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diff --git a/24768-h/24768-h.htm b/24768-h/24768-h.htm new file mode 100644 index 0000000..5f4a42e --- /dev/null +++ b/24768-h/24768-h.htm @@ -0,0 +1,11709 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html lang="fr"> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2); Author: J.-F. Laharpe.</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 140%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 130%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} + +a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +table {border-collapse: collapse; table-layout: fixed; + width: 90%; margin-left: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} + +ul {list-style-type: none;} +sup {line-height: 0em;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} +.smaller {font-size: smaller;} +.italic {font-style: italic;} + +.title {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +.tam {margin-left: 15%; margin-right: 10%;} +.tn {margin-left: 10%; width: 80%; font-size: 95%;} + +.poem10 {margin-left: 10%;} + +.min2em {margin-left: -2em;} + +.figcenter {margin: auto; text-align: center;} +.center {text-align: center;} + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Abrégé de l'histoire générale des voyages +(Tome second), by Jean François de La Harpe + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Abrégé de l'histoire générale des voyages (Tome second) + +Author: Jean François de La Harpe + +Release Date: March 6, 2008 [EBook #24768] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="tn"><p>Notes au lecteur de ce ficher digital:<br> +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> +</div> + +<h2>BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE.</h2> + +<h1>ABRÉGÉ<br> +DE<br> +L'HISTOIRE GÉNÉRALE<br> +DES VOYAGES;</h1> + +<h2><span class="smcap">Par</span> J.-F. LAHARPE.</h2> + +<h2>TOME DEUXIÈME.</h2> + +<a id="img001" name="img001"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img001.jpg" width="200" height="122" alt="Enseigne de l'éditeur." title=""> +</div> + +<p class="center">PARIS,<br> +MÉNARD ET DESENNE, FILS.<br> +1825.</p> + + +<h1><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> ABRÉGÉ +DE +L'HISTOIRE GÉNÉRALE +DES VOYAGES.</h1> + + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.<br> +AFRIQUE.<br> +LIVRE TROISIÈME.<br> +VOYAGES AU SÉNÉGAL ET SUR LES CÔTES D'AFRIQUE JUSQU'À SIERRA-LEONE.</h2> + +<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<p class="title">Voyages de Cadamosto sur la rivière du Sénégal et dans les pays voisins. +Azanaghis. Tegazza. Côte d'Anterota. Pays de Boudomel. Pays de Gambra.</p> + +<p>Après avoir parcouru les principales îles placées dans l'Océan +atlantique vis-à-vis le continent africain, et dont les Européens se +sont emparés à la même époque où ils commencèrent à reconnaître +<span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> la côte occidentale de cette partie du monde, nous allons, en +retournant un peu sur nos pas, suivre avec les voyageurs cette même +côte, depuis le désert de Sahara jusqu'à Sierra-Leone, où commence la +Guinée proprement dite.</p> + +<p>Avant de passer par le détroit de Gibraltar dans l'Océan qui baigne la +côte occidentale d'Afrique, on trouve, sur les bords de la Méditerranée, +les contrées connues autrefois des anciens, et qui forment ce que les +modernes ont appelé Barbarie; Alger et son domaine, qui est l'ancienne +Numidie; Tunis, qu'on croit être Carthage; Tripoli, la grande Syrte, +Barca, tout ce qui composait les possessions romaines jusqu'au mont +Atlas. Au-delà du détroit est le royaume de Fez, l'empire de Maroc, +autrefois la Mauritanie Tingitane; Dara, Tafilet, pays gouvernés jadis +par Syphax et par Bocchus, mais sous la dépendance ou la protection des +Romains, qui avaient poussé leurs conquêtes jusqu'au désert.</p> + +<p>À l'orient, les Romains possédaient encore l'Égypte et la Nubie, et +connaissaient quelques ports de la mer Arabique. La grande région qu'ils +appelaient Éthiopie, et que nous nommons Abyssinie, ne leur était connue +que de nom. Elle ne l'est guère davantage aux modernes, qui pourtant en +ont fréquenté quelques ports, comme Adel, Zeyla, Souakem, etc., mais +n'ont que peu pénétré dans l'intérieur des terres. À l'égard de la côte +orientale d'Afrique, que nous avons vu découvrir par les Portugais +<span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> après qu'ils eurent doublé le cap des Tourmentes, et qui +contient les royaumes de Mosambique, de Quiloa, de Monbassa, de Mélinde, +tout ce qu'on appelle le Zanguébar et la côte d'Ajan, les commerçans de +Tyr et de Phénicie y descendaient par la voie beaucoup plus courte de la +mer Rouge, dans des temps dont il nous reste bien peu de traces. Nous +avons vu que, par la même voie, les Arabes ou Maures de la Mecque, ceux +de Barbarie, et plus récemment les Turcs, y venaient commercer quand les +Portugais y arrivèrent. Mais, quand ces mêmes Portugais, quand les +Anglais et les Français abordèrent en Guinée, ils n'y trouvèrent que des +Nègres et des serpens. Là commence donc pour nous la description d'une +nouvelle terre découverte par les modernes pour le malheur de ses +habitans, qui depuis n'ont pas cessé d'être vendus aux nations de +l'Europe pour exploiter les possessions du Nouveau-Monde et des îles de +la mer des Indes.</p> + +<p>Avant de parler de la Guinée proprement dite, nous nous arrêterons +d'abord sur les pays voisins de la rivière de Sénégal, en remontant dans +l'intérieur des terres et dans les contrées situées entre cette rivière +et celle de Gambie.</p> + +<p>Un Vénitien nommé <span class="italic">Cadamosto</span>, qui était au service de l'infant de +Portugal don Henri, et que nous avons cité à l'article des îles du cap +Vert et des Canaries, voyagea aussi sur les bords du Sénégal et de la +Gambie, et nous a laissé quelques détails sur ces contrées. La <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> +relation de ses voyages, la plus ancienne des navigations modernes +publiées par ceux qui les ont faites, est un véritable modèle; elle ne +perdrait rien à être comparée à celle des plus habiles navigateurs de +nos jours. Il y règne un ordre admirable; les détails en sont attachans, +les descriptions claires et précises. On reconnaît partout l'observateur +éclairé. Parmi les choses qu'il a entendu dire, il s'en trouve, à la +vérité, qu'il est difficile de croire; on en verra quelques-unes de ce +genre dans l'extrait de sa relation qu'on va lire. Cadamosto a la bonne +foi de convenir lui-même de l'invraisemblance de ces sortes de récits; +mais ils étaient conformes au goût de son siècle, et sa relation eût +semblé dénuée d'intérêt s'il les eût omis.</p> + +<p>Cadamosto observe d'abord qu'au sud du détroit de Gibraltar, la côte, +qui est celle de Barbarie, n'est pas habitée jusqu'au cap Cantin, d'où +l'on trouve, jusqu'au cap Blanc, une région sablonneuse et déserte, qui +est séparée de la Barbarie par des montagnes du côté du nord, et que ses +habitans nomment Sahara. Du côté du sud, elle touche au pays des Nègres, +et, dans sa largeur, elle n'a pas moins de cinquante ou soixante +journées. Ce désert s'étend jusqu'à l'Océan. Il est couvert de sable +blanc, si aride et si uni, que, le pays étant d'ailleurs fort bas, il +n'a l'apparence que d'une plaine jusqu'au cap Blanc, qui tire aussi son +nom de la blancheur de son sable, où l'on n'aperçoit aucune sorte +d'arbre ou de plante. Cependant rien n'est si <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> beau que ce cap. +Sa forme est triangulaire, et les trois pointes qu'il présente sont à la +distance d'un mille l'une de l'autre.</p> + +<p>Cadamosto parle ensuite des Azanaghis, peuples maures qui habitent, +cette partie du désert la plus voisine du Sénégal, et qu'on appelle +<span class="italic">Zanagha</span>, sans doute à cause du voisinage de ce fleuve, ainsi nommé par +les naturels du pays, et dont nous avons fait Sénégal. La partie de +l'Afrique que nous considérerons dans ce chapitre et dans les deux +suivans est entre le 8<sup>e</sup> et le 18<sup>e</sup> degrés de latitude nord.</p> + +<p>Derrière le cap Blanc, dans l'intérieur des terres, on trouve à six +journées du rivage une ville nommée <span class="italic">Ouaden</span>, qui n'a pas de murs, mais +qui est fréquentée par les Arabes et les caravanes de Tombouctou et des +autres régions plus éloignées de la côte. Leurs alimens sont des dattes +et de l'orge. Ils boivent le lait de leurs chameaux. Le pays est si sec, +qu'ils y ont peu de vaches et de chèvres. Ils sont mahométans, et fort +ennemis du nom chrétien. N'ayant point d'habitations fixes, ils sont +sans cesse errans dans les déserts, et leurs courses s'étendent jusque +dans cette partie de la Barbarie qui est voisine de la Méditerranée. Ils +voyagent toujours en grand nombre, avec un train considérable de +chameaux, sur lesquels ils transportent du cuivre, de l'argent et +d'autres richesses, de la Barbarie et du pays des Nègres à Tombouctou, +pour en rapporter de l'or et de la malaguette, qui est une espèce de +poivre. Leur couleur est <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> fort basanée. Les deux sexes ont pour +unique vêtement une sorte de robe blanche bordée de rouge. Les hommes +portent le turban à la manière des Maures, et vont toujours nu-pieds. +Leurs déserts sont remplis de lions, de panthères, de léopards et +d'autruches, dont l'auteur vante les œufs, après en avoir mangé +plusieurs fois.</p> + +<p>Les Portugais établis dans le golfe d'Arguin commerçaient avec les +Arabes qui venaient sur la côte. Pour l'or et les Nègres qu'ils tiraient +d'eux, ils leur fournissaient différentes sortes de marchandises, telles +que des draps de laine et d'autres étoffes, des tapis, de l'argent et +des alkazélis<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Le prince fit bâtir un château dans l'île d'Arguin +pour la sûreté du commerce; et tous les ans il y arrivait des caravelles +de Portugal. Les négocians arabes menaient au pays des Nègres quantité +de chevaux de Barbarie, qu'ils y changeaient pour des esclaves. Un beau +cheval leur valait souvent jusqu'à douze ou quinze Nègres. Il ne faut +pas que nous soyons étonnés de cette disproportion, puisque parmi nous +un bon cheval coûte cent pistoles, et un bon soldat vingt écus. Les +Arabes y portaient aussi de la soie de Grenade et de Tunis, de l'argent +et d'autres marchandises pour lesquelles ils recevaient des esclaves et +de l'or. Ces esclaves étaient amenés à Ouaden, d'où ils passaient aux +montagnes de Barca, et de là en Sicile. D'autres étaient conduits à +Tunis et sur toute <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> la côte de Barbarie; le reste venait dans +l'île d'Arguin, et chaque année il en passait sept ou huit cents en +Portugal.</p> + +<p>Avant l'établissement de ce commerce, les caravelles portugaises, au +nombre de quatre, et quelquefois davantage, entraient bien armées dans +le golfe d'Arguin, et faisaient pendant la nuit des descentes sur la +côte pour enlever les habitans de l'un et de l'autre sexe qu'elles +vendaient en Portugal. C'est ce que les Européens appellent le droit des +gens, lorsqu'ils sont les plus forts. Ils poussèrent ainsi leurs courses +au long des côtes jusqu'à la rivière de Sénégal, qui est fort grande, et +qui sépare le désert de la première contrée des Nègres de la côte<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.</p> + +<p>Les Azanaghis habitent plusieurs endroits de la côte au-delà du cap +Blanc. Ils sont voisins des déserts, et peu éloignés des Arabes +d'Ouaden. Ils vivent de dattes, d'orge et du lait de leurs chameaux. +Comme ils sont plus près du pays des Nègres que d'Ouaden, ils y ont +tourné leur commerce, qui se borne à tirer d'eux du millet et d'autres +secours pour la commodité de leur vie. Ils mangent peu, et l'on ne +connaît pas de nation qui supporte si patiemment la faim. Les Portugais +en enlevaient un grand nombre, et les aimaient mieux pour esclaves que +<span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> des Nègres. Il est vrai qu'on vient de dire qu'ils mangeaient +peu; mais l'esclave qui mange le moins n'est pas toujours le meilleur, +même pour l'avarice.</p> + +<p>Cadamosto attribue une coutume fort singulière à la nation des +Azanaghis. Ils portent, dit-il, autour de la tête une sorte de mouchoir +qui leur couvre les yeux, le nez et la bouche; et la raison de cet usage +est que, regardant le nez et la bouche comme des canaux fort sales, ils +se croient obligés de les cacher aussi sérieusement que d'autres parties +auxquelles on attache la même idée dans des pays moins barbares; aussi +ne se découvrent-ils la bouche que pour manger.</p> + +<p>Ils ne reconnaissent aucun maître; mais les plus riches sont distingués +par quelques témoignages de respect. En général, ils sont tous fort +pauvres, menteurs, perfides, et les plus grands voleurs du monde. Leur +taille est médiocre. Ils se frisent les cheveux, qu'ils ont fort noirs +et flottans sur leurs épaules. Tous les jours ils les humectent avec de +la graisse de poisson; et quoique l'odeur en soit fort désagréable, ils +regardent cet usage comme une parure. Ils n'avaient connu d'autres +chrétiens que les Portugais, avec lesquels ils avaient eu la guerre +pendant treize ou quatorze ans. Cadamosto assure que, lorsqu'ils avaient +vu des vaisseaux, spectacle inconnu à leurs ancêtres, ils les avaient +pris pour de grands oiseaux avec des ailes blanches, qui venaient de +quelques pays éloignés. <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> Ensuite les voyant à l'ancre et sans +voiles, ils avaient conclu que c'étaient des poissons. D'autres, +observant que ces machines changeaient de place, et qu'après avoir passé +un jour ou deux dans quelque lieu, on les voyait le jour suivant à +cinquante milles, et toujours en mouvement au long de la côte, +s'imaginaient que c'étaient des esprits vagabonds, et redoutaient +beaucoup leur approche. En supposant que ce fussent des créatures +humaines, ils ne pouvaient concevoir qu'elles fissent plus de chemin +dans une nuit qu'ils n'étaient capables d'en faire dans trois jours; et +ce raisonnement les confirma dans l'opinion que c'étaient des esprits. +Plusieurs esclaves de leur nation que Cadamosto avait vus à la cour du +prince Henri, et tous les Portugais qui étaient entrés les premiers dans +cette mer, rendaient là-dessus le même témoignage.</p> + +<p>Environ, six journées dans les terres au-delà d'Ouaden, on trouve une +autre ville nommée Tegazza, qui signifie caisse d'or, d'où l'on tire +tous les ans une grande quantité de sel de roche, qui se transporte sur +le dos des chameaux à Tombouctou, et de là dans le royaume de Melli. Les +Arabes vagabonds qui font ce commerce disposent en huit jours de toute +leur marchandise, et reviennent chargés d'or.</p> + +<p>Le royaume de Melli est situé dans un climat fort chaud, et fournit si +peu d'alimens pour les bêtes, que, de cent chameaux qui font le voyage +avec les caravanes, il n'en revient pas <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> ordinairement plus de +vingt-cinq. Aussi cette grande région n'a-t-elle aucun quadrupède. Les +Arabes mêmes et les Azanaghis y tombent malades de l'excès de la +chaleur. On compte quarante journées à cheval de Tegazza à Tombouctou, +et trente de Tombouctou à Melli. Tout le pays de Tombouctou qui est +situé dans la Nigritie touche au grand désert de Sahara, ou peut-être +même en fait partie. Il nous est fort peu connu, et celui de Melli +encore moins. Cadamosto ayant demandé aux Maures quel usage les +marchands de Melli font du sel, ils répondirent qu'il s'en consommait +d'abord une petite quantité dans le pays, et que ce secours était si +nécessaire à ces peuples situés près de la ligne, que, sans un tel +préservatif contre la putridité qui naît de la chaleur, leur sang se +corromprait bientôt. Ils emploient peu d'art à le préparer. Chaque jour +ils en prennent un morceau qu'ils font dissoudre dans un vase d'eau, et, +l'avalant avec avidité, ils croient lui être redevables de leur santé et +de leurs forces. Le reste du sel est porté à Melli en grosses pièces, +deux desquelles suffisent pour la charge d'un chameau. Là, les habitans +du pays le brisent en d'autres pièces, dont le poids ne surpasse pas les +forces d'un homme. On assemble quantité de gens robustes qui les +chargent sur leur tête, et qui portent à la main une longue fourche sur +laquelle ils s'appuient lorsqu'ils sont fatigués. Dans cet état, ils se +rendent sur le bord d'un grand fleuve dont l'auteur n'a pu savoir le +nom.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> Lorsqu'ils sont arrivés au bord de l'eau, les maîtres du sel +font décharger la marchandise et placent chaque morceau sur une même +ligne, en y mettant leur marque; ensuite toute la caravane se retire à +la distance d'une demi-journée. Alors d'autres Nègres, avec lesquels +ceux de Melli sont en commerce, mais qui ne veulent point être vus, et +qu'on suppose habitans de quelques îles, s'approchent du rivage dans de +grandes barques, examinent le sel, mettent une somme d'or sur chaque +morceau, et se retirent avec autant de discrétion qu'ils sont venus. Les +marchands de Melli, retournant au bord de l'eau, considèrent si l'or +qu'on leur a laissé leur paraît un prix suffisant; s'ils en sont +satisfaits, ils le prennent et laissent le sel; s'ils trouvent la somme +trop petite, ils se retirent encore en laissant l'or et le sel, et les +autres, revenant à leur tour, mettent plus d'or ou laissent absolument +le sel. Leur commerce se fait ainsi sans se parler et sans se voir: +usage ancien qu'aucune infidélité ne leur donne jamais occasion de +changer. Quoique l'auteur trouve peu de vraisemblance dans ce récit, il +assure qu'il le tient de plusieurs Arabes, des marchands Azanaghis, et +de quantité d'autres personnes dont il vante le témoignage.</p> + +<p>Il demanda aux mêmes marchands pourquoi l'empereur de Melli, qui est un +souverain puissant, n'avait point entrepris par force ou par adresse de +découvrir la nation qui ne veut ni parler ni se laisser voir. Ils lui +racontèrent <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> que, peu d'années auparavant, ce prince, ayant +résolu d'enlever quelques-uns de ces négocians invisibles, avait fait +assembler son conseil, dans lequel on avait résolu qu'à la première +caravane, quelques Nègres de Melli creuseraient des puits au long de la +rivière, près de l'endroit où l'on plaçait le sel, et que, s'y cachant +jusqu'à l'arrivée des étrangers, ils en sortiraient tout d'un coup pour +faire quelques prisonniers. Ce projet avait été exécuté; on en avait +pris quatre, et tous les autres s'étaient échappés par la fuite. Comme +un seul avait paru suffire pour satisfaire l'empereur, on en avait +renvoyé trois, en les assurant que le quatrième ne serait pas plus +maltraité; mais l'entreprise n'en eut pas plus de succès: le prisonnier +refusa de parler; en vain l'interrogea-t-on dans plusieurs langues, il +garda le silence avec tant d'obstination, que, rejetant toute sorte de +nourriture, il mourut dans l'espace de quatre jours. Cet événement avait +fait croire aux Nègres de Melli que ces négocians étrangers étaient +muets. Les plus sensés pensèrent avec raison que le prisonnier, dans +l'indignation de se voir trahi, avait pris la résolution de se taire +jusqu'à la mort. Ceux qui l'avaient enlevé rapportèrent à leur empereur +qu'il était fort noir, de belle taille, et plus haut qu'eux d'un +demi-pied; que sa lèvre inférieure était plus épaisse que le poing, et +pendante jusqu'au-dessous du menton; qu'elle était fort rouge, et qu'il +en tombait même quelques gouttes de sang; mais que sa lèvre supérieure +<span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> était de grandeur ordinaire; qu'on voyait entre les deux ses +dents et ses gencives, et qu'aux deux coins de la bouche il avait +quelques dents d'une grandeur extraordinaire; que ses yeux étaient noirs +et fort ouverts; enfin que toute sa figure était terrible.</p> + +<p>Cet accident fit perdre la pensée de renouveler la même entreprise, +d'autant plus que les étrangers, irrités apparemment de l'insulte qu'ils +avaient reçue, laissèrent passer trois ans sans reparaître au bord de +l'eau. On était persuadé à Melli que leurs grosses lèvres s'étaient +corrompues par l'excès de la chaleur, et que, n'ayant pu supporter plus +long-temps la privation du sel, qui est leur unique remède, ils avaient +été forcés de recommencer leur commerce. La nécessité du sel en était +établie mieux que jamais dans l'opinion des Nègres de Melli. Ces faits, +attestés avec les mêmes circonstances par beaucoup de voyageurs, ne sont +pas faciles à vérifier: s'ils sont vrais, cette bonne foi réciproque et +si constante dans le commerce des nations nègres prouve qu'il n'y a +point de meilleur lien que l'intérêt. Les uns avaient besoin de sel, et +les autres voulaient de l'or.</p> + +<p>L'or qu'on apporte à Melli se divise en trois parts: une qu'on envoie +par la caravane de Melli à Kokhia, sur la route du grand Caire et de la +Syrie; les deux autres à Tombouctou, d'où elles partent séparément, +l'une pour Tret, et de là pour Tunis en Barbarie; l'autre pour <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> +Ouaden, d'où elle se répand jusqu'aux villes d'Oran et d'One, le long du +détroit de Gibraltar, et jusqu'à Fez, Maroc, Arzila, Azafi et Messa, +dans l'intérieur des terres. C'est dans ces dernières places que les +Italiens et les autres nations chrétiennes viennent recevoir cet or pour +leurs marchandises. Enfin le plus grand avantage que les Portugais aient +tiré du pays des Azanaghis, c'est qu'ils trouvèrent le moyen d'attirer +sur les côtes du golfe d'Arguin quelque partie de l'or qu'on envoie +chaque année à Ouaden, et de se les procurer par leurs échanges avec les +Nègres.</p> + +<p>Dans les régions des Maures basanés, il ne se fabrique point de monnaie. +On n'y en connaît pas même l'usage, non plus que parmi les Nègres. Mais +tout le commerce se fait par des échanges d'une chose pour une autre, +quelquefois de deux pour une. Cependant les Azanaghis et les Arabes ont, +dans quelques-unes de leurs villes antérieures, de petites coquilles qui +leur tiennent lieu de monnaie courante. Les Vénitiens en apportaient du +Levant, et recevaient de l'or pour une matière si vile. Les Nègres ont +pour l'or un poids qu'ils appellent <span class="italic">mérical</span>, et qui revient à la +valeur d'un ducat. Les femmes des déserts de Sahara portent des robes de +coton qui leur viennent du pays des Nègres, et quelques-unes des espèces +de frocs qu'on appelle <span class="italic">alkhazeli</span>; mais elles n'ont pas l'usage des +chemises. Les plus riches se parent de petites plaques d'or. Elles font +<span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> consister leur beauté dans la grosseur et la longueur de leurs +mamelles. Dans cette idée, à peine ont-elles atteint l'âge de seize ou +dix-sept ans, qu'elles se les serrent avec des cordes, pour les faire +descendre quelquefois jusqu'à leurs genoux. Opposez à cette coutume +celle des femmes d'Europe, qui mettent des corps de baleine pour faire +remonter leur gorge, et ces contrariétés dérangeront un peu les idées du +beau absolu. Les hommes montent à cheval, et font leur gloire de cet +exercice. Cependant l'aridité de leur pays ne leur permet pas de nourrir +un grand nombre de ces animaux, ni de les conserver long-temps. La +chaleur est excessive dans cette immense étendue de sables, et l'on y +trouve fort peu d'eau. Il n'y pleut que dans trois mois de l'année, ceux +d'août, de septembre et d'octobre. Cadamosto fut informé qu'il y paraît +quelquefois de grandes troupes de sauterelles jaunes et rouges, de la +longueur du doigt. Elles vont en si grand nombre, qu'elles forment dans +l'air une nuée capable d'obscurcir le soleil, et de douze ou quinze +milles d'étendue. Ces incommodes visites n'arrivent que tous les trois +ou quatre ans; mais il ne faut pas espérer de vivre dans les lieux où +l'armée des sauterelles s'arrête, tant elle cause de désordre et +d'infection. L'auteur en vit une multitude innombrable en passant sur +les côtes.</p> + +<p>Après avoir doublé le cap Blanc, la caravelle portugaise qui portait +Cadamosto, continua <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> sa course jusqu'à la rivière de Zanagha ou +de Sénégal. Cinq ans avant le voyage de Cadamosto, cette grande rivière +avait été découverte par trois caravelles du prince Henri, comme on l'a +vu dans le récit des premiers établissemens; et depuis ce temps-là il ne +s'était point passé d'année où le Portugal n'y eût envoyé quelques +vaisseaux.</p> + +<p>La rivière de Sénégal a plus d'un mille de largeur à son embouchure, et +l'entrée en est fort profonde. Cependant des sables amoncelés par +l'action du cours des eaux, opposée à celle de la mer lorsqu'elle monte, +obligent les vaisseaux d'observer le cours de la marée pour entrer dans +le fleuve; on y remonte l'espace de soixante-dix milles, suivant le +témoignage que l'auteur en reçut d'un grand nombre de Portugais qui y +étaient entrés dans leurs caravelles. Depuis le cap Blanc, qui en est à +trois cent quatre-vingts milles, la côte se nomme <span class="italic">Anterota</span>, et borde +le pays des Azanaghis ou des Maures basanés. Cette côte est +continuellement sablonneuse jusqu'à vingt milles de la rivière.</p> + +<p>Cadamosto fut extrêmement surpris de trouver la différence des habitans +si grande dans un si petit espace. Au sud de la rivière, ils sont +extrêmement noirs, grands, bien faits et robustes; le pays est couvert +de verdure et rempli d'arbres fruitiers. De l'autre côté, les hommes +sont basanés, maigres, de petite taille, et le pays sec et stérile.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> Les peuples d'Anterota sont également pauvres et féroces. Ils +n'ont pas de villes fermées, ni d'autres habitations que de misérables +villages, dont les maisons sont couvertes de chaume. La pierre et le +ciment ne leur manqueraient pas, mais ils n'en connaissent pas l'usage. +Le chef n'a pas de revenu certain: mais les seigneurs du pays, pour +gagner sa faveur, lui font présent de chevaux et d'autres bêtes, telles +que des vaches et des chèvres. Ils y joignent différentes sortes de +légumes et de racines, surtout du millet. Il ne subsiste d'ailleurs que +de vols et de brigandages. Il enlève, pour l'esclavage, les peuples des +pays voisins. Il ne fait pas plus de grâce à ses propres sujets. Une +partie de ces esclaves est employée à la culture des terres qui lui +appartiennent: le reste est vendu, soit aux Azanaghis et aux marchands +arabes, qui les prennent en échange pour des chevaux, soit aux vaisseaux +chrétiens, depuis que le commerce est ouvert avec eux. Chaque Nègre peut +prendre autant de femmes qu'il est capable d'en nourrir. Le chef n'en a +jamais moins de trente ou quarante, qu'il distingue entre elles suivant +leur naissance et le rang de leurs pères. Il les entretient dans +certaines habitations huit ou dix ensemble, avec des femmes pour les +servir, et des esclaves pour cultiver les terres qui leur sont +assignées. Elles ont aussi des vaches et des chèvres, avec des esclaves +pour les garder. Lorsqu'il les visite, il ne porte avec lui aucune +provision, et c'est d'elles qu'il <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> tire sa subsistance pour +lui-même et pour tout son cortége. Tous les jours, au lever du soleil, +chaque femme de l'habitation où il arrive prépare trois ou quatre +couverts de différentes viandes, telles que du chevreau, du poisson, et +d'autres alimens du goût des Nègres, qu'elle fait porter par ses +esclaves au logement du chef; de sorte qu'en s'éveillant il trouve +quarante ou cinquante mets qu'il se fait servir suivant son appétit. Le +reste est distribué entre ses gens. Mais, comme ils sont toujours en +fort grand nombre, la plupart sont toujours affamés. Il se promène ainsi +d'une habitation à l'autre pour visiter successivement toutes ses +femmes: ce qui lui procure ordinairement une nombreuse postérité. Mais, +lorsqu'une femme devient grosse, il n'approche plus d'elle. Tous les +seigneurs suivent le même usage.</p> + +<p>Ces Nègres font profession de la religion mahométane, mais avec moins de +lumières et de soumission que les Maures blancs. Cependant les seigneurs +ont toujours près d'eux quelques Azanaghis, ou quelques Arabes pour les +exercices de leur culte; et c'est une maxime établie parmi les grands de +la nation, qu'ils doivent paraître plus soumis aux lois divines que le +peuple. Cette opinion, qui est assez généralement celle des grands de +toutes les nations, est-elle fondée sur la reconnaissance ou sur la +politique?</p> + +<p>Les Nègres du Sénégal sont toujours nus, excepté vers le milieu du +corps, qu'ils se couvrent <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> de peaux de chèvres, à peu près dans +la forme de nos hauts-de-chausses. Mais les grands et les riches portent +des chemises de coton que les femmes filent dans le pays. Le tissu de +chaque pièce n'a pas plus de six pouces de largeur; car ils n'ont pu +trouver l'art de faire leurs pièces plus larges. Ils sont obligés d'en +coudre cinq ou six ensemble, pour les ouvrages qui demandent plus +d'étendue. Leurs chemises tombent jusqu'au milieu de la cuisse. Les +manches en sont fort amples; mais elles ne leur viennent qu'au milieu du +bras. Les femmes sont absolument nues depuis la tête jusqu'à la +ceinture, le bas est couvert d'une jupe de coton qui leur descend +jusqu'au milieu des jambes. Les deux sexes ont la tête et les pieds nus; +mais ils ont les cheveux fort bien tressés, ou noués avec assez d'art, +quoiqu'ils les aient fort courts. Les hommes s'emploient comme les +femmes à filer et à laver les habits.</p> + +<p>Le climat est si chaud, qu'au mois de janvier la chaleur surpasse celle +de l'Italie au mois d'avril; et plus on avance, plus on la trouve +insupportable. C'est l'usage pour les hommes et les femmes de se laver +quatre ou cinq fois le jour. Ils sont d'une propreté extrême pour leurs +personnes; mais leur saleté, au contraire, est excessive dans leurs +alimens. Quoiqu'ils soient d'une ignorance et d'une grossièreté +étonnante sur toutes les choses dont ils n'ont pas l'habitude, l'art et +l'habileté même ne leur manquent pas dans les affaires auxquelles ils +sont <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> accoutumés. Ils sont si grands parleurs, que leur langue +n'est jamais oisive. Ils sont menteurs et toujours prêts à tromper. +Cependant la charité est entre eux une vertu si commune, que les plus +pauvres donnent à dîner, à souper, et le logement aux étrangers, sans +exiger aucune marque de reconnaissance.</p> + +<p>Ils ont souvent la guerre, dans le sein de leur nation ou contre leurs +voisins. Leurs armes sont une espèce de bouclier qui est composé de la +peau d'une bête qu'ils nomment <span class="italic">danta</span><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>, et qui est fort difficile à +percer; la zagaie, sorte de dard qu'ils lancent avec une dextérité +admirable, armée de fer dentelé, ce qui rend les blessures extrêmement +dangereuses; une espèce de cimeterre courbé en arc, qui leur vient de la +Gambie; car s'ils ont du fer dans leur pays, ils l'ignorent, et leurs +lumières ne vont pas jusqu'à le pouvoir mettre en usage. Ils ont aussi +une sorte de javeline qui ressemble à nos demi-lances. Avec si peu +d'armes, leurs guerres sont extrêmement sanglantes, parce qu'ils portent +peu de coups inutiles. Ils sont fiers, emportés, pleins de mépris pour +la mort, qu'ils préfèrent à la fuite. Ils n'ont point de cavalerie, +parce qu'ils ont peu de chevaux. Ils connaissent encore moins la +navigation; et, jusqu'à l'arrivée des Portugais, ils n'avaient jamais vu +de vaisseaux sur leurs côtes. Ceux qui habitent les bords de la rivière +ou le rivage de la mer ont de petites barques qu'ils nomment <span class="italic">zapolies</span> +et <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> <span class="italic">almadies</span>, composées d'une pièce de bois creux, dont la +plus grande peut contenir trois ou quatre hommes. Elles leur servent +pour la pêche, ou pour le transport de leurs ustensiles au long de la +rivière. Ces Nègres sont les plus grands nageurs du monde, comme le sont +en général tous les peuples sauvages.</p> + +<p>Après avoir passé la rivière de Sénégal, Cadamosto continua de faire +voile le long de la côte, jusqu'au pays de <span class="italic">Boudomel</span>, qui est plus loin +d'environ huit cents milles. Toute cette étendue est une terre basse +sans aucune montagne. Boudomel est le nom du prince nègre qui régnait +sur cette côte.</p> + +<p>L'auteur remarque qu'en ce pays les deux sexes sont également portés au +libertinage. Boudomel pressa beaucoup Cadamosto de lui apprendre quelque +secret pour satisfaire plusieurs femmes. Il était persuadé que les +chrétiens avaient là-dessus plus de lumières que les Nègres. Un +petit-maître français lui aurait répondu que le vrai moyen était de n'en +aimer aucune.</p> + +<p>Boudomel était toujours accompagné d'environ deux cents Nègres; mais ce +cortége n'étant retenu près de lui par aucune loi, les uns se retirent, +d'autres viennent; et par la correspondance qui règne entre eux, les +places sont toujours remplies. D'ailleurs il se rend sans cesse à +l'habitation du prince quantité de personnes des habitations voisines. À +l'entrée de sa maison, on rencontre une grande cour qui conduit +successivement dans six autres cours avant d'arriver <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> à son +appartement. Au milieu de chacune est un grand arbre pour la commodité +de ceux que leurs affaires obligent d'attendre. Tout le cortége du +prince est distribué dans ces cours suivant les emplois et les rangs. +Mais, quoique les cours intérieures soient pour les plus distingués, il +y a peu de Nègres qui approchent familièrement de la personne du prince. +Les Azanaghis et les chrétiens sont presque les seuls qui aient l'entrée +libre dans son appartement, et qui aient la liberté de lui parler. Il +affecte beaucoup de grandeur et de majesté. On ne le voit chaque jour, +au matin, que l'espace d'une heure. Le soir, il paraît pendant quelques +momens dans la dernière cour, sans s'éloigner beaucoup de la porte de +son appartement; et les portes ne s'ouvrent alors qu'aux grands du +premier ordre. Il donne néanmoins des audiences à ses sujets: mais c'est +dans ces occasions qu'on reconnaît l'orgueil des princes d'Afrique. De +quelque condition que soient ceux qui viennent solliciter des grâces, +ils sont obligés de se dépouiller de leurs habits, à l'exception de ce +qui leur couvre le milieu du corps. Ensuite, lorsqu'ils entrent dans la +dernière cour, ils se jettent à genoux en baissant le front jusqu'à +terre, et des deux mains ils se couvrent la tête et les épaules de +sable. Personne, jusqu'aux parens du prince, n'est exempt d'une si +humiliante cérémonie. Les supplians demeurent assez long-temps dans +cette posture, continuant de s'arroser de sable. Enfin, lorsque le +prince <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> commence à paraître, ils s'avancent vers lui sans +quitter le sable et sans lever la tête. Ils lui expliquent leur demande, +tandis que, feignant de ne les pas voir, ou du moins affectant de ne les +pas regarder, il ne cesse pas de s'entretenir avec d'autres personnes. À +la fin de leurs discours, il tourne la tête vers eux, et, les honorant +d'un simple coup d'œil, il leur fait sa réponse en deux mots. +Cadamosto, qui fut témoin plusieurs fois de cette scène, s'imagine que +Dieu n'aurait pas plus de respects à prétendre, s'il daignait se montrer +à la race humaine. Quand on voit le chef de quelques peuplades nègres +écraser ainsi de sa morgue ridicule ses sujets aussi misérables que lui, +ceux qui, chez les nations policées, sont élevés par leur rang au-dessus +des autres hommes, doivent sentir aisément que l'orgueil n'est pas la +mesure de la vraie grandeur.</p> + +<p>La complaisance de Boudomel alla si loin pour Cadamosto, qu'il le +conduisit dans sa mosquée à l'heure de la prière. Les Azanaghis ou les +Arabes, qui étaient ses prêtres, avaient reçu ordre de s'y assembler. En +entrant dans le temple, avec quelques-uns de ses principaux Nègres, +Boudomel s'arrêta d'abord, et tint quelque temps les yeux levés au ciel. +Ensuite, ayant fait quelques pas, il prononça doucement quelques +paroles, après quoi, il s'étendit tout de son long sur la terre, qu'il +baisa respectueusement. Les Azanaghis et son cortége se prosternèrent et +baisèrent la terre à son exemple. Il se leva, <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> mais ce fut pour +recommencer dix ou douze fois les mêmes actes de religion; ce qui prit +plus d'une demi-heure.</p> + +<p>Aussitôt qu'il eut fini, il se tourna vers Cadamosto, en lui demandant +ce qu'il pensait de ce culte, et le priant de lui donner quelque idée de +la religion des chrétiens. Cadamosto eut la hardiesse de lui répondre en +présence de ses prêtres que la religion de Mahomet était fausse, et que +celle de Rome était la seule véritable. Ce discours fit rire les Arabes +et Boudomel. Cependant, après un moment de réflexion, ce prince dit à +Cadamosto qu'il croyait la religion des Européens fort bonne, parce +qu'il n'y avait que Dieu qui pût leur avoir donné tant de richesses et +d'esprit. Il ajouta que celle de Mahomet lui paraissait bonne aussi, et +qu'il était même persuadé que les Nègres étaient plus sûrs de leur salut +que les chrétiens, parce que Dieu était un maître juste; que, donnant +aux chrétiens leur paradis dans ce monde, il fallait que dans l'autre il +réservât de grandes récompenses aux Nègres qui manquaient de tout dans +celui-ci. Il y avait dans ce discours plus de sens qu'on n'en devait +attendre d'un despote nègre tel qu'on vient de le peindre.</p> + +<p>La chaleur est si excessive dans les régions des Nègres, qu'il n'y croît +ni froment, ni riz, ni aucune sorte de grain qui puisse servir à leur +nourriture. Les vignes n'y viennent pas plus heureusement. Ils ont mis +leurs terres à l'épreuve en y jetant diverses semences qu'ils reçoivent +<span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> des vaisseaux portugais. Le froment demande un climat tempéré +et de fréquentes pluies qu'ils n'ont presque jamais, car ils passent +neuf mois sans voir tomber une goutte d'eau du ciel, c'est-à-dire depuis +le mois d'octobre jusqu'au mois de juin. Cependant ils ont du millet, +des féves et des noisettes de diverses couleurs. Leur féve est large, +plate, et d'un rouge assez vif. Ils en ont aussi de blanches. Ils +plantent au mois de juillet pour recueillir au mois de septembre. Comme +c'est le temps des pluies, les rivières s'enflent, et donnent à la terre +une certaine fécondité. Tout l'ouvrage de l'agriculture et de la moisson +ne prend ainsi que trois mois; mais les Nègres entendent peu l'économie, +et sont d'ailleurs trop paresseux pour tirer beaucoup de fruit de leur +travail. Ils ne plantent que ce qu'ils jugent nécessaire pour le cours +de l'année, sans penser jamais à faire des provisions qu'ils puissent +vendre. Leur méthode pour cultiver la terre est de se mettre cinq ou six +dans un champ, et de la remuer avec leurs épées, qui leur tiennent lieu +de hoyaux et de bêches. Ils ne l'ouvrent pas à plus de quatre pouces de +profondeur; mais les pluies lui donnent assez de fertilité pour rendre +avec profusion ce qu'on lui confie avec tant de négligence.</p> + +<p>Leurs liqueurs sont l'eau, le lait, et le vin de palmier; ils tirent la +dernière d'un arbre qui se trouve en abondance dans le pays, et qui +n'est pas celui qui produit la datte, quoiqu'il soit de la même espèce. +Cette liqueur, qu'ils <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> appellent <span class="italic">mighol</span>, en sort toute +l'année. Il n'est question que de faire deux ou trois ouvertures au +tronc, et d'y suspendre des calebasses pour recevoir une eau brune qui +coule fort lentement; car, depuis le matin jusqu'au soir, un arbre ne +remplit pas plus de deux calebasses: elle est d'un fort bon goût; et si +l'on n'y mêle rien, elle enivre comme le vin. Cadamosto assure que les +premiers jours elle est aussi agréable que nos meilleurs vins; mais elle +perd cet agrément de jour en jour, jusqu'à devenir aigre: cependant elle +est plus saine le troisième ou le quatrième jour que le premier, parce +qu'en perdant un peu de sa douceur, elle devient purgative. Cadamosto en +faisait usage et la trouvait préférable au vin d'Italie. Le mighol n'est +pas en si grande abondance que tout le monde en ait à discrétion; mais +comme les arbres qui le produisent sont répandus dans les campagnes et +les forêts, chacun se procure une certaine quantité de liqueur par son +travail, et les mieux partagés sont toujours les seigneurs qui emploient +plus de gens à la recueillir.</p> + +<p>Les Nègres ont diverses sortes de fruits qui n'ont pas beaucoup de +ressemblance avec ceux de l'Europe, mais qui sont excellens, sans le +secours d'aucune culture, quoiqu'ils puissent être encore meilleurs, si +l'on prenait soin de les cultiver. En général, le pays est rempli +d'excellens pâturages et d'une infinité de beaux arbres qui ne sont pas +connus en Europe. On y trouve aussi quantité d'étangs ou de petits lacs +d'eau <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> douce, remplis de poissons qui ne ressemblent point aux +nôtres, surtout d'un grand nombre de serpens d'eau que les Nègres +nomment <span class="italic">kalkatrici</span>.</p> + +<p>Ils ont une huile dont ils font usage dans leurs alimens, sans que +l'auteur ait pu découvrir d'où ils la tirent, et de quoi elle est +composée: elle a trois qualités remarquables; son odeur, qui ressemble à +celle de la violette; son goût, qui approche de celui de l'olive; et sa +couleur, qui teint mieux les vivres que le safran.</p> + +<p>On trouve dans le pays différentes sortes d'animaux, mais surtout une +prodigieuse quantité de serpens, dont quelques-uns sont fort venimeux. +Les plus grands, qui ont jusqu'à deux toises de longueur, n'ont pas +d'ailes, comme on a pris plaisir à le publier; mais ils sont si gros, +qu'on en a vu plusieurs qui avalaient une chèvre d'un seul morceau.</p> + +<p>Le pays de Sénégal n'a pas d'autres animaux privés que des bœufs, des +vaches et des chèvres. Il ne s'y trouve pas de moutons, parce qu'ils ne +s'accommodent pas d'un climat si chaud. Ainsi la nature a pourvu, +suivant la différence des pays, à toutes les nécessités du genre humain. +Elle a fourni de la laine aux Européens, qui ne pourraient s'en passer +dans un pays aussi froid que celui qu'ils habitent; au lieu que les +Nègres, qui n'ont pas besoin d'habits épais dans leurs chaudes contrées, +ne peuvent élever des moutons; mais le ciel y supplée en leur donnant du +coton, qui convient mieux à leur pays. <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> Leurs bœufs et leurs +vaches sont moins gros que ceux d'Italie; ce qu'il faut encore attribuer +à la chaleur. C'est une rareté parmi eux qu'une vache rousse; elles sont +toutes noires ou blanches, ou tachetées de ces deux couleurs. Les +animaux de proie, tels que les lions, les panthères, les léopards et les +loups, sont en grand nombre. Des éléphans sauvages y marchent en +troupes, comme les sangliers dans l'état de Venise; mais ils ne peuvent +jamais être apprivoisés comme dans les autres pays. Cet animal étant +fort connu, l'auteur observe seulement qu'il est d'une grosseur +extraordinaire. On en peut juger par les dents ou défenses qu'on en +apporte en Europe; mais il n'en a que deux de cette espèce à la mâchoire +inférieure, comme le sanglier, avec la seule différence que celles du +sanglier tournent la pointe en haut, et que celles de l'éléphant la +tournent en bas. Cadamosto avait cru, sur les récits communs, avant son +voyage, que les éléphans ne pouvaient plier les genoux, et qu'ils +dormaient debout; il déclare que c'est une étrange fausseté, et qu'il +les a vus non-seulement plier les genoux en marchant, mais se coucher et +se lever comme les autres animaux. On n'aperçoit jamais leurs grandes +dents avant leur mort. Quelque sauvages qu'ils soient naturellement, ils +ne font aucun mal lorsqu'ils ne sont point attaqués; mais si quelqu'un +les irrite, ils se défendent avec leur trompe, que la nature leur a +donnée à la place du nez, et qui est d'une excessive longueur: ils +<span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> l'étendent et la resserrent à leur gré; s'ils saisissent un +homme avec cet instrument redoutable, ils le jettent presque aussi loin +qu'on jette une pierre avec la fronde. C'est en vain qu'on croit pouvoir +échapper par la fuite. Ils sont d'une vitesse surprenante; les plus +jeunes sont ordinairement les plus dangereux. La portée des femelles +n'est que d'un petit à la fois; ils se nourrissent de feuilles d'arbres +et de fruits, qu'ils attirent jusqu'à leur bouche avec le secours de +leur trompe. L'auteur, pendant tout le séjour qu'il fit chez les Nègres, +ne découvrit pas d'autres quadrupèdes que ceux qu'on vient de nommer; +mais il vit un grand nombre d'oiseaux, et surtout quantité de +perroquets, que les Nègres haïssent beaucoup, parce qu'ils détruisent +leur millet et leurs légumes. Ces oiseaux ont beaucoup d'adresse à +construire leurs nids; ils ramassent quantité de joncs et de petits +rameaux d'arbres dont ils forment un tissu qu'ils ont l'art d'attacher à +l'extrémité des plus faibles branches; de sorte qu'y étant suspendu, il +est agréablement balancé par le vent. Sa forme est celle d'un ballon de +la longueur d'un pied. Ils n'y laissent qu'un seul trou pour leur servir +de passage lorsqu'ils veulent se garantir des serpens, à qui la +pesanteur ne permet pas de les attaquer dans cette retraite.</p> + +<p>Les femmes des Nègres ont l'humeur fort gaie, surtout dans leur +jeunesse, et prennent beaucoup de plaisir à la danse et au chant. Le +<span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> temps de ce divertissement est la nuit, à la lueur de la lune.</p> + +<p>Rien ne causait tant d'admiration à ces barbares que les arquebuses et +l'artillerie de la caravelle portugaise. Cadamosto ayant fait tirer un +coup de canon devant quelques Nègres qui étaient montés à bord, leur +effroi se fit connaître malgré eux par de violentes agitations, et parut +croître encore lorsqu'il leur eut déclaré que d'un seul coup de cette +furieuse machine il pouvait ôter la vie en un instant à cent Maures. +Après être un peu revenus de leur frayeur, ils déclarèrent à leur tour +qu'une chose si pernicieuse ne pouvait être que l'ouvrage du diable. +Leur étonnement fut plus doux lorsqu'ils entendirent le son d'une +cornemuse. Les différentes parties de cet instrument leur firent croire, +d'abord que c'était un animal qui chantait sur différens tons. +Cadamosto, riant de leur simplicité, les assura que c'était une simple +machine, et la mit entre leurs mains sans être enflée. Ils reconnurent +que c'était effectivement l'ouvrage de l'art; mais ils demeurèrent +persuadés que des sons si doux et si variés ne pouvaient venir que du +pouvoir divin, en donnant pour raison qu'ils n'avaient rien entendu de +semblable. Tout leur paraissait également admirable, jusqu'aux moindres +instrumens du vaisseau. Ils répétaient sans cesse que les Européens +devaient être des sorciers beaucoup plus habiles que ceux de leur pays, +et peu inférieurs au diable même; que les voyageurs de terre <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> +trouvaient de la difficulté à tracer le chemin d'une place à l'autre; au +lieu qu'avec leurs vaisseaux, ceux-là ne manquaient pas leur route sur +mer, à quelque distance qu'ils fussent de la terre.</p> + +<p>Les Nègres sucent le miel dans la gaufre, et laissent la cire comme une +chose inutile. L'auteur, ayant acheté d'eux quelques ruches, leur apprit +la manière d'en tirer du miel, et leur demanda ensuite ce qu'ils +croyaient qu'on pût faire du reste. Ils répondirent qu'ils ne le +croyaient bon à rien. Mais ils furent fort surpris de lui en voir faire +de la bougie, qu'il alluma en leur présence. Les blancs, +s'écrièrent-ils, n'ignorent rien.</p> + +<p>Un si long séjour ayant donné l'occasion à l'auteur de connaître la plus +grande partie du pays, il résolut, après avoir acheté quelques esclaves, +de doubler le cap Vert pour faire de nouvelles découvertes et tenter la +fortune. Il se souvenait d'avoir entendu dire au prince Henri qu'au-delà +du Sénégal il y avait une autre rivière nommée Gambra (Gambie), d'où +l'on avait déjà rapporté quantité d'or, et qu'on ne pouvait faire ce +voyage sans acquérir d'immenses richesses. Une si belle espérance lui +fit regagner sa caravelle et mettre aussitôt à la voile.</p> + +<p>Un jour au matin, il découvrit deux bâtimens dont il s'approcha: l'un +appartenait à Antonio Uso Dimarco, gentilhomme génois, et l'autre à +quelques Portugais qui étaient au service du prince Henri. Ils +s'avançaient de concert vers les côtes d'Afrique, dans le dessein de +passer le cap Vert, et de chercher fortune en faisant <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> de +nouvelles découvertes. Ils firent voile ensemble vers le sud, sans +cesser de voir la terre, et dès le jour suivant ils découvrirent le cap.</p> + +<p>Après avoir doublé le cap Vert, ils continuèrent leur course, en +conservant toujours la vue de la terre. Ce côté du cap forme un +golfe. La côte en est basse et couverte de beaux arbres, dont la verdure +s'entretient sans cesse, c'est-à-dire que, des feuilles nouvelles +succédant sans intervalles à celles qui tombent, on ne s'aperçoit +jamais, comme en Europe, que les arbres se flétrissent. Ils sont si près +de la mer, qu'on s'imaginerait qu'ils en sont arrosés. La perspective +est si belle, qu'après avoir navigué à l'est et à l'ouest, l'auteur +déclare qu'il n'a jamais rien vu de comparable. Le pays est arrosé de +plusieurs petites rivières dont on ne peut tirer aucun avantage, parce +qu'il est impossible aux vaisseaux d'y entrer.</p> + +<p>Enfin ils arrivèrent à l'embouchure d'une fort grande rivière. Dans sa +moindre largeur, elle n'avait pas moins de trois ou quatre milles, et +rien ne paraissait s'y opposer à la navigation. Ils y entrèrent avec +confiance, et le jour suivant ils apprirent que c'était la rivière de +Gambie.</p> + +<a id="img002" name="img002"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img002.jpg" width="400" height="566" alt="" title=""> +<p>À la proue de chaque almadie, un nègre couvert d'un +bouclier rond, observait les objets et les événemens.</p></div> + +<p>Les caravelles s'y engagèrent l'une à la suite de l'autre. Mais à peine +eurent-elles remonté l'espace de trois ou quatre milles, qu'elles se +virent suivies d'un grand nombre d'almadies, sans pouvoir juger d'où +elles venaient. Elles revirèrent de bord, et s'avancèrent vers les +Nègres, <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> après avoir pris soin de se couvrir de tout ce qui +pouvait servir à les défendre contre les flèches empoisonnées. Le combat +paraissait inévitable. Les almadies se trouvaient déjà sous la proue du +vaisseau de Cadamosto, qui était le plus avancé; et, se divisant en deux +lignes, elles le tinrent dans leur centre. Elles étaient au nombre de +quinze, qui portaient environ cent cinquante Nègres, tous bien faits et +de belle taille. Ils avaient des chemises blanches de coton, et sur la +tête une sorte de chapeau blanc, relevé d'un côté avec une plume qui +leur donnait l'air guerrier. À la proue de chaque almadie, un Nègre, +couvert d'un bouclier rond qui semblait être de cuir, observait les +objets et les événemens. Dans la situation où ces barbares étaient aux +deux côtés du vaisseau, ils cessèrent de ramer; et, tenant leurs rames +levées, ils regardaient la caravelle avec admiration. Ils demeurèrent +ainsi tranquilles jusqu'à l'arrivée des deux autres bâtimens, qui +s'étaient hâtés de retourner à la vue du péril. Lorsqu'ils les virent +fort proches, ils abandonnèrent leurs rames; et, sans autre préparation, +ils se mirent à lancer leurs flèches. Les trois caravelles ne firent +aucun mouvement; mais elles tirèrent quatre coups de canon qui rendirent +les Nègres comme immobiles. Ils mirent leurs arcs à leurs pieds; et, +jetant les yeux de tous les côtés avec les dernières marques de frayeur, +ils paraissaient chercher la cause d'un bruit si terrible. Cependant, +s'étant rassurés lorsqu'ils eurent cessé de l'entendre, <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> ils +reprirent courage, et recommencèrent à tirer avec beaucoup de furie. Ils +n'étaient plus qu'à la distance d'un jet de pierre. Les Portugais leur +envoyèrent quelques coups d'arquebuse, dont le premier perça un Nègre au +milieu de la poitrine, et le fit tomber mort. Sa chute effraya les +autres; mais elle ne les empêcha point de continuer leur attaque. On +leur tua beaucoup de monde, sans perdre un seul homme sur les trois +vaisseaux. Ils se retirèrent enfin.</p> + +<p>Cadamosto chercha l'occasion, pendant les jours suivans, de faire +connaître aux habitans du pays qu'on ne pensait point à leur nuire. Les +interprètes s'approchèrent d'une amaldie, saluèrent les Nègres dans leur +langue, et leur demandèrent pourquoi ils avaient attaqué des étrangers +qui ne désiraient que leur amitié, comme ils s'étaient procuré celle des +Nègres du Sénégal. Les Nègres répondirent qu'ils avaient entendu parler +des blancs et de leur arrivée au Sénégal; qu'il fallait être bien +méchant pour former avec eux quelque amitié, puisqu'on n'ignorait pas +que leur nourriture était la chair humaine, et qu'ils n'achetaient des +Nègres que pour les dévorer; que, pour eux, ils ne voulaient avoir +aucune liaison avec des gens si cruels; qu'ils s'efforceraient de les +tuer, et qu'ils feraient présent de leurs dépouilles à leur prince, qui +faisait son séjour à trois journées de la mer; que leur pays se nommait +<span class="italic">Gambra</span>. Si nous avons soupçonné plusieurs peuples nègres d'être +<span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> anthropophages, on voit qu'ils n'avaient pas meilleure opinion +de nous.</p> + +<p>Les commandans des trois caravelles n'en résolurent pas moins de +remonter la rivière l'espace de cent milles, dans l'espérance de trouver +des peuples mieux disposés. Mais ils trouvèrent de la résistance dans +leurs matelots, qui, dans l'impatience de retourner en Europe, +déclarèrent ouvertement qu'ils n'iraient pas plus loin. Cadamosto et les +autres chefs, se défiant de leur autorité, prirent le parti de mettre le +lendemain à la voile pour retourner au cap Vert.</p> + +<p>Cadamosto fut plus heureux dans un second voyage qu'il fit au pays de +Gambra, qu'il avait résolu de mieux reconnaître. Accompagné de ce même +Génois qui l'avait suivi, il remonta la rivière, et mit dans sa chaloupe +quelques interprètes qui parvinrent enfin à inspirer quelque confiance +aux Nègres. Deux d'entre eux, qui entendaient parfaitement le langage +des interprètes, montèrent sur le vaisseau de Cadamosto. Ils marquèrent +beaucoup de surprise en voyant l'intérieur de la caravelle, avec toutes +ses voiles et tous ses agrès. Ils ne parurent pas moins étonnés de la +couleur et de l'habillement des étrangers.</p> + +<p>On leur fit beaucoup de civilités, et l'on y joignit quelques petits +présens dont ils parurent extrêmement satisfaits. Cadamosto leur demanda +le nom de leur prince; ils répondirent qu'il s'appelait Foro-Sangoli; +que sa résidence était vers le sud-est à neuf ou dix journées de +distance; <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> qu'il était tributaire du roi de Melli, le plus +grand prince des Nègres; mais que, des deux côtés de la rivière, il y +avait quantité d'autres seigneurs dont la demeure était moins éloignée; +que, si Cadamosto souhaitait d'en être connu, ils lui en feraient voir +un qui se nommait <span class="italic">Batti-Mansa</span>. Cette offre fut si bien reçue, que, +redoublant les caresses, on garda les deux Nègres dans la caravelle, en +continuant de remonter suivant leur direction. Enfin l'on arriva près du +lieu où Batti-Mansa faisait sa résidence; et, suivant le calcul de +l'auteur, on ne pouvait être à moins de quarante milles de l'embouchure.</p> + +<p>Cadamosto députa au prince, avec les deux Nègres, un de ses interprètes +qu'il chargea de quelques présens. Aussitôt que les messagers eurent +expliqué leur commission à Batti-Mansa, il envoya quelques Nègres à la +caravelle. On fit avec eux un traité d'amitié, et divers échanges pour +de l'or et des esclaves; mais la quantité d'or n'approchait pas des +espérances qu'on avait conçues sur le récit des peuples du Sénégal, qui, +étant fort pauvres, avaient une haute idée des richesses de leurs +voisins. D'ailleurs les Nègres de la Gambie n'estimaient pas moins leur +or que les Portugais. Cependant ils marquèrent tant de goût pour les +bagatelles de l'Europe, que les échanges furent assez avantageux. +Pendant onze jours que les caravelles demeurèrent à l'ancre, il y vint +des deux côtés de la rivière un grand nombre de ces barbares, <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> +les uns attirés par la curiosité, d'autres pour vendre leurs +marchandises, entre lesquelles il se trouvait toujours quelques anneaux +d'or. Ils apportèrent du coton cru et travaillé. La plupart des pièces +étaient blanches, quelques-unes rayées de bleu, de rouge et de blanc. +Ils avaient aussi de la civette, des peaux de l'animal du même nom, de +gros singes et de petits, qu'ils donnaient à fort bon marché, +c'est-à-dire pour la valeur de neuf ou dix liards. L'once de civette ne +revenait pas à plus de neuf ou dix sous. Ils ne la vendaient point au +poids, mais à la quantité.</p> + +<p>Les caravelles étaient continuellement remplies d'une multitude de +Nègres, qui ne se ressemblaient ni par la figure ni par le langage. Ils +arrivaient et s'en retournaient librement dans leurs almadies, hommes et +femmes, avec autant de confiance que si l'on s'était connu depuis +long-temps. Ils n'ont pas d'autres instrumens que leurs rames pour la +navigation. Leur usage est de ramer debout, sans tenir les rames +appuyées sur le bord de la barque. Elles sont de la forme d'une +demi-lance, longues de sept ou huit pieds, avec une planche ronde, de la +grandeur d'une assiette, qui est attachée à l'extrémité. Ils s'en +servent fort adroitement au long des côtes et dans leurs rivières; mais +la crainte d'être pris par leurs voisins et vendus pour l'esclavage, ne +leur permet guère de se hasarder trop loin dans la mer.</p> + +<p>Cadamosto, s'étant aperçu que la fièvre commençait <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> à se mettre +parmi ses gens, fit consentir les autres chefs à regagner l'embouchure +du fleuve. Les soins qu'il avait donnés au commerce ne l'avaient point +empêché de faire ses observations sur les usages du pays. Il avait +remarqué que la religion des Nègres de la Gambie consiste en diverses +sortes d'idolâtrie. Ils reconnaissent un Dieu, mais ils sont livrés à +toutes les superstitions de la sorcellerie. On voit parmi eux quelques +mahométans qui n'ont pas néanmoins d'habitations fixes, et qui portent +leur commerce dans d'autres contrées, sans que les gens du pays +connaissent leurs marches et leurs diverses relations. Il y a peu de +différence, pour les alimens, entre les Nègres de la Gambie et ceux du +Sénégal; mais ils mangent de la chair de chien, usage que l'auteur n'a +vu dans aucun lieu, et que pourtant on retrouve ailleurs. Leur +habillement est de toile de coton, qu'ils ont en abondance; ce qui est +cause qu'ils ne vont pas nus comme au Sénégal, où le coton est plus +rare. Les femmes sont vêtues comme les hommes; mais elles prennent +plaisir dans leur jeunesse à se faire sur les bras, sur le cou et sur là +poitrine, différentes figures avec la pointe d'une aiguille chaude. La +chaleur du climat est extrême, et ne fait qu'augmenter à mesure qu'on +avance vers le sud. Cadamosto le trouva beaucoup plus chaud sur la +rivière qu'au rivage de la mer, parce que la grande quantité d'arbres +qui couvrent ses bords y tient l'air renfermé. Il en vit un d'une +grosseur prodigieuse, près d'une source d'eau très-fraîche <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> où +les matelots faisaient leurs provisions. Ayant pris la peine de le +mesurer, il lui trouva dix-sept coudées de tour. L'arbre était creux; +mais son feuillage n'en était pas moins vert, et ses branches +répandaient une ombre immense. Il s'en trouve néanmoins de plus grands +encore; d'où l'on peut conclure que le pays est fertile; aussi est-il +arrosé par un grand nombre de ruisseaux.</p> + +<p>Il est rempli d'éléphans, mais les Nègres n'ont encore pu trouver l'art +de les apprivoiser. Pendant que les caravelles étaient à l'ancre dans le +fleuve, trois éléphans sortis des bois voisins vinrent se promener sur +le bord de l'eau. On y envoya aussitôt la chaloupe avec quelques gens +armés; mais, à leur approche, les éléphans rentrèrent dans l'épaisseur +du bois. Ce sont les seuls que l'auteur ait vus vivans. Gnoumi-Mansa, +seigneur nègre, lui en fit voir un jeune, mais mort. Il l'avait tué dans +les bois, après une chasse de deux jours. Les Nègres n'ont pour armes +dans les chasses que leurs arcs et des zagaies empoisonnées. La méthode +est de se placer derrière les arbres, et quelquefois au sommet. Ils +passent d'un arbre à l'autre en poursuivant l'éléphant, qui, de la +grosseur dont il est, reçoit plusieurs blessures avant de pouvoir se +tourner et faire quelque résistance. Il n'y a pas d'homme qui osât +l'attaquer en pleine campagne, ni qui pût espérer de lui échapper par la +fuite; mais cet animal est naturellement si doux, qu'il ne fait jamais +de mal, s'il n'est offensé. Les <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> dents de celui que l'auteur +avait vu mort n'avaient pas plus de trois paumes de long, ce qui +marquait assez qu'il était fort jeune en comparaison de ceux qui ont les +dents longues de dix ou douze paumes. Jeune comme il était, il avait +autant de chair que cinq ou six bœufs ensemble. Le seigneur nègre fit +présent à Cadamosto de la meilleure partie, et donna le reste à ses +chasseurs. Cadamosto, apprenant qu'il pouvait se manger, en fit rôtir et +bouillir quelques morceaux, pour se mettre en droit de raconter dans son +pays qu'il avait fait son dîner de la chair d'un animal qu'on n'y avait +jamais vu; mais il la trouva fort dure et d'un goût désagréable; ce qui +ne l'empêcha point d'en faire saler une partie, dont il fit présent au +prince Henri à son retour. Il observe que l'éléphant a le pied rond +comme les chevaux, mais sans sabot, et qu'à la place il a reçu de la +nature une peau noire, dure et fort épaisse, avec cinq gros durillons +sur le devant, qui ont la forme d'autant de têtes de clous. Le pied du +jeune éléphant avait une paume de diamètre. Gnoumi-Mansa fit présent à +Cadamosto d'un autre pied d'éléphant qui avait trois paumes et un pouce +de largeur, et d'une dent longue de douze paumes. L'auteur porta l'un et +l'autre au prince Henri, qui les envoya peu de temps après à la duchesse +de Bourgogne, comme une curiosité des plus rares.</p> + +<p>La rivière de Gambie et toutes les eaux de la même côte ont un grand +nombre de ces serpens qui se nomment <span class="italic">kalkatrici</span>, et d'autres <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> +animaux qui ne sont pas moins redoutables. On y voit quantité de chevaux +marins ou hippopotames, animaux amphibies, qui ressemblent beaucoup à la +vache marine. Ils ont le corps aussi gros qu'une vache de terre, mais +les jambes fort courtes, et le pied fourchu, la tête large comme celle +du cheval, et deux dents monstrueuses qui s'avancent comme celles du +sanglier. L'auteur en a vu de deux paumes et demie de longueur. Cet +animal sort de l'eau pour se promener sur la rive, et marche à la +manière des quadrupèdes. Cadamosto se vante qu'aucun chrétien n'en avait +vu avant lui, excepté peut-être dans le Nil. Il vit aussi des +chauves-souris, longues de trois paumes, et quantité d'autres oiseaux +fort différens des nôtres, mais presque tous fort bons à manger.</p> + +<p>En quittant le pays du prince Batti-Mansa, les trois caravelles mirent +peu de jours à descendre la rivière. Elles emportaient assez de +richesses pour inspirer le désir de s'avancer plus loin au long des +côtes; et personne ne marqua d'éloignement pour cette entreprise.</p> + +<p>Ils remontèrent jusqu'à l'embouchure de la rivière nommée par les +Portugais Rio-Grande: mais les Nègres du pays n'entendirent pas le +langage de leurs interprètes. On acheta d'eux quelques anneaux d'or, en +convenant du prix par signes. Rio-Grande fut le terme de ce second +voyage de Cadamosto, qui retourna en Portugal.<a href="#tam"><span class="smaller">(Lien vers la table des matières.)</span></a></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> CHAPITRE <abbr title="2">II.</abbr></h2> + +<p class="title">Voyages d'André Brue. Rufisque. Nègres Sérères. Nègres de Cayor. Nègres +du Siratik. Foulas. Royaume de Galam. Nègres de Mandingue. Presqu'île et +royaume de Casson. Canton de Djéredja. Cachao. Bissao. Bissagos. +Cazégut. Roi de Cabo. Commerce de gommes. Maures du désert. Bambouk. Job +Ben Salomon: détails sur son pays.</p> + +<p>Brue était directeur-général de la compagnie française d'Afrique, vers +la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième: ses +voyages, qui ont été fréquens, eurent tous pour objet le bien du +commerce et l'intérêt de sa patrie. C'était un bon citoyen et un homme +éclairé. C'est d'après ses mémoires que le père Labat a composé son +<span class="italic">Afrique occidentale</span>. Nous ne rapporterons des voyages de Brue que ce +qui nous semblera propre à faire connaître le pays et les mœurs. Les +révolutions des compagnies commerçantes et les démêlés des nations +rivales n'entrent point dans notre plan, et ne peuvent appartenir qu'à +une histoire du commerce.</p> + +<p>Le premier voyage de Brue est celui qu'il fit par terre de Rufisque +jusqu'au Fort-Louis sur le Sénégal. Rufisque est située sur la côte, à +trois lieues de l'île de Gorée. Cette île, voisine du cap Vert, l'île +d'Arguin, près du cap Blanc, et le comptoir de Portendic, plus au sud, +le fort Saint-Louis à l'embouchure de la rivière <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> de Sénégal, +et celui de Saint-Joseph sur le bord de cette même rivière à trois cents +lieues de son embouchure, près des cataractes de Felou, étaient comme +l'on sait, les principales possessions des Français en Afrique.</p> + +<p>Rufisque n'est qu'une corruption de <span class="italic">Rio-Fresco</span>, rivière fraîche, nom +que les Portugais donnèrent à cet endroit, arrosé par un petit ruisseau +qui, coulant entre des bois, conserve en tout temps sa fraîcheur. C'est +une dépendance du royaume de Cayor, et un port de commerce. Le roi de +Cayor, qui se nomme le damel, entretient à Rufisque des officiers et un +alcadi (mot arabe qui signifie <span class="italic">le juge</span>, que les Espagnols ont emprunté +des Maures, et, dont ils ont fait <span class="italic">alcade</span>). L'emploi de cet alcadi est +de percevoir les droits du port et les revenus du damel.</p> + +<p>La chaleur est insupportable à Rufisque pendant le jour, surtout à midi, +dans le cours même du mois de décembre. Du côté de la mer, le calme est +ordinairement si profond, qu'on n'y ressent pas le moindre souffle; et +les bois arrêtent aussi les mouvemens de l'air du côté des terres: aussi +les hommes et les animaux n'y peuvent-ils respirer, surtout au long de +la côte, dans la basse marée; car la réverbération du sable y écorche le +visage et brûle jusqu'à la semelle des souliers. Ce qui rend encore cet +endroit plus dangereux, c'est la puanteur prodigieuse de quantité des +petits poissons pourris que les Nègres y jettent, et qui répandent une +<span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> mortelle infection. On les y met exprès pour les laisser +tourner en pourriture, parce que les Nègres ne les mangent que dans cet +état. Ils prétendent que le sable leur donne une sorte d'odeur nitreuse +qu'ils estiment beaucoup.</p> + +<p>Chaque vaisseau français donne aux officiers du damel une certaine +quantité de marchandises pour le droit de prendre du bois et de l'eau. +Les Nègres qu'ils emploient ordinairement à leur fournir ces provisions, +et qui les apportent sur leur dos jusqu'aux chaloupes, se croient bien +payés de leur travail par quelques bouteilles de <span class="italic">sangara</span>, +c'est-à-dire, d'eau-de-vie.</p> + +<p>De Rufisque, Brue s'avança dans un pays sablonneux, qui ne paraissait +pas néanmoins sans culture. Au milieu du chemin, il trouva un grand lac +d'eau saumâtre, formé par un petit ruisseau dont l'eau ne laissait pas +d'être fort douce, et sur le bord duquel il s'arrêta pour faire +rafraîchir son cortége. Ce lac, suivant le témoignage des habitans, se +décharge dans la mer entre le cap Vert, au nord, et le cap Manuel, au +sud. Il est rempli de poisson, qui est péché par une sorte de faucon, +avec autant d'adresse que par les Nègres. Brue tua un de ces animaux +dans le temps qu'il prenait son vol avec un poisson entre ses serres, de +la forme d'une sardine et du poids de trois ou quatre livres. Le lac +s'appelle <span class="italic">Sérères</span>, du nom de quelques tribus des Nègres qui habitent +les lieux voisins, et qui forment un peuple très-remarquable.</p> + +<p>Ces Sérères, qui se trouvent principalement <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> répandus autour du +cap Vert, sont une nation libre et indépendante, qui n'a jamais reconnu +de souverain. Ils composent, dans les lieux de leur retraite, plusieurs +petites républiques, où ils n'ont pas d'autres lois que celles de la +nature. Ils nourrissent un grand nombre de bestiaux. Brue prétend que la +plupart, n'ayant aucune idée d'un Être suprême, croient que l'âme périt +avec le corps; ils sont entièrement nus. Ils n'ont aucune correspondance +de commerce avec les autres Nègres. S'ils reçoivent une injure, ils ne +l'oublient jamais. Leur haine se transmet à leur postérité, et tôt ou +tard elle produit la vengeance. Leurs voisins les traitent de sauvages +et de barbares. C'est outrager un Nègre que de lui donner le nom de +<span class="italic">Sérère</span>. Ainsi ces hordes d'esclaves regardent comme une injure le +titre d'homme libre. Cette nation d'ailleurs est simple, honnête, douce, +généreuse et très-charitable pour les étrangers. Elle ignore l'usage des +liqueurs fortes. Ils enterrent leurs morts hors de leurs villages, dans +des huttes rondes, aussi bien couvertes que leurs propres habitations. +Après y avoir placé le corps dans une espèce de lit, ils bouchent +l'entrée de la hutte avec de la terre détrempée, dont ils continuent de +faire un enduit autour des roseaux qui servent de murs, jusqu'à +l'épaisseur d'un pied. L'édifice se termine en pointe, de sorte que ces +lieux de sépulture paraissent comme un second village, et que les tombes +des morts sont en beaucoup plus grand <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> nombre que les maisons +des vivans. Comme les Sérères n'ont point assez d'industrie pour faire +des inscriptions ou d'autres marques sur ces monumens, ils se contentent +de mettre au sommet un arc et quelques flèches sur ceux des hommes, et +un mortier avec un pilon sur ceux des femmes: le premier marque +l'occupation des hommes, qui est presque uniquement la chasse; et +l'autre, celle des femmes, dont l'emploi continuel est de piler du riz, +du maïs ou du millet.</p> + +<p>Il n'y a pas de Nègres qui cultivent leurs terres avec autant d'art que +les Sérères. Si leurs voisins les traitent de sauvages, ils sont bien +mieux fondés à regarder les autres Nègres comme des insensés, qui aiment +mieux vivre dans la misère et souffrir la faim que de s'accoutumer au +travail pour assurer leur subsistance. Leur langage est différent de +celui des Iolofs, et paraît même leur être tout-à-fait propre. Ils ont +pour boisson le vin de palmier.</p> + +<p>Les Sérères reçurent le général français avec beaucoup d'humanité, et +lui présentèrent du couscous, du poisson, des bananes, avec d'autres +alimens du pays. Il partit si tard de leur village, que l'excès de la +chaleur le força de s'arrêter après avoir fait trois lieues; n'en ayant +pu faire que sept dans le courant de la journée, il arriva le soir dans +un village des Iolofs, qui était la résidence d'un des plus grands +marabouts, ou prêtres du pays. Ce saint nègre <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> s'était attendu +à recevoir la visite et les présens du général français; mais il vit ses +espérances trompées. L'alcadi de Rufisque, et une femme mulâtre qui +avait suivi Brue avec quelques Français que la seule curiosité +conduisait, se mirent à genoux devant le marabout, et lui baisèrent les +pieds; après quoi il prit la main de la signora, l'ouvrit et cracha +dedans. Ensuite la lui faisant tourner trois fois autour de la tête, il +lui frotta de sa salive le front, les yeux, le nez, la bouche et les +oreilles, en prononçant, pendant cette opération, quelques prières +arabes. Il reçut leurs présens, et leur promit un heureux voyage. La +signora fut raillée de sa superstition à son retour, et de s'être laissé +oindre de la salive du vieux marabout.</p> + +<p>Le jour suivant, comme la marche était fort lente, Brue se donnait le +plaisir de la chasse en chemin. Au milieu des bois, il découvrit les +traces de quelques éléphans, et bientôt il en aperçut dix-huit ou vingt, +les uns couchés comme un troupeau de vaches, d'autres occupés à baisser +des branches, dont ils mangeaient les feuilles et les petits rameaux. La +caravane n'en était pas à la portée du pistolet. Cependant, comme il ne +paraissait pas qu'ils y fissent attention, les gens du général leur +tirèrent quelques coups de fusil, auxquels ils ne parurent pas plus +sensibles qu'à la piqûre des mouches, apparemment parce que les balles +ne les touchèrent que par-derrière ou aux côtés, dans les endroits où +leur peau est impénétrable.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> Ils arrivèrent le lendemain à Makaya, une des résidences du +damel, qui s'y était rendu pour recevoir les Français. Devant la porte +du palais ils trouvèrent une garde de quarante ou cinquante Nègres, avec +un grand nombre de guiriots ou de musiciens, qui se mirent à chanter les +louanges du général aussitôt qu'ils le virent à portée de les entendre. +Les grands-officiers se présentèrent pour le recevoir et l'introduire à +l'audience du roi. Il ne fut pas aisé à Brue, qui était d'une taille +puissante, de passer par la porte de ce Versailles du royaume de Cayor; +le guichet était si bas, qu'il était obligé de se courber beaucoup. +L'enclos contenait quantité de bâtimens, entre lesquels il y avait un +kalde ou une salle d'audience ouverte de tous côtés. Le damel y était +assis sur un petit lit dont la compagnie française lui avait fait +présent; il se leva lorsque Brue fut entré, et lui présentant la main, +il l'embrassa, avec beaucoup de remercîmens de s'être détourné si loin +de sa route pour le voir. Le général lui fit son compliment, et lui +offrit les présens de la compagnie, avec deux barils d'eau-de-vie. +L'ordre fut donné pour le traiter aux dépens de la cour, et pour +renvoyer à Rufisque les chevaux et les chameaux qu'il y avait loués. Il +fut conduit ensuite à l'audience des femmes du roi. Ce prince en avait +quatre légitimes, suivant la loi de Mahomet; mais ses concubines étaient +au nombre de douze, malgré les remontrances des marabouts. Un jour +qu'ils lui reprochaient cette <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> intempérance, il leur répondit +que la loi était faite pour eux et pour le peuple, mais que les rois +étaient au-dessus. Cette réponse d'un petit prince barbare, et la +réponse de Samuel aux Juifs lorsqu'ils lui demandèrent un roi, prouvent +quelle idée on s'est faite, en tout temps, de la royauté, même dans les +pays où il semblait qu'on eût moins à en abuser.</p> + +<p>Les femmes du damel ayant pris soin de fournir des provisions au +général, il se crut obligé de leur faire quelques présens. C'était le +roi qui se chargeait lui-même de ces détails lorsqu'il avait la raison +libre; mais sa passion pour l'eau-de-vie ne lui permettait pas d'être un +moment sans en boire; il était ivre aussi long-temps qu'il avait de +cette liqueur. Quatre jours se passèrent avant que le général pût le +trouver en état de l'entendre, et ses deux barils étaient déjà presque +épuisés.</p> + +<p>Enfin Brue partit avec toutes les commodités que le prince lui avait +fait espérer pour son voyage, et après avoir pris les arrangemens les +plus favorables pour le commerce. Les bagages furent chargés, et l'on +partit sous la conduite d'un officier qui accompagna la caravane une +partie du chemin.</p> + +<p>On arriva le soir dans un village où les gens du roi prirent un bœuf +au milieu du premier troupeau qui se présenta; ils enlevèrent de même +une vache et un veau: la chair en était excellente; mais les maîtres de +ces animaux firent leurs plaintes au général, qui leur donna, <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> +pour les consoler, un ou deux flacons d'eau-de-vie. Le jour suivant, +après s'être mis en marche de grand matin, on s'arrêta vers midi pour +faire reposer l'équipage. Le hasard fit trouver un grand troupeau de +vaches, dont le lait fut d'autant plus agréable, qu'on n'avait apporté +de Macaya que de l'eau fort mauvaise. On arriva de bonne heure dans le +village d'un parent du roi, qui, étant averti de l'approche du général, +vint au-devant de lui avec un cortége de vingt cavaliers fort bien +montés. Il montait lui-même un cheval barbe de haute taille qui lui +avait coûté vingt esclaves. La journée suivante fut fort longue, mais au +travers d'un beau pays dont la plus grande partie était cultivée; on y +voyait des plaines entières couvertes de tabac. Le seul usage que les +Nègres fassent du tabac est pour fumer, car ils ne savent ni le mâcher, +ni le prendre en poudre.</p> + +<p>On arriva le soir à Bieurt, à l'embouchure de la rivière de Sénégal, +près du fort Saint-Louis. Brue, dans un voyage assez court, n'avait pas +laissé de recueillir quelques observations sur les états du damel.