du mal: il a donné tout son pouvoir aux fétiches, et ne s'en est pas
+réservé.</p>
+
+<p>On peut se reposer sans défiance sur le serment des Nègres, lorsqu'ils
+ont juré par leur fétiche, et surtout lorsqu'ils l'ont avalé. Pour tirer
+la vérité de leur bouche, il suffit de mêler quelque chose dans de
+l'eau, d'y tremper un morceau de pain, et de leur faire boire ce fétiche
+en témoignage de la vérité. Si ce qu'on leur demande est tel qu'ils le
+disent, ils boiront sans crainte; s'ils parlent contre le témoignage de
+leur c&oelig;ur, rien ne sera capable de les faire toucher à la liqueur,
+parce qu'ils sont persuadés que la mort est infaillible pour ceux qui
+jurent faussement. Leur usage est de râper un peu de leur fétiche,
+qu'ils mettent dans de l'eau ou qu'ils mêlent avec quelque aliment. Un
+Nègre qui s'engage par cette espèce de lien trouve plus de crédit parmi
+ses compatriotes qu'un chrétien n'en trouve parmi nous en offrant de
+jurer sur les saints Évangiles.</p>
+
+<p>Les Nègres d'Issini n'ont point de temples ni de prêtres, ni d'autres
+lieux destinés aux exercices de la religion, que les autels publics et
+particuliers de leurs fétiches. Ils ne laissent pas d'avoir une sorte de
+pontife, qu'ils nomment <span class="italic">osnon</span>, et dont l'élection appartient aux
+brembis et aux bahoumets. Lorsque l'osnon meurt, le roi convoque
+l'assemblée de ses cabochirs, qui sont entretenus aux frais publics
+pendant le cours de cette cérémonie. Leur choix est libre, et tombe
+ordinairement sur <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> un homme de bonne réputation, mais versé
+surtout dans l'art de composer des fétiches. Ils le revêtent des marques
+de sa dignité, qui consistent dans une multitude de fétiches joints
+ensemble qui le couvrent depuis la tête jusqu'aux pieds. Dans cet
+équipage, ils le conduisent en procession par toutes les rues, après
+avoir néanmoins commencé par lui donner huit ou dix bandes d'or<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>
+levées sur le public. Un Nègre le précède dans cette marche solennelle,
+disant à haute voix que tous les habitans doivent apporter quelque
+offrande au nouvel osnon, s'ils veulent participer à ses prières. On
+expose à l'extrémité de chaque village un plat d'étain pour recevoir les
+aumônes. L'osnon est le seul prêtre du pays. Son, emploi consiste à
+faire les grands fétiches publics, et à donner ses conseils au roi, qui
+n'entreprend rien sans son avis et son consentement; s'il tombe malade,
+on lui envoie communiquer les délibérations. Dans une sécheresse
+excessive, ou dans les temps d'orages et de pluies violentes, le peuple
+s'écrie qu'il manque quelque chose à l'osnon; et sur-le-champ on fait
+pour lui une quête, à laquelle tout le monde contribue suivant ses
+moyens.</p>
+
+<p>La doctrine de la transmigration des âmes est si bien établie parmi les
+Nègres d'Issini, que, n'espérant rien de réel et de permanent dans ce
+monde ni dans l'autre, ils bornent tous leurs v&oelig;ux à jouir, autant
+qu'il leur est <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> possible, des richesses et des plaisirs qui
+leur conviennent. Leur parle-t-on de l'enfer et du ciel, ils éclatent de
+rire. Ils sont persuadés que le monde est éternel, et que l'âme doit
+passer dans une autre région, qu'ils placent au centre de la terre, pour
+y recevoir un nouveau corps dans le sein d'une femme; que les âmes de
+cette région passent de même dans celle-ci; de sorte que, suivant leurs
+principes, il se fait un échange continuel d'habitans entre les deux
+mondes. Ils placent le souverain bien de l'homme dans les richesses,
+dans la puissance, et dans le plaisir d'être servi et respecté.</p>
+
+<p>Le pouvoir an roi est absolu sur les pauvres et sur les esclaves; mais
+les cabochirs, surtout ceux qui passent pour riches, et qui ont un grand
+nombre d'esclaves, sont fort éloignés de cette rigoureuse soumission.
+Leur dépendance se borne à se rendre aux <span class="italic">palavères</span>, c'est-à-dire aux
+conseils publics, et à secourir le roi de leurs forces, lorsqu'il est
+question de la sûreté publique. Rien ne ressemble plus à notre ancien
+gouvernement féodal.</p>
+
+<p>La succession, dans le royaume d'Issini, tombe au plus proche parent du
+roi, à l'exclusion de ses propres enfans. La loi ne lui permet pas même
+de leur laisser une partie de ses richesses; de sorte qu'ils n'ont pour
+leur subsistance et leur établissement que ce qu'ils ont acquis pendant
+la vie de leur père. Cependant il les aide pendant son règne à amasser
+quelque chose pour l'avenir. Il leur fait même apprendre quelque
+<span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> art ou quelque commerce qui puisse leur servir après sa mort.
+Les enfans du roi ne laissent pas d'être respectés pendant qu'il est sur
+le trône. Ils ont des gardes qui ne cessent pas de les accompagner; mais
+à la mort de leur père toute leur grandeur disparaît, et s'ils ne
+s'attirent quelque distinction par leur mérite et leurs bonnes qualités,
+ils ne sont pas plus considérés que le commun des Nègres. Leur unique
+portion consiste dans quelques esclaves. Tout le reste de l'héritage
+passe an nouveau roi. Au reste, dans les contrées nègres, où la royauté
+est héréditaire, il est rare qu'elle le soit en ligne directe. Elle
+appartient le plus souvent au frère du roi, ou au fils de sa s&oelig;ur. La
+succession par les femmes leur paraît, non sans raison, plus sûre et
+plus prouvée que toutes les autres.</p>
+
+<p>Les nobles et les grands de contrée sont distingués, comme on l'a vu,
+par les titres de <span class="italic">brembis</span> et de <span class="italic">bahoumets</span>, qui signifie dans leur
+langue les riches et les commandans. Dans la langue du commerce, qu'on
+appelle <span class="italic">lingua-fianca</span>, on les confond sous le nom de <span class="italic">cabochirs</span> ou de
+<span class="italic">capchères</span>, sans que l'origine et le sens de ce mot soient mieux
+connus. C'est à ces grands qu'appartient le privilége du commerce,
+c'est-à-dire le droit d'acheter ou de vendre à l'arrivée des vaisseaux
+de l'Europe. Tout autre Nègre qui serait surpris à trafiquer verrait ses
+effets confisqués. De là vient que les cabochirs sont les seuls riches,
+et que tout l'or du pays <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> tombe entre leurs mains: leur nombre
+est ordinairement de quarante ou cinquante, quoiqu'il ne soit pas fixé.
+Le reste des Issinois est si pauvre, que les plus aisés ont à peine un
+misérable pagne pour se couvrir, et ne vivent qu'avec le secours des
+cabochirs. Ils se louent à leur service pour se procurer de quoi nourrir
+leurs enfans; et quelquefois ils sont obligés de se vendre pour le
+soutien de leur vie. Cependant, lorsqu'il s'en trouve quelqu'un qui, à
+force d'industrie et de travail, est parvenu à amasser un peu de bien,
+et qui a pu cacher ses richesses avec assez de soin pour les conserver,
+il emploie sous main ses amis à la cour, et parmi les cabochirs, pour
+s'élever à la qualité de marchand ou de noble. Si sa demande est
+approuvée, le roi et les brembis indiquent un jour où l'on se rend au
+bord de la mer pour cette cérémonie. Le candidat commence par payer les
+droits royaux, qui sont huit écus en poudre d'or. Ensuite le roi déclare
+devant ses cabochirs qu'il reçoit un Nègre de tel nom pour noble et pour
+marchand; après quoi, se tournant vers la mer, il défend aux flots de
+nuire au nouveau cabochir, de renverser ses canots et de nuire à ses
+marchandises. Il finit l'installation en versant dans la mer une
+bouteille d'eau-de-vie pour gagner ses bonnes grâces. Alors le nouveau
+noble s'approche du roi, qui lui prend les mains, les serre, d'abord
+l'une contre l'autre, les ouvre ensuite, et souffle dedans en prononçant
+doucement le mot <span class="italic">akschouc</span>, <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> c'est-à-dire, <span class="italic">allez en paix</span>.