</p> + +<p>Quoique les Nègres de Cayor, païens et mahométans, aient l'usage de la +polygamie, il ne leur est pas permis d'épouser deux sœurs. Le damel, +se croyant dispensé de cette loi, avait deux sœurs entre ses femmes. +Les marabouts et les mahométans zélés en murmuraient, mais secrètement, +parce que ce prince n'était pas traitable sur ce qui pouvait blesser ses +plaisirs. <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> Il ne doutait pas de l'existence d'un paradis; mais +il déclara naturellement à Brue qu'il n'espérait pas d'y être reçu, +parce qu'il avait été fort méchant, et qu'il ne se sentait, disait-il, +aucune disposition à devenir meilleur. Effectivement, il s'était rendu +coupable de mille actions cruelles; il avait dépouillé, banni ou tué +ceux qui avaient eu le malheur de lui déplaire. Comme il possédait deux +royaumes, celui de Cayor et celui de Baol, il se croyait plus grand que +tous les monarques d'Europe; et, faisant quantité de questions à Brue +sur le roi de France, il demandait comment il était vêtu, combien il +avait de femmes, quelles étaient ses forces de terre et de mer, le +nombre de ses gardes, de ses palais, de ses revenus, et si les seigneurs +de sa cour étaient aussi bien vêtus que les seigneurs nègres; et, +lorsque Brue s'efforçait de lui donner une idée de la grandeur du roi de +France, ce qui lui paraissait le plus incroyable, c'était qu'un si grand +roi n'eût qu'une femme. Il demandait comment il pouvait faire +lorsqu'elle était enceinte ou malade. Le général répondit qu'il +attendait qu'elle se portât mieux. «Bon! lui dit le monarque nègre, il a +trop d'esprit pour être capable de tant de patience.»</p> + +<p>Un jour il fit présent au général d'une femme qui paraissait d'une +condition supérieure à l'esclavage. En effet, elle avait été l'épouse +d'un des principaux officiers de sa cour. Son mari, la soupçonnant +d'infidélité, aurait pu <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> se faire justice de ses propres mains; +mais, comme elle était d'une famille distinguée, il avait pris le parti +de porter ses plaintes au roi, qui, l'ayant jugée coupable, l'avait +condamnée à l'esclavage, et l'avait donnée à Brue. Les parens de cette +malheureuse femme vinrent solliciter les Français en sa faveur, et +supplièrent le général d'accepter en échange une esclave beaucoup plus +jeune, dont il aurait par conséquent plus de profit à tirer. Il y +consentit, et l'autre fut conduite aussitôt par sa famille hors des +états du damel. Cette rigueur dans la punition rend les femmes des +grands assez chastes. Comme le droit de les vendre appartient au roi, +après leur correction, elles sont sûres de ne jamais trouver en lui +qu'un juge inexorable, qui accorde toujours une prompte justice aux +maris dont il reçoit les plaintes.</p> + +<p>Le port de Rufisque ne recevant guère que des barques et des chaloupes, +le damel, qui souhaitait beaucoup de voir un vaisseau, pria le général +d'en faire venir un près de cette ville. Brue lui répondit qu'il était +fâché de ne le pouvoir, parce qu'il n'y avait point assez d'eau pour un +bâtiment tel qu'il le désirait; mais qu'il en ferait venir un de dix +pièces de canon, qui servirait à lui donner quelque idée de ceux qui en +portent jusqu'à cent pièces. Il fit amener effectivement une corvette +appareillée dans toute sa pompe, avec les pavillons déployés. Le damel +et tous ses courtisans <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> se rendirent sur le rivage pour jouir +de ce spectacle. On fit faire quantité de mouvemens à ce petit vaisseau, +et les Français s'étaient attendus que le roi monterait à bord; mais, +soit qu'il craignît la mer, ou qu'ayant à se reprocher ses extorsions et +ses violences, il appréhendât qu'ils ne le retinssent prisonnier, il +n'osa se procurer cette satisfaction. Lorsqu'il eut rassasié sa +curiosité, il demanda au général de combien les grands vaisseaux +surpassaient celui qu'il avait vu. Sans répondre directement à cette +question, Brue lui conseilla d'envoyer de ses officiers pour être plus +sûr de ce qu'il voulait savoir, par le témoignage de ses propres gens. +L'ordre fut donné à quelques Nègres d'aller prendre les mesures. Ils +revinrent tout chargés des cordes qu'ils avaient employées, et qu'ils +étendirent devant le damel. «Quel canot! s'écria-t-il, et que la science +des blancs est prodigieuse!»</p> + +<p>Pour donner de l'amusement au général, ce prince fit un jour en sa +présence la revue d'une partie de ses troupes, sous la conduite du +condi, son lieutenant général. Ce corps d'armée montait à cinq cents +hommes armés de sabres, d'arcs et de flèches, et couverts de cottes de +mailles, qui consistaient en deux morceaux d'étoffe de la forme d'une +dalmatique. Le fond était de coton blanc, rouge ou d'autres couleurs, +parsemé de caractères arabes, que les marabouts croient également +propres à jeter l'effroi parmi leurs ennemis et à garantir <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> +ceux qui les portent de toutes sortes de blessures, à la réserve +néanmoins de celles des armes à feu, parce que l'invention, leur a-t-on +dit, est postérieure au temps de Mahomet. Sous ces cottes de mailles les +Nègres ont une multitude d'amulettes, qu'ils appellent <span class="italic">grisgris</span>, et +celui qui en est le plus chargé doit être le plus brave, parce qu'il a +moins de périls à redouter.</p> + +<p>Le condi s'étant mis à la tête de sa troupe, la disposa sur quatre +rangs, et fit avertir le roi qu'il était prêt à le recevoir. Ce prince +était dans le magasin que la compagnie avait fait bâtir à Rufisque. +Quoiqu'il ne fût pas fort éloigné de cette petite armée, il monta à +cheval, et, prenant sa lance, il fit les mêmes mouvemens que s'il eût +été près de combattre. Brue fut obligé de prendre aussi un cheval pour +l'accompagner. Ils s'avancèrent jusqu'au milieu de la ligne. Le condi, à +la vue de son maître, ôta son turban; et, se jetant à genoux, se couvrit +trois fois la tête de poussière; mais le roi, qui n'était plus qu'à dix +pas, lui fit porter ses ordres par un de ses guiriots militaires. Le +condi, après les avoir reçus dans la même situation, se couvrit la tête, +et fit commencer les exercices. Ensuite il reprit sa première posture, +en attendant de nouveaux ordres qu'il reçut encore, et qui ne +produisirent que des mouvemens fort irréguliers.</p> + +<p>Les serpens sont fort communs dans tout le pays, depuis Rufisque jusqu'à +Bieurt. Ils <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> sont extrêmement gros, et leur morsure est fort +dangereuse. Les grisgris passent dans l'esprit des Nègres pour un charme +tout-puissant contre ces terribles animaux. Les voyageurs remarquent +qu'il y a une espèce de sympathie entre les serpens et les Nègres. On +voit ces monstres se glisser librement dans les cabanes, où ils dévorent +les rats, et quelquefois la volaille. S'il arrive qu'un Nègre soit +mordu, il applique aussitôt le feu à la partie brûlée, ou la couvre de +poudre à tirer, qu'il brûle dessus. Il s'y fait une cicatrice qui fixe +le venin, lorsque le remède est assez promptement employé; mais s'il +vient trop tard, la mort est infaillible. La nation des Sérères n'est +pas si familière avec les serpens que les autres Nègres, parce que, +n'ayant pas de marabouts ni de grisgris, elle ne se fie qu'à ses +précautions pour s'en garantir. Elle leur déclare une guerre ouverte +avec des trappes qu'elle tend avec beaucoup d'adresse, et qui en +prennent un grand nombre. Elle mange leur chair, qu'elle trouve +excellente.</p> + +<p>Plusieurs de ces serpens ont jusqu'à vingt-cinq pieds de long sur un +pied et demi de diamètre; mais les Nègres prétendent que les plus grands +sont moins à craindre que ceux qui n'ont que deux pouces d'épaisseur et +quatre ou cinq pieds de longueur. On a du moins plus de facilité à +éviter les premiers, parce qu'ils peuvent être aperçus de plus loin, et +qu'ils n'ont pas tant d'agilité que les petits. Il <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> y en a de +verts qu'on a peine à distinguer dans l'herbe. D'autres sont tachetés, +ou semblent briller de différentes couleurs. On prétend qu'il s'en +trouve de rouges, dont les blessures sont incurables. Les plus grands +ennemis des serpens sont les aigles, dont le nombre est fort grand dans +le pays. Il ne s'en trouve pas de si gros dans aucune région du monde; +mais il n'y a pas de lieu non plus où leur repos soit moins troublé; car +la pointe des flèches ne fait pas plus d'impression sur eux que la +morsure des serpens. Il faut que leurs plumes soient extrêmement fermes +et serrées. Ils portent un serpent entre leurs griffes, et le mettent en +pièces pour servir de nourriture aux aiglons, sans en recevoir le +moindre mal.</p> + +<p>Les huttes des habitans sont de paille, mais plus ou moins commodes, +suivant l'industrie du possesseur. La forme est ronde. Elles n'ont pour +porte qu'un trou fort bas, comme la gueule d'un four, de sorte qu'ils ne +peuvent y entrer qu'en rampant. Comme elles n'ont pas d'autre ouverture +pour recevoir la lumière, et que le feu qu'on y entretient +continuellement répand une épaisse fumée, il n'y a au monde que des +Nègres qui puissent les habiter, surtout à cause de la chaleur, qui +vient également de la voûte et d'un fond de sable brûlé qui en fait le +plancher. Leurs lits sont composés de petits pieux placés à deux doigts +l'un de l'autre, et joints ensemble par une corde; aux quatre coins, +d'autres pieux un peu plus gros <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> servent à soutenir tout +l'édifice. Les Nègres de quelque distinction mettent une natte sur ces +châlits.</p> + +<p>Brue éprouva à son tour les perfidies du damel. Ce prince, persuadé, +comme tous les rois nègres, du besoin qu'avaient les Européens de +commercer en Afrique et d'y chercher des esclaves, ne songeait qu'à +mettre au plus haut prix possible la permission qu'il accordait à ses +sujets de leur fournir des vivres et de faire des échanges avec eux. Il +faisait sans cesse de nouvelles demandes à la compagnie, qui étaient ou +rejetées ou éludées. Des brouilleries passagères occasionnaient des +réconciliations ou de nouveaux traités toujours accompagnés, suivant +l'usage, de présens et de quelques barils d'eau-de-vie. La concurrence +des marchands anglais que Brue voulait écarter rendit le damel encore +plus fier et plus exigeant. Enfin il alla jusqu'à faire arrêter Brue en +trahison. Il fallut payer une somme pour lui faire rendre la liberté, et +peut-être pour lui sauver la vie, car le damel menaçait de lui couper la +tête. Brue s'en vengea en éloignant de la côte tous les vaisseaux qui +voulaient en approcher pour faire le commerce; mais il fallut encore +faire la paix, et Brue formait de nouveaux projets de vengeance, +lorsqu'il fut rappelé dans sa patrie.</p> + +<p>Dans un autre voyage sur le fleuve Sénégal, Brue visita le pays des +Foulas et leur empereur, qui se nomme <span class="italic">Siratik</span>, nom que quelques +voyageurs <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> donnent aussi à ses états. Le fleuve Sénégal, en +remontant depuis son embouchure jusqu'aux cataractes de Felou, dans le +royaume de Galam, au delà desquelles on n'a pas remonté, arrose dans son +cours tortueux le pays des Foulas, celui des Iolofs, des Mandingues et +de Bambouk. Nous verrons le voyageur Brue pénétrer jusqu'à Galam, en +suivant toujours la navigation du fleuve.</p> + +<p>Brue reçut dans son voyage un exprès du siratik pour lui apprendre +l'impatience que ce prince avait de le voir, ou plutôt de recevoir le +paiement de ses droits. Il continua sa navigation jusqu'au village de +Bourty, à l'extrémité orientale de l'île au Morfil, qui est séparée de +l'île de Bilbas par un bras du Sénégal. L'île de Bilbas est longue +d'environ trente-cinq lieues sur deux et quatre de largeur. Le terroir +ressemble beaucoup à celui de l'île au Morfil. Son principal commerce +consiste aussi dans la multitude des dents d'éléphans, qui s'achètent +sur le pied de six sous pour le poids de dix livres. Les cuirs se +donnent à quarante sous pièce; les moutons et les chèvres pour trois +sous, et les autres alimens à proportion; mais si les Nègres font un +présent, ils s'apprêtent à recevoir le double. Par exemple, s'ils vous +donnent un bœuf, ils s'attendent à recevoir cinq ou six aunes +d'étoffe; au lieu que, si vous l'achetiez au marché, il ne vous +coûterait que vingt ou trente sous.</p> + +<p>En arrivant au port de Ghiorel, situé vis-à-vis <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> l'île de +Bilbas, centre du commerce de ce canton, Brue fit tirer trois coups de +canon pour annoncer son arrivée. À peine eut-il mouillé l'ancre, qu'il +reçut la visite du seigneur du village, nommé Farba-Ghiorel<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. Ce +Nègre, qui était oncle du siratik, et qui avait toujours eu beaucoup +d'affection pour les Français, fut reçu d'eux avec beaucoup de civilité. +Il promit au général de dépêcher sur-le-champ un exprès au roi son +neveu. Dès le même soir, Boucar Siré, un des fils du siratik, qui avait +ses terres entre Ghiorel et Goumel, résidence de son père, se rendit à +bord, et répondit au général de l'amitié que ce roi avait conçue pour +lui sur la seule réputation de son mérite. Ce compliment fut accompagné +d'un présent de deux bœufs gras et d'une petite boîte d'or du poids +d'une once. Le général fit aussi ses présens au prince, et le salua de +plusieurs coups de canon à son départ. Ensuite, ayant fait descendre ses +facteurs pour commencer le commerce, il trouva dans le village tant +d'avidité pour ses marchandises, que ses barques furent bientôt chargées +des productions du pays.</p> + +<p>Le siratik n'eut pas plus tôt appris l'arrivée des Français, qu'il fit +complimenter Brue par son grand bouquenet, c'est-à-dire par le +grand-maître de sa maison. Cet officier était un vieillard vénérable, de +fort belle taille, avec la <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> barbe et les cheveux gris, ce qui +marque, parmi les Nègres, une vieillesse fort avancée; mais il n'en +paraissait pas moins vigoureux, moins vif, ni moins poli: son nom était +Baba Milé. Après les premiers complimens, il reçut le paiement des +droits et les présens annuels; c'étaient des étoffes noires et blanches +de coton, quelques pièces de drap et de serge écarlate, du corail, de +l'ambre jaune, du fer en barre, des chaudrons de cuivre, du sucre, de +l'eau-de-vie, des épices, de la vaisselle, et quelques pièces de monnaie +d'argent au coin de Hollande, avec un surtout de drap écarlate à la +manière de Brandebourg, et deux boîtes pour renfermer la plus précieuse +partie du présent. Le bouquenet reçut aussi les droits qui revenaient +aux femmes du prince, et qui montaient à la moitié des premiers, sans +oublier ce qui lui revenait à lui-même. Le kamalingo, ou le lieutenant +général du roi, qui est ordinairement l'héritier présomptif de la +couronne, vint recevoir à son tour le présent ou le droit annuel qui lui +devait être payé. Tous ces présens pouvaient monter à la valeur de +quinze ou dix-huit cents livres. Ensuite le bouquenet offrit au général, +de la part du roi, trois grands bœufs; et l'ayant invité à se rendre +à la cour, il fit paraître les officiers qui étaient nommés pour le +conduire. On avait déjà préparé un grand nombre de chevaux pour les gens +de sa suite, et des chameaux pour transporter son bagage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> Le jour suivant, Brue prit terre au bruit de son canon, et se +mit en marche pour la cour du siratik. Son cortége était composé de six +de ses facteurs, deux interprètes, deux trompettes, deux hautbois, et +quelques domestiques, avec douze laptots, ou Nègres libres, bien armés. +Il traversa un pays fort uni et bien cultivé, plein de villages et de +petits bois. En approchant de Boucar, il découvrit de vastes prairies, +dont les parties basses se sentaient déjà de l'inondation qui commençait +à gagner dans le pays. Ce qui restait de terrain sec était si couvert de +toutes sortes de bestiaux, que les guides du général avaient peine à lui +faire trouver un passage: le convoi ne put arriver à Boucar qu'à +l'entrée de la nuit.</p> + +<p>Le prince Siré, à qui le village appartenait, vint au-devant des +Français à la tête de trente chevaux: aussitôt qu'il eut aperçu le +général, il s'avança au grand galop en secouant sa zagaie, comme s'il +eût voulu la lancer; Brue l'aborda de la même manière, c'est-à-dire avec +le pistolet en joue. Mais, lorsqu'ils furent près l'un de l'autre, ils +mirent pied à terre et s'embrassèrent; ensuite, étant remontés à cheval, +ils entrèrent dans le village, et le prince conduisit son hôte dans une +maison qu'il avait fait préparer pour lui, dans le même enclos que celui +de ses femmes. Après l'avoir introduit dans son appartement, il le +laissa seul; mais au même moment le général fut conduit à l'audience de +la princesse: elle lui parut d'une <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> taille médiocre, mais +très-bien faite, jeune et fort agréable; ses traits étaient réguliers, +ses yeux vifs et bien fendus, sa bouche petite et ses dents extrêmement +blanches; son teint couleur d'olive aurait beaucoup diminué les agrémens +de sa figure, si elle n'eût pris soin de la relever avec un peu de +rouge.</p> + +<p>Elle reçut Brue fort civilement, et le remercia de ses présens avec +beaucoup de grâce. Il fit successivement sa visite à deux ou trois +autres femmes du prince, après quoi, retournant auprès de lui, il y +passa le temps jusqu'à l'heure du souper; il fut reconduit alors dans +son appartement, où il trouva plusieurs plats de couscous, du sanglet, +des fruits et du lait en abondance, qui lui étaient envoyés par les +femmes du prince. Quoiqu'il se fût fait préparer à souper par un +cuisinier de sa nation, la civilité lui fit goûter de tous les mets +africains. Après qu'il eut soupé, le prince vint, s'assit sans +cérémonie, mangea quelque chose du dessert, but plusieurs coups de vin +et d'eau-de-vie, et se mit à fumer avec lui jusqu'à ce qu'on fût venu +l'avertir que tout était prêt pour le folgar ou le bal. L'assemblée +était composée de toute la jeunesse du village, qui danse et chante +tandis que les plus âgés sont assis sur des nattes autour de celle où se +fait le folgar: ils s'y entretiennent agréablement; et cette +conversation, dont ils font un de leurs plus grands plaisirs, s'appelle +<span class="italic">kalder</span>: chacun parle librement. C'est dans ces cercles qu'on <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> +remarque, disent les voyageurs, l'étendue surprenante de leur mémoire, +et combien ils feraient de progrès dans les sciences, si leurs talens +naturels étaient cultivés par l'étude. Je croirais volontiers que cette +admiration des voyageurs était un préjugé qui en remplaçait un autre. +Ils s'imaginaient d'abord trouver dans les Nègres des animaux stupides, +et, tout surpris de voir qu'on peut être noir et avoir de +l'intelligence, ils finissaient par estimer trop ce qu'ils avaient trop +méprisé: ces Nègres, sans doute, sont susceptibles de culture; mais +l'infériorité naturelle de cette race d'hommes paraît démontrée par une +longue expérience et par les plus sûrs témoignages.</p> + +<p>Le village de Boucar est situé sur une petite éminence, au centre d'une +grande plaine. L'air y est fort sain; les maisons ressemblent à toutes +celles du pays; elles sont rondes et se terminent en pointes, comme nos +glacières de France; les fenêtres en sont fort petites, apparemment pour +se garantir des moucherons, qui sont extrêmement incommodes dans tous +les pays bas. Le folgar auquel Brue fut invité se tint au milieu du +village; il dura deux heures, et ne fut interrompu que par une pluie +violente qui força tout le monde de se mettre à couvert.</p> + +<p>Le lendemain on vint, de la part du prince, s'informer de la santé du +général; cette politesse fut suivie du déjeuner. Le prince, ayant envoyé +du couscous et du lait, parut aussitôt <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> lui-même, et se mit à +table avec Brue; ensuite ils partirent ensemble, escortés d'environ +quarante chevaux. La route se trouva remplie d'une foule de peuple qui +s'était rassemblée de tous les lieux voisins pour voir les Européens et +pour entendre leur musique. En approchant de Goumel, Brue vit venir à sa +rencontre le kamalingo, suivi de vingt cavaliers, qui le complimentèrent +au nom du siratik. Ce grand-officier de la couronne portait des +hauts-de-chausses fort larges, avec une chemise de coton, dont la forme +ressemblait à celle de nos surplis. Autour de la ceinture il avait un +large ceinturon de drap écarlate, d'où pendait un cimeterre dont la +poignée était garnie d'or. Son chapeau et son habit étaient revêtus de +grisgris, et dans sa main il portait une longue zagaie. Le général le +reçut avec une décharge de sa mousqueterie. Ils continuèrent leur +marche, et traversèrent le village de Goumel pour se rendre au palais du +roi, qui en est éloigné d'une demi-lieue.</p> + +<p>La demeure de ce prince est composée d'un grand nombre de cabanes, qui +sont environnées d'un enclos de roseaux verts entrelacés, défendu par +une haie vive d'épines noires si serrée, que le passage en est +impossible aux bêtes sauvages. Le roi, informé de l'approche du général, +envoya les principaux seigneurs de sa cour au-devant de lui; de sorte +qu'en arrivant au palais, son train était d'environ trois cents chevaux. +Tout ce cortége descendit <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> à la première porte, excepté le +général, le prince Siré et le kamalingo, qui entrèrent à cheval, et qui +ne mirent pied à terre qu'à deux pas de la salle d'audience.</p> + +<p>Brue trouva le siratik assis sur un lit, avec quelques-unes de ses +femmes et de ses filles, qui étaient à terre sur des nattes. Ce prince +se leva, fit quelques pas au-devant de lui la tête découverte, lui donna +plusieurs fois la main, et le fit asseoir à ses côtés. On appela un +interprète; alors Brue déclara qu'il était venu pour renouveler +l'alliance qui subsistait depuis un temps immémorial entre le siratik et +la compagnie française; il protesta que dans toutes sortes d'occasions +la compagnie était prête à l'aider de toutes ses forces. Il insista sur +les avantages que les sujets du prince tiraient de cet heureux commerce; +et, pour conclusion, il l'assura de ses sentimens particuliers de +respect et de zèle. Pendant que l'interprète expliquait ce discours, +Brue observa que la satisfaction du siratik s'exprimait sur son visage; +il prit plusieurs fois la main du général pour la presser contre sa +poitrine. Ses femmes et ses courtisans répétaient avec la même joie: Les +Français sont une bonne nation: ils sont nos amis.</p> + +<p>Le siratik répondit d'un ton fort civil qu'il rendait grâce au général +d'être venu de si loin pour le voir; qu'il avait une véritable affection +pour la compagnie, et pour sa personne en particulier; qu'il voulait +oublier quelques sujets de <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> plainte qu'il avait reçus des agens +de la compagnie; que, dans la confiance qu'il prenait à son caractère, +il lui accordait la liberté d'établir des comptoirs dans toute l'étendue +de ses états, et de bâtir des forts pour leur sûreté. Enfin il conclut +en assurant les Français de sa faveur et de sa protection. Il combla le +général de caresses; il lui fit l'honneur de le faire fumer dans sa +propre pipe; enfin il le reconduisit lui-même jusqu'à la porte de la +salle.</p> + +<p>Deux officiers, qui étaient à l'attendre, le menèrent ensuite à +l'audience des reines et des princesses, filles du roi. Il fit à toutes +ces dames des présens moins considérables par le prix que par leur +nouveauté. Une des reines ayant observé que pendant l'audience du +siratik il avait regardé avec beaucoup d'attention une jeune princesse +de dix-sept ans, qui était sa fille, s'imagina qu'il avait pris de +l'amour pour elle, et proposa au roi de la lui donner en mariage. Ce +prince y consentit aussitôt, et fit offrir au général les premiers +postes de son royaume avec un grand nombre d'esclaves. Brue s'excusa sur +ce qu'étant marié, sa religion ne lui permettait d'avoir qu'une femme: +cette réponse fit naître quantité de réflexions et de discours entré les +dames nègres sur le bonheur des femmes de l'Europe. Elles demandèrent à +Brue comment il pouvait vivre si long-temps sans la sienne, et ce qu'il +pensait de sa fidélité dans une si longue absence.</p> + +<p>Le lendemain le siratik se rendit à la salle. <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> d'audience pour +y administrer la justice à ses sujets, Brue, curieux d'assister à ce +nouveau spectacle, obtint d'être placé dans un lieu d'où il pouvait tout +voir sans être aperçu. Il trouva le siratik environné de dix vieillards, +qui écoutaient les parties séparément, et qui lui rapportaient ce qu'ils +avaient entendu. Après quoi ce prince, sur l'avis des mêmes conseillers, +prononçait la décision. Elle était exécutée sur-le-champ. Brue n'aperçut +point d'avocat ni de procureur; chacun plaidait sa propre cause. Dans +les causes civiles, il revient au roi un tiers des dommages. Il y a peu +de crimes capitaux parmi les Nègres. Le meurtre et la trahison sont les +seuls qui soient punis de mort. La punition ordinaire est le +bannissement, c'est-à-dire que le roi vend les coupables à la compagnie, +et dispose de leurs effets à son gré. Un débiteur insolvable est vendu +avec toute sa famille jusqu'à la pleine satisfaction du créancier, et le +roi tire son tiers dans cette vente.</p> + +<p>Quoique ce canton ne fût pas le plus fertile du pays, la culture y +faisait régner l'abondance. Les habitans sont beaucoup plus industrieux +que le commun des Nègres. Ils font un commerce considérable avec les +Maures du désert.</p> + +<p>L'or qui se trouve dans le pays des Foulas leur vient de Galam; car il +ne paraît pas qu'il y ait des mines dans les états du siratik: mais ils +ont l'ivoire en abondance. Le pays au sud <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> de la rivière est +rempli d'éléphans, comme le côté du nord l'est de panthères, de lions, +et d'autres animaux féroces. Ces peuples ont aussi quantité d'esclaves, +autant de leur propre contrée que des régions voisines. Quoiqu'ils les +emploient à cultiver leurs terres, la nécessité les force quelquefois de +les vendre.</p> + +<p>Le pays des Foulas, depuis le lac de Cayor jusqu'au village de +Dembakané, c'est-à-dire, de l'ouest à l'est, a près de cent +quatre-vingt-seize lieues. On ignore l'étymologie de leur nom. La +plupart sont d'une couleur fort basanée; mais on n'en voit pas qui +soient d'un beau noir, tel que celui des Iolofs au sud de la rivière. On +prétend que leurs alliances avec les Maures ont imbu leur esprit d'une +teinture de mahométisme, et leur peau de cette couleur imparfaite. Ils +ne sont pas non plus si hauts ni si robustes que les Iolofs. Leur taille +est médiocre, quoique fort bien prise et fort aisée. Avec un air assez +délicat, ils ne laissent pas d'être propres au travail.</p> + +<p>Ils aiment la chasse, et l'exercent avec beaucoup d'habileté. Leur pays +est rempli de toutes sortes d'animaux, depuis l'éléphant jusqu'au lapin. +Outre le sabre et la zagaie, ils se servent fort adroitement de l'arc et +des flèches. Ceux qui ont appris des Français l'usage des armes à feu +s'en servent aussi avec une adresse surprenante. Ils ont l'esprit plus +vif que les Iolofs et les manières plus civiles. Ils sont passionnés +pour les merceries de l'Europe, et cette raison <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> les rend fort +caressans à l'égard de tous les marchands.</p> + +<p>Ils aiment la musique, et les personnes du premier rang se font honneur +de savoir toucher de quelque instrument, tandis que les princes et les +seigneurs iolofs regardent cet exercice comme un opprobre. Ils en ont de +plusieurs sortes, et leur symphonie n'est pas sans agrément. Leur +inclination pour la danse leur est commune avec tous les Nègres. Après +des jours entiers d'un travail ou d'une chasse pénible, trois ou quatre +heures de danse servent à les rafraîchir.</p> + +<p>Leur habillement ressemble beaucoup à celui des Iolofs; mais ils sont +plus curieux dans le choix de leurs étoffes. Leurs voisins donnent la +préférence au rouge; le jaune est leur couleur favorite. Les femmes ne +sont pas de haute taille; mais elles sont bien faites, belles, et d'une +complexion délicate.</p> + +<p>Brue traversa une seconde fois les états du siratik pour aller jusqu'au +royaume de Galam.</p> + +<p>Il partit du fort Saint-Louis avec deux barques, une grande chaloupe et +quelques canots chargés de marchandises les plus propres au commerce, et +d'une provision de vivres pour trois mois. Les gens de son cortége +étaient choisis. Quoiqu'il lui manquât quelques marchandises +particulières, stipulées dans les articles du traité pour le paiement +des droits, et que les princes nègres soient scrupuleusement attachés à +ces conventions, il se flatta <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> que la réputation qu'il s'était +établie par sa conduite leur ferait agréer tout ce qu'il voudrait +offrir.</p> + +<p>Sa petite flotte alla mouiller dans l'île du Rocher, où le général +français avait établi un comptoir l'année d'auparavant. Mais, trouvant +que les Maures y étaient venus, et qu'ils avaient emporté toute la +charpente du magasin, il prit le parti d'abandonner un poste si +dangereux pour transporter le comptoir à Oualaldei, situé quinze lieues +plus bas.</p> + +<p>Entre ces deux postes, le pays est coupé par de grands fonds, où les +lions et les éléphans se rassemblent en grand nombre. Les éléphans sont +si peu farouches, qu'ils ne s'effraient pas de la vue des hommes, et +qu'ils ne leur font aucun mal, s'ils ne sont attaqués les premiers. Ces +fonds, ou terres basses, produisent des épines d'une prodigieuse +hauteur, qui portent des fleurs d'un beau jaune et d'une odeur fort +agréable. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que, l'écorce de ces épines +étant de différentes couleurs, l'une rouge, l'autre blanche, noire ou +verte, et la couleur du bois étant presque la même que celle de +l'écorce, toutes les fleurs ne laissent pas d'avoir une parfaite +ressemblance. Elles formeraient le plus bel ombrage du monde, s'il était +possible d'en jouir sans être cruellement tourmenté par les chenilles +rouges dont elles sont couvertes, et qui forment des pustules sur tous +les endroits de la peau où elles tombent. Le seul remède est de laver +les parties <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> infectées avec de l'eau fraîche, qui dissipe tout +à la fois l'enflure et la douleur. Le bois des épines est si dur et si +serré, que l'auteur le prit pour une espèce d'ébène.</p> + +<p>Brue arriva à Ghiorel. Le siratik le pria de lui prêter quelques laptots +pour l'accompagner à la chasse d'un lion qui avait fait depuis peu de +grands ravages dans le pays. Brue lui en accorda quatre. S'étant joint +aux chasseurs du roi, ils trouvèrent ce furieux animal, qui se défendit +avec tout le courage qu'il a reçu de la nature. Il tua deux Nègres, en +blessa dangereusement un troisième, qu'il aurait achevé, si, du coup le +plus heureux, un des laptots du général ne l'eût tué sur-le-champ. Il +fut porté au palais comme en triomphe, et le roi fit présent de sa peau +au général. C'était un des plus grands lions qu'on eût jamais vus dans +le pays. Ce combat en rappelle un autre rapporté par Jannequin, et qui +prouve avec quelle intrépidité les Nègres attaquent ces animaux +formidables, si bien armés par la nature.</p> + +<p>«Le chef d'une des tribus du désert, voulant faire connaître son courage +et son adresse aux Français, les fit monter sur quelques arbres, près +d'un bois très-fréquente des bêtes farouches. Il montait un excellent +cheval, et ses armes n'étaient que trois javelines, que les Nègres +appellent <span class="italic">zagaies</span>, avec un coutelas à la mauresque. Il entra dans la +forêt, où, rencontrant bientôt un lion, il lui fit une blessure. Le fier +animal accourut vers son ennemi, qui <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> feignit de fuir pour +l'attirer dans l'endroit où il avait placé les Français. Alors le +kamalingo, tournant tout d'un coup, l'attendit d'un air ferme, et lui +lança une seconde javeline qui lui perça le corps. Il descendit +aussitôt; et, prenant un épieu, il alla au-devant du lion, qui venait à +lui la gueule ouverte, avec un furieux rugissement; il lui enfonça son +épieu dans la gueule même. Ensuite, sautant sur lui le sabre à la main, +il lui coupa la gorge. Après sa victoire, qui ne lui coûta qu'une légère +blessure à la cuisse, il prit quelques poils du lion, et les attacha +comme un trophée à son turban.» Jannequin confesse que ces Nègres du +désert l'emportent tellement sur les Européens pour la force et le +courage, qu'un de ces barbares renversait aisément d'une seule main le +plus robuste des Français; de sorte que, s'il était question d'en venir +aux coups dans un combat d'homme à homme, il ne doute pas que l'avantage +ne demeurât toujours aux Nègres. Le courage est d'habitude comme toutes +les qualités de l'âme. Les Nègres sont familiarisés, en quelque sorte, +avec ces animaux féroces dont leur pays est peuplé, et dont l'aspect +épouvanterait peut-être nos plus braves guerriers, accoutumés à braver +d'autres dangers. Les Nègres ont su dompter ces monstres terribles, et +n'ont pas su échapper à leurs tyrans, qui ont subjugué leur imagination +après les avoir enchaînés par la force d'un art meurtrier. Notre plus +grand avantage sur eux est l'idée qu'ils ont de <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> notre +supériorité, et l'habitude où ils sont de craindre et de servir les +Européens.</p> + +<p>Brue partit de Ghiorel, et continua de remonter le Sénégal jusqu'au +village de Dembakané, près des frontières du royaume de Galam; mais il +eut, dans cet intervalle, un spectacle fort étrange. Tout d'un coup le +soleil fut éclipsé par un nuage épais pendant l'espace d'un quart +d'heure. Les Français reconnurent bientôt que c'était une légion de +sauterelles. En passant au-dessus de la barque, elles la couvrirent +d'excrémens. Quelques-uns de ces animaux, étant tombés dans le même +temps, parurent entièrement verts, plus longs et plus épais que le petit +doigt, avec deux dents effilées et très-propres à la destruction. Cette +terrible armée fut plus de deux heures à traverser la rivière. Brue +n'apprit pas qu'elle eût causé beaucoup de mal dans le pays. Il supposa +qu'un vent de sud-est, qui s'éleva aussitôt et qui devint fort violent, +la poussa vers le désert, au nord du Sénégal, où elle périt apparemment +faute de subsistance.</p> + +<p>Les rives du Sénégal, depuis Dembakané jusqu'à Tuabo, sont couvertes de +ronces fort piquantes; elles ont la forme de l'if, et le nombre en est +si grand, qu'elles ne permettent pas de marcher le long de la rivière +pour tirer les barques contre le courant. En arrivant à Tuabo, Brue +trouva une nouvelle espèce de singes, d'un rouge si vif, qu'on l'aurait +pris pour une peinture de l'art: ils sont fort gros <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> et moins +adroits que les autres singes. Les Nègres les nomment <span class="italic">patas</span>, et +paraissent persuadés que c'est une sorte d'hommes sauvages qui refusent +de parler, dans la crainte d'être forcés au travail et vendus pour +l'esclavage. Rien n'est si divertissant. Ils descendaient du haut des +arbres jusqu'à l'extrémité des branches pour admirer les barques à leur +passage. Ils les considéraient quelque temps; et, paraissant +s'entretenir de ce qu'ils avaient vu, ils abandonnaient la place à ceux +qui arrivaient après eux. Quelques-uns devinrent familiers jusqu'à jeter +des branches sèches aux Français, qui leur répondirent à coups de fusil. +Il en tomba quelques-uns; d'autres demeurèrent blessés, et tout le reste +tomba dans une étrange consternation. Une partie se mit à pousser des +cris affreux; une autre à ramasser des pierres pour les jeter à leurs +ennemis; quelques-uns se vidèrent le ventre dans leurs mains, et +s'efforcèrent d'envoyer ce présent aux spectateurs; mais, s'apercevant à +la fin que le combat était inégal, ils prirent le parti de se retirer.</p> + +<p>Un marabout, que le général avait rencontré à Tuabo, et qui avait +consenti à l'accompagner, parce qu'il savait plusieurs langues de +différentes nations du pays, lui apprit qu'il était arrivé depuis peu +une grande révolution dans le royaume de Galam par la déposition de +Tonka Mouka, dernier roi de cette contrée, et par l'élévation de Tonka +Boukari sur le <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> trône. Brue feignit de ne pas croire ce récit, +et se crut obligé, pour l'intérêt de la compagnie, de payer les droits +aux deux concurrens.</p> + +<p>Cependant il trouva la confirmation de cette nouvelle en arrivant à +Ghiam. Mais il fut beaucoup plus frappé de la visite d'un homme qui se +faisait nommer le roi des abeilles. En effet, elles le suivaient comme +les moutons suivent leur berger. Il en avait le corps si couvert, +surtout la tête, qu'on aurait cru qu'elles en sortaient. Elles ne lui +faisaient aucun mal, ni à ceux qui se trouvaient avec lui. Lorsqu'il se +sépara des Français, elles le suivirent comme leur général; car, outre +celles qui fourmillaient sur son corps, il en avait des millions à sa +suite<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Ghiam fut un lieu de merveille pour la caravane française. On +leur fit voir sur les mêmes arbres que les patas fréquentaient, un grand +nombre de serpens de l'espèce des vipères. Le chirurgien du général en +tua un; et l'ayant mesuré, il lui trouva neuf pieds de long sur quatre +pouces de diamètre. Les Nègres s'imaginent que les serpens de la race de +celui qu'on a tué ne manquent pas de venger sa mort sur quelque parent +du meurtrier. Mais ce qui est remarquable, c'est que les singes vivent +en parfaite intelligence avec ces monstrueux reptiles. La rivière +abonde, à Ghiam, en crocodiles beaucoup plus <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> gros et plus +dangereux que ceux qui se trouvent à l'embouchure. Les laptots du +général en prirent un de vingt-cinq pieds de long, à la grande joie des +habitans, qui se figurèrent que c'était le père de tous les autres, et +que sa mort jetterait l'effroi parmi tous les monstres de sa race.</p> + +<p>Brue visita Dramanet, ville fort peuplée, sur la rive sud du Sénégal; +elle n'a pas moins de quatre mille habitans, la plupart mahométans, les +plus justes et les plus habiles négocians qu'on connaisse entre les +Nègres. Leur commerce s'étend jusqu'à Tombouctou, qui, suivant leur +calcul, est cinq cents lieues plus loin dans les terres. Ils en +apportent de l'or et des esclaves bambarras, qui tirent ce nom du pays +de Bambarra-kana, d'où ils sont amenés. C'est une grande région située +entre Tombouctou et Casson, fort peuplée, quoique stérile, et peu connue +d'ailleurs des géographes. Les marchands de Dramanet font quelque trafic +d'or avec les Français du Sénégal; mais ils en portent la plus grande +partie aux Anglais de la rivière de Gambie.</p> + +<p>Pendant que Brue envoyait reconnaître la rivière de Falémé, qui se jette +dans celle de Sénégal, il prit la résolution de visiter les cataractes +de Felou. Ces cataractes sont formées par un rocher qui coupe +entièrement la rivière, et d'où elle tombe, avec un bruit épouvantable, +de la hauteur d'environ quarante brasses. Les montagnes qui préparent +cette chute <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> d'eau commencent à une demi-lieue du village de +Felou, et rendent le pays presque inaccessible. Le courant même de la +rivière au-dessus de la cataracte est interrompu par quantité de rocs +qui le rendent dangereux pour les canots, surtout pour ceux des Nègres, +qui ne sont pas partout aussi bons matelots que bons nageurs. Brue +laissa ses barques deux lieues au-dessous du rocher de Felou, et fit le +reste du chemin à pied jusqu'aux cataractes, où se termine le royaume de +Galam.</p> + +<p>Au nord et au nord-ouest, il est borné par le désert de Sahara, où les +Maures habitent, et par quelques villages des Foulas de la dépendance du +siratik; à l'est et au nord-est, ses bornes sont le royaume de Casson.</p> + +<p>Le titre du roi de Galam est Tonka, qui signifie roi. Les principaux +seigneurs du pays, qui sont autant de petits rois, lorsqu'ils ont pu +parvenir au gouvernement d'un village, se font nommer Siboyez. Le commun +des habitans porte le nom de Saracolez, tiré sans doute du lieu même de +leur habitation, parce qu'en langue du pays, <span class="italic">colez</span> signifie rivière. +Ils sont inquiets et turbulens, capables de détrôner leurs rois sur les +moindres prétextes; paresseux d'ailleurs, et si peu portés à s'éloigner +de leur pays, que leurs plus longues courses ne vont guère au delà de +Djaga, cinq journées au dessus du rocher de Felou, ou au delà de +Bambouk, grande contrée au sud, qui mérite des observations +particulières dans un article <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> séparé. Ils amènent des esclaves +de Djaga, et de Bambouk ils apportent de l'or.</p> + +<p>La nation qu'on appelle les Mandingues est originaire de Djaga; mais +elle s'est établie dans le pays de Galam, où elle est devenue fort +nombreuse, avec assez d'union pour former une espèce de république, qui +n'a pas plus de considération pour le roi qu'elle ne juge à propos. Tout +le commerce du pays est entre les mains des Mandingues: ils l'étendent +dans les royaumes voisins; et, n'étant pas moins ardens pour la religion +de Mahomet que pour les richesses, ils font gloire d'être tout à la fois +marchands et missionnaires; ils se qualifient tous du nom de marbouts, +que les Français ont changé en celui de marabouts, c'est-à-dire +religieux et prédicateurs. Si l'on excepte les vices propres aux Nègres, +il y a peu de reproches à faire à leur nation: elle est douce, civile, +amie des étrangers, fidèle à ses promesses, laborieuse, industrieuse, +capable, dit-on, de tous les arts et de toutes les sciences; cependant +tout leur savoir consiste à lire, et à écrire l'arabe. On a peine à +juger si c'est par inclination qu'ils aiment les étrangers, ou pour les +profits qu'ils tirent d'eux par le commerce.</p> + +<p>Les habitans naturels du pays de Bambouk, qui se nomment Malincops, ont +reçu aussi les Mandingues, et les ont même incorporés avec eux, jusqu'à +ne former qu'une même nation, où la religion, les mœurs et les usages +des Mandingues ont si absolument prévalu, qu'il <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> n'y reste +aucune trace des anciens Malincops.</p> + +<p>Mais, outre le pays de Djaga, d'où sont venus les Mandingues de royaume +de Galam, on trouve au sud de Bambouk une vaste contrée, ou un royaume +qui porte leur nom. Cette région, nommée Mandinga, est extrêmement +peuplée, d'autant plus que les femmes y sont d'une rare fécondité, et +qu'on n'en tire aucun esclave; on n'y vend du moins que les criminels. +La quantité d'habitans s'est quelquefois trouvée si excessive, qu'il +s'en est formé des colonies dans diverses parties de l'Afrique, surtout +dans le pays où le commerce est en honneur; telle est l'origine des +Mandingues de Galam, de Bambouk et de plusieurs autres lieux.</p> + +<p>Des cataractes de Felou jusqu'à celles de Govina, la distance est +d'environ quarante lieues. Au saut de Felou, la rivière se trouve comme +pressée entre deux hautes montagnes, non que le canal n'ait assez de +largeur, mais il est rempli de rocs au travers desquels il semble que +l'eau se soit ouvert un passage par force en charriant toute la terre +qui les environne: elle coule ainsi par cent boyaux fort rapides, dont +aucun ne paraît navigable. Au delà de ces détroits, on trouve une belle +île sans nom, vis-à-vis le village de Lantou, qui est sur le côté droit +de la rivière. La situation de cette île serait fort commode pour un +établissement et pour un magasin de marchandises, d'où le commerce +pourrait s'étendre sur <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> les deux bords de la rivière, et plus +liant jusqu'au-dessous des cataractes de Govina.</p> + +<p>Brue avait conçu l'importance de cette découverte pour l'intérêt de la +compagnie, et s'était proposé de la faire lui-même avec celle de tout le +pays qui est aux environs; mais d'autres affaires l'ayant rappelé, il +engagea quelques-uns de ses plus courageux facteurs à tenter une si +belle entreprise. Ils se rendirent du fort Saint-Louis au fort de +Dramanet, qui avait reçu le nom de Saint-Joseph, sous la conduite de +quelques Nègres qui connaissaient le pays. Ensuite, s'étant avancés +jusqu'au pied des cataractes de Felou, ils y quittèrent leurs chaloupes. +Les bords du Sénégal leur parurent d'une beauté admirable, mais mieux +peuplés sur la droite, c'est-à-dire au sud que du côté du nord. Ils +furent bien reçus dans tous les lieux du passage, en se faisant des amis +par leurs présens. Après avoir suivi à pied le bas de la montagne, ils +arrivèrent à Lantou; ils visitèrent l'île dont on a parlé, et s'étant +procuré quelques mauvais canots par l'entremise de leurs guides, ils +poussèrent leur navigation jusqu'au pied du roc Govina, à quarante +lieues de Lantou.</p> + +<p>La cataracte de Govina leur parut plus haute que celle de Felou. Comme +la rivière y est assez large, elle forme, en tombant avec un bruit +horrible, une brume épaisse qui, des différens points d'où elle peut +être observée, réfléchit différens arcs-en-ciel. Les aventuriers +<span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> français, encouragés par le succès de leur route, cherchèrent +de quel côté de la rivière ils pouvaient espérer de franchir plus +facilement les montagnes qui font la cataracte; mais les Nègres qui leur +servaient de guides refusèrent constamment de les accompagner plus loin, +sous prétexte qu'ils étaient en guerre avec ces peuples du pays +supérieur, et qu'ils n'entendaient pas leur langage. Les facteurs se +virent dans la nécessité de retourner au fort Saint-Louis sans avoir +exécuté leur dessein.</p> + +<p>Quoique ces cataractes rendent le passage de la rivière fort difficile, +elles ne mettent point d'obstacle insurmontable au commerce. Les +habitans ne manquent ni de bœufs ni de chevaux pour le transport des +marchandises: ils ont aussi des chameaux en abondance; de sorte que, si +ces régions étaient une fois bien connues, et l'ouverture assurée par de +bons établissemens, on pourrait entreprendre un riche commerce avec le +royaume de Tombouctou et les pays du même côté.</p> + +<p>À l'est et au nord-est de Galam, on trouve le royaume de Casson, qui +commence à la moitié du chemin entre les rochers de Felou et de Govina. +Le souverain s'appelle Segadoua. Il fait sa résidence ordinaire dans une +grande île, ou plutôt une péninsule, formée par deux rivières au nord du +Sénégal, qui, après un cours de plus de soixante lieues, vont se perdre +dans un grand lac du même nom que ce royaume. La plus méridionale de ces +deux <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> rivières qui forment la presqu'île de Casson se nomme la +rivière Noire, de la couleur sombre de ses eaux, et ne prend pas sa +source à plus d'une demi-lieue de celle du Sénégal; mais, à moins d'une +lieue de son origine, elle devient si forte, qu'elle cesse d'être +guéable. L'autre, qui est au nord, porte le nom de rivière Blanche, +parce que la terre blanchâtre et glaiseuse où elle passe lui fait +prendre cette couleur, fort différente de celle du Sénégal, d'où elle +sort à demi-lieue au plus de la source de la rivière Noire.</p> + +<p>La péninsule de Casson, qui est longue d'environ soixante lieues, n'en a +guère que six dans sa plus grande largeur. Son terroir est fertile et +bien cultivé. Elle est si peuplée, et son commerce a tant d'étendue, +qu'elle doit être fort riche. Son roi passe pour un prince puissant, qui +n'est pas moins respecté de ses voisins que de ses sujets. Galam et la +plupart des royaumes voisins sont ses tributaires. On prétend que les +habitans de Casson étaient Foulas dans leur origine, et que leur roi +possédait anciennement tout le royaume de Galam et la plupart des pays +qui forment aujourd'hui les états du siratik. Peut-être faut-il +rapporter à cette cause le tribut que ces peuples lui paient encore. On +assure qu'il a des mines d'or, d'argent et de cuivre en très-grand +nombre, et si riches, que le métal paraît presque sur la surface; de +sorte que, si, délayant un peu de terre dans un vase, on le vide avec +<span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> un peu de précaution, ce qui reste au fond est le métal pur. +C'est ce qu'on appelle l'or de lavage.</p> + +<p>Comme on n'a pas pénétré plus loin à l'est que les cataractes de Govina, +toutes les lumières qu'on a sur les richesses du royaume de Casson +viennent des marchands nègres du pays, qui ont une grande passion pour +les voyages, et plus d'habileté dans les affaires que tous les autres +peuples de leur couleur. Ils conviennent tous qu'il s'étend plusieurs +journées au delà de Govina, et qu'il est borné à l'est par un autre +royaume qui touche à celui de Tombouctou, pays qu'on cherche depuis si +long-temps.</p> + +<p>Il est certain que le royaume de Tombouctou produit beaucoup d'or; mais +on y en apporte aussi de Gago, de Zanfara, et de plusieurs autres +régions; ce qui ajoute aux avantages de la ville de Tombouctou, qui est +déjà riche en elle-même, celui d'être le centre du commerce pour toutes +les parties de l'Afrique. Son pays a d'ailleurs en abondance toutes les +nécessités de la vie: le maïs, le riz, et toutes sortes de grains y +croissent en perfection. Les bestiaux y sont en grand nombre, et les +fruits fort communs. Il s'y trouve des palmiers de toutes les espèces; +enfin le seul bien qui leur manque est le sel. Comme la chaleur du +climat le rend absolument nécessaire, il y est aussi cher que rare. On +l'y reçoit des marchands mandingues, qui l'achètent des Européens et des +Maures. L'auteur regrette <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> qu'un si beau pays soit si peu +connu. On pourrait, dit-il, engager les marchands mandingues à prendre +avec eux quelque agent français; mais il faudrait choisir pour cette +entreprise un homme de savoir et d'expérience, capable de dresser une +carte du pays, et de lever sur son passage le plan des villes et des +routes. Il serait même, à souhaiter qu'il fût versé dans la physique, la +botanique et la chirurgie; qu'il sût les langues arabe et mandingue; +qu'il fût excité à courir les dangers d'une si grande entreprise par des +espérances proportionnées aux difficultés du travail. On obtiendrait +bientôt par cette voie une parfaite connaissance non-seulement de +Tombouctou, mais encore de toutes les régions intérieures de l'Afrique, +dont on n'a publié jusque aujourd'hui que des relations puériles et +fabuleuses. Ces réflexions de Brue sont justes; mais quelle apparence +que les Mandingues, qu'il représente comme des négocians habiles, +consentent à se donner des concurrens?</p> + +<p>Après avoir ainsi reconnu, du moins en partie, le cours du Sénégal, +Brue, de retour dans ses comptoirs, tenta un voyage par terre à Cachao, +pays situé sur la rivière de ce nom, qu'on nomme autrement San-Domingo, +au sud de la Gambie, au delà du cap Roxo ou Rouge, par le <abbr title="deuxième">II<sup>e</sup></abbr> degré de +latitude. Il traversa le pays des Feloups, qui habitent, près de Bintam, +celui de Djéredja, où les Portugais étaient établis, et dont la +fertilité le surprit. <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> Rien n'y paraissait en friche. Les +cantons bas étaient divisés par de petits canaux et semés de riz. Au +long de chaque canal, l'art des habitans avait élevé des bordures de +terre pour arrêter l'eau. Les lieux élevés produisaient du millet, du +maïs et des pois de différentes espèces, particulièrement une espèce +noire, qui s'appelle <span class="italic">pois nègre</span>, et qui fait d'excellente soupe. Les +melons d'eau de ce canton sont d'une beauté parfaite. Il s'en trouve qui +pèsent jusqu'à soixante livres. Leur graine est couleur d'écarlate, et +le jus en est extrêmement doux et rafraîchissant. Le bœuf du pays est +excellent; mais le mouton est si gras, qu'il sent le suif. La volaille +et toutes les nécessités de la vie y sont en abondance.</p> + +<p>Les chauves-souris du pays sont de la grosseur de nos pigeons, avec de +longue ailes armées de pointes, qui leur servent à s'attacher aux +arbres, où elles se tiennent suspendues, en formant ensemble des espèces +de gros pelotons. Les Nègres en mangent la chair après les avoir +écorchées, parce qu'ils croient que le petit duvet brun dont elles ont +la peau couverte est un poison. C'est le seul de tous les volatiles +connus à qui la nature ait donné du lait pour la nourriture de ses +petits.</p> + +<p>Brue, ayant remarqué en chemin des pyramides de terre dans plusieurs +endroits, les avait prises d'abord pour des tombeaux; mais l'alcade qui +lui servait de guide l'assura que c'était la retraite des fourmis, et +l'en convainquit <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> aussitôt en ouvrant un de ces terriers, dont +le dehors était uni et cimenté comme s'il eût été l'ouvrage d'un maçon. +Ces fourmis sont blanches, de la grosseur d'un grain d'orge, et fort +agiles. Leurs demeures n'ont qu'une seule ouverture vers le tiers de +leur hauteur, d'où elles descendent sous terre par une sorte d'escalier +circulaire. Brue fit jeter près d'un de ces terriers une poignée de riz, +quoiqu'il ne parût aucune fourmi hors du trou; mais dans l'instant il en +sortit une légion, qui transportèrent ce trésor dans leur magasin, sans +en laisser le moindre reste, et qui rentrèrent dans leur asile +lorsqu'elles n'en trouvèrent plus. Ces espèces de ruches sont si fortes, +qu'il n'est pas facile de les ouvrir.</p> + +<p>Sur la rivière de Paska, Brue admira l'adresse d'un Nègre qui tenait son +arc et ses flèches d'une main, tandis que de l'autre il conduisait un +canot; s'il apercevait un poisson, il était sûr de le percer, et +sur-le-champ il retirait la flèche avec sa proie. Entre les arbres qui +bordent les deux rives, Brue trouva des oiseaux dont le cri répète les +deux syllabes <span class="italic">ha</span>, <span class="italic">ha</span>, aussi distinctement que la voix humaine.</p> + +<p>En quittant cet agréable canton, Brue voyagea pendant deux jours dans un +pays qui n'est habité que par des Feloups indépendans qui se sont +établis entre la rivière de Gambie et celle de Cachao. Ceux qui ont été +subjugués par le roi de Djéredja et les Portugais sont assez civilisés; +mais les autres, qui habitent <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> les bords de la rivière de +Casamansa, forment une nation sauvage qui ne ménage pas les étrangers. +Ils ont peu de commerce avec les blancs, et ne vivent pas mieux avec +leurs voisins, contre lesquels ils ont perpétuellement la guerre. Les +Nègres des autres nations n'auraient pas la hardiesse de traverser le +pays des Feloups, s'ils ne trouvaient l'occasion des voyageurs +européens, qui n'y passent pas sans se mettre en état de ne craindre +aucune insulte.</p> + +<p>Cachao est une ville et une colonie portugaise située sur la rive sud du +Rio San-Domingo, à vingt lieues de son embouchure. C'est le principal +établissement que les Portugais aient dans ce pays, quoique les +habitans, qui sont distingués par le nom de Nègres Papels, leur portent +une haine mortelle; aussi n'ont-ils rien négligé pour se fortifier du +côté de la terre. Ils y ont un rempart bien palissadé, avec une bonne +artillerie.</p> + +<p>Les maisons de la ville sont de terre glaise, blanchies dedans et +dehors. Elles sont fort grandes, mais leur hauteur n'est que d'un étage. +Pendant la saison des pluies, elles sont couvertes de feuilles de +latanier; mais dans les temps secs on ne les couvre que d'une simple +toile, qui suffit pour les garantir du soleil et de la rosée. Le climat +est sujet à des rosées fort abondantes, surtout près d'une si grande +rivière et dans un canton si marécageux. Il y a dans la ville une église +paroissiale et un couvent de capucins. La paroisse <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> est +desservie par un curé et deux prêtres d'une ignorance égale à leur +pauvreté. En 1700, le couvent des capucins n'en contenait que deux, qui +étaient entretenus par le roi de Portugal. Ils sont soumis à l'évêque de +San-Iago.</p> + +<p>L'usage est de changer la garnison tous les trois ans, terme qu'elle +attend toujours avec impatience; car elle est si mal payée, que la +plupart des soldats ne se font pas scrupule de voler pendant la nuit.</p> + +<p>La rivière a plus d'un quart de lieue de largeur devant la ville. Elle +est assez profonde pour recevoir des bâtimens de la première grandeur, +si les dangers de la barre ne les arrêtaient à l'embouchure. Les deux +rives sont couvertes d'arbres; mais ceux de la rive du nord sont les +plus beaux de toute l'Afrique, autant par l'excellence du bois que par +leur hauteur et leur grosseur. On ferait de leur tronc un canot d'une +seule pièce capable de recevoir le poids de dix tonneaux, et de porter +vingt-cinq ou trente hommes. La marée remonte trente lieues au-dessus de +Cachao. Il y pleut avec tant d'abondance, qu'on l'appelle <span class="italic">le +pot-de-chambre</span> de l'Afrique, comme Rouen, dit l'auteur, est celui de la +Normandie.</p> + +<p>On ne peut sortir de Cachao pendant la nuit sans courir quelque danger. +L'auteur parle ici d'une espèce de gens qu'il appelle des aventuriers +nocturnes, et qui est fort remarquable. <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> Ils portent sur leurs +habits un petit tablier de cuir, avec une bavette qui couvre une +cuirasse ou une cotte de mailles. Ce tablier, qui ne passe la ceinture +que de quelques doigts, est plein de trous, auxquels sont attachés deux +ou trois paires de pistolets de poche et plusieurs poignards. Le bras +gauche est chargé d'un petit bouclier. Au-dessous pend une longue épée +dont le fourreau s'ouvre tout d'un coup par le moyen d'un ressort, pour +épargner la peine et le temps de la tirer. Lorsqu'ils sortent sans +dessein formé, et seulement pour se réjouir, ils sont couverts, +par-dessus toute cette parure, d'un manteau noir qui pend jusqu'aux +mollets. Mais s'ils se proposent quelque aventure, c'est-à-dire, un duel +à la portugaise, ils ajoutent à leurs armes une courte carabine chargée +de vingt ou trente petites balles et d'un quarteron de poudre, avec un +bâton fourchu pour la poser dessus en tirant. Enfin, pour achever une si +étrange parure, ils ont sur le nez une grande paire de lunettes qui est +attachée des deux côtés à l'oreille. En arrivant au lieu de l'exécution, +le brave commence par planter sa carabine, rejette son manteau sur le +bras gauche, prend son épée de la main droite, et dans cette posture +attend l'homme qu'il veut tuer et qui ne pense point à se défendre. +Aussitôt qu'il le voit, il fait feu en lui disant de prendre garde à +lui. Il lui serait fort difficile de le manquer; car <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> cette +espèce d'arme à feu écarte tellement les balles, qu'elle en couvrirait +la plus grande porte. Si l'infortuné qui reçoit le coup n'est pas +tout-à-fait mort, le meurtrier s'approche en l'exhortant de dire <span class="italic">Jésus +Maria</span>, et l'achève à terre de quelques coups d'épée ou de poignard. Il +arrive quelquefois que ces perfides assassins trouvent la partie égale, +et qu'ils sont arrêtés par ceux dont ils menacent la vie; mais ils se +tirent d'embarras en protestant qu'ils se sont trompés, et qu'une autre +fois ils sauront mieux distinguer leur ennemi.</p> + +<p>Dans les visites qu'on rend aux Portugais, on se garde bien de demander +à voir leurs femmes, ou même de s'informer de leur santé. Ce serait +assez pour s'exposer à quelque duel de la nature de ceux qu'on vient +d'expliquer, ou pour exposer une femme au poignard ou au poison.</p> + +<p>À quelque distance de Cachao, vers le sud, on trouve les îles de Bissao +et celle des Bissagos, où les Portugais ont aussi un établissement. Brue +visita ces îles. Elles sont soumises à un empereur. La principale, qui +donne son nom à toutes les autres, a quarante lieues de circonférence.</p> + +<p>Le terroir est si riche et si fécond, qu'à la grandeur du riz et du +maïs, on les prendrait pour des arbustes. Il s'y trouve, avec le maïs +des deux espèces, une autre sorte de grain qui lui ressemble. Il est +blanc, et se réduit aisément en farine, que les habitans mêlent +<span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> avec du beurre ou de la graisse pour en faire une pâte qu'ils +nomment <span class="italic">fondé</span>. Le maïs ne leur sert pas, comme au Sénégal, à faire du +pain ou du couscous. Ils le mangent grillé. Cependant les plus curieux +en forment quelquefois des gâteaux nommés <span class="italic">batangos</span>, de l'épaisseur +d'un doigt, et les font cuire dans des cercles de terre, comme la banane +en Amérique.</p> + +<p>Les habitans de Bissao sont nommés Papels. Cette nation occupe une +partie des îles et des côtes voisines, surtout au sud de Cachao. Elle +est mal disposée pour les Portugais, quoiqu'elle ait emprunté un grand +nombre de leurs usages. Les femmes des Papels ne portent pour +habillement qu'une pagne de coton avec des bracelets de verre ou de +corail. Les filles sont entièrement nues. Si leur naissance est +distinguée, elles ont le corps régulièrement marqué de fleurs et +d'autres figures: ce qui fait paraître leur peau comme une espèce de +satin travaillé. Les princesses, filles de l'empereur de Bissao, étaient +couvertes de ces marques, sans autre parure que des bracelets de corail +et un petit tablier de coton.</p> + +<p>Les Nègres de Bissao sont excellens mariniers, et passent pour les plus +habiles rameurs de toute la côte. Ils emploient au lieu de rames de +petites pelles de bois qu'ils nomment <span class="italic">pagaies</span>, et le mouvement qu'ils +font pour s'en servir est si régulier, qu'il produit une sorte +d'harmonie. Ils ont un langage qui est propre aux Papels, <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> +comme ils ont des usages qui leur sont particuliers. Le commerce n'a pas +peu servi à les cultiver. Ils sont idolâtres; mais leurs idées de +religion sont si confuses, qu'il n'est pas aisé de les démêler. Leur +principale idole est une petite figure qu'ils appellent <span class="italic">china</span>, dont +ils ne peuvent expliquer la nature ni l'origine. Chacun d'ailleurs se +fait une divinité suivant son caprice. Ils regardent certains arbres +consacrés, sinon comme des dieux, du moins comme l'habitation de quelque +dieu. Ils leur sacrifient des chiens, des coqs, et des bœufs, qu'ils +engraissent et qu'ils lavent avec beaucoup de soin, avant de les faire +servir de victimes. Après les avoir égorgés, ils arrosent de leur sang +les branches et le pied de l'arbre. Ensuite ils les coupent en pièces, +dont l'empereur, les grands et le peuple ont chacun leur partie. Il n'en +reste à la divinité que les cornes.</p> + +<p>Il ne paraît pas que l'île de Bissao ait jamais été troublée par des +guerres civiles; ce qu'on peut regarder comme une preuve de leur +soumission à leur prince. Mais ils sont sans cesse en guerre avec leurs +voisins, qu'ils troublent, comme ils en sont troublés, par des +incursions continuelles. Les Biafaras, les Bissagos, les Balantes et les +Nalous, qui les environnent de toutes parts, sont des nations fort +braves qui se battent avec la dernière furie. Les traités de paix +n'étant pas connus entre ces barbares, il n'y a jamais beaucoup de +<span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> correspondance entre eux, dans les intervalles même du repos. +Loin de leur offrir leur médiation, les Européens trouvent leur intérêt +à les voir toujours aux mains, parce que la guerre augmente le nombre +des esclaves. Mais ordinairement les incursions, de part ou d'autre, ne +durent pas plus de cinq ou six jours.</p> + +<p>L'empereur de Bissao jouit d'une autorité très-despotique. Il a trouvé +une voie fort étrange pour s'enrichir aux dépens de ses sujets sans +qu'il lui en coûte jamais rien: c'est d'accepter la donation qu'un Nègre +lui fait de la maison de son voisin. Il en prend aussitôt possession, et +le propriétaire se trouve dans la nécessité de la racheter ou d'en bâtir +une autre. À la vérité, le moyen de se venger est facile, en jouant le +même tour à celui de qui on l'a reçu; mais l'empereur n'y peut rien +perdre, puisqu'il ne hasarde que de gagner deux maisons pour une. Ce +pouvoir arbitraire s'étend sur tous ceux qui habitent dans l'île. Un +jour, l'empereur de Bissao avait confié à la garde des Portugais un +esclave qui se pendit. C'était lui naturellement qui devait supporter +cette perte; mais il ordonna que le cadavre fût laissé dans le même lieu +jusqu'à ce que les Portugais lui fournissent un autre esclave. Le +désagrément de voir pourrir un corps devant leurs yeux leur fit prendre +le parti d'obéir. Dans une autre occasion, deux esclaves qu'il avait +vendus s'échappèrent de leurs chaînes, et furent repris par ses soldats. +L'équité semblait <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> demander qu'ils fussent restitués à leur +maître; mais l'empereur déclara qu'ils étaient à lui, puisqu'ils étaient +remis en liberté, et les revendit sans scrupule à d'autres marchands.</p> + +<p>À la mort des empereurs de Bissao, les femmes qu'ils ont aimées le plus +tendrement et leurs esclaves les plus familiers sont condamnés à perdre +la vie, et reçoivent la sépulture près de leur maître pour le servir +dans un autre monde. L'usage était même autrefois d'enterrer des +esclaves vivans avec le monarque mort; mais l'auteur prétend que cette +coutume commençait à s'abolir. Le dernier roi n'avait eu qu'un esclave +enterré avec lui, et celui qui régnait paraissait disposé à détruire une +loi si barbare.</p> + +<p>Lorsqu'il est question de guerre, ils ont un tocsin qui sert à +rassembler la milice des Nègres. Il porte dans cette île le nom de +<span class="italic">bonbalon</span>. C'est une sorte de trompette marine, mais sans corde, qui +est beaucoup plus grosse et a le double de longueur. Elle est d'un bois +léger. On frappe dessus avec un marteau de bois dur; et l'on prétend que +le bruit se fait entendre de quatre lieues. L'empereur a plusieurs de +ces instrumens au long des côtes et dans l'intérieur de l'île, avec une +garde pour chacun; et lorsque le sien a donné le signal, les autres +répètent autant de fois les mêmes coups et sur les mêmes tons; de sorte +que ses volontés sont connues en un moment par la <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> manière de +les communiquer. Si quelqu'un refuse d'obéir, il est vendu pour +l'esclavage. Ce châtiment politique tient tout le monde dans la +soumission; et l'empereur, pour qui la désobéissance est utile, se +plaint quelquefois de trouver ses sujets trop ardens à le servir.</p> + +<p>Dans l'archipel des Bissagos, entre la rivière de Cachao et le cap +Tumbaly, vis-à-vis la côte des Balantes, se trouvent les îles de +Cazégut.</p> + +<p>Les Nègres de ces îles sont grands et robustes, quoique leurs alimens +ordinaires soient le poisson, les coquillages, l'huile et les noix de +palmier, et qu'ils aiment mieux vendre leur riz et leur maïs aux +Européens que de les réserver pour leur usage. Ils sont idolâtres, et +d'une cruauté extrême pour leurs ennemis. Ils coupent la tête à ceux +qu'ils tuent dans leurs guerres; ils emportent cette proie pour +l'écorcher, et, faisant sécher la peau du crâne avec la chevelure, ils +en ornent leurs maisons comme d'un trophée. Au moindre sujet de chagrin, +ils tournent aussi facilement leur furie contre eux-mêmes. Ils se +pendent, ils se noient, ils se jettent dans le premier précipice. Leurs +héros prennent la voie du poignard. Ils sont passionnés pour +l'eau-de-vie. S'ils croient qu'un vaisseau leur en apporte, ils se +disputent l'honneur d'y arriver les premiers, et rien ne leur coûte pour +se procurer cette chère liqueur: alors le plus faible devient la proie +du plus fort. Dans ces occasions, ils oublient les lois <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> de la +nature, le père vend ses enfans; et si ceux-ci peuvent l'emporter par la +force ou par l'adresse, ils traitent de même leurs pères et leurs mères.</p> + +<p>À Cazégut, Brue reçut un singulier hommage: il traitait un seigneur +nègre sur son bord, lorsqu'il vit paraître un canot chargé de cinq +insulaires, dont l'un étant monté à bord, s'arrêta sur le tillac en +tenant un coq d'une main, et de l'autre un couteau. Il se mit à genoux +devant Brue, sans prononcer un seul mot: il y demeura une minute, et, +s'étant levé, il se tourna vers l'est et coupa la gorge du coq; ensuite, +s'étant mis à genoux, il fit tomber quelques gouttes de sang sur les +pieds du général. Il alla faire la même cérémonie au pied du mât et de +la pompe; après quoi, retournant vers le général, il lui présenta son +coq. Brue lui fit donner un verre d'eau-de-vie, et lui demanda la raison +de cette conduite. Il répondit que les habitans de son pays regardaient +les blancs comme les dieux de la mer; que le mât était une divinité qui +faisait mouvoir le vaisseau, et que la pompe était un miracle, +puisqu'elle faisait monter l'eau, dont la propriété naturelle était de +descendre.</p> + +<p>Les habitans de Cazégut, surtout ceux qui sont distingués par le rang ou +les richesses, se frottent les cheveux d'huile de palmier, ce qui les +fait paraître tout-à-fait rouges. Les femmes et les filles n'ont autour +de la ceinture qu'une espèce de frange épaisse, composée de roseaux, qui +leur <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> tombe jusqu'aux genoux. Dans la saison du froid, elles en +ont une autre qui leur couvre les épaules, et qui descend jusqu'à la +ceinture. Quelques-unes en ajoutent une troisième sur la tête, qui pend +jusqu'aux épaules. Rien n'est si comique que cette parure. Elles y +joignent des bracelets de cuivre et d'étain aux bras et aux jambes. En +général, les deux sexes ont la taille belle, les traits du visage assez +réguliers, et la couleur du jais le plus brillant, sans avoir le nez +plat ni les lèvres trop grosses. L'esprit et la vivacité ne leur +manquent pas; mais ils souffrent l'esclavage avec tant d'impatience, +surtout hors de leur patrie, qu'il est dangereux d'en avoir un grand +nombre à bord. Un capitaine, après en avoir acheté plusieurs, avait pris +toutes sortes de précautions pour les tenir sous le joug, en les +enchaînant deux à deux par le pied, et mettant des menottes aux plus +vigoureux. Ils n'en trouvèrent pas moins le moyen d'arracher l'étoupe du +vaisseau, et l'eau pénétra si vite, qu'il aurait coulé à fond, si le +capitaine n'eût rencontré fort heureusement une vieille voile qui servit +à boucher le trou. Le naturel fier et indomptable de ces insulaires est +si connu en Amérique, qu'on ne les y achète qu'avec de grandes +précautions. Ils ne travaillent qu'à force de coups. Ils se dérobent +souvent par la fuite, et quelquefois ils se détruisent eux-mêmes. +Remarquons ici que l'historien anglais et son traducteur traitent de +vice et d'indolence obstinée ce <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> courage qui préfère la mort à +la servitude, tant l'habitude des préjugés renverse les idées +naturelles!</p> + +<p>Nous ne devons pas omettre un exemple singulier de ce que peut +l'autorité d'un seul homme au milieu de l'ignorance et de la barbarie.</p> + +<p>À cent cinquante lieues de son embouchure, la rivière de Casamansa +forme, en tournant, un coude qui donne le nom de <span class="italic">Cabo</span> à un grand +royaume voisin. Il était gouverné, au commencement de notre siècle, par +un roi nègre, nommé Briam-Mansare, qui vivait avec plus de faste que +tous les autres princes de la même côte. Sa cour était nombreuse. Il se +faisait servir dans de la vaisselle d'or, dont il avait jusqu'à quatre +mille marcs. Il entretenait constamment six ou sept mille hommes bien +armés, avec lesquels il tenait ses voisins dans la soumission et les +forçait de lui payer un tribut. La police était si bien établie dans ses +états, que les négocians auraient pu laisser sans crainte leurs +marchandises sur le grand chemin. À force de lois et par la rigueur de +l'exécution, il avait corrigé dans ses sujets le penchant au vol, qui +est un vice naturel aux Nègres. Jamais les esclaves n'étaient enchaînés. +Lorsqu'ils avaient reçu la marque du marchand, il ne fallait plus +craindre de les perdre par la fuite, tant la garde était exacte sur les +frontières, et la discipline rigoureuse dans le gouvernement. Ce prince +faisait chaque année, avec les Portugais, un commerce de six <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> +cents esclaves, échangés contre différentes espèces de marchandises, +telles que des armes à feu, des sabres courbés, avec de belles poignées, +des selles de France, des fauteuils de velours, et d'autres meubles; de +la fenouillette de l'île de Rhé, de l'eau de cannelle, du rossolis, etc. +Lorsqu'il recevait la visite de quelque blanc, il le faisait défrayer +dès l'entrée de ses états, et ses sujets ne pouvaient rien exiger d'un +étranger, sous peine d'être vendus pour l'esclavage. Il était toujours +prêt à donner audience: à la vérité, on était obligé, pour l'obtenir, de +lui faire un petit présent de la valeur de trois esclaves; mais il +rendait toujours plus qu'il n'avait reçu. Ces civilités continuaient +jusqu'à ce que l'étranger eût disposé de ses marchandises. Alors si, +dans son audience de congé, il demandait au roi un présent pour sa +femme, ce prince ne manquait jamais de donner un esclave ou deux marcs +d'or. Il mourut en 1705, également regretté de ses peuples et des +étrangers.</p> + +<p>On remarque avec étonnement dans la rivière de San-Domingo que les +caymans, ou les crocodiles, qui sont ordinairement des animaux si +terribles, ne nuisent à personne. Il est certain, dit l'auteur, que les +enfans en font leur jouet, jusqu'à leur monter sur le dos, et les battre +même, sans en recevoir aucune marque de ressentiment. Cette douceur leur +vient peut-être du soin que les habitans prennent de les nourrir et de +les bien traiter. <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> Dans toutes les autres parties de l'Afrique, +ils se jettent indifféremment sur les hommes et sur les animaux. +Cependant il se trouve des Nègres assez hardis pour les attaquer à coups +de poignard. Un laptot du fort Saint-Louis s'en faisait tous les jours +un amusement qui lui avait long-temps réussi; mais il reçut enfin tant +de blessures dans ce combat, que, sans le secours de ses compagnons, il +aurait perdu la vie entre les dents du monstre.</p> + +<p>Les hippopotames sont en nombre prodigieux dans toutes ces rivières, +comme dans celles de Sénégal et de Gambie; mais ils ne causent nulle +part tant de désordres qu'entre celles de Casamansa et de Sierra-Leone. +Les plantations de riz et de maïs que les Nègres ont dans leurs cantons +marécageux sont exposées à des ravages continuels, si la garde ne s'y +fait nuit et jour. Cependant ils sont plus timides et plus aisés à +chasser que les éléphans. Au moindre bruit, ils regagnent la rivière, où +ils plongent d'abord la tête, et, se relevant ensuite sur la surface, +ils secouent les oreilles, et poussent deux ou trois cris si forts, +qu'ils peuvent être entendus d'une lieue.</p> + +<p>Les flamans sont en grand nombre sur la rivière de Gèves ou Geba, dans +le pays des Biafaras, autre établissement des Portugais, près de +Rio-Grande. Nous avons déjà parlé de ces oiseaux. Les habitans de Gèves +portent le respect si loin pour ces animaux, qu'ils ne souffrent pas +qu'on leur fasse le moindre mal. Ils les laissent <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> tranquilles +au milieu de leur habitation, sans être incommodés de leurs cris, qui se +font entendre néanmoins d'un quart de lieue. Les Français, en ayant tué +quelques-uns dans cet asile, furent forcés de les cacher sous l'herbe, +de peur qu'il ne prît envie aux Nègres de venger sur eux la mort d'une +bête si révérée.</p> + +<p>Dans plusieurs endroits de la côte, surtout aux environs de Gèves, on +trouve une sorte d'oiseaux de rivage que l'on nomme <span class="italic">spatules</span>, parce +que leur bec a beaucoup de ressemblance avec cet instrument de +chirurgie. Ils ont la chair beaucoup meilleure que les flamans. Cet +oiseau, qui est de la grosseur de la cigogne, et qui a de même les +jambes fort longues, se trouve aussi en Europe dans les pays marécageux, +tels que la Hollande.</p> + +<p>En remontant le Rio-Grande, quatre-vingts lieues au-dessus de son +embouchure, on arrive dans le pays des Analoux, Nègres qui sont +très-passionnés pour le commerce. Leurs richesses sont l'ivoire, le riz, +le maïs et les esclaves.</p> + +<p>À seize lieues au delà du Rio-Grande, vers le sud, en allant vers +Sierra-Leone, on trouve la rivière de Nougnez, sur les bords de laquelle +on fait un grand commerce d'ivoire.</p> + +<p>Le pays aux environs de la rivière de Nougnez produit un sel que les +Portugais estiment beaucoup, et qu'ils regardent comme un contre-poison. +Ils ont l'obligation aux éléphans de leur en avoir découvert la vertu. +Les Nègres <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> qui vont à la chasse de ces animaux leur tirent des +flèches empoisonnées; et lorsqu'ils les tuent, ils coupent l'endroit où +la flèche a touché, et vident le corps de ses boyaux pour en manger la +chair. Des chasseurs, qui avaient blessé un éléphant, furent surpris de +le voir marcher et se nourrir sans aucun ressentiment de sa blessure. +Ils cherchaient la cause de ce prodige, lorsqu'ils le virent s'approcher +de la rivière et prendre dans sa trompe quelque chose qu'il mangeait +avidement. Ils trouvèrent, après son départ, que c'était un sel blanc +qui avait le goût de l'alun. Un autre éléphant, qu'ils blessèrent +encore, s'étant guéri de la même manière, les Portugais, qui sont dans +une défiance continuelle du poison, firent diverses expériences de ce +sel, et le reconnurent pour un des plus puissans antidotes qui aient +jamais été découverts. Que le poison soit intérieur ou extérieur, une +dragme de sel de Nougnez, délayée dans de l'eau chaude, est un remède +spécifique.</p> + +<p>Brue, dans un voyage à Cayor, fit une découverte d'un autre genre, qui +doit surtout intéresser les femmes, que dans tous les pays le soin de +leur beauté occupe plus ou moins. Il vit une Négresse qui avait les +dents d'une blancheur surprenante. Brue lui demanda quelle était sa +méthode pour les conserver si belles. Elle lui dit qu'elle se les +frottait avec un certain bois dont elle lui donna quelques morceaux. Ce +bois se nomme <span class="italic">ghélèle</span>. Il croît <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> sur le bord de l'eau, et +ressemble beaucoup à notre osier; mais il est d'un goût fort amer.</p> + +<p>Brue, en remontant toujours le canal qui joint le lac de Cayor à la +rivière de Sénégal, débarqua dans un village des Foulas nommé Kéda, où +il fut témoin d'une cérémonie funèbre qui l'amusa beaucoup.</p> + +<p>Un des principaux habitans du village mourut subitement, et sa femme +n'eut pas plus tôt mis la tête à sa porte pour donner avis de sa perte +par un cri, qu'il s'éleva un tumulte surprenant dans toute l'habitation. +On n'entendit de toutes parts que des gémissemens. Les femmes +accoururent en foule, et, sans savoir de quoi il était question, +commencèrent à s'arracher les cheveux, comme si chacune eût perdu sa +famille. Ensuite, lorsqu'elles eurent appris le nom du mort, elles se +précipitèrent vers sa maison avec des hurlemens qui n'auraient pas +permis d'entendre le tonnerre. Au bout de quelques heures, les marabouts +arrivèrent, lavèrent le corps, le revêtirent de ses meilleurs habits, +elle portèrent sur son lit avec ses armes à son côté. Alors ses parens +entrèrent l'un après l'autre, le prirent par la main, lui firent +plusieurs questions ridicules, et lui offrirent leurs services; mais ne +pouvant recevoir aucune réponse, ils se retirèrent comme ils étaient +entrés, en disant gravement, <span class="italic">il est mort</span>. Pendant cette cérémonie, ses +femmes et ses enfans tuèrent ses bœufs, et vendirent ses marchandises +et ses esclaves pour de l'eau-de-vie, <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> parce que l'usage, dans +ces occasions, est de faire un folgar, c'est-à-dire, de donner une fête +après l'enterrement.</p> + +<p>Le convoi fut précédé des guiriots avec leurs tambours. Tous les +habitans suivaient en silence, chargés de leurs armes. Ensuite venait le +corps, environné de tous les marabouts qu'on avait pu rassembler, et +porté par deux hommes. Les femmes fermaient la marche en criant et se +déchirant le visage comme des furieuses. Lorsque le mort est enterré +dans sa propre maison, privilége qui n'appartient qu'au prince et aux +seigneurs, la procession se fait autour du village. En arrivant au lieu +destiné pour la sépulture, le principal marabout s'approche du corps, et +lui dit quelques mots à l'oreille, tandis que quatre hommes soutiennent +un drap de coton qui le cache à la vue des assistans.</p> + +<p>Enfin les porteurs le mettent dans la fosse, et le recouvrent aussitôt +de terre et de pierres. Les marabouts attachent ses armés au sommet d'un +pieu, qu'ils placent à la tête du tombeau avec deux pots, l'un rempli de +couscous, l'autre d'eau. Après ces formalités, ceux qui soutiennent le +drap de coton le laissent tomber; signal auquel les femmes recommencent +leurs lamentations jusqu'à ce que le principal marabout donne ordre aux +guiriots de battre la marche du retour. Au même moment le deuil cesse, +et l'on ne pense qu'à se réjouir, comme si personne n'avait fait aucune +<span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> perte. Dans quelques endroits, on creuse un fossé autour du +tombeau, et l'on plante sur le bord une haie d'épines. Sans cette +précaution, il arrive souvent que le corps est déterré par les bêtes +farouches. Dans d'autres lieux, la cérémonie funèbre dure sept ou huit +jours. Si c'est un jeune homme qu'on ait perdu, tous les Nègres du même +âge courent le sabre à la main comme s'ils cherchaient leur camarade, et +font retentir le cliquetis de leurs armes lorsqu'ils se rencontrent.</p> + +<p>Le voyage de Brue à Engherbel, sur la rive nord du Sénégal, dans le pays +qu'on nomme les États du Brak, contient des détails curieux sur le +commerce des gommes, qui se fait avec les Arabes du désert en payant des +droits au brak.</p> + +<p>Pendant que Brue entretenait ce prince, on vint lui annoncer l'arrivée +de Schamchi, chef des Maures. Le général lui fit quelques présens, et, +sachant qu'il était venu pour le commerce des gommes, il lui indiqua le +jour où l'ouverture du marché devait se faire au désert.</p> + +<p>Le désert est une plaine vaste et stérile, au nord du Sénégal, bornée au +loin par de petites collines de sable rouge, et couverte de ronces qui +n'ont pas beaucoup d'épaisseur. C'est dans ce lieu que se faisait depuis +long-temps le commerce des gommes. Le général, pour se garantir de +l'attaque des Maures vagabonds, fit entourer les magasins qu'il éleva +<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> au long de la rivière d'un fossé large de six pieds et +d'autant de profondeur, défendu par une haie d'épines. Il fortifia +soigneusement la porte, et mit pour la garder deux laptots bien armés, +avec un interprète pour examiner et pour introduire ceux qui viendraient +s'y présenter.</p> + +<p>Le brak et Schamchi, qui virent toutes ces préparations, et qui n'en +ignoraient pas les motifs, approuvèrent les précautions du général, +comme la meilleure voie pour prévenir les désordres pendant la foire.</p> + +<p>Le premier d'avril, Schamchi, ayant reçu avis de l'approche des +caravanes, vint avertir Brue qu'il était temps de régler le prix.</p> + +<p>Les Européens sont obligés de pourvoir à l'entretien des Maures qui +apportent des gommes. Cet engagement les expose à quantité de fausses +dépenses, parce que, sous prétexte de commerce il arrive une multitude +de Maures qui ne cherchent que l'occasion de vivre quelques jours aux +dépens d'autrui, ou de satisfaire leur inclination au larcin. Mais Brue +régla tellement cet article, qu'il n'était obligé de nourrir que ceux +qui auraient apporté des marchandises, et dans la proportion même de ce +qu'ils auraient apporté. Cette nourriture fut fixée à deux livres de +bœuf et autant de couscous pour chaque portion, et tel nombre de +portions pour chaque quintal. Les commis qui furent nommés pour la +distribution reçurent l'ordre de la finir aussitôt que les marchandises +<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> seraient délivrées. On parvint ainsi à purger la foire des +voleurs et des gens oisifs.</p> + +<p>On commença, le 14 d'avril, à mesurer les gommes. Cette opération se fit +sans désordre, parce qu'on ne reçut les marchands que l'un après +l'autre. Le général y assista exactement, et fit veiller avec le même +soin à tout ce qu'il ne pouvait éclairer par sa présence. Aussitôt que +le commerce fut ouvert, on vit arriver chaque jour de nouvelles +caravanes de dix, vingt et trente chameaux, ou des voitures traînées par +des bœufs, et gardées par les propriétaires des gommes et par leurs +domestiques. Ces Maures ont l'apparence d'autant de sauvages; ils n'ont +pour habits que des peaux de chèvres autour des reins, et des sandales +de cuir de bœuf. Leurs armée sont de longues piques, des arcs et des +flèches, avec un long couteau attaché à leur ceinture.</p> + +<p>Il n'est pas besoin de sentinelles pour découvrir l'approche de ces +caravanes: les chameaux poussent des cris affreux qui les trahissent +bientôt. Leurs foulons, c'est-à-dire, les sacs dans lesquels ils +apportent les gommes, sont des peaux de bœuf sans couture. Les Maures +n'ont point d'autres commodités pour renfermer leurs marchandises, ni +même pour le transport de leur eau. Comme on avait pris toutes sortes de +soins pour empêcher qu'ils n'entrassent plusieurs à la fois dans +l'enclos, c'était un spectacle amusant que de voir leurs efforts et +leurs contorsions pour entrer <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> l'un avant l'autre; car les +Maures sont une nation fort bruyante.</p> + +<p>Un Maure nommé Barikada fit présent au général d'un aigle apprivoisé, de +la grandeur d'un coq d'Inde. Il n'avait rien d'ailleurs qui le +distinguât des aigles ordinaires. Sa familiarité avec les hommes allait +jusqu'à se laisser prendre par le premier venu, et en peu de jours il +prit l'habitude de suivre le général comme un chien; mais il fut tué +malheureusement par la chute d'un baril qui l'écrasa sur le tillac. +Apparemment la science d'apprivoiser les animaux est fort cultivée dans +ce pays, car l'auteur parle de deux pintades, mâle et femelle, si +privées, qu'elles mangeaient sur son assiette, et qu'avec la liberté de +voler au rivage, elles revenaient sur la barque au son de la cloche, +pour le dîner et le souper. Pendant toute la foire, Brue ayant observé +les jours de fête et les jeûnes de l'Église, et n'ayant pas manqué de +faire réciter soir et matin les prières à bord, tous les Maures le +prirent pour un marabout français.</p> + +<p>Le désert est infecté par une sorte de milans que les Nègres appellent +<span class="italic">ekoufs</span>. Ces animaux sont si voraces, qu'ils venaient prendre les +alimens des matelots jusque dans les plats.</p> + +<p>Brue, qui ne se ménageait pas dans l'exercice de ses fonctions, gagna +une colique violente pour avoir dormi à l'air après s'être extrêmement +fatigué. Ses chirurgiens avaient employé vainement toute leur habileté à +le <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> soulager, lorsqu'un Maure, qui était venu lui rendre +visite, lui conseilla, comme un remède ordinaire à sa nation, de faire +dissoudre de la gomme dans du lait, et d'avaler cette potion fort +chaude: il suivit ce conseil, et fut guéri sur-le-champ.</p> + +<p>La gomme s'appelle gomme du Sénégal, ou gomme arabique, parce qu'avant +que les Français eussent des comptoirs au Sénégal, elle ne venait que de +l'Arabie; mais, depuis que le commerce est ouvert par cette voie, le +prix en est tellement diminué, qu'on n'en apporte plus d'Arabie: +cependant il en vient encore du Levant; on prétend même qu'elle est +meilleure que celle du Sénégal, par la seule raison qu'elle est plus +chère; car au fond elles sont toutes deux de la même bonté. Cette gomme +est pectorale, anodine et rafraîchissante; elle est excellente pour le +rhume, surtout lorsqu'elle est mêlée avec le sucre d'orge, suivant +l'usage de Blois, où l'on en fabrique beaucoup. C'est un spécifique +contre la dysenterie et les hémorrhagies les plus obstinées. On lui +attribue quantité d'autres effets. Ce qui est certain, suivant le +témoignage de Brue, c'est qu'un grand nombre de Nègres qui la +recueillent, et les Maures qui l'apportent au marché, n'ont pas d'autre +nourriture; qu'ils n'y sont pas réduits par nécessité, faute d'autres +alimens, mais que leur goût les y porte, et qu'ils la trouvent +délicieuse. Ils n'y emploient pas d'autre art que de l'adoucir par le +mélange <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> d'un peu d'eau. Elle leur donne de la force et de la +santé. Enfin, par sa simplicité et ses autres vertus, ils la regardent +comme une diète excellente. Si elle a quelque chose d'insipide, on peut +lui donner, avec une teinture, l'odeur et le goût qu'on désire. Il +paraît étrange, ajoute Brue, que ceux qui l'apportent de plus de trois +cents milles dans l'intérieur des terres n'aient aucune provision de +reste lorsqu'ils arrivent au marché; mais il est bien plus surprenant +qu'ils n'en aient pas eu d'autre que leur gomme, et qu'elle ait été leur +unique subsistance dans une si longue route. Cependant c'est un fait qui +ne peut être contesté, et sur lequel on a le témoignage de tous ceux qui +ont passé quelque temps au Sénégal. Brue, qui avait goûté souvent de la +gomme, la trouvait agréable. Les pièces les plus fraîches, c'est-à-dire +celles qui ont été recueillies nouvellement, s'ouvrent en deux comme un +abricot mûr. Le dedans est tendre, et ressemble assez à l'abricot par le +goût.</p> + +<p>On fait un grand usage de la gomme du Sénégal dans plusieurs +manufactures, particulièrement dans celles de laine et de soie. Les +teinturiers s'en servent beaucoup aussi. Toute l'habileté dans le choix +de cette gomme consiste à prendre la plus sèche, la plus nette et la +plus transparente, car la grosseur et la forme des pains n'y mettent +aucune différence.</p> + +<p>L'arbre qui la porte, en Afrique comme en Arabie, est une sorte d'acacia +assez petit et <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> toujours vert, chargé de branches et de +pointes, avec de longues feuilles, mais étroites et rudes. Il porte une +petite fleur en forme de vase, dans laquelle il y a des filets de la +même couleur, qui environnent le pistil et un ovaire renfermant la +semence; le fruit est d'abord vert; mais, en mûrissant, il prend une +couleur de feuille morte. La semence ou la petite graine dont il est +rempli est dure et blanchâtre. On trouve entre le Sénégal et le fort +d'Arguin, trois forêts où il y a quantité de ces arbres; la première se +nomme Sahel, la seconde et la plus grande, El-Hiebar, et la troisième, +Alfatak; elles sont à peu près à la même distance, c'est-à-dire à trente +lieues du désert, qui est aussi à trente lieues du fort Saint-Louis; et +toutes trois elles sont entre elles à dix lieues l'une de l'autre. De +Sahel au comptoir de Portendic on compte soixante lieues, et +quatre-vingts jusqu'à la baie d'Arguin.</p> + +<p>La récolte de la gomme se fait deux fois chaque année; mais la plus +considérable est celle du mois de décembre, où l'on prétend qu'elle est +plus nette et plus sèche: celle de mars est plus gluante, avec moins de +transparence. La raison en est sensible; c'est qu'au mois de décembre, +elle se recueille après les pluies, lorsque l'arbre est rempli d'une +sève que la chaleur du soleil vient épaissir et perfectionner, sans lui +donner trop de dureté. Depuis cette saison jusqu'au mois de mars, la +chaleur devenant excessive, et séchant l'écorce <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> de l'arbre, +oblige d'y faire des incisions pour en tirer cette sève; car, la gomme +n'étant qu'un suc propre qui transsude par les pores de l'écorce, on est +forcé, lorsqu'elle ne sort pas d'elle-même, de blesser l'arbre pour l'en +tirer.</p> + +<p>Ce commerce des gommes était, du temps de Brue, entre les mains de trois +tribus, ou hordes indépendantes des Maures du désert. Les chefs de ces +tribus étaient marabouts, nom générique des prêtres mahométans, qui +prêchaient la religion du prophète dans toute la zone torride, qui ont +partout un grand crédit, et sont partout de grands hypocrites. Ces +Maures du désert méritent d'être considérés avec quelque attention. Ils +ont beaucoup de rapport avec cette fameuse nation des Arabes qui a joué +si long-temps un si grand rôle dans le monde, et qui, sons la domination +des Turcs, n'est plus aujourd'hui qu'un peuple d'esclaves ou un ramas de +brigands.</p> + +<p>Ces Maures des environs d'Arguin et du Sénégal conservent inviolablement +les usages de leurs ancêtres. Si l'on excepte un petit nombre, qui ont +leurs cabanes sous les murs du fort de Portendic et vers le Sénégal, ils +campent tous en pleine campagne, près ou loin de la mer ou de la +rivière, suivant les saisons et les besoins du commerce. Leurs tentes et +leurs cabanes ont toutes la forme d'un cône. Les premières sont +composées d'une toile grossière de poil de chèvre et de chameau, si bien +tissue que, malgré la violence et la longueur <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> des pluies, il +est fort rare que l'eau les pénètre. Ces toiles ou ces étoffes sont +l'ouvrage de leurs femmes, qui filent le poil et la laine, et qui +apprennent de bonne heure à les mettre en œuvre; elles n'en sont pas +moins chargées de tous les travaux domestiques, jusqu'à celui de panser +les chevaux, de faire la provision d'eau et de bois, de faire le pain et +de préparer les alimens. Malgré ces assujettissemens où leurs maris les +réduisent, ils les aiment et ne les maltraitent presque jamais. Si elles +manquent à quelque devoir essentiel, ils les chassent de leur maison, et +les pères, les frères ou les autres parens d'une femme coupable la +punissent bientôt de l'opprobre qu'elle jette sur la famille; d'ailleurs +les maris se font un honneur d'entretenir leurs femmes bien vêtues, et +ne leur refusent rien pour leur parure. Tout ce qu'ils gagnent par le +commerce ou par le travail est employé à cet usage; aussi ne faut-il +guère espérer d'obtenir d'eux l'or qu'ils apportent de leurs voyages: +ils le gardent pour en faire des bracelets et des pendans d'oreilles à +leurs femmes, ou pour garnir la poignée de leurs couteaux et de leurs +sabres. On voit que l'esprit de galanterie et de magnificence, +anciennement renommé chez les Arabes, se retrouve jusque dans les hordes +vagabondes des déserts d'Afrique.</p> + +<p>Les femmes des Maures ne paraissent jamais sans un long voile qui leur +couvre le visage et les mains. Les Européens ne sont pas <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> +encore assez familiers avec leur nation pour obtenir la liberté de les +voir à découvert; mais les hommes et les enfans ont généralement la +taille et la physionomie fort belles. Quoiqu'ils ne soient pas fort +hauts, ils ont les traits réguliers: leur couleur foncée vient de la +chaleur du soleil à laquelle ils sont continuellement exposés. Si la +beauté du teint manque aussi à leurs femmes, elle est avantageusement +compensée par la prudence, la modestie et la fidélité dans les +engagemens du mariage; elles ne connaissent pas la galanterie, +apparemment, dit Brue, parce qu'elles n'en trouvent pas l'occasion. +Non-seulement elles ne sortent jamais seules, mais l'usage des hommes +est de détourner le visage lorsqu'ils rencontrent une femme. Ils se +rendent même le bon office de veiller mutuellement sur les femmes et les +filles l'un de l'autre, et nul autre que le mari n'a la liberté d'entrer +dans la tente des femmes. Un Maure qui serait assez pauvre pour n'avoir +qu'une seule tente recevrait ses visites et ferait toujours ses affaires +à la porte plutôt que d'y laisser entrer ses plus proches parens. Ce +privilége n'est accordé qu'à leurs chevaux, on plutôt à leurs jumens, +qu'ils préfèrent beaucoup aux mâles de cette espèce, parce que, outre +l'avantage d'en tirer des poulains qui leur apportent beaucoup de +profit, ils les trouvent plus douces, plus vives et de plus longue durée +que les mâles; elles couchent dans leurs <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> tentes pêle-mêle avec +leurs femmes et leurs enfans. Ils les laissent courir librement avec +leurs poulains, ou du moins ils ne les attachent jamais par le cou, et +leur seul lien est aux pieds; elles s'étendent par terre, où elles +servent d'oreiller aux enfans, sans leur faire le moindre mal; elles +prennent plaisir à se voir baiser, caresser; elles distinguent ceux qui +les traitent le mieux; et lorsqu'elles sont en liberté, elles s'en +approchent et les suivent. Leurs maîtres gardent fort soigneusement leur +généalogie, et ne les vendent pas sans faire valoir les bonnes qualités +de leurs pères, dont ils produisent un état exact qui en rehausse +beaucoup le prix. Elles ne sont pas remarquables par leur grandeur ni +par leur embonpoint, mais, dans une taille médiocre, elles sont bien +proportionnées. L'usage des Maures n'est pas de les ferrer. Ils les +nourrissent pendant la nuit avec du grand millet et de l'herbe un peu +séchée. Au printemps, ils les mettent au vert, et les laissent un mois +sans les monter.</p> + +<p>Un <span class="italic">adouard</span> est un nombre de tentes et de cabanes où les Maures +habitent quelquefois par tribus, quelquefois par familles. Ils les +rangent ordinairement en cercle, l'une fort près de l'autre, en laissant +au centre une place où leurs bestiaux et leurs animaux domestiques +passent la nuit. Il y a toujours une sentinelle établie pour garantir +l'habitation des surprises de l'ennemi ou des voleurs, ou des <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> +bêtes farouches. Au moindre danger, la sentinelle donne l'alarme, qui +est augmentée par l'aboiement des chiens, et tout le village pense +aussitôt à se défendre. Ces adouards sont mobiles et se transportent +d'autant plus aisément que les Maures, ayant peu de meubles et +d'ustensiles domestiques, chargent en un instant tout leur équipage sur +leurs bœufs et leurs chameaux. Ils placent leurs femmes dans des +paniers, sur le dos de ces animaux. Cette vie errante n'est pas sans +agrémens: ils se procurent ainsi de nouveaux voisins, de nouvelles +commodités, et de nouvelles perspectives. Leurs tentes sont de poil de +chameau; elles sont soutenues par des pieux, auxquels ils ne les +attachent qu'avec des courroies de cuir. Dans le temps de la sécheresse, +ils approchent leurs camps des bords du Sénégal pour y trouver de +l'herbe et la fraîcheur de l'eau. Dans la saison des pluies, ils se +retirent vers les côtes de la mer, où le vent les délivre de +l'importunité des moucherons. C'est à la fin de cette dernière saison +qu'ils font leurs plantations de millet et de maïs.</p> + +<p>Ils n'ont pas d'autre liqueur que l'eau et le lait. Leur pain est de +farine de millet, non que la nature leur refuse d'autres grains, puisque +le froment et l'orge peuvent croître dans le pays; mais les changemens +continuels de leur demeure leur ôtent le goût de l'agriculture. Ils se +servent quelquefois de riz. Lorsqu'ils recueillent de l'orge ou du +froment, ils <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> l'enferment, après l'avoir fait sécher, dans des +puits fort profonds, qu'ils creusent dans le roc ou dans la terre. +L'ouverture de ces trous n'a pas plus de largeur qu'il ne faut pour le +passage d'un homme; mais ils s'élargissent par degrés, à proportion de +leur profondeur, qui est souvent de trente pieds: on les nomme +<span class="italic">matamors</span>. Le fond et les côtés sont garnis de paille. Les Maures y +mettent leur blé jusqu'à l'ouverture, qu'ils couvrent de bois, de +planches et de paille et par-dessus, ils forment une couche de terre, +sur laquelle ils sèment ou plantent quelque autre grain. Le blé se +conserve long-temps dans ces greniers souterrains.</p> + +<p>Les Maures nettoient fort soigneusement leur grain avant de le broyer +entre deux pierres pour le réduire en farine. Leur pain se cuit sous la +cendre, et leur usage est de le manger chaud. Ils font bouillir +doucement leur riz dans un peu d'eau; et, lorsqu'il est à demi cuit, ils +le tirent du feu et le laissent ainsi comme en digestion. Dans cet état, +il s'enfle sans se coaguler. N'ayant pas l'usage des cuillères, ils se +servent de leurs doigts pour en prendre de petites parties qu'ils +jettent fort adroitement dans leur bouche; ils ne mangent que de la main +droite, parce que l'autre est réservée pour des exercices qui ont moins +de propreté: aussi ne se lavent-ils jamais la main gauche. Leurs viandes +sont coupées en petits morceaux, avant qu'elles soient cuites, pour +éviter la peine de se servir de couteaux <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> à table. Si l'on +prépare des poules ou quelque autre pièce de volaille au riz, on les +coupe en quartiers, après quoi il n'est plus besoin de couteau pour les +dépecer autrement, parce que l'un en prend un quartier qu'il présente à +son voisin; et celui-ci, tirant de son côté tandis que l'autre tire du +sien, le partage est fait en un moment. Ils mangent, comme au Levant, +assis à terre et les jambes croisées, autour d'un cercle de cuir rouge +ou d'une natte de palmier, sur laquelle on sert les alimens dans des +plats de bois ou dans des bassins de cuivre: ils mangent successivement +leur pain et leur viande, et jamais ils ne boivent qu'à la fin du repas, +lorsqu'ils quittent la table pour se laver. Les femmes ne mangent point +avec les hommes. L'usage ordinaire est de manger deux fois par jour, le +matin et vers l'entrée de la nuit. Les repas sont courts et se font avec +un grand silence; mais la conversation vient ensuite, du moins entre les +personnes de distinction, lorsqu'on commence à fumer, à boire du café ou +du vin et de l'eau-de-vie, pour se procurer les amusemens que chacun +peut tirer de son rang et de ses richesses. Les marabouts même ne se +refusent pas ces plaisirs, lorsqu'ils peuvent les prendre secrètement et +sans scandale.</p> + +<p>Les Maures de ces contrées n'ont pas de médecine: la santé, qui est un +bien commun dans leur nation, les délivre de cette servitude. S'ils sont +sujets à quelques maladies, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> c'est à la dysenterie et à la +pleurésie; mais ils s'en guérissent eux-mêmes avec le secours des +simples. Barbot assure nettement qu'ils ne sont sujets à aucune maladie, +et que l'air de Sahara est si bon, qu'on y porte les malades comme à la +source de la santé et de la vie.</p> + +<p>Les marabouts sont presque les seuls qui sachent lire l'arabe; en +général, toute la nation est ensevelie dans l'ignorance. Cependant il se +trouve un grand nombre de particuliers qui connaissent fort bien le +cours des étoiles, et qui parlent raisonnablement sur cette matière. +L'habitude qu'ils ont de vivre en pleine campagne leur donne beaucoup de +facilité pour les observations. Ils ont presque tous l'imagination fort +vive, et la mémoire excellente; mais leur histoire est mêlée de tant de +fables, qu'il est difficile d'y rien comprendre. Leur habileté +principale est pour le commerce. Ils n'ignorent rien de ce qui +appartient à leurs intérêts: ils sont adroits et trompeurs; sans goût +pour les arts, ils ne laissent pas d'aimer la musique et la poésie. +L'instrument qui les anime le plus ressemble à nos guitares. Ils +composent des vers qui ne paraissent pas méprisables à ceux qui +connaissent le génie des langues orientales, dont la leur est descendue.</p> + +<p>Cette partie de l'Afrique produit des chameaux d'une grosseur et d'une +force extraordinaires; ils ne sont pas incommodés d'un poids de douze +cents livres. On les accoutume à se mettre à genoux pour recevoir leurs +charges; <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> mais, lorsqu'ils se trouvent assez chargés, ils se +lèvent d'eux-mêmes, et ne souffrent pas volontiers qu'on augmente leur +fardeau. Il y a peu d'animaux aussi faciles à nourrir. Le chameau se +contente de branches d'arbres, de ronces et de jonc qu'il rumine: il est +capable de demeurer chargé pendant trente ou quarante jours, et d'en +passer huit ou dix sans boire et sans manger. Sa nourriture commune est +le maïs et l'avoine. Lorsqu'il est revenu de quelque long voyage, ses +maîtres lui donnent la liberté de chercher à vivre dans les plaines, où +il trouve toujours de quoi se nourrir. Si l'herbe est fraîche, on ne lui +donne de l'eau qu'une fois en trois jours. Il boit beaucoup lorsqu'il en +trouve l'occasion; et loin d'aimer l'eau bien claire, il la trouble avec +le pied pour la rendre bourbeuse.</p> + +<p>Le chameau a le cou fort long, à proportion de sa tête, qui est fort +petite. Il a sur le dos une bosse assez épaisse, et sous le ventre une +substance calleuse, sur laquelle il se soutient lorsqu'il plie les +jambes. Ses cuisses et sa queue sont petites; mais il a les jambes +longues et fermes, et le pied fourchu comme le bœuf. La nature l'a +rendu traitable et docile, fort utile aux besoins des hommes et peu +incommode pour la dépense. Il vit long-temps. Son naturel le porte à la +vengeance; et s'il est maltraité sans raison par ses guides, il saisit +la première occasion de leur marquer son ressentiment par quelques coups +de pieds, <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> qui sont heureusement peu dangereux. Il aime la +musique et le chant. La manière de lui faire hâter sa marche, est de +siffler ou de jouer de quelque instrument. On assure que les femelles +portent une année presque entière, et qu'elles ne s'accouplent qu'une +fois en trois ans. Aussitôt qu'un jeune chameau vient au monde, les +Maures lui lient les quatre pieds sous le ventre, et le couvrent d'un +drap, sur les coins duquel ils mettent des pierres fort pesantes; ils +l'accoutument ainsi à recevoir les plus gros fardeaux. Le lait des +chameaux est un des principaux alimens des Maures. On mange leur chair +lorsqu'ils deviennent vieux ou peu propres au service; et l'on assure +que, malgré sa dureté, elle est saine et nourrissante. Les Maures +donnent à cette espèce de chameau le nom de <span class="italic">djimls</span>.</p> + +<p>Ils en ont une autre espèce qu'ils nomment <span class="italic">bêchets</span>, mais qui est rare +en Afrique, et qui ne se trouve guère hors de l'Asie. Elle est plus +faible que la première, quoiqu'elle ait deux bosses sur le dos.</p> + +<p>La troisième espèce se nomme dromadaire. Elle est plus faible que la +seconde, et ne sert ordinairement que de monture. Mais, en récompense, +elle est extrêmement légère à la course, sans compter qu'elle résiste +fort long-temps à la soif. Aussi les Maures en font-ils beaucoup +d'estime. Le mouvement de cet animal est si rapide, qu'il faut se +ceindre la tête et les reins pour le supporter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> Les chimistes attribuent beaucoup d'effets aux diverses parties +du corps des chameaux. Mais sa principale vertu est dans son urine, qui, +étant séchée et sublimée au soleil, produit le vrai sel ammoniac, drogue +fort connue, et souvent contrefaite par les Hollandais et les Vénitiens.</p> + +<p>L'autruche est le principal oiseau du même pays. Il est si commun, qu'on +en voit souvent de grandes troupes dans les déserts qui sont à l'est du +cap Blanc, du golfe d'Arguin, de celui de Portendic, et sur les bords de +la rivière de Saint-Jean. Ces oiseaux ont ordinairement six ou huit +pieds de hauteur, en les prenant de la tête aux pieds; mais leur corps a +peu de proportion avec leur grandeur, quoiqu'il soit assez gros, et +qu'ils aient le derrière large et plat. Il semble qu'ils ne soient +composés que de pieds et de cou. Le plus grand avantage qu'ils reçoivent +de leur taille est de voir de fort loin. Ils ont la tête fort petite et +couverte d'une sorte de duvet jaune. Rien n'approche de leur stupidité. +Les yeux de l'autruche sont fort grands, avec de longs sourcils. Les +paupières supérieures sont aussi mobiles que celles de l'homme. Elle a +la vue ferme. Son bec est court, dur et pointu; sa langue est petite et +fort rude. Son cou est couvert de petites plumes, ou plutôt d'un poil +fort doux et comme argenté. Ses ailes sont trop petites et trop faibles +pour soutenir dans l'air un corps si pesant: mais elles l'aident à +courir avec une vitesse <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> surprenante, surtout avec la faveur du +vent; elles lui servent de voiles, et rien n'égale alors sa légèreté; au +lieu que, si le vent est contraire, leurs ailes cessent de les aider, et +leur course est moins rapide.</p> + +<p>Les autruches multiplient prodigieusement. Elles couvent leurs œufs +plusieurs fois l'année, et jamais elle n'en pondent moins de quinze ou +seize à la fois. Ce n'est point en reposant dessus qu'elles leur rendent +l'office de mères: elles les placent au soleil, où la chaleur les fait +éclore, et les petits n'ont pas plus tôt vu le jour, qu'ils cherchent +leur nourriture. Les œufs sont fort gros; il s'en trouve qui pèsent +jusqu'à quinze livres, et qui suffisent pour rassasier sept personnes. +On assure qu'ils sont de bon goût et fort nourrissans. L'écaille en est +blanche, unie et fort dure, quoique d'une épaisseur médiocre. On en fait +des tasses et des ornemens pour les cabinets des curieux. Les Turcs et +les Persans les suspendent à la voûte de leurs mosquées.</p> + +<p>Les Arabes n'estiment pas seulement l'autruche pour ses plumes, qui sont +une marchandise recherchée, mais encore pour sa chair, qui, toute rude +qu'elle est, passe chez eux pour un mets délicat. Comme ils ont peu +d'adresse à tirer, qu'ils sont mal pourvus d'armes à feu, et qu'ils +n'ont pas de chiens formés à la course, ils chassent les autruches à +cheval, en prenant soin de les pousser toujours à contre-vent. +Lorsqu'ils s'aperçoivent qu'elles <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> commencent à se fatiguer, +ils fondent dessus au grand galop, et les achèvent à coups de flèches et +de zagaies.</p> + +<p>L'autruche est d'une voracité singulière. Elle dévore tout ce qu'elle +rencontre; herbe, blé, ossemens d'animaux, jusqu'aux pierres et au fer. +Mais les corps durs passent au travers de son corps avec peu +d'altération. D'une infinité de vertus que les chimistes attribuent à +cet oiseau, on n'en connaît pas une assez avérée pour mériter un éloge +sérieux. Son principal mérite consiste dans ses plumes: elles sont en +usage dans tous les pays de l'Europe pour les chapeaux, les dais, les +cérémonies funèbres, et surtout pour les habillemens de théâtre. En +Turquie, les janissaires s'en servent pour orner leurs bonnets. On +n'estime que celles qui sont arrachées à l'oiseau tandis qu'il est +vivant. Mais les Arabes en font des amas, dans lesquels il font entrer +indifféremment les bonnes et les mauvaises. Dans la difficulté de les +distinguer, les facteurs n'ont qu'une règle, c'est de presser le tuyau, +qui doit rendre une liqueur rouge semblable à du sang, lorsque les +plumes sont d'une autruche vive; autrement elles sont légères, sèches, +et fort sujettes aux vers.</p> + +<p>Ce fut sous les auspices de Brue qu'un de ces facteurs, nommé Compagnon, +pénétra jusque dans le royaume de Bambouk, célèbre par ses mines, d'où +les Mandingues du royaume de Galam et les Saracolez tiraient <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> +l'or qu'ils apportaient au Sénégal et sur les bords de la Gambie.</p> + +<p>Il fit par terre son premier voyage du fort Saint-Joseph, en droite +ligne, jusqu'à celui de Saint-Pierre sur la rivière de Falémé. Il en fit +un second, en suivant le bord oriental de cette rivière, depuis Onnéca +jusqu'à Nayé. Dans le troisième, il traversa le pays, depuis Babaiocolam +sur le Sénégal, jusqu'à Netteté et Tombaaoura, lieux qui sont au centre +de Bambouk et voisins des mines les plus riches. Ainsi, dans l'espace +d'un an et demi qu'il mit à voyager dans ce royaume, il le visita de +tant de côtés différens, qu'il paraît n'avoir laissé aucun endroit à +parcourir. Il porta ses observations sur tous les objets qui se +présentèrent dans sa route, avec l'exactitude dont son génie le rendait +capable, autant pour satisfaire sa curiosité que pour répondre aux +espérances de la compagnie qui l'employait.</p> + +<p>La sagesse de sa conduite et ses présens lui gagnèrent aisément l'estime +du farim ou chef de Caïnoura, voisin du fort Saint-Pierre, qui le prit +moins pour un agent de la compagnie que pour un artiste curieux dont le +but était de s'instruire. Il le fit conduire par son propre fils jusqu'à +Sambanoura, dans le royaume de Contou. On y fut extrêmement surpris de +voir un blanc; mais on ne le fut pas moins de la hardiesse de cet +étranger, et les Nègres l'auraient fort mal reçu s'il n'avait eu pour +<span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> guide le fils du farim de Caïnoura. Tout était à craindre de +la part d'un peuple si jaloux de son or. Les plus passionnés proposèrent +de lui ôter la vie. D'autres, plus modérés, voulurent qu'il fût renvoyé, +sans lui laisser le temps d'observer le pays.</p> + +<p>Cependant le farim de la ville, sollicité par le fils de son ami, et +peut-être gagné par les présens de Compagnon, trouva le moyen de +persuader à ses sujets que leurs alarmes étaient mal fondées. Il les +assura que ce blanc était un honnête homme, qui venait leur proposer un +commerce avantageux, et qui pouvait leur fournir d'excellentes +marchandises à meilleur marché que les négocians maures ou nègres +auxquels ils permettaient l'entrée de leur pays. Ces raisons, soutenues +de quelques présens qui furent répandus à propos entre les principaux +habitans et leurs femmes, produisirent un changement merveilleux. La +défiance parut se changer en affection. Le peuple accourut en foule pour +admirer les armes et l'habillement de l'étranger. On lui trouva du sens +et de bonnes qualités. Comme il s'accommodait à leurs maximes, il +s'insinua si heureusement dans leur estime, qu'il se vit bientôt autant +d'amis qu'il avait eu d'abord d'ennemis et de persécuteurs. On lui +répétait de toutes parts: «Nous remercions le ciel de vous avoir conduit +ici. Nous souhaitons qu'il ne vous arrive aucun mal.»</p> + +<p>Compagnon aurait remercié la fortune, s'il <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> n'avait pas eu +d'autres obstacles à surmonter; mais il devait s'attendre aux mêmes +difficultés dans chaque ville qu'il avait à traverser. À la vérité, il +n'oublia pas de se faire accompagner, dans toute la suite de ses +voyages, par quelques habitans du pays qui lui avaient paru fort +attachés à ses intérêts. Cependant les jalousies et les dangers +renaissaient à chaque pas. Il fut obligé de répondre à mille questions +ennuyeuses, d'essuyer des observations fort gênantes; et, sans l'amorce +de ses présens, il aurait désespéré plus d'une fois de pouvoir pénétrer +plus loin. Dans ce pays, comme dans le reste du monde, c'est le plus sûr +moyen de donner de la force et du poids aux argumens. Il trouva +néanmoins plusieurs villes où les présens joints aux raisons furent trop +faibles pour dissiper la crainte et la défiance. Si les habitans +paraissaient disposés à ménager sa vie, ils n'en refusaient pas moins de +le laisser toucher à la terre de leurs mines. En vain leur offrit-il de +l'acheter au prix qu'ils y voudraient mettre, en les assurant par +lui-même et par des guides qu'il n'avait pas d'autre motif que sa +curiosité, et que son dessein était d'en faire des <span class="italic">cassots</span> ou des +têtes de pipes. Après avoir écouté ses raisons, ils lui déclarèrent que +jamais il ne leur ferait croire qu'un homme pût voyager si loin pour un +motif si léger. Ils lui soutenaient qu'il était venu dans quelque +mauvaise intention, celle peut-être de voler leur or ou de conquérir +leur pays après l'avoir reconnu; et <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> la conclusion ordinaire +était de le renvoyer sur-le-champ, ou de le tuer, pour ôter aux blancs +la pensée de suivre son exemple.</p> + +<p>La fermeté de Compagnon servait souvent à le tirer des plus dangereux +embarras. Étant à Tarako, il envoya un de ses guides à Silabali pour lui +apporter du <span class="italic">ghingan</span> ou de la terre dorée, et pour inviter le peuple à +lui vendre ses cassots, qu'il promettait de payer libéralement. Son +messager fut mal reçu. Non-seulement on rejeta ses demandes, mais il fut +chassé brutalement, avec ordre de dire au farim de Tarako qu'il fallait +être fou pour ouvrir l'entrée de ses terres à un blanc dont l'unique +intention était de voler le pays après y avoir fait ses observations. +Cette réponse fut rendue à Compagnon en présence du farim; mais, sans se +déconcerter, il répliqua que le farim de Silabali devait être lui-même +un fou, pour s'effrayer de l'arrivée d'un blanc dans son pays, et pour +refuser quelques morceaux d'une terre dont il avait beaucoup plus qu'il +n'en pouvait jamais employer. Après ce discours, il paya le Nègre avec +autant de libéralité que s'il eût réussi dans sa commission.</p> + +<p>Cette humeur généreuse, fit tant d'impression sur les habitans du pays, +qu'elle devint le sujet de tous les entretiens. Un autre Nègre offrit à +Compagnon de lui aller chercher de la terre pendant la nuit; mais, comme +la politique du facteur français le portait toujours à cacher ses vues, +il reçut cette offre avec beaucoup <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> d'indifférence, en se +contentant de répondre que, lorsqu'il serait mieux connu, on ne ferait +pas difficulté de lui vendre de la terre et des cassots.</p> + +<p>Il parvint enfin à s'en voir apporter plus qu'il n'en désirait. Les +farims, et le peuple même, prirent par degrés tant de considération pour +lui, qu'ils lui rendirent des présens pour les siens, et qu'à la fin ils +lui accordèrent la liberté de choisir lui-même la terre qui lui plaisait +le plus, et d'en faire autant de cassots qu'il désirait. Brue, qui +continuait de commander au fort Saint-Louis, envoya plusieurs de ces +cassots à la compagnie, avec des essais de toutes les mines, par le +vaisseau <span class="italic">la Victoire</span>, qui partit du Sénégal le 28 juillet 1716.</p> + +<p>La plupart des mines produisent de l'or en si grande abondance, qu'il +n'est pas besoin de creuser. On gratte la superficie du terrain. On met +la terre dans un vase pour en faire sortir les parties terrestres, qui +laissent au fond de l'or en poudre, et quelquefois en assez gros grains. +Compagnon fit lui-même l'expérience de cette méthode; mais il remarqua +que les Nègres, s'arrêtant ainsi à l'extrémité des rameaux d'une mine, +ne parviennent jamais aux principales veines. À la vérité, ces rameaux +mêmes sont fort riches; et l'or en est si pur, qu'on n'y trouve aucun +mélange de marcassite ni d'autres substances minérales; il n'a pas +besoin d'être fondu, et tel qu'il sort de la <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> mine il peut être +mis en œuvre. La terre qui le produit ne demande pas non plus +beaucoup de travail. C'est ordinairement une sorte d'argile de +différentes couleurs, mêlée de veines de sable ou de gravier; de sorte +que dix hommes feraient plus dans ce pays que cent dans les plus riches +mines du Pérou et du Brésil.</p> + +<p>Les Nègres de Bambouk n'ont aucune notion des différences de la terre, +ni la moindre règle pour distinguer celle qui produit l'or de celle qui +n'en produit pas. Ils savent en général que leur pays en contient +beaucoup, et qu'à proportion que le sol est plus sec et plus stérile il +produit plus d'or. Ils grattent la terre indifféremment dans toutes +sortes lieux; et quand le hasard leur fait rencontrer une certaine +quantité de métal, ils continuent de travailler dans le même endroit +jusqu'à ce qu'ils le voient diminuer ou disparaître entièrement. Alors +ils tournent leur travail d'un autre côté. Ils sont persuadés que l'or +est un être malin qui se plaît à tourmenter ceux qui l'aiment (ce qui +est très-vrai dans un sens moral); et que, par cette raison, il change +souvent de domicile. Aussi, quand, après avoir remué quelques poignées +de terre, ils ne trouvent rien qui réponde à leurs espérances, ils se +disent l'un à l'autre sans aucune plainte, «Il est parti»: ensuite ils +vont chercher plus de bonheur dans un autre lieu.</p> + +<p>Si la mine est fort riche, et que, sans beaucoup de travail, ils soient +satisfaits du produit, <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> ils s'y arrêtent, et creusent +quelquefois jusqu'à six, sept ou huit pieds de profondeur. Mais ils ne +vont pas plus loin; non qu'ils craignent que le métal vienne à manquer, +car ils déclarent au contraire que plus ils pénètrent, plus ils le +trouvent en abondance; mais parce qu'ils ignorent la manière de faire +des échelles, et qu'ils n'ont point assez d'industrie pour soutenir la +terre et pour empêcher qu'elle ne s'écroule. Ils ont seulement l'usage +de tailler des degrés pour y descendre, ce qui prend beaucoup d'espace, +et n'empêche pas la terre de tomber, surtout dans la saison des pluies, +qui est ordinairement celle de leur travail, parce qu'ils ont besoin +d'eau pour séparer l'or. Lorsqu'ils s'aperçoivent que la terre menace +ruine, ils quittent le trou qu'ils ont ouvert pour en commencer un autre +qu'ils abandonnent de même après l'avoir conduit à la même profondeur. +On conçoit qu'avec si peu d'industrie non-seulement ils ne tirent qu'une +petite partie de l'or qui est dans la mine, mais qu'ils ne recueillent +même qu'imparfaitement celui qu'ils ont tiré; car ils ne s'arrêtent +qu'aux parties visibles qui demeurent au fond du vase, tandis qu'il en +sort avec l'eau et la terre une infinité de particules qui feraient +bientôt la fortune d'un Européen.</p> + +<p>Cependant les habitans de cette riche contrée n'ont pas la liberté +d'ouvrir en tout temps la terre, ni de chercher des mines quand il leur +<span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> plaît. Ce choix dépend de l'autorité de leurs farims ou des +chefs de leurs villages. Ces seigneurs font publier dans certaines +occasions, soit en faveur du public, soit pour leur intérêt particulier, +que la mine sera ouverte un certain jour. Ceux qui ont besoin d'or se +rendent au lieu marqué et commencent le travail. Les uns creusent la +terre, d'autres la transportent, d'autres apportent de l'eau, et +d'autres lavent le minerai. Le farim et les principaux Nègres gardent +l'or qui est nettoyé, et prennent garde que les ouvriers n'en détournent +quelque partie. Après le travail, il est partagé, c'est-à-dire que le +farim commence par se mettre en possession de son lot, qui est +ordinairement la moitié, à laquelle il joint, par un ancien droit, tous +les grains qui surpassent une certaine grosseur. L'ouvrage dure aussi +long-temps qu'il le juge à propos; et lorsqu'il est fini, personne n'a +la hardiesse de toucher aux mines. Ces interruptions sont la seule cause +que l'or n'est point apporté régulièrement dans les mêmes saisons; car, +si les Nègres avaient toujours la liberté de travailler, leur paresse +céderait au besoin qu'ils ont des marchandises de l'Europe, et le +travail serait aussi continuel que la nécessité du commerce. Leur pays +est si sec, qu'il ne produit aucune des nécessités de la vie. Les +Mandingues, les Nègres de la Guinée, et d'autres marchands tirent +avantage de leurs besoins pour leur faire attendre les moindres secours, +dans la vue de les <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> leur faire payer plus cher. Mais si les +Européens s'établissaient une fois parmi eux, on les délivrerait de la +tyrannie de ces étrangers, et la connaissance qu'on leur donnerait des +marchandises de l'Europe servirait également à leur en faire consommer +davantage et à nous procurer de l'or avec plus d'abondance.</p> + +<p>Dans cette vue, il faudrait commencer par leur fournir sur leurs +frontières toutes les commodités dont ils ont besoin, parce qu'ils ont +aussi peu de disposition à sortir de leur pays qu'à recevoir les +étrangers. D'ailleurs, s'ils entreprenaient de traverser celui des +Saracolez pour se rendre aux établissemens de France sur le bord du +Sénégal, ces peuples, qui sont pauvres, avides, méchans et de mauvaise +foi, ne manqueraient pas, au mépris de tous les traités, de piller des +passans qu'ils verraient chargés d'or. Ainsi les Français se +trouveraient engagés dans des guerres continuelles pour soutenir leur +commerce. L'auteur conclut que l'intérêt de la compagnie française est +d'établir des comptoirs bien fortifiés dans un pays dont elle a tant de +richesses à se promettre.</p> + +<p>La plus riche de toutes les mines est presqu'au centre du royaume de +Bambouk, entre les villages de Tombaaoura et Netteko, à trente lieues de +la rivière de Falémé, à l'est, et quarante du fort Saint-Pierre, situé +près de Kaïnoura, sur la même rivière. Elle est d'une abondance +surprenante, et l'or en est fort pur. Quoique tout le pays, à quinze ou +vingt lieues, <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> soit si rempli de mines qu'on ne pourrait les +marquer toutes dans une carte sans y mettre trop de confusion, il est +certain que ce canton de Bambouk l'emporte sur tous les autres en +richesses.</p> + +<p>Ces mines sont environnées de montagnes hautes, nues et stériles. Les +habitans du pays, n'ayant pas d'autres commodités que celles qu'ils se +procurent avec leur or, sont obligés d'y travailler avec plus +d'application que leurs voisins. Le besoin sert d'aiguillon à leur +industrie. On trouve dans cet espace des trous qui n'ont pas moins de +dix pieds de profondeur; ce qui doit paraître merveilleux pour ces +peuples qui n'ont ni échelle, ni machines. Ils avouent tous qu'à la +profondeur où ils s'arrêtent, l'or se trouve en plus grande abondance +qu'à la surface. Lorsqu'ils rencontrent quelque veine mêlée de gravier, +ou de quelque substance plus dure, l'expérience leur a fait comprendre +qu'il faut briser la marcassite pour en tirer l'or. Ils en lavent les +fragmens, et rassemblent ainsi ce qui frappe leurs yeux. Qui ne conçoit +pas qu'avec plus d'industrie ils en tireraient infiniment davantage? +Ajoutons qu'ils n'ont jamais été capables de pénétrer jusqu'aux +principales veines.</p> + +<p>Toutes ces terres sont argileuses et de différentes couleurs, comme +blanc, pourpre, vert de mer, jaune de plusieurs nuances, bleu, etc. Les +Nègres de ce canton l'emportent sur tous les autres pour la fabrique des +cassots ou têtes de pipes. On voit briller de tous côtés dans <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> +la terre dont ils se servent, du sable d'or et des paillettes de +diverses grandeurs; mais les paillettes sont fort minces. Ils appellent +cette terre <span class="italic">ghingan</span>, c'est-à-dire, terre d'or, ou dorée. Quoiqu'elle +ait été lavée lorsqu'on l'emploie pour les cassots, on en tirerait +encore beaucoup d'or.</p> + +<p>Outre l'or dont la nature est si prodigue dans la contrée de Bambouk, on +trouve, dans quantité d'endroits, des pierres bleues, qu'on regarde +comme des signes certains de quelques mines de cuivre, d'argent, de +plomb, de fer et d'étain. On y a trouvé d'excellentes pierres d'aimant, +dont on a pris soin d'envoyer plusieurs morceaux en France. Mais +l'ardeur ne doit pas être bien vive pour des biens d'une valeur +médiocre, dans un pays où l'on nous représente l'or si commun.</p> + +<p>À l'égard du fer, ce n'est pas seulement dans les contrées de Bambouk, +de Galam, de Keigné et de Dramanet, qu'il est en abondance et d'une +excellente qualité; il s'en trouve dans tous les autres pays en +descendant le Sénégal, surtout à Ghiorel et à Donghel, dans les états de +Siratik, où il est si commun, que les Nègres en font des pots et des +marmites, sans autres secours que le feu et le marteau, aussi n'en +achètent-ils pas des Français, à moins qu'il ne soit travaillé.</p> + +<p>Le royaume de Galam produit quantité de cristal de roche, des pierres +transparentes et de beau marbre. Il n'est pas moins riche en <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> +bois de couleur, d'un grand nombre d'espèces, dont quelques-unes +donneraient beaucoup d'éclat à la teinture de l'Europe.</p> + +<p>La compagnie de France s'est fait apporter du même pays des essais de +salpêtre. Il ne demande que la peine du travail et du transport. Ce +serait épargner à l'Europe l'embarras de l'apporter des Indes +orientales, d'où l'on en tire beaucoup.</p> + +<p>Brue avait formé différentes vues pour l'établissement des Français dans +le royaume de Bambouk. Il les réduisit à un seul système, qu'il soumit +au jugement de la compagnie. Il voulait d'abord qu'on n'épargnât rien +pour se concilier l'affection des farims, et pour en obtenir la +permission de bâtir des forts dans leur pays. Il proposait d'en +construire deux sur la rivière de Falémé, et d'en faire un troisième qui +fût mobile, c'est-à-dire, de bois, pour le transporter de mine en mine, +suivant les raisons qu'on aurait de préférer l'une à l'autre. Le +directeur, les officiers, les mineurs, les soldats, et tous les gens +nécessaires à l'entreprise auraient eu, dans le fort mobile, une +retraite toujours sûre, dont la crainte des armes à feu aurait éloigné +les Nègres de Bambouk. Mais ce projet entraînant des lenteurs qui ne +convenaient point à l'impatience de sa nation, il en forma un second, +qu'il présenta à la compagnie le 25 septembre 1723. Il y établissait que +douze cents hommes étaient une armée suffisante pour la conquête +<span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> du royaume de Bambouk, et que l'entretien de ce corps de +troupes pendant quatre ans ne reviendrait qu'à deux millions de livres. +Il comptait que quatre mille marcs d'or, à cinq cents livres le marc, +rembourseraient toute la dépense, et que les mines fourniraient +annuellement plus de mille marcs. Mais on ne s'est point aperçu jusqu'à +présent que ce système ait été goûté.</p> + +<p>On ne peut se dispenser de donner ici quelque idée de l'étendue et de la +situation d'un royaume dont on a tant vanté les richesses. Du côté du +nord, le royaume de Bambouk s'étend dans une partie des régions de Galam +et de Casson. À l'ouest, il a la rivière de Falémé et les royaumes de +Contou et de Combregoudou; au sud, celui de Mankanna, et les pays à +l'ouest de Mandinga; ses bornes orientales sont encore peu connues: on +sait seulement qu'elles touchent au pays de Gadoua et de Guinée +intérieure, où les voyageurs européens n'ont pas porté bien loin leurs +découvertes.</p> + +<p>Le pays de Bambouk, comme ceux de Contou et de Combregoudou, n'est +gouverné par aucun roi, quoiqu'il porte le nom de royaume. Peut-être +avait-il autrefois des souverains; mais à présent les habitans n'ont +pour seigneurs que les chefs des villages, qui sont nommés <span class="italic">farims</span>, +vers la rivière de Falémé, avec l'addition du lieu dont ils sont les +maîtres, comme farim Torako, farim Ferbarana. <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> Dans l'intérieur +du pays, ces chefs s'appellent <span class="italic">elemanni</span>, ou portent d'autres noms. +Quoique leurs titres soient moins fastueux que ceux d'empereur ou de +roi, ils ont la même autorité, et leurs sujets vivent dans la même +soumission, aussi long-temps du moins qu'observant les anciens usages de +cette aristocratie, ils n'entreprennent point d'innovation; car il +serait dangereux d'aspirer au pouvoir arbitraire. Le moindre châtiment +qui menacerait les usurpateurs serait une honteuse déposition ou le +pillage de leurs biens. Il semble que l'or du pays de Bambouk y ait +combattu le despotisme, dont partout ailleurs il a été l'instrument.</p> + +<p>Tous ces farims ou ces chefs sont indépendans l'un de l'autre; mais leur +devoir les oblige de se réunir pour la défense du pays, lorsqu'il est +attaqué dans le corps ou dans les membres. Les habitans s'appellent +Malinkops; ils sont en fort grand nombre, comme on en peut juger par la +multitude des villages qui sont à l'est de la rivière de Falémé. Le +Sannon, le Guianon, la Mansa, et d'autres petites rivières qui se +rendent dans celle de Falémé ou du Sénégal sont aussi bordées +d'habitations. Les mines du pays de Bambouk ne sont pas les seules +richesses. Quelques auteurs mal instruits ont représenté ce pays comme +une contrée si aride, que les Nègres ne pouvaient y trouver des pailles +assez grandes pour leurs habitations. La campagne, au <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> +contraire, est partout arrosée de rivières et de ruisseaux dont les +débordemens annuels arrosent les terres, les engraissent et fournissent +assez d'humidité pour que les benteniers, les calebassiers, les +tamariniers, les plus beaux acacias, et plusieurs autres arbres, y +conservent leur verdure toute l'année. On en trouve d'une grosseur +prodigieuse: quelques-uns portent des fruits que les Nègres trouvent +fort bons, parce qu'ils y sont accoutumés, mais dont les blancs font peu +de cas, à cause de leur acidité. Le miel y est très-commun et très-bon. +Les Nègres n'en mangent jamais; ils l'emploient à composer une boisson +qu'ils nomment <span class="italic">bedou</span>, et qu'ils aiment beaucoup.</p> + +<p>On y trouve un nombre infini de cabris, peu de moutons, mais beaucoup de +vaches. Le pays est couvert d'excellens pâturages; c'est une herbe +très-fine que les bœufs mangent avec avidité.</p> + +<p>Il y croît une espèce de pois nommée <span class="italic">guerte</span>, qui ressemblent +parfaitement à nos pistaches; ils ont le goût de la noisette, surtout +lorsqu'on a soin de les sécher au four pour leur faire jeter leur huile. +Ce légume croît en terre au bout de sa racine; car à peine la fleur +a-t-elle paru pendant deux jours, qu'elle se recourbe vers la terre et +s'y insinue, pour que le germe y grossisse et achève de se développer +hors de l'action de la lumière. Les Nègres font une grande consommation +de ces <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> pistaches; ils les mêlent avec leur millet, et +l'estiment d'autant plus qu'elle sert admirablement leur paresse +naturelle; car il suffit d'ensemencer un terrain une fois pour +recueillir trois récoltes pendant trois années consécutives, sans être +obligé d'y faire le moindre travail. Ces pistaches se cultivent +présentement en Amérique et dans les parties méridionales de l'Europe. +On les nomme pistaches de terre ou arachide (<span class="italic">arachis hypogæa</span>). Du +collet de la racine sortent des feuilles semblables à celles du trèfle.</p> + +<p>On trouve au Bambouk une espèce de singes blancs, d'une blancheur +beaucoup plus brillante que les lapins blancs de l'Europe; ils ont les +yeux rouges: on les apprivoise aisément dans leur jeunesse; mais, +lorsqu'ils avancent en âge, ils deviennent aussi méchans que les singes +des autres pays. Jusqu'à présent il n'a pas encore été possible d'en +apporter un vivant au fort Saint-Louis. Outre la délicatesse de leur +constitution, ils paraissent chagrins lorsqu'ils sortent de leur pays, +et leur tristesse va jusqu'à leur faire refuser toute sorte de +nourriture.</p> + +<p>Le renard blanc est un autre animal particulier au pays de Bambouk, et +qui n'est pas moins ennemi de la volaille que celui de l'Europe; sa +couleur est un blanc argenté. Les Nègres en mangent la chair, et vendent +la peau aux comptoirs français.</p> + +<p>Les pigeons de Bambouk sont tout-à-fait <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> verts, ce qui les fait +prendre souvent pour des perroquets. On trouve dans le même pays et dans +les régions voisines un animal extraordinaire nommé <span class="italic">ghiamala</span>. Il se +retire particulièrement à l'est de Bambouk, dans les cantons de Gadda et +de Diaka. Ceux qui l'ont vu prétendent qu'il est plus haut de la moitié +que l'éléphant, mais qu'il n'approche pas de sa grosseur. On le croît de +l'espèce des chameaux, avec lesquels il a beaucoup de ressemblance par +la tête et le cou. Il a d'ailleurs deux bosses sur le dos comme le +dromadaire; ses jambes sont d'une longueur extraordinaire, ce qui sert +encore à le faire paraître plus haut; il se nourrit, comme le chameau, +de ronces et de bruyères, aussi n'est-il jamais fort gras; mais les +Nègres n'en mangent pas moins la chair lorsqu'ils peuvent le prendre. +Cet animal pourrait devenir propre à porter les plus lourds fardeaux, si +les Nègres étaient capables de l'apprivoiser. Aucun Européen ne l'a vu. +On ne le connaît donc que par les rapports des Nègres, qui mêlent +toujours des fables à tout ce qu'ils racontent. Suivant eux, le ghiamala +est extrêmement féroce. La nature l'a pourvu de sept petites cornes fort +droites, qui, dans leur pleine grandeur, sont longues chacune d'environ +deux pieds. Il a la corne du pied noire et semblable à celle du bœuf; +sa marche est prompte et se soutient long-temps. C'est probablement la +girafe mal décrite.</p> + +<p>Quoique le merle blanc passe pour une chimère, <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> il s'en trouve +néanmoins de cette couleur dans le pays de Bambouk et de Galam; on y en +voit aussi de tachetés. Le monocéros, ou calao, n'y est pas rare; sa +grandeur est celle d'un coq ordinaire, et son plumage varié, surtout aux +ailes; son bec est long, très-gros, arqué en faux; la partie supérieure +surmontée d'une proéminence qui croît avec l'âge, et prend la forme d'un +double bec ou d'un casque. Ce bec monstrueux n'est ni fort à proportion +de sa grosseur, ni utile à raison de sa structure. Il n'a pas de prise; +sa pointe ne peut servir que mollement; sa substance est si tendre, +qu'elle se fêle à la tranche par le plus léger frottement; heureusement +ces cassures accidentelles se raccommodent tous les ans. La corne du bec +repousse d'elle-même à chaque mue de l'oiseau, et cette pousse +continuelle rend toujours aux becs leur première forme et leurs +dentelures naturelles. Ces oiseaux se tiennent ordinairement en grandes +bandes; ils vivent d'insectes, de reptiles, de rats, de souris; mais, +avant de manger ces animaux, ils les aplatissent, les amollissent dans +leur bec, et les avalent entiers; ils recherchent aussi les charognes, +et s'en nourrissent comme les vautours: cependant ils donnent la +préférence aux intestins; ils marchent peu et fort mal; ils se tiennent +ordinairement sur les grands arbres.</p> + +<p>L'abel-mosch, nommé autrement la graine de musc ou l'ambrette (<span class="italic">hibiscus +abelmoschus</span>), <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> croit en abondance et sans culture dans le pays +de Galam. Les Nègres n'en font aucun usage. Leurs femmes même, qui +aiment beaucoup les odeurs et qui sont passionnées pour les clous de +girofle, dont elles portent des paquets autour du cou, négligent cette +graine, pour la seule raison, peut-être, qu'elle est fort commune; car, +lorsqu'elle est cueillie avec soin, elle rend une odeur de musc fort +agréable. Il est vrai que cette odeur, se dissipe; mais elle peut être +renouvelée avec de la graine fraîche.</p> + +<p>Lorsque l'ambrette se trouve dans un riche terroir, et qu'elle rencontre +un arbre auquel elle puisse s'attacher, elle s'élève jusqu'à six ou sept +pieds de hauteur; sans ce secours, elle rampe sur la terre, et ne +s'élève à la fin que d'environ deux pieds. Cette plante est velue dans +plusieurs de ses parties; ses feuilles sont dentelées; et quoique +l'échancrure ne soit pas fort profonde, elle forme des angles si aigus, +qu'on les croirait capables de piquer. Leur couleur est un vert brillant +au-dessus, et plus pâle au-dessous. Ses fleurs, semblables à celles de +l'arbrisseau connu sous le nom d'<span class="italic">althea</span> des jardiniers ou de mauve en +arbre, sont d'un jaune d'or fort brillant, avec le fond pourpre. Il leur +succède des capsules pyramidales, à cinq angles, d'abord d'un vert pâle, +ensuite brun et presque noir dans sa maturité. Ce fruit contient quatre +petites semences grises, plates d'un côté, et d'une odeur <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> +d'ambre qui est fort agréable. On accuse nos parfumeurs de s'en servir +pour falsifier leur musc.</p> + +<p>Entre les curiosités du pays de Bambouk, Brue reçut de marchands +mandingues plusieurs calebasses remplies d'une certaine graisse qui, +sans être aussi blanche que celle du mouton, avait la même consistance. +On la nomme <span class="italic">bataule</span> dans le pays; les Nègres qui sont plus bas sur la +rivière, lui donnent le nom de <span class="italic">Bambouk toulou</span>, ou beurre de Bambouk, +parce qu'elle leur vient de cette contrée: c'est un admirable présent de +la nature. Cependant on assure que la meilleure vient de Ghiaora, sur +les bords du Sénégal, trois cents lieues à l'est de Galam. L'arbre qui +produit le fruit d'où l'on tire cette graisse est d'une grosseur +médiocre; les feuilles sont petites, rudes et en fort grand nombre; si +on les presse entre les doigts, elles rendent un jus huileux; les +incisions qu'on fait au tronc de l'arbre en tirent la même liqueur, mais +en moindre quantité. On n'en connaît pas d'autre propriété, parce que +les Maures et les Nègres s'attachent plus au commerce de leur beurre +qu'à l'étude de l'arbre qui le produit. Cependant on sait d'eux que le +fruit en est rond, de la grosseur d'une noix, et couvert d'une coque, +avec une petite peau sèche et brillante; il est d'un blanc rougeâtre, et +ferme comme le gland, huileux et d'une odeur aromatique; son noyau est +de la grosseur d'une <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> muscade, et fort dur; mais l'amande qu'il +contient a le goût d'une noisette. Les Nègres sont passionnés pour ce +fruit: après en avoir séparé une partie, qui tient de la nature du suif, +ils pilent le reste et le mettent dans l'eau chaude: il s'en forme une +graisse qui surnage; c'est ce qui leur tient lieu de beurre ou de lard +avec leurs légumes, et quelquefois sans aucun mélange. Les blancs qui en +mangent sur le pain ou dans les sauces ne le trouvent pas différent du +lard, à la réserve d'une petite âcreté qui n'est pas désagréable. Brue +paraît persuadé que l'usage de cette graisse est fort sain; les Nègres +l'emploient d'ailleurs avec succès pour la guérison des rhumatismes, des +sciatiques, des douleurs de nerfs et des autres maladies de cette +nature; ils la préfèrent beaucoup à l'huile de palmier: leur méthode est +d'en frotter devant le feu les parties attaquées, pour y faire pénétrer +la graisse autant qu'il est possible, de les couvrir ensuite avec du +papier gris le plus doux, et de les tenir chaudement sous quelque drap +fort épais.</p> + +<p>Nous joindrons à ce chapitre un fragment historique qu'on ne lira pas +sans quelque intérêt; ce sont les aventures d'un prince nègre que le +hasard fit tomber dans l'esclavage, et dont l'histoire écrite en anglais +par Bluet, qui avait été un de ses intimes amis en Amérique et en +Angleterre, est confirmée par des témoignages irrécusables. Il +s'appelait Eyoub Ibn Souleyman; ou Job ben Salomon. Son <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> père +était à la fois prince et alfa, ou grand-prêtre de Bounda, suivant +l'usage d'Afrique, qui réunit souvent ces deux qualités. Bounda est une +dépendance du royaume de Foula, situé entre la rivière de Falémé et la +Gambie. Job n'eut pas plus tôt atteint sa quinzième année, qu'il assista +son père en qualité d'iman ou de sous-prêtre. Il se maria dans le même +temps à la fille de l'alfa de Tombaoura, qui n'avait alors que onze ans. +À treize, elle lui donna un fils qui fut nommé Abdalla, et deux autres +ensuite, qui reçurent le nom d'Ibrahim et de Sambo. Deux ans avant sa +captivité, il prit une seconde femme, fille de l'alfa de Tomga, de qui +il eut une fille nommée Fatime. Ses deux femmes et ses quatre enfans +étaient en vie lorsqu'il partit de Bounda.</p> + +<a id="img003" name="img003"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img003.jpg" width="400" height="563" alt="" title=""> +<p>Plusieurs de ces brigands se jetèrent sur lui et le +chargèrent de liens.</p></div> + +<p>Au mois de février 1730, le père de Job, ayant appris qu'il était arrivé +un vaisseau anglais dans la Gambie, y envoya son fils accompagné de deux +domestiques, pour vendre quelques esclaves et se fournir de diverses +marchandises de l'Europe; mais il lui recommanda de ne pas passer la +rivière, parce que les habitans de l'autre rive sont Mandingues, ennemis +du royaume de Foula. Job ne s'étant point accordé avec le capitaine +Pike, commandant du vaisseau anglais, renvoya ses deux domestiques à +Bounda pour rendre compte de ses affaires à son père, et pour lui +déclarer que sa curiosité le portait à voyager plus loin. Dans cette +vue, il fit marché avec un négociant <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> qui entendait la langue +des Mandingues, pour lui servit d'interprète et de guide. Ayant traversé +la rivière de Gambie, il vendit ses Nègres pour quelques vaches. Un jour +que la chaleur l'obligea de se rafraîchir, il suspendit ses armes à un +arbre; elles consistaient dans un sabre à poignée d'or, un poignard du +même métal, et un riche carquois rempli de flèches, dont le fils du roi, +avec qui il avait été élevé, lui avait fait présent. Son malheur voulut +qu'une troupe de Mandingues accoutumés au pillage passât dans le même +lieu et le vît désarmé; sept ou huit de ces brigands se jetèrent sur lui +et le chargèrent de liens, sans faire plus de grâce à son interprète. +Ils commencèrent par lui raser la tête et le menton; ce qui fut regardé +par Job comme le dernier outrage, quoiqu'ils pensassent moins à +l'insulter qu'à le faire passer pour un esclave pris à la guerre.</p> + +<p>Le 27 de février ils le vendirent avec son interprète au capitaine Pike, +et le 1<sup>er</sup> de mars ils les livrèrent à bord. Pike, apprenant de Job +qu'il était le même qui avait traité de commerce avec lui quelques jours +auparavant, et qu'il n'était esclave que par un coup du sort, lui permit +de se racheter lui et son compagnon. Job envoya aussitôt chez un ami de +son père, qui demeurait près du comptoir anglais de Djôr, en le faisant +prier de donner avis de son infortune à Bounda. Mais, la distance étant +de quinze journées, et le capitaine pressé de <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> mettre à la +voile, le malheureux Job fut conduit au Maryland, dans la ville +d'Annapolis, et livré à Michel Denton, facteur de Hunt, riche négociant +de Londres. Il apprit ensuite, par quelques vaisseaux venus de la +Gambie, que son père avait envoyé pour sa rançon plusieurs esclaves qui +n'étaient arrivés qu'après le départ du vaisseau, et que Sambo, roi de +Foula, avait déclaré la guerre aux Mandingues dans la seule vue de le +venger.</p> + +<p>Denton vendit Job à un marchand nommé Tolsey, dans un canton qui +appartient au Maryland. Tolsey l'employa d'abord au travail du tabac; +mais, s'apercevant bientôt qu'il n'était pas propre à la fatigue, il +rendit sa situation plus douce en le chargeant du soin de ses bestiaux. +Job, assez libre dans cet emploi, se retirait assez souvent au fond d'un +bois pour y faire ses prières. Il y fut aperçu par un jeune blanc, qui +se fit un plaisir de l'interrompre, et souvent de l'outrager, en lui +jetant de la boue au visage. Un traitement si cruel, joint à l'ignorance +de la langue du pays, qui ne lui permettait pas de porter ses plaintes à +personne, le jeta dans un tel désespoir, que, n'imaginant rien de plus +terrible que ce qu'il éprouvait, il prit la résolution de s'échapper. Il +traversa le bois au hasard jusqu'au comté de Kent, sur la baie Delaware, +qui passe aujourd'hui pour une partie de la Pensylvanie, quoiqu'elle +appartienne en effet au Maryland. Là, se présentant sans passe-port, et +ne pouvant <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> expliquer sa situation, il fut arrêté au mois de +juin 1731, en vertu de la loi contre les Nègres fugitifs qui est en +vigueur dans toutes les colonies de l'Amérique. Bluet, alors établi dans +cette contrée, et plusieurs autres marchands anglais, eurent la +curiosité de le voir dans sa prison. Sur divers signes qu'ils lui +firent, il écrivit deux ou trois lignes en arabe; et, les ayant lues, il +prononça les mots <span class="italic">Allah</span> et <span class="italic">Mahomet</span>, qui furent aisément distingués +par les habitans. Cette marque de sa religion, jointe au refus d'un +verre de vin qui lui fut présenté, fit assez connaître qu'il était +mahométan; mais on n'en devinait pas mieux qui il était, et comment il +se trouvait dans le canton. Sa physionomie d'ailleurs, et ses manières +composées ne permettaient pas de le regarder comme un homme du commun.</p> + +<p>Il se trouva parmi les Nègres du pays un vieux Iolof, qui entendit enfin +son langage, et qui, l'ayant entretenu, expliqua aux Anglais le nom de +son maître et les raisons de sa fuite. Ils écrivirent dans le lieu d'où +il était parti. Tolsey vint le prendre lui-même et le traita fort +civilement. Il le conduisit dans son habitation, où il prit soin de lui +donner un endroit commode pour ses exercices de religion, et d'adoucir +plus que jamais son esclavage. Job profita de la bonté de son maître +pour écrire à son père. Sa lettre fut remise à Denton, qui devait en +charger le capitaine Pike, au premier voyage qu'il ferait en Afrique; +mais alors Pike étant parti pour <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> l'Angleterre, Denton envoya +la lettre à M. Hunt. Pike avait mis à la voile pour l'Afrique, +lorsqu'elle fut rendue à Londres; de sorte que Hunt fut obligé +d'attendre une autre occasion. Dans l'intervalle, le célèbre Oglethorpe, +ayant vu la lettre, qui était en arabe, et qu'il prit soin de faire +traduire dans l'université d'Oxford, fut touché d'une si vive +compassion, qu'il engagea Hunt, par une somme dont il lui fit son +billet, à faire amener Job en Angleterre. Hunt écrivit aussitôt à son +facteur d'Annapolis, qui racheta Job de Tolsey, et le fit partir sur <span class="italic">le +William</span>, commandé par le capitaine Wright. Bluet, auteur de son +histoire, fit le voyage sur le même vaisseau.</p> + +<p>Pendant quelques semaines que Job fut en mer, il acheva d'apprendre +assez d'anglais pour se faire entendre et pour expliquer une partie de +ses idées. Sa conduite et ses manières lui gagnèrent l'estime et +l'amitié de tout l'équipage. En arrivant à Londres, au mois d'avril +1733, il n'y trouva pas le généreux Oglethorpe, qui était parti pour la +Géorgie; mais Hunt lui fournit un logement à Lime-House. Bluet, qui alla +passer quelque temps à la campagne, l'ayant visité à son retour, lui +trouva le visage fort abattu. Quelques personnes avaient demandé à +l'acheter; et la crainte que sa rançon ne fût mise à trop haut prix, ou +que de nouveaux maîtres ne le fissent partir pour quelque pays éloigné, +le jetait dans une vive inquiétude. Bluet obtint de Hunt de le <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> +prendre dans sa maison de Cheshunt, au comté d'Hertfort, en promettant +de ne pas disposer de lui sans le consentement de son maître: Job reçut +beaucoup de caresses de tous les honnêtes gens du pays, qui parurent +charmés de son entretien, et fort touchés de ses infortunes. On lui fit +quantité de présens, et plusieurs personnes proposèrent de lever une +somme par souscription pour payer le prix de sa liberté.</p> + +<p>Le jour qui précéda son retour à Londres, il reçut une lettre qui +portait son adresse, et qui, étant venue sous une enveloppe au chevalier +Bybia-Lake, avait été remise à la compagnie d'Afrique. L'auteur n'ajoute +pas de qui elle était, quoiqu'il paraisse assez qu'elle venait de M. +Oglethorpe; en conséquence, les directeurs de la compagnie ordonnèrent à +M. Hunt de leur fournir le mémoire de toute la dépense qu'il avait faite +pour Job. Elle montait à cinquante-neuf livres sterling, qui lui furent +payées par la compagnie. Cependant Job n'était pas délivré de ses +craintes. Il se figura qu'il aurait à payer une grande rançon lorsqu'il +serait retourné dans son pays. La souscription n'était pas encore +commencée. Bluet ayant renouvelé cette proposition, un homme de mérite +entreprit de la faire réussir en souscrivant le premier. Son exemple fut +suivi avec empressement. Enfin la somme étant remplie, Job obtint sa +liberté, et la compagnie d'Afrique se chargea de son logement <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> +et de son entretien jusqu'à son départ.</p> + +<p>Il vécut quelque temps dans une situation tranquille, occupé à visiter +ses amis et ses bienfaiteurs. Le chevalier Hans Sloane, qui était de ce +nombre, l'employait souvent à traduire des manuscrits arabes et des +inscriptions de médailles. Un jour qu'il était chez lui, il marqua une +vive curiosité de voir la famille royale. Le chevalier lui promit de le +satisfaire, lorsqu'il serait vêtu assez proprement pour paraître à la +cour. Aussitôt les amis de Job lui firent faire un riche habit de soie +dans la forme de son pays. Il fut présenté dans cet état au roi, à la +reine, aux deux princes et aux princesses. La reine lui fit présent +d'une belle montre d'or; et le même jour il eut l'honneur de dîner avec +le duc de Montague et d'autres seigneurs, qui se réunirent ensuite pour +lui faire présent d'une somme honnête. Le duc de Montague le mena +souvent à sa maison de campagne, et, lui montrant les instrumens qui +servent à l'agriculture et au jardinage, il chargea ses gens de lui en +apprendre l'usage. Lorsque Job se vit près de son départ, le même +seigneur fit faire pour lui un grand nombre de ces instrumens, qui +furent mis dans des caisses et portés sur son vaisseau. Il reçut divers +autres présens de plusieurs personnes de qualité jusqu'à la valeur de +cinq cents livres sterling. Enfin, après avoir passé quatorze mois à +Londres, il s'embarqua, au mois de juillet 1734, sur un <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> +vaisseau de la compagnie qui partait pour la rivière de Gambie.</p> + +<p>Job aborda au fort anglais le 8 d'août. Il était recommandé +particulièrement par les directeurs de la compagnie au gouverneur et aux +facteurs du pays. Ils le traitèrent avec autant de respect que de +civilité. L'espérance de trouver quelqu'un de ses compatriotes au +comptoir de Djôr, qui n'est qu'à sept journées de Bounda, le fit partir +le 23 sur le sloop <span class="italic">la Renommée</span>, avec Moore, qui allait prendre la +direction de ce comptoir. Le 26 au soir, ils arrivèrent à Damasensa. +Job, se trouvant assis sous un arbre avec les Anglais, vit passer sept +ou huit Nègres de la nation de ceux qui l'avaient fait esclave à trente +milles du même lieu. Quoiqu'il fût d'un caractère modéré, il eut de la +peine à se contenir; et son premier mouvement le portait à les tuer d'un +sabre et de deux pistolets dont il était armé. Moore lui fit perdre +cette pensée en lui représentant l'imprudence et le danger de son +dessein. Ils firent approcher les Nègres pour leur adresser diverses +questions, et leur demander particulièrement ce qu'était devenu le roi +leur maître, qui avait jeté Job dans l'esclavage.</p> + +<p>Ils répondirent que ce prince avait perdu la vie d'un coup de pistolet +qu'il portait ordinairement pendu au cou, et qui, étant parti par +hasard, l'avait tué sur-le-champ. Il y avait beaucoup d'apparence que ce +pistolet venait du capitaine Pike, et faisait partie des marchandises +<span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> que le roi avait reçues pour le prix de Job. Aussi Job fut-il +si transporté de joie, que, tombant à genoux, il remercia Mahomet +d'avoir détruit son ennemi par les armes mêmes qui avaient été le prix +de son crime; et se tournant vers Moore: «Vous voyez, lui dit-il, que le +ciel n'a point approuvé que cet homme m'eût fait esclave, et qu'il a +fait servir à sa punition les mêmes armes pour lesquelles j'ai été +vendu. Cependant je dois lui pardonner, ajouta-t-il, parce que, si je +n'avais pas été vendu, je ne saurais pas la langue anglaise, je n'aurais +pas mille choses utiles et précieuses que je possède; je n'aurais pas vu +un pays tel que l'Angleterre, et des hommes aussi généreux que j'en ai +trouvé dans cette contrée.» Il n'y a guère d'Européen cultivé dont la +reconnaissance s'exprimât plus éloquemment.</p> + +<p>Le sloop étant arrivé le premier de septembre à Djôr, Job dépêcha le 14 +un exprès à Bounda pour donner avis de son retour à ses parens. Ce +messager était un Foula, qui se trouva de la connaissance de Job, et qui +marqua une joie extrême de le revoir. C'était presque le seul Africain +qu'on eût jamais vu revenir de l'esclavage. Job fit prier son père de ne +pas venir au-devant de lui, parce que le voyage était trop long, et que, +suivant l'ordre de la nature, c'étaient les jeunes gens, disait-il, qui +devaient aller au-devant des <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> vieux. Il envoya quelques présens +à ses femmes, et le Foula fut chargé de lui amener le plus jeune de ses +fils, pour lequel il avait une affection particulière.</p> + +<p>Dans l'intervalle, Job ne cessa point de louer beaucoup les Anglais +parmi les Nègres de sa nation. Il fit revenir les Africains de l'opinion +où ils avaient toujours été que les esclaves étaient mangés ou tués, +parce qu'on n'en voyait pas revenir un seul.</p> + +<p>Quatre mois se passèrent avant qu'il pût recevoir les moindres +informations de Bounda. Son impatience le fit retourner à Djôr le 29 +janvier 1735. Le 14 du mois suivant, il vit arriver enfin le Foula avec +des lettres; mais elles ne lui apportaient que de fâcheuses nouvelles. +Son père était mort, avec la consolation néanmoins d'avoir appris en +expirant le retour de son fils et le traitement qu'il avait reçu en +Angleterre. Une des femmes de Job s'était remariée en son absence; et le +second mari avait pris la fuite en apprenant l'arrivée du premier. +Depuis trois ou quatre ans la guerre avait fait tant de ravage dans le +pays de Bounda, qu'il n'y restait plus de bestiaux.</p> + +<p>Avec le messager il était arrivé un des anciens amis de Job, qui fut +charmé de le revoir, mais qui parut fort touché de la mort de son père +et des malheurs de sa patrie. Il protesta qu'il pardonnait à sa femme, +et même à l'homme qui l'avait épousée. Ils <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> avaient raison, +disait-il, de me croire mort, puisque j'étais passé dans un pays d'où +jamais aucun Foula n'est revenu. Ses entretiens avec son ami durèrent +trois ou quatre jours, sans autre interruption que celle des repas et du +sommeil.</p> + +<p>Lorsque Moore quitta l'Afrique, il laissa Job à Djôr avec le gouverneur +Hull, prêts à partir tous deux pour Yanimarriou, d'où ils devaient se +rendre à la forêt des Gommiers, qui est proche de Bounda. Job le chargea +de plusieurs lettres pour le duc de Montague, la compagnie d'Afrique, +Oglethorpe, et ses principaux bienfaiteurs. Elles étaient remplies des +plus vives marques de sa reconnaissance et de son affection pour la +nation anglaise.</p> + +<p>Ses qualités naturelles étaient excellentes. Il avait le jugement +solide, la mémoire facile, et beaucoup de netteté dans les idées; il +raisonnait avec beaucoup de modération et d'impartialité. Tous ses +discours portaient le caractère du bon sens, de la bonne foi, et d'un +amour ardent pour la vérité.</p> + +<p>Sa pénétration se fit remarquer dans une infinité d'occasions. Il +concevait sans peine le mécanisme des instrumens. Après lui avoir fait +voir une pendule et une charrue, on lui en montra les pièces séparées, +qu'il rejoignit lui-même sans le secours de personne.</p> + +<p>Sa mémoire était si extraordinaire, qu'ayant <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> appris l'Alcoran +par cœur à quinze ans, il en fit trois copies de sa main en +Angleterre, sans autre modèle que celui qu'il portait dans sa tête, et +sans se servir même de la première copie pour faire les deux autres. Il +souriait lorsqu'il entendait parler d'oubli, comme d'une faiblesse dont +il n'avait pas l'idée. Cette mémoire paraîtra moins surprenante, si l'on +fait réflexion qu'ayant nécessairement peu d'idées acquises, celles qui +se plaçaient dans sa tête s'y gravaient avec plus de facilité et moins +de confusion. C'est par cette raison que dans la première jeunesse on +apprend et l'on retient plus aisément: l'organe est neuf, et l'esprit a +moins de distractions. C'est quand les traces d'une infinité d'objets +divers se sont multipliées dans le cerveau que leur nombre et leur +variété commencent à nuire à leur ordre, qu'elles se confondent et +s'effacent en même temps que l'organe perd de son énergie, comme la +planche du graveur ne rend plus que des traits vagues et confus +lorsqu'on en a trop renouvelé les empreintes.</p> + +<p>Il avait cette sorte de compassion générale qui rend le cœur sensible +à tout. Dans la conversation, il entendait la plaisanterie. Ses +inclinations douces et religieuses n'excluaient pas le courage. Il +racontait que, passant un jour dans le pays des Arabes avec quatre de +ses domestiques, il avait été attaqué par quinze de ces vagabonds, qui +sont une sorte de bandits ou de voleurs. Il se mit en défense, <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> +et, plaçant un de ses gens pour observer l'ennemi, il se disposa +fièrement au combat avec les trois autres. Il perdit un homme dans +l'action, et lui-même fut blessé au bras d'un coup d'épée; mais ayant +tué le capitaine arabe et deux de ces brigands, il força le reste de +prendre la fuite. Un autre jour, ayant trouvé une des vaches de son père +à moitié dévorée, il résolut de prendre le monstre dont elle avait été +la proie. Il se plaça sur un arbre près de la vache, et vers le soir il +vit paraître deux lions qui s'avancèrent à pas lents et jetant leurs +regards autour d'eux avec un air de défiance. L'un s'étant approché, Job +le perça d'une flèche empoisonnée qui le fit tomber sur la place. Le +second qui vint ensuite fut aussi blessé; mais il eut la force de +s'éloigner en rugissant, et le lendemain il fut trouvé mort à cinq cents +pas du même lieu.</p> + +<p>Il avait de l'aversion pour les peintures; on eut beaucoup de peine à le +faire consentir qu'on tirât son portrait. Lorsque la tête fut achevée, +on lui demanda dans quels habits il voulait paraître; et sur le choix +qu'il fit de l'habillement de son pays, on lui dit qu'on ne pouvait le +satisfaire sans avoir vu les habits dont il parlait, ou du moins sans en +avoir entendu la description. «Pourquoi donc, répliqua Job, vos peintres +veulent-ils représenter Dieu qu'ils n'ont jamais vu?»</p> + +<p>Sa religion était le mahométisme; mais il rejetait les notions d'un +paradis sensuel et <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> d'autres traditions qui sont reçues parmi +les Turcs. Le fond de ses principes était l'unité de Dieu, dont il ne +prononçait jamais le nom sans quelque témoignage particulier de respect. +Les idées qu'il avait de cet Être-Suprême et d'un état futur parurent +fort justes aux Anglais; mais il était si ferme dans la persuasion de +l'unité divine, qu'il fut impossible de le faire raisonner paisiblement +sur la Trinité. On lui avait donné un nouveau Testament dans sa langue. +Il le lut; et, s'expliquant avec respect sur ce livre, il commença à +déclarer que, l'ayant examiné fort soigneusement, il n'y avait pas +trouvé un mot d'où l'on pût conclure qu'il y eût trois dieux.</p> + +<p>Il ne mangeait la chair d'aucun animal, s'il ne l'avait tué de ses +propres mains. Cependant il ne faisait pas difficulté de manger du +poisson; mais il ne voulait jamais toucher à la chair de porc.</p> + +<p>Pour un homme qui avait reçu son éducation en Afrique, les Anglais +jugèrent que son savoir n'était pas méprisable. Il leur rendit compte +des livres de son pays. Leur nombre ne surpasse pas trente. Ils sont +écrits en arabe, et la religion seule en fait la matière. Job savait +fort bien la partie historique de la Bible. Il parlait respectueusement +des vertueux personnages qui sont nommés dans l'Écriture sainte, surtout +de Jésus-Christ, qu'il regardait comme un prophète digne d'une plus +longue vie, et qui aurait fait beaucoup de bien <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> dans le monde, +s'il n'eût péri malheureusement par la méchanceté des Juifs. Mahomet, +disait-il, fut envoyé après lui pour confirmer et perfectionner sa +doctrine. Enfin Job se comparait souvent à Joseph, fils du patriarche +Jacob; et lorsqu'il eut appris que, pour le venger, Sambo, roi de Foula, +avait déclaré la guerre aux Mandingues, il protesta qu'il aurait +souhaité pouvoir l'empêcher, parce que ce n'étaient pas les Mandingues, +mais Dieu qui l'avait envoyé dans une terre étrangère.</p> + +<p>Son historien joint ici quelques détails sur le pays de ce prince.</p> + +<p>Les esclaves du pays de Bounda, et la plus vile partie du peuple, y sont +employés à cultiver la terre, à préparer le blé, le pain et les autres +alimens. L'agriculture est pour eux un exercice fort pénible, parce +qu'ils n'ont pas d'instrumens propres à labourer la terre, ni même à +couper les grains dans leur maturité. Ils sont obligés, pour faire leur +moisson, d'arracher le blé avec les racines; et pour le réduire en +farine, ils le broient entre deux pierres avec les mains. Leur travail +n'est pas moins pénible pour transporter et pour bâtir; car tout +s'exécute à force de bras.</p> + +<p>Les personnes de distinction qui se piquent de lecture et d'étude n'ont +pas d'autres lumières pendant la nuit que celle de leur feu. Cependant +c'est le temps de l'obscurité qu'ils emploient à cet exercice, parce +que, dans les <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> principes du pays, le jour est pour l'usage de +ce qu'on sait, et la nuit pour s'instruire. Une partie des habitans +s'occupe de la chasse, surtout de celle des éléphans, et fait un +commerce d'ivoire assez considérable. Job racontait qu'un de ses gens, +accoutumé à la chasse, avait vu un éléphant surprendre un lion, le +porter près d'un bois, fendre un arbre, mettre la tête de son ennemi +entre les deux parties du tronc, et le laisser dans cet état pour y +périr. Quoique ce récit paraisse fabuleux, il est rendu plus +vraisemblable par un autre exemple dont Job avait été témoin lui-même. +Un jour qu'il était à la chasse, il vit un éléphant transporter un lion +dans un endroit marécageux, et lui tenir la tête enfoncée dans la boue +pour l'étouffer. En supposant la vérité de ces deux faits, il faut +conclure que le lion et l'éléphant se portent une haine mortelle.</p> + +<p>Le poison dans lequel les Nègres trempent leurs flèches est le suc d'un +certain arbre dont les qualités sont si malignes, qu'en peu de temps le +sang se trouve infecté par la moindre blessure, et l'animal le plus +vigoureux devient stupide et perd le sentiment; ce qui n'empêche pas les +habitans de manger la chair des animaux qu'ils tuent avec leurs flèches. +Aussitôt qu'ils les voient tomber, ils s'approchent et leur coupent la +gorge: cette opération fait sortir apparemment le poison avec le sang. +Les hommes qui sont blessés des mêmes flèches se guérissent <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> +avec une herbe dont la vertu est infaillible, lorsqu'elle est +immédiatement appliquée sur la blessure. L'auteur prend ici l'occasion +d'assurer, comme le fruit particulier de son expérience et de ses +lumières, 1º que, dans tous les pays qui produisent des bêtes féroces, +il ne s'en trouve pas qui attaquent volontairement l'homme, si elles +trouvent le moyen de s'échapper par la fuite; 2º qu'il n'y a pas de +poison violent, de quelque espèce qu'on le suppose, qui n'ait son +antidote; et que généralement la nature a placé l'antidote près du +poison. Cette dernière assertion paraît plus fondée que l'autre; je +crois qu'il sera toujours fort peu sûr de rencontrer un lion ou un tigre +quand il aura faim. Le loup, naturellement timide, attaque l'homme quand +il n'a trouvé ni proie ni nourriture; et les singes, quand ils se +sentent les plus forts, se jettent sur le voyageur par un instinct de +férocité.</p> + +<p>Les mariages, dans le pays de Job, se font avec peu de formalités. +Lorsqu'un père est résolu de marier son fils, il fait ses propositions +au père de la fille; elles consistent dans l'offre d'une certaine somme +que le père du mari doit donner à la femme pour lui servir de douaire. +Si cette offre est acceptée, les deux pères et le jeune homme se rendent +chez le prêtre, déclarent leur convention, et le mariage passe aussitôt +pour être conclu; il ne reste qu'une difficulté, qui consiste à tirer +l'épouse de la maison paternelle. Tous ses cousins s'assemblent +<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> devant la porte pour en disputer l'entrée, mais le mari trouve +le moyen de se les concilier par des présens. Il fait paraître alors un +de ses parens, bien monté, avec la commission de lui amener sa femme à +cheval; mais à peine est-elle en croupe, que les femmes commencent leurs +lamentations et s'efforcent de l'arrêter. Cependant les droits du mari +l'emportent; il reçoit celle qui doit être la compagne de sa vie. Il +fait éclater sa joie par les festins qu'il donne à ses amis. Les +réjouissances durent plusieurs jours; sa femme est la seule qui n'y est +point appelée: elle n'est vue de personne, pas même de son mari, aux +yeux duquel la loi veut que pendant trois ans elle paraisse toujours +voilée. Ainsi Job, qui n'en avait passé que deux avec la sienne +lorsqu'il tomba dans l'esclavage, et qui avait eu d'elle une fille, ne +l'avait point encore vue sans voile. Pour éviter les jalousies et les +querelles, les maris font un partage égal du temps entre leurs femmes; +et leur exactitude à l'observer va si loin, que pendant qu'une femme est +en couches ils passent seuls dans leur appartement toutes les nuits qui +lui appartiennent. Ils ont le droit de renvoyer celles qui leur +déplaisent, mais en leur laissant la somme qu'elles ont reçue pour dot. +Une femme est libre de se remarier après ce divorce, et n'en trouve pas +moins l'occasion; au lieu que, si c'est elle qui abandonne son mari, +non-seulement elle perd sa dot, mais elle tombe dans un mépris <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> +qui lui ôte l'espérance de faire un second mariage.</p> + +<p>Outre la circoncision, qui est en usage pour tous les enfans mâles, il y +a une sorte de baptême pour les deux sexes. Au septième jour de la +naissance, le père, dans une assemblée de parens et d'amis, donne un nom +à l'enfant, et le prêtre l'écrit sur un petit morceau de bois poli. On +tue ensuite pour le festin une vache ou une brebis, suivant les +richesses de la famille; on la mange sur-le-champ, et le reste est +distribué aux pauvres. Après quoi, le prêtre lave l'enfant dans une eau +pure, transcrit son nom sur un morceau de papier qu'il roule +soigneusement, et le lui attache autour du cou pour y demeurer jusqu'à +ce qu'il tombe de lui-même.<a href="#tam"><span class="smaller">(Lien vers la table des matières.)</span></a></p> + +<h2>CHAPITRE <abbr title="3">III.</abbr></h2> + +<p class="title">Mœurs et usages des Iolofs, des Foulas et des Mandingues. Langage. +Religion.</p> + + +<p>Nous avons souvent parlé de ces peuples dans la relation des voyages sur +les côtes où ils sont répandus. Nous voulons rassembler ici les +observations les plus importantes des voyageurs sur les trois nations +les mieux connues de cette latitude. Les Iolofs habitent le long de +l'Océan, entre le fleuve de Sénégal et la Gambie. Les Foulas sont situés +au nord, au sud et à l'est du Sénégal. Les Mandingues occupent <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> +les deux bords de la Gambie, et se mêlent partout aux deux autres +nations.</p> + +<p>Une des principales qualités qui se font remarquer dans les Iolofs, et +qui paraît leur être commune avec tous les Nègres de la côte, c'est, +comme on l'a déjà dit, le penchant au vol; mais ils ont une adresse à +voler qui leur est particulière.</p> + +<p>Ce n'est pas sur les mains d'un voleur qu'il faut avoir les yeux +ouverts, c'est sur ses pieds. Comme la plupart des Nègres marchent pieds +nus, ils acquièrent autant d'adresse dans cette partie que nous en avons +aux mains. Ils ramassent une épingle à terre. S'ils voient un morceau de +fer, un couteau, des ciseaux, et toute autre chose, ils s'en approchent; +ils tournent le dos à la proie qu'ils ont en vue; ils vous regardent en +tenant les mains ouvertes. Pendant ce temps ils saisissent l'instrument +avec le gros orteil; et, pliant le genou, ils lèvent le pied +par-derrière jusqu'à leurs pagnes, qui servent à cacher le vol; et, le +prenant avec la main, ils achèvent de le mettre en sûreté.</p> + +<p>Ils n'ont pas plus de probité à l'égard de leurs compatriotes de +l'intérieur des terres, qu'ils appellent <span class="italic">montagnards</span>. Lorsqu'ils les +voient arriver pour le commerce, sous prétexte de servir à transporter +leurs marchandises ou de leur rendre l'office d'interprètes, ils leur +dérobent une partie de ce qu'ils ont apporté.</p> + +<p>Leur avidité barbare va bien plus loin, car <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> il s'en trouve qui +vendent leurs enfans, leurs parens et leurs voisins. Pour cette perfidie +on s'adresse à ceux qui ne peuvent se faire entendre des Français. Ils +les conduisent au comptoir pour y porter quelque chose, et, feignant que +ce sont des esclaves achetés, ils les vendent, sans que ces malheureuses +victimes puissent s'en défier, jusqu'au moment qu'on les enferme ou +qu'on les charge de chaînes. Un vieux Nègre, ayant résolu de vendre son +fils, le conduisit au comptoir. Mais ce fils, qui se défia de ce +dessein, se hâta de tirer un facteur à l'écart et de vendre lui-même son +père. Lorsque ce vieillard se vit environné de marchands prêts à +l'enchaîner, il s'écria qu'il était le père de celui qui l'avait vendu. +Le fils protesta le contraire, et le marché demeura conclu; mais +celui-ci, retournant en triomphe, rencontra le chef du canton qui le +dépouilla de ses richesses mal acquises, et vint le vendre au même +marché. Tous ces crimes sont la suite d'un plus grand, celui de les +acheter.</p> + +<p>Quantité de petits Nègres des deux sexes sont enlevés tous les jours par +leurs voisins, lorsqu'ils s'écartent dans les bois, sur les chemins, ou +dans les plantations, pour chasser les oiseaux qui viennent manger le +millet et les autres grains. Dans le temps de la famine, un grand nombre +de Nègres se vendent eux-mêmes pour s'assurer du moins la vie.</p> + +<p>Leur pauvreté est extrême. Ils ont pour tout bien quelques bestiaux. Les +plus riches n'en <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> ont pas plus de quarante ou cinquante, avec +deux ou trois chevaux, et le même nombre d'esclaves. Il est très-rare +qu'on leur trouve de l'or pour la valeur d'onze on douze pistoles.</p> + +<p>Dans quelques pays des Nègres, la couronne est héréditaire; dans +d'autres, elle est élective. À la mort d'un prince héréditaire, c'est +son frère, et non son fils, qui lui succède; mais, après la mort du +frère, le fils est appelé au trône, et le laisse de même à son frère. +Dans quelques pays héréditaires, c'est au premier neveu par les sœurs +que tombe la succession, parce que la propagation du sang royal ne leur +paraît certaine que par cette voie, tant ils comptent peu sur la +fidélité des femmes.</p> + +<p>Dans les royaumes électifs, trois ou quatre des plus grands personnages +de la nation s'assemblent après la mort du roi pour lui choisir un +successeur, et se réservent le pouvoir de le déposer ou de le bannir +lorsqu'il manque à ses obligations. Cet usage devient la source d'une +infinité de guerres civiles, parce qu'un roi déposé entreprend +ordinairement de se rétablir malgré les constitutions.</p> + +<p>Il n'y a point dans l'univers d'autorité plus absolue et plus respectée +que celle de ces monarques nègres. Elle ne se soutient que par la +rigueur. Les punitions pour les moindres défauts de respect ou +d'obéissance sont, la mort, la confiscation des biens, et l'esclavage de +toute la famille des coupables. Le peuple est moins à plaindre que les +grands, parce que, dans ces <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> occasions, il n'a que l'esclavage +à redouter. Barbot raconte que, sous les plus légers prétextes, sans +égard pour le rang ni pour la profession, un roi fait vendre à son gré +ses sujets. L'alcade de Rufisque vendit aux Français de Gorée, par +l'ordre exprès du damel, un marabout qui avait manqué à quelque devoir +du pays. Ce malheureux prêtre fut plus de deux mois sur le vaisseau sans +vouloir prononcer une parole. Comme la volonté des princes est une loi +souveraine, ils imposent des taxes arbitraires qui réduisent tous leurs +sujets à la dernière pauvreté.</p> + +<p>Dans le royaume de Barsalli ou Boursalum, il n'y a que le roi et sa +famille qui aient le droit de coucher sous des espèces d'étoffes qui +servent de défense contre les mouches et les mosquites. L'infraction de +cette loi est punie de l'esclavage. Un Iolof qui aurait la hardiesse de +s'asseoir sans ordre sur la même natte que la famille royale, est sujet +au même châtiment. L'orgueil et la tyrannie siégent donc sur des nattes +comme sur la pourpre! Mais, malgré tant de hauteur, les princes iolofs +sont des mendians si peu capables de honte, que, s'ils aperçoivent à +l'étranger qui les visite quelque chose qui leur plaise, comme un +manteau, des bas, des souliers, une épée, un chapeau, etc., ils +demandent successivement qu'on leur permette d'en faire l'essai, et se +mettent par degrés en possession de toute la parure.</p> + +<p>Les épreuves du fer chaud et de l'eau bouillante, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> ces anciens +monumens de notre barbarie, se retrouvent dans la jurisprudence des +Nègres; et la corruption, qui déshonore si souvent la nôtre, ne leur est +pas étrangère.</p> + +<p>Deux petits rois, oncle et neveu, tous deux tributaires du damel, étant +en contestation pour les droits de leur souveraineté, résolurent de +remettre, la décision de leur différent au sort des armes ou à la +sentence du damel; et ce prince leur ayant fait défendre les voies +violentes, ils furent obligés de venir à celles de l'autorité. Le jour +marqué pour leurs explications, ils se rendirent dans une grande place, +qui est vis-à-vis du palais royal, tous deux accompagnés d'un nombreux +cortége, qui formait deux bataillons armés de dards, de flèches, de +zagaies et de couteaux à la mauresque. Ils se postèrent l'un vis-à-vis +de l'autre, à trente pas de distance. Le damel parut bientôt à la tête +de six cents hommes. Il montait un fort beau cheval de Barbarie, et alla +se placer au milieu des deux rivaux. Quoiqu'ils parlassent tous la même +langue, ils employèrent des interprètes pour s'expliquer. Le neveu, qui +était fils du dernier roi, finit sa harangue en représentant que les +domaines contestés devaient lui appartenir de plein droit, puisque le +ciel les avait donnés à son père, et qu'il attendait par conséquent de +l'équité du damel la confirmation d'un titre qui ne pouvait lui être +disputé sans injustice. Après l'avoir écouté fort attentivement, le +damel lui répondit <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> d'un air majestueux: «Ce que le ciel vous a +donné, je vous le donne à son exemple.» Une réponse si positive dissipa +aussitôt le parti opposé. Les guiriots, avec leurs instrumens et leurs +tambours, célébrèrent les louanges du vainqueur. Ils lui répétèrent +mille fois que le damel lui avait rendu justice, qu'il était plus beau, +plus riche, plus puissant et plus courageux que son rival. Mais, tandis +qu'il n'était occupé que de son bonheur, il fut surpris de s'en voir +dépouillé le jour suivant. Le damel, corrompu par des présens, révoqua +la sentence qu'il avait portée, et rétablit l'oncle à la place du neveu. +Ce revers de fortune fit changer d'objet aux chants des guiriots. Toutes +leurs louanges furent pour celui qu'ils avaient décrié par leurs +satires<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.</p> + +<p>Les rois nègres entreprennent la guerre sur les moindres prétextes; mais +les batailles ne sont que des escarmouches. Dans tout le royaume du +damel à peine se trouverait-il assez de chevaux pour former deux cents +hommes de cavalerie. Ce prince n'a pas besoin de provisions de bouche +quand il est en campagne: toutes les femmes lui fournissent des vivres +sur son passage.</p> + +<p>Les armes de la cavalerie sont la zagaie, <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> sorte de javeline +fort longue, et trois ou quatre dards de la forme des flèches, avec +cette différence que la tête en est plus grosse, et qu'étant dentelée, +elle déchire la blessure lorsqu'on la retire après le coup. Tous les +cavaliers sont si chargés de grisgris, qu'ils ne peuvent faire quatre +pas, s'ils sont démontés; ils lancent assez loin leurs zagaies. Avec ces +armes, ils ont un cimeterre et un couteau à la mauresque, long d'une +coudée sur deux doigts de largeur. Quoique chargés de tant d'instrumens, +ils ont les bras et les mains libres, de sorte qu'ils peuvent charger +avec beaucoup de vigueur.</p> + +<p>L'infanterie est armée d'un cimeterre, d'une javeline et d'un carquois +rempli de cinquante ou soixante flèches empoisonnées, dont les blessures +causent infailliblement la mort, pour peu que les remèdes soient +différés. Les dents de ces flèches ne causent pas des effets moins +dangereux, puisque, ne pouvant être retirées, il faut qu'elles +traversent la partie dans laquelle elles sont entrées. L'arc est composé +d'un roseau fort dur qui ressemble au bambou; la corde est d'une autre +sorte de bois, et est jointe à l'arc avec beaucoup d'art. Les Nègres, en +général, se servent de leurs arcs avec tant d'adresse, que de cinquante +pas ils sont sûrs de frapper un écu. Ils marchent sans ordre et sans +discipline au milieu même du pays qu'ils attaquent. Leurs guiriots les +excitent au combat par le son de leurs instrumens.</p> + +<p>Lorsqu'ils sont à la portée de leurs armes, <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> l'infanterie fait +une décharge de ses flèches, et la cavalerie lance ses dards; on en +vient ensuite à la zagaie. Ils épargnent néanmoins leurs ennemis, dans +l'espérance de faire un plus grand nombre d'esclaves; c'est le sort de +tous les prisonniers, sans distinction d'âge ni de rang. Malgré les +ménagemens qu'ils observent dans la mêlée, comme ils combattent nus et +qu'ils sont fort adroits, leurs guerres sont toujours fort sanglantes. +D'ailleurs ils aiment mieux perdre la vie que de s'exposer au moindre +reproche de lâcheté, et ce motif les anime autant que la crainte de +l'esclavage.</p> + +<p>Si le premier choc ne décide pas de la victoire, ils renouvellent +souvent le combat pendant plusieurs jours. Enfin, lorsqu'ils commencent +à se lasser de verser du sang, ils envoient de chaque côté les marabouts +pour négocier la paix; et, s'ils conviennent des articles, ils jurent +sur l'Alcoran et par Mahomet d'être fidèles à les observer. Il n'y a +jamais de composition pour les prisonniers. Ceux qui ont le malheur +d'être pris demeurent les esclaves de celui qui les a touchés le +premier.</p> + +<p>Si l'on veut avoir une idée de ces misérables brigands que les +historiens appellent <span class="italic">rois</span>, il n'y a qu'à voir dans Le Maire et dans +Moore le portrait qu'ils tracent des princes qui de leur temps régnaient +en Afrique.</p> + +<p>Le roi, qui porte le titre de <span class="italic">brack</span>, et qui gouverne la contrée que +nous nommons Oualo, est si pauvre, dit Le Maire, qu'il manque souvent +<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> de millet pour se nourrir. Il aime les chevaux jusqu'à se +priver de la nourriture pour fournir à leur entretien, comme maître +Jacques dans <span class="italic">l'Avare</span>; il leur donne le grain dont il devrait se +nourrir, et se contente ordinairement d'une pipe de tabac et de quelques +verres d'eau-de-vie. La nécessité le force souvent de faire des +incursions dans les cantons les plus faibles de son voisinage, où il +enlève les bestiaux et des esclaves qu'il vend aux Français pour de +l'eau-de-vie. Lorsqu'il voit baisser sa provision de cette liqueur, il +enferme le reste dans une petite cantine, dont il donne la clef à +quelqu'un de ses favoris, avec ordre de la porter à vingt ou trente +lieues de sa demeure, pour se mettre lui-même dans la nécessité de s'en +priver. S'il exerce sa tyrannie sur ses voisins, il garde encore moins +de ménagement pour ses propres sujets. Son usage est d'aller de ville en +ville avec toute sa cour, qui est composée d'environ deux cents Nègres, +la plupart infectés de tous les vices des blancs, et de demeurer dans +chaque lieu jusqu'à ce qu'il en ait mangé toute les provisions. Ceux qui +ont la hardiesse de s'en plaindre sont vendus pour l'esclavage.</p> + +<p>Ceux des Iolofs qui bordent immédiatement la Gambie habitent les +royaumes de Barsalli et du bas Yani. Le roi de Barsalli gouverne avec +une autorité absolue, et sa famille est si respectée, que tous ses +peuples se prosternent la face en terre lorsqu'ils paraissent devant +<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> quelque personne de son sang. Cependant il vit dans l'égalité +avec sa milice. Chaque soldat a la même part au butin de la guerre, et +le roi ne prend que ce qui est nécessaire à ses besoins. Cette loi, +qu'il s'est imposée, ne lui permet guère de quitter les armes; car +aussitôt qu'il a consommé les fruits d'une guerre, il est obligé, pour +satisfaire son acidité et celle de ses gens, de chercher quelque +nouvelle proie.</p> + +<p>En 1732, c'est-à-dire dans le temps que Moore était en Afrique, le roi +de Barsalli était un prince d'une humeur si emportée, qu'au moindre +ressentiment il ne faisait pas difficulté de tirer sur celui dont il se +croyait offensé. Moore n'ajoute pas si c'était un coup de flèche ou +d'arme à feu; mais cette fureur était d'autant plus dangereuse, que le +roi tirait fort adroitement; quelquefois, lorsqu'il se rendait sur une +chaloupe de la compagnie, à Cahone, qui était une de ses propres villes, +il se faisait un amusement de tirer sur tous les canots qui passaient, +et dans la journée il tuait toujours un homme ou deux. Quoiqu'il eût un +grand nombre de femmes, il n'en menait jamais plus de deux avec lui. Il +avait plusieurs frères; mais il était rare qu'il leur parlât ou même +qu'il les reçût dans sa compagnie. S'ils obtenaient cet honneur, ils +n'étaient pas dispensés de la loi commune qui oblige tous les Nègres à +se jeter de la poussière sur le front lorsqu'ils approchent de leur roi: +cependant ils sont les héritiers de la couronne après lui; mais dans le +<span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> royaume de Barsalli, elle est ordinairement disputée par les +enfans du roi mort, et c'est au plus fort qu'elle demeure.</p> + +<p>On peut prendre une grande idée de leur adresse à dompter et à manéger +les chevaux, si l'on en juge par ce que raconte Moore d'un des princes +de Barsalli qu'il nomme Haman Sica. Il montait un cheval blanc de lait +d'une grande beauté, avec la crinière longue et une des plus belles +queues du monde. Les étriers de Haman étaient courts, de la largeur et +de la longueur de ses pieds; de sorte qu'il pouvait se lever facilement +et s'y soutenir en courant à toute bride, tirer un fusil, lancer son +dard ou sa zagaie avec autant de liberté qu'à pied. Il portait toujours +à la main une lance de douze pieds de long, qu'il tenait droite et +appuyée par le bas sur son étrier entre ses orteils; mais, lorsqu'il +exerçait son cheval, en lui faisant faire des courbettes, il la secouait +au-dessus de sa tête, comme s'il eût été prêt à combattre. Je l'ai vu +plusieurs fois, dit Moore, monté sur ce beau cheval, auquel il faisait +faire des exercices surprenans; il le faisait quelquefois avancer +quarante ou cinquante pas sur les deux pieds de derrière, sans toucher +la terre avec ceux de devant; quelquefois, lui faisant courber les +jambes, il le faisait passer ventre à terre sous les portes des +Mandingues, qui n'ont pas plus de quatre pieds de hauteur.</p> + +<p>On a déjà vu que les Foulas du Siratik occupent un pays fort étendu, +sous le gouvernement <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> d'un roi qui leur est propre; mais ceux +qui habitent les deux bords de la Gambie vivent dans la dépendance des +Mandingues, parmi lesquels ils ont formé des établissemens par +intervalles. Il y a beaucoup d'apparence que c'est la famine ou la +guerre qui les a chassés de leur pays. Les voyageurs disent beaucoup +plus de bien de ces Foulas de la Gambie que de tous les autres Nègres du +même pays.</p> + +<p>Quoiqu'ils aient quelques habitations fixes, la plupart mènent une vie +errante, avec leurs bestiaux, qu'ils conduisent dans les cantons bas ou +élevés, suivant qu'ils y sont forcés par les pluies. Lorsqu'ils +rencontrent quelque bon pâturage, ils s'y établissent avec la permission +du roi, et y restent tant qu'il y a de l'herbe. La vie des hommes est +fort pénible. Outre le travail de leur profession, ils ont sans cesse à +se défendre contre les bêtes féroces sur la terre, et contre les +crocodiles sur le bord des rivières. La nuit ils rassemblent leurs +bestiaux au centre de leurs tentes et de leurs cabanes; ils allument +quantité de feux, et font la garde autour du troupeau. Jobson, ayant eu +occasion de traiter souvent avec eux pour des vaches et des chèvres, +faisait avertir le chef d'un de ces troupeaux, qui se présentait couvert +de mouches dans toutes les parties du corps, surtout aux mains et au +visage. Quoiqu'elles fussent de la même espèce que celles qui +tourmentent les chevaux en Europe, il en était si peu incommodé, qu'il +ne prenait pas <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> la peine de lever la main pour les chasser, +tandis que Jobson, piqué jusqu'au sang, était forcé de s'en défendre +avec une branche d'arbre.</p> + +<p>Ces peuples ressemblent beaucoup aux Arabes, dont la langue s'apprend +dans leurs écoles, et en général ils sont plus versés dans cette langue +que les Européens dans la langue latine; ils la parlent presque tous, +quoiqu'ils aient leur propre langue qui se nomme le foula.</p> + +<p>Ils ont des chefs qui les gouvernent avec douceur; ils vivent en société +et bâtissent des villes, sans être assujettis au prince dans les terres +duquel ils s'établissent. S'ils reçoivent quelque mauvais traitement de +lui ou de sa nation, ils détruisent leur ville pour aller s'établir dans +quelque autre lieu. La forme de leur gouvernement se soutient sans +peine, parce qu'ils sont d'un caractère doux et paisible. Ils ont des +notions si parfaites de justice et de bonne foi, que celui qui les +blesse est regardé avec horreur de toute la nation, et ne trouve +personne qui prenne parti pour lui contre le chef. Comme on n'a pas de +passion dans ce pays pour la propriété des terres, et que les Foulas +d'ailleurs se mêlent peu de l'agriculture, les rois leur accordent +volontiers la liberté de s'établir dans leurs états. Ils ne cultivent +que les environs de leurs villes ou de leurs camps, pour en tirer leurs +véritables nécessités: c'est du tabac, du coton, du maïs, du riz, du +millet et d'autres sortes de grains.</p> + +<p>L'industrie et la frugalité des Foulas leur <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> fait recueillir +plus de blé et de coton qu'ils n'en consomment; ils les vendent à bon +marché. Ils sont très-hospitaliers, mais entre eux. Qu'un Foula tombe +dans l'esclavage, tous les autres se réunissent pour racheter sa +liberté. Ils ne laissent jamais un homme de leur nation dans le besoin; +ils prennent soin des vieillards, des aveugles et des boiteux. Leurs +armes sont la lance, la zagaie, l'arc et les flèches, des coutelas fort +courts qu'ils appellent <span class="italic">fongs</span>, et même le fusil, dans l'occasion. Ils +se servent de tous ces instrumens avec beaucoup d'adresse. On les voit +chercher ordinairement à s'établir près de quelque ville des Mandingues; +ils sont encore attachés au paganisme, et ne se font pas faute de boire +de l'eau-de-vie ou d'autres liqueurs.</p> + +<p>Leur industrie est si reconnue pour élever et nourrir des bestiaux, que +les Mandingues leur abandonnent le soin de leurs troupeaux.</p> + +<p>Ils ont pourtant leurs superstitions comme les autres Nègres. S'ils +apprennent qu'on ait fait bouillir le lait de leurs vaches, ils +s'obstinent à n'en plus vendre, du moins à celui qui l'aurait acheté +pour en faire cet usage, parce qu'ils attribuent à l'action du feu une +vertu éloignée qui peut faire mourir leurs bestiaux.</p> + +<p>Les Mandingues seraient souvent exposés à mourir de faim, sans le +secours des Foulas. Ils tirent d'eux, par des échanges, une partie de +leurs provisions. On ne connaît pas non plus d'autre peuple que les +Foulas qui ait l'art <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> de faire du beurre sur la rivière de +Gambie. Ils le rendent pour diverses sortes de marchandises, mais +surtout pour du sel.</p> + +<p>Leur habillement n'est pas moins particulier à leur nation que leur +commerce. Ils n'emploient pas d'autres étoffes que celles de leurs +propres manufactures: elles sont de coton blanc, et leurs femmes ont +soin de les entretenir avec beaucoup de propreté. Il n'y en a pas moins +dans l'intérieur de leurs cabanes, où l'odorat n'a rien à souffrir, non +plus que les yeux. On reconnaît aussi de la régularité dans l'ordre de +ces petits édifices; il y a toujours de l'un à l'autre assez de distance +pour les garantir de la communication du feu. Les rues sont fort bien +ouvertes, et les passages libres; ce qui ne se trouve guère dans les +villes des Mandingues. La plupart des habitations des Foulas sont bâties +sur le même modèle.</p> + +<p>La plus nombreuse de toutes les nations qui habitent les bords de la +Gambie, et toute l'étendue même de cette côte, porte le nom de +Mandingues. Ils sont vifs et enjoués, passionnés pour la danse, et +pourtant querelleurs. Cette nation, distribuée dans toutes les parties +du pays, vient de l'intérieur des terres et du pays de Mandinga. Ils +sont les plus zélés mahométans d'entre tous les Nègres. Ils ne +connaissent pas l'usage du vin ni de l'eau-de-vie. Ils sont aussi les +plus instruits de toutes ces régions de l'Afrique. Le principal commerce +du pays est entre leurs mains.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> Dans l'économie du ménage, le soin du riz est abandonné aux +femmes. Après en avoir mis à part ce qui leur paraît suffisant pour la +subsistance de la famille, elles ont droit de vendre le reste et d'en +garder le prix, sans que les maris aient celui de s'en mêler. Le même +usage est établi pour la volaille, dont elles élèvent une grande +quantité.</p> + +<p>On voit des Mandingues qui mettent leur gloire à nourrir un grand nombre +d'esclaves. Ils leur rendent la vie si douce, qu'on a peine quelquefois +à les distinguer de leurs maîtres; surtout les femmes, qui sont ornées +de colliers d'ambre, de corail et d'argent, comme si l'unique soin de +leur esclavage était de se parer. La plupart de ces esclaves sont nés +dans les familles.</p> + +<p>Tous les royaumes de la Gambie ont quantité de seigneurs particuliers, +qui sont comme les rois des villes où ils font leur demeure. Leur +principal droit est d'avoir en propriété tous les palmiers et les +<span class="italic">siboas</span> qui croissent dans le pays; de sorte que, sans leur permission, +personne n'ose en tirer le vin ni couper la moindre branche. Ils +accordent cette liberté à quelques habitans, en se réservant dans la +semaine deux jours de leur travail. Les blancs même sont obligés +d'obtenir d'eux une permission formelle pour couper des feuilles de +siboa et de l'herbe lorsqu'ils ont à couvrir quelque maison.</p> + +<p>On compte les richesses des Mandingues par <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> le nombre de leurs +esclaves. Pour en fournir aux Européens, leur méthode est d'envoyer une +troupe de gardes autour de quelque village, avec ordre d'enlever le +nombre des habitans dont ils ont besoin. On lie les mains derrière le +dos à ces misérables victimes pour les conduire droit aux vaisseaux; et +lorsqu'ils y ont reçu la marque du bâtiment, ils disparaissent pour +jamais. On transporte ordinairement les enfans dans des sacs, et l'on +met un bâillon aux hommes et aux femmes, de peur qu'en traversant les +villages, ils n'y répandent l'alarme par leurs cris. Ce n'est pas dans +les lieux voisins des comptoirs qu'on exerce ces violences; l'intérêt +des princes n'est pas de les ruiner; mais les villes intérieures du pays +sont traitées sans ménagement. Il arrive quelquefois que les prisonniers +s'échappent des mains de leurs gardes, et que, rassemblant les habitans +par leurs cris, ils poursuivent ensemble les ministres du roi. S'ils +peuvent les arrêter, leur vengeance est de les conduire à la ville +royale. Le roi ne manque jamais de désavouer leur commission; mais, pour +ne rien perdre de ses espérances, et sous prétexte de justice, il vend +sur-le-champ les coupables pour l'esclavage; et si les habitans arrêtés +paraissent devant le roi pour rendre témoignage contre leurs ravisseurs, +ils sont aussi vendus, comme si le malheur qu'ils ont souffert devenait +un droit sur leur liberté.</p> + +<p>On rapporte un usage singulier du royaume <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> de Baol. Lorsqu'il +est question de délibérer sur quelque affaire importante, le roi fait +assembler son conseil dans la plus épaisse forêt qui soit près de sa +résidence. Là, on creuse dans la terre un grand trou, sur les bords +duquel tous les conseillers prennent séance, et, la tête baissée vers le +fond, ils écoutent ce que le roi leur propose. Les sentimens se +recueillent, et les résolutions se prennent dans la même situation. +Lorsque le conseil est fini, on rebouche soigneusement le trou de la +même terre qu'on en a tirée, pour signifier que tous les discours qu'on +y a tenus y demeurent ensevelis. La moindre indiscrétion est punie du +dernier supplice; ce qui probablement contribue, plus que la cérémonie +du fossé, à rendre les secrets impénétrables.</p> + +<p>L'habillement populaire, dans cette partie de l'Afrique dont nous +parlons, consiste dans un pagne qui couvre la ceinture. C'est à peu près +l'habillement de toutes les nations nègres, avec quelques variations. +Les plus riches y joignent une espèce de chemise de coton fort courte, +et dont les manches sont très-larges.</p> + +<p>Leur bonnet, quand ils en ont, ressemble au capuchon d'un jacobin. Le +peuple marche pieds nus, mais les personnes de qualité ont des sandales +de cuir, de la forme de nos semelles de souliers, attachées au gros +orteil avec une courroie. Quoique leurs cheveux soient courts, ils les +ornent assez agréablement de grisgris, de brins d'argent, de cuivre, +<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> de corail, etc. Ils ont aux oreilles des pendans d'étain, +d'argent et de cuivre. Ceux qui descendent d'une race servile n'ont pas +la liberté de porter leurs cheveux.</p> + +<p>Les femmes et les filles sont nues de la ceinture jusqu'à la tête, à +moins que le froid ne les oblige de se couvrir. Le reste du corps est +couvert d'un pagne, qui est de toile ou d'étoffe, de la grandeur de nos +serviettes d'Europe, et qui leur descend jusqu'aux mollets. Elles se +parent la tête de corail et d'autres bagatelles éclatantes, et leurs +cheveux sont rangés avec assez d'art pour fournir une espèce de coiffure +d'un demi-pied de hauteur. Les plus hautes passent pour les plus belles. +Ainsi nos modes de Paris sont aujourd'hui celles d'Afrique. Jusqu'à +l'âge de onze ou douze ans, les garçons et les filles sont entièrement +nus.</p> + +<p>Les Nègres ne boivent ordinairement que de l'eau, quoiqu'ils usent +quelquefois de vin de palmier, et d'une sorte de bière qu'ils appellent +<span class="italic">boullo</span>, composée des grains du pays. Mais ils ont une passion si +ardente pour les liqueurs fortes des Européens, qu'ils vendent jusqu'à +leurs habits pour en acheter. L'exemple des hommes n'empêche pas que les +femmes ne soient plus réservées, et ne les autorise pas même à toucher +l'eau-de-vie de leurs lèvres, à l'exception de quelque favorites des +princes que leur situation met au-dessus de l'usage.</p> + +<p>Ils n'ont pas proprement de pain; ils mangent <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> leurs grains +cuits au lait et à l'eau. Le plus grand usage qu'ils fassent du mais est +lorsqu'il est vert; ils le font rôtir sur les charbons dans les épis, et +l'avalent comme des pois verts. Leur riz, ils l'emploient ordinairement +à faire du pilau, suivant l'usage des Turcs; enfin ils n'avaient ni +l'usage du pain ni celui de la pâtisserie; mais, en se familiarisant +avec les Européens, leurs femmes ont appris d'eux l'art d'en faire, et +le pratiquent aujourd'hui avec succès.</p> + +<p>On trouve beaucoup de variations dans les voyageurs sur la forme du +mariage des Nègres; mais il faut l'attribuer moins à l'incertitude des +témoignages qu'à l'inconstance des usages mêmes, qui ne sont pas établis +avec assez d'uniformité pour ne pas recevoir quantité de changemens et +d'altérations. Jobson nous apprend que tout Nègre est en droit de +contracter avec une fille qui est en âge d'être mariée, mais que ce +n'est jamais sans la participation, et même sans le consentement des +parens, entre les mains desquels il doit déposer la dot dont on est +convenu. Le roi, ou le principal seigneur du canton, tire aussi quelques +droits pour la ratification du traité. Alors le mari, accompagné de +quelques amis de son âge, s'approche le soir, au clair de la lune, de la +maison de sa femme, et cherche le moyen de l'enlever; il y réussit +toujours, malgré sa résistance et ses cris, qui n'ont rien de sérieux. +Elle demeure quelque temps enfermée <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> dans sa maison; et, +plusieurs mois après, elle ne sort jamais sans un voile, qui doit lui +couvrir toute la tête, à l'exception d'un œil. Sa dot est réservée +pour le cas où elle survivrait à son mari, parce que l'usage oblige les +veuves qui se remarient d'acheter un homme, comme elles ont été achetées +pour leur premier mariage.</p> + +<p>Quand la jeune femme est conduite à son mari, il lui offre la main pour +la recevoir dans sa maison; mais il lui ordonne immédiatement d'aller +chercher de l'eau, du bois et les autres nécessités du ménage. Elle +obéit respectueusement. Le mari se met à souper; elle ne soupe qu'après +lui; et, demeurant en silence, elle attend son ordre pour l'aller +trouver au lit. C'est un usage constant chez les Nègres que les femmes +ne mangent jamais avec eux. On retrouve partout l'esclavage des femmes, +qui a été général dans le monde jusqu'au temps de la perfection des +sociétés, et qui l'est encore dans tout l'Orient.</p> + +<p>La dot consiste souvent en quelques veaux, qui doivent être donnés au +père, et qui ne surpassent jamais le nombre de cinq. Le mari et la femme +se mettent sur-le-champ au lit; si la femme est garantie vierge, on +couvre le lit d'un drap de coton blanc, et les marques sanglantes de la +virginité sont exposées aux yeux de l'assemblée; ensuite on porte le +drap en procession dans toute la ville, au son des instrumens, qui font +retentir les louanges de <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> la jeune femme et ses plaisirs. Mais +si la virginité ne se déclare pas par des preuves, le père est obligé, +sur la demande du mari, de reprendre sa fille et de rendre les veaux. +Cette disgrâce est rare, parce qu'on prend soin d'examiner la fille +avant le mariage, et qu'elle n'est demandée qu'après une parfaite +conviction: d'ailleurs le malheur d'une fille n'est jamais irréparable; +si elle ne peut demeurer femme de celui qui l'avait épousée, elle +devient la concubine d'un autre; et le père est toujours sûr de trouver +des marchands qui la recherchent.</p> + +<p>Barbot observe qu'en Afrique, comme en Europe, les goûts sont partagés +sur ce qui rend une femme aimable. Les uns veulent des vierges d'autres +comptent pour rien cette qualité.</p> + +<p>Tous les voyageurs conviennent qu'un Nègre peut prendre autant de femmes +qu'il est capable d'en nourrir, mais qu'il n'y en a qu'une qui jouisse +des priviléges du mariage, et qui ne s'éloigne jamais du mari. Du temps +de Jobson, les Anglais donnaient à ces véritables épouses le nom de +<span class="italic">handwifes</span>, c'est-à-dire, <span class="italic">femmes de la main</span>, parce qu'ils les +trouvaient sans cesse à côté de leurs maris. Elles sont dispensées de +plusieurs travaux pénibles qui sont le partage des autres; cependant +elles ne mangent ni avec leurs maris, ni en leur présence. Jobson parle +avec étonnement de la bonne intelligence qui règne entre toutes ces +<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> femmes; elles se retirent le soir dans leurs cabanes, elles y +attendent l'ordre de leur mari commun, et le matin elles vont le saluer +à genoux, en mettant la main sur sa cuisse. L'épouse légitime, +c'est-à-dire, celle qui a été épousée la première, a l'autorité sur +toutes les autres, à moins qu'elle ne soit sans enfans.</p> + +<p>Dans le cas d'adultère, les deux coupables sont vendus pour l'esclavage +étranger, sans espérance d'être jamais rachetés. Cette punition est +celle des plus grands crimes; car les supplices capitaux sont rares +parmi les Nègres. On prend soin que ces esclaves soient vendus aux +Portugais, parce qu'on est sûr alors qu'ils seront transportés au delà +des mers.</p> + +<p>Malgré la rigueur de ces lois, la plupart des Nègres se trouvent honorés +que les blancs de quelque distinction daignent coucher avec leurs +femmes, leurs sœurs et leurs filles. Ils les offrent souvent aux +principaux officiers des comptoirs. Le Maire, Jannequin, et d'autres +voyageurs rendent là-dessus le même témoignage. Barbot ajoute seulement +que c'est l'intérêt qui les rend si lâches, et qu'il n'y a rien de sacré +qui les arrête lorsqu'ils espèrent quelque profit.</p> + +<p>Le Maire raconte que leurs femmes ont beaucoup d'inclination pour la +galanterie, qu'elles sont passionnées pour les caresses des blancs. +Cependant elles ont le cœurs mercenaire, et toutes leurs faveurs +doivent être payées. Mais Barbot assure qu'elles se contentent <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> +d'un prix fort léger. Elles ont, dit-il, la taille belle, les yeux vifs, +la couleur d'un noir fort brillant, et l'air extrêmement lascif. Cette +passion, qu'elles déguisent peu pour le commerce des blancs, trouble +souvent la tranquillité des mariages.</p> + +<p>Les travaux pénibles du ménage sont le partage des femmes. Non-seulement +elles préparent les alimens et les liqueurs, mais elles sont chargées de +la culture des grains et du tabac, de broyer le millet, de filer et de +sécher le coton, de fabriquer des étoffes, de fournir la maison d'eau et +de bois, de prendre soin des bestiaux, enfin de tout ce qui appartient à +l'autre sexe dans des régions mieux policées. Tandis que les hommes +passent le temps dans une conversation oisive, ce sont leurs femmes qui +veillent à les garantir des mouches, et qui leurs servent la pipe et le +tabac.</p> + +<p>Entre les Nègres mahométans il y a des degrés de parenté qui ôtent la +liberté de se marier. Un homme ne peut épouser deux sœurs. Le damel, +qui avait violé cette loi, reçut en secret la censure et les reproches +des marabouts.</p> + +<p>La facilité des femmes à se délivrer de leur fruit dans l'accouchement +paraîtrait incroyable, si elle n'était attestée par tous les voyageurs. +Elles ne jettent pas un cri; elles ne poussent pas même un soupir. Après +le travail, elles se lavent long-temps; l'enfant est lavé avec le même +soin. On l'enveloppe dans une pagne, <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> sans aucun lange qui le +serre, dans l'opinion que cette contrainte n'est propre qu'à le rendre +tortu ou difforme. Dès le douzième ou le quinzième jour de sa naissance, +la mère commence à le porter sur son dos, et ne le quitte jamais, de +quelque travail qu'elle soit occupée. On voit ordinairement sortir les +femmes le jour même ou le lendemain de leur délivrance. Chaque jour au +matin l'enfant est lavé dans l'eau froide et frotté d'huile de palmier. +Jusqu'au temps où la mère commence à le porter sur le dos, on le laisse +ramper nu sur la terre, sans autre attention que celle de le nourrir.</p> + +<p>Quelques auteurs attribuent leurs nez plats et la forme de leur ventre à +cette manière de les porter, qui les expose à heurter le nez contre le +dos de leur mère, lorsqu'elle se lève ou qu'elle se baisse, et qui leur +fait avancer le ventre pour reculer la tête. Moore reconnaît qu'ils ne +naissent point avec le nez plat et les grosses lèvres; au contraire, il +assure qu'à l'exception de la couleur, leurs idées de beauté sont les +mêmes qu'en France, c'est-à-dire, qu'ils aiment de grands yeux, une +petite bouche, de belles lèvres, et un nez bien proportionné. On voit +des Négresses aussi bien faites et d'une taille aussi fine que les plus +belles femmes de l'Europe. Elles ont la peau extrêmement douce, et +communément plus d'esprit que les hommes.</p> + +<p>Leur tendresse est excessive pour leurs enfans. <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> Elles ne leur +épargnent aucun soin jusqu'à ce qu'ils soient en état de marcher seuls. +Alors, sans relâcher rien de leur attention pour les nourrir et les +élever, elles paraissent s'embarrasser peu de leur instruction. Ils se +fortifient en croissant; et leur constitution devient si vigoureuse, +qu'ils ne connaissent guère d'autre maladie que la petite vérole. Mais, +comme ils sont élevés dans une oisiveté continuelle, ils deviennent si +paresseux, que, s'ils n'étaient pas pressés par la nécessité, ils ne +prendraient pas la peine de cultiver leurs terres. Aussi leur travail ne +surpasse-t-il guère leurs besoins. Si leur pays n'était extrêmement +fertile, ils seraient exposés tous les ans à la famine, et forcés de se +vendre à ceux qui leur offriraient des alimens. Ils ont de l'aversion +pour toutes sortes d'exercices, excepté la danse, dont ils ne se lassent +jamais.</p> + +<p>Les jeunes filles affectent beaucoup de modestie et de réserve, surtout +lorsqu'elles sont en compagnie. Mais prenez-les à part, vous les, +trouvez fort obligeantes et disposées à ne rien refuser pour quelques +grains de corail, ou pour un mouchoir de soie. Celles qui se croient de +race portugaise, et qui prétendent aussi à la qualité de chrétiennes, +sont plus réservées que les Mandingues, quoiqu'elles ne se fassent pas +scrupule de vivre sans la cérémonie du mariage avec un blanc qui est +capable de les entretenir. Une femme, après avoir mis au monde un +enfant, demeure <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> privée pendant trois ans du commerce de son +mari, du moins si son fruit vit aussi long-temps. Elle le sèvre alors, +et reprend ses droits au lit conjugal. L'opinion commune est que le lait +des femmes s'altère par le commerce des hommes, et que les enfans en +contractent de grandes maladies. Cependant Jobson doute que de vingt +femmes il y en ait une qui soit capable d'une si longue privation. Il en +a vu soupçonner un grand nombre de manquer à la fidélité de leur état, +par la seule raison que l'enfant qu'elles allaitaient ne jouissait pas +d'une bonne santé.</p> + +<p>Aussitôt qu'un Nègre a rendu le dernier soupir, sa famille donne avis de +sa mort au voisinage par des cris aigus et des lamentations qui attirent +beaucoup de monde autour de sa cabane. Les cris des assistans se +joignent à ceux de la famille. Mais pour les funérailles chaque canton a +ses propres usages.</p> + +<p>En général, ils y apportent tous beaucoup de formalités et de cérémonie. +Un marabout lave le corps du défunt, et le couvre des meilleurs habits +qu'il ait portés pendant sa vie. Les parens et les voisins viennent +faire successivement leurs lamentations, et proposer au mort plusieurs +questions ridicules. L'un lui demande s'il n'était pas content de vivre +avec eux et quel tort on lui a jamais fait; s'il n'était pas assez +riche, s'il n'avait pas d'assez belles femmes, etc. Ne recevant point de +réponse, ils se retirent l'un après l'autre, après la même cérémonie. +<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> D'un autre côté, les guiriots chantent les louanges du mort.</p> + +<p>L'usage général est de faire un folgar pour toute l'assemblée. On tue +quelques veaux; on vend des esclaves pour acheter de l'eau-de-vie. Après +la fête, on ôte le toit de la cabane où le mort doit être enterré; c'est +celle qui lui servait de demeure; on renouvelle les cris et les +plaintes. Quatre personnes soutenant une pièce d'étoffe carrée qui cache +le corps à la vue des assistans, le marabout lui prononce quelques mots +dans l'oreille; après quoi il est couvert de terre, et l'on replace le +toit, ou le dôme de la maison, auquel on attache un morceau d'étoffe de +la couleur que les parens aiment le plus. Nous avons déjà vu que le +folgar était le bal des Nègres. Ainsi ces peuples pleurent leurs morts +en donnant le bal et en buvant l'eau-de-vie. C'est qu'ils aiment +l'eau-de-vie et la danse, et que chez les peuples barbares vous verrez +toujours les usages conformes aux penchans.</p> + +<p>À la mort d'un roi ou d'un grand, on fixe un temps pour les cris; c'est +ordinairement un mois ou quinze jours après le décès. Ces cris ne sont +pas plus une preuve de la douleur des peuples que les oraisons funèbres +parmi nous ne sont une preuve du mérite des grands.</p> + +<p>Tous les habitans de cette partie de l'Afrique sont passionnés pour la +musique et la danse. Ils ont inventé plusieurs sortes d'instrumens qui +répondent à ceux de l'Europe, <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> mais qui sont fort éloignés de +la même perfection. Ils ont des trompettes, des tambours, des flûtes et +des flageolets.</p> + +<p>Leurs tambours sont des troncs d'arbres creusés, et couverts, du côté de +l'ouverture, d'une peau de chèvre ou de brebis assez bien tendue. +Quelquefois ils ne se servent que de leurs doigts pour battre; mais plus +souvent ils emploient deux bâtons à tête ronde et de grosseur inégale, +et d'un bois fort dur et fort pesant, tel que le courbaril ou l'ébène. +La longueur et le diamètre des tambours sont aussi différens, pour +mettre de la variété dans les tons. On en voit de cinq pieds de long, et +de vingt ou trente pouces de diamètre; mais en général le son en est +mort, et moins propre à réjouir les oreilles ou à réveiller le courage +qu'à causer de la tristesse et de la langueur. Cependant c'est le seul +instrument favori, et comme l'âme de toutes les fêtes.</p> + +<p>Dans la plupart des villes, les Nègres ont un grand instrument qui a +quelque ressemblance avec leur tambour, et qu'ils nomment <span class="italic">tong-tong</span>. +On ne le fait entendre qu'à l'approche de l'ennemi, ou dans les +occasions extraordinaires, pour répandre l'alarme dans les habitations +voisines. Le bruit du tong-tong se communique jusqu'à six ou sept +milles.</p> + +<p>Les flûtes et les flageolets des Nègres ne sont que des roseaux percés; +ils s'en servent comme les sauvages de l'Amérique, c'est-à-dire fort +mal, et toujours sur les mêmes tons: ils n'en <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> tireraient pas +d'autres de nos flûtes d'Europe.</p> + +<p>Mais leur principal instrument est celui qu'ils nomment <span class="italic">balafo</span>, et que +Jobson nomme <span class="italic">ballard</span>. Il est élevé d'un pied au-dessus de la terre et +creux par-dessous. Du côté supérieur, il a sept petites clefs de bois +rangées comme celles d'un orgue, auxquelles sont attachés autant de +cordes et de fils d'archal de la grosseur d'un tuyau de plume et de la +longueur d'un pied, qui fait toute la largeur de l'instrument. À l'autre +extrémité sont deux gourdes suspendues comme deux bouteilles, qui +reçoivent et redoublent le son. Le musicien est assis par terre +vis-à-vis le milieu du balafo, et frappe les clefs avec deux bâtons d'un +pied de longueur, au bout desquels est attachée une balle ronde, +couverte d'étoffe, pour empêcher que le son n'ait trop d'éclat. Au long +des bras, il a quelques anneaux de fer, d'où pendent quantité d'autres +anneaux qui en soutiennent de plus petits, et d'autres pièces du même +métal. Le mouvement que cette chaîne reçoit de l'exercice du bras, +produit une espèce de son musical qui se joint à celui de l'instrument, +et qui forme un retentissement commun dans les gourdes. Le bruit en doit +être fort grand, puisque Jobson l'entendait quelquefois d'un bon mille +d'Angleterre.</p> + +<p>Le balafo, suivant cette description, doit être le même instrument que +Le Maire fait consister dans une rangée de cordes de différentes +grandeurs, étendues, dit-il, comme <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> celles de l'épinette. Il +jugea qu'entre des mains capables de le toucher, il serait fort +harmonieux. Moore raconte qu'ayant été reçu à Nakkaouay, sur la Gambie, +au son d'un balafo, il lui trouva dans l'éloignement beaucoup de +ressemblance avec l'orgue; mais la description qu'il en donne paraît un +peu différente. Il était composé, dit-il, d'environ vingt tuyaux d'un +bois fort dur et fort poli, dont la longueur et la grosseur allaient en +diminuant. Ils étaient joints ensemble avec de petites courroies d'un +cuir fort mince, cordonnées autour de plusieurs petites verges de bois. +Sous les tuyaux étaient attachées douze ou quinze calebasses de grosseur +inégale, qui produisaient le même effet que le ventre d'un clavecin. Les +Nègres, ajoute Moore, frappent sur cet instrument avec deux baguettes, +couvertes d'une peau fort mince de l'arbre qui se nomme <span class="italic">siboa</span>, ou d'un +cuir léger, pour adoucir le son.</p> + +<p>Ceux qui font profession de jouer du balafo sont des Nègres d'un +caractère singulier, et qui paraissent également faits pour la poésie et +pour la musique. On les comparerait volontiers aux anciens Bardes des +îles Britanniques. Tous les voyageurs Français qui ont décrit le pays +des Iolofs et des Foulas les ont nommés <span class="italic">guiriots</span>. Jobson leur donne le +nom de <span class="italic">djeddis</span>, qu'il rend en anglais par <span class="italic">fiddlers</span> ou ménétriers. +Peut-être celui de <span class="italic">guiriot</span> est-il en usage parmi les Iolofs, et celui +de <span class="italic">djeddis</span> parmi les Mandingues.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> Barbot dit que, dans la langue des Nègres du Sénégal, <span class="italic">guiriot</span> +signifie bouffon, et que le caractère de ceux qui sont distingués par ce +nom répond assez à cette idée. Les rois et les seigneurs du pays en ont +toujours près d'eux un certain nombre pour leur propre amusement et pour +celui des étrangers qui paraissent à leur cour. Jobson observe que tous +les princes et les Nègres de quelque distinction sur la Gambie ne +rendaient jamais de visite aux Anglais sans être accompagnés de leur +djeddis ou de leur musique. Il les compare aux joueurs de harpe gallois. +Leur usage est de s'asseoir à terre comme eux, un peu éloignés de la +compagnie. Ils accompagnent leurs instrumens de diverses chansons, dont +le sujet ordinaire est l'antiquité, la noblesse et les exploits de leur +prince. Ils en composent aussi sur les événemens; et l'espoir des +moindres présens leur faisait faire souvent des impromptus à l'honneur +des Anglais.</p> + +<p>Les guiriots ont seuls le glorieux privilége de porter l'<span class="italic">olamba</span>, +tambour royal, d'une grandeur extraordinaire dans toutes ses dimensions, +et marchent à la guerre devant le roi avec cet instrument, comme +autrefois Tyrtée devant les Spartiates. Dans tous les temps on a employé +la louange à exciter la valeur.</p> + +<p>Les Nègres sont si sensibles aux louanges des guiriots, qu'ils les +paient fort libéralement. Barbot leur a vu pousser la reconnaissance +<span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> jusqu'à se dépouiller de leurs habits pour les donner à ces +flatteurs; mais un guiriot qui n'obtiendrait rien de ceux qu'il a loués +ne manquerait pas de changer ses louanges en satires, et d'aller publier +dans les villages tout ce qu'il peut inventer d'ignominieux pour ceux +qui ont trompé ses espérances; ce qui passe pour le dernier affront +parmi les Nègres. On regarde comme un honneur extraordinaire d'être loué +par le guiriot du roi. C'est le poëte lauréat du pays. On ne croit pas +le récompenser trop en lui donnant deux ou trois veaux, et quelquefois +la moitié de ce qu'on possède. Il paraît que chez les Nègres on doit +ambitionner beaucoup l'état de guiriot.</p> + +<p>Les chansons et les discours ordinaires des guiriots consistent à +répéter cent fois: Il est grand homme, il est grand seigneur, il est +riche, il est puissant, il est généreux, il a donné du <span class="italic">sangara</span>, nom +qu'ils donnent à l'eau-de-vie; et d'autres lieux communs de la même +nature, avec des grimaces et des cris insupportables. Entre plusieurs +expressions de cette sorte, qu'un musicien nègre adressait à quelques +Français, il leur dit qu'ils étaient les esclaves de la tête du roi; et +ce compliment fut regardé dans le pays comme un trait merveilleux. Quand +la vanité est grossière, le goût n'est pas fort délicat; et ces +guiriots, sans être bien fins, ont pu s'apercevoir que, pour la plupart +des hommes, il valait mieux répéter la louange que la varier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> Les guiriots acquièrent ainsi des richesses, qui les +distinguent beaucoup du commun des Nègres. Leurs femmes sont souvent +mieux parées en verroteries de toutes sortes que les reines et les +princesses; mais la plupart poussent à l'excès le dérèglement des +mœurs. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'avec tant de passion +pour la musique et tant de libéralité à la payer, les Nègres méprisent +les guiriots jusqu'à leur refuser les honneurs communs de la sépulture. +Au lieu de les enterrer, ils mettent leurs corps dans le trou de quelque +arbre creux, où ils ne sont pas long-temps à pourrir. Ils donnent pour +raison de cette conduite que les guiriots vivent dans un commerce +familier avec le diable, que les Nègres nomment <span class="italic">Horey</span>. Il est assez +singulier que l'on retrouve chez les barbares du Sénégal la même +inconséquence qui porte quelques nations de l'Europe à flétrir les +talens du théâtre qui font le charme des sociétés cultivées, et à croire +quelque chose de diabolique à ceux qui ont l'art d'amuser les autres. Au +reste, il paraît que tous les peuples de cette partie de l'Afrique sont +dans les mêmes principes sur la profession des guiriots; car ils se +croiraient déshonorés d'avoir touché quelque instrument.</p> + +<p>La danse n'est pas moins chère aux Nègres que la musique. Dans quelque +lieu que le balafo se fasse entendre, on est sûr de trouver un grand +concours de peuple qui s'assemble pour danser nuit et jour, jusqu'à ce +que le musicien <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> soit épuisé de fatigue. Les femmes ne se +lassent point de cet exercice: elles ont les pieds légers et les genoux +fort souples; elles penchent la tête d'un air gracieux: leurs mouvemens +sont vifs et leurs attitudes agréables. Elles dansent ordinairement +seules, et les assistans leur applaudissent en battant les mains par +intervalles, comme pour soutenir la mesure. Les hommes dansent l'épée à +la main, en la secouant et la faisant briller en l'air, avec d'autres +galanteries dans le goût de leur nation.</p> + +<p>Mais, sans le secours du balafo, les femmes qui ont l'humeur +généralement vive et gaie prennent plaisir à danser le soir, surtout aux +changemens de lune: elles dansent en rond en battant les mains, et +chantent tout ce qui leur vient dans l'esprit, sans sortir de leur +première place, à l'exception de celles qui sont au milieu du cercle. +Les plus jeunes, qui se saisissent ordinairement de cette place, +tiennent, en dansant, une main sur la tête et l'autre sur le côté, et +jettent le corps en avant en battant du pied contre terre: leurs +postures sont fort lascives, surtout lorsqu'un jeune homme danse avec +elles. Dans ces bals fréquens, une calebasse ou un chaudron leur sert +d'instrument de musique, car elles aiment beaucoup le bruit.</p> + +<p>La lutte est un autre de leurs exercices. Les combattans s'approchent et +s'efforcent de se renverser l'un l'autre avec des gestes et des postures +fort ridicules. Dans ces occasions, il <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> y en a toujours un qui +fait l'office de guiriot, et qui bat un tambour ou un chaudron pour +animer les athlètes, tandis que les autres applaudissent à l'adresse et +au courage.</p> + +<p>Les exercices utiles des Nègres sont la pêche et la chasse. La plupart +de ceux qui habitent les bords des rivières font leur unique occupation +de la pêche, et forment leurs enfans à la même profession. Ils ont des +pirogues ou de petites barques composées d'un tronc d'arbre qu'ils ont +l'art de creuser, et dont les plus grandes contiennent dix ou douze +hommes. Leur longueur est ordinairement de trente pieds, sur deux pieds +et demi de largeur: elles vont à rames et à voiles. Il n'est pas rare +qu'un coup de vent les renverse; mais les Nègres sont si bons nageurs, +qu'ils s'en alarment peu. Ils redressent aussitôt leur pirogue avec +leurs épaules; sans paraître plus embarrassés que s'il n'était rien +arrivé. Une flèche n'est pas plus prompte que ces petites barques. Il +n'y a pas de chaloupe de l'Europe qui puisse aller aussi vite.</p> + +<p>Lorsque les Nègres vont à la pêche, ils sont ordinairement deux dans une +pirogue, et ne craignent pas de s'écarter jusqu'à six milles en mer: ils +n'emploient guère que la ligne. Mais, pour le gros poisson, ils se +servent d'un dard de fer au bout d'un bâton de la longueur d'une +demi-pique; et, le tenant attaché avec une corde, ils n'ont pas de peine +à le retirer après l'avoir lancé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Ils font sécher le petit poisson entier, et mettent le grand en +pièces; mais, comme ils ne le salent jamais, il se corrompt +ordinairement avant d'être sec: c'est alors qu'ils le trouvent meilleur +et plus délicat. Les pêcheurs vendent ce poisson dans l'intérieur des +terres, et pourraient en tirer un profit considérable, s'ils avaient +moins de paresse à le transporter. Mais, les habitans et les pêcheurs +redoutant également le travail, il demeure quelquefois sur le rivage +jusqu'à ce qu'il soit entièrement corrompu.</p> + +<p>Le nombre des pêcheurs est fort grand à Rufisque, et dans d'autres lieux +sur les côtes voisines du Sénégal. Ils se mettent ordinairement trois +dans une almadie ou une pirogue avec deux petits mâts, qui ont chacun +deux voiles; et si le temps n'est pas orageux, ils se hasardent +quelquefois quatre ou cinq lieues, en mer. L'heure de leur départ est +toujours le matin avec le vent de terre. S'ils ont fini leur pêche, ils +reviennent à midi avec le vent, de mer. Lorsque le vent leur manque, ils +se servent d'une sorte de pelle pointue, avec laquelle ils rament si +vite, que la meilleure pinasse aurait peine à les suivre.</p> + +<p>Avec la ligne, ils ont des filets de leur propre invention, composés, +comme leurs lignes, d'un fil de coton. D'autres pêchent pendant la nuit, +en tenant d'une main une longue pièce d'un bois combustible qui leur +donne assez de clarté; et de l'autre un dard, dont ils <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> ne +manquent guère le poisson, lorsqu'il s'approche de la lumière. S'ils en +trouvent de fort gros, ils les attachent avec une ligne à l'arrière de +leur pirogue, elles amènent ainsi jusqu'au rivage.</p> + +<p>Les Nègres de la Gambie, du Sénégal et du cap Vert, sont excellens +tireurs, quoique la plupart n'aient pas d'autres armes que leurs dards +et leurs flèches, qui leur servent à tuer des cerfs, des lièvres, des +pintades, des perdrix et d'autres sortes d'animaux. Ceux qui habitent +plus loin dans les terres ont beaucoup moins d'habileté pour cet +exercice, et n'y prennent pas tant de plaisir. Un facteur français de +l'île Saint-Louis au Sénégal eut un jour la curiosité d'aller avec eux à +la chasse de l'éléphant. Ils en trouvèrent un qui fut percé de plus de +deux cents coups de balles ou de flèches. Il ne laissa pas de +s'échapper, mais le jour suivant, il fut trouvé mort à cent pas du même +lieu où il avait été tiré. Les Nègres du Sénégal se joignent pour la +chasse au nombre de soixante, armés chacun de six petites flèches et +d'une grande. Lorsqu'ils ont découvert la trace d'un éléphant, ils +s'arrêtent pour l'attendre; et le bruit qu'il fait en brisant les +branches le fait bientôt reconnaître. Alors ils se mettent à le suivre, +en lui décochant continuellement leurs flèches, jusqu'à ce que la perte +de son sang leur fasse juger qu'il est fort affaibli. Ils s'en +aperçoivent aussi à la faiblesse de ses efforts <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> contre les +obstacles qu'il trouve à sa fuite. Quelquefois l'animal s'échappe malgré +toutes ses blessures; mais c'est ordinairement pour mourir quelques +jours après dans le lieu où ses forces l'abandonnent. C'est à ces +accidens qu'il faut attribuer la rencontre qu'on fait souvent, dans les +forêts, de plusieurs dents d'éléphant. La chair est dévorée par d'autres +bêtes; les os tombent en pourriture, et les dents sont les dernières +parties qui résistent. Cependant comme elles ne peuvent être long-temps +exposées aux injures de l'air sans s'altérer beaucoup, elles perdent +quelque chose de leur prix.</p> + +<p>Après l'idée qu'on a dû prendre de l'indolence naturelle des Nègres, on +ne s'attendra pas à leur trouver beaucoup d'ardeur et d'habileté pour +les arts. Ils n'ont pas d'autres ouvriers que ceux qui sont absolument +nécessaires au soutien de la vie, tels que des forgerons, des +tisserands, des potiers de terre. Le métier de forgeron, qu'ils +appellent <span class="italic">ferraro</span>, est le principal, parce qu'il est le plus +indispensable. Ils ont chez eux des mines de fer; mais elles sont +éloignées des côtes; de sorte que ceux qui habitent près de la mer +achètent généralement ce métal des Européens.</p> + +<p>Les forgerons n'ont pas d'ateliers qui méritent le nom de boutiques ni +de forges; ils portent avec eux leurs ustensiles, et se mettent sous le +premier arbre pour y travailler. <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> Ils n'ont pas d'autres +instrumens qu'une petite enclume, une peau de bouc qui leur sert de +soufflet, quelques marteaux, une paire de tenailles et deux ou trois +limes. Leur indolence paraît jusqu'au milieu du travail; car ils sont +assis, ils fument, ils s'entretiennent avec le premier venu. Comme leur +enclume n'a que le pied en terre ou dans le sable, sans aucun soutien +pour la fixer, quelques coups la renversent, et le temps se perd à la +redresser; ordinairement ils sont trois au travail d'une même forge. +L'unique occupation de l'un est de souffler continuellement. Leurs +soufflets sont composés d'une peau de bouc coupée en deux, ou de deux +peaux jointes ensemble, avec un passage à l'extrémité pour le tuyau. Ils +n'emploient le plus souvent que du bois faute de charbon. Le Nègre dont +l'emploi est de souffler se tient assis derrière les soufflets, et les +presse alternativement des coudes et des genoux. Les deux autres sont +assis de leur côté avec l'enclume au milieu d'eux, et frappent aussi +négligemment sur le métal que s'ils appréhendaient de le blesser. Ils ne +laissent pas de forger d'assez jolis ouvrages en or et en argent. Ils +font des couteaux, des haches, des crocs, des pelles, des scies, des +poignées de sabres, de petites plaques pour l'ornement de leurs +fourreaux et de leurs étuis, et quantité d'autres petits ouvrages de fer +auxquels ils donnent une aussi bonne trempe que les Européens. Ainsi +l'on <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> ne peut douter qu'ils ne pussent acquérir plus +d'habileté, s'ils avaient moins de paresse avec un peu plus +d'instruction. Ils forgent encore l'espèce de pelle ou de bêche avec +laquelle ils cultivent la terre. Le fer de l'Europe leur sert à +fabriquer de courtes épées, et les têtes de leurs zagaies et de leurs +dards. Ils en forment aussi la pointe barbelue de leurs flèches +empoisonnées. L'ouvrage est assez propre dans la plupart de ces armes; +mais la plus grande utilité qu'ils tirent du fer est pour l'agriculture. +Ils en composent une sorte de pelle avec laquelle ils grattent la terre +plutôt qu'ils ne l'ouvrent. Jobson employa un de ces forgerons nègres +pour briser une barre de fer en plusieurs parties de longueur convenable +pour le commerce. Le Nègre apporta toute sa boutique sur la rive: elle +consistait dans une paire de soufflets et une petite enclume, qu'il +enfonça dans la terre sous un arbre fort touffu. Il fit un trou pour y +placer ses soufflets, en faisant passer les tuyaux dans un autre trou +voisin qui était destiné à contenir le charbon. Un petit Nègre ne +cessait de souffler. Le fer fut coupé suivant les ordres de Jobson; mais +il avertit qu'il ne faut pas perdre le forgeron de vue, si l'on ne veut +pas qu'il dérobe une partie de la matière.</p> + +<p>Après le forgeron, leur principal artisan est le <span class="italic">sepatero</span>, qui failles +grisgris, c'est-à-dire de petites boîtes ou de petits étuis où les +Nègres renferment certains caractères écrits <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> sur du papier par +les marabouts. Ces étuis sont de cuir en différentes formes, et +passeraient dans tous les pays du monde pour un ouvrage curieux. Les +mêmes ouvriers font des selles et des brides. Celles-ci, suivant le même +auteur, sont aussi bien taillées que les brides d'Angleterre; d'où l'on +doit conclure qu'ils ont l'art de préparer le cuir: mais ils ne +l'exercent que sur les peaux de boucs et de daims, qu'ils savent teindre +aussi de différentes couleurs. Ils n'ont jamais pu parvenir à préparer +les grandes peaux. Les plus ingénieux et les plus entendus s'imaginent, +en maniant le drap d'Angleterre, qu'il est composé de leur cuir, mais +qu'on se garde soigneusement de le travailler en leur présence, de peur +qu'ils n'apprennent les secrets de l'Europe. Ils disent la même chose du +papier et de quantité d'autres marchandises qu'ils croient faites de +leurs dents d'éléphant. Moore assure qu'outre les selles, les brides et +les étuis pour les grisgris, ils font des fourreaux d'épées, des +sandales, des boucliers, des carquois avec beaucoup de propreté; que +leurs selles sont couvertes de beau maroquin rouge relevé de plaques +d'argent, qu'elles ont des étriers fort courts, et qu'elles sont sans +croupière.</p> + +<p>Le troisième métier, suivant Jobson, consiste à préparer la terre pour +faire les murs des édifices, et des vases de différentes sortes à +l'usage de la cuisine. Pour tous les autres <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> besoins, ils +emploient des calebasses, excepté néanmoins pour leurs pipes, qui sont +aussi de terre et d'une forme assez agréable. Ils y apportent d'autant +plus de soin, que c'est un instrument d'usage continuel, sans lequel on +ne voit guère paraître aucun Nègre de l'un ou de l'autre sexe. La partie +de terre, qui est la tête, peut contenir une demi-once de tabac. La +longueur du col est de deux doigts: On y insère un roseau qui a +quelquefois plus d'une aune de long, et qui est le canal de la fumée.</p> + +<p>Jobson ne donne que ces trois métiers aux Nègres; mais Labat y joint les +tisserans, et les regarde comme les premiers artisans du pays. Il met +dans cette profession les femmes et les filles, qui filent le coton, qui +le travaillent avec beaucoup d'adresse, qui le teignent en bleu ou en +noir, ou qui lui laissent sa blancheur naturelle. Leur art se borne à +ces trois couleurs. Elles ne peuvent donner à leurs pièces plus de cinq +ou six pouces de largeur. La longueur est depuis deux aunes jusqu'à +quatre; mais elles savent les coudre ensemble pour les rendre aussi +longues et aussi larges qu'on le désire.</p> + +<p>Moore ne s'accorde pas ici tout-à-fait avec Labat. Les Iolofs, suivant +ce voyageur anglais, font les plus belles étoffes du pays. Leurs pièces +sont généralement longues de vingt-sept aunes, et n'ont jamais plus de +neuf pouces de largeur. Ils les coupent de la longueur <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> qui +convient à leurs besoins, et, pour les élargir, ils savent les coudre +ensemble avec beaucoup de propreté. Les femmes n'emploient que la main +pour nettoyer le coton qui sort de sa cosse. Elles le filent avec le +rouet et la quenouille. Leur manière de le travailler est si simple, +qu'elles ne connaissent pas d'autre instrument que la navette. Elles +font des garnitures entières, c'est-à-dire tout ce qui est nécessaire à +l'habillement d'un homme ou d'une femme; par exemple, une pièce +d'environ trois aunes de long sur une aune et demie de largeur pour +couvrir les épaules et le corps, et une autre pièce à peu près de la +même grandeur, qui sert depuis la ceinture jusqu'en bas. Ainsi deux +pièces forment tout l'habillement d'un Nègre, et peuvent servir +également aux hommes et aux femmes, parce que la différence ne consiste +que dans la manière de les porter. Moore vit deux de ces pièces si bien +travaillées et d'une si belle teinture, qu'elles furent évaluées trente +livres sterling. Les couleurs sont le bleu et le jaune: pour la +première, les Iolofs emploient l'indigo, et pour l'autre, différentes +écorces d'arbres. Moore ne leur a jamais vu de couleur rouge.</p> + +<p>À l'égard des objets usuels qui n'entrent pas dans le commerce, Jobson +dit que les Nègres n'ont pas d'autres ouvriers que leurs propres mains. +Les nattes sont entre eux d'un usage général. Elles sont l'ouvrage des +<span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> femmes. C'est sur leurs nattes que les Nègres passent la +moitié de leur vie, qu'ils boivent, qu'ils mangent, qu'ils se reposent +et qu'ils dorment. Au marché de Mansegar, Jobson remarque qu'au lieu +d'argent, dont les Nègres sont mal pourvus, c'étaient des nattes qui +passaient pour la monnaie courante. Ainsi, pour s'informer du prix d'une +chose, on demandait combien elle valait de nattes. Le Maire raconte que +les Nègres tiennent des marchés, mais que les objets qu'ils y étalent +sont de très-petite valeur, et qu'ils viennent quelquefois de six à sept +lieues pour apporter un peu de coton, quelques légumes, tels que des +pois et de la vesce, des plats de bois et des nattes. Un jour il vit une +femme qui était venue de six lieues avec une seule barre de fer d'un +demi pied de long.</p> + +<p>La plupart de leurs villes sont rondes dans leur forme, et leurs maisons +sont composées d'une sorte de terre rougeâtre qui s'endurcit beaucoup +par l'usage. Le pays est rempli de cette terre, qui ferait d'excellentes +briques, si elle était bien travaillée. On voit des cabanes entièrement +bâties de roseaux, comme toutes les autres en sont couvertes. Leur forme +est généralement ronde, parce qu'ils la croient plus capable de résister +aux orages et aux pluies. Toutes les villes ou villages sont environnés +d'une ou deux haies de roseaux, de la hauteur de six pieds, pour servir +de rempart contre les bêtes féroces: ce qui n'empêche pas <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> que +les habitans ne soient quelquefois obligés d'allumer des feux et de +battre leurs tambours en poussant de grands cris pour chasser des +ennemis si dangereux: réponse péremptoire à celui qui prétendait tout à +l'heure que les bêtes n'attaquaient point l'homme.</p> + +<p>Les Mandingues ont l'usage de bâtir leurs maisons l'une contre l'autre, +ce qui devient l'occasion d'une infinité d'incendies. Si vous leur +demandez pourquoi ils n'y mettent pas plus de distance, ils répondent +que c'était la méthode de leurs ancêtres, qui étaient plus sages qu'eux. +Il n'y a point de réponse plus commune, en fait d'administration, que +cette réponse des Mandingues.</p> + +<p>Les huttes des Nègres se nomment <span class="italic">kombets</span>. Un kombet est distribué en +plusieurs parties, dont l'une sert de cuisine, l'autre de salle à +manger, une autre de chambre de lit, avec des ouvertures pour la +communication. Les maisons des seigneurs, suivant Le Maire, ont +quelquefois quarante ou cinquante de ces pavillons. Celle des rois n'en +a pas moins de cent, mais couverts de paille comme les plus pauvres. Le +commun des Nègres en a deux ou trois. L'enclos des personnes de qualité +est une palissade ou d'épines ou de roseaux, soutenue de distance en +distance par des piliers. Leurs kombets communiquent de l'un à l'autre +par des routes qui s'entrelacent en forme de labyrinthe. Dans +l'intérieur de l'enclos il se trouve ordinairement de fort beaux arbres, +mais sans <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> ordre et dispersés comme au hasard, à moins que la +maison, comme celles de plusieurs princes, n'ait été bâtie exprès dans +le voisinage de quelques petits bois, dont une partie se trouve +renfermée dans l'enclos.</p> + +<p>Le palais du damel, ou du roi de Cayor, est distingué par sa +magnificence. Avant la première porte de l'enclos, on trouve une grande +et belle place pour exercer ses chevaux, quoiqu'il n'en ait pas plus de +dix ou douze. Au long de l'enclos, les seigneurs ont des huttes, qui +composent comme l'avant-garde de celle du roi. Une longue allée de +baobabs conduit de la première place au palais. Des deux côtés de cette +avenue sont les logemens des officiers et des principaux domestiques du +roi, entourés chacun d'une palissade, ce qui forme beaucoup de détours +avant qu'on arrive à son appartement; mais le respect seul empêche les +sujets d'en approcher. Toutes ses femmes ont aussi des kombets +particuliers, où elles ont cinq ou six esclaves pour les servir. Il voit +celle chez qui son caprice le porte, sans autre règle que celle de ses +désirs. Les autres n'en témoignent jamais de jalousie; cependant il y en +a toujours une qui est traitée en favorite; et lorsqu'il en est fatigué, +il l'envoie dans quelque village, en lui assignant les fonds nécessaires +pour son entretien. Sa place est aussitôt occupée. De trente femmes que +ce prince entretient, il en avait envoyé successivement la moitié dans +ces demeures étrangères.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> Rien n'est si pauvre que l'ameublement des Nègres. C'est un +coffre pour renfermer leurs habits, une natte élevée sur quelques pieux +pour leur servir de lit, une ou deux jattes qui contiennent de l'eau, +quelques calebasses, deux ou trois mortiers de bois pour broyer le maïs +et le riz, un panier pour l'y renfermer, et quelques plats de bois pour +servir le couscous aux heures du repas. Les Nègres de distinction ne +sont jamais sans une estrade ou une sorte de banc élevé de deux ou trois +pieds, et couvert de belles nattes, sur lesquelles ils sont assis +pendant le jour. Les palais des rois et des princes sont un peu mieux +meublés, parce qu'il y en a peu qui n'emploient à cet usage une partie +des marchandises qu'ils achètent des Européens.</p> + +<p>Jobson rapporte que l'agriculture est l'office de tous les Nègres, sans +exception de rang et de condition. Les rois et les chefs des villes en +sont seuls exempts. Ils se mettent l'un à la suite de l'autre pour +former les sillons; de sorte que chacun levant à peu près la même +quantité de terre, le travail n'est pénible pour personne. Ces sillons +sont faits avec autant d'ordre et de propreté qu'en Europe. Ils y +jettent la semence et les remplissent aussitôt de la même terre; leur +industrie ne s'étend pas plus loin, à l'exception du riz, qu'ils sèment +d'abord dans de petites pièces de terres basses et marécageuses, et +qu'ils prennent la peine de transplanter: aussi croît-il en abondance.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> Ils observent des saisons pour semer leurs grains, surtout pour +planter le tabac, dont chaque famille cultive sa provision autour de ses +cabanes. Ils n'apportent pas moins de soin à la culture du coton, et la +plupart des villages en ont des champs entiers.</p> + +<p>Comme ils n'ont pas de pluie depuis le mois de septembre jusqu'à la fin +de mai, la terre est si dure dans cet intervalle, qu'ils ne peuvent la +cultiver. Les pluies commencent vers la fin de mai, et continuent dans +le mois de juin avec une grande violence, un tonnerre et des éclairs +épouvantables; et la terre ne pouvant manquer d'être assez amollie, +c'est la saison du labourage. Le plus mauvais temps, c'est-à-dire +l'extrême violence des eaux, se fait ordinairement sentir depuis le +milieu de juin jusqu'à la fin de septembre; c'est alors que les rivières +s'élèvent de trente pieds perpendiculaires; mais jusqu'à la fin +d'octobre les pluies et les eaux diminuent par degrés comme elles ont +commencé.</p> + +<p>Pour semer le millet, le Nègres mettent un genou à terre, font de petits +trous comme on en fait en Europe pour planter des pois, y jettent trois +ou quatre grains, et bouchent chaque trou de la même terre. D'autres +ouvrent des sillons en ligne droite, y jettent leur millet et les +couvrent de même; mais la première de ces deux méthodes est la plus +commune, parce que plus le grain est enfoncé dans la terre, plus il est +en sûreté contre les oiseaux, dont le nombre est incroyable.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> Le temps où les Nègres sèment est pour eux une saison de fêtes +pendant laquelle ils se traitent les uns les autres. Leurs terres sont +si fertiles, que la moisson du millet se fait dès le mois de septembre; +et c'est encore l'occasion d'une infinité de réjouissances.</p> + +<p>Les rois étant maîtres absolus de toutes les terres, chaque famille est +obligée de s'adresser à eux ou à leurs alcades pour se faire assigner la +portion dont elle doit tirer sa subsistance. Les Nègres sont si +paresseux, qu'ils ne cultivent point assez de terre pour leur usage, et +que, leur moisson ne suffisant pas à leurs besoins, ils vivent d'une +racine noire qu'ils font sécher jusqu'à ce qu'elle ait perdu son goût +naturel, et des pistaches de terre. Si leur moisson manque, ils ne +peuvent éviter la plus affreuse famine, et les Européens en ont vu +souvent des exemples.</p> + +<p>Ils se laissèrent séduire une fois par les promesses d'un de leurs +marabouts, de la tribu des Arabes, qui, sous le voile de la religion, +s'était rendu maître d'un grand pays entre les états du siratik et les +Sérères. Cet imposteur trouva le moyen de leur persuader qu'il était +inspiré du ciel pour les venger de la tyrannie de leurs princes. Il leur +promit des forces miraculeuses pour les soutenir dans leur révolte; et, +ce qui fit sur eux encore plus d'impression, il leur garantit que leurs +terres produiraient chaque année une moisson abondante, sans qu'ils +prissent la peine de les cultiver. La paresse des <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> Nègres ne +résista point à des offres si flatteuses. Ils se rangèrent sous les +étendards du marabout; et les sujets du damel, qui furent les plus +ardens, parvinrent à détrôner leur souverain. Ils attendirent pendant +deux ans les miraculeuses moissons du marabout; mais la famine devint si +terrible, que, faute d'alimens, ils furent contraints de se manger les +uns les autres, ou de se livrer volontairement à l'esclavage pour éviter +la mort. Une si triste expérience leur ayant fait ouvrir les yeux sur +leur folie, ils chassèrent l'usurpateur, et remirent le damel en +possession de sa couronne.</p> + +<p>Nous avons déjà parlé de leurs armes: ils y ont moins de confiance qu'à +leurs grisgris, avec lesquels, malgré l'expérience journalière, ils +s'obstinent à se croire invulnérables et supérieurs à leurs ennemis. Les +Européens sont les seuls qu'ils désespèrent de vaincre, parce qu'ils ont +éprouvé qu'aucun grisgris n'est à l'épreuve des armes à feu, auxquels +ils donnent le nom imitatif de <span class="italic">pouffs</span>.</p> + +<p>On n'est point encore parvenu à se faire de justes idées du langage des +Nègres. Les principales langues sont celles des Iolofs, des Foulas et +des Mandingues. La langue la plus commune sur la Gambie est le +mandingue; avec cette clef, on peut voyager sans embarras depuis +l'embouchure de la rivière jusqu'au pays des Dionkos, ou des marchands +auxquels on donne ce nom, parce qu'on achète d'eux un très-grand nombre +d'esclaves; ce pays est à six <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> semaines de route de Jamesfort, +principal comptoir des Anglais sur la Gambie.</p> + +<p>Outre la langue commune, les Mandingues ont un jargon mystérieux +entièrement ignoré des femmes, et dont les hommes ne font usage qu'à +l'occasion du <span class="italic">moumbo dioumbo</span>, dont nous parlerons plus bas. Le créole +portugais, qui est une corruption de la langue portugaise, est devenu le +langage ordinaire du commerce entre les Européens de la Gambie et les +Nègres. Peut-être ne serait-il pas entendu à Lisbonne; mais les Anglais +l'apprennent plus facilement que la langue des Nègres, et leurs +interprètes n'en emploient pas d'autres. Les Foulas et plupart des +mahométans qui habitent la rivière parlent fort bien l'arabe, quoiqu'ils +soient Mandingues. Chaque royaume ou chaque nation a d'ailleurs sa +langue particulière.</p> + +<p>Les compilateurs, des voyages ont placé ici des tables d'un certain +nombre de mots des langues nègres. Il semble qu'une esquisse de ces +jargons barbares, dans lesquels on ne peut pas même reconnaître les +premiers rapports que le langage humain a dû présenter entre les objets +et les sons, ne doive pas être fort intéressante pour nous; cependant la +curiosité s'étend sur tous les détails de ces peuplades lointaines, +ébauches imparfaites de la nature, et qui donnent aux nations policées +le plaisir de sentir toute leur supériorité. Le lecteur retrouvera donc +ici les mêmes tables que dans l'<span class="italic">Histoire générale des Voyages</span>.</p> + + +<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> TABLE PREMIÈRE.</p> + +<p class="center">VOCABULAIRE IOLOF ET FOULA.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" summary="Vocabulaire Iolof et Foula."> +<tr> +<td><span class="italic">Français.</span></td> +<td><span class="italic">Iolof.</span></td> +<td><span class="italic">Foula.</span></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="3"> </td> +</tr> +<tr> +<td>Aiguille,</td> +<td>Poursa,</td> +<td>Messelaël.</td> +</tr> +<tr> +<td>Ananas,</td> +<td>Ananas,</td> +<td>Annanas.</td> +</tr> +<tr> +<td>S'arrêter,</td> +<td>Guékiffi,</td> +<td>Deradan.</td> +</tr> +<tr> +<td>S'asseoir,</td> +<td>Songoane,</td> +<td>Ghiod.</td> +</tr> +<tr> +<td>Aveugle,</td> +<td>Bomena,</td> +<td>Gomdo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Autruche,</td> +<td> </td> +<td>Nedau.</td> +</tr> +<tr> +<td>Se baigner,</td> +<td>Mongro-sangou.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Un bal,</td> +<td>Folgar.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>La barbe,</td> +<td>Sekiem,</td> +<td>Onhare.</td> +</tr> +<tr> +<td>Barre de fer,</td> +<td>Barra-win,</td> +<td>Barra.</td> +</tr> +<tr> +<td>Barril,</td> +<td>Pippa.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Beaucoup,</td> +<td>Barena,</td> +<td>Huri.</td> +</tr> +<tr> +<td>Blé <span class="italic">ou</span> maïs,</td> +<td>Dougoub,</td> +<td>Makkari.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une boîte,</td> +<td>Ovachande.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Un veau <span class="italic">ou</span> un bœuf,</td> +<td>Nague.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Boire,</td> +<td>Mangrinam,</td> +<td>Hiarde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Bois,</td> +<td>Matte,</td> +<td>Leggal.</td> +</tr> +<tr> +<td>Boiteux,</td> +<td>Sogha,</td> +<td>Bossara.</td> +</tr> +<tr> +<td>Borgne,</td> +<td>Patte.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>La bouche,</td> +<td>Gueminin,</td> +<td>Hendouko.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les boyaux,</td> +<td>Vuete,</td> +<td>Chabiburde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une branche,</td> +<td>Kala,</td> +<td>Baberou.</td> +</tr> +<tr> +<td>Branle,</td> +<td>Tidoap,</td> +<td>Lesso.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les bras,</td> +<td>Smallou,</td> +<td>Ghiomgé.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une brebis,</td> +<td> </td> +<td>Sedre.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un canon,</td> +<td>Bamborta,</td> +<td>Fetel.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un canot,</td> +<td> </td> +<td>Lana.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> +Capitaine,</td> +<td>Capitane,</td> +<td>Loamdo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Carquois,</td> +<td>Smakalla.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Chair,</td> +<td>Yap,</td> +<td>Tehan.</td> +</tr> +<tr> +<td>Chanter,</td> +<td>Ovayel,</td> +<td>Yemdi.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un chat,</td> +<td>Guenape,</td> +<td>Oulonde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un chaudron,</td> +<td>Kranghiare,</td> +<td>Barma.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une chemise,</td> +<td>Bougtovap,</td> +<td>Dolanke.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un cheval,</td> +<td>Farfs,</td> +<td>Pouskiou.</td> +</tr> +<tr> +<td>Cheveux,</td> +<td>Kogavar,</td> +<td>Soukenko.</td> +</tr> +<tr> +<td>Chèvre,</td> +<td>Bay,</td> +<td>Behova.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un chien,</td> +<td>Kraf,</td> +<td>Rahovanden.</td> +</tr> +<tr> +<td>Chier,</td> +<td>Mangredouli,</td> +<td>Boude.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le ciel,</td> +<td>Assaman,</td> +<td>Hialla.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une clef,</td> +<td>Donovachande,</td> +<td>Bidho.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un clou,</td> +<td>Dinguetite,</td> +<td>Pauomgal.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un cochon de lait,</td> +<td>Droai,</td> +<td>Babaladi.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un coffre,</td> +<td>Ovachande,</td> +<td>Breteval.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une corde,</td> +<td>Bouma,</td> +<td>Boghol.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le coude,</td> +<td>Smainoton,</td> +<td>Somdon.</td> +</tr> +<tr> +<td>Couper,</td> +<td>Doghol,</td> +<td>Tay.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un couteau,</td> +<td>Pakha,</td> +<td>Pake.</td> +</tr> +<tr> +<td>Cracher,</td> +<td>Toffii,</td> +<td>Toude.</td> +</tr> +<tr> +<td>Cravate,</td> +<td>Sma,</td> +<td>Leffol.</td> +</tr> +<tr> +<td>Crocodile,</td> +<td>Guasik,</td> +<td>Norova.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les cuisses,</td> +<td>Loupe,</td> +<td>Benhall.</td> +</tr> +<tr> +<td>Cuivre,</td> +<td>Prum,</td> +<td>Hiackaovale.</td> +</tr> +<tr> +<td>Danser,</td> +<td>Faike,</td> +<td>Hemde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Demain,</td> +<td>Aileg akaghiam,</td> +<td>Soubako.</td> +</tr> +<tr> +<td>Demeure,</td> +<td>Gangone,</td> +<td>Ghiodorde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les dents,</td> +<td>Sonobenatia,</td> +<td>Nhierre.</td> +</tr> +<tr> +<td>Dents d'éléphans,</td> +<td>Gnieï negnay,</td> +<td>Nhierre-ghiova.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le derrière,</td> +<td>Tate <span class="italic">ou</span> Ghir,</td> +<td>Rotec.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le diable,</td> +<td>Guinnay,</td> +<td>Guine.</td> +</tr> +<tr> +<td>Dieu,</td> +<td>Ihalla,</td> +<td>Allah.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les doigts,</td> +<td>Smaharam,</td> +<td>Sedohenda.</td> +</tr> +<tr> +<td>Dormir,</td> +<td> </td> +<td>Danadi.</td> +</tr> +<tr> +<td>Eau,</td> +<td>Mdoch,</td> +<td>Diam.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> + De l'eau-de-vie,</td> +<td>Sangara,</td> +<td>Sangara.</td> +</tr> +<tr> +<td>Écorcher,</td> +<td>Maugre fesse,</td> +<td>Houtonde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Écrire,</td> +<td>Binde,</td> +<td>Ovindove.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un éléphant,</td> +<td>Gnieï,</td> +<td>Ghiova.</td> +</tr> +<tr> +<td>Enfans des princes,</td> +<td>Domeguaïbe,</td> +<td>Byla hamde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une épée,</td> +<td>Gnassi,</td> +<td>Kaffe.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un esclave,</td> +<td>Gnamen,</td> +<td>Mokkioudou.</td> +</tr> +<tr> +<td>Éternuer,</td> +<td>Maugre-tesseli,</td> +<td>Hisseloude.</td> +</tr> +<tr> +<td>Étui de couteau,</td> +<td>Gangone,</td> +<td>Ghiodorde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Feu,</td> +<td>Safara,</td> +<td>Ghia hingol.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une femme,</td> +<td>Dighen,</td> +<td>Debo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le séve des femmes,</td> +<td>Facere <span class="italic">ou</span> Fere,</td> +<td>Kotto.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une femme de mauvaise vie,</td> +<td>Ghelarbi,</td> +<td>Sakke.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une femme grosse,</td> +<td>Dighen gohir,</td> +<td>Deboredo.</td> +</tr> +<tr> +<td>La fièvre,</td> +<td>Guernama.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Fil à coudre,</td> +<td>Ovin,</td> +<td>Gnarabi.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une fille,</td> +<td>Ndaougdighen,</td> +<td>Soukka.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une flèche,</td> +<td>Sinaklonghar.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Un fourreau,</td> +<td>Finan harguaisi,</td> +<td>Ovana.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un fripon,</td> +<td> </td> +<td>Abonde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un fusil,</td> +<td>Sochhorby,</td> +<td>Loussoul fetel.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un garçon,</td> +<td>Ovassi,</td> +<td>Soukagorko.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les genoux,</td> +<td>Smahoum,</td> +<td>Holbondon.</td> +</tr> +<tr> +<td>Glouton,</td> +<td> </td> +<td>Haderors.</td> +</tr> +<tr> +<td>Gomme,</td> +<td> </td> +<td>La konde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le gosier,</td> +<td>Smanpourreh,</td> +<td>Dandy.</td> +</tr> +<tr> +<td>Goudron,</td> +<td>Sandol.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Graisse <span class="italic">ou</span> Suif,</td> +<td>Dirgunek,</td> +<td>Helere.</td> +</tr> +<tr> +<td>Grand,</td> +<td>Maguma,</td> +<td>Mahardo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Gratter,</td> +<td>Hock-halma,</td> +<td>Nanhyadi.</td> +</tr> +<tr> +<td>Habit,</td> +<td>Bouboutouvap,</td> +<td>Dolangue.</td> +</tr> +<tr> +<td>Hameçons,</td> +<td>Delika,</td> +<td>Ovande.</td> +</tr> +<tr> +<td>Haut-de-chausses,</td> +<td>Touap,</td> +<td>Tonhouka.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> + Herbes,</td> +<td>Miagh.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Un homme,</td> +<td>Goourgue,</td> +<td>Goskomaodo.</td> +</tr> +<tr> +<td>La jambe,</td> +<td>Lmappaice,</td> +<td>Kovassongal.</td> +</tr> +<tr> +<td>Jeter,</td> +<td>Sanner,</td> +<td>Verlady.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les joues,</td> +<td>Bekigg,</td> +<td>Kobe.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le jour,</td> +<td>Lelegh,</td> +<td>Soubakka.</td> +</tr> +<tr> +<td>La langue,</td> +<td>Lamaing,</td> +<td>D'heingall.</td> +</tr> +<tr> +<td>Se laver les mains,</td> +<td>Raghen,</td> +<td>Lahonyongo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les lèvres,</td> +<td>Smatovin,</td> +<td>Fondo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Ligne à pêcher,</td> +<td>Smabou,</td> +<td>Delingha ovande.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un lit,</td> +<td>Cuntodou,</td> +<td>Lessen.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un livre,</td> +<td>Smater gumara jank,</td> +<td>Torade allah.</td> +</tr> +<tr> +<td>Livre à écrire,</td> +<td>Smakiel gumorebind,</td> +<td>Deffeterre.</td> +</tr> +<tr> +<td>La lune,</td> +<td>Vhackiré,</td> +<td>Leour.</td> +</tr> +<tr> +<td>La main,</td> +<td>Leho,</td> +<td>Yongo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une maison,</td> +<td>Smanrig,</td> +<td>Souddo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une maîtresse,</td> +<td>Soumak hiore,</td> +<td>Medodano.</td> +</tr> +<tr> +<td>Maïs, sorte de blé,</td> +<td>Dougoub,</td> +<td>Makkarg.</td> +</tr> +<tr> +<td>Malade,</td> +<td>Raguena,</td> +<td>Ognia hui.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les mamelles,</td> +<td>Ouhanie,</td> +<td>Enhdo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Marc du millet,</td> +<td> </td> +<td>Changle.</td> +</tr> +<tr> +<td>Marcher,</td> +<td>Docholl,</td> +<td>Medo hyassa.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un matelas,</td> +<td>Entedou,</td> +<td>Lesso.</td> +</tr> +<tr> +<td>La mer,</td> +<td>Smandai,</td> +<td>Guéeck.</td> +</tr> +<tr> +<td>Mentir,</td> +<td>Namna,</td> +<td>Hadarime.</td> +</tr> +<tr> +<td>Mordre,</td> +<td>Matt,</td> +<td>N'hadde.</td> +</tr> +<tr> +<td>La mort,</td> +<td>Dehaina,</td> +<td>Mahyse.</td> +</tr> +<tr> +<td>Se moucher,</td> +<td>Niendoou,</td> +<td>Ngiéto.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un mousquet,</td> +<td>Fairal,</td> +<td>Fetel.</td> +</tr> +<tr> +<td>Moi et mien,</td> +<td> </td> +<td>Sman.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le nez,</td> +<td>Smackbockan,</td> +<td>Hener.</td> +</tr> +<tr> +<td>Non,</td> +<td>Dhaair,</td> +<td>Ala.</td> +</tr> +<tr> +<td>La nuit,</td> +<td>Goudina,</td> +<td>Guiema.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un œuf,</td> +<td>Nen,</td> +<td>Ouchirnde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un oiseau,</td> +<td>Arral,</td> +<td>Niolli.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> + Les ongles,</td> +<td>Huai,</td> +<td>Chegguen.</td> +</tr> +<tr> +<td>Oranges,</td> +<td> </td> +<td>Kanghe.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les oreilles,</td> +<td>Smanoppe,</td> +<td>Noppy.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les orteils,</td> +<td>Smahuajetanks,</td> +<td>Pedly.</td> +</tr> +<tr> +<td>Du pain,</td> +<td>Bourou,</td> +<td>Bourou.</td> +</tr> +<tr> +<td>Papier,</td> +<td>Kahait,</td> +<td>Harkal.</td> +</tr> +<tr> +<td>Parler,</td> +<td>Ovache,</td> +<td>Hall.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un pavillon,</td> +<td>Raya,</td> +<td>Arhair billam.</td> +</tr> +<tr> +<td>La peau,</td> +<td>Smagdayr,</td> +<td>Goure.</td> +</tr> +<tr> +<td>Pêcheur,</td> +<td>Moll,</td> +<td>Kiruballs.</td> +</tr> +<tr> +<td>Toiles peintes,</td> +<td>Calicos,</td> +<td>Calicos.</td> +</tr> +<tr> +<td>Perroquet,</td> +<td>Inkay,</td> +<td>Saleron.</td> +</tr> +<tr> +<td>Petit,</td> +<td>Nercina,</td> +<td>Chonkayel.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les pieds,</td> +<td>Simatank,</td> +<td>Kossede.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une pierre,</td> +<td>Doyg,</td> +<td>Hayre.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un pigeon,</td> +<td>Petreik.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Pincer,</td> +<td>Domp,</td> +<td>Mouchionde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une pipe,</td> +<td>Smanan,</td> +<td>Hy-ardougal.</td> +</tr> +<tr> +<td>Pisser,</td> +<td>Berouch,</td> +<td>Kaing-huye.</td> +</tr> +<tr> +<td>Pleurer,</td> +<td>Dgoise,</td> +<td>Ouhedde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Plomb,</td> +<td>Bettaigh,</td> +<td>Chaye.</td> +</tr> +<tr> +<td>Plume,</td> +<td>Dongue,</td> +<td>Donguo.</td> +</tr> +<tr> +<td>La pluie,</td> +<td>Taon,</td> +<td>Tobbo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Poisson,</td> +<td>Guenn,</td> +<td>Lingno.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un pot,</td> +<td>Kingu,</td> +<td>Sahando.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une poule,</td> +<td>Gnaar,</td> +<td>Guertpgal.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un rat,</td> +<td>Guenak,</td> +<td>Donbron.</td> +</tr> +<tr> +<td>Reine,</td> +<td>Gnache,</td> +<td>Guefoulbe.</td> +</tr> +<tr> +<td>Rire,</td> +<td>Raihal,</td> +<td>Ghialde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Rouge,</td> +<td>Laghovek,</td> +<td>Bode ghioune.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le roi,</td> +<td>Bur,</td> +<td>Lahamdé.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le sang,</td> +<td>Galtovap.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Du sel,</td> +<td>Sokmate,</td> +<td>Lambdan.</td> +</tr> +<tr> +<td>Serment,</td> +<td>Smabok hanabi,</td> +<td>Soldehama <span class="italic">ou</span> Kotelyacmo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Serpent,</td> +<td>Gnaun,</td> +<td>Body <span class="italic">ou</span> Gorory.</td> +</tr> +<tr> +<td>Siffler,</td> +<td>Ananileste,</td> +<td>Honde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un singe,</td> +<td>Golok,</td> +<td>Ovandou.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> + Soleil,</td> +<td>Ghiante Sinkan,</td> +<td>Nahangue.</td> +</tr> +<tr> +<td>Souliers,</td> +<td>Dole,</td> +<td>Pade.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les sourcils,</td> +<td> </td> +<td>Hiamhianke.</td> +</tr> +<tr> +<td>Sucre,</td> +<td>Lhom,</td> +<td>Lhiombry.</td> +</tr> +<tr> +<td>Tabac,</td> +<td>Tmagha,</td> +<td>Taba.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une table,</td> +<td>Gangona,</td> +<td>Gango.</td> +</tr> +<tr> +<td>Tasse de coco,</td> +<td>Tassa,</td> +<td>Horde.</td> +</tr> +<tr> +<td>La terre,</td> +<td>Soffi,</td> +<td>Letudi.</td> +</tr> +<tr> +<td>La tête,</td> +<td>Smabab,</td> +<td>Horde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Toiles,</td> +<td>Endimon,</td> +<td>Chomchou.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le tonnerre,</td> +<td>Denadeno,</td> +<td>Dherry.</td> +</tr> +<tr> +<td>Tortu,</td> +<td> </td> +<td>Loko.</td> +</tr> +<tr> +<td>Tousser,</td> +<td>Sokka,</td> +<td>Loghiomde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Trembler,</td> +<td>Denalock,</td> +<td>Chinhoude.</td> +</tr> +<tr> +<td>Troquer <span class="italic">ou</span> + Échanger,</td> +<td>Nanvequi,</td> +<td>Sohade.</td> +</tr> +<tr> +<td>Trompette,</td> +<td>Bouffra.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Tuer,</td> +<td>Rui,</td> +<td>Ouarde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un vaisseau,</td> +<td>Manguma,</td> +<td>Randi.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les veines,</td> +<td>Sa ditte,</td> +<td>Dadok.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le vent,</td> +<td>Gallaon,</td> +<td>Hendon.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le ventre,</td> +<td>Smahir,</td> +<td>Rhédo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Vin de France,</td> +<td>Msangotovabb,</td> +<td>Chenk.</td> +</tr> +<tr> +<td>Vin de palmier,</td> +<td>Msangojeloffi,</td> +<td>Chengue.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une voile,</td> +<td>Ouir,</td> +<td>Ougderelhana.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les yeux,</td> +<td>Smabut,</td> +<td>Hytere.</td> +</tr> +</table> + +<p class="center">NOMBRES.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" summary="Nombres."> +<tr> +<td>Un,</td> +<td>Ben,</td> +<td>Goto.</td> +</tr> +<tr> +<td>Deux,</td> +<td>Gniare,</td> +<td>Didy.</td> +</tr> +<tr> +<td>Trois,</td> +<td>Gniet,</td> +<td>Taty.</td> +</tr> +<tr> +<td>Quatre,</td> +<td>Gnianet,</td> +<td>Naye.</td> +</tr> +<tr> +<td>Cinq,</td> +<td>Gurom,</td> +<td>Guioï.</td> +</tr> +<tr> +<td>Six,</td> +<td>Gurom-ben,</td> +<td>Guiego.</td> +</tr> +<tr> +<td>Sept,</td> +<td>Gurom-Gniare,</td> +<td>Guiedidy.</td> +</tr> +<tr> +<td>Huit,</td> +<td>Gurom-gniet,</td> +<td>Guietaty.</td> +</tr> +<tr> +<td>Neuf,</td> +<td>Gurom-gnianet,</td> +<td>Guienaye.</td> +</tr> +<tr> +<td>Dix,</td> +<td>Fouk,</td> +<td>Sappo.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> + Onze,</td> +<td>Fouk-ak-ben,</td> +<td>Sappo-e-go.</td> +</tr> +<tr> +<td>Douze,</td> +<td>Fouk-ak-gniare,</td> +<td>Sappo-e-didy.</td> +</tr> +<tr> +<td>Treize,</td> +<td>Fouk-ak-gniet,</td> +<td>Sappo-e-taty.</td> +</tr> +<tr> +<td>Quatorze,</td> +<td>Fouk-ak-gnianet,</td> +<td>Sappo-e-naye.</td> +</tr> +<tr> +<td>Quinze,</td> +<td>Fouk-ak-gurom,</td> +<td>Sappo-e-guioï.</td> +</tr> +<tr> +<td>Seize,</td> +<td>Fouk-ak-gurom-ben,</td> +<td>Sappo-guiego.</td> +</tr> +<tr> +<td>Dix-sept,</td> +<td>Fouk-ak-gurom-gniare,</td> +<td>Sappo-guiedidy.</td> +</tr> +<tr> +<td>Dix-huit,</td> +<td>Fouk-ak-gurom-gniet,</td> +<td>Sappo-guietaty.</td> +</tr> +<tr> +<td>Dix-neuf,</td> +<td>Fouk-ak-gurom-gnianet,</td> +<td>Sappo-gui-e-naye.</td> +</tr> +<tr> +<td>Vingt,</td> +<td>Nitte,</td> +<td>Sappo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Vingt-et-un,</td> +<td>Nitt-ak-ben,</td> +<td>Sappo-e-go.</td> +</tr> +<tr> +<td>Trente,</td> +<td>Frononir,</td> +<td>Noggas.</td> +</tr> +<tr> +<td>Quarante,</td> +<td>Gnianet-fouk,</td> +<td>Tchiapaldé taty.</td> +</tr> +<tr> +<td>Cinquante,</td> +<td>Gurom-fouk,</td> +<td rowspan="5"><span class="italic">Le Foula s'est perdu.</span></td> +</tr> +<tr> +<td>Soixante,</td> +<td>Gurom ben-ak-fouk,</td> +</tr> +<tr> +<td>Soixante-dix,</td> +<td>Gurom-gniare-fouk,</td> +</tr> +<tr> +<td>Quatre-vingts,</td> +<td>Gurom-gniet-fouk,</td> +</tr> +<tr> +<td>Quatre-vingt-dix,</td> +<td>Gurom-gniaï-fouk,</td> +</tr> +<tr> +<td>Cent,</td> +<td>Temir,</td> +<td>Témédéré.</td> +</tr> +<tr> +<td>Cent un,</td> +<td>Temir-ak-ben,</td> +<td>Témédéré-go.</td> +</tr> +<tr> +<td>Deux cent,</td> +<td>Gniare-temir,</td> +<td>Témédéré-didy.</td> +</tr> +<tr> +<td>Trois cent,</td> +<td>Gniet-temir,</td> +<td>Témédéré-taty.</td> +</tr> +<tr> +<td>Mille,</td> +<td>Guné,</td> +<td>Témédéré-sappo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Mille vingt,</td> +<td>Guné-ak-nitte,</td> +<td>Témédéré-sappo.</td> +</tr> +</table> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> PHRASES FAMILIÈRES.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" summary="Phrases familières."> +<tr> +<td>Bonjour, monsieur,</td> +<td>Diarakio-samba,</td> +<td>Cossé samba.</td> +</tr> +<tr> +<td>Comment vous portez-vous?</td> +<td>Dia mesa,</td> +<td>Ada heghiam.</td> +</tr> +<tr> +<td>Fort bien, monsieur,</td> +<td>Diam édal,</td> +<td>Samba mido.</td> +</tr> +<tr> +<td>Venez,</td> +<td>Calé,</td> +<td>Arga.</td> +</tr> +<tr> +<td>Venez manger,</td> +<td>Calé lek.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Ne venez pas,</td> +<td>Bouldik,</td> +<td>Da rothan.</td> +</tr> +<tr> +<td>Allez-vous-en,</td> +<td>Dock hodem,</td> +<td>Hia.</td> +</tr> +<tr> +<td>Montez,</td> +<td>Quia qua ou,</td> +<td>Arga.</td> +</tr> +<tr> +<td>Descendez,</td> +<td>Démal-ki-souf,</td> +<td>Hialesse.</td> +</tr> +<tr> +<td>Je veux,</td> +<td>Doina man,</td> +<td>Bido hidy.</td> +</tr> +<tr> +<td>Je ne veux pas,</td> +<td>Baino man,</td> +<td>Bido hidy.</td> +</tr> +<tr> +<td>Donnez-moi à boire,</td> +<td>Maïman nan,</td> +<td>Loca hiarde.</td> +</tr> +<tr> +<td>Apportez-moi vite une brebis,</td> +<td>Iassi ma ommgharg,</td> +<td>Addou nambalou.</td> +</tr> +<tr> +<td>Je vous remercie,</td> +<td>Diorekio,</td> +<td>Medo hietoma.</td> +</tr> +<tr> +<td>Allons nous promener,</td> +<td>Caï dokhan,</td> +<td>Harque Guehin hilojade.</td> +</tr> +<tr> +<td>J'y vais,</td> +<td>Man ghé dok,</td> +<td>Mede Lebo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Il fait grand vent,</td> +<td>Galigou baréna,</td> +<td>Hendou hevy.</td> +</tr> +<tr> +<td>Il pleut,</td> +<td>Vta ou.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Il tonne,</td> +<td>Denadeno,</td> +<td>Dhirry.</td> +</tr> +<tr> +<td>Il fait chaud,</td> +<td>Gniak éna,</td> +<td>Ouarn hiend.</td> +</tr> +<tr> +<td>Il fait froid,</td> +<td>Lioul na,</td> +<td>Ghiangol.</td> +</tr> +<tr> +<td>Je vous vois,</td> +<td>Guesnala,</td> +<td>Medo hyma.</td> +</tr> +<tr> +<td>Taisez-vous,</td> +<td>Noppil,</td> +<td>De you.</td> +</tr> +<tr> +<td>Fort matin,</td> +<td>Leleg,</td> +<td>Soubake allau.</td> +</tr> +<tr> +<td>Bonsoir, monsieur,</td> +<td>Diaragonal samba.</td> +<td>Fon angiam samba.</td> +</tr> +<tr> +<td>Je voudrais coucher avec une fille,</td> +<td>Bougué nadièkil kil ak béné dighen,</td> +<td>Medo leleby.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> + Je m'endors,</td> +<td>Nélao.</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Je ne m'en souviens pas,</td> +<td>Fatou ma,</td> +<td>Myfa hiacke.</td> +</tr> +<tr> +<td>Mettez-le dans les fers,</td> +<td>Guinguela maguiou,</td> +<td>Ovarguihielle cassedo.</td> +</tr> +</table> + +<p class="p2 center">TABLE SECONDE.</p> + +<p class="center">VOCABULAIRE MANDINGUE.</p> + +<p>L'astérisque* marque les mots qui se trouvent dans la première table.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" summary="Phrases familières."> +<tr> +<td><span class="italic">Français.</span></td> +<td><span class="italic">Mandingue.</span></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td>Acheter,</td> +<td>Sann.</td> +</tr> +<tr> +<td>Aigre,</td> +<td>Akonemota.</td> +</tr> +<tr> +<td>Allez,</td> +<td>Ta.</td> +</tr> +<tr> +<td>Ambre,</td> +<td>Lambre.</td> +</tr> +<tr> +<td>Amitié,</td> +<td>Barnalem.</td> +</tr> +<tr> +<td>L'année <span class="italic">ou</span> une pluie,</td> +<td>Sanju killin.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un arc,</td> +<td>Kulla.</td> +</tr> +<tr> +<td>Argent,</td> +<td>Kodey.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une armoire,</td> +<td>Konneo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Asseyez-vous,</td> +<td>Secdouma.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une balle,</td> +<td>Kiddo kassi.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un baril,</td> +<td>Ankoret.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Beau,</td> +<td>Neemau.</td> +</tr> +<tr> +<td>Du beurre,</td> +<td>Tooloo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Bien,</td> +<td>Kandi.</td> +</tr> +<tr> +<td>Blanc,</td> +<td>Qui.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un homme blanc,</td> +<td>Tobauho.</td> +</tr> +<tr> +<td>Du blé,</td> +<td>Neo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Boire,</td> +<td>Ami.</td> +</tr> +<tr> +<td>Bon,</td> +<td>Abetti.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> + La bouche,</td> +<td>Dau.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Une brebis,</td> +<td>Kornell.</td> +</tr> +<tr> +<td>Calebasse,</td> +<td>Merrug.</td> +</tr> +<tr> +<td>Caméléon,</td> +<td>Minnir.</td> +</tr> +<tr> +<td>Canard,</td> +<td>Bru.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un canon,</td> +<td>Kiddo.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Poudre à canon,</td> +<td>Kiddo mungo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un canot,</td> +<td>Kalloun.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Ceci,</td> +<td>Ning.</td> +</tr> +<tr> +<td>Cela,</td> +<td>Olim.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une chaise,</td> +<td>Serong.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Chaleur,</td> +<td>Kandeca.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une chambre,</td> +<td>Bung.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un chameau,</td> +<td>Komaniung.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une chandelle,</td> +<td>Kaudet.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un chanteur,</td> +<td>Jelliki.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un chat,</td> +<td>Neankom.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Chaud,</td> +<td>Kandeka.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un cheval,</td> +<td>Souho.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un cheval marin,</td> +<td>Mally.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une chèvre,</td> +<td>Ha.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Un chien,</td> +<td>Oulve.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un grand chien,</td> +<td>Oulve dau.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Cire,</td> +<td>Lekonnio.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un coq,</td> +<td>Deontong <span class="italic">ou</span> Soufeki.</td> +</tr> +<tr> +<td>Collier,</td> +<td>Ronnun.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une colline,</td> +<td>Koanko.</td> +</tr> +<tr> +<td>Comment vous portez-vous?</td> +<td>Animbatta montainia?</td> +</tr> +<tr> +<td>Un couteau,</td> +<td>Moroo.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Un coutelas, une épée,</td> +<td>Fong.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Du cristal,</td> +<td>Christall.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un crocodile,</td> +<td>Bumbo.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Une cuillère,</td> +<td>Kulear.</td> +</tr> +<tr> +<td>Cuivre,</td> +<td>Tasso.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un daim,</td> +<td>Tonkong.</td> +</tr> +<tr> +<td>Que demandez-vous?</td> +<td>Laffeta munnum?</td> +</tr> +<tr> +<td>Dent,</td> +<td>Ning.*</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> + Dent d'éléphant,</td> +<td>Samma ning.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le diable,</td> +<td>Bua.</td> +</tr> +<tr> +<td>Dieu,</td> +<td>Alla.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Doux,</td> +<td>Timeata.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un drap,</td> +<td>Fauno.</td> +</tr> +<tr> +<td>Du drap rouge,</td> +<td>Murfée.</td> +</tr> +<tr> +<td>La jambe droite,</td> +<td>Sing bau.</td> +</tr> +<tr> +<td>La main droite,</td> +<td>Bulla bau.</td> +</tr> +<tr> +<td>Dur,</td> +<td>A Koleata.</td> +</tr> +<tr> +<td>Eau,</td> +<td>Jée ou si.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Un éléphant,</td> +<td>Samma.</td> +</tr> +<tr> +<td>Enfer,</td> +<td>Jehonama.</td> +</tr> +<tr> +<td>Entendre,</td> +<td>Amoi.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un esclave,</td> +<td>Jong.*</td> +</tr> +<tr> +<td>L'est,</td> +<td>Tillo vooleta.</td> +</tr> +<tr> +<td>L'étain,</td> +<td>Tasroqui.</td> +</tr> +<tr> +<td>Étoile,</td> +<td>Lolo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Étranger,</td> +<td>Leuntung.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un facteur,</td> +<td>Mercador.</td> +</tr> +<tr> +<td>Faux,</td> +<td>Funniala.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une femme,</td> +<td>Mouza.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Une femme de mauvaise vie,</td> +<td>Jelli mouza.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Une femme mariée,</td> +<td>Mouza.</td> +</tr> +<tr> +<td>Fenêtre,</td> +<td>Jenell.</td> +</tr> +<tr> +<td>Flèche,</td> +<td>Beuna.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Un fou,</td> +<td>Toorala.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une fourchette,</td> +<td>Garfa.</td> +</tr> +<tr> +<td>Frère,</td> +<td>Barrin kea.</td> +</tr> +<tr> +<td>Froid,</td> +<td>Ninny.</td> +</tr> +<tr> +<td>Fumée,</td> +<td>Sizi.</td> +</tr> +<tr> +<td>La jambe gauche,</td> +<td>Sing nding.</td> +</tr> +<tr> +<td>La main gauche,</td> +<td>Bulla nding.</td> +</tr> +<tr> +<td>Grand,</td> +<td>Bau.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un grand chien,</td> +<td>Mouve bau.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Grand'mère,</td> +<td>Mooza bau.</td> +</tr> +<tr> +<td>Grand-père,</td> +<td>Keal bau.</td> +</tr> +<tr> +<td>Guerre,</td> +<td>Killi.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> + Un hibou, <span class="italic">c'est le même + nom que diable</span>,</td> +<td>Bucca.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un homme,</td> +<td>Kea.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Une huître,</td> +<td>Oystre.</td> +</tr> +<tr> +<td>La jambe,</td> +<td>Sing.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Je ne sais,</td> +<td>Malo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Je sais,</td> +<td>Alo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Je veux donner,</td> +<td>Msadi.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une île,</td> +<td>Joüio.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une jument,</td> +<td>Souho mouza.</td> +</tr> +<tr> +<td>Jurement,</td> +<td>Tikiniani ma ma mau.</td> +</tr> +<tr> +<td>Du lait,</td> +<td>Nanuo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Levez-vous,</td> +<td>Oully.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un lion,</td> +<td>Jatta.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un lit,</td> +<td>La rong.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Un loup,</td> +<td>Sillo.</td> +</tr> +<tr> +<td>La lune,</td> +<td>Korro.*</td> +</tr> +<tr> +<td>La main,</td> +<td>Bulla.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une maison,</td> +<td>Fu.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Malade,</td> +<td>Munkandi.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un marchand,</td> +<td>Jonko.</td> +</tr> +<tr> +<td>Méchant,</td> +<td>Munbetty.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une médecine,</td> +<td>Borru.</td> +</tr> +<tr> +<td>La mer,</td> +<td>Bato bau.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Mère,</td> +<td>Mouza.</td> +</tr> +<tr> +<td>Miel,</td> +<td>Li.</td> +</tr> +<tr> +<td>Mort,</td> +<td>Sata.</td> +</tr> +<tr> +<td>Moi,</td> +<td>Mta.</td> +</tr> +<tr> +<td>Noir,</td> +<td>Fin.</td> +</tr> +<tr> +<td>Noix,</td> +<td>Tiah.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un œuf,</td> +<td>Sousey killy.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Un oiseau,</td> +<td>Sousi.</td> +</tr> +<tr> +<td>L'ouest,</td> +<td>Tillo bonita.</td> +</tr> +<tr> +<td>Pain,</td> +<td>Mongo.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Papier,</td> +<td>Koyto.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Paresseux,</td> +<td>Narita.</td> +</tr> +<tr> +<td>Père,</td> +<td>Fau.</td> +</tr> +<tr> +<td>Pesant,</td> +<td>Kuleata.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> + Petit,</td> +<td>Nding.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une pintade,</td> +<td>Commi.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une pipe,</td> +<td>Da.</td> +</tr> +<tr> +<td>De la pluie,</td> +<td>Sanju.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un cheval marin,</td> +<td>Mally.</td> +</tr> +<tr> +<td>Poisson,</td> +<td>Heo.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Une porte,</td> +<td>Dau.</td> +</tr> +<tr> +<td>Poudre à canon,</td> +<td>Kiddo mundo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une poule,</td> +<td>Sousi mouza.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un pouce,</td> +<td>Kranki.</td> +</tr> +<tr> +<td>Prendre,</td> +<td>Amoota.</td> +</tr> +<tr> +<td>Puant,</td> +<td>Akoneata.</td> +</tr> +<tr> +<td>Que demandez-vous?</td> +<td>Laffetta munnum?</td> +</tr> +<tr> +<td>Rien du tout,</td> +<td>Feng o feng.</td> +</tr> +<tr> +<td>Rivière,</td> +<td>Bato.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un roc,</td> +<td>Barry.</td> +</tr> +<tr> +<td>Rouge,</td> +<td>Ouillima.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Du drap rouge,</td> +<td>Murfée.</td> +</tr> +<tr> +<td>Roi,</td> +<td>Mansa.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Sable,</td> +<td>Kenne-kenne.</td> +</tr> +<tr> +<td>Sale,</td> +<td>Nota.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un sanglier,</td> +<td>Seo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Sec,</td> +<td>Mindo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Sel,</td> +<td>Ki.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Sentir,</td> +<td>Mamaung.</td> +</tr> +<tr> +<td>Serpent,</td> +<td>Sau.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Vin de Siboa,</td> +<td>Bandji.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un singe,</td> +<td>Kanic.</td> +</tr> +<tr> +<td>Jouir,</td> +<td>Barrin mouza.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le soleil,</td> +<td>Tillo.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Un sorcier,</td> +<td>Baa.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Sucre,</td> +<td>Tobauboli.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Une table,</td> +<td>Meso.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Un taureau,</td> +<td>Nisi ké.</td> +</tr> +<tr> +<td>La terre,</td> +<td>Banko.*</td> +</tr> +<tr> +<td>La tête,</td> +<td>Kung.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Timide,</td> +<td>Yanimi.</td> +</tr> +<tr> +<td>Tonnerre,</td> +<td>Korram alla.*</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> + Toucher,</td> +<td>Ametta.</td> +</tr> +<tr> +<td>Tourbillon de vent,</td> +<td>Sau.</td> +</tr> +<tr> +<td>Une vache,</td> +<td>Neesa Moossa.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un vaisseau,</td> +<td>Tobaubo kaloun.</td> +</tr> +<tr> +<td>De la vaisselle,</td> +<td>Prata.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un valet,</td> +<td>Buttlau.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un veau,</td> +<td>Neefa-nding.</td> +</tr> +<tr> +<td>Vendre,</td> +<td>Saun.</td> +</tr> +<tr> +<td>Venez,</td> +<td>Na.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Venez ici,</td> +<td>Nana re.</td> +</tr> +<tr> +<td>Vent,</td> +<td>Funnio.</td> +</tr> +<tr> +<td>Je veux donner,</td> +<td>Msadi.</td> +</tr> +<tr> +<td>Ville,</td> +<td>Konda.</td> +</tr> +<tr> +<td>Vin de palmier,</td> +<td>Tangi.*</td> +</tr> +<tr> +<td>Voleur,</td> +<td>Suncar.</td> +</tr> +<tr> +<td>Vous,</td> +<td>Itta.</td> +</tr> +<tr> +<td>Vrai,</td> +<td>Atoniala.</td> +</tr> +<tr> +<td>Un ivrogne,</td> +<td>Serrata.</td> +</tr> +</table> + +<p class="center">NOMBRES.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" summary="Phrases familières."> +<tr> +<td>Un,</td> +<td>Killing.</td> +</tr> +<tr> +<td>Deux,</td> +<td>Foulla.</td> +</tr> +<tr> +<td>Trois,</td> +<td>Sabba.</td> +</tr> +<tr> +<td>Quatre,</td> +<td>Nani.</td> +</tr> +<tr> +<td>Cinq,</td> +<td>Loulou.</td> +</tr> +<tr> +<td>Six,</td> +<td>Oro.</td> +</tr> +<tr> +<td>Sept,</td> +<td>Oronglo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Huit,</td> +<td>Sye.</td> +</tr> +<tr> +<td>Neuf,</td> +<td>Konnunti.</td> +</tr> +<tr> +<td>Dix,</td> +<td>Tong.</td> +</tr> +<tr> +<td>Onze,</td> +<td>Tong-ning-killing.</td> +</tr> +<tr> +<td>Douze,</td> +<td>Tong-ning-foulla.</td> +</tr> +<tr> +<td>Treize,</td> +<td>Tong-ning-sabba.</td> +</tr> +<tr> +<td>Quatorze,</td> +<td>Tong-ning-nani.</td> +</tr> +<tr> +<td>Quinze,</td> +<td>Tong-ning-loulou.</td> +</tr> +<tr> +<td>Seize,</td> +<td>Tong-ning-oro.</td> +</tr> +<tr> +<td>Dix-sept,</td> +<td>Tong-ning-oronglo.</td> +</tr> +<tr> +<td>Dix-huit,</td> +<td>Tong-ning-sye.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> + Dix-neuf,</td> +<td>Tong-ning-konnunti.</td> +</tr> +<tr> +<td>Vingt,</td> +<td>Noau.</td> +</tr> +<tr> +<td>Trente,</td> +<td>Noau-ning-tong.</td> +</tr> +<tr> +<td>Quarante,</td> +<td>Noau-foulla.</td> +</tr> +<tr> +<td>Cinquante,</td> +<td>Noau-foulla-ning-tong.</td> +</tr> +<tr> +<td>Soixante,</td> +<td>Noau-sabba.</td> +</tr> +<tr> +<td>Soixante-dix,</td> +<td>Noau-sabba-ning-tong.</td> +</tr> +<tr> +<td>Quatre-vingts,</td> +<td>Noau-nani.</td> +</tr> +<tr> +<td>Quatre-vingt-dix,</td> +<td>Noau-nani-ning-tong.</td> +</tr> +<tr> +<td>Cent,</td> +<td>Kemmy.</td> +</tr> +<tr> +<td>Mille,</td> +<td>Ouoully.</td> +</tr> +</table> + +<p>Les Nègres qui habitent les deux bords du Sénégal, et qui s'étendent +dans les terres à l'est et au sud, sont mahométans, convertis par les +Maures. Ceux du royaume de Mandinga, dont le zèle est plus ardent, sont +depuis long-temps les missionnaires de cette religion. Tous les autres +Nègres, du moins ceux avec qui les Européens ont des relations de +commerce, depuis la Gambie jusqu'en Guinée, sont idolâtres, à +l'exception des Sérères et de quelques autres qui n'ont aucune apparence +de religion.</p> + +<p>On en voit beaucoup qui ne veulent pas souffrir qu'on tue les lézards +autour de leurs maisons. Ils sont persuadés que ce sont les âmes de leur +père, de leur mère et de leurs proches parens, qui viennent faire le +folgar, c'est-à-dire se réjouir avec eux. On voit que l'opinion de la +métempsycose leur est familière.</p> + +<p>Le mahométisme établi parmi les Nègres est imparfait, autant par +l'ignorance de ceux <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> qui l'enseignent que par le libertinage +des prosélytes. Il consiste dans la croyance de l'unité de Dieu, et dans +deux ou trois pratiques cérémoniales, telles que le ramadan ou le +carême, le bayram ou pâques, et la circoncision.</p> + +<p>Jobson observe que les habitans naturels de la Gambie adorent un seul +Dieu sous le nom d'Allah, qu'ils n'ont point de peintures ni d'images à +la ressemblance de la Divinité; qu'ils reconnaissent la mission de +Mahomet, sans qu'ils invoquent jamais son nom; qu'ils comptent les +années par les pluies, et qu'ils ont des noms particuliers pour chaque +jour de la semaine; qu'ils donnent le nom de sabbat au vendredi, mais +qu'ils l'observent si peu régulièrement, que leur commerce et leurs +occupations ordinaires n'en reçoivent pas d'interruption.</p> + +<p>Ils ont quelques traditions confuses de la personne de Jésus-Christ. Ils +parlent de lui comme d'un prophète qui s'est rendu célèbre par un grand +nombre de miracles; mais ce qu'ils racontent de sa sainteté et de sa +puissance est un tissu de fables sans vraisemblance et sans ordre. Ils +lui donnent le nom d'Issa: ils nomment sa mère Maria. La sainteté, la +bonté, la justice, sont des qualités qu'ils lui attribuent dans le plus +haut degré; mais il leur paraît impossible qu'il soit le fils de Dieu, +parce que Dieu, disent-ils, ne peut être vu par les hommes. La doctrine +de l'incarnation leur <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> paraît scandaleuse. Elle suppose, dans +leurs idées, que Dieu soit capable d'une liaison charnelle avec les +femmes. Une prophétie, qui subsiste depuis long-temps dans leur nation, +leur annonçait qu'ils seraient subjugués par un peuple blanc.</p> + +<p>Les Nègres croient aussi à la prédestination, et mettent toutes leurs +infortunes sur le compte de la Providence. Qu'un Nègre en assassine un +autre, ils croient que c'est Dieu qui est l'auteur du meurtre. Cependant +ils se saisissent du meurtrier et le vendent pour l'esclavage.</p> + +<p>À l'égard de leur dévotion et de la forme de leur culte, Le Maire +observe que le commun du peuple n'a pas de pratiques réglées qui +puissent porter le nom de culte religieux; mais les personnes de +distinction affectent plus de zèle, et ne sont jamais sans un marabout, +qui a beaucoup d'ascendant sur leur esprit et leur conduite.</p> + +<p>On sait que les mahométans d'Asie font le salam ou la prière cinq fois +le jour et la nuit. Le vendredi, qui est le jour de leur sabbat, ils la +font sept fois; mais ceux des Nègres qui sont bons mahométans se +contentent de prier trois fois le jour, c'est-à-dire, le matin, à midi +et le soir. Chaque village a son marabout ou prêtre, qui les rassemble +pour ce devoir. Le lieu de leurs assemblées est un champ qui leur sert +de mosquée. Là, après les ablutions ordonnées par l'Alcoran, ils se +rangent en plusieurs lignes derrière le prêtre, dont ils imitent les +mouvemens <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> et les gestes. Ils ont le visage tourné vers +l'orient; mais, lorsqu'ils sont fatigués de leur posture, ils +s'accroupissent à la manière des femmes, en tournant le visage à +l'ouest.</p> + +<p>Le marabout étend ses bras, répète plusieurs mots d'une voix si lente et +si haute, que toute l'assemblée peut les répéter après lui; il se met à +genoux, baise la terre, recommence trois fois cette cérémonie, et ne +fait rien qui ne soit imité par tous les assistans. Ensuite il se met à +genoux pour la quatrième fois, et fait quelque temps sa prière en +silence: il se relève, et traçant du doigt, autour de lui, un cercle +dans lequel il imprime plusieurs caractères, il les baise +respectueusement; après quoi, la tête appuyée sur les deux mains, et les +yeux fixés contre terre, il passe quelques momens dans une profonde +méditation. Enfin il prend du sable et de la poussière, se la jette sur +la tête et sur le visage, commence à prier d'une voix haute, en touchant +la terre du doigt et le levant au front; et pendant toutes ces +formalités, il répète plusieurs fois ces mots, <span class="italic">salam-aleck</span>; +c'est-à-dire, je vous salue. Il se lève: toute l'assemblée suit son +exemple, et chacun se retire. La modestie, le respect et l'attention +qu'ils apportent à cet exercice causent une juste admiration à nos +voyageurs. La prière dure une grande demi-heure, et se renouvelle trois +fois le jour. Il n'y a point d'affaire ni de compagnie qui leur en fasse +oublier le temps. S'ils ne peuvent assister à l'assemblée, <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> ils +se retirent à l'écart pour observer les mêmes pratiques; et lorsqu'ils +manquent d'eau pour leur ablution, ils emploient de la terre. Brue, qui +fut plusieurs fois témoin de leurs cérémonies, eut la curiosité de +demander aux marabouts quel était le sens de leurs postures et de leurs +prières. Ils lui répondirent qu'ils adoraient Dieu en se prosternant +devant lui; que cette humiliation était un aveu de leur néant aux yeux +du premier Être, qu'ils le priaient de pardonner leurs fautes et de leur +accorder les commodités dont ils avaient besoin, telles qu'une femme, +des enfans, une moisson abondante, la victoire sur leurs ennemis, une +bonne pêche, la santé, et l'exemption de toutes sortes de dangers.</p> + +<p>Aussitôt qu'ils voient paraître la première lune de l'équinoxe +d'automne, ils la saluent en crachant dans leurs mains et en les +étendant vers le ciel. Ensuite ils les tournent plusieurs fois autour de +leur tête, et répètent à deux ou trois reprises la même cérémonie. En +général, les mahométans rendent beaucoup de respect à la nouvelle lune, +la saluent aussitôt qu'ils la voient paraître, ouvrent leur bourse, et +demandent au ciel que leurs richesses puissent augmenter avec les +quartiers de la lune.</p> + +<p>La ramadan ou le carême des mahométans nègres est observé avec beaucoup +de rigueur. Ils ne mangent et ne boivent qu'après le coucher du soleil. +Les dévots n'avaleraient pas même leur salive, et se couvrent la bouche +<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> d'un morceau d'étoffe, de peur qu'il n'y entre une mouche. +Malgré la passion qu'ils ont pour le tabac, ils ne touchent point à leur +pipe. Mais, lorsque la nuit arrive, ils se dédommagent de l'abstinence +du jour. Les grands et les riches passent ensuite tout le jour à dormir.</p> + +<p>Lorsque le mois du ramadan approche de sa fin, ils proclament le +Tabasket, c'est-à-dire, la plus grande fête des mahométans nègres, comme +des Turcs et des Persans, qui lui donnent le nom de <span class="italic">Bayram</span>. Brue, qui +en avait été témoin, nous a laissé la description de cette fête, qui est +proprement leur carnaval.</p> + +<p>Un peu avant le coucher du soleil, on vit paraître six marabouts, ou +prêtres mahométans, revêtus de tuniques blanches, qui ressemblent à nos +surplis. Elles leur descendent jusqu'au milieu des jambes, et le bas est +bordé de laine rouge. Ils marchaient en rang, avec une longue zagaie à +la main, précédés de cinq grands bœufs, qui étaient couverts d'un +beau drap de coton et couronnés de feuilles, chacun conduit par deux +Nègres, comme on conduit dans les rues de Paris ce qu'on appelle <span class="italic">le +bœuf gras</span>. Les fêtes populaires ont partout des rapports d'un bout +du monde à l'autre. Les chefs des cinq villages dont la ville de Boucar +est composée suivaient les prêtres sur une seule ligne, parés de leurs +plus riches habits, armées de zagaies, de sabres, de poignards et de +boucliers. Ils étaient suivis eux-mêmes de tous les habitans, leurs +sujets, cinq sur chaque <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> rang. Lorsque la procession fut +arrivée au bord de la rivière, les bœufs furent attachés à des +poteaux, et le plus ancien marabout cria trois fois à haute voix, +<span class="italic">salam-aleck</span>, qui est l'exhortation à la prière. Ensuite, mettant bas +sa zagaie, il étendit le bras vers l'est. Les autres prêtres suivirent +son exemple, et commencèrent la prière de concert. Ils se levèrent et +reprirent leurs armes. Alors l'ancien marabout donna ordre aux Nègres +d'amener les bœufs et de les renverser par terre, ce qui fut exécuté +à l'instant. Ils les attachèrent à terre par les cornes, et, leur +tournant la tête à l'est, ils leur coupèrent la gorge avec beaucoup de +précaution, pour empêcher que ces animaux ne les regardassent tandis que +leur sang coulait, parce que c'est pour eux un fort mauvais présage. Ils +prennent soin, pour se garantir de leurs regards, de leur jeter du sable +dans les yeux. Aussitôt que le sacrifice est achevé, et les victimes +écorchées, ils les coupent en pièces, et chaque village emporte celles +de son bœuf. Après cette cérémonie, le folgar commence. Le folgar +fait place au festin, et les réjouissances durent trois jours.</p> + +<p>La circoncision est une pratique rigoureusement observée parmi les +mahométans nègres. Elle se fait aux mâles vers l'âge de quatorze ou +quinze ans, pour leur donner le temps de se fortifier contre +l'opération, et d'être bien instruits dans la profession de leur foi. On +attend aussi pour cette sanglante cérémonie qu'il y <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> ait un +grand nombre de jeunes gens rassemblés, ou que le fils de quelque roi et +d'autres grands aient atteint l'âge de la circoncision. Alors on avertit +que tous les sujets du même roi, ses alliés et ses voisins, peuvent +amener leurs enfans; car l'éclat de la fête répond au nombre des +acteurs, et les chefs d'une nation, souhaitent toujours que l'assemblée +soit nombreuse, parce que, dans ces occasions, les jeunes gens forment +des liaisons et des amitiés qui durent autant que leur vie.</p> + +<p>Quoiqu'il n'y ait pas de temps réglé pour la cérémonie, on observe de ne +jamais choisir la saison des grandes chaleurs, ni celle des pluies, ni +le ramadan, qui ne sont pas des temps propres à la joie. On a soin aussi +de prendre le décours de la lune, dans l'idée que l'opération est alors +moins douloureuse, et la plaie plus facile à guérir.</p> + +<p>Brue nous donne une description exacte de la cérémonie. Il y avait +assisté dans l'île de Jean Barre, près du fort Saint-Louis, et les plus +petits détails n'avaient point échappé à ses observations.</p> + +<p>Le lieu de la scène était un champ fort agréable, environné de beaux +arbres, à trois cents pas du village de Jean Barre, riche Nègre, qui +servait d'interprète à la compagnie française, et dont le fils était le +principal des jeunes gens qui devaient être circoncis. On choisit +toujours un endroit éloigné des habitations, à cause des femmes, qui +sont absolument <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> exclues de l'assemblée. Lorsque Brue se fut +assis avec les gens de sa suite sur un banc qui avait été préparé pour +lui, la procession commença dans l'ordre suivant: les guiriots ou +musiciens faisaient l'avant-garde en battant une marche lente et grave, +sans y joindre leur chant. Ils étaient suivis de tous les marabouts des +villages voisins qui marchaient deux à deux en robe de coton blanc, et +leur zagaie à la main. Après les marabouts, on vit venir, à quelque +distance, tous les jeunes gens qui devaient être circoncis. Ils étaient +vêtus de longues pagnes de coton, croisées par-devant, mais sans +haut-de-chausses. Ils marchaient sur une seule ligne, c'est-à-dire l'un +après l'autre, accompagnés chacun de deux parens ou de deux amis, pour +servir de témoins à leur profession de foi, ou pour les encourager à +souffrir constamment l'opération. Yamsek, Nègre de distinction, qui +devait être l'exécuteur, suivait immédiatement avec Jean Barre, chef de +la fête. Cette marche était fermée par un corps de deux mille Nègres +bien armés. Au milieu du champ, fort près du lieu où les Français +étaient assis, on avait placé une planche sur une petite élévation. Les +prêtres et les chefs des villages se rangèrent sur deux lignes, de +chaque côté de la planche; et tous les candidats, avec leurs parrains, +demeurèrent au centre, dans le même ordre que celui de leur marche. Le +reste des Nègres formait un cercle autour des prêtres et des victimes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> Aussitôt que l'ordre et le silence furent bien établis, le +principal marabout fit le salam ou la prière. Tous les assistans +répétaient ses paroles d'une voix claire et intelligible, avec autant de +respect que d'attention. Après cet exercice, Guiopo, fils de Jean Barre, +fut annoncé par ses deux parrains, qui le firent monter sur la planche, +en le soutenant des deux côtés. Yamsek fit heureusement l'opération. +Guiopo descendit immédiatement après, suivi de ses deux parrains, et +branlant sa zagaie d'un air riant. Il se retira derrière les marabouts, +pour laisser saigner sa plaie, pendant que les autres jeunes gens +allèrent se présenter successivement à l'exécuteur.</p> + +<p>Lorsque la blessure a jeté assez de sang, on la lave plusieurs fois le +jour avec de l'eau fraîche, jusqu'à ce qu'elle se ferme d'elle-même, ce +qui ne demande ordinairement que dix ou douze jours. Pendant +l'opération, le candidat doit tenir le pouce droit élevé, et prononcer +la formule de foi mahométane. Les plus fermes la prononcent d'une voix +haute; ils affectent même de la gaieté après la cérémonie; mais il est +aisé de juger à leur marche qu'ils souffrent une vive douleur. La +plupart ne peuvent se retirer sans être soutenus par les parrains.</p> + +<p>Quoique la circoncision ne soit pas ordonnée pour les femmes, les +docteurs mandingues les admettent à la participation de ce privilége. Ce +sont leurs propres femmes qui font l'office de <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> prêtresses; +mais cet usage n'est pas universel parmi les Nègres.</p> + +<p>Moore explique la cérémonie de la circoncision en fort peu de mots; mais +il ajoute une circonstance singulière, et qui peut donner une idée de la +politique du sacerdoce nègre. Un peu avant la saison des pluies, dit-il, +on circoncit un grand nombre de jeunes gens de l'âge de douze ou de +quatorze ans. Après l'opération, ils portent un habit différent de +l'usage ordinaire, et chaque royaume a le sien. Depuis la circoncision +jusqu'au temps des pluies, les jeunes circoncis ont la liberté de +commettre toutes sortes d'excès sans être soumis au châtiment de la +justice. Lorsque les pluies commencent, ils sont obligés de rentrer dans +l'ordre et de reprendre l'habit commun de leur nation. Cette licence +accordée aux circoncis semble faite pour perpétuer l'usage de la +circoncision et en balancer le désagrément.</p> + +<p>Les mandingues croient que la cause des éclipses de la lune est +l'interposition d'une panthère qui met sa pate entre la lune et la +terre. Dans ces occasions, ils ne cessent pas de chanter et de danser en +l'honneur de leur prophète Mahomet; mais il ne paraît pas que leurs +mouvemens soient l'effet de la crainte.</p> + +<p>En général, ils sont extrêmement livrés à la superstition. Lorsqu'ils +ont un voyage à faire, ils égorgent un poulet, et les observations +qu'ils font sur les entrailles leur servent de règle pour avancer ou +différer leur départ. Ils <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> n'ont pas moins d'égard pour +certains jours de la semaine qu'ils regardent comme malheureux; rien ne +serait capable de les leur faire choisir pour une entreprise +d'importance. Voilà les superstitions des fameux Romains qui se +retrouvent chez les hordes noires. Ces poulets sacrés, qui nous font +rire chez les Nègres, ces présages, ces jours malheureux, sont pourtant +fort imposans dans vingt endroits de l'histoire romaine, grâce au génie +des Tite Live et des Salluste, tant l'éloquence produit d'illusion! tant +le nom de Rome et l'antiquité commandent à notre imagination! Car, dans +le fait, l'appétit des poulets, qui décidait, chez les Romains, du jour +d'une bataille, est tout aussi ridicule que la pate de la panthère qui +éclipse la lune.</p> + +<p>Moore raconte que, pendant tout le temps qu'il passa dans leur pays, ils +étaient persuadés que les sorciers avaient répandu des qualités malignes +dans l'air et dans les eaux, qu'il ne mourait personne qui ne fût tué +par ces ennemis publics, à l'exception d'un misérable qu'il vit +enterrer, et que tous les Nègres croyaient tué par Dieu même, pour avoir +violé son serment ou son vœu. L'usage des vœux est fort commun +dans toutes ces nations. On leur voit porter autour du bras des manilles +de fer, pour marque de leur engagement et pour s'en rappeler la mémoire. +Celui qu'ils accusaient de parjure avait fait vœu de ne jamais vendre +un esclave dont on lui avait <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> fait présent, et portait une +manille dans la crainte de l'oublier; ruais ses besoins et ceux de sa +famille l'ayant emporté sur son serment, sa mort, qui arriva quelques +jours après, fut regardée de tous les Nègres comme un effet signalé de +la vengeance du ciel.</p> + +<p>Entre une infinité d'autres superstitions, la plus commune et la plus +remarquable est celle des grisgris dont nous avons déjà parlé. Chaque +grisgris a sa vertu particulière; l'un contre le péril de se noyer, +l'autre contre la blessure des zagaies ou la morsure des serpens. Il y +en a qui doivent rendre invulnérable, aider les plongeurs et les +nageurs, procurer une pêche abondante. D'autres éloignent l'occasion de +tomber dans l'esclavage, procurent de belles femmes et beaucoup +d'enfans. Enfin les marabouts inventent des grisgris en faveur de tous +les désirs et contre toutes les craintes. On sait d'ailleurs que, sur +l'article des grisgris, il n'y a guère de peuple sur la terre qui ait +droit de se moquer des Nègres.</p> + +<p>Moore remarque qu'en allant à la guerre, le plus pauvre Nègre achète un +grisgris des marabouts pour se garantir de toutes sortes de blessures. +Si le charme manque de pouvoir, les marabouts en rejettent la faute sur +la mauvaise conduite des Nègres, que Mahomet n'a pas jugés dignes de sa +protection. Les prophètes des croisades se justifiaient de la même +manière, ce qui est un moyen sûr de n'avoir jamais tort. Les marabouts +se ressemblent <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> en tous temps et en tous lieux. Moore assure +qu'ils s'enrichissent tous en peu de temps. Le Maire dit que les +marabouts ruinent les Nègres, en leur faisant payer jusqu'à trois +esclaves et quatre ou cinq veaux pour un grisgris, suivant les qualités +qu'ils lui attribuent.</p> + +<p>Les grisgris de la tête se portent en couronne. Ceux du cou se portent +en forme de colliers. Les épaules et les bras n'en sont pas moins +garnis; de sorte que cette religieuse parure devient un véritable +fardeau. Les rois en sont plus chargés qu'aucun de leurs sujets. Moore +prétend que le poids en monte souvent jusqu'à trente livres.</p> + +<p>Au reste, ces grisgris pourraient en un sens rendre invulnérable, s'il +est vrai, comme le disent les voyageurs, que leur multitude et leur +grandeur forment une cuirasse que la zagaie aurait peine à pénétrer. Les +grands en ont la tête et le corps tellement couverts, qu'étant presque +incapables de se remuer, ils ne peuvent monter à cheval qu'avec le +secours d'autrui. Le grisgris du dos et celui de l'estomac sont de la +grandeur d'un livre in-4<sup>o</sup> et d'un pouce d'épaisseur. Une main de +papier est moins épaisse, et l'on assure qu'il n'y a point d'épée qui +pût les percer.</p> + +<p>Le Moumbo-Dioumbo est une idole mystérieuse des Nègres, inventée par les +maris pour contenir leurs femmes dans la soumission. Elles ont tant de +simplicité et d'ignorance, qu'elles prennent cette machine pour un homme +<span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> farouche; c'est ainsi que parmi nous on fait peur aux enfans +en leur parlant du loup-garou. Elle est revêtue d'une longue robe +d'écorce d'arbre avec une toque de paille sur la tête. Sa hauteur est de +huit ou neuf pieds. Peu de Nègres ont l'art de lui faire pousser les +sons qui lui sont propres. On ne les entend jamais que pendant la nuit, +et l'obscurité aide beaucoup à l'imposture. Lorsque les hommes ont +quelque différent avec leurs femmes, on s'adresse au Moumbo-Dioumbo, qui +décide ordinairement la difficulté en faveur des maris.</p> + +<p>Le Nègre qui agit sous la figure monstrueuse de Moumbo-Dioumbo jouit +d'une autorité absolue, et s'attire tant de respect, que personne ne +paraît couvert en sa présence. Lorsque les femmes le voient ou +l'entendent, elles prennent la fuite et se cachent soigneusement; mais +si les maris ont quelque liaison avec l'acteur, il fait porter ses +ordres aux femmes, et les force de reparaître. Alors il leur commande de +s'asseoir, et les fait chanter ou danser suivant son caprice. Si +quelques-unes refusent d'obéir, il les envoie chercher par d'autres +Nègres qui exécutent ses lois, et leur désobéissance est punie par le +fouet. Ceux qui sont initiés dans le mystère du Moumbo-Dioumbo, +s'engagent, par un serment solennel, à ne le jamais révéler aux femmes, +ni même aux autres Nègres qui ne sont pas de la société. On n'y peut +être reçu avant l'âge de seize ans. Le <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> peuple jure par cette +idole, et n'a pas de serment plus respecté.</p> + +<p>Vers l'an 1727, le roi de Diagra, ayant une femme curieuse, eut la +faiblesse de lui révéler le secret du Moumbo-Dioumbo; elle n'eut rien de +plus pressé que d'en informer toutes ses compagnes. Le bruit alla +jusqu'aux oreilles de quelques seigneurs nègres, qui n'étaient pas bien +disposés pour le roi. Ils s'assemblèrent pour délibérer sur une affaire +de cette importance; et, ne doutant pas que leurs femmes ne devinssent +fort difficiles à gouverner, si la crainte du Moumbo-Dioumbo ne les +arrêtait plus, ils prirent une résolution très-hardie, qui ne fut pas +exécutée avec moins d'audace. Ils se rendirent à la ville royale avec +l'idole: là, prenant l'air d'autorité qui est propre à la religion dans +tous les pays du monde, ils firent avertir le roi de venir parler à +l'idole. Ce faible prince n'ayant osé refuser d'obéir, Moumbo-Dioumbo +lui reprocha son crime, et lui donna ordre de faire paraître sa femme. À +peine eut-elle paru, que, par la sentence de Moumbo-Dioumbo, ils furent +poignardés tous deux. Le Moumbo-Dioumbo est une terrible leçon, si l'on +sait l'entendre.</p> + +<p>Il y a peu de villes considérables qui n'aient une figure de +Moumbo-Dioumbo. Pendant le jour, elle demeure sur un poteau, dans +quelque lieu voisin de la ville, jusqu'à l'entrée de la nuit, qui est le +temps de ses opérations.</p> + +<p>Il nous reste à parler des marabouts ou des <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> prêtres nègres. +Ils s'attachent sur plusieurs points à la loi du Lévitique, dont ils ont +quelque connaissance. Ils ont des villes et des terres particulières à +leur tribu, où ils n'admettent pas d'autres Nègres que leurs esclaves. +Leurs mariages ne se font qu'entre les hommes et les femmes de leur +racé, et tous leurs enfans sont élevés pour la prêtrise. Labat les +représente comme de scrupuleux observateurs de tous les préceptes de +l'Alcoran. Ils s'abstiennent de vin et de liqueurs spiritueuses. Ils +observent le ramadan avec beaucoup d'exactitude. Ils ont plus de douceur +et de politesse que le commun des Nègres. Ils aiment le commerce, et se +plaisent à voyager dans cette vue. Leur honnêteté et leur bonne foi sont +généralement reconnues dans les affaires. La charité est une vertu +qu'ils ne violent jamais entre eux; et jamais ils ne souffrent qu'un +homme de leur tribu soit vendu pour l'esclavage, s'il n'a mérité ce +châtiment par quelque grand crime. Voilà du moins ce que les historiens, +que nous suivons ici, appellent charité. On peut observer que, si les +marabouts ne l'exécutent qu'envers leurs confrères, ils n'ont pas +souvent l'occasion de la pratiquer, puisque le commerce des grisgris, +tel qu'on l'a représenté, doit les rendre les plus riches de tous les +Nègres; et qu'est-ce qu'une charité qui ne respecte et ne soulage le +malheur que dans celui qui a le même habit et la même doctrine que nous? +Cette charité, qui dérobe tous les marabouts <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> à l'esclavage et +à la misère, pourrait plutôt s'appeler politique et esprit de corps. Ce +n'est pas là la charité de l'Évangile; ce n'est pas celle de nos curés, +qui n'emploient les aumônes, qui sont les revenus de l'Église, qu'à les +répandre dans le sein des pauvres.</p> + +<p>Entre plusieurs bonnes qualités des marabouts, Jobson loue beaucoup leur +tempérance. À cette seule marque, dit-il, on les distingue aisément des +autres Nègres. Ils se réduisent à l'eau pure, sans excepter les cas de +maladie et de nécessité. Dans les voyages que l'auteur fit sur la +Gambie, un marabout qu'il avait pris avec lui, ayant voulu prêter la +main aux gens de l'équipage pour traverser une basse, fut entraîné par +un courant qui mit sa vie dans un grand danger. Il disparut deux fois +dans l'eau, et les Anglais ne l'ayant remis à bord qu'avec beaucoup de +peine, il y demeura quelque temps sans connaissance. Dans cet état, ceux +qui le secouraient ayant porté à sa bouche un flacon d'eau-de-vie, il +ferma constamment les lèvres à la seule odeur de cette liqueur; et, +lorsqu'il eut rappelé ses sens, il demanda, avec un mélange de colère et +d'inquiétude, s'il avait eu le malheur d'en avaler: on lui répondit +qu'il s'y était opposé avec trop d'obstination. «J'aimerais mieux être +mort, dit-il, à Jobson, que d'en avoir avalé la moindre goutte.»</p> + +<p>Cet excès de scrupule s'étend jusqu'à leurs enfans. Non-seulement ils ne +leur permettent pas de toucher au vin ni aux liqueurs fortes, <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> +mais ils ne souffrent pas même qu'on leur présente du raisin, du sucre, +ni aucunes confitures.</p> + +<p>Le même auteur ajoute que le respect des rois et des grands pour les +marabouts ne le cède guère à celui du peuple. Si les personnes de la +plus haute distinction rencontrent un marabout en chemin, elles forment +un cercle autour de lui, et se mettent à genoux pour faire la prière et +recevoir sa bénédiction; le même usage se pratique dans la chambre du +roi lorsqu'il y entre un marabout. Labat dit que les Nègres en général, +mais surtout ceux du Sénégal, ont tant de respect pour leurs prêtres, +qu'ils croient que ceux qui les offensent meurent dans l'espace de trois +jours. Il est probable que les marabouts ne combattent pas cette +opinion.</p> + +<p>Les marabouts apprennent à lire et à écrire à leurs enfans, dans un +livre composé d'une petite planche de bois fort unie, où la leçon est +écrite avec une sorte d'encre noire et un roseau taillé comme une plume; +leurs caractères ressemblent à ceux de la langue arabe; Jobson n'étant +pas capable de les lire, en apporta plusieurs exemples en Angleterre. +Cependant il observe que leur religion et leurs lois sont écrites dans +une langue particulière, et fort différente de la langue vulgaire; que +les laïques nègres, de quelque rang qu'ils soient, ne savent ni lire ni +écrire, et qu'ils n'ont par conséquent ni caractères ni livres. +<span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> Le grand livre de la loi est un manuscrit, dont les marabouts +s'exercent à faire des copies pour leur propre usage. Les rois +mahométans en obtiennent à grand prix, et se font un honneur de les +porter malgré la pesanteur du fardeau. Jobson a vu plusieurs marabouts +qui en étaient chargés aussi dans leurs voyages.</p> + +<p>Quand les élèves ont lu l'Alcoran, ils passent eux-mêmes pour autant de +docteurs. Ils apprennent ensuite à écrire en arabe, car la langue du +pays n'a pas de caractères. Les marabouts ne sont pas seulement prêtres, +ils sont marchands, et font la plus grande partie du commerce du pays.</p> + +<p>Ceux de Sétiko firent leurs efforts pour ôter au capitaine Jobson la +pensée de remonter plus loin sur la Gambie. Ils lui représentèrent les +difficultés et les dangers de ce voyage avec d'autant plus +d'exagération, que, dans la vue de s'assurer tous les avantages de ce +commerce, ils s'étaient procuré avec beaucoup de peine et de dépense une +grande quantité d'ânes pour le transport de leurs marchandises. Leur +méthode, en voyageant, est de suivre leurs ânes à pied, et de marcher du +même pas que ces animaux. Ils partent à la pointe du jour, qui, dans ces +climats, ne précède guère le lever du soleil. Leur marche dure trois +heures, après lesquelles ils se reposent pendant la chaleur du jour. Ils +recommencent à marcher deux heures avant la nuit, et la crainte des +bêtes féroces ne leur permet pas de se hasarder <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> dans +l'obscurité, excepté pendant les clairs de lune, qui leur paraissent un +temps fort commode pour les voyageurs. Ils s'arrêtent deux au trois +jours près des grandes villes; et, déchargeant leurs marchandises, +qu'ils étalent sous quelques arbres, ils font une espèce de foire pour +la ville voisine. Dans ces occasions, ils n'ont pas d'autre logement que +leurs paquets, entre lesquels ils passent la nuit sur des nattes.<a href="#tam"><span class="smaller">(Lien vers la table des matières.)</span></a></p> + + +<h2>CHAPITRE <abbr title="4">IV.</abbr></h2> + +<p class="title">Sierra-Leone.</p> + + +<p>La partie de l'Afrique que nous considérons se termine à la baie qui +porte le nom de <span class="italic">Sierra-Leone</span>, nom que les Portugais lui donnèrent, +soit à cause des lions dont les montagnes voisines sont remplies, soit +plutôt à cause du bruit des flots qui, en se brisant contre les rochers +de la côte, semblaient imiter le rugissement de ces animaux. Le pays est +borné au nord par le cap de la Vega et par celui de Tagrim au sud. Ces +deux caps forment une baie spacieuse où la rivière de Sierra-Leone vient +se jeter.</p> + +<p>Le roi du pays fait sa résidence au fond de la baie: les Maures lui +donnent le nom de Boréa. Les états du Boréa ou Bourré s'étendent +l'espace de quarante lieues dans les terres. Ses <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> revenus +consistent dans un tribut d'étoffes de coton, de dents d'éléphans, d'un +peu d'or, et dans le pouvoir de vendre ses sujets pour l'esclavage. +L'usage des habitans est de s'arracher entièrement les sourcils, +quoiqu'ils laissent croître leur barbe, qui est naturellement courte, +noire et frisée. Leurs cheveux sont ordinairement coupés en croix et +s'élèvent sur la tête en petites touffes carrées: d'autres les portent +découpés en différentes formes; mais les femmes ont généralement la tête +rasée.</p> + +<p>Ils ont de petites idoles; mais ils n'en reconnaissent pas moins le Dieu +du ciel. Lorsqu'un Anglais leur demandait l'usage de ces petites figures +de bois, ils levaient leurs mains au-dessus de leur tête, pour faire +entendre que le véritable objet de leurs adorations était en haut.</p> + +<p>Au sud de la baie, à quarante ou cinquante lieues dans les terres, on +trouve une nation d'anthropophages, qui inquiètent souvent leurs +voisins.</p> + +<p>Les fruits sont innombrables dans les bois de Sierra-Leone. Il se trouve +des forêts entières de citronniers, surtout en-deçà du lieu de +l'aiguade, assez près de la ville; on y voit aussi quelques orangers. La +boisson commune du pays est de l'eau. Cependant les hommes sont +passionnés pour le vin de palmier qu'ils appellent <span class="italic">may</span>, et le +partagent rarement, avec les femmes. On trouve dans le pays beaucoup +<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> de mancenilles, espèce de pomme vénéneuse, qui ressemble à la +prune jaune, et dont le jus est si malin, que la moindre goutte qui +rejaillirait dans l'œil ferait perdre aussitôt la vue. On y voit le +beguil, fruit de la grosseur d'une pomme ordinaire, mais dont la chair a +la couleur, le grain et le goût de la fraise; l'arbre qui le porte +ressemble à l'arbousier. Les bois sont remplis de vignes sauvages, qui +produisent un raisin dont le goût est amer. Les Nègres aiment beaucoup +la datte et la mangent rôtie. Ils font des amas de cardamome, sorte de +poivre qui leur sert de remède dans plusieurs maladies, et +d'assaisonnement pour leur nourriture.</p> + +<p>Les Nègres plantent des patates, et plus loin dans les terres, ils +cultivent du coton, nommé parmi eux <span class="italic">innoumma</span>, dont ils font d'assez +bon fil et des étoffes larges d'un quart. Le kambe est un bois qui leur +sert à teindre en rouge leurs bourses et leurs nattes. Leur citronnier +ressemble au pommier sauvage; sa feuille est mince comme celle du saule; +il est rempli de pointes, et porte une prodigieuse quantité de fruits +qui commencent à mûrir au mois d'août, et qui demeurent sur l'arbre +jusqu'au mois d'octobre.</p> + +<p>Le poivre de Guinée croît naturellement dans les bois, mais il n'y est +pas fort abondant. Sa plante est petite, assez semblable à celle du +troëne, et chargée de petites feuilles fort minces. Son fruit ressemble +à l'épine-vinette; <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> il est d'abord très-vert; mais, en +mûrissant, il devient rouge. Quoiqu'il ne se réunisse point en grappe, +il s'en trouve de côté et d'autre deux ou trois ensemble autour de la +tige. Le péné, dont les Nègres de ce pays composent leur pain, est une +plante fort mince, qui ressemble à l'herbe ordinaire, et dont les +petites tiges sont couvertes d'une graine qui n'est renfermée dans +aucune espèce d'enveloppe.</p> + +<p>Plus loin, dans l'intérieur des terres, il croît un fruit nommé <span class="italic">gola</span> +ou <span class="italic">kola</span>, dans une coque assez épaisse; il est dur, rougeâtre, amer, à +peu près de la grosseur d'une noix, et divisé par divers angles. Les +Nègres font des provisions de ce fruit, et le mâchent mêlé avec l'écorce +d'un certain arbre. Leur manière de s'en servir n'aurait rien d'agréable +pour les Européens. Celui qui commence à le mâcher le donne ensuite à +son voisin, qui le mâche à son tour, et qui le donne au Nègre suivant. +Ainsi chacun le mâche successivement, sans rien avaler de la substance. +Ils le croient excellent pour la conservation des dents et des gencives. +Les chevaux n'ont pas les dents plus fortes que la plupart des Nègres. +Ce fruit leur sert aussi de monnaie courante, et le pays n'en a pas +d'autre.</p> + +<p>Le kola est fort estimé des Nègres qui habitent les bords de la Gambie. +Il ressemble aux châtaignes de la plus grosse espèce, mais sa coque est +moins dure. On en fait tant de <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> cas parmi les Nègres que dix +noix de kola sont un présent digne des plus grands rois. Après en avoir +mâché, l'eau la plus commune prend le goût du vin blanc, et paraît mêlée +de sucre. Le tabac même en tire une douceur singulière. On n'attribue +d'ailleurs aucune autre qualité au kola. Les personnes âgées, qui ne +sont plus capables de le mâcher, le font broyer pour leur usage; mais ce +n'est pas le peuple qui peut se procurer un ragoût si délicieux; car +cinquante noix suffisent pour acheter une femme.</p> + +<p>Barbot décrit l'arbre qui produit cette fameuse noix; il lui donne le +nom de <span class="italic">froglo</span>; il assure que la région de Sierra-Leone en est remplie; +qu'il est d'une hauteur médiocre; que la circonférence du tronc est de +cinq ou six pieds; que le fruit croît en pelotons de dix ou douze noix, +dont quatre ou cinq sont sous la même coque, divisées par une peau fort +mince; que le dehors de chaque noix est rouge, avec quelque mélange de +bleu; que, si elle est coupée, le dedans paraît d'un violet foncé. Les +Nègres et les Portugais en demandent sans cesse, comme les Indiens ne +demandent que leurs noix d'arek et leur bétel. Labat parle aussi de ce +fruit, et dit que la plus grande partie vient de l'intérieur des terres, +environ trois cents lieues de la côte; l'arbre qui le porte est le +<span class="italic">sterculia acuminata</span>.</p> + +<p>La baie est remplie de poissons de toutes <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> les espèces, tels +que le mulet, la raie, la vieille, le brochet, le gardon, le cavallos, +qui ressemble au maquereau; la scie, le requin; une autre espèce de +squale, qui ressemble au requin, excepté que sa tête se termine dans la +forme d'une pelle, et que l'on appelle marteau ou pantouflier; le +cordonnier, qui a des deux côtés de la tête une espèce de barbe ou de +soie pendante, et qui grogne comme un cochon, etc. Finch, voyageur +anglais, prit dans l'espace d'une heure six mille poissons de la forme +de l'able. Les huîtres y sont très-communes et s'y attachent aux +branches des mangliers.</p> + +<p>La côte n'est pas moins abondante en toutes sortes d'oiseaux dont +l'espèce n'est pas connue dans nos climats. Les Nègres parlèrent à Finch +d'un animal fort étrange, que son interprète nommait <span class="italic">carboucle</span>. On le +voit souvent, mais toujours pendant la nuit; sa tête jette un éclat +surprenant, qui lui sert à trouver sa pâture. L'opinion des habitans est +que cette lumière vient d'une pierre qu'il a dans les yeux ou sur le +front. S'il entend le moindre bruit, il couvre aussitôt cette partie +brillante de quelque membrane qui en dérobe l'éclat. Finch ajoute qu'il +regarde ce récit comme fabuleux.</p> + +<p>Les parties septentrionales dépendent du roi de Boulom, comme celles du +sud sont soumises au roi de Bourré. Le royaume de Boulom est peu connu +des Français et des <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> Hollandais. L'affection des habitans s'est +déclarée pour les Anglais et pour les Portugais, dont plusieurs y ont +formé des établissemens.</p> + +<p>Les singes se rassemblent en troupes nombreuses, et détruisent tous les +champs cultivés dont ils peuvent approcher. Leurs ravages inspirent pour +eux une haine implacable aux habitans.</p> + +<p>La rivière, qui est connue sous le nom de Sierra-Leone, porte aussi ceux +de Mitomba et de Tagrim: elle vient de fort loin dans les terres; et, +vers son embouchure, elle n'a pas moins de trois lieues de largeur; +mais, à quatorze ou quinze lieues de la mer, elle se resserre à la +largeur d'une lieue.</p> + +<p>Cette rivière, comme la plupart de celles de tous les pays très-chauds, +est bordée à son embouchure de mangliers ou palétuviers.</p> + +<p>Quoique les jours d'été soient fort chauds dans le pays plat et ouvert, +les vents du sud-ouest y apportent de la fraîcheur pendant l'après-midi; +mais la chaleur est insupportable dans les parties montagneuses. En +général, on peut dire que c'est une région fort malsaine pour les +Européens, témoin tous les Anglais qui sont morts dans l'île de Bense. +La pluie et le tonnerre y règnent continuellement pendant six mois, avec +une chaleur si maligne aux mois de juin et juillet, qu'on est obligé de +se tenir renfermé dans ses huttes. L'air, corrompu par tant de mauvaises +influences, <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> y produit en un instant des vers sur les alimens +et sur les habits: quelquefois les ouragans, nommés <span class="italic">tornados</span>, y +jettent l'épouvante. Souvent une épaisse obscurité, qui ne se dissipe +pas un moment dans le jour, semble changer la face de la nature, et rend +la vie presque insupportable.</p> + +<p>Cette rivière porte le nom de Mitomba jusqu'à vingt-cinq ou trente +lieues de son embouchure, et n'est pas connue plus loin des Européens: +elle a, du côté du sud, une ville nommée las Magoas, où la permission de +résider pour le commerce n'est accordée qu'aux Portugais. Les habitans +viennent seulement dans la baie pour y faire des échanges avec les +Français et les Anglais, lorsqu'ils voient entrer leurs bâtimens.</p> + +<p>À l'entrée de la rivière on voit plusieurs petites îles. Les principales +sont celles de Togou, de Tasso et de Bense. Dans cette dernière, qui est +à neuf lieues de la rade, les Anglais ont élevé un petit fort.</p> + +<p>Les Portugais sont établis dans divers endroits du pays; mais la +jalousie du commerce ne leur permet pas d'entretenir beaucoup de +correspondance avec les Anglais de l'île de Bense.</p> + +<p>La baie de France, où l'on trouve la fontaine du même nom, est éloignée +d'environ six lieues du cap Tagrim, en remontant la rivière. On la +distingue aisément à la couleur brillante du sable qui se présente sur +le rivage <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> comme une voile étendue; aussi n'y voit-on pas de +rocs qui en rendent l'accès difficile aux barques et aux chaloupes. La +fontaine est à quelques pas de la mer; c'est la meilleure et la plus +commode de toute la côte. On y peut remplir cent tonneaux dans l'espace +d'un jour: elle vient du centre des montagnes de Timna, qui forment une +chaîne d'environ quinze lieues, mais dont les tigres, les lions et les +crocodiles ne permettent pas d'approcher. Les eaux fraîches se +précipitent du sommet des montagnes, et forment en tombant diverses +cascades, avec un très-grand bruit. Ensuite, se réunissant dans une +espèce d'étang, leur abondance les fait déborder pour se répandre sur un +rivage sablonneux, où elles se rassemblent encore dans un bassin +qu'elles se forment au pied des montagnes; de là elles recommencent à +couler sur le sable, et se perdent enfin dans la mer. Barbot représente +ce lieu comme un des plus beaux endroits de la contrée. Le bassin qui +reçoit toutes ces eaux est environné de grands arbres d'une verdure +continuelle, qui forment un ombrage délicieux dans les plus grandes +chaleurs. Les rochers même qui sont dispersés aux environs contribuent à +l'embellissement du lieu. C'était dans cette agréable retraite que +Barbot prenait souvent plaisir à faire ses repas.</p> + +<p>Les singes nommés <span class="italic">barris</span> sont d'une très-grande taille; on les +accoutume dans leur jeunesse à marcher droit, à broyer les grains, +<span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> à puiser de l'eau dans des calebasses, à l'apporter sur leur +tête, et à tourner la broche pour rôtir les viandes. Ces animaux se +bâtissent des cabanes dans les bois; ils aiment si passionnément les +huîtres, que, dans les basses marées, ils s'approchent du rivage entre +les rocs; et lorsqu'ils voient les huîtres ouvertes à la chaleur du +soleil, ils mettent dans l'écaillé une petite pierre qui l'empêche de se +fermer, et l'avalent ainsi facilement. Quelquefois il arrive que la +pierre glisse, et que le singe se trouve pris comme dans une trappe: +alors ils n'échappent guère aux Nègres, qui les tuent et qui les +mangent. Cette chair et celle des éléphans leur paraissent délicieuses.</p> + +<p>Les bois sont la retraite d'un nombre infini de perroquets, de pigeons +ramiers, et d'autres oiseaux; mais l'épaisseur des arbres ne permet +guère qu'on les puisse tirer. La mer et les rivières fournissent les +mêmes espèces de poissons que celles du cap Vert.</p> + +<p>Chaque village est pourvu d'une salle ou d'une maison publique, où +toutes les personnes mariées envoient leurs filles, après un certain +âge, pour y apprendre à danser, à chanter, et d'autres exercices, sous +la conduite d'un vieillard des plus nobles du pays. Lorsqu'elles ont +passé un an dans cette école, il les mène à la grande place de la ville +ou du village; elles y dansent, elles chantent, elles donnent aux yeux +des habitans des témoignages de leurs progrès. S'il se trouve quelque +<span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> jeune homme à marier, c'est alors qu'il fait le choix de celle +qu'il aime le mieux, sans aucun égard pour la naissance ou la fortune. +Un amant n'a pas plus tôt déclaré ses intentions, qu'il passe pour +marié, à la seule condition qu'il soit en état de faire quelques présens +aux parens de la fille et à son vieux précepteur.</p> + +<p>La rivière de Sierra-Leone est fréquentée depuis long-temps par les +Européens. C'est à la fois un lieu de commerce et de rafraîchissement +dans leurs navigations à la côte d'Or et au royaume de Juida. Les +marchandises qu'ils y achètent sont des dents d'éléphans, des esclaves, +du bois de sandal, une petite quantité d'or, beaucoup de cire, quelques +perles, du cristal, de l'ambre gris, du poivre-long, etc. Les dents +d'éléphans de Sierra-Leone passent pour les meilleures de toute +l'Afrique; elles sont d'une grosseur et d'une blancheur extraordinaires. +Barbot en a vu qui pesaient cent livres, et qui ne se vendaient que la +valeur de cent sous de France, en petites merceries fort méprisables.</p> + +<p>Les peuples de Sierra-Leone ont quelques parties de gouvernement et de +religion qui leur sont propres. Les Capez et les Combas, les deux +principaux peuples de cette contrée, ont chacun leur gouverneur ou leur +vice-roi, qui administre la justice suivant les lois.</p> + +<p>Les avocats, qui portent le nom de <span class="italic">troëns</span>, ont un habillement fort +singulier. Ils portent <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> un masque sur le visage et des +cliquettes aux mains, des sonnettes aux jambes, et sur le corps une +sorte de casaque ornée de diverses plumes d'oiseaux. Cet habit +emblématique pourrait fournir des explications plaisantes que nous +abandonnerons à la fantaisie des lecteurs.</p> + +<p>Les conseillers ou juges se nomment <span class="italic">saltatesquis</span>. Les cérémonies qui +accompagnent leur élection ne sont pas moins ridicules que l'habit des +troëns. Le sujet désigné s'assied dans une chaise de bois ornée à la +manière du pays. Alors le gouverneur le frappe plusieurs fois au visage +de la fressure sanglante d'un bouc qu'on a tué pour cet usage; ensuite +il lui frotte tout le corps de la même pièce, et, lui couvrant la tête +d'un bonnet rouge, il prononce le mot de <span class="italic">saltatesquis</span>.</p> + +<p>Le cap de Sierra-Leone se reconnaît à un arbre qui surpasse tous les +autres en hauteur, et à la haute terre qui se présente par-derrière.</p> + +<p>Atkins, un des voyageurs qui ont écrit sur le commerce de Sierra-Leone, +a tracé un tableau de la vente des Nègres et des traitemens qu'éprouvent +ces misérables victimes, qu'il faut rapporter ici, pour ne pas perdre +une occasion d'intéresser l'humanité en faveur des opprimés. Atkins eut +occasion de visiter les esclaves que vendait un vieux flibustier nommé +Loadstone.</p> + +<p>Jusqu'au moment de la vente, les esclaves demeurent dans les chaînes; +alors on les place <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> dans des loges grillées, non-seulement pour +la commodité de l'air et pour leur santé, mais encore pour faciliter à +ceux qui les achètent le moyen de les mieux observer, Atkins remarqua +que la plupart avaient le visage fort abattu. Il en découvrit un d'une +haute taille, qui lui parut hardi, fier et vigoureux. Il semblait +regarder ses compagnons avec dédain, lorsqu'il les voyait prompts et +faciles à se laisser visiter. Il ne tournait pas les yeux sur les +marchands; et si son maître lui commandait de se lever ou d'étendre la +jambe, il n'obéissait pas tout d'un coup ni sans regret. Loadstone, +indigné de cette fierté, le maltraitait sans ménagement à grands coups +de fouet, qui faisaient de cruelles impressions sur un corps nu; il +l'aurait tué, s'il n'eût fait attention que le dommage retomberait sur +lui-même. Le Nègre supportait toutes ces insultes et ces cruautés avec +une fermeté surprenante. Il ne lui échappait pas un cri. On lui voyait +seulement couler une larme ou deux le long des joues; encore +s'efforçait-il de les cacher, comme s'il eût rougi de sa faiblesse. +Quelques marchands, à qui ce spectacle donna la curiosité de le +connaître, demandèrent à Loadstone d'où cet esclave lui était venu. Il +leur dit que c'était un chef de quelques villages qui s'étaient opposés +au commerce des Anglais sur la rivière Nougnez; qu'il se nommait le +capitaine Tomba, et qu'il avait tué plusieurs Nègres de leurs amis, +brûlé leurs cabanes, et donné des marques <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> d'une hardiesse +extraordinaire; que ceux qu'il avait traités si mal avaient aidé les +Anglais à le surprendre pendant la nuit, et l'avaient amené prisonnier +depuis un mois; mais qu'avant de tomber entre leurs mains, il en avait +tué deux de la sienne.</p> + +<p>Atkins prétend que les alligators, dont la rivière de Sierra-Leone est +remplie, ressemblent entièrement aux crocodiles du Nil, et sont en effet +de la même espèce. Leur forme diffère peu de celle du lézard; ils pèsent +jusqu'à deux cents livres. L'écaille qui les couvre est si dure, qu'elle +est à l'épreuve de la balle, si le coup n'est tiré de fort près. Il ont +les gencives fort longues, armées de dents tranchantes; quatre nageoires +semblables à des mains, deux grandes et deux petites; la queue épaisse +et d'une grosseur continue. Ils vivent si long-temps hors de l'eau, +qu'ils se vendent vivans dans les Indes orientales. Quoique le moindre +bruit les éveille, ils s'effraient peu, et ne prennent pas tout d'un +coup la fuite. Les barques qui descendent la rivière en sont quelquefois +fort proches avant qu'on leur voie quitter les gîtes qu'ils se font dans +la vase, où ils se chauffent au soleil. Lorsqu'ils flottent sur l'eau, +ils paraissent si tranquilles, qu'on les prendrait pour une pièce de +bois, jusqu'à ce que les petits poissons qui se rassemblent autour d'eux +semblent les exciter à fondre sur leur proie. Un matelot anglais, qui +avait la tête échauffée de liqueurs, entreprit de passer à gué +l'extrémité <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> de la pointe de Tagrim, pour s'épargner la peine +d'en faire le tour dans son canot. Il fut saisi en chemin par un +alligator; mais, ne manquant point de courage, il perça l'animal d'un +coup d'épée. Le combat n'en fut pas moins vif, et recommença deux ou +trois fois, jusqu'à l'arrivée du canot d'où l'Anglais reçut du secours. +Mais il avait les épaules, les fesses et les cuisses cruellement +déchirées; et, quoique ces blessures ne fussent pas mortelles, on ne +doute pas que, si le monstre avait été moins jeune, le matelot n'eût +péri.</p> + +<p>Le pays de Sierra-Leone est si couvert de bois, qu'on ne saurait +pénétrer vingt pas sur le rivage, excepté du côté de là rivière où les +bâtimens prennent leur eau. Cependant les Nègres ont des sentiers qui +les conduisent à leurs lougans ou plantations. Quoique les champs semés +de millet, de riz et de maïs, ne soient pas à plus d'un mille ou deux de +leur ville, ils servent de promenade ordinaire aux bêtes féroces. Atkins +aperçut de tous côtés leurs excrémens. Les Nègres mettent de la +différence entre les lougans et les lollas. Les premiers sont des champs +ouverts et fort bien cultivés; mais les lollas, quoique ouverts comme +les lougans, demeurent sans culture, et ne servent d'habitations qu'aux +fourmis.</p> + +<p>Les hommes du pays sont bien faits et n'ont pas le nez tout-à-fait plat. +Les femmes ont la taille beaucoup moins belle que les hommes; mais elles +ont le ventre pendant et les mamelles <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> si longues, qu'elles +peuvent allaiter un enfant derrière leurs épaules. Les travaux pénibles +dont elles s'occupent continuellement les rendent extrêmement robustes. +Elles cultivent la terre, elles font l'huile de palmier, les étoffes de +coton, etc., etc. Lorsqu'elles ont fini cet ouvrage, leurs indolens +maris les occupent au soin de leur chevelure laineuse, dont ils sont +extrêmement curieux, et leur font passer deux ou trois heures à cet +exercice.</p> + +<p>On voit souvent des villes entières qui se transportent d'un canton à +l'autre, soit par haine pour leurs voisins, soit pour se procurer plus +de commodités dans un autre lieu. Il ne leur faut pas beaucoup de temps +pour défricher le terrain.</p> + +<p>Les hommes et les femmes ne manquent pas chaque jour de s'oindre le +corps d'huile de palmier ou de civette; mais cette onction, qui n'est +pas sans quelque mélange, jette une odeur forte et désagréable.</p> + +<p>Sur les accusations de meurtre, d'adultère, et d'autres crimes odieux +dans la nation, les personnes suspectes sont forcées de boire d'une eau +rouge qui est préparée par les juges, et qui s'appelle <span class="italic">l'eau de +purgation</span>. Si la vie de l'accusé n'est pas régulière, ou si on lui +connaît quelque sujet de haine contre le mort, quoique l'évidence manque +à l'accusation, les juges rendent la liqueur assez forte ou la dose +assez abondante pour lui ôter la vie. Mais s'il mérite de l'indulgence +par son caractère ou <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> par l'obscurité des accusations, on lui +fait prendre un breuvage plus doux, pour le faire paraître innocent aux +yeux de la famille et des amis du mort. C'est une espèce de question +qu'on rend plus ou moins cruelle, suivant l'opinion qu'on a de l'accusé. +La nôtre est également barbare pour les innocens et pour les coupables.</p> + +<p>Les bêtes farouches se font craindre jusqu'aux environs des villes et +des villages. Les maisons même sont infectées d'une multitude de rats, +de serpens, de crapauds, de mousquites, de scorpions, de lézards, et +surtout d'une prodigieuse quantité de fourmis. On en distingue trois +sortes, les blanches, les noires et les rouges. Celles-ci s'élèvent des +logemens de neuf pieds de hauteur, emploient deux ou trois ans à jeter +les fondemens de leur édifice, et réduisent en poudre une armoire pleine +d'étoffe, dans l'espace de quinze ou vingt jours.</p> + +<p>Le terroir est très-fertile: le riz, le millet, les pois, les fèves, les +melons, les patates, les bananes et les figues y croissent en abondance +et se vendent presque pour rien. La rivière est remplie de poissons, et +les habitans en mangent beaucoup plus que de toute autre viande, +quoiqu'ils ne manquent d'aucune sorte d'animaux, et qu'on les achète à +leur marché. La volaille ordinaire, les pintades, les oies, les canards, +les pigeons ne leur coûtent que la peine de les prendre. Leurs champs +présentent <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> de vastes troupeaux de bœufs, de vaches, de +chèvres et de moutons. Les montagnes sont remplies de cerfs, de +sangliers, de daims et de chevreuils. Ceux à qui le gibier manque n'en +peuvent accuser que leur paresse. La bonté du pays et l'abondance du +fruit y attirent une quantité incroyable de singes.</p> + +<p>Le pays ne paraît pas propre à la production des métaux. C'est le +partage des régions sèches et hautes telles que Bambouk. Ceux qui +travaillent à la découverte des mines prennent pour un heureux signe les +apparences les plus contraires à la fertilité, telles que les rocs, la +sécheresse des terres, la couleur pâle et morte des plantes et de +l'herbe. Il semble que la nature ne nous ait donné l'or qu'à regret, et +comme un présent funeste. Elle l'a relégué dans des lieux où elle-même +paraît n'avoir plus sa vertu productrice, ni sa richesse bienfaisante, +où elle est comme ensevelie dans ses débris, et où, loin d'appeler +l'homme, tout le repousse et l'effraie, si quelque chose pouvait +effrayer l'avarice.<a href="#tam"><span class="smaller">(Lien vers la table des matières.)</span></a></p> + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> CHAPITRE <abbr title="5">V.</abbr></h2> + +<p class="title">Histoire naturelle de la côte occidentale d'Afrique jusqu'à +Sierra-Leone.</p> + +<p>Cette histoire naturelle sera divisée en cinq classes: les végétaux, les +quadrupèdes, les oiseaux et la volaille, les amphibies avec les insectes +et les reptiles, enfin les poissons. Ces cinq articles seront traités +successivement dans l'ordre où l'on vient de les nommer; mais il est à +propos de commencer par quelques remarques générales des voyageurs sur +le climat et les saisons, l'air, les maladies et le terroir de cette +division de l'Afrique. Au surplus, nous devons prévenir le lecteur qu'il +ne trouvera pas ici de description complète, telle qu'il pourrait la +désirer chez les naturalistes. Nous donnerons plus ou moins de détails, +selon que l'objet sera plus ou moins connu, plus ou moins intéressant. +On se souviendra qu'un abrégé n'est pas un dictionnaire.</p> + +<p>Dans les parties de l'Afrique dont on traite ici l'histoire, l'année +peut être divisée entre la saison sèche et la saison humide. La première +dure huit mois, c'est-à-dire, depuis le mois de septembre jusqu'au mois +de juin; la seconde depuis le mois de juin jusqu'à celui d'octobre +exclusivement. C'est cette dernière saison qui <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> fait l'hiver. +Pendant celle de la sécheresse, les chaleurs sont excessives par la +rareté des pluies; à peine tombe-t-il quelques rosées dans tout cet +espace.</p> + +<p>Les pluies commencent fort doucement, et par quelques ondées passagères, +mais qui ne laissent pas d'être accompagnées d'éclairs et de tonnerre; +elles augmentent vers la fin de juin. La chute des eaux devient alors si +violente, avec des orages, des vents, un tonnerre et des feux si +terribles, qu'on croirait avoir à redouter la confusion des élémens. +C'est néanmoins dans cette saison que les habitans du pays sont obligés +de travailler à la terre. La plus grande impétuosité des pluies est +depuis le milieu de juillet jusqu'au milieu d'août.</p> + +<p>La première et la dernière tempête sont généralement les plus violentes. +Il s'élève d'abord un vent fort impétueux, qui dure environ une +demi-heure avant la chute de la pluie, de sorte qu'un vaisseau surpris +par cette agitation subite peut être fort aisément renversé. Cependant +les apparences du ciel sont des avertissemens qui la font prévoir. Il se +charge quelque temps auparavant; il devient noir et triste. À mesure que +les nuées s'avancent, il en sort des éclairs qui sont capables de +répandre l'effroi. Les éclairs sont si terribles en Afrique et +s'entre-suivent de si près, que pendant la nuit ils rendent la lumière +continuelle: le fracas du tonnerre n'est pas moins épouvantable, et va +jusqu'à faire trembler la terre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> Pendant la pluie, l'air est ordinairement frais; mais à peine +est-elle finie, que le soleil se montre et fait sentir une extrême +chaleur. On est quelquefois porté à prendre ce temps pour se déshabiller +et pour dormir; mais, avant qu'on soit sorti du sommeil, il arrive +souvent un nouveau tornado qui fait passer le froid jusque dans les os, +et dont les suites deviennent funestes. C'est ordinairement le sort des +Européens, lorsqu'ils négligent les précautions; car les naturels du +pays sont à l'épreuve de ces révolutions de l'air. Dans la saison des +pluies, les vents de mer soufflent peu; mais à leur place il vient au +long de la rivière des vents d'est qui sont d'une fraîcheur extrême, +depuis le mois de novembre jusqu'au mois de janvier, surtout pendant le +jour.</p> + +<p>Tous les écrivains attribuent aux pluies les débordemens du Sénégal, de +la Gambie et des autres rivières de la même côte. Le Maire prétend que +la cause des pluies est le retour du soleil, qui, s'éloignant alors du +tropique du cancer, fait en France le solstice d'été, et celui d'hiver +dans cette partie d'Afrique. Cet astre attire une grande masse de +vapeurs qui retombent ensuite en grosses pluies, cause régulière des +inondations.</p> + +<p>Ceux qui arrivent des climats froids doivent s'attendre à trouver en +Afrique quatre mois fort malsains et fort ennuyeux; mais ils sont +dédommagés de cette affreuse saison par le retour d'un printemps de huit +mois, pendant <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> lequel ils voient continuellement les arbres +couverts de fleurs et de fruits. L'air est alors d'une fraîcheur +charmante; cependant il conserve une qualité particulière qui ne doit +pas être fort saine pour le corps, puisqu'elle est capable de rouiller +une clef dans la poche. Le temps des chaleurs excessives est +ordinairement la fin de mai, quinze jours ou trois semaines avant la +saison des pluies.</p> + +<p>Le soleil se fait voir perpendiculairement deux fois l'année. Jamais la +longueur du jour ne surpasse treize heures, et jamais il n'y a moins de +onze heures, c'est-à-dire, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil; +car on connaît peu les crépuscules en Afrique. La lumière n'y paraît +qu'avec le soleil, et l'on se trouve dans les ténèbres aussitôt qu'il +disparaît. Ceux qui ont quelques notions de la sphère comprendront +aisément que, dans le voisinage de l'équateur, le soleil, étant presque +perpendiculaire, doit laisser peu de place à ce qu'on nomme aurore et +crépuscule chez les peuples qui ont la sphère oblique.</p> + +<p>En général l'air de ces côtes est malsain, surtout vers les rivières, +vers les terrains marécageux, et dans les cantons couverts de bois, sur +toute la côte, depuis le Sénégal jusqu'à la Gambie. La saison des pluies +est pernicieuse à tous les Européens; et celle des chaleurs, qui dure +depuis le mois de septembre jusqu'au mois de juin, ne leur est guère +moins funeste, s'ils n'opposent beaucoup de précaution au danger.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> Cette intempérie de l'air cause aux étrangers qui n'y sont pas +accoutumés plusieurs sortes de maladies; mais l'effet en est encore plus +fâcheux lorsqu'ils mangent trop avidement les fruits du pays, et qu'ils +se livrent avec excès à l'usage du vin de palmier et des femmes. Les +maux auxquels ils doivent s'attendre sont la fièvre, le +<span class="italic">choléra-morbus</span>, des ulcères aux jambes et de fréquentes convulsions, +suivies infailliblement de la mort ou d'une paralysie. De toutes ces +maladies, la plus fatale est la fièvre, qui emporte souvent en +vingt-quatre heures l'homme du meilleur tempérament. Les vers sont une +autre incommodité cruelle de ces contrées. Les Nègres surtout y sont +sujets. Moore rapporte l'exemple d'une jeune femme qui avait dans chaque +genou un ver long d'une aune. Avant que le ver parût, elle souffrit de +violentes douleurs; et ses jambes enflèrent beaucoup; mais, lorsque la +tumeur vint à s'ouvrir, et que le ver eut commencé à se faire voir, ses +souffrances diminuèrent. Le ver sortait chaque jour de la longueur de +cinq à six pouces. À mesure qu'il s'étendait, on le roulait doucement +autour d'un petit bâton, avec la précaution de le lier d'un fil pour +l'empêcher de rentrer. S'il se rompt malheureusement dans l'opération, +la gangrène suit immédiatement. L'opinion des Nègres sur la cause de ces +vers est qu'ils viennent de l'épaisseur de l'eau, qualité que la saison +des pluies fait prendre nécessairement à leur boisson. La même <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> +maladie est commune sur la côte de Guinée proprement dite, dans les îles +des Caraïbes, et dans plusieurs parties des Indes orientales.</p> + +<p>On a observé sur toutes ces côtes que les nuées qui apportent la pluie +viennent presque toujours du sud-est; elles sont attirées par le soleil +dans sa marche vers le tropique du nord; elles se résolvent en pluie +lorsqu'elles sont raréfiées par sa chaleur. Son action étant encore +beaucoup plus forte à son retour, il les rompt avec violence, les +écarte, et cause les tonnerres et les éclairs redoutables qui semblent +menacer la nature de sa ruine, jusqu'à ce que, les nuées étant dissipées +par degrés, l'air reprend sa clarté vers le temps où le soleil atteint à +l'équinoxe, c'est-à-dire à la fin de septembre.</p> + +<p>La variété des arbres est extrême dans cette partie de l'Afrique. On y +trouve d'excellens bois de construction pour les vaisseaux et pour +d'autres usages, et des arbres d'une grosseur si extraordinaire, que +vingt hommes ensemble n'en pourraient embrasser le tronc. Barbot en +mesura un, près de Gorée, dont la circonférence était de soixante pieds. +Il était à terre abattu par le nombre des années, et le tronc en était +creux: vingt hommes y auraient pu tenir debout. Cet arbre, nommé baobab +par les Iolofs, porte dans d'autres pays de l'Afrique le nom de <span class="italic">gouï</span>. +Les Français l'ont quelquefois appelé calebassier, et son fruit +pain-de-singe.</p> + +<p>Adanson, voyageur français, a vu sur l'écorce <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> de quelques-uns +de ces arbres de cinq à six pieds de diamètre, des noms gravés +profondément. Il en renouvela deux, dont l'un datait du quinzième, et +l'autre du seizième siècle. Ces caractères avaient environ six pouces de +longueur; mais ils n'occupaient en largeur qu'une très-petite partie de +la circonférence du tronc, d'où il jugea qu'ils n'avaient pas été gravés +dans la jeunesse de ces arbres. Il lui sembla que ces inscriptions +suffisaient pour déterminer à peu près à quel âge les baobabs peuvent +arriver; car, si l'on suppose que les noms dont il parle ont été gravés +dans les premières années de ces arbres, et que ceux-ci aient grossi de +six pieds dans l'espace de deux siècles, on peut calculer combien il +leur faudrait de siècles pour parvenir à vingt-cinq pieds.</p> + +<p>Aux branches de ces arbres monstrueux sont quelquefois suspendus des +nids qui n'étonnent pas moins par leur grandeur; il y en a qui ont au +moins trois pieds de longueur, et ressemblent à de grands paniers +ovales, ouverts par en bas, et tissus confusément de branches d'arbres +assez grosses. Ce sont ceux d'une espèce d'aigle que les Nègres +appellent <span class="italic">ntann</span>.</p> + +<p>«La couleur de l'écorce du baobab, dit M. Golberry, autre voyageur +français, est d'un brun clair, piquetée de petits points gris; mais La +couleur du tronc de l'arbre est plus foncée que celle des maîtresses +branches. Les feuilles sont longues de six à huit pouces sur trois +pouces de large, attachées par trois, cinq ou <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> sept sur un +pétiole commun, comme les feuilles du marronnier d'Inde, auxquelles +elles ressemblent. L'aspect d'un baobab offre un dôme immense d'une +belle et riche verdure. Ses fleurs sont blanches et très grandes; elles +ont, quand elles sont épanouies, quatre pouces de longueur sur près de +six pouces de diamètre. Elles sont un exemple remarquable du sommeil des +plantes. Les Nègres ne cessent d'admirer cette faculté de la fleur du +baobab de se replier sur elle-même pendant la nuit, et de ne s'ouvrir +qu'aux premiers rayons du soleil levant. Ils disent que cette fleur +dort, et ils ne se lassent pas du plaisir de se rassembler avant le +lever du soleil autour des baobabs en fleur, d'épier leur réveil, et de +leur dire dans leur langue, au moment de leur épanouissement et en les +saluant: Bonjour, belle dame.</p> + +<p>«C'est aussi au lever du soleil que les Nègres ont coutume de recueillir +les jeunes feuilles du baobab, qu'ils emploient à différens usages, mais +dont ils se servent surtout pour donner de la saveur et du goût au +bouillon, à la vapeur duquel ils cuisent leur couscous, et qui sert +d'assaisonnement à ce mets. Ils font sécher les feuilles à l'ombre, et +la réduisent en une poudre verte qu'ils appellent <span class="italic">lalo</span>. Cette poudre +se conserve parfaitement dans des sachets de toile de coton, pourvu +qu'elle soit tenue dans un lieu sec; ils l'emploient journellement, et +en mettent deux ou trois pincées dans leur couscous ou autres mets.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> «Son fruit, nommé <span class="italic">bouï</span> par les Nègres, a une forme oblongue; +il se termine en pointe à ses deux extrémités. Sa longueur est de dix +pouces, sur six de diamètre dans la partie la plus renflée qui est au +milieu. L'écorce de ce fruit et dure et ligneuse, d'un brun très-noir, +marquée par des sillons, et couverte d'un duvet très-fin, très-court, et +d'une teinte verdâtre. Quand le fruit est dans sa parfaite maturité, ce +duvet disparaît et laisse à nu une coque noire et lisse, qui de loin +ressemble à un coco dépouillé de sa première enveloppe. On trouve dans +l'intérieur une substance blanche, spongieuse et pulpeuse, imbibée d'une +eau aigrelette et sucrée très-agréable au goût. Chaque fruit contient +plusieurs centaines de graines. Les Nègres reconnaissent à la pulpe du +bouï des vertus admirables. Lorsqu'elle est sèche, ils la réduisent en +poudre, la délaient dans du lait, ou même dans de l'eau pure, et en font +usage, avec beaucoup de succès, contre les crachemens de sang, et contre +d'autres maladies. Ils disent que ceux d'entre eux qui ont la +possibilité de faire un usage habituel de la pulpe du bouï et des +feuilles du gouï, sont plus forts, plus robustes, plus braves et plus +courageux que les autres.</p> + +<p>«Ce fruit est un objet de commerce. Les Mandingues le portent dans la +partie orientale et méridionale de l'Afrique, tandis que les Maures ou +Arabes le font passer dans le pays de Maroc, d'où il se répand ensuite +en Égypte et <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> dans toute la partie orientale de la +Méditerranée. C'est dans ce dernier pays qu'on en réduit la pulpe en une +poudre qu'on apporte du Levant dans l'Europe occidentale, et qu'on +connaît depuis long-temps sous le nom très-impropre de terre sigillée de +Lemnos. Prosper Alpin est le premier qui ait reconnu que cette poudre, +regardée jusqu'à lui comme une terre de l'Archipel, était une substance +purement végétale, et originaire de l'Éthiopie ou du centre de +l'Afrique.</p> + +<p>«M. Golberry parle d'un baobab de cent quatre pieds de tour, ou de +trente-quatre pieds de diamètre. La hauteur de son tronc n'excédait pas +trente pieds. À cette élévation, ses branches principales s'étendaient +horizontalement à plus de cinquante pieds autour de l'arbre; leurs +extrémités fléchissaient vers la terre. Le temps avait creusé dans le +tronc une caverne haute de vingt-deux pieds, sur un diamètre de vingt +pieds. Les Nègres en avaient façonné l'intérieur et l'entrée. Le sol +était un sable de couleur orange, que l'on y avait apporté. Suivant une +tradition, une idole avait autrefois orné ce temple d'un genre et d'une +structure admirables; mais les prêtres mahométans l'avaient détruite. +Cette caverne servait de rendez-vous et de salle d'assemblée aux +habitans des villages voisins.</p> + +<p>«Les racines du baobab s'étendent extraordinairement loin; elles se +prolongent horizontalement et presqu'à fleur de terre, à la distance +<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> de soixante pieds, et plus. Elles servent de soutien à une +énorme racine pivotante. Cet étonnant végétal appartient +particulièrement aux contrées occidentales de l'Afrique comprises entre +le cap Blanc et le cap des Palmes. Les botanistes l'ont nommé <span class="italic">Adansonia +digitata</span>. Il est de la famille des malvacées; le cœur du bois est +tendre et léger, et abondant en moelle; elle occupe une partie si +considérable de l'intérieur, que, quand une sorte de moisissure, à +laquelle le centre est sujet, s'y établit, il s'y forme des cavernes +telles que celle qui a été décrite plus haut. L'écorce est fort épaisse, +fort lisse, et presque aussi dure que le bois: l'un et l'autre ont +presque la dureté du fer.</p> + +<p>«M. Golberry mesura un des baobabs dont parle Adanson, trente-six ans +après ce célèbre naturaliste, et ne le trouva accru que d'un pied et +quelques pouces de circonférence, c'est-à-dire de sept à huit lignes de +diamètre.»</p> + +<p>Le plus utile et le plus commun de tous les arbres du pays, comme de +tout le reste de l'Afrique, est le palmier, dont on connaît plusieurs +espèces dans cette partie du monde, où les principales sont le dattier +et le cocotier, l'aouara, le siboa, et le rondier qui porte le vin. Nous +avons déjà parlé de ce dernier. Nous ajouterons ici quelques détails sur +ce don précieux, que la nature a fait aux Nègres.</p> + +<p>Le vin de palmier est une liqueur qui distille du rondier par une +incision qu'on fait au sommet. Il a la couleur et la consistance des +<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> vins d'Espagne. Il pétille comme le champagne. Il joint à la +douceur une sorte d'acidité qui le rend fort agréable. Il envoie des +vapeurs à la tête, et les étrangers qui en boivent trop librement, sans +en avoir formé l'habitude, en ressentent de fâcheux effets. Il est trop +purgatif, lorsqu'il est fait nouvellement, quoique ce soit alors qu'il +ait plus de douceur et d'agrément; car, dans l'espace d'un jour ou deux, +il fermente et devient aussi fort que le vin du Rhin. Les habitans ne se +l'épargnent pas dans cette nouveauté, et ne trouvent pas qu'il leur soit +fort nuisible. Il n'est véritablement bon que pendant trente-six heures. +Ensuite il s'aigrit et s'altère par degrés jusqu'à se changer en +vinaigre. À mesure qu'il vieillit, il devient plus capable de +communiquer des vapeurs à la tête. C'est un puissant diurétique; et +cette qualité explique fort bien pourquoi les Nègres ne sont pas sujets +à la gravelle ni à la pierre. Il fermente avec tant de violence, que, si +l'on ne fait beaucoup d'attention aux vases qui le contiennent, il les +agite et les brise. Le vin de palmier paraît délicieux à quantité +d'Européens lorsqu'il sort du tronc de l'arbre. Les Nègres y mêlent +quelquefois de l'eau. Ils assurent que, si l'on en prend à l'excès, il +enflamme les parties naturelles.</p> + +<p>Leur méthode pour le recevoir du tronc est, comme on l'a déjà dit, de +suspendre leur gourde quelques doigts au-dessous de l'incision, pour y +faire couler la séve. Ils coupent une <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> branche, et laissent la +gourde attachée au chicot; mais il ne leur arrive guère d'en couper plus +de deux, dans la crainte d'affaiblir l'arbre. Lorsque la sève a coulé +trente ou quarante jours par différentes incisions, ils couvrent de +terre grasse et les ouvertures du tronc et la place des branches +coupées, pour donner à l'arbre le temps de se rétablir.</p> + +<p>Les Nègres n'emploient pas d'échelles pour grimper sur les palmiers, +soit qu'ils en veuillent cueillir le fruit ou tirer du vin. Ils se +servent d'une sorte de sangle d'osier, ou de gros fil de coton, ou de +feuilles sèches de palmier, qui est assez grande dans sa rondeur pour +renfermer l'arbre et le Nègre qui veut y monter, en laissant entre +l'homme et l'arbre l'espace d'un pied et demi. À l'aide de cette +ceinture, contre laquelle un Nègre s'appuie le derrière en pressant +l'arbre des pieds et des genoux, il grimpe au sommet avec une agilité +surprenante. Il choisit l'endroit auquel il veut attacher sa gourde. Il +s'y arrête aussi tranquillement que s'il était assis. On est effrayé de +les voir suspendus si haut avec un secours si faible. Moore, dit qu'ils +montent, à la vérité avec beaucoup de vitesse; mais que, lâchant +quelquefois prise, ils tombent du haut de l'arbre, et se tuent +misérablement.</p> + +<p>Le siboa est d'une hauteur extraordinaire. Ses feuilles servent aux +habitans pour couvrir leurs maisons. Ils tirent du tronc une sorte de +vin qui a beaucoup de rapport avec le vin de <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> palmier, +quoiqu'il ne soit pas si doux. Dans sa jeunesse, le tronc est aussi +plein de sève que celui du palmier; mais le nombre des années le rend +dur et coriace.</p> + +<p>L'aouara croît en abondance sur le Sénégal. Il est droit, haut, et d'une +grosseur égale jusqu'au sommet. On en a vu de la hauteur de cent pieds. +Sa tête est environnée d'une écorce dure et inégale, d'où il sort +trente, quarante, et jusqu'à soixante branches; elle sont toutes fort +droites, vertes, unies, sans nœuds et flexibles, d'une substance qui +tient le milieu entre le roseau dans sa parfaite maturité et le roseau +vert. Ces branches sont longues de trois ou quatre pieds, et creuses au +centre; elles se fendent comme l'osier en fils de toutes sorte de +grosseur, qui peuvent recevoir différentes sortes de teinture. À leur +extrémité, elles produisent une feuille d'un pied de long, qui, venant à +s'ouvrir, forme un éventail naturel d'environ deux pieds de largeur. On +emploie ces branches à divers usages. Les Nègres en font des cribles +pour leurs grains, mais surtout des paniers et des corbeilles qui +portent en Amérique le nom de paniers caraïbes, parce que c'est de ces +sauvages que les Français en ont tiré l'invention. Les feuilles de +l'aouara sont fort commodes, et pourraient être d'une grande utilité, si +les Nègres avaient assez d'industrie pour les rendre molles et pliables.</p> + +<p>L'arbre que son utilité doit faire placer après les précédens, et qui +croît fort communément <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> près du Sénégal, est le cotonnier. Il +aime les cantons élevés, ce qui le met à couvert des inondations: +peut-être ne devrait-il être compté qu'au rang des arbrisseaux. Le coton +n'en est pas excellent, parce que les Nègres en négligent la culture. En +Amérique, on a des machines qui portent le nom de moulins à coton, pour +séparer le coton de sa semence; mais les Nègres d'Afrique se servent de +leurs mains. C'est l'ouvrage de leurs femmes, qui le filent ensuite avec +un simple fuseau sans rouet.</p> + +<p>L'indigo croît naturellement dans plusieurs cantons du pays, et les +Nègres en font usage pour teindre les pagnes ou leurs étoffes de coton. +Ils leur donnent une couleur fort vive; mais l'art de teindre n'est pas +aussi cultivé parmi eux qu'en Amérique. Barbot dit que l'indigo croît en +Afrique sur un arbuste que les Portugais ont nommé <span class="italic">finto</span>, dont la +hauteur est d'environ trois pieds.</p> + +<p>Les îles du Sénégal et les cantons voisins produisent quantité +d'excellent tabac. Cette plante pourrait être fort avantageusement +perfectionnée, si les Nègres avaient assez d'industrie pour la cultiver +et pour la travailler un peu après l'avoir recueillie. Moore observe que +sur la Gambie les Nègres plantent le tabac près de leurs maisons; qu'ils +le sèment aussitôt qu'ils ont fait la moisson du grain; que celui qui +croît près des rivières est très-fort, et qu'à peu de distance des mêmes +lieux il est beaucoup plus faible.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> Dans les pays du Sénégal croît le sanara. Les terres humides +sont celles qui conviennent à cet arbre. Il est généralement de la +hauteur et de la grosseur du poirier. Ses feuilles ressemblent à celles +du laurier-rose. Le bois en est dur, et d'autant plus propre à la +construction des vaisseaux et des barques, qu'il acquiert une nouvelle +dureté dans l'eau; mais les Nègres ne souffrent pas volontiers qu'on +abatte ces arbres, parce que les abeilles aiment à s'y réfugier, et +qu'ils en tirent beaucoup de miel et de cire.</p> + +<p>On trouve sur toutes les côtes occidentales de l'Afrique le calebassier +d'herbe, <span class="italic">cucurbita lagenaria</span>, que les Nègres estiment, avec raison, +parce qu'il leur fournit tous leurs vases. Cet arbre a communément trois +ou quatre pieds de circonférence. Il y en a de différentes formes et de +diverses grandeurs. L'écorce en est mince, et ne surpasse pas +l'épaisseur d'un écu; mais elle est dure et coriace. Le bois est doux, +et se polit facilement. Cet arbre porte des fleurs et des fruits deux +fois l'année, ou plutôt il est constamment couvert de fruits et de +fleurs. Lorsque la calebasse est mûre, on le reconnaît à sa tige, qui se +flétrit et devient noire; alors on se hâte de la cueillir pour prévenir +sa chute, qui ne manquerait pas de la briser. Les Nègres en font +diverses sortes d'ustensiles. Il se trouve des calebasses assez grandes +pour contenir vingt-quatre pintes. Leur manière de les préparer est de +les percer à <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> l'extrémité, pour y faire entrer de l'eau chaude +qui amollit et dissout la chair intérieure. Ils la tirent ensuite avec +un petit bâton, et, mêlant du sable avec leur eau, ils continuent de +rincer et de nettoyer le dedans jusqu'à ce que les moindres fibres en +soient sorties. Après cette opération, ils laissent sécher la calebasse, +qui devient propre alors à contenir du vin et d'autres sortes de +liqueurs, sans leur communiquer aucun mauvais goût. Pour couper une +calebasse en deux, et s'en faire des bassins ou des plats, ils la +serrent par le milieu avec une corde, immédiatement après l'avoir +cueillie. La coque est alors si molle, qu'elle se divise aisément.</p> + +<p>Le tamarinier croît dans toutes les parties occidentales de l'Afrique. +Ceux qui se trouvent au sud du Sénégal sont d'une hauteur +extraordinaire; mais communément cet arbre n'est pas plus haut que le +noyer, quoiqu'il soit beaucoup plus touffu. C'est la chair et la graine +séparées de la peau extérieure de son fruit, et broyées en consistance, +qu'on transporte en Europe, et qui sont employées dans la médecine. En +Afrique, les Nègres en font une liqueur avec de l'eau, du sucre et du +miel. Ils en composent aussi des confections qu'ils conservent pour +apaiser leur soif.</p> + +<p>Le <span class="italic">kahouer</span> est une espèce de prunier qui ressemble beaucoup au +cerisier. L'<span class="italic">ape</span>, ou l'arbre aux singes, est assez grand. Il croît sur +le bord des rivières: c'est sur ses branches que le <span class="italic">koubolos</span>, ou +martin-pêcheur, fait son nid. <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> Le <span class="italic">bischalo</span> est un bois dur et +bon pour la charpente. Il croît sur les rives de la Gambie. Son tronc +est droit, et son feuillage donne beaucoup d'ombre. C'est sous ces +arbres que les Nègres prennent le plaisir de la conversation et de la +danse. Près du lac de Cayor il croît une multitude d'ébéniers qui +donnent de l'ébène de la plus belle espèce. On en trouve aussi à Donaï +et dans d'autres cantons du Sénégal.</p> + +<p>Les environs de Fatatenda produisent le <span class="italic">pao de sangre</span>, d'où l'on tire +le sang-de-dragon. Les habitans l'appellent <span class="italic">komo</span>. Il a si peu de +hauteur et de grosseur, qu'on en trouve peu d'où l'on puisse tirer une +planche de quatorze ou quinze pouces de largeur. Il rend une odeur +agréable lorsqu'il est nouvellement coupé. Son bois est dur, d'un beau +grain, et prend un fort beau poli. On en fait des écritoires et des +ouvrages de marqueterie dont la vermine n'approche jamais. Les habitans +s'en servent pour composer leur balafo, instrument de musique dont on a +donné la description. Cet arbre aime un terroir sec, pierreux, et +surtout le sommet des montagnes.</p> + +<p>Les bords de la Gambie et les cantons voisins produisent une abondance +extraordinaire de courbarils, arbre gros et touffu, qui sert en Amérique +à plusieurs usages, mais fort négligé par les Nègres. Chaque fruit a +trois on quatre noyaux de la grosseur et de la forme d'une amande +commune, durs et d'un rouge <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> foncé, remplis d'une noix dont le +goût est à peu près le même que celui de la noisette, mais un peu plus +aigre. Les enfans nègres les aiment passionnément, et les Européens leur +trouvent beaucoup de ressemblance avec le goût du pain d'épice, auquel +ils ressemblent aussi par la couleur. De l'écorce de l'arbre on fait des +tabatières, des boîtes à poudre, etc. Le tronc jette une gomme claire et +transparente qui ne se dissout point aisément, et qui jette au feu une +odeur aromatique peu différente de l'encens. Les Anglais nomme cet arbre +<span class="italic">locust tree</span>.</p> + +<p>Le fromager ou <span class="italic">polou</span> croît dans plusieurs cantons, particulièrement +sur la rivière de Cachao et dans les îles de Bissaoots, où les habitans +le plantent autour de leurs maisons. C'est un arbre fort haut et fort +gros. Quand ses feuilles tombent, on voit succéder une cosse verte de la +forme et de la grosseur d'un œuf de poule, mais un peu plus pointue +par les deux bouts. Elle contient un duvet ou une sorte de coton qui +n'est pas plus tôt mûre qu'elle crève avec quelque bruit; et le coton +serait emporté aussitôt par le moindre vent, s'il n'était recueilli avec +beaucoup de soin. Il est couleur de perle, extrêmement fin, doux et +luisant, plus court que le coton commun, mais aisé à filer, et +très-propre à faire de fort beaux bas.</p> + +<p>Le savonnier est de la grosseur d'un noyer, et ressemble à l'arbre qui +porte le même nom <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> en Amérique; aussi est-il de la même espèce. +Les Nègres écrasent le fruit entre deux pierres pour en tirer le noyau, +et font usage de la chair pour en laver leur linge. Elle mousse et +nettoie fort bien; mais elle use le linge beaucoup plus vite que le +savon. Le mischéry n'a guère plus de vingt pieds de hauteur; son tronc +est fort gros. On estime d'autant plus les planches de ce bois, que les +vers ne s'y mettent jamais. Le mischéry est fort commun sur les bords du +Rio-Grande.</p> + +<p>Le figuier sauvage de l'Afrique est de vingt ou vingt-deux pieds de +hauteur: ses branches s'étendent au loin, et produisent beaucoup de +feuilles. On en voyait un à Albreda, sur la Gambie qui n'avait pas moins +de trente pieds de circonférence. Le fruit en est insipide. Le bois de +cet arbre n'est pas propre à brûler, ni même à faire des planches, parce +qu'il est fort dur; mais, comme il est fort blanc et fort uni, on ne +laisse pas de l'employer pour les lambris. Par la même raison, les +Nègres en font des plats, des écuelles, des assiettes et des cuillères; +d'autant plus que, lorsqu'on le travaille vert, il n'est pas sujet à se +fendre. Les habitans prennent plaisir à s'assembler sous son feuillage, +pour y tenir leurs caldées ou leurs assemblées.</p> + +<p>Toute la côte produit des orangers et des citronniers. À James-Fort, sur +la Gambie, les Anglais en recueillent soigneusement le fruit, et n'en +manquent jamais pour leur punch. Les orangers prospèrent surtout dans +l'île de Bissao. <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> Brue en vit un dans la cour du palais du roi, +d'une si prodigieuse grandeur, qu'il couvrait la cour toute entière. Les +citronniers des bords du Casa-Mansa portent un fruit d'une espèce +singulière, rond, plein de jus, l'écorce de l'épaisseur du parchemin, et +communément sans aucune sorte de pépins.</p> + +<p>Sur le bord des rivières, on trouve un arbuste qui a la feuille rude, et +qu'on ne peut toucher sans que toute la touffe des feuilles ne se retire +et ne se resserre par une espèce de sympathie: il porte une sorte de +fleur jaune, semblable à nos roses de haies. Cet arbuste est nommé +sensitive par les Européens.</p> + +<p>Le quamiay est un arbre grand et touffu, dont le bois est fort dur. Les +Nègres des environs du cap Vert en font des mortiers pour piler le riz +et le maïs, parce qu'il n'est pas sujet à se fendre. L'écorce est +employée dans la médecine.</p> + +<p>L'encens se trouve dans les pays au sud d'Arguin et au nord du Sénégal; +ses branches, qui sont en grand nombre, sont menues et flexibles, +couvertes d'une peau mince et serrée. Les feuilles sont longues et +étroites; elles croissent en couple, et ne perdent jamais leur verdure. +La tige qui le soutient est rouge et forte. Elles sont molles et +épaisses; si on les broie dans la main, elles rendent un suc huileux, +d'une odeur aromatique et d'un effet astringent.</p> + +<p>Dans le pays du cap Vert, on voit communément un petit arbrisseau qui +porte un fruit <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> semblable à l'abricot, de la grosseur de la +noix et d'un goût fort agréable. Les Nègres l'appellent <span class="italic">mandananza</span>; il +passe pour malsain. Ses feuilles ressemblent à celles de l'if, et sont +d'un vert léger.</p> + +<p>Barbot nomme quantité d'arbres qui se trouvent aux environs de +Sierra-Leone. Le <span class="italic">bissy</span> est ordinairement haut de dix-huit ou vingt +pieds. Son écorce est d'un rouge brunâtre et sert à la teinture de la +laine. Les Nègres l'emploient aussi à faire des canots. Le <span class="italic">katy</span> est un +grand arbre dont le bois est fort dur, et sert à faire des canots qui +sont à l'épreuve des vers. Ses feuilles et son écorce sont médicinales. +Le <span class="italic">billagoh</span>, plus grand encore que le katy, communique aussi à ses +feuilles une vertu purgative. Le <span class="italic">bossy</span> est un arbre doux au tact, qui +porte une prune longue et jaune, d'un goût fort amer, mais très-saine. +Les Nègres emploient l'écorce à faire des cendres pour leurs lessives. +Le <span class="italic">bonde</span> est un arbre gros et touffu, de sept ou huit brasses de tour. +L'écorce en est épineuse et le bois fort doux. On s'en sert pour la +construction des canots; et de sa cendre, mêlée avec de l'huile de +palmier, on fait du savon. Le <span class="italic">millé</span> est gros et coriace; c'est le bois +que les Nègres emploient pour leurs conjurations. Le <span class="italic">dombock</span> produit +un fruit qui ressemble aux cormes, et dont les Nègres mangent beaucoup. +L'écorce, trempée dans de l'eau, cause le vomissement. Le bois est rouge +et sert à la construction des pirogues. Le <span class="italic">kolack</span> est un grand +<span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> arbre qui porte une espèce de prune fort bonne à manger. +L'écorce en est purgative. Le <span class="italic">duy</span> est fort touffu. Son fruit ressemble +à la pomme, et plaît beaucoup aux Nègres. Ils s'en servent en infusion +comme d'un cordial et d'un restaurant.</p> + +<p>L'écorce du <span class="italic">naukony</span>, lorsqu'elle est coupée, a le goût du poivre. Le +<span class="italic">dongah</span> est commun au long des côtes, et produit un fruit qui ressemble +à nos glands. Le <span class="italic">djaadjah</span> se trouve en abondance dans tous les +endroits marécageux, aux bords des lacs et sur les rivières. Les +Hollandais lui ont donné le nom de <span class="italic">mangelaer</span>, et les Français celui de +<span class="italic">manglier</span> et de <span class="italic">palétuvier</span>. Il n'est pas moins commun dans les +cantons marécageux de l'Amérique; et l'on s'y fait un amusement de +monter sur les branches, qui s'étendent sur l'eau, pour y prendre les +huîtres qui s'y attachent en grand nombre. Ces mêmes branches se +courbent vers la terre ou vers l'eau, y prennent facilement racine, et +se mêlent avec si peu d'ordre, qu'il devient impossible de distinguer le +véritable tronc. Un même arbre s'étend ainsi fort loin sur les bords +d'une rivière ou sur le rivage de la mer. Tous les voyageurs conviennent +que c'est un passe-temps fort agréable de manger des huîtres au lieu +même où elles se prennent. Les branches inférieures servent à s'avancer +sur la surface de l'eau; celles du milieu offrent des siéges pour s'y +reposer, et celles d'en haut donnent de l'ombre; ordinairement les +huîtres tiennent si <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> fort aux branches basses, que, sans une +hache ou quelque autre instrument de fer, il est impossible de les +arracher. Elles sont plates, grandes comme la main, et d'un goût assez +amer; mais on les trouve bonnes dans le pays, parce qu'il n'y en a pas +de meilleures.</p> + +<p>Nous avons déjà parlé du bananier; il abonde dans le pays qui est entre +Gorée et le Sénégal. On se sert des feuilles pour couvrir les maisons.</p> + +<p>Lorsque le rejeton commence à sortir de la terre, il a l'apparence de +deux feuilles roulées ensemble, qui, venant à s'ouvrir, donnent passage +à deux autres, et celle-ci aux suivantes, jusqu'à ce que l'arbre ou la +plante ait atteint l'âge de neuf mois; alors elle pousse de son centre +une tige d'un pouce et demi de diamètre, et longue de trois ou quatre +pieds. Les bourgeons dont elle est chargée sont remplacés par des fruits +qui s'inclinent vers la terre par leur propre poids. Il sont mûrs quatre +mois après que les bourgeons ont commencé à se faire voir, et continuent +depuis trente jusqu'à cinquante ou soixante bananes, suivant la bonté de +la plante et du terroir; ces pelotons sont assez lourds. Comme ils +croissent en cercle autour de la tige, et que leur nombre est +ordinairement de cinq, les Nègres les appellent dans leur langue une +<span class="italic">pate de bananes</span>.</p> + +<p>Chaque banane peut avoir un pouce et demi de diamètre sur dix ou douze +pouces de longueur. La chair ressemble parfaitement <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> à du +beurre. Le goût de la banane est un mélange de celui du coin et de la +poire de bon-chrétien: elle est saine et nourrissante.</p> + +<p>Lorsque le fruit est cueilli, on coupe aussitôt la plante, pour ne +laisser que la racine, qui, dans l'espace d'un mois, produit un nouvel +individu et de nouveaux fruits; de sorte que le bananier porte du fruit +chaque mois de l'année. On trouve l'ananas en abondance près du Sénégal +et sur toute la côte, jusqu'au sud du Congo.</p> + +<p>Les melons d'eau, que les Français appellent pastèques, sont fort +communs dans les mêmes parties de l'Afrique. Nous en avons déjà parlé. +La chair est d'un rouge luisant, et le jus fort doux et fort +rafraîchissant. On reconnaît le temps de leur maturité en les touchant +avec une petite baguette, qui les fait retentir comme un arbre creux.</p> + +<p>L'igname est une plante qui ressemble à la betterave, et qui demande un +terrain gras et profond. La racine en est grosse, rude, inégale et +pleine de petits cordons. Au dehors, sa couleur est un violet foncé. Le +dedans a la consistance d'une betterave, et, soit cuit ou cru, il est +d'un blanc sale tirant sur la couleur de chair. L'igname est fade avant +d'être bouilli; mais le feu lui donne du goût, le rend nourrissant et +facile à digérer; il peut servir de pain, si on le mange avec de la +chair.</p> + +<p>Le manioc croît fort abondamment en Guinée. <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> Mais, comme c'est +une production particulière de l'Amérique, nous en remettrons la +description à l'endroit de notre abrégé qui regarde cette partie du +monde.</p> + +<p>On distingue ici trois sortes de patates, les rouges, les blanches et +les jaunes: elles s'entretiennent par les rejetons. Les unes mûrissent +dans l'espace de six semaines; d'autres, qui passent pour les +meilleures, ont besoin de quatre mois. Ce légume est bon, sain et +nourrissant. La couleur de la chair est la même que celle de la peau, +c'est-à-dire rouge, blanche ou jaune: le goût est délicieux.</p> + +<p>Au commencement de la saison des pluies, le pourpier croît +naturellement; et, sur les bords de la Gambie, il est non-seulement fort +bon, mais tout-à-fait semblable au nôtre. On trouve aussi une herbe +nommée calalou, qui ressemble à l'épinard, et qui sert aux mêmes usages. +Le pays produit une variété infinie d'autres bonnes herbes; mais les +Nègres ont peu de goût pour les salades, et s'étonnent de voir manger de +l'herbe aux Européens comme aux chevaux et aux vaches; ils n'ont pas +plus d'inclination ni de curiosité pour les fleurs.</p> + +<p>Dans le pays des Foulas, le grand millet se sème à la fin d'octobre, et +se recueille aux mois de mars et d'avril. Dans le royaume d'Oualo, le +temps de semer est la fin de décembre, et celui de la moisson est aux +mois de mai et de juin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> À l'égard du petit millet, ou mil, ou blé de Guinée, on en +distingue six sortes. Il se sème partout après les premières pluies, +c'est-à-dire au mois de juin, pour être cueilli aux mois de novembre et +de décembre. On sème tous ces grains à la main, comme nous semons le +froment et l'orge: il croît à la hauteur de neuf ou dix pieds, sur un +petit tuyau. Le grain est au sommet, dans une assez grande touffe.</p> + +<p>Les Nègres font leur moisson avec des instrumens de fer assez semblables +à nos serpes; et, après avoir laissé sécher pendant un mois le millet +dans l'épi, ils le renferment dans des huttes bâties pour cet usage dans +des lieux secs: il se conserve ainsi des années entières. Ils le battent +dans un mortier avec un pilon, pour séparer les grains, puis le broient +dans autre mortier, et le passent dans un crible pour séparer le son.</p> + +<p>Le couscous, qui est l'aliment le plus commun des Nègres, est une +composition de farine de millet. Après en avoir fait une pâte, ils la +mettent sur le feu dans un pot de terre ou de bois, percé d'un grand +nombre de trous comme nos passoires; et l'arrosant d'eau bouillante, ils +la remuent continuellement pour l'empêcher de s'épaissir. À force de +mouvement, elle se divise en petites boules sèches et dures, qui se +gardent long-temps, lorsqu'on prend soin de les garantir de l'humidité. +Pour en faire usage, on les arrose d'eau <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> chaude, ce qui les +fait enfler comme le riz. Cette nourriture est saine, du moins s'il en +faut juger par les Nègres, qui sont ordinairement gras et pleins de +santé. Le grand et le petit mil sont connus des naturalistes sous le nom +de houlque sorgho et de houlque à épi.</p> + +<p>Le sanglet est la simple farine du maïs. C'est l'aliment le plus commun +des pauvres habitans. Le maïs se plaît dans les terrains frais, et même +marécageux. Il se cultive comme le millet, et se vend en épis ou en +grains.</p> + +<p>Le riz croît fort abondamment sur les bords et dans les îles du Sénégal, +sur la Gambie et dans les autres parties de la côte, surtout dans les +lieux qui sont sujets aux inondations des rivières. Le commerce du riz +est considérable sur les côtes voisines de Cachao, et au sud de Bissao.</p> + +<p>On sème le riz dans les terres basses. Il croît de la hauteur du +froment. Du sommet de la tige il pousse d'autres petit tuyaux qui +soutiennent les épis. Sa multiplication est si extraordinaire, qu'un +boisseau en produit souvent jusqu'à quatre-vingts. Cependant la paresse +des Nègres les met quelquefois dans le cas d'en manquer.</p> + +<p>Il n'y a point de champs ni de bois qui ne soient ornés d'une grande +variété de fleurs sauvages, tout-à-fait différentes de celles de +l'Europe, mais d'une beauté fort médiocre. On en distingue une qui +ressemble, pour la <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> figure, à la belle de nuit. Elle est du +plus beau cramoisi du monde; mais les Nègres n'ont aucun goût pour les +fleurs. Ils ont une sorte de lis qu'ils appellent <span class="italic">bounning</span>, d'un goût +fort âcre, dont les Anglais se servent dans leurs sauces.</p> + +<p>Cette vaste partie du continent de l'Afrique, qui est depuis le cap +Blanc jusqu'à Sierra-Leone, contient des animaux de toutes les espèces, +surtout une infinité de bêtes de proie, qui vivent en sûreté dans cette +retraite. Donnons le premier rang au lion, puisqu'il l'a toujours +obtenu.</p> + +<p>Il semble que l'Afrique soit le pays naturel de cette noble créature, +non-seulement parce qu'il n'y a point de régions connues où les lions +soient en si grand nombre, mais encore parce qu'ils y sont d'une taille +et d'une fierté terribles. Cependant on remarque que ceux du mont Atlas +n'approchent point de ceux du Sénégal et de la Gambie pour la hardiesse +et la grosseur.</p> + +<p>Quelques naturalistes ont observé que la face du lion a quelque +ressemblance avec le visage humain. Il a la tête grosse et charnue, +couverte de longues boucles d'un crin fort rude. Son front est carré et +comme sillonné par de profondes rides, surtout lorsqu'il est en fureur. +Ses yeux sont vifs et perçans, ombragés d'épais sourcils qu'il fait +mouvoir d'une manière effrayante. Il a le nez long, large et ouvert, la +mâchoire épaisse et garnie de muscles, de <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> tendons et de nerfs +d'une force singulière. Il a, de chaque côté, quatorze dents, quatre +incisives, quatre de l'œil, et six molaires. Sa langue est fort +grosse, rude et couverte de plusieurs pointes aussi dures que de la +corne, longues de trois ou quatre lignes et tournées vers le gosier. +Cette étrange superficie de sa langue rend ses lèchemens si dangereux, +qu'ils écorchent aussitôt la peau; et pour peu qu'il sente le sang, il +ne pense plus qu'à dévorer. Le domestique d'un Français ayant souffert +qu'un lion privé, qui couchait dans la chambre de son maître, prît +l'habitude de le caresser et de le lécher, fut averti souvent du danger +où il s'exposait. Mais, se fiant à la douceur et à la familiarité de cet +animal, il négligea les avertissemens. Son maître, réveillé par quelque +bruit, jeta les yeux dans sa chambre, et ne fut pas peu effrayé de voir +la tête de son valet entre les griffes du lion, qui avait déjà dévoré le +corps. Il se leva aussitôt, et, gagnant son cabinet, il appela au +secours quelques autres Français, qui tuèrent le monstre à coups de +fusil.</p> + +<p>Quoique le cou du lion soit d'une bonne longueur, il est d'une raideur +étonnante. Aristote s'est trompé lorsqu'il l'a cru composé d'un seul os; +il consiste en plusieurs vertèbres mobiles, qui ne laissent pas d'être +parfaitement jointes. Celui du mâle est couvert d'une longue et rude +crinière, qui se dresse lorsqu'il est en furie. La femelle est sans +crinière, <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> mais on la croit plus féroce encore et plus terrible +que le mâle.</p> + +<p>Le lion a les jambes courtes, osseuses et fort souples. Sa marche est +lente et majestueuse, excepté lorsqu'il poursuit sa proie, car il court +alors avec une vitesse extraordinaire. Il a les pieds gros et larges. +Ceux de devant sont divisés en cinq griffes bien articulées. Ceux de +derrière en quatre, toutes armées d'ongles forts et pointus. Sa queue +est longue, vigoureuse, couverte d'un poil rude et court jusqu'à +l'extrémité, qui est frisée et qui se termine en touffe.</p> + +<p>On sait quelle est la fierté et la hardiesse de cet animal formidable. +Son intrépidité est telle, que, soit hommes ou bêtes, il ne paraît +jamais effrayé du nombre de ses ennemis. S'il ne pense point à +l'attaque, il passe dédaigneusement, et continue sa marche avec lenteur. +Si la faim le presse, il se jette indifféremment sur tout ce qui se +présente, et la résistance ne fait qu'augmenter sa rage. Aussi est-il +fort dangereux de le blesser sans l'abattre. Quelque inégal que puisse +être le combat, il ne tourne jamais le dos. S'il est forcé de se +retirer, il recule lentement, jusqu'à ce qu'il ait gagné quelque +retraite assurée.</p> + +<p>Un gentilhomme florentin avait une mule si vicieuse, que non-seulement +elle rendait peu de services, mais que, se révoltant contre les valets +et les palefreniers, elle maltraitait des dents et des pieds tous ceux +qui s'approchaient. <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> Son maître, après avoir employé +inutilement toutes sortes de moyens pour la dompter, résolut de +l'exposer aux bêtes féroces de la ménagerie du grand-duc. On lâcha un +lion dont le rugissement aurait d'abord effrayé tout autre animal; mais +la mule, sans paraître alarmée, se retira prudemment dans un coin de la +cour, où elle ne pouvait être attaquée que par derrière, c'est-à-dire du +côté de sa principale force: dans cette situation, elle attendit son +ennemi, l'observant du coin de l'œil, et lui présentant la croupière. +Le lion, qui parut sentir la difficulté de l'attaque, employa toute son +adresse pour prendre ses avantages. Enfin la mule trouva le moment de +lui lancer une si furieuse ruade, qu'elle lui brisa neuf ou dix dents +dont on vit sauter les fragmens en l'air. Le roi des animaux s'aperçut +qu'il n'était plus en état de combattre; il ne pensa qu'à se retirer en +arrière jusque dans sa loge, en laissant la mule maîtresse du champ de +bataille.</p> + +<p>La proie ordinaire du lion est une multitude de petits animaux, excepté +lorsque étant pressé par la faim, il n'épargne rien. Il ne faut pas +croire ce que dit Paul Lucas, et Labat après lui, que les lions +respectent les femmes et prennent la fuite à leur vue. Paul Lucas +raconte que, près de Tunis, il a vu les femmes du pays, sans autres +armes que des bâtons et des pierres, poursuivre des lions pour leur +faire quitter leur proie, et ces fiers animaux <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> l'abandonner +plutôt que de se défendre: c'est une chimère. L'empire des femmes ne +s'étend pas sur les monstres.</p> + +<p>Le lion supporte long-temps la soif. On prétend qu'il ne boit qu'une +fois en trois ou quatre jours, mais qu'il boit beaucoup lorsqu'il en +trouve l'occasion. C'est une erreur vulgaire que de le croire épouvanté +du chant des coqs. On a vérifié au contraire qu'il fait peu d'attention +à la volaille; mais il n'est pas moins vrai qu'il redoute les serpens. +La ressource des Maures, lorsqu'ils sont poursuivis par un lion, est de +prendre leur turban, et de le remuer devant eux dans la forme d'un +serpent. Cette vue suffit pour obliger l'ennemi à précipiter sa +retraite. Comme il arrive souvent aux mêmes peuples de rencontrer des +lions dans leurs chasses, il est fort remarquable que leurs chevaux, +quoique célèbres par leur vitesse, sont saisis d'une terreur si vive, +qu'ils deviennent immobiles, et que les chiens, non moins timides, se +tiennent rampans aux pieds de leur maître ou de son cheval. Le seul +expédient pour les Maures est de descendre et d'abandonner une proie +qu'ils ne peuvent défendre; mais, si le ravisseur est trop près, et +qu'on n'ait pas le temps d'allumer du feu, seul moyen de l'effrayer, il +ne reste qu'à se coucher par terre dans un profond silence. Le lion, +lorsqu'il n'est pas tourmenté par la faim, passe gravement, comme s'il +était satisfait du respect qu'on à pour sa présence.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> Le lion est d'une taille assez haute, souple et bien prise. +Ceux d'Afrique ne sont pas moins gros qu'un cheval barbe. Quoique la +lionne n'ait que deux mamelles, elle porte souvent quatre lionceaux, et +quelquefois davantage. On assure qu'ils naissent les yeux ouverts. +Lorsque les Maures en trouvent dans quelque antre, ils ne manquent +jamais de les porter aux Européens, qui s'empressent ordinairement de +les acheter. Si la lionne revient assez tôt pour courir après les +ravisseurs, ils lui jettent un de ses petits; et tandis qu'elle le porte +à sa caverne, ils ne perdent pas un moment pour s'échapper avec les +autres.</p> + +<p>Nos histoires, ainsi que celles des anciens, offrent quantité d'exemples +de la générosité et de la clémence du lion. Labat en rapporte deux qu'il +avait appris de plusieurs témoins. Le père Joseph Colombet, religieux +jacobin, étant dans l'esclavage à Méquinez, résolut, avec un de ses +compagnons, de se mettre en liberté par la fuite. Comme ils +connaissaient assez le pays, ils espéraient de pouvoir se rendre à +Larache, place qui appartient aux Portugais sur cette côte. Ils +trouvèrent le moyen de s'échapper, et, ne marchant que la nuit, ils se +reposaient pendant le jour dans les bois, où ils se couvraient de +feuilles de ronces pour se défendre de l'ardeur du soleil. Après deux +jours de marche, ils arrivèrent près d'un étang, seule eau qu'ils +eussent rencontrée depuis leur départ; et le premier objet <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> qui +frappa leur vue fut un lion qui était fort près d'eux, et qui paraissait +garder le bord de l'eau. Un moment de conseil sur un danger si pressant +leur fit prendre le parti de se mettre à genoux devant ce terrible +voisin, et d'une voix touchante ils lui firent le récit de leur +infortune. Le lion parut touché de leur humiliation: il s'éloigna +volontairement à quelque distance, et leur laissa la liberté de boire. +Le plus hardi ne balança point à s'approcher de l'étang, où il remplit +son flacon tandis que l'autre continuait ses prières. Ils passèrent +ensuite à la vue du lion, sans qu'il fît le moindre mouvement pour leur +nuire; et, le jour d'après, ils arrivèrent heureusement à Larache.</p> + +<p>La seconde aventure s'était passée à Florence. Un lion du grand-duc, +étant sorti de la ménagerie, entra dans la ville, et y répandit beaucoup +d'épouvante. Entre les fugitifs il se trouva une femme qui portait son +enfant dans ses bras, et qui, dans l'excès de sa crainte, le laissa +tomber; Le lion s'en saisit et paraissait prêt à le dévorer, lorsque la +mère, transportée du plus tendre mouvement de la nature, retourna sur +ses pas au mépris du danger, se jeta aux pieds du lion, et lui demanda +son enfant. Il la regarda fixement: ses cris et ses pleurs semblèrent le +toucher; enfin il mit l'enfant à terre, et se retira sans lui avoir fait +le moindre mal. Si ces deux histoires sont vraies, comme en effet elles +sont possibles, le malheur et le désespoir <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> ont donc une +expression qui se fait entendre des monstres les plus farouches! Mais ce +qu'il y a sans doute de plus admirable, c'est ce mouvement aveugle et +sublime qui précipite la mère sur les pas de l'animal féroce devant qui +tout fuit, cet oubli de toute raison bien au-dessus de la raison même, +et qui fait recourir cette femme désespérée à la pitié du monstre même +qui ne respire que la mort et le carnage. C'est bien là l'instinct des +grandes douleurs, qui semblent toujours se persuader qu'on ne peut pas +être inflexible.</p> + +<p>Les Français du fort Saint-Louis avaient une belle lionne qu'ils +gardaient enchaînée pour l'envoyer en France. Cet animal fut atteint +d'un mal à la mâchoire, qu'on prétend aussi dangereux pour son espèce +que l'hydropisie de poitrine pour la race humaine. N'étant plus capable +de manger, il fut bientôt réduit à l'extrémité, et les gens du fort, qui +le crurent désespéré, lui ôtèrent sa chaîne et jetèrent son corps dans +un champ voisin. Il était dans cet état, lorsque le sieur Compagnon, +auteur du <span class="italic">Voyage de Bambouk</span>, l'aperçut à son retour de la chasse; ses +yeux étaient fermés, sa gueule ouverte et déjà remplie de fourmis. +Compagnon prit pitié de ce pauvre animal, et, s'imaginant lui trouver +quelque reste de vie, il lui lava le gosier avec de l'eau, et lui fit +avaler un peu de lait. Un remède si simple eut des effets merveilleux. +La lionne fut rapportée au fort. On en prit tant de soin, qu'elle se +rétablit <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> par degrés; mais, n'oubliant pas à qui elle était +redevable d'un si grand service, elle conçut tant d'affection pour son +bienfaiteur, qu'elle ne voulait rien prendre que de sa main; et +lorsqu'elle fut tout-à-fait guérie, elle le suivait dans l'île avec un +cordon au cou comme le chien le plus familier.</p> + +<p>Tandis que le sieur Brue était directeur de la compagnie française au +Sénégal, on apporta dans l'île de Saint-Louis un troupeau entier de +chèvres qu'on avait acheté des Maures. Il y avait dans le fort un beau +lion qu'on y nourrissait soigneusement depuis plusieurs années. La vue +de ce terrible animal inspira tant de frayeur aux chèvres, qu'elles +prirent toutes la fuite, à la réserve d'une seule, qui, le regardant +avec audace, fit un pas en arrière, et s'avança vers lui les cornes +baissées. Cette attaqué fut répétée plusieurs fois. Le lion, pour éviter +cet adversaire incommode, se mit comme un chien entre les jambes du +directeur. Mais il pouvait y avoir dans ce mouvement plus de pitié que +de crainte; car comment une chèvre pourrait-elle effrayer un lion?</p> + +<p>On nomme quelques animaux qui ne craignent pas de mesurer leurs forces +avec lui, tels que le tigre et le sanglier. L'éléphant, quoique +redoutable par sa grosseur, devient souvent sa proie. En 1695, dans un +marais rempli de roseaux, proche de Maroc, on trouva un lion et un +sanglier expirans des blessures qu'ils avaient reçues l'un de l'autre +dans le même lieu. Les <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> roseaux étaient abattus aux environs et +teints de leur sang.</p> + +<p>L'attaque du lion paraît toujours délibérée. Il ne s'avance pas +directement vers sa proie; mais, faisant un circuit, et rampant même +pour s'approcher, il s'élance ensuite lorsqu'il est à portée de fondre +dessus d'un seul saut. Malgré cette férocité naturelle, les lions +s'apprivoisent facilement dans leur jeunesse. Il s'en trouve d'aussi +doux et d'aussi caressans que des chiens.</p> + +<p>Les Maures emploient la peau des lions pour faire des couvertures de +lits. En Europe, on s'en sert pour les garnitures de selles et les +siéges de carrosses.</p> + +<p>Quelques voyageurs assurent que le lion est ordinairement accompagné +d'un autre animal qui va pour lui à la chasse, et qui lui rapporte sa +proie. Il est du genre du chien. On le nomme aussi chakal. Il est +très-commun entre le cap Boïador et Sierra-Leone, et en général dans +toute l'Afrique.</p> + +<p>On rencontre ces animaux en grand nombre dans les dunes qui ferment et +bordent à l'orient le désert qu'on parcourt, en voyageant par terre, du +Sénégal à Gorie. Le chakal est plus petit que le loup; il en a la +férocité. Rusé comme le renard, il a comme lui le museau effilé et +pointu; et, en chassant, il aboie comme un chien. Les chakals ne +marchent qu'en troupes nombreuses pour attaquer les bœufs; et une +vingtaine se réunissent pour chasser les gazelles ou les antilopes. Les +chakals mangent <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> aussi les bêtes mortes. Leur poil est d'un +roux sale. Ils courent fort vite.</p> + +<p>Un autre animal que l'on a quelquefois confondu avec le chakal, est +l'hyène. Il est d'une férocité qui ne le cède qu'à celle de la panthère; +il dévore tout ce qui se présente, hommes, animaux, surtout les vaches, +les chevaux et les moutons. Au fort d'Akra, sur la côte d'Or, il vient +pendant la nuit jusque sous les murs, y enlève des porcs, des brebis, et +il pénètre quelquefois jusque dans l'étable. Pour détruire ces bêtes +carnassières, on a trouvé le moyen de disposer plusieurs fusils bien +chargés, de manière qu'une corde qui soutient une pièce de viande ne +peut être ébranlée sans faire partir trois ou quatre coups qui mettent +autant de balles dans la tête de l'animal. Ce piége manque rarement. En +1700, Bosman vit une hyène, qui avait été tuée dans le même lieu, et sa +grosseur était celle d'un mouton; mais elle avait les jambes plus +longues et d'une épaisseur proportionnée. Son poil était court et +marqueté, sa tête grosse et plate, avec des dents dont la moindre était +plus grosse que le doigt; ses griffes n'étaient pas moins terribles; de +sorte que toute sa force paraît consister dans ses griffes et ses dents.</p> + +<p>Un de ces animaux étant entré pendant la nuit, près d'Akra, dans la +cabane d'un Nègre, enleva une jeune fille qu'il chargea sur son dos, en +se servant d'une pâte pour la tenir ferme dans cette situation, tandis +qu'il marchait légèrement sur les trois autres; mais les cris de sa +<span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> proie ayant éveillé quelques Nègres, elle fut délivrée par +ceux qui se hâtèrent de la secourir. On ne lui trouva qu'une petite +meurtrissure dans l'endroit où l'hyène l'avait serrée de sa pate.</p> + +<p>Les tigres, ou plutôt les panthères, sur cette côte d'Afrique, sont de +la taille d'un grand lévrier. On prétend qu'elles sont beaucoup plus +grandes dans l'Abyssinie. Leur peau forme un spectacle agréable pour la +variété de ses taches et de ses couleurs. Le poil en est doux et +luisant: elles ont la tête semblable à celle du chat, les yeux jaunes et +féroces, le regard cruel et malin, les dents fort pointues, la langue +aussi rude qu'une pierre, et les muscles fort longs. Tous leurs +mouvemens sont vifs et agiles comme ceux du chat. Elles ont la queue +longue, couverte d'un poil fort court, les jambes bien proportionnées, +souples et fortes, et les pieds armés de griffes aiguës. Elles sont +très-voraces, et dans leur faim elles attaquent avec adresse les animaux +beaucoup plus gros qu'eux, tels que l'éléphant et le taureau. Les Nègres +mangent sa chair et la trouvent bonne.</p> + +<p>Brue, après avoir employé toutes sortes de moyens pour adoucir la +férocité d'une panthère, qu'il avait fait élever au fort Saint-Louis, +eut un jour la curiosité d'éprouver comment un porc serait capable de se +défendre contre cet animal. Il en prit un des plus forts, et la panthère +fut lâchée contre lui. Après une courte escarmouche, le porc se retira +dans un angle des murs du fort, où son ennemi fut long-temps <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> +sans pouvoir prendre sur lui le moindre avantage; enfin, se trouvant +serré de plus près, il se mit à pousser des cris si furieux, que tout le +troupeau de porcs qu'on avait pris soin d'éloigner, accourut à ce bruit, +sans que rien fût capable de l'arrêter; et tous ensemble ils fondirent +si brusquement sur la panthère, qu'elle n'eut pas d'autre ressource, +pour se mettre à couvert, que de sauter dans le fossé du fort, où les +porcs n'osèrent la suivre.</p> + +<p>On a remarqué que les panthères d'Afrique n'attaquent jamais les blancs, +c'est-à-dire les Européens, quoiqu'elles dévorent fort avidement les +Nègres. Elles sont plus cruelles et plus voraces que les lionnes. +Lorsqu'elles sont pressées par la faim, elles entrent dans les villages, +elles enlèvent le premier animal qu'elles rencontrent, à la vue même des +habitans, qu'elles dévorent quelquefois eux-mêmes. Il est difficile de +se procurer des panthères vivantes, parce que les Nègres les tuent avec +des flèches empoisonnées, et que dans les piéges mêmes où ils trouvent +quelquefois le moyen de les prendre, ils ne peuvent ou n'osent s'en +saisir qu'après les avoir tuées à coups de flèches. Une panthère +mortellement blessée ne laisse pas de fuir avec beaucoup de vitesse, et +n'expire ordinairement que dans sa fuite.</p> + +<p>Il se trouve sur la côte d'Or des panthères aussi grosses que des +buffles. On en distingue de quatre ou cinq sortes, dont la différence +consiste dans leur grandeur et la disposition de <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> leurs taches. +Le nombre de ces animaux est incroyable dans cette contrée. Lorsqu'ils +trouvent assez de bêtes pour rassasier leur faim, ils n'attaquent point +les hommes, sans quoi le pays de la côte d'Or serait bientôt sans +habitans. Avec cette étrange férocité, on ne laisse pas de les +apprivoiser dans leur jeunesse, et l'on en voit d'aussi familiers que +les chiens et les chats de l'Europe. Bosman eu vit six de cette espèce à +Elertina; mais il observe que tôt ou tard ils reviennent à leur +férocité, et qu'il ne faut jamais s'y fier sans précaution.</p> + +<p>Le chat tigre ou serval tire son nom de ses taches noires et blanches, +qui lui donnent beaucoup de ressemblance avec le chat. Il est de la +forme des chats d'Europe, mais trois ou quatre fois plus gros, et +naturellement vorace. Il mange les rats, les souris, etc.; et si l'on +excepte la grosseur, il est fort peu différent de la panthère. M. le duc +de Choiseul en avait un enchaîné dans une de ses antichambres.</p> + +<p>Le léopard est agile et cruel. Cependant il n'attaque jamais les hommes, +à moins qu'il ne se trouve dans quelque lieu si étroit, qu'il craigne de +ne pouvoir s'échapper. Dans ces occasions, il se jette sur l'ennemi +qu'il redoute, il lui déchire le visage avec ses griffes, et continue de +lui arracher autant de chair qu'il en peut trouver, jusqu'à ce qu'il le +voie mort et sans mouvement. Il porte aux chiens une haine mortelle, et +s'expose à tout pour dévorer ceux qu'il rencontre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> Les loups ressemblent entièrement à ceux de France; mais ils +sont un peu plus gros et beaucoup plus cruels.</p> + +<p>Il n'y a point de quadrupède connu qui puisse le disputer à l'éléphant +pour la grosseur. On en trouve peu au nord du Sénégal; mais les régions +du sud en sont remplies. Sa tête est monstrueuse, ses oreilles longues, +larges et épaisses; ses yeux, quoique fort grands, paraissent d'une +petitesse extrême dans cette masse d'énorme grosseur. Son nez est si +épais et si long, qu'il touche à terre. On l'appelle <span class="italic">proboscide</span> ou +<span class="italic">trompe</span>. Il est charnu, nerveux, creusé en forme de tuyau, flexible, et +d'une force si singulière, qu'il lui sert à briser ou à déraciner les +petits arbres, à rompre les branches des plus gros, et à se frayer le +passage dans les plus épaisses forêts. Il lui sert aussi à lever de +terre sur son dos les plus lourds fardeaux. C'est par ce canal qu'il +respire et qu'il reçoit les odeurs. Le nez de l'éléphant va toujours en +diminuant depuis la tête jusqu'à l'extrémité, où il se termine par un +cartilage mobile, avec deux ouvertures qu'il ferme à son gré. Sans ce +présent de la nature, il mourrait de faim; car il a le cou si épais et +si raide, qu'il lui est impossible de le courber assez pour paître comme +les autres animaux; aussi périt-il bientôt lorsqu'il est privé de cet +utile instrument par quelque blessure. Sa bouche est placée au-dessous +de sa trompe, dans la plus basse partie de sa tête, et semble jointe à +sa poitrine. <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Sa langue est d'une petitesse qui n'a point de +proportion avec la masse du corps. Il n'a dans les deux mâchoires que +quatre dents pour broyer sa nourriture; mais la nature l'a fourni pour +sa défense de deux autres dents qui sortent de la mâchoire supérieure, +et qui sont longues de plusieurs pieds. Il se sert avec avantage de ces +deux armes. Ce sont les dents qui s'achètent et qui sont mieux connues +sous le nom d'<span class="italic">ivoire</span> ou de <span class="italic">morfil</span>. Leur grosseur est proportionnée à +l'âge de l'animal. La partie qui touche la mâchoire est creuse; le reste +est solide et se termine en pointe. Comme les Européens paient ces dents +assez cher, c'est un motif qui arme continuellement les Nègres contre +l'éléphant. Ils s'attroupent quelquefois pour cette chasse avec leurs +flèches et leurs zagaies; mais leur méthode la plus commune est celle +des fosses qu'ils creusent dans les bois, et qui leur réussissent +d'autant mieux qu'on ne peut guère se tromper à la trace des éléphans.</p> + +<p>La chair de ces animaux est un mets délicieux pour les Nègres, surtout +lorsqu'elle commence à se corrompre. Un bon éléphant en fournit presque +autant que quatre ou cinq bœufs. La mesure ordinaire de ceux +d'Afrique est de neuf ou dix pieds de long sur onze ou douze de hauteur. +On en distingue plusieurs sortes; mais cette différence vient moins de +leur forme que des lieux qu'ils habitent. Les éléphans qui se retirent +dans les cantons déserts et montagneux sont plus farouches et plus +adroits que les autres: <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> ceux qui vivent dans les plaines sont +moins intraitables, parce qu'ils sont accoutumés à la vue des hommes. +Ceux du Sénégal ne s'éloignent guère des habitations et des terres +cultivées, et seraient encore plus familiers, si les fréquentes attaques +des Nègres ne les rendaient inquiets et défians. Cependant il n'arrive +guère qu'ils insultent les hommes, s'ils ne sont insultés les premiers.</p> + +<p>Quoique la grosseur des éléphans fasse juger qu'ils doivent être pesans +dans leur marche et dans leur course, ils marchent et courent fort +légèrement. Leur pas ordinaire égale celui de l'homme le plus agile. +Leur course est beaucoup plus prompte; mais il est rare de voir un +éléphant courir. Avec un ventre pendant, un dos courbé, des jambes fort +épaisses, et des pieds de douze ou quinze pouces de diamètre, ils ne +peuvent aimer le mouvement. Leurs pieds sont couverts d'une peau dure et +épaisse, qui s'étend jusqu'à l'extrémité de leurs ongles. L'éléphant +d'Afrique est presque noir comme ceux de l'Asie. Sa peau est dure et +ridée; avec quelques poils longs et raides, qui sont répandus par +intervalle et sans aucune continuité; sa queue est longue et semblable à +celle du taureau, mais nue, à l'exception de quelques poils qui se +rassemblent à l'extrémité, et qui lui servent à se délivrer des mouches. +Sa peau est en beaucoup d'endroits à l'épreuve de la balle. On s'est +persuadé faussement qu'il n'a point de jointures aux pieds, et qu'il lui +est impossible <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> par conséquent de se lever et de se coucher. +Cette erreur vulgaire est détruite par le témoignage de tous les +voyageurs; mais il a un défaut moins connu, qui est de se tourner +difficilement de là droite à la gauche. Les Nègres, qui l'ont reconnu +par des expériences fréquentes, en tirent beaucoup d'avantage pour +l'attaquer en plein champ.</p> + +<p>Plusieurs naturalistes assurent que les femelles de ces animaux portent +leurs petits dix-huit mois, d'autres trente-six; mais rien n'est plus +incertain; et l'on ne peut espérer d'en être aisément informé, parce que +les éléphans privés ne produisent point. D'autres assurent aussi que les +éléphans voient et marchent aussitôt qu'ils sont nés, et que les +femelles les nourrissent de leur lait pendant sept à huit ans; simples +conjectures, qui n'ont aucune autorité pour fondement.</p> + +<p>L'éléphant a peu d'embarras pour sa nourriture; il se nourrit d'herbe +comme les taureaux et les vaches. Si l'herbe lui manque, il mange des +feuilles et des branches d'arbres, des roseaux, des joncs, toutes sortes +de fruits, de grains et de légumes. Dans une faim pressante, il mange +quelquefois de la terre et des pierres; mais on a remarqué que cette +nourriture lui cause bientôt la mort. D'ailleurs il souffre patiemment +la faim, et l'on assure qu'il peut passer huit ou dix jours sans aucun +aliment. Cependant il mange beaucoup lorsqu'il est dans l'abondance, +témoin les dommages qu'il cause <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> aux plantations des Nègres. Un +seul de ces animaux consomme dans un jour ce qui suffirait pour nourrir +trente hommes pendant une semaine, sans compter les ravages qu'il fait +avec ses pieds; aussi les Nègres n'épargnent-ils rien pour les éloigner +de leurs champs: ils y font la garde pendant le jour; ils y allument des +feux pendant la nuit. Le tabac enivre quelquefois les éléphans, et leur +fait faire des mouvemens fort comiques; quelquefois leur ivresse va +jusqu'à tomber endormis. Les Nègres ne manquent point ces occasions de +les tuer, et se vengent sur leurs cadavres de tous les maux qu'ils en +ont reçus. Les éléphans boivent de l'eau; mais ils ne manquent jamais de +la troubler avec les pieds comme le chameau.</p> + +<p>Ils ont quantité d'ennemis qui les exposent à des combats fréquens, et +dont ils deviennent fort souvent la proie; ce sont les lions, les +panthères et les serpens, sans compter les Nègres. Le plus redoutable +est la panthère; elle saisit l'éléphant par la trompe et la déchire en +pièce.</p> + +<p>Les éléphans s'attroupent ordinairement au nombre de cinquante ou +soixante. On en rencontre souvent des troupeaux dans les bois; mais ils +ne nuisent à personne lorsqu'ils ne sont point attaqués.</p> + +<p>Ils sont en si grand nombre au long de la Gambie, qu'on aperçoit de tous +côtés leurs traces. Les roseaux et les bruyères où ils aiment à se +retirer laissent voir ordinairement <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> la moitié de leurs corps à +découvert. Les deux dents qui nous donnent l'ivoire sortent de la +mâchoire d'en haut, quoique les peintres nous les représentent dans la +situation opposée. C'est avec ces puissantes armes que les éléphans +arrachent les arbres; mais il arrive aussi quelquefois qu'elles se +brisent; de là vient qu'on trouve si souvent des fragmens d'ivoire +dispersés dans les terres. On prétend qu'ils sont si légers à la course, +qu'un éléphant blessé de trois coups de fusil, et qu'on trouva mort le +jour d'après dans les bois, ne laissa pas de surpasser la vitesse des +chevaux.</p> + +<p>Il ne faut jamais attaquer l'éléphant dans un lieu où il a la liberté de +se tourner: sa trompe est terrible; et l'ennemi qu'il saisit dans sa +fureur ne peut éviter d'être écrasé. La femelle ne porte qu'un petit à +la fois, et le nourrit avec de l'herbe et des feuilles. Les éléphans +entrent souvent dans les villages pendant la nuit; s'ils rencontrent +quelques Nègres, ils ne passent pas moins tranquillement; mais, quand le +hasard les fait heurter contre les cabanes, ils les renversent sans +peine.</p> + +<p>Il est très-difficile de les blesser mortellement, à moins qu'ils ne +soient frappés entre les yeux et les oreilles; encore la balle doit-elle +être de fer; car la peau de l'éléphant résiste au plomb comme un mur, et +contre l'endroit même que le fer perce, une balle de plomb tombe +entièrement aplatie.</p> + +<p>Les Nègres assurent que jamais l'éléphant <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> n'insulte les +passans dans un bois, mais que, s'il est tiré et manqué, il devient +furieux.</p> + +<p>Au mois de décembre 1700, à six heures du matin, un éléphant s'approcha +de la Mina, sur la côte d'Or, marchant à pas mesurés au long du rivage, +sous le mont San-Iago. Quelques Nègres allèrent au-devant de lui sans +armes pour le tromper par des apparences tranquilles. Il se laissa +environner sans défiance, et continua de marcher au milieu d'eux. Un +officier hollandais, qui s'était placé sur la pente du mont, le tira +d'assez près, et le blessa au-dessus de l'œil. Cette insulte ne fit +pas doubler le pas au fier animal. Il continua de marcher les oreilles +levées, en paraissant faire seulement quelques menaces aux Nègres, qui +continuaient de le suivre, mais entre les arbres qui bordaient la route. +Il s'avança jusqu'au jardin hollandais et s'y arrêta. Le directeur +général, accompagné d'un grand nombre de facteurs et de domestiques, se +rendit au jardin, et le trouva au milieu des cocotiers, dont il avait +déjà brisé neuf ou dix avec la même facilité qu'un homme aurait à +renverser un enfant. On lui tira aussitôt plus de cent balles, qui le +firent saigner comme un bœuf qu'on aurait égorgé. Cependant il +demeura sur ses jambes sans s'émouvoir. La confiance qu'on prit à cette +tranquillité coûta cher au Nègre du directeur. S'étant imaginé qu'il +pouvait badiner avec un animal si doux, il s'approcha de lui +par-derrière, et lui prit <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> la queue; mais l'éléphant punit sa +hardiesse d'un coup de trompe, et, l'attirant à lui, il le foula deux ou +trois fois sous ses pieds. Ensuite, comme s'il n'eût point été satisfait +de cette vengeance, il lui fit dans le corps, avec ses dents, deux trous +où le poing d'un homme aurait pu passer. Après lui avoir ôté la vie, il +tourna la tête d'un autre côté, sans marquer d'attention pour le +cadavre; et deux autres Nègres s'étant avancés pour l'emporter, il les +laissa faire tranquillement.</p> + +<p>Il passa plus d'une heure dans le jardin, jetant les yeux sur les +Hollandais qui étaient à couvert sous des arbres à quinze ou seize pas +de lui. Enfin la crainte d'être forcés dans cette retraite leur fit +prendre le parti de se retirer, heureux de n'être pas poursuivis hors du +jardin par l'animal contre lequel ils n'auraient pu trouver la moindre +ressource. Ils avaient à se reprocher de n'avoir point apporté d'autre +poudre et d'autres balles que la charge de leurs fusils; mais le hasard +conduisit l'éléphant par une autre porte qu'il renversa dans son +passage, quoiqu'elle fût de deux rangs de briques. Il ne sortit pas +néanmoins par l'ouverture; mais, forçant la haie du jardin, il gagna +lentement la rivière pour laver le sang dont il était couvert, ou pour +se rafraîchir. Ensuite retournant vers quelques arbres, il y brisa +plusieurs tuyaux d'un aquéduc et quelques planches destinées à la +construction d'une barque. Les Hollandais avaient <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> eu le temps +de se rassembler avec des munitions; ils renouvelèrent leur charge, et +le firent tomber à force de coups. Sa trompe, qui fut coupée aussitôt, +était si dure et si épaisse, qu'il fallut plus de soixante-dix coups +pour la séparer du corps. Cette opération dut être fort douloureuse pour +l'éléphant; car, après avoir essuyé tant de balles sans pousser un seul +cri, il se mit à rugir de toute sa force. On le laissa expirer sous un +arbre où il s'était traîné avec beaucoup de peine; ce qui confirme +l'opinion établie parmi les Nègres, que les éléphans, à l'approche de +leur mort, se retirent, s'ils le peuvent, sous un arbre ou dans un bois.</p> + +<p>Aussitôt qu'il fut mort, les Nègres tombèrent en foule sur son cadavre, +et coupèrent autant de chair qu'ils en purent emporter. On trouva que, +d'un si grand nombre de coups, il en avait reçu peu de mortels. Quantité +de balles étaient restées entre la peau et les os. On cite pourtant +l'exemple d'un Anglais qui, tirant un éléphant de son canot sur le bord +de la Gambie, le tua d'une seule balle de plomb; mais cet exemple rare +prouverait seulement qu'il y a dans l'éléphant, comme dans presque tous +les animaux, tel endroit où la blessure est facilement mortelle. Dans +ceux que la nature a le mieux cuirassés, on peut trouver le défaut des +armes.</p> + +<p>L'éléphant n'est pas moins admirable par sa docilité et son intelligence +que par sa grosseur; <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> il vit l'espace de cent cinquante ans. Sa +couleur s'embellit en vieillissant.</p> + +<p>On raconte plusieurs preuves de l'esprit des éléphans; Buffon en a réuni +plusieurs exemples dans son <span class="italic">Histoire naturelle</span>, que l'on peut +consulter.</p> + +<p>Le buffle est un autre animal des mêmes contrées: il est plus gros que +le bœuf; son poil est noir, court et fort rude, mais si clair, qu'on +découvre aisément la peau. Elle est brune et poreuse. La tête du buffle +est petite à proportion du corps, maigre et pendante. Ses cornes sont +longues, noires, courbées, avec la pointe ordinairement tournée en +dedans; il est dangereux, surtout dans sa colère, et lorsqu'il est +irrité par quelque insulte. Comme sa course est fort prompte, s'il +atteint la personne qu'il poursuit, il la foule aux pieds, il l'écrase +jusqu'à ce qu'il ne lui trouve plus de respiration. Plusieurs Nègres ont +échappé à sa fureur en se contraignant long-temps pour retenir leur +haleine. Il a les yeux grands et le regard terrible, les jambes courtes, +le pied ferme; son mugissement est capable d'effrayer. Il mange peu et +travaille beaucoup. On s'en sert en Italie pour labourer la terre et +pour tirer les voitures. Son tempérament est si chaud, qu'au milieu de +l'hiver il cherche l'eau et s'y plaît beaucoup. Sa chair est coriace et +peu estimée, ce qui n'empêche pas qu'elle ne se vende dans les +boucheries de Rome.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> Dans plusieurs parties du continent, surtout dans les bois et +les montagnes, on voit des vaches sauvages qui craignent beaucoup +l'approche de l'homme. Elles sont ordinairement de couleur brune, avec +de petites cornes noires et pointues; elles multiplient prodigieusement, +et le nombre en serait infini, si les Européens et les Nègres ne leur +faisaient sans cesse la guerre.</p> + +<p>Jobson nous apprend qu'outre les buffles, on trouve une quantité de +sangliers sur la Gambie. Leur couleur est un bleu foncé. Ils sont armés +de larges défenses, et fournis d'une longue queue touffue, qu'ils +tiennent presque toujours levée. Les habitans parlent beaucoup de leur +hardiesse et de leur férocité: ils les tuent pour prendre leur peau, +qu'ils apportent aux comptoirs anglais. Jobson en vit une de quatorze +pieds de longueur, brune et rayée de blanc.</p> + +<p>On trouve sur le Sénégal et sur la Gambie de grands troupeaux de +gazelles ou d'antilopes. Cet animal est de la taille d'un petit +chevreuil; il a le poil court et de couleur fauve, les fesses et le +ventre blancs, la queue courte et noire; ses cornes sont noires, +aplaties sur les côtés, recourbées en lyre; à un pouce de la pointe, +elles se dirigent brusquement en devant; ses jambes sont longues, fines +et nerveuses; celles de devant sont garnies de brosses; ses yeux sont +très-grands, entourés d'un cercle noir. Les gazelles sont farouches et +timides; le moindre <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> bruit les met en fuite; leur, vitesse et +leur légèreté sont sans égales. Leur chair est bonne à manger.</p> + +<p>Les cerfs et les biches ne sont pas moins communs dans le même pays. Ils +viennent en troupeaux fort nombreux des régions qui sont au nord du +Sénégal, pour chercher des pâturages au sud de cette rivière. Les Nègres +leur font payer ce secours bien cher. Ils attendent que l'herbe commence +à sécher, ce qui arrive au mois de mars ou d'avril; et, mettant le feu à +ces espèces de forêts, ils contraignent tous ces animaux, dont elles +sont remplies, de gagner le bord de la rivière pour se sauver à la nage. +Là, d'autres Nègres les attendent en grand nombre, et ne manquent pas +d'en faire une sanglante boucherie. Ils font sécher la chair après +l'avoir salée, et vendent les peaux aux Européens.</p> + +<p>Quelques voyageurs ont prétendu que dans le voisinage du cap Vert on +trouve un animal que les habitans nomment <span class="italic">bomba</span>, et les Européens +<span class="italic">capiverd</span>. C'est une erreur; le <span class="italic">capiverd</span> ou <span class="italic">cabiai</span> est particulier +à l'Amérique méridionale.</p> + +<p>Les singes de différentes espèces sont innombrables dans les pays +arrosés par le Sénégal et la Gambie, jusqu'à Sierra-Leone. Ils +paraissent en troupes de trois ou quatre mille, rassemblés chacun dans +leur espèce. On prétend qu'ils forment des républiques où la +subordination est fort bien observée, et qu'ils voyagent <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> en +bon ordre sous des chefs. Ce sont ordinairement les mâles vigoureux, les +individus les plus robustes qui sont à la tête de la troupe. On ajoute +que les femelles portent leur petit sous le ventre, quand elle n'en ont +qu'un; mais que, si elles en ont deux, elles chargent le second sur le +dos; et que leur arrière-garde est toujours composée d'un certain nombre +des plus gros. Il est certain qu'ils sont d'une hardiesse extrême. +Jobson, voyageant sur la rivière, était surpris de leur témérité à se +présenter sur les arbres, à secouer les branches, et à menacer les +Anglais avec des cris confus, comme s'ils eussent été fort offensés de +les voir. Pendant la nuit, on entendait quantité de voix qui semblaient +parler toutes ensemble, et qu'une voix plus forte, qui prenait le +dessus, réduisait ensuite au silence. Jobson remarqua aussi, dans +quelques endroits fréquentés par ces animaux, une sorte d'habitations +composées de branches entrelacées, qui pouvaient servir, du moins à les +garantir de l'ardeur du soleil. Les Nègres mangent fort avidement la +chair des singes. Quelques-uns de ces singes aiment beaucoup à mordre et +à déchirer. Aussi les Nègres du Sénégal, qui voient les Français +rechercher ces animaux, leur apportent des rats en cage, en les assurant +qu'ils sont plus méchans encore, et qu'ils mordent mieux que les singes.</p> + +<p>On ne peut s'imaginer les ravages que ces pernicieux animaux causent +dans les champs des Nègres, lorsque le millet, le riz et les <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> +autres grains sont dans leur maturité. Ils se joignent quarante ou +cinquante pour entrer dans un lougan. Un des plus vieux se place en +sentinelle au sommet de quelque arbre, tandis que les autres font la +moisson; s'il aperçoit quelque Nègre, il se met à pousser des cris +furieux. Toute la troupe, avertie par ce signal, se retire avec son +butin, en sautant de branche en branche avec une merveilleuse agilité. +Les femelles chargées de leurs petits n'en sont pas moins légères, les +jeunes s'apprivoisent aisément. La plus sûre méthode pour les prendre, +est de les blesser au visage, parce qu'y portant les mains dans le +premier sentiment de la douleur, ils lâchent la branche qui les +soutient, et tombent ordinairement au pied de l'arbre. On s'engagerait +dans un détail infini, si l'on voulait décrire toutes les différentes +espèces de singes qui se trouvent depuis Arguin jusqu'à Sierra-Leone. +Leurs bandes vivent séparées dans les cantons qu'elles se sont +appropriés. Ce sont en général des guenons, des macaques, des babouins. +On y trouve principalement des patas, des blancs-nez, la diane, le +mandrill, la guenon à camail, le callitriche ou singe vert; enfin on y +voit même l'orang-outang chimpanzee, ou barris, ou quojas morrou. Ces +espèces sont la plupart méchantes, indociles, malpropres. Plusieurs +auteurs assurent que les plus grandes enlèvent les petites Négresses de +huit à dix ans, en jouissent, leur donnent tous leurs soins, et en sont +jaloux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> Il se trouve des porcs-épics et des civettes sur la Gambie, et +ces espèces d'animaux font une guerre cruelle à la volaille. Les +civettes sont en grand nombre entre le Sénégal et le mont Atlas, aussi +bien que dans le royaume de Quodia, au-dessus de Sierra-Leone. La +civette a le museau pointu, de petits yeux, de petites oreilles, des +moustaches comme celles du chat, une peau marquetée de blanc et noir, +entremêlée de quelques raies jaunes; une queue longue et touffue comme +celle du renard. Elle est farouche, vorace et cruelle. Ses morsures sont +fort dangereuses. On prend les civettes au piége et dans des trappes: on +les garde dans des cages de bois, et pour nourriture on leur donne de la +chair crue bien hachée.</p> + +<p>Le prix de cet animal consiste dans une matière épaisse et huileuse qui +se ramasse dans une petite bourse au-dessous du ventre près de la queue. +Cette bourse est profonde d'environ trois doigts, et large de deux et +demi; elle contient plusieurs glandes qui renferment la matière +odoriférante qu'on fait sortir en la pressant. Pour la tirer, on agite +l'animal avec un bâton, jusqu'à ce qu'il se retire dans un coin de la +cage. On lui saisit la queue, qu'on tire assez fort au travers des +barreaux. L'animal se raidit en pressant la cage de ses deux pieds de +derrière. On profite de cette posture pour lui passer au-dessous du +ventre un bâton qui le rend immobile. Il est aisé alors de faire entrer +une petite cuiller dans l'ouverture du sac, et, <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> pressant un +peu la membrane, on en fait sortir le musc qu'il contient.</p> + +<p>Cette opération ne se renouvelle pas tous les jours, parce que la +matière n'est pas assez abondante, surtout lorsque l'animal est +renfermé. On y revient seulement une fois ou deux en trois jours, et +l'on en tire chaque fois une dragme et demie de musc, ou deux dragmes au +plus. Dans les premiers momens, il est d'un blanc grisâtre; mais il +prend bientôt une couleur plus brune. L'odeur en est douce et agréable à +quelque distance, mais trop forte de près, et capable même de nuire à la +tête; aussi les parfumeurs sont-ils obligés de l'adoucir par des +mélanges.</p> + +<p>La plus grande partie du musc vient de Hollande, et de là passe en +France et en Angleterre. On nourrit la civette d'œufs et de lait, ce +qui rend le musc beaucoup plus blanc que celui d'Afrique et d'Asie, où +elle ne vit que de chair. Au Caire, comme en Hollande, ce sont les Juifs +qui se mêlent particulièrement de ce commerce.</p> + +<p>Les lièvres et les lapins des mêmes contrées ressemblent entièrement à +ceux d'Europe, et n'y sont pas moins en abondance.</p> + +<p>Les Maures et les Nègres qui vivent entre le Sénégal et la Gambie sont +fort bien pourvus de chevaux. On voit aux seigneurs du pays des barbes +d'une beauté extraordinaire et d'un grand prix. Les Maures entendent +parfaitement ce commerce. Au lieu d'avoine, ils nourrissent <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> +leurs chevaux avec de l'herbe et du maïs broyé. S'ils veulent les +engraisser, ils réduisent le maïs en farine, dans laquelle ils mêlent du +lait. Ils les font boire rarement. Le grand défaut de leurs chevaux est +de n'avoir pas de bouche.</p> + +<p>Le Sénégal et le pays de la Gambie produisent beaucoup d'ânes. Toutes +sortes de bestiaux y sont dans la même abondance. Les bœufs y sont +gros, robustes, gras et de très-bon goût; les vaches y sont petites, +mais charnues et fortes. Elles donnent beaucoup de lait; et dans +plusieurs cantons elles servent de monture. À Bissao, elles tiennent +lieu de chevaux, et leur pas est fort doux.</p> + +<p>Les moutons sont aussi en très-grand nombre. On en distingue deux +sortes, les uns couverts de laine, comme ceux de l'Europe, mais avec des +queues si grosses, si grasses et si pesantes, que les bergers sont +obligés de les soutenir sur une espèce de petit chariot, pour aider +l'animal à marcher. Lorsqu'on les à déchargées de leur graisse +extérieure, elles passent pour un aliment fort délicat. Les moutons de +la seconde sorte sont revêtus de poil comme les chèvres; ils sont plus +gros, plus forts et plus gras que les premiers. Quelques-uns ont jusqu'à +six cornes de différentes formes. Leur chair est tendre et de bon goût.</p> + +<p>Les chiens sont ici fort laids, la plupart sans poil, avec des oreilles +de renard. Ils n'aboient jamais; leur cri est un véritable hurlement, et +les chiens étrangers qu'on amène dans le pays <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> prennent peu à +peu la même voix. Les Nègres mangent leur chair, et la préfèrent à celle +de tout autre animal; mais ils n'apportent aucun soin pour les faire +multiplier.</p> + +<p>Le guana, qui est une espèce de lézard, est fort commun sur le Sénégal +et la Gambie. Il ressemble au crocodile; mais il est beaucoup plus +petit, et sa grandeur est rarement de plus d'une aune. Les Nègres le +mangent. Plusieurs Européens, qui en ont fait l'essai, le trouvent aussi +bon que le lapin. Barbot rapporte que non-seulement cet animal fréquente +les combets ou huttes des Nègres, mais qu'il leur est fort incommode +pendant la nuit, et que, dans leur sommeil, il prend plaisir à leur +passer sur le visage. On prétend que sa morsure est dangereuse, non +qu'il ait une qualité venimeuse, mais parce que l'animal ne quitte +jamais prise jusqu'à la mort, et qu'il n'est pas aisé de le tuer par les +moyens ordinaires. Cependant l'expérience en a fait découvrir un qui est +facile et sans danger. Il suffit de lui enfoncer dans les narines un +tuyau de paille. On en voit sortir quelques gouttes de sang, et +l'animal, levant la mâchoire d'en haut, expire aussitôt. Ses pieds sont +armés de cinq griffes aiguës, qui lui servent à grimper sur les arbres +avec une agilité surprenante. S'il est attaqué, il se défend avec sa +queue. Quand sa chair est bien préparée, on ne la distinguerait pas de +celle d'un poulet, ni pour la couleur ni pour le goût. Les Nègres le +surprennent lorsqu'il est <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> endormi sur quelque branche d'arbre, +et s'en saisissent avec un lacet qu'ils attachent au bout d'une gaule.</p> + +<p>On trouve des caméléons dans les pays qui bordent le Sénégal et la +Gambie: cet animal, qui est une espèce de lézard, se nourrit de mouches +et d'insectes. Les anciens naturalistes le faisaient vivre de l'air. Il +darde une langue de sept à huit pouces, c'est-à-dire de la longueur de +son corps. Elle est couverte d'une matière glutineuse qui arrête tout ce +qui la touche. Lorsqu'il est endormi, il paraît presque toujours d'un +jaune luisant. Il a les yeux très-beaux, et placés de manière que de +l'un il peut regarder en haut, et de l'autre en bas. Les caméléons +ordinaires ne sont pas plus gros que la grenouille; et sont généralement +couleur de souris; mais il y en a de beaucoup plus gros.</p> + +<p>De Bruyn, dans ses voyages au Levant, a donné la plus parfaite +description qu'on ait encore vue du caméléon, avec une figure de la même +exactitude. Il trouva l'occasion à Smyrne de se procurer quelques-uns de +ces animaux; et, voulant découvrir combien de temps ils peuvent vivre, +il en gardait soigneusement quatre dans une cage. Quelquefois il leur +laissait la liberté de courir dans sa chambre et dans la grande salle de +la maison qu'il habitait. La fraîcheur du vent de mer semblait leur +donner plus de vivacité. Ils ouvraient la bouche pour recevoir l'air +frais. Jamais de Bruyn ne les vit <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> boire ni manger, à la +réserve de quelques mouches, qu'ils semblaient avaler avec plaisir. Dans +l'espace d'une demi-heure, il voyait leur couleur changer trois ou +quatre fois, sans aucune cause extraordinaire à laquelle il pût +attribuer cet effet. Leur couleur habituelle est le gris, ou plutôt un +souris pâle; mais les changemens les plus fréquens sont en un beau vert +tacheté de jaune. Quelquefois le caméléon est marqué de brun sur tout le +corps et sur la queue. D'autres fois, c'est de brun qu'il paraît +entièrement couvert. Sa peau est fort mince, et probablement +transparente; mais c'est une erreur de s'imaginer qu'il prenne toutes +les couleurs qui se trouvent près de lui. Il y a des couleurs qu'il ne +prend jamais, telles que le rouge. Cependant de Bruyn confesse qu'il lui +a vu quelquefois recevoir la teinture des objets les plus proches. Il +lui fut impossible de conserver plus de cinq mois en vie ceux dont il +voulait éprouver la durée. La plupart moururent dès le quatrième mois.</p> + +<p>Si le caméléon descend de quelque hauteur, il avance fort soigneusement +un pied après l'autre, en s'attachant de sa queue à tout ce qu'il +rencontre en chemin. Il se soutient de cette manière aussi long-temps +qu'il trouve quelque assistance; mais, lorsqu'elle lui manque, il tombe +aussitôt à plat. Sa marche est fort lente.</p> + +<p>Bosman trouva de la différence entre les caméléons de Smyrne et ceux de +Guinée. Dans le <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> second de ces deux pays, ils vivent autant +d'années que de mois dans le premier. À la vérité, ceux qui lui +servirent à vérifier cette expérience étaient souvent mis dans le jardin +sur un arbre, où ils demeuraient quelque temps à l'air. On sait +d'ailleurs qu'on en a apporté de vivans en Europe.</p> + +<p>Le même auteur ajoute, sur ses propres observations, que tous les +animaux ovipares, tels que le lézard, le caméléon, le guana, les serpens +et les tortues, n'ont pas leurs œufs couverts d'une écaille, mais +d'une peau épaisse et pliable.</p> + +<p>Les insectes sont en fort grand nombre dans tous les cantons de +l'Afrique. Des armées de sauterelles infestent souvent l'intérieur des +terres, obscurcissent l'air dans leur passage, et détruisent tout ce +qu'il y a de verdure dans les lieux où elles s'arrêtent, sans laisser +une seule feuille aux arbres. Elles sont ordinairement de la grosseur du +doigt, mais plus longues, et leurs dents sont fort pointues. Leur peau +est rouge et jaune, quelquefois tout-à-fait verte. Les Maures et les +Nègres s'en nourrissent: mais cet aliment ne les dédommage pas de la +famine qu'elles apportent souvent dans les pays qu'elles ravagent.</p> + +<p>On voit quantité de mouches d'une forme extraordinaire. Dans la saison +des pluies, il en naît des multitudes que les Nègres nomment <span class="italic">ghetle</span>. +Elle ont la tête grosse et large, sans aucune apparence de bouche. Les +Nègres les mangent, car les Nègres mangent tout.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> Les pays qui bordent la Gambie sont infestés d'une sorte de +punaises qui causent de grands ravages. On n'est pas moins incommodé +d'une prodigieuse multitude de fourmis blanches, qui se répandent par +des voies singulières. Elles s'ouvrent sous terre une route +imperceptible et voûtée avec beaucoup d'art, par laquelle des légions +entières se rendent en fort peu de temps au lieu qui renferme leur +proie. Il ne leur faut que douze heures pour faire un conduit de cinq ou +six toises de longueur. Elles dévorent particulièrement les draps et les +étoffes; mais les tables et les coffres ne sont pas plus à l'épreuve de +leurs dents; et ce qu'on aurait peine à croire, si on ne le vérifiait +tous les jours, elles trouvent le moyen de ronger l'intérieur du bois +sans en altérer la superficie: de sorte que l'œil est trompé aux +apparences. Le soleil est leur ennemi. Non-seulement elles fuient sa +lumière, mais elles meurent lorsqu'elles y sont exposées trop +long-temps. La nuit leur rend toute leur force. Les Européens, pour +conserver leurs meubles, sont obligés de les élever sur des piédestaux, +de les enduire de goudron, et de les faire souvent changer de place.</p> + +<p>Il y a dans les bois une grosse mouche verte dont l'aiguillon tire du +sang comme une lancette. Mais la plus grande peste du pays est une +espèce de cousins, que les Portugais nomment <span class="italic">mousquites</span>, qui se +répandent dans l'air à millions vers le coucher du soleil. Les Nègres +sont <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> obligés d'entretenir constamment du feu dans leurs +huttes, pour chasser ces incommodes animaux par la fumée.</p> + +<p>Les bois sont remplis de termès, sorte de fourmis d'une grosseur +extraordinaire. Elles bâtissent leurs nids ou leurs ruches de terre +grasse en forme pyramidale, les élèvent à la hauteur de six ou sept +pieds, et les rendent aussi fermes qu'un mur de plâtre. Ces animaux sont +blancs; ils ont le mouvement fort vif: leur grosseur ordinaire est celle +d'un grain d'avoine, et leur longueur à proportion. La plupart de leurs +édifices ont quatorze ou quinze pieds de circonférence, avec une seule +entrée, qui est à peu près au tiers de sa hauteur. La route pour y +monter est tortueuse. À quelque distance, on les prend pour de petites +cabanes de Nègres. Sur le Sénégal il se trouve de petites fourmis +rouges, d'une nature fort venimeuse.</p> + +<p>Il n'y a point de pays, surtout vers la Gambie, qui ne soit peuplé +d'abeilles. Aussi le commerce de la cire est-il considérable parmi les +Nègres. Ils nomment <span class="italic">komobasses</span> les mouches qui produisent le miel. Ces +petits animaux habitent le creux des arbres et s'effraient peu de +l'approche des hommes.</p> + +<p>Moore dit que les Mandingues, sur la Gambie, ont des ruches de paille +comme celles d'Angleterre; qu'ils y mettent un fond de planches, et +qu'ils les attachent aux branches des arbres. Lorsqu'ils veulent +recueillir ce qu'elles contiennent, ils étouffent les abeilles, +<span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> ils prennent les rayons, les pressent pour en tirer le miel, +dont ils font une sorte de vin; font bouillir la cire, et la coulent +pour en faire des pains, qui pèsent ordinairement depuis vingt jusqu'à +cent vingt livres. C'est le pays de Cachao qui en produit la plus grande +quantité. Ces Mandingues, étouffant les abeilles dont ils recueillent la +cire, sont l'image des mauvais rois.</p> + +<p>Les grenouilles de la Gambie sont beaucoup plus grosses que celles +d'Angleterre. Dans la saison des pluies, elles font, pendant la nuit, un +bruit qui, dans l'éloignement, ressemble à celui d'une meute de chiens. +On trouve dans les mêmes lieux des scorpions fort gros, dont la blessure +est mortelle, si le remède est différé. En 1733, Moore vit à Brouko un +scorpion long de douze pouces.</p> + +<p>Entre plusieurs espèces de serpens, il y en a dont la morsure est sans +remède: ce ne sont pas les plus gros qui sont les plus dangereux. Dans +le royaume de Cayor, ils vivent si familièrement parmi les Nègres, que, +sans nuire même aux enfans, ils viennent à la chasse des rats et des +poulets jusque dans les rues. S'il arrive qu'un Nègre soit mordu, un peu +de poudre à tirer, brûlée aussitôt sur la blessure, est un remède qui +réussit toujours. On voit des serpens de quinze ou vingt pieds de +longueur, et d'un pied et demi de diamètre. Il y en a de si verts, qu'il +est impossible de les distinguer de l'herbe. D'autres sont tout-à-fait +<span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> noirs; ils passent pour les plus venimeux. On en trouve de +marquetés. Les Nègres assurent qu'il y en a de rouges dont la blessure +est mortelle. La nation des Sérères les mange avec quelques précautions. +Les aigles en font aussi leur proie. Sur la rivière de Courbali, on voit +des serpens de trente pieds, qui avalent un bœuf entier. On les +décrira plus bas. Les Nègres de la Gambie parlent de quelques serpens +qui ont une crête sur la tête, et qui chantent comme le coq; d'autres, +suivant eux, ont deux têtes qui sortent du même cou; mais Moore, en +décrivant ces animaux, confesse qu'il n'en parle que sur le témoignage +d'autrui.</p> + +<p>Les chenilles du pays sont aussi grandes que la main, d'une figure +extrêmement hideuse. On y voit deux sortes de vers, également +incommodes. Les premiers se nomment chiques, et pénètrent ou +s'engendrent dans les mains et dans la plante des pieds. S'ils y font +une fois des œufs, il devient impossible de les extirper. Les autres +sont produits par le mauvais air, et se logent dans la chair, en divers +endroits du corps. Ils y acquièrent souvent jusqu'à cinq pieds de +longueur. Nous en avons déjà parlé.</p> + +<p>L'air, quoique sujet à des chaleurs si excessives, et troublé par tant +de révolutions, n'a pas moins d'habitans en Afrique que la terre et les +rivières. Il n'y a point de pays où les oiseaux soient en plus grand +nombre ni dans <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> une plus grande variété. On a déjà décrit +l'autruche, la spatule, le flamant, le calao, à l'occasion des cantons +où chacune de ces espèces se trouve plus particulièrement. Il reste à +parler de ceux qui sont communs à toutes les parties de cette division, +et qu'on n'a fait que nommer sans aucune description.</p> + +<p>Celui qui se présente le premier est le pélican, oiseau assez commun sur +les bords du Sénégal et de la Gambie. C'est l'<span class="italic">onocrotalus</span> des anciens. +Les Français du Sénégal lui ont donné le nom de <span class="italic">grand gosier</span>. Il a la +forme, la grosseur et le port d'une grosse oie, avec les jambes aussi +courtes. Ce qui le distingue le plus est un sac qu'il a sous le cou. +Lorsque ce sac est vide, à peine s'aperçoit-il; mais, lorsque l'animal a +mangé beaucoup de poissons, il s'enfle d'une manière surprenante, et +l'on aurait peine à croire la quantité d'alimens qu'il contient. La +méthode du pélican est de commencer d'abord par la pêche. Il remplit son +sac du poisson qu'il a pris; et, se retirant, il le mange à loisir. +Quelques voyageurs prétendent que ce sac, bien étendu, peut contenir un +seau d'eau. Le Maire lui donne le nom de <span class="italic">jabot</span>, et raconte que le +pélican avale des poissons entiers de la grosseur d'une carpe moyenne.</p> + +<p>On trouve de tous les côtés des faucons aussi gros que nos gerfauts, qui +sont capables, suivant le récit des Nègres, de tuer un daim en +s'attachant sur sa tête, et le battant <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> de leurs ailes jusqu'à +ce que les forces lui manquent. On voit aussi une sorte d'aigles +bâtards, et plusieurs espèces de milans et de buzes. La peau d'une +espèce particulière de buze jette une odeur de musc comme celle du +crocodile.</p> + +<p>Vers le Sénégal, on donne le nom d'<span class="italic">autruche volante</span> à l'outarde. Cet +oiseau est de la taille d'un coq d'Inde; ses jambes et son cou +ressemblent à ceux de l'autruche. Sa tête est grosse et ronde, son bec +court, épais, fort. Il est couvert de plumes brunes et blanches; ses +ailes sont larges et fermes. Il a quelque peine à prendre l'essor; mais, +lorsqu'une fois il s'élève, il vole fort haut et fort long-temps.</p> + +<p>Près de Boucar, sur le Sénégal, on voit l'oiseau royal qui se nomme en +anglais <span class="italic">comb bird</span>, ou le peigné. Il est de la grosseur d'un coq +d'Inde; son plumage est gris, rayé de noir et de blanc. Il a de fort +longues jambes; sa hauteur est de quatre pieds. Il se nourrit de +poissons. Il marche aussi gravement que les Espagnols, en levant +pompeusement sa tête, qui est couverte, au lieu de plumes, d'une sorte +de poil doux de la longueur de quatre ou cinq doigts. Cette chevelure +descend des deux côtes; la pointe en est frisée; ce qui a fait donner le +nom de <span class="italic">peigné</span> à l'animal: mais sa plus grande beauté est dans sa +queue, qui ressemble à celle d'un coq d'Inde. La partie supérieure est +d'un noir de jais fort brillant, et le bas aussi blanc que l'ivoire. On +en fait des éventails naturels.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> On trouve deux sortes de perroquets, les uns petits, +tout-à-fait verts; les autres beaucoup plus gros, avec la tête grise, le +ventre jaune, les ailes vertes, et le dos mêlé de gris et de jaune: +ceux-ci n'apprennent jamais à parler; mais les petits ont l'organe clair +et agréable, et prononcent distinctement tout ce qu'on prend la peine de +leur répéter.</p> + +<p>On trouve au long de la rivière le héron nain, que les Français nomment +<span class="italic">l'aigrette</span>.</p> + +<p>La <span class="italic">nonette</span> est un oiseau blanc et noir. Il a la tête revêtue d'une +touffe de plumes qui a l'apparence d'un voile; sa taille est celle d'un +aigle; il se nourrit de poissons; il fréquente les bois, et s'apprivoise +difficilement.</p> + +<p>Les cormorans et les vautours sont semblables à ceux de l'Europe. Entre +ces derniers, il s'en trouve d'aussi gros que les aigles; ils dévorent +les enfans, lorsqu'ils peuvent les surprendre à l'écart.</p> + +<p>Près du désert, au long du Sénégal, on trouve un oiseau de proie de +l'espèce du milan, auquel les Français ont donné le nom d'<span class="italic">écouffe</span>. +C'est une espèce d'aigle bâtard, de la forme et de la hauteur d'un coq +ordinaire; sa couleur est brune, avec quelques plumes noires aux ailes +et à la queue; il a le vol rapide, les serres grosses et fortes, le bec +courbé, l'œil hagard et le cri fort aigu. Sa proie ordinaire est le +serpent, les rats et les oiseaux; mais tout convient à sa faim +dévorante: il n'est point épouvanté des armes à <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> feu. La chair +cuite ou crue le tente si vivement, qu'il enlève les morceaux aux +matelots dans le temps qu'ils les portent à la bouche.</p> + +<p>La <span class="italic">demoiselle de Numidie</span> est de la taille du coq d'Inde: son plumage +au dos et sur le ventre est d'un violet foncé, et variable comme le +tabis, suivant les différentes réflexions de la lumière; il paraît +quelquefois d'un noir luisant, quelquefois d'un violet clair ou pourpre, +et comme doré. Froger dit que les plumes de la queue de cet oiseau sont +d'un violet ordinaire, et que sur la tête il a deux touffes, l'une sur +le devant, d'un beau noir, l'autre couleur aurore ou de flamme: ses +jambes et son bec sont assez longs, et sa marche est fort grave; il aime +la solitude et fait une guerre mortelle à la volaille. Sa chair est +nourrissante et de bon goût. Cet oiseau, suivant la description que +l'académie royale des sciences de Paris en a donnée sous le nom de +<span class="italic">demoiselle de Numidie</span>, est remarquable par sa démarche et ses +mouvemens, qui semblent imités de ceux des femmes, et par la beauté de +son plumage. On l'a désigné improprement par le nom de paon d'Afrique ou +de Guinée.</p> + +<p>On a vu plusieurs de ces oiseaux dans le parc de Versailles, où l'on +admirait leur figure, leur contenance et leurs mouvemens. On prétendait +trouver dans leurs sauts beaucoup de ressemblance avec la danse +bohémienne. Il semble qu'ils s'applaudissent d'être regardés, et que le +nombre des spectateurs <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> anime leurs chants et leurs danses.</p> + +<p>Dans l'île de Bifèche, près de l'embouchure du Sénégal, on trouve un +grand nombre d'oiseaux que les Français appellent pique-bœufs, de la +grosseur d'un merle, noirs comme lui, avec un bec dur et pointu. Cet +oiseau s'attache sur le dos des bestiaux, dans les endroits où leur +queue ne peut le toucher, et de son bec il leur perce la peau pour sucer +leur sang. Si les bergers et les pâtres ne veillent pas soigneusement à +le chasser, il est capable à la fin de tuer l'animal le plus vigoureux.</p> + +<p>L'oiseau qui porte le nom de <span class="italic">quatre-ailes</span> le tire moins du nombre de +ses ailes, puisqu'il n'en a que deux, que de la disposition de ses +plumes. Mais Jobson en vit un qui a réellement quatre ailes distinctes +et séparées. Cet oiseau ne paraît jamais plus d'une heure avant la nuit. +Ses deux premières ailes sont les plus grandes, les deux autres en sont +à quelque distance; de sorte que le corps se trouve placé entre les deux +paires.</p> + +<p>Brue remarqua dans le même pays un oiseau d'une espèce extraordinaire. +Il est plus gros que le merle: son plumage est d'un bleu céleste fort +luisant; sa queue grosse et longue d'environ quinze pouces: il la +déploie quelquefois comme le paon. Un poids si peu proportionné à sa +grosseur rend son vol lent et difficile. Il a la tête bien faite et les +yeux fort vifs: son bec est entouré d'un cercle jaune. Cet oiseau est +fort rare.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> Près de la rivière de Paska, au sud de la Gambie, on voit une +sorte d'oiseau à gros bec, qui ressemble beaucoup au merle. Sa chair est +fort bonne; son cri est remarquable par la répétition qu'il fait de la +syllabe <span class="italic">ha</span>, <span class="italic">ha</span>, avec une articulation si nette et si distincte, +qu'on prendrait sa voix pour celle d'un homme.</p> + +<p>Le kourbalos ou martin-pêcheur se nourrit de poisson. Il est de la +taille du moineau, et son plumage est fort varié; il a le bec aussi long +que le corps entier, fort et pointu, armé au dedans de petites dents qui +ont la forme d'une scie; il se balance dans l'air et sur la surface de +l'eau avec un mouvement si vif et si animé, que les yeux en sont +éblouis. Les deux bords du Sénégal en sont remplis, surtout vers l'île +au Morfil, où il s'en trouve des millions. Leurs nids sont en si grand +nombre sur les arbres, que les Nègres leur donnent le nom de villages. +Il y a quelque chose de fort curieux dans la mécanique de ces nids. Leur +figure est oblongue comme celle d'une poire; leur couleur est grise; ils +sont composés d'une terre dure, mêlée de plumes, de mousse et de paille, +si bien entrelacés, que la pluie n'y trouve aucun passage; ils sont si +forts, qu'étant agités par le vent, ils s'entre-heurtent sans se briser; +car ils sont suspendus par un long fil à l'extrémité des branches qui +donnent sur la rivière. À quelque distance, il n'y a personne qui ne les +prît pour le fruit de l'arbre. Ils n'ont qu'une petite ouverture, +<span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> qui est toujours tournée à l'est, et dont la disposition ne +laisse point de passage à la pluie. Les kourbalos sont en sûreté dans +ces nids contre les surprises des singes, leurs ennemis, qui n'osent se +risquer sur des branches si faibles et si mobiles, et contre les +attaques des serpens.</p> + +<p>Il y a sur la Gambie une sorte de chouettes que les Nègres croient +sorcières, et pour lesquelles ils ont tant d'aversion, que, s'il en +paraît une dans le village, tous les habitans prennent l'alarme et lui +donnent la chasse.</p> + +<p>Jobson parle du ouake, oiseau qu'on nomme ainsi parce qu'il exprime ce +bruit en volant. Il aime les champs semés de riz, mais c'est pour y +causer beaucoup de ravage. Il est gros, et d'un fort beau plumage. On +admire surtout la forme de sa tête, et la belle touffe qui lui sert de +couronne. En Angleterre, elle fait quelquefois la parure des plus grands +seigneurs. Il est de la taille du paon: son plumage a la douceur du +velours.</p> + +<p>Le plus grand oiseau de ces contrées, si l'on en croit Jobson, se nomme +la cigogne d'Afrique; mais il ne tire cet avantage que de son cou et de +ses jambes, qui le rendent plus grand qu'un homme: son corps a la +grosseur d'un agneau.</p> + +<p>Les pintades, les perdrix et les cailles sont très-nombreuses. Ces +dernières sont aussi grosses que les bécasses d'Europe. Jobson suppose +qu'elles sont de l'espèce de celles qui tombèrent <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> dans le +désert pour la nourriture des Israélites.</p> + +<p>Enfin on voit une infinité de petits oiseaux dont la couleur est +charmante et le chant délicieux; il en est un qui n'a, dit-on, pour +jambes, comme l'oiseau d'Arabie, que deux filets, par lesquels il +s'attache aux arbres, la tête pendante, et le corps sans mouvement: sa +couleur est si pâle et si semblable à la feuille morte, qu'il est fort +difficile à distinguer dans le repos. On a fait le même conte sur +l'oiseau de paradis.</p> + +<p>Le marsouin d'Afrique est de la grosseur du requin; on vante la bonté de +sa chair: on en fait du lard, mais d'assez mauvais goût.</p> + +<p>Les baleines sont d'une grandeur prodigieuse dans toutes leurs +dimensions; elles paraissent quelquefois plus grosses qu'un bâtiment de +vingt-six tonneaux: cependant on n'a point d'exemple qu'elles aient +jamais renversé un vaisseau, ni même une barque ou une chaloupe; mais, +pour les nacelles des pêcheurs, on n'y est point avec la même sûreté.</p> + +<p>Le souffleur ou cachalot a beaucoup de ressemblance avec la baleine, +mais il est beaucoup plus petit; s'il lance de l'eau comme la baleine, +c'est par un seul passage qui est au-dessus du museau, au lieu que la +baleine en a deux.</p> + +<p>Les requins, que les Portugais nomment <span class="italic">tuberones</span>, paraissent +ordinairement dans les temps calmes. Ils nagent lentement à l'aide +<span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> d'une haute nageoire qu'ils ont sur la tête; leur principale +force consiste dans leur queue, avec laquelle ils frappent violemment; +et dans leurs scies tranchantes (car on ne peut donner d'autre nom à +leurs dents) qui coupent la jambe ou le bras d'un homme aussi nettement +que la meilleure hache. Ces terribles animaux sont toujours affamés. Ils +avalent tout ce qui se présente; de sorte qu'on leur a trouvé souvent +des crochets et d'autres instrumens de fer dans les entrailles. Leur +chair est coriace et de mauvais goût.</p> + +<p>On regarde le requin comme le plus vorace de tous les animaux de mer. +Labat paraît persuadé que c'est un véritable chien de mer, qui ne +diffère de ceux des mers de l'Europe que par la grandeur. On en a vu sur +les côtes d'Afrique, où il est fort commun, et même dans les rivières, +de la longueur de vingt-cinq pieds et de quatre pieds de diamètre, +couverts d'une peau forte et rude. Le requin a la tête longue, les yeux +grands, ronds, fort ouverts et d'un rouge enflammé; la gueule large, +armée de trois rangées de dents à chaque mâchoire. Elles sont toutes si +courtes, si serrées et si fermes, que rien ne peut leur résister. +Heureusement cette affreuse gueule est presque éloignée d'un pied de +l'extrémité du museau, de sorte que le monstre pousse d'abord sa proie +devant lui avant de la mordre. Il la poursuit avec tant d'avidité, qu'il +s'élance quelquefois jusque sur le sable. Sans la difficulté qu'il a +pour avaler, <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> il dépeuplerait l'Océan. Avec quelque légèreté +qu'il se tourne, il donne le temps aux autres poissons de s'échapper. +Les Nègres prennent ce moment pour le frapper. Ils plongent sous lui, et +lui ouvrent le ventre. Il est d'ailleurs assez facile à tromper, parce +que sa voracité lui fait saisir toutes sortes d'amorces. On le prend +ordinairement avec un crochet attaché au bout d'une chaîne, auquel on +lie un morceau de lard ou d'autre viande.</p> + +<p>Il est fort dangereux de se baigner dans les rivières qui portent des +requins. En 1731, une petite esclave de James-Fort, sur la Gambie, fut +emportée tandis qu'elle était à se laver les pieds. Une barque remontant +la même rivière en 1731, il y eut un requin assez affamé pour s'en +approcher, malgré le bruit qui s'y faisait, et pour se saisir d'une rame +qu'il brisa d'un seul coup de dents.</p> + +<p>Sur la côte de Juida, où la mer est toujours fort grosse, un canot fut +renversé en allant au rivage avec quelques marchandises. Un des matelots +fut saisi par un requin, et la violence des flots les jeta tous deux sur +le sable; mais le monstre, sans lâcher un moment sa proie, attendit le +retour de la vague, et regagna la mer avec le matelot qu'il emporta.</p> + +<p>Si quelqu'un a le malheur de tomber dans la mer, il faut désespérer de +le revoir, à moins qu'alors il ne se trouve point de requin aux environs +du vaisseau ce qui est extrêmement rare. Si l'on jette un cadavre dans +la mer, on voit <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> avec horreur quatre ou cinq de ces affreux +animaux qui se lancent vers le fond pour saisir le corps, ou qui, le +prenant dans sa chute, le déchirent en un instant. Chaque morsure sépare +un bras ou une jambe du tronc; tout est dévoré, dit-on, en moins de +temps qu'il ne faut pour compter vingt. Si quelque requin arrive trop +tard pour avoir part à la proie, il semble prêt à dévorer les autres; +car ils s'attaquent entre eux avec une violence incroyable; on leur voit +lever la tête et la moitié du corps hors de l'eau, et se porter des +coups si terribles, qu'ils font trembler la mer. Lorsqu'un requin est +pris et tiré à bord, il n'y a point de matelot assez hardi pour s'en +approcher. Outre ses morsures, qui enlèvent toujours quelque partie du +corps, les coups de sa queue sont si redoutables, qu'ils brisent la +jambe, le bras ou tout autre membre à ceux qui ne se hâtent pas de les +éviter.</p> + +<p>Ce qui paraît difficile à accorder avec tant de voracité, c'est ce que +les voyageurs disent du requin, qu'il est ordinairement environné d'une +multitude de petits poissons qui ont la gueule et la tête plate. Ils +s'attachent au corps du monstre; et lorsqu'il s'est saisi de quelque +proie, ils se rassemblent autour de lui pour en manger leur part, sans +qu'il fasse aucun mouvement pour les chasser.</p> + +<p>On compte dans ce cortége du requin un petit poisson de la grandeur du +hareng, qui se nomme <span class="italic">le pilote</span>, et qui entre librement dans sa gueule, +en sort de même, et s'attache à <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> son dos sans que le monstre +lui nuise jamais.</p> + +<p>La vache de mer, que les Espagnols appellent <span class="italic">manati</span>, et les Français +lamentin, est ordinairement longue de seize ou dix-huit pieds sur quatre +ou cinq de diamètre. Le lamentin aime l'eau fraîche. Aussi ne +s'éloigne-t-il guère des côtes. Comme il s'endort quelquefois la gueule +ouverte au-dessus de l'eau, les pécheurs nègres le surprennent dans +cette situation, et lui font perdre tant de sang, qu'il leur devient +aisé de le tirer au rivage. La chair de ces animaux est si délicate, +qu'elle est comparable au veau de rivière.</p> + +<p>On trouve sur les côtes un poisson dont la mâchoire d'en haut s'avance +de la longueur de quatre pieds avec des pointes aiguës, rangées de +chaque côté à des distances égales. C'est la scie, l'ennemi déclaré de +la baleine, qu'elle blesse quelquefois si dangereusement, que celle-ci +fuit jusqu'au rivage, où elle, expire après avoir perdu tout son sang. +On nomme aussi ce poisson <span class="italic">l'espadon</span>, <span class="italic">l'épée</span>, ou <span class="italic">l'empereur</span>.</p> + +<p>Ce nom convient mieux à d'autres animaux marins dont la tête est armée +aussi d'un os fort long, mais uni et pointu, qui ressemble à la corne +fabuleuse de la licorne. Les gens de mer l'appellent <span class="italic">sponton</span>. Il est +capable de percer un bâtiment et d'y faire une voie d'eau; mais il y +brise quelquefois son os, qui sert de cheville pour boucher le trou.</p> + +<p>Les <span class="italic">vieilles</span>, grande espèce de morues, sont <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> d'une singulière +abondance au long de cette côte occidentale, surtout près du cap Blanc +et de la baie d'Arguin. Il s'en trouve qui pèsent jusqu'à deux cents +livres. La chair en est blanche, tendre, grasse, ferme, et se détache en +flocons. La peau est grise, épaisse, grasse, couverte de petites +écailles. C'est un poisson fort vorace, et que son avidité fait prendre +aisément. Comme il a beaucoup de force, il fait des mouvemens prodigieux +pour s'échapper.</p> + +<p>De tous les animaux qui nagent, il n'y en a point d'une espèce plus +surprenante que la torpille (<span class="italic">numbfish</span> en anglais), poisson qui a la +vertu d'engourdir, Kolbe, qui lui donne le nom de <span class="italic">crampe</span>, vérifia par +sa propre expérience ce qu'on lit dans plusieurs auteurs, qu'en touchant +la torpille avec le pied ou la main, ou seulement avec un bâton, le +membre qui prend cette espèce de communication avec l'animal s'engourdit +tellement, qu'il devient immobile, et qu'en même temps on ressent +quelque douleur dans toutes les autres parties du corps. En un mot, +Kolbe éprouva une espèce de convulsion; mais, après une ou deux minutes, +l'engourdissement diminue par degrés.</p> + +<p>Lorsque ce poisson est pris nouvellement, il agit plus souvent et d'une +manière plus sensible; mais, après avoir été quelques heures hors de +l'eau, sa vertu languit et diminue par degrés. Kæmpfer croit avoir +remarqué qu'elle est plus violente dans la femelle que dans le mâle. On +ne peut toucher la torpille femelle <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> avec les mains sans +ressentir un horrible engourdissement dans le bras et jusqu'aux épaules. +On ne saurait marcher dessus, même avec des souliers, sans éprouver la +même sensibilité dans les jambes, aux genoux, et jusqu'aux cuisses. Ceux +qui la touchent des pieds sont saisis d'une palpitation de cœur +encore plus vive que ceux qui ne l'ont touchée qu'avec la main.</p> + +<p>Au reste, cet engourdissement ne ressemble point à celui qui se fait +quelquefois sentir dans un membre, lorsque, ayant été pressé long-temps, +la circulation du sang et des esprits s'y trouve contrainte. C'est une +vapeur subite, qui, passant au travers des pores, pénètre en un moment +dans tout le corps, et agit sur l'âme par une véritable douleur. Les +nerfs se contractent tellement, qu'on s'imagine que tous les os, surtout +ceux de la partie affectée, sont sortis de leurs jointures. Cet effet +est accompagné d'un tremblement de cœur et d'une convulsion générale, +pendant laquelle on ne se trouve plus aucune marque de sentiment. Enfin +l'impression est si violente, que toute la force de l'autorité et des +promesses n'engagerait pas un matelot à reprendre le poisson dans sa +main lorsqu'il en a ressenti l'effet. Cependant, Kæmpfer rend témoignage +qu'en faisant ces observations, il vit un Africain qui prenait la +torpille sans aucune marque de frayeur, et qui la toucha quelque temps +avec la même tranquillité. Kæmpfer, ayant remarqué un si singulier +secret, apprit que le moyen de prévenir <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> l'engourdissement +était de retenir soigneusement son haleine; il en fit aussitôt +l'expérience. Elle lui réussit, et tous ses amis à qui il ne manqua +point de la communiquer, la tentèrent avec le même succès; mais, +lorsqu'ils recommençaient à laisser sortir leur haleine, +l'engourdissement recommençait aussi à se faire sentir.</p> + +<p>La tortue verte, ou de mer, est commune, pendant toute l'année, aux îles +et dans la baie d'Arguin. Elle n'est pas si grosse que celles des îles +de l'Amérique; mais elle n'est pas moins bonne.</p> + +<p>La tortue fait des œufs sur le sable du rivage. Elle marque +soigneusement le lieu, et dix-sept jours après elle retourne pour les +couver. Elle a quatre pates, ou plutôt quatre nageoires au-dessous du +ventre, qui lui tiennent lieu de jambes, mais courtes, avec une seule +jointure qui touche au corps. Ces pates ou ces nageoires, étant un peu +dentelées à l'extrémité, forment une espèce de griffes qui sont liées +par une forte membrane, et fort bien armées d'ongles pointus. +Quoiqu'elles aient beaucoup de force, elles n'en ont point assez pour +supporter le corps de l'animal, de sorte que son ventre touche toujours +à terre. Cependant la tortue marche assez vite lorsqu'elle est +poursuivie, et porte aisément deux hommes sur son dos.</p> + +<p>Lorsque la tortue a fait sa ponte et couvert ses œufs, elle laisse au +soleil à les faire éclore, <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> et les petits ne sont pas plus tôt +sortis de l'écaille, qu'il courent à la mer. Les Maures les prennent, +soit avec des filets, soit en les tournant sur le dos, lorsqu'ils +peuvent les surprendre sur le sable; car une tortue dans cette situation +ne saurait se retourner. Son huile fondue se garde fort bien, et n'est +guère inférieure à l'huile d'olive et au beurre, surtout lorsqu'elle est +nouvelle.</p> + +<p>Sur la langue de terre nommée pointe de Barbarie, à l'embouchure du +Sénégal, on trouve un grand nombre de petites crabes que les Français +appellent <span class="italic">tourlouroux</span>; on les croit, à tort, d'une nature dangereuse. +C'est une fort petite espèce de crabes de terre, qui ressemblent pour la +forme à nos écrevisses de mer. Elles ont une faculté surprenante; c'est +de pouvoir se défaire de leurs jambes aussi facilement que si elles ne +tenaient au corps qu'avec de la glu: de sorte que, si vous en saisissez +une, vous êtes surpris qu'elle vous reste dans la main, et que l'animal +ne laisse pas de courir fort vite avec le reste, et, dans la saison +suivante, il lui revient une autre jambe; mais ce qui est fort étrange +dans cette espèce de crabes, c'est qu'elles dévorent celles qui sont +estropiées ainsi par quelque accident.</p> + +<p>Le crocodile, qui est regardé comme la plus grande espèce de lézard, est +d'un brun foncé. Sa tête est plate et pointue, avec de petits yeux +ronds, sans aucune vivacité. Il a le gosier large et ouvert d'une +oreille à l'autre, avec deux, <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> trois ou quatre rangées de +dents, de forme et de grandeur différentes, mais toutes pointues ou +tranchantes. Ses jambes sont courtes, et ses pieds armés de griffes +crochues, longues et pointues; ceux de devant en ont quatre, et ceux de +derrière en ont cinq: c'est avec cette arme terrible qu'il saisit et +qu'il déchire sa proie. Il est couvert d'une peau dure, épaisse, chargée +d'écailles et garnie de tous côtés d'un grand nombre de pointes qu'on +prendrait pour autant de clous. Plusieurs parties de son corps, telles +que la tête, le dos et la queue, dans laquelle consiste sa principale +force, sont d'une dureté impénétrable à la balle. Cependant il est +facile à blesser sous le ventre et sous une partie du gosier: aussi +n'expose-t-il guère ces endroits faibles au danger. Sa queue est +ordinairement aussi longue que le reste de son corps: elle est capable +de renverser un canot; mais, hors de l'eau, il est moins dangereux que +dedans.</p> + +<p>Quoique le crocodile soit une lourde masse, il marche fort vite dans un +terrain uni, où il n'est pas obligé de tourner; car ce mouvement lui est +fort difficile. Il a l'épine du dos fort raide et composée de plusieurs +vertèbres si serrées l'une contre l'autre, qu'elle est immobile. Aussi +se laisse-t-il entraîner par le fil de l'eau comme une pièce de bois, en +cherchant des yeux les hommes et les animaux qui peuvent venir à sa +rencontre. Il a jusqu'à vingt ou trente pieds de longueur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> Cet animal est terrible jusqu'après sa mort. On rapporte qu'un +Nègre, employé par les Français pour en écorcher un, le démusela +lorsqu'il fut à la tête, dans la vue de conserver sa peau plus entière. +Le crocodile emporta un doigt au Nègre. Ceux qui racontent ce fait +assurent pourtant que le crocodile était mort. Il faut donc supposer +qu'un reste d'esprits animaux donnait encore à la tête du monstre cette +espèce de mouvement dont on a observé des effets dans des têtes d'hommes +récemment coupées.</p> + +<p>Malgré la férocité du crocodile, les Nègres se hasardent quelquefois à +l'attaquer, lorsqu'ils peuvent le surprendre sur quelque basse où l'eau +n'a pas beaucoup de profondeur. Ils s'enveloppent le bras gauche d'un +morceau de cuir de bœuf, et, prenant leur zagaie de la main droite, +ils se jettent sur le monstre, le percent de plusieurs coups au gosier +et dans les yeux, et lui ouvrent enfin la gueule, qu'ils l'empêchent de +fermer en la traversant de leurs zagaies. Comme il n'a point de langue, +l'eau qui entre aussitôt n'est pas long-temps à le suffoquer. Un Nègre +du fort Saint-Louis faisait son exercice ordinaire d'attaquer tous les +crocodiles qu'il pouvait surprendre. Il avait ordinairement le bonheur +de les tuer et de les amener au rivage; mais souvent il sortait du +combat couvert de blessures. Un jour, sans l'assistance qu'il reçut d'un +canot, il n'aurait pu éviter être dévoré. Atkins fait le récit d'une +lutte dont il fut témoin à Sierra-Leone entre un matelot anglais et un +<span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> crocodile. Le secours des Nègres délivra l'Anglais du danger; +mais il en sortit misérablement déchiré.</p> + +<p>Cependant il y a des pays où les crocodiles paraissent beaucoup moins +féroces. Près de Lebot, village vers l'embouchure de la rivière de +San-Domingo, ils sont si doux et si familiers, qu'ils badinent avec les +enfans et reçoivent d'eux leur nourriture.</p> + +<p>Tous les voyageurs rendent témoignage que cet animal jette une forte +odeur de musc, et qu'il la communique aux eaux qu'il fréquente. +Navarette assure qu'on lui trouve entre les deux pates de devant, contre +le ventre, deux petites bourses de musc pur. Collins prétend que c'est +sous les ouïes.</p> + +<p>L'Afrique produit un autre animal amphibie; c'est l'hippopotame, nom +tiré du grec; on le désigne aussi par celui de cheval marin. Il s'en +trouve beaucoup dans les rivières de Sénégal, de Gambie et de +Saint-Domingue. Le Nil et toutes les côtes depuis le cap Blanco jusqu'à +la mer Rouge n'en sont pas moins remplis. Cet animal vit également dans +l'eau et sur la terre. Dans sa pleine grosseur, il est plus gros d'un +tiers que le bœuf, auquel il ressemble d'ailleurs dans quelques +parties, comme dans d'autres il est semblable au cheval. Sa queue est +celle d'un cochon, à l'exception qu'elle est sans poil à l'extrémité. Il +se trouve des hippopotames qui pèsent douze ou quinze cents livres.</p> + +<p>Outre les dents machelières, qui sont grosses <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> et creuses vers +le milieu, il a quatre défenses comme celles du sanglier, c'est-à-dire +une à chaque mâchoire, longue de sept à huit pouces, et d'environ cinq +pouces de circonférence à la racine. Celles d'en bas sont plus courbées +que celles de la mâchoire supérieure; elles sont d'une substance plus +dure et plus blanche que l'ivoire. L'animal en fait sortir des +étincelles, lorsque, étant en furie, il les frappe l'une contre l'autre, +et les Nègres s'en servent comme d'un caillou pour allumer le feu.</p> + +<p>On recherche beaucoup ces grandes dents pour en composer +d'artificielles, parce qu'avec plus de dureté que l'ivoire, leur couleur +ne se ternit jamais.</p> + +<p>Il faut que l'hippopotame ait beaucoup de force dans le cou et dans les +reins; car un voyageur raconte qu'une vague ayant jeté et laissé à sec, +sur le dos d'un de ces animaux, une barque hollandaise chargée de +quatorze tonneaux de vin, sans compter les gens de l'équipage, il +attendit patiemment le retour des flots qui vinrent le délivrer de son +fardeau, et ne fît pas connaître par le moindre mouvement qu'il en fût +fatigué.</p> + +<p>Lorsqu'il est insulté dans l'eau, soit qu'il dorme au fond de la +rivière, ou qu'il se lève pour hennir, ou qu'il nage à la surface, il se +jette avec fureur sur ses ennemis, et quelquefois il emporte avec les +dents des planches de la meilleure barque. Mais ce qui est encore plus +dangereux, c'est que, la prenant par le <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> bas, il la fait +quelquefois couler à fond. On en trouve quantité d'exemples dans les +voyageurs.</p> + +<p>En 1731, un facteur de la compagnie d'Angleterre, nommé Galand, et le +contre-maître d'un vaisseau anglais, furent malheureusement noyés dans +la Gambie par un accident de cette nature. Sur la rivière du Sénégal, un +de ces animaux, ayant été blessé d'une balle, et ne pouvant gagner le +côté de la barque d'où le coup était parti, la frappa d'un coup de pied +si furieux, qu'il brisa une planche d'un pouce et demi d'épaisseur, ce +qui causa une voie d'eau qui faillit faire périr la barque. Celle de +Jobson fut frappée trois fois par les hippopotames dans ses différentes +navigations de la Gambie; un de ces animaux la perça d'un coup de dent +jusqu'à faire une voie d'eau fort dangereuse. On ne put l'éloigner +pendant la nuit que par la lumière d'une chandelle qu'on mit sur un +morceau de bois et qu'on abandonna au cours de l'eau. Le même auteur +trouva les hippopotames encore plus féroces, lorsque, ayant des petits, +ils les portent sur le dos en nageant. Il observe que l'hippopotame +s'accorde fort bien avec le crocodile, et qu'on les voit nager +tranquillement l'un à côté de l'autre.</p> + +<p>Cet animal est plus souvent sur la terre que dans l'eau. Il lui arrive +souvent d'aller dormir entre les roseaux, dans les marais voisins de la +rivière. Il serait inutile d'employer des filets pour le prendre; d'un +coup de dent il briserait. <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> toutes les cordes. Lorsque les +pêcheurs le voient approcher de leurs filets, ils lui jettent quelque +poisson dont il se saisit, et la satisfaction qu'il ressent de cette +petite proie le fait tourner d'un autre côté. On en voit dans les +rivières en troupes nombreuses. Ils ne sont pas si communs dans le +Sénégal.<a href="#tam"><span class="smaller">(Lien vers la table des matières.)</span></a></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> LIVRE QUATRIÈME.<br> +VOYAGES SUR LA CÔTE DE GUINÉE. CONQUÊTES DE DAHOMAY.</h2> + + +<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<p class="title">Voyages de Villault, de Philips et de Loyer. Description du +pays d'Issini.</p> + + +<p>Avant d'entrer dans la description générale de la Guinée, nous placerons +dans ce livre quelques voyages qui n'ont eu d'autre but que le commerce, +et nous y joindrons une digression sur les victoires du conquérant de +Juida et d'Ardra, nommé le roi de Dahomay.</p> + +<p>Un des premiers voyageurs qui se présentent dans cette partie de la +collection dont nous donnons l'abrégé, est un Français nommé Villault de +Bellefonds, contrôleur d'un bâtiment de la compagnie française des Indes +en 1666. Nous en tirerons peu de chose, les pays qu'il a parcourus ayant +été beaucoup mieux observés.</p> + +<p>Il parle avec admiration des environs du cap de Monte, le premier qu'on +rencontre après Sierra-Leone. En descendant sur la côte, <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> on a +la vue d'une belle plaine, qui est bordée de tous côtés par des bois +toujours verts, dont les feuilles ressemblent beaucoup à celles du +laurier. Du côté du sud, la perspective est terminée par la montagne du +Cap, et du côté du nord par une vaste forêt, qui couvre de son ombre une +petite île à l'embouchure de la rivière. Du côté de l'est, l'œil se +perd dans la vaste étendue des prairies et des plaines qui sont revêtues +d'une verdure admirable, parfumées de l'odeur qui s'en exhale sans +cesse, et rafraîchies par un grand nombre de petits ruisseaux qui +descendent de l'intérieur du pays. Le riz, le millet et le maïs sont ici +plus abondans que dans aucune partie de la Guinée.</p> + +<p>Les Nègres de cette côte sont généralement bien faits et robustes. Comme +ils portent tous le nom de quelque saint, Villault voulut être informé +de l'origine de cet usage. Il apprit qu'au départ de tous les vaisseaux +dont ils avaient reçu quelque bienfait, ils avaient demandé les noms des +officiers et de tous les gens de l'équipage, pour les faire porter à +leurs enfans par un sentiment de reconnaissance. Charmé de ce récit, il +donna deux couteaux au Nègre qui le lui avait fait, pour lui témoigner +le plaisir qu'il avait prisa l'entendre. Ce pauvre Africain, surpris de +cette générosité, lui demanda son nom, et lui promit de le faire porter +au premier enfant mâle qu'il aurait de sa femme, qui était près +d'accoucher.</p> + +<p>L'autorité des Portugais sur les Nègres a <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> tant de force, +qu'ils les conduisent à leur gré, sans qu'on les ait jamais vus se +révolter contre eux, comme il leur est arrivé tant de fois à l'égard des +autres nations de l'Europe. Enfin les Portugais sont si absolus dans +cette grande contrée, qu'ils se font quelquefois servir à table par les +enfans des rois du pays. Un de ces Portugais se trouvant à Sierra-Leone +pour le commerce, dit à Villault qu'il faisait tous les ans un voyage au +Sénégal, c'est-à-dire à deux cents lieues de son séjour ordinaire, et +que, si les commodités lui manquaient pour faire ce voyage par eau, il +se faisait porter par des Nègres, lui et toutes ses marchandises.</p> + +<p>Le voyage du capitaine anglais Philips à l'île de San-Thomé et au +royaume de Juida en Guinée (royaume dont nous parlerons dans la suite de +ce recueil), n'a rien d'intéressant ni d'instructif que ce qui regarde +la traite des Nègres. Ce commerce était l'objet d'un voyage qu'il fit +sur le vaisseau <span class="italic">l'Annibal</span>, qu'il commandait pour des marchands +associés, et qu'accompagnait un autre navire commandé par le capitaine +Clay. On aura de quoi frémir plus d'une fois en lisant les récits qu'il +fait de la meilleure foi du monde, et sans croire avoir le moindre +reproche à se faire.</p> + +<p>Il essuya dans sa route un de ces <span class="italic">tornados</span> qui sont fort communs sur +les côtes d'Afrique. Dans l'espace d'une demi-heure, l'aiguille fit le +tour entier du cadran, et le tonnerre, accompagné d'éclairs terribles, +fit du ciel et de la <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> terre une scène d'horreur et d'épouvante. +Des traces de soufre enflammé, qui paraissaient de tous côtés dans +l'air, firent craindre à Philips que le feu ne prît au vaisseau; +cependant il s'accoutuma par degrés à ces affreux phénomènes; et, dans +la suite, en ayant éprouvé beaucoup d'autres, il se contenta, lorsqu'il +était menacé de l'orage, d'amener toutes ses voiles, et d'attendre +patiemment que le feu du ciel, les flots et les vents eussent exercé +leur furie, ce qui dure rarement plus d'une heure, et même avec peu de +danger, surtout près des côtes de Guinée, où les tornados viennent +généralement du côté de la terre. On les regarde comme un signe que la +côte n'est pas éloignée.</p> + +<p>À l'arrivée des deux vaisseaux sur la côte de Juida, le roi envoya au +comptoir anglais deux de ses cabochirs ou nobles, chargés d'un +compliment pour les facteurs. Philips et Clay, qui étaient déjà +débarqués, firent répondre au monarque qu'ils iraient le lendemain lui +rendre leurs devoirs. Cette réponse ne le satisfit pas. Il fit partir +sur-le-champ deux autres de ses grands pour les inviter à venir le même +jour, et les avertir non-seulement qu'il les attendait, mais que tous +les capitaines qui les avaient précédés étaient venus le voir dès le +premier jour. Sur quoi, dans la crainte de l'offenser, les deux +capitaines, accompagnés de Pierson, chef du comptoir anglais et de leurs +gens, se mirent en chemin pour la ville royale.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> Ils furent reçus à la porte du palais par plusieurs cabochirs, +qui les saluèrent à la mode ordinaire des Nègres du pays, c'est-à-dire, +en faisant d'abord claquer leurs doigts, et leur serrant ensuite les +mains avec beaucoup d'amitié. Lorsqu'ils eurent traversé la cour, les +mêmes seigneurs se jetèrent à genoux près de l'appartement du roi, +firent encore claquer leurs doigts, touchèrent la terre du front, et la +baisèrent trois fois; cérémonie d'usage lorsqu'ils s'approchent de leur +maître. S'étant levés, ils introduisirent les Anglais dans la chambre du +roi, qui était remplie de nobles à genoux; ils s'y mirent comme tous les +autres, chacun dans son poste, et s'y tinrent constamment pendant toute +l'audience: c'est la situation dans laquelle ils paraissent toujours +devant le roi.</p> + +<p>Sa majesté nègre, qui était cachée derrière un rideau, ayant jeté les +yeux sur les Anglais par une petite ouverture, leur fit signe +d'approcher. Ils s'avancèrent vers le trône, qui était une estrade +d'argile de la hauteur de deux pieds, environnée de vieux rideaux sales +qui ne se tirent jamais, parce que le monarque n'accorde point à ses +cabochirs l'honneur de le voir au visage. Il avait près de lui deux ou +trois petits Nègres, qui étaient ses enfans. Il tenait à la bouche une +longue pipe de bois, dont la tête aurait pu contenir une once de tabac. +À son côté il avait une bouteille d'eau-de-vie, avec une petite tasse +d'argent assez malpropre. Sa tête était couverte, ou plutôt liée +<span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> d'un calicot fort grossier; et, pour habit, il portait une +robe de damas rouge. Sa garde-robe était fort bien garnie de casaques et +de manteaux de drap d'or et d'argent, de brocart, de soie, et d'autres +étoffes à fleurs, brochées de grains de verre de différentes couleurs; +présens qu'il se vantait d'avoir reçus des capitaines blancs que le +commerce avait amenés dans ses états, et dont il prenait plaisir à faire +admirer le nombre et la variété. Mais, de toute sa vie, il n'avait porté +de chemise, ni de bas, ni de souliers.</p> + +<p>Les Anglais se découvrirent la tête pour le saluer. Il prit les deux +capitaines par la main, et leur dit d'un air obligeant qu'il avait eu +beaucoup d'impatience de les voir, qu'il aimait leur nation; qu'ils +étaient ses frères, et qu'il leur rendrait tous les bons offices qui +dépendraient de lui. Ils le firent assurer, par l'interprète, de leur +reconnaissance personnelle, et de l'affection de la compagnie royale +d'Angleterre, qui, malgré les offres qu'elle recevait de plusieurs pays +où les esclaves étaient en abondance, aimait mieux tourner son commercé +vers le royaume de Juida pour y faire apporter toutes les commodités +dont il avait besoin. Ils ajoutèrent qu'avec de tels sentimens, ils se +flattaient que sa majesté ne ferait pas traîner en longueur leur +cargaison d'esclaves, principal objet de leur voyage, et qu'elle ne +souffrirait pas que ses cabochirs leur en imposassent sur le prix. Enfin +ils promirent qu'à leur retour <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> en Angleterre, ils rendraient +compte à leurs maîtres de ses faveurs et de ses bontés.</p> + +<p>Il répondit que la compagnie royale d'Afrique était un <span class="italic">fort honnête +homme</span>, qu'il l'aimait sincèrement, et qu'on traiterait de bonne foi +avec ses marchands. Cependant il tint mal sa parole, ou plutôt, malgré +les témoignages de respect qu'il recevait de ses cabochirs, il fit voir +par sa conduite qu'il n'osait rien faire qui leur déplût: contraste +assez ordinaire dans toute espèce de despotisme, où l'on voit souvent +les esclaves faire trembler par leur férocité le maître qu'ils +corrompent par leur bassesse.</p> + +<p>Dans cette première audience il ne manqua rien à ses politesses. Après +avoir fait assembler les Anglais auprès de lui, il but à la santé de son +frère le roi d'Angleterre, de son <span class="italic">ami</span> la compagnie royale d'Afrique, +et des deux capitaines. Ses liqueurs favorites étaient l'eau-de-vie et +le <span class="italic">pitto</span>. Celle-ci est composée de blé d'Inde long-temps infusé dans +l'eau. Elle tire sur le goût d'une espèce de bière que les Anglais +nomment <span class="italic">ale</span>. Il y en a de si forte, qu'elle se conserve trois mois, et +que deux bouteilles sont capables d'enivrer. On apporta bientôt devant +le roi une petite table carrée, sur laquelle un vieux drap tenait lieu +de nappe, garnie d'assiettes et de cuillers d'étain. Il n'y avait ni +couteaux ni fourchettes, parce que l'usage du pays est de déchirer les +viandes avec les doigts et les dents. On servit ensuite <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> un +grand bassin d'étain, de la même couleur, dit Philips, que le teint de +sa majesté, rempli de poules étuvées dans leur jus, avec un plat de +patates bouillies pour servir de pain. Les poules étaient si cuites, +qu'elles se dépeçaient d'elles-mêmes. Toute l'argenterie royale se +réduisait à la petite tasse qui lui servait à boire de l'eau-de-vie. Le +roi saluait souvent les Anglais par des inclinations de tête, baisait sa +propre main, et poussait quelquefois de grands éclats de rire. +Lorsqu'ils eurent cessé de manger, il prit dans le bouillon quelques +pièces de volaille qu'il donna à ses enfans. Le reste fut distribué +entre ses nobles, qui s'avancèrent en rampant sur le ventre comme autant +de chiens. Leurs mains leur servirent de cuillers pour prendre la viande +dans le bouillon. Ils la mangeaient ensuite avec beaucoup d'avidité.</p> + +<p>À peine Philips se trouva-t-il capable d'aller jusqu'au marché des +esclaves sans être soutenu, et la mauvaise odeur du lieu lui causait +quelquefois des évanouissemens dangereux. Cette halle était un vieux +bâtiment où l'on faisait passer la nuit aux esclaves, qui étaient dans +la nécessité d'y faire tous leurs excrémens. Trois ou quatre heures que +Philips était obligé d'y passer tous les jours ruinèrent tout-à-fait sa +santé.</p> + +<p>Les esclaves du roi furent les premiers qu'on offrit en vente, et les +cabochirs exigèrent qu'ils fussent achetés avant qu'on en produisit +d'autres, sous prétexte qu'étant de la maison royale <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> ils ne +devaient pas être refusés, quoiqu'ils fussent non-seulement les plus +difformes, mais encore les plus chers; mais c'était une des prérogatives +du roi à laquelle on était forcé de se soumettre. Les cabochirs +amenaient eux-mêmes ceux qu'ils voulaient vendre, chacun selon son rang +et sa qualité: ils étaient livrés aux observations des chirurgiens +anglais, qui examinaient soigneusement s'ils étaient sains, et s'ils +n'avaient aucune imperfection dans leurs membres; ils leur faisaient +étendre les bras et les jambes; ils les faisaient sauter, tousser; ils +les forçaient d'ouvrir la bouche et de montrer les dents pour juger de +leur âge; car, étant tous rasés avant de paraître aux yeux des +marchands, et bien frottés d'huile de palmier, il n'était pas aisé de +distinguer autrement les vieillards de ceux qui étaient dans le milieu +de l'âge. La principale attention était à n'en point acheter de malades, +de peur que leur infection ne devint bientôt contagieuse. La maladie +qu'ils appellent <span class="italic">pian</span> (<span class="italic">yaws</span> en anglais) est fort commune parmi ces +misérables; elle a presque les mêmes symptômes que le mal vénérien: ce +qui oblige le chirurgien d'examiner les deux sexes avec la dernière +exactitude. On tient les hommes et les femmes séparés par une cloison de +grosses barres de bois pour prévenir les querelles.</p> + +<p>Après avoir fait le choix de ceux qu'on veut acheter, on convient du +prix et de la nature des marchandises; mais la précaution que les +<span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> facteurs avaient eue de commencer par cet article, leur +épargna les difficultés qui naissent ordinairement: ils donnèrent aux +propriétaires des billets signés de leur main, par lesquels ils +s'engagèrent à délivrer les marchandises en recevant les esclaves. +L'échange se fit le jour d'après. Philips et Clay firent marquer cette +misérable troupe avec un fer chaud à la poitrine et sur les épaules, +chacun de la première lettre du nom de son bâtiment. La place de la +marque est frottée auparavant d'huile de palmier; trois ou quatre jours +suffisent pour fermer la plaie et pour faire paraître les chairs fort +saines.</p> + +<p>À mesure qu'on a payé pour cinquante ou soixante, on les fait conduire +au rivage. Un cabochir, sous le titre de capitaine d'esclaves, prend +soin de les embarquer et de les rendre sûrement à bord. S'il s'en +perdait quelqu'un dans l'embarquement, c'est le cabochir qui en répond +aux facteurs, comme c'est le capitaine du lieu de dépôt ou du marché qui +est responsable de ceux qui s'échapperaient pendant la vente, et +jusqu'au moment qu'on leur fait quitter la ville. Dans le chemin, +jusqu'à la mer, ils sont conduits par deux autres officiers que le roi +nomme lui-même, et qui reçoivent de chaque vaisseau, pour prix de leur +peine, la valeur d'un esclave en marchandises. Tous ces devoirs furent +remplis si fidèlement, que de treize cents esclaves achetés et conduits +dans un espace si court, il ne s'en perdit pas un.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> Il y a aussi un capitaine de terre dont la commission est de +garantir les marchandises du pillage et du larcin. Après les avoir +débarquées, on est quelquefois forcé de les laisser une nuit entière sur +le rivage, parce qu'il ne se présente pas toujours assez de porteurs. +Malgré les soins et l'autorité du capitaine, il est difficile de mettre +tout à couvert. Il l'est encore plus d'obtenir la restitution de ce +qu'on a perdu.</p> + +<p>Lorsque les esclaves sont arrivés au bord de la mer, les canots des +vaisseaux les conduisent à la chaloupe, qui les transporte à bord. On ne +tarde point à les mettre aux fers deux à deux, dans la crainte qu'ils ne +se soulèvent ou qu'ils ne s'échappent à la nage. Ils ont tant de regret +à s'éloigner de leur pays, qu'ils saisissent l'occasion de sauter dans +la mer, hors des canots, de la chaloupe ou du vaisseau, et qu'ils +demeurent au fond des flots jusqu'à ce que l'eau les étouffe. Le nom de +la Barbade leur cause plus d'effroi que celui de l'enfer. On en a vu +plusieurs dévorés par les requins au moment qu'ils s'élançaient dans la +mer. Ces animaux sont si accoutumés à profiter du malheur des Nègres, +qu'ils suivent quelquefois un vaisseau jusqu'à là Barbade pour faire +leur proie des esclaves qui meurent en chemin, et dont on jette les +cadavres à la mer.</p> + +<p>Les deux vaisseaux perdirent douze Nègres qui se noyèrent +volontairement, et quelques <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> autres qui se laissèrent mourir +par une obstination désespérée à ne prendre aucune nourriture. Ils sont +persuadés qu'en mourant ils retournent aussitôt dans leur patrie. On +conseillait à Philips de faire couper à quelques-uns les bras et les +jambes pour effrayer les autres par l'exemple. D'autres capitaines +s'étaient bien trouvés de cette rigueur; mais il ne put se résoudre à +traiter avec tant de barbarie de misérables créatures qui étaient comme +lui l'ouvrage de Dieu, et qui n'étaient pas, dit-il, moins chères au +Créateur que les blancs. Il les avait pourtant fait marquer d'un fer +chaud, comme des criminels, et les amenait enchaînés. Croyait-il ce +traitement plus légitime aux yeux du Créateur?</p> + +<p>Philips, qui avait entendu vanter tant de fois les poisons des Nègres, +et l'art avec lequel ils en infectent leurs flèches, eut la curiosité de +prendre là-dessus des informations. Mais, pour les rendre plus +certaines, il engagea un cabochir à le visiter dans le magasin. Là, il +commença par lui faire avaler plusieurs verres de liqueurs fortes; et, +le voyant échauffé par le plaisir de boire; il lui marqua une vive +affection et lui fit divers présens: enfin il le pressa de lui apprendre +de bonne foi comment les Nègres empoisonnaient les blancs, quel était +leur secret pour communiquer le poison jusqu'à leurs armes, et s'ils +avaient quelque antidote dont l'effet fût aussi sûr que celui du mal. +Tout l'éclaircissement qu'il put tirer, fut <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> que les poisons en +usage dans le pays, venaient de fort loin et s'achetaient fort cher; que +la quantité nécessaire pour empoisonner un homme revenait à la valeur de +trois ou quatre esclaves; que la méthode ordinaire pour l'employer était +de le mêler dans l'eau ou dans quelque autre liqueur, qu'il fallait +faire avaler à l'ennemi dont on voulait se défaire; qu'on se mettait la +dose du poison sous l'ongle du petit doigt, où elle pouvait être +conservée long-temps, ne pénétrant point la peau, et qu'adroitement on +trouvait le moyen de plonger le doigt dans la calebasse ou la tasse qui +contenait la liqueur; qu'au même instant le poison ne manquait pas de se +dissoudre, et que son action était si forte, lorsqu'il était bien +préparé, qu'il n'y avait point d'antidote qui pût être assez tôt +employé. Le cabochir ajouta que les empoisonnemens n'étaient pas si +communs dans le royaume de Juida que dans les autres pays nègres, non +que les haines y fussent moins vives, mais à cause de la cherté du +poison. Philips avait prié le roi, dès sa première audience, de ne pas +permettre que les Anglais fussent exposés au poison. Ce prince avait ri +de cette prière, et l'avait assuré que ce barbare usage n'était pas +connu dans ses états. Cependant Philips observa qu'il refusait de boire +dans la même tasse dont les Anglais et les cabochirs s'étaient servis, +et que, si on lui présentait une bouteille de liqueur, il voulait que +celui dont il l'avait reçue en essayât <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> le premier. Au +contraire, les cabochirs avalaient sans précaution tout ce qui leur +venait de la main des Anglais.</p> + +<p>Dans l'île de San-Thomé, les Portugais sont des empoisonneurs si +habiles, que, si l'on s'en rapporte aux informations de Philips, en +coupant une pièce de viande, le côté qu'ils veulent donner à leur ennemi +sera infecté de poison sans que l'autre s'en ressente; c'est-à-dire que +le couteau n'est empoisonné que d'un côté. Cependant l'auteur fait +remarquer avec soin qu'il n'en parle que sur le témoignage d'autrui, et +qu'en relâchant dans l'île de San-Thomé, ni lui ni ses gens n'en firent +aucune expérience.</p> + +<p>À peu de distance de la ville royale de Juida, on trouve trente ou +quarante gros arbres qui forment la plus agréable promenade du pays. +L'épaisseur des branches, ne laissant point de passage à la chaleur du +soleil, y fait régner une fraîcheur continuelle. C'était sous ces arbres +que Philips passait la plus grande partie du temps. On y tenait un +marché. Entre plusieurs spectacles bizarres, il eut celui d'une table +publique, ou auberge nègre, qu'il a cru digne d'une description. Le +Nègre qui avait formé cette entreprise avait placé au pied d'un des plus +gros arbres une grande pièce de bois de trois ou quatre pieds +d'épaisseur: c'était la table; elle n'était soutenue sur la terre que +par son propre poids. Les mets étaient du bœuf et de la chair de +chien bouillis, mais <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> enveloppés dans une peau crue de vache. +De l'autre côté, on voyait, dans un grand plat de terre, du <span class="italic">kanki</span>, +espèce de pâte molle composée de poisson pourri et de farine de maïs, +pour servir de pain. Lorsqu'un Nègre avait envie de manger, il venait se +mettre à genoux contre la table, sur laquelle il exposait huit ou neuf +coquilles ou cauris. Alors le cuisinier coupait fort adroitement de la +viande pour le prix. Il y joignait une pièce de kanki avec un peu de +sel. Si le Nègre n'avait pas l'estomac assez rempli de cette portion, il +donnait plus de coquilles et recevait plus de viande. Philips vit tout à +la fois, autour de la table, neuf ou dix Nègres que le cuisinier servait +avec beaucoup de promptitude et d'adresse, et sans la moindre confusion. +Ils allaient boire ensuite à la rivière, car l'usage des Nègres est de +ne boire qu'après leur repas.</p> + +<p>Philips parle d'un roi nègre qui s'était fait accompagner de deux de ses +femmes: elles l'avaient suivi chez les Anglais; et suivant l'usage du +pays, où l'on n'a pas honte d'être chargé de vermine, elles lui +nettoyaient souvent la tête en public, et prenaient plaisir à manger ses +poux.</p> + +<p>La mer est toujours si grosse le long de la côte, que les canots +n'allaient jamais du bord anglais au rivage sans qu'il y en eût +quelqu'un de renversé. Mais l'habileté des rameurs nègres est +surprenante. D'ailleurs ils nagent et ils plongent avec tant d'adresse, +que leurs <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> amis n'ont presque rien à risquer avec eux. Au +contraire, ils laissent périr impitoyablement ceux qu'ils ont quelque +sujet de haïr.</p> + +<p>Tous les capitaines achètent leurs canots sur la côte d'Or, et ne +manquent point de les fortifier avec de bonnes planches, pour les rendre +capables de résister à la violence des flots. Ils sont composés d'un +tronc de cotonnier. Les plus grands n'ont pas plus de quatre pieds de +largeur; mais ils en ont vingt-huit ou trente de longueur, et +contiennent depuis deux jusqu'à douze rameurs. Ceux qui conviennent le +plus à la côte de Juida sont à cinq ou six rames.</p> + +<p>Philips portait en Europe une jeune panthère qui trouva le moyen de +sortir de sa cage, et saisissant une femme à la jambe, lui emporta le +mollet dans un instant. Un matelot anglais qui accourut aussitôt, donna +quelques petits coups à la panthère qui la firent ramper comme un +épagneul; et, la prenant entre ses bras, il la porta sans résistance +jusqu'à sa cage.</p> + +<p>On éprouva à la fin du voyage combien il fallait peu se fier à l'espèce +de docilité que cet animal avait montrée. On avait coutume de jouer avec +lui à travers les barreaux de sa cage comme avec un chat, et avec aussi +peu de danger. Un jeune Anglais, qui était accoutumé à ce badinage, se +blessa un jour la main dans sa cage contre la pointe d'un clou qui fit +sortir quelques gouttes de sang. L'animal n'eut pas <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> plus tôt +vu le sang, qu'il sauta sur la main, et la déchira en un instant +jusqu'au poignet.</p> + +<p>Il paraît qu'on ne doit pas plus se fier à la familiarité des panthères +qu'à celle des despotes.</p> + +<p>L'équipage de Philips fut cruellement ravagé par la maladie. Il en prend +occasion de s'étendre sur les désagrémens du commerce des esclaves, +quand la contagion se met parmi eux. «Quel embarras, dit-il, à leur +fournir régulièrement leur nourriture, à tenir leurs logemens dans une +propreté continuelle! et quelle peine à supporter non-seulement la vue +de leur misère, mais encore leur puanteur qui est bien plus révoltante +que celle des blancs! Le travail des mines, qu'on donne pour exemple de +ce qu'il y a de plus dur au monde, n'est pas comparable à la fatigue de +ceux qui se chargent de transporter des esclaves. Il faut renoncer au +repos pour leur conserver la santé et la vie; et si la mortalité s'y +met, il faut compter que le fruit du voyage est absolument perdu, et +qu'il ne reste que le cruel désespoir d'avoir souffert inutilement des +peines incroyables.» Il pouvait y joindre le remords d'un crime inutile. +Mais qui pourrait être tenté de plaindre les malheurs de l'avarice et de +la tyrannie?</p> + +<p>Le père Loyer, jacobin de l'Annonciation de Rennes en Bretagne, nommé +par le pape préfet des missions apostoliques pour la côte de la Guinée, +partit en 1700 sur un vaisseau français qui reportait en Afrique un +prétendu <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> prince nègre, nommé Aniaba, dont l'histoire est assez +singulière.</p> + +<p>Un roi d'Issini avait donné au père Consalve, autre missionnaire, deux +petits Nègres pour les faire élever dans le christianisme. Consalve, +apparemment dans l'envie de se faire valoir, envie si naturelle à qui +vient de loin, fit passer ces deux Nègres, lorsqu'il fut de retour en +France, pour les fils du roi d'Issini. Ils se nommaient Aniaba et +Rianga. Rianga mourut. Aniaba fut baptisé par le célèbre Bossuet; il +reçut en France l'éducation qu'on croyait convenable à un jeune prince. +Louis <abbr title="14">XIV</abbr> fut son parrain. On lit dans un Mercure de France, imprimé en +1701, que cet Aniaba reçut l'Eucharistie des mains du cardinal de +Noailles, et offrit un tableau à la Vierge pour mettre tous ses états +sous sa protection, avec un vœu solennel d'employer, à son retour en +Afrique, tous ses soins et ses efforts à la conversion de ses sujets. En +débarquant sur la côte, il fut reconnu pour le fils d'un cabochir +d'Issini; il retourna à sa religion, et se moqua des Français.</p> + +<p>«Le lecteur, dit le père Loyer, sera surpris de trouver ici des royaumes +dont les monarques ne sont que des paysans; des villes qui ne sont +bâties que de roseaux; des vaisseaux composes d'un tronc d'arbre; et +surtout un peuple qui vit sans soins, qui parle sans règle, qui fait des +affaires sans le secours de l'écriture, et qui marche sans habit; un +peuple <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> dont une partie vit dans l'eau comme les poissons; un +autre dans des trous comme des vers, aussi nu et presque aussi stupide +que ces animaux.» Mais le lecteur est assez avancé dans l'histoire +d'Afrique pour n'être pas surpris de ces singularités sauvages que nous +avons déjà vues partout.</p> + +<p>Loyer nous a donné la description du petit canton d'Issini, qu'il +appelle royaume, et qui tire son nom de la rivière d'Issini, qui tombe +dans la mer par plusieurs embouchures, dans le voisinage de la côte de +l'Ivoire ou des Dents. Elle est navigable pour les grandes barques +l'espace de soixante lieues, jusqu'à ce qu'on se trouve arrêté par une +chaîne de rocs qui interrompt le cours de la rivière. Cette chute d'eau +est fort raide, et forme une cascade admirable dont le bruit se fait +entendre à plusieurs lieues. Des deux côtés, les Nègres ont ouvert des +sentiers par lesquels ils tirent leurs canots; et les lançant ensuite +au-dessus de la cataracte, ils assurent qu'ils peuvent remonter la +rivière pendant trente jours, sans être arrêtés par le moindre obstacle. +Si l'on doit s'en rapporter à leur témoignage, et s'il est vrai, comme +ils le prétendent aussi, que le cours de la rivière est quelquefois +nord, ou nord-est, ou nord-ouest, elle peut venir du Niger.</p> + +<p>Les bois qui couvrent les campagnes du royaume d'Issini servent de +retraite à des légions innombrables d'animaux dont les Nègres mêmes ne +connaissent pas tous les noms. Le <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> principal est l'éléphant. +Les Nègres lui font la guerre pour sa chair et ses dents. Ils font +servir ses oreilles à couvrir leurs tambours. Mais ils ne pensent point +à l'apprivoiser, quoiqu'ils puissent en tirer beaucoup d'utilité. Les +bois sont remplis de toutes sortes de bêtes fauves, qui seraient en +beaucoup plus grand nombre, si les lions, les panthères, les léopards et +d'autres bêtes de proie ne les détruisaient. Celles-ci sont si +redoutables, que les habitans du pays sont forcés d'allumer des feux +pendant la nuit pour les éloigner de leurs huttes. Quelque temps avant +l'arrivée du père Loyer, elles avaient dévoré un Nègre en plein jour. +Pendant le séjour qu'il fit dans le pays, un tigre entra dans une maison +d'Assoko, ville capitale, et tua huit moutons qui appartenaient au roi +Akasini. Les Français n'étaient pas plus en sûreté dans leur fort; car, +le 7 de mars 1702, une panthère leur enleva une chienne qu'ils +employaient à la garde de la place. Le 17, à la même heure, un de ces +furieux animaux sauta par-dessus les palissades, quoiqu'elles eussent +dix pieds de haut, tua deux brebis, et un belier qui se défendit +long-temps avec ses cornes; enfin, s'apercevant qu'on avait pris +l'alarme au fort, il se retira; mais, quelques heures après, il revint +avec la même audace par le bastion du côté de la mer, attaqua la +sentinelle, et ne prit la fuite qu'en voyant accourir toute la garnison.</p> + +<p>Les civettes sont communes dans le royaume <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> d'Issini. Loyer en +vit plusieurs qui s'apprivoisaient parfaitement entre les mains des +Français, et qui vivaient de rats et de souris. Elles ont le cri et les +autres propriétés des chats. Les endroits qu'elles fréquentent dans les +bois se reconnaissent à l'odeur de musc: car, en se frottant contre les +arbres, elles y laissent de petites parties de cette précieuse drogue, +que les Nègres ramassent et qu'ils vendent aux Européens. On trouve +aussi dans les bois quantité de porcs-épics, dont la chair est d'un +excellent goût; des assomanglies qui, ressemblant au chat par le corps, +ont la tête du rat, et la peau marquetée comme le tigre. Les Nègres +racontent que cet animal est le mortel ennemi de la panthère.</p> + +<p>Il y a peu de pays où les singes soient en plus grande abondance et avec +plus de variété dans leur grandeur et dans leur figure. On a déjà parlé +des plus gros que l'on nomme Barris. Au mois de janvier 1702, le matelot +du fort, qui était en même temps le chasseur de la garnison, blessa un +de ces gros singes et le prit. Le reste de la troupe, quoique effrayé +par le bruit d'une arme à feu, entreprit de venger le prisonnier, +non-seulement par ses cris, mais en jetant de la boue et des pierres en +si grand nombre, que le chasseur fut obligé de tirer plusieurs coups +pour les écarter. Enfin il amena au fort le singe blessé et lié d'une +corde très-forte. Pendant quinze jours il fut intraitable, mordant, +criant, et donnant des marques continuelles <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> de rage. On ne +manquait pas de le châtier à coups de bâton, et de lui diminuer chaque +fois quelque chose de sa nourriture. Cette conduite l'adoucit par +degrés, jusqu'à le rendre capable de faire la révérence, de baiser la +main, et de réjouir toute la garnison par ses souplesses et son +badinage. Dans l'espace de deux ou trois mois, il devint si familier, +qu'on lui accorda la liberté, et jamais il ne marqua la moindre envie de +quitter le fort. Battre et nourrir, c'est ainsi qu'on fait des esclaves.</p> + +<p>On admire beaucoup de petits oiseaux un peu plus gros que la linotte, et +blancs comme l'albâtre, avec une queue rouge, tachetée de noir. Leur +musique rend la promenade délicieuse dans les bois. Les moineaux sont +plus rouges que ceux de l'Europe, et ne sont pas en moindre nombre. Les +poules que les habitans nomment <span class="italic">amoniken</span>, sont moins grosses que +celles de France; mais la chair en est plus tendre, plus blanche et de +meilleur goût.</p> + +<p>Les huîtres et les moules sont d'une monstrueuse grosseur. Depuis le +mois de septembre jusqu'au mois de janvier, les tortues de mer viennent +pondre sur cette côte. On suit leurs traces sur le sable pour découvrir +leurs œufs, dont le nombre, pour une seule tortue, monte à cent +cinquante, et quelquefois jusqu'à deux cents. Ils sont ronds et de la +grosseur des œufs de poule; mais au lieu d'écaille ils ne sont +couverts que d'une pellicule fort douce. Le goût n'en est point +agréable; cependant ils valent <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> mieux que les œufs des +tortues de rivière, qui ne sont pas moins communes dans le pays. On y +trouve aussi des lamantins et des caïmans.</p> + +<p>Le nombre des rats et des souris est incroyable. Les sauterelles font un +bruit étrange dans les campagnes, et même au sommet des maisons. Cette +musique, jointe à celle des grillons, des moustiques, des cousins, qui +sont encore plus redoutables par leur aiguillon, ne laisse aucun repos +la nuit et le jour, surtout si l'on y ajoute la piqûre des mille-pieds, +qui cause pendant vingt-quatre heures une inflammation très-douloureuse. +On trouve aussi de tous côtés des araignées velues et de la grosseur +d'un œuf, et des scorpions volans, dont on assure que la piqûre est +mortelle; enfin les mites, les teignes, les cloportes, les fourmis de +terre et les fourmis ailées sont des engeances pernicieuses qui +détruisent les étoffes, le linge, les livres, le papier, les +marchandises, et tout ce qu'elles rencontrent, malgré tous les soins +qu'on apporte à s'en garantir.</p> + +<p>Les abeilles, qui sont en abondance dans le royaume d'Issini, donnent +d'excellente cire et du miel délicieux. Le 9 avril 1702, un essaim de +ces petits animaux vint s'établir au fort Français, dans un baril vide +qui avait contenu de la poudre. Non-seulement ils le remplirent de miel +et de cire, mais ils produisirent d'autres essaims, qui auraient pu +multiplier à l'infini, s'ils eussent été ménagés soigneusement.</p> + +<p>Le royaume d'Issini, connu autrefois sous <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> le nom d'Asbini, est +habité par deux sortes de Nègres, les Issinois et Vétères. Les habitans +naturels sont les Vétères, dont le nom signifie <span class="italic">pêcheurs de la +rivière</span>. On raconte que les Ezieps, nation voisine du cap Apollonia, +qui était gouverné par un prince nommé Fay, se trouvant fort mal, il y a +plus de cent ans, du voisinage des peuples d'Axim, abandonnèrent leur +pays pour se retirer dans le canton d'Asbini, qui appartenait aux +Vétères. Ceux-ci prirent pitié d'une malheureuse nation, lui accordèrent +un asile avec des terres pour les cultiver, et ne mirent plus de +différence entre eux-mêmes et ces nouveaux hôtes. Cette bonne +intelligence se soutint pendant plusieurs années; mais les Ezieps, qui +étaient d'un caractère turbulent, s'étant enrichis par leur commerce +avec les Européens, commencèrent bientôt à mépriser leurs bienfaiteurs. +Ils joignirent l'oppression au mépris, et la tyrannie fut portée si +loin, que les Vétères, se repentant de leurs anciennes bontés, +résolurent de chasser ces ingrats; mais c'était une entreprise +difficile. Ils ignoraient l'usage des armes à feu, et les redoutaient +beaucoup, tandis que les Ezieps en étaient bien fournis, et n'étaient +pas moins exercés à s'en servir; aussi furent-ils obliges d'attendre une +occasion de vengeance qui ne se présenta qu'en 1670.</p> + +<p>Une autre nation, nommée les Oschims, qui habitait la contrée d'Issini, +dix lieues au delà du cap Apollonia, prit querelle avec les peuples +<span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> de Ghiamo ou Ghiomray, habitans de ce cap. Les Issinois ou les +Oschims, après plusieurs batailles, dans lesquelles ils furent +maltraités, résolurent d'abandonner leur pays pour chercher une autre +retraite. Ils jetèrent les yeux sur le canton des Vétères, dont la bonté +s'était fait connaître pour les Ezieps dans les mêmes circonstances, +Zénan, leur roi ou leur chef, était de la famille des Aumouans, qui +était celle des anciens roi des Vétères. Une raison si forte leur fit +espérer d'obtenir ce qui avait été accordé gratuitement aux Ezieps. +C'était le temps où les Vétères, irrités contre leurs premiers hôtes, +s'affligeaient d'être trop faibles pour faire éclater leur ressentiment. +Ils reçurent les Issinois à bras ouverts, leur accordèrent des terres, +et leur communiquèrent tous leurs projets de vengeance. Les intérêts de +ces deux nations devenant les mêmes, elles traitèrent les Ezieps avec un +dédain qui produisit bientôt une guerre ouverte. Comme les Issinois +étaient pourvus d'armes à feu, il fut impossible aux Ezieps de résister +long-temps à deux puissances réunies. Après avoir été défaits plusieurs +fois, ils se virent forcés de se retirer dans un lieu de la côte de +l'Ivoire, ou du pays de Koakoas, sur la rive ouest de la rivière de +Saint-André. Ils s'y sont établis, quoiqu'ils y soient souvent exposés +aux incursions des Issinois, leurs mortels ennemis, qui ne reviennent +guère sans avoir emporté quelque butin. Depuis cette révolution, le pays +d'Asbini qu'occupaient les Ezieps, <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> après l'avoir obtenu des +Vétères, et la rivière du même nom, étant passés entre les mains des +Issinois, ont pris le nom d'<span class="italic">Issini</span>, de leurs nouveaux possesseurs; et +l'ancien territoire des Issinois, qu'on nomme encore le Grand-Issini, +pour le distinguer de l'autre, dont il n'est éloigné que de dix lieues, +est demeuré sans habitans. On voit que ces peuplades nègres ont été +souvent refoulées les unes sur les autres, et qu'un même lieu a souvent +changé d'habitans comme autrefois notre Europe. Quiconque possède peu, +change aisément de demeure. Ce sont les richesses et la police qui +fixent une nation.</p> + +<p>La pierre d'<span class="italic">aigris</span>, qui tient lieu de monnaie parmi les barbares, est +fort estimée d'eux, quoiqu'elle n'ait ni lustre ni beauté. Les Kompas, +nation voisine, la brisent en petits morceaux qu'ils percent fort +adroitement, et qu'ils passent dans de petits brins d'herbe pour les +vendre aux Vétères. Chaque petit morceau est estimé deux liards de +France. Il se trouve peu d'or sur cette côte.</p> + +<p>Les Vétères se bornent à la pêche de la rivière, parce qu'ils n'ont pas +la hardiesse de s'exposer aux flots de la mer sur une côte qui est +ordinairement fort orageuse. Ils se font des réservoirs où le poisson +entre de lui-même, et dans lesquels il prend plaisir à demeurer. Ce sont +de grands enclos de roseaux, soutenus par des pieux dans les endroits où +la rivière a moins de profondeur. Ils n'y laissent qu'une ouverture, +<span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> qui sert de porte au poisson pour entrer. S'ils ont besoin de +quelque poisson extraordinaire, ils vont dans ces lieux avec de petits +filets, et choisissent ce qu'ils désirent, comme nous le faisons en +Europe dans nos réservoirs.</p> + +<p>Les Kompas bordent le pays des Vétères. C'est une nation gouvernée en +forme de république, ou plutôt d'aristocratie, car ce sont les chefs des +villages qui discutent les intérêts publics, et qui en décident à la +pluralité des voix. Leur pays est composé d'agréables collines que les +habitans cultivent soigneusement, et qui produisent tous les grains +qu'on y sème, tandis que le terroir des côtes, qui n'est qu'un sable sec +et brûlé, demeure éternellement stérile. Les Vétères et les Issinois ne +subsisteraient pas long-temps sans le secours des Kompas. Ils reçoivent +d'eux leurs principales provisions, et leur rendent en échange des armes +à feu, des pagnes et du sel, dont les Kompas sont absolument dépourvus. +C'est d'eux encore que les Issinois tirent l'or qu'ils emploient au +commerce. Les Kompas le retirent d'une autre nation qui habite plus loin +dans les terres. On peut observer que c'est toujours dans l'intérieur de +ces contrées et loin de la mer que se trouve l'or que le commerce +apporte sur les côtes.</p> + +<p>Ils ont grand soin d'entretenir leur noirceur en se frottant tous les +jours la peau d'huile de palmier, mêlée de poudre de charbon, ce qui la +rend brillante, douce et unie comme une <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> glace de miroir. On ne +leur voit jamais un poil ni la moindre saleté sur le corps. À mesure +qu'ils vieillissent, leur noirceur diminue, et leurs cheveux de coton +deviennent gris. Ils donnent quantité de formes différentes à cette +chevelure. Leurs peignes, qui sont de bois ou d'ivoire, à quatre dents, +y sont toujours attachés. L'huile de palmier mêlée de charbon, qui leur +sert à se noircir la peau, leur tient aussi lieu d'essence pour la tête. +Ils parent leurs cheveux de petits brins d'or et de jolies coquilles. +Ils n'ont pas d'autres rasoirs que leurs couteaux, mais ils savent les +rendre fort tranchans. Les uns ne se rasent que la moitié de la tête, et +couvrent l'autre moitié d'un petit bonnet retroussé sur l'oreille. +D'autres laissent croître plusieurs touffes de cheveux, en différentes +formes, suivant leur propre caprice. Ils sont passionnés pour leur +barbe: ils la peignent régulièrement, et la portent aussi longue que les +Turcs. Le goût de la propreté du corps est commun à toute la nation +d'Issini. Ils se lavent à tout moment les mains, le visage et la tête +entière. L'habitude qu'ils ont d'être nus (ils sont très-voisins de la +ligne), fait qu'ils n'y trouvent ni peine ni honte. Il n'y a que leurs +<span class="italic">brembis</span> et leurs <span class="italic">bahoumets</span>, différentes espèces de cabochirs, qui +soient tout-à-fait vêtus.</p> + +<p>Les Issinois ont cela de commun avec les anciens Spartiates, que le vol +n'est jamais puni parmi eux. Ils font gloire de raconter leurs exploits +dans ce genre. Le roi même les y encourage. <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> Si quelqu'un de +ses sujets a fait un vol considérable et craint d'être découvert, il +s'adresse au roi, en lui offrant la moitié du butin, et l'impunité est +certaine à ce prix.</p> + +<p>Ils sont si défians dans le commerce, qu'il faut toujours leur montrer +l'argent ou les marchandises d'échange avant qu'ils entrent dans aucun +traité. S'il est question de vous rendre quelque service, ils veulent +être payés d'avance, et souvent ils disparaissent avec le salaire. Il +est rare qu'ils remplissent jusqu'à la fin tous leurs engagemens, à +moins que les <span class="italic">daschis</span> ou les présens d'usage ne soient renouvelés +plusieurs fois. Cependant, lorsqu'ils achètent quelque chose, on est +obligé de se fier à leur bonne foi pour la moitié du prix; ce qui expose +toujours les marchands de l'Europe à quelque perte. Ces friponneries +sont communes à toute la nation, depuis le roi jusqu'au plus vil +esclave.</p> + +<p>Leur avarice va si loin, que, s'ils tuent un mouton, ils le regrettent +jusqu'aux larmes pendant huit jours, quoique cet excès de générosité ne +leur arrive guère que pour traiter quelque Européen de distinction, dont +ils reçoivent dix fois la valeur de leur dépense. S'ils élèvent de la +volaille, ce n'est que pour la vendre et pour en conserver le prix. Ils +se retranchent tout ce qui n'est point absolument nécessaire à la vie: +où l'avarice va-t-elle se placer!</p> + +<p>Les femmes se plaisent à porter autour de la ceinture, quantité +d'instrumens de cuivre, d'étain, <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> et surtout des clefs de fer, +dont elles se font une parure, quoique souvent elles n'aient pas dans +leurs cabanes une boîte à fermer. Elles suspendent aussi à leur ceinture +plusieurs bourses de différentes grandeurs, remplies de bijoux, ou du +moins de bagatelles qui en ont l'apparence, pour se faire une réputation +de richesse, surtout aux yeux des Européens. Leurs jambes et leurs bras +sont moins ornés que chargés de bracelets, de chaînes et d'une infinité +de petits bijoux de cuivre, d'étain et d'ivoire. Le père Loyer en vit +plusieurs qui portaient ainsi jusqu'à dix livres en clincailleries; plus +fatiguées, dit-il, sous le poids de leurs ornemens que les criminels de +l'Europe ne le sont sous celui de leurs chaînes. La vanité fait donc +partout des victimes volontaires!</p> + +<p>Le jour qu'elles mettent au monde un enfant, elles le portent à la +rivière, le lavent, se lavent elles-mêmes, et retournent immédiatement à +leurs occupations ordinaires. Nous avons déjà vu la même chose dans +d'autres contrées d'Afrique; d'où il faut nécessairement conclure que, +dans les pays très-chauds, l'accouchement est très-peu pénible.</p> + +<p>La porte des maisons, ou des huttes, est un trou d'un pied et demi +carré, par lequel on ne passe qu'en rampant, avec assez de difficulté; +elle est fermée d'un tissu de roseaux, attaché intérieurement avec des +cordes, pour servir de défense contre les panthères. Pendant la nuit, on +allume du feu au centre des huttes; et comme <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> elles sont sans +cheminée, il y règne toujours une fumée épaisse. Les Nègres s'y couchent +sur des nattes ou des roseaux, les pieds contre le feu. Leurs femmes +habitent des cabanes séparées, ou elles mangent et couchent à part, +rarement du moins avec leurs maris. Toutes ces huttes sont environnées +d'une palissade ou d'une haie de roseaux, qui forme une cour dont la +porte se fermé toutes les nuits. Cette cour et le fond des cabanes, qui +n'est que de sable, sont nettoyées dix fois le jour par leurs femmes et +les filles, dont l'emploi est d'entretenir l'ordre et la propreté.</p> + +<p>C'est une coutume immémoriale parmi les Issinois d'avoir pour chaque +village, à cent pas de l'habitation, une maison séparée qu'ils appellent +<span class="italic">bournamon</span>, où les femmes et les filles se retirent pendant leurs +infirmités lunaires. On a soin de leur y porter des provisions, comme si +elles étaient infectées de la peste. Elles n'osent déguiser leur +situation, parce qu'elles risqueraient beaucoup à tromper leurs maris. +Dans la cérémonie du mariage, on les fait jurer par leur fétiche +d'avertir leur mari aussitôt qu'elles s'aperçoivent de leur état, et de +se rendre sur-le-champ au bournamon.</p> + +<p>De toutes les maladies auxquelles ils sont sujets, il n'y en a point de +plus épidémique que celle que nous nommons vénérienne; ils en sont tons +infectés plus ou moins: on en voit quelques-uns tomber en pourriture +pour avoir <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> négligé le mal dans son origine. Ce mal ne les +empêche pas de mettre tout leur bonheur dans le commerce des femmes. Ils +sont fort affligés aussi par les maux d'yeux, qui vont souvent jusqu'à +leur faire perdre entièrement la vue, et qu'on attribue à la réflexion +du soleil sur des sablés d'une blancheur et d'une sécheresse extrêmes.</p> + +<p>Pour les blessures, ils emploient une herbe dont le suc, mis sur la +plaie avec le marc, produit des cures si merveilleuses, qu'ils comptent +pour rien une blessure de cinq pouces de profondeur, où l'os même est +endommagé, et qu'ils sont sûrs de la guérir en trois semaines. Loyer en +vit des exemples si surprenans, qu'il se dispense de les rapporter, +parce qu'on les prendrait pour des fables.</p> + +<p>Les Nègres sont fort soigneux, pendant leur vie, d'acheter et de +préparer tout ce qui doit servir à leur enterrement: c'est un beau drap +de coton rayé pour les envelopper; un cercueil et des bijoux d'or ou +d'autres matières pour l'orner, dans l'opinion que l'accueil qu'on leur +fera dans l'autre monde répondra aux ornemens de leur sépulture. Un +Nègre qui voyagerait parmi nous serait fondé à croire que nous avons la +même opinion, en voyant l'émulation de faste et de vanité qui règne dans +nos enterremens!</p> + +<p>On a représenté la religion de ces Nègres avec de fausses couleurs. +Villault, par exemple, s'est fort trompé en rapportant qu'il <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> +adorent les fétiches comme leurs divinités. Ils désavouent eux-mêmes la +doctrine qu'il leur attribue. Suivant le père Loyer, ils reconnaissent +un Dieu créateur de toutes choses, et particulièrement des fétiches, +qu'il envoie sur la terre pour rendre service au genre humain. Cependant +leurs notions sur l'article des fétiches sont fort confuses. Les plus +vieux Nègres paraissent embarrassés lorsqu'on les interroge; ils ont +appris seulement par une ancienne tradition qu'ils sont redevables aux +fétiches de tous les biens de la vie, et que ces êtres, aussi +redoutables que bienfaisans, ont aussi le pouvoir de leur causer toutes +sortes de maux. Nous traiterons dans la suite l'article des fétiches.</p> + +<p>Chaque jour au matin, ils vont se laver à la rivière, et se jettent sur +la tête une poignée d'eau, à laquelle ils mêlent quelquefois du sable +pour exprimer leur humilité; ils joignent les mains, les ouvrent +ensuite, et prononcent doucement le mot d'<span class="italic">Ecksavais</span>. Après quoi, +levant les yeux au ciel, ils font cette prière: <span class="italic">Anghioumé, mamé enaro, +mamé orié, mamé sckiché e okkori, mamé akana, mamé brembi, mamé angnan e +aounsan</span>; ce qui signifie: «Mon Dieu, donnez-moi aujourd'hui du riz et +des ignames, donnez-moi de l'or et de l'aigris; donnez-moi des esclaves +et des richesses; donnez-moi la santé, et accordez-moi d'être prompt et +actif.» C'est à cette prière que se réduisent toutes leurs adorations. +Ils croient Dieu si bon, qu'il ne peut, disent-ils, <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> leur faire +du mal: il a donné tout son pouvoir aux fétiches, et ne s'en est pas +réservé.</p> + +<p>On peut se reposer sans défiance sur le serment des Nègres, lorsqu'ils +ont juré par leur fétiche, et surtout lorsqu'ils l'ont avalé. Pour tirer +la vérité de leur bouche, il suffit de mêler quelque chose dans de +l'eau, d'y tremper un morceau de pain, et de leur faire boire ce fétiche +en témoignage de la vérité. Si ce qu'on leur demande est tel qu'ils le +disent, ils boiront sans crainte; s'ils parlent contre le témoignage de +leur cœur, rien ne sera capable de les faire toucher à la liqueur, +parce qu'ils sont persuadés que la mort est infaillible pour ceux qui +jurent faussement. Leur usage est de râper un peu de leur fétiche, +qu'ils mettent dans de l'eau ou qu'ils mêlent avec quelque aliment. Un +Nègre qui s'engage par cette espèce de lien trouve plus de crédit parmi +ses compatriotes qu'un chrétien n'en trouve parmi nous en offrant de +jurer sur les saints Évangiles.</p> + +<p>Les Nègres d'Issini n'ont point de temples ni de prêtres, ni d'autres +lieux destinés aux exercices de la religion, que les autels publics et +particuliers de leurs fétiches. Ils ne laissent pas d'avoir une sorte de +pontife, qu'ils nomment <span class="italic">osnon</span>, et dont l'élection appartient aux +brembis et aux bahoumets. Lorsque l'osnon meurt, le roi convoque +l'assemblée de ses cabochirs, qui sont entretenus aux frais publics +pendant le cours de cette cérémonie. Leur choix est libre, et tombe +ordinairement sur <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> un homme de bonne réputation, mais versé +surtout dans l'art de composer des fétiches. Ils le revêtent des marques +de sa dignité, qui consistent dans une multitude de fétiches joints +ensemble qui le couvrent depuis la tête jusqu'aux pieds. Dans cet +équipage, ils le conduisent en procession par toutes les rues, après +avoir néanmoins commencé par lui donner huit ou dix bandes d'or<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a> +levées sur le public. Un Nègre le précède dans cette marche solennelle, +disant à haute voix que tous les habitans doivent apporter quelque +offrande au nouvel osnon, s'ils veulent participer à ses prières. On +expose à l'extrémité de chaque village un plat d'étain pour recevoir les +aumônes. L'osnon est le seul prêtre du pays. Son, emploi consiste à +faire les grands fétiches publics, et à donner ses conseils au roi, qui +n'entreprend rien sans son avis et son consentement; s'il tombe malade, +on lui envoie communiquer les délibérations. Dans une sécheresse +excessive, ou dans les temps d'orages et de pluies violentes, le peuple +s'écrie qu'il manque quelque chose à l'osnon; et sur-le-champ on fait +pour lui une quête, à laquelle tout le monde contribue suivant ses +moyens.</p> + +<p>La doctrine de la transmigration des âmes est si bien établie parmi les +Nègres d'Issini, que, n'espérant rien de réel et de permanent dans ce +monde ni dans l'autre, ils bornent tous leurs vœux à jouir, autant +qu'il leur est <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> possible, des richesses et des plaisirs qui +leur conviennent. Leur parle-t-on de l'enfer et du ciel, ils éclatent de +rire. Ils sont persuadés que le monde est éternel, et que l'âme doit +passer dans une autre région, qu'ils placent au centre de la terre, pour +y recevoir un nouveau corps dans le sein d'une femme; que les âmes de +cette région passent de même dans celle-ci; de sorte que, suivant leurs +principes, il se fait un échange continuel d'habitans entre les deux +mondes. Ils placent le souverain bien de l'homme dans les richesses, +dans la puissance, et dans le plaisir d'être servi et respecté.</p> + +<p>Le pouvoir an roi est absolu sur les pauvres et sur les esclaves; mais +les cabochirs, surtout ceux qui passent pour riches, et qui ont un grand +nombre d'esclaves, sont fort éloignés de cette rigoureuse soumission. +Leur dépendance se borne à se rendre aux <span class="italic">palavères</span>, c'est-à-dire aux +conseils publics, et à secourir le roi de leurs forces, lorsqu'il est +question de la sûreté publique. Rien ne ressemble plus à notre ancien +gouvernement féodal.</p> + +<p>La succession, dans le royaume d'Issini, tombe au plus proche parent du +roi, à l'exclusion de ses propres enfans. La loi ne lui permet pas même +de leur laisser une partie de ses richesses; de sorte qu'ils n'ont pour +leur subsistance et leur établissement que ce qu'ils ont acquis pendant +la vie de leur père. Cependant il les aide pendant son règne à amasser +quelque chose pour l'avenir. Il leur fait même apprendre quelque +<span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> art ou quelque commerce qui puisse leur servir après sa mort. +Les enfans du roi ne laissent pas d'être respectés pendant qu'il est sur +le trône. Ils ont des gardes qui ne cessent pas de les accompagner; mais +à la mort de leur père toute leur grandeur disparaît, et s'ils ne +s'attirent quelque distinction par leur mérite et leurs bonnes qualités, +ils ne sont pas plus considérés que le commun des Nègres. Leur unique +portion consiste dans quelques esclaves. Tout le reste de l'héritage +passe an nouveau roi. Au reste, dans les contrées nègres, où la royauté +est héréditaire, il est rare qu'elle le soit en ligne directe. Elle +appartient le plus souvent au frère du roi, ou au fils de sa sœur. La +succession par les femmes leur paraît, non sans raison, plus sûre et +plus prouvée que toutes les autres.</p> + +<p>Les nobles et les grands de contrée sont distingués, comme on l'a vu, +par les titres de <span class="italic">brembis</span> et de <span class="italic">bahoumets</span>, qui signifie dans leur +langue les riches et les commandans. Dans la langue du commerce, qu'on +appelle <span class="italic">lingua-fianca</span>, on les confond sous le nom de <span class="italic">cabochirs</span> ou de +<span class="italic">capchères</span>, sans que l'origine et le sens de ce mot soient mieux +connus. C'est à ces grands qu'appartient le privilége du commerce, +c'est-à-dire le droit d'acheter ou de vendre à l'arrivée des vaisseaux +de l'Europe. Tout autre Nègre qui serait surpris à trafiquer verrait ses +effets confisqués. De là vient que les cabochirs sont les seuls riches, +et que tout l'or du pays <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> tombe entre leurs mains: leur nombre +est ordinairement de quarante ou cinquante, quoiqu'il ne soit pas fixé. +Le reste des Issinois est si pauvre, que les plus aisés ont à peine un +misérable pagne pour se couvrir, et ne vivent qu'avec le secours des +cabochirs. Ils se louent à leur service pour se procurer de quoi nourrir +leurs enfans; et quelquefois ils sont obligés de se vendre pour le +soutien de leur vie. Cependant, lorsqu'il s'en trouve quelqu'un qui, à +force d'industrie et de travail, est parvenu à amasser un peu de bien, +et qui a pu cacher ses richesses avec assez de soin pour les conserver, +il emploie sous main ses amis à la cour, et parmi les cabochirs, pour +s'élever à la qualité de marchand ou de noble. Si sa demande est +approuvée, le roi et les brembis indiquent un jour où l'on se rend au +bord de la mer pour cette cérémonie. Le candidat commence par payer les +droits royaux, qui sont huit écus en poudre d'or. Ensuite le roi déclare +devant ses cabochirs qu'il reçoit un Nègre de tel nom pour noble et pour +marchand; après quoi, se tournant vers la mer, il défend aux flots de +nuire au nouveau cabochir, de renverser ses canots et de nuire à ses +marchandises. Il finit l'installation en versant dans la mer une +bouteille d'eau-de-vie pour gagner ses bonnes grâces. Alors le nouveau +noble s'approche du roi, qui lui prend les mains, les serre, d'abord +l'une contre l'autre, les ouvre ensuite, et souffle dedans en prononçant +doucement le mot <span class="italic">akschouc</span>, <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> c'est-à-dire, <span class="italic">allez en paix</span>. +Tous les cabochirs répètent cette cérémonie après le roi. Il ne reste +pour conclusion que de se rendre au festin, où le candidat a pris soin +de faire inviter tous les nobles; et lorsqu'ils en sont sortis, il est +regardé de toute la nation comme marchand, comme noble, comme brembis et +cabochir, avec le droit de vendre et d'acheter des esclaves. S'il +accompagne le roi à la guerre, il a part aux dépouilles de l'ennemi. +Enfin il entre en possession de tous les priviléges attachés à son +titre. Ainsi l'on achète la noblesse sur les côtes d'Afrique comme parmi +nous: il n'y a de différence que dans le prix et dans le titre, et +partout les priviléges de cette noblesse tiennent plus ou moins à +l'oppression des faibles. Tout rappelle le proverbe italien, <span class="italic">tutto il +monda è fatto come la nostra famiglia</span>. Ce qui suit en est encore une +preuve.</p> + +<p>Lorsqu'un créancier se lasse du délai, et qu'il prend la résolution de +se faire payer, il s'adresse au roi, qui, sur sa demande, fait avertir +le débiteur. Un esclave chargé de cet ordre se présente le sceptre ou +plutôt le bâton royal à la main, et déclare au débiteur qu'il est appelé +par le roi. Si le cas est pressant, il l'oblige sur-le-champ de le +suivre. Alors le procès commence par un présent de huit onces d'or, que +le créancier est obligé de faire au roi pour acheter de l'eau-de-vie. Il +doit déposer en même temps un tiers au moins de la somme qu'il demande: +et ce tiers est distribué <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> entre le roi et les courtisans, qui +doivent être ses juges. Ensuite il jure, en avalant le fétiche, que +telle somme lui est due par celui qu'il a cité. On écoute le débiteur: +si les juges ne sont pas satisfaits de ses raisons, il est condamné à +payer la dette dans un certain temps, et forcé de s'y engager par un +serment solennel, qu'il prononce en touchant la tête du roi. Le procès +finit sans autre formalité. S'il manque d'un seul jour à l'exécution, il +est obligé de payer une bande au roi, ou deux bandes, s'il est riche, +pour avoir violé son serment. On lui donne ensuite une autre trêve, mais +avec de nouvelles dépenses de la part du créancier. S'il manque à sa +promesse après l'avoir renouvelée plusieurs fois, il court risque à la +fin d'être déclaré insolvable; après quoi il est vendu pour l'esclavage.</p> + +<p>La sorcellerie, ou du moins le crime auquel les Issinois donnent ce nom, +est punie par l'eau, c'est-à-dire que le coupable est noyé +solennellement avec diverses marques de l'exécration publique. Ceux qui +révèlent les secrets du conseil sont décapités sans cérémonie et sans +espérance de grâce. Les esclaves, ou les prisonniers de guerre qui +entreprennent de s'échapper, sont présentés au conseil du roi et des +brembis, qui examinent d'abord les circonstances du crime. S'il paraît +bien prouvé, le coupable est condamné à mort. Après lui avoir prononcé +sa sentence, on lui lie les mains derrière le dos, et on lui met dans la +bouche un <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> bâillon attaché par les deux bouts avec une corde +qui se lie derrière la tête. Un esclave du roi, qui reçoit pour son +salaire huit écus en poudre d'or, portant sur la tête un des fétiches du +roi, court dans toutes les rues de la ville comme un insensé, en faisant +pencher le fétiche de côté et d'autre comme s'il voulait le faire +tomber. Lorsqu'il arrive à la place où l'on a déjà conduit le criminel, +il perce la foule en demandant au fétiche sur qui doit tomber la +fonction d'exécuteur. Ensuite le premier jeune homme qu'il touche de +l'épaule est celui qu'on suppose nommé par le fétiche. Cependant il +recommence à demander si c'est assez d'un seul. Quelquefois le nombre +des exécuteurs nommés monte ainsi jusqu'à dix. Enfin l'esclave fugitif +est placé près du fétiche auquel il doit être sacrifié. On prend le soin +de lui faire étendre le cou au-dessus de l'idole. Celui qui se trouve +nommé le premier pour l'exécution tire son poignard et lui perce la +gorge, tandis que les autres tiennent la victime, dont ils font couler +le sang sur le fétiche. L'exécuteur accompagne cette action d'une prière +qu'il prononce à haute voix: «Ô fétiche! nous t'offrons le sang de cet +esclave.» Aussitôt qu'il est mort on coupe son corps en pièces, et l'on +ouvre au pied du fétiche un trou dans lequel toutes les parties sont +enterrées, à l'exception de la mâchoire, qu'on attache au fétiche même. +Les exécuteurs sont censés impurs pendant trois jours, et se bâtissent +une cabane séparée <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> à quelque distance du village; mais, dans +cet intervalle, ils ont le droit de courir comme des furieux et de +prendre tout ce qui tombe entre leurs mains: volailles, bestiaux, pain, +huile, tout ce qu'ils peuvent toucher leur appartient, parce que les +autres le croient souillé, et n'oseraient plus s'en servir. À la fin des +trois jours, ils démolissent leur cabane, dont ils rassemblent toutes +les pièces. Le premier exécuteur prend un pot sur sa tête, et conduit +ses compagnons jusqu'au lieu où le criminel a reçu la mort. Là, ils +l'appellent trois fois par son nom. Le premier exécuteur brise son pot +sur la terre. Les autres y laissent les pièces de la cabane. Tous +ensemble prennent la fuite et retournent chez eux, où, se revêtant de +leur meilleur pagne, ils vont rendre visite aux brembis et aux +bahoumets, qui leur donnent une certaine quantité de poudre d'or. Il n'y +a personne dans la nation qui refuse cet emploi, quand il est nommé par +le fétiche. Les fils mêmes du roi ne feraient pas difficulté de +l'accepter. Il rend les exécuteurs infâmes pendant trois jours; mais il +passe ensuite pour un sujet de gloire. Leur usage est d'arracher une +dent au criminel qui est mort par leurs mains; et plus ils en peuvent +montrer, plus ils donnent d'éclat à leur réputation.</p> + +<p class="poem10"> + Coutume, opinion, reines de notre sort,<br> + Vous réglez des humains et la vie et la mort!<a href="#tam"><span class="smaller">(Lien vers la table des matières.)</span></a></p> + +<p class="center">FIN DU DEUXIÈME VOLUME.</p> + + + +<a id="tam" name="tam"></a> +<h2><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> TABLE DES MATIÈRES +CONTENUES DANS CE VOLUME.</h2> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.—AFRIQUE.</h2> + +<h2>LIVRE <abbr title="3">III.</abbr></h2> + +<p class="title">VOYAGES AU SÉNÉGAL ET SUR LES CÔTES D'AFRIQUE JUSQU'À SIERRA-LEONE.</p> + + +<ul class="tam"> +<li><a href="#page001"><span class="smcap min2em">Chapitre Premier</span>.</a>—Voyages de Cadamosto + sur la rivière du Sénégal et dans les + pays voisins. Azanaghis. Tegazza. Côte + d'Anterota. Pays de Boudomel. Pays de + Gambra.</li> + +<li><a href="#page042"><span class="smcap min2em">Chap. <abbr title="2">II.</abbr></span></a>—Voyages d'André Brue. Rufisque. + Nègres Sérères. Nègres de Cayor. + Nègres du Siratik. Foulas. Royaume de + Galam. Nègres de Mandingue. Presqu'île + et royaume de Casson. Canton de Djéredja. + Cachao. Bissao. Bissagos. Cazégut. Roi de + Cabo. Commerce de gommes. Maures du + désert. Bambouk. Job Ben Salomon: détails + sur son pays.</li> + +<li><a href="#page164"><span class="smcap min2em">Chap. <abbr title="3">III.</abbr></span></a>—Mœurs et usages des Iolofs, + des Foulas et des Mandingues. Langage. + Religion.</li> + +<li><span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> <a href="#page251"><span class="smcap min2em">Chap. <abbr title="4">IV.</abbr></span></a>—Sierra-Leone.</li> + +<li><a href="#page269"><span class="smcap min2em">Chap. <abbr title="5">V.</abbr></span></a>—Histoire naturelle de la côte occidentale + d'Afrique jusqu'à Sierra-Leone.</li> +</ul> + + +<h2>LIVRE <abbr title="4">IV.</abbr></h2> + +<p class="title">VOYAGES SUR LA CÔTE DE GUINÉE. CONQUÊTES DE DAHOMAY.</p> + +<ul class="tam"> +<li><a href="#page358"><span class="smcap min2em">Chapitre Premier</span>.</a>—Voyages de Villault, + de Philips et de Loyer. Description + du pays d'Issini.</li> +</ul> + +<p class="center">FIN DE LA TABLE.</p> + +<p class="p2"><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<strong>Note 1:</strong> Espèce de vêtement.<a href="#footnotetag1"><span class="smaller">(Retour au texte.)</span></a></p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<strong>Note 2:</strong> Nous nous servons de cette expression pour distinguer les +Nègres de Guinée, les seuls dont nous nous occupions dans le cours de +cet ouvrage, des Nègres qui habitent des contrées intérieures appelées +par les géographes <span class="italic">Nigritie</span>, qui tirent leur nom du grand fleuve +Niger.<a href="#footnotetag2"><span class="smaller">(Retour au texte.)</span></a></p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<strong>Note 3:</strong> C'est l'hippopotame.<a href="#footnotetag3"><span class="smaller">(Retour au texte.)</span></a></p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<strong>Note 4:</strong> Les Nègres maîtres des villages joignent le nom de leur +seigneurie à celui de leur famille, ou à leur nom propre.<a href="#footnotetag4"><span class="smaller">(Retour au texte.)</span></a></p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<strong>Note 5:</strong> Nous avons vu, il y a quelques années, un homme qui avait +le même secret, et qui en fît l'expérience devant l'académie des +sciences de Paris.<a href="#footnotetag5"><span class="smaller">(Retour au texte.)</span></a></p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<strong>Note 6:</strong> On a vu un exemple d'une bassesse à peu près semblable dans +un guiriot français. Il adressa une ode à un ministre qui venait d'en +faire renvoyer un autre, ode dans laquelle le ministre disgracié était +fort maltraité; celui-ci revint, et le guiriot lui dédia à son tour une +autre ode. Toutes les deux eurent la même récompense, le mépris.<a href="#footnotetag6"><span class="smaller">(Retour au texte.)</span></a></p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<strong>Note 7:</strong> Environ cent pistoles de France.<a href="#footnotetag7"><span class="smaller">(Retour au texte.)</span></a></p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Abrégé de l'histoire générale des +voyages (Tome second), by Jean François de La Harpe + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES *** + +***** This file should be named 24768-h.htm or 24768-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/7/6/24768/ + +Produced by Carlo Traverso, Christine P. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/24768-h/images/img001.jpg b/24768-h/images/img001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..72dd7d9 --- /dev/null +++ b/24768-h/images/img001.jpg diff --git a/24768-h/images/img002.jpg b/24768-h/images/img002.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8f84835 --- /dev/null +++ b/24768-h/images/img002.jpg diff --git a/24768-h/images/img003.jpg b/24768-h/images/img003.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2d203bd --- /dev/null +++ b/24768-h/images/img003.jpg |