+Tous les cabochirs répètent cette cérémonie après le roi. Il ne reste
+pour conclusion que de se rendre au festin, où le candidat a pris soin
+de faire inviter tous les nobles; et lorsqu'ils en sont sortis, il est
+regardé de toute la nation comme marchand, comme noble, comme brembis et
+cabochir, avec le droit de vendre et d'acheter des esclaves. S'il
+accompagne le roi à la guerre, il a part aux dépouilles de l'ennemi.
+Enfin il entre en possession de tous les priviléges attachés à son
+titre. Ainsi l'on achète la noblesse sur les côtes d'Afrique comme parmi
+nous: il n'y a de différence que dans le prix et dans le titre, et
+partout les priviléges de cette noblesse tiennent plus ou moins à
+l'oppression des faibles. Tout rappelle le proverbe italien, <span class="italic">tutto il
+monda è fatto come la nostra famiglia</span>. Ce qui suit en est encore une
+preuve.</p>
+
+<p>Lorsqu'un créancier se lasse du délai, et qu'il prend la résolution de
+se faire payer, il s'adresse au roi, qui, sur sa demande, fait avertir
+le débiteur. Un esclave chargé de cet ordre se présente le sceptre ou
+plutôt le bâton royal à la main, et déclare au débiteur qu'il est appelé
+par le roi. Si le cas est pressant, il l'oblige sur-le-champ de le
+suivre. Alors le procès commence par un présent de huit onces d'or, que
+le créancier est obligé de faire au roi pour acheter de l'eau-de-vie. Il
+doit déposer en même temps un tiers au moins de la somme qu'il demande:
+et ce tiers est distribué <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> entre le roi et les courtisans, qui
+doivent être ses juges. Ensuite il jure, en avalant le fétiche, que
+telle somme lui est due par celui qu'il a cité. On écoute le débiteur:
+si les juges ne sont pas satisfaits de ses raisons, il est condamné à
+payer la dette dans un certain temps, et forcé de s'y engager par un
+serment solennel, qu'il prononce en touchant la tête du roi. Le procès
+finit sans autre formalité. S'il manque d'un seul jour à l'exécution, il
+est obligé de payer une bande au roi, ou deux bandes, s'il est riche,
+pour avoir violé son serment. On lui donne ensuite une autre trêve, mais
+avec de nouvelles dépenses de la part du créancier. S'il manque à sa
+promesse après l'avoir renouvelée plusieurs fois, il court risque à la
+fin d'être déclaré insolvable; après quoi il est vendu pour l'esclavage.</p>
+
+<p>La sorcellerie, ou du moins le crime auquel les Issinois donnent ce nom,
+est punie par l'eau, c'est-à-dire que le coupable est noyé
+solennellement avec diverses marques de l'exécration publique. Ceux qui
+révèlent les secrets du conseil sont décapités sans cérémonie et sans
+espérance de grâce. Les esclaves, ou les prisonniers de guerre qui
+entreprennent de s'échapper, sont présentés au conseil du roi et des
+brembis, qui examinent d'abord les circonstances du crime. S'il paraît
+bien prouvé, le coupable est condamné à mort. Après lui avoir prononcé
+sa sentence, on lui lie les mains derrière le dos, et on lui met dans la
+bouche un <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> bâillon attaché par les deux bouts avec une corde
+qui se lie derrière la tête. Un esclave du roi, qui reçoit pour son
+salaire huit écus en poudre d'or, portant sur la tête un des fétiches du
+roi, court dans toutes les rues de la ville comme un insensé, en faisant
+pencher le fétiche de côté et d'autre comme s'il voulait le faire
+tomber. Lorsqu'il arrive à la place où l'on a déjà conduit le criminel,
+il perce la foule en demandant au fétiche sur qui doit tomber la
+fonction d'exécuteur. Ensuite le premier jeune homme qu'il touche de
+l'épaule est celui qu'on suppose nommé par le fétiche. Cependant il
+recommence à demander si c'est assez d'un seul. Quelquefois le nombre
+des exécuteurs nommés monte ainsi jusqu'à dix. Enfin l'esclave fugitif
+est placé près du fétiche auquel il doit être sacrifié. On prend le soin
+de lui faire étendre le cou au-dessus de l'idole. Celui qui se trouve
+nommé le premier pour l'exécution tire son poignard et lui perce la
+gorge, tandis que les autres tiennent la victime, dont ils font couler
+le sang sur le fétiche. L'exécuteur accompagne cette action d'une prière
+qu'il prononce à haute voix: «Ô fétiche! nous t'offrons le sang de cet
+esclave.» Aussitôt qu'il est mort on coupe son corps en pièces, et l'on
+ouvre au pied du fétiche un trou dans lequel toutes les parties sont
+enterrées, à l'exception de la mâchoire, qu'on attache au fétiche même.
+Les exécuteurs sont censés impurs pendant trois jours, et se bâtissent
+une cabane séparée <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> à quelque distance du village; mais, dans
+cet intervalle, ils ont le droit de courir comme des furieux et de
+prendre tout ce qui tombe entre leurs mains: volailles, bestiaux, pain,
+huile, tout ce qu'ils peuvent toucher leur appartient, parce que les
+autres le croient souillé, et n'oseraient plus s'en servir. À la fin des
+trois jours, ils démolissent leur cabane, dont ils rassemblent toutes
+les pièces. Le premier exécuteur prend un pot sur sa tête, et conduit
+ses compagnons jusqu'au lieu où le criminel a reçu la mort. Là, ils
+l'appellent trois fois par son nom. Le premier exécuteur brise son pot
+sur la terre. Les autres y laissent les pièces de la cabane. Tous
+ensemble prennent la fuite et retournent chez eux, où, se revêtant de
+leur meilleur pagne, ils vont rendre visite aux brembis et aux
+bahoumets, qui leur donnent une certaine quantité de poudre d'or. Il n'y
+a personne dans la nation qui refuse cet emploi, quand il est nommé par
+le fétiche. Les fils mêmes du roi ne feraient pas difficulté de
+l'accepter. Il rend les exécuteurs infâmes pendant trois jours; mais il
+passe ensuite pour un sujet de gloire. Leur usage est d'arracher une
+dent au criminel qui est mort par leurs mains; et plus ils en peuvent
+montrer, plus ils donnent d'éclat à leur réputation.</p>
+
+<p class="poem10">
+ Coutume, opinion, reines de notre sort,<br>
+ Vous réglez des humains et la vie et la mort!<a href="#tam"><span class="smaller">(Lien vers la table des matières.)</span></a></p>
+
+<p class="center">FIN DU DEUXIÈME VOLUME.</p>
+
+
+
+<a id="tam" name="tam"></a>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> TABLE DES MATIÈRES
+CONTENUES DANS CE VOLUME.</h2>
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.&mdash;AFRIQUE.</h2>
+
+<h2>LIVRE <abbr title="3">III.</abbr></h2>
+
+<p class="title">VOYAGES AU SÉNÉGAL ET SUR LES CÔTES D'AFRIQUE JUSQU'À SIERRA-LEONE.</p>
+
+
+<ul class="tam">
+<li><a href="#page001"><span class="smcap min2em">Chapitre Premier</span>.</a>&mdash;Voyages de Cadamosto
+ sur la rivière du Sénégal et dans les
+ pays voisins. Azanaghis. Tegazza. Côte
+ d'Anterota. Pays de Boudomel. Pays de
+ Gambra.</li>
+
+<li><a href="#page042"><span class="smcap min2em">Chap. <abbr title="2">II.</abbr></span></a>&mdash;Voyages d'André Brue. Rufisque.
+ Nègres Sérères. Nègres de Cayor.
+ Nègres du Siratik. Foulas. Royaume de
+ Galam. Nègres de Mandingue. Presqu'île
+ et royaume de Casson. Canton de Djéredja.
+ Cachao. Bissao. Bissagos. Cazégut. Roi de
+ Cabo. Commerce de gommes. Maures du
+ désert. Bambouk. Job Ben Salomon: détails
+ sur son pays.</li>
+
+<li><a href="#page164"><span class="smcap min2em">Chap. <abbr title="3">III.</abbr></span></a>&mdash;M&oelig;urs et usages des Iolofs,
+ des Foulas et des Mandingues. Langage.
+ Religion.</li>
+
+<li><span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> <a href="#page251"><span class="smcap min2em">Chap. <abbr title="4">IV.</abbr></span></a>&mdash;Sierra-Leone.</li>
+
+<li><a href="#page269"><span class="smcap min2em">Chap. <abbr title="5">V.</abbr></span></a>&mdash;Histoire naturelle de la côte occidentale
+ d'Afrique jusqu'à Sierra-Leone.</li>
+</ul>
+
+
+<h2>LIVRE <abbr title="4">IV.</abbr></h2>
+
+<p class="title">VOYAGES SUR LA CÔTE DE GUINÉE. CONQUÊTES DE DAHOMAY.</p>
+
+<ul class="tam">
+<li><a href="#page358"><span class="smcap min2em">Chapitre Premier</span>.</a>&mdash;Voyages de Villault,
+ de Philips et de Loyer. Description
+ du pays d'Issini.</li>
+</ul>
+
+<p class="center">FIN DE LA TABLE.</p>
+
+<p class="p2"><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<strong>Note 1:</strong> Espèce de vêtement.<a href="#footnotetag1"><span class="smaller">(Retour au texte.)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<strong>Note 2:</strong> Nous nous servons de cette expression pour distinguer les
+Nègres de Guinée, les seuls dont nous nous occupions dans le cours de
+cet ouvrage, des Nègres qui habitent des contrées intérieures appelées
+par les géographes <span class="italic">Nigritie</span>, qui tirent leur nom du grand fleuve
+Niger.<a href="#footnotetag2"><span class="smaller">(Retour au texte.)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<strong>Note 3:</strong> C'est l'hippopotame.<a href="#footnotetag3"><span class="smaller">(Retour au texte.)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<strong>Note 4:</strong> Les Nègres maîtres des villages joignent le nom de leur
+seigneurie à celui de leur famille, ou à leur nom propre.<a href="#footnotetag4"><span class="smaller">(Retour au texte.)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<strong>Note 5:</strong> Nous avons vu, il y a quelques années, un homme qui avait
+le même secret, et qui en fît l'expérience devant l'académie des
+sciences de Paris.<a href="#footnotetag5"><span class="smaller">(Retour au texte.)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<strong>Note 6:</strong> On a vu un exemple d'une bassesse à peu près semblable dans
+un guiriot français. Il adressa une ode à un ministre qui venait d'en
+faire renvoyer un autre, ode dans laquelle le ministre disgracié était
+fort maltraité; celui-ci revint, et le guiriot lui dédia à son tour une
+autre ode. Toutes les deux eurent la même récompense, le mépris.<a href="#footnotetag6"><span class="smaller">(Retour au texte.)</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<strong>Note 7:</strong> Environ cent pistoles de France.<a href="#footnotetag7"><span class="smaller">(Retour au texte.)</span></a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Abrégé de l'histoire générale des
+voyages (Tome second), by Jean François de La Harpe
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES ***
+
+***** This file should be named 24768-h.htm or 24768-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/4/7/6/24768/
+
+Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/24768-h/images/img001.jpg b/24768-h/images/img001.jpg
new file mode 100644
index 0000000..72dd7d9
--- /dev/null
+++ b/24768-h/images/img001.jpg
Binary files differ
diff --git a/24768-h/images/img002.jpg b/24768-h/images/img002.jpg
new file mode 100644
index 0000000..8f84835
--- /dev/null
+++ b/24768-h/images/img002.jpg
Binary files differ
diff --git a/24768-h/images/img003.jpg b/24768-h/images/img003.jpg
new file mode 100644
index 0000000..2d203bd
--- /dev/null
+++ b/24768-h/images/img003.jpg
Binary files differ